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diff --git a/31069-h/31069-h.htm b/31069-h/31069-h.htm new file mode 100644 index 0000000..b15c840 --- /dev/null +++ b/31069-h/31069-h.htm @@ -0,0 +1,12727 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD XHTML 1.0 Strict//EN" +"http://www.w3.org/TR/xhtml1/DTD/xhtml1-strict.dtd"> + +<html xmlns="http://www.w3.org/1999/xhtml" lang="fr" xml:lang="fr"> + <head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html;charset=iso-8859-1" /> +<title> + The Project Gutenberg eBook of Jean, par Charles Paul de Kock. +</title> +<style type="text/css"> + p {margin-top:.75em;text-align:justify;margin-bottom:.75em;text-indent:2%;} + +.accouchement {letter-spacing:1px;text-align:center;text-indent:0%;font-weight:normal;color:gray;} + +.c {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;} + +.head {text-align:center;text-indent:0%;font-weight:bold;font-size:85%;margin:5% auto 5% auto;} + +.nind {text-indent:0%;} + +.r {text-align:right;margin-right:25%;} + +.sml {font-size:50%;} + +.sml2 {font-size:70%;} + + h2 {text-align:center;clear:both;} + + h1,h3 {margin-top:15%;text-align:center;clear:both;} + +.top5 {margin-top:5%;} + +.top15 {margin-top:15%;} + + hr {width:95%;margin:2em auto 2em auto;clear:both;border:dotted;color:black;} + + hr.full {width:100%;margin:5% auto 5% auto;border:4px double gray;} + + table {margin-left:auto;margin-right:auto;border:none;} + + body{margin-left:10%;margin-right:10%;background:#fdfdfd;color:black;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:medium;} + +a:link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + + link {background-color:#ffffff;color:blue;text-decoration:none;} + +a:visited {background-color:#ffffff;color:purple;text-decoration:none;} + +a:hover {background-color:#ffffff;color:#FF0000;text-decoration:underline;} + +.smcap {font-variant:small-caps;font-family:"Times New Roman", serif;font-size:95%;} + + img {border:none;} + + sup {font-size:75%;} + +.caption {font-weight:bold;} + +div.image {margin:10% auto 10% auto;text-align:center;} + +.poem {margin-left:25%;white-space:nowrap;text-indent:0%;} + +.poem2 {margin-left:50%;white-space:nowrap;text-indent:0%;font-size:80%;} +</style> + </head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Jean + +Author: Charles Paul de Kock + +Release Date: January 25, 2010 [EBook #31069] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Digital & Multimedia Center, Michigan State University +Libraries.) + + + + + + +</pre> + +<hr class="full" /> + +<h3>ŒUVRES</h3> + +<p class="c">DE</p> + +<h1 class="top5">PAUL DE KOCK.</h1> + +<p class="c">XI.</p> + +<p class="c">JEAN.</p> + +<p class="c">PARIS.—IMPRIMERIE D'ÉVERAT, +rue du Cadran, nº 16. +</p> + +<div class="image"><a href="images/ill_001.jpg"><img src="images/ill_001.jpg" +alt="l'image de "L'accouchement" est pas disponible" +width="650" +height="487" +/></a><p class="accouchement">L'ACCOUCHEMENT</p> +</div> + + +<h1>JEAN,</h1> + +<p class="c">par</p> + +<h3 class="top5">CH. PAUL DE KOCK.</h3> + +<div class="poem2"> +<p class="c">Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.<br /> +<span class="smcap">Legouvé</span>. <i>Mérite des femmes</i>.</p> +</div> + +<div class="image"><img src="images/ill_logo.png" +alt="image pas disponible" +width="150" +height="51" +/> +</div> + + +<p class="c">PARIS.<br/> +GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,<br /> +<span class="sml">ÉDITEUR DES ŒUVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.</span><br /> +<span class="sml2">RUE MAZARINE, Nº 34.</span><br /> +1835.<a name="Page_1" id="Page_1"></a></p> + +<table summary="table" +style="border:gray 4px double;padding:2%;margin:5% auto 10% auto;"><tr><td> +<a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr></table> + + +<h1>JEAN.</h1> + +<hr class="points" /> + + +<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3> + +<p class="head">L'ACCOUCHEMENT.</p> + + +<p>Une heure après minuit venait de sonner à l'église de Saint-Paul; depuis +long-temps le silence régnait dans les rues devenues désertes; les +habitans du septième arrondissement dormaient, ou du moins étaient +couchés, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de +la rue Saint-Antoine n'était plus fréquenté que par quelques +retardataires, ou par ces gens qui, par état, se mettent, en course la +nuit. Les uns marchaient au pas accéléré, passant volontiers de l'autre +côté de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les +autres s'arrêtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait +alors, éclairait tout cela; elle éclairait encore bien autre chose, +puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il +faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie,<a name="Page_2" id="Page_2"></a> +qu'elle se réfléchisse en même temps dans les eaux du Nil et dans celles +du Tibre; que ses rayons éclairent les vastes plaines de l'Amérique et +les déserts de l'Arabie; les bords rians du Rhône et les cataractes du +Niagara; les ruines de Memphis et les édifices de Paris... On conviendra +que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.</p> + +<p>M. François Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante +ans alors, qui faisait son état autant par goût que par intérêt, se +flattant de connaître les simples mieux qu'aucun botaniste de la +capitale, et se fâchant quand on l'appelait <i>grainetier</i>, était couché +depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'était +jamais écarté, même le jour de son mariage; et depuis douze ans, M. +François Durand s'était engagé sous les drapeaux de l'hymen avec +mademoiselle Félicité Legros, fille d'un marchand de drap de la Cité.</p> + +<p>M. Durand était donc couché, et il reposait loin de son épouse, pour une +raison que vous saurez bientôt; M. Durand dormait fort, parce que la +connaissance des simples ne lui échauffait pas l'imagination au point de +le priver de sommeil; et il y avait déjà quelques instans que sa +domestique Catherine lui secouait le bras et criait à ses oreilles, +lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva à demi la tête de dessus son +oreiller en disant:</p> + +<p>«Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces +cris?...</p> + +<p>»—Comment pourquoi, monsieur!.... et voilà dix minutes que je vous dis +que madame sent des<a name="Page_3" id="Page_3"></a> douleurs... des douleurs qui augmentent à chaque +instant, ce qui annonce que l'affaire va bientôt se décider...»</p> + +<p>M. Durand relève tout-à-fait la tête de dessus son oreiller, repousse un +peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en +regardant sa domestique avec surprise: «Est-ce que ma femme est +incommodée?</p> + +<p>»—Incommodée!» s'écrie la bonne en continuant de secouer le bras de son +maître pour qu'il ne se rendorme pas; «incommodée!... Eh bon Dieu! +monsieur, est-ce que vous avez oublié que madame est grosse... qu'elle +n'attend plus que le moment d'accoucher?»</p> + +<p>»—Ah! c'est parbleu vrai, Catherine,» dit M. Durand en se mettant sur +son séant. «C'est mon rêve qui fait que ça m'était sorti de la tête!... +Figure-toi que je rêvais que j'étais dans une plaine où je cueillais de +la bardane, et que tout à coup...—Ah! monsieur, il est bien question de +votre rêve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher +l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des +Nonaindières.... Dépêchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprès de +madame, je ne puis pas la laisser seule...»</p> + +<p>En disant cela, la domestique sort de la pièce où couchait M. Durand +depuis que son épouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pièce +servait de magasin, les murs étaient garnis de tablettes surchargées de +plantes, de racines, tandis que d'autres séchaient, suspendues à des +cordes tendues en divers<a name="Page_4" id="Page_4"></a> sens tout le long de la chambre. C'était sous +ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il +sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.</p> + +<p>«Ça suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours,» a répondu l'herboriste en +bâillant; puis il reste assis sur son lit en se disant: «Tiens!... c'est +singulier que ma femme accouche la nuit... D'après mes calculs, elle +aurait dû accoucher le jour... mais, dans ces choses-là, je conçois +qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur +propriété... celui qui me trouverait en défaut serait bien adroit... Je +suis sûr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah! +bien plus que ça... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans +mon rêve c'était de la bardane, et tout à coup ce n'était plus ça, et je +ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...»</p> + +<p>Tout en pensant à son rêve, M. Durand a laissé retomber sa tête sur +l'oreiller, ses yeux se referment, et bientôt il ronfle de nouveau, sans +doute pour tâcher de savoir la fin de son rêve précédent.</p> + +<p>Catherine est allée retrouver sa maîtresse. Madame Durand donnait de +temps à autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se +tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais à temps. +Madame Durand était d'autant plus inquiète, qu'elle n'avait pas encore +été mère et qu'elle approchait de sa trente-cinquième année. Depuis +douze ans qu'elle était mariée, elle désirait avec ardeur avoir un +enfant. Dans les premiers temps de<a name="Page_5" id="Page_5"></a> son hymen, M. Durand avait répondu à +son épouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils +n'en voudraient; ensuite comme les années s'écoulaient, et que la +famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait +mal, et qu'il fallait attendre que l'on eût une petite fortune assurée. +Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son +commerce allait très-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se +contentait de lui dire: «Ce n'est pas ma faute... c'est plutôt la vôtre; +si nous étions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous +répudier ou de prendre une seconde épouse, ou d'avoir des concubines, +car la polygamie était permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand +Salomon.»</p> + +<p>A cela, madame Félicité Durand répondait: «Si nous vivions à Sparte ou à +Lacédémone, vous m'auriez déjà amené un bel et beau garçon, afin de +savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'était +pas rare de voir une femme mariée se livrer aux caresses d'un beau jeune +homme, avec l'agrément de son mari. Les citoyens applaudissaient à cet +acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes +qui fissent honneur à la république.</p> + +<p>»—Madame, nous ne sommes pas en Grèce,» avait répondu M. Durand. «—Ni +en Egypte, monsieur,» lui avait répliqué sa femme. On assure pourtant +que nous avons adopté beaucoup de modes des anciens. Mais revenons à +cette pauvre madame Durand que nous avons laissée en mal d'enfant.<a name="Page_6" id="Page_6"></a></p> + +<p>«Eh bien! Catherine,» s'écrie-t-elle en voyant revenir sa bonne. +«—Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai réveillé... le v'là qui +court chez la garde et chez l'accoucheur...—Ah!... pourvu qu'il se +dépêche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir +j'aurai à embrasser mon enfant...—Ah! dam', je conçois ben... Après +douze ans de ménage.... ça commençait à être tardif... J'ai idée que ce +sera un garçon, moi; j'ai parié pour ça une once de tabac avec madame +Moka, qui prétend que ce sera une fille...—Ah! fille ou garçon, je ne +l'en aimerai pas moins!—J'ai envie d'aller réveiller la voisine, madame +Ledoux...—Oh! tout à l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu +fermer la porte de la rue... Es-tu sûre que M. Durand soit +parti?...—Pardi! il doit être à présent rue des Nonaindières.—Va donc +voir, Catherine...»</p> + +<p>La domestique, pour satisfaire sa maîtresse, retourne dans le magasin, +et, avant d'être près du lit, entend les ronflemens de M. Durand. +Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui, +par un séjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une +certaine considération. En s'apercevant que son maître s'est rendormi, +elle ne se sent pas de colère; elle court au lit et commence par jeter à +terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On +était au mois de mars, il faisait froid; Catherine espère que l'air un +peu piquant, en frappant sur le corps de son maître, le réveillera plus +promptement. Cet expédient lui mon<a name="Page_7" id="Page_7"></a>trait à la vérité M. Durand dans un +fort <i>simple appareil</i>, mais dans les circonstances graves, il n'y a +plus ni âge ni sexe.</p> + +<p>Le moyen de Catherine a réussi. M. Durand, qui sent le vent de bise +souffler sur son <i>abdomen</i> et sur ses <i>clunes</i>, se tourne et se retourne +sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et paraît fort +surpris en se trouvant devant sa bonne et entièrement à découvert.</p> + +<p>«Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine?» dit M. Durand en rabaissant +d'un air grave un des pans de sa chemise. «—Quoi, monsieur!... Est-il +possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en +mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et +la garde!...—Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc +cela que je rêvais que j'étais à un baptême...—Eh! monsieur, avant +d'être au baptême, il faut d'abord que madame soit tirée de là...—C'est +juste... mais qui diable m'a mis comme cela <i>in naturalibus</i>.—Oh! dam', +je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'là +votre pantalon... v'là vos bas...—Allons, Catherine, puisque vous +n'avez pas peur que je m'habille devant vous...—Peur!... Ah ben, par +exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre.» M. +Durand se décide alors à descendre de son lit, et, jetant de côté son +bonnet de coton, laisse voir entièrement une petite tête, garnie de +cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses +joues, un nez en trompette et de<a name="Page_8" id="Page_8"></a> petits yeux gris; tout cela placé sur +un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un +de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de +juger sans entendre. «Vl'à vos bretelles....—Il fait terriblement froid +cette nuit, Catherine...—Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'là +vot' gilet...—Et mes jarretières, Catherine, vous ne me les aviez pas +données.—Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretières, à l'heure qu'il +est...—Tenez, j'en vois une près de ces racines de fraisiers, <i>fraga</i>, +<i>fragorum</i>...—Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'là votre +habit, monsieur...—Un instant, Catherine, et ma cravate...—Ah! +monsieur; madame accouchera sans qu'on soit là...—Non, Catherine, je +suis sûr que nous avons le temps... Je suis presque médecin, moi, et +quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment +ils se font... Ce ne sont probablement encore que des +avant-coureurs...—Allons, monsieur, vous v'là habillé... allez bien +vite, je vous en prie...—Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid +cette nuit...—Courez, monsieur, ça fait que vous aurez plus +chaud...—Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou.... +Catherine, prenez garde à ce paquet de sauge, <i>salvia salviæ</i>, qui est +tombé de sa case...»</p> + +<p>Pour toute réponse, Catherine pousse son maître hors de la chambre, +descend devant lui l'escalier, ouvre la porte bâtarde de l'allée et la +referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment où<a name="Page_9" id="Page_9"></a> celui-ci veut +remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oublié.</p> + +<p>Certaine enfin que son maître est parti, Catherine court frapper au +second, chez madame Ledoux, et après l'avoir éveillée, redescend près de +sa maîtresse.</p> + +<p>Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un ébéniste et d'un papetier; +elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont mariés et +établis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est +une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour +bien frisé et une collerette artistement plissée; aussi madame Ledoux +prétend-elle avoir déjà refusé plusieurs fois un quatrième mari.</p> + +<p>Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de +prépondérance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui +se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'était +nullement embarrassée en pareille circonstance; c'était un plaisir pour +elle que d'être témoin de l'entrée dans le monde d'une innocente +créature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un +semblable événement arrivait dans le quartier, il était rare qu'on ne +s'adressât pas d'abord à la veuve du papetier, de l'huissier et de +l'ébéniste.</p> + +<p>Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a répondu: «Me voilà... +J'y suis, je passe une robe et je descends.» En effet, à peine la bonne +a-t-elle rejoint sa maîtresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui, +avec son bougeoir à la main, sa<a name="Page_10" id="Page_10"></a> grande taille, sa camisole blanche et +son bonnet à barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un +vieux château.</p> + +<p>«Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...—Oh! oui, +madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,» +répond madame Durand en faisant de légères grimaces que lui arrachaient +les douleurs.</p> + +<p>«—Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le +jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouchée la nuit +de mes trois premiers, de mon cinquième et de mes quatre derniers... Il +est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour +madame Dupont, la charcutière chez qui j'étais samedi... ça lui a pris +comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...</p> + +<p>»—Et l'accoucheur... la garde... personne n'est là!...—Eh bien, est-ce +que je n'en sais pas autant que tout ce monde-là?... A mon huitième +enfant... c'était un garçon, celui qui est mort d'une fièvre bilieuse... +c'est dommage, un enfant superbe!... un nez à la grecque... c'était de +l'ébéniste celui-là; je me trouvais seule comme vous, ma voisine.... +j'avais renvoyé ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari +était en course et fort éloigné. Eh bien! je ne me suis pas troublée, +j'ai fait moi-même tous mes petits préparatifs...—Catherine, est-ce que +M. Durand n'est pas revenu?»</p> + +<p>»—Revenu!» dit Catherine; «oh non, madame, il ne peut pas encore être +revenu, mais je<a name="Page_11" id="Page_11"></a> lui ai dit de courir, d'aller ben vite.—Ah! madame +Ledoux!... que je souffre...—Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez +moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-là, je sais +qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela +soulage... A mon quatrième enfant, c'était une fille... c'était de +l'huissier celle-là, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros +bâton de sucre de pomme... J'avais empoigné cela au hasard... mais je le +serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde à le +décoller de ma main... Allons, Catherine, préparons tout ce qui est +nécessaire.»</p> + +<p>Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose +fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance; +Catherine exécute ses ordres en courant de temps à autre près de sa +maîtresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la +première fois qu'elle se trouve à une telle cérémonie. Madame Durand se +désole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine +cherche à la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles +dont elle a été témoin.</p> + +<p>Il y a près de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne +ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant à peu de +distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les +tranquillise.</p> + +<p>«Mais si j'allais accoucher sans eux!» s'écrie madame Durand. «—Eh +bien, tant mieux, ma voi<a name="Page_12" id="Page_12"></a>sine, cela prouverait un accouchement facile... +C'est ce qui m'est arrivé à mon dixième, c'était du papetier +celui-là.... un joli garçon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est +Jules, qui vient d'épouser la fille d'un limonadier du boulevart du +Temple. Pour en revenir, j'avais été au spectacle la veille... à la +Gaîté; je crois qu'on donnait <i>Huon de Bordeaux</i>, ou l'<i>Épreuve des +Amans fidèles</i>.... jolie pantomime à changemens à vue, et dans laquelle +on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc +le soir du spectacle, légère comme une plume; je crois que j'aurais été +au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en +arrivant, je n'ai pas plutôt soupé... que... <i>crac!</i> il me prend des +douleurs, et <i>crac!</i> six minutes après...—Ah! madame Ledoux... quelle +souffrance...—Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait +quatorze comme moi, vous ne serez pas si effrayée.»</p> + +<p>Pendant que sa moitié souffrait et gémissait, M. Durand courait dans la +rue en soufflant dans ses doigts. Après avoir fait deux cents pas, +l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demandé s'il devait aller d'abord +chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrête et se dispose à +retourner chez lui; mais cependant il réfléchit que l'accoucheur doit +être prévenu le premier, et reprenant son élan, il se dirige vers la rue +Saint-Antoine, en se disant: «Diable... il fait extrêmement froid... +Cette Catherine qui ne m'a pas laissé le temps de mettre mes +jarretières... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais +in<a name="Page_13" id="Page_13"></a>failliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver... +c'est-à-dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la +nuit... ce n'est pas extrêmement prudent... J'aurais dû aller réveiller +mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il +pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second +père... Et cette femme qu'on a volée il y a huit jours dans la rue du +Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien +sur moi... pas même de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine... +C'est étonnant comme une rue est différente la nuit... C'est tout au +plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je +m'enrhume déjà... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et +j'y mettrai des feuilles d'oranger... <i>malus aurea</i>.»</p> + +<p>Tout en faisant ces réflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue +Saint-Antoine que la lune éclairait, se tenant toujours à une distance +respectueuse du côté qui était dans l'obscurité. Encore quelques pas, et +l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut déjà apercevoir la +maison, quoiqu'elle se trouve du côté de l'ombre, ce qui le contrarie un +peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M. +Durand aperçoit un homme arrêté positivement en face de la demeure du +docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrête subitement, puis fait +quatre pas en arrière en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se +souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec +le foulard qu'il<a name="Page_14" id="Page_14"></a> a passé autour de son cou, et, les yeux toujours fixés +sur l'homme qu'il aperçoit dans l'ombre, se dit: «Il y a là quelqu'un... +il y a là un homme... il y en a peut-être deux... Dans l'obscurité on ne +peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis à l'ombre sans +dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'étaient des +simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voilà à quoi c'est +bon... Ce diable d'homme!... Précisément devant la maison de +l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant +pressé... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez +madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-être cet +homme ne serait-il plus là?... C'est singulier, il ne fait plus si froid +que tout à l'heure...»</p> + +<p>Pendant que M. Durand fait ses réflexions, en se tenant toujours dans le +côté éclairé par la lune et à une honnête distance de l'objet de ses +inquiétudes, l'homme arrêté devant la maison, et qui n'était autre qu'un +ivrogne, regardait à terre en faisant tout son possible pour ne pas se +laisser tomber sur le pavé; avant de rentrer chez sa femme il avait +voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pièces de +monnaie étaient tombées de sa main; le pauvre diable faisait de vains +efforts pour les retrouver, en murmurant de temps à autre: «Maudite +nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du côté où il n'y a pas de +lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout +boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavés... +Ma femme va me rosser... mais ça m'est égal...<a name="Page_15" id="Page_15"></a> je lui abandonne le côté +où j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec +moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me +tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon œil!... ils seront tombés +dans la ruelle de queuque pavé!...»</p> + +<p>Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et +s'éloigne en murmurant mais sans avoir aperçu Durand. Celui-ci sent que +la respiration lui revient, en voyant l'homme s'éloigner lentement au +lieu de venir à lui, et il se décide alors à s'approcher de la maison de +l'accoucheur en se disant: «Il n'a pas osé s'adresser à moi... ma +contenance ferme l'a fait renoncer à ses mauvais desseins... Allons, +allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il +s'agit d'avoir un héritier, je ne vois plus les périls... En avant!»</p> + +<p>Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court +vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette placée +auprès de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tête +du côté par où l'homme s'est éloigné.</p> + +<p>On ouvre une croisée au second et l'on demande ce qu'on veut: «C'est +moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le +docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher,» répond notre +homme d'une voix qu'il tâche de rendre ferme.</p> + +<p>«—M. le docteur est auprès d'un malade, mais dès qu'il rentrera on +l'enverra chez vous.</p> + +<p>»—Comment, auprès d'un malade!» s'écrie Du<a name="Page_16" id="Page_16"></a>rand, «mais il me semble que +quand il s'agit d'un nouveau-né dont je suis le père...»</p> + +<p>L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir +vers lui la personne qui l'a si fort inquiété; l'ivrogne s'était arrêté +un peu plus loin, indécis s'il retournerait chercher ses gros sous, +lorsque la voix de M. Durand avait frappé, ses oreilles. Il s'était +persuadé que c'était à lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouvé son +argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas +aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix +enrouée: «Me v'là, l'ami... me v'là... Attends un peu... c'est à moi +c't'argent-là... Attends... j't'aurai bentôt rattrapé...»</p> + +<p>Durand, qui ne se soucie nullement d'être rattrapé et qui prend pour des +menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met à courir +de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont à chaque instant il +s'éloigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il +arrive tout haletant rue des Nonaindières, il ne sait plus quel est le +numéro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il +croit reconnaître, empoigne le marteau à deux mains, frappe sept ou huit +coups de suite, de manière à ébranler la maison et réveiller tout le +quartier. Trouvant qu'on ne lui répond pas assez vite, il refrappe +encore; plusieurs fenêtres s'ouvrent.</p> + +<p>«Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc?» demandent plusieurs personnes +avec inquiétude.</p> + +<p>«La garde!... la garde!... la garde!...» répond l'herboriste d'une voix +étouffée par la terreur et en<a name="Page_17" id="Page_17"></a> faisant toujours aller le marteau +quoiqu'on le prie de ne plus frapper.</p> + +<p>«Mais où cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arrivé?... Est-ce le +feu?...»</p> + +<p>»—La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue +Saint-Paul...»</p> + +<p>M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperçoit que l'homme qu'il +fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lâche aussitôt +le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs détours en +courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa +porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la +poche de son gilet, et se jette dans son allée comme un homme qui vient +d'échapper à une mort certaine.</p> + +<p>Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant +refermer avec violence la porte de l'allée, elle s'écrie: «Enfin les +voilà!»</p> + +<p>Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, pâle, effaré, le +front couvert de sueur, son foulard défait, ses bas sur ses talons, et +qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.</p> + +<p>«Ah! mon ami... tu as bien couru,» dit madame Durand qui éprouve un +instant de trêve à sa douleur. «Oui, oui... certes, j'ai couru,» répond +M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en +sûreté. «Nous avons pourtant trouvé le temps long! mon voisin,» dit +madame Ledoux.<a name="Page_18" id="Page_18"></a></p> + +<p>«Et moi donc... Croyez-vous que j'étais à mon aise dans la +rue...—L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?—Oui, madame, oui... tout +le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!</p> + +<p>»—Mais qu'avez-vous donc, monsieur?» dit Catherine; «vous avez l'air +tout sens dessus dessous?—Parbleu on le serait à moins... J'ai été +attaqué par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi +assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir, +c'était fait de moi!—Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!—Vous pouvez vous +flatter, madame, que cet enfant-là m'aura donné assez de peine.—Eh +bien! voisin, c'est comme à mon treizième; mon mari... c'était le +papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher +l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la +rue des Lions est mauvaise... oh! elle est très-mauvaise; il était près +de trois heures du matin, le temps était vilain, je me rappelle qu'il +avait plu toute la soirée; en détournant le coin de la rue des Lions, +mon mari entend marcher près de lui... Heureusement j'avais eu la +précaution de lui faire prendre son rotin...</p> + +<p>»—Ah! mon Dieu! voilà que ça revient!» s'écrie madame Durand dont les +douleurs recommencent.</p> + +<p>«—Qui est-ce qui revient?» dit vivement l'herboriste en regardant +derrière lui.</p> + +<p>«—Pardi! monsieur, c'est madame qui souf<a name="Page_19" id="Page_19"></a>fre,» dit Catherine, «et +c't'accoucheur qui ne vient pas!»</p> + +<p>Dans ce moment on entend frapper avec violence à la porte de l'allée. La +domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de +lumière, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitôt en criant aux +personnes qui sont dans la rue: «Entrez... entrez vite... suivez moi... +Oh! il est ben temps que vous arriviez...»</p> + +<p>Et la pauvre Catherine est déjà retournée près de sa maîtresse, à qui la +douleur arrache des cris violents.</p> + +<p>«—N'ayez plus d'inquiétude, madame,» lui dit-elle; «v'là not' monde +arrivé.»</p> + +<p>En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient +entendre dans l'escalier: bientôt on ouvre brusquement la porte; et un +caporal, accompagné de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant +d'une voix terrible: «Où sont les voleurs?»</p> + +<p>Au même instant la crise s'opère: madame Durand met au monde un petit +garçon que madame Ledoux reçoit dans ses bras, en s'écriant: «Il sera +aussi fort que mon quatorzième!...» M. Durand retombe sur sa chaise, +examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: «Messieurs, c'est +un garçon!...—C'est un garçon!...» répète Catherine. Alors le caporal +se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec étonnement, en +répétant: «Ah! c'est un garçon!»<a name="Page_20" id="Page_20"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3> + +<p class="head">LE BAPTÊME.</p> + + +<p>Après le premier moment donné au trouble, à la joie, aux exclamations +que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le +monde, en présence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commença à se +regarder, à se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il +voyait, et le caporal fut le premier à s'écrier:</p> + +<p>«—Ha ça! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit témoin de la +naissance de vot' fils que vous avez été chercher la garde?...»</p> + +<p>»—Mais, mon ami, à quoi donc avez-vous pensé?» dit madame Durand.</p> + +<p>«—C't'idée de faire venir un régiment pour voir madame accoucher!» +murmure Catherine.</p> + +<p>«—Par exemple!» s'écrie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en +ai reçu plus de cent dans<a name="Page_21" id="Page_21"></a> mes bras; mais voilà la première fois que je +vois un accouchement aussi militaire!»</p> + +<p>M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa +surprise, dit enfin: «Je n'ai point été vous requérir, messieurs, et je +ne comprends pas pourquoi vous êtes venus.</p> + +<p>»—Nous sommes venus à la requête de deux jeunes hommes de la rue des +Nonaindières, qui sont accourus au <i>posse</i>, en nous engageant d'aller +ben vite chez <i>l'herborisse</i> de la rue Saint-Paul, qui venait de +réveiller tout le quartier en criant à la garde: voilà, mon bourgeois.»</p> + +<p>M. Durand se pince les lèvres au récit du caporal, Catherine se retourne +pour ne point rire au nez de son maître, et madame Ledoux s'écrie: «Il y +a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir répandu +l'alarme dans le quartier.»</p> + +<p>M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette méprise a pu avoir +lieu. Dans ce moment on entend dans l'allée la voix aigre de madame +Moka, qui crie: «Éclairez donc; Catherine, éclairez donc, voici M. le +docteur...—Il est bien temps!» dit madame Ledoux.</p> + +<p>L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout était fini; +encore madame Moka ne s'était-elle mise en route que pour aller +s'assurer si le feu n'était point chez M. Durand.</p> + +<p>Le plus pressé est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut +pas qu'ils aient été témoins de la naissance de son fils sans boire à sa +santé. Catherine est chargée de les faire entrer dans la bou<a name="Page_22" id="Page_22"></a>tique et de +leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose à +chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les +militaires préfèrent de l'eau-de-vie.</p> + +<p>«A la santé du nouveau-né!» dit le caporal en élevant son verre. Les +soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un +grand verre d'eau sucrée, en disant: «A la santé de mon jeune fils... +<i>primogenitus</i>.—A la santé du petit primogenitus!» répète le caporal, +qui croit que ce nom est celui du nouveau-né.</p> + +<p>Catherine fait des bonds de joie en s'écriant: «Pardi! ce garçon-là sera +un brave homme! ça lui portera bonheur d'avoir été salué tout de suite +par des militaires.»</p> + +<p>Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et +sourit gracieusement à la bonne.</p> + +<p>«Et à la santé de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi?» dit +Catherine.</p> + +<p>«Si fait, la belle fille,» dit le caporal en tendant son petit verre; +«c'est trop juste, il faut boire à la santé de la maman!»</p> + +<p>M. Durand se hâte de se faire un second verre d'eau sucrée, pendant que +Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'écrient en cœur: «A +la santé de l'accouchée!...</p> + +<p>»—A la santé de mon épouse... <i>mea uxor</i>,» dit M. Durand en avalant un +second verre d'eau.</p> + +<p>«Ah! elle mérite ben ça,» dit Catherine; c'te pauvre chère femme, elle a +fièrement souffert!...<a name="Page_23" id="Page_23"></a></p> + +<p>«—Il me semble,» dit le caporal en se tournant vers ses hommes, «que +nous ne devons pas non plus oublier le papa.—C'est juste, il faut boire +au papa,» disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que +Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se décide à se faire un +troisième verre d'eau sucrée.</p> + +<p>«Allons, camarades! à la santé du papa!» dit le caporal en élevant son +verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux, +et salue plus profondément, en répondant: «A ma santé, messieurs, <i>suum +cuique</i>, j'y bois avec grand plaisir.»</p> + +<p>Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposés à boire +encore à la santé d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un +peu de peine à avaler son troisième verre d'eau sucrée, se hâte d'ouvrir +la porte qui donne sur la rue, et congédie le caporal et son monde.</p> + +<p>Pendant ce temps le calme s'est rétabli dans la chambre de l'accouchée; +le docteur a donné ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a +embrassé l'enfant qui est emmailloté et placé près de sa mère, pour qui +cette vue est un dédommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux +rentre chez elle, et M. Durand, après avoir embrassé sa femme sur le +front, retourne se coucher en se disant: «Voilà une nuit qui a été bien +périlleuse pour ma femme et pour moi!...»</p> + +<p>Il était à peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla +carillonner à la porte de l'her<a name="Page_24" id="Page_24"></a>boriste; ce petit monsieur, qui était +encore en veste du matin et en pantalon de laine à pied, et sans +chapeau, était déjà coiffé et frisé comme pour aller au bal; ses cheveux +artistement crêpés sur le haut de la tête, formaient une bouffette +au-dessus de chaque oreille, et par derrière une queue un peu courte, +mais très-épaisse, était nouée avec un large ruban noir, et se balançait +avec grâce sur le collet de la veste; tout cela était farci de poudre et +de pommade, quoique ce ne fût déjà plus la mode d'être poudré, mais le +monsieur dont nous venons de décrire la coiffure avait ses raisons pour +tenir à la poudre: il était perruquier-coiffeur, et il avait déclaré que +tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais à +lui faire couper sa queue.</p> + +<p>M. Bellequeue, c'était le nom du coiffeur (et il tenait à être bien +nommé), était un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et fraîche; +son nez, quoiqu'un peu gros, n'était point mal fait; ses yeux, quoiqu'un +peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande, +était assez agréable et laissait voir de fort belles dents; joignez à +cela des sourcils bien noirs, des joues colorées, une taille petite mais +bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des +manières aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait +dans le quartier la réputation d'être très-galant, très-amateur du beau +sexe, et de coiffer avec autant de goût qu'au Palais-Royal.</p> + +<p>Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'écriant: «Eh +bien! ma chère, c'est donc fini...<a name="Page_25" id="Page_25"></a> c'est donc terminé?... Je viens de +savoir cela par le docteur qui était chez une de mes pratiques.—Oui, +monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il +paraît que ça fait ben souffrir?...—Et nous avons un garçon?—Oui, +monsieur, un beau gros garçon, qui est gentil tout plein...—A qui +ressemble-t-il, Catherine?—Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop +dire... quoique ça j'crois ben qu'c'est plutôt à madame qu'il +ressemblera...—Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais +enchanté de l'embrasser, cet enfant... Je sens là... Oui, c'est drôle... +ça me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce +garçon...—Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est +sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu +tant d'événemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le +corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.—Bah!... des +soldats?—Oui, monsieur... avec leurs baïonnettes encore!—Ha ça, à quoi +pense donc Durand?... et les mœurs... car il faut toujours des mœurs... +Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour +commencer un si beau jour.—Volontiers, monsieur.»</p> + +<p>M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte +lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.</p> + +<p>«Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?—Oui, mon +cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.—Mon compliment bien sincère, +mon ami.—Je le reçois avec plai<a name="Page_26" id="Page_26"></a>sir... Je sais, monsieur Bellequeue, +tout l'attachement que vous portez à ma famille... aussi ai-je pensé, +comme ma femme, devoir vous donner la préférence pour être parrain de +mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit... +mais les amis avant tout...—Croyez, mon cher Durand, que je suis +sensible à cette action... Je veux être un second père pour votre +fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je +pour commère?—Une tante de ma femme, une teinturière retirée.—De quel +âge?—Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.»</p> + +<p>Bellequeue se retourne en faisant une légère grimace et murmurant: «Deux +boîtes de dragées suffiront;» et M. Durand, tout en achevant sa +toilette, conte à son voisin les événemens qui lui sont arrivés dans la +nuit.</p> + +<p>«Il fallait frapper chez moi,» dit le coiffeur, «j'aurais été avec +vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma +canne à dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous +buvez là?—C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du +saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnéraire, mais +comme je ne suis pas tombé...—Eh mais... il me semble que j'entends +crier... c'est le nouveau-né sans doute?...—Il n'a fait que cela toute +la nuit!...—Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc +l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit être éveillée...»</p> + +<p>M. Bellequeue entraîne l'herboriste, et ces mes<a name="Page_27" id="Page_27"></a>sieurs arrivent dans la +chambre de l'accouchée, qui est déjà coiffée d'un fort joli bonnet du +matin; car, les douleurs passées, le premier soin de ces dames est de +chercher à plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au +coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame +Moka lui présente l'enfant en disant: «Voyez comme il est joli!»</p> + +<p>Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-né, qui lui bave sur la +figure, et le considère d'un air attendri, tandis que M. Durand +s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: «C'est absolument +mon menton et la forme de ma tête!—Oui,» dit Bellequeue, «je crois +qu'il y aura quelque chose.»</p> + +<p>Madame Moka reprend l'enfant en faisant une révérence au parrain; car +madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la +prétention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de +garder un général et la femme d'un sénateur, on doit nécessairement +avoir de très-bonnes manières; et quoique madame Moka se trompe souvent +dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en répétant +qu'<i>elle n'est point sur sa bouche</i>, on s'aperçoit sur-le-champ que +c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.</p> + +<p>«A quand le baptême?» dit Bellequeue. «—Demain, mon compère, si vous +voulez bien.—Comment donc, ma jolie commère, mais vous savez que je +suis toujours prêt!...—Mais,» dit M. Durand, «si nous attendions que la +fièvre laiteuse soit passée?—Oh! non, monsieur, je pré<a name="Page_28" id="Page_28"></a>fère que le +baptême se fasse demain...—Je suis rangée dans l'avis de madame,» dit +la garde. «Le plus tôt qu'on <i>pusse</i> est le mieux; au moins ensuite si +nous <i>vouliâmes</i> être tranquilles, je ne vois rien qui nous en +<i>empêchasse</i>.—Écrivez vite à la nourrice, monsieur Durand... Vous +savez, à Saint-Germain...—Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?—Oui, +mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part à la +famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donné une +liste.—Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur +Bellequeue... si vous aviez un moment à me donner pour m'aider à faire +toutes ces lettres...—Volontiers; il est de bonne heure, et les petites +maîtresses que j'ai à coiffer ne se lèvent pas si matin.—Passons alors +à mon bureau...»</p> + +<p>M. Durand descend à sa boutique, dans laquelle son bureau est établi +derrière un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouchée, +donne un regard expressif à l'enfant, et suit l'herboriste en marchant +encore sur ses pointes, habitude qu'il a contractée dans la rue en +courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver +crotté; et madame Moka dit en le voyant s'éloigner: «Il serait difficile +qu'on <i>trouvisse</i> un parrain plus courtois.»</p> + +<p>L'herboriste se gratte la tête devant son bureau, et tourne sa plume +dans ses doigts en disant: «Comment tourne-t-on ces lettres-là?... comme +c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en<a name="Page_29" id="Page_29"></a> écrire... +Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou +laxative, ça serait déjà fait.—Vous êtes donc un peu médecin, mon +compère?» dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.—Oh! je +suis si versé dans la connaissance des simples!... J'ai herborisé à +Pantin, à Saint-Denis, à Fontenay, à Sèvres... Quand je vais à la +campagne, je m'arrête à chaque pas... je regarde dans tous les +coins.—Vous avez dû voir bien des choses... Mais il s'agit de mon +filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le +monde.—C'est juste, une circulaire.—Quoique je sois garçon, j'ai +souvent aidé des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai +l'honneur de vous faire part...—C'est cela même! m'y voilà!... Ce +n'était que le début qui me manquait.»</p> + +<p>M. Durand prend une feuille de papier et écrit: «J'ai l'honneur de vous +faire part... que ma femme est heureusement accouchée de son premier... +Est-ce bien?</p> + +<p>«—Très-bien,» dit Bellequeue; «continuez.—Le nouveau-né est un +garçon...—Parfaitement tourné!—Il est né viable... et toute la famille +se porte bien. Il me semble que ça n'est pas mal comme cela, et que ça +dit tout.—C'est dicté comme par un écrivain public!... Je vais vite +vous en faire plusieurs copies.»</p> + +<p>Cette affaire terminée, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de +venir le revoir dans la journée; et, comme le baptême du lendemain doit +être suivi d'un repas de famille, on prépare tout dans la<a name="Page_30" id="Page_30"></a> maison de +l'herboriste pour célébrer dignement la naissance du petit Durand. +Catherine est fort occupée à sa cuisine. M. Durand, forcé de rester à sa +boutique, songe déjà à ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de +la camomille ou des feuilles de mûrier, voit son héritier revêtu de la +toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se représente +son enfant déjà assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de +cavalier à la promenade. Son fils sera joli garçon, bien fait, +spirituel. Elle voit déjà tout cela en considérant le petit poupon qui +ouvre à peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... Où +n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mère sont les plus doux à former, et +du moins ne sont pas toujours tracés sur le sable.</p> + +<p>Au milieu du mouvement qui règne dans la maison, madame Moka va et vient +sans cesse dans la chambre, souvent même elle descend à la cuisine; et, +tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros +morceaux de sucre dans son café, et a soin de se verser toute la crême +du lait. Puis, deux heures après, elle prend un petit bouillon dans +lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par là-dessus un grand +verre d'un vieux vin de Beaune destiné à l'accouchée, et qu'elle trouve +probablement à sa convenance tout en disant: «Il me <i>falûme</i> toujours +bien peu de chose pour que j'<i>attendasse</i> le dîner... Quand je <i>garda</i> +la femme du sénateur, je ne <i>prîme</i> souvent rien dans la nuit.»</p> + +<p>Bellequeue est revenu dans l'après midi. M. Durand est monté un moment +près de sa femme, et ils<a name="Page_31" id="Page_31"></a> sont tous deux fort inquiets du nom de baptême +que portera leur fils; l'arrivée du parrain doit naturellement décider +la question.</p> + +<p>«Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue?» dit l'herboriste en le +voyant entrer.—Comment je m'appelle?—Oui, mon compère, c'est votre nom +de baptême que nous n'avons pas encore songé à vous demander,» dit +l'accouchée, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon +fils.—Ma chère commère je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous +servir.—Jean? rien que Jean?—Pas davantage, mais il me semble qu'il +n'est pas fort nécessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est +de faire honneur à celui que l'on porte, d'avoir des mœurs, et d'être +galant avec les dames.»</p> + +<p>Madame Durand ne répond rien, mais elle fait une légère grimace, parce +que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingué, et qu'elle +aurait voulu pour son fils un nom à la fois sonore et gracieux. Quant à +M. Durand, il murmure entre ses dents: «Jean... <i>Joannes</i>... Oui, c'est +un nom facile à prononcer... cependant j'aurais assez aimé un nom qui +aurait dit quelque chose, comme par exemple... <i>Géranium</i>, <i>Rosarium</i> ou +<i>Stramonium</i>.</p> + +<p>»—Ah! mon voisin!... ces noms-là sentent le jus d'herbe en diable.—Pas +du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-là embaument au contraire, et je +puis vous prouver...—Eh, monsieur!» dit madame Durand, «je ne veux pas +de tout cela! Est-ce qu'il y a un Géranium dans le calendrier?<a name="Page_32" id="Page_32"></a></p> + +<p>»—Je ne présuppose pas qu'on en <i>trouvît</i>, dit madame Moka. +«—Parlez-moi d'Édouard, de Stanislas, d'Eugène... c'est joli, c'est +doux, c'est gracieux!</p> + +<p>»—Ma foi, ma commère, vous appellerez votre fils comme vous voudrez, +quant à moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut +bien un autre!—Certainement, mon compère, je suis loin de le trouver +laid... il est seulement un peu court.—C'est plutôt dit.—Nous verrons +aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme +Ursule.</p> + +<p>»—Je n'appellerai point mon fils Ursule,» dit l'herboriste, «j'aime +mieux Jean...—Mais nous déciderons tout cela demain... A quel le heure +le baptême?—A midi.—Fort bien, je serai ponctuel.—Vous savez que vous +dînez avec nous.—Oui, ma chère commère, je vous laisse et vais faire +mes emplettes.—Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie, +je vous en prie!...—Soyez tranquille... ceci est mon affaire... à +demain.»</p> + +<p>Bellequeue sort vivement sans vouloir écouter madame Durand, qui lui +crie qu'elle se fâchera s'il fait de la dépense, et madame Moka dit: «Je +serais bien étonnée qu'un tel parrain ne <i>fesse</i> pas bien les choses.»</p> + +<p>Après une nuit que l'on aurait passée fort tranquillement si le +nouveau-né avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable +de faire pendant cinq heures consécutives, le jour du baptême s'annonça +par une jolie petite pluie ou grésil qui gelait<a name="Page_33" id="Page_33"></a> en tombant, ce qui +rendait le pavé excessivement glissant, mais heureusement la nourrice +arriva à bon port. C'était une paysanne de vingt-quatre ans, fortement +constituée, dont le mari louait des ânes aux amateurs de Saint-Germain, +pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-nés de la +capitale. En voyant la nourrice, madame Moka déclare qu'il n'est pas +probable que le nourrisson <i>pusse</i> jamais manquer, et madame Ledoux +s'écrie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la nourrice de son +douzième, qui était du papetier.</p> + +<p>Quant à celui que cela regardait le plus, il est probable que sa +nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidité sur ce qu'elle lui +présentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui +promettait l'abondance, il y resta collé pendant une heure, sans qu'il +fût possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire à madame Moka que +l'enfant annonçait beaucoup de caractère.</p> + +<p>La nourrice aurait pu repartir le même jour pour son pays, mais madame +Durand ne voulait point se séparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le +mettant en nourrice à quatre lieues de la capitale, elle se promit de le +voir souvent, il fut décidé que Suzon resterait au baptême et ne +repartirait que le lendemain.</p> + +<p>M. Durand s'est mis en noir de la tête aux pieds; il ne trouve rien qui +l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur. +Les parens invités pour la cérémonie ne tardent pas à arriver. D'abord, +c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va<a name="Page_34" id="Page_34"></a> embrasser sa nièce, en lui +présentant le bonnet de baptême, qui est garni de fine dentelle; puis, +veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prêter aux caresses +de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des +mains, et la tante s'écrie: «Il est charmant! c'est tout ton portrait, +ma chère Félicité.»</p> + +<p>L'accouchée sourit, et monsieur Durand, qui est à quelques pas, fait un +profond salut à madame Grosbleu, en murmurant: «Oui, je crois qu'il sera +bien!...»</p> + +<p>Bientôt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du +Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire +voir qu'il était piqué de ne pas avoir été choisi pour parrain; mais son +épouse lui a fait sentir que c'était de la dépense de moins, sans +compter les époques de fêtes et de jour de l'an, auxquelles un filleul +ne manque jamais à venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris +qu'un filleul est une hypothèque indirecte placée sur notre bourse, ne +conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air très-agréable.</p> + +<p>Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Aglaé, sa sœur. M. Fourreau +est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatéral de madame +Durand. C'est un homme qui tient très-bien sa place à table, mais auquel +il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations +journalières. Mademoiselle Aglaé Fourreau, qui est sur le point +d'attraper sa trentième année, et n'a pas encore rencontré un<a name="Page_35" id="Page_35"></a> amoureux +pour <i>le bon motif</i>, est douée d'une vivacité qu'elle s'attache, à +augmenter encore par une étourderie qui ne semble pas toujours +naturelle; mais mademoiselle Aglaé veut encore avoir l'air d'une enfant, +et, persuadée que la gaîté, l'enfantillage et la distraction sont +l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des années à +conserver ce qui était excusable chez elle à dix-huit ans. Sa voix +qu'elle prend dans sa tête, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours +la même note, sans y apporter jamais ni un dièse, ni un bémol; elle rit +de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-même; et comme +il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste, +elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait +penser à autre chose qu'à ce qu'on lui dit, ce qui est très-agréable +pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Aglaé a été assez +gentille à dix-huit ans, et elle pourrait l'être encore si elle riait +moins souvent.</p> + +<p>Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse +recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes +pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent +faire la partie de l'herboriste, achèvent de compléter la réunion qui +vient rendre hommage à l'accouchée et admirer le marmot, devant lequel +chacun répète la phrase d'usage: «C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il +est fort!... Il aura des yeux superbes!...»</p> + +<p>A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa +cravate, et prononçant d'un<a name="Page_36" id="Page_36"></a> air malin: «Je n'en fais pas souvent... +mais aussi je les fais supérieurement conformés.»</p> + +<p>M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie, +s'approche de l'herboriste en lui disant: «Est-ce que vous ne lui avez +pas encore fait prendre une infusion de simples?—A qui?—A votre +enfant.—Je voulais qu'il bût une décoction de pariétaire, <i>helxine</i>, +parce que cela prépare admirablement toutes les voies gastriques; la +garde a prétendu que c'était trop tôt... Ces femmes-là sont tellement +routinières!... Mais ce matin, pendant que mon épouse dormait et que +madame Moka déjeunait avec la nourrice, j'ai lestement débarbouillé le +petit avec une eau de sureau, <i>sambuceus</i>, qui doit le préserver de tous +maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a déjà!—C'est +vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.»</p> + +<p>Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant à +tue-tête: «Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de +l'accouchée!... Mais ça n'a pas le sens commun... et tant de monde +autour d'elle!... et puis, on la fait causer, ça ne vaut rien... Comment +cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle été bonne... Encore bien +fatiguée, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il +sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...</p> + +<p>»—Ce n'est rien,» dit M. Durand. «C'est une petite expérience... une +mesure de prévoyance que j'ai mise en usage...<a name="Page_37" id="Page_37"></a></p> + +<p>«—Comment, monsieur,» dit madame Durand, «vous avez lavé ce cher amour +avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...</p> + +<p>»—Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi +des simples, madame...—Eh! monsieur, mêlez-vous de vos simples, et ne +faites pas d'expérience sur mon fils!...—Pour moi, j'en ai eu quatorze, +mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari, +l'huissier, a fait boire un peu de vin à mon premier, mais cela l'a fait +tousser pendant une heure. A mon septième, mon mari, l'ébéniste, a voulu +lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se développât +mieux, mais il était bossu quand il est mort; enfin, mon treizième, qui +était du papetier, annonçant une vue très-faible, nous lui fîmes porter +des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce +sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble +que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?—Et le +parrain, ma chère amie.—Ah! c'est juste!... le parrain.—Et mon cousin, +M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fâchée qu'il nous +manquât; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette à la +disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses! +avec un goût! un fini!...</p> + +<p>»—Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drôle!» dit mademoiselle Aglaé, +en riant aux éclats. Et madame Ledoux répond: «Je crois que je l'ai +entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet,<a name="Page_38" id="Page_38"></a> il a un bien +beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins +quatre aveugles chez vous.</p> + +<p>»—Je crois que le violon attaque les nerfs,» dit tout bas M. Endolori à +M. Durand. «—Oui,» répond l'herboriste; «mais on prend quelques pincées +de menthe, <i>menta mentæ</i>; c'est un antispasmodique.»</p> + +<p>Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la +conversation en entrant dans la chambre avec la légèreté d'un zéphir, se +trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A +cette entrée aérienne on a déjà reconnu M. Mistigris, professeur de +danse, qui, quoique âgé alors de près de quarante ans, ne tient pas à +terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la +physionomie a bien l'expression de son état, et annonce un homme qui a +sans cesse des pirouettes devant les yeux.</p> + +<p>«Nous parlions de vous, mon cher cousin,» dit madame Durand en +présentant sa main à M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une +jambe. «Je craignais que vous ne vinssiez pas!—Je vous avais promis +d'être ici avec ma pochette à midi... me voilà. J'ai eu quelques leçons +qui m'ont retardé; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant +le pavé est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un écart sur le +dos... Bonjour, Durand... où est donc l'enfant?...</p> + +<p>»—Le voilà, monsieur,» dit madame Moka; attendez que je le +<i>tinsse</i>.—Comment le trouvez-<a name="Page_39" id="Page_39"></a>vous, cousin?» dit madame Durand. «—Oh! +ce n'est pas la figure qui m'inquiète!... Voyons ses jambes.—Impossible +maintenant; il est emmaillotté et habillé pour le baptême.—C'est qu'en +voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera; +car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de +départ d'après lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins +gros, bien ou mal placé, voilà des symptômes immanquables d'esprit ou de +talent...</p> + +<p>»—Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet!» dit mademoiselle +Aglaé Fourreau en se dandinant.</p> + +<p>«—On y a tout, mademoiselle; j'y place même l'âme.—Quant à l'âme, mon +cousin,» dit l'herboriste avec gravité, «Hippocrate la loge dans le +ventricule gauche du cœur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le +cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.—Eh bien, mon cousin, si +ces messieurs mettent l'âme dans le ventre, dans le cerveau, ou entre +les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le +mollet; chacun son système.</p> + +<p>»—Encore une fois, messieurs,» dit madame Ledoux, en élevant la voix +pour couvrir celle de ces messieurs, «vous faites trop de bruit, vous +parlez trop haut; ma voisine aura mal à la tête, puis le poil comme je +l'ai eu à mon sixième, qui était de l'ébéniste.</p> + +<p>»—Ah! <i>j'aperçusse</i> le parrain,» dit madame<a name="Page_40" id="Page_40"></a> Moka. A l'annonce du +parrain, le calme se rétablit dans la chambre, les parens voulant +examiner avec attention celui que l'on avait jugé digne de tenir le +nouveau-né sur les fonts baptismaux, et chacun étant curieux de voir ce +qu'il allait apporter à la marraine et à l'accouchée.</p> + +<p>M. Bellequeue se présente en frac bleu, dont les boutons brillaient +comme autant de petits miroirs, en gilet de piqué blanc et en culotte +noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des +culottes en 1805, et que c'est à cette époque que se passaient les +événemens que nous avons l'avantage de vous raconter.</p> + +<p>Bellequeue, coiffé avec un soin tout particulier, tient à la main son +chapeau à trois cornes, et sous chacun de ses bras, des boîtes de +dragées; de plus, deux petits paquets entourés de faveur sont suspendus +à ses doigts, et un beau bouquet est attaché à l'une des boîtes de +bonbons.</p> + +<p>Le parrain, quoique un peu embarrassé par tout ce qu'il porte, entre +dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte +quelquefois pour tâcher de ne point avoir l'air bête, et qui ne trompe +que les sots; mais revenant bientôt à sa physionomie habituelle, +Bellequeue sourit à tout le monde; puis, s'avançant vers l'accouchée, +lui présente quatre boîtes nouées avec de la faveur bleue, et un petit +paquet qui renferme quatre paires de gants.</p> + +<p>«J'étais certaine que vous feriez des folies,» dit madame Durand en +lançant un regard en cou<a name="Page_41" id="Page_41"></a>lisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite +deux petits pots de confiture de Bar et les lui présente en disant: +«Ceci est pour l'estomac...—Encore!... Je vais me fâcher, mon +compère!...—Et ceci est pour la poitrine,» dit Bellequeue en sortant de +sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. «—Ah! c'est par trop +galant!...</p> + +<p>»—Voici votre commère; mon cher Bellequeue,» dit l'herboriste en +présentant madame Grosbleu qui fait une grave révérance au parrain. +Celui-ci présente alors à la marraine un bouquet assez beau, puis quatre +boîtes qu'il s'est décidé à lui acheter ainsi que le petit paquet de +gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les présens de son +compère, Bellequeue s'approche de l'accouchée et trouve moyen de lui +dire à demi-voix: «Ses gants sont de Grenoble, les vôtres sont de +Paris... Vos dragées sont à la vanille, vous avez beaucoup de pistaches, +et elle n'a que des noisettes.»</p> + +<p>Madame Durand répond à tout cela par un regard malin, et madame Moka +s'écrie, en mettant ses cinq doigts dans une des boîtes que madame +Grosbleu vient d'ouvrir: «C'est un baptême <i>conséquent</i>, et je +<i>doutasse</i> qu'on en <i>visse</i> de plus beau.</p> + +<p>»—A propos, ma chère tante, quel est donc votre prénom?» dit madame +Durand. «—Jeanne, ma chère amie. Est-ce que tu ne te souviens plus +qu'on me nommait toujours Jeannette...—Il s'ensuit de là que notre +filleul doit nécessairement se nommer Jean,» dit Bellequeue; «cependant +si la maman veut y ajouter un second nom.—Eh<a name="Page_42" id="Page_42"></a> bien! appelez-le +Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-là.—Jean-Stanislas, c'est +entendu... Il est l'heure de partir.—Les deux fiacres sont à la porte,» +dit Catherine...</p> + +<p>«—Est-ce que tout le monde va me quitter?» dit l'accouchée; «—Moi, je +suis <i>inviolable</i> près de vous, madame,» dit madame Moka en suçant la +grosse dragée qu'elle a eu soin d'attrapper. «—Je crains que la voiture +ne me donne des étourdissemens,» dit M. Endolori. «—Ah! un baptême, ce +doit être bien gentil,» dit mademoiselle Aglaé. «—Une minute, que je +règle l'ordre et la marche,» dit M. Mistigris, qui, après avoir admiré +les jambes du parrain, était allé faire des entrechats dans la salle à +manger. «Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en +mesure...»</p> + +<p>Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine, +se met à jouer <i>une fièvre brûlante</i> de Richard, en marchant à la queue +de la société; son intention était même de se placer sur le siége d'une +voiture, à côté du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour +tâcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige, +il se décide à entrer dans l'intérieur de la voiture où est l'enfant +avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle +Aglaé, et pour charmer la société, il joue tout le long de la route des +valses que l'enfant accompagne en criant.</p> + +<p>Nous ne suivrons pas la société à la mairie et à l'église; on sait ce +que c'est qu'un baptême, et celui-ci ne présente nul fait particulier, +si ce n'est que<a name="Page_43" id="Page_43"></a> M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'église, ce +qu'on ne lui permit pas. Enfin, après avoir dûment constaté que le 15 +mars 1805, il était né un fils à monsieur et madame Durand, unis en +légitime mariage, le nouveau-né fut nommé Jean-Stanislas, mais le +premier nom étant plus facile à prononcer plut davantage à la nourrice, +qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua à ne répondre +qu'à ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperçut que cela +flattait le parrain. Or, nous ferons désormais comme la nourrice, et +nous n'appellerons plus notre héros que Jean; trouvant comme M. +Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de +toutes les façons, il doit nécessairement y en avoir de très-aimables, +de très-spirituels, de très-honnêtes, et de très-braves. Nous verrons +par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.</p> + +<p>On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau +à sa main, même pour descendre de voiture, et le son de la pochette de +M. Mistigris annonça le retour de la société.</p> + +<p>Il était près de trois heures, et le déjeuner, ou plutôt le dîner était +servi dans la chambre de l'accouchée, qui voulait être témoin de la +fête, quoique madame Moka lui eût dit qu'il était à craindre que cela +n'<i>embarrassît</i> sa tête. Catherine s'était surpassée, et le fumet du +premier service flattait agréablement l'odorat. Madame Durand avait +désigné les places: ne se souciant pas que Bellequeue fût à côté de +mademoiselle Aglaé, elle le mit entre la marraine<a name="Page_44" id="Page_44"></a> et madame Renard; +mademoiselle Fourreau se vit forcée de rire avec M. Endolori et le +joueur de dominos, qui était gai comme un double six.</p> + +<p>Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des +assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui, +tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service +la conversation s'engagea; tout en goûtant un mets nouveau, en dégustant +le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train +sur la beauté de nouveau-né, et les vertus qu'il devait avoir s'il +tenait de ses parens; mademoiselle Aglaé riait au nez de M. Endolori, +qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela +est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux +champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant à +Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui +faisait disparaître avec dextérité tout ce qui se trouvait sur son +assiette, et la présentait de nouveau à chaque plat qu'on servait en +disant: «C'est seulement pour que j'y <i>goutasse</i>.» Madame Ledoux +mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec +l'huissier, l'ébéniste et le papetier; M. Renard l'écoutait en faisant +un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu +coûter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se +verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand +attendait avec impatience que l'on servît d'un plat d'œufs à la neige +dans lesquels, à l'insu de Catherine, il avait<a name="Page_45" id="Page_45"></a> jeté une infusion de +simples qui devait, d'après son calcul, leur donner un goût excellent.</p> + +<p>Les œufs à la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit +rien, mais il sourit en voyant que chacun paraît surpris du goût qu'ils +ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut être.</p> + +<p>«Je vais vous le dire, moi,» s'écrie M. Durand, «car je crois que vous +chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes +pour le sang, et à la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait +un petit extrait que j'ai mêlé en secret à ces œufs, afin de vous faire +une surprise agréable; je suis certain qu'à la cour même on ne mange +rien de semblable... Hein! c'est délicieux, n'est-ce pas?...»</p> + +<p>Les convives se regardent en murmurant: «Oui... c'est drôle... c'est un +goût tout particulier...—Oh! j'étais sûr de mon affaire... vous verrez +que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.</p> + +<p>»—C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout,» dit Bellequeue. «—Ni +moi,» dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en +envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas +ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquième coup de pied qu'elle +reçoit depuis le potage.</p> + +<p>«Moi, je ne trouve pas que cela <i>sentisse</i> trop,» dit madame Moka. Les +autres convives font comme Bellequeue et n'achèvent pas leurs œufs à la +neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'était bon pour le sang, s'en +fait servir une seconde fois, et en de<a name="Page_46" id="Page_46"></a>mande une troisième lorsque +l'herboriste assure que c'est un plat qui peut préserver de beaucoup de +maladies.</p> + +<p>Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expériences sur le dessert, et +l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant à la santé du +nouveau-né et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres; +mademoiselle Aglaé rit aux éclats, parce que le bouchon est allé sur le +nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka, +après avoir lestement vidé le sien, boit celui de son voisin et s'écrie +ensuite: «Ah! Dieu! est-ce que je <i>m'eusse</i> trompé?</p> + +<p>»—Que fera-t-on de mon filleul,» dit madame Grosbleu. «As-tu déjà des +projets, ma chère Félicité?—Ma tante, je veux que ce soit un joli +garçon,» dit madame Durand: «quant à l'état, nous verrons sa +vocation...—Surtout, ayez soin de lui faire apprendre à danser de bonne +heure,» dit M. Mistigris, «c'est le moyen de développer son corps et son +jugement.</p> + +<p>»—Si on faisait de mon filleul un brave militaire,» dit Bellequeue, qui +avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. «Eh! +eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service +à dix-huit ans, et je gage qu'à vingt, il sera capitaine.</p> + +<p>»—Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...—Non, +ma chère commère; mais je dis que l'état militaire peut aujourd'hui +mener très-loin...—Moi, je désire que mon fils soit un<a name="Page_47" id="Page_47"></a> savant,» dit M. +Durand, «je le mènerai herboriser à quatre ou cinq ans; et quand il +connaîtra bien les simples, son affaire sera faite.—Il faudra lui +acheter un domino,» dit le voisin, «il n'y a rien qui apprenne plus vite +à compter.»</p> + +<p>M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se +remuer sur sa chaise, il est pâle, il fait des grimaces, et les trois +assiettées d'œufs aux simples qu'il a mangées, semblent le mettre fort +mal à son aise.</p> + +<p>En attendant que le petit Jean soit un savant ou un héros, Bellequeue +propose une rasade à sa santé; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse +quelques mots à l'oreille de l'herboriste, qui lui répond: «Preuve que +cela vous fait du bien?» M. Endolori, ne voulant pas montrer ces +preuves-là à toute la société, se lève et sort de la chambre en se +tenant en deux. Cependant la gaîté est devenue plus bruyante, Bellequeue +veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Aglaé ne cesse pas de +rire, et madame Moka fait du <i>gloria</i> pour la troisième fois.</p> + +<p>Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatiguée, alors la +société songe à se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on +sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la +gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait très-froid dans +la boutique, chacun préfère retourner chez soi. M. Endolori, qui vient +enfin de reparaître et semble avoir beaucoup de peine à marcher, prie M. +Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste +reconduit son voisin,<a name="Page_48" id="Page_48"></a> en lui assurant qu'il se portera parfaitement le +lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tête +comment il s'y prendra pour donner à son fils l'amour des simples.<a name="Page_49" id="Page_49"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3> + +<p class="head">VOYAGE EN COUCOU.—VISITE A LA NOURRICE.</p> + + +<p>Le lendemain de cette mémorable journée, le petit Jean âgé de trois +jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez +laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus âgé avait à peine +six ans, sans compter celui qui venait d'être sevré. On voit que tout en +louant des ânes, le père Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.</p> + +<p>Madame Durand avait versé beaucoup de larmes en embrassant son fils, +tandis que M. Durand pérorait pour faire comprendre à son épouse que +Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille +pas par un bateau à vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en +peu de temps.</p> + +<p>Une mère entend mal tout ce qui tend à lui prouver qu'elle a tort de +pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude +d'écouter<a name="Page_50" id="Page_50"></a> très-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourrée de +cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir à un petit duc +(mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas été autrement fait que +le petit Jean), Suzon reçut de la maman toutes les recommandations que +peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne +jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce +qui ne l'empêcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.</p> + +<p>M. Durand voulait aussi donner ses ordres à la nourrice, mais sa femme +lui fit entendre qu'un homme ne doit se mêler d'un enfant que lorsqu'il +a cessé de téter. L'herboriste se rendit à la justesse de cette +remarque; cependant il remit en cachette à Suzon un paquet renfermant +des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en +faire prendre en infusion à son fils, toutes les fois qu'elle le verrait +éternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna +le paquet de fleurs et de graines à ses lapins, qui cependant n'avaient +pas éternué.</p> + +<p>Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon était une méchante +femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin +de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincèrement; mais elle +ressemblait à la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent +beaucoup mieux élever un enfant que les gens de Paris, et qui, après +avoir écouté bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en +font jamais qu'à leur tête.<a name="Page_51" id="Page_51"></a></p> + +<p>Les couches n'ayant nul résultat fâcheux, au bout de quinze jours madame +Moka fut congédiée; mais comme elle avait été très-satisfaite du baptême +et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas +sans annoncer qu'elle <i>revinsserait</i> souvent s'informer de la santé de +madame.</p> + +<p>Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rétablie, avait +déjà recouvré ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquième année, +l'épouse de l'herboriste était une petite brune, fort agréable, d'une +fraîcheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens +de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main à sa +coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa +physionomie.</p> + +<p>Madame Durand voudrait déjà se rendre à Saint-Germain pour embrasser son +fils, mais le docteur lui a défendu de sortir trop tôt; on n'est qu'au +mois d'avril, et le temps est froid. Madame Durand braverait les frimas +de la Sibérie pour aller voir son enfant, mais son époux va chercher le +voisin Bellequeue pour qu'il fasse entendre raison à sa femme. +Bellequeue arrive toujours sur la pointe, et, après avoir salué sa +commère de la manière la plus gracieuse, prononce qu'il serait imprudent +d'aller déjà à la campagne, que d'ailleurs on a reçu des nouvelles du +poupon, lesquelles annoncent qu'il est en parfaite santé, et que par +conséquent il ne faut pas que la maman se rende malade par amour pour +son fils.</p> + +<p>A cela, madame Durand s'écrie en poussant un<a name="Page_52" id="Page_52"></a> soupir: «Ah! monsieur +Bellequeue!... vous n'êtes pas mère!...</p> + +<p>»—Non, mais je suis parrain!» répond le coiffeur, «et je me flatte +d'avoir pour mon filleul la tendresse la plus vive.</p> + +<p>»—Et moi, madame?» dit l'herboriste, «est-ce que je ne suis rien dans +tout cela? Il me semble pourtant....</p> + +<p>»—Si, monsieur!... mais vous êtes si froid!... vous ne sentez pas le +bonheur d'avoir un fils!... vous ne pensez qu'à vos simples!... Ah! +Dieu! il doit être déjà si grand, si beau, si aimable...</p> + +<p>»—Est-ce que vous croyez par hasard qu'il parle à trois +semaines?...—Non, monsieur... je sais bien qu'il ne parle pas pour +vous... mais pour moi, c'est différent; une mère comprend tout ce que +veut dire son enfant!... Enfin, j'attendrai encore huit jours, puisqu'on +le veut, mais alors je n'écoute plus personne, et je pars pour +Saint-Germain!»</p> + +<p>Et pour se dédommager du temps qu'il lui faut encore être sans voir son +fils, madame Durand en parle depuis le matin jusqu'au soir; avec +Catherine, ce sont sans cesse des projets pour l'avenir de Jean, et avec +toutes les personnes qui viennent dans sa boutique, c'est un mot sur la +beauté de son enfant; elle ne donnerait pas une once d'orge perlé, un +cornet de graine de lin ou une feuille de poirée, sans dire: «Vous savez +que c'est un garçon?... un garçon superbe... des yeux grands comme +cela!...<a name="Page_53" id="Page_53"></a> de petits trous dans les joues... un amour enfin, un véritable +amour...»</p> + +<p>Beaucoup de gens, tout occupés de leur maladie ou de leurs malades, lui +répondent à cela: «Madame, faut-il que ça bouille long-temps?.... +faut-il la faire épaisse?... est-ce bon pour le rhume?»</p> + +<p>Et M. Durand, qui craint que sa femme, en parlant de son héritier, ne +donne du millet pour de l'orge et du coquelicot pour de la poirée, court +au comptoir en disant: «Prenez garde, ma chère Félicité... <i>Festina +lentè</i>... Ne prenons pas une chose pour une autre: ceci est de la +marjolaine, <i>amaracus</i>... ceci de la joubarbe, <i>sempervivum</i>... +Certainement notre fils sera très-beau garçon... c'est bon pour les +coupures... et il aura j'espère une éducation parfaite... Laissez +bouillir ceci cinq minute seulement; mais il ne faut pas, pour cela, +donner à madame un émollient pour un astringent, et <i>vice-versâ</i>.»</p> + +<p>Au bout des huit jours, un mal d'yeux qui survint à madame Durand la +força de retarder son voyage; une femme qui est encore bien ne se soucie +pas de se mettre en voiture publique avec des yeux à la coque, et +l'épouse de l'herboriste tenait essentiellement à ses yeux, ce qui est +très-excusable. D'ailleurs Suzon écrivait, ou pour mieux dire, faisait +écrire toutes les semaines aux parens du petit Jean, et leur annonçait +que son nourrisson venait comme un champignon, qu'il était frais et +dodu, et faisait l'admiration du pays par sa gentillesse et ses +reparties. Il est probable que les reparties étaient en panto<a name="Page_54" id="Page_54"></a>mime, +parce qu'un enfant de six semaines n'a pas l'habitude de répondre <i>ad +rem</i>; mais si l'on prenait au pied de la lettre tout ce que vous mandent +les nourrices, on croirait souvent qu'un enfant de quinze mois est en +état de chanter au lutrin et de faire sa partie de piquet.</p> + +<p>Enfin le mal d'yeux est passé, madame Durand se porte très-bien, il y a +un mois et vingt-cinq jours qu'elle est accouchée, rien ne s'oppose plus +à ce qu'elle aille voir son enfant. Le jour est arrêté, et l'on n'a +point prévenu Suzon de la visite que l'on compte lui faire, parce qu'on +est bien aise de surprendre la nourrice. On est au mois de mai, la +matinée est belle. Madame Durand a fait une toilette qui tient de la +petite-maîtresse et de l'amazone; elle embrasse son époux qui ne va pas +avec elle à Saint-Germain, parce qu'ils ne peuvent point s'absenter tous +deux de leur boutique, et elle attend le compère Bellequeue qui a offert +de lui servir de cavalier, enchanté lui-même de revoir son filleul.</p> + +<p>La maman s'impatiente, parce qu'il est déjà neuf heures, et qu'on +devrait être aux voitures; M. Durand lui dit d'éviter les courans d'air, +et lui donne une boîte de pâte de jujube pour son fils. Enfin, +Bellequeue arrive le chapeau à la main; l'herboriste lui recommande son +épouse; Bellequeue jure de veiller sur elle de même que si c'était sa +femme, en agitant en l'air sa canne, comme s'il allait faire battre la +retraite.</p> + +<p>Madame Durand a pris le bras du coiffeur, ils gagnent les quais en se +disant: «Quel plaisir d'aller à<a name="Page_55" id="Page_55"></a> la campagne!... de voir ce petit Jean, +de respirer le bon air!... Nous allons passer une charmante journée!» +Ils arrivent bientôt aux petites-voitures. Comme, en 1805, il y avait +moins de concurrences, de Parisiennes, de Draisiennes et d'Accélérées, +la maman et le parrain prirent tout bonnement un <i>coucou</i>, dans lequel +le conducteur les fit presque monter de force, en leur assurant que la +voiture était complète et qu'il partait tout de suite.