summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/31260-0.txt
diff options
context:
space:
mode:
authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:55:28 -0700
committerRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-14 19:55:28 -0700
commitb8e95d138473466eb98b6be48931c70474a03700 (patch)
tree3c564f20cb33aa2c84a81c0730b2e350d43afbd4 /31260-0.txt
initial commit of ebook 31260HEADmain
Diffstat (limited to '31260-0.txt')
-rw-r--r--31260-0.txt20521
1 files changed, 20521 insertions, 0 deletions
diff --git a/31260-0.txt b/31260-0.txt
new file mode 100644
index 0000000..d37b618
--- /dev/null
+++ b/31260-0.txt
@@ -0,0 +1,20521 @@
+The Project Gutenberg EBook of Napoléon et Alexandre Ier (2/3), by
+Albert Vandal (1853-1910)
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Napoléon et Alexandre Ier (2/3)
+ L'alliance russe sous le premier Empire
+
+Author: Albert Vandal (1853-1910)
+
+Release Date: February 12, 2010 [EBook #31260]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (2/3) ***
+
+
+
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+NAPOLÉON
+ET
+ALEXANDRE Ier
+
+
+
+TOME SECOND
+
+
+
+L'auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de reproduction
+et de traduction en France et dans tous les pays étrangers, y compris la
+Suède et la Norvège.
+
+Ce volume a été déposé au ministère de l'intérieur (section de la
+librairie) en décembre 1892.
+
+
+
+DU MÊME AUTEUR:
+
+Napoléon et Alexandre Ier. L'alliance russe sous le premier Empire. I.
+_De Titsit à Erfurt_. 3e _édition_. Un volume in-8° avec portraits. Prix
+8 fr.
+
+Louis XV et Élisabeth de Russie. 2e _édition_. Un volume in-8°. Prix 8
+fr. (_Couronné par l'Académie française, prix Bordin_.)
+
+Une Ambassade française en Orient sous Louis XV: _La Mission du marquis
+de Villeneuve_ (1728-1741). Un volume in-8°. Prix 8 fr.
+
+PARIS.--TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANClÈRE, 8.
+
+
+
+
+NAPOLÉON
+ET
+ALEXANDRE Ier
+
+
+L'ALLIANCE RUSSE SOUS LE PREMIER EMPIRE
+
+
+II
+
+1809.--LE SECOND MARIAGE DE NAPOLÉON
+DÉCLIN DE L'ALLIANCE
+
+PAR
+
+ALBERT VANDAL
+
+_Troisième Édition_
+
+[Illustration:]
+
+
+PARIS
+
+LIBRAIRIE PLON
+E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS
+RUE GARANCIÈRE, 10
+
+1894
+
+
+
+
+NAPOLÉON
+ET
+ALEXANDRE Ier
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+
+LE LENDEMAIN D'ERFURT
+
+
+Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre au sortir
+d'Erfurt.--Offres de paix à l'Angleterre.--Napoléon veut soumettre
+l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons
+qui lui font détester l'idée d'une nouvelle guerre et de nouvelles
+victoires en Allemagne.--Il craint notamment de réveiller la question
+polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est à ses yeux
+la grande utilité de l'alliance.--Instructions à Caulaincourt.--Projets
+ultérieurs: la Méditerranée et l'Orient.--Tendance d'Alexandre à
+s'isoler de l'Europe.--Son imagination se détourne de
+l'Orient.--Influence dominante de Spéranski.--Passion
+réformatrice.--Spéranski et l'alliance française.--Erreur persistante
+sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour
+Talleyrand; l'empereur Alexandre _lui donne une famille_.--Roumiantsof à
+Paris.--Campagne de Napoléon au delà des Pyrénées.--Résultats
+incomplets.--Retour à Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napoléon
+s'opiniâtre à l'idée de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main
+de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre
+pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de
+Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrivée du roi et de la reine de
+Prusse; importance attribuée à leur voyage.--Napoléon torture la Prusse;
+protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de
+la reine Louise.--Le ménage impérial.--Souhait de nouvel an adressé par
+Napoléon à Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le
+Roi détruit l'intérêt qu'inspire la Reine.--Réapparition et triomphe de
+la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napoléon requiert le
+concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste
+dans un système de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative
+à Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg à Pétersbourg.--Alexandre
+encourage l'Autriche à la guerre en croyant l'en détourner.
+
+
+
+I
+
+A Tilsit, Alexandre Ier avait dit à Napoléon: «Je serai votre second
+contre l'Angleterre.» A Erfurt, il lui avait renouvelé ce serment, en
+termes solennels, par traité, et les deux empereurs s'étaient promis de
+vaincre ensemble celle qu'ils avaient désignée «comme leur ennemie
+commune et l'ennemie du continent[1]». Ils offriraient d'abord la paix à
+l'Angleterre, la sommeraient de reconnaître la part que l'un et l'autre
+s'étaient faite dans l'Europe transfigurée. Si l'adversaire refusait,
+ils resteraient unis dans la lutte et la poursuivraient avec toutes
+leurs forces jusqu'à ce qu'elle eût procuré la paix dont ils avaient à
+l'avance arrêté les bases. Toutefois, ayant posé ce principe, ils
+n'avaient réussi qu'imparfaitement à en déduire l'application sous forme
+d'engagements précis et de règles communes; en réalité, si leurs
+volontés tendaient encore au même but, elles ne s'accordaient plus sur
+les moyens de l'obtenir, et bien différente était la conception que l'un
+et l'autre se faisaient de l'avenir. Napoléon ne voyait que la guerre
+pour conquérir la paix, une paix telle qu'il la voulait et qui serait la
+consécration de ses conquêtes; Alexandre espérait que la paix viendrait
+à lui, sans qu'il eût à la forcer par des opérations compromettantes.
+Napoléon se traçait un plan tout d'action, comportant des mouvements
+précipités, multiples, à exécuter successivement dans toutes les parties
+de l'Europe et du monde: Alexandre se flattait de goûter dès à présent
+en repos les avantages acquis, d'assister aux événements plutôt que d'y
+participer, et, en face de l'Europe où partout les haines restaient
+ardentes et les passions inapaisées, se plaisait au rêve d'une politique
+contemplative.
+
+[Note 1: Préambule du traité d'Erfurt, DE CLERCQ, _Traités de la
+France_, II, 284.]
+
+Après l'entrevue du Niémen, assuré momentanément de l'alliance russe,
+qui interrompait le cours des coalitions, Napoléon avait cru pouvoir se
+retourner contre l'Angleterre, en finir avec elle, l'envelopper et
+l'accabler d'événements destructeurs. Convaincu de sa toute-puissance,
+emporté par son imagination, perdant le sentiment du réel et du
+possible, il avait voulu étreindre et soulever l'Europe, enrôler partout
+les forces vives des nations, accaparer toutes les armées, toutes les
+flottes, afin de s'en servir pour frapper l'Angleterre sur tous les
+points du globe où cette puissance pouvait être abordée et saisie. Dans
+cet élan vers l'universelle offensive, le pied lui avait manqué: une
+fausse manœuvre avait fait échouer toutes ses combinaisons et en avait
+démontré l'erreur. Tandis qu'il visait l'Orient et s'y cherchait une
+action à sa taille, tandis qu'il discutait avec Alexandre le partage
+d'un empire, une humble insurrection de paysans et de montagnards avait
+commencé contre les usurpations de la force la revanche du droit et de
+la justice. En Espagne, la dynastie s'était livrée; la nation, violentée
+dans son indépendance sans être maintenue par des masses suffisantes,
+s'était levée contre le conquérant: elle avait détruit l'une de ses
+armées, rejeté les autres au pied des Pyrénées, ouvert la Péninsule aux
+Anglais, reporté sur terre, à nos côtés, la guerre que Napoléon s'était
+flatté d'étendre et de disperser sur les mers. Aujourd'hui, il lui
+fallait avant tout se relever de cet échec qui avait porté à son
+prestige un coup désastreux et qui était apparu à tous ses ennemis comme
+un signal de délivrance. Plus l'atteinte avait été sensible, plus il
+importait que le châtiment fût exemplaire et prompt. Napoléon ira donc
+tout d'abord en Espagne et y ramènera les Français: il veut de sa
+personne combattre et soumettre la nation qui a fait douter de sa
+fortune, qui a créé derrière lui un ardent foyer de haine et de révolte,
+une résistance populaire, acharnée, fanatique, et qui s'est faite la
+Vendée de l'Europe.
+
+Cette guerre en avait engendré une autre, puisque la maison d'Autriche,
+après avoir tremblé pour elle-même au premier bruit de l'attentat de
+Bayonne et précipitamment reconstitué ses forces, cédait maintenant à la
+tentation de les utiliser, puisqu'elle venait de prendre la résolution
+de se faire elle-même l'agresseur, d'entrer en campagne au printemps de
+1809 et d'insurger l'Allemagne. Sans connaître cette décision, Napoléon
+la pressentait; il prévoyait le cas où, après une courte expédition en
+Espagne, il aurait à se retourner contre l'Autriche et à se mesurer avec
+un deuxième adversaire.
+
+Il avait créé lui-même cette situation, ayant fourni à l'Autriche, par
+les événements d'Espagne, un motif pour armer et une occasion pour
+attaquer. Néanmoins, si responsable qu'il fût de la guerre nouvelle qui
+grondait en Allemagne, il souhaitait passionnément de l'éviter. Non
+qu'il craignît les généraux et les soldats de l'Autriche. Eux et lui ne
+s'étaient-ils point connus et mesurés à Marengo, à Ulm, à Austerlitz?
+Cent combats, cent victoires, avaient attesté la supériorité de ses
+armes, et si l'Autriche disposait momentanément d'effectifs plus
+nombreux que les siens, il avait trop de foi en lui-même, en son
+aptitude à découvrir et à créer des ressources, pour redouter
+sérieusement l'issue du combat. Mais il ne s'abusait pas sur les
+difficultés et les périls de tout ordre où le jetterait une campagne de
+plus en Europe, même couronnée d'un éclatant succès. À l'intérieur, elle
+achèverait de lui aliéner l'opinion, unanime à blâmer son entreprise
+d'Espagne; elle augmenterait le sourd mécontentement qui de toutes parts
+couvait contre lui; elle prouverait définitivement aux Français que son
+règne était la guerre, la guerre implacable et permanente. Au dehors, si
+l'Autriche s'affirmait irréconciliable en descendant pour la quatrième
+fois dans la lice, il faudrait, pour nous garantir de son incorrigible
+hostilité, lui infliger de profondes mutilations, la supprimer
+peut-être, faire le vide au centre du continent et ne laisser devant
+nous que les ruines d'un grand empire. Or, par un retour de prudence et
+de raison, Napoléon comprenait le danger de bouleverser davantage
+l'ancien édifice européen, de briser l'imposante monarchie qui en avait
+été longtemps la clef de voûte. Cette destruction apparaîtrait comme un
+défi de plus aux royautés légitimes; elle ajouterait à l'inquiétude, à
+l'exaspération générales; en particulier, elle risquerait de nous
+brouiller avec la Russie. Pour abattre l'Autriche, il serait nécessaire
+de faire appel à toutes les activités disponibles, d'ameuter toutes les
+ambitions. Les Polonais du duché de Varsovie seraient les premiers à
+nous venir en aide, mais il faudrait payer leur concours, permettre la
+réunion à leur État des provinces que l'Autriche avait naguère ravies à
+leur nation, laisser la Pologne se refaire aux deux tiers, et cette
+quasi-restauration réveillerait les alarmes du troisième copartageant,
+soulèverait entre la France et la Russie une question mortelle à
+l'entente. Napoléon voulait donc s'épargner la nécessité de vaincre
+l'Autriche, parce qu'il se sentait exposé à ne remporter sur elle que de
+funestes triomphes et qu'il appréhendait, non les chances, mais les
+suites de la lutte.
+
+Seulement, il se rendait compte que l'Autriche ne renoncerait à la
+guerre que devant la certitude d'être écrasée; il désirait lui en
+imposer par un redoublement de vigueur, par des mesures d'éclat, de
+sévérité et de force, auxquelles il jugeait indispensable d'associer la
+Russie. À ses yeux, l'alliance du Tsar, qui survivrait difficilement à
+une crise européenne, restait le moyen de la conjurer. Il n'était pas à
+présumer que l'Autriche, si animée, si haineuse qu'elle fût, pût
+s'exposer de gaieté de cœur, sans avoir été provoquée ni directement
+menacée, à périr broyée entre la France et la Russie. De sa part, une
+prise d'armes contre Napoléon isolé ne serait qu'une dangereuse
+témérité; une rupture avec la France assistée de la Russie serait un
+acte de démence impossible à supposer. Si donc, pensait Napoléon, la
+cour de Vienne persiste dans ses desseins, c'est qu'elle ne croit pas à
+la fermeté d'Alexandre dans le système français, c'est qu'elle escompte
+tout au moins la neutralité de ce monarque. L'attitude d'Alexandre à
+Erfurt ne l'avait que trop entretenue dans cette sécurité. Au fond du
+cœur, Napoléon ne pardonnait pas à son allié de s'être aveuglé alors sur
+des intentions déjà suspectes, de s'être obstinément refusé, en nous
+promettant par traité secret son assistance contre toute agression, à
+prendre dès à présent vis-à-vis de l'adversaire le ton de la rigueur et
+de la menace[2]. Sans savoir que Talleyrand avait livré à l'Autriche le
+secret du dissentiment survenu entre les deux empereurs et précipité
+ainsi les résolutions guerrières, il ne se dissimulait pas que
+l'entrevue avait mal rempli son objet et laissé subsister le danger.
+Néanmoins, il voulait encore croire que le Tsar, si les préparatifs
+hostiles continuaient, se rendrait enfin à l'évidence, consentirait à
+accentuer son langage, «à montrer les dents[3]», exercerait à Vienne une
+pression assez forte pour imposer un désarmement. En quittant à Erfurt
+le général de Caulaincourt, son ambassadeur en Russie, il lui avait
+laissé pour instruction de tenir les yeux d'Alexandre constamment
+ouverts sur l'Autriche, de lui dénoncer tout acte inquiétant, tout
+mouvement plus prononcé, de l'amener à y répondre par des réunions de
+troupes sur la frontière de Galicie, par des concentrations effectuées à
+grand bruit. M. de Caulaincourt ne saurait trop répéter que l'empereur
+Napoléon, en s'éloignant d'Erfurt pour s'enfoncer en Espagne, s'est
+confié en son ami, qu'il lui a commis le soin de surveiller l'Allemagne
+et de la tenir en respect: pour que l'alliance remplisse ce but, il faut
+qu'elle soit non seulement réelle, mais apparente, qu'elle s'affirme et
+s'atteste par des démonstrations extérieures. À l'aide de ces
+raisonnements et de ces instances, Napoléon espérait réparer sa
+demi-défaite d'Erfurt, reprendre en sous-œuvre le projet avorté et
+enchaîner l'Autriche par le bras de la Russie.
+
+[Note 2: Voy. le t. Ier, 429-440, 493-497.]
+
+[Note 3: _Documents inédits_.]
+
+En même temps, il se flattait d'être à lui-même sa ressource: pour
+immobiliser l'Autriche et lui faire contremander ses mesures, il
+comptait sur le spectacle d'activité et d'irrésistible énergie qu'il
+donnerait en Espagne. Dans les conseils de l'empereur François, chez
+tous les gouvernements, chez tous les peuples qui conspiraient contre
+nous, c'était une opinion répandue que la guerre d'Espagne absorberait
+longtemps notre attention et nos forces, que de longues années n'en
+verraient pas la fin. Que cette guerre présumée interminable s'achève en
+trois mois, qu'en trois mois l'insurrection soit balayée, les Anglais
+jetés à la mer, le roi Joseph remis sur son trône et le pays plié à nos
+volontés, que l'Empereur revienne triomphant en France et s'y retrouve
+en possession de tous ses moyens, l'ardeur et la confiance de l'Autriche
+ne tiendront pas devant cette réapparition. On la verra s'humilier,
+rentrer dans l'ordre, s'estimer heureuse de fournir des gages et
+d'accepter des garanties. Si Napoléon veut frapper vite et fort en
+Espagne, ce n'est pas uniquement pour venger son affront; il attend de
+ses victoires un contre-coup accablant au delà du Rhin, et il espère que
+la soumission de la Péninsule assurera indirectement la tranquillité de
+l'Allemagne.
+
+L'Espagne domptée, l'Autriche comprimée, Napoléon se trouvera dans la
+position où il avait espéré se placer au commencement de 1808; il
+disposera de l'Europe contre l'Angleterre. Dans ce comble de prospérité
+et de puissance, il pourra enfin négocier utilement la reddition de sa
+rivale. S'il s'est prêté aux tentatives de paix immédiate concertées à
+Erfurt, il ne croit guère à leur succès tant que la révolte espagnole et
+le soulèvement de l'Autriche, en laissant à nos ennemis des alliés et
+des points d'atterrissement en Europe, les dissuaderont de traiter. Il
+entend cependant ne pas rompre les pourparlers dès qu'il en aura
+constaté l'inutilité présente; il les fera durer, trainer, afin de
+retrouver et de ressaisir ce fil lorsque ses succès militaires et
+diplomatiques auront remontré à l'Angleterre la nécessité de céder. Si
+elle s'obstine malgré tout à la lutte, alors le moment sera venu de
+recourir à ces entreprises écrasantes et gigantesques que Napoléon a
+ajournées plutôt qu'exclues et qui demeurent invariablement à
+l'arrière-plan de sa pensée. Pour les exécuter, il se réserve dès à
+présent quelques moyens, susceptibles de se développer par la suite. Il
+ne porte pas au delà des Pyrénées toutes les forces qu'il a retirées
+d'Allemagne, il en achemine une partie vers la mer du Nord et veut
+reformer un camp de Boulogne, installer en face des Iles Britanniques
+cette menace permanente. D'autres corps sont dirigés vers les côtes de
+Provence et d'Italie: ils auront, pour peu que les circonstances s'y
+prêtent, à inquiéter les ennemis dans la Méditerranée, à prendre contre
+eux des postes, des bases d'offensive, à tenter de hardis coups de main,
+jusqu'au jour où d'autres armées, rendues disponibles par la cessation
+des guerres en Europe, mises à bord de nos escadres reconstituées, iront
+atteindre l'Angleterre dans toutes les sources de son commerce et de sa
+puissance, aux colonies, dans l'Amérique, dans l'Orient surtout et dans
+la vallée du Nil, chemin des Indes. Alors, se retournant vers Alexandre,
+Napoléon rouvrira devant lui des horizons aujourd'hui obscurcis;
+l'enivrant d'espérances, le fascinant de son génie, l'enveloppant de sa
+ruse, il se subordonnera plus étroitement cet allié, l'entraînera à sa
+suite et en fera l'instrument de ses desseins. Comme toujours, au delà
+des entreprises auxquelles il met actuellement la main, il en conçoit
+d'autres, qu'il gradue suivant les nécessités de la lutte et qu'il étage
+dans l'avenir. Si la soumission de l'Espagne laisse les Anglais en
+armes, le spectacle de l'Allemagne pacifiée, le blocus continental
+aggravé, les ports européens plus strictement fermés, auront sans doute
+raison de leur constance: si les Anglais résistent à tant
+d'avertissements et d'atteintes, il restera à l'Empereur, pour achever
+leur désastre, à déchaîner contre eux sur la Méditerranée et l'Orient
+une tempête d'événements.
+
+ * * * * *
+
+C'était à tort toutefois qu'après avoir acheté la connivence passive
+d'Alexandre, Napoléon fondait encore quelque espoir sur son concours, et
+les dispositions que le Tsar rapportait d'Erfurt ne répondaient guère à
+cette attente. Loin de n'admettre d'autre terme à son action que la paix
+avec l'Angleterre, Alexandre lui assignait des limites plus rapprochées
+et étroitement marquées. Désormais, il était inébranlablement résolu à
+se confiner dans le cercle des intérêts individuels et particuliers de
+la Russie, à ne s'en plus écarter; il se bornerait à terminer les deux
+guerres qui lui étaient personnelles, celles dont le pacte d'Erfurt
+avait à l'avance prévu et spécifié les résultats, à arracher la Finlande
+aux Suédois et aux Turcs les Principautés. Encore eût-il préféré devoir
+ces conquêtes à la résignation des vaincus plutôt qu'à des efforts
+renouvelés, s'épargner la nécessité de combattre à nouveau et de verser
+le sang. En Finlande, une trêve avait été conclue, mais l'inflexibilité
+du roi Gustave IV, poussée jusqu'à la déraison, ne permettait point
+d'espérer qu'il consentît au sacrifice d'une province avant d'avoir
+épuisé ses dernières ressources. De ce côté, Alexandre prévoyait que ses
+armes auraient à porter des coups sensibles et peut-être accablants. En
+Orient, il s'était engagé vis-à-vis de Napoléon à ne reprendre les
+hostilités qu'après trois mois; il emploierait ce temps à négocier avec
+les Turcs, à réunir un congrès, à tenter un essai de pacification sur la
+base de la cession des Principautés. Si la Porte se refusait à cet
+abandon, il recommencerait la guerre, porterait sur le Danube toutes ses
+forces disponibles, mais n'entendait en distraire aucune part pour
+menacer la frontière autrichienne et faire au profit de Napoléon la
+police de l'Allemagne. En général, dans les questions où les termes et
+l'esprit des traités réclamaient sa coopération, il s'acquitterait en
+procédés courtois plus qu'en services effectifs: il fournirait un
+inépuisable contingent de paroles aimables, de déclarations tendres, de
+professions enthousiastes, mais en tout accorderait à Napoléon l'amitié
+du Tsar plus que l'appui de la Russie. Restant en guerre contre les
+Anglais, se privant de tout commerce direct avec eux, il ne
+participerait plus autrement à une lutte où il ne se reconnaissait qu'un
+intérêt secondaire. Quant à reprendre les vastes projets dont on s'était
+entretenu l'an passé, à remettre en question le démembrement de la
+Turquie, il s'était fait une règle de demeurer sourd à toute suggestion
+de ce genre[4]. À jamais, il avait détaché son esprit de ces conceptions
+tentatrices et décevantes, et définitivement il avait laissé retomber le
+voile sur les perspectives qui l'avaient un instant ébloui. Au dehors,
+il s'interdisait désormais d'avoir de l'imagination.
+
+[Note 4: Rapport n° 12 de Caulaincourt à Napoléon, 15 février 1809.
+Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+Pour lui, le roman de l'alliance était fini; dans cet accord, il ne
+voyait plus qu'une opération où il entendait soigneusement limiter ses
+risques et réaliser des bénéfices prévus et évalués à l'avance; ces
+résultats obtenus, il s'enfermerait chez lui, s'abstiendrait de toute
+entreprise extérieure, se retirerait en quelque sorte de l'Europe dans
+ses frontières mieux tracées et largement étendues.
+
+Son ambition se tournait vers l'intérieur, et c'était là maintenant
+qu'il se cherchait des triomphes. De tout temps, le doux autocrate
+s'était proposé de marquer son règne par des innovations bienfaisantes,
+d'initier plus complètement son peuple à la civilisation européenne, de
+relever le niveau intellectuel et moral de toutes les classes, et où
+Pierre le Grand n'avait créé qu'une puissance, de faire une nation. Ce
+projet généreux avait enchanté sa jeunesse; plus tard, dans les années
+qui avaient suivi son avènement, il s'était composé un ministère secret,
+un conseil intime avec lequel il aimait à s'entretenir et à raisonner de
+la réforme; mais son ardeur spéculative n'avait abouti alors qu'à de
+rares et incomplètes mesures; c'était surtout pour lui le délassement
+d'autres travaux, un moyen de se reposer de la réalité dans le rêve. Il
+avait le cœur d'un réformateur, il n'en avait point le caractère:
+toujours, devant l'immensité et les difficultés de la tâche, ses
+résolutions avaient faibli; il lui avait manqué l'énergie nécessaire
+pour se mettre à l'œuvre et le courage d'entreprendre. Voici pourtant
+qu'un homme lui était apparu dans lequel il avait reconnu ses propres
+aspirations, mieux définies, plus précises, plus susceptibles de se
+traduire sous une forme concrète et tangible. À mesure qu'il connaissait
+davantage Spéranski et le rapprochait de lui, il sentait mieux que ce
+ministre sorti du peuple, étranger à tout esprit de caste, pourrait le
+compléter, devenir son secours et sa force. Ardent et mystique penseur,
+Spéranski avait de plus la faculté et le besoin d'agir, la vaillance
+allègre qu'il faut pour s'attaquer aux préjugés, pour guerroyer contre
+les abus, la persévérance dans l'effort et la volonté d'aboutir. Appuyé
+sur lui, Alexandre espérait réaliser l'œuvre à laquelle il mettait sa
+gloire. Dans les années qui vont suivre, il ne cessera d'élever
+Spéranski; sous le titre de secrétaire du conseil d'empire, il en fera
+une sorte de ministre universel, investi en tout du droit d'initiative
+et de proposition. Désormais, une étroite intimité de pensée, une
+parfaite unité de vues, une collaboration de tous les instants
+s'établissent entre le souverain et le ministre, et l'influence de
+Spéranski se retrouve dans tout ce qu'Alexandre conçoit ou exécute.
+
+Spéranski n'avait qu'en politique intérieure le goût des expériences
+hardies et risquées; il poussait son maître à s'absorber dans les soins
+de l'administration et pensait que la Russie devait se régénérer
+elle-même avant de s'épandre au dehors. Il appréciait pourtant et
+voulait conserver l'alliance, mais il y voyait pour son pays moins un
+instrument de conquête qu'un moyen d'éducation. Par elle, il espérait
+nouer des rapports intellectuels entre les deux peuples, se mettre
+lui-même en mesure d'étudier nos lois, nos institutions, ceux qui en
+avaient été les auteurs, la nation enfin qui avait soulevé le monde par
+ses idées avant de le bouleverser par ses armes. À Erfurt, il s'était
+montré attentif, curieux, interrogateur: il eût voulu tout connaître de
+la France, de l'homme extraordinaire qui la gouvernait, et il essayait
+de s'assimiler, avec l'esprit des philosophes, la méthode de Bonaparte.
+Alexandre lui-même, moins ami de l'Empereur que par le passé, décidé à
+se raidir contre les exigences et les séductions de sa politique,
+restait son disciple convaincu, en ce qui concernait le gouvernement et
+l'ordre intérieur des États. Il demeurait sous l'impression des instants
+passés à Erfurt; le souvenir des paroles recueillies, des exemples
+donnés, des enseignements que Napoléon lui avait dispensés avec une
+verve prodigue, le recherchait et l'obsédait; il subissait encore
+l'ascendant et comme l'oppression de cette grande pensée. De là, chez le
+Tsar et son ministre, une propension invincible à se chercher en France
+des sujets d'étude et d'imitation; de là l'empreinte que portent leurs
+créations diverses, leur sénat, leur conseil d'empire, leurs
+institutions judiciaires, administratives, financières, scolaires,
+toutes d'origine napoléonienne, inspirées de l'esprit latin et
+brusquement implantées sur un sol mal préparé à les recevoir. À mesure
+qu'Alexandre s'éloigne moralement du conquérant, il s'attache à étudier
+de plus près en Napoléon le législateur, le constructeur d'État: il
+cherche à lui emprunter ses secrets, ses procédés, et, pour transformer
+la Russie, se met à l'école du glorieux despote qui a refait la France.
+
+Tout entier à cette œuvre de réorganisation et de progrès, Alexandre
+n'avait qu'une crainte, c'était que les affaires de l'Europe, dont il
+entendait autant que possible se départir, vinssent le réclamer et le
+reprendre. Il n'échapperait pas à cette diversion si la guerre, confinée
+aujourd'hui en Espagne, se rapprochait de lui, se rallumait au centre du
+continent, entre la France et l'Autriche. Aussi désirait-il prolonger la
+paix en Allemagne, voyant en elle une condition indispensable de la
+tranquillité présente et de la sécurité à venir de la Russie. Non qu'il
+tînt pour bon et définitif le régime imposé à l'Europe: il le haïssait
+en secret, mais jugeait qu'aujourd'hui tout effort pour le modifier
+n'aboutirait qu'à l'aggraver, à faire peser plus durement sur tous la
+loi du vainqueur. Puis, l'entrée en campagne de l'Autriche le mettrait
+dans le cas de tenir les engagements défensifs qu'il avait contractés
+avec la France et au prix desquels il avait acquis la rive gauche du
+Danube. Il lui faudrait se soustraire à une obligation positive ou
+participer à de nouvelles spoliations, opter entre sa parole et sa
+conscience. Son vœu sincère était donc que l'Autriche s'apaisât.
+Seulement, persistant à s'abuser sur le caractère des armements exécutés
+dans cet empire, il n'y voyait que l'effet de la peur, l'affolement
+d'une nation qui se croit menacée et se met instinctivement en défense.
+Il restait convaincu qu'à la brusquer et à la malmener il ne gagnerait
+rien sur elle; il ne comprenait point qu'en se montrant disposé à la
+guerre, il s'épargnerait la douleur de la faire. Ayant tenu aux
+Autrichiens, à Erfurt, un langage empreint de bienveillance et de
+cordialité, il répugnait à changer de ton vis-à-vis d'eux et se
+persuadait toujours qu'il les déterminerait à désarmer, à abjurer toute
+pensée d'offensive, en leur répétant qu'il ne permettrait à personne de
+les attaquer.
+
+Si la cour de Vienne continuait, malgré ces paroles réconfortantes, à
+provoquer le conflit, il l'avertirait amicalement et s'interposerait en
+médiateur officieux. Sans doute, elle ne refuserait point de confier ses
+intérêts et le soin de sa dignité au monarque qui l'aurait toujours
+ménagée, à celui qui aimait à se poser en arbitre chevaleresque des
+différends, en juge d'honneur entre les nations, et qui se piquait moins
+d'être le souverain d'un puissant État que le premier gentilhomme
+d'Europe. Dans tous les cas, il n'aurait recours à la menace qu'à la
+dernière extrémité; il craignait, s'il se prêtait trop tôt et trop
+docilement aux désirs de l'Empereur, de l'encourager lui-même à
+assaillir l'Autriche; il croyait devoir protéger cette puissance contre
+elle-même, contre ses propres emportements, mais surtout contre une
+ambition toujours en quête de proies nouvelles. Il agirait de même
+envers la Prusse. Sans armée, sans argent, sans frontières, cet État
+semblait dans l'impuissance de rien entreprendre, mais l'horreur même de
+sa situation, jointe à l'irritation des esprits en Allemagne, laissait
+parfois craindre de sa part quelque tentative désespérée. Alexandre ne
+pousserait pas plus à la rébellion la Prusse que l'Autriche; il lui
+recommanderait la patience, mais aurait pour elle des attentions, des
+douceurs, et lui laisserait comprendre qu'il ne tolérerait jamais son
+écrasement. Il conserverait ainsi les derniers restes de l'ancienne
+Europe; il s'assurerait des droits à la gratitude des deux puissances
+qu'il aurait peut-être à requérir un jour, si des conjonctures plus
+propices, impossibles à prévoir actuellement, lui fournissaient
+l'occasion de rétablir sur le continent l'équilibre des forces et la
+prédominance morale de la Russie; en attendant, il resterait l'allié de
+Napoléon, sans renoncer à se faire le consolateur de ses ennemis.
+
+Dès son départ d'Erfurt, ces deux faces de sa politique se révèlent et
+s'accusent. Ramenant à sa suite M. de Caulaincourt, il lui adresse à
+toute occasion d'affectueuses paroles qui doivent dépasser l'ambassadeur
+et aller jusqu'au maître. Il semble se retourner vers l'allié dont il
+vient de se séparer, pour lui adresser des signes d'intelligence et
+d'amitié. Cependant, traversant Kœnigsberg, il y passe deux jours auprès
+du roi et de la reine de Prusse et les laisse convaincus que la Russie,
+dans certains cas, peut devenir leur appui et leur sauvegarde. Plus
+loin, il a un souvenir pour le ministre français qui à Erfurt l'a averti
+de se défier, qui a pris secrètement son parti et approuvé ses
+résistances: il paye à Talleyrand le prix de cette défection. S'arrêtant
+à Mittau, il y fait décider le mariage de la princesse Sophie-Dorothée
+de Courlande, la future duchesse de Dino, avec un neveu du prince de
+Bénévent: le nom de celui-ci revient souvent sur ses lèvres, accompagné
+d'épithètes louangeuses: «On révère votre bon esprit, écrit Caulaincourt
+à Talleyrand, on aime votre personne... l'Empereur daigne me demander
+souvent de vos nouvelles et honore d'un constant intérêt la famille
+qu'il vous a donnée[5].» Après avoir acquitté une dette de
+reconnaissance et joui du plaisir de faire des heureux, Alexandre
+remonte dans le Nord à pas comptés, prend son temps pour revenir dans sa
+capitale et remettre la main aux affaires de l'État, tandis que
+Napoléon, revenu d'Erfurt à Paris d'un trait, ne rentre dans son empire
+que pour le traverser et voler en Espagne.
+
+[Note 5: Archives des affaires étrangères, Russie, 150. Caulaincourt
+se tenait en correspondance assez suivie avec Talleyrand, dont il
+ignorait les relations clandestines avec les cours de Russie et
+d'Autriche.]
+
+
+
+II
+
+En quittant l'Empereur, Alexandre lui avait laissé son ministre des
+affaires étrangères, le comte Roumiantsof, l'homme d'État qui, après
+Spéranski, avait le plus de part à sa confiance et approchait le plus
+près de sa pensée. Roumiantsof devait s'établir à Paris pour quelque
+temps, afin d'y suivre conjointement avec notre ministre des relations
+extérieures M. de Champagny, la négociation de paix à laquelle avait été
+invitée l'Angleterre. Il précédait le nouvel ambassadeur de Russie, le
+prince Kourakine, désigné pour remplacer le comte Tolstoï, rendu à sa
+vocation militaire. En attendant Kourakine, Roumiantsof représenterait
+le Tsar à Paris, sans discontinuer ses fonctions ministérielles.
+
+En lui, Napoléon voyait moins un intermédiaire avec les Anglais qu'un
+trait d'union avec la Russie. S'il réussissait à séduire Roumiantsof et
+à le capter, ne pourrait-il s'en servir pour gouverner et vivifier
+l'alliance? Il ordonne donc que tout soit mis en œuvre pour charmer le
+ministre voyageur, que le séjour de Paris lui soit rendu fertile en
+agréments, fécond en satisfactions, que tous ses goûts y soient caressés
+et flattés. Roumiantsof est épris d'art et de littérature, c'est un
+érudit et un curieux; il faut que nos musées, nos collections, nos
+établissements scientifiques s'ouvrent largement devant lui: il sera bon
+de lui en détailler les beautés, de lui en expliquer l'organisation;
+tout objet qu'il aura paru remarquer lui sera généreusement offert. Il a
+la passion des livres: on lui composera une bibliothèque d'ouvrages
+rares. L'Empereur veut qu'il se plaise à Paris, qu'il y prenne ses
+habitudes, qu'il y prolonge volontairement sa mission. Il l'y installe,
+le confie à ses ministres, le recommande à leur sollicitude, puis, après
+un rapide coup d'œil sur l'intérieur de l'Empire, va prendre au delà des
+Pyrénées le commandement de ses armées et les mettre en action.
+
+En Espagne, il est vainqueur partout où il rencontre l'ennemi et peut
+l'aborder; ses étapes se comptent par des batailles gagnées. Contre les
+cent mille hommes de troupes réglées que lui oppose l'insurrection, il
+refait en grand la manœuvre d'Austerlitz; après avoir laissé les ennemis
+s'avancer sur ses deux flancs, affaiblir leur ligne en la prolongeant,
+il pousse contre leur centre, l'enfonce à Burgos, se rabat sur leur
+gauche, qu'il fait sabrer à Tudela par le maréchal Lannes, tandis que
+Soult se charge de la droite et la disperse au combat d'Espinosa. Peu
+après, la charge de Somo-Sierra dégage la route de Madrid. Le 4
+décembre, l'Empereur est maître de cette capitale, dédaigne d'y entrer
+et se borne à y rétablir l'autorité de son frère. La guerre eût été
+finie, si nous n'avions eu affaire qu'à un gouvernement, si le peuple ne
+fût resté debout dans toutes les provinces, pour renouveler la lutte.
+Les armées régulières de l'Espagne ont été battues et pulvérisées:
+d'autres armées naissent de cette poussière, et la résistance se
+perpétue en se disséminant. Au moins Napoléon espère-t-il employer le
+temps qui lui reste à passer dans la Péninsule en frappant un grand coup
+sur l'armée anglaise, sortie du Portugal et aventurée en Castille; par
+un ensemble d'opérations concentriques, il se dispose à l'envelopper et
+à la prendre. Malheureusement, la fortune moins complaisante ne lui
+ménage plus l'occasion de succès décisifs et surtout ne lui permet plus
+d'achever ses victoires. Se rejetant brusquement en arrière, l'armée du
+général Moore échappe au filet et se dérobe à un désastre. Napoléon se
+jette aussitôt sur ses traces, la serre de près dans les montagnes de la
+Galice, lui prend ses traînards, ses bagages, ses magasins, la pousse
+furieusement vers la côte, où il espère l'anéantir avant que des
+vaisseaux anglais en aient recueilli les débris. Cependant, peut-il
+s'égarer longtemps dans cette extrémité lointaine de la Péninsule, privé
+de communications régulières avec la France, absent en quelque sorte de
+l'Europe? Un soir, pendant une halte, des courriers le rejoignent à
+travers mille périls; à la lueur d'un feu de bivouac, il lit les
+dépêches qui lui sont présentées, et aussitôt une vive préoccupation se
+peint sur ses traits[6]. D'importantes nouvelles le rappellent en
+arrière: sur divers points de l'Europe, les événements ont marché;
+l'Angleterre, l'Orient, l'Autriche surtout, la Russie enfin réclament
+son attention et peuvent lui commander d'immédiates résolutions. On le
+voit alors s'arracher à la poursuite des Anglais, laisser à Soult le
+soin d'achever leur déroute, rétrograder sur Benavente, puis sur
+Valladolid: dans cette ville, où il «peut recevoir les estafettes de
+Paris en cinq jours[7]», il s'arrête, s'établit et, tournant le dos à
+l'Espagne, fait front à l'Europe.
+
+[Note 6: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 27.]
+
+[Note 7: _Corresp._, 14684.]
+
+Les nouvelles qu'il avait reçues en route, celles qui lui parvinrent à
+Valladolid, portaient d'abord que les Anglais mettaient à l'ouverture
+des pourparlers certaines conditions que repoussaient son ambition et
+son orgueil. Ils exigeaient que l'Espagne insurgée fût admise au débat,
+par l'organe de ses juntes, et traitée en puissance reconnue[8]. En même
+temps, l'Autriche semblait de plus en plus disposée à se déclarer pour
+eux, et l'avis de ses agitations, de ses mouvements, arrivait de toutes
+parts.
+
+[Note 8: _Id._, 14643.]
+
+C'est d'abord notre ambassadeur à Vienne, le général Andréossy, qui
+signale un mauvais vouloir persistant et des apprêts de guerre. Tandis
+que le cabinet se dérobe toujours à la reconnaissance du roi Joseph et
+refuse de fournir ce gage, les réserves et les milices, soi-disant
+convoquées pour une période d'exercices et de manœuvres, sont retenues
+sur pied, et toutes les forces de la monarchie demeurent mobilisées.
+Andréossy ne se prononce pas encore sur le caractère offensif de ces
+mesures, mais il constate dans la société une recrudescence de passions
+hostiles et surprend partout l'écho de colères qui s'enhardissent. Les
+salons lui déclarent la guerre; ils l'ont toujours traité en suspect;
+ils le traitent aujourd'hui en ennemi. Les ministres l'évitent; quant à
+l'Empereur, il ne lui adresse que de brèves et sèches paroles, toujours
+les mêmes, auxquelles l'ambassadeur répond sur le même ton: «Sa Majesté,
+écrit Andréossy à la date du 13 décembre, m'a demandé, suivant son
+usage: _Que fait votre maître?_--Réponse: _Je n'en ai de nouvelles que
+par les feuilles publiques, mais je le crois à cheval_. La conversation
+ne s'est pas engagée plus avant[9].»
+
+[Note 9: Andréossy à Champagny. Cette dépêche, comme tous les autres
+extraits de la correspondance d'Autriche que nous citons dans ce
+chapitre et le suivant, est tirée des archives des affaires étrangères,
+Vienne, 381 et 382.]
+
+La cour de Vienne, il est vrai, vient de renvoyer à Paris son
+ambassadeur, le comte de Metternich, absent depuis l'été. Comme
+toujours, Metternich tient un langage doucereux et vague; il multiplie
+les protestations pacifiques; mais dès qu'on le presse un peu, dès qu'on
+cherche à obtenir un gage des intentions qu'il annonce, son embarras se
+trahit. Pour le pénétrer, M. de Champagny lui a demandé s'il apportait
+la reconnaissance des nouveaux rois: «silence de M. de Metternich. Il a
+cependant senti qu'il fallait aborder la seule affaire qui existe
+maintenant entre les deux gouvernements, et, après un petit moment de
+préparation, il a commencé, avec l'air le plus embarrassé du monde, une
+phrase qu'il n'a pas finie. Il s'est repris pour en commencer, sans la
+finir davantage, une seconde, puis une troisième, puis une quatrième, et
+après une suite de mots qui n'avaient aucun sens, il est arrivé à me
+dire: _Mais... mais... le général Andréossy a déclaré cette forme
+inadmissible_. J'ai compris qu'il voulait excuser le refus ou le retard
+de la reconnaissance... Je dois dire à Votre Majesté que je n'ai jamais
+vu à M. de Metternich, qui a ordinairement un ton aisé et positif, tant
+d'embarras dans la contenance et un langage aussi confus et aussi
+entortillé[10].»
+
+[Note 10: Champagny à l'Empereur, 3 janvier 1809. Archives
+nationales, AF, IV, 1675.]
+
+De cet entretien, le secrétaire d'État français emporte la conviction
+que la cour de Vienne n'attend «que le moment d'oser». Attendra-t-elle
+ce moment, «comme les peureux», jusqu'à ce qu'il soit passé? C'est
+l'espoir du ministre, mais sa confiance dans un défaut d'énergie chez
+l'adversaire est démentie par d'autres rapports. Des observateurs placés
+sur les flancs de l'Autriche, nos agents à Trieste, en Bavière, en Saxe,
+signalent dans les provinces frontières des armements fiévreux,
+précipités, des préparatifs d'entrée en campagne. Déjà, dans toutes les
+parties de l'Europe, la diplomatie viennoise lève le masque, fait cause
+commune ouvertement avec les Anglais, et ce concert d'intrigues démontre
+que la maison d'Autriche, passée à la solde de nos ennemis, va exécuter
+en leur faveur une nouvelle diversion.
+
+Pour faire face à un assaut plus probable, à un danger plus imminent,
+l'Empereur ordonne de Valladolid des levées et quelques mouvements. Il
+renforce les corps laissés en Allemagne, rapproche l'un d'eux du Danube,
+envoie à Eugène un plan pour la défense de l'Italie; il invite les
+princes de la Confédération rhénane à compléter leurs contingents, sans
+les rassembler encore; il prépare enfin, annonce son retour à Paris, et
+fait remonter vers les Pyrénées quelques détachements de sa garde[11].
+
+[Note 11: _Corresp._, janvier 1809.]
+
+Ces mesures, il est vrai, ne sont prescrites qu'à titre de précautions:
+elles seront révoquées si l'Autriche se calme, et même l'Empereur ne se
+résout pas dès à présent à faire refluer vers le Nord toutes les troupes
+qu'il a destinées à la soumission définitive de l'Espagne et à des
+entreprises directes contre l'Angleterre. Ce sont ces dernières surtout
+qui restent son espoir secret et sa pensée de prédilection. À demi
+tourné vers l'Autriche, il ne détache pas tout à fait son regard des
+contrées où l'Angleterre lui donne prise et s'offre à découvert: son
+attention reste partagée entre la ligne du Rhin et des Alpes, où il lui
+faut se mettre en défense, l'Espagne, où il presse le siège de Saragosse
+et organise une expédition contre l'Andalousie, la Méditerranée enfin et
+l'Orient, où le ramènent d'audacieuses velléités d'offensive. L'Orient
+le sollicite à nouveau, en paraissant se rouvrir de lui-même à une
+intervention. Les courriers qui ont annoncé les dispositions menaçantes
+de l'Autriche ont en même temps donné l'avis d'une révolution de plus à
+Constantinople. Le vizir Baïractar, qui durant quelques mois a montré et
+incarné l'autorité aux yeux des Ottomans, vient de périr dans une
+sédition, sous les débris de son palais en flammes; plus que jamais, la
+soldatesque fait la loi, et ce progrès dans l'anarchie semble rapprocher
+pour la Turquie l'heure fatale de la dissolution. En prévision de cet
+écroulement, le moment n'est-il pas venu de réserver et d'occuper
+certaines positions d'un intérêt majeur pour la lutte finale contre
+l'Angleterre? En même temps que Napoléon signe l'appel aux souverains de
+la Confédération, il ordonne à Toulon un rassemblement de forces
+navales; il décrète qu'il aura dans ce port, au 1er mars, une escadre de
+soixante-quinze voiles, prête à porter «dans un point quelconque de la
+Méditerranée» trente-deux mille hommes, équipés et munis pour une
+expédition lointaine[12]. Ostensiblement, ces préparatifs sont dirigés
+contre la Sicile, mais l'Empereur confie à son ministre de la marine
+qu'il assigne à la flotte «une destination plus importante[13]: il vise
+la Sicile et frappera ailleurs. Est-ce Alger qui le tente, ou l'Égypte,
+cette Égypte qu'il a rêvé tant de fois de ressaisir, d'où il pourra
+exclure les Anglais de la Méditerranée orientale, les dominer en Asie et
+les menacer aux Indes? Sans livrer encore le secret de ses intentions,
+il laisse entrevoir de vastes projets: «Cette escadre de la
+Méditerranée, écrit-il à Decrès, m'intéresse au delà de ce que vous
+pouvez penser[14].» Deux divisions retirées d'Allemagne l'année
+précédente, celles de Boudet et de Molitor, seront appelées à former le
+corps expéditionnaire, si elles n'ont à se reporter dans le Nord. En
+attendant que la situation se dessine, Napoléon les retient près de
+Lyon, d'où elles pourront remonter dans la direction du Rhin ou
+descendre vers la mer. Il ne s'arrachera qu'à la dernière extrémité, en
+cas de nécessité absolue, à son duel avec l'Angleterre pour «se battre
+sans raison[15]» contre l'Autriche, et, tout en voyant approcher une
+nouvelle guerre dans le centre de l'Europe, en se préparant à la
+soutenir, il ne se résigne pas encore à ne pouvoir l'empêcher.
+
+[Note 12: _Corresp._, 14630, 14669, 14675, 14676, 14677.]
+
+[Note 13: _Id._, 14665.]
+
+[Note 14: _Id._, 14630.]
+
+[Note 15: _Id._, 14864.]
+
+C'est qu'il n'a pas renoncé à s'aider de la Russie pour contenir et
+paralyser l'Autriche. Plus que jamais, il remarque que cette puissance
+écarte de ses prévisions l'hypothèse d'un concert effectif entre les
+deux empereurs. Faux calcul évidemment, puisque Alexandre a contracté à
+Erfurt des devoirs positifs et s'est obligé à nous secourir en cas
+d'attaque. Seulement, comme le Tsar n'a pas suffisamment manifesté ses
+intentions, l'erreur où l'on est à Vienne s'explique, demeure plausible,
+et c'est dans un doute persistant sur l'attitude finale de la Russie que
+Napoléon surprend toujours le secret de l'audace autrichienne.
+
+À cet égard, la correspondance de Vienne fournissait des indices et des
+preuves. Andréossy, il est vrai, non plus que l'Empereur, ne pouvait
+connaître les motifs principaux qui fondaient la confiance de
+l'Autriche; il ignorait les propos d'Alexandre à Erfurt et les
+confidences traîtresses de Talleyrand. Mais, sans compter ces causes de
+rassurance, l'Autriche en avait d'autres, et celles-ci se montraient au
+grand jour. Entre la société de Pétersbourg, foncièrement hostile à la
+France, acharnée à ébranler l'œuvre de Tilsit, et l'aristocratie
+viennoise, il y avait communauté affichée de passions, de rancunes,
+d'espérances, accord pour l'intrigue, et la coalition des salons
+semblait précéder celle des gouvernements.
+
+En Autriche, si le Tsar avait ses représentants, la Russie mondaine et
+opposante avait aussi les siens, et ceux-ci tenaient à Vienne une place
+considérable. C'étaient un certain nombre de Russes haut placés, hommes
+en vue, femmes élégantes, qu'une hostilité trop prononcée à la politique
+française d'Alexandre avait éloignés de Pétersbourg et qui étaient venus
+apporter sur les rives du Danube leurs passions et leur langage
+d'émigrés. Ce groupe d'exilés volontaires, trait d'union entre les deux
+capitales, avait pour chef le comte André Razoumowski, «le plus haut et
+le plus fat des hommes[16]». Ambassadeur du Tsar en Autriche jusqu'en
+1807, Razoumowski y avait été l'agent principal et le moteur des
+coalitions. Après Tilsit, relevé de ses fonctions, il s'était entêté
+dans les haines que son maître semblait avoir répudiées: il était resté
+à Vienne, et là, grâce à une situation puissamment établie, il avait
+organisé et menait avec éclat sa guerre privée contre la France. Les
+salons de ses compatriotes, où il trônait et donnait le ton, s'ouvraient
+exclusivement à nos ennemis; la haute noblesse du pays, les chefs de
+l'administration, y venaient chaque soir et, dans ce milieu,
+recueillaient des paroles d'encouragement. Loin d'apaiser l'ardeur
+guerroyante de l'Autriche, les membres de la colonie moscovite se
+plaisaient à l'attiser, en promettant un revirement très prochain dans
+la politique de la Russie. Suivant eux, de graves événements se
+préparaient à Pétersbourg; en s'attachant à un système réprouvé par
+l'opinion et la conscience publiques, Alexandre Ier s'était
+particulièrement exposé aux dangers qui menacent en tout temps le
+pouvoir et la vie d'un tsar. Aujourd'hui, disait-on, la patience des
+mécontents était à bout; une révolution de palais était imminente; cette
+crise, certains prétendaient l'avoir toujours prophétisée: ils la
+montraient annoncée de longue date par des avis reçus, par des signes
+caractéristiques, et rappelaient ces mots écrits par une dame de Moscou
+à l'une de ses amies de Vienne, dès le début du règne: «Je viens
+d'assister au couronnement de l'empereur Alexandre; j'ai vu ce prince
+précédé des meurtriers de son grand-père, côtoyé par ceux de son père et
+suivi des siens[17].»
+
+[Note 16: _Documents inédits_.]
+
+[Note 17: Dépêche d'Andréossy, 13 décembre 1808.]
+
+À entendre les plus modérés parmi les Russes de Vienne, sans qu'il soit
+besoin de recourir aux moyens extrêmes, au «remède asiatique[18]», leur
+gouvernement rentrerait de lui-même dans ses voies naturelles;
+l'empereur Alexandre était dégoûté de l'alliance française; ses yeux se
+dessillaient, la grâce le touchait, et le plus léger effort suffirait
+pour le rattacher définitivement à la bonne cause. Différents faits
+semblaient donner raison à ces pronostics. Dans les salons de Vienne,
+les membres de la légation russe écoutaient sans sourciller les propos
+les plus vifs contre la France et se gardaient d'y contredire. Après
+Erfurt, le comte Tolstoï, ancien ambassadeur à Paris, avait passé par
+Vienne pour se rendre à l'armée du Danube; à Vienne, comme ses
+sentiments anti-français étaient connus, il avait reçu grand accueil et
+était devenu pour un temps l'homme à la mode; avec une imperturbable
+assurance, il s'était alors porté garant de la bienveillance de son
+gouvernement, et ses paroles avaient paru emprunter à l'éclat de son
+rang, à ses fonctions passées, à ses attaches connues avec l'entourage
+intime du Tsar, un caractère presque officiel[19]. Relevant ces divers
+symptômes, les rapprochant des incidents qui avaient accompagné et suivi
+l'entrevue d'Erfurt, le cabinet autrichien se refusait plus que jamais à
+prendre au sérieux l'alliance franco-russe; il n'y voyait qu'un vain
+épouvantail, une apparence prête à s'évanouir, et même la situation lui
+avait paru assez favorable pour en venir avec Alexandre à une
+explication directe. L'un des personnages les plus en vue de
+l'aristocratie autrichienne, le prince Charles de Schwartzenberg, venait
+d'être désigné pour aller en qualité d'ambassadeur à Pétersbourg, où
+l'empereur François n'entretenait depuis quelques mois qu'un chargé
+d'affaires. Le prince allait partir: on augurait avantageusement de sa
+mission, et l'on comptait que son éloquence, dissipant les derniers
+scrupules d'Alexandre, aurait le pouvoir d'achever une conversion déjà
+fort avancée.
+
+[Note 18: Joseph DE MAISTRE, _Mémoires et Correspondance_, p. 322.]
+
+[Note 19: Dépêches d'Andréossy, 13 et 24 décembre 1808, 15 janvier
+1809.]
+
+Pour déjouer ces menées, pour couper court à ces espérances, il
+suffisait pourtant qu'Alexandre, s'il était résolu à tenir ses
+engagements, s'en exprimât hautement, avec netteté, sur un ton qui
+n'admettrait ni contestation ni réplique; que la correction, l'énergie
+de son langage fît taire tous ceux, Autrichiens ou Russes, qui osaient
+préjuger sa déloyauté; qu'il s'affirmât à la fois maître chez lui et
+prêt à intervenir avec autorité hors de ses frontières, pour réprimer ou
+punir toute atteinte à la paix continentale. Napoléon revenait donc à
+l'idée, vainement poursuivie à Erfurt, d'obtenir d'Alexandre qu'il
+menaçât l'Autriche. Pour convaincre le Tsar, il disposait désormais
+d'arguments plus nombreux, plus frappants, fournis par les
+circonstances. Lors de l'entrevue, l'Autriche n'avait pas encore
+manifesté par des signes indiscutables sa volonté de combattre; un doute
+pouvait être légitimement conservé sur ses projets. Mais ce qui s'était
+passé à Vienne depuis Erfurt, les armements continués, le ton pris par
+la société, par le cabinet, tout, en un mot, ne prouvait-il pas jusqu'à
+l'évidence l'intention ferme et préconçue de faire la guerre?
+L'événement donnait raison à Napoléon contre les scrupules d'Alexandre,
+et il était difficile d'admettre que ce monarque, à le supposer de bonne
+foi, se refusât aujourd'hui aux démarches dont il avait naguère contesté
+l'utilité.
+
+Ce service, il importait que la Russie nous le rendît au plus vite,
+avant que l'Autriche se fût livrée à des actes qui la compromettraient
+irrévocablement; il était indispensable que, dès à présent, les deux
+cours alliées s'entendissent pour accentuer, pour combiner leur langage,
+et l'un des motifs qui précipitaient le retour de Napoléon en France,
+était le désir d'entamer et d'accélérer cette négociation. S'il court de
+Valladolid à Paris, c'est qu'il veut trouver encore Roumiantsof dans
+cette capitale. Persuadé désormais de l'inanité des tentatives auprès de
+l'Angleterre, le ministre russe annonce son départ; il se dit rappelé en
+Russie par d'impérieux devoirs. Avant qu'il nous échappe, Napoléon veut
+le voir, lui parler, le convaincre de la nécessité d'agir à Vienne avec
+force et sans retard[20].
+
+[Note 20: _Corresp._, 14690.]
+
+Dès à présent, avant de quitter l'Espagne, il adresse au Tsar un appel
+direct. De Valladolid, il fait partir un de ses officiers d'ordonnance,
+M. de Ponthon, qui s'acheminera en toute hâte vers Saint-Pétersbourg.
+Cet officier est chargé d'une lettre pour l'empereur Alexandre, où
+Napoléon se rappelle au souvenir de son allié et lui envoie ses souhaits
+de nouvel an; il en reçoit une autre pour le duc de Vicence[21]. Dans
+cette dernière, qui est une instruction pressante, Napoléon prescrit à
+son ambassadeur de faire sentir à Alexandre l'urgence d'une action
+diplomatique à deux et en trace le plan. Il faut que le cabinet de
+Pétersbourg rédige avec Caulaincourt une remontrance commune; cette
+pièce sera conçue en termes péremptoires; elle portera à l'Autriche
+sommation de discontinuer ses armements et de se remettre en posture
+pacifique. Les représentants des deux puissances à Vienne, l'ambassadeur
+de France et le chargé d'affaires russe, la présenteront ensemble, sous
+forme de notes identiques. Ils recevront en même temps pour instruction,
+s'ils ne jugent point pleinement satisfaisante la réponse qui leur sera
+faite, de quitter Vienne sur-le-champ, de leur propre initiative, d'un
+même mouvement, sans attendre de nouveaux ordres, et ce départ
+simultané, que suivront, s'il y a lieu, de plus imposantes mesures,
+pourra faire réfléchir l'Autriche et lui inspirer une salutaire
+terreur.[22]
+
+[Note 21: Rappelons que M. de Caulaincourt avait reçu au printemps
+de 1808 le titre de duc de Vicence.]
+
+[Note 22: Rapport de Caulaincourt en date du 22 février 1809. Nous
+rappelons que les lettres de Napoléon à Caulaincourt, pendant la mission
+de ce dernier en Russie, manquent dans la Correspondance et ne nous sont
+connues que par les réponses qui s'y réfèrent point par point. Toutes
+les lettres et tous les rapports de Caulaincourt à l'Empereur, cités
+dans ce volume, figurent aux Archives nationales, AF, IV, 1697, 1698 et
+1699.]
+
+Déjà et par avance, Napoléon annonce et répand qu'il est sûr de la
+Russie, que cette cour marche à sa suite, qu'elle envisage la situation
+comme lui et s'unira à tous ses mouvements. Dans chacune des lettres
+qu'il dicte pour ses frères, pour son beau-fils, pour les souverains
+allemands, il associe Alexandre aux sentiments qu'il exprime et lui fait
+contresigner ses violentes diatribes contre la maison d'Autriche. Il
+mande à Eugène: «Les nouvelles que je reçois de tout côté me disent que
+l'Autriche remue; la Russie est aussi indignée que moi de toutes ces
+fanfaronnades»; à Jérôme: «L'empereur d'Autriche, s'il fait le moindre
+mouvement hostile, aura bientôt cessé de régner: voilà ce qui est très
+clair. Quant à la Russie, jamais nous n'avons été mieux ensemble.» Il
+écrit au roi de Saxe: «Je prie Votre Majesté de me dire ce qu'elle pense
+de cette folie de la cour de Vienne. La Russie est indignée de cette
+conduite et ne peut la concevoir.» S'adressant au roi de Wurtemberg, il
+parle à la fois en son nom et en celui du Tsar: «Nous ne pouvons rien
+concevoir, dit-il, à cet esprit de vertige qui s'est emparé de la cour
+de Vienne[23].» Il emplit le monde du bruit de ses effusions avec la
+Russie, espérant que l'écho va en retentir à Vienne et y porter
+l'épouvante. Avec une audacieuse assurance, il s'arme contre
+l'adversaire qu'il veut intimider des résolutions supposées d'Alexandre:
+avant de les connaître, il les préjuge et les publie.
+
+[Note 23: _Corresp._, 14715, 14721, 14722, 14731.]
+
+Ainsi, jouer de la Russie pour contenir et terrifier l'Autriche, telle
+redevient sa pensée dominante. À ce but convergent tous ses efforts, et
+certes n'est-ce point un médiocre sujet d'observation que de le voir,
+dans cette œuvre de politique préventive, devancer de soixante ans le
+plus redoutable adversaire que la France ait rencontré devant elle au
+cours de ce siècle, et en quelque sorte lui tracer la voie. À la veille
+de nos derniers désastres, en 1870, le ministre qui se fit
+l'incomparable artisan de la grandeur prussienne, prêt à s'engager
+contre nous, craignait que l'Autriche mal réconciliée, gardant au cœur
+l'amertume d'une défaite récente et d'un traitement rigoureux, ne se
+levât contre lui et ne mît la Prusse entre deux adversaires. Il comprit
+alors que la Russie, par sa proximité, par sa masse, par son aspect
+imposant, était mieux à même que quiconque d'exercer à Vienne une action
+paralysante; il obtint d'elle, en faisant luire à ses yeux le mirage de
+l'Orient, en la flattant d'avantages plus apparents que réels, qu'elle
+immobiliserait l'Autriche et la frapperait d'interdit; c'était
+exactement le rôle que Napoléon, usant de procédés identiques, avait
+essayé de suggérer au Tsar pendant l'entrevue d'Erfurt, qu'il lui
+proposait à nouveau en janvier 1809, et c'était à cette épreuve,
+renouvelée dans des circonstances plus critiques, plus pressantes, qu'il
+attendait et jugerait Alexandre.
+
+
+
+III
+
+Tandis que Napoléon, après trois mois de combats et de marches, ne
+s'arrachait à la guerre d'Espagne que pour organiser une campagne
+diplomatique, tandis que l'officier dépêché par lui traversait
+l'Allemagne pour porter à Pétersbourg le nouveau mot d'ordre de
+l'alliance, la cour de Russie continuait à s'enfermer dans une sereine
+et souriante immobilité. Alexandre témoignait invariablement sa
+gratitude pour les avantages qui lui avaient été promis à Erfurt et ne
+montrait pas trop d'impatience à les recueillir. Le seul point de son
+empire où se manifestât quelque activité était la frontière de Suède; de
+ce côté, les hostilités avaient recommencé, sans prendre un caractère
+soutenu de force et de vigueur; on parlait d'une expédition contre les
+îles d'Aland, d'une descente sur les côtes de Suède, mais l'une et
+l'autre restaient à l'état de projet. Sur le Danube, les lenteurs et le
+formalisme des Ottomans retardaient l'ouverture du congrès, dont le lieu
+avait été fixé à Jassy: en attendant l'issue de la négociation, les
+troupes russes, sous un chef octogénaire, le prince Prosarofski, se
+tenaient dans leurs cantonnements. Quant à l'Autriche, croyant lui avoir
+rendu le calme par ses avis, Alexandre jugeait inutile de réitérer ses
+démarches, se réduisait à une attitude passive, et sa diplomatie à
+Vienne, comme sa nombreuse infanterie sur le Danube, restait l'arme au
+pied.
+
+Sa principale occupation et son plaisir étaient toujours de préparer des
+réformes, de travailler avec Spéranski. Abordant le terrain de la
+pratique, le souverain et le ministre jetaient les bases d'un vaste
+établissement d'instruction secondaire; ils réunissaient aussi les
+éléments d'un recueil de lois uniformes pour tout l'empire; ils
+voulaient doter la Russie de son code civil. Pour mieux s'astreindre au
+modèle qu'il s'était proposé, Alexandre s'était mis en rapport «avec nos
+principaux jurisconsultes et savants[24]», se faisant expédier très
+régulièrement le compte rendu de leurs travaux. Il prenait Caulaincourt
+pour intermédiaire de ces relations avec la France pacifique et le
+tenait au courant de tous ses projets. Jamais, depuis le début d'une
+éclatante mission, l'ambassadeur n'avait vécu plus près de lui. À tout
+instant, de courts billets autographes, terminés par des formules
+cordiales ou familières, mandaient le duc de Vicence au palais; Sa
+Majesté l'attendait à dîner; elle avait à l'entretenir en particulier;
+elle désirait le féliciter d'un succès de nos armes ou simplement le
+voir et prendre de ses nouvelles[25]. Ces faveurs toutes privées ne
+faisaient point tort aux honneurs publics; ils étaient prodigués en
+toute circonstance à celui que Pétersbourg appelait _l'Ambassadeur_ tout
+court, l'ambassadeur par excellence, comme s'il n'eût point existé à ses
+côtés d'autres représentants. La société, il est vrai, subissait cette
+situation plutôt qu'elle ne l'acceptait de bonne grâce: elle reprochait
+à Caulaincourt ses allures dominatrices, son ton d'autorité et de
+commandement, l'appareil superbe et quasi souverain dont il s'entourait,
+l'ascendant qu'il paraissait exercer en toutes choses sur l'esprit du
+monarque: «Bientôt, disait-elle, il rédigera aussi les ukases.»
+Pourtant, l'hostilité envers la France se traduisait actuellement par
+des propos frondeurs plutôt que par de violentes révoltes. Dans les
+salons, le passe-temps préféré était de discuter nos bulletins
+d'Espagne, d'en contester la véracité, d'annoncer périodiquement des
+défaites françaises, jusqu'au moment où quelque fait retentissant, comme
+la prise de Madrid, obligeait les esprits de se rendre à l'évidence et
+faisait «s'allonger les mines[26]». La société s'occupait beaucoup aussi
+de ses plaisirs, partageait son temps entre des fêtes nombreuses et
+quelques intrigues, mêlait les unes aux autres, et la grande affaire de
+l'hiver était un événement mondain auquel on se plaisait à attacher une
+signification politique: la venue à Pétersbourg du roi et de la reine de
+Prusse.
+
+[Note 24: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]
+
+[Note 25: 9 décembre 1808: «J'avais la plume en main, général, pour
+vous écrire, lorsque je reçois à l'instant votre lettre. Je voulais vous
+faire compliment des succès dont me parle le comte Romanzof dans ses
+dépêches et dont j'ai vu la confirmation dans votre _Moniteur_. Le comte
+Romanzof ne peut assez se louer de l'accueil qu'on lui fait. J'espère
+que tout ira maintenant au gré de nos désirs. Recevez, en attendant,
+général, l'assurance de toute l'estime que je vous porte. ALEXANDRE.»
+
+15 janvier 1809: «Je suis fâché, général, de vous savoir encore
+indisposé. J'ai reçu les bulletins. La bataille de Tudela parait avoir
+été une très belle affaire et amènera sûrement des résultats majeurs. Je
+suis charmé que les affaires d'Espagne aillent si bien, mais très fâché
+de votre indisposition. Recevez, je vous prie, général, l'assurance de
+toute mon estime. ALEXANDRE.»
+
+20 juin 1809: «Faites-moi le plaisir, général, de passer chez moi dans
+une demi-heure en frac. J'ai quelque chose d'assez intéressant à vous
+communiquer. A.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+[Note 26: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]
+
+Avant de rentrer dans leur capitale évacuée par nos troupes,
+Frédéric-Guillaume III et la reine Louise avaient pris le parti de
+rendre au Tsar les visites que ce prince leur avait faites en 1805 à
+Berlin et dernièrement à Kœnigsberg; ils s'étaient annoncés à lui pour
+janvier 1809. Il était difficile de savoir au juste de qui venait
+l'initiative de cette réunion: chacun se défendait de l'avoir prise et
+voulait avoir été provoqué. Quoi qu'il en fût, le Tsar se mit
+immédiatement en mesure de remplir les devoirs de l'hospitalité. Dès que
+Leurs Majestés Prussiennes eurent franchi la frontière, il leur fit
+présenter, comme l'annonce et le tribut de la Russie, un splendide
+cadeau de fourrures; il envoya ensuite ses équipages au-devant d'eux.
+Tandis que les voyageurs approchaient de la capitale, tout n'y était
+qu'apprêts de réception et de fêtes. Par un raffinement de délicatesse,
+avec cette élégance de procédés qui lui était habituelle, Alexandre
+voulait que le couple désolé, rendu par le malheur plus digne d'égards,
+trouvât dans ses États un accueil prévenant, magnifique, plus conforme à
+la grandeur passée des Hohenzollern qu'à leur fortune présente, et les
+souverains allemands allaient être traités à Pétersbourg comme si la
+Prusse eût gagné la bataille d'Iéna.
+
+En aucun temps, l'opinion n'a admis que les souverains pussent se
+déplacer uniquement par convenance ou plaisir; elle attribue à leurs
+voyages de secrets mobiles et en tire d'infinies conséquences. Dans le
+cas présent, si Frédéric-Guillaume et la Reine se rendaient à
+Pétersbourg, n'était-ce point pour émouvoir et attendrir le Tsar sur
+leur sort, pour le ramener à leur cause, c'est-à-dire à celle des rois
+opprimés et torturés par Napoléon? Dans cette visite, concordant avec le
+départ de Schwartzenberg pour la capitale russe, chacun voulait voir un
+nouvel et plus pressant effort de l'Allemagne pour arracher Alexandre à
+l'alliance française. Nos agents avaient beau protester contre cette
+interprétation et répéter par ordre «que le voyage du roi de Prusse
+n'avait rien qui pût déplaire à Sa Majesté, qu'il ne pouvait produire
+aucun mauvais effet[27]», on n'attribuait à leurs paroles que la valeur
+contestable d'un démenti officiel. À Pétersbourg, nos ennemis se
+réjouissaient du voyage, nos rares amis s'en inquiétaient; Caulaincourt
+témoignait quelque humeur et s'armait de vigilance.
+
+[Note 27: Instructions de Champagny à Andréossy, 26 janvier 1809.]
+
+Ce qui ajoutait à ses craintes, c'était qu'Alexandre avait fait preuve
+tout récemment d'un intérêt renouvelé pour la Prusse, et pris sa défense
+avec une chaleur presque indignée. À Erfurt, pour complaire à son allié,
+Napoléon avait accordé à la Prusse un rabais de vingt millions sur
+l'indemnité de guerre. Cette remise allait être sanctionnée par un
+accord en préparation entre les cours de Paris et de Kœnigsberg, mais
+Napoléon, toujours dur à la Prusse, gâtait son bienfait en l'entourant
+de restrictions et d'exigences. Il prétendait assujettir le vaincu à
+payer l'intérêt des sommes restant dues, à solder certains frais
+occasionnés par l'occupation des trois places de sûreté, charges
+imprévues qui diminueraient d'autant l'allégement de la Prusse: la
+France reprenait en sous-main une partie de ce qu'elle avait paru
+généreusement accorder. Dans ces rigueurs vexatoires, Alexandre voyait
+un défaut d'égards vis-à-vis de lui-même et presque un manque de foi; il
+s'en était plaint à Caulaincourt sur un ton de reproche et d'amertume
+qui ne lui était pas habituel: «L'Empereur m'a promis, disait-il,
+mandez-lui que j'en appelle à sa parole... J'attends de son amitié que
+les choses seront rétablies dans le sens et dans l'esprit de ce qui a
+été convenu à Erfurt. Je tiens positivement à cela. Je suis fidèle
+observateur de mes engagements: l'empereur Napoléon doit de même tenir
+les siens. Il ne faut pas, pour quelques écus arrachés à des gens qui
+sont déjà plus que ruinés, porter atteinte aux souvenirs que me laisse
+notre entrevue... J'ai été l'intermédiaire d'un bienfait, je réclame
+donc la parole qu'on m'a donnée[28].» Lorsque l'Empereur aurait
+satisfait à sa demande, il cesserait, disait-il, de s'intéresser à la
+Prusse et de penser à elle; mais la vivacité de son langage semblait
+témoigner d'une inclination persistante pour le royaume dont l'infortune
+attristait sa conscience.
+
+[Note 28: Rapport n° 4 de Caulaincourt, 20 décembre 1808.]
+
+Puis, pour le regagner, la Prusse amoindrie et ruinée ne disposait-elle
+point d'un moyen plus puissant parfois que l'appareil de la force? La
+beauté, la grâce de la reine Louise ne produiraient-elles pas à
+Pétersbourg leur effet habituel? Jadis, Alexandre n'avait pas échappé à
+l'enchantement: aujourd'hui, il paraissait d'autant plus exposé à le
+subir que son cœur semblait vacant. Depuis quelque temps, il y avait
+refroidissement dans ses rapports avec la femme qu'il aimait de longue
+date, avec celle que Savary et Caulaincourt avaient militairement nommée
+dans leurs dépêches «la belle Narischkine». Cette dame avait passé
+l'automne hors de Pétersbourg, en Courlande, et l'on avait remarqué
+qu'Alexandre, en revenant d'Erfurt, ne s'était point détourné de son
+chemin pour la voir. L'absence de la favorite avait même paru rapprocher
+l'Empereur de l'Impératrice et rendu à celle-ci «tous ses droits[29]»;
+les amis de la souveraine régnante avaient indiscrètement célébré cette
+reprise d'intimité conjugale, et le bruit en était venu jusqu'à
+Napoléon. Affectant pour le bonheur privé et les satisfactions de son
+allié la plus extrême sollicitude, l'Empereur n'avait point pour
+habitude de l'exhorter à la vertu et ne négligeait pas, au besoin, de
+pourvoir à ses distractions[30]; il avait cru néanmoins devoir féliciter
+Alexandre à mots couverts d'un événement qui pouvait assurer à ce prince
+une descendance directe: dans sa lettre du 14 janvier, il avait mis
+cette phrase: «Votre Majesté veut-elle me permettre de lui souhaiter une
+bonne santé et un beau petit autocrate de toutes les Russies[31]?»
+Cependant, pour quiconque observait de près le ménage impérial, il était
+aisé de se convaincre que la réconciliation n'avait qu'un caractère
+officiel et de convenance, que l'union des cœurs ne se referait pas,
+qu'un long passé d'indifférence les avait à jamais séparés et glacés.
+L'Impératrice, persistant dans sa nonchalance hautaine, dédaignait le
+moindre effort pour fixer son mari; même, disait-on, elle voyait
+approcher la reine de Prusse non seulement sans jalousie, mais avec
+quelque plaisir, et Joseph de Maistre, qui continuait d'assister en
+observateur pénétrant au spectacle de Pétersbourg, expliquait par la
+politique cette surprenante abnégation: «L'incomparable dame, disait-il,
+ayant pris son parti sur un certain point, ne voit plus dans l'événement
+en question qu'un moyen d'arracher le maître à un parti qu'elle
+abhorre[32].» Tout conspirait donc à livrer Alexandre aux séductions de
+l'aimable princesse qui venait l'implorer: la reine Louise n'allait-elle
+point remporter auprès de lui le triomphe que Napoléon lui avait si
+délibérément refusé, et trouver à Pétersbourg sa revanche de Tilsit?
+
+[Note 29: _On dit_ de Pétersbourg, transmis par l'ambassadeur avec
+ses lettres et rapports du 5 novembre 1808.]
+
+[Note 30: À Erfurt, une actrice de la Comédie française,
+mademoiselle Bourgoing, avait été remarquée d'Alexandre; l'hiver
+suivant, elle reçut un congé pour se rendre à Pétersbourg.]
+
+[Note 31: Lettre publiée par M. Tatistcheff. _Alexandre Ier et
+Napoléon_, p. 467.]
+
+[Note 32: _Corresp._, III, 172.]
+
+Le Roi et la Reine arrivèrent le 7 janvier, avec les princes Guillaume
+et Auguste de Prusse. L'entrée fut solennelle; toute la garnison,
+quarante-cinq mille hommes environ, était sous les armes et faisait la
+haie. Malgré la rigueur du froid, l'empereur Alexandre voulut
+accompagner à cheval, avec le Roi et les princes, la voiture de la
+Reine. Au palais d'Hiver, les souverains prussiens furent accueillis par
+les deux Impératrices avec une grâce recherchée; au fond des
+appartements somptueux qui lui avaient été préparés, la reine Louise
+trouva une surprise délicatement ménagée et le moyen de remonter
+magnifiquement sa garde-robe: «douze robes de chaque espèce, du meilleur
+goût et de la plus grande richesse, ainsi que les douze plus beaux
+châles qu'on ait pu réunir[33].»
+
+[Note 33: «Les mauvais plaisants de la ville, ajoute Caulaincourt,
+disent que c'est l'espoir de ces cadeaux qui l'a attirée.» _On dit_ et
+nouvelles, janvier 1809. Les correspondances de l'époque sont pleines
+d'allusions souvent cruelles à la gêne matérielle où se trouvaient
+réduits le roi et la reine de Prusse.]
+
+Les jours suivants, on visita la ville, étincelante sous sa parure
+d'hiver, neigeuse et ensoleillée, et les fêtes se succédèrent sans
+interruption: réunions intimes et splendides galas, revues et manœuvres,
+soupers, concerts, bal en costume national russe, représentations
+françaises au théâtre de l'Ermitage, excursions en traîneau, rien ne fut
+omis pour diversifier les plaisirs, pour renouveler le programme
+ordinaire des réceptions princières, pour mettre un peu de variété dans
+ce qui est la monotonie même. Jamais, depuis nombre d'années,
+Pétersbourg n'avait vu pareil déploiement de faste, n'avait présenté
+autant d'animation et d'entrain. Tout le monde se laissa emporter à ce
+tourbillon; le travail des ministres en fut interrompu, la politique
+négligée; Caulaincourt se plaignait que «toutes les affaires russes
+fussent suspendues[34]», et Napoléon, écrivant à Paris au comte
+Roumiantsof, lui annonçait avec une pointe d'ironie, en lui communiquant
+les nouvelles et les journaux de Pétersbourg, «qu'on y dansait beaucoup
+en l'honneur des belles voyageuses[35]».
+
+[Note 34: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]
+
+[Note 35: Lettre publiée par M. Tatistcheff, _Alexandre Ier et
+Napoléon_, p. 478-479. Cf. la _Correspondance de Joseph de Maistre_,
+III, 171-211, et les _Souvenirs de la comtesse de Voss_, grande
+maîtresse à la cour de Prusse, _Neunundsechzig Jahre, am Preussischen
+Hofe_, 341-353.]
+
+Cette réception faite aux victimes de l'Empereur ne laissait pas que de
+rendre la situation de son représentant passablement délicate.
+Caulaincourt la soutint en homme d'esprit et de tête. Loin de s'enfermer
+dans une réserve malséante, il se montra partout, mais ne perdit aucune
+occasion pour rappeler, pour affirmer l'absent, et pour mettre entre le
+Tsar et la Reine le souvenir de Napoléon.
+
+Son premier soin fut d'affecter une rigueur intraitable sur le chapitre
+de ses prérogatives: dans toutes les circonstances où il eut à paraître
+avec des dignitaires russes ou étrangers, il n'admit d'autre rang que le
+premier. Il ne voulut pas être présenté à la Reine en tête du corps
+diplomatique, mais avant lui et seul; aux bals de cour, s'autorisant
+d'un précédent établi à Erfurt, il réclama, comme duc français, le droit
+de figurer aux danses d'apparat avant les princes allemands: sa
+prétention n'ayant pas été admise d'emblée, il s'excusa de danser et
+brilla par cette abstention. Ayant ainsi placé la France hors de pair,
+il put tout à son aise se montrer courtois, galant, magnifique, et
+contribua à faire aux hôtes d'Alexandre les honneurs de Pétersbourg.
+
+Il fut le seul des ministres étrangers à les recevoir, à leur donner un
+grand bal, dans son hôtel paré avec un luxe de fleurs qui donnait en
+plein hiver russe l'illusion du printemps, et ce lui fut une occasion
+d'attirer à l'ambassade le monde officiel au complet, de faire défiler
+«toute la terre» devant le portrait de Napoléon[36]. Dans cette
+circonstance, il se montra environné d'une véritable cour, formée par
+les représentants des États feudataires de la France: chacun d'eux avait
+accepté de l'assister dans ses devoirs de maître de maison, et présida
+une table au souper de quatre cents couverts, dont les merveilles
+dépassèrent tout ce qu'on avait vu de plus beau et de plus réussi en ce
+genre. La Reine fut traitée avec la plus respectueuse déférence: elle
+éprouvait toutefois, en présence de Caulaincourt, une gêne
+insurmontable; devant lui, c'est à peine si elle osait parler aux
+personnes convaincues d'hostilité envers la France: elle s'observait
+beaucoup et gardait soigneusement le secret de ses tremblantes
+révoltes[37].
+
+[Note 36: «Toute la terre était à cette fête, écrivait Joseph de
+Maistre, excepté le duc (le duc de Serra-Capriola, ambassadeur du roi
+des Deux-Siciles) et moi.» _Corresp._, III, 211.]
+
+[Note 37: DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 200.]
+
+La surveillance et les précautions de notre ambassadeur étaient
+superflues, car le voyage, malgré les premières apparences, ne tournait
+pas à la satisfaction de nos adversaires. D'abord, dans le public
+mondain qui s'empressait par ordre autour des souverains prussiens,
+aucun mouvement d'opinion ne se produisait en leur faveur. Les «vieux
+Russes», hostiles à tout ce qui n'est pas russe, trouvaient que la cour
+se mettait inutilement en frais pour une royauté étrangère; chez les
+autres, si la France était peu goûtée, la Prusse restait impopulaire,
+depuis la désastreuse coopération de 1807; enfin, le Roi était là «pour
+détruire l'intérêt qu'inspirait la reine[38]». Le physique ingrat de
+Frédéric-Guillaume, ses manières empruntées, son élocution pénible, ses
+efforts malheureux pour se donner un air militaire et cavalier qu'il
+avait moins que personne, l'uniforme suranné dont il s'affublait et qui
+semblait sur sa personne un travestissement, tout chez lui, en un mot,
+provoquait des propos peu flatteurs, des observations railleuses, des
+sourires que l'on n'avait pas le bon goût d'étouffer. «Tout le monde,
+écrivait Caulaincourt, rit de la tournure du Roi, de son shako et
+surtout de sa moustache. C'était si haut aux premiers bals que les
+Prussiens n'ont pu l'ignorer. Tout le monde est en cordon prussien, mais
+on n'est un peu décemment que quand l'Empereur est à quatre pas de
+là[39].»
+
+[Note 38: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]
+
+[Note 39: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]
+
+Autour de la Reine, les égards et les sympathies renaissaient, sans
+aller jusqu'à l'enthousiasme; elle s'essayait de son mieux à réparer les
+gaucheries de son mari, ayant passé sa vie «à être la contenance du
+Roi[40]», le prestige et le sourire de la monarchie; mais elle-même,
+toujours gracieuse et touchante, ne disposait plus à présent de ces
+attraits vainqueurs qui entraînent et subjuguent. Les épreuves de sa vie
+avaient ruiné sa santé et flétri sa beauté. En vain elle s'essayait à
+lutter, recourait à tous les artifices de la toilette, se contraignait
+pour assister à toutes les réunions, s'y montrait «habillée un peu
+hardiment[41]», couverte de diamants, parée avec un luxe qui prêtait
+dans sa position à des remarques désobligeantes; en vain, surmontant ses
+souffrances physiques, ses angoisses morales, elle restait fidèle à
+cette constante préoccupation de plaire qui avait été en d'autres temps
+son charme irrésistible: on la discutait aujourd'hui, on faisait entre
+elle et l'impératrice russe des comparaisons qui ne tournaient pas
+toujours à son avantage, et Caulaincourt, forçant peut-être la note,
+résumait ainsi l'opinion générale: «On ne trouve plus la Reine belle,
+quoiqu'elle fasse l'impossible pour le paraître[42].»
+
+[Note 40: _Documents inédits_.]
+
+[Note 41: J. de Maistre, _Correspondance_, III, 208.]
+
+[Note 42: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]
+
+L'empereur Alexandre, il est vrai, se montrait près d'elle «le chevalier
+le plus galant, le plus prévenant[43]»; mais il était aisé de
+reconnaître que ces hommages restaient voulus; ils s'adressaient à la
+souveraine malheureuse plus qu'à la femme, et le jeune monarque ne
+retrouvait plus ses impressions d'autrefois. Ajoutons que son cœur
+s'était repris ailleurs. Mme Narischkine avait reparu et ne manquait
+aucune fête. Confiante en ses charmes, elle affectait comme à
+l'ordinaire une mise d'une simplicité superbe: peu d'ornements et de
+parure, à peine de bijoux; seulement, elle avait pris soin d'entremêler
+à ses beaux cheveux noirs quelques fleurs de «_ne m'oubliez pas_».
+Alexandre avait-il besoin de ce muet et touchant rappel pour comprendre
+et revenir? Toujours est-il que les regards passionnés, les attentions
+compromettantes furent pour celle qui les sollicitait discrètement: «Les
+hommages qu'elle cherchait ont été aussi publics que de coutume: on dit
+les soins les mêmes, les visites même plus fréquentes[44].» Dans
+l'épreuve à laquelle l'attendaient ses ennemis, la favorite avait trouvé
+l'occasion de reprendre et de consolider son empire.
+
+[Note 43: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]
+
+[Note 44: _On dit_ et nouvelles, janvier 1809.]
+
+Moins accessible que de coutume aux séductions de la Reine, Alexandre se
+laisserait-il ramener à la Prusse et détacher de Napoléon par des motifs
+d'un ordre moins intime?
+
+Bien que les fêtes parussent absorber tous les instants, la politique ne
+fut pas totalement absente du voyage; elle eut sa part dans les
+entretiens entre le Tsar et le Roi, mais Alexandre, loin de se montrer
+disposé à entrer contre nous dans de nouveaux accords, ne fit entendre à
+ses hôtes que des conseils de résignation. S'il ne renonçait pas à
+obtenir de Napoléon des adoucissements à leur sort, s'il ne cessait de
+réclamer pour eux justice et pitié, il les exhortait en même temps à se
+plier momentanément aux exigences du vainqueur. Il ne leur défendait pas
+d'espérer des jours meilleurs, mais les suppliait de ne point
+compromettre l'avenir par des révoltes inutiles et prématurées. Suivant
+certains témoignages, il serait allé plus loin: «Si j'en crois, écrivait
+Caulaincourt, une personne assez digne de foi et qui m'a assuré l'avoir
+entendu, à un dîner chez l'Impératrice mère et devant elle en prenant le
+café, l'Empereur causant avec le roi de Prusse lui aurait dit que la
+géographie autant que la raison voulaient que la Prusse se rattachât
+comme autrefois au système de la France. N'a-t-on pas composé cela pour
+moi[45]?» Si justifié que puisse paraître en cette occasion le
+scepticisme de l'ambassadeur, il est certain qu'Alexandre laissa
+repartir le Roi et la Reine comblés de «toutes les délicatesses de
+l'amitié[46]», mais nullement encouragés à se mêler, quoi qu'il pût
+arriver, aux agitations de l'Allemagne[47]. Comme il avait rencontré
+chez Frédéric-Guillaume une docilité accablée, comme d'autre part le
+caractère alarmant des mesures prises par l'Autriche lui échappait
+toujours, il s'imagina une fois de plus avoir assuré la paix
+continentale et retourna à sa quiétude.
+
+[Note 45: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]
+
+[Note 46: J. DE MAISTRE, _Correspondance_, III, 190.]
+
+[Note 47: Cf. BEER, _Zehn Jahre œsterreichischer Politik_, 350.]
+
+Le message de Valladolid, faisant appel à son concours diplomatique
+contre l'Autriche, réclamant une note comminatoire, tomba à Pétersbourg
+peu de jours après le départ des souverains prussiens: c'était un coup
+de tonnerre dans un ciel où le Tsar s'obstinait à n'apercevoir aucun
+nuage. Il fut ému et troublé de cette réquisition, de cet effort pour
+rendre l'alliance active et militante. Il n'accepta d'en causer avec
+Caulaincourt qu'après s'être préparé à la discussion et avoir mûrement
+assis ses idées; il eut alors avec l'ambassadeur une explication très
+amicale, mais vive et serrée: «Depuis que j'ai l'honneur de traiter des
+affaires avec l'empereur Alexandre, écrivait Caulaincourt, jamais il n'a
+parlé avec autant de chaleur[48].»
+
+[Note 48: Rapport du 22 février 1809.]
+
+En présence des faits qu'on lui dénonçait, Alexandre reconnaissait
+l'utilité d'un avertissement à l'Autriche, admettait le principe d'une
+note identique. Seulement, il n'entendait pas donner à cette démarche la
+sanction que Napoléon jugeait indispensable, c'est-à-dire autoriser le
+retrait éventuel des missions. Cette mesure, prélude ordinaire des
+hostilités, lui paraissait de nature à froisser, à exaspérer une cour
+qui lui semblait plus maladroite que malintentionnée. Suivant lui, les
+craintes inspirées à l'Autriche, le peu d'égards témoigné pour elle,
+l'isolement où elle avait été tenue pendant les conférences d'Erfurt,
+avaient été les causes premières de ses agitations. Pour apaiser
+l'humeur aigrie de cette puissance, Alexandre conseillait toujours
+l'emploi des traitements doux, appliqués d'une main légère; contre le
+mal qui prenait un caractère aigu, il continuait de croire à la vertu
+souveraine des calmants [49]. S'il consentait à se servir de l'arme
+forgée par Napoléon, c'était à la condition de l'émousser et d'en ôter
+la pointe. De plus, il désirait que la démarche proposée, au lieu d'être
+exécutée par les représentants des deux cours à Vienne, le fût par des
+personnages plus qualifiés, d'une expérience et d'un tact reconnus:
+pourquoi n'en pas charger le comte Roumiantsof, en lui adjoignant, pour
+parler au nom de la France, M. de Talleyrand, dont la modération
+inspirait au Tsar toute confiance? Roumiantsof et Talleyrand
+rempliraient soit à Vienne, soit à Paris, auprès de M. de Metternich, la
+mission spéciale dont ils seraient investis.
+
+[Note 49: «L'espoir de terminer des différends politiques, écrivait
+Caulaincourt dans son rapport, comme on apaise une querelle de famille,
+flatte l'esprit philanthropique de l'Empereur au point qu'aucun
+raisonnement ne change le fond de son opinion.»]
+
+Après avoir posé ce préliminaire, Alexandre fit expédier à Paris un
+projet de note dont il avait discuté avec Caulaincourt, soigneusement
+mesuré et mitigé les expressions. Les deux cours y faisaient en termes
+assez sévères le procès de la conduite tenue par les Autrichiens et leur
+demandaient de désarmer ou au moins de s'expliquer; elles leur
+signalaient la responsabilité morale qui résulterait pour eux d'une
+agression, plutôt qu'elles ne cherchaient à leur en faire craindre les
+conséquences matérielles. La note sous-entendait les engagements
+militaires de la Russie avec la France, mais ne les exprimait point;
+elle ne contenait pas cette menace positive, formelle, qui seule eût pu
+changer les volontés de l'Autriche et lui interdire la guerre[50].
+
+[Note 50: Le projet de note figure aux Archives nationales, AF, IV,
+1698, envoi du 22 février 1809, 2e annexe.]
+
+En même temps, Alexandre écrivait à Roumiantsof pour le mettre au fait
+de ses intentions. Sa lettre était fort longue, «un volume», disait-il;
+tout entière de sa main, tracée au crayon suivant son habitude, elle
+découvre le fond même de sa pensée; elle révèle son désir plus vif que
+jamais d'éviter la guerre, son désaccord avec Napoléon quant aux moyens
+de la prévenir, sa méprise persistante sur les dispositions réelles de
+l'Autriche, en un mot sa bonne foi et son erreur.
+
+«L'empereur Napoléon, dit le Tsar, est intéressé à connaître d'une
+manière positive les intentions de la cour de Vienne. Il veut qu'on
+obtienne d'elle une réponse catégorique et, au cas qu'elle ne soit pas
+satisfaisante, que nos missions aient l'ordre de quitter Vienne. Pour
+moi, je pense qu'il est sans contredit essentiel de connaître les vraies
+intentions de l'Autriche, mais, puisque le but auquel on veut atteindre
+est le maintien de la paix, je trouve qu'il est essentiel que la
+conduite que nous allons tenir réponde à ce but. Une note, la mieux
+faite, la plus forte en raisonnements, la plus rassurante pour
+l'Autriche, si elle finissait par une menace de retirer les missions,
+gâterait par cette finale tout ce qu'on aurait de bon à attendre de
+l'effet de son contenu. Il est certain qu'un amour-propre blessé entre
+pour beaucoup dans la conduite que tient l'Autriche. Est-ce en la
+blessant encore qu'on peut espérer d'empêcher ces gens de faire ce qui
+nous est essentiel d'éviter?--Mon opinion serait donc que la note fût
+sage, forte en raisonnements, mais surtout riche en assurances
+tranquillisantes pour la cour de Vienne... Si elle n'est pas contente,
+c'est une preuve que, menée par l'Angleterre, elle veut à toute force
+une rupture. Mais ne laissons pas à un Anstett (c'était le nom du chargé
+d'affaires de Russie à Vienne) et à un Andréossy à juger de l'effet
+qu'aura produit sur le cabinet de Vienne le langage que nous allons lui
+tenir; réservons-nous cela à nous-mêmes ou bien à des hommes qui
+possèdent, qui justifient toute notre confiance, comme vous et le prince
+de Bénévent. Il est de tout notre intérêt d'empêcher, du moins
+d'éloigner autant que possible la rupture entre la France et l'Autriche,
+car il faut convenir que nous nous trouverons dans une position assez
+embarrassante. Si l'Autriche attaque, nous sommes tenus par nos
+engagements à tirer l'épée. Si c'est la France, nos engagements n'ont
+rien alors d'obligatoire pour nous, mais notre position reste à peu près
+aussi embarrassante, et l'écroulement de l'Autriche sera un malheur réel
+dont nous ne pouvons pas ne pas nous ressentir[51].»
+
+[Note 51: Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+Alexandre fait ensuite à Roumiantsof le récit de ses premières
+conversations avec le prince de Schwartzenberg, arrivé récemment à
+Pétersbourg. L'entrée en matière de cet envoyé n'a pas laissé que d'être
+inquiétante: levant en partie le voile sur les projets de sa cour, il a
+fait entendre «que l'Autriche ne pouvait rester sur le pied où elle
+était, et qu'on pouvait mettre en question s'il ne valait pas mieux
+courir les chances d'une nouvelle guerre que de rester dans cet état de
+crise et d'anxiété». À cet aveu, le Tsar a répondu que l'Autriche devait
+«choisir entre des revers inévitables et des dangers peut-être
+imaginaires». Napoléon est invincible; se heurter volontairement à lui,
+c'est courir à la ruine. D'autre part, Napoléon ne veut pas la guerre;
+on le sait à Pétersbourg, et Alexandre s'est porté fort de cette
+intention pacifique, sans y croire absolument. Il a promis d'aller au
+secours de l'Autriche, si celle-ci était attaquée, mais n'a point caché
+ses engagements défensifs avec la France et s'est déclaré résolu à les
+tenir.
+
+Par malheur, ce qu'il ne confiait point à Roumiantsof, ce qui nous est
+révélé par les dépêches de Schwartzenberg, c'est qu'il avait laissé
+apercevoir, au travers même de ses admonestations, un fond d'intérêt, de
+tendresse pour la cause autrichienne, en même temps qu'une hostilité
+sourde contre Napoléon. À l'entendre, son but n'était point d'imposer à
+nos ennemis une éternelle résignation; il leur demandait seulement
+d'attendre, de temporiser; il fallait se réserver pour l'avenir, se
+garder intact pour de meilleures occasions: «l'heure de la vengeance
+sonnerait un jour[52].» En laissant tomber de ses lèvres ces graves et
+funestes paroles, Alexandre exprimait-il réellement sa pensée?
+Voulait-il simplement, suivant un procédé qui lui était habituel,
+accommoder son langage au goût de son interlocuteur[53]? Était-ce pour
+se mieux faire écouter de l'Autriche qu'il excusait dans une certaine
+mesure et flattait ses passions? Ce qui est certain, c'est que
+Schwartzenberg puisa dans ses entretiens avec le Tsar l'opinion que ce
+prince ne prêterait aux Français, dans la lutte décidée à Vienne, qu'un
+concours insignifiant et de nulle valeur. Il fit part à son gouvernement
+de cette conviction réconfortante; même, d'après lui, ne fallait-il
+point désespérer, si la fortune souriait tout d'abord aux armes de
+l'Autriche, de voir la Russie se rapprocher de cette puissance et
+changer de camp? Alexandre, il est vrai, ne se doutait point de
+l'interprétation donnée à ses paroles: au contraire croyait-il avoir
+produit sur Schwartzenberg l'impression la plus décourageante et se
+flattait-il par là de ramener l'Autriche à des idées de paix. «Il a
+expédié son courrier, écrivait-il à Roumiantsof, et, sans en avoir la
+certitude mathématique, je nourris l'espoir de prévenir de la part de
+l'Autriche la rupture avec la France. Reste maintenant à obtenir le même
+but de la part de la France; c'est à quoi je me flatte que vos efforts
+auront réussi[54].» Ainsi revenait en lui cette pensée, autorisée par
+l'exemple du passé, fausse dans la circonstance, que Napoléon, au moins
+autant que l'Autriche, avait besoin d'être détourné de la guerre; il
+laissait à Roumiantsof, qui allait se retrouver en contact à Paris avec
+le redoutable empereur, le soin d'accomplir cette tâche délicate et de
+recommander aux Tuileries la paix qu'il eût fallu imposer à Vienne.
+
+[Note 52: Rapport de Schwartzenberg du 15 février 1809, cité par
+BEER, _op. cit._, page 349.]
+
+[Note 53: «Il arrive souvent à l'Empereur de n'avoir point d'autre
+vue dans ses conversations, et de traiter, pour ainsi dire, chacun avec
+les mets qu'il suppose lui plaire.» _Mémoires du prince Adam
+Czartoryski_, t. II, 218-219.]
+
+[Note 54: Lettre du 10 février 1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+
+
+
+CHAPITRE II
+
+RUPTURE AVEC L'AUTRICHE
+
+
+Retour de Napoléon à Paris.--Son humeur.--Disgrâce de Talleyrand; effet
+produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de
+Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napoléon juge que la guerre avec
+l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Représentants de
+cette puissance à Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyauté,
+son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas
+Roumiantsof.--Conversations véhémentes de l'Empereur avec ce
+ministre.--Légère détente.--Napoléon se reprend à l'espoir d'immobiliser
+l'Autriche et requiert à nouveau le concours diplomatique de la
+Russie.--_La grande démarche_.--Conséquences irréparables de la guerre
+d'Espagne.--Rôle de Metternich.--Roumiantsof se dérobe et quitte la
+place.--L'Autriche dévoile bruyamment ses dispositions
+offensives.--Caractère national de la guerre.--Pressants appels de
+Napoléon à la Russie.--Perplexités d'Alexandre.--Procédés
+évasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--Événements de
+Turquie et de Suède.--Irruption des Autrichiens en Bavière.--Duplicité
+d'Alexandre; ses déclarations en sens contraire à Caulaincourt et à
+Schwartzenberg.--Il s'arrête au parti de ne faire à l'Autriche qu'une
+guerre illusoire et fictive.
+
+
+
+I
+
+Le 23 janvier, Paris apprit brusquement, par le canon des Invalides, que
+l'Empereur était aux Tuileries: il était arrivé à huit heures du matin,
+plus tôt qu'il ne l'avait annoncé, surprenant sa cour et sa capitale; il
+avait couru à franc étrier de Valladolid à Burgos et mis six jours à
+faire en poste le trajet de Valladolid à Paris. Cette fois encore il
+revenait vainqueur, ayant vu fuir les ennemis et récolté des trophées;
+quatre-vingts drapeaux prisonniers, conquis sur l'Espagnol, l'avaient
+précédé dans Paris. Cependant, la joie du triomphe ne s'épanouissait pas
+sur son visage; il reparaissait sombre, préoccupé, irritable; sa colère
+s'éveillait facilement; «il est aisé de déplaire[55]», remarquait
+Roumiantsof, qui assistait à ce retour. C'est qu'à tous les sujets de
+déplaisir fournis à l'Empereur pendant la fin de son séjour en Espagne
+s'ajoutaient maintenant de plus mauvaises nouvelles de Vienne. Il les
+avait trouvées presque en arrivant: une lettre d'Andréossy, en date du
+15 janvier, contenait ce post-scriptum: «Au moment où je terminais ma
+dépêche, il m'est revenu que le cri de guerre s'est fait entendre;
+l'attaque serait au commencement de mars.» À en croire cet avis, appuyé
+d'autres informations, il semble bien que l'Autriche, par son ardeur à
+se précipiter au combat, va prévenir l'emploi des moyens imaginés pour
+la retenir.
+
+[Note 55: Lettre à l'empereur Alexandre, 26 janvier--7 février 1809.
+Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+La guerre qui s'annonce à brève échéance, Napoléon l'accepte désormais;
+il la poussera à fond, avec rage, mais il la déteste toujours, car elle
+le détourne de l'Angleterre, et la sincérité des efforts auxquels il
+s'est livré pour l'empêcher se mesure à son courroux contre la puissance
+qui l'oblige à la faire. L'Autriche devient à ce moment l'objet
+principal de sa haine: «elle le mine[56]», écrit Roumiantsof. C'est elle
+l'irréconciliable ennemie, celle qu'il trouve toujours en travers de sa
+route, s'interposant entre lui et l'Angleterre, celle qu'il lui faut
+briser et anéantir. Cependant, l'ennemi du dehors n'attire pas seul sa
+colère. Autour de lui, il sent, il cherche instinctivement des
+coupables. Assurément, en présence des difficultés qui venaient
+l'assaillir, il eût dû d'abord s'incriminer lui-même, se rappeler qu'il
+avait provoqué toutes les dynasties en s'attaquant à la plus indigne,
+mais à la plus soumise et la plus inoffensive d'entre elles. Toutefois,
+s'il avait le devoir d'être mécontent de lui-même, il avait aussi le
+droit d'être mécontent des autres. Profitant de ses fautes et de la
+lassitude générale, une opposition s'était formée contre lui à sa cour
+même, dans ses conseils; là, l'esprit de critique et de censure était
+encouragé par des hommes qui lui devaient tout et dont il avait fait la
+grandeur. Il n'ignorait pas que ces personnages, durant son absence,
+avaient oublié leurs rivalités pour s'unir dans l'intrigue, qu'ils
+avaient escompté sa disparition, cherché les éléments d'un autre
+gouvernement, songé à se préparer en dehors de lui une fortune et un
+avenir; qu'enfin cette sourde agitation, connue en Europe, encourageait
+la cour de Vienne à brusquer ses entreprises. Sans savoir qu'un
+dignitaire français poussait la félonie jusqu'à recommander aux
+Autrichiens «de ne point se laisser prévenir[57]», Napoléon jugeait
+qu'une connivence existait de fait entre les factieux de l'intérieur et
+l'étranger en armes. En particulier, dans ce qui se passait depuis six
+mois, il apercevait vaguement une main habituée à manier l'intrigue, à
+en tisser les fils avec un art insidieux, et sa colère, devinant juste,
+tomba sur Talleyrand.
+
+[Note 56: _Id._, 12-24 janvier 1809. Archives de Saint-Pétersbourg]
+
+[Note 57: Paroles de Talleyrand à Metternich, BEER, _Zehn Jahre
+œsterreichischer Politik_, p. 365.]
+
+On sait la scène qu'il fit au prince de Bénévent le 28 janvier aux
+Tuileries, en présence de MM. Cambacérès et Decrès. Pendant de longues
+heures, sans discontinuer, il accabla Talleyrand de reproches et
+d'outrages; puis, après l'avoir traité et stigmatisé comme criminel
+d'État, il se borna à lui retirer la clef de grand chambellan; il avait
+furieusement grondé pour sévir à peine, car c'était chez lui un principe
+que de ne jamais briser tout à fait les hommes qui l'avaient utilement
+servi au début de sa carrière. On sait aussi que Talleyrand soutint
+l'orage avec un flegme imperturbable, avec une impassibilité déférente,
+s'inclinant, sans se prosterner, sous la main qui le frappait. Cette
+attitude trouva à la cour beaucoup d'admirateurs, mais nul n'en fut plus
+émerveillé que le vieux Roumiantsof; il avait assisté en Russie à trois
+changements de règne, à la naissance et au déclin de fortunes
+brillantes, à de mémorables chutes, et n'avait jamais vu porter la
+disgrâce avec une si hautaine désinvolture[58].
+
+[Note 58: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 28 janvier-9 février
+1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+Le renvoi de Talleyrand, si justifié qu'il fût, devait faire tort à
+Napoléon en Russie; il y serait envisagé comme un divorce plus complet
+de sa part avec les idées de modération et de prudence. L'empereur
+Alexandre aura un regret pour son conseiller d'Erfurt. Bientôt, de
+flatteuses et délicates paroles, tombées de haut, transmises par un
+membre de l'ambassade russe, viendront chercher et consoler le prince
+dans sa disgrâce, le provoquer à une mystérieuse correspondance qui en
+fera de plus en plus un agent d'information et d'observation pour le
+compte de l'étranger[59]. Talleyrand se servira de ce moyen pour
+augmenter les défiances d'Alexandre, hâter son détachement, nuire à
+Napoléon et conspirer sans relâche, jusqu'au jour où les désastres de la
+France le replaceront au premier rang et où de grands services, rendus
+par lui au pays, viendront le réhabiliter sans le disculper.
+
+[Note 59: Talleyrand communiqua par la suite avec l'empereur
+Alexandre, soit directement, soit par l'intermédiaire de Nesselrode et
+de Spéranski. Archives de Saint-Pétersbourg et _Recueil de la Société
+impériale d'histoire de Russie_, t. XXI.]
+
+Le lendemain de la scène des Tuileries, il y avait bal chez la reine de
+Hollande. Le comte Roumiantsof et le nouvel ambassadeur du Tsar, le
+vieux prince Kourakine, avec un ménage russe en résidence à Paris, le
+prince et la princesse Wolkonski, étaient les seuls étrangers dont
+l'Empereur eût permis l'invitation. Pendant la soirée, il prit à part
+les deux premiers, les emmena dans une salle attenante à celles où l'on
+dansait, et là leur parla de la situation pendant trois heures, avec
+véhémence[60]. Les jours suivants, il fit appeler plusieurs fois
+Roumiantsof et prit l'habitude de causer avec lui tous les matins.
+Depuis son retour, il ne perdait aucune occasion d'attirer à lui ce
+ministre, de distinguer aussi Kourakine, dont il avait reçu avec apparat
+les lettres de créance, de les entretenir, voulant à la fois leur faire
+honneur et scruter leurs dispositions. Plus que jamais la Russie le
+préoccupait, et son premier désir était de savoir jusqu'à quel point il
+pouvait compter sur elle. Aujourd'hui, l'assistance toute morale qu'il
+avait réclamée jusqu'à présent ne lui suffisait plus: avant même d'avoir
+reçu le projet de note identique, il jugeait que cette mesure se
+produirait trop tard pour porter, et la question qu'il se posait était
+celle-ci: La Russie, n'ayant pas su empêcher la guerre, allait-elle y
+participer, tenir ses engagements et marcher avec nous? Pour
+l'entraîner, Napoléon se cherchait un intermédiaire utile avec le Tsar,
+un homme capable de s'élever à la hauteur des nécessités présentes, de
+s'en bien pénétrer, d'exercer à Pétersbourg une influence déterminante,
+de mettre l'alliance sur pied et en mouvement: trouverait-il cet homme
+dans l'un ou l'autre des deux vieillards que la Russie lui avait
+envoyés, l'ambassadeur en titre et le ministre de passage?
+
+[Note 60: _Mémoires de Metternich_, II, 266.]
+
+Le prince Alexandre Borissovitch Kourakine, après avoir traversé
+pompeusement d'éminentes fonctions et représenté en dernier lieu la
+Russie à Vienne, était venu achever en France une trop longue carrière.
+En le choisissant pour son ambassadeur, Alexandre Ier n'avait pas eu la
+main beaucoup plus heureuse qu'à l'époque où il avait appelé le comte
+Pierre Tolstoï au poste de Paris. Tolstoï s'était armé contre nous de
+haines persistantes; c'était un ennemi, malencontreusement chargé de
+cimenter l'accord. Kourakine péchait par défaut d'intelligence plutôt
+que de bonne volonté, et le général Andréossy, qui l'avait eu pour
+collègue en Autriche et l'y avait beaucoup pratiqué, l'avait fait
+précéder en France de ce portrait: «M. le prince Kourakine n'a qu'un
+principe, qui est celui de l'alliance, dont il n'est pas entièrement
+revenu, mais sur lequel il me paraît un peu refroidi. Il n'a qu'une
+idée, qui est celle de la paix; ses vues ne s'étendent pas plus loin.
+Crédule à l'excès, parce qu'il ne se donne pas la peine de réfléchir, et
+livré à l'insinuation de ses sous-ordres, il a été ici..... dans une
+mystification continuelle. Doué d'une vanité extrême, le faubourg
+Saint-Germain s'emparera facilement de lui. Du reste, je me plais à
+rendre hommage à ses qualités personnelles; toutes sont excellentes;
+mais je ne le considère que comme homme public, et c'est sous ce dernier
+rapport qu'il doit fixer l'attention de mon gouvernement[61].»
+
+[Note 61: Andréossy à Champagny, 14 novembre 1808.]
+
+À Paris, Kourakine avait été envoyé pour représenter plutôt que pour
+traiter: il avait été choisi à raison de son immense fortune, qui lui
+permettrait de tenir fastueusement son rang, à raison aussi de sa
+docilité inerte. Malgré ses préventions renaissantes, il ferait de son
+mieux pour répondre à la pensée de Tilsit, pour plaire à Napoléon.
+Malheureusement, sa lenteur d'esprit et de corps, son défaut absolu
+d'initiative, sa bonhomie somnolente, le rendaient totalement impropre à
+comprendre un souverain qui était l'activité, le mouvement même, à
+suivre et à servir une volonté de feu.
+
+Avec cela, les étrangetés de sa personne, qui lui avaient valu une
+célébrité européenne, ne lui permettaient guère de prendre à la cour et
+dans le monde une place conforme à son titre. Dès son arrivée à Paris,
+où il avait amené un personnel démesurément nombreux, où il aimait à
+s'entourer d'un luxe quasi asiatique de suivants et de domestiques, il
+était devenu un objet de curiosité. Chez lui, une laideur caractérisée,
+un embonpoint énorme, s'accentuaient davantage par un costume d'une
+magnificence outrée: Alexandre Borissovitch était convaincu qu'un
+ambassadeur se juge à l'habit, au faste qu'il déploie dans sa mise et
+dont il est lui-même le vivant étalage; c'est ainsi qu'il restait
+fidèle, au milieu d'une société renouvelée, aux modes somptueuses et
+surannées de l'autre siècle, aux lourds habits de brocart; il les
+agrémentait de dentelles, en exagérait la richesse par une profusion de
+diamants et de pierres précieuses; il les constellait de plaques en
+brillants, de tous les ordres qu'il avait collectionnés dans les
+différentes capitales et dont il ne se séparait à aucun moment de la
+journée[62]; dans cet appareil, il se croyait fascinant et n'était que
+ridicule. Son langage compassé, sa religion de l'étiquette, sa manie de
+mettre le cérémonial partout, même dans les actes les plus simples de la
+vie, complétaient un type plus propre à réussir au théâtre qu'à figurer
+avec autorité sur la scène politique. Paris s'amuserait longtemps de son
+physique et de ses manières, tout en se pressant à ses superbes
+réceptions.
+
+[Note 62: «Suivant la chronique intime du temps, ces décorations
+étaient devenues l'une des nécessités de l'existence du prince, à tel
+point qu'il en portait dès le matin un exemplaire complet, cousu à sa
+robe de chambre.» Baron ERNOUF, _Maret, duc de Bassano_, p. 305.]
+
+Déjà la malignité publique s'exerçait à ses dépens; elle relevait en
+lui, en même temps qu'une susceptibilité formaliste, certain despotisme
+fantasque qui sentait par trop l'ancien seigneur moscovite, roi sur ses
+terres, des caprices de vieil enfant gâté, dont les jeunes gens de son
+ambassade étaient les premiers à souffrir, mais n'étaient pas les
+derniers à plaisanter. Jusqu'à ses infirmités lui étaient un obstacle à
+l'accomplissement suivi et régulier de ses fonctions. Tourmenté par la
+goutte, souffrant périodiquement de ce mal aristocratique, s'occupant et
+parlant beaucoup de sa santé, Kourakine n'avait apporté parmi nous qu'un
+reste de forces, destiné à sombrer définitivement dans les plaisirs de
+Paris. Affichant à tout propos l'orgueil de son rang, il savait mal en
+garder la dignité. On le voyait avec surprise, dans ses missions, se
+faire suivre par quatre de ses enfants naturels, transformés plus ou
+moins en secrétaires; à Paris, son empressement à organiser des réunions
+extramondaines avant même d'ouvrir ses salons à la bonne compagnie, ses
+assiduités à l'Opéra, près du personnel de la danse, la gravité comique
+avec laquelle il faisait dans ce milieu office de médiateur et
+s'efforçait paternellement d'apaiser les querelles, fournirent bientôt
+aux observateurs que la police impériale entretenait auprès de lui le
+sujet de leurs plus piquants tableaux. On juge de l'opinion que dut se
+faire l'Empereur d'un homme appelé à traiter des plus hauts intérêts et
+que les rapports de police lui présentaient comme le héros d'aventures
+scabreuses ou burlesques. Très vite, il apprécia Kourakine à sa juste
+valeur, et, devant cette insignifiance solennelle, il renonça à compter
+avec une apparence d'ambassadeur[63].
+
+[Note 63: Archives nationales, Esprit public, F 7, 3719 et 3720.
+VASSILTCHIKOF, _les Razoumovski_, IV, 384-424.]
+
+Le comte Roumiantsof lui offrirait-il de plus sérieuses ressources? Cet
+homme d'État, par sa longue expérience des affaires, par sa finesse
+d'esprit et sa largeur de vues, justifiait en bien des points la
+confiance que lui témoignait son maître. En politique, ses préférences
+étaient connues. De tout temps, il avait cru que la Russie et la France,
+par leur position topographique, par le parallélisme de leurs intérêts,
+étaient faites pour s'entendre et s'unir; dans le système de Tilsit, il
+ne voyait que la mise en application d'un principe général; c'était le
+théoricien de l'alliance. Il la chérissait d'ailleurs comme son œuvre,
+et lorsqu'il lui voyait produire des résultats tels que la réunion des
+Principautés, il s'applaudissait de cet état florissant avec un orgueil
+de père. En Napoléon, il reconnaissait un des plus extraordinaires
+phénomènes qui eussent traversé le cours des siècles. Son vœu le plus
+cher eût été de capter et d'apprivoiser cette force, pour la faire
+servir à l'intérêt russe; mais il n'approchait d'elle qu'avec
+précaution, avec une sorte de terreur, craignant ses emportements et ses
+fougues. Les allures de la politique impériale le déconcertaient,
+habitué qu'il était à la marche plus lente, aux procédés plus délicats
+de l'ancienne diplomatie, et lui aussi, sans se séparer de Napoléon, ne
+le suivait plus que d'un pas traînant et parfois tremblant.
+
+Son séjour à Paris lui avait inspiré plus d'admiration que de confiance;
+ayant tout examiné avec une curiosité attentive, ayant fréquenté le
+monde et les salons, où il avait fait goûter son esprit aimable et
+légèrement précieux, il avait démêlé le fort et le faible de
+l'établissement impérial. Très frappé des côtés de grandeur, de
+noblesse, d'utilité pratique que présentait le régime, il en avait
+trouvé tous les ressorts tendus à se rompre et avait compris que la
+France elle-même, sous cet appareil magnifique et rigide, commençait
+d'éprouver une sensation de gêne et d'étouffement. L'Empereur lui
+demandant un jour: «Comment trouvez-vous que je gouverne les
+Français?--Un peu trop sérieusement, Sire», avait-il répondu[64]. Alarmé
+d'un despotisme qui pesait de plus en plus à tout le monde, redoutant
+chez Napoléon l'universel dominateur, il jugeait utile de le modérer, de
+le contenir, de lui tenir tête au besoin, mais sentait néanmoins la
+nécessité, pour conserver ses bonnes grâces, de le ménager extrêmement
+et de lui passer beaucoup. Au reste, le traitement qu'il recevait à
+Paris, les distinctions, les faveurs, les cadeaux dont il était comblé
+ne le trouvaient nullement insensible; son amour-propre flatté, sa
+vanité satisfaite, combattaient en lui, sans l'exclure, un parti pris de
+circonspection et de méfiance.
+
+[Note 64: _Mémoires de Mme de Rémusat_, III, 342.]
+
+Dans toutes ses conversations avec ce ministre, Napoléon resta fidèle au
+plan de séduction qu'il s'était fait vis-à-vis de lui; il ne
+l'accueillait qu'avec d'aimables paroles. Toutefois, sous les
+prévenances qui lui étaient personnelles, Roumiantsof découvrit vite un
+sentiment d'aigreur et d'amertume contre la cour alliée; il comprit que
+Napoléon rendait la Russie, elle aussi, responsable en partie de ses
+déboires. Que ne l'avait-on, disait l'Empereur, compris et suivi à
+Erfurt! Alors, tout eût pu être réparé ou prévenu: en parlant haut, en
+menaçant, la Russie eût aisément arrêté l'Autriche sur la pente où elle
+se laissait glisser. Alexandre n'avait pas su apprécier la situation, et
+son tort, à lui Napoléon, avait été de ne pas insister davantage pour
+que l'on adoptât ses vues. «Il se reprochait vivement et à Votre
+Majesté, écrivait Roumiantsof à Alexandre, de ce qu'à Erfurt on n'avait
+pas pris le parti d'exiger que l'Autriche désarmât[65].» Il dit un jour
+au comte: «Notre alliance finira par être honteuse, vous ne voulez rien
+et vous vous méfiez de moi[66].»
+
+[Note 65: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 12-24 janvier 1809.
+Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+[Note 66: _Id._, 30 janvier-11 février 1809.]
+
+Dans la campagne imminente, il paraissait désirer plutôt qu'espérer la
+coopération de la Russie. Au reste, si ses alliés le laissaient sans
+secours, il se suffirait à lui-même et de son épée trancherait la
+querelle. Les soldats improvisés de l'Autriche, mal équipés, à peine
+habillés, ces «soldats tout nus», ces masses armées que l'on jetait sur
+son chemin, ne lui faisaient pas peur; d'un revers de main, il abattrait
+l'Autriche et la jetterait à ses pieds: «Elle veut un soufflet, je m'en
+vais le lui donner sur les deux joues, et vous allez la voir m'en
+remercier et me demander des ordres sur ce qu'elle a à faire[67].» Mais
+il ne pardonnerait plus et serait impitoyable; il parlait de mettre
+l'Autriche en pièces, conviant la Russie au partage des dépouilles. À
+ces violences, Roumiantsof répondait avec assez d'à-propos; il faisait
+ses réserves, risquait des objections sous une forme enveloppée, et aux
+métaphores de son fougueux interlocuteur en opposait d'autres: «Je
+donnerai des coups de bâton à l'Autriche, disait Napoléon.--Sire, ne les
+lui donnez pas trop fort, sans quoi nous nous verrions obligés de
+compter les bleus[68].»
+
+[Note 67: Roumiantsof à l'empereur Alexandre, 30 janvier-11 février
+1809. Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+[Note 68: _Id_.]
+
+Au bout de quelques jours, l'Empereur sembla se radoucir: son langage
+était moins brutal et plus posé: l'écrasement et la dissolution de
+l'Autriche n'étaient plus les seules perspectives qu'il envisageât.
+Heureux de ce changement, Roumiantsof s'en donnait le mérite; la besogne
+avait été rude, mais les résultats commençaient à se montrer. «J'ose le
+dire, écrivait le ministre russe, j'ai usé sa colère[69].»
+
+[Note 69: _Id_.]
+
+C'était attribuer trop d'efficacité à quelques propos émollients, et la
+véritable cause de l'accalmie était que la guerre apparaissait à
+Napoléon un peu moins certaine. D'abord, il s'était repris, durant
+quelques jours, au fugitif espoir d'atteindre à la source même de toutes
+les complications, de nouer avec Londres une négociation sérieuse; il
+«avait cru entrevoir la possibilité, écrivait Champagny à Caulaincourt,
+de faire une nouvelle démarche pour la paix auprès de l'Angleterre[70]».
+Très rapidement, ce fil lui avait échappé, mais de nouveaux avis de
+Vienne avaient rectifié les précédents, cause d'une alerte prématurée.
+Aujourd'hui, Andréossy reconnaissait s'être trop hâté de donner l'éveil:
+dans ce qui se passait sous ses yeux, il ne voyait plus que la
+continuation des préparatifs entamés depuis dix mois et qui se
+poursuivaient sans s'accélérer[71].
+
+[Note 70: Champagny à Caulaincourt, 7 février 1809.]
+
+[Note 71: Andréossy à Champagny, 3 février 1808. Archives des
+affaires étrangères.]
+
+Napoléon revenait donc à penser que l'explosion n'aurait pas lieu avant
+avril ou avant mai. La rupture se trouvant ajournée, ne saurait-on
+l'empêcher? En se hâtant, en unissant plus étroitement leurs efforts,
+peut-être la France et la Russie arriveraient-elles encore à temps pour
+imposer à l'Autriche une soumission qui dispenserait de la combattre.
+Mais les moyens préconisés jusqu'à ce jour, avis, remontrances communes,
+ne répondent plus aux besoins de la situation. Si Napoléon laisse
+expédier la note identique, dont le texte lui est enfin parvenu, il n'y
+voit plus qu'un palliatif insuffisant, surtout dans les termes où elle a
+été rédigée par Alexandre. Il veut plus, il veut une démarche
+solennelle, décisive, qui présentera au moins cet avantage de dissiper
+toute incertitude sur les dispositions de l'Autriche et de l'obliger à
+se dévoiler. Ce qu'il faut, c'est obtenir d'elle des garanties
+indispensables en échange de celles qui lui seront accordées, lui
+conférer d'une part des sûretés positives et lui signifier de l'autre
+des exigences formelles. L'Empereur fit à Roumiantsof la proposition
+suivante: Alexandre Ier offrirait à l'Autriche de lui garantir, par
+traité, l'intégrité de ses États contre la France; Napoléon prendrait
+avec elle le même engagement contre la Russie; en retour, l'Autriche
+serait invitée à désarmer, à révoquer ses mesures guerrières; elle
+pourrait le faire en toute sécurité, puisqu'elle trouverait dans la
+parole écrite des deux empereurs, dans celle surtout d'Alexandre, dont
+elle ne saurait suspecter la sincérité, une inviolable sauvegarde. Pour
+mieux la rassurer, Napoléon parlait même d'évacuer les territoires de la
+Confédération, de ramener toutes ses troupes en deçà du Rhin, sans
+vouloir toutefois s'en faire une obligation stricte, ni prendre à cet
+égard d'engagement avec personne[72].
+
+[Note 72: Rapport de Roumiantsof à Alexandre, 30 janvier-11 février
+1809. Archives de Saint-Pétersbourg. Lettres de Champagny à
+Caulaincourt, en date des 4, 14, 18 et 23 février 1809. Cf. les _Œuvres
+de Rœderer_, III, p. 537.]
+
+Nonobstant cette réserve, l'Empereur n'était jamais allé aussi loin dans
+ses tentatives pour comprimer le conflit, puisqu'il offrait de
+s'interdire à perpétuité l'offensive, sous peine de mettre contre lui
+ses alliés mêmes et de trouver la Russie derrière l'Autriche. Le tort de
+sa proposition était de comporter pour cette dernière une humiliation
+qui ne pouvait être acceptée. Ce qu'il s'agissait de demander à
+l'Autriche, c'était de livrer ses armes, de renoncer à tout moyen de se
+faire respecter par elle-même, pour s'en remettre à la parole de ses
+deux puissantes voisines et ne plus exister que sous leur bon plaisir.
+Sa puissance et sa fierté renouvelées ne lui eussent point permis de se
+placer dans une position aussi manifeste d'infériorité et de dépendance,
+d'accéder à un désarmement sans réciprocité: elle n'admettait et ne
+cherchait plus de garantie qu'en elle-même, dans ses forces démesurément
+accrues, dans le mouvement national qu'elle avait fomenté, depuis que
+notre mainmise sur l'Espagne avait réveillé ses craintes et surexcité
+ses passions. En vain Napoléon, s'insurgeant contre les conséquences de
+sa faute, s'efforce-t-il une dernière fois de leur échapper; il les
+retrouve partout devant lui et ne réussira plus à les écarter de son
+chemin. La guerre qu'il a suscitée le précipite dans celle qu'il
+souhaite d'éviter, et l'acte fatal qui a faussé toute sa politique, le
+mettant aux prises avec des difficultés auxquelles il n'est plus de
+solution pacifique et normale, le condamne partout à poursuivre, à
+vouloir, à exiger l'impossible.
+
+À supposer pourtant que la démarche proposée fût susceptible de quelque
+effet, qu'elle pût produire à Vienne un moment d'hésitation et d'arrêt,
+ouvrir la voie aux pourparlers et conduire à un arrangement, c'était à
+la condition que la Russie s'emparerait sur-le-champ de notre idée et y
+conformerait son langage. Avec raison, Napoléon tenait essentiellement à
+ce que les premières paroles vinssent d'Alexandre. L'Autriche avait
+placé jusque-là son espoir dans la faiblesse de ce monarque, elle l'y
+mettait encore, d'après des témoignages périodiquement renouvelés:
+c'était de Pétersbourg que devait venir à son adresse l'avertissement
+suprême, la sommation qui la désabuserait et ne lui laisserait d'autre
+refuge que la sécurité dans la soumission. Le vœu de Napoléon était donc
+que Roumiantsof adoptât de suite le projet français, qu'il le transmît
+et le recommandât chaleureusement à Pétersbourg, qu'il déterminât le
+Tsar à prendre l'initiative de la négociation et à l'appuyer par une
+grande démonstration militaire. Roumiantsof lui-même, restant parmi
+nous, aurait à y agir d'urgence: Champagny et lui se feraient vis-à-vis
+de l'Autriche un langage commun, tout de fermeté et de vigueur. Puisque
+la présence du comte à Paris rapprochait pour ainsi dire les deux
+cabinets, on devait en profiter pour imprimer à leurs mouvements une
+extrême promptitude, pour établir entre tous leurs actes la concordance,
+la simultanéité parfaites que l'éloignement des capitales rendait
+d'ordinaire difficiles à obtenir.
+
+Malheureusement, Roumiantsof passait par des alternatives cruelles, par
+des anxiétés sans nombre, qui le rendaient incapable de toute volonté
+énergique et suivie. Malgré le caractère impérieusement pacifique de nos
+demandes, Napoléon l'inquiétait de plus en plus, et sa crainte était que
+le conquérant, en le poussant à prononcer son attitude vis-à-vis de
+l'Autriche, n'eût d'autre but que d'associer la Russie à une criminelle
+offensive. Parfois, après ses longues conversations aux Tuileries, il
+refoulait ces doutes; il voulait croire en l'Empereur, lors même qu'il
+n'arrivait pas à comprendre toutes ses vues, à pénétrer tous ses
+calculs, et il se disait que, si la foi napoléonienne avait ses dogmes,
+elle pouvait avoir aussi ses mystères. L'instant d'après, un scrupule le
+ressaisissait; dans le flux de paroles échappées à Napoléon, il se
+rappelait une phrase, une expression qui lui paraissait de nature à
+justifier ses alarmes: il s'y attachait avec une douloureuse
+obstination. Dans ce trouble de son esprit, il cherchait alors à qui
+s'ouvrir, à qui parler de ses angoisses. Avec un à-propos singulier,
+Metternich se trouvait toujours à portée de recueillir ses confidences;
+l'adroit Allemand affectait de rechercher la société du Russe,
+l'entourait de soins, «le mangeait de caresses[73]». Dans leurs
+fréquentes entrevues, Roumiantsof recommandait bien à Metternich la
+prudence, suppliait que l'Autriche se calmât, s'observât, évitât de
+donner sur elle aucune prise; mais en même temps il se laissait aller à
+montrer ce qui en Napoléon le heurtait et l'effarait. Comme bien l'on
+pense, Metternich s'appliquait à cultiver, à entretenir, à développer
+ces craintes utiles; il réfutait les arguments de Napoléon, affirmait
+l'innocence de l'Autriche, plaidait cette cause en termes habiles, et
+Roumiantsof le quittait, sinon convaincu, du moins plus ébranlé, plus
+perplexe que jamais[74].
+
+[Note 73: Champagny à Napoléon, 4 janvier 1809. Archives nationales,
+AF, IV, 1676.]
+
+[Note 74: Mémoires de Metternich, II, 269 à 274.]
+
+Subissant de la sorte des impressions diverses et successives, le vieux
+ministre n'arrive pas à voir clair dans la situation, à se former un
+jugement, à démêler qui veut la guerre, qui se prépare à attaquer; aussi
+s'abstient-il de tout acte susceptible d'engager son gouvernement et
+surtout de compromettre sa personne. Il conteste d'abord l'utilité,
+l'urgence de la «grande démarche»; il perd ainsi plusieurs jours, alors
+que toute heure a son prix et laisse l'Autriche s'aventurer davantage
+dans la voie où elle s'est jetée. Il transmet enfin à Pétersbourg les
+propositions impériales, mais n'y ajoute pas un mot d'approbation ou de
+commentaire. Il se dérobe à toute initiative, se refuse au rôle de
+première ligne que Napoléon voudrait lui faire jouer. Pour éviter la
+crise que tout retard précipite, il s'en remet au temps, se confie à
+l'avenir, au hasard, cette Providence des irrésolus. La politique russe,
+qu'il se trouve appelé par sa présence auprès de Napoléon à représenter
+avec autorité ou plutôt à faire, flotte ainsi sans direction; elle
+paraît par moments s'acheminer dans une voie, puis s'arrête, revient sur
+ses pas, s'attarde en d'inutiles détours et aboutit au néant.
+
+À la fin, Roumiantsof prit un parti: ce fut de s'en aller et de
+retourner à Pétersbourg, dans le but, disait-il, d'y travailler au
+maintien de la paix entre la France et l'Autriche. Ce départ ou plutôt
+cette fuite confondit tous ceux qui en furent témoins. Metternich ne
+dissimula point au ministre russe qu'il s'effaçait de la scène à
+l'instant décisif; il lui désigna «comme le moment de crise les quatre
+semaines qu'il passerait sur le grand chemin[75]». Quant à Napoléon, en
+voyant Roumiantsof se dérober définitivement, il conçut la plus fâcheuse
+idée de ses talents, de son caractère, et ne devait jamais lui pardonner
+sa désertion.
+
+[Note 75: _Mémoires de Metternich_, II, 273.]
+
+Il essaya cependant, jusqu'au dernier moment, de le convaincre et de
+l'endoctriner. Le comte allait monter en voiture, lorsque M. de
+Champagny se fit annoncer. «Je l'ai trouvé, écrivait le ministre
+français[76], déjeunant et ses chevaux attelés.» Le but de la visite
+était de lui dénoncer un nouveau méfait de l'Autriche: la part prise par
+cette cour à la paix qui venait d'être signée aux Dardanelles entre la
+Porte et l'Angleterre; nos agents à Constantinople avaient acquis la
+preuve de ses efforts pour rapprocher les Turcs de nos ennemis, pour les
+attirer dans une ligue antifrançaise, et saisi là un des nœuds de la
+coalition en train de se former. Ému de ces renseignements, Roumiantsof
+parut emporter de Paris quelques velléités d'agir, qui ne tinrent pas
+contre les réflexions de la route. Arrivé près de la frontière russe, il
+reçut des lettres de son maître qui l'autorisaient, qui l'invitaient,
+dans une certaine mesure, à revenir sur ses pas ou à se porter vers
+Vienne. Il n'en tint compte, continua sa route et rentra à Pétersbourg
+dans le milieu de mars.
+
+[Note 76: Lettre à Caulaincourt, 14 février 1809.]
+
+Avant ce retour, Alexandre, instruit par courrier des propositions de
+Napoléon, en avait fait l'objet de quelques entretiens avec
+Schwartzenberg. Il avait développé l'idée de la double garantie, sans la
+présenter sous forme de communication officielle. Le prince n'avait pu
+méconnaître l'importance de cette ouverture, mais avait aussitôt révoqué
+en doute la sincérité de Napoléon et d'ailleurs n'avait point dissimulé
+«qu'il était trop tard[77]». En effet, tandis que se prolongeait à
+Pétersbourg cette dernière et stérile controverse, le bruit des armes,
+retentissant plus fortement à Vienne et grossissant sans cesse, vint
+couvrir la voix des négociateurs, dénoncer le caractère irrévocable des
+décisions de l'Autriche et l'approche des hostilités.
+
+[Note 77: Rapport de Caulaincourt du 6 mars 1809.]
+
+Dans ses premiers calculs, l'Autriche avait fixé en mars l'instant de
+l'agression si mûrement préméditée; elle avait senti ensuite
+l'impossibilité d'être prête pour cette époque et reporté en avril
+l'échéance guerrière[78]. À la fin de février, elle passa des mesures
+d'organisation à celles qui précèdent immédiatement l'entrée en
+campagne, mise en mouvement des troupes mobilisées, équipées et exercées
+de longue main. À cette heure, elle renonça à protester d'intentions
+pacifiques que des actes impossibles à dissimuler ou à travestir eussent
+trop ouvertement démenties. Metternich reçut ordre de faire connaître à
+Paris que sa cour, prenant prétexte des précautions militaires ordonnées
+sur le territoire de la Confédération, mettait elle-même ses armées sur
+le pied de guerre. Le 2 mars, cette notification a lieu; à ce moment,
+tout s'ébranle dans la monarchie autrichienne, et trois cent mille
+hommes de troupes actives, de réserve, de landwehr, réunis dans les
+différentes provinces, s'écoulent tumultueusement vers la frontière. Nos
+agents à Vienne assistent à cette marche; par chaque courrier, ils
+signalent de nouveaux passages de troupes; ils voient les régiments
+traverser la capitale «au bruit des chansons et des fifres», aux
+acclamations de la multitude. Animée par ces apprêts, la population
+s'exalte et s'enfièvre; un délire guerrier saisit toutes les classes et
+se révèle par ses manifestations ordinaires[79]. L'agitation descend des
+salons dans la rue, la fière aristocratie viennoise se mêle au peuple
+pour en exciter et en diriger les passions. Les femmes «font le métier
+de recruteurs pour la milice»; elles stimulent les hésitants et les
+envoient se battre; la jeune impératrice distribue solennellement aux
+bataillons de la landwehr, dans la cathédrale de Saint-Étienne, des
+drapeaux dont elle a elle-même brodé les cravates[80]. Quant à
+l'empereur François, il suit l'impulsion avec une sorte d'inconscience;
+parfois il semble s'effrayer de sa propre audace, s'émeut de
+l'application des mesures qu'il a approuvées en principe. Voyant des
+fenêtres de la Burg dresser deux cents pièces d'artillerie sur leurs
+affûts, il s'étonne, se fâche, s'écrie qu'il n'a point donné d'ordres;
+mais ses incurables défiances contre Napoléon le ressaisissent aussitôt,
+et il répète, «en s'occupant machinalement dans son cabinet: _Cet homme
+me donne bien du tracas; il veut absolument détruire ma monarchie_[81]».
+Cette idée qu'on lui a inculquée dissipe ses doutes, lève ses scrupules,
+lui fait oublier la parole donnée au lendemain d'Austerlitz; en prenant
+l'initiative des hostilités, il s'imagine de bonne foi prévenir une
+attaque qui n'a jamais été dans la pensée de son adversaire, et il monte
+docilement à cheval pour accompagner jusqu'aux portes de la ville les
+milices qui partent pour la frontière. À la fin de mars, les armées sont
+rangées face à la Bavière, face au grand-duché de Varsovie, face au
+Frioul, sur les trois points où doit s'opérer l'irruption: l'archiduc
+Charles a pris le commandement en chef; des manifestes au peuple
+allemand annoncent la guerre, sans la déclarer encore; enfin, quelques
+jours plus tard, les autorités de Braunau, ville frontière, arrêtent un
+courrier porteur de dépêches pour notre légation, rompent le cachet aux
+armes de France et, par cette violation du droit des gens, ouvrent la
+série des actes manifestement hostiles.
+
+[Note 78: BEER, _op. cit.,_ 367-369.]
+
+[Note 79: «Dans les spectacles, écrivait notre représentant le 23
+mars, on saisit toutes les allusions aux circonstances et surtout celles
+qui regardent l'indépendance de l'Allemagne; les applaudissements sont
+immodérés.»]
+
+[Note 80: Dépêche du chargé d'affaires Dodun, en date du 4 avril
+1809. Le même agent écrivait le 18 mars: «En 1805, la guerre était dans
+le gouvernement, non dans l'armée ni le peuple. En 1809, elle est voulue
+par le gouvernement, par l'armée et par le peuple.»]
+
+[Note 81: Dépêche d'Andréossy du 18 février 1809.]
+
+L'Autriche se démasquait plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé; étonné
+de cet affolement, il se demandait encore si elle soutiendrait jusqu'au
+bout son audace, dépasserait ses frontières, se ferait matériellement
+l'agresseur, si tout ce tapage n'était pas un moyen de provoquer une
+attaque et de s'en épargner l'odieux. Quoi qu'il en soit, il prend
+aussitôt ses dispositions de combat. Jusqu'à présent, pour enlever aux
+Autrichiens tout sujet d'alarme trop positif, il n'a ordonné en
+Allemagne aucune mesure de préparation immédiate; nos corps de l'armée
+du Rhin restent disséminés sur de vastes espaces, les contingents
+bavarois, wurtembergeois, saxons, sont organisés, sans être réunis;
+Napoléon a des forces en Allemagne et n'a point d'armée; pour la
+première fois depuis le début de ses campagnes, il est en retard sur
+l'adversaire. Mais son activité magique pare à tout et supplée à
+l'insuffisance du temps. Prompte comme l'éclair, sa volonté fait de
+toutes parts naître le mouvement; en quelques jours, il complète,
+grossit, approvisionne, met en marche, rapproche les corps français ou
+alliés, pousse Davoust sur Bamberg, Oudinot sur Augsbourg, Masséna sur
+Ulm, et la proximité de ces points permettra d'opérer une concentration
+générale, dès que le plan de l'ennemi se sera clairement dévoilé, et
+d'opposer à l'archiduc une masse d'hommes assez forte pour lui barrer le
+chemin de la vallée du Rhin. En Italie, l'Empereur range l'armée du
+prince Eugène sur la rive droite de l'Adige; dans l'Allemagne du Nord,
+sur le flanc de l'Autriche, il rassemble les Saxons, les Polonais, en
+fait le 9e corps de notre armée, leur donne mission de couvrir Dresde et
+Varsovie. En même temps, au delà de l'Autriche ennemie, il cherche la
+Russie alliée et l'appelle aux armes.
+
+Ce ne sont plus des paroles, ce sont des actes qu'il réclame
+d'Alexandre; l'instant est venu où les alliés de Tilsit et d'Erfurt
+doivent combiner éventuellement leurs opérations militaires et dès à
+présent leurs mouvements de troupes. Pour déterminer la Russie à se
+mettre en position de le secourir, Napoléon multiplie les efforts. Les
+dépêches ministérielles à Caulaincourt se succèdent désormais sans
+interruption: le 5 mars, puis le 11, le 18, le 22, le 23, le 24, le 26,
+le 29, Champagny signale à l'ambassadeur l'urgence d'obtenir des mesures
+promptes, sérieuses et retentissantes; l'Empereur écrit lui-même au
+Tsar, il écrit plus longuement à Caulaincourt; par l'intermédiaire de
+cet agent, il réclame un échange de vues entre les deux cours sur les
+moyens de concerter leur action et demande que l'on arrête dès à présent
+un plan de campagne.
+
+Tous calculs faits, il compte que la Russie, sans s'affaiblir
+notablement en Finlande et sur le Danube, peut nous seconder avec 80,000
+hommes; la situation géographique de cette puissance lui permet de les
+employer avec une souveraine efficacité pour la cause commune. Les
+possessions moscovites, en y comprenant les Principautés virtuellement
+réunies, se déploient en demi-cercle autour de la partie orientale de la
+monarchie autrichienne; elles enveloppent et enlacent la Galicie, la
+Hongrie et la Transylvanie. En agissant sur divers points de sa
+frontière, par des mouvements concentriques, la Russie peut étreindre
+l'Autriche dès le premier moment, la saisir par derrière et, la tirant
+fortement à elle, la paralyser dans son élan vers le Rhin. Il est donc
+nécessaire que le Tsar ait une forte armée en Pologne, prête à entamer
+la Galicie au premier signal; il n'est pas moins utile que l'armée russe
+du Danube, trop nombreuse pour l'adversaire débile qui lui est opposé,
+détache sa fraction la plus occidentale pour la tourner contre
+l'Autriche, qu'elle la porte, par une conversion à droite, en face de la
+Transylvanie, et la tienne prête à envahir cette province. La Russie
+peut contribuer également à la défense de l'Allemagne française, pousser
+un corps jusqu'à Dresde et l'intercaler entre l'Autriche soulevée et la
+Prusse frémissante. Que la Russie règle d'ailleurs sa coopération
+suivant ses facultés et ses convenances; Napoléon subordonnera ses
+mouvements à ceux de son allié. Alexandre veut-il se porter sur Dresde
+avec 40,000 hommes? c'est dans cette ville qu'on lui tendra la main.
+Préfère-t-il faire masse de ses forces et pousser droit à Vienne?
+Napoléon lui offre rendez-vous sous les murs de cette capitale[82].
+L'essentiel est que la Russie nous informe de ce qu'elle fera, afin que
+les opérations se combinent, surtout qu'elle prenne ses mesures au plus
+vite, hautement, bruyamment, qu'elle tire l'épée avec fracas, qu'elle
+sorte ses troupes de leurs garnisons, qu'elle les mette sous la tente,
+qu'elle montre partout ses armées. «Il n'y a pas un moment à perdre,
+écrit Napoléon à Alexandre, pour que Votre Majesté fasse camper ses
+troupes sur les frontières de nos ennemis communs. J'ai compté sur
+l'alliance de Votre Majesté, mais il faut agir, et je me confie en
+elle[83].» De toutes manières, le Tsar peut exercer sur les événements
+une influence favorable et décisive; s'il reste un dernier espoir, une
+chance unique et fugitive d'éviter la guerre, c'est que la Russie, en
+faisant étalage de ses forces et preuve de ses dispositions françaises,
+terrifie l'Autriche et l'arrête au bord de l'abîme. Si la lutte doit
+inévitablement se produire, l'intervention active de la Russie, en
+faisant du premier coup pencher la balance, abrégera cette crise
+succédant à tant d'autres.
+
+[Note 82: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.]
+
+[Note 83: Lettre publiée par M. Tatistcheff dans la _Nouvelle
+Revue_, 1er septembre 1891.]
+
+
+
+II
+
+Les appels de Napoléon, s'autorisant de promesses vingt fois répétées,
+se confondaient avec la voix même de l'honneur militaire et de la
+probité politique. Seulement, l'Empereur était-il fondé à invoquer ces
+grandes lois, après avoir lui-même, au cours de l'année précédente, par
+les détours et les ambiguïtés de sa conduite, enfoncé le doute et le
+soupçon au cœur d'Alexandre? Dans le cas présent, le Tsar était trop
+incertain pour nous accorder du premier coup ou nous refuser son
+concours. Il obéit à une tendance propre aux esprits irrésolus et qui
+les porte à s'épargner l'embarras d'une décision en la retardant le plus
+possible. Cette guerre avec l'Autriche qui choque sa conscience, sa
+politique, qu'il fera à contre-cœur, si les circonstances l'y obligent
+expressément, il répugne encore à l'admettre comme inévitable et à s'y
+préparer; c'est une hypothèse importune dont il préfère détourner ses
+regards. Il se dérobe donc, fuit devant le parti à prendre, et use à son
+tour de diplomatie dilatoire. Naguère, Napoléon lui a fait longuement
+attendre une concession positive aux dépens de la Turquie: il a remis et
+ajourné la Russie de mois en mois. Alexandre trouve aujourd'hui sa
+revanche et reprend à son compte le jeu justement reproché à son allié,
+en se servant, il est vrai, de procédés tout autres. Pour se soustraire
+à une décision prématurée, Napoléon employait des moyens à son image,
+surprenants et grandioses, suscitait d'éblouissants prestiges, parlait
+de partager l'Orient et de remanier l'univers. Pour réserver une
+détermination qui lui coûte, Alexandre raffine l'art des petits moyens,
+celui des compliments et des phrases; il s'y montre inventif, excellent,
+inimitable: il y met du génie.
+
+À ce moment, ses rapports avec notre ambassadeur sont curieux à
+observer. Plus que jamais, M. de Caulaincourt est traité au Palais
+d'hiver en ami, en commensal préféré. Deux ou trois fois la semaine, il
+dîne chez Sa Majesté, partageant cet honneur avec le petit groupe
+d'intimes qui compose la société habituelle et privilégiée du Tsar.
+Pendant la réunion, Alexandre saisit toutes les occasions de célébrer
+Napoléon et la France; il vante son attachement à l'alliance, son désir
+de la maintenir inébranlable, d'en remplir toutes les obligations, et
+ces politesses sans conséquence lui sont un moyen de préparer et de
+faciliter la tâche qui s'imposera à lui tout à l'heure, dans son
+cabinet, lorsqu'il se retrouvera seul à seul avec Caulaincourt et devra
+résister doucement à cet ambassadeur réclamant un concert effectif de
+mesures. Plus ses entretiens d'affaires deviennent vagues et équivoques,
+plus ses propos de table sont empreints de cordialité, féconds en
+remarques obligeantes, en effets délicatement ménagés, et il organise à
+l'adresse de la France toute une série de démonstrations intimes,
+flatteuses, caressantes, destinées à masquer le vide de ses intentions.
+
+D'abord, le retour de Roumiantsof donna lieu à une scène
+caractéristique. La première fois qu'il se retrouva avec notre
+ambassadeur à la table du souverain, le ministre voyageur dut raconter
+par le menu son séjour à Paris, Alexandre se plaisant à le faire parler,
+à relever dans ses discours tout ce qui pouvait charmer l'amour-propre
+d'un Français. Le comte comprit et joua parfaitement son rôle. Déjà le
+bruit de ses propos enthousiastes sur Napoléon courait la ville: on
+citait ce mot de lui: «Lorsqu'on cause avec l'empereur Napoléon, on ne
+se trouve d'esprit que ce qu'il veut bien vous en laisser[84].» Chez le
+Tsar, Roumiantsof dispersa ses éloges sur tous les membres de la famille
+impériale et du gouvernement; il n'omit rien et n'oublia personne. «Il
+ne cessa de parler de Paris, soit dans le salon avant le dîner, soit
+pendant le dîner. Il parla aussi beaucoup de Malmaison, de
+l'Impératrice, de sa grâce, de la reine de Hollande, de son amabilité,
+de sa bonté, de la beauté de la princesse Pauline, de la grande et belle
+représentation de la cour. Il parla ensuite des ministres, cita l'esprit
+de M. Fouché, l'amabilité, le génie de M. le prince de Bénévent,
+l'agrément de sa société. (Depuis l'événement du 28 janvier, ces
+compliments manquaient singulièrement leur but.) Il ne tarit pas en
+éloges sur tout, répéta plusieurs fois: «C'est à Paris que doivent aller
+tous ceux qui veulent apprendre quelque chose en quelque genre que ce
+soit...» L'Empereur ramenait continuellement la conversation sur Paris.
+Le comte la soutenait en homme qui pénétrait l'intention obligeante de
+son maître. L'Impératrice s'en mêla plusieurs fois[85]...»
+
+[Note 84: Feuille de nouvelles jointe à la lettre de Caulaincourt à
+l'Empereur en date du 22 mars 1809.]
+
+[Note 85: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]
+
+«Après le dîner, continue Caulaincourt dans son rapport, l'Empereur
+daigna m'appeler dans son cabinet.» Toujours sur le même ton, il
+protesta en premier lieu de sa loyauté, de son dévouement, puis, venant
+à l'Autriche et déjà moins affirmatif, émit le désir de ne rien
+précipiter. Caulaincourt fit observer que l'attitude prise tout
+récemment à Vienne précisait la situation. Bien informé des
+circonstances, citant des faits, accumulant des détails, il conclut du
+spectacle belliqueux que donnait l'Autriche à la nécessité urgente pour
+l'alliance franco-russe de se mettre elle-même sur le pied de guerre et
+de rassembler ses moyens. «Je parlais, écrivait-il à Napoléon, des
+grandes réunions de troupes en Bohême et sur l'Inn, enfin de tout ce qui
+se passait, pour convaincre Sa Majesté qu'il était temps de prendre un
+parti pour l'état de guerre où l'on pouvait être d'un moment à l'autre;
+qu'il était même instant pour Votre Majesté de savoir par où agiraient
+les troupes russes et en quel nombre, enfin si elles entreraient en
+Transylvanie et en Galicie aussitôt qu'on aurait la nouvelle des
+hostilités. Je lui fis sentir que les opérations de Votre Majesté, la
+grande direction militaire, dépendraient nécessairement du concert et du
+nombre, comme de la disposition des moyens que la Russie emploierait;
+que l'état d'hostilité de l'Autriche, constaté depuis si longtemps, ne
+pouvait plus laisser de doutes sur les intentions de cette
+puissance[86]...»
+
+[Note 86: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]
+
+«--Je veux encore croire que la paix est possible», telle fut en
+substance la réplique d'Alexandre. Et il développa ce thème longuement,
+contre toute évidence, ajoutant que le cabinet de Vienne n'avait pas
+répondu expressément à l'offre de la double garantie, et que cette
+démarche suprême pouvait changer ses résolutions. Au reste, s'il fallait
+combattre, l'Empereur le trouverait prêt; la Russie ne serait pas en
+retard, mais se livrer dès à présent à des mouvements guerriers pourrait
+nuire au but pacifique que les souverains se proposaient tant à Paris
+qu'à Pétersbourg. Il parlait aussi de ses embarras, des trois guerres
+qu'il avait à soutenir, celles de Suède, d'Angleterre et de Turquie, et
+à cet égard de récentes circonstances ne le laissaient point à court
+d'arguments. En Orient, la négociation avec la Turquie s'était rompue
+sur une question qui intéressait la France plus encore que la Russie; le
+cabinet de Pétersbourg avait exigé, comme condition préalable de la
+paix, que la Porte renonçât aux bons rapports récemment rétablis avec
+les Anglais et expulsât de Constantinople leur chargé d'affaires; les
+Turcs n'ayant point souscrit à cette exigence, le congrès de Jassy
+s'était séparé; il fallait recommencer une campagne sur le Danube et
+obtenir par la force l'abandon des Principautés. Contre la Suède, la
+Russie avait dû pousser vivement les hostilités, le gouvernement de
+Stockholm ne manifestant aucun désir de paix, et même porter au delà du
+golfe de Bothnie une partie de son armée. Au Nord comme au Sud, elle
+avait à combattre et à faire front; ses deux ailes restaient engagées,
+ce qui ne lui permettait point de garnir le centre autant qu'elle l'eût
+voulu et de peser dès à présent sur l'Allemagne.
+
+À ces raisons, Caulaincourt ne se fit nullement faute de répondre que
+les guerres de Turquie et de Suède n'exigeaient pas un vaste déploiement
+de forces, que la Russie, maîtresse sur le Danube et en Finlande des
+territoires qu'elle entendait garder, n'avait qu'à maintenir ses
+positions, à observer une défensive imposante, et qu'elle conservait
+assez de troupes disponibles pour opérer vigoureusement contre
+l'Autriche. Alexandre se rejeta alors sur l'insuffisance de ses moyens
+financiers, sur les brèches faites à son trésor, sur les pertes que lui
+infligeait la rupture des rapports commerciaux avec l'Angleterre; il
+termina par une allusion aux services d'argent qu'il pourrait se trouver
+dans le cas de demander à la France; il s'agissait d'un emprunt à
+émettre à Paris pour le compte de la Russie[87].
+
+[Note 87: Rapport de Caulaincourt du 17 mars 1809.]
+
+Pendant plusieurs semaines, des scènes analogues se répétèrent, à
+quelques jours d'intervalle. En manière de simple conversation,
+Alexandre donne toujours les meilleures assurances; puis, dès que l'on
+en vient au positif, aux moyens pratiques d'organiser la diversion
+russe, ses belles résolutions se fondent, s'évanouissent, ce qui ne
+l'empêche point de reprendre le lendemain la suite de ses prévenances.
+
+Parfois, avant d'aborder le fond du débat, il varie ses procédés de
+séduction préliminaire; au lieu de s'enthousiasmer pour la France, il
+médit de l'Autriche. Il raille agréablement le ton et les allures des
+diplomates viennois, leur gravité pédantesque: Schwartzenberg lui a
+montré, dit-il, une «immense dépêche» de M. de Stadion, premier ministre
+d'Autriche; «elle est tout à fait dans le genre allemand; on y prend les
+choses de si loin que je lui ai demandé si elle datait du déluge[88]».
+Tout cela, d'ailleurs, n'est «qu'un fatras de paradoxes[89]», trahissant
+l'embarras d'un cabinet qui s'évertue péniblement à défendre une
+mauvaise cause. Caulaincourt prend aussitôt argument de cet aveu pour
+démontrer une fois de plus la parfaite inutilité, contre une cour
+convaincue de mauvaise foi, des moyens de douceur et de persuasion, pour
+réclamer avec plus d'insistance une prompte concentration de forces.
+Ici, Alexandre retombe dans le vague et l'obscur. Il affirme pourtant
+que ses troupes ne sont qu'à deux ou trois marches de la frontière; il
+cite les divisions, les régiments qui doivent composer son armée de
+Galicie, mais esquive tout engagement au sujet de coups à porter en
+Transylvanie et en Allemagne.
+
+[Note 88: Rapport de Caulaincourt du 20 mars 1809.]
+
+[Note 89: _Id._]
+
+Dans une autre conférence, Caulaincourt revient à la charge; mieux armé,
+fort des lettres qu'il a reçues directement de Napoléon, il essaye
+d'entrer en matière sur le plan de campagne; il lit, commente les
+passages, de haute et impétueuse allure, où l'Empereur propose à son
+allié de cimenter leur union par la confraternité du champ de bataille,
+lui donne rendez-vous devant l'ennemi, à Dresde ou à Vienne. «À Dresde,
+répond Alexandre, il est trop tard. Ce serait paralyser mes moyens par
+des marches, pendant qu'ils peuvent être plus utilement employés. Puis,
+ce serait découvrir toute ma frontière. Nous parlerons, du reste, de
+cela un de ces jours. C'est aujourd'hui vendredi saint. Vous savez que
+jusqu'après Pâques, nous avons une foule de devoirs religieux prescrits
+par notre rite. Je ne puis donc vous parler d'affaires aujourd'hui, mais
+ce sera très incessamment. Aujourd'hui, je ne voulais que vous voir et
+vous dire ce que je sais sur la Suède[90].» Et il transporta son
+interlocuteur sur les bords de la Baltique, où la scène avait
+soudainement changé. À Stockholm, les chefs de l'armée et de la
+noblesse, fatigués d'obéir à un roi en démence, avaient détrôné Gustave
+IV et décerné la régence à son oncle, le duc de Sudermanie. Cette
+révolution, avec ses détails dramatiques ou piquants, venait à point
+pour nourrir la conversation avec l'ambassadeur de France et la tenir
+éloignée des frontières autrichiennes.
+
+[Note 90: Rapport de Caulaincourt du 8 avril 1809.]
+
+En persistant dans ce jeu évasif, il semblait qu'Alexandre voulût se
+laisser surprendre par l'événement. Son but, s'il était tel, fut
+pleinement rempli. Le 9 avril, avant qu'un plan de campagne eût été même
+ébauché entre la France et la Russie, avant que le Tsar eût fait
+connaître exactement le nombre, l'emplacement, la destination de ses
+troupes, les Autrichiens franchirent l'Inn et se répandirent en torrent
+sur la Bavière. Le même jour, l'archiduc Jean violait avec son armée le
+territoire italien; au Nord, l'archiduc Ferdinand entrait avec cinquante
+mille hommes dans le grand-duché et l'aigle autrichienne apparaissait
+sur le chemin de Varsovie. Sans garder le souci des apparences, sans
+alléguer un grief personnel, sans même déclarer la guerre, l'Autriche la
+commençait à ses risques et périls et jouait son existence dans une
+suprême partie.
+
+Caulaincourt requit aussitôt et officiellement la coopération russe, en
+vertu des conventions de Tilsit et d'Erfurt. De son côté, Schwartzenberg
+se livrait à de dernières tentatives, manœuvrait tous les ressorts de
+l'intrigue, mettait en mouvement les salons, les femmes, faisait agir à
+la fois la mère et la favorite d'Alexandre. La société entière, se
+levant en tumulte, circonvenant l'Empereur, le suppliait de garder au
+moins la neutralité et de ne point prendre les armes contre la puissance
+qui se faisait le champion de l'indépendance européenne.
+
+Alexandre devait enfin se prononcer; cette nécessité tant redoutée, si
+obstinément éludée, s'imposait à lui et venait le saisir. Il lui fallait
+se résoudre, mais le choix lui restait entre plusieurs partis. À vrai
+dire, la parole donnée ne lui en permettait qu'un: combattre
+immédiatement avec la France et nous aider de tout son pouvoir. On ne
+saurait toutefois refuser à sa perplexité de sérieux motifs: ses
+scrupules et ses craintes étaient légitimes. Cette guerre qu'il n'avait
+su ni prévoir ni prévenir, tout en s'obligeant à y participer, lui était
+à bon droit odieuse: elle risquait d'entraîner des résultats funestes à
+l'Europe, à la Russie, particulièrement funestes à l'alliance. Si
+l'Autriche justifiait par sa conduite toutes les sévérités, son
+effondrement total, sa destruction n'en serait pas moins une calamité
+générale et un malheur pour tous. La disparition de cette antique
+monarchie ouvrirait au centre du continent un abîme que rien ne saurait
+combler et achèverait de déséquilibrer l'Europe. Les États qui se
+composeraient avec les débris du vaincu, débiles et inconsistants,
+devant tout au vainqueur, ne seraient plus que les postes avancés de la
+domination française; chacun de nos vassaux voudrait sa part de
+l'Autriche mise à sac; en particulier, le duché de Varsovie réclamerait
+et obtiendrait vraisemblablement la Galicie; cette extension
+équivaudrait au rétablissement de la Pologne, et de tous les changements
+à craindre, c'était celui qu'Alexandre appréhendait avec le plus de
+persistance et d'effroi. Dans tous les cas, la Russie se sentirait à
+découvert, directement exposée au choc de l'ambition napoléonienne, dès
+que l'Autriche ne s'élèverait plus en masse compacte au devant de sa
+frontière. Pour que la Russie pût vivre tranquille, pour qu'elle pût
+demeurer notre alliée, il était nécessaire qu'un État puissant continuât
+de séparer les deux empires et de faire contre-poids à la France
+démesurément accrue. Par une rencontre extraordinaire, Alexandre Ier,
+constitué ennemi de l'Autriche en vertu d'engagements formels, ne devait
+rien craindre autant, dans le combat à livrer, que l'écrasement trop
+complet de l'adversaire, et il était naturel qu'il songeât à se prémunir
+contre un tel péril. On eût donc conçu qu'avant de s'engager dans la
+guerre, il eût pris ses précautions, formulé ses réserves, demandé à
+Napoléon la promesse de ne point abuser de la victoire et de n'en point
+tirer des conséquences fatales à l'ordre européen, destructives de la
+sécurité russe.
+
+Ces exigences, Napoléon les avait prévues et s'était mis en mesure d'y
+satisfaire. Il avait autorisé Caulaincourt à signer, s'il en était
+positivement requis, un accord sur les conditions de la paix future; il
+consentait à se lier les mains dans une certaine mesure, à limiter
+l'essor d'une ambition qui allait se déchaîner à nouveau. Sa situation
+militaire, plus critique qu'il ne l'avouait, lui avait commandé cette
+condescendance[91]. Alexandre était donc libre d'opter entre une
+assistance accordée d'emblée, de confiance, dans un élan chevaleresque,
+et une coopération conditionnelle. Il pouvait remplir ses engagements
+tout d'abord, s'associer au conflit et, par sa loyauté, par l'efficacité
+de son action, se mettre en droit de parler haut quand viendrait l'heure
+de régler la destinée du vaincu et de remanier la carte; il pouvait
+aussi prendre dès à présent ses sûretés, obtenir de Napoléon des
+assurances contre le démembrement de l'Autriche, contre le
+rétablissement de la Pologne, quitte ensuite à entrer franchement dans
+la lutte dont il aurait à l'avance circonscrit les résultats.
+
+[Note 91: Lettre de Caulaincourt du 8 avril 1809.]
+
+Il écarta l'un et l'autre de ces partis pour s'arrêter à un troisième,
+le pire et le moins digne de tous, à un expédient dont Spéranski paraît
+lui avoir suggéré l'idée[92]. Tout en exprimant de justes inquiétudes
+sur le sort futur de l'Autriche, il ne réclama aucun engagement
+préalable et ne mit point Caulaincourt dans le cas d'user de ses
+pouvoirs. Il annonça à Napoléon une assistance sans réserve, pleine et
+entière, mais résolut de ne la lui prêter qu'en apparence et de
+n'opposer à l'Autriche qu'un simulacre de guerre. Sans répudier les
+obligations de l'alliance, il s'en délia subrepticement et aima mieux
+transgresser sa parole que de la redemander. Il fit plus: avant de
+combattre nos ennemis pour la forme, il voulut les rassurer sur la
+portée réelle de ses mesures, et nous allons l'entendre, double dans son
+langage comme dans sa conduite, promettre son concours à la France et
+son inaction à l'Autriche.
+
+[Note 92: BEER, 349, d'après les rapports de Schwartzenberg.]
+
+Dès qu'il eut la certitude que les troupes des archiducs s'ébranlaient
+pour passer la frontière, il fit savoir à notre représentant qu'il
+rompait avec l'agresseur: «Ils payeront cher, disait-il en parlant des
+Autrichiens, leur folie et leur jactance[93].» Pour donner plus de poids
+à ces assurances, il les répéta à Caulaincourt devant témoins, en
+présence du cercle de familiers qu'il réunissait périodiquement à sa
+table. Avant de rendre publique sa déclaration de guerre, il la fit en
+petit comité, sous forme d'allusion et d'allégorie. Ce soir-là, il fut
+plus amical, plus expansif encore que de coutume avec l'ambassadeur. Il
+était charmé, disait-il, qu'en vue de la belle saison prochaine, M. de
+Caulaincourt se fût choisi une maison de campagne tout près de la
+sienne; l'intimité en deviendrait plus étroite et plus facile: «Je veux
+faire faire, disait-il, un petit télégraphe pour notre correspondance.