</p> + +<p>Cependant, deux places du fond étaient seulement occupées par un jeune +homme et une grisette, qui causaient tout bas, et parurent assez +contrariés en voyant qu'il leur arrivait des compagnons de voyage, +espérant peut-être qu'ils iraient en tête-à-tête à Saint-Germain. Le +jeune homme se presse contre sa voisine pour faire une place à madame +Durand, parce que le cocher a dit d'une voix de Stentor: «On tient trois +sur chaque banquette... et même à la rigueur on tiendrait quatre s'il y +avait des enfans.»</p> + +<p>Mais madame Durand ne pouvait point passer pour un enfant; elle se +laisse aller dans le fond, ce qui force presque la grisette à se mettre +sur les genoux de son voisin, mais le jeune homme ne s'en plaint pas. On +place la barre de bois qui sert de dossier au second banc, et Bellequeue +s'assied devant, madame Durand, qui s'écrie: «Eh bien!... +partons-nous?... pourquoi ne partons-nous pas?</p> + +<p>«—Allons, cocher, mon ami, en route!» dit Bellequeue. Mais le cocher +était retourné courir<a name="Page_56" id="Page_56"></a> après les passans, afin de compléter sa voiture +qui devait toujours partir tout de suite.</p> + +<p>Cinq minutes s'écoulent, et point de cocher. Madame Durand ne cesse de +répéter: «Ah! Dieu!... nous arriverons trop tard!... Je n'aurai pas le +temps d'embrasser mon fils!...</p> + +<p>»—Est-ce que ce drôle-là se moque de nous?» dit Bellequeue, en avançant +sa tête hors de la voiture.</p> + +<p>«Y avait-il long-temps que vous attendiez, monsieur?» dit madame Durand +à son voisin. «—Ma foi, madame, il y avait bien une demi-heure que nous +étions dons la voiture,» répond le jeune homme en souriant.</p> + +<p>«—Une demi-heure!... Ah! c'est affreux... Descendons, mon cher +Bellequeue.—Le voilà enfin... calmez-vous.»</p> + +<p>En effet, le cocher arrivait alors avec un jeune homme qu'il avait +arraché à un de ses camarades, et qu'il jeta presque dans la voiture à +côté de Bellequeue, en disant: «Quand je vous disais que j'étais plein +et que je partais.»</p> + +<p>Le jeune homme qu'à son accent et à sa tournure on reconnaissait +sur-le-champ pour un Anglais, jetait autour de lui des regards surpris, +n'étant pas encore revenu de la manière dont il avait été porté dans la +voiture, et examinant avec humeur sa cravate dont un des bouts était +resté dans les mains de l'autre cocher; tandis que Bellequeue disait au +conducteur: «Ah çà, j'espère que nous partons, main<a name="Page_57" id="Page_57"></a>tenant?—Mais sans +doute, mon bourgeois, sans doute...</p> + +<p>«—Dites donc, <i>coachman</i>,» dit le jeune Anglais, en remettant son +chapeau sur sa tête. «Vous avez pas dit le prix à moi!...—C'est égal... +soyez tranquille, mon milord!... c'est toujours la même chose!... N'ayez +donc pas peur, je suis bon enfant.»</p> + +<p>En disant cela, le cocher court après une nourrice qu'il voit entre +plusieurs de ses camarades, tandis que Bellequeue lui crie d'une voix +courroucée: «Nous voulons partir tout de suite.</p> + +<p>«—Monsieur,» dit l'Anglais en s'adressant à Bellequeue, «voulez-vous +bien dire à moi combien coûtait la même chose?...»</p> + +<p>Bellequeue regarde l'Anglais, se creuse la tête pour comprendre, se +tourne vers madame Durand, et dit enfin: «Je n'ai pas bien entendu.</p> + +<p>»—Je demandai à vous combien la même chose que le <i>coachman</i> voulait +faire payer?—Ah! j'entends!... c'est le prix de la voiture que vous +voulez dire...—<i>Yes</i>.—C'est vingt sous quand on marchande et +vingt-cinq sous quand on ne dit rien...—Est-ce que c'était le usage ici +que les <i>coachman</i> emportaient les voyageurs de force dans leur +voiture?—Est-ce qu'il vous a pris de force?—<i>Yes</i>, il avait disputé +moi à un autre, qui me avait saisi par le cravate, en disant toujours +que je serais bien content de son petite cheval; heureusement que le +cravate avait déchiré, sans quoi il étranglait moi quand celui-ci me +emportait.<a name="Page_58" id="Page_58"></a></p> + +<p>»—Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'ils ont une manière un peu vive +de vous engager à monter dans leur voiture.</p> + +<p>»—Mais nous ne partons pas,» dit madame Durand, «il est dix heures +passées... J'en ferai une maladie d'impatience... Descendons, +Bellequeue...</p> + +<p>»—Je vais d'abord aller rosser ce drôle-là,» dit le coiffeur en +brandissant sa canne hors de la voiture, dont il allait descendre quand +le cocher arrive avec la nourrice qu'il amenait en triomphe, et qui, +avec sa tête, fit retomber Bellequeue sur sa banquette.</p> + +<p>La nourrice se plaça entre Bellequeue et l'Anglais, et le cocher lui +passa son nourrisson en disant: «Nous partons tout de suite, dans une +seconde nous sommes passé la barrière.</p> + +<p>»—Morbleu, cocher, si vous ne partez pas sur-le-champ,» dit Bellequeue +avec colère, «vous aurez affaire à moi.—Calmez-vous donc, mon +bourgeois, puisque nous v'là complets!... J'espère que ça n'a pas été +long.»</p> + +<p>Le conducteur se décide à fermer la voiture et à monter sur son siége, +mais il ne part pas encore; il se contente de regarder à droite et à +gauche en criant de toutes ses forces: «Un lapin, un lapin pour +Saint-Germain!</p> + +<p>»—Qu'est-ce que il avait donc à appeler ainsi des lapins?» dit +l'Anglais à la nourrice, qui lui répond: «Eh bien! pardi, c'est tout +naturel, c'est pour faire sa fournée!...»</p> + +<p>L'Anglais, qui ne comprend pas, se retourne et<a name="Page_59" id="Page_59"></a> ne dit plus mot. Madame +Durand qui a examiné le poupon que porte la nourrice, dit tout bas à +Bellequeue: «Quelle différence de cet enfant à mon fils!—Autant que +d'une titus à une queue!» lui répond le coiffeur. Quant aux jeunes gens +placés au fond, ils ne se mêlent de rien, ils ne parlent pas à leurs +voisins, ils ont bien assez de choses à se dire entre eux.</p> + +<p>Bellequeue, voyant que la voiture n'avance pas, va décidément prendre le +conducteur au collet, lorsqu'un petit homme assez mal vêtu, et tenant +sous son bras un paquet enveloppé dans un mouchoir rouge, monte sur le +siége, et se place près du conducteur après avoir respectueusement salué +la société. Le cocher se décide alors à se mettre en route, la voiture +s'ébranle; mais elle ne va encore qu'au pas, et le cocher continue de +crier: «Encore un lapin pour Saint-Germain!... C'est le dernier, et nous +filons.</p> + +<p>»—Comment, drôle! vous voulez encore prendre du monde?» dit Bellequeue. +«—Pourquoi pas? est-ce qu'il ne faut pas que je gagne ma vie?—Vous +voulez donc que votre cheval traîne neuf personnes?—Tiens!... c'est le +moins! il en a souvent mené douze.—Et nous n'arriverons pas à +Saint-Germain ce matin?—Laissez donc! pus mon cheval est chargé, pus il +va vite!... Un lapin!...»</p> + +<p>Heureusement une paysanne monte près du cocher; il fouette alors son +cheval. Le coucou roule enfin sur la route de Saint-Germain, et madame +Durand pousse un soupir en disant: «C'est bien<a name="Page_60" id="Page_60"></a> heureux!» Et ses jeunes +voisins en poussent aussi, mais sans rien dire, et la nourrice dit à +l'Anglais: «Voyez-vous, il a trouvé ses deux lapins.» Et l'Anglais, +croyant que la nourrice se moque de lui, tourne la tête avec humeur et +n'ouvre plus la bouche.</p> + +<p>La paysanne en lapin faisait la conversation avec le cocher, et la +nourrice y prenait part quelquefois. Bellequeue jetait des regards en +coulisse sur la grisette, puis les reportait sur madame Durand. Le petit +homme, qui faisait le second lapin, avait dénoué le mouchoir rouge qu'il +tenait d'abord sur son bras, et il en avait sorti une mauvaise culotte +qu'il était en train de retourner; car le petit homme était tailleur, +et, comme il portait la culotte à une de ses pratiques à Saint-Germain, +il achevait en route de coudre les boutons. Il avait aussi sorti du +paquet une tabatière, et il offrait du tabac à toutes les personnes qui +étaient dans la voiture; mais en avançant son bras vers le fond pour +présenter sa tabatière ouverte à madame Durand, un violent cahot la fit +sauter, et le tabac vola dans les yeux de l'Anglais, qui ne prit pas la +chose en bonne part, et, après s'être frotté les yeux, saisit le petit +tailleur au collet, voulant absolument boxer avec lui.</p> + +<p>Bellequeue s'interposa pour rétablir la paix, tandis que le cocher +criait aux oreilles de l'Anglais: «Voulez-vous ben ne pas battre mon +lapin!... Est-il méchant le milord!»</p> + +<p>Enfin on finit par s'entendre; tout le monde éternua, parce que la +voiture était comme une carotte<a name="Page_61" id="Page_61"></a> de Macoubac, et l'on arriva à Nanterre +en se disant: «Dieu vous bénisse!»</p> + +<p>La voiture s'arrêta, le cocher descendit et donna la main à la paysanne; +le petit tailleur se sauva avec sa culotte, et disparut derrière une +maison, craignant peut-être qu'il ne prît fantaisie à l'Anglais de +recommencer la partie de coups de poings. Les gâteaux, produits +indigènes du pays, arrivaient en abondance par toutes les portières.</p> + +<p>«Descendons-nous?» dit Bellequeue à madame Durand. Celle-ci voyait avec +peine que l'on s'arrêtât; mais le cheval avait bien besoin de reprendre +haleine. Elle descendit en soupirant et en disant: «Nous ne serons pas à +Saint-Germain à une heure!»</p> + +<p>Cette fois les jeunes gens du fond quittèrent leur place et descendirent +aussi; mais au lieu d'entrer à l'auberge, où les autres voyageurs +prenaient des gâteaux et buvaient du ratafia, ils gravirent lestement +une colline, et se perdirent dans une espèce de carrière qui était près +du chemin.</p> + +<p>Madame Durand accepta des gâteaux pour faire quelque chose. Bellequeue, +après s'être assuré dans le seul miroir qui fût dans la salle que sa +coiffure n'était pas trop froissée, alla tenir compagnie à sa commère. +Une demi-heure se passa qui parut une journée à la maman de Jean. Enfin +le cocher prononça le mot: <i>En route</i>, et madame Durand fut une des +premières à monter dans la voiture. La nourrice arriva, puis l'Anglais, +qui tenait sur ses genoux une douzaine et demie de gâteaux de Nanterre. +Le petit tailleur reparut, cousant encore un bouton à la cu<a name="Page_62" id="Page_62"></a>lotte qu'il +portait en écharpe; le malheureux sentait le vin et l'ail de manière à +garantir toute une ville de la peste. La paysanne remonta aussi; il ne +manquait plus que les jeunes gens du fond, et le cocher se mit à les +siffler comme des barbets en criant de temps à autre: «Mais où diable +sont-ils donc fourrés?... ils n'étaient pas à l'auberge?—Ils ont +disparu par là-bas!» dit Bellequeue d'un air malin. «—Certainement ils +ne reviendront pas,» dit madame Durand qui voudrait que l'on partît.</p> + +<p>Mais en ce moment le jeune couple accourut gaîment, et sauta en riant +dans la voiture. Madame Durand remarqua que la grisette avait sa robe +chiffonnée, et le monsieur les oreilles bien rouges. Bellequeue, tout en +pinçant tendrement le genou de sa commère, lui dit: «C'est fort ridicule +de se faire attendre ainsi... car enfin il faut des mœurs... Je ne +connais que cela.»</p> + +<p>Le reste de la route se fit assez agréablement, sauf le goût d'ail qui +avait remplacé l'odeur du tabac. Arrivés à la montée un peu rude qui est +avant la ville, beaucoup de voyageurs descendirent, parce que le cheval +qui menait facilement douze personnes, ne pouvait pas venir à bout d'en +traîner neuf.</p> + +<p>Le jeune homme et la grisette quittèrent la voiture, payèrent le cocher, +et s'éloignèrent en choisissant les chemins les moins fréquentés. Pour +eux tous les endroits étaient charmans pourvu qu'ils y fussent seuls. +Nous avons tous éprouvé cela. Les déserts furent faits pour les amans; +cependant les amans ne se font pas aux déserts.<a name="Page_63" id="Page_63"></a></p> + +<p>Enfin madame Durand est à Saint-Germain; elle respire le même air que +son fils. Elle s'empare du bras de Bellequeue, qui voudrait encore +choisir les pavés; mais à Saint-Germain ils ne sont pas aussi beaux qu'à +Paris, et madame Durand ne tient plus à terre.</p> + +<p>On se dirige vers la demeure de Suzon; on se trompe plusieurs fois; on +demande à tous ceux qu'on rencontre la maison de M. Jomard, loueur +d'ânes, dont la femme est nourrice. Enfin on arrive dans une espèce de +ruelle déserte, du côté de la route de Poissy, et on lit sur une porte +charretière: <i>Jomard tient des ânes</i>.</p> + +<p>Aussitôt madame Durand lâche le bras de Bellequeue et se précipite dans +la cour de la maison, où elle aperçoit quatre enfans se roulant sur du +fumier avec des poules et des canards, tout en grignotant un morceau de +pain dont il est difficile de reconnaître la couleur.</p> + +<p>Bellequeue arrive marchant sur ses pointes, c'était bien le cas; il +regarde à son tour les quatre enfans, dont le plus petit, qui a seize +mois, marche déjà avec ses frères.</p> + +<p>«Est-ce qu'il est là-dedans?» dit le coiffeur. «—Eh non!... tout cela +est trop âgé... Suzon! madame Jomard!... Suzon, apportez-moi donc mon +fils!... ce cher Stanislas!...—Ce joli petit Jean!» dit Bellequeue.</p> + +<p>La nourrice sort d'une petite salle basse dans un désordre qui n'avait +rien de galant.</p> + +<p>«Tiens! c'est monsieur et madame!» s'écrie-t-elle<a name="Page_64" id="Page_64"></a> en renouant les +cordons d'un jupon qui lui descendait à peine au mollet. «Tiens! c'te +surprise!... Ah! ben!... vous surprenez joliment vot'monde!</p> + +<p>»—Et mon fils, Suzon, apportez-moi donc mon fils!...—Oh! attendez, il +est dans son berceau... Vous allez voir qu'il se porte ben...»</p> + +<p>Madame Durand suit Suzon dans la salle basse, où le berceau de son fils +est placé près d'un grand lit, dans lequel couche toute la famille +Jomard, les parens à la tête, les enfans aux pieds. Le petit Jean +dormait. Suzon le prend, et le donne à sa mère qui le couvre de baisers, +et convient qu'il est en parfaite santé. «Mais son petit bonnet est un +peu noir,» dit la maman. «—Ah! madame! il était tout blanc à c'matin; +mais, dam'! les enfans, ça salit si vite... Eh ben! le papa ne vient pas +l'embrasser!...</p> + +<p>»—Ce n'est pas mon mari, c'est le parrain qui est venu avec moi...—Ah! +j'savais ben que je le connaissais tout d'même.»</p> + +<p>Bellequeue arrive, madame Durand lui présente l'enfant en disant: «Voyez +comme il est beau!...»</p> + +<p>Bellequeue s'avance pour embrasser son filleul, mais celui-ci, qui n'est +pas content d'avoir été réveillé, met ses petites mains dans les +bouffettes bien poudrées de son parrain.</p> + +<p>«Il est superbe!» dit Bellequeue en tâchant de sauver sa coiffure +endommagée par son filleul.</p> + +<p>«Je crois qu'il me ressemblera,» dit madame Durand en prenant avec son +enfant la route du jardin que lui indique Suzon. Pendant que la maman de +Jean se livre aux douceurs de l'amour maternel,<a name="Page_65" id="Page_65"></a> la nourrice conduit +Bellequeue près de ses enfans et veut aussi les lui faire admirer; elle +lui présente son dernier qui a seize mois et applique sur les joues du +coiffeur ses deux petites mains pleines de terre, de fumier et d'autre +chose; pendant ce temps, le second garçon arrive par derrière et +s'attache aux mollets de Bellequeue; le troisième lui emporte son +chapeau à cornes, le met sur sa tête, puis le jette dans un grenier; +enfin le plus âgé grimpe sur le dos du beau monsieur et s'amuse à battre +la caisse avec sa queue.</p> + +<p>Le pauvre parrain ne sait plus où il en est, il ne peut se dépétrer des +quatre enfans, il crie: «Holà!... mon chapeau... ma queue... mon +habit... Eh bien, petits drôles!... vous me décoiffez!... madame Jomard, +faites donc finir vos enfans.»</p> + +<p>Mais Suzon rit aux éclats des petites gentillesses que font ses <i>gas</i> et +madame Durand, qui revient, ne peut s'empêcher de rire aussi en +regardant Bellequeue qui n'est plus reconnaissable, parce que le ruban +de sa queue s'étant détaché, ses cheveux flottent sur ses épaules, et +reviennent en partie sur son visage noirci par les mains de l'enfant.</p> + +<p>«Ah, mon Dieu, mon cher Bellequeue, vous avez l'air d'un homme des +bois!» dit madame Durand. Le coiffeur, qui préfère avoir l'air d'un +homme policé, envoie un des petits gas sur un tas de paille, et Suzon, +prenant un fouet, qui sert également aux ânes et à ses enfans, parvient +à faire lâcher prise à ces derniers.</p> + +<p>«Vous allez dîner avec nous, madame,» dit la<a name="Page_66" id="Page_66"></a> nourrice; «dam', j'étions +pas prévenue, mais je vous ferons toujours de quoi manger.—Volontiers, +ma chère Suzon, ça fait que je ne quitterai pas mon fils.»</p> + +<p>Bellequeue, qui commence à avoir assez de la famille Jomard, préférerait +aller dîner chez un traiteur de la ville, et il en fait la proposition à +madame Durand; mais celle-ci est décidée à rester; du beurre, du lait et +son fils, voilà tout ce qu'il lui faut, et le parrain est forcé de se +conformer à ses désirs.</p> + +<p>Pendant que Suzon prépare le dîner, en se désolant de ce que son mari +est absent, ce qui le prive du plaisir de voir les parens de Jean, +Bellequeue parvient à trouver dans la maison un petit morceau de miroir +devant lequel, à l'aide d'un petit peigne qu'il a toujours sur lui, il +tâche de réparer le désordre de sa coiffure. Pendant qu'il se +débarbouille, madame Durand le force à sucer un bâton de sucre d'orge +qui a été dans la bouche de son fil», en lui disant: «N'est-ce pas que +c'est bien bon?... hein, bonbon, nanan!... Il a souri en le suçant... ce +cher amour!...</p> + +<p>»—Nanan tout-à-fait!» dit Bellequeue en s'éloignant du sucre d'orge; et +ayant cherché en vain de la poudre à poudrer, il se décide à se mettre +un œil de farine sur sa frisure.</p> + +<p>«—V'la le dîner,» dit Suzon; «asseyez-vous, madame; excusez si vous +manquez de queuque chose; mais, dam'! c'est à la bonne franquette.»</p> + +<p>On se place. Bellequeue ne trouve qu'un tabouret<a name="Page_67" id="Page_67"></a> dont les quatre pieds +tiennent encore; à ses côtés se mettent les quatre marmots qui ont si +bien joué avec lui dans la cour; Suzon est en face; madame Durand veut, +en dînant, tenir son fils sur ses bras.</p> + +<p>On sert une soupe qui pourrait passer pour un flanc aux légumes; les +enfans s'en bourrent, et présentent de nouveau leurs assiettes en +disant: «J'en veux core!...</p> + +<p>»—Vous allez les étouffer,» dit Bellequeue.—«Oh! que non, monsieur; ça +les rend forts au contraire: voyez comme ils se portent!...»</p> + +<p>L'aîné, pour montrer sa force, va tirer le tabouret de son frère; +celui-ci tombe sur Bellequeue, en lui envoyant une cuillerée de soupe +dans son gilet. Le parrain se lève avec humeur, en disant: «Madame +Jomard, faites donc finir vos polisson!...»</p> + +<p>Mais Suzon est allée chercher un plat de pigeons, dans lequel elle a mis +toute sa science; et Bellequeue, après avoir essuyé son gilet, se remet +à table et sert madame Durand qui veut absolument que son fils suce de +petits oignons, et les présente ensuite à Bellequeue, en lui disant: +«Allons, mangez... votre filleul y a goûté!... C'est bien meilleur.»</p> + +<p>Le parrain n'a pas l'air de trouver cela meilleur; mais il avale les +oignons, en faisant une légère grimace et en faisant tout son possible +pour se garer de ses petits voisins, qui font souvent jouer leurs +fourchettes sur son assiette.</p> + +<p>«Madame Jomard,» dit Bellequeue, «il me semble que vous devriez +apprendre à vos enfans à<a name="Page_68" id="Page_68"></a> ne point ainsi dérober dans une assiette qui +n'est point devant eux.—Bah! vous voyez ben que c'est pour jouer, pour +vous faire des niches!—Certainement,» dit madame Durand. «—Des niches +tant que vous voudrez; mais voilà la seconde aile que ce petit drôle me +mange.»</p> + +<p>Suzon sert une omelette au lard; c'est le plat de dessert. La vue de ce +mets met tellement les marmots en gaîté, qu'ils font un concert de cris +en avançant tous leur assiette.</p> + +<p>«Sont-ils contens!» dit Suzon, pendant que les enfans se battent à qui +sera servi le premier; et une des assiettes vole sur les genoux de +Bellequeue, repoussée par un des petits gas, tandis que les autres +continuent de lui faire des niches.</p> + +<p>Mais le repas finit enfin, et Bellequeue s'empresse de tirer sa montre, +en disant: «N'oublions pas que nous sommes loin de Paris, que c'est +votre première sortie le soir, et qu'il serait imprudent de revenir +tard. Déjà cinq heures... Il faut partir, ma chère commère; avant d'être +aux voitures et d'arriver à Paris, il sera au moins huit heures.</p> + +<p>«—Déjà partir!» dit madame Durand, «déjà quitter ce cher bijou!... +C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice, +je viendrai souvent le voir.—Oui, madame, et vous le trouverez toujours +en bon état. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donné de quoi +vous acheter des joujous.»</p> + +<p>Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa +bourse et donne aussi pour les<a name="Page_69" id="Page_69"></a> petits espiègles qui l'ont tant amusé. +Les marmots sautent après lui pour l'embrasser, et il voit le moment où +son ruban de queue va encore être dénoué; mais après avoir embrassé son +filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la +cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la +rue, d'où il appelle madame Durand. Celle-ci se décide enfin à +s'éloigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de +tendres regards.</p> + +<p>«C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente +famille que ces Jomard!» dit madame Durand à son compagnon. «Oui, +excellente,» répond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne +prenne fantaisie à la maman de retourner embrasser son fils. On arrive +aux voitures. Madame Durand déclare qu'elle ne montera que dans celle +qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme à Paris. On +trouve bientôt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans +l'intérieur.</p> + +<p>«Montez,» dit Bellequeue, «moi je me mettrai près du cocher, au moins +nous partirons sur-le-champ.»</p> + +<p>Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route +pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident; +mais arrivés près de la barrière, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui +n'était pas préparé à cette chute, tombe sur la route et roule dans la +poussière.</p> + +<p>Heureusement il en est quitte pour quelques bosses<a name="Page_70" id="Page_70"></a> à la tête; ce qui ne +lui serait pas arrivé, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau +dessus. On parvient, non sans peine, à relever le cheval qui enfin +atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui +boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: «Convenez, mon cher +Bellequeue, que nous avons passé une journée bien agréable?—Oui, +excessivement agréable!...» répond celui-ci en s'appuyant sur sa canne. +«—Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne +Suzon.»</p> + +<p>A cela, Bellequeue ne répondit rien; il se contenta de souhaiter le +bonsoir à madame Durand qui venait d'arriver à sa porte.<a name="Page_71" id="Page_71"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3> + +<p class="head">L'ENFANCE DE JEAN.</p> + + +<p>Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses développemens, et ne +rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons +pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme +nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journée avec la +famille Jomard.</p> + +<p>A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait déjà +prononcer quelques gros jurons que le père Jomard lui avait appris; il +se battait fort bien avec ses frères de lait; il lançait son croûton ou +sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop près, et il +annonçait de la force et de la santé. On jugea qu'il n'avait plus rien à +apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.</p> + +<p>M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis<a name="Page_72" id="Page_72"></a> le jour de sa +naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et +l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un +petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez; +l'herboriste posa alors son fils à terre, en déclarant qu'il était fort +comme un Turc, mais qu'il faudrait tâcher de lui assouplir le caractère.</p> + +<p>Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y +avait pas de mal à ce qu'un homme eût du caractère, mais que son fils +annonçait déjà les plus heureuses qualités, quoiqu'il ne sût dire encore +que: «<i>Bigre et mâtin</i>.»</p> + +<p>Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui +en effet n'était point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire +la grimace ou tirer la langue à ceux qui le regardaient. Madame Ledoux +prétendit qu'il avait quelque chose de son cinquième qu'elle avait eu de +l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa +en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Aglaé, en riant; +M. Mistigris lui tâta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et +qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui +était aussi accourue pour l'admirer, resta émerveillée et s'écria: «Je +ne <i>crume</i> pas qu'il <i>s'eusse</i> formé si vite.</p> + +<p>»—Pardi!» disait Catherine, «un enfant qui est venu devant un peloton +de grenadiers, et qui ont tous bu à sa santé, est-ce qu'il ne devait pas +ben venir!»</p> + +<p>Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul<a name="Page_73" id="Page_73"></a> depuis qu'il n'était +plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui: +«Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!»</p> + +<p>Les premiers temps se passèrent assez bien; on excusait les cris, les +trépignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il était +encore trop petit pour qu'on s'en fâchât. On riait quand il jurait; +Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelât vilain mâtin, et +madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des +croquignoles à monsieur son père. On montrait l'aimable enfant comme une +merveille à toutes les personnes qui venaient à la boutique, et M. Jean +mettait ses doigts dans l'œil de celui qui voulait l'embrasser, ou +crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait +en se disant: «Il est bien gentil en effet!»</p> + +<p>Jean atteignit ainsi sa sixième année, ne sachant que jouer, jurer, +manger et dormir. A la vérité il n'y avait pas encore de temps de perdu, +et au milieu de ses espiégleries, il était facile de voir que le petit +Jean n'avait pas un mauvais cœur. Il avait une fois donné tout son +déjeuner à un pauvre, et une autre fois il avait pleuré toute la +journée, parce qu'en jouant avec un canif, il avait blessé au doigt un +de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds méchant; par ses reparties +et les tours qu'il jouait, il annonçait aussi de l'esprit; on pouvait +donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter +son caractère, et ne pas ériger en qualités et en gentillesses ce qui ne +méritait que des réprimandes ou des corrections.</p> + +<p>Quand son fils eut six ans, M. Durand déclara<a name="Page_74" id="Page_74"></a> qu'il voulait commencer à +s'occuper de son éducation; c'est-à-dire à lui apprendre à connaître les +simples, à herboriser et à distinguer toutes les graines qui étaient +dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre à se +battre avec son parrain Bellequeue, que d'étudier la botanique, et +madame Durand trouvait qu'avant de connaître les simples, il fallait au +moins que son fils connût ses lettres; mais M. Durand était inflexible +sur cet article: il fit asseoir son fils près de lui dans son comptoir, +et commença à lui donner des leçons. Le petit Jean pleurait ou +trépignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui +donna quelques légères corrections, et, lui montrant de la racine de +patience, voulut à plusieurs reprises qu'il répétât avec lui le nom de +cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son père, qui voulut +alors administrer à son rejeton la flagellation scolastique, et dit +gravement à son fils: «Monsieur, ôtez votre culotte.»</p> + +<p>L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre +toilette, ôta sa petite culotte et revint gaîment, la voile au vent, +danser devant son père, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui +donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: «Celle-ci +est pour vous apprendre à connaître la patience, <i>Lapathum</i>; celle-ci +pour que vous nommiez avec moi la camomille, <i>Anthemis</i>; celle-ci pour +le pourpier, <i>Portulaca</i>; vous aurez une claque pour chacune; de cette +manière, mon cher ami, vous apprendrez la botanique <i>per fas et +nefas</i>.»<a name="Page_75" id="Page_75"></a></p> + +<p>Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique <i>nefas</i>, jeta +les hauts cris, sa mère accourut et faillit se trouver mal, en voyant +comment M. Durand faisait étudier son fils; elle lui arracha l'enfant en +l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il +s'efforçait toujours de rétablir la paix que son filleul troublait +souvent: il entendit les deux parties, il donna raison à chacune, ce qui +est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait +pas encore mordre à la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le +matin à l'école, afin qu'il apprît d'abord autre chose.</p> + +<p>On se rendit à l'avis de M. Bellequeue. Il fut décidé que Jean irait à +l'école depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir. Madame Durand +choisit celle qui était le plus près de sa demeure; et, après avoir +recommandé son fils au maître, comme jadis elle l'avait recommandé à +Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin à l'école le petit Jean, +qui avait le panier de provision à la main, et le grand carton pendu à +son côté.</p> + +<p>Jean se plût d'abord à l'école; il était charmé de se trouver avec une +foule de petits garçons de son âge, et de pouvoir s'y livrer à de +nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il +apprenait avec une extrême facilité et pouvait savoir en un quart +d'heure ce que d'autres passaient une demi-journée à étudier. Mais +bientôt sa vivacité, son étourderie, l'habitude de ne faire que ses +volontés, lui firent négliger la grammaire pour s'occuper d'espiégleries +qu'il jouait à ses camarades. Chaque<a name="Page_76" id="Page_76"></a> jour, Jean inventait quelque tour +nouveau qui mettait le désordre dans la classe. Il cachait le rudiment +de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers, +déchirait les cahiers, cassait les règles, et allait enfin jusqu'à +arracher le battant de la sonnette du maître.</p> + +<p>Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au maître d'école, +celui-ci était indulgent pour Jean, et se contentait de dire à sa mère: +«C'est une mauvaise tête!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup +de moyens!... A la vérité, il ne veut pas en faire usage, mais c'est +égal; il a infiniment de moyens.»</p> + +<p>Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou +une brioche, et rentrait chez elle en disant: «Le maître a dit que notre +fils était plein de moyens.—Mais il écrit comme un chat et ne peut pas +lire couramment,» répondait M. Durand. «—C'est égal, monsieur, du +moment qu'il a des moyens, cela suffit.»</p> + +<p>Le soir, Jean revenait souvent la culotte déchirée, n'ayant plus de +casquette, et avec deux ou trois égratignures au visage. Alors M. Durand +lui disait: «Qui vous a mis la figure dans cet état, monsieur?«—Papa, +c'est en jouant.—Et votre pantalon, qui l'a déchiré?—C'est en +jouant.—Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?—C'est en jouant.</p> + +<p>»—Mon ami, puisque c'est en jouant,» disait madame Durand, «il ne faut +pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jouât pas et se tuât sur +ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils,<a name="Page_77" id="Page_77"></a> profite de cet âge +heureux! il passera assez vite.»</p> + +<p>Jean embrassait sa mère et courait chez son parrain qui lui apprenait à +faire <i>une</i>, <i>deux</i>, à parer quarte, à parer tierce, et à bien +s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec +son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand +il fait bien des armes, et qu'il peut se présenter partout, dès qu'il +est bien coiffé et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et +préférait la société de Bellequeue à celle de son père, qui en revenait +toujours à ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de +racines à la main.</p> + +<p>Jean n'était point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait à son +école un nommé Démar, qui était effronté, menteur et voleur, et un +certain Gervais, qui était extrêmement paresseux, gourmand et poltron.</p> + +<p>Ces messieurs s'étaient bientôt liés avec Jean, qui, du moins dans ses +étourderies, était toujours franc et loyal; préférant être battu à +mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois +l'auteur, Jean n'hésitait pas à dire: «C'est moi qui ai fait cela,» de +crainte que l'on n'accusât un de ses camarades.</p> + +<p>Il n'en était pas ainsi de Démar, qui avait un an de plus que Jean. +Élevé très-sévèrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude +du mensonge, et tâchait de faire subir à ses camarades la correction +qu'il avait méritée. Lorsque Jean lui reprochait sa fausseté, Démar, qui +avait de l'esprit, lui répondait par quelque plaisanterie ou lui +apprenait un jeu<a name="Page_78" id="Page_78"></a> nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se +raccommodait avec son ami.</p> + +<p>Gervais, qui était très-gourmand, allait visiter le panier de Jean et +lui prendre une partie de son déjeuner; Jean se fâchait d'abord, mais +Gervais se serait laissé battre sans le rendre; il fallait bien lui +pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait +toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.</p> + +<p>Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'était de ne pas +aimer le travail et de ne faire que leur volonté. Ils quittaient +ensemble l'école, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs +parens, ils allaient jouer à la fossette ou au bouchon. Jean inventait +des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans +l'éventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et +allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une +ficelle au marteau d'une porte cochère, et, caché dans une allée en +face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux +dépens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous côtés et ne +voyait personne.</p> + +<p>Démar se permettait des espiégleries d'un autre genre: il volait +quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les épiciers, puis les +mangeait en cachette. Quant à Gervais, il se contentait d'emprunter des +sous à Jean et ne les lui rendait jamais.</p> + +<p>Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et +écrire passablement; mais c'était tout. Il ne voulait se mettre dans la +tête ni latin, ni his<a name="Page_79" id="Page_79"></a>toire, ni géographie. Son parrain allait souvent +le chercher sur la Place-Royale, où il s'amusait à jouer aux noyaux, au +lieu de rentrer.</p> + +<p>Bellequeue commençait à prendre des années, et à poser quelquefois le +talon à terre; mais il n'en était pas moins coquet et moins soigné dans +sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment à son aise, il avait +quitté sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et +par amitié. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage à son +filleul. Jean annonçait devoir être grand, il avait des yeux spirituels, +de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche, +quoiqu'il ne cherchât jamais à faire l'aimable, et Bellequeue, tout en +passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait «Oui, oui, +tu seras un gaillard... un beau garçon... Ah! si ta mère avait voulu, on +t'aurait laissé pousser tes cheveux par derrière, et tu aurait en une +queue comme moi!... mais elle prétend que ce n'est plus là mode!... Je +ne pardonnerai jamais à la révolution d'avoir détruit les queues, les +marteaux, les belles boucles à la chancelière, et les ninons pour les +femmes.»</p> + +<p>Jean répondait à cela: «N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un +homme comme vous, je n'ai pas besoin de connaître les Romains et les +Grecs, de dire <i>musa</i>, la muse, <i>rosa</i>, la rose, et de savoir s'il y a +des volcans en Italie et en Irlande.</p> + +<p>»—Il est certain,» répondait Bellequeue, «que je ne me suis jamais +occupé positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien +fait<a name="Page_80" id="Page_80"></a> mon état. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras +de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi +droit, mon garçon. Il est certain encore que si tu te fais médecin ou +avocat, un peu de géographie te serait, je crois, nécessaire.—Moi, mon +parrain, je ne veux rien être du tout...—Alors, mon garçon, je crois +que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde, +que tu connaisses deux ou trois bottes secrètes, afin de défendre le +beau sexe quand l'occasion s'en présentera: voilà tout ce qu'il faut. Et +des mœurs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les +dames... Au reste cela viendrai en son temps.»</p> + +<p>Madame Durand pensait à peu près comme Bellequeue. Son fils promettait +d'être joli garçon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne +pensait pas de même; il voyait Jean tel qu'il était, ne voulant rien +apprendre, n'obéissant point, et prenant avec ses amis de très-mauvaises +manières.</p> + +<p>M. Durand voulut encore essayer de faire connaître les simples à son +fils; mais lorsque Jean avait passé une demi-heure dans le magasin, il +était impossible de s'y reconnaître; les herbes étaient mêlées; les +fleurs mises à la place des racines, les étiquettes arrachées; il +fallait huit jours pour réparer le désordre que l'élève avait commis. Le +papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne +pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M. +Jean grimpait aux arbres ou courait après les papillons; et M. Durand,<a name="Page_81" id="Page_81"></a> +ayant un jour voulu recommencer la leçon, <i>per nefas</i>, son fils, qui +avait alors douze ans, se sauva à travers les champs, et revint tout +seul à la maison.</p> + +<p>«Décidément,» dit M. Durand, «ce garçon-là ne fera jamais rien... ou il +faudra employer les mesures sévères... Il ne peut pas se mettre dans la +tête une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du +serpolet!... il n'y a rien à en espérer.</p> + +<p>»—Vous n'aimez pas votre fils, monsieur,» répondait madame Durand, +«vous ne lui trouvez que des défauts!... Un garçon charmant!... qui a +des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera très-grand. Je +gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez être fier +d'avoir un fils comme celui-là.»</p> + +<p>Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle +de ses cheveux: «Moi, je crois que le garçon ira... Je sais bien qu'il +n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait très-bien des +armes... Il a le coup d'œil juste... Il se tient comme un ange... Vous +verrez que ce sera un gaillard.»<a name="Page_82" id="Page_82"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3> + +<p class="head">BAL CHEZ UN MAÎTRE DE DANSE.—ADOLESCENCE DE JEAN.</p> + + +<p>Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter +l'école primaire, où depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en +retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son écriture était +presque déchiffrable; madame Durand déclara que son fils avait terminé +ses études, qu'il en savait suffisamment du côté de l'utile, et qu'il ne +s'agissait plus que de lui donner des talens agréables pour compléter +son éducation.</p> + +<p>M. Durand ne voyait rien de plus agréable pour un homme que de savoir ce +qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remède; mais +Jean avait déclaré très-positivement qu'il ne voulait pas être +herboriste: il fallut donc que le papa renonçât à l'espoir de voir son +fils hériter de ses connaissances.<a name="Page_83" id="Page_83"></a></p> + +<p>Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitième année, mais elle +se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mère, en +renonçant elle-même à l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans +ses enfans; elle est fière de leur beauté, et elle se fait souvent +illusion sur leurs talens.</p> + +<p>On ne pouvait guère se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'était fort +qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean +chantait souvent, et l'on s'était aperçu qu'il avait la voix étendue et +agréable. Madame Durand n'avait pas été la dernière à remarquer cela, et +elle disait à tout le monde: «Mon fils pourrait briller à l'Opéra, si je +voulais le mettre au théâtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel +beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: <i>Le bon roi Dagobert a +mis sa culotte à l'envers</i>; je me suis crue aux Bouffies.»</p> + +<p>Il fut décidé que Jean apprendrait la musique; et comme il était temps +aussi qu'il sût tenir sa place dans un bal et faire avec grâce <i>la poule +et la chaîne anglaise</i>, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voulût +bien faire un zéphyre de Jean.</p> + +<p>M. Mistigris commençait à grisonner, ayant alors cinquante-trois ans +bien sonnés; mais il prétendait que l'âge le rendait plus léger, et que, +chaque année, il faisait les entrechats plus hauts que l'année +d'auparavant. D'après cela, pour peu que M. Mistigris fût devenu +octogénaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.</p> + +<p>Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demandé à entreprendre +l'éducation du petit cousin. Il<a name="Page_84" id="Page_84"></a> accourut donc avec sa pochette, admira +les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui +envoya dans le nez; le pria de faire un plié, et Jean se laissa tomber à +terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes +dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que +lui.</p> + +<p>Le maître de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses +cachets, et l'on donna une pièce de cent sous au petit Jean pour les +belles dispositions qu'il n'avait pas montrées.</p> + +<p>Jean courut dépenser ses cent sous avec ses amis Démar et Gervais. En +quittant l'école, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui +demeuraient dans son quartier. Dès qu'il pouvait s'échapper de chez ses +parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu +ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur âge.</p> + +<p>Jean était toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de +l'argent dans son gousset, sa mère et son parrain voulant qu'il eût de +quoi s'acheter ce qui lui était agréable; mais Jean n'était pas +gourmand, et son argent passait bientôt entre les mains de ses amis, qui +lui juraient une amitié à l'épreuve, et à quatorze ans on croit à de +tels sermens. Il y a même des gens qui y croient encore en devenant +hommes; cela fait leur éloge: les personnes qui sont de bonne foi ne +suspectent point celle des autres.</p> + +<p>Démar n'avait jamais d'argent, parce que ses parens, étant fort +mécontens de lui, le traitaient avec<a name="Page_85" id="Page_85"></a> sévérité, et voulaient lui ôter +les moyens de faire des sottises. Gervais, né de gens peu fortunés, ne +pouvait que bien rarement en obtenir quelque générosité. On juge avec +quelle joie ces messieurs voyaient arriver Jean, qui était le richard de +la société.</p> + +<p>Démar dit à son ami: «Tu es bien heureux, tu peux avoir tout ce que tu +veux... Avec de l'argent, on s'amuse, on dîne bien, on va en voiture... +Si nous étions riches tous les trois, il faudrait voyager ensemble. +Comme nous nous amuserions!</p> + +<p>»—Il est certain,» dit Gervais, «que nous pourrions faire toutes nos +volontés depuis le matin jusqu'au soir... Nous ne travaillerions +jamais!... Nous irions courir, n'importe où! et le soir on ne nous +mettrait pas en pénitence au pain et à l'eau.</p> + +<p>»—Et moi,» répondit Jean, «ne veut-on pas maintenant me faire apprendre +la musique et la danse!... C'est des bêtises que tout ça! Est-ce que +j'ai besoin d'avoir encore des maîtres qui vont m'ennuyer?... Ah! je +vais joliment me moquer d'eux pour les dégoûter de revenir... +D'ailleurs, mon parrain dit que je fais bien des armes et que je me +tiens bien droit... Est-ce que ce n'est pas assez?</p> + +<p>»—Tiens, Jean,» reprit Démar qui paraissait réfléchir et méditer +quelque projet, «si j'étais à ta place... je demanderais une petite +somme à mon parrain... Il t'aime, il ne te refuserait pas. Avec cela +nous irions tous les trois nous amuser dans les environs de Paris... +Nous trouverions de plus belles places qu'ici pour jouer au bouchon et à +la balle.</p> + +<p>»—Nous pourrions enlever un cerf-volant; et,<a name="Page_86" id="Page_86"></a> pendant ce temps-là, tes +maîtres de musique et de danse ne t'ennuieraient pas.»</p> + +<p>Jean né répondait rien; il voulait bien s'amuser et aller polissonner +avec ses amis, mais il ne lui était pas encore venu dans l'idée de +s'absenter pour quelque temps de la maison paternelle. Au milieu de ses +étourderies, Jean aimait ses parens, et surtout sa mère qui lui donnait +chaque jour tant de preuves de tendresse. Il oublia donc bien vite la +proposition de Démar.</p> + +<p>Mais le maître de musique, qui tenait à recevoir son cachet, était exact +à venir donner sa leçon. Son élève se montrait cependant très-indocile; +il ne voulait point solfier; il sifflait quand son maître lui donnait le +<i>la</i>; il battait la retraite sur ses cuisses pendant qu'on lui chantait +la gamme, et quand on lui plaçait le violon dans les mains, il le +laissait tomber à terre.</p> + +<p>De telles gentillesses lassèrent enfin la patience du maître. Après +quatre mois de leçons, pendant lesquelles Jean ne voulut pas même +apprendre à jouer l'air des <i>bossus</i>, le professeur déclara à monsieur +et à madame Durand que leur fils ne voulait rien faire, et qu'il ne +saurait jamais la musique.</p> + +<p>«—J'en étais sûr,» dit l'herboriste. «Quand on n'a pas su se connaître +à faire un bain d'herbes émollientes, on ne doit pas pouvoir apprendre +la musique: <i>emollit mores</i>.</p> + +<p>»—Ce maître-là ne sait ce qu'il dit!» s'écrie madame Durand; «il n'a +pas su s'y prendre!... C'est un mauvais professeur; nous en donnerons<a name="Page_87" id="Page_87"></a> +un autre à mon fils. Au reste, vous voyez bien qu'il n'a pas besoin de +connaître la musique pour chanter.»</p> + +<p>M. Mistigris n'était guère plus heureux avec Jean, qui cependant +s'amusait aux dépens de son cousin le danseur. Quand il s'agissait de +faire un pas, il priait M. Mistigris de l'exécuter plusieurs fois devant +lui, assurant que cela le lui apprendrait mieux. Le vieux maître à +danser ne se faisait pas prier; il sautait, tournait, faisait des ronds +de jambe et des entrechats devant son élève, qui, assis tranquillement +dans un fauteuil, s'amusait de voir M. Mistigris se mettre en nage. Jean +applaudissait lorsqu'il était content; il criait bravo quand son +professeur sautait bien haut. La leçon se passait presque toujours +ainsi. Jean regardait et Mistigris dansait, de sorte qu'on aurait pu +croire que c'était ce dernier qui recevait des leçons de Jean.</p> + +<p>Mais cette manière d'enseigner ne dérouillait nullement les jambes de +l'élève; et M. Mistigris dansait depuis plusieurs mois devant Jean, sans +que celui-ci tînt ses pieds plus en dehors. Le professeur imagina un +autre moyen pour donner à son élève le désir de bien danser.</p> + +<p>M. Mistigris, suivant l'usage de quelques-uns de ses collègues, +rassemblait ses élèves chez lui une fois par semaine; et, quoiqu'il +logeât au troisième étage d'une maison de la rue des Gravilliers, il se +figurait donner des bals champêtres à l'instar de ceux de la Chaumière +et du Wauxhall.</p> + +<p>M. Mistigris dit donc un jour à madame Durand:<a name="Page_88" id="Page_88"></a></p> + +<p>«Ma chère cousine, comme mon élève, votre fils, n'a pas encore une +connaissance parfaite des figures, je crois qu'il serait nécessaire +qu'il vînt quelquefois à mes petits bals; il y verra de mes élèves des +deux sexes qui vont fort bien. Cela ne peut que lui donner le goût des +jolies poses et l'amour des battemens, sans lequel un jeune homme ne +sait sur quel pied danser dans le monde.</p> + +<p>»—Vous avez parfaitement raison,» dit madame Durand; «mon fils ira à +vos bals.—C'est après-demain le jour; faites-moi l'amitié de l'y +conduire... Vous verrez une charmante réunion, des gaillards qui sautent +jusqu'au plafond, et des demoiselles qui lèvent la jambe à la hauteur de +mon épaule.—Ça me fera grand plaisir.—Vous savez le numéro?... +D'ailleurs vous entendrez la musique d'en bas.—A quelle heure cela +commence-t-il?—Oh! de bonne heure... dès qu'on est deux je forme un +quadrille. Je compte sur vous; avec des amis, si cela vous fait +plaisir.»</p> + +<p>Madame Durand prévient son fils qu'elle va le mener au bal. Comme Jean +n'avait jamais été au bal, il ignorait si cela l'amuserait. M. Durand ne +voulant point quitter sa boutique pour aller voir danser, on propose à +Bellequeue d'être de la partie, et il accepte avec plaisir, parce qu'il +a été grand amateur de danse.</p> + +<p>Le jour de la réunion étant arrivé, madame Durand fait faire une belle +toilette à son fils, qui préférerait à son habit à la mode et à son joli +chapeau, la veste du matin avec laquelle il va faire le diable<a name="Page_89" id="Page_89"></a> avec ses +intimes amis; mais il n'y a pas cette fois moyen de s'esquiver. Madame +Durand ne quitte pas son fils; elle ne le perd point des yeux, et lui +donne de petites tapes sur les joues en l'appelant <i>mauvais sujet</i>, mais +d'un air qui veut dire: Tu es bien aimable.</p> + +<p>Bellequeue ne se fait pas attendre. Sa toilette est soignée, sa coiffure +exhale de loin la vanille et le jasmin; il a mis plus de poudre qu'à +l'ordinaire, afin de mieux dissimuler les cheveux blancs qui commencent +à arriver. Il tient d'une main son chapeau à trois cornes, de l'autre +des gants serin tout neufs; il semble avoir encore toute la vigueur de +sa jeunesse en présentant son bras à madame Durand.</p> + +<p>On part, et l'on arrive rue des Gravilliers. Il est sept heures du soir +et il fait encore jour; mais madame Durand a oublié le numéro de la +maison; heureusement on entend le son d'un instrument, et, en levant la +tête, on aperçoit, à la croisée d'un troisième M. Mistigris qui joue, +non pas de la pochette, mais du violon, en se tenant presqu'en dehors de +la fenêtre et criant les figures dans la rue, comme s'il voulait faire +danser les passans.</p> + +<p>«C'est là,» dit madame Durand, «le voilà, je le reconnais,—Diable!» dit +Bellequeue, «il paraît que le bal est déjà en train, car il dit les +figures... Mais où est donc la porte? Ce doit être cette allée... +Entrons.»</p> + +<p>On entre dans une allée étroite, noire et très-profonde au bout de +laquelle on cherche, en tâtonnant, à trouver l'escalier.<a name="Page_90" id="Page_90"></a></p> + +<p>«Où allons-nous donc par ce cassecou?» dit Jean. «—Au bal, mon +fils.—Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'il aurait dû mettre ici un +lampion ou une lanterne pour les jours de danse... Mais il y a peut-être +un portier... Appelons: holà!... portier!... portière!... Où est +l'escalier qui mène au bal?»</p> + +<p>On ne reçoit pas de réponse. Bellequeue appelle encore, enfin une voix +cassée, qui semble partir du premier, dit: «Qu'est-ce que vous +demandez?—Nous demandons le bal de M. Mistigris.—Montez au +troisième.—Mais nous ne trouvons pas l'escalier.—Allez à droite, dans +l'enfoncement.—Infiniment obligé.»</p> + +<p>Et Bellequeue, qui marche en éclaireur, pousse bientôt un cri de joie en +disant: «Victoire! je tiens la rampe! Venez me prendre la main, je vous +guiderai.»</p> + +<p>On suit Bellequeue. Arrivé au premier étage, on commence à distinguer un +peu devant soi; au second on voit presque les marches; au troisième il +fait jour, et on lit sur une porte: «<i>Mistigris donne des leçons de +danses françaises et étrangères; on trouve chez lui des chaussons. +Sonnez fort, s'il vous plaît</i>.»</p> + +<p>Bellequeue met ses gants, rajuste sa cravate et sonne, tandis que madame +Durand arrange sa collerette et frotte le bras de son fils qui a blanchi +son habit dans l'escalier. Une bonne d'une cinquantaine d'années ouvre +la porte, et introduit la société dans<a name="Page_91" id="Page_91"></a> une antichambre d'où on entend +dans le lointain le violon de Mistigris.</p> + +<p>La bonne prend les chapeaux de ces messieurs et leur donne en échange +des cartes sur lesquelles sont des numéros. «Pourquoi faire ça?» dit +Jean. «—C'est pour qu'on retrouve plus facilement son chapeau,» dit +Bellequeue. «—Oh! il paraît que c'est tout-à-fait dans le grand genre.</p> + +<p>»—Désirez-vous des chaussons, messieurs?» dit la bonne. «—Je n'ai pas +encore faim,» dit Jean. «—Ce n'est pas cela, mon fils, ce sont des +chaussures commodes pour ceux qui dansent ou qui viendraient en bottes; +mais vous êtes très-bien, messieurs; d'ailleurs pour la première fois la +société aura de l'indulgence.»</p> + +<p>Bellequeue présente sa main à madame Durand, en disant à la bonne: «De +quel côté le bal?»</p> + +<p>La bonne marche devant eux dans un long couloir, au bout duquel on se +trouve dans une vaste pièce qui n'est meublée que de banquettes, et dans +laquelle on n'aperçoit que M. Mistigris qui continue de jouer du violon +et de crier les figures en se tenant bien en dehors de sa croisée.</p> + +<p>Bellequeue et madame Durand regardent dans tous les coins et cherchent +une autre porte, espérant découvrir les danseurs. M. Mistigris, les +apercevant, quitte cependant sa croisée et vient les recevoir en +continuant de jouer du violon. «Ah! vous voilà!... C'est bien aimable de +vous être rappelé que c'est ce soir mon jour de bal... monsieur +Bellequeue, je suis charmé de vous voir... Ah! voilà mon élève!<a name="Page_92" id="Page_92"></a> +Voyez-vous le gaillard il s'étend déjà sur les banquettes... Il va +joliment s'en donner!... <i>La poule</i>!»</p> + +<p>Et, après avoir dit cela, M. Mistigris va se remettre contre sa croisée +en raclant plus fort que jamais.</p> + +<p>«Ha ça, mais où sont donc les danseurs, mon cousin?—Ah! ils ne sont pas +encore arrivés... mais on va venir... Oh! on viendra; il n'est pas +tard.—Et pourquoi donc criez-vous les figures en jouant du violon, +quand vous êtes tout seul?—Ah!... l'habitude, et puis ça fait bien, +c'est pour les passans... Ça donne envie de monter et d'apprendre à +danser... Vous ne jouez pas de quelque instrument, monsieur +Bellequeue?... J'ai un cor de chasse là.—Non, je n'en sais pas +jouer.—C'est dommage, vous vous seriez mis à la fenêtre à côté de +moi... Mais nous pouvons commencer... Rien n'empêche de former un +quadrille; madame Durand avec son fils, monsieur Bellequeue et ma +bonne... Oh! elle danse très-bien; elle fait mieux les figures que les +ragoûts, elle est si habituée à faire les utilités... Holà! Nanette, +ici... Il nous manque un quatrième... Vous allez voir comme elle s'en +tire.»</p> + +<p>Mais madame Durand ne veut pas absolument danser, et Bellequeue ne se +soucie pas d'étrenner ses gants serin avec la bonne. Dans ce moment on +entend sonner: la figure de Mistigris s'épanouit, il crie à Nanette: +«Voilà du monde, allez donc ouvrir!—Je croyais qu'il fallait danser, +monsieur,»<a name="Page_93" id="Page_93"></a> dit la bonne, qui a déjà retourné le coin de son tablier +pour faire la quatrième. «Allez ouvrir, Nanette, vous danserez si on a +besoin de vous.»</p> + +<p>Nanette paraît beaucoup aimer à danser, cependant elle va ouvrir, et +bientôt on voit arriver un grand jeune homme en pantalon de nankin et en +bas bleus, qui met d'abord ses pieds en dehors avant de saluer, et fait +ensuite une profonde révérence à chaque personne de la société.</p> + +<p>«C'est bien, c'est très-bien, Charlot,» dit Mistigris qui n'a pas quitté +sa fenêtre; «un peu plus bas encore... C'est ça... Reposez bien votre +tête sur vos épaules... Maintenant une petite scène d'Annette et Lubin +avant le bal.»</p> + +<p>Le grand Charlot ôte son habit, et met son mouchoir rouge en ceinture, +paraissant se préparer à entrer en scène, tandis que Mistigris dit à +madame Durand: «C'est un jeune homme qui se destine à la pantomime, et +je lui donne des leçons, parce que la pantomime est naturellement fille +de la danse... La bonne, asseyez-vous là, vous représenterez la +bergère.»</p> + +<p>La bonne, qui sert à tout, va se placer sur une banquette; le jeune +homme court dans la salle en faisant des glissades; il va ensuite se +mettre à genoux à quelques pas de sa bergère et commence, en pantomime, +une déclaration, lorsque Jean, qui croit que Charlot a ôté son habit +pour jouer au cheval fondu, ôte aussi le sien, et s'élance lestement +par-dessus la tête de M. Charlot, de manière à tomber entre lui et +Nanette.<a name="Page_94" id="Page_94"></a></p> + +<p>«Bravo!» dit Bellequeue, «je n'aurais pas mieux sauté à quinze ans.»</p> + +<p>Dans ce moment on entend sonner. La bergère est obligée d'aller ouvrir +la porte, et M. Mistigris dit au jeune homme qui est resté à genoux: +«Mon ami, j'ai trop de monde aujourd'hui, le bal va s'ouvrir, la +pantomime sera pour une autre fois.»</p> + +<p>Madame Durand remet à son fils son habit, et le supplie d'avoir une +tenue décente. Dans ce moment quatre personnes entrent dans le salon. +C'est une maman qui amène ses trois filles. M. Mistigris quitte sa +croisée en s'écriant: «Toute la famille Mouton!... Ah! c'est charmant! +nous serons au grand complet.»</p> + +<p>Madame Mouton est une grande et grosse femme de cinquante ans, +bourgeonnée comme un vigneron, et ayant la lèvre supérieure surmontée de +petites moustaches brunes qui feraient honneur à un conscrit. Elle est +coiffée d'un bonnet de gaze orné de roses, tandis que ses trois filles +ont de simples capotes qui leur cachent presque toute la figure. Madame +Mouton ne manque jamais d'assister aux leçons de danse de ses +demoiselles dont elle prend aussi sa part; c'est une des plus +infatigables danseuses des bals de M. Mistigris.</p> + +<p>Pendant que la famille Mouton fait des révérences, que le grand Charlot +y répond en saluant jusqu'à terre, que Bellequeue remet ses gants en +disant: «Ça commence à devenir animé;» et que la bonne murmure avec +humeur: «Allons, v'là toute la famille Mouton! on n'aura pas besoin +d'une qua<a name="Page_95" id="Page_95"></a>trième!» Mistigris est allé chercher un tambourin qu'il place +sur la croisée, auprès de lui, et il fait signe à Jean, qui va battre la +caisse pour accompagner le violon. Jean ne s'amuse pas à battre en +mesure, il ne cherche qu'à faire du bruit; mais c'est tout ce que veut +Mistigris, qui s'écrie en regardant par la fenêtre: «On nous écoute dans +la rue... Il y a deux personnes arrêtées... Ferme, Jean... <i>La chaîne +des dames</i>.»</p> + +<p>On sonne de nouveau: ce sont trois jeunes clercs d'avoués qui viennent +rire au bal de M. Mistigris, et tâcher d'y faire une connaissance +honnête; puis arrive une petite fille de sept ans, avec son papa; puis +deux demoiselles ou dames qui paraissent avoir l'habitude d'aller +partout, et vont s'asseoir dans le salon, comme si elles se plaçaient au +parterre de chez madame Saqui.</p> + +<p>«Ça sera très-nombreux,» dit madame Durand à Bellequeue. «Je savais bien +que mon cousin avait la vogue.»</p> + +<p>Bellequeue ne fait semblant de rien; mais il va regarder dans une glace +si sa coiffure n'est point abattue. Mistigris est dans le ravissement +d'avoir tant de monde, et sa bonne vient lui dire à l'oreille: +«Monsieur, il y a de quoi former deux quadrilles en me faisant faire la +quatrième.</p> + +<p>»—Allons, en place, en place,» crie le maître de danse, de sa croisée +où il a établi son orchestre. «Messieurs, invitez vos dames.»</p> + +<p>Deux des clercs invitent les jeunes filles qui sont venues sans papa et +sans maman; un troisième prend<a name="Page_96" id="Page_96"></a> une des demoiselles Mouton, Bellequeue +en invite une autre, et Charlot se place avec la petite fille de sept +ans.</p> + +<p>Mais il manque un vis-à-vis, et il ne reste plus en fait de cavalier que +le papa de la petite fille, qui a la goutte, et M. Jean, qui a déclaré +qu'il ne danserait pas. Alors madame Mouton se lève et dit: «Je vais +faire l'homme, moi,» et elle se place avec une de ses filles en face du +grand Charlot, tandis que Nanette murmure dans un coin de la salle: +«Quand cette madame Mouton est ici, il n'y a plus moyen de faire ni la +dame ni le cavalier.»</p> + +<p>Le signal est donné, les danseurs partent. Madame Mouton, en se disant: +«N'oublions pas que je fais l'homme,» s'élance avec tant de force, qu'au +premier choc elle jette par terre la petite fille qui lui fait face; +mais celle-ci se relève en riant, et la figure va son train.</p> + +<p>Bellequeue part ensuite; il danse comme au temps où l'on portait de la +poudre. Mistigris lui crie: «On ne fait plus de passes, monsieur +Bellequeue, ça n'est plus la mode...—Ça m'est égal,» dit Bellequeue, +«je veux en faire, c'est toujours joli.»</p> + +<p>A la seconde figure, Jean a crevé le tambourin; Mistigris s'arrête, +désespéré de cet accident. «Allez toujours avec le violon,» dit madame +Mouton; «nous n'avons pas besoin du tambourin pour marquer la mesure.» +En effet, la maman la marquait à chaque pas de manière à faire sauter +les banquettes; mais M. Mistigris, qui est bien aise d'avoir un +orchestre, va chercher un flageolet qu'il donne à<a name="Page_97" id="Page_97"></a> Jean, en lui disant: +«Sais-tu souffler un peu là-dedans?—S'il ne faut que souffler,» dit +Jean, «vous verrez comme je m'en acquitte.»</p> + +<p>On reprend la contre-danse au son du violon et du sifflet de Jean, qui +souffle de manière à se faire entendre des deux bouts de la rue. Tout en +indiquant les figures, M. Mistigris donne quelques avis à ses élèves en +criant à l'un: «Arrondissez les bras!...» A l'autre: «De l'abandon en +balançant... Un entrechat ici. Souriez à votre dame... souriez donc.»</p> + +<p>Madame Mouton et Bellequeue font leur profit des leçons du maître; l'une +sourit toujours, l'autre se donne tant d'abandon que la sueur coule de +son front avec la poudre et la pommade. Enfin le quadrille finit. Il +était temps pour Bellequeue et madame Mouton, qui semblaient jouter à +qui ferait le plus de poussière.</p> + +<p>Après la contre-danse, Jean jette de côté le flageolet et fait la roue +et la culbute dans le milieu du salon.</p> + +<p>«Est-il enfant!» dit madame Durand, «il joue encore comme à six ans!</p> + +<p>»—Preuve d'innocence et de candeur, dit Bellequeue. «—C'est vrai,» dit +madame Mouton, «je faisais aussi très-bien la culbute, je ne sais pas si +je m'en souviendrais encore.»</p> + +<p>Comme personne n'est curieux de voir madame Mouton faire la culbute, on +se contente d'applaudir Jean, en disant: «Il fait bien chaud ici... Si +l'on pouvait se rafraîchir.»</p> + +<p>Pour tout rafraîchissement, la bonne, qui a sans doute un bénéfice sur +les chaussons, va, après le<a name="Page_98" id="Page_98"></a> quadrille, demander si l'on veut changer de +chaussure pour mieux danser, et M. Mistigris arrose la salle avec un +entonnoir, en disant: «Il n'y a rien qui rafraîchisse mieux que cela.»</p> + +<p>On forme une nouvelle contre-danse, et cette fois madame Mouton fait la +dame avec Nanette qui fait l'homme, parce que Jean ne voulant plus +souffler dans le flageolet, c'est le grand Charlot qui le remplace à +l'orchestre, et madame Mouton demande la <i>petite laitière</i> dont elle +aime beaucoup la figure.</p> + +<p>On danse plusieurs quadrilles dans lesquels madame Mouton s'est montrée +infatigable; Jean, qui ne s'amuse pas de voir danser, s'est étendu sur +une banquette sur laquelle il dort profondément, et Mistigris dit à +madame Durand: «Envoyez-moi votre fils toutes les semaines; vous verrez +combien il acquerra en assistant à mes bals. D'ailleurs cela forme un +jeune homme, cela lui donne l'habitude des réunions et de la bonne +société. J'ai quelquefois plus de monde que cela; il m'est arrivé +d'avoir vingt personnes à la fois... Mais alors on paie dix centimes par +quadrille... Ce sont les profits de Nanette.»</p> + +<p>L'heure du départ est arrivée; madame Mouton voudrait que l'on dansât +encore une anglaise. Mais déjà deux des clercs sont partis avec les +demoiselles qui ont bien voulu accepter leur bras, et madame Durand va +réveiller son fils pour se mettre en route. On échange ses numéros +contre ses chapeaux, Nanette éclaire jusqu'en bas, afin qu'on ne se +perde pas dans l'allée; on se salue à la porte, et à dix<a name="Page_99" id="Page_99"></a> heures et +quart le bal du maître de danse est terminé.</p> + +<p>Bellequeue est enchanté de sa soirée, quoiqu'elle lui annonce une +courbature pour le lendemain, et madame Durand dit à son fils: «Mon ami, +vous êtes-vous amusé au bal?—Pas du tout,» répond Jean. «—Comment! +cela ne vous a pas donné envie de danser?—Cela ne me donnait qu'envie +de dormir.—Parce que vous ne dansiez pas vous-même. Mais comme je veux +que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes +les semaine au bal de M. Mistigris.»</p> + +<p>Jean ne répond rien, et sa mère dit tout bas à Bellequeue: «Vous voyez +comme il est docile... Son père ne sait pas le prendre, il lui parle +toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je +voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a été charmant ce +soir.—Charmant!» dit Bellequeue, «il s'est conduit comme un homme de +cinquante ans.»</p> + +<p>Le lendemain, Jean va se dédommager avec ses amis de la soirée passée +chez son maître de danse: «On veut que j'y retourne,» leur dit-il, «j'y +retournerai... Mais je lui ôterai l'envie de m'avoir à ses bals. Avec +leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient +tous l'air d'imbécilles!... Jusqu'à mon parrain qui sautait comme un +cabri!... Ça me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit +faire des bêtises comme ça?—Non, certainement,» dit Démar, «Il vaut +mieux jouer à digdog, ou monter à un mât de cocagne.»<a name="Page_100" id="Page_100"></a></p> + +<p>Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus à sortir +souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue +se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M. +Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans +passés, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allât +point chez son maître de danse; Catherine était nécessaire à la maison; +il fallut donc que M. Durand se décidât à conduire son fils.</p> + +<p>Jean ne se souciait pas que son père vînt avec lui, et il répétait sans +cesse: «J'irai bien tout seul;» mais M. Durand avait pris son chapeau et +son rotin, en disant: «Monsieur mon fils, vous n'êtes pas assez sage +pour que l'on se fie à vos promesses. <i>Experto crede Roberto</i>, c'est-à +dire, je vais aller avec vous.»</p> + +<p>On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand +n'aimait à causer que de son état, Jean n'y entendait goutte: voilà +pourquoi le père et le fils ne disaient mot.</p> + +<p>Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le +fond de son allée, ce qui annonçait une soirée extraordinaire; et cela +fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui +arrivait; la maman s'arrêtait à chaque marche pour demander à ses filles +si son bonnet était bien placé, parce que la vue du bout de chandelle +lui promettait une brillante réunion.</p> + +<p>Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux +messieurs de plus que la dernière fois, et M. Mistigris avait loué un +petit savoyard, qui<a name="Page_101" id="Page_101"></a> était assis sur le bord de la croisée et battait du +tambourin, même quand on ne dansait pas.</p> + +<p>M. Durand est allé tendre la main à Mistigris, en lui disant: «<i>Salutem +tibi</i>», et Mistigris tend la jambe en lui répondant: «Ça va bien, je +vous remercie.»</p> + +<p>Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promènent dans le +salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard; +«Donne-moi le la;» et le petit savoyard lui répond ingénument: «Je ne +l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donné.»</p> + +<p>Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, ôtant son +tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le +remettant pour aller ouvrir la porte.</p> + +<p>Jean a refusé le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promène +dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en +place; enfin le quadrille est formé, on dansera à seize, en comptant +Nanette qui est enchantée de figurer. Pendant que Mistigris joue le +prélude du pantalon, Jean tire de sa poche une poignée de petites boules +qu'il lance dans le milieu de la salle.</p> + +<p>«Partez!» crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais +des détonations éclatent de tous côtés; on se recule, on se retourne +avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau +sur les pois fulminans que M. Jean a jetés à pleines mains dans la +salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se +trouve mal en faisant éclater un pois; les petites filles pleurent;<a name="Page_102" id="Page_102"></a> les +dames crient au secours; le grand Charlot croît que la maison tombe, et +les jeunes clercs rient aux éclats.</p> + +<p>M. Mistigris cherche à rétablir le calme en s'écriant: «C'est quelque +méchanceté d'un confrère... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal, +qui a fait cette mauvaise plaisanterie;» et M. Durand, qui, en voulant +secourir madame Mouton, a fait éclater des pois, cherche de tous côtés +son fils, et crie: «Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.»</p> + +<p>Jean n'est plus là: il a disparu au moment où la contre-danse +commençait; Nanette sort par le couloir en criant: «Monsieur Jean!... +votre papa vous demande.»</p> + +<p>Mais M. Jean ne répond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperçoit +qu'il n'y a plus de lumière dans la pièce d'entrée qui sert de +vestiaire. «Qui est-ce qui a donc soufflé la chandelle?» dit Nanette en +allant à tâtons; «c'est très-ridicule... C'est...»</p> + +<p>Nanette n'achève pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle +tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la +salle de bal. «Il se passe quelque chose dans le vestiaire,» dit M. +Mistigris! «Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi... +C'est étonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour où j'ai du monde.»</p> + +<p>Mais déjà tous les jeunes gens se précipitent dans le couloir pour +savoir ce qui se passe dans la pièce d'entrée. M. Mistigris les suit, +son archet à la main; plusieurs dames en font autant, la curiosité +l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumière,<a name="Page_103" id="Page_103"></a> parce qu'on +ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.</p> + +<p>Arrivé là, à peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurité, que l'on +culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le désordre; les +uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion générale, M. +Mistigris demande à grands cris de la lumière, et M. Durand, qui n'a pas +suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre +son rotin.</p> + +<p>Dès que la scène est éclairée, on veut savoir ce qui a pu occasioner la +chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont +attachées d'un bout à l'autre de la chambre à la hauteur de dix pouces +environ.</p> + +<p>«C'est une horreur!» s'écrie le maître de danse, qui en tombant s'est +foulé le pied. «C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas +avec tous mes élèves... Les pétards pouvaient encore s'excuser, mais +ceci est un délit complet.»</p> + +<p>Un éclat de rire est la seule réponse que reçoit M. Mistigris, et l'on +aperçoit alors la figure de Jean, qui, du carré dont il tient la porte +entr'ouverte, s'amuse à considérer tous ceux que son expédient a fait +culbuter.</p> + +<p>«Voilà le coupable!» dit Mistigris en désignant Jean. «Oui, +certainement, c'est lui,» dit M. Durand; «mais je vais venger la société +que mon fils a jetée par terre... <i>Tu castigaberis</i>! drôle!... Messieurs +et mesdames, je vous enverrai du vulnéraire...»<a name="Page_104" id="Page_104"></a></p> + +<p>En disant cela, M. Durand a enjambé par-dessus les personnes qui sont +encore à terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin levé, prêt +à châtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son père; il descend +lestement l'escalier, enfile l'allée et retourne en courant près de sa +mère. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court après lui +dans la rue, la canne en l'air, en s'écriant toujours: «Attends-moi, +drôle!» Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garçon de quatorze ans +court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps +avant le père.</p> + +<p>En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui +s'était passé, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M. +Mistigris, et ce qu'il avait fait de son père. Jean répondit en riant +que le bal avait été tout de travers, que les danseurs et les danseuses +s'étaient amusés à faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait +perdu son père dans la rue.</p> + +<p>Mais M. Durand arrive à son tour, essoufflé et furieux; il entre dans la +boutique la canne levée, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant +par-dessus le comptoir, échappe à la correction paternelle et court se +réfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son époux +par le pan de son habit en lui disant: «Qu'avez-vous donc, monsieur? Au +nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en +menaçant votre fils... Vous me faites l'effet de <i>Brutus</i>, monsieur!</p> + +<p>«—Il n'est pas question de <i>Brutus</i>, madame,»<a name="Page_105" id="Page_105"></a> dit l'herboriste en se +jetant sur une chaise. «Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des +siennes... Il mérite une correction, <i>qui benè amat benè castigat</i>, et +je veux lui prouver que je suis son père.</p> + +<p>«—Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?»</p> + +<p>L'herboriste raconte ce qui s'est passé à la soirée de M. Mistigris. «Et +c'est pour cela que vous voulez battre mon fils!» dit madame Durand. +«Mais, monsieur, ce sont des espiégleries!—Des espiégleries, madame! +Effrayer toute une société!—Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques +pétards.—Il y a deux dames qui se sont trouvées mal... Elles en feront +peut-être une maladie.—Ce sont des bégueules!—Moi-même, madame, en +écrasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une +commotion jusque dans la racine des cheveux.—Si vous aviez été +militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sûre +que M. Bellequeue aurait dansé au milieu des pétards sans en faire un +entrechat de moins.—Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le +monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la +culbute dans l'obscurité?—C'est plus décent que s'il y avait eu de la +lumière, monsieur.—Et notre cousin Mistigris qui aura peut-être une +entorse?—Vous avez des remèdes pour tout, monsieur.—Madame, vous avez +beau dire, vous ne parviendrez pas à excuser mon fils à mes yeux. Le +jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermeté. +Je veux bien lui faire<a name="Page_106" id="Page_106"></a> grace des coups de canne en considération du +principe: <i>Moneat antequam feriat</i>. Mais qu'il se tienne pour averti, et +qu'il garde quinze jours la chambre où il sera nourri <i>cum pane et +aquâ</i>. Voilà mon <i>ultimatum</i>.»</p> + +<p>Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant +les quinze jours suivans, que Jean est censé passer dans sa chambre, +Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous +les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle, +doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonnés +par M. Durand.<a name="Page_107" id="Page_107"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3> + +<p class="head">L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RÉSULTAT.</p> + + +<p>La pénitence imposée par l'herboriste à son fils ne le rendit pas plus +sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient +plutôt lui donner du goût pour les repas particuliers, et que la +facilité d'aller ensuite jouer toute la journée loin des yeux de son +père, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un +père veut punir et qu'une mère veut pardonner, il est bien difficile de +rendre un enfant obéissant; avant de former les autres, il faudrait +souvent se corriger soi-même. C'est dans l'accord qui règne entre les +parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces +leçons.</p> + +<p>Jean avait près de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu, +mourut, laissant à son filleul toute sa fortune qui montait à près de +six mille<a name="Page_108" id="Page_108"></a> francs de rente; madame Durand dit alors à son époux: «Vous +voyez que notre fils sera très à son aise, et qu'il est inutile de lui +faire apprendre aucun état.»</p> + +<p>M. Durand répondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il +emploierait nécessairement son argent à des folies; que d'ailleurs il +fallait qu'un homme fît quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et +ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si +bien parlé; mais madame Durand était persuadée que son fils, ne pourrait +jamais ennuyer personne, et elle s'écria: «Jean se fera ce qu'il voudra, +il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des écus; avec tout cela, +monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'État.»</p> + +<p>M. Durand prétendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins +écrire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui répondit +que cela pouvait être de rigueur pour les petits emplois et non pas pour +les grands.</p> + +<p>«Du moins, madame,» dit l'herboriste, «n'apprenez pas à votre fils ce +que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a déjà une fortune +indépendante, il fera encore plus de sottises.»</p> + +<p>Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune +homme qu'il était riche, la maman consentit à ne point l'en instruire; +mais afin qu'il se ressentît déjà de cet accroissement de fortune, elle +lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui +disant: «C'est un petit cadeau que ta<a name="Page_109" id="Page_109"></a> marraine t'a fait en mourant. +Use-s-en, modérément... mais ne te refuse rien.»</p> + +<p>Jean mit une pièce d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis +Démar et Gervais; il leur offrit de les régaler de tout ce qu'ils +voudraient. Les amis de cet âge ne se font jamais prier pour accepter +quelque chose. On se rendit dans un café, où Démar donna à Jean des +leçons de billard, pendant qu'on leur préparait un splendide déjeuner à +la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit +d'y jouer souvent. Démar demanda à son ami pourquoi il les régalait si +bien; Jean tira la pièce d'or de sa poche, en disant: «C'est un cadeau +de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.</p> + +<p>»—Il faudra manger tout le tiroir,» dit Gervais, pendant que Démar +semblait réfléchir en considérant d'un œil avide la pièce d'or que Jean +tenait encore dans sa main. Mais le déjeuner arrivant fit cesser toute +autre réflexion.</p> + +<p>Jean avait demandé ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa +mère lui avait dit: «Ne te refuse rien,» et il suivait exactement ce +conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne +s'était jamais trouvé à pareille fête, il était gris avant d'être au +milieu du déjeuner, parce que des têtes de seize ans ne supportent pas +de fréquentes rasades. Bientôt Jean fut dans le même état que Gervais; +Démar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour +tâcher de faire sentir à Jean tout le bonheur qui les attendait en +quittant<a name="Page_110" id="Page_110"></a> tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur +vocation pour le plaisir.</p> + +<p>Quoique Jean ne fût nullement contrarié dans sa vocation, il approuvait +tout ce que disait Démar; ces messieurs trinquaient à leur amitié, à +leur sincère attachement; Gervais balbutiait et devenait à chaque +instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par +pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paraître de +sang-froid, mais il avait de la peine à tenir son verre, et Démar +profita de ce moment pour proposer à ses amis de se lier par un serment +dans lequel il serait dit qu'à l'avenir tout serait commun entre les +trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise +fortune.</p> + +<p>Démar et Gervais ne pouvaient que gagner à un tel engagement; cependant +Jean fut un des premiers à lever la main et à serrer celle de chacun de +ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.</p> + +<p>Pauvre Jean!... te voilà engagé avec de bien mauvais sujets!... Où te +conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitiés +d'enfance, que les promesses de collége sont sacrées! Pour qu'un serment +ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononcé sachent à +quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'âge des illusions, lorsqu'on ne +connaît encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-même, que l'on peut +décider de son avenir? Et cependant, c'est au collége, c'est dans +l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.<a name="Page_111" id="Page_111"></a></p> + +<p>Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit +qui renvoyait du café les gens honnêtes qui s'y trouvaient. Le maître de +la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois +écoliers qui se grisaient, présente la carte à ces messieurs, en +cherchant poliment à leur faire entendre que, pour se livrer à leur +bruyante gaîté, ils seraient mieux dehors que chez lui, où cela +troublait le paisible habitué qui venait prendre sa tasse de chocolat et +lire le journal.</p> + +<p>Pour toute réponse, Jean jeta sa pièce d'or sur le comptoir en disant: +«Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?—Je crois qu'il veut que +nous nous en allions,» dit Démar. «—Vraiment!... Est-ce qu'il nous +prend pour des <i>gamins</i>! Nous ne nous en irons pas.—Il prétend que nous +faisons trop de bruit!» s'écrie Gervais. «—Oui. Eh bien! en ce cas, il +faut crier plus fort.»</p> + +<p>Et ces messieurs entonnent un chœur avec accompagnement de fourchettes +et de couteaux. Le limonadier se fâche, il s'approche de nouveau des +jeunes gens et leur dit: «Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma +maison n'est point un cabaret.»</p> + +<p>Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de +manière à casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe +à un de ses garçons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre +fusiliers et un caporal arrivent bientôt dans le café. A leur vue, +Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en +lançant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.