+Nous ne pouvons être plus proches voisins.
+
+[Note 93: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.]
+
+L'AMBASSADEUR.--«Je suis absolument sous le canon de Votre Majesté.
+
+L'EMPEREUR.--«Celui-là ne tirera que pour vous.
+
+L'AMBASSADEUR.--«Je n'en ai jamais douté, Sire; mais comme les
+ambassadeurs aiment les traités, je voulais en proposer un à l'amiral de
+Votre Majesté. (Un yacht de la marine impériale russe était mouillé sur
+la Néva en face de la maison qu'occuperait Caulaincourt.)
+
+L'EMPEREUR.--«Je vous offre ma garantie, l'acceptez-vous? _Vous ne ferez
+pas comme les sots qui la refusent et qui s'en mordront les doigts._
+
+«Cela fut dit si haut, ajoute Caulaincourt dans son rapport, et avec une
+intention si prononcée, que les vingt personnes qui étaient à table,
+ainsi que l'Impératrice, se regardèrent. L'Empereur continua la
+conversation avec moi[94].»
+
+[Note 94: Rapport de Caulaincourt du 22 avril 1809.]
+
+Six jours plus tard, le passage de l'Inn étant connu, les apparentes
+résolutions du Tsar se signalèrent au grand jour. Un manifeste de guerre
+fut lancé contre l'Autriche. Alexandre déclara qu'il congédiait
+Schwartzenberg, qu'il rappelait sa légation de Vienne, que ses troupes
+allaient entrer en ligne. Il écrivait à Napoléon: «Votre Majesté peut
+compter sur moi; mes moyens ne sont pas bien grands, ayant deux guerres
+déjà sur les bras, mais tout ce qui est possible sera fait. Mes troupes
+sont concentrées sur la frontière de la Galicie et pourront agir sous
+peu... Votre Majesté y verra, j'espère, mon désir de remplir simplement
+mes engagements envers elle... Elle trouvera toujours en moi un allié
+fidèle[95].» Son langage à Caulaincourt était encore plus positif et
+formel que ses lettres: «Je ne ferai rien à demi», disait-il, et il
+ajoutait: «Au reste, je m'en suis expliqué avec les Autrichiens[96].»
+
+[Note 95: Lettres publiées par nous dans la _Revue de la France
+moderne_, 1er juin 1890.]
+
+[Note 96: Rapport de Caulaincourt du 28 avril 1809.]
+
+Comment s'était-il expliqué? C'est ce que nous apprend le rapport de ses
+derniers entretiens avec Schwartzenberg, transmis à Vienne par cet
+ambassadeur. Le Tsar ne dissimula point le déplaisir que lui causait la
+conduite de l'Autriche: il constata qu'à elle seule incombait la
+responsabilité de la rupture, le tort de l'attaque, qu'elle le mettait
+dans le cas de prendre parti pour la France et de remplir ses
+engagements. Ces prémisses posées, il en tira une conclusion inattendue:
+«L'Empereur me dit, écrivait Schwartzenberg après une conversation tenue
+le 15 avril, qu'il allait me donner une grande preuve de confiance en
+m'assurant que rien ne serait oublié de ce qui serait humainement
+possible d'imaginer pour éviter de nous porter des coups. Il ajouta que
+sa position était si étrange que, quoique nous nous trouvassions sur une
+ligne opposée, il ne pouvait s'empêcher de faire des vœux pour notre
+succès[97].» Le 20 avril, Alexandre réitérait ces assurances et même
+allait plus loin: il affirmait que ses troupes auraient l'ordre
+d'éviter, autant qu'il dépendrait d'elles, toute collision, tout acte
+d'hostilité; que d'ailleurs leur entrée en campagne serait soigneusement
+retardée[98].
+
+[Note 97: BEER, 351.]
+
+[Note 98: _Id._]
+
+Ainsi, non content de proposer à l'Autriche un combat fictif, où l'on
+éviterait mutuellement de s'atteindre et de se blesser, Alexandre
+promettait de reculer cette démonstration vaine: il ne contrarierait
+point nos ennemis dans leurs premières opérations et les laisserait
+profiter de leur avance. Est-ce à dire qu'il n'attendît qu'une victoire
+de l'archiduc Charles pour prononcer sa défection, se retourner contre
+l'Empereur et porter le dernier coup au colosse ébranlé? Sa pensée
+paraît avoir été moins simple, moins perfide, surtout moins arrêtée.
+Profondément troublé et déconcerté, n'apercevant de toutes parts que
+difficultés et périls, il arrivait à l'extrême de la duplicité par
+l'incertitude; désirant que Napoléon fût contenu et refréné, le
+craignant trop d'autre part pour se détacher ouvertement de lui et
+braver sa colère, souhaitant des succès aux Autrichiens et n'y croyant
+pas assez pour se prononcer en leur faveur, reconnaissant malgré tout
+quelque utilité à l'alliance française, dont il n'avait pas encore
+recueilli tous les fruits, il demeurait sur place, immobilisé par des
+tendances contradictoires. Il s'écartait des événements, sans renoncer
+toutefois à profiter de leurs indications; peut-être se flattait-il, si
+la lutte se prolongeait avec des alternatives diverses, d'intervenir
+avec autorité entre des adversaires également épuisés. Il essayait, en
+un mot, de réserver l'avenir et ne faisait que le compromettre. Aussi
+bien, en s'enfermant dans une neutralité déguisée, qui n'avait même
+point le mérite de l'abstention franche et nette, il s'ôtait tout droit
+à la reconnaissance, à la considération de l'une et l'autre partie: il
+s'enlevait la faculté de poser des conditions au vainqueur, quel qu'il
+fût, s'interdisait d'influer sur les résultats de la guerre et se
+condamnait à les subir: il se mettait à la merci des événements, au lieu
+de participer à leur direction.
+
+Tout d'abord, par la lenteur et l'hésitation de ses mouvements, il va
+porter une atteinte irrémédiable à l'alliance sans servir avec
+efficacité la cause européenne, indigner Napoléon sans sauver
+l'Autriche, car l'instant n'est pas venu où le conquérant doit
+rencontrer le terme de ses triomphes, et, pour le mettre en échec, il
+faudra plus que l'effort isolé d'une puissance. Si l'Autriche est
+fortement armée, pleine d'ardeur, embrasée de nouvelles et plus
+généreuses passions; si beaucoup de nos vieux régiments, dispersés en
+Espagne, nous manquent sur les bords du Danube, la supériorité du
+commandement supplée à tant de désavantages, et Napoléon, même sans
+l'armée d'Austerlitz et d'Iéna, va continuer de vaincre. Déjà il est en
+Allemagne, au milieu de troupes électrisées par sa présence; Davoust,
+Lannes, Masséna sont auprès de lui, et d'incomparables hauts faits,
+détournant nos regards d'une politique équivoque, nous ramènent pour un
+temps en pleine épopée.
+
+
+
+
+CHAPITRE III
+
+LA COOPÉRATION RUSSE
+
+
+Premiers et foudroyants succès de notre armée d'Allemagne: Napoléon à
+Vienne.--Immobilité des Russes.--Composition de leur armée; le prince
+Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilités
+respectives.--Prétextes allégués.--Instances de Caulaincourt; ses moyens
+de persuasion; parallèle entre la France conservatrice et l'Autriche
+révolutionnaire.--L'ordre de marche indéfiniment retardé.--Effets
+désastreux de cette mesure pour la Russie elle-même et pour
+l'alliance.--L'archiduc Ferdinand à Varsovie.--Poniatowski se jette en
+Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces
+russes limitrophes.--Réveil de la question polonaise.--Émotion à
+Pétersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Réplique de
+Caulaincourt.--Scène d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre
+sur le maréchal Lannes.--Impression produite sur Napoléon par l'inertie
+des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans
+une phase nouvelle.--Défaut réciproque de sincérité.--Napoléon réserve
+le sort de la Galicie.--Il se dispose à une lutte décisive.--Entrée en
+scène de l'armée russe.--Extrême lenteur de ses mouvements.--Le général
+Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de
+Napoléon.--Caractère des opérations russes en Galicie.--Jeu convenu
+entre les deux quartiers généraux.--Querelles entre Polonais et
+Russes.--Wagram.--Scènes de Cracovie.--État des esprits à Pétersbourg:
+exaspération des salons.--Alexandre accentue son langage.--Première note
+au sujet de la Pologne: la question officiellement posée.--Armistice de
+Znaym.--Droits acquis par les Polonais et ménagements dus à la
+Russie.--Problème qui se pose devant Napoléon au lendemain de Wagram.
+
+
+
+I
+
+En se jetant sur la Bavière avec toutes ses forces, l'archiduc Charles
+avait espéré saisir notre armée en flagrant délit de formation et lui
+infliger un désastre. Conçu avec audace, ce plan fut exécuté avec
+timidité: la présence seule de l'Empereur, dès qu'elle était connue,
+déconcertait et paralysait ses adversaires, en leur faisant craindre à
+tout moment quelque accablante surprise. En face d'envahisseurs qui
+hésitent et tâtonnent, bien servi lui-même par le sang-froid et
+l'intelligence de ses lieutenants, Napoléon réussit à opérer sa
+concentration sous le feu de l'ennemi; ce résultat obtenu, il frappe sur
+la ligne autrichienne un premier coup, qui la rompt et la brise. Il
+sépare le centre de la gauche, repousse cette dernière à Abensberg, à
+Landshut, la rejette sur Augsbourg et l'Inn; se retournant alors contre
+la masse principale, où se tient l'archiduc Charles, il l'enferme entre
+Davoust et Lannes, la serre dans cet étau, lui tue ou lui prend vingt
+mille hommes à Eckmühl, la poursuit dans Ratisbonne et ne lui laisse
+d'autre refuge que les montagnes de la Bohême. Il s'assure ainsi la rive
+droite du Danube, enlève aux ennemis leur base d'opérations, les écarte
+violemment de la route de Vienne, s'y jette à leur place, et cette
+bataille de cinq jours, commencée pour repousser une attaque, se termine
+par une foudroyante offensive. Vainement les corps autrichiens
+s'efforcent-ils, par de longs détours, de se rejoindre et de nous
+précéder en avant de Vienne, ils sont partout prévenus et interceptés;
+l'un d'eux arrive à temps pour nous disputer le passage de la Traun, il
+est à demi détruit dans l'affreux combat d'Ebersberg, et la capitale des
+Habsbourg, isolée, enveloppée, canonnée, n'a plus qu'à succomber et à
+recevoir son vainqueur. Sans doute, la querelle n'est pas définitivement
+tranchée. Sur la rive gauche du Danube, en arrière de Vienne, l'armée du
+prince Charles se rallie et reprend sa cohésion; en Tyrol, en Italie, en
+Pologne, sur tous les points où Napoléon ne commande pas en personne,
+les Autrichiens ont gagné du terrain et remporté des succès; la Prusse
+s'agite, une partie de ses troupes déserte pour se mettre spontanément
+en campagne, se former en bandes d'insurgés et commencer la guerre de
+partisans; un soulèvement général de l'Allemagne reste à craindre.
+Néanmoins, établi au centre de la monarchie autrichienne, Napoléon
+presse et étreint son principal adversaire, sans l'avoir mis hors de
+combat, et contient tous les autres. Le 18 mai, un mois après
+l'ouverture des hostilités, il couche à Schœnbrunn. À la même date, les
+Russes n'avaient pas encore dépassé leur frontière.
+
+Dans les jours qui avaient précédé la crise, Alexandre s'était résigné à
+masser, en face de la Galicie, une armée entière: quatre divisions au
+complet, plus une réserve d'infanterie et de cavalerie; le tout
+composait une force d'environ soixante mille hommes, sous le
+commandement du prince Serge Galitsyne[99]. Caulaincourt avait vivement
+insisté pour que ce général reçût d'avance l'ordre d'entrer en Galicie
+dès que les Autrichiens auraient commencé leurs opérations dans le Nord
+et mis le pied sur le territoire varsovien. En prenant cette précaution,
+on ne perdrait point de temps, et l'action de nos alliés répondrait coup
+pour coup à celle de nos adversaires. À plusieurs reprises, Alexandre
+avait paru promettre vaguement ce qu'on sollicitait de lui. À la fin,
+pressé plus vivement, il dit à l'ambassadeur: «Le prince n'a pas l'ordre
+que vous demandez. Nos généraux ne sont pas des hommes auxquels on
+puisse se fier pour une détermination de cette nature. Ils se
+serviraient de cette latitude pour faire trop ou peut-être rien du tout.
+Je serai prévenu de Dresde ou de Berlin, et mon courrier partira
+immédiatement après que je saurai que les Autrichiens ont passé leur
+frontière.»--«Puis-je mander à l'Empereur, reprenait Caulaincourt, que
+l'armée marchera sur Olmütz?»--«Elle marchera dans la direction
+d'Olmütz[100]», répondait alors le Tsar, usant d'une distinction
+subtile. Au reste, à l'entendre, cette armée était prête, munie de tous
+ses moyens, en état d'agir sous vingt-quatre heures.
+
+[Note 99: Dans l'armée russe, la division constituait l'unité
+stratégique par excellence et comprenait un effectif sensiblement
+supérieur à celui qui figurait chez nous sous la même dénomination.]
+
+[Note 100: Rapport de Caulaincourt du 16 avril 1809.]
+
+Lorsqu'il sut enfin que l'archiduc Ferdinand avait envahi le grand-duché
+avec cinquante mille hommes, son langage changea: il parla de quinze
+jours pour que la Russie pût entrer en campagne, et bientôt les
+prétextes d'ajournement de se succéder, variant à l'infini, spécieux ou
+étranges. C'étaient la saison mauvaise, le dégel tardif, les pluies
+persistantes qui retenaient les troupes dans leurs camps; le débordement
+des rivières contrariait leurs premières marches; le prince Galitsyne
+n'avait pas eu le temps de rejoindre son quartier général; on avait dû
+lui laisser quelque délai et s'incliner devant un motif respectable: il
+mariait son fils. Au surplus, ajoutait Alexandre, il fallait compter
+avec les mœurs, les habitudes du pays; rien ne se fait vite en Russie;
+tout y est lent, compliqué, pénible; quoi d'étonnant si cette pesante
+machine éprouve quelque difficulté à se mettre en mouvement, si ses
+allures incertaines contrastent avec la rapidité foudroyante des
+opérations qui se mènent en Allemagne?
+
+À défaut de services effectifs, Alexandre nous payait en paroles. Il
+envoya ses vœux tout d'abord, puis ses félicitations enthousiastes. Au
+début des hostilités, il avait paru attendre avec une impatience
+anxieuse les nouvelles du Danube; il lui tardait de savoir l'Empereur
+sur les lieux, «son génie valant des armées[101]». Après Abensberg et
+Eckmühl, il éclata en transports d'admiration pour les belles opérations
+qui avaient valu de tels résultats. Que n'était-il aux côtés de
+Napoléon, partageant ses dangers et sa gloire! Au moins voulait-il avoir
+près de l'Empereur en campagne des représentants spéciaux et que
+l'uniforme russe parût dans l'état-major français, comme le témoignage
+irrécusable de l'alliance. Il fit partir coup sur coup pour notre
+quartier général deux de ses aides de camp, les colonels Tchernitchef et
+Gorgoli, chargés de compliments et de lettres flatteuses.
+
+[Note 101: Rapport de Caulaincourt du 29 avril.]
+
+Il prétendait envier à ses propres messagers la faveur qu'il leur
+accordait, celle de contempler le grand capitaine dans l'activité de son
+génie guerrier et de s'instruire à son école: «quelle plus belle
+occasion pour un militaire[102]?» Ayant appris qu'un officier russe en
+séjour à Paris, invité par Napoléon à suivre la campagne, s'était dérobé
+à ce périlleux honneur: «Le sang me bouillait en lisant cela, disait-il
+à Caulaincourt. Il ne faut pas en avoir dans les veines pour s'être
+conduit ainsi. Il s'en faut de peu de chose que je ne lui interdise de
+porter l'uniforme. Si je pouvais sans inconvénient quitter Pétersbourg
+pour deux mois, je serais déjà où il n'a pas voulu aller. Il y a des
+gens qui ne sentent rien[103].» Toutefois, Caulaincourt ayant hasardé
+que les armées française et russe étaient destinées à se rapprocher, et
+qu'à ce moment l'empereur Alexandre pourrait peut-être rejoindre la
+sienne, cette observation coupa court aux épanchements du monarque: «il
+sourit comme à une chose qui pouvait être dans sa pensée, mais ne
+répondit rien de positif[104].»
+
+[Note 102: _Id._, 4 mai.]
+
+[Note 103: Rapport n° 33, mai 1809.]
+
+[Note 104: Rapport du 4 mai.]
+
+Pour le déterminer au moins à agir par ses troupes, notre ambassadeur
+invoquait toujours les engagements pris, la parole donnée; il montrait
+l'honneur du Tsar intéressé à ne point laisser Napoléon supporter seul
+le premier choc des ennemis. Lorsqu'il eut épuisé ses arguments
+ordinaires, il en trouva d'autres, neufs et inattendus; il présenta sous
+une forme originale la situation de l'Europe et les devoirs qui en
+résultaient pour l'autocrate de Russie.
+
+Suivant lui, à y regarder de près, la guerre qui s'engageait n'était que
+la continuation de la lutte ouverte depuis dix-sept ans entre les
+principes d'ordre, de conservation sociale, et les passions subversives,
+avec cette différence que les rôles étaient totalement intervertis et
+que Napoléon se faisait le défenseur de tous les gouvernements contre
+l'Autriche passée corps et âme à la révolution. Par haine et par
+ambition, cette puissance avait repris les errements si fort reprochés à
+la France en 1792 et versé dans le jacobinisme. En voulait-on la preuve,
+on n'avait qu'à lire ses manifestes au peuple allemand et aux Tyroliens,
+ses appels incendiaires, à considérer ses efforts pour s'entourer
+d'insurrections, pour propager le feu de la révolte. D'ailleurs, ne
+conspire-t-elle pas de longue date avec les factieux de tous pays, en
+favorisant dans toutes les cours, à celle de Russie notamment, les
+menées de l'opposition mondaine? À cette heure, les pires
+révolutionnaires ne sont plus dans la rue, ils sont dans les salons; ce
+sont ces esprits chagrins, mécontents, qui lèvent la tête contre l'ordre
+légalement établi, prétendent ressusciter un passé à jamais aboli et
+s'obstinent à poursuivre leur chimère au prix des plus violents
+déchirements. En faisant alliance avec eux, la cour de Vienne sape tous
+les pouvoirs existants et ne tend à rien moins qu'à une perturbation
+générale.
+
+«Je fis sentir à Sa Majesté, écrivait Caulaincourt à Napoléon, que
+l'Autriche s'était servie des mêmes moyens que les gens qui avaient fait
+la Révolution en France; que si ses projets eussent réussi, non
+seulement elle n'aurait pu maîtriser les événements après avoir rompu
+tous les liens qui attachent le peuple au souverain, mais qu'elle en
+aurait été aussi la victime; que la marche qu'elle avait suivie faisait
+de cette affaire la querelle de tous les souverains, qui auraient été
+menacés des mêmes dangers. Je parlai à l'Empereur des salons, des
+propos, de l'influence qu'ils avaient eue à Vienne, de celle qu'ils
+pouvaient avoir ailleurs, si ce nouvel exemple de leurs terribles
+conséquences ne décidait pas à les comprimer. Je dis à Sa Majesté que
+l'exaspération d'une partie des salons n'était pas dirigée contre la
+France ou son souverain, mais contre celui qui le premier avait comprimé
+la licence du siècle, l'effervescence de toutes les têtes, et arrêté le
+torrent révolutionnaire qui menaçait tous les trônes et l'ordre social,
+en prenant dans chaque pays les couleurs de l'esprit d'opposition et de
+censure; qu'il n'y avait plus rien de sacré nulle part depuis que les
+idées américaines et anglaises avaient tourné toutes les têtes; que tous
+les petits-maîtres russes, allemands ou français se croyaient le droit
+de juger les souverains et leur gouvernement comme la Chambre des
+communes avait jugé le duc d'York et Mlle Clarke[105]; que M. de Stadion
+attaquant l'autorité souveraine, l'ordre social en Allemagne, et disant
+à la France que c'était à l'empereur Napoléon seulement que l'empereur
+François faisait la guerre, me paraissait aussi jacobin que l'avait été
+Marat; que le moindre des maux qui pût résulter du système mis en avant
+par l'Autriche, eût été la même anarchie que pendant la guerre de Trente
+ans, s'il n'en eût résulté le régime révolutionnaire; que ces prétendus
+gens bien pensants de Pétersbourg, de Paris, comme de Vienne, n'étaient
+autre chose que des anarchistes comme ceux de 93, qu'il n'y avait de
+différence que dans le costume; que ceux de 1809, habillés en prétendus
+royalistes, n'en attaquaient pas moins l'ordre social, les uns en
+affichant partout en Allemagne les mots d'indépendance et de liberté
+germaniques, et les autres en blâmant toujours le souverain et frondant
+toutes les opérations du gouvernement; enfin, que cette secte se
+prononçait avec plus de violence contre Votre Majesté que contre les
+autres souverains, parce qu'Elle avait vu la première où tendaient ses
+efforts et comprimé fortement tous les anarchistes, royalistes ou
+jacobins; qu'on ne devait pas plus de ménagements au gouvernement qui
+avait préconisé ce système désorganisateur et révolutionnaire qu'on en
+avait eu pour les fous qui avaient guillotiné pour établir leur
+rêve[106].»
+
+[Note 105: Allusion au scandale retentissant qui venait d'éclater à
+Londres. Le duc d'York, commandant en chef de l'armée anglaise, était
+accusé d'avoir conféré des grades à la sollicitation de Mme Clarke, avec
+laquelle il vivait et qui vendait son appui à prix d'argent: la Chambre
+des communes procédait à une enquête.]
+
+[Note 106: Rapport n° 33, mai 1809.]
+
+Lorsque Caulaincourt eut amplement développé ces idées, le Tsar prit la
+parole et abonda dans le même sens. Il convint «que tant de gens
+n'élevaient la voix contre l'empereur Napoléon que parce qu'il avait
+comprimé l'anarchie et mis un frein à la licence[107]»; après deux
+heures de conversation, on se sépara parfaitement d'accord, sans que
+cette communauté de vues dût avancer d'un instant les premières
+opérations de l'armée. Alexandre, il est vrai, affectait de se montrer
+irrité tout le premier de ces retards; il s'emportait contre l'apathie
+des chefs; mais, ajoutait-il, où était le remède? La Finlande, la
+Turquie, occupaient tout ce qu'il avait d'officiers actifs et
+déterminés; pour commander contre l'Autriche, il avait dû recourir à un
+vieux général, survivant de l'autre siècle, débris des guerres antiques.
+Le prince Galitsyne faisait campagne à la mode d'autrefois, en prenant
+son temps, avec une lenteur méthodique, sans se douter que les préceptes
+et les exemples de Napoléon avaient renouvelé l'art de vaincre, et
+Alexandre répétait d'un ton désolé, mais avec une apparence de sincérité
+parfaite: «C'est cette vieille routine de la guerre de Sept ans... Ne le
+pressons pas, ajoutait-il en parlant de Galitsyne, nous lui ferions
+faire des sottises[108].» Au reste, il n'admettait pas que la droiture
+de ses généraux, non plus que la sienne, pût être mise en doute: «C'est
+apathie et point mauvaise volonté[109].» Et Roumiantsof venait dire à
+Caulaincourt, d'un air entendu: «Nous sommes lents, mais nous marchons
+droit[110].» En fait, on ne marchait point du tout, et pour cause;
+l'ordre d'entrer en Galicie, promis le 27 avril «pour le soir
+même[111]», n'était pas encore parti de Pétersbourg le 15 mai[112];
+c'était plus qu'un manque trop réel d'entrain parmi les généraux et les
+officiers, c'était un défaut d'intention chez le souverain qui tenait
+l'armée immobile et paralysée.
+
+[Note 107: _Id._]
+
+[Note 108: Rapport n° 39, juin 1809.]
+
+[Note 109: Rapport du 5 juin.]
+
+[Note 110: _Id._, 18 mai.]
+
+[Note 111: _Id._, 29 avril.]
+
+[Note 112: Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+Cette inertie voulue, conforme aux assurances données à l'Autriche,
+était plus qu'une infraction à la foi jurée; c'était la faute la plus
+lourde que la Russie pût commettre, à ne considérer que ses intérêts
+propres. Aussi bien, ce qu'elle redoutait avec raison de la guerre
+actuelle, c'était que cette crise ne déterminât ou ne préparât le
+rétablissement de la Pologne, par la réunion de la Galicie au duché de
+Varsovie. À la nouvelle de nos triomphes, la Galicie, province
+polonaise, attribuée à l'Autriche dans les partages, sentirait renaître
+en elle l'esprit d'indépendance et de nationalité; elle s'insurgerait,
+pour peu qu'on lui en laissât le temps et la faculté; elle tendrait les
+bras à ses frères du grand-duché, les accueillerait, les appellerait sur
+son territoire; la jonction de ces deux parties d'un peuple divisé se
+ferait d'un élan spontané, à la faveur de la lutte, et Napoléon
+vainqueur, trouvant un État déjà reconstitué, n'aurait plus qu'à
+consacrer le fait accompli: il aurait moins à recréer qu'à reconnaître
+la Pologne. Le danger était réel pour la Russie, mais il dépendait
+d'elle de le conjurer en prenant l'initiative d'une intervention en
+Galicie, en y faisant acte de présence et d'autorité, et les
+circonstances, la configuration des lieux, la manière dont s'engageaient
+les hostilités dans le Nord, lui facilitaient singulièrement cette
+tâche.
+
+La Galicie autrichienne, plus étendue à cette époque qu'elle ne l'est
+aujourd'hui, occupant les deux rives de la Vistule, bordait la frontière
+de Russie sur une longueur de cent cinquante lieues. Entre les deux
+pays, point de forteresses, point de rivières, aucun obstacle qui pût
+arrêter les troupes impériales. De plus, en débouchant de la Galicie
+pour se porter contre le grand-duché, situé au nord et à l'ouest de
+cette province, l'archiduc Ferdinand avait dû en retirer la meilleure
+partie de ses troupes; il l'avait abandonnée à elle-même, n'y laissant
+que des détachements isolés et de rares garnisons; en fait, il la
+livrait aux Russes, auxquels il tournait le dos pour marcher sur
+Varsovie. Le prince Galitsyne n'avait qu'à avancer pour occuper la
+Galicie sans coup férir, pour prendre ensuite l'armée de l'archiduc en
+flanc ou à revers, pour lui faire payer cher son audace et, tout en
+rendant un service signalé à la cause commune, assurer la sécurité de la
+Russie contre les risques de l'avenir. Entré le premier en Galicie,
+avant que les troupes du grand-duché, obligées d'abord à la défensive,
+aient eu le temps d'y pénétrer, il s'en saisirait au nom du Tsar; il
+serait libre d'y comprimer toute manifestation de l'esprit polonais, de
+confier la province à la garde jalouse de ses troupes et de la placer
+sous séquestre. S'étant nantie par provision et ayant mis la main sur
+l'objet du litige, la Russie pourrait, au moment de la paix, en régler
+l'attribution définitive, disposer de sa conquête, la restituer aux
+Autrichiens ou se la faire adjuger en toute propriété. Agir vite, sans
+hésitation, était donc pour elle non seulement le parti le plus conforme
+à ses engagements, mais le moins compromettant et le plus sur, et de sa
+part cette loyauté serait prudence. Au contraire, en retenant
+indéfiniment ses troupes sur sa frontière, elle s'interdisait de peser
+sur les destinées ultérieures de la Galicie; elle laissait le champ
+libre aux Polonais pour l'y devancer, leur permettait de chercher dans
+le soulèvement de cette province une diversion à l'attaque autrichienne,
+et s'effaçant devant des alliés dont elle suspectait à bon droit les
+intentions, leur abandonnait maladroitement le premier rôle.
+
+Les conséquences de sa conduite, faciles à prévoir, ne se firent pas
+attendre. Surpris par l'irruption de l'armée autrichienne, qui
+s'avançait sur Varsovie par la rive droite de la Vistule, Poniatowski
+rétrograda tout d'abord. Après avoir sauvé l'honneur de ses armes dans
+un combat inégal, à Racsyn, il abandonna le siège du gouvernement,
+laissa l'archiduc entrer dans Varsovie consternée et passa avec toutes
+ses forces sur la rive gauche, derrière Praga, cette tête de pont qui
+dominait le fleuve et interdisait le passage. En choisissant cette
+direction pour sa retraite, il se laissait couper de l'Allemagne et de
+ses alliés saxons, mais il se maintenait en plein pays polonais et
+demeurait en contact avec les parties de la Galicie situées à l'est de
+la Vistule, à proximité du grand-duché. Il se gardait le moyen, tandis
+que l'ennemi occuperait la capitale et pousserait sa pointe au Nord, de
+se détourner brusquement vers le Sud, de prendre l'offensive en Galicie,
+de porter la guerre sur le territoire autrichien et de dégager Varsovie
+sous les murs de Lemberg et de Cracovie. Avant même que cette résolution
+hardie lui fût suggérée par le prince major général, au nom de
+l'Empereur, il l'adopta de son propre mouvement[113]. On vit alors un
+spectacle étrange: les deux adversaires se tournant le dos et marchant
+en sens inverse; l'archiduc Ferdinand, renonçant à forcer le passage de
+la Vistule, se met à la descendre par la rive gauche, pousse ses partis
+jusqu'à Thorn et menace Dantzick; en même temps, Poniatowski remonte le
+fleuve par la rive droite pour se jeter en Galicie.
+
+[Note 113: SOLTYK, _Relation des opérations de l'armée aux ordres du
+prince Joseph Poniatowski pendant la campagne de_ 1809. Paris 1841, 1
+vol., p. 202-203.]
+
+Il y entra dans les premiers jours de mai; la population se leva à son
+approche et vint à lui. Les chefs de la noblesse, les grands
+propriétaires, donnèrent le signal; ils étaient nombreux dans le pays,
+puissants, et la Pologne, que ses ennemis avaient cru détruire à jamais
+en la frappant trois fois, survivait dans leurs cœurs. Ils en
+conservaient pieusement le culte et le souvenir, au fond des habitations
+seigneuriales où ils abritaient leur deuil; au centre de son domaine de
+Pulawi, grand comme une ville, la princesse Czartoryska avait réuni dans
+un édifice spécial les reliques des rois et des héros polonais, dédié ce
+temple ou plutôt ce mausolée à la patrie perdue[114]. À la vue de
+Poniatowski, l'espoir, la confiance renaquirent, et la Pologne se
+reconnut dans ce héros chevaleresque, galant et aventureux comme elle,
+qui aimait la gloire et les plaisirs, qui passait au bruit des fanfares,
+dans le cliquetis des armes, en tête d'un état-major empanaché. Les
+nobles le recevaient à la tête de leurs vassaux en armes, régiments tout
+formés; les femmes lui préparaient des ovations et des fêtes; partout où
+il faisait halte, il y avait revue le matin, bal le soir. Des châteaux,
+le mouvement se propagea dans les autres parties du pays. À tout
+instant, les rangs de l'armée s'ouvraient pour recevoir des volontaires;
+elle vit arriver jusqu'à des vieillards, survivants des guerres
+d'indépendance, qui demandaient à venger leurs compagnons et à tuer des
+Autrichiens. Surprises et déconcertées, les autorités, les garnisons
+impériales se retiraient ou se rendaient; d'ailleurs, recrutées en
+partie dans le pays, elles renfermaient en elles-mêmes la défection et
+la révolte. Après la capitulation de Sandomir, la garnison autrichienne
+défilait devant les vainqueurs; les soldats galiciens qui figuraient
+dans son effectif n'eurent pas plus tôt aperçu les uniformes polonais,
+les drapeaux surmontés de l'aigle blanche, qu'ils rompirent les rangs
+et, rebelles à la voix de leurs officiers, coururent se placer sous les
+enseignes chéries[115]. Nulle part la résistance ne fut sérieuse; les
+troupes du duché entraient le 9 mai à Lublin, le 20 à Zamosc, le 23 à
+Lemberg.
+
+[Note 114: SOLTYK, 505]
+
+[Note 115: SOLTYK, 224-225.]
+
+Arrivé dans cette ville, Poniatowski essaya de régulariser le mouvement
+et d'ordonner les forces qui se levaient en tumulte. Un gouvernement
+provisoire fut institué pour la Galicie, des milices organisées et
+équipées. En même temps, pour animer davantage ceux qu'il appelait aux
+armes, Poniatowski flattait leurs espérances patriotiques; sans annoncer
+positivement leur réunion au grand-duché, il les exhortait à tout
+attendre de l'avenir et à se confier en Napoléon; une proclamation
+lancée au nom du roi de Saxe leur parlait des «destinées que leur
+préparaient leur propre courage et la protection du héros victorieux»;
+des libelles répandus à profusion, des articles de journaux, des ordres
+du jour répétaient ce langage, et ces ardentes paroles, jetées à des
+populations surexcitées par la lutte, ivres d'enthousiasme, étaient
+interprétées par elles comme la promesse de leur rendre une patrie[116].
+
+[Note 116: _Id._, 136-267, _Correspondance de M. Serra, résident de
+France à Varsovie, et de M. de Bourgoing, ministre à Dresde_. Archives
+des Affaires étrangères.]
+
+Le bruit de cette effervescence arriva promptement à Pétersbourg; il y
+répandit un trouble et un effroi inexprimables. Le péril tant redouté,
+vaguement aperçu jusqu'alors à travers les brumes de l'avenir, se
+rapprochait, se précisait; le fantôme devenait réalité, et au contact de
+la Pologne reprenant forme et figure, la Russie se sentit atteinte dans
+ses intérêts essentiels, menacée dans son intégrité, inquiétée dans la
+possession des provinces que les trois partages lui avaient
+successivement attribuées.
+
+Il faut convenir que des faits regrettables, caractéristiques,
+justifiaient ces appréhensions. L'agitation ne s'arrêtait pas aux
+limites de la Galicie; elle passait la frontière moscovite; en Volhynie
+et en Podolie, une fermentation dangereuse commençait. En certains
+districts, le pays se dépeuplait de jeunes gens: tous émigraient en
+terre libre, allaient s'enrôler sous les drapeaux de Poniatowski, et la
+surveillance des autorités, les rigueurs annoncées, ne réussissaient pas
+à empêcher cet exode. À Kaminietz, l'entraînement fut tel que les
+employés de l'administration, Polonais de race et de cœur, disparurent
+en masse, laissant les bureaux déserts et les services interrompus[117].
+Le grand-duché et la Galicie ravissaient au monarque russe ses sujets,
+ses fonctionnaires, les lui enlevaient par la contagion de l'exemple;
+cette Pologne extérieure semblait aspirer, attirer à elle celle que la
+Russie avait absorbée et croyait avoir étouffée dans son sein. On peut
+juger de l'effet que produisaient à Pétersbourg ces nouvelles, tombant
+dans un milieu déjà soupçonneux et prévenu. La société en prenait
+occasion pour attaquer plus vivement la politique d'Alexandre; c'était
+donc, disait-elle, pour en arriver à de tels résultats que le Tsar avait
+mis sa main dans celle de l'usurpateur, accepté d'être son auxiliaire et
+son complice; aujourd'hui, les effets de ce système néfaste se
+manifestaient au grand jour; le doute n'était plus permis; toute
+illusion deviendrait criminelle, sacrilège, et il fallait reconnaître
+que l'alliance française menait en droite ligne, par la restauration de
+la Pologne, au démembrement de l'empire[118].
+
+[Note 117: SOLTYK, 267.]
+
+[Note 118: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]
+
+Au milieu de ces cris de haine et de colère, Alexandre restait en
+apparence impassible et doux; il tâchait d'apaiser plutôt que d'irriter
+les esprits, et, pour rassurer ses sujets, affectait de ne point
+partager toutes leurs inquiétudes. Cependant, dès qu'il se retrouvait
+avec l'ambassadeur de France, son visage, son attitude, ses paroles
+dénotaient une obsédante préoccupation, la crainte que Napoléon ne
+méditât et ne préparât une restauration. Si son langage demeurait
+douloureux plutôt qu'acerbe, celui de Roumiantsof devenait tragique.
+Élève de Catherine II, contemporain des partages, le vieux ministre
+s'était habitué à considérer le maintien de cette œuvre comme une
+nécessité vitale pour la Russie. Quelles que fussent ses sympathies
+françaises, il n'hésiterait pas de les sacrifier à un intérêt majeur, et
+solennellement il nous mettait le marché à la main. Il ne cachait pas
+qu'à ses yeux l'incorporation de la Galicie au duché serait une cause de
+rupture, que l'empereur Napoléon devait opter entre Pétersbourg et
+Varsovie: «Je tiens à notre alliance, disait-il à Caulaincourt, j'y
+tiens beaucoup, vous le savez... J'ai d'ailleurs, je puis le dire, fait
+mes preuves sur cela... Eh bien! je croirais de mon devoir de dire à
+l'Empereur mon maître: Soit! renonçons à notre système, sacrifions
+jusqu'au dernier homme plutôt que de souffrir qu'on augmente ce domaine
+polonais, car c'est attenter à notre existence[119]». Dès à présent,
+l'Empereur et le ministre, sur des modes divers, se plaignaient de ce
+qui se passait en Galicie, avec l'approbation ou au moins la tolérance
+de Napoléon; ils le rendaient responsable de la commotion donnée à ce
+pays, des appels lancés aux passions locales, et lui reprochaient de
+laisser se ranimer une question qui deviendrait le dissolvant de
+l'alliance.
+
+[Note 119: Rapport n° 34 de Caulaincourt, 28 mai 1809.]
+
+Avec beaucoup de raison, Caulaincourt répliqua que la Russie devait
+avant tout s'accuser elle-même; il n'eût tenu qu'à elle, en s'assurant
+d'abord de la Galicie, de ne point laisser se créer sur ses frontières
+un foyer de propagande polonaise. Ses retards étaient cause de tout, et
+même n'était-il plus possible de les attribuer uniquement à la mollesse
+et à la négligence: la mauvaise volonté des chefs, leur sympathie active
+pour l'ennemi, venaient de se laisser prendre sur le fait, et
+Caulaincourt répondit aux récriminations du Tsar en lui fournissant la
+preuve de cette connivence; c'était une lettre écrite par l'un des
+généraux russes, le prince Gortchakof, à l'archiduc Ferdinand, et tombée
+aux mains des Polonais: elle respirait une haine fougueuse contre la
+France et exprimait ouvertement l'espoir d'une réunion prochaine entre
+Russes et Autrichiens pour soutenir en commun la bonne cause.
+
+En apprenant la conduite de Gortchakof, Alexandre parut stupéfait; cela
+l'étonnait d'autant plus, disait-il, que «ce général était un de
+ceux--les rapports de la poste en faisaient foi--qui écrivaient à Moscou
+dans le meilleur esprit[120]». Au reste, il ferait prompte et exemplaire
+justice, priverait le coupable de son commandement et le traduirait en
+conseil de guerre; mais il se montrait profondément surpris, blessé, de
+ce qu'on voulût conclure d'un tort particulier à une tendance générale,
+faire remonter au gouvernement russe tout entier la responsabilité d'une
+faute individuelle. Était-ce là cette confiance qui devait régner entre
+les alliés de Tilsit et d'Erfurt, présider à tous leurs rapports?
+Toutefois, si le Tsar s'exprimait avec chaleur, il écartait avec soin de
+son langage tout ce qui eût pu atteindre et froisser personnellement
+l'ambassadeur; loin de là, il laissait à ses reproches quelque chose
+d'onctueux et de caressant; tout en parlant, il se rapprochait de son
+interlocuteur avec une insistance émue, avec des gestes amicaux, comme
+s'il eût voulu, en le berçant de paroles flatteuses, en l'enveloppant de
+cajoleries, endormir sa vigilance; il termina l'entretien par une scène
+d'attendrissement. Si d'injustes soupçons, assurait-il, l'avaient frappé
+au cœur, il préférait tout de même que Caulaincourt les lui eût
+franchement exprimés; c'était sur ce ton qu'on lui devait parler; il
+aimait à s'expliquer de la sorte avec un homme qui possédait son estime
+et son affection. «En disant cela, ajoute l'ambassadeur, Sa Majesté
+daigna m'embrasser[121].»
+
+[Note 120: Rapport du 28 mai.]
+
+[Note 121: _Id._]
+
+Alexandre affirmait d'ailleurs une fois de plus que ses troupes allaient
+marcher, qu'il avait réitéré l'ordre de passer la frontière, «ne fût-ce
+qu'avec une patrouille[122]»; il sentait que de nouvelles lenteurs
+n'auraient plus d'excuse, car la guerre de Suède touchait à sa fin, la
+régence de Stockholm demandait à traiter, et la pacification du Nord, à
+laquelle Caulaincourt travaillait de son mieux, allait rendre à la
+Russie une armée de plus. Par malheur, en admettant que le Tsar mît
+quelque empressement à regagner le temps perdu, il était trop tard pour
+que son armée pût arrêter l'impulsion donnée aux Polonais et aussi
+contribuer avec efficacité au succès de nos opérations. À ce moment
+même, la lutte entre Napoléon et l'Autriche touchait à sa période
+décisive, et le concours de la Russie nous manquait en ces heures
+critiques. La fin de mai arrivait; six semaines s'étaient écoulées
+depuis le premier coup de canon. En cet espace de temps, à supposer que
+les Russes eussent agi dès le début, avec promptitude et bonne foi, ils
+eussent pu occuper, traverser la Galicie, disperser ou refouler l'armée
+du prince Ferdinand, puis, entraînant les Polonais à leur suite,
+atteindre et dépasser Cracovie, se diriger sur Olmütz et paraître en
+masse imposante au nord de la Moravie. Or, c'était dans la partie
+méridionale de cette province, dans la plaine de Marchfeld, derrière le
+Danube, tout près de Vienne, que l'archiduc Charles faisait front aux
+Français et avait concentré sa résistance. Si les Russes s'étaient mis
+en mesure de le prendre à revers, il eût hésité à conserver la position
+où il s'était établi et retranché pour risquer sa dernière bataille.
+Craignant d'être saisi entre deux feux, il se fût probablement rejeté
+sur sa droite ou sur sa gauche, en Bohême ou en Hongrie, laissant la
+France et la Russie se tendre la main en Moravie et se rencontrer en
+amies sur le champ de bataille d'Austerlitz: privée de sa dernière base
+d'opérations, coupée en son milieu, la monarchie autrichienne eût été
+réduite à capituler et à demander grâce. L'immobilité de Galitsyne se
+prolongeant, les Polonais étaient trop peu nombreux pour exécuter à eux
+seuls la diversion attendue; ils avaient pu envahir, soulever une
+province autrichienne, mais l'armée de Ferdinand, rappelée de Varsovie,
+suffisait maintenant à les arrêter, à les tenir loin du théâtre
+principal des opérations. Assuré de ses derrières, certain que les
+Russes n'arriveraient plus à temps pour tomber dans son dos, l'archiduc
+Charles put rester sur le Danube, attendre Napoléon en se couvrant de
+cette barrière et, dans d'immortels combats, disputer la victoire.
+
+[Note 122: _Id._]
+
+Le 21 mai, l'armée française entreprit de franchir le fleuve. Masséna et
+Lannes avaient passé, avec trois divisions, enlevé Aspern et Essling,
+lorsqu'une crue subite des eaux rompit les ponts. Assaillis par des
+forces triples des leurs, les deux maréchaux tinrent jusqu'au soir dans
+les villages conquis, et nous gardèrent un débouché au delà du fleuve.
+Le soir et dans la nuit, les ponts furent rétablis, le passage repris.
+Le lendemain, les desseins de Napoléon s'accomplissaient, lorsque le
+fleuve se souleva à nouveau, emporta le pont principal, coupa en deux
+l'armée française. Il ne s'agissait plus de vaincre, mais d'éviter un
+désastre. Les corps isolés sur la rive gauche eurent à livrer une
+seconde bataille, avec des munitions presque épuisées; ils la livrèrent
+à la baïonnette et résistèrent trente heures. Ce ne fut que dans la
+soirée du lendemain, quand les Autrichiens eurent cessé leurs furieux
+assauts, que les nôtres se replièrent dans l'île de Lobau, ramenant dix
+mille blessés, remportant Lannes frappé à mort, laissant à l'ennemi cinq
+mille cadavres et pas un canon. Triomphante retraite, plus glorieuse
+qu'une victoire! L'armée était sauvée; resté dans Lobau, Napoléon
+maîtrisait le fleuve et se gardait un moyen de passage. Néanmoins son
+opération avait échoué, et l'archiduc, repoussé dans toutes ses
+attaques, pouvait s'attribuer avec raison le succès d'ensemble. Essling
+était un Eylau autrichien, plus grave, plus meurtrier, plus frappant
+encore que l'horrible journée du 8 février 1807; à Essling, non
+seulement Napoléon n'avait pas détruit l'ennemi, mais il avait reculé et
+cédé le champ de bataille; moins obéissante, la fortune lui donnait un
+plus sérieux avertissement et pour la seconde fois manquait à son
+rendez-vous.
+
+Nous savons, par de récentes expériences, combien, en temps de crise de
+guerre, les nouvelles s'amplifient ou se dénaturent en se propageant,
+combien la passion, l'espérance, la crédulité, sont promptes à
+accueillir des bruits exagérés ou controuvés. En 1809, l'Europe suivait
+avec une émotion croissante le duel entre Napoléon et l'Autriche. Cet
+intérêt n'était pas seulement la curiosité haletante qui s'attache aux
+péripéties d'un grand drame; l'Europe sentait que son sort se jouait sur
+le Danube; si l'Autriche succombait, la main du conquérant
+s'appesantirait plus lourdement sur les rois et sur les peuples;
+Napoléon vaincu, ramené sur le Rhin, c'était la révolte et
+l'affranchissement universels; tout ce qui pouvait accréditer l'espoir
+d'un tel soulagement était accueilli et transmis avec avidité. Les
+bulletins de l'archiduc, répétés par des échos complaisants, devancèrent
+partout les nôtres; l'esprit de parti, la malveillance leur donnaient
+des ailes; le bruit que l'armée française avait essuyé un désastre
+courut de toutes parts et causa une effervescence générale. C'est à ces
+nouvelles que les partisans prussiens, s'enhardissant, allaient
+surprendre Dresde et inonder la basse Allemagne, que le Tyrol
+s'insurgerait pour la seconde fois, que l'Espagne reprendrait courage,
+que l'Angleterre enfin, payant de sa personne dans la lutte qu'elle
+s'était bornée jusqu'alors à stipendier, préparerait et exécuterait
+l'expédition de Walcheren.
+
+En Russie, chez la seule puissance indépendante qui se disait notre
+alliée, sans soutenir son langage par ses actes, l'impression parut
+différer suivant les milieux. Les salons de Pétersbourg poussèrent des
+cris de triomphe, mais l'attitude du Tsar et de son entourage offrit
+avec celle de la société un parfait contraste. S'il est permis de
+croire, d'après les confidences que nous avons recueillies de la bouche
+même d'Alexandre au début de la campagne, qu'un insuccès de Napoléon
+n'était pas pour lui déplaire, les sentiments qu'il affecta furent
+strictement conformes à l'alliance; même l'occasion lui parut propice
+pour redoubler ces témoignages de pure forme qui ne coûtaient jamais à
+sa bonne grâce.
+
+À l'arrivée des bulletins autrichiens, il se tut et attendit. Dès que
+d'autres avis eurent rectifié les premiers, il écrivit à Caulaincourt un
+billet pour le prévenir et le rassurer[123]; il fit porter à Napoléon
+une nouvelle lettre, par un troisième aide de camp: «Les Autrichiens,
+disait-il, viennent de répandre des bruits sur quelques avantages qu'ils
+auraient obtenus. Accoutumé à compter sur le génie supérieur de Votre
+Majesté, j'y ajoute peu de foi[124].» Il affirmait d'ailleurs que, quoi
+qu'il pût arriver, ses sentiments resteraient invariables et sa fidélité
+à l'épreuve des événements[125]».
+
+[Note 123: Ce billet était ainsi conçu: «Dans ce moment, général, je
+viens de recevoir, par une estafette de Dresde, une copie d'une lettre
+de M. de Champagny à Bourgoing (ministre de France en Saxe) qui se
+rapporte à la fameuse affaire, de même de Kœnisgberg une copie d'une
+lettre de M. de Saint-Marsan (ministre de France en Prusse) à Goltz, que
+je m'empresse, général, de vous envoyer et qui prouvent que l'affaire a
+été bien différente de ce que les Autrichiens tachent de la faire
+paraître. Tout à vous. ALEXANDRE.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+[Note 124: Lettre publiée par nous dans la _Revue de la France
+moderne_, juin 1890.]
+
+[Note 125: Rapport du 14 juin.]
+
+Lorsqu'il sut tous les détails de l'affaire, il rendit au courage de nos
+troupes les plus courtois hommages; il donna des larmes à tant de braves
+tombés sur le champ de bataille; le sort de Lannes, qu'il savait
+seulement blessé et amputé, parut lui inspirer un particulier intérêt:
+«Je vous jure, disait-il à Caulaincourt, que j'ai donné à la situation
+du maréchal Lannes autant de regrets que s'il était un des miens. Je
+vous prie, général, de l'exprimer à l'Empereur; j'y ai pensé toute la
+nuit. C'est un grand exemple pour tous nos généraux qu'un maréchal, déjà
+couvert de vingt-cinq blessures, qui se fait mutiler au champ d'honneur.
+Si vous avez occasion d'exprimer au duc de Montebello toute la part que
+je prends à son glorieux malheur, vous me ferez plaisir[126].» Il allait
+jusqu'à s'enthousiasmer pour toute notre race, et sans doute, dans cet
+élan, redevenait-il sincère. Son âme naturellement généreuse vibrait au
+récit des belles actions, et en cet instant où la France incarnait plus
+que jamais à ses yeux le courage, l'honneur, les mâles vertus, il se
+sentait ramené à nous par d'instinctives sympathies, ressaisi et
+subjugué par tant d'héroïsme: «J'ai toujours aimé votre nation,
+disait-il; même quand nous étions en guerre, je crois que je la
+préférais aux Autrichiens. J'ai témoigné de l'intérêt pour le sort de
+ces derniers à cause de la balance politique; mais, comme individus, je
+n'ai pas oublié 1805, et nous n'avons eu qu'à nous plaindre d'eux. Votre
+nation a de l'énergie; tous les hommes ont de l'âme, de l'amour-propre,
+de l'honneur; j'aime cela[127]!»
+
+[Note 126: _Id._]
+
+[Note 127: Rapport du 14 juin.]
+
+«--Des compliments et des phrases ne sont pas des armées; ce sont des
+armées qu'exigeait la circonstance[128]»: telles furent les paroles
+sévères, mais méritées, par lesquelles Napoléon accueillit les
+protestations d'Alexandre, démenties par l'abandon où nous laissaient
+ses soldats. Au début de la campagne, pendant sa fougueuse marche sur
+Vienne, l'Empereur n'avait pas vu clair dans les opérations du Nord; mal
+informé, lentement instruit, il avait peine à se reconnaître au travers
+de renseignements confus et contradictoires. Le rapide mouvement de
+Poniatowski sur la Galicie l'avait surpris, bien qu'il l'eût conseillé;
+comment les Polonais évoluaient-ils avec tant d'audace et d'aisance,
+entre l'armée de Ferdinand, qui leur était numériquement supérieure, et
+celle de Galitsyne, qui eût dû les réduire au rôle d'auxiliaires et
+mener la campagne? Où était l'archiduc? que faisaient les Russes? Ce fut
+seulement dans les derniers jours de mai, après Essling, lorsque
+l'Empereur eut quitté Lobau encombré de blessés et de mourants,
+lorsqu'il se fut rétabli sur la rive droite, à Ebersdorf, au milieu de
+son armée encore tout émue et frémissante du grand choc, que les
+rapports de Poniatowski, joints à ceux de Caulaincourt, achevèrent de
+l'éclairer et d'écarter le voile. Il apprit en même temps que
+Schwartzenberg n'avait pas encore quitté Pétersbourg un mois après
+l'ouverture des hostilités, que la légation russe était demeurée à
+Vienne jusqu'au départ du gouvernement autrichien. À tous ces signes, il
+comprit que les Russes, n'ayant rien fait jusqu'à présent, ayant
+volontairement perdu deux mois, n'agiraient jamais avec efficacité, et
+la certitude de cette défection lui fut particulièrement sensible au
+lendemain d'un échec, en ces heures d'épreuve où se font connaître les
+dévouements vrais. Alors, le reste de confiance qu'il conservait dans
+son allié, malgré de successives déceptions, s'abattit d'un seul coup.
+Plus soupçonneux, plus perspicace que son ambassadeur, qui croit
+toujours à la loyauté du Tsar et rejette sur les sous-ordres la
+responsabilité des retards, il va droit à la vérité, perce à jour le jeu
+d'Alexandre, comme s'il eût assisté aux entretiens de ce monarque avec
+Schwartzenberg, et prononce sur sa bonne foi un sanglant verdict. Cet
+arrêt, il importe que Caulaincourt le connaisse, afin de régler en
+conséquence sa conduite et ses discours. Napoléon lui fait tenir par
+Champagny une lettre remarquable; c'est à la fois un épanchement et une
+instruction: la colère, l'indignation y parlent tout d'abord, et c'est à
+la fin seulement que la politique reprend ses droits et formule ses
+réserves[129].
+
+[Note 128: Champagny à Caulaincourt, 2 juin.]
+
+[Note 129: Une partie de cette lettre a été publiée par Armand
+LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe pendant le Consulat et
+l'Empire_, t. IV, p. 211.]
+
+«Monsieur l'ambassadeur, écrit Champagny le 2 juin, l'Empereur ne veut
+pas que je vous cache que les dernières circonstances lui ont fait
+beaucoup perdre de la confiance que lui inspirait l'alliance de la
+Russie, et qu'elles sont pour lui des indices de la mauvaise foi de ce
+cabinet. On n'avait jamais vu prétendre garder l'ambassadeur de la
+puissance à laquelle on déclarait la guerre... Six semaines sont
+écoulées, et l'armée russe n'a pas fait un mouvement, et l'armée
+autrichienne occupe le grand-duché comme une de ses provinces.
+
+«Le cœur de l'Empereur est blessé; il n'écrit pas à cause de cela à
+l'empereur Alexandre; il ne peut pas lui témoigner une confiance qu'il
+n'éprouve plus. Il ne dit rien, il ne se plaint pas; il renferme en
+lui-même son déplaisir, mais il n'apprécie plus l'alliance de la
+Russie... Quarante mille hommes que la Russie aurait fait entrer dans le
+grand-duché, auraient rendu un véritable service, et auraient au moins
+entretenu quelque illusion sur un fantôme d'alliance.
+
+«L'Empereur a mieux aimé que je vous écrivisse ces mots que de vous
+envoyer dix pages d'instructions, mais il veut que vous regardiez comme
+annulées vos anciennes instructions. Ayez l'attitude convenable,
+paraissez satisfait; mais ne prenez aucun engagement, et ne vous mêlez
+en aucune manière des affaires de la Russie avec la Suède et la Turquie;
+remplissez vos fonctions d'ambassadeur avec grâce et dignité, ne faites
+que ce que vous avez strictement à faire; mais qu'on n'aperçoive aucun
+changement dans vos manières et dans votre conduite. Que la cour de
+Russie soit toujours contente de vous autant que vous paraissez l'être
+d'elle; par cela même que l'Empereur ne croit plus à l'alliance de la
+Russie, il lui importe davantage que cette croyance, dont il est
+désabusé, soit partagée par toute l'Europe. Anéantissez cette lettre du
+moment que vous l'aurez lue, et qu'il n'en reste aucune trace[130].»
+
+[Note 130: Deux jours après, l'Empereur revenait à cheval
+d'Ebersdorf à Schœnbrunn. Sur la roule poussiéreuse et brûlée de soleil,
+il allait au pas, suivi à quelque distance par son état-major et n'ayant
+à ses côtés que le général Savary. Tout à coup, il s'ouvrit à lui, parla
+de la Russie, laissa déborder sa douleur et son irritation: «Ce n'est
+pas une alliance que j'ai là», disait-il, et il ajoutait, en faisant
+allusion à l'hostilité déclarée ou latente de tous les souverains
+d'ancien régime: «Ils se sont tous donné rendez-vous sur ma tombe, mais
+ils n'osent pas s'y réunir.» _Mémoires de Rovigo_, IV, 145.]
+
+Ainsi, bien que l'Empereur s'interdise toute plainte, toute
+récrimination, toute parole de nature à provoquer un débat dont le bruit
+retentirait par toute l'Europe et signalerait prématurément l'altération
+des rapports, il suspend effectivement l'alliance. Il prescrit à
+Caulaincourt de s'enfermer dans une réserve absolue, quoique courtoise;
+il ne veut plus rien demander ni rendre aucun service. Il retire sa main
+de toutes les affaires où il s'est engagé pour complaire à la Russie,
+reprend partout sa liberté, réserve ses résolutions à venir. Songe-t-il
+dès à présent à bouleverser son système aussitôt que la campagne
+d'Autriche aura pris fin? Songe-t-il à revenir aux traditions de notre
+ancienne politique, à renouer des relations avec la Suède, avec la
+Turquie, à faire de ces deux États, accolés à la Pologne restaurée, ses
+points d'appui dans le Nord? Va-t-il proposer aux Autrichiens, auxquels
+il a fait porter quelques paroles de paix[131], une réconciliation sur
+le champ de bataille? En un mot, incline-t-il à répudier l'œuvre de
+Tilsit et à en prendre la contre-partie? Il semble que cette pensée ait
+traversé pour la première fois son âme emplie d'amertume, mais elle y
+passa comme un éclair, sans se préciser ni se fixer.
+
+[Note 131: BEER, 421-422; METTERNICH, I, 75-76.]
+
+En effet, six jours après, tandis que Lobau se hérissait de
+retranchements, tandis que Masséna et Davoust tenaient tête à l'ennemi
+sur le Danube, tandis que nos troupes d'Italie et de Dalmatie
+précipitaient leur marche à travers les Alpes pour rejoindre l'armée,
+l'avis arriva que les Russes commençaient leur mouvement. Galitsyne
+n'était pas encore entré en Galicie, mais il venait de lancer une
+proclamation pour annoncer son entrée. Le dernier aide de camp envoyé
+par le Tsar affirmait, dans les termes les plus catégoriques, que l'on
+marchait enfin et que tout s'ébranlait. L'Empereur répand aussitôt cette
+nouvelle; il la met à l'ordre du jour de l'armée, en tête du XVIIe
+bulletin[132]. Le bruit de l'action russe, quelle qu'en soit la valeur
+réelle, pourra rassurer nos alliés, empêcher des défections, consterner
+l'Autriche, qui se montre de plus en plus intraitable et haineuse.
+Napoléon retrouve donc quelque utilité à l'alliance et se rattache
+malgré tout à l'idée de la conserver comme l'élément fondamental de son
+système. Sans que personne ait surpris au dehors la brusque vacillation,
+le double et rapide revirement qui s'est produit dans son esprit, il
+reprend et affirme les rapports, mais il les envisagera désormais d'une
+manière nouvelle.
+
+[Note 132: _Corresp._, 15316.]
+
+Au fond, il demeure sous l'impression qui s'est fait jour si vivement
+dans la lettre du 2 juin. Il ne croit plus à l'alliance, c'est-à-dire
+qu'il n'attend plus d'elle un concours actif et pratiquement utile. Il
+sent qu'il a trop présumé d'Alexandre en se flattant de l'engager
+entièrement dans sa querelle; il comprend que, dans toute crise pareille
+à celle qui vient d'éclater, la France ne devra, en fait, compter que
+sur elle-même, et que la Russie n'arrivera jamais en temps utile sur le
+champ de bataille. Mais cette assistance matérielle, sur laquelle il
+n'avait jamais fondé un bien ferme espoir, n'était pas l'unique avantage
+qu'il avait entendu retirer de Tilsit et d'Erfurt; peut-être n'était-ce
+point le principal. Avant tout, Napoléon comptait sur l'effet moral de
+l'alliance; il voyait en elle le grand moyen d'intimidation à employer
+pour tenir l'Allemagne en respect et isoler l'Angleterre. Dans sa
+conviction, tant que la France et la Russie se montreraient unies, le
+reste du continent hésiterait à se soulever tout entier, les tentatives
+de révolte n'auraient jamais que le caractère de mouvements locaux,
+partiels, alors même que le Tsar bornerait ses services à de simples
+démonstrations. S'il est prouvé aujourd'hui qu'exiger plus d'Alexandre
+serait illusion et chimère, cet accord tout extérieur, purement
+platonique, n'en conserve pas moins une incontestable utilité, pourvu
+que l'opinion s'y trompe et prenne cette apparence pour une réalité.
+L'ombre seule de l'amitié entre Napoléon et Alexandre peut en imposer à
+nos ennemis, décourager leur haine, abréger leur résistance; ce «fantôme
+d'alliance» que l'apparition des Russes en Galicie ramène sur la scène,
+il importe de le faire subsister non seulement jusqu'à la défaite de
+l'Autriche, mais jusqu'à la paix avec l'Angleterre; tous les efforts de
+Napoléon, en tant qu'il ne les jugera pas incompatibles avec les autres
+nécessités de sa politique, tendront à le conserver.
+
+Dans ce but, il remet Caulaincourt en activité. Il lui permet de
+favoriser la paix des Russes avec la Suède, très désirée à Pétersbourg;
+il l'autorise à insister pour que la diversion en Galicie soit aussi
+sérieuse et efficace que possible. Lui-même traite bien les trois aides
+de camp du Tsar, les entoure d'une sollicitude particulière. Sans doute,
+il ne lui plaît point qu'Alexandre ignore tout à fait son
+mécontentement: il montre donc quelque froideur, fait attendre sa
+réponse aux trois lettres; mais ce silence est son seul reproche. S'il
+incrimine l'impéritie, la mollesse du commandement en Russie, il se
+donne toujours l'air de présupposer la loyauté du souverain; il laisse
+dire que ses propres sentiments n'ont point changé, il le fait dire par
+son ministre. Dans de nouvelles lettres expédiées à l'ambassadeur,
+confiées à des messagers russes et destinées par conséquent à passer
+sous les yeux d'une police peu scrupuleuse, Champagny reprend le style
+de Tilsit et d'Erfurt; aux protestations du Tsar, il répond sur le même
+ton; il lui renvoie ses phrases, ses expressions même. «Votre Majesté,
+répétait Alexandre à l'Empereur, retrouvera en moi toujours un allié et
+un ami fidèle[133].»--«Les intentions de l'empereur Alexandre, réplique
+Champagny, sont parfaitement connues par Sa Majesté, qui ne peut que se
+féliciter d'avoir un aussi fidèle allié, et j'oserais presque dire un
+ami aussi sincère[134].»
+
+[Note 133: Lettres signalées à la page 78.]
+
+[Note 134: Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.]
+
+Mais comment concilier cette aménité toute de surface avec le
+dissentiment formel que menace de susciter entre les deux cours la
+Pologne renaissante? Sur ce point, Napoléon s'arrête à un jeu prudent et
+double. Cette fois encore, il écarte la pensée d'une restauration
+totale, incompatible avec l'alliance russe; seulement, comme l'activité
+guerrière des Polonais demeure entre ses mains un moyen de combat et de
+diversion contre l'Autriche, il évite de refroidir et de détromper les
+populations du grand-duché, celles de la Galicie; il félicite,
+récompense leurs chefs, ne désavoue point les appels patriotiques de
+Poniatowski, les proclamations, les ordres du jour à sensation, mais se
+garde de prononcer aucune parole qui puisse le compromettre positivement
+vis-à-vis de la Russie. Il prend même quelques soins pour calmer les
+alarmes de cette puissance. Ainsi il ordonne que la partie insurgée de
+la Galicie, au lieu d'être constituée à l'état de province autonome,
+soit occupée et administrée en son nom; c'est à lui, à l'Empereur et
+Roi, que les autorités devront prêter serment; les aigles françaises
+remplaceront partout les emblèmes de l'Autriche; les milices de Galicie
+arboreront la cocarde tricolore. Cette prise de possession, d'un
+caractère nécessairement transitoire, aura l'avantage de ne point
+engager l'avenir, de ne décourager aucune espérance et de ne justifier
+aucune crainte. Par cette précaution, Napoléon voudrait empêcher que la
+question de Galicie se soulève aujourd'hui à l'état aigu dans ses
+rapports avec la Russie; embarrassé pour la résoudre, il la repousse
+dans l'avenir, l'éloigne jusqu'à la paix avec l'Autriche. Il remet à
+plus tard, lorsqu'il en aura fini avec l'archiduc Charles et terminé la
+campagne par un coup d'éclat, le soin de découvrir un expédient qui lui
+permette de rassurer Alexandre sans s'aliéner les Polonais, et, pour le
+moment, sa grande affaire est de vaincre.
+
+Cette victoire indispensable qu'il lui faut pour abattre l'Autriche et
+ressaisir son ascendant sur l'Europe, il met six semaines à l'organiser;
+quelque impatient qu'il soit de venger Essling, il prend son temps, ne
+livre rien au hasard, laisse venir l'instant propice; il sait attendre.
+Et chaque jour qui s'écoule est marqué par des apprêts formidables.
+C'est sur Lobau que l'armée doit prendre son point d'appui pour aborder
+de nouveau la rive gauche; l'Empereur fait de l'île une forteresse, un
+arsenal et un chantier; il y accumule un matériel immense, des moyens de
+passage variés et sûrs; le fougueux capitaine s'astreint aux besognes
+minutieuses du métier, se fait ingénieur, mécanicien, pontonnier; il
+invente des engins nouveaux qui doivent assurer notre empire sur le
+fleuve et conjurer ses révoltes. En même temps, il complète et renforce
+son armée; il attire sous Vienne les troupes d'Eugène, qui viennent de
+triompher à Raab, les corps de Macdonald et de Marmont. Tout ce qu'il a
+d'hommes, de talents, de dévouements à sa disposition, il l'accumule sur
+l'étroit espace où doit se décider le sort de la guerre. C'est seulement
+lorsqu'il aura pris toutes ses mesures, toutes ses précautions, rendu le
+succès infaillible à force d'industrie et de prévoyance, qu'il reprendra
+l'opération avortée; alors, franchissant le fleuve sur un point choisi,
+reconnu, aménagé à l'avance, imposant à l'ennemi son lieu, son heure,
+son champ de bataille, il le saisira et le frappera en toute certitude.
+
+
+
+II
+
+Tandis que la puissance française se repliait et se ramassait sur
+elle-même, pour mieux prendre son élan, les Russes s'étaient enfin mis
+en campagne. L'ordre de marche avait été expédié le 18 mai à Galitsyne:
+le 3 juin, cinquante-trois jours après l'ouverture des hostilités, trois
+divisions sur quatre, avec le quartier général et une réserve de
+cavalerie, soit quarante à quarante-cinq mille hommes, passaient la
+frontière et entamaient sur plusieurs points la Galicie déjà occupée par
+les troupes varsoviennes.
+
+Quelque tardif et insuffisant qu'il fût, ce concours pouvait avoir sa
+valeur et influer, sinon sur le succès d'ensemble, au moins sur la
+situation respective des parties dans le bassin de la Vistule; il
+semblait se produire d'autant plus opportunément qu'il concordait avec
+un retour offensif de l'ennemi. Rappelé du Nord par l'irruption des
+Polonais sur ses derrières, l'archiduc Ferdinand s'était d'abord mis en
+retraite sur Varsovie, puis avait évacué cette capitale, le 2 juin, et
+remontant à son tour la Vistule, par la rive gauche, était venu se
+poster en face des territoires occupés par Poniatowski sur le bord
+opposé, en Galicie. Il voulut alors franchir le fleuve et chasser les
+Polonais de leur conquête. Il commença son mouvement par l'attaque de
+Sandomir; la reprise de cette place, à cheval sur le fleuve, lui
+permettrait d'agir sur les deux rives. Comme la plupart des villes
+polonaises, Sandomir était mal fortifié et hors d'état de soutenir un
+long siège; l'enceinte se réduisait à un mur délabré, où le temps avait
+fait brèche. Prévenu du danger, Poniatowski accourut avec le gros de ses
+troupes et prit position à peu de distance de Sandomir, toujours sur la
+rive droite, en avant du confluent de la Vistule et du San; dans ce
+poste, il était à même de se porter vers la place et de la secourir, à
+condition toutefois que quelques corps russes, se joignant à lui et
+entrant en ligne, vinssent compenser l'infériorité numérique de ses
+forces.
+
+Mais les Russes avançaient avec une lenteur désespérante. Ils
+abrégeaient les étapes, allongeaient les haltes: ils prenaient au moins
+un jour de repos sur trois. Il semblait que tous leurs efforts
+tendissent à perdre du temps; leurs corps erraient à l'aventure, sans
+direction suivie, prenant toujours le plus long et mettant leurs soins à
+s'égarer. Le ton, l'attitude des officiers respiraient la plus extrême
+malveillance: les plus francs avouaient tout net qu'ils haïssaient la
+guerre contre l'Autriche et s'abstiendraient autant que possible d'y
+participer. S'il faut en croire les récits polonais, lorsque Poniatowski
+envoyait à Galitsyne des aides de camp pour le presser, le général russe
+faisait porter ostensiblement à ses divisionnaires des instructions
+conçues dans le meilleur esprit, puis, en sous-main, expédiait
+contre-ordre[135].
+
+[Note 135: SOLTYK, 253.]
+
+Pourtant, le 12 juin, un corps assez considérable, sous les ordres du
+général prince Souvarof, fils du glorieux maréchal dont le nom est resté
+synonyme de fougue et d'entrain, était arrivé sur le San, en arrière et
+tout près des Polonais; les deux troupes se touchaient. Le même jour,
+les Autrichiens, qui avaient passé la Vistule et investi Sandomir sur
+les deux rives, marchèrent contre la position de Poniatowski et lui
+donnèrent l'assaut. La lutte fut acharnée; les braves Varsoviens
+faisaient obstacle de tout, reprenaient la résistance derrière chaque
+repli de terrain, puis, saisissant l'offensive par intervalles,
+déconcertaient leur adversaire par d'impétueuses charges à la
+baïonnette; ils conservèrent leur position toute la journée, mais l'aide
+des Russes leur était indispensable pour qu'ils pussent s'y maintenir
+les jours suivants, repousser définitivement l'ennemi et dégager la
+place.
+
+Supplié d'agir, Souvarof n'opposa longtemps aux ardentes instances de
+Poniatowski qu'un langage glacé: à la fin, il promit de faire avancer
+l'une de ses brigades au delà du San, pour prolonger et appuyer l'aile
+gauche des Polonais, déborder et tourner la droite autrichienne. Le
+mouvement commença; des préparatifs de passage avaient été faits, un
+pont jeté, quand un grand trouble se manifesta tout à coup dans l'esprit
+du général Sievers, qui commandait la brigade; on était un lundi, jour
+réputé défavorable chez les Russes; il fallait se garder de rien tenter
+sous de si fâcheux auspices; l'opération annoncée fut remise au
+lendemain. Le lendemain, il se trouva que le général Sievers avait égaré
+sa croix de Saint-Georges, nouveau signe d'en haut, avertissant les
+Russes de ne point tenter la fortune: la brigade resta sur place.
+Poniatowski se sentit abandonné et trahi; la rage au cœur, il donna le
+signal de la retraite et ramena son armée derrière le San, puis courut
+de sa personne à Lublin, où se trouvait le quartier général de
+Galitsyne. En s'éloignant, il entendait les coups de canon de plus en
+plus espacés que tirait Sandomir aux abois et qui signalaient l'agonie
+de la place[136].
+
+[Note 136: SOLTYK, 283-293. _Correspondance de M. Serra_ (cet agent
+se trouvait dans le camp polonais). Lettre de Poniatowski à
+Caulaincourt, 5 juillet 1810. Archives des Affaires étrangères, Russie,
+149.]
+
+À Lublin, il montra le péril instant, l'urgente nécessité d'un secours,
+mais se heurta de nouveau à des refus et à des réticences: tout ce qu'il
+put obtenir fut la promesse que l'armée impériale franchirait le San à
+la date du 21. Le 18, Sandomir capitulait, sans que Galitsyne eût remué
+un homme pour lui venir en aide, ses divisions se bornant à couvrir par
+leur présence la retraite de l'armée varsovienne. «Traîtresse conduite!»
+s'écria Napoléon en apprenant ces scènes, et, dans son indignation, il
+ne put s'empêcher d'ordonner à Caulaincourt les plus fortes
+représentations. «La jonction des Russes à l'armée polonaise, lui fit-il
+écrire, ne devait-elle donc être marquée que par un revers et par la
+perte d'une conquête que les Polonais à eux seuls avaient su faire et
+conserver!» Il est vrai que la dépêche, fidèle au système de ne jamais
+mettre Alexandre personnellement en cause, ajoutait aussitôt: «Sans
+doute, ce n'est pas là l'intention de l'empereur Alexandre, mais il faut
+qu'il connaisse de quelle manière ses intentions sont remplies; ce sera
+lui rendre un véritable service que de le mettre dans le cas de se faire
+obéir[137].» Cependant, cette fois encore, Galitsyne n'avait fait
+qu'interpréter dans un sens restrictif des ordres qui laissaient toute
+latitude à son mauvais vouloir: «En général, disaient ses instructions,
+il lui est enjoint d'éviter les opérations communes avec les troupes
+varsoviennes et de ne leur venir en aide que d'une façon
+indirecte[138].»
+
+[Note 137: Champagny à Caulaincourt, 10 juillet 1809.]
+
+[Note 138: Roumiantsof à Galitsyne, 18 mai 1809. Archives de
+Saint-Pétersbourg.]
+
+Puisque les Russes refusaient opiniâtrement de combattre avec les
+Polonais, serait-il impossible tout au moins de faire agir les deux
+armées, non pas conjointement, mais parallèlement, dans des régions
+distinctes? À la suite de ses conférences avec Galitsyne, Poniatowski
+prit le parti de se reporter avec ses soldats sur la rive gauche de la
+Vistule; les troupes du Tsar demeureraient sur la rive droite, avec
+mission de reprendre à leur charge, de compléter, d'étendre l'occupation
+des parties de la Galicie déjà insurgées, et de pousser l'ennemi de ce
+côté le plus loin possible.
+
+Ayant assumé cette tâche, les Russes la remplirent de singulière façon.
+D'abord, ils laissèrent les Autrichiens jeter dans le pays des colonnes
+volantes, réoccuper Lemberg et d'autres villes. N'ayant point empêché
+cette incursion, ils pouvaient au moins la punir; rien ne leur eût été
+plus facile que de couper et d'envelopper les détachements aventurés au
+milieu de leurs masses profondes. Ils les laissèrent se replier à
+l'aise, filer et glisser entre leurs colonnes, évoluer avec autant de
+sécurité que sur un champ de manœuvre. De part et d'autre, on paraissait
+s'être donné le mot pour éviter de se rencontrer et de croiser le fer.
+Les Autrichiens se portaient-ils d'un côté? Les Russes se dirigeaient
+immédiatement en sens inverse, si bien, écrivait Poniatowski, «qu'il
+suffisait de connaître les projets d'une de ces armées pour savoir
+d'avance les mouvements que l'autre se proposait de faire[139]». Si l'on
+s'apercevait, on se gardait de brûler une amorce. Une seule fois, près
+d'Ouvlanoka, quelques coups de feu furent échangés, et ce fut par
+erreur; les Autrichiens avaient mal distingué les uniformes et cru avoir
+affaire à des Polonais; leur officier fit sur-le-champ porter à
+Galitsyne ses excuses pour cette méprise; on avait à regretter un mort
+et deux blessés[140]. D'ordinaire, lorsque les grand'gardes se
+trouvaient en présence, elles s'observaient tranquillement; les hommes
+mettaient pied à terre, les chevaux étaient dessellés et débridés; puis,
+pour tromper l'ennui de ces inutiles factions, on en venait à se
+rapprocher, à lier conversation, et il n'était point rare de surprendre
+Autrichiens et Russes en train de «cimenter leur bonne intelligence en
+buvant pêle-mêle les uns avec les autres[141]». Ces faits significatifs,
+joints à l'envoi répété de parlementaires, à de fréquentes allées et
+venues d'un quartier général à l'autre, eussent suffi pour dénoncer à
+l'observateur le moins perspicace un jeu convenu à l'avance entre les
+deux partis, un persistant et frauduleux concert.
+
+[Note 139: Lettre précitée de Poniatowski à Caulaincourt.]
+
+[Note 140: RAMBAUD, _Histoire de Russie_, p. 559.]
+
+[Note 141: Poniatowski à Caulaincourt, 5 juillet 1809.]
+
+En effet, à la suite de négociations occultes, l'entente s'était opérée
+sur certains points, et la comédie se menait d'un mutuel accord. Lorsque
+les Russes étaient entrés en Galicie, l'archiduc Ferdinand leur avait
+fait savoir par l'un de ses officiers, le major Fiquelmont, qu'ils
+seraient reçus en amis chez l'empereur d'Autriche, et avait demandé à
+connaître leurs intentions. Galitsyne avait répondu qu'il ne pouvait se
+dispenser d'obéir aux ordres de son souverain, que ceux-ci lui
+prescrivaient d'occuper le pays, au besoin par la force, mais seulement
+jusqu'à la Vistule; il s'engageait ainsi implicitement à ne point
+dépasser le fleuve; avant d'entrer en lice, il avertissait
+charitablement son adversaire qu'il ne pousserait pas à fond ses
+entreprises et mesurerait ses coups.
+
+Cet avis, accompagné de paroles obligeantes, avait de quoi rassurer les
+Autrichiens sur la portée réelle de l'intervention moscovite; il ne leur
+suffit point. Puisque les Russes se fixaient une limite vers l'Occident,
+ne pourrait-on les amener à s'en imposer une au Midi, sur le chemin de
+Cracovie et des parties centrales de la monarchie, à prendre, par
+exemple, pour terme extrême de leur marche, l'un des affluents de droite
+de la Vistule, l'une des rivières qui coulent perpendiculairement à ce
+fleuve, telles que le San, le Dunajec ou la Wisloka? Fiquelmont fut
+renvoyé au quartier général russe afin de négocier un arrangement sur
+ces bases. Pour le San, Galitsyne ne voulut rien promettre; nous avons
+vu pourtant quel dommage causa aux Polonais l'inaction prolongée de
+l'une de ses divisions devant cette rivière. À la fin, il consentit à
+prendre comme ligne séparative des deux armées la Wisloka, située à
+quelques milles plus bas; les Russes ne la franchiraient point pour le
+moment et s'y achemineraient à aussi petits pas que possible, les
+détachements autrichiens se retirant devant eux sans combattre.
+Conformément à ce pacte, Galitsyne mit une semaine à traverser l'étroite
+bande de territoire qui sépare les deux cours d'eau; arrivé sur la
+Wisloka, il s'arrêta et ne bougea plus[142]. D'ailleurs, dans les pays
+qu'ils occupaient, les soldats du Tsar se conduisaient moins en ennemis
+qu'en mandataires de l'Autriche. Ils rétablissaient partout les
+autorités, les couleurs autrichiennes, proscrivaient les emblèmes
+polonais ou français, défendaient de prêter serment à Napoléon[143]. Les
+patriotes étaient persécutés, traités en rebelles; la Russie semblait
+n'être entrée en Galicie que pour y faire la police au nom de l'empereur
+François, prendre la province en dépôt pour le compte du légitime
+propriétaire et la lui garder intacte.
+
+[Note 142: BEER, 398-400. WERTHEIMER, _Geschichte Œsterreichs und
+Ungarns im ernsten Jahrzehnt des 19 Jahrhunderts_, II, 354, d'après les
+documents autrichiens, spécialement les lettres de l'archiduc Ferdinand
+à l'archiduc Charles.]
+
+[Note 143: SOLTYK, 283 et 298.]
+
+Cette conduite exaspérait les Polonais, non moins que l'attitude
+équivoque des Russes devant l'ennemi. L'état-major de Poniatowski, le
+conseil d'État du duché, qui représentait l'autorité suprême, criaient
+très haut à la trahison; avec l'intempérance de pensée et de langage
+propre à la nation, militaires et civils ne se contentaient point
+d'invoquer des faits vrais, ils les exagéraient, les dénaturaient au
+besoin, en inventaient d'autres, pour les signaler à qui de droit. Ils
+écrivaient à l'empereur Napoléon, au major général Berthier, à M. de
+Caulaincourt; ils adressaient au prince Galitsyne lui-même des
+protestations où se dissimulait mal, sous les formes du langage
+officiel, un âpre ressentiment. De son côté, Galitsyne reprochait aux
+officiers de Poniatowski leurs allures indépendantes, leurs procédés
+révolutionnaires, les espérances qu'ils affichaient et répandaient
+autour d'eux, jusqu'au nom de Polonais qu'ils se donnaient et dont la
+Russie contestait la légalité; il en résultait d'aigres discussions, une
+guerre de paroles où l'on se jetait mutuellement à la face des griefs
+justifiés, où chacun avait à la fois tort et raison.
+
+Chacun de ces incidents pénibles, retentissant à Pétersbourg, ajoutait
+au malaise ressenti dans cette capitale et aux embarras de Caulaincourt.
+C'était à cet ambassadeur qu'aboutissaient toutes les plaintes, avec le
+devoir de les appuyer ou d'y répondre; il devait incriminer la conduite
+des généraux russes et défendre en même temps celle des Polonais, tâche
+d'autant plus ingrate qu'il sentait croître chaque jour les défiances
+d'Alexandre. Rapportant tout à l'idée qui faisait son tourment, le Tsar
+croyait en découvrir dans les plus petits faits l'indice et la preuve.
+«Propos, écrits, conduite, disait-il en montrant la Galicie et le duché,
+rien n'est là dans le système de l'alliance. Il faut qu'on
+s'explique[144].» Quant à Roumiantsof, la Pologne lui devenait
+littéralement un cauchemar. Pour rassurer le monarque et son conseiller,
+subissant l'un et l'autre l'influence d'une société exaspérée, les
+efforts de Caulaincourt demeuraient impuissants, et même les mesures
+auxquelles Napoléon s'était arrêté par ménagement pour la Russie
+allaient contre leur but, étaient accueillies avec défaveur et prises en
+mauvaise part. L'ordre donné d'occuper au nom de l'Empereur les
+districts insurgés de la Galicie offusqua fort Alexandre: «il ne pouvait
+souffrir, disait-il, que l'on créât une province française sur ses
+frontières[145].» Ce qui le froissait particulièrement, c'était
+l'inattention de l'Empereur à lui répondre; ce défaut de formes
+blessait, inquiétait le monarque qui en mettait de si raffinées dans
+tous ses rapports personnels avec son allié, et le silence de Napoléon,
+à mesure qu'il se prolongeait, lui semblait de sinistre augure et gros
+d'arrière-pensées.
+
+[Note 144: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]
+
+[Note 145: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet.]
+
+Enfin, le 23 juillet, l'aide de camp Tchernitchef reparut à Pétersbourg:
+il arrivait en droite ligne du champ de bataille de Wagram, où Napoléon
+l'avait tenu à ses côtés toute la journée et lui avait remis la croix de
+la Légion d'honneur[146]. Il apportait en même temps une lettre de
+l'Empereur. Napoléon avait mis son orgueil à ne répondre au Tsar que
+pour lui annoncer un triomphe, pour lui faire sentir que la France,
+laissée à elle-même, avait su néanmoins surmonter tous les obstacles.
+Cette hautaine intention perce à travers les excuses qu'il allègue;
+elles étaient d'ailleurs de telle nature que lui seul pouvait en
+présenter de pareilles. «Monsieur mon Frère, écrivait-il, je remercie
+Votre Majesté Impériale de ses aimables attentions pendant trois mois.
+J'ai tardé à lui écrire, parce que j'ai d'abord voulu lui écrire de
+Vienne. Après cela, je n'ai voulu lui écrire que lorsque j'aurais chassé
+l'armée autrichienne de la rive gauche du Danube. La bataille de Wagram,
+dont l'aide de camp de Votre Majesté, qui a toujours été sur le champ de
+bataille, pourra lui rendre compte, a réalisé mes espérances[147]...»
+
+[Note 146: «Je voudrais l'avoir méritée, disait Alexandre, et la
+recevoir de la même manière que lui et à côté de l'Empereur.» Rapport n°
+44 de Caulaincourt, 26 juillet.]
+
+[Note 147: _Corresp._, 15508.]
+
+En effet, les journées des 5 et 6 juillet ont magnifiquement réparé
+l'insuccès d'Essling. Napoléon a fait ce prodige de surprendre l'ennemi
+en exécutant une opération prévue, préparée, annoncée depuis six
+semaines. Cent soixante quinze mille Autrichiens l'attendaient entre
+Aspern et Essling, derrière des défenses accumulées. En débouchant
+brusquement par la pointe est de l'île de Lobau, il trompe leurs
+prévisions, tourne et fait tomber leurs ouvrages, se donne le temps de
+jeter cent cinquante mille hommes sur la rive gauche et de les déployer
+perpendiculairement au fleuve avant qu'on ait pu lui opposer une
+résistance sérieuse; il marche alors à l'armée de l'archiduc, qui a dû
+se reporter sur les hauteurs d'Enzersdorf et de Deutsch-Wagram, et il
+l'arrache de ces positions dans la plus formidable bataille qu'il ait
+encore livrée. La victoire de Wagram nous assure définitivement la ligne
+du Danube et refoule les forces autrichiennes dans les parties
+excentriques de la monarchie; ce coup retentissant détruit à nouveau les
+espérances de tous nos ennemis, avoués ou secrets, accable et prosterne
+l'Europe.
+
+À Pétersbourg cependant, où l'on était plus loin qu'ailleurs du théâtre
+des opérations, où le nom même d'allié donnait plus d'indépendance et de
+franc parler, les esprits étaient trop montés pour que l'annonce de nos
+succès pût ramener le calme et la soumission. L'attention se concentrait
+toujours sur un objet unique, la Pologne, et les événements du Danube ne
+firent qu'imparfaitement diversion à ceux de la Vistule, d'autant plus
+qu'un conflit nouveau, plus grave que les précédents, venait de surgir
+au lendemain même de Wagram entre Varsoviens et Russes.
+
+Depuis que Poniatowski, se séparant des Russes, avait reporté sur la
+rive gauche ses forces et son activité, Cracovie, située dans la sphère
+de ses opérations, était devenue son objectif; c'était la conquête qu'il
+promettait à ses soldats comme récompense de leurs efforts, et dont la
+perspective les transportait d'ardeur. Si Varsovie apparaissait aux
+Polonais comme leur capitale politique, Cracovie, pleine des souvenirs
+de leur grandeur passée, était pour eux la ville sainte, celle dont la
+prise serait le gage moral de leur relèvement: il serait beau de
+proclamer la restauration de la patrie sur la tombe des rois qui
+dormaient dans l'antique métropole. Les troupes de Poniatowski
+poussaient donc à Cracovie, leur brillante cavalerie toujours en avant,
+toujours au galop, cherchant l'ennemi et le chargeant à outrance. Les
+Autrichiens opposaient peu de résistance, leur but étant moins de
+défendre les territoires galiciens que de retarder toute diversion
+sérieuse en Moravie et de se rapprocher eux-mêmes de l'archiduc Charles.
+Repoussés sur Cracovie après plusieurs engagements, ils ne jugèrent pas
+à propos de s'y maintenir. Dès que les Polonais furent en vue, le
+général qui commandait dans la place ouvrit des pourparlers; le 14
+juillet au soir, on convint que les hostilités seraient suspendues
+pendant douze heures; les Autrichiens emploieraient la nuit à évacuer la
+ville, où les troupes de Poniatowski feraient leur entrée le lendemain.
+
+Dans le camp des Polonais, l'enthousiasme était au comble; avec joie,
+avec orgueil, ils se montraient l'imposante cité, la ville aux vieux
+palais, aux cent églises, déployée sur les deux rives de la Vistule: ils
+la possédaient des yeux et ne doutaient plus qu'elle ne fût bientôt à
+eux, puisque leurs ennemis renonçaient à la leur disputer. Ils avaient
+compté sans leurs alliés. Quoique fort en arrière sur l'autre rive,
+l'armée de Galitsyne observait tous leurs mouvements avec une inquiétude
+jalouse; dès qu'elle les avait vus approcher de Cracovie, elle avait
+frémi à l'idée de leur abandonner cette proie précieuse et pris ses
+mesures pour y mettre la main avant eux. On vit alors les Russes lever
+brusquement leur camp, reprendre leur marche interrompue, se porter de
+la Wisloka sur le Dunajec, puis au delà, et se précipiter en avant avec
+une ardeur toute nouvelle. Le 14 juillet, ils étaient dans le voisinage
+de Cracovie; ils conçurent le projet de s'y introduire furtivement, dans
+l'espace de quelques heures qui s'écoulerait entre le départ des
+Autrichiens et l'entrée des Polonais, de se glisser entre le vaincu en
+retraite et le vainqueur qui n'avait pas encore occupé sa conquête.
+
+La complicité des Autrichiens favorisa cette surprise. D'après les
+rapports de Poniatowski, appuyés de divers témoignages, les Autrichiens,
+en même temps qu'ils traitaient avec les Polonais, auraient prévenu les
+Russes et les auraient envoyé chercher; des officiers se seraient
+détachés pour guider les colonnes du général Souvarof accourant vers la
+ville, et auraient promis une gratification au détachement qui
+arriverait premier. Quoi qu'il en soit, Poniatowski fut averti dans la
+nuit, par des habitants de Cracovie, qu'une avant-garde russe entrait
+dans la ville. Le lendemain, à la première heure, conformément à
+l'accord stipulé, le chef d'escadron Potocki se présenta pour occuper
+l'une des portes; il la trouva gardée par un détachement russe, commandé
+par Sievers. Un dialogue fort vif s'engagea entre eux: «J'ai ordre, dit
+le Russe, de vous défendre l'entrée de la ville.--J'ai ordre, répliqua
+le Polonais, d'y entrer au nom de S. M. l'empereur des Français, et
+j'espère que vous ne me forcerez point à faire croiser les lances pour
+m'en ouvrir le passage.» Sievers s'effaça avec ses hommes, la porte
+s'ouvrit. En ville, un spectacle singulier attendait les nouveaux
+arrivants; des Russes partout, et parmi eux, errant librement, traités
+en amis, des traînards de l'armée autrichienne, des officiers même; en
+perspective dans les principales rues, des escadrons russes en bataille,
+un rempart de chevaux, d'hommes, et la forêt des lances. Cependant,
+Poniatowski entrait à la tête de ses troupes, tambours battants,
+enseignes déployées. Arrivé sur la place d'Armes, il trouve devant lui
+une masse de hussards russes, lui barrant le chemin. Dans un beau
+mouvement de fougue et d'impatience, il enlève alors son cheval, le
+jette dans les rangs des hussards, fait brèche à ce mur vivant et, par
+la force, s'ouvre un passage. En d'autres endroits, les Polonais ne
+purent avancer qu'après avoir croisé la baïonnette ou mis la lance en
+arrêt. De toutes parts des propos furieux, des gestes menaçants
+s'échangeaient; les fusils allaient partir, lorsqu'un accord se fit à
+grand'peine entre les commandants respectifs. Il fut convenu que
+l'occupation serait commune; Polonais et Russes se partagèrent la ville,
+se cantonnèrent dans des quartiers distincts, et là restèrent à
+s'observer, hautains, amers, provocants, la main sur leurs armes; entre
+ces alliés ennemis, la tension des rapports était devenue telle que le
+moindre incident suffirait désormais à faire éclater la lutte[148].
+
+[Note 148: SOLTYK, 314-324. Archives des Affaires étrangères,
+_Correspondances de Varsovie et de Dresde_, juillet-août 1809; lettres
+échangées entre Caulaincourt et Roumiantsof, les 27 et 29 juillet,
+rapport de Galitsyne, Russie, 149.]
+
+Ces nouvelles trouvèrent la société russe dans un état de crise plus
+prononcé, qu'elles aggravèrent. Depuis quelque temps, les clameurs
+étaient si vives que Caulaincourt, pour habitué qu'il fût à de pareilles
+tempêtes, se sentait ému devant ce débordement d'attaques: «Je n'ai pas
+encore vu, disait-il, la fermentation à ce point et aussi générale.»
+Dans les salons, le Tsar n'était pas plus épargné que la France; les
+mécontents parlaient tout haut de le déposer et de confier à des mains
+plus fermes les destinées de l'empire[149]. Alarmé de ce mouvement, qui
+ne répondait que trop à ses propres angoisses, le gouvernement ne savait
+ni le réprimer ni le diriger; il se bornait à le suivre et haussait
+lui-même le ton, sans se mettre au niveau des audaces et des violences
+de la société. Imitant l'exemple de Roumiantsof, Alexandre crut devoir
+faire à son tour sa profession de foi. Il déclara à Caulaincourt que la
+question de Pologne était la seule sur laquelle il ne transigerait
+jamais; c'est en vain que Napoléon lui offrirait sur d'autres points des
+avantages, des compensations brillantes: «Le monde n'est pas assez grand
+pour que nous puissions nous arranger sur les affaires de Pologne, s'il
+est question de sa restauration d'une manière quelconque[150].» Même,
+Alexandre n'entendait plus laisser à ses plaintes un caractère intime et
+confidentiel. Jusqu'alors, tout s'était passé en conversations avec le
+duc de Vicence: maintenant, le cabinet de Pétersbourg parlait de
+recourir à des voies solennelles, de produire des demandes en forme qui
+exigeraient une réponse et de mettre Napoléon en demeure de le
+satisfaire. «Je veux à tout prix être tranquillisé[151]», disait
+Alexandre, et il semblait subordonner sa coopération pour la suite de la
+guerre à certaines garanties contre le rétablissement de la Pologne. Une
+note était en préparation; elle fut remise à Caulaincourt au lendemain
+des incidents de Cracovie, le 26 juillet. Rédigée et signée par
+Roumiantsof, elle continuait à affirmer l'alliance, mais signalait les
+écarts de ceux «qui arboraient le nom de Polonais», récapitulait les
+griefs de la Russie, avouait ses craintes, réclamait enfin des
+explications et des assurances. Pour la première fois, la question de
+Pologne surgissait officiellement entre les deux puissances, et un acte
+régulier en saisissait l'Empereur[152].
+
+[Note 149: Caulaincourt envoyait à Napoléon, sous le titre de _On
+dit_, l'écho des conversations qui se tenaient dans les salons de
+Pétersbourg. L'extrait suivant donnera une idée du ton qui régnait dans
+la société russe. _On dit_ du 19 août: «L'Empereur est bon, mais bête,
+et Roumiantsof un imbécile; ils ne savent jamais prendre leur parti: en
+faisant la guerre, ils n'avaient qu'à la commencer par s'emparer de la
+Galicie, les Polonais ne seraient pas venus nous la disputer. Il faut
+faire l'Empereur moine, il entretiendra la paix du couvent; la
+Narischkine religieuse, elle servira à l'aumônier et au jardinier,
+surtout s'ils sont Polonais... (la favorite était d'origine polonaise).
+Quant à Roumiantsof, il faut le faire marchand de _kwass_ (boisson
+rafraîchissante du pays.)»]
+
+[Note 150: Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.]
+
+[Note 151: Rapport n° 44 de Caulaincourt, 3 août.]
+
+[Note 152: Voy. le texte de la note aux archives des Affaires
+étrangères, Russie, 149.]
+
+Le cabinet de Pétersbourg ne spécifiait pas les garanties qu'il
+désirait. D'ailleurs, Caulaincourt n'était plus autorisé à en fournir
+aucune. Si Napoléon, au début de la guerre, s'était offert à passer un
+accord qui définirait à l'avance les conditions de la paix, il s'était
+vite repenti de cette concession, dont la Russie n'avait pas su
+profiter. Dès ses premiers succès, au lendemain d'Eckmühl, se jugeant
+assez maître de la situation pour n'avoir plus à compter avec personne,
+il avait subi de nouveau l'entraînement de la lutte et de la victoire:
+se demandant si le moment n'était pas venu d'en finir avec l'Autriche
+parjure, de bouleverser et de recomposer l'Europe centrale, il avait
+retiré les pouvoirs donnés à Caulaincourt et lui avait interdit de
+signer aucun engagement restrictif de l'avenir[153]. L'ambassadeur dut
+se borner à accuser réception de la note russe, qu'il transmit au
+quartier général français. Presque en même temps, il est vrai, Alexandre
+vit arriver une nouvelle lettre de Napoléon; elle lui annonçait que
+l'Autriche s'avouait vaincue et demandait la paix, que l'Empereur avait
+signé un armistice, à Znaym, et que par son ordre des conférences
+allaient s'ouvrir.
+
+[Note 153: _Corresp._, 15164.]
+
+En effet, si l'idée d'une subversion totale de l'Autriche lui avait un
+instant souri, il reconnaissait que les circonstances ne se prêtaient
+plus à l'accomplissement de ce dessein. Il avait battu son adversaire,
+il ne l'avait pas anéanti: Wagram n'était pas Iéna, et l'empereur
+François conservait une armée, éprouvée sans doute et réduite,
+désorganisée en partie, mais toujours fidèle, susceptible de se reformer
+pour un nouvel effort et chez laquelle ses défaites récentes n'avaient
+pas entièrement effacé le souvenir d'Essling. Pour disloquer totalement
+l'Autriche, il eût fallu de nouveaux combats, de nouvelles victoires, et
+Napoléon avait hâte de terminer une campagne qui l'épuisait d'hommes et
+d'argent. Il avait donc admis l'Autriche à traiter et consentait à la
+laisser sortir vivante de la lutte, pourvu qu'elle en sortît affaiblie,
+amoindrie, hors d'état pour longtemps de recommencer ses attaques.
+
+L'avis de l'armistice et de la négociation produisit à Pétersbourg une
+accalmie passagère. La suspension des hostilités, en immobilisant toutes
+les armées, comprimait l'élan des Polonais, rendait leur concours moins
+utile à Napoléon; il n'était plus à craindre que celui-ci, pour stimuler
+leur vaillance, leur accordât dès à présent le rétablissement de leur
+patrie, que la Pologne renaquît de la lutte même et surgît tout armée
+sur le champ de bataille. Toutefois, si le danger s'éloignait pour la
+Russie, il continuait d'exister, et même les conditions de la paix
+risquaient de le rendre plus certain. Sans prononcer le rétablissement
+de la Pologne, le traité en préparation pouvait lui servir
+d'acheminement et y conduire à coup sûr. Pour châtier et affaiblir
+l'Autriche, Napoléon serait naturellement amené à lui demander des
+cessions territoriales; il retiendrait quelques-unes au moins des
+provinces occupées, pour les partager entre ses sujets et ses clients.
+Or, s'il laissait aux Varsoviens tout ce qu'ils avaient pris,
+c'est-à-dire les meilleures portions de la Galicie, le duché sortirait
+de la lutte avec une population et des ressources doublées, surtout avec
+une force morale et une assurance singulièrement accrues. Dans ce
+progrès, il verrait le prélude et le gage d'acquisitions nouvelles, un
+pas peut-être décisif vers le but suprême de ses vœux, un encouragement
+à ressaisir dans son entier le patrimoine de la valeureuse nation dont
+l'âme était passée en lui. Aux yeux de tous, il apparaîtrait de plus en
+plus comme un État en voie de développement continu, comme une Pologne
+en train de se refaire, et les pays non encore réunis, qu'il s'agît des
+parcelles laissées à l'Autriche ou des provinces échues au troisième
+ravisseur, c'est-à-dire à la Russie, subiraient plus impérieusement
+l'attraction. Donc, tout accroissement du duché assez considérable pour
+nourrir les espérances et exalter l'ardeur des Polonais, donnerait aux
+craintes de la Russie une base positive et permanente, ferait succéder
+dans nos rapports avec elle à un trouble momentané une mésintelligence
+irrémédiable.
+
+Cependant, Napoléon pouvait-il refuser aux Polonais, dans les dépouilles
+de l'Autriche, une part proportionnée à leur zèle, à leurs succès, à
+leur rôle dans la lutte? Depuis deux ans, il avait fait sans cesse appel
+à leur vaillance et ne l'avait jamais trouvée en défaut; il les avait
+vus partout à ses côtés, à la place d'honneur dans tous les combats. En
+gravissant au galop les pentes de Somo-Sierra, sous les balles et la
+mitraille, les Polonais de sa garde lui avaient ouvert le chemin de
+Madrid. En Espagne, leurs légions continuaient à lutter et à souffrir
+pour lui; acceptant noblement leur part des épreuves supportées par nos
+soldats, elles s'étaient fait avec eux une fraternité. Dans la campagne
+d'Autriche, où les Allemands de la Confédération ne nous avaient prêté
+qu'un concours hésitant et contraint, les Varsoviens s'étaient donnés
+sans réserve; seuls, ils avaient combattu de bon cœur, espérant, au prix
+de leur sang, racheter leur patrie. En récompense de tant d'efforts,
+seraient-ils seuls exclus des bénéfices de la victoire? Seul, le
+grand-duché serait-il oublié dans la distribution générale de
+territoires qui se ferait entre nos alliés? Fallait-il le traiter plus
+mal que les autres parce qu'il nous avait mieux secondés, le désespérer
+par une inique et injurieuse exception? Les lois de l'honneur
+défendaient à Napoléon cette ingratitude; la politique et la prudence la
+lui interdisaient également. La population varsovienne, placée au devant
+de l'Allemagne avec mission de couvrir ce pays et de surveiller le Nord,
+restait notre indispensable avant-garde. Pour stimuler la vigilance des
+Varsoviens et prolonger leur ardeur, pour les tenir le cœur haut et
+l'esprit en éveil dans le poste de confiance qui leur était assigné, il
+importait de payer généreusement leurs services passés; même fallait-il
+se garder de comprimer trop brutalement les aspirations de leur
+patriotisme, de dissiper leur rêve; sans vouloir le rétablissement de la
+Pologne, Napoléon était obligé de laisser au cœur de ses habitants
+l'espoir de cette restauration, pour pouvoir les retrouver à l'occasion.
+Après avoir utilement usé d'eux contre l'Autriche, n'aurait-il pas
+quelque jour à les employer contre la Russie elle-même, si cette
+puissance, aujourd'hui notre alliée, mais alliée douteuse, prononçait
+plus tard sa défection, retournait à nos ennemis? Et cette supposition
+n'était rendue que trop vraisemblable par la conduite du Tsar et de ses
+généraux pendant la campagne, par les défaillances de leur fidélité au
+cours de cette épreuve. Ainsi se développaient les funestes effets de
+cette guerre d'Autriche que Napoléon avait provoquée en Espagne, mais
+reconnaissons que les fautes de son allié avaient notablement aggravé
+les conséquences de la sienne. L'effacement des Russes, leurs
+ménagements pour l'ennemi, l'initiative laissée à Poniatowski et à ses
+soldats, avaient préjugé dans une forte mesure la décision de
+l'Empereur, enchaîné sa volonté, et ce vainqueur des hommes subissait
+une fois de plus la tyrannie des circonstances. Comment concilier les
+nécessités du présent et les exigences possibles de l'avenir? Comment se
+garder à la fois l'amitié d'Alexandre et le concours éventuel de ses
+ennemis? Comment faire en sorte que la Russie continuât de croire et la
+Pologne d'espérer en nous? Tel était le problème qui se posait devant
+Napoléon, au lendemain de Wagram. S'il ne réussissait pas à le résoudre,
+il trouverait dans sa victoire le germe de discordes nouvelles, et de la
+paix avec l'Autriche naîtrait à échéance plus ou moins rapprochée le
+conflit avec la Russie.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV
+
+LA PAIX DE VIENNE
+
+
+Ouverture des conférences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle
+représenter au congrès?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la
+marche des négociations; elle est la cause des lenteurs apportées de
+part et d'autre à se découvrir et à se prononcer.--Comment la question
+de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napoléon ne peut
+déterminer les conditions de la paix avant d'avoir pénétré les
+sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Idée
+d'un partage inégal entre le duché et la Russie.--Enquête confiée au duc
+de Vicence.--Avant de se résoudre au principe d'un grand sacrifice,
+l'Autriche tient à sonder la Russie et à savoir ce qu'elle peut en
+attendre.--Metternich et Nugent.--Arrière-pensée de Metternich: ses
+premiers efforts pour substituer l'Autriche à la Russie dans les faveurs
+de Napoléon.--Arrivée de Tchernitchef à Vienne.--Lettre
+d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar à la table de l'Empereur.--Langage
+énigmatique.--Impatience de Napoléon.--La cour de Dotis; conflit
+d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de
+Bubna à Vienne.--Napoléon subordonne l'intégrité de la monarchie vaincue
+à un changement de souverain; première idée d'une alliance avec la
+maison d'Autriche.--Rêve et réalité.--Pression exercée sur M. de
+Bubna.--L'équivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arrivé à
+l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France à son
+chevet.--Conversations de Péterhof.--Difficulté d'Alexandre à
+s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe à une légère extension du
+duché.--Comment Napoléon profite et abuse de cette condescendance.--Son
+_ultimatum_ aux Autrichiens.--Résistance de l'empereur François.--Colère
+de Napoléon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de
+théâtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhère en principe à
+l'_ultimatum_ français.--Transfert des négociations à Vienne.--Napoléon
+fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature
+précipitée de la paix.--Le _gros lot_ et la part de la
+Russie.--Garanties offertes à cette puissance.--Lettre de Champagny à
+Roumiantsof; caractère et importance de cette communication.--Faute
+commise par Napoléon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne,
+la porte à un état aigu et marque le point de départ d'un débat décisif
+pour le sort de l'alliance.
+
+
+
+I
+
+Au lendemain de l'armistice, l'Empereur s'était rétabli à Schœnbrünn:
+c'était maintenant de la résidence des Habsbourg qu'il gouvernait son
+empire, remettait l'ordre dans son armée, la répartissait savamment dans
+les provinces conquises, surveillait l'Europe et négociait avec
+l'Autriche. Depuis le milieu d'août, les plénipotentiaires se trouvaient
+réunis dans la petite ville d'Altenbourg, située sur les confins de la
+Hongrie, un peu en deçà des limites de notre occupation. À Altenbourg,
+M. de Champagny représentait l'Empereur, le comte de Metternich et le
+général baron de Nugent composaient la mission autrichienne. Napoléon
+traitait comme empereur des Français, comme roi d'Italie et enfin comme
+protecteur de la Confédération rhénane, au nom de tous les princes qui
+formaient cette ligne et parmi lesquels figurait le roi de Saxe,
+grand-duc de Varsovie. Quant à la Russie, sa qualité de puissance
+indépendante lui donnait droit de paraître en personne au congrès et d'y
+prendre place à nos côtés. Userait-elle de cette faculté?
+Interviendrait-elle directement ou laisserait-elle à Napoléon le soin de
+conférer et de stipuler pour elle, en l'instituant son mandataire?
+L'Empereur lui avait fait dire d'envoyer, si elle y trouvait avantage,
+un agent muni de pouvoirs. En attendant qu'elle ait pris parti sur cette
+offre, absente des négociations, elle demeure l'arrière-pensée des deux
+parties en présence, occupe leur esprit, tient leurs résolutions en
+suspens, en les laissant dans l'incertitude sur ce que l'une et l'autre
+ont à craindre ou à attendre d'elle, et pèse sur le débat sans y
+participer.
+
+Napoléon était résolu à ne dresser le plan de sa paix avec l'Autriche
+qu'en tenant compte dans une certaine mesure des répugnances et des
+appréhensions d'Alexandre. Sans doute, il posait en principe que le
+vaincu devait souscrire à d'amples cessions de territoires, en même
+temps qu'à une réduction de ses effectifs militaires et à une lourde
+indemnité. Pour la détermination des pays dont il aurait à se saisir,
+l'Empereur hésitait entre deux modes de procéder[154]. Il pourrait
+rétrécir et diminuer le territoire ennemi sur ses différentes faces,
+prendre partout, en Basse-Autriche, sur l'Adriatique, en Bohême, en
+Pologne, et entaillant toutes les frontières de la monarchie, la laisser
+ouverte et démantelée. Il pourrait aussi, au lieu de pratiquer sur le
+corps du vaincu de multiples incisions, l'amputer totalement d'un
+membre, séparer de l'empire autrichien l'un des pays, l'une des nations
+qui formaient cet assemblage composite. En ce cas, la partie à détacher
+semblait toute désignée: il fallait la reconnaître dans cette Galicie
+qui s'était ranimée d'une vie propre. D'ailleurs, que l'Empereur
+s'arrêtât au premier ou au second système de paix, c'était toujours en
+Galicie que l'Autriche aurait à supporter les plus gros sacrifices.
+Napoléon se jugeait intéressé d'honneur à ne point replacer sous le
+joug, à ne point livrer aux rigueurs de leur ancien maître des peuples
+qui s'étaient fiés en lui et compromis pour sa cause. En leur assurant
+un régime moins dur, il s'attacherait pour jamais une nation ardente et
+dévouée; il ajouterait cette vivante matière à tous les éléments dont il
+avait composé sa puissance. Partout ailleurs, l'empire napoléonien ne
+gagnerait que des terres; en Galicie, il s'annexerait des âmes, prêtes à
+s'unir indissolublement à lui par les liens de la reconnaissance.
+Napoléon se faisait donc une loi de détacher la Galicie des possessions
+autrichiennes, en totalité ou au moins pour une notable partie.
+Seulement, que ferait-il de la Galicie? C'était ici que le désir de
+ménager Alexandre, de ne point heurter de front les susceptibilités de
+la Russie, gênait et ralentissait ses décisions.
+
+[Note 154: Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.]
+
+Son embarras était d'autant plus grand qu'Alexandre et Roumiantsof
+n'avaient jamais indiqué positivement comment on devait s'y prendre pour
+régler à leur gré le sort futur de la province. On pouvait tenir pour
+certain qu'ils n'admettraient à aucun prix une réunion totale au
+grand-duché. Sous réserve de ce point essentiel, que prétendaient-ils?
+que supporteraient-ils? que voulaient-ils empêcher? À cet égard, la note
+remise le 26 juillet par Roumiantsof ne faisait point la lumière.
+Accusant la gravité de la question galicienne, elle ne suggérait aucun
+moyen de la résoudre; la Russie se plaignait d'un mal torturant,
+demandait le remède, mais ne le désignait point. «Vous remarquerez comme
+moi, écrivait l'Empereur à Champagny avec quelque humeur, qu'il y a
+toujours de l'incertitude dans ce que veut ce cabinet: il me semble
+qu'il aurait pu s'expliquer plus clairement sur un projet d'arrangement
+pour la Galicie[155].» Dans l'ignorance où on le laissait, Napoléon
+flottait entre plusieurs partis et les passait successivement en revue.
+
+[Note 155: _Corresp._, 15676.]
+
+Il songea d'abord à ériger la Galicie en État distinct, en royaume
+séparé, et à lui donner pour souverain le grand-duc de Würtzbourg. Ce
+prince était frère de l'empereur François, mais admirateur et ami de
+Napoléon, dont il affectait de rechercher à tout propos la protection et
+les bonnes grâces. Transféré à Cracovie, il nous abandonnerait ses États
+d'Allemagne, qui serviraient à payer d'autres dévouements. Quant aux
+Varsoviens, ils n'eussent obtenu en ce cas qu'un district, une parcelle
+insignifiante de la Galicie, prime décernée à leur courage, et leur
+principale récompense aurait été d'avoir libéré leurs frères[156].
+
+[Note 156: Archives des Affaires étrangères, Vienne, 384.]
+
+Cet arrangement eût-il été agréé d'Alexandre? Pleinement émancipée,
+dotée d'une administration et d'une milice nationales, la Galicie fût
+devenue, suivant toutes probabilités, un second duché de Varsovie. Au
+lieu de trouver devant elle un État polonais, la Russie en eût rencontré
+deux, l'un et l'autre d'étendue médiocre, il est vrai, mais était-ce un
+moyen de faire disparaître le péril à ses yeux que de le dédoubler? Il
+semble néanmoins, à certaines paroles prononcées tardivement par
+l'empereur Alexandre[157], que ce monarque eût envisagé sans trop
+d'effroi une Galicie indépendante, sous le sceptre d'un prince étranger.
+Par malheur, Napoléon ne s'arrêta guère à cette combinaison; il y
+découvrit des inconvénients, des dangers; il craignit que la Galicie,
+confiée à un Habsbourg, ne se laissât ramener dans l'orbite de
+l'Autriche, ne devînt le satellite de cet empire, et il se sentit
+promptement attiré vers d'autres projets.
+
+[Note 157: Caulaincourt à Champagny, 13 septembre 1809.]
+
+Ce qu'il désirait au fond, c'était d'étendre et d'affermir le duché de
+Varsovie, cet État qui n'existait que par lui et pour lui, cet
+auxiliaire qui avait fait ses preuves. La Russie excluait-elle de parti
+pris et par principe tout agrandissement sérieux du duché, quoi que l'on
+fît d'autre part pour rétablir l'équilibre des forces dans le bassin de
+la Vistule? À plusieurs reprises, Roumiantsof avait paru se prononcer
+d'une manière absolue contre un accroissement quelconque du territoire
+varsovien, mais il n'avait jamais exprimé cette opinion au nom de son
+gouvernement; il ne l'avait point consignée dans sa note; quant au
+souverain, même en simple conversation, il n'était jamais allé aussi
+loin que son ministre. Il avait indiqué vaguement deux moyens de
+solution: «Laisser la Galicie à l'Autriche, ou faire des dispositions
+qui ne changent en rien la position de la Russie, qui ne l'inquiètent
+d'aucune manière pour sa sûreté, sa sécurité personnelle [158].» Étant
+données ces paroles, le Tsar refuserait-il de consentir à l'extension du
+duché, s'il se voyait conférer à lui-même un dédommagement immédiat et
+des garanties pour l'avenir? Se plaçant dans l'hypothèse où la Galicie
+tout entière serait enlevée à l'Autriche, Napoléon pensait à en réserver
+la grosse part, les quatre cinquièmes, au grand-duché; le cinquième
+restant serait donné au Tsar en toute propriété et lui serait attribué à
+titre de présent bénévole, puisque la Russie, n'ayant rien conquis par
+elle-même, n'avait droit à rien en stricte équité. Toutefois, le partage
+demeurant fort inégal, le Tsar ne manquerait point de s'estimer lésé,
+mais Napoléon, pour atténuer la disproportion des lots et combler la
+différence, ajouterait au cadeau territorial qu'il ferait à la Russie
+des engagements écrits, en bonne et due forme, par lesquels il
+écarterait toute crainte d'une restauration totale de la Pologne.
+
+[Note 158: Rapport de Caulaincourt du 17 juillet 1809.]
+
+Quelque ingénieux que fût cet expédient destiné à concilier des
+nécessités opposées, ce projet en partie double, Napoléon ne se
+méprenait point sur la difficulté d'y rallier la Russie, de faire passer
+l'agrandissement du duché à la faveur de quelques clauses
+compensatrices. Aussi, avant de rien décider, voulut-il sonder le
+terrain à Pétersbourg, et Caulaincourt fut chargé de ce soin par une
+instruction spéciale et développée, envoyée le 12 août. Il ne s'agissait
+pas de formuler une proposition, mais de découvrir si elle aurait chance
+d'être accueillie, de préparer en ce cas Alexandre à la recevoir, de
+l'habituer doucement, avec d'infinies précautions, à l'idée conçue par
+l'Empereur.
+
+«Monsieur l'ambassadeur, écrivait Champagny, Sa Majesté m'ordonne de
+vous faire connaître ses vues sur un des objets de la négociation qui
+vient de s'ouvrir. Les Galiciens ont pris dans la guerre actuelle fait
+et cause pour la France, ils ont combattu sous ses drapeaux. L'Autriche
+a des vengeances à exercer. L'honneur de la France serait compromis, si
+l'Empereur abandonnait au fer et au joug de l'Autriche des hommes qui
+l'ont servi. Cela ne peut être ainsi. L'empereur Alexandre a trop de
+noblesse dans le caractère pour ne pas sentir ce devoir imposé à
+l'Empereur. Sa Majesté n'a d'autres vues que de concilier ce devoir et
+la dignité de la France avec les intérêts de la Russie. Tel est le but
+de ses pensées actuelles.
+
+«C'est en vain qu'on chercherait des moyens de garantir les Galiciens du
+ressentiment de l'Autriche. La souveraineté sur un pays dont on conserve
+la possession reste toujours entière, et son exercice ne peut être
+restreint par aucune clause de traité. Il n'y en a pas qui ne fût
+violée, et chacune de ces violations deviendrait un motif de guerre,
+comme chaque vexation exercée sur un Galicien serait pour l'Empereur un
+coup de poignard.
+
+«En donnant toute la Galicie à la Russie, ce mal serait prévenu sans
+doute, mais le principe sur lequel est fondée l'alliance ne permettrait
+pas une telle concession sans une compensation équivalente. Où la
+trouver? La Galicie ne peut donc être donnée qu'au grand-duché de
+Varsovie. L'Empereur trouve juste d'en laisser une part à la Russie, et
+il évalue cette portion à un homme sur cinq, tandis que les quatre
+autres resteraient au grand-duché. Cette inégalité est fondée sur la
+différence des positions. Si la France était limitrophe de la Galicie,
+elle partagerait également avec la Russie; mais elle est loin, elle ne
+s'approprie aucune des provinces conquises, elle les donne à la Saxe qui
+un jour, changeant de système, pourrait s'unir à la Russie contre la
+France. La Russie incorpore au contraire à son empire les provinces
+qu'elle acquiert, et les ressources de ces provinces seront dans tous
+les temps à sa disposition.»
+
+Après avoir soutenu le principe de l'inégalité à grand renfort
+d'arguments contestables, Champagny s'attache à parer des plus
+séduisantes qualités le lot réservé à la Russie. On le choisira
+limitrophe de cet empire, afin qu'il se soude plus facilement à lui; ce
+sera la partie orientale de l'ancienne Galicie, l'arrondissement situé
+entre la ville de Zamosc et le Dniester. Une ville importante, celle de
+Lemberg, s'y trouve comprise. Les habitants du pays professent en
+majorité le culte grec, ce qui les prédestine à devenir sujets de
+l'empereur orthodoxe. S'étant ainsi évertué à tenter les convoitises de
+la Russie, le ministre s'applique ensuite à calmer ses défiances et
+passe au chapitre des garanties: «toutes les mesures propres à
+tranquilliser la Russie, dit-il, sur les suites de cet agrandissement du
+grand-duché de Varsovie seraient prises par la France. Elle garantirait
+à la Russie ses nouvelles possessions; tout ce qui dans les usages du
+grand-duché a pu choquer la Russie, comme l'existence d'un ordre de
+Lithuanie[159], pourrait être réformé; on remédierait aux inconvénients
+qu'on n'avait pu prévoir à Tilsit; la dénomination de Pologne et de
+Polonais serait soigneusement écartée.
+
+[Note 159: Depuis 1807, le roi de Saxe, comme souverain de Varsovie,
+conférait les décorations des ordres rattachés à l'ancienne couronne de
+Pologne.]
+
+«Voilà, Monsieur,--conclut l'instruction,--le texte d'entretiens à avoir
+avec le ministère russe. Ces ouvertures, qui exigent le plus grand
+ménagement, doivent paraître venir de vous et non de votre cour. Ce sont
+des idées que vous mettez en avant. Vous n'êtes pas sûr même des vues de
+l'Empereur, mais vous savez que ses principes d'honneur, de loyauté,
+d'attachement envers ceux qui l'ont servi, peuvent le faire pencher vers
+ce partage. Vous savez aussi que, fidèle à l'alliance de la Russie,
+désirant la maintenir par les avantages mêmes que la Russie en retire,
+et ne cherchant dans la présente guerre que l'affermissement du repos du
+continent et la récompense des efforts faits par ses alliés, il met au
+premier rang la Russie, qui certes en aura retiré de grands avantages,
+puisqu'elle aura acquis et incorporé à son empire la Valachie, la
+Moldavie, la Finlande et dans la Galicie un million de population,
+tandis que la France ne se sera pas accrue d'un seul village et n'aura
+eu d'autre avantage que celui d'acquitter les dettes de la
+reconnaissance.
+
+«Marchez avec mesure, tâtez le terrain, insinuez, discutez, disposez les
+esprits à des ouvertures plus formelles, ne montrez ni cartes ni
+dépêches, et prévenez les soupçons au lieu d'éveiller les défiances.
+
+«Dans cette dépêche, je suppose la Galicie entière arrachée à
+l'Autriche. Si on ne pouvait en obtenir qu'une partie, ce serait
+seulement le cinquième de cette partie qui appartiendrait à la Russie,
+et elle serait prise de préférence là où la religion grecque est le plus
+généralement professée.
+
+«Je reviens sur l'objet de cette lettre pour que vous ne vous y
+mépreniez pas. Il n'est pas question de faire une ouverture à la Russie,
+encore moins une proposition directe, mais de sonder ses dispositions,
+de savoir si l'appât d'un million de population dont elle ferait
+l'acquisition pourrait la porter à consentir volontiers à ce partage de
+la Galicie. L'Empereur veut avant tout rester en bonne intelligence avec
+elle, vous ne devez donc rien hasarder de ce qui pourrait la refroidir
+sur notre cause et l'éloigner de nous. La disposer à accéder aux vues
+que je vous communique doit être le but de vos efforts. L'Empereur vous
+saura gré du succès, mais il vous recommande de ne rien
+compromettre[160].»
+
+[Note 160: Champagny à Caulaincourt, 12 août 1809.]
+
+Il était prescrit en dernier lieu à Caulaincourt de tenir son maître au
+courant, par des courriers successifs, de ses démarches et de leurs
+résultats. Malgré la distance qui sépare Pétersbourg de Vienne, on
+pouvait espérer que le premier de ces courriers, en faisant diligence,
+arriverait dans vingt à vingt-cinq jours. D'ici là, d'ailleurs, il était
+à présumer qu'Alexandre, par une réponse aux dernières lettres de
+l'Empereur, par l'envoi d'un plénipotentiaire, par une communication
+intime ou officielle, fournirait lui-même un premier éclaircissement.
+Napoléon espère être assez promptement fixé, mais, avant d'avoir obtenu
+ou surpris une indication, il se juge dans l'impossibilité de parler
+clair aux Autrichiens et de leur signifier des exigences précises. Aussi
+bien, tout dépend de la complaisance qu'il rencontrera à Pétersbourg; si
+la Russie s'oppose à toute extension considérable du duché, il devra
+demandera l'Autriche moins en Galicie et plus en d'autres régions; si la
+Russie condescend à ses vœux, il pourra faire porter sur la Galicie la
+presque totalité des sacrifices que la puissance vaincue aura à subir.
+
+Il invite donc son plénipotentiaire aux conférences d'Altenbourg à
+s'enfermer jusqu'à nouvel ordre dans des généralités. Sans doute, il est
+bon dès à présent de convenir d'un principe, de faire choix d'une base,
+de déterminer combien de territoires l'Autriche devra céder, sans
+rechercher quels seront et où seront situés ces territoires. M. de
+Champagny aura d'abord à se réclamer de l'_uti possidetis_: l'Empereur,
+dira-t-il, se juge en droit d'obtenir une masse de pays égale en
+superficie, en population, aux provinces qu'il détient actuellement du
+fait de la victoire et de la conquête. À cette prétention exorbitante,
+les Autrichiens opposeront vraisemblablement une offre réduite, mais non
+moins générale; grâce à des concessions réciproques, les parties
+pourront se rapprocher, tomber d'accord sur un chiffre moyen, sur une
+somme totale de territoires et de populations qui resteront à spécifier
+individuellement dans la suite, s'entendre, en un mot, sur la quantité
+sans s'occuper de la qualité. C'est là le terrain où il faut que notre
+mission se place et se tienne opiniâtrement, en ayant garde de se
+laisser surprendre ou même prêter une seule parole qui soit de nature à
+nous nuire auprès de la Russie. Napoléon exige que procès-verbal soit
+tenu de tout ce qui se dira aux conférences: des protocoles seront
+soigneusement rédigés et, communiqués à Pétersbourg, feront foi au
+besoin contre des imputations mensongères et des «bavardages»
+intéressés[161]. Au reste, en toute matière, Champagny devra peu parler,
+laisser venir l'adversaire, et ne point craindre que la négociation
+traîne. «Évitez de paraître pressé», tel a été le dernier mot de
+l'Empereur en l'envoyant à Altenbourg[162]. Établi au cœur de
+l'Autriche, recevant des renforts, consolidant chaque jour sa position
+militaire, épuisant les ressources des ennemis par une occupation
+prolongée de leurs provinces, «mangeant et buvant à leurs dépens[163]»,
+il ne voit aucun inconvénient à prolonger le débat, et son vœu est de
+gagner du temps jusqu'à ce que la Russie lui ait fourni l'un des
+éléments indispensables de sa décision[164].
+
+[Note 161: _Corresp._, 15076.]
+
+[Note 162: Parole rappelée par Champagny en écrivant à l'Empereur le
+22 août 1810. Toutes les lettres adressées par le ministre au souverain,
+pendant les conférences, sont conservées aux Archives nationales, AF,
+IV, 1675; la plupart sont fort spirituellement tournées.]
+
+[Note 163: _Corresp._, 15816.]
+
+[Note 164: Cf. WERTHEIMER, II, 402.]
+
+Il se trouvait seulement que l'Autriche avait adopté pareille tactique,
+et de même la considération de la Russie entrait pour beaucoup dans ses
+calculs. Sous le coup de Wagram, l'Autriche avait plié et demandé grâce;
+aujourd'hui, un peu remise du choc, elle ne se sentait pas assez vaincue
+pour capituler sans conditions. Au château de Dotis, près Presbourg, où
+la cour s'était réfugiée, la guerre à outrance conservait ses partisans,
+et l'empereur François n'écartait point l'hypothèse d'une reprise
+d'hostilités, pour le cas où le vainqueur prétendrait infliger à
+l'Autriche, par une paix trop onéreuse, de mortelles blessures: il
+aimerait mieux succomber noblement, les armes à la main, que de signer
+un traité qui conduirait la monarchie à une ruine ignominieuse et sûre.
+Pour soutenir une lutte suprême, il mettait sa confiance dans la valeur
+de son armée, dans le loyalisme de ses sujets, et ne désespérait point
+d'un secours extérieur. Il négociait toujours avec la Prusse[165],
+comptait sur la brusque diversion que les Anglais tentaient à Walcheren,
+sur la diversion permanente de l'Espagne; mais ses regards se tournaient
+particulièrement vers la Russie, s'attachaient à pénétrer cette muette
+puissance, à percer le mystère de ses intentions. La Russie avait
+déclaré la guerre, sans la faire: de cette attitude équivoque,
+fallait-il conclure qu'elle désirait sincèrement la conservation et
+l'intégrité de l'Autriche? Ne pourrait-on l'amener à se prononcer
+davantage, à intervenir au moins diplomatiquement, à limiter les
+exigences du vainqueur, en le menaçant d'un abandon total? Tant que la
+Russie ne serait pas sortie de son nuage, l'empereur François
+n'entendait souscrire à aucun sacrifice trop grave. «Il faudra sonder la
+Russie, posait-il en principe, et se mettre en état de recommencer la
+lutte[166].» Le 30 juillet, il avait écrit à Alexandre et glissé dans sa
+lettre, sous une forme timide, un suppliant appel; il avait exprimé
+l'espoir, la conviction, «que les intérêts de l'Autriche ne sauraient
+jamais devenir étrangers à la Russie[167]». Si le Tsar refusait de le
+comprendre, adorait le succès et s'enchaînait plus étroitement au
+vainqueur, il serait temps alors de courber la tête et de s'humilier. En
+attendant, l'empereur François dictait en ces termes à ses
+plénipotentiaires leur rôle et leur langage: «Les négociateurs tâcheront
+de gagner du temps jusqu'à la fin d'août et de profiter de ce répit pour
+tirer au clair les intentions de Napoléon[168].»
+
+[Note 165: À Berlin, un agent autrichien insistait vivement auprès
+du Roi et de la Reine pour qu'ils se déclarassent: «le Roi s'exécuta en
+tranchant l'expression _noch nicht_ (pas encore), et la Reine, qui était
+présente, celle de _bald_ (bientôt).» Dépêche de M. de Saint-Marsan, 1er
+juillet 1809. Archives des affaires étrangères.]
+
+[Note 166: _Mémoires de Metternich_, II, 307.]
+
+[Note 167: Voy. cette lettre dans la _Correspondance de Napoléon_,
+XIX, 479, en note.]
+
+[Note 168: _Mémoires de Metternich_, II, 307.]
+
+Enchaînés par des instructions identiques, les plénipotentiaires
+respectifs luttèrent de lenteur, essayant de pénétrer la partie adverse,
+se faisant eux-mêmes impénétrables, se cuirassant de leur mieux.
+Metternich et Nugent repoussèrent péremptoirement la base de l'_uti
+possidetis_, sans vouloir lui en substituer une autre. Ils demandaient
+que la France prît l'initiative, parlât la première, désignât
+nominativement les territoires qu'elle entendait garder. Champagny
+éludait ces instances, multipliait les incidents, et les conférences se
+répétaient sans résultat, cérémonieuses et stériles[169].
+
+[Note 169: Les Autrichiens tenaient le langage suivant: «Nous sommes
+dans la position d'un homme à qui on veut enlever un membre; ne
+devez-vous pas nous dire quel membre vous voulez?»--«C'était M. de
+Nugent--ajoute Champagny dans une lettre à l'Empereur--qui faisait cette
+comparaison, à laquelle j'ai répondu que lui laisser le choix du membre
+qu'il devait sacrifier était lui témoigner des égards. M. de Metternich,
+qui trouvait que la comparaison de son collègue clochait un peu, en a
+fait une autre: «L'Autriche, a-t-il dit, est plutôt dans le cas d'un
+homme qui a reçu un coup de feu à la jambe; n'est-ce pas au chirurgien à
+lui indiquer la place où on doit lui couper la jambe?» Je me suis
+félicité d'être le chirurgien de l'Autriche.» Lettre du 19 août.]
+
+En dehors des séances, il est vrai, les langues se déliaient un peu, et
+une différence significative d'attitude se manifestait entre les deux
+plénipotentiaires d'Autriche. Le baron de Nugent, plus militaire que
+diplomate, affectait un ton amer et cassant, une susceptibilité
+pointilleuse. Au contraire, Metternich montrait quelque abandon et
+beaucoup de bonne grâce. Il n'évitait point les occasions de voir,
+d'entretenir en particulier M. de Champagny, et celui-ci les lui
+fournissait complaisamment. À cette époque où la diplomatie n'avait
+point perdu les traditions aimables de l'autre siècle, il n'était pas de
+négociateurs qui ne réservassent, au milieu des plus graves ou des plus
+douloureux débats, une part de leur temps aux plaisirs de la société. À
+Altenbourg, où le congrès attirait quelque mouvement, M. de Champagny
+s'attachait à grouper autour de lui tout ce que pouvait fournir, en fait
+de ressources mondaines, une ville de province autrichienne. Établi dans
+le pays par droit de conquête, il s'efforçait d'en rendre le séjour
+agréable aux légitimes possesseurs et leur faisait avec aménité les
+honneurs de chez eux.
+
+Dans le château où il s'était logé, il donnait des dîners, organisait
+des réceptions. «Les femmes s'attendent que je les ferai aussi danser,
+écrivait-il, je ne tromperai pas leur attente[170].» Metternich venait à
+ces réunions, y faisait bonne figure, oubliant pour un instant son rôle
+de vaincu. Le 15 août, pendant une fête donnée par les Français en
+l'honneur de la Saint-Napoléon, il alla jusqu'à porter un toast à la
+paix, au grand scandale de son collègue, qui ne comprenait ni n'excusait
+de pareilles défaillances.
+
+[Note 170: Lettre à l'Empereur, 17 août, citée par WERTHEIMER, II,
+400.]
+
+Metternich avait pourtant expliqué d'avance et il prenait soin
+d'indiquer dans toutes les occasions de quelle paix il entendait parler.
+Ce n'était point celle que l'empereur des Français semblait vouloir, une
+transaction âprement débattue, à signer après un long marchandage et qui
+laisserait derrière elle des ferments de discorde: c'était une paix
+magnanime, emportant reconstitution pleine et entière de l'Autriche,
+remise de toutes les provinces occupées, oubli du passé, réconciliation
+durable, en un mot une paix doublée d'alliance, à la manière de celle
+qui s'était conclue deux ans plus tôt sur les bords du Niémen.
+
+Depuis les derniers désastres de son pays, Metternich avait su dégager
+la leçon des événements, et il ne pouvait s'empêcher de mettre en
+parallèle la conduite de l'Autriche et celle de la Russie dans les
+dernières crises, pour en tirer matière à réflexion. Depuis dix-sept
+ans, se disait-il, l'Autriche s'est dévouée avec une générosité
+imprudente au salut de l'Europe; elle s'est obstinée à lutter sans
+relâche contre l'éternel vainqueur. Qu'a-t-elle gagné à cette politique
+intransigeante? D'avoir été quatre fois envahie, d'avoir vu deux fois
+l'ennemi dans Vienne, d'avoir perdu de précieuses provinces, de se
+sentir menacée aujourd'hui dans ses parties vitales. La Russie a fait
+preuve d'esprit plus avisé; battue à Friedland, elle a souri au
+vainqueur, s'est jetée dans ses bras, et au lieu de s'acharner contre
+lui à une lutte présentement impossible, s'est attachée à sa fortune,
+s'est offerte à l'aider et à le servir.
+
+Par là, elle a gagné premièrement d'assurer son intégrité et son repos;
+puis, elle s'est procuré peu à peu de fructueux avantages, et on l'a vue
+se fortifier et s'arrondir, alors que tout dépérissait ou succombait
+autour d'elle. Cette conduite n'offre-t-elle point un enseignement à
+méditer et un exemple à suivre? Sans doute, Metternich était loin de
+songer à un rapprochement sincère avec Napoléon; l'idée d'admettre comme
+définitivement acquises les conquêtes de la France, la forme nouvelle
+donnée à l'Europe, ne lui venait pas à l'esprit. Il estimait toutefois
+que l'Autriche, en s'unissant momentanément à l'Empereur, pourrait
+échapper aux conséquences de sa dernière défaite, éviter de nouvelles
+mutilations et se mettre à même d'attendre dans une position sûre,
+commode, avantageuse, l'heure de l'universelle trahison «et le jour de
+la délivrance commune[171]»; c'était ce qu'il appelait «travailler au
+salut par des moyens plus doux[172]». Imiter la Russie, avec
+l'arrière-pensée de prendre sa place dans les faveurs de Napoléon, tel
+était aujourd'hui son but, son espoir, et le rêve qu'il caressait eût
+été d'attacher son nom à un Tilsit autrichien.
+
+[Note 171: _Mémoires de Metternich_, II, 305.]
+
+[Note 172: _Id._]
+
+Dans ses entretiens particuliers avec Champagny, il revenait sans cesse
+à son sujet. Pendant la journée, le soir, à la promenade, au bal, il
+multipliait les avances. Invité à dîner, il arrivait de bonne heure, et
+d'un ton caressant: «Causons, disait-il, car ce n'est que de cette
+manière que nous pourrons faire quelque chose[173].» Et l'on causait à
+la manière de «diplomates cosmopolites[174]», dégagés des passions et
+des discussions du jour, envisageant les événements d'un point de vue
+supérieur et s'efforçant d'en tirer la philosophie. On revenait sur le
+passé; l'alliance avec l'Autriche, disait Metternich, eût été pour
+Napoléon le vrai moyen d'arriver à ses fins, de pacifier l'Europe et
+d'abattre l'Angleterre: «l'Empereur a laissé passer à Presbourg le plus
+beau moment de son règne[175].» Cependant, l'occasion perdue ne
+saurait-elle se retrouver, et 1809 n'offrait-il pas avec 1805 plus d'un
+point d'analogie? La France et la Russie, il est vrai, s'étaient
+étroitement associées, mais pourquoi ne pas admettre l'Autriche dans
+cette intimité, au lieu de la condamner à une humiliante solitude? «Que
+nous ne soyons plus dans la situation d'une personne qui, placée dans
+une chambre avec deux autres, voit chuchoter ces deux autres
+personnes[176].» On pourrait reprendre d'abord une idée émise par
+Napoléon avant la rupture, concerter entre les trois empires un ensemble
+de stipulations, une garantie réciproque, et Metternich se disait que
+l'Autriche, s'étant glissée en tiers dans l'accord de Tilsit, trouverait
+bien moyen de le dissoudre, d'évincer et de supplanter la Russie.
+
+[Note 173: Champagny à Napoléon, 29 août.]
+
+[Note 174: _Id._, 13 septembre.]
+
+[Note 175: Champagny à Napoléon, 13 septembre.]
+
+[Note 176: _Id._, 18 août.]
+
+Dès maintenant, il jugeait utile de desservir Alexandre auprès de
+Napoléon et, adroitement, faisait le procès d'une cour dont son
+gouvernement requérait en sous-main l'aide et la protection. La Russie,
+disait-il, aurait pu empêcher la guerre en prenant dès le début une
+attitude nette et tranchée, ce qui n'était que trop vrai et conforme à
+l'opinion constamment professée par l'Empereur. Pendant la campagne,
+qu'avaient fait les Russes? «Ils n'avaient point tiré un coup de fusil
+et n'avaient répandu que le sang polonais[177]», et l'Autriche, par
+l'organe de son représentant, allait jusqu'à leur faire grief de nous
+avoir si mal secondés contre elle. Ce n'était point la maison de
+Habsbourg, ajoutait Metternich, qui eût montré en pareille circonstance
+tant de mollesse et de tiédeur; elle était ferme dans ses affections, se
+piquait d'une inébranlable fidélité aux engagements une fois contractés;
+elle saurait, mieux qu'une cour inconséquente et volage, se faire
+l'auxiliaire de grands desseins. «Nous pouvons vous servir comme la
+Russie, disait Metternich, et peut-être plus constamment que la Russie,
+car notre cabinet n'a pas une politique aussi changeante: faites-nous
+entrer dans votre système, et vous serez sûrs de nous. Voilà sur quelle
+base, honorable pour nous, utile pour vous, nous avons compté faire la
+paix[178].»
+
+[Note 177: _Id._]
+
+[Note 178: Champagny à Napoléon, 18 août.]
+
+Ces paroles, sans laisser Napoléon tout à fait insensible, n'avaient pas
+encore le don de l'émouvoir. Il n'admettait pas que le vaincu pût se
+racheter autrement que par une dure expiation, et même il commençait à
+trouver qu'à Dotis on ne se décidait pas assez vite sur le principe d'un
+grand sacrifice. Il avait voulu que la négociation s'acheminât à ce but
+d'un pas lent; en fait, elle n'avançait point d'une ligne, et cette
+immobilité contrariait l'Empereur en dépassant ses vœux. Il trouvait
+surtout que Champagny tardait à lire dans le jeu des adversaires, à
+reconnaître jusqu'où irait leur condescendance; il reprochait au
+ministre un manque de flair et de perspicacité[179]. Pour mettre la
+négociation en mouvement, il consentit enfin à y jeter quelques noms de
+villes et de provinces, peu à peu, péniblement, en se laissant tirer les
+paroles, en se tenant très loin de la Galicie. Le 24 août, il fit
+demander Salzbourg et la ligne de l'Ens; le 29, un gros morceau du côté
+de l'Italie, tout ce que conservait l'Autriche autour de l'Adriatique.
+En même temps, jugeant que le terrain devait être suffisamment préparé à
+Pétersbourg, il faisait écrire au duc de Vicence d'y prendre pied
+davantage, de traiter formellement la question de Galicie, sur la base
+indiquée. «Expédiez ce courrier sans délai, mande-t-il à Champagny, je
+tiens cela pour pressé[180].» Il faut que l'adhésion du Tsar à
+l'arrangement projeté, obtenue et connue le plus tôt possible, nous
+laisse toute liberté pour aller de l'avant vis-à-vis de l'Autriche. Au
+reste, Napoléon espère maintenant que, sous très peu de jours, la lettre
+par laquelle Caulaincourt rendra compte de ses insinuations
+préliminaires, à défaut de cette lettre un message du Tsar, un indice,
+un symptôme quelconque, en laissant apercevoir les dispositions de la
+Russie, permettra de dégager l'inconnue d'où dépend la solution du
+problème.
+
+[Note 179: On conte à ce sujet l'anecdote suivante. M. de Champagny
+avait emmené avec lui pendant la campagne le chef de division La
+Besnardière. Celui-ci, étant retourné à Paris après la paix, alla voir
+le prince de Talleyrand, son ancien ministre. Pendant la conversation,
+le prince demanda si l'Empereur n'avait point paru le regretter et
+n'avait jamais parlé de lui. «Non, répondit M. de La
+Besnardière.--Comment, jamais!--Une fois peut-être, par allusion, dans
+les circonstances que voici. L'Empereur se plaignait de M. de Champagny,
+qui n'arrivait pas à découvrir ce que les Autrichiens seraient au fond
+disposés à céder. Il dit alors: «Tenez, si j'avais envoyé cet autre j...
+f..., je suis sûr que je saurais déjà ce qu'ils ont dans le ventre.»]
+
+[Note 180: _Corresp._, 15706.]
+
+
+
+II
+
+Le 1er septembre au soir, un aide de camp du Tsar parut à Vienne:
+c'était ce même colonel Tchernitchef qui avait assisté, aux côtés de
+Napoléon, à la bataille de Wagram. Il apportait une lettre de son maître
+pour l'empereur des Français, une autre pour l'empereur d'Autriche;
+après avoir remis la première, il devait aller jusqu'à Dotis présenter
+la seconde, puis revenir à Schœnbrünn et s'y mettre aux ordres de
+Napoléon. Ce n'était point un négociateur autorisé, pas même un
+porte-parole; c'était, suivant l'expression d'Alexandre, «une
+navette[181]», destinée à faciliter la correspondance entre les
+souverains de France et de Russie.
+
+[Note 181: Rapport n° 48 de Caulaincourt, août 1809.]
+
+Napoléon reçut Tchernitchef le lendemain de son arrivée, à sept heures
+du matin, et parut content de le revoir. C'était une figure connue:
+grâce aux relations de camaraderie, à la confraternité de bivouac, qui
+s'étaient établies entre les officiers de notre état-major et le jeune
+colonel pendant la campagne, on arriverait peut-être à tirer de lui
+quelque renseignement. Napoléon l'accueillit bien, l'accabla de
+questions sur l'empereur Alexandre, s'enquit de ce prince avec
+sollicitude et reçut sa lettre avec empressement; elle était conçue en
+ces termes:
+
+«Monsieur mon Frère... la possibilité de la paix me fait éprouver une
+satisfaction réelle. Mes intérêts se trouvent dans la main de Votre
+Majesté; j'aime à placer une confiance entière dans son amitié pour moi.
+Elle peut m'en donner un gage certain en se rappelant ce que je lui ai
+souvent répété à Tilsit et à Erfurt sur les intérêts de la Russie par
+rapport aux affaires de la ci-devant Pologne, et ce que j'ai chargé
+depuis son ambassadeur de lui exprimer en mon nom. Je me réfère au
+contenu de la dépêche écrite à la suite de mes entretiens avec lui, s'il
+a été exact dans ses rapports. Votre Majesté me rendra la justice qu'en
+commençant la guerre contre l'Autriche je n'ai rien articulé d'avance
+pour moi; que j'ai commencé cette guerre en ayant déjà quatre sur les
+bras, dont deux par suite de mon système d'alliance avec elle. Mon plus
+grand désir est que tout ce qui puisse nuire à cette alliance soit
+écarté, afin qu'elle puisse se consolider de plus en plus. Je le répète
+à Votre Majesté, j'aime dans une circonstance aussi importante à compter
+formellement sur son amitié pour moi. Votre Majesté voit toute la
+franchise et tout l'abandon de confiance que je mets en elle; j'ai droit
+d'espérer qu'elle en usera de même envers moi. Je charge le porteur de
+cette lettre de remettre également à l'empereur d'Autriche celle que je
+lui adresse. Il reviendra ensuite attendre les ordres de Votre
+Majesté[182].»
+
+[Note 182: Cette lettre, ainsi que celle à l'empereur d'Autriche, a
+été publiée dans la _Correspondance de Napoléon_, XIX, p. 480-481, en
+note.]
+
+Cette lettre était très formelle en certains points, très vague sur
+d'autres. Une première conclusion se dégageait de sa lecture: l'empereur
+Alexandre ne se ferait point représenter aux conférences; après avoir
+abandonné à Napoléon le poids de la guerre, il lui laissait la
+responsabilité de la paix; il lui confiait l'intérêt russe et le plaçait
+entre ses mains. Cet intérêt se rapportait exclusivement à la Pologne.
+On le savait déjà, mais Alexandre le répétait à nouveau, y revenait par
+trois fois, avec une insistance émue, et laissait entendre très
+nettement, quoique par allusions, que rien dans le traité ne devait
+favoriser ni annoncer le rétablissement du royaume aboli. Seulement, il
+ne disait point ce qui aurait à ses yeux cette signification et cette
+portée. Par exemple, se considérerait-il comme lésé, menacé, mis en
+péril, par le fait seul d'une extension de l'État varsovien, alors même
+que la Russie obtiendrait des compensations et des gages? Posant un
+principe négatif, il négligeait d'en tirer lui-même des conséquences
+positives. Ses paroles antérieures, auxquelles il se référait,
+conservaient le même caractère de généralité, et Tchernitchef, que
+Napoléon fit tâter par Savary, ne put ou ne voulut rien dire. L'Empereur
+demeurait réduit aux conjectures tant qu'un courrier de Caulaincourt,
+faisant réponse à l'instruction du 12 août, ne serait point venu
+commenter et interpréter les paroles du Tsar.
+
+Cette réponse de l'ambassadeur, Napoléon la désire maintenant avec plus
+d'impatience. «Quand présumez-vous qu'elle arrivera[183]?» écrit-il à
+Champagny, dès qu'il a vu Tchernitchef et reçu son message. Le même
+jour, il veut que son plénipotentiaire à Altenbourg réserve plus
+explicitement la question de la Galicie: «ces pays, dira une note
+annexée au protocole, doivent être l'objet d'une discussion
+particulière[184]...» Pour l'instant, que Champagny nourrisse le débat
+avec Salzbourg et l'Ens, avec les provinces illyriennes, en ajoutant la
+demande de trois cercles en Bohême: «Il faut vertement insister, écrit
+l'Empereur, pour que la négociation se suive sur ces trois bases, ce qui
+nous donne huit jours pour voir définitivement le parti qu'il y aura à
+prendre sur la Galicie[185].» Et de nouveau son esprit travaille sur
+cette épineuse question, qui semble s'obscurcir en s'aggravant: «J'ai
+plusieurs projets, dit-il, mais je ne consentirai jamais à exposer à la
+vengeance de la maison d'Autriche ceux qui nous ont accueillis dans
+cette province. Du reste, le plus profond secret sur la Galicie, et
+exiger impérieusement qu'on négocie sur les trois bases[186].»
+
+[Note 183: _Corresp._, 15733.]
+
+[Note 184: _Id._, 15744.]
+
+[Note 185: _Id._]
+
+[Note 186: _Id._ Napoléon pouvait compter sur l'obéissance de son
+ministre. M. de Champagny ne se bornait pas à écarter de ses entretiens
+la question réservée, il attendait un ordre pour se permettre d'y
+penser: «Je ne crains pas d'être pénétré sur la Galicie, écrivait-il à
+l'Empereur; moi-même je m'abstiens de former une opinion jusqu'au moment
+où j'aurai reçu les ordres de Votre Majesté.» Lettre du 24 août.]
+
+Regrettant que le message russe ne lui permette pas encore de formuler
+toutes ses exigences, il veut au moins s'en servir pour peser sur les
+Autrichiens, pour les pousser aux concessions. Il est bon de leur faire
+savoir que la Russie ne viendra pas au congrès, qu'elle se désintéresse
+de leur sort, qu'elle les laisse isolés en face du vainqueur. Champagny
+est chargé de faire cette communication à Metternich; il laissera même
+croire que la Russie est parfaitement d'accord avec nous sur les
+conditions de la paix, et qu'en cas d'hostilités nouvelles la
+coopération de son armée nous demeurerait pleinement assurée. Napoléon
+lui-même s'efforce d'accréditer cette opinion par les faveurs qu'il
+prodigue publiquement à Tchernitchef. Le jour où il l'a reçu en
+audience, il l'invite à déjeuner, le fait asseoir à sa table avec le
+vice-roi d'Italie, avec le prince de Neufchâtel, avec trois maréchaux,
+lui adresse plusieurs fois et familièrement la parole. Il l'emmène à la
+parade, au spectacle, le montre à ses côtés, l'affiche, et par le soin
+qu'il met à le faire figurer dans son escorte, se pare de son intimité
+avec l'empereur de Russie[187].
+
+[Note 187: Rapport de Tchernitchef, dans le _Recueil de la Société
+impériale d'histoire de Russie_, XXI, 306-307.]
+
+Le lendemain, il est vrai, Tchernitchef devait pousser une pointe chez
+l'ennemi pour porter la lettre à l'empereur d'Autriche. Ne pouvant
+empêcher cette fugue, on chercha au moins, de notre côté, à éviter tout
+contact prolongé entre le Russe et les Autrichiens. Pour aller de Vienne
+à Dotis, Tchernitchef devait traverser Altenbourg. Pendant les quelques
+heures qu'il passa dans cette ville, Champagny s'empara de lui et le
+tint dans une douce captivité. Il lui dit «tout plein de belles
+phrases[188]» pour l'empêcher de voir Metternich, et le pressa
+d'accélérer sa course. «M. de Tchernitchef, écrivait le ministre
+français à son maître, avait eu quelque envie de s'arrêter pour un bal
+que je donne dans ce moment. J'ai préféré qu'en se rendant à Dotis, il
+n'eût vu que moi. Il a déjeuné avec moi. Sa voiture est restée attelée à
+ma porte pendant une heure. Une prolongation de séjour l'aurait mis dans
+le cas de voir M. de Metternich, et on aurait pu dans le public
+soupçonner qu'il était chargé de quelque message secret pour ce ministre
+de l'empereur d'Autriche[189].» Par surcroît de précaution, Tchernitchef
+fut conduit jusqu'aux avant-postes ennemis sous une escorte de dragons
+français, chargée de faire autour de lui service d'honneur et bonne
+garde.
+
+[Note 188: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 311.]
+
+[Note 189: Champagny à l'Empereur, 28 août 1810.]
+
+À Dotis, la vue de l'uniforme russe fit sensation, et généraux,
+dignitaires, princes, de s'empresser autour de Tchernitchef, chacun
+d'eux essayant de surprendre sur son visage ou dans ses paroles le
+secret de la Russie, tous cherchant à s'étayer d'elle dans leur trouble
+et leurs divisions. Autour de l'empereur François, dans l'étroite
+résidence où le monarque fugitif abritait son infortune, la vie de cour
+s'était transportée tout entière, avec les intrigues, les luttes, les
+rivalités qui en sont inséparables. Sur le parti définitif à prendre,
+c'était toujours un tumulte d'avis discordants: les militaires opinaient
+pour la paix, les civils réclamaient la guerre. À ceux-ci, la lenteur
+des négociations d'Altenbourg fournissait un argument, en laissant
+croire que Napoléon ne voulait pas la paix ou la voulait à des
+conditions inacceptables. Puis, les partisans de la résistance
+trouvaient près du souverain un utile auxiliaire: l'Impératrice était de
+leur avis, et cette princesse, ardente, passionnée, nerveuse, «presque
+belle[190]», déterminait souvent son mari, moitié par l'ascendant de sa
+gentillesse et de sa grâce, moitié par la fatigue de scènes répétées.
+D'ailleurs, dans cette cour fantasque, parmi les personnages en état de
+peser sur les affaires, chacun était mené. Le vice-chancelier Stadion se
+laissait gouverner par son frère, un abbé belliqueux: l'Empereur, comme
+tous les princes à la fois orgueilleux et timides, sensibles à la
+flatterie et craintifs des supériorités, avait le goût des subalternes;
+il se livrait à son secrétaire, le Hongrois Baldacci, qu'il méprisait et
+écoutait; l'Impératrice avait pour directeur politique un comte Palfy,
+qui avait gagné sa confiance en lui vouant un culte sentimental et
+chevaleresque. Toutes ces influences s'exerçaient actuellement en faveur
+de la guerre et tendaient à l'emporter. Stadion, un instant écarté,
+venait d'être rappelé, d'opérer une rentrée triomphante; ministres et
+courtisans parlaient très haut de s'armer d'héroïsme et de reprendre la
+lutte, sans se préparer avec sérieux à cette suprême aventure.
+
+[Note 190: Parole de Metternich, relevée par Champagny dans une
+lettre à l'Empereur en date du 3 janvier 1809. Archives nationales, AF,
+IV, 1675.]
+
+Ce fut dans ces dispositions que l'empereur François lut la lettre
+d'Alexandre apportée par Tchernitchef. Cette lettre, communiquée au
+préalable à Napoléon, était courte, polie, et toute de formules. Le Tsar
+conseillait discrètement la paix, émettait en faveur de cette solution
+un vœu platonique, s'excusait, vu la distance, de n'y pouvoir
+contribuer: «Il m'eût été bien consolant, disait-il, d'offrir mes bons
+offices et d'opérer une réunion d'intérêts et d'amitié entre l'Autriche,
+la France et la Russie[191].» Il affirmait ainsi ses sympathies pour
+l'intérêt autrichien, mais, par une habileté de rédaction, il ne le
+séparait point, dans l'expression de sa sollicitude, de l'intérêt
+français. De telles paroles prouvaient qu'il n'interviendrait pas en
+faveur des vaincus, non qu'il agirait contre eux avec plus d'efficacité;
+sa lettre n'était point pour fixer dans un sens ou dans l'autre les
+résolutions de l'Autriche.
+
+[Note 191: Voy. la _Correspondance de Napoléon_, XIX, p. 480.]
+
+Elle produisit pourtant un effet. Du jour au lendemain, le langage des
+plénipotentiaires autrichiens à Altenbourg se modifia. Après s'être
+tenus jusqu'alors, dans leurs communications officielles, sur une
+réserve absolue, se bornant à combattre et à discuter nos exigences, ils
+mirent une sorte de précipitation à produire des offres, en les faisant
+porter exclusivement sur la Galicie. Dans cette province, ils avaient
+reconnu dès le premier jour le point de dissentiment entre la France et
+la Russie, le point de réunion entre la Russie et l'Autriche. Néanmoins,
+ils avaient évité d'abord, comme nous-mêmes, d'en prononcer le nom.
+Comptant que la Russie se présenterait au congrès, ils attendaient
+qu'elle fût là pour entamer la question sous ses auspices et s'en faire
+un lien avec elle. Apprenant qu'elle s'abstenait, ils ne voulurent point
+tarder davantage à engager l'affaire, et se montrèrent disposés à nous
+abandonner une partie de la Galicie. En nous incitant à prendre de ce
+côté, ils espéraient jeter pour l'avenir une semence de discorde entre
+Napoléon et Alexandre, réveiller même dès à présent les défiances du
+Tsar, stimuler son inertie, forcer son attention et peut-être son
+intervention. Puis, comme la Galicie, toujours en état de rébellion
+latente ou déclarée, était, de toutes les possessions autrichiennes,
+celle qui leur tenait le moins au cœur, ils n'eussent pas demandé mieux
+que de solder avec elle les frais de la guerre. C'est ainsi que
+Metternich et Nugent, au cours de chaque conférence, renouvellent
+désormais et graduent leurs concessions dans le Nord; vainement le
+représentant français fait-il la sourde oreille et se refuse-t-il à les
+comprendre, ils insistent, ils répondent à M. de Champagny, qui parle
+d'Illyrie, de Basse-Autriche ou de Bohême, en jetant à ses pieds
+quelques lambeaux de la Pologne[192].
+
+[Note 192: Champagny à l'Empereur, 5, 7 et 9 septembre 1809.]
+
+L'empereur d'Autriche, il est vrai, n'espérait pas se rédimer
+entièrement à ce prix et désirait savoir, avant d'opter pour la guerre
+ou de se résigner à la paix, quel était sur tous les points le dernier
+mot du vainqueur. Pour le renseigner à ce sujet, il ne comptait plus sur
+sa mission d'Altenbourg; là, il lui paraissait que les plénipotentiaires
+n'avaient pas su imprimer au débat une allure régulière et suivie; comme
+Napoléon, François se plaignait de ses représentants: «Vos lettres,
+écrivait-il à Metternich, me font l'effet d'avoir la fièvre tierce: un
+jour, vous m'écrivez qu'il n'y a rien; le jour suivant, vous m'envoyez
+quelque chose qui a l'air d'être une ouverture, mais sur laquelle on ne
+peut prendre aucune détermination[193].» Mal engagé, le débat risquait
+de se traîner indéfiniment, sans aboutir. Mais serait-il impossible, en
+s'adressant directement à Napoléon, par-dessus la tête de son
+plénipotentiaire, de pénétrer jusqu'à sa pensée intime et profonde?
+L'empereur François lui écrivit en personne, et chargea l'un de ses
+aides de camp, le général comte de Bubna, de porter sa lettre à
+Schœnbrünn. Il s'y bornait à protester contre toute exigence excessive;
+en conversation, Bubna devait aller plus loin, amener Napoléon, s'il se
+pouvait, à désigner une bonne fois et nominativement les territoires
+qu'il entendait retenir, à décliner la totalité de ses prétentions.
+
+[Note 193: Champagny à l'Empereur, 1er septembre 1809.]
+
+Arrivé à Vienne le 9 septembre, Bubna fut frappé des dispositions qu'il
+remarqua dans l'entourage impérial, chez tous les membres de
+l'état-major français. Ces vainqueurs étaient tristes; chez ces hommes
+grandis par la guerre, la lassitude de combattre devenait extrême, et il
+n'en était pas un seul qui n'eût envisagé avec douleur et dégoût une
+reprise de carnage. Établis dans la capitale ennemie, ils ne
+ressentaient point la joie et l'orgueil du triomphe, près de ces
+hauteurs d'Enzersdorf et de Wagram, où les attaques étaient «encore
+dessinées par les cadavres à demi ensevelis[194]». À Vienne, dans cette
+ville remplie d'un appareil guerrier, encombrée de troupes, «étincelante
+de casques et de cuirasses[195]», tout le monde aspirait à la paix,
+Autrichiens et Français. Pour arriver à l'Empereur, Bubna dut passer,
+pour ainsi dire, à travers une haie de maréchaux, de généraux, de
+dignitaires, qui souhaitaient bon succès à sa mission conciliatrice.
+
+[Note 194: _Souvenirs du feu duc de Broglie_, I, 74.]
+
+[Note 195: _Id._]
+
+L'Empereur ne se trouvait pas dans des dispositions sensiblement
+différentes. Sans doute, plutôt que de renoncer à affirmer et à
+consacrer sa victoire par d'éclatants avantages, il risquerait tout,
+pousserait son armée jusqu'au fond de l'Autriche; mais il souhaitait
+vraiment que cette extrémité lui fût épargnée. Autour de lui, il
+percevait nettement de sourds murmures et des malédictions à voix basse,
+il sentait croître la désaffection des siens, monter la haine des
+peuples. L'impatience le gagnait peu à peu de se montrer triomphant à sa
+capitale, qui avait un instant douté de sa fortune, et de ressaisir
+l'opinion par sa présence. Puis, ayant voulu tout étreindre à la fois,
+s'étant attiré de tous côtés des difficultés et des embarras, ayant
+violenté et séquestré le Pape, réuni Rome à l'Empire, à l'heure même où
+il luttait sur le Danube et laissait derrière lui l'Espagne en révolte,
+il avait hâte de finir avec l'Autriche, pour reprendre et terminer ses
+autres entreprises. Ce désir de brusquer un dénouement pacifique, il ne
+le dissimulait guère: devant Tchernitchef, revenu près de lui, il
+montrait sa répugnance pour une nouvelle campagne, et déclamant: «Du
+sang, disait-il, toujours du sang. Il y en a eu déjà trop de répandu...
+Et puis, ajoutait-il en changeant de ton et se livrant davantage, je
+voudrais m'en retourner à Paris[196].»
+
+[Note 196: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 317.]
+
+De plus, cette négociation où il n'avait pas ses coudées franches, où il
+lui fallait faire face à l'Autriche et traiter obliquement avec la
+Russie, où il devait à chaque pas, avant de pousser ferme contre
+l'adversaire, jeter un regard de côté vers Pétersbourg, consulter,
+interroger Alexandre, scruter cette vivante énigme, l'importunait
+extrêmement, et il trouvait que cette Russie qui arrêtait tout, qui
+entravait la paix après s'être effacée pendant la guerre, se faisait
+payer bien cher pour d'inutiles services. Mais comment suppléer à cette
+alliée incommode? L'Autriche, il est vrai, s'offrait à nous tenir lieu
+de Russie, au prix d'une paix sans cessions, au prix d'une complète et
+généreuse amnistie. Par la bouche de Metternich, par celle de tous les
+officiers qui avaient pu approcher l'Empereur, elle parlait d'alliance,
+demandait qu'on mît à l'épreuve la valeur et la fidélité de son
+concours. Pourquoi, après tout, ne pas tenter cette expérience? Dans la
+dernière campagne, l'Autriche avait témoigné d'énergie et de vitalité;
+son armée s'était bravement, noblement comportée, et nos adversaires
+d'Essling ne s'étaient pas montrés inférieurs à ceux d'Eylau. Certes,
+l'Autriche pourrait devenir pour notre politique un auxiliaire précieux,
+le point d'appui véritable, si elle n'avait son gouvernement.
+Qu'attendre, en effet, d'un souverain tel que l'empereur François, chez
+lequel les préjugés tiennent lieu de volontés? Qu'attendre d'un prince
+faible devant l'intrigue, jouet des factions, circonvenu par des hommes
+haineux et corrompus? «Il est toujours de l'opinion du dernier qui lui
+parle, et ceux qui auront toujours de l'influence sur lui sont Baldacci
+et Stadion[197].» Mais on dit cet empereur fatigué de régner, envahi de
+lassitude et de dégoût. Eh bien! qu'il s'immole au salut de ses peuples,
+qu'il s'offre en victime expiatoire, qu'il descende du trône pour y
+placer un homme ferme, pacifique et sensé, comme le grand-duc de
+Würtzbourg, Napoléon tendra loyalement la main à ce nouveau souverain,
+lui rendra toutes les provinces de la monarchie, pardonnera à l'Autriche
+revenue de ses erreurs et fera avec elle une alliance «pour finir les
+affaires du continent[198]», en évitant du même coup de se brouiller
+avec la Russie, que n'inquiétera plus la perspective d'un déplacement de
+frontières en Pologne. Plusieurs fois déjà cette idée a effleuré son
+esprit; aujourd'hui, elle l'attire, le sollicite davantage, et devant
+Bubna qu'il a fait entrer, qui l'écoute, il poursuit tout haut son rêve,
+s'y complaît et s'y livre.
+
+[Note 197: _Corresp._, 15778 et 15832.]
+
+[Note 198: _Id._, 15832.]
+
+«S'il y avait, disait-il, un empereur à la bonne foi duquel je puisse me
+fier, comme le grand-duc de Würtzbourg ou l'archiduc Charles, je
+rendrais toute la monarchie autrichienne et n'en retrancherais
+rien[199].» Bubna répondit que, si l'empereur François était persuadé de
+cette intention, il abandonnerait le trône à son frère; toutefois, en
+sujet fidèle, il crut devoir défendre son maître, dont il affirmait la
+droiture et les volontés pacifiques: «On ne me trompe pas deux fois»,
+reprit Napoléon, et il rappela le passé: l'empereur François venant à
+son bivouac au lendemain d'Austerlitz, s'accusant, s'humiliant,
+protestant de son repentir, donnant sa parole d'homme et de souverain
+qu'il ne recommencerait plus la guerre; puis, moins de quatre ans après
+ce serment, se jetant avec toutes ses forces sur la France occupée en
+Espagne. À ces amers souvenirs, il se montait, s'exaltait; il en venait
+aux métaphores étonnantes et aux comparaisons extraordinaires: «Je veux
+avoir affaire à un homme qui ait assez de reconnaissance pour me laisser
+tranquille ma vie durant. Les lions et les éléphants ont souvent montré,
+dit-on, des preuves frappantes de la puissance de ce sentiment sur leur
+cœur. Il n'y a que votre maître qui n'en soit pas susceptible[200]...
+Que l'Empereur cède le trône au grand-duc de Würtzbourg, je restitue
+tout à l'Autriche sans rien exiger[201].»
+
+[Note 199: _Id._, 15778.]
+
+[Note 200: _Corresp._, 15778.]
+
+[Note 201: _Id._, 15816.]
+
+Toutefois, s'il émet, à plusieurs reprises et avec force, le désir d'une
+substitution de souverain, il n'en fait point l'objet d'une demande
+expresse; il sent qu'une telle proposition est difficile à formuler; il
+peut accepter le sacrifice de l'empereur régnant, à peine le provoquer,
+non l'exiger. D'ailleurs, il croit peu à l'abnégation de ce monarque,
+surtout des hommes qui l'entourent et le dominent; il se rend compte
+qu'il caresse une chimère, et bientôt la réalité le ressaisit. La
+réalité, c'est qu'il se trouve en présence de l'Autriche vaincue et non
+changée, toujours hostile, gouvernée par nos ennemis, aspirant à la
+revanche; dans ces conditions, puisqu'il la tient sous lui, inerte et
+terrassée, il ne se détournera point d'elle avant de l'avoir
+momentanément réduite à l'impuissance, c'est-à-dire avant de l'avoir
+mutilée, désarmée et rançonnée. Cependant, pour accélérer la paix, il se
+résout à des concessions, en se replaçant sur le terrain d'un
+arrangement de principe, destiné à précéder toute spécification de
+territoires. Il renonce formellement à l'_uti possidetis_; il n'exige
+plus qu'un ensemble de cessions analogue à celui consenti par l'Autriche
+après la guerre précédente, au traité de Presbourg. Ayant demandé
+d'abord neuf millions d'âmes pour en avoir cinq, il descend à quatre. Ce
+qui lui importe au fond, ce n'est point d'arracher à l'Autriche quelques
+districts de plus, c'est d'obtenir un succès diplomatique qui atteste et
+proclame le triomphe de ses armes. S'il acquiert moins en 1809 qu'en
+1805, l'Europe jugera qu'il a été moins vainqueur à Wagram qu'aux
+journées d'Ulm et d'Austerlitz: «il fera six campagnes[202]» plutôt que
+d'encourir cet amoindrissement de prestige. Que l'Autriche, au
+contraire, se déclare prête à renouveler son sacrifice de Presbourg, et
+la paix pourra être, non pas conclue, mais décidée en peu de jours.
+
+[Note 202: Note de Maret. Archives des affaires étrangères, Vienne,
+384.]
+
+C'est à cette résignation qu'il convient d'incliner la cour de Dotis,
+par le moyen de Bubna. Ce dernier, si on sait s'emparer de lui, peut
+nous devenir un précieux instrument, et aussitôt Napoléon met en jeu
+tous les ressorts qui doivent lui livrer cette âme de soldat. Par une
+accumulation de détails techniques, il prouve à Bubna qu'il est
+invincible, inexpugnable dans Vienne, «en état de tenir dix ans»; puis,
+redevenu facile et gracieux, il flatte et enjôle l'officier autrichien,
+lui parle de ce qu'il entend, métier, campagnes, histoire militaire,
+valeur comparée des généraux et des armées, «de Jourdan, de Pichegru,
+des Russes[203]». Après l'avoir tenu tour à tour sous la terreur et sous
+le charme, il le livre à Maret, qui ne le quitte point de deux jours,
+poursuit l'œuvre commencée et se choisit lui-même des auxiliaires. À
+Vienne, Bubna a retrouvé, parmi les Français, un compagnon de jeunesse
+et de régiment, M. Alexandre de Laborde, passé au service de l'Autriche
+pendant la Révolution, rallié aujourd'hui à l'Empire, auditeur au
+Conseil d'État et attaché en cette qualité au grand état-major. Laborde
+est chargé d'agir sur Bubna, et entre eux un dialogue s'engage sur le
+ton d'une intime et familière camaraderie, à la seconde personne: «Mon
+cher, dit Laborde, il ne serait pas impossible, si l'on est raisonnable
+à votre cour et si tu es en mesure d'après la manière dont on t'a envoyé
+ici, que tu parviennes à rendre un grand service à ton pays. Il me
+semble que le moment est favorable, et ce moment, il faut le saisir. Il
+est assez dans le caractère de l'Empereur de ne se point décider par les
+routes communes, lorsqu'on lui montre de l'empressement et du zèle à se
+rapprocher.»--«Mon ami, répond Bubna, tu connais si je serais heureux
+d'un pareil événement, et pour son importance et pour y avoir
+contribué[204].» Les prétentions de l'Empereur sont alors discutées:
+Laborde en exalte la modération, la douceur, et Bubna sort de
+l'entretien définitivement convaincu, parlant de rentrer tout de suite à
+Dotis et «d'arranger l'affaire en vingt-quatre heures[205]». Napoléon ne
+lui permet pas encore de repartir, mais le laisse écrire à sa cour,
+transmettre et appuyer nos propositions. En même temps, prononçant
+l'attaque de tous côtés, se retournant vers les négociateurs attardés
+d'Altenbourg, il invite Metternich à admettre la nouvelle base, sans
+s'occuper d'autres questions[206]; de cette manière, il compte faire
+franchir à la négociation un grand pas, emporter le principe de la paix
+et échapper encore à toute désignation de territoires, puisqu'il lui
+faut toujours attendre, pour fixer définitivement ses choix, que la
+Russie se soit expliquée et que le sphinx ait parlé.
+
+[Note 203: Sa Majesté, écrivait Maret, «lui a même pris l'oreille
+avec une grâce familière qui l'a touché... enfin elle lui a fait un
+présent qu'il dit de grande valeur». Lettre du 15 septembre 1809.
+Archives nationales, AF, IV, 1675.]
+
+[Note 204: Rapport de Laborde à Maret. Archives des affaires
+étrangères, Vienne, 384.]
+
+[Note 205: _Id._]
+
+[Note 206: _Corresp._, 15778.]
+
+
+
+III
+
+Il ne tenait pas à M. de Caulaincourt que l'Empereur ne fût déjà et
+parfaitement renseigné sur les dispositions de la Russie. Pour répondre
+au vœu de son maître, l'ambassadeur déployait tout son zèle. Avant même
+d'avoir reçu l'instruction du 12 août, il avait essayé de s'éclairer et
+de procéder discrètement aux explorations nécessaires. Malheureusement,
+il éprouvait quelque peine à pousser cette reconnaissance et n'avait
+trouvé d'abord personne à qui parler, le ministre étant absent et
+l'Empereur malade.
+
+Depuis quelques jours, le comte Roumiantsof était parti pour la
+Finlande: il était allé se rencontrer avec les plénipotentiaires suédois
+dans la ville de Frédericshamm, où il se préparait à signer une paix
+triomphante qui donnerait définitivement à l'empire la province
+conquise, avec les îles d'Aland, et lui vaudrait à lui-même le titre de
+chancelier. À la même époque, Alexandre avait dû s'aliter, à la suite
+d'un accident de voiture assez grave, et il achevait sa convalescence au
+château de Péterhof. Dans la résidence où l'orgueilleuse Catherine avait
+tout disposé pour le faste et la représentation, son petit-fils ne
+cherchait que le repos et la solitude. À Péterhof, Alexandre aimait la
+fraîcheur des hautes terrasses, le silence et la paix des jardins qui
+s'inclinent vers le golfe; dans ce décor imposant de marbre et de
+verdure, en face de larges et calmes horizons, il se laissait aller à
+cette nonchalance de l'esprit que laissent après elles les souffrances
+du corps. Chaque jour, M. de Caulaincourt venait prendre de ses
+nouvelles et était reçu; une heure, deux heures durant, il restait au
+chevet du monarque, et leur causerie, amicale et familière, effleurait
+tous les sujets sans se poser sur aucun. Alexandre évitait surtout le
+terrain brûlant de la politique européenne; il aimait mieux parler des
+réformes que Spéranski lui facilitait à l'intérieur, de ses efforts pour
+améliorer la justice, organiser l'administration, créer une Russie
+nouvelle sur le modèle de la France napoléonienne; c'étaient ces
+grandioses et brumeuses perspectives qu'il se plaisait à envisager, et
+peu à peu sa pensée, mobile et fluide, s'échappait du présent, se
+perdait dans l'avenir, se fondait en rêverie[207].
+
+[Note 207: Rapport n° 46 de Caulaincourt, août 1809.]
+
+Avec tact et précaution, Caulaincourt essayait de le ramener aux
+questions du jour: la plus grave et la plus pressante n'était-elle point
+la paix avec l'Autriche? Alexandre parlait alors de cette affaire, mais
+ses propos restaient vagues et parfois contradictoires. Tantôt il
+affirmait ne rien vouloir, ne rien ambitionner pour lui-même, se bornant
+à exprimer le vœu que «l'Autriche ne fût pas trop affaiblie et
+abîmée[208]»; tantôt il disait s'en rapporter à l'Empereur «pour lui
+assigner la part comme le rang qui lui revenait[209]». Au sujet de la
+Galicie, il se montrait à la fois inquiet et réservé, s'abstenait de
+préciser ses craintes ou ses désirs: Caulaincourt n'arrivait point à
+démêler si l'offre «d'un partage quelconque entre la Russie et le
+grand-duché rendrait la question plus abordable[210]».
+
+[Note 208: _Id._]
+
+[Note 209: Rapport du 19 août.]
+
+[Note 210: Caulaincourt à l'Empereur, 19 août 1809.]
+
+Pourquoi chez le Tsar cette difficulté à s'expliquer, ce langage
+perpétuellement nuageux? Alexandre portait la peine de sa conduite
+ambiguë pendant la guerre, et ses paroles se ressentaient de la
+situation fausse où il s'était volontairement placé. S'étant mis dans le
+cas d'être tenu en suspicion par les deux partis, il craignait que toute
+démarche trop prononcée ne fournît matière contre lui à de nouveaux
+griefs. S'il demandait la restitution de la Galicie à l'Autriche, il
+aurait l'air de favoriser cette dernière, se compromettrait davantage
+aux yeux de Napoléon, prêterait une fois de plus au reproche de
+partialité envers nos ennemis. Au contraire, réclamerait-il sa part des
+dépouilles de l'Autriche, il paraîtrait consacrer la spoliation de cette
+puissance, se compromettrait de plus en plus avec Napoléon,
+s'enfoncerait davantage dans des liens dont il n'entendait pas encore se
+dégager, mais dont il rougissait déjà aux yeux de son peuple et de
+l'Europe. Ce qu'il eût préféré à tout, c'eût été le rétablissement en
+Galicie du régime antérieur aux hostilités; dans le cas où la Galicie
+changerait de maître, il en désirait pour lui-même la meilleure part,
+moins pour la posséder que pour la soustraire aux Polonais; seulement,
+il eût voulu que la France lui octroyât spontanément cette acquisition,
+qu'elle parût la lui imposer, sans qu'il eût à la désigner et à la
+solliciter. Éprouvant une gêne invincible et une sorte de honte à
+formuler des prétentions, il s'exprimait par allusions, par réticences,
+désirant qu'on le comprît à demi-mot, et il avait affaire,
+malheureusement, à un allié trop disposé à ne point le comprendre.
+
+Un jour, le 28 août, Caulaincourt le pressa plus vivement. L'entretien
+était revenu de lui-même aux négociations en cours entre la France et
+l'Autriche. «Je pense que l'Empereur, dit le Tsar, aura pour principal
+but de ne rien faire contre les intérêts de la Russie, principalement
+par rapport à la Galicie.» Les vues de l'Empereur, répliqua
+l'ambassadeur, sont toujours d'accord avec les intérêts de son allié;
+néanmoins, peut-il abandonner les populations insurgées aux rancunes de
+l'Autriche? Que l'empereur Alexandre prononce lui-même sur cette
+question de loyauté et d'honneur; il est juge infaillible en de telles
+matières. «Je ne connais pas, poursuivit l'ambassadeur, les intentions
+de mon maître, mais ne déshonorerait-il pas ses armes en abandonnant
+ceux qui ont servi sa cause? Peut-il aussi donner à Votre Majesté tout
+ce que ses troupes n'ont fait qu'occuper, à mesure que celles du
+grand-duché en faisaient la conquête?»
+
+À cette interrogation, Alexandre ne répondit pas tout d'abord; il
+réfléchit, reprocha à la France, non sans quelque amertume, d'avoir
+favorisé l'insurrection de Galicie, puis finit par dire: «Vous savez que
+je ne suis pas difficultueux. Comme particulier, j'admirais l'empereur
+Napoléon; comme souverain, je le révère, et de plus je lui suis
+véritablement attaché. Je vous parle de confiance. Je ne cherche qu'à
+aplanir convenablement les difficultés, éviter les différends, prévenir,
+par conséquent, toute cause de guerre; je veux plus, je veux maintenir
+l'alliance. Je désire donc m'entendre avec vous, mais d'une manière
+convenable pour mon pays et qui assure la tranquillité future de
+l'Europe.»
+
+L'AMBASSADEUR.--«C'est aussi le seul désir de l'Empereur. Ses actions,
+les paroles que j'ai dites en son nom depuis deux ans, la correspondance
+avec la Suède, tout en fait foi. Mais Votre Majesté lui donnera-t-elle
+le conseil de livrer à la vengeance de ses ennemis ceux qui l'ont
+servi?»
+
+L'EMPEREUR.--«Je vous ai déjà dit ce que je pense là-dessus. Comme je
+n'aime pas à élever entre nous une barrière insurmontable, j'ajouterai
+que je ne suis pas assez déraisonnable pour m'opposer à ce que le
+grand-duché acquière un district de la Galicie, si elle est enlevée à
+l'Autriche[211].»
+
+[Note 211: Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.]
+
+Encouragé par cette condescendance inattendue, Caulaincourt essaya
+d'entamer la question d'un partage inégal entre la Russie et le
+grand-duché. Tout ce qu'obtiendrait ce dernier, disait-il, n'en ferait
+jamais un État redoutable, le laisserait dans une situation manifeste
+d'infériorité et de dépendance à l'égard de sa puissante voisine. Au
+contraire, il suffirait à la Russie d'ajouter à ses immenses possessions
+quelque parcelle de la Galicie pour que cette acquisition, si minime
+qu'elle fût, lui devienne précieuse, car elle constituerait entre ses
+mains un premier gage contre le rétablissement de la Pologne. Et
+l'ambassadeur, par des moyens indirects, provoquait le monarque à
+parler. Il rappelait que la note transmise par Roumiantsof manquait de
+précision; il émettait le regret que ce ministre, avant son départ,
+n'eût point été autorisé à s'expliquer sur toutes les hypothèses.
+
+Alexandre répondit par ses éternelles manifestations de sympathie et
+d'amitié envers l'ambassadeur: il aimait, disait-il, à lui ouvrir son
+cœur, à le laisser lire dans sa pensée, et cet épanchement semblait
+annoncer une confidence décisive, lorsque le Tsar s'arrêta en chemin et
+de nouveau se déroba: «Assurez l'empereur Napoléon, dit-il, que je n'ai
+d'autre vue que de m'accorder avec lui, mais je ne puis sacrifier les
+intérêts de mon empire. D'après cela, il est trop grand homme d'État
+pour ne pas savoir où doit s'arrêter le désir que j'ai de lui
+complaire[212].» Et il fut impossible de lui arracher quelque chose de
+plus net. Il demandait avant tout qu'on répondît à sa note, qu'on le
+rassurât sur l'objet de ses craintes; ceci fait, si les hostilités
+recommençaient, il seconderait Napoléon «en franc allié»; l'armée du
+prince Galitsyne, accrue, renforcée, agirait avec efficacité et vigueur.
+
+[Note 212: Caulaincourt à Champagny, 29 août 1809.]
+
+Caulaincourt plaça le compte rendu littéral de cette conversation dans
+un rapport à l'Empereur et dans une dépêche au ministre, en les
+accompagnant de ses observations personnelles. Avec quelque insistance,
+il faisait valoir l'importance de la concession obtenue: «C'est, je
+crois, disait-il, un grand pas de fait que d'avoir amené l'Empereur à
+convenir qu'on peut donner quelque chose de la Galicie au grand-duché;
+précédemment, tout ce qu'il disait était absolument contraire à cette
+idée[213].» Quant aux prétentions territoriales de la Russie,
+l'ambassadeur présumait, à certains indices, qu'Alexandre verrait avec
+plaisir porter jusqu'à la Vistule les frontières de son empire.
+Néanmoins, il se déclarait dépourvu de données suffisantes pour fonder
+un jugement et n'espérait plus, avant le retour de Roumiantsof, en
+recueillir aucune.
+
+[Note 213: _Id._]
+
+Napoléon reçut l'envoi de son ambassadeur le 12 septembre, deux jours
+après ses explications avec Bubna. Ayant lu la dépêche, il éprouva
+d'abord quelque déception à la trouver si peu concluante, mais se remit
+promptement: après une courte réflexion, il se jugea instruit comme il
+désirait l'être, maître de ses décisions et libre d'agir. «Je suis
+fâché, écrivait-il à Champagny, que la dépêche de M. de Caulaincourt
+soit si insignifiante. Cependant, il me semble qu'elle dit assez[214].»
+
+[Note 214: _Corresp._, 15800.]
+
+Il lui suffisait en effet qu'Alexandre n'opposât point un veto formel à
+l'extension du duché; ce fut à ce point seul qu'il eut le tort de
+s'attacher. Dans le langage du Tsar, il ne voit, ne relève, ne retient
+qu'une phrase, celle qui correspond à ses propres vœux: il va forcer le
+sens de cette phrase et négliger les réserves dont elle est entourée.
+Suivant son habitude, il s'autorise d'un premier avantage obtenu pour
+préjuger immédiatement et arracher de plus graves concessions. Toujours
+enclin à violenter ou à surprendre la volonté d'autrui, pour peu qu'il y
+aperçoive quelque facilité et que l'adversaire lui donne prise, il juge
+que la Russie, du moment qu'elle ne s'est point placée sur le terrain
+d'une résistance absolue, se laissera finalement gagner et plier à nos
+desseins. Puisqu'elle admet de bonne grâce, se dit-il, un léger
+accroissement du duché, elle supportera un agrandissement assez notable
+de la même principauté. Assurément, à l'aspect de cet État fortifié,
+respirant plus librement dans ses frontières élargies, elle se récriera
+peut-être, mais le don de Lemberg, «avec quelque chose encore[215]», lui
+fermera la bouche, surtout si l'on ajoute à cette acquisition
+l'engagement que le duché ne redeviendra jamais une Pologne. Quant à
+dissiper par la suite les restes de sa mauvaise humeur, ce sera affaire
+de soins et de procédés. Dans tous les cas, son mécontentement n'ira
+point jusqu'à la révolte, et moitié par terreur et contrainte, moitié
+par séduction, elle restera dans l'alliance.
+
+[Note 215: Rapport de Tchernitchef, volume cité, 326.]
+
+Sous l'empire de ces raisonnements fallacieux, Napoléon prit son parti.
+Sans doute, il préférerait toujours et de beaucoup que l'Autriche, par
+un changement de souverain et une conversion sincère, lui épargnât la
+nécessité d'un morcellement; il reproduit, encore à titre de simple
+suggestion, mais en termes plus développés, la demande
+d'abdication[216]. D'autre part, pour le cas infiniment probable où la
+cour de Dotis aimera mieux sauver l'Empereur que l'intégrité de
+l'empire, il ne songe plus à réclamer des Autrichiens la Galicie
+entière; il n'en prendra que moitié à peine, diminuera d'autant le lot
+réservé aux Polonais, mais fera subir à celui de la Russie une réduction
+correspondante, maintiendra entre les deux parts le rapport de cinq à un
+primitivement indiqué et, par cette distribution inégale de territoires
+à ses deux alliés du Nord, complétera l'ensemble des sacrifices imposés
+à la puissance vaincue. Le 15 septembre, il renvoie Bubna avec une
+lettre écrite en ce sens à l'empereur d'Autriche: le même jour, pour
+faire suite aux propositions de principe déjà signifiées à Metternich,
+il ordonne d'insérer au protocole des conférences d'Altenbourg un
+_ultimatum_ en règle et détaillé, portant répartition des masses
+humaines que l'Autriche devra céder. Tout compte fait, il demande un
+million six cent mille âmes en Illyrie, quatre cent mille sur le Danube,
+deux millions en Galicie, «à partager entre le roi de Saxe et la
+Russie». Ce sont là ses exigences finales et le terme de sa modération.
+Et maintenant que tout est clair, précis, déterminé, à quelque parti que
+s'arrête la cour d'Autriche, le débat peut changer d'allure et
+précipiter sa marche. Que les plénipotentiaires se hâtent donc, qu'ils
+se mettent à l'œuvre avec activité et diligence; il importe le plus tôt
+possible de placer l'Europe entière, y compris la Russie, en présence du
+fait accompli. «Monsieur de Champagny, écrit Napoléon à son ministre, il
+faut presser les négociations tant que vous pourrez[217].»
+
+[Note 216: _Corresp._, 15801, 15802.]
+
+[Note 217: _Corresp._, 15817.]
+
+
+
+IV
+
+Dans son impatience de conclure, Napoléon comptait sans le caractère
+indécis et toujours hésitant de l'empereur François, sans l'extrême
+répugnance de ce monarque à admettre, soit une abdication, soit un
+nouveau démembrement de sa monarchie. À Dotis, le parti de la guerre
+luttait encore et maintenait ses positions. Après le retour de Bubna et
+l'_ultimatum_ français, il fit un nouvel effort et crut un instant avoir
+cause gagnée. Il persuada sans trop de difficulté au souverain, peu
+expert en matière de géographie et de statistique, que Napoléon ne lui
+faisait en réalité aucune concession, que l'_ultimatum_, en ce qui
+concernait les provinces allemandes et illyriennes, se bornait à
+récapituler les demandes primitivement émises, que la France réclamait
+en gros ce qu'elle avait d'abord exigé en détail, et l'empereur François
+se fonda sur cette inexactitude matérielle pour formuler une réponse
+négative. Après avoir froidement accueilli Bubna, conquis aux idées de
+paix, il lui enjoignit de repartir pour Vienne et le munit d'une
+nouvelle lettre pour Napoléon; il y faisait allusion à une réouverture
+possible des hostilités. À Altenbourg, ses plénipotentiaires se
+bornaient à préciser et à accentuer leurs concessions en Galicie; ils
+laissaient entendre que, de ce côté, la condescendance de leur maître
+n'aurait point de limites, mais se refusaient opiniâtrement à livrer le
+littoral illyrien: ils repoussèrent l'_ultimatum_ par une note
+officielle qui n'était que l'amplification diplomatique de la lettre
+écrite par leur maître.
+
+Cette résistance tenace et chicanière déplut fort à l'Empereur. Dès que
+Bubna eut reparu à Vienne, le 20 septembre, il le manda et l'admit en sa
+présence le soir même, mais son air sombre et sinistre annonçait
+l'orage. Cependant, habile à mesurer et à calculer les effets de sa
+colère, il n'entendait se courroucer que juste assez pour frapper, pour
+intimider son interlocuteur, sans le pousser à bout: prêt à recommencer
+la guerre, s'il y avait lieu, rassemblant ses moyens, il préférait
+toujours triompher par d'autres voies. Pour réduire l'Autriche, il se
+proposait de lui lancer des menaces savamment graduées et tenait en
+réserve un dernier argument, neuf et irrésistible. Frappé de
+l'insistance que mettaient les Autrichiens à lui offrir la Galicie, il
+reconnaissait dans cette tactique l'espoir persistant de le brouiller
+avec Alexandre et de se ménager à la faveur de cette mésintelligence un
+sort meilleur; c'est cette illusion qu'il veut absolument dissiper et
+détruire. À ceux qui s'efforcent de le mettre en opposition avec la
+Russie, il répondra par une attestation éclatante de l'alliance: à
+l'aide d'un expédient audacieux, il introduira la Russie malgré elle au
+débat et l'y fera surgir à l'improviste, afin de terrifier et de
+désarmer l'adversaire.
+
+«Qu'apportez-vous, dit-il à Bubna, la paix ou la guerre?» Puis, faisant
+lui-même la réponse, se référant à la dernière note de Metternich, sans
+même ouvrir la lettre de l'Empereur qu'il mit toute cachetée dans sa
+poche, il s'écria furieusement que l'Autriche ne voulait point de paix.
+À Dotis, disait-il, on appréciait mal la situation; on se leurrait
+d'espérances pernicieuses; on cherchait moins à négocier sérieusement
+qu'à «jeter une pomme de discorde entre lui et la Russie[218]». À ce
+jeu, l'Autriche risquait son existence. Si la guerre recommençait, il la
+ferait avec des armes mortelles; il prononcerait la séparation des
+couronnes, la déchéance de la dynastie, prendrait possession en son nom
+des pays occupés, briserait tous les liens qui unissaient les peuples au
+souverain, ruinerait le crédit de la monarchie; il avait fait fabriquer
+des billets de la banque de Vienne pour deux cents millions et les
+jetterait dans la circulation. Comme son interlocuteur essayait de
+discuter et de raisonner, il reprit alors les termes de son _ultimatum_,
+les justifia l'un après l'autre, insista sur l'absolue nécessité où il
+se trouvait de prendre Trieste et le littoral, d'assurer ainsi la
+jonction de la Dalmatie avec le royaume d'Italie et de s'ouvrir un
+chemin ininterrompu vers l'Orient; il fut véhément, prolixe,
+intarissable sur ce sujet. Bubna ayant objecté que l'Autriche ne pouvait
+renoncer à ses ports, abandonner tout contact avec la mer: «En ce cas,
+reprit l'Empereur, la guerre est inévitable. Est-ce vous qui romprez
+l'armistice, ou dois-je m'en charger?
+
+[Note 218: _Corresp._, 15837.]
+
+Mais non, je veux que vous rendiez l'univers témoin de votre démence,
+que vous vous montriez à lui dénonçant l'armistice, compromettant
+l'existence de votre État, plutôt que d'accéder à des demandes que j'ai
+le droit d'exiger comme vainqueur, comme maître de neuf millions de vos
+sujets.» À cette violente apostrophe succéda un moment de silence.
+L'Empereur jeta loin de lui son chapeau, ce qui était le geste des
+grandes colères, se retira dans l'embrasure d'une fenêtre, s'y tint
+immobile, pensif, absorbé dans une profonde méditation, le front chargé
+de nuages d'où semblait devoir jaillir la foudre. Tout à coup, comme
+frappé d'une lueur subite, il reprit la parole, et, avec une extrême
+vivacité: «Savez-vous ce qui nous reste à faire? dit-il à Bubna. Si
+votre empereur trouve mes conditions trop dures, qu'il s'en réfère à
+l'arbitrage de la Russie! Nous conclurons un armistice de six mois: le
+Tsar enverra un représentant à Altenbourg, et je m'en rapporterai à sa
+décision[219].»
+
+[Note 219: Voy. le récit de cette scène dans BEER, 440-442, d'après
+les dépêches de Bubna.]
+
+Le coup de théâtre était imprévu et de grand effet; Napoléon l'avait
+habilement amené, après avoir préparé et machiné la scène avec un art
+supérieur. En se livrant inopinément à cet acte de foi en la Russie, il
+comptait susciter à Dotis les plus décourageantes réflexions sur
+l'indissolubilité de l'alliance. On ne manquerait point de se dire chez
+l'ennemi: Pour que l'empereur Napoléon s'offre avec tant d'assurance à
+remettre sa cause entre les mains d'Alexandre, pour qu'il choisisse ce
+prince comme arbitre, c'est-à-dire comme juge souverain de la querelle,
+il faut qu'il s'estime bien sûr de la Russie, qu'il la sente derrière
+lui, dévouée, obéissante jusqu'à la servilité, prête à le suivre
+aveuglément et à marcher du même pas. On ne douterait point que cette
+cour n'eût été pressentie à l'avance, qu'elle ne connût et n'approuvât
+nos prétentions, qu'elle ne fût disposée à les soutenir; Napoléon avait
+d'ailleurs fait dire à Metternich, répété à Bubna, que l'_ultimatum_
+avait été communiqué à Pétersbourg. Mais l'Autriche ne saurait-elle le
+prendre au mot, accepter l'arbitrage, attendre la sentence d'Alexandre,
+dont l'opinion demeurait en fait au moins douteuse? Pour ressentir cette
+crainte, Napoléon connaissait trop bien la situation de l'adversaire. Il
+n'ignorait point que le gouvernement autrichien, privé de ses meilleures
+provinces et de leurs revenus, épuisant ses dernières ressources,
+éprouvant d'extrêmes difficultés à nourrir et à ravitailler ses troupes,
+ne saurait se perpétuer plusieurs mois dans un état d'intolérable
+anxiété, sous peine de périr d'inanition et de langueur; il lui fallait
+provoquer une solution immédiate, quelle qu'elle fût, combattre ou se
+soumettre, et Metternich, dans les entretiens d'Altenbourg, avait laissé
+échapper cette phrase significative: «Nous ne pouvons rester trois mois
+encore dans cette position; il nous faut la guerre ou la paix[220].»
+Napoléon pouvait donc en toute sécurité se faire fort des sentiments
+d'Alexandre, les préjuger, les affirmer, car il savait l'Autriche hors
+d'état matériellement de les mettre à l'épreuve, de chercher la réalité
+sous de redoutables apparences, de vérifier si l'épouvantail dressé à
+ses yeux ne recouvrait que le vide.
+
+[Note 220: Champagny à l'Empereur, 18 août 1809.]
+
+Après sa conversation avec Bubna, qui avait duré trois heures, Napoléon
+lut la lettre de l'empereur François et prépara sa réponse. Il la fit
+âpre, rude et tonnante. Après avoir irréfutablement démontré, à
+l'encontre des calculs autrichiens, l'importance de ses concessions,
+après avoir mis un soin blessant à convaincre l'empereur François
+d'ineptie et ses conseillers de mauvaise foi, il affirmait une fois de
+plus sa volonté immuable de s'en tenir à l'_ultimatum_: il insistait sur
+les avantages de sa position militaire, invoquait le droit du plus fort,
+jetait dans la balance le poids de son épée. Il ne se radoucissait qu'à
+la fin, mêlait alors le ton du sentiment à celui de la menace, faisait
+en termes magnifiques l'éloge de la paix, et la Russie lui fournissait
+le trait final de sa péroraison. «Je suis si persuadé d'avoir le bon
+droit de mon côté, disait-il, je mets dans mes demandes une modération
+qui étonnera tellement l'Europe, quand elle sera connue, que je
+consentirais à la réunion d'un congrès général où seraient admis même
+les plénipotentiaires de l'Angleterre, et que je vous propose de vous en
+rapporter, vous et moi, Monsieur mon Frère, à l'arbitrage de l'empereur
+Alexandre. Certes, je donne, par cette dernière proposition, la preuve
+la plus évidente de ma répugnance à verser le sang et de mon désir de
+rétablir la paix du continent[221].»
+
+[Note 221: _Corresp._, 15824.]
+
+Près d'expédier cette lettre, Napoléon se ravisa. Tenant à renforcer et
+à maîtriser le débat, en y jetant des arguments à sensation, il jugea
+inutile de l'envenimer par des paroles de colère adressées directement à
+son frère d'Autriche: «Il vaut mieux, dit-il, que les souverains ne
+s'écrivent pas que de s'écrire des injures[222].» Il supprima donc sa
+lettre, mais la communiqua en projet à MM. Maret et de Champagny, afin
+qu'ils en fissent le thème de leurs entretiens, le premier avec Bubna,
+le second avec Metternich, et qu'ils missent en œuvre tous les moyens de
+pression qu'elle contenait, menaces à la maison régnante, allusion à un
+total bouleversement de l'empire, recours confiant et superbe à
+l'intervention de la Russie.
+
+[Note 222: _Id._, 15838.]
+
+En face de ces effrayantes perspectives, l'Autriche sentit défaillir son
+courage. Chez François Ier, il y avait eu velléité de résistance plutôt
+que résolution ferme et réfléchie de recommencer la guerre, si Napoléon
+demeurait inexorable. Pendant la nouvelle mission de Bubna à Vienne, les
+amis de la paix avaient insensiblement regagné du terrain à la cour de
+Dotis. Après le retour de l'aide de camp, ils puisèrent dans ses récits
+des raisons convaincantes. En particulier, ils relevèrent l'intention
+annoncée par l'empereur des Français, attestée par divers indices, de
+déclarer désormais la guerre à la dynastie; ils démontrèrent que le
+monarque autrichien risquait sa couronne à vouloir sauver quelques
+provinces. Par ce moyen, Palfy agit sur l'Impératrice, qui agit sur
+l'Empereur, et le parti de la résignation fut adopté[223].
+
+[Note 223: WERTHEIMER, II, 415-420.]
+
+Pour arriver plus vite à la paix, l'Autriche résolut désormais d'unifier
+la négociation: au lieu de la poursuivre en partie double, à Altenbourg
+et à Vienne, elle la concentra dans cette dernière ville. Les
+conférences d'Altenbourg furent suspendues, et Bubna reprit pour la
+troisième fois le chemin de Vienne, où il eut à accompagner le prince
+Jean de Lichtenstein, muni de pouvoirs en règle; les deux envoyés
+devaient accepter dans ses grandes lignes l'_ultimatum_ français, en se
+réduisant à solliciter des concessions de détail.
+
+Napoléon approchait du but. Maintenant que la négociation se poursuit
+sous ses yeux, sous sa surveillance immédiate, il la pousse rapidement,
+par les moyens de contrainte et de séduction qui lui sont propres. Il
+accueille bien les deux Autrichiens, ne leur ménage point les égards
+personnels, les admet souvent dans sa compagnie, les emmène au théâtre,
+dans la loge de leur propre souverain, puis s'enferme avec eux de
+longues heures et frappe de grands coups. Il agit aussi par des
+intermédiaires différents, distribuant à chacun son rôle. Champagny,
+rappelé d'Altenbourg, est chargé de la discussion officielle; sa mission
+est de résister sans blesser. Il tient des conférences «peu
+parleuses[224]», atténue la dureté de ses refus par son imperturbable
+politesse: «Il fait cent révérences et n'accorde pas un pouce de
+terrain[225].» Dans l'intervalle des séances, Maret cause avec les
+plénipotentiaires autrichiens, les attire chez lui, et avec beaucoup de
+grâce les engage à se rendre. Laborde vient à la rescousse; il est
+chargé des confidences à effet, des messages terrifiants. Il accourt
+chez Lichtenstein pour le prévenir que les chasseurs de la garde, déjà
+sur le chemin de France, ont reçu l'ordre de tourner bride, que
+l'Empereur veut absolument être fixé, qu'au moment de partir pour une
+inspection militaire il a averti Champagny de lui apporter à son retour
+la paix ou la guerre[226]. En butte à une pression de tous les instants,
+Lichtenstein et Bubna se désistent peu à peu de leurs demandes, avec
+remords, avec douleur; ils se lamentent et cèdent.
+
+[Note 224: _Corresp._, 15903.]
+
+[Note 225: Rapport de Laborde. Archives des affaires étrangères,
+Vienne, 383.]
+
+[Note 226: Lettre de Duroc. Archives des affaires étrangères,
+Vienne, 384.]
+
+Ils se révoltaient toutefois à l'idée de n'être venus que pour signer
+une capitulation, et Napoléon comprit la nécessité d'accorder à leur
+amour-propre, à leur patriotisme, de légères consolations. Après avoir
+posé un _ultimatum_, il se réduisit à un _sine quâ non_; il ne se refusa
+pas à quelques adoucissements et les fit porter sur la Galicie.
+L'attribution aux Varsoviens de la partie occidentale de cette province
+ne pouvait faire question, non plus que celle de Cracovie. Dans la
+Galicie orientale, sur la rive droite de la Vistule, Napoléon avait
+demandé d'abord deux cercles pour le duché, plus ceux de Lemberg, de
+Zolkiew et de Zloczow, destinés à former le lot de la Russie. Du 30
+septembre au 6 octobre, il renonça à rien exiger de ce côté pour les
+Polonais, consentit même à partager entre eux et l'Autriche les salines
+précieuses de Wielicka, près de Cracovie, mais, par compensation,
+n'exigea plus que deux cercles pour la Russie[227]. À ce compte, si
+l'Autriche gardait environ les trois cinquièmes de la Galicie, ce qui
+devait plaire à Pétersbourg, le Tsar perdait Lemberg, le seul point de
+quelque valeur qui figurât dans sa part.
+
+[Note 227: _Corresp._, 15888.]
+
+Alexandre, cependant, commençait à parler un peu plus clair. Il s'était
+entretenu de nouveau avec Caulaincourt et, au milieu de ses vagues et
+ordinaires formules, avait jeté cette phrase: «Si l'on veut faire un
+partage entre moi et le grand-duché, il faudra qu'il ait la petite
+portion et moi la grande[228].» Mais cette réserve, connue à Schœnbrunn
+dans les premiers jours d'octobre, venait trop tard pour arrêter
+Napoléon dans son essor impétueux vers une pacification dont il avait
+arrêté les bases. Afin de préparer l'empereur Alexandre à subir ses
+décisions, il lui renvoya Tchernitchef avec une lettre caressante: il y
+faisait savoir que le principal vœu de la Russie allait être exaucé,
+puisque «la plus grande partie de la Galicie ne changerait point de
+maître».--«J'ai ménagé les intérêts de Votre Majesté, ajoutait-il, comme
+Elle eût pu le faire Elle-même, en conciliant le tout avec ce que
+l'honneur exige de moi[229].» Et il annonçait la paix sous peu de jours.
+
+[Note 228: Caulaincourt à Champagny, 13 septembre.]
+
+[Note 229: _Corresp._, 15926.]
+
+En effet, il sentait plus impérieusement le besoin de se l'assurer. La
+longueur des négociations, qui duraient depuis deux mois, apparaissait
+comme un échec à sa puissance et comme un encouragement à ses ennemis;
+la haine de l'Allemagne contre lui s'exaspérait; un fanatique avait
+tenté de l'assassiner. Il ordonna de transiger sur la question de
+l'indemnité de guerre, qui seule restait en suspens. Français et
+Autrichiens firent chacun un pas pour se rapprocher; le chiffre de
+soixante-quinze millions fut adopté, et le 14 octobre MM. de
+Lichtenstein et Bubna, dépassant leurs pouvoirs, prirent sur eux de
+signer à ces conditions, en réservant l'approbation et la signature de
+leur maître. Cette paix non ratifiée et partant incomplète, l'Empereur
+l'annonce comme définitivement acquise, la publie avec fracas, la fait
+célébrer par la voix de ses canons, et, pour couper court à toute
+récrimination, sort de Vienne le lendemain. N'osant détromper ses
+peuples, qui avaient accueilli avec transport la fin de leurs
+souffrances, François Ier s'inclina, se soumit, et Napoléon emporta par
+ce stratagème le dénouement d'une crise où il avait vaincu tout juste,
+où sa fortune n'avait triomphé qu'avec peine des difficultés accumulées
+par sa politique, où il lui avait fallu tendre et raidir tous les
+ressorts de sa puissance, épuiser toutes les subtilités de sa ruse, pour
+forcer la victoire et ravir la paix.
+
+Par le traité de Vienne, sur trois millions et demi d'âmes cédées par
+l'Autriche, tandis que quatre cent mille passaient à la Bavière, tandis
+que douze cent mille autres servaient à compléter l'Illyrie française,
+le roi de Saxe, comme duc de Varsovie, en obtenait quinze cent mille et
+la Russie à peine quatre cent mille. «S. M. l'empereur d'Autriche,
+disait le traité, cède et abandonne à S. M. l'empereur de Russie, dans
+la partie la plus orientale de l'ancienne Galicie, un territoire
+renfermant quatre cent mille âmes de population, dans laquelle la ville
+de Brody ne pourra être comprise. Ce territoire sera déterminé à
+l'amiable entre les commissaires des deux empires[230].» Parmi nos
+alliés, tandis que le duché polonais recevait le «gros lot[231]», la
+Russie venait au dernier rang, réduite à une gratification modique et
+presque humiliante.
+
+[Note 230: De Clercq, _Traités de la France_, II, 295.]
+
+[Note 231: Champagny à Caulaincourt, 14 octobre 1809.]
+
+Seulement, donnant suite à son idée première, Napoléon comptait atténuer
+cette disproportion flagrante et rétablir dans une certaine mesure
+l'équilibre en accordant à la Russie des garanties d'avenir. Ces
+garanties, il veut les donner sur l'heure, de manière qu'elles
+coïncident avec le traité, qu'elles paraissent à Pétersbourg faire corps
+avec lui, en être à la fois le complément et le correctif. Il entend
+qu'elles soient larges, explicites, que les provinces polonaises de la
+Russie soient mises à l'abri de toute atteinte, de toute contagion,
+qu'une barrière sérieuse les couvre contre les entreprises du duché. Par
+les remaniements opérés, il n'a point voulu refaire la Pologne sous un
+autre nom et en préparer la complète réintégration, mais accroître le
+nombre des Polonais en armes qui veillent aux extrémités de son empire.
+Il donne la mesure de sa pensée par l'engagement qu'il impose de suite
+au roi de Saxe, celui de tenir sur pied, dans la principauté agrandie,
+soixante mille hommes au lieu de trente[232]; lorsqu'il a augmenté de
+moitié la population varsovienne, son but n'a été que de doubler sa
+grand'garde. Ce résultat obtenu, il consent à s'interdire tout autre
+projet, toute arrière-pensée, tant que la Russie lui demeurera fidèle,
+et à enclore le duché dans des limites irrévocablement fixées.
+
+[Note 232: Archives des affaires étrangères. _Correspondance de
+Dresde_, 78.]
+
+Déjà, dans sa lettre préparatoire au Tsar, il avait écrit: «La
+prospérité et le bien-être du duché de Varsovie exigent qu'il soit dans
+les bonnes grâces de Votre Majesté, et les sujets de Votre Majesté
+peuvent tenir pour certain que, dans aucun cas, dans aucune hypothèse,
+ils ne doivent espérer aucune protection de moi[233].» Le 14 octobre, en
+communiquant à Caulaincourt le texte du traité, Champagny ajoute:
+«Rassurez le ministère sur cet accroissement du duché de Varsovie. Il
+importe de prendre des mesures pour éviter les inconvénients qui se sont
+montrés en Pologne depuis la paix de Tilsit. Vous êtes autorisé à donner
+toutes les sûretés convenables. Vous pouvez même proposer un arrangement
+par lequel on conviendrait qu'aucun Lithuanien ne pourra être admis au
+service du duché, et réciproquement qu'aucun sujet du grand-duché ne
+serait reçu au service de la Russie[234].» Enfin, le 20 octobre, dans
+une lettre écrite directement au comte Roumiantsof et prenant le
+caractère d'une communication officielle, Champagny laisse entendre que
+l'Empereur ira aussi loin que la Russie peut le souhaiter et consentira
+à proscrire jusqu'au nom et au souvenir de la Pologne.
+
+[Note 233: _Corresp._, 15926.]
+
+[Note 234: Champagny à Caulaincourt, 14 octobre.]
+
+«L'Empereur, dit-il, veut non seulement ne point faire naître l'idée de
+la renaissance de la Pologne, si éloignée de sa pensée, mais il est
+disposé à concourir avec l'empereur Alexandre à tout ce qui pourra en
+effacer le souvenir dans le cœur de ses anciens habitants. _Sa Majesté
+approuve que les mots de Pologne et de Polonais disparaissent non
+seulement de toutes les transactions politiques, mais même de
+l'histoire_. Elle engagera le roi de Saxe à se prêter à tout ce qui
+pourra tendre à ce but; tout ce qui pourra servir à maintenir dans la
+soumission les habitants de la Lithuanie sera approuvé par l'Empereur et
+exécuté par le roi de Saxe. Les inconvénients qui se sont montrés depuis
+le traité de Tilsit ne se reproduiront plus; on fera tout ce qui sera
+propre à les prévenir. Il y a donc tout lieu de penser que l'événement
+qui accroît la puissance du roi de Saxe, loin d'entretenir dans les
+cœurs des anciens Polonais une espérance chimérique, leur prouvera le
+peu de réalité de celle qu'ils avaient pu conserver: elle mettra un
+terme à une illusion plus dangereuse pour eux qu'elle n'était
+inquiétante pour les gouvernements auxquels ils appartiennent.
+L'Autriche conserve encore les trois cinquièmes de la Galicie, et
+précisément cette partie qui est le plus accoutumée à sa domination. La
+partie qui en est détachée pour appartenir au roi de Saxe en est un peu
+plus que le quart de sa population totale, et ferait à peine la dixième
+partie de ce qu'a été autrefois la Pologne. Est-ce par une disposition
+d'une si faible partie qu'un grand royaume peut renaître de ses cendres?
+Mais encore une fois, l'Empereur concourra de tous ses moyens à tout ce
+qui pourra assurer la tranquillité et la soumission des anciens
+Polonais, et il croira les bien servir en leur épargnant de nouveaux
+malheurs et en les attachant de plus en plus au gouvernement sage et
+paternel d'un empereur, son allié et son ami[235].»
+
+[Note 235: Archives des affaires étrangères, Russie, 149.]
+
+Quelque formels que fussent les termes de cette lettre, il était
+impossible que la Russie n'apprît point avec douleur, avec angoisse, la
+préférence donnée au grand-duché dans la répartition des territoires;
+elle y verrait la justification de ses soupçons, l'indice, presque
+l'aveu, des desseins imputés à Napoléon; elle sentirait se fortifier et
+se fixer ses craintes.
+
+Sous le point de vue de la justice distributive, la décision de
+l'Empereur apparaît irréprochable. Par leur conduite pendant la guerre,
+les Russes avaient à peine mérité une rectification de frontière: «C'est
+plus qu'ils n'ont gagné[236]», disait Napoléon, et cette appréciation
+était exacte. Il est vraisemblable que la Russie eût beaucoup obtenu de
+lui en le secourant avec efficacité, en se rangeant loyalement à ses
+côtés, pour faire appel ensuite à ces sentiments d'honneur et de
+confraternité militaire qui agissaient puissamment sur son âme. Napoléon
+avait au plus haut point la loyauté du champ de bataille; ce politique
+artificieux était un soldat sans reproche; il avait la religion du
+service rendu, et nul ne le vit jamais disputer le prix du sang versé
+pour sa cause. Plus tard, causant avec un aide de camp du Tsar, se
+remémorant le passé, laissant errer son imagination, il retraçait en
+traits de feu le rôle éminent que les circonstances avaient en 1809
+livré à la Russie, comment elle eût dû s'y prendre pour le remplir, ce
+qu'il aurait fait lui-même à la place d'Alexandre: «J'eusse fait faire
+volte-face, disait-il, aux cent mille hommes employés contre les Turcs,
+et, entrant en Hongrie, j'eusse dicté la paix aux deux partis[237].»
+Comme la Russie avait préféré se réfugier dans l'abstention et se
+désintéresser des événements, quitte à se plaindre de leurs
+conséquences, c'était à elle-même qu'elle devait tout d'abord imputer
+ses mécomptes. Néanmoins, puisque Napoléon croyait toujours et fermement
+à la nécessité de la retenir dans l'alliance, il y avait de sa part
+faute grave, féconde en conséquences funestes, à donner aux
+appréhensions d'Alexandre un objet précis, à fournir contre soi un grief
+tangible. Il avait beau déclarer, en toute sincérité, son intention de
+ne point restaurer la Pologne, ses actes parlaient contre lui, et le
+gage matériel donné aux Varsoviens apparaissait comme le démenti de ses
+affirmations, si catégoriques qu'elles fussent.
+
+[Note 236: _Documents inédits_.]
+
+[Note 237: _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_,
+t. XXI, 11.]
+
+Les garanties proposées, il est vrai, pouvaient avoir leur valeur et, en
+quelque manière, réparer le traité. Mais sous quelle forme Napoléon les
+donnerait-il? Interviendrait-il en son nom ou ferait-il simplement
+stipuler le roi de Saxe? Prendrait-il des engagements verbaux ou écrits?
+Signerait-il une convention? Quelles en seraient la consistance et la
+teneur? Autant de points que la lettre du 20 octobre laissait en suspens
+et qui restaient à traiter. Nos offres provoquaient une négociation
+nouvelle, périlleuse entre toutes, puisqu'il faudrait, pour convenir
+d'arrangements précis, écarter toute ambiguïté, aller jusqu'au fond des
+pensées respectives, au risque de les trouver irrémédiablement
+discordantes, au risque de tuer l'alliance en dissipant l'équivoque dont
+elle avait vécu jusqu'à ce jour. La question de Pologne, née à Tilsit
+avec le duché, introduite entre les deux empereurs par l'acte même qui
+les avait rapprochés, maintenue d'abord à l'état latent, surgie tout à
+coup de la guerre contre l'Autriche et des insurrections galiciennes,
+aggravée par les conditions de la paix, n'était plus de celles qu'une
+politique adroite réussirait à assoupir ou à voiler: il était nécessaire
+qu'elle fût envisagée franchement et abordée de face, tranchée d'un
+commun effort ou reconnue insoluble, et le débat auquel elle donnerait
+lieu, compliqué d'une nouvelle et intime péripétie, allait marquer la
+crise suprême de l'alliance.
+
+
+
+
+CHAPITRE V
+
+LA DEMANDE EN MARIAGE
+
+
+Accueil fait par l'empereur Alexandre au traité de Vienne.--Extrême
+mécontentement.--La lettre ministérielle du 20 octobre atténue cette
+impression.--Alexandre réclame la signature d'un traité portant garantie
+contre le rétablissement de la Pologne.--Digression historique de
+Roumiantsof.--Le despotisme tempéré par les salons.--Caulaincourt
+sollicite des instructions précises.--Désir soutenu et progressif chez
+Napoléon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs
+dont il s'inspire.--Le divorce résolu.--Nécessité de ménager et de
+préparer Joséphine.--Séjour de Fontainebleau.--Napoléon incline à
+épouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette
+préférence.--Comment Napoléon sait préparer une demande en
+mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprême du prince
+Kourakine.--L'emprunt russe à Paris.--Nouvelles assurances.--La famille
+impériale de Russie; la grande autorité en matière de mariage.--Retour
+de Fontainebleau.--Première lettre secrète au duc de Vicence.--Réserves
+concernant l'âge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napoléon
+consent au traité portant interdiction de rétablir la Pologne; connexité
+des questions.--L'alliance tend à se resserrer.--Scène du 30 novembre
+aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Pressé par le temps, Napoléon se
+décide à épouser la grande-duchesse de confiance et abandonne à
+Caulaincourt tout pouvoir d'appréciation.--Variété des moyens qu'il met
+en œuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le
+discours au Corps législatif.--Phrase à effet sur les
+Principautés.--Commentaire dicté par l'Empereur.--Seconde lettre au duc
+de Vicence.--Démarche irrévocable.--Le ministre de l'intérieur à la
+tribune du Corps législatif; exposé de la situation de l'Empire; passage
+concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se répand.--Napoléon
+s'attend à recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage
+et du voyage la manifestation extérieure et l'apothéose de
+l'alliance[238].
+
+[Note 238: Une partie de ce chapitre et des deux suivants a paru
+dans la _Revue historique_, septembre-octobre 1890.]
+
+
+
+I
+
+Le 27 octobre, Caulaincourt reçut le texte du traité de Vienne; il avait
+à le communiquer au gouvernement russe et s'acquitta de cette ingrate
+commission. «Je me rendis, écrit-il dans son rapport, chez l'Empereur,
+qui daigna m'accorder sur-le-champ une audience. Il me demanda en
+entrant si c'était le traité. Je répondis en le lui remettant et
+m'acquittant des ordres que m'avait transmis le ministre de Votre
+Majesté par sa dépêche du 14 octobre. L'Empereur m'interrompit pour lire
+le traité. Il le lut sans proférer un seul mot, mais non sans montrer
+qu'il n'en était pas satisfait. Après, il garda assez longtemps le
+silence, qu'il ne rompit que pour dire qu'il était mal récompensé de sa
+loyauté et surtout d'avoir remis ses intérêts à Votre Majesté et de
+l'avoir secondée comme il l'avait fait dans la négociation. Je voulus
+répondre, faire valoir l'acquisition qu'il faisait. L'Empereur
+m'interrompit, cependant toujours avec calme, pour me parler d'autre
+chose. Il prit sur son bureau le jugement du général Gortschakof (ce
+général venait d'être cassé pour sa conduite suspecte pendant la
+campagne et par manière de satisfaction à la France) et me dit que je
+voyais par la date de l'ordre de l'armée qui le contenait, qu'il y avait
+longtemps qu'on en avait fait justice, qu'au reste il ne me montrait
+cela que pour moi et comme une suite de notre dernière conversation.
+Ensuite l'Empereur me parla de choses indifférentes et me
+congédia[239].»
+
+Les jours suivants, l'ambassadeur fut reçu comme à l'ordinaire,
+familièrement, à toute heure, mais l'accueil n'était plus le même.
+L'Empereur se montrait froid, peu causeur, et ne faisait que de rares
+allusions à la politique: parfois un mot amer, jeté dans la
+conversation, témoignait combien la blessure faite à son amour-propre,
+au sentiment de sa dignité et de ses intérêts, était profonde et
+cuisante; il dit un jour que les négociateurs de Vienne avaient pris
+exactement le contre-pied de ses indications[240]. L'ambassadeur lui
+parlait-il de mesures propres à le tranquilliser, il déclarait, sur un
+ton d'impatience, que l'empereur Napoléon devait connaître ses justes
+désirs, qu'il était temps d'y faire droit. Au dehors, le chancelier
+Roumiantsof, revenu de Finlande, paraissait consterné, et la société
+tempêtait.
+
+[Note 239: Rapport n° 58 de Caulaincourt, octobre 1809.]
+
+[Note 240: Rapport n° 59, novembre 1809.]
+
+La lettre de Champagny à Roumiantsof, proposant d'effacer le nom de la
+Pologne du présent et de l'avenir, arriva dix jours après la réception
+du traité; c'était un peu tard pour réparer l'effet produit: le coup
+était porté. Néanmoins, Alexandre fut très frappé des termes absolus et
+catégoriques de cette lettre: jamais la France ne lui avait tenu pareil
+langage. Il y trouva, suivant son expression, «quelque chose dans
+l'esprit de l'alliance[241]», et en éprouva un sérieux réconfort.
+
+[Note 241: Rapport n° 60 de Caulaincourt, novembre 1809.]
+
+Ces garanties qui lui étaient si positivement offertes, il se déclara
+prêt à les accepter, pourvu qu'elles lui fussent conférées sous une
+forme strictement obligatoire pour la France: entre Napoléon et lui, il
+ne croyait plus à la valeur des paroles et exigeait une signature. Il
+parla d'abord d'assurances par écrit, puis, s'enhardissant et précisant
+mieux sa pensée, demanda un traité, un pacte en bonne forme. L'empereur
+Napoléon y prendrait l'engagement de ne jamais rétablir la Pologne; à
+cette clause s'ajouterait la garantie de l'état de possession résultant
+des partages, sans préjudice d'articles explicatifs et accessoires. Ce
+contrat passé, Alexandre consentirait à oublier ses griefs; délivrée de
+l'obstacle surgi malencontreusement en son chemin, l'alliance
+reprendrait son cours majestueux et paisible. À l'aspect de ces
+consolantes perspectives, le front du Tsar se rassérénait, la paix
+semblait rentrer dans son âme, mais il revenait toujours à son traité,
+le demandait tel qu'il l'avait conçu, et à la gravité significative que
+prenait alors son langage, à sa manière de peser sur chaque phrase, sur
+chaque mot, on sentait qu'il énonçait des conditions irrévocables et
+qu'il articulait l'_ultimatum_ de son amitié[242].
+
+[Note 242: Correspondance de Caulaincourt avec l'Empereur et le
+ministre, octobre-novembre 1809.]
+
+Quant à Roumiantsof, il tenait un langage d'autant plus explicite que,
+dans les journées qui avaient suivi son retour et précédé l'arrivée du
+traité de Vienne, il n'avait point imité la réserve ni paru partager
+l'embarras pudique de son maître. Abordant résolument la question de
+Galicie, à l'heure même où Napoléon la tranchait à Vienne, il avait
+présenté un plan de partage tout en faveur de la Russie. Comme la France
+avait méconnu des vœux qu'il n'avait éprouvé aucun scrupule à exprimer,
+il se jugeait un droit personnel à obtenir une réparation et la
+réclamait âprement. Depuis qu'il avait complété l'unité territoriale de
+l'empire en mettant la dernière main à l'acquisition de la Finlande,
+l'affaire de Pologne semblait devenue son unique souci, sa préoccupation
+exclusive et d'autant plus absorbante, le point noir dont il voulait à
+toute force débarrasser l'horizon. Dans ses entretiens avec le duc de
+Vicence, il parlait toujours de l'alliance en convaincu, en croyant,
+mais il en subordonnait le maintien à une grande mesure par laquelle
+Napoléon découragerait les espérances des Varsoviens et glacerait leur
+enthousiasme; c'était à la France, qui avait fait le mal, à y porter
+remède, à réprimer une effervescence qu'elle avait laissée naître et se
+propager: «Les Polonais sont ivres, disait le vieux ministre, il faut
+les dégriser[243].»
+
+Au reste, ajoutait-il, à supposer que l'empereur Alexandre se résignât à
+fermer les yeux sur le péril extérieur qui menaçait ses États, la
+fermentation croissante à l'intérieur ne lui permettrait point cet excès
+de condescendance. Dans les hautes classes, le mouvement était trop vif,
+trop universel, et avait pris des proportions trop inquiétantes pour que
+quelques paroles tombées de haut, accompagnées même de rigueurs, pussent
+imposer le calme, ramener la soumission, dissiper de justes craintes; la
+confiance ne se décrète point par ukase, et l'empereur Alexandre ne
+saurait désormais, sans s'exposer à de graves périls, différer la
+satisfaction à laquelle prétendaient ses sujets. C'est à tort, disait
+alors Roumiantsof sur un ton d'épanchement, que l'on suppose à
+l'autocrate la pleine et parfaite indépendance de ses décisions;
+illimité en droit, son pouvoir doit en fait tenir compte de l'opinion
+mondaine et dans une certaine mesure gouverner avec elle; il en résulte
+pour la Russie une forme de gouvernement très particulière: c'est le
+despotisme tempéré par les salons. Ce régime n'est point nouveau; il
+fonctionne de longue date; et Roumiantsof, faisant appel à sa mémoire et
+à sa vieille expérience, citait des faits, des exemples, propres à nous
+faire mieux connaître et comprendre la Russie: «L'empereur Napoléon,
+disait-il, et en général tout le monde chez vous se trompe sur ce
+pays-ci. On ne le connaît pas bien. On croit que l'Empereur gouverne
+despotiquement, qu'un simple ukase suffit pour changer l'opinion ou du
+moins pour décider de tout. L'empereur Napoléon me l'a souvent dit en
+parlant des bavardages, de l'espèce d'opposition qui se manifestait ici.
+Il croit qu'un signe du souverain peut tout faire; il se trompe...
+L'impératrice Catherine connaissait si bien ce pays qu'elle cajolait
+toutes les opinions; elle ménageait jusqu'à l'esprit d'opposition de
+quelques vieilles femmes: c'est elle-même qui me l'a dit[244].» De ces
+souvenirs évoqués à propos, de toutes ces considérations, Roumiantsof
+tirait argument pour réclamer un acte immédiat, un traité propre à
+calmer les esprits, à venir en aide aux intentions loyales et
+conciliantes du gouvernement, en un mot à _nationaliser_ l'alliance.
+
+[Note 243: Champagny à Caulaincourt, 22 octobre 1809.]
+
+[Note 244: Caulaincourt à Champagny, 30 octobre 1809.]
+
+Caulaincourt n'osa obtempérer sur-le-champ à ces réquisitions. Il
+s'était entendu accuser tant de fois d'être trop Russe qu'il craignait,
+s'il faisait preuve d'initiative et d'empressement, d'encourir à nouveau
+ce reproche. Puis, pendant les derniers mois, il avait vu varier et
+osciller si souvent la politique impériale qu'il avait peine à la suivre
+dans ses sinuosités. Au début de la guerre, lorsqu'il s'agissait
+d'entraîner nos alliés dans la lutte, Napoléon lui avait permis de
+prendre des engagements fermes: plus tard, après les premières
+déceptions de la campagne, l'Empereur avait paru s'éloigner et s'isoler
+de la Russie; aujourd'hui, au lendemain d'un acte qui avait justement
+froissé cette puissance, il se montrait disposé à lui complaire. Ces
+mouvements en sens divers, ces brusques saccades, avaient produit chez
+l'ambassadeur un trouble et un désarroi qui paralysaient son bon
+vouloir. Au lieu d'accéder aux exigences croissantes de la Russie, il se
+borna à les enregistrer et à en instruire successivement sa cour. Avant
+d'admettre le principe d'une assurance par écrit et à plus forte raison
+d'un traité, il sollicita, par deux courriers, des ordres précis: vu
+l'énormité des distances, c'était retarder d'au moins six semaines la
+satisfaction d'Alexandre.
+
+Pour cette fois, les scrupules de l'ambassadeur se trouvaient excessifs
+et ne répondaient plus aux dispositions présentes de l'Empereur. Si
+Caulaincourt, au lieu d'être réduit à des instructions déconcertantes
+par leur variété, parfois contradictoires, dont le lien lui échappait,
+eût été mieux à même d'observer le travail qui s'opérait dans l'esprit
+du maître, de suivre dans tous ses détours une volonté souvent ondoyante
+et toujours complexe, il eût reconnu que le désir d'apaiser et de
+contenter la Russie était actuellement le premier chez l'Empereur, qu'il
+dominait son esprit et ne s'arrêtait pas aux formes dans lesquelles la
+satisfaction serait donnée. Jugeant avoir assez fait pour les Polonais
+par un don de territoire et s'être assuré de leur fidélité, Napoléon est
+tout entier maintenant à la contre-partie de cette œuvre et s'est
+retourné délibérément vers la Russie, les mains pleines de concessions;
+après s'être à tout hasard prémuni contre une défection d'Alexandre, il
+renonce moins que jamais à la prévenir. Se sentant plus isolé à mesure
+qu'il devient plus redoutable, il comprend mieux l'utilité de prolonger
+un accord qui le garantira contre les révoltes de l'Europe, tandis qu'il
+reprendra la soumission de l'Espagne et terminera sa lutte contre
+l'Angleterre. Même, non content de neutraliser la Russie, il revient peu
+à peu à l'espoir de se la rattacher plus complètement, de provoquer un
+renouveau d'intimité et de confiance, et cette idée de faire refleurir
+l'alliance s'associe en lui à un projet brusquement conçu, d'ordre
+intime et public à la fois, intéressant les plus hautes conceptions de
+sa politique et touchant aux fibres les plus délicates de son
+amour-propre. L'amitié d'Alexandre lui est redevenue particulièrement
+nécessaire, parce qu'il s'est résolu au divorce et qu'il pense avoir
+besoin de la Russie pour donner une impératrice à la France.
+
+Après Wagram et la paix de Vienne, il avait ressenti plus impérieusement
+le désir qui l'avait assailli au retour de Tilsit, celui d'ajouter aux
+trophées présentés à ses peuples un gage d'avenir, une espérance de
+stabilité. Au lendemain d'une épreuve où la France avait craint pour sa
+vie et vu chanceler sa fortune, il jugeait plus nécessaire d'assurer la
+pérennité de son œuvre et surtout d'y faire croire, de se prolonger dans
+une lignée directe. À la fin de 1807, il y avait eu chez lui velléité de
+divorcer: en 1809, il y eut volonté arrêtée, détermination prise, et
+lorsqu'il revint d'Autriche, il portait en lui le poids de cette
+résolution, qui déchirait son cœur tout en ouvrant à son orgueil une
+carrière nouvelle.
+
+Décidé à rompre et redoutant l'instant cruel, il n'entendait pas
+immédiatement publier et réaliser son projet. Souffrant du mal qu'il
+ferait à Joséphine, cherchant un moyen de l'avertir et désireux de la
+ménager, il passait par de douloureuses anxiétés qui lui faisaient
+rechercher le calme et le recueillement. À son retour d'Allemagne, au
+lieu de rentrer à Paris et de se montrer en triomphateur à ses peuples,
+il s'arrête à Fontainebleau. Là, il n'admet auprès de lui que ses
+ministres de confiance, avec les princes de la famille; il ajourne les
+réceptions officielles, les empressements de commande, s'isole de
+l'appareil souverain: son intention est «de vivre comme à la
+campagne[245]», partageant son temps entre le travail et la chasse. Il
+mande aussi l'Impératrice, mais la traite avec une froideur
+inaccoutumée; en suspendant l'intimité alors que le lieu et les
+circonstances semblent la favoriser, il voudrait préparer Joséphine à
+comprendre, à s'incliner devant l'inévitable, à s'immoler elle-même, à
+descendre spontanément du trône pour occuper, dans la hiérarchie des
+princesses, le premier rang après l'impératrice régnante. C'est là le
+but qu'il se propose, mais il estime que, pour l'atteindre, quelques
+semaines de patience et de discrets efforts sont nécessaires.
+
+[Note 245: Champagny à Caulaincourt, 7 novembre 1810.]
+
+Puis, il lui faut aviser aux moyens de se procurer une nouvelle union et
+se pourvoir à l'avance. Dans sa pensée, si le lien qui l'unissait à
+Joséphine devait être dénoué plutôt que tranché, si la rupture devait
+être prudemment amenée, le second mariage devait suivre sur-le-champ, à
+la façon d'un soudain coup de théâtre. Pour mieux gouverner
+l'imagination des hommes, Napoléon jugeait indispensable de ne jamais la
+laisser se troubler et s'égarer dans l'attente prolongée de grands
+événements. Dès qu'il les lui avait fait pressentir, il les lui
+présentait tout acquis, irrévocables et magnifiques; il ne la tirait de
+son saisissement que pour la ravir et l'enchanter, et c'était en tout sa
+manière que de procéder par surprises, par éblouissements, d'étonner les
+esprits et de stupéfier l'opinion. Il voulait donc qu'entre les deux
+impératrices la transition fût brusque, à peine sensible, qu'aux yeux de
+la France et du monde une princesse de sang royal apparût immédiatement
+à ses côtés dans la place que le départ de Joséphine laisserait vacante.
+Auprès de Joséphine, il pensait à celle qu'il appellerait à la
+remplacer: parcourant l'Europe du regard, il y cherchait une princesse
+apte à partager son trône, à lui donner un fils, et ses préférences se
+portèrent sur la grande-duchesse Anne, sœur d'Alexandre.
+
+Ce choix était naturel, légitime, presque forcé. Il répondait d'abord au
+désir de célérité qui guidait l'Empereur dans toute la poursuite de
+cette affaire. Entre Napoléon et Alexandre, la question n'était point
+nouvelle, puisqu'à Erfurt, dans un épanchement ménagé par Talleyrand,
+les deux empereurs avaient parlé mariage et prononcé le nom de la plus
+jeune fille de Paul Ier. À cette époque, Anne Pavlovna sortait à peine
+de l'enfance; il ne pouvait être question de son établissement qu'à
+titre de projet caressé pour l'avenir[246]. Depuis, treize mois
+s'étaient écoulés: la grande-duchesse achevait sa quinzième année; on
+avait lieu de penser, sans en avoir la certitude absolue, qu'elle avait
+atteint l'âge de la puberté et du mariage; son extrême jeunesse, qui
+restait un inconvénient, ne semblait plus un empêchement, et il
+paraissait naturel qu'on relevât de notre côté l'insinuation faite par
+son frère; après ce préliminaire, une demande ne surprendrait pas à
+Pétersbourg; sur ce terrain déjà préparé, il semblait que tout irait
+plus facilement et plus vite qu'ailleurs. Même, il y avait pour
+Napoléon--c'est lui qui en fit l'aveu--«un engagement de tacite
+honnêteté[247]» à ne point chercher d'autre parti avant d'avoir repris
+et poussé à fond l'entretien avec la Russie; s'il manquait à ce devoir
+de convenance, à cette obligation de l'amitié, il risquerait de porter à
+l'harmonie des deux cours une nouvelle atteinte, de fournir au Tsar un
+légitime sujet de mécontentement et de peine.
+
+[Note 246: Voy. t. I, p. 470 à 473.]
+
+[Note 247: _Corresp._, 16210.]
+
+Au contraire, l'alliance de famille, s'il parvenait à la former, aurait
+pour effet presque certain de restaurer l'union politique, en attestant
+aux deux monarques la sincérité de leurs sentiments respectifs.
+Alexandre y trouverait la preuve que Napoléon demeurait inébranlable
+dans ses sympathies et ses préférences. De son côté, Napoléon
+obtiendrait enfin le gage tant de fois et si vivement réclamé de la
+Russie. En aucune occasion Alexandre ne nous avait ménagé les
+protestations et les assurances; il nous en avait comblés, accablés:
+aujourd'hui encore, il affirmait que son cœur n'était point changé; à
+l'entendre, il admirait toujours Napoléon et voulait l'aimer; lors même
+qu'il soupirait et se lamentait, ses plaintes gardaient le ton de
+l'amitié méconnue plutôt que de l'aigreur et de l'amertume. Cependant,
+chaque fois qu'il s'était agi pour lui de se montrer par des actes, il
+s'était aussitôt récusé et dérobé. Pendant la guerre d'Autriche, il
+avait prodigué ses vœux, ses encouragements, ses congratulations, et
+refusé ses armées. Ce témoignage effectif qu'il s'est alors abstenu de
+nous donner, le don de sa sœur peut le remplacer; par cette marque
+publique d'attachement, il montrera qu'il ne craint point d'enchaîner sa
+foi, de se lier ostensiblement à l'Empereur, de se compromettre et de
+s'afficher avec lui: dans une demande en mariage, Napoléon voit un
+dernier moyen de l'éprouver, de vérifier la droiture de ses intentions,
+et il se résout à tenter cette suprême expérience.
+
+Désirant qu'elle réussisse, il ne la risquera qu'après avoir mis de son
+côté toutes les chances favorables. Pour enlever au Tsar tout motif
+fondé de refus ou de réticence, il consent à le délivrer de toute
+crainte, et c'est sans doute à cette pensée, conçue et exprimée par lui
+au moment de quitter Vienne, qu'il faut attribuer les termes étonnamment
+positifs dans lesquels Champagny avait cru pouvoir formuler sa lettre au
+chancelier. Après son retour, Napoléon se cherche d'autres moyens de
+séduction; il croit les trouver d'abord dans un système soutenu de menus
+soins et de galanteries. Jamais, depuis les jours heureux qui avaient
+suivi les effusions de Tilsit, il ne s'était montré aussi coulant, aussi
+attentionné, et avec un art minutieux, avec ce mélange de dignité et de
+grâce qu'il sait employer à propos, il commence de faire sa cour à la
+Russie.
+
+D'abord, l'ambassadeur du Tsar à Paris, le prince Kourakine, redevient
+l'objet de toutes les préférences. Quelque peu d'importance qu'offrît
+par lui-même ce ministre, il représentait la personne de son maître, et
+toute politesse qui lui serait faite irait à l'adresse d'Alexandre.
+Puis, insuffisant en affaires, Kourakine jouissait à Pétersbourg de
+quelque crédit mondain; «il écrit, mandait Caulaincourt, au moins une
+fois la semaine à l'Impératrice mère et à quatre ou cinq vieilles dames
+qui sont à la tête de la société[248].» Napoléon trouve donc avantage à
+ce que Kourakine soit caressé, choyé, mis dans nos intérêts. Désormais
+l'Excellence russe reçoit au ministère des relations extérieures un
+accueil particulièrement empressé: le nouveau duc de Cadore (M. de
+Champagny venait de recevoir ce titre) écoute sans sourciller ses
+fastidieuses dissertations, reçoit avec bienveillance ses requêtes, et
+la liste en est longue, car le prince «protège beaucoup, multiplie les
+demandes particulières, et réclame toujours au nom de l'alliance et de
+l'amitié de l'Empereur pour l'empereur Alexandre; il a l'air de croire
+que toutes les lois doivent se taire devant ce puissant motif[249]». Si
+importune que soit parfois son intervention, il est tenu bon compte de
+ses désirs, et il faut des raisons d'État pour qu'une demande formulée
+par lui ne soit point accueillie d'emblée.
+
+[Note 248: Caulaincourt à Napoléon, 15 janvier 1809.]
+
+[Note 249: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.]
+
+Tant d'affabilité, il est vrai, ne réussissait qu'imparfaitement à le
+satisfaire; une ombre restait sur son front, et quelque chose semblait
+manquer à son bonheur. Il avait cru que l'arrivée de l'Empereur à
+Fontainebleau rouvrirait la série des réceptions et des fêtes, que Sa
+Majesté n'aurait rien de plus pressé que de le mander auprès d'elle, que
+cet appel lui fournirait occasion de déployer tout son faste. Pour la
+circonstance, il avait renouvelé sa garde-robe, s'était commandé des
+habits magnifiques, avait tiré de son écrin ses plus précieux joyaux, et
+son secret espoir, avoué à son entourage, était d'éclipser
+l'archichancelier Cambacérès, dont la somptuosité proverbiale excitait
+sa jalousie[250]. Ne voyant point arriver l'invitation ardemment
+souhaitée, Kourakine trouvait qu'on lui laissait attendre bien longtemps
+le jour de son triomphe. Instruit de cette impatience sénile, Napoléon
+le fit venir à Fontainebleau avant tous ses collègues; là, avec
+ostentation, il lui reconnut les prérogatives diverses de son rang, le
+combla de toutes les distinctions propres à faire époque dans la vie
+d'un vieux diplomate.
+
+[Note 250: Rapport de police du 8 novembre 1809. «Son Excellence le
+prince Kourakine, dès qu'il a su le retour prochain de l'empereur de
+Vienne, a préparé ses équipages et des habits magnifiques qu'il a fait
+venir de Lyon. Il a fait établir en diamants sa grande croix de la
+Légion d'honneur, et il se flattait (ce sont ses termes) qu'elle
+effacerait celle de M. l'archichancelier.» Archives nationales, F7,
+3721.]
+
+En de plus importantes matières, même préoccupation de plaire. Alexandre
+avait exprimé dès longtemps le vœu que des ingénieurs français fussent
+mis à sa disposition, afin de lui construire des vaisseaux d'un type
+perfectionné. Napoléon consentit à leur envoi, malgré sa répugnance à
+faire l'éducation militaire d'un peuple étranger. Il allait jusqu'aux
+services d'argent, se montrait disposé à venir en aide aux finances
+obérées de la Russie. Le gouvernement de Pétersbourg désirait toujours
+émettre un emprunt sur la place de Paris. Dès que Napoléon sut combien
+le Tsar et son ministre prenaient à cœur cette opération, il accorda
+sur-le-champ les autorisations nécessaires et chargea son ministre des
+finances d'en aviser, par lettre spéciale, les banquiers chargés de
+l'émission: il verrait avec plaisir que les capitaux français, hésitant
+à s'aventurer si loin, allassent en Russie, qu'ils se missent à la
+disposition de son futur beau-frère, et que, si le mariage devait
+s'accomplir, un prêt de «trente à cinquante millions» figurât dans la
+corbeille[251].
+
+[Note 251: Champagny à Caulaincourt, 7 et 16 novembre, 12 décembre
+1809.]
+
+Enfin, revenant à la question de Pologne, reconnaissant en elle
+l'obstacle principal ou plutôt unique à la parfaite intelligence des
+deux cours, il aspire plus que jamais à l'écarter, à la supprimer de
+leurs rapports. Quelque péremptoires que soient les assurances contenues
+dans la lettre de Champagny, il éprouve le besoin de les réitérer, sans
+savoir qu'il se trouvera bientôt dans la nécessité de les préciser. Le 7
+novembre, le ministre écrit à l'ambassadeur; ignorant qu'à cette date le
+Tsar réclame un traité et que Caulaincourt en ajourne la signature, il
+n'entre encore dans aucune explication sur la nature des garanties à
+fournir, mais transmet le consentement anticipé de l'Empereur à tout ce
+que pourra exiger la Russie. «Répétez, dit-il, que nous sommes disposés
+à faire tout ce qu'on voudra. Parlez du prix qu'on met en France à
+l'alliance de la Russie.» C'est par cette facilité progressive, par ces
+complaisances graduées, que Napoléon préparait les voies à la démarche
+résolue dans le secret de sa pensée. Les précautions dont il l'entoure
+prouvent surabondamment sa sincérité, son désir d'être agréé, son
+intention de plus en plus ferme d'épouser la sœur d'Alexandre. Au
+lendemain de douloureux froissements, il juge qu'une demande en mariage
+risquerait trop à se produire isolément; elle ne doit se présenter
+qu'accompagnée, sous escorte de douces paroles et de bons procédés.
+Napoléon tient à l'envelopper dans un ensemble de mesures amicales,
+condescendantes, gracieuses, destinées à en faciliter le succès et à
+concourir au même but, c'est-à-dire à resserrer l'entente et surtout à
+l'affirmer avec éclat aux yeux de l'univers.
+
+Ayant tout disposé en sa faveur, comment s'y prendrait-il pour entamer
+l'affaire? Quelques soins qu'il se donnât pour se faire bien venir de la
+Russie, une difficulté restait à prévoir: Alexandre l'avait indiquée à
+Erfurt, sans suggérer le moyen de la lever. Si l'alliance de famille,
+avait-il dit, était le plus cher de ses vœux, ce n'était pas à lui-même,
+c'était à sa mère qu'il appartenait d'en décider; l'Impératrice
+douairière avait conservé toute autorité sur ses filles et les mariait à
+son gré; la volonté du tsar défunt, consignée dans un acte solennel,
+avait opéré au profit de sa veuve ce démembrement de la souveraineté.
+
+Depuis l'entrevue, Alexandre s'était-il essayé à abolir ou à restreindre
+les prérogatives si bénévolement reconnues à sa mère? C'était là un
+point que Caulaincourt s'était attaché spontanément à éclaircir. Mêlé
+aux conversations d'Erfurt, désirant le mariage, espérant en faire le
+couronnement d'une politique qui lui était chère, il n'avait jamais
+perdu de vue ce grand objet, bien que Napoléon et Alexandre ne lui en
+eussent plus touché mot, le premier dans ses lettres, le second dans ses
+entretiens; sans agir, il s'était cru autorisé à observer, et ses yeux
+étaient restés constamment ouverts sur ce qui se passait entre le Tsar
+et sa mère. Or, il avait vu cette princesse, à côté de son fils chef
+d'État, rester chef de famille, s'affirmer comme tel dans toutes les
+circonstances. Au jour des fiançailles entre la grande-duchesse
+Catherine et le duc d'Oldenbourg, elle avait présidé la cérémonie; dans
+la chapelle du Palais d'hiver, devant le roi et la reine de Prusse, la
+cour et le corps diplomatique, elle était montée seule sur l'estrade
+recouverte de pourpre où se tenaient les futurs époux; elle avait uni
+leurs mains et reçu leurs hommages: «La première marque de respect de la
+fille, écrivait l'ambassadeur, a toujours été pour la mère[252].» Le
+rôle dévolu à celle-ci ne dérogeait pas, il est vrai, à la coutume
+russe, mais Caulaincourt avait remarqué en même temps le soin extrême de
+l'Empereur à s'effacer, à ne figurer qu'en simple qualité de spectateur
+et de témoin, «comme ferait un particulier». Il n'était sorti de sa
+réserve que pour rendre à sa mère les témoignages d'une déférence
+raffinée[253].
+
+[Note 252: _On dit et Nouvelles de Pétersbourg_, 17 janvier 1809.
+Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+[Note 253: _Id._: «On a remarqué avec étonnement que l'Empereur ait
+poussé aux fiançailles le respect filial au point de quitter sa place
+pour aller prendre sur une colonne les gants que sa mère y avait posés,
+pendant qu'elle était à l'autel fiançant sa fille et son futur gendre.
+Quand elle eut fini, l'Empereur fut au-devant d'elle, lui offrit la main
+et lui présenta ses gants, que l'Impératrice régnante, qui était près de
+sa belle-mère, ne lui avait pas offert de prendre.»]
+
+Depuis, affectant de renoncer à toute influence politique, Marie
+Féodorovna continuait de gouverner l'intérieur de la famille et
+s'attribuait avec une vigilance jalouse ce département. Elle se montrait
+peu à Pétersbourg, vivait toute l'année à Gatchina, afin, disait-elle,
+de mieux conserver la direction morale de ses plus jeunes enfants et de
+surveiller leur éducation. En dehors de ces soins, sa grande occupation
+était de pourvoir à l'établissement de sa dernière fille. Dans ce but,
+elle entretenait toute une diplomatie, des agents qui parcouraient les
+capitales; il y avait toujours quelque part une négociation entamée en
+son nom pour fiancer la grande-duchesse. En Europe, cette situation
+toute spéciale était reconnue et acceptée: les prétendants faisaient
+parvenir directement leur demande à l'impératrice Marie: c'était la
+marche accoutumée, normale, et Caulaincourt s'était fait un devoir d'en
+instruire son maître, par une lettre écrite le 4 février 1809 et restée
+sans réponse:
+
+«La première démarche ostensible, avait-il dit, comme l'officielle,
+s'adressent à la mère[254].»
+
+[Note 254: Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+Napoléon se jugeait trop fort et trop grand pour employer cette voie;
+qu'avait-il à compter avec la volonté d'une femme, à incliner devant
+elle la raison d'État! D'ailleurs, il tenait pour impossible
+qu'Alexandre, maître dans l'empire, ne le fût point dans sa famille; ce
+dédoublement des pouvoirs répugnait à la conception qu'il se faisait de
+l'autorité; il n'y croyait guère, et si le Tsar lui opposait les
+résistances d'une mère, il n'admettrait pas cette raison et n'y verrait
+qu'un prétexte. En Russie, il ne connaît que l'ami et l'allié de Tilsit;
+il ne veut avoir affaire qu'à lui: après avoir mis tout en œuvre pour le
+reconquérir, il lui fera parler simplement et nettement; c'est à lui
+seul qu'il veut avoir l'obligation d'un service ou pouvoir s'en prendre
+d'une réponse discourtoise.
+
+Il ne tarda pas à s'ouvrir au delà du milieu de novembre. Le séjour de
+Fontainebleau, il est vrai, n'avait pas sensiblement avancé la question
+du divorce, ni ménagé les dispositions de Joséphine; il avait été
+interrompu par l'arrivée à Paris du roi et de la reine de Saxe, accourus
+pour féliciter l'Empereur de ses derniers triomphes et lui renouveler,
+avec l'expression de leur gratitude, l'hommage de leur déférente
+fidélité. Napoléon les avait invités à venir, mais l'empressement avec
+lequel ils avaient répondu à cet appel dérangeait ses plans, en
+l'arrachant prématurément à sa retraite. Pour recevoir ses hôtes avec
+plus de faste et de dignité, il est obligé de quitter sa résidence
+d'automne; le 15, laissant l'Impératrice revenir isolément, il rentre à
+Paris seul, à cheval, au milieu d'un appareil guerrier, à la tête d'une
+escorte toute militaire, en chef d'armée plus qu'en monarque. C'est
+seulement le lendemain et le surlendemain que, réinstallé aux Tuileries,
+il reçoit les corps constitués, donne des audiences, tient conseil des
+ministres et fait l'empereur[255]. En même temps, les cercles de cour,
+les grandes réceptions, les représentations au théâtre du château
+commencent en l'honneur du couple royal de Saxe. D'autres souverains,
+ceux de Wurtemberg, de Hollande, de Naples et de Westphalie, arrivent ou
+s'annoncent; Paris redevient «le séjour des rois[256]», s'emplit d'hôtes
+princiers, de visiteurs illustres; la capitale et la cour reprennent un
+aspect de gaieté, d'animation et de splendeur, et c'est au bruit
+importun des fêtes que Napoléon doit engager les actions diverses qui le
+mèneront à ses fins, imposer la résignation à Joséphine, préparer la
+rupture du lien civil et religieux, aviser enfin et pressentir la
+Russie. Pour parler à l'Impératrice, il attend encore: le prince Eugène,
+mandé en hâte de sa vice-royauté d'Italie, s'achemine vers Paris, et sa
+présence paraît indispensable pour apaiser et consoler sa mère à l'heure
+des déchirements suprêmes. Mais déjà, le 22 novembre, l'Empereur faisait
+écrire à Caulaincourt par Champagny une lettre que le ministre devait
+minuter et chiffrer en entier de sa main, afin d'assurer l'inviolabilité
+du secret: elle était conçue en ces termes:
+
+[Note 255: Champagny à Caulaincourt, 16 novembre 1809. Cf. le
+_Moniteur_ du 14.]
+
+[Note 256: Champagny à Caulaincourt, 31 mars 1810.]
+
+«Monsieur l'ambassadeur, vous connaissez les instances faites depuis
+longtemps auprès de l'Empereur par les hommes les plus attachés à sa
+personne et aux grands intérêts de la dynastie. Ces démarches ont été
+longtemps infructueuses; cependant, tout me porte à penser qu'après
+avoir mûrement réfléchi sur la situation de la France et de sa famille,
+l'Empereur va enfin se décider à divorcer. Sa Majesté s'en est ouverte à
+moi seul, ce qu'elle a été obligée de faire pour m'ordonner de vous
+écrire la présente lettre que j'ai chiffrée moi-même.
+
+«Des propos de divorce étaient revenus à Erfurt aux oreilles de
+l'empereur Alexandre, qui doit en avoir parlé à l'Empereur et lui avoir
+dit que la princesse Anne, sa sœur, était à sa disposition. L'Empereur
+veut que vous abordiez franchement et simplement la question avec
+l'empereur Alexandre, et que vous lui parliez en ces termes: «J'ai lieu
+de penser que l'Empereur, pressé par toute la France, se dispose au
+divorce. Puis-je mander que l'on peut compter sur votre sœur? Que Votre
+Majesté y pense deux jours et me donne franchement sa réponse, non comme
+à l'ambassadeur de France, mais comme à une personne passionnée pour les
+deux familles. Ce n'est pas une demande formelle que je fais, c'est un
+épanchement de vos intentions que je sollicite. Je hasarde cette
+démarche, parce que je suis trop accoutumé à dire à Votre Majesté ce que
+je pense pour craindre qu'elle me compromette jamais.»
+
+«Vous n'en parlerez sous quelque prétexte que ce soit à M. de Romanzof,
+et lorsque vous aurez eu cette conversation et celle qui doit la suivre
+deux jours après, vous oublierez entièrement la communication que je
+vous fais.
+
+«Il vous restera à nous faire connaître les qualités de la jeune
+princesse et surtout l'époque où elle peut être en état de devenir mère,
+car, dans les calculs actuels, six mois de différence sont un objet.
+
+«Je n'ai pas besoin de recommander à Votre Excellence le plus inviolable
+secret: elle sent ce qu'elle doit à cet égard à Sa Majesté[257].»
+
+[Note 257: Une partie de cette lettre et de la suivante a été
+publiée pour la première fois par BIGNON, _Histoire de France depuis le
+dix-huit brumaire_, IX, 64-65. C'est par erreur que Thiers a écrit que
+presque toutes les lettres relatives au mariage avaient été détruites
+(XI, 358). Les pièces de la négociation avec la Russie, c'est-à-dire les
+lettres échangées très secrètement et directement entre le ministre et
+l'ambassadeur, sans l'intermédiaire des bureaux, sont conservées toutes
+aux archives des affaires étrangères, Russie, vol. de _Supplément_ n°
+17. Nous avons donné la primeur de ces pièces, dans leur texte intégral,
+au public des _Matinées littéraires_ de Bruxelles (conférence du 1er
+mars 1890). Depuis, M. P. Bertrand les a publiées dans le
+_Correspondant_ du 10 juin 1890. Bignon, Armand Lefèvre, MM. Imbert de
+Saint-Amand (_Les beaux jours de Marie-Louise_), Henri Welschinger (_Le
+divorce de Napoléon_) et Tatistcheff (_Alexandre Ier et Napoléon_) en
+ont cité quelques passages.]
+
+Ainsi, c'est une reconnaissance à fond que Caulaincourt devra pousser,
+avec entrain et vigueur, mais dans le plus grand mystère, en paraissant
+agir de sa propre initiative. Cette précaution, trop usitée en pareille
+matière pour tromper personne, avait pour but, si l'affaire
+n'aboutissait point, de sauvegarder la dignité des deux empereurs et les
+rapports futurs.
+
+Le procédé employé offrait de plus l'avantage de ne point engager
+irrévocablement l'Empereur, et c'était chez lui un principe que de se
+livrer et de se lier le plus tard possible, tout en cherchant à
+s'assurer d'autrui. Dans la circonstance, cette tactique se justifiait
+par une raison particulière, par le léger doute qui subsistait sur le
+développement physique de la princesse. Quelque souhaitable qu'il fût de
+fortifier l'union avec la Russie en la doublant d'un lien plus étroit,
+cet intérêt devenait secondaire si on le comparait à l'objet essentiel
+du divorce et du second mariage, à la nécessité de donner le plus tôt
+possible un héritier à l'Empire. Sur le point délicat qui restait à
+éclaircir, les renseignements à prendre et à transmettre par
+Caulaincourt permettraient seuls à l'Empereur de compléter sa décision
+et, s'il y avait lieu, de prononcer une demande en règle. Ce qu'il veut
+obtenir pour l'instant et tout de suite, c'est la certitude que la
+Russie se tient à sa disposition et s'offre à ses désirs.
+
+La lettre du 22 novembre était prête pour être expédiée, lorsque
+Napoléon fut informé que la Russie demandait des assurances écrites
+contre le rétablissement de la Pologne et que Caulaincourt n'avait osé
+les fournir. Dans la disposition où il se trouve, ce retard lui paraît
+fâcheux, et cette timidité l'irrite. Il voudrait que déjà la Russie fût
+rassurée, parfaitement heureuse, mise en humeur de ne rien nous refuser.
+Ce que l'ambassadeur n'a pas fait, qu'il y procède donc sur-le-champ,
+«d'une manière franche et ouverte qui éloigne tout soupçon et toute
+arrière-pensée, en prouvant que nous n'en avons aucune». Telles furent
+les propres expressions dont M. de Champagny eut à se servir, en se
+hâtant d'ajouter à la lettre intime et confidentielle qu'il avait
+rédigée pour M. de Caulaincourt, une dépêche toute politique: cette
+dernière servirait de passeport à la demande contenue dans la première
+et lui ménagerait bon accueil.
+
+Le courrier de cabinet porteur de la double expédition allait quitter
+l'hôtel des relations extérieures, lorsqu'y entra M. de Rumigny, parent
+du duc de Vicence, accouru en toute hâte de Saint-Pétersbourg. Ce jeune
+homme apportait l'avis que le Tsar ne se satisferait pas à moins d'un
+traité. Il prit sur lui de retenir le courrier en partance, ce qui
+permit au ministre de demander le soir même les ordres de l'Empereur au
+sujet de la prétention nouvelle et de fournir réponse. Napoléon n'avait
+point prévu que les exigences de la Russie iraient aussi loin; par
+assurances écrites, il avait entendu une simple déclaration, en forme de
+note ou d'office. N'importe, conséquent avec lui-même, voulant une
+réponse favorable au sujet du mariage et la voulant immédiate, il
+n'épargne rien de ce qui peut la lui procurer; s'étant proposé un but,
+il y pousse droit, ferme, sans hésitation ni recul, et dans sa fougueuse
+impatience de l'atteindre passe sur les moyens à employer. La Russie
+aura son traité, puisqu'elle y attache tant de prix, et Champagny reçoit
+l'ordre d'ajouter, dans le paquet préparé pour l'ambassadeur, une
+troisième dépêche, sorte de _post-scriptum_ à la seconde. On y trouve le
+pouvoir formellement donné à Caulaincourt de signer une convention.
+Comme le temps presse, le ministre n'entre dans aucun détail sur les
+stipulations à insérer dans cet acte et sur les expressions à employer.
+Pour que la dignité de l'Empereur soit de tout point sauvegardée, il
+s'en rapporte à Caulaincourt, auquel il laisse pleine latitude et donne
+blanc-seing. «En général, dit-il, vous ne vous refuserez à rien de ce
+qui aurait pour but d'éloigner toute idée du rétablissement de la
+Pologne, mais vous tâcherez d'éviter toute clause qui serait inutile ou
+étrangère à ce but. L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser
+l'empereur de Russie, surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité;
+on ne peut lui demander autre chose.»
+
+Ainsi, de jour en jour, presque d'heure en heure, la condescendance de
+Napoléon s'accroît, à mesure que l'imminence du divorce l'incline
+davantage vers le mariage russe. Le rapprochement des dates, la
+simultanéité des envois dénotent une étroite corrélation entre ce qu'il
+prétend et ce qu'il accorde: la grande question qui domine de longue
+date les rapports des deux empires, il la lie à celle qu'il vient de
+soulever; il se montre disposé à régler la première à la parfaite
+satisfaction de la Russie, pour obtenir que la seconde le soit en
+conformité de ses vœux; s'il s'est donné d'abord pour tâche de tenir la
+balance égale entre Pétersbourg et Varsovie, il la laisse aujourd'hui
+pencher du côté russe, et cédant à la passion du moment, à l'emportement
+de ses désirs, il offre implicitement au Tsar de lui livrer la Pologne
+au prix d'une grande-duchesse. À vingt reprises, Alexandre a déclaré
+qu'après avoir obtenu la garantie tant souhaitée, il s'estimerait
+pleinement satisfait, qu'il abjurerait tout ressentiment et toute
+crainte, qu'il n'aurait plus rien à réclamer de la France, ni rien à lui
+refuser: il semble donc qu'un échange solennel de gages va effacer le
+passé, garantir l'avenir, reformer sur des bases plus solides l'entente
+conclue à Tilsit, célébrée à Erfurt, altérée par les événements de 1809.
+Depuis quelques semaines, grâce à des concessions réciproques,
+l'alliance a repris une marche ascendante: aujourd'hui, elle ne paraît
+plus rencontrer devant elle aucun obstacle qui puisse empêcher les deux
+empereurs, après avoir douté l'un de l'autre, de s'unir par un lien
+fraternel, d'atteindre et de se fixer à ce point culminant de l'absolue
+confiance.
+
+
+
+II
+
+Dans les jours qui suivirent l'envoi en Russie de la triple expédition,
+les événements se précipitèrent aux Tuileries, et la crise éclata
+d'elle-même, un peu plus tôt que Napoléon ne l'avait pensé. Pendant le
+séjour de Fontainebleau, Joséphine avait pressenti son sort: depuis
+lors, sa vie n'était plus qu'angoisse et tourment. Elle craint de savoir
+et elle veut savoir; son agitation, ses pleurs, ses questions torturent
+l'Empereur, le décident à livrer le fatal secret et avancent le terme
+d'une situation intolérable. Le 30 novembre, à la suite d'un dîner
+silencieux où l'Empereur n'a élevé la voix qu'une seule fois, il se
+retire avec l'Impératrice, et aussitôt survient la scène célèbre qui met
+dans cette époque de fer un rappel de sentiments humains, l'écho
+déchirant d'une plainte de femme. Napoléon a parlé, et l'arrêt signifié
+à Joséphine a paru la frapper mortellement: elle est étendue à terre, en
+proie à de violentes convulsions. L'Empereur lui prodigue les soins,
+aide à la transporter dans ses appartements, la ramène à la vie, appelle
+Hortense auprès d'elle, s'associe à leur douleur; il sait cependant
+surmonter son émotion, demeure inexorable, et seuls ses yeux où brillent
+des larmes témoignent du combat qui s'est livré dans son âme. Le
+lendemain, Joséphine est plus calme; à l'explosion d'une douleur aiguë
+succède en elle ce brisement qui suit les profondes secousses: on sent
+que ses forces et sa résistance sont à bout, que sa volonté s'affaisse,
+qu'elle va se soumettre sans se résigner, se prêter avec une docilité
+passive au rôle prescrit par son mari. Lorsque Eugène arrivera, il la
+trouvera prête pour le sacrifice: il n'aura plus qu'à en ménager
+l'accomplissement, à convenir avec l'Empereur et l'Impératrice des
+dispositions à prendre, des formalités à remplir, et son intervention
+achèvera d'assurer à cette grande affaire une terminaison paisible et
+digne[258].
+
+[Note 258: _Mémoires du baron de Bausset_, I, 369-374.]
+
+Voyant que le dénouement se précipite, Napoléon sent davantage le besoin
+de hâter sa nouvelle union. Il prend alors et définitivement son parti;
+avant même d'avoir obtenu sur la princesse russe les renseignements
+requis, il décide qu'il l'épousera, si l'empereur Alexandre ne la lui
+fait pas attendre, si d'autre part M. de Caulaincourt, informations
+prises, ne conserve aucun doute sur l'aptitude de la jeune princesse à
+devenir mère et à l'être tout de suite, car la satisfaction de
+l'Empereur et de la France ne saurait être retardée d'un instant. Le
+divorce en décembre: avant la fin de janvier une autre impératrice, une
+souveraine qui nous apporte avec elle, s'il se peut, le renouvellement
+d'une grande alliance, un fils de France pour 1811; c'est ainsi que
+Napoléon, commandant aux événements, compose et décrète l'avenir. Dans
+son extrême impatience, il n'hésite plus à se déclarer tout à fait, à
+s'engager vis-à-vis de la Russie, à se fermer tout retour en arrière: il
+va permettre à Caulaincourt, sous les deux conditions indiquées, de
+formuler une demande en règle, d'insister au besoin, de pousser vivement
+et de terminer l'affaire; il donnera pouvoir à son ambassadeur, non
+seulement pour négocier, mais pour conclure.
+
+Quelque urgente que lui paraisse cette démarche irrévocable, il entend
+la préparer avec une sollicitude prévoyante, comme il a préparé la
+première. À supposer qu'Alexandre n'ait pas accédé d'emblée au vœu
+exprimé par notre ambassadeur, il importe qu'une attaque plus prononcée
+le saisisse dans un moment de plein et radieux contentement. Avec une
+sorte de hâte, dans le peu de jours qui lui restent, Napoléon accumule
+les séductions à l'adresse de la Russie, prodigue les services, les
+surprises, et s'efforce de multiplier les ravissements. Toujours
+ingénieux, il ne néglige aucune occasion, descend aux plus petits moyens
+et s'élève à des inventions grandioses, procède par attentions délicates
+et par déclarations retentissantes, par raffinements de politesse et par
+coups de tonnerre. Kourakine est mieux traité que jamais, et les
+distinctions qu'il reçoit sont soigneusement notifiées en Russie: «Il a
+sa loge particulière au théâtre des Tuileries, écrit Champagny à
+Caulaincourt; il est de toutes les chasses, il fait la partie de
+l'Impératrice ou des reines de préférence à tout ce qui n'est pas roi ou
+grand dignitaire.» Puis, c'est une note au _Moniteur_ annonçant
+l'emprunt russe, c'est-à-dire une garantie morale accordée par la
+France, une invite à souscrire. En même temps, pour proclamer l'amitié
+qu'il porte au Tsar et lui en faire sentir la valeur, Napoléon va
+choisir une circonstance frappante, mémorable, et élever solennellement
+la voix dans le seul jour de l'année «où il parle en public à la
+France[259]».
+
+[Note 259: Champagny à Caulaincourt, 28 décembre 1809.]
+
+Tandis qu'aux Tuileries le drame intime poursuivait ses péripéties,
+tandis que tout était deuil chez l'Impératrice, attente et agitation
+autour du maître, Paris prenait un air de fête. Les édifices se
+pavoisaient; les salves de l'artillerie répandaient dans l'air une
+solennité, et les rues étaient disposées pour le passage d'un grand
+cortège. D'imposantes cérémonies et des réjouissances publiques avaient
+été ordonnées pour les 3, 4 et 5 décembre, à l'effet de célébrer à la
+fois l'anniversaire du couronnement, la paix avec l'Autriche et le
+retour dans sa capitale de l'Empereur et Roi.
+
+Le 3 au matin, Napoléon sort des Tuileries dans la voiture du sacre; son
+frère Jérôme est avec lui; le roi de Naples, les princes grands
+dignitaires, les ministres, les grands officiers de l'Empire et de la
+couronne le précèdent dans de somptueux équipages, et à travers la haie
+des troupes, à travers les flots pressés de la multitude, le glorieux
+Empereur mène dans Paris cette pompe triomphale. De nouveau,
+l'enthousiasme naît à sa vue et les acclamations partent; cependant, que
+de contrastes déjà dans ces journées vouées par ordre à l'allégresse!
+que d'ombres à cette splendeur! Par une inadvertance de la police, près
+de l'un des endroits où le cortège se déploie et où s'opèrent les
+cérémonies, la file des équipages est coupée par un convoi de
+prisonniers, aux mains liées et au visage de désespérés; et ces
+prisonniers sont Français, ce sont des conscrits réfractaires, traînés à
+l'armée et au carnage[260]. Mais déjà l'Empereur est à Notre-Dame, où il
+entre sous le dais et où retentit le chant du _Te Deum_. De Notre-Dame,
+il va au Corps législatif inaugurer la session et prononcer le discours
+d'ouverture. Cette séance d'apparat, qui réunit au pied du trône les
+députations du Sénat et du Conseil d'État, avec le Corps législatif,
+emprunte cette année un lustre particulier à la présence de témoins
+augustes; les rois de Saxe et de Wurtemberg sont placés dans une
+tribune, avec l'Impératrice, et représentent l'Europe attentive au
+langage du maître. Il parle: sa harangue, emphatique et superbe,
+respirant l'orgueil et l'enivrement de la force, retrace les merveilles
+accomplies au cours de l'année: l'Espagne accablée, «le Léopard fuyant
+épouvanté», l'Autriche infidèle à ses serments et promptement châtiée;
+il embrasse ensuite d'un rapide coup d'œil les autres parties du
+continent, dépasse les champs de bataille du Danube, les murs écroulés
+de Vienne, porte sa pensée jusqu'aux contrées où le grand fleuve mêle
+ses eaux à la mer Noire et où finit l'Europe; là, il s'arrête et
+prononce ces mots: «Mon allié et ami, l'empereur de Russie, a réuni à
+son vaste empire la Finlande, la Moldavie, la Valachie et un district de
+la Galicie. Je ne suis jaloux de rien de ce qui peut arriver de bien à
+cet empire, mes sentiments pour son illustre souverain sont d'accord
+avec ma politique[261].»
+
+[Note 260: Rapport de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]
+
+[Note 261: _Corresp._, 16031. Cf. le _Moniteur_ du 4 décembre.]
+
+Ces paroles avaient la valeur d'un acte, et la phrase sur les
+Principautés empruntait à de récentes conjonctures une importance
+exceptionnelle; elle venait à point pour rétablir en Orient les affaires
+fort compromises de la Russie. Pendant tout l'été, l'armée du Danube
+avait fait campagne sur les deux rives du fleuve pour arracher à la
+Porte la cession des Principautés. Mal conçues, les opérations avaient
+été médiocrement heureuses; les dernières nouvelles de Bucharest étaient
+même franchement défavorables aux Russes; elles annonçaient que les
+troupes du prince Bagration avaient essuyé un sérieux échec et dû lever
+le siège de Silistrie. Enhardis par cette tournure inattendue des
+événements, les Turcs se montraient plus disposés que jamais à tenir
+tête, à défendre l'intégrité de leurs États, à refuser au Tsar la
+Moldavie et la Valachie. Jusque-là le pacte dont ces pays avaient fait
+l'objet entre les deux empereurs avait été tenu secret: c'était l'une
+des conditions que Napoléon avait mises à sa signature. S'il avait
+insinué aux Ottomans d'acheter la paix au prix des Principautés, il ne
+leur avait jamais révélé qu'il avait pris parti contre eux et sanctionné
+d'avance leur dépossession. Il avait voulu, en évitant de les désabuser
+trop complètement sur son compte, se conserver quelques droits à leur
+fidélité et les éloigner de l'Angleterre. Aujourd'hui, pour mieux servir
+la Russie, il dédaigne ces précautions, déchire les voiles; il présente
+comme fait acquis l'incorporation des Principautés à l'empire
+d'Alexandre et laisse entendre que cette réunion s'est opérée de son
+plein et entier assentiment. Dans ce langage de l'Empereur
+tout-puissant, les Turcs reconnaîtront l'arrêt du destin; ils cesseront
+de s'opposer aux revendications de leur adversaire, approuvées par celui
+qui tient entre ses mains le sort des États. En condamnant
+définitivement leurs espérances, Napoléon les décourage de combattre,
+les oblige à la résignation: c'est prêter aux armées en détresse du Tsar
+un concours peut-être décisif que de lui réitérer publiquement le cadeau
+des deux provinces.
+
+Cette souveraine opportunité de ses paroles, Napoléon voulut la faire
+sentir à qui de droit: il prit soin de souligner lui-même l'attention
+qu'il avait eue. Le 9 décembre, il dictait pour Champagny ce billet: «Je
+pense qu'il est nécessaire d'expédier un courrier en Russie pour porter
+mon discours au Corps législatif. Vous ferez connaître les véritables
+nouvelles de la défaite des Russes au duc de Vicence, et vous lui ferez
+comprendre que c'est à cause de ces défaites que j'ai cru nécessaire de
+parler de la réunion de la Valachie et de la Moldavie à l'empire russe;
+qu'ainsi l'Empereur doit voir que je ne biaise pas, et que je fais même
+plus que je ne promets.» Il est bon de rappeler aussi, avec tact, que
+cette complaisance chez l'empereur des Français est d'autant plus
+méritoire que rien ne l'y sollicitait dans la conduite de la Russie.
+Napoléon ne compte pas avec ses amis, il ne regarde pas à leur prodiguer
+les témoignages de sa bienveillance, alors même qu'il n'en est que
+médiocrement payé de retour; mais on aurait tort de croire que les
+défaillances de l'amitié russe, au cours de la dernière campagne, lui
+aient échappé, et que son cœur n'en ait point souffert. À cet égard,
+aucun doute ne doit subsister, et il faut que Caulaincourt trouve moyen
+de glisser à Roumiantsof cette propre phrase: «Vous sentez qu'il n'y a
+rien dans la conduite passée que l'Empereur n'ait saisi; dans les
+affaires d'Autriche, vous avez été sans couleur. Comment l'Empereur
+a-t-il agi? Il vous a donné une province qui paye plus que les frais que
+vous avez faits pour la guerre, et il déclare tout haut que vous avez
+réuni la Finlande, la Moldavie et la Valachie à votre empire[262].»
+Caulaincourt placera ces mots «sans aigreur[263]», sans rien ajouter;
+c'est une remarque qu'il fera et non un reproche: à l'empereur Alexandre
+de comprendre, à lui d'apprécier une conduite si différente de la sienne
+et d'en tirer une conclusion qui se dégage d'elle-même. Puisque Napoléon
+a fait depuis quelque temps tous les frais de l'alliance, puisque la
+Russie s'est laissé sensiblement distancer dans la voie d'offices
+réciproques où l'on devait marcher du même pas, c'est à elle qu'il
+appartient aujourd'hui de se mettre en règle et d'obliger à son tour;
+elle doit en sentir le besoin, en rechercher les moyens. Qu'elle
+saisisse donc l'occasion qui lui est offerte de s'acquitter en une fois;
+qu'elle accède de bonne grâce, sans délai, sans réticences, à cette
+demande en mariage qui va se produire, qui suivra dans les vingt-quatre
+heures l'envoi du discours et que les circonstances ne permettent plus
+de retarder.
+
+[Note 262: _Corresp._, 16035.]
+
+[Note 263: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1809.]
+
+Effectivement, à l'heure où Napoléon traçait à son ambassadeur la leçon
+que l'on vient de lire, le prince Eugène entrait dans Paris. Dès son
+arrivée, il voit l'Empereur, il voit sa mère: après avoir tout d'abord,
+dans un élan de fierté, professé pour lui-même et recommandé aux siens
+un désintéressement absolu, il cède aux volontés bienveillantes de son
+beau-père; il conseille à sa mère de se sacrifier au bien public, de
+s'éloigner du trône, en acceptant les compensations offertes, en
+laissant la situation de ses enfants intacte et grandie. Tout se dispose
+à cette solution, et le 15 décembre est la date choisie pour le prononcé
+officiel du divorce, par voie de sénatus-consulte.
+
+Cinq jours seulement vont s'écouler avant ce grand acte; ils seront
+utilement employés. Le 12, Champagny fait partir pour la Russie le texte
+du discours au Corps législatif, avec le commentaire fourni par
+l'Empereur. Au même moment, le roi de Saxe quitte Paris, laissant la
+cour de France à ce recueillement qui précède la mise à effet des
+grandes et douloureuses résolutions. Napoléon tient néanmoins à remplir
+jusqu'au bout les devoirs de l'hospitalité: il rejoint le Roi à la
+première étape de sa route et achève la journée avec lui à Grosbois,
+chez le prince de Wagram et de Neufchâtel; dans cette royale résidence,
+il y a chasse, représentation théâtrale, illumination des jardins, et
+l'Empereur, toujours habile à se faire des circonstances un moyen, a
+voulu que le prince Kourakine fût le seul des ministres étrangers convié
+à ces fêtes; il le met une fois de plus hors de pair et le traite déjà
+en ambassadeur de famille[264]. Le lendemain 13, rentré aux Tuileries,
+il mande Champagny et lui fait écrire sous ses yeux, à Caulaincourt, la
+lettre suivante; c'est le ministre qui tient la plume, c'est l'Empereur
+qui la dirige:
+
+[Note 264: Champagny à Caulaincourt, 12 décembre 1810.]
+
+«Monsieur l'ambassadeur, je vous ai fait connaître les projets de
+l'Empereur par ma lettre chiffrée de novembre.
+
+«Depuis ce temps, le vice-roi est arrivé; l'Impératrice, convaincue de
+la grandeur des circonstances et de l'urgent besoin de l'État, a été la
+première à faciliter le divorce. Tout me porte donc à penser que
+vendredi prochain un sénatus-consulte prononcera la dissolution du
+mariage de l'Empereur, par consentement mutuel. L'Impératrice conserve
+son rang, son titre, et un douaire convenable. Placé sur les lieux comme
+vous l'êtes, Monsieur, l'Empereur s'en rapporte absolument à vous sur ce
+qu'il convient de faire. Vous devez donc agir d'après ces trois données
+positives:
+
+«1° Que l'Empereur préfère, si vous n'avez pas d'objection qui puisse
+faire changer son opinion, la sœur de l'empereur de Russie d'abord;
+
+«2° Que l'on calcule ici les moments, parce que, tout cela étant une
+affaire de politique, l'Empereur a hâte d'assurer ses grands intérêts
+par des enfants;
+
+«3° Qu'on n'attache aucune espèce d'importance aux conditions, même à
+celles de la religion.
+
+«Vous avez donc en ce moment toute la latitude nécessaire pour vous
+conduire avec la prudence qu'exige la circonstance, et pour avancer,
+s'il y a lieu, sans plus de retardement. Il serait donc très fâcheux que
+la réponse que vous ferez à cette lettre nous laissât dans
+l'incertitude, et soit que cette affaire dût manquer par le résultat des
+renseignements que vous aurez acquis et sur lesquels l'Empereur s'en
+rapporte à vous, soit qu'elle dût manquer par des refus de volonté de la
+part de la cour de Russie, le principal est que, s'il y a lieu, on
+puisse aller en avant. Dans toutes vos combinaisons, partez du principe
+que ce sont des enfants qu'on veut. Expliquez-vous donc, agissez donc en
+conséquence de la présente lettre qui a été dictée par l'Empereur. Sa
+Majesté s'en rapporte absolument à vous, connaissant votre tact et votre
+attachement à sa personne.
+
+«Le colonel Gorgoly[265] sera expédié lundi, jour auquel les pièces
+seront dans le _Moniteur_. L'Empereur désire savoir absolument avant la
+fin de janvier à quoi s'en tenir.»
+
+[Note 265: Officier russe, envoyé à Paris pour porter des dépêches
+diplomatiques.]
+
+On remarquera les termes formels et péremptoires de cette lettre. Pourvu
+que la Russie se décide promptement et ne le fasse pas attendre,
+Napoléon est prêt à subir toutes les conditions qu'il plaira à cette
+cour de lui imposer; il passe sur la différence de culte, et, à ce
+moment, la question religieuse n'existe pas à ses yeux. Sa seule réserve
+porte sur la princesse elle-même et son degré de formation, et encore se
+refuse-t-il à cet égard tout pouvoir d'appréciation. C'est à
+Caulaincourt, guidé par son tact et son zèle, qu'il appartiendra de
+s'éclairer, de consulter et de statuer; l'ambassadeur reçoit procuration
+pour marier son maître, sous sa responsabilité.
+
+La lettre partie, Napoléon l'appuya le lendemain d'un suprême
+témoignage. Après avoir ratifié les conquêtes orientales d'Alexandre, il
+veut le rassurer encore une fois au sujet de la Pologne. Reconnaissant à
+nouveau que le prix d'un service s'augmente par la publicité dont il est
+entouré, il déclarera à la face de l'Europe ce qu'il ne cesse de répéter
+à la Russie, ce qu'il s'est offert à lui dire par traité, à savoir qu'il
+ne songe nullement à restaurer la Pologne.
+
+Le 13 décembre, le Corps législatif était en séance; le ministre de
+l'intérieur, M. de Montalivet, vint lire le rapport annuel sur la
+situation de l'Empire: il y récapitulait les faits accomplis depuis la
+dernière session tant à l'extérieur qu'au dedans, et un passage portait
+interprétation officielle du traité de Vienne, en ce qui concernait les
+remaniements opérés dans le bassin de la Vistule: «Le duché de Varsovie,
+disait-il, s'est agrandi d'une portion de la Galicie. Il eût été facile
+à l'Empereur de réunir à cet État la Galicie tout entière, mais il n'a
+rien voulu faire qui pût donner de l'inquiétude à son allié l'empereur
+de Russie. La Galicie de l'ancien partage, presque tout entière, est
+restée au pouvoir de l'Autriche. Sa Majesté n'a jamais eu en vue le
+rétablissement de la Pologne[266].» Il était impossible d'exprimer
+davantage que l'agrandissement accordé à l'État varsovien avait eu un
+caractère tout accidentel et de circonstance, que le fait ne se
+reproduirait plus, qu'il fallait y voir pour le duché un terme et non un
+point de départ, que les autres parties de la Pologne devaient se garder
+d'espérances téméraires. L'exposé du ministre, succédant de trois jours
+à l'envoi de l'allocution impériale, est destiné à en redoubler et à en
+prolonger l'effet; il doit porter le dernier coup aux hésitations
+d'Alexandre, qui aura reçu dans l'intervalle des paroles définitives au
+sujet du mariage. Napoléon glisse sa demande entre deux bienfaits,
+épuisant tous les moyens d'en assurer le succès.
+
+[Note 266: _Moniteur_ du 14 décembre 1810.]
+
+Malgré le caractère confidentiel des deux démarches matrimoniales,
+malgré le mystère dont elles furent entourées, la décision prise par
+l'Empereur transpira rapidement. Trop de témoignages publics
+l'annonçaient pour qu'il fût possible d'en douter; la nouvelle du
+mariage russe se répandit à la cour, à Paris, dans l'Empire: il en fut
+parlé dans toutes les parties de l'Europe. L'opinion l'accueillit sans
+surprise, elle n'y vit que la continuation du système inauguré à Tilsit;
+depuis les rumeurs répandues en 1807 et 1808, elle s'était habituée à
+l'idée d'un rapprochement plus intime entre les deux empires qui se
+partageaient la souveraineté de l'univers: ce serait, disait-on, le
+mariage de Byzance avec Rome, les noces «de Charlemagne et
+d'Irène[267]». Au reste, recommandant le secret, Napoléon l'observait
+mal; il parla devant son entourage; il dit un jour à Savary, en faisant
+allusion au mariage, «que cet événement amènerait sans doute l'empereur
+Alexandre à Paris[268]», et ces mots dévoilent toutes les perspectives
+qui s'ouvraient à son imagination.
+
+[Note 267: Lettres interceptées. Archives nationales, AF, IV, 1691.]
+
+[Note 268: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 276.]
+
+Attirer Alexandre à Paris avait été de tout temps l'un de ses vœux. À
+Tilsit, il avait obtenu la promesse de cette visite, qui avait paru
+sourire à son allié. S'il avait évité dans les mois suivants de
+renouveler son invitation, c'était qu'il voulait échapper à une reprise
+de conversation sur la Turquie et s'épargner des engagements fermes. À
+Erfurt, les deux empereurs avaient parlé de se revoir, et depuis lors,
+malgré sa ferveur décroissante, Alexandre continuait à subir
+l'attraction de Paris: il avait dit tout récemment à Caulaincourt: «Je
+voudrais aller le plus tôt possible à Paris, c'est là que je veux de
+nouveau cimenter l'alliance, c'est là qu'il faut préparer de nouvelles
+armes contre l'Angleterre[269].» Le mariage fournirait une occasion de
+lui rappeler ses engagements et de l'amener à réaliser son rêve.
+
+[Note 269: Caulaincourt à Champagny, 14 septembre 1809.]
+
+À Paris, Napoléon lui apparaîtrait plus grand, plus fort, plus pacifique
+aussi qu'en tout autre lieu, mieux assis dans sa puissance, moins
+conquérant et plus chef d'empire; se montrant à son hôte au milieu des
+institutions qui étaient son œuvre et sa gloire, il l'environnerait
+d'enchantements, et le tenant à nouveau, l'étonnant, le maîtrisant,
+réussirait peut-être à lui rendre la foi et à lui suggérer la confiance.
+Assurément, il connaissait trop l'esprit mobile et glissant d'Alexandre
+pour se flatter de renouveler sur lui une prise permanente et
+définitive. N'importe, si le charme doit se rompre encore une fois, il
+résultera tout au moins du mariage et de l'entrevue un puissant effet
+moral, la plus imposante de ces démonstrations par lesquelles Napoléon
+s'efforce de perpétuer l'illusion d'un accord plein et indissoluble avec
+la Russie. L'alliance russe, c'est avant tout un grand spectacle qu'il
+donne au monde: c'est une succession de prestiges périodiquement
+renouvelés, afin de tenir nos sujets dans l'obéissance et nos ennemis
+dans la crainte. Avec un art inépuisable, Napoléon sait varier le cadre
+et la scène de ces représentations. D'abord, c'est Tilsit, le coup de
+théâtre inattendu, le combat rompu pour faire place à l'alliance, les
+deux adversaires jetant leur épée pour se jurer d'être amis et de ne
+plus haïr que l'Anglais. Plus tard, c'est la vision évoquée d'une
+entreprise qui partagerait l'Orient et transformerait un monde; plus
+tard encore, c'est Erfurt avec son assemblée de souverains, avec ses
+pompes mondaines, c'est Napoléon s'associant Alexandre pour tenir sa
+cour plénière de rois et de grands vassaux. Paris après Erfurt, après
+Tilsit, ravivera des souvenirs déjà lointains et une impression qui
+s'efface: la venue d'Alexandre à travers l'Europe pour conduire et
+remettre à Napoléon une fille de tsar, apparaîtra comme un hommage
+décisif; elle peut avancer la soumission des Anglais, en leur montrant
+la Russie et ses inépuisables réserves prêtes à s'unir pour leur perte à
+toutes les forces disciplinées de l'Occident, en manifestant contre eux
+«l'alliance de cent millions d'hommes[270]».
+
+[Note 270: _Corresp._, 14413.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VI
+
+AUTRICHE ET RUSSIE
+
+
+À défaut de la princesse russe, Napoléon tient à s'assurer
+éventuellement d'autres partis.--Alliances possibles.--Le roi et la
+reine de Saxe à Paris; causes réelles et résultat de ce
+voyage.--L'Autriche.--Ouverture de Metternich à M. de Laborde.--Derniers
+cercles tenus par l'impératrice Joséphine aux Tuileries; rencontre de
+Floret et de Sémonville: dialogue interrompu et repris.--La soirée du 15
+décembre 1809 et la journée du 16; prononcé officiel du
+divorce.--Napoléon pendant la séance du Sénat.--Nouvelles plaintes
+d'Alexandre, antérieures à l'arrivée de nos courriers.--Réponse
+conciliante: mécontentement intime.--L'Empereur en retraite à Trianon;
+premier mot à l'Autriche; instruction verbale et caractéristique au duc
+de Bassano.--Comparaison entre les deux négociations; différence qui les
+sépare.--Voyage de l'empereur Alexandre à Moscou: ajournement forcé de
+nos demandes.--Schwartzenberg et Laborde.--Napoléon reçoit encore une
+note russe au sujet de la Pologne.--Mouvement de colère.--Lettre du 31
+décembre 1809 à l'empereur Alexandre.--Visite à la
+Malmaison.--Intervention de Joséphine et d'Hortense.--Mme de
+Metternich.--Conversation sous le masque.--Prestige de la maison
+d'Autriche.--Évolution graduelle qui paraît s'opérer dans l'esprit de
+l'Empereur.--Quelles que soient actuellement ses préférences intimes, il
+reste ferme dans la position prise vis-à-vis de la Russie.--Il attend
+impatiemment une réponse de Pétersbourg.--Lenteur des
+communications.--Premier courrier du duc de Vicence.--Signature de la
+convention contre la Pologne.--L'article premier.--Enquête sur la
+grande-duchesse Anne.--Retour de l'empereur Alexandre.--Ses impressions
+de voyage.--La négociation s'entame.--Attitude d'Alexandre: ses
+révélations sur le caractère de sa mère et de ses sœurs.--Théorie de
+Roumiantsof.--Demande formelle.--Première réponse de l'Impératrice
+mère.--La grande-duchesse Catherine consultée: situation de cette
+princesse.--Délais successifs.--Excès de précaution.--Satisfactions
+accessoires.--L'empire d'Occident.--Caulaincourt augure favorablement de
+l'issue finale.
+
+
+I
+
+Si décidé que fût l'Empereur à épouser la sœur d'Alexandre, il ne se
+refusait point--les termes des deux lettres à Caulaincourt en font
+suffisamment foi--à prévoir le cas où cette alliance manquerait par
+suite de circonstances indépendantes de sa volonté. Il se pouvait que
+Caulaincourt, d'après les renseignements qu'il aurait sur la princesse,
+ne se crût pas autorisé à produire la demande; il se pouvait aussi
+qu'Alexandre soulevât des difficultés, se dérobât, et l'Empereur avait
+trop expérimenté la politique de ce monarque pour ne point admettre de
+sa part la possibilité d'une nouvelle défaillance. Si l'une ou l'autre
+de ces hypothèses survenait, il importait qu'elle ne nous prît pas au
+dépourvu et qu'une autre princesse fût appelée sur-le-champ à remplacer
+celle que la Russie ne pourrait ou ne voudrait nous offrir. C'était chez
+Napoléon une habitude constante, invariable, chaque fois qu'il concevait
+un projet, d'imaginer en même temps et de tenir en réserve une seconde
+combinaison, susceptible de se substituer à la première en cas
+d'insuccès: «Je fais toujours, disait-il, mon thème de plusieurs
+façons[271].» Formulant à Pétersbourg une proposition ferme, il ne
+jugeait pas inutile de se prémunir contre un refus ou une réponse
+évasive, et de sonder discrètement d'autres cours; ce soin l'occupa
+pendant les jours qui précédèrent immédiatement et virent s'opérer
+l'accomplissement définitif du divorce, la cérémonie de rupture.
+
+[Note 271: Cité par M. TAINE, _Les origines de la France
+contemporaine, le Régime moderne_, I, 44.]
+
+Parmi les maisons souveraines, beaucoup eussent considéré comme un
+insigne honneur la faveur d'être choisie; il en était peu qui
+répondissent pleinement aux vues de l'Empereur, aux exigences de son
+orgueil et de sa politique. L'Allemagne en comptait plusieurs,
+catholiques de religion, d'antique origine, d'une fécondité éprouvée;
+mais convenait-il au chef de la Confédération de se donner pour épouse
+une vassale, de recourir à ces dynasties qui tenaient de lui seul la
+confirmation de leur pouvoir, leur titre nouveau, et dont la grandeur
+d'emprunt n'était qu'un reflet de la sienne? Entre toutes, la famille de
+Saxe méritait seule quelque attention, par la situation élevée que la
+France lui avait faite, non seulement en Allemagne, mais en Europe. Elle
+possédait la considération, à défaut de l'éclat; c'était une grande
+maison, sinon une grande puissance: sa fidélité semblait absolue. Soit
+qu'elle eût pris les devants, soit qu'elle eût été provoquée, on sut
+très vite qu'elle tenait à notre disposition la fille du souverain
+régnant, la princesse Marie-Auguste[272]. C'est à tort toutefois que
+certains conseillers de l'Empereur, mal instruits de la situation
+extérieure, montraient dans cette union un parti neutre, point
+compromettant, partant fort recommandable: il eût eu une couleur
+anti-russe très prononcée. Le roi de Saxe n'était-il pas en même temps
+grand-duc de Varsovie, souverain de ces Polonais dans lesquels on voyait
+à Pétersbourg de dangereux ennemis et l'avant-garde de l'invasion? Il
+est difficile d'admettre que Napoléon ait songé sérieusement à un
+mariage qui eût pu lui enlever une alliance de premier ordre, sans lui
+en procurer une autre.
+
+[Note 272: Champagny à Caulaincourt, 31 janvier 1810.]
+
+Dans le public, l'apparition à Paris du roi Frédéric-Auguste, de sa
+femme et de sa fille, avait fait croire un instant à quelque préférence
+pour la Saxe. On sut que ce voyage avait été désiré par l'Empereur; on
+remarqua qu'il fit à ses hôtes un accueil plein de cordialité; on en
+conclut qu'il n'était pas éloigné de s'unir à eux par un lien de
+famille. En réalité, lorsque Napoléon attirait Frédéric-Auguste auprès
+de lui, son but était tout autre. Par la convention qu'il proposait à la
+Russie et qui emportait renonciation à tout projet ultérieur sur la
+Pologne, il s'était offert à prendre au nom du roi grand-duc des
+engagements onéreux et presque humiliants; ce prince s'interdirait à
+jamais d'accroître son domaine varsovien: peut-être lui faudrait-il
+renoncer aussi à conférer ces décorations et ces ordres polonais dont la
+distribution était devenue depuis 1807 l'une des prérogatives de sa
+couronne. Napoléon avait admis, sans le consulter, cette restriction de
+ses droits souverains. Néanmoins, se croyant tenu à certains ménagements
+vis-à-vis d'un prince qu'il estimait, il avait voulu le voir pour lui
+faire connaître en personne le sacrifice exigé de son dévouement et lui
+en adoucir l'amertume. Dans des entretiens intimes, il réussirait mieux
+à le raisonner, à le consoler, et tout s'arrangerait plus aisément de
+vive voix. À Paris, le Roi et ses ministres furent prévenus des accords
+négociés avec la Russie et invités à y accéder. Après quelques
+observations de pure forme, le cabinet de Dresde s'inclina docilement,
+souscrivit d'avance à tout ce qui serait exigé de lui, et ce fut là
+l'unique résultat du voyage. L'appel à Paris du roi Frédéric-Auguste
+avait moins eu pour but de préparer un mariage saxon que de faciliter le
+mariage russe[273].
+
+[Note 273: Archives des affaires étrangères, _Correspondance de
+Dresde_, 1809-1810.]
+
+À vrai dire, si la Russie faisait défaut, il ne pouvait être question
+que de l'Autriche. Affaiblie et morcelée, l'Autriche n'en demeurait pas
+moins, après l'empire du Nord, la seule puissance du continent avec
+laquelle il fallût compter. Dans la dernière campagne, par ses armées,
+sinon par son gouvernement, elle s'était montrée supérieure à sa
+fortune; elle avait fait preuve d'une fermeté, d'une tenue, qui
+témoignaient des progrès accomplis, et sa défaite honorable l'avait
+réhabilitée aux yeux de son vainqueur. Puis, si François Ier se
+présentait aujourd'hui dans l'attitude d'un monarque constamment trahi
+par le sort, trois fois humilié, courbé sous d'accablants revers,
+derrière ce vaincu apparaissait une splendide ascendance, des rois, des
+empereurs sans nombre, une longue série d'aïeux au front couronné,
+lumineuse dans la nuit du passé. Grâce à ce prestige séculaire, la
+maison d'Autriche avait pu souffrir sans déchoir: elle conservait ce
+lustre traditionnel que le malheur ne détruit point et que la victoire
+même est impuissante à donner; nulle autre au monde n'eût pu lui être
+comparée pour la dignité et l'éclat, si l'antique maison de France
+n'avait point existé.
+
+L'Autriche, il est vrai, rivale, puis alliée de nos rois, avait été, sur
+le continent, la grande ennemie et la grande victime de la Révolution.
+Hostilité déclarée ou antagonisme latent, c'était là tout son rôle
+vis-à-vis de nous depuis dix ans, et le traitement qui lui avait été
+infligé après ses dernières prises d'armes n'était point pour l'apaiser
+et la ramener. Cependant, au lendemain de Wagram, elle avait changé
+subitement de ton et d'attitude; elle avait paru reconnaître et déplorer
+ses torts, proclamer le faux de son système, témoigner le désir de
+conclure avec nous une paix qui fût plus qu'une trêve, parler même de
+rapprochement intime et d'alliance. Tel avait été, on ne l'a pas oublié,
+le langage de ses plénipotentiaires aux conférences d'Altenbourg et de
+Vienne; mais ces avances s'expliquaient aisément alors par l'espoir
+d'obtenir un pardon et d'assurer l'intégrité de la monarchie. Depuis, la
+signature de la paix et la rigueur de ses conditions n'avaient-elles
+point modifié les dispositions accommodantes de l'Autriche? Dans tous
+les cas, sa réconciliation avec le fait accompli était-elle assez
+réelle, assez sincère, pour l'amener à rompre avec tous ses principes, à
+s'unir par les liens du sang à un empereur sans ancêtres? François Ier
+avait une fille de dix-huit ans, l'archiduchesse Louise; la donnerait-il
+à Napoléon comme un gage irrécusable de sa conversion? Napoléon avait
+peine à le croire, et le peu de bon vouloir qu'il supposait à l'Autriche
+avait contribué à l'orienter plus résolument dans la voie russe.
+
+Sur le point qui faisait doute, la difficulté de s'éclairer lui était
+d'autant plus grande qu'il ne pouvait parler qu'à demi-mot, en évitant
+de donner trop d'espoir, puisqu'il n'aurait à se retourner vers Vienne
+qu'au cas peu probable d'un refus de la Russie. D'ailleurs, pour se
+pressentir et s'expliquer, les deux cours manquaient de leurs
+intermédiaires naturels; la guerre avait entraîné le rappel des
+ambassades, et le temps avait manqué pour en installer de nouvelles.
+Napoléon n'avait pas même désigné son ministre à Vienne; l'empereur
+François avait choisi pour le représenter à Paris le prince de
+Schwartzenberg, mais cet envoyé n'avait pas encore rejoint son poste et
+s'était borné à s'y faire précéder et annoncer par son conseiller
+d'ambassade, le chevalier de Floret. Dans un entretien avec ce dernier,
+le 21 novembre, M. de Champagny avait posé intentionnellement diverses
+questions sur la princesse Louise, mais n'avait point réussi à provoquer
+une réponse engageante qui pût servir de point de départ à quelques
+pourparlers[274]. Cette parole attendue, que M. de Floret ne s'était pas
+cru autorisé à prononcer, vint de plus haut et arriva directement de
+Vienne.
+
+[Note 274: HELFERT, _Maria Louise, Erzherzogin von Œsterreich,
+Kaiserin der Franzosen_, p. 73, d'après les dépêches de Schwartzenberg.]
+
+Un jour, pendant la première quinzaine de décembre, M. de Champagny
+trouva dans le portefeuille qu'il adressait régulièrement à l'Empereur
+et que celui-ci lui renvoyait avec ponctualité, après avoir lu les
+correspondances dont il était chargé, une pièce non signée, mais d'une
+écriture connue; c'était celle de M. de Laborde, que nous avons vu jouer
+un rôle actif dans la dernière pacification avec l'Autriche. Après la
+signature du traité et le départ de l'armée française, Laborde était
+demeuré à Vienne, avec la mission tout officieuse d'aplanir certaines
+difficultés de détail, surtout d'observer et de rendre compte: il était
+particulièrement propre à cette tâche, ayant ses entrées chez les
+ministres, de nombreuses relations dans le monde de la cour et du
+gouvernement. Il avait assisté au retour de l'empereur François dans sa
+capitale; deux jours avant cet événement, qui avait fort occupé et ému
+les habitants, mais auquel le bruit du divorce de Napoléon faisait
+diversion, M. de Metternich était lui-même rentré à Vienne, avec le
+titre de ministre des affaires étrangères; il venait de succéder
+définitivement à Stadion; en sa personne, c'était la politique d'accord
+avec la France qui prenait officiellement possession du pouvoir. Le 29
+novembre, le nouveau ministre avait eu une curieuse conversation avec
+Laborde, qui s'était empressé de la consigner par écrit. Voici le
+passage saillant de sa relation:
+
+«Parmi les moyens d'union et d'harmonie des deux pays, M. de Metternich
+glissa dans la conversation le mot d'alliance de famille, et, après des
+circonlocutions et des détours diplomatiques, il a exprimé plus
+ouvertement sa pensée: «Croyez-vous, me dit-il, que l'Empereur ait
+jamais eu l'envie réelle de divorcer d'avec l'Impératrice?» Je ne
+m'attendais pas à cette question, et, dans l'opinion qu'il n'avait conçu
+cette alliance que relativement à une princesse de la famille impériale
+de France, je répondis quelques mots vagues pour le laisser s'expliquer.
+Il revint sur cette question et parla de la possibilité d'un mariage de
+l'empereur Napoléon avec une princesse de la maison d'Autriche. «Cette
+idée, dit-il, est de moi; je n'ai point sondé les intentions de
+l'empereur à cet égard; mais, outre que je suis comme certain qu'elles
+seraient favorables, un tel événement aurait tellement l'approbation de
+tout ce qui a quelque fortune, quelque nom, quelque existence dans ce
+pays, que je ne le mets point en doute, et que je le regarderais comme
+un véritable bonheur pour nous et une gloire pour le temps de mon
+ministère...» Ayant rencontré M. de Metternich le lendemain, ajoutait
+Laborde, il me renouvela encore les mêmes assurances[275].»
+
+[Note 275: Archives des affaires étrangères, Vienne, 383. Voy. sur
+cette pièce l'_Appendice_, I, lettre A.]
+
+Laborde avait expédié d'urgence ou apporté lui-même son compte rendu,
+car il était rentré à Paris peu de jours après l'entretien. La pièce
+avait été remise par ses soins au duc de Bassano, qui le protégeait
+fort, et c'était par ce canal qu'elle avait dû parvenir à l'Empereur.
+Quoi qu'il en fût, elle avait passé sous les yeux de Sa Majesté, ainsi
+qu'en témoignait cette mention: «_Renvoyé à M. de Champagny_», portée en
+marge de la main même de l'Empereur et suivie de son écrasant parafe.
+Napoléon renvoyait la pièce à Champagny, chargé jusqu'alors de diriger
+et de centraliser la correspondance relative au mariage. Sans songer
+encore à faire usage des insinuations qu'elle contenait, il voulait
+qu'elle fût conservée et figurât au dossier.
+
+Presque en même temps, nous eûmes un autre indice du bon vouloir
+autrichien; il fut dû au hasard d'une rencontre mondaine. C'était durant
+la semaine où la présence des rois allemands à Paris prolongeait la
+période des fêtes, malgré l'approche du divorce. Joséphine tenait encore
+des cercles de cour, sans dissimuler une tristesse qui prêtait à sa
+grâce un charme plus touchant. Un soir, la réunion venait de finir, et
+la foule des invités s'écoulait lentement à travers les galeries. Durant
+ce défilé, où les rangs étaient nombreux et serrés, des conversations
+s'ébauchaient, des impressions s'échangeaient discrètement et à voix
+basse, comme il convenait à la majesté du lieu; c'était l'heure des
+réflexions et des médisances. À un moment, le hasard plaça M. de Floret
+à côté du sénateur Sémonville, qu'il connaissait de longue date. Ils se
+mirent à causer, et leur entretien se porta naturellement sur l'objet
+qui préoccupait tous les esprits: ils parlèrent divorce et mariage.
+Sémonville était tout acquis à l'idée de choisir une archiduchesse;
+quant à Floret, il allait se montrer beaucoup moins réservé qu'il ne
+l'avait été avec Champagny, soit qu'il connût mieux la pensée de sa
+cour, soit que la circonstance, moins solennelle, lui parût plus
+propice. Ce fut lui qui prit l'initiative d'exprimer un désir ou plutôt
+un regret, puisque le mariage russe, annoncé de tous côtés, paraissait
+chose arrêtée: «Eh bien, dit-il, voilà donc qui est décidé! Dans
+quelques jours nous aurons la notification officielle.--Il paraît,
+reprit Sémonville: l'affaire est faite, puisque vous n'avez pas voulu la
+faire vous-même.--Qui vous l'a dit?--Ma foi, on le croit ainsi. Est-ce
+qu'il en serait autrement?--Pourquoi pas?»
+
+La conversation prenait ce tour intéressant lorsqu'elle fut brusquement
+interrompue. La voix solennelle d'un huissier retentit derrière les deux
+interlocuteurs, annonçant le prince archichancelier, qui se retirait et
+auquel on devait faire place. La foule s'entr'ouvre respectueusement;
+Cambacérès passe, vivante image de la raideur officielle et de
+l'étiquette; puis le vide se comble, les rangs se reforment, Floret et
+Sémonville se retrouvent voisins, et avec précaution, sans se tourner
+l'un vers l'autre ni se regarder, reprennent le dialogue au point où ils
+l'ont laissé.
+
+«Serait-il vrai, dit Sémonville, que vous fussiez disposé à donner une
+de vos archiduchesses?--Oui.--Qui? vous, à la bonne heure, mais votre
+ambassadeur? (Le prince de Schwartzenberg venait enfin d'arriver à
+Paris.)--J'en réponds. Et M. de Metternich?--Sans difficulté.--Et
+l'Empereur?--Pas davantage.--Et la belle-mère, qui nous déteste?--Vous
+ne la connaissez pas; c'est une femme ambitieuse, on la déterminera
+quand et comme on voudra...
+
+«--Son Altesse Impériale madame la princesse Pauline», reprend la voix
+de l'huissier, et force est aux deux amis de se séparer à nouveau pour
+laisser passer la radieuse princesse, avec son cortège de dames et de
+chambellans. Ils ne se rejoignirent que sur l'escalier et trouvèrent
+moyen d'échanger encore quelques mots dans le tumulte de la sortie et le
+fracas des équipages appelés de toutes parts. «Puis-je, dit Sémonville,
+regarder comme certain ce que vous venez de me dire?--Vous le
+pouvez.--Parole d'ami?--Parole d'ami.» Là-dessus, Sémonville monte en
+voiture et se fait conduire directement chez le duc de Bassano, qu'il
+trouve au travail malgré l'heure avancée. «Ah! bonsoir, lui dit le duc.
+Comment, il est près de minuit, et vous n'êtes pas encore couché?--Non,
+avant de me coucher, j'ai quelque chose à vous dire.--Je n'ai pas le
+temps.--Il le faut.--Quoi donc? (_À voix basse._) Est-ce une
+conspiration?--Mieux que cela: renvoyez vos secrétaires et écoutez
+quelque chose de plus important que votre travail.» Et Sémonville
+rapporta mot pour mot le récit de sa conversation avec Floret. Le duc
+l'écrivit sous sa dictée et s'en fut le lendemain matin le porter à
+l'Empereur[276].
+
+[Note 276: Toutes les conversations qui précèdent sont tirées des
+notes du duc DE BASSANO, publiées par le baron ERNOUF, _Maret, duc de
+Bassano_, 272.]
+
+Il paraît que ce récit fit quelque impression. Napoléon observa que la
+qualité de gendre créait un lien de parenté plus étroit que celle de
+beau-frère, et pouvait lui assurer un ascendant durable sur l'empereur
+François, très accessible aux sentiments de famille[277]. Néanmoins, il
+ne se pressa point de relever et d'utiliser les avances de l'Autriche.
+Il trouvait, d'ailleurs, que les actes de cette puissance répondaient
+mal à ses paroles. À Vienne, la population, depuis qu'elle n'était plus
+contenue par nos troupes, donnait libre cours à ses sentiments
+d'animosité contre la France. Certains de nos blessés, laissés en
+arrière, avaient été indignement outragés: un Français venait d'être
+maltraité en plein théâtre. Les intrigues reprenaient leur cours, et
+déjà reparaissaient à Vienne de dangereux agitateurs, émigrés français
+ou russes, le comte Razoumovski entre autres, qui soufflaient la
+discorde et attisaient les haines[278]. Outré de ces faits, Napoléon
+s'en était plaint durement: il témoignait quelque froideur à
+Schwartzenberg; il ne lui accordait aucune des distinctions prodiguées à
+Kourakine, et il laissa arriver le jour fixé pour la consécration
+officielle du divorce sans qu'un seul mot eût été dit, sur l'éventualité
+d'un mariage, à l'ambassadeur d'Autriche.
+
+[Note 277: _Id._, 273.]
+
+[Note 278: _Corresp._, 16052. Cf. HELFERT, p. 77.]
+
+Le 15 décembre au soir, toute la famille des Napoléons, rois et reines,
+princes et princesses, et au premier rang la mère, Marie-Lætitia, prit
+séance aux Tuileries, dans le grand cabinet de l'Empereur, pour assister
+à la dissolution du mariage et sanctionner cette rupture par sa
+présence. On sait que Joséphine demanda elle-même la séparation, que la
+déclaration mise dans sa bouche était pleine de douleur et de noblesse,
+que jamais la raison d'État ne parla plus digne langage[279]. On sait
+aussi que l'Impératrice ne put aller jusqu'au bout de sa lecture, et que
+l'archichancelier dut achever pour elle, avant de dresser l'acte de
+divorce. Le lendemain 16, à onze heures du matin, le Sénat s'assemblait
+pour recevoir cet acte, appuyé solennellement par le prince Eugène, et
+le convertir en sénatus-consulte. Cette formalité accomplie, l'Empereur
+et l'Impératrice se sépareraient et quitteraient tous deux les
+Tuileries, Joséphine pour s'établir à la Malmaison, Napoléon pour aller
+à Trianon, où il comptait se mettre en retraite pendant quelques jours
+et passer les premiers instants de son court veuvage. Pour consommer son
+sacrifice, il n'attendait plus que la réception du vote sénatorial; ses
+préparatifs de départ étaient faits et ses équipages commandés[280].
+
+[Note 279: Voy. WELSCHINGER, 38-48.]
+
+[Note 280: _Souvenirs du baron de Méneval_, I, 341 et 342.]
+
+Les épreuves de la veille l'avaient profondément remué. Il passait par
+des heures d'abattement réel; ses secrétaires le trouvaient alors
+incapable d'activité et de mouvement, abîmé dans sa douleur[281]. Puis,
+par un sursaut de volonté, sa pensée se ressaisissait, se remettait au
+travail, échappait aux tristesses du présent pour plonger dans l'avenir.
+Il songe qu'en ce moment ses premières propositions doivent être
+arrivées à Pétersbourg; il désirerait savoir quel accueil leur est fait,
+si de ce côté tout est assuré et certain, si l'empereur Alexandre
+l'accepte pour frère. Cette réponse catégorique qu'il attend de la
+Russie,--il n'en admet point d'autre,--il a hâte de la posséder, et son
+impatience s'irrite des obstacles que lui opposent le temps et l'espace.
+
+[Note 281: MÉNEVAL, _loc. cit._]
+
+Dans cette disposition, il voit se présenter à lui M. de Champagny; le
+ministre des relations extérieures lui apporte un courrier du duc de
+Vicence, arrivé dans la nuit. Cette expédition, faite le 26 novembre,
+c'est-à-dire à une époque où Caulaincourt n'avait pas encore reçu ses
+instructions au sujet de la convention et du mariage, ne pouvait offrir
+qu'un intérêt secondaire. Néanmoins, ne saurait-on en tirer quelque
+induction sur l'esprit dans lequel nos communications seront
+accueillies? À la veille de cette grande épreuve, rien de ce que dit ou
+pense l'empereur de Russie ne doit être tenu pour indifférent.
+Qu'apportent donc les nouvelles de Pétersbourg? Des plaintes, toujours
+des plaintes. Malgré l'arrêt de proscription lancé contre la Pologne par
+la lettre ministérielle d'octobre, malgré les assurances déjà arrivées
+que l'Empereur se prête, en principe, à tout ce qui peut tranquilliser
+son allié, Alexandre se refuse de nouveau à la confiance. Pour réveiller
+ses craintes, il a suffi d'une imprudence de rédaction dans un acte
+public. Le major général Berthier venait de conclure avec les autorités
+autrichiennes un accord pour le retrait des troupes françaises et
+alliées; dans cette convention toute militaire, les Varsoviens avaient
+été désignés par mégarde, par habitude, sous le nom de Polonais. C'est
+ce mot malencontreux, connu à Pétersbourg, qui trouble, qui blesse, qui
+irrite; en le prononçant, la France a une fois de plus évoqué un fantôme
+détesté. En même temps, Alexandre et son ministre soulèvent d'autres
+griefs: ils accusent notre consul dans les principautés danubiennes de
+n'être pas assez Russe et de méconnaître le fait accompli de
+l'annexion[282].
+
+[Note 282: Caulaincourt à Champagny, 26 novembre 1810.]
+
+À ces reproches, Napoléon fit rédiger séance tenante par Champagny une
+réponse très douce, très conciliante, sous forme de lettre à
+Caulaincourt. À propos de la convention militaire, le ministre cherche
+moins à justifier qu'à excuser la France, tout en faisant observer que
+la Russie se montre bien chatouilleuse à propos d'une inadvertance fort
+explicable et qui peut se reproduire. «N'y a-t-il pas beaucoup de
+susceptibilité, dit-il, à s'effaroucher de trouver les mots de Pologne
+et de Polonais dans une convention rédigée par des militaires, loin de
+l'Empereur et de son ministre des affaires étrangères? Cependant,
+l'Empereur a témoigné son mécontentement au prince de Neufchâtel. Il ne
+faudra pas s'étonner si, dans leur ignorance ou cédant à l'empire de
+l'habitude, des employés militaires ou civils emploient encore ces deux
+mots que malheureusement on ne peut remplacer dans notre langue que par
+une longue périphrase[283].» Quant au consul de Bucharest, il sera mandé
+à Paris et admonesté; si la Russie insiste, son poste sera supprimé.
+Voilà un ton, une condescendance tout à fait en désaccord avec les
+habitudes de la diplomatie impériale. Il est facile de voir que Napoléon
+se fait violence pour rester calme, patient, pour ne fournir aucun sujet
+de mécontentement, à l'heure où le sort de l'alliance va peut-être se
+décider: s'étant tracé vis-à-vis de la Russie une ligne de conduite
+nettement définie, il y persévère encore. Il n'en relève pas moins, dans
+ce qui lui vient de Pétersbourg, l'indice d'un esprit difficultueux,
+d'un préjugé persistant, qui l'indispose et lui fait concevoir quelques
+doutes sur la réussite de ses projets[284]. C'est sous cette impression
+qu'il quitte les Tuileries et part pour Trianon, après s'être arraché à
+Joséphine qui l'a surpris au passage et s'est attachée à lui dans une
+étreinte désespérée.
+
+[Note 283: Champagny à Caulaincourt, 17 décembre 1810.]
+
+[Note 284: Dès la veille, il avait eu une première déplaisance. En
+lisant les journaux anglais, il avait été surpris et très froissé d'y
+retrouver la lettre toute confidentielle qu'il avait écrite à Alexandre
+le 20 octobre 1810 au sujet de la Galicie et du grand-duché. Pour
+rassurer l'opinion mondaine, Alexandre n'avait pas cru devoir faire
+mystère de cette lettre, et de fâcheuses divulgations s'en étaient
+suivies. _Corresp._, 16054. Aucun de ces incidents, si minimes qu'ils
+paraissent, ne doit être négligé, si l'on veut saisir et suivre, à
+travers le dédale des petits faits, le travail graduel de détachement
+qui s'opéra dans l'esprit de l'Empereur.]
+
+À Trianon, dans l'étroit palais, assombri par l'hiver, il retrouve sa
+tristesse, et la journée s'achève dans une inaction inquiète, dans un
+désœuvrement qu'il ne peut vaincre[285]. Le souvenir des dernières
+scènes avec Joséphine le poursuit et l'obsède; il voudrait au moins la
+savoir plus forte, plus résignée, «remise d'aplomb[286]»; à huit heures
+du soir, se rapprochant d'elle par une lettre affectueuse, il essaye de
+la consoler et de l'affermir; il tâche d'exercer à distance sur cette
+âme qui lui appartient l'ascendant de sa volonté souveraine et de lui
+imposer le calme en lui ordonnant d'être heureuse. «Si tu m'es attachée,
+écrit-il, si tu m'aimes, tu dois te comporter avec force et te placer
+heureuse... Adieu, mon amie, dors bien, songe que je le veux[287].»
+Puis, après avoir congédié les personnes admises à son coucher, il ne
+garde auprès de lui que son fidèle Maret, avec lequel il a pris
+l'habitude de s'entretenir «en se mettant au lit[288]». Revenant alors à
+la politique, aux affaires, c'est-à-dire à son futur mariage, se
+remémorant peut-être ce qu'il a appris dans le jour des dispositions peu
+rassurantes de la Russie, il donne enfin l'ordre de faire quelques
+ouvertures à l'ambassadeur d'Autriche, en procédant toutefois avec
+beaucoup de dextérité, de circonspection et de mystère: il importe de
+parler au prince de Schwartzenberg, mais surtout de l'inciter à parler;
+d'un trait, Napoléon prescrit la mesure à observer et le but à
+atteindre: «Il faut, dit-il à Maret, engager l'ambassadeur sans
+m'engager[289].»
+
+[Note 285: MÉNEVAL, I, 344.]
+
+[Note 286: _Corresp._, 1608.]
+
+[Note 287: _Id._, 16058.]
+
+[Note 288: ERNOUF, 272.]
+
+[Note 289: ERNOUF, 274.]
+
+Ce mot dévoile et éclaire à fond sa pensée. Son but est de placer
+l'Autriche à sa disposition, afin de la trouver en cas de besoin. Ce
+qu'il veut de cette cour, c'est qu'elle lui tienne tout prêt, pour ainsi
+dire, un parti de rechange, et il s'agit de l'amener, par une
+préparation habile, à nous offrir ce que nous n'avons pas à lui
+demander, en présence des démarches ordonnées ailleurs et expressément
+maintenues[290]. Ce serait trop de dire que Napoléon, engageant double
+jeu, ait entendu négocier sur le même pied tant à Vienne qu'au Palais
+d'hiver, afin de prolonger et de réserver la liberté de son choix. En
+décembre 1809, ce choix est fait; s'étant prononcé pour la Russie,
+l'Empereur ne s'occupe qu'éventuellement de l'Autriche, et il ne tient à
+s'assurer de la seconde qu'à titre de précaution contre une réponse
+négative ou douteuse de la première. La différence qu'il met entre les
+deux négociations achève de se révéler par sa manière de les conduire. À
+Pétersbourg, c'est l'ambassadeur qui doit porter la parole, en termes
+clairs et pressants, en vertu d'instructions transmises par la voie
+hiérarchique, émanées de son ministre; avec l'Autriche, les
+intermédiaires choisis seront des personnages sans grande conséquence,
+des femmes, certains familiers des deux cours, accrédités seulement par
+l'habitude et la confiance: la négociation se dispersera en des mains
+diverses, et c'est le ministre intime, M. de Bassano, qui en dirigera et
+en réunira les fils. En Russie, tout se passera officiellement, dans le
+cabinet du souverain; avec les représentants de l'autre cour, on se
+contentera d'allusions réitérées, mais légères, placées en toute
+occasion et en tout lieu, dans les salons, en visite, au bal, au cours
+de ces conversations mondaines qui s'interrompent et se reprennent avec
+une égale facilité: on traite avec la Russie, on ne veut que causer avec
+l'Autriche.
+
+[Note 290: Le lendemain, Champagny écrirait a Caulaincourt le billet
+suivant: «L'envoi que j'ai l'honneur de vous faire du _Moniteur_ de ce
+jour (où figurait le sénatus-consulte), vous prouvera la nécessité d'une
+réponse prompte et décisive à mes deux lettres chiffrées des 22 novembre
+et 13 décembre. L'Empereur l'attend avec impatience.» Cf. l'observation
+portée à l'_Appendice_, I, lettre B, au sujet des paroles prononcées par
+Cambacérès le 12 décembre devant l'officialité de Paris.]
+
+
+
+II
+
+Par un concours de circonstances fortuites, la négociation subsidiaire
+s'entama avant l'action principale. Suivant tous les calculs,
+l'instruction initiale au duc de Vicence devait parvenir à Pétersbourg
+dans la première semaine de décembre. Le courrier fut retardé par les
+neiges, par les rigueurs de l'hiver russe, par les formalités de la
+frontière, et les dépêches qu'il portait, froissées, maculées, à peine
+lisibles, n'arrivèrent que le 14 aux mains de l'ambassadeur. Depuis le
+10, Alexandre avait quitté sa capitale; il voyageait dans l'intérieur de
+son empire, ayant voulu revoir Moscou et passer quelques instants auprès
+de sa sœur Catherine, établie dans le gouvernement de Tver. Il ne
+rentrerait à Pétersbourg que dans les derniers jours du mois; toutes
+paroles durent être renvoyées à l'extrême fin de décembre ou au
+commencement de janvier.
+
+Avec l'Autriche, il était plus aisé de s'aboucher; on avait affaire à
+son représentant en France; on était tout porté, on négociait chez soi,
+et d'autre part l'ambassadeur pouvait, en douze à quinze jours,
+consulter son gouvernement et recevoir une réponse. Les pourparlers,
+dans la forme spécifiée à Trianon, furent donc activement menés.
+D'abord, il parut indispensable de faire croire à la cour de Vienne,
+contrairement à la réalité et aux apparences, que l'Empereur n'avait
+d'engagement avec personne: la notification du divorce aux gouvernements
+européens fut rédigée de manière à lui donner cette assurance. Le 17
+décembre, dans une circulaire adressée à tous nos agents et destinée à
+leur fournir la version officielle des événements, le duc de Cadore
+écrivit que l'Empereur n'avait nullement déterminé ses préférences; le
+cœur de Sa Majesté était bien trop affligé pour qu'elle eût pu s'occuper
+encore de pareils objets[291]. Ces phrases sentimentales avaient un but
+très pratique, qui était de laisser le champ ouvert à la concurrence: la
+circulaire fut communiquée à toutes les cours, sauf, bien entendu, à
+celle de Russie, et devait encourager l'Autriche à s'offrir. Les jours
+suivants, M. de Laborde, à raison des confidences qu'il avait reçues à
+Vienne, fut choisi par le duc de Bassano pour porter les premières
+paroles. Avant la fin de décembre, il vit Schwartzenberg, le trouva
+personnellement bien disposé, passionné même pour la chose, convaincu
+des inappréciables avantages qui en résulteraient pour l'Autriche,
+n'osant toutefois garantir les intentions de sa cour, sceptique sur le
+résultat, croyant au mariage russe. Laborde ranima ses espérances,
+caressa son rêve, et lui glissa qu'il serait bon «qu'il se tînt prêt à
+tout événement[292]». Des propos analogues furent transmis à
+l'ambassadeur par divers membres de la cour et du gouvernement. Enfin, à
+la suite d'incidents où la Russie eut sa part, Napoléon se décida à
+employer des personnes le touchant de plus près, les dernières que l'on
+se fût attendu à voir intervenir.
+
+Depuis le divorce, Joséphine n'avait point quitté la Malmaison, mais sa
+douleur n'était pas de celles qui cherchent le recueillement et la
+solitude. Entourée de ses enfants, elle recevait et appelait ses amis,
+et la récompense de la bonté gracieuse avec laquelle elle avait traversé
+les grandeurs était de retrouver dans l'adversité des dévouements
+nombreux et vrais. Très expansive, parlant et s'agitant beaucoup, elle
+ne faisait trêve à ses doléances que pour s'enquérir, avec une curiosité
+inquiète et bien féminine, de l'heureuse rivale qui lui succéderait:
+elle eût voulu être pour quelque chose dans la décision de l'Empereur,
+participer au grand événement qui se préparait à ses dépens et se
+persuader que son crédit survivait à son bonheur. Elle inclinait vers
+l'Autriche par intérêt, pour mieux assurer la sécurité d'Eugène en
+Italie, par goût, par traditions aristocratiques, par ce fonds
+d'opinions royalistes qui était resté en elle et qui lui faisait désirer
+que l'Empire se donnât un trait de ressemblance avec la monarchie
+légitime en l'imitant dans le choix de ses alliances. Eugène et Hortense
+s'associaient aux préférences de leur mère; comme elle, ils voyaient
+volontiers les personnes qui partageaient leur opinion, qui touchaient
+de près ou de loin à l'Autriche; ils avaient notamment conservé des
+relations avec la comtesse de Metternich, femme du ministre, demeurée à
+Paris malgré le départ de son mari et la guerre. Napoléon, qui de
+Trianon se maintenait en rapports fréquents avec Joséphine, la ménageant
+beaucoup, la réconfortant par d'affectueux rappels et de menues
+attentions, lui écrivant souvent et lui envoyant «de sa chasse[293]»,
+savait qu'il pourrait trouver à la Malmaison un moyen de communiquer
+discrètement avec Vienne; il ne s'était pas encore décidé à en faire
+usage.
+
+[Note 291: Archives des affaires étrangères.]
+
+[Note 292: Pour le détail des négociations avec l'Autriche, voy.
+l'intéressant ouvrage de M. WELSCHINGER, qui a analysé les pièces
+conservées aux Archives nationales: _Le divorce de Napoléon_, 70-81,
+149-157. Cf. HELFERT, 83 et suiv. ERNOUF, 274.]
+
+[Note 293: _Corresp._, 16068.]
+
+Le 26 décembre, il sort de sa retraite, rentre à Paris et retrouve avec
+tristesse les Tuileries, où tout lui parle de l'absente[294]. Il ne
+laissera pas l'année se renouveler sans la voir; il lui a d'ailleurs
+promis sa visite pour ces jours où le cœur a besoin de s'épancher, où
+l'isolement pèse, où revivent les souvenirs. Il donnera à Joséphine les
+instants que ne réclameront point les soins du gouvernement, les
+réceptions officielles, l'hommage à recevoir de ses troupes, qui
+viennent lui apporter le salut de nouvel an. Dans la matinée du 31, il
+écrit à l'Impératrice: «J'ai aujourd'hui grande parade, mon amie; je
+verrai toute ma vieille garde et plus de soixante trains d'artillerie...