<a name="Page_112" id="Page_112"></a></p> + +<p>Les soldats s'avancent. Jean et Démar ne veulent point sortir, tandis +que Gervais que la peur a un peu dégrisé se faufile par-dessous les +tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir +des boulettes, dit à ses soldats: «Saisissez ces deux hommes.»</p> + +<p>Les deux hommes, qui avaient à peine trente-trois ans à eux deux, +veulent faire résistance, et lancent quelques assiettes aux soldats. +Mais leur force ne répond pas à leur courage, ils sont bientôt saisis et +emmenés au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit +avait attirés.</p> + +<p>Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la +canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les +yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperçoit son filleul +marchant fièrement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrête, il ne veut +point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit +au corps-de-garde avec un autre garçon de son âge.</p> + +<p>Bellequeue retrouve toute la vivacité de sa jeunesse, il suit les +soldats, perce la foule, et pénètre dans le corps-de-garde presque +aussitôt que les deux coupables. Là, Bellequeue court à Jean, se fait +expliquer l'affaire, et soulagé en apprenant qu'il ne s'agit que de +bruit et d'assiettes cassées, il supplie le commandant du poste de lui +rendre son filleul.</p> + +<p>Mais les jeunes gens se sont révoltés contre la force armée, le +commandant prétend qu'ils doivent être punis. Bellequeue rejette leur +faute sur l'ivresse<a name="Page_113" id="Page_113"></a> causée par le vin, et le commandant prétend +qu'alors il faut les punir pour s'être grisés. Il déclare enfin qu'il ne +rendra les jeunes gens qu'à leurs pères. Bellequeue prétend qu'un +parrain peut faire le père dans beaucoup d'occasions, le commandant est +inflexible, et Bellequeue se décide à aller conter l'affaire au papa +Durand.</p> + +<p>Bellequeue arrive tout effaré à la boutique de l'herboriste. Il a mis +son chapeau sur sa tête, ce qu'il ne fait que dans les cas +extraordinaires. «Je viens pour mon filleul,» dit-il en entrant, «il est +au corps-de-garde.</p> + +<p>»—Au corps-de-garde!» s'écrie madame Durand, «ah, mon Dieu! mon fils +s'est engagé!»</p> + +<p>Et Catherine est obligée de faire respirer du vinaigre à sa maîtresse +qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'écrie: +«Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insulté la sentinelle.</p> + +<p>»—Calmez-vous,» dit Bellequeue, «le fait n'est point grave; c'est pour +un peu de bruit dans un café, après un déjeuner avec des amis... Les +jeunes gens étaient gris... C'est une leçon pour eux, cela les dégoûtera +du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous êtes le père, et +l'on vous rendra votre fils.</p> + +<p>»—Allez donc, courez donc, monsieur!» dit madame Durand. «—Une minute, +madame,» dit l'herboriste. «Mon fils s'est fait mettre au +corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mériterait que je l'y +laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! à seize ans se faire +mettre au corps-de-garde! cela<a name="Page_114" id="Page_114"></a> promet. S'il avait étudié les simples, +madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: <i>studia +adolescentiam alunt, senectutem oblectant</i>.»</p> + +<p>Madame Durand sentit peut-être que son mari avait raison; mais elle le +supplia de nouveau d'aller délivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond +aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au +corps-de-garde, où l'affaire s'arrangea. On rendit la liberté aux deux +jeunes gens, quoique Démar ne fût pas réclamé par son père; mais +Bellequeue voulut bien répondre de lui pour obliger son filleul.</p> + +<p>Jean était plus calme; il ne disait mot en suivant son père, et +s'attendait à un sermon sévère. Mais M. Durand gardait le silence; et, +en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-même son fils dans +sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il +descendit trouver sa femme et lui dit: «Vous voyez, madame, que notre +fils ne se conduit pas précisément comme un bijou. Si nous le laissons +toujours maître de son temps, il se fera souvent mettre au +corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est lié +d'ailleurs avec de très-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un +parti, afin de mettre un terme à tout cela.</p> + +<p>»—Eh bien! monsieur, quel est votre avis?» dit madame Durand. «—Mon +avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les réunir pour +savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.»</p> + +<p>L'aventure du corps-de-garde avait effrayé madame Durand; elle consentit +à l'assemblée de fa<a name="Page_115" id="Page_115"></a>mille; et le soir même l'herboriste écrivit à tous +ceux qui avaient assisté au baptême de Jean, et qui existaient encore, +pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'éclairer de leurs lumières. +Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui +était mort de la jaunisse pour avoir boudé cinq fois de suite, et M. +Endolori qui venait de rendre l'âme après avoir pris trois médecines à +la fois, afin de se mieux porter.</p> + +<p>En attendant la réunion du lendemain, M. Durand, qui se méfiait de la +faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui même porter la +nourriture à son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au +pain et à l'eau, ce qui sembla d'autant plus désagréable à Jean, qu'il +avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pièces d'or avec lesquelles +on fait de si bons déjeuners.</p> + +<p>Les parens et les amis furent exacts à se rendre à l'invitation de M. +Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui +étaient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton, +vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize +ans, il s'était fait de grandes révolutions dans les modes comme dans +les affaires, et que l'on avait vu souvent les mêmes personnes adopter +les couleurs les plus opposées. Mais, au milieu de tous ces +bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses +qui ne périront jamais.</p> + +<p>Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgré sa gaîté, ses manières +enfantines et sa voix de flageolet,<a name="Page_116" id="Page_116"></a> mademoiselle Aglaé est restée +fille; ce qui ne l'empêche pas d'être toujours la même quant au moral; +pour le physique, c'est différent, elle n'a plus rien d'un enfant.</p> + +<p>Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leçon de danse +à son petit cousin, depuis la soirée aux pétards et aux culbutes. Puis +madame Ledoux, qui n'a pas été oubliée, et qui, malgré ses soixante-cinq +ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.</p> + +<p>Madame Moka a aussi reçu une invitation, parce que, s'étant intéressée à +Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoyé +beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complète l'assemblée, et il +s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les délibérations.</p> + +<p>Quand chacun est assis dans la chambre à coucher, qui sert de salon, M. +Durand salue la société et dit: «Mesdames et messieurs, vous savez +pourquoi j'ai désiré vous réunir chez moi?</p> + +<p>»—Oui, nous le savons,» dit Bellequeue.</p> + +<p>«—Moi, je ne le sais pas,» dit M. Renard. «—Je crois que je l'ai +oublié,» dit M. Fourreau. «—Je ne pense pas que je le <i>susse</i>,» répond +madame Moka. «—Dites-le-nous encore, mon voisin!» s'écrie madame +Ledoux, «ça vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me répétait toujours +deux fois la même chose; c'est une très-bonne habitude.—Ah! ah! ah!... +c'est drôle!» dit mademoiselle Aglaé.</p> + +<p>«—C'est au sujet de notre fils Jean...—Oui,» dit<a name="Page_117" id="Page_117"></a> madame Durand en +interrompant son mari, «c'est de mon fils que nous voulons vous +parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.</p> + +<p>»—Oh! je m'en souviens,» dit madame Renard; «il faisait même très-froid +ce jour-là, et vous aviez oublié votre bonnet de soie noire, monsieur +Renard; vous avez attrapé un rhume en revenant.</p> + +<p>»—Il faisait très-glissant,» dit M. Mistigris; «sans mon équilibre +parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.</p> + +<p>»—C'est maintenant un joli garçon que mon cousin,» dit mademoiselle +Aglaé; «il est plus grand que moi, hi! hi! hi!</p> + +<p>»—Il est bel homme,» dit Bellequeue; «il se tient droit, ses cheveux +sont très-bien plantés.</p> + +<p>»—Oui,» dit madame Ledoux, «il ressemble beaucoup à mon onzième, qui +était de... qui était du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si +c'était du papetier ou de l'ébéniste. C'est étonnant comme la mémoire se +perd!</p> + +<p>»—Messieurs et dames,» reprend l'herboriste, «nous nous éloignons de la +question. Mon fils Jean a seize ans, et il est très-fort, c'est vrai; +mais il ne sait rien et ne veut rien faire...</p> + +<p>»—Oh! monsieur, vous allez trop loin!» dit madame Durand. «Il ne sait +rien!... demandez à son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.</p> + +<p>»—Avec beaucoup de grâce,» dit Bellequeue; «il fume aussi son cigare +sans que ça l'étourdisse.</p> + +<p>»—Il ne sait pas danser,» dit Mistigris en levant les épaules. «J'ai +passé quatre mois sans pouvoir lui<a name="Page_118" id="Page_118"></a> mettre un <i>jeté-battu</i> dans la tête; +d'où je conclus qu'il a très-peu de moyens.</p> + +<p>»—Peu de moyens!» s'écrie madame Durand, en jetant au vieux maître de +danse un regard courroucé. «Mon cousin, vous ne pouvez plus à votre âge +faire des élèves comme dans votre jeunesse.</p> + +<p>»—Ma cousine,» dit Mistigris en se levant pour paraître plus grand, +«j'ai encore formé dernièrement deux garçons marchands de vins de la rue +Sainte-Avoie; allez à la Grande-Chaumière, regarder comme ils +dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.»</p> + +<p>Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une +pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame +Moka, en disant: «J'ai rencontré un clou.</p> + +<p>»—J'ai eu un de mes garçons qui dansait bien joliment,» dit madame +Ledoux. «C'était mon quatrième... ou mon second... ou mon dernier.</p> + +<p>»—Revenons à la question,» dit l'herboriste, il faudrait tâcher de ne +point en sortir...—Ah! ah! ah! c'est juste,» dit mademoiselle Aglaé en +riant, «si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...</p> + +<p>«—Mon fils sait se battre et fumer... <i>concedo</i>; il sait même jurer +très-énergiquement, et il paraît qu'il veut aussi apprendre à se griser.</p> + +<p>»—J'ai eu un de mes maris qui se grisait,» dit madame Ledoux. «Je ne +sais plus si c'était l'huissier, ou le papetier, ou l'ébéniste!...</p> + +<p>»—Du reste,» dit madame Durand, «sur l'article des mœurs et du beau +sexe, on peut bien dire que<a name="Page_119" id="Page_119"></a> c'est l'innocence même. Il n'a jamais +regardé une voisine ailleurs qu'au visage.</p> + +<p>»—Quant à cela,» dit l'herboriste, «je conviens qu'il n'y a rien à lui +reprocher; et...</p> + +<p>»—C'est étonnant,» dit madame Moka; «on voit tant de ces jeunes gens +qui se <i>pervertinssent</i> sans qu'on s'en <i>doutisse</i>?</p> + +<p>»—Revenons à nos graines,» dit M. Durand. «Mon fils a seize ans; il ne +fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et +jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un père qui a +passé sa vie à étudier les secrets de la nature; et je vous demande ce +que nous pourrions faire pour le corriger.</p> + +<p>»—S'il savait danser,» dit Mistigris, «je lui aurais tout de suite +trouvé un emploi. Je suis reçu dans de grandes maisons, chez des gens en +place: mais comment voulez-vous que je présente un jeune homme qui ne +sait pas saluer? On se moquerait de moi.</p> + +<p>»—S'il avait du goût pour la bonneterie,» dit M. Renard, «on pourrait +le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir +compter et être à cheval sur la règle décimale.</p> + +<p>»—Autrefois,» dit Bellequeue, «je vous proposais d'en faire un +militaire; mais les temps sont changés, nous sommes en paix, et je ne +vois pas la nécessité de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.</p> + +<p>»—D'abord,» dit M. Fourreau, «moi, je crois<a name="Page_120" id="Page_120"></a> que... si le jeune +homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est très-embarrassant.</p> + +<p>»—Monsieur a bien raison,» dit madame Moka. «Ce n'est pas que je +<i>voulûme</i> dire que le mal <i>fusse</i> sans remède!</p> + +<p>»—J'ai eu un enfant qui m'a aussi donné bien du tourment,» dit madame +Ledoux, «c'était une de mes filles... non, c'était un de mes garçons... +je ne sais plus lequel.... c'était toujours d'un de mes trois maris... +Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a +de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.</p> + +<p>»—C'est dommage,» dit Mistigris, «ça nous aurait mis sur la voie pour +le petit cousin.</p> + +<p>»—Mais,» dit mademoiselle Aglaé en minaudant, «si on... hi hi hi... si +on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... ça serait bien plaisant... +de le marier...</p> + +<p>»—Le marier!» dit madame Durand, «y pensez-vous? à seize ans!</p> + +<p>»—Ma foi,» dit Bellequeue, «s'il en avait seulement dix-huit, je ne +serais pas éloigné de vous le conseiller.</p> + +<p>»—Mon fils est encore un enfant,» dit l'herboriste avec gravité, «il +est incapable de comprendre les conséquences de l'hymen... il ne sait +pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un ménage?</p> + +<p>»—Et d'ailleurs,» dit madame Durand, «quelle femme voudrait d'un mari +si jeune?</p> + +<p>»—Ah! on ne sait pas,» répond mademoiselle<a name="Page_121" id="Page_121"></a> Aglaé en se dandinant. +«Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-être...</p> + +<p>»—Le mariage est inadmissible,» dit l'herboriste, «mais je le répète, +mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux +quilles, ou à la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand +il n'avait que huit ans!... mais à seize on n'est plus un enfant, et les +choses ne peuvent pas rester in <i>statu quo</i>.</p> + +<p>»—Eh! bien! monsieur,» dit madame Durand avec impatience, «trouvez donc +vous-même quelque occupation agréable pour ce cher enfant que vous +traitez comme un nègre!... et que vous n'avez jamais aimé parce qu'il +n'a point de goût pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je +veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit +maternel... parce que, doué d'une imagination vive, d'un esprit +pétulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Répondez, +monsieur, répondez donc et ne restez pas vous-même <i>in sta cocu</i>.»</p> + +<p>C'était la première fois que madame Durand essayait de parler une autre +langue que la sienne, mais sa mémoire l'avait mal servie; la citation, +loin de plaire à l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et +il s'écria: «Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites +des solécismes.</p> + +<p>»—Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma +famille et nos amis, c'est votre sévérité qui a fait prendre à mon fils +l'étude en aversion.<a name="Page_122" id="Page_122"></a></p> + +<p>»—Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gâté, qui a détruit +les bonnes qualités qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et +désobéissant.</p> + +<p>»—Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre +votre état, à cet enfant; c'était en lui donnant le fouet...</p> + +<p>»—S'il l'avait reçu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que +c'est qu'un herbier.</p> + +<p>»—Allons, monsieur Durand... ma chère commère,» dit Bellequeue en +allant du mari à la femme. «Est-ce que nous allons nous quereller... fi +donc! un si joli ménage... l'exemple du quartier... Ce n'est +probablement pas pour vous disputer que vous avez invité vos parens et +vos amis à venir chez vous...»</p> + +<p>Les parens écoutaient tranquillement la querelle sans chercher à la +terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air +malin, mademoiselle Aglaé riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux, +Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin +fût cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait à se rappeler avec +lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une +querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps à autre: «Ah, +Dieu! <i>vis-je</i> souvent des époux se <i>querellasser</i>.»</p> + +<p>L'arrivée de Catherine change la scène; la domestique entre toute +troublée dans la chambre, en s'écriant: «Ah! mon Dieu, madame! ah, mon +Dieu!... M. Jean est parti.<a name="Page_123" id="Page_123"></a></p> + +<p>»—Parti!» s'écrie madame Durand, et tout le monde se lève en désordre, +tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.</p> + +<p>«Vous savez ben, monsieur,» dit Catherine, «que vous m'avez seulement ce +matin donné la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le +chercher et nous l'amènerez quand il en sera temps. En attendant ça, moi +j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et +s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer, +mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est +ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets, +et comme sa croisée donne sur le toit qui mène au grenier, c'est par-là +qu'il se sera sauvé.</p> + +<p>»—Mon fils nous a quittés!» dit madame Durand, et elle retombe sans +force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se +rend à la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure à +toutes les personnes qu'elle connaît, Bellequeue prend sa canne et son +chapeau en s'écriant: «Je vous réponds que je le retrouverai,» et les +parens retournent tranquillement chez eux en se disant: «Puisque Jean +est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait +faire de lui.»<a name="Page_124" id="Page_124"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3> + +<p class="head">LES TROIS FUGITIFS.</p> + + +<p>Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizième année qu'il +convient de le mettre en pénitence au pain et à l'eau, de le menacer de +la férule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes +d'âge à comprendre la raison, à sentir la conséquence d'une faute, les +suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre cœur, +en cherchant à éclairer notre esprit, à rectifier notre jugement, que +l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-être qu'il y a des +jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le cœur +est fermé à tous les bons sentimens; alors ceux-là sont incorrigibles, +et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.</p> + +<p>Jean, habitué depuis son enfance à ne faire que ses volontés, fut +d'abord tout surpris d'être réelle<a name="Page_125" id="Page_125"></a>ment prisonnier dans sa chambre. A +chaque instant il attendait la visite de sa mère ou de Catherine, mais +sa mère ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que +son père qui lui apportait un repas de trappiste, et s'éloigna en se +contentant de lui dire: <i>Suum cuique tribuito</i>. Et comme Jean +n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne +mangerez plus autre chose; et, dans sa colère, dès que son père eut +refermé la porte, il donna un coup de pied dans le pot à l'eau, jeta le +pain par la fenêtre, puis se coucha en disant: «J'aimerais mieux ne +jamais manger que de faire un tel repas.»</p> + +<p>Mais le lendemain matin, en s'éveillant, il sentit à son estomac qu'il +n'avait pas soupé la veille; alors le pain qu'il avait dédaigné lui +revint à la mémoire; il le chercha auprès de lui, puis se rappela qu'il +l'avait jeté par la fenêtre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il +nous arrive de soupirer après ce que nous avons long-temps dédaigné; +mais on fait souvent cette faute-là dans le cours de la vie; elle est +donc bien excusable à seize ans.</p> + +<p>Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte +qui était bien fermée, et murmurait en jurant, car vous savez que +c'était ce qu'il faisait de mieux: «Est-ce qu'on va me laisser +long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon +père n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il +est vrai que si je n'avais pas jeté le pain par la fenêtre, j'en aurais +encore pour ce matin. Mais me mettre à un tel régime!... quand j'ai là +vingt-<a name="Page_126" id="Page_126"></a>quatre pièces d'or avec lesquelles je pourrais si bien me +régaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus +depuis notre aventure d'hier... Je suis sûr qu'ils sont inquiets de +moi!...»</p> + +<p>Chaque instant augmentait l'impatience et l'appétit de Jean, il prenait +son or, le comptait, puis frappait du pied avec colère. Enfin, il +s'écrie en ouvrant brusquement sa fenêtre: «Non, de par tous les +diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon père de me tenir en +cage, cela ne m'amuse nullement d'y être.»</p> + +<p>Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fenêtre à celle +d'un grenier. Le chemin quoique court est périlleux, mais à seize ans on +risque sa vie en riant: c'est pourtant l'âge où elle est le plus +agréable!... et, à soixante, on prend mille précautions pour ne point +mourir, même lorsqu'on est accablé d'infirmités!... Nous ne sommes donc +guère plus raisonnables à soixante ans qu'à seize?</p> + +<p>Jean avait déjà son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se +ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un +paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: «J'ai dans l'idée +que je ne reviendrai ni demain, ni après; il faut bien laisser à la +colère de mon père le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce +dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est à moi, c'est ma +propriété, et j'en puis disposer.»</p> + +<p>Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le +toit; en deux enjambées il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui +donnait dans l'allée.<a name="Page_127" id="Page_127"></a> Il descend sans faire de bruit, il craint de +rencontrer ses parens, mais ils étaient alors à l'assemblée qui se +tenait pour délibérer sur son sort. Jean ne délibère pas, il sort +lestement de l'allée et court à la Place-Royale retrouver ses bons amis.</p> + +<p>Démar et Gervais étaient en effet fort impatiens de revoir Jean; on +n'oublie pas aisément un ami qui nous a donné des déjeuners splendides, +et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait +suivi le banquet de la veille, n'était rien aux yeux des camarades de +Jean: ce n'était pas la première fois que ces messieurs se trouvaient +dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant +d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.</p> + +<p>«Le voilà! c'est lui, c'est Jean!» s'écrient en même temps Démar et +Gervais. «Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!» +dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. «J'ai couru!... +couru! car j'avais peur qu'on ne s'aperçût de ma fuite! Vous ne savez +pas, vous autres, qu'on m'avait enfermé, mis au pain et à l'eau dans ma +chambre, comme un mioche de six ans!</p> + +<p>»—C'est affreux! c'est épouvantable!... enfermer un homme de notre +âge... car enfin nous sommes des hommes à présent!...—Je crois bien, +j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espère que c'est respectable, +ça!—Et moi donc,» dit Gervais, «qui ai déjà un commencement de +moustaches!...—Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit: +Je ne suis point fait pour être es<a name="Page_128" id="Page_128"></a>clave.—Bravo! c'est tapé, ça!...—Je +ne veux pas rester au pain et à l'eau puisque j'ai là de quoi faire des +repas de noces.—Parbleu! il aurait fallu être bien jobard.—Alors j'ai +mis mon trésor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai +gagné par les toits la fenêtre du grenier, et me voilà, disposé à aller +avec vous... ma foi!... au bout du monde.</p> + +<p>»—Ce cher Jean!» dit Démar en se jetant au cou du fugitif, «as-tu bien +fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?—Oh! tout, c'est +là, dans le gousset. Ha çà! vous viendrez avec moi?—Nous sommes +inséparables, c'est entendu.—En ce cas, il faudrait partir au plus +vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir après moi... +Mais c'est que vous avez peut-être besoin de retourner chez vous, vous +autres?—Pourquoi faire?» dit Démar, «j'ai ma garde-robe sur moi, et il +est inutile que j'aille dire adieu à mon père, puisqu'il m'a déjà mis +deux fois à la porte en me priant de ne plus revenir.</p> + +<p>»—Moi,» dit Gervais, «j'ai encore été rossé ce matin... Ils m'appellent +toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien +encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les +laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun +entre nous, ça servira à nous trois.—C'est juste,» dit Démar. «—En ce +cas, messieurs, partons.—Par quel chemin?—N'importe, gagnons une +barrière,<a name="Page_129" id="Page_129"></a> puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous +verrons après.»</p> + +<p>Les trois écoliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards, +puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrière de +Ménil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrêter qu'en +lieu de sûreté.</p> + +<p>La barrière passée, on cherche une guinguette de belle apparence où l'on +puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas à +Ménil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine paraît le +plus échauffée, et se font servir à dîner. Mais comme Jean se rappelle +l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la +garde qui pourrait mettre obstacle à son désir de voyager, cette fois il +boit très modérément, et il engage ses amis à l'imiter.</p> + +<p>Le plus beau dîner, chez un traiteur de Ménil-Montant, est bien moins +cher qu'un déjeuner à la fourchette dans un café de Paris. Jean est fort +étonné qu'une de ses pièces d'or ne saute pas pour le dîner, et, après +avoir payé la carte, il s'écrie: «Décidément, messieurs, nous avons de +quoi nous amuser long-temps.—Amusons-nous,» dit Démar. +«—Amusons-nous,» répète Gervais.</p> + +<p>On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en +jouant au palet ou au chat. De temps à autre Démar veut faire le +raisonneur, et, s'arrêtant dans un joli site ou devant un beau point de +vue, il s'écrie: «Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et +champêtre!... Est-ce qu'on n'est<a name="Page_130" id="Page_130"></a> pas cent fois mieux dans cette +campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer +le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est +pas plus naturel d'être libre que d'être enfermé?</p> + +<p>»—Oui, certainement,» dit Gervais, «la liberté... le plaisir, de bons +dîners!... voilà comme on doit vivre.</p> + +<p>»—Sans doute,» dit Jean, «l'homme est né pour faire sa volonté... +D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la +jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez formés, nous retournerons +chez nous.»</p> + +<p>»—Mais n'oublions pas,» reprend Démar, «le serment que nous avons fait: +amitié éternelle et communauté de biens.—Oh! c'est juré! d'ailleurs, +nous ne sommes pas des enfants!...—Ni des girouettes.»</p> + +<p>»—Ah! messieurs,» dit Gervais, «voilà une place superbe pour jouer au +cheval fondu. Ça nous fera faire la digestion et nous donnera de +l'appétit pour ce soir.»</p> + +<p>La partie est acceptée. Le jeu est mis en train; on court, on saute, +mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperçoit qu'en sautant par-dessus +ses camarades, il a déchiré tout un côté de son pantalon dont l'étoffe +était fort usée.</p> + +<p>«Ah, mon Dieu! me voilà bien,» s'écrie-t-il; regardez donc, messieurs, +je me suis joliment arrangé... Je ne puis pas entrer comme ça dans un<a name="Page_131" id="Page_131"></a> +village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui +n'en ai pas d'autres.»</p> + +<p>«—Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet,» dit Jean, «tu vas +choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!»</p> + +<p>On va s'asseoir sous des arbres. Là, Jean défait son paquet et étale ses +effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris +et déjà passé, l'autre bleu et tout neuf.</p> + +<p>«Je vais prendre celui-là,» dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean +lui donne sans difficulté.</p> + +<p>«—Tiens! il n'est pas bête,» dit Démar, «il prend le plus beau, et moi, +si je déchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout +tâché.—Qu'est-ce que ça te fait?» dit Gervais, «ça ne te regarde pas, +puisque c'est à Jean.—Ça me regarde autant que Jean, puisque nous avons +mis tout en commun et que ce qui est à lui est à moi.</p> + +<p>»—Eh ben, si c'est à toi, c'est à moi aussi,» répond Gervais. «—C'est +égal, je ne veux pas que tu le mettes,» dit Démar, en arrachant le +pantalon des mains de son camarade. «Moi, je veux l'avoir.—Tu ne +l'auras pas.—Je l'aurai.»</p> + +<p>Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se +battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.</p> + +<p>Jean voyant que la querelle est sérieuse, court au milieu des +combattants et parvient à les séparer en leur disant: «Eh bien! +messieurs, est-ce là cette amitié éternelle que nous nous sommes jurée? +Et<a name="Page_132" id="Page_132"></a> parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une +raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le +pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est déchiré, et +ne faites plus de bêtises comme ça; nous aurions l'air de trois +enfants.»</p> + +<p>Gervais met le pantalon en laissant échapper un sourire de triomphe. +Démar n'ose plus rien dire, il tâche de cacher sa mauvaise humeur. +Gervais ayant achevé sa toilette; on va se remettre en route, mais +auparavant il montre à ses camarades son vieux pantalon déchiré en +disant: «Messieurs, que faut-il faire de cela?</p> + +<p>»—Parbleu! c'est bon à jeter,» dit Démar. «—On pourrait peut-être le +faire raccommoder par quelque servante d'auberge,» dit Jean, «alors il +servirait encore.—A coup sûr, ce n'est pas moi qui le mettrai,» dit +Démar. «—Ni moi,» dit Gervais; «allons, décidément, je vais l'accrocher +à une de ces branches d'arbre, il servira d'épouvantail aux oiseaux.»</p> + +<p>Gervais monte à l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez +élevée, puis descend, et l'on se remet en route.</p> + +<p>Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent à Bagnolet, ils ont fait +peu de chemin dans leur journée, parce qu'ils se sont souvent amusés et +n'ont point suivi de route droite.</p> + +<p>«Il faut coucher ici,» dit Jean. «—Oui, et y faire un bon souper,» dit +Gervais; «et demain après déjeuner nous nous remettrons en voyage.<a name="Page_133" id="Page_133"></a></p> + +<p>«—Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de +traiteur.—C'est un village, imbécile.—Ça n'est pas brillant comme à +Ménil-Montant!—Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre à des +hauts et des bas.—Qu'est-ce que ça veut dire, ça?—Ça veut dire qu'on +ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!—Ah! messieurs, je sens le +<i>fricot</i>... Il y a un traiteur par ici.»</p> + +<p>En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrèrent d'un +air délibéré dans la grande salle qui précédait la cuisine en criant: +«Peut-on souper et coucher ici?»</p> + +<p>L'hôte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour +voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des +trois voyageurs.</p> + +<p>«Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner à manger?» dit Démar +en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa +casquette. «Ces messieurs ont fait une partie de campagne?» dit l'hôte +en souriant.</p> + +<p>«—Tiens! qu'est-ce que ça lui fait?» dit Gervais. «—Oh! nous vous +paierons bien,» dit Jean en tapant sur son gousset. «Les noyaux sont +là!...—En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre +mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est égal, on vous +fera des lits...—Et surtout un bon souper!» dit Gervais. «—Soyez +tranquilles, vous serez contents.»</p> + +<p>Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais +eu de nappe, et pendant qu'on<a name="Page_134" id="Page_134"></a> leur fait à souper, ils boivent un coup, +et l'hôte vient causer avec eux.</p> + +<p>«Vous êtes en vacance, n'est-ce pas, messieurs?» leur dit-il. «—Oui, +nous sommes en vacance,» répond Jean en souriant, et se tournant vers +ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les +ouvriers quand ils disent un mensonge à quelqu'un. «—Vous êtes venus +vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont +charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre +village.—Comment s'appelle-t-il votre village?—Bagnolet. Ah! vous ne +saviez pas que y vous étiez à Bagnolet?...—Ça nous est bien égal!... +d'être à Bagnolet ou à Rognolet!» dit Démar en haussant les épaules.</p> + +<p>«Messieurs,» reprend l'aubergiste, «si vous voulez, demain, je vous +ferai voir la maison où habitait jadis le cardinal Duperron, qui, après +avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'étendue de +vingt-deux semelles...—Il sautait plus haut que moi, celui-là,» dit +Jean. «—En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans +son jardin, mais il conserva toujours l'allée où il avait sauté les +vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....—Dites donc, si vous +pouviez nous faire voir des pipes, ça nous amuserait mieux.—Comment! +est-ce que vous fumez déjà?—Un peu, mon neveu.—On fume donc dans votre +pension?—Comme vous dites.—Oh! j'ai toujours des pipes pour les +charretiers qui s'arrêtent ici.... Je vais vous en préparer.<a name="Page_135" id="Page_135"></a></p> + +<p>»—Est-il bavard et curieux, le cabaretier!» dit Gervais. «—Messieurs,» +dit Démar, «avez-vous remarqué que la servante est gentille?—Eh bien! +qu'est-ce que ça nous fait?» dit Jean. «—Ça fait que c'est plus +agréable, et puis, enfin... on ne sait pas.—Ah! il pense toujours à des +bêtises, celui-là!...—Attention, messieurs,» dit Gervais, voilà le +souper, c'est plus intéressant que la servante.»</p> + +<p>Le souper était composé de veau et de lapin, et les ragoûts poivrés de +manière à emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvèrent tout +excellent et firent lestement disparaître les mets. Gervais voulait +quelque friandise pour le dessert. Mais l'hôte n'avait, en fait de +friandises, que du fromage de jérômé; il fallut s'en contenter. A la fin +du repas, ces messieurs allumèrent leurs pipes, et l'hôte les regarda +fumer avec admiration, en s'écriant: «Encore si jeunes! et déjà fumer +comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne +pension.»</p> + +<p>Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardèrent pas à s'endormir sur +leurs pipes; alors l'hôte leur conseilla de monter se coucher, et ils +suivirent la servante qui les conduisit à leur chambre.</p> + +<p>On avait dressé trois lits dans une salle fort grande où se donnaient +les repas de noces, quand il s'en faisait à l'auberge, Gervais commence +par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fenêtre, et +il s'assied dessus en disant: «Je me couche là, moi.</p> + +<p>»—Eh bien! il n'est pas gêné,» dit Démar, «il choisit l'endroit où on +est le mieux.»<a name="Page_136" id="Page_136"></a></p> + +<p>Et, s'approchant de Gervais, Démar le prend par les pieds, le fait +rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relève, +s'avance vers Démar et veut lui en faire autant, mais Démar l'attendait: +il donne à Gervais un vigoureux coup de pied dans le côté. Gervais +pousse des cris horribles; Jean est obligé de se relever pour aller +mettre la paix.</p> + +<p>«Aurez-vous bientôt fini de vous disputer?» leur dit-il. «—C'est ce +vilain sournois qui me prend mon lit,» dit Gervais en pleurant et se +frottant le côté. «—Pas plus ton lit que le mien,» répond Démar en +ricanant. «Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit où l'on a +le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te céderai pas, j'y suis, +et j'y reste.—Allons, Gervais, va te coucher là-bas, et ne crie plus... +Est-ce que des amis doivent se battre comme ça à tous momens?»</p> + +<p>Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et +s'endort, en se disant: «Ça ne peut pas être pour se disputer toujours +qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le maître... on n'a pas +le droit d'être le maître d'un autre... C'est drôle qu'ils ne +comprennent pas ça.»</p> + +<p>Jean a dormi fort tard. En s'éveillant, les fumées du vin et du tabac ne +troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'étonne de se +trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre, +chez ses parens. Pour la première fois il réfléchit aux suites de sa +fuite; il pense à son père, à sa mère; à sa mère surtout, qui l'aime +tant et qui<a name="Page_137" id="Page_137"></a> sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec +l'argent qu'elle lui a donné qu'il compte vivre loin de la maison +paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais +usage. Un soupir lui échappe, des larmes mouillent ses paupières; s'il +était seul il retournerait maintenant près de sa mère, dût-il être +encore mis au pain et à l'eau. Mais il ne peut se décider à quitter ses +camarades, une mauvaise honte le retient; Démar et Gervais se +moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persévère +pour ne point essuyer les quolibets de gens méprisables, lorsqu'on +devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-là!</p> + +<p>Démar et Gervais qui étaient levés depuis long-temps rentrent alors dans +la chambre, et cela met fin aux réflexions de Jean. Celui-ci remarque un +grand changement dans le costume de ses camarades: Démar a pris dans le +paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge +blanc. Gervais a pensé que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui +fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est emparé de la +redingote qui restait dans le paquet, il a complété sa toilette avec un +gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux +paquet que Jean avait emporté que quelques chemises et des bas.</p> + +<p>«Tiens, comme vous voilà beaux!» dit Jean en les examinant. «Oui, nous +avons pris dans le paquet ce qui nous convenait,» dit Démar. «—Nous +sommes bien mieux, n'est-ce pas?—Parbleu! vous avez mis mes plus beaux +habits.—Ça ne te fait<a name="Page_138" id="Page_138"></a> rien... puisque tout est commun entre nous, ce +qui manque à l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que +c'est bien juste.—Oh! oui! c'est très-juste,» répond Jean en +dissimulant une légère grimace que lui fait faire la vue de ses habits +sur le dos de ses camarades.</p> + +<p>«A propos,» reprend Démar, «et l'argent!... Comptons donc ce que nous +possédons... On sait au moins à quoi s'en tenir.»</p> + +<p>Jean tire ses pièces d'or de son gilet et les compte sur une table. +«Moi, mon compte sera bientôt fait,» dit Gervais, «je n'ai pas le +sou.—Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi,» dit Démar, «les +voilà... je les joins à la masse.»</p> + +<p>En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, «A présent,» +dit-il, «il faut partager cela en trois parts égales, et prendre chacun +la nôtre.—A quoi bon?» dit. Jean. «—Est-ce que nous n'avons pas juré +de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la +bonne, partageons-le donc.—Mais puisque nous ne nous séparons pas, je +ne vois pas la nécessité de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait +un qui paie, cela suffit.—Au fait,» dit Gervais, «pourvu que Jean paie +toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas +ridicule!</p> + +<p>»—Non, non!» dit Démar, «il faut partager, c'est plus naturel; ça +n'empêchera pas Jean de payer quand il voudra.</p> + +<p>»—Et moi je ne partagerai point,» dit Jean en remettant tout son argent +dans ses poches. «Que<a name="Page_139" id="Page_139"></a> vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais +quant à cet or, si je le dépense avec vous, je veux au moins avoir le +plaisir de le donner.»</p> + +<p>Jean a dit cela d'un ton très-décidé. Quoique Démar ait dix-sept ans +passés, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge +donc pas à propos d'insister, et il n'est plus question de partage.</p> + +<p>Gervais a songé à commander le déjeuner. La servante vient annoncer aux +jeunes gens que le repas est prêt dans la salle où ils ont soupé la +veille. Démar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds, +veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en +l'appelant petit bon homme. Cette épithète, en faisant rire ses +camarades, met Démar en courroux; il veut en venir à son honneur, +retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reçoit enfin un +soufflet.</p> + +<p>«Cela t'apprendra à tourmenter les filles!» dit Jean en riant. «—Allons +déjeuner,» dit Gervais, ça lui fera oublier sa passion.»</p> + +<p>Les trois jeunes gens déjeunent copieusement. Jean paie sans marchander +la carte de son hôte; puis les voyageurs se remettent en route en +continuant de s'éloigner de Paris. Mais déjà l'union qui régnait entre +eux la veille semble refroidie. Démar a encore de l'humeur; Gervais ne +joue plus, de crainte de gâter sa belle toilette; et Jean pousse de +temps à autre des soupirs en pensant à sa mère et à Paris.<a name="Page_140" id="Page_140"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3> + +<p class="head">LE MONSTRE.</p> + + +<p>Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs +de Paris, s'arrêtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui +leur plaît et où l'on fait bonne chère. Les jeunes voyageurs passent +gaîment leur temps à courir, à jouer dans la campagne; mais ils +n'oublient jamais de retourner à l'auberge aux heures des repas. Lorsque +c'est fête dans un village, ils se livrent à tous les jeux que l'on +réunit aux foires de campagne. Jean va tirer à l'oie; Démar joue aux +petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des +macarons, ils paient tout sans marchander. Grâce à la garde-robe de +Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des +jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances à courir la +campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent, +qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les<a name="Page_141" id="Page_141"></a> paysannes, +qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des +soufflets quand ils veulent les embrasser.</p> + +<p>«A la bonne heure!» dit Jean après avoir dansé dans un bal champêtre +avec une grosse fille des champs; «au moins on s'amuse en dansant comme +ça!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, où il faut +d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire +aller en pointe ou en rond pour avoir de la grâce!... Ici, j'ai été +prendre une grosse fille par la main, je l'ai menée à la danse; nous +avons sauté à droite et à gauche sans nous embarrasser de nos voisins, +et je dis que c'est bien plus amusant!...—Certainement,» dit Gervais. +«Est-ce qu'on doit jamais se gêner pour se divertir!... Si je ne veux +pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le +maître.—Messieurs,» dit Démar, «les cérémonies... les usages... les +révérences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de +l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire +voir qu'il est homme.—C'est juste,» dit Jean. «—C'est très-bien +parlé!» dit Gervais.</p> + +<p>Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y +a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne +marchande jamais, on a bientôt vu le fond de sa bourse, même lorsqu'elle +contenait vingt-quatre louis. Un matin, après avoir comme à l'ordinaire +payé la dépense, Jean dit à ses compagnons: «Messieurs, savez-vous qu'il +n'y a plus que deux pièces d'or dans ma bourse?<a name="Page_142" id="Page_142"></a></p> + +<p>»—C'est bien singulier!» dit Démar. «—C'est bien dommage!» dit +Gervais. «—Quand nous aurons dépensé ces deux derniers louis que +ferons-nous?</p> + +<p>»—Dam'!...» dit Gervais en se grattant l'oreille; «je ne sais pas trop +avec quoi nous paierons nos dîners.</p> + +<p>»—Eh bien! nous tâcherons de nous en procurer d'autres,» dit Démar. +«—Comment cela?...—Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y +a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon père...—Ni moi +chez mes parens,» dit Gervais; «on voudrait encore me faire travailler, +mais <i>bernique</i>!—D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous +quitter, nous sommes inséparables.—Certainement; et puis nous sommes +bien mieux ensemble que chez nous.»</p> + +<p>Jean ne dit rien; il semble réfléchir. On entre dans une petite ville; +c'était à Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.</p> + +<p>«Oh! c'est gentil ici,» dit Démar. «—Oui,» reprend Gervais, «c'est une +ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voilà la rivière +qui passe là... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau +que ceux de Paris. Entrons dîner.—Mais,» dit Jean, «il faudrait tâcher +maintenant de ménager notre argent, et ne pas commander sans +savoir...—Bah! bah! nous avons le temps!... Dînons d'abord, nous +compterons après.»</p> + +<p>On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui présente aux jeunes +gens une carte à l'instar de<a name="Page_143" id="Page_143"></a> celles de Paris. Gervais s'extasie en +lisant les différentes façons dont on accommode le mouton ou le veau, et +s'écrie: «Il faudra manger de ça... et de ça... et de ça...</p> + +<p>»—Oui,» dit Jean, «et nous dépenserons un de nos louis...—Eh ben! il +nous en restera encore un...—Mais après...—Après nous aurons bien +dîné; c'est l'essentiel.—Vous ne pensez qu'à manger.—Et toi tu n'es +plus bon qu'à faire de la morale. Ce n'était pas la peine de te charger +de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.—Il me +semble qu'elle était à moi la caisse.—Non, elle était à nous, puisque +nous avons tout mis en commun.—Tout mis... c'est-à-dire que c'est moi +qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.—Tiens! ne vas-tu +pas nous faire des reproches, à présent?... Tu fais un <i>fameux ami</i>!»</p> + +<p>Pour la première fois, on se querelle au moment du dîner; l'accord qui +régnait, lorsqu'on se croyait riche, est déjà troublé parce que les +fonds ont baissé. Mais le potage arrive, et Jean s'écrie: «Après tout! +mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, ça m'est égal!»</p> + +<p>Le dîner achevé, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens +apprennent que c'est le lendemain jour du <i>marché franc</i>, qui est +presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des +environs.</p> + +<p>«Pardieu!» dit Démar à ses camarades, «ce serait bien le cas de tâcher +de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des +environs.—Quelle farce?» dit Gervais. «—Je ne sais pas<a name="Page_144" id="Page_144"></a> encore, mais +il faut chercher.—Cherchons,» dit Jean; «pour une farce, j'en suis.»</p> + +<p>Les jeunes gens retournent à l'auberge où ils comptent coucher, et, tout +en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manière amusante de +gagner de l'argent.</p> + +<p>«Si nous faisions des tours de cartes,» dit Démar. «—Oh! les paysans y +sont aussi malins que nous.—Moi,» dit Gervais, «je sais me tenir sur +mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.—On a déjà vu +ça!—Moi, j'avale de la filasse.—C'est trop usé!—Moi, je m'ôte un +centime placé sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.—Ça +n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que +tu ne pourrais pas avaler un couteau?—Oh! non, je ne fais pas +ça.—Essaie un peu.—Non, c'est inutile, ça n'irait pas.—Ah! messieurs, +si nous avions seulement quelque curiosité à montrer, c'est ça qui +serait excellent. Les paysans sont très-curieux, nous gagnerions +beaucoup d'argent.—Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur +montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...</p> + +<p>»—Ah, parbleu! je le sais bien, moi,» dit Gervais en se frappant sur le +derrière. «Voilà, ce qu'ils n'ont jamais vu.—Oui,» dit Démar, «mais +quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous +rosser.—Non,» dit Jean, «ça serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une +idée délicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le +boulevart du Temple à Paris.—Un mon<a name="Page_145" id="Page_145"></a>stre! mais nous n'en avons +pas.—Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus +que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; à nous trois, il me semble que +nous pourrons bien arranger ça.—Ma foi, il a raison, faisons un +monstre, faisons une bête, enfin faisons une curiosité.</p> + +<p>»—Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bête... Gervais, +hein?—Oui, il est déjà pas mal laid, ça servira.—Je veux bien, +moi.—Démar appellera le monde à la porte, et moi je montrerai l'animal, +je serai le cornac.—C'est ça.—Il s'agit de savoir maintenant ce que +nous en ferons. Un géant?—Oh! non, il faudrait des échasses et des +jambes de carton.—Un poisson?...—Il me faudrait un costume pour +ça...—Ah! si nous avions seulement des écailles d'huîtres pour en +couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attachée sur tes +cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le +ventre, et tu ferais semblant de nager?—Oui, mais nous n'avons pas +d'écailles, cherchons autre chose.—Diable! c'est encore difficile de +faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.</p> + +<p>»—Attendez,» dit Jean en se frappant le front. «Voyez-vous là-bas dans +le coin, cette grosse tête de carton qui aura été laissée dans cette +auberge par quelque marchande de modes.—Oui, après?—Tu sais te tenir +la tête en bas, n'est-ce pas, Gervais?—Oui, pendant un peu de temps, et +en m'adossant contre quelque chose.—C'est très-bien, voilà votre +monstre trouvé.—Comment?<a name="Page_146" id="Page_146"></a>—Tu te tiens sens dessus dessous, nous +cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de +la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tête +que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous +mettrons un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en +bas.—Pas mal, vraiment.—Oui, mais en regardant la tête d'en haut de +près, si on reconnaît...—On ne regarde les monstres que de loin. +D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien +risquer quelque chose.—Allons, c'est adopté, nous ferons voir un homme +à deux têtes.»</p> + +<p>On juge nécessaire de faire sur-le-champ une répétition. Ces messieurs +vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur +tête de carton, à laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec +du bouchon brûlé; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent +tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec +de la paille qu'ils prennent à un de leurs lits.</p> + +<p>«Et des mains?» dit Gervais. «—Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a +deux têtes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras +seulement une veste; allons, vite sur la tête, que nous voyions le coup +d'œil.»</p> + +<p>Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les +pans descendent jusqu'à la ceinture, où ils sont attachés par des +épingles, et Jean et Démar s'écrient: «C'est admirable! c'est vraiment +curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent<a name="Page_147" id="Page_147"></a> avec toi.—Oui, mais je ne +veux pas rester comme ça trop long-temps.—Sois tranquille, quand il n'y +aura pas de curieux tu te relèveras, nous n'aurons pas continuellement +du monde.—Et une baraque pour montrer notre monstre?—Avec quatre +manches à balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de +la construire.»</p> + +<p>Les trois voyageurs se couchent, enchantés de leur projet dont ils se +promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, après avoir +déjeuné et payé la grosse tête dont ils font, disent-ils, emplette pour +leur petite sœur, ils se dirigent vers l'endroit où se tient le marché. +Ils achètent plusieurs aunes de toile, ce qui leur coûte plus cher +qu'ils ne croyaient, et Jean dit à ses camarades: «Pourvu que nous +fassions nos frais.—Il faudra prendre très-cher,» dit Gervais.</p> + +<p>Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de +toile. Enfin les achats terminés, on cherche l'endroit où l'on +s'établira. «Ne nous mettons pas trop en vue,» dit Démar. «Je crois +qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosité.—Mais, si +on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.—Bah! il n'y a pas +de mal à faire voir un monstre qui n'est pas méchant. Tiens, voilà une +place superbe, il faut y bâtir notre maison.»</p> + +<p>Les pieux sont plantés. La toile est coupée en plusieurs morceaux, puis +étendue par-dessus. Enfin la baraque est achevée tant bien que mal. On +peut y tenir à peu près dix personnes en se gênant beau<a name="Page_148" id="Page_148"></a>coup. Deux +grands pieux, placés dans le fond, doivent servir de point d'appui à +Gervais; on ne voit dans l'intérieur de la maison que par le jour qui +pénètre à travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu'à demi, mais les +jeunes gens pensent que cela ne nuira pas à leur curiosité.</p> + +<p>Gervais est affublé comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir +la tête en bas une heure d'avance, il est convenu que Démar ne laissera +entrer du monde qu'après avoir frappé dans ses mains pour avertir ses +camarades de se mettre en mesure. Tout étant disposé, Démar sort de sa +baraque en passant par-dessous la toile, et, armé d'une baguette, se met +en devoir d'attirer les curieux, en criant:</p> + +<p>«Venez voir un être extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux +têtes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et +dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus +surprenant, c'est qu'il parle de préférence avec sa tête d'en bas. +Entrez, ne vous gênez pas, il y a encore de la place, il n'en coûte que +dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront +que demi-place.»</p> + +<p>Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Démar +crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point +de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans, +et ceux-ci s'éloignent en disant: «Ah! beau spectacle! ma fine!... ils +n'ont pas seulement une petite peinture à la porte.</p> + +<p>»—Il paraît que ça va mal,» dit Jean à Gervais,<a name="Page_149" id="Page_149"></a> qui est obligé de +rester couché à terre, parce que ses pieds sont entortillés dans sa +redingote.</p> + +<p>«Entrez donc, messieurs, entrez donc,» crie Démar à quelques paysans qui +s'arrêtent pour l'écouter. «Combien ça coûte-t-il pour voir ton +monstre?» dit l'un d'eux. «—Dix sous par personne, pas davantage.—Dix +sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens +et des ours pour deux sous.—Oui, mais un homme à deux têtes!—Ça ne +peut pas être plus beau qu'un ours.»</p> + +<p>Les paysans s'éloignent et Jean crie à travers la toile: «Démar, baisse +ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais +pour cinq sous.»</p> + +<p>Démar aperçoit quelques curieux qui approchent. Il débite la phrase de +rigueur et termine en disant: «On verra aujourd'hui l'homme à deux têtes +pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si +nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que +nous fassions nos frais, et que notre monstre nous coûte horriblement à +nourrir.»</p> + +<p>Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Démar et paraissent tentés +d'entrer. «Je n'ai jamais vu de monstre,» dit l'homme; «je ne voudrais +pourtant pas mourir sans en voir un, ça doit être gentil.—Un homme qui +a deux têtes!» dit la femme, «c'est ben étonnant... et vous dites, +monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?—Précisément.—Celle +d'en haut comment donc est-elle placée?—Tout comme les nôtres.—Et +celle d'en bas,<a name="Page_150" id="Page_150"></a> à quel endroit est-elle?—Ah! c'est là +l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.—Entrons, ma femme....—Ah! +un instant... est-il méchant vot' monstre.—Il est doux comme un agneau, +il chante même quand on le désire.—Allons... eh ben... comben +est-ce?—Dix sous pour vous deux...—C'est ben cher.—C'est au plus +juste.—Paie-t-on avant d'avoir vu?—Oh! c'est de rigueur.—Eh ben, not' +homme, qu'en dis-tu?—Oui, j'voulons voir ça, ça nous amusera et j'en +parlerons cheux nous.»</p> + +<p>Le vieux paysan donne ses dix sous à Démar en disant: «Par où donc +entre-t-on, je ne vois pas de porte?—Par dessous... On lève un peu la +toile; mais attendez que je donne le signal, sans ça notre monstre +serait peut-être endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand +il dort, il cache ses têtes sous ses épaules, comme les serins.»</p> + +<p>Démar frappe dans ses mains. Aussitôt Jean fait mettre Gervais sens +dessus dessous et s'assure que la tête de carton est solide. Dans ce +moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se +frottent les yeux pour y voir clair.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc?» dit la femme, «on n'y voit +presque pas!—Voyez, messieurs et dames, voici l'homme à deux têtes qui +est devant vous,» dit Jean en se plaçant entre le public et Gervais.</p> + +<p>«Ah! je commence à y voir,» dit le paysan; «tiens, ma femme, tiens, v'là +le monstre...—Ah! Dieu! mon homme, que sa tête d'en haut est<a name="Page_151" id="Page_151"></a> laide... +comme il a les yeux fisques!...—Regardez celle d'en bas,» dit Jean, +«c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de +préférence...—Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plaît.</p> + +<p>»—Parle!» dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. «J'étouffe,» +murmure celui-ci, qui commence à devenir pourpre.</p> + +<p>«Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur?» demande la paysanne. «—Il a dit que +vous étiez très-belle femme.—Tiens, il n'est pas trop bête, ce +monstre!—On nous a dit qu'il chantait,» dit le paysan. «Faites-lui donc +chanter une petite chanson.</p> + +<p>»—Veux-tu chanter?» dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci +lui souffle dans l'oreille: «Non, sacrebleu! je veux me relever... +Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.</p> + +<p>«—Allez vous-en bien vite!» dit Jean en repoussant le vieux paysan et +sa femme, «il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.</p> + +<p>»—Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...»</p> + +<p>Et les deux villageois se jettent à terre pour passer par-dessous la +toile, et Jean les pousse par derrière pour les faire sortir plus vite, +parce que Gervais a quitté la position perpendiculaire.</p> + +<p>Le vieux paysan et sa femme sortent à quatre pattes de dessous la maison +de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure +bouleversée; Démar, qui est alors entouré de jeunes villageois, aide le +mari et la femme à se relever en leur disant:<a name="Page_152" id="Page_152"></a></p> + +<p>«N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre +argent?</p> + +<p>»—Ah! oui,» dit la paysanne en se relevant; «il est gentil votre +spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!... +il nous a fait une fameuse peur!...—C'est curieux!» dit le mari, «oh! +oh! pour ça, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour +ben de l'argent!...—Pourquoi donc cela?—Pardi, demandez au cornac ce +que vot' homme à deux têtes voulait faire de nous? Si nous ne nous +étions pas sauvés ben vite, il nous mangeait, rien que ça!»</p> + +<p>Démar tâche de contenir son envie de rire, en répondant: «C'est +singulier!... c'est qu'il était dans un de ses mauvais momens, mais +c'est fort rare.</p> + +<p>»—Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprès de c'te +maison de toile,» dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le +vieux couple s'éloigne en se disant: «Jarni! j'pouvons nous vanter +d'avoir eu fièrement peur pour nos dix sous!...»</p> + +<p>Les villageois, qui se sont arrêtés devant la baraque, ont entendu une +partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique +leur curiosité; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas +payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Démar consent à les laisser +entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Démar donne le +signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse +sous la toile.</p> + +<p>Les villageois, en se relevant, commencent par<a name="Page_153" id="Page_153"></a> murmurer du peu de +clarté qui pénètre sous la toile, «Pourquoi donc que tu n'as pas éclairé +ton monstre?» dit l'un d'eux à Jean. «Est-ce que tu veux nous montrer +des chats pour des tigres?»</p> + +<p>Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin +possible de Gervais, en disant: «Voilà l'homme à deux têtes, messieurs; +attachez-vous à la tête du bas, c'est la plus étonnante.»</p> + +<p>Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air soupçonneux; +l'un d'eux dit à Jean: «Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni +sa bouche par en haut, ton homme?—Il est venu au monde comme ça, +messieurs, je n'en sais pas davantage...</p> + +<p>»—Ah ça, dites donc, vous autres, ça m'a l'air d'une frime,» dit un +second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche à le repousser en +lui disant: «N'approchez pas si près, messieurs; il est quelquefois +méchant.</p> + +<p>»—Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... Ça n'a jamais été +une tête, ça!...»</p> + +<p>Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigué d'être renversé, dit à +demi voix: «Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir +comme ça...»</p> + +<p>Mais les villageois ne sont pas disposés à s'en aller, et pendant que +Jean fait son possible pour les empêcher de toucher la tête de carton, +Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette +chute la tête postiche se détache et roule avec la perruque aux pieds +des villageois.</p> + +<p>«Ah! voyez-vous la subtilité!... c'est une tête de<a name="Page_154" id="Page_154"></a> carton, ce sont des +fripons,» s'écrient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal, +se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais +à terre en lui disant: «Ah! méchant polisson! tu fais le monstre pour +attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre à te faire deux +têtes.»</p> + +<p>Gervais fait ce qu'il peut pour se débarrasser les pieds de dedans la +redingote, mais avant d'y parvenir il est rossé par les villageois. +Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la +baraque pour dire à Démar de venir à leur secours, et ne l'a pas trouvé, +imagine un expédient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux +qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant +qu'ils cherchent à se dépêtrer de dessous la toile, Jean apercevant la +tête de Gervais, le tire par les épaules, l'aide à sortir et se sauve +avec lui du côté des champs.<a name="Page_155" id="Page_155"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3> + +<p class="head">UN AUTRE TOUR DE DÉMAR.—LA FAMILLE DU LABOUREUR.</p> + + +<p>On court bien dans l'âge où les barres, le ballon et les cerfs-volans +sont nos plus douces récréations. Jean et Gervais étaient sortis de +Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus à se +débarrasser de la maison de toile.</p> + +<p>Jean voulait s'arrêter, mais Gervais courait toujours, la peur lui +donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperçurent +quelqu'un qui courait aussi devant eux.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu,» dit Gervais. «—Eh +non,» dit Jean, «c'est Démar, je le reconnais bien.»</p> + +<p>C'était en effet Démar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous +la toile, avait jugé prudent de s'éloigner sans attendre ses compagnons.</p> + +<p>Les jeunes gens, s'étant rejoints, s'arrêtent enfin derrière des taillis +pour reprendre haleine.<a name="Page_156" id="Page_156"></a></p> + +<p>«Te voilà donc,» dit Jean à Démar, «tu nous as laissés dans l'embarras +sans t'inquiéter comment nous en sortirions!...—Pourquoi ne savez-vous +pas bien jouer vos rôles?—C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir +les pieds en l'air!—Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps +comme ça, et puis être rossé ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais +je refais le monstre!...—Moi, je me suis sauvé le premier, parce +qu'ayant reçu l'argent je ne voulais pas le rendre.—A propos, voyons la +recette, combien avons nous fait?—vingt-deux sous en tout.—C'est +gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a coûté la perruque que +nous avions mise sur la grosse tête!...—Quand je disais que nous ne +ferions pas nos frais...—Et la maison de toile qui est restée au +pouvoir des paysans!—C'est ta faute, Jean, avec ton idée de nous faire +montrer une curiosité!—Ma foi! messieurs, on ne réussit pas toujours, +nous serons peut-être plus heureux une autre fois.—Oui, mais ne comptez +pas sur moi pour faire la bête!» dit Gervais en se frottant les reins. +«Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si près du +théâtre de nos exploits.»</p> + +<p>Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrêtent que dans +le petit village de Boissy-le-Châtel qu'ils aperçoivent devant eux. +Après s'y être reposés quelque temps, ils jugent prudent de s'éloigner +encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais paraît +souffrir, Démar est rêveur, et Jean se dit tout bas: «Ah!... j'étais si<a name="Page_157" id="Page_157"></a> +bien avec mes parens!... Mon père m'avait enfermé, c'est vrai; mais, au +fait, je méritais bien d'être puni pour m'être grisé... Et certainement, +ma mère ne m'aurait pas laissé long-temps au pain et à l'eau.»</p> + +<p>On arrive à la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de +chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allégé la +bourse: Jean ne possède plus qu'une vingtaine de francs, et il déclare +fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Démar lui rit au nez, +et Gervais répond: «En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!»</p> + +<p>Les jeunes gens entrent dans un méchant cabaret; ils soupent avec une +omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde où on leur +offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe à se disputer au +lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout +lorsqu'on l'a méritée.</p> + +<p>Le lendemain, après le déjeuner, Jean paie le dépense; malgré leur +sagesse, elle se monte, avec le coucher, à sept francs; et Jean dit à +ses compagnons: «avec toute notre économie, et en dînant mal, les vingt +francs n'iront pas loin.—Alors, il vaut autant bien dîner,» dit +Gervais.</p> + +<p>Démar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la +maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un +banc près d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce +voyageur annonce la confiance et la bonhomie; à peine entré, il entame +la conversation avec toutes les personnes<a name="Page_158" id="Page_158"></a> qui sont près de lui et +commence par leur conter ses affaires.</p> + +<p>«Allons-nous-en,» dit Jean, «que faisons-nous ici?—Ma foi, je suis +fatigué,» dit Démar, «rien ne nous presse... Restons encore, j'espère +que ce ne sera pas pour rien...—Comment?»</p> + +<p>Démar ne veut pas en dire davantage; il s'étend sur un banc en fumant +une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est +derrière la maison; quelques tables placées sous des arbres, annonçaient +que les voyageurs pouvaient venir s'y rafraîchir. Ils étaient depuis un +quart d'heure dans le jardin, lorsque Démar vient les rejoindre. Sa +figure a une expression singulière: il jette de fréquens regards +derrière lui, et semble très-agité.</p> + +<p>«Que diable viens-tu donc de faire?» dit Jean qui est frappé du trouble +de Démar. «—Une bonne espièglerie,» répond Démar à voix basse et en +regardant encore derrière lui. «—Qu'est-ce donc?—Chut!... Parlez +bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un +bon tour à cet imbécille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais +qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en +vois pas...—Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...—Non, +non!... Attendez!...» dit Démar en arrêtant Jean qui est prêt à +retourner vers la maison; «Je ne voudrais pas repasser par-là... Si cet +imbécille s'était aperçu... Cependant il déjeune, et +j'espère...—Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?... +Parle...—Réjouissez-vous, nous sommes en<a name="Page_159" id="Page_159"></a> fonds!... Nous allons nous +amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce +porte-feuille!...</p> + +<p>»—Ah! mon Dieu!» s'écrie Jean, frappé d'une idée subite, «achève, ce +porte-feuille... à qui est-il?—Il était à ce voyageur qui parlait à +tout le monde. Après votre départ je me suis approché de lui... il m'a +offert de boire un coup, j'ai accepté, alors nous avons causé... +L'imbécille a voulu défaire sa valise pour me montrer les emplettes +qu'il porte à sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille écus à +Coulommiers, puis il a tiré son porte-feuille pour y chercher une +adresse; après l'avoir refermé, il a cru le mettre dans sa poche et l'a +laissé tomber sous le banc; aussitôt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai +admiré les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin, +j'ai ramassé le porte-feuille sans qu'il s'en aperçût, et, lui disant +adieu je l'ai laissé à table...—Malheureux! c'est un vol,» dit Jean, en +regardant Démar avec indignation.—«Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi +cet imbécille laisse-t-il tomber son porte-feuille...—Tu l'as vu tomber +de ses mains, tu devais le lui rendre...—Ah ben! par exemple! pas si +bête, n'est-ce pas, Gervais?</p> + +<p>»—Dam'!» répond Gervais, «au fait... puisque ce porte-feuille était à +terre... il me semble que nous pouvons...—Il faut le rendre, vous +dis-je! Démar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnête homme... cela +te porterait malheur. Tu appelles une espièglerie prendre le +porte-feuille d'un<a name="Page_160" id="Page_160"></a> voyageur!—Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le +ramasser.—Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme +s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon +Dieu! nous serions arrêtés comme des voleurs...—Bah! bah!... tu vois +tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.—Eh bien! je +vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous +arrêter...»</p> + +<p>Démar et Gervais se retournent; et, à travers les arbres qui les +cachent, aperçoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le +jardin, et se sont arrêtés à l'entrée d'une allée, regardant autour +d'eux et paraissant chercher quelque chose.</p> + +<p>La tête de Méduse semble avoir pétrifié Démar; il devient blême et +demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui +est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est glissé sur-le-champ sous +une table qui est près d'eux; mais Jean, qui frémit à l'idée d'être +arrêté comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche +rien, s'éloigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et, +sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son +action, s'élance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut, +saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait près d'une lieue +sans s'arrêter et sans regarder derrière lui.</p> + +<p>N'en pouvant plus, Jean s'arrête enfin; il regarde autour de lui: à +gauche est une grande route, derrière et en face des champs, sur la +droite, un petit bois. Il écoute: tout est tranquille; quelques +labou<a name="Page_161" id="Page_161"></a>reurs qui travaillent à la terre, quelques villageoises qui +cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il +soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le +fait tressaillir; il croit reconnaître les pas des gendarmes qui courent +après lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il était +coupable!</p> + +<p>Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et là s'assied au pied +d'un bouquet d'arbres. Il réfléchit à ce que vient de faire Démar, et se +dit: «J'ai bien fait de les quitter: Démar est un voleur, et je ne veux +pas être l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il +lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrêtés +maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que +c'est moi qui leur ai conseillé de voler ce voyageur... Démar en est +bien capable!... Et peut-être me cherche-t-on pour m'arrêter aussi; +j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendît cet argent, on ne me +croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me +ramenait à Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fâché de m'être +fait l'ami de Démar et de Gervais!... Mon père disait que c'étaient de +bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que +moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...»</p> + +<p>Tout en faisant ces réflexions, Jean s'est étendu sur le gazon. Peu à +peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort +profondément.<a name="Page_162" id="Page_162"></a></p> + +<p>Il est nuit lorsque Jean s'éveille; il a dormi long-temps dans le bois. +Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus +où il est. Enfin, en tâtonnant, il touche les arbres qui ont protégé son +sommeil; il se rappelle alors les événemens de la journée; il sent aussi +qu'il n'a pas mangé depuis le matin, et il se lève en se disant: «Il +faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que +je trouverai à souper.»</p> + +<p>Il ignore entièrement où il est, et ne se souvient même plus par quel +côté il est entré dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais +Jean n'est pas poltron: l'obscurité, l'isolement dans lequel il se +trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte +d'être arrêté comme complice d'un vol, et cette idée lui fait craindre +encore de retourner sans s'en douter près de l'endroit d'où il a fui le +matin.</p> + +<p>Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de +seize ans et demi ne s'accommode pas d'une diète de douze heures. Jean +se décide à marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne +lui a pas paru être considérable; il s'avance tenant ses mains en avant +pour écarter les branches qui s'opposeraient à son passage, et se dirige +vers les endroits les moins sombres, espérant découvrir un sentier qui +mènerait à une grande route.</p> + +<p>Après avoir marché pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un +sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une +lumière frappe ses yeux.<a name="Page_163" id="Page_163"></a></p> + +<p>Un sentiment de plaisir fait battre son cœur; il se dirige en doublant +le pas vers cette clarté, et se trouve bientôt sur la lisière du bois, +et devant une petite chaumière dont une fenêtre donne sur le sentier +qu'il a parcouru.</p> + +<p>Jean s'arrête devant l'habitation. «Je puis bien frapper là,» se dit-il, +«c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas à souper et +peut-être à coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi. +J'aimerais mieux coucher là que dans un village; j'y serais plus +tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la +vue m'a tant bouleversé... Il faut frapper.»</p> + +<p>Jean trouve la porte de la chaumière, et frappe légèrement. Bientôt il +entend marcher, et une voix enfantine lui crie: «Est-ce toi, Jean?»</p> + +<p>Le jeune voyageur éprouve un sentiment de surprise, un trouble +indéfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par +les habitans de cette chaumière. Cependant la voix qui s'est fait +entendre est si douce, que, cédant à un mouvement naturel, il répond +presque aussitôt: «Oui, c'est moi.»</p> + +<p>On ouvre la porte: un petit garçon de sept à huit ans, d'une figure +douce et naïve, paraît sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur, +s'écrie: «Ah! ce n'est pas Jean!...»</p> + +<p>Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve à l'entrée +d'une chambre pauvrement meublée, et dans laquelle un villageois d'une +cinquantaine d'années est assis près d'une table, ayant une<a name="Page_164" id="Page_164"></a> de ses +jambes posée sur un tabouret. «Qui est-ce donc?» demande-t-il en +tournant ses regards vers la porte.</p> + +<p>«Monsieur,» dit Jean en s'avançant, «je me suis égaré dans le bois, je +ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon +chemin, et à souper si cela se pouvait, car j'ai très-faim... Mais je +paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.»</p> + +<p>Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la +jeunesse inspirent l'intérêt. «Quand vous n'auriez pas de quoi payer,» +lui dit-il, «pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non, +ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais ça +n'empêche pas d'aimer à obliger.</p> + +<p>»—Oh! non, nous ne sommes pas riches,» dit le petit garçon, «surtout +depuis que notre vache est morte!</p> + +<p>»—Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous, +reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout à l'heure il +nous arrivera des provisions: j'attends mon fils aîné qui, en revenant +de sa journée, doit nous en apporter. J'ai cru que c'était lui qui +arrivait quand vous avez frappé.—Il s'appelle donc Jean?—Oui.—C'est +comme moi, monsieur.—Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de +plus pour que vous soupiez avec nous.»</p> + +<p>Jean va s'asseoir près de la table; le petit Jacques place devant lui du +pain bis et du fromage, et le<a name="Page_165" id="Page_165"></a> regarde avec curiosité. Pendant que Jean +mange avec appétit, le villageois lui adresse quelques questions.</p> + +<p>«Est-ce que vous allez loin comme ça, jeune homme?—Je vais à Paris, +monsieur.—Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre +père?—Non... au contraire, je vais le retrouver.—Ah! Vous étiez allé +voir queuque parent?—Oui, monsieur...—A Rebais peut-être?—Non!» +s'écrie vivement Jean, «je n'ai pas été dans cette ville-là!... Est-ce +loin d'ici, monsieur?—Mais, non, à trois quarts de lieue au plus.</p> + +<p>»—Ah! mon Dieu!» se dit Jean, «je n'en suis pas plus éloigné!...</p> + +<p>»—Y a-t-il long-temps que vous avez quitté votre père?» reprend le +villageois. «—Mais... il y a deux mois bientôt...—Vous devez être bien +impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je +suis sûr qu'on vous attend tous les jours!...»</p> + +<p>Jean baisse les yeux, et répond en balbutiant: «Oh! oui... on +m'attend.—Papa,» dit le petit garçon en courant près de son père, «moi, +je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?—Non, mon garçon, tu seras +comme ton frère Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous êtes les +appuis de votre père.—Je ne suis pas encore assez grand pour travailler +aux champs; mais bientôt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que +je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal à la jambe, il ne faut pas +que tu te lèves.»</p> + +<p>Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur<a name="Page_166" id="Page_166"></a> la table le pain +qu'il tenait: son cœur est trop plein pour qu'il sente encore l'appétit.</p> + +<p>«Eh ben! vous ne mangez plus?» dit le villageois. «Dame' ça n'est pas +ben délicat... mais vous souperez tout à l'heure avec nous... Ah! +justement on frappe... c'est mon fils sans doute.»</p> + +<p>Le petit garçon court ouvrir et s'écrie avec joie: «Oui, c'est mon frère +Jean!»</p> + +<p>Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bâti, mais hâlé par le +soleil, entre dans la chaumière, tenant d'une main des instrumens de +labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son père, et +tirant de sa veste une pièce de cinq francs et de la monnaie, il met +tout dans les mains du vieillard, en lui disant: «Voilà ce que j'ai +gagné depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois +est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journées.»</p> + +<p>»—Eh ben, tu ne gardes rien, Jean?» dit le villageois. «—Est-ce que +j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le +matin j'emporte pour ma journée!... Je voudrais gagner ben davantage, ça +serait toujours pour vous, mon père.»</p> + +<p>»—Oui, et puis nous pourrions bientôt ravoir une vache,» dit le petit +Jacques. «—Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voilà un jeune +voyageur qui sera des nôtres... il retourne à Paris chez ses parens...»</p> + +<p>»—Oh! oui, monsieur,» dit Jean en poussant un gros soupir, «et je +voudrais déjà être auprès<a name="Page_167" id="Page_167"></a> d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je +les ferai demain dans ma journée.»</p> + +<p>On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient +d'apporter. Le père se place entre ses deux fils, et Jean est tout ému +de l'amitié qui règne entre le villageois et ses enfans. Tout en +mangeant, le fils aîné dit: «J'ons passé à Rebais aujourd'hui et j'ons +été témoin de l'arrestation d'un coquin.»</p> + +<p>Jean frémit, il est persuadé qu'il s'agit d'un de ses compagnons.</p> + +<p>«—Qu'avait-il fait ce coquin-là?» dit le villageois. «—Il paraît qu'il +s'amusait à mettre le feu dans les fermes...—Le misérable!—Mais on +était à sa poursuite, les gendarmes l'ont arrêté à Rebais... je l'ai vu +emmener.—Vous l'avez vu,» dit Jean, «comment était-il?—Mais... c'est +un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!—Et... on +l'a arrêté... tout seul?—Oui, il paraît qu'il n'avait pas de +complices.»</p> + +<p>Jean respire plus librement. Il lui serait pénible de penser que ses +anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper +s'achève. «Si vous voulez coucher ici,» dit le père de famille, «vous +aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous +partagerez. J'étais plus à mon aise autrefois!... mais ben des malheurs +sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne +Marie, puis je suis devenu paralysé de cette jambe, ce qui m'empêche de +travailler; ensuite notre vache est morte, et c'était pour nous une +grande ressource! mais je ne puis<a name="Page_168" id="Page_168"></a> pas me plaindre, puisque mes fils me +restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais +quitter leur père, n'est-ce pas, mes enfans?»</p> + +<p>»—Oh! jamais! jamais!» disent en même temps les deux fils du laboureur +en enlaçant celui-ci dans, leurs bras. «Est-ce que ce n'est pas un +devoir et un plaisir de rester avec toi?...—Et qui donc te +soutiendrait,» dit le petit Jacques, «à présent que tu peux à peiné +marcher, si nous te laissions tout seul?... Ça serait joli, qu'un autre +que nous vînt donner le bras à not' père.»</p> + +<p>Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses +deux fils, et Jean ne cherche pas à retenir les pleurs que lui +arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.</p> + +<p>Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumière se +jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils aîné du +laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupières; trop de +pensées agitent et son cœur et son esprit; il se reproche sa fuite, il +pense au chagrin que doivent éprouver ses parens, à la manière dont il a +payé leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle différence entre sa +conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces +villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces idées le +troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose +paisiblement à son côté, il se dit: «Retournons près de ma mère, et je +dormirai aussi tranquillement que lui.»</p> + +<p>Le jour paraît enfin, et les habitans de la chau<a name="Page_169" id="Page_169"></a>mière sont matinals. On +déjeune; le fils aîné prend la pioche, la bêche, embrasse son père et va +à ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il +voudrait donner tout ce qu'il possède au maître de la chaumière, et +celui-ci ne consent à recevoir que fort peu de chose. Mais le petit +Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour +aller à Paris, et, arrivé à l'endroit où il n'a plus besoin de guide, +Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: «Donne cela à +ton père, ce sera pour vous aider à ravoir une vache... moi je n'ai plus +besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai +pas fait que des sottises avec l'argent de ma mère.»</p> + +<p>Le petit garçon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et +retourne à sa chaumière en criant: «Nous aurons une vache! c'est pour +avoir une vache!»</p> + +<p>Jean plus content de lui que la veille, se met gaîment en marche, +demandant de temps à autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il +suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrêter, puis il mange +dans un cabaret les dix sous qu'il a gardés pour son voyage: il lui +reste encore près de sept lieues à faire, mais il a du courage et de +bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il +y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.</p> + +<p>Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue +Saint-Paul. Il éprouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il +approche de la demeure de ses parens, et il s'arrête en se disant:<a name="Page_170" id="Page_170"></a></p> + +<p>«Si on allait me recevoir mal, me renvoyer?» Il songe alors à son +parrain Bellequeue qui a toujours été le médiateur entre lui et son +père, et dont il connaît l'extrême indulgence. «Allons d'abord le +trouver,» se dit-il, «il me pardonnera, il ira prévenir ma mère, et il +apaisera la colère de mon père.»</p> + +<p>Enchanté de cette idée, Jean court frapper à la maison où loge son +parrain.<a name="Page_171" id="Page_171"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3> + +<p class="head">LA MAISON PATERNELLE.—JEAN EST UN HOMME.</p> + + +<p>Depuis que Bellequeue a quitté les beaux-arts (car on sait que +maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une +petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthèse madame Durand n'a +point paru satisfaite. Bellequeue est resté garçon, et quoiqu'il +conseille toujours à ses amis de se marier, il n'a pas jugé convenable +de suivre lui-même les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en +marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable près des belles, s'est +amassé mille écus de rentes; avec cela un garçon peut vivre très-bien, +même lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa +cinquante-troisième année, était bien conservé: son teint avait pris une +nuance un peu plus foncée, surtout du côté du nez, mais il avait +toujours les dents blanches et les lèvres vermeilles; sa coiffure,<a name="Page_172" id="Page_172"></a> +qu'il n'avait point changée, était constamment soignée; il ne se servait +que de pommade superfine et de poudre parfumée, enfin il était dans sa +mise d'une extrême propreté, et son chapeau à trois cornes était aussi +luisant que sa chaussure frottée au cirage anglais. Bellequeue pouvait +donc encore faire le galant sans paraître ridicule; mais s'il courtisait +les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en était pas moins rangé dans +sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures; +on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder +lorsqu'il se dérangeait.</p> + +<p>Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, était une brune assez piquante; +ses yeux un peu petits étaient d'une extrême vivacité, et son nez, que +les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son maître assurait +être à la Roxelane, donnait quelque chose de comique à sa figure déjà +passablement éveillée. Mademoiselle Rose était mise plutôt en femme de +chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers +de soie; sa taille était serrée dans un étroit corset, et elle mettait +avec beaucoup de grâce une petite <i>tournure</i>; enfin les mauvaises +langues du quartier, scandalisées du ton et de la toilette de +mademoiselle Rose, assuraient qu'elle était entrée chez M. Bellequeue +pour <i>tout faire</i>, et qu'elle s'était fait annoncer ainsi dans les +Petites-Affiches. On avait plaisanté le vieux garçon, on avait été +jusqu'à dire qu'un homme qui avait des mœurs ne devait point prendre une +bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Belle<a name="Page_173" id="Page_173"></a>queue +n'avait point écouté tous ces propos, il avait pensé qu'à l'automne de +sa vie un homme doit pouvoir faire ses volontés, qu'on peut avoir des +mœurs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante +de cinquante; qu'il est plus agréable en rentrant chez soi d'y trouver +un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait +honneur à son maître; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour +ses voisins; bref, il avait gardé la jeune fille, et il avait bien fait.</p> + +<p>Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait ôté son habit noisette, +passé sa robe de chambre de basin, et commencé avec Rose une partie de +dames, jeu auquel la jeune bonne était encore assez novice, ne concevant +jamais qu'une dame couverte pût être prise; mais son maître avait de la +patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller à dame, +lorsqu'on sonna avec violence.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela?» dit +mademoiselle Rose. «—Il est certain que c'est un peu sans façon,» dit +Bellequeue; «va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais à dame, +nous reprendrons le coup.—Je vais joliment arranger les sonneurs;» dit +mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.</p> + +<p>Mais Rose n'a pas le temps de gronder; à peine a-t-elle ouvert la porte +que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui +se trouvent sur son passage, pénètre dans la chambre de<a name="Page_174" id="Page_174"></a> Bellequeue et +lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnaître.</p> + +<p>«C'est moi, mon parrain,» s'écrie Jean. «—Ah! mon Dieu!... c'est +lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse! +Le voilà donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A +la vérité, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas +retrouvé! mais te voilà... L'enfant prodigue est de retour... Nous +allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garçon.»</p> + +<p>Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle +Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est +chez Bellequeue, elle a déjà eu occasion de le voir souvent.</p> + +<p>Cependant Jean, qui est harassé de fatigue, s'est débarrassé des bras de +son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: «Ouf! je n'en puis +plus.</p> + +<p>»—En effet, tu m'as l'air bien fatigué, mon garçon.—Et comme monsieur +Jean est couvert de poussière!» dit Rose. «—Tu viens donc de bien +loin?—J'ai fait treize lieues aujourd'hui.—Treize lieues! ah! mon +Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes +pointes, j'espère?—J'ai presque constamment couru!...—Pauvre garçon... +comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas, +Rose?—Certainement, M. Jean est un homme à présent.—Mais tu dois avoir +besoin de prendre quelque chose?—Je crois bien, je meurs de faim et<a name="Page_175" id="Page_175"></a> de +soif...—Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce +qu'il y a... ce qui reste du dîner... Je vais moi-même... attends, tu +auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de montée.»</p> + +<p>Mademoiselle Rose court d'un côté, Bellequeue de l'autre; en un instant +un couvert est mis, et chargé de viandes froides, de fruits et de +bouteilles. Bellequeue veut lui-même verser à son filleul, il se met à +table et trinque avec lui.</p> + +<p>«A ta santé, Jean, à ton heureux retour!...—Merci, mon parrain. Mais +parlez-moi de mes parens, de ma mère... on a été bien en colère contre +moi, n'est-ce pas?... Je vois bien à présent que j'ai eu tort... Mais +pour en être convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis +étaient de mauvais sujets, oh! de très-mauvais sujets. Je le sais +maintenant... mais alors je ne le croyais pas.</p> + +<p>»—Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit être fini,» dit +Bellequeue, «buvons à l'oubli de ta faute.—Oui, mon parrain.</p> + +<p>»—Prenez garde, monsieur,» dit Rose en tirant son maître par le pan de +son habit, «vous allez vous faire mal, songez que vous avez déjà +dîné.—Oui, Rose, soyez tranquille... je me modérerai. Mais je suis si +content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon +garçon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de +partir, tu avais prévenu quelqu'un... Comme les voyages forment les +jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?<a name="Page_176" id="Page_176"></a></p> + +<p>»—Et ma mère, elle se porte bien?» dit Jean. «—Très-bien, mon ami... +Comme elle va être contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions +de toi tous les jours!—Et mon père, croyez-vous qu'il me grondera +beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui +parlerez pour moi?»</p> + +<p>Bellequeue ne répond rien, il échange un coup d'œil avec Rose, et son +front se rembrunit.</p> + +<p>«Vous ne me répondez pas,» dit Jean. «Est-ce que vous pensez que mon +père ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?</p> + +<p>»—Ce n'est pas cela, mon ami,» dit Bellequeue avec embarras. «Mais je +ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton départ... il s'est passé +bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es +parti?—Eh bien! que s'est-il donc passé?—Mon garçon... il faut dans ce +monde s'attendre à tout!... c'est une maxime dont on doit se pénétrer +afin de ne s'étonner de rien.—Mais enfin, mon père? que lui est-il donc +arrivé?...—Il est mort, il y a un mois!...—Il est mort!... ah! mon +Dieu!... c'est moi peut-être qui suis cause!...—Non... oh! non, mon +garçon, calme-toi. Ton père t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton +absence bien plus philosophiquement que ta mère; il disait tous les +jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enragée, ça lui +fera du bien, ça le corrigera, et j'espère qu'il reviendra plus docile. +Mais il y a un mois un coup de sang l'a emporté en un instant, quoi +qu'il bût tous les<a name="Page_177" id="Page_177"></a> matins quelque chose pour éviter ces +accidens-là!...—Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas été près +de lui à ses derniers momens; voilà la punition de ma faute!... mais +elle est bien cruelle.</p> + +<p>»—Allons, Jean, calme-toi... C'est très-bien de pleurer ton père, tu le +dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi, +Rose...</p> + +<p>»—Oui, monsieur... Ça me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.—Je +conçois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux +conserver ma fermeté. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame +Durand en lui ramenant son fils.—Oui, vous avez raison, mon parrain, +allons trouver ma mère.»</p> + +<p>Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder à +aller consoler sa mère. On arrive bientôt chez madame Durand. La +boutique est fermée, car il est déjà tard; mais Catherine vient ouvrir, +elle pousse un cri de joie en voyant son jeune maître, et quoiqu'on lui +recommande de se taire, elle court à sa maîtresse en disant: «Le voilà, +madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramène.»</p> + +<p>Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte +aussi vite qu'elle, et il est bientôt dans les bras de sa mère qui +l'embrasse bien tendrement.</p> + +<p>«Le voilà,» dit Bellequeue, «je vous avais bien dit que je vous le +ramènerais... Il est corrigé, oh! il sera sage maintenant; il me l'a +promis.»</p> + +<p>Madame Durand n'avait pas besoin de cette assu<a name="Page_178" id="Page_178"></a>rance pour pardonner à +son fils; mais Jean, en lui témoignant le chagrin qu'il éprouve de la +mort de son père, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin +quand les premiers momens donnés à la tendresse, à la surprise, sont +passés, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit +tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce récit. Jean conte tout, hors +le dernier tour de Démar, qui l'a déterminé à quitter ses compagnons; un +reste d'amitié pour ses anciens camarades le porte à cacher une faute +qui, si elle était connue, couvrirait de honte leurs parens. «Nous nous +sommes querellés,» dit-il, «et je les ai quittés... Depuis long-temps +d'ailleurs, je sentais que je devais revenir près de vous.»</p> + +<p>On n'en demande pas davantage à Jean; on le croit, on l'embrasse encore, +et après avoir ainsi réinstallé son filleul dans la maison de ses +parens, Bellequeue retourne chez lui, enchanté de sa soirée.</p> + +<p>Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son père, +et sa mère, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: «Je savais bien, +moi, que ce n'était pas un mauvais garçon.»</p> + +<p>Toute la famille est bientôt instruite du retour du jeune Durand. Mais +personne ne vient en féliciter sa mère, parce que tous ses parens +l'ayant blâmée de son extrême faiblesse, madame Durand s'est fâchée avec +eux. «Il fera bientôt quelque nouvelle escapade,» disent les Renard. «Il +ne saura jamais un état,» dit Fourreau. «Il ne sera jamais aimable<a name="Page_179" id="Page_179"></a> avec +les demoiselles,» dit la cousine Aglaé. «Il ne dansera jamais bien,» dit +Mistigris.</p> + +<p>Madame Durand s'inquiète peu de ce que disent ses parens. Son fils est +revenu, c'est tout ce qu'elle désirait. Madame Moka vient voir le jeune +étourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie à madame +Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son +fils, et lui répondant tout en savourant la liqueur: «Il <i>revinssera</i>, +madame, j'en <i>suimes</i> assurée.» Quant à madame Ledoux, elle n'est pas +fâchée non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble à l'un de +ses trois maris ou de ses quatorze enfans.</p> + +<p>Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste +souvent près de sa mère. La bonne madame Durand est même alarmée de +l'extrême sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est +la première à l'engager à se donner un peu de distraction. De son côté, +Jean engage sa mère à quitter le commerce et à jouir d'un repos qu'elle +a bien gagné. Comme son fils est décidé à ne point faire un herboriste, +madame Durand consent à vendre son fonds. Grâce aux soins et aux +démarchés de Bellequeue qui se charge de cette négociation, le fonds est +bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des économies; +un an après la mort de son époux, Madame Durand se retire du commerce +avec six mille livres de rentes.</p> + +<p>Jean, en ayant à peu près autant par ce que lui a laissé sa marraine, +madame Durand dit à tout le monde: «Mon fils aura un jour douze mille +livres<a name="Page_180" id="Page_180"></a> de rentes; avec cela, sa figure et ses qualités, il peut épouser +une duchesse.»</p> + +<p>Jean, qui a près de dix-huit ans, est en effet un assez joli garçon; +mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement +distinguée; habitué à fréquenter les tabagies, à préférer les +guinguettes aux salons, et la société d'une grisette à celle d'une dame +du monde, Jean a des manières de mauvais ton; il n'est pas grossier, +mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un +compliment à une femme, mais il mêle souvent des jurons énergiques dans +sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour être aimable, +Jean dit: «Il faut qu'on me prenne comme je suis!» Et sa mère lui +répond: «Tu es très-bien comme cela, mon garçon.»</p> + +<p>Jean, qui ne cherche pas à plaire, et déteste les fats, ne conçoit pas +que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit +quelquefois: «Mon ami, on peut soigner sa mise sans être fat; il n'y a +pas de mal à avoir du goût, à placer ses cheveux avec grâce... Ce n'est +pas être coquet que de tenir à ce que notre habit soit bien fait et +notre pantalon bien taillé.—Bah!» répond Jean, «pourvu qu'un homme soit +propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?»</p> + +<p>Enfin Jean qui ne connaît rien en littérature, en musique et en +peinture, qui n'a aucun talent d'agrément et aucune science utile, dit +encore: «Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin +de savoir tout cela?» Et la bonne madame<a name="Page_181" id="Page_181"></a> Durand lui répond: «Non +certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout +sans avoir rien appris.»</p> + + +<p class="top5">En revanche, Jean est très fort au billard, il y passe une partie de ses +journées; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs +faire assaut avec des jeunes gens de son âge; quelquefois il emmène +Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le +spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps à la même place; il +ne sait pas ce que c'est que faire la cour à une dame, mais il aime à +rire près d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans façon.</p> + +<p class="top5">Tout en allant dîner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie +de le rendre plus galant. «Tu as une jolie voix, mon ami,» lui dit-il, +«mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons à boire, et +tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est +toujours mise avec négligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes +pas de grâce en marchant.—La liberté, mon parrain, je ne connais que +ça,» dit Jean. «—Sans doute, mon garçon, c'est très agréable de ne +faire que ses volontés; mais ça n'empêche pas de boucler ses cheveux +proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits +airs tendres, que des refrains à boire qui font trembler les +vitres.—Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces +romances qui font dormir ceux qui les écoutent... On se donne un air<a name="Page_182" id="Page_182"></a> +mignard, on fait des yeux languissans...—Mon ami, cela ne déplaît pas +aux dames.—J'en suis fâché, mais je ne saurai jamais faire tout cela... +Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! Ça m'est bien +égal.—Si tu étais amoureux tu ne dirais pas cela.—Amoureux!... Ah! je +vous assure que je n'en serais pas plus bête. D'ailleurs, je l'ai déjà +été trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie poussé de gros +soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis +tout de suite à la personne: Savez-vous que vous êtes, sacredieu! jolie; +foi d'honnête homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne +cours pas après elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous +sommes bientôt d'accord.—Mon ami, c'est que tu as toujours adressé tes +hommages à de petites ouvrières... à des grisettes.—Est-ce que ce ne +sont pas des femmes comme les autres?—Si... c'est-à-dire ce sont des +femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.—Ah! si +elles exigeaient quelque chose, ça ne me plairait plus.—Et tu crois, +que tu as été amoureux, mon cher Jean?—Mais il me semble que oui.—Pas +du tout, ce n'est pas là de l'amour.—Que ce soit ce que ça voudra, je +ne veux pas faire l'aimable autrement.»</p> + +<p>Bellequeue, en rentrant chez lui, dit à Rose: «Jean est un beau garçon, +brave, honnête, bien taillé; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir +un peu la rudesse de son ton et de ses manières; alors il ne lui +manquerait plus rien. S'il voulait seulement<a name="Page_183" id="Page_183"></a> me prendre pour modèle +dans la manière de saluer une dame, d'offrir son bras...»</p> + +<p>»—M. Jean, est très-bien comme cela,» répond Rose; «sa franchise fait +excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de désagréable, il est +très-beau garçon et point fat, ça ne l'empêchera pas de plaire. Ah! s'il +vous écoutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empressé avec +toutes les femmes, qu'il serait toujours à sourire à l'une, à offrir son +bras à l'autre...»</p> + +<p>»—Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me présente avec grâce, +mais voilà tout.—Je sais très-bien comment vous vous présentez, +monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les +saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il +deviendra assez tôt perfide et trompeur.»</p> + +<p>Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se +regarde dans la glace en se disant: «Elle devient terriblement +jalouse!»<a name="Page_184" id="Page_184"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3> + +<p class="head">LA PETITE BONNE.—PROJETS DE BELLEQUEUE.</p> + + +<p>Le temps s'écoulait; Jean avait passé ses dix-neuf ans. Il s'était lié +avec plusieurs jeunes gens de son âge, mais il les regardait comme des +connaissances, plutôt que comme des amis; le souvenir de Démar et de +Gervais lui faisait craindre de donner son amitié à des gens qui n'en +auraient pas été dignes; dans ses compagnons de dîner, de jeux, de +plaisirs, il voulait de bons enfans, sans façons, et ronds comme lui; +mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse. +Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces +gens qui passent leur temps à s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont +pas délicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs +penchans.</p> + +<p>Cependant Jean était souvent encore dupe de son bon cœur. On lui +empruntait de l'argent, et il ne sa<a name="Page_185" id="Page_185"></a>vait pas refuser; il aimait à +obliger, et quand on lui faisait le récit de quelque infortune nouvelle, +il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.</p> + +<p>Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il +rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait +chez un traiteur ou dans un café, faisant sauter le champagne ou buvant +du punch, l'infortuné dans les mains duquel il avait vidé sa bourse le +matin. Alors Jean jurait après les hommes, et revenait trouver +Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait joués. «Mon cher +ami,» lui répondait Bellequeue, «je t'ai déjà dit que tu allais trop +vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le +monde il ne faut guère céder qu'au second ou au troisième, sous peine +d'être souvent dupe des apparences.—Mon cher parrain, qu'est-ce que +vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit +qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai; +je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel. +J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire à un fripon qui +ne me rend rien, ou à un drôle qui s'est moqué de moi, pouvais-je +deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai +par le rosser pour lui apprendre à me voler mon argent.—Alors on te +mettra en prison pour avoir rossé un homme.—Il faut donc se laisser +escroquer, et trouver cela gentil?—Non, mais il ne faut pas céder<a name="Page_186" id="Page_186"></a> à +son premier mouvement de colère, il faut remettre ses pièces entre les +mains d'un huissier.—Qu'est-ce que c'est que des pièces?—Ce sont des +titres qui prouvent qu'on te doit.—Est-ce que j'ai des titres, moi? +Est-ce que quand je prête cinq cents francs à une connaissance, je lui +dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez être un fripon, +et ne plus vouloir me payer?—Tu vois bien, mon garçon que, dans le +monde, toutes ces précautions sont nécessaires.—Le monde!... le +monde!... il est gentil, il est bien composé ce monde-là!... Je serais +bien fâché de me donner la moindre peine pour lui.—Mon garçon, ces +saluts, ces sourires, enfin tout cet échange de politesses que l'on fait +journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considère +ceux à qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que +vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez +pas.—C'est-à-dire qu'il faut apprendre à être aussi faux, aussi menteur +que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours +dire franchement ce que je pense, tourner le dos à ceux qui m'ennuient, +et prouver à ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La liberté, +mon parrain, je ne connais que ça.—Je l'aime beaucoup aussi, mon ami; +mais dans le monde, il y a des libertés qu'on ne doit pas se +permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras +quelqu'un de mal coiffé, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce +serait malhonnête. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne<a name="Page_187" id="Page_187"></a> puisses +pas te retourner, tu te mords doucement les lèvres en souriant, et cela +te donne un air agréable qui ne peut fâcher personne.—Laissez-moi donc +tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les +lèvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de +lui rire au nez?—C'est l'usage dans le monde, mon garçon.—Au diable +vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mère le trouve, ça suffit. +Que ceux à qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme +à l'épée, au pistolet, au bâton, ou à coups de poing.—Oh! je sais que +tu es un brave, un luron.—Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.»</p> + +<p>Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journée, ne +trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle +Rose qui lui faisait un accueil fort agréable, car nous savons que la +brusquerie, et les manières un peu libres du jeune homme ne déplaisaient +pas à la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'était point sotte, +et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis +le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose +n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un +air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fâchât.</p> + +<p>Un matin que Jean n'a point trouvé son parrain chez lui, il s'assied +près de la petite bonne, et lui dit: «Rose, on prétend que je suis +brusque, impoli même, trouvez-vous cela?—Non certainement,<a name="Page_188" id="Page_188"></a> monsieur +Jean, je vous ai toujours trouvé très-honnête, au contraire. Dame, vous +êtes jeune, vous êtes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je +n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!—Ils +disent encore que je jure à tout propos.—Ah! quel mensonge... et +d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les +momens de vivacité, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des +femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple, +chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand +elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-là... ce +Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y +fait attention seulement.—On dit que je sens toujours la pipe à une +lieue de loin.—Eh bien! quel mal de sentir la pipe? ça prouve que vous +fumez, voilà tout. Moi, j'aime assez cette odeur-là.—Mon parrain +prétend que je marche mal...—Allons! ne voudrait-il pas vous faire +marcher comme lui; en choisissant les pavés, et se tortillant comme une +anguille?—Il dit que je ne suis pas assez soigné dans ma +toilette.—Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures à +vous mirer tous les matins? Vous êtes très-bien mis... je déteste les +fats, moi.—Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut +savoir y mentir, y faire bonne mine à ceux qu'on n'aime pas.—Voilà de +jolis conseils!... On veut gâter votre candeur, votre bon naturel.... Ne +l'écoutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous<a name="Page_189" id="Page_189"></a> n'êtes pas assez grand +pour savoir vous conduire?—Enfin, il dit que je ne sais pas faire la +cour à une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de +conquête.—Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire... +Il me semble que vous êtes assez bien pour... enfin vous êtes d'âge à +savoir,... et puis ça se devine, ça.»</p> + +<p>Soit que mademoiselle Rose eût deviné qu'elle plaisait à Jean, soit que +celui-ci eût voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la +conversation s'était prolongée fort long-temps; et il y avait plus d'une +heure que Jean était chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il +avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit +salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.</p> + +<p>Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas à un +sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de +bien près.</p> + +<p>Cependant Jean va gaîment au-devant de son parrain en lui disant: «Je +vous attendais.—C'est ce que je vois,» dit Bellequeue en se pinçant les +lèvres, «et y a-t-il long-temps que tu es ici?—M. Jean ne faisait que +d'arriver,» s'écrie Rose.—Bah! laissez donc» dit Jean, «il y a plus +d'une heure que je suis là.»</p> + +<p>Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il +lui manque en effet l'usage du monde.</p> + +<p>«De quoi causais-tu donc avec Rose?» reprend Bellequeue au bout d'un +moment. «M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois,» dit Rose.<a name="Page_190" id="Page_190"></a> +«—Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que +vous étiez fort gentille, Rose.—Ah! c'était pour rire, monsieur.—Non, +c'était pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand +vous êtes arrivé.—Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.—Ah! par +exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voilà comme je la +tenais...</p> + +<p>»—C'est bon,» dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. «Je +devine comment vous la teniez. Rose, allez à votre cuisine.»</p> + +<p>Rose sort, en lançant en-dessous un regard à Jean, pour l'engager à se +taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.</p> + +<p>Bellequeue tâche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.</p> + +<p>«Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des mœurs et qu'il +y avait certaines libertés qu'il n'était pas convenable de +prendre.—Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?—J'ai chez moi pour +bonne une jeune fille honnête et sage...—Elle est bien gentille.—Oh! +gentille... cela dépend du goût!... elle est très-coquette, voilà ce qui +est certain.—Enfin, elle vous plaît comme cela, puisque vous la +gardez.—Je ne te dis pas qu'elle me plaît... pourvu qu'elle fasse bien +son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu +viennes l'embrasser et lui conter fleurette.—Puisqu'elle ne vous plaît +pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?—Parce qu'il faut +des mœurs.—Et les mœurs ne vous<a name="Page_191" id="Page_191"></a> empêchent pas de l'embrasser toute la +journée, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?—Je te répète qu'elle +est honnête et sage.—Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle +m'écoute.—C'est égal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas +convenable.—Ça me convenait pourtant beaucoup.—Mon cher Jean, je t'ai +déjà dit qu'il ne fallait pas toujours céder à son premier +mouvement.—Mon cher parrain, je vous ai déjà répondu que je me moquais +des convenances et que j'aimais à faire mes volontés; voulez-vous venir +fumer?—Non, merci, je resterai chez moi.»</p> + +<p>Jean s'éloigne, et Bellequeue reste seul; il réfléchit et ne semble pas +d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient près de lui, et il ne +lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle +chantonne, enfin elle s'approche de son maître et lui dit d'un ton +mielleux et en laissant voir ses dents qui sont très-blanches:</p> + +<p>«Voulez-vous faire une partie de dames?»</p> + +<p>Rose connaît bien son maître; déjà sa colère s'est évanouie, le sourire +de la petite bonne a quelque chose de séduisant auquel Bellequeue ne +peut pas résister; cependant il tâche de prendre un air grave en +répondant: «Rose, je suis très-mécontent de vous.—Pourquoi donc cela, +monsieur?—Parce que vous permettez à Jean de prendre avec vous des +libertés... des familiarités.—Il n'a rien pris, monsieur; ne +croyez-vous pas que M. Jean songe à moi!... lui, qui ne pense pas aux +femmes.... Attendez, vous êtes un peu décoiffé par-là... que je<a name="Page_192" id="Page_192"></a> vous +refasse cette boucle.—Je sais bien que Jean est un étourdi... qui rit +et voilà tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?—Oh! vous êtes comme un +cœur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.—Malgré cela, quand +mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...—Je +sais très-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc +avez-vous été si long-temps dehors ce matin? vous avez été sans doute +chez la parfumeuse?—Oui, j'y suis entré un moment.—C'est cela, je m'en +doutais! Quand monsieur est là, il n'en sort plus!...—Rose, vous me +tirez les cheveux!... vous me faites mal!—Tant mieux!... je devrais +vous les arracher tous pour vous apprendre à faire moins le galant.</p> + +<p>»—Elle est charmante!... elle est très-drôle!» se dit Bellequeue, en se +plaçant devant le damier. «Malgré cela, je ne voudrais pas que mon +filleul eût souvent des tête-à-tête avec elle.»</p> + +<p>Et tout en poussant ses dames, Bellequeue réfléchit à ce qu'il pourrait +faire pour que Jean ne pensât plus à Rose. Tout à coup une idée se +présente, Bellequeue est enchanté, ravi; il se lève brusquement et +reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.</p> + +<p>«Eh ben! vous me laissez là, monsieur,» lui dit Rose. «—Oui, j'ai à +parler d'affaire à quelqu'un.—Vous n'avez pas achevé la partie.—Nous +l'achèverons une autre fois.—C'est bien amusant de rester comme ça à +moitié des choses...—Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de +quatre.»<a name="Page_193" id="Page_193"></a></p> + +<p>En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand, +où il savait bien alors ne pas trouver Jean.</p> + +<p>«Ma chère commère, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en +s'asseyant près de la veuve de l'herboriste, «d'une affaire +très-importante et qui vous intéresse, puisqu'il s'agit de votre +fils.—De mon fils!» dit madame Durand; «parlez, mon cher monsieur +Bellequeue, lui serait-il arrivé quelque chose?...—Non, non, +calmez-vous, il est maintenant à fumer ou à jouer au billard, peut-être +fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien +d'inquiétant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean, +c'est son sort futur, et voilà ce dont je veux vous parler.—Comment! +l'avenir de Jean vous inquiète? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une +fortune assurée?—Assurée, oui, s'il ne la dépense pas à droite et à +gauche... Les cafés, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela +coûte, vous le savez.—Mon fils est d'âge à s'amuser; il faut donc qu'il +s'amuse.—Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blâme +pas, mais mon filleul a trop bon cœur, il est trop obligeant; il prête à +l'un, à l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au café, il paie +pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.—Cela +prouve sa sensibilité.—Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne +faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens +qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie désœuvrée semble commencer +à ennuyer<a name="Page_194" id="Page_194"></a> Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en +bâillant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.—C'est vrai, il +bâille très-souvent, je l'ai remarqué avec peine?... Auriez-vous inventé +quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?—Je n'ai rien inventé, +mais j'ai trouvé ce qu'il fallait à Jean... c'est une +femme.—Comment?—Sans doute, il faut le marier.—Le marier... vous +croyez?—Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits +mâles, il en paraît vingt-cinq.—C'est vrai.—On marie des jeunes gens +plus tôt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera très-bien, cela +achèvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les +tabagies, les guinguettes; il ne prêtera plus son argent à tout le +monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne bâillera plus +aussi souvent, parce qu'une femme nous donne nécessairement des +distractions.»</p> + +<p>La bonne maman Durand réfléchit quelques instans et dit enfin: «Je crois +que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire +qu'un excellent mari.—Excellent, c'est mon avis.—Mais alors il +faudrait lui trouver une excellente femme!—J'ai son affaire!—En +vérité!—Tout à l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante, +je pensais à mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime... +Cette idée de le marier me souriait depuis long-temps. Tout à coup je me +sais rappelé la famille Chopard et je me suis dit: Voilà ce qu'il nous +faut... voilà la femme de Jean!<a name="Page_195" id="Page_195"></a> «—Comment! la famille +Chopard?—Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur +retiré, vous le connaissez?—Peu, M. Durand ne l'aimait pas.—Ah! parce +que Chopard, qui est un farceur, disait à ce pauvre Durand qu'il ne +fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!... +Pure plaisanterie, Chopard est très-fort sur les calembourgs. Du reste, +c'est un parfait honnête homme, sa femme est fort gaie, fort +rieuse!—C'est une grosse bête.—Ça ne fait rien, ce n'est pas sa femme +que Jean épousera, c'est sa fille, mademoiselle Adélaïde Chopard, fille +unique, belle femme, bien élevée!... qui faisait déjà de l'eau de noyaux +à huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de ménage, et +aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est +certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins +dix mille livres de rentes.—Vraiment... vous êtes sûr?...—Oh! je +connais les Chopard depuis long-temps, j'y dînais deux fois la semaine +avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en +paraît vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.—Et +croyez-vous qu'ils pensent à la marier?—Oui; ils ont refusé +dernièrement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard +n'a pas voulu aller demeurer à Picpus; mais je suis certain qu'ils ne +refuseraient pas mon filleul!—Il faudrait qu'ils fussent bien +difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?—Oh! +très-jolie!... une<a name="Page_196" id="Page_196"></a> figure carrée, à la grecque, bien proportionnée, un +peu forte peut-être, mais en prenant de l'âge, ses joues fondront. Ce +sera une très-belle femme.—Reste à savoir maintenant si Jean voudra se +marier!—Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage +qu'il y consentira.—Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir +heureux et bien marié.—Il faut qu'il épouse mademoiselle Chopard... à +moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les +parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que +vous ne voudriez forcer Jean.—Ils ont bien raison. Il faut d'abord que +les jeunes gens se conviennent.—Oui, mais pour cela il faut qu'ils se +voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard à +dîner.—N'est-ce pas aller un peu vite?...—Quand il s'agit de mariage, +il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je +tâterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos +desseins...—A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!—C'est +entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est +le diable pour le faire aller en société, au lieu qu'ici, il faudra bien +qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune +personne...—Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrivée +des Chopard.—Après tout, un dîner n'engage à rien; et si mademoiselle +Adélaïde ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre à vous +proposer.—Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je +m'en rapporte à<a name="Page_197" id="Page_197"></a> vous.—C'est convenu, je vous réponds qu'avant peu mon +filleul sera marié.»</p> + +<p>Bellequeue, très-content du succès de son projet, dit adieu à madame +Durand, et retourne chez lui en se disant: «En mariant Jean avec +mademoiselle Chopard, je suis sûr qu'il ne viendra plus si souvent chez +moi les matins, et qu'il ne pensera plus à conter fleurette à ma petite +bonne.»</p> + +<p>C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous +songeons à nous, avant d'obliger les autres.<a name="Page_198" id="Page_198"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3> + +<p class="head">LA FAMILLE CHOPARD.</p> + + +<p>Le lendemain, après avoir terminé sa toilette et engagé Rose à aller +causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui +demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard étaient de bonnes gens. Le +mari aimait à faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un +vieux bon mot qu'il avait déjà débité cent fois; sa femme riait de +confiance dès que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui +arrivait, après avoir ri aux larmes, de demander à son époux ce qu'il +avait dit. Mademoiselle Adélaïde était idolâtrée de ses parens qui +n'avaient eu qu'elle. Bien différente de Jean qui n'avait pas voulu +essayer l'état de son père, la petite Chopard avait montré beaucoup de +goût pour la distillation; étant toute jeune, elle faisait déjà des +essais en cerises et en prunes à l'eau-de-vie, et ses parens émerveillés +avaient voulu<a name="Page_199" id="Page_199"></a> envoyer à l'exposition des produits de l'industrie un +abricot confit par leur fille à l'âge de sept ans; mais l'abricot +n'avait pas été reçu.</p> + +<p>Cependant mademoiselle Adélaïde était un peu capricieuse, un peu +boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de +ses parens, c'était une divinité. Elle avait commencé la musique et le +dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite étudier +l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref, +elle avait commencé un peu de tout et ne savait rien, excepté la manière +de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille +très-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle +Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvième année, elle était grande et +assez bien faite; sa figure quoique forte n'était pas désagréable; ses +sourcils très-prononcés lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle +devait un jour être riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient déjà fait +la cour. Adélaïde se montrait difficile; elle était tellement habituée +aux adulations, aux éloges, que les complimens de ses adorateurs la +touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: «Veux-tu épouser +celui-là?» elle répondait nonchalamment: «Ah! ma foi non!... il m'a dit +la même chose que les autres.»</p> + +<p>Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tête-à-tête, et cela +sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adélaïde; +parler à des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le +chapitre de ses pièces, un vieux soldat sur celui<a name="Page_200" id="Page_200"></a> de ses batailles, une +coquette sur celui de ses conquêtes, un amant sur celui de sa maîtresse: +il n'y a plus de raison pour que cela finisse. «Elle est étonnante,» dit +madame Chopard, «elle sait tout, cette chère Adélaïde!... elle raisonne +de tout avec une aisance extraordinaire.—C'est vrai,» dit M. Chopard, +«elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... médecine que +liqueur!... elle n'est empruntée pour rien.—Dans la moindre des choses, +monsieur Bellequeue, elle montre son étonnante sagacité... Dernièrement, +dans une soirée où nous sommes allés, elle a joué sur-le-champ au vingt +et un; et sans l'avoir jamais appris.</p> + +<p>»—C'est extraordinaire,» dit Bellequeue. «—Enfin,» reprend M. Chopard, +«elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son père, et +pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-là... hein?... Ah!... ah!... +ah! il est bon celui-là...</p> + +<p>»—Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous +en prie!... Il est vrai que notre fille a reçu une superbe éducation... +oh! nous n'avons rien épargné...—Elle a eu douze maîtres, et maintenant +c'est elle qui est la maîtresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...»</p> + +<p>Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari, +Bellequeue reprend: «Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore marié +cette belle demoiselle?—Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont +manqué!... Mais Adélaïde est difficile... oh! elle est très-difficile... +C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout<a name="Page_201" id="Page_201"></a> ne +peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est-à-dire un homme en état +de lui tenir tête.</p> + +<p>»—Diable!» se dit Bellequeue, «s'ils veulent un savant, je ne crois pas +que Jean soit leur fait... C'est égal... essayons toujours.»</p> + +<p>Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: «Je connais +quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre +fille.—Bah!—Ce n'est pas précisément un savant... mais c'est un +gaillard bien en état de tenir tête à une femme... un beau garçon de +vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.—Eh mais, +tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?—C'est le fils de +feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.—Le fils de ce pauvre +Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout +petit!—Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me +semble?—Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un +peu étourdi... il aime le plaisir, c'est de son âge; mais du reste il +est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle. +D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je +puis répondre de lui.—S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs +Adélaïde verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact +étonnant.—Est-ce qu'elle se connaît en hommes, aussi?—En tout, mon +cher ami.—Vous avez là une fille bien savante.—Je vous assure que son +mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!—Écoutez, je ne +veux point prendre de détours, je suis chargé<a name="Page_202" id="Page_202"></a> par madame Durand de vous +engager à venir, sans façon, dîner demain chez elle avec mademoiselle +votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se +plaisent. Madame Durand n'a point osé venir elle-même; mais entre parens +qui désirent marier leurs enfans, on ne fait point de cérémonie. +Acceptez-vous?—Ma foi, oui,» dit M. Chopard, «nous irons dîner... Eh +bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dîner +de pris... et nous tâcherons de ne pas l'avoir sur le cœur... hein?... +Ah! ah! ah!... il est bon... sur le cœur!</p> + +<p>»—C'est charmant!» dit Bellequeue. «Je vais aller prévenir madame +Durand qu'elle peut compter sur vous demain.»</p> + +<p>Au moment où Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adélaïde entrait +dans l'appartement tenant un petit bocal à la main. Elle court d'un air +folâtre à son père en lui disant: «Papa, papa, regardez donc mes +prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme +elles sont conservées... comme elles sont fermes... comme elles sont +vertes!...</p> + +<p>»—Superbes!» dit M. Chopard en passant le bocal à sa femme. «Tiens, +regarde, madame Chopard.»</p> + +<p>Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut +pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. «C'est +de votre ouvrage, mademoiselle?» dit-il. «—Oui, monsieur. Oh! ce n'est +rien ça... je veux maintenant<a name="Page_203" id="Page_203"></a> conserver des grappes de raisin +entières...—Des grappes de raisin!...» dit Chopard. «Elle est +étonnante... elle finira par mettre tout à l'eau-de-vie!...»</p> + +<p>Et le papa ajoute à l'oreille de Bellequeue: «Mon ami, vous conviendrez +qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trésor dans un +ménage...—Un véritable trésor... nous tâcherons de vous l'enlever. Au +revoir, mes chers amis; à demain.»</p> + +<p>Bellequeue fait un gracieux salut à mademoiselle Adélaïde, et s'éloigne +pour prévenir madame Durand du succès de sa négociation. Quand le +ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit à ses parens: +«Est-ce que M. Bellequeue veut m'épouser?—Non, ma fille, non, ce n'est +pas lui,» dit madame Chopard; «mais demain tu verras quelqu'un +qui...—Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie +le jeune Durand sans connaître ses intentions; il faut laisser faire le +mystère et la sympathie, sans quoi le but est manqué.—C'est juste, +monsieur Chopard, ne lui disons rien, à cette chère enfant; elle verra +d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dînons chez +eux. Le hasard fera le reste.</p> + +<p>»—Eh bien! je parie que M. Durand veut m'épouser?» dit mademoiselle +Adélaïde en souriant. «—Oh! pour le coup! c'est extraordinaire,» dit +madame Chopard, «nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine +tout, ce n'est pas notre faute.—Elle tient de moi, madame Chopard, je +devinais tout étant petit: aussi je me suis dit: Il faut me<a name="Page_204" id="Page_204"></a> mettre +distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil +celui-là... Je le redirai demain à dîner.»</p> + +<p>De son côté, madame Durand, qui est bien aise de connaître les sentimens +de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour +où doivent venir les Chopard, et lui dit: «Mon ami, est-ce que tu n'as +pas quelquefois envie de t'établir?—De m'établir!» répond Jean, «et +quel état voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.—Tu ne m'entends +pas. Par établissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme +est marié... on regarde son sort comme assuré.—Ah! c'est marié que vous +voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore +pensé!... A mon âge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bête +si je me mariais?—Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq +mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...—Je ne le suis guère +pourtant.—Le mariage te rendrait plus posé, plus tranquille; on a une +femme, des enfans... Cela occupe.—Au fait, ça m'amuserait +peut-être!—Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton +ménage!—Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu'à arranger ça avec mon +parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour à faire, pas de +complimens à dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! ça +m'est égal! je me marierai.—Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi +le plaisir de ne pas dîner dehors demain; j'ai quelques personnes... des +amis... je désire que tu y sois.—Ah! si vous avez de la<a name="Page_205" id="Page_205"></a> société, et +qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symétrie, +vous savez que cela m'<i>embête</i>!—Non, il n'y a point de cérémonie, ce +sont des gens sans façons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton +parrain dînera avec nous.—Allons! à la bonne heure. Mais si les +individus m'ennuient, je vous préviens que je file tout de suite.»</p> + +<p>Le jour du dîner est arrivé. A quatre heures, Bellequeue est chez madame +Durand; il a mis l'habit noir et les souliers à boucles. Jean lui dit en +l'apercevant: «Pourquoi diable tant de toilette pour venir dîner chez +nous?... Vous êtes serré, pincé; vous avez l'air d'une aiguille!—Mon +ami, il faut toujours être soigné dans sa toilette quand on va en +société.—Est-ce que nous sommes de la société, nous +autres?—Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mère attend la famille +Chopard.—Qu'est-ce que c'est que ça, la famille Chopard?... Je ne +connais pas ces gens-là, moi.—Ce sont de très-braves gens... riches... +retirés du commerce...—Ce n'est pas ça que je vous demande; qu'est-ce +que ça me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons +enfans?—Oh! très-gais! Chopard est un boute-en-train!... très-fort sur +le rébus.—Fume-t-il... joue-t-il au siam?—Oh! pour fumer, il est +probable qu'il n'est pas venu jusqu'à cinquante ans sans fumer... Enfin +c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine +Aglaé... Quant à leur fille...—Ah! il y a une fille?—Et une fille +superbe... Tu m'en diras<a name="Page_206" id="Page_206"></a> des nouvelles... Une femme étonnante pour le +savoir et l'érudition... et des qualités précieuses!... sachant faire +toutes les liqueurs possibles!—Ça n'est pas mauvais, cela.—Nous aurons +aussi madame Ledoux,» dit madame Durand; «elle devient vieille, mais +elle est si bonne femme!—Ah! oui,» dit Jean, «elle va encore nous +parler de ses maris et de ses enfans!—Non, depuis quelque temps, elle +en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence à +perdre la mémoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.»</p> + +<p>Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes +aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il déclare qu'il se +trouve bien coiffé, et, malgré tous les efforts de son parrain, ne veut +pas refaire le nœud de sa cravate.</p> + +<p>La famille Chopard ne tarde pas à arriver. Mademoiselle Adélaïde est en +grande toilette: malgré ses sourcils un peu épais et sa figure carrée, +elle a de l'éclat et peut passer pour belle femme. Pendant les premières +salutations, mademoiselle Adélaïde, tout en baissant les yeux, a déjà +regardé Jean. Quant à lui, il est resté dans un coin de la chambre, et +n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mère +l'appelle en lui disant: «Mon fils, venez donc saluer M. et madame +Chopard.»</p> + +<p>Jean s'avance, salue à demi, en prononçant brusquement un: «bien le +bonjour,» et retourne en sifflant regarder à la fenêtre, tandis que +Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: «N'est-ce pas qu'il est bel<a name="Page_207" id="Page_207"></a> +homme?—Fort bel homme,» répond le papa Chopard. «—Il paraît qu'il aime +beaucoup la musique!» dit madame Chopard, qui entend Jean siffler. +«—Oh, infiniment,» répond Bellequeue; «il a une manière de siffler qui +remplace la flûte.»</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-là, d'un +air indifférent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui +dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspiré à sa main. Mais Jean +continue de siffler et de rester à la fenêtre sans daigner tourner la +tête; cela paraît fort singulier à mademoiselle Adélaïde.</p> + +<p>Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la +conversation. M. Chopard lâche quelques pointes, sa femme rit, mais leur +fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la +société. Elle s'excuse d'être venue un peu tard et va embrasser Jean en +disant: «C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous +savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui était huissier, je crois, +ou ébéniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par +oublier... C'est égal, votre fils est tout son portrait.»</p> + +<p>Enfin Catherine vient annoncer que le dîner est servi. On attendait ce +moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour +entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tête pour faire +un nouveau calembourg.</p> + +<p>«La main aux dames,» crie Bellequeue en se levant, et aussitôt il prend +celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame<a name="Page_208" id="Page_208"></a> +Ledoux. Mademoiselle Adélaïde reste seule dans la chambre avec Jean, et +elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire à table, +mais Jean, en quittant la fenêtre, ne voyant plus que mademoiselle +Chopard, se contente de lui dire: «Eh bien! est-ce que vous n'allez pas +dîner? Moi j'ai une faim de loup!» et en disant cela, il court se mettre +à table.</p> + +<p>Mademoiselle Chopard est restée fort surprise de l'impolitesse de Jean; +Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle à manger, +s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adélaïde, à laquelle il dit: +«M. Durand est excessivement timide, je suis sûr qu'il n'a pas osé vous +offrir la main.—Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'était +ça!—Oh, c'est un garçon très-singulier... Caractère extraordinaire... +Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.»</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde est placée à table à côté de Jean. Celui-ci lui +parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui +dire de temps à autre: «Trouvez-vous ça bon? Aimez vous ça? Buvez donc; +vous ne buvez pas.» A ces phrases laconiques, mademoiselle Adélaïde +répond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui +fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y +songer; et mademoiselle Adélaïde trouve que Bellequeue a raison, et que +Jean ne fait rien comme tout le monde.</p> + +<p>Le dîner met M. Chopard en train; il a déjà placé deux calembourgs sur +les cornichons, et un sur le pain<a name="Page_209" id="Page_209"></a> qu'il n'aime pas sans <i>levain</i>. +Madame Chopard rit à se tenir les côtés; madame Durand tâche de rire +aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas à se marier; +madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en +mangeant, et madame Chopard dit à Bellequeue: «Il est très-gai, ce jeune +homme, il est excessivement gai.»</p> + +<p>Comme Jean n'oublie pas de verser à boire, et qu'il a soin de remplir le +verre de M. Chopard, celui-ci dit à madame Durand: «Votre fils me paraît +être parfaitement élevé.»</p> + +<p>Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de +mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit: +«Vous savez donc faire des liqueurs?»</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde se pince les lèvres et répond avec un peu +d'humeur: «Je sais bien faire autre chose, monsieur.—Ah! au fait, une +femme; il faut que ça s'occupe; ça ne peut pas, comme nous autres, +courir dans les cafés... jouer au billard...—Oh, je joue au billard +aussi.—Bah, vraiment!—Nous en avons un à la campagne de mon père, j'ai +fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.—Avec des queues à +procédés?—Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la +musique... Je jouais du forté.—Moi, on a voulu me mettre au +violon.—Mais la musique m'agaçait les nerfs.—Oui, ça fait mal aux +oreilles.—J'ai appris le dessin... je copiais les modèles antiques, +d'après la bosse.—Est-ce qu'ils en ont<a name="Page_210" id="Page_210"></a> tous?—J'ai fait un Amour grec +qu'on a trouvé très-bien.—Moi, je n'ai fait que des polichinelles, +d'après la bosse aussi.—J'avais du penchant pour la botanique... +J'aimais à herboriser dans les champs.—Ah! Dieu! herboriser, je m'en +souviens, mon père me fouettait pour me faire nommer les plantes en +latin... Je ne reconnaissais que les colimaçons.—Mais j'ai laissé cela +pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connaître le nom +des étoiles, savoir quand Vénus paraît, quand Saturne se couche.—Il +doit se coucher quand il a envie de dormir.—Le Chariot, la grande +Ourse, l'étoile du Berger...—Mangez donc de la crême, je vous réponds +que ça vaut bien la grande Ourse.—Mais tout cela ne vaut pas +l'histoire!... C'est si intéressant l'histoire; si amusant!...—Ma +nourrice m'en racontait pour m'endormir.—Ces Grecs, ces Romains, ces +pères qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mère, ces frères qui +se battent entre eux.—Ils avaient donc tous le diable au corps!—Cette +Iphigénie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlevé +Hélène... Ah! c'est une chose bien amusante que ce siége de Troie!</p> + +<p>»—Ma fille est lancée,» dit tout bas madame Chopard à Bellequeue. «La +voilà partie!... c'est fini, elle ne s'arrêtera plus!»</p> + +<p>Jean laisse parler mademoiselle Adélaïde et se remet à chantonner entre +ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame +Ledoux qui commence à avoir une pointe de gaîté. Madame<a name="Page_211" id="Page_211"></a> Chopard rit des +bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame +Durand est enchantée de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes +sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable +abandon. Enfin, mademoiselle Adélaïde semble se faire au ton singulier +de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les +hommes qui ne font pas comme tout le monde.</p> + +<p>On reste long-temps à table. M. Chopard s'y plaît, Jean lui tient tête +pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien; +les dames ne déparlent pas, et après le café madame Ledoux assure +qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.</p> + +<p>Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amène la +conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'était une très-bonne +habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester à table +plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le +concert en chantant: <i>Femmes voulez-vous éprouver</i>, romance qu'il chante +avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux +dames, et Jean s'écrie après le second couplet: «Ah! mon parrain!... +vous chantez ça comme si vous n'aviez mangé que du miel depuis quinze +jours!...—Il est vrai que c'est doucereux,» dit M. Chopard; «moi, je +suis pour le gai, le vif... comme <i>Rendez-moi mon écuelle de bois</i>, ou +<i>Dans un verger Colinette</i>, ça sera toujours beau, cela...»<a name="Page_212" id="Page_212"></a></p> + +<p>M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et +en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite +mademoiselle Adélaïde à chanter, elle ne se fait pas prier, elle +commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de +la fin; après avoir commencé quatre chansons sans les finir et fait une +roulade dans chaque, elle déclare qu'elle tâchera de savoir la fin une +autre fois, et madame Chopard s'écrie: «Voilà ce que c'est que de trop +savoir, ça embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la +tête, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un +entier... Elle sait vraiment trop de choses!»</p> + +<p>C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain à +boire. «C'est gentil,» dit Bellequeue, «mais pour ces dames nous +voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table.» Alors Jean +commence la <i>Béquille du père Barnaba</i>, mais madame Chopard l'interrompt +après le second couplet en s'écriant: «Je la connais, mon mari me l'a +chantée... autrefois...» Et la maman ajoute à l'oreille de madame +Durand: «Cela choquerait l'oreille d'Adélaïde.»</p> + +<p>Jean commence alors: <i>Rien, père Cyprien</i>, et madame Chopard +l'interrompt encore en s'écriant: «Ah! nous connaissons aussi +celle-là!...—Mais, sacrebleu!» dit Jean, «si vous ne me laissez rien +finir, pourquoi me priez-vous de chanter?—C'est juste,» dit +mademoiselle Adélaïde, «il faut laisser finir monsieur.»</p> + +<p>Pour empêcher que l'humeur ne s'en mêle, Belle<a name="Page_213" id="Page_213"></a>queue prie Jean de leur +chanter une ronde de <i>Béranger</i>. La ronde est chantée, on fait chorus, +on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue, +craignant que Jean ne voulût ensuite chanter quelque gaudriole, est le +premier à faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lèvent, et +prennent congé de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean, à venir +bientôt les voir.<a name="Page_214" id="Page_214"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3> + +<p class="head">TÊTE-A-TÊTE DES FUTURS.—JEAN EST FIANCÉ.</p> + + +<p>En rentrant chez eux, les Chopard ne manquent point de demander à leur +fille ce qu'elle pense de Jean, car c'était ordinairement d'après l'avis +de mademoiselle Adélaïde que le papa et la maman prononçaient. +Mademoiselle Chopard a trouvé que M. Jean n'était point un homme comme +un autre; elle avoue qu'il est un peu original dans ses manières, mais +elle a causé avec lui, et elle prétend qu'il cause fort bien, et qu'il +parle sur tout sans être jamais embarrassé.</p> + +<p>«C'est un savant,» dit madame Chopard, «je l'avais deviné à son air +original; ma fille, il a dû trouver à qui parler avec toi?—Mais.... +oui... nous avons approfondi plusieurs sujets.</p> + +<p>»—Quant à moi,» dit M. Chopard, «j'ai trouvé au jeune homme des +manières rondes, fran<a name="Page_215" id="Page_215"></a>ches.... Oh! il n'a pas l'air d'un suffisant!... +Il boit sec! j'aime cela, moi; je ne voudrais pas qu'on appelât mon +gendre Boileau... Hein?... il est bon, j'espère, celui-là... Boit-l'eau! +ah! ah! ah!...»</p> + +<p>Le fait est que la personne de Jean n'avait pas déplu à mademoiselle +Adélaïde, et que, surprise de ne recevoir de lui aucun compliment, elle +en avait éprouvé en secret un dépit qui, chez les femmes, est souvent le +commencement d'un tendre sentiment.</p> + +<p>De son côté, madame Durand questionne son fils et cherche à savoir ce +qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean paraît assez indifférent pour +mademoiselle Adélaïde, il ne la trouve ni très-bien, ni trop mal, mais +sa personne ne semble pas lui déplaire, ce qui est déjà beaucoup, et +Bellequeue, qui connaît les goûts de son filleul, ne manque pas de lui +répéter: «Avec cette femme-là, mon ami, un mari n'aura rien à faire +depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son ménage... +et ferait encore des fruits à l'eau-de-vie et toutes les liqueurs +possibles.»</p> + +<p>Rien à faire, cela plaisait beaucoup à Jean qui ne se connaissait à +rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: «Ma foi!... si +cela vous fait tant de plaisir ainsi qu'à ma mère que je sois marié... +eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.»</p> + +<p>Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard, +savoir ce que l'on dit de son<a name="Page_216" id="Page_216"></a> filleul. Il n'était pas aussi tranquille +de ce côté, il craignait que les manières peu galantes de Jean n'eussent +déplu à mademoiselle Adélaïde. C'est donc avec une certaine inquiétude +qu'il se présente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et +auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.</p> + +<p>«Comment donc!» s'écrie M. Chopard, «mais c'est un charmant garçon!... +un original, mais un savant!...—Bah! vraiment, vous trouvez?» dit +Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. «—Parbleu!... faites donc +l'ignorant... Ma fille s'est bien aperçue tout de suite de la chose... +Je vous répète que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y +connaît...—Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous, +voyez-vous, il aura apparemment caché son jeu!...—C'est possible, mais +on n'en fait point accroire à ma fille... et quand elle a affirmé une +chose...—Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui déplaît +pas?...—Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne +nous voir... qu'il cause avec Adélaïde...—C'est juste, c'est +très-juste; je vous l'amènerai demain soir.—C'est cela, ils causeront, +ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce +qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord +connaissance avant de serrer le nœud... Serrer le nœud... oh! oh! oh!... +pas mauvais, hein?...—Très-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je +crois d'après cela que notre affaire s'arrangera...—Ma foi, je le crois +aussi... Nous aurons un nœud frais... Oh!... qu'il est bon!...<a name="Page_217" id="Page_217"></a> ah! +ah!... Un nœud frais... Il est à la coque celui-là!...»</p> + +<p>Bellequeue s'éloigne enchanté, il rentre chez lui rayonnant, et +mademoiselle Rose s'aperçoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes +filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerçait sur son maître +une certaine autorité, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle +s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.</p> + +<p>«Oh! ce n'est rien,» répond Bellequeue d'un air malin. «—Vous mentez,» +dit mademoiselle Rose, «je vois cela à votre nez!... Mais ce n'est pas +moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour être si +content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les +cheveux!»</p> + +<p>Cette colère fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant: +«Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me +rencontrait avec une femme, je suis sûr qu'elle se porterait à des +excès.</p> + +<p>»—Eh bien! monsieur,» dit Rose, «êtes-vous enfin fin décidé à me +répondre?—Ma chère amie, j'allais tout te dire... mais tu es si +pétulante...—Je suis ce que je suis... finissons.—Eh bien, je viens +d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.—Qu'est-ce +que c'est que cette affaire?—C'est... un mariage pour mon filleul.—Un +mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?—Sans doute.—Un +jeune homme de vingt ans!...—Vingt ans et demi bientôt.—C'est égal... +cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir<a name="Page_218" id="Page_218"></a> perdu la tête pour +songer à marier un jeune homme qui ne songe encore qu'à s'amuser.»</p> + +<p>Mademoiselle Rose se pinçait les lèvres et paraissait de fort mauvaise +humeur; de son côté, Bellequeue prend un ton sévère en lui répondant: +«Mademoiselle, mêlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus +des réflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.»</p> + +<p>Rose se tait et retourne à sa cuisine. Pendant toute la journée elle ne +dit plus rien; mais ce jour-là le poulet est brûlé, les côtelettes sont +en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourné. Bellequeue +fait un fort mauvais dîner, mais il se dit: «Pauvre Rose! je lui ai +parlé trop sévèrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a +négligé sa cuisine.»</p> + +<p>Remettant à un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout à +l'affaire qu'il a à cœur de terminer, Bellequeue, après son dîner, +reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa +bonne, se rend chez madame Durand, à laquelle il apprend les +dispositions favorables de la famille Chopard.</p> + +<p>Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle +répond à Bellequeue: «Je savais bien que mon Jean n'avait qu'à se +présenter pour tourner les têtes!... Mademoiselle Chopard doit se +trouver très-flattée qu'il veuille bien la prendre pour femme!...—Sans +doute,» dit Bellequeue, «mon filleul est bel homme... assurément; mais +vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas à ce +qu'on le trouvât savant!—Et<a name="Page_219" id="Page_219"></a> pourquoi donc cela?» s'écrie madame +Durand, «est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'à +présent?—Non, ma chère commère, ce n'est pas cela... mais...—Eh bien! +vous voilà comme son père, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi, +j'ai toujours trouvé qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garçon d'esprit +a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice, +vraiment!... c'est bon pour les imbécilles, ce ne serait plus la peine +d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.—Vous avez +raison, assurément, mais...—Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que +mon fils séduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.—Je n'en +doute pas, ma chère commère, mais tenons-nous en à mademoiselle Adélaïde +Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en +suis certain, mon filleul excessivement heureux.—Oh! je n'en doute pas +et ce mariage me convient beaucoup!—En ce cas veuillez donc prévenir +Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.—Soyez +tranquille, il y viendra.»</p> + +<p>Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: «Mon filleul est un +savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le +principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille, +je ne courrai plus toute la journée pour les autres... je pourrai tout à +mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'être +jalouse, ne laissera plus brûler mon dîner.»</p> + +<p>Madame Durand fait entendre à son fils qu'ils doi<a name="Page_220" id="Page_220"></a>vent une visite à la +famille Chopard, et que mademoiselle Adélaïde aura beaucoup de plaisir à +causer avec lui, parce qu'elle s'est aperçue qu'il était très-instruit.</p> + +<p>«Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,» +dit Jean, «et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout à +l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bête.... Vous savez bien que je ne +sais rien, ma mère, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.—Tu es +trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-même tous tes talens.—Oh! +çà! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!—Enfin, +tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?»</p> + +<p>Le mot <i>visite</i> avait toujours fait fuir Jean, qui, étranger à toutes +les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se déplaisait dans un +salon où il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie; +cependant, vaincu par les sollicitations de sa mère, et s'étant aperçu +d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait être fort à son aise, Jean +consent à aller chez eux le lendemain soir.</p> + +<p>Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invité +quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient +remplacé la chandelle, les housses des fauteuils et du canapé avaient +été enlevées et laissaient briller un vieux satin bleu broché, qui +depuis une quinzaine d'années n'avait vu le jour que six fois; on avait +fait de la toilette; mademoiselle Adélaïde avait mis beaucoup de temps à +sa coiffure, éprouvant pour la première<a name="Page_221" id="Page_221"></a> fois un désir très-vif de +plaire, et pour la première fois aussi, craignant de ne point y réussir; +enfin M. Chopard avait rangé sur une console une douzaine de petits +bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il +ne manquait jamais de mettre en évidence lorsqu'un épouseur se +présentait.</p> + +<p>Trois voisins étaient déjà arrivés, et mademoiselle Adélaïde faisait la +moue, parce qu'il était sept heures du soir, et que M. Jean ne venait +point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientôt après la +voix de Bellequeue qui donnait la main à madame Durand. La porte du +salon s'ouvre... une cuisinière va pour annoncer, mais Jean la retient +par son tablier en disant: «Nous nous annoncerons bien nous-mêmes. +Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnaîtra pas?...» et faisant +faire un demi-tour à gauche à la domestique, il pénètre dans le salon, +ayant encore son chapeau sur la tête, et va frapper sur l'épaule du père +Chopard en lui disant: «Comment ça va, mon vieux?»</p> + +<p>M. Chopard se retourne, et aperçoit Jean qui a une redingote, des bottes +crottées, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de +sa mère et de Bellequeue n'ayant pu parvenir à le faire changer de +toilette. Mais comme mademoiselle Adélaïde a trouvé M. Jean savant et +original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le +jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la +main en s'écriant: «Bonsoir, professeur!...» puis se tournant vers ses +amis, M. Cho<a name="Page_222" id="Page_222"></a>pard leur dit à l'oreille: «Remarquez la mise négligée de +ce jeune homme, c'est une suite de son originalité... Les savans ne +s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.»</p> + +<p>»—Alors,» dit un des voisins à un autre, «voilà un jeune homme qui doit +être très-instruit.»</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde ne paraît pas satisfaite du négligé de Jean, +cependant elle s'est levée et attend qu'il vienne lui présenter ses +hommages; mais Jean n'y songe pas, il s'est arrêté devant les bocaux et +s'écrie en frappant sur le ventre de M. Chopard. «Est-ce que nous allons +avaler tout ça ce soir?... Sacrebleu! mais alors il faudra revenir en +fiacre!...—Et peut-être ventre à terre,» dit M. Chopard. «Oh! oh! +oh!... ventre à terre!.... en voilà encore un soigné!...»</p> + +<p>Bellequeue, qui s'aperçoit que mademoiselle Adélaïde se mord les lèvres +avec colère, en attendant que Jean aille la saluer, va doucement tirer +son filleul par sa redingote en lui disant à l'oreille: «Va donc dire +bonsoir à mademoiselle Chopard.»</p> + +<p>»—Ah! c'est juste!» répond Jean tout haut; «le diable m'emporte si je +ne l'avais pas oubliée!»</p> + +<p>Et se retournant vers le canapé sur lequel mademoiselle Adélaïde s'est +replacée, Jean va se jeter lourdement à côté d'elle en s'écriant: «Eh +ben! princesse, qu'est-ce que nous disons ce soir?»</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde, tout étourdie de s'entendre appeler princesse par +un homme qu'elle voit pour la seconde fois, est un moment sans pouvoir +trouver de réponse, et M. Chopard, qui a entendu<a name="Page_223" id="Page_223"></a> Jean, dit tout bas à +sa femme: «Il a appelé notre fille princesse!... c'est un genre de +cour!...—N'ayons l'air de rien,» dit madame Chopard; «mais +éloignons-nous du canapé, afin qu'ils puissent causer plus +librement.—Oui,» dit Bellequeue, «si nous ne les entendons pas, je +crois que ça vaudra mieux.»</p> + +<p>Les parens se dirigent alors vers une table sur laquelle on forme un +vingt et un, et le canapé étant à l'autre extrémité du salon, les jeunes +gens sont presque en tête-à-tête et peuvent causer sans être entendus +par la société.</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde, troublée par le ton et les manières de Jean, a +perdu son assurance habituelle; elle ne peut même plus faire la +coquette, et, ne sachant que dire, baisse les yeux en poussant un léger +soupir.</p> + +<p>«Est-ce que votre dîner vous fait mal?» lui dit Jean en la regardant de +très-près. «—Non, certainement, monsieur,» répond vivement mademoiselle +Chopard, «est-ce qu'on ne soupire que quand on a trop mangé?—Ma foi!... +je croyais... Ah! il est vrai qu'il m'arrive aussi quelquefois de +respirer longuement... quand je m'ennuie, par exemple.—Mais, monsieur, +je ne m'ennuie pas, moi, je vous prie de le croire.—Quand vous vous +ennuieriez à côté de moi, que vous connaissez à peine, qu'est-ce qu'il y +aurait là d'extraordinaire?—Monsieur, quand on est bien élevé, on ne +s'ennuie jamais en société.—C'est donc parce que j'ai été mal élevé que +je m'y ennuie si souvent!—Ah! vous dites<a name="Page_224" id="Page_224"></a> cela pour rire!—Non!... que +le tonnerre m'écrase si ce n'est pas vrai!...»</p> + +<p>»—Ça va bien,» dit tout bas M. Chopard à Bellequeue après avoir jeté un +regard sur le canapé. «Les voilà qui s'animent... je suis sûr qu'ils +approfondissent un sujet.—Ils se conviennent d'une manière +extraordinaire!» répond Bellequeue, qui dans sa joie demande encore des +cartes quoiqu'il en ait déjà vingt-quatre, et ne s'aperçoit pas qu'il a +crevé.</p> + +<p>Après un moment de silence, Jean, qui aime à aller au fait, dit à +mademoiselle Chopard: «A propos, je crois qu'on a envie de nous marier?»</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde devient violette comme une aubergine, et balbutie: +«Mais, monsieur... en vérité... je ne sais pas cela, moi.—Ah! vous ne +le savez pas!... Ma foi, je pensais qu'on vous en avait parlé comme à +moi; mais c'est égal, à présent que je vous l'ai dit, vous le savez, et +nous pouvons causer de cela, car enfin, si nous nous marions, il faut +bien nous connaître un peu... Qu'en pensez-vous?...—Moi, monsieur... je +pense... je ne sais pas... vraiment... vous me dites tout cela si +vite...—Il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'être trois heures +pour se dire une chose si simple!... On se convient, ou l'on ne se +convient pas.—Mais on ne peut pas le dire tout de suite...—Oh! que si! +Moi, je serais bien aise de savoir à quoi m'en tenir, parce que je vous +avoue que je ne songeais pas du tout à me marier... C'est ma mère, c'est +mon parrain, qui ne cessent de me cor<a name="Page_225" id="Page_225"></a>ner aux oreilles que ça me fera du +bien, que ça me rendra plus sage, plus posé!... Il me semble que je ne +suis pas mal posé maintenant; mais enfin, si on le veut, je me +marierai... Et vous?»</p> + +<p>Une déclaration si singulière bouleverse toutes les idées de +mademoiselle Adélaïde; habituée à s'entendre dire: Je vous adore, je ne +puis être heureux qu'avec vous, par tous ceux qui ont aspiré à sa main, +elle attend toujours que Jean en vienne à ce chapitre, et ne trouve +point de réponse pour ce qu'il vient de lui dire.</p> + +<p>Ennuyé de voir mademoiselle Chopard garder le silence et faire des mines +en roulant les yeux à droite et à gauche, Jean lui serre familièrement +le genou en lui disant: «Est-ce que je vous ai parlé chinois?»</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde retire vivement son genou et se recule en disant: +«Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc... En vérité, je ne suis pas +habituée à ce qu'on prenne avec moi de telles libertés, et tout ce que +vous me dites me paraît bien singulier... Ce n'est jamais comme cela +qu'on m'a fait la cour!...»</p> + +<p>Jean regarde la demoiselle et part d'un éclat de rire qui augmente la +confusion de mademoiselle Chopard, tandis que monsieur son père, tout en +jouant, dit à madame Durand: «Votre fils a pris feu comme du +phosphore!... Voyez-vous comme il en conte à ma fille!... Vingt et un +d'emblée... ça se paie double... J'avais joué deux liards, c'est un joli +coup.»<a name="Page_226" id="Page_226"></a></p> + +<p>Lorsque Jean a cessé de rire, il se rapproche de mademoiselle Adélaïde +et lui dit: «Est-ce que vous avez cru que je venais ici pour vous faire +la cour?... Ce n'est pas ça du tout!... je viens pour vous épouser si ça +vous arrange; du reste, il ne faut pas vous gêner; si je ne vous plais +pas, n'en parlons plus. Ce sont nos parens qui ont eu cette idée-là, +mais nous ne ferons toujours que ce que nous voudrons.—Mais, +monsieur... pour s'épouser, est-ce qu'il ne faut pas d'abord être +amoureux l'un de l'autre?—Je ne crois pas que cela soit absolument +nécessaire... Quant à moi, je vous mentirais si je vous disais que je +suis amoureux!...—C'est très-galant!...—Aimez-vous mieux que je vous +le dise et que je ne le pense pas?—Je veux que vous le soyez... Il me +semble que cela n'est pas si difficile...—Oh! c'est très-difficile pour +moi! Quant à être galant, à faire la cour, je n'y entends rien; aussi je +vais rondement au fait, et je n'aime pas les mijaurées, ni les prudes... +Vous voyez comme je suis... Eh bien, vous réfléchirez au projet des +parens; rien ne presse, donnez-vous le temps. Maintenant, je vais goûter +un peu de ce qu'il y a dans vos bocaux, parce que je ne suis pas fâché +d'apprécier vos talens en distillation.»</p> + +<p>En disant cela, Jean se lève, s'approche de la console, prend un bocal +rempli de cerises et s'écrie: «Papa Chopard, est-ce qu'il n'y aurait pas +moyen de goûter cela?... Vous n'avez sans doute pas mis tous ces bocaux +en évidence pour que nous n'en ayons que la vue?