+Je suis triste de ne pas te voir. Si la parade finit avant trois heures,
+je viendrai. Sans cela, à demain[295].» En fait, il n'alla que le
+lendemain et, avant de partir, put recevoir une note émanée à nouveau de
+la chancellerie russe, datée des 28 novembre-11 décembre et toujours
+antérieure à la réception de nos envois[296].
+
+[Note 294: _Id._, 16088.]
+
+[Note 295: _Id._, 16097.]
+
+[Note 296: Archives des affaires étrangères, Russie, 149.]
+
+Le cabinet de Pétersbourg revenait sur les termes employés dans la
+convention militaire avec l'Autriche; sa note était une plainte
+officielle; il tenait à laisser trace écrite de son déplaisir. Il
+signalait aussi avec amertume le langage de certains journaux allemands,
+des articles favorables à l'émancipation polonaise. Sans doute, il était
+à présumer qu'Alexandre n'eût point laissé expédier sa note, s'il eût su
+à temps l'acquiescement de l'Empereur à la signature d'un traité; c'est
+toujours l'extrême lenteur des communications qui retarde la paix des
+esprits et l'accord des volontés. Napoléon le sait; néanmoins, à lire la
+pièce qui lui est transmise par Kourakine, il éprouve un violent
+mouvement d'impatience. Ainsi, à Pétersbourg, on continue à se forger
+des périls imaginaires, alors que depuis deux mois l'ensemble de sa
+conduite tout au moins aurait dû rassurer, alors que ses paroles, ses
+discours, ses actes, ses professions intimes et publiques, tendent à
+bannir les soupçons. La défiance de la Russie est-elle donc incurable,
+qu'elle résiste à tant et de si clairs témoignages? «Après tout cela,
+s'écrie-t-il, je ne sais plus ce que l'on veut: je ne puis détruire des
+chimères et combattre des nuages.» Et ce sont les propres paroles qu'il
+adresse au Tsar, dans une lettre expédiée le jour même. «Je laisse Votre
+Majesté juge, ajoute-t-il, qui est le plus dans le langage de l'alliance
+ou de l'amitié, d'elle ou de moi. Commencer à se défier, c'est avoir
+déjà oublié Erfurt et Tilsit[297].»
+
+[Note 297: _Corresp._, 16099.]
+
+Cependant, s'il ne peut s'empêcher d'infliger cette leçon à un allié par
+trop ombrageux, il s'efforce aussitôt de l'atténuer par des expressions
+caressantes; il laisse entendre que la chaleur même de son amitié
+explique la vivacité de son langage; c'est son cœur, meurtri par
+d'injustes soupçons, qui s'ouvre et qui se plaint: «Votre Majesté
+sera-t-elle assez bonne pour approuver cet épanchement?» Il glisse
+ensuite une allusion aux circonstances du moment: «J'ai été un peu en
+retraite et vraiment affligé de ce que les intérêts de ma monarchie
+m'ont obligé à faire. Votre Majesté connaît tout mon attachement pour
+l'Impératrice.» Et il termine par cette phrase: «Votre Majesté veut-elle
+me permettre de m'en rapporter au duc de Vicence pour tout ce que j'ai à
+lui dire sur ma politique et ma vraie amitié? Il ne lui exprimera jamais
+comme je le désire tous les sentiments que je lui porte.» Ainsi, ses
+dernières paroles semblent bien ratifier d'avance et une fois de plus
+tout ce que Caulaincourt pourra faire et conclure.
+
+Seulement, il juge le succès un peu plus incertain; sans doute aussi
+qu'il y tient un peu moins, et son humeur contre la Russie va se
+traduire par un langage plus accentué à la Malmaison, c'est-à-dire dans
+un endroit où il sait que ses paroles seront répétées à l'Autriche. Le
+résultat de sa visite à Joséphine fut que madame de Metternich, appelée
+le jour d'après à la Malmaison, y entendit «des choses bien
+extraordinaires[298]». La reine Hortense et le prince Eugène lui
+avouèrent sans ambages qu'ils étaient «Autrichiens dans l'âme».
+L'Impératrice, arrivant à son tour, renchérit sur ces assurances: elle
+déclara que le projet de mariage avec l'archiduchesse lui tenait
+particulièrement au cœur, qu'elle y consacrait tous ses soins et
+désespérait moins que jamais du succès. L'Empereur, qu'elle avait vu la
+veille, lui avait dit que son choix n'était point fixé[299], refrain
+éternel et obligé avec l'Autriche. Il avait même ajouté qu'il pourrait
+bien se décider en faveur de cette puissance, s'il avait la certitude
+d'être agréé par elle[300]. N'était-ce point un moyen pour lui
+d'obtenir, de provoquer une parole bien nette qu'il pût à l'occasion
+rappeler et faire valoir?
+
+[Note 298: _Mémoires de Metternich_, II, 314.]
+
+[Note 299: _Id._, 315.]
+
+[Note 300: _Id._, 315.]
+
+Dans les jours qui suivirent, Laborde recommença ses allées et venues
+entre le cabinet du duc de Bassano et l'ambassade d'Autriche. Le 12
+janvier, M. de Champagny, pendant une audience donnée à Schwartzenberg,
+renouvela ses questions sur la princesse Louise; pour prouver que
+l'Empereur restait libre de tout engagement, il reprit et commenta les
+termes de sa circulaire[301]. Enfin, s'il faut en croire une anecdote
+dont Metternich lui-même a garanti l'authenticité, Napoléon eût voulu
+personnellement reconnaître le terrain, en cachette et sous le masque. À
+Paris, la saison mondaine, interrompue par le divorce, avait repris son
+cours; les Tuileries s'étaient rouvertes, et les grands dignitaires
+rivalisaient de faste dans de brillantes réceptions. En cet hiver de
+1810, la mode était aux bals masqués[302]. Après une fête de ce genre,
+le bruit courut que, pendant la soirée, l'Empereur en domino aurait
+accosté madame de Metternich et, entre beaucoup de propos frivoles, lui
+aurait demandé si l'archiduchesse consentirait à devenir impératrice, si
+le père n'y mettrait point d'obstacle[303].
+
+[Note 301: HELFERT, 84, 85.]
+
+[Note 302: _Mémoires de Marbot_, t. II, 308-309.]
+
+[Note 303: _Mémoires de Metternich_, I, 95. Cf. les _Souvenirs du
+baron de Barante_, I, 312.]
+
+Avant même de recevoir cette invite, madame de Metternich avait transmis
+à Vienne les paroles de Joséphine, d'Eugène et d'Hortense;
+Schwartzenberg avait fait de même pour les insinuations de Laborde.
+D'ailleurs, la cour d'Autriche, toujours experte en fait de diplomatie
+matrimoniale, n'avait pas attendu de connaître ces incidents pour
+prévoir l'hypothèse d'une demande et se mettre en mesure d'y faire face:
+dès le début de janvier, Schwartzenberg avait reçu de Metternich des
+instructions l'invitant, pour le cas où l'empereur des Français
+songerait à l'archiduchesse Louise, «loin de rejeter cette idée, à la
+suivre, à ne point se refuser aux ouvertures qui pourraient lui être
+faites[304]». Metternich posait bien certaines réserves, mais de pure
+forme et destinées simplement à sauvegarder la dignité de sa cour; en
+réalité, un scrupule de conscience arrêtait seul l'empereur François:
+c'était la crainte que le lien religieux entre Napoléon et Joséphine
+n'eût point été dissous; or, la décision rendue par l'officialité de
+Paris venait de lever cet obstacle. Dans ces conditions, Schwartzenberg
+se crut autorisé à se montrer plus affirmatif avec Laborde; vers le 15
+janvier, en se référant tant à ses paroles qu'à de nouvelles assurances
+venues directement de Vienne, Napoléon acquit la certitude à peu près
+absolue que l'Autriche n'attendait qu'un signal pour prononcer son
+adhésion et faire éclater ses sentiments.
+
+[Note 304: METTERNICH, II, 313.]
+
+Cette facilité charma l'Empereur; elle dépassait ses prévisions et
+répondait vraisemblablement à ses désirs présents. Il est certain que
+les plaintes réitérées d'Alexandre, dont il s'était senti importuné et
+blessé, lui avaient rendu moins cher le parti auquel il s'était livré
+tout d'abord: nous avons vu renaître et croître en lui un mécontentement
+contre la Russie, fait de successives impatiences. De plus, dès qu'il
+avait conçu quelque espoir d'être agréé à Vienne, ne s'était-il point
+laissé attirer de ce côté par une secrète et orgueilleuse prédilection?
+Il était allé à la Russie très délibérément, par raison, un peu par
+nécessité, par désir de rester dans le système auquel il s'était attaché
+et d'imprimer à sa politique un caractère de stabilité, plutôt que par
+un entraînement bien vif vers une alliance qui l'avait plusieurs fois
+déçu; à présent, l'Autriche n'était-elle point son inclination? Napoléon
+n'était nullement insensible au prestige d'un grand nom. Par une
+complexité de sa nature, la violence avec laquelle il s'était naguère
+acharné sur l'Autriche était faite d'instincts révolutionnaires,
+d'emportement contre la maison qui personnifiait le mieux le droit
+ancien, mais aussi de quelque regret, de quelque dépit peut-être, de se
+voir repoussé et méconnu par elle: il avait juré sa perte à maintes
+reprises, parce qu'il désespérait de gagner son amitié et de s'en orner;
+il l'avait furieusement haïe et parfois cherchée. Aujourd'hui, en se
+révélant possible, aisément et promptement réalisable, le mariage
+autrichien lui découvrait des horizons éblouissants et profonds. Cette
+union ajouterait à son front tant de fois couronné par la victoire la
+seule auréole qui lui manquât; elle lui ferait des aïeux, vieillirait
+d'un seul coup sa jeune dynastie, l'égalerait aux Bourbons; elle le
+relierait à tous ses prédécesseurs dans le gouvernement de la
+chrétienté, et même, par ces Césars germaniques qui avaient reçu jadis
+le dépôt de l'Empire, le rattacherait à l'antique Rome, source à ses
+yeux de toute majesté et de toute splendeur. Puis, quelle tentation pour
+son génie réparateur que d'effacer les plus odieux souvenirs de la
+Révolution dans l'éclat même d'une dernière victoire sur les passions et
+les préjugés d'autrefois, de réaliser ainsi plus complètement la fusion
+entre les éléments divers dont il voulait composer sa France, de
+réconcilier le passé et le présent pour fonder l'avenir!
+
+À mesure que ces pensers ambitieux et grandioses commençaient
+d'assaillir son esprit, d'envahir son imagination, les inconvénients de
+l'autre parti, méconnus volontairement au début, se découvraient mieux à
+ses yeux. Plus l'Autriche lui témoignait d'empressement, plus l'âge de
+la princesse russe et aussi la différence de culte, à laquelle il
+n'avait pas cru devoir s'arrêter tout d'abord, lui semblaient prêter
+matière à de sérieuses objections. Faut-il supposer toutefois que, dès
+le milieu de janvier, un revirement total s'était produit au fond de
+lui? Regretta-t-il alors de s'être engagé précipitamment avec la Russie?
+En vint-il à désirer que cette dernière lui fournît un motif ou un
+prétexte pour se reprendre? Il est permis de le croire, sans qu'il soit
+possible de l'affirmer. Aussi bien, en admettant qu'il y ait eu alors
+interversion dans l'ordre des préférences intimes, elle ne changea rien
+aux résolutions prises. Durant toute cette période où Napoléon est sans
+nouvelles de la négociation entamée près du Tsar, où l'acceptation de ce
+prince peut arriver d'une heure à l'autre, il se considère comme lié par
+les pleins pouvoirs donnés à Caulaincourt et évite scrupuleusement toute
+avance compromettante à l'Autriche, tout recul vis-à-vis de la Russie.
+
+Bien plus, à recueillir certaines paroles qui lui échappent, on est
+fondé à croire que le mariage russe lui apparaît, malgré tout, comme
+l'expectative, sinon la plus souhaitable, au moins la plus probable.
+C'est la grande-duchesse qu'il considère encore comme son épouse
+désignée, sur laquelle il voudrait des détails, des renseignements;
+c'est elle qu'il cherche à se figurer. Un soir, aux Tuileries, pendant
+une réception, il demande à Savary de faire appel à ses souvenirs de
+Pétersbourg et de lui montrer, parmi les dames présentes, celle qui
+ressemble le plus à Anne Pavlovna[305]. Ceci ne l'empêche point
+d'accueillir madame de Metternich, régulièrement invitée au château,
+avec beaucoup d'affabilité; il l'invite à sa table de jeu, la
+complimente sur sa toilette, lui accorde ces menues faveurs qui font
+sensation dans une cour, car il est utile de tenir l'Autriche en haleine
+et de prolonger son zèle[306]. Cependant, tout se borne en public à des
+politesses sans conséquence; en particulier, les insinuations continuent
+sans s'accentuer. Il semble même que les Beauharnais aient été mis en
+garde contre un excès de zèle et prévenus de ne point trop s'aventurer.
+La reine Hortense avait assigné à madame de Metternich un nouveau
+rendez-vous; au jour dit, la Reine se trouva indisposée et la visiteuse
+ne fut point reçue. De son côté, Schwartzenberg ne voit venir aucun
+encouragement officiel; malgré les fréquentes apparitions de Laborde, il
+persiste dans son incrédulité, considère toujours le mariage russe
+«comme plus que vraisemblable[307]». Satisfait de l'allure prise par la
+négociation avec l'Autriche, Napoléon ne la laisse pas franchir
+certaines limites; il la tient sur place et lui fait marquer le pas,
+pour ainsi dire, car un mot d'Alexandre peut, à tout moment, le mettre
+en devoir de la rompre.
+
+[Note 305: _Mémoires du duc de Rovigo_, IV, 269.]
+
+[Note 306: _Mémoires de Metternich_, II, 315-316.]
+
+[Note 307: HELFERT, 86.]
+
+En somme, la Russie tenait toujours son sort entre ses mains, et si,
+dans le délai imparti par l'Empereur, on eût appris qu'au retour de
+Moscou l'accord s'était formé entre le Tsar et notre ambassadeur, qu'il
+y avait eu échange d'engagements, rien n'autorise à penser que Napoléon
+eût retiré la parole donnée en son nom. Les jours cependant, les
+semaines s'écoulaient sans qu'aucun courrier fût signalé de Russie, et
+ce silence faisait avec la bonne grâce de l'Autriche un contraste
+déplaisant. Le terme fatal, la fin de janvier, approchait rapidement, et
+la réponse attendue ne s'annonçait pas encore, retardant sur des
+prévisions établies avec un soin méthodique[308]. Enfin, le 26 janvier
+au soir, cette réponse arrive, sous forme de deux longues dépêches
+adressées au ministre par l'ambassadeur, chiffrées de sa main et
+recommandées par mention spéciale comme «n'étant point dans le cas
+d'être confiées aux bureaux». Devant ce texte énigmatique, M. de
+Champagny dut éprouver une vive et anxieuse émotion: sous ces lignes de
+chiffres qu'il passerait la nuit à interroger, «tant que ses yeux ne lui
+refuseraient pas leur service[309]», allait-il découvrir la réponse par
+_oui_ ou par _non_ qu'il fallait à l'Empereur, le mot décisif d'où
+sortirait le dénouement de la crise?
+
+[Note 308: L'Empereur avait «ses almanachs», où il inscrivait,
+d'après le jour des envois en Russie et le calcul des distances, la date
+probable des retours. Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+[Note 309: Billet de Champagny à l'Empereur. Archives nationales, AF,
+IV, 1699.]
+
+
+
+III
+
+Alexandre Ier était rentré dans sa capitale le 26 décembre; Caulaincourt
+pouvait entamer enfin les deux négociations dont il était chargé, celle
+qui concernait la sentence à formuler contre la Pologne et celle qui
+devait assurer pour femme à Napoléon une fille de tsar. La première
+aboutit en peu de jours et fut menée presque exclusivement avec
+Roumiantsof, Alexandre se bornant de temps à autre à appuyer par un mot
+pressant, par une phrase à effet, les exigences de son chancelier. L'un
+et l'autre apprirent avec joie que Napoléon consentait à un traité et
+l'admettait aussi large, aussi compréhensif que possible. Ils ne
+perdirent pas un moment pour mettre à profit cette bonne volonté, et,
+puisque l'Empereur se déclarait prêt pour une fois à toutes les
+concessions, ils se hâtèrent de le prendre au mot. Un traité en huit
+articles fut présenté au duc de Vicence.
+
+Le cabinet russe, estimant qu'en si importante matière aucune précaution
+n'était superflue, qu'il ne pouvait enlacer Napoléon de liens trop
+forts, trop serrés, avait donné à l'engagement accepté en principe une
+forme solennelle, rigoureuse et, il faut le dire, totalement inusitée
+dans les rapports entre souverains. Napoléon ne s'obligerait pas
+seulement à ne point rétablir la Pologne, à ne point favoriser cette
+restauration, à n'y contribuer en aucune manière, toutes choses qui
+dépendaient de sa volonté et qu'il pouvait légitimement promettre. Il
+décréterait souverainement, commandant aux circonstances comme à
+lui-même, s'attribuant tout pouvoir sur les événements, que la Pologne
+ne revivrait jamais. L'article 1er consistait en cette phrase, absolue
+et dogmatique: «Le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli.» En
+dictant à Napoléon cet arrêt irrévocable, la Russie ne le contraignait
+pas seulement à se désintéresser de la Pologne, mais à prendre parti
+contre elle, à employer au besoin sa toute-puissance pour la retenir au
+tombeau. Non content de l'amener à reconnaître le fait accompli, elle
+voulait qu'il le consacrât, qu'il le mît sous sa garantie, qu'il
+s'engageât à le défendre envers et contre tous: c'était l'associer
+rétrospectivement au triple partage, exiger qu'il prît à son compte le
+crime politique auquel la France, pour son honneur, était demeurée
+étrangère. Les autres articles s'inspiraient tous du principe posé en
+premier lieu et en déduisaient diverses applications; ils décidaient
+«que les dénominations de Pologne et de Polonais disparaîtraient pour
+toujours de tout acte officiel ou public;--que les ordres de chevalerie
+de l'ancien royaume seraient à jamais abolis;--qu'aucun Polonais sujet
+de l'empereur de Russie ne pourrait être admis au service du roi de
+Saxe, et réciproquement;--que le duché de Varsovie n'obtiendrait à
+l'avenir aucune extension territoriale à prendre sur l'une des parties
+du ci-devant royaume;--qu'il ne serait plus reconnu de sujets mixtes
+entre la Russie et le duché». Enfin, l'empereur des Français obtiendrait
+l'accession du roi de Saxe aux articles convenus et en garantirait
+l'observation[310].
+
+[Note 310: Voy. le texte du traité dans la _Correspondance de
+Napoléon_, XX, p. 171 et 172 en note.]
+
+Le duc de Vicence, considérant que ses instructions ne posaient aucune
+limite à sa condescendance, passa outre à la formule extraordinaire qui
+donnait au traité toute sa couleur: il admit également les clauses
+accessoires. Le 4 janvier 1810, le traité fut signé par lui et
+Roumiantsof. Alexandre le ratifia aussitôt; pour que l'acte devînt
+définitif et parfait, il ne manquait plus que la ratification de notre
+Empereur, réservée suivant l'usage par le plénipotentiaire français.
+Alexandre exprima le désir que l'instrument signé fût expédié à Paris au
+plus vite, afin d'y recevoir cette suprême sanction; il affectait
+d'ailleurs de n'y voir qu'une formalité et n'élevait aucun doute sur son
+accomplissement; dès à présent, il faisait éclater sa reconnaissance et
+témoignait d'une satisfaction sans mélange. Il se montrait profondément
+touché des termes dans lesquels avaient été conçus le discours au Corps
+législatif et l'exposé du ministre de l'intérieur; il écrivit à
+l'Empereur pour le remercier, pour s'excuser de ses soupçons, de ses
+plaintes, pour rétracter sa dernière note: «Maintenant, disait-il à
+Caulaincourt, je ne chercherai plus que les occasions de prouver à
+l'Empereur combien je lui suis attaché[311].»
+
+[Note 311: Rapport n° 69 de Caulaincourt, 6 janvier 1810.]
+
+C'était à notre tour de le prendre au mot, et Caulaincourt s'était déjà
+mis en mesure d'expérimenter, à propos de l'autre affaire, cette amitié
+si solennellement affirmée. Durant l'absence du Tsar, l'ambassadeur
+s'était livré sur la grande duchesse Anne à une enquête délicate et
+minutieuse; les informations qu'il obtint, puisées, paraît-il, aux
+sources les plus intimes et les plus sûres, furent relativement
+satisfaisantes; elles lui permirent de tracer, dans sa première dépêche
+à Champagny, un portrait assez complet de la jeune princesse, au
+physique et au moral:
+
+«Votre Excellence sait par l'almanach de la cour, disait-il, que
+mademoiselle la grande-duchesse Anne n'entre dans sa seizième année que
+demain 7 janvier: c'est exact. Elle est grande pour son âge et plus
+précoce qu'on ne l'est ordinairement ici; car, au dire des gens qui vont
+à la cour de sa mère, elle est formée depuis cinq mois. Sa taille, sa
+poitrine, tout l'annonce aussi. Elle est grande pour son âge, elle a de
+beaux yeux, une physionomie douce, un extérieur prévenant et agréable,
+et, sans être très belle, a un regard plein de bonté. Son caractère est
+calme, on la dit fort douce; on vante plus sa bonté que son esprit. Elle
+diffère entièrement sous ce rapport de sa sœur, qui passait pour
+impérieuse et décidée. Comme toutes les grandes-duchesses, elle est bien
+élevée, instruite. Elle a déjà le maintien et l'aplomb d'une princesse
+nécessaires pour tenir sa cour. Une réflexion générale, c'est que le
+sang qui coule dans les veines de la famille impériale est beaucoup plus
+précoce que celui des Russes. À en juger par la chronique de la cour, la
+nature s'y développe de bonne heure. Les fils tiennent en général de
+leur mère, et les filles de l'empereur Paul. Quant à la constitution,
+les princesses ont l'air et le tempérament secs. Mademoiselle la
+grande-duchesse Anne fait exception à cette règle; elle tient comme ses
+frères de sa mère; tout annonce qu'elle en aura le port et les formes.
+On sait que l'Impératrice est encore maintenant, malgré ses cinquante
+ans, un moule à enfants[312].»
+
+[Note 312: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la fin du
+chapitre, sauf celles qui sont l'objet d'une référence spéciale, sont
+tirées des dépêches secrètes de Caulaincourt en date des 3 et 6 janvier
+1810. Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.]
+
+Fort de ces renseignements et de ces antécédents, Caulaincourt s'était
+cru en droit de parler. L'occasion lui fut fournie très naturellement
+dans la soirée du 28 décembre. Il dînait au palais; au sortir de table,
+l'Empereur l'emmena dans son cabinet, et là l'entretien prit comme
+d'habitude un tour intime et confidentiel. Le Tsar parla beaucoup de son
+voyage, dont il paraissait enchanté; de Moscou, où l'accueil des
+habitants avait dépassé toutes ses espérances. Il s'était senti ému
+jusqu'aux larmes à l'aspect de ces populations qu'il avait vues
+s'agenouiller sur son passage, lui témoigner une filiale vénération, le
+recevoir moins en souverain qu'en père: «De tels moments, disait-il,
+étaient la récompense la plus douce, la plus flatteuse de ses
+travaux[313].» Dans la haute société, il avait été fort aise de trouver
+les esprits beaucoup moins aigris et prévenus qu'il ne s'y attendait
+contre le système actuel et la France. Le génie de Napoléon éblouissait,
+fascinait tous les regards, imposait silence aux dissidents. Certains
+personnages faisaient pourtant quelques objections, et il allait les
+confier franchement à Caulaincourt: ceci était pour l'ami, non pour
+l'ambassadeur. «On doute, dit-il alors, que l'empereur Napoléon tienne à
+cette alliance autant que moi.» Puis, l'excès même de la grandeur
+française fait craindre pour sa durée: est-il sage, se demande-t-on,
+est-il prudent de se lier irrévocablement à un empire gigantesque et
+factice, qui survivra difficilement à son créateur et qui entraînera
+dans son écroulement quiconque se sera témérairement associé à sa
+fortune? «S'il arrivait quelque chose à l'empereur Napoléon, que
+deviendrait la France elle-même? Ses alliés seraient la plupart ses
+ennemis. Les plus dangereux seraient peut-être dans son sein. La Russie,
+peut-être son seul allié fidèle, la Russie, qui n'a rien à lui envier,
+qui s'est attachée non seulement à son système, mais à sa dynastie, la
+Russie, qui a renoncé pour cela à toute autre alliance, qui même pour
+cela est mal avec ses autres voisins, quel orage fondra sur elle?...
+Vous pensez bien, ajoutait l'Empereur, que j'ai répondu à cela, et que
+ces raisonnements ne m'ébranlent pas[314].» Ces dernières paroles
+étaient-elles sincères? Même, par un de ces artifices de langage
+auxquels il excellait, Alexandre n'avait-il point placé l'expression de
+ses propres pensées dans la bouche des seigneurs moscovites? Au moins
+partageait-il quelques-unes de leurs appréhensions; il en fit presque
+l'aveu à Caulaincourt: «Ces gens-là, dit-il, ne sont pas si
+déraisonnables dans la manière dont ils jugent votre position intérieure
+et la mienne, s'il arrivait un malheur à l'Empereur[315].»
+
+[Note 313: Rapport n° 66 de Caulaincourt, 28 décembre 1807.
+Nouvelles et _On dit_ de Pétersbourg, 5 janvier 1810: «L'Empereur,
+dit-on, est entré à Moscou avec le gouverneur et deux aides de camp
+seulement. On baisait ses pieds, ses genoux, même son cheval;
+l'affluence et la presse autour de lui étaient telles qu'il était obligé
+de s'arrêter à chaque pas. Le peuple se prosternait devant lui et ne
+voulait plus se relever: «Rangez-vous», disait-il.--«Montez sur nous
+avec votre cheval, répondait-on. Vous êtes un saint, vous ne pouvez nous
+blesser, nous vous porterons comme notre père.» On s'arrêtait, on
+s'embrassait dans les rues comme aux fêtes de Pâques, dit-on, quand on a
+su qu'il devait y venir.» Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+[Note 314: Rapport n° 66 de Caulaincourt.]
+
+[Note 315: _Id._]
+
+Cette profession intime en disait assez long sur l'arrière-pensée
+d'Alexandre. Néanmoins, comme il venait en même temps de s'exprimer sur
+le divorce dans les termes les plus sympathiques, s'applaudissant que
+Napoléon songeât enfin «à fonder pour l'avenir[316]», Caulaincourt ne
+balança pas à lui adresser la communication dont il était chargé: il le
+fit avec la netteté, mais aussi la mesure prescrite par la seule
+instruction qu'il eût encore reçue, celle du 22 novembre; il pria Sa
+Majesté de lui dire en toute confiance, après y avoir pensé deux jours,
+si elle serait en disposition d'accorder sa sœur, au cas où une demande
+viendrait des Tuileries.
+
+[Note 316: _Id._]
+
+La réponse fut plus gracieuse que satisfaisante. Alexandre affirma sa
+bonne volonté, mais se retrancha immédiatement derrière l'obstacle déjà
+mis en avant: «Pour moi, dit-il, cette idée me sourit; même, je vous le
+dis franchement, dans mon opinion, ma sœur ne peut mieux faire. Mais
+vous vous rappelez ce que je vous ai dit à Erfurt. Un ukase, ainsi que
+la dernière volonté de mon père, donne à ma mère la libre et entière
+disposition de l'établissement de ses filles. Ses idées ne sont pas
+toujours d'accord avec mes vœux ni avec la politique, pas même avec la
+raison. Si cela dépendait de moi, vous auriez ma parole avant de sortir
+de mon cabinet, car, je vous le dis, cette idée me sourit. J'y penserai
+et je vous donnerai, comme vous le désirez, une réponse, mais il faut me
+laisser dix jours au moins.»
+
+Le surlendemain de cette entrevue, Caulaincourt eut occasion de voir le
+chancelier Roumiantsof et fut désagréablement impressionné en constatant
+que ce ministre, malgré le secret recommandé au Tsar, avait été mis dans
+la confidence et se montrait contraire à nos vœux. Roumiantsof développa
+sur les alliances de famille entre souverains une théorie originale: «Un
+mariage est pour moi, dit-il, une pierre dans le chemin: feuilletez
+l'histoire, vous verrez qu'ils ont toujours refroidi plus que resserré
+l'alliance. L'humeur contraire à la femme se témoigne à la famille.»
+D'après lui, c'était pour le plus grand bien de l'harmonie entre la
+France et la Russie qu'il fallait éviter de la consacrer par un lien
+nouveau. Puis, il voulait savoir si l'idée venait seulement des
+ministres français ou de l'Empereur lui-même. En ce cas, il faudrait
+faire en sorte de le contenter; dans la première hypothèse, mieux
+vaudrait ne pas même entamer l'affaire avec l'impératrice Marie, vu la
+situation délicate de son fils vis-à-vis d'elle, vu l'esprit de cette
+princesse, son indiscrétion, «ses confidences sans fin». Caulaincourt
+évita de répondre à la question posée; il se tint avec le chancelier sur
+une entière réserve, jugeant hors de propos de le laisser s'introduire
+dans un débat où Napoléon avait voulu que le Tsar fût seul et
+constamment en cause.
+
+Notre ambassadeur revit Alexandre le 3 janvier. Bien que ce prince fût
+allé la veille à Gatchina, il n'avait osé parler encore à sa mère; il
+témoignait d'un extrême embarras, craignait de se lancer dans un dédale
+de complications et d'ennuis. La question religieuse, disait-il, serait
+une mine de difficultés. Caulaincourt ayant répliqué qu'elle n'en
+soulèverait aucune, que la princesse serait admise à conserver sa foi et
+à pratiquer son culte: «Mais, dit Alexandre, aura-t-elle son prêtre, sa
+chapelle, prendrez-vous à ce sujet un engagement écrit?--Oui», répondit
+l'ambassadeur. Battu sur ce terrain, Alexandre se replia sur un autre:
+«Pourquoi n'avoir pas demandé dans le temps la grande-duchesse
+Catherine? Son esprit, son caractère, son âge, tout était plus sortable
+pour vous.» Et il semblait qu'il voulût dégoûter l'Empereur de son
+projet, en insistant «sur les petites tracasseries de famille qui
+pourraient en résulter». Il allait jusqu'à menacer Napoléon d'une
+belle-mère acariâtre, despotique, qui pourrait prétendre à régenter son
+intérieur. L'Impératrice marquait si fortement ses filles à l'empreinte
+de ses idées, de ses préjugés, de ses passions, qu'elles en perdaient
+pour leur vie toute personnalité propre; son autorité sur elles se
+perpétuait, son action s'exerçait à distance: témoin les deux aînées,
+qui avaient continué après leur mariage à lui écrire tous les jours.
+
+Ces considérations eurent d'autant moins de prise sur Caulaincourt qu'il
+venait de recevoir la seconde lettre de Champagny, celle de décembre,
+dictée tout entière par l'Empereur et l'incitant à conclure. Sous cet
+aiguillon, il ne craignit point de s'engager à fond; ce n'était plus une
+question qu'il formulait, c'était une demande qu'il produisait par
+ordre: «Je fus positif, écrivait-il, même pressant.» Serré de très près,
+Alexandre promit enfin de parler à sa mère; il ferait de son mieux,
+serait personnellement heureux de tenir à l'Empereur par un lien de
+plus; quant aux conséquences possibles, il s'en dégageait à l'avance et
+mettait sa responsabilité à couvert: «S'il en résulte quelques
+inconvénients, ce seront des embarras pour les diplomates; vous aurez
+fait la chose, vous ne pourrez donc vous en plaindre.»
+
+Les premiers pourparlers entre le fils et la mère eurent lieu du 3 au 5
+janvier. Alexandre transmit aussitôt leurs résultats à Caulaincourt, qui
+en fit l'objet de sa seconde dépêche. Marie Féodorovna n'avait pas mal
+accueilli la proposition. On aurait pu craindre de sa part une
+résistance de parti pris, inaccessible à tous les raisonnements; rien de
+semblable ne s'était produit. Elle discutait, ce qui était un grand
+point, mais demandait à réfléchir et à prendre conseil. Elle avait écrit
+à Tver pour connaître l'opinion de sa fille Catherine; c'était le seul
+de ses enfants qui, en lui tenant tête, eût conquis sur son esprit
+quelque influence et dont elle aimât dans les cas graves à interroger le
+jugement. L'Empereur s'était dérobé derrière sa mère: celle-ci
+s'abritait derrière sa fille.
+
+À la vérité, l'avis de la grande-duchesse Catherine, à le supposer
+favorable, pouvait être d'un grand poids. Cette princesse faisait
+autorité dans sa famille, à la cour et dans la société: impérieuse et
+altière, elle n'exerçait pas seulement sur ses entours l'ascendant d'une
+volonté ferme et d'une intelligence d'élite; du fond de la province où
+elle vivait, son prestige rayonnait dans les deux capitales. À Tver,
+elle s'était fait sa part de royauté, gouvernait une réunion d'écrivains
+et de penseurs, et ce groupe était presque un parti; c'était celui des
+hommes qui opposaient à la politique novatrice de Spéranski le retour
+aux traditions moscovites dans toute leur pureté, et qui désiraient que
+la Russie, au lieu de s'assimiler à l'Europe, restât elle-même. «Plus
+Russe que sa famille[317]», la grande-duchesse approuvait et favorisait
+ce mouvement d'idées. On lui avait même prêté d'ambitieuses visées: aux
+heures de trouble où le mécontentement de la noblesse faisait craindre
+pour le règne d'Alexandre une issue funeste, bien des regards s'étaient
+tournés vers la princesse à l'esprit viril que son nom semblait
+prédestiner au trône.
+
+[Note 317: Feuille de nouvelles annexées aux dépêches de
+Caulaincourt du 17 janvier 1809. Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+Sur l'alliance de famille avec Napoléon, quel pouvait être son avis? À
+cet égard, Caulaincourt manquait de toute donnée précise; il en était
+réduit à interroger d'anciens souvenirs et des bruits de salon. En 1807,
+lorsqu'il avait été question d'elle-même, lorsque la rumeur publique
+l'avait fiancée à Napoléon, Catherine avait paru accepter d'un cœur
+ferme cette lourde et incomparable fortune. Plus tard, après les
+événements de 1808, après l'Espagne, elle serait revenue à ses préjugés
+de race contre l'usurpateur des couronnes. Un mot d'elle avait couru,
+mot caractéristique et bien russe: «J'aimerais mieux, eût-elle dit, être
+la femme d'un pope que souveraine d'un pays sous l'influence de la
+France[318].» Néanmoins, Alexandre ne paraissait pas mettre en doute que
+la réponse de Tver ne fût bonne, que sa sœur ne s'unît à lui pour
+entraîner leur mère. Seulement, il fallait laisser au courrier dépêché
+le temps de remettre son message et de rapporter la réponse. Conclusion:
+demande d'un nouveau délai de dix jours, s'ajoutant au premier; on était
+loin des quarante-huit heures de réflexion accordées par l'Empereur.
+
+[Note 318: _On dit_ et nouvelles de Pétersbourg, janvier 1809.
+Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+Mais le Tsar ne pourrait-il promettre au moins, si l'Impératrice
+n'arrivait pas à prendre un parti en vingt jours, de se décider pour
+elle, d'exiger ou de prononcer lui-même un consentement? Après s'être
+très naturellement attaché à ménager et à raisonner sa mère, n'en
+viendrait-il pas, s'il le fallait, à parler en maître? Sur ce point,
+recherché en cent façons par notre ambassadeur, il se récusait toujours.
+À l'entendre, le respect dû aux volontés de son père, à l'autorité de sa
+mère, l'empêchait d'user dans la circonstance des prérogatives de la
+souveraineté: sa toute-puissance expirait au seuil de Gatchina. Là, sa
+fonction se réduisait à négocier: il n'était «que l'ambassadeur de
+l'ambassadeur[319]». Encore devait-il, en ce rôle, agir avec d'infinies
+précautions et ne rien brusquer, dans l'intérêt même de Napoléon et afin
+de sauvegarder une dignité qui lui était chère. En ami fidèle, il se
+gardait de découvrir l'Empereur; il s'était tu sur les communications de
+Caulaincourt, se donnait les airs d'agir spontanément, parlait du
+mariage «comme d'un projet que les circonstances actuelles peuvent
+amener». À employer ce système, il allait moins vite, il ne pouvait
+presser autant que s'il eût argué d'une demande déjà produite et
+exigeant une réponse; mais il gagnait cet inestimable avantage que
+Napoléon ne paraissait en rien, que son nom auguste ne serait en aucun
+cas compromis. À supposer que les scrupules de l'Impératrice ne pussent
+être vaincus, cette princesse ignorerait toujours que Napoléon avait
+recherché la main de sa fille, et celui-ci n'aurait point à craindre de
+sa part de fâcheuses divulgations. Quant à Roumiantsof, c'était la
+discrétion même; ce qui lui avait été dit «mourrait avec lui». «Je
+ménage, continuait Alexandre, la délicatesse de l'empereur Napoléon
+comme je voudrais qu'on ménageât la mienne en pareil cas. Si la chose ne
+peut s'arranger, il est certain que personne n'en parlera jamais.»
+Était-ce donc qu'il prévoyait un refus, pour mettre tant de précautions
+à en atténuer les conséquences? À cette réticence de mauvais augure
+succédait de sa part une remarque non moins obligeante et aussi peu
+rassurante; la question se trouvant posée comme il l'avait fait, on
+demeurait de notre côté parfaitement libre de rétrograder, et Alexandre
+avait soin de laisser la porte ouverte à cette retraite: «L'empereur
+Napoléon n'est encore engagé à rien, disait-il, pas même avec moi.»
+
+[Note 319: Caulaincourt à Champagny, 30 janvier 1810. Correspondance
+secrète.]
+
+Dernier symptôme défavorable: Alexandre et Roumiantsof essayaient de
+faire passer, par toute sorte d'égards et de cajoleries, le peu
+d'empressement qu'ils montraient à l'endroit du mariage. Caulaincourt ne
+s'était vu en aucun temps plus fêté, plus recherché. «Jamais,
+écrivait-il dans une lettre particulière, un ambassadeur n'a été traité
+comme je le suis... l'Empereur comme le chancelier me témoignent plus
+que de la confiance, même de l'amitié[320].» En politique, l'un et
+l'autre souhaitaient prompt et heureux succès à nos diverses
+entreprises, offraient d'y contribuer; ils se montraient disposés à tout
+accorder, sauf ce qui leur était demandé, et ne nous ménageaient guère
+les satisfactions à côté. Le chancelier, faisant allusion à un bruit
+d'après lequel Napoléon, conformant son titre à la réalité de son
+pouvoir, se déclarerait enfin empereur d'Occident, laissait entendre que
+cette innovation ne saurait à Pétersbourg surprendre ni déplaire[321]. À
+l'Empereur qui réclamait la main d'une grande-duchesse, la Russie
+offrait la couronne de Charlemagne, comme s'il ne l'eût pas trois fois
+conquise à la pointe de l'épée.
+
+[Note 320: Caulaincourt à Talleyrand, 6 février 1810. Archives des
+affaires étrangères, Russie, 150.]
+
+[Note 321: Caulaincourt à Champagny, janvier 1810, dans la
+correspondance ordinaire.]
+
+Malgré cette tactique qui donnait à penser, Caulaincourt conservait bon
+espoir, à la date où il avait expédié son envoi: il désirait si
+passionnément le succès qu'il s'efforçait d'y croire. Suivant lui,
+l'empereur Alexandre voulait le mariage; il le voulait pour complaire à
+Napoléon, pour resserrer l'alliance, et il agissait sincèrement en notre
+faveur. Cette bonne volonté souveraine nous étant acquise, il était à
+présumer que l'Impératrice, après avoir sauvé par une résistance assez
+longue son amour-propre et l'honneur de ses préjugés, finirait par se
+rendre. Dans ses deux lettres, il est vrai, l'ambassadeur s'était
+interdit d'émettre aucune prévision personnelle; par un scrupule
+d'exactitude, il s'était borné à laisser parler les personnages en
+scène, l'Empereur, l'Impératrice mère, le chancelier. Pourtant, avant de
+fermer ses dépêches, il plaça sous le même pli, avec le traité soumis à
+la ratification de l'empereur des Français et plusieurs rapports
+relatifs aux affaires courantes, un billet en clair: dans ces quelques
+lignes, faisant allusion en termes voilés à la négociation mystérieuse,
+il se portait jusqu'à un certain point caution d'Alexandre, se jugeait
+en mesure de garantir sa bonne foi et la véracité de ses dires. «J'ai
+lieu de croire, écrivait-il, que le retard de certaines affaires ne
+tient qu'aux causes que l'on indique[322].»
+
+[Note 322: Archives des affaires étrangères, Russie, supp. 17.]
+
+
+
+
+CHAPITRE VII
+
+LE MARIAGE AUTRICHIEN
+
+
+I. DERNIÈRE ATTENTE.--Impression produite sur l'Empereur par les
+premières réponses de la Russie.--Un mot de lui; sa pensée
+dominante.--Il soupçonne que la Russie prépare un refus et se met
+lui-même en mesure d'opérer son évolution vers l'Autriche.--Premier
+conseil tenu aux Tuileries.--Caractère imposant de cette réunion.--But
+de l'Empereur en provoquant une délibération solennelle.--Comment il
+pose la question.--Rapport de Champagny.--Doutes qui subsistent sur
+l'opinion émise par divers membres du conseil: discordance dans les
+témoignages des contemporains.--Passions d'ordre intérieur; la droite et
+la gauche du conseil.--Les révolutionnaires et la Russie.--Harangue de
+Murat.--L'alliance conservatrice.--Avis prophétique de
+Cambacérès.--Eugène, Talleyrand, le cardinal Fesch, Fontanes.--Dans
+quelle mesure l'Empereur se mêle à la discussion.--Il lève la séance et
+laisse le débat sans conclusion.--La controverse se transporte et se
+poursuit dans tous les milieux.--L'alliance russe devant l'opinion.--Les
+Jacobins, le faubourg Saint-Germain, les _Constitutionnels_.--Situation
+mondaine des deux ambassades.--Mémoire de Pellenc.--Renseignements sur
+Marie-Louise.--L'alliance autrichienne et les gens d'affaires.--Napoléon
+cherche à provoquer un mouvement d'opinion en faveur de l'archiduchesse,
+mais réserve sa décision jusqu'à ce qu'il ait reçu des renseignements
+plus probants sur les dispositions de la Russie.
+
+II. LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810.--Nouveau courrier du duc de
+Vicence.--État de la négociation au 20 janvier.--Pourparlers avec
+l'Impératrice mère: objections intimes et étranges.--Alexandre affecte
+de s'irriter contre sa mère.--Portrait qu'il trace de Napoléon.--Les
+échos de Pétersbourg et de Gatchina.--L'Impératrice paraît disposée à
+consentir, sans s'y résoudre encore.--Prolongation des
+délais.--Déchiffrement des deux dépêches dans la nuit du 5 au 6
+février.--Au vu de ces pièces, Napoléon se sent confirmé dans son
+jugement sur les intentions évasives de la Russie et décide de conclure
+avec l'Autriche en vingt-quatre heures.--Journées des 6 et 7 février;
+emploi des différentes heures.--L'après-midi du 6; Eugène emporte le
+consentement de Schwartzenberg.--Joie exubérante de Napoléon.--Conseil
+nocturne.--Délibération fictive.--La nouvelle se répand.--Napoléon après
+le conseil.--Plan qu'il se trace pour l'avenir: son désir d'éviter une
+rupture politique avec la Russie; sa manière de prendre congé.--La
+matinée du 7.--Signature du contrat.--Le prince Kourakine à la porte du
+ministre des relations extérieures.--Napoléon prend instantanément
+toutes ses mesures pour régler la remise, le voyage et le mariage de
+l'archiduchesse.--Comment il annonce son choix à la Russie.--Langage
+prescrit à Caulaincourt; mécontentement intime contre l'empereur
+Alexandre.--Motif déterminant du mariage autrichien.
+
+III. LE REFUS DE LA RUSSIE.--Suite et fin de la négociation.--Jeu souple
+et fuyant d'Alexandre.--Il promet une réponse définitive de sa
+mère.--L'Impératrice exprime un refus sous forme d'ajournement à deux
+ans.--Efforts de Caulaincourt pour que le Tsar fasse revenir
+l'Impératrice sur sa détermination.--Scènes vives et
+curieuses.--Alexandre coupe court aux instances de notre
+ambassadeur.--Napoléon et Alexandre se trouvent s'être donné
+respectivement congé à deux jours d'intervalle.--Parti
+forcé.--Renseignements de police; lettre lue sur le bureau du prince
+Kourakine.--Attitude respective du fils et de la mère.--Véritables
+causes du refus de la Russie.
+
+IV. LE REJET DE LA CONVENTION.--Alexandre eût-il consenti au mariage si
+Napoléon avait ratifié la convention contre la Pologne?--Calcul probable
+du Tsar.--Pourquoi Napoléon a réservé sa signature.--Sa révolte contre
+l'article premier.--Le 6 février, il se décide définitivement à ne point
+ratifier la convention telle qu'elle lui est soumise et à en envoyer une
+autre toute ratifiée.--Comment il veut que le texte nouveau soit
+formulé.--Les décorations polonaises.--Post-scriptum
+significatif.--Assurances hyperboliques et torts réciproques.--Les
+journées des 6 et 7 février 1810 dans leurs rapports avec
+l'avenir.--Crise de l'alliance: le mariage et la convention eussent
+rénové l'entente; l'échec simultané de l'un et l'autre projet détermine
+une rupture morale entre les deux Empereurs et prépare inévitablement
+leur brouille.
+
+
+
+I
+
+DERNIÈRE ATTENTE
+
+À la lecture des dépêches de Russie, Napoléon éprouva une impression
+toute contraire à celle de son ambassadeur. Dans chaque circonstance,
+Caulaincourt aimait à présupposer la bonne foi d'Alexandre; cette
+confiance répondait à son noble caractère, satisfaisait son cœur; pour
+le ramener à un jugement moins favorable sur le monarque qui l'honorait
+de ses bontés, il était nécessaire de placer sous ses yeux des
+témoignages clairs et probants. Napoléon partait d'un point de vue
+différent. Depuis qu'il avait surpris Alexandre, durant la dernière
+campagne, en flagrant délit de déloyauté, il suspectait toutes ses
+intentions et, derrière chacun de ses actes, chacune de ses paroles,
+cherchait l'arrière-pensée. «Je connais les Grecs[323]», dira-t-il
+bientôt, par une comparaison peu flatteuse entre le jeune empereur et
+les princes du Bas-Empire; mais lui-même ne se privait jamais d'opposer
+à la duplicité de son allié la finesse aiguë qu'il tenait de la patrie
+de ses ancêtres. À considérer cet effort mutuel pour se pénétrer et se
+déjouer, voilé sous les dehors de l'amitié la plus expansive, il semble
+assister au duel de deux races également maîtresses dans l'art de la
+dissimulation et de la ruse: c'est la lutte d'un Italien contre un Grec.
+Dans le cas présent, lisant à travers les faits, retenant, comparant,
+groupant les circonstances rapportées par son ambassadeur, remarquant
+l'affectation du Tsar à se réfugier derrière sa mère, à faire intervenir
+son ministre, sa sœur, Napoléon en conclut qu'Alexandre organisait une
+mise en scène habile pour éluder la demande sans la décliner
+ouvertement. La cour de Russie se ménageait, pensa-t-il, des prétextes
+pour l'éconduire, et il trouva--ce fut sa propre expression--que le jeu
+n'était pas mal imaginé «_pour filer un refus_[324]». C'est cette
+pensée, insupportable pour son orgueil, qui prend désormais possession
+de son esprit: elle va inspirer et régler sa conduite.
+
+[Note 323: _Documents inédits_.]
+
+[Note 324: ERNOUF, 271.]
+
+Si la Russie se dérobait définitivement, elle le mettrait dans la
+nécessité de recourir au parti vers lequel un revirement spontané
+l'attirait déjà, d'aller à cette Autriche qui venait d'elle-même à la
+rencontre de ses vœux. Mais attendra-t-il, pour exécuter ce changement
+de front, que les circonstances lui en aient fait un absolu besoin, que
+son échec à Pétersbourg soit certain et consommé? Au contraire, va-t-il
+prendre les devants, ôter à la Russie la faculté de l'éconduire en se
+retirant le premier? C'eût été mal le connaître que de le supposer
+capable d'une marche moins altière. «Trop fier et trop fin, nous dit
+Maret, pour laisser aller la scène jusqu'au bout[325]», il compte bien,
+par une brusque conversion, échapper au coup désagréable dont il se sent
+menacé et le laisser porter dans le vide.
+
+[Note 325: _Id._]
+
+L'instant n'est pas venu, il est vrai, d'effectuer ce mouvement, et la
+prudence commande de ne rien précipiter. De simples indices, si
+significatifs qu'ils soient, ne suffisent pas à autoriser un jugement
+ferme sur l'avenir de la négociation en Russie. Il n'est pas impossible,
+après tout, que Caulaincourt ait vu juste, que le Tsar travaille
+sincèrement et réussisse à triompher de sa mère. Se jeter ailleurs quand
+Alexandre promet une réponse dans un délai fixé, quand le consentement
+de la Russie peut arriver à toute heure, ce serait s'exposer à une
+indignation justifiée, provoquer une scission violente dont Napoléon ne
+veut à aucun prix, alors que l'Espagne reste en feu et que la France se
+montre affamée de repos. Si le fait seul que la Russie le tient en
+suspens et discute ses demandes ne laisse rien subsister en lui de ses
+préférences primitives, il sent qu'il s'est trop avancé pour se retirer
+à la légère. Il patientera donc encore quelques jours, espérant être
+promptement tiré de doute. Le duc de Vicence, avec le zèle qu'on lui
+connaît, ne peut manquer d'instruire sa cour de toutes les péripéties du
+débat; suivant toute vraisemblance, il fournira à bref délai de
+nouvelles indications, et l'envie de les posséder se trahit par la
+manière dont l'Empereur lui fait accuser réception de son envoi: «On
+désirerait, lui écrit Champagny le 31 janvier, des renseignements plus
+étendus; on espère les recevoir par votre premier courrier; ils sont
+nécessaires pour prendre un parti avec connaissance de cause.»
+
+C'est par ces seules paroles, si différentes de celles transmises six
+semaines auparavant, que Napoléon répond aux pièces de tout ordre
+expédiées par l'ambassadeur. Il se garde bien d'envoyer, par retour du
+courrier, la ratification du traité antipolonais, réserve sa signature,
+et ne livrera qu'à bon escient cette suprême concession. Vis-à-vis de la
+Russie, il s'en tient pour le moment à une observation méfiante et
+arrête tout, sans s'engager encore avec l'Autriche. Seulement, il prend
+dès à présent ses mesures pour que l'évolution vers cette puissance, si
+elle doit s'accomplir, paraisse s'opérer d'un mouvement naturel et aisé,
+sans heurter ni déconcerter l'opinion. Il veut pressentir, préparer les
+esprits, et, pour commencer, remet publiquement en discussion ce qu'il
+avait tranché naguère de sa volonté souveraine.
+
+Il avait pris connaissance des dépêches le 27 janvier. Le 29, qui était
+un dimanche, le bruit se répandit aux Tuileries, au sortir de la messe,
+que l'Empereur tiendrait dans la journée un grand conseil privé, un
+conseil de famille et de gouvernement, dont l'objet serait de délibérer
+sur le choix de la future impératrice. Effectivement, on vit arriver au
+château les rois et princes des deux familles, les grands officiers de
+l'Empire, le cardinal Fesch, les ministres, les présidents du Sénat et
+du Corps législatif. Tous ces personnages, au nombre de vingt-cinq à
+trente, furent introduits dans la salle où l'acte de divorce avait été
+rédigé quarante-trois jours auparavant.
+
+Quand l'Empereur fit son entrée, annoncé par les huissiers et précédé de
+ses chambellans, quand il prit place au fauteuil et que les dignitaires
+convoqués s'assemblèrent autour de la table du conseil, dans un
+religieux silence, il faut croire que rarement, à travers les
+vicissitudes extraordinaires de notre histoire, moment apparut plus
+solennel. Songez qu'un homme s'est élevé plus puissant que ne le furent
+César et Charlemagne, que cet homme est là, qu'il prépare une
+détermination par laquelle il compte maîtriser l'avenir comme il a
+dominé le présent, qu'en cet instant il rend la parole à la France, pour
+ainsi dire, et l'appelle à le conseiller par la voix de ses plus
+illustres représentants. Autour de lui, groupez ces personnages célèbres
+à des titres divers, dont les uns personnifient l'héroïsme guerrier et
+d'autres le génie des affaires, les rois par l'épée, les hommes d'État
+possesseurs de la tradition, Murat et Eugène, Talleyrand et Fouché,
+Berthier, Cambacérès, Maret, Champagny, Fontanes, tous dissemblables par
+l'origine, l'esprit, les passions, mais réunis par le maître commun qui
+forme leur lien et associe leurs destinées. Évoquez-les tous avec leur
+physionomie connue, avec leurs attitudes caractéristiques, avec ces
+traits d'âme et de visage par lesquels ils sont entrés dans
+l'imagination de la postérité; rehaussez cette scène par le ton de
+gravité et de grandeur qui régnait alors dans toutes les opérations
+d'État; encadrez-la dans la majesté des hauts appartements dorés, et
+vous concevrez qu'aucun des assistants n'ait échappé à une impression
+inoubliable et profonde.
+
+Cependant, sous ces apparences imposantes, cherchons le fond même des
+choses, demandons-nous à quel résultat pratique pouvait aboutir cette
+délibération sans précédent. Son but annoncé était d'éclairer le choix
+de l'Empereur, de contribuer à le former. Or, ce choix dépendait en
+grande partie d'événements que Napoléon avait placés lui-même en dehors
+de sa volonté. Par la manière dont la négociation avait été entamée à
+Pétersbourg, si le prochain courrier de Russie, ce courrier qui à
+l'heure présente traversait vraisemblablement l'Allemagne, apportait un
+accord tout conclu entre le Tsar et notre ambassadeur, il serait bien
+difficile à l'Empereur de reprendre une liberté dont il s'était lui-même
+dessaisi; le mariage russe deviendrait nécessaire par cela seul qu'il
+s'affirmerait possible. Au contraire, le mariage autrichien
+s'imposerait, si la Russie donnait des signes plus sensibles de mauvais
+vouloir.
+
+Qu'a donc voulu l'Empereur, en demandant conseil sur une question qu'il
+ne lui appartient plus de trancher souverainement? S'il saisit
+l'opinion, c'est d'abord pour donner un premier aliment à l'impatience
+publique. Il sait que l'attente du grand événement tient tous les
+esprits dans la fièvre; Paris est ému, nerveux, il compte les jours,
+trouve le temps long, et s'étonne de n'être point fixé. Pour expliquer
+ces retards, Napoléon feint d'éprouver quelque embarras, fondé sur le
+nombre et la grandeur même des partis qui s'offrent de toutes parts. Ne
+pouvant encore présenter un dénouement, il se montre occupé à le
+préparer, en s'entourant des avis les plus éclairés et les plus sûrs;
+aussi habile à frapper les peuples par de pompeux simulacres que par de
+magiques réalités, il veut distraire, occuper l'attention des Français,
+en leur donnant la représentation d'un grand débat.
+
+Puis, il n'ignore pas que le nom de l'Autriche suscite, chez toute une
+partie de l'opinion, de vives appréhensions: l'Autriche est
+essentiellement une puissance d'ancien régime; les Français craignent
+que d'aller à elle, ce ne soit faire un pas en arrière, et toute
+apparence de mouvement rétrograde alarme la nation, qui s'est attachée à
+l'Empire surtout parce qu'elle y a vu le régime nouveau solidifié,
+glorifié, mis à l'abri de toute atteinte. Au contraire, Napoléon sait
+que, parmi ses ministres et grands officiers, beaucoup désirent le choix
+de l'archiduchesse: il juge bon que leurs voix s'élèvent avec autorité
+pour répondre aux craintes et aux doutes de l'opinion, pour faire valoir
+les avantages du mariage autrichien et signaler les inconvénients du
+parti primitivement annoncé. Le conseil se tiendra sans mystère, portes
+ouvertes, et certaines des paroles prononcées, retentissant au dehors,
+pourront donner aux esprits l'inclination et la direction convenables.
+Dans tous les cas, si l'Autriche doit prendre la place réservée tout
+d'abord à la Russie, il ne plaît point à Napoléon que cette substitution
+soit attribuée aux difficultés rencontrées à Pétersbourg: le public doit
+l'attribuer à des raisons plus hautes, y voir un choix librement et
+mûrement concerté, y participer dans une certaine mesure en le ratifiant
+par avance.
+
+L'Empereur ouvrit la séance par quelques paroles pleines de superbe et
+d'habileté. «Je puis épouser, dit-il en substance, une princesse de
+Russie, d'Autriche, de Saxe, de l'une des maisons souveraines
+d'Allemagne, ou bien une Française; il ne tient qu'à moi de désigner
+celle qui passera la première sous l'Arc de triomphe pour entrer dans
+Paris[326].» Il proclamait d'autant plus la liberté de son choix qu'il
+la sentait en fait lui échapper. Il ajouta, en termes propres à flatter
+l'amour-propre national, qu'un mariage avec une Française serait l'union
+selon son cœur, mais que de puissants intérêts pouvaient commander un
+parti différent. Ensuite, le duc de Cadore reçut la parole pour faire
+fonction de rapporteur; il fournit quelques indications sur les diverses
+princesses que leur âge et leur rang mettaient en état d'être choisies,
+cita la grande-duchesse, l'archiduchesse, la princesse de Saxe. Après
+quoi, la discussion fut ouverte, et l'Empereur invita les membres du
+conseil à exprimer leur avis.
+
+[Note 326: HELFERT, 87, d'après le rapport adressé par
+Schwartzenberg à sa cour.]
+
+Un récit magistral, plein d'art et de vie, a voulu nous initier à tous
+les détails de cette consultation; il fait l'appel des noms et recompose
+minutieusement les discours[327]. Cependant, ce compte rendu ne s'est
+appuyé que sur un seul témoignage, celui de Cambacérès; d'autres ont été
+produits depuis, assez différents, et ici s'accusent les difficultés
+parfois insolubles de la tâche dévolue à l'historien. Voilà un fait qui
+a frappé fortement les contemporains; parmi les assistants, plusieurs
+ont laissé des Mémoires et y ont retracé le tableau ou l'esquisse de la
+scène[358]; pourtant, il n'est pas deux de ces récits faits après coup
+qui s'accordent pleinement sur la date, la composition du conseil,
+spécialement sur les avis exprimés. Si la date peut être fixée avec
+certitude, d'après des indications purement documentaires[329], il n'en
+est point de même de certains des suffrages recueillis: sur ce point,
+les divergences sont plus aisées à expliquer qu'à concilier. Chez plus
+d'un narrateur, le désir de grandir son rôle, de diminuer ou d'altérer
+celui d'autrui, a pu contribuer à certaines défaillances de mémoire qu'a
+facilitées d'ailleurs une circonstance particulière. Un second conseil
+ayant été tenu sur le même objet peu de jours après, mais alors que la
+situation se présentait différemment et que les opinions devaient s'en
+ressentir, les auteurs de Mémoires ont tous, sans exception, confondu
+leurs souvenirs et mêlé dans leur récit les deux réunions en une seule,
+ne laissant aucun moyen de restituer à la première ce qui lui revient en
+propre. Dans ces conditions, reconnaissons franchement l'impossibilité
+de replacer dans la bouche de chacun des membres le langage qui fut
+exactement le sien, de rendre la teneur littérale et même le sens de
+tous les discours, en un mot de dresser le procès-verbal de la séance.
+
+[Note 327: THIERS, XI, 368 à 373, d'après les Mémoires inédits de
+l'archichancelier.]
+
+[Note 328: _Mémoires de Talleyrand_, II, 7 à 10. _Id. du comte
+Mollien_, III, p. 117 et suivantes. _Notes du duc de Bassano_, dans
+l'ouvrage du baron ERNOUF, p. 275 à 277. Cf. dans HELFERT le rapport
+précédemment cité de Schwartzenberg à sa cour, écrit d'après les
+renseignements qui furent fournis à l'ambassadeur par le duc de Bassano
+après la séance. Voy. aussi, aux Archives nationales, AF, IV, 1675, le
+_Mémoire de Pellenc_ cité plus loin.]
+
+[Note 329: Voy. sur ce point la note placée à l'_Appendice_, I,
+lettre C.]
+
+Au moins est-il permis, d'après certains traits qui se dégagent avec
+certitude, de retracer la physionomie générale du débat, d'indiquer les
+opinions émises, à défaut de tous ceux qui s'en firent l'organe, de
+montrer comment le conflit s'entama et s'établit entre elles. L'idée
+d'épouser une Française ne fut relevée par personne. Le parti saxon
+rencontra quelques adhérents: s'il présentait vis-à-vis de la Russie
+tous les inconvénients du mariage autrichien sans aucun de ses
+avantages, il avait une apparence de bon sens modeste qui pouvait
+séduire certains esprits moyens et timorés: il eût compromis l'Empereur,
+il ne les compromettait point. Soutenu par l'architrésorier Lebrun, il
+rallia deux ou trois suffrages, mais la bataille ne s'engagea vraiment
+que sur le nom des deux empires, Russie et Autriche, et ce fut moins une
+discussion approfondie entre deux grands systèmes d'alliance qu'un débat
+d'ordre intérieur, une reprise de l'éternelle lutte entre les passions
+qui, depuis un siècle, ont troublé périodiquement et déchiré notre pays.
+À l'occasion du mariage, on vit se former dans le conseil une droite et
+une gauche, si je puis dire, et presque se recomposer les deux France
+qu'une inspiration de génie et une main de fer avaient violemment
+rapprochées.
+
+Par une rencontre singulière, l'autocratique Russie eut pour elle la
+partie la plus avancée du conseil; sur son nom se rallièrent, en haine
+de sa rivale, les hommes imbus de l'esprit, des préjugés, des traditions
+révolutionnaires. Le roi Murat se fit le porte-parole de cette opinion.
+Avec sa fougue ordinaire, avec une éloquence éperonnée, il exécuta une
+charge à fond de train contre l'Autriche, s'emparant pour la combattre
+de tous les lieux communs dont l'ignorance révolutionnaire a trop de
+fois fait son domaine. Tout commandait d'ailleurs au roi de Naples de
+prêter main-forte à l'autre puissance. Les Beauharnais tenant pour
+l'Autriche, il se jetait dans le camp opposé au nom des Bonapartes.
+Puis, dans son rôle d'avant-garde, le merveilleux soldat avait mieux que
+personne éprouvé en 1807 la valeur des Russes; il pouvait montrer en eux
+les plus fermes adversaires que les Français eussent rencontrés, ceux
+dont il était le plus utile de conjurer l'hostilité et de se ménager
+l'appui. Ces raisons, il est vrai, avaient depuis 1809 perdu de leur
+poids auprès de l'Empereur; Murat, qui n'avait pas fait la campagne du
+Danube, en était resté au souvenir d'Eylau: Napoléon se rappelait
+Essling. Ce qui créait la force de Murat et l'autorité de ses paroles,
+c'était que derrière lui apparaissait un grand parti dans la nation,
+tous ceux qui craignaient un retour aux principes, aux abus, aux
+privilèges d'autrefois, et qui verraient dans le mariage autrichien un
+Concordat avec l'ancien régime.
+
+L'opinion de Murat, qui trouva de chauds partisans, rencontra de plus
+nombreux contradicteurs. L'Autriche avait pour elle quiconque désirait,
+par principe ou d'instinct, que l'Empereur répudiât autant que possible
+l'héritage révolutionnaire pour prendre la succession de la monarchie
+légitime. Cette tendance ne se manifesta pas ouvertement dans le
+conseil, mais elle s'y colora et s'y appuya de motifs d'ordre extérieur,
+habilement présentés et, il faut le dire, très spécieux.
+
+Le maintien de la paix continentale, la conquête de la paix maritime,
+voilà quel était toujours le premier besoin et le désir de tous. Or, les
+guerres déchaînées par la Révolution avaient eu pour trait distinctif,
+sur le continent, un duel constamment repris entre la France et
+l'Autriche: la réconciliation de ces deux adversaires semblait devoir
+tarir la source d'où avait coulé tant de sang, supprimer la cause
+principale des conflits, assurer la sécurité de nos frontières, fixer
+définitivement le sort de l'Allemagne et de l'Italie, enjeu et théâtre
+éternels du combat; fermer les deux grands champs de bataille de
+l'Europe, n'était-ce point pourvoir au repos du monde?
+
+Ces raisons d'intérêt présent pouvaient d'ailleurs se fortifier de
+considérations permanentes, se rattacher à un système d'ensemble, à
+toute une théorie politique, dont le passé avait dans une certaine
+mesure démontré la valeur. Dès la seconde moitié du dix-huitième siècle,
+à une époque où la France s'occupait moins à étendre ses frontières qu'à
+assurer la paix autour d'elle et à tourner son activité vers les mers,
+l'ancienne monarchie avait eu la sagesse de renoncer à une rivalité
+surannée avec la maison d'Autriche; elle avait tendu la main à cette
+ennemie de trois siècles et cherché dans un accord avec elle la garantie
+de la stabilité européenne. Malheureuse à ses débuts, cette alliance
+n'en avait pas moins procuré par la suite au continent vingt-cinq années
+de paix et permis une revanche contre les Anglais. Combien ce précédent
+n'acquérait-il point de force aujourd'hui que la France, engagée contre
+les insulaires dans une lutte sans merci, avait dépassé sur terre ses
+plus audacieuses espérances, atteint ou franchi partout ses limites
+naturelles, et ne devait plus avoir d'autre ambition que de conserver et
+d'affermir ses immenses domaines! Cette œuvre de maintien et de
+préservation ne trouverait-elle point son auxiliaire désigné dans
+l'Autriche, puissance rassise, dégoûtée des aventures, moins disposée à
+conquérir qu'à garder? Parmi les conseillers de l'Empereur, les plus
+politiques, ceux que leur nature d'esprit et leur carrière avaient le
+mieux familiarisés avec la connaissance des rapports internationaux,
+avec les lois de l'histoire, demeuraient fidèles à cette tradition de
+l'alliance conservatrice que se sont transmise jusque dans le milieu de
+notre siècle, par une filière ininterrompue, certains des plus sages et
+des moins écoutés de nos hommes d'État. Adepte convaincu en principe de
+cette politique, nous pensons qu'en 1810 le moment était passé de
+l'embrasser fructueusement, en admettant que Napoléon eût pu jamais la
+mettre en pratique; en 1810, l'Autriche ne s'offrait à nous que par
+contrainte et des lèvres; elle avait trop souffert pour pardonner, et
+ses pertes successives lui laissaient une invincible arrière-pensée
+d'hostilité et de revanche. Il faut convenir néanmoins que la politique
+de rapprochement avec cet empire, envisagée sous ses côtés les plus
+élevés et d'un point de vue spéculatif, s'autorisait de sérieux
+raisonnements et de mémorables exemples.
+
+Pour développer dans toute son ampleur le système autrichien, nul n'eût
+été plus qualifié que Talleyrand: il l'avait formulé à plusieurs
+reprises comme sa doctrine de prédilection; disciple des ministres qui
+firent l'alliance au dix-huitième siècle, il est devenu le maître de
+ceux qui la souhaitèrent de nos jours: dans cette chaîne continue, c'est
+l'anneau intermédiaire. Il ne paraît pas toutefois que Talleyrand, gêné
+peut-être par ses relations clandestines avec la cour de Russie, ait
+pris l'initiative de mettre en relief les avantages de l'autre parti;
+s'il le soutint, ce qui n'est pas absolument établi[330], il le fit avec
+des circonlocutions, des réticences, et dans cette lutte de paroles où
+les opinions se donnaient librement carrière, se montra moins orateur
+que diplomate. Ce fut le prince Eugène qui insista le premier en faveur
+de l'Autriche, en termes convaincus et persuasifs. Après lui, le duc de
+Bassano se fit l'avocat brillant de la même cause. Le ministre des
+relations extérieures était acquis d'avance à cette opinion; le comte
+Mollien s'y rallia: le cardinal grand aumônier et M. de Fontanes firent
+valoir contre la Russie, avec une âpre amertume, des raisons de tout
+ordre, mais surtout religieuses et confessionnelles[331].
+
+[Note 330: Voy. pour l'affirmative les _Mémoires de Talleyrand,
+Thiers_, et, en sens diamétralement contraire, les notes de Maret.]
+
+[Note 331: Suivant Thiers, le prince de Neufchâtel se prononça aussi
+pour l'archiduchesse. Fouché, ministre de la police, opina discrètement
+dans le même sens, d'après Maret; d'après Talleyrand, il fit chorus avec
+le roi de Naples. Aucun récit ne mentionne l'avis des autres ministres,
+sauf une sortie véhémente du comte de Cessac contre la maison
+d'Autriche.]
+
+En somme, sans qu'une majorité décisive se dessinât, d'importants
+suffrages s'étaient donnés à l'Autriche. Il est vrai que cet avantage
+pouvait être contre-balancé par un avis de haute portée: la voix de
+l'archichancelier Cambacérès s'éleva, comme celle même de la prudence,
+pour réclamer en faveur de la Russie. Cambacérès avait prévu que la
+puissance non élue deviendrait nécessairement ennemie. S'inspirant de
+cette donnée, il essaya de démontrer discrètement que le grand danger de
+l'avenir n'était point dans une reprise d'hostilités avec l'Autriche
+vaincue d'avance, mais dans une guerre au Nord, dans une rupture avec
+l'empire dont la force de résistance et les ressources demeuraient une
+redoutable inconnue, et ce grave avertissement, s'il ne parut pas
+impressionner immédiatement les assistants, semble à distance dominer le
+débat et définir la situation[332].
+
+[Note 332: Sur l'avis de Cambacérès et la manière dont il l'exprima,
+voyez la conversation qu'il eut avec M. Pasquier, citée par le comte
+d'Haussonville dans son grand ouvrage: _L'Église romaine et le premier
+Empire_, t. III, 205.]
+
+L'Empereur écoutait tout, impassible, majestueux, évitant le plus
+possible de donner des signes d'acquiescement ou d'improbation; il
+laissait la discussion se prolonger, s'échauffer, mais ne lui permettait
+point de dépasser certaines limites et savait au besoin, par un mot, par
+une phrase qui portait, la diriger et la contenir. Il n'entendait point
+que la balance de l'opinion penchât trop ouvertement d'un côté, car il
+ignorait encore vers lequel les circonstances le forceraient d'incliner.
+Dès qu'il voyait se produire un argument de nature à jeter sur l'un des
+deux partis une défaveur trop marquée, un discrédit irrémédiable, il ne
+manquait point de l'arrêter au passage et de l'anéantir. Lacuée, comte
+de Cessac, ministre de l'administration de la guerre, parlait vivement
+et s'acharnait contre l'Autriche: il rappelait les désastres
+ininterrompus de cet empire, le recul continu de ses frontières, et
+s'animant: «L'Autriche, dit-il, n'est plus une grande
+puissance.»--«L'Autriche n'est plus une grande puissance, interrompit
+l'Empereur; on voit bien, monsieur, que vous n'étiez pas à Wagram[333].»
+Et tout de suite la solidité et l'élan des troupes ennemies dans cette
+journée, leur ténacité stoïque, leurs charges fougueuses, le succès un
+instant compromis, lui reviennent à la mémoire et se dessinent devant
+ses yeux en traits saisissants: il n'admet point, s'il désigne
+l'Autriche, qu'on puisse le considérer comme s'alliant à une monarchie
+déchue.
+
+[Note 333: _Mémoires du comte Beugnot_, II. 359. Cf. HELFERT, 87.]
+
+Pareillement, il ne veut pas que la Russie, qu'il lui faudra peut-être
+choisir, devienne l'objet d'une condamnation définitive. Le cardinal
+Fesch avait prononcé un mot grave: faisant allusion à la différence de
+culte qui séparerait de la France une impératrice schismatique, admise à
+pratiquer publiquement ses rites, et qui l'isolerait au milieu de son
+peuple, il avait dit: «Un tel mariage ne serait point dans nos mœurs.»
+Cette phrase avait paru faire impression. Cependant, comme Napoléon
+avait pris à Pétersbourg l'engagement d'accéder à toutes les exigences
+possibles en matière religieuse, il était indispensable de réserver le
+cas prévu et de le présenter sous une forme acceptable. L'Empereur se
+tira d'embarras par une affirmation qu'il savait contraire à la vérité
+et par une digression historique. Il avait tout lieu d'espérer, dit-il,
+vu ses excellents rapports avec l'empereur Alexandre, que la Russie ne
+poserait aucune condition, mais c'était lui-même qui désapprouverait et
+ne saurait admettre un changement de religion. Les abjurations n'étaient
+point de son goût, et il cita à ce propos, pour le blâmer, l'exemple de
+Henri IV. Il admirait ce grand prince, disait-il, mais il n'avait jamais
+pu lui pardonner d'avoir renié sa foi au prix d'une couronne; c'était, à
+ses yeux, la seule tache sur une glorieuse mémoire[334]. Au reste, il
+pèserait avec soin et tiendrait en grande considération les avis
+exprimés. À la fin, pareil au juge qui, la cause entendue, se retire
+pour délibérer avec lui-même, préparer et mûrir sa sentence, il leva la
+séance, remercia et congédia le conseil, sans le départager. Il était
+parvenu à son but: il avait laissé se développer des arguments sérieux
+en faveur de l'Autriche, sans exclure la possibilité de l'autre mariage,
+pour le cas où l'Impératrice mère finirait par consentir.
+
+[Note 334: Helfert, 87.]
+
+Le bruit du conseil tenu aux Tuileries se répandit instantanément, le
+secret n'ayant point été recommandé. Le surlendemain, à un dîner chez le
+roi de Bavière, arrivé depuis un mois à Paris, ce monarque félicitait le
+duc de Bassano d'avoir courageusement soutenu le parti le plus propre à
+procurer la tranquillité de l'Allemagne[335]. En même temps, dans les
+cercles les plus divers, on citait «les personnes appelées au conseil,
+les noms que le duc de Cadore avait fait passer en revue, l'opinion du
+roi de Naples et celle du vice-roi, quelques mots dits par Sa Majesté
+sur ces deux opinions, celle de M. le cardinal, le langage qu'avait tenu
+M. de Fontanes[336]». Les prévisions, les commentaires, les controverses
+allaient leur train: interrompue aux Tuileries, la discussion se
+continuait dans toutes les sociétés qui tenaient de près ou de loin au
+gouvernement; elle reprenait avec plus de force en certains endroits où
+elle s'était depuis longtemps établie, dans ceux où s'assemblait la
+foule, où se propageaient et s'inventaient les nouvelles: les lieux les
+plus divers, les galeries du Palais-Royal, la Bourse, comme les salons
+de l'ancienne et de la nouvelle aristocratie, s'emplissaient d'un
+bourdonnement de voix confuses et discordantes.
+
+[Note 335: Id., 88.]
+
+[Note 336: _Mémoire de Pellenc_.]
+
+Dans la masse du public, les sentiments restaient partagés: la Russie
+conservait ses défenseurs, qui lui demeuraient fidèles moins encore par
+sympathie pour elle que par crainte de l'Autriche[337]. Au contraire,
+dans la plupart des milieux officiels et mondains, la majorité inclinait
+assez nettement en faveur de l'archiduchesse.
+
+[Note 337: Bulletins de police, janvier-juin 1810. Archives
+nationales, AF, IV, 1508.]
+
+Un parti, il est vrai, maintenait opiniâtrement ses objections: c'était
+celui des hommes compromis dans les pires excès de la Révolution; on le
+stigmatisait par le nom même qu'on lui infligeait: on l'appelait «le
+parti de ceux qui ont voté la mort[338]». À l'autre extrême de
+l'opinion, dans le «faubourg Saint-Germain» pur et sans mélange, chez
+les royalistes qui s'honoraient d'une fidélité intransigeante au passé,
+chacun s'indignait à l'idée d'un mariage qui effacerait sur le front de
+Bonaparte le signe de l'usurpation et qui apparaissait comme la
+profanation sacrilège d'un grand et douloureux souvenir.
+
+[Note 338: Lettre publiée par HELFERT, 354-358. Cette lettre très
+confidentielle, adressée à Metternich et signée seulement Dj, est
+attribuée par l'auteur autrichien à Laborde: elle doit l'être suivant
+nous au duc de Dalberg.]
+
+En dehors de ces deux groupes, l'opinion autrichienne ralliait la
+plupart des suffrages. Parmi les hommes de la Révolution, ceux que l'on
+nommait les _Jacobins raisonnables_ ou, par l'évocation d'un vieux mot,
+les _Constitutionnels_, témoignaient pour la maison de Habsbourg d'un
+zèle qui devait paraître en eux un signe irrécusable de repentir. Le
+parti royaliste avait aussi, en très grand nombre, ses constitutionnels.
+Beaucoup de ses membres, tout en conservant pour la dynastie proscrite
+une respectueuse déférence, composaient avec le présent, reconnaissaient
+dans Napoléon une incarnation nouvelle et puissante du principe
+monarchique, s'accommodaient de son régime, acceptaient de bonne grâce
+des fonctions d'État ou des charges de cour, et ces conversions se
+multipliaient d'année en année. Entrant dans le gouvernement, les
+nouveaux venus ne se privaient nullement d'y rechercher leur part
+d'influence et s'essayaient à orienter la marche de l'État dans une
+direction conforme à leurs idées. Le mariage autrichien répondrait à
+leurs principes et même rassurerait leur conscience; ils se sentiraient
+plus à l'aise pour servir l'Empereur, quand ce prince serait devenu le
+petit-neveu de Marie-Antoinette. Ce parti des ralliés, qui prenait à la
+cour une place de plus en plus importante, y mettait un poids décisif en
+faveur de la solution autrichienne.
+
+Les salons invoquaient d'ailleurs contre l'autre mariage des raisons
+directes, des raisons ou des préjugés. À Paris, l'Autriche était de
+meilleur ton que la Russie. Les membres de son ambassade figuraient plus
+dignement que leurs collègues du Nord; on les voyait davantage; ils
+semblaient plus du monde. Les Russes cherchaient à Paris leur amusement,
+sans se montrer très difficiles sur le choix de leurs plaisirs, plutôt
+qu'ils ne s'occupaient à garder un rang conforme à la majesté de leur
+cour: à part certaines exceptions, la colonie moscovite se distinguait
+par son luxe tapageur plutôt que par sa tenue[339]. Le prince Kourakine,
+malgré le faste qu'il déployait, malgré ses réceptions «aussi splendides
+qu'ennuyeuses[340]», n'avait point réussi à faire de sa maison un centre
+d'élégance et de bonne compagnie; ses faiblesses et ses ridicules
+étaient sujet de raillerie, il passait pour «le meilleur des hommes,
+mais le plus insignifiant des ambassadeurs[341]». Quelle différence avec
+ce brillant comte de Metternich qui avait laissé à Paris les plus
+aimables souvenirs, qui s'y était fait, durant sa mission, des relations
+utiles, qui avait mis les femmes dans son parti et cherché dans le
+meilleur monde la plupart de ses bonnes fortunes! L'ancienne société
+française, à demi groupée autour du trône impérial, se sentait en
+affinité particulière de goûts et d'éducation avec cette aristocratie
+viennoise qui figurait à Paris, non seulement par ses représentants
+attitrés, mais par les princes et seigneurs d'Allemagne auxquels elle
+était apparentée. En comparaison, la Russie semblait loin de nous au
+moral comme au physique, par ses goûts, ses mœurs, et l'union avec une
+princesse de Moscou fût demeurée aux yeux du monde, en dépit de tout, un
+mariage exotique.
+
+[Note 339: Bulletins de police, 1809-1810. Archives nationale», AF,
+IV, 1508.]
+
+[Note 340: VASSILTCHIKOF, IV, 385.]
+
+[Note 341: _Documents inédits_.]
+
+Cette manière de penser trouva même son expression par écrit, elle
+suggéra des observations, des mémoires qui furent adressés en haut lieu;
+elle s'y montre appuyée de toutes les raisons d'État déduites dans le
+sein du conseil. Pour rédiger ces pièces, il fut fait appel à des
+écrivains spéciaux, en quête de consultations politiques à donner, à
+certains survivants des anciennes controverses. Le mémoire le plus
+intéressant fut composé par l'ex-émigré Pellenc. Secrétaire de Mirabeau
+au début de la Révolution, Pellenc s'était ensuite réfugié en Autriche,
+d'où il était revenu récemment à Paris. De tout temps, il avait
+travaillé dans les dessous de la politique et côtoyé le monde: son
+mémoire se présente comme l'écho de ce qui s'y disait en 1810 sur le
+compte respectif de la Russie et de l'Autriche.
+
+Pellenc paraphrase d'abord le mot du cardinal Fesch, en lui donnant une
+interprétation extensive et un sens très large: «Ce mariage, dit-il en
+parlant du projet russe, ne serait pas dans nos mœurs. Une partie de
+l'Europe et surtout la France ne regardent encore la Russie que comme
+une puissance asiatique. La différence de religion donnerait aussi
+quelque embarras; il y a sans doute une église grecque à Paris, mais
+l'Empereur lui-même a dit, dans une occasion, que le chef de l'État en
+France devait être de la religion catholique. En examinant ce sujet sous
+le rapport de l'opinion publique, on est porté à croire que le choix
+d'une princesse russe plairait beaucoup moins qu'un autre. Cette nation,
+dont la cour seule a de l'éclat, n'est pas encore au nombre des États
+civilisés; le trône y est exposé aux plus sanglantes révolutions, on
+n'estime pas en France le caractère russe, tout à la fois remuant,
+audacieux et faux, et l'on craindrait de voir Paris inondé de ces
+demi-barbares qui, malgré leurs richesses, n'ont aucun point de contact
+avec nos goûts, notre esprit, nos penchants, et surtout avec l'aménité
+de nos mœurs.
+
+«La politique, en examinant le même sujet, trouverait des inconvénients
+d'un autre genre. Notre alliance avec la Russie, si l'on met de côté les
+circonstances présentes, nous est assez inutile. Quel parti la France
+pourrait-elle tirer d'une puissance qui se morfond depuis un demi-siècle
+pour conquérir la Moldavie et la Valachie? On ne peut pas même compter
+sur la durée de cette alliance; c'est plutôt avec l'Angleterre qu'avec
+nous que la situation géographique de la Russie, ses productions et ses
+besoins, lui font une nécessité de s'unir; aussi nos partisans dans cet
+empire se bornent à l'empereur Alexandre et à son premier ministre, dont
+la bonne foi même est assez douteuse, et la nation entière est notre
+ennemie. Enfin cette alliance serait un embarras dans une foule de
+projets qu'attend l'avenir et qu'indique une sage politique, savoir
+l'agrandissement du duché de Varsovie et le reculement de la Russie en
+Asie; sans compter même l'inconvénient d'épouser une princesse dont on
+peut apprendre à chaque instant que le frère vient d'être détrôné...»
+
+--«Un choix parmi les princesses de second rang, ajoute le mémoire après
+ces considérations haineuses, conviendrait mieux que celui-là sous une
+foule de rapports.» Mais la France veut plus pour le monarque qu'elle
+chérit; elle est jalouse pour lui de tous les genres de gloire, et c'est
+ce sentiment qui la pousse à désirer le mariage autrichien. Ici,
+l'auteur s'élève à des considérations pathétiques sur le vœu de
+l'opinion bien pensante. «Sa qualité de petite-nièce de la dernière
+reine de France, dit-il en parlant de l'archiduchesse, aurait un certain
+avantage; il y a encore en France un certain nombre de personnes qui ne
+voient dans les choses humaines que l'accomplissement des desseins de la
+Providence, et, d'après cette manière de voir, la place que prendrait
+cette princesse sur un trône où sa tante fit naufrage, paraîtrait une de
+ces compensations que le Ciel prépare dans ses décrets, quand il lui
+plaît de réconcilier les époques de sa sévérité avec celles de sa
+bienveillance.»
+
+Finalement, en même temps que l'auteur expose tous les motifs politiques
+qui militent en faveur de l'Autriche, il met à profit son long séjour à
+Vienne pour donner sur la personne même de l'archiduchesse quelques
+renseignements précis, les premiers peut-être qui parvinrent à
+l'Empereur: sans tracer d'elle un portrait trop flatté, il insiste sur
+un point qui doit plaire à Napoléon, à savoir que la jeune princesse,
+ayant reçu de la nature une constitution robuste, un physique plutôt
+agréable et un esprit moyen, peu développé par une éducation imparfaite,
+est susceptible de subir docilement l'empreinte qui lui sera donnée, de
+se laisser façonner par une direction intelligente.
+
+«Les qualités personnelles de la princesse Louise, dit-il,
+auraient-elles de quoi fixer le choix de Sa Majesté? Voilà le seul point
+véritablement important. Cette archiduchesse était encore, il y a huit
+mois, très mince de corps et fort peu au-dessus de la taille moyenne des
+femmes. On se rappelle, il est vrai, que la dernière reine de France
+grandit fort tard et grossit beaucoup après son mariage. Elle a, dans un
+degré remarquable, l'éclat du teint allemand. Ses traits sont réguliers,
+son visage est ovale, ses cheveux entre le châtain clair et le blond,
+ses yeux bleus et très beaux, et son regard encore plus beau que ses
+yeux; elle a sur un teint blanc des couleurs très vives, mais d'un
+incarnat quelquefois peu fondu; et c'est encore un défaut qu'avait eu la
+reine de France dans sa jeunesse. Ses épaules sont peu effacées et
+semblent annoncer une constitution forte; elle marche très bien; elle a
+cependant plus de noblesse que de grâce et s'habille sans goût. On n'a
+guère parlé de son esprit ni en bien ni en mal, on sait seulement que
+son éducation, dont sa mère se mêlait beaucoup trop, a été mal faite...
+Ainsi l'on peut supposer, sans se tromper, que cette princesse est fort
+au-dessous de ce qu'elle peut encore devenir. Un de ses avantages, c'est
+d'être d'une famille où la fécondité est presque certaine. On l'a
+souvent comparée avec l'impératrice actuelle d'Autriche, et généralement
+elle plaisait davantage sous le rapport de la beauté[342].»
+
+[Note 342: Archives nationales, AF, IV, 1675.]
+
+Le mémoire de Pellenc, avec un autre, s'est retrouvé parmi les papiers
+de la secrétairerie d'État, où se centralisaient toutes les pièces
+transmises à l'Empereur ou émanées de lui-même. Adressé probablement au
+duc de Bassano, qui dirigeait ce service, il dut passer sous les yeux de
+Sa Majesté. Napoléon ne désapprouvait point ces conseils
+respectueusement donnés; il laissait écrire, comme il avait laissé
+parler dans le conseil, et voyait avec complaisance se produire dans les
+esprits un mouvement auquel il avait en quelque manière donné
+l'impulsion. Toutefois, ce n'était point assez pour lui que de connaître
+l'opinion des hautes classes. Il tient à savoir si dans un milieu moins
+relevé, mais non moins digne d'attention, les répugnances et les
+préventions contre l'Autriche persistent. Il veut consulter les intérêts
+matériels, connaître ce que pensent la finance, la Bourse, les hommes
+d'affaires, l'industrie et le haut commerce: il charge le ministre du
+Trésor public de procéder discrètement à cette enquête[343]. Lui-même
+met la question à l'ordre du jour de tous les entretiens. En décembre,
+il n'a consulté personne pour se décider en faveur de la Russie;
+aujourd'hui, il interroge ses entours, les fonctionnaires avec lesquels
+il travaille, provoque ainsi des avis souvent favorables à l'Autriche,
+mais évite toujours, avec un soin scrupuleux, de se livrer par un mot
+prématuré, de dévoiler un avenir que les circonstances laissent
+incertain. Il conserve l'attitude qu'il a prise devant le conseil, celle
+d'un arbitre souverain, maître absolu de ses décisions, mais désireux de
+ne statuer qu'après avoir recueilli tous les éléments qui peuvent
+éclairer et former son jugement. En fait, il délibère moins qu'il
+n'attend; les yeux fixés sur le Nord, il attend toujours qu'un nouveau
+courrier de Caulaincourt soit venu confirmer ou démentir ses soupçons,
+que la Russie ait laissé plus clairement lire dans son jeu et se soit
+mieux fait connaître.
+
+[Note 343: _Mémoires de Mollien_, III, 122-123.]
+
+
+
+II
+
+LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810
+
+Le 5 février, à cinq heures du soir, un second courrier du duc de
+Vicence entrait à l'hôtel des relations extérieures; il apportait, comme
+le premier, deux dépêches chiffrées, datées des 15 et 21 janvier, plus
+un billet en clair. Ayant jeté les yeux sur ce dernier, M. de Champagny
+comprit immédiatement que rien n'était terminé à Pétersbourg:
+l'ambassadeur s'excusait par allusion de ne pouvoir encore satisfaire
+son gouvernement et faisait comprendre que sa patience avait été mise à
+plus longue épreuve. Le ministre crut devoir instruire immédiatement
+l'Empereur de cette découverte; en lui promettant dans quelques heures
+le déchiffrement des dépêches, il lui communiqua dès à présent le billet
+en clair. «Il fera connaître à Votre Majesté, ajoutait M. de Champagny
+en quelques lignes d'envoi, que ce courrier ne lui apporte pas encore la
+nouvelle décisive qu'elle désire[344].» Le ministre passa ensuite la
+nuit à déchiffrer les deux dépêches et y lut effectivement que les
+pourparlers avec l'Impératrice mère continuaient sans aboutir: la
+correspondance de l'ambassadeur n'était que le bulletin de cette
+négociation, d'après la version d'Alexandre[345].
+
+[Note 344: Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+[Note 345: Toutes les citations qui suivent jusqu'à la page 529, à
+l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont
+tirées des deux lettres de Caulaincourt à Champagny en date des 15 et 21
+janvier 1810.]
+
+Le fils et la mère se voyaient tous les jours. Leur causerie ou plutôt
+leur conférence durait trois heures, et l'empereur Alexandre, dans de
+fréquentes entrevues avec Caulaincourt, se piquait de ne lui laisser
+ignorer aucun des incidents survenus. La réponse de Tver était arrivée:
+elle était favorable. Malgré cet avis, l'Impératrice mère éprouvait
+toujours une peine singulière à se décider. Ses objections ne se
+concentraient pas sur un point précis; elles se multipliaient à
+l'infini, variant tous les jours, se renouvelant sans cesse, tantôt
+sérieuses et plausibles, tantôt fantasques et étranges.
+
+D'abord, elle avait mis en avant le jeune âge de la grande-duchesse;
+elle convenait que sa fille était nubile, «qu'il y en avait eu des
+marques prononcées, quoique légères», mais elle citait l'exemple des
+deux aînées, l'archiduchesse Palatine et la duchesse de Mecklembourg,
+toutes deux mortes pour avoir été mariées trop jeunes. Les jours
+suivants, la question d'âge avait paru la préoccuper moins, mais «elle
+s'était gendarmée à l'idée de marier sa fille à un prince divorcé».
+L'Église ne désapprouvait-elle point toute union de ce genre? Ce fut
+Caulaincourt qui suggéra au Tsar une réponse à cette objection:
+partageant l'erreur fort répandue d'après laquelle le lien formé entre
+Napoléon et Joséphine eût été purement civil, ignorant la procédure
+engagée devant l'officialité de Paris et la décision qui en avait été la
+suite, il déclara que le mariage n'avait point existé aux yeux de
+l'Église. Mais l'Impératrice mère n'était jamais à court d'arguments,
+parfois fort subtils; se plaçant désormais sur le terrain de la loi
+civile, elle fit observer que le code Napoléon ne permettait point à
+l'époux divorcé de se remarier avant deux ans; il fallut bien lui
+répondre que le code Napoléon assujettissait tout le monde en France,
+sauf son auteur[346]. Puis, disait-elle, un mariage n'est pas chose qui
+se brusque et s'improvise; il faut y réfléchir mûrement et prendre son
+temps. Est-il besoin de se presser si fort pour arriver à une
+détermination puisque,--c'est l'empereur Alexandre lui-même qui
+l'affirme,--aucune parole n'est encore venue de Paris, et que l'on se
+borne à causer d'une éventualité?
+
+[Note 346: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810. En réalité, le
+code Napoléon exigeait trois ans, en cas de divorce par consentement
+mutuel. Art. 297.]
+
+«Napoléon peut-il avoir des enfants?» dit un jour l'Impératrice.
+Alexandre se porta aussitôt garant de son allié. Sa mère revint à la
+charge; elle prétendait savoir que Napoléon n'avait jamais eu d'enfants,
+«même avec ses maîtresses[347]»; ainsi l'objet essentiel du mariage
+pourrait être manqué. Qui savait les inconvénients et les humiliations
+qui en résulteraient pour la future souveraine? Ne serait-elle pas
+répudiée à son tour? Ne lui demanderait-on point de se prêter à quelque
+indigne supercherie? Et l'Impératrice citait aussitôt un fait, exact ou
+supposé, qui avait longtemps défrayé la chronique des cours: en Suède,
+sous le règne de Gustave III, on aurait, par une scandaleuse
+substitution de père, procuré un enfant à la Reine, un héritier à la
+couronne, et suppléé à l'insuffisance du Roi: «Ma fille, disait
+l'Impératrice, a trop de principes pour se prêter jamais à rien de
+tel[348].»
+
+[Note 347: _Id._, 18 février 1810.]
+
+[Note 348: _Id._]
+
+Alexandre cita ce propos à Caulaincourt, comme un exemple «des mille
+difficultés qui passaient par la tête de sa mère[349]». Pour le mieux
+convaincre du caractère insolite de cette négociation, où les plus
+futiles raisons se jetaient à la traverse des plus grands intérêts, il
+ne lui faisait grâce d'aucun détail et les lui énumérait tous dans un
+langage familièrement aimable, sur ce ton à la fois caressant et dégagé
+qui lui était habituel, employant des expressions vives, pittoresques,
+parfois risquées, excellant à manier notre langue, dont il possédait les
+finesses encore mieux que les règles. Si l'ambassadeur montrait quelque
+dépit de ces lenteurs, de ces hésitations prolongées, il s'impatientait
+plus fort que lui, s'irritait contre sa mère. À l'entendre, il fallait
+que son attachement à l'Empereur et à la France fût bien profond pour
+lui faire surmonter les dégoûts et les ennuis que lui causait cette
+affaire: «Si je réussis, disait-il, je vous assure que je croirai avoir
+fait la négociation la plus difficile, car ce ne sont pas des raisons
+que l'on a à combattre et auxquelles on en oppose d'autres; c'est un
+esprit de femme, et le plus déraisonnable de tous...»
+
+[Note 349: _Id._]
+
+«Je ne me décourage pas, reprenait-il, parce que je crois la chose
+avantageuse pour tous, parce que ce sera un lien de plus pour
+l'alliance. Je n'en ai pas besoin, mais je serai heureux de penser que
+nos successeurs respecteront notre ouvrage, se feront les alliés de
+notre dynastie, comme je suis celui de son grand fondateur.» Puis, il
+éprouverait une satisfaction si douce à pouvoir faire quelque chose qui
+soit personnellement agréable à l'empereur Napoléon; il se sentait pour
+ce monarque une si réelle inclination; il avait pu si bien l'apprécier
+aux jours de Tilsit et d'Erfurt; il savait combien la femme
+qu'épouserait l'Empereur serait digne d'envie; elle trouverait le
+bonheur intime en même temps que la réalisation de ses rêves les plus
+audacieux. «On ne connaît pas l'Empereur, disait-il; on le juge plus que
+sévèrement, même injustement, en le croyant dur; je lui ai trouvé, en le
+connaissant davantage, des formes de bonhomie, d'un homme bon dans son
+intérieur et qui tient à ses habitudes et à ce qui l'entoure[350].» On
+peut même se demander «s'il n'est pas dans son caractère de s'attacher
+beaucoup[351]».
+
+[Note 350: Rapport n° 72 de Caulaincourt à l'Empereur, 23 janvier
+1810.]
+
+[Note 351: _Id._ Juste à la même époque, Alexandre traçait de
+Napoléon un portrait tout autre, pendant un entretien avec le prince
+Adam Czartoryski: «C'est, disait-il, un homme à qui tous les moyens sont
+bons, pourvu qu'il parvienne à son but.» Toutefois, son interlocuteur
+croyait remarquer qu'il ne s'était pas entièrement dégagé de l'ascendant
+que Napoléon avait fait peser sur lui, qu'il tenait essentiellement à le
+ménager, «qu'il en avait une grande peur». _Mémoires de Czartoryski_,
+II, 223-225.]
+
+D'ailleurs, ajoutait Alexandre, l'ambassadeur se méprendrait s'il
+attribuait les hésitations de l'Impératrice mère à un préjugé personnel
+contre Napoléon; elle ne nourrit point les antipathies que beaucoup lui
+prêtent, et, sur ce point délicat, comme si le Tsar eût éprouvé quelque
+gêne à s'énoncer complètement, Roumiantsof se chargeait d'être plus
+affirmatif. Il citait à Caulaincourt des propos de l'Impératrice qui
+devaient donner bon espoir; elle avait dit: «On se trompe sur l'opinion
+que j'ai de l'empereur Napoléon; je suis mère, je voudrais que mes fils
+lui ressemblassent, non pas seulement comme grand capitaine, mais comme
+homme d'État; on ne gouverne pas mieux[352].» À Gatchina, les formes du
+divorce avaient été approuvées et louées; les personnes présentes au
+cercle de l'Impératrice l'avaient entendue s'exprimer sur cet acte en
+termes judicieux et convenables.
+
+[Note 352: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.]
+
+Au reste, le projet de mariage commençait à s'ébruiter. Quelques propos
+de l'Impératrice mère avaient mis sur la voie, puis il était arrivé,
+dans diverses sociétés, des lettres expédiées de France en décembre,
+alors que tout y annonçait la décision prise en faveur de la Russie, et
+Pétersbourg, qui était «l'écho de Paris[353]», mais un écho en retard de
+trois ou quatre semaines, concluait de ces nouvelles qu'une demande
+s'était produite ou allait venir, qu'un grand événement était dans
+l'air. C'était la conversation de la cour et de la ville; quelques
+personnes en parlaient à Caulaincourt, d'autres cherchaient à lire dans
+son visage, dans son maintien, le secret qu'il portait en lui; aux jours
+de cérémonie, lorsqu'il venait rendre ses devoirs à l'Impératrice mère,
+entourée de ses plus jeunes enfants, tous les regards s'attachaient
+curieusement sur lui, épiant ses moindres gestes; à la profondeur plus
+ou moins accentuée des saluts qu'il adressait à la grande-duchesse Anne,
+les spectateurs prétendaient prendre la mesure de ses espérances,
+deviner si la négociation s'acheminait à son terme ou subissait un temps
+d'arrêt[354].
+
+[Note 353: Caulaincourt à Talleyrand, lettre précitée du 6 février
+1810.]
+
+[Note 354: _Mémoires de la comtesse Edling_, p. 49.]
+
+En général,--c'était du moins l'impression de l'ambassadeur,--le public
+mondain ne se montrait point contraire au mariage. Malgré leurs
+préventions obstinées contre la France nouvelle et son chef, les Russes
+se sentaient-ils flattés de la préférence donnée à leur maison, et chez
+eux, la passion politique se taisait-elle devant l'orgueil satisfait?
+Quoi qu'il en fût, Caulaincourt croyait savoir que l'Impératrice mère,
+ayant demandé certains avis, les avait recueillis propres à la bien
+disposer; loin d'approuver sa résistance, l'opinion l'encourageait à
+céder, préjugeait même sa décision, annonçait partout une solution
+affirmative, et cette unanimité d'expressions semblait devoir influencer
+une princesse particulièrement sensible au jugement du monde.
+
+Que ne cédait-elle donc à la fin, quand toutes ses objections avaient
+été victorieusement combattues, quand chacun la sollicitait de
+consentir! À cette question, très nettement posée par Caulaincourt,
+l'empereur Alexandre répondait comme il suit: «L'Impératrice ne met
+aucune opposition réelle, mais, en même temps, et par une suite
+naturelle de son caractère, elle ne sort pas de son indécision... En un
+mot, on paraît pencher pour le projet, mais, par suite de cette
+indécision de caractère, de cette faiblesse féminine qui croit échapper
+à l'embarras d'un choix délicat en l'ajournant, on ne se décide pas...»
+Il paraissait toutefois que, pour transformer en acquiescement bien net
+une tendance favorable, pour arracher ce _oui_ qui semblait sur les
+lèvres de l'Impératrice, un dernier et vigoureux effort de son fils dût
+suffire. Supplié de ne plus l'ajourner, Alexandre promettait de
+nouvelles et plus pressantes instances, mais reprenait en même temps
+l'éternelle excuse de sa lenteur: il ne voulait point, disait-il,
+laisser soupçonner à sa mère, par une précipitation intempestive, que
+Napoléon avait parlé. Caulaincourt commençait à désirer qu'il mît dans
+sa manière de traiter un peu moins de précautions et plus d'entrain; il
+le pria de faire savoir qu'il y avait eu demande expressément prononcée.
+Alexandre répondit qu'il s'en garderait bien: «N'étant pas sûr de la
+discrétion de sa mère, il fallait que ce secret restât avec lui si la
+chose ne réussissait pas.» Il continuait, d'ailleurs, à augurer
+avantageusement de l'issue finale, sans accélérer sa marche ni accentuer
+son attitude. En somme, lorsque Caulaincourt avait fermé son second
+courrier, c'est-à-dire le 21 janvier, le deuxième délai de dix jours
+était largement dépassé, et l'ambassadeur en était encore à attendre la
+réponse plusieurs fois réclamée. Il l'espérait sous peu, la prévoyait
+satisfaisante, mais, pour le moment, n'avait à transmettre que ses
+dialogues avec l'empereur Alexandre, les paroles prêtées à l'Impératrice
+mère, les propos tenus à Pétersbourg, le tout textuellement relaté dans
+ses deux nouvelles dépêches.
+
+ * * * * *
+
+Ces pièces, placées sous les yeux de l'Empereur le lendemain de leur
+arrivée, achevèrent de l'éclairer et finirent son indécision: ce fut le
+coup de grâce porté à ses scrupules. Dans le langage d'Alexandre, il
+reconnut le témoignage évident d'intentions évasives. Cette réponse qui
+lui est annoncée, il juge qu'elle ne viendra pas ou sera négative; dans
+tous les cas, elle a trop tardé pour qu'elle puisse influer sur sa
+décision. Il n'hésite plus désormais; considérant que les délais
+apportés à le satisfaire préparent une fin de non-recevoir et suffisent
+d'ailleurs à le dégager, il s'estime entièrement libre de se rejeter
+vers un parti qui le vengera supérieurement des dédains de la Russie.
+Cette revanche magnifique que Vienne lui offre, il met maintenant une
+ardente précipitation à la saisir; pour échapper au fâcheux effet d'un
+mariage manqué, il en improvise un autre: autant il a mis naguère de
+promptitude et d'impétuosité à se porter vers la Russie, autant il en
+met aujourd'hui à se détourner en sens inverse; il veut qu'en
+vingt-quatre heures tout soit terminé avec l'Autriche, et au refus qu'il
+pressent du côté de Pétersbourg, qu'il juge inévitable, imminent, qu'il
+voit venir, il se hâte d'opposer une défection retentissante et
+préventive.
+
+Les dépêches de Caulaincourt avaient été lues par lui pendant la matinée
+du 6. Dans l'après-midi, par ses ordres, on se mit à la recherche de
+l'ambassadeur autrichien. Celui-ci passait la journée hors de Paris et
+s'était rendu à une partie de chasse. Ce fut là que «le premier
+mot[355]» lui parvint; il fut averti de rentrer à son hôtel et d'y
+attendre une communication importante. À six heures du soir, il vit
+arriver le prince Eugène. En peu de paroles, le vice-roi lui exposa que
+l'Empereur avait jeté son dévolu sur l'archiduchesse, se tenait prêt à
+l'épouser, mais y mettait une condition: c'était que l'on conclurait
+sans désemparer, et que le contrat serait signé dans quelques heures.
+Tout ajournement serait considéré comme un refus, et la volonté du
+maître se porterait ailleurs.
+
+[Note 355: Lettre citée du duc de Dalberg.]
+
+Cet avis éveilla chez Schwartzenberg un tumulte de sentiments
+contraires. S'il éprouvait une joie profonde à la pensée qu'une
+occurrence inespérée s'offrait pour finir les malheurs de l'Autriche,
+garantir l'existence et relever la fortune de cette monarchie,
+l'engagement soudain et irrévocable qu'on exigeait de lui exposait
+gravement sa responsabilité. Sa cour lui avait permis de ne point se
+dérober à des avances, de laisser prévoir une acceptation; mais elle
+n'avait jamais pensé que Napoléon le mettrait brusquement en demeure de
+se lier par écrit, avant d'avoir pris de nouveaux ordres, et elle avait
+négligé de le munir de pouvoirs en conséquence: il était autorisé à
+tout, sauf à signer. «Jamais ambassadeur, a raconté Eugène, ne se trouva
+dans une situation plus cruelle; je le voyais se démener, suer à grosses
+gouttes, faire d'inutiles représentations[356].» À la fin, parvenu à ce
+tournant décisif de sa carrière, Schwartzenberg jugea qu'il est des
+moments où un diplomate avisé doit payer d'initiative, de résolution, et
+jouer intrépidement son avenir: il se déclara prêt à signer.
+
+[Note 356: _Mémoires de la comtesse Edling_, p. 193, d'après un
+récit du prince Eugène.]
+
+Eugène se hâta de rapporter cette nouvelle aux Tuileries, où l'Empereur
+l'attendait, paraît-il, avec une extrême impatience. «Dès que le mot
+_oui_ sortit de ma bouche, a dit le prince[357], je vis le grand homme
+se livrer à une joie tellement impétueuse et folle que j'en demeurai
+stupéfait.» Cette scène a été rapportée par Eugène en 1814, à Vienne,
+pendant le congrès, à la comtesse Edling, amie de Capo d'Istria,
+admiratrice fervente d'Alexandre, dont elle se crut un instant l'Égérie.
+Si l'on songe à la situation présente des deux interlocuteurs, au lieu
+et à la date de leur rencontre, on peut supposer que le récit a été fait
+ou transmis avec une exagération peu favorable au conquérant tombé.
+Néanmoins, nous ne ferons pas difficulté d'admettre que la satisfaction
+de l'Empereur ait été forte et exubérante. Elle était tout à la fois
+absolue et relative: l'union avec la fille des Habsbourg le grandissait
+encore, le légitimait presque aux yeux de l'Europe; d'autre part, il se
+sentait désormais assuré et garanti contre les suites du mauvais vouloir
+de la Russie.
+
+[Note 357: _Id._, p. 194.]
+
+Sans perdre de temps, le soir même, il assembla à nouveau le conseil
+extraordinaire qui avait été tenu neuf jours auparavant. Il importait
+que le choix de l'archiduchesse, acquis en fait, parût sortir d'une
+imposante consultation; c'était d'ailleurs pour Napoléon un moyen de
+l'annoncer et de le publier que d'en faire l'objet d'un nouveau débat,
+qu'il ne laisserait point cette fois sans conclusion. Donc, les
+convocations sont lancées, les estafettes volent, et successivement,
+dans le cours de la soirée, se retrouvent aux Tuileries «le roi de
+Hollande, le vice-roi d'Italie, le cardinal Fesch, les grands
+dignitaires, les ministres, les présidents du Sénat et du Corps
+législatif[358]».
+
+[Note 358: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]
+
+La réunion s'ouvrit fort tard, sous la présidence de l'Empereur, et
+cette séance aux lumières, décidée d'urgence, tenue dans le calme de la
+nuit, alors qu'autour du palais vivement éclairé s'assoupissaient tous
+les bruits de la ville, parut emprunter à l'heure et aux circonstances
+une plus mystérieuse gravité. Cependant, il n'y avait plus de place pour
+l'apparence même d'un débat approfondi et digne. Le bruit de la décision
+prise le matin s'était promptement répandu: pendant la journée, il en
+avait été parlé dans tous les milieux, dans tous les salons; on avait
+entendu les ministres, les femmes des ministres surtout, annoncer
+l'insigne événement, en prévoir toutes les conséquences, même les plus
+futiles, discuter déjà l'article des cadeaux, désigner les destinataires
+futurs des cordons autrichiens et des «tabatières très
+ostensibles[359]». Avertis de toutes parts, les membres du conseil, ceux
+mêmes qui n'avaient point été initiés directement au secret, savaient
+que leur rôle se bornerait à approuver un choix arrêté d'avance.
+
+[Note 359: Lettre précitée du duc de Dalberg.]
+
+La question fut posée d'ailleurs de manière à préjuger et à commander la
+réponse. Champagny lut en entier les quatre dépêches de Caulaincourt, ne
+fit plus mystère des pièces qui dénotaient à Pétersbourg un manque
+d'empressement. Pendant la lecture, les assistants observaient
+l'Empereur, cherchaient à lire sur ses traits le mouvement de sa pensée,
+voyaient assez «qu'il n'était point d'humeur ni en position d'attendre
+le jour où l'Impératrice mère jugerait à propos de consentir[360]», et
+cette constatation réduisit au silence les derniers partisans de la
+grande-duchesse. Quelques indépendants risquèrent un vœu timide en
+faveur de la Saxe; le reste se sentit pris pour l'Autriche d'un
+enthousiasme immodéré. Comme le front du maître s'était détourné de la
+Russie, tout le monde se donna carrière contre elle; chacun voulut
+placer son mot, trouver un argument, ajouter une raison de plus à toutes
+celles qui avaient pu motiver l'exclusion prononcée. L'âge de la
+princesse, qui prêtait matière à de sérieuses objections, fut
+naturellement invoqué; l'article de la religion devint un thème à
+d'inépuisables variations. La prétention d'installer aux Tuileries un
+prêtre étranger fut jugée déplacée, choquante, «impliquant une
+infériorité dont la nation serait blessée[361]». En dehors même de cette
+condition inadmissible, la différence de culte ne constituait-elle point
+à elle seule un insurmontable obstacle? Ainsi, «ce serait la compagne de
+l'Empereur et la souveraine de la France qui n'aurait ni la religion de
+son époux, ni celle d'aucun de ses sujets[362]». Ceux-ci la verraient
+pratiquer un culte inconnu, d'un formalisme étroit, surchargé
+d'observances minutieuses; ils la verraient s'adonner à des dévotions
+que la France ignore et ne saurait comprendre; elle apporterait parmi
+nous non seulement sa foi, mais ses superstitions. Elle aurait ses fêtes
+à elle, son calendrier spécial, qui la mettrait constamment en
+contradiction avec les Français; elle n'assisterait point à ces
+solennités religieuses si chères à la nation et si profondément entrées
+dans nos mœurs; son carême coïnciderait avec nos jours d'allégresse;
+elle aurait à se réjouir quand tout le monde autour d'elle ferait
+pénitence: «Quelle inconvenance à voir l'Impératrice se livrer aux
+plaisirs du carnaval lorsqu'il serait passé pour toute la France, et ne
+pas partager avec l'Empereur les solennités du premier jour de
+l'an[363]!...» Ces observations et beaucoup d'autres du même genre
+prolongèrent la réunion jusqu'à une heure avancée de la nuit. Le débat
+épuisé, Napoléon mit fin, en annonçant sa décision, à cette séance de
+pur apparat et d'enregistrement, et laissa la voix publique,
+suffisamment avertie, répandre la grande nouvelle dans toutes les
+parties de la ville, de l'Empire, du monde, et en propager indéfiniment
+les échos.
+
+[Note 360: ERNOUF, p. 276, d'après les notes de Maret.]
+
+[Note 361: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]
+
+[Note 362: Champagny à Caulaincourt, 8 février 1810.]
+
+[Note 363: _Id._]
+
+À l'issue du conseil, alors que le calme et le silence remplacent aux
+Tuileries l'appareil d'une grande assemblée, l'Empereur ne prend encore
+et ne permet à son ministre des relations extérieures aucun repos. Après
+s'être assuré de l'archiduchesse avec une promptitude toute militaire,
+il lui restait à se composer une attitude vis-à-vis de la Russie. Si
+ulcéré qu'il fût par la conduite de cette puissance, le mariage
+autrichien n'impliquait nullement dans son esprit une rupture politique
+avec elle, pas plus qu'une alliance proprement dite avec Vienne. Pour le
+moment, il y voyait un moyen d'élargir son système plutôt que de le
+modifier, d'améliorer ses relations avec l'Autriche et d'assurer
+directement la tranquillité de l'Allemagne, tout en maintenant avec la
+cour du Nord une union apparente et passive: les deux grandes puissances
+du continent immobilisées, la Russie par un semblant d'alliance,
+l'Autriche par un lien de famille, tandis qu'il donnerait lui-même de
+toutes ses forces contre l'Angleterre, c'est ainsi qu'à première vue
+l'avenir lui apparaissait et prenait forme devant ses yeux. Il tenait
+donc, autant qu'il le pourrait, autant que le lui permettrait l'âpre
+ressentiment qui couvait dans son âme, à ménager la Russie et à éviter
+une brouille.
+
+Or, il avait jugé les sentiments de cette cour d'après de simples
+présomptions, avant d'avoir reçu aucune réponse positive à une demande
+qui le liait vis-à-vis d'elle. Alexandre, qui continuait d'affecter un
+grand zèle pour la réussite du projet, admettrait-il que l'empereur des
+Français eût repris sa parole sans qu'on la lui eût rendue? Ne
+verrait-il point dans ce procédé une infraction aux égards exigés entre
+souverains alliés et amis? Surtout, ne serait-il pas frappé de ce que
+l'Autriche s'était trouvée à point nommé pour se substituer à la Russie,
+sans que l'Empereur eût à attendre un jour, une heure? N'en
+conclurait-il pas que Napoléon avait mené double négociation, fait des
+avances de deux côtés à la fois, afin de choisir le parti qui lui
+conviendrait le mieux en dernière analyse, sans souci de l'honneur et de
+la dignité de l'autre cour, si témérairement exposés?
+
+Pour prévenir cette opinion, Napoléon s'avise de présenter au Tsar comme
+s'étant successivement produites les deux opérations qui ont été en fait
+simultanées, renonciation au mariage russe, entente avec l'Autriche. Il
+essayera de décomposer ce brusque mouvement de sa volonté, de le diviser
+en deux temps. Par des communications savamment graduées, il se montrera
+d'abord ému des nouvelles venues de Pétersbourg, frappé des obstacles
+qui s'opposent au mariage, détaché malgré lui du projet; ceci fait, il
+marquera une pause, laissera s'écouler un peu de temps; ensuite, il
+exposera comme quoi il a dû, dans l'impossibilité où il s'est trouvé de
+remplir son vœu le plus cher, s'adresser à l'Autriche et conclure avec
+elle.
+
+Ce plan s'était présenté à lui dès le milieu de la journée, tandis qu'il
+faisait emporter par Eugène le consentement de Schwartzenberg. Il avait
+adressé alors à M. de Champagny, pour Caulaincourt, le canevas d'une
+dépêche préparatoire, qui serait censée écrite avant la détermination
+finale et ferait seulement pressentir l'abandon du projet russe. Le
+ministre insisterait sur les circonstances de force majeure qui en
+rendaient la réalisation difficile, l'âge de la princesse, son
+développement incertain; il signalerait le fâcheux effet produit par les
+exigences religieuses de la Russie; il montrerait l'Empereur pressé par
+l'opinion de prendre un parti; il établirait surtout et très
+soigneusement que les délais mis à répondre nous rendaient toute
+liberté[364]. L'Empereur avait même ordonné que cette communication
+préalable, par laquelle il prenait poliment congé, partît de suite et
+«avant six heures[365]». Après le conseil, l'urgence de l'expédition lui
+revient à l'esprit. Au milieu des émotions de la journée, M. de
+Champagny n'a-t-il point oublié la recommandation de faire vite? De là
+ce rappel adressé au ministre: «Monsieur le duc de Cadore, je vous prie,
+avant de vous coucher, d'expédier le courrier en Russie, tel que je vous
+l'ai écrit. Ne parlez pas de la séance de ce soir[366].» Après avoir
+laissé passer la journée du lendemain, le ministre pourra notifier à la
+Russie le choix «de l'Autrichienne[367]», en accompagnant cet avis
+d'explications appropriées. Par un raffinement de précaution, la
+première dépêche sera antidatée, la seconde recevra une date postérieure
+à celle où elle aura été réellement écrite, afin d'augmenter
+l'intervalle apparent entre les deux envois et de mieux dissimuler la
+rapidité fougueuse de l'évolution accomplie.
+
+[Note 364: _Corresp._, 16210.]
+
+[Note 365: _Id._]
+
+[Note 366: _Id._, 16211.]
+
+[Note 367: _Id._]
+
+S'étant mis à couvert du côté de la Russie, Napoléon revient à
+l'Autriche: il n'entend pas perdre un instant pour mettre à profit la
+bonne volonté de Schwartzenberg: la journée qui va commencer dans
+quelques heures ne doit pas s'achever sans que le contrat ait été dressé
+et signé. Champagny reçoit l'ordre d'écrire à Schwartzenberg, malgré
+l'heure tardive, un court billet qui le convoquera pour le lendemain à
+midi. Au ministère des relations extérieures, la nuit s'achève à
+compulser les archives d'État et à y rechercher une relique douloureuse
+du passé, le contrat de mariage entre Louis XVI et Marie-Antoinette, qui
+offre un modèle tout préparé. Le matin venu, Champagny se rend au lever
+de Sa Majesté, porteur de la pièce exhumée. Napoléon en approuve les
+termes, les fait reproduire dans l'acte nouveau, en se bornant à les
+simplifier, et le ministre n'a que le temps de quitter les Tuileries
+pour aller à son rendez-vous avec l'ambassadeur d'Autriche[368].
+
+[Note 368: Champagny à Caulaincourt, 8 février et 17 mars 1810.]
+
+À l'heure dite, celui-ci se présente; heureux à la fois et résigné, il
+appose sa signature sur l'acte qui lui est présenté et qui va prendre
+immédiatement le chemin de Vienne, pour être soumis à la ratification de
+Sa Majesté Apostolique; Schwartzenberg l'accompagnera de dépêches et de
+lettres dans lesquelles, profondément ému, étourdi de tant de
+précipitation, troublé au point de se tromper de mois en écrivant la
+date de ses expéditions, il s'excusera en termes suppliants d'avoir
+marié sans autorisation expresse la fille de son maître[369]. Cependant,
+tandis que tout se consommait, un lourd et fastueux carrosse s'arrêtait
+à la porte de l'hôtel des relations extérieures. Le prince Kourakine y
+était monté avec des peines infinies, malgré des douleurs aiguës; retenu
+chez lui depuis deux jours par la goutte, ignorant tout, mais pressé par
+son gouvernement de s'enquérir sur le point qui préoccupait surtout la
+Russie, il venait savoir où en était l'affaire de la convention
+polonaise, si l'Empereur avait ratifié. Il ne fut pas reçu, dut
+consigner sa question par écrit, et sa retraite dolente, à cet instant
+où Français et Autrichiens en étaient aux congratulations chaleureuses,
+ne dénota que trop visiblement l'interversion de nos amitiés[370].
+
+[Note 369: Pièces publiées par HELFERT, p. 354 et 358.]
+
+[Note 370: Kourakine à Champagny, mercredi 7 février, à cinq heures:
+«Je souffre de nouveau de la goutte depuis avant-hier, c'est au genou
+droit. La douleur que j'y éprouve m'a ôté cette nuit le sommeil et ne me
+permet plus de marcher. Cependant, en rassemblant mes dernières forces,
+je me suis fait porter dans ma voiture et j'ai été chez Votre
+Excellence... Malheureusement je ne l'ai pas trouvée à la maison...
+J'ose la prier de vouloir bien me dire par un mot de réponse si Sa
+Majesté l'Empereur a déjà ratifié la convention que son ambassadeur
+vient de conclure sur les affaires de l'ancienne Pologne à
+Saint-Pétersbourg avec M. le comte Romanzof, ou si Sa Majesté Impériale
+et Royale la garde encore chez elle, sans avoir donné ses ordres à son
+égard. Elle intéresse trop l'Empereur, mon maître, pour qu'il ne soit
+pas un devoir pour moi de porter à sa connaissance ce qui a rapport à sa
+ratification...» Archives des affaires étrangères, Russie, 1810.]
+
+Aux mêmes heures, toujours le 7, Napoléon prenait toutes ses mesures
+pour que l'Autriche eût à s'exécuter sans délai, à tenir sa promesse, à
+livrer Marie-Louise. Il décidait comment devraient s'accomplir, avec
+toute la célérité possible, le mariage par procuration, le voyage et la
+remise de l'archiduchesse. Il calculait que le contrat serait à Vienne
+le 13 et que la ratification pourrait être connue à Paris le 21. Le
+prince de Neufchâtel, désigné comme ambassadeur extraordinaire à l'effet
+de demander officiellement la main de Marie-Louise, partira le 22, et,
+voyageant comme un courrier, arrivera à destination six ou sept jours
+après. Le mariage par procuration aura lieu le 2 mars. «La princesse
+achèvera le carnaval à Vienne et en partira le 7, jour des Cendres. On
+arrangera les choses de manière qu'elle puisse arriver vers le 26 à
+Paris[371].» L'Empereur entre dans les plus minutieux détails, fait
+demander à Vienne «un soulier et une robe de l'archiduchesse» comme
+modèles, afin que le trousseau soit immédiatement préparé sous la
+direction de la princesse Pauline, préposée à ce soin; il fixe le
+douaire de l'Impératrice, la composition de sa maison[372]. Avant la fin
+de la journée, il a tout prévu, tout réglé, tout disposé pour que le
+mariage décidé la veille soit un fait accompli avant six semaines, et il
+ne remet qu'une chose au lendemain: c'est de demander à Vienne des
+renseignements personnels sur la princesse objet de son choix.
+
+[Note 371: _Corresp._, 16218.]
+
+[Note 372: Champagny à Otto, 7 et 8 février 1810. Archives des
+affaires étrangères, Vienne, 1810.]
+
+Heureusement notre nouveau représentant en Autriche, le comte Otto, bien
+qu'il n'eût reçu aucune confidence, s'était mis à même, en homme
+prévoyant, de satisfaire une curiosité éventuelle. Arrivé à son poste le
+25 janvier, il s'était empressé de rendre ses devoirs à l'archiduchesse,
+et, à l'heure où Napoléon la désignait sans la connaître, il envoyait à
+tout hasard les informations de rigueur sur son physique, son éducation
+et ses talents d'agrément. «Je l'ai trouvée seule avec sa gouvernante,
+écrivait-il, mais en très grande toilette. Cette princesse, âgée de
+dix-huit ans, est grande et bien faite; elle a le maintien noble, une
+physionomie agréable, de la grâce et une expression de douceur et
+d'affabilité qui inspire la confiance. Elle paraît avoir joui d'une
+éducation très soignée; elle chante, elle est très forte sur le piano,
+et elle peint à l'huile. J'ai tourné la conversation sur ces différents
+arts, et elle en a parlé avec beaucoup d'intelligence et surtout avec
+cette modestie qui embellit la jeunesse[373].»
+
+[Note 373: Otto à Champagny, 6 février 1810. Archives des affaires
+étrangères.]
+
+Lorsqu'il ne resta plus rien à exiger de l'Autriche, c'est-à-dire le 7
+au soir, il se trouva que vingt-quatre heures s'étaient passées depuis
+l'envoi du premier courrier en Russie. Le second pouvait partir, avec
+l'avis du mariage autrichien. La lettre adressée à ce sujet par
+Champagny à Caulaincourt, sous fausse date, clôt la série des actes
+remarquables qui avaient rempli ces journées des 6 et 7 février, dont
+les conséquences devaient porter si profondément dans l'avenir[374].
+
+[Note 374: Voy. à l'_Appendice_, I, lettre D, à l'aide de quelles
+données documentaires et par quelles déductions nous avons cru pouvoir
+reconstituer, heure par heure, l'emploi des deux journées décisives et
+en retracer les événements dans leur ordre.]
+
+Comme toujours, Champagny écrit sous l'inspiration et presque sous la
+dictée de l'Empereur. Le but de la lettre est d'expliquer à la Russie,
+sans la froisser, comment on s'est trouvé amené à se passer
+définitivement d'elle et à nouer ailleurs l'alliance de famille. Cette
+démarche est toute de ménagement, de conciliation; cependant, tel est le
+caractère de Napoléon, et si vive est chez lui la révolte de l'orgueil
+blessé, qu'à tout moment, sous des formules émollientes, percent le
+dépit, l'amertume, et se montre la pointe.
+
+Les motifs à donner par Caulaincourt seront l'amplification de ceux
+sommairement indiqués dans la précédente dépêche. D'abord, il n'y a pas
+à dissimuler que les lenteurs de la Russie ont mal répondu à
+l'impatience des Français et de leur souverain; mais il conviendra de
+n'attribuer ces retards qu'à l'Impératrice mère. Ensuite, Caulaincourt
+insistera sur l'inconvénient de l'âge, sur l'impossibilité d'admettre
+aux Tuileries un prêtre étranger; il fera valoir les objections
+développées à ce sujet dans le conseil, et pourra se retrancher derrière
+l'avis des hommes les plus éminents de la France. En tout, ses
+communications devront porter le cachet de la franchise et de l'aisance,
+mais il ne saurait y mettre des formes trop polies et trop douces; c'est
+le cas pour lui de faire appel à cette aménité, à ce liant, à ce charme
+de rapports, qui ont si justement établi son crédit à la cour où il
+représente. Il devra tout dire, mais qu'il sache dire avec grâce; qu'il
+indique les torts de la Russie, mais que l'empereur Alexandre demeure
+toujours hors de cause et ne se sente jamais personnellement atteint. Il
+est bon d'exprimer des regrets, mais il n'est pas interdit de faire
+sentir que, si la Russie ne possède plus une princesse en état de
+répondre aux vœux de la France, la faute ne nous en est pas imputable,
+et ici se placera naturellement une allusion à la conduite passée de
+l'Impératrice mère: «Combien l'Empereur a regretté qu'on se fût si
+pressé de marier la grande-duchesse Catherine à un prince qui ne pouvait
+ni l'honorer, ni procurer à la Russie aucun avantage!»
+
+Ce qu'il faut répéter sans se lasser, c'est que l'union avec
+Marie-Louise ne modifiera nullement les rapports établis avec le Tsar,
+que le système de Tilsit subsiste dans son entier, sacré, intangible,
+qu'il continuera d'y avoir mariage politique entre la France et la
+Russie; l'instruction appuie sur ce point en des termes dont
+l'exagération même diminue la valeur. «En résultat, dit-elle, le mariage
+avec l'archiduchesse ne changera rien à la politique, vous êtes chargé
+d'en donner l'assurance la plus positive. Nous sommes portés à croire
+qu'il donnera plus de force à notre alliance avec la Russie; il ajoute à
+notre empressement de la resserrer, et peut-être qu'à ce lien politique
+viendront se joindre dans la suite des liens de famille qui n'auront pas
+l'inconvénient que l'on a entrevu dans la circonstance.»
+
+Après avoir prescrit le langage à tenir, la lettre ajoute, pour
+l'information personnelle du duc de Vicence, quelques confidences
+précieuses à recueillir, car elles éclairent d'un jour rétrospectif les
+véritables causes du mariage autrichien et permettent d'en pressentir
+les conséquences. C'est ici que l'Empereur se montre entièrement. Il ne
+laisse pas ignorer à son ambassadeur que, quoi qu'il fasse dire à
+l'empereur Alexandre, il se trouve contre ce prince de justes griefs. Il
+ne se serait point offusqué d'un refus franchement énoncé et qui eût pu,
+après tout, s'appuyer sur des motifs respectables: il ne saurait
+comprendre qu'au lieu de répondre catégoriquement à une question posée
+de confiance, le Tsar ait usé de détours, de faux-fuyants; ce qui l'a
+peiné et irrité, c'est le procédé plus que le fait: «En réalité, écrit
+le duc de Cadore à Caulaincourt, et ce que je dis là est pour vous,
+l'Empereur croit avoir à se plaindre de l'empereur Alexandre, non à
+cause du refus, mais du délai, de ces délais qui ont fait perdre un
+temps si précieux et qui l'aurait toujours été quand, au lieu d'avoir à
+remplir le vœu de tant de millions d'hommes et à les tranquilliser sur
+leur avenir, il n'eût été question que de mettre un terme à la monotonie
+de l'intérieur actuel de Sa Majesté. Dans de telles circonstances, on
+devait à l'Empereur de lui répondre en trente-six heures, au moins en
+deux jours, ce qui était le terme indiqué dans ma première lettre.»
+C'est, en somme, le retard de la Russie à se prononcer, avec la
+signification dilatoire qu'il a fallu lui attribuer, qui a été le motif
+déterminant du mariage autrichien. Malgré les raisons accessoires qui
+ont pu altérer les préférences premières, le mariage russe serait fait
+aujourd'hui, si l'on y avait mis à Pétersbourg quelque bonne grâce;
+l'instruction le dit textuellement, et elle ajoute: «La Russie n'a pas
+mis à profit une circonstance très importante pour elle; ce n'est point
+la faute de l'Empereur.» D'ailleurs, vis-à-vis des Russes eux-mêmes, il
+ne plaît point à Napoléon de passer pour dupe de leur manège, et sa
+recommandation finale à l'ambassadeur est de leur laisser entendre, avec
+les ménagements voulus, que l'on a parfaitement saisi où tendaient ces
+ajournements répétés, ces perpétuelles remises: «Mettez douceur,
+discrétion, prudence dans vos communications, écrit Champagny,
+accompagnez-les de protestations convenables, elles ne seront pas
+démenties. Éloignez tout ce qui pourrait blesser, mais faites sentir
+qu'après vous avoir demandé des délais successifs de dix jours, vous
+parler le 20 et ne plus fixer aucun terme pour vous répondre, a dû
+paraître une défaite qui obligeait à prendre un parti.»
+
+
+
+III
+
+LE REFUS DE LA RUSSIE
+
+En donnant une interprétation négative aux paroles hésitantes de la
+Russie, en y découvrant les préliminaires d'un refus, Napoléon avait-il
+bien vu? L'événement allait-il lui donner tort ou raison? Sur ce point,
+la correspondance ultérieure de Caulaincourt vint presque immédiatement
+lever tous les doutes. Les dépêches expédiées de Paris les 6 et 7
+février se croisèrent en route avec un troisième courrier envoyé par le
+duc de Vicence; il apportait enfin la réponse de la Russie, et cette
+réponse était un refus.
+
+Pendant quinze longs jours encore, l'ambassadeur avait été tenu en
+suspens, ne recueillant pour toute satisfaction que des paroles
+d'encouragement. Chaque fois que le Tsar se laissait approcher et
+saisir, c'était pour protester de l'intérêt passionné qu'il portait au
+projet, pour parler de ses espérances, de ses efforts méritoires.
+«L'empereur Napoléon, disait-il au duc, peut compter que je le sers
+comme vous, de cœur et d'âme[375].» Mais il avouait en même temps qu'il
+n'avait encore rien terminé. Cependant, lorsque la fin de janvier se fut
+écoulée tout entière et que l'ambassadeur, perdant patience, eût demandé
+très positivement à être fixé, Alexandre promit à bref délai et sans
+faute une parole décisive de sa mère, dans un sens ou dans l'autre. Ce
+fut le 4 février qu'il la transmit à Caulaincourt, en insistant sur la
+déception qu'elle lui causait: l'Impératrice avait fini par déclarer
+expressément qu'elle ne saurait consentir au mariage avant deux ans, vu
+l'extrême jeunesse de sa fille. Cette réponse, avons-nous dit,
+équivalait à un refus. Aussi bien, faire savoir à un prétendant pressé
+de s'établir qu'on ne saurait lui accorder que dans deux ans l'objet de
+ses vœux, n'est-ce point l'éconduire avec des formes? Et l'empereur
+Alexandre interprétait si bien comme un dénouement négatif la décision
+maternelle qu'il avait cru devoir, en la communiquant à Caulaincourt, y
+joindre le commentaire le plus décourageant. Il avait émis le vœu que
+l'on en restât là, que l'on s'épargnât des tentatives désormais
+inutiles, et il avait eu soin de clore l'entretien par ces assurances
+banales, ces regrets obligés qui sont, en pareil cas, l'accompagnement
+ordinaire et aussi la confirmation d'une rupture.
+
+[Note 375: Caulaincourt à Champagny, 31 janvier 1810.]
+
+«L'Empereur ayant insisté avec force et exigé une réponse, écrivait
+l'ambassadeur le 5 février, j'ai l'honneur de rendre compte à Votre
+Excellence de ce qu'il m'a dit le 4. L'âge est le seul obstacle que
+l'Impératrice mère trouve au mariage. L'exemple malheureux de ses deux
+filles aînées fait qu'elle ne pourrait y consentir que dans deux ans.
+Mademoiselle la grande-duchesse Anne ne pourrait, comme ses sœurs Marie
+et Catherine, se marier avant dix-huit ans. L'Impératrice est flattée de
+cette idée, m'a dit encore l'Empereur; mais aucune raison n'a pu la
+déterminer à passer sur la crainte d'exposer la vie de sa fille en la
+mariant plus tôt. L'empereur Alexandre ajouta que l'Impératrice
+ignorait, comme tout le monde, que l'empereur Napoléon eût eu la pensée
+de ce mariage, qu'il avait fait tout en son nom comme il me l'avait
+promis; que, voyant qu'on ne pouvait changer cette résolution
+maternelle, il n'avait pas été plus loin, l'empereur Napoléon ni lui
+n'étant pas faits pour recevoir de grâce; que, par amour-propre pour les
+deux empereurs, il ne fallait donc pas insister sur une chose qu'on
+voudrait leur faire passer pour une faveur et qui ne pourrait en être
+une que pour la jeune personne. Je répète à Votre Excellence les propres
+paroles de l'Empereur; il ajouta que l'alliance comme l'amitié avait été
+franche et intime sans cela, qu'il espérait que cette difficulté n'y
+changerait rien: que, de son côté, il n'avait besoin d'aucun nouveau
+lien pour tenir à Sa Majesté, qu'il regrettait que cela n'ait pu
+s'arranger comme on le désirait, comme il le voulait, parce que cette
+union aurait, plus que toute autre chose, prouvé à l'Angleterre que
+l'alliance était indissoluble et que la paix de l'Europe ne pouvait plus
+être troublée. Il ajouta encore que Sa Majesté était pressée et devait
+l'être; qu'ayant annoncé à l'Europe qu'elle voulait des enfants, elle ne
+pouvait ni ne devait attendre; qu'il regrettait de n'avoir que des vœux
+pour son bonheur à lui offrir; que, n'ayant pu lui donner comme garantie
+de son amitié une de ses sœurs, il élèverait ses frères dans les
+sentiments de l'alliance et des intérêts communs des deux États.»
+
+Malgré ce congé en forme courtoise, Caulaincourt ne s'était point tenu
+pour battu; il était revenu à la charge, avait conjuré Alexandre de
+parler encore à l'Impératrice, de la faire revenir sur sa détermination,
+de forcer son consentement. «Chauffant de toutes manières[376]», suivant
+son expression, il avait repris un à un tous ses arguments, mis son
+imagination à la torture pour en découvrir de nouveaux. Même, sûr de
+l'estime et de l'attachement du monarque, il lui avait parlé un langage
+extrêmement vif, n'épargnant aucun moyen pour le stimuler et le piquer
+au jeu, tâchant d'intéresser son amour-propre, allant jusqu'à lui faire
+honte de l'espèce d'assujettissement où le tenait sa mère: il en était
+résulté des scènes curieuses, où le Tsar n'avait opposé qu'inertie et
+douceur à ce pressant système d'attaques.
+
+[Note 376: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.]
+
+Il est bien entendu, disait l'ambassadeur, que l'empereur de Russie veut
+le mariage, et ici Alexandre ne manquait point de faire des signes
+d'assentiment: il le veut «comme chose avantageuse à la Russie,
+tranquillisante pour l'Europe, effrayante pour l'Angleterre, enfin comme
+une chose qui plaît à sa nation autant qu'au sentiment qu'il porte à
+l'empereur des Français». Eh bien! que n'a-t-il assez de caractère pour
+l'ordonner, pour s'affirmer enfin maître chez lui! Il a toujours déclaré
+que, fils respectueux, il réservait avec un soin jaloux la liberté de
+ses décisions en matière de politique et de gouvernement. Or, le mariage
+n'est-il point au premier chef affaire d'État, autant que pourrait
+l'être une question de paix ou de guerre? «Votre mère ne vous forcerait
+pas à déclarer la guerre à quelqu'un?--Non, sûrement.--Peut-elle donc
+vous empêcher de cimenter la plus grande, la plus utile alliance qui ait
+existé? Si c'est une chose politique, utile, avantageuse même,
+pouvez-vous, comme souverain, mettre dans la balance l'humeur d'une mère
+pendant quarante-huit heures avec le bien du monde? Est-ce ne rien
+pouvoir sur Votre Majesté que l'empêcher de faire la chose qui amènerait
+à la paix, qui serait la clef de la voûte et qui donnerait le bonheur à
+votre allié? Il faut que l'Impératrice soit une puissance bien plus
+formidable, bien plus imposante que la France et la Russie ensemble,
+puisque son caprice balance les intérêts de l'une et de l'autre.»
+
+Ces observations semblaient gêner, embarrasser Alexandre, mais ne le
+décidaient point à prendre un autre ton: «Il a eu l'air de penser comme
+moi, écrivait Caulaincourt, mais sa mère en impose.» Il cherchait des
+excuses à sa faiblesse: «Si l'empereur Napoléon, disait-il, avait
+préparé la chose un peu d'avance et donné plus de temps, tout cela eût
+été tout différemment.» Puis, les raisons de santé invoquées par
+l'Impératrice, ses craintes si naturelles pour une vie précieuse, la
+rendaient bien forte; son fils eût pu contraindre ses préjugés;
+pouvait-il briser son cœur? «Dans ma position, reprenait Alexandre, que
+dire à ma mère qui pleure deux filles qu'elle a perdues pour avoir été
+mariées trop jeunes?» Il se plaignait et s'irritait tour à tour: «Ma
+sœur serait sans doute trop heureuse; cette destinée peut-elle se
+comparer à rien de ce qui existe ailleurs, à aucun des sots mariages
+qu'ont faits les autres?»
+
+À la fin, tout en affirmant avec une grande énergie qu'il sentait les
+avantages de la chose «comme Russe et comme souverain», il pria
+l'ambassadeur de ne plus insister; d'un ton pénétré et presque solennel,
+dans une phrase pleine d'embarras et pourtant fort explicite, qu'il
+livra comme une suprême marque de confiance, il se résuma sur
+l'impossibilité et l'inanité d'une nouvelle démarche: «Vu l'âge de ma
+sœur, dit-il, et l'esprit récalcitrant de ma mère, je vous le répète
+avec le sentiment de ce qui est dû à la dignité et à la majesté du
+trône, de ce que je dois, de plus, à la confiance et à l'amitié de
+l'empereur Napoléon, et aussi avec la franchise que je mets dans mes
+conversations avec vous, parce que je vous regarde comme un ami qui a
+trop de tact pour ne pas donner à ma franchise le caractère que doit
+avoir dans des rapports la conversation confidentielle d'un souverain,
+je vous le répète donc, vu l'obstacle de l'âge, je pense que ce serait
+humilier l'Empereur et moi que de faire dans ce moment une demande à ma
+mère pour changer sa détermination.»
+
+Cette fois, force fut à l'ambassadeur de s'incliner et de cesser ses
+instances. Il fit savoir à Paris qu'il s'abstiendrait «de remettre les
+fers au feu», à moins d'ordres nouveaux. Pour le moment, il s'avouait
+vaincu, jugeait l'entreprise manquée, s'excusait de son insuccès et
+réclamait l'indulgence de son souverain. «On a tort, sans doute,
+disait-il, quand on ne réussit pas dans une affaire de cette importance,
+mais j'ai pour moi la conscience qu'il n'était pas possible de faire
+plus.»
+
+Ainsi, la clairvoyance de Napoléon ne l'avait point trompé. Le parti
+russe lui avait définitivement échappé deux jours avant qu'il y renonçât
+lui-même. En réalité, il n'avait pas eu le choix entre les deux
+princesses; lorsqu'il avait désigné la fille de l'empereur François, il
+n'avait point la faculté d'épouser la sœur d'Alexandre; une attente plus
+prolongée ne lui eût que mieux démontré la nécessité du parti auquel il
+s'était rallié par intuition, et les résistances de la Russie eussent
+fait dans tous les cas le mariage autrichien.
+
+Ces résistances venaient-elles exclusivement de l'Impératrice, forte de
+la faiblesse de son fils? Dans l'expression de ses sentiments et de ses
+regrets, le Tsar était-il de bonne foi? Désirait-il le mariage et
+s'était-il incliné avec peine devant les répugnances et les angoisses
+d'une mère? Au contraire, y avait-il eu entre eux jeu concerté? Il n'est
+pas sans difficulté de répondre avec certitude à cette question. La
+lecture et la comparaison des documents ne suffisent pas toujours à
+donner cette seconde vue rétrospective qui permet de lire dans les âmes
+et d'y découvrir le mobile intime des actions. Néanmoins, dans le cas
+présent, les éléments ne font pas entièrement défaut pour résoudre le
+problème. Dans les derniers temps de la négociation, Caulaincourt avait
+essayé d'approfondir le mystère des conférences tenues à Gatchina, et de
+s'enquérir sur les attitudes respectives. Les renseignements qu'il
+obtint, appuyés d'autres indices, laissent entrevoir les sentiments qui
+parurent se heurter, entre le fils et la mère, et ne firent au fond que
+se coaliser.
+
+L'Impératrice n'avait pas seulement opposé à toute idée de mariage la
+révolte de ses préjugés, ses alarmes maternelles, ses mille objections
+de princesse méticuleuse et timorée: elle avait invoqué des raisons
+d'État. Avec une perspicacité redoutable, elle avait signalé l'éternel
+point faible de la politique napoléonienne dans ses rapports avec la
+Russie, en montrant que les offres et les concessions de l'Empereur
+coïncidaient toujours avec quelque demande de service. «L'empereur
+Napoléon, avait-elle dit, ne tient pas à la Russie par principe et par
+sentiment, mais par besoin momentané de son concours; l'alliance
+actuelle n'est qu'une chose de circonstance pour paralyser le Nord
+pendant qu'on soumet le Midi.» Si Napoléon avait voulu faire du mariage
+la consécration d'un système durable, il eût préparé les choses par une
+longue suite d'égards et de procédés, au lieu d'agir par caprice: «il
+n'aurait point abreuvé l'empereur Alexandre de dégoûts à cause des
+Polonais; les paroles amicales ne sont venues qu'avec le divorce; on n'a
+proclamé ses sentiments pour la Russie qu'en même temps qu'on a
+divorcé». Les assurances que Napoléon donne aujourd'hui sont-elles
+sincères? Ne sont-elles pas démenties par certaines démarches secrètes,
+qui attestent sa profonde duplicité[377]? Encore si l'on pouvait
+espérer, par la princesse qu'on lui donnerait, agir sur lui et le tenir!
+Mais la grande-duchesse Anne est incapable de prendre quelque ascendant
+sur un tel mari: «C'est une femme douce, extrêmement bonne, plus
+recommandable par ses qualités que par son esprit; elle n'a point le
+caractère de sa sœur Catherine, qui à cette distance, et vu celui de
+l'empereur Napoléon, aurait au moins offert une espèce de garantie de
+son bonheur ou de la manière dont il se serait conduit et de l'espèce
+d'influence qu'elle aurait pu avoir. Celle-ci n'offre aucun de ces
+avantages ni pour elle ni pour la Russie, elle ne fera qu'une femme
+soumise et vertueuse, elle ennuiera peut-être[378].» En un mot, suivant
+Marie Féodorovna, en se prêtant au vœu impromptu de Bonaparte, la maison
+impériale de Russie eût sacrifié sans profit sa dignité, l'avenir d'un
+de ses enfants, et se serait inutilement mésalliée.
+
+[Note 377: D'après un récit de l'époque, les _Mémoires du comte
+Oginski_, II, 378-79, Napoléon, en même temps qu'il répudiait
+publiquement, dans l'exposé au Corps législatif, toute idée de rétablir
+la Pologne, eût averti tout bas les Polonais de Paris, par
+l'intermédiaire de Duroc, de ne point prendre ses paroles au pied de la
+lettre. Nous n'avons trouvé trace nulle part de ce fait, très conforme
+d'ailleurs au jeu double que Napoléon se croyait tenu de poursuivre
+entre Pétersbourg et Varsovie. Quoi qu'il en soit, le bruit en était
+venu aux oreilles d'Alexandre et l'avait impressionné très fâcheusement.
+Cf. les _Mémoires de Czartoryski_, II, 223.]
+
+[Note 378: Caulaincourt à Champagny, 18 février 1810.]
+
+Il paraît établi toutefois que l'Impératrice ne prétendait nullement à
+ce droit absolu de _veto_ que le Tsar, dans ses entretiens avec
+Caulaincourt, se plaisait à lui attribuer. Elle prononçait son avis avec
+vivacité et chaleur, faisait toutes ses réserves, mais n'entendait pas
+entrer en lutte déclarée contre un fils qui était en même temps son
+souverain; elle s'inclinait d'avance devant sa détermination et lui
+reconnaissait le droit de statuer. Sur ce point, les témoignages
+recueillis par Caulaincourt s'accordent unanimement, et Napoléon eut par
+d'autres voies des révélations conformes[379]. Un mot d'Alexandre eût
+décidé de tout, sans troubler profondément la famille impériale. Si ce
+mot ne vint pas, si l'Empereur semble bien n'avoir insisté que pour la
+forme, c'est que les raisons émises par sa mère ne trouvaient en lui que
+trop d'écho et qu'il revenait, sur beaucoup de points, à penser comme
+elle. N'osant prendre l'initiative d'un refus, mais prévoyant les
+objections qui seraient faites à Gatchina et en reconnaissant la
+justesse, il avait été heureux de trouver en dehors de lui-même le point
+d'appui de sa résistance.
+
+[Note 379: Extrait d'un rapport de police de Paris: «L'on a vu,
+jeudi de la semaine dernière, sur le bureau du prince (Kourakine), une
+pièce assez importante; c'était dans un de ses moments d'assoupissement
+assez pesant; on n'a pu lire que la première page. C'est la copie d'une
+lettre de l'Impératrice mère à son fils l'empereur Alexandre. Elle porte
+en substance: «Mon fils, vous êtes souverain et par la constitution
+despote, maître de vos peuples, de votre famille. Vous pouvez disposer
+du sort de votre sœur, même de votre mère. Comme sujette, je garderai le
+silence, mais comme mère je vous parlerai de ma fille votre sœur et du
+parti que l'on veut vous faire prendre à cet égard, etc.» 8 février
+1810. Archives nationales, AF, IV, 3722.]
+
+En somme, il y avait autre chose chez l'Impératrice douairière qu'un
+entêtement d'orgueil dynastique, compliqué d'appréhensions intimes,
+autre chose chez le Tsar que la crainte de froisser sa mère et de se
+créer des difficultés d'intérieur. Tous deux obéissaient à des
+inspirations plus hautes, et l'histoire doit relever la question. À
+Pétersbourg, Marie Féodorovna incarnait l'esprit de la coalition; elle
+personnifiait les passions de l'Europe aristocratique et royale, de
+cette Europe qui, après avoir cru trouver dans la Révolution une
+occasion de démembrer la France et d'assouvir de séculaires rancunes,
+avait vu avec terreur la France conquérante et débordée de ses
+frontières se retourner contre elle, s'était resserrée alors devant le
+péril, avait senti la nécessité d'affirmer contre l'usurpation
+triomphante la solidarité des antiques monarchies, l'exclusivisme jaloux
+des dynasties légitimes, et s'était fait des principes par haine et par
+peur. À Tilsit, Alexandre s'était un instant échappé des influences
+européennes ou avait cru s'en dégager. Depuis, les excès et les ruses de
+la politique napoléonienne, ses propres fautes, les impatiences de 1808,
+les déboires et les amertumes de 1809, le jeu fatal des événements, le
+conflit réveillé des intérêts, l'avaient insensiblement ramené vers
+d'autres voies, et il était trop près aujourd'hui de nos ennemis pour
+renouveler sous une forme plus compromettante le pacte de 1807. Alors,
+il eût vraisemblablement accédé à une demande en mariage: en 1810, il ne
+la repoussait pas en face, mais se servait de sa mère pour la décliner.
+Ainsi s'était formée entre l'Impératrice et son fils une connivence
+peut-être tacite par laquelle ils s'étaient partagé les rôles, la
+première assumant la responsabilité du refus, tandis que le jeune
+souverain atténuait par des paroles mielleuses la rigueur de cette
+mesure. Alexandre tenait encore à conserver la couleur de l'amitié et de
+l'alliance, car il y voyait le moyen d'affermir des conquêtes mal
+assurées, de se procurer quelque sécurité et d'éloigner les risques
+formidables d'un conflit: il n'entendait plus s'enchaîner à une fortune
+tout à la fois menaçante et fragile, dont le triomphe définitif et
+l'établissement solide eussent été la déchéance de l'ancienne Europe.
+Dans cette disposition, on pouvait encore, à la cour de Russie, entrer
+avec Napoléon en arrangement temporaire, non s'engager à jamais dans ses
+liens, se compromettre passagèrement avec lui, non l'épouser. Si
+l'Autriche avait été au-devant de nos désirs, c'est que l'horreur de sa
+situation ne lui permettait que d'envisager le péril immédiat et
+présent: placée sous la main du conquérant, à la merci d'un mouvement de
+colère, elle avait vu dans le mariage un suprême moyen de salut; elle
+avait offert sa princesse en holocauste pour apaiser le dieu malfaisant
+et détourner la foudre; elle s'était fait de nécessité vertu, et avait
+recherché l'alliance de famille parce qu'elle se sentait condamnée à la
+subir; moins vaincue, moins opprimée, plus libre de ses décisions, la
+Russie devait inévitablement s'y refuser.
+
+
+
+IV
+
+LE REJET DE LA CONVENTION
+
+L'attitude finale de la Russie dément l'explication généralement donnée
+de ses lenteurs premières. Il a été écrit et répété jusqu'ici, d'après
+des témoignages incomplets, que l'empereur Alexandre, sans se refuser en
+principe au mariage, avait voulu seulement en composer le prix d'un
+grand avantage politique. En suspendant sa réponse, en se faisant prier,
+il n'eût eu d'autre but que de peser sur la détermination de son allié
+et d'obtenir sans retard, en échange de la grande-duchesse, la
+ratification de l'acte conclu contre la Pologne. Le Tsar se fût exécuté
+de bonne grâce, si la France l'avait contenté, et il eût, en fin de
+compte, fait dépendre sa propre décision de celle qui serait prise à
+Paris[380]. Ses dernières conversations avec Caulaincourt, tenues à une
+époque où il était matériellement impossible de savoir si la convention
+avait été ou non ratifiée, ne laissent plus de place à cette hypothèse.
+Si l'empereur Alexandre avait lié les deux questions, celle de la
+Pologne et celle du mariage, il aurait attendu que Napoléon eût statué
+sur la première pour trancher lui-même la seconde; sans satisfaire
+immédiatement nos espérances, il les eût entretenues jusqu'au bout et ne
+les eût pas à la fin découragées; il eût prolongé, ralenti la
+négociation, mais ne l'eût pas rompue. En réalité, offensé et alarmé des
+avantages conférés au duché de Varsovie, il se croyait droit dans tous
+les cas à une sûreté qui serait en même temps une réparation; entre
+l'engagement exigé de lui et celui auquel il prétendait, il n'admettait
+nullement la connexion intime, le caractère compensatoire que Napoléon
+avait voulu certainement établir.
+
+[Note 380: THIERS, XI, 359-361, 374. HELFERT, 86.]
+
+Ce qu'il est permis de supposer, sans se trop hasarder, c'est
+qu'Alexandre, en accueillant d'abord la demande avec cordialité et même
+avec effusion, en demandant toutefois le temps de décider sa mère, en
+flattant Caulaincourt d'un heureux succès à l'échéance de deux ou trois
+semaines, avait espéré que Napoléon, sur ces premières apparences,
+ratifierait le traité d'emblée et de confiance, sans tenir encore
+l'objet de ses vœux. À cette date du 4 février où le Tsar avait enfin
+déguisé un refus sous forme d'ajournement à deux ans, il était très
+possible que l'Empereur, entre les mains duquel la convention devait se
+trouver depuis plusieurs jours, eût déjà donné, expédié sa signature, et
+ne fût plus en pouvoir de la ressaisir. Si ce cas s'était produit, la
+Russie aurait recueilli et tiré à elle tout le bénéfice de la double
+négociation: ayant su se faire payer d'avance, elle eût atteint ce
+merveilleux résultat de recevoir sans donner, de surprendre la
+ratification sans livrer la grande-duchesse[381].
+
+[Note 381: L'éditeur russe des _Mémoires de la comtesse Edling_ fait
+honneur au Tsar de cette tactique: «Pendant deux mois, dit-il, Alexandre
+a mené Napoléon par le nez», afin de lui faire «signer un traité
+excessivement avantageux à la Russie». Note de la page 193.]
+
+En admettant qu'Alexandre eût formé ce subtil calcul, il avait compté,
+cette fois encore, sans la pénétration de l'autre empereur. Nous avons
+vu que le premier mouvement de Napoléon, en recevant à la fois le texte
+de la convention et les premières paroles au sujet du mariage, paroles
+aimables, mais peu concluantes, avait été de réserver l'affaire
+corrélative et d'ajourner sa signature. Au reste, la teneur du traité,
+par elle-même, lui avait semblé difficilement conciliable avec sa
+dignité. Au premier coup d'œil jeté par lui sur les articles, cette
+phrase fatidique, se détachant en vedette: «La Pologne ne sera jamais
+rétablie», l'avait arrêté et cabré. Pourquoi cette formule sans
+précédent? Il s'interdira volontiers de porter atteinte à la sécurité
+d'Alexandre en favorisant le rétablissement de la Pologne; peut-on lui
+demander de garantir cette sécurité envers et contre tous, de prendre
+vis-à-vis des Russes le rôle d'une Providence active et tutélaire,
+occupée à écarter d'eux tous les risques de l'avenir? Et c'est à quoi
+l'obligerait pourtant le traité conclu. Il veut savoir si les
+instructions de Caulaincourt, qu'il n'a pas eu le temps de revoir lors
+de leur envoi précipité, autorisaient l'ambassadeur à aller aussi loin;
+il en fait rechercher la minute et demande à Champagny un rapport[382].
+Dès à présent, il se sent sollicité à ne point ratifier. Cependant, il
+ne décide rien encore et attend, pour prendre un parti, que les
+dispositions de la Russie à propos du mariage se soient mieux accusées.
+Tandis qu'Alexandre s'efforce de dissocier les deux questions, Napoléon
+les laisse perpétuellement réagir l'une sur l'autre.
+
+[Note 382: _Corresp._, 16177. Le rapport figure aux archives des
+affaires étrangères, Russie, 1810.]
+
+Quand il eut compris, dix jours plus tard et sur le vu de nouvelles
+pièces, que la Russie se préparait à l'éconduire, quand il eut en
+conséquence brusqué le dénouement avec l'Autriche, son premier soin fut
+de revenir à l'autre affaire. Instantanément, dans la journée même du 6,
+malgré tant d'objets qui réclamaient son attention, il reprit l'examen
+du traité. Cette fois, il n'eut plus d'hésitation; il ne résista plus à
+s'insurger contre une formule abstraite et trop rigoureuse; il ne
+livrera pas le plus compromettant des gages à qui ne lui en accorde
+aucun; en face d'une Russie définitivement suspecte, il ne peut plus
+sacrifier totalement la Pologne, qui est sa sûreté contre elle. Il
+décide par suite de ne point ratifier l'acte tel que son
+plénipotentiaire le soumet à sa signature.
+
+Toutefois, un rejet pur et simple serait chose bien grave; l'avis de
+cette mesure, tombant à Pétersbourg en même temps que la nouvelle du
+mariage autrichien, pourrait troubler profondément et effarer la Russie,
+lui faire croire à une totale déviation de système et la rejeter
+elle-même vers nos ennemis. Par une transaction de plus entre son
+orgueil mortifié et sa politique, qui continuait à vouloir l'alliance,
+Napoléon se réduisit à un moyen terme dont la première idée lui était
+venue dès la réception du traité[383].
+
+[Note 383: Rapport de Champagny.]
+
+Cette signature qui lui est demandée avec instance, il ne la refusera
+pas absolument; il la donnera, l'enverra à Pétersbourg, mais apposée sur
+un acte un peu différent du premier. En d'autres termes, à la convention
+qu'on lui propose et qu'il ne saurait accepter, il en substituera une
+autre, identique pour le fond, amendée dans la forme, et l'expédiera
+toute ratifiée. Grâce à ce procédé, la satisfaction de la Russie, dans
+ce qu'elle a de compatible avec l'honneur et l'intérêt français, ne
+souffrira aucun retard; ce que désire Alexandre, c'est de tenir le plus
+tôt possible un écrit en forme par lequel Napoléon s'engage, en ce qui
+le concerne, à ne point poursuivre la restauration de la Pologne. Le
+traité français contiendra très expressément cette assurance. Il suffira
+donc au Tsar de ratifier lui-même cet acte, revêtu par avance de la
+sanction impériale, pour que le contrat entre les deux souverains se
+complète sur-le-champ, pour qu'il devienne parfait et parachevé, pour
+que Napoléon se trouve lié et la Russie en repos. D'urgence, Napoléon
+demande à Champagny un autre projet, en indiquant avec force, dans une
+lettre détaillée, les raisons qui nécessitent une rédaction plus
+correcte.
+
+«Monsieur le duc de Cadore, écrit-il, présentez-moi un projet de
+convention à substituer à celle du duc de Vicence. Faites-lui connaître
+que je ne puis approuver cette convention, parce qu'il n'y a pas de
+dignité et qu'il y a des choses auxquelles il n'était pas autorisé. Je
+ne puis pas dire que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_
+(art. Ier), car ce serait dire que si un jour les Lithuaniens, ou toute
+autre circonstance, allaient le rétablir, je serais obligé d'envoyer des
+troupes pour m'y opposer. Cela est donc contraire à ma dignité. Mon but
+est de tranquilliser la Russie, et, pour l'atteindre, il suffit d'un
+article rédigé dans les termes suivants: «L'empereur Napoléon s'engage à
+ne jamais donner aucun secours ni assistance à quelque puissance ou à
+quelque soulèvement intérieur que ce puisse être qui tendraient à
+rétablir le royaume de Pologne[384].»
+
+[Note 384: _Corresp._, 16178.]
+
+Les autres articles devront être remaniés dans le même sens. Partout où
+l'ambassadeur a promis notre intervention, le ministre devra se borner à
+stipuler notre abstention. Par exemple, l'article 2 du projet russe
+faisait un devoir aux parties contractantes de veiller à ce que les noms
+de Pologne et de Polonais ne fussent plus employés à l'avenir par
+personne. «Engagement ridicule et absurde[385]!» s'écrie l'Empereur.
+Va-t-il falloir qu'il prescrive à tous les gouvernements la périphrase à
+employer pour désigner la Pologne, qu'il leur impose un vocabulaire,
+qu'il parte en guerre contre un mot? Tout ce qu'il peut promettre, c'est
+de ne plus prononcer lui-même les expressions qui déplaisent: l'article
+incriminé devra faire place au suivant: «L'empereur Napoléon s'engage à
+ne jamais se servir, dans aucun acte public de quelque nature qu'il
+puisse être, des noms de Pologne et de Polonais, pour désigner des pays
+qui faisaient partie de l'ancienne Pologne.»
+
+[Note 385: _Id._]
+
+Puis, la dignité du roi de Saxe, au nom duquel Napoléon stipule, n'a pas
+été suffisamment ménagée. C'est ainsi que l'article 3 prononce
+brutalement la suppression des ordres polonais, rattachés à la couronne
+grand-ducale: cet arrêt irait jusqu'à interdire au roi Frédéric-Auguste
+le port des insignes dont il a pris l'habitude de se décorer. Il faut se
+borner à prononcer la suppression des ordres par voie d'extinction, à
+prohiber toute collation nouvelle. Enfin, il est juste d'établir dans
+les engagements respectifs une parfaite réciprocité et de ne pas
+permettre à la Russie plus qu'à la Saxe de s'étendre sur des territoires
+ayant appartenu au ci-devant royaume.
+
+Le contre-projet, libellé d'après ces indications, fut expédié à
+Caulaincourt le 10 février. Il n'était pas parti depuis quarante-huit
+heures que Napoléon, continuant à réfléchir, sentait le besoin d'ajouter
+encore une restriction et s'apercevait d'une omission à réparer. S'il
+maintient dans la forme qu'il juge admissible la concession faite à la
+Russie, cette concession lui pèse davantage. Surtout, il n'admet point
+qu'elle puisse être exploitée contre lui à Varsovie, chez le peuple qui
+lui redevient plus utile à mesure que la Russie s'éloigne. Le 12, il
+fait envoyer à l'ambassadeur un _post-scriptum_, un avis complémentaire:
+il est bien entendu, n'est-ce pas? que le traité restera secret,
+qu'aucune des deux parties n'aura la faculté de le publier, et
+Caulaincourt ne devra livrer l'acte qu'à cette condition[386]. De cette
+manière, nul ne pourra prouver aux Varsoviens, pièces en main, que
+l'Empereur a fait marché d'eux et de leur avenir, détourner de lui leur
+fidélité et lui aliéner la Pologne. Cette arme qu'il aura peut-être à
+employer un jour contre une Russie hostile, il n'entend pas se la
+laisser d'avance briser entre les mains.