<a name="Page_227" id="Page_227"></a></p> + +<p>»—Non certainement,» dit M. Chopard en quittant la table de vingt et +un, après avoir dit bas à ses voisins: «Continuation de l'originalité du +jeune homme,» et, appelant sa domestique, il fait apporter des verres et +ouvre le bocal en disant à Jean: «Vous allez m'en dire des nouvelles!... +Il n'y a rien de tel que les fruits à l'eau-de-vie; le plus sage a beau +jurer qu'il n'en prendra pas... Cela fait oublier tous les sermens qu'on +fit... Oh! oh! oh!... il est fameux celui-là... les sermens confits... +Madame Chopard, tu tâcheras de t'en souvenir.»</p> + +<p>Madame Chopard rit aux larmes et tous les joueurs quittent la table de +vingt et un, parce qu'ils aiment autant goûter les cerises que de dire: +Je m'y tiens ou j'ai crevé; ce qui est cependant fort récréatif, surtout +quand on joue le vingt et un à deux liards.</p> + +<p>Après les cerises, Jean propose de goûter d'un autre bocal, puis d'un +troisième, et comme à chaque nouvelle dégustation la société adresse +force complimens à mademoiselle Adélaïde, les Chopard sont dans +l'enchantement et feraient volontiers sauter toutes leurs liqueurs; mais +madame Durand, qui craint que cela ne fasse mal à son fils, demande à +continuer le vingt et un.</p> + +<p>On reprend la partie, Jean se promène dans le salon, regarde jouer, +chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adélaïde, toujours +assise sur le canapé, le regarde de temps à autre en se disant: «Dieu! +quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est +amoureux de moi et désire m'épouser?... Car certainement il est +amoureux<a name="Page_228" id="Page_228"></a> de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M. +Bellequeue l'a dit à papa.»</p> + +<p>S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer +avec elle, mademoiselle Adélaïde se décide à aller causer avec lui; elle +se lève, reprend un ton gai, rit aux éclats au moindre mot que dit Jean, +et finit par se laisser pincer les genoux et tâter le mollet sans se +fâcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose à un original.</p> + +<p>L'heure de se séparer arrive. Les parens sont enchantés, on se quitte de +très-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore à son fils +s'il a été content de mademoiselle Adélaïde, et Jean, qui a trouvé-très +ferme tout ce qu'il s'est, permis de tâter, répond que la jeune personne +paraît bien en état de se marier.</p> + +<p>Les Chopard ont aussi interrogé leur fille pour savoir si le jeune +Durand est toujours de son goût, et quoique Jean n'ait point été galant +avec mademoiselle Adélaïde, quoiqu'il ne lui ait parlé que fort +cavalièrement et se soit conduit de même, mademoiselle Adélaïde répond à +ses parens: «Oui, certainement, il me plaît beaucoup, et je suis +très-disposée à être sa femme.»</p> + +<p>Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: «Il ne m'a +fait aucun compliment, mais c'est égal, il me plaît... D'ailleurs, il +est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par +entêtement.»</p> + +<p>Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il +faut profiter de ses bonnes dispo<a name="Page_229" id="Page_229"></a>sitions pour le mettre dans +l'impossibilité de refuser la main de mademoiselle Adélaïde, il ne cesse +de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci +chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperçoit mademoiselle +Adélaïde il lui crie: «Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne +pense qu'à vous; votre image le poursuit même quand il joue au billard, +et vous êtes cause qu'il fait <i>fausse</i> queue.» A Jean, Bellequeue dit: +«Tu as fait naître une terrible passion dans le cœur de mademoiselle +Chopard, elle ne rêve qu'à toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer +en tourtereau.»</p> + +<p>Jean rit; mademoiselle Adélaïde soupire; et les Chopard disent à +Bellequeue: «Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne +vient-il pas nous voir?»</p> + +<p>»—Singularité de caractère,» dit Bellequeue, «il ne peut pas se +résoudre à faire l'amour comme tout le monde.»</p> + +<p>Cependant à force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue +parvient à réunir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit +beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air +satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement +au milieu de la chambre, lui dit à l'oreille: «Prends la main de la +demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honnêtes.»</p> + +<p>»—Allons,» dit Jean, «si c'est l'usage, je le veux bien, moi.» Et +s'avançant vers mademoiselle Adélaïde, il lui prend la main et la lui +secoue comme à un ancien ami; aussitôt Bellequeue frappe sur le<a name="Page_230" id="Page_230"></a> ventre +de M. Chopard, en s'écriant: «C'est fini! les voilà fiancés!...</p> + +<p>»—Les voilà fiancés ces chers enfans!» dit madame Durand en embrassant +madame Chopard, tandis que M. Chopard s'écrie: «Voilà un nœud... +d'amour... Oh! oh! oh!... il est coulant celui-là... Ah! <i>Coulant</i>! +encore un fameux!...»</p> + +<p>Jean tient toujours la main de mademoiselle Adélaïde, qui ne songe +nullement à la retirer; le papa Chopard est allé chercher un bocal +d'abricots pour célébrer les fiançailles. Jean quitte la main de +mademoiselle Adélaïde pour les abricots; on boit, on trinque, on rit, on +chante; la soirée se passe très-gaîment, on s'embrasse en se quittant, +et tout le long du chemin Bellequeue répète à Jean: «Tu es fiancé, il +n'y a plus à t'en dédire... Tu peux déjà regarder mademoiselle Chopard +comme ta femme.—Soit,» dit Jean, «mais le diable m'emporte si je +m'attendais à être fiancé pour avoir donné une poignée de main à la +demoiselle.»</p> + +<p>Le souvenir des fiançailles n'empêche pas Jean de dormir. Quant à +Bellequeue il rentre chez lui enchanté et s'écrie, en passant sa robe de +chambre: «C'est fini; il n'y a plus à reculer... ils sont fiancés...</p> + +<p>»—Qui cela?» dit mademoiselle Rose. «—Et parbleu, mon filleul, Jean +Durand, avec mademoiselle Adélaïde Chopard!...</p> + +<p>»—Beau mariage qu'il a fait là!...» murmure mademoiselle Rose en +prenant sa chandelle, «—Rose... une partie de dames... une seule +partie... Je suis sûr que je ferai de beaux coups ce soir!...» crie<a name="Page_231" id="Page_231"></a> +Bellequeue à sa petite bonne; mais celle-ci, sans écouter son maître, +rentre dans sa chambre dont elle ferme la porte en disant: «Jouez tout +seul... je crois que ça m'amusera autant.»<a name="Page_232" id="Page_232"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3> + +<p class="head">ÉVÉNEMENT NOCTURNE.—LE SOUVENIR D'UNE JOLIE FEMME.</p> + + +<p>Depuis huit jours Jean était fiancé à mademoiselle Chopard. On avait +fixé l'époque du mariage à six semaines après, parce que mademoiselle +Adélaïde, certaine maintenant que Jean sera son mari, n'est pas fâchée +d'avoir le temps de faire avec lui plus ample connaissance, se flattant +toujours qu'elle parviendra à le rendre amoureux, galant et soumis à ses +volontés.</p> + +<p>Jean ne s'était point informé de l'époque fixée pour son hymen, peu lui +importait que ce fût tôt ou tard. Il allait chez les Chopard, parce +qu'il y était aussi libre, aussi à son aise que chez lui; mais il +causait avec mademoiselle Adélaïde comme avec toute autre personne, et +rien n'annonçait qu'il deviendrait plus empressé et plus galant. +Mademoiselle Adélaïde, au contraire, éprouvait chaque jour un penchant<a name="Page_233" id="Page_233"></a> +plus vif pour le jeune Durand, et, tout en se dépitant en secret de ce +qu'il ne se montrait pas plus amoureux, se sentait plus éprise de lui.</p> + +<p>Les Chopard, persuadés qu'on ne pouvait pas voir leur fille sans en être +enthousiasmé, ne doutaient point des sentimens de Jean, et attribuaient +son peu d'empressement près d'elle à la singularité de son caractère! +Toutes les fois que le jeune homme venait les voir, ils ne manquaient +pas de faire passer en revue les bocaux, en s'étendant sur les talens de +leur fille. Jean trouvait cela bon, et madame Chopard courait dire tout +bas à sa fille: «Ton prétendu a mangé de tes pêches à l'eau-de-vie avec +le plus grand plaisir... Ce garçon-là t'aime sincèrement, ma chère +enfant.»</p> + +<p>Mademoiselle Adélaïde ne répondait rien, mais elle soupirait et pensait +que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pêches.</p> + +<p>Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'était que dix heures, +mais les rues du Marais étaient déjà désertes. En entrant dans la rue +des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au +voleur, et, au même instant, un homme passe en courant tout près de +Jean, tenant encore à sa main un châle avec lequel il s'enfuit. Mais +Jean l'a déjà atteint, il le saisit au collet, lui arrache le châle des +mains et veut l'entraîner avec lui, lorsque le voleur lui dit: «Par +pitié, ne me perdez pas!»</p> + +<p>La voix de cet homme n'est pas inconnue à Jean, il éprouve un trouble +indéfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lâché le +collet du voleur;<a name="Page_234" id="Page_234"></a> celui-ci s'enfuit, et Jean court alors près des deux +dames qui avaient appelé du secours.</p> + +<p>Ces dames dont la mise était élégante et la tournure distinguée, se +tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de +marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur +échappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les +attaquer.</p> + +<p>Jean rassure les dames et leur présente le châle qu'il a repris au +voleur, en leur disant: «Est-ce là tout ce que le coquin vous +emportait... Sacrebleu! je suis bien fâché de l'avoir laissé se +sauver... Mais sa voix... il m'a semblé... ma foi!... Je l'ai lâché sans +savoir ce que je faisais.»</p> + +<p>Les dames se confondent en remercîmens; le châle volé était un beau +cachemire, et valait bien la peine qu'on remerciât Jean. «Il m'a aussi +emporté mon sac,» dit une de ces dames, «mais c'est une perte bien +légère, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un +mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.»</p> + +<p>Jean veut courir après le voleur pour lui reprendre le sac, mais les +dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine +inutile, et d'avoir seulement la bonté de les conduire jusqu'à une place +de fiacre.</p> + +<p>Jean offre le bras à ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui +conte comment l'événement est arrivé. Les dames sortaient d'une maison +de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les +reconduisît, ne pensant pas qu'à dix heures<a name="Page_235" id="Page_235"></a> du soir deux femmes +courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point désert. +D'ailleurs, leur intention était de prendre une voiture à la place la +plus proche; mais à peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue, +qu'un homme s'était approché d'elles, leur avait brusquement arraché un +châle et un ridicule et s'était enfui aussitôt.</p> + +<p>Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune à +leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage +lorsqu'il vient de nous arriver un événement dont nous sommes encore +troublés. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'années, +l'autre devait être encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de +remercîmens, puis se disaient réciproquement: «C'est votre faute, ma +chère, si nous avons été attaquées!...—C'est plutôt la vôtre, ma bonne +amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...—Que +voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de +Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions +son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous +n'avez pas voulu...—Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente +que sa maîtresse! Je ne voulais pas qu'elle prît cette +peine.—Heureusement nous en sommes quittes à bon marché!...—Grâce à +monsieur!...—Mais j'ai eu bien peur!...—Eh moi donc!... Cependant j'ai +crié bien fort... La perte du châle n'était pas un grand malheur! mais +je craignais tant que ce misérable ne revînt sur nous et qu'il nous +tuât!...<a name="Page_236" id="Page_236"></a>—Ah! monsieur! nous vous devons peut-être la vie!»</p> + +<p>A tout cela Jean répondait: «Parbleu! ce que j'ai fait est tout +naturel!... Je regrette seulement d'avoir lâché le coquin sans lui avoir +fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas à +retourner sur vous quand je l'ai arrêté, il se sauvait au contraire à +toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...»</p> + +<p>Mais on est arrivé à une place de fiacres, les dames en prennent un; +Jean leur offre de les accompagner jusque chez elles, si elles ont +encore quelque frayeur; mais elles le remercient avec beaucoup de grace, +et le prient de nouveau de recevoir les expressions de leur +reconnaissance. Pour s'y dérober, Jean leur souhaite le bonsoir et +s'éloigne de la voiture qui ne tarde pas à partir.</p> + +<p>Jean, qui était retourné sur ses pas pour conduire les dames, reprend le +chemin de chez lui, en songeant à cette aventure. Ce n'est point des +dames qu'il s'occupe, c'est du voleur dont la voix retentit encore à son +oreille, et lui rappelle celle d'un de ses deux camarades de pension.</p> + +<p>«Serait-il bien possible que ce fût en effet Démar!» se dit Jean en +retournant lentement dans la rue qu'il vient de parcourir. «Démar +voleur!... L'action qu'il venait de faire lorsque je l'ai quitté +n'annonçait que trop son penchant pour ce crime!... Le malheureux!... +Peut-être a-t-il aussi entraîné ce pauvre Gervais à commettre de +pareilles infamies!... Où en serais-je maintenant si<a name="Page_237" id="Page_237"></a> je ne les avais +pas quittés!... Et tout devait être commun entre nous!... Mais quelle +folie de faire des sermens à quinze ans!... Il serait peut-être plus +sage de n'en faire jamais!...»</p> + +<p>Tout en se livrant à ses pensées, Jean se retrouvait dans la rue des +Trois-Pavillons et à l'endroit même où il avait arrêté le voleur. +Quelque chose brille à ses pieds, il se baisse et aperçoit un joli petit +ridicule de soie avec des glands et une chaîne en acier.</p> + +<p>«Je gage que c'est le sac de cette dame!» s'écrie Jean en ramassant le +ridicule. «Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas vu en passant là +tout à l'heure... Ah! parbleu! elles parlaient tant!... elles +m'étourdissaient avec leurs remercîmens!... Nous aurions bien mieux fait +de regarder à nos pieds. C'est égal, prenons le sac, et s'il renferme +une adresse, ces dames n'auront rien perdu.»</p> + +<p>Jean ouvre le sac et trouve dedans un mouchoir, une bourse contenant +vingt-cinq francs et un joli souvenir garni d'acier. «C'est bien le sac +volé à ces dames,» se dit-il en mettant le ridicule dans sa poche, «il +renferme exactement tout ce qu'on a dit. Est-ce à la vieille... est-ce à +la jeune qu'il appartient?... Je ne m'en souviens plus; elles parlaient +presque toujours toutes les deux à la fois... Je crois pourtant qu'il +est à la jeune, car c'est aussi à elle qu'était le châle, et le coquin +qui les a attaquées aura saisi tout cela à la fois.»</p> + +<p>Jean arrive chez lui; cet événement l'a retardé, il est plus de onze +heures. Madame Durand est couchée,<a name="Page_238" id="Page_238"></a> Jean rentre sur-le-champ dans son +appartement, et, sortant le sac de sa poche, il en tire de nouveau le +souvenir qu'il peut maintenant examiner à son aise.</p> + +<p>Le souvenir est couvert de maroquin violet, les quatre coins sont +revêtus d'acier, et dessus est une plaque sur laquelle est simplement +gravé: <i>Souvenir</i>.</p> + +<p>«C'est gentil,» dit Jean, «c'est tout bonnement un joujou comme il en +faut aux petites-maîtresses!... Et ces dames m'ont fait l'effet d'être +ce qu'on appelle du grand genre!... Mais il ne faut pas que mademoiselle +Chopard se flatte d'avoir de ces jolies inutilités!... Je ne la mettrai +pas sur ce pied-là... A quoi cela peut-il servir?... Qu'un homme ait un +porte-feuille, à la bonne heure; mais une femme, est-ce que cela a +besoin de prendre des notes comme un courtier-marron? Au reste, je vais +voir si le souvenir renferme des choses importantes. Il faut bien que je +le visite pour tâcher de découvrir le nom et l'adresse de celle à qui il +appartient, puisqu'il n'y a rien dessus. Allons, parcourons le souvenir +de la petite maîtresse. Qui sait?... ça m'amusera peut-être!... On ne se +doutait pas sans doute qu'un étranger lirait un jour ce qui est écrit +là-dedans.»</p> + +<p>Jean place une lumière sur une table, s'assied auprès, allume un cigare +qu'il met dans sa bouche, et ouvrant le souvenir, en commence la +lecture, qu'il interrompt parfois pour faire ses réflexions:</p> + +<p>«Madame Derval m'attend à déjeuner la semaine prochaine, je lui ai +promis d'y aller; voilà au moins dix fois qu'elle m'invite... Elle ne se +rebute pas.<a name="Page_239" id="Page_239"></a> Il faudra pourtant que j'y aille pour en finir. Je n'aime +point madame Derval, elle est coquette, médisante, elle a un esprit +caustique, qui déchire en feignant de ne vouloir que plaisanter; mais +dans le monde, si on ne voyait que les gens qu'on aime!...»</p> + +<p>»Que ces gens du monde sont bêtes!» se dit Jean, «toujours faire des +choses qui ne leur plaisent pas, et cela parce que c'est l'usage!... +Comme je m'en moquerais, moi. Et qu'a-t-elle besoin d'aller déjeuner +chez sa madame Derval, si elle ne peut pas la souffrir!... Mais que +sait-on, elle l'appelle peut-être sa bonne amie!... Continuons:</p> + +<p>»Jeudi, bal chez madame de Brémont. N'oublions pas de commander une +garniture en roses panachées; celle de Clotilde était charmante, madame +Julien était fort bien coiffée avec sa toque ponceau; il m'en faut une +pareille. Faire prendre mes bracelets dont j'ai fait changer le tour. On +porte des croix à présent; mon peigne n'est plus à la mode...»</p> + +<p>»Ah! mon Dieu!... en voilà-t-il sur l'article des colifichets!... Ces +dames sont terribles avec leur toilette... Je me doutais bien que +celle-ci était coquette! elles le sont toutes! mais, mademoiselle +Chopard, si vous m'étourdissez avec des envies de bijoux, de croix et de +peignes, je vous prierai d'aller faire du ratafia. Si les tablettes ne +parlent que de parure, ça ne m'amusera guère! Voyons encore cependant:</p> + +<p>«Que cet enfant était gentil et intéressant!... Il<a name="Page_240" id="Page_240"></a> s'appelle Adolphe, +il n'a que six ans, sa mère est veuve et malade depuis trois mois!... +Pauvres gens!... faubourg Saint-Martin, n. 238, dans les mansardes. +J'irai demain matin.»</p> + +<p>»Pour une coquette, voilà qui n'est pas mal! elle est bonne au moins.... +cela me raccommode un peu avec elle.»</p> + +<p>«Le bal de madame de Brémont était charmant... Je n'ai pas manqué une +contre-danse... M. Valcourt m'a invitée trop souvent, cela se +remarquait... Je crois vraiment qu'il est amoureux de moi!... On a +trouvé ma toilette charmante... J'ai promis de donner aussi un bal, pour +faire plaisir aux petites Saint-Amand... Ces pauvres petites! elles +aiment tant la danse!... J'inviterai leur cousine, puis la famille +Dormeuil, puis les Saint-Léon; pour des hommes, on n'en manque pas!... +On ne jouera point à l'écarté, parce que je veux que ces dames dansent.»</p> + +<p>»Ah çà! mais elle dit toujours je veux, et ne parle jamais de son +mari... Est-ce qu'elle n'en a pas... Ce ne serait pas une raison!... Ah! +ceci n'est plus de la même écriture... ce sont des vers, je crois... une +chanson peut-être:»</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Quand on vous voit, aimable Caroline,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Comment ne pas être amoureux?</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Vos doux regards, votre grace divine,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Font naître les plus tendres feux.</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Mais avec l'heureux don de plaire,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Avec tant d'esprit et d'attraits,</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Faut-il donc être si sévère</span><br /> +<span style="margin-left: 3em;">Pour les malheureux qu'on a faits?</span><br /> +</p> + +<p>«Ah, mon Dieu! que c'est beau... c'est au moins une déclaration; je n'en +saurai jamais faire comme cela, moi... C'est dommage, je suis sûr que ma +fiancée se mettrait elle-même à l'eau-de-vie pour qu'on lui en fasse +autant!... il y a encore quelque chose d'écrit là-dessous... mais le +crayon est presque effacé... <i>A madame Dorville.... par son plus sincère +adorateur</i>....</p> + +<p>»Madame Dorville, c'est sans doute le nom de la propriétaire du +souvenir... Caroline Dorville... c'est cela... il faut trouver l'adresse +maintenant... il n'est pas dit que cela sera là-dedans... mais puisqu'on +l'appelle madame, elle est donc mariée... et elle se laisse faire des +vers et des déclarations!... C'est pas mal! je ne suis pas jaloux de +mademoiselle Adélaïde; mais, quand elle sera ma femme, je ne crois pas +que je serai d'humeur à laisser un freluquet lui adresser des devises +dans ce genre-là.»</p> + +<p>Jean lâche une bouffée de fumée et reprend sa lecture:</p> + +<p>«Que ces pauvres gens ont semblé heureux de ma visite!... J'ai rendu à +l'espérance, à la vie peut-être, cette pauvre mère qui, à vingt-cinq +ans, mourait de chagrin et de misère dans un grenier... Son fils sautait +de joie, la mère me baisait les mains et embrassait son enfant, en lui +disant de me bénir!... Et il n'a fallu que quelques louis pour mettre +fin aux souffrances de ces infortunés.... Ah! je ne m'en tiendrai pas +là, j'irai les revoir, je trouverai du travail ou une place pour cette +jeune femme. Quand je songe qu'il y a beau<a name="Page_242" id="Page_242"></a>coup de gens dans la +situation où j'ai trouvé cette pauvre mère, je rougis de dépenser de +l'argent en futilités, en colifichets!... Pour un rien j'aurais jeté au +feu cette belle garniture qui m'a coûté trois fois plus que je n'ai +donné à ces infortunés!»</p> + +<p>«C'est très-bien cela... voilà qui me fait oublier son goût pour la +toilette... Si elle a des défauts, au moins elle a des qualités, et cela +compense. Il y a tant de gens chez lesquels la balance ne peut pas +s'établir!</p> + +<p>«Samedi, je dîne chez madame Saint-Léon...—Un thé lundi chez madame +Dorfeuil.—Faire retenir une loge à l'Opéra pour vendredi.—Mon +nécessaire à prendre au magasin de <i>Monbro</i>.—Trois romances nouvelles +de <i>Panseron</i>, chez Frère, passage des Panoramas... On les a chantées +chez madame de La Roche, elles sont charmantes.—Un nouvel air varié +pour le piano, par <i>Hérold</i>.... C'est un peu difficile, mais ce qui est +facile n'est trop souvent joué que par les écoliers. Madame de Rémond +vient de faire faire son portrait, il est d'une ressemblance parfaite, +cette miniature est ravissante; l'adresse du peintre, M. <i>Maricot</i>, rue +Meslay, n. 28.—Demander à Constance l'adresse de sa couturière.—Les +étoffes bleu-pâle sont en faveur...—Demander à Célestine quelle est sa +marchande de modes...»</p> + +<p>«Allons! nous voilà retombés dans les bêtises!... A l'autre page, elle +était tout sentiment, elle faisait des réflexions fort raisonnables sur +la coquetterie, et maintenant la voilà qui ne songe plus qu'aux +plai<a name="Page_243" id="Page_243"></a>sirs et à la parure!... Ah! c'est bien le souvenir d'une femme!... +mais tout cela ne m'apprend pas son adresse. Voyons encore.</p> + +<p>«Ne pas oublier d'envoyer un piano à ma campagne, et faire dire à mon +jardinier de renouveler toutes mes corbeilles...»</p> + +<p>«Ah! nous avons une campagne! Diable! c'est tout-à-fait dans le bon +style...</p> + +<p>«Que ces hommes sont singuliers! ils me disent sans cesse que je ne +resterai point veuve encore une année!... Et pourquoi donc cela?... +certes, je ne pense pas à me remarier... Je suis libre, je suis +heureuse. Ah! si j'avais eu un enfant, il ne me manquerait rien!...»</p> + +<p>«Ah! nous sommes veuve... J'aurais dû le deviner; mais il ne me semble +pas qu'on regrette beaucoup le défunt... Voyons la suite des réflexions +de la veuve:</p> + +<p>«Ils me font tous la cour... même ceux que des liens indissolubles +attachent à d'autres... Les premiers me font quelquefois rire, les +derniers me donnent presque de la colère. Si je pouvais avoir une +faiblesse, me supposent-ils donc capable de former une liaison avec +quelqu'un qui est déjà engagé!... mais ils ont tant d'amour-propre... +Ils croient que l'on ne pourra résister à leur grâce, à leur esprit, à +leurs séductions!... et malheureusement ils réussissent quelquefois! Je +ne verrai plus madame de P.... J'aimais beaucoup sa société, mais son +mari devient vraiment insupportable, et je<a name="Page_244" id="Page_244"></a> tremble à chaque instant que +sa femme ne s'aperçoive de son ridicule amour.»</p> + +<p>«Il y a des choses qui ne sont pas mal là-dedans! Tout le monde lui fait +donc la cour à cette belle Caroline... Il y a peut-être aussi de +l'illusion de sa part! Il y a des femmes qui croient qu'on est amoureux +d'elles, parce qu'on leur avance une chaise! Ah! sacredié! si tous les +hommes me ressemblaient...</p> + +<p>«Hortense va venir habiter Paris avec son mari, elle me charge de lui +trouver un logement. Il y en a un fort joli, m'a-t-on dit, dans la rue +du Sentier, et un autre rue Richer, près du faubourg Poissonnière, +presqu'en face de chez moi... J'irai d'abord voir ce dernier.</p> + +<p>«Ah! voilà mon affaire!... C'est bien heureux! rue Richer, près du +faubourg Poissonnière, et le nom avec cela, c'est tout ce qu'il faut +pour trouver la maîtresse de ce souvenir. Demain j'irai le porter à +madame Caroline Dorville.... A présent que j'ai lu ces tablettes, je ne +serai pas fâché de la revoir... Ce soir, il faisait sombre et je l'ai à +peine regardée.... Au total, ce doit être une femme... jolie... +élégante... et bonne enfant au fond.»</p> + +<p>Jean replace le souvenir dans le ridicule, et se couche en songeant à ce +qu'il vient de lire dans les tablettes.<a name="Page_245" id="Page_245"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3> + +<p class="head">LA DAME AU SOUVENIR.</p> + + +<p>En s'éveillant, le lendemain de l'aventure nocturne, Jean avait déjà +oublié les deux dames et ce qu'il avait lu dans le petit souvenir. Il +pensait à son prochain mariage avec mademoiselle Adélaïde, aux +changemens que cela pourrait apporter dans sa manière de vivre, puis il +s'écriait: «Après tout, j'espère bien faire toujours ce qui me +conviendra, et fumer chez moi toute la journée, si cela me plaît!... Oh! +je veux mettre ma femme sur un bon pied... D'ailleurs, mon parrain dit +qu'elle m'adore, et une femme qui adore son mari doit s'habituer à +l'odeur de la pipe.»</p> + +<p>Jean se retourne, et un doux parfum de jasmin et d'orange frappe son +odorat. Il en cherche la cause, et aperçoit, sur une chaise, près de son +lit, le petit sac de soie d'où s'exhalait cette douce odeur.<a name="Page_246" id="Page_246"></a></p> + +<p>«Ah! c'est le ridicule de cette petite maîtresse!» dit Jean en se +levant. «Il faut toujours que ces dames mettent des parfums dans ce qui +les approche... Ça sent assez bon quoique ça... C'est comme la crême de +fleur d'orange du papa Chopard. A propos, il faut que j'aille reporter +ce sac... Si je l'envoyais... Cette dame va peut-être croire que je +viens moi-même pour me faire encore remercier!... Dieu sait qu'il n'y a +rien qui m'ennuie plus que les remercîmens... Cependant si je donne cela +à quelqu'un, saura-t-on trouver cette dame?... On pourrait remettre ce +sac à une autre qui le garderait... Non, j'irai moi-même... Après tout, +je n'ai pas l'air d'aller demander une récompense honnête!... et puisque +je n'ai rien à faire du matin au soir, je puis aussi bien me promener du +côté de la rue Richer qu'ailleurs.»</p> + +<p>Jean ne juge pas nécessaire de raconter à sa mère son aventure de la +veille: après avoir déjeuné, il met le petit sac de soie et tout ce +qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de +madame Caroline Dorville. Arrivé rue Richer, Jean demande madame +Dorville dans la première porte cochère, et le portier lui répond: +«Madame Dorville! je ne connais pas ça... Ça n'est pas ici...»</p> + +<p>Jean va s'éloigner, le portier le rappelle en lui disant: «Dites donc, +monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-là? Qu'est-ce qu'elle +fait?»</p> + +<p>»—Avez-vous une madame Dorville dans votre maison?» répond Jean d'un +ton brusque. «—Non, monsieur... mais...—Mais alors, qu'avez-vous<a name="Page_247" id="Page_247"></a> +besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?»</p> + +<p>Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner à sa loge en +murmurant: «Il est bon celui-là... il ne veut rien dire, et il demande +quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera à lui répondre +sans vouloir s'instruire?»</p> + +<p>Jean entre dans une autre maison. Là, il trouve une portière qui lui +fait la même réponse et les mêmes questions, et à laquelle il tourne +encore les talons, en se disant: «Il paraît que la curiosité tient à +l'état. Mais tout cela ne m'apprend pas où demeure cette dame; est-ce +qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il paraît que +madame Dorville n'est pas très-connue dans le quartier... Cela fait son +éloge, et je me défie de ces femmes que tout le monde connaît.»</p> + +<p>Mais à la troisième porte où Jean s'adresse, le portier lui répond: +«C'est ici, monsieur, montez au second.»</p> + +<p>Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son +parrain, en se disant: «Cette dame n'est peut-être pas encore levée; il +n'est que dix heures et demie, une petite maîtresse n'est pas visible de +si bonne heure...»</p> + +<p>Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans façon qui lui est +ordinaire: «Madame Caroline Dorville... est-ce ici?—Oui, monsieur.—Y +est-elle?—Oui, monsieur.—Est-elle levée?»</p> + +<p>La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manières; +cependant elle lui répond encore:<a name="Page_248" id="Page_248"></a> «Oui, monsieur, madame est levée.—Je +voudrais lui parler...—Votre nom, monsieur, s'il vous plaît?—Mon nom +ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connaît pas; mais qu'est-ce +que ça fait, est-ce qu'on ne peut pas parler à votre maîtresse sans dire +d'abord son nom?... Dieu que de cérémonies!—Mais, monsieur...—Allez +lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose à lui remettre...»</p> + +<p>La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'éloigne en lui +disant qu'elle va prévenir sa maîtresse. Jean se jette sur un beau +canapé de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est décoré +avec élégance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi +qu'une harpe.</p> + +<p>«Grand genre tout-à-fait!» se dit Jean; «femme à la mode... coquette... +minaudière sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas +très-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit, +j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-maîtresses devant +lesquelles il faut prendre garde à tout ce qu'on dit de peur d'offenser +le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les +robes à froufrou!... les...»</p> + +<p>Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait +faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on +pouvait être petite-maîtresse et avoir des qualités, et se dit: «Cela ne +me va guère de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma +personne depuis le matin jusqu'au soir.»<a name="Page_249" id="Page_249"></a></p> + +<p>Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir +de vingt à vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est +d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes élégantes et +bien prises, la grâce de ses mouvemens, donnent quelque chose de +séduisant à sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux +bruns ont un éclat qui vous attire sans vous éblouir et sans vous forcer +de baisser les vôtres; au contraire, leur aimable expression donne le +désir de les regarder encore, et ces yeux-là sont de ceux qu'on aime +surtout à rencontrer.</p> + +<p>Un nez à la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des +couleurs un peu prononcées et des sourcils bien dessinés, complétaient +l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orné d'une +belle chevelure d'un châtain-clair, dont les boucles, arrangées avec +goût, formaient de grosses touffes sur chaque côté de cette charmante +physionomie.</p> + +<p>Cette dame s'est approchée de Jean, qui s'est levé à son aspect. D'un +air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut; +mais Jean, au lieu de répondre sur-le-champ à cette question, examine +quelques instans la jeune dame, et s'écrie enfin: «Que le diable +m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait +nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est +impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non +plus sans doute?...»</p> + +<p>La jeune femme regarde Jean, et cherche à se<a name="Page_250" id="Page_250"></a> rappeler ses traits en +balbutiant: «Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne +sais...—Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des +Trois-Pavillons, ai arrêté un coquin qui vous emportait un châle.—Quoi! +c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.—Il n'y +a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu +parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouvé aussi ce petit +sac, qui est, à ce que j'ai pensé, celui que le voleur vous avait +enlevé, et qu'il aura jeté par peur au moment où je l'ai saisi au +collet.—Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bonté...—Il n'y a pas de +bonté là-dedans, madame; ce sac est à vous, je vous le rapporte, c'est +tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...»</p> + +<p>Jean saluait et se disposait à s'éloigner; madame Dorville le retient. +Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si +cavalièrement, celui qui, la veille, a été son protecteur, sa réserve a +fait place à un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide +politesse qu'elle engage Jean à s'asseoir un moment et à ne point +s'éloigner aussi vite.</p> + +<p>Jean est peu habitué à se soumettre aux désirs d'une dame. Cependant le +ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se +reposer, que Jean s'arrête, demeure un instant debout sans trop savoir +ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir près de madame Dorville.</p> + +<p>La jolie femme, qui joint à ses grâces et à ses attraits beaucoup +d'esprit et d'usage du monde, a<a name="Page_251" id="Page_251"></a> vu d'un coup d'œil que Jean n'a aucune +habitude de la société; loin de chercher à augmenter l'embarras qu'elle +aperçoit dans les manières du monsieur qui est devant elle, elle feint +de ne point le remarquer, afin de le mettre plus à son aise. En effet, +malgré son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouvé en +pareille compagnie, a de la peine à s'exprimer, et se tient fort +gauchement assis près de la petite-maîtresse.</p> + +<p>«Vous avez donc aussi retrouvé ce sac, monsieur?» dit la jeune femme, +qui s'aperçoit qu'il faut qu'elle commence à parler si elle veut que la +conversation s'engage. «—Oui, madame... oui, en vous quittant... Après +vous avoir laissée dans le sapin, j'ai repris la rue où je vous avais +rencontrée; j'ai vu quelque chose briller à mes pieds... et j'ai ramassé +cela. J'ai regardé ce qu'il y avait dedans... c'était bien ce que vous +aviez dit, et...—Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter +vous-même. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.—Oh! pas +du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance là-dedans... D'abord +je n'ai rien qui m'occupe; je flâne toute la journée en mangeant le bien +de mon père et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce +qui est quelquefois bigrement sciant!...»</p> + +<p>Ici la jeune dame comprime une légère grimace, et recule un peu sa +chaise de celle de Jean.</p> + +<p>«J'ai mieux aimé vous rapporter ce sac moi-même que de le confier à +quelque imbécille qui se serait trompé ou ne vous aurait pas +trouvée...—Mais,<a name="Page_252" id="Page_252"></a> monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon +adresse?»</p> + +<p>Cette question embarrasse un moment Jean, qui répond enfin: «Comment +j'ai su... votre nom?...—Oui, car vous avez bien demandé madame +Dorville... Caroline Dorville même... Ainsi vous savez jusqu'à mon nom +de baptême, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien +de cela.—C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez +appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui +vous appartenait... ma foi, madame, après avoir regardé dans le sac pour +m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouvé, +j'ai visité votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...»</p> + +<p>La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperçoit et s'écrie: +«Cela vous fâche peut-être, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens +pour obtenir quelques renseignemens...»</p> + +<p>Un léger sourire reparaît sur les traits de Caroline, qui répond à Jean +d'un air affectueux: «Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez +fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne +m'attendais pas à ce que quelques pensées... quelques notes prises au +hasard, seraient connues d'un étranger... et... convenez que c'est fort +drôle, monsieur.»</p> + +<p>La jolie femme ne peut s'empêcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle +pense à ce qu'il a lu, lui répond: «Mais, oui, il y a des choses assez +drôles en effet.»<a name="Page_253" id="Page_253"></a></p> + +<p>Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble réfléchir, +peut-être cherche-t-elle à se rappeler tout ce qui est tracé sur son +souvenir. Quant à Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis +il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre +ses dents. La jeune dame le regarde un moment à la dérobée, et un léger +sourire paraît de nouveau sur ses lèvres. Jean murmure en regardant un +tableau qui est en face de lui: «C'est bien, ça—c'est fièrement +bien!... Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est un particulier qui se +trouve mal dans une église?...—C'est <i>la mort du Tasse</i>, monsieur.—Ah! +c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-là... Il est +tout en noir. Il paraît que c'est un médecin de l'endroit.»</p> + +<p>Madame Dorville se mord les lèvres, et regarde Jean d'un air surpris; +mais celui-ci ne s'en aperçoit pas, et, continuant ses remarques sur les +tableaux, s'écrie: «Ah! voilà qui est plus gai... On danse là-dedans, +c'est sans doute une fête... Mais au costume de tous ces gens-là, je +présume que ça se passe dans, le carnaval...—Ce sont les noces de +<i>Thétis et Pélée</i>.—Thétis et Pélée?... Quels fichus noms pour des +époux!—Ce sont des dieux...—Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en +a qui sont bien laids... Le <i>Pelé</i> c'est probablement ce gros qui est +là-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tête... Et c't autre qui s'est +déguisé en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans +doute le premier garçon de la noce qui vient faire des farces?—C'est la +Discorde, monsieur.—Ah!<a name="Page_254" id="Page_254"></a> c'est la Discorde...—Vous ne connaissez donc +pas le jugement de Pâris?—Le jugement de Pâris? Non... Je connais dans +mon quartier un Pâris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas +qu'il ait jamais été juge dans aucune affaire.»</p> + +<p>La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux éclats, et Jean, se tournant +vers elle, lui dit tranquillement: «Est-ce que c'est moi qui vous fais +rire, madame?»</p> + +<p>Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui répond enfin: «Oui, +monsieur.—Ah!... j'ai donc dit quelque bêtise?...—Je ne dis pas cela, +monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu +franche...—Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y +a rien que j'aime comme la franchise, ça met tout de suite à l'aise... +et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme à cérémonie. +Que vouliez-vous me dire, madame?—Que je suis étonnée, monsieur, de +votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me +surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien... +c'est-à-dire vous n'avez pas d'état qui prenne tout votre temps?—Non, +madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon père était +herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estimé dans le quartier, je +m'en flatte... il parlait latin, et connaissait à fond la propriété des +simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais +à rien... Ça m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'école; +j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aimé être libre<a name="Page_255" id="Page_255"></a> +comme les pierrots... Bref, mon père me fouettait pour que j'apprisse la +botanique; mais ma mère m'embrassait, me donnait de l'argent, et me +disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre père est mort... sans +être fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma +mère, qui, depuis long-temps, a quitté le commerce. J'ai douze mille +livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec +l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame, +vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.»</p> + +<p>La franchise de Jean plaît à Caroline, qui lui répond: «Vous avez suivi +vos penchans... Chacun est maître de ne faire que ce qui lui +plaît.—Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.—Vous avez +préféré une vie... libre... aux plaisirs que l'on goûte dans le monde, +dans la société, où, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper +un rang agréable...—Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas +aller en société quand ça me fait plaisir?—Oh! je ne dis pas cela, +monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les +coutumes du monde vous ennuyaient.—Ah! que voulez-vous!... je trouve si +incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses +insignifiantes... d'être obligé de faire de la toilette... de se lever à +chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que +tout cela vous amuse, vous, madame?»</p> + +<p>La jeune femme sourit encore de la question et ré<a name="Page_256" id="Page_256"></a>pond à Jean: «Tout +dépend, monsieur, de la direction que l'on donne à nos penchans. Dans +l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goûter dans l'étude +de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes +qui encourageaient mes faibles talens était une récréation pour moi, et +j'ai trouvé des charmes dans la société, où je jouissais de l'esprit des +autres et tâchais d'acquérir de nouvelles connaissances qui pussent me +mettre à même de n'être pas trop déplacée dans le monde avec lequel je +devais vivre...»</p> + +<p>Jean secoue la tête et murmure: «C'est juste... comme vous dites, tout +dépend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous +aurons de l'eau aujourd'hui!...»</p> + +<p>La jolie femme se mord encore les lèvres, tandis que Jean regarde au +plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques +instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lève et fait à Jean +un salut gracieux en lui disant: «Je serai toujours reconnaissante, +monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu'à mon amie. Lorsque +vous passerez dans mon quartier, j'espère que vous voudrez bien vous +reposer un instant chez moi.»</p> + +<p>Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en +aille; il se lève, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant: +«Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour +moi, je puis... Ne vous dérangez donc pas... je trouverai bien la +porte...»</p> + +<p>Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgré lui,<a name="Page_257" id="Page_257"></a> se sentait +très-embarrassé, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de +sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve là, +s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de +nouveau, ôte et remet trois fois son chapeau, et respire à son aise, +quand la porte du carré est enfin refermée sur lui.</p> + +<p>«Sacredié! que c'est bête d'être embarrassé comme cela devant une +femme!» se dit Jean en retournant dans son quartier. «Je vous demande un +peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffée en bonnet ou en +cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est +pas toujours une femme? Et pourtant, malgré moi, je me sentais tout bête +auprès de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable... +c'est-à-dire aimable... de ces manières un peu minaudières... mais non, +quoique ça! pas trop de prétentions... Un air assez bon enfant, malgré +sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est +très-jolie... c'est une justice à lui rendre... Une figure douce... des +yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqué la couleur... +mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands +yeux à fleur de tête, mais, à côté de ceux de cette dame, ça me fait +l'effet d'un œil de verre auprès d'un œil naturel. Par exemple, je ne +crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adélaïde, et qu'elle +me trouve savant!... Ça ne me fait pas du tout cet effet-là; il est +certain que pour me trouver savant, il faut ne se connaître qu'en noyaux +de<a name="Page_258" id="Page_258"></a> pêches. Cette dame a aussi une voix fort agréable... il me semble +qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi +douce, ça ne fatigue pas à entendre... Ce n'est pas la voix de +mademoiselle Chopard; celle-là pourrait commander les manœuvres d'un +régiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop +comment... c'est drôle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux écouter +en ne disant cependant que des choses toutes simples!...»</p> + +<p>Jean était déjà arrivé chez lui, car, tout en pensant à la dame au +souvenir, il ne s'était pas aperçu de la longueur du chemin.<a name="Page_259" id="Page_259"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3> + +<p class="head">CAROLINE.</p> + + +<p>Pendant que Jean fait ses réflexions sur la personne avec laquelle il +vient de se trouver, mettons-nous à même de faire aussi les nôtres; +c'est toujours une connaissance agréable que celle d'une jolie femme, +surtout lorsqu'à ses charmes elle semble joindre des qualités et de +l'esprit.</p> + +<p>Caroline était fille d'un riche négociant nommé Grandpré, qui, tout +entier à son commerce, n'avait que peu d'instans à donner à sa femme et +à sa fille, quoiqu'il les aimât l'une et l'autre fort raisonnablement; +mais madame Grandpré chérissait sa Caroline, et, ayant eu elle-même une +bonne éducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.</p> + +<p>Caroline eut des maîtres de musique, de dessin, de langues étrangères; +les leçons de sa mère, les caresses dont elle récompensait ses progrès, +et une<a name="Page_260" id="Page_260"></a> grande facilité pour l'étude, lui firent surmonter rapidement +les difficultés qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont +franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait +agréablement, s'accompagnait très-bien avec la harpe ou le piano, et +dessinait avec goût. Sa mère était fière de ses talens et disait souvent +à son époux: «Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de +plus, elle est bonne et modeste.</p> + +<p>»—Tant mieux, tant mieux,» répondait M. Grandpré, «je lui ferai faire +un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de +rentes.»</p> + +<p>On voit que pour M. Grandpré, comme pour la plus grande partie du genre +humain, l'argent était tout. Madame Grandpré ne pensait pas absolument +de même; elle trouvait que sa Caroline était assez jolie pour inspirer +de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de +rentes, qui ne pouvait tarder à se présenter, fût un beau jeune homme +capable de faire éprouver aussi un tendre sentiment à sa fille.</p> + +<p>Quant à Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa +mère, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait à peine +songer à l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec +ses parens en société, au bal, en soirée, sans doute quelques jeunes +gens galans lui avaient déjà adressé de ces propos flatteurs qui font +rougir de plaisir la moins coquette et commencent à faire penser +l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des<a name="Page_261" id="Page_261"></a> choses plus douces à +entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son âge, Caroline +mêlait encore sa mère à tous ses projets de bonheur.</p> + +<p>A cette époque, une faillite considérable, dans laquelle M. Grandpré se +trouva enveloppé, ruina presque entièrement cette famille; c'est-à-dire +qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que près de trois mille +livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches, +il y en a d'autres qui se trouvent ruinés; tout dépend de la position +que l'on occupe dans le monde.</p> + +<p>M. Grandpré ne put supporter ce revers: habitué aux grandes affaires, +aux spéculations, à tous les avantages que donne l'opulence, il ne se +fit pas l'idée de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire +sensation à la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis à +gronder, des lettres à signer et des ordres à donner. Les gens qui n'ont +point par eux-mêmes un mérite réel, ne peuvent supporter les revers de +fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privés de cet or +qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront +plus rien, et retomberont à terre comme ces ballons que le vent ne +soutient plus.</p> + +<p>Six semaines après cette faillite, M. Grandpré mourut de la révolution +qu'elle lui avait causée.</p> + +<p>Restée pour consolation à sa mère, Caroline redoubla de soins, de zèle, +de tendresse. Elle lui disait chaque jour: «Maman, puisque nous avons +encore mille écus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si +tu trouves que ce n'est pas<a name="Page_262" id="Page_262"></a> assez, eh bien! je travaillerai, je ferai +usage de mes talens, je donnerai des leçons de musique. Tu m'as dit cent +fois que c'était une ressource contre l'adversité, et qu'il n'y avait +que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.»</p> + +<p>Madame Grandpré embrassait sa fille et lui répondait: «Nous avons bien +suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu +cherches des ressources dans tes talens. Si cela était nécessaire, je +n'en rougirais pas!... Grâce au ciel! le préjugé qui pesait jadis sur +les artistes est allé rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont +fait justice. Mais, avec mille écus, nous pouvons exister encore +honorablement; sans doute, il faudra quelques réformes dans notre +toilette, de l'économie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune, +c'est pour toi, ma fille, que je croyais appelée à tenir un rang dans le +monde, où tu étais si bien faite pour briller!...—Moi, ne serai-je pas +toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connaître l'ennui avec +les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est là la +véritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans +l'adversité, et nous fournit même les moyens de pourvoir à notre +existence.»</p> + +<p>La mère et la fille s'arrangèrent donc pour vivre avec ce qui leur +restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi +heureuse que lorsqu'ils étaient dans l'opulence. A seize ans, il faut si +peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec +quelques amis que l'on avait<a name="Page_263" id="Page_263"></a> conservés, une partie de spectacle, +c'étaient de grands plaisirs pour Caroline. A la vérité, pour aller en +société, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on +portait long-temps le même chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est +pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherchée; +quelquefois même on plaît davantage. Caroline entendait toujours un +murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle +figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de +graces! arrivaient souvent à ses oreilles; et, sans être coquette, on +sait toujours à qui de telles choses sont adressées. Pouvait-elle donc +regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux +qu'il ne lui manquait rien?</p> + +<p>Madame Grandpré était moins philosophe que sa fille, parce qu'elle +n'était plus dans l'âge des illusions, ou plutôt parce qu'en +vieillissant, il nous en faut beaucoup pour être médiocrement heureux. +Il lui était pénible d'aller à pied après avoir eu cabriolet; d'être +logée au troisième, dans un simple appartement, après avoir habité au +premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, après +avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et, +de temps à autre, il lui échappait quelques exclamations, qui prouvaient +à Caroline que sa mère regrettait sa fortune. Caroline courait alors +dans les bras de sa mère, et cherchait à la distraire. Madame Grandpré +assurait à sa fille qu'elle s'était trompée sur le motif de ses soupirs, +mais Caroline voyait bien que sa mère cherchait à<a name="Page_264" id="Page_264"></a> s'abuser elle-même. +Enfin, madame Grandpré, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord +dans le mari de sa fille un jeune et beau garçon, fait pour inspirer de +l'amour, se disait maintenant: «Ah! elle ne trouvera pas un époux qui +lui apportera trente mille livres de rentes!...» C'est ainsi que nous +changeons avec les événemens; et l'on dit que nous sommes des +girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation, +dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous +changeons de sentimens.</p> + +<p>Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mère; celle-ci +espérait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares +talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune. +Madame Grandpré ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche généralement les +dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des +talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime +surtout dans une jeune personne, celles-là trouvent aussi des époux. Il +serait trop malheureux que l'argent seul fît les mariages, et que les +vertus, les graces, ne fussent comptées pour rien dans un engagement +destiné à nous faire connaître les plus doux sentimens de la nature.</p> + +<p>M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpré; il fut +d'abord séduit par sa charmante figure, il fut ensuite captivé par des +talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement à se rendre +agréable à ses amis, sans songer à en tirer vanité. M. Dorville fut +étonné de trouver réuni tant de<a name="Page_265" id="Page_265"></a> graces, de mérite et de modestie; +cependant, il voulut étudier quelque temps le caractère de Caroline pour +s'assurer si ce qui le séduisait dans le monde reposait sur ces qualités +solides qui seules nous rendent heureux dans notre intérieur.</p> + +<p>Le résultat des observations de M. Dorville fut toujours à l'avantage de +Caroline, et il résolut d'en faire sa femme. M. Dorville était un homme +de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord sévère, ayant +une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il +avait quatorze mille livres de rente et une décoration qu'il avait bien +gagnée.</p> + +<p>A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment +avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour +mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion. +M. Dorville, qui n'était ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion +sur tout cela; il alla droit à madame Grandpré, et commença par où +finissent les amans honnêtes, par demander la main de la demoiselle.</p> + +<p>Madame Grandpré fut très-flattée de cette demande. M. Dorville portait +un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'était un +fort bon parti pour sa fille, c'était plus qu'alors on n'osait espérer. +Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonnés, et qu'il n'était +pas joli garçon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame +Grandpré ne tenait plus à ces bagatelles-là. Cependant elle ne promit +rien à M. Dorville, elle ne vou<a name="Page_266" id="Page_266"></a>lait pas contraindre ça fille, mais elle +lui laissa voir combien elle serait charmée de le nommer son gendre.</p> + +<p>Lorsque Caroline apprit par sa mère que celui qui demandait sa main +était M. Dorville, elle fit une légère grimace et ne parut nullement +enchantée de sa recherche. Madame Grandpré appuya sur tous les avantages +de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la réputation +d'honneur, de probité, de M. Dorville. Tout cela était fort beau sans +doute, mais à seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois à +l'amour, à l'hymen; et, dans les rêves de sa jeune imagination, +l'honneur et la probité ne suffisent pas pour captiver son cœur. +Caroline répondit à sa mère qu'elle ne désirait pas se marier et qu'elle +se trouvait parfaitement heureuse près d'elle, avec ce qui leur restait.</p> + +<p>Madame Grandpré n'insista pas; mais Caroline s'aperçut bientôt que sa +mère était souvent triste, mécontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle +éprouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et, +toujours bonne, toujours prête à sacrifier ses désirs à ceux des autres, +Caroline dit à sa mère, qu'après y avoir bien réfléchi, elle acceptait +l'époux qui se présentait. Un mois après elle était madame Dorville.</p> + +<p>Madame Grandpré habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline +n'éprouvait point près de son époux ces doux épanchemens, fruit d'un +amour réciproque, du moins avait-elle pour lui une sincère amitié, et +elle jouissait de nouveau de tous les avan<a name="Page_267" id="Page_267"></a>tages que donne la fortune. +Madame Grandpré fut pendant deux ans témoin d'une union où la différence +d'âge n'avait jamais amené une querelle, et elle mourut tranquille sur +l'avenir de sa fille.</p> + +<p>Mais un an après, M. Dorville, dont la chasse était le goût dominant, y +fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reçut une balle +destinée à un lièvre. Caroline se trouva donc veuve à dix-neuf ans, et +entièrement maîtresse d'elle-même, avec environ dix-sept mille livres de +revenu.</p> + +<p>Le mariage donne à la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde. +Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une +demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beauté et ses talens, la +jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux +adorateurs et des aspirans à la succession du défunt; mais après avoir +passé son printemps à faire les volontés des autres, Caroline se promit +de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa liberté sans avoir +consulté son cœur.</p> + +<p>Nous connaissons à présent Caroline; ajoutons à ces détails qu'elle a +maintenant près de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa +position dans la société, lui ont donné cet aplomb, cette aimable +confiance, qui laissent plus de liberté à l'esprit, plus de gaîté au +caractère, et permettent à la beauté de faire usage de tous les +avantages qu'elle a reçus de la nature. Caroline n'était point devenue +coquette, mais elle n'était pas fâchée de plaire; elle ne faisait point +de frais pour s'attirer des hommages, mais<a name="Page_268" id="Page_268"></a> elle ne les repoussait pas; +enfin c'était une de ces femmes charmantes qui font les délices de la +société, et sur le compte desquelles les autres femmes s'étonnent de ne +pouvoir médire.</p> + +<p>Après avoir reçu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de +feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont +elle pût rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui +avait pu apprendre son nom et son adresse.</p> + +<p>Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les +toilettes, et se disait: «Tout cela a dû paraître bien futile à ce jeune +homme... qui n'a rien du tout d'un homme à la mode... qui n'en a même +pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui +n'est pas mal, il n'ait aucune éducation! Mais quelles manières!... +quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...»</p> + +<p>Caroline trouve les vers qui lui ont été adressés et se dit: «C'est cela +qui lui a fait connaître mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis +d'écrire dans mon souvenir un jour que je l'avais oublié sur mon +guéridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose à ces vers... Il a +compris cependant que cela s'adressait à la maîtresse du souvenir... Et +mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour +Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgré son ignorance... je +ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garçon!... il ne savait +comment s'en aller! Si je ne m'étais pas levée, il serait resté là +jusqu'à demain!...»<a name="Page_269" id="Page_269"></a></p> + +<p>Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une +quarantaine d'années entre dans le salon de madame Dorville qui court +au-devant d'elle en s'écriant: «Ah! je suis bien contente de vous +voir.—Ma chère amie, je viens savoir si vous êtes remise de notre +frayeur d'hier... Quant à moi, je vous avoue que j'ai très-mal dormi +cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon +appartement, et regardé cinq ou six fois sous mon lit et dans mes +armoires; mais c'est égal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai +rêvé qu'il m'en tombait trois par ma cheminée!</p> + +<p>»—Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la +suite de notre aventure?...—Comment! il y a une suite?—Tenez... +regardez: voilà mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien +perdu.—Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?—On vient de me +rapporter tout cela...—Qui... le voleur?—Oh! non pas! mais ce monsieur +qui hier au soir a arraché mon châle au voleur et nous a reconduites +jusqu'à une voiture.—Eh bien?—Eh bien, il a retrouvé aussi mon sac en +repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.—Oh! c'est +bien singulier... Ma chère amie, est-ce que ce ne serait pas un +mouchard, que cet homme-là?—Oh! quelle idée!... un tout jeune homme!... +à qui nous avons, à qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous +aviez causé avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas +cette idée.—Vous l'avez<a name="Page_270" id="Page_270"></a> donc vu?—Certainement, il est venu lui-même, +et il n'a voulu remettre ce sac qu'à moi.—Comment est-il au jour, cet +homme-là? Moi, j'étais si troublée hier que je n'ai pas songé à le +regarder.—Mais il n'est pas mal...—Il m'a paru grand.—Oui... assez +grand...—Un air commun, à ce que j'ai pu voir.—Non, pas précisément +l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe à quinze +pas!...—Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...—Ma +chère, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service +qu'il m'avait rendu?—Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe, +moi!... c'est corps-de-garde tout-à-fait.—Du reste, ce jeune homme est +fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer +dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plaît. Il m'a +sur-le-champ conté toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son +père, qui était dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mère et +possède douze mille livres de rentes.—Douze mille livres de rentes, et +ne pas savoir se présenter en société! c'est impardonnable...—Il m'a +avoué qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...—Il doit +être bien gentil dans un salon, ce monsieur-là.—Vous pensez bien qu'il +ne s'y plaît pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au +billard!...—Ah! mon Dieu! mais il doit être fort grossier dans ses +propos, ce garçon-là!—Non, il a été très-poli... sauf quelques jurons +qui lui sont échappés...—Ah! ça me ferait mal aux nerfs!—Cependant<a name="Page_271" id="Page_271"></a> +après le service qu'il m'avait rendu, après la peine qu'il avait prise +de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager à monter, +lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuadée qu'il +ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.—C'est fort +heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?... +Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait +l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remercié, et on ne peut pas +pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.»</p> + +<p>Caroline ne répond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne +s'occupe plus de M. Jean.<a name="Page_272" id="Page_272"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3> + +<p class="head">SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.</p> + + +<p>Jean a trouvé chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard, +l'engager à passer la soirée chez eux. «Il faut y aller, mon cher ami,» +ajoute Bellequeue; «car enfin tu es fiancé avec la superbe Adélaïde, et +tu lui dois des prévenances... des petits soins...—Ah! mon parrain, je +vous ai déjà dit que je ne savais pas être galant; j'épouserai la +superbe Adélaïde, c'est très-bien; mais je ne serai pas aux petits soins +pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractère, et que +d'ailleurs...—D'ailleurs!...—D'ailleurs... je ne sais pas... enfin +cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.—Toujours farceur!.... +ah! coquin, tu caches ton jeu!—Je ne cache rien du tout, je vous +assure.—Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adélaïde +elle-même prétend que tu es un peu en<a name="Page_273" id="Page_273"></a> dedans, que tu caches tout... +C'est égal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu +auras là une fière femme!... Et comme tu seras toujours monté en +liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?—A rien, mon parrain.—Ça +m'arrive quelquefois aussi. Allons, à ce soir, chez Chopard.»</p> + +<p>Jean pense toute la journée à madame Dorville, au petit souvenir, à la +visité qu'il a faite à la jolie femme, à la conversation qu'il a eue +avec elle; et de temps à autre il se dit: «Comme dans le monde... dans +ce qu'on appelle la bonne société, on passe son temps à causer de +niaiseries... de choses indifférentes!... ce doit être fort ennuyant... +cependant, je ne me suis pas ennuyé ce matin cher cette dame; je ne sais +comment cela s'est fait, mais le temps a passé vite... oh! j'y suis +resté un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne +s'était pas levée... mais il me paraît que ce n'est pas du bon ton de +faire de longues visites.»</p> + +<p>Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle +Adélaïde lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a été trois jours +sans venir la voir; elle lui donne même une petite tape sur le bras. +Jean se laisse taper et ne répond rien. Mademoiselle Adélaïde le pince, +et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un léger soupir en tenant +ses yeux fixés vers le parquet, et mademoiselle Adélaïde se dit: «Il est +pris, c'est fini... le voilà amoureux. Je savais bien que cela +viendrait...»</p> + +<p>Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gaîté folle, les +parens en concluent que les<a name="Page_274" id="Page_274"></a> jeunes gens sont très-satisfaits l'un de +l'autre, et Bellequeue, qui est toujours là pour tâcher d'animer son +filleul, entend mademoiselle Adélaïde dire à sa mère: «Mon futur est +fort gentil ce soir!—Je le trouve moins gai qu'à l'ordinaire,» répond +madame Chopard. «—Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est +l'amour qui le rend mélancolique et distrait... Oh! je vais joliment le +faire endêver maintenant... je vais m'amuser à mon tour...»</p> + +<p>Et mademoiselle Adélaïde va et vient en sautillant dans le salon; elle +court de l'un à l'autre, pousse des éclats de rire pour une mouche qui +vole, et ne clôt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne +ressemble pas à de l'admiration, puis ne fait plus attention à elle. +Tandis que le papa Chopard dit à Bellequeue: «Voilà ma fille dans son +assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le +futur époux!... elle connaît déjà joliment son pouvoir!... Ah! les +femmes! quand l'amour s'en mêle, on n'y démêle plus rien... ah! fameux +le calembourg... oh! oh! l'amour qui <i>s' en mêle</i>!... Madame Chopard, +note celui-là!...»</p> + +<p>Jean ne prenait point part à la conversation et pensait toujours à son +aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme à son +ordinaire; mais, malgré lui, il est distrait, ses souvenirs le portent +ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend +si préoccupé, et Jean conte ce qui lui est arrivé la veille dans la rue +des Trois-Pavillons, parce qu'il éprouve encore du plaisir à parler de +cela.<a name="Page_275" id="Page_275"></a></p> + +<p>Tout le monde exalte le courage du jeune homme. «Arrêter seul un +voleur!» s'écrie M. Chopard. «c'est qu'il pouvait être armé!...—Vous +vous exposiez terriblement!» dit madame Chopard.</p> + +<p>Jean hausse les épaules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son +filleul a été toute naturelle.</p> + +<p>«Dans tout cela» dit Adélaïde, «vous conviendrez que ce ne pouvait pas +être grand'chose que ces dames-là, qui revenaient seules le +soir...—C'est vrai,» dit M. Chopard, «seules... et sans un cavalier... +vous avez été bien bon de vous exposer pour elles!...»</p> + +<p>Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant: +«Mademoiselle, je sais ce que j'ai à faire....» Et fort mécontent de ce +qu'on a dit des dames qu'il a rencontrées, il ne parle pas de sa visite +chez madame Dorville, et se hâte de souhaiter le bonsoir à la famille +Chopard.</p> + +<p>Plusieurs jours s'écoulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend, +comme à son ordinaire, au café, au billard; mais il s'y ennuie, et y +reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un +quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adélaïde est plus que +jamais persuadée que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son +prétendu silencieux et mélancolique, et madame Chopard dit à sa fille: +«Ma chère amie, il sera peut-être nécessaire d'avancer ton mariage de +quelques jours sans quoi ton fiancé se mourra d'amour....—Tant mieux! +tant mieux!» dit mademoiselle Adélaïde; «j'ai soupiré... c'est à son +tour!... laissez-moi jouir de mon<a name="Page_276" id="Page_276"></a> triomphe!—C'est juste,» dit M, +Chopard, «elle a soupiré tout bas, c'est à son futur à faire des soupirs +haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrième d'aujourd'hui.»</p> + +<p>Jean ne sait pas lui-même pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il +s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se présente +souvent à sa pensée; puis il est de mauvaise humeur contre lui-même de +s'occuper encore d'une femme qu'il connaît à peine. «Elle est bien +jolie!» se dit-il souvent... «oh! elle est charmante... mais qu'est-ce +que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais +cependant... ne m'a-t-elle pas engagé à aller chez elle... Mais +qu'irai-je faire là... dans ces beaux salons, où l'on est tout en +cérémonie... où il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure... +Bah!... n'y pensons plus!... c'est une société qui ne me convient pas du +tout.»</p> + +<p>Et pourtant Jean pensait toujours à la petite-maîtresse; il brûlait en +secret du désir de la revoir. Pour éloigner cette idée, il cherche à se +distraire, mais ses anciens lieux de réunion ne lui offrent plus de +charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue où depuis long-temps il +n'est pas allé.</p> + +<p>Bellequeue n'était point chez lui, il était allé faire des visites dans +le quartier; n'étant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout +occupé de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins +la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquiétude.</p> + +<p>C'est donc Rose qui ouvre à Jean, et qui fait un<a name="Page_277" id="Page_277"></a> mouvement de surprise +en le voyant. «Comment, c'est vous, monsieur Jean!...—Oui, Rose, c'est +moi...—Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...—Est-ce que +mon parrain n'y est pas?...—Non, monsieur... C'est sans doute lui que +vous désirez voir?...»</p> + +<p>Cette question est faite avec un petit air de dépit. Jean n'y fait pas +attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil; +la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en +ajustant plus symétriquement les pointes de son fichu.</p> + +<p>«Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'êtes pas venu ici depuis... +depuis...—Oh! je sais qu'il y a quelque temps,» répond Jean d'un air +distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.</p> + +<p>«—C'était le jour... où monsieur est rentré si brusquement... pendant +que nous causions... Vous êtes cause que j'ai été bien grondée! Mais +aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-là... +ça ne se dit pas... et ça n'empêche pas de recommencer quand on en a +envie.»</p> + +<p>Jean est quelques instans sans répondre, puis enfin il s'écrie: «Bah! +bah! ce sont des bêtises tout cela...—Comment des bêtises!... Oh! +monsieur était fâché, tout rouge... Au reste, je conçois que cela vous +est bien égal!... Quand on a autre chose dans la tête, on ne pense +plus... à ce qu'on pensait... Ah ça, c'est donc parce que vous allez +vous marier que vous êtes si sérieux à présent?... Vraiment, je ne vous +reconnais pas... vous qui étiez si<a name="Page_278" id="Page_278"></a> gai, si farceur... Dieu! comme +mademoiselle Chopard doit être fière de vous avoir rendu amoureux comme +ça!»</p> + +<p>Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant: +«Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...—Dame! c'est ce qu'on dit +partout... et d'ailleurs c'est ben facile à voir que vous avez quelque +chose... Mais vous devez être bien content, puisque vous allez épouser +votre belle!... C'est drôle que ça m'a étonnée, moi, ce mariage-là... +Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien +que mademoiselle Adélaïde est belle femme... un peu trop grande +pourtant... Quant à la figure, tout dépend du goût, il y a des gens qui +prétendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de bœuf, un +menton carré, des sourcils de sapeur... Mais c'est égal!... on peut être +bien avec tout ça!»</p> + +<p>Jean ne semble pas écouter ce que dit Rose, mais tout à coup il s'écrie: +«Ah! si tu savais comme elle est jolie!...</p> + +<p>»—Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais,» répond Rose avec +humeur; «mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...</p> + +<p>»—Tu la connais?» dit Jean en regardant Rose avec surprise. +«—Certainement.—Non, Rose, tu ne la connais pas...—Allons, voilà que +je ne connais pas mam'selle Chopard à présent!—Et qui diable te parle +de mademoiselle Chopard!» s'écrie Jean en frappant du pied.</p> + +<p>Rose regarde à son tour Jean avec surprise en<a name="Page_279" id="Page_279"></a> disant: «Comment! +monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me +disiez qu'elle était si jolie?—Non, Rose, non... c'est d'une autre +personne... d'une jeune dame...—Une jeune dame?...—Oui... Et c'est +celle-là qui est charmante!...—Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune +dame-là?...—Je vais te conter cela, Rose.»</p> + +<p>En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la +fait asseoir sur ses genoux.</p> + +<p>«Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me +faire asseoir comme ça?... Un homme qui va se marier!...—Allons, Rose, +tiens-toi tranquille et écoute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de +plaisanter!—Oh! je le vois bien!»</p> + +<p>Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste +sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en détail son aventure +nocturne et sa visite chez madame Dorville.</p> + +<p>Rose a écouté avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir +que Jean éprouve à parler de madame Dorville, et elle lui fait mille +questions à son sujet.</p> + +<p>«C'est donc une bien jolie femme, monsieur?—Oh! oui, Rose, une +figure... qui plaît tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant, +moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... à moins que...—Oui, +à moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?—Mais vingt ans, +je suppose...—Grande?—Une taille ordinaire... mais si bien <a name="Page_280" id="Page_280"></a>faite!... +si bien tournée!...—Elle était bien mise?—Oui... elle est +élégante.—Quelle robe avait-elle?»</p> + +<p>Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'écriant: +«Est-ce que tu crois que je me suis amusé à tâter l'étoffe de sa +robe?... Je te dis que c'est une dame... à la mode enfin!...—Vous +n'avez pas parlé de votre visite chez cette dame aux Chopard?—Ma foi +non... Pourquoi faire?—Certainement vous êtes le maître de vos +actions... et vous seriez bien bon de vous gêner... Et êtes-vous +retourné chez cette dame?—Non... Est-ce que tu penses que je puis y +retourner, Rose?—Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas +engagé?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous +revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une +connaissance très-agréable.—Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...»</p> + +<p>Et Jean enchanté serre Rose dans ses bras et l'embrasse à plusieurs +reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'écriant: «Voulez +vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu +sait pourtant que nous sommes bien sages!»</p> + +<p>Mais Jean, après avoir embrassé Rose encore une fois, se lève +brusquement en s'écriant: «Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir +madame Dorville.</p> + +<p>«—Allez, allez, monsieur,» dit Rose à Jean qui s'éloigne en courant; +puis la petite se dit en se frottant les mains: «Oh! que je suis +contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous +faites des mariages sans me consulter... c'est<a name="Page_281" id="Page_281"></a> bon... nous verrons... +M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon +pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont +l'air de me regarder comme une domestique...»</p> + +<p>Jean est rentré chez lui; lorsqu'il avait résolu quelque chose, il +fallait qu'il l'exécutât sur-le-champ. Il est décidé à se rendre le jour +même chez madame Dorville; mais il se rappelle l'élégance de la +maîtresse de la maison, et, pour la première fois de sa vie, Jean songe +à faire de la toilette. Lorsqu'il est allé rue Richer, il était, selon +sa coutume, dans un grand négligé; cette fois il veut être bien mis: +«Car enfin,» se dit-il, «je suis à mon aise; et je ne vois pas pourquoi +je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis +m'arranger tout aussi bien qu'un autre.»</p> + +<p>Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cirées, un gilet blanc, et +veut faire un joli nœud à sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il +ne peut parvenir à former quelque chose de bien; il se dépite, frappe du +pied; déchire trois cravates, et sa mère entre dans son appartement pour +savoir après qui il en a.</p> + +<p>«Je ne puis pas venir à bout de mettre ma cravate,» s'écrie Jean d'un +air désespéré. «Attends,» mon ami, attends,» dit madame Durand, «ne +t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.»</p> + +<p>La bonne maman fait assez convenablement une rosette à son fils; +malheureusement les rosettes ne sont plus à la mode, mais Jean ne sait +pas cela, et il<a name="Page_282" id="Page_282"></a> se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui +ne lui était jamais arrivé, s'arrête devant la glace, passe ses doigts +dans ses cheveux, les boucle un peu sur le côté, puis prend son chapeau +et sort, laissant sa mère dans l'extase, s'écrier: «Certainement! il est +amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'être +la première pour laquelle il ait fait une semblable toilette.»</p> + +<p>Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus +tôt. Le voilà rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie +le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison. +Alors le cœur lui bat, il se sent tout ému, il éprouve un trouble dont +il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au +portier madame Dorville.</p> + +<p>«Montez, monsieur, madame est chez elle,» répond le concierge. «Elle est +chez elle!» se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en +est presque fâché, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.</p> + +<p>«Comment cette dame va-t-elle me recevoir?» se dit Jean en montant +lentement l'escalier. «Peut-être trouvera-t-elle singulier... Cependant +elle m'a engagé à revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai +d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que +je suis assez bien mis pour me présenter dans son salon... d'ailleurs je +saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bête d'être tout sens dessus +dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme ça, gauche et<a name="Page_283" id="Page_283"></a> +embarrassé... Après tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes +ses connaissances!... Allons, en avant.»</p> + +<p>Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir. +«Madame Dorville...» dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de +l'assurance.</p> + +<p>«—Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plaît?—Jean Durand.»</p> + +<p>La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il était +deux heures de l'après-midi. C'est l'heure où les gens du monde font et +reçoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame +Beaumont, deux jeunes femmes fort élégantes, et un petit-maître, assez +joli garçon, mais qui avait trop l'air de le savoir.</p> + +<p>En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher à se +rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-maître se +lève et les dames tournent toutes la tête vers la porte, pour voir ce +monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prénom +piquent leur curiosité.</p> + +<p>Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean était rouge comme un +coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il +croyait plus distingué de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle +jambe avancer. Cependant la bonne l'a annoncé, il faut entrer. Il se +décide et s'avance d'un pas brusque; mais à l'aspect de toutes ces +figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus où il en est; il se +recule de côté, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il +cogne un guéridon; en s'é<a name="Page_284" id="Page_284"></a>loignant du guéridon, il renverse une chaise, +puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il +l'entraîne avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont +tomber dans l'appartement, lorsque le petit-maître court à lui eu +s'écriant: «Ah! monsieur! arrêtez-vous de grâce... ne bougez pas... je +vais vous démêler.»</p> + +<p>Jean n'était plus en état de bouger, il était anéanti, son chapeau et +ses gants s'étaient échappés de ses mains, il ne se baissait même pas +pour les ramasser, il entendait les rires étouffés des dames, mais il ne +voyait plus rien.</p> + +<p>Tout ceci a été l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se +lève et va au-devant de lui; le petit-maître a pris le jeune homme par +la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air +aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa santé.</p> + +<p>Jean tâche de se remettre et salue en balbutiant: «Mon Dieu, madame, je +vous demande bien pardon... si j'ai bouleversé...</p> + +<p>»—Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de +vous asseoir.»</p> + +<p>Caroline avance une chaise à Jean, qui se jette dessus comme un pauvre +naufragé qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et +ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de +la main gauche à la main droite.</p> + +<p>«C'est bien aimable à vous, monsieur, de vous être rappelé ma demeure,» +dit Caroline qui<a name="Page_285" id="Page_285"></a> cherche à dissiper l'embarras de Jean en engageant la +conversation.</p> + +<p>«Madame, je ne l'ai jamais oubliée,» répond Jean, «et je serais venu +plus tôt si j'avais cru... si j'avais pensé...</p> + +<p>»—Vous êtes peut-être allé à la campagne?» dit vivement Caroline, qui +s'aperçoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.</p> + +<p>«Non, madame, je suis resté ici...</p> + +<p>»—Et vous, ma chère amie, quand allez-vous à votre terre? dit madame +Dorville à une des jeunes dames, afin de généraliser la conversation, +car elle s'aperçoit que les dames examinent Jean avec curiosité, et que +M. Valcourt, c'est le nom du petit-maître, ne peut se lasser de le +considérer.</p> + +<p>«Je ne sais vraiment pas quand je partirai,» répond la jeune dame en +minaudant. «J'ai tant à faire encore à Paris... et pas un moment à +moi... tant de visites à rendre... d'emplettes, de préparatifs; et mon +mari qui ne se mêle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...</p> + +<p>»—C'est madame de Walen, qui était furieuse hier! Figurez-vous que son +mari lui amène douze personnes à dîner sans la prévenir... et des gens +marquans, des académiciens, des hommes en place!... c'est vraiment +très-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.</p> + +<p>»—M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce +que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa +société.....</p> + +<p>»—Ah! c'est bien méchant!...—Madame Beau<a name="Page_286" id="Page_286"></a>mont a toujours eu du +caractère,» dit le petit-maître en se balançant sur sa chaise. «Elle +jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...—Oh! non!... j'ai les nerfs +trop délicats...»</p> + +<p>Pendant cette conversation, Jean regarde tantôt en l'air, tantôt à ses +pieds; il croise et décroise les jambes, et ne sait quel figure faire. +Tout en se balançant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et +surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps à +autre des regards significatifs.</p> + +<p>Caroline seule, toujours bonne, toujours disposée à l'indulgence, +voudrait trouver moyen de remettre Jean à son aise; cependant elle +craint aussi qu'en se mêlant à la conversation, il ne lui échappe +quelques expressions inconvenantes. De son côté, Jean voudrait parler, +et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a +pas les yeux sur lui.</p> + +<p>«Vous n'êtes pas venue à la dernière soirée de madame Dorsan,» dit une +des dames à Caroline.—Ah! ma bonne, vous qui êtes si excellente +musicienne; vous avez perdu... On a chanté de jolis morceaux!—Ma foi! +je n'ai rien entendu d'extraordinaire!» dit le petit-maître; «quoi +donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a faussé si cruellement +l'air de <i>la Gazza</i>.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de +basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement +perpétuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frère, auquel elle +veut faire une réputation de chanteur pour se faire écouter elle-même, +en<a name="Page_287" id="Page_287"></a> chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah! +c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de <i>Robin des Bois</i>, et +vous savez le goût qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!... +Quant à ce monsieur qui a pincé de la guitare, vous conviendrez qu'il +chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.</p> + +<p>»—Ah! monsieur Valcourt! que vous êtes méchant!...—Il emporte la +pièce!...—Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est +qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que +monsieur est de mon avis?»</p> + +<p>Cette question est adressée à Jean qui, depuis son entrée, écoutait et +ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et répond: «La mauvaise +musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis +très-godiche pour tout ça!...»</p> + +<p>Le petit-maître laisse errer sur ses lèvres un sourire moqueur; les +dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: «Il y a des gens qui +n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y +livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pièce nouvelle au Vaudeville? +On dit que c'est très-bien.</p> + +<p>«—Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tournés... Je n'aime +pas beaucoup le dénouement... L'avez-vous vue, monsieur?»</p> + +<p>C'est le petit-maître qui adresse encore cette question à Jean, qu'il +semble avec malice vouloir faire parler.</p> + +<p>«Je ne vais presque pas au spectacle,» répond<a name="Page_288" id="Page_288"></a> Jean en tâchant de +prendre de l'assurance. «Il faut rester assis... se tenir à sa place, et +je trouve que c'est <i>embêtant</i>!...»</p> + +<p>Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde +en se pinçant les lèvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de +se balancer sur sa chaise, se jette en arrière, et se dandine en +fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu +habitué à ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon, +et tombe avec sa chaise dans un carreau de croisée qu'il brise en +éclats.</p> + +<p>Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et +Valcourt murmurent entre eux: «Voilà un monsieur qui paraît décidé à +tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle +singulière tournure!...—Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir +d'admirer sa rosette!...—C'est qu'il a des expressions tout-à-fait +déplacées!...—Où diable madame Dorville, qui a un excellent ton, +a-t-elle fait une semblable connaissance!»</p> + +<p>Caroline reçoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui répond: +«C'est moi, monsieur, qui aurais dû vous avertir qu'il y avait du danger +à vous balancer ainsi... mais vous n'êtes pas blessé, c'est +l'essentiel.»</p> + +<p>Jean est allé mettre sa chaise loin de la fenêtre, et il se trouve alors +près des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des +chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui +disant: «A propos, ma chère amie, il faut que je<a name="Page_289" id="Page_289"></a> vous présente +monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercîmens pour le service +qu'il nous a rendu, lorsque nous avons été attaquées un soir par un +voleur; car, quoique je fusse seule volée, vous étiez bien alors de +moitié dans ma frayeur.</p> + +<p>»—Quoi! c'est monsieur?...» dit madame Beaumont, tandis que les autres +personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean +avec plus de bienveillance.</p> + +<p>«Oui, ma chère amie,» reprend Caroline, «c'est monsieur qui, seul, a +arrêté le voleur, et nous a ensuite donné le bras jusqu'à une voiture... +Vous devez vous rappeler qu'alors nous étions bien tremblantes, et que +nous nous estimâmes très-heureuses de la protection que monsieur voulut +bien nous accorder.»</p> + +<p>Caroline a légèrement appuyé sur ces derniers mots: Madame Beaumont +incline la tête en proférant quelques remercîmens auquel Jean répond: +«Ça n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de même pour la +première venue...» Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.</p> + +<p>«Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chère Caroline?» dit +bientôt une des jeunes dames assise près de Jean. «Est-ce que vous ne +sentez pas?... Si nous étions en hiver, je croirais que c'est ta +cheminée qui fume...—En effet... je sens aussi comme une odeur de +fumée,» dit madame Beaumont.</p> + +<p>«—Ce n'est pas cela précisément, mesdames,» dit Valcourt; «ce que vous +sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.<a name="Page_290" id="Page_290"></a></p> + +<p>»—De pipe!» s'écrient les trois dames en faisant un mouvement de +dégoût.</p> + +<p>«—Ah! parbleu! il n'y a pas de doute,» s'écrie Jean. «C'est moi qui +sens comme cela; cette <i>sacrée</i> odeur de pipe pénètre dans les habits... +Je n'ai pourtant pas encore fumé aujourd'hui.»</p> + +<p>On ne répond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline +elle-même semble partager l'humeur générale. Bientôt les deux jeunes +dames se lèvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant: +«Adieu, ma chère, il faut que nous nous sauvions... nous sommes +pressées,» et elles s'éloignent sans jeter un regard sur Jean.</p> + +<p>Celui-ci est resté sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient +bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.</p> + +<p>Le petit-maître ne tarde pas à se lever aussi; il fait quelques tours +dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots à demi-voix +à madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui +présente ses hommages en souriant de la manière la plus gracieuse, et +s'éloigne en pirouettant.</p> + +<p>Jean a regardé tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il +semble collé. Madame Dorville revient s'asseoir près de madame Beaumont. +La conversation languit; ces dames ne font qu'échanger quelques mots, et +Jean n'ose pas se mêler à ce qu'elles se disent. Il regarde toujours +Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en +lui-même: «Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille +aussi.»<a name="Page_291" id="Page_291"></a></p> + +<p>Et tout en se disant cela, il ne peut se décider à partir; mais au bout +de cinq minutes madame Beaumont s'écrie: «Cette odeur de pipe fait +horriblement mal à la tête et au cœur!—Oui... c'est vrai,» répond +faiblement madame Dorville, «quand on n'y est pas habitué...»</p> + +<p>Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lève brusquement, et +va saluer Caroline en murmurant: «Pardon, madame. Si j'avais deviné plus +tôt que cette odeur vous déplaisait, il y a long-temps que je serais +parti.</p> + +<p>»—Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie,» répond +Caroline d'un ton froid mais poli.</p> + +<p>«—Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez +vous... il faut...»</p> + +<p>Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame +Dorville. Tout à coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est +un joli chat dont Jean écrase la queue sans s'en apercevoir.</p> + +<p>«Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui!» s'écrie Jean désespéré; +et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses +bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en +courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.</p> + +<p>Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lève, ne sait +ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pipé dont il se +sert habituellement, il la prend avec colère et la brise à ses pieds.<a name="Page_292" id="Page_292"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h3> + +<p class="head">JEAN EST AMOUREUX.</p> + + +<p>Bellequeue était allé voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris +la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le +soin qu'il avait mis à bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue +ne doute plus que son filleul soit en effet très-amoureux. «Vous voyez,» +dit-il, «quelle bonne idée, j'ai eue de songer à ce mariage. Jean va +devenir un homme charmant?—Il l'était déjà.—Oui, mais il le sera +davantage. Il se plaira bien plus en société. Déjà j'ai cru voir qu'il +négligeait le billard, les cafés, les guinguettes.—C'est ce qu'il me +semble aussi.—Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra +galant!—Ça me surprendrait!—Pourquoi donc? mademoiselle Adélaïde a dit +en secret à son père et à sa mère, qui me l'ont redit, qu'elle voulait +avant peu voir son futur à ses pieds.—Je ne veux pas non plus qu'elle +fasse trop sou<a name="Page_293" id="Page_293"></a>pirer ce cher enfant....—Soyez donc tranquille! vous +savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-là....—Beaucoup +trop vite même.—Il n'y a plus que trois semaines d'ici à l'époque fixée +par la belle fiancée... ce temps passera en œillades, en serremens de +mains, en soupirs... C'est si gentil le temps où l'on se fait la cour! +Ah! ma chère commère, ça n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens +qui assurent que c'en est le soleil.»</p> + +<p>Bellequeue retourne chez lui en songeant déjà à la toilette qu'il fera +le jour des noces de Jean, où il se propose bien de danser encore, et en +rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche à se rappeler +quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.</p> + +<p>Mademoiselle Rose regarde son maître d'un air malin, et lui demande ce +qu'il fait là. «Je cherche à me rappeler un petit pas pour le jour de la +noce de Jean.—Ah!... c'est donc bientôt la noce?—Dans trois +semaines...—Alors vous avez le temps de foire vos battemens!—Pas trop; +on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien +avancer l'époque...—Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle +Chopard?—Oui, ma chère... amoureux au point que ça le change... que ça +le rend mélancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette +extraordinaire... Sa mère croit même... cependant elle ne me l'a pas +assuré, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... Ça te fait +rire?—Oh! ce n'est pas de ça, c'est une idée qui me passait.—Oh! tu es +vexée de voir que<a name="Page_294" id="Page_294"></a> les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu +prétendais que ce mariage n'était pas assorti...—Moi, oh! je vous +assure que je ne suis nullement contrariée... Qu'est-ce que cela peut me +faire?...—Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons, +je vais me rendre chez mon tailleur.—Pourquoi donc faire?—Pour lui +commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonné par en bas, +pour la noce de Jean.—Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un +peu avant de commander votre pantalon collant.—Pourquoi +cela?—Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?—Ah! +friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas +Adélaïde Chopard... Je vais commander mon pantalon.»</p> + +<p>Après avoir cassé sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au +hasard, n'ayant pas de but déterminé, et tout occupé de sa visite du +matin chez madame Dorville.</p> + +<p>«Elle ne m'a pas dit de revenir;» se dit Jean en soupirant. «Ah! sans +doute ma société ne lui plaît pas... Ai-je fait assez de sottises chez +elle!... Quelle singulière chose... je voulais avoir de l'assurance... +je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes +bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sûr que je faisais des +grimaces épouvantables en voulant me donner un air posé. Mes yeux +seuls... Ah! je savais bien où les porter... Elle m'a semblé encore plus +jolie ce matin que la dernière fois... Et cependant elle ne m'a pas +souri aussi souvent... Il y avait dans ses manières quelque chose<a name="Page_295" id="Page_295"></a> de +froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais +du plaisir à l'entendre, même si elle me grondait... Mon Dieu... que je +suis bête!... toujours penser à cette dame que je ne reverrai plus +maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me +l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons à autre chose... A quoi bon +m'occuper de quelqu'un que je connais à peine... d'une femme... +coquette... Sans doute elle se sera moquée de moi avec ses +connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais +été sûr que ce fût de moi, je l'aurais joliment rossé... Au fait j'ai +commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien +trouver de bien... On m'aura jugé bête comme une oie... Qu'est-ce que +cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-là... J'aurais bien +aimé à voir quelquefois madame Dorville; mais, après tout, à quoi cela +m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et +chez elle je me sens si mal à mon aise... Ah! si elle était seule, il me +semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....»</p> + +<p>Après avoir long-temps marché, Jean se rend chez un restaurateur, il se +fait servir à dîner; mais il n'a pas d'appétit, il ne peut toucher à +rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu +habitué à écouter les jeux de la scène, il ne fait aucune attention à ce +qui se passe sur le théâtre et reste plongé dans ses pensées; mécontent +de lui-même, il sort du spectacle en se disant: «Allons chez les +Chopard; là, au moins, je ne serai pas seul; on<a name="Page_296" id="Page_296"></a> me parlera, je +répondrai, et il faudra bien que je ne pense plus à cette dame... de +laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.»</p> + +<p>Jean arrive chez les Chopard à près de dix heures du soir. Il y avait du +monde; on l'avait attendu toute la soirée; Bellequeue s'y était rendu, +croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annoncée à +mademoiselle Adélaïde; et celle-ci, en voyant le temps s'écouler sans +que son futur arrivât, ne savait que penser.</p> + +<p>Enfin Jean se présente au moment où la société se disposait à s'en +aller.</p> + +<p>«Voilà une belle heure pour venir!» dit mademoiselle Adélaïde avec dépit +et en prenant un air boudeur. «—Nous étions inquiets de toi, mon cher +ami,» dit Bellequeue. «—Nous avons fait sauter les abricots sans lui!» +s'écrie M. Chopard, «mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un +petit coin... un <i>petit coing</i>... Oh! oh! oh!... il est bien amené +celui-là!»</p> + +<p>»—D'où donc venez-vous, monsieur?» reprend mademoiselle Adélaïde. «—Du +spectacle, mademoiselle.—Du spectacle!... Quelle idée d'aller ainsi +seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous +aviez fait une si belle toilette?—Non, je vous assure!...</p> + +<p>»—Voyez-vous,» dit Bellequeue à Adélaïde, «la toilette n'était pas pour +le spectacle.</p> + +<p>»—C'est vrai qu'il est magnifique ce soir!» dit le papa Chopard en +admirant Jean. «Il a une tournure... chevaleresque.<a name="Page_297" id="Page_297"></a></p> + +<p>»—Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?—Ma foi, +mademoiselle y je serais fort embarrassé pour le dire! J'étais tellement +distrait, tellement préoccupé d'autre chose, que j'en suis sorti sans +savoir ce qu'on avait joué.»</p> + +<p>Un sourire de satisfaction reparaît sur la figure de mademoiselle +Adélaïde, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: «Eh bien, +dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...—Ma foi, +oui!.... j'ai été très-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais +j'avoue que la veille de nos noces ça ne m'a pas empêché d'aller voir le +<i>Pied de Mouton</i>, et de retenir la romance de: <i>Gusman ne connaît plus +d'obstacles</i>, que j'ai chantée pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma +femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:</p> + +<p class="poem"> +<span style="margin-left: 2em;">Tu dois t'attendre à des miracles,</span><br /> +<span style="margin-left: 2em;">Et pour toi qui n'en ferait pas!</span><br /> +</p> + +<p>»Ça faisait presque un calembourg!—Monsieur Chopard, taisez-vous +donc... Adélaïde nous écoute!...—Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas +se marier?... Ça sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!»</p> + +<p>Jean fait son possible pour être gai, il se mêle à la conversation, dit +tout ce qui lui passe par la tête, répond de travers aux questions qu'on +lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la +société le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit +aux éclats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adélaïde décide +que M. Jean n'a jamais été si aimable.<a name="Page_298" id="Page_298"></a></p> + +<p>En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose à Jean, d'entrer +fumer quelques cigares dans un estaminet.</p> + +<p>«Je ne fume plus,» répond vivement Jean. «—Tu ne fumes plus!» s'écrie +Bellequeue en regardant son filleul avec étonnement, «et depuis quand +cela?—Depuis... aujourd'hui.—Comment! toi qui aimais tant à +fumer...—Je ne l'aime plus...—Est-ce que tu as été malade de la +pipe?... Est-ce que...—Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqué +qu'en général les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je +ne veux plus fumer.»</p> + +<p>Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et après +avoir tendrement serré la main à son filleul, il entre chez lui en +disant: «Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le +retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice +plus délicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon +pantalon collant.»</p> + +<p>Quelques jours s'écoulent, Jean fait son possible pour écarter de son +souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image séduisante revient +toujours se mêler à ses pensées. Il ne veut plus aller chez Caroline, et +cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tâche de se +mettre comme les jeunes élégans qu'il rencontre, il se dandine moins en +marchant, il voudrait avoir une tournure plus posée. Ce n'est plus dans +les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le +quar<a name="Page_299" id="Page_299"></a>tier des petits-maîtres, des petites-maîtresses, qu'il va +maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme élégante, de la +taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son côté, dans +l'espérance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a +toujours été déçu. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et +repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde +ses fenêtres, puis s'éloigne en soupirant, et retourne tristement dans +son quartier.</p> + +<p>Le changement qui s'est opéré dans l'humeur de Jean; la recherche de sa +toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois; +enfin la différence qu'on remarque dans ses goûts, dans ses manières, +augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand. +Mademoiselle Adélaïde trouve, à la vérité, que l'amour rend son prétendu +un peu trop mélancolique; mais elle est si fière du changement qu'elle +croit avoir opéré, qu'à chaque soupir du jeune homme, elle lance un +regard de triomphe à ses parens, tandis que madame Chopard dit à son +mari: «Le pauvre garçon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il +deviendrait donc s'il n'épousait pas notre fille?...—Il s'évaporerait +en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouché.»</p> + +<p>Bellequeue a dit un soir à Jean: «Il ne faut plus qu'un peu de patience, +encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle +Adélaïde... Sois tranquille... je me charge de tous les préparatifs... +de tous les détails... Ne t'occupe que de ton costume, et ça ira +bien...»<a name="Page_300" id="Page_300"></a></p> + +<p>Jean est rentré chez lui, en réfléchissant sérieusement au mariage qu'on +va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la répugnance; +mais comment rompre une affaire si avancée?... Sa mère, les Chopard, +tout le monde compte sur sa promesse.</p> + +<p>«Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tôt» se dit Jean. «Si du moins +j'avais le temps de réfléchir... d'oublier... Ah! peut-être en me +mariant, je ne songerai plus à... Mais je ne veux pas me marier si vite. +Demain j'irai dire cela à mon parrain...»</p> + +<p>Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci était +déjà sorti, parce que les préparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.</p> + +<p>Rose était seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite +chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que +l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.</p> + +<p>Rose est enchantée de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son +maître que le mariage va se faire, et elle n'y conçoit rien.</p> + +<p>«Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je +vous en prie,» dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le +salon. «On dit toujours que vous allez épouser mamzelle Chopard... Je ne +peux pas le croire... car je sais très-bien, moi, que vous n'êtes pas +amoureux de mademoiselle Adélaïde... vous avez trop bon goût pour cela. +Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du +mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son âge, c'est un<a name="Page_301" id="Page_301"></a> +peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est +encore très bien fait...»</p> + +<p>Jean ne répondait rien, il s'était assis et semblait réfléchir.</p> + +<p>«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre +confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amitié!...—Que +veux-tu que je te dise, Rose?—S'il est vrai que vous épousez dans dix +jours mamzelle Chopard?—On le veut... mais je ne m'en soucie guère.—Eh +bien, alors pourquoi l'épouseriez-vous? Est-ce à votre âge, avec votre +figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient +pas?—Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancés, parce qu'un soir j'ai +tapé dans la main de mademoiselle Adélaïde.—Oh! quel conte! Ah! ben par +exemple, être fiancé à une demoiselle parce qu'on lui a tapé dans la +main... On m'a tapé bien autre chose à moi, et je n'étais jamais fiancée +pour ça... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront +dit cela pour mieux vous enjôler...—Tu penses donc que je suis encore +libre, Rose?—Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous +sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie, +ça... il faut prendre garde à ce qu'on fait... Et... cette dame si +jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...»</p> + +<p>Jean pousse un soupir et répond: «Si fait... je l'ai revue... une fois, +le jour où je t'ai quittée si vite...—Et vous n'y êtes pas allé +depuis?—Non...—Vous sembliez la trouver si charmante...—Ah!<a name="Page_302" id="Page_302"></a> je n'ai +pas changé de sentiment...—Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce +qu'elle vous à mal reçu?—Non... pas précisément... mais j'ai cru +voir... Si tu savais combien chez elle j'étais gauche, embarrassé... Je +ne savais comment me tenir.—Bah! bah! on est gauche les premières fois, +et puis on s'accoutume...—Non, Rose... non... Je croyais aussi que +partout j'aurais la même assurance.... Je ne me figurais pas que rien +pût m'intimider, et cependant je me suis aperçu que... dans le grand +monde, dans ce qu'on appelle la bonne société, j'ai l'air d'un imbécille +ou je ne dis que des sottises...—Allons donc, ce n'est pas possible, +vous êtes trop modeste...—Il y avait là des dames qui me regardaient... +puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune +homme qui n'ôtait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais à ma +cravate...—Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?—Dans le monde, +Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!... +que j'aurais bien de la peine à me mettre dans la tête.—Est-ce que vous +n'êtes pas bien comme cela?—Je commence à m'apercevoir que je pourrais +être beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela +déplaisait...—Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien +ridicules...—Enfin je m'en suis allé... et elle ne m'a pas engagé à +revenir...—On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une +c'est pour toujours...—Oh! non... son air froid en me reconduisant... +Il est vrai qu'après avoir marché sur son chat, je me<a name="Page_303" id="Page_303"></a> suis sauvé si +vite...—Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...—C'est fini, +Rose, je ne la reverrai plus...—Ne la revoyez plus si vous voulez, mais +ce n'est pas une raison pour épouser mamselle Chopard que vous n'aimez +pas.—Ce mariage me distraira peut-être.—Se marier pour se +distraire!... Voilà une jolie idée! Et si ça ne vous distrait pas, vous +n'en serez pas moins l'époux d'une femme que vous n'aimez point, puisque +vous en aimez une autre...—J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai +jamais dit cela...—Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le +savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous êtes amoureux de +cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela +qui vous rend tout autre depuis quelque temps.—Moi... amoureux!... oh! +tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais été...—Raison +de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la première fois.—Je +trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est réellement... mais je +n'ai jamais eu l'idée...—Je vous dis que vous en êtes amoureux, +extrêmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez +long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite; +mais enfin vous éprouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle +Adélaïde?...—Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard +m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...—Et vous +l'épouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!—Tu as raison; +Rose,<a name="Page_304" id="Page_304"></a> décidément je ne l'épouserai pas...—Et vous ferez +très-bien.—Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai +ma résolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement +amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis très-décidé à ne point +retourner...»</p> + +<p>Jean s'éloigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la +chambre en criant: «Il n'épousera pas mamselle Chopard!... et monsieur +en sera pour son pantalon collant.»</p> + +<p>Mais les événemens ne marchent pas toujours dans l'ordre où nous les +avions prévus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mère est au lit +et se sent très-indisposée; le soir la fièvre se déclare, Jean reste +près de sa mère et ne songe plus à son mariage; en peu de jours la +maladie fait des progrès rapides, et, malgré tous les soins qui lui sont +prodigués, madame Durand meurt neuf jours après s'être alitée.</p> + +<p>Jean éprouve le plus profond chagrin de la perte de sa mère; Bellequeue +partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse +remplacent les projets d'hymen et de bonheur.<a name="Page_305" id="Page_305"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h3> + +<p class="head">CHANGEMENT DE CONDUITE.</p> + + +<p>Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mère, Jean ne sort +presque pas; toujours triste et profondément affecté de la perte qu'il a +faite, il se refuse à toute distraction; la solitude seule semble lui +plaire.</p> + +<p>Bellequeue a respecté une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce +temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mélancolie, et pense que pour +cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.</p> + +<p>«Tu n'as pas encore été voir les Chopard depuis ton deuil,» lui dit-il; +«ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'être touchés des regrets +que tu donnes à ta mère; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de +mal à aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais très-bien que +tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adélaïde<a name="Page_306" id="Page_306"></a> est trop +raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera +plaisir; et, de son côté, elle désire vivement te voir.»</p> + +<p>»—Rien ne presse!» répond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment +expliquer cette réponse de la part d'un homme qui paraissait si +amoureux.</p> + +<p>Cependant les Chopard s'étonnent de ne point voir Jean; mademoiselle +Adélaïde l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci +répond: «Mon filleul pousse tous les sentimens à l'extrême, je vois bien +qu'il craint que la vue de sa prétendue ne lui fasse trop vite oublier +sa mère, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.—Cela fait +l'éloge de sa profonde sensibilité,» dit madame Chopard. «—Et cela +prouve la violence de son amour pour notre fille,» ajoute M. Chopard.</p> + +<p>«—Avec tout cela,» dit Adélaïde, «ça ne m'amuse pas d'être si +long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour; +je sais bien qu'à présent nous ne pouvons pas nous marier tout de +suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...»</p> + +<p>»—Je vous l'amènerai bientôt, belle enfant; vous savez que pour vous +plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...—Il ne fume +plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas +défendu.—C'est égal, il m'a dit qu'il s'était aperçu que cela +déplaisait aux dames.—Ah! ma fille, tu auras un mari bien délicat.—Ne +va pas le faire fumer malgré lui quand il sera marié... Oh! oh!... +calembourg!—Ah! mon père!...<a name="Page_307" id="Page_307"></a></p> + +<p>»—Enfin,» reprend Bellequeue, «il ne va plus à l'estaminet, ne joue +plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets +qui lui empruntaient de l'argent.»</p> + +<p>»—C'est très-bien cela...—Oh! il se range déjà!... Quant à la mise, à +la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle +Adélaïde, qui avez opéré ces métamorphoses.—Comme Diane qui changeait +son amant en cerf... Ah! ah! ah!...—Ah! mon papa, que vous êtes +terrible avec vos jeux de mots!—Écoute donc, j'aime les pointes, moi, +je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une +prise, ma femme... Calembourg!»</p> + +<p>Bellequeue s'est éloigné en promettant d'amener bientôt son filleul; et +Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent +enfin, un soir, à l'accompagner chez les Chopard.</p> + +<p>On reçoit Jean avec cet empressement mêlé de tristesse commandée par la +circonstance. Mademoiselle Adélaïde a fait une toilette dans laquelle le +noir domine afin de prouver à son prétendu qu'elle partage sa douleur. +Madame Chopard ne parle pas des fruits à l'eau-de-vie et des liqueurs +faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de +calembourgs. On garde pendant toute la soirée une tenue sévère; +Bellequeue croit même qu'il est de la convenance de ne parler qu'a +demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela +donne à la réunion l'aspect d'une soirée de fantasmagorie de Robertson.<a name="Page_308" id="Page_308"></a></p> + +<p>Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lève, salue assez froidement +mademoiselle Adélaïde, qui pousse un énorme soupir en lui disant adieu, +et lui tend une main qu'il ne songe pas à baiser, et qu'elle est forcée +de laisser retomber en se disant: «Il faut qu'il soit terriblement +affecté!...»</p> + +<p>»—Adieu, mon ami,» dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme. +«Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance... +c'est naturel; mais Adélaïde a fait un certain brou de noix... auquel +incessamment nous dirons deux mots...»</p> + +<p>Jean se contente de saluer tout le monde et s'éloigne. Quand il est +parti, Bellequeue dit aux Chopard: «Ça s'est très-bien passé!—Le pauvre +garçon est encore bien chagrin!» dit madame Chopard. «Je suis sûre qu'il +ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?—Non, ma +mère, pas un seul mot!—Il se sera fait une furieuse violence!» dit M. +Chopard. «Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et +la nature avant tout.»</p> + +<p>Quelques jours après cette soirée, sans en prévenir Bellequeue, sans +consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue +Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il +change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et +élégans, fait décorer avec soin son nouvel appartement, et prend un +valet de chambre à la place de Catherine, qui a désiré s'établir, et à +laquelle Jean a donné de quoi élever une petite boutique.<a name="Page_309" id="Page_309"></a></p> + +<p>Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes +gens du bon ton, sa tournure et ses manières se ressentent de ses +anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes +contractées dès l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert +d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est +jeune, il a de la fortune, il paraît confiant et généreux, c'est plus +qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'être admis dans ce monde où +souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on +rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.</p> + +<p>Jean, qui jusque alors avait fui la société et se moquait des usages, +des sujétions qu'elle impose, Jean désire aller dans le monde. Il ne +veut pas s'expliquer à lui-même le motif du changement de sa conduite; +il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, à la +promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer à +un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une +personne qu'il adore en secret, et à laquelle il pense sans cesse, sans +vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.</p> + +<p>Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la +visiter; mademoiselle Adélaïde se consume d'amour et d'ennui; la +distillation est négligée, les sciences et les arts sont abandonnés. La +jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un +mois s'est écoulé depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on +n'entend plus<a name="Page_310" id="Page_310"></a> parler du fiancé. Une telle conduite semble +extraordinaire.</p> + +<p>«Il est très-juste de pleurer la perte de ses parens,» dit mademoiselle +Adélaïde, «mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prétendu a +toujours versé des larmes et poussé des soupirs depuis sa dernière +visite, il doit être maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas +le laisser venir à rien avant de m'épouser.»</p> + +<p>»—Notre fille a raison,» dit M. Chopard, «Jean est trop exalté; comme +Adélaïde dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a +passé à côté.—Mon père, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il +fait, je ne puis pas vivre comme cela!...—Calme-toi, ma fille,» dit +madame Chopard, «tu sais que ce pauvre Jean était devenu tout +amour!...—Je ne sais pas s'il est tout amour, mais ça me semble +très-malhonnête de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on +n'entend plus parler non plus...—Il faut qu'il soit malade.—Mon +papa... allez-y donc, je vous en prie.»</p> + +<p>M. Chopard cède aux désirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue. +Depuis cinq semaines le parrain de Jean était retenu chez lui par une +légère atteinte de goutte; il passait son temps à jouer aux dames avec +sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, était persuadé qu'il ne sortait +pas de chez les Chopard.</p> + +<p>Mademoiselle Rose est allée ouvrir à M. Chopard; elle a soin ensuite de +ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire à son maître.</p> + +<p>«Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris<a name="Page_311" id="Page_311"></a> jour pour le mariage?» dit +Bellequeue en voyant arriver Chopard. «Il y a plus de trois mois que +madame Durand est morte, et je conçois que les jeunes gens qui sont fort +amoureux...»</p> + +<p>»—Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir +pourquoi on ne vous apercevait pas.—Vous le voyez, une petite atteinte +de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et +j'espère bien être ingambe pour la noce de mon filleul... Il me néglige, +ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne +sort pas de chez vous... n'est-ce pas?</p> + +<p>»—Ça n'est pas encore ça, mon ami... Je voulais au contraire vous +demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir où +vous nous l'avez amené.—Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut +dire?—Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des +Anglais, vous savez... le <i>spleen</i>... et ma fille le craint +aussi.—Diable!... mais vous m'inquiétez... Il est certain que s'il +pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de +sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut +absolument consoler ce pauvre garçon.—Au fait, comme son futur +beau-père, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa santé; +cela n'a rien d'inconvenant.—C'est tout naturel, au contraire; allez et +revenez me dire dans quel état vous l'avez trouvé.»</p> + +<p>M. Chopard s'éloigne, laissant Bellequeue fort in<a name="Page_312" id="Page_312"></a>quiet de son filleul, +et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.</p> + +<p>L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul, à la demeure de Jean. Il +demande M. Durand, et on lui répond que depuis un mois M. Durand a +déménagé, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chaussée-d'Antin.</p> + +<p>M. Chopard est un moment surpris de cette nouvelle; mais il se dit: «Je +vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour +quand il sera marié... Il veut loger sa femme dans le beau quartier... +Chaussée-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui préparait, mais je +devine tout. Allons rue de Provence.»</p> + +<p>Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure +de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: «Adélaïde sera +enchantée.... Une rampe à dorures... C'est magnifique. A chaque étage +des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu'à niches... +Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en +souvienne pour le redire à madame Chopard.»</p> + +<p>Arrivé au troisième, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient +lui ouvrir.</p> + +<p>«Le jeune Durand est chez lui?» dit M. Chopard. «—Non, monsieur, mon +maître n'y est pas.—Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc +sorti?—Oui, monsieur.—Il sort quelquefois?—Tous les jours... Monsieur +n'est presque jamais chez lui.—<a name="Page_313" id="Page_313"></a>C'est égal, je vais toujours entrer... +Je ne suis pas fâché de voir son logement.»</p> + +<p>Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce +point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pièce dont M. +Chopard semble faire l'inspection.</p> + +<p>«Peste! quelle élégance!... c'est très-joliment orné, tout cela... Quand +je disais qu'il nous ménageait une surprise... Vous a-t-il parlé de la +surprise qu'il ménageait?—Monsieur ne m'a rien dit.—Pour un amoureux +il est discret!... Voyons; ceci est la salle à manger... On n'y +tiendrait pas quinze personnes à table, mais, au fait, quand on ne veut +avoir que sa famille... Voilà le salon qui fait chambre à coucher, à ce +que je vois...—Monsieur n'a pas de salon, il ne reçoit +personne...—Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que +ça?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...—C'est tout, +monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.—Comment! c'est tout?... +Mais c'est trop petit... Et la cuisine?—Il n'y en a pas, monsieur.—Pas +de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pièce la plus essentielle d'un +ménage.—Mais monsieur est garçon.—Je sais bien qu'il est garçon +maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement +sans cuisine, à quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre +maître est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun +plaisir, aucune distraction?...—Oh! pardonnez-moi, mon maître, au +contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le<a name="Page_314" id="Page_314"></a> +voit dans les promenades, il monte à cheval, fait au moins deux +toilettes par jour, il n'a pas un moment à lui.»</p> + +<p>M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: «Voilà une singulière +manière de se désoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adélaïde +qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller +lui dire tout ce que je viens d'apprendre.»</p> + +<p>M. Chopard retourne chez lui, et il fait part à sa femme et à sa fille +de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de +surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle +doit penser. Adélaïde est quelques instans sans répondre; mais on voit +qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure +d'une voix éteinte:</p> + +<p>«Ma mère... délacez-moi, je vous en prie... j'étouffe...—Ah! mon +Dieu!... ma fille qui étouffe... Est-ce qu'elle a fait un troisième +déjeuner?» s'écrie M. Chopard. «—C'est la conduite de M. Jean qui me... +suffoque... qui m'indigne!...</p> + +<p>»—C'est vrai!... elle a raison,» dit madame Chopard. «La conduite de M. +Jean est affreuse.—Elle est même fort malhonnête,» dit M. Chopard en +frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courroucé.</p> + +<p>«Je sais bien,» reprend Adélaïde, «que le trouble, le chagrin de la mort +de sa mère, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que +son cœur peut être excusable!...</p> + +<p>»—Oh! certainement,» dit madame Chopard, «dans une telle +circonstance... ce pauvre jeune<a name="Page_315" id="Page_315"></a> homme... je conçois qu'il a été bien à +plaindre...</p> + +<p>«—Je crois aussi que le cœur est bon,» dit M. Chopard en tirant son +mouchoir d'un air attendri. «Je n'ai jamais douté de son cœur!...</p> + +<p>»—Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses +nouvelles, à moi... sa fiancée... presque sa femme... Et cela pour +courir le monde, les spectacles, pour dépenser son argent avec je ne +sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances... +c'est un oubli de toutes les politesses!...</p> + +<p>»—C'est trop grossier,» dit madame Chopard, «c'est vraiment impoli et +impardonnable!...</p> + +<p>»—C'est se conduire comme un décrotteur!» s'écrie M. Chopard en faisant +un geste menaçant.</p> + +<p>«—Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait +changé... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffinée.</p> + +<p>»—Et sa mélancolie, ma fille, sa douce mélancolie qui peignait si bien +sa passion naissante.</p> + +<p>»—C'est-à-dire,» s'écrie M. Chopard, «qu'il serait devenu imbécille +tant il t'adorait!...</p> + +<p>»—Mon papa... ça ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je +m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah! +Dieu! comme je m'en moque!...</p> + +<p>»—Tu fais très-bien, ma fille,» dit madame Chopard; «toi, qui réunis +tout pour séduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en +trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.</p> + +<p>»—Qui vaudront même beaucoup mieux!» dit<a name="Page_316" id="Page_316"></a> M. Chopard, «car après tout, +je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa +figure....</p> + +<p>»—Pardonnez-moi, papa, sa figure est très-bien, et sa taille +supérieurement proportionnée.</p> + +<p>»—Oui, il est fort bien fait,» dit madame Chopard, «on ne peut pas en +disconvenir.</p> + +<p>»—Et il a une démarche magnifique!» dit M. Chopard.</p> + +<p>«—Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne +peux pas rester comme ça, moi, je suis dans une fausse position.</p> + +<p>»—Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas +tenable...—Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied +danser, cette chère enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce +qu'il faudrait faire, alors?</p> + +<p>»—Mon père, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre +quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean, +afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultérieures.</p> + +<p>»—Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions +ultérieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultérieures... ça fait presque un +calembourg!... Mais à propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas +encore bien.—Eh bien! mon père, il prendra une voiture, voilà +tout!—C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a réponse à tout, +cette chère enfant... Va, ma fille, si tu n'épousais pas Jean Durand, tu +trouverais bien des hommes qui<a name="Page_317" id="Page_317"></a> seraient trop heureux...—Oui, mon père, +mais c'est M. Jean que je veux épouser.</p> + +<p>»—Alors, tu l'épouseras, ma fille,» dit madame Chopard, et M. Chopard +répète en retournant chez Bellequeue: «C'est tout simple... puisqu'elle +en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'épouse.<a name="Page_318" id="Page_318"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h3> + +<p class="head">JEAN EN GRANDE SOIRÉE.</p> + + +<p>Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est logé rue de Provence; là, il +est tout près de chez madame Dorville, et il espère, en demeurant dans +son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans +passer dans la rue Richer; vingt fois il a été tenté d'entrer chez +madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point +s'exposer à être mal reçu; une secrète fierté lui dit que l'amour même +ne doit point supporter le mépris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin +d'éducation.</p> + +<p>Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni à la +promenade, ni au spectacle, Jean présume qu'elle est à la campagne, et +il attend avec impatience que l'hiver la ramène à Paris.</p> + +<p>Jean s'est lié avec un jeune homme nommé Gersac,<a name="Page_319" id="Page_319"></a> qui loge dans sa +maison. Ce Gersac passe sa vie à chercher des occasions de s'amuser, et +il a déjà offert plusieurs fois à Jean de le mener en soirée, car ses +mille écus de revenu n'étant point souvent suffisans pour subvenir à son +goût pour les plaisirs, Gersac ne se gêne point pour puiser dans la +bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais fermée. Mais du +moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il +emprunte, en commençant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra +rendre, il est le premier à avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dépense +plus qu'il n'a; et convenir de ses défauts, c'est déjà un moyen de les +faire excuser.</p> + +<p>Gersac est étourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et +par sa gaîté se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jugé +Jean dont la franchise et l'originalité lui ont plu.</p> + +<p>«Mon cher,» lui dit-il; «vous avez vécu jusqu'à présent dans un autre +monde, vous êtes encore tout neuf pour celui que vous voulez connaître, +mais il y a chez vous du physique, de l'étoffe et de l'argent; avec tout +cela, il est impossible de ne point parvenir à être ce qu'on veut. Vous +voulez aujourd'hui être un jeune homme comme il faut; pouvoir vous +présenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez +sur moi... je réponds de vous... je suis sur de vous former.»</p> + +<p>Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et déjà +Gersac a mené Jean dans quelques petites soirées où celui-ci, pour ne +point commettre de gaucheries, n'a osé ni remuer, ni parler.<a name="Page_320" id="Page_320"></a></p> + +<p>Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: «Mon ami, je vous mène ce +soir dans une grande réunion... une soirée musicale, un punch... un bal, +enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera très-bien. C'est chez +un vieux richard célibataire qui ne sait que faire de son argent et qui +s'ennuierait à la mort, si nous n'avions la bonté de lui faire donner +cinq ou six fêtes dans l'année et de lui amener ce qu'il y a de mieux à +Paris. Comme il y a dans son hôtel un fort beau jardin, nous arrangeons +toujours une fête en été, parce qu'alors on jouit du jardin qui est +magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?—Avec plaisir... quoique je me +sente encore bien gauche... bien emprunté dans le monde...—Non, ça +commence à aller mieux... vous vous tenez déjà très-bien... Vous avez +perdu votre argent avec noblesse dans la maison où je vous ai mené +dernièrement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mêler de +la conversation?—Je dirais quelque bêtise.—Bah! vous êtes trop +timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune +dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec +prétention, et cela passe pour des traits d'esprit.—Je ne crois pas que +je ferais passer les miennes pour cela...—On chantera, on fera de la +musique...—Je n'y connais rien.—C'est égal... il faut toujours juger +les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion... +dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut +mieux que de ne rien dire...—<a name="Page_321" id="Page_321"></a>C'est toujours cette s... peur de mal +parler qui me retient.—Ah! par exemple, il faut supprimer les +jurons!... il faut prendre garde à cela, excepté, le diable m'emporte, +que vous pouvez dire avec gaîté, avec enjouement, il faut aussi ne point +mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est +du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents +francs la dernière fois que cela vous est arrivé, sans cela, mon cher, +on ne vous l'aurait pas pardonné. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on +appelle une brillante réunion!... des femmes charmantes!... des +artistes; des banquiers... un monde fou...—Ah! mon Dieu, vous me faites +trembler!...—Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus à son aise +au milieu de trois cents personnes que de douze!....»</p> + +<p>Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et après avoir fait +une toilette élégante, il se rend avec son introducteur à la brillante +soirée qui se donne dans un bel hôtel du faubourg Saint-Honoré.</p> + +<p>La réunion est nombreuse. Jean n'est pas à son aise, quoique dans la +foule on soit moins remarqué; Gersac a rempli la formalité de la +présentation; il a conduit Jean à un vieillard septuagénaire, qui a +prononcé quelques mots de civilités, auxquels Jean a répondu par un +profond salut, puis le vieillard a passé à une autre personne, et +Gersac, dit bas à Jean: «C'est fini, mon cher, vous voilà de la +connaissance du maître de la maison, vous pouvez<a name="Page_322" id="Page_322"></a> maintenant prendre +part aux plaisirs de la soirée, et ne plus faire attention à celui qui +la donne. Ah çà! je vous quitte, parce que je ne puis être toujours à +côté de vous... ça serait ridicule; mais allez, venez, jouez, +promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un +piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.»</p> + +<p>Gersac s'est éloigné, et Jean se trouve livré à lui-même dans des salons +magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont, +viennent, se croisent, s'examinent, tantôt en souriant, tantôt en +parlant bas à leur voisin. L'éclat des lustres, des toilettes, le bruit +de cet échange continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de +la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus +malins de quelques jolies femmes; tout cela étourdit Jean qui ne sait +plus où il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu +duquel il n'a personne à qui il puisse parler, Gersac étant déjà perdu +dans la foule.</p> + +<p>Cependant Jean tâche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et +son chapeau à la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes +réunions, il ne fallait jamais se séparer de son chapeau; il se promène +dans des salons décorés avec la plus grande élégance, où le jeu, la +conversation, la musique, offrent des plaisirs variés à la foule qui s'y +presse.</p> + +<p>L'appartement est au rez-de-chaussée, et plusieurs pièces donnent sur le +jardin dans lequel se promène une partie de la société. Jean a déjà fait +plusieurs<a name="Page_323" id="Page_323"></a> fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le +maître de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le +regarde d'un air étonné et passe près de lui sans s'arrêter.</p> + +<p>Jean se range avec respect, ou se retire en arrière en faisant une +inclination de tête quand une dame va passer près de lui; et il s'étonne +qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de +s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va +dans le jardin où différens jeux sont réunis; des balançoires, des +courses de bagues sont bientôt occupées par la société; Jean regarde +tout cela de loin, il n'ose prendre part à aucun divertissement, et, son +chapeau sous le bras, tâche de dissimuler les bâillemens qui viennent le +surprendre au milieu de la foule.</p> + +<p>De temps à autre Gersac passe près de Jean et lui dit: «Vous +amusez-vous?...—Pas trop.—Faites plaisir...—Je ne connais +personne.—C'est égal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon +cher, animez-vous un peu.»</p> + +<p>Gersac s'éloigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien +dire et sans rien faire.</p> + +<p>Mais tout à coup l'ennui, l'embarras même ont disparu; un autre +sentiment s'est emparé de Jean; tout son sang s'est porté vers son cœur; +il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour +de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des +brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.</p> + +<p>«Elle est ici, quel bonheur!» voilà la première<a name="Page_324" id="Page_324"></a> pensée de Jean, et +cependant il reste encore à la même place, il semble qu'il craigne de +s'être trompé. Mais déjà Caroline a disparu au milieu de la société. +Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'élance +sans faire maintenant attention à la foule; il pousse, il coudoie, il +faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il +froisse l'habit d'un petit-maître; il fait presque trébucher une vieille +marquise; mais il ne songé plus à demander excuse, et ne mit pas +attention à toutes les personnes qui le regardent en se disant: «Eh! +mais, mon Dieu! à qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulière +manière de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait +qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce +monsieur-là?... Il a l'air de se croire à la queue d'un théâtre.»</p> + +<p>Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule +personne. Enfin il l'aperçoit dans une pièce où l'on se dispose à faire +de la musique; Caroline est assise auprès d'une jeune dame, et plusieurs +messieurs viennent la saluer et causer avec elle.</p> + +<p>Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il +voudrait qu'elle l'aperçût; mais on passe et repasse sans cesse devant +lui, et le cercle qui entoure Caroline dérobe Jean à ses regards. Il va +tristement s'asseoir dans un coin d'où il peut du moins la contempler; +et de là regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des +sourires qu'elle adresse à d'autres, des grâces qu'elle déploie, du +charme répandu dans toute sa personne.<a name="Page_325" id="Page_325"></a></p> + +<p>Le concert a commencé; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la +harpe ou le piano; Jean ne les a pas écoutées, il n'ôte pas ses yeux de +dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses +regards. Mais un jeune homme s'est approché de madame Dorville, il lui a +pris la main, et l'a conduite devant le piano où une autre personne est +assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colère le jeune +homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend +chanter et adresser à la jolie femme les plus tendres aveux, et que +celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, répond au jeune homme +qu'elle partage son amour.</p> + +<p>Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se +mord les lèvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano +pour chercher dispute à celui qui ose parler de sa flamme à madame +Dorville.</p> + +<p>«Comme c'est bien chanté!» dit une dame placée près de Jean. «Quel +goût!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?»</p> + +<p>C'est à Jean que cette question s'adresse; il ne répond rien, il +n'entend que les chanteurs. «C'est un duo <i>des Aubergistes de qualité</i>, +n'est-ce pas, monsieur?» dit encore la dame à Jean; et n'en obtenant pas +plus de réponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.</p> + +<p>Le duo est terminé, madame Dorville est retournée à sa place; on +l'entoure, on la complimente; Jean commence à comprendre que ce qu'il +vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bon<a name="Page_326" id="Page_326"></a>heur +que l'on doit goûter à pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il +regrette de n'être pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut +qu'il lui parle. Il se lève, s'avance brusquement vers la chaise +qu'occupe madame Dorville et s'arrête devant elle.</p> + +<p>Caroline lève les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa +chaise; elle reconnaît Jean, et la surprise se peint dans tous ses +traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: «Quoi! c'est +vous, monsieur Durand?</p> + +<p>»Oui, madame, c'est moi,» répond Jean d'une voix étouffée, «vous ne vous +attendiez pas à me rencontrer ici?—Non, je l'avoue, car je crois me +rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les +soirées...—C'est vrai, madame... J'étais comme cela... Mais j'ai +<i>bou</i>... j'ai terriblement changé depuis... depuis quelque temps...</p> + +<p>»—C'est ce que je vois,» répond Caroline en jetant à la dérobée un coup +d'œil sur la toilette de Jean.</p> + +<p>»Madame, vous venez de chanter divinement!» s'écrie un jeune homme en +s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste planté. +«D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le +moelleux de la perfection!...</p> + +<p>»—Ah! vous êtes trop indulgent, monsieur,» répond Caroline en +souriant.—«Non!... je ne suis que l'écho de tout le salon... Je suis +sûr que monsieur vous en disait autant.»</p> + +<p>Jean regarde le jeune homme et murmure: «Non, monsieur... Je ne parlais +pas de ça à madame.<a name="Page_327" id="Page_327"></a></p> + +<p>»—Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois?» dit Caroline à Jean. +«—Si, madame, je l'aime beaucoup à présent.—Il faudrait être un +sauvage!... un welche! pour ne pas aimer à vous entendre,» dit le +petit-maître en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses +hommages.</p> + +<p>Jean est enchanté que ce monsieur se soit éloigné, et quoiqu'il reste +devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres +personnes vinssent lui parler.</p> + +<p>Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose; +mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner +de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.</p> + +<p>«Il me semble que je vois un crêpe à votre chapeau,» dit tout à coup +Caroline, «Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?—Oui, madame... +j'ai perdu ma mère il y a près de quatre mois.—Votre mère!... Ah! je +vous plains... Je conçois que vous cherchiez dans le monde des +distractions à votre douleur!...—Oh!... ce ne sont pas des distractions +que j'y cherchais... mais je...</p> + +<p>»—Eh! c'est madame Dorville! vous êtes donc à Paris maintenant?»</p> + +<p>Cette question est adressée à Caroline par un monsieur décoré qui vient +se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne +qui l'empêche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.</p> + +<p>«Je suis revenue hier de la campagne pour pas<a name="Page_328" id="Page_328"></a>ser seulement huit jours à +Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque forcée de venir à +cette soirée... car j'étais si fatiguée...—Ces dames ont rendu la fête +complète en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le +monde... Quand on réunit vos talens, c'est faire un vol à la société que +de ne point l'embellir plus souvent de votre présence.»</p> + +<p>Caroline sourit à ce compliment, le monsieur lui baise galamment la +main, et s'éloigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.</p> + +<p>«Êtes-vous déjà venu ici?» dit au bout d'un moment Caroline à Jean. +«—Non, madame, c'est la première fois... Aussi je commençais à +<i>m'embê</i>... à m'ennuyer quand je vous ai aperçue...—Je le conçois, +quand on ne connaît personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je +trouve assez peu amusant le jeu d'écarté; cependant j'y ai joué il y a +quelques jours...—Mais au moins vos yeux ont dû être flattés par la +réunion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup +ici.—Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-là...</p> + +<p>»—Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?» +dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline, +tandis que Jean murmure entre ses dents: «Que la peste étouffe tous ces +maudits bavards!...»</p> + +<p>Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur +va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses +regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: «Il paraît<a name="Page_329" id="Page_329"></a> qu'ici il +est impossible de se dire deux mots de suite!...</p> + +<p>»—Dans le monde,» répond Caroline «on échange beaucoup de paroles, mais +on se dit bien peu de chose!...»</p> + +<p>Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette +fois Jean est obligé de céder la place; mais il va prendre une chaise et +revient s'asseoir derrière Caroline, paraissant décidé à lui servir de +sentinelle.</p> + +<p>Un cercle nombreux s'est formé de nouveau devant la femme aimable qui +sait répondre à chacun avec grâce, avec esprit, et que l'on aime à +entendre presque autant qu'on aime à la voir. Plusieurs personnes +approchent leur chaise de celle occupée par madame Dorville. La +conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littérature, +théâtres; des hommes de mérite sont venus se placer près de Caroline +parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive, +spirituelle, enjouée; Caroline est aimable sans paraître s'en douter, et +si quelques traits de malice lui échappent, du moins elle ne cherche +point à briller en déchirant ses meilleures amies.</p> + +<p>Jean ne prend point part à la conversation. Assis à quelques pas +derrière Caroline, il écoute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche. +Quelques personnes le regardent avec étonnement; c'est un observateur, +se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de +l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique +qu'elle<a name="Page_330" id="Page_330"></a> est peinée de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas +sur la cause de son silence.</p> + +<p>Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est <i>Tolbecque</i> qui le +dirige, et ses quadrilles délicieux font venir en foule les danseurs. +Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit +d'une voix touchante: «Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...</p> + +<p>»—Moi, causer avec tout ce monde!» s'écrie Jean qui ne peut plus se +contenir. «Ne suis-je pas un animal, un <i>sac</i>... un malheureux +ignorant?... Aurais-je été mêler mon mot à ce qu'on vous disait, pour +lâcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses +auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous +vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'être aussi bête... Depuis que +je vous connais, madame, je m'aperçois de tout ce qui me manque!... +Autrefois je me trouvais bien... très-bien même... Je croyais que +l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a +du cœur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...</p> + +<p>»—Comment, belle dame, vous ne venez pas à la danse?» dit un jeune +merveilleux en présentant sa main à madame Dorville. «Mais à quoi +songez-vous?... On vous demande... On vous réclame... Oh! il faut +absolument venir.»</p> + +<p>Caroline cède aux instances du jeune homme, elle se lève, lui donne la +main et s'éloigne, après avoir jeté encore un coup d'œil sur Jean.</p> + +<p>Celui-ci regarde Caroline s'éloigner en frappant<a name="Page_331" id="Page_331"></a> du pied avec +impatience. Il reste dans le salon où il n'y a plus que quelques couples +isolés qui ne font aucune attention à lui.</p> + +<p>«Quel supplice!» se dit Jean qui est resté de dépit sur sa chaise. «Ne +pouvoir lui parler un moment sans être interrompu... Ah! elle aime mieux +danser que de m'écouter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons +plus d'elle.»</p> + +<p>Dans ce moment Gersac traverse le salon où Jean est seul dans un coin, +assis sur une chaise, et plongé dans ses réflexions. «Que diable +faites-vous là?» dit-il en s'approchant de Jean. «—Mais je +réfléchis.—On ne vient point ici pour réfléchir, on vient s'y étourdir +au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la +soirée? Il faut danser.—Je ne danse pas.—Il faut jouer, il faut faire +quelque chose enfin, et ne pas rester là comme un ours. Le punch, les +glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?—Non... je ne veux +rien.—Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux égayer votre +figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez +qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du +plus mauvais ton de faire la moue en société; on garde ces choses-là +pour chez soi.»</p> + +<p>Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entraîne avec lui, lui +fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies +femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin à une +table d'écarté en lui disant: «Vous êtes du bon côté,<a name="Page_332" id="Page_332"></a> vous êtes beau +joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.»</p> + +<p>Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tête à +ce qu'il fait; ne songeant qu'à Caroline, il joue de travers et n'écoute +pas les personnes qui ont parié pour lui et qui lui disent: «Monsieur, +prenez donc garde à ce que vous faites, vous compromettez la partie!... +Ça n'est pas ça du tout.»</p> + +<p>Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entête, et laisse à +l'écarté tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur. +Gersac revient à lui. «Eh bien! mon ami,» lui dit-il. «—J'ai perdu +vingt louis.—C'est une misère... Vous les regagnerez une autre +fois.—Je ne chercherai pas à les regagner, parce que votre écarté +m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore +recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.—C'est +l'usage...—Si je ne m'étais retenu, j'aurais envoyé promener tous vos +parieurs...—Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans +éducation... Allons boire du punch... Il est délicieux... Moi, j'ai +gagné cinq cents francs.—Ah! je ne m'étonne plus que vous trouviez le +punch si bon!»</p> + +<p>Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de +ce monde qui circule dans les salons, commencent à échauffer son sang; +il se sent moins embarrassé en se promenant au milieu de la foule, et +Gersac lui dit de temps à autre: «C'est bien, mon ami, voilà de +l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque<a name="Page_333" id="Page_333"></a> +chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.»</p> + +<p>Jean s'est dirigé vers le salon où l'on danse; il aperçoit bientôt +Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace +de sa danse; c'est à qui aura le bonheur d'être son cavalier. Jean suit +des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir +comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille; +il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec +colère, il est prêt à les provoquer, mais de temps à autre Caroline le +regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre, +de consolant, qui l'empêche de céder aux mouvemens tumultueux qui +l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se +contenir.</p> + +<p>Plusieurs contre-danses se sont succédé; Caroline n'a pas été libre un +moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle +autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient à l'écart, mais +ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que +le plaisir anime. Gersac passe près de Jean et lui dit à l'oreille: +«Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux +noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?—Je ne sais pas +danser...—Qu'est-ce que ça fait? On ne fait plus de pas, on marche, +c'est reçu.»</p> + +<p>Gersac s'éloigne, Jean hésite... Pendant ce temps une anglaise se forme, +on appelle les cavaliers. Jean aperçoit Caroline qu'un jeune homme vient +de pren<a name="Page_334" id="Page_334"></a>dre par la main. Il se monte la tête, et court chercher une +danseuse en se disant: «Allons, sacrebleu! ne restons pas là comme un +imbécille... Je saurai bien faire comme les autres.»</p> + +<p>Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une +cinquantaine d'années qui s'est surchargée de fleurs, de rubans, et, +depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter. +Jean court offrir la main à cette dame; peu lui importe avec qui il +dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.</p> + +<p>La dame a donné sa main à Jean en lui jetant le plus aimable regard, +auquel celui-ci ne fait aucune attention. «J'ai un peu oublié +l'anglaise,» dit la dame en se plaçant en face de Jean. «—Et moi, +madame, je ne l'ai jamais sue.—Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que +de faire comme les autres...—Alors ça ira tout seul.»</p> + +<p>Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux +cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il +brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame +d'un autre pour la sienne, et quand c'est à son tour de descendre avec +sa danseuse, l'entraîne avec tant de précipitation et entortille si bien +ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.</p> + +<p>On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu'à cinquante +ans les chutes n'ont point un côté gracieux, se décide à se trouver mal +afin de se rendre intéressante. On emporte la dame; cet ac<a name="Page_335" id="Page_335"></a>cident met +fin à la danse. Chacun songe à la retraite, et Jean, qui ne s'est pas +trouvé mal, mais qui est furieux de s'être laissé tomber au milieu du +salon et devant Caroline, se relève en lâchant un juron énergique que +dans sa colère il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant à +droite et à gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.<a name="Page_336" id="Page_336"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h3> + +<p class="head">JEAN SE PRONONCE.</p> + + +<p>Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il +ignore même le changement de domicile, craint que la mélancolie de Jean +n'ait pris un caractère plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec +Rose, ne lui dissimule pas les inquiétudes que lui cause la misanthropie +du jeune homme et son éloignement pour toute société.</p> + +<p>La petite bonne sourit avec malice pendant que son maître parle, puis +elle lui répond: «Qui est-ce qui vous dit que M. Jean est devenu +misanthrope?—Comment, Rose, mais tu ne sais donc pas ce que Chopard +vient de me dire?...—Si fait, j'ai bien entendu.—Depuis plus de cinq +semaines que la goutte me retient ici... c'est à toi à jouer, mon +enfant; je pensais, moi, que mon filleul ne sortait pas de chez les +Chopard, et que la vue d'A<a name="Page_337" id="Page_337"></a>délaïde avait apaisé ses regrets. Eh bien! +pas du tout... Jean n'a pas remis le pied chez Chopard...—Je vous +souffle, monsieur, vous aviez quelque chose à prendre là...—C'est +vrai... tu as raison... Ne pas aller voir sa prétendue, une femme qui +l'a rendu si amoureux, que son caractère, ses goûts en ont changé du +noir au blanc!...—Si M. Jean ne va pas chez vos Chopard, ça ne dit pas +qu'il n'aille point ailleurs...—Où veux-tu qu'il aille?... il n'aimait +plus ni le billard, ni l'estaminet... ni le jeu de siam...—Il aime +peut-être autre chose que vous ne connaissez pas.—Et moi, qui me +réjouissais d'être rétabli... qui espérais mettre bientôt le pantalon +collant... Il me va bien, n'est-ce pas, Rose?—Je vous souffle, +monsieur, parce que vous pouviez en prendre trois et que vous n'en avez +pris que deux.—Ah! c'est ce diable de Jean qui me trotte dans +l'esprit... Tu deviens très-forte aux dames, Rose.—Non, c'est vous qui +n'y jouez plus si bien depuis quelque temps.»</p> + +<p>La partie est encore interrompue par la sonnette. Rose va ouvrir, et +voit M. Chopard dont, cette fois, la figure effarée annonce quelque +chose d'extraordinaire.</p> + +<p>«Eh bien, mon cher Chopard!» s'écrie Bellequeue en voyant l'ancien +distillateur; «qu'y a-t-il de nouveau?... Vous avez vu Jean sans doute; +que vous a-t-il dit? pourquoi ne va-t-il pas chez vous?»</p> + +<p>»—Pour du nouveau, certainement qu'il y en a!» dit M. Chopard en +s'essuyant le front. Puis il regarde Rose qui reste là, et fait un signe +à Belle<a name="Page_338" id="Page_338"></a>queue pour lui faire entendre qu'il désire être seul avec lui. +Alors Bellequeue dit à sa petite bonne d'un air mielleux: «Rose... +laissez-nous un moment, ma chère amie.»</p> + +<p>Rose jette un regard de colère sur Chopard, et sort du salon en fermant +sur elle la porte de manière à faire trembler les cloisons.</p> + +<p>«Voyez-vous ce Chopard, qui ne veut pas parler devant moi,» se dit-elle; +«un méchant vendeur de ratafia!... Mais ça ne m'empêchera pas de les +entendre.»</p> + +<p>Et faisant le tour de l'appartement, mademoiselle Rose va se placer +contre une porte vitrée qui donne dans le salon. Les vitres sont +couvertes d'un rideau vert; de derrière cette porte on entend tout ce +qui se dit dans le salon, parce qu'il y a un carreau cassé que +mademoiselle Rose n'a jamais voulu faire remettre.</p> + +<p>«Mon ami,» dit Chopard, «je vous ai prié de renvoyer votre bonne, parce +qu'il s'agit d'affaires de famille... et que cela touche les sentimens +de ma fille... Vous sentez bien...—C'est juste... mais j'allais le lui +dire de moi-même...»</p> + +<p>»—Ça n'est pas vrai,» se dit Rose; «il ne me l'aurait pas dit.»</p> + +<p>»—Mon cher Bellequeue, je suis allé chez notre jeune homme...—Eh +bien?—D'abord, il ne demeure plus dans ce quartier-ci.—Comment! Jean +est déménagé sans m'en prévenir!...—Il loge rue de Provence... +Chaussée-d'Antin...—Le quartier des petits-maîtres; le gaillard se +lance...—<a name="Page_339" id="Page_339"></a>Oh! certainement qu'il se lance!—C'est encore l'amour qui +lui aura donné cette idée-là...—Je ne sais pas si c'est l'amour, mais +je sais qu'il n'y a pas de cuisine dans son nouveau logement... et +l'amour sans cuisine, mon ami, c'est... ma foi... c'est un feu sans +flamme... joli, hein?—Et très-vrai... c'est-à-dire que c'est un feu qui +fume.—Je suis donc allé rue de Provence trouver notre jeune homme... La +maison est belle... décente... J'avais même fait sur son escalier un +certain calembourg... Je ne m'en souviens plus.—Vous me le direz une +autre fois, continuez...—Enfin j'arrive chez Jean Durand... Il n'y +était pas.—Diable! c'est contrariant.—Oui, mais moi, qui suis fin, je +fais causer le domestique...—Est-ce qu'il a un domestique +mâle?—Tout-à-fait mâle... un jockey en forme de valet de +chambre.—Peste! quel ton!—Je fais donc causer le domestique, tout en +examinant l'appartement où, comme je vous disais, il n'y a pas de +cuisine. Savez-vous, mon cher, à quoi notre jeune homme passe son +temps?—A pleurer?—C'est pas ça du tout... A courir les spectacles, les +promenades, les soirées, à monter à cheval... et à faire plusieurs +toilettes par jour.—Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?...—Oui, mon cher +Bellequeue, votre filleul... Qui est-ce qui rit donc comme ça?... On +dirait que c'est derrière cette porte vitrée...—Je n'ai rien entendu... +Vous vous serez trompé.—Eh bien! mon ami, ne trouvez-vous pas comme +nous que la conduite de M. Jean est bien extraordinaire?...<a name="Page_340" id="Page_340"></a>—Je vous +avoue que cela me passe...—Cela nous passe aussi, à ma femme et à moi; +mais, comme dit ma fille, ça ne peut pas en rester là.—Oh! soyez +tranquille, mon ami, dès demain je vais aller trouver le jeune +homme.—C'est cela... D'abord ma fille est dans une fausse position... +c'est elle qui l'a dit.—Elle a parfaitement raison.—Il faut que ce +garçon s'explique; de deux choses quatre: ou il veut épouser ma fille, +ou il ne le veut pas... hein?—C'est très-juste.—Il me semble que c'est +de là qu'il faut partir.—Mon cher Chopard, il n'est pas possible que +Jean ne veuille point épouser la belle Adélaïde, car enfin vous avez +remarqué comme moi combien il en était amoureux...—Certainement, je +l'ai remarqué...—Un jeune homme qui d'abord ne songeait nullement à la +galanterie et que nous avons vu en si peu de temps devenir coquet... +mettre de la pommade... se boucler... renoncer à fumer, porter des +gants...—Et pousser des soupirs donc!...—Or, qui a fait tous ces +changemens? l'amour; qui allait-il épouser? votre fille; eh bien! il +n'est pas possible que cet amour se soit ainsi évaporé sans +motifs!...—Non, cela n'est pas possible, c'est mon avis.—Jean est un +peu original, un peu étourdi...—Tous les savans le sont.—Il se sera +mis à courir les spectacles, le monde, pour se distraire du chagrin que +lui causait la perte qu'il avait faite.—C'est ce que j'ai dit à +Adélaïde.—Il n'aura peut-être voulu reparaître à ses yeux qu'avec des +manières plus élégantes, un ton plus recherché.—Je crois que<a name="Page_341" id="Page_341"></a> vous avez +mis le doigt sur la chose.—Mais dès demain j'irai le trouver... je lui +parlerai... et je ne le quitterai pas que nous n'ayons fixé l'époque de +son mariage.—C'est cela... Et vous viendrez nous dire ce qu'il aura +répondu.—Il est même probable que je ramènerai l'étourdi dans vos +bras.—Dans nos bras... c'est bien, ça fera tableau... Allons, mon cher +Bellequeue, je m'en rapporte à vous... Jean connaît les grâces, les +talens, l'amabilité de ma fille... Il me semble qu'il ne peut pas se +flatter de rencontrer deux femmes comme elle... Ah! je crois que ça ne +ferait pas mal de lui dire qu'elle vient de trouver le moyen de +conserver des groseilles à l'eau-de-vie... les grappes entières, ce qui +ne s'était jamais vu.—Je lui glisserai ça dans la conversation.—Je +vais retrouver ces dames... Cette chère Adélaïde est dans une +agitation... Elle est extrêmement nerveuse...—Calmez-la, mon ami; je +réponds de mon filleul...—Ça suffit alors; nous pouvons compter sur +lui... Ah! à propos, ma fille qui a toujours de l'esprit, même quand +elle n'y pense pas, m'a dit de vous dire que si votre goutte vous +empêchait de sortir, vous n'auriez qu'à prendre une voiture.—C'est bien +ce que je compte faire.—Adieu donc... A demain.»</p> + +<p>M. Chopard retourne chez lui, et Bellequeue prépare dans sa tête ce +qu'il dira le lendemain à son filleul.</p> + +<p>Jean était désespéré en quittant le bal; il ne doute pas que madame +Dorville ne le trouve sot, gauche et complétement ridicule dans un +salon; il croit en<a name="Page_342" id="Page_342"></a>tendre encore les rires étouffés qui sont partis de +tous les points de la salle lorsqu'il est tombé avec sa danseuse; il a +vu des regards moqueurs qu'on lui lançait, les chuchotemens dont il +était l'objet. Tout cela lui serait fort indifférent si Caroline n'avait +pas été là; mais sentir son amour-propre humilié devant la personne à +qui l'on voudrait plaire, c'est un supplice dont on garde long-temps le +souvenir.