+
+[Note 386: _Corresp._, 16178. Cf. la lettre de Champagny à
+Caulaincourt du 12 février 1810.]
+
+Ces précautions ne l'empêchaient point de conserver scrupuleusement et à
+tout propos le langage de l'alliance. Il crut devoir au cabinet de
+Pétersbourg une explication directe sur les motifs qui l'avaient amené à
+modifier le traité. Le 12 février, Champagny écrivit de ce chef à
+Roumiantsof, et ce lui fut une occasion de revenir sur le mariage avec
+Marie-Louise, de réitérer avec plus de force ses précédentes
+déclarations, d'affirmer que l'Empereur restait inébranlablement fidèle
+à la Russie et n'épousait pas l'Autriche avec l'archiduchesse.
+Longuement, le ministre déduisait toutes les raisons de nature à assurer
+l'immutabilité de notre politique: «L'Empereur, disait-il, tient à
+l'empereur Alexandre par sentiment, par principe, par conviction des
+heureux effets de l'alliance pour toute l'Europe, et Sa Majesté a voulu
+que dans cette circonstance je vous fisse connaître d'une manière
+particulière ses intentions et ses vœux; ils n'ont qu'un objet, celui
+d'être toujours l'ami et l'allié de l'empereur Alexandre[387].»
+
+[Note 387: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
+
+Malgré ce luxe de phrases et d'hyperboles, il était impossible que le
+mariage autrichien et le refus de ratifier, se succédant coup sur coup,
+ne jetassent point dans les rapports entre la France et la Russie une
+perturbation profonde. Par lui-même, chacun de ces événements était
+susceptible d'altérer l'harmonie, sans la détruire tout à fait. Ce qui
+fit leur irréparable gravité, ce fut leur coïncidence; se produisant
+simultanément, à quelques heures d'intervalle, ils firent masse, se
+doublèrent l'un par l'autre, et leur importance s'accrut de leur
+rapprochement.
+
+Il en est des souverains comme des particuliers: entre eux, toute
+tentative pour s'unir par le sang, lorsqu'elle avorte, laisse après elle
+d'inévitables froissements et compromet l'union qu'elle devait cimenter.
+En vain échangent-ils des paroles de paix et de concorde, en vain
+rejettent-ils sur les circonstances tout le tort de l'insuccès.
+L'amertume a pénétré les cœurs, elle découvre ou imagine des griefs.
+
+Dans le cas présent, ces griefs n'existaient que trop. On a vu combien
+le jeu fuyant d'Alexandre avait, dès le premier moment, piqué et
+indisposé l'Empereur; les dernières réponses de la Russie n'étaient pas
+pour atténuer en lui cette impression. En somme, il avait prié le Tsar
+de lui fournir une solution sous deux jours: Alexandre en avait demandé
+vingt et pris quarante, pour se dérober à la fin. Par cette conduite
+dépourvue incontestablement de netteté et de franchise, Napoléon se
+sentait confirmé dans son jugement sur le caractère d'Alexandre et
+obligé, plus que jamais, à se mettre en garde contre les pièges d'une
+politique déloyale. Par contre, si la Russie avait à s'imputer la
+responsabilité principale de l'insuccès, s'il n'eût tenu qu'à elle,
+après tout, de placer l'une de ses princesses sur le trône de France, la
+conduite de Napoléon à son égard n'était point demeurée correcte
+jusqu'au bout. Malgré ses dépêches explicatives et ses habiletés, nul ne
+pouvait échapper en Russie à la réflexion suivante: si, s'autorisant de
+la demande en bonne forme transmise par Caulaincourt, Alexandre eut
+insisté plus sérieusement ou plus vivement auprès de sa mère; si
+l'Impératrice, après quelques semaines d'hésitation, eût prononcé un
+consentement au lieu d'un refus, sa réponse n'en eût pas moins trouvé le
+mariage autrichien déjà conclu: dans quelle position fausse et pénible
+cet événement n'eût-il point placé la jeune princesse, sa famille, la
+cour impériale! En s'éloignant à l'improviste, sans prévenir, Napoléon
+n'avait-il pas manqué à de strictes convenances? Il se trouvait de la
+sorte que les deux monarques s'étaient mis respectivement dans leur
+tort; chacun se sentait en droit d'adresser des reproches justifiés, et
+l'humeur qui en résultait chez l'un comme chez l'autre allait aigrir
+tous leurs rapports, développer le germe de dissentiment que la
+politique avait introduit entre eux.
+
+À coup sûr, nous ne saurions dire que le mariage manqué ait été la cause
+même de la rupture. Si Napoléon, deux ans et demi plus tard, poussa sur
+le chemin de Moscou l'Europe rassemblée sous sa main, ce ne fut point
+parce qu'une impératrice russe avait dédaigné de l'accepter pour gendre.
+La cause de rupture préexistait; nous l'avons de longue date reconnue
+dans la Pologne, signalée et définie maintes fois. Seulement, à l'époque
+où la négociation matrimoniale s'était ouverte, le conflit politique
+était en voie d'apaisement, puisque Napoléon se prêtait en principe et
+de bonne foi à un acte qu'Alexandre désignait comme l'objet unique et le
+terme de ses vœux. En admettant que l'Empereur eût repoussé dans tous
+les cas la forme insolite donnée par la Russie à cet acte, ses réserves
+eussent eu infiniment moins de gravité, si le lien de famille s'était
+noué en même temps. S'étant donné ce signe certain et solennel de bon
+vouloir, les souverains eussent continué à négocier dans un esprit
+d'entente, et peut-être la formule conciliatrice fût-elle venue
+spontanément sur leurs lèvres, au milieu des effusions qui auraient
+accompagné la célébration du mariage et signalé cette fête triomphale de
+l'alliance. Au contraire, l'éloignement manifesté en Russie pour le
+projet d'union rendra Napoléon plus net, plus persistant, plus brutal
+dans ses refus, lui fera accentuer plus impérieusement son opposition
+aux désirs d'une cour qui a négligé de le satisfaire. De plus, s'il ne
+songe pas encore à se lier politiquement avec l'Autriche, il se figure
+l'avoir désarmée et conquise; la jugeant à sa dévotion, prête à se
+donner quand il lui plaira de la requérir, il se sentira moins porté à
+ménager l'autre empire, plus disposé à risquer de suprêmes et colossales
+aventures. De son côté, apprenant à la fois le mariage autrichien et le
+rejet de la convention, la Russie va interpréter ces deux actes l'un par
+l'autre; cette cour imaginative, d'esprit ombrageux et inquiet, y verra
+une révolution de notre politique et la contre-partie de Tilsit; elle ne
+doutera plus que l'Empereur n'ait trouvé et placé son point d'appui en
+dehors d'elle, sur l'Autriche, et comme Napoléon ne s'est jamais allié
+que pour combattre, elle se jugera immédiatement menacée dans sa
+sécurité, dans son existence, et croira sentir sur sa poitrine l'épée
+française, dont la Pologne forme la pointe. Sa peur se tournant en
+témérité, elle prononcera plus âprement ses exigences, ses conditions,
+se cherchera en même temps des moyens de combat, et sera la première à
+donner le signal des menées et des préparatifs hostiles. Donc, si la
+substitution du mariage autrichien au mariage russe ne créa pas le
+différend, elle l'empêcha vraisemblablement de se résoudre à l'amiable,
+elle l'aggrava certainement, l'envenima, lui donna toute sa violence et
+toute son acuité. Les premiers jours de février 1810, étape culminante
+et funeste de la destinée napoléonienne, marquent la passe décisive de
+l'alliance; elle eût pu s'y resserrer et s'y refaire; elle en sortit
+moralement brisée: c'est le point de partage des versants, la limite
+séparative de deux périodes. Jusque-là, malgré les griefs fournis des
+deux parts et la défiance grandissante, Napoléon et Alexandre se sont
+donné pour but principal de marcher ensemble; même, dans les derniers
+temps, ils ont essayé d'une tentative remarquable pour rester alliés et
+redevenir amis. Cependant, cet effort de rapprochement ne persiste pas
+jusqu'au bout; à l'instant qui va décider de tout, une double
+défaillance se produit, chacun des deux monarques se refuse à admettre
+l'un des termes de l'accord sur lequel doit se rétablir leur union, et
+aussitôt commence l'évolution respective et divergente qui doit les
+éloigner à jamais et les rejeter dans des voies opposées. Lente d'abord,
+à peine sensible, cette évolution va s'accélérer peu à peu, se
+précipiter, obéissant à la pente fatale des événements et des passions,
+et finalement replacera les deux empereurs dans leur position première
+d'hostilité et de combat, loin du terrain de réunion où les avaient
+attirés naguère un élan réciproque et comme un pressentiment de
+l'avenir.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII
+
+LA CÉLÉBRATION
+
+
+L'empereur Alexandre n'a pas cru a la possibilité du mariage
+autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à
+l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans
+les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par
+l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour
+l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de
+Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts
+pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec
+la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de
+l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet
+désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur
+l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de
+fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de
+la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se
+contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la
+France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie
+des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux
+emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des
+manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de
+Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation
+jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures
+d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des
+Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour
+l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance
+populaires: _la plus belle époque du règne_.--Efforts de Napoléon pour
+donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles
+auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne
+finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur
+Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de
+Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se
+lève sur l'horizon.
+
+C'est une tendance naturelle à l'esprit humain que d'éprouver une
+inclination subite et de tardifs regrets pour les avantages par nous
+dédaignés, dès que nous voyons autrui s'en saisir et en profiter. Il ne
+semble point que l'empereur Alexandre ait prévu le mariage avec
+l'archiduchesse comme une conséquence nécessaire de son refus. Les
+traditions et les principes de l'Autriche le rassuraient contre cette
+hypothèse; il ne s'attendait point de sa part à une condescendance aussi
+avisée, à tant d'habileté et de résolution: à l'heure où la cour de
+Vienne engageait sa foi, il en était encore à présager une reprise
+d'hostilités plus ou moins prochaine entre elle et la France[388]. Aussi
+la nouvelle du contrat signé par Schwartzenberg lui causa-t-elle un vif
+sentiment de surprise et de désappointement.
+
+[Note 388: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 221.]
+
+Il était trop maître de lui, à la vérité, il avait trop de fierté pour
+manifester son dépit; son attitude fut correcte, empressée même, et il
+sut une fois de plus mettre les formes de son côté. Il voulut que ses
+félicitations parvinssent à Paris avant toutes autres; son premier soin
+fut de désigner l'un de ses ministres, le prince Alexis Kourakine, frère
+de l'ambassadeur, pour les porter à titre d'envoyé extraordinaire. Il
+l'expédia de suite, en toute hâte, lui laissant à peine le temps de
+faire ses préparatifs de voyage[389]. Seulement, dans ses entretiens
+avec Caulaincourt, il ne cacha point que l'Empereur aurait pu agir avec
+plus de délicatesse et d'égards. La précipitation avec laquelle la
+France s'était engagée à Vienne, alors que la négociation avait été si
+vivement entamée à Pétersbourg et durait encore, eût risqué d'exposer la
+Russie aux pires humiliations, si celle-ci n'avait eu l'esprit de se
+mettre à couvert; c'était donc un bonheur que l'Impératrice mère eût
+fait opposition et surtout que son fils lui eût caché nos demandes;
+l'événement justifiait avec éclat cette marche prudente. «Il est
+cependant heureux, disait Alexandre, que l'âge de ma sœur nous ait
+arrêtés ici. Si je ne m'étais pas borné à parler du mariage en mon nom
+et comme d'une chose où vous n'étiez pour rien, quel effet cela
+aurait-il produit? Où en serions-nous, si j'eusse eu moins de
+circonspection vis-à-vis de ma mère, si j'eusse moins respecté ses
+droits? Quels reproches n'aurais-je pas aussi à vous adresser? Les
+retards dont vous vous plaigniez alors n'étaient donc que de la
+sagesse[390].»
+
+[Note 389: Caulaincourt à Champagny, 17 mars et 4 avril 1810. «Le
+prince Kourakine que je quitte à l'instant, ajoutait l'ambassadeur, a
+été tellement pressé par l'Empereur qu'il part sous quarante-huit
+heures. Il voulait tarder quelques jours pour se présenter avec l'habit
+des grands officiers de la cour dont il a demandé le costume pour cette
+mission, celui de ministre étant assez mesquin. L'Empereur, en lui
+accordant l'habit, a mis pour condition qu'il ne l'attendrait pas et
+qu'un courrier le lui porterait.»]
+
+[Note 390: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.]
+
+Ces remarques rétrospectives, placées en passant, n'empêchaient point
+Alexandre de réitérer à tout propos ses vœux pour le bonheur de son
+allié. Quant aux conséquences politiques du mariage, il disait les
+envisager avec confiance. Il rappelait que l'amélioration de nos
+rapports avec l'Autriche lui avait toujours paru une garantie nécessaire
+de la paix européenne; combien n'avait-il point déploré la rupture de
+1809! Ces observations étaient justes, mais il y avait loin d'une simple
+détente entre la France et l'Autriche, très sagement désirée par
+Alexandre, à un rapprochement intime, exclusif, et c'était là pourtant
+ce qui lui semblait devoir résulter du mariage. L'Empereur a changé
+d'alliance: telle fut sa première pensée. Par malheur, il allait être
+immédiatement affermi dans ce soupçon par la voix publique, toujours
+légère et exagérée dans ses jugements, par les rumeurs nées autour de
+lui ou venues de tous les points de l'horizon, par le long et bruyant
+commentaire qui s'élevait d'un bout à l'autre de l'Europe à mesure que
+s'y répandait l'annonce du mariage. Ce qui accrut de suite l'importance
+propre de cet événement, ce fut la signification qui lui fut attribuée
+de toutes parts, mais surtout dans les trois capitales intéressées, à
+Paris, à Vienne, à Pétersbourg: l'opinion en créa dans une certaine
+mesure les conséquences en les préjugeant; elle les précipita tout au
+moins par l'insistance qu'elle mit à les prophétiser.
+
+À Paris, dans la foule, la sensation fut intense, mais courte.
+Familiarisé avec le merveilleux, blasé sur l'extraordinaire, le peuple
+de Paris s'était habitué à voir, dans le grand drame qui se poursuivait
+sous ses yeux, les péripéties se succéder et s'accumuler avec une
+rapidité étourdissante; il s'exclamait encore à chaque coup de théâtre
+qui lui découvrait une scène inattendue et grandiose, mais ne s'y
+intéressait qu'un instant. Les bruits de réaction, de rigueurs contre
+les révolutionnaires, qui circulèrent à plusieurs reprises, ne
+produisirent qu'une agitation superficielle. En fait, par l'interruption
+du commerce et l'aggravation des charges, par le trouble profond apporté
+à la vie économique de la nation, les temps devenaient trop durs, le
+souci de l'existence journalière trop absorbant pour qu'un événement de
+pure politique pût longtemps occuper et passionner la multitude; quoi de
+plus significatif que ces mots d'un rapport de police: «Tandis que
+toutes les coteries s'agitent dans des questions politiques et dans des
+intrigues, la population de Paris ne s'occupe guère que de
+l'augmentation des denrées: elle conserve cependant de fortes
+préventions contre une princesse autrichienne[391].»
+
+[Note 391: Bulletin du 21 février 1810. Archives nationales, AF, IV,
+1508.]
+
+Dans les classes élevées, au contraire, la tendance vers l'Autriche se
+transforma en un empressement enthousiaste et actif, dès que l'Empereur
+eut parlé. Le 9 février au soir, on s'étouffait chez le prince de
+Schwartzenberg, qui avait ouvert ses salons: chacun voulait lui porter
+ses hommages, et se faisait aussi un malicieux plaisir d'assister à
+l'entrée de l'ambassadeur russe, d'observer sa contenance, de voir
+comment il prendrait la nouvelle. Mal instruite des responsabilités
+respectives, la société n'admettait pas que le Tsar ou sa mère se
+fussent refusés de parti pris à une faveur universellement enviée; elle
+pensait qu'il y avait eu concours entre l'Autriche et la Russie, que
+celle-ci, par de maladroites lenteurs, s'était laissé prévenir et
+distancer par une rivale plus alerte, qui avait su consentir plus vite
+qu'elle et y mettre moins de façons, et beaucoup de personnes
+jouissaient à l'avance de sa déconvenue. Kourakine ne s'étant point
+montré, retenu par sa maladie, nul ne prit au sérieux ce motif trop
+réel, et tout le monde de croire à l'une de ces indispositions
+diplomatiques qui s'offrent comme une ressource commode aux ambassadeurs
+dans l'embarras[392]. Quant aux membres de l'ambassade autrichienne,
+leur «jubilation[393]» était manifeste, triomphante, et se communiquait
+à tous les Allemands de Paris. Parmi ces derniers, les plus sagaces ne
+se gênaient point pour annoncer comme inévitable un conflit dans le
+Nord, avec la puissance éconduite, engageaient leurs gouvernements à
+tenir compte de cette donnée et à la faire entrer dans tous leurs
+calculs: M. de Dalberg écrivait à Metternich: «Ce dont vous pouvez être
+sûr, c'est qu'en moins de cinq mois nous sommes en froid avec la Russie
+et en moins de dix-huit mois en guerre avec elle[394].» Fait plus
+significatif encore, la colonie polonaise exultait; en novembre et
+décembre, le retour marqué de Napoléon à l'alliance de Tilsit l'avait
+jetée dans la désolation: aujourd'hui, elle jugeait que le revirement de
+la politique impériale lui rendait le droit d'espérer; cette guerre aux
+extrémités de l'Europe que d'autres se contentaient de présager, les
+Polonais l'escomptaient déjà et bruyamment à leur profit, y voyant le
+gage de leur libération nationale; dans le mariage avec Marie-Louise,
+ils applaudissaient à l'exclusion de la Russie plus encore qu'au choix
+de l'Autriche[395].
+
+[Note 392: HELFERT, 91.]
+
+[Note 393: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]
+
+[Note 394: Lettre citée par HELFERT, 354-358.]
+
+[Note 395: «L'instinct des Polonais les porte à voir dans le grand
+événement qui se prépare le rétablissement futur du royaume de Pologne.
+Ce rétablissement paraît être trop utile aux intérêts de la France pour
+leur paraître douteux. Cette seule espérance ramène insensiblement
+beaucoup de Polonais que les déclarations du ministre de l'intérieur, à
+la tribune du Corps législatif, avaient aliénés de l'Empereur.» Rapport
+de police du 9 février 1810. Archives nationales, AF, IV, 1508. Cf.
+HELFERT, 91.]
+
+À Vienne, la commotion fut d'autant plus forte que rien n'y avait
+préparé. Les espérances conçues par l'empereur François et ses ministres
+n'avaient point dépassé un cercle restreint, lorsqu'une communication de
+notre représentant et l'arrivée du contrat mirent l'État et la nation en
+présence du fait accompli. Dans cette crise, le gouvernement sut
+conserver son calme et sauver sa dignité; il formula quelques réserves
+sur le procédé employé, mais ne fit point attendre sa ratification,
+prononça majestueusement une réponse favorable, comme si Napoléon ne
+l'eût point surprise d'avance, et la joie débordante de Metternich, qui
+considérait le mariage comme son œuvre, se répandit promptement autour
+de lui. Après un premier mouvement de stupeur et d'incrédulité dans la
+masse, de révolte chez quelques-uns, la plus grande partie du public,
+s'associa à la satisfaction manifestée en haut lieu.
+
+Sans doute, les souvenirs de la dernière guerre étaient trop récents
+pour s'effacer en un jour; ce n'était point dans Vienne éprouvée pendant
+cinq mois de l'année précédente par notre occupation militaire, canonnée
+par notre artillerie, découronnée de ses remparts, dans cette capitale
+où des ruines d'hier restaient comme le stigmate de la défaite, que
+pouvaient s'oublier aussi vite les excès de la victoire et les
+humiliations subies. Mais le mariage apparaissait comme une première
+réparation, comme un hommage au prestige et à la dignité de l'Autriche.
+À se voir ainsi recherché par le vainqueur, on éprouvait une consolation
+et une fierté, on se sentait redevenu grande puissance. Depuis de
+longues et dures années, c'était la première fois qu'une nouvelle
+heureuse retentissait dans Vienne. Mobile et impressionnable, très
+attachée à ses maîtres, la population s'attendrit et s'exalta à la
+pensée qu'une fille d'Autriche, une princesse connue et aimée, trouvait
+un établissement splendide et partagerait le premier trône de l'univers;
+dans les classes les plus diverses, ce fut comme une joie de famille,
+qui se traduisit par un rapide et fugitif accès de sympathie pour la
+France.
+
+Vingt-quatre heures ne s'étaient pas écoulées depuis le premier avis,
+que notre ambassade était assiégée de visiteurs. Tour à tour les membres
+du gouvernement venaient protester de leurs sentiments et faire amende
+honorable: un d'eux avouait ingénument que l'Autriche, malheureuse dans
+la carrière des combats, devait s'en tenir désormais à son antique
+devise: _Felix Austria nube_. Au dehors, «tout le monde se félicitait,
+l'ivresse était générale[396]». La ville avait retrouvé son air de fête;
+dans les lieux de plaisir et de réunion, l'affluence était énorme, et
+les Viennois, reprenant l'usage de s'assembler dans les salles de
+concert et de bal, autour des orchestres, célébraient par des toasts et
+des festins le joyeux événement. Les têtes s'échauffant, l'ambition
+renaissant avec la fortune, ils se plaisaient à tirer du mariage des
+conséquences glorieuses. Ils y avaient trouvé tout d'abord un gage de
+paix, ils y voyaient aujourd'hui un signe de relèvement; ils ne
+doutaient plus que le conquérant n'associât désormais l'Autriche à ses
+entreprises et ne lui en fît partager le profit; ils se promettaient les
+bienfaits de son amitié, longtemps enviés à d'autres, et se vantaient
+publiquement d'avoir ravi à la Russie, par un coup de maître, l'alliance
+de Napoléon[397].
+
+[Note 396: Otto à Champagny, 16 février 1810.]
+
+[Note 397: _Correspondance_ de M. Otto, février et mars 1810.
+Archives des affaires étrangères, Autriche, 385. HELFERT, 93-97.
+_Mémoires de Metternich_, II, 323-324.]
+
+Les Russes, on le sait, étaient nombreux et avaient été jusqu'alors fort
+influents à Vienne; ils tenaient dans la société le haut du pavé.
+Unanimement hostiles à la France, ils voyaient dans l'Autriche une
+fidèle et inébranlable alliée, le dernier refuge de leurs idées; sa
+défection les consterna. D'ailleurs, sous quelque point de vue qu'ils
+envisageassent le mariage, ils n'en attendaient pour leur pays
+qu'humiliations et dangers, et on les vit prendre le deuil, pour ainsi
+dire, au milieu de l'allégresse générale. Le comte Schouvalof, leur
+ambassadeur, parut _terrifié_--le mot est de Metternich[398]; moins
+politique que son maître, moins diplomate que son gouvernement, il ne
+sut pas cacher son impression et ne vint point comme ses collègues
+porter son compliment à l'ambassade de France. Dans les salons russes de
+Vienne, l'avis du mariage fut accueilli comme celui d'un malheur public
+et d'un désastre national: «La première nouvelle, écrivait le comte
+Otto, étant arrivée à un bal donné dans une maison russe, les violons
+ont cessé de suite, et beaucoup de gens se sont retirés avant le
+souper[399].»
+
+[Note 398: _Mémoires_, II, 324.]
+
+[Note 399: Otto à Champagny, 19 février 1810.]
+
+Il faut reconnaître que le langage de certains Autrichiens était fait
+pour justifier cette douleur et ces craintes. De tout temps, l'Autriche
+a montré une facilité singulière à déplacer ses ambitions, à évoluer
+suivant les circonstances, à profiter d'une position géographique qui
+lui permet tour à tour de peser sur l'Occident et de refluer vers
+l'Orient. Depuis plusieurs années, il existait à Vienne un parti moins
+antifrançais qu'antirusse: peu nombreux jusqu'alors et réduit au
+silence, il estimait que l'Autriche, au lieu de s'acharner à une lutte
+désastreuse contre le grand empire de l'Ouest, devait au contraire
+s'appuyer et s'adosser à lui pour s'opposer aux convoitises orientales
+de la Russie, pour combattre et refouler cette puissance, pour s'étendre
+dans la région du Danube, pour y transporter et y réédifier sa fortune.
+Aujourd'hui que l'accord avec la France, repoussé jusqu'alors par le
+sentiment général et jugé d'ailleurs impossible, semblait fait par
+miracle et comme tombé du ciel, ce groupe élevait la voix, se déclarait,
+et ses appels éveillaient dans certaines parties de la nation, dans la
+jeunesse, dans l'armée, de belliqueux échos. Brave et malheureuse, lasse
+d'être toujours battue, l'armée aspirait à trouver quelque part
+l'occasion de vaincre, fût-ce aux dépens d'anciens alliés, et sentait
+comme une velléité de prendre sa revanche sur la Russie des défaites
+infligées par la France. Des officiers autrichiens venaient trouver ceux
+des nôtres qui étaient restés à Vienne: «Faites en sorte, leur
+disaient-ils, que nous puissions nous battre à côté de vous; vous nous
+en trouverez dignes[400].» Les Russes, cajolés jusqu'alors, surprenaient
+des allusions malséantes et des propos hostiles; ils disaient avec un
+douloureux étonnement: «Il n'y a que quelques jours que nous étions tous
+très considérés à Vienne. Aujourd'hui, on adore les Français, et tout le
+monde veut nous faire la guerre[401].»
+
+[Note 400: Otto à Champagny, 21 février.]
+
+[Note 401: Otto à Champagny, 16 février. Cf. BEER, _Geschichte der
+orientalische Politik Œsterreich's_, 226-229.]
+
+Les échos de Vienne, comme ceux de Paris, portés jusqu'à Pétersbourg,
+augmentèrent l'émoi jeté directement dans cette capitale par la nouvelle
+du mariage. Parmi les Russes qui avaient désiré le choix de la
+grande-duchesse, plus l'espoir avait été vif, plus la déception fut
+profonde, et le dépit se tourna en colère contre le gouvernement,
+coupable d'avoir laissé échapper l'occasion de fixer la bienveillance de
+Napoléon et de s'assurer d'incontestables avantages. En particulier, il
+y eut contre l'Impératrice mère une explosion de propos amers et presque
+insultants; c'étaient l'entêtement de cette princesse, ses préventions
+aveugles, qui avaient fait tout le mal: «Ce mariage, écrivait
+Caulaincourt à Talleyrand, fait ici une drôle de révolution; les plus
+grognons, les plus opposés au système, jettent la pierre à l'Impératrice
+mère[402].....» Par une contradiction singulière, les Russes se
+mettaient à vanter les avantages de l'alliance française, si dépréciée
+jadis; chacun s'avisait de devenir Français, quand la France
+s'éloignait, et comme cette sympathie à contre-temps s'exprimait par des
+regrets désolés, de sombres prévisions, des pronostics sinistres, elle
+achevait de convaincre Alexandre que Napoléon s'était écarté de lui et
+ne nourrissait plus à son égard que desseins hostiles[403].
+
+[Note 402: Caulaincourt à Talleyrand, 4 mars 1810. Archives des
+affaires étrangères, Russie, 150.]
+
+[Note 403: «Cette nouvelle, écrivait Joseph de Maistre en parlant du
+mariage annoncé, a jeté dans les esprits une terreur universelle: en
+effet, je ne vois pas de coup plus terrible pour la Russie. Elle a mal
+fait la guerre, elle a mal fait la paix, elle a mécontenté tout le
+monde, elle a ruiné son commerce; maintenant la voilà devenue frontière
+de France ayant contre elle une alliance naturelle qui se convertira
+bientôt en alliance politique offensive et défensive, et qui la réduit à
+rien.» M. de Maistre ajoutait peu de temps après: «Si vous voulez voir
+dans toute sa pompe l'inconvénient des _mezzi termini_ en politique,
+surtout dans un moment de révolution, vous n'avez qu'à venir ici.»
+_Corresp._, III, 406-407 et 438.]
+
+Tout concourait d'ailleurs à fortifier en lui cette crainte, l'attitude
+des gouvernements comme le langage des salons et des villes. Le cabinet
+de Vienne, prévenant naguère jusqu'à l'obséquiosité, prenait tout à coup
+des airs dégagés, un ton de dignité froide et de raideur dédaigneuse; si
+Metternich s'efforçait de rassurer d'autres États, la Prusse et la Porte
+Ottomane nommément, sur les suites du mariage, s'il leur laissait
+entendre que l'Autriche ne songeait point à s'indemniser de ses pertes
+aux dépens de ses voisins, il ne se pressait point de tranquilliser la
+Russie, à laquelle il gardait rancune depuis 1809; il se faisait une
+règle de témoigner à cette cour «la plus parfaite impassibilité, et,
+sans montrer de l'humeur, le mépris que nous avons voué à sa conduite
+dans les derniers temps[404]». À cette hauteur subite de l'Autriche
+s'ajoutaient, pour mieux jeter le trouble dans l'âme désemparée
+d'Alexandre, des condoléances et des avances significatives, venues
+d'autre part. L'Angleterre, tenant pour rompu l'accord qui le liait à
+l'Empereur, s'offrait à lui servir de consolatrice; elle lançait des
+agents secrets, s'essayait à renouer, «frappait à toutes les
+portes[405]», et murmurait tout bas que la Russie, répudiée par la
+France, n'avait plus qu'à chercher refuge auprès de ses anciens et
+véritables amis. Ce fut au milieu de tous ces indices également
+inquiétants qu'éclata à Pétersbourg la nouvelle qui semblait en porter
+confirmation: à l'instant où il s'était fiancé avec l'archiduchesse,
+Napoléon avait refusé de ratifier le traité passé contre la Pologne et
+prétendu lui en substituer un autre.
+
+[Note 404: _Mémoires de Metternich_, II, 323.]
+
+[Note 405: Rapport n° 84 de Caulaincourt, 2 avril 1810.]
+
+Sous ce coup nouveau, succédant au premier, Alexandre et son ministre
+perdirent tout à fait contenance. Ils éprouvèrent une sensation
+accablante d'abandon, d'isolement et de péril. Cependant, il dépendait
+encore d'eux d'éloigner cette question de Pologne si menaçante pour
+l'avenir: le traité nouveau qui leur était offert, ratifié d'avance,
+contenait toutes les garanties qu'un acte diplomatique est susceptible
+de comporter. Ils n'eurent pas assez de sang-froid pour profiter d'une
+bonne volonté déjà ébranlée, mais réelle encore, et laissèrent une fois
+de plus échapper l'occasion de se mettre en sûreté. Jugeant que tout
+était perdu ou au moins gravement compromis parce que l'Empereur, s'il
+s'interdisait de rétablir la Pologne, refusait d'ajouter qu'elle ne
+serait rétablie en aucun temps ni par personne, ils ne prirent pas
+immédiatement parti sur le contre-projet et passèrent plusieurs jours
+dans un complet désarroi.
+
+Bien plus, ils ne résistèrent point à dévoiler leurs angoisses, à
+exprimer devant notre ambassadeur ce qui était au fond de leur pensée,
+ce que chacun répétait autour d'eux, et ils commirent l'imprudence de
+donner eux-mêmes à la double décision de l'Empereur l'interprétation la
+plus défavorable. Sans éclat, il est vrai, et sans violence, avec plus
+de tristesse que de colère, ils laissèrent entendre qu'ils tenaient
+notre défection pour consommée; ils le firent sentir par de douloureuses
+réticences, par de continuels sous-entendus, par ces allusions à tout
+propos qui importunent plus à la longue que des scènes véhémentes, et la
+Russie se réduisit de plus en plus au rôle de l'amie incomprise et
+délaissée. C'était provoquer les résolutions de l'Empereur en les lui
+reprochant par avance; à force de lui imputer des torts imaginaires, une
+infidélité qu'il n'avait pas commise, on finirait par lui en inspirer la
+tentation et le désir.
+
+Le chancelier Roumiantsof s'était donné spécialement pour tâche
+d'exprimer les doléances de son gouvernement; il appuyait où son maître
+avait glissé. Revenant à l'affaire du mariage, il voulait absolument que
+Napoléon n'eût jamais été de bonne foi et eût négocié sous main avec
+l'Autriche au moment même où il semblait tout occupé de la Russie: «Il
+est bien évident que vous traitiez des deux côtés à la fois[406]», telle
+était la phrase qui revenait dans tous ses discours, avec une insistance
+déplaisante. Quant à la convention, sans annoncer encore si le Tsar
+accepterait ou non le texte français, il indiquait que la suppression de
+la phrase initiale dénaturait l'acte tout entier; le secret exigé lui
+paraissait une restriction inutile, fâcheuse, témoignant d'intentions
+équivoques.
+
+[Note 406: Caulaincourt à Champagny, 26 février 1810.]
+
+Il partait de là pour insinuer que Napoléon avait éprouvé sans doute le
+besoin de renouveler ses affections et voulu tâter d'autres alliances; à
+cet égard, la Russie savait à quoi s'en tenir, mais elle ne nous
+rendrait pas la pareille. Dans l'espoir que sa constance lui ramènerait
+l'infidèle, elle demeurait incorruptible, toujours dévouée; elle ne
+voulait pas se demander si la conduite adoptée vis-à-vis d'elle
+n'excuserait point certaines défaillances: «On ne peut pas dire,
+continuait Roumiantsof, que l'alliance nous sourit. Aujourd'hui,
+cependant, vous nous devez cette justice, monsieur l'ambassadeur, de
+reconnaître que rien n'a changé et que nous y tenons comme précédemment,
+et cela par la raison qu'elle est utile au bien-être de tous. Aussi
+continuerai-je à veiller à son maintien, dans la ferme conviction que
+l'empereur Napoléon y reviendra. La preuve que nos intentions sont
+droites et que nous sommes plus que personne, _et comme personne n'y
+sera_, dans le système, c'est que nous ne changeons pas. On frappera à
+la porte des autres. L'empereur Napoléon, par cette expérience même,
+nous appréciera et verra que tout est en notre faveur[407].»
+
+[Note 407: Caulaincourt à Champagny, 10 mars 1810.]
+
+Il se livrait ensuite à un juste et magnifique éloge de l'alliance,
+conforme au sentiment qu'il avait toujours professé. Sur un ton inspiré
+qui faisait de lui un véritable précurseur, il déclarait que l'alliance
+devait devenir entre la France et la Russie une règle permanente, un
+système de fondation: «Il faut, disait-il, qu'elle déborde la vie de nos
+souverains. C'était la seule naturelle, la seule qui pût être
+véritablement utile à la France, comme elle l'était à la Russie, dans la
+situation actuelle de l'Europe, non seulement à présent sous le rapport
+de la guerre avec l'Angleterre et du système continental, mais dans tous
+les temps.....» Vous nous reviendrez, reprenait-il, vous reviendrez par
+intérêt, par sagesse, par égard pour le plus loyal des amis.--Et cet
+appel à l'avenir lui était une manière détournée d'incriminer le
+présent.
+
+«Dans cette conversation, ajoutait Caulaincourt, le ministre a, plus
+qu'il ne l'avait fait précédemment, laissé percer la crainte que nous ne
+voulussions renoncer à l'alliance.»
+
+Ces plaintes trouvèrent Napoléon tout entier aux préparatifs de ses
+noces. Il s'y livrait avec activité, avec ardeur, et ce rayonnant avenir
+lui faisait oublier les tristesses du divorce. Sa douleur toute
+méridionale, vive, exubérante et courte, avait cédé la place à une
+impatience allègre de connaître Marie-Louise et de lui prouver ses
+sentiments. Il voulait que l'archiduchesse trouvât à Paris un accueil
+magnifique et prévenant, que tout fût mis en œuvre pour la charmer, pour
+la rassurer, pour la mettre à l'aise, que la France eût pour elle des
+hommages et des sourires: lui-même cherchait à deviner et à prévenir ses
+moindres vœux, craignait de l'effrayer et désirait lui plaire[408]. Il
+tenait aussi à ce que la cérémonie s'environnât d'une splendeur sans
+égale, et l'une de ses occupations était de convoquer sa cour de rois
+pour qu'elle fît cortège à la nouvelle épousée. Il avait enfin à
+répondre aux protestations enthousiastes que lui prodiguait de toutes
+parts le dévouement ou la servilité, aux adresses des États, des villes,
+des corps constitués, aux félicitations des souverains. Parmi ces
+derniers, ceux qu'il avait dépouillés et molestés rivalisaient
+d'empressement avec ceux qui tenaient de lui leur grandeur. Au milieu de
+ce concert d'adulations, le langage de la Russie retentit à son oreille
+comme la seule note aigre et discordante. Il en fut irrité: en
+particulier, il tressaillit sous l'inculpation d'avoir mené double jeu;
+ce reproche qui portait à faux dans une certaine mesure, puisque
+l'Empereur s'était gardé libre jusqu'à la fin de tout engagement avec
+l'Autriche, lui parut un outrage à son caractère et à sa puissance.
+Devant cette supposition offensante, tout ce qui s'amassait en lui,
+depuis trois mois, de colère concentrée contre Alexandre, fit explosion,
+et il fournit réponse à Caulaincourt en quelques lignes courroucées. En
+peu de mots, il refaisait l'histoire du mariage, sans s'écarter
+sensiblement de la vérité, mais, pour se mieux justifier, accusait et
+accablait la Russie.
+
+[Note 408: Il dit un jour à la reine Hortense: «Il ne faut pas
+effrayer cette jeune fille: voyons, montrez-moi à danser.» La leçon ne
+réussit guère et ne fut pas reprise. Néanmoins, la fille de Joséphine
+apprenant à Napoléon l'art de plaire à Marie-Louise, quel tableau de
+genre!]
+
+«Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny, préparez un courrier
+pour Saint-Pétersbourg, par lequel vous ferez connaître au duc de
+Vicence combien je trouve ridicules les plaintes que fait la Russie;
+qu'il doit répondre ferme à l'Empereur et à Romanzof, s'il est question
+de cela, que l'Empereur me méconnaît lorsqu'il pense qu'il y a eu double
+négociation, que je ne connais pas les traités éventuels, que je suis
+trop fort pour cela, que l'on a quatre fois demandé dix jours pour
+donner une réponse; que ce n'est que quand il a été clair que l'Empereur
+n'était pas le maître dans sa famille, et qu'il ne tenait pas la
+promesse faite à Erfurt, que l'on a négocié avec l'Autriche, négociation
+qui a été commencée et terminée en vingt-quatre heures, parce que
+l'Autriche avait pris des précautions et avait envoyé toutes les
+autorisations à son ministre pour s'en servir dans l'événement; que,
+quant à la religion, ce n'est pas la religion elle-même qui a
+effarouché, mais l'obligation d'avoir un pope aux Tuileries; que, quant
+à la convention, je n'ai pu ratifier un acte qui a été fait sans
+observer aucuns égards et qui avait le but, non d'avoir des sûretés,
+mais de triompher de moi en me faisant dire des choses absurdes[409].»
+
+[Note 409: _Corresp._, 16341.]
+
+Le duc de Cadore ne transmit point les expressions de l'Empereur dans
+leur crudité brutale, il les atténua dans la forme, les mit au ton
+ordinaire des communications internationales, les enveloppa de phrases
+émollientes, de cette ouate diplomatique qui adoucit les aspérités et
+amortit les chocs[410]. Au reste, Alexandre ne revint plus sur l'affaire
+du mariage et épargna à Caulaincourt la nécessité de rouvrir un débat
+pénible. De son côté, après ce premier éclat de sa colère, Napoléon
+s'apaisa ou au moins recommença à se contenir; encore une fois, il
+essaya de rassurer la Russie sur les effets du mariage. Au bruit public
+qui l'accusait d'avoir modifié l'orientation de sa politique, il crut
+devoir opposer un démenti formel, qui serait en même temps une réponse
+aux allusions inquiètes d'Alexandre et de Roumiantsof; il fit envoyer à
+tous ses agents et ordonna de communiquer à tous les gouvernements une
+circulaire destinée à les mettre en garde «contre les inductions qu'on
+aurait pu tirer d'un lien qui, n'étant pas une alliance politique, ne
+change rien à nos rapports avec les puissances amies et alliées de la
+France[411]». C'était une nouvelle et implicite affirmation de l'accord
+avec la Russie; mais que pouvaient des assurances, des intentions même,
+si sincères qu'elles fussent, contre le progrès incessant et fatal de la
+désaffection? Six semaines à peine s'étaient écoulées depuis les
+fiançailles avec l'archiduchesse; en cet étroit espace de temps, que de
+chemin parcouru! Aujourd'hui, Napoléon entendait la Russie prononcer
+plus amèrement ses doutes, ses soupçons, émettre à tout propos des
+réflexions chagrines, et lui-même repoussait avec une violence indignée
+des reproches qu'il n'avait que partiellement mérités.
+
+[Note 410: Voy. à ce sujet _Les origines de la France
+contemporaine_, par M. TAINE, _Le régime moderne_, I, 94.]
+
+[Note 411: Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
+
+Quelle différence avec les paroles qui lui venaient de Vienne, toutes de
+douceur et d'abandon! Après s'être résignée courageusement à son
+sacrifice, la cour d'Autriche tenait à s'en faire honneur et profit, en
+y mettant toute la bonne grâce possible, et la nation, avec son
+affabilité naturelle, sut à merveille comprendre et traduire cette
+intention. Dès les jours qui précédèrent l'arrivée du maréchal Berthier,
+il parut que les fêtes données à l'occasion du mariage n'auraient pas
+seulement un caractère officiel, mais «seraient vraiment
+nationales».--«Chacun s'en occupe, écrivait Otto, comme s'il s'agissait
+de l'établissement d'une personne de sa propre famille[412].» Pas un
+habitant qui ne manquât à embellir et à décorer sa maison, qui ne prêtât
+la main aux préparatifs de la réception, qui ne s'y mît avec entrain.
+L'empereur François voulait tout ordonner et diriger par lui-même,
+s'affairait beaucoup, tout à la fois bienveillant et méticuleux: «depuis
+très longtemps, on ne l'a vu plus content, plus ému, plus occupé[413].»
+À l'arrivée du maréchal, ce fut une série de scènes mémorables et
+splendides--l'entrée triomphale de l'ambassadeur extraordinaire, ses
+audiences de cérémonie, la réception par l'archiduchesse des députations
+venues de toutes les parties de la monarchie, enfin le mariage par
+procuration, où l'archiduc Charles représenta l'empereur des Français.
+Et ce qui frappait dans ces solennités, c'était moins encore l'affluence
+des spectateurs, l'épanouissement des visages, l'éclat et l'incroyable
+diversité des costumes et des uniformes, le luxe inouï des femmes qui
+semblaient fléchir «sous le poids des diamants et des perles[414]»,
+c'était moins le grand air et le faste de haut goût propres à la maison
+d'Autriche, que certaines attentions délicates et touchantes, où les
+membres de la famille, de la cour, semblaient mettre tout leur cœur.
+Berthier avait été annoncé, par communication officielle, «comme le
+compagnon de l'Empereur et celui qu'il honore du titre de son ami[415]».
+Cette qualité, plus que son rang de prince souverain et de
+vice-connétable, lui valut les plus flatteuses prérogatives. Les dames
+de la plus haute noblesse «venaient lui faire la première visite:
+distinction dont un prince étranger n'a peut-être jamais joui dans cette
+ville[416]». Les archiducs s'effaçaient devant lui, et lorsqu'il
+s'excusait de prendre le pas sur eux, ils affectaient, avec une
+simplicité charmante, d'oublier la différence d'origine pour s'attacher
+à la similitude de carrière, s'honoraient d'être soldats eux-mêmes et de
+tenir le maréchal pour leur ancien: «Nous sommes militaires aussi,
+disaient-ils, et vous êtes notre aîné[417].»
+
+[Note 412: Lettre à Champagny du 2 mars 1810.]
+
+[Note 413: Otto à Champagny, 19 février.]
+
+[Note 414: _Id._, 12 mars 1810.]
+
+[Note 415: Champagny à Otto, 7 février 1810.]
+
+[Note 416: Otto à Champagny, 11 mars 1810.]
+
+[Note 417: _Id._ Toutes les dépêches de Vienne citées dans ce
+chapitre ont été publiées par le baron IMBERT DE SAINT-AMAND, dans son
+curieux volume: _Les beaux jours de Marie-Louise_, 113-158.]
+
+L'Impératrice belle-mère de Marie-Louise, malgré son peu d'inclination
+pour la France, savait se contraindre et trouver des mots aimables.
+Quant à l'Empereur, il ne doutait point du bonheur réservé à «sa fille
+bien-aimée»; il voyait s'ouvrir devant les deux peuples un avenir de
+prospérité et de concorde; il exprimait l'espoir que par la suite les
+liens se resserreraient encore, et ses déclarations valaient surtout par
+l'intonation, par le sourire qui les accompagnait, par «ce quelque chose
+de cordial et d'affectueux[418]» qui était en lui et qui expliquait sa
+persistante popularité. Il n'était point jusqu'à Marie-Louise qui,
+surmontant sa réserve de fiancée, ne sût placer discrètement sa note. À
+un dîner de gala, elle disait au comte Otto, assis à sa droite, qu'elle
+voulait être une épouse soumise et dévouée: elle annonçait des goûts
+simples et sérieux, ne demandait que des distractions innocentes, la
+permission de perfectionner son talent de musicienne et de peintre,
+ajoutant «que tout lui convenait, qu'elle pouvait se faire à toutes les
+manières de vivre, et qu'elle se conformerait entièrement à celle de Sa
+Majesté, n'ayant rien tant à cœur que de lui complaire[419]».
+
+[Note 418: Otto à Champagny, 12 mars.]
+
+[Note 419: «Madame l'archiduchesse, écrivait Otto, m'a fait beaucoup
+de questions qui annoncent la solidité de ses goûts: «Le musée Napoléon
+est-il assez rapproché des Tuileries pour que je puisse y aller souvent
+et étudier les antiques et les beaux monuments? L'Empereur aime-t-il la
+musique? Pourrai-je prendre un maître de harpe? c'est un instrument que
+j'aime beaucoup. L'Empereur est si bon pour moi, il me permettra sans
+doute d'avoir un jardin botanique; rien ne me ferait plus de plaisir.
+J'espère que l'Empereur aura de l'indulgence pour moi, je ne sais pas
+danser les quadrilles, mais, s'il le veut, je prendrai un maître de
+danse...»--Je dois remarquer, ajoutait l'ambassadeur, que pendant plus
+d'une heure qu'a duré mon entretien avec Son Altesse Impériale, elle ne
+m'a pas parlé une seule foi des modes ni des spectacles de Paris.» 6
+mars 1810. Cf. SAINT-AMAND, 144-145.]
+
+Ces témoignages ne laissaient point Napoléon insensible: il appréciait
+les prévenances, quand elles lui venaient de ces vieilles cours qui
+l'avaient jusqu'alors subi plutôt qu'accepté dans la famille des rois.
+Satisfait de l'Autriche, il ne voulut point demeurer avec elle en reste
+de procédés. En attendant qu'il pût recevoir et fêter l'archiduchesse,
+il se mit à distinguer de toutes manières les représentants attitrés ou
+officieux que l'Autriche avait auprès de lui, c'est-à-dire le prince de
+Schwartzenberg et la comtesse de Metternich. Il voulut désormais que
+l'ambassadeur le suivît à la chasse, faveur exceptionnellement enviée.
+Aux Tuileries, Schwartzenberg et madame de Metternich furent admis aux
+réunions intimes, aux cercles tenus dans les petits appartements,
+introduits en quelque sorte dans l'intérieur de la famille: là, Napoléon
+les questionnait sur sa fiancée, lisait avec eux les lettres reçues de
+Vienne, les traitait moins en étrangers revêtus d'un caractère honorable
+qu'en personnes de sa familiarité et de sa confiance[420].
+
+[Note 420: Champagny à Otto, 4 mars 1810, HELFERT, 107.]
+
+Les représentants du Tsar, au temps de la plus grande intimité, avaient
+à peine joui de ces prérogatives que ne commandait ni n'autorisait
+l'étiquette. À les voir devenir le privilège exclusif d'une rivale, la
+Russie ne sentira-t-elle point sa jalousie s'éveiller plus fortement?
+Cette cour ombrageuse, qui se tient en continuelle observation, qui épie
+et suspecte tous les mouvements, tous les gestes de l'Empereur, ne
+va-t-elle point éprouver un surcroît d'émotion et d'alarmes? Persistant
+à la ménager, Napoléon consent à lui donner des explications et presque
+à s'excuser auprès d'elle des sourires adressés ailleurs. D'après ses
+ordres, Champagny se donne une peine infinie pour faire comprendre à
+Pétersbourg, par l'intermédiaire du duc de Vicence, que quelques
+politesses à l'Autriche sont de rigueur, vu l'événement qui se prépare,
+mais qu'elles ne tirent nullement à conséquence. Pour prévenir toute
+interprétation fâcheuse, le ministre prend soin d'avertir que l'arrivée
+prochaine de l'Impératrice à Compiègne, puis à Paris, vaudra
+inévitablement à la mission autrichienne d'autres avantages; mais ces
+faveurs essentiellement privées, de devoir strict, d'absolue convenance,
+n'ont rien de comparable avec les marques publiques, réitérées,
+imposantes, par lesquelles l'Empereur atteste son étroite union avec la
+cour de Russie. Il y a là une différence que l'empereur Alexandre saura
+apprécier: il se gardera de confondre les égards que Napoléon doit à la
+parenté avec les témoignages qu'il rend à l'amitié.
+
+«Depuis que les conventions du mariage ont été signées, écrit le
+ministre à l'ambassadeur, il n'est sorte de prévenances et de
+distinctions que la cour de Vienne n'ait prodiguées à M. Otto et au
+prince de Neufchâtel. L'Empereur a dû user de réciprocité et avoir des
+égards particuliers pour l'ambassadeur d'Autriche. Ainsi, il l'a invité
+à ses chasses; le prince de Schwartzenberg, officier de cavalerie, a de
+bons chevaux, est accoutumé à ce genre d'exercice qui est même
+nécessaire à sa santé. Depuis la suspension des grands cercles
+occasionnée par les travaux que l'on fait à la salle des Tuileries,
+l'Empereur a eu dans les appartements de l'Impératrice de petits
+cercles, tout à fait d'intérieur, où ne sont admises que les personnes
+attachées à son service personnel, où les grands dignitaires et les
+ministres ne sont pas nécessairement appelés. Le prince de
+Schwartzenberg et madame de Metternich ont été invités à ces cercles, où
+aucun étranger n'est admis. Ce genre de politesse n'a aucun éclat, il
+est ignoré au dehors, mais il fournissait à l'Empereur l'occasion de
+parler de madame l'archiduchesse et de recueillir quelques
+renseignements sur sa future compagne, et Sa Majesté payait ainsi à
+l'ambassadeur d'Autriche la dette que lui imposent les égards
+extraordinaires avec lesquels son ambassadeur est traité.
+
+«Un voyage va se faire à Compiègne, le prince de Schwartzenberg en sera:
+il est impossible que dans les fêtes destinées à célébrer le mariage de
+l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche, l'ambassadeur d'Autriche
+ne soit pas traité avec une distinction particulière. C'est un égard que
+l'on doit à l'Impératrice que de rapprocher d'elle le représentant de
+son auguste père, mais ces distinctions tiennent en général à
+l'intérieur de l'Empereur; c'est une affaire de famille, et elles sont
+étrangères aux grands rapports politiques et aux mesures du cabinet.
+
+«Telles ne sont pas les distinctions prodiguées aux deux ambassadeurs de
+Russie[421]; elles sont d'une autre nature, aussi tiennent-elles à
+l'alliance des deux nations et à l'amitié qui unit leurs souverains;
+celles que reçoit l'ambassadeur d'Autriche sont un hommage à
+l'Impératrice, et l'Impératrice n'est pas destinée à influer sur les
+affaires, elle y sera constamment étrangère, et son mariage n'altère en
+rien nos rapports politiques.
+
+[Note 421: L'ambassadeur Alexandre Kourakine et l'envoyé
+extraordinaire prince Alexis Kourakine.]
+
+«L'empereur Alexandre a un trop bon esprit pour ne pas sentir la
+distinction établie dans cette lettre, quand même elle ne serait pas
+conforme aux usages de tous les temps, et vous savez que l'usage
+comportait bien d'autres distinctions que celles dont j'ai l'honneur de
+vous entretenir. Je pense donc que vous n'aurez à détruire aucune fausse
+impression produite par cette circonstance; empressez-vous de les
+prévenir, vous serez vrai quand vous parlerez du prix que l'Empereur met
+à son alliance avec la Russie, et vous remplirez les intentions de
+l'Empereur en ne laissant aucun doute à cet égard[422].»
+
+[Note 422: 17 mars 1810.]
+
+Napoléon avait beau dire et protester, il ne pouvait faire que la
+situation respective de la France et de l'Autriche, durant cette période
+des fiançailles qui est celle des épanchements réciproques et des
+attentions galantes, ne créât pas l'apparence et ne donnât point
+l'illusion d'un accord intime. À ce moment, la scène politique
+présentait de frappantes analogies avec le tableau qu'elle avait offert
+pendant et après Tilsit, à cette différence près que l'Autriche
+succédait au rôle dévolu naguère à la Russie. À Tilsit, les deux
+monarques s'étaient engagés à se revoir et à se visiter dans leurs
+capitales; au lendemain de leur séparation, ils s'étaient mis en
+correspondance familière, en échange réglé de souvenirs et de cadeaux.
+Aujourd'hui, on annonçait la venue prochaine de François Ier d'Autriche
+à Paris, où il voudrait retrouver sa fille dans tout l'éclat de son rang
+et dans l'épanouissement de son bonheur: c'était à ce prince que
+Napoléon adressait d'affectueux envois; chaque jour, les feuilles
+publiques signalaient le passage à travers l'Allemagne de quelque aide
+de camp, de quelque personnage de cour, chargé pour la future
+impératrice ou pour ses parents de messages intimes et de splendides
+présents. À Tilsit, Napoléon avait voulu que les deux armées, oubliant
+leurs combats de la veille, se réconciliassent sous ses yeux et dans un
+fraternel élan; il avait décoré de sa main le plus brave des
+Préobrajenski. Aujourd'hui, il donnait à cet épisode sa contre-partie:
+il détachait de nouveau la croix de la Légion qu'il portait d'habitude,
+une simple croix de soldat, pareille à celle qu'il avait placée sur la
+poitrine du grenadier Lazaref; il l'envoyait à l'archiduc Charles, le
+priait de s'en décorer; par ce don inappréciable en sa simplicité, il
+honorait dans son adversaire de Wagram, en même temps que le capitaine
+expérimenté et habile, le premier soldat de l'Autriche. C'était de sa
+part un effort constant pour relever à leurs propres yeux les vaincus
+d'hier, pour effacer en eux le souvenir et l'amertume de leurs
+désastres.
+
+Après tant de témoignages consolants pour son amour-propre, l'Autriche
+commençait à recueillir de la situation qu'elle s'était faite de plus
+pratiques bénéfices, de solides et prosaïques profits, et c'était
+toujours aux dépens de la Russie, par le jeu inévitable des événements
+et des caractères, que s'opérait sa satisfaction.
+
+Le gouvernement de Pétersbourg n'avait pas cessé de préparer son emprunt
+à Paris; Kourakine s'en occupait avec zèle et y voyait la principale des
+affaires confiées actuellement à ses soins. Cependant, malgré le
+concours officieux de l'État français, l'opération semblait de plus en
+plus compromise: depuis l'échec du projet de mariage, les capitaux
+français, suivant le mouvement de la politique, s'écartaient
+instinctivement de la Russie. Cette puissance s'imagina alors que
+Napoléon pourrait décréter la confiance et forcer le succès de
+l'entreprise; par cela même qu'elle se jugeait négligée, elle se
+montrait plus exigeante, revendiquait avec plus d'âpreté ses
+prérogatives d'alliée. Kourakine exprima le désir que l'emprunt fût
+garanti par la France, que Napoléon se portât caution et répondant de
+l'empereur Alexandre: c'était demander un prêt éventuel au lieu d'une
+facilité pour emprunter. Napoléon eût jugé en tout temps cette
+prétention exorbitante; aujourd'hui, il était moins que jamais d'humeur
+à l'admettre. Pour la repousser, il excipa d'un scrupule constitutionnel
+et se souvint à propos que la loi fondamentale de l'an VIII défendait
+d'engager les finances du pays sans un vote du Corps législatif[423].
+Devant cette fin de non-recevoir, la Russie se piqua, renonça à
+l'emprunt et se contenta d'un appel de fonds à l'intérieur, tandis que
+le gouvernement autrichien se présentait pour reprendre l'affaire.
+Lui-même, afin de subvenir à des nécessités urgentes et de couvrir en
+partie les frais de la dernière guerre, sentait le besoin d'un emprunt
+au dehors; il demanda à l'émettre sur les places de Paris, de Bruxelles
+et de Genève. Plus avisé et moins difficultueux que la Russie, il se
+contenta des avantages que lui offraient l'annonce de l'emprunt au
+_Moniteur_ et la cote des titres à la Bourse de Paris. Sur tous ces
+points, Napoléon se montra facile, condescendant, empressé même, et
+permit finalement à l'Autriche d'encaisser les fonds sur lesquels avait
+compté la Russie[424].
+
+[Note 423: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.]
+
+[Note 424: _Mémoires de Metternich_, II, 381-385]
+
+De jour en jour, cette substitution inévitable d'une puissance à
+l'autre, dans l'intimité avec Napoléon, apparaissait plus sensible. Elle
+éclata à tous les regards lorsque l'Impératrice, après avoir quitté
+Vienne, traversa triomphalement l'Allemagne pour se rendre à Paris.
+Napoléon avait voulu que le voyage se fît rapidement, quoique dans un
+ordre imposant; Berthier, qui en avait la direction, le menait avec une
+ponctualité et un entrain tout militaires, en major général de la Grande
+Armée: il fixait d'avance et rigoureusement les étapes, abrégeait les
+haltes, pressait l'allure; néanmoins, les cérémonies échelonnées tout le
+long de la route, par les lois de l'étiquette, renouvelaient à chaque
+pas et avec ostentation, entre Français et Autrichiens, le tableau d'une
+croissante union.
+
+Le jour où l'Impératrice sort de Vienne, en grand appareil, toute une
+partie de la ville a arboré les couleurs tricolores; les musiques jouent
+nos airs nationaux, et cette irruption des refrains révolutionnaires
+dans la capitale du Saint-Empire étonne comme un signe des temps. Plus
+loin, c'est la remise de l'Impératrice aux commissaires désignés par
+l'Empereur, à Braunau, dans un pavillon mi-partie français, mi-partie
+autrichien, où les représentants de la plus fière aristocratie d'Europe
+échangent politesses et cordialités avec des nobles d'hier, titrés par
+la victoire: c'est la fille des Habsbourg passant aux mains d'une
+Bonaparte, reçue et complimentée par la reine de Naples, tandis que les
+soldats des deux escortes, gardes nobles de Vienne et chasseurs
+français, hussards hongrois et grenadiers de Friant, se groupent autour
+des mêmes tables, sous des berceaux de verdure, et fraternisent
+gaiement, comme naguère Français et Russes ont choqué leurs verres au
+banquet de Tilsit. Plus loin encore, ce sont les villes allemandes,
+Munich, Augsbourg, Ulm, Stuttgard, Rastadt, qui se pavoisent, se
+décorent, se fleurissent et s'illuminent sur le passage du cortège: ce
+sont les rois et les princes de la Confédération venant saluer l'auguste
+épousée, confondant dans leurs hommages le protecteur d'aujourd'hui et
+le suzerain d'hier, Napoléon et François, et partout les populations,
+inhabiles à saisir les nuances, à distinguer un lien de famille d'un
+accord politique, une réconciliation d'une alliance, acclamant le
+mariage comme le gage de l'union conclue entre les deux maisons
+impériales pour fonder en commun le régime nouveau de l'univers: c'est
+cette alliance qui n'existe pas encore annoncée de toutes parts,
+célébrée en prose et en vers, par des discours, des toasts, des poèmes,
+à grand renfort d'allusions et de métaphores, figurée par des groupes
+mythologiques, proclamée par les inscriptions qui se détachent au front
+des arcs de triomphe, par les devises qui flottent au vent dans les plis
+des drapeaux et des banderoles, par les écussons où s'accolent l'aigle
+romaine de Napoléon et l'aigle héraldique d'Autriche: c'est le lyrisme
+officiel rivalisant d'inventions avec l'enthousiasme naïf des foules,
+l'imagination française et le sentimentalisme allemand s'unissant pour
+symboliser sous mille formes l'hymen des deux États, pour en multiplier
+à l'infini les emblèmes, pour en dresser sur quatre cents lieues de
+parcours, de Vienne à Paris, à travers cinq États et vingt villes, la
+transparente allégorie[425].
+
+[Note 425: Lettres du prince de Neufchâtel à l'Empereur, Archives
+nationales, AF, IV, 1675. _Moniteurs_ de mars 1810; _Correspondance du
+comte Otto_; HELFERT, 114-124.]
+
+Au milieu de ce débordement d'effusions, au milieu de ces manifestations
+significatives, le nom de la Russie, de l'alliée officielle et légitime,
+ne paraissait nulle part: elle semblait oubliée et comme dédaignée. Se
+tenant à l'écart et laissée à son lointain isolement, elle écoutait le
+bruit de fête qui venait jusqu'à elle, contemplait avec une curiosité
+peu sympathique ce déroulement de magnificences. «Vous touchez donc au
+dénouement, écrivait Caulaincourt à Talleyrand, pendant que nous
+regardons cela de loin avec nos lunettes[426].» Placé plus près du
+spectacle, l'envoyé de Russie à Vienne, le comte Schouvalof, notait de
+cet observatoire tous les incidents du voyage, ne s'épargnait point sur
+l'Impératrice les réflexions malveillantes, relevait ses traits de
+caractère, la hauteur et le ton impérial qui lui étaient subitement
+venus, la facilité avec laquelle, sur le désir de Napoléon, elle s'était
+séparée à Munich de la comtesse Lazanska, sa grande maîtresse et son
+amie; dans les plus petits détails, il découvrait «les indices d'un
+abandon complet de l'Autriche au système français[427]». Enfin, il
+dénonçait un fait plus grave, alarmant entre tous: le comte de
+Metternich venait de partir lui-même pour Paris, où il assisterait à
+l'arrivée de l'Impératrice et séjournerait quelque temps; en quittant
+Vienne, il avait laissé l'intérim du ministère à son père, au prince de
+Metternich; mais cet homme d'État vieilli ne serait qu'un prête-nom, et
+son fils continuerait à diriger de loin la politique extérieure de
+l'empire. Avec lui, le cabinet de Vienne se transportait à Paris; ce ne
+pouvait être que pour y mettre la dernière main au pacte si redouté à
+Pétersbourg; le choix de l'archiduchesse avait marqué les accordailles
+de Napoléon avec l'Autriche; l'arrivée de Metternich à Paris, coïncidant
+avec celle de Marie-Louise, semblait avoir pour but de parfaire et de
+consommer l'union.
+
+[Note 426: Lettre citée à la page 298.]
+
+[Note 427: Schouvalof à Roumiantsof, avril-mai 1810. Archives de
+Saint-Pétersbourg.]
+
+Le 22 mars, Marie-Louise passait le Rhin devant Strasbourg et touchait
+le sol français. Elle prit ensuite son chemin par Nancy et par Reims:
+c'était près de Soissons que devait avoir lieu, sous une tente de
+pourpre et d'or, la rencontre des époux; c'était là que l'Impératrice,
+suivant l'antique usage, aurait à s'agenouiller devant son seigneur et
+souverain, à lui prêter hommage comme la première de ses sujettes et à
+lui donner sa foi. On sait que Napoléon lui épargna ce cérémonial en
+allant la surprendre et s'emparer d'elle en pleine route, pour la mener
+directement à Compiègne. Le prince de Schwartzenberg et la comtesse de
+Metternich avaient été mandés dans cette résidence, ainsi que le comte
+lui-même, arrivé récemment à Paris. Napoléon voulait que l'Impératrice,
+en descendant de voiture, aperçût autour d'elle des visages amis, des
+compatriotes qui lui donneraient l'illusion de la patrie retrouvée,
+qu'elle se sentît à leur vue moins craintive et moins seule dans un
+milieu où tout lui était inconnu et nouveau.
+
+Pendant les jours qui suivirent, les trois Autrichiens, installés au
+château, admis à la table impériale, jouirent de prérogatives
+exceptionnelles. Le 31 mars, Metternich suivait le couple impérial de
+Compiègne à Saint-Cloud, par la route qui longeait la capitale et que
+les femmes de Paris étaient venues joncher de fleurs. Le 1er avril,
+Schwartzenberg et lui, avec deux de leurs compatriotes, les comtes
+Schœnborn et Clary, furent les seuls étrangers qui assistèrent au
+mariage civil, célébré par l'archichancelier dans la galerie de
+Saint-Cloud, devant la famille, la maison et les grands corps de l'État.
+À l'aspect de ces honneurs, fort naturels dans la circonstance, la foule
+des courtisans ne doutait plus que les sympathies de l'Empereur
+n'eussent changé d'objet; elle se tournait vers le soleil levant,
+s'empressait autour des Autrichiens, et se donnait l'air de leur rendre
+spontanément, par préférence et par goût, des égards jugés conformes au
+désir du maître.
+
+Metternich n'avait point le triomphe modeste: il jouissait d'autant plus
+délicieusement de sa position nouvelle qu'il y voyait la déchéance de la
+cour rivale: «L'attitude de l'ambassadeur de Votre Majesté à Paris,
+écrivait-il à son souverain, est maintenant celle de l'ambassadeur de
+Russie avant la dernière guerre[428].» Pour achever le contraste, le
+bruit se répandit tout à coup que le prince Kourakine n'assisterait pas
+à la cérémonie du mariage religieux, qui se ferait à Paris et serait le
+couronnement des fêtes; l'ambassadeur aurait allégué ses infirmités pour
+s'excuser. Cet avis ne se confirma point; néanmoins, le hasard
+d'incidents fortuits allait condamner jusqu'au bout le représentant du
+Tsar à un rôle effacé ou pénible et opposer partout l'Autriche en faveur
+à la Russie en disgrâce.
+
+[Note 428: _Mémoires_, II, 332.]
+
+Le 2 avril fut le jour solennel. De bonne heure, tandis que l'Empereur
+et l'Impératrice, avec leur suite, sortaient de Saint-Cloud et
+s'avançaient vers Paris, un grand nombre de privilégiés, comprenant tout
+ce que la ville contenait de plus élevé par le rang, par la fortune, par
+la position officielle ou sociale, se réunissaient au Louvre, les uns
+dans la grande galerie de peinture, les autres dans le salon d'Apollon,
+transformé en chapelle; les premiers étaient admis à voir passer le
+cortège nuptial, qui se rendrait des Tuileries au Louvre par l'intérieur
+des palais; les autres assisteraient à la cérémonie religieuse. Dès neuf
+heures du matin, les places étaient occupées, l'assemblée presque au
+complet: quatre mille femmes en grande parure et manteau de cour
+garnissaient les tribunes de la chapelle et les rangs de banquettes
+dressés des deux côtés de la galerie. Au dehors, le canon tonnait par
+salves successives, accompagnant l'entrée des souverains et signalant
+les progrès de leur marche. A ces avertissements de plus en plus
+répétés, on savait que l'Empereur avait passé sous l'Arc de triomphe,
+qu'il descendait la grande avenue et arrivait à la place de la Concorde.
+Il venait, annoncé par les fanfares, salué au passage par ses troupes,
+précédé par la cavalerie de sa garde, par les maîtres des cérémonies,
+par les hérauts d'armes, par sa cour, par celle de trois rois et de
+trois reines, entouré par sa maison militaire et par l'escadron des
+maréchaux: il venait au pas des huit chevaux empanachés qui traînaient
+son carrosse de gala, mouvant édifice de cristal et d'or, dont les
+glaces laissaient apercevoir le César au front lauré, au profil romain,
+et près de lui la jeune femme étonnée, parée du diadème d'impératrice,
+qu'il montrait à ses peuples comme sa plus précieuse conquête. Autour de
+lui, la splendeur des harnachements et des livrées, la magnificence
+renouvelée des costumes de cour, l'éclair multiplié des armes mettaient
+une éblouissante auréole, et la foule en extase se courbait dans une
+attitude d'adoration ou répondait par des acclamations prolongées aux
+«Vive l'Empereur!» des soldats.
+
+À l'intérieur du Louvre, cette profonde et presque religieuse émotion ne
+pénétrait pas encore. La longueur de l'attente lassait la curiosité et
+détendait les esprits; on quittait sa place, des groupes se formaient,
+suivant les inclinations ou les rencontres; les invités de la chapelle
+se mêlaient à ceux de la galerie, où jouaient des orchestres, «où des
+rafraîchissements circulaient[429]», et cette partie du château,
+tapissée de chefs-d'œuvre dont beaucoup étaient des trophées, prenait
+l'aspect d'un immense et élégant salon, plein de mouvement, de causeries
+et de médisances. Les impressions s'échangeaient librement: on cherchait
+à prévoir les incidents qui pourraient mettre un peu de piquant et
+d'imprévu autour du grand acte en train de s'accomplir; on relevait les
+côtés frivoles ou ironiques qu'offre toujours le spectacle des
+grandeurs, comme celui des passions et des douleurs humaines.
+
+[Note 429: _Moniteur_ du 10 avril.]
+
+Si l'absence dans les rangs du clergé de treize cardinaux, protestant
+contre l'annulation du premier mariage sans l'intervention du
+Saint-Siège, soulevait de nombreux commentaires, l'arrivée du corps
+diplomatique était attendue avec impatience; il s'agissait de savoir si
+le prince Kourakine figurerait à son rang. Les missions étrangères
+firent leur entrée ensemble et en ordre, s'étant réunies, sur
+convocation expresse, à l'hôtel de l'ambassade autrichienne. Le prince
+Kourakine parut parmi ses collègues, plus magnifique encore que de
+coutume, constellé de décorations, couvert d'or et de bijoux, portant
+sur lui pour deux millions de pierres, mais pâle et défait, se soutenant
+à peine, pitoyable à la fois et risible, racontant ses douleurs et
+faisant éclater son enthousiasme en termes qui sentaient la contrainte.
+
+Pour rien au monde, disait-il, il n'eût voulu manquer une aussi belle
+fête: son maître ne lui eût point pardonné d'être malade en un tel jour;
+c'était cela seul qui l'avait décidé à rassembler ses dernières forces,
+à surmonter des souffrances aiguës, à se faire porter jusqu'à la
+chapelle. Il insistait longuement sur ces détails, voulait que tout le
+monde connût son héroïsme et en appréciât les motifs; de sa présence, il
+tenait à faire un événement, croyant par là démentir les bruits de
+fâcherie qui avaient couru et leur donnant au contraire plus de crédit
+et de consistance[430].
+
+[Note 430: Bulletins de police. Archives nationales, AF, IV, 1508.]
+
+Cette gaucherie ressortait davantage par le naturel parfait, l'aisance
+pleine de dignité avec laquelle Metternich recevait les félicitations et
+les hommages; il apparaissait rayonnant, se prodiguait avec
+complaisance, savait se mettre partout en bonne place et au premier
+rang. Il en donna très promptement la preuve. Comme les divers actes de
+la cérémonie devaient se succéder sans interruption et retenir au
+château pendant toute la journée les invités de l'Empereur, le comte
+Regnaud de Saint-Jean d'Angély avait fait préparer une élégante
+collation dans l'une des salles affectées aux travaux du Conseil d'État,
+où il présidait la section de l'Intérieur. Cette attention prévoyante
+était surtout à l'adresse du corps diplomatique; les Autrichiens furent
+les premiers à en profiter. Pendant le repas, une inspiration subite
+vint à Metternich: ce grand seigneur ne dédaignait point au besoin les
+manifestations publiques et savait à son heure parler aux foules. Il
+prit son verre, s'approcha d'une fenêtre ouverte, qui donnait sur les
+cours noires de peuple, emplies d'une multitude curieuse et frémissante,
+et se montrant avec affectation: «Au roi de Rome!» dit-il en levant son
+verre[431].
+
+[Note 431: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]
+
+L'effet fut prodigieux. Nul n'ignorait que le fils premier-né de
+l'Empereur devait s'appeler le roi de Rome. D'autre part, la maison
+d'Autriche avait revendiqué jusqu'au lendemain d'Austerlitz, comme une
+distinction purement honorifique, mais conservée avec un soin jaloux, la
+couronne des Romains. Par cette reconnaissance anticipée d'un titre qui
+lui avait été ravi, elle semblait légitimer l'usurpation, abdiquer en
+faveur du nouvel empire ses plus insignes prérogatives et l'établir dans
+ses droits. Cet acte d'audacieuse déférence retentit par toute l'Europe;
+les Russes particulièrement en furent indignés et effrayés; ils y virent
+une fois de plus le témoignage que l'Autriche s'était donnée sans
+réserve. L'un d'eux écrivait de Vienne, en parlant de Metternich: «Le
+ministre qui, en faisant le mariage, a pu s'écrier: «_La monarchie est
+sauvée_», qui, au déjeuner chez M. Regnaud de Saint-Jean d'Angély, à la
+suite de la célébration du mariage de l'impératrice Marie-Louise à
+Paris, a pu sans provocation porter une santé au futur roi de Rome (en
+dépit du souvenir pour tout Autrichien du titre de roi des Romains), ce
+ministre, dis-je, doit nécessairement, pour être conséquent, chercher à
+entraîner son maître dans l'alliance du gouvernement français[432].»
+
+[Note 432: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives
+de Saint-Pétersbourg.]
+
+Lorsque Metternich eut porté son toast et que le repas fut fini, les
+convives virent arriver dans la salle les membres de l'ambassade russe,
+cherchant, eux aussi, à se réconforter, mais égarés et comme perdus au
+milieu d'un palais où les principales attentions n'étaient plus pour
+eux: «Ce fut un grand sujet de plaisanteries sur la Russie, qui s'était
+avisée trop tard[433].»
+
+[Note 433: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 318.]
+
+À la fin, Kourakine prit le parti de se retirer et de se reposer dans un
+salon écarté, mis à sa disposition. On le vit s'y rendre--dernière
+ironie du sort--soutenu par MM. de Metternich et de Schwartzenberg, qui
+lui prêtaient l'un et l'autre leur bras pour s'appuyer[434]. Le vieux
+prince surmonta toutefois cette défaillance momentanée et voulut
+reparaître à la chapelle, dès que furent annoncés l'arrivée des
+souverains et le commencement de l'office. Lorsqu'il aperçut
+Marie-Louise, il crut devoir éclater en transports d'admiration; il la
+trouvait étonnamment changée à son avantage, depuis qu'il l'avait vue à
+Vienne: «Elle est jolie comme un ange!» répétait-il avec ravissement.
+Impatienté de cette note qui sonnait à faux et dépassait le ton,
+Metternich crut devoir modérer un enthousiasme intempestif et régler
+lui-même le mode sur lequel il convenait de louer l'Impératrice: «Il est
+vrai, dit-il, que Sa Majesté s'est singulièrement développée depuis
+trois ou quatre ans; ses traits se sont formés; elle a beaucoup de grâce
+et de dignité; sa santé est parfaite; elle est belle, sans être
+jolie[435].»
+
+[Note 434: Bulletin de police. Archives nationales, AF, IV, 1508, 3
+avril 1810. «Quelques plaisants, ajoute le bulletin, en voyant M. de
+Metternich conduire M. de Kourakine, disaient: C'est dans l'ordre, c'est
+lui qui le met à la porte.»]
+
+[Note 435: Bulletin de police précité.]
+
+La cérémonie se poursuivait dans sa majesté grave: la religion mêlait
+ses pompes traditionnelles, immuables à travers les âges, à toutes
+celles que Napoléon avait ressuscitées ou créées. Quand le cortège avait
+traversé la galerie, dans un ordre rigoureux et magnifique, l'Empereur
+conduisant l'Impératrice dont trois reines et deux princesses du sang
+soutenaient la traîne, suivi d'un long défilé de Majestés et d'Altesses,
+nul n'avait échappé à une impression d'éblouissement. Jamais, dans ce
+palais où revivait partout le souvenir de deux races, la monarchie
+n'avait rempli ses fonctions d'apparat avec tant de dignité, de
+régularité et de splendeur. Pourquoi cette incomparable scène
+n'éveillait-elle point chez tous les spectateurs un plein et parfait
+contentement? Pourquoi, chez beaucoup d'entre eux, si les regards
+étaient fascinés, les cœurs restaient-ils froids, n'éprouvant qu'une
+félicité de commande? Napoléon avait déshabitué ses entours de croire à
+sa sagesse; il leur avait trop fait sentir que, s'il devait rester
+perpétuellement heureux, ce ne serait plus que par un miracle du sort,
+violant toutes les lois de la nature et de la raison. Le mariage
+autrichien était apparu d'abord comme un frein à ses entreprises
+belliqueuses; on commençait à y voir le présage de nouvelles guerres. La
+Russie, la lointaine Russie, devenait la pensée de plusieurs. Son
+attitude, entrevue, devinée, commentée, faisait craindre chez l'Empereur
+de brusques mouvements de colère, un emportement vers l'inconnu, une
+suprême témérité. Un mot sinistre avait été recueilli sur le passage du
+cortège: «Tout cela, avait dit Mounier, ne nous empêchera pas d'aller un
+de ces jours mourir en Bessarabie[436].» Cette destinée à la Charles XII
+que Cambacérès avait fait craindre à Napoléon en conseiller discret et
+prudent, d'autres l'annonçaient maintenant à voix basse, mais en termes
+d'une précision brutale, la voyaient approcher avec une impassibilité
+résignée, et discernaient au Nord l'incommensurable péril.
+
+[Note 436: _Souvenirs du baron de Barante_, I, 317.]
+
+Ces craintes déjà positives, ces appréhensions nettement formulées, ne
+dépassaient point, il est vrai, les milieux officiels et mondains, les
+cercles politiques et raisonneurs. Au dehors du château, la foule
+immense qu'avait attirée dans Paris l'annonce des fêtes, était toute à
+la satisfaction mêlée de lassitude que laissent les journées fécondes en
+grands spectacles et en émotions intenses. Elle se répandait dans la
+ville, à la recherche des plaisirs partout promis, dans l'attente des
+magnificences de la nuit qui devaient égaler celles du jour. Elle
+remplissait le jardin des Tuileries, où maintenant, devant le couple
+impérial apparu au balcon du château, les corps de la garde défilaient;
+là, dragons, lanciers, chasseurs, grenadiers, passaient à leur tour, et
+chez tous ces soldats illustres, l'enthousiasme était profond, ardent,
+inépuisable; tous, agitant leurs armes, levant sur la pointe de leurs
+sabres leurs shakos ou leurs casques, acclamaient frénétiquement leur
+chef, leur dieu, et dans l'impératrice autrichienne ne voyaient qu'un
+trophée de plus, conquis par son génie et par leur vaillance.
+
+Chez les Français que la carrière des armes ne tenait point dans une
+continuelle et sublime exaltation, un autre sentiment se faisait jour.
+S'ils gardaient à Joséphine un souvenir attendri, s'ils regrettaient la
+bonne impératrice, ils pardonnaient à Marie-Louise, parce qu'ils
+voyaient en elle un gage de paix, un signe de réconciliation entre la
+France et l'Europe. Les mots de concorde et d'union, partout répétés,
+créaient pour un instant l'illusion de l'universelle quiétude,
+suspendaient les angoisses d'une population qui avait cru à la
+continuité fatale des combats, lui faisaient oublier ses souffrances,
+l'empêchaient d'entendre le sourd grondement du canon qui continuait au
+loin, derrière les Pyrénées, et signalait la prolongation de la guerre
+inexpiable. L'admiration et le dévouement pour l'Empereur, gravement
+troublés depuis deux ans, cherchaient à se ressaisir; on voulait
+espérer, sans y réussir toujours, qu'il se reposerait enfin dans sa
+prospérité et dans sa gloire, que la satisfaction de ses plus intimes
+désirs ferait le soulagement de ses peuples: «Voici la plus belle époque
+du règne, écrivait un fidèle serviteur; puisse-t-elle lui donner le
+bonheur et à nous de l'avenir[437]!» Et ce vœu, qui n'osait s'affirmer
+comme une certitude, se retrouvait au fond de millions d'âmes
+françaises. La nation avait trop souvent ressenti les joies enivrantes
+de la conquête pour les chercher encore et s'y complaire; elle célébrait
+l'union avec Marie-Louise comme une promesse de réparation et de
+stabilité, comme l'aurore d'une ère plus clémente, comme une victoire
+sur la guerre.
+
+[Note 437: Caulaincourt à Talleyrand, 25 février 1810. Archives des
+affaires étrangères, Russie, 150.]
+
+Napoléon lui-même n'épargnait rien pour donner à son mariage cette
+signification d'apaisement. En cet instant, il se livrait à des efforts
+réels pour se rendre moins formidable à l'Europe, pour rassurer les
+dynasties et conjurer la haine des peuples. Il rappelait ses troupes
+d'Allemagne et les faisait refluer derrière le Rhin; il dégageait les
+territoires de la Confédération, décidait de n'y laisser que deux
+divisions, l'une pour occuper les villes hanséatiques et les fermer au
+commerce anglais, l'autre pour garder la Westphalie et surveiller la
+Prusse. Il hâtait la conclusion de ses différends pécuniaires avec cette
+puissance, suspendait l'annexion de la Hollande, laissait régner le roi
+Louis moyennant soumission plus complète, montrait partout l'impatience
+de finir. Reportant son attention sur la guerre d'Espagne, trop
+négligée, il méditait, par un ensemble d'opérations mieux conduites, de
+briser la résistance des insurgés, d'acculer à l'extrémité de la
+Péninsule et de rejeter hors d'Europe la seule armée de la
+Grande-Bretagne. Sans doute, si cette puissance persiste à lui disputer
+ses conquêtes, il agira contre elle en tous lieux avec un redoublement
+d'énergie, et ce qu'il espère toujours de sa réconciliation avec
+l'Autriche, c'est qu'elle va lui permettre, en donnant à la paix du
+continent une base assurée, de renouveler et d'étendre indéfiniment ses
+moyens d'action maritime. Pourtant, avant d'entamer contre sa rivale une
+campagne d'extermination, il lui fait parvenir quelques paroles
+d'accommodement; il s'offre à entamer des pourparlers, propose, comme
+préliminaire à la négociation, d'adoucir les rigueurs du blocus, pourvu
+que les ministres britanniques révoquent leurs arrêtés attentatoires à
+la liberté des mers: «On conçoit bien, écrit-il, que la paix ne peut
+venir qu'en faisant d'abord la guerre d'une façon moins acerbe[438].»
+
+[Note 438: _Corresp._, 16352.]
+
+Modération tardive, éphémère et d'ailleurs inutile! Le combat entre la
+France et l'Angleterre, éternel obstacle à la pacification générale,
+demeurait un duel à mort, qui ne se terminerait que par la rentrée de la
+première dans ses anciennes limites ou l'anéantissement de la seconde,
+et ce caractère imprimé à la lutte dès le début des conquêtes de la
+République se développait d'un mouvement inexorable. Pour ne point
+demeurer sous le canon d'Anvers, pour ne pas laisser la France s'emparer
+de l'Escaut, l'Angleterre avait organisé la coalition et pris l'Europe à
+sa solde; par là, elle s'était exposée à voir Napoléon, victorieux de
+tous les ennemis qu'elle lui avait successivement suscités, la menacer
+et la viser de partout, du Texel, de Hambourg, de Danzig, de Trieste, de
+Corfou, d'Italie et d'Espagne, dresser en face d'elle une Europe
+française. Plutôt que de laisser au vainqueur une partie même de ses
+avantages monstrueux, elle devait persévérer jusqu'au bout dans une
+lutte qui l'épuisait, qui mettait sa constance à de suprêmes épreuves,
+mais qui lui laissait l'espoir chaque jour renouvelé et mieux justifié
+de tout reprendre, en poussant Napoléon à tout risquer dans de plus
+lointaines et plus chanceuses entreprises. Vainement la France
+s'essaye-t-elle à croire une dernière fois que Napoléon peut et veut
+s'arrêter, qu'il va clore sa carrière de conquérant, s'immobiliser dans
+l'attente de la paix maritime. L'histoire mieux informée ne saurait
+partager cette illusion. Dans la victoire pacifique de 1810, elle
+reconnaît le point de départ de conflits nouveaux en Europe, plus
+redoutables que les précédents. Elle ne saurait, détournant
+volontairement ses regards de l'avenir, les reposer avec une pleine
+satisfaction sur cet instant radieux et fugitif, l'isoler des événements
+qui vont suivre, le détacher de cette trame continue et serrée où tout
+se tient, se lie, s'enchaîne, où le succès de la veille prépare
+inévitablement la lutte du lendemain. Dès à présent, au delà de l'Europe
+soumise ou fascinée, elle distingue la Russie en alarmes, prête à
+s'armer et à se soulever; elle aperçoit l'empereur Alexandre tel que le
+lui montrent des confidences intimes, parvenu au dernier degré de
+l'épouvante, les traits renversés, les yeux «fixes» et presque
+«hagards[439]», assistant à l'écroulement de sa politique, reconnaissant
+ses fautes, mais persuadé que Napoléon veut les lui faire expier par le
+démembrement de son empire, n'éprouvant plus seulement la crainte vague
+d'être attaqué, prévoyant cette agression à époque fixe, l'annonçant
+pour l'année prochaine, se préparant à la soutenir et méditant même de
+la devancer. Pour l'un et l'autre empereur, l'heure est proche des
+discordes irrémédiables et des tentations fatales. Si la fortune
+présente de Napoléon brille d'un incomparable éclat, l'orage est formé
+sur l'avenir; le mariage n'est qu'un dernier triomphe, précurseur des
+désastres, et l'horizon se découvre sinistre à travers le
+resplendissement de cette apothéose.
+
+[Note 439: _Mémoires du prince Czartoryski_, II, 233.]
+
+
+
+
+CHAPITRE IX
+
+LE SECRET DU TSAR
+
+
+Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur
+Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre
+dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de
+Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il
+voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de
+Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement
+progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par
+Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie,
+rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive
+contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par
+Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance
+réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le
+représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un
+contre-projet russe; Napoléon mis en demeure de souscrire à une
+capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le
+regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de
+surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons
+diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative
+auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat;
+mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment
+entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les
+Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le
+grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts
+d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il
+entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de
+négociation.
+
+Tandis que la France et la plus grande partie de l'Europe célébraient
+les noces du nouveau Charlemagne, d'émouvantes scènes se passaient dans
+le cabinet de l'empereur Alexandre. Dévoré d'inquiétudes et de soucis,
+ce monarque s'était retourné vers l'homme qui avait été le dépositaire
+de ses premiers secrets et son ami plus encore que son ministre. Le
+prince Adam Czartoryski était rentré à Pétersbourg l'automne précédent,
+après une année d'absence; depuis quelques semaines, Alexandre cherchait
+à le rapprocher de lui et l'appelait de nouveau à d'intimes entretiens.
+À l'heure où la Pologne faisait son tourment, c'était à un grand
+seigneur polonais, dont il connaissait le patriotisme, mais dont il
+appréciait le dévouement à sa personne, qu'il avait voulu confier sa
+peine et demander secours.
+
+Leur amitié datait de quatorze ans: elle s'était nouée dans des
+circonstances frappantes et romanesques. Après le démembrement final de
+la Pologne, en 1795, l'impératrice Catherine avait exigé que l'illustre
+famille des Czartoryski lui confiât ses fils et donnât ce gage de
+soumission; c'était à ce prix qu'elle laissait espérer un adoucissement
+de rigueur et une restitution de biens. Le jeune prince Adam lui avait
+été livré en otage; à Pétersbourg, il avait reçu un brevet d'officier
+aux gardes et portait l'uniforme russe comme une livrée de servitude.
+L'Impératrice le traitait bien, la société lui offrait distractions et
+plaisirs, sans réussir à dissiper sa tristesse d'exilé et sa hautaine
+mélancolie. Dès son arrivée, il avait été remarqué par le grand-duc
+Alexandre, alors âgé de dix-huit ans, fils aîné du tsarévitch Paul et
+héritier du trône au second degré. Au bout de quelque temps, Alexandre
+témoigne le désir de l'entretenir en particulier: ils se rencontrent
+dans les jardins du palais de Tauride, par un de ces jours de printemps
+naissant où la nature du Nord s'épanouit dans sa fugitive splendeur et
+se hâte de vivre. Dès les premiers mots, un invincible penchant les
+porte l'un vers l'autre; leurs âmes s'attirent, se rapprochent, et dans
+cette cour où le représentant de la race proscrite ne lit sur tous les
+visages qu'indifférence ou stérile pitié, c'est le successeur même de
+Catherine qui s'est trouvé pour le comprendre.
+
+En vain chercherait-on à cette scène un pendant dans l'histoire; il faut
+le demander à l'une des conceptions célèbres du génie dramatique, se
+rappeler en quels traits le poète allemand a peint le fils de Philippe
+II maudissant tout bas la politique inexorable de son père, s'éprenant
+d'équité et de vertu, torturé d'aspirations généreuses, et reconnaissant
+dans un ami vrai sa conscience vivante. Alexandre, c'est Carlos
+d'Espagne: Czartoryski, c'est Posa.
+
+L'impératrice russe avait fait élever son petit-fils sous ses yeux, avec
+un soin jaloux: elle voyait en lui l'espoir de sa race et le
+continuateur de son œuvre. Pourtant, habile à flatter les écrivains et
+les penseurs d'Occident, à se concilier ces dispensateurs de la
+renommée, elle avait donné pour maître au grand-duc un de leurs
+disciples, le Genevois Laharpe; elle avait jugé bon que le futur
+autocrate prît quelque teinture de cet esprit libéral et philosophique
+dont elle-même avait su se parer avec un art consommé. Cependant, il
+s'est trouvé que le jeune prince était doué d'une sensibilité et d'une
+imagination exaltées, qu'il éprouvait le besoin de croire et de
+s'enthousiasmer. Répondant à ces instincts élevés et vagues, les
+principes développés devant lui par Laharpe ne l'ont pas seulement
+effleuré, mais conquis et pénétré, et son âme s'est ouverte toute grande
+au souffle d'idéal qui traversait le siècle. Il rêve aujourd'hui le
+règne de la justice et de la félicité universelles, «son cœur bat pour
+l'humanité», et lorsque Czartoryski lui parle d'émancipation, de
+liberté, ces mots rencontrent en lui leur écho et y soulèvent de nobles
+ardeurs.
+
+Heureux de trouver à qui s'ouvrir, à qui se confier, Alexandre laisse
+éclater des sentiments qu'il a jusqu'alors renfermés et celés, car la
+surveillance dont il est l'objet lui a malheureusement donné l'habitude
+et le goût de dissimuler. Il avoue qu'il hait dans son cœur tout ce
+qu'il est contraint d'adorer publiquement; il s'insurge contre la raison
+d'État, contre les crimes qu'elle engendre ou glorifie, et se refuse à
+vénérer le despotisme bien ordonné dont Catherine lui présente
+l'imposante image. Il n'a de goût que pour les institutions libres: le
+mot de République exerce sur lui un mystique prestige. Partout, il est
+du parti des opprimés; ses sympathies vont à ceux qui luttent ou qui
+souffrent; il souhaite des succès à la République française, qu'il
+aperçoit au loin combattant les monarchies coalisées; mais c'est surtout
+le nom de la Pologne qui éveille en lui une immense pitié. Il plaint
+cette nation, il a admiré ses derniers efforts, il la voudrait heureuse
+et se promet d'en être un jour le consolateur.--À entendre ces mots,
+Czartoryski se sent bouleversé d'émotion et de joie; il remercie la
+Providence du miracle qu'elle a fait et la loue d'avoir placé ces
+aspirations dans le prince qui semblait appelé à continuer l'œuvre de
+fer et de sang. Tous deux bâtissent maintenant des projets dans les
+nuages de l'avenir, parlent de reconstituer la Pologne et de lui rendre
+une existence nationale, en l'unissant à la Russie par des liens
+fraternels, et dans l'adolescent au regard inspiré, aux traits
+ravissants, qui lui dit d'espérer, Czartoryski croit distinguer un être
+surhumain, suscité pour une mission réparatrice, et salue l'ange
+libérateur de sa patrie[440].
+
+[Note 440: _Mémoires du prince Adam Czartoryski_, publiés en 1887
+par M. de Mazade, I, 94-99. Ces Mémoires sont un document historique de
+haute valeur.]
+
+Quatre ans après, Alexandre était appelé au trône, après la catastrophe
+dont le souvenir devait à jamais désoler sa conscience. Investi du
+pouvoir, il se trouvait aux prises avec la réalité; il avait à compter
+avec les intérêts engagés, avec les traditions de son État, n'osait
+s'affranchir brusquement de ces liens pour suivre son rêve transcendant,
+et se résignait à régner comme ses prédécesseurs, tout en pensant
+autrement qu'eux. Son intimité avec Czartoryski, qui n'avait plus cessé
+depuis leur première entrevue, n'en subsistait pas moins; il avait
+appelé le prince dans le conseil secret où s'élaboraient des ébauches de
+réforme et des essais de libéralisme. Parfois le nom de la Pologne
+revenait sur ses lèvres, «mais ce n'était plus de la même manière[441]».
+S'il promettait d'améliorer le sort des provinces annexées, s'il
+accordait des réparations individuelles, l'idée d'une Pologne autonome,
+prenant place dans l'empire comme un élément distinct et doué de vie,
+s'affaiblissait, s'obscurcissait en lui. Il traitait ce projet de
+chimère et pourtant disait l'aimer toujours, le porter au fond de son
+cœur: combien regrettait-il le temps où il pouvait se livrer à cette
+généreuse utopie: «C'était une idée d'enfant, oh! mais divinement
+belle[442]!»
+
+[Note 441: _Id._, I, 279.]
+
+[Note 442: SCHILLER, _Don Carlos_.]
+
+Plus tard, Czartoryski avait été élevé à des fonctions actives et
+éminentes, adjoint au ministère des affaires étrangères, puis chargé
+seul de ce département, en 1804 et 1805. Il avait alors présenté en vain
+divers projets de restauration, tous compatibles avec le maintien ou
+l'accroissement de la puissance russe. En 1805, il avait obtenu presque
+une promesse, aussitôt rétractée, et peu à peu le déroulement des
+circonstances, l'enchaînement des fatalités, avaient amené Alexandre à
+considérer toute renaissance de la Pologne, sous une forme quelconque,
+comme le péril le plus grave qui pût menacer la sécurité et l'unité de
+l'empire. Toujours doux et humain aux personnes, sévissant à regret, il
+était devenu rigoureux sur le principe, inflexible, et c'est ainsi que
+nous l'avons vu s'acharner contre l'idée polonaise, en poursuivre toutes
+les manifestations, se donner pour but de l'étouffer, et se constituer
+«le persécuteur en chef[443]» d'une nation qu'il redoutait sans lui
+porter une haine préconçue. En même temps, sa politique générale avait
+évolué à plusieurs reprises, et les oscillations de sa pensée,
+l'entraînant dans des voies diverses, ne lui avaient fait trouver dans
+aucune la sérénité et le bonheur.
+
+[Note 443: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.]
+
+En vérité, il avait essayé de tout, et tout lui avait manqué. Au début
+de son règne, il avait voulu jouer entre les États le rôle de
+modérateur, soustraire l'Europe à la prise de Bonaparte et la
+reconstituer sur des bases rationnelles. Chez les cours qu'il s'était
+associées pour cette œuvre, il n'avait trouvé que sécheresse de cœur,
+vues égoïstes et cyniques, faiblesse ou mensonge, et les déceptions de
+sa politique ne lui avaient pas été moins cruelles que les désastres de
+ses armées. Dégoûté de ses alliés, il s'était livré au vainqueur; il
+avait subi l'ascendant du génie, s'était juré de suivre Napoléon et de
+l'imiter. Il avait voulu être conquérant à son tour, goûter l'émotion
+enivrante des succès par l'épée, reprendre et dépasser les plans de ses
+devanciers; il s'était mis à reculer partout les bornes de sa domination
+et au fond de cette voie n'avait retrouvé qu'amertume. Les résultats
+acquis, si sensibles qu'ils fussent, demeuraient incertains, précaires,
+et au prix de quelles dangereuses complaisances n'avait-il pas fallu les
+acheter! Désabusé de Napoléon, Alexandre s'était arrêté en dernier lieu
+à un parti équivoque et mixte: conserver l'alliance sans en remplir les
+devoirs, se dégager de toute solidarité effective avec l'ambitieux
+empereur, mais le ménager encore, le flatter par de doucereuses paroles,
+affecter la fidélité et la condescendance; à ce prix, il gagnerait sans
+doute le droit de vivre en repos; il pourrait s'éloigner des affaires
+européennes, se consacrer aux soins de l'intérieur, se vouer moins à la
+grandeur de l'État qu'au bonheur des peuples. Dernière et vaine
+illusion! Napoléon n'a pas souffert qu'Alexandre ne fût à lui qu'à demi;
+il l'a mis en demeure de se livrer plus complètement et, sur un refus de
+gage, s'est détourné vers un système où la Russie n'aperçoit plus
+qu'intentions malfaisantes et préméditation d'offensive. Cette guerre
+qu'Alexandre a espéré écarter de ses frontières, par une suite
+d'atermoiements et de demi-mesures, il juge qu'elle s'en rapproche
+aujourd'hui, qu'elle va le saisir et le surprendre dans son œuvre
+rénovatrice. En cette année 1810 où viennent d'éclore ses projets
+d'amélioration et de réforme, où il a compté cueillir les fruits de son
+zèle pacifique, il lui faut aviser de nouveau à des mesures de combat,
+se préparer à lutter pour l'existence, à rentrer dans l'ère d'angoisse
+et de sang. Devant lui, il croit distinguer l'invasion menaçante: tout
+lui en devient symptôme, signe avant-coureur, et par une fatalité
+vengeresse, c'est la Pologne, objet naguère de sa compassion, négligée
+ensuite, poursuivie enfin avec une âpre rigueur, qui devient contre lui
+l'arme désignée aux mains de l'adversaire, le moyen d'agression et
+l'instrument de torture.
+
+Alors, dans le trouble de son âme, il se demandait si son enthousiasme
+juvénile n'avait pas vu clair et plus loin que ses calculs égoïstes de
+souverain et de politique, si la raison d'État ne lui commandait point
+aujourd'hui d'être audacieusement juste, magnanime, si son intérêt bien
+entendu n'était pas de réaliser le roman ébauché jadis dans les jardins
+de la Tauride? Est-il trop tard, après tout, pour réparer le crime qui
+pèse d'un poids si lourd sur les destinées de l'empire? Cette Pologne
+que Napoléon va restaurer dans un but d'ambition et en haine de la
+Russie, ne peut-on la refaire avant lui, contre lui, s'en servir pour le
+combattre et le vaincre? La Russie possède encore la plus vaste portion
+de l'ancien royaume, la majeure partie de ses habitants. Jusqu'à
+présent, elle n'a songé qu'à plier au joug ces millions d'hommes, à
+effacer en eux tout souvenir et tout regret du passé, et elle n'y a
+réussi qu'imparfaitement: ne saurait-elle, par un traitement plus
+équitable, obtenir qu'ils s'associent librement et spontanément à son
+sort? Alexandre n'est que leur maître: qu'il se fasse leur chef; qu'il
+leur rende leur nom, leurs lois, leurs institutions, leur langue; qu'il
+les dote d'une administration nationale; qu'il érige leur pays en
+royaume distinct, accolé et lié indissolublement à son empire; qu'il
+relève la couronne de Pologne et la joigne sur son front à celle des
+tsars; l'État ainsi recréé offrira un point de ralliement aux autres
+parties de la nation morcelée, et on les verra toutes, y compris le
+duché de Varsovie, se fondre et s'anéantir en lui. Ce pouvoir
+d'attraction qu'exerce actuellement le grand-duché, il le subira
+désormais. Si les Varsoviens s'attachent à Napoléon, c'est que sa
+protection leur apparaît comme l'unique moyen de rétablir leur patrie;
+qu'on leur montre sur leur frontière cette patrie ressuscitée, vivante,
+venant à eux, ils lui tendront les bras et délaisseront Napoléon, qui ne
+leur offre qu'une espérance, pour Alexandre, qui leur présentera une
+réalité.
+
+À l'heure même où ce prince se proclamera roi de Pologne, ses troupes
+envahiront brusquement le duché dégarni de Français. L'armée
+varsovienne, prévenue et travaillée à l'avance, rejettera l'autorité du
+roi saxon et l'alliance oppressive du conquérant; elle rompra ses rangs
+pour se reformer autour du monarque national, désertera le drapeau pour
+rejoindre la patrie, et, par cette défection salutaire, donnera
+peut-être à l'Europe le signal de la révolte. Sans doute, c'est la
+guerre avec Napoléon, c'est la guerre offensive, entamée sans motif
+évident et palpable, débutant par une de ces déloyales surprises dont
+l'Autriche et la Prusse ont été tour à tour et si durement châtiées;
+c'est le rôle d'agresseur assumé, et l'apparence, sinon la réalité du
+droit, mise contre soi. N'importe! Alexandre est tellement persuadé que
+la guerre avec la France est inévitable qu'il se demande si le meilleur
+moyen de la soutenir avec avantage n'est point de la commencer lui-même,
+de prévenir l'adversaire, de le gagner de vitesse, d'arriver avant lui
+sur la Vistule et l'Oder. Son imagination engendre de téméraires
+desseins que sa volonté vacillante hésitera toujours à exécuter. Pour
+échapper au fantôme qui le hante, il incline par moments à se jeter dans
+un péril réel, dans une formidable aventure, et l'excès même de la
+crainte le pousse à de suprêmes audaces.
+
+Ses espérances, il faut le dire, ne reposaient point sur des données
+purement spéculatives; elles se fondaient sur un fait réel, l'existence
+en Pologne et même à Varsovie d'un parti russe. Naguère, ce parti avait
+joué un rôle important et professé une doctrine fort soutenable. À la
+fin du dix-huitième siècle, lorsque l'ancienne République, énervée par
+ses divisions, minée par l'intrigue, impuissante à se donner les organes
+nécessaires à la vie des États modernes, entourée de convoitises
+impatientes, s'acheminait irrémédiablement à sa ruine, quelques-uns de
+ses meilleurs citoyens, entre autres le père et l'oncle du prince Adam,
+n'avaient vu pour elle de salut et de refuge qu'en la Russie. À leurs
+yeux, la Pologne n'échapperait au morcellement, c'est-à-dire au supplice
+et à la destruction, qu'en se subordonnant tout entière au grand empire
+slave, en s'abritant sous son égide, en s'inféodant à lui étroitement:
+moyennant ce sacrifice, elle conserverait son autonomie, son
+individualité, son intégrité, s'assurerait une protection puissante, et
+sauverait sa nationalité au prix de son indépendance.
+
+Depuis, la politique de Catherine, sa participation au triple
+démembrement, la rigueur avec laquelle elle avait traité les provinces
+tombées dans son lot, avaient infligé à ces prévisions un cruel démenti.
+Malgré tout, le parti russe existait encore et tournait parfois vers le
+petit-fils de Catherine un regard d'espérance. Il avait donné récemment
+une preuve remarquable de vitalité. En 1809, pendant la guerre
+d'Autriche, lorsque l'armée du prince Galitsyne, après de longues
+tergiversations, avait enfin franchi la frontière, un groupe de
+seigneurs varsoviens et de magnats galiciens s'était adressé au
+généralissime russe, dans le plus grand secret, et lui avait communiqué
+l'avis suivant: si l'empereur Alexandre consentait à reformer la Pologne
+d'autrefois, en la plaçant sous son sceptre, en lui rendant ses
+anciennes limites, toute une partie des nobles le reconnaîtrait
+immédiatement pour roi, et leur exemple pourrait entraîner le reste.
+
+Saisi de cette proposition, transmise et appuyée par Galitsyne,
+Alexandre n'y avait point donné suite; il se flattait encore, par une
+entente avec l'empereur des Français, d'empêcher toute restauration.
+Néanmoins, comme le soulèvement de la Galicie augmentait ses craintes,
+comme la bonne foi de Napoléon lui devenait plus suspecte, il n'avait
+pas cru devoir décourager totalement le parti qui se faisait fort de lui
+ramener la Pologne: en admettant que cette nation dût inévitablement
+revivre, ne valait-il pas mieux que sa résurrection s'opérât pour le
+compte de la Russie que par la main des Français? La réponse faite le 27
+juin 1809 aux magnats posait à tout hasard un jalon pour l'avenir; le
+Tsar, disait-elle, ne se dessaisirait jamais des provinces incorporées à
+son empire pour les fondre dans un État autonome, mais il ne se
+refuserait point, si les circonstances l'y aidaient, à régner sur une
+Pologne extérieure à ses frontières, composée avec le grand-duché et la
+Galicie[444].
+
+[Note 444: Nous donnons à l'_Appendice_, sous le chiffre II, le
+texte de la lettre de Galitsyne et de la réponse. Ces deux pièces sont
+extraites des archives de Saint-Pétersbourg; nous en devons la
+communication à l'obligeance de M. Tatistcheff.]
+
+Dans les mois suivants, ayant reçu Czartoryski, qui était revenu de
+l'étranger et qui continuait à plaider la cause de ses compatriotes,
+Alexandre avait conservé vis-à-vis de lui un ton froid et gêné;
+pourtant, il lui avait glissé, «en baissant les yeux et sans finir sa
+phrase[445]», quelques paroles de réconfort: un jour même, en janvier
+1810, comme s'il se fût laissé gagner à l'exaltation du prince, il avait
+fait allusion à leur ancien dessein et ne s'y était pas montré
+défavorable.
+
+[Note 445: _Mémoires de Czartoryski_, II, 211.]
+
+À cet instant, il négociait fiévreusement avec Caulaincourt le traité de
+proscription; sa sincérité vis-à-vis des Polonais demeurait donc tout
+éventuelle, subordonnée au cas où Napoléon ne contresignerait point la
+sentence de mort; il n'entendait restaurer la Pologne à son profit que
+si l'impossibilité de la retenir au tombeau lui était démontrée. Six
+semaines plus tard, le retour de la convention non ratifiée, avec le
+coup de tonnerre du mariage autrichien, avait paru lui fournir cette
+preuve et brusquement retourné ses résolutions. Par une poussée subite,
+le projet éloigné depuis dix ans était venu ressaisir et réoccuper sa
+pensée. Affolé et hors de lui, il se demandait maintenant si cette
+hasardeuse ressource ne contenait point le salut; admettant les
+conséquences extrêmes de son évolution, il se résignait à isoler dans
+l'empire ses provinces polonaises pour en faire le noyau du futur
+royaume. C'était à ce moment qu'il avait voulu revoir Czartoryski, qu'il
+l'avait mandé, et que nous les retrouvons face à face, ramenés, après de
+longues traverses, au point de départ de leur amitié.
+
+ * * * * *
+
+Dans un premier entretien qui eut lieu au mois de mars, l'un et l'autre
+hésitèrent encore à se livrer, à revenir aux épanchements d'autrefois.
+Alexandre n'aborda pas franchement la question. Il prodigua d'abord au
+prince des témoignages d'amitié personnelle, puis se mit à parler
+d'amnistie, de réconciliation et d'oubli[446]. Il voulait, disait-il,
+prouver aux Polonais qu'il n'était point leur ennemi, qu'il désirait
+sincèrement leur bonheur: son but était de mériter leur affection et
+leur confiance, par les moyens que lui indiquerait le prince. Pour
+commencer, il se montrait disposé à grouper sous un régime spécial et
+privilégié, à reformer en corps de nation les huit gouvernements échus à
+son État au moment des partages, et Czartoryski n'eut pas de peine à
+démêler en lui le désir d'édifier une Pologne russe, destinée à attirer
+et absorber la Pologne française que Napoléon avait créée sur la
+Vistule.
+
+[Note 446: Czartoryski fait dans ses _Mémoires_, II, 226-234, le
+récit circonstancié de ses deux entretiens avec Alexandre en mars et
+avril 1810. Toutes nos citations sont empruntées à cette partie de
+l'ouvrage.]
+
+Ce plan, que le prince eût salué avec transport en d'autres temps, le
+laissait maintenant incertain et troublé. Quelles que fussent sa
+répulsion pour Bonaparte et la force de ses liens avec Alexandre, son
+patriotisme commençait d'hésiter entre Pétersbourg et Varsovie.
+Aujourd'hui que le salut pour la Pologne semblait venir d'Occident, un
+de ses enfants pouvait-il sans crime jeter à la traverse d'autres
+combinaisons? En se prêtant aux vues du Tsar, ne s'exposerait-il pas à
+déchirer son pays de ses mains, à le diviser en camps ennemis, à le
+replonger dans la guerre intestine, à entraver par une entreprise
+parricide l'œuvre de la régénération nationale? Puis, Alexandre était-il
+sincère? Ce retour de sympathie partait-il d'un sentiment élevé et
+durable? Au contraire, fallait-il y voir l'effet momentané des
+circonstances, l'attribuer exclusivement aux craintes inspirées par
+Napoléon, et qu'un mot, un sourire dissiperait peut-être? Czartoryski
+avait trop expérimenté le caractère à la fois changeant et dissimulé de
+son interlocuteur pour lui rendre cette confiance qui avait fait le
+charme de leurs premières relations; aujourd'hui, il se tenait
+constamment en garde contre une défaillance ou une arrière-pensée:
+«L'empereur Alexandre, écrivait-il un jour, a habitué tous ceux qui
+l'entourent à chercher, dans toutes ses résolutions, des motifs
+différents de ceux qu'il met en avant[447].»
+
+[Note 447: _Mémoires_, II, 225.]
+
+Cependant, pressé plus vivement, il promit son avis par écrit sur les
+moyens les plus propres à gagner au Tsar les cœurs polonais. Alexandre
+voulut savoir à quelle époque ce mémoire pourrait lui être remis; il
+ajourna jusque-là toute reprise de la discussion: s'il s'était proposé
+de jeter dans l'âme de Czartoryski une première et immense espérance, il
+hésitait à lui découvrir prématurément tous les desseins qui flottaient
+dans sa pensée.
+
+C'est qu'en effet la négociation avec la France, quoique fort
+compromise, n'était pas rompue. Le cabinet de Pétersbourg restait saisi
+d'une proposition ferme, sur laquelle il avait à statuer; il demeurait
+en présence du traité de garantie modifié par Napoléon, mais toujours
+offert et sanctionné d'avance. Il est vrai que sans l'article premier,
+sans cette phrase si cruelle dans sa concision: «La Pologne ne sera
+jamais rétablie», Alexandre considérait l'acte tout entier comme dénué
+de signification et de portée. Mais ne pourrait-on, en insistant avec
+fermeté, en faisant quelques concessions sur les autres articles,
+obtenir de Napoléon qu'il revînt sur son refus et adoptât la formule qui
+dispenserait de s'aventurer dans l'inconnu? Le chancelier Roumiantsof,
+en particulier, se rattachait à l'espoir d'imposer à l'Empereur un
+accord qui permettrait de maintenir l'alliance. En dehors de ce parti,
+tout n'était à ses yeux que chimères et dangers. Formé à l'école de
+Catherine, imbu de ses inexorables principes, Roumiantsof n'admettait
+point de transaction avec l'inconsistante Pologne, la jugeait incapable
+de reprendre une existence normale[448], ne voyait en elle qu'un élément
+de désordre, et aspirait à supprimer radicalement le péril que son
+maître songeait à détourner. D'autre part, il n'était pas éloigné de
+croire que Napoléon, préoccupé avant tout de sa guerre contre les
+Anglais, s'inclinerait devant une mise en demeure énergiquement
+maintenue; il estimait que la Russie avait péché trop souvent par défaut
+de virilité et de résolution, qu'elle devait à la fin montrer du nerf,
+s'armer d'inflexibilité, s'entêter dans ses exigences; à force de les
+reproduire, elle finirait sans doute par les faire triompher. Alexandre,
+qui connaissait les principes de son ministre et n'avait pas jugé à
+propos de le mettre dans la confidence de ses entretiens avec
+Czartoryski, le laissait persévérer dans cette voie et consentit à y
+rentrer avec lui, tout en se réservant, le cas échéant, de se jeter
+personnellement et mystérieusement dans une autre.
+
+[Note 448: «Les Polonais, disait-il, sont comme le vin de Champagne,
+qui mousse, mais ne se conserve pas: ils ne peuvent faire une nation.»
+Caulaincourt à l'Empereur, 2 août 1809.]
+
+La chancellerie de Pétersbourg dressa donc un nouveau traité, qui se
+trouva le troisième. Au contre-projet français, elle opposa un
+contre-projet russe et eut soin d'y reproduire la phrase qui formait le
+nœud de la difficulté, en se bornant à l'annoncer et à la préparer par
+un préambule. Au lieu de dire: article premier: «Le royaume de Pologne
+ne sera jamais rétabli», on employa ces termes: article premier: «S. M.
+l'empereur des Français, voulant donner à son allié et à l'Europe une
+preuve du désir qu'il a d'ôter aux ennemis de la paix du continent tout
+espoir de la troubler, s'engage, ainsi que S. M. l'empereur de Russie, à
+ce que le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli[449].» Le premier
+projet russe, c'était la mort sans phrases; le second contenait le même
+arrêt, expliqué et motivé. Quant aux articles subséquents, les deux
+textes ne différaient plus essentiellement; Alexandre avait voulu
+pourtant que l'abolition des ordres fût formellement prononcée.
+
+[Note 449: Voy. la série des articles dans la _Correspondance de
+Napoléon_, XX, p. 177-178, en note.]
+
+Le contre-projet russe partit de Pétersbourg le 17 mars, adressé au
+prince Kourakine et accompagné d'observations minutées par l'Empereur
+lui-même. L'ambassadeur devait le présenter à la signature du monarque
+français, sans admettre aucune modification, sans souffrir qu'un seul
+mot fût retranché ou intercalé. Ainsi, à l'heure même où le Tsar
+commençait à tendre la main aux Polonais et à flatter leurs espérances,
+il sollicitait une dernière fois Napoléon d'en finir avec eux et de leur
+fermer l'avenir.
+
+Comment concilier ces deux entreprises opposées, destinées à se suppléer
+l'une l'autre? Le bruit du traité en préparation était venu jusqu'aux
+Polonais: il les avait émus, consternés; il ne les disposait guère à
+écouter les suggestions de cette Russie qui élaborait en même temps un
+acte destiné à combler leur infortune. Czartoryski ne s'était point
+privé d'indiquer au Tsar cette objection: il s'était montré surpris que
+Sa Majesté s'occupât encore des objets dont elle l'entretenait «en
+présence de la convention négociée avec la France»; était-ce donc,
+demanda-t-il timidement, que Napoléon aurait refusé sa
+ratification?--«Sa Majesté répondit avec quelque embarras que cela
+n'était point ainsi, que c'était M. de Champagny qui avait voulu mettre
+dans le traité des expressions et des articles allant jusqu'à détruire
+le nom polonais, mais qu'elle avait changé ces articles, et que la
+convention ainsi modifiée avait été de nouveau expédiée à Paris.» Ainsi,
+prenant audacieusement le contre-pied de la vérité, Alexandre imputait
+au cabinet de Paris ses propres et impitoyables exigences; il lui en
+attribuait l'initiative, en rejetait sur lui la responsabilité et
+l'odieux: Napoléon avait-il tort de croire que le but de la Russie était
+moins de le lier moralement que de le perdre auprès des Polonais et de
+lui enlever ses moyens matériels de défense, moins de le tenir captif
+sur parole que de le désarmer? Sans accorder une créance absolue aux
+explications d'Alexandre, Czartoryski se mit au travail qui lui avait
+été demandé. Après plusieurs jours d'étude et de réflexion, il rédigea
+un mémoire et le porta à l'Empereur. Trois semaines environ s'étaient
+écoulées depuis leur premier entretien. Durant cet intervalle, les
+événements avaient marché: la célébration du mariage à Paris, avec ses
+détails caractéristiques, les apparences croissantes de l'intimité entre
+la France et l'Autriche, avaient fait sur Alexandre une impression
+profonde et terrifiante. Il n'y avait plus à en douter: c'était l'échec
+définitif de son système, la mise en déroute de ses espérances, un
+Austerlitz diplomatique. Czartoryski fut frappé de sa «contenance pleine
+d'abattement et de découragement»: ce fut à cet instant qu'il lui
+retrouva dans le regard l'expression de stupeur déjà remarquée après
+l'écrasante journée du 2 décembre 1805, alors que le jeune monarque et
+son état-major quittaient au galop le champ de bataille, emportés par le
+torrent de la défaite, et qu'au loin, derrière eux, s'élevaient et se
+prolongeaient les acclamations des Français victorieux, saluant leur
+empereur qui passait dans leurs rangs[450]. Aujourd'hui encore, comme en
+1805, on n'avait su rien prévoir ni rien prévenir; on s'était laissé
+surprendre par un désastre, dont les conséquences se déroulaient et se
+précipitaient de toutes parts. Se jugeant menacé et talonné par un péril
+implacable, Alexandre demandait à tout prix un moyen de salut, cherchait
+instinctivement une arme pour se défendre.
+
+[Note 450: _Mémoires de Czartoryski_, II, 409.]
+
+Czartoryski lui lut son mémoire, qui fut écouté attentivement. Mal
+éclairé sur les dispositions réelles d'Alexandre, sur l'état des
+rapports avec la France, il était demeuré forcément dans le vague; il
+conseillait d'entrer délibérément, vis-à-vis des Polonais sujets russes,
+dans les voies de la douceur et de la clémence, rappelait la nécessité
+tant de fois signalée par lui «de rétablir la Pologne pour prévenir
+Bonaparte», mais ne suggérait aucun procédé d'exécution. D'ailleurs,
+n'était-il point trop tard pour reprendre un projet malencontreusement
+ajourné? Et sous chaque ligne du mémoire perçait un reproche à la
+Russie, celui de n'avoir jamais su agir opportunément et d'avoir passé
+son temps à manquer l'occasion. Alexandre ne disconvint point de cette
+vérité: il fit avec Czartoryski son examen de conscience, se repentit de
+n'avoir pas reconstitué la Pologne en 1805, se laissa dire que la
+conduite tenue en 1809 avait été «la plus mauvaise», mais il n'admettait
+point que les fautes commises fussent sans remède, qu'il dût renoncer à
+modifier une situation intolérable. «Il montrait un extrême désir
+d'arranger les affaires de Pologne de quelque façon que ce fût et en
+faisant de son côté tout ce qu'il pourrait», ne dissimulant plus
+d'ailleurs que cette intention se liait aux grandes et légitimes
+inquiétudes que lui donnait la France. Sans doute, disait-il, Napoléon
+ne cherchait qu'à lui prodiguer des paroles tranquillisantes; il en
+avait la preuve sur son bureau, mais ces déclarations, dont il
+connaissait la valeur, n'avaient plus le pouvoir de le convaincre. Pour
+qu'il retrouvât quelque sécurité, une garantie morale ne suffisait plus:
+il lui fallait une sûreté matérielle, un fait, la suppression du
+grand-duché: comment amener cet État à se dissoudre dans une Pologne qui
+serait créée spécialement pour l'englober? comment disposer ses
+habitants à échanger leur patrie restreinte contre la grande patrie que
+leur rendrait la Russie?
+
+Pressé de répondre à cette question, Czartoryski s'excusait toujours,
+alléguant son éloignement de Varsovie, son ignorance de l'accueil qui
+pourrait être fait aux propositions russes. Alexandre ne se laissa point
+arrêter par ces considérations et découvrit le raisonnement sur lequel
+se fondait son espoir: «Bah! dit-il, sans être sur les lieux, il n'est
+pas difficile de savoir ce qu'on pense dans les provinces et dans le
+duché; cela peut se dire en peu de mots Les Polonais suivront même le
+diable, si le diable les mène au rétablissement de leur patrie.» La
+question d'exécution fut alors serrée de plus près, divers moyens
+envisagés. Czartoryski se plaçait toujours dans l'hypothèse où la Russie
+essayerait d'agir d'accord avec Napoléon, où elle s'efforcerait
+d'obtenir son consentement à la disparition du duché en lui offrant sur
+d'autres points de notables avantages et une compensation pour le roi de
+Saxe. Il ne se figurait point qu'Alexandre pût admettre, sans nécessité
+absolue, l'idée d'une prise d'armes contre le vainqueur d'Austerlitz et
+de Friedland, et courir de lui-même au-devant d'une rupture. Son
+étonnement fut profond d'apprendre que le Tsar n'excluait point ce
+parti, de s'entendre demander «si l'on ne pourrait pas entamer une
+guerre simulée avec le duché, où, d'après un arrangement concerté, les
+troupes russes pourraient arriver à des positions dans lesquelles,
+réunies aux troupes polonaises, elles pourraient tenir tête aux
+Français; dans ce cas, tous les désirs de la Pologne seraient
+satisfaits».
+
+Hâtons-nous d'ajouter qu'il s'agissait encore chez Alexandre d'une
+simple velléité, passant en lui au milieu d'un désordre d'idées. Au bout
+d'un instant, voyant Czartoryski frémir à la perspective d'une guerre
+contre Napoléon, «avec ses chances bien incertaines», il parut aller
+brusquement à l'autre extrême, changea de chimère, ménagea à son
+interlocuteur une nouvelle surprise, émit l'idée de désarmer le
+conquérant à force de résignation et de condescendance: ne
+parviendrait-on pas au but «en ne s'opposant pas à la formation d'un
+royaume de Pologne composé du duché et de la Galicie, et en permettant
+aux sujets des provinces polonaises de la Russie d'aller servir là-bas
+comme dans leur pays?--Les Polonais, ainsi contentés, n'auraient point
+de raison d'être contre la Russie et deviendraient tranquilles; la
+France, n'ayant plus cette pomme de discorde entre elle et la Russie,
+n'aura aucun motif de lui faire la guerre.» Cette fois, Alexandre
+parlait-il sérieusement? Ne voulait-il pas simplement éprouver
+Czartoryski, savoir si celui-ci accueillerait avec joie tout espoir
+d'une restauration, même accomplie en dehors de la Russie? Au reste, se
+contredisant de nouveau, il exprima bientôt la conviction qu'un conflit
+décisif se produirait dans tous les cas, que Napoléon le provoquerait
+certainement, à supposer que la Russie ne prît point les devants; cette
+idée fatale était la seule qui se fût obstinément fixée dans son esprit
+mouvant. «Il dit d'un accent pénétré qu'il ne croyait pas que ce fût
+encore cette année, parce que Napoléon était tout occupé de son mariage,
+mais qu'il s'attendait à la crise l'année prochaine: _Nous sommes au
+mois d'avril_, continua-t-il; _ainsi ce sera dans neuf mois._»
+
+Pour cette époque, il jugeait de toute nécessité que la Russie eût
+rassemblé ses idées et dressé ses plans sur la conduite à suivre en
+Pologne, qu'elle tînt en réserve une solution toute prête pour l'opposer
+à celle que Napoléon essayerait de faire prévaloir. C'était là le but à
+atteindre; quant aux voies propres à y conduire, elles restaient à
+trouver. Alexandre réfléchirait, aviserait; il invitait Czartoryski à en
+faire autant, à se mettre en quête «d'un fil qui conduirait au but».
+Finalement, on se sépara sans donner à l'entretien de conclusion, mais
+en se promettant d'en chercher une[451]. Si les deux conversations avec
+le prince Adam ne devaient produire immédiatement aucune conséquence
+visible, elles marquent le point de départ d'une trame ourdie par le
+Tsar en dehors et à l'insu de son ministre, par l'intermédiaire de
+Czartoryski et d'autres agents, pour agir auprès des Varsoviens, pour
+tenter leur fidélité, les détacher subrepticement de la France et les
+préparer aux revirements les plus inattendus de la politique moscovite,
+pour se mettre en mesure d'enlever et de détruire le grand-duché avec la
+complicité de ses habitants, de traverser ainsi les projets prêtés à
+Napoléon et d'organiser contre lui, en Pologne même, une guerre
+préventive.
+
+[Note 451: À la même époque, Alexandre disait à l'un des
+compatriotes de Czartoryski, au comte Oginski: «Napoléon a besoin de
+s'attacher les Polonais et les flattera par de belles espérances; quant
+à moi, j'ai toujours estimé votre nation, et j'espère vous le prouver un
+jour, sans que l'intérêt me guide dans tout ce que je ferai.» _Mémoires
+de Michel Oginski sur la Pologne et les Polonais_, II, 370.]
+
+La Pologne n'était pas l'unique agent de destruction que Napoléon parût
+devoir employer contre la Russie. Dans son plan supposé, si l'armée
+varsovienne lui servait d'avant-garde, c'était l'Autriche qui formait
+son aile droite. À Pétersbourg, nul ne doutait qu'il ne fît à l'Autriche
+des propositions corruptrices, et que celle-ci ne fût près de succomber
+à la tentation. Cependant, moins de six semaines après l'acte qui avait
+inopinément rapproché les deux cours, c'est-à-dire la promesse de
+mariage, il était difficile d'admettre que l'accord fût déjà irrévocable
+et complet. Apparemment, l'Autriche n'avait point enchaîné sa liberté
+avec tant de promptitude et de légèreté: à Vienne, il semblait y avoir
+tendance au mal plutôt qu'engagement pris et signature donnée. Là comme
+ailleurs, fallait-il désespérer de prévenir Napoléon et de le déjouer,
+en s'y prenant de suite et en opposant à ses offres une surenchère
+décisive?
+
+Le malheur était que le nouveau ministre dirigeant, le comte de
+Metternich, paraissait tout acquis au principe d'une association
+d'intérêts avec la France; son voyage à Paris laissait percer de fâcheux
+desseins. Mais M. de Metternich, si bien établi que parût son crédit,
+n'était point maître absolu. Auprès de l'empereur François, toujours
+incertain et irrésolu, d'autres influences contre-balançaient la sienne;
+des personnages importants, des conseillers écoutés, certains princes de
+la famille impériale, repoussaient toute compromission trop grave avec
+l'usurpateur. Chez beaucoup de membres de l'aristocratie, le nom de
+Bonaparte était demeuré en horreur; d'autres revenaient déjà de leur
+égarement. En Autriche, comme en Russie après Tilsit, un parti
+d'opposition mondaine se constituait. Actif à Vienne, il était
+tout-puissant à Prague, où les mécontents avaient installé leur quartier
+général et dressé leurs batteries. En ralliant et en employant ces
+éléments divers, la diplomatie russe ne parviendrait-elle point, tandis
+que Metternich négocierait à Paris, à mener derrière lui, dans son dos,
+une intrigue qui annulerait ses efforts et détournerait son souverain de
+tout engagement effectif avec la France? Il ne s'agissait point d'amener
+ce monarque à reprendre vis-à-vis de nous un ton d'hostilité ou même de
+froideur. Alexandre comprenait les nécessités de la situation; il
+admettait parfaitement que l'Autriche tînt à recueillir les fruits du
+mariage et à s'assurer, par des rapports mieux ménagés avec Napoléon,
+quelques années de tranquillité. Mais, pour atteindre ce résultat,
+était-il indispensable de s'enchaîner à une politique dont le but avéré
+était l'asservissement général? L'empereur François, en affectant
+vis-à-vis de son gendre les airs de la cordialité et de l'expansion, ne
+pourrait-il réserver en secret à ses anciens amis, à la Russie en
+particulier, sa prédilection et sa confiance? Sans rompre les attaches
+officielles et de nature diverse qui les unissaient l'un et l'autre à
+l'empereur des Français, les souverains russe et autrichien
+conviendraient de tout se dire, de n'avoir point de mystère l'un pour
+l'autre, de ne rien entreprendre contre leurs intérêts réciproques, de
+s'entr'aider au besoin de tout leur pouvoir. La Russie et l'Autriche
+auraient chacune un lien légitime avec la France, mais un lien de cœur
+se formerait entre elles, une secrète intelligence s'établirait et
+subsisterait jusqu'à l'heure où les circonstances permettraient de
+régulariser la situation, de consommer le divorce politique avec
+Napoléon et de transformer l'accord occulte des deux cours en alliance
+déclarée.
+
+Pour proposer à Vienne cette subtile et équivoque combinaison, on ne
+pouvait agir avec trop de prudence, puisqu'il était difficile de mesurer
+avec certitude le degré d'intimité existant entre la France et
+l'Autriche. Si cette dernière avait déjà disposé d'elle-même, toute
+parole explicite, venant de Pétersbourg, courrait le risque d'être
+répétée à Paris et de compromettre inutilement la Russie. Il importait
+donc de ne s'ouvrir qu'à demi-mot, par insinuations.
+
+Pour plus de précaution, Alexandre évita d'employer son intermédiaire
+naturel avec l'Autriche, son ministre auprès d'elle, et crut devoir
+placer à côté du comte Schouvalof un envoyé spécial et mystérieux; ces
+missions parallèles ont été de tout temps dans les usages et les goûts
+de la diplomatie moscovite. L'un de ses agents les plus déliés, M. David
+d'Alopéus, employé naguère comme ministre à Stockholm, se trouvait
+disponible: «On ne peut nier, écrivait de lui un diplomate français, que
+ce ne soit un homme d'esprit et de talent, mais, à moins qu'il n'ait
+beaucoup changé depuis six ans, il est loin d'être affectionné à la
+France[452].» Ostensiblement, Alexandre le nomma son ministre à Naples,
+près du roi beau-frère de Napoléon. Pour se rendre de Pétersbourg en
+Italie, M. d'Alopéus devait passer par Vienne; là, il s'arrêterait,
+s'établirait, éviterait sous de spécieux prétextes de rejoindre son
+poste, et trouverait à moitié du chemin le terme réel de son voyage. À
+Vienne, il verrait la société, fréquenterait les salons, se rendrait
+compte de l'esprit public, pressentirait les gouvernants et, si ses
+avances n'étaient pas mal accueillies, engagerait à fond la négociation
+dont il était chargé. Pour servir de règle à son langage, un mémoire
+détaillé lui fut remis; la rédaction avait pu en être confiée au
+chancelier Roumiantsof, car il n'existait entre le souverain et le
+ministre aucune divergence d'opinion sur la nécessité d'une tentative
+immédiate pour regagner l'Autriche. Les efforts de Roumiantsof
+aboutirent à un chef-d'œuvre de dextérité. Toute de nuances et de
+sous-entendus, l'instruction permettait de faire entrevoir à ceux qu'il
+s'agissait de séduire les plus engageantes perspectives, sans leur
+livrer une seule parole dont ils pussent abuser[453].
+
+[Note 452: Dépêche de M. de Bourgoing, ministre à Dresde, 20 mai
+1810. Archives des affaires étrangères, Saxe, 79.]
+
+[Note 453: Cette pièce figure aux archives de Saint-Pétersbourg,
+d'où nous l'avons extraite. Martens la mentionne dans son _Recueil des
+traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 35; elle porte la date du 31
+mars 1810.]
+
+L'entrée en matière était des plus ingénieuses. Pour redemander à
+l'Autriche ses bonnes grâces, le cabinet russe prenait occasion de
+l'événement même qui semblait devoir la livrer à la France. Il faisait
+allusion au mariage et raisonnait ainsi: De tout temps, l'empereur
+Alexandre s'est senti porté vers son frère autrichien par une sympathie
+profonde; dans les dernières années, ce qui l'a empêché de suivre le
+penchant de son cœur, c'était que l'Autriche persistait vis-à-vis de la
+France dans une hostilité irréconciliable, alors que lui-même s'était
+engagé à Tilsit dans une voie opposée; devenu notre allié, Alexandre ne
+pouvait demeurer l'ami de nos ennemis. Aujourd'hui qu'une heureuse
+occurrence est venue brusquement améliorer les rapports entre Paris et
+Vienne, l'obstacle au rapprochement avec la Russie se trouve levé par
+cela même: le Tsar peut s'abandonner à son inclination pour l'Autriche,
+qui n'a plus rien d'incompatible avec ses autres liaisons, et c'est
+pourquoi il s'applaudit très sincèrement du mariage. «Un esprit moins
+juste que Sa Majesté en eût peut-être redouté les conséquences et pris
+quelque jalousie. Sa Majesté ne tombe point dans une pareille erreur,
+elle découvre au contraire dans le mariage une facilité de rapprochement
+avec une cour dont elle regrettait de se voir séparée, et son but est
+désormais de conserver la plus étroite _alliance_ avec l'empereur des
+Français et d'établir à côté la plus étroite _amitié_ avec celui de
+l'Autriche.»
+
+C'est par cette opposition de termes savamment calculée, c'est par une
+différence soulignée dans les expressions employées pour caractériser
+les rapports à maintenir avec la France et ceux à nouer avec l'Autriche,
+que se trahit le véritable but de l'instruction. Elle tient à bien
+marquer la distinction qu'il convient de faire entre une liaison encore
+obligatoire et une préférence spontanée. L'essentiel est de convaincre
+l'Autriche que désormais, chez l'empereur Alexandre, l'amitié primera
+l'alliance et devra nécessairement lui survivre. Pourquoi l'empereur
+François n'adopterait-il point pareille règle de conduite? Il y
+trouverait dès maintenant plus complète sûreté, d'immenses avantages
+dans la suite.
+
+En effet, lorsque la Russie exprime l'intention de prolonger le système
+de Tilsit, il va sans dire qu'elle parle au présent et n'engage
+nullement l'avenir. Il n'est pas possible que l'Autriche, de son côté,
+tienne pour définitive la situation que lui ont faite les derniers
+traités, qu'elle se résigne à demeurer perpétuellement exclue de
+l'Allemagne, rejetée de l'Italie, séparée de la mer, emprisonnée dans
+les limites que lui a étroitement tracées l'épée du vainqueur. Recouvrer
+quelques-unes au moins de ses provinces, tel doit être son but caché,
+mais invariable. Or, sans qu'elle ait à courir de nouveau les chances
+d'une aventure guerrière, une partie de ce qu'elle a perdu peut revenir,
+par le seul effet de la bienveillance russe. En cas de complications
+européennes, pour peu que l'empereur Alexandre ait à se louer d'elle, il
+ne l'oubliera point dans les remaniements futurs, il tiendra compte de
+vœux qu'il devine et approuve. «Toutes les idées des hommes d'État
+autrichiens, dit l'instruction, ne peuvent être assises que sur cette
+seule et unique base parvenir à faire reposer la monarchie de la guerre
+récente désastreuse, récupérer une partie des forces qu'elle a perdues,
+non par un nouvel essai de ses armes, mais par la voie des négociations,
+fruit d'un concert général. Dans cette base de la politique future du
+cabinet de Vienne, Sa Majesté ne trouve rien qui ne convienne à ses
+intérêts.»
+
+Peu à peu, l'auteur du mémoire arrive à élargir ses offres. Prévoyant
+implicitement l'hypothèse où l'Autriche se déciderait quelque jour à un
+rôle plus actif, à une politique de revanche proprement dite, il rouvre
+le centre de l'Europe tout entier aux convoitises de cette maison. Il
+est une vérité que l'on ne saurait trop méditer à Vienne, c'est que la
+Russie n'a aucun intérêt à maintenir la France en possession de ses
+conquêtes, à la laisser régner sur l'Italie et peser sur l'Allemagne, à
+lui conserver même ses limites naturelles; dans toutes les contrées que
+le peuple insatiable s'est appropriées, l'Autriche pourra rentrer et
+reprendre pied sans que son voisin de l'Est trouve à y redire.
+
+Ici, l'auteur du mémoire joue avec une discrète habileté le rôle de
+tentateur. Il n'engage pas brutalement l'Autriche à se ressaisir des
+domaines dont elle a été successivement évincée: il se borne, pour
+réveiller ses regrets et stimuler ses appétitions, à lui remémorer
+toutes ses pertes; avec une insistance presque cruelle, il les lui
+énumère longuement, il lui remet sous les yeux les royaumes, les duchés,
+les provinces, dont elle s'enorgueillissait naguère et qu'elle pleure,
+lui désigne du doigt les plaines fertiles de la Lombardie, les rivages
+de l'Adriatique, les ports d'Istrie et de Dalmatie, les campagnes
+florissantes de la Germanie, fait entrevoir au loin la ligne du Rhin et
+la Belgique. Après avoir déployé ces perspectives illimitées, il affecte
+de s'en détourner brusquement; les affaires de la Russie ne sont pas là;
+elle se désintéresse de toutes ces régions et les abandonne aux
+revendications autrichiennes, à charge de réciprocité, sous la condition
+qu'elle-même aura la main libre dans les pays limitrophes de son empire,
+sis à sa convenance, et c'est ici que le nom de la Pologne, sans
+paraître nulle part, se laisse lire entre les lignes. Le principe à
+adopter, ce serait celui d'une tolérance et d'une connivence mutuelles
+sur les terrains respectifs où chacune des deux puissances aurait à
+faire valoir ses droits et à exercer ses reprises. «Au nombre des
+provinces perdues dont l'Autriche peut désirer la récupération, dit
+l'instruction, la majeure partie, la presque totalité peut retourner
+sous sa domination sans blesser l'intérêt direct de Sa Majesté. En
+effet, qu'importe à la Russie si les Pays-Bas, ou le Milanais, ou bien
+l'État de Venise, le Tyrol, Salzbourg, la partie de l'Autriche qu'elle
+vient de céder, si Trieste, Fiume, le littoral étaient convoités et même
+de nouveau successivement acquis par l'empereur François et ses
+successeurs? La seule règle qu'aurait à suivre en pareil cas le cabinet
+de Pétersbourg, ce serait de rester fidèle au sage principe de
+l'équilibre et ne pas permettre d'accroissement qui n'en procure un à la
+Russie, qui ne conserve la force relative des deux États. La cour de
+Vienne ne peut pas méconnaître que la Russie se trouve être la seule
+dont l'intérêt direct n'est jamais attaqué par ses acquisitions en
+Allemagne ou en Italie. La cour de Vienne ne peut pas méconnaître que
+cependant elle ne peut rien entreprendre ni en Allemagne ni en Italie,
+si elle n'est pas sûre du silence ou plutôt du consentement tacite de la
+Russie.»
+
+Il était un point, malheureusement, où l'intérêt des deux empires, si
+conciliable ailleurs, se contrariait et se heurtait; c'était l'Orient,
+et la crise soulevée sur le Danube en 1807, toujours ouverte, prolongée
+parallèlement aux guerres qui avaient déchiré l'Europe, mettait obstacle
+à toute coalition nouvelle, en divisant la Russie et l'Autriche.
+Alexandre Ier et son cabinet savaient à quel point l'incorporation de
+fait des Principautés à l'empire, l'intention hautement annoncée de les
+conserver, étaient désapprouvées à Vienne. Là, le Danube était réputé
+déjà fleuve autrichien ou tout au moins destiné à le devenir. En mettant
+la main sur la partie inférieure de son cours et sur ses embouchures, la
+Russie alarmait des intérêts présents et des ambitions futures; elle
+transformait en impasse la voie magnifique par laquelle l'Autriche
+assurait ses communications avec la mer Noire et pourrait un jour se
+laisser glisser vers l'Orient. Pour complaire pleinement à cette
+puissance, il eût fallu que la Russie renonçât aux Principautés et
+signât avec les Turcs une paix respectant à peu près l'intégrité de
+leurs possessions.
+
+Alexandre jugeait encore ce sacrifice au-dessus de sa résignation et de
+ses forces. L'acquisition de la Moldavie et de la Valachie, n'était-ce
+point depuis trois ans l'objectif immédiat de sa politique, la pensée du
+règne, le rêve longuement caressé, réalisé enfin à Erfurt après une
+anxieuse attente? Si détaché qu'il fût de l'alliance française, le Tsar
+ne s'habituait pas à l'idée de restituer sa part dans les bénéfices de
+l'association. Il garderait donc les Principautés, mais ne renonçait pas
+à s'entendre avec Vienne sur les affaires du Levant. Fidèle aux
+préceptes et aux traditions de Catherine, au lieu d'accorder à
+l'Autriche des concessions, il lui offrirait des compensations; prenant
+lui-même, il la laisserait prendre à côté de lui et poursuivre
+latéralement ses progrès. L'empire des Turcs, cette ruine ouverte à tous
+venants, cette inépuisable matière à échange, à transaction, à partages,
+n'était-il pas assez vaste pour que deux grandes ambitions pussent s'y
+trouver à l'aise et s'y rassasier, sans se rencontrer ni se combattre?
+
+Il serait facile de délimiter la sphère des intérêts respectifs. Un
+premier objet devait attirer l'attention de l'Autriche, à proximité de
+ses frontières et en quelque sorte sous sa main. La Serbie s'était
+spontanément détachée de la Turquie; ses habitants s'étaient révoltés
+dès 1804, et depuis lors leurs bandes tenaient valeureusement campagne,
+sous la conduite de Karageorges. Bien que les Serbes eussent sollicité à
+plusieurs reprises le protectorat du Tsar, bien qu'ils eussent créé en
+sa faveur une utile diversion, ce prince se défendait de toute intention
+d'en faire ses sujets ou même ses vassaux. Sans doute, sa conscience et
+son honneur ne lui permettaient pas de livrer à merci ces humbles alliés
+et de les replacer sous le joug de l'Infidèle, mais il verrait avec
+plaisir qu'une puissance chrétienne se chargeât de leur sort. L'Autriche
+n'avait qu'à les prendre sous sa sauvegarde, à obtenir pour eux des
+immunités et des privilèges, à ériger au besoin la Serbie en principauté
+autonome, qui se placerait sous sa dépendance politique et commerciale.
+
+Désire-t-elle davantage? Veut-elle étendre non seulement son influence,
+mais sa domination, tailler dans le vif des domaines ottomans? Il n'est
+qu'un moyen pour elle d'atteindre ce but, c'est de mériter la confiance
+de la Russie et de s'entendre franchement avec elle. Après avoir cherché
+à reporter vers l'Occident les ambitions autrichiennes, l'instruction
+ajoute: «Et s'il fallait prêter à la cour de Vienne l'intention de
+réparer ses pertes par l'acquisition de quelques-unes des fertiles
+provinces qui gémissent sous le joug de l'empire ottoman, je le demande,
+le pourrait-elle encore, se trouvant en opposition avec la Russie? Et
+quelle facilité n'obtiendrait-elle pas à exécuter ce plan, si, au
+préalable, elle s'était rendue digne, par sa conduite en politique, de
+tout le bien que lui veut Sa Majesté?» L'empereur Alexandre, en effet, a
+toujours considéré qu'une saine politique recommande aux deux États de
+concerter toutes leurs opérations en Orient et d'y marcher du même pas.
+Cette pensée n'est pas chez lui le résultat de circonstances
+accidentelles; c'est une opinion réfléchie et profonde, un principe
+constamment professé, alors même que les offres venues d'ailleurs et
+l'attitude de l'Autriche lui en faisaient quelque mérite. En veut-on la
+preuve? Le cabinet de Pétersbourg est prêt à la fournir, convaincante,
+irréfutable, et pour mieux attester sa bienveillance dans, le passé,
+garantie de sa sincérité dans l'avenir, il va livrer à la délicatesse de
+l'Autriche un secret d'État, enseveli jusqu'à présent au plus profond
+des archives.
+
+Alors, sur un ton de gravité et de mystère, Roumiantsof révèle à M.
+d'Alopéus, en lui permettant d'être opportunément indiscret, qu'à deux
+ans de date la face du monde oriental a failli changer: dans l'hiver de
+1808, la Russie a été saisie par Napoléon de propositions surprenantes,
+à la suite desquelles une discussion s'est ouverte sur le partage de la
+Turquie. Énonçant ce fait vrai, Roumiantsof ne relève qu'un seul de ses
+aspects, présenté sous un jour différent de la réalité. En février et
+mars 1808, lors de la négociation qui avait eu pour but de remanier la
+carte du monde et qui suffirait à caractériser ces temps
+extraordinaires, dans toutes les communications échangées entre les deux
+empereurs, dans toutes les conférences entre leurs ministres, il avait
+été convenu que l'Autriche serait invitée au partage et que son
+territoire prolongé dans le Sud-Est servirait à séparer les possessions
+futures de la France et de la Russie. Ce principe avait été admis d'un
+commun accord, mais posé en premier lieu par Napoléon, formellement
+indiqué dans sa lettre du 2 février 1808, et tous les efforts de la
+Russie s'étaient employés à restreindre les avantages de l'Autriche.
+Cependant, l'instruction nouvelle fait honneur au souverain russe
+d'avoir exigé que l'opération s'accomplirait à trois, sur le pied d'une
+parfaite égalité.
+
+Dans sa modération constante, dit-elle, l'empereur Alexandre répugnait
+au partage. Néanmoins, jugeant que ce bouleversement pourrait devenir
+nécessaire, il ne s'y refusait pas, mais mettait une condition _sine quâ
+non_ à son concours, c'était que l'Autriche serait appelée à coopérer et
+associée largement aux profits de l'entreprise. Il avait insisté pour
+que le lot de cette puissance fût aussi considérable et aussi bien
+composé que possible: il l'avait tracé de sa main, en ami, avec une
+sollicitude raffinée, aussi ménager des intérêts d'autrui que des siens
+propres. Il s'était dit que l'Autriche ne trouverait pas suffisamment
+son compte à s'étendre dans les parties continentales de la Turquie,
+qu'un débouché sur la mer lui était indispensable pour mettre en valeur
+ses possessions nouvelles et développer les ressources de son sol; il
+avait demandé qu'elle obtînt un port sur l'Archipel, c'est-à-dire un
+moyen d'attirer à elle et d'accaparer une partie du commerce oriental,
+«seule source de richesse qui lui manquât». Était-il possible de donner
+un témoignage moins équivoque de sympathie et de bon vouloir? Et à quel
+moment l'empereur Alexandre prenait-il en main avec tant de chaleur la
+cause de ses voisins? «C'était à l'époque à laquelle le cabinet de
+Vienne s'éloignait déjà de notre intimité que Sa Majesté veillait avec
+tant de sollicitude à son intérêt, à sa grandeur.» Cette confidence,
+habilement ménagée, ne peut manquer son effet: «Elle doit, par le
+sentiment de la reconnaissance, préparer le sentiment de l'amitié la
+plus absolue.»
+
+Toutefois, Alopéus ne devra risquer qu'à bon escient la communication
+décisive; avant de livrer un secret qui appartient à la France autant
+qu'à la Russie, il s'assurera qu'il se trouve en présence
+d'interlocuteurs bien préparés à le recevoir, à le conserver
+religieusement, après en avoir fait leur profit, et disposés à entrer
+dans les voies où il convient de les ramener. «Vous ne ferez la
+confidence, écrit Roumiantsof, qu'au fur et à mesure que vous verrez
+naître dans le cabinet de Vienne une grande confiance et que vous
+jugerez qu'il est décidé à préférer la plus intime union d'intérêts avec
+la Russie à toute autre relation politique.» Et de nouveau, la pensée
+maîtresse de l'instruction se dégage, éclate: ce qu'il faut obtenir à
+tout prix, c'est que l'Autriche ne s'unisse à Napoléon que des lèvres,
+et qu'au fond de l'âme elle prenne la résolution, dans tous les conflits
+qui pourront surgir, de toujours sacrifier la France à la Russie.
+
+Ainsi, dès le lendemain du mariage, si l'empereur Alexandre s'attachait
+encore à maintenir la fiction de l'alliance, il plaçait en des démarches
+toutes contraires son espoir intime, sa sûreté, et sa première pensée
+était de se mettre en garde contre une attaque française. Fondant ses
+craintes sur des présomptions morales plus que sur des indices
+matériels, sur son expérience du caractère de Napoléon, il jugeait
+indispensable d'assurer sa défense en prenant diplomatiquement
+l'offensive. Sous main, il s'essayait à nous soustraire nos alliés
+possibles et nos clients désignés, à ressaisir l'Autriche et à suborner
+la Pologne: au cheminement prévu des intrigues françaises tant à Vienne
+qu'à Varsovie, il opposait d'avance une double contre-mine. Cet effort
+dans l'ombre, ce travail de sape et de détachement va se poursuivre,
+s'accentuer peu à peu, et même, malgré tous ses soins pour se cacher à
+la lumière, effleurer plus d'une fois le sol et se laisser surprendre.
+La Russie, il est vrai, s'engageait dans ces voies obliques et
+souterraines sans interrompre la négociation entamée de face avec la
+France et en continuant d'y apporter une part de sincérité. Alexandre se
+dit toujours prêt, au prix d'un article de traité, au prix d'une phrase,
+à rester le premier et le plus fidèle de nos auxiliaires. En réalité,
+s'il arrache cette condamnation définitive de la Pologne qui demeure
+l'objet principal de ses vœux, il croira avoir écarté ou au moins
+éloigné le péril et se sentira moins disposé à provoquer une scission
+dont il redoute les conséquences. Entrée dans une phase nouvelle par la
+réexpédition du traité, reportée à Paris, la négociation conservait-elle
+quelque chance d'aboutir? Réussirait-elle à ménager une réconciliation
+de cœur entre Napoléon et Alexandre, et à sauver l'alliance?
+
+
+
+
+CHAPITRE X
+
+AUTOUR D'UNE PHRASE
+
+
+Arrivée du contre-projet russe à Paris.--Napoléon au lendemain de son
+mariage--Parfait contentement.--Douces paroles à
+l'Autriche.--Établissement de Metternich à Paris.--Son plan.--Il dénonce
+les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle
+révolte contre l'article premier.--Napoléon prend lui-même la parole et
+dicte une série d'observations.--Chef-d'œuvre de polémique.--Craintes
+pour le duché; idée d'une confédération défensive entre la Suède, le
+Danemark et l'État de Varsovie.--Les soirées de Compiègne.--Les
+Bonapartes et les Pozzo.--Napoléon et les hommes d'ancien
+régime.--Empressement de l'Autriche à offrir ses services.--Napoléon
+cherche à se dégager vis-à-vis de la Russie et à ne plus signer de
+traité.--Il ajourne sa réponse au contre-projet.--Ses artifices
+dilatoires.--Comment il met à profit sa situation de nouveau
+marié.--Voyage en Flandre.--Lettre à l'empereur Alexandre.--Tâche
+ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rôle entre
+l'Empereur et l'Impératrice.--Il envenime le différend avec la
+Russie.--Il s'essaye sans succès à reprendre et à soulever la question
+d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence
+à Varsovie.--Napoléon mis en cause à propos du langage des
+journaux.--Mécontentement progressif.--Explosion violente.--La dictée du
+1er juin 1810.--Première menace de guerre.--Le bal de l'ambassade
+d'Autriche.--Accident arrivé au prince Kourakine.--Napoléon s'arrête à
+l'idée de ne plus continuer la controverse.--Il soulève une question
+préalable.--Rupture de la négociation; responsabilités respectives.
+
+
+
+Le 1er avril au soir, le duc de Cadore, rentrant de Saint-Cloud après la
+cérémonie du mariage civil, trouva deux lettres. Par la première, le
+chancelier Roumiantsof annonçait et appuyait le nouveau projet de
+traité, qui venait d'être déposé au ministère par les soins du prince
+Kourakine. Dans la seconde, cet ambassadeur avisait le ministre français
+qu'il lui ferait prochainement visite, pour l'importante affaire[454]:
+tout dénotait chez les Russes le désir et l'impatience d'une prompte
+solution. Le projet fut envoyé à Compiègne, où l'Empereur était retourné
+avec Marie-Louise trois jours après ses noces.
+
+[Note 454: Lettre de Champagny à Napoléon, 1er avril 1810, à minuit.
+Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+En ce moment, Napoléon n'avait guère le loisir de s'occuper de la
+Russie; par la force des circonstances, il était tout à l'Autriche.
+Marié de la veille, il se devait à sa jeune femme; il l'entourait de
+soins assidus, l'enveloppait d'une sollicitude attentive et protectrice,
+lui témoignait une affection qui semblait payée de retour, et mettait
+même une sorte de coquetterie à faire savoir en Autriche que les choses
+se passaient parfaitement bien dans le ménage impérial, que Marie-Louise
+était heureuse. «Elle remplit toutes mes espérances, écrivait-il à son
+beau-père; depuis deux jours, je n'ai cessé de lui donner et d'en
+recevoir des preuves des tendres sentiments qui nous unissent. Nous nous
+convenons parfaitement.» Et il remerciait Sa Majesté Apostolique «du
+beau présent qu'Elle lui avait fait». Sur quoi, l'empereur François, ému
+jusqu'aux larmes, ne savait comment témoigner sa félicité, donnait à
+lire autour de lui les lettres que lui avaient adressées les nouveaux
+époux, et c'était à chaque expression saillante un attendrissement
+général: «Cette phrase «_Nous nous convenons parfaitement_», mandait de
+Vienne notre ambassadeur, a eu le plus grand succès, de même que deux
+lettres de S. M. l'Impératrice écrites en allemand, où elle dit entre
+autres: «_Je suis aussi heureuse qu'il est possible de l'être; ce que
+mon père m'avait dit souvent s'est vérifié: je trouve l'empereur
+Napoléon extrêmement aimable_.» En me communiquant ces détails, le
+prince de Metternich pleurait de joie, et il s'est jeté à mon col pour
+m'embrasser. Le contentement de cette cour est à son comble, depuis
+qu'on sait que les deux augustes époux se sont vus et se sont inspiré
+mutuellement de l'affection et de la confiance. Pour célébrer cette
+heureuse nouvelle, il y aura demain à la cour cercle et concert, la
+saison ne permettant pas d'autres divertissements[455].»
+
+[Note 455: Otto à Champagny, 8 avril 1810. Quelques jours après,
+l'ambassadeur ajoutait: «Aujourd'hui les deux cours sont tellement à
+l'unisson qu'une corde légèrement touchée à Paris étend ses vibrations
+jusqu'à Vienne et y charme toutes les personnes bien intentionnées.» Cf.
+SAINT-AMAND, _Les beaux jours de Marie-Louise_, p. 251-252.]
+
+En fait, Marie-Louise plaisait à Napoléon; cette Allemande d'humeur
+placide, d'âme inférieure, mais douce, attentionnée, possédant, avec
+l'attrait de la jeunesse, l'apparence et les dehors de la sensibilité,
+répondait très suffisamment à ce qu'il exigeait d'une impératrice:
+d'ailleurs, par un mirage singulier, l'éclat de l'alliance lui faisait
+illusion sur les qualités de la personne, et son cœur s'attachait à la
+femme que sa politique et son ambition avaient choisie. Puis, il
+trouvait que la maison d'Autriche avait su faire preuve, dans toute
+cette affaire, de naturel, de goût, d'une cordialité déférente, et avait
+porté, jusque dans les moindres détails, une grande délicatesse de
+procédés: «On n'a oublié aucune nuance, disait-il, pour me rendre
+l'événement heureux du moment aussi doux et aussi agréable que
+possible[456].» En somme, il était content de la femme, content de la
+famille, content aussi du représentant extraordinaire que la cour de
+Vienne avait accrédité près de lui, en la personne du comte de
+Metternich.
+
+[Note 456: _Mémoires de Metternich_, II, 326.]
+
+Ce ministre n'était pas venu, ainsi qu'on le craignait à Pétersbourg,
+avec l'intention d'offrir à Napoléon un traité et de brusquer
+l'alliance. En lui supposant ce dessein, la cour de Russie n'avait fait
+qu'approcher de la vérité. Metternich était trop diplomate pour aller si
+vite en besogne, et le plan qu'il s'était tracé comportait plus de
+ménagements et moins de précipitation.
+
+S'il s'était rendu en France, c'était d'abord afin d'y guider les
+premiers pas de l'Impératrice, de faire en sorte qu'elle charmât et
+réussît. Il emploierait en même temps son séjour à terminer quelques
+affaires intéressant son pays, à obtenir que certaines clauses du
+dernier traité de paix fussent adoucies ou moins rigoureusement
+interprétées: c'étaient là les menus profits à retirer du mariage.
+Enfin,--et tel était le principal mobile auquel il avait obéi,--il était
+curieux d'observer Napoléon au lendemain de sa nouvelle union, de voir
+jusqu'à quel point ce grand acte avait modifié son humeur et les allures
+de sa politique, de découvrir quels projets fermentaient dans ce cerveau
+«volcanique[457]» et comment le suprême dispensateur des événements
+s'apprêtait à en régler le cours. Trop perspicace pour croire que le
+mariage mettrait fin à la crise déchaînée sur l'Europe, il tâcherait
+d'en prévoir les futures péripéties, afin que l'Autriche eût le temps de
+s'y composer un rôle et d'y chercher son profit. Sans faire son idéal
+politique d'une liaison permanente et stable entre les deux empires,
+conservant l'inébranlable espoir de s'associer un jour à la revanche
+européenne contre Napoléon et de le trahir opportunément, il considérait
+que cette époque appelée par tant de vœux était aujourd'hui fort
+éloignée. Dans les temps douloureux que l'on traversait, l'Autriche ne
+pouvait aspirer qu'à vivre, à vivre le moins mal possible, et le seul
+moyen pour elle de sauvegarder son existence, d'échapper à de nouvelles
+atteintes, de s'assurer même quelques avantages, n'était-il point de se
+rendre utile ou tout au moins plaisante à l'homme redoutable qui pouvait
+la briser? Metternich estimait donc que son gouvernement devait adopter
+pour principe, dans toutes les complications à venir, de se prêter aux
+vues de l'Empereur et même de les servir, s'il le fallait absolument,
+sauf à déterminer plus tard, d'après les données qui seraient
+recueillies pendant le voyage, dans quelle mesure, sous quelle forme et
+à quel moment. S'étant proposé pour but de reconnaître le terrain, il
+comptait aussi le préparer. Dès à présent, il jugeait bon de cultiver
+l'amitié du vainqueur, d'insinuer l'Autriche dans ses bonnes grâces, en
+un mot de créer entre les deux cours une intimité susceptible au besoin
+de se transformer en alliance.
+
+[Note 457: Dépêche du comte Tolstoï, 25 octobre-7 novembre 1807.
+Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+C'était une tâche qu'il n'avait voulu confier à personne, se jugeant
+seul capable de la remplir. Connaissant l'homme auquel il aurait
+affaire, l'ayant étudié de près lors de sa précédente mission, il se
+flattait d'exercer sur lui quelque ascendant et se rappelait avoir
+soutenu sans trop de désavantage, avant la dernière guerre, un rôle des
+plus ingrats, être resté jusqu'à la fin le ministre patiemment supporté
+d'une cour odieuse. Aujourd'hui que la situation s'était entièrement
+modifiée en faveur de l'Autriche, il se sentait plus libre de ses
+mouvements, plus à l'aise pour déployer ses facultés. Plein d'assurance,
+possédant de rares aptitudes pour la politique et s'en croyant de plus
+grandes encore, servi par son talent et persuadé de son génie, il
+n'éprouvait pas en présence de l'Empereur cette gêne qui souvent
+paralysait les volontés. Il connaissait l'art de l'écouter et de lui
+parler: mieux que personne, il saurait, par un langage adroit, faire
+apprécier la valeur de l'amitié autrichienne.
+
+Napoléon, il est vrai, ne sentirait réellement le besoin de l'Autriche
+que s'il ne trouvait plus ailleurs son point d'appui; ses sympathies
+envers Vienne iraient en raison directe de l'altération de ses rapports
+avec Pétersbourg, et Metternich s'était essentiellement pénétré de cette
+vérité. Dès le lendemain des fiançailles, il avait compris qu'un
+refroidissement entre la France et la Russie, peut-être une brouille,
+serait la conséquence fatale de l'événement, et c'était de cette
+complication qu'il attendait dans l'avenir le relèvement de sa patrie.
+Ce serait trop de dire qu'il voulût, dès maintenant, provoquer un
+conflit aigu entre les alliés de Tilsit; il ne pouvait, dans les
+circonstances présentes, former ce projet et encore moins l'avouer,
+vis-à-vis même de son propre gouvernement, car le premier intérêt de
+l'Autriche était de goûter quelques années de calme et de recueillement
+dans une Europe en paix. L'empereur François, dégoûté des aventures, las
+d'émotions et de tracas, jouissait trop délicieusement de la sécurité
+que lui avait procurée l'établissement de sa fille pour ne point
+redouter une conflagration nouvelle, qui détruirait sa quiétude et
+mettrait son indécision à de cruelles épreuves. Toutefois, pour que le
+plan de Metternich réussît, il était indispensable que Napoléon ne fût
+pas trop bien avec la Russie, qu'il s'éloignât d'elle progressivement,
+et le ministre autrichien se réservait d'y veiller, avec tact et
+persévérance.
+
+Dès ses premières entrevues avec Napoléon, à Compiègne, il trouva le
+terrain favorablement disposé et ouvert à son action. L'Empereur, le
+traitant en hôte de fondation et en familier du château, se prit à
+causer librement avec lui, de longues heures durant, avant et après le
+dîner. Il était facile de voir que les premiers instants passés avec
+Marie-Louise lui avaient laissé la plus agréable impression; il se
+montrait gai, souriant, épanoui dans son bien-être et sa
+toute-puissance. Il ne tarissait pas en éloges sur l'Impératrice,
+parlait bienveillamment de l'Autriche et, sans prononcer le mot
+d'alliance, se plaisait à envisager sous de riantes couleurs l'avenir
+des relations, prévoyait entre les deux cours une ère de calme et de
+sérénité. Il semblait même s'intéresser à l'Autriche, compatissait à ses
+embarras financiers et administratifs, lui donnait des conseils, et
+comme tous les problèmes avaient le pouvoir de surexciter son
+imagination et d'éveiller sa verve, il exprimait sur les essais de
+réforme tentés à Vienne des idées toujours originales et
+prime-sautières, parfois profondes. Après d'infinies digressions, des
+retours sur le passé, des anecdotes sans nombre, il se mit à parler de
+la situation européenne.
+
+Ici, Metternich crut devoir placer d'abord une profession de foi
+hautement pacifique: cette déclaration de principes n'engageait à rien
+et ne pouvait que mettre en confiance. L'Autriche, dit-il, n'avait
+d'autre désir que de faire régner partout la concorde et l'harmonie; il
+érigea son maître «en apôtre de cette belle cause[458]». Seulement, il
+eut soin presque aussitôt de signaler le point noir à l'horizon et de le
+rendre bien visible. Sachant que l'émoi causé à Pétersbourg allait
+croissant et se traduisait par une agitation sourde, il fit allusion à
+cette attitude, en ayant l'air de la déplorer: «Comme le comble de nos
+vœux, dit-il, est la paix et la tranquillité, il ne peut pas entrer dans
+nos vues que la Russie se compromette.»--«Qu'entendez-vous par se
+compromettre?» demanda l'Empereur.--«La Russie n'agit que par la peur,
+répondit Metternich: elle craint la France, elle va craindre nos
+rapports avec cette dernière puissance, et d'inquiétude en inquiétude
+elle va se remuer[459].» C'était pronostiquer, avec une rare sûreté de
+coup d'œil, la conduite future d'Alexandre; il semble que Metternich ait
+eu l'intuition des démarches équivoques auxquelles ce monarque se
+décidait dans le moment même; avant de les connaître, il les devinait et
+les dénonçait à l'Empereur.
+
+[Note 458: _Mémoires de Metternich_, II, 331.]
+
+[Note 459: _Mémoires de Metternich_, II, 329.]
+
+«Soyez tranquille, reprit Napoléon, si les Russes veulent se
+compromettre, je ferai semblant de ne pas les comprendre[460].» Lui-même
+évitait de se découvrir et affectait un parti pris d'indifférence fort
+opposé à son caractère. Malheureusement, se démentant bientôt, il laissa
+voir au contraire de quel œil scrutateur et défiant il observait tous
+les mouvements de la Russie. Il ne résista pas à montrer ce qui en elle
+le blessait et le heurtait depuis longtemps; il ne cacha point qu'il
+avait jugé et condamné dès 1809 la politique du cabinet russe, que
+Roumiantsof avait montré à cette époque une inintelligence complète de
+la situation. À ces amers souvenirs, son front se rembrunissait, sa
+parole devenait animée, vibrante, et Metternich comprit que la rupture
+de l'alliance était plus proche qu'il n'avait osé l'espérer. Il fit part
+de cette découverte à son maître sur un ton de douloureuse componction:
+«Les choses en sont venues à un point, lui écrivait-il, où il faudra
+toute la sagesse et tout le calme de la marche politique de Votre
+Majesté pour éloigner une brouille[461].» En réalité, heureux d'avoir
+reconnu entre la France et la Russie un germe de mésintelligence tout
+formé et prêt à éclore, il se promit de le cultiver, de le développer,
+et d'aider de son mieux la force des choses.
+
+[Note 460: _Id._, I, 102.]
+
+[Note 461: _Id._, II, 329.]
+
+Peu de jours après ces entretiens, Napoléon, retrouvant sur son bureau
+le second projet de traité présenté par la Russie, se mit à l'examiner.
+Dès le premier coup d'œil, la phrase portant «que le royaume de Pologne
+ne serait jamais rétabli», replacée en évidence et en relief, le choqua
+à nouveau. Cette manière de lui renvoyer une expression dont il n'avait
+pas voulu, qu'il avait péremptoirement repoussée, une fois pour toutes,
+lui déplut souverainement: il ne savait à quoi attribuer cette
+insistance audacieuse. Était-ce désir de l'humilier, de mettre sa
+patience à l'épreuve, que cette obstination à lui opposer un texte
+intangible? Était-ce arrière-pensée de se préparer des armes contre lui
+et de lui arracher un engagement dont il serait facile d'abuser? L'une
+et l'autre de ces suppositions lui paraissaient également justifiées, et
+la première révoltait son orgueil, la seconde alarmait sa politique et
+sa prudence. D'ailleurs, cette formule étonnante qu'on persévère à lui
+représenter, sous quelque point de vue qu'il l'envisage, droit strict,
+justice, convenance, bon sens même, n'est-elle pas insoutenable? Et il
+se reprend à la discuter, avec feu, avec véhémence, voulant cette fois
+pousser à fond le débat et lui donner une ampleur toute nouvelle. Fidèle
+à son habitude de préciser sa pensée en la jetant sur le papier, il
+dicte une série de notes sur l'ensemble de la question. À mesure qu'il
+parle, il sent mieux l'excellence de sa cause, s'en pénètre davantage,
+se trouve plus convaincu et plus fort. Assuré de son bon droit, il s'y
+établit, s'y carre, s'enferme dans ce poste inexpugnable avec tous ses
+moyens et n'en sort que pour détruire et bouleverser ceux de
+l'adversaire. Les arguments lui viennent en foule: il les classe, les
+range, les met en ordre et en action. Il en cherche jusque dans le
+passé, l'appelle à son aide, le fait comparaître et parler. Il cite des
+textes, des exemples, défie qu'on lui oppose des précédents. Ardent à
+cette controverse, car pour lui discuter, c'est encore combattre, il s'y
+livre tout entier, s'y complaît, donne libre essor à ce goût pour les
+batailles de paroles, à ces facultés de plaideur qu'il tient de son
+origine latine, et c'est un mémoire complet qu'il se trouve rédiger sur
+le point en litige, de verve, d'un seul jet, avec une incomparable
+maîtrise.
+
+Il commence par exposer les faits de la cause et marquer le point où il
+veut en venir: «Trois projets de convention, dit-il, ont été présentés,
+un premier par la Russie, un second par la France, et un troisième,
+comme contre-projet, par la Russie. Les trois projets atteignent le même
+but: ils rassurent la Russie sur les dispositions de la France à l'égard
+de la Pologne; ils ne varient que dans le style, mais cette variation
+dans le style est telle qu'elle compromet l'honneur et la dignité de la
+France, et que, dès lors, l'empereur Napoléon n'a pas à hésiter[462].»
+
+[Note 462: _Corresp._, 16180.]
+
+Ce que la Russie lui demande, c'est une garantie de ses intentions; il
+l'a donnée par sa conduite et son langage. En 1807, après Friedland; en
+1809, après Wagram, il pouvait reconstituer la Pologne et ne l'a point
+fait; il ne s'est pas seulement abstenu d'agir en faveur de cette
+nation, il a parlé contre elle. Dans ses lettres au Tsar, dont il
+reprend les expressions, dans l'exposé au Corps législatif, dont il cite
+textuellement les termes, il a affirmé que le rétablissement du royaume
+polonais n'entrait aucunement dans ses vues; il l'a surabondamment
+prouvé en offrant de passer un traité dont l'article premier lui
+interdisait de prêter un appui quelconque à toute tentative de
+restauration: «Si la Russie ne veut qu'être rassurée sur les
+dispositions de l'empereur Napoléon, en supposant que les événements
+n'eussent point parlé assez haut et qu'elle eût besoin d'une
+explication, cet article la rassure entièrement. Si elle veut triompher
+de la France, ternir son honneur et lui faire signer une convention, non
+d'égal à égal, mais d'un inférieur à un supérieur, elle doit vouloir
+substituer à cet article un autre où la France n'obtienne aucune
+réciprocité.
+
+«Et en effet, si l'on dit: «La Pologne ne sera jamais rétablie», on
+devrait dire également: «Le royaume de Piémont ne sera jamais rétabli»,
+et d'ailleurs ce style dogmatique est contraire à l'usage et à la
+prudence humaine: quelque puissants que soient les empires de France et
+de Russie, cependant ils ne le sont pas assez pour qu'une chose ne
+puisse arriver contre leur volonté. Unis pour maintenir la paix du
+continent, ils n'ont pu la maintenir, et la guerre a eu lieu; unis pour
+rétablir la paix maritime et rendre les mers aux nations, jusqu'à cette
+heure ils n'ont pas réussi. Des événements si frappants prouvent donc
+que, quelque grands que soient les deux empires, leur puissance a des
+bornes. La Divinité seule peut parler ainsi que le propose la Russie, et
+on ne trouverait dans les annales des nations aucune rédaction pareille.
+L'Empereur n'y peut consentir, parce que cette rédaction n'offre rien de
+réciproque, tandis qu'il trouve simple de dire et redire dans des
+lettres, des discours, des traités, autant que cela peut plaire à son
+allié, _qu'il ne favorisera, ne fera et n'aidera_.
+
+«Voyons ici ce que l'on désire: ou que la France assure qu'elle ne fera
+jamais rien pour rétablir la Pologne, c'est ce que l'Empereur est maître
+de dire; ou que la France fera la guerre à la puissance qui rétablirait
+la Pologne, c'est ce que l'Empereur ne peut pas dire, parce qu'il
+faudrait, pour qu'un pareil article fût d'égal à égal, qu'il y eût une
+compensation, car sans cela on ne pourrait pas comprendre ce qui aurait
+porté la France à prendre un engagement si évidemment dicté. Certes, la
+Pologne n'existe plus que dans l'imagination de ceux qui veulent en
+faire un prétexte pour se créer des chimères; mais enfin, si les anciens
+peuples de la Pologne parvenaient par des événements quelconques à
+recouvrer leur indépendance, et que les forces russes ne fussent pas
+suffisantes pour les soumettre, l'article du contre-projet semblerait
+imposer à la France l'obligation de faire marcher ses troupes pour les
+soumettre. Il est évident que la France ne pourrait prendre un tel
+engagement qu'autant qu'il y aurait réciprocité, et que la Russie
+s'engagera à faire marcher ses forces dans le cas où des pays
+nouvellement réunis à la France voudraient s'affranchir de la domination
+française et que les armes de la France ne seraient pas suffisantes pour
+les y faire rentrer.
+
+«On ne peut donc pas concevoir le but que peut avoir la Russie en
+refusant une rédaction qui lui accorde ce qu'elle demande, pour y
+substituer une rédaction dogmatique, inusitée, contraire à la prudence
+humaine, et telle que l'Empereur ne peut la souscrire qu'en se
+déshonorant[463].»
+
+[Note 463: _Corresp._, 16180.]
+
+Donc, sur la formule initiale, point de transaction possible. Napoléon
+maintient obstinément sa rédaction à l'encontre de celle que la Russie
+prétend lui imposer. Sous cette réserve, il est prêt encore à se lier
+par écrit et à signer un traité. Même, il ne rejette pas en bloc le
+contre-projet d'Alexandre. Sur deux points de détail, il admet les
+variantes proposées. Pourvu que l'on fasse disparaître les expressions
+auxquelles la France ne saurait souscrire sans se manquer à elle-même,
+car a les mots constituent l'honneur entre les nations comme entre les
+particuliers[464]», il consent que ses engagements, dans la limite qu'il
+leur a tracée, soient énoncés de manière aussi claire, aussi nette,
+aussi satisfaisante que possible. C'est en ce sens que devra être conçue
+la réponse à faire au contre-projet. M. de Champagny est chargé de la
+préparer: il prendra pour canevas la dictée impériale, habillera en
+style de chancellerie, mettra en forme de note diplomatique cette âpre
+et ferme dissertation; il «adoucira les termes en tâchant de ne point
+affaiblir les idées[465]». D'ailleurs, avant d'adresser la note au
+prince Kourakine, il devra la soumettre à Sa Majesté, qui se réserve
+d'en reviser? et d'en approuver les termes.
+
+[Note 464: _Id._]
+
+[Note 465: Paroles rappelées par Champagny dans une lettre à
+Napoléon, 20 juin 1810. Archives nationales, AF, IV, 1698.]
+
+Malgré cette disposition persistante à poursuivre un arrangement,
+Napoléon demeure sous une impression de méfiance plus prononcée. Puisque
+la Russie s'opiniâtre à réclamer d'aussi abusives sûretés, le temps
+n'est-il pas venu d'augmenter contre elle nos garanties? Dans cette
+guerre à outrance déclarée à l'idée polonaise, Napoléon flaire une
+menace pour le grand-duché et sent le besoin de mieux préserver ce poste
+placé à l'extrémité de notre système stratégique, en pointe et en l'air.
+D'autres puissances, situées à côté ou en arrière du duché, ne
+peuvent-elles devenir ses points d'appui? En ménageant un triple accord
+entre la principauté varsovienne, la Suède et le Danemark, notre
+politique amènerait ces trois États à se soutenir et à s'épauler l'un
+l'autre. Napoléon fait dire très mystérieusement à Copenhague: «Un
+intérêt commun peut déterminer la Suède, le Danemark et le duché de
+Varsovie à s'unir par un lien secret entièrement éventuel qui pourrait
+être garanti par la France: il n'aurait pour objet que la conservation
+de ces trois puissances...» C'est un premier retour au système antirusse
+de l'ancienne monarchie, dont l'un des traits était de grouper les États
+secondaires du Nord en confédération défensive contre leur redoutable
+voisine. Il est vrai que la tentative prescrite, destinée d'ailleurs à
+ne pas aboutir, ne devait s'opérer qu'avec une extrême circonspection.
+Napoléon juge essentiel d'affirmer qu'il tient encore à la Russie; s'il
+veut s'assurer contre une défection possible de cette puissance, il
+n'entend nullement la provoquer, et l'instruction envoyée à Copenhague
+contient ces judicieuses paroles, qui portent malheureusement
+condamnation de l'un et l'autre empereur, sous la plume de l'un d'eux:
+«Aucune alliance ne peut être plus durable que celle qui nous unit à la
+Russie, parce qu'elle est fondée sur des intérêts réciproques. Elle n'a
+à craindre que cette influence des passions des hommes qui trop souvent
+leur fait négliger le calcul de leurs véritables intérêts[466].»
+
+[Note 466: Le duc de Cadore à M. Didelot, chargé d'affaires à
+Copenhague, 2 mai 1810. Archives des affaires étrangères, Danemark, 183.
+Cf. _Corresp._, 16313 et 16402.]
+
+Sur ces entrefaites, Napoléon annonce son prochain départ pour la France
+du Nord. Il veut conduire Marie-Louise en voyage de noces à Bruxelles,
+dans les départements de l'Escaut, de la Meuse et du Rhin, dans ces
+contrées où ont régné pendant des siècles les ancêtres de l'Impératrice
+et que la domination française a vivifiées et transformées. Il flattera
+le vieux loyalisme des populations flamandes en leur faisant apparaître,
+dans une éblouissante vision, une fille d'Autriche, unie à leur nouveau
+souverain et couronnée de ses mains: en Marie-Louise, il leur présentera
+aussi le gage définitif de leur incorporation à l'Empire; quand elle lui
+a donné l'archiduchesse, la maison d'Autriche n'a-t-elle point ratifié
+une fois de plus le fait accompli et bénévolement souscrit à l'arrêt de
+la conquête? C'est ainsi que partout et toujours, lors même qu'il
+présente au monde de grandes scènes de réconciliation et d'apaisement,
+il y mêle un ressouvenir de lutte, un retentissement d'armes, et affirme
+dans la paix les résultats de la guerre.
+
+«Metternich, dit-il au comte, vous viendrez avec nous?--À Bruxelles,
+Sire, n'est-ce pas un peu tôt?» L'Empereur comprit cette fine allusion
+au rôle embarrassant que jouerait un premier ministre d'Autriche dans
+les départements annexés et modifia sa proposition: «Au moins, dit-il,
+nous accompagnerez-vous jusqu'à Cambrai[467].» Metternich s'inclina en
+signe d'acquiescement. Il ne pouvait refuser cette marque de déférence
+au monarque qui le comblait d'attentions et de faveurs. Aussi bien,
+Napoléon le traitait de mieux en mieux, semblait désirer qu'il
+prolongeât son séjour en France et y trouvât toutes ses commodités; il
+avait mis à sa disposition hôtel à Paris, équipage somptueux, train de
+maison complet, et pendant les jours qui précédèrent le départ pour les
+Flandres, il l'attira plus fréquemment à Compiègne.
+
+[Note 467: _Documents inédits_.]
+
+Dans cette résidence où l'étiquette adoucissait ses lois, où l'existence
+que l'on menait ressemblait à la vie de château plus qu'à celle de cour,
+les occasions de voir et d'entretenir le maître se multipliaient. Le
+soir, lorsque l'Impératrice s'était retirée, l'Empereur retenait
+Metternich et prolongeait, seul à seul avec lui, ces interminables
+causeries d'après minuit où il aimait à s'épancher. Arpentant à pas
+pressés la grande galerie du palais, recommençant cent fois le même
+tour, il s'abandonnait à ce besoin de parler qui croissait en lui avec
+l'âge, avec l'omnipotence, et parfois l'aube blanchissante s'annonçait
+aux fenêtres sans que sa conversation eût pris fin. Dans «ces soirées
+nocturnes», suivant l'expression que l'empereur Alexandre avait
+rapportée de Tilsit, Napoléon abordait maintenant avec Metternich les
+sujets les plus hauts et les plus intimes, énonçait des projets
+grandioses et parfois chimériques, revenait ensuite à des détails
+d'intérieur et de famille, faisait par brusques et continuels éclairs
+briller son esprit, resplendir son génie, montrait l'étonnante
+luxuriance de sa pensée, mais laissait aussi percer ses faiblesses. Son
+orgueil, le plus grand et le plus justifié qui fut jamais, descendait
+parfois jusqu'à la vanité. Un soir, il expliqua longuement à Metternich
+comme quoi les Bonapartes étaient de bonne race, comme quoi leur famille
+comptait parmi les plus anciennes de leur île et valait certainement
+celle des Pozzo; tenant le sceptre du monde, il n'oubliait point ses
+haines corses et ses étroites rivalités de jeunesse[468].
+
+[Note 468: _Documents inédits_.]
+
+S'il se livrait de la sorte à un interlocuteur qui l'observait de
+sang-froid et devait exploiter contre lui ses moindres paroles, ce
+n'était pas seulement que la bonne grâce de l'Autriche le mettait en
+veine d'expansion et de confidence; il prenait goût à la personne du
+comte et à sa conversation. Il se défendait mal d'un certain faible pour
+les hommes de grand nom et de hautes manières, lorsque l'illustration de
+l'origine s'accompagnait en eux d'intelligence et de talent; témoin
+Talleyrand, qu'il avait écrasé de ses reproches sans le disgracier
+complètement, qu'il consultait toujours, qu'il méprisait et n'arrivait
+point à haïr. Ces personnages d'ancien régime, chez lesquels l'aisance
+donnait l'illusion de la dignité, le reposaient de l'universelle
+platitude et des grossières adulations que lui prodiguait la foule
+prosternée: eux, du moins, réussissaient à lui présenter un encens plus
+léger. Metternich le contredisait juste assez pour donner plus de saveur
+à ses témoignages d'admiration; il n'admettait pas d'emblée toutes les
+idées émises par l'Empereur, en combattait quelques-unes, puis feignait
+de s'y rallier et de se laisser convaincre, par un comble d'habileté et
+de bien joué. Chez lui, la flatterie prenait des formes raffinées,
+s'assaisonnait d'esprit, se parait de grâce, se faisait discrète et
+délicate; il était de ceux qui savaient «passer la main dans la crinière
+du lion[469]».
+
+[Note 469: _Mémoires de Talleyrand_, I, 421.]
+
+Il se faisait bien venir aussi par quelques services, rendus à propos,
+propres à démontrer que l'Autriche, toute réduite et affaiblie qu'elle
+était, demeurait d'un utile secours et pouvait à sa manière aider son
+vainqueur. Dans la lutte indigne de lui qu'il poursuivait contre le chef
+de l'Église, Napoléon sentait parfois l'immensité de la faute commise;
+trop orgueilleux pour la réparer, pour rendre à Pie VII ses domaines
+envahis et ses droits usurpés, il espérait le fléchir par quelques
+concessions de détail, ménager l'apparence d'une transaction qui serait
+la soumission du pontife, terminer ainsi le conflit et éviter un
+schisme. Entre le Pape et l'Empereur, l'Autriche, puissance catholique,
+apparentée à la nouvelle maison de France, mais fille respectueuse du
+Saint-Siège, apparaissait comme une médiatrice désignée. Metternich eut
+l'art de se faire demander une démarche de conciliation et la promit.
+Elle n'aboutit point, mais fut portée comme une bonne note au compte de
+son gouvernement. Presque en même temps, Metternich offrait de mêler sa
+cour aux pourparlers avec l'Angleterre et de mettre la main à la
+pacification générale. Napoléon, qui essayait de prendre contact avec le
+cabinet de Londres par l'intermédiaire d'agents mystérieux, craignit de
+contrarier ces démarches par une négociation parallèle: il n'utilisa
+point les bons offices de l'Autriche, mais sut gré à cette puissance de
+les lui avoir proposés[470].
+
+[Note 470: _Mémoires de Metternich_, II, p. 330 et 333 à 335.]
+
+Décidément, il se plaît dans la société de l'Autriche, et il ne peut
+s'empêcher de comparer ce charme, cette aménité de rapports, avec le
+genre nouveau adopté par la Russie, qui s'ingénie, semble-t-il, à
+compliquer toutes les questions, à les hérisser d'épines. En même temps,
+voyant l'Autriche s'offrir, certain qu'il n'aura désormais qu'à tendre
+la main de ce côté pour recueillir une alliance, il se sent de moins en
+moins porté à condescendre aux désirs de la Russie, à lui passer ses
+caprices d'imagination et d'humeur. Plus il rencontre de facilité chez
+d'autres, plus les prétentions d'Alexandre et de Roumiantsof lui
+paraissent déplacées, déraisonnables, injurieuses, de mauvais augure
+pour l'avenir, et peu à peu la tentation lui vient, puisque la Russie a
+négligé de le saisir au bon moment et laissé passer par deux fois
+l'occasion propice pour avoir un traité, de se soustraire à tout
+engagement de cette nature et de ne rien contracter.
+
+Sans doute, cette retraite ne devra s'opérer qu'avec précaution et
+prudence. Il demeure indispensable d'ajourner un dissentiment trop
+prononcé dans le Nord, car l'Espagne réclame la meilleure partie de nos
+forces, et de grands coups doivent s'y porter cette année: il reste même
+désirable d'éviter tout à fait une rupture et par conséquent de fournir
+au Tsar un motif de rassurance, propre à tenir en repos cet esprit
+inquiet. Mais si ce prince pouvait se laisser amener, par lassitude, par
+dégoût des difficultés que soulève la conclusion d'un traité, à se
+désister de cette exigence, à se contenter d'un acte moins
+compromettant, tel qu'une déclaration, une simple assurance, que l'on
+ferait aussi explicite que possible, ce serait tout profit pour nos
+intérêts, et Napoléon se prêterait avec joie à cet expédient. Il est
+toujours disposé à affirmer ses principes, car ses principes n'ont point
+varié, et il ne songe pas plus aujourd'hui qu'hier à reconstituer la
+Pologne de parti pris et sans nécessité; mais il recule maintenant
+devant un ensemble de stipulations précises, peut-être insidieuses, à
+tout le moins fort gênantes pour le cas où la Russie, en reprenant
+vis-à-vis de lui une attitude hostile, l'obligerait à refaire une
+Pologne afin de s'en servir contre elle. Il s'arrête donc provisoirement
+à l'idée de ralentir et d'interrompre le débat sur le pacte en suspens,
+au lieu de le continuer et de l'accentuer, ainsi qu'il en avait eu tout
+d'abord l'intention; il s'abstiendra pendant quelques semaines de toute
+allusion au traité, espérant que le temps et les circonstances
+suggéreront un autre moyen d'accommodement ou permettront de s'en
+passer.
+
+Lorsque Champagny lui présente la note préparée d'après ses propres
+indications, il ne l'approuve pas encore et défend qu'elle soit remise à
+l'ambassadeur; il la laisse sommeiller dans le portefeuille du ministre;
+il ajourne toute réponse au contre-projet et reprend cette tactique
+évasive qu'il avait si justement reprochée au Tsar peu de mois
+auparavant. Il semble ainsi que les deux empereurs, par une émulation
+déplorable, continuent à user alternativement du même jeu et se
+repassent leurs procédés. Lors de la campagne contre l'Autriche et dans
+l'affaire du mariage, Alexandre a multiplié les artifices, usé de cent
+détours pour se soustraire à nos pressantes réquisitions; aujourd'hui,
+tandis que la Russie, enhardie et stimulée par ses angoisses, pousse sa
+pointe, prononce ses exigences, réclame instamment un mot qui l'éclaire,
+Napoléon le lui fait attendre de nouveau et se rejette dans les
+subterfuges de la diplomatie dilatoire.
+
+Pour gagner du temps et se dérober, les prétextes ne manquaient jamais à
+son imagination fertile. Il les tire maintenant de ses occupations
+privées, met à profit sa situation de nouveau marié. En pleine félicité
+conjugale, doit-on s'étonner qu'il n'ait point l'esprit à la politique,
+que ses ministres éprouvent quelque peine à le saisir, à l'aborder, à
+obtenir de lui une décision? Convenablement stylé, Champagny raconte à
+Kourakine que, «n'ayant que très rarement travaillé avec Sa Majesté
+depuis son mariage», il ignore son opinion sur le contre-projet[471]. Il
+écrit en Russie que «la manière exclusive dont l'Empereur s'est occupé
+de l'Impératrice depuis son mariage» a forcément retardé l'expédition
+des affaires[472]. S'il est recommandé à notre ambassadeur de laisser
+peu d'espoir que Sa Majesté adopte jamais la rédaction réclamée, si des
+arguments lui sont fournis pour justifier cette opposition, M. de
+Caulaincourt n'aura plus à insister sur la substitution de la phrase
+française à la phrase russe, ce qui entraînerait nécessairement la
+conclusion du traité. La pensée du maître à cette heure se révèle dans
+ces mots d'une dépêche, écrite par Champagny au duc de Vicence le 30
+avril: «Combien il serait à désirer que vous puissiez trouver un biais
+propre à satisfaire la Russie! La convention que je vous ai envoyée
+était un sacrifice de l'Empereur dont il verrait avec plaisir qu'on le
+dispensât, et si l'empereur de Russie, n'attachant aucune importance à
+celle qu'on lui a présentée, arrivait à l'idée de ne pas faire de
+convention, l'Empereur le verrait avec plaisir: cependant, Sa Majesté ne
+voudrait pas que le mécontentement de la Russie fût le résultat de cette
+négociation.»
+
+[Note 471: Champagny à l'Empereur, 29 avril 1810. Archives
+nationales, AF, IV, 1698.]
+
+[Note 472: Champagny à Caulaincourt, 16 mai 1810.]
+
+Après avoir proposé à l'habileté de son ambassadeur un problème à peu
+près insoluble, Napoléon commence son voyage. Quittant Compiègne le 29
+avril, avec l'Impératrice, il prend son chemin vers l'ancienne Belgique
+par Saint-Quentin, Cambrai et Valenciennes, accompagné de toute sa
+maison, menant à sa suite le couple royal de Westphalie, la reine de
+Naples, le vice-roi d'Italie, le grand-duc de Würtzbourg, le prince de
+Schwartzenberg et le comte de Metternich, l'ambassadeur ordinaire et
+l'envoyé extraordinaire d'Autriche. Ces deux derniers le quittent à
+Cambrai, un peu contre son gré; mais lui, aussi attentif à ménager la
+Russie dans les formes qu'il l'est peu à lui accorder de substantielles
+satisfactions, s'empare aussitôt de cet incident pour faire savoir à
+Pétersbourg que l'Autriche ne jouit à sa cour d'aucune prérogative
+exceptionnelle. C'est par son ordre, à l'en croire, que les deux
+représentants de l'empereur François ont assisté seulement au début du
+voyage; s'il n'a point fait participer le prince Kourakine à la même
+faveur, c'est que l'état de santé de cet ambassadeur le rend
+perpétuellement indisponible; ne pouvant l'emmener, au moins a-t-il
+voulu lui procurer les douceurs d'une élégante villégiature. «L'Empereur
+a fait offrir le château de Villiers au prince Kourakine... le prince de
+Schwartzenberg et le comte de Metternich ont dû n'accompagner l'Empereur
+que jusqu'à Cambrai: les honnêtetés faites à cet ambassadeur n'ont rien
+diminué de la distinction avec laquelle est toujours traité celui de
+Russie; la longue maladie de ce dernier a d'ailleurs prévenu toute
+concurrence[473].»
+
+[Note 473: Champagny à Caulaincourt, 20 avril 1810.]
+
+Cette précaution prise, Napoléon continue sa tournée. Avant de visiter
+Bruxelles, il descend l'Escaut sur une flottille de guerre, va droit au
+grand point stratégique de la contrée, entre à Anvers au bruit du canon
+de tous les forts, assiste au lancement d'un vaisseau de guerre, le
+_Friedland_, parcourt la Zélande, reconnaît et scrute tous les replis de
+la côte pour y loger de nouvelles défenses, examine les places
+frontières et se montre aux Hollandais. Partout, il ordonne de grands
+travaux d'utilité publique et des ouvrages de fortification, fait ouvrir
+des canaux et dresser des batteries, répand et impose l'activité,
+stimule les autorités, réprimande le clergé, étonne les villes par la
+magnificence de son train et le fracas de ses entrées, éveillant
+toutefois chez les populations du Nord, fatiguées de despotisme et de
+guerre, plus d'étonnement que d'enthousiasme. Maintenant, c'est ce
+voyage si rapide, si rempli, qui est son excuse pour ne point répondre à
+la Russie. Peut-il s'absorber dans les soins d'une négociation délicate
+alors qu'il lui faut se déplacer sans cesse, aller chaque jour d'une
+ville à l'autre, recevoir des hommages, corriger des abus, prescrire des
+réformes, inspecter et mettre en valeur toute une partie de son empire?
+
+Au fond, il oublie moins la Russie qu'il ne veut s'en donner
+l'apparence; il cherche toujours un moyen de contenter Alexandre à peu
+de frais et se flatte un instant de l'avoir découvert. Il n'avait pas
+encore remercié le Tsar pour les félicitations qu'il en avait reçues à
+propos de son mariage; dans sa lettre en réponse, qu'il data du château
+de Laeken, près Bruxelles, et qu'il fit très tendre, il glissa une
+allusion significative aux affaires de Pologne: «Monsieur mon frère,
+disait-il, Caulaincourt me fait connaître tout ce que Votre Majesté
+Impériale a bien voulu lui dire d'aimable à l'occasion de mon mariage.
+J'y ai reconnu les sentiments qu'elle veut bien me porter. Je la prie
+d'agréer tous mes remerciements. Mes sentiments pour elle sont
+invariables, comme les principes qui dirigent les relations de mon
+empire. Jamais Votre Majesté n'aura à se plaindre de la France. Les
+déclarations que j'ai faites en décembre dernier font tout le secret de
+ma politique: je les réitérerai toutes les fois que l'occasion s'en
+présentera. Je prie Votre Majesté de ne jamais douter de mon amitié et
+de la haute estime que je lui porte[474].» En rappelant de la sorte ses
+précédentes affirmations au sujet de la Pologne, en s'offrant à les
+renouveler, il les confirmait dès à présent; une pareille lettre ne
+constituait-elle pas à elle seule une garantie et l'équivalent d'un
+traité?
+
+[Note 474: _Corresp._, 16481.]
+
+À Pétersbourg, il en fut jugé autrement. Alexandre commençait d'éprouver
+un surcroît d'inquiétude en ne voyant point arriver de réponse à son
+nouvel envoi. Le message expédié de Laeken fut reçu avec politesse:
+l'officier qui en était porteur se vit comblé de prévenances; il fut
+même présenté à l'Impératrice mère, au château de Pavlosk, où
+l'apparition de l'uniforme français fit sensation; mais Caulaincourt
+découvrit vite que le Tsar et son ministre, prenant la lettre impériale
+pour un acte de pure bienséance, n'y trouvaient point matière à se
+rassurer. Comme moyen d'entente, la Russie s'en tenait à celui qu'elle
+avait itérativement proposé et n'en admettait pas d'autre: elle voulait
+son traité, le voulait tel qu'elle l'avait rédigé, et ne se faisait
+point faute de s'en exprimer avec une netteté courtoise: «C'est toujours
+la même insistance dans le fond, écrivait Caulaincourt, avec le même ton
+de conciliation dans les formes[475].»
+
+[Note 475: Champagny à Caulaincourt, 1er juin 1810.]
+
+Surtout, Alexandre avait hâte d'être fixé; il désirait que Napoléon fût
+mis catégoriquement en demeure de se prononcer, et envoyait à Kourakine
+des instructions en conséquence. Pressé, aiguillonné par son
+gouvernement, le vieux prince devait s'arracher à son lit de douleur
+pour forcer la porte du duc de Cadore, demeuré à Paris pendant le voyage
+de l'Empereur, et solliciter une réponse qu'on avait ordre de ne point
+lui fournir; il accablait de ses visites le ministre qui n'avait rien à
+lui dire, le soumettait à un siège en règle, n'épargnait ni son temps ni
+ses peines, se livrait à des assauts dont il sortait épuisé, se jugeait
+héroïque et n'était que fatigant. Au retour de Flandre, qui eut lieu le
+1er juin, Napoléon retrouva avec humeur cette triste et dolente figure,
+cet ambassadeur qui venait d'un air accablé tenir des propos importuns:
+il lui fit savoir par Champagny «que son voyage avait été tellement
+consacré aux soins de l'administration intérieure, qu'il s'était vu
+obligé de laisser de côté tout ce qui avait trait à la politique
+extérieure[476]».
+
+[Note 476: Champagny à Caulaincourt, 12 juin 1810.]
+
+À Paris, Napoléon retrouve aussi Metternich, avenant, dispos, sachant se
+rendre de plus en plus utile et presque nécessaire. Dans l'intérieur
+même du ménage impérial, on commençait à lui donner un rôle, à user de
+son ministère pour quelques services d'ordre intime et délicat. Napoléon
+continuait à traiter Marie-Louise avec d'infinis ménagements, avec une
+douceur presque craintive. Il voulait pourtant l'instruire et la former
+à son rôle d'impératrice, éclairer son inexpérience, en évitant de
+prendre un ton d'autorité ou de reproche et de faire le «mari
+morose[477]», et il se servait de Metternich pour transmettre à leur
+adresse des avis qu'il éprouvait quelque embarras à exprimer
+directement. Le ministre autrichien, connu et apprécié de l'Impératrice
+depuis nombre d'années, représentant de son père, semblait tout désigné
+pour remplir près d'elle les fonctions de conseiller discret et écouté.
+C'était par son intermédiaire que Napoléon engageait Marie-Louise à se
+défier des solliciteurs et des intrigants, à se montrer moins abordable,
+à se défendre contre les personnes de son entourage lorsqu'elles
+voulaient lui en présenter et lui en recommander d'autres, à se mettre
+en garde contre les protégés de ses protégés, contre les parents «et
+petits cousins[478]».
+
+[Note 477: _Mémoires de Metternich_, I, 106.]
+
+[Note 478: _Mémoires de Metternich_, I, 106.]
+
+Puis, il n'était pas fâché que ses égards pour l'Impératrice eussent un
+témoin, qu'il en fût rendu compte à Vienne, que des traits, des
+particularités répétées à propos le fissent voir sous un nouveau jour et
+démentissent sa réputation d'homme terrible. Un matin, il donna
+rendez-vous à Metternich dans le salon de l'Impératrice; il les y laissa
+seuls, se retira en fermant la porte et en mettant la clef dans sa
+poche. Il revint au bout d'une heure et demanda en riant: «Eh bien,
+avez-vous bien causé? L'Impératrice a-t-elle dit bien du mal de moi?
+a-t-elle ri ou pleuré? Je ne vous en demande pas compte, ce sont vos
+secrets à vous deux, qui ne regardent pas un tiers, ce tiers fût-il même
+le mari.» Le lendemain, prenant Metternich à part, il voulut absolument
+savoir ce que l'Impératrice lui avait dit, et comme l'autre se défendait
+de répondre, le faisait languir: «L'Impératrice vous aura dit,
+reprit-il, qu'elle est heureuse avec moi, qu'elle n'a pas une plainte à
+former. J'espère que vous le direz à votre empereur, et il vous croira
+plus que d'autres[479].»
+
+[Note 479: _Id._, I, 105.]
+
+Dans ce rôle de confident un peu forcé des deux époux, Metternich se
+comportait avec tact et mesure, évitant de prêter au reproche
+d'immixtion indiscrète et d'intrigue. Il attendait toujours, pour aller
+chez l'Impératrice, «hors des jours de réception ou d'autres occasions
+plus ou moins solennelles[480]», que l'Empereur l'y eût formellement
+invité. Avec les autres membres de la famille, il se montrait beaucoup
+moins réservé; fort goûté par les sœurs de l'Empereur, il manifestait
+pour leur plaire toutes ses séductions. Brillant causeur, élégant de sa
+personne, «bien fait, bien mis[481]», il savait déployer un genre
+d'agréments auxquels son collègue de Russie se trouvait totalement
+impropre, et prenait une place importante dans l'intimité des
+princesses. Ce mondain à outrance, habitué aux succès de société qu'il
+aimait et recherchait avec passion pour eux-mêmes, y voyait aussi un
+moyen d'action politique, et il mettait à profit sa situation
+privilégiée à la cour, dans l'entourage du souverain, pour se faciliter
+avec lui de périodiques causeries. Il laissait alors la conversation
+revenir d'elle-même sur le terrain des affaires. Très bien renseigné,
+suivant toutes les phases de la négociation polonaise, il saisissait
+Napoléon au moment propice, dans ses heures d'impatience plus marquée
+contre Roumiantsof, et en lui fournissant l'occasion de parler des
+Russes, le faisait se monter davantage contre eux; le mécontentement de
+l'Empereur grossissait par cela même qu'il trouvait à s'épancher. Au
+besoin, Metternich plaçait avec art un mot, une remarque propre à
+envenimer le différend. Enfin, comme si la Pologne ne suffisait pas à
+amener la brouille, il commença à parler de l'Orient; reprenant et
+renouvelant cette éternelle question, il se mit doucement,
+insidieusement, à la pousser comme un coin entre la France et la Russie,
+pour les mieux désunir.
+
+[Note 480: _Id._]
+
+[Note 481: _Documents inédits_.]
+
+Il avait une entrée en matière toute trouvée. De récentes nouvelles du
+Danube venaient d'apprendre que l'activité guerrière des Russes et des
+Turcs, suspendue pendant l'hiver, s'était réveillée avec le printemps,
+et que les hostilités recommençaient pour la quatrième fois. La Russie,
+qui avait faiblement mené et mal terminé sa dernière campagne, se
+préparait à en recommencer une autre, avec des moyens écrasants: elle
+voulait à tout prix en finir, clore par un coup d'éclat cette guerre qui
+traînait d'année en année, obtenir de la Porte, par une paix conquise à
+la pointe de l'épée, la jouissance incontestée des avantages qu'Erfurt
+lui avait concédés. Tout donnait à penser que les Turcs, après s'être
+soutenus l'année précédente grâce à un concours de circonstances
+imprévues, succomberaient cette fois devant un effort plus puissant,
+mieux dirigé, et recevraient la loi; le traité qui leur serait dicté
+consacrerait évidemment l'incorporation à la Russie des Principautés et
+vaudrait peut-être au vainqueur d'autres avantages.
+
+À Vienne, ce résultat était prévu avec douleur, jugé funeste à la
+monarchie, mais considéré comme imminent. Les ministres autrichiens se
+disaient toutefois qu'il dépendait d'un homme de changer la face des
+événements; un mot, un geste de Napoléon arrêterait mieux les Russes que
+les multitudes armées dont disposait le grand vizir. Pourquoi ne point
+s'adresser au suprême arbitre des destinées européennes, obtenir de
+Napoléon qu'il révoquât les concessions faites à Alexandre, et tirer dès
+à présent ce profit de la situation nouvelle? L'annexion par les Russes
+des Principautés n'affecterait-elle point, en somme, les intérêts de la
+France comme ceux de l'Autriche? Toutes les puissances pour lesquelles
+le maintien de l'équilibre oriental était une tradition ou une
+nécessité, en éprouveraient un sérieux préjudice, et Metternich le fit
+remarquer à Napoléon, peu de temps après la fin du voyage.
+
+--À vous la faute, répliqua l'Empereur, et soulevant le voile sur les
+négociations d'Erfurt, il indiqua que l'Autriche, sans paraître à la
+célèbre entrevue, en avait pour une bonne part déterminé les résultats:
+ses armements, ses manœuvres hostiles, son intention à peine déguisée de
+nous déclarer la guerre, en nous rendant indispensable le concours de la
+Russie, avaient été la cause des engagements pris avec cette puissance.
+L'Autriche avait elle-même fait son sort: elle devait à son attitude «la
+promesse qu'avait obtenue l'empereur Alexandre que lui, Napoléon, ne
+s'opposerait pas à la réunion des Principautés à la Russie[482]». Il
+s'arrêta longuement sur ce point d'histoire, exprimant d'ailleurs le
+regret «d'avoir été jeté forcément hors de sa ligne, qui était
+infiniment plus conforme aux intérêts de l'Autriche et de la Porte qu'à
+ceux de la Russie[483]». Mais tout ne pouvait-il se réparer? fit
+observer Metternich: le mal n'était point consommé, puisque les Russes
+n'avaient pas encore obtenu de la Porte un acte de cession; pourquoi ne
+point s'entendre, France et Autriche, pour intervenir aujourd'hui en
+Orient «et ménager une solution qui se rapprocherait autant que possible
+de l'état de choses existant avant la guerre»? En termes alambiqués,
+c'était demander à l'Empereur qu'il rétractât sa donation.
+
+[Note 482: _Mémoires de Metternich_, II, 361.]
+
+[Note 483: _Id._]
+
+Ici, Napoléon fit la sourde oreille: ce que l'Autriche sollicitait de
+lui timidement, sournoisement, c'était de déchirer un pacte solennel et
+de manquer outrageusement à la foi jurée. Par cela même, il fournirait
+aux Russes un juste et immédiat motif de conflit. Or, s'il se laissait
+entraîner à une rupture par le penchant de son caractère, il ne la
+recherchait point de parti pris et surtout ne voulait pas mettre
+ostensiblement les torts de son côté. Il fit donc comprendre à
+Metternich qu'on lui demandait pour cette fois l'impossible. Seulement,
+prévoyant qu'il aurait besoin d'alliés dans le cas, de moins en moins
+improbable, où la Russie se détacherait tout à fait de nous, il
+n'entendait point décourager entièrement le bon vouloir de l'Autriche,
+la déshabituer de recourir à lui et de prévoir une action commune.
+Revenant à son thème d'avant Tilsit, il indiqua qu'une pensée de
+conservation à l'égard de la Turquie serait dans la suite le point de
+rapprochement entre les deux empires. Le progrès actuel des Russes
+obligerait les autres puissances à se concerter pour en prévenir de plus
+décisifs. Admettant comme fait acquis l'annexion des Principautés, il
+dit: «C'est cet agrandissement de la Russie qui formera un jour la base
+de la réunion de la France et de l'Autriche[484].» S'il ajournait encore
+l'alliance autrichienne comme intempestive et prématurée, il la plaçait
+en réserve pour les éventualités de l'avenir.
+
+[Note 484: _Mémoires de Metternich_, II, 361.]
+
+En même temps, mis en confiance par les ouvertures de Metternich, se
+laissant aller à parler et parlant trop, il ne dissimula plus son
+acrimonie croissante contre la Russie. Sans doute, il affecte encore de
+séparer l'empereur Alexandre de son cabinet et de ne point l'envelopper
+dans la même réprobation; s'il parle de ce monarque, c'est sans aigreur,
+mais sur un ton de dédaigneuse pitié: «L'Empereur a de bonnes
+intentions, dit-il, mais c'est un enfant.» C'est toujours le chancelier
+qui a le privilège d'allumer sa colère et d'attirer ses traits. Il le
+taxe d'esprit chimérique, perdu «dans les espaces imaginaires»,
+impuissant à distinguer les réalités positives avec lesquelles se fait
+la politique. Il s'acharne sur ce ministre, récapitule contre lui tous
+ses griefs, lance même une allusion à l'affaire du mariage, à la théorie
+émise par Roumiantsof sur les alliances de famille, évoque ce souvenir
+avec amertume, et montre que la blessure de son amour-propre est
+toujours saignante. Il revient enfin sur le traité polonais et reprend
+toute sa thèse. Avec sa prodigieuse loquacité, avec sa manie de répéter
+à tout propos les expressions fortes et pittoresques dans lesquelles il
+a une fois moulé sa pensée, les traits qui lui sont venus à l'esprit,
+les images où il s'est complu, il se sert avec Metternich des mêmes
+termes qu'avec Champagny et Caulaincourt: «Il faudrait que je fusse
+Dieu, dit-il, pour décider que jamais une Pologne n'existera! Je ne puis
+promettre que ce que je puis tenir. Je ne ferai rien pour son
+rétablissement... mais je ne prendrai jamais un engagement dont
+l'accomplissement serait placé hors de mes moyens.» Et s'échauffant,
+s'exaltant, il a le tort de montrer à Metternich, intéressé à le
+brouiller avec les Russes, combien leurs exigences au sujet de la
+Pologne l'indisposent et l'excèdent.
+
+Il faut en finir pourtant avec cette importune affaire, tenue en suspens
+depuis tantôt trois mois. Puisque Caulaincourt n'a point découvert de
+«biais», d'échappatoire convenable, puisque la Russie insiste toujours
+pour une réponse à son contre-projet, Napoléon se prépare enfin à la
+formuler. Il redemande à Champagny la note destinée à Kourakine et
+laissée en souffrance: il la lit, l'examine, la remanie. Inclinant de
+plus en plus à l'idée d'esquiver toute espèce de traité, il songe, en
+procédurier retors, à soulever une question préalable. Kourakine n'a pas
+caché qu'il n'était autorisé à admettre aucun changement dans le texte
+présenté. S'il en est ainsi, cette restriction de ses pouvoirs ne
+s'oppose-t-elle point à toute prolongation utile du débat? Pourquoi
+discuter avec un ambassadeur qui n'a pas qualité? Napoléon veut que la
+note mette Kourakine en demeure de faire connaître catégoriquement
+l'étendue de sa compétence. Cependant, il n'est pas irrévocablement
+décidé à se retrancher derrière la fin de non-recevoir qu'il se ménage.
+Il consent que la note entre en même temps dans le vif et le détail du
+sujet, qu'elle indique fortement ses objections, qu'elle commande par
+cela même une réponse et réserve la possibilité d'une entente[485]. Il
+se disposait à en fixer définitivement la rédaction, quand de nouveaux
+courriers arrivèrent de Russie.
+
+[Note 485: Voy. aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les
+différents projets de note et les lettres écrites à leur sujet par
+Champagny à l'Empereur.]
+
+Profondément peiné et froissé du silence gardé sur le contre-projet,
+Alexandre semblait ne plus attendre de réponse et avoir porté
+définitivement au compte de Napoléon ce manque d'égards et de procédés.
+Trop fin pour se laisser prendre à des artifices assez gros, trop fier
+pour se plaindre, il n'insistait plus et se taisait, mais son attitude
+était significative.
+
+En apparence, rien n'était changé dans ses relations avec notre
+ambassadeur; c'était toujours la même facilité d'abord, la même
+affabilité, le même ton de familiarité cordiale. Le duc de Vicence
+conservait à la cour toutes ses prérogatives; il suivait l'Empereur à
+toutes les revues, à toutes les manœuvres, dînait régulièrement au
+palais: donnait-il un bal, Leurs Majestés Russes affectaient de s'y
+montrer et «d'animer la fête par leur présence[486]». Ses conversations
+avec Alexandre étaient aussi fréquentes, aussi prolongées, aussi
+amicales que par le passé; ce qui faisait la différence c'était qu'elles
+roulaient désormais sur des objets étrangers à la politique. À la parade
+du dimanche, Alexandre parlait exclusivement de questions militaires: il
+signalait avec quelque complaisance les progrès accomplis par son armée,
+depuis qu'il l'avait mise à notre école; il montrait ses soldats
+affranchis de la «raideur allemande»; il avait assoupli ces automates,
+disait-il, et leur avait donné l'allure leste et dégagée de nos
+Français; il s'applaudissait d'en avoir fini avec «la gêne inutile des
+anciens principes prussiens», d'avoir suivi en tout nos exemples, et
+ajoutait, avec une courtoisie peu sincère, «que les troupes françaises
+et russes qui seraient réunies pourraient dès le premier moment
+manœuvrer ensemble sans qu'on s'aperçût dans la ligne et dans
+l'exécution des manœuvres de la moindre différence[487]». Dans son
+cabinet, il parlait volontiers au duc de ce qui se passait à la cour et
+dans le monde, des intrigues, des scandales; il touchait mot de ses
+chagrins intimes, de la douleur que lui avait causée une rupture
+définitive avec madame Narischkine; il affectait de distinguer en
+Caulaincourt l'ami privé, qui avait toute sa confiance, de l'homme
+public, du ministre étranger, et chaque jour la nuance devenait plus
+sensible. Caulaincourt essayait-il de rompre la glace, de revenir sur
+les circonstances qui devaient excuser nos retards, un sourire, un geste
+laissait voir que son interlocuteur n'était point dupe de telles
+raisons, et aussitôt Alexandre changeait de sujet. Dans la
+correspondance de l'ambassadeur, le compte rendu de ses audiences, si
+nourri, si substantiel jadis, se réduisait invariablement à quelques
+phrases dans ce genre:--25 avril. «Sa Majesté me fit l'honneur de causer
+longtemps avec moi, mais point d'affaires politiques; elle me parla
+seulement de choses de société.»--13 juillet: «Le 12, j'ai encore eu
+l'honneur de voir Sa Majesté aux grandes manœuvres de la garnison. Elle
+daigna m'accueillir avec sa bienveillance et sa bonté accoutumées, mais
+ne me parla pas d'affaires[488].»
+
+[Note 486: Rapport n° 92 de Caulaincourt, 23 mai.]
+
+[Note 487: Rapport n° 96 de Caulaincourt, 29 juin.]
+
+[Note 488: Lettre à Champagny et rapport n° 87.]
+
+Tout autre était l'attitude de Roumiantsof. Ce ministre parlait
+beaucoup, se plaignait plus que son maître, peut-être parce qu'il était
+plus sincère, moins désenchanté, parce qu'il s'était moins fait à l'idée
+d'une rupture avec la France et qu'il cherchait encore à dégager la
+pensée réelle de notre gouvernement à travers les obscurités et les
+contradictions de notre politique. Pour arracher à Napoléon une réponse,
+il avait recours à un système déjà employé et mal imaginé.
+Incontestablement, une insistance digne et ferme sur l'objet même du
+litige, c'est-à-dire sur le traité, eût été de mise en face du silence
+injustifiable de l'Empereur. Roumiantsof préférait agir par voie de
+reproches indirects et de récriminations à côté.
+
+Depuis quelque temps, il s'alarmait et s'indignait de certaines rumeurs,
+de certains propos qui lui revenaient de Varsovie. Là, avec leur
+jactance ordinaire, avec une crânerie théâtrale, les habitants
+continuaient d'arborer leurs espérances patriotiques et prophétisaient
+tout haut de grands événements. Le pays des Polonais--nos agents en
+faisaient l'observation--est essentiellement la terre des fausses
+nouvelles. Dans ces cerveaux légers, tout résonne, tout retentit: les
+plus minces incidents éveillent un tumulte de pensées, qui se traduit au
+dehors par des discours surabondants et téméraires. Varsovie, redevenue
+capitale, était l'un des endroits de l'Europe où l'on pérorait le plus.
+La vie mondaine y avait repris son éclat d'autrefois; les salons étaient
+nombreux, actifs; des femmes séduisantes attisaient par leur langage le
+feu des esprits, et dans ce milieu brillant et bruyant naissaient
+périodiquement, au milieu des plaisirs et des intrigues, des bruits de
+guerre, de changement, de prochaine et complète restauration. Les
+journaux du pays et de l'étranger en recueillaient les échos, lançaient
+des articles à sensation, auxquels la spéculation trouvait son compte.
+Napoléon était étranger à ces écarts de parole et de plume: il les
+désapprouvait, lorsqu'ils venaient à sa connaissance; sans fermer
+violemment la bouche aux Polonais, que sa situation équivoque vis-à-vis
+de la Russie l'obligeait de plus en plus à ménager, il les exhortait au
+calme et parfois les reprenait durement. Néanmoins, s'armant de tout ce
+qui se dit et s'écrit en Pologne ou au sujet de la Pologne, sans l'aveu
+et souvent à l'insu de l'Empereur, Roumiantsof prétend lui en faire
+porter la responsabilité; il s'en prend à lui des propos que débitent
+les dames de Varsovie ou des nouvelles qui s'égarent dans les journaux
+d'Allemagne, y trouve matière à de continuelles et aigres observations.
+En possession d'un grief réel, il en allègue de mal fondés ou de
+frivoles, lance des imputations auxquelles il est trop facile de
+répondre et qui vont inutilement envenimer les rapports. Pour forcer
+Napoléon à parler, à s'expliquer, il le pique sans cesse, lui décoche
+des traits menus, mais acérés et déplaisants, s'évertue à le harceler de
+propos amers et d'insinuations malveillantes.
+
+D'abord, il s'étonne et s'afflige de retrouver dans certains journaux
+français, pour désigner le pays et la nation des Varsoviens, les noms de
+Pologne et de Polonais. Puis, il signale un article paru dans la
+_Gazette de Hambourg_. Ce journal, très répandu en Europe, fort lu dans
+les chancelleries, a mentionné, sous la rubrique de Varsovie, le bruit
+qui court du rétablissement de la Pologne. Ces lignes ont paru dans une
+ville occupée par nos troupes; faut-il y lire un encouragement officieux
+à d'illicites espérances? C'est ce que demandent Roumiantsof et
+Alexandre lui-même, et ils s'attirent de Napoléon une réplique à la fois
+rassurante et dédaigneuse:
+
+«Il a vu avec peine, fait-il écrire par Champagny, l'importance que
+l'empereur Alexandre met à je ne sais quel article de la _Gazette de
+Hambourg_. Ce prince ignore-t-il donc que tant de faux bruits
+journellement répandus par les gazettes malgré la surveillance des
+gouvernements sont le produit de l'agiotage, que ces gazettes sont ou
+soufflées par l'Angleterre ou les échos des spéculateurs? Faut-il
+beaucoup s'étonner qu'un tel article échappe à la surveillance du sieur
+Bourienne (alors consul à Hambourg), qui, d'ailleurs, n'est pas le
+censeur des gazettes s'imprimant à Hambourg, qui ne les voit pas avant
+qu'elles paraissent et qui ne peut donc prévenir de telles
+inconvenances, mais seulement en témoigner son mécontentement au
+rédacteur et aux chefs du gouvernement? Mais un article annonçant le
+rétablissement du royaume de Pologne est si évidemment absurde,
+particulièrement aux yeux des agents de Sa Majesté, qui savent très bien
+qu'elle n'a d'autre politique que de maintenir le continent dans son
+état actuel pour le diriger tout entier contre l'Angleterre, qu'aucun
+d'eux n'a pu prévoir qu'un tel article, qui fait sourire de pitié, peut
+inquiéter et mécontenter une grande puissance, l'amie et l'alliée de la
+France[489].»
+
+[Note 489: Champagny à Caulaincourt, 18 mai 1810.]
+
+À quelques jours de là, nouvelle alerte. Le chancelier s'émeut d'une
+brochure parue dans le duché, très polonaise de tendances, et signée
+d'un nom peu connu en France, populaire à Varsovie, celui de Kollontay,
+qui a été naguère l'un des lieutenants de Kosciusko. Napoléon apprend
+cette publication par le bruit qu'en fait la Russie et s'irrite de se
+voir mis en cause à propos de cet incident: «Monsieur le duc de Cadore,
+écrit-il à son ministre, je désire que vous parliez au prince Kourakine
+au sujet de la lettre du duc de Vicence du 29 mai. Vous lui ferez
+connaître que j'ai été affligé de ce que le comte de Roumanzow a dit au
+duc de Vicence, qu'aucune gazette française ne parle de la Pologne, que
+je ne connais nullement le nommé Kollontay, que je n'ai point lu sa
+brochure, qui n'a pas paru ici, et qu'on me parle de choses qui tombent
+des nues[490].»
+
+[Note 490: Lettre inédite. Archives nationales, AF, IV, 910.]
+
+Cette lettre trahit chez l'Empereur une impatience grandissante: à
+travers ses expressions de plus en plus vives, on sent croître et
+bouillonner le flot montant de sa colère. Pourtant, il se contient
+encore, et puisque la Russie attache tant d'importance à ce qui
+s'imprime et se publie, il fait démentir et prendre vivement à partie
+par le _Journal de l'Empire_ les gazettes allemandes qui ont répandu de
+faux bruits ou employé des expressions incorrectes[491]. Le 30 juin,
+dans une note insérée au _Moniteur_, l'étroite union des deux empires
+est une fois de plus affirmée.
+
+[Note 491: «Les écrivains périodiques de l'Allemagne, dit à ce sujet
+l'officieux organe, sont devenus d'une grande fécondité à inventer des
+fables pour amuser leurs lecteurs, et, à cet égard, il semble que les
+habitants des rives de l'Elbe ne le cèdent point en crédulité à ceux qui
+naissent sur les bords de la Garonne...» Numéro du 18 juin.]
+
+Ce même jour, M. de Champagny voit entrer chez lui Kourakine, qui se dit
+chargé d'une importante communication. Qu'est-ce encore? Le prince lit
+une longue lettre de Roumiantsof: elle lui ordonne «de faire des
+démarches pressantes relativement à la convention, ou plutôt
+relativement au bruit qui s'accrédite de plus en plus de l'intention de
+l'empereur Napoléon de rétablir la Pologne». Cette fois, l'accusation
+est positive, et sur quoi se fonde-t-elle? Toujours sur le langage de
+certains journaux, sur la rumeur publique, sur les propos qui se
+colportent à Varsovie: c'est d'après de tels indices que Napoléon entend
+révoquer en doute la parole qu'il a tant de fois et si solennellement
+donnée!
+
+Alors l'orage amoncelé en lui fit explosion. D'un sentiment très marqué
+d'humeur, de mécontentement, il passe à une franche, tempétueuse et
+débordante colère. Cette perpétuelle doléance, qui gémit à son oreille
+comme un refrain monotone, lui devient odieuse: le procès de tendance
+qu'on lui fait l'exaspère, et puisque Roumiantsof s'obstine à se forger
+contre lui grief de tout, à lui imputer une agitation qu'il ignore, «à
+le rendre comptable d'articles de gazette écrits à deux cents lieues de
+Paris, ou de brochures qui seront à jamais inconnues en France, ainsi
+que ceux qui les composent[492]», il rétablira les responsabilités
+respectives et réduira la Russie au silence par une foudroyante réponse.
+À cet instant, il ne cherche plus à dissimuler ni à feindre: il
+redevient grand, en cessant d'être trop habile; il met à nu sa politique
+et jette au vent sa pensée, dans un accès de fureur déplorable et
+superbe.
+
+[Note 492: _Corresp._, 16181.]
+
+Le 1er juillet au matin, devant Champagny qui est venu lui porter la
+commission de Kourakine, il parle, il dicte, et il veut que ses
+expressions soient transmises textuellement au duc de Vicence, afin que
+cet ambassadeur trop doux, trop mou, trouve dans cet envoi la règle de
+ses discours et sache comment il faut parler aux Russes. C'est donc à la
+Russie elle-même qu'il s'adresse par l'intermédiaire qu'il s'est choisi;
+c'est elle qu'il cingle de paroles acerbes, de reproches véhéments,
+énumérant ses concessions, ses bienfaits, rappelant qu'il n'a reçu en
+retour qu'une assistance équivoque avant la campagne d'Autriche, un
+concours dérisoire pendant la guerre, et aujourd'hui, pour combler la
+mesure, des plaintes mal fondées, «des insinuations ridicules, des
+soupçons outrageants». Et lorsqu'il se prétend méconnu et calomnié, il
+reste, de son point de vue, parfaitement sincère et convaincu. Par une
+disposition propre aux esprits entiers et possédés d'orgueil, il ne
+s'attache qu'au côté de la question où il se juge et se sent
+inattaquable. Sans vouloir se rappeler que sa conduite en maintes
+circonstances, ses atermoiements, la liberté d'allures laissée aux
+Polonais, autorisent bien des soupçons, il s'arrête au fait en lui-même,
+à la réalité de ses intentions, et, sous ce rapport, l'accusation qu'on
+lui jette à la face, dans les termes absolus où elle est portée, demeure
+injuste. Il rétablira sans doute la Pologne si la Russie l'y provoque
+par des manœuvres hostiles et lui en fait une nécessité stratégique,
+mais il n'ira point reconstituer la Pologne spontanément, par dessein
+préconçu, par principe, par générosité mal entendue, par _Don
+Quichottisme_, suivant l'expression qu'il répète à satiété: il n'ira
+point de gaieté de cœur s'enfoncer dans le Nord, risquer une immense
+aventure, pour se donner le stérile honneur de briser les chaînes d'un
+peuple et de réparer le crime de l'autre siècle. Jamais prince n'a été
+plus éloigné que lui de faire la guerre pour une idée, et cette
+conception cadre si peu avec sa manière toute pratique, toute réaliste,
+d'envisager la politique, qu'il n'admet point qu'on la lui puisse
+supposer de bonne foi. Il en vient à se demander si la Russie est
+sincère dans l'expression de ses épouvantes: derrière les propos qu'elle
+lui tient, il croit lire une secrète et traîtresse arrière-pensée. En
+lui cherchant cette querelle, la Russie ne veut-elle point se ménager un
+prétexte pour le quitter, pour revenir à l'Angleterre? Dès qu'elle aura
+recueilli tous les bénéfices de l'alliance, ne va-t-elle point en
+répudier les obligations? Eh bien, si cette défection se produit, c'est
+la guerre. Il le dira franchement, sans ambages, sans détours, et ce mot
+de guerre, jeté pour la première fois à la Russie, jaillit et luit dans
+son langage comme un éclair d'épée.
+
+«Que prétend la Russie, s'écrie-t-il, par un tel langage? Veut-elle la
+guerre? Pourquoi ces plaintes continuelles? Pourquoi ces soupçons
+injurieux? La Russie veut-elle me préparer à sa défection? Je serai en
+guerre avec elle le jour où elle fera la paix avec l'Angleterre.
+N'est-ce pas elle qui a recueilli tous les fruits de l'alliance? La
+Finlande, cet objet de tant de vœux, de tant de combats, dont Catherine
+II n'osait pas même ambitionner quelque démembrement, n'est-elle pas,
+dans toute sa vaste étendue, devenue province russe? Sans l'alliance, la
+Valachie et la Moldavie resteraient-elles à la Russie? Et à quoi m'a
+servi l'alliance? A-t-elle empêché la guerre contre l'Autriche, qui a
+retardé les affaires d'Espagne? Est-ce l'alliance qui a fait les succès
+de cette guerre? J'étais à Vienne avant que l'armée russe fût
+rassemblée, et cependant je ne me suis pas plaint; mais certes on ne
+doit pas se plaindre de moi. Je ne veux pas rétablir la Pologne. Je ne
+veux pas aller finir mes destinées dans les sables de ses déserts. Je me
+dois à la France et à ses intérêts, et je ne prendrai pas les armes, à
+moins qu'on ne m'y force, pour des intérêts étrangers à mes peuples.
+Mais je ne veux pas me déshonorer en déclarant que _le royaume de
+Pologne ne sera jamais rétabli_, me rendre ridicule en parlant le
+langage de la Divinité, flétrir ma mémoire en mettant le sceau à cet
+acte d'une politique machiavélique, car c'est plus qu'avouer le partage
+de la Pologne que de déclarer qu'elle ne sera jamais rétablie. Non, je
+ne puis prendre l'engagement de m'armer contre des gens qui ne m'ont
+rien fait, qui m'ont bien servi, qui m'ont témoigné une bonne volonté
+constante et un grand dévouement. Par intérêt pour eux et pour la
+Russie, je les exhorte à la tranquillité et à la soumission, mais je ne
+me déclarerai pas leur ennemi, et je ne dirai pas aux Français: Il faut
+que votre sang coule pour mettre la Pologne sous le joug de la Russie.
+Si jamais je signais que _le royaume de Pologne ne sera jamais rétabli_,
+c'est que j'aurais l'intention de le rétablir. Ce serait un piège que je
+tendrais à la Russie, et l'infamie d'une telle déclaration serait
+effacée par le fait qui la démentirait. J'ai montré de l'empressement à
+satisfaire la Russie en envoyant une convention toute ratifiée. Elle
+renfermait tout ce que je pouvais raisonnablement promettre et tenir, au
+delà de ce qu'on pouvait me demander; elle allait au but aussi bien que
+la première et la deuxième. Mais on insiste sur celle-ci par des motifs
+que je ne puis expliquer. Il semble que ce soit une lutte
+d'amour-propre. Tous les hommes sensés conviennent que c'est, aux termes
+près, la même chose, et les Russes mêmes sont de cet avis. Quand on
+voudrait m'humilier en me dictant la loi, on ne pourrait pas le faire
+davantage qu'en me prescrivant ainsi les termes dans lesquels je dois
+souscrire un acte dont le but m'est étranger, auquel je ne me prête que
+par déférence, et qui est pour moi sans avantage comme sans
+nécessité[493].»
+
+[Note 493: _Corresp._, 16181.]
+
+Comme sanction à ces véhémentes paroles, Napoléon va-t-il couper court à
+toute discussion sur le traité, retirer purement et simplement ses
+offres? Puisque la Russie semble découvrir des velléités hostiles, se
+refusera-t-il à lui livrer un engagement, quel qu'il soit, à fournir
+contre lui cette arme? Dans la suite de sa dictée, il semble se radoucir
+et proclame l'invariabilité de ses sentiments: «Si l'Empereur est
+mécontent du langage qu'on lui tient de la part de la Russie, il n'en
+est pas moins ferme dans l'alliance; il a toujours marché droit et sans
+hésitation... L'Empereur est, à l'égard de la Russie, ce qu'il a
+toujours été depuis la paix de Tilsit[494].» Quant à la convention, il
+«se prêtera à des changements, mais ne flétrira pas sa mémoire par un
+acte déshonorant[495]». Enfin, il annonçait sous peu de jours l'envoi à
+Kourakine de la note responsive, mais une soudaine fatalité allait
+ajourner de nouveau la remise de cette pièce, retarder encore le
+dénouement attendu en Russie avec une si douloureuse impatience, laisser
+à la colère de l'Empereur le temps de mûrir et de fructifier.
+
+[Note 494: _Id._]
+
+[Note 495: _Id._]
+
+Depuis le retour de Leurs Majestés à Saint-Cloud, les fêtes à l'occasion
+du mariage, interrompues par le séjour à Compiègne et l'excursion dans
+le Nord, avaient repris de plus belle. Paris, l'armée, les princes, les
+représentants étrangers, se mettaient tour à tour en frais d'imagination
+pour offrir aux souverains des hommages et des plaisirs. Le 10 juin, il
+y avait eu bal à l'Hôtel de ville, avec feu d'artifice et illumination
+générale; le 14, fête champêtre chez la princesse Pauline, dans ses
+jardins de Neuilly; le 24, fête donnée par la garde à l'École militaire.
+Ce n'étaient partout que divertissements variés, animation joyeuse,
+déploiement inouï de faste et de magnificence. On sait qu'un lugubre
+événement attrista la fin de cette période d'enivrement et parut
+projeter sur l'avenir une lueur sinistre.
+
+Le 1er juillet, le prince de Schwartzenberg donnait un grand bal dans
+son hôtel de la rue de Provence, transformé pour la circonstance en
+palais de féerie. À cette réunion, attendue comme un événement, la cour,
+la haute société de Paris, le corps diplomatique figuraient au complet,
+et le prince Kourakine, à peu près remis, brillait au premier rang des
+ambassadeurs. Leurs Majestés avaient fait leur entrée, assisté dans le
+jardin à un ballet champêtre et à des figurations allégoriques; placées
+sur une estrade, elles dominaient la salle des danses, échafaudée contre
+les murs de l'hôtel et superbement tapissée, lorsque le feu prit à l'une
+des tentures, trop rapprochée d'un groupe de bougies. En un instant, la
+salle entière s'embrasa. Napoléon sortit alors avec l'Impératrice, qu'il
+rassurait et protégeait. Il s'éloignait pourtant à pas comptés,
+impassible, soucieux de garder sa dignité et d'imposer le sang-froid par
+son exemple. Derrière lui, la foule s'accumulait, s'écrasait, sans oser
+le devancer. De cette multitude folle d'impatience et de terreur, une
+voix s'éleva tout à coup: «Plus vite», dit-elle, et l'Empereur pressa le
+pas, obéissant à cet appel anonyme, et devant ce spectacle du César
+invincible aux armées humaines, cédant aux éléments en révolte et chassé
+par les flammes, un ancien eût cru voir le signe et l'image anticipée
+des futures catastrophes. Après avoir mis l'Impératrice en sûreté,
+Napoléon revint au danger, en tenue de combat: il organisa la lutte
+contre l'incendie, les mesures propres à sauver les parties intactes du
+palais, à assurer la recherche des victimes ensevelies sous les
+décombres. Leur nombre fut malheureusement grand; parmi les blessés, le
+prince Kourakine fut relevé des premiers, la tête, le visage et les
+mains affreusement brûlés[496].
+
+[Note 496: «Je vis, je vois encore--écrit le feu duc de Broglie dans
+ses _Souvenirs_--le pauvre prince Kourakine, perclus de goutte, couvert
+de diamants, roulant son énormité sous les décombres, et le général
+Hulot, le frère de la maréchale Moreau, employant à l'en dégager le bras
+qui lui restait.» I, 118.]
+
+Ainsi ce personnage, malencontreux jusqu'au bout, disparaissait à
+l'heure où ses services devenaient le plus nécessaires, où il allait
+être l'intermédiaire de nos dernières propositions. Pendant douze jours,
+sa vie fut en danger, et le cabinet français dut naturellement
+s'abstenir de lui adresser aucune communication d'affaires. Durant cet
+intervalle, l'Empereur réfléchit, s'anima de plus en plus, se fixa à
+l'idée de ne plus même discuter au fond les exigences d'Alexandre et de
+s'en tenir à la question préalable. À la note préparée pour Kourakine et
+longuement développée, il fit substituer quelques lignes brèves et
+sèches: «Le soussigné désire savoir, écrivit le ministre des relations
+extérieures sous sa dictée, si M. l'ambassadeur a les pouvoirs
+nécessaires pour signer une convention non moins propre que les trois
+autres à atteindre le but qu'on se propose, mais dans laquelle quelques
+expressions du projet russe, contraires à l'usage diplomatique, seraient
+remplacées par des expressions équivalentes, changement nécessaire,
+puisque seul il rendra cet acte conforme à la dignité de la France en
+conciliant tous les intérêts de la Russie[497].»
+
+[Note 497: Archives des affaires étrangères, Russie, 151. La pièce
+porte cette mention: _Dictée de l'Empereur_.]
+
+Ce fut le premier secrétaire de l'ambassade, M. de Nesselrode, qui
+répondit au nom de son chef empêché. Il déclara, selon les instructions
+rigoureuses de sa cour, que le représentant russe à Paris n'avait
+pouvoir d'admettre par lui-même aucun amendement: il demandait toutefois
+à connaître les modifications désirées par la France, afin d'en informer
+son gouvernement[498]. Napoléon prévoyait cette réponse, d'après le
+langage antérieur de Kourakine: en la provoquant, il n'avait eu d'autre
+but que de mettre une fois de plus la Russie dans son tort, de lui faire
+avouer à elle-même le caractère irréductible de ses prétentions et
+l'intransigeance de sa politique, de se procurer un prétexte pour se
+dérober définitivement. Ce prétexte lui étant fourni, il se hâta de le
+saisir, défendit de répondre à Nesselrode et de revenir sur le traité
+«objet de tant de réclamations[499]». La France et la Russie restaient
+nominalement alliées, mais la question de Pologne demeurait entre elles
+pour leur interdire la confiance, envenimer tous leurs rapports,
+accélérer leur brouille, et le point de mésintelligence s'accentuait, se
+mettait en plein relief, par l'inanité constatée d'un grand effort pour
+s'expliquer et s'entendre.
+
+[Note 498: _Corresp._, 16181.]
+
+[Note 499: Archives des affaires étrangères, Russie, 151.]
+
+Dans ce débat qui avait roulé sur une phrase, mais sur une phrase
+derrière laquelle se dissimulait une irrémédiable divergence
+d'intentions, Napoléon avait incontestablement pour lui le fonds même du
+droit. Il avait offert tout ce que sa dignité et ses intérêts lui
+permettaient d'accorder, à savoir qu'il se détournerait de la Pologne et
+ne l'assisterait en aucune circonstance. La Russie avait voulu plus:
+elle avait voulu qu'il frappât de sa main et achevât une nation dont il
+avait éprouvé la fidélité, qu'il lui infligeât une irrévocable
+déchéance, qu'il s'engageât pour la postérité, qu'il prît à sa charge et
+aggravât même le forfait d'autrui, car les trois puissances, en
+partageant la Pologne, n'avaient point mis par écrit qu'elle ne
+revivrait jamais. Une telle formule, qui peut-être dissimulait un piège,
+dérogeait en tout cas au code des nations, au langage qu'il est permis
+aux souverains de tenir décemment, lorsqu'ils stipulent et contractent.
+En toute justice, en tout honneur, Napoléon pouvait soutenir que
+capituler devant cette exigence, c'eût été abaisser son caractère et
+offenser sa gloire. Seulement, il avait lui-même compromis la valeur de
+sa cause par la faute de ses procédés, tour a tour évasifs et violents,
+dépourvus successivement de loyauté, de convenance et de mesure. Puis,
+sa grandeur même et ses abus l'avaient placé en dehors des règles
+ordinaires qui président aux rapports des États; il lui était difficile
+de les invoquer dans toute leur rigueur, après les avoir fait céder tant
+de fois aux nécessités de sa politique, aux entraînements de son avidité
+et de sa fougue, et cette vérité doit dominer désormais toutes les
+appréciations. Si Napoléon avait raison dans la plupart des questions
+soulevées entre lui et l'Europe, prises en elles-mêmes, envisagées
+individuellement, telles qu'il savait avec un art consommé les poser et
+les traiter, il avait tort dans l'ensemble, tort par l'universalité de
+ses prétentions, par le nombre, l'audace, l'extension démesurée de ses
+entreprises, qui excusaient contre lui des précautions extraordinaires
+et légitimaient toutes les défiances.
+
+
+
+
+CHAPITRE XI
+
+MÉSINTELLIGENCE CROISSANTE
+
+
+Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les
+Russes pour lui signaler leurs progrès sur le Danube.--Espérances
+données à l'Autriche.--État des esprits à Vienne: les deux
+partis.--Avances significatives du ministère.--Intervention personnelle
+de l'empereur François.--Metternich sollicite Napoléon de manquer aux
+engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principautés.--Refus de
+l'Empereur; raisons de sa loyauté.--Il interdit à la Russie toute
+conquête transdanubienne.--Nouveaux sujets de mécontentement contre
+Roumiantsof; violente prise à partie de ce ministre.--Les Russes dans
+les villes d'eaux d'Allemagne; politique féminine.--La colonie russe de
+Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; résistances
+aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la
+princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopéus.--Réapparition de Pozzo
+di Borgo.--Napoléon exige son expulsion et demande le rappel du comte
+Razoumovski.--Nouveau méfait des Russes de Vienne.--Napoléon porte
+plainte; il se substitue à son ministre et prend lui-même la plume;
+notes corrigées et remaniées de sa main.--Le prince Kourakine en
+villégiature.--Conversation de l'Empereur avec le frère de cet
+ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait
+l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition
+de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la résistance de
+l'Espagne.--Napoléon cherche à ajourner le conflit dans le Nord et ne
+renonce pas à l'éviter.--Caractère de ses relations personnelles avec
+l'empereur Alexandre.--Redoublement d'efforts contre l'Angleterre;
+blocus continental; préparatifs d'expéditions; vues persistantes de
+Napoléon sur l'Égypte: son plan pour 1812 est une grande campagne
+navale.--Précautions militaires dans le duché de Varsovie.--Suite de
+l'action russe à Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie
+officielle.--Désaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission
+secrète à Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence
+mystérieusement ses préparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le
+Dnieper; formation de plusieurs armées.--Projets défensifs et
+offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une
+rupture; les fautes et les excès de Napoléon vont la précipiter.
+
+
+
+I
+
+La note finale à Kourakine avait été dictée le 4 juillet. Dans la soirée
+du lendemain, Metternich se fit conduire à Saint-Cloud et insista pour
+être admis au coucher de Sa Majesté, à laquelle il avait d'intéressantes
+communications à porter. Un avis, reçu la veille à l'ambassade et venu
+de Bucharest par la voie de Vienne, annonçait que l'armée russe du
+Danube, ayant franchi ce fleuve, avait enlevé Silistrie, bloqué le grand
+vizir dans Schoumla et pris audacieusement son chemin vers les parties
+centrales de la Turquie; les colonnes d'avant-garde menaçaient Varna,
+après avoir dépassé la ligne des Balkans. C'étaient là de graves
+nouvelles dont il importait que l'empereur Napoléon eût la primeur, et
+Metternich, en se rendant à Saint-Cloud, avait pris avec lui un extrait
+des bulletins arrivés du théâtre de la guerre[500].
+
+[Note 500: _Mémoires de Metternich_, II, 364.]
+
+En l'apercevant, Napoléon congédia tout le monde. Aux premiers mots de
+l'Autrichien, il alla chercher une carte, qu'il apporta toute déployée.
+Des épingles, piquées sur la partie représentant le bassin du Danube,
+indiquaient les positions des belligérants, la direction des différents
+corps, et prouvaient avec quel intérêt l'Empereur suivait les opérations
+de la guerre russo-turque. D'après les renseignements fournis par
+Metternich, il déplaça ses épingles, marqua les progrès des Russes; ceci
+fait, il resta plus d'un quart d'heure à examiner la carte, à se rendre
+compte, sans dire une parole, attendant de s'être bien pénétré de la
+situation nouvelle pour en tirer les conséquences. Tout d'un coup, il
+lança son diagnostic; la campagne était perdue pour les Turcs; il ne
+leur restait qu'à souscrire aux exigences du vainqueur. Il dit avec
+quelque émotion: «Voilà la paix! oui, c'est la paix, les Turcs sont
+forcés de la faire. Eh bien! c'est, comme je vous le disais
+dernièrement, l'alliance entre la France et l'Autriche; nos intérêts
+sont communs.» Et il répéta plusieurs fois: «Oui, voilà l'alliance
+véritable entre nous, une alliance basée sur des intérêts communs, la
+seule durable[501].»
+
+[Note 501: _Id._]
+
+Il y avait loin de cette explosion aux paroles de simple encouragement
+données trois semaines plus tôt à l'Autriche, et cette différence de
+langage permet d'apprécier à quel point, en ce peu de temps, l'Empereur
+s'était éloigné de la Russie, de mesurer l'effrayant progrès de son
+détachement. Fallait-il cependant le prendre au mot? Entre le beau-père
+et le gendre, ne restait-il qu'à convenir des termes dans lesquels se
+formulerait une alliance admise en principe et virtuellement faite? La
+suite de la conversation prouva qu'une telle interprétation dépasserait
+la pensée de l'Empereur. S'il s'était exprimé d'abord au présent, afin
+de mieux impressionner son interlocuteur, il se reprit bientôt pour ne
+plus parler qu'au futur. Actuellement, dit-il, l'Autriche devait se
+consacrer à la réfection de ses forces, se reposer avec calme sur
+l'avenir: c'était un grand pas de fait que d'avoir constaté l'identité
+des intérêts: l'alliance viendrait, elle viendrait à son heure,
+sûrement, et l'on verrait qu'un mariage entre familles souveraines peut
+aider à leur réunion, quoi qu'en pensent certains esprits mal tournés:
+«Romanzof, dans ses chimères, croyait qu'une alliance de famille n'était
+rien, qu'au contraire elle nous ramènerait à un état de refroidissement,
+parce que, en me brouillant un jour avec l'Impératrice, je me
+brouillerais naturellement aussi avec son père. Il ne sait pas que
+l'empereur Napoléon ne se brouillera jamais avec sa femme, qu'il ne se
+brouillerait pas avec elle, lors même qu'elle serait infiniment moins
+distinguée qu'elle ne l'est sous tous les rapports. Ainsi une alliance
+de famille est beaucoup, mais elle n'est pas tout[502].» Et il toucha à
+plusieurs reprises «la corde de rapports politiques plus intimes[503]»,
+sans manifester dès à présent l'intention de se compromettre par une
+signature. Au fond, il subordonnait toujours l'alliance avec Vienne au
+cas où la Russie viendrait totalement à lui manquer; cette hypothèse se
+rapprochant, il avait voulu se ménager plus sûrement la ressource qu'il
+avait en vue, tenir l'Autriche par une espérance plus positive, mais non
+s'enchaîner à elle par des engagements incompatibles avec ceux qui le
+liaient encore à la Russie et qu'il était décidé, malgré tout, à ne pas
+rompre le premier.
+
+[Note 502: _Mémoires de Metternich_, II, 365.]
+
+[Note 503: _Id._]
+
+À Vienne, au moins dans certains cercles, on était plus pressé, on
+voulait aller plus vite en besogne, et l'accord avec Napoléon était
+envisagé comme une nécessité d'urgence. Les succès des Russes y avaient
+produit une sensation profonde. De l'aveu unanime, c'était leur
+établissement dans les Principautés confirmé à bref délai par une paix
+conquérante: cette mainmise sur le Danube inférieur compléterait
+l'investissement de la monarchie, déjà cernée du côté de l'Ouest par
+l'Allemagne et l'Italie françaises; après l'Occident, c'était l'Orient
+qui se fermait, et quelque prévu que fût ce résultat, l'Autriche se
+révoltait à son contact. Prise entre deux empires en voie de croissance
+indéfinie, serrée dans cet étau, elle éprouvait un insupportable
+malaise, et l'idée d'une tentative suprême pour se dégager, pour se
+garder une issue, pour écarter les Russes du Danube, traversait tous les
+esprits.
+
+Sur le moyen à employer, les avis se partageaient, et des dissidences
+profondes, violentes, se manifestaient. La haute société, demeurée
+hostile à la France, ne dissimulant plus ses sentiments, subissant
+d'ailleurs l'influence du comte Razoumovski et de sa coterie, ne
+montrait de ressource que dans une explication franche et cordiale avec
+la Russie. Le Tsar, affirmait-elle, ne demandait qu'à s'entendre, et
+l'apparition de M. d'Alopéus à Vienne semblait confirmer ces dires. Cet
+agent, dont nous avons vu le départ de Pétersbourg et parcouru les
+instructions, venait de se glisser dans la capitale autrichienne. Là, à
+remarquer l'affectation avec laquelle il prolongeait son séjour, sous
+des motifs d'intérêt privé et de famille qui ne trompaient personne, il
+était aisé de reconnaître que Naples n'aurait jamais sa visite et que
+Vienne était le théâtre assigné à son activité. Il s'était fait
+présenter à l'Empereur, aux archiducs; il murmurait à leur oreille des
+paroles de conciliation, mais c'était surtout dans le monde, dans les
+salons, qu'il cherchait à «recruter des prosélytes[504]» et n'y
+réussissait que trop bien. Le terrain lui avait été préparé à merveille
+par son ami et ancien collègue Razoumovski; celui-ci l'avait fait
+précéder d'une réputation d'habileté, de génie politique, l'avait
+annoncé comme l'un des personnages les plus marquants de la diplomatie
+russe et l'homme de confiance de l'empereur Alexandre. Sous de tels
+auspices, Alopéus avait été accueilli dans les milieux les plus fermés;
+il y était fêté, cajolé; il s'y posait en adversaire irréconciliable de
+la France, et parlait sans ménagements d'une nouvelle ligue pour la
+délivrance de l'Europe. Auprès d'un tel objet, ajoutait-il, que pesaient
+les intérêts secondaires qui s'agitaient sur le Danube? Au reste, sans
+renoncer à de justes prétentions, l'Empereur son maître avait à cœur de
+ménager les intérêts et les susceptibilités de l'Autriche; il lui ferait
+la part belle dans tout arrangement définitif.--Pourquoi, reprenaient à
+l'envi les membres de la faction anglaise et russe, ne point mettre à
+profit ces heureuses dispositions, ne point saisir ce fil, ne pas
+obtenir du Tsar une transaction en Orient, au prix d'une alliance en
+Occident[505]?
+
+[Note 504: Otto à Champagny, 7 juillet 1810.]
+
+[Note 505: _Correspondance de M. Otto_, juin-juillet-août 1810,
+_passim_.]
+
+Tout autre et non moins vivement exprimée était l'opinion des
+personnages qui s'étaient attachés, par principe ou par intérêt, à la
+famille Metternich. Ceux-ci, comme le ministre lui-même, croyaient à
+l'utilité d'un rapprochement temporaire, mais étroit, avec la France. En
+l'absence de leur chef, faiblement remplacé par son père, ils
+exagéraient encore ses tendances. Dans la crise présente, ils ne
+voyaient de salut qu'en Napoléon; à les entendre, il fallait au plus
+vite, en se livrant à l'Empereur, le détacher de la Russie et obtenir
+qu'il opposât son _veto_ à l'annexion des Principautés.
+
+Moins nombreux que l'autre, recruté dans un milieu social moins élevé,
+ce parti l'emportait depuis le mariage dans le conseil du souverain; il
+détenait le pouvoir, mais n'avait pas eu le temps de s'y affermir. Si
+l'empereur François semblait incliner de bonne foi vers la France, nos
+adversaires ne négligeaient aucun effort pour le ressaisir. Ils le
+poursuivaient à toute heure, en tout lieu; c'était contre le repos de ce
+monarque, las de politique et ami de ses aises, une conspiration
+permanente. Pendant un récent voyage en Bohême, il avait été en butte à
+de continuels assauts. Allait-il aux eaux de Baden, près de Vienne,
+chercher la santé et la solitude, il voyait surgir autour de lui des
+émissaires dont les propos le laissaient incertain et troublé. Conscient
+de sa faiblesse, peu sûr de lui-même, il eût voulu qu'un engagement en
+bonne forme avec Napoléon le mît en garde contre ses propres
+défaillances et contre d'importunes obsessions; il aspirait à se lier, à
+s'enchaîner, à abdiquer un libre arbitre dont il craignait de faire
+mauvais usage. Il disait à notre ambassadeur: «Les intrigues n'auront un
+terme que lors de la signature d'un traité d'alliance[506].» Profitant
+de ces dispositions, le parti Metternich fit décider que des paroles
+positives seraient adressées à Napoléon et son intervention sur le
+Danube officiellement requise.
+
+[Note 506: Otto à Champagny, 19 juillet 1810.]
+
+Dès le commencement de juillet, le vieux prince de Metternich s'ouvrit à
+notre ambassadeur: signalant avec amertume les progrès de la Russie, il
+concluait de là à l'avantage «d'un concert entre la France et l'Autriche
+pour mettre un terme aux empiétements de cette puissance barbare qui
+pesait sur toute l'Europe et menaçait de la subjuguer[507]». Les jours
+suivants, M. Otto n'entendit que déclamations sur le péril moscovite,
+«sur cet esprit de conquête qui, depuis la Laponie jusqu'à la mer Égée,
+menaçait de tout engloutir[508]». Il s'agissait à toute force de
+dégoûter Napoléon de la Russie, de détruire ce reste d'alliance qui
+rendait «la position de l'Autriche extrêmement gênante», de l'aveu même
+de ses ministres. La Russie, disait le prince de Metternich, ne serait
+jamais pour nous une amie sincère; chez elle, «quelles que puissent être
+les dispositions personnelles de l'empereur Alexandre, les hommes les
+plus influents favoriseraient toujours l'Angleterre[509]». Pour lever le
+masque, elle n'attend que d'avoir terminé sa guerre avec les Turcs et
+mis hors de combat ces alliés traditionnels de la France. Comme preuve
+de cette intention, des agents officiels ou officieux viennent nous
+signaler la «conduite louche» du cabinet de Pétersbourg et son jeu en
+partie double, l'opposition qui existe entre ses déclarations publiques
+et les manœuvres secrètes de ses agents: ils vont jusqu'à dénoncer
+«l'allure étrange de M. d'Alopéus, qui paraît avoir été envoyé plutôt
+par le roi Georges que par l'empereur Alexandre[510]». Ces intrigues,
+ajoutent-ils, troublent la société de Vienne et minent le crédit du
+parti français; le ministère actuel est animé des meilleures
+dispositions, mais pourra-t-il se soutenir contre la poussée des
+éléments hostiles, si la France ne lui permet de s'étayer d'elle?
+L'occasion est unique pour s'emparer définitivement de l'Autriche et
+fixer ses principes; mais que l'empereur Napoléon se hâte de la saisir,
+sans quoi on ne répond plus de rien: «Tout ceci tient à un fil, disait
+le prince de Metternich; il faudrait bien peu de chose pour le
+rompre[511].» En même temps, les flatteries personnelles à l'adresse de
+Napoléon redoublaient, et l'empereur François ne s'y épargnait point,
+avec son habituelle bonhomie. Il s'émut, s'attendrit, à la nouvelle que
+Marie-Louise allait le rendre grand-père: parlant du futur roi de Rome,
+il prononça ces mots qu'il devait trop oublier: «Cet enfant trouvera
+toujours en moi les sentiments d'un père[512].»
+
+[Note 507: _Id._, 6 juillet 1810.]
+
+[Note 508: _Id._, 12 juillet.]
+
+[Note 509: Otto à Champagny, 6 juillet.]
+
+[Note 510: _Id._, 12 juillet 1810.]
+
+[Note 511: _Id._]
+
+[Note 512: _Id._, 8 août.]
+
+Lorsque le terrain eut été ainsi préparé, la mission autrichienne en
+France fut chargée d'aller au fait et de soulever très nettement la
+question des Principautés. Ignorant si le comte de Metternich, qui
+annonçait et ajournait perpétuellement son retour, n'avait point quitté
+Paris, le cabinet de Vienne envoya directement des instructions au
+prince de Schwartzenberg. La chance la plus favorable, disaient-elles à
+la date du 17 juillet, serait que Napoléon voulût s'unir à l'Autriche
+pour empêcher toute usurpation des Russes sur le cours inférieur du
+Danube; une remontrance commune suffirait probablement à atteindre ce
+but: l'Autriche appuierait volontiers cette démarche par des mouvements
+militaires, des démonstrations, mais il était indispensable que Napoléon
+engageât l'affaire diplomatiquement et élevât la voix le premier:
+c'était à obtenir de lui cette initiative que devaient tendre les
+efforts de l'ambassade[513].
+
+[Note 513: BEER, _Geschichte der orientalische Politik
+Œsterreich's_, 232.]
+
+Cette fois, la provocation était directe. Avec hardiesse et sans
+vergogne, l'Autriche reprenait le rôle auquel elle s'était déjà et
+discrètement essayée: elle sollicitait Napoléon de rompre le pacte
+d'Erfurt et l'incitait au parjure. Metternich se trouvait encore à Paris
+lorsqu'y arrivèrent les instructions du 17 juillet; elles lui furent
+communiquées par Schwartzenberg. Avec son sens froid et rassis,
+Metternich n'approuvait pas la précipitation de son père et de son
+souverain; il eût préféré que l'Autriche attendît l'Empereur, au lieu de
+courir à lui; il essaya néanmoins de remplir les intentions de sa cour.
+Laissant Schwartzenberg suivre la voie officielle et hiérarchique,
+s'adresser au ministre, il porta la question devant le monarque lui-même
+et la posa en ces termes: «L'Empereur est-il décidé à maintenir dans
+toute leur étendue les engagements qu'il a contractés à Erfurt, ou se
+prêterait-il à faire de commun accord avec nous une démarche à
+Pétersbourg qui pût sauver les Principautés[514]?»
+
+[Note 514: _Mémoires de Metternich_, II, 375.]
+
+La réponse de Napoléon fut péremptoire: «J'ai contracté des engagements,
+dit-il, que je n'ai pas de raison ni même de prétexte de violer. Ces
+engagements sont infiniment onéreux; j'y entrevois un tort réel pour la
+France, mais vous savez ce qui m'y a porté dans le temps. Agir
+maintenant contre ces engagements serait fournir immédiatement un motif
+direct de guerre à la Russie, ce qui ne cadre pas avec mes vues, ou bien
+me priver à jamais du droit d'être cru dans aucun de mes engagements.
+Quelle garantie pourrai-je vous fournir un jour à vous-mêmes, si je
+brise un engagement explicite par le simple motif que, les circonstances
+ayant changé, j'ai moins besoin de ménager la puissance avec laquelle je
+l'avais contracté[515]?»
+
+[Note 515: _Mémoires de Metternich_, II, 375.]
+
+Derrière ce langage plein d'honneur, il y avait une arrière-pensée
+politique. Napoléon n'était pas fâché qu'Alexandre s'appropriât les
+Principautés, parce que cette acquisition désunirait plus sûrement les
+empires autrichien et russe et mettrait entre eux l'irréparable. Leur
+antagonisme en Orient se concentrait alors et se localisait sur le bas
+Danube: c'était là que la Russie, dans sa marche vers le Sud,
+rencontrait et coupait la dernière voie qui restât ouverte à l'expansion
+autrichienne: l'intérêt des deux États se heurtait violemment à ce
+confluent de leurs ambitions. Tant que le sort des Principautés
+demeurait indécis et le procès pendant, il était à craindre qu'un
+compromis n'intervînt et ne conciliât les prétentions rivales. Mais que
+les Russes missent la main sur l'objet du litige, définitivement lésée
+par eux, l'Autriche se sentirait du même coup rejetée vers nous;
+Napoléon serait plus certain de la trouver, si les circonstances lui
+faisaient quelque jour une nécessité de la rechercher.
+
+Il ne se contenta donc pas de refuser aux Autrichiens toute assistance,
+matérielle ou morale, dans la crise présente; il les exhorta à se
+résigner, à s'incliner devant le fait en train de s'accomplir. Il ne
+leur défendait point de prononcer leur opposition et de se mettre en
+guerre avec la Russie; il les laisserait et les regarderait faire,
+observant une stricte neutralité; mais était-il de leur intérêt de
+risquer isolément cette levée de boucliers? Il ne le pensait point et ne
+leur en donnerait certainement pas le conseil. À l'entendre, le mieux
+serait, si l'Autriche ne voulait pas se battre pour les Principautés,
+qu'elle conseillât aux Turcs d'en faire la cession et de terminer ainsi
+une guerre qui prenait des proportions inquiétantes. Toutefois, fidèle à
+la tactique adoptée depuis deux mois, il ne voulut point que Metternich
+sortît de son cabinet sous une impression trop sombre, et il eut soin de
+laisser l'avenir entr'ouvert à l'espérance. S'il considérait la question
+des Principautés comme actuellement close, s'il n'y reviendrait jamais
+de lui-même, ne serait-ce point la Russie qui la rouvrirait un jour, en
+se déclarant contre nous et en provoquant la rupture? Cette défection
+serait immédiatement punie par la perte des avantages rapportés
+d'Erfurt, et l'Autriche, si elle avait su se substituer aux Russes dans
+notre amitié, pourrait succéder aux droits que nous leur avions reconnus
+sur les Principautés. Alors, mais alors seulement, Napoléon ne se
+refuserait pas à reprendre la conversation sur l'objet mis aujourd'hui
+hors de cause: «Si le cas arrivait, dit-il à Metternich, que les Russes
+voulussent faire la folie de se brouiller avec nous, ce qui leur
+coûterait la Finlande, la Moldavie et la Valachie, qu'ils ont acquises
+sous l'égide de leur alliance avec moi, vous savez que vous pouvez
+compter sur moi; vous me communiquerez alors vos idées, comme je vous
+communiquerai les miennes.» Et il rompit l'entretien sur ce mot
+suggestif[516].
+
+[Note 516: _Mémoires de Metternich_, II, 375-376.]
+
+Dès à présent, il croyait devoir ménager aux Autrichiens quelques
+consolations moins hypothétiques pour le chagrin qu'il leur causait. Se
+rencontrant, sans le savoir, avec l'empereur Alexandre, il leur offrait
+un protectorat sur la Serbie; il les engageait à se mêler aux affaires
+de ce pays, à y étendre leur influence, à glisser au besoin quelques
+troupes dans Belgrade[517]. Enfin, il était un point sur lequel il
+admettait éventuellement un concert immédiat de mesures. Grisés par
+leurs succès, voyant à leurs pieds la Turquie défaillante, les Russes
+n'allaient-ils pas dépasser la limite qui leur avait été tracée? Ne
+s'enhardiraient-ils point jusqu'à réclamer des Turcs, outre les
+Principautés, quelques territoires sur la rive droite du Danube? Ne
+prétendraient-ils pas conserver au delà du fleuve certains points
+stratégiques, des forteresses à titre de gage, des têtes de pont, le
+moyen d'annuler cette grande barrière qui allait devenir l'unique
+sauvegarde de l'empire ottoman? Le cabinet de Pétersbourg avait promis
+en 1808 de se contenter des Principautés et de ne point toucher au reste
+des possessions ottomanes: respecterait-il cet engagement dans sa lettre
+et son esprit? «Je veux le croire, disait Napoléon à Metternich; mais
+l'appétit vient en mangeant, et je ne me permets plus de suivre les
+calculs du comte de Romanzof[518].» Pour le cas où la Russie
+témoignerait la moindre velléité d'empiéter sur la rive prohibée, son
+parti était pris: il se mettrait résolument en travers de ce dessein et
+prononcerait aussitôt son évolution vers l'Autriche.
+
+[Note 517: _Id._, 362, 370-373, 376.]
+
+[Note 518: _Mémoires de Metternich_, II, 370.]
+
+Il avait déjà fait toucher mot de cette hypothèse par son ambassadeur à
+Vienne[519]. Dans ses entretiens intimes avec Metternich, il fut plus
+net, plus carré: «Si les Russes, dit-il, devaient vouloir rompre nos
+engagements en les excédant, je me croirais libre, et vous pouvez
+compter sur moi de toutes manières[520].» D'ailleurs, il n'entendait
+point agir par surprise et fit à Pétersbourg sa profession de foi: «Je
+verrai avec plaisir, écrivait-il, que la Turquie fasse sa paix en cédant
+la rive gauche du Danube, cela me convient. Mais la Russie violerait ses
+engagements avec moi, si elle gardait quelque chose sur la rive droite
+et si elle se mêlait en quelque chose des Serviens. Autant je vois avec
+plaisir la Russie finir avec la Turquie, autant je me montrerais peu
+satisfait si elle gardait la rive droite; une seule place forte retenue
+par la Russie sur la droite du Danube annulerait l'indépendance de la
+Porte et changerait entièrement l'état des choses.» Malgré tous les
+efforts de l'Autriche pour le faire dévier du terrain d'Erfurt, il
+continuait à s'y placer, s'y maintenait opiniâtrement, mais se refusait
+à le dépasser d'une ligne.
+
+[Note 519: Champagny à Otto, 23 juillet 1816.]
+
+[Note 520: _Mémoires de Metternich_, II, 376.]
+
+
+
+II
+
+L'avertissement donné à Pétersbourg était superflu, car Alexandre ne
+désirait rien de plus que la Moldavie et la Valachie. Loin de vouloir
+donner à la guerre d'Orient un développement inattendu, il n'aspirait
+qu'à s'en débarrasser au plus vite, afin de retrouver la libre
+disposition de ses forces, et l'Occident lui inspirait trop de craintes
+pour lui laisser le loisir de rêver à de problématiques conquêtes au
+delà du Danube. En elle-même, la question d'Orient ne portait donc point
+matière à conflit et ne viendrait pas doubler la question de Pologne
+pour tendre davantage les rapports.
+
+Malheureusement, le différend qui n'existait point dans le fond,
+Roumiantsof le suscita dans la forme. Ce vieillard aigri, qui n'en était
+plus à compter ses déceptions, résistait moins que jamais à épancher sa
+bile; il continuait d'émettre à tout propos des réflexions maussades.
+S'il déclara que Sa Majesté Russe, après comme avant ses succès, était
+décidée à ne signer qu'une paix conforme aux stipulations d'Erfurt, il
+se prit à insinuer que l'empereur Napoléon ne se piquait pas d'une
+fidélité aussi rigoureuse à ses engagements: il croyait savoir,
+ajoutait-il, que la France n'était pas étrangère aux difficultés que les
+Russes avaient rencontrées en Orient; n'avait-elle point, par de
+secrètes démarches à Constantinople, encouragé la Porte à prolonger sa
+résistance? Cette accusation reposait sur des présomptions téméraires ou
+des renseignements inexacts, car Napoléon, sans imposer aux Turcs la
+cession des Principautés, la leur avait plusieurs fois conseillée, et
+nous avons vu qu'il avait ses raisons pour la souhaiter. En tout cas, il
+était au moins inutile et inopportun, à l'heure où la Russie semblait
+sur le point de recueillir le principal bienfait de l'alliance, de
+contester rétrospectivement la sincérité et le mérite de nos
+concessions.
+
+Cette chicane provoqua chez Napoléon un nouvel afflux de colère. C'était
+lui manquer, s'écria-t-il, c'était méconnaître son caractère et sa
+puissance que de lui prêter de petits moyens et de mesquins procédés: sa
+manière n'était pas de retirer subrepticement d'une main ce qu'il
+dispensait de l'autre. Roumiantsof eût dû le savoir, lui qui avait vécu
+à Paris et vu comment s'y traitaient les affaires. «Ce ministre, dit
+l'Empereur, a tout à fait désappris ce pays-ci. Il se plaît à nous
+insulter de toutes les manières. La faute en est au duc de Vicence, qui
+ne lui répond pas _ad hoc_[521].» Et il trouve décidément que
+Caulaincourt manque de riposte, que c'est l'ambassadeur des heures
+sereines plutôt que des temps troublés, et il songe à le remplacer.
+Mieux inspiré, le duc eût répondu que l'Empereur, s'il avait voulu
+s'opposer aux progrès des Russes, l'eût fait à la tête de toutes ses
+armées; l'Empereur ne subit point l'annexion des Principautés; elle
+s'opère par sa volonté expresse, par l'effet de sa munificence, et il
+n'a pas tenu à lui qu'elle ne fût depuis longtemps consommée. Est-ce sa
+faute si la Russie, par une suite d'opérations languissantes, a laissé
+traîner un résultat qu'un peu de vigueur eût nécessairement emporté?
+D'ailleurs, c'est une habitude chez elle que de s'en prendre à autrui
+des conséquences de ses fautes, et tout ceci n'est que la suite du
+système constamment mis en œuvre: se plaindre au lieu d'agir. Ce système
+«larmoyant», Napoléon se donne l'air de l'imputer exclusivement à
+Roumiantsof; dans le fond, il ne le reproche pas moins à Alexandre et
+l'en tient responsable. Son jugement sur le Tsar se confirme,
+s'accentue: décidément, il ne voit en lui qu'inconsistance et faiblesse,
+sous d'aimables dehors, et ne reconnaissant plus aucun côté viril à ce
+prince qui se lamente et s'affole, qui éprouve à tout instant le besoin
+d'être consolé et réconforté, qui appelle à l'aide dans ses embarras au
+lieu de puiser son secours en lui-même, dans de mâles résolutions, il se
+met à le mépriser comme une femme[522].
+
+[Note 521: _Corresp._, 16706.]
+
+[Note 522: «Je n'ai jamais vu des gens comme ceux-là, disait-il à
+Metternich; ils sont toujours à se plaindre; moi, je ne me plains
+jamais; je laisse la plainte aux femmes et j'agis.» _Mémoires de
+Metternich_, II, 372.]
+
+Au reste, la Russie ne lui fournit de tous côtés que sujets de déplaisir
+et d'humeur. En ces jours de juillet et d'août 1810, il perçoit en
+Allemagne, dans cette contrée qu'il a cru à jamais pliée au joug, un
+murmure hostile, un chuchotement de mauvais augure, et ce sont des voix
+russes qui s'élèvent, hardies et frondeuses, au milieu de l'universel
+silence. Tandis que la Russie se ferme elle-même aux étrangers, dresse
+devant eux, à toutes les portes de son empire, d'infranchissables
+obstacles, elle ouvre largement ses frontières à ses propres sujets,
+pour qu'ils aillent porter au loin leurs passions antifrançaises, leur
+esprit de dénigrement, et toute une partie de sa noblesse est
+perpétuellement en voyage. Pendant l'été, cette société nomade se pose
+et se fixe dans les villes d'eaux d'Allemagne, dans les fraîches vallées
+de Saxe et de Bohême: Tœplitz, Carlsbad, Egra, Baden, deviennent ses
+résidences préférées. À ces universels rendez-vous affluent en même
+temps les oisifs et aussi les mécontents de tous pays; des ministres
+congédiés, des rois en disponibilité y promènent leur ennui, et un monde
+interlope y coudoie la haute société européenne. Dans ces stations
+cosmopolites où la médisance et l'intrigue sont le grand remède au
+désœuvrement, le ton est donné par les Russes, par les dames russes
+surtout; elles y viennent par essaims et emplissent ces lieux sonores
+d'un bourdonnement continu. Élégantes, raffinées, suffisamment
+spirituelles, menant grand train, affichant l'opulence, elles réunissent
+sans difficulté autour d'elles, grâce à la liberté de relations et
+d'allures qu'autorise la vie des eaux, des éléments nombreux et
+disparates; chacune d'elles se forme un cercle, improvise un salon, et
+le public qui leur fait écho les entend tenir contre nous des propos
+envenimés, lancer de perfides suggestions, et débiter d'un ton mièvre
+des paroles de haine.
+
+Toutes ont le désir de paraître informées, la passion de jouer à la
+femme d'État: il n'en est pas une qui ne se prétende initiée au secret
+des cours, qui ne se pose en Égérie d'un personnage de premier rang, qui
+n'affirme tenir de bonne source des renseignements sûrs. D'un air
+mystérieux qui aiguise la curiosité, les yeux baissés, elles laissent
+tomber de leurs lèvres à peine ouvertes des demi-confidences, qui se
+traduisent au dehors sous forme de fausses nouvelles et de bruits à
+sensation. Il s'agit toujours de rupture imminente entre la France et la
+Russie; l'empereur Alexandre, dit-on, connaît aujourd'hui ses intérêts
+et sait où sont ses véritables amis; il se rapproche de l'Angleterre, il
+dispose de la Prusse et de l'Autriche, et l'Europe doit s'attendre à le
+voir reparaître sous les traits d'un libérateur, menant contre le
+parvenu corse la croisade des rois. À intervalles périodiques, ces
+rumeurs renaissent, se répandent, se propagent, font passer dans l'air
+un vent d'orage et courir d'un bout de l'Allemagne à l'autre de sourds
+frémissements.
+
+Il y a là un danger pour l'ordre napoléonien, une cause de trouble et
+d'insécurité. Si les clameurs des Polonais à Varsovie tiennent
+l'empereur Alexandre en de perpétuelles alarmes, le langage des Russes
+en Allemagne indispose Napoléon et lui fait froncer le sourcil; il se
+rappelle que ces attaques légères ont maintes fois précédé et annoncé de
+plus sérieuses prises d'armes, que cette petite guerre a toujours
+préparé la grande. D'ailleurs, il est un endroit où les menées russes
+créent dès à présent à notre politique de sérieux embarras, s'attaquent
+directement à elle et la tiennent en échec; c'est cette ville de Vienne
+où il importe surtout que notre influence s'affermisse et domine[523].
+
+[Note 523: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810;
+_id. de M. de Bourgoing_, ministre à Dresde, archives des affaires
+étrangères, Saxe, 79 et 80.]
+
+À Vienne, il est inutile de se le dissimuler, hormis l'Empereur, hormis
+le cabinet, qui vient de s'offrir, tout demeure ou redevient hostile, au
+moins dans les hautes classes, et cette opposition de la noblesse, dans
+le plus aristocratique des États, laisse notre crédit vacillant et
+précaire, sans autre base que la volonté d'un monarque irrésolu et
+l'existence fragile d'un ministère. C'est la situation de Pétersbourg
+après Tilsit, avec les mêmes dangers, les mêmes particularités
+choquantes. Notre ambassadeur, qui représente le premier potentat du
+monde et le gendre de l'Empereur, n'a point de situation en dehors d'un
+cercle étroit et purement officiel. Cordialement accueilli à la Burg,
+craint et flatté par les ministres, il est à peine subi par la société,
+où brillaient et régnaient naguère les fringants ambassadeurs de la
+royauté française. M. Otto souffre de cette différence, sans oser la
+signaler ouvertement à Paris; mais des avis particuliers en informent
+très crûment l'Empereur: «L'éloignement pour l'ambassade de France,
+écrit l'un des secrétaires au duc de Cadore son parent, est toujours le
+même: M. Otto, malgré les prévenances et les frais qu'il fait avec toute
+la mesure possible, n'a encore pu vaincre cette réserve qui est
+inséparable des personnes qu'il désirerait voir dans sa société
+habituelle et dont il pourrait tirer quelque avantage. Il ne réussira
+donc pas à remettre la maison de l'ambassadeur de France à Vienne sur le
+pied où elle était du temps de M. de Noailles et du baron de
+Breteuil[524].»
+
+[Note 524: M. de La Blanche au duc de Cadore. Archives des affaires
+étrangères, Vienne, 385 _bis_. MM. de Breteuil et de Noailles avaient
+été ambassadeurs de Louis XVI à Vienne.]
+
+En vain M. Otto cherche-t-il à éblouir une société frivole par la
+magnificence de son train: en vain cet homme simple et grave, ce
+protestant austère contraint-il ses goûts pour se montrer élégant et
+fastueux. C'est en pure perte qu'il prodigue l'argent, ouvre ses salons,
+décore et embellit sa résidence, se met en dépense d'imagination pour
+offrir aux Viennois des divertissements variés et de continuels
+changements à vue; on vient à ses fêtes, comme à un spectacle, on y
+porte une curiosité dédaigneuse, on le reçoit à peine et jamais dans
+l'intimité. Cherche-t-il à former des liaisons plus étroites, dès ses
+premières avances, un mot froidement évasif le glace et l'arrête, et la
+fière aristocratie de Vienne, obligée par le malheur des temps de frayer
+avec l'agent de Bonaparte, ne perd pas une occasion pour lui faire
+sentir qu'il n'est point du même monde et maintenir les distances. Ainsi
+manquent à notre envoyé ces précieux moyens de s'informer, d'observer,
+d'agir, que fournissent à un ambassadeur bien posé la fréquentation et
+la pratique du monde: «Il est fâcheux de dire, reprend le correspondant
+de M. de Champagny, qu'il faut encore bien des années avant qu'un
+ambassadeur de France à Vienne puisse trouver dans la société cette
+source de renseignements qu'un mot seul développe, quand on a, comme M.
+Otto, l'esprit juste et insinuant. Je crois même qu'une alliance
+politique ne changerait pas encore l'allure de la société, peu disposée,
+dans sa puissance, à entrer dans le nouveau système de son souverain.»
+Et les préjugés de caste, les amers souvenirs du passé, ne suffisent pas
+à expliquer cette résistance; les salons autrichiens obéissent à un mot
+d'ordre étranger; ce sont les Russes de Vienne, Razoumovski et son
+groupe, qui font le vide autour de notre ambassadeur, organisent contre
+lui l'exclusion et entretiennent le blocus.
+
+L'audace de ces personnages ne connaît plus de bornes, depuis qu'ils
+sentent l'empereur Alexandre faiblir dans son système et revenir
+insensiblement à leurs idées. Vis-à-vis de tout ce qui touche à la
+France, leur éloignement est manifeste, scandaleux: «Ils m'évitent,
+écrit Otto, comme si nos deux gouvernements étaient en guerre[525].» Le
+représentant officiel du Tsar est par eux blâmé et discrédité, à raison
+des rapports extérieurement amicaux qu'il entretient avec la mission
+française. Aux yeux du monde, le véritable ambassadeur de Russie n'est
+pas le comte Schouvalof: c'est toujours le comte André Razoumovski.
+Celui-ci conserve les prérogatives sociales du rang qu'il n'a plus et
+les possède à un plus haut degré qu'aucun de ses prédécesseurs. Tout
+contribue à rehausser son prestige, les innombrables attaches qu'il
+s'est créées dans le pays, ses allures superbes et dominatrices, la
+grande fortune qu'il dépense royalement, la protection éclairée qu'il
+accorde aux arts et surtout à la musique, chère aux Viennois, sa
+générosité dissipatrice et parfois philanthropique, jusqu'à ses dettes
+immenses, que l'empereur d'Autriche a eu plusieurs fois la faiblesse de
+payer. À Vienne, chacun s'est habitué à le voir briller et primer
+partout; c'est une figure connue, familière à tous, presque
+indispensable, et la capitale lui rend en popularité tout ce qu'elle
+doit à sa présence. Son palais en est devenu l'un des ornements, un
+musée de chefs-d'œuvre qui attire les étrangers: pour l'étendre et
+l'embellir, il a acquis tous les immeubles d'alentour; il l'a relié au
+Prater par un pont construit à ses frais sur le Danube; il a transformé
+tout un quartier, lui a donné la vie et lui laissera son nom[526]. Ses
+fêtes font sensation et réunissent des attraits variés; on s'y rencontre
+avec Schlegel, on y entend Beethoven. Sa manière en toutes choses d'agir
+grandement, son habileté à organiser réunions et plaisirs, le mouvement
+et l'entrain qu'il répand de toutes parts, contrastant avec les allures
+plus paisibles de la cour, font de lui le roi de Vienne, et c'est une
+véritable puissance qui se lève contre nous, lorsque Razoumovski se
+proclame le premier de nos adversaires et l'ennemi en chef de la
+France[527].
+
+[Note 525: Lettre du 7 juillet 1810.]
+
+[Note 526: Il y a encore à Vienne une rue et une place Razoumovski.]
+
+[Note 527: _Correspondance du comte Otto_, juillet à octobre 1810,
+spécialement la dépêche du 16 octobre. VASSILTCHIKOFF, IV, 384-424.]
+
+Dans la campagne qu'il mène, il a pour principal auxiliaire une femme,
+la princesse Bagration. Ce rôle politique auquel plusieurs grandes dames
+russes aspiraient alors, où d'autres se sont exercées depuis, la
+princesse Bagration le jouait réellement. Certains hommes de notre
+époque ont pu connaître et observer sur son déclin cette célébrité
+mondaine et diplomatique; ils l'ont vue se survivre à elle-même,
+obstinément attachée aux traditions et aux usages d'autrefois, fidèle
+aux toilettes vaporeuses, à l'élégance maniérée et aux attitudes
+languissantes qui avaient le don de plaire dans le commencement du
+siècle, offrant le type attardé d'un temps qui avait été celui de sa
+jeunesse et de ses exploits. En 1810, elle avait le premier salon de
+Vienne: elle y réunissait, en l'absence d'un mari d'ordinaire invisible,
+ses fidèles, ses adorateurs, ses courtisans. Dans ce cercle de
+privilégiés, où nul profane n'était admis, l'opinion et la mode se
+faisaient; il y était décidé souverainement quelles étaient les
+relations permises, qui l'on pouvait voir et qui l'on devait éviter; il
+y était décrété que l'ambassade française n'était pas de bon ton, que la
+fréquenter de trop près serait manquer aux principes, aux convenances,
+et tout le monde de se conformer à cet arrêt, moins encore par
+conviction que par genre, par respect humain, par crainte du blâme ou
+des sarcasmes: «On eût tourné en ridicule quiconque eût été vu en
+société intime chez l'ambassadeur de France[528].»
+
+[Note 528: Otto à Champagny, 7 juillet.]
+
+Dans les salons de la princesse et de ses compatriotes se forgeaient
+également les autres armes de la propagande anti-française: là
+éclataient à tout propos de fausses nouvelles, des bruits stupéfiants,
+propres à révolutionner la ville[529]; là se montaient des cabales
+contre les hommes actuellement au pouvoir; là prenait naissance l'ardeur
+d'opposition qui envahissait peu à peu toutes les parties de la société,
+provoquant une licence de propos inconnue jusqu'alors et faisant dire à
+M. Otto, de son ton sentencieux: «L'esprit d'anarchie, relégué des clubs
+populaires, s'est réfugié dans les cours[530].» En somme, une poignée de
+Russes gallophobes s'est constituée à l'état de parti influent dans la
+monarchie autrichienne; elle y met une cause permanente de désordre,
+d'instabilité, et la présence persistante parmi ces factieux d'un agent
+régulier, revêtu par son gouvernement d'un caractère public, de ce M.
+d'Alopéus, ministre à Naples en résidence à Vienne, encourage et
+fortifie l'intrigue, en paraissant lui donner une attache officielle et
+la sanction du Tsar.
+
+[Note 529: «Avant-hier encore, écrivait Otto le 4 août, il ne
+s'agissait de rien moins que d'une révolution à Paris et de la fuite de
+S. M. l'Impératrice et Reine, que l'on disait déjà arrivée à
+Strasbourg.»]
+
+[Note 530: Otto à Champagny, 12 juillet.]
+
+Alopéus n'annonce même plus son départ pour l'Italie. Il laisse entendre
+qu'il se trouve bien à Vienne, qu'il désire y prolonger son séjour, et
+demeure imperturbablement. S'il a peu d'accès auprès des personnages en
+place, si son action sur le gouvernement semble nulle, s'il est même
+signalé à la police et surveillé par elle, il achève avec Razoumovski de
+«corrompre l'esprit de la société». Il reçoit d'ailleurs des renforts,
+en voit arriver de tous côtés. La saison s'avançant, nos agents
+constatent à Vienne de nombreux passages, un va-et-vient d'étrangers; ce
+sont des Russes pour la plupart; certains d'entre eux, tels que
+Strogonof et Novossiltsof, sont connus à la fois pour leurs relations
+particulières avec l'empereur Alexandre et pour leur animosité contre la
+France; allant aux eaux d'Allemagne ou en revenant, ils s'arrêtent à
+Vienne pour prêter main-forte à leurs compatriotes établis dans le pays
+et exercer, sur ce terrain où la lutte semble rouverte entre les alliés
+de Tilsit, leur malfaisant pouvoir. Par chaque courrier, Napoléon
+s'entend dénoncer les tentatives de ces hardis partisans, de ces
+irréconciliables adversaires qui depuis dix ans mènent leurs intrigues à
+l'assaut de sa gloire, et parmi eux, au premier rang, qui voit-il? qui
+reconnaît-il? Son frère de race et son ennemi juré, celui dont le nom
+seul éveille en lui d'amers souvenirs et d'inextinguibles rancunes,
+Pozzo di Borgo! Pozzo, qui reparaît ostensiblement à Vienne, qui y
+promène son uniforme d'officier russe, ses épaulettes de colonel au
+service du Tsar, et sous le couvert de ces insignes recommence
+impunément ses attaques. De nouveau, la Russie le laisse s'autoriser
+d'elle et en fait l'instrument de passions inavouées; après l'avoir mis
+temporairement en congé, il semble que l'empereur Alexandre l'ait
+rappelé à l'activité.
+
+À ce spectacle, qui le blesse au plus profond de l'âme, Napoléon ne
+résiste plus à sévir. Puisque la Russie ne sait ou ne veut réprimer
+l'ardeur perverse de ses nationaux et de ses agents, il se fera justice
+lui-même. Il réclame du cabinet autrichien l'extradition de Pozzo, en
+laissant entendre qu'il se contentera de son expulsion[531]; au moins
+prétend-il chasser cet ennemi de tous ses refuges successifs et lui
+interdire la terre.
+
+[Note 531: _Corresp._, 16722.]
+
+Il décide que le Tsar sera averti de cette démarche: il lui fera sentir
+en même temps la convenance de désavouer Razoumovski, de le rappeler en
+Russie et de l'y confiner: ce n'est pas encore une demande qu'il va
+formuler, c'est un vœu qu'il exprimera. Il fournit à Champagny les
+éléments d'une dépêche pour Caulaincourt; il la revoit ensuite, la
+corrige, y ajoute des paragraphes entiers, la frappe à l'empreinte de sa
+pensée et de son style, en fait deux fois son œuvre: c'est bien lui qui
+parle lorsque la dépêche s'exprime sur le compte de Pozzo dans les
+termes les plus outrageants, lorsqu'elle s'étonne de lui voir porter les
+couleurs d'un monarque ami: «Il est étrange que la Russie décore ainsi
+les partisans des Anglais avec qui elle est en guerre et l'ennemi
+déclaré de l'Empereur son allié.» Quant à «M. de Razoumovski», il
+«recommence à Vienne le rôle qu'il y a déjà joué... Vienne serait
+tranquille et la cour sans intrigue, la crainte d'une guerre nouvelle
+n'agiterait plus les habitants de ce pays, si le parti qui annonce sans
+cesse la guerre, parce qu'il la désire, était privé de son chef.
+L'empereur de Russie donnerait une preuve de ses intentions amicales
+envers l'Empereur notre maître et envers l'empereur d'Autriche, s'il
+rappelait dans ses terres M. de Razoumovski, qui est son sujet, qui a
+été son ambassadeur, qui doit à la famille impériale une fortune
+immense, et qui n'use de tous ces avantages que pour intriguer contre
+son maître, contre l'Empereur qui lui donne asile et se déclare
+ouvertement l'ami des ennemis du continent. L'insolence d'une telle
+conduite est un outrage à la majesté souveraine et doit être réprimée.
+Insistez, Monsieur, sur le rappel sans en faire cependant l'objet d'une
+demande officielle. L'empereur de Russie doit cette mesure à sa propre
+dignité et à son caractère journellement offensé par l'insolence d'un de
+ses sujets[532].»
+
+[Note 532: Champagny à Caulaincourt, 30 juillet 1810.]
+
+Au lieu de recevoir satisfaction contre Razoumovski et ses adhérents,
+Napoléon apprit un nouveau méfait de ces agitateurs. Non contents de
+poursuivre contre nous une lutte de paroles, ils en arrivent à des actes
+d'hostilité matérielle, à de véritables voies de fait, et viennent de se
+signaler par une atteinte au droit des gens. Un ambassadeur persan,
+envoyé à Napoléon par Feth-Ali, traversait Vienne pour rentrer dans son
+pays: il était accompagné d'une mission française à destination de
+Téhéran, dirigée par M. Outrey, composée d'un personnel assez nombreux
+et pourvue de papiers d'État. Les Russes de Vienne, postés sur le chemin
+de ce convoi diplomatique, lui ont tendu une embuscade au passage. Le
+prince Bagration, mari de la princesse, est apparu à point pour
+corrompre l'un des interprètes attachés à la mission: il l'a déterminé à
+quitter le service de France pour celui de Bussie, à s'enfuir au
+quartier général du feld-maréchal Kamenski, sur le Danube, et à emporter
+avec lui toutes les pièces de la correspondance entre les gouvernements
+français et persan. Si le déserteur n'eût été ressaisi à Bucharest par
+les soins de notre consul, cette importante collection eût été
+frauduleusement livrée aux Russes et jugée par eux de bonne prise.
+
+Cette fois, Napoléon porte plainte officiellement: il fait passer une
+note à Kourakine. La minute de cette pièce est curieuse à observer. Dans
+son projet, le duc de Cadore, après avoir exposé les faits, a éprouvé
+quelque embarras à en dégager la conclusion, c'est-à-dire la nécessité
+pour la Russie, non seulement de punir Bagration, mais de rappeler
+Bazoumovski et de l'interner dans ses terres, comme complice présumé de
+l'attentat; avant d'aller au fait, le ministre a cru devoir user
+longuement de formules préparatoires; il a fait du style et de la
+rhétorique. Napoléon, lisant le projet, trouve ce luxe de paroles
+inutile: prenant lui-même la plume, il biffe, il sabre, et çà et là, de
+son écriture affreuse et à peine déchiffrable, jette sur le papier un
+mot qui prend la place d'une phrase. À la fin, relisant le paragraphe,
+il le trouve décidément faible et prolixe, l'efface en entier et à
+l'amplification ministérielle substitue quelques lignes d'une impérieuse
+vigueur:
+
+«J'ai ordre, fait-il dire au ministre, de porter plainte contre M. le
+prince Bagration et de demander justice de cette conduite si contraire à
+la volonté du gouvernement russe. À cette occasion, je dois prier Votre
+Excellence de faire connaître à son gouvernement qu'il s'est établi à
+Vienne une coterie composée de Russes ou d'étrangers qui ont servi la
+Russie et se disent à son service, d'hommes qui se déclarent les amis
+des Anglais, les fauteurs de la guerre continentale dont ils cherchent à
+rallumer les flambeaux, les ennemis de la paix et de la tranquillité du
+continent. Ils ont deux fois réussi à exciter la guerre, et cet objet
+est encore le but avoué de leurs sacrilèges efforts et de leurs viles
+intrigues. À la tête de cette coterie est l'ancien ambassadeur de Russie
+à Vienne, le comte Razoumovski. L'empereur de Russie fera une chose
+agréable au gouvernement français s'il rappelle de Vienne ces individus
+et les renvoie dans leurs terres. La France aurait demandé satisfaction
+à Vienne si ces étrangers n'avaient été protégés par leur caractère
+d'officiers et d'employés russes. La France, l'Autriche, l'empereur de
+Russie lui-même n'ont pas de plus grands ennemis que ces
+intrigants[533].»
+
+[Note 533: 6 septembre 1810. Archives des affaires étrangères. Cf.
+_Corresp._, 10814, et aux Archives nationales, AF, IV, 1699, les lettres
+écrites par le ministre à l'Empereur au sujet de cette note.]
+
+Sans plus s'attarder aux incidents de Vienne, symptômes d'un mal dont le
+principe est ailleurs, Napoléon en est venu à désirer avec la Russie une
+explication générale, portant sur l'ensemble des rapports. Il la
+voudrait verbale, afin de pouvoir s'exprimer avec plus de liberté et de
+franchise. Il ira au fond de toutes les questions qui ont troublé
+l'harmonie et risquent de compromettre la paix. Il prétend montrer que
+sur chacune d'elles la Russie se plaint et s'alarme à tort, que ses
+griefs sont mal fondés, imaginaires, qu'ils autorisent contre elle de
+légitimes suspicions: il lui fera connaître qu'elle joue son rang de
+grande puissance, sa situation européenne, en provoquant une rupture, en
+rappelant sur elle l'orage qui s'en est naguère détourné. De nouveau, il
+éprouve le besoin de menacer, de faire trembler, d'accabler: à des coups
+d'épingle, il va répondre par des coups de massue.
+
+En ce moment, il se trouvait avoir un Russe à sa portée. Ce n'était
+point l'ambassadeur en titre, toujours malade, imparfaitement remis de
+son horrible accident: sans reparaître à la cour, Kourakine était allé
+achever sa convalescence à la campagne, au château de Clichy, où il
+s'était fait transporter solennellement, dans un appareil bien propre à
+ridiculiser son infortune[534]. Mais son frère, le prince Alexis
+Kourakine, chargé de porter le compliment du Tsar à l'occasion du
+mariage, n'avait pas encore reçu congé. Il semblait, à la vérité,
+uniquement occupé à jouir de Paris, à y prolonger un séjour d'agrément
+et de curiosité, et ne s'était point donné pour but, imitant la conduite
+d'un autre envoyé extraordinaire, prenant modèle sur Metternich, de
+faire servir une mission d'apparat à l'avancement des affaires. Il
+vivait en voyageur, ne menait aucun train, n'avait point su se créer des
+relations utiles, fréquentait un monde interlope. Les rapports de police
+parlaient beaucoup de lui, racontaient en détail ses promenades
+nocturnes au Palais-Royal, ses étonnements un peu naïfs au milieu des
+plaisirs et des corruptions de Paris, et ne donnaient pas une haute idée
+de ses goûts et de ses talents. N'importe! puisque Napoléon dispose de
+ce personnage, il se servira de lui pour faire passer à Pétersbourg des
+paroles qui pourront arrêter l'empereur Alexandre sur la pente où il
+glisse et qui constitueront un plus impérieux rappel aux devoirs de
+l'alliance.
+
+[Note 534: «Comme il ne savait rien faire simplement, il imagina
+toute une procession pour effectuer son déménagement. Tous ses
+domestiques marchaient deux par deux, les plus petits de taille en tête;
+lui-même était porté dans un fauteuil doré, enveloppé dans une robe de
+chambre en velours, un chapeau de paille sur la tête. Derrière le
+fauteuil marchaient tous les membres de l'ambassade, et la procession se
+terminait par ses secrétaires particuliers et ses valets de chambre.
+Tout Paris parla de cette mascarade. Non content de cette excentricité,
+il fit faire une gravure qui est devenue fort rare et qui le représente
+de profil, étendu sur une chaise longue, et une main passée dans un
+bandeau. La gravure porte cette légende: «_Le prince Alexandre Kourakine
+dans son état de Lazare de l'Écriture sainte_, à Paris, en août 1810.»
+VASSILTCHIKOFF, IV, 420. Un exemplaire de la gravure est conservé aux
+Archives nationales.]
+
+Un jour donc qu'Alexis Kourakine est venu lui faire sa cour, à
+Saint-Cloud, il le saisit, le retient, entame une longue conversation ou
+plutôt un fougueux monologue. Très vivement, il prend à partie le
+gouvernement russe et en particulier Roumiantsof: on sent qu'il a
+toujours présentes à l'esprit, toujours sur le cœur, les doléances
+antérieures de ce ministre et ses insinuations récentes. Il ne conçoit
+rien, dit-il, à ces plaintes journalières, aussi ridicules par leur
+objet qu'injustes par l'esprit qui les dicte. L'ambassadeur de France en
+Russie n'eût jamais dû les laisser passer: c'est son tort que de n'avoir
+point arrêté le chancelier dès les premiers mots et d'avoir souffert ce
+ton. «M. de Caulaincourt ne vous fait que des compliments, dit
+l'Empereur, et cela gâte M. de Romanzof[535].» Quant à lui, il ne
+supportera plus ces observations malséantes; elles supposent une
+supériorité qu'il ne reconnaît à personne. La Russie oublie apparemment
+la situation où elle se trouvait à l'époque de Tilsit, de quel abîme l'a
+tirée la générosité du vainqueur, par quelles promesses elle s'est
+rachetée. Médite-t-elle aujourd'hui de renier ses engagements?
+l'Empereur serait induit à le supposer, en la voyant se créer comme à
+plaisir des prétextes de mécontentement et de querelle.
+
+[Note 535: Cette citation et les suivantes jusqu'à la page 424 sont
+tirées de la dépêche en date du 30 juillet 1810 par laquelle Champagny
+rapporte à Caulaincourt, en grand détail, la conversation de l'Empereur
+avec le prince Alexis.]
+
+Quel est en effet l'objet qui puisse réellement les diviser, elle et
+lui? Est-ce l'Orient? Le traité d'Erfurt a tout prévu, tout spécifié; il
+permet aux Russes de porter leur frontière jusqu'au thalweg du Danube
+sans dépasser d'un pouce de terrain la ligne médiane des eaux, et ce
+n'est point de ce texte précis, indiscuté d'ailleurs, que saurait surgir
+un sujet valable de contestation et de brouille.
+
+Reste, il est vrai, la Pologne, cette source éternelle de difficultés et
+de froissements. Ici, Napoléon rappelle qu'il a offert toutes les
+garanties désirables. À l'aide de ses arguments habituels, il démontre
+cette vérité à Kourakine, il l'oblige à en convenir. Il récapitule les
+motifs qui l'ont amené à repousser une formule injustifiable, à
+suspendre le débat, et faisant allusion au crime du partage, à ce crime
+dont la France a été naguère la spectatrice impuissante et qu'on
+voudrait aujourd'hui lui faire ratifier, il jette à son interlocuteur
+ces vibrantes paroles:
+
+«Cette affaire de Pologne est la honte de la France: par amitié pour
+l'empereur Alexandre, j'ai passé par-dessus cette tache, mais je ne veux
+pas qu'elle me devienne personnelle en la sanctionnant d'une manière qui
+indignerait la France et m'aliénerait tous les Polonais. Le sang
+français ne coulera pas pour la Pologne; leur cause n'est plus celle de
+la France, mais il ne sera pas versé contre cette malheureuse nation; ce
+serait par trop m'avilir que d'en prendre l'engagement ou tout autre qui
+pourrait lui ressembler. Je n'ai pas voulu l'agrandissement du duché de
+Varsovie, mais je n'ai pu ôter aux Polonais ce qu'ils avaient conquis.
+Si la Russie n'avait pas attendu mon entrée à Vienne pour mettre son
+armée en mouvement, elle aurait occupé elle-même la Galicie, et le duché
+de Varsovie ne l'aurait pas eue; cela entrait dans ma politique comme
+dans mon plan de campagne; l'agrandissement du duché de Varsovie a donc
+été le fruit de la politique incertaine de M. de Romanzof. Alors je
+pouvais me plaindre de cette lenteur des armées russes; je ne l'ai pas
+fait. Pourquoi se plaint-on donc maintenant, lorsqu'il n'y a pas même
+l'ombre d'un grief?»
+
+Après ces discours enflammés, tenus sans ordre, au hasard de
+l'improvisation, entrecoupés de radoucissements subits, de protestations
+pacifiques et même amicales, l'Empereur voulut qu'une version condensée
+de l'entretien fût expédiée à Caulaincourt, accompagnée de commentaires
+propres à montrer sa politique sous toutes ses faces; il tenait à ce que
+l'ambassadeur connût parfaitement sa pensée et s'en imprégnât, afin d'y
+mieux conformer à l'avenir son attitude et son langage.
+
+Cet exposé de principes et d'intentions laisse percer à chaque ligne le
+soupçon que la Russie veut nous quitter, qu'elle subit à nouveau
+l'attraction de l'Angleterre et tend insensiblement à rentrer dans son
+orbite. «Votre guerre à l'Angleterre est-elle chose sérieuse?» a dit
+Napoléon à Kourakine. Cherchant les motifs de ce revirement, il croit
+les trouver en partie dans les événements d'Espagne. La guerre de la
+Péninsule, par cela seul qu'elle dure et languit, encourage partout la
+défection, en portant atteinte au prestige de nos armes et à leur renom
+d'éternel bonheur. En Espagne, malgré un vaste déploiement de forces,
+malgré la présence de Masséna, les résultats se font attendre: point de
+ces coups qui mettent à bas la confiance de l'ennemi et décident en un
+jour le sort d'une campagne; des opérations traînantes, des sièges
+meurtriers, des massacres au lieu de victoires: chez les Espagnols, une
+résistance universelle: chez les nôtres, quelques symptômes de
+découragement et de dégoût, l'indiscipline parmi les hommes, des
+divisions dans le commandement, des maréchaux qui ne savent ni commander
+en chef ni obéir. Dans le Midi, Soult agit isolément: il a conquis
+l'Andalousie, mais manqué Cadix; avec ses trois corps d'armée, Masséna
+n'a pas encore entamé le Portugal, ni pris contact avec les Anglais.
+Augereau en Catalogne, Suchet dans le royaume de Valence, n'avancent que
+pas à pas, obligés d'emporter chaque ville quartier par quartier,
+morceau par morceau; à Girone, à Tortose, les Français vont retrouver
+Saragosse. Cette marche lente et pénible n'échappe pas à l'attention de
+l'Europe, et les journaux anglais, transformant nos demi-succès en
+revers, nos revers en désastres, emplissent le continent de bruits
+imposteurs. Cette vapeur de mensonge monte jusqu'à Pétersbourg; c'est
+elle sans doute qui trouble la vue du chancelier et obscurcit son
+jugement. «M. de Romanzof, s'écrie l'Empereur, éprouve l'influence des
+miasmes.» Peut-être cet homme d'État songe-t-il à imiter l'exemple donné
+en 1809 par l'Autriche; pour se jeter sur la France occupée ailleurs ou
+au moins pour opérer sans danger son évolution vers l'Angleterre,
+peut-être estime-t-il que l'occasion s'offre merveilleusement propice.
+C'est de cette erreur qu'il faut le détromper; il importe donc de lui
+apprendre que la France est prête à la guerre, en état de la faire tout
+de suite, avec des moyens écrasants. Napoléon l'a dit à Kourakine, il le
+répète à Caulaincourt: «Et qu'on ne croie pas, Monsieur, écrit
+Champagny, que l'Empereur n'est pas en mesure de faire de nouveau la
+guerre sur le continent. S'il a trois cent mille hommes en Espagne, il
+en a quatre cent mille en France et ailleurs; l'armée d'Italie est
+encore tout entière. L'Empereur pourrait, au moment où la guerre
+éclaterait, se présenter sur le Niémen avec une armée plus considérable
+que celle qu'il avait à Friedland: son intime union avec l'Autriche lui
+permettrait de compter sur l'appui de cette puissance, déjà fort alarmée
+du progrès des armes russes en Turquie.
+
+«L'Empereur sans doute ne veut pas faire la guerre; il apprécie et
+regarde comme la base de sa politique son alliance avec la Russie, mais
+il ferait la guerre sur-le-champ si la Russie se rapprochait de
+l'Angleterre; le premier pas pour ce rapprochement amènerait tout de
+suite la déclaration de la guerre, et l'Empereur serait tenté de croire
+qu'on veut se rapprocher de l'Angleterre lorsque M. de Romanzof, dans
+ses propos, semble attribuer à la faiblesse de Sa Majesté ce qui est le
+résultat de ses combinaisons, et ose dire que c'est malgré elle que la
+Russie obtient la Valachie et la Moldavie.»
+
+À travers ces lignes, il est aisé de démêler la conception fondamentale
+que se fait l'Empereur de ses rapports avec la Russie. À Tilsit, il a vu
+cette puissance, sous le coup d'un désastre, venir à lui et demander
+grâce. Il a pardonné, mais il a exigé en retour qu'Alexandre entrerait
+dans sa pensée, épouserait sa querelle et ne ferait qu'un avec lui
+contre l'Angleterre. Au lieu de demander au monarque vaincu des
+territoires et des provinces, il lui a demandé sa foi, la promesse d'un
+concours plein et entier: l'alliance a été la condition de la paix.
+Alexandre a accepté ce pacte. S'il se reprend aujourd'hui, rien ne
+subsiste du contrat passé et de ses imposantes conséquences: Tilsit et
+Erfurt, les embrassements solennels, les serments échangés, les
+avantages reconnus à la Russie, la Finlande réunie, les Principautés
+conquises, autant de pages déchirées du livre de l'histoire. Napoléon se
+retrouve ce qu'il était au lendemain de Friedland, c'est-à-dire en
+guerre avec la Russie, en face d'une puissance vaincue et refoulée dans
+ses frontières, mais toujours hostile; il n'a plus qu'à profiter de ses
+avantages, à continuer la poursuite, à pousser contre l'adversaire en
+retraite, à passer le Niémen. Cependant, nous l'avons entendu, il y a
+peu de semaines, signaler lui-même le péril et la folie d'une guerre
+dans les profondeurs du Nord. N'a-t-il pas dit, en parlant de la
+Pologne: «Je ne veux pas aller finir mes destinées dans les sables de
+ses déserts.» Sans doute, car il s'agissait alors dans sa pensée dune
+guerre de fantaisie et de magnificence, d'une campagne à la Charles XII,
+entreprise pour ajouter des noms sonores à la liste de ses victoires,
+pour conquérir ou distribuer des couronnes, pour refaire un royaume et
+un roi de Pologne. Cette guerre, il ne la comprend pas, il la condamne
+et la réprouve. Mais tout change instantanément de face à ses yeux dès
+qu'il se place dans l'hypothèse où la Russie reprendrait avec
+l'Angleterre des rapports illicites. Si ce rapprochement se consomme,
+c'est, à bref délai, une réunion active entre les deux puissances;
+c'est, dans tous les cas, une brèche au système continental,
+l'Angleterre débloquée, le continent rouvert à ses produits, un point
+d'attache rendu à ses intrigues; c'est la résistance de nos ennemis
+indéfiniment perpétuée. La Russie se refaisant l'obstacle principal à la
+pacification maritime, la guerre contre elle n'est plus que l'une des
+opérations de la lutte contre l'Angleterre, c'en est l'opération
+décisive et finale: partant, elle devient utile, normale, nécessaire, et
+cette idée de frapper au Nord que Napoléon repoussait naguère, il s'en
+rapproche aujourd'hui, il y vient, cédant à l'entraînement de ses
+passions, mais aussi et surtout à sa rigoureuse et aveuglante logique,
+poussant jusqu'aux dernières limites «le raisonnement contre la
+raison[536]». Les dangers immenses de l'entreprise, tout ce qu'elle
+renferme en elle d'aventure et de criminelle témérité, disparaissent à
+ses regards obscurcis, et s'il n'en méconnaît point les difficultés, il
+trouve dans sa foi en lui-même, en son génie, en son étoile, la
+certitude de les vaincre. Lorsqu'il devrait employer tous ses efforts à
+conjurer la défection des Russes, aux dépens de son amour-propre, aux
+dépens même d'intérêts justes et avouables, lorsqu'il devrait en dernier
+lieu la subir plutôt que de songer à la châtier, il aime mieux se fier
+une fois de plus en son pouvoir si souvent éprouvé de briser ce qui se
+redresse et résiste, de trancher violemment le nœud des difficultés à
+mesure qu'il se reforme, et de tout simplifier par l'épée.
+
+[Note 536: MICHELET.]
+
+Est-ce à dire qu'il souhaite cette guerre et la prémédite de sang-froid?
+Certainement, il ne la veut pas immédiate. Éclatant aujourd'hui, elle le
+mettrait, quoi qu'il en dise, dans un sérieux embarras, car l'Espagne
+dévore ses armées, appauvrit son trésor, et ne laisse entre ses mains
+que peu de forces et de moyens disponibles. Lorsqu'il se prétend en
+mesure de dresser contre la Russie une armée de quatre cent mille
+hommes, il anticipe sur les possibilités de l'avenir. Sans doute, ce
+n'est point un chiffre qu'il jette au hasard, mais le résultat de
+prévisions et de supputations précises. Il aperçoit en France, au sein
+des générations qui s'élèvent, assez d'hommes pour compléter ses
+effectifs au total qu'il indique et qu'a déjà marqué son imagination
+calculatrice. Il a fait le compte de ces jeunes gens, qui grandissent
+pour lui; il sait que l'appel de la conscription de 1811 suffira à les
+ranger sous ses drapeaux; il peut avoir dans quelques mois ses quatre
+cent mille hommes, mais il ne les a pas, et c'est parce qu'il se sent
+momentanément dépourvu qu'il juge plus nécessaire d'enfler la voix, de
+payer d'audace, de faire peur. Par l'effet d'un mirage susceptible de se
+transformer en réalité à l'échéance d'une année, il espère ralentir les
+résolutions de la Russie, lui imposer une halte dans la voie où elle
+s'égare, peut-être même l'arrêter tout à fait, et non seulement
+ajourner, mais éviter la guerre.
+
+S'il menace et tonne d'une part, il s'essaye de l'autre à rassurer, à
+convaincre, à flatter même. Il explique ses violentes sorties par la
+force de son attachement: «C'est parce que l'Empereur est ferme et
+sincère dans l'alliance qu'il s'offense qu'on ne lui rende pas plus de
+justice.» À demi brouillé avec le cabinet de Russie, il persiste à se
+dire l'ami d'Alexandre, sur lequel il s'efforce de conserver un peu de
+son ascendant d'autrefois. Avec grand soin, il évite de mêler le nom du
+Tsar à d'irritants débats, comme si leurs relations devaient se tenir
+dans une sphère plus élevée et plus sereine, planer au-dessus des
+controverses de la politique courante. Lorsqu'il fait de Roumiantsof le
+point de mire de ses attaques, c'est avec intention; contre le ministre
+interposé au devant du maître, il peut s'escrimer à l'aise, sans
+qu'Alexandre éprouve de trop sensibles atteintes. S'il parle de ce
+monarque, c'est avec une recherche d'expressions caressantes: il
+s'applique surtout à garder le contact avec lui, à ne pas rompre la
+correspondance directe; il ne laissera point repartir Alexis Kourakine
+sans une lettre pour l'empereur russe, et ce lui sera une occasion, tout
+en renvoyant Alexandre aux paroles de vigueur que rapportera le prince,
+tout en ratifiant d'un mot jeté en passant ces âpres déclarations, de
+réitérer avec chaleur l'expression de ses sentiments: «Ceux que je porte
+à Votre Majesté, écrit-il, comme les considérations politiques de mon
+empire, me font désirer chaque jour davantage la continuation et la
+permanence de l'alliance que nous avons contractée. De mon côté, elle
+est à l'épreuve de tout changement et de tout événement. J'ai parlé
+franchement au prince Kourakine de plusieurs questions de détail. Mais
+je prie Votre Majesté de lui accorder surtout confiance lorsqu'il lui
+parlera de mon amitié pour elle et de mon désir de voir éternelle
+l'alliance qui nous lie[537].»
+
+[Note 537: _Corresp._, 16852.]
+
+Avant de confier cette lettre au prince Alexis, il le reçut en audience
+de congé, l'entretint, l'entreprit à nouveau, tâcha de faire passer en
+lui la conviction que la France ne se mettrait jamais en campagne pour
+des motifs étrangers à sa lutte contre l'Angleterre. Ne désespérant
+point, malgré tout, de dissiper le fantôme qui s'était levé entre les
+deux empires, il s'offrait encore à tranquilliser Alexandre au sujet de
+la Pologne, pourvu qu'il n'en coûtât rien à son orgueil et à sa méfiante
+prudence. Ce qu'il eût préféré, c'eût été que la Russie renonçât à toute
+garantie et se résignât à le croire sur de simples paroles. Pourtant,
+désire-t-elle de lui l'assurance solennelle et écrite que le
+rétablissement de la Pologne n'entre point dans ses plans: il est prêt à
+livrer en ce sens une déclaration, à lui donner la plus large publicité.
+Il dit à Kourakine: «Que l'empereur Alexandre prenne la plume, qu'il
+rédige un article de journal, je l'insérerai tel quel au
+_Moniteur_[538].» Pour le cas où la Russie reprendrait l'affaire de la
+convention, il n'entendait point lui opposer une fin de non-recevoir
+absolue; constant à ne plus vouloir de traité, il ne renonçait pas à
+trouver autre chose, à découvrir un expédient à effet qui offrirait
+l'apparence d'une solution; même, paraît-il, il tenait en réserve, comme
+réponse à de nouvelles demandes, un coup de théâtre dont il ne confiait
+pas le secret à son ambassadeur: «L'Empereur vous engage à ne plus
+traiter cette affaire, écrivait Champagny au duc de Vicence, et à
+renvoyer ici les propositions nouvelles que l'on pourrait vous faire; si
+elle revient à l'Empereur, Sa Majesté se propose de lui donner une
+nouvelle face et de la traiter d'une manière grande et inattendue, mais
+son vœu serait toujours qu'il n'en fût plus question.» Cette réserve,
+qui marquait sa répugnance croissante à se lier par un engagement
+quelconque, n'impliquait pourtant pas en lui la pensée d'encourager chez
+les Polonais des revendications intempestives: il leur enjoignait de
+mettre une sourdine à leurs clameurs, réprimait le zèle inconsidéré de
+quelques-uns de ses aides de camp appartenant à cette nation, démentait
+les bruits répandus par eux, et ordonnait aux Varsoviens le calme, sans
+leur ôter l'espérance[539].
+
+[Note 538: Paroles rapportées par Alexandre à Caulaincourt. Rapport
+n° 103 de l'ambassadeur, septembre 1810. Cf. le récit des entretiens
+avec Kourakine dans Solovief, _L'empereur Alexandre Ier_, 208-209,
+d'après les rapports du prince.]
+
+[Note 539: Il faisait écrire au résident français dans le duché: «Sa
+Majesté vous charge de faire sentir, en toute occasion, qu'il est
+nécessaire qu'on se tienne tranquille et qu'on s'abstienne de tout ce
+qui pourrait inspirer des défiances aux voisins du duché et spécialement
+à la Russie, ou nourrir contre eux des animosités dans le duché même, en
+un mot de tout ce qui serait une provocation ou une excitation à la
+guerre.» 6 juillet 1810. Archives des affaires étrangères, Pologne,
+326.]
+
+En somme, l'idée d'une grande guerre au Nord lui est plus nettement
+apparue. Ce conflit suprême lui semble de moins en moins improbable; il
+commence à le lire inscrit dans l'avenir. Puis, s'il est résolu à ne
+s'armer que contre une Russie réfractaire à ses engagements, il s'est
+dit pourtant que le succès d'une telle entreprise anéantirait partout
+jusqu'aux dernières velléités de contradiction et de révolte, qu'elle le
+dispenserait d'avoir des alliés, c'est-à-dire de reconnaître des égaux,
+le laisserait seul debout au milieu de l'Europe à genoux. Le rêve
+monstrueux de l'universelle domination, fondée sur l'abaissement de la
+dernière puissance qui subsiste en dehors de lui, est venu le toucher de
+son aile; une vision funeste s'est levée à ses côtés; elle l'appelle, le
+tente, mais ne l'a pas encore maîtrisé complètement et ne détourne que
+par instants ses regards de leur objet normal.
+
+Ce qu'il voit toujours devant lui, comme sa marche naturelle et
+constante, c'est la poursuite directe du but auquel il s'acharne depuis
+qu'il a saisi le pouvoir et commande aux Français; au lieu de se
+détourner sur la Russie, il aimerait mieux aller droit à l'Angleterre et
+la saisir corps à corps. Après l'échec des négociations de paix entamées
+au printemps, il a ordonné contre sa rivale une reprise d'efforts, avec
+des moyens nouveaux, perfectionnés, démesurément accrus: c'est à coups
+de confiscations et de saisies, par une guerre de décrets et de tarifs,
+qu'il agit aujourd'hui; le blocus continental est son arme; en tendant à
+l'extrême les ressorts de cette machine compliquée et redoutable, en lui
+faisant développer toute sa puissance et mettre en jeu tous ses rouages,
+il espère porter aux ennemis des atteintes assez profondes pour lasser
+leur opiniâtreté. Si ces moyens demeurent inefficaces, il en emploiera
+d'autres, qu'il prépare et organise de longue main; au delà de la
+campagne économique qu'il mène aujourd'hui, il en entrevoit une autre,
+toute militaire, une série d'opérations de vive force; à supposer qu'il
+ne réussisse point à réduire l'Angleterre par un rigoureux
+investissement, il tentera une prise d'assaut, ce rêve éternel de sa
+vie. Il rend à la marine une attention passionnée, s'occupe sans cesse
+de munir ses arsenaux et de recréer ses escadres. Dans tous ses ports,
+dans toutes ses rades, dans l'estuaire de tous ses fleuves, il presse
+les armements, pousse les constructions, dispose peu à peu des flottes
+de combat et de transport, et ces levées nouvelles qu'il emploiera
+contre la Russie, si la rupture a lieu, il préfère les ranger en
+imagination sur le bord des côtes, prêtes à prendre la mer, à se
+transformer en multiples armées de débarquement. Il veut une de ces
+armées à l'embouchure de l'Escaut, une à Boulogne, une à Cherbourg, une
+en face de la Sicile, la plus forte à Toulon. Son plan pour l'avenir,
+c'est son plan de 1808, renouvelé et remanié d'après les circonstances,
+c'est-à-dire un système combiné de diversions et d'attaques, un ensemble
+de mouvements dont la simultanéité et la concordance assureront
+l'accablant effet. Ce qu'il veut, c'est que tout à coup, sur un signe de
+sa main, surgisse de nos côtes une gerbe d'escadres, destinée à
+s'épanouir sur tous les Océans et à atteindre les contrées diverses où
+l'Angleterre s'offre à nos prises. Contre cette puissance diffuse, il
+faut agir en tous lieux; c'est en menaçant partout que l'Empereur se
+donnera le pouvoir et l'occasion d'enfoncer le fer aux parties vitales.
+Lorsqu'il aura cent quatre vaisseaux de ligne pour frayer le passage à
+deux cent mille soldats, il pourra inquiéter ou frapper l'Écosse,
+l'Irlande, Londres, les Antilles, le Brésil, la Sicile, et en même
+temps, par la surprise de l'Égypte, se rouvrir la route des Indes:
+«Quand aurai-je, écrit-il, les moyens de porter en Égypte, par exemple,
+quarante mille hommes avec deux cents voitures d'artillerie et deux
+mille chevaux d'artillerie et de cavalerie[540]?» Ces victoires
+d'outre-mer qu'il a sans cesse ambitionnées et dont l'enivrement lui
+reste à connaître, ces conquêtes dont le résultat immédiat sera la fin
+des guerres et l'affermissement de son pouvoir, elles lui apparaissent
+possibles, réalisables dans un délai de deux ans: voilà toujours les
+perspectives qui le séduisent et l'attirent, qui brillent à ses yeux
+d'un fascinant éclat et illuminent l'avenir. Et c'est l'année fatale,
+c'est 1812, qu'il marque pour l'accomplissement de ses desseins: «C'est
+là mon plan de campagne pour 1812, écrit-il à Decrès; il ne faut point
+perdre de vue que c'est à ce résultat qu'il faut arriver[541].»
+
+[Note 540: _Corresp._, 16916.]
+
+[Note 541: _Corresp._, 16916.]
+
+Toutefois, voyant la Russie s'agiter et se soulever à demi, craignant de
+ce côté une diversion, il tient à se mettre en mesure de la repousser ou
+de la prévenir. S'il n'envoie pas encore un soldat de plus au delà du
+Rhin, s'il laisse son armée d'Allemagne réduite aux trois divisions de
+Davoust, il croit devoir prendre «à tout événement[542]» certaines
+précautions stratégiques. Sous ce point de vue, il considère d'un œil
+plus vigilant le duché de Varsovie, sa vedette dans le Nord, et s'occupe
+de le mettre à l'abri d'une surprise. Très secrètement, il demande au
+Roi grand-duc de lui faire connaître l'état des troupes, la situation
+des places, la quantité d'armes existant dans le pays: «Dans le temps où
+nous vivons, écrit-il, les circonstances commandent la prudence[543].»
+Il désigne les points à fortifier, Praga, en avant de Varsovie, Modlin,
+sorte de réduit central où peut s'appuyer et se prolonger la résistance.
+Fait plus grave, il offre au Roi de lui fournir et de diriger sur
+Varsovie trente mille fusils qui seront, le cas échéant, distribués à la
+population[544]. Fidèle à ses vues sur la Pologne, ne reconnaissant en
+elle qu'un instrument de circonstance, un outil de combat, il songe
+moins à la façonner en nation qu'à l'organiser en armée. À l'aspect du
+péril qu'il voit poindre à l'horizon, il éprouve le besoin de mieux
+assurer sa première ligne de défense et de fortifier ses avant-postes.
+
+[Note 542: _Id._, 16811.]
+
+[Note 543: _Id._, 16762.]
+
+[Note 544: _Id._, 16812.]
+
+
+
+III
+
+Tandis que Napoléon commençait à envisager l'hypothèse d'une guerre
+entre la France et la Russie, Alexandre continuait à la prévoir, et son
+action occulte pour retourner contre nous la Pologne et l'Autriche,
+entamée depuis quatre mois, déjà sensible et palpable à Vienne, où elle
+nous est plusieurs fois apparue, se poursuivait et se développait. Le
+rejet définitif du traité, la rupture de la négociation, les éclats et
+les violences de Napoléon, n'étaient point pour suspendre ces hostilités
+indirectes: Alexandre y persévérait avec ardeur, mais jugeait utile de
+mieux cacher son jeu et de tromper notre vigilance.
+
+Vis-à-vis de Napoléon, il affecte désormais un air de résignation calme,
+presque souriante, et les rapports reprennent une apparente sérénité, à
+l'instant où la mésintelligence devient plus profonde et où l'abîme se
+creuse. Alexandre n'insiste plus sur le traité; il évite de reproduire
+ses demandes; il ne parle presque plus de la Pologne, laisse Napoléon
+«quereller Roumiantsof[545]» sans prendre fait et cause pour son
+ministre. Toutes ses paroles sont pleines de douceur et même de
+cordialité: «Je veux la paix, dit-il, je veux l'alliance[546].» Ces
+protestations ne l'empêchaient pas de nous disputer âprement le terrain
+à Vienne et à Varsovie, soit à l'aide de sa diplomatie officielle, soit
+par de mystérieux intermédiaires. Lorsque ses agents le compromettaient
+par un zèle trop bruyant, il les désavouait, les rappelait, mais les
+remplaçait par d'autres, sans perdre un instant de vue le but poursuivi.
+
+[Note 545: Rapport n° 98 de Caulaincourt, 18 juillet 1810.]
+
+[Note 546: Rapport n° 101, août 1810.]
+
+En Autriche, Alopéus avait préparé les voies en agissant sur l'esprit
+public, mais il n'avançait point auprès des gouvernants, auxquels il
+avait déplu, et son activité turbulente avait donné l'éveil à la France.
+Cette mine se trouvant éventée, il parut nécessaire de la remplacer par
+une autre. Où l'agent officieux avait échoué, le représentant officiel
+ne désespérait point de réussir. Par la correction apparente de son
+attitude, Schouvalof avait dépisté nos soupçons et donné le change à M.
+Otto, qui se félicitait de trouver au moins un Russe sincèrement attaché
+au système. En fait, Schouvalof était un ennemi, un adversaire d'autant
+plus dangereux qu'il savait mieux dissimuler; il ne cessait de
+représenter à son gouvernement l'urgence de se préparer à une lutte
+décisive, suprême, «qui commencerait du côté de la France, disait-il,
+dès que les affaires en Espagne seraient terminées[547]».
+
+[Note 547: Schouvalof à Roumiantsof, 20 août-1er septembre 1810.
+Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+Depuis quelques jours, il constatait avec joie chez les ministres
+autrichiens un élan moins marqué vers la France, un léger recul.
+Effectivement, le cabinet de Vienne, toujours privé de Metternich,
+manquant de direction, croyant à la nécessité d'un secours extérieur
+pour se consolider au dedans, placé entre Napoléon, qui montrait peu
+d'empressement à profiter de sa bonne volonté, et la Russie, qui le
+sollicitait tout bas, sentait parfois la velléité de se rejeter vers
+cette dernière. Il inclinait d'autant plus à ce parti que les succès des
+Russes en Orient ne s'étaient pas soutenus, qu'ils avaient été suivis
+d'assez sérieux échecs, et que cette tournure nouvelle des opérations,
+en éloignant la paix avec les Turcs, rendait à l'Autriche le temps et la
+faculté de réclamer des concessions sur le Danube, à envelopper dans un
+accord d'ensemble. Le ministère de l'empereur François ne décourageait
+donc plus Schouvalof, lorsque celui-ci émettait le désir de voir
+renaître entre les deux cours l'intimité d'autrefois et se former une
+coalition latente.
+
+Schouvalof fit part à son gouvernement de ses espérances: pour réponse,
+il reçut de pleins pouvoirs avec de chaleureuses félicitations. «Sa
+Majesté, lui écrivait Roumiantsof le 29 juillet, a observé avec une
+satisfaction particulière l'opinion que vous énoncez sur ce que le
+moment actuel serait propice à resserrer les liens d'amitié qui
+subsistent entre les deux anciennes cours impériales: c'est là tout ce
+que Sa Majesté désire, parce qu'elle a toujours été persuadée de
+l'utilité réelle qui doit réciproquement en résulter. Les instructions
+dont elle vous a muni, ainsi que tout ce que depuis j'ai eu l'honneur de
+vous écrire par son ordre, font également foi du désir bien sincère de
+ce souverain d'effacer jusqu'au souvenir de la mésintelligence
+momentanée qui a divisé les deux cours, et de rétablir dans toute leur
+étendue ces anciennes relations de bonne amitié qui les ont unies
+pendant si longtemps. Tout ce que vous ferez pour vous rapprocher de ce
+but ne peut manquer d'être très agréable à Sa Majesté[548].» Ainsi,
+renouvelant ses moyens, la Russie revient à la charge et réitère ses
+tentatives. Schouvalof va se mettre à l'œuvre; toutefois, opérant dans
+des parages dangereux, semés d'écueils, il ne s'aventurera qu'avec
+prudence, en sondant le terrain, et nous n'aurons à signaler que dans
+quelques semaines le résultat de ses manœuvres.
+
+[Note 548: Roumiantsof à Schouvalof, 14-26 août 1810. Archives de
+Saint-Pétersbourg.]
+
+La négociation replacée aux mains de son intermédiaire naturel, la
+présence de M. d'Alopéus à Vienne devenait inutile et gênante: il
+restait à le faire disparaître, en expliquant du mieux possible à
+Napoléon comment la mission de ce personnage, destiné au poste de
+Naples, s'était accomplie tout entière en Autriche. Alexandre se tira
+ingénieusement d'embarras: M. d'Alopéus, dit-il à Caulaincourt, se
+dirigeait vers l'Italie, lorsqu'on avait appris à Pétersbourg qu'il
+avait eu, par sa conduite passée, la mauvaise fortune de déplaire à
+l'empereur Napoléon; il n'en avait pas fallu davantage pour qu'on
+renonçât à l'employer auprès d'un roi beau-frère de Sa Majesté; il avait
+reçu l'ordre de s'arrêter en chemin; ainsi c'était par pure déférence
+pour le monarque ami qu'il avait été retenu à Vienne, d'où il allait
+revenir à son point de départ[549].
+
+[Note 549: Plus tard, Alexandre choisit Razoumovski pour l'un de ses
+plénipotentiaires aux congres de Châtillon et de Vienne; il le fit
+prince.]