</p> + +<p>Jean est rentré chez lui; il s'est enfermé dans sa chambre sans dire un +mot à son domestique qui juge à l'humeur de son maître, que le bal ne +l'a pas amusé. Pendant la nuit entière, Jean qui ne peut trouver le +sommeil, ne cesse de penser à Caroline; il ne cherche plus à se cacher +ce qu'il éprouve. «Rose a raison,» se dit-il, «je suis amoureux!... Ah! +je n'avais jamais aimé avant d'avoir vu Caroline... J'ignorais ce que +c'est que l'amour... Je croyais le connaître, je croyais ne pouvoir +aimer davantage... Ce n'est que d'à présent que je sens tout ce qu'on +éprouve près d'une femme qu'on adore... Je ne pense qu'à elle, je ne +puis m'occuper que d'elle... tout ce qui ne tend pas à me rapprocher +d'elle m'ennuie, me déplaît, m'est insupportable!... Il me semble avoir +entendu dire qu'à mon âge l'amour était le sentiment le plus doux!... et +depuis que je le ressens je suis comme un fou, je n'ai pas un moment de +calme... de bonheur... Hier cependant, en l'apercevant, je me suis senti +hors de moi, il me semblait que mon cœur volait près du sien... mais ce +bonheur a peu duré... Ces hommes qui l'entouraient, qui lui parlaient... +son<a name="Page_343" id="Page_343"></a> air aimable en leur répondant... tout cela me faisait mal... Moi, +devenir amoureux d'une femme du grand monde!... d'une +petite-maîtresse... qui me regarde comme un rustre! qui ne m'aimera +jamais!... sacré mille... Allons, voilà que je jure encore!... et pour +causer avec elle il ne faut plus jurer!...»</p> + +<p>Gersac vient voir Jean le lendemain du bal; et lui demande s'il s'est +amusé à la soirée de la veille.</p> + +<p>«Amusé!...» répond Jean, en regardant Gersac avec humeur. «En effet je +m'y suis si bien conduit!...—Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce +parce que vous avez perdu à l'écarte?—Oh! non, je n'y songe plus... +J'ai joué pour faire quelque chose, cela ne m'occupait guère... Mais ma +tournure gauche, empruntée...—Bah! vous êtes trop modeste, vous +commenciez à vous tenir très-bien... Il y a mille personnes qui ne vous +valent pas, et qui ne passent dans le monde qu'à force d'assurance et de +suffisance, cela sert de voile à leur nullité ou à leur sottise.—Et ce +que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on +ne s'est pas moqué de moi!—Et non vraiment; on n'a ri que de votre +danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous +les torts auraient été de votre côté; mais heureusement pour vous, que +vous dansiez avec un demi-siècle surchargé de fleurs et de plumes... +Elle est tombée si drôlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait +pas moyen de garder son sérieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas songé +à vous. Je vous ai cherché après l'an<a name="Page_344" id="Page_344"></a>glaise, mais vous êtes parti si +brusquement!—Il me semblait que tous les yeux étaient fixés sur moi!... +Je me suis sauvé!...—Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous +mène encore dans une grande soirée... Vous ne danserez pas l'anglaise, +voilà tout.—Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le +monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en état +de me mêler à la conversation, sans craindre de dire quelque +balourdise.—Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en société que +vous vous formerez.—Je vous le répète, j'ai beaucoup de choses à +apprendre avant d'y retourner...—Eh! mon ami, vous êtes jeune et riche; +que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.—Mon +cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.»</p> + +<p>Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre +à ses réflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientôt Bellequeue est +introduit chez son filleul.</p> + +<p>«Quoi! c'est vous, mon cher ami!» dit Jean en courant au-devant de +Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.</p> + +<p>«—Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu +merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiéter!...—Ah! +pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses +m'occupaient... Auriez-vous été malade?—Un petit accès de goutte, rien +que ça, mais je n'y pense plus... Je me sens très-leste aujourd'hui... +et ma jambe<a name="Page_345" id="Page_345"></a> n'est plus enflée du tout, n'est-ce pas?...—Je n'y vois +rien.—Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en +voiture... Tu me coûtes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte +que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi +monsieur a déménagé?...—Mon cher parrain, le logement que j'occupais me +rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce +quartier-ci me convenait mieux...—Le quartier est beau, j'en conviens, +mais il me semble que le nôtre n'est pas non plus à dédaigner...—Je ne +le dédaigne pas, mais...—N'importe, passons l'article du logement, ce +n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus +important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourné +chez les Chopard depuis le soir où je t'y ai conduit... On assure que tu +cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta +prétendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conçoit rien à ta conduite, et +la belle Adélaïde elle-même en est alarmée. Cependant il y a plus de +quatre mois que ta mère est morte... Tu ne peux tarder à reparler de +mariage, à fixer l'époque de votre union... Tu sais bien que tous les +préparatifs étaient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais +tout disposé... J'avais mon costume tout prêt... Est-ce que tu veux me +faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...»</p> + +<p>Jean ne répond rien, il s'est levé, il se promène dans la chambre avec +agitation. Bellequeue, qui est<a name="Page_346" id="Page_346"></a> assis dans un fauteuil, suit des yeux le +jeune homme.</p> + +<p>«Mon cher parrain,» dit enfin Jean en s'arrêtant devant Bellequeue, +«j'ai un aveu à vous faire...—Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux +faire à ta prétendue, je gage, et tu ne sais comment le +présenter?...—Ce n'est pas ça du tout... Tenez... cela me coûte à vous +dire... car cela va vous fâcher... mais il faut pourtant bien que je +vous avoue...—Quoi donc? mon garçon, explique-toi, ne me tiens pas deux +heures entre le ziste et le zeste...—Décidément je ne veux pas épouser +mademoiselle Chopard.»</p> + +<p>Bellequeue a fait un mouvement en arrière dans lequel il manque de +tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'écriant: «Tu ne +veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.»</p> + +<p>Jean répète d'un ton décidé et très-distinctement: «Je ne veux pas +épouser mademoiselle Chopard.»</p> + +<p>Cette fois Bellequeue se lève et se frappe le front d'un air de +désespoir en s'écriant: «Voilà qui passe toute croyance! voilà de ces +choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas épouser ta prétendue... ta +future... la belle Adélaïde avec qui tu es fiancé!...—Oh! pour fiancé, +mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette +cérémonie-là; je sais qu'on n'est pas engagé avec une demoiselle pour +lui avoir serré la main.—Pardonnez-moi, monsieur, on est très-engagé au +contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serré, s'il +vous plaît?... Et quand on a pris<a name="Page_347" id="Page_347"></a> jour pour un hymen, quand les parens +vous regardent déjà comme leur fils, quand la demoiselle compte sur +vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engagé?... pensez-vous qu'on +puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un cœur de dix-neuf ans!...»</p> + +<p>La colère avait presque donné de l'éloquence à Bellequeue; il se +promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la +goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant:</p> + +<p>«Mon cher parrain, je conviens de mes torts... et je sens parfaitement +que j'en ai beaucoup avec la famille Chopard...—A la bonne heure; alors +épouse leur fille, et il n'en sera plus question.—Non, je n'épouserai +pas leur fille... parce que je ne la rendrais pas heureuse, et que +moi-même je serais malheureux avec elle.—Tu serais malheureux avec une +femme que tu adores!...—Moi! j'adore mademoiselle Chopard!... Je vous +assure bien que je n'y ai jamais songé.—Et moi, monsieur, je vous dis +que vous l'avez adorée... Est-ce que nous ne l'avons pas tous remarqué? +est-ce que l'amour ne t'a pas changé à vue d'œil?... Et ta nouvelle +manière de te mettre... et le jeu, la pipe, que tu n'aimais plus; et tes +soupirs, ton air mélancolique... était-ce pour te moquer de nous que tu +faisais tout cela?...—Oh! non, je vous le jure!...—Que ton amour se +soit passé si vite, c'est ce que je ne conçois pas... mais celui de la +demoiselle ne s'est pas éteint comme cela... Tu l'as enflammée, cette +jeune fille, c'est bien naturel; elle s'est éprise de toi... et un cœur<a name="Page_348" id="Page_348"></a> +neuf, ça prend fort, vois-tu!...—Oh! je le sens aussi!...—Certainement +mademoiselle Adélaïde Chopard ne manquerait pas de mari!... Une fille +superbe!... si bien découplée!... qui sait tant de choses!... qui +conserve des groseilles à l'eau-de-vis sans pepin... et qui fait de +l'eau de noyaux, comme si elle n'avait jamais habité que la +Forêt-Noire... Ça ne se rencontre pas tous les jours, cela, monsieur!...</p> + +<p>»—Eh, mon cher parrain! qu'elle mette à l'eau-de-vie tout ce qu'elle +voudra... mais je ne puis pas l'épouser... Je conviens que j'aurais dû +le lui dire plus tôt... mais... je ne savais comment m'y prendre.</p> + +<p>»—Je vous dis, monsieur, que vous l'épouserez; vous êtes trop avancé +pour reculer... Et moi, monsieur, moi, qui me suis mis en avant pour +vous, est-ce que vous ne sentez pas que je suis compromis dans cette +affaire-là... C'est moi qui ai été demander pour vous la main de la +superbe Adélaïde...—Je ne vous en avais pas prié.—Non, mais vous n'en +avez pas été fâché alors...—Parce qu'alors... je n'avais pas +réfléchi...—Eh pourquoi diable as-tu réfléchi? Il fallait te marier, et +voilà tout... on réfléchit après.—Je crois qu'il vaut beaucoup mieux +réfléchir avant.—Vous n'avez rien dû apprendre sur le compte de la +demoiselle qui ait pu effleurer sa réputation... Elle est pure comme une +glace!—Non certainement, je rends justice à mademoiselle Chopard, mais +je vous dis que c'est moi qui ne me sens pas capable de faire son +bonheur.—Mais quand je te dis qu'elle t'adore, cette fille,<a name="Page_349" id="Page_349"></a> qu'elle ne +rêve qu'à toi, qu'elle te trouve galant, savant même.—Savant!... moi, +savant!... Ah! que n'est-ce la vérité! mais non... je n'ai rien voulu +faire, rien voulu apprendre... J'en suis bien puni maintenant... Je suis +un âne!... et voilà tout...—Tu es un âne?—Oui... mon parrain, je suis +un âne.—Écoute, mon garçon, que tu sois un âne ou non, ça n'empêche pas +la belle Adélaïde de t'aimer et de te trouver très-bien comme tu es. +Allons, mon ami, reviens à la raison... Ne me brouille pas avec la +famille Chopard, avec des gens chez lesquels j'ai toujours mon couvert +mis... quoique je n'en profite pas souvent maintenant, parce que Rose +n'aime pas que je dîne en ville; mais songe que ce mariage était +arrangé, décidé du vivant de ta mère.—Ma mère aurait été la première à +le rompre si elle eût pensé qu'il me déplût.—Je te dis qu'on compte sur +toi, et qu'il faut que tu épouses... On ne va pas pendant si long-temps +chez les gens faire la cour à leur fille... on ne boit pas leurs +liqueurs pour ensuite les planter là... Ça ne se fait pas, cela, +monsieur... Et que voulez-vous que j'aille dire à Chopard, à sa femme... +à la tendre Adélaïde, qui m'ont envoyé savoir pourquoi on ne vous voyait +pas?—Dites tout ce que vous voudrez!... Faites-leur mes excuses; +épousez leur fille même si cela vous fait plaisir...—Il y a quinze ans, +monsieur, on ne m'aurait pas dit cela deux fois!... monsieur Jean... +Pour la dernière fois... tu ne veux pas épouser mademoiselle +Chopard?—Non, mon parrain.—C'est décidé?—Très-décidé.—Adieu, tu n'es +plus mon filleul.»<a name="Page_350" id="Page_350"></a></p> + +<p>Jean veut retenir et calmer Bellequeue, mais celui-ci est furieux, il a +enfoncé son chapeau à trois cornes jusque sur ses sourcils, et, +descendant l'escalier aussi vite que sa jambe le lui permet, il se jette +dans le fiacre qui l'attendait et se fait reconduire chez lui où il +arrive en se disant: «Que vais-je aller annoncer à la famille Chopard? +Comment porter un tel coup à la tendre Adélaïde!... Il n'y a que Rose +qui puisse me dire de quelle manière je me tirerai de là... Si j'avais +écouté ses conseils, je ne me serais point occupé de ce mariage. +Décidément un garçon ne devrait rien faire sans avoir consulté sa +gouvernante.»<a name="Page_351" id="Page_351"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h3> + +<p class="head">LE PÈRE AMBASSADEUR.</p> + + +<p>Bellequeue est rentré chez lui; il s'est jeté dans son fauteuil sans +demander sa robe de chambre, sans s'apercevoir même qu'il a encore son +chapeau à trois cornes sur sa tête; Rose se doute bien qu'il s'est passé +quelque chose d'extraordinaire entre le parrain et son filleul, et tout +en accourant d'un air empressé avec la robe de chambre et la toque +écossaise dont elle avait fait cadeau à son maître au jour de l'an, elle +lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur? comme vous voilà tout +bouleversé... est-ce votre goutte qui vous est remontée?</p> + +<p>»—Ah! Rose!... si tu savais... je suis désolé, ma chère +amie!...—Qu'est-ce qu'il y a... vous faites peut-être une grande +affaire de rien?... Voyons... contez-moi cela.—C'est Jean!... c'est ce +perfide Jean! qui me met sens dessus dessous...<a name="Page_352" id="Page_352"></a>—D'abord, je ne crois +pas que M. Jean soit un perfide!... Ensuite, qu'a-t-il donc fait de si +mal, ce pauvre jeune homme?...—Pauvre jeune homme... tu prends toujours +son parti... il se conduit d'une façon indigne!...—Comment? est-ce +qu'il joue? est-ce qu'il fait le diable?—Bien pis que tout cela... il +refuse la main de mademoiselle Adélaïde Chopard!...»</p> + +<p>Rose recule de quelques pas et se met à rire aux éclats en s'écriant: +«Et c'est pour cela, monsieur, que vous revenez avec la figure +renversée!... que vous êtes comme un désespéré!...»</p> + +<p>Bellequeue regarde la petite bonne d'un air mécontent en murmurant: «Je +ne croyais pas, Rose, que vous ririez d'une chose qui me met dans une +position fort désagréable!... C'est très-mal... Vous me faites beaucoup +de peine, Rose!....»</p> + +<p>Bellequeue paraissait tellement affecté que Rose ne rit plus, mais elle +se rapproche de son maître et lui dit: «Monsieur, si vous aviez voulu +m'écouter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas proposé ce +mariage-là.—C'est vrai, Rose, je me le rappelle très-bien... +mais...—Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous +rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...—C'est que, +Rose...—Est-ce vous qui deviez épouser mademoiselle Chopard?...—Non +sans doute...—Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans +s'aperçoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait épouser?—Je ne dis +pas...—Faut-il après tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle<a name="Page_353" id="Page_353"></a> +Adélaïde, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en +épousant une femme qu'il n'aime pas...—Il est certain...—Est-ce que +vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garçon que vous avez vu +naître, que cette grande Adélaïde, qui a toujours l'air de porter des +socques par-dessus des patins?—Sans doute j'aime mieux mon filleul... +mais...—Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en +auront aucune obligation, en serez-vous plus avancé; et cela +changera-t-il rien à la détermination de M. Jean?—Ma foi non... au +fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.—C'est bien heureux...—Comme tu +dis, quand je me ferais du mal... ça ne fera pas épouser Adélaïde à +Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai +cela aux Chopard...—Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a +répondu.—Cela va porter un coup affreux à la jeune fille!—Bah! laissez +donc!... elle est de force à supporter cela!... Tenez, vous avez encore +votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les +choses désagréables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit +une affaire terminée.»</p> + +<p>Bellequeue se lève d'un air résolu en s'écriant: «Tu as raison, Rose, il +faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne +suis pas encore bien leste et j'ai congédié mon fiacre... je ne pourrai +jamais aller à pied...—Il ne manque pas de fiacres dans le quartier... +descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que<a name="Page_354" id="Page_354"></a> vous serez +en bas...—Je dépense terriblement d'argent, aujourd'hui, +Rose!...—Voilà ce que c'est que de vouloir faire des mariages... +Allons; venez, je vais vous donner le bras.»</p> + +<p>La petite bonne ne laisse pas à son maître le temps de changer d'avis, +elle l'entraîne aussi vite qu'il peut aller. Arrivés au bas de +l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramène bientôt +devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent +faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: «Rose, si je +n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de +leur dîner.... et il n'est peut-être pas convenable...</p> + +<p>»—Non, non, monsieur,» répond Rose, «il n'est qu'une heure et demie; on +ne dîne pas à cette heure-là... Allons, tâchez donc d'être ferme... et +finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et +qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'être mou comme +cela!...»</p> + +<p>Et en disant ces mots, Rose poussait son maître sur le marche-pied. Le +cocher a refermé la portière; la petite bonne lui donne l'adresse, en +lui disant: «Allez bon train, et vous aurez pour boire.» Le cocher monte +sur son siège et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue +arrive devant la porte des Chopard, balançant encore s'il irait ou non.</p> + +<p>«Ah! mon Dieu!... me voilà arrivé!» se dit Bellequeue en voyant le +fiacre s'arrêter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se +monte la tête, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en +laissant toujours la portière de son fiacre<a name="Page_355" id="Page_355"></a> ouverte, parce qu'il veut +être certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, après avoir +mis son chapeau à cornes presque sur ses sourcils, au risque de déranger +toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.</p> + +<p>La famille était rassemblée: on attendait Bellequeue avec impatience. +Mademoiselle Adélaïde avait déjà pris trois verres d'eau sucrée à la +fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui répéter: «Calme-toi, +mon enfant, notre ami Bellequeue a dit à ton père qu'il ramènerait ton +futur dans tes bras...»</p> + +<p>»—Oui, certainement,» disait Chopard en se promenant dans le salon. +«Bellequeue a pris la chose à cœur... c'est naturel... parce que quand +il s'agit d'une affaire d'amour... le cœur est à tout.»</p> + +<p>Ici Chopard se retourne et se mord les lèvres en se disant: «Ah! mon +Dieu!... le cœur <i>atout</i>!... J'ai fait un calembourg malgré moi!... +Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de +l'esprit, ça vous emporte!...»</p> + +<p>Enfin on a sonné. «Les voilà!» s'écrie madame Chopard, pendant que +mademoiselle Adélaïde cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa +physionomie la colère doit le céder à l'amour. Mais avant qu'elle soit +décidée, la porte s'ouvre, Bellequeue paraît seul, il tient son mouchoir +à sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.</p> + +<p>«Vous êtes seul... monsieur Bellequeue!» dit madame Chopard avec +surprise.</p> + +<p>«—Oui... oui, madame... je suis seul...» répond<a name="Page_356" id="Page_356"></a> Bellequeue du ton d'un +homme qui a joué toute sa vie les confidens dans la tragédie.</p> + +<p>«M. Jean n'a point jugé à propos de vous accompagner?» dit Adélaïde +d'une voix étouffée.</p> + +<p>Bellequeue qui à tiré d'avance son mouchoir, parce qu'il espérait +pleurer en entrant, se décide à se moucher et à le remettre dans sa +poche, en balbutiant avec embarras: «Le jeune Durand... mon filleul... +Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et +cependant j'avais un fiacre à l'heure... j'en ai même encore un dans ce +moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera, +il n'y a pas de doute.</p> + +<p>»—C'est demain nouvelle lune,» dit M. Chopard; en prenant une prise de +tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre +calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adélaïde se lève +avec vivacité en s'écriant: «De grâce, mon papa, ce n'est pas pour +parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne +puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M. +Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de +lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...</p> + +<p>»—C'est vrai,» dit alors M. Chopard, en prenant un air mécontent, «il +ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...»</p> + +<p>Bellequeue, se voyant pressé ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en +clignant des yeux de toute sa force pour tâcher de les rendre humides, +et dit enfin: «Il m'est bien pénible... il m'est même bien<a name="Page_357" id="Page_357"></a> cruel d'être +chargé d'un message désagréable... mais enfin, mes chers amis, je ne +suis pas mon filleul... si je l'étais, certainement...»</p> + +<p>Bellequeue s'interrompt pour se moucher très-longuement de manière à +faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'écrie: +«Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis +préparée à tout.»</p> + +<p>»—Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue,» dit +madame Chopard.</p> + +<p>«—Du moment qu'elle est préparée à tout,» dit M. Chopard, «je ne vois +pas en effet, mon ami, ce qui vous empêche de toucher le but.»</p> + +<p>»—Je vais donc vous dire ce qui en est,» répond Bellequeue en remettant +son mouchoir dans sa poche. «Il faut qu'un esprit follet... que le +diable plutôt ce soit emparé de ce jeune homme... Jean rend justice aux +vertus... aux charmes... aux qualités solides de la belle Adélaïde; il +m'en a dit un bien... oh!... un bien!...—Enfin, monsieur +Bellequeue...—Enfin, après m'avoir fait son éloge, il m'a annoncé qu'il +ne pouvait plus l'épouser...—Il ne veut plus...—Je ne dis pas qu'il ne +veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne +d'un si grand bonheur...</p> + +<p>»—Maman! je me trouve mal!...» dit Adélaïde en se jetant sur un +fauteuil.</p> + +<p>«Ma fille perd ses sens,» s'écrie madame Chopard en courant près +d'Adélaïde. «Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...»</p> + +<p>»—Voilà,» dit M. Chopard en courant d'un en<a name="Page_358" id="Page_358"></a>droit à un autre. +«Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...»</p> + +<p>»—Je vais chercher un médecin,» s'écrie Bellequeue, et, profitant de la +circonstance, il sort précipitamment du salon, descend l'escalier double +au risque de trébucher, et se jette dans son fiacre, en criant au +cocher: «Chez moi... d'où nous venons... ventre à terre... et en +arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux +Chopard que ma goutte m'a repris en route.»</p> + +<p>Au moment où madame Chopard s'avançait avec un flacon et son mari avec +un bocal, Adélaïde se relève brusquement et marche à grands pas dans le +salon en s'écriant: «Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a dû +dire des raisons... ou du moins il doit en dire...»</p> + +<p>»—Certainement! il faut qu'il en dise...» s'écrie M. Chopard en suivant +pas à pas sa fille.</p> + +<p>»—Eh, bien!» dit Adélaïde, «où est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il +serait parti comme cela?»</p> + +<p>»—Il est allé chercher un médecin, ma fille,» dit madame Chopard; +«tiens, mon enfant, respire ce flacon...»</p> + +<p>»—Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de médecin... je ne veux +que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'épouse +pas!...»</p> + +<p>»—Chère enfant!... comme son cœur est pris!» s'écrie madame Chopard en +soutenant sa fille. «Ah! monsieur Chopard, voilà de la passion!...»</p> + +<p>»—C'est de l'essence d'amour!» répond le papa en se frappant le front. +«Elle aurait mis son mari<a name="Page_359" id="Page_359"></a> dans du sirop!... Cet homme-là ne sait pas ce +qu'il refuse.</p> + +<p>»—Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,» +dit Adélaïde en tâchant de reprendre un air plus calme. «Vous sentez +bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...</p> + +<p>»—Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au +moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M. +Bellequeue ne nous a dit que des bêtises...</p> + +<p>»—C'est la vérité,» dit Chopard, «Bellequeue n'a pas dit autre +chose!...—Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans +toute cette affaire!...—Fort mal!...—Vous n'avez nullement besoin de +lui pour parler à M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune +homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'étais +un garçon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me +ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas +davantage!...</p> + +<p>Adélaïde serre la main de son père et rentre dans sa chambre pour se +livrer à tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est resté avec sa +femme, qu'il regarde d'un air indécis, en murmurant: «Oui... je ferai +voir que je suis un homme... et si le gaillard n'épouse pas ma fille... +il dira pourquoi...—Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous +en prie!—Ah! c'est que j'ai la tête montée... Si je portais à Jean les +nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes +sans noyaux...—Cela pourrait ouvrir les yeux à cet étourdi, et<a name="Page_360" id="Page_360"></a> en tous +cas, c'est un procédé qui ne peut que le toucher.—J'ai toujours des +idées excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur +chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne +sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...</p> + +<p>M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout +en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, était resté livré +à ses réflexions.</p> + +<p>Le domestique est allé pour annoncer cette nouvelle visite à son maître, +mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que +celui-ci ait répondu à son valet.</p> + +<p>«C'est moi, mon cher ami,» dit M. Chopard, fort embarrassé de ses +bocaux, et regardant autour de lui où il pourra les placer. Jean fait +signe au domestique de s'éloigner, et s'empresse de présenter un +fauteuil à Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une +console, et s'assied en s'essuyant le front.</p> + +<p>«Ouf! c'est encore lourd!...—Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous +êtes venu à pied avec cela?—Oui, mon ami.... j'étais si préoccupé, que +je n'ai pas même songé à prendre une voiture...—Vous avez bien chaud, +voulez-vous prendre quelque chose?—Ma foi, oui... au fait... un petit +verre de kirch... à condition que vous me tiendrez compagnie!»</p> + +<p>Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lèvres pour faire +plaisir à M. Chopard, qui avale<a name="Page_361" id="Page_361"></a> le kirch en s'écriant: «C'est bon, le +kirch!... c'est très-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je +bois plutôt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?—Non, +monsieur.—C'est que j'ai du <i>romarin</i>, oh! oh! oh! fameux celui-là... +rhum à reins!... hein?»</p> + +<p>Jean tâche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: «Ha çà, un +instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon +garçon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit +que vous ne vouliez plus épouser notre fille... Il faut qu'il y ait +erreur là-dedans, ça n'est pas possible autrement... D'abord, de son +côté, Adélaïde est toujours très-disposée à vous épouser... vous ne +pouvez pas vous fâcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller +trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est +un bon garçon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profité de l'occasion +pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des +groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami... +Voulez-vous que nous les goûtions?»</p> + +<p>»Non, monsieur,» dit Jean en s'approchant d'un air peiné de M. Chopard +qui semble plus occupé de ses bocaux que du sujet de sa visite. «Je suis +vraiment désolé, monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir +chez moi... c'était à moi à me rendre près de vous... Je sens tous mes +torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre +fille...—Bath! est-ce que nous tenons aux<a name="Page_362" id="Page_362"></a> formes nous autres?... Venez +dîner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous +prendrons jour pour la noce.</p> + +<p>»—Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le +résultat de mûres réflexions... C'est avec chagrin que je me vois forcé +de vous le répéter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux +qualités précieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus +être son époux... car... je ne ferais pas son bonheur...</p> + +<p>»—Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en réponds, elle me l'a +encore dit tout à l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour être +un bon mari: vous êtes grand, bien bâti, joli garçon...</p> + +<p>»—Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le +cœur d'une femme!...</p> + +<p>»—De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garçon... Est-ce +que?...</p> + +<p>»—Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me +semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...</p> + +<p>»—Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est là où je vous attendais, mon +cher ami, vous êtes justement faits l'un pour l'autre. Adélaïde est +prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fierté... aussi ne +cesse-t-elle plus de chanter: <i>Tu triomphes bel Alcindor</i>... vous savez, +avec les roulades... elle la sait tout entière celle-là. Quant à vous, +mon garçon, nous vous avons vu... nous avons remarqué tous les +changemens que la passion opérait en vous... c'était aussi visible que +les prunes qui sont<a name="Page_363" id="Page_363"></a> dans ce bocal... sans noyaux celles-là, et vous ne +pouvez pas nier...</p> + +<p>»—Je vous le répète, monsieur, on s'est trompé sur les sentimens que +j'éprouvais... j'ai agi fort inconsidérément... Je suis très-blâmable +sans doute... mais à mon âge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer +franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur +et celui d'une autre.»</p> + +<p>M. Chopard, qui s'aperçoit que Jean n'en veut pas démordre, se lève d'un +air très-mécontent, enfonce son chapeau sur sa tête et fait quelques +tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'œil. +Enfin il s'arrête devant le jeune homme... se pince les lèvres et dit: +«Tout cela, monsieur, prouve donc que décidément vous ne voulez pas +épouser ma fille?</p> + +<p>»—Il n'est que trop vrai, monsieur.—Alors, monsieur, je dois vous +avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que +je ne suis pas de ces pères sans caractère qui prennent ces choses-là +comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces +pères-ci!... Ah!... Dieu! persil!...» murmure Chopard en se retournant; +«celui-là s'est fait tout seul.»</p> + +<p>Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui répond d'un air +soumis: «Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si +vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit +pas, ordonnez, monsieur, je suis à vous quand vous le désirerez et vous +ferai raison<a name="Page_364" id="Page_364"></a> avec les armes que vous choisirez, l'épée.... le +pistolet.... ce qui vous plaira enfin.»</p> + +<p>M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en +s'écriant: «Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon +cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas +question d'épée, ni de pistolet... Ce sont de très-mauvaises raisons que +celles-là!... Mais pour ne plus vouloir épouser ma fille... il faut que +vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison à +donner... Voilà ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me +semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.</p> + +<p>»—Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...—Il n'y a aucun mal, mon +cher ami...—Vous voulez que je vous dise...—Oui mon garçon, ça me fera +plaisir... Au moins on sait à quoi s'en tenir.—Eh bien! monsieur +Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la +vérité... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit à mon parrain! Si je +n'épouse point mademoiselle Adélaïde, c'est que... j'en aime une autre, +monsieur...</p> + +<p>»—Vous en aimez une autre, mon garçon?—Oui, monsieur, oui, et c'est en +vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-être le +malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je +ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait +naître... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse +l'époux de votre fille? Irai-je lui offrir un cœur brûlant pour une +autre?...<a name="Page_365" id="Page_365"></a></p> + +<p>»—Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand même +vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins, +voilà une raison... une très-bonne raison... et je suis sûr qu'Adélaïde +en sera satisfaite... Mon garçon, il ne me reste plus qu'à vous +souhaiter le bonjour... Quant à ces bocaux... je crois que je puis... +Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en état d'apprécier ce qu'ils +contiennent.—Oh! non, monsieur.—Je vais donc les remporter... Plus +tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille +qui attend impatiemment mon retour.»</p> + +<p>M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le +reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est éloigné, +Jean dit à son domestique:</p> + +<p>«Préparez mes effets... Dès demain je déménage, je quitte ce +logement...—Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donné +congé...—N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux être +seul... ne pas être dérangé à chaque instant, ne plus recevoir de +visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans +la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant +quelque temps.»</p> + +<p>Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement +qui puisse le recevoir sur-le-champ.</p> + +<p>Cependant M. Chopard est arrivé sans accident avec ses bocaux. Adélaïde +qui, dans son impatience,<a name="Page_366" id="Page_366"></a> s'était mise à la fenêtre pour apercevoir +plus tôt son père, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que +madame Chopard la suit en disant: «Voilà M. Chopard... nous allons +savoir comment il a traité M. Jean.</p> + +<p>»—Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...—Oui certes, je l'ai vu,» +dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. «Et je me flatte +que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est très-lourd, +ça...—Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait +changé de sentimens?...—Je vais te détailler tout cela, ma chère +amie... Celui-ci pèse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parlé au +jeune homme de la bonne manière... D'abord je ne sortais pas de là... Il +épousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai réussi.</p> + +<p>»—Ah! mon cher père!... que je vous embrasse!» s'écrie Adélaïde en se +jetant au cou de M. Chopard. «—Prends garde, ma chère amie... tu vas me +faire casser quelque chose.—Il veut donc bien m'épouser à +présent?—Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.»</p> + +<p>A cette réponse mademoiselle Adélaïde se laisse aller sur la rampe de +l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il +tient, étend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur +les marches de l'escalier.</p> + +<p>A la vue de la liqueur renversée, du vase brisé, des fruits qui roulent +le long des marches, M. Chopard semble pétrifié, tandis que madame +Chopard soutient sa fille en s'écriant: «Ah! mon Dieu! c'est<a name="Page_367" id="Page_367"></a> sa onzième +faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais +aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...</p> + +<p>»—Madame, j'avais l'air que je devais avoir, «répond M. Chopard d'un +ton désespéré, et suivant de l'œil les prunes qui dégringolent +l'escalier. «J'avais rempli ma mission très-honorablement, je m'en +flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais +laissé à ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manière +de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!... +quel parfum elles avaient!... Ça va embaumer la maison pour huit jours!»</p> + +<p>Adélaïde reprend sa fermeté et rentre dans l'appartement; ses parens la +suivent; M. Chopard, après avoir dit à sa domestique d'aller réparer le +malheur qui vient d'arriver et de tâcher de sauver quelques fruits du +naufrage, se rend près de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que +M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.</p> + +<p>«Ma chère amie, il m'a donné une raison... et même une assez bonne +raison,» dit M. Chopard. «—Ça n'est pas possible, mon père... on n'a +point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc +cette raison...—Eh bien! ma chère, s'il ne t'épouse plus, c'est... +qu'il en aime une autre...</p> + +<p>»—Il en aime une autre!» s'écrie Adélaïde en devenant dans le même +moment rouge, blême et verte. «Il en aime une autre!...</p> + +<p>»—Ah! Dieu! elle va avoir une douzième fai<a name="Page_368" id="Page_368"></a>blesse!» s'écrie madame +Chopard en s'avançant vers sa fille.</p> + +<p>«—Non, ma mère,» dit Adélaïde, en faisant les yeux furibonds, et se +levant en fermant les poings. «Non... je n'aurai point de faiblesse pour +un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un véritable +amour... comme il est incapable de le connaître!...</p> + +<p>»—Délicieusement parlé!» dit M. Chopard; «certainement qu'il ne connaît +pas l'amour, ce garçon-là!... et que jamais...</p> + +<p>»—Vous a-t-il nommé l'objet de sa flamme, mon papa?...—Non... ma foi, +je n'ai même pas songé à lui demander qui c'était... mais si tu veux que +j'y retourne.... sans bocal cette fois...—C'est inutile, papa, je +saurai qui... je saurai tout... je découvrirai cette noire perfidie... +je connaîtrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais, +il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il épousera... je +l'ai mis dans ma tête, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce +flacon.»</p> + +<p>En disant ces mots, Adélaïde renversait sur le parquet un flacon plein +de vieux Cognac; après cet exploit, elle court s'enfermer dans sa +chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque +temps ébahis. Enfin la maman s'écrie: «Je n'y comprends plus rien... +elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...—Ce que +je vois, moi, c'est que cette journée a été bien funeste!... Il est fort +heureux que nous n'ayons<a name="Page_369" id="Page_369"></a> qu'une fille à marier, car la maison y +passerait.—Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner à cette chère +enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien +aimer...—Parbleu! en voilà des preuves!... O amour, amour!... tu nous +pousses à de terribles mouvemens de vivacité!—Ah! monsieur Chopard! +dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange +pour ne point se fâcher.—C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la +patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges +l'eurent.... Ah! Dieu!... les <i>angelures</i>, qu'il est joli celui-là!... +Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.»<a name="Page_370" id="Page_370"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h3> + +<p class="head">L'EMPLOI D'UN AN.</p> + + +<p>Plusieurs mois se sont écoulés depuis la grande soirée, à laquelle +madame Dorville a rencontré Jean. Les beaux jours sont passés; l'hiver +est revenu, il a ramené à la ville les femmes à la mode, les petites +maîtresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des +bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre +que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'être éloigné de Paris +pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer à +l'étiquette.</p> + +<p>Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait à s'y +retrouver, libre d'être à elle-même, éloignée du tumulte du monde, et à +l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la +continuelle répétition ennuie même celles à qui on les adresse. Sans +doute, Caroline était flattée de<a name="Page_371" id="Page_371"></a> plaire, d'être recherchée, écoutée +avec plaisir; cependant pour un esprit juste et délicat, ces jouissances +sont peu de chose; on les goûte par habitude, mais elles tiennent peu de +place dans une âme aimante et en laissent encore beaucoup pour le +bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de +l'amour-propre sont le premier des biens.</p> + +<p>L'hiver a aussi ramené Caroline à Paris, elle retourne dans le monde, +plutôt par habitude que par un goût réel. On lui fait de nouveau la +cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des +hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec +enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre à +aucun d'eux une préférence marquée. Chacun de ces messieurs est charmé +du sourire aimable avec lequel on a reçu ses complimens, de la gaîté +avec laquelle on a écouté les jolies choses qu'il croit avoir dites, +mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touché le cœur de la jeune +veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus +difficile que de faire sourire devant le monde.</p> + +<p>Cependant madame Dorville est parfois rêveuse. A vingt et un ans un cœur +tendre éprouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du +tourbillon du monde, entouré même d'un essaim d'adorateurs, il ressent +un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre +compte.</p> + +<p>Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue à Caroline, +Valcourt était un de ceux qui semblaient le plus épris et qui se +montraient le plus empressés, le<a name="Page_372" id="Page_372"></a> plus galans près de la jeune veuve. +Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il +avait reçu une éducation brillante, et n'était point dépourvu d'esprit. +Il ne pensait pas que l'on pût lui résister, et cependant c'était cette +persuasion qui le faisait souvent échouer près des femmes; car la +fatuité jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir, +et laisse toujours présumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachés de +ce défaut.</p> + +<p>Valcourt avait trouvé facilement l'occasion de se faire présenter chez +madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui +connaissait la famille de notre élégant, avait été son introductrice. +Valcourt était bon musicien, il avait une jolie voix, mais il défigurait +son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prétention de +ses manières; et son cou tendu, son sourire affecté lorsqu'il chantait +un morceau, détruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix. +Cependant Valcourt était fort recherché dans le monde où les prétentions +sont bien moins critiquées que le manque d'usage.</p> + +<p>Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait +des aveux qu'il lui adressait; elle répondait par quelques plaisanteries +aux déclarations qu'il lui faisait, et traitait légèrement ce qu'il +semblait vouloir terminer très-sérieusement; car Valcourt était devenu +amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse être +amoureux; mais il était piqué de voir Caroline recevoir en riant ses +hommages, et ne concevait point qu'elle pût rési<a name="Page_373" id="Page_373"></a>ster à ses regards, à +ses soupirs; le désir de faire la conquête de madame Dorville devenait +chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu être sans cesse chez +Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre +importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller +quelquefois lui faire sa cour.</p> + +<p>Au milieu des plaisirs, accablée d'hommages, et à même par sa fortune de +satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent été +entièrement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille +assez simple, mais fort attachée à sa maîtresse, s'étonnait quelquefois +de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise +s'écriait: «Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin?» Caroline +alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui répondait: «Non, +Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?—C'est que +madame soupirait...—Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer +que lorsqu'on a quelque peine?—Sans doute, madame.—Tu te trompes, +Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...—Ah!... c'est +drôle! A coup sûr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire +tout ce qu'on veut... quand on est aimé de tous ses amis, comme madame; +quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au +bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment +d'ennui!—Tu crois cela, Louise... Ah! ma chère, on s'habitue à tout!... +Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui<a name="Page_374" id="Page_374"></a> sont au fond +toujours les mêmes, cessent bientôt de nous séduire. Il doit en être de +plus vrais... de plus doux!... Quand ma mère vivait, je n'éprouvais +jamais auprès d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent +de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont +chères les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une +autre valeur... Il y a dans l'intimité de ceux qui s'aiment tant de +choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette +ces simples conversations avec ma mère.»</p> + +<p>Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait +aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: «Ah! +certainement... quand on a sa mère... c'est bien agréable... Mais +enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore +avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas +toujours veuve...»</p> + +<p>A cela Caroline ne répondait rien, elle semblait rêver encore, et Louise +n'osait pas se permettre un mot de plus.</p> + +<p>Déjà une partie de l'hiver s'est écoulée, sans apporter aucun changement +dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu près +d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emporté sur ses +concurrens et que c'est lui que madame Dorville préfère; quelques-unes +de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur +l'apparence, pensent en effet que le séduisant petit-maître ne tardera +pas à devenir l'heureux époux de Caroline;<a name="Page_375" id="Page_375"></a> mais celles qui voient plus +particulièrement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse +faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.</p> + +<p>Jean ne s'était plus présenté chez madame Dorville. Les personnes de sa +société n'avaient point reparlé de lui. Caroline elle-même n'avait pas +une seule fois prononcé son nom, et le pauvre Jean semblait totalement +oublié, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint à +parler de la fête magnifique donnée l'été d'auparavant par le vieillard +du faubourg Saint-Honoré.</p> + +<p>«C'était fort brillant,» dit une jeune dame. «Comment n'y étiez-vous +pas, monsieur Valcourt?—Moi, madame, je crois que j'étais alors à +Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regretté de ne point +m'être trouvé à Paris à cette époque; car j'ai su que rien ne manquait +pour que la fête fût charmante.»</p> + +<p>Un coup d'œil lancé à Caroline veut dire que l'on sait qu'elle était à +la fête et que c'est à elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne +semble pas y faire attention.</p> + +<p>«Oh! ce qui m'a surtout amusée,» reprend la jeune dame, «ce que je +n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jeté par terre avec sa +danseuse en dansant l'anglaise!...—Bah! d'honneur? ça devait être +délicieux...—Tu as dû le remarquer aussi, Caroline... Il m'a semblé que +c'était ce même jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...</p> + +<p>»—Qui?...» dit madame Beaumont, «celui qui sentait si horriblement la +pipe...—Justement.—Était-ce lui, ma chère?...»<a name="Page_376" id="Page_376"></a></p> + +<p>Caroline répond avec un peu d'embarras. «Oui... oui... c'était lui.</p> + +<p>»—Eh! mon Dieu!» s'écrie Valcourt, «comment diable se trouvait-il dans +une si brillante réunion?</p> + +<p>»—Il me semble, monsieur,» répond Caroline d'un air piqué, «que +puisqu'il s'est trouvé chez moi, on a bien pu sans se compromettre le +recevoir ailleurs.</p> + +<p>»—Ah! pardon!... mille pardons, madame,» reprend Valcourt, qui sent +qu'il a commis une faute. «Je n'ai pu avoir l'intention de vous +offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons +tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez... +mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez +jamais trouvée en relation avec quelqu'un qui est entièrement hors de +votre sphère!...</p> + +<p>»—Sans doute,» dit madame Beaumont, «ce jeune homme est fort honnête, +je n'en doute pas; il a de la fortune, à ce que tu m'as dit, mais tout +cela n'empêche pas qu'il ne soit fort mal placé dans un salon.</p> + +<p>»—Mais... il m'y a semblé beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperçu +à cette fête,» dit Caroline; «peut-être est-ce la timidité qui lui +donnait cet embarras que vous avez remarqué ici... Mais alors je lui ai +trouvé plus d'usage... de maintien...</p> + +<p>»—Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidité qui<a name="Page_377" id="Page_377"></a> lui faisait sentir la +pipe!...—Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont échappés!</p> + +<p>»—Oh! décidément,» s'écrie Valcourt, «madame Dorville a pris +monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oublié son nom, enfin ce monsieur sous sa +protection... Mais cela devait être bien drôle de le voir danser +l'anglaise... s'il dansait comme il a marché en entrant dans ce salon... +ah! ah! ah!»</p> + +<p>Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle répond +à Valcourt avec un peu d'aigreur: «S'il fallait, monsieur, relever les +ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le +monde un seul instant à soi.»</p> + +<p>Valcourt ne répond rien, mais il est très-piqué de voir Caroline prendre +la défense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui. +Cependant la conversation a changé, il n'est plus question de Jean. +Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, même +pour Valcourt, et on sort de chez elle enchanté de la grâce avec +laquelle elle en fait les honneurs.</p> + +<p>Jean est-il donc de nouveau totalement oublié? Si Caroline est rêveuse, +est-ce à lui qu'elle pense? Est-il présumable qu'une femme du monde, +accablée d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois, +qui ne lui pas adressé un mot galant, et qui ne saurait tourner un +compliment d'une manière convenable? Mais que sait-on? Il se passe au +fond de notre cœur des choses si bizarres, que nous serions souvent +nous-mêmes fort embarrassés de nous expliquer nos sentimens.<a name="Page_378" id="Page_378"></a></p> + +<p>Lorsque, après une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle, +dans la journée ou le soir, elle ne manquait jamais de demander à son +portier s'il lui était venu du monde. Lorsque c'était quelques jeunes +gens qui étaient venus lui rendre visite, elle se faisait répéter leur +nom, puis disait encore: «C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres +personnes?—Non, madame,» répétait le concierge, et Caroline rentrait +chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.</p> + +<p>Enfin l'hiver a passé; il a semblé cette fois bien long à Caroline qui +parle souvent du désir qu'elle éprouve de retourner à sa campagne. Déjà +les jours sont plus longs, les matinées plus belles, les arbres +reprennent leur parure, et Louise dit à sa maîtresse: «Nous allons +bientôt retourner à Luzarche, n'est-ce pas, madame?—Oh! oui, bientôt,» +dit Caroline.</p> + +<p>Cependant la semaine s'écoule, et on ne part point. Au bout de quelques +jours Louise dit encore: «Voilà le beau temps qui est revenu... Madame, +qui désirait si vivement retourner à la campagne, va sans doute partir +avant peu.—Oui, la semaine prochaine,» répond Caroline.</p> + +<p>Mais la semaine s'écoulait encore sans que Caroline donnât ses ordres +pour les apprêts du départ, et Louise ne concevait pas que sa maîtresse +ne fît point au printemps ce qu'elle semblait tant désirer l'hiver.</p> + +<p>On est arrivé à la fin de juin, et on est encore à Paris, lorsque +ordinairement à cette époque on est aux champs depuis deux mois. La +femme de cham<a name="Page_379" id="Page_379"></a>bre n'ose plus demander à sa maîtresse si l'on partira +bientôt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on +fasse tous les préparatifs pour aller à la campagne.</p> + +<p>La veille du jour fixé pour son départ, Caroline a eu beaucoup +d'emplettes à faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on +n'y emportait pas mille choses de la ville. Après avoir recommandé aux +marchands de lui envoyer dans la soirée ce qu'elle a choisi, Caroline +retourne chez elle. Mais à quelques pas de sa maison, un jeune homme +l'aborde timidement. Caroline lève les yeux et reconnaît Jean.</p> + +<p>«Quoi... c'est vous, monsieur!» dit la jeune femme avec une expression +de surprise qui n'avait rien de désagréable pour celui qui la causait. +«—Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous arrêter, +mais je n'ai pu résister au désir de vous dire adieu... avant votre +départ pour la campagne.—Mais, monsieur, si vous aviez ce désir, qui +vous empêchait de vous présenter chez moi?—Je voulais, madame, avant +d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne +plus être déplacé dans votre société, afin que vous n'eussiez plus à +rougir de m'y admettre.</p> + +<p>»—A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pensé que jamais...—Oh! non pas +vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le +monde on ne l'est pas, et en vérité je méritais bien que l'on s'étonnât +de m'y rencontrer.»</p> + +<p>Caroline regarde Jean avec étonnement. Le chan<a name="Page_380" id="Page_380"></a>gement de son langage +répond à celui de ses manières; ce n'est plus cet homme brusque, +déhanché, au ton commun, à la voix perçante; c'est un jeune homme qui +semble encore timide, mais dont l'embarras même n'a plus rien de gauche, +et qui joint à des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux +qui l'écoutent.</p> + +<p>«En vérité,» dit Caroline, «je ne vous reconnais plus... vous n'êtes +plus le même... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!... +mais il est tout à votre avantage...—Ah! madame, s'il était vrai...—Il +me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver +dans le monde.—Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses à +apprendre!...—Comment! est-ce que maintenant vous avez pris goût à +l'étude?—Oui, madame...—Par quel miracle!... car vous étiez ennemi de +tout travail, à ce que vous m'avez dit...—En effet, madame, mais je ne +le suis plus, mes goûts, mes désirs ne sont plus les mêmes, depuis...»</p> + +<p>Jean n'achève pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment: +«On ne vous a pas aperçu de l'hiver, ni dans le monde ni au +spectacle.—Non, madame, depuis près d'un an... depuis cette fête où je +vous ai rencontrée, je me suis livré à l'étude sans relâche... J'aurais +voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!—Dans l'âge où +l'on peut trouver mille distractions, l'étude doit sembler plus +pénible.—Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y +livrais<a name="Page_381" id="Page_381"></a> avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de +ce monde que maintenant je veux connaître.—Et vous êtes resté à Paris +tout ce temps?—Oui, madame, j'étais là.»</p> + +<p>Jean montre à madame Dorville les fenêtres de l'entresol d'une maison +qui est devant eux.</p> + +<p>«Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais +rencontré!...—Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis +près de cette fenêtre, tout en travaillant, mes yeux se portaient +souvent sur votre demeure... C'est le seul délassement que je me suis +permis. Lorsque je me sentais fatigué par quelques heures d'études, +lorsque des difficultés nouvelles, quelques recherches arides me +rendaient le travail plus pénible, je portais mes yeux sur vos fenêtres, +et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau désir +d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer à +quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement +avait pour moi un prix inestimable, et je ne désirais plus sortir, +heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-être vous apercevoir +encore.»</p> + +<p>Caroline est émue; elle a écouté Jean avec un intérêt que chaque mot +qu'elle entend rend plus vif. Elle éprouve un trouble qui l'étonne. Jean +ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient +qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses à se dire, le temps +passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.</p> + +<p>Enfin Jean reprend d'un air craintif: «Ce que je<a name="Page_382" id="Page_382"></a> viens de dire vous +fâche peut-être, madame, et vous trouvez mauvais que je me sois permis +de connaître ainsi tous les momens où vous sortiez.—Pourquoi donc, +monsieur? vous êtes bien le maître de loger où bon vous semble... de vos +fenêtres vous apercevez les miennes... il n'est pas étonnant que vous +les ayez regardées quelquefois... En travaillant contre votre croisée +vous m'avez vue passer... tout cela est très-naturel... il n'y a rien +là-dedans dont je puisse me fâcher... Mais un an de retraite, de +travail... à votre âge! voilà ce qui me paraît le plus +surprenant!...—Je vous assure, madame, que cette année a passé bien +vite, et je voudrais...—Mais, mon Dieu... je ne pense plus que nous +causons là dans la rue... Il me semble qu'il serait plus convenable, +d'être chez moi...—Je vais vous dire adieu, madame...—Vous ne voulez +donc plus venir chez moi, monsieur?—Oh! pardonnez-moi, madame, mais +vous avez presque toujours du monde... On ne peut vous parler un +instant... et je ne me suis pas encore préparé à cette contrainte qu'il +faut s'imposer dans la société...—Quel enfantillage! c'est donc pour +lui seul que monsieur s'est livré au travail, à l'étude, qu'il a pris +ces manières... polies... aimables... qu'il s'est donné la peine enfin +de se changer entièrement?—Ce changement, madame, si j'osais vous dire +à qui j'en suis redevable...—Mon Dieu! il faut que je rentre... tout le +monde nous regarde... Il y a si long-temps que nous sommes là...—Il me +semble qu'il n'y a qu'un mo<a name="Page_383" id="Page_383"></a>ment.—Pour les passans, deux personnes qui +causent!... il y a de quoi leur faire dix fois retourner la tête.—Les +imbéciles! qu'ont-ils à nous regarder?... ils mériteraient...—Ah! point +d'emportement!... Songez que vous n'êtes plus le jeune homme +d'autrefois!...—Vous avez raison!... mais j'aurais encore bien besoin +de leçons, et demain vous partez pour la campagne...—Sans doute, nous +voici bientôt en juillet; il y a long-temps que je devrais être dans ma +petite maisonnette. A propos, qui vous a appris que je partais +demain?...»</p> + +<p>Jean rougit en répondant: «Ah! c'est mon domestique... qui demandait +quelquefois... dans le voisinage... si vous étiez bientôt disposée à +partir.»</p> + +<p>Caroline sourit, puis dit au bout de quelques instans: «Oui, je pars +demain pour Luzarche... c'est à sept lieues d'ici; connaissez-vous cet +endroit-là?—Non, madame.—C'est fort joli. Les environs surtout sont +charmans... des promenades si agréables, des sites ravissans... +Aimez-vous la campagne?—Je n'y suis point allé depuis long-temps... +Mais je crois que je m'y plairais beaucoup... avec certaines +personnes...—Si vous voulez bien me sacrifier quelques momens... et que +vous pensiez ne pas trop vous ennuyer avec moi...—M'ennuyer près de +vous!... ah! madame, est-ce possible?... lorsque vous voir une minute +suffisait au bonheur de toutes mes journées.—Eh bien, monsieur, il faut +venir à Luzarche... Vous pourrez<a name="Page_384" id="Page_384"></a> d'ailleurs y étudier aussi bien qu'à +Paris; à la campagne, liberté tout entière, c'est un de ses premiers +agrémens...—Vous me permettez donc, madame, d'aller vous y offrir mes +hommages...—Oui, monsieur, et j'espère que là ce ne sera pas comme à +Paris, et que vous voudrez bien passer le seuil de la porte.—Ah! +madame, que vous êtes bonne, que je suis heureux de...—Oh! pour cette +fois il faut que je vous quitte... On finirait par se mettre aux +fenêtres pour nous regarder... Adieu, monsieur Durand.—Adieu, madame.»</p> + +<p>Caroline fait un aimable sourire à Jean, qui la salue et reste à sa +place pour la regarder s'éloigner et la voir plus long-temps. Caroline +atteint la porte, elle n'a pas retourné la tête pour voir encore Jean... +Mais peut-être en a-t-elle eu grande envie. Enfin elle est rentrée, et +Jean, le cœur ivre de joie, retourne lestement à son entresol.<a name="Page_385" id="Page_385"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h3> + +<p class="head">TENTATIVES INFRUCTUEUSES.</p> + + +<p>Nous savons maintenant que depuis près d'un an, c'est-à-dire le +lendemain de la visite que M. Chopard lui a faite, Jean a quitté son +logement de la rue de Provence. Jean n'avait d'abord pour but, en +déménageant, que de se soustraire pendant quelque temps aux visites +importunes, étant résolu à se livrer à l'étude, et voulant essayer de +réparer le temps perdu dans sa jeunesse. Mais en sortant de chez lui +pour chercher un autre domicile, les pas de Jean se sont naturellement +portés vers la rue Richer; là, il a trouvé le précieux entresol d'où il +peut apercevoir la maison occupée par madame Dorville. On juge avec quel +transport il s'y est établi; et là, réalisant le plan qu'il a conçu, et +aussi impatient de s'instruire qu'il a été jadis ennemi du travail, Jean +fait venir chez lui un maître de langues, un professeur de géographie, +d'histoire, de littérature, et un maître de<a name="Page_386" id="Page_386"></a> musique. Son temps est +partagé également avec chacun d'eux, et souvent, cédant à l'ardeur +nouvelle qui le domine, Jean passe une partie des nuits à se pénétrer de +ce que ses professeurs lui ont enseigné dans la journée.</p> + +<p>On trouvera que c'est bien peu d'un an pour connaître tant de choses, +mais lorsqu'on en a la ferme volonté et que la nature nous a doués d'un +entendement facile, on apprend bien plus vite à vingt et un ans qu'à +dix; car on comprend et l'on raisonne sur ce que l'on étudie, tandis que +les enfans n'apprennent pendant long-temps que comme des perroquets.</p> + +<p>Malgré cela, comme en un si court espace, il est difficile d'approfondir +beaucoup de choses, Jean est loin encore d'être en état de parler une +autre langue que la sienne; mais du moins il s'exprime purement en +français; il ne raisonnera pas sur la littérature, mais les noms de nos +grands auteurs et leurs ouvrages ne lui sont plus étrangers; il ne +prendra plus pour une scène de carnaval les noces de Thétis et Pélée; +enfin il n'est pas encore capable de faire sa partie sur le violon, mais +il connaît la musique vocale, la valeur des notes, et saura chanter en +mesure lorsqu'on l'accompagnera; il s'est surtout beaucoup appliqué à +l'étude de la musique, car il se souvient toujours du charmant duo +chanté par madame Dorville à la grande soirée, des choses si tendres +qu'un jeune homme lui adressait en musique, et Jean s'est promis d'être +en état de lui chanter aussi de ces choses-là.<a name="Page_387" id="Page_387"></a></p> + +<p>En quittant son ancien domicile, Jean a dit qu'il partait pour l'Italie +et qu'un ami lui achetait ses meubles; par ce moyen il a évité toute +visite importune. Bellequeue, qui, en sortant de chez les Chopard, est +allé entortiller sa jambe de flanelle, pour ne plus avoir à se mêler du +mariage de mademoiselle Adélaïde, Bellequeue ne tarde pas à sentir se +dissiper la colère qu'il ressentait contre Jean; et, cédant petit à +petit aux insinuations de sa jeune bonne, il finit par convenir qu'il a +parlé très-durement à son filleul dans leur dernière entrevue.</p> + +<p>«Eh bien!» dit Rose, «il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien +ridicule que vous restassiez brouillé avec M. Jean, votre filleul, un +jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour +mademoiselle Chopard!—C'est vrai, Rose, ça serait très-désagréable... +Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de +Jean.—Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, désobligeantes, +comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous êtes très-sec +quand vous vous y mettez.—Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien +imposant!...—Il faut aller le voir, ce jeune homme...—Mais il me +semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce fût lui qui fît la +première démarche pour se raccommoder avec moi.—Et s'il n'ose pas... ça +fait que comme cela on ne finit rien. Écoutez, si vous voulez, j'irai, +moi, chez M. Jean, au moins comme ça...—Non, Rose, non,» s'écrie +Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque écossaise. «Décidément +j'irai...<a name="Page_388" id="Page_388"></a> Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...—Pourquoi +ne pas me laisser le voir d'abord, ça serait bien mieux... N'avez-vous +pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas +encore des idées biscornues dans la tête!...—Non, ce n'est pas cela!... +je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les mœurs avant +tout, ma chère enfant.»</p> + +<p>Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des +choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persévère dans +l'idée d'aller rendre visite à son filleul, se décide à aller +sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son +attaque de goutte, il est leste comme à quarante ans, et presque en état +de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il +pouvait y avoir alors deux mois d'écoulés depuis la visite qu'il avait +faite à son filleul.</p> + +<p>Mais Bellequeue éprouve un véritable chagrin lorsque, arrivé à la maison +de la rue de Provence, le portier lui dit: «M. Jean Durand ne loge plus +ici depuis deux mois, et à cette époque il partait pour l'Italie; +j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune +adresse.»</p> + +<p>Bellequeue s'éloigne tristement; il rentre chez lui dire à Rose: «Jean +est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai +que nous étions brouillés... Mais enfin il devait bien me connaître et +savoir que mon cœur ne se fâchait pas comme ma tête!—Comment! il est +parti pour l'Italie!» s'écrie Rose; «c'est ben drôle!... Ah!<a name="Page_389" id="Page_389"></a> peut-être +qu'il aura suivi là quelqu'un... de ses amis...—Qui donc cela, +Rose?—Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est allé en Italie, il +en reviendra, et je suis bien sûre, moi, qu'il s'empressera de venir +vous voir, et qu'il ne restera pas fâché avec vous.»</p> + +<p>Cependant Rose doute un peu de la réalité de ce voyage, et elle regrette +beaucoup de n'avoir pas demandé à Jean où demeurait la jolie dame, parce +qu'elle présume que par-là elle aurait retrouvé les traces du fugitif. +Rose était femme, elle était fine, et en amour les femmes devinent +presque toujours juste.</p> + +<p>On n'était pas non plus resté oisif chez les Chopard. Mademoiselle +Adélaïde, après avoir dans sa colère brisé le flacon de Cognac, en +jurant que le perfide serait son époux, avait paru reprendre de l'empire +sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer à l'ingrat +qui l'oubliait. Le papa et la maman étaient enchantés de voir leur fille +redevenue raisonnable. «Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher +de sa passion,» disait la maman Chopard, et son époux lui répondait: +«Elle commence à ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme +un Jean... Ah! comme ça prête au calembourg! Malgré cela, Adélaïde ne +s'est pas encore remise à la distillation, et je ne la croirai +entièrement guérie de son amour, que quand je la retrouverai à +l'eau-de-vie ou à l'esprit de vin.»</p> + +<p>En effet, le calme de la demoiselle n'était qu'apparent. Au bout de +quelques semaines, Adélaïde<a name="Page_390" id="Page_390"></a> prend un matin le bras de sa maman, elle +l'entraîne rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean, +et elle dit à sa mère: «Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et +informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa +conduite enfin.»</p> + +<p>«—Quel jeune homme? ma fille,» dit la maman, avec surprise. «—Comment! +quel jeune homme!» s'écrie Adélaïde en lâchant le bras de sa mère, +«est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du +malhonnête, du monstre... qui s'est joué de mon cœur!...—Quoi! ma +fille, tu penses encore à ce Jean!...—Si j'y pense!... Ah! ben par +exemple... si j'y pense!... Je ne fais que ça toute la journée et toute +la nuit!...—Je croyais, ma chère amie, que la raison avait +enfin...—Ah! il n'est pas question de raison!... ça me tient plus que +jamais!... Je suis décidée à mettre Paris sens dessus dessous pour +l'épouser...—Mais, ma fille...—Allez donc parler au portier, maman, je +vous attends là.»</p> + +<p>La bonne maman cède aux désirs d'Adélaïde, elle va trouver le portier, +qui lui répond comme à Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour +l'Italie; et la maman revient dire cela à sa fille.</p> + +<p>«Parti pour l'Italie!» s'écrie Adélaïde en faisant un geste qui finit +aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors près +d'elle, lequel trouve très-singulier qu'une dame (car Adélaïde n'a pas +l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer à +demander excuse au petit monsieur qui s'éloigne en murmurant et en se +tâtant le<a name="Page_391" id="Page_391"></a> nez, Adélaïde reprend: «Parti pour l'Italie!... C'est +peut-être un mensonge... Ma mère, allez demander au portier si ce n'est +pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache +rien.»</p> + +<p>Madame Chopard tire une pièce de quinze sous de son sac et va l'offrir +au portier, pais elle revient dire à sa fille: «Ma chère amie, c'est la +pure vérité.»</p> + +<p>Adélaïde fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'écrie: +«Maman, est-ce que vous n'avez pas demandé quand il +reviendrait?...—Mais il ne m'a pas...—Allez donc lui demander s'il +doit bientôt revenir.»</p> + +<p>Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adélaïde en +disant: «Le portier n'en sait absolument rien!—Ce portier-là est une +fameuse bête!...»</p> + +<p>On fait encore quelques pas pour s'éloigner, puis Adélaïde s'écrie: «Je +m'en vais lui parler moi-même à ce portier... car il n'est pas +possible... il se sera moqué de vous... et pour quinze sous il devait +vous en dire plus long que ça... Attendez-moi là.»</p> + +<p>Adélaïde laisse sa mère dans la rue et court jusqu'à l'ancienne demeure +de Jean. Mais malgré ses questions, ses prières, ses demandes cent fois +répétées, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mère, +lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine +affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, à son mari: «Voilà +son amour qui s'est rallumé plus fort que jamais!—J'étais sûr qu'il +était mal éteint...» répond M. Chopard. «Je vous l'ai dit: elle néglige +ses bocaux, c'est qu'elle<a name="Page_392" id="Page_392"></a> pense à autre chose.—Il faut lui pardonner, +un premier amour est bien difficile à effacer de notre mémoire.—Comment +savez-vous ça, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu à +effacer depuis que vous êtes mon épouse?—Ah! monsieur Chopard, voilà +une question qui me fait de la peine!...—C'était un jeu de mots, ma +chère amie.»</p> + +<p>Depuis qu'Adélaïde a passé ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir +vingt-cinq, et ses parens la considèrent comme une femme forte, bien +capable de se conduire elle-même; aussi la laisse-t-on sortir seule le +matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour +quelques détails de ménage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la +vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la liberté qu'ils lui +laissent.</p> + +<p>Quelques jours après sa course rue de Provence avec sa mère, Adélaïde y +retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean. +Le portier fait sa réponse ordinaire; la grande fille s'éloigne, puis +elle y retourne deux jours après; elle n'en apprend pas davantage; mais +elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la +grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adélaïde +ne lui glissait de temps en temps une pièce blanche pour se conserver +ses bonnes graces.</p> + +<p>«Ne pas même dire dans quelle ville d'Italie il est allé!» s'écrie +parfois Adélaïde, «car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien +loin l'Italie?</p> + +<p>«—Ah! Dieu! si c'est loin!» répond M. Chopard, qui craint qu'il ne +prenne envie à sa fille de l'envoyer<a name="Page_393" id="Page_393"></a> y chercher Jean. «C'est un pays +perdu!... c'est-à-dire que c'est immensément loin!... c'est au-delà +de... de toutes les montagnes!...—Bien plus loin que Rouen, où vous +m'avez menée une fois?—Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat +horrible!... On y étouffe toute la journée! et on ne mange que du +macaroni pour se rafraîchir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur +les routes; il est très-rare qu'on y arrive sans avoir été dépouillé +cinq ou six fois en chemin.</p> + +<p>»—Ce n'est pas encore ça qui me ferait peur,» dit Adélaïde; «mais quand +on ne sait pas de quel côté se diriger... Il aura suivi là sa nouvelle +conquête!... C'est peut-être d'une Italienne qu'il est devenu +amoureux... Ces femmes-là sont si coquettes... elles emploient tant de +manéges pour séduire les hommes...—Elles emploient même des philtres,» +dit M. Chopard. «—Alors je suis sûre qu'on aura fait usage de quelque +chose comme ça, pour m'enlever le cœur de M. Jean, car certainement il +était trop amoureux de moi pour changer naturellement.—Adélaïde a +raison,» dit madame Chopard, «on aura jeté un charme sur le jeune homme.</p> + +<p>»—Un charme...,» murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. «Il est +certain qu'avec un charme...</p> + +<p>»—Ah! si je découvrais cette femme-là!» s'écrie Adélaïde. «Mon papa, +est-ce bien grand l'Italie?</p> + +<p>»—Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait à la +fois les Romains, les Italiens et<a name="Page_394" id="Page_394"></a> les Latins!... C'est un pays trois +fois grand comme la Chine.»</p> + +<p>Adélaïde soupire et se tait, car elle aurait été bien tentée de faire un +petit voyage en Italie.</p> + +<p>Depuis le jour où il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue +n'est pas retourné chez les Chopard. Adélaïde trouve que le ci-devant +coiffeur s'est très-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens +sont de son avis.</p> + +<p>«Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conquête de M. +Jean,» dit Adélaïde; «pourquoi ne pas avoir été le premier à nous +éclairer sur les sentimens de son filleul?...—Il a eu bien des torts,» +dit madame Chopard. «—A coup sûr,» dit M. Chopard, «il nous eût +éclairés, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune +homme.—Il fait très-bien de ne plus remettre les pieds ici!...—Oh! +oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir,» s'écrie M. Chopard, «car je +lui parlerai comme j'ai parlé à son filleul.»</p> + +<p>Mais le temps s'écoule, et, malgré ses visites presque quotidiennes au +portier de la rue de Provence, Adélaïde ne peut rien apprendre sur Jean. +Persuadée que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne +pouvant plus résister aux sentimens qui l'agitent, Adélaïde se décide un +matin à se rendre chez le parrain de Jean.</p> + +<p>Il était onze heures, et Bellequeue était sorti depuis peu d'instans, +lorsque Rose entendit sonner avec violence. «Ah! mon Dieu!» se dit la +petite bonne, «c'est comme la sonnerie de M. Jean!» Et elle court<a name="Page_395" id="Page_395"></a> +ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle +connaissait fort bien, mademoiselle Adélaïde ayant quelquefois +accompagné son père lorsqu'il allait voir son ami.</p> + +<p>«M. Bellequeue est-il chez lui?» demande Adélaïde d'un ton brusque et +avec l'air peu aimable qui lui était habituel, lorsqu'elle ne daignait +pas adoucir l'expression de sa physionomie.</p> + +<p>—«Non, mademoiselle, il n'y est pas,» répond la petite bonne en se +mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.</p> + +<p>«—Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tôt que cela!...—Il sort +quand ça lui plaît... Ça serait amusant de rester chez soi de peur qu'il +ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui +viennent savent fort bien que parler à moi ou à monsieur, c'est la même +chose.»</p> + +<p>Adélaïde laisse échapper un sourire ironique en murmurant: «Ah! c'est la +même chose!...» Et Rose fait un léger mouvement de tête en se disant: +«Cette péronnelle!... voyez c'tembarras.</p> + +<p>»—Reviendra-t-il bientôt?» dit Adélaïde au bout d'un moment. «—Je n'en +sais rien,» répond Rose d'un air sec. Adélaïde va s'éloigner. Mais la +petite bonne, qui désire cependant connaître le motif de la visite de +mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:</p> + +<p>«Ah! monsieur ne peut pas tarder à rentrer, car je me rappelle qu'il m'a +dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...—Alors je vais +l'attendre,» dit Adélaïde en allant s'asseoir dans le<a name="Page_396" id="Page_396"></a> petit salon, et +Rose la suit avec son plumeau à la main, en se disant: «Tu ne risques +rien d'attendre, monsieur est allé visiter le cabinet d'histoire +naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.»</p> + +<p>Adélaïde est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste à +épousseter, à ranger dans le salon, en se disant: «Ah! tu ne veux pas +parler!... Je te réponds que je te ferai parler, moi.»</p> + +<p>Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant +l'air bien occupé de son ouvrage: «Je crois que c'est mademoiselle qui +devait être l'épouse du filleul de monsieur...</p> + +<p>»—Ah! vous savez cela!» dit Adélaïde en laissant échapper un sourire +amer. «—J'ai déjà dit à mademoiselle que je savais tout... tout ce qui +intéresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai déjà eu <i>l'honneur</i> de voir +mademoiselle Chopard.</p> + +<p>»—Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.—Oh! +oh! avec <i>papa</i>!» se dit Rose en se retournant pour rire. «Cette petite +mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore <i>papa</i>... Elle +devrait tenir aussi une poupée dans ses bras.»</p> + +<p>Puis Rose reprend d'un air indifférent: «C'est bien drôle que ce mariage +soit resté là... car on disait que c'était une chose très-avancée...</p> + +<p>»—Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M. +Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je +m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...<a name="Page_397" id="Page_397"></a></p> + +<p>«—Oui! je crois ça!» se dit Rose.</p> + +<p>«—De son côté,» reprend Adélaïde, «M. Bellequeue ne s'est pas conduit +envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement, +quand on a toute l'autorité d'un parrain... et sur un jeune homme qui +n'a plus ni père, ni mère, on peut bien le marier à qui l'on veut.</p> + +<p>»—Mais dam', mamselle... après tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on +<i>violente</i> les inclinations de M. Jean?...</p> + +<p>»—Que l'on violente!... n'aurait-il pas été bien malheureux? D'ailleurs +c'est moi qu'il adorait!...</p> + +<p>»—Ah! c'est-à-dire que vous avez cru ça,» répond Rose en souriant.</p> + +<p>«—Comment?... Qu'est-ce à dire?» s'écrie Adélaïde en se levant. «J'ai +cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le +fond de son cœur... vous connaissez peut-être le nouvel objet qui +l'enflamme!... Oui, je suis sûre que vous le connaissez... Parlez, la +bonne, parlez... parlez donc!....</p> + +<p>»—Oh! mon Dieu!... comme vous vous échauffez pour un homme dont vous ne +vous embarrassez plus!...</p> + +<p>»—Que je m'échauffe ou que je ne m'échauffe pas, ce sont mes affaires, +et je vous prie de me répondre.</p> + +<p>»—Mais il me semble que vous n'êtes pas venue ici pour causer avec <i>la +bonne</i>!...» répond Rose d'un air moqueur. «Et puisque ce n'est qu'à +monsieur que vous voulez parler....<a name="Page_398" id="Page_398"></a></p> + +<p>»—Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'était +au sujet de M. Jean que je voulais voir votre maître. Comme papa est +très en colère et qu'il a dit que M. Jean ne périrait que de sa main, je +voulais que M. Bellequeue m'apprit où est ce jeune homme, afin de +l'engager à éviter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.</p> + +<p>»—Oh! si ce n'est que ça! je crois que M. Jean n'a pas peur de la +colère de M. Chopard!... D'ailleurs, <i>mon maître</i> ne peut pas dire où +est son filleul!... Quant à cet amour que vous avez cru qu'il avait pour +vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout +rêveur... oh! c'était bien en effet l'amour qui le rendait comme ça, +mais je puis bien vous assurer que vous n'en étiez pas cause!...</p> + +<p>»—Achevez... Qui donc aimait-il?» dit Adélaïde en tortillant son +mouchoir dans ses mains.</p> + +<p>«—Ah! une bien jolie femme... à ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du +grand genre... élégante... bien tournée...</p> + +<p>»—Que ces hommes sont scélérats!... Vous étiez donc sa confidente, la +bonne?</p> + +<p>»—Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait +tout ce qu'il pensait!</p> + +<p>»—Et où a-t-il connu cette femme?</p> + +<p>»—C'est l'une de celles qu'il a sauvées un soir que des voleurs +venaient de les attaquer?</p> + +<p>»—Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouvées dans la rue!... +quelque malheureuse!...<a name="Page_399" id="Page_399"></a> «Et c'est pour un semblable objet que je suis +outragée!...</p> + +<p>»—Ça n'est pas du tout une malheureuse! car il paraît, au contraire, +que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et +vingt domestiques!»</p> + +<p>Et Rose se retourne en se disant: «Faut dire tout ça, parce que ça la +vexe.</p> + +<p>»—C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait +seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est +Italienne?</p> + +<p>»—Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a +pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais +il l'aime d'une force...</p> + +<p>»—Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous réponds qu'il ne +l'épousera pas!...—Bah! qui l'en empêcherait?—Moi.—Vous!—Oui, la +bonne, moi!...—C'est peut-être déjà fait seulement!—Qu'il ne s'en +avise pas!... Et le nom de cette beauté extraordinaire?—Je n'en sais +rien.—Vous n'en savez rien?—Non, M. Jean ne me l'a pas dit.—C'est +bien étonnant!... et sa demeure?—Je n'en sais rien.—Vous ne savez pas +la demeure... vous la confidente de M. Jean?—Non, mamselle, je ne la +sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce +serait trahir les secrets de l'amour!...»</p> + +<p>Et Rose se dit tout bas: «Faut lui faire croire que je sais l'adresse.</p> + +<p>»—Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire<a name="Page_400" id="Page_400"></a> l'adresse de cette dame?» +s'écrie Adélaïde en faisant des yeux étincelans.</p> + +<p>«—Mademoiselle, je ne vous la dirai pas,» répond Rose en recommançant à +épousseter.</p> + +<p>«—La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre +fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre +maître, si vous ne me donnez pas cette adresse.»</p> + +<p>»—Vous me ferez chasser!» s'écrie Rose en faisant avec son plumeau +voler de la poussière sur Adélaïde. «Ah! ben, il est joli, celui-là! +mais le malheur c'est que <i>mon maître</i> commencera par m'écouter avant +vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez +vot' <i>papa</i>, et de ne pas venir faire ici des jérémiades pour avoir un +mari.»</p> + +<p>Ces derniers mots mettent le comble à la colère d'Adélaïde, qui s'écrie: +«Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique,» et sort +en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur +elle en criant: «Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une <i>Danaïde</i>!»</p> + +<p>La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre +résultat. L'année s'écoula sans que l'on eût des nouvelles de Jean qui +étudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer, +pendant que Bellequeue s'inquiétait de lui, que Rose s'étonnait de ne +point le voir arriver, et qu'Adélaïde courait tous les matins chez le +portier de la rue de Provence.<a name="Page_401" id="Page_401"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h3> + +<p class="head">SÉJOUR A LUZARCHE.</p> + + +<p>Jean ne tarde pas à profiter de l'invitation de madame Dorville, car le +désir d'étudier ne tient pas contre celui d'être auprès de Caroline, et +d'ailleurs, quand c'est pour plaire à une femme aimable et spirituelle +que l'on veut refaire son éducation, c'est toujours auprès d'elle que +l'on prendra les meilleures leçons. Les maîtres nous enseignent la +science: les femmes nous apprennent à plaire; nous sortons des mains des +premiers tout fiers de pouvoir montrer notre érudition; nous apprenons +avec les secondes à cacher la sécheresse du savoir sous les formes +gracieuses de la galanterie, à aimer de jolis riens qui ont du prix +parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprès des femmes +nous savons écouter, et dans le monde c'est le moyen de se faire +rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!<a name="Page_402" id="Page_402"></a></p> + +<p>Jean, qui connaît maintenant les convenances, a laissé à madame Dorville +le temps d'arriver, de s'établir dans sa maison de campagne; mais après +six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, monté sur un joli +cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.</p> + +<p>Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant +de l'endroit habité par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier: +quand nous touchons au but de nos désirs, il semble qu'une voix secrète +nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'espérance est +déjà le bonheur même.</p> + +<p>Jean n'a point demandé à madame Dorville dans quelle partie du pays est +située sa maison, mais il est persuadé qu'il devinera l'endroit qu'elle +habite. En apercevant une jolie habitation, décorée avec élégance, Jean +s'écrie: «C'est là...» et il descend de cheval, frappe et demande madame +Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: «Monsieur, la maison +de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier à gauche.»</p> + +<p>Jean remercie et remonte à cheval, fort étonné que son cœur ait pu le +tromper, mais si le cœur était toujours sorcier, cela exposerait à +beaucoup de désagrémens.</p> + +<p>Enfin on aperçoit la maison tant désirée; elle est moins élégante que +celle où Jean s'est adressé, mais sa simplicité est de bon goût. Sur le +devant est une cour fermée par une grille; cette cour est ornée +d'arbustes et entourée d'un treillage en chèvrefeuille; la<a name="Page_403" id="Page_403"></a> maison a un +rez-de-chaussée, deux étages et des greniers, et le vestibule du milieu, +dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrière la maison un +jardin délicieux.</p> + +<p>Jean n'a pas remarqué tout cela, mais il a vu une dame à une fenêtre du +premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline +qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mène à la +grande route. Bientôt le jeune voyageur est auprès d'elle, et Caroline +trouve que M. Jean se tient fort bien à cheval.</p> + +<p>Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive. +Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: «Vous voyez, madame, que +je profite de votre invitation.</p> + +<p>»—C'est fort aimable à vous... Je ne vous avais pas indiqué de quel +côté je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point. +Êtes-vous fatigué?—Pas du tout.—Alors je vais vous faire admirer +toutes mes possessions, il faut se résigner à cela quand on va visiter +des campagnards, je ne vous ferai pas grâce d'un rosier... Mais +auparavant, je dois vous présenter aux personnes qui veulent bien me +tenir ici fidèle compagnie.»</p> + +<p>Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chaussée; +là, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe à +lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de +douze à treize ans. La vieille dame, nommée madame Marcelin, avait été +amie de la mère de Caroline; elle était peu fortunée et Caroline +profi<a name="Page_404" id="Page_404"></a>tait de son séjour à la campagne pour engager madame Marcelin à +venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir. +La jeune personne, nommée Laure, était fille de gens honnêtes, que des +malheurs avaient ruinés et qui ne pouvaient donner à leur fille aucun +talent agréable; Caroline amenait Laure avec elle à sa campagne, et là, +se plaisait à lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de +grandes dispositions.</p> + +<p>Grâce à cette société, madame Dorville pouvait aussi recevoir à sa +campagne qui bon lui semblait, sans donner prise à la médisance, ce +qu'elle n'eût point osé faire si elle l'eût habitée seule.</p> + +<p>Jean a salué la vieille dame qui a ôté ses lunettes, et quitté un moment +ses journaux à son entrée dans le salon. La petite Laure a salué aussi, +puis elle continue d'étudier sa musique. «Voilà,» dit Caroline à Jean, +«mes fidèles compagnes dans cette maisonnette. Quand vous voudrez +augmenter notre société, vous me ferez plaisir. Sans avoir un château, +on peut encore loger ceux qui veulent bien nous donner quelques jours. +Du reste, ici, liberté entière: on travaille, on lit, on va se promener, +on fait ce qu'on veut... A l'heure des repas, seulement, on doit être +exact. Ensuite on reste avec nous, quand cela plaît; et comme les +causeries des dames n'amusent point toujours les messieurs, eh bien! on +souhaite le bonsoir, et l'on rentre chez soi.»</p> + +<p>Jean est enchanté de l'aimable réception de Caroline; il aurait +cependant préféré la trouver seule<a name="Page_405" id="Page_405"></a> dans sa maison de campagne; mais +être auprès d'elle, c'est déjà beaucoup, et madame Dorville l'a engagé à +lui donner quelques jours, bonheur qu'il n'osait point espérer.</p> + +<p>«Venez voir mes domaines,» dit Caroline en prenant elle-même la main de +Jean. Celui-ci se laisse conduire, tout ému de sentir la jolie main de +Caroline tenir la sienne, et charmé que les manières de la bonne +compagnie permissent cette douce familiarité.</p> + +<p>On parcourt le jardin qui est très-vaste. On visite un petit bois de +noisetiers, une grotte, un pavillon, une prairie. En revenant, Caroline +montre sa laiterie et jusqu'au pigeonnier, en s'écriant: «Je vous ai +prévenu que je ne vous ferais grâce de rien.» Jean trouve tout +admirable, quoiqu'il ne fasse pas toujours attention à ce qu'on lui +montre, mais il voit partout son aimable conductrice, et pense +qu'habiter auprès d'elle lui rendrait l'étude bien plus facile.</p> + +<p>Caroline conduit son hôte dans une petite pièce où sont plusieurs +tablettes garnies de livres et de cartons de dessin.</p> + +<p>«C'est ici, monsieur, où l'on vient travailler, étudier, ou lire», dit +la jeune veuve en souriant. Comme j'habite quelquefois cette campagne +pendant cinq mois de l'année, j'aime à y retrouver les auteurs qui me +plaisent. Il n'y a là qu'une centaine de volumes, mais lorsqu'ils sont +bien remplis, convenez qu'ils peuvent encore apprendre bien des choses. +C'est aussi le salon de dessin, j'y donne tous les jours leçon à Laure. +Il n'y a que la<a name="Page_406" id="Page_406"></a> musique que nous n'ayons pas ici. Maintenant, monsieur, +vous voilà de la maison, et lorsque vous me ferez l'amitié d'y venir, +vous pourrez tant que vous voudrez travailler dans cette pièce que j'ai +décorée du beau nom de bibliothèque.</p> + +<p>»—Ah! j'y viendrai souvent!... si vous me le permettez, madame... et si +ma présence ne vous est point importune...» dit Jean en regardant +Caroline. Celle-ci détourne ses regards des siens en lui répondant: «Si +votre présence m'était importune, vous aurais-je engagé à venir me +voir?...—Mais dans le monde... on dit que l'on se voit sans... sans +avoir de l'amitié l'un pour l'autre.—Ici, nous ne sommes pas dans le +monde; j'y reçois bien parfois des visites dont je me passerais +volontiers, mais ces personnes-là... je ne les engage jamais à venir +étudier chez moi.—Que je suis heureux, madame, d'être du nombre de +celles que vous voulez bien admettre dans votre intimité!... Comment +ai-je mérité ce bonheur?—Votre franchise m'a toujours prévenue en votre +faveur... Il y a si peu de gens sincères dans le monde!... Je souffrais +cependant de votre ton... un peu libre... de vos expressions parfois +communes... Cela me faisait de la peine pour vous... Pardon... je vous +fâche peut-être.</p> + +<p>»—Bien loin de là, madame. N'est-ce pas de vous que je puis recevoir +les meilleures leçons?... N'est-ce pas à vous que je dois...»</p> + +<p>En ce moment le son d'une cloche se fait entendre. «Voilà l'heure du +dîner,» s'écrie Caroline,<a name="Page_407" id="Page_407"></a> cette cloche nous l'annonce. Oh! tout se fait +chez moi comme dans un château. Allons, monsieur, ne nous faisons pas +attendre.»</p> + +<p>Jean suit sa jeune hôtesse. La vieille dame et la petite Laure étaient +déjà dans la salle à manger. On se met à table. D'abord Jean est encore +un peu embarrassé; mais bientôt l'amabilité, la gaîté de Caroline, lui +font perdre cette contrainte qui l'empêchait d'être lui-même. Il se sent +peu à peu entièrement à son aise, il s'exprime avec plus de facilité, il +ose dire ce qu'il pense, il ose causer enfin, parce qu'il sait bien +qu'on ne se moquera pas de lui; pour la première fois, devant Caroline, +il est gai, il est aimable, il a de l'esprit; et cependant Caroline n'en +paraît pas étonnée: elle avait deviné que Jean pouvait être tout cela.</p> + +<p>Après le dîner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris +d'être déjà avec Caroline comme avec une ancienne connaissance. +Cependant il ne se permettrait avec elle aucune liberté, aucune +familiarité que la plus stricte décence n'autorisât. Mais l'amabilité, +la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et +il est tout étonné de voir que l'on peut être très-aimable dans le +monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose. +Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au +piano, et Caroline dit à Jean: «La musique va vous ennuyer? Vous ne +l'aimez pas?</p> + +<p>»—Pardonnez-moi,» répond Jean, «je l'aime<a name="Page_408" id="Page_408"></a> beaucoup à présent, et je +commence même à... à chanter un peu.</p> + +<p>»—Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons... +voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous +avons là de quoi chanter.»</p> + +<p>Caroline se met au piano, Jean se place derrière elle, il choisit un +morceau qu'il connaît, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup +mieux et avec expression, parce qu'étant placé derrière la chaise de +Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est +une glace, et bientôt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne, +et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il +s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.</p> + +<p>«Eh bien! pourquoi donc vous arrêtez-vous?» dit Caroline. «Cela allait +si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut +travailler.»</p> + +<p>Jean achève le morceau. Caroline s'écrie à chaque instant: «C'est +étonnant... en si peu de temps... savoir déjà si bien chanter... suivre +la mesure!... sentir la musique!...»</p> + +<p>Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans +ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait +depuis un an.</p> + +<p>«Je sais aussi quelques duos,» dit Jean qui a déjà moins peur de +chanter. «—Des duos!... Lesquels?...—Mais... d'abord celui que vous +avez chanté... à cette grande soirée où... je vous ai rencontrée.—Ah! +je me rappelle: le duo <i>des Aubergistes de<a name="Page_409" id="Page_409"></a> qualité</i>. Le voilà; nous +allons l'essayer ensemble.»</p> + +<p>Jean se sent tout ému en entendant la jolie voix de Caroline, il ose à +peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on +le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point +s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix +lorsqu'il parle d'amour.</p> + +<p>«Nous ferons quelque chose de vous,» dit Caroline; «Laure chante bien, +elle vous donnera des leçons... Ce serait vraiment dommage de ne point +faire de vous un bon musicien.»</p> + +<p>Jean s'incline; il ne trouve pas encore tout ce qu'il voudrait dire, ou +peut-être sent-il qu'il ne doit pas encore dire tout ce qu'il pense.</p> + +<p>Mais déjà la vieille madame Marcelin a fermé son livre et pris sa +lumière pour se retirer. Jean ne sait pas encore positivement s'il doit +se permettre de rester, si on l'a en effet engagé à passer quelques +jours. Dans son incertitude, il se lève, prend son chapeau, et regarde +Caroline avec embarras.</p> + +<p>«Eh bien! monsieur, qu'allez-vous donc faire?» lui dit la jeune femme en +allant à lui. «Est-ce que vous partez?...—Mais, madame... je ne +sais...—Mais non, monsieur, vous restez avec nous quelques jours... à +moins que vos affaires ne vous permettent pas...—Oh! pardonnez-moi, +madame!... je suis entièrement libre!... Mais je craignais... Je ne +savais pas si je devais...»</p> + +<p>Caroline sourit encore, puis elle sonne sa femme de chambre. Louise +paraît, et on lui ordonne de conduire Jean à une des chambres d'amis.<a name="Page_410" id="Page_410"></a></p> + +<p>Jean fait un profond salut à la compagnie, et suit la domestique qui le +conduit à une jolie pièce du second étage où elle le laisse, et Jean se +met au lit encore tout étourdi de son bonheur, et la pensée qu'il couche +sous le même toit que Caroline, qu'il est chez elle, qu'il peut y rester +plusieurs jours, le tient éveillé toute la nuit... Mais on ne peut pas +avoir tous les bonheurs à la fois; et d'ailleurs en est-ce un de dormir +lorsque nos idées sont couleur de rose?...</p> + +<p>Quand on n'a pas dormi de la nuit, il est naturel de se lever de bonne +heure. Au point du jour, Jean était sur pied; il commence par donner +ordre à son domestique de retourner à son logement à Paris, car il ne +voit pas la nécessité de le garder avec lui chez madame Dorville. +Ensuite Jean se rend dans les jardins; il parcourt avec délice ces +allées, ces bosquets, ces ombrages embellis chaque jour par la présence +de Caroline. Il semblait à Jean que l'air qu'il respirait était plus +doux, que la nature était plus belle partout où la femme charmante avait +porté ses pas. Qui de nous n'a connu cette influence causée par l'objet +aimé, cette magie dont l'amour entoure les amans!... Et il y a des gens +qui osent dire qu'il n'y a plus de sorciers, de lutins!... lorsqu'un +enfant transforme pour nous une chaumière en un boudoir délicieux; un +bois sombre, une grotte obscure en un séjour enchanteur; et que lui +faut-il pour cela? de beaux yeux... un pied mignon... un petit nez +retroussé!... Les Armide, les Circé, les Médée, n'en savaient pas plus +que cet enfant-là.</p> + +<p>Jean était absorbé dans ses pensées, arrêté devant<a name="Page_411" id="Page_411"></a> un groupe d'arbres +près duquel était un banc de verdure. Il regardait ce banc avec +attention... ou peut-être il ne le voyait pas, car les amoureux sont +comme les miopes; leurs pensées sont quelquefois bien loin de ce qu'ils +semblent examiner. Tout à coup une voix bien connue se fait entendre +près du jeune homme, et lui dit: «Que regardez-vous donc là avec tant +d'attention?...»</p> + +<p>Jean se retourne et dit à Caroline: «Je regardais ce banc de +gazon...—Ce banc de gazon! Mais je ne lui vois rien +d'extraordinaire...—Je pensais que plus d'une fois, sans doute, vous +aviez été assise à cette place.»</p> + +<p>Jean ne dit rien de plus; mais Caroline est émue de cet aveu si simple, +si naïf, qui en disait plus que des complimens arrangés avec art, et +débités avec prétention. Pendant quelques minutes elle reste pensive +aussi, et Jean ne lui en demande pas le motif.</p> + +<p>Mais la petite Laure accourt annoncer que le déjeuner est servi. Déjà +Caroline a repris sa gaîté, et l'on retourne à la maison. Après le +déjeuner, madame Marcelin développe avec délices les journaux dont la +lecture va l'occuper une grande partie de la journée. Caroline et Laure +montent à la bibliothèque. Jean les suit. Il lit, pendant que ces dames +dessinent, mais de temps à autre ses yeux ne sont plus sur son livre; +ils se portent sur son aimable hôtesse, et par hasard, sans doute, les +regards de Caroline rencontrent souvent ceux de Jean. Alors elle lui dit +en souriant: «Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne lisez +pas?—Pardonnez-moi, madame, c'est que je... méditais<a name="Page_412" id="Page_412"></a> sur ce que je +viens de lire...—Ah! c'est très-bien cela, monsieur.»</p> + +<p>Le jeune homme mentait alors; mais quand on prend l'usage du monde, il +faut nécessairement apprendre à mentir.</p> + +<p>Quand Caroline et son écolière ont terminé leur leçon de dessin, elles +laissent Jean dans la bibliothèque, et c'est seulement alors qu'il +étudie réellement, et qu'il sait ce qu'il lit. Il redescend ensuite au +salon, et la jeune Laure lui donne une leçon de solfége. Après le dîner, +on se promène dans le jardin ou dans les environs; puis le soir on +rentre, et l'on fait encore de la musique.</p> + +<p>Plusieurs jours s'écoulent ainsi; Jean est trop heureux pour oser +davantage. Cependant il adore Caroline, mais il craindrait, en lui +faisant l'aveu de son amour, qu'elle ne se fâchât, et ne lui permît plus +d'habiter auprès d'elle. Cette crainte le rend muet; mais si sa bouche +ne dit point le secret de son cœur, ses yeux doivent le faire connaître. +Lorsque, par hasard, Jean se trouve un moment seul avec Caroline, ses +regards cherchent les siens, il y voit toujours une expression +bienveillante, mais peut-être n'est-ce que de l'amitié; Caroline est +bonne, aimable, mais aura-t-elle jamais de l'amour pour lui? Jean ne se +croit pas digne de posséder son cœur; il se voit encore ce qu'il était +autrefois.</p> + +<p>Huit jours se sont écoulés rapidement; en restant plus long-temps, pour +sa première visite, Jean craindrait d'être indiscret, et le matin du +neuvième, il fait ses adieux.<a name="Page_413" id="Page_413"></a></p> + +<p>«Vous nous quittez!» lui dit Caroline. Et sa voix semble encore plus +douce; l'air de reproche dont elle accompagne ces mots enchante Jean qui +est prêt à lui répondre qu'il va rester. Cependant il reprend sa +résolution, et annonce que quelques affaires l'appellent à Paris.</p> + +<p>«Si vous êtes long-temps sans revenir,» dit la petite Laure, «vous +oublierez tout ce que je vous ai appris.—Vous l'entendez,» dit +Caroline, «votre maîtresse de musique veut que vous reveniez bientôt...»</p> + +<p>La jolie femme n'en dit pas plus, mais ses regards semblaient d'accord +avec les désirs de Laure. Jean prend timidement la main de Caroline, il +la presse dans la sienne, il n'ose pas la porter à ses lèvres... Il y a +encore tant de choses qu'il n'ose pas faire!... Et pourtant autrefois il +était hardi, entreprenant; mais les extrêmes se touchent, et ce n'est +plus le Jean d'autrefois.</p> + +<p>Il s'est enfin arrache du séjour enchanté, et il se dit en retournant à +Paris: «Je ne suis pas resté plus long-temps, cette fois, par +bienséance... Mais, lorsque j'y retournerai, j'y resterai jusqu'à ce +qu'elle-même me dise de partir.»<a name="Page_414" id="Page_414"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h3> + +<p class="head">VISITES, DUEL ET SES SUITES</p> + + +<p>Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus à +quelques pas; il ne peut espérer de la voir passer dans la rue, les +journées lui semblent d'une longueur mortelle, l'étude même ne saurait +le distraire. Après huit jours qui lui paraissent éternels, Jean n'y +tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. «Si elle paraît +mécontente de me revoir si tôt, si elle me reçoit froidement», se +dit-il, «eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si +ma présence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air +qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui +parlerai jamais de mon amour.»</p> + +<p>Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas +mécontente de son empressement à la revoir; livré à cet espoir, il +presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'écume à +Luzarche.<a name="Page_415" id="Page_415"></a></p> + +<p>Jean est déjà descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui +sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez +elle. «J'ons vu madame tout à l'heure descendre au jardin,» répond le +jardinier. Jean, enchanté, glisse une pièce d'or au domestique, et court +au jardin sans s'arrêter dans la maison.</p> + +<p>Jean connaît tous les détours du jardin, il en a déjà parcouru une +partie, et n'aperçoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une allée, +il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle +l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.</p> + +<p>Jean s'arrête; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tête +pour connaître ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni +ouvrage, ni dessin; sa tête est appuyée sur une de ses mains, ses yeux +sont fixés sur le gazon, son sein se soulève doucement, elle est toute +entière à ses réflexions.</p> + +<p>Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: «A quoi... ou à qui +pense-t-elle en ce moment?»</p> + +<p>Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rêverie, +Caroline tourne subitement la tête, et voit Jean immobile à quatre pas +d'elle.</p> + +<p>«Comment!... c'est vous!... vous, ici!» dit Caroline avec surprise. +«—Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous étiez au jardin, +et je suis venu vous y chercher...—Et vous restiez là sans me rien +dire?—Je vous voyais... n'était-ce pas beaucoup?</p> + +<p>»—Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que<a name="Page_416" id="Page_416"></a> vous prenez trop le ton +du monde, car vous faites aussi des complimens.—Des complimens... Non, +madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincérité +d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.—Mon +Dieu! comme vous avez chaud!... vous êtes tout en nage.—Je suis venu un +peu vite...—Venez donc vous asseoir, au moins.»</p> + +<p>Jean ne se fait pas répéter cette invitation, il s'assied près de +Caroline qui reprend en le regardant avec intérêt: «Quelle folie! se +fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!—Mais... pour vous voir plus +tôt.—Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?—Cette +campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter près de vous, qu'à +Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu résister à ce que +j'éprouvais... Peut-être ce désir m'a-t-il fait manquer aux convenances, +en me ramenant si vite en ces lieux...—Monsieur Jean, je vous l'ai déjà +dit, pour ses amis on doit se défaire de ces formes cérémonieuses... +Est-ce que vous ne voulez pas être le mien.—Votre ami? ce titre est +bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...»</p> + +<p>Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de +l'entendre et s'écrie en riant: «Mais, mon Dieu! comme nous voilà +sérieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et +j'espère qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on +ait l'air pensif comme cela.</p> + +<p>»—Eh bien! je serai gai, madame,» répond Jean<a name="Page_417" id="Page_417"></a> en poussant encore un +gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean +rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre, +qu'elle ne peut s'empêcher de rougir et de soupirer aussi.</p> + +<p>En ce moment la petite Laure accourt annoncer à sa bonne amie que des +voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lève en disant à Jean: +«Allons au salon.... On se doit à la société.» Et Jean la suit en se +disant: «Les convenances ont aussi leur mauvais côté.»</p> + +<p>La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de +quatre enfans, qui se prétendent voisins de madame Dorville, parce +qu'ils ont un pied-à-terre à Chantilly, où du reste ils ne sont jamais, +passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans +façon, s'installer tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Caroline, qui +se trouve souvent avec eux à Paris, est obligée de faire accueil à une +famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la +femme une sotte remplie de prétention, et les quatre petits garçons des +diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis +que le papa ne cesse de répéter: «Oh! vous pouvez laisser mes garçons +courir partout, ils sont trop bien élevés pour toucher à rien.»</p> + +<p>Pendant que Caroline reçoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame +Marcelin, et dire bonjour à la petite Laure; puis, n'espérant plus être +un moment seul avec Caroline, il va se rendre à la bibliothèque; mais +déjà M. Deschamps s'est emparé de lui,<a name="Page_418" id="Page_418"></a> et a commencé, sur les plaisirs +de la campagne, une conversation qu'il paraît avoir l'intention de +pousser fort loin, sans laisser à son interlocuteur la faculté de placer +autre chose que des <i>oui</i> et des <i>non</i>. Fatigué de ce bavardage, Jean +bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque +arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses +réflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas +comment il sortira de là; mais Caroline, qui s'est aperçue que depuis +deux heures il est la victime de M. Deschamps, se décide à venir le +délivrer en lui annonçant que Laure l'attend pour faire de la musique. +Jean remercie d'un coup d'œil Caroline, et la laisse avec ce monsieur +qui sait si bien détailler les plaisirs de la campagne.</p> + +<p>Jean se flattait que la famille Deschamps partirait après le dîner; +mais, au dessert, le chef de famille dit à Caroline: «madame Dorville, +nous venons, sans façons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite, +nous irons à Écouen, chez M. de Grandfort, où nous resterons quinze +jours... De-là à Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons +trois semaines à Beaumont et un mois à Louvre... On nous attend partout; +nous sommes pris pour tout l'été; mais il faut venir nous voir aussi à +Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flattés de vous +recevoir...»</p> + +<p>Avant d'inviter les personnes à aller chez lui, M. Deschamps avait soin +de faire savoir qu'il n'y était jamais. Pendant qu'il parlait, Jean +regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: «Comment!<a name="Page_419" id="Page_419"></a> vous +allez garder pendant huit jours ces gens-là chez vous?...» Un léger +sourire qui parut sur les lèvres de la jolie femme, fît comprendre à +Jean qu'elle devinait sa pensée. Cependant elle répondit très-poliment à +M. Deschamps: «C'est fort aimable à vous d'être venu me voir; quelques +jours plus tard vous ne m'eussiez point trouvée, car on m'attend aussi à +une campagne voisine, et j'ai promis d'y être dans quatre ou cinq +jours...</p> + +<p>»—Alors nous ne resterons que cela chez vous,» reprend M. Deschamps, +«et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.</p> + +<p>»—Voilà cinq jours qui seront bien amusans!» se dit Jean. En effet, +tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de +goûter un moment de tranquillité, à moins de sortir de la maison. Le +matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothèque; +pas moyen de lui échapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au +pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent même gentil +de déraciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la +voix du papa, se mêlant aux cris de ses quatre garçons, ne permet pas +d'entendre ce qu'on fait au piano.</p> + +<p>Enfin, le cinquième jour, la famille Deschamps prend congé, et M. +Deschamps, après avoir dit: «Partons pour Écouen,» ne manque pas +d'engager encore madame Dorville à venir les voir à Chantilly.</p> + +<p>Il semble qu'on respire plus librement, débarrassé de la présence de +personnages ennuyeux. Après le<a name="Page_420" id="Page_420"></a> départ des Deschamps, on reprend chez +Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se +voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais à +mériter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrès +dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la +bibliothèque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduité +au travail; être près d'elle est déjà une douce récompense, et lors même +qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livré à ses pensées, Jean +trouve que le temps vole. Près de ce qu'on aime les heures s'écoulent si +rapidement!</p> + +<p>Mais, dix jours après le départ de la famille Deschamps, un joli +cabriolet s'arrête à la porte de la maison de madame Dorville, et +bientôt madame Beaumont et M. Valcourt se présentent chez Caroline.</p> + +<p>Depuis long-temps Valcourt désirait aller à la campagne de la jeune +veuve, il avait prié madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y +avait consenti.</p> + +<p>Les dames étaient dans le salon du rez-de-chaussée lorsque les +nouveau-venus arrivèrent. Caroline les reçoit avec sa grâce habituelle; +Valcourt demande pardon de la liberté qu'il a prise d'accompagner madame +Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les +honneurs de chez soi.</p> + +<p>Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'écrie: «C'est un +séjour délicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie,» madame +Beaumont annonce à Caroline qu'elle vient lui tenir com<a name="Page_421" id="Page_421"></a>pagnie pour +quelques jours. «C'est bien aimable à vous,» répond Caroline en +souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un +d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.</p> + +<p>Jean travaillait dans la bibliothèque, pendant que madame Beaumont et +Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est montée +dire à Jean: «Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de +Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a +du monde.»</p> + +<p>Jean trouve aussi que c'est très-contrariant, non pas seulement parce +que cela empêche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce +monsieur et cette dame ne peuvent être aussi ennuyeux que les Deschamps.</p> + +<p>Jean va faire une toilette plus soignée avant de descendre au salon, +puis il se présente avec cette aisance, cette grâce qu'il acquiert +chaque jour près de Caroline. Tout le monde était réuni, madame Beaumont +regarde Jean, car sa tournure, ses manières sont tellement différentes +d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a +sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits +expriment la surprise, le dépit qu'il éprouve en le retrouvant chez +madame Dorville.</p> + +<p>Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis +que madame Beaumont dit tout bas à Caroline: «Ma chère amie, quel est +donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.—C'est M. +Durand...—Comment!... celui qui avait si mauvais ton?—Oui, ma chère +amie.<a name="Page_422" id="Page_422"></a>—Mais il me fait l'effet de n'être plus le même.—C'est qu'en +effet il est entièrement changé... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on +peut maintenant le recevoir sans se compromettre.»</p> + +<p>Ces mots sont accompagnés d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces +deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est +désolé de ne rien pouvoir trouver à critiquer dans sa toilette.</p> + +<p>La cloche du dîner se fait entendre; Jean présente sa main à madame +Beaumont. On va se mettre à table: d'abord on y parle peu, chacun semble +s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas à conter les nouvelles de +Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins être fort emprunté +dans la conversation, cherche à le faire causer. Mais au grand +étonnement du jeune fat, Jean répond fort bien, et s'il ne fait pas de +périphrases, de métaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des +termes recherchés, il sait parfaitement soutenir la conversation.</p> + +<p>Valcourt se mord les lèvres avec colère; ses yeux se portent, tantôt sur +Jean, tantôt sur Caroline, et déjà il a glissé dans ses discours +quelques observations malignes qui n'ont point échappé à la jeune veuve, +mais auxquelles Jean n'a point fait attention.</p> + +<p>Le dîner est terminé, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte +pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa +gaîté paraisse un peu forcée, elle n'en fait pas moins mal à Jean qui +s'éloigne en soupirant, et va se promener dans une allée solitaire en se +disant: «J'aimais encore mieux la famille Deschamps.»<a name="Page_423" id="Page_423"></a></p> + +<p>La nuit ramène tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout +bas à Jean: «Pourquoi donc n'êtes-vous pas resté avec nous au +jardin?—Je craignais... d'être importun...—C'est très-mal, monsieur... +Dorénavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.»</p> + +<p>Ces mots ont rendu le bonheur à Jean, et Valcourt, qui le voit sourire, +fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.</p> + +<p>On engage Valcourt à chanter; après s'être fait prier long-temps, il y +consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de +chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher +en mariant sa voix à celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est +assis dans un coin, il écoute; mais après le nocturne, Caroline le prie +de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas répéter cette +invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en +murmurant: «Nous allons voir comment il chante!»</p> + +<p>Au grand regret du jeune présomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne +fait point de cadences, de roulades, il a du goût et de l'expression, ce +qui vaut beaucoup mieux.</p> + +<p>«C'est vraiment très-bien!» dit madame Beaumont, «monsieur a une fort +jolie voix...—N'est-ce pas, ma chère amie,» dit Caroline, «qu'il eût +été dommage que M. Durand n'apprît pas la musique.</p> + +<p>»—C'eût été une perte horrible!» s'écrie Valcourt avec ironie. «Il +paraît que monsieur a mis le<a name="Page_424" id="Page_424"></a> temps à profit... Car je me rappelle qu'il +m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'<i>embêtait</i>.»</p> + +<p>Caroline est piquée de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean +se contente de répondre avec beaucoup de tranquillité: «En effet, +monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je +voulais mériter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez +elle de manière à la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.»</p> + +<p>Valcourt se mord les lèvres et ne répond rien. Caroline s'empresse de +parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on +se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main à madame Dorville, +et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont répondu.</p> + +<p>Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espère y +rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a été aussi matinal +que lui, il vient parcourir les allées, admirer les fleurs, la volière, +et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier près +d'elle. La jolie veuve, qui aperçoit Jean, dirige ses pas de son côté, +mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de +fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.</p> + +<p>Le déjeuner rassemble la société. Caroline est aimable avec tout le +monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage. +Persuadé que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques +bévues, le jeune fat entame tous les sujets de<a name="Page_425" id="Page_425"></a> conversation; il parle +littérature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en +voyant Jean ne point prendre part à la conversation.</p> + +<p>«Je vais lire dans le jardin,» dit madame Beaumont. «—Après le +déjeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs,» dit +Valcourt. «—Moi, je vais étudier à la bibliothèque,» dit Jean.</p> + +<p>«—Étudier?» reprend Valcourt d'un air moqueur. «—Oui, monsieur, +étudier.—Apprenez-vous par hasard à danser l'anglaise?»</p> + +<p>Cette question en rappelant à Jean son aventure à la grande soirée, lui +fait monter le rouge au visage; la colère brille dans ses yeux, mais +Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est +enchanté de le mystifier, reprend en ricanant: «C'est qu'on m'a dit que +vous n'étiez pas heureux à cette danse-là... Et puisque vous êtes en +train d'apprendre tant de choses, il ne vous en coûtera pas plus +d'apprendre à danser.»</p> + +<p>Jean ne répond rien; il sort de la salle en saluant froidement les +dames. Caroline prend aussitôt le bras de Laure, Valcourt l'arrête et +lui demande en souriant si elle va aussi se livrer à l'étude. «—Je suis +chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte à vous rendre... Je +vous prie de ne pas l'oublier.»</p> + +<p>Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcés, prouvent à Valcourt +qu'elle est blessée de ce qu'il a dit à Jean. Le jeune fat est resté +seul, il retourne au jardin en se disant: «Est-ce que madame Dorville me +préférerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame +Dorville a trop bon goût...<a name="Page_426" id="Page_426"></a> Ce grand dadais aura beau étudier, +aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a été bien sot +quand je lui ai parlé de l'anglaise!... Il s'est sauvé sans trouver un +mot à me répondre...»</p> + +<p>En ce moment Valcourt lève les yeux et voit Jean qui sortait d'une allée +voisine et venait droit à lui.</p> + +<p>«Monsieur,» dit Jean avec beaucoup de calme, «j'attendais l'occasion de +vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.</p> + +<p>»—Qu'est-ce que c'est, monsieur?» dit Valcourt d'un ton impertinent, +quoiqu'il commençât à croire que Jean avait trouvé quelque chose à lui +répondre.</p> + +<p>«—Monsieur, en me conseillant d'apprendre à danser l'anglaise, votre +intention a-t-elle été de m'insulter?</p> + +<p>»—Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois +compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!</p> + +<p>»—Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec +étonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme +vous venez de le faire... Si je n'avais été retenu par la présence de +ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous répondre.</p> + +<p>»—Ha çà! monsieur, est-ce que vous prétendez me donner des leçons, par +hasard?—Justement, monsieur, je veux vous en donner une de +savoir-vivre...—Insolent!—Point de propos, monsieur, et surtout point +de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous +vous montiez la tête. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher<a name="Page_427" id="Page_427"></a> cette +affaire à madame Dorville, et que ce n'est point près des lieux qu'elle +habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris; +demain matin à cinq heures j'espère vous rencontrer à la barrière de +l'Étoile.—Oui, monsieur, j'y serai.»</p> + +<p>Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis +il monte à la chambre qu'il occupe, fait ses préparatifs de départ et +descend en réfléchissant s'il doit s'éloigner sans dire adieu à madame +Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui +vient à lui.</p> + +<p>«Où donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prépare votre +cheval.—Je vais... à Paris...—Vous partez... Eh! pourquoi me quitter +si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la présence vous fait +abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je préfère la +société d'un fat, d'un étourdi, à la vôtre... S'il vous a dit ce matin +des choses qui vous ont déplu, de grâce n'y faites pas attention... je +vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on +regrette d'être forcé d'entendre!»</p> + +<p>Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux; +c'était la première fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa +bouche, avait tant de douceur que Jean, ému, transporté de plaisir, est +un moment indécis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le +rendez-vous est donné, y manquer serait une lâcheté. Il lui répond au +bout d'un moment: «Je me suis rappelé que j'avais ce soir abso<a name="Page_428" id="Page_428"></a>lument +affaire à Paris... Mais je reviendrai bientôt je l'espère... demain +peut-être... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien +qu'auprès de vous?»</p> + +<p>Caroline tend sa main à Jean en lui disant: «Partez donc... et revenez +bientôt.»</p> + +<p>Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la première +fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte +à cheval et s'éloigne de Luzarche.</p> + +<p>Caroline est retournée tristement au salon, elle y cause quelque temps +avec les dames. Valcourt vient bientôt se joindre à la société. Il fait +encore l'aimable, le sémillant, cependant il est moins gai que le matin.</p> + +<p>Au dîner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. «Il nous a +quittés,» dit Caroline, «il avait affaire ce soir à Paris.»</p> + +<p>On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, après avoir fait quelques +tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner à Paris.</p> + +<p>«Quoi! vous nous quittez déjà?» dit madame Beaumont. «—Oui, belle dame, +j'ai affaire à Paris... Mais j'espère revenir incessamment vous revoir, +mesdames...</p> + +<p>»—Vous ne me retrouveriez point à cette campagne, monsieur,» dit +Caroline; «ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.»</p> + +<p>Ces mots étaient un congé formel, Valcourt le sent, il est furieux, et +il s'éloigne en disant: «Adieu donc, madame... mais si vous attendez +incessam<a name="Page_429" id="Page_429"></a>ment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos désirs +n'éprouvent quelques contrariétés.</p> + +<p>»—Que veut dire M. Valcourt?» s'écrie Caroline dès que le jeune fat est +éloigné. «Ce ton persifleur en me quittant...—Ma foi, ma chère amie,» +dit madame Beaumont, «Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la +manière dont vous venez de lui parler.....—Eh! madame! comment M. +Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il +persifle..... il offense même une personne dont il n'avait nullement à +se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux +comporté ce matin..... Mais ce départ subit de tous deux..... Ces mots +échappés à Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pensée!... S'ils +allaient!...—Allons, ma chère! ne croyez-vous pas qu'ils vont se +battre... pour une plaisanterie sur la danse!—Le ton de M. Valcourt ne +permettait pas que l'on souffrît une telle plaisanterie.—Vous avez bien +vu que M. Durand ne lui a rien répondu.—Non... devant nous... Mais +peut-être...—Allons! voilà de ces idées qui n'ont pas le sens commun.»</p> + +<p>Caroline est triste toute la soirée; on se sépare de bonne heure, et le +lendemain matin, madame Beaumont, mécontente de ce qui s'est passé avec +son protégé, dit adieu à madame Dorville et retourne à Paris.</p> + +<p>Caroline passe la journée dans la plus grande agitation, se plaçant à +chaque instant à l'une des fenêtres qui donnent sur la route; elle +oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de<a name="Page_430" id="Page_430"></a> sa +tristesse, lui demande si elle est indisposée; la petite Laure fait ce +qu'elle peut pour la faire sourire. «Je n'ai rien..... rien absolument,» +répond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait +pas celles qui l'entourent.</p> + +<p>Avec la nuit, la tristesse, l'inquiétude de Caroline ont augmenté, car +Jean n'est pas revenu et n'a pas donné de ses nouvelles. La jeune femme +se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidèle Louise la suit. Elle +a remarqué aussi le changement d'humeur de sa maîtresse. Louise, quoique +fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples +ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler +sa maîtresse, dit en la déshabillant:</p> + +<p>«Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est allé brusquement hier... sans +rien dire à personne... Je croyais, moi, qu'il n'était allé que se +promener dans les environs.—Non, Louise... il est retourné à Paris... +Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et +je suis étonnée...—Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant +se plaire chez madame...—Tu crois, Louise, ah! je voudrais déjà être à +demain...—Madame paraît bien agitée... Est-ce qu'il doit arriver +quelque chose à M. Durand?—Quelque chose?... J'espère que non... +Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.—Mon Dieu! +est-ce que M. Durand est allé se battre?...—Je ne vous dis pas cela, +Louise... Vous êtes d'une curiosité!—Pardon, madame.»<a name="Page_431" id="Page_431"></a></p> + +<p>La femme de chambre avait fini son service, elle s'éloignait, sa +maîtresse la rappelle.</p> + +<p>«Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...—Oui, +madame.—Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir où tout est en +désordre.»</p> + +<p>Louise s'approche du tiroir où il n'y avait rien de dérangé, mais elle +fait semblant d'y être très-occupée, parce qu'elle voit bien que sa +maîtresse veut qu'elle reste là. Au bout de quelque temps Caroline lui +dit: «Louise..... j'ai oublié à Paris bien des choses dont j'ai +besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que +vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?—Si, madame, quand +vous voudrez...—Mais le plus tôt possible... demain peut-être... Je +vous donnerai la note de ce que je veux...—Oui, madame.—Si, par +hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est, +je crois, notre voisin, rue Richer...—Oh! alors, madame, je passerai +naturellement devant chez lui.—Vous pourriez... Il serait peut-être +convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade... +blessé... s'il ne lui est rien arrivé.—Certainement, madame, que je +peux demander tout ça...—Sans dire... qui vous envoie...—Oui, madame, +ce sera de moi-même... Mais si en effet il était arrivé quelque chose à +ce monsieur.—Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez +vous-même...—Oui, madame!...—Et vous reviendrez ici le plus +promptement possible!—Soyez tranquille.»</p> + +<p>Caroline congédie sa femme de chambre un peu<a name="Page_432" id="Page_432"></a> plus satisfaite par ce +qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver +le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne +à Louise ses commissions pour Paris.</p> + +<p>Jean, accompagné seulement de son domestique, s'était rendu au +rendez-vous qu'il avait indiqué à Valcourt, et celui-ci ne s'était point +fait attendre. Le résultat de cette rencontre fut un coup d'épée que +Jean reçut dans le côté; car, comme élève de Bellequeue, quoiqu'il +maniât très-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'à +Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu'à attaquer, et il fut +vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'être en pareille circonstance, +et trouvant à Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'était battu avec lui, +Valcourt aida le domestique à placer son maître dans une voiture, puis +le salua en le quittant.</p> + +<p>La blessure de Jean n'était point dangereuse; mais, dans le trajet, il +avait perdu beaucoup de sang, il en résulta une grande faiblesse, et +malgré tout son désir de donner de ses nouvelles à Caroline, le +lendemain de son duel, il n'était point encore en état de conduire une +plume; le médecin lui avait même recommandé beaucoup de calme, s'il +voulait être plus tôt guéri.</p> + +<p>Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour +n'est point satisfait. Jean se désolait d'être retenu sur son lit, et il +songeait à envoyer son domestique à Luzarche, lorsque Louise parut dans +son appartement.</p> + +<p>Jean fit un mouvement de joie... puis il devint<a name="Page_433" id="Page_433"></a> pâle comme la mort et +eut une faiblesse, parce qu'il n'était pas encore en état de supporter +la moindre émotion. La femme de chambre courut lui porter secours en +s'écriant: «Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien +raison d'être inquiète, de craindre pour lui...»</p> + +<p>Malgré sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant à lui, +il dit en souriant à Louise: «Quoi!... votre maîtresse a eu la bonté +d'être inquiète de moi?—Certainement, monsieur.... c'est-à-dire je dois +avoir l'air d'être venue de moi-même, mais c'est elle qui m'a +envoyée...... Vous vous êtes donc battu, monsieur? Vous êtes donc +blessé?—Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientôt guéri, je le +sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame +Dorville a pensé à moi... Louise, dites-lui bien que sitôt que je serai +en état de sortir, c'est près d'elle que je me rendrai....—Oui, +monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade +ensuite... D'ailleurs, je suis bien sûre que madame m'enverra savoir de +vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-même... comme aujourd'hui. +Adieu, monsieur, je retourne bien vite près de madame, car elle est bien +pressée de savoir de vos nouvelles.»</p> + +<p>Louise s'éloigne, et Jean se sent déjà beaucoup mieux, car la certitude +que Caroline pense à lui a versé un baume sur sa blessure.</p> + +<p>On attendait avec impatience à Luzarche le retour de la jeune fille; +Caroline avait avoué le sujet de son inquiétude à ses compagnes fidèles, +et celles-ci<a name="Page_434" id="Page_434"></a> la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure +aimaient beaucoup Jean, qui était avec elles aimable et sans prétention.</p> + +<p>Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille +dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient pâle et tremblante en +apprenant que Jean est blessé, tandis que madame Marcelin s'écrie: +«Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misères!» et +que la petite Laure dit: «Il ne devrait être permis de se battre qu'à la +guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.»</p> + +<p>Lorsque Louise a rassuré ces dames en leur disant que le médecin a +déclaré que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe à sa +femme de chambre de la suivre dans son appartement, et là elle se fait +répéter les moindres détails de son entrevue avec Jean, interrompant à +chaque instant Louise en s'écriant: «Pauvre jeune homme!... Il t'a dit +que j'étais trop bonne... comme si ce n'était pas tout naturel... Je +suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je +l'espère, il ne se présentera chez moi...—Ah! j'aime bien mieux +monsieur Durand, moi, madame...—Il t'a donc remerciée, Louise... de ce +que j'avais... de ce que tu étais allée savoir...—Oui, madame... il +prétend que cela le guérira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...—Si +je le savais.... si je pensais...»</p> + +<p>Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle réfléchit +qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise, +elle l'engage à aller s'informer de la santé du jeune blessé, et à lui +faire<a name="Page_435" id="Page_435"></a> connaître l'intérêt que tout le monde prend à son rétablissement.</p> + +<p>Jean se sentait déjà plus fort, et malgré la défense de son médecin, il +avait passé une partie de ses journées à écrire à Caroline. Il ne +voulait que la remercier de l'intérêt qu'elle daignait lui témoigner; +mais son cœur conduisait sa plume, sa lettre était brûlante, et à chaque +mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son +respect.</p> + +<p>La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la +priant de la donner à sa maîtresse; une bourse accompagne la missive. Il +n'en était pas besoin pour que la femme de chambre se chargeât du +billet; cependant une bourse donnée avec grâce ne gâte jamais rien, et, +à son retour à la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa +commission.</p> + +<p>Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'âme de Caroline, elle +le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire +encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois +rêveuse, sa rêverie même semble donner à ses traits une expression plus +séduisante. Femme qui pense à l'amour doit être encore plus jolie.</p> + +<p>Caroline n'ose pas répondre à la lettre de Jean; mais bientôt Louise +reçoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage à ne point +oublier d'aller voir le jeune blessé. Jamais Louise n'a fait si souvent +le trajet de Paris à Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car à son +arrivée et à son retour, elle fait toujours des heureux.<a name="Page_436" id="Page_436"></a></p> + +<p>Louise a revu Jean qui commence à se lever, mais ne peut encore sortir. +Jean a remis à la jeune fille une autre lettre pour sa maîtresse, et +cette fois, il ose y dire à Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son +cœur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute +bien fâchée que Jean mourût au lieu de guérir, se décide à lui répondre +deux mots.</p> + +<p>Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois +des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas à +lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque +de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait à Jean: «Qu'elle +serait bien fâchée de faire son malheur; qu'elle attendait avec +impatience le moment où ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne +voulait pas qu'il fît d'imprudence, parce que sa santé était bien chère +à toutes ses amies de Luzarche.» Et tout cela se trouvait dans les deux +mots que la jolie main avait tracés. On conçoit l'ivresse, le délire de +Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie +Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir blessé, car c'est +à cet événement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille +d'une nouvelle lettre pour sa maîtresse, dans laquelle il marque à +Caroline que sous trois jours il espère être assez bien pour se rendre +auprès d'elle.</p> + +<p>La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux à Jean, +puis elle est retournée prendre la voiture qui doit la ramener près de +sa maîtresse,<a name="Page_437" id="Page_437"></a> sans remarquer que dans toutes ses courses elle a été +suivie par une grande femme qui l'a regardée d'une façon singulière, et +qui est montée avec elle dans la voiture de Luzarche.<a name="Page_438" id="Page_438"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h3> + +<p class="head">ADÉLAÏDE CHEZ CAROLINE.—LES VOLEURS.</p> + + +<p>On n'a point oublié que mademoiselle Chopard se rendait régulièrement +tous les jours rue de Provence, à l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle +y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire. +Quoique les réponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adélaïde ne +perdait pas courage. D'ailleurs c'était une occasion de parler de son +perfide, et cela fait toujours plaisir, même quand cela fait du mal.</p> + +<p>L'année s'était écoulée, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune +homme. On commençait à croire que Jean faisait le tour du monde. +Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait témoigné tant de +regret de n'être qu'un âne, s'était décidé à voyager pour revenir +ensuite très-savant. Rose présumait que Jean était dans quelque château +auprès de la<a name="Page_439" id="Page_439"></a> jolie femme qui l'avait séduit, et mademoiselle Chopard +pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme +qui lui avait jeté un charme ou un sort.</p> + +<p>Malgré les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adélaïde était +encore grandie et engraissée. Ses parens la regardaient avec admiration +et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les +amis disaient: «C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste +là.» Les jeunes filles s'écriaient: «C'est un colosse! Quel malheur de +devenir comme cela!» Et Rose prétendait que bientôt mademoiselle +Adélaïde serait forcée de se baisser pour passer sous la porte +Saint-Denis.</p> + +<p>Les Chopard laissaient à leur fille liberté entière, pensant qu'une +demoiselle aussi bien taillée doit savoir se conduire d'elle-même dans +le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq +pied six pouces peut avoir le cœur aussi tendre qu'une nabotte, et nous +voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des +faiblesses humaines.</p> + +<p>Quelquefois la maman Chopard proposait à sa fille un nouvel époux, +Adélaïde lui répondait: «Je n'en veux pas.... Je ne veux épouser que +Jean!»</p> + +<p>Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se +présentait d'aspirans à sa main; car il y a des hommes qui veulent +pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considérant +Adélaïde, on devait craindre que cela ne fût<a name="Page_440" id="Page_440"></a> difficile, ou extrêmement +fatigant. Madame Chopard se désolait de l'entêtement de sa fille et +désirait la voir mariée, mais M. Chopard lui répondait: «Elle a le +temps, il n'y a pas de mal de la laisser se développer... Je veux +ensuite lui trouver un gaillard bâti en Hercule... parce qu'il faut des +époux assortis... sans quoi nous pourrions voir un nœud brouillé... Oh! +un <i>œuf</i> brouillé!... pas mauvais celui-là!»</p> + +<p>Quand on va presque journellement du Marais à la rue de Provence, on +peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait +par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on était à la fin +d'août, le temps était superbe, et Adélaïde aimait à se promener), elle +aperçut, à la fenêtre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si +long-temps. C'était en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa +blessure, prenait un moment l'air contre sa croisée, se transportant en +imagination à Luzarche.</p> + +<p>Adélaïde s'est arrêtée sous une porte cochère, elle s'est assurée que +ses yeux ne l'ont point trompée; puis, quand le jeune homme a quitté sa +fenêtre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et +prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.</p> + +<p>«C'est ici que demeure M. Jean Durand?—Oui, madame, c'est ici.—Il est +chez lui dans ce moment, à ce que j'ai cru voir...—Oui, madame. Oh! il +ne peut pas sortir... Il vient d'être malade... c'est-à-dire blessé... A +la suite d'une af<a name="Page_441" id="Page_441"></a>faire... d'une affaire... d'épée... Oh! il paraît que +M. Durand est solide! qu'il est bon là...—Comment! M. Durand vient +d'avoir un duel?...—Oh! un duel... Après tout, moi.... Je ne sais pas +trop... C'est son domestique qui m'a dit à peu près ça...»</p> + +<p>Adélaïde voit que ce portier-là est un bavard, qui ne demande pas mieux +que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main +deux pièces de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche +une chaise de disponible pour la lui offrir.</p> + +<p>«Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui +s'intéresse beaucoup à lui; ce parent m'a chargée de prendre des +informations... J'espère que vous voudrez bien me servir. Vous devez +penser que ce n'est que dans un but honnête!—Oh! madame, ça se voit +tout de suite, ça!....—Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand +habite votre maison?—Mais, madame.... attendez donc... C'était peu de +temps après la mort de ma défunte... Il y a déjà plus d'un an.... un an +et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis +veuf!...—Et il n'a avec lui que son domestique?—Absolument que +ça.—Sort-il souvent?—Sortir!... Ah! pendant un an il a vécu comme un +ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!—En êtes-vous certain?—Est-ce +que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma défunte vivait encore, +elle vous dirait même à quelle heure se lèvent et se couchent tous nos +locataires.—Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des +visites de femmes, sans doute?<a name="Page_442" id="Page_442"></a>—Non... Oh! pour ça... je vous assure +qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes +dans les arts, à ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes, +<i>néante</i>.—Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On +vous aura trompé, portier!—Oh! ça serait difficile... je ne bouge pas +de ma loge... Du temps de ma défunte, c'est différent, je sortais +queuqu'fois... J'allais même au spectacle, à la grande Opéra... Nous +avions un monsieur qui était employé dans les nuages, pour tirer les +cordes... Mais à c-t'heure, c'est fini... <i>néante</i>.—Enfin ce duel, +cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez +lui?...—Ah! c'est différent... j'vais vous dire... Depuis c't'été M. +Durand est sorti beaucoup... Il a même été parfois huit... dix jours +sans revenir...—Il a découché?...—Il couchait à la campagne... à +Luzarche, à ce que m'a dit son domestique qui y est allé une fois avec +son maître.—Il va à Luzarche... Chez qui?—Chez une jolie dame... qui +est not' voisine, qui demeure là-bas... quatre portes plus loin... J'ai +su ça parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville, +quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...</p> + +<p>»—Une dame... ici près... Et il va à sa campagne!...» murmure Adélaïde, +en se levant avec agitation. «Ah! je tiens le fil, enfin!—Vous avez +trouvé mon fil!...» dit le portier, en regardant à terre. «—Vous dites +que cette dame s'appelle madame Dorville?—Oui... Oh! je connais les +voi<a name="Page_443" id="Page_443"></a>sins... Pas si bien que ma défunte, pourtant.—C'est une femme +immensément riche, et qui a trois voitures?—Ah! laissez donc!... Elle +n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il paraît qu'elle a à +Luzarche une propriété <i>conséquente</i>.—Et M. Durand a passé plusieurs +jours à sa campagne?—Oh! il n'en sort presque plus... Et dès qu'il sera +guéri, il paraît qu'il va y retourner....—Et ce duel! Pourquoi s'est-il +battu?—Ah! quant à ça, <i>néante</i>. Je l'ai bien demandé au domestique, +mais il n'en savait pas plus que moi...—Et la bonne vient savoir des +nouvelles de monsieur?—Elle est déjà venue deux fois... Mais je ne +crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passée.—A quelle +heure vient-elle ordinairement?—Le matin... c'est-à-dire vers onze +heures et demie.—Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur +le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence +sur tout ceci!—Oh! soyez tranquille!... <i>Néante</i>!.... C'est mort!... +Vous entendez bien que je suis usé sur tout ça!»</p> + +<p>Adélaïde regagne à grands pas sa demeure; elle arrive tout effarée, et +s'écrie en entrant: «Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur +la voie!...</p> + +<p>»—Qu'est-ce que c'est donc, ma fille?» demande madame Chopard. «Tu +parais émue?—Je vous dis, maman, que je vais connaître tout le fond de +l'intrigue... Je suis sur la voie...</p> + +<p>«Quelle voie?» dit M. Chopard; «car enfin, ma<a name="Page_444" id="Page_444"></a> chère amie, il y a voie +et voix...—Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai découvert M. Jean.... +que je sais où il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois +que vous avez été chez lui...—Se pourrait-il?—Dieu! qu'elle a +d'esprit!—Mais ce voyage?...—C'était un mensonge!... Il était en +Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme +pour qui il m'a abandonnée... Monsieur va passer des quinze jours à sa +campagne.... Il paraît même qu'il vient de se battre pour elle... Il a +eu un affaire d'épée; une femme pour qui on se bat, ça ne peut pas être +grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que +c'était une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est +égal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...—Comment! ma +fille, tu veux...—Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me +venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous +les jours chez des portiers pour que ça se passe en complimens.—Mais, +ma chère amie....—Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou +je vais me trouver mal.</p> + +<p>»—Il faut la laisser suivre ses idées,» dit madame Chopard, «c'est le +plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.—Je +suis de cet avis-là,» répond M. Chopard. «Après tout, une femme de sa +taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on +a un si beau port... Joli celui-là.»</p> + +<p>Le lendemain Adélaïde rôdait à neuf heures du<a name="Page_445" id="Page_445"></a> matin dans la rue Richer, +de crainte de manquer l'arrivée de la femme de chambre. A dix heures +elle va s'installer dans la loge du portier, et les pièces blanches de +M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin à onze heures +et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et +monte.</p> + +<p>«Vous ne lui parlez pas,» dit le portier à Adélaïde.—Non... J'aime +mieux qu'elle ne me voie point.—Ah!... alors... <i>néante</i>!... A votre +place j'aurais un peu jasé avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait +causer... C'est ma défunte qui savait joliment entamer les +conversations.»</p> + +<p>Adélaïde laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec +impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne +tarde pas à reparaître; elle sort de la maison. Adélaïde quitte la loge +et suit la domestique qui, après être entrée un moment à la demeure de +Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que +mademoiselle Chopard y est montée avec elle.</p> + +<p>Pendant la route, Louise, placée derrière Adélaïde, ne l'a point +remarquée, et mademoiselle Chopard a gardé le silence, ne parlant à +aucun des voyageurs. On arrive bientôt à Luzarche, Louise se hâte de se +rendre près de sa maîtresse, et Adélaïde va dans l'endroit tâcher +d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.</p> + +<p>Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus +à cacher ce qu'elle éprouve, et laisse éclater sa joie en apprenant que +sous peu de<a name="Page_446" id="Page_446"></a> jours il sera près d'elle. Elle questionne Louise sur +l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois répéter les +moindres détails sur le plaisir que sa lettre a causé à Jean; puis +Caroline se dit: «Oui, il m'aime! Oh! il m'aime réellement, je n'en +saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son désir de me +plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le +payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en +secret... que malgré moi je pensais à lui?... Ne suis-je pas ma +maîtresse, et maintenant n'est-il pas digne d'être mon époux?...»</p> + +<p>Caroline s'est livrée à ces douces pensées, elle se répétait encore que +c'était pour elle que Jean s'était adonné à l'étude et avait perdu ces +manières communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gâtaient les +heureux dons qu'il avait reçus de la nature. Elle s'était retirée dans +son appartement pour y rêver à son aise à son amour, lorsque Louise vint +dire à sa maîtresse qu'une grande dame demandait à lui parler. «Quoi! +encore une visite de Paris?—Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos +connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si +énorme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je +crois qu'elle était dans la voiture avec moi en revenant.—Voyons donc +cette dame.»</p> + +<p>Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait +entrer dans le salon où étaient Laure et madame Marcelin. Le premier +soin d'Adélaïde est de toiser sa rivale de la tête aux pieds... Le<a name="Page_447" id="Page_447"></a> +résultat de l'examen est un air de très-mauvaise humeur, car on ne +pouvait pas trouver Caroline laide.</p> + +<p>«Que désire madame?» demande la jolie femme avec ce ton doux et cette +voix charmante qu'elle ne saurait changer. «Je désire, madame... vous +parler en particulier,» répond Adélaïde en fronçant les sourcils et +montrant le bout de sa langue.</p> + +<p>Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui répond: +«Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles, +et je pense que ce que vous avez à me dire n'est point un +mystère...—Pardonnez-moi, madame, c'est très-mystérieux.»</p> + +<p>Caroline ne peut s'empêcher de sourire, mais elle fait passer +mademoiselle Chopard dans une autre pièce, tandis que la petite Laure +dit à madame Marcelin: «On dirait que cette dame-là est un homme habillé +en femme!»</p> + +<p>Caroline présente un siége à Adélaïde et s'assied en attendant qu'elle +s'explique. Adélaïde est plus embarrassée qu'elle ne le pensait devant +madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les +environs, et les gens honnêtes imposent beaucoup plus que les autres; +cependant elle a formé son plan d'après ce qu'elle a appris, et elle +commence.</p> + +<p>«Madame est madame Dorville?—Oui, madame.—Moi, madame, je suis +demoiselle et j'ai eu vingt et un ans à la Saint-Jean.—Pardon, +mademoiselle, mais on peut se tromper.—Il est vrai que je suis +très-formée pour mon âge, mais aussi je resterai vingt ans comme +cela.—Je n'en doute pas, ma<a name="Page_448" id="Page_448"></a>demoiselle.—Au reste, madame, si je ne +suis pas mariée, je devrais l'être... depuis long-temps déjà!... et +c'est vous, madame, qui êtes cause que je suis encore fille.—Moi, +mademoiselle?—Oui, madame, vous-même. Vous connaissez M. Jean Durand?</p> + +<p>»—Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle,» répond Caroline en +rougissant malgré elle, et commençant à prendre beaucoup plus d'intérêt +à la conversation.</p> + +<p>«—Vous avez là, madame, une bien mauvaise connaissance!—Comment, +mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.—Oui, madame, je vais +m'expliquer. C'est pour ça que je suis venue. Vous saurez, madame, que +je me nomme Adélaïde Chopard, fille de gens avantageusement connus, je +m'en flatte; mon père est un ancien distillateur retiré au Marais... et +quand je veux me mêler de mettre quelque chose à l'eau-de-vie, ça +pourrait s'y conserver comme les momies d'Égypte...—Mademoiselle, ce +n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?—Non, madame, +mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de +l'éducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.—J'en suis +persuadée, mademoiselle.—Enfin, madame, pour en revenir à M. Jean +Durand, vous saurez que nous étions amis intimes de ses parens... et +que... dès l'âge le plus tendre on avait résolu de nous unir.—De vous +unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?—Oui, madame, moi-même.—Mais +souvent les projets formés par<a name="Page_449" id="Page_449"></a> des parens ne plaisent nullement à leurs +enfans.—Oh! madame, cela nous plaisait très-fort au contraire... Nous +étions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au <i>papa</i> et à la +<i>maman</i>... M. Jean ne pouvait pas être un jour sans me voir; c'est au +point que dans le quartier on nous appelait <i>Paul et Virginie</i>.»</p> + +<p>Caroline a peine à cacher l'impression que lui fait le récit d'Adélaïde, +et celle-ci, qui s'aperçoit du trouble qu'elle lui cause, jouit déjà de +sa vengeance, et se décide à sacrifier même sa réputation pour perdre +Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adélaïde avait une manière +d'adorer les gens bien agréable pour l'objet de sa passion; mais les +femmes qui aiment ainsi sont rarement payées de retour. L'amour +véritable ne ressemble jamais à la haine.</p> + +<p>«Enfin, mademoiselle?...» dit Caroline en s'efforçant de cacher son +agitation. «—Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se +développait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le +répéter... Il devenait si brûlant... que nos parens jugèrent qu'il était +temps de nous marier. Quand la mère de mon futur mourut, nous étions +fiancés depuis six semaines; cet événement retarda notre mariage; mais +je pensais que ce n'était reculé que pour mieux sauter... Je regardais +déjà M. Jean comme mon mari... Il était souvent seul avec moi... Il +était si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...</p> + +<p>»—Je vous comprends, mademoiselle... Il est<a name="Page_450" id="Page_450"></a> inutile de m'en dire +davantage,» dit Caroline qui respire à peine.</p> + +<p>«—Eh bien! madame, croiriez-vous qu'après tout cela... lorsque je +devais regarder M. Jean comme ma propriété... lorsque mes parens avaient +fait les dépenses et tous les préparatifs de notre union... cet ingrat, +ce perfide, a tout à coup cessé de revenir chez nous, et fait dire à mon +père qu'il ne pouvait plus m'épouser parce qu'il était amoureux de vous +et que vous comptiez sur sa main?</p> + +<p>»—M. Jean a dit cela, mademoiselle?—Oui, madame; oh! il est bien +capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connaît +Adélaïde Chopard... s'il a dû l'épouser; si le jour de notre mariage n'a +pas été fixé... si son parrain ne s'était point fait faire un pantalon +collant pour le bal, et, à moins qu'il ne soit le plus fourbe des +hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me +démentir.»</p> + +<p>Caroline s'est levée, elle marche avec agitation dans la chambre; +Adélaïde la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:</p> + +<p>«Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est à l'insu de +mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Après tout ce que j'ai +fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'épouse point, +je suis résolue à me porter aux plus grandes extrémités. Je sais que +c'est pour vous qu'il m'a abandonnée... Mais je sais aussi, madame, que +vous êtes excessivement vertueuse,<a name="Page_451" id="Page_451"></a> et capable des plus grands +sacrifices!... J'ai pensé que vous seriez touchée de mon amour... de ma +situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime +encore malgré sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis +décidée à venir vous trouver... et à vous avouer avec candeur ma +malheureuse position.</p> + +<p>»—Vous avez bien pensé de moi, mademoiselle...» répond Caroline en +cherchant à surmonter son émotion. «Je serais désolée d'être cause de +votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu +supposer que j'accepterais sa main... Il n'a même pas été question +d'amour entre nous... J'avais de l'amitié pour monsieur Durand... mais +je n'avais rien que cela... Je vous le répète, mademoiselle, si monsieur +Durand veut retourner à vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la +première à l'y engager... Au point où en sont les choses... un homme +d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.</p> + +<p>»—Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous!» s'écrie Adélaïde, «et +ma reconnaissance...</p> + +<p>»—Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette +résolution me coûte peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me +supposant de l'amour pour monsieur Durand.</p> + +<p>»—En ce cas, madame, je vais m'éloigner légère comme une plume! J'ai +tout lieu de croire que l'inconstant reviendra à moi dès qu'il +n'espérera plus séduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si +madame doutait de la vérité de tout<a name="Page_452" id="Page_452"></a> ce que je viens de lui dire, je la +prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura +que les Chopard...</p> + +<p>»—Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est +inutile...—Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement à M. Jean, et +vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas +abuser plus long-temps de vos momens; je retourne à Paris, dans le sein +de ma famille qui pourrait être inquiète de mon absence. Rappelez-vous, +madame, que de vous dépend le bonheur d'une victime de l'amour, et des +promesses d'un fiancé.—Il ne dépendra pas de moi, mademoiselle, que +monsieur Durand fasse son devoir.»</p> + +<p>Adélaïde fait à Caroline une profonde révérence; celle-ci la reconduit +jusqu'au vestibule. Là, après une nouvelle révérence, encore plus +profonde que la première, Adélaïde s'éloigne, et va prendre une petite +voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir même à +Paris. Mais Adélaïde est trop contente du succès de sa démarche pour +regarder à l'argent, et elle fait sauter les écus du papa Chopard en se +disant: «Les voilà brouillés... brouillés à mort, j'en suis sûre!... +Cette femme-là aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au +fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son +pardon... D'ailleurs j'aurai l'œil sur eux... Je ne suis pas brouillée +avec les portiers, moi.»</p> + +<p>Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caro<a name="Page_453" id="Page_453"></a>line, cédant à la douleur +qu'elle s'est efforcée de contenir, va s'enfermer dans son appartement, +et là donne un libre cours à ses larmes! «Comme il m'a trompée!» se +dit-elle, «moi, qui le croyais la franchise même... Avoir abusé de cette +femme... de cette demoiselle!... Après une promesse de mariage... se +jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!... +Mais si cela n'était pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que +cette demoiselle l'aime bien pour s'être décidée à un pareil aveu... Et +lui. Il l'a aimée aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur +goût... Mais je sois injuste peut-être... Cette femme peut paraître fort +bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez +trompée!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un +an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abusé d'une +femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'épouserai jamais +un homme que je n'estime pas.»</p> + +<p>On s'aperçoit bientôt dans la maison du changement qui s'est fait dans +l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en +demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle +n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lèvres de sa maîtresse, +Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend +un ton plus sévère, et lui défend à l'avenir de l'entretenir de M. +Durand. Louise, tout étonnée, se tait, mais elle se dit: «C'est depuis +la visite de cette grande dame que ma maîtresse n'est plus la<a name="Page_454" id="Page_454"></a> même.... +Cette grosse femme-là aurait bien dû rester à Paris.»</p> + +<p>Deux jours se sont écoulés depuis la visite d'Adélaïde à Luzarche. +Caroline est toujours triste; mais à chaque instant elle semble plus +agitée, car d'après ce que Jean lui a écrit, le moment approche où elle +va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle +Chopard lui a dit la vérité. Les personnes qui habitent avec madame +Dorville désirent aussi avec ardeur l'arrivée du jeune homme, car elles +pensent que sa présence dissipera la tristesse de Caroline.</p> + +<p>On dit que le bonheur est le meilleur médecin, et en effet la +satisfaction de l'esprit, le contentement de l'âme, sont d'excellens +baumes pour les blessures du corps. Le billet de Caroline avait hâté la +guérison de Jean, et trois jours après l'avoir reçu, il part de Paris, +brûlant d'amour, et se livrant aux plus doux rêves que puisse se créer +un amant qui vient d'apprendre qu'il est aimé.</p> + +<p>Jean n'est cependant pas allé au grand galop cette fois, car il est +encore trop faible pour se tenir à cheval. Un cabriolet l'amène jusqu'à +sa destination. Louise, qui le voit descendre de voiture, court +au-devant de lui en s'écriant: «Ah! que je suis contente de vous voir, +monsieur!...—Merci, ma bonne Louise... Et ta maîtresse!...—Elle est au +salon... Ah! j'espère que vous allez lui rendre sa gaîté, +d'autrefois!...—Que veux-tu dire?—Que madame n'est plus la même depuis +quelque jours... Nous ne pouvons deviner ce qu'elle a!»<a name="Page_455" id="Page_455"></a></p> + +<p>Jean n'écoute plus Louise; pressé de revoir Caroline, il se hâte de se +rendre au salon. Madame Dorville y est assise près de madame Marcelin et +de Laure. A l'aspect de Jean elle ne peut se défendre d'un trouble +violent; cependant elle se remet, et le reçoit avec politesse. Mais le +ton froid dont elle s'informe de sa santé, l'expression réservée de ses +traits, ses manières qui ne sont plus les mêmes, tout glace Jean qui la +regarde avec surprise et ne sait à quoi attribuer le changement qu'il +remarque en elle.</p> + +<p>La petite Laure et madame Marcelin témoignent au jeune homme beaucoup +d'amitié, il les remercie de leur tendre intérêt pour sa santé. Mais +tout en leur parlant, ses regards sont toujours attachés sur Caroline; +il voudrait lire dans ses yeux, mais la femme adorée ne daigne pas +porter ses beaux yeux sur lui. Jean s'aperçoit qu'elle est vivement +émue, que sa respiration est entrecoupée, qu'une peine secrète semble +avoir altéré ses traits charmans. Il est sur le point de se jeter aux +genoux de Caroline et de la supplier de lui apprendre le sujet de sa +froideur à son égard. Mais Caroline, qui désire elle-même mettre fin à +une incertitude qui la tue, sort vivement du salon pour se rendre au +jardin, et bientôt Jean est auprès d'elle.</p> + +<p>«Au nom du ciel... qu'avez-vous contre moi, madame? Qu'ai-je fait pour +mériter d'être reçu de la sorte?» s'écrie Jean en arrêtant Caroline dans +le jardin. «—Il me semble, monsieur.... qu'il n'y a rien +d'extraordinaire dans l'accueil que je vous fais aujourd'hui... Je vous +ai témoigné le plaisir que<a name="Page_456" id="Page_456"></a> j'avais de vous voir rétabli!... et...—Non, +madame, vous n'êtes pas la même avec moi; pardonnez-moi d'exiger +davantage, mais vous ne m'avez pas habitué à ce ton glacé, à cette +politesse cérémonieuse... Et pourquoi vous cacherais-je encore tout ce +que j'osais espérer!... Mes lettres vous ont appris le secret de mon +cœur!... Oui, madame, je vous aime... Je vous ai aimée dès le premier +jour où je vous ai vue! Cet amour a changé tout mon être... C'est dans +l'espoir de parvenir à vous plaire que je me suis livré à l'étude... que +j'ai cherché à connaître le ton, les usages de ce monde dont vous faites +l'ornement. Si je suis quelque chose maintenant, c'est à vous que je le +dois; et lorsque vous sembliez me voir avec bonté, lorsque votre lettre +a fait