+
+Dans sa retraite, Alopéus n'eut pas à entraîner Razoumovski; ce dernier
+servait trop utilement la Russie à Vienne pour qu'elle se résignât à le
+rappeler et le condamnât à l'inaction: Alexandre éluda nos demandes sous
+de spécieux prétextes. Le comte Razoumovski, dit-il, avait cessé d'être
+Russe pour se faire Autrichien; il s'était dénationalisé par son
+établissement à l'étranger: c'était un déserteur, un transfuge; sa
+patrie d'origine ne pouvait plus que l'ignorer et ne saurait revendiquer
+sur lui une juridiction à laquelle il s'était soustrait par son exil
+volontaire[550].
+
+[Note 550: Rapport n° 101 de Caulaincourt, août 1810.]
+
+Quant à Pozzo, il parut impossible de le faire rester à Vienne, car le
+gouvernement autrichien, toujours empressé à déférer aux vœux de
+l'Empereur, se préparait à prononcer son expulsion. Impuissant à le
+soutenir, Alexandre essaya de présenter cet abandon forcé comme une
+complaisance méritoire. Une fois de plus, il renia Pozzo, déclara qu'il
+ne le connaissait plus, qu'il lui avait retiré le droit de porter
+l'uniforme, qu'il l'avait définitivement exclu de son service; mais il
+ne fit en réalité que de le déplacer et lui assigna, au sortir de
+Vienne, une autre destination: il ne renonçait pas à utiliser en secret
+les talents et les haines de celui qu'il désavouait publiquement. Devant
+Caulaincourt, il ne trouvait point d'expressions assez dédaigneuses pour
+s'exprimer sur le compte du «nommé Pozzo»; il le signalait comme un de
+ces hommes «dont on avait pu se servir pendant la guerre;
+aujourd'hui,--ajoutait-il,--je les ai tous congédiés, m'en tenant
+strictement à l'alliance et ne voulant aucune espèce de rapports avec
+l'Angleterre[551]». C'était précisément auprès de l'Angleterre que Pozzo
+allait être employé; il reçut commission de porter au représentant de
+cette cour à Constantinople de premières et furtives paroles de
+conciliation.
+
+[Note 551: _Id._]
+
+Il s'agissait de proposer, sur le terrain de l'Orient, un désarmement
+réciproque: la Russie n'exigerait plus comme condition préalable de sa
+paix avec les Turcs une rupture avec les Anglais; en retour, ceux-ci ne
+détourneraient plus la Porte de traiter: sans aspirer encore à une
+réconciliation totale avec nos ennemis, Alexandre cherchait à limiter, à
+circonscrire la lutte, et offrait une paix partielle. Par lettre
+spéciale, Roumiantsof chargea Schouvalof de diriger adroitement Pozzo
+sur Constantinople et de lui faire la leçon: «Je ne vois pour lui,
+disait-il, d'autre asile qu'à Constantinople sous l'égide de la mission
+britannique; ce n'est pas seulement le meilleur parti qu'il a à prendre;
+je trouve que c'est le seul. S'il prend ce parti, vous pouvez lui faire
+une confidence, mais encore comme venant de vous-même et ayant bien soin
+de ne pas compromettre le moins du monde le ministère de Sa Majesté:
+c'est que vous savez que la mission anglaise près la Porte ottomane fait
+tout ce qu'elle peut pour empêcher que les Turcs fassent la paix avec
+nous, et qu'elle se donne tout ce mouvement par une pure erreur,
+c'est-à-dire par la persuasion où elle est qu'une des conditions sans
+lesquelles nous ne ferons pas la paix, c'est que la Porte rompe avec
+l'Angleterre. Rien n'est plus faux. Sa Majesté se propose d'obtenir la
+paix sans se mêler d'aucune des relations que peut avoir la Porte avec
+les puissances étrangères[552].» En finissant, la dépêche insinuait que
+le cabinet de Londres, s'il était bien inspiré, favoriserait
+l'accommodement de la Russie avec les Turcs, car cette paix permettrait
+au Tsar de rendre à ses troupes du Danube une destination plus conforme
+aux intérêts de l'Angleterre, c'est-à-dire de les ramener dans le Nord,
+vers la Pologne, et peut-être d'y tenir en échec la puissance française.
+
+[Note 552: Archives de Saint-Pétersbourg, lettres de Roumiantsof à
+Schouvalof, n° 76.]
+
+En Pologne, le travail occulte auquel se livrait Alexandre pour regagner
+les habitants et les soustraire à notre influence, se poursuivant par
+démarches individuelles auprès de certains personnages, auprès de
+certaines familles, est moins facile à saisir que les menées
+diplomatiques et mondaines de Vienne; il se révèle pourtant à quelques
+indices et se laisse parfois prendre sur le fait. Parmi les propositions
+réitérées à l'empereur François par l'intermédiaire de Schouvalof, il en
+était une qui accusait les desseins éventuels d'Alexandre sur la
+Pologne. Le Tsar offrait aux Autrichiens la Valachie occidentale,
+c'est-à-dire une partie de ces Principautés qu'il considérait comme
+siennes et dont il s'attribuait le pouvoir de disposer, contre la
+Bukovine, province en partie polonaise, située au sud-est de la Galicie
+et incorporée depuis trente-six ans à la monarchie des Habsbourg[553].
+En ajoutant à ses possessions un peu plus de terre polonaise, il se
+donnerait plus de prise sur la nation qu'il voulait séduire, il aurait
+plus de chances d'en être écouté le jour où il se présenterait comme
+destiné à la reconstituer dans toutes ses parties et à la rassembler
+sous son sceptre.
+
+[Note 553: BEER, _Geschichte der orientalische Politik
+Œsterreich's_, 244.]
+
+Dans le même esprit, il s'occupait avec un soin plus vigilant de ses
+sujets polonais: il passait à leur égard par des alternatives de
+sévérité et de clémence, voulant à la fois étouffer en eux toute
+velléité de révolte et se les attacher. Cette tactique était de bonne
+guerre; ce qui l'était moins, c'était la façon dont il continuait à
+s'expliquer avec les Polonais sur le traité: ce pacte de mort qu'il
+n'avait pu surprendre à l'Empereur, il feignit de l'avoir obtenu. Le
+bruit fut répandu par les autorités russes que le traité avait été
+signé, que Napoléon avait ainsi abandonné les Polonais, qu'il les avait
+livrés et vendus, qu'il s'était rendu à jamais indigne de leur
+sympathie. Après avoir signalé les efforts divers de la propagande
+antifrançaise, un de nos agents à Varsovie ajoutait: «Un autre moyen de
+découragement employé par les Russes et qui même a de l'influence ici,
+c'est la publication d'une convention secrète conclue à Pétersbourg par
+laquelle l'Empereur promet à la Russie de ne jamais travailler au
+rétablissement de la Pologne, de retirer le subside pour sept mille
+hommes de l'armée du grand-duché et de s'opposer à de nouvelles
+distributions de croix de Pologne. Les deux derniers articles se
+réalisant, cela fait croire à l'existence et donne quelques inquiétudes.
+J'ignore ce qui en est, mais ce que je puis assurer, c'est que toutes
+les lettres des provinces russes polonaises en parlent[554].»
+
+[Note 554: Archives des affaires étrangères, Pologne, T. 326.]
+
+Derrière ce réseau d'intrigues que la Russie jetait autour d'elle pour
+couvrir ses approches, elle commençait à préparer ses moyens militaires,
+et peu à peu, dans le plus profond secret, se mettait sous les armes.
+Dès août 1810, Alexandre avisait aux dispositions stratégiques à prendre
+en cas de rupture, et il permettait à un officier allemand de lui
+adresser un plan de campagne contre la France[555]. Dans le même temps,
+un bruit sourd s'élève de toutes les provinces baltiques et
+lithuaniennes: c'est le bruit d'une population occupée à remuer des
+terres, à réparer et à armer des places, à développer leur enceinte, à
+les lier les unes aux autres par de longues chaînes d'ouvrages; il
+s'agit avant tout d'organiser en deçà des frontières un vaste système de
+fortifications, de protéger les parties centrales de l'empire, de
+couvrir les deux capitales, de barrer les routes d'invasion. Tout se
+fait avec hâte, avec fièvre; ce ne sont point des mesures d'utilité
+permanente, mais de précaution immédiate, les préparatifs d'une guerre
+en vue. À l'instant où Napoléon invite pour la première fois les
+Varsoviens à se retrancher, certains témoignages nous montrent les
+travaux russes en pleine activité à Dunabourg, à Riga, où ils se
+poursuivent «nuit et jour, par ordre supérieur[556]». Le mois suivant,
+en septembre, le long de la Dwina et du Dniéper, dans l'intervalle qui
+sépare les deux fleuves et marque le point vulnérable de l'empire, des
+profils de redoutes, des formes de camps retranchés surgissent du sol et
+rapidement s'ébauchent.
+
+[Note 555: HAÜSSER, _Deutsche Geschichte_, III, 529.]
+
+[Note 556: Lettre datée de Mittau le 23 août 1810. Deux rapports en
+date des 16 et 19 septembre donnent des détails plus circonstanciés.
+Archives nationales, AF, IV, 1653.]
+
+Mais Alexandre ne se borne pas à jalonner par des ouvrages ses futures
+lignes de défense et d'appui: il ordonne des réunions et des mouvements
+de troupes. Ici, c'est incontestablement lui qui prend l'avance. Dans la
+seconde moitié de 1810, avant que Napoléon ait remué un homme, les corps
+russes postés près de la frontière et tenus en état de mobilisation
+permanente sont rejoints par d'autres; des renforts arrivent, les
+effectifs grossissent; insensiblement, des armées se forment. Seulement,
+dans le vaste et muet empire où tout bruit s'amortit, où le silence est
+une tradition et une loi, aucun indice perceptible au dehors ne trahit
+ce glissement d'hommes et de matériel vers le bord du pays. À
+Pétersbourg, notre ambassadeur demeure enveloppé de prévenances;
+dépourvu de tout moyen sérieux d'information, séparé de la nation par la
+barrière infranchissable de la langue, il ne voit que le palais et la
+cour, où ne s'accuse aucun mouvement suspect, n'aperçoit que ce point
+lumineux au milieu d'une nuit profonde. Il ignore, il ne peut signaler à
+son maître l'ébranlement des forces russes, qui peu à peu se répandent
+et coulent dans les provinces occidentales. Avant la fin de l'année,
+sans qu'aucun avis ait donné l'éveil, Alexandre espère avoir sur pied,
+prêts à entrer successivement en ligne et tournés vers l'Occident, trois
+cent mille hommes, que renforceront au besoin quelques corps tirés de
+l'armée du Danube[557]. Il sait que la France n'a pas cinquante mille
+soldats au delà du Rhin, mais cette disproportion d'effectifs ne
+l'engage qu'à plus d'ardeur pour se mettre le premier en mesure. Ses
+troupes rassemblées, attendra-t-il l'adversaire, afin de lui disputer le
+terrain pied à pied et de l'attirer dans les solitudes de l'intérieur?
+Au contraire, le préviendra-t-il, en se jetant sur le duché pour tendre
+la main à l'Allemagne révoltée? Il incline un peu plus à hasarder ce
+coup, s'occupe toujours du projet confié à Czartoryski, sans lui donner
+encore une forme arrêtée, et chez lui la volonté de se défendre n'exclut
+pas la velléité d'attaquer.
+
+[Note 557: Lettres d'Alexandre à Czartoryski, publiées avec les
+_Mémoires du prince Adam Czartoryski_, II, 254, 273. Cf. BOUTOURLINE,
+_Histoire militaire de la campagne de Russie en_ 1812, I, 45.]
+
+De tous ces apprêts, faut-il conclure qu'Alexandre était irrévocablement
+résolu à la guerre, qu'il n'attendait, pour la commencer, que le moment
+et l'occasion propices? Pas plus que Napoléon, il ne la voulait par
+principe et de parti pris; il y allait d'un mouvement irrésistible, sans
+fixer d'un regard assuré le but dont il se rapprochait tous les jours.
+Ce qui le troublait et le ralentissait, c'était d'abord la crainte de se
+heurter à une invincible fortune, à un génie que nul n'avait trouvé en
+défaut. Puis, chez ce prince naturellement sensible et humain, peut-être
+s'élevait-il un scrupule de conscience, une révolte de pitié à l'idée de
+déchaîner encore une fois le fléau destructeur d'hommes.
+Malheureusement, la conviction que Napoléon en voulait à sa sécurité,
+son horreur croissante pour une politique dont il n'apercevait plus que
+les côtés d'iniquité et de violence, une ambition vague de se poser en
+vengeur des couronnes et en libérateur des peuples, triomphaient peu à
+peu de ses hésitations. Dans la voie où il s'était jeté et qui le menait
+à la guerre, il ne s'arrêterait plus, à moins que l'Angleterre ne cédât
+avant que lui-même eût atteint le terme de son évolution. La soumission
+de notre rivale retiendrait et paralyserait les auxiliaires en train de
+lui revenir, immobiliserait l'Europe sous la main de fer qui
+l'étreignait, assurerait le triomphe définitif de l'Empereur au milieu
+de l'universelle prostration. L'Angleterre succomberait-elle dans la
+lutte ardente qui la serrait de plus près et qui touchait à son
+paroxysme? Toujours debout, elle chancelait parfois, donnait des signes
+d'épuisement. Mais les armes employées pour la frapper risquaient de se
+retourner contre la main qui les dirigeait avec une sorte d'exaspération
+et de fureur. En ce temps où Napoléon a plié toutes les volontés depuis
+les Pyrénées jusqu'au Niémen, enivré d'une force qui ne sent plus sa
+limite, il subit de plus en plus le vertige de l'omnipotence; se croyant
+tout permis pour compléter son œuvre, parce que rien ne lui paraît plus
+impossible, il multiplie les violences, accumule les fautes et, croyant
+se rapprocher de son but, s'achemine à grands pas dans une voie de
+perdition. Le système adopté pour fermer au commerce britannique ses
+derniers débouchés se traduisait par le plus étouffant despotisme qui
+eût depuis longtemps pesé sur les peuples, par une ingérence oppressive
+dans le gouvernement des États, par des annexions arbitraires, par une
+série d'empiétements en pleine paix et de conquêtes par décret. Ces
+usurpations continues, marques de servitude imprimées à l'Europe,
+achevaient de troubler et de révolter la seule puissance qui eût
+conservé le sentiment et la fierté de son indépendance; elles
+rapprochaient Alexandre des résolutions violentes; elles vont ajouter et
+rattacher à la question de Pologne d'autres causes de conflit; autour de
+ce point central de toutes les difficultés, elles vont grouper des
+complications accessoires, et les mesures destinées à ruiner
+l'Angleterre, si elles n'atteignent immédiatement leur but, auront pour
+immanquable effet de précipiter la rupture avec la Russie.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII
+
+L'ÉLECTION DE BERNADOTTE
+
+
+Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la
+guerre aux denrées coloniales.--Origine de cette idée: le Comité de
+salut public; Napoléon subit à la fois l'entraînement de ses passions et
+la fatalité des impulsions antérieures.--Erreur et vice fondamental du
+système.--Le blocus engendre l'extension indéfinie de l'Empire.--Réunion
+de la Hollande.--Silence désapprobateur d'Alexandre.--Efforts de
+Napoléon pour fermer au commerce ennemi l'entrée des fleuves
+allemands.--Le sort des villes hanséatiques en suspens.--Droit de
+cinquante pour cent sur les denrées coloniales; l'Europe enlacée dans un
+réseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrarié dans la mer
+du Nord, le commerce anglais se réfugie dans la Baltique.--Infractions
+commises en Poméranie aux lois du blocus.--La Suède se fait l'entrepôt
+des marchandises anglaises.--Tentatives de Napoléon pour peser sur ce
+royaume.--Danger de faire pénétrer l'action française dans le voisinage
+immédiat de la Russie.--La Suède incline politiquement vers la France;
+le lien de l'intérêt matériel l'enchaîne à l'Angleterre.--Mort du prince
+royal.--Convocation d'une diète appelée à élire son successeur.--Le roi
+Charles XIII songe à faire nommer le frère du feu prince et soumet cette
+candidature à l'agrément de l'Empereur.--Velléité de Napoléon en faveur
+du roi de Danemark.--Idée de réunir les couronnes Scandinaves.--Le
+_Journal de l'Empire_.--Napoléon se rallie au choix proposé par la cour
+de Suède.--Sagesse de cette décision.--Le baron Alquier reçoit l'ordre
+de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince
+d'Augustenbourg.--Arrivée du lieutenant Mœrner à Paris.--Un groupe de
+Suédois s'adresse spontanément à Bernadotte, qui demande à l'Empereur
+l'autorisation de poser sa candidature.--Napoléon combattu entre des
+intérêts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer
+Bernadotte par ménagement pour la Russie, mais lui permet de se
+présenter.--Faux calculs.--Le départ de M. Alquier contremandé;
+abstention systématique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour
+obtenir une parole de l'Empereur.--La Suède se tourne désespérément vers
+Napoléon et lui demande «un de ses rois».--Déclarations antirusses du
+chargé d'affaires Desaugiers: désaveu et rappel de cet agent.--La diète
+d'Œrebrö; intrigues électorales.--Arrivée de Fournier.--Le courrier
+_magicien_.--Manœuvre finale qui décide le succès de
+Bernadotte.--Résistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte
+élu.--Responsabilité de l'Empereur dans cet événement doublement funeste
+à la France.--Explications données à la Russie.--Soulèvement de
+l'opinion à Pétersbourg; impassibilité apparente d'Alexandre: son
+arrière-pensée.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus près
+l'hypothèse d'une rupture.--Ils songent simultanément à restaurer la
+Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail préparatoire
+confié par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napoléon à
+Metternich: il sonde l'Autriche sur l'idée d'un échange entre la Galicie
+et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la
+politique du fils en opposition avec celle du père.--Suite, progrès et
+échec final de la négociation entamée par le comte
+Schouvalof.--Rétablissement de Metternich à Vienne.--Étroite relation
+entre les tentatives des deux empereurs auprès de l'Autriche et leurs
+desseins éventuels sur la Pologne.
+
+
+
+I
+
+C'était sur le rivage septentrional de l'Europe que Napoléon livrait aux
+Anglais sa grande bataille économique. Le sud du continent, c'est-à-dire
+l'Italie conquise et étroitement gardée, l'Illyrie annexée, l'Espagne
+ensanglantée et misérable, la Turquie privée de communications
+terrestres avec les autres pays, n'offraient à l'expansion de nos rivaux
+que des débouchés inaccessibles ou restreints; au contraire, le Nord les
+laissait accéder par de multiples voies aux principaux centres de
+consommation. À cette époque où tout atteignait des proportions
+démesurées, la défense élevait ses moyens à hauteur de l'attaque: tandis
+que Napoléon jugeait possible d'investir un royaume comme une place de
+guerre et de lui interdire toutes relations avec l'extérieur, des États,
+des peuples entiers s'employaient à favoriser la fraude et faisaient
+métier de contrebande. La Hollande, malgré son roi français, servait
+d'entrepôt aux Anglais; plus loin, les embouchures des grands fleuves
+allemands offraient aux produits de l'ennemi de vastes réceptacles; plus
+loin encore, les riverains de la Baltique, protégés par leur
+éloignement, croyaient pouvoir impunément repousser ou éluder les
+obligations du blocus. C'est sur tous ces pays qu'il faut maintenant
+agir et peser; c'est là que Napoléon doit proscrire et poursuivre les
+articles manufacturés de l'Angleterre, s'il veut réellement mettre en
+chômage ce vaste atelier où s'approvisionne l'Europe.
+
+Il s'est avisé d'ailleurs d'un moyen plus prompt encore et plus sûr à
+ses yeux d'en finir avec son ennemie. Depuis quelque temps, les Anglais
+ont fondé leur principal espoir d'enrichissement sur une spéculation
+unique, tentée en grand, sur un gigantesque coup de commerce. La
+Révolution et les guerres qui l'ont suivie, en leur donnant l'empire des
+mers, les ont rendus maîtres de tous les marchés extraeuropéens; en
+particulier, les événements de 1808 leur ont ouvert les colonies
+espagnoles et livré un monde à exploiter. Désormais, le trafic des
+denrées coloniales est passé sous leur dépendance; c'est d'eux seuls ou
+du moins avec leur permission que l'Europe peut recevoir le sucre des
+Antilles, le café, les épices, les cotons d'Amérique, tous ces articles
+passés dans sa consommation usuelle. Profitant de cette situation, les
+Anglais ont voulu se faire les seuls marchands et fournisseurs de
+denrées coloniales: ils ont acheté en bloc les produits des deux Indes,
+espérant les revendre à l'Europe avec de gros bénéfices. Tentés par
+l'appât du lucre, leurs maisons de commerce, leurs établissements de
+crédit et de finance se sont aventurés audacieusement dans cette voie;
+les titres et billets qu'ils ont émis, encaissés et négociés par la
+banque d'Angleterre, ont pour garantie les sommes à provenir des ventes
+prévues et escomptées. Si Napoléon empêche ces ventes, s'il obtient que
+l'Europe se ferme aux produits coloniaux devenus la propriété presque
+exclusive de l'Angleterre, qu'elle s'en passe et s'en prive, ces
+marchandises reviendront engorger les magasins de Londres et resteront
+pour compte à l'acheteur; invendues et invendables, elles se
+déprécieront; le papier auquel elles servent de gage subira le même
+discrédit; ce sera l'arrêt de toutes les transactions, l'universelle
+banqueroute; au lieu d'un capital réalisable en argent, avec profits
+assurés, l'Angleterre n'aura plus entre les mains qu'un poids mort,
+encombrant, tombé au dernier degré de l'avilissement, et elle se
+trouvera dans la situation du spéculateur qui, ayant employé tous ses
+fonds à l'achat d'une valeur unique et aléatoire, éprouve un désastre
+irrémédiable par la baisse de cette valeur. C'est à procurer ce
+résultat, à contrarier l'opération tentée sur les marchandises
+coloniales que Napoléon applique aujourd'hui et emploie principalement
+le blocus; tout se réduit pour lui, par un ensemble de manœuvres
+colossales, supposant la complicité de l'Europe entière, à ruiner
+l'affaire puissamment montée où les Anglais ont engagé et jouent leur
+fortune.
+
+Spécieuse et irréalisable, l'idée n'était pas nouvelle, et le Comité de
+salut public l'avait formulée comme le seul moyen de terminer à notre
+avantage la guerre sans merci qui s'était ouverte entre la France et
+l'Angleterre[558]. Ce fut le destin de Napoléon que de trouver la France
+orientée dans les voies de l'impossible: l'effet de son caractère fut de
+l'y précipiter davantage et de l'y pousser jusqu'au bout, celui de son
+génie et de ses succès fut de donner aux plus chimériques conceptions de
+ses devanciers l'aspect du possible, de modeler un instant la réalité
+sur la forme de leurs rêves.
+
+[Note 558: En 1795, dans une série d'instructions à l'envoyé de
+la République en Hollande, le Comité montrait que le but à atteindre
+était «d'exclure les Anglais du continent».--«Privée de ses immenses
+débouchés, disait-il, travaillée de révoltes et de mouvements intérieurs
+qui en seront la suite, l'Angleterre devient fort embarrassée de ses
+marchandises coloniales et asiatiques. Ces denrées, invendues, tombent à
+bas prix, et les Anglais se trouvent vaincus par l'abondance, comme ils
+ont voulu vaincre les Français par la disette.» Albert SOREL, _L'Europe
+et la Révolution française_, III, 389.]
+
+Après Iéna, maître des côtes depuis Naples jusqu'à Dantzick, il a pu
+rendre son décret de Berlin, constitutif du _blocus continental_
+proprement dit, interdisant l'accès du littoral au pavillon britannique
+et prohibant l'importation directe des denrées. Les Anglais ont détourné
+ce coup en donnant pour réponse au décret de Berlin leurs célèbres
+arrêts du Conseil, de 1807; par ces actes, il ont obligé tous les
+neutres, c'est-à-dire les navires des États d'Europe et d'Amérique non
+engagés dans la lutte, à reconnaître, sous peine de saisie, leur
+suprématie maritime, à leur payer tribut et à prendre d'eux licence de
+naviguer. Ces permis de circulation, il les ont désormais réservés, à de
+rares exceptions près, aux seuls bâtiments qui ont consenti à se charger
+de denrées coloniales leur appartenant, à porter ces produits sur le
+continent et à les y verser pour leur compte. Les navires neutres et
+spécialement américains ont dû se faire les facteurs du commerce
+britannique; l'importation des denrées n'a pas cessé, et seul le
+véhicule, le moyen de transport a changé. Alors, opposant la violence à
+la violence, Napoléon a riposté aux arrêts du Conseil par un second
+décret, celui de Milan, rendu en novembre 1807: considérant que
+l'Angleterre s'est subordonné et asservi tous les neutres, il les a
+déclarés dénationalisés, devenus Anglais, c'est-à-dire ennemis, et comme
+tels de bonne prise, saisissables sur mer et dans tous les ports.
+Jusqu'à présent, ce décret est demeuré, dans la plupart des pays du
+Nord, à l'état de principe posé et de simple menace; il s'agit
+aujourd'hui de procurer réellement et de généraliser son application. Le
+jour où aucun bâtiment neutre ne trouvera plus accès dans les ports du
+continent, les denrées coloniales auront perdu leur dernier moyen
+d'introduction et de débit: l'Angleterre sera domptée.
+
+Seulement, décréter l'exclusion absolue des neutres, après celle des
+Anglais, c'est décider que l'Europe n'aura plus de commerce maritime,
+c'est suspendre la vie économique de tous les peuples, c'est leur
+imposer des souffrances au-dessus de leur résignation et de leur
+patience. En s'attaquant à la masse incompressible des intérêts,
+Napoléon se heurte à une force qui se dérobera à ses prises. Faibles et
+terrifiés, les gouvernements se soumettent, s'humilient, jurent d'obéir,
+mais conservent de secrètes complaisances pour l'Angleterre: ils
+promettent sans tenir; ils ne peuvent pas tenir, car aucun État ne
+saurait se prêter de bonne foi à tyranniser ses sujets pour le compte
+d'un maître étranger, à se faire l'instrument de leur torture. Et
+forcément, pour supprimer les résistances, Napoléon en vient à supprimer
+ce qui résiste, c'est-à-dire les gouvernements, à procéder par
+expropriation, à saisir les provinces, à confisquer les royaumes, à
+avancer toujours et à prendre insatiablement, interprétant et appliquant
+avec une violence fébrile la loi qu'il subit. Jamais l'erreur
+fondamentale commise par la Révolution, lorsqu'elle a soudé l'intérêt de
+l'Europe à celui de l'Angleterre en adoptant un système de conquêtes
+également inacceptable pour l'une et pour l'autre et qui l'obligeait à
+subjuguer la première pour vaincre la seconde, ne se démontre mieux
+qu'en 1810. À cette époque, les conséquences ultimes s'en dégagent, se
+précipitent, s'accumulent, vont à l'extrême, assez choquantes pour
+frapper tous les yeux et pourtant naturelles, logiques et absurdes.
+Jusqu'à présent, Napoléon s'est astreint dans le Nord à la frontière
+acquise par la République, tracée autour de l'ancienne Belgique, mais
+comportant l'assujettissement moral de la Hollande. Aujourd'hui, obligé
+de peser davantage sur la Hollande, qui cherche à lui échapper, il
+pousse d'abord jusqu'au Rhin, mais ne s'empare de cette limite naturelle
+de l'ancienne Gaule que pour la dépasser. Entraîné par son but, qui se
+recule sans cesse, il empiète immédiatement sur les pays voisins, se met
+à suivre et à côtoyer indéfiniment le littoral, à prolonger la France
+sur le bord de l'Allemagne; en sept mois il fait franchir à sa
+frontière, par bonds successifs, l'espace compris entre le Rhin et la
+Baltique, et il atteint ce paradoxal résultat d'approcher matériellement
+la Russie, d'en venir presque à la toucher, nivelant tout sur son
+passage, courbant les résistances et échelonnant les haines.
+
+Au printemps, la Hollande, menacée d'annexion, n'a obtenu un sursis et
+prolongé son existence qu'en cédant ses provinces cisrhénanes, en
+promettant de s'employer énergiquement contre l'Angleterre, en acceptant
+les plus onéreuses servitudes. Le Roi a signé ce pacte, mais ne se
+résout point à l'observer. Les rapports demeurent tendus, envenimés,
+jusqu'à ce que Louis-Napoléon, n'osant résister ouvertement à son frère
+et ne se résignant point à violenter ses sujets, s'efface et
+disparaisse. Le 9 juillet, Napoléon prononce par décret la réunion de la
+Hollande, l'enlace aussitôt de ses douanes et l'interdit aux Anglais.
+Pour cette suppression d'un État deux fois séculaire, il ne fournit aux
+autres cours et en particulier à celle de Russie que de brèves
+explications. De son côté, Alexandre garda le silence: «il ne me dit pas
+le mot sur la Hollande», écrivait Caulaincourt[559]. Quelque ému que fût
+le Tsar de cette spoliation, il ne crut pas devoir protester; l'intérêt
+de la Russie n'était pas suffisamment en cause, et le coup avait frappé
+trop loin d'elle.
+
+[Note 559: Rapport n° 99, août 1810.]
+
+Au delà de la Hollande, Napoléon rencontre des États qui n'intéressent
+pas moins sa politique et son système. L'Ost-Frise, les principautés et
+duchés de la basse Allemagne, le nord du Hanovre, les territoires
+hanséatiques sont le prolongement géographique des Pays-Bas. C'est la
+même nature indécise, amphibie, où deux éléments se confondent et
+empiètent l'un sur l'autre; ce sont les mêmes côtes basses,
+sablonneuses, à fleur d'eau et partout accessibles, où le sol s'émiette
+en milliers d'îlots, où la mer pénètre par des golfes profonds et
+d'innombrables découpures: point de contrée plus propre à favoriser les
+surprises de la contrebande et les débarquements clandestins. À
+l'embouchure de la Jahde et du Weser, les Anglais ont conservé des
+postes d'observation et de relâche; en face de l'Elbe, sur le rocher
+d'Helgoland, ils ont installé un dépôt de marchandises, fortifié et
+insaisissable, qui déverse périodiquement son trop-plein sur les côtes
+d'alentour.
+
+Maître de la Hollande, Napoléon n'est plus disposé à tolérer ces
+incursions dans des pays qu'il occupe militairement depuis quatre ans et
+qui confinent à ses nouvelles provinces. De tout temps, il a reconnu une
+étroite solidarité entre la Hollande et le littoral hanséatique.
+Naguère, il s'était complu à l'idée de les réunir sous le même sceptre,
+de prolonger jusqu'à Hambourg l'apanage de Louis et d'insérer un grand
+royaume des Pays-Bas d'Europe entre la mer, domaine des Anglais, et
+l'Allemagne, pour les mieux séparer. Par cette création, il comptait
+aussi, en rattachant à un État étranger des populations germaniques,
+affaiblir en elles l'idée renaissante de nationalité et de patrie,
+«dépayser davantage l'esprit allemand[560]». À présent qu'il s'est
+substitué à la Hollande, va-t-il reprendre ce projet pour son compte et
+pousser jusqu'au delà de l'Elbe sa propre frontière? S'il réalise cette
+seconde et plus audacieuse annexion, il se trouvera avoir supprimé en
+trois mois la moitié de la distance qui le sépare de la Russie et
+portera au comble les appréhensions d'Alexandre.
+
+[Note 560: Lettre publiée par le prince Napoléon dans son ouvrage:
+_Napoléon et ses détracteurs_, 238-245.]
+
+Il recule encore devant ce parti, laisse en suspens le sort des pays
+hanséatiques, réserve leur attribution définitive, songe même à marquer
+près de l'Ems le tracé définitif de sa frontière[561], et se borne à
+assurer plus rigoureusement sur le littoral allemand l'exécution de ses
+décrets. Il échelonne d'Emden à Lubeck les trois divisions de Davoust,
+les range face à la côte, sur une triple ligne, les emploie à faire
+office de douane et de police, prescrit des mesures de surveillance et
+de saisie, et prolonge ainsi jusqu'au seuil de la Baltique les barrières
+qu'il oppose à l'invasion des produits britanniques.
+
+[Note 561: _Corresp._, 16853.]
+
+Exclu de la Hollande, contrarié sur la mer du Nord, le commerce anglais,
+sous pavillon neutre, se reporte et reflue dans la Baltique: c'est là
+qu'il faut désormais le rejoindre et le pourchasser. Tandis que l'ennemi
+continue par mer son mouvement ascensionnel vers le Nord, Napoléon le
+suit sur le rivage, afin de lui fermer ses issues. En juillet, il
+enjoint au Danemark, à la Prusse, au Mecklembourg, de repousser tous les
+bâtiments chargés d'articles coloniaux[562]. Bientôt après, par ses
+décrets du 5 août et du 11 septembre 1810, qu'il fait adopter à tous les
+États allemands, il frappe ces denrées du droit énorme de cinquante pour
+cent. En principe, la taxe n'est applicable qu'aux marchandises
+capturées en mer, toutes autres demeurant prohibées; en fait, elle doit
+s'appliquer aux articles introduits par tolérance, sans que le vice de
+leur origine puisse être clairement démontré. Ce régime a pour but
+d'enrichir le fisc aux dépens de la contrebande; c'est aussi un moyen de
+rejoindre dans l'intérieur des terres les marchandises qui ont forcé les
+lignes d'investissement, celles qui se sont amassées sur le continent,
+de n'en permettre la circulation et le débit qu'à des prix ruineux pour
+l'Angleterre[563]. Napoléon exige désormais qu'en Allemagne et en Suisse
+toutes les places de commerce soient visitées, tous les magasins forcés
+et fouillés, toutes les marchandises saisies ou exercées en masse. Après
+avoir soumis ses sujets à une fiscalité sans exemple, il la propose et
+l'impose comme modèle aux États feudataires. Son autorité se multiplie
+sous les formes les plus vexatoires autour des peuples qu'elle s'est
+soumis, les environne de clôtures, comprime leurs mouvements, les tient
+dans un réseau étouffant de prescriptions et de défenses, et sous le
+poids de cette machine qui l'oppresse, l'Europe manque d'air, halète et
+ne respire plus.
+
+[Note 562: _Id._, 16713.]
+
+[Note 563: Sur l'application et le mécanisme de ce système, voy.
+spécialement THIERS, XII, 182-190.]
+
+Les nouveaux décrets laissaient subsister dans toute sa rigueur, au
+moins en ce qui concernait l'étranger, le principe de la fermeture des
+ports. Ils paraient aux défaillances du passé, mais n'en admettaient
+aucune dans l'avenir, et si Napoléon se jugeait impuissant à empêcher
+tout à fait la contrebande, il la frappait impitoyablement partout où il
+pouvait l'atteindre. Lorsqu'il crut avoir entouré d'une ligne de
+circonvallation continue la mer du Nord et la Baltique allemande, il
+s'aperçut qu'une fissure presque imperceptible laissait passer les
+produits anglais et altérait toute l'économie du système. Entre la
+Prusse et les duchés de Mecklembourg, un morceau du littoral, une bande
+étroite de territoire, une fraction de la Poméranie restait aux Suédois:
+c'était tout ce qu'ils avaient conservé de leurs vastes possessions en
+Allemagne, un débris ou plutôt un souvenir de l'empire créé par
+Gustave-Adolphe. Lorsque Napoléon leur avait accordé la paix le 6
+janvier 1810, il leur avait restitué la Poméranie, sous la condition
+qu'ils déclareraient la guerre aux Anglais et s'astreindraient à toutes
+les exigences du blocus. Malgré cet engagement positif, la Poméranie,
+avec le port de Stralsund, restait ouverte aux produits coloniaux; ils y
+trouvaient asile, s'y concentraient, et partaient de ce point pour
+s'insinuer dans les contrées voisines. De plus, la Suède proprement dite
+et péninsulaire conservait des relations directes avec l'ennemi et lui
+prêtait un précieux concours; si la presqu'île Scandinave, pauvre et
+dépeuplée, ne fournissait point par elle-même aux articles prohibés un
+débouché considérable, elle les accueillait dans ses ports, dans celui
+de Gothembourg en particulier; elle les y laissait s'entasser,
+s'emmagasiner, attendre l'occasion propice pour tâter les côtes
+allemandes et prendre terre. La contrebande s'organisait chez elle, y
+trouvait un point d'appui et des facilités d'offensive; dans la
+Baltique, Gothembourg rendait aux Anglais, sur des proportions
+infiniment accrues, les mêmes services qu'Helgoland dans la mer du Nord.
+C'est ce vaste entrepôt, avec son prolongement en Allemagne, en
+Poméranie, que Napoléon veut aujourd'hui fermer, et la Suède prend dans
+ses préoccupations une place essentielle. Seulement, à côté de la Suède,
+il retrouve la Russie; s'il établit trop ouvertement son autorité à
+Stockholm, il rejoindra par l'extrême Nord l'empire qu'il effleure déjà
+par le duché de Varsovie; créant un second point de contact, il doublera
+les occasions de heurt et de discorde.
+
+
+
+II
+
+Dès le mois de mai, Napoléon avait adressé au gouvernement de Stockholm
+une note péremptoire et menaçante; il exigeait, en même temps que la
+guerre aux Anglais et l'extradition d'un certain nombre d'émigrés
+français, la mise sous séquestre des marchandises coloniales entreposées
+en Poméranie; faute d'obtempérer sous cinq jours à ces demandes, la
+Suède perdrait les bénéfices de son traité, s'exposerait à une rupture
+et à un traitement de rigueur[564].
+
+[Note 564: _Corresp._, 16476. Archives des affaires étrangères,
+Suède, 294.]
+
+Ces dures injonctions s'adressaient à un État malheureux,
+particulièrement éprouvé par la tourmente qui sévissait sur l'Europe.
+Jetée par la folie de son dernier roi dans une guerre désastreuse, qui
+lui avait coûté la Finlande, la Suède n'était sortie de cette crise,
+grâce à un changement de règne, que pour tomber dans d'inextricables
+embarras. Aujourd'hui, elle se sentait tirée en sens inverse par deux
+intérêts contradictoires, également pressants, qu'il lui était interdit
+de sacrifier l'un à l'autre.
+
+Par instinct, par tradition, elle inclinait vers la France, sentait
+l'avantage de se rattacher à cette ancienne alliée et de se serrer
+contre elle; la protection de Napoléon lui paraissait indispensable pour
+résister à la Russie, établie désormais en face de sa capitale, et se
+refaire une existence politique. Mais la première nécessité pour un
+peuple, avant même de pourvoir à la sécurité et à la grandeur de l'État,
+est de vivre, de vivre matériellement, de subvenir aux besoins de chaque
+jour. Or, la rupture avec l'Angleterre mettrait littéralement la Suède
+dans l'impossibilité de se sustenter. Le commerce avec les ports du
+Royaume-Uni était devenu l'une des fonctions normales et essentielles de
+sa vie; seul, il permettait aux Scandinaves de mettre en valeur les
+richesses de leur sol, d'exploiter leurs forêts et leurs mines, en
+ouvrant à leurs bois de construction, à leurs fers, à leurs aciers, un
+débouché permanent. En échange de ces produits, l'Angleterre fournissait
+à ses tributaires du Nord toute une partie des objets nécessaires à leur
+alimentation, des denrées de première utilité, le sel par exemple, que
+la Suède ne possédait et ne savait fabriquer par elle-même: une
+suspension complète de rapports l'eût soumise à d'intolérables
+privations. Entre Napoléon, qui pouvait la briser ou au moins la livrer
+aux Russes, et l'Angleterre, qui possédait les moyens de l'affamer, elle
+se voyait réduite à ruser, à louvoyer, faisant au premier des promesses
+constamment éludées en faveur de la seconde.
+
+Aux angoisses de cette situation s'ajoutaient les difficultés et les
+périls d'un lendemain de révolution. À l'intérieur, les passions
+n'avaient point désarmé, elles restaient actives, irréconciliables, et
+nul n'apparaissait assez fort pour les contenir et les maîtriser. Le roi
+actuel, Charles XIII, élevé d'abord à la régence, placé ensuite sur le
+trône à l'exclusion de son neveu Gustave IV et de sa descendance, était
+âgé, infirme, sans postérité; la Reine était impopulaire et décriée,
+soupçonnée des pires intrigues; la branche aînée des Wasa conservait un
+parti; les chefs de la noblesse étaient accusés de connivence avec les
+Russes et dénoncés aux haines d'une démagogie turbulente, qui colorait
+d'un patriotisme exalté ses tendances subversives.
+
+Au milieu de cette confusion et de ces dangers, la Suède cherchait
+désespérément un point où se reprendre, où rattacher ses destinées
+chancelantes, et sa grande préoccupation était de se refaire une
+dynastie, de se donner une race de rois qui succéderait à la branche
+cadette des Wasa, après la mort de Charles XIII, et de greffer un rameau
+vivace sur cette tige desséchée. Le 14 juin 1809, les États avaient
+choisi pour héritier de la couronne Charles-Auguste d'Augustenbourg,
+beau-frère du roi de Danemark. Par lui-même, ce prince n'avait rien qui
+pût séduire et enlever les cœurs[565]; mais la Suède voyait en lui la
+promesse d'un sort plus assuré, le gage de l'indépendance nationale, et
+il n'en avait pas fallu davantage pour qu'elle l'entourât de sollicitude
+et de respects. En ce moment, comme l'adversité s'acharne à frapper les
+malheureux, un coup de foudre inattendu vint fondre sur la Suède, et ce
+fut à l'époque même où Napoléon la mettait plus impérieusement en
+demeure de le satisfaire. Le 28 mai 1810, pendant une revue, le prince
+d'Augustenbourg tomba de cheval, frappé d'un mal subit, et mourut sur la
+place. Cette catastrophe, trop soudaine pour être attribuée par la
+douleur populaire à des causes naturelles, remettait en suspens l'avenir
+de la Suède et le livrait à toutes les incertitudes.
+
+[Note 565: «Le prince royal, écrivait notre chargé d'affaires à
+Stockholm, est naturellement sérieux et réfléchi, ne cherche point à
+plaire par les petits moyens auxquels les Suédois attachent une grande
+importance; il ne dit rien aux femmes, s'ouvre fort peu avec les hommes
+et ne sourit presque jamais; en un mot, il ne sacrifie pas aux Grâces,
+mais sa vie est consacrée à l'étude.» 11 mai 1810. Archives des affaires
+étrangères.]
+
+Il fallait maintenant procéder à l'élection d'un nouveau prince royal,
+rassembler à cet effet les États, convoquer une diète, c'est-à-dire
+rouvrir une scène de compétitions et de désordres. Au milieu de son
+désarroi, le gouvernement s'avisa que la Providence lui avait ménagé un
+moyen d'abréger et de simplifier la crise. Le prince qu'il pleurait
+avait un frère; en appelant ce jeune homme à remplacer le défunt, en
+dirigeant sur lui les suffrages de la diète, en se bornant à une
+substitution de personne dans la même famille, on couperait court à la
+lutte des intrigues qui de toutes parts se mettaient en mouvement. Le
+Roi et son conseil, il est vrai, n'admettaient ce parti que sous une
+réserve essentielle. Dans son surcroît d'infortune, la Suède sentait
+mieux le besoin de reconquérir les bonnes grâces de Napoléon, d'aller à
+lui et de forcer sa protection. N'intéresserait-elle point l'Empereur à
+son sort en lui demandant de le fixer, d'approuver et de ratifier par
+avance le choix du futur souverain? Apaisé par cet acte d'obédience et
+d'hommage, satisfait de voir la Suède se livrer politiquement à ses
+inspirations, Napoléon consentirait peut-être à adoucir ses exigences
+économiques, à prendre en considération les intérêts et les souffrances
+d'un peuple qui voulait être à lui, ne demandant qu'un peu de patience
+et de ménagement. Dominé par cet espoir, le gouvernement ajourna toute
+décision définitive jusqu'à ce qu'il eût reçu de Paris un conseil ou
+plutôt une direction. Le 2 juin, tandis que le cabinet souscrivait en
+principe à toutes les demandes de la note française, le Roi écrivit à
+l'Empereur une lettre éplorée; il insistait sur les malheurs qui
+accablaient sa vieillesse, indiquait ses préférences, faisait allusion
+au second prince d'Augustenbourg, et demandait à Napoléon, en termes
+suffisamment explicites, d'agréer ce candidat et de lui donner
+l'investiture[566].
+
+Avant de recevoir cette lettre, Napoléon avait appris la mort du prince
+royal. Le choix d'un successeur lui importait peu, quant à la personne;
+son vœu était simplement qu'il s'élevât en Suède un pouvoir assez fort
+pour imposer à la nation la rupture avec l'Angleterre, assez fort aussi
+pour ne point subir l'influence et la tutelle de la Russie. Le bruit
+public prêtait au cabinet de Pétersbourg l'intention de mettre sur les
+rangs un prince d'Oldenbourg, parent des Roumanof: Napoléon excluait ce
+choix, mais il était également résolu à ne point patronner un candidat
+désagréable au Tsar. Pour fortifier prudemment la Suède, son idée était
+toujours de la rapprocher du Danemark, ami de la France sans être ennemi
+de la Russie, de l'adosser à ce royaume, déjà maître de la Norvège, de
+créer ainsi autour de la Baltique un groupement de forces, une sorte de
+fédération scandinave. Le choix du prince décédé lui avait plu, parce
+qu'il indiquait chez les Suédois une tendance à entrer dans cette voie.
+Aujourd'hui, l'heure n'était-elle point venue d'y marquer un pas
+décisif, de préparer à bref délai, non seulement de plus intimes
+rapports entre les deux gouvernements, mais la réunion des couronnes? Il
+suffirait d'appeler à la succession inopinément ouverte à Stockholm, au
+lieu d'un prince danois, le roi de Danemark lui-même, Frédéric VI, et de
+placer sur les marches du trône de Suède le monarque qui régnait à
+Copenhague. Lorsque Napoléon passa pour la première fois en revue les
+candidats possibles, il y eut chez lui, en faveur de ce dénouement, une
+courte velléité: c'est au moins ce que semble indiquer un article paru à
+la date du 17 juin dans l'officieux _Journal de l'Empire_: l'attention
+des Suédois y était appelée sur le roi de Danemark en quelques lignes
+assez claires pour avertir et diriger l'opinion.
+
+[Note 566: Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]
+
+Quelques jours après, la lettre de Charles XIII arrivait à Paris. La
+candidature soumise à l'Empereur ne s'écartait pas sensiblement de celle
+qui avait eu tout d'abord ses préférences: elle tendait au même but, de
+façon moins directe; sans préparer la réunion des couronnes, elle
+reformerait un lien entre la Suède et le Danemark; elle avait sur
+l'autre l'avantage d'être plus acceptable pour la Russie, que la
+perspective d'une fusion complète entre les États scandinaves eût
+vraisemblablement alarmée. Napoléon, sans plus songer au roi de
+Danemark, se rallia de bonne grâce au choix du prince d'Augustenbourg.
+Il ne prononça point son adhésion en termes formels, ayant adopté pour
+principe de ne pas se mêler directement à l'affaire suédoise, mais il
+inséra dans sa réponse au Roi, qu'il fit le 24 juin, les phrases
+suivantes: «J'ai reçu la lettre de Votre Majesté du 2 juin. Je prends
+une part sincère à tous ses chagrins, et je suis peiné des embarras que
+cette nouvelle circonstance lui donne. J'ai eu quelque satisfaction de
+voir par sa lettre que la Providence lui a ménagé des ressources... Le
+projet de resserrer les liens de la Suède avec le Danemark paraît avoir
+des avantages spéciaux pour son pays[567].»
+
+[Note 567: _Corresp._, 16588.]
+
+Notre diplomatie fut chargée de fournir le commentaire de ces
+expressions légèrement voilées. La France n'entretenait à Stockholm,
+depuis la paix, qu'un simple chargé d'affaires, et si l'Empereur venait
+de nommer le baron Alquier son ministre dans cette capitale, il lui
+avait enjoint de rester à Paris jusqu'à ce que la Suède eût fait droit à
+toutes nos exigences en matière de blocus. Le 24 juin, il envoie à M.
+Alquier l'ordre de partir le lendemain, de rejoindre immédiatement son
+poste: «Vous lui donnerez pour instructions, écrit-il à Champagny,
+d'appuyer chaudement, mais sans me compromettre, le prince de Danemark.»
+(Il désignait sous ce terme le prince d'Augustenbourg, apparenté à la
+dynastie danoise[568].) En somme, il s'arrêtait à l'idée d'une
+intervention active, quoique discrète, en faveur de la solution la plus
+simple, la plus correcte, la plus normale, celle qui semblait devoir
+reconstituer l'avenir de la Suède sans porter ombrage à la Russie.
+
+[Note 568: C'est ce qui résulte avec évidence d'une instruction
+adressée en même temps à notre légation de Copenhague, pour l'engager à
+appuyer de son côté le candidat proposé par le roi de Suède. Archives
+des affaires étrangères, Danemark, 183. _Corresp._, 16585.]
+
+Le lendemain 25, la lettre était expédiée, M. Alquier faisait en hâte
+ses préparatifs de départ, tout se disposait à une action en faveur du
+prince d'Augustenbourg, et l'Empereur eût été sans doute fort étonné
+d'apprendre qu'à la même heure, en plein Paris, chez un maréchal
+beau-frère du roi Joseph, une combinaison toute différente se tramait à
+son insu. Peu de jours auparavant, un jeune officier suédois, le
+lieutenant Mœrner, était arrivé à Paris. Il venait sans commission de
+son gouvernement; il ne représentait pas même un parti, mais un groupe,
+et c'était une réunion d'amis qui lui avait donné mandat de faire un
+prince royal de Suède. Quelques militaires, quelques professeurs à
+l'université d'Upsal, désirant avec ardeur la régénération de leur
+patrie, admirateurs passionnés de la France et de son armée, avaient
+conçu l'idée de retremper la Suède à cette source de vertu guerrière et
+d'héroïsme; ils s'étaient mis en tête de chercher dans l'état-major
+impérial, chez l'un des maréchaux, l'héritier de la couronne et le roi
+de demain.
+
+Parmi les maréchaux, leur choix s'était très naturellement porté sur le
+seul que la Suède connût autrement que de réputation. Pendant la
+campagne de 1807, Bernadotte, prince de Ponte-Corvo, avait eu à
+combattre les Suédois en Poméranie; il s'était montré envers eux
+adversaire courtois, vainqueur généreux; plus tard, en 1808, chargé
+d'opérer une descente en Scanie, tandis que les Russes attaquaient la
+Finlande, il avait mis à profit le vague de ses instructions pour
+respecter le territoire suédois; il avait préféré ménager d'anciens
+alliés plutôt que de vaincre à leurs dépens, et son inaction, qui avait
+fort déplu à Pétersbourg, lui avait valu en Suède un commencement de
+popularité. C'était donc lui qu'avaient principalement en vue M. de
+Mœrner et ses amis, et le jeune lieutenant, avec la confiance téméraire
+de son âge, s'était offert pour sonder le terrain à Paris, pour proposer
+au maréchal de nouvelles destinées et solliciter l'adhésion du
+gouvernement français, pour convaincre Bernadotte et Napoléon[569].
+
+[Note 569: _Mémoires inédits de M. de Suremain_, aide de camp du roi
+de Suède, cités par le baron ERNOUF, dans un article intitulé: _Comment
+Bernadotte devint roi de Suède_. _Revue contemporaine_, mars et avril
+1868, 237-269. A. GEFFROY, _Des intérêts du Nord scandinave dans la
+guerre d'Orient, élection de Bernadotte_. _Revue des Deux Mondes_ du 15
+septembre 1855, 1269-1296]
+
+À Paris, Mœrner s'ouvrit d'abord à un ami obscur, au géographe Latapie,
+pourvu d'un emploi modeste au ministère des relations extérieures.
+Mœrner et Latapie, après avoir repris et parcouru ensemble la liste des
+maréchaux, convinrent décidément que Bernadotte, qui participait au
+prestige de Napoléon sans passer pour un serviteur aveugle de sa
+politique, était seul, parmi tant d'illustrations, à réunir les
+conditions requises. Le plus difficile était de faire croire en France à
+la réalité et à l'importance d'un parti qui n'avait pris forme que dans
+quelques têtes «remuées par l'enthousiasme militaire[570]». Ce parti qui
+n'existait pas en Suède, on s'avisa de le créer à Paris. Mœrner rallia à
+son idée le consul de sa nation, M. Signeul, puis le comte de Wrède,
+homme de grand nom et de haute allure, envoyé par son gouvernement pour
+féliciter l'Empereur à l'occasion du mariage; ce fut M. de Wrède qui se
+chargea, le 25 juin, d'aviser Bernadotte et de lui faire les premières
+ouvertures.
+
+[Note 570: Lettre de Suremain à notre chargé d'affaires. Archives
+des affaires étrangères, Suède, 294.]
+
+Bernadotte ne demandait qu'à régner; il affecta d'abord le
+désintéressement qui est de mise et de tradition en pareille
+circonstance, puis se laissa convaincre qu'il était indispensable au
+salut de la Suède. Peu d'heures après, il était chez l'Empereur,
+affirmant qu'un parti puissant le demandait et sollicitant la permission
+de se présenter aux suffrages de la diète[571].
+
+[Note 571: GEFFROY, 1285-88, ERNOUF, 254-255.]
+
+L'Empereur l'écouta d'abord avec quelque incrédulité et eut peine à
+prendre au sérieux cette candidature inopinée. Pourtant, lorsque les
+Suédois de Paris lui eurent fait parler par diverses personnes de son
+entourage, dont ils s'étaient acquis le concours, il prit leur demande
+en plus mûre considération: il y avait là un élément nouveau qui
+surgissait; convenait-il de l'écarter péremptoirement ou de s'en servir?
+Quant à appuyer ouvertement ou même secrètement le prince de
+Ponte-Corvo, l'Empereur n'y pensait point: il n'avait nulle envie
+d'exaspérer les Russes et de les pousser à bout, ce qui arriverait s'il
+plaçait de sa main à leurs côtés, en la personne d'un maréchal, non plus
+seulement l'influence française, mais la France elle-même. Ce point mis
+hors de cause, irait-il plus loin? Interdirait-il à Bernadotte toute
+candidature? Au contraire, le laisserait-il agir, sans le patronner ni
+le combattre, et lui permettrait-il de courir l'aventure à ses risques
+et périls? À chaque parti il reconnaissait des avantages, des
+inconvénients, qui se plaçaient devant lui en opposition et en
+balance[572].
+
+[Note 572: Les côtés divers sous lesquels il envisageait la question
+se montrèrent dans ses entretiens avec Metternich. Voy. les _Mémoires_
+de cet homme d'État, II, 365-367, 388-392.]
+
+Il avait des objections de principe contre le choix d'un maréchal:
+depuis qu'il avait cru se faire une légitimité par son mariage, il
+répugnait à multiplier les parvenus sur les trônes et s'était constitué
+le gardien vigilant du droit héréditaire. Il craignait non moins, s'il
+permettait à l'un de ses compagnons d'armes, déjà parvenu au sommet de
+la hiérarchie militaire, ce prodigieux avancement, d'éveiller chez les
+autres des idées d'indépendance et de grandeur qui ne perçaient que trop
+chez quelques-uns. Cependant, si sérieuses que fussent ces
+considérations, ne devaient-elles point céder dans la circonstance à un
+intérêt majeur, celui de laisser la Suède se lier étroitement à nous?
+Par le chef français qu'elle se donnerait, l'Empereur trouverait sans
+doute plus de facilité à peser sur elle et à la détacher de
+l'Angleterre. D'autre part, s'il nous fallait quelque jour combattre les
+Russes, la Suède reprendrait immédiatement une autre utilité: elle
+aurait à attaquer l'ennemi en flanc, à entraver et à paralyser ses
+mouvements. Or, cette diversion serait mieux conduite et plus efficace,
+le coup porterait davantage si les Suédois avaient à leur tête un
+maréchal d'Empire, instruit à l'école de Napoléon, formé à la grande
+guerre, un chef qui leur rendrait la confiance en eux-mêmes,
+disciplinerait leur courage mal réglé et leur réapprendrait à vaincre.
+
+À la vérité, ces avantages divers risquaient de rencontrer dans la
+personne même du maréchal à élire, du prince de Ponte-Corvo, de très
+sérieux obstacles. Napoléon connaissait Bernadotte de trop longue date
+pour faire fond sur son caractère et sa fidélité; il prisait ses
+qualités militaires, sans l'avoir jamais aimé: en lui, il n'avait trouvé
+à aucune époque cet élan de cœur, ce dévouement passionné qu'il
+reconnaissait et appréciait chez d'autres maréchaux; il lui reprochait
+une arrière-pensée personnelle qui s'était manifestée en beaucoup de
+circonstances, un esprit raisonneur et peu maniable, un tempérament
+porté à l'opposition, toutes choses qu'il comprenait sous le terme
+générique de «jacobinisme». Après avoir comblé Bernadotte de faveurs et
+d'argent, sans se l'attacher, il avait dû réprimer plus d'une fois ses
+écarts, et il le tenait depuis Wagram dans une demi-disgrâce qui n'était
+point pour apaiser les sourdes rancunes du maréchal. Il était donc fort
+possible que celui-ci ne se fît pas l'agent docile de nos volontés, et
+même Napoléon mettait en lui si peu de confiance qu'il songea un instant
+à un autre candidat français, qu'il pensa à proposer le prince Eugène
+aux Suédois qui lui demandaient Bernadotte. Eugène s'étant récusé et ne
+voulant point changer de religion,--condition indispensable pour régner
+à Stockholm,--il fallut revenir au prince de Ponte-Corvo, qui
+n'éprouvait à aucun degré les mêmes scrupules[573].
+
+[Note 573: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 260.]
+
+D'ailleurs, si Napoléon ne se dissimulait point les objections
+auxquelles prêtait le choix de ce maréchal, il ne les jugeait pas sans
+réplique; il y répondait par deux raisonnements, également faux, qui
+devaient le conduire à l'une de ses plus funestes erreurs. Il estimait
+que la défection de Bernadotte, en admettant qu'elle dût se produire, ne
+serait pas immédiate, que le prince continuerait au moins quelque temps
+d'obéir à l'impulsion donnée, au mot d'ordre de la patrie, qui était de
+s'engager à fond contre l'Angleterre. Or, pour plier nos ennemis et
+abattre leur courage, déjà ébranlé par de successives atteintes,
+peut-être suffirait-il de leur porter dans le Nord un coup brusque et
+rapide, de leur fermer momentanément la Suède. Quant à la Russie,
+Napoléon ne mettait pas en doute que le seul bruit d'une rupture entre
+cet empire et la France ne réveillât chez tous les Suédois une
+exaltation guerrière; pour eux, le Russe était l'ennemi héréditaire,
+traditionnel; la perte de la Finlande était une plaie qui saignait
+toujours dans leurs cœurs: certes, ils ne résisteraient pas à l'occasion
+qui leur serait offerte de recouvrer cette province, en attaquant la
+Russie aux prises avec la France, et à supposer que Bernadotte hésitât,
+s'inspirât de considérations égoïstes et de calculs inavouables, la
+nation l'entraînerait à sa suite et lui forcerait la main: la Suède
+serait plus française que son roi français, plus belliqueuse que le chef
+militaire qu'elle se serait donné; d'un élan tout spontané, elle
+marcherait au canon et viendrait se ranger à nos côtés; à défaut du
+gouvernement, le peuple déciderait la guerre de revanche, et Bernadotte,
+avec son expérience et ses talents, serait là pour la bien diriger.
+
+Seulement, cette crise dans le Nord que Napoléon voyait arriver sans la
+souhaiter, l'élévation de Bernadotte présenterait l'inconvénient capital
+de la rendre plus certaine, plus difficilement évitable. Quelque soin
+que prît l'Empereur de ne pas faire sentir sa main dans ce qui
+s'accomplirait et de ne pas l'y mettre effectivement, il était
+impossible que la Russie ne tressaillît point à l'aspect d'un maréchal
+d'Empire établi sur ses frontières, posté en face de Pétersbourg, à la
+tête d'un peuple d'ennemis: elle s'alarmerait moins si Napoléon laissait
+faire que s'il agissait; elle s'alarmerait cependant, et l'alliance ou
+ce qui en restait survivrait avec peine à cette nouvelle épreuve. À cet
+égard, Napoléon ne se faisait aucune illusion. Malheureusement, il
+commençait d'envisager l'avenir avec un fatalisme coupable. À mesure
+qu'il sentait Alexandre lui échapper davantage, il jugeait qu'entre eux
+l'intimité ne pouvait disparaître que pour faire place au combat, qu'une
+force ingouvernable poussait les deux empires l'un contre l'autre; le
+temps n'est pas éloigné où il dira: «J'aurai la guerre avec la Russie
+pour des raisons auxquelles la volonté humaine est étrangère, parce
+qu'elles dérivent de la nature même des choses[574].» Persuadé que la
+lutte, si elle devait survenir, éclaterait pour des motifs d'ordre
+général, il ne crut pas devoir s'opposer à un événement qui la
+rapprocherait sans doute, mais qui lui permettrait de la soutenir avec
+plus d'avantages: il n'était pas homme à dédaigner une arme qui
+s'offrait à lui, lors même qu'il n'avait point la certitude de s'en
+servir. Donc, tout calculé, il ne défendra point à Bernadotte de se
+présenter; il s'arrête à ce parti sans enthousiasme, sans savoir au
+juste de quel côté doivent incliner ses préférences, en conservant un
+fond de scepticisme sur les chances du maréchal; il ne lui prêtera
+aucune assistance matérielle ou morale, se détournera de la Suède, la
+laissera à elle-même, à ses propres inspirations, afin qu'elle fixe ses
+destinées et pèse en même temps sur celles de l'Europe. Par une
+exception unique dans sa carrière, comme si les événements qui
+l'entraînent étaient si fort au-dessus des calculs humains que son génie
+même ne pût les dominer, il se livre à eux, s'abstient d'agir et presque
+de vouloir. Sur une question qui risque d'affecter gravement ses
+rapports avec la Russie, il abandonne au sort le soin de prononcer et se
+confie au dieu aveugle: la partie où il se sent indirectement engagé, il
+la laisse se jouer sur une carte de pur hasard; il s'en remet à la plus
+fortuite des circonstances, au résultat d'un scrutin populaire, au vent
+qui va souffler dans une diète suédoise, de décider s'il aura plus ou
+moins sûrement la guerre avec la Russie.
+
+[Note 574: _Mémoires de Metternich_, II, 109.]
+
+Comment concilier cette attitude nouvelle, ce parti pris d'inaction,
+avec les démarches prescrites en faveur du prince d'Augustenbourg, avec
+la lettre écrite au Roi, avec la mission confiée au baron Alquier? La
+lettre était partie, mais elle ne prendrait sa valeur que par
+l'interprétation que M. Alquier était chargé d'en donner. Cet envoyé
+n'avait pas encore quitté Paris: il reçut ordre de rester. Ainsi
+l'Empereur n'aura même pas de ministre en Suède pendant la session de la
+diète; il tient volontairement sa diplomatie hors de scène et s'ôte
+jusqu'au moyen d'intervenir. Toutefois, pour se remettre à la position
+d'immobilité absolue, il lui avait fallu interrompre le geste commencé,
+ramener son bras tendu pour agir, et ce mouvement en arrière, par lequel
+il laissait le champ libre à Bernadotte, précise sa part de
+responsabilité dans les événements qui vont suivre.
+
+
+
+III
+
+Une simple neutralité, sans un mot d'encouragement, c'était peu pour le
+parti qui mettait tout son espoir dans le nom et l'appui de l'Empereur.
+Bernadotte s'en contenta; il quitta Paris, se retira dans sa terre de La
+Grange et s'y tint fort tranquille de sa personne, tout en faisant
+travailler de son mieux à Stockholm; il écrivit plusieurs fois à
+l'Empereur, mais se bornait à lui communiquer les nouvelles, à le tenir
+au courant, sans solliciter de réponse à ses lettres[575]. MM. de Wrède
+et de Mœrner, ainsi que leurs affidés, étaient plus exigeants; ils
+eussent voulu obtenir une parole, un signe d'approbation qui deviendrait
+pour eux un gage de succès. Afin de surprendre ce secours, ils crurent
+devoir mettre dans la confidence le ministre de Suède à Paris, le baron
+de Lagelbielke, qui seul était en droit d'agir officiellement et de
+questionner. En apprenant l'étrange intrigue ourdie à ses côtés, M. de
+Lagelbielke demeura stupéfait et ne sortit de son étonnement que pour
+tomber dans un abîme de réflexions. Hostile au fond à la France, il ne
+pouvait approuver les aspirations du maréchal: d'autre part, fort
+ménager de ses intérêts personnels, il jugeait imprudent de se brouiller
+avec un parti qui peut-être représentait l'avenir et qui triompherait
+certainement, pour peu que tel fût le vœu de Napoléon. Désirant régler
+sa conduite au mieux de sa fortune, il n'eut désormais qu'une pensée,
+qu'un but, savoir si l'Empereur s'intéressait ou non au succès du
+maréchal, si Sa Majesté était dans l'affaire. Les audiences qu'il obtint
+du souverain ne l'ayant point renseigné, il se tourna vers le secrétaire
+d'État, se mit à poursuivre M. de Champagny en tous lieux, au ministère,
+dans le monde, au bal. Le 1er juillet, à la fête de l'ambassade
+d'Autriche, qui devait finir si tragiquement, il fendait la foule des
+invités pour arriver jusqu'au duc de Cadore, cherchait à le faire parler
+et n'en obtenait que des phrases évasives: «Nous laisserons aller les
+choses... j'ignore complètement la pensée de l'Empereur...», et bientôt
+le duc «se détournait pour répondre ou saluer ailleurs[576]». Mais le
+Suédois s'attachait à lui, essayait de rappeler son attention, lorsque
+le cri sinistre: «Au feu!» retentissant de toutes parts, vint forcément
+rompre l'entretien. M. de Lagelbielke dut renoncer à satisfaire sa
+curiosité, et le mutisme observé vis-à-vis de lui le mettait au
+désespoir; il l'attribuait à un parti pris d'indifférence et de dédain
+pour la Suède: «Nous sommes par trop méprisés ici», disait-il
+douloureusement[577]. Entre temps, à la fin de juin et dans les premiers
+jours de juillet, il dépêchait à Stockholm plusieurs courriers; il
+signalait les incidents survenus, la formation du parti Bernadotte, mais
+se trouvait hors d'état de fournir aucun éclaircissement sur les
+volontés de l'Empereur.
+
+[Note 575: Cette correspondance, qui se compose de courts billets,
+est conservée aux Archives nationales, AF, IV, 1683-85.]
+
+[Note 576: GEFFROY, 1289.]
+
+[Note 577: Rapport confidentiel au ministre, signé Fournier.
+Archives des affaires étrangères, Suède, 294.]
+
+En Suède, durant la même période, le gouvernement était loin de prendre
+au sérieux la candidature du maréchal, bien que celle-ci commençât de
+faire son chemin dans les rangs inférieurs du peuple et de l'armée; il
+n'en brûlait pas moins de s'entendre désigner, parmi les autres
+concurrents, le préféré de l'Empereur, et son impatience s'accroissait
+sous le coup de plus pressantes alarmes. À Stockholm, les instincts de
+désordre et d'anarchie qui couvaient dans la populace venaient de faire
+explosion. Le 20 juin, le corps du prince royal avait été ramené dans la
+capitale. Pendant le passage du convoi, le comte de Fersen, grand
+maréchal du royaume, sur qui se concentraient d'iniques soupçons, avait
+été arraché du cortège et massacré par une bande de forcenés; c'était la
+démagogie qui entrait en scène, avec son accompagnement de violences et
+d'attentats. Terrifiés par ce spectacle, Charles XIII et son conseil se
+tournaient plus anxieusement vers Napoléon, cherchaient en lui le dieu
+sauveur, celui qui d'un mot pouvait apaiser les passions soulevées,
+réunir sur un nom quelconque les opinions éparses et refaire l'unité
+morale de la nation. Dans leur angoisse, ils s'adressaient au seul
+Français qu'ils eussent devant eux, c'est-à-dire à l'humble secrétaire
+de légation qui faisait fonction de chargé d'affaires. M.
+Desaugiers--c'était le nom de cet agent--se voyait importuné de visites,
+pressé de questions, supplié de livrer une parole qui serait reçue comme
+un ordre: la Suède se mettait aux pieds de Napoléon, demandait à
+connaître ses intentions, afin de s'y conformer, et ne sollicitait que
+le droit d'obéir: «Que l'Empereur nous donne un de ses rois, et la Suède
+sera sauvée[578]», disait le premier aide de camp du Roi, M. de
+Suremain, à Desaugiers, et il se refusait à admettre que le chargé
+d'affaires lui-même ne possédât pas le secret de sa cour.
+
+[Note 578: Dépêche citée par ERNOUF, 257.]
+
+Ce n'était que trop vrai, cependant, car M. de Champagny, pour mieux
+répondre aux intentions négatives de l'Empereur, avait cru bien faire en
+rompant toute correspondance avec Desaugiers, en le laissant isolé et
+comme exilé dans son poste lointain. Étonné et humilié de ce silence,
+Desaugiers s'évertuait, ainsi que tout le monde, à saisir, à deviner une
+pensée qui semblait se proposer comme une énigme; à défaut de notions
+précises, il en était réduit à recueillir et à interpréter les plus
+légers symptômes, à interroger les moindres bruits, à chercher dans les
+gazettes l'opinion de son gouvernement. En ce moment, l'article paru le
+17 juin dans le _Journal de l'Empire_ tomba sous ses yeux. On n'a pas
+oublié que cet article, écho d'une première et fugitive tendance,
+s'exprimait en termes sympathiques sur le compte du roi de Danemark.
+Cette vague indication répondait aux préférences personnelles de
+Desaugiers: comme la plupart de nos agents à l'étranger, il subissait
+l'empire de la tradition et en était demeuré aux principes de notre
+ancienne politique; il jugeait utile de réunir en masse compacte les
+États Scandinaves pour endiguer la puissance russe. Encouragé par le
+langage du journal officieux, il s'imagina répondre à la pensée de sa
+cour en agissant dans le sens de ses propres aspirations. Conjuré par
+tous les Suédois qui l'entouraient de dire son mot, de jouer son rôle,
+il n'eut point la sagesse de s'y refuser; il délia sa langue, et les 4
+et 5 juillet fit par deux fois sa profession en faveur du roi de
+Danemark et de l'union des couronnes, en présentant cette mesure comme
+un moyen de défense et de lutte contre la Russie.
+
+«Votre pays, dit-il aux Suédois, est aujourd'hui à la merci des
+Russes... Il n'est pas impossible que la bonne intelligence vienne à
+cesser entre eux et nous. Si alors vous n'êtes pas plus forts qu'à
+présent, c'en est fait de la Suède, quarante mille Russes suffiront à la
+conquérir. Si au contraire vous opérez la réunion, le Nord change de
+face. Quatre-vingt à cent mille hommes que le royaume uni pourra opposer
+aux Russes seront plus que suffisants pour les contenir. Si l'Empereur
+est forcé de les combattre, il les vaincra, comme il a vaincu ses autres
+ennemis, et la paix qu'il dictera vous rendra la Finlande, si vous ne
+l'avez pas déjà reconquise. Qui sait même si Pétersbourg ne dépendra pas
+un jour du royaume de Scandinavie[579]?...»
+
+[Note 579: Dépêche du 6 juillet, citée par M. GEFFROY, 1284.]
+
+Lorsque Desaugiers se permettait ce langage, il lui eût été difficile de
+prendre plus complètement le contre-pied des intentions actuelles de
+l'Empereur. Avant tout, Napoléon tenait à ménager les Russes, au moins
+dans la forme; c'était dans ce but qu'il s'abstenait de soutenir
+Bernadotte. D'autre part, il n'entendait pas nuire au maréchal et
+favoriser ses concurrents. Or, voici que notre chargé d'affaires, par la
+plus malencontreuse des inspirations, s'avisait de proposer une
+candidature autre que celle de Bernadotte, et de l'appuyer par des
+motifs blessants et injurieux pour la Russie. Cette double méprise
+explique le courroux de l'Empereur quand il lut la dépêche par laquelle
+Desaugiers rendait compte fort innocemment de ses imprudentes
+déclarations. D'une phrase tonnante, il foudroya l'infortuné chargé
+d'affaires: «Monsieur le duc de Cadore, écrivit-il à Champagny le 25
+juillet, je ne puis vous exprimer à quel point je suis indigné de la
+lettre du sieur Desaugiers: je ne sais par quelles instructions cet
+envoyé a pu se croire autorisé à tenir des propos si extravagants. Mon
+intention est que vous le rappeliez sur-le-champ[580].» Et la réprimande
+s'étendit jusqu'au ministre, coupable d'avoir laissé Desaugiers sans
+direction, de l'avoir abandonné aux égarements de son imagination, au
+lieu de lui prescrire impérativement le silence.
+
+[Note 580: _Corresp._, 16712.]
+
+Pour réparer autant que possible l'effet produit, l'Empereur fit partir
+M. Alquier, cette fois définitivement[581]. Quittant aujourd'hui Paris,
+ce ministre ne pouvait plus arriver en Suède qu'à la fin d'août,
+c'est-à-dire après l'élection, qui devait s'accomplir dans la première
+quinzaine du mois; il n'y jouerait donc aucun rôle, ce qui convenait à
+son maître, mais il serait chargé de dire et de répéter, quel que fût
+l'événement, que l'Empereur aurait préféré en somme le prince
+d'Augustenbourg, c'est-à-dire le candidat neutre et terne par
+excellence[582]; ce vœu rétrospectif et par suite essentiellement
+platonique avait pour but de dégager notre responsabilité vis-à-vis de
+la Russie, sans qu'il pût influer sur un résultat antérieurement acquis.
+
+[Note 581: _Id._]
+
+[Note 582: _Id._]
+
+En effet, le 25 juillet, la diète électorale s'était assemblée dans la
+ville d'Œrebrö. À cet instant, le gouvernement royal demeurait plus
+perplexe, plus désorienté que jamais. Les paroles de M. Desaugiers ne
+l'avaient point tiré de doute, car Charles XIII avait reçu en même temps
+la lettre du 24 juin, par laquelle l'Empereur semblait se prononcer pour
+le frère du feu prince. En présence de ces indices contradictoires,
+comme d'autre part Napoléon avait évité de donner à Bernadotte le
+moindre signe de sympathie, le cabinet de Stockholm se jugea autorisé à
+suivre ses premières inspirations et à faire réussir la candidature
+Augustenbourg[583]. Pour aller à ce but, il employa des voies détournées
+et usa d'une subtile stratégie.
+
+[Note 583: _Rapport sur les événements qui ont précédé l'élection du
+prince royal de Suède_, par M. DESAUGIERS: Archives des affaires
+étrangères, Suède, 294. Pendant la tenue de la diète, Desaugiers
+ignorait encore son rappel et n'avait pas quitté Stockholm.]
+
+Son premier effort s'employa contre Bernadotte, dont la candidature
+prenait décidément consistance. Par son côté à la fois démocratique et
+militaire, elle plaisait aux masses, dont elle enflammait le
+patriotisme; elle était acclamée dans les réunions populaires et «les
+cabarets[584]»; mais le Roi, la cour, «le grand monde[585]» conservaient
+les plus fortes préventions contre le soldat de fortune et ne lui
+pardonnaient point ses antécédents révolutionnaires. Pour le mettre en
+échec, le gouvernement feignit de se rallier au choix de Frédéric VI. Ce
+prince, que sa qualité de Danois rendait antipathique à la plus grande
+partie de la nation, disposait pourtant dans la diète de nombreux moyens
+d'influence; en peu de jours, avec l'appui du pouvoir, sa chance fit de
+tels progrès que les partisans de Bernadotte, se sentant distancés,
+crurent devoir s'effacer et renoncer à la lutte. Rassuré de ce côté, le
+gouvernement changea immédiatement ses batteries: la candidature danoise
+n'avait été entre ses mains qu'une arme destinée à battre en brèche le
+crédit de Bernadotte; cet effet obtenu, il se mit à détruire l'œuvre
+qu'il avait lui-même édifiée. Il ne lui fut pas difficile, en réveillant
+les souvenirs détestés qu'avaient laissés dans le pays la domination
+danoise au seizième siècle et l'union de Calmar, de provoquer contre
+Frédéric VI un mouvement d'opinion assez fort pour rendre son succès
+impossible. Le Danois se trouvant évincé, après avoir lui-même mis le
+Français hors de cause, la candidature Augustenbourg, repoussée depuis
+quelque temps à l'arrière-plan, reparaissait au premier et restait seule
+en ligne sur le terrain déblayé; c'était à ce résultat que le parti de
+la cour voulait finalement en venir. Aussitôt il démasque ses
+intentions, fait donner ses réserves. Le général Adlersparre est appelé
+à Œrebrö: c'est un vétéran des luttes électorales, «un homme habitué à
+manier les esprits et à maîtriser les suffrages[586]». Sous son
+impulsion, le comité formé dans le sein de la diète afin de préparer les
+décisions de l'assemblée et de lui présenter un candidat, se prononce
+pour le prince d'Augustenbourg par onze voix contre une seule, demeurée
+fidèle à Bernadotte. Le succès du compétiteur recommandé par la cour
+semble assuré, le dénouement préjugé et acquis, lorsque, à la dernière
+heure, un bruit s'élève, se répand, se propage comme une traînée de
+poudre: chacun se répète que Napoléon a parlé, qu'il désire, qu'il veut
+Bernadotte, et qu'il le désigne aux suffrages de la Suède.
+
+[Note 584: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 257]
+
+[Note 585: _Id._]
+
+[Note 586: Rapport de Desaugiers.]
+
+Ce bruit était un mensonge et le fait d'un imposteur. À l'époque où
+quelques Suédois avaient improvisé à Paris la candidature du prince de
+Ponte-Corvo, un Français nommé Fournier s'était activement mêlé à leurs
+manœuvres. Ancien négociant, il avait habité Gothembourg et y avait même
+rempli les fonctions de vice-consul, puis avait dû abandonner ce poste à
+la suite d'opérations malheureuses, où il avait laissé son avoir et
+beaucoup de sa considération. Le commerce lui ayant mal réussi, il
+cherchait dans la politique un moyen de rétablir sa fortune: l'élection
+de Bernadotte lui avait paru une affaire à lancer, et il s'y était donné
+corps et âme. Adroit et insinuant, il avait su se glisser jusqu'à
+l'hôtel des relations extérieures et avait même surpris l'entrée du
+cabinet ministériel; le duc de Cadore, sans se faire illusion sur son
+compte, s'était pris à le considérer comme un de ces hommes qui trouvent
+utilement leur emploi dans les besognes occultes de la politique.
+
+Au bout de quelque temps, Fournier eut l'art de persuader au ministre
+que la France trouverait avantage à tenir un observateur dans la ville
+de Suède où se réunirait la diète, et ce fut ainsi qu'il obtint
+permission de se rendre à Œrebrö en qualité de personnage muet, chargé
+uniquement de voir, d'écouter, de signaler à Paris les incidents de la
+lutte. Pour faciliter son introduction en Suède et l'accomplissement de
+sa tâche, M. de Champagny lui remit une pièce dite _passeport
+diplomatique_ et poussa la complaisance jusqu'à la libeller de sa main.
+Ainsi muni, Fournier se mit immédiatement en chemin, non sans avoir pris
+d'autre part les commissions et les instructions de Bernadotte. Peu de
+temps après, il est vrai, M. de Champagny sentit son imprudence et
+craignit d'avoir livré à un homme peu sûr une arme dont il ne lui serait
+pas impossible d'abuser. Au plus vite, il écrivit à notre légation de
+Stockholm, afin de se dégager de toute solidarité avec le vice-consul
+congédié. Par malheur, cette précaution venait trop tard: tandis que la
+lettre de désaveu courait après lui, Fournier, qui avait pris l'avance,
+débarquait en Suède et atteignait Œrebrö le 11 août, quelques jours
+avant la date fixée pour l'élection.
+
+À peine arrivé, il transforme et dénature impudemment son rôle: simple
+émissaire du maréchal et agent d'observation pour le compte du ministre,
+il se pose en porte-parole de la France. Son langage est celui-ci: le
+gouvernement de l'Empereur souhaite le succès du prince de Ponte-Corvo;
+comme de hauts intérêts à ménager ne lui permettent point d'exprimer
+ouvertement ce vœu, il a dû recourir à un intermédiaire officieux et
+modeste pour le porter à la connaissance de la diète. À l'appui de ses
+dires, Fournier présente son passeport, montre l'écriture ministérielle,
+s'en sert pour s'accréditer dans la confiance des Suédois. Il a apporté
+aussi d'autres pièces, une lettre écrite par le maréchal, un portrait
+représentant «le jeune fils de Bernadotte jouant avec l'épée de son
+père»; de ses divers moyens de propagande, il sait tirer un merveilleux
+parti. En une nuit, il fait reproduire la lettre à des centaines
+d'exemplaires; son logis se transforme en officine d'où sortent à tout
+instant brochures, images, chansons patriotiques, dialogues populaires,
+qui inondent la ville et circulent dans les rangs de la diète; des
+libelles répandus à profusion font appel aux passions et aux haines
+nationales, s'attachent à présenter le succès du héros français comme
+une défaite morale pour la Russie et un commencement de revanche. En
+même temps, les quatre ordres de la diète, noblesse, clergé, bourgeois,
+paysans, sont successivement entrepris; cédant à des arguments
+appropriés, chaque classe de la nation en vient à s'imaginer que
+Bernadotte nourrit pour elle une prédilection particulière et fera son
+bonheur. Par-dessus tout, la pensée que Napoléon s'est montré derrière
+son lieutenant, qu'il a rompu le silence et manifesté ses intentions,
+stimule les dévouements, décourage les résistances, fait cesser toute
+opposition, et en quarante-huit heures, avec une promptitude à peine
+croyable, le courant se forme, grossit, se précipite, emporte tout sur
+son passage[587].
+
+[Note 587: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 263-264. GEFFROY,
+1291-1294. Rapport de Desaugiers.]
+
+Seul, le vieux roi résistait; il ne se résignait point à subir pour
+héritier un parvenu de l'épée auquel Napoléon n'avait pas même fait
+faire un premier stage sur le trône, en lui confiant l'un des États à sa
+disposition. Les ministres, sentant la nécessité de céder au torrent,
+députèrent au Roi M. de Suremain, pour le raisonner et le fléchir.
+Suremain le trouva fatigué par une nuit d'insomnie, portant sur ses
+traits l'empreinte de ses préoccupations. «Je ne sais plus qui choisir,
+disait-il. Je m'étais arrêté au prince d'Augustenbourg; c'est mon
+cousin, c'est le frère du défunt. Cela ne peut plus avoir lieu,
+vous-même m'avez parlé contre. À présent, ne viennent-ils pas avec leur
+Bernadotte! Ils disent que l'Empereur le veut. Son chargé d'affaires
+agit en sens contraire. Lagelbielke n'en mande pas un mot de Paris. Il y
+a de quoi devenir fou... Pardieu! Si l'Empereur veut que je prenne un
+général français, il peut bien l'articuler plutôt que de vouloir me le
+faire deviner. Ne m'avez-vous pas dit qu'il n'aimait pas Bernadotte?
+
+«--Oui, Sire, cela était si connu que, l'hiver dernier, pendant mon
+séjour à Paris, on me conseillait de le voir très peu.
+
+«--Que pensez-vous de lui? Gustave Mœrner le porte aux nues[588].
+
+[Note 588: Il s'agissait ici d'un Mœrner autre et plus qualifié que
+le lieutenant accouru à Paris.]
+
+«--Il m'est impossible de juger des qualités essentielles d'un homme
+avec lequel je n'ai eu que des rapports de société. Il est bel homme,
+très poli, s'exprime avec une grande facilité. Sa tournure est vraiment
+distinguée.
+
+«--Rien qui sente la Révolution?
+
+«--Je ne m'en suis pas aperçu. Il a bonne réputation en France: on ne le
+compte pas au nombre des pillards.
+
+«--Quand il aurait toutes les qualités possibles, songez-vous au
+ridicule de prendre un caporal français pour héritier de ma couronne?
+
+«--Sire, j'en conviens, et cela me choque autant que vous. Mais il faut
+songer au danger qu'il y aurait d'être forcé de le faire...
+
+«--Croyez-vous donc qu'on puisse me forcer?
+
+«--Sire, songez à l'état malheureux de ce royaume et à votre âge.»
+
+«Il me questionna encore longtemps, ajoute Suremain dans son récit, sur
+le prince de Ponte-Corvo, sur son origine, sur son fils, sur sa femme.
+Je lui dis ce que j'en avais appris. En me quittant, il me dit avec
+émotion: «Je crains bien qu'il ne me faille avaler le calice... Dieu
+seul peut savoir comment tout cela finira[589].»
+
+[Note 589: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 264-267.]
+
+Cinq jours après cette conversation, le conseil des ministres, muni de
+l'autorisation royale, présentait officiellement Bernadotte, et le 21
+août les quatre ordres de la diète l'élisaient, persuadés qu'ils
+obéissaient à une consigne venue des Tuileries et qu'ils votaient pour
+le candidat de l'Empereur. Ainsi, compromis et découvert par une série
+de maladresses et d'intrigues, Napoléon portait la peine d'une politique
+qui s'était faite à dessein obscure et voilée, qui avait négligé
+systématiquement de s'affirmer. Un mot de lui, prononcé au début, eût
+tout empêché, la faute de Desaugiers, l'envoi imprudent de Fournier, les
+manœuvres décisives de ce «courrier magicien[590]». Au lieu d'arrêter
+par cette parole salutaire l'entreprise naissante de Bernadotte,
+Napoléon avait préféré la laisser se poursuivre et courir sa chance; il
+s'était réservé d'en tirer profit, tout en se défendant et en
+s'abstenant réellement d'y participer; mais personne n'avait cru à cette
+abnégation surprenante, à cet effacement d'une volonté que l'Europe
+s'était habituée à chercher et à trouver partout, à sentir
+perpétuellement agissante. Comme l'Empereur n'avait point parlé, chacun
+s'était arrogé le droit de parler pour lui; finalement, un personnage
+infime et décrié lui avait prêté le mot qui avait départagé la Suède, et
+son nom, audacieusement usurpé, avait fait l'élection.
+
+[Note 590: _Mémoires de Suremain_, d'après ERNOUF, 263.]
+
+À la nouvelle des événements, Napoléon manifesta une surprise et un
+déplaisir qui n'étaient pas entièrement simulés. Il pensa aussitôt à la
+Russie, à l'émoi qu'y occasionneraient l'élection et les circonstances
+qui l'avaient accompagnée; son premier mouvement, s'il faut en croire
+certains témoignages, fut de tenir pour non avenu un résultat vicié par
+la fraude: il eût défendu à Bernadotte de se rendre au vœu de la diète
+et l'eût retenu en France[591]. Il eut le tort de ne point persévérer
+dans cette intention et craignit, s'il repoussait la Suède qui semblait
+se jeter dans ses bras, de l'éloigner à jamais et de la rendre à nos
+ennemis. Il permit donc à Bernadotte d'accepter, composa ses traits pour
+le recevoir, lui fit un accueil plein de grandeur et de bonté, et le
+laissa partir comblé des marques de sa munificence, après avoir obtenu
+de lui la promesse formelle de rompre avec l'Angleterre et d'entraîner
+la Suède dans le système continental. Dès à présent, il songeait à
+l'effet de stupeur que produirait à Londres le succès inattendu du
+maréchal; il espérait que l'Angleterre en éprouverait une surprise
+douloureuse, peut-être accablante, et cette idée le consolait de tout,
+en réjouissant ses haines; il prononça devant Metternich une phrase qui
+éclaire sa conduite: «Dans tous les cas, dit-il, je n'ai pu me refuser à
+la chose, parce qu'un maréchal français sur le trône de Gustave-Adolphe
+est un des plus jolis tours joués à l'Angleterre[592].»
+
+[Note 591: ERNOUF, 267, d'après SÉMONVILLE et MARET.]
+
+[Note 592: METTERNICH, II, 392.]
+
+Acceptant le fait accompli, il se mit en devoir d'attester à la Russie
+qu'il n'y avait pris aucune part. Cette fois, il ne se borna point à de
+simples assurances, voulut fournir des preuves et se justifier pièces en
+main. Il communiqua au Tsar sa correspondance avec le roi de Suède, qui
+avait eu trait exclusivement au prince d'Augustenbourg; il signala le
+rappel de Desaugiers comme une satisfaction donnée à son allié; il fit
+insérer au _Moniteur_ un article contenant le récit exact des incidents
+survenus à Œrebrö. Il mandait en même temps à Champagny: «Vous écrirez
+au duc de Vicence que je ne suis pour rien dans tout cela, que je n'ai
+pu résister à un vœu unanime, que j'aurais désiré voir nommer le prince
+d'Augustenbourg ou le roi de Danemark. Vous appuierez sur ce que cela
+est l'exacte vérité, qu'il doit donc le déclarer d'un ton noble et
+sincère sans y revenir; que si l'on élevait quelque doute, il doit
+continuer à tenir le même langage, car cela est vrai, et qu'on doit
+toujours soutenir la vérité[593].» Cependant, quelque soin qu'il mît à
+accentuer et à multiplier ses protestations, il ne s'abusait guère sur
+leur portée: il se rendait compte que la Russie y ajouterait peu de foi,
+qu'elle se sentirait dans tous les cas surveillée et serrée de plus près
+par la puissance française, et qu'un pas nouveau, peut-être décisif,
+venait d'être franchi dans la voie de la désaffection.
+
+[Note 593: _Corresp._, 16876.]
+
+Pendant la tenue de la diète, la cour de Russie s'était enfermée de son
+côté dans une réserve et une impassibilité absolues; elle aussi avait
+évité scrupuleusement d'intervenir, comme si elle eût voulu laisser les
+intrigues françaises se développer à l'aise et s'accumuler les griefs.
+Napoléon avait déclaré plusieurs fois que, s'il excluait par principe le
+prince d'Oldenbourg, il laissait le Tsar parfaitement libre d'en user de
+même avec Bernadotte; Alexandre n'avait point profité de cette faculté,
+et son indifférence avait surpris l'Empereur.
+
+Quand le résultat fut connu, il y eut à Pétersbourg un soulèvement de
+l'opinion: jamais les salons n'avaient retenti d'invectives plus
+violentes contre la France: «Cette époque, écrivait plus tard
+Caulaincourt, est une des plus délicates que j'aie eu à passer
+ici[594].» Comme toujours, le calme du souverain fit contraste avec ce
+déchaînement d'hostilités: Alexandre tenait encore à se dégager de toute
+solidarité apparente avec des passions auxquelles il se laissait chaque
+jour un peu plus gagner et reprendre. Au fond même, il semble avoir
+envisagé l'événement survenu avec moins d'appréhension que son
+entourage. Dès à présent, sa perspicacité n'avait-elle pas entrevu que
+Bernadotte ne se ferait nullement à Stockholm l'instrument et la main de
+l'Empereur; qu'un Français mécontent, disposé à la révolte, valait mieux
+pour la Russie sur le trône de Suède que tout autre compétiteur? Ce qui
+accuse en lui cette arrière-pensée, c'est qu'un de ses officiers porta
+immédiatement au maréchal, à Paris même, des paroles de félicitation et
+presque de bienvenue. À ce message, la réponse ne se fit pas attendre;
+elle vint par voie détournée. Avant de quitter Paris, Bernadotte ne
+dissimula point qu'il n'apporterait dans le Nord que des volontés
+résolument pacifiques: il croirait bien servir sa patrie adoptive en
+résistant aux aspirations belliqueuses qui s'étaient servies de son nom
+et qui avaient prétendu l'ériger en candidat de la revanche: «Je connais
+les épines de cette place, dit-il en parlant de son nouveau poste; ce
+n'est qu'un petit parti qui m'a choisi, non pas pour mes beaux yeux,
+mais comme général et avec la convention tacite de reconquérir la
+Finlande: mais entreprendre une guerre pour cet objet, c'est une folie à
+laquelle je ne donnerai pas les mains[595].» Ce propos fut tenu devant
+Metternich, qui le transmit à Vienne: là, il fut recueilli par
+Schouvalof, communiqué par lui à Pétersbourg, où il vint fournir une
+première justification aux espérances d'Alexandre. À demi rassuré sur le
+fait, le Tsar n'en fut pas moins alarmé et irrité de l'intention qu'il
+crut démêler chez l'Empereur, celle de se ménager de nouveaux moyens
+d'attaque et de diversion, d'environner la Russie d'ennemis, de liguer
+et d'ameuter contre elle tous les États secondaires du Nord et de
+l'Orient; sous l'impression de cette pensée, ses défiances s'accrurent,
+s'exaspérèrent, et le résultat de l'aventure qui avait ouvert à
+Bernadotte le chemin d'un trône, fut de nous aliéner plus profondément
+la Russie sans nous livrer la Suède.
+
+[Note 594: Caulaincourt à Champagny, 10 novembre 1810.]
+
+[Note 595: Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810.
+Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+
+
+IV
+
+Entre Napoléon et Alexandre, tout froissement nouveau retentissait de
+suite au point douloureux et sensible de leurs rapports: l'événement de
+Suède aggrava la question de Pologne, la fit plus aiguë et plus
+brûlante. Les deux empereurs, il est vrai, jugèrent inutile d'y revenir
+dans les communications courtoises et vides qui s'échangeaient entre
+eux; ils s'abstinrent de rouvrir une discussion épuisée. Ce fut dans
+leur for intérieur qu'ils se préoccupèrent encore davantage de la
+Pologne. Prévoyant mieux qu'ils auraient à s'en servir l'un contre
+l'autre, ils la prirent de nouveau pour objet de leurs méditations
+intimes, voire même de quelques tentatives mystérieuses, firent un pas
+de plus sur le terrain des manœuvres sourdement hostiles où ils se
+rencontraient et se côtoyaient à leur insu.
+
+Considérant que la guerre devient plus probable, Napoléon regarde de
+plus près aux moyens de la faire, et pénétrant par la pensée dans
+l'arsenal où sa politique se tient des armes toujours prêtes, il y
+retrouve en premier lieu la Pologne. Il songe au parti qu'il aura à
+tirer des Varsoviens et de leurs compatriotes de Russie, si la crise
+éclate. Alors, pour donner l'impulsion à ces peuples et surexciter leur
+ardeur, il pourra devenir utile de leur montrer la patrie sous une forme
+reconnaissable et tangible: cette restauration que l'Empereur n'admet
+toujours qu'à titre de ressource éventuelle, s'imposera peut-être comme
+la première opération de la campagne. Mais cette mesure soulève des
+questions et des difficultés d'ordre divers; il est temps de les
+envisager, d'y faire face, d'aménager l'Europe de telle sorte que la
+Pologne puisse y trouver et y reprendre naturellement sa place. L'idée
+si souvent et si gratuitement prêtée jusqu'alors à Napoléon prend forme
+en lui pour la première fois; elle vient sur ses lèvres: le 20
+septembre, devant Metternich, qui reste à ses côtés en observation et
+l'oreille aux écoutes, il se hasarde à dire: «Le jour où je me verrais
+forcé de faire la guerre à la Russie, j'aurais un allié puissant et
+considérable dans un roi de Pologne[596].»
+
+[Note 596: _Mémoires de Metternich_, I, 109.]
+
+Par ces mots, il justifiait enfin et rétrospectivement les défiances
+d'Alexandre. Seulement, s'il eût pu lire lui-même dans l'esprit du Tsar,
+il y eût retrouvé sa propre arrière-pensée, parvenue à un degré au moins
+égal de développement. Aujourd'hui, Alexandre inclinait plus
+sérieusement à suivre les avis de Czartoryski, à réaliser le rêve des
+Varsoviens, à faire ce qu'il accusait et soupçonnait Napoléon de vouloir
+faire, à reformer et à s'agréger la Pologne, afin de la transformer
+entre ses mains en instrument d'offensive. Depuis quelque temps, il
+s'est cherché de nouveaux intermédiaires avec les Polonais dans leur
+nation même; des personnages importants ont été prévenus, initiés; le
+projet a pris assez de précision et de consistance pour qu'il en soit
+parlé couramment dans certains milieux, pour que l'écho en revienne à
+nos agents. L'un d'eux, lancé en explorateur sur les confins de
+l'Autriche, de la Turquie et de la Pologne, passant à Varsovie en
+novembre, va écrire de cette ville: «Il est un plan affectionné
+par-dessus tout par l'empereur de Russie et dont la préparation est
+confiée au comte Jean-Séverin Potocki, et qui ne laisse pas que de
+partager les opinions dans les provinces russes polonaises: c'est le
+rétablissement du royaume de Pologne avec son indépendance, ses
+privilèges, mais uni à l'empire de Russie à perpétuité, comme l'Italie
+l'est momentanément à la France. Ce plan est bien connu ici malgré les
+efforts des Russes. Il ne les séduit pas, mais il flatte trop leur
+égoïsme et leur paresse pour ne pas trouver des partisans parmi les
+grands seigneurs des provinces russes polonaises, qui y sont fort
+enclins. Il sera d'ailleurs fortement soutenu par les Grecs fanatisés.
+On invitera le grand-duché de Varsovie à se réunir à la majorité. Tel
+est le plan que la Russie se propose de mettre au jour au premier signal
+de guerre, et il serait dans ce cas très important de le prévenir, car
+il les divisera ou tout au moins les amènera à se combattre entre
+eux[597].»
+
+[Note 597: Archives des affaires étrangères, Pologne, 326. Le même
+rapport plus développé se retrouve aux Archives nationales, AF, IV,
+1699. L'agent était M. de Thiard, ancien chambellan de l'Empereur. Voy.
+ses instructions au n° 16811 de la _Correspondance_.]
+
+Que la France ou la Russie prît l'initiative de ressusciter la Pologne,
+celle des deux qui tenterait l'entreprise aurait à compter avec un
+tiers: il faudrait pressentir, consulter, désintéresser l'Autriche, la
+mettre avec soi sous peine de l'avoir contre soi. À l'opération
+projetée, l'Autriche perdrait presque infailliblement ce qui lui restait
+de la Galicie; ce membre détaché de la Pologne tendrait invinciblement à
+se ressouder au corps, la partie irait d'un mouvement irrésistible se
+fondre et s'absorber dans l'unité refaite. Pour réconcilier l'Autriche
+avec ce sacrifice, il importait de lui présenter d'amples
+dédommagements, de lui offrir en échange de son établissement précaire
+en Galicie de plus solides acquisitions: c'était avec elle une question
+d'indemnité à débattre. Pour commencer, on ne pouvait trop tôt se
+ménager à Vienne de nouveaux moyens d'accès et de confidence. Chacun de
+son côté, simultanément et secrètement, l'Empereur et le Tsar vont
+s'appliquer avec plus de soin à rapprocher d'eux l'Autriche et à
+l'attirer dans leur jeu.
+
+Si Napoléon avait prononcé devant Metternich le nom de la Pologne,
+c'était afin de sonder ce ministre. Il s'expliqua dans la suite de
+l'entretien. Cette fois encore, il n'a pas en vue de signer une alliance
+et de se procurer un concours armé; il est plus détaché que jamais de
+cette idée. Observant ce qui se passe à Vienne, le fond d'amertume et de
+défiance qui y subsiste irrémédiablement, il ne croit guère à la
+possibilité de faire marcher côte à côte et de bon cœur Autrichiens et
+Français, vaincus et vainqueurs de Wagram. Ce qu'il demande toutefois,
+c'est plus qu'une simple neutralité, c'est une connivence et une
+complicité passives, garanties par l'adhésion anticipée de François Ier
+et de ses conseillers aux remaniements que l'avenir pourra commander.
+Dans ce but, il cherche à s'entendre dès à présent avec eux sur leur
+future compensation. De toutes ses possessions perdues, il n'en était
+point que l'Autriche désirât plus passionnément recouvrer que les côtes
+et les ports de l'Adriatique. Déjà Napoléon avait dit à Metternich:
+«Tout peut revenir, ces points-là sont _des bouts de cheveux pour
+moi_[598].» Lorsqu'il eut fait allusion à une renaissance possible de la
+Pologne, il ajouta: «Repousseriez-vous un jour des conférences ayant
+pour but d'amener l'échange d'une partie égale de la Galicie contre ces
+provinces?... Si je puis éviter la guerre avec la Russie, tant mieux;
+sinon, il vaut mieux avoir prévu les conséquences de la lutte[599].»
+Là-dessus, il insista longuement sur les avantages qui résulteraient
+pour l'Autriche de la réincorporation du littoral. À ce prix, il ne
+réclamerait pas une coopération active; la manière dont les Russes
+l'avaient secondé en 1809 l'avait, disait-il, dégoûté des coalitions. Il
+ne demandait même pas, il ne voulait point de réponse à ses
+insinuations. Dans le cas où l'empereur François admettrait en principe
+l'idée de l'échange, ce monarque n'aurait qu'à vendre graduellement les
+domaines de sa couronne en Galicie; à ce signe, Napoléon comprendrait
+que l'Autriche ne refusait pas de s'entendre avec lui sur les résultats
+possibles d'une crise à prévoir.
+
+[Note 598: _Mémoires de Metternich_, II, 365.]
+
+[Note 599: _Id._, I, 110-111.]
+
+Nanti de cet aveu, Metternich considéra que sa mission exploratrice
+était remplie et se prépara à quitter la France. Il se sentait fixé sur
+le point qu'il avait pris à tâche d'éclaircir; il disposait désormais
+d'une base pour édifier toutes ses combinaisons; d'après les dernières
+paroles de l'Empereur, il avait compris que le conflit avec la Russie,
+dont il avait si curieusement observé la genèse, se produirait suivant
+toutes probabilités. Cette crise, qui dominait l'avenir, rouvrait à
+l'ambition de sa cour de vastes perspectives. Placée entre les deux
+belligérants, sur leur flanc, l'Autriche ne trouverait-elle pas
+l'occasion de jeter dans la balance le poids décisif? Par contre, toute
+imprudence au début la mettrait en péril de mort et l'exposerait à périr
+dans la formidable collision qui se préparait: elle ne pourrait, le cas
+échéant, prononcer avec utilité son action qu'après l'avoir tout d'abord
+et très soigneusement réservée. Pour le moment, Metternich ne voyait
+d'autre conduite à suivre que d'accéder aux désirs de l'Empereur,
+d'admettre le troc de la Galicie contre les provinces illyriennes, sans
+participation active à la lutte, et il conseillerait à son maître cette
+résignation profitable. En se plaçant sur ce terrain, l'empereur
+François n'aurait pas à se brouiller irrévocablement avec les Russes et
+à prendre parti contre eux; il se garderait la faculté de leur revenir
+et de suivre la fortune, si jamais l'inconstante déesse passait dans
+leur camp, mais en même temps il s'assurerait des garanties et quelques
+avantages pour le cas infiniment plus probable d'une victoire française.
+C'était beaucoup que d'avoir amené Napoléon à tenir compte dans toutes
+les hypothèses de l'intérêt autrichien, et Metternich revenait à Vienne
+avec confiance, heureux d'y rapporter ce bienfait et se flattant d'y
+recevoir bon accueil.
+
+À Vienne, il ne trouva qu'une désagréable surprise. Quelles ne furent
+pas sa stupéfaction, sa colère, d'apprendre qu'une mystérieuse intrigue,
+nouée à son insu pendant les derniers temps de son absence, risquait
+d'anéantir tous les fruits de sa mission et de rejeter l'Autriche dans
+la plus périlleuse des voies! Cette fois encore, la Russie avait pris
+les devants sur la France: agissant depuis quelques semaines à Vienne
+avec un redoublement d'ardeur, elle y avait fait d'étonnants progrès.
+Plus ambitieuse que Napoléon, elle demandait une alliance, le cabinet
+autrichien semblait près de l'accorder, et ce qu'il y avait pour
+Metternich de plus pénible, de plus mortifiant dans cette aventure,
+c'était que son propre père, laissé par lui en arrière pour le
+représenter dans le conseil, pour lui garder la place, avait échappé à
+sa direction et s'était laissé prendre aux filets de la diplomatie
+moscovite. Le ministre intérimaire s'était permis d'avoir une politique
+à lui, diamétralement opposée à celle du ministre en titre, retenu au
+loin par une fructueuse ambassade; tandis que le fils se rapprochait de
+la France à pas comptés, avec une prudente circonspection, le père se
+livrait brusquement et presque inconsciemment à la Russie.
+
+Le vieux prince de Metternich manquait totalement de la souplesse
+nécessaire pour imiter le jeu où excellait son fils, pour se tenir en
+équilibre entre la France et la Russie, en penchant un peu vers la
+première, sans s'abandonner tout à fait: il avait d'abord incliné plus
+que de raison du côté français; n'ayant point trouvé là le point d'appui
+que recherchait sa débilité, il se laissait aujourd'hui retomber
+gauchement dans les bras de la Russie. Son idée fixe était toujours de
+sauver les Principautés. Bien que les Russes eussent brillamment terminé
+leur campagne d'Orient par la victoire de Batynia et l'occupation de
+plusieurs places, il se reprenait de plus en plus à l'espoir de les
+amener à se modérer eux-mêmes, à diminuer leurs prétentions sur le
+Danube, en leur offrant sur d'autres points une alliance et des
+garanties.
+
+Cette tendance, nous l'avons vu, avait été reconnue par le comte
+Schouvalof, qui avait reçu ordre d'en profiter. Pour arriver jusqu'au
+prince de Metternich, Schouvalof se lia avec son homme de confiance, M.
+de Hudelist, employé de haut rang à la chancellerie aulique. «Quoique
+vivant en voyageur, écrivait-il, je l'engageai à accepter un dîner sans
+façon: il y vint, en ayant probablement reçu la permission[600].» En
+dînant, on causa, on se fit des confidences, et Hudelist finit par dire
+que, si la Russie désirait un rapprochement, l'Autriche «ferait la
+moitié du chemin[601]». À ce mot, le cabinet de Pétersbourg répondit en
+proposant immédiatement un traité secret. Il s'agissait d'un acte
+modeste en soi: chacune des deux cours s'engagerait simplement «à
+n'assister qui que ce soit[602]» contre l'autre. Mais la pensée des
+Russes allait plus loin que leurs propositions écrites. Ainsi Schouvalof
+était chargé, en même temps qu'il présenterait le projet de traité, de
+réitérer l'offre de la Valachie orientale «en échange de quelques
+parties de la Pologne[603]». Ce serait créer un précédent utile; il
+était bon d'habituer les Autrichiens à se dessaisir et à trafiquer de
+leurs territoires polonais. Puis, on se disait à Pétersbourg qu'une fois
+l'Autriche liée par une signature, par un pacte quelconque, il serait
+facile de l'attirer plus complètement à soi: l'intimité, la confiance
+renaîtraient, on en viendrait à marcher d'accord en toute circonstance.
+Cette arrière-pensée se trahit dans une lettre particulière du
+chancelier Roumiantsof à Schouvalof, pleine de cajoleries à l'adresse du
+prince de Metternich et de son gouvernement: «Sa Majesté, dit-il, avait
+en quelque sorte prévenu la démarche que la cour de Vienne vient de
+faire près d'elle. Tant mieux: l'amitié des deux empereurs, puisque l'un
+et l'autre en avaient si bien senti l'utilité, n'en sera que plus forte;
+c'est tout ce que je désire. L'Empereur est très satisfait de vous,
+Monsieur le comte, et il s'attend que vous achèverez ce que vous avez si
+bien commencé. Veuillez, je vous prie, remercier le prince de Metternich
+du bon souvenir qu'il me conserve. Je me rappelle avec plaisir cette
+époque où nous étions ensemble, et je professe ici bien volontiers que
+j'ai souvent tiré beaucoup d'avantages de ses lumières et de son
+expérience. Combien ne serais-je pas flatté, s'il était dans notre
+étoile à tous les deux de ramener maintenant cette ancienne et heureuse
+époque à laquelle les deux cabinets ne faisaient rien sans se
+concerter[604]!»
+
+[Note 600: Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre 1810.
+Archives de Saint-Pétersbourg.]
+
+[Note 601: _Id._]
+
+[Note 602: Roumiantsof à Schouvalof, 16-28 septembre. _Id._]
+
+[Note 603: _Mémoires de Metternich_, II, 397.]
+
+[Note 604: Lettre du 16 septembre 1810. Archives de
+Saint-Pétersbourg.]
+
+Ainsi amorcée, la négociation prit rapidement tournure. Metternich le
+père avait fait son rapport à l'empereur François, qui approuvait et
+laissait faire. La seule difficulté était la question des Principautés,
+que l'Autriche voulait traiter concurremment avec celle de l'alliance:
+elle désirait obtenir des Russes une promesse de renoncement partiel ou
+au moins l'assurance qu'ils la laisseraient se porter médiatrice entre
+eux et les Turcs et dire son mot sur les conditions de la paix.
+Schouvalof n'était autorisé à prendre aucun engagement de ce genre.
+Néanmoins, le ministère autrichien inclinait à conclure; déjà le pacte
+de simple neutralité se transformait en traité de défense mutuelle, et
+tout s'acheminait à une reprise de liaison entre les deux anciennes
+cours impériales, lorsque le retour inopiné de Metternich le fils, qui
+reprit aussitôt la direction des affaires, vint tout interrompre[605].
+
+[Note 605: Schouvalof à Roumiantsof, 31 août-12 septembre, 5-17
+octobre 1810. BEER, _Geschichte der orientalische Politik Œsterreichs_,
+244-248. MARTENS, _Traités de la Russie avec l'Autriche_, II, 72-77.]
+
+Averti de ce qui se préparait, Metternich ne perdit pas un instant pour
+se jeter à la traverse. Il ne fit que toucher barre à Vienne, courut en
+Styrie où se trouvait l'empereur François, obtint que le faible monarque
+considérât comme non avenu le rapport «provisoire» du ministre
+intérimaire et qu'il décidât le rejet des propositions russes.
+Là-dessus, Metternich rentra à Vienne, vit Schouvalof, et, dans un
+langage très doux, très courtois, fleuri d'expressions gracieuses, mais
+au fond parfaitement net, coupa court aux espérances de cet envoyé.
+L'Autriche, dit-il, n'était en position de contracter d'engagement avec
+personne. Il affirmait--et c'était vrai--n'avoir rien signé avec la
+France; il prétendait que ses préférences de principe et ses
+inclinations de cœur le portaient vers Pétersbourg, mais le moment
+était-il venu de trahir et de manifester ces sentiments? Entre les
+souverains autrichien et russe, l'amitié était de fondation, la
+confiance reposait sur de longues traditions d'intimité et des intérêts
+communs: qu'était-il besoin de se compromettre par un traité, qui
+n'échapperait pas à Napoléon? Quant à l'échange des territoires,
+Metternich le déclina avec autant d'énergie que Schouvalof en mit à le
+proposer. En somme, il rompit les pourparlers, reconquit ainsi la pleine
+liberté de ses mouvements et dégagea l'Autriche des liens où elle allait
+maladroitement s'emprisonner[606].
+
+[Note 606: Schouvalof à Roumiantsof, 21 octobre-2 novembre 1810.
+Archives de Saint-Pétersbourg. BEER, 248-49. METTERNICH, II, 395-99.
+MARTENS, 72-77.]
+
+Outré de cette déconvenue, Schouvalof songea un instant à s'acharner, à
+tenter d'autres voies, à agir malgré et contre Metternich. N'existait-il
+pas à la cour de Vienne, dans ce milieu étrange où se croisaient tant
+d'influences diverses, quelques intermédiaires des deux sexes à employer
+auprès du maître? L'Empereur aimait sa femme, appréciait fort
+l'archiduchesse Béatrice, sœur de l'Impératrice, gardait un reste
+d'affection au vieux Metternich, consultait volontiers le comte Zichy et
+témoignait toujours d'une inconcevable faiblesse pour son secrétaire
+Baldacci, considéré comme le mauvais génie de la dynastie. Schouvalof
+songea successivement à ces divers personnages et à d'autres encore.
+Toutefois, les ayant passés en revue, il se convainquit qu'aucun ne
+présentait les conditions voulues pour mener à bien l'opération délicate
+qui serait confiée à ses soins, pour mettre en échec le crédit du
+puissant ministre; les quelques coups de crayon qu'il consacre à chacun
+d'eux, dans une dépêche irritée où il se déclare obligé de quitter la
+partie, composent un tableau peu flatteur de l'entourage du monarque:
+«L'Impératrice, dit-il, a beaucoup d'esprit et voudrait se mêler des
+affaires, mais son auguste époux l'en éloigne. Le prince de Metternich
+n'ira pas directement contre son fils; de plus, il ne dira jamais à
+l'Empereur que la leçon qu'il aura étudiée, et encore en oubliera-t-il
+la moitié. Hudelist ne peut quelque chose qu'auprès du prince.
+L'archiduchesse Béatrice craint de se mêler des affaires et de voir son
+nom dans le _Moniteur_. Le comte de Sickingen pourrait parler, mais il
+est bien avec des personnes qui tiennent au comte de Metternich. Tout le
+reste n'y peut rien, excepté Zichy, qu'il faudrait acheter, et Baldacci;
+ce serait le dernier moyen à employer[607].»
+
+[Note 607: Schouvalof à Roumiantsof, 17-29 novembre 1810. Archives
+de Saint-Péterbourg.]
+
+Peu après cette campagne brillamment commencée et mal terminée,
+Schouvalof, dont les fonctions n'avaient jamais été que provisoires, fut
+rappelé; un ambassadeur régulier, M. de Stackelberg, était déjà arrivé à
+Vienne. Stackelberg essaya à plusieurs reprises de rentrer en matière.
+Chaque fois, Metternich se déroba, déclinant les entretiens, fuyant les
+rendez-vous, se faisant insaisissable, paraissant tout entier au plaisir
+de retrouver Vienne, ses amis, ses relations, se montrant plus occupé de
+plaisirs que d'affaires. Depuis son retour, fidèle à ses habitudes
+mondaines, il se répandait beaucoup et se laissait voir dans tous les
+milieux. Comme s'il eût voulu atténuer le déplaisir que causeraient à
+Pétersbourg ses procédés évasifs, il fréquentait les salons russes de
+Vienne, où Razoumovski et autres continuaient à tenir bureau
+d'intrigues; sobre de paroles avec les négociateurs attitrés que lui
+dépêchait le Tsar, il se dédommageait avec les dames russes, se mettait
+pour elles en frais spéciaux de galanterie; à l'heure où il refusait
+d'écouter Schouvalof et Stackelberg, on crut remarquer que ses
+assiduités auprès de la princesse Bagration prenaient un caractère
+particulièrement vif; c'était ce qu'il appelait «travailler à la
+conciliation[608]». Avec cela, il entretenait les rapports les plus
+intimes avec l'ambassadeur français, qui ne tarissait pas en éloges sur
+son compte. Par ces mouvements divers et exécutés avec une égale
+désinvolture, il restait également fidèle au plan qu'il s'était tracé:
+se faire bien venir de Napoléon, sans s'ôter les moyens, le cas échéant,
+de se reporter ailleurs et de rentrer en grâce auprès de la Russie.
+
+[Note 608: _Correspondance de M. Otto_, novembre et décembre 1810,
+_passim_.]
+
+Cette cour, il est vrai, avait espéré mieux que des politesses,
+enveloppant un refus de traiter; son dépit s'exhala en termes acerbes.
+La correspondance de ses agents ne ménage plus les épithètes
+désobligeantes à Metternich; elle prend vivement à partie cet homme
+d'État, qui jusqu'alors avait obtenu de ses contemporains plus
+d'attention que d'estime. Schouvalof le jugeait «plus finasseur que
+fin»; Stackelberg, qui avait le trait mordant et la plume acérée, voyait
+en lui l'homme lige, le client, la créature de Napoléon, et attribuait à
+sa conduite les motifs les moins avouables: rappelant son rôle dans
+l'affaire du mariage, son séjour prolongé à Paris, il en concluait que
+son but prémédité était d'asservir l'Autriche aux volontés françaises.
+«Combien, ajoutait-il, cette présomption n'acquiert-elle pas plus de
+force lorsqu'on a tout lieu de croire que l'existence politique de ce
+ministre tient à l'intimité avec un gouvernement dont la protection le
+sauve de l'effet sur le souverain, sinon de la déconsidération publique,
+au moins du manque de considération indispensable dans un poste aussi
+éminent! Et pour n'en citer qu'un motif, que penser en effet d'un
+ministre dont on est à deviner les heures d'occupation, tant il est
+adonné aux plaisirs de la société? On a dit du duc de Choiseul que ce
+n'était pas dans son cabinet de travail qu'il avait le plus utilement
+servi Louis XV; cela est très vrai, mais les affaires les plus
+importantes de ce ministère avaient été traitées dans le salon du
+ministre et non dans des boudoirs[609].»
+
+[Note 609: Stackelberg à Roumiantsof, 15-27 novembre 1810. Archives
+de Saint-Pétersbourg. Les bulletins de police parisiens rapportaient à
+la même époque que Metternich n'était «pas plus considéré que
+Talleyrand». Archives nationales, AF, IV, 1508.]
+
+L'empereur Alexandre, de son côté, devait garder rancune au ministre qui
+avait si prestement éconduit la Russie, à l'heure où elle se croyait
+sûre de ressaisir l'Autriche. Pourtant, le Tsar se refusait encore à
+désespérer de cette puissance; s'il ne pouvait l'avoir pour auxiliaire,
+ne saurait-il éviter au moins de l'avoir pour ennemie? Peu à peu, par
+une coïncidence curieuse et pourtant naturelle, Alexandre en viendra à
+envisager les rapports à établir avec l'Autriche exactement sous le même
+point de vue que l'empereur des Français: renonçant provisoirement à
+l'idée d'une alliance, il se rabattra sur celle d'une neutralité
+bienveillante, assurée à l'avance et largement rémunérée. Il ne
+demandera plus aux Autrichiens que de le laisser faire, de ne s'émouvoir
+et de ne s'étonner de rien, de considérer sans alarme ce qui pourra se
+passer autour d'eux, en Pologne par exemple, de se résigner au besoin à
+perdre la Galicie, moyennant d'équitables dédommagements; ces
+équivalents, il les désignera, comme Napoléon, en Orient, montrera au
+loin cette proie abandonnée à toutes les convoitises. Napoléon a parlé
+des provinces illyriennes, Alexandre finira par offrir la plus grande
+partie des Principautés[610]. C'est qu'ils sentent également que
+l'Autriche une fois mise hors de cause, éloignée et payée, il deviendra
+plus facile, au premier de fixer le dévouement des Polonais, au second
+de tenter leur fidélité. Ainsi, lors même qu'ils traitent avec
+l'Autriche, ils pensent à la Pologne: autour d'elle évolue leur
+diplomatie souterraine et tournent toutes leurs combinaisons de défense
+ou d'attaque; c'est à la retenir ou à la capter que s'emploient
+mystérieusement leurs efforts; il semble que l'un comme l'autre ait
+indispensablement besoin d'elle pour accaparer à son profit les chances
+de l'avenir. Tous deux commandent pourtant aux armées les plus
+nombreuses et les plus belles qui soient dans l'univers; s'ils le
+veulent, des millions de soldats vont se lever à leur voix, obéir à leur
+geste. Néanmoins, tant de moyens ne suffisent pas à leurs yeux pour
+décider la victoire. Chacun d'eux estime que sa supériorité dépend du
+concours spontané d'une nation opprimée, trois fois spoliée, aux deux
+tiers captive, mais en qui s'affirme un principe de survie et de libre
+expansion. Lorsqu'ils se tournent vers la Pologne, ils cherchent moins
+encore à se donner une armée de plus qu'à enrôler dans leur parti une
+grande force morale et à l'attirer sous leurs drapeaux: c'est un hommage
+involontaire qu'ils rendent à la puissance de l'idée et au droit
+méconnu. Spectacle étrange que celui de ces deux potentats, dont l'un
+dispose de toutes les ressources de l'ancienne Europe, dont l'autre
+possède un empire plus grand que l'Europe, et qui se disputent les
+faveurs d'une poignée d'hommes aspirant légitimement à reformer un
+peuple, comme si, entre tant d'éléments de force matérielle et de succès
+qu'ils s'opposent l'un à l'autre, ce grain de justice et de bon droit
+pouvait faire pencher la balance!
+
+[Note 610: BEER, 250-51. MARTENS, 78-79. METTERNICH, II, 417.]
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII
+
+LE CONFLIT
+
+
+Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente
+sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au
+sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des
+principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de
+l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix
+possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager
+des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités
+de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de
+l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation
+sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à
+destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il
+rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp
+Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations
+clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec
+Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--_L'amie
+géographique_.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de
+Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire
+indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis
+en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède.--Son embarras; espoir
+secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à Stockholm;
+but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde duplicité.--Intimité
+croissante entre l'émissaire russe et le prince royal de Suède: entrevue
+officielle, audiences particulières, déjeuner en tête-à-tête, Bernadotte
+dans son cabinet et devant le front des troupes.--Gradation dans ses
+discours; sa parole d'honneur et sa parole _sacrée_.--Amertume profonde
+contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son maître sur les dispositions
+de la Suède.--La Russie approvisionne l'Allemagne de denrées
+coloniales.--Colère concentrée de Napoléon.--Fautes
+suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes hanséatiques.--But de
+cette réunion.--L'annexion du littoral allemand fait naître la question
+de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet État; étroite parenté
+entre le prince régnant et l'empereur Alexandre.--Napoléon propose au
+duc un échange; sur son refus, il décrète l'occupation de ses
+États.--Violation du traité de Tilsit.--Avant de connaître la réunion
+des villes hanséatiques et de l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et
+le premier en contradiction ouverte avec les principes de
+l'alliance.--La baisse du change en Russie et la balance du
+commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture économique avec la
+France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément au terme de leur
+évolution divergente.--Achèvement des préparatifs militaires de la
+Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille hommes contre les
+trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner subitement à l'idée de
+commencer la guerre et de prendre l'offensive.--Son projet d'envahir le
+duché, de reconstituer la Pologne et de soulever l'Europe.--Confidences
+décisives à Czartoryski.--Le sort de l'Europe entre les mains des
+cinquante mille soldats du duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance
+passive; la tactique de Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la
+Russie obligent Napoléon à se détourner de l'Espagne et à se reporter
+précipitamment vers le Nord.--Reflux de la puissance française sur
+l'Allemagne.--Motifs qui empêcheront Alexandre de donner suite à ses
+plans d'offensive et permettront une reprise de négociation.--La France
+et la Russie au commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de
+la Pologne; griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts
+affirmée en principe.--L'alliance ou la guerre.
+
+
+
+I
+
+À l'instant où les deux empereurs, avec un surcroît d'activité discrète,
+avisaient éventuellement aux moyens de se nuire, Alexandre Ier disait à
+un diplomate connu pour son attachement à la France, M. de Bray,
+ministre de Bavière: «J'aime l'empereur Napoléon comme mon frère, je
+pense lui avoir inspiré les mêmes sentiments, et l'on doit compter sur
+un accord constant entre nos cabinets[611].» De son côté, Napoléon
+défendait rigoureusement à ses agents diplomatiques toute démarche,
+toute parole de nature «à inspirer le moindre doute sur l'étroite amitié
+qui l'unissait à la Russie[612]». De part et d'autre, c'était une
+attention égale et soutenue à maintenir les dehors de l'intimité et de
+la confiance. Depuis qu'Alexandre et Napoléon avaient renoncé à toucher
+mot de ce qui les divisait, aucune parole un peu vive n'avait retenti
+entre eux; même, ils avaient encore l'un pour l'autre des regards
+caressants et des sourires. Le premier affectait de se rappeler au
+souvenir de son allié par des prévenances et des présents; il
+choisissait, parmi les chevaux de ses écuries, les plus fins et les plus
+rapides pour les envoyer à l'Empereur. À Paris, les représentants du
+Tsar étaient mieux traités que tous autres, et si Napoléon faisait
+parfois exception à cette règle au profit des Autrichiens, il s'en
+excusait bien vite en Russie et exprimait le regret que Kourakine,
+perpétuellement empêché, ne fût point en état de recevoir les mêmes
+marques de bienveillance et de faveur. «Dites-lui, écrivait-il à
+Champagny, que je n'ai pu lui donner, comme je l'aurais désiré, les
+preuves de ces sentiments, parce qu'il a toujours été malade; que si
+j'ai invité le prince de Schwartzenberg à la chasse à différentes
+reprises, c'était par suite des circonstances du mariage d'abord, et
+puis parce qu'étant militaire, cela l'amuse beaucoup[613].» Et il
+ajoutait: «Vous chargerez le duc de Vicence de déclarer que je suis
+ferme dans l'alliance de la Russie et décidé à marcher dans la même
+direction.»
+
+[Note 611: Archives des affaires étrangères, Vienne, 12 septembre
+1810.]
+
+[Note 612: Champagny à Otto, 11 octobre 1810. Instructions analogues
+au comte de Narbonne, en Bavière, 11 octobre 1810.]
+
+[Note 613: _Corresp._, 17023.]
+
+Au reste, les deux cours continuaient à observer la lettre des traités,
+à remplir les devoirs stricts et en quelque sorte matériels de
+l'alliance. Les ports de Russie restaient fermés aux navires battant
+pavillon d'Angleterre: un conseil des prises saisissait, parmi les
+prétendus neutres, ceux dont la nationalité britannique ne pouvait faire
+l'objet d'un doute et dont le déguisement était par trop grossier. En
+France, le gouvernement se piquait, comme par le passé, de traiter en
+commun avec la Russie toutes les affaires d'intérêt général. Napoléon
+avait instruit le Tsar de ses pourparlers successifs avec l'Angleterre,
+avait signalé à Pétersbourg toutes les phases de cette négociation,
+comme s'il eût voulu prouver que lui du moins ne conclurait jamais de
+paix séparée. Pourtant, malgré ce soin à garder dans les formes une
+correction scrupuleuse, à ne fournir contre soi aucun grief positif, il
+était impossible de perpétuer indéfiniment dans ses manifestations
+extérieures une harmonie qui n'existait plus dans les cœurs; forcément,
+la mésintelligence éclaterait un jour, se traduirait par un dissentiment
+aigu, et les liens dans lesquels ou s'était engagé, progressivement
+distendus, en étaient venus à ce point de fragilité où la moindre
+secousse les ferait céder et se rompre. Ce déchirement s'opéra lorsque
+Napoléon voulut faire adopter par la Russie les mesures d'extrême
+rigueur qu'il avait imposées à ses autres alliés contre le commerce de
+l'Angleterre.
+
+Exécutées avec ensemble dans tous les pays qui relevaient de la France,
+ces mesures commençaient à porter. L'annexion de la Hollande, la
+fermeture des fleuves allemands, la surveillance plus rigoureuse des
+côtes, la répression impitoyable de la contrebande, la guerre aux
+neutres, les confiscations opérées en Allemagne, l'application des
+nouveaux tarifs aux articles tolérés, avaient occasionné à nos ennemis
+des pertes irréparables et profondes. L'immense quantité de marchandises
+coloniales qui constituait leur capital, ne trouvant plus à se déverser
+sur le continent, restait éparse sur les mers, à bord des bâtiments
+neutres. Les propriétaires anglais de ces denrées, placés dans
+l'impossibilité de les convertir en numéraire, ne savaient plus où se
+procurer les moyens de tenir leurs engagements et de faire face à leurs
+échéances. À Londres, les sinistres financiers commençaient; des maisons
+d'une solidité éprouvée, d'un renom européen, succombaient tour à tour,
+et chacun de ces écroulements laissait le crédit de l'Angleterre atteint
+et ébranlé. Au même moment, une rupture imminente avec les États-Unis
+semblait devoir fermer aux exportations britanniques un de leurs
+derniers débouchés. D'autres causes encore, l'accroissement de la dette
+publique, une crise ouvrière, la cherté du blé, l'impossibilité de
+suppléer à l'insuffisance des récoltes par des achats à l'étranger,
+ajoutaient à l'angoisse de ces heures sombres, succédant à une période
+de prospérité inouïe. La guerre avait fait la fortune des Anglais: la
+prolongation de la guerre préparait leur ruine. Aujourd'hui, dans toutes
+les parties de la nation, c'étaient la gêne, l'atonie, l'appréhension de
+l'avenir; ce serait demain l'universelle détresse, avec le soulèvement
+des masses et la guerre des classes en perspective[614].
+
+[Note 614: Voy. spécialement GREEN, _Histoire du peuple anglais_,
+II, 413-418.]
+
+Napoléon connaissait cette situation. Il en suivait les progrès dans les
+journaux anglais, qu'il lisait avidement, dans toutes les informations
+qu'il recevait de Londres et faisait soigneusement colliger, dans les
+débats du Parlement, et à chaque symptôme de souffrance noté chez
+l'ennemi détesté, son âme se remplissait de joie. Touchait-il enfin au
+but de tout son règne? Ce que n'avaient pu produire les préparatifs de
+descente et les coups successivement portés en Europe, le camp de
+Boulogne, Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram, l'Allemagne et l'Italie
+absorbées, la Russie, puis l'Autriche, vaincues et ralliées, l'Espagne
+envahie, la Turquie et les Indes menacées, la guerre économique
+allait-elle l'opérer? L'Angleterre allait-elle s'avouer vaincue,
+souscrire à cette paix maritime qui préviendrait le retour des guerres
+continentales, anéantirait dans leur germe les complications futures,
+éclaircirait partout l'horizon, donnerait à la France la sécurité dans
+la grandeur? Pour la première fois ce dénouement devenait possible: il
+semblait même prochain, imminent, mais à une condition, c'était que nos
+efforts se poursuivissent avec un redoublement d'énergie, car le
+commerce anglais s'obstinait à la lutte, malgré ses dangers et ses
+mécomptes, et ne renonçait pas à franchir les barrières dont Napoléon
+travaillait à environner l'Europe.
+
+C'était toujours dans la Baltique que les bâtiments porteurs de denrées
+coloniales se réfugiaient et s'entassaient: c'était de ce côté que les
+produits prohibés cherchaient désespérément un passage. Des navires de
+toute nationalité, principalement américains, escortés et protégés
+souvent par des vaisseaux de guerre anglais, circulaient sur la Baltique
+par bandes innombrables, par centaines, par milliers, «comme les débris
+d'une armée mise en déroute[615]». Ils erraient de rivage en rivage,
+frappaient à toutes les portes; repoussés d'un côté, ils se rejetaient
+de l'autre. Après avoir inutilement tâté Lubeck, Stettin, Dantzick, et
+rencontré partout la France, ils se donnaient maintenant une autre
+destination et remontaient plus haut vers le Nord. Où se rendaient-ils?
+La Suède leur restait ouverte, mais ne leur offrait plus qu'un abri
+précaire, puisque le gouvernement royal d'abord et ensuite Bernadotte,
+qui s'acheminait vers Stockholm, avaient fait à l'Empereur de
+solennelles promesses. D'ailleurs, pour la plupart des bâtiments
+fraudeurs, la Suède était une escale plus qu'un but. En réalité,--des
+avis positifs en faisaient foi,--les flottes marchandes qui portaient
+les suprêmes espérances de l'Angleterre se dirigeaient vers la Russie,
+gagnaient la vaste région où l'exclusion des neutres n'avait pas encore
+été prononcée à titre de règle absolue.
+
+[Note 615: Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810.]
+
+En Russie, les navires portant pavillon neutre étaient admis à débarquer
+leurs cargaisons, pourvu que celles-ci justifiassent en apparence, au
+moyen de certificats trop faciles à se procurer, de leur origine
+américaine et non britannique. Par cette porte entre-bâillée, des
+marchandises appartenant en réalité aux Anglais s'introduisaient sur le
+continent; les unes étaient consommées dans les provinces russes; les
+autres, continuant leur route par terre, s'acheminant à travers
+l'empire, dépassaient ses frontières et se répandaient en Europe. Nos
+agents les voyaient arriver en Allemagne par convois immenses, par
+véritables caravanes; tout ce qui s'en était débité cette année à la
+foire de Leipzick était venu du Nord, apporté sur sept cents chariots.
+Si la Russie continuait à accueillir ces produits, à en permettre le
+débit et le transit, elle fournirait aux Anglais, en échange de leurs
+articles, l'or qui leur permettrait de maintenir leur crédit, de solder
+leurs troupes d'Espagne: elle leur donnerait littéralement des armes
+pour perpétuer la guerre. Au contraire, que le Tsar se résignât à fermer
+entièrement ses ports, à proscrire absolument les neutres, reconnaissant
+en eux les agents et les intermédiaires du commerce britannique, il
+compléterait l'investissement de l'Angleterre et la réduirait à merci,
+en lui ôtant les derniers moyens d'écouler ses produits et de se créer
+des ressources. Suivant une parole de Napoléon, la paix ou la guerre
+était entre les mains de la Russie, et l'alliance reprenait, manifestait
+toute son utilité, à l'heure où des torts réciproques l'avaient altérée
+et virtuellement dissoute.
+
+Était-il juste aujourd'hui, était-il rationnel de demander au Tsar un
+nouveau et plus pénible sacrifice, une preuve irrécusable de dévouement
+et d'abandon, après lui avoir fourni tant de raisons pour craindre et se
+défier? Il est vrai que tous les discours de ce prince, toutes ses
+lettres, continuaient à exprimer l'ardent et invariable désir de la paix
+générale; il affirmait d'autre part qu'il ne serait jamais le premier à
+rompre l'accord, et Caulaincourt, par chaque courrier, se portait garant
+de cette intention[616]. En faisant appel à ces sentiments, en invoquant
+auprès d'Alexandre l'intérêt de l'humanité tout entière, en lui montrant
+dans un avenir prochain l'universelle détente et le grand apaisement, ne
+saurait-on obtenir de lui une décision essentiellement conforme à
+l'esprit du pacte de 1807, dont le but annoncé avait été de courber
+l'Angleterre sous l'effort combiné des deux empires? Un instant,
+Napoléon se reprit à cet espoir ou voulut du moins tenter cette épreuve.
+
+[Note 616: Nous publions à l'Appendice, sous le chiffre III, les
+lettres particulières écrites durant cette période par Caulaincourt au
+ministre des relations extérieures: Archives des affaires étrangères,
+Russie, 150 et 151. Ces lettres mettent en lumière le beau caractère de
+l'ambassadeur, sa courageuse franchise, mais en même temps son erreur
+permanente sur les intentions réelles d'Alexandre.]
+
+Dès le 7 septembre, il avait fait proposer aux Russes l'adoption des
+nouveaux tarifs sur les denrées coloniales; il attendait à ce sujet une
+réponse. Le 13 octobre, il soulève la question des neutres; par deux
+fois dans la même journée, il prescrit à Champagny de faire une lettre
+au duc de Vicence, de voir Kourakine, d'insister pour la confiscation de
+tous les bâtiments porteurs d'articles prohibés[617]. Il ordonne de
+transmettre à Pétersbourg une lettre du général Rapp, qui commande à
+Dantzick: Rapp a vu se former sur la Baltique de vastes rassemblements,
+il annonce que «beaucoup de bâtiments chargés pour le compte de
+l'Angleterre se sont dirigés vers les ports de Russie[618]»; couverts
+par leurs pavillons multicolores, ils doivent y avoir pénétré et
+attendre que l'autorité compétente statue sur leur sort; l'heure est
+urgente: c'est l'instant d'exposer la théorie française dans toute sa
+rigueur et d'indiquer l'application spéciale que la Russie est requise
+d'en faire.
+
+[Note 617: _Corresp._, 17040-17041.]
+
+[Note 618: _Id._, 17041.]
+
+Champagny écrivit à Caulaincourt par courrier extraordinaire. Il
+récapitulait les résultats obtenus par le blocus, félicitait la Russie
+de saisies récemment opérées, signalait de fâcheuses défaillances, et
+poursuivait ainsi: «Dans ce moment, Monsieur, où nous touchons au but
+pour lequel tant de sacrifices ont été faits, représentez au
+gouvernement russe combien il importe à la cause commune, combien il
+importe à la Russie qui désire la paix, de frapper avec la France le
+dernier coup qui doit l'obtenir; que l'empereur de Russie ordonne la
+confiscation de tous ces bâtiments qui se dirigent vers ses ports. Ils
+sont chargés de denrées coloniales, cela seul doit être un titre de
+condamnation. Toute denrée coloniale est nécessairement marchandise
+anglaise, sous quelque pavillon qu'elle arrive; la confiscation est donc
+la suite des engagements pris par les puissances du continent. Elle sera
+dans ce moment éminemment utile au continent. Jamais l'Angleterre ne
+s'est trouvée dans la détresse qu'elle éprouve, et cette détresse est
+surtout l'effet des dernières mesures prises par l'Empereur. Le change
+de l'Angleterre baisse journellement, son papier de banque est devenu un
+papier-monnaie dont la perte est déjà sensible. Les banqueroutes se
+multiplient; celle de la maison Beckers, qui spéculait sur les denrées
+coloniales, a été occasionnée par le mauvais succès de ses spéculations.
+La catastrophe de M. Goldsmith, _une des colonnes de la Cité_, comme
+disent les Anglais, provient aussi, quoique indirectement, de la même
+cause. Il s'était chargé d'une grande partie du dernier emprunt fait par
+le gouvernement et avait reçu des effets de la dette publique. Les
+négociants spéculateurs en denrées coloniales qui attendaient des
+retours qui n'ont pas eu lieu, ayant des engagements à remplir, ont été
+obligés de se défaire des effets de la dette publique dont ils pouvaient
+être porteurs. De là la dépréciation de ces effets, celle des effets de
+l'emprunt, et la ruine de M. Goldsmith, qui s'est brûlé la cervelle. Un
+retard seul dans la vente des cargaisons destinées pour le nord de
+l'Allemagne ou pour la Baltique a occasionné cet effet; quel résultat
+n'obtiendra-t-on donc pas si toutes ces cargaisons transportées en
+Russie y sont confisquées au moment de leur arrivée! Nous savons par une
+voie sûre que la désolation est grande dans le commerce anglais, et que
+ses vœux sont maintenant pour la paix, lorsqu'il y a peu de mois encore
+il paraissait indifférent à la continuation de la guerre.
+
+«La Suède va être fermée au commerce anglais, et si la Russie se joint à
+la France, en prenant et en faisant exécuter rigoureusement la mesure
+que vous êtes chargé de lui proposer, le vœu de la paix deviendra le cri
+général en Angleterre, et son gouvernement sera obligé d'en faire la
+demande.
+
+«Insistez donc sur la confiscation des bâtiments porteurs de cargaisons
+de denrées coloniales. Quelque masque qu'ils prennent, quelque pavillon
+qu'ils arborent et quelque prétexte qu'ils mettent en avant, ils sont
+anglais ou appartiennent à l'Angleterre, et si les ordres de l'empereur
+de Russie pour cet objet sont bien exécutés, avec suite et rigueur, ils
+vaudront au fisc de Russie une recette considérable, peut-être de
+soixante millions, et produiront une forte secousse en Angleterre.
+
+«L'Empereur, Monsieur, attache tant d'importance à cette mesure qu'il a
+voulu que j'en fisse l'objet d'une lettre spéciale qui a été mise sous
+ses yeux, et en parvenant à la faire adopter dans tout l'empire russe,
+vous aurez donné à Sa Majesté une nouvelle preuve du talent et du zèle
+que vous mettez à la servir[619].»
+
+[Note 619: Champagny à Caulaincourt, 16 octobre 1810. Cf.
+_Corresp._, 17040 et 17041.]
+
+Peu de jours après l'envoi de cette dépêche, de nouveaux avis arrivent
+du Nord; les faits se précisent dans la Baltique. Un vaste convoi de six
+cents bâtiments s'est formé à l'entrée de cette mer; il s'est présenté
+devant les rivages du Mecklembourg; repoussé par cet État, il s'est mis
+à côtoyer le littoral, et tout donne à penser qu'il va en premier lieu
+chercher accès dans les ports de la Prusse. C'est là que Napoléon veut
+d'abord le rejoindre et l'intercepter. Ardent à cette chasse, il intime
+l'ordre à la Prusse d'exclure ou de confisquer les six cents bâtiments:
+«S'il en est autrement, ajoute-t-il, j'entre en Prusse; je n'ai pas
+d'autre moyen de faire la guerre à l'Angleterre, celui-là est efficace,
+et rien ne pourrait m'arrêter[620].» Jamais plus brutale menace n'a
+accompagné injonction plus sommaire; jamais la main du vainqueur ne
+s'est plus lourdement appesantie sur la Prusse esclave. Mais Napoléon
+apprend presque aussitôt que la cour de Potsdam, tremblante et soumise,
+a devancé nos désirs et clôturé hermétiquement ses ports. Obligés de
+reprendre le large, les six cents navires vont évidemment se rapprocher
+de la Russie et y chercher fortune; c'est dans ce dernier asile qu'il
+faut poursuivre l'ennemi, le traquer et le forcer. Après avoir mis la
+Prusse en demeure de se fermer, Napoléon adjure la Russie de s'emparer
+des bâtiments qui lui demandent refuge, de saisir la riche proie que son
+allié a rabattue vers elle et poussée dans ses mains. Lorsque l'occasion
+est si belle, toute hésitation serait injustifiée et tout scrupule
+coupable; que l'empereur Alexandre ne se laisse donc pas intimider par
+les cris du commerce, par les clameurs de son peuple; qu'il s'arme de
+résolution et d'énergie; à lui l'honneur de frapper le coup de grâce sur
+l'ennemi expirant. Le commerce britannique cherche en Russie le salut;
+qu'il y trouve sa perte. Un effort, un dernier effort, et l'Angleterre
+est abattue: «confisquer ces six cents cargaisons serait la plus belle
+victoire qu'on eût remportée sur les Anglais; que la Russie en ait la
+gloire et le profit[621].»
+
+[Note 620: _Corresp._, 17062.]
+
+[Note 621: Champagny à Caulaincourt, 23 octobre 1810.]
+
+Formulant ces appels véhéments, Napoléon sentit le besoin, pour
+s'assurer l'obéissance d'Alexandre, de lui rendre quelque sécurité.
+Était-il devenu tout à fait impossible de dissiper les nuages que les
+derniers mois avaient accumulés? Dans son orgueil inflexible et sa
+méfiance justifiée, Napoléon répugnait toujours à fournir un gage de ses
+intentions, à les attester par un acte de condescendance et de
+modération. Par contre, il consentait parfaitement à réitérer ses
+explications, à répéter ce qui au fond était sa pensée, à savoir qu'il
+ne nourrissait aucun dessein préconçu de scission, «que ses intérêts, sa
+politique, lui faisaient désirer la continuation de l'alliance[622]». Il
+rompra donc le silence sur les délicates matières qu'il s'est depuis
+quelques semaines abstenu d'aborder; encore une fois, il essayera de se
+faire entendre et comprendre. Il avait pris le parti d'écrire à
+l'empereur Alexandre et de lui renouveler personnellement sa demande; il
+voulut en même temps que des paroles à la fois rassurantes et
+pressantes, venant directement de lui, servissent à appuyer et à
+justifier cette démarche.
+
+[Note 622: Rapport de Tchernitchef à l'empereur Alexandre, octobre
+1810. _Recueil de la Société impériale d'histoire de Russie_, t. XXI,
+17.]
+
+Par qui les transmettrait-il? Quelle que fût sa confiance dans le zèle
+et l'activité de Caulaincourt, il préférait s'adresser au Tsar par la
+bouche d'un personnage appartenant à ce prince et le touchant de plus
+près. L'ambassadeur de Russie, il est vrai, semblait moins propre que
+jamais à rapporter exactement et à interpréter avec autorité des paroles
+où tout aurait son importance et sa valeur. De jour en jour, le prince
+Kourakine donnait des signes plus visibles d'affaissement et de
+décrépitude. Il ne réussissait plus à mériter la confiance de sa cour
+par aucun service, bornait ses fonctions à écrire, de temps à autre, en
+style solennel, de filandreuses dépêches, et ses secrétaires en étaient
+réduits, faute d'un travail sérieux, à occuper par les plus singuliers
+passe-temps leurs heures de présence à la chancellerie[623]. Mais le
+Tsar avait en France un envoyé temporaire, bien autrement actif et
+utile. C'était l'un de ses propres aides de camp, ce colonel
+Tchernitchef que nous avons vu, durant la campagne de 1809, faire
+fonction de courrier entre Pétersbourg et notre quartier général. Comme
+Alexandre avait distingué en lui du flair et de la pénétration, le don
+de tout voir et de bien voir, il en avait fait son messager ordinaire
+auprès de l'Empereur; il venait de le lui renvoyer une fois de plus,
+porteur de lettres amicales, et s'était servi de ce moyen pour glisser à
+Paris un observateur aussi attentif que dénué de scrupules.
+
+[Note 623: Rapport de police concernant l'ambassade russe, 1er
+septembre 1810: «Les secrétaires s'égayent sur le travail qu'on leur
+fait faire avec apparat sur des inutilités. MM. de Nesselrode et de
+Krüdener sont à la tête des rieurs, et, sous un des derniers plis de
+l'ambassadeur, ils ont expédié une pièce de vers de leur façon où le
+prince est traduit en ridicule. Pour se mettre à couvert, ils en ont
+fait faire de copies à tous les secrétaires, qui en ont envoyé à leurs
+amis en Russie.» Archives, nationales, F7, 3724.]
+
+De longue date, Alexandre n'avait rien épargné pour bien placer
+Tchernitchef dans la confiance du gouvernement français; ce jeune homme,
+disait-il, avait le culte de l'empereur Napoléon, ne tarissait pas en
+éloges sur ce qu'il voyait dans ses missions et «en parlait comme s'il
+était un Français[624]». Quant à Caulaincourt, il avait complètement
+pris le change sur le caractère et les habitudes de l'aide de camp
+voyageur: il l'avait signalé à Paris «comme un bon, un excellent jeune
+homme», dont il vantait la conduite «discrète et pleine de
+circonspection[625]».
+
+[Note 624: Rapport n° 57 de Caulaincourt, octobre 1809.]
+
+[Note 625: Lettres à Talleyrand, 22 janvier et 6 février 1810.
+Archives des affaires étrangères, Russie, 150.]
+
+En fait, Tchernitchef se montrait à Paris aussi remuant que Kourakine
+l'était peu; il se répandait dans tous les mondes, non moins ardent à se
+renseigner qu'à s'amuser; grâce à beaucoup d'aplomb, joint à beaucoup de
+flexibilité et de liant, il s'insinuait dans des milieux, qu'il lui
+était fort intéressant de connaître, et n'en était plus à compter ses
+succès de société. Homme à bonnes fortunes, «grand mangeur de
+cœurs[626]», il n'était jamais à court auprès des femmes de compliments
+et de phrases, et si quelques-unes, réagissant contre l'engouement
+général, le jugeaient «suffisant, fat, mielleux, et par conséquent très
+fade[627]», beaucoup trouvaient à sa personne un charme irrésistible: il
+se procurait ainsi d'agréables moyens d'information et poussait dans les
+boudoirs parisiens d'utiles reconnaissances, en attendant qu'il jetât
+plus loin son regard fureteur et étendît ses explorations jusqu'aux
+bureaux de la guerre. Déjà, il approchait du ministère dont il faisait
+sourdement le siège; il commençait auprès de quelques employés un
+travail corrupteur, visait certaines pièces qui lui feraient connaître
+le nombre et les mouvements de nos troupes, se promettait d'en
+soustraire copie, et, sans respect de son épaulette, se préparait au
+métier d'espion[628]. Au reste, son manège n'échappait pas au nouveau
+ministre de la police, qui était le général Savary; méfiant par principe
+et par profession, Savary avait l'œil sur lui, mais d'autres ministres
+français avaient été si bien enjôlés qu'ils traitaient de rêveries les
+soupçons de leur collègue, goûtaient et protégeaient fort Tchernitchef,
+devenu à Paris «une petite puissance[629]». Trop fin pour ne pas flairer
+dans ses allées et venues quelque intention cachée, l'Empereur le voyait
+néanmoins sans déplaisir; il le jugeait de ces hommes intelligents et
+sans préjugés avec lesquels il est toujours agréable de s'expliquer,
+parfois facile de s'entendre: ce fut lui qu'il prit actuellement pour
+son porte-parole, et il ne vit aucun inconvénient à exprimer tout haut
+sa pensée devant qui était venu l'épier et la surprendre.
+
+[Note 626: Comtesse de CHOISEUL-GOUFFIER, _Réminiscences sur
+Napoléon Ier et Alexandre Ier_, p. 11.]
+
+[Note 627: _Id._]
+
+[Note 628: _Mémoires du duc de Rovigo_, V, 124-132.]
+
+[Note 629: _Id._, 206.]
+
+La cour était alors à Fontainebleau; le 21 octobre, le corps
+diplomatique et les principaux membres de la colonie étrangère furent
+appelés dans cette résidence et invités à un bal. Pendant l'audience
+collective qui précéda la fête, l'Empereur, faisant sa tournée,
+s'approcha jusqu'à trois fois de Tchernitchef, lui jetant au passage
+quelques paroles gracieuses. Le soir, au bal, du haut de l'estrade où il
+se tenait avec l'Impératrice et les princes, il cherchait des yeux dans
+la foule l'uniforme russe; dès qu'il eut reconnu Tchernitchef, il le fit
+appeler; bientôt après, tandis que l'Impératrice s'approchait des tables
+de jeu, il s'empara du jeune homme, et, s'isolant avec lui dans
+l'embrasure d'une fenêtre, se mit à l'entretenir familièrement et
+longuement. D'abord, s'adressant à un militaire, il causa métier; il se
+livra à une foule d'observations sur la dernière campagne des Russes
+contre les Turcs, appréciant les opérations, critiquant les unes, louant
+les autres, donnant son avis sur la valeur des chefs, rectifiant les
+exagérations des bulletins, remettant les choses au point, résumant les
+résultats obtenus et évaluant les chances futures. À plusieurs reprises,
+il essaya de faire parler Tchernitchef, auquel il posait des questions;
+il était facile de voir combien cette guerre, qui retenait les Russes
+loin de lui, qui consumait et épuisait leurs forces, l'intéressait et le
+préoccupait, à quel point il était curieux de savoir quand et comment
+elle prendrait fin. Pendant un moment de silence, Tchernitchef s'avisa
+de rompre cet interrogatoire en félicitant Sa Majesté sur ses succès en
+Portugal, annoncés au _Moniteur_. Napoléon, qui tenait fort à voir clair
+dans les affaires d'autrui, n'aimait pas que les siennes fussent
+envisagées de trop près: il répondit très froidement au compliment et
+détourna la conversation par une boutade: «Vos généraux, dit-il,
+pillent-ils beaucoup[630]?» Sur quoi Tchernitchef ayant pris un air de
+pudeur alarmée et répliqué que de pareils excès étaient inconnus dans
+les armées du Tsar: «Bah! reprit l'Empereur, vous avez tort de ne pas
+être franc avec moi; je sais bien que vous n'êtes pas à beaucoup près
+aussi pillards que les miens, mais je ne me hasarderais pas à répondre
+pour vos commandants d'avant-garde et vos colonels de Cosaques.»
+
+[Note 630: Cette citation et les suivantes jusqu'à la pape 503, à
+l'exception de celles qui font l'objet d'une référence spéciale, sont
+tirées du rapport de Tchernitchef publié dans le _Recueil de la Société
+impériale d'histoire de Russie_, t. XXI, p. 1 à 22.]
+
+Après avoir traité des deux empires en particulier, on en vint à leurs
+rapports, on parla France et Russie, jusqu'à ce que, la partie de
+l'Impératrice finissant, Napoléon congédia Tchernitchef avec beaucoup de
+paroles flatteuses. Le lendemain, il le rappela au château, l'admit dans
+son cabinet, reprit et poussa à fond la conversation de la veille. Dans
+ces deux occasions, son langage fut, comme à l'ordinaire, prolixe,
+surabondant, décousu, mais parsemé de traits lumineux qui éclairèrent
+tour à tour les côtés divers de sa pensée. Pour cette fois, loin qu'il
+ait essayé d'en imposer à son interlocuteur, il crut devoir au contraire
+jouer cartes sur table et jugea que la suprême habileté serait d'être
+audacieusement sincère. Reprenant toutes les questions, il fournit, sur
+la manière dont il avait envisagé et traité jusqu'alors chacune d'elles,
+des éclaircissements inattendus, et montra, à quelques réticences près,
+où en était sa politique avec la Russie.
+
+Il n'y avait pas à se dissimuler, disait-il, qu'un peu de froid existait
+entre les deux cours. Bien que ses sentiments pour la personne de
+l'empereur Alexandre n'eussent nullement changé, l'amitié, la confiance,
+n'étaient plus les mêmes que par le passé. La Pologne en était la cause.
+Ici, reprenant l'éternelle question, Napoléon la traita posément et de
+haut, remontant à ses origines, reprochant toujours à la Russie de
+l'avoir laissée se soulever en 1809, par ses lenteurs calculées: il
+avait subi alors l'agrandissement du duché plutôt qu'il ne l'avait
+voulu. Quant à reconstituer le duché en royaume, sa politique n'était
+pas là, mais il ne le dirait jamais avec des expressions «que son
+honneur lui défendait de prononcer». Sur ce point, aucune illusion ne
+devait être conservée: il ne signerait point le traité, qui d'ailleurs,
+en lui-même, «ne prouvait rien du tout».
+
+La sûreté désirée, il fallait la chercher dans l'ensemble de ses actes,
+dans une saine appréciation de son caractère; c'était mal le connaître
+que de lui supposer la passion de toujours entreprendre et guerroyer, à
+la manière des conquérants classiques; il avait un but, qui était de
+forcer l'Angleterre à la paix, et ne s'en détournerait jamais pour
+courir au loin de romanesques aventures; qu'aurait-il à faire de
+s'enfoncer dans les glaces de la Pologne, dans les plaines de l'Ukraine?
+«Ce serait une ambition d'Alexandre, qui n'était point du tout dans son
+genre; la guerre qui lui tenait à cœur était celle des mers; tous ses
+vœux tendaient à former une marine imposante. Sa Majesté Russe pouvait
+donc être tranquille, tourner en toute sécurité ses forces contre les
+Turcs et s'épargner de grandes dépenses en contremandant de nouvelles
+levées inutiles; de son côté, il n'avait point appelé la conscription
+cette année.» Qu'avait-il de troupes en Allemagne? Les soixante
+bataillons du maréchal Davoust. Est-ce avec soixante bataillons qu'on
+fait la guerre à la Russie? S'il avait rapproché ces troupes du Nord et
+les avait placées entre Hanovre et Hambourg, c'était à seule fin de
+surveiller le Weser et l'Elbe. Au reste, il convint que les Polonais
+élevaient des retranchements en avant de Varsovie, et ce fut lui qui
+parla le premier de ces travaux. Mais les Russes n'avaient-ils point
+donné l'exemple par l'activité avec laquelle ils se fortifiaient
+derrière leur frontière? Il n'avait rien à y redire, chacun étant maître
+chez soi; seulement, il trouvait naturel que les Varsoviens, puisque
+leurs voisins se mettaient en mesure, en fissent autant sur leur
+territoire; il ne les empêcherait point de se tenir sur leurs gardes,
+mais ne les prendrait jamais pour arme d'offensive, et ses discours à
+Tchernitchef furent la paraphrase de ces mots qu'il faisait transmettre
+en même temps à Pétersbourg par le duc de Vicence: «Je ne nie point que
+la Suède et la Pologne ne soient des moyens contre la Russie en cas de
+guerre, mais cette guerre n'arrivera jamais par mon fait[631].»
+
+[Note 631: _Corresp._, 17023.]
+
+Au sujet de la Suède, il affirma à nouveau n'avoir contribué en rien à
+l'élection de Bernadotte, ce qui n'était que judaïquement vrai: il
+indiqua les côtés par lesquels ce résultat lui avait réellement déplu,
+en faisant héritier d'un trône «un de ses maréchaux qui n'était point
+son parent: cela tournait la tête à tous les autres, qui tous croyaient
+avoir des droits à des couronnes». Il eût préféré que la Suède
+n'éprouvât aucun changement dans son intérieur, à condition d'embrasser
+et de suivre fidèlement le système continental, et il avoua que si, de
+ce côté, sa politique avait eu à former un vœu, c'eût été de voir les
+royaumes Scandinaves réunis. Quant à la Prusse, il ne s'en occupait que
+pour exiger d'elle la stricte application du blocus; il en était
+d'ailleurs fort content sous ce rapport, et les Russes auraient tort de
+confier leurs secrets à la cour de Potsdam, car celle-ci, par peur, lui
+racontait tout. Passant de là à l'Autriche, il toucha quelques mots du
+parti Razoumovski, des menées antifrançaises, de ses plaintes, et
+ajouta, sans insister, «qu'il n'en aurait pas beaucoup coûté à Sa
+Majesté Russe de le satisfaire, sans le peiner par des réponses
+évasives». Enfin il mit presque entièrement à découvert ses rapports
+avec la cour de Vienne, remontant à leur point de départ et commençant
+par revenir, ce qui ne lui était point arrivé depuis sept mois, sur
+l'affaire délicate du mariage. En cette circonstance, n'était-ce pas à
+la Russie qu'il s'était adressé tout d'abord? L'opposition seule de
+l'Impératrice mère, cause de délais prolongés, l'avait obligé à se
+reporter vers l'Autriche. Si tout avait été conclu avec cette dernière
+«en quelques heures», c'était qu'il avait trouvé dans le prince de
+Schwartzenberg «un habile homme», prompt à saisir l'occasion; il n'en
+déplorait pas moins que l'alliance de famille eût manqué entre les
+maisons de France et de Russie. Il s'étendait complaisamment sur ce
+sujet, quand tout à coup, s'avisant que ces regrets n'avaient rien de
+flatteur pour Marie-Louise, il reprit: «Ce n'est point que j'aie à me
+plaindre de ce qui est arrivé, la femme que j'ai me convient et me
+plaît; vous l'avez vue; mais comme chez les souverains la politique doit
+entrer dans tout, j'avoue que votre alliance m'aurait bien plus
+convenu.»
+
+Au lendemain du mariage, l'Autriche eût été à lui, s'il eût voulu la
+prendre; elle le sollicitait et le recherchait, en haine des Russes et
+par dépit de leurs progrès sur le Danube. Il fit allusion aux offres qui
+lui avaient été adressées plusieurs fois et se vanta à juste titre de
+les avoir déclinées. Il n'avait, continuait-il, aucun lien politique
+avec l'Autriche, il n'en voulait point, car il sentait que cette
+monarchie avait trop souffert de son fait pour lui devenir jamais une
+alliée fidèle; même, livrant à moitié le secret de ses derniers
+entretiens avec Metternich, dans lesquels il n'avait travaillé qu'à
+s'assurer la neutralité autrichienne, il alla jusqu'à dire: «Il y a
+moins d'impossibilité à voir la France déclarer seule la guerre à la
+Russie que de la lui voir faire conjointement avec l'Autriche.»
+D'ailleurs, il ne cachait nullement que son but fût de créer entre les
+deux anciennes cours impériales une incompatibilité d'intérêts, un état
+permanent de suspicion. S'il avait abandonné au Tsar les Principautés,
+c'était moins par sentiment que par calcul, moins par amour de son allié
+que par désir de le brouiller avec l'Autriche: le même motif l'engageait
+à persévérer dans ses concessions et à appuyer les prétentions de la
+Russie sur la rive gauche du Danube.
+
+Ainsi, à l'entendre, il dépendait encore d'Alexandre, en persévérant
+dans le système, d'en cueillir tous les fruits: dans ce cas, le règne de
+ce prince serait le plus beau, le plus brillant, qu'eût jamais connu la
+Russie. N'était-ce point en effet combler les vœux de cette nation,
+réaliser ses rêves les plus audacieux, «accomplir son roman,--que de lui
+donner la Finlande et le cours du Danube avec l'espoir d'avoir dans peu
+la paix maritime, ce qui ne manquerait pas d'arriver, si l'on se
+décidait à prendre des mesures fermes et à l'abri de toute fraude?...
+_La Russie était géographiquement l'amie-née de la France_; en le
+restant, elle avait l'avantage de s'agrandir et de contribuer en même
+temps à obtenir dans peu une paix maritime indépendante du caprice et du
+despotisme d'une nation qui, par les mesures prises en dernier lieu, se
+voyait à la veille de sa perte; dans le cas contraire, elle se mettrait
+de nouveau dans une position où elle n'aurait que des chances à courir;
+il savait bien qu'il y en aurait aussi pour lui, mais il était sûr que
+si la guerre se renouvelait entre les deux empires, elle serait un
+préjudice au vainqueur et au vaincu.»
+
+Au reste, il se disait persuadé que «l'empereur de Russie, de même que
+son ministre, ayant été le premier et le seul à le comprendre, Sa
+Majesté aurait égard à sa demande dans toutes ses attributions, que pour
+cela il fallait absolument abjurer toutes les demi-mesures, qui ne
+serviraient qu'à faire languir peut-être un an ou deux la situation des
+deux empires et finiraient, sans nul doute, par les brouiller». En
+conséquence, il était de toute nécessité que l'empereur Alexandre
+repoussât les six cents navires où s'étaient accumulés les débris de la
+fortune britannique, qu'il rejetât à la mer ces épaves d'un grand
+naufrage, ou que mieux, après les avoir accueillies, il s'en emparât et
+les décrétât de bonne prise; cette rigueur, qui profiterait à son
+trésor, achèverait le désastre financier des Anglais; la paix
+s'ensuivrait sous peu, et l'objet de l'alliance serait rempli. Tel était
+le thème que Napoléon reprit sous vingt formes différentes, y revenant à
+propos de tout, à travers mille digressions et par les détours les plus
+imprévus, l'enrichissant chaque fois de faits, d'arguments,
+d'observations nouvelles, jusqu'à ce qu'enfin, en manière de conclusion,
+il remît entre les mains de Tchernitchef sa lettre pour l'empereur
+Alexandre, rédigée en ces termes:
+
+«Monsieur mon Frère, Votre Majesté Impériale m'a envoyé de si beaux
+chevaux que je ne veux pas tarder à lui en faire mes remerciements.
+
+«Les Anglais souffrent beaucoup de la réunion de la Hollande et de
+l'occupation que j'ai fait faire des ports du Mecklembourg et de la
+Prusse. Il y a toutes les semaines des banqueroutes à Londres qui
+portent la confusion dans la Cité. Les manufactures sont sans travail;
+les magasins sont engorgés. Je viens de faire saisir à Francfort et en
+Suisse d'immenses quantités de marchandises anglaises et coloniales. Six
+cents bâtiments anglais qui erraient dans la Baltique ont été refusés
+dans le Mecklembourg, en Prusse, et se sont dirigés vers les États de
+Votre Majesté. Si elle les admet, la guerre dure encore; si elle les
+séquestre et confisque leur chargement, soit qu'ils soient encore dans
+ses ports, soit même que les marchandises soient débarquées, le
+contre-coup qui frappera l'Angleterre sera terrible: toutes ces
+marchandises sont pour le compte des Anglais. Il dépend de Votre Majesté
+d'avoir la paix ou de faire durer la guerre. La paix est et doit être
+son désir. Votre Majesté est certaine que nous y arrivons si elle
+confisque ces six cents bâtiments et leur chargement. Quelques papiers
+qu'ils aient, sous quelque nom qu'ils se masquent, Français, Allemands,
+Espagnols, Danois, Russes, Suédois, Votre Majesté peut être sûre que ce
+sont des Anglais.
+
+«Le comte Czernitchef, qui retourne près de Votre Majesté, s'est fort
+bien conduit ici.
+
+«Il ne me reste qu'à prier Votre Majesté de compter toujours sur mes
+sentiments inaltérables qui sont à l'abri du temps et de tout
+événement[632].»
+
+[Note 632: _Corresp._, 17071.]
+
+En outre de la demande formulée dans cette lettre, Tchernitchef était
+chargé d'en transmettre verbalement une autre, que Caulaincourt
+appuierait de son mieux: il s'agissait de la Suède. Depuis quelques
+jours, Napoléon était de nouveau et plus mécontent de ce royaume; le
+cabinet de Stockholm paraissait revenir sur ses engagements, inventait
+des prétextes pour ne pas rompre avec les Anglais, demandait un répit.
+Napoléon espérait toujours que Bernadotte, une fois rendu à Stockholm,
+tiendrait sa parole et ferait décider la guerre; mais il cherchait en
+même temps d'autres moyens pour agir sur la Suède et briser sa
+résistance. Il fit à l'envoyé de cette puissance une scène extrêmement
+vive: les éclats de sa voix retentissaient jusque dans les pièces
+voisines, à tel point que les officiers de service, placés à l'entrée de
+son cabinet, crurent devoir s'éloigner par discrétion: «La Suède,
+disait-il au baron de Lagelbielke, m'a fait plus de mal cette année que
+les cinq coalitions que j'ai vaincues... Prétend-elle donc être seule le
+magasin duquel toutes les marchandises anglaises et les denrées
+coloniales seront librement versées sur le continent? Non, quand un
+nouveau Charles XII serait campé sur les hauteurs de Montmartre, il
+n'obtiendrait pas cela de moi[633]!» Cette colère était réelle, mais
+surtout calculée, et l'Empereur menaçait d'autant plus qu'il ne pouvait
+frapper, la Suède se trouvant par son éloignement, par sa position
+presque insulaire, hors de portée et à l'abri de nos coups. Cependant,
+n'existait-il pas une voie indirecte pour s'en rapprocher et
+l'atteindre? Notre allié russe, en contact matériel avec elle, ne
+pourrait-il exercer sur ses résolutions une contrainte salutaire? Un mot
+dit par le Tsar et que la Suède sentirait appuyé par la possibilité
+d'une intervention matérielle, un avertissement derrière lequel elle
+entreverrait une armée d'invasion, ferait plus que les paroles
+courroucées de la France et leur servirait de sanction. Napoléon avait
+tonné; il importait qu'au moins la Russie grondât. Alexandre fut donc
+sollicité d'adresser au gouvernement du roi Charles XIII une admonition
+sévère, de le rappeler à ses devoirs, d'exiger la guerre aux Anglais et
+surtout la confiscation des marchandises coloniales qui s'étaient
+entassées dans les docks de Gothenbourg. Ainsi, rentrant dans la pensée
+de Tilsit, Napoléon cherche à se servir de la Russie pour peser sur le
+Nord tout entier, pour l'interdire aux Anglais, pour fermer à leur
+commerce ses dernières issues, pour les réduire à une prompte et
+humiliante capitulation: «C'est maintenant, écrivait Champagny à
+Caulaincourt, l'unique objet de sa politique; le succès de ses dernières
+mesures lui fait mettre beaucoup de prix à ce qu'elles soient suivies
+partout, et partout avec constance et rigueur, jusqu'à ce qu'elles aient
+atteint le but désiré--la paix[634].»
+
+[Note 633: Voy. Armand LEFEBVRE, _Histoire des cabinets de l'Europe
+pendant le Consulat et l'Empire_, V, 73-75, d'après les Archives des
+affaires étrangères. La version suédoise de l'entretien, d'après le
+rapport de Lagelbielke, a été publiée en 1813 par le gouvernement de
+Stockholm.]
+
+[Note 634: Dépêche du 23 octobre 1810.]
+
+
+
+II
+
+Il ne paraît point que l'empereur Alexandre, saisi de nos demandes, ait
+hésité sur la conduite à tenir: son siège était fait et ses résolutions
+arrêtées d'avance. Il admettait encore les obligations résultant pour
+lui du pacte conclu à Tilsit et de son état de guerre avec la
+Grande-Bretagne, c'est-à-dire l'exclusion des navires incontestablement
+anglais; il ne discutait pas ce principe, s'y conformait plus ou moins
+scrupuleusement, mais n'entendait point s'assujettir aux mesures que
+Napoléon avait portées contre les neutres par simple décret et lui
+déniait le droit de légiférer pour l'Europe.
+
+D'ailleurs, si Napoléon était fondé à soutenir en fait que la presque
+totalité des neutres naviguait pour le compte de l'Angleterre et que le
+seul moyen d'atteindre cette ennemie était de la frapper dans ses plus
+utiles auxiliaires, il affaiblissait par certains de ses actes la valeur
+de son argumentation. Tandis qu'il prétendait défendre à autrui tout
+commerce indirect avec l'Angleterre, il ne se privait nullement, dans un
+intérêt national, d'opérer avec elle quelques transactions directes. Des
+navires français, munis par lui de _licences_, introduisaient dans les
+îles Britanniques divers produits de notre agriculture et de notre
+industrie; ils rapportaient en échange quelques denrées coloniales, dont
+notre pays eût pu difficilement se passer. Récemment, un de ces
+bâtiments à licence avait été vu dans un port russe; le gouvernement de
+Saint-Pétersbourg avait ainsi acquis la preuve de ce trafic légalement
+frauduleux et surpris l'Empereur en flagrant délit de contravention à
+ses propres principes.
+
+Napoléon, il est vrai, était en droit de répondre qu'il n'avait jamais
+interdit et qu'il avait même recommandé à ses alliés du Nord l'emploi
+des licences; que le commerce autorisé par ce moyen, dépendant
+exclusivement du bon plaisir des souverains, pouvait être régi et
+gouverné par eux de manière à consoler leurs peuples sans procurer à
+l'ennemi de soulagement appréciable, au lieu que l'irruption des neutres
+dans les ports russes, telle qu'elle se préparait, annulerait en grande
+partie les effets du blocus. Il était vrai encore que l'empereur
+Alexandre, quand il avait, en 1807, rompu du jour au lendemain tous
+rapports directs avec l'Angleterre et fermé aux produits de son empire
+leur principal débouché, avait imposé à ses sujets un sacrifice aussi
+brusque et plus onéreux que le supplément de rigueur réclamé
+aujourd'hui. Mais il était en 1807 dans la ferveur de son zèle
+napoléonien, il croyait à la vertu de l'alliance et en attendait de
+magiques résultats; sans être matériellement courbé sous le joug, comme
+les autres souverains, il était moralement assujetti. À la fin de 1810,
+désabusé de l'alliance, pénétré de ses inconvénients et de ses périls,
+disposé déjà à se dessaisir en partie des avantages qu'elle lui avait
+procurés et à gratifier l'Autriche d'une portion des Principautés, il
+n'entendait plus, pour un intérêt qui lui devenait étranger, aggraver
+les souffrances de son peuple et lui interdire tout commerce.
+D'ailleurs, il ne désirait plus la ruine des Anglais, voyait dans leur
+résistance une dernière garantie contre l'asservissement définitif de
+l'Europe, et son refus, qui s'appuya sur des motifs d'ordre spécial et
+économique, s'inspira aussi et avant tout de raisons générales. Les deux
+empereurs se divisèrent sur les moyens parce qu'ils n'étaient plus
+d'accord sur le but; leur dissidence au sujet du blocus détermina
+l'explosion au dehors d'un antagonisme latent; dans l'histoire de leur
+querelle, ce fut un effet plus qu'une cause, la conséquence de la
+rupture intime qui depuis longtemps s'était opérée entre eux.
+
+Déjà Roumiantsof avait exposé à Caulaincourt que l'adoption des nouveaux
+tarifs en Russie serait impraticable et funeste: «L'Empereur était
+disposé, avait-il dit, à faire tout le mal possible à l'Angleterre, mais
+il ne fallait pas s'en faire à soi-même plus qu'à son ennemi[635].» Dès
+nos premières instances sur la question des neutres, Alexandre s'en
+expliqua avec l'ambassadeur dans deux longues conférences. Ses paroles
+furent douces, mesurées, courtoises, mais assez fermes pour ne laisser
+aucun doute sur ses dispositions négatives. Depuis trois ans, disait-il,
+il avait constamment dépassé les devoirs que lui imposaient les traités
+et son amitié pour l'Empereur: «Tout avait prouvé, actions, paroles,
+écrits, quel intérêt il mettait à faire tout ce qui pouvait être utile
+ou même agréable à son allié[636].» Il avait nui aux Anglais plus que
+quiconque, il voulait leur nuire encore, mais tenait à rester seul juge
+des moyens qui lui permettraient de remplir cette intention. Les mesures
+recommandées pouvaient être bonnes et efficaces en d'autres pays: elles
+ne cadraient point avec les intérêts, les besoins de la Russie; cette
+nation ne saurait se plier, sans éprouver une gêne intolérable, à des
+règles établies et façonnées pour autrui: «Nous ne pouvons, disait le
+Tsar à Caulaincourt, nous faire faire un habit à votre taille[637].» Il
+ajoutait que les neutres étaient traités dans les ports de Russie en
+suspects; leur nationalité réelle et la provenance de leur chargement se
+vérifiaient par l'examen des papiers de bord; le contrôle s'opérait avec
+rigueur, il était confié à des hommes spéciaux, choisis à raison de leur
+incorruptible sévérité; l'Empereur se réservait lui-même de revoir les
+pièces et de statuer en dernier ressort sur chaque cas: il apporterait à
+cette œuvre un redoublement de vigilance, mais il refusait d'admettre
+qu'il n'existât point, parmi les neutres, un certain nombre d'innocents
+à discerner des coupables; il ne fermerait pas ses ports, par mesure
+générale, à tous les bâtiments de commerce qui paraîtraient au large.
+
+[Note 635: Caulaincourt à Champagny, 8 octobre 1810.]
+
+[Note 636: Caulaincourt à Champagny, 5 octobre 1810.]
+
+[Note 637: _Id._, 9 novembre.]
+
+Ayant reçu la lettre de l'Empereur apportée par Tchernitchef, il réitéra
+dans sa réponse, pour la centième fois, ses protestations habituelles.
+Il remerciait Napoléon de son message: «Ce que Votre Majesté, disait-il,
+veut bien m'y exprimer de sa politique comme de ses sentiments
+personnels pour moi m'a causé le plus grand plaisir par la conformité
+que j'y retrouve avec ceux que j'ai voués à Votre Majesté et qui sont
+inaltérables. Comme elle, je n'ai rien de plus à cœur que la
+continuation de l'alliance qui lie les deux empereurs et qui assure la
+tranquillité de l'Europe. Aussi Votre Majesté a pu se convaincre que
+rien de mon côté n'a été négligé pour prouver en toute occasion les
+principes que je professe pour l'union la plus étroite entre nous.»
+Quant aux moyens pratiques d'assurer le but de cette union, Alexandre
+glissait sur la controverse soulevée. Il laissait discrètement
+apercevoir la distinction qu'il établissait entre les Anglais et les
+neutres, mais feignait de croire que Napoléon n'avait voulu lui parler
+que des premiers, et d'ailleurs niait en fait l'apparition des convois
+signalés. «Les mesures contre le commerce anglais, continuait-il, se
+poursuivent avec vigueur, les nombreuses confiscations exercées dans mes
+ports en font foi. Depuis, à peine soixante bâtiments de différentes
+nations s'y sont présentés. Il est peu probable que d'autres arrivent
+encore, plusieurs des ports se trouvant déjà fermés par les glaces. Du
+moins, le nombre ne pourra être que très petit, et la même sévérité
+s'observera contre eux. Ainsi les six cents bâtiments dont Votre Majesté
+me parlent retourneront en Angleterre[638].»
+
+[Note 638: Lettre publiée par M. TATISTCHEFF, p. 541-543.]
+
+En réalité, il n'est point prouvé que les navires neutres chargés de
+produits anglais aient alors forcé l'entrée des ports russes en grande
+masse et par brusque effraction. Leur tendance était de se concentrer à
+Gothenbourg, devenu de plus en plus leur point d'attache et de
+ravitaillement, le quartier général de leurs opérations: de ce point ils
+se dirigeaient un à un ou par groupes peu nombreux vers le littoral de
+l'empire voisin, où ils trouvaient des facilités d'accès. En même temps
+une partie de leurs cargaisons, mise à terre, s'enfonçait dans la
+péninsule Scandinave, remontait vers le Nord jusqu'aux rivages du golfe
+de Bothnie; après avoir franchi cette mer intérieure, les produits
+coloniaux s'introduisaient en Russie, y étaient absorbés ou
+redescendaient dans le Sud pour envahir l'Allemagne: c'était par une
+infiltration continue que la Russie se laissait à petit bruit pénétrer
+et traverser par les denrées prohibées. La clôture des ports suédois
+couperait donc le mal dans sa racine, elle frapperait au point de départ
+de leur long circuit le négoce et le transit que le Tsar se déclarait
+impuissant à interdire tout à fait sur son propre territoire. La
+question était en Suède au moins autant qu'en Russie, et Alexandre avait
+été le premier à en faire la remarque; quelques semaines auparavant, il
+avait dit à Caulaincourt: «Le véritable entrepôt des marchandises
+anglaises et de contrebande est Gothenbourg... c'est ce port qu'il faut
+fermer. Si l'arrivée du prince de Ponte-Corvo enlève à l'Angleterre ce
+débouché, on frappera par là un coup qui se fera réellement sentir dans
+la Cité de Londres[639].»
+
+[Note 639: Caulaincourt à Champagny, 9 novembre 1810.]
+
+Lorsqu'il risquait cet aveu, Alexandre ne se doutait guère que Napoléon
+allait le prendre au mot et le mettre en demeure de coopérer à la
+fermeture de la Suède. Placé en présence de cette seconde partie de nos
+demandes, il éprouva un vif embarras. Il ne tenait nullement à susciter
+un ennemi de plus aux Anglais; surtout, il désirait ménager les Suédois,
+parce qu'il renonçait moins que jamais à conjurer leur hostilité, à
+s'attirer ce peuple, et que l'élection de Bernadotte, loin de contrarier
+son dessein, semblait décidément propre à le favoriser.
+
+Arrivé enfin à Stockholm dans le milieu d'octobre, le nouveau prince
+royal s'y était montré sous un jour rassurant pour nos ennemis. Il
+n'avait fait déclarer la guerre aux Anglais que pour la forme, et cette
+démonstration n'avait été suivie jusqu'à présent d'aucun effet, d'aucune
+confiscation. En même temps, dans ses premiers rapports avec l'envoyé
+russe, Bernadotte avait déployé une prévenance et des grâces
+singulières: il avait même poussé la délicatesse jusqu'à écrire au Tsar
+pour lui exprimer, en fort bons termes, son désir de vivre au mieux avec
+ses voisins. De ces avances, fallait-il conclure avec plus de certitude
+que l'ancien maréchal n'était nullement «l'homme de l'empereur
+Napoléon[640]»? Le fait était affirmé par Tchernitchef, qui invoquait
+des souvenirs personnels. Durant ses séjours à Vienne et en France, le
+jeune officier avait eu occasion d'approcher le prince de Ponte-Corvo et
+le loisir de l'étudier. En lui, il avait flairé un mécontent et un
+jaloux, un de ces hommes que les bienfaits et les reproches aigrissent
+également, et il jugeait très possible d'exploiter contre Napoléon, au
+profit de la Russie, ce trésor de fiel et de ressentiment, en même temps
+que les raisons trop réelles qui détournaient la Suède de s'abandonner
+complètement à la France. Encouragé par ces avis, Alexandre
+s'affermissait depuis quelque temps dans les plus audacieuses
+espérances: quel coup de partie s'il pouvait soustraire à Napoléon un de
+ses propres lieutenants, transformer en client de la Russie un maréchal
+d'Empire, promu au commandement de tout un peuple!
+
+[Note 640: Rapport de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de
+Russie_, XXI, 45.]
+
+Mais comment vérifier et cultiver les dispositions du prince royal?
+Comment approcher de lui sans donner l'éveil et entamer discrètement la
+conversation? La démarche réclamée par Napoléon en fournissait le moyen.
+En s'autorisant de nos demandes et sous prétexte de donner plus de poids
+aux avertissements de la Russie, on enverrait un agent spécial à
+Stockholm, on dépêcherait au prince un homme de confiance. Aux yeux de
+la France, cet émissaire aurait l'air d'être venu pour faire les
+réprimandes et les injonctions exigées: en réalité, il prendrait
+exactement le contre-pied du langage qu'il serait censé tenir; au lieu
+de menacer, il aurait à rassurer, à prodiguer de tranquillisantes
+paroles; il se mettrait ainsi en contact avec Bernadotte et le
+provoquerait à de plus complets épanchements.
+
+Par ses anciennes relations avec le prince, Tchernitchef semblait mieux
+à même que personne de remplir cette commission équivoque. C'était lui
+qui devait rapporter la réponse d'Alexandre à la lettre impériale du 23
+octobre; il reçut ordre de passer par Stockholm pour se rendre à Paris.
+Dans sa lettre à l'Empereur, Alexandre s'expliqua sur ce détour en une
+phrase qui montrait à quel point l'art des restrictions mentales lui
+était familier: «Le colonel Tchernitchef, disait-il, m'ayant paru
+mériter le contentement de Votre Majesté, c'est lui que j'envoie porter
+cette lettre; je le fais passer par Stockholm pour faire connaître au
+gouvernement suédois le désir que Votre Majesté a eu que j'appuie les
+démarches qu'elle a faites pour que la Suède rompe avec l'Angleterre,
+quoique j'aie déjà la nouvelle que cela se trouve fait.» Prise en soi et
+à la lettre, cette phrase n'avait rien que de conforme à la vérité. Oui,
+Tchernitchef dirait avec quelle passion, avec quelle véhémence Napoléon
+souhaitait que la Russie fît à la Suède des représentations et des
+menaces; seulement, il ajouterait aussitôt et tout bas qu'Alexandre
+était parfaitement résolu à ne tenir aucun compte de ce vœu, qu'il
+laissait la Suède entièrement maîtresse de ses décisions, libre
+d'adopter vis-à-vis de l'Angleterre telle conduite qu'il lui plairait et
+de se désintéresser de la guerre maritime; en un mot, l'objet réel de la
+mission était de faire savoir que son but apparent ne serait jamais
+rempli. En trahissant les intentions de l'Empereur sous couleur de s'y
+conformer, Alexandre espérait se créer des titres à la reconnaissance de
+la Suède, jeter les fondements d'une réconciliation et peut-être d'une
+amitié durable. Ainsi, c'est toujours entre les deux empereurs le même
+effort pour se disputer sous main les positions d'où ils pourront
+s'observer et se combattre avec avantage: dans ce jeu permanent, dès que
+Napoléon avance une pièce, Alexandre étend aussitôt la main pour s'en
+saisir et la retourner contre l'adversaire. Visant plus que jamais la
+Pologne et l'Autriche, il cherche en même temps à s'emparer de la Suède;
+mais cette fois, par un progrès dans la duplicité, il couvre sa
+mystérieuse tentative d'un semblant de déférence aux désirs de
+l'Empereur, et le service réclamé par la France lui devient occasion de
+la desservir.
+
+Tchernitchef partit pour Stockholm dans les derniers jours de novembre.
+Sentant grandir son rôle et croître son importance, ravi d'une mission
+qui répondait à ses goûts et à ses aptitudes, il se mit allègrement en
+route et lutta avec vaillance contre les difficultés que lui opposèrent
+la nature et la mauvaise saison dans cette campagne d'hiver. Durant la
+traversée du golfe, il lui fallut cheminer entre les îles d'Aland
+«partie à pied sur une glace extrêmement mince, partie à force de
+rames[641]»; une tempête le tint bloqué trois jours sur un îlot désert
+et ne lui permit d'atteindre Stockholm que dans la nuit du 1er au 2
+décembre; il y arriva harassé et transi. L'accueil qu'il reçut dans la
+capitale suédoise lui servit de réconfort. Dès son arrivée, il fut
+prévenu que le prince royal aurait un extrême plaisir à le revoir; il
+fallait seulement que le jeune voyageur, pour se mettre en règle avec
+l'étiquette, se fît d'abord présenter à Charles XIII. Tchernitchef
+s'acquitta de cette formalité et, au sortir de l'audience royale, fut
+conduit chez Bernadotte par le général de Suchtelen, ministre de Russie;
+M. d'Engerström, ministre des affaires étrangères de Suède, assistait en
+quatrième à l'entrevue.
+
+[Note 641: Toutes les citations, jusqu'à la page 521, sont extraites
+des rapports de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de Russie_,
+vol. cit., 22 à 48. Les mêmes pièces ont été publiées par M. Arvide
+Ahnfeld dans la _Revue historique_, 1888, t. II.]
+
+Dès qu'il eut aperçu Tchernitchef, Bernadotte vint à lui et,
+littéralement, se jeta à son cou; il l'embrassa plusieurs fois, avec
+effusion. La présence des deux ministres borna quelque temps la scène à
+cette pantomime et à des assurances générales d'amitié; cependant, «le
+prince s'étant un peu éloigné des personnes présentes», Tchernitchef
+trouva moyen de lui glisser qu'il avait à remplir près de lui une
+commission propre à empêcher quelque fâcheuse méprise sur les sentiments
+de l'empereur russe: en conséquence, il sollicitait de Son Altesse
+Royale la faveur d'une audience particulière. Fort intrigué, Bernadotte
+fixa le rendez-vous au lendemain dimanche _après le sermon_;--depuis
+qu'il avait mis le pied sur le sol suédois, il était devenu luthérien
+zélé et se piquait d'observer scrupuleusement les pratiques d'une
+religion chère à ses futurs sujets. En attendant, comme il avait
+grand'peur de la Russie, il risqua à l'oreille de Tchernitchef une
+profession de foi politique à l'adresse de cette puissance: il n'avait
+rien tant à cœur, disait-il, que d'entretenir avec elle les meilleures
+relations et ne lui créerait jamais l'ombre d'une difficulté: «Sa
+Majesté Impériale pouvait tourner ses armes contre l'Orient, le Midi et
+l'Occident», sans que la Suède s'en émût; la Suède sentait parfaitement
+que de l'empire voisin dépendait sa sécurité; elle pouvait se passer de
+tout le monde, sauf de la Russie. Tout ceci fut dit très vite, à voix
+basse, mais d'un ton chaleureux et pénétré: après quoi, s'étant
+rapproché des personnes présentes, le prince «ne parla plus que de
+choses indifférentes».
+
+Le dimanche, après le sermon, lorsqu'on se retrouva sans témoins dans
+son cabinet, ce fut lui qui prit l'initiative des épanchements. Il
+allait parler, disait-il, «comme avec ses entrailles». Était-il donc
+vrai que la Russie voulût forcer les résolutions de la Suède? Elle n'y
+avait déjà que trop réussi, et c'était la crainte d'une intervention de
+sa part qui avait amené la déclaration de guerre aux Anglais, mesure
+désastreuse pour le pays. Sans doute, il était juste que la Suède «payât
+son écot pour la cause du continent», mais pourquoi ne point tenir
+compte de sa situation et de ses facultés? Il était impossible qu'elle
+se privât plus de huit ou dix mois des denrées alimentaires que lui
+fournissait la Grande-Bretagne; quant à toucher aux marchandises déjà
+débarquées et emmagasinées, il n'y fallait point songer; le respect dû à
+la propriété privée, les lois du royaume s'y opposaient. Au reste,
+Bernadotte se montrait fort sceptique sur l'effet que ces rigueurs
+pourraient produire en Angleterre; à ses yeux, l'empêchement à la paix
+générale n'était pas là, et, sans prononcer encore le nom de Napoléon,
+usant d'une périphrase, il montra le principal obstacle «dans l'ambition
+et l'amour-propre du gouvernement français».
+
+À ces mots, gros d'arrière-pensées, Tchernitchef comprit qu'il pouvait
+parler sans crainte, que Bernadotte était mûr pour recevoir toutes les
+confidences. «M'apercevant alors, dit-il dans son rapport au Tsar, des
+véritables dispositions du prince à l'égard de la France, et voyant
+qu'il se livrait à moi comme par le passé, je lui dis qu'il était vrai
+que l'empereur Napoléon s'était adressé à Votre Majesté Impériale pour
+la prier d'appuyer les demandes qu'il faisait à la Suède; mais que,
+comme depuis la paix de Frédériksham les vœux et l'intérêt politique de
+Votre Majesté lui ont fait constamment désirer la prospérité intérieure
+de la Suède et la conservation des relations amicales qui existaient
+entre la Russie et elle, son intention n'est nullement de peser sur les
+volontés et les déterminations de la Suède, qui, dans cette circonstance
+comme dans toute autre, pouvait se conduire d'après ce que lui
+commanderait son propre intérêt, sans que de son côté elle y mît le
+moindre obstacle.»
+
+À peine ces paroles eurent-elles été prononcées que la satisfaction et
+le ravissement se peignirent sur les traits de Bernadotte; il parut
+soulagé d'un grand poids. On lui rendait le repos, disait-il, et pour
+répondre à tant d'ouverture de cœur, il se mit à parler d'abondance sur
+la situation déplaisante et cruelle où le plaçaient les exigences
+françaises. Était-ce là le traitement auquel il eût dû s'attendre «de la
+part d'une puissance qu'il avait servie utilement et peut-être honorée
+pendant trente ans, de la part de l'empereur Napoléon qu'il avait
+beaucoup appuyé dans de certains temps et auquel il avait évité bien des
+désagréments et embarras»? Ainsi mis en train, il ne s'arrêta plus et
+laissa voir, en même temps qu'un cœur tout suédois, les mauvais
+sentiments qui couvaient dans son âme contre son ancien compagnon
+d'armes, coupable surtout de l'avoir si prodigieusement distancé dans la
+carrière où ils avaient ensemble débuté du même pas. À cet égard, un mot
+le découvrit tout entier: «Par malheur, dit-il, le sort avait voulu que
+de camarade il soit devenu sujet.» Cependant, ajoutait-il, simple
+maréchal, il eût rougi de s'asservir à tous les caprices d'une humeur
+despotique; à plus forte raison ne tolérerait-il point «de telles
+saccades» quand une valeureuse nation lui avait fait l'honneur de le
+désigner pour chef; n'était-ce pas assez que d'avoir apporté à ce
+peuple, pour présent d'arrivée, une guerre ruineuse? L'idée d'avoir si
+mal répondu à la confiance de la Suède le mettait à la torture, faisait
+le malheur de sa vie; il ne s'en consolerait jamais. Et la vivacité
+emphatique de ses expressions, l'animation de son geste, l'enflure toute
+méridionale de son langage, jusqu'à cet accent gascon dont il n'avait
+jamais pu se départir, ajoutaient à ces étranges confidences, pour le
+Russe qui les recueillait, plus de piquant et de saveur.
+
+Le voyant en si bon chemin, Tchernitchef le laissa aller et n'eut qu'à
+le pousser un peu pour obtenir de lui les paroles les plus graves.
+Bientôt, désirant reconnaître la bienveillance avec laquelle l'empereur
+Alexandre compatissait à ses embarras et sentait sa position, revenant
+avec plus de force sur ce qu'il avait dit le jour d'avant, Bernadotte
+prit l'engagement d'honneur, en son nom et pour le gouvernement suédois,
+«de ne rien faire en aucune circonstance qui pût en la moindre des
+choses déplaire» à Sa Majesté de toutes les Russies. Il n'épouserait les
+querelles de personne, ne ferait jamais cause commune avec la Pologne et
+la Turquie, lors même que l'initiative des hostilités viendrait de
+Pétersbourg: «Sa Majesté Impériale pouvait porter ses armes à
+Constantinople, Vienne ou Varsovie, sans voir bouger la Suède, dont
+l'unique but serait toujours de rester unie à la Russie»; cette
+puissance devait désormais la regarder comme «sa vedette fidèle», et
+considérer que le nouveau prince royal était «devenu entièrement un
+homme du Nord». Deux heures durant, par de semblables discours,
+Bernadotte combla Tchernitchef de joie et d'espérances; à la fin,
+voulant lui faire franchir un pas de plus dans son intimité, il l'invita
+pour le lendemain à un déjeuner sans façon, en tête-à-tête.
+
+Dans l'intervalle de ces conversations, le représentant français en
+Suède favorisait inconsciemment les efforts de Tchernitchef et lui
+facilitait la tâche. Le baron Alquier était un homme d'activité et de
+valeur; malheureusement, ancien membre de la Convention, où il s'était
+associé aux pires mesures, il avait gardé de ce passé jacobin quelque
+chose de tranchant et d'autoritaire dans l'esprit, de cassant dans la
+forme, un défaut absolu de tact, et le tout se traduisait par des
+allures de proconsul. Avec cela, une vie privée fâcheuse, un ménage
+irrégulier qu'il avait transporté de Naples à Stockholm, l'empêchaient
+de se mêler à la société où ses fonctions l'appelaient à figurer. Cette
+situation fausse, dont il souffrait, le rendait plus amer, plus
+irritable encore; en lui, sous l'habit brodé du diplomate, reparaissait
+le révolutionnaire de tempérament et d'humeur, et qui plus est, le
+révolutionnaire aigri. Il avait le verbe haut, mordant, agressif, et
+passait son temps à mal parler du gouvernement et du pays auprès
+desquels il représentait.
+
+Sur le compte du prince royal, il s'exprimait en termes tout à fait
+inconvenants: il accordait volontiers que «c'était un bon diable, un bon
+homme, non dépourvu de moyens», mais une tête du Midi, chaude,
+«volcanique», subissant les impulsions les plus diverses et tournant à
+tous les vents; nulle suite dans les idées; peu ou point de caractère,
+rien de ce qu'il eût fallu pour dominer une situation difficile, pour
+réprimer l'effervescence qui persistait à Stockholm et qui faisait
+penser «aux temps de la Terreur en France»; le prince ne saurait jamais
+remettre tout en ordre par un bon coup d'État, la seule chose pourtant
+«qui pût sauver la Suède». Quant à la nation, M. Alquier la taxait de
+légèreté, d'outrecuidance et de rouerie: il infligeait aux Suédois
+l'épithète de «Gascons du Nord». Il convenait d'ailleurs que leur
+situation était désastreuse, qu'une rupture complète avec l'Angleterre
+les réduirait aux plus cruelles extrémités, et il ne cachait pas que ses
+instructions lui commandaient à peu près d'exiger l'impossible:
+néanmoins, disait-il, puisque telles étaient les volontés de l'Empereur,
+il fallait que l'impossible se fît. Il tenait ces discours à tout venant
+et particulièrement à Tchernitchef; pour mieux convaincre que la France
+disposait de la Russie, il affectait avec l'émissaire de cette cour une
+intimité sans bornes, lui témoignait une confiance fort mal placée, et
+répandait par toute la ville que l'aide de camp du Tsar était venu à
+seule fin de mettre à la raison la Suède récalcitrante.
+
+Ces propos blessants, dont l'écho retentissait aux oreilles de
+Bernadotte, l'offensaient gratuitement et l'exaspéraient. Le jour où
+Tchernitchef déjeuna chez lui, «il renvoya les domestiques» dès que l'on
+fut à table, et aussitôt, en termes pleins d'amertume, fit allusion au
+langage que tenait le ministre de France et aux intentions qu'il prêtait
+à la Russie. À le trouver si affecté et si chagrin, Tchernitchef jugea
+l'occasion particulièrement opportune pour renouveler et accentuer ses
+communications consolantes: elles n'en produiraient que d'autant plus
+d'effet. Il répéta donc, affirma sur tous les tons que la Russie ne
+s'associerait jamais contre la Suède à aucune mesure de coercition et de
+rigueur; son maître l'avait envoyé tout exprès pour confier à la
+discrétion du prince cette résolution inébranlable.
+
+À ces mots, réconforté de nouveau et ne se possédant plus de joie,
+Bernadotte ne sut comment témoigner sa gratitude: il chercha un moyen de
+renchérir encore sur ses précédentes assurances; la veille, il avait
+donné sa parole d'honneur qu'il n'agirait jamais contre la Russie;
+maintenant, il donnait sa parole d'honneur _sacrée_ et parlait déjà de
+se lier par écrit. Ensuite, il se posa en victime de Napoléon. Sa vanité
+exubérante, faisant tort à son jugement, le jetait parfois en de naïves
+erreurs, et c'est ainsi qu'il s'imaginait de bonne foi avoir inspiré de
+la jalousie à l'Empereur. Dans toutes les circonstances, disait-il,
+celui-ci l'avait placé de manière à le sacrifier, «une gloire de moins
+étant très fort son fait»; aujourd'hui, s'il se montrait aussi dur
+envers la Suède, c'était sans doute par désir de dominer le monde
+entier, mais aussi pour lui faire tort et déplaisir, à lui Bernadotte,
+et «par un raffinement de mauvaise volonté à son égard». Et pourtant que
+de services le maréchal Bernadotte n'avait-il pas rendus à son ancien
+chef? De quels pas difficiles ne l'avait-il point aidé à se tirer? Son
+abnégation, son désintéressement dans toutes les circonstances
+revenaient sans cesse dans sa bouche, et toutes ses paroles tendaient à
+prouver que Napoléon était son obligé et se comportait en ingrat. Mais
+le ton adopté récemment avec la Suède, reprenait-il, ne se supportait
+pas deux fois, et peu à peu, s'animant, se montant, se grisant de ses
+propres discours, il ne se contentait plus de promettre à la Russie une
+neutralité bienveillante, il en venait à prévoir une rupture et une
+guerre avec la France. Il aimerait mieux «périr les armes à la main
+d'une manière honorable que de laisser avilir la nation qui l'avait
+choisi pour la gouverner; l'empereur Napoléon ne pouvait pas l'atteindre
+si la Russie ne s'en mêlait point; quand même il le pourrait, on verrait
+encore quel parti prendraient les soldats français une fois sur le
+territoire de Suède; il en était trop connu, aimé et respecté, et les
+avait commandés en trop de circonstances pour ne point en partie compter
+aussi sur eux».
+
+«Là-dessus, ajoute Tchernitchef dans son rapport, on vint nous
+interrompre, et le prince, qui allait à la parade, m'engagea à l'y
+suivre.» Devant le front des troupes, Tchernitchef retrouva le brillant
+général qu'il avait connu à l'armée du Danube, le chef à l'air martial,
+à l'œil vif, à la taille bien prise, à l'abondante chevelure flottant au
+vent. Ce qui frappait surtout en Bernadotte, c'était l'aisance parfaite
+avec laquelle il était entré dans son nouveau rôle: rien chez lui qui
+sentît le parvenu; pas un mouvement faux ou déplacé. Avec une dignité
+tranquille, il inspectait les troupes, figurait devant le peuple
+assemblé, recevait des placets, faisait largesse aux pauvres, s'offrait
+aux hommages et aux acclamations, comme s'il se fût exercé de tout temps
+à ces fonctions de la souveraineté.
+
+Il ne quitta Tchernitchef que pour aller chez le Roi, auquel il
+témoignait la plus respectueuse déférence; mais il voulut revoir
+l'officier russe dès le lendemain: il le retint cette fois à déjeuner et
+à dîner. Avant de se séparer définitivement de lui--Tchernitchef ne
+pouvait plus retarder son départ pour Paris--il lui remit une lettre à
+l'adresse de l'empereur Napoléon, une autre pour la princesse Pauline;
+dans la première, il demandait un peu de temps pour s'acquitter de ses
+promesses; dans la seconde, il sollicitait la princesse d'intercéder en
+sa faveur. Il pria Tchernitchef de lui rendre à Paris le même service,
+de plaider sa cause, d'exposer l'état déplorable de la Suède et
+l'indulgence qu'il comportait. Au fond, il craignait encore de rompre en
+visière à Napoléon, et parmi les raisons qui le portaient à différer, il
+en était une dont il ne fit point mystère à son nouveau confident: «Le
+prince, écrivait Tchernitchef, poussa sa franchise jusqu'à me dire que
+la Suède étant pauvre, il était encore obligé de se contraindre parce
+qu'il avait besoin de retirer jusqu'au dernier écu de ce qu'il possédait
+en France.»
+
+Cette réserve prudente ne l'empêchait point, l'instant d'après,
+d'envisager les plus héroïques perspectives. Il fallait, disait-il, que
+Napoléon se gardât de toucher à la Suède, il y retrouverait une Espagne.
+«En électrisant la nation et en la conduisant avec un peu de génie», on
+la rendrait invincible, et déjà Bernadotte se voyait réfugié et
+inaccessible dans les glaces du Nord, entouré de son peuple fidèle,
+donnant au monde un grand exemple de constance et d'intrépidité: il se
+composait magnifiquement ce rôle et s'y drapait. Pourtant, si son
+imagination lui faisait parfois envisager de telles hypothèses, si sa
+verve hâbleuse se plaisait à les développer, il avait trop le sens des
+réalités pour s'y arrêter bien sérieusement. Prudent et avisé sous des
+dehors fanfarons, il s'était dit au contraire que son pays d'adoption et
+lui-même risqueraient moins, suivant toutes probabilités, à se brouiller
+avec la France qu'avec la Russie, qu'ils pourraient y gagner tout
+autant, et là était en partie le secret de sa contenance. À supposer
+qu'une campagne victorieuse rendît aux Suédois la Finlande, ce succès
+demeurerait éphémère; il serait le signal de longues luttes où la
+victoire resterait en fin de compte aux gros bataillons, à la puissance
+qui disposait de quarante millions d'hommes contre quatre. Au contraire,
+si la Suède passait condamnation sur la Finlande, si elle renonçait
+définitivement à toute reprise sur le continent pour se confiner et se
+répandre à l'aise dans la péninsule Scandinave, elle désarmerait
+l'hostilité de sa redoutable voisine, s'en ferait une protectrice,
+assurerait la sécurité de sa seule frontière exposée; s'isolant de
+l'Europe et des grandes affaires, elle se réduirait à une condition plus
+modeste, mais plus sûre, fonderait sa tranquillité à venir, sans
+préjudice de satisfactions immédiates et fort appréciables. Pour elle,
+le mieux n'était-il point de chercher une compensation plutôt qu'une
+revanche? Au lieu de regarder obstinément vers l'Est et de fixer la
+Finlande, que ne se détournait-elle vers l'Ouest, vers cette Norvège qui
+s'offrait à elle comme un dédommagement tout trouvé? Dès son arrivée,
+Bernadotte avait entrevu dans ses principales lignes le plan qu'il
+devait embrasser par la suite et qui lui fournirait l'occasion d'un rôle
+plus profitable que glorieux[642]. Non qu'il eût encore érigé ce système
+en règle absolue; porté à s'exagérer l'importance de sa découverte,
+Tchernitchef allait trop loin sans doute lorsqu'il annonçait à
+Pétersbourg que l'empereur Alexandre pouvait désormais disposer du
+prince royal et le mouvoir à son gré[643]. En homme pratique, Bernadotte
+tiendrait compte des circonstances, se guiderait d'après leurs
+indications. Toutefois, lorsqu'il aurait à se décider, deux éléments
+s'associant en lui, une pensée politique et une passion, la conception
+renouvelée qu'il se faisait de l'intérêt suédois et sa haine pour
+Napoléon, mettraient toujours en faveur de la Russie un poids puissant
+dans la balance. Si Tchernitchef s'abusait peut-être en attribuant dès à
+présent à ces deux mobiles une force irrésistible, il les avait
+parfaitement démêlés l'un et l'autre, et il pouvait s'applaudir à juste
+titre de les avoir reconnus et saisis: une telle constatation valait
+bien quelques jours de retard dans la remise de la lettre par laquelle
+Alexandre opposait aux demandes de la France une réponse poliment
+évasive.
+
+[Note 642: Voy. l'ensemble du rapport de Tchernitchef.]
+
+[Note 643: _Id._]
+
+
+
+III
+
+Napoléon avait appris très vite, par d'autres voies, que la Russie
+refusait d'adhérer pleinement à son système de guerre. Dès les derniers
+jours d'octobre, Kourakine avait remis une note dans laquelle son
+gouvernement, au lieu de s'expliquer sur la double question des tarifs
+et des neutres, s'enfermait dans de vagues promesses de concours et de
+vigilance. En même temps arrivaient du Nord des avis significatifs: une
+partie des bâtiments qui s'étaient concentrés dans la Baltique et dont
+le nombre total était évalué maintenant à douze cents, avaient débarqué
+leurs cargaisons en Russie; un immense transit continuait à s'opérer par
+cet empire, qui inondait le grand-duché de produits coloniaux et en
+approvisionnait l'Allemagne. Sous l'impression de ces faits, Napoléon
+ordonne de préparer une réponse à la note de Kourakine: il la veut «fort
+polie, fort douce», mais contenant «les vérités qu'il est bon que la
+Russie connaisse[644]»; elle reprendra tous nos arguments, renouvellera
+nos instances avec une extrême énergie, et conclura ainsi: «Tant que les
+marchandises anglaises et coloniales viendront par la Russie en Prusse
+et en Allemagne, et qu'on sera obligé de les arrêter aux frontières, il
+sera bien évident que la Russie ne fait pas ce qui est convenable pour
+faire du tort à l'Angleterre[645].» Après avoir fourni le canevas de
+cette note, l'Empereur avait laissé à Champagny le soin de la mettre en
+forme, lorsqu'il reçut, pendant la première moitié de novembre, le
+compte rendu des conversations dans lesquelles Alexandre s'était
+prononcé en principe contre l'éloignement universel des neutres. Devant
+cette fin de non-recevoir, qui répondait par avance à sa lettre, il se
+sentit fixé; perdant tout espoir d'être écouté et suivi, il comprit que
+la Russie ne l'aiderait jamais à consommer l'anéantissement de
+l'Angleterre.
+
+[Note 644: _Corresp._, 17099.]
+
+[Note 645: _Id._]
+
+Cette fois, sa colère fut muette et ne se manifesta par aucun éclat.
+Comme son intérêt n'est nullement de précipiter la crise, il se contient
+et dissimule. Sachant d'ailleurs que ses prétentions manquent de
+fondement légal et que la Russie, en repoussant ses demandes, ne lui
+fournit contre elle aucun droit, il s'abstient de toute plainte. Même,
+ayant renoncé à convaincre Alexandre, il juge inutile de prolonger et
+d'envenimer une discussion qui ne peut qu'accentuer prématurément le
+désaccord; il remanie, abrège la note préparée pour Kourakine,
+transforme en simple déclaration de principes cette ardente
+requête[646]. Il ne laisse échapper aucun mot qui trahisse des desseins
+hostiles: lorsqu'il reverra Tchernitchef, il lui dira, «d'un ton très
+modéré et sans montrer le moindre signe de colère», qu'il s'était cru
+obligé de faire savoir à Sa Majesté Russe «la seule manière de réduire
+les Anglais, mais que puisqu'elle la jugeait contraire aux intérêts de
+son pays, ce qui au fond pouvait être vrai, il n'y attachait plus une
+aussi grande importance[647]». S'il ne faut à la Russie, pour se
+rassurer sur nos intentions, que des phrases conciliantes, il ne les lui
+refusera pas, et Caulaincourt est là pour les fournir: c'est à cette
+seule fin qu'il laisse à Pétersbourg cet ambassadeur d'une imperturbable
+bonne grâce[648]. Seulement, n'attendant plus rien de la Russie, il ne
+tiendra plus aucun compte des intérêts, des susceptibilités d'Alexandre,
+dans ce qu'il fera lui-même pour atteindre son but par d'autres voies.
+Il appropriera librement aux besoins de sa lutte contre l'Angleterre
+tous les pays qu'il occupe et détient; partout il agira, dépècera les
+royaumes, déplacera les frontières, répartira et distribuera la matière
+humaine au gré de ses spéculations effrénées, comme s'il était seul en
+Europe empereur et maître. Ces innovations audacieuses, qui doivent, il
+le sait, indisposer plus fortement la Russie, il les réalisera de suite,
+avant que la paix avec la Porte ait rendu aux armées du Tsar la pleine
+liberté de leurs mouvements. Après cette paix d'Orient qui se fera
+apparemment au cours de l'année prochaine, si l'empereur Alexandre se
+tient à une attitude passive et résignée, il le laissera à son isolement
+et ne s'occupera que de l'Angleterre; il juge toutefois plus
+vraisemblable que la Russie, débarrassée de la diversion turque, se
+rapprochera ouvertement de nos adversaires, si ceux-ci n'ont point d'ici
+là posé les armes, et démasquera des intentions hostiles. Mais lui-même,
+à cette époque, se trouvera avoir reconstitué ses forces d'Allemagne et
+recréé sa grande armée; il disposera d'une masse d'hommes supérieure à
+toutes celles qu'il a jusqu'à présent mises en mouvement, suffisante
+pour écarter à jamais la Russie de la scène européenne ou pour la
+ramener d'autorité dans l'alliance, et l'idée qu'il faudra en finir par
+là, qu'une campagne décisive au Nord s'imposera à lui comme le terme de
+ses travaux, s'empare plus despotiquement de son esprit; à ses yeux,
+cette perspective déjà entrevue se lève de plus en plus par delà les
+entreprises présentes, monte et grandit sur l'horizon, se dessine et se
+déploie en traits plus marqués dans le lointain de l'avenir.
+
+[Note 646: Voy. à ce sujet, aux Archives nationales, AF, IV, 1699,
+la correspondance de Champagny avec l'Empereur.]
+
+[Note 647: Rapport de Tchernitchef, _Société impériale d'histoire de
+Russie_, XXI, 54-55.]
+
+[Note 648: Champagny à Caulaincourt, 5 décembre 1810: «L'Empereur
+vous invite à ne rien négliger pour fortifier et rendre durables les
+dispositions qu'on vous témoigne: c'est maintenant l'unique but de votre
+mission.]
+
+Pour l'instant, c'est une explosion de mesures arbitraires et violentes,
+une frénésie de conquêtes, une mainmise plus brutale sur tous les pays
+d'où il importe que les Anglais soient exclus et rejetés. Au Sud,
+Napoléon juge l'occasion propice pour s'inféoder définitivement
+l'Espagne. À l'extrémité de la Péninsule, Masséna a envahi enfin le
+Portugal, refoulé l'armée de Wellesley, dépassé Coïmbre, enlevé les
+approches de Lisbonne; les dernières nouvelles le montrent à cinq lieues
+de cette capitale. Sans doute, derrière l'épais rideau de montagnes qui
+cache à la vue les armées aux prises et ne laisse passer que le bruit
+confus et grossissant d'une lutte acharnée, il est difficile d'apprécier
+la marche et la tournure des opérations. Néanmoins, Napoléon espère à
+tout moment apprendre que Masséna est dans Lisbonne, que Wellesley s'est
+embarqué avec ses troupes, et que le Portugal est vide d'ennemis. En
+prévision de ce succès, il invite le gouvernement de Madrid à ouvrir une
+négociation avec les cortès insurrectionnelles de Cadix, à les sommer
+une dernière fois de reconnaître la dynastie française et le pacte de
+Bayonne: à ce prix, il respectera l'intégrité de l'Espagne; sinon, il la
+démembrera pour la punir de lui avoir résisté, annexera les provinces du
+Nord et du haut de ses frontières portées jusqu'à l'Èbre, pèsera de tout
+son poids sur l'Espagne mutilée. En même temps, toujours enclin à
+procéder par masse d'événements, il voudrait qu'avec la soumission de la
+Péninsule coïncidât un grand coup sur la mer du Nord et la Baltique.
+Après avoir réservé le sort des villes hanséatiques et des territoires
+adjacents, par ménagement pour la Russie, il décide de les réunir à
+l'Empire. Dès le 14 novembre, trois jours après qu'il a reçu les
+réponses négatives d'Alexandre au sujet des neutres, cette volonté est
+en lui, bien qu'elle ne doive se manifester à l'Europe qu'un mois plus
+tard, par sénatus-consulte.
+
+En substituant à Brème, à Hambourg, à Lubeck, ses préfets à ses consuls
+et à ses commandants militaires, la conquête à l'occupation, en plaçant
+sous le réseau serré de son administration des contrées sur lesquelles
+il n'a exercé jusqu'alors qu'une autorité indirecte, il espère, en même
+temps qu'il découragera en Allemagne toute velléité d'indépendance,
+mettre plus facilement les pays réunis en valeur et en action pour la
+lutte maritime, susciter contre l'ennemi de nouveaux peuples et de
+nouvelles forces; surtout, il veut prouver aux Anglais que chaque refus
+de traiter, chaque témoignage d'opiniâtreté se paye pour eux par un
+désastre irrévocable, par la fermeture définitive à leur commerce de
+l'un de ses débouchés nécessaires. Au printemps, il leur a montré dans
+une prompte paix le seul moyen de sauver la Hollande et les villes
+hanséatiques; le cabinet de Londres est demeuré sourd à cet
+avertissement; la Hollande a été réunie. Plus récemment, dans des
+conférences à Morlaix pour l'échange de prisonniers, dans des
+pourparlers qui pouvaient servir d'acheminement à une négociation de
+paix, le ministère anglais n'a montré que mauvais vouloir et raideur; il
+faut donc que la menace s'accomplisse tout entière, que les ports
+allemands suivent le sort de la Hollande, que la domination française
+sur les côtes s'accroisse d'un mouvement continu, fatal, irrésistible, à
+mesure que les Anglais s'obstineront à prolonger sur les mers leur
+domination usurpée. Cette gradation dans ses œuvres que Napoléon s'est
+toujours fait un principe d'observer, le conduit maintenant à des actes
+qui apparaissent comme un défi à la raison et au bon sens. Il arrive à
+créer un empire monstrueusement étendu, difforme dans son immensité,
+tout en bras, si je puis dire, à partir des Alpes et du Rhin,
+s'allongeant sur la côte méditerranéenne jusqu'à dépasser Rome,
+projetant d'autre part sur le littoral allemand, du Texel à Lubeck, une
+bande étroite de départements français. Par cette double étreinte, il
+voudrait embrasser l'Europe centrale, la séparer des Anglais, organiser
+tous les rivages du continent en un seul front de défense et d'attaque,
+et après avoir décrété la mise en interdit temporaire des îles
+Britanniques, les placer en état de blocus permanent. Au Sud, il peut
+avancer indéfiniment sans rencontrer de résistance, car il ne trouve
+devant lui que des peuples débiles et inertes, déjà assujettis à son
+influence. Au Nord, qu'il fasse un pas de plus, et il se heurtera au
+seul point solide et résistant qui se présente devant lui dans l'Europe
+décomposée, c'est-à-dire à la Russie; déjà, en appuyant à la Baltique la
+droite de ses frontières, il porte à la sécurité de cet empire une
+atteinte plus flagrante et plus grave que toutes les précédentes.
+
+La réunion des côtes portait d'ailleurs en soi le germe d'un conflit
+direct avec la Russie. Pour donner à nos nouvelles possessions plus de
+corps et de cohésion, il importait d'associer au sort des domaines
+hanséatiques certains territoires qui serviraient à les relier ou à les
+arrondir, à nous donner sur le littoral une frontière ininterrompue. Il
+fallait amputer de leur partie supérieure le royaume de Westphalie et le
+grand-duché de Berg, englober aussi dans l'annexion certaines
+principautés, qui se trouvaient, par l'enchevêtrement des États
+germaniques, mêlées aux pays à réunir. Parmi ces parcelles vouées à
+l'expropriation figurait le duché d'Oldenbourg, mince bande de
+territoire qui s'allongeait entre l'Ost-Frise et le Hanovre, et qui
+effleurait au Nord le vaste estuaire de la Jahde, déjà occupé et
+fortifié par nos troupes. Oldenbourg était l'apanage d'une antique
+maison, unie à celle de Russie par des liens de famille: le duc actuel
+était oncle de l'empereur Alexandre, qui considérait l'Oldenbourg comme
+un fief de sa couronne. Napoléon allait-il traiter ce protégé, ce parent
+du Tsar, comme les principicules voisins, c'est-à-dire le déposséder
+moyennant indemnité pécuniaire, le médiatiser et le pensionner?
+
+Par un reste d'égards pour l'empereur Alexandre, il consentit à une
+exception en faveur de l'Oldenbourg. Il s'arrêta d'abord à l'idée de
+respecter cet État: il se bornerait à l'enclaver dans nos possessions, à
+le couvrir de nos douanes, à l'enserrer dans notre système militaire et
+fiscal, à le préserver ainsi de tout contact avec l'Angleterre, à
+l'emprisonner et à le murer dans l'Empire. Cependant cette dérogation à
+la règle commune n'avait été admise par lui qu'à regret; la solution de
+continuité qui en résultait dans le tracé de notre frontière maritime
+répugnait à ses principes et choquait sa vue. Au bout de quelques jours,
+il s'avisa que le duc ne refuserait certainement point d'échanger une
+ombre de souveraineté contre un établissement moins précaire dans une
+autre partie de l'Allemagne. Tandis que l'on préparait le
+sénatus-consulte relatif aux villes hanséatiques, il fit examiner la
+question de l'Oldenbourg, chercha un équivalent, et crut le trouver à
+peu près dans Erfurt et le territoire environnant, restés entre ses
+mains, et qui représentaient la sixième partie du duché «pour l'étendue,
+le tiers pour la population, et un peu plus que la moitié en
+revenu[649]»; au besoin, quelques parcelles avoisinantes pourraient
+combler la différence.
+
+[Note 649: Rapport de Champagny à l'Empereur du 10 décembre 1810.
+Archives des affaires étrangères, carton relatif au duché d'Oldenbourg.]
+
+Le 13 décembre, le sénatus-consulte fut rendu. Il consacrait la réunion
+de la Hollande et prononçait en principe celle du littoral allemand,
+sans entrer dans le détail des pays à annexer. En même temps, l'Empereur
+déclarait, il faisait même écrire à son ambassadeur en Russie que le duc
+d'Oldenbourg aurait à opter entre deux partis: rester sur place avec les
+restrictions qui seraient imposées à sa souveraineté par l'établissement
+des douanes françaises, ou renoncer à sa principauté et recevoir Erfurt
+en compensation[650]. Un envoyé spécial fut chargé de lui proposer cette
+deuxième combinaison, mais il était entendu que sa volonté ne serait
+aucunement contrainte et qu'il aurait à choisir librement l'un ou
+l'autre terme de l'alternative.
+
+[Note 650: Champagny à Caulaincourt, 14 décembre 1810. Cf. BIGNON,
+IX, 362.]
+
+En réalité, cette réserve était de pure forme, et l'Empereur ne mettait
+point en doute que l'expression de son vœu ne fût accueillie comme un
+ordre. Il se trouva pourtant que le duc, se considérant comme simple
+fidéicommissaire de la principauté, ne se jugea pas autorisé à disposer
+du bien patrimonial de sa maison; il préféra au riant pays d'Erfurt le
+pauvre et sablonneux domaine où avaient régné ses pères; il demanda à y
+demeurer, dans quelque condition que ce fût: en termes humbles et
+respectueux, il déclina l'échange[651]. Cependant les autorités
+françaises, préjugeant sa décision et s'armant des termes généraux du
+sénatus-consulte, faisaient déjà irruption dans le duché, mettaient la
+main sur l'administration et les caisses. Le duc protesta, au nom de son
+droit reconnu par l'Empereur et outrageusement violé; mais Napoléon
+n'admit point que la résistance d'un vassal, d'un membre obscur de la
+Confédération, pût arrêter l'essor de sa domination et obliger la France
+à un pas rétrograde. Par un procédé d'autocrate, il trancha la
+difficulté qu'il n'avait point réussi à dénouer. Le 22 janvier 1811, il
+signait un décret ordonnant la prise de possession de l'Oldenbourg et
+transférant sur Erfurt les droits de la famille ducale. Par ce
+déplacement brutal, il contrevenait à l'article 12 du traité de Tilsit,
+aux termes duquel les ducs d'Oldenbourg, de Saxe-Cobourg et de
+Mecklembourg-Schwérin devaient être «remis chacun dans la pleine et
+paisible possession de ses États». Sans intention de brusquer le
+conflit--il avait fait questionner le duc de Vicence sur les moyens
+d'atténuer le mécontentement qui se produirait à Pétersbourg[652],--mais
+dominé et aveuglé par la conviction que sa volonté devait être tenue en
+tout lieu pour loi de l'univers, il se rendait coupable vis-à-vis
+d'Alexandre d'un manquement direct, gratuit, inutile, d'une offense
+caractérisée, que rien ne saurait justifier ni pallier.
+
+[Note 651: Archives des affaires étrangères, Oldenbourg et
+Confédération du Rhin.]
+
+[Note 652: Champagny à Caulaincourt, 14 novembre 1810.]
+
+Seulement, trois semaines auparavant, le 31 décembre 1810, avant de
+connaître la réunion des villes hanséatiques et le péril de
+l'Oldenbourg, d'un mouvement spontané et non provoqué, Alexandre avait
+le premier porté à l'alliance une atteinte formelle. L'infraction avait
+été commise en ces matières de commerce où Napoléon se montrait
+particulièrement ombrageux. À Tilsit, par l'article 27 du traité patent,
+les deux parties s'étaient promis, en attendant qu'elles fissent une
+convention de commerce, de rétablir leurs relations économiques sur le
+pied où elles existaient avant la guerre; c'était remettre
+provisoirement en vigueur le traité du 11 janvier 1787, le seul qui eût
+été jamais passé entre les deux empires. Cet acte, l'un des derniers et
+des plus utiles succès de la diplomatie royale, assurait à nos produits
+en Russie un traitement privilégié à certains égards et ne les
+assujettissait qu'à des droits modérés. Depuis 1807, le rétablissement
+de ce système, combiné avec les engagements pris contre l'Angleterre,
+était considéré à Pétersbourg comme l'une des causes de la crise aiguë
+que traversaient les intérêts matériels et la fortune publique. Tandis
+que la suspension du trafic avec Londres ne permettait plus à la Russie
+d'écouler les produits de son sol, les importations françaises, qui se
+faisaient par terre, avaient pris un assez grand développement: elles
+consistaient surtout en articles de luxe, d'un prix élevé, dont l'achat
+attirait hors de l'empire une grande quantité de numéraire, que ne
+remplaçait plus l'argent procuré en temps normal par les exportations
+maritimes. La balance du commerce, pour employer le langage et se
+référer aux doctrines de l'époque, souffrait de ces débours non
+compensés, et les conseillers financiers du Tsar attribuaient
+principalement à ce motif la baisse considérable du change, qui désolait
+la nation et alarmait le pouvoir. À la fin de 1810, Alexandre ne résista
+plus à modifier cette situation par un coup d'autorité, quel qu'en pût
+être le retentissement sur les rapports politiques de son empire. Sans
+consulter ni prévenir Napoléon, il fit élaborer par un comité d'hommes
+spéciaux, puis promulgua l'ukase célèbre qui, remaniant l'ensemble des
+tarifs douaniers, frappait spécialement la France et modifiait, par
+décret, des relations établies par traité[653].
+
+[Note 653: Il est vrai que l'acte de 1787 n'avait été conclu que
+pour une période de douze ans, mais l'article de Tilsit ne l'avait-il
+pas implicitement prorogé jusqu'à une échéance indéterminée?]
+
+Aux termes de l'ukase, les produits introduits par terre, c'est-à-dire
+français, étaient frappés de droits rigoureux ou prohibitifs; le
+brûlement des marchandises était ordonné au cas de pénétration
+frauduleuse; c'était la guerre économique à la France, la guerre sous sa
+forme la plus brutale et la plus injurieuse. Quant aux produits venus
+par mer, c'est-à-dire non français, l'ukase leur accordait en principe
+un traitement meilleur et ne prononçait en aucun cas la destruction des
+marchandises introduites en contrebande. Il allait de soi, à la vérité,
+et il était d'ailleurs spécifié que l'application des nouveaux tarifs
+était suspendue à l'égard des puissances avec lesquelles la Russie était
+en guerre: pour celles-ci la prohibition absolue demeurait la règle. Les
+ports restaient donc fermés aux articles notoirement anglais, mais,
+d'après l'interprétation donnée à l'ukase par Alexandre lui-même[654],
+les dispositions libérales de cet acte s'appliquaient au commerce fait à
+bord de navires neutres et spécialement américains, c'est-à-dire à celui
+que Napoléon considérait, non sans raison, comme une branche du commerce
+britannique, la plus productive de toutes, celle qu'il eût été
+indispensable de détruire. L'ukase favorisait par conséquent
+l'Angleterre à nos dépens; la rupture commerciale avec la France
+s'aggravait d'adoucissements admis au profit de nos rivaux; sous un
+double point de vue, le nouveau régime douanier se mettait en révolte
+contre les sentiments d'étroite solidarité qui demeuraient
+officiellement la règle des rapports. Un homme d'État a dit de nos
+jours: «L'hostilité économique est incompatible avec l'amitié
+politique[655]»; combien plus en ce temps où Napoléon portait sur le
+terrain du commerce son principal effort contre les Anglais et y
+concentrait la lutte à laquelle il prétendait associer l'Europe! Sur ce
+terrain, s'éloigner de nous et faire un pas vers nos ennemis, c'était
+accentuer la scission des intérêts, l'opposition des principes, et, aux
+yeux de tous, dénoncer l'alliance[656].
+
+[Note 654: Lettre publiée par M. TATISTCHEFF, 547 à 552.]
+
+[Note 655: Le chancelier de Caprivi. Voy. l'article de M. Paul
+Leroy-Beaulieu dans la _Revue des Deux Mondes_ du 1er février 1892 sur
+_Les traités de commerce de l'Europe centrale, les conventions
+commerciales entre les États d'Amérique et le régime douanier de la
+France_.]
+
+[Note 656: Voy. le texte de l'ukase dans le _Moniteur_ du 31 janvier
+1811.]
+
+Ainsi Napoléon et Alexandre, à vingt jours d'intervalle, à l'insu l'un
+de l'autre, sans que les actes du second pussent être considérés comme
+une réplique aux excès du premier, en venaient à transgresser
+matériellement le pacte dont ils avaient dès longtemps abjuré l'esprit.
+Ils arrivaient à ce résultat naturellement, presque inconsciemment,
+comme au terme inévitable de la marche en sens inverse qui depuis dix
+mois les éloignait l'un de l'autre. Tous deux avaient observé certains
+ménagements et gardé quelque retenue, tant qu'ils avaient vu dans
+l'alliance un moyen de s'assurer de respectives satisfactions; ils
+avaient admis ce frein parce qu'ils y trouvaient encore un levier.
+Aujourd'hui que Napoléon désespère d'un secours effectif contre
+l'Angleterre et qu'Alexandre renonce à retenir intégralement les
+Principautés, ils se laissent aller à considérer leurs obligations comme
+éteintes et périmées: ils n'y voient plus que des effets survivant à
+leur cause et s'en dégagent instinctivement. Dans tout ce qu'il décrète
+et opère, Napoléon ne prend plus conseil que de ses convenances et de
+ses appétitions; de son côté, Alexandre permet aux intérêts froissés de
+son peuple, aux passions comprimées de sa noblesse, de se redresser peu
+à peu, de reprendre leur niveau, de s'imposer finalement à lui et de
+dicter ses décisions.
+
+Chez lui, à l'instant où nous sommes parvenus, une circonstance
+particulière expliquait cette hardiesse. Ses préparatifs militaires, en
+voie d'accomplissement depuis six mois, étaient entièrement achevés: la
+Russie était prête. À l'heure où Napoléon ne lui supposait d'autre force
+immédiatement disponible que celle retenue sur le Danube, elle avait
+réussi, en se couvrant d'ombre et de mystère, par un long effort de
+dissimulation et d'activité discrète, à mobiliser et à concentrer deux
+cent quarante mille hommes derrière sa frontière de l'Ouest. Alexandre
+sait que les effectifs sont au complet, les magasins formés, le matériel
+et les approvisionnements réunis: il sait qu'il a en main, «tout
+organisées», en état de se battre, vingt et une divisions d'infanterie,
+huit de cavalerie, plus trente-deux régiments de Cosaques, le tout
+composant deux armées, l'une de première ligne, la seconde à peu de
+distance en arrière et prête à rejoindre au premier signal, avec une
+réserve de cent vingt-quatre mille hommes[657]. En face de lui, au delà
+de la frontière, il n'aperçoit que les cinquante mille Polonais du
+duché, et plus loin quarante-six mille Français, disséminés dans des
+places ou répartis dans la basse Allemagne, environnés d'alliés d'une
+fidélité douteuse. La France n'est donc aucunement en mesure, avant
+plusieurs mois, de se porter contre lui, et il peut, sans danger
+immédiat, prononcer sa défection économique.
+
+[Note 657: Chiffres donnés par Alexandre lui-même dans deux lettres
+à Czartoryski. _Mémoires du prince_, II, 254 et 271. Un rapport de
+Joseph de Maistre donne des renseignements analogues. _Corresp._, III,
+540.]
+
+Mais laissera-t-il ensuite à Napoléon le temps de préparer et de
+consommer sa vengeance? Ajournera-t-il une lutte inévitable jusqu'à ce
+que le conquérant se soit dégagé de l'Espagne, qu'il ait rappelé à lui
+toutes ses armées, qu'il en ait organisé de nouvelles, qu'il ait
+réoccupé l'Allemagne et confédéré l'Europe contre la Russie? Aujourd'hui
+que la disproportion des forces compense l'inégalité des talents, la
+prudence ne commande-t-elle point aux Russes d'être entreprenants et
+audacieux, d'user de leur avantage, de prendre les devants, de fondre
+sur un adversaire momentanément dépourvu? En possession des moyens qu'il
+a rassemblés pour se défendre, Alexandre éprouve aussitôt la tentation
+de les employer à l'offensive. L'orgueil de se sentir, pour une fois,
+plus fort matériellement que Napoléon, mieux armé, en mesure de frapper
+le premier et de frapper à l'improviste, l'exalte et l'enivre: lui-même
+est pris d'un subit vertige. Le désir de donner le branle à
+l'insurrection européenne et de s'en faire le chef, de substituer au
+joug de la France l'hégémonie bienfaisante de la Russie, ressaisit et
+soulève son âme. Le projet de capter et d'envahir la Pologne, qui germe
+en lui depuis plusieurs mois, arrive à maturité et à éclosion.
+L'occasion lui semble trop propice pour qu'il renonce à en user, à
+profiter d'un concours unique de circonstances, et brusquement, en
+quelques jours, il se décide à passer, des préparatifs de l'action, à
+l'action même.
+
+Neuf jours après l'ukase, le 8 janvier 1811, connaissant la réunion des
+villes hanséatiques, mais ignorant encore la prise de possession de
+l'Oldenbourg, c'est-à-dire le grief particulier et personnel que
+Napoléon lui fournit, il s'ouvre à son confident, et sa correspondance
+avec Czartoryski, jamais interrompue, prend une activité, une précision,
+une importance toutes nouvelles. Ce n'est plus un conseil qu'il cherche,
+une idée vague qu'il soumet aux réflexions d'un ami, c'est une série de
+questions qu'il pose, auxquelles il demande réponse, et un plan complet
+qu'il dévoile.
+
+Son but, c'est de renverser en Europe le pouvoir usurpé de la France;
+son moyen, c'est d'abord de prononcer la reconstitution de la Pologne,
+de s'en déclarer roi, de jeter en même temps sur Varsovie cent mille
+Russes, qui seront «renforcés tout de suite par cent mille autres[658]»,
+et auxquels les soldats du duché seront invités à se réunir. Si cette
+fusion s'opère, la première ligne des défenses françaises se trouvera du
+même coup anéantie, la Vistule dépassée, Dantzick isolé et tourné: la
+Russie, rassurée par la parole de Bernadotte contre toute crainte de
+diversion sur son territoire, pourra atteindre l'Oder et paraître à
+l'entrée de l'Allemagne. Là, fortifiée immédiatement de la Prusse, elle
+présentera une masse de trois cent trente mille combattants, qui sera
+portée à plus de cinq cent mille «si l'Autriche, moyennant des avantages
+qu'on lui offrira, entre de même en jeu contre la France[659]». En
+Allemagne, la patience semble à bout; à la vue des armées libératrices,
+l'entraînement sera universel et la défection contagieuse; le
+patriotisme exaspéré, la haine de l'étranger, l'amour de l'indépendance,
+vaudront sans cesse à la coalition de nouveaux membres; ces nobles
+passions, qui faisaient jadis la force et le ressort des Français,
+combattront aujourd'hui avec la Russie et, changeant de camp,
+déplaceront la victoire. Mais le concours des Polonais du duché, au
+début de l'opération, est indispensable pour en assurer le succès et
+même la possibilité. C'est entre les mains de ces cinquante mille hommes
+que se trouve placé, en définitive, le sort de l'Europe. Seront-ils au
+premier qui leur offrira, «non la probabilité, mais la certitude de leur
+régénération[660]»? Peut-on attendre d'eux, si on réalise toutes leurs
+espérances, qu'ils rompent à ce prix leurs attaches avec Napoléon et se
+décident à un changement de front instantané? Alexandre est prêt à leur
+donner une parole solennelle, à leur promettre une constitution
+libérale, une patrie qui comprendra, avec le duché, les provinces
+russes, et qui s'accroîtra vraisemblablement de la Galicie autrichienne;
+mais il tient, avant de rien tenter, à acquérir la certitude de leur
+adhésion. Que Czartoryski parle donc, avec les précautions convenables,
+aux principaux chefs de la nation et de l'armée, à ceux dont la
+discrétion est certaine, qu'il sonde leurs cœurs, qu'il leur fasse part
+des propositions russes, qu'il recueille leurs engagements. Dès
+qu'Alexandre aura reçu les réponses et les garanties nécessaires, il
+donnera le signal, et le grand œuvre s'accomplira[661]. En attendant, il
+se charge d'entretenir la quiétude de Caulaincourt et de donner le
+change à Napoléon: il ne lui en coûte point d'inspirer une trompeuse
+sécurité au monarque dont il s'est tant de fois proclamé l'ami et qu'il
+médite aujourd'hui d'assaillir par surprise. La légitimité du but excuse
+à ses yeux le choix des moyens, et l'acte initial de l'entreprise, cette
+restauration de la Pologne qui effacera la grande iniquité du passé, le
+séduit par un côté de magnanimité, de désintéressement et de justice. Il
+ira à ses fins par les voies du mensonge et de la ruse, mais il se plaît
+à l'idée de commencer par une mesure réparatrice la délivrance de
+l'Europe, et son extraordinaire projet l'explique tout entier, le montre
+sous tous ses aspects, à la fois généreux, chimérique et faux.
+
+[Note 658: Lettre d'Alexandre en date du 25 décembre (ancien style)
+1810, publiée à la suite des _Mémoires du prince Czartoryski_, II,
+248-253]
+
+[Note 659: _Id._]
+
+[Note 660: Lettre du 25 décembre.]
+
+[Note 661: _Mémoires et Correspondance de Czartoryski_, II, 248,
+278.]
+
+Aucun indice ne permet de supposer que cette conspiration ait été ourdie
+de connivence avec l'Angleterre. Alexandre savait que le jour où il se
+déclarerait contre la France, la paix et l'alliance avec Londres ne
+seraient plus qu'une formalité; il admettait ces conséquences naturelles
+de son évolution, mais n'entendait point les précipiter et s'enchaîner
+par avance. En se détachant de nous, il agissait de sa propre
+initiative, et Napoléon le soupçonnait à tort de s'asservir
+graduellement à une impulsion étrangère.
+
+Au reste, il ne paraît point qu'en ces conjonctures décisives la
+diplomatie et l'intrigue britanniques aient développé une énergie, une
+vigilance, une audace exceptionnelles. Les hommes qui gouvernaient à
+Londres, jetés par la maladie de George III dans un chaos de
+difficultés, placés entre un roi fou et un régent décrié, en butte aux
+attaques virulentes de l'opposition, à la révolte des intérêts lésés,
+aux plaintes de la Cité, entourés d'un peuple sans pain et d'un commerce
+aux abois, ne s'arrachaient aux embarras de l'intérieur que pour revenir
+aux absorbants soucis de la guerre dans la Péninsule. Même, en face de
+l'Angleterre qui craignait pour ses derniers soldats et redemandait son
+armée, ils désespéraient parfois de maintenir Wellesley sous Lisbonne.
+Cependant, dans ce péril extrême, aucun d'eux ne songe à céder, à
+solliciter, à accepter même la paix, à sacrifier l'orgueil et la cause
+britanniques, et rarement hommes d'État ont opposé à la violence
+déchaînée des événements, aux assauts réitérés du sort, plus admirable
+exemple de sang-froid et de flegmatique courage. Quels sont donc ces
+hommes? Parmi eux, pas un ministre d'un grand renom, d'un passé
+glorieux, d'une intelligence supérieure; les successeurs de Pitt, qui
+s'appellent aujourd'hui Parseval, Eldon, Liverpool, Camden, n'ont hérité
+que de sa constance, de son opiniâtreté et de ses haines. Sachant qu'ils
+portent en eux les destinées de la patrie et celles du monde, ils
+puisent dans ce sentiment une vertu d'énergie et de patience qui les
+égale aux plus grands. Sans chercher à rompre ou à détourner par de
+savantes manœuvres l'effort de l'adversaire, ils se contentent de le
+soutenir, s'enferment dans une résistance passive, qui prévaudra à la
+longue, et leur victoire finale sur Napoléon sera celle du caractère sur
+le génie. Dans son ensemble, la nation les comprend et reste avec eux:
+dans le Parlement, malgré la lutte ardente des partis, la majorité ne se
+déplace point, et l'Angleterre, devant le péril national, continue à
+faire corps et à faire front. Son bonheur et sa gloire sont d'avoir
+compris que pour elle durer, c'est vaincre, que Napoléon approche de
+l'abîme à mesure qu'il s'élève à de plus vertigineuses hauteurs, que le
+joug imposé à tous en Europe prépare l'unanime rébellion, que sous
+l'apparente soumission des rois et des peuples, sous cette surface
+d'immobilité, le mécontentement et l'agitation gagnent en profondeur,
+que les intérêts meurtris, les dignités humiliées, les consciences
+violentées s'insurgeront à la première occasion et reviendront contre
+l'oppresseur sous forme d'armées innombrables et furieuses. Sans
+apercevoir encore à l'horizon ces masses qui se portent à son aide,
+l'Angleterre sent qu'elles doivent venir, qu'elles sont en route; son
+effort se borne à tenir jusqu'à leur arrivée, et elle reste sur place,
+attend de pied ferme, immobile, inébranlable, héroïquement inerte; c'est
+la tactique de Waterloo, pratiquée à l'avance par tout un gouvernement
+et tout un peuple. Et déjà, à l'insu même de ce peuple, ses prévisions
+commencent à se réaliser: déjà se préparent et s'acheminent les secours
+qui doivent desserrer le blocus, sauver le commerce de l'Angleterre et
+dégager son armée. En Portugal, Wellesley tient encore; déjouant
+l'espoir de Napoléon et dépassant l'attente de ses propres concitoyens,
+il a arrêté Masséna sous les lignes de Torrès-Védras, et l'impétuosité
+de nos soldats, l'ardeur lassée du plus habile et du plus heureux de nos
+généraux, se sont brisées contre ce mur. Frémissant devant l'obstacle,
+le vieux maréchal dépêche des officiers à Paris, réclame des renforts,
+se récrie sur l'insuffisance de ses moyens; en réalité, pour recommencer
+et faire aboutir cette campagne avortée, il faudrait que Napoléon se
+porte lui-même dans la Péninsule et y engage toute sa puissance. Or, les
+complications du Nord, en se manifestant plus tôt qu'il ne l'avait
+pensé, vont l'arracher définitivement à l'Espagne. Il a cru pouvoir
+atteindre et courber l'une des extrémités du continent avant que l'autre
+tente de lui échapper; des deux parts à la fois, ses calculs se trouvent
+en défaut et ses combinaisons manquent. Le Midi ne se soumet pas, le
+Nord se relève, et voici que de ce côté s'annonce la grande diversion:
+la Russie est sur pied, elle n'attend plus que le succès de sa tentative
+auprès des Varsoviens pour dépasser ses frontières et descendre en
+Allemagne avec des forces patiemment accumulées.
+
+Quelque épais que fût le nuage dont elle s'enveloppât, il était
+difficile de tromper longtemps la vigilance de l'Empereur. Dès le mois
+de décembre, à certains avis qui lui viennent, il dresse l'oreille,
+perçoit mieux le bruit des travaux qui se poursuivent sur la Dwina et le
+Dniester. S'il n'en conclut pas encore que la Russie se dispose à
+l'offensive, il se sent confirmé dans l'opinion qu'elle prépare sa paix
+avec l'Angleterre et qu'elle espère la conclure impunément, à l'abri de
+ses frontières fortifiées et couvertes. Comme il est plus loin que
+jamais d'admettre la paix sans l'alliance, si le tsar Alexandre, après
+avoir déserté sa cause, ne lui déclare pas la guerre, c'est lui-même qui
+la fera et la commencera. Dans ce but, il lève la conscription de 1811,
+qui lui permettra en un an de reconstituer au chiffre de quatre cent
+mille hommes ses effectifs disponibles, mais il juge inutile d'aviser
+encore à aucune mesure de préparation immédiate. En janvier 1811
+seulement, la nouvelle de l'ukase, les cris d'alarme des Polonais, qui
+apercevront à travers leur frontière des mouvements suspects, le feront
+se retourner précipitamment vers le Nord et recomposer de suite, avec
+des éléments pris de toutes parts, une armée d'Allemagne.
+
+Désormais ses ordres se succéderont, précis, multiples, journaliers,
+embrassant l'ensemble et le détail. Infatigablement diligente, sa
+volonté va en toute hâte diriger des hommes vers le point menacé,
+prendre les trois divisions de Davoust pour noyau d'une grande
+concentration, transformer ce corps en armée, échelonner cette armée sur
+le littoral allemand, de l'Elbe à l'Oder, avec Hambourg pour point
+d'appui et Dantzick pour poste avancé; entasser à Dantzick soldats,
+vivres, munitions, matériel, développer les défenses de la place, en
+faire le pivot de toutes les combinaisons futures; enfin, derrière les
+troupes et les positions de première ligne, masser d'autres forces,
+faire peu à peu monter et surgir du milieu de l'Allemagne une armée
+telle que les temps modernes n'en auront jamais connu, une armée qui
+sera les deux tiers de l'Europe militaire, disciplinée par une main de
+fer, se formant et marchant au commandement d'un homme. Il est vrai que,
+malgré ce déploiement surhumain d'activité et de prévoyance, les
+premiers mouvements ordonnés, ne devant s'achever qu'à la fin du
+printemps ou dans l'été de 1811, n'eussent point mis notre avant-garde à
+l'abri d'une surprise et l'eussent laissée en présence de forces
+infiniment supérieures, si l'empereur de Russie avait pu donner suite à
+ses desseins. Mais l'exécution du plan conçu par ce monarque dépendait
+d'une condition qui échappait à sa volonté, la connivence des Polonais
+du duché. Repoussé par les auxiliaires qu'il s'est cherchés, Alexandre
+reconnaîtra la chimère et le néant de ses calculs, renoncera à profiter
+de son avance, laissera la puissance militaire de la France en Allemagne
+se recomposer sous ses yeux, regagner et recouvrer le terrain abandonné,
+s'avancer par échelons du Rhin à l'Elbe, de l'Elbe à l'Oder, de l'Oder à
+la Vistule, se lever enfin et se dresser menaçante contre les frontières
+de la Russie; et les deux empires géants se trouveront face à face,
+debout tous deux et en armes, rapprochés à se toucher, affrontés à
+travers l'Europe.
+
+Comme Napoléon n'a pas l'intention d'attaquer avant 1812, comme
+Alexandre n'osera plus attaquer, ils vont s'immobiliser l'un par l'autre
+et s'attendre. Des négociations vont s'ouvrir, se prolonger seize mois;
+peuvent-elles aboutir? Ce qui sépare les deux empereurs, c'est moins un
+dissentiment inconciliable en soi qu'un long malentendu. Alexandre s'est
+armé, il s'est préparé à agir parce qu'il croit que Napoléon a décidé le
+rétablissement de la Pologne dans ses anciennes limites, c'est-à-dire le
+démembrement et la déchéance de l'empire russe. Or, nous avons constaté
+à des témoignages multiples, concluants, échelonnés au cours de cette
+histoire, que si Napoléon reconnaissait dans la Pologne un moyen, il n'y
+voyait nullement un but; il ferait la guerre avec les Polonais et par
+eux, il ne la ferait jamais pour eux. Il s'apprête à marcher contre les
+Russes parce qu'il les soupçonne de le trahir pour l'Angleterre, de lier
+partie avec son ennemie jurée, et nous avons vu qu'Alexandre, s'il
+inclinait à se rapprocher des Anglais par terreur de la France, évitait
+encore de se livrer à eux. Cette erreur de deux potentats, qui va
+coucher les cadavres par centaines de milliers sur les plaines du Nord,
+de franches explications peuvent-elles la dissiper? Peuvent-elles
+ramener en arrière les armées prêtes à s'entre-choquer, rénover la
+confiance et restaurer l'union? Suspendue en fait sans avoir été
+officiellement rompue, l'alliance peut-elle reprendre son cours et
+remplir ses destinées? Au contraire, l'hostilité est-elle irrémédiable,
+parce qu'elle ne résulte pas seulement de griefs particuliers, mais
+qu'elle trouve aussi sa cause dans l'ensemble des situations prises?
+Entre Napoléon, qui concentre en lui et pousse à ses dernières limites
+la force d'expansion de la France révolutionnaire, et la Russie, en qui
+s'est réfugié l'espoir de l'ancienne Europe, faut-il dans tous les cas
+que le déchirement s'opère? Malgré la solidarité qui existe entre les
+deux États pris dans leur situation normale, malgré cette parité
+d'intérêts que Tilsit avait proclamée, que l'avenir devait reconnaître,
+et que les deux empereurs ne cesseront d'affirmer au milieu même de
+leurs différends, faut-il que le sort des armes décide si Napoléon
+reconstituera en Occident l'unité romaine ou si l'Europe refluera sur la
+France au signal d'Alexandre? Quels que soient chez l'un et chez l'autre
+l'entraînement des passions et la force des impulsions antérieures, ils
+hésiteront néanmoins devant la responsabilité pour laquelle les ont
+marqués leur grandeur et leurs fautes. À l'heure où leur main s'occupera
+à mettre en mouvement des millions d'hommes pour une œuvre de sang, leur
+âme par instants se troublera, passera par des combats et des crises;
+mais ces évolutions intimes n'apparaîtront qu'à de rares initiés et
+jamais complètement. Entre eux, une invincible méfiance, doublée chez
+Napoléon d'un pernicieux orgueil, les empêchera toujours d'aborder de
+face le sujet de leur querelle; s'opposant des griefs apparents, ils
+oseront à peine se montrer le véritable point du litige et les moyens de
+transaction qui leur viennent à l'esprit: craignant de se compromettre
+et de se livrer, voulant être devinés plutôt qu'entendus, ils
+poursuivront leur controverse à demi-mot et par allusions; se cachant à
+leurs contemporains de leurs efforts parfois sincères pour trancher sans
+combat le conflit dont la solution porte en elle les destinées futures
+de l'Europe, ils laisseront à l'histoire seule le droit de suivre les
+péripéties et d'interroger les pièces de ce grand procès.
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+
+
+
+APPENDICE
+
+I
+
+A
+
+_Sur le rapport cité à la page 204 et attribué par nous au comte
+Alexandre de Laborde._
+
+Le rapport n'est pas signé, mais il est incontestablement de M. de
+Laborde. Ce qui le prouve, c'est en premier lieu l'écriture, comparée à
+celle des pièces émanées du même personnage et conservées tant aux
+Archives nationales, AF, IV, 1675, qu'aux Archives des affaires
+étrangères, Vienne, 383. De plus, dans une dépêche à Schwartzenberg en
+date du 25 décembre 1810, Metternich rend compte de la conversation, en
+citant le nom de Laborde (_Mémoires de Metternich_, II, 313-314).
+Seulement, le ministre autrichien prétend que c'est le Français qui a
+parlé le premier de mariage. Cette assertion n'est guère admissible. En
+effet, il est peu croyable que Laborde ait entamé un tel sujet sans
+ordre de son gouvernement, et d'autre part, s'il avait reçu des
+instructions, il n'aurait eu aucune raison pour se cacher dans son
+rapport d'avoir provoqué les confidences de Metternich. M. Wertheimer
+(_Archiv für Œsterreichische Geschichte, Vierundsechzigster Band, Erste
+Hälfte_, 509) a donné en allemand quelques passages de la pièce.
+
+B
+
+P. 211.--_En présence des démarches ordonnées ailleurs (en Russie) et
+expressément maintenues..._
+
+Il est vrai que, le 22 décembre, Cambacérès, demandant aux membres de
+l'officialité de Paris l'annulation du lien religieux, leur disait: «Il
+(l'Empereur) est dans l'intention de se marier et veut épouser une
+catholique.» (Welschinger, 84-85.) Mais, en présence de la lettre écrite
+à Caulaincourt le 13 et confirmée le 17, il est impossible de croire à
+la sincérité de ces paroles. D'ailleurs, le 22, on était loin encore
+d'être sûr de l'Autriche; les pourparlers avec Schwartzenberg ne
+commencèrent qu'à la «fin de décembre 1809», d'après la mention portée
+sur le manuscrit qui en rend compte aux Archives nationales (AF, IV,
+1675). Il est, au contraire, très naturel de supposer que Napoléon ou
+Cambacérès, demandant aux membres de l'officialité une décision qui
+embarrassait leur conscience, engageait leur responsabilité, ait voulu
+leur faire croire que la fin justifierait les moyens, et qu'ils
+contribueraient, par leur docilité, à placer une catholique sur le trône
+de France: c'était un argument _ad homines_.
+
+Toutefois, l'annulation du mariage religieux, utile dans tous les cas
+(la Russie exprima formellement des scrupules à cet égard), l'était
+particulièrement en vue de l'éventualité autrichienne; aussi fut-ce
+lorsque l'Empereur commença à s'occuper plus sérieusement de cette
+dernière, à partir du milieu de décembre, qu'il fit entamer et presser
+vivement la procédure devant l'officialité.
+
+C
+
+_Sur la date du premier conseil tenu par Napoléon au sujet de son
+mariage._
+
+Thiers, suivi par divers auteurs, place le premier conseil à la date du
+21 janvier; Helfert, d'après les dépêches de Schwartzenberg, le place à
+la date du 28. Cette dernière nous paraît seule admissible. D'abord, les
+dépêches de Schwartzenberg constituent un témoignage contemporain,
+opposé aux récits faits après coup où ont puisé les historiens français.
+De plus, le mémoire de Pellenc, conservé aux Archives nationales, cité
+dans le cours du chap. VII et écrit le 1er février, parle de l'émotion
+que le conseil tenu aux Tuileries répand dans la société «depuis trois
+jours», ce qui correspond à la date du 28 janvier. Enfin, dans une
+lettre du 6 février (_Corr._, n° 16210), Napoléon parle du conseil tenu
+«il y a peu de jours», ce qui s'appliquerait difficilement à la date
+déjà éloignée du 21 janvier. Ce fait a son importance: il prouve que
+l'Empereur n'a laissé mettre en discussion le mariage autrichien
+qu'après la réception des premières nouvelles de Russie, arrivées le 25.
+
+D
+
+_Sur la date et l'ordre des événements qui se sont succédé du_ 5 _au_ 8
+_février_ 1810.
+
+M. Helfert, p. 90, place à la date du 6 l'arrivée du courrier de Russie,
+dans l'après-midi du 7 la tenue du conseil aux Tuileries, puis la
+démarche d'Eugène auprès de Schwartzenberg, suivie immédiatement de la
+signature du contrat entre l'ambassadeur et le ministre des relations
+extérieures. Or, par son billet à l'Empereur cité p. 253, Champagny nous
+apprend que les lettres de Caulaincourt sont arrivées le 5. Par une
+dépêche du 8, il fait savoir que le conseil s'est tenu «dans la nuit du
+6 au 7», qu'à l'issue il a écrit au prince de Schwartzenberg pour
+l'engager à se rendre chez lui, et qu'il vient de signer avec lui le
+contrat; enfin, dans une dépêche subséquente à Caulaincourt du 17 mars,
+il rappelle qu'il s'est rencontré pour la première fois avec
+l'ambassadeur d'Autriche «dans la matinée du 7». Dans ces conditions,
+comme il est matériellement impossible que la démarche d'Eugène, qui a
+incontestablement précédé la rencontre entre le ministre et
+l'ambassadeur, ait eu lieu entre la fin du conseil, terminé le 6 fort
+tard, et la matinée du 7, c'est-à-dire en pleine nuit (plusieurs
+témoignages s'accordent d'ailleurs pour la placer à six heures du soir),
+il faut admettre qu'elle s'est passée antérieurement au conseil, et que
+Napoléon, avant de faire ratifier son choix en consulte solennelle,
+avait eu soin de s'assurer du consentement définitif de l'Autriche.
+D'ailleurs, la lettre de Dalberg portant la date du 6, citée par
+Helfert, qui l'attribue par erreur à Laborde et qui est obligé de la
+supposer mal datée, place au jour même où elle a été écrite,
+c'est-à-dire au 6, l'avis donné à Schwartzenberg pendant la chasse et
+qui a précédé immédiatement la visite d'Eugène. Étant donnés ces divers
+témoignages, nous avons cru pouvoir établir l'ordre des faits de la
+manière suivante: le 5, arrivée du courrier de Russie; dans l'après-midi
+du 6, démarche d'Eugène, puis, dans la soirée, conseil et délibération
+fictive; enfin, le 7 au matin, entrevue entre Schwartzenberg et
+Champagny au sujet du contrat, qui est établi séance tenante et expédié
+à Vienne le lendemain.
+
+
+
+II
+
+PROPOSITION
+
+FAITE À L'EMPEREUR ALEXANDRE PAR UN GROUPE DE SEIGNEURS GALICIENS ET
+VARSOVIENS À L'EFFET DE RECONSTITUER LA POLOGNE EN L'UNISSANT À LA
+RUSSIE.
+
+_Lettre du prince Galitsyne à l'empereur Alexandre pour appuyer la
+proposition, le 4_ (16) _juin_ 1809.
+
+... Sans entrer dans des raisonnements politiques à perte de vue, il me
+semble à moi qu'il n'y aurait pas de raison de décliner une dignité qui
+nous est offerte par tout un peuple à l'unanimité. D'autant plus que par
+ce moyen on ferait le bonheur d'un vaste royaume, lequel resterait en
+somme, bien que sous une forme différente, une province russe. Je ne
+vois pas non plus le mal qui pourrait en résulter par la suite pour la
+Russie, dans le cas où l'empereur, après s'être revêtu de la dignité de
+roi de Pologne, instituerait pour l'éternité que les souverains de la
+Russie seront rois de Pologne, et qu'ils ont le droit de nommer pour les
+représenter dans le gouvernement de ce royaume des lieutenants qui le
+gouverneraient au nom et de par la volonté des souverains de toutes les
+Russies. Ce royaume serait formé de toute la ci-devant Pologne, à
+l'exception de la Russie Blanche et des territoires faisant partie des
+gouvernements de Kief et de Podolie. Il est hors de doute que le royaume
+en question pourrait entretenir une armée de cent mille hommes et tous
+les fonctionnaires nécessaires à son administration, en versant avec
+cela une partie considérable de ses revenus au trésor de l'empire.
+
+_Réponse du comte Roumiantsof par ordre de l'Empereur_, 15 (27) _juin_
+1809.
+
+Quelque flatteuse que soit l'acquisition de la Pologne dans sa totalité,
+S. M. l'Empereur, n'en ambitionnant pas l'éclat, a porté son attention
+particulière sur les conséquences que cette acquisition aurait pour la
+Russie, d'où résultent les questions suivantes: Le rétablissement du
+royaume de Pologne dans son état primitif n'entraînerait-il pas la
+rétrocession par la Russie des ci-devant provinces polonaises? Peut-on
+se fier à la constance de la nation polonaise? Et sous les dehors mêmes
+de leur vif désir de s'unir à la Russie sous le sceptre de Sa Majesté,
+ne se cache-t-il pas le dessein de ravoir les provinces susmentionnées
+qui nous étaient échues et puis de se détacher entièrement de nous?
+
+(Suit un parallèle entre la Russie et la Pologne d'un côté, la
+Grande-Bretagne et l'Irlande de l'autre, et la conclusion que des liens
+entre pays de différente origine ne sauraient être solides et durables.
+De plus, la conséquence évidente et immédiate du rétablissement du
+royaume de Pologne et de sa réunion à l'empire de Russie serait que
+l'union des puissances copartageantes de la Pologne et naturellement
+intéressées à se soutenir mutuellement, se trouverait entièrement
+dissoute.)
+
+Tels sont les motifs pour lesquels Sa Majesté, se contentant de la part
+qui lui est échue de la ci-devant Pologne, préfère voir ce pays dans son
+état actuel et ne juge pas conforme aux intérêts de l'empire la réunion
+de la Pologne dans son étendue d'autrefois, sans même parler de ce qu'il
+y aurait d'incompatible avec l'honneur, la dignité et la sécurité de la
+Russie s'il fallait entendre par le rétablissement du royaume de Pologne
+l'incorporation de la Russie Blanche et des districts faisant partie des
+gouvernements de Kief et de Podolie.
+
+Néanmoins, dans l'état conjectural où se trouve actuellement l'Europe,
+Sa Majesté est d'avis que d'un côté, prenant en considération les
+représentations de Votre Excellence, on pourrait, en flattant les
+Polonais de l'espoir du rétablissement de leur patrie, les maintenir
+dans le calme et l'obéissance, tandis que d'un autre côté ils pourraient
+s'adresser à Napoléon pour lui demander la constitution d'un État
+particulier composé du duché de Varsovie et de la Galicie, _ce qui nous
+serait extrêmement préjudiciable_[662]. En conséquence, S. M. l'Empereur
+autorise Votre Excellence, après avoir acquis la certitude que les
+magnats varsoviens et galiciens ont le désir droit et ferme de se
+soumettre au sceptre de Sa Majesté, de leur insinuer sous main que s'ils
+ont réellement l'intention de former du duché de Varsovie et des
+principautés galiciennes un État particulier sous le nom de royaume de
+Pologne en en confiant le sceptre _ad æternum_ à S. M. l'Empereur et à
+ses successeurs, vous êtes presque certain qu'un acte pareil et une
+proposition de leur part ne resteraient pas sans succès, et que vous, de
+votre côté, vous prendriez sur vous dans cette affaire le rôle d'un zélé
+solliciteur[663].
+
+[Note 662: Les mots en italique ont été ajoutés par Alexandre
+lui-même en remplacement de ceux-ci: _ce qu'il nous serait difficile
+d'empêcher_.]
+
+[Note 663: Ces deux pièces sont extraites des archives de
+Saint-Pétersbourg, où elles sont écrites en russe.]
+
+
+
+III
+
+LETTRES PARTICULIÈRES
+du duc de Vicence, ambassadeur en Russie, au duc de Cadore, ministre des
+relations extérieures.
+
+(Janvier-décembre 1810)[664].
+
+[Note 664: Archives des affaires étrangères, Russie, vol. 150 et
+151.]
+
+
+ Pétersbourg, le 8 mars 1810.
+
+(Cette lettre et la suivante répondent aux reproches adressés à
+l'ambassadeur par le ministre, sur l'ordre de l'Empereur, pour avoir
+signé le 4 janvier 1810 la convention contre la Pologne dans les termes
+réclamés par la Russie.)
+
+ MONSIEUR LE DUC,
+
+J'ai déjà eu l'honneur d'accuser à Votre Excellence la réception de ses
+courriers des 10 et 12 février; je me suis conformé à ses ordres; fidèle
+à mes devoirs, j'obéis avec un zèle, un dévouement absolus. Je me
+bornerais là dans ma réponse à Votre Excellence, comme je le fais dans
+mes démarches, si sa lettre du 10 février, en rappelant quelques
+expressions de ses précédentes dépêches, ne contenait pas en fait un
+reproche pour moi qui m'affecte d'autant plus sensiblement que je crois
+avoir, dans cette occasion, comme dans toutes, donné à Sa Majesté plus
+d'une preuve de mon exactitude et de ma fidélité. Que Votre Excellence
+daigne se rappeler les autres expressions de ses mêmes lettres des 24 et
+25 novembre: «_Que je ne dois pas me refuser à signer la convention
+qu'on demande, pourvu qu'elle n'ait pour objet que de rassurer contre le
+rétablissement de la Pologne et l'agrandissement du duché de Varsovie,
+etc. En général, vous ne vous refuserez à rien de ce qui aurait pour but
+d'éloigner toute idée du rétablissement de la Pologne, etc., etc.
+L'Empereur veut tout ce qui peut tranquilliser l'empereur de Russie,
+surtout tout ce qui peut fonder sa tranquillité_[665].» Les cinq points
+de ma dépêche du 7 novembre sont connus de Votre Excellence. C'est en
+partie la base dont on est parti ici; quant à l'article 5, on l'a exigé
+comme une conséquence naturelle du traité de Vienne et des assurances
+données par Votre Excellence elle-même au comte de Romanzof. Votre
+Excellence a d'ailleurs pu se convaincre par toutes mes dépêches pendant
+la guerre que c'était là non moins que l'idée du rétablissement de la
+Pologne l'objet des craintes de la Russie. N'ayant pour instructions que
+vos lettres, les paragraphes précités vous disent assez, Monsieur le
+Duc, si j'ai été au delà des ordres de l'Empereur; les miennes n'ont
+cessé de répéter que la Russie voulait des assurances _positives_. C'est
+à ces lettres que Votre Excellence m'a fait l'honneur de répondre par la
+sienne du 25 novembre qui m'autorise à prendre la mienne du 7 du même
+mois pour base, et certes les restrictions qu'indiquait le traité de
+Tilsit et que sous-entendait votre lettre, quoique demandées et presque
+exigées par la Russie, n'ont pas été comprises dans la convention. Votre
+Excellence se rappellera encore combien j'étais peu empressé de la
+conclure. Il ne m'appartient pas de juger les ordres qu'on me donne,
+j'obéis à Pétersbourg comme je le ferais à Paris, mais j'ose vous
+l'observer, Monsieur le Duc, un peu plus de confiance en moi, les
+véritables intentions de l'Empereur un peu mieux connues de son
+ambassadeur, et il pourrait le mieux servir. Je ne me permets point de
+justifier la convention, je me borne à prier Votre Excellence de mettre
+sous les yeux de Sa Majesté les ordres qui me l'ont fait conclure et qui
+sont ma justification; je ne tiens dans le monde qu'à prouver à mon
+maître que je le sers avec dévouement et fidélité et surtout avec
+exactitude. S'il pouvait en douter un moment, ma carrière serait finie,
+car ce n'est ni l'ambition ni la fortune qui m'attachent à lui, et je me
+tiendrais bien plus récompensé par un mot de satisfaction que je n'ai
+jamais pu l'être par ses bienfaits. Si Votre Excellence se met pour un
+moment à ma place, à huit cents lieues de ma cour, isolé, sans le
+moindre encouragement depuis trois ans que je lutte dans des
+circonstances qui n'ont pas toujours été faciles, je puis le dire
+uniquement soutenu par mon zèle, elle sentira mieux que je ne l'exprime
+ce que j'éprouve de chagrin, non de ce que cet acte n'est pas ratifié,
+mais de ce que l'Empereur ait pu penser que j'ai été au delà de ses
+intentions, quand j'ai, j'ose le dire, la conscience de m'être tenu en
+deçà même de la réserve qui m'était prescrite. Je ne puis confier mes
+chagrins qu'à Votre Excellence; ce sont ceux d'un homme d'honneur
+réellement affecté, mais pas découragé, et qui défend les intérêts de
+son maître avec plus de chaleur que son propre honneur.
+
+[Note 665: Voy. la page 185.]
+
+
+ Pétersbourg, le 1er juin 1810.
+
+ MONSIEUR LE DUC,
+
+Je n'ai pas la prétention d'être juge de mes talents, mais je le suis de
+ma conscience: elle me dit que j'ai fidèlement rempli mes devoirs. Si
+Votre Excellence daignait reprendre l'ensemble de ma correspondance et
+de ses réponses, j'ose le répéter, peut-être ne m'attribuerait-elle pas
+les inconvénients de l'acte dont elle se plaint; j'ose même croire que
+si un peu de bienveillance rapprochait les circonstances des époques,
+elle conviendrait peut-être qu'obligé de faire alors une chose annoncée
+et attendue avec tant d'impatience, il était difficile de faire mieux:
+car si la convention dit plus qu'on ne désire à Paris, elle dit aussi
+beaucoup moins qu'on ne voulait et surtout qu'on ne demandait ici. Mes
+lettres en font foi. Si celle de Votre Excellence du 25 novembre m'eût
+laissé entrevoir ce que porte celle du 30 avril, peut-être aurais-je été
+assez heureux pour servir l'Empereur dans cette circonstance comme dans
+d'autres. Que Votre Excellence me permette de le lui dire avec
+franchise: quoique les éloges ne m'aient pas été dispensés comme le
+blâme, l'Empereur a été bien servi, quand on a eu plus de confiance en
+moi. Au bout du monde, ballotté par les événements qui se succèdent avec
+rapidité, par les circonstances qui changent ou modifient beaucoup de
+choses, placé dans une position qu'elles rendent d'autant plus délicate
+que je suis plus haut et plus loin, peut-être aurait-il fallu en savoir
+beaucoup plus qu'on ne m'en a dit pour deviner ce qu'on voulait. Je
+suis, Monsieur le Duc, profondément affecté des expressions de votre
+lettre, je le suis, parce que je suis Français et que je ne suis pas de
+ces gens qui défendent leurs productions comme leurs enfants. Je mets
+toute ma gloire à servir l'Empereur fidèlement, à le servir comme il
+veut l'être, je n'ai pas d'autre amour-propre. Je condamne donc la
+convention auprès du ministère russe autant que je la défends et son
+négociateur auprès de l'Empereur; je puis dire avec vérité que je
+sacrifie l'homme à la chose, et que je me dévoue pour amener cette
+affaire au point où l'Empereur le désire. Mais l'humilité de l'homme ne
+sert pas mieux que la fermeté et le zèle de l'ambassadeur. On ne cède
+sur rien, on est blessé; le refrain est toujours le même: que nous
+savons depuis longtemps ce que la Russie demandait, que nous lui avons
+promis, que Votre Excellence a dit au prince Kourakine que j'étais
+autorisé à satisfaire la Russie sur tous les points; _que ce n'est pas
+elle qui a fait naître ces difficultés_; qu'enfin on ne peut lui refuser
+une réponse. Quelque chose qu'on dise, quelques récriminations qu'on
+fasse, quelque ton que l'on prenne, l'Empereur et son ministre en
+reviennent toujours là; c'est la même exigence dans le fond, avec le
+même ton de conciliation dans les formes. Je ne me rebute pas, mais il
+faut, Monsieur le Duc, sentir bien fortement l'empire de ses devoirs et
+la reconnaissance que je dois à tant de titres à l'Empereur, pour qu'il
+reste encore assez de force et de santé pour résister à des chagrins
+aussi peu mérités.
+
+
+ Pétersbourg, le 11 juin 1810.
+
+ MONSIEUR LE DUC,
+
+J'ai à remercier Votre Excellence de la lettre qu'elle m'a fait
+l'honneur de m'écrire le 19 mai par M. Duguay.
+
+Je pense comme Votre Excellence qu'il y a de la prévention dans la
+manière dont on a envisagé la conduite de nos agents en Valachie, et que
+les grands griefs contre eux sont d'avoir donné des nouvelles de l'armée
+dans la dernière campagne; mais il y a eu aussi un peu de maladresse de
+leur part. On ne verra pas de bon œil le retour de M. Ledoulx[666]...
+Comme j'ai eu l'honneur de le mander à Votre Excellence, il sera
+nécessaire qu'elle me fasse connaître la nature de nos rapports avec nos
+agents dans les Principautés et les intentions de l'Empereur, afin
+d'éviter beaucoup d'embarras s'il survenait de nouvelles difficultés. En
+tout j'ai l'honneur de rappeler à Votre Excellence que je suis loin, que
+j'ai affaire à des gens qui veulent avec nous se mettre en règle sur
+tout; qu'il faut donc pour le bien du service qu'elle puisse m'en dire
+plus qu'elle ne m'en écrit ordinairement; les choses étaient toutes
+différentes il y a un an.
+
+[Note 666: Consul de France à Bucharest, mal vu par les autorités
+russes dans les Principautés.]
+
+La mission de M. de Vatteville a fait plaisir, mais on est blessé du
+silence gardé avec le prince Kourakine sur la convention; quant aux
+autres objets, on n'y pense pas. Il paraît qu'on tient toujours à l'acte
+ou à une réponse officielle, et que la lettre de l'Empereur n'a pas
+changé cette intention fort prononcée.
+
+Je ne comprends rien à ce que le prince Kourakine a dit à Votre
+Excellence[667], j'y réponds par la lettre que j'ai reçue de lui par son
+courrier qui me fait penser que c'est un des mille _on dit_ de Paris. Il
+y a deux ou trois mois qu'ils ont couru ici sous d'autres formes: on me
+disait rappelé, parce que nous étions au moment de nous brouiller avec
+la Russie. Ensuite on a écrit de Dresde et de Varsovie que c'était parce
+que l'Empereur était mécontent de moi. Ensuite on m'a fait aller à
+Vienne pour remplacer M. Otto. Pour faire cesser ces bruits qui
+accréditaient dans le moment les doutes de l'empereur Alexandre sur nos
+intentions, je me suis occupé d'arrangements à la campagne, j'ai parlé
+d'un voyage à la foire de Makarieff[668] à la fin de juillet; cela a eu
+le succès que je voulais, au point que l'Empereur m'a parlé de ce voyage
+et m'a proposé de me donner toutes les facilités pour qu'il fût rapide
+et aussi agréable que possible. Le comte de Romanzof m'a dit qu'il avait
+aussi le projet d'y faire une course en même temps; enfin le ministre
+d'Espagne, qui part dans peu de jours avec un congé de deux mois pour
+voyager dans l'intérieur, m'y a donné rendez-vous. Voilà les faits à
+Pétersbourg; si l'Empereur m'en donne la permission, je ferai cette
+course, dans le cas où les affaires le permettraient et où je
+n'obtiendrais pas la permission que je préférerais de revoir la France,
+au lieu de courir vingt jours pour visiter une foire d'Asie. Quant à
+Paris, je ne comprends rien à ces bavardages, et j'aurais laissé au
+prince Kourakine le soin et le plaisir de leur accorder assez
+d'importance pour en entretenir Votre Excellence, si elle n'avait pas
+émis avec lui un doute sur mes rapports avec elle, qui blesse ma
+délicatesse. Je ne marche pas par deux routes. Ma correspondance fait
+foi que je n'ai rien sur le cœur que je ne dise au ministre de Sa
+Majesté; à plus forte raison, je ne lui dissimulerais pas une demande
+officielle. Votre Excellence sait quel désir j'ai de revoir mon pays,
+combien de raisons m'y rappellent. Mes lettres contiennent à cet égard
+le seul vœu qu'il me soit permis d'émettre comme serviteur de
+l'Empereur. J'aurais pu faire valoir à l'appui ma santé, qui a beaucoup
+souffert du climat, mes intérêts, le dérangement de mes affaires que
+chaque jour accroît, et la perte que j'ai faite de mon père, si j'étais
+de ces gens qui se font valoir, si je n'avais pas, par devoir comme par
+principe, toujours mis de côté tout ce qui m'était personnel, quand il
+s'agit du service de mon maître. Sans doute, je ne cache pas à mes amis
+le désir que j'ai de les revoir, celui que je témoigne à cet égard, mais
+ce vœu se borne là, et je ne m'en suis jamais caché. Si l'intrigue s'en
+empare, je n'y suis pour rien. Votre Excellence a entre ses mains toutes
+mes demandes sur cela. Que l'Empereur me remplace, je serai le plus
+heureux des hommes; qu'il me laisse ici, quelque grand que soit le
+sacrifice, je ne me plaindrai pas s'il pense que je puis l'y servir
+honorablement et utilement. Vous savez, Monsieur le Duc, que ce ne sont
+pas les difficultés qui me rebutent. Voilà ce que je désire et ce que je
+pense. Je ne m'occupe que de mes devoirs et remplis le plus sacré de
+tous en rendant toujours un compte fidèle des événements...
+
+[Note 667: Allusion à un bruit de Paris d'après lequel Caulaincourt
+aurait demandé son rappel et eût été sur le point de l'obtenir.]
+
+[Note 668: C'était la foire dite actuellement de Nijni-Novgorod.]
+
+
+ Pétersbourg, le 18 août 1810.
+
+ MONSIEUR LE DUC,
+
+Le courrier Fortier m'a remis la dépêche de Votre Excellence du 30
+juillet[669], pendant que j'expédiais celles ci-jointes qui répondent en
+grande partie aux différents points sur lesquels elle développe la
+pensée de l'Empereur. Quant à ce qui m'est personnel, je dois m'affliger
+de voir que Sa Majesté pense que je ne fais _que des compliments_. Si
+quelqu'un avait pu écouter aux portes depuis trois ans que j'ai
+l'honneur de la servir dans ce poste difficile, peut-être me
+rendrait-elle plus de justice. Les résultats lui prouveront si j'ai été
+un serviteur fidèle, et _si je me suis trompé_. Je rends un compte exact
+de tout: ma fidélité à cet égard est sans doute un devoir, mais elle a
+dû prouver plus d'une fois à Votre Excellence que je marchais toujours
+armé de toutes pièces contre l'Angleterre. Je dois à la vérité de dire
+que sur ce point je trouve le cabinet de Pétersbourg tout aussi prononcé
+que je le suis. Ma correspondance et les événements font foi, Monsieur
+le Duc, que ce sont les ordres de l'Empereur et mon dévouement à sa
+puissance qui règlent toujours ma conduite. L'Empereur me trouve faible;
+ici, on me fait le reproche contraire. Je me conformerai au surplus dans
+l'occasion à tout ce que vous me prescrirez.
+
+[Note 669: Il s'agit de la dépêche faisant le récit de la
+conversation de l'Empereur avec le prince Alexis Kourakine et reprochant
+à l'ambassadeur un manque de fermeté.]
+
+
+ Pétersbourg, le 19 septembre 1810.
+
+ MONSIEUR LE DUC,
+
+... Dès que nous ne voulons pas la Pologne, la Russie veut l'alliance.
+Or, comme il ne peut être dans l'intérêt de notre cabinet de la vouloir,
+les affaires marcheront ici d'elles-mêmes, et tout autre, comme j'ai eu
+l'honneur de le mander à Votre Excellence, les fera mieux que moi, car
+je ne puis empêcher les souvenirs de Tilsit et d'Erfurt de se rattacher
+à moi, et ces antécédents de plusieurs années deviennent gênants dans
+une marche politique que mille circonstances et tant d'événements ont
+nécessairement plus ou moins modifiée, sans qu'elle soit changée. Je
+vous le dis en homme convaincu, Monsieur le Duc, les Russes ne pensent
+qu'à finir leurs affaires de Turquie (que les généraux ne mènent pas à
+bien, quoique l'armée soit belle et bonne); ils ne veulent que jouir de
+ce qu'ils auront acquis et pousser le temps avec l'épaule jusqu'à ce que
+la paix avec l'Angleterre, objet de tous leurs vœux, rende du bien-être
+à tout le monde. L'Empereur est trop sage pour penser à se commettre
+avec nous soit par une folle levée de boucliers, soit en ne remplissant
+pas ses engagements pour soutenir le système continental; travaillez
+donc, Monsieur le Duc, à entretenir en amicales et paisibles
+dispositions pendant que le génie de l'Empereur pacifiera la Péninsule.
+Ramenez la confiance en persuadant au prince Kourakine et à l'empereur
+Alexandre ce que je répète sans cesse, que les affaires d'Espagne, qui
+doivent avec le concours des mesures adoptées par nos alliés forcer
+l'Angleterre à la paix, sont d'une trop grande importance dans les
+grands intérêts qui occupent notre maître pour qu'il ait même la pensée
+d'inquiéter la Russie relativement à la Pologne si loin de lui. À mon
+grand regret, je ne persuade plus; la conviction ne peut venir que de
+vous et, je le répète, par un autre ambassadeur, quoique l'empereur
+Alexandre me témoigne toujours une grande bienveillance. À l'égard de ce
+prince, il me semble qu'on ne le juge pas ce qu'il est; on le croit
+faible et on se trompe; sans doute il sait supporter beaucoup de
+contrariétés et dissimuler son mécontentement, mais c'est parce qu'il a
+un but dans la paix générale et qu'il espère l'atteindre sans crise
+violente. Mais cette facilité de caractère est circonscrite; il n'ira
+pas au delà du cercle qu'il s'est tracé; celui-là est de fer et ne
+prêtera pas, car il y a au fond de ce caractère de bienveillance, de
+franchise et de loyauté naturelle, ainsi que d'élévation de sentiments
+et de principes, un acquit de dissimulation souveraine qui marque une
+opiniâtreté que rien ne saurait vaincre. Le talent du cabinet et celui
+de l'homme qui a à traiter avec lui est donc de deviner cette limite,
+car l'Empereur ne la passera pas; les meilleures raisons lui
+paraîtraient spécieuses et ne feraient, dès que sa défiance serait
+éveillée, que l'armer davantage contre ce qu'il regarderait comme
+contraire à ses intérêts. Ne voyant à notre cabinet aucun motif pour
+heurter ce prince, aucun intérêt réel pour l'inquiéter, je n'avance rien
+de trop en disant qu'il faudrait venir tirer ces gens-ci par l'oreille
+pour leur faire entreprendre quelque chose contre nous, et que tout
+homme qui apportera de la loyauté dans sa conduite et des formes
+convenables, conviendra pour me remplacer et fera même mieux que moi, si
+l'Empereur daigne accorder quelque confiance et un peu d'attention à mes
+précédentes dépêches et aux réflexions que je me permets de faire ici.
+Veuillez donc, Monsieur le Duc, m'obtenir son agrément pour que l'hiver
+ne me cloue pas dans mon lit de Pétersbourg. Faut-il absolument que j'y
+revienne? J'obéirai! Mais l'Empereur ne peut me refuser d'aller prendre
+des bains de Baréges, quand je suis perclus et que l'usage que j'en ai
+fait la première année que j'ai été son aide de camp m'a remis sur pied.
+J'insiste, parce que je suis très souffrant; j'ose donc me flatter que
+l'Empereur jettera un regard d'ancienne bonté sur un de ses anciens
+serviteurs, et que Votre Excellence m'annoncera incessamment mon
+remplacement.
+
+
+ Pétersbourg, le 15 novembre 1810.
+
+ MONSIEUR LE DUC,
+
+Je dois des remerciements à Votre Excellence de la lettre qu'elle a eu
+l'obligeance de me faire passer, de ses bontés pour M. de Rumigny, et de
+l'intérêt dont elle m'assure; ma santé en a plus besoin que jamais.
+Veuillez vous rappeler souvent de mes instantes demandes et les mettre
+de nouveau sous les yeux de l'Empereur.
+
+La position est ici toujours la même. Je crois les dispositions bonnes;
+la méfiance et l'inquiétude n'ont pas changé, vous êtes notre
+thermomètre. Le retour de M. de Czernicheff[670] améliorera-t-il cette
+situation? On ne m'a rien témoigné, mais il m'a été facile de voir qu'on
+est blessé; est-ce de ce qu'il a rapporté, est-ce de la lettre dont
+Votre Excellence l'avait chargé pour moi, je l'ignore encore. On se
+plaint que nous ne témoignons point de confiance; nos doutes, les
+annonces de nos journaux que _de nombreux bâtiments arrivent en Russie_,
+tandis qu'il n'en est pas entré quinze avec chargement depuis le 15
+septembre, sont appelés de la mauvaise foi. On y voit un projet de
+proclamer d'avance des griefs pour former l'opinion et la préparer à des
+changements. On a la conviction qu'on a plus fait qu'aucune puissance et
+que nous-mêmes dans l'intérêt du système contre l'Angleterre. On se
+vante d'avoir sacrifié à ce but son commerce, son change et même, à un
+certain point, sa sûreté, en nous aidant loyalement contre l'Autriche,
+tandis que nous profitions de ce concours pour ressusciter la Pologne,
+malgré les engagements pris. Le gouvernement se croit des droits à notre
+reconnaissance et l'empereur Alexandre à la confiance de l'empereur
+Napoléon. Voilà l'opinion du cabinet. Quant à sa marche, elle ne varie
+pas, les formes et les dispositions antianglaises sont les mêmes. Les
+glaces ont fermé Cronstadt, les autres ports ne tarderont pas à l'être;
+il paraît d'ailleurs que les hommes qui y sont les surveillent
+réellement et se sont persuadés que l'Empereur veut être obéi sur ce
+point.
+
+[Note 670: L'aide de camp Tchernitchef.]
+
+Quant à la marche des affaires, je crois que quelques changements dans
+les lettres qu'on peut voir[671] et quelques cajoleries dans les formes
+les rendraient plus faciles. Le ton de la menace rendrait plus dissimulé
+et n'obtiendrait rien ici. On peut nous craindre, aussi n'irait-on pas
+nous chercher. Mais on a en même temps trop d'amour-propre et trop aussi
+le sentiment de sa force chez soi pour nous céder sur certaines choses.
+En énonçant cette opinion, je ne dis qu'une vérité dont plusieurs années
+m'ont convaincu. L'éducation et le caractère de l'empereur Alexandre le
+rendent très impressionnable et sensible aux bonnes formes, et dans ce
+genre, on ne peut que lui rembourser ce qu'il avance. Il veut être un
+chevalier dans ses relations politiques; pourquoi changer cette bonne
+disposition, qui est le correctif de la dissimulation presque obligée
+des princes, quand il y a au fond de ce caractère une opiniâtreté qu'il
+faut se garder de heurter? L'Empereur, notre auguste maître, ne se doute
+peut-être pas jusqu'à quel point il pourrait servir ses intérêts avec
+des ménagements sur la Pologne et quelques procédés pendant que sa
+politique irait toujours son train.
+
+[Note 671: Il s'agit des lettres ministérielles qui étaient
+expédiées avec intention de manière à pouvoir être décachetées et lues
+par la police russe.]
+
+Je dois revenir sur les lettres que Votre Excellence m'adresse dans
+l'intention que le ministère russe les lise, parce qu'à la distance où
+nous sommes, cette manière de se parler a l'inconvénient de manquer
+d'à-propos. Je ne puis pas faire qu'on soit ici content de tout et que
+vous le soyez par conséquent de moi, mais soyez sûr que je ne manque ni
+de nerf, quand il en faut pour réussir, ni de fierté s'il était
+nécessaire de rappeler au nom de qui je parle; je connais mon terrain et
+crois avoir fait mes preuves. Pour en finir sur les lettres, et certes
+ma réflexion n'est pas dans mon intérêt, je pense qu'il y a moins
+d'inconvénient à me faire frapper trop fort qu'à frapper vous-même, car
+le mécontentement peut s'escompter à mes dépens.
+
+En entrant dans tous ces détails avec Votre Excellence, je crois remplir
+les devoirs d'un fidèle serviteur de l'Empereur et d'un homme qui désire
+être vraiment utile au département dont elle est le chef.
+
+Je ne veux pas terminer cette lettre sans vous rappeler encore, Monsieur
+le Duc, que je me meurs ici, que je ne suis plus propre à y servir
+l'Empereur, et qu'un pauvre diable lancé loin de lui et des siens et au
+bout du monde a besoin de revoir la France après trois années d'exil et
+de tribulations politiques qui ne sont ni de son goût, ni dans son
+caractère.
+
+
+ Pétersbourg, le 15 décembre 1810.
+
+ MONSIEUR LE DUC,
+
+L'état de ma santé m'oblige à rappeler à Votre Excellence les
+différentes demandes que j'ai eu l'honneur de lui adresser pour obtenir
+de revoir la France. Ici, on tient trop à conserver la paix, on est trop
+prononcé contre l'Angleterre pour que le maintien du système actuel et
+nos relations puissent se ressentir d'un changement d'individu.
+Peut-être un nouveau visage réchaufferait-il même plus que je ne puis le
+faire l'alliance à laquelle on nous soupçonne d'attacher moins de prix
+maintenant. Quoique je coure déjà ma quatrième année d'absence, je
+regarderais, Monsieur le Duc, comme mon premier devoir de me dévouer
+encore si je croyais pouvoir servir l'Empereur mieux qu'un autre. Mais
+dans la situation où les circonstances m'ont placé depuis un an, tout
+autre après quelques mois de séjour fera avec plus d'avantage que moi
+les affaires du présent, puisqu'on ne pourra lui demander compte du
+passé. Cela remplacera donc bien au delà, même dès son début, l'avantage
+que je puis tirer de la connaissance des individus et de l'accès que
+j'ai à toute heure et en tous lieux chez l'Empereur et ses ministres. Je
+parle sur cela à Votre Excellence avec la confiance d'un homme d'honneur
+et la franchise d'un soldat dont la vie appartient à l'Empereur. Sa
+Majesté veut-elle encore l'alliance et ses effets, peu importe celui qui
+la servira ici. Sa politique ménageant les intérêts de frontière de ce
+pays, qui ne gênera en rien les grands projets qu'elle peut avoir, les
+choses marcheront d'elles-mêmes. Sa Majesté ne veut-elle que les froides
+relations d'un simple état de paix, a-t-elle même d'autres projets, elle
+ne peut tenir à ce que ce soit moi qui la représente, puisqu'un autre
+individu moins près de son auguste personne donnera moins d'importance à
+la mission, et que tout autre sera plus à son aise et fera donc mieux
+que moi. Voilà mes réflexions, Monsieur le Duc; je vous les confie pour
+ne plus conserver que la pensée de mes devoirs et le désir de prouver à
+mon maître que les obstacles quels qu'ils soient, ainsi que ma mauvaise
+santé, ne rebutent pas plus mon zèle qu'ils n'allèrent mon entier et
+respectueux dévouement.
+
+Que Votre Excellence agrée avec l'assurance de mes inaltérables
+sentiments celle de ma haute considération.
+
+CAULAINCOURT, DUC DE VICENCE[672].
+
+[Note 672: La même signature, faisant suite à des formules
+identiques, se retrouve au bas de toutes les lettres précédentes.]
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES
+
+
+CHAPITRE PREMIER
+LE LENDEMAIN D'ERFURT
+
+Intentions respectives de Napoléon et d'Alexandre au sortir
+d'Erfurt.--Offres de paix à l'Angleterre.--Napoléon veut soumettre
+l'Espagne par les armes et comprimer l'Autriche par la terreur.--Raisons
+qui lui font détester l'idée d'une nouvelle guerre et de nouvelles
+victoires en Allemagne.--Il craint notamment de réveiller la question
+polonaise, qui peut le brouiller avec la Russie.--Quelle est a ses yeux
+la grande utilité de l'alliance.--Instructions à Caulaincourt.--Projets
+ultérieurs: la Méditerranée et l'Orient.--Tendance d'Alexandre à
+s'isoler de l'Europe.--Son imagination se détourne de
+l'Orient.--Influence dominante de Spéranski.--Passion
+réformatrice.--Spéranski et l'alliance française.--Erreur persistante
+sur les dispositions de l'Autriche.--Souvenir reconnaissant pour
+Talleyrand; l'empereur Alexandre _lui donne une famille_.--Roumiantsof à
+Paris.--Campagne de Napoléon au delà des Pyrénées.--Résultats
+incomplets.--Retour à Valladolid.--Mouvements de l'Autriche.--Napoléon
+s'opiniâtre à l'idée de contenir et d'immobiliser l'Autriche par la main
+de la Russie.--Rapprochement historique.--Occupations d'Alexandre
+pendant la campagne d'Espagne.--Situation brillante de
+Caulaincourt.--Propos de salons.--Arrivée du roi et de la reine de
+Prusse; importance attribuée à leur voyage.--Napoléon torture la Prusse;
+protestation d'Alexandre.--Confiance de nos ennemis dans le pouvoir de
+la reine Louise.--Le ménage impérial.--Souhait de nouvel an adressé par
+Napoléon à Alexandre.--La reine Louise chez l'ambassadeur de France.--Le
+Roi détruit l'intérêt qu'inspire la Reine.--Réapparition et triomphe de
+la favorite.--La politique pendant le voyage.--Napoléon requiert le
+concours diplomatique d'Alexandre contre l'Autriche.--Le Tsar persiste
+dans un système de demi-mesures.--La note identique.--Lettre explicative
+à Roumiantsof.--Le prince de Schwartzenberg à Pétersbourg.--Alexandre
+encourage l'Autriche à la guerre en croyant l'en détourner.
+
+CHAPITRE II
+RUPTURE AVEC L'AUTRICHE.
+
+Retour de Napoléon à Paris.--Son humeur.--Disgrâce de Talleyrand; effet
+produit en Russie par cette mesure.--Relations clandestines de
+Talleyrand avec l'empereur Alexandre.--Napoléon juge que la guerre avec
+l'Autriche se rapproche.--La Russie marchera-t-elle?--Représentants de
+cette puissance à Paris.--L'ambassadeur prince Kourakine; sa loyauté,
+son insignifiance politique et ses ridicules.--Le comte Nicolas
+Roumiantsof.--Conversations véhémentes de l'Empereur avec ce
+ministre.--Légère détente.--Napoléon se reprend à l'espoir d'immobiliser
+l'Autriche et requiert à nouveau le concours diplomatique de la
+Russie.--_La grande démarche_.--Conséquences irréparables de la guerre
+d'Espagne.--Rôle de Metternich.--Roumiantsof se dérobe et quitte la
+place.--L'Autriche dévoile bruyamment ses dispositions
+offensives.--Caractère national de la guerre.--Pressants appels de
+Napoléon à la Russie.--Perplexités d'Alexandre.--Procédés
+évasifs.--Propos de table et conversations d'affaires.--Événements de
+Turquie et de Suède.--Irruption des Autrichiens en Bavière.--Duplicité
+d'Alexandre; ses déclarations en sens contraire à Caulaincourt et à
+Schwartzenberg.--Il s'arrête au parti de ne faire à l'Autriche qu'une
+guerre illusoire et fictive.
+
+CHAPITRE III
+LA COOPÉRATION RUSSE.
+
+Premiers et foudroyants succès de notre armée d'Allemagne: Napoléon à
+Vienne.--Immobilité des Russes.--Composition de leur armée; le prince
+Serge Galitsyne.--Causes de leur inaction; responsabilités
+respectives.--Prétextes allégués.--Instances de Caulaincourt; ses moyens
+de persuasion; parallèle entre la France conservatrice et l'Autriche
+révolutionnaire.--L'ordre de marche indéfiniment retardé.--Effets
+désastreux de cette mesure pour la Russie elle-même et pour
+l'alliance.--L'archiduc Ferdinand à Varsovie.--Poniatowski se jette en
+Galicie.--Insurrection de cette province.--Agitation dans les provinces
+russes limitrophes.--Réveil de la question polonaise.--Émotion à
+Pétersbourg.--Langage de Roumiantsof et d'Alexandre.--Réplique de
+Caulaincourt.--Scène d'attendrissement.--Essling.--Paroles d'Alexandre
+sur le maréchal Lannes.--Impression produite sur Napoléon par l'inertie
+des Russes.--Lettre remarquable du 2 juin 1809.--L'alliance entre dans
+une phase nouvelle.--Défaut réciproque de sincérité.--Napoléon réserve
+le sort de la Galicie.--Il se dispose à une lutte décisive.--Entrée en
+scène de l'armée russe.--Extrême lenteur de ses mouvements.--Le général
+Souvarof laisse reprendre Sandomir sous ses yeux.--Indignation de
+Napoléon.--Caractère des opérations russes en Galicie.--Jeu convenu
+entre les deux quartiers généraux.--Querelles entre Polonais et
+Russes.--Wagram.--Scènes de Cracovie.--État des esprits à Pétersbourg:
+exaspération des salons.--Alexandre accentue son langage.--Première note
+au sujet de la Pologne: la question officiellement posée.--Armistice de
+Znaym.--Droits acquis par les Polonais et ménagements dus à la
+Russie.--Problème qui se pose devant Napoléon au lendemain de Wagram.
+
+CHAPITRE IV
+LA PAIX DE VIENNE.
+
+Ouverture des conférences d'Altenbourg.--La Russie se fera-t-elle
+représenter au congrès?--Influence qu'elle exerce indirectement sur la
+marche des négociations; elle est la cause des lenteurs apportées de
+part et d'autre a se découvrir et à se prononcer.--Comment la question
+de Galicie renferme en elle toutes les autres.--Napoléon ne peut
+déterminer les conditions de la paix avant d'avoir pénétré les
+sentiments d'Alexandre au sujet de la Galicie.--Projets divers.--Idée
+d'un partage inégal entre le duché et la Russie.--Enquête confiée au duc
+de Vicence.--Avant de se résoudre au principe d'un grand sacrifice,
+l'Autriche tient à sonder la Russie et à savoir ce qu'elle peut en
+attendre.--Metternich et Nugent.--Arrière-pensée de Metternich: ses
+premiers efforts pour substituer l'Autriche à la Russie dans les faveurs
+de Napoléon.--Arrivée de Tchernitchef à Vienne.--Lettre
+d'Alexandre.--L'aide de camp du Tsar à la table de l'Empereur.--Langage
+énigmatique.--Impatience de Napoléon.--La cour de Dotis; conflit
+d'influences.--L'Autriche entame la question de Galicie.--Mission de
+Bubna à Vienne.--Napoléon subordonne l'intégrité de la monarchie vaincue
+à un changement de souverain; première idée d'une alliance avec la
+maison d'Autriche.--Rêve et réalité.--Pression exercée sur M. de
+Bubna.--L'équivalent des sacrifices de Presbourg.--Accident arrivé à
+l'empereur Alexandre; sa convalescence.--L'ambassadeur de France à son
+chevet.--Conversations de Péterhof.--Difficulté d'Alexandre à
+s'expliquer.--Il ne s'oppose pas en principe à une légère extension du
+duché.--Comment Napoléon profite et abuse de cette condescendance.--Son
+_ultimatum_ aux Autrichiens.--Résistance de l'empereur François.--Colère
+de Napoléon.--Conversation orageuse avec Bubna.--Coup de
+théâtre.--L'arbitrage russe.--L'Autriche adhère en principe à
+l'_ultimatum_ français.--Transfert des négociations à Vienne.--Napoléon
+fait quelques concessions en Galicie; la Russie perd Lemberg.--Signature
+précipitée de la paix.--Le _gros lot_ et la part de la
+Russie.--Garanties offertes à cette puissance.--Lettre de Champagny à
+Roumiantsof; caractère et importance de cette communication.--Faute
+commise par Napoléon.--La paix de Vienne aggrave la question de Pologne,
+la porte à un état aigu et marque le point de départ d'un débat décisif
+pour le sort de l'alliance.
+
+CHAPITRE V
+LA DEMANDE EN MARIAGE.
+
+Accueil fait par l'empereur Alexandre au traité de Vienne.--Extrême
+mécontentement.--La lettre ministérielle du 20 octobre atténue cette
+impression.--Alexandre réclame la signature d'un traité portant garantie
+contre le rétablissement de la Pologne.--Digression historique de
+Roumiantsof.--Le despotisme tempéré par les salons.--Caulaincourt
+sollicite des instructions précises.--Désir soutenu et progressif chez
+Napoléon de restaurer l'alliance et de lui rendre son lustre.--Motifs
+dont il s'inspire.--Le divorce résolu.--Nécessité de ménager et de
+préparer Joséphine.--Séjour de Fontainebleau.--Napoléon incline à
+épouser la grande-duchesse Anne Pavlovna.--Raisons de cette
+préférence.--Comment Napoléon sait préparer une demande en
+mariage.--Attentions et galanteries.--L'ambition suprême du prince
+Kourakine.--L'emprunt russe à Paris.--Nouvelles assurances.--La famille
+impériale de Russie; la grande autorité en matière de mariage.--Retour
+de Fontainebleau.--Première lettre secrète au duc de Vicence.--Réserves
+concernant l'âge et les aptitudes physiques de la princesse.--Napoléon
+consent au traité portant interdiction de rétablir la Pologne; connexité
+des questions.--L'alliance tend à se resserrer.--Scène du 30 novembre
+aux Tuileries.--Imminence du divorce.--Pressé par le temps, Napoléon se
+décide à épouser la grande-duchesse de confiance et abandonne à
+Caulaincourt tout pouvoir d'appréciation.--Variété des moyens qu'il met
+en œuvre pour ressaisir Alexandre.--L'anniversaire du couronnement et le
+discours au Corps législatif.--Phrase à effet sur les
+Principautés.--Commentaire dicté par l'Empereur.--Seconde lettre au duc
+de Vicence.--Démarche irrévocable.--Le ministre de l'intérieur à la
+tribune du Corps législatif; exposé de la situation de l'Empire; passage
+concernant la Pologne.--Le bruit du mariage russe se répand.--Napoléon
+l'attend à recevoir la visite d'Alexandre; il voudrait faire du mariage
+et du voyage la manifestation extérieure et l'apothéose de
+l'alliance.
+
+CHAPITRE VI
+AUTRICHE ET RUSSIE.
+
+À défaut de la princesse russe, Napoléon tient à s'assurer
+éventuellement d'autres partis.--Alliances possibles.--Le roi et la
+reine de Saxe à Paris; causes réelles et résultat de ce
+voyage.--L'Autriche.--Ouverture de Metternich à M. de Laborde.--Derniers
+cercles tenus par l'impératrice Joséphine aux Tuileries; rencontre de
+Floret et de Sémonville: dialogue interrompu et repris.--La soirée du 15
+décembre 1809 et la journée du 16; prononcé officiel du
+divorce.--Napoléon pendant la séance du Sénat.--Nouvelles plaintes
+d'Alexandre, antérieures à l'arrivée de nos courriers.--Réponse
+conciliante: mécontentement intime.--L'Empereur en retraite à Trianon;
+premier mot à l'Autriche; instruction verbale et caractéristique au duc
+de Bassano.--Comparaison entre les deux négociations; différence qui les
+sépare.--Voyage de l'empereur Alexandre à Moscou: ajournement forcé de
+nos demandes.--Schwartzenberg et Laborde.--Napoléon reçoit encore une
+note russe au sujet de la Pologne.--Mouvement de colère.--Lettre du 31
+décembre 1809 à l'empereur Alexandre.--Visite à la
+Malmaison.--Intervention de Joséphine et d'Hortense.--Mme de
+Metternich.--Conversation sous le masque.--Prestige de la maison
+d'Autriche.--Evolution graduelle qui paraît s'opérer dans l'esprit de
+l'Empereur.--Quelles que soient actuellement ses préférences intimes, il
+reste ferme dans la position prise vis-à-vis de la Russie.--Il attend
+impatiemment une réponse de Pétersbourg.--Lenteur des
+communications.--Premier courrier du duc de Vicence.--Signature de la
+convention contre la Pologne.--L'article premier.--Enquête sur la
+grande-duchesse Anne.--Retour de l'empereur Alexandre.--Ses impressions
+de voyage.--La négociation s'entame.--Attitude d'Alexandre: ses
+révélations sur le caractère de sa mère et de ses sœurs.--Théorie de
+Roumiantsof.--Demande formelle.--Première réponse de l'Impératrice
+mère.--La grande-duchesse Catherine consultée: situation de cette
+princesse.--Délais successifs.--Excès de précaution.--Satisfactions
+accessoires.--L'empire d'Occident.--Caulaincourt augure favorablement de
+l'issue finale.
+
+CHAPITRE VII
+LE MARIAGE AUTRICHIEN.
+
+I. DERNIÈRE ATTENTE.--Impression produite sur l'Empereur par les
+premières réponses de la Russie.--Un mot de lui; sa pensée
+dominante.--Il soupçonne que la Russie prépare un refus et se met
+lui-même en mesure d'opérer son évolution vers l'Autriche.--Premier
+conseil tenu aux Tuileries.--Caractère imposant de cette réunion.--But
+de l'Empereur en provoquant une délibération solennelle.--Comment il
+pose la question.--Rapport de Champagny.--Doutes qui subsistent sur
+l'opinion émise par divers membres du conseil: discordance dans les
+témoignages des contemporains.--Passions d'ordre intérieur; la droite et
+la gauche du conseil.--Les révolutionnaires et la Russie.--Harangue de
+Murat.--L'alliance conservatrice.--Avis prophétique de
+Cambacérès.--Eugène, Talleyrand, le cardinal Fesch, Fontanes.--Dans
+quelle mesure l'Empereur se mêle à la discussion.--Il lève la séance et
+laisse le débat sans conclusion.--La controverse se transporte et se
+poursuit dans tous les milieux.--L'alliance russe devant l'opinion.--Les
+Jacobins, le faubourg Saint-Germain, les _Constitutionnels_.--Situation
+mondaine des deux ambassades.--Mémoire de Pellenc.--Renseignements sur
+Marie-Louise.--L'alliance autrichienne et les gens d'affaires.--Napoléon
+cherche à provoquer un mouvement d'opinion en faveur de l'archiduchesse,
+mais réserve sa décision jusqu'à ce qu'il ait reçu des renseignements
+plus probants sur les dispositions de la Russie.
+
+II. LES JOURNÉES DES 6 ET 7 FÉVRIER 1810.--Nouveau courrier du duc de
+Vicence.--État de la négociation au 20 janvier.--Pourparlers avec
+l'Impératrice mère: objections intimes et étranges.--Alexandre affecte
+de s'irriter contre sa mère.--Portrait qu'il trace de Napoléon.--Les
+échos de Pétersbourg et de Gatchina.--L'Impératrice parait disposée à
+consentir, sans s'y résoudre encore.--Prolongation des
+délais.--Déchiffrement des deux dépêches dans la nuit du 5 au 6
+février.--Au vu de ces pièces, Napoléon se sent confirmé dans son
+jugement sur les intentions évasives de la Russie et décide de conclure
+avec l'Autriche en vingt-quatre heures.--Journées des 6 et 7 février;
+emploi des différentes heures.--L'après-midi du 6; Eugène emporte le
+consentement de Schwartzenberg.--Joie exubérante de Napoléon.--Conseil
+nocturne.--Délibération fictive.--La nouvelle se répand.--Napoléon après
+le conseil.--Plan qu'il se trace pour l'avenir: son désir d'éviter une
+rupture politique avec la Russie; sa manière de prendre congé.--La
+matinée du 7.--Signature du contrat.--Le prince Kourakine à la porte du
+ministre des relations extérieures.--Napoléon prend instantanément
+toutes les mesures pour régler la remise, le voyage et le mariage de
+l'archiduchesse.--Comment il annonce son choix à la Russie.--Langage
+prescrit à Caulaincourt; mécontentement intime contre l'empereur
+Alexandre.--Motif déterminant du mariage autrichien.
+
+III. Le refus de la Russie.--Suite et fin de la négociation.--Jeu souple
+et fuyant d'Alexandre.--Il promet une réponse définitive de sa
+mère.--L'Impératrice exprime un refus sous forme d'ajournement à deux
+ans.--Efforts de Caulaincourt pour que le Tsar fasse revenir
+l'Impératrice sur sa détermination.--Scènes vives et
+curieuses.--Alexandre coupe court aux instances de notre
+ambassadeur.--Napoléon et Alexandre se trouvent s'être donné
+respectivement congé à deux jours d'intervalle.--Parti
+forcé.--Renseignements de police; lettre lue sur le bureau du prince
+Kourakine.--Attitude respective du fils et de la mère.--Véritables
+causes du refus de la Russie.
+
+IV. Le rejet de la convention.--Alexandre eût-il consenti au mariage si
+Napoléon avait ratifié la convention contre la Pologne?--Calcul probable
+du Tsar.--Pourquoi Napoléon a réservé sa signature.--Sa révolte contre
+l'article premier.--Le 6 février, il se décide définitivement à ne point
+ratifier la convention telle qu'elle lui est soumise et à en envoyer une
+autre toute ratifiée.--Comment il veut que le texte nouveau soit
+formulé.--Les décorations polonaises.--Post-scriptum
+significatif.--Assurances hyperboliques et torts réciproques.--Les
+journées des 6 et 7 février 1810 dans leurs rapports avec
+l'avenir.--Crise de l'alliance: le mariage et la convention eussent
+rénové l'entente; l'échec simultané de l'un et l'autre projet détermine
+une rupture morale entre les deux empereurs et prépare inévitablement
+leur brouille.
+
+CHAPITRE VIII
+LA CÉLÉBRATION.
+
+L'empereur Alexandre n'a pas cru à la possibilité du mariage
+autrichien.--Sa première impression.--Son compliment à
+l'Empereur.--Remarques aigres-douces.--Rôle de l'opinion publique dans
+les événements qui vont suivre.--Impression produite à Paris par
+l'annonce du mariage; engouement des hautes classes pour
+l'Autriche.--Les colonies étrangères: Allemands et Polonais.--Tableau de
+Vienne au lendemain de la nouvelle.--Le parti antirusse.--Ses efforts
+pour déplacer l'Autriche vers l'Orient et l'y mettre en opposition avec
+la Russie.--Déception et angoisses à Pétersbourg.--Impopularité de
+l'Impératrice mère.--Arrivée du traité modifié.--Complet
+désarroi.--Plaintes du chancelier Roumiantsof; son appréciation sur
+l'alliance; appel à l'avenir.--Napoléon dans son rôle de
+fiancé.--Déplaisir que lui causent les reproches et les insinuations de
+la Russie.--Premier éclat de sa colère.--Il se radoucit et se
+contient.--Arrivée de Berthier à Vienne; le mariage par procuration; la
+France et l'Autriche en coquetterie réglée.--Napoléon s'excuse en Russie
+des distinctions accordées aux représentants de l'autre cour.--Les deux
+emprunts.--Voyage de Marie-Louise; caractère et portée des
+manifestations qui se produisent sur son passage.--Le comte de
+Metternich à Paris et à Compiègne.--La Russie en observation
+jalouse.--Le jour solennel.--Le corps diplomatique au Louvre.--Heures
+d'attente.--Toast du comte de Metternich.--Le roi de Rome et le roi des
+Romains.--L'ambassade russe pendant la cérémonie.--Craintes pour
+l'avenir.--Napoléon et Charles XII.--Enthousiasme et confiance
+populaires: _la plus belle époque du règne_.--Efforts de Napoléon pour
+donner à l'Europe quelques gages de modération.--Tentatives inutiles
+auprès de l'Angleterre; continuité fatale de la lutte.--Le mariage ne
+finit rien et prépare de nouveaux conflits.--Attitude de l'empereur
+Alexandre à l'époque de la célébration: en cet instant où la fortune de
+Napoléon touche à son apogée, le péril d'une guerre avec la Russie se
+lève sur l'horizon.
+
+CHAPITRE IX
+LE SECRET DU TSAR
+
+Le prince Adam Czartoryski dans le cabinet de l'empereur
+Alexandre.--Début de leurs relations.--Pétersbourg en 1796.--Rencontre
+dans les jardins de la Tauride.--Scène mémorable.--Les leçons de
+Laharpe.--Générosité native et premières aspirations d'Alexandre.--Il
+voudrait apaiser et consoler la Pologne.--Joie et confiance de
+Czartoryski.--Alexandre aux prises avec la réalité.--Revirement
+progressif et complet.--Sous le coup des terreurs inspirées par
+Napoléon, le désir de restaurer la Pologne, en l'unissant à la Russie,
+rentre dans l'esprit du Tsar.--Première idée d'une guerre offensive
+contre la France.--Le parti russe à Varsovie.--Proposition transmise par
+Galitsyne.--Conseils demandés à Czartoryski.--Défiance
+réciproque.--Divergence de vues entre le Tsar et son chancelier.--Le
+représentant de la tradition.--Le traité en suspens.--Envoi à Paris d'un
+contre-projet russe. Napoléon mis en demeure de souscrire à une
+capitulation diplomatique.--Angoisses croissantes d'Alexandre.--Le
+regard d'Austerlitz.--Nouvel entretien avec Czartoryski.--Projet de
+surprendre et d'enlever le grand-duché.--Combinaisons
+diverses.--Politique secrète et personnelle d'Alexandre.--Tentative
+auprès de l'Autriche.--M. d'Alopéus.--Mission simulée auprès de Murat;
+mission réelle à Vienne.--Paroles tentatrices.--Le point de dissentiment
+entre Pétersbourg et Vienne.--Alexandre persiste à réunir les
+Principautés et offre à l'Autriche des compensations.--La Serbie.--Le
+grand projet de 1808.--Indiscrétion calculée.--Mystérieux efforts
+d'Alexandre pour détourner de Napoléon la Pologne et l'Autriche: il
+entame des hostilités indirectes parallèlement à une reprise de
+négociation.
+
+CHAPITRE X
+AUTOUR D'UNE PHRASE.
+
+Arrivée du contre-projet russe à Paris.--Napoléon au lendemain de son
+mariage.--Parfait contentement.--Douces paroles à
+l'Autriche.--Établissement de Metternich à Paris.--Son plan.--Il dénonce
+les agitations de la Russie.--Examen du contre-projet et nouvelle
+révolte contre l'article premier.--Napoléon prend lui-même la parole et
+dicte une série d'observations.--Chef-d'œuvre de polémique.--Craintes
+pour le duché; idée d'une confédération défensive entre la Suède, le
+Danemark et l'État de Varsovie.--Les soirées de Compiègne.--Les
+Bonapartes et les Pozzo.--Napoléon et les hommes d'ancien
+régime.--Empressement de l'Autriche à offrir ses services.--Napoléon
+cherche à se dégager vis-à-vis de la Russie et à ne plus signer de
+traité.--Il ajourne sa réponse au contre-projet.--Ses artifices
+dilatoires.--Comment il met à profit sa situation de nouveau
+marié.--Voyage en Flandre.--Lettre à l'empereur Alexandre.--Tâche
+ingrate de Kourakine.--Faveur croissante de Metternich; son rôle entre
+l'Empereur et l'Impératrice.--Il envenime le différend avec la
+Russie.--Il s'essaye sans succès à reprendre et à soulever la question
+d'Orient.--Attitude d'Alexandre; tactique de Roumiantsof.--Effervescence
+à Varsovie.--Napoléon mis en cause à propos du langage des
+journaux.--Mécontentement progressif.--Explosion violente.--La dictée du
+1er juin 1810.--Première menace de guerre.--Le bal de l'ambassade
+d'Autriche.--Accident arrivé au prince Kourakine.--Napoléon s'arrête à
+l'idée de ne plus continuer la controverse.--Il soulève une question
+préalable.--Rupture de la négociation; responsabilités respectives.
+
+CHAPITRE XI
+MÉSINTELLIGENCE CROISSANTE.
+
+Metternich saisit l'Empereur dans le moment de son irritation contre les
+Russes pour lui signaler leurs progrès sur le Danube.--Espérances
+données à l'Autriche.--État des esprits à Vienne: les deux
+partis.--Avances significatives du ministère.--Intervention personnelle
+de l'empereur François.--Metternich sollicite Napoléon de manquer aux
+engagements d'Erfurt et de retirer le don des Principautés.--Refus de
+l'Empereur; raisons de sa loyauté.--Il interdit à la Russie toute
+conquête transdanubienne.--Nouveaux sujets de mécontentement contre
+Roumiantsof; violente prise à partie de ce ministre.--Les Russes dans
+les villes d'eaux d'Allemagne; politique féminine.--La colonie russe de
+Vienne.--Situation de notre ambassade dans cette ville; résistances
+aristocratiques et mondaines.--Le roi de Vienne.--Le salon de la
+princesse Bagration.--Intrigues de M. d'Alopéus.--Réapparition de Pozzo
+di Borgo.--Napoléon exige son expulsion et demande le rappel du comte
+Razoumovski.--Nouveau méfait des Russes de Vienne.--Napoléon porte
+plainte; il se substitue à son ministre et prend lui-même la plume;
+notes corrigées et remaniées de sa main.--Le prince Kourakine en
+villégiature.--Conversation de l'Empereur avec le frère de cet
+ambassadeur; tonnantes paroles.--Conception fondamentale que se fait
+l'Empereur de ses rapports avec la Russie.--L'alliance est la condition
+de la paix.--Effet produit en Europe et en Russie par la résistance de
+l'Espagne.--Napoléon cherche à ajourner le conflit dans le Nord et ne
+renonce pas à l'éviter.--Caractère de ses relations personnelles avec
+l'empereur Alexandre.--Redoublements d'efforts contre l'Angleterre;
+blocus continental; préparatifs d'expéditions; vues persistantes de
+Napoléon sur l'Égypte: son plan pour 1812 est une grande campagne
+navale.--Précautions militaires dans le duché de Varsovie.--Suite de
+l'action russe à Vienne.--Diplomatie occulte et diplomatie
+officielle.--Désaveu apparent de Pozzo di Borgo; son envoi en mission
+secrète à Constantinople.--Propagande en Pologne.--La Russie commence
+mystérieusement ses préparatifs militaires; travaux sur la Dwina et le
+Dniéper; formation de plusieurs armées.--Projets défensifs et
+offensifs.--Alexandre prend le premier ses dispositions en vue d'une
+rupture; les fautes et les excès de Napoléon vont la précipiter.
+
+CHAPITRE XII
+L'ÉLECTION DE BERNADOTTE.
+
+Le blocus continental dans le nord de l'Europe.--Son objet essentiel; la
+guerre aux denrées coloniales.--Origine de cette idée: le Comité de
+salut public; Napoléon subit à la fois l'entraînement de ses passions et
+la fatalité des impulsions antérieures.--Erreur et vice fondamental du
+système.--Le blocus engendre l'extension indéfinie de l'Empire.--Réunion
+de la Hollande.--Silence désapprobateur d'Alexandre.--Efforts de
+Napoléon pour fermer au commerce ennemi l'entrée des fleuves
+allemands.--Le sort des villes hanséatiques en suspens.--Droit de
+cinquante pour cent sur les denrées coloniales; l'Europe enlacée dans un
+réseau de prohibitions; une Inquisition nouvelle.--Contrarié dans la mer
+du Nord, le commerce anglais se réfugie dans la Baltique.--Infractions
+commises en Poméranie aux lois du blocus.--La Suède se fait l'entrepôt
+des marchandises anglaises.--Tentatives de Napoléon pour peser sur ce
+royaume.--Danger de faire pénétrer l'action française dans le voisinage
+immédiat de la Russie.--La Suède incline politiquement vers la France,
+le lien de l'intérêt matériel l'enchaîne à l'Angleterre.--Mort du prince
+royal.--Convocation d'une diète appelée à élire son successeur.--Le roi
+Charles XIII songe à faire nommer le frère du feu prince et soumet cette
+candidature à l'agrément de l'Empereur.--Velléité de Napoléon en faveur
+du roi de Danemark.--Idée de réunir les couronnes Scandinaves.--Le
+_Journal de l'Empire_.--Napoléon se rallie au choix proposé par la cour
+de Suède.--Sagesse de cette décision.--Le baron Alquier reçoit l'ordre
+de partir pour Stockholm et d'y appuyer le prince
+d'Augustenbourg.--Arrivée du lieutenant Mœrner à Paris.--Un groupe de
+Suédois s'adresse spontanément à Bernadotte, qui demande à l'Empereur
+l'autorisation de poser sa candidature.--Napoléon combattu entre des
+intérêts et des passions contradictoires.--Il refuse d'appuyer
+Bernadotte par ménagement pour la Russie, mais lui permet de se
+présenter.--Faux calculs.--Le départ de M. Alquier contremandé;
+abstention systématique.--Vains efforts du baron de Lagelbielke pour
+obtenir une parole de l'Empereur.--La Suède se tourne désespérément vers
+Napoléon et lui demande «un de ses rois».--Déclarations antirusses du
+chargé d'affaires Desaugiers: désaveu et rappel de cet agent.--La diète
+d'Œrebrö; intrigues électorales.--Arrivée de Fournier.--Le courrier
+_magicien_.--Manœuvre finale qui décide le succès de
+Bernadotte.--Résistances du vieux roi: sa capitulation.--Bernadotte
+élu.--Responsabilité de l'Empereur dans cet événement doublement funeste
+à la France.--Explications données à la Russie.--Soulèvement de
+l'opinion à Pétersbourg; impassibilité apparente d'Alexandre: son
+arrière-pensée.--L'un et l'autre empereur envisagent de plus près
+l'hypothèse d'une rupture.--Ils songent simultanément à restaurer la
+Pologne afin de s'en faire un moyen de combat.--Travail préparatoire
+confié par Alexandre au comte Potocki.--Paroles de Napoléon à
+Metternich: il sonde l'Autriche sur l'idée d'un échange entre la Galicie
+et les provinces illyriennes.--Le prince et le comte de Metternich; la
+politique du fils en opposition avec celle du père.--Suite, progrès et
+échec final de la négociation entamée par le comte
+Schouvalof.--Rétablissement de Metternich à Vienne.--Étroite relation
+entre les tentatives des deux empereurs auprès de l'Autriche et leurs
+desseins éventuels sur la Pologne.
+
+CHAPITRE XIII
+LE CONFLIT.
+
+Jusqu'à la fin de 1810, les relations conservent une apparente
+sérénité.--Prévenances réciproques et faux sourires.--Le dissentiment au
+sujet du blocus va manifester l'antagonisme des volontés et des
+principes.--Résultats du système continental.--Détresse et péril de
+l'Angleterre.--Symptômes d'une crise financière à Londres.--La paix
+possible.--Efforts désespérés du commerce britannique pour se ménager
+des accès en Europe; il cherche en Russie un débouché et des facilités
+de transit.--Napoléon sollicite Alexandre de fermer les ports de
+l'empire à tous les bâtiments porteurs de denrées coloniales.--Formation
+sur la Baltique d'une flotte marchande de six cents bâtiments à
+destination de la Russie.--Instances plus pressantes de Napoléon.--Il
+rentre en explication sur l'ensemble des rapports.--L'aide de camp
+Tchernitchef à Paris: ses succès mondains, ses occupations
+clandestines.--Le bal de Fontainebleau.--Longues conversations avec
+Tchernitchef; franchise audacieuse de l'Empereur.--_L'amie
+géographique_.--Lettre à l'empereur Alexandre.--La pensée de
+Tilsit.--Alexandre refuse d'adopter les nouveaux tarifs et de proscrire
+indistinctement tous les neutres.--Raisons de sa résistance.--Il est mis
+en demeure de coopérer à la fermeture de la Suède..--Son embarras;
+espoir secret qu'il fonde sur Bernadotte.--Envoi de Tchernitchef à
+Stockholm; but apparent et objet réel de sa mission.--Profonde
+duplicité.--Intimité croissante entre l'émissaire russe et le prince
+royal de Suède: entrevue officielle, audiences particulières, déjeuner
+en tête-à-tête.--Bernadotte dans son cabinet et devant le front des
+troupes.--Gradation dans discours; sa parole d'honneur et sa parole
+_sacrée_.--Amertume profonde contre Napoléon.--Tchernitchef rassure son
+maître sur les dispositions de la Suède.--La Russie approvisionne
+l'Allemagne de denrées coloniales.--Colère concentrée de
+Napoléon.--Fautes suprêmes.--Incorporation à l'empire des villes
+hanséatiques.--But de cette réunion.--L'annexion du littoral allemand
+fait naître la question de l'Oldenbourg.--Situation géographique de cet
+État; étroite parenté entre le prince régnant et l'empereur
+Alexandre.--Napoléon propose au duc un échange; sur son refus, il
+décrète l'occupation de ses États.--Violation du traité de
+Tilsit.--Avant de connaître la réunion des villes hanséatiques et de
+l'Oldenbourg, Alexandre se met lui-même et le premier en contradiction
+ouverte avec les principes de l'alliance.--La baisse du change en Russie
+et la balance du commerce.--L'ukase du 31 décembre 1810.--Rupture
+économique avec la France.--Napoléon et Alexandre arrivent simultanément
+au terme de leur évolution divergente.--Achèvement des préparatifs
+militaires de la Russie; Alexandre dispose de deux cent quarante mille
+hommes contre les trois divisions de Davoust.--Il se laisse gagner
+subitement à l'idée de commencer la guerre et de prendre
+l'offensive.--Son projet d'envahir le duché, de reconstituer la Pologne
+et de soulever l'Europe.--Confidences décisives à Czartoryski.--Le sort
+de l'Europe entre les mains des cinquante mille soldats du
+duché.--Attitude de l'Angleterre; résistance passive; la tactique de
+Waterloo.--Les préparatifs menaçants de la Russie obligent Napoléon à se
+détourner de l'Espagne et à se reporter précipitamment vers le
+Nord.--Reflux de la puissance française sur l'Allemagne.--Motifs qui
+empêcheront Alexandre de donner suite à ses plans d'offensive et
+permettront une reprise de négociation.--La France et la Russie au
+commencement de 1811; malentendu persistant au sujet de la Pologne;
+griefs particuliers et griefs généraux; identité d'intérêts affirmée en
+principe.--L'alliance ou la guerre.
+
+APPENDICE.
+
+
+
+PARIS
+TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT et Cie
+RUE GARANCIÈRE, 8.
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Napoléon et Alexandre Ier (2/3), by
+Albert Vandal (1853-1910)
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK NAPOLÉON ET ALEXANDRE IER (2/3) ***
+
+***** This file should be named 31260-0.txt or 31260-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/2/6/31260/
+
+Produced by Mireille Harmelin, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreaders Europe at
+http://dp.rastko.net. This file was produced from images
+generously made available by the Bibliothèque nationale
+de France (BnF/Gallica)
+
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
+PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK
+
+To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free
+distribution of electronic works, by using or distributing this work
+(or any other work associated in any way with the phrase "Project
+Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project
+Gutenberg-tm License (available with this file or online at
+http://gutenberg.org/license).
+
+
+Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm
+electronic works
+
+1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm
+electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to
+and accept all the terms of this license and intellectual property
+(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all
+the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy
+all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession.
+If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project
+Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the
+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
+the copyright status of any work in any country outside the United
+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+1.E.2. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived
+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
+with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the
+work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1
+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
+1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm
+License terms from this work, or any files containing a part of this
+work or any other work associated with Project Gutenberg-tm.
+
+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
+active links or immediate access to the full terms of the Project
+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
+distribute copies of a Project Gutenberg-tm work in a format other than
+"Plain Vanilla ASCII" or other format used in the official version
+posted on the official Project Gutenberg-tm web site (www.gutenberg.org),
+you must, at no additional cost, fee or expense to the user, provide a
+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
+request, of the work in its original "Plain Vanilla ASCII" or other
+form. Any alternate format must include the full Project Gutenberg-tm
+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
+1.E.8. You may charge a reasonable fee for copies of or providing
+access to or distributing Project Gutenberg-tm electronic works provided
+that
+
+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
+ the use of Project Gutenberg-tm works calculated using the method
+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+- You provide a full refund of any money paid by a user who notifies
+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
+ does not agree to the terms of the full Project Gutenberg-tm
+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
+ Project Gutenberg-tm works.
+
+- You provide, in accordance with paragraph 1.F.3, a full refund of any
+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
+ electronic work is discovered and reported to you within 90 days
+ of receipt of the work.
+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
+
+1.F.1. Project Gutenberg volunteers and employees expend considerable
+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
+"Defects," such as, but not limited to, incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
+property infringement, a defective or damaged disk or other medium, a
+computer virus, or computer codes that damage or cannot be read by
+your equipment.
+
+1.F.2. LIMITED WARRANTY, DISCLAIMER OF DAMAGES - Except for the "Right
+of Replacement or Refund" described in paragraph 1.F.3, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation, the owner of the Project
+Gutenberg-tm trademark, and any other party distributing a Project
+Gutenberg-tm electronic work under this agreement, disclaim all
+liability to you for damages, costs and expenses, including legal
+fees. YOU AGREE THAT YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE, STRICT
+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
+PROVIDED IN PARAGRAPH F3. YOU AGREE THAT THE FOUNDATION, THE
+TRADEMARK OWNER, AND ANY DISTRIBUTOR UNDER THIS AGREEMENT WILL NOT BE
+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
+INCIDENTAL DAMAGES EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE POSSIBILITY OF SUCH
+DAMAGE.
+
+1.F.3. LIMITED RIGHT OF REPLACEMENT OR REFUND - If you discover a
+defect in this electronic work within 90 days of receiving it, you can
+receive a refund of the money (if any) you paid for it by sending a
+written explanation to the person you received the work from. If you
+received the work on a physical medium, you must return the medium with
+your written explanation. The person or entity that provided you with
+the defective work may elect to provide a replacement copy in lieu of a
+refund. If you received the work electronically, the person or entity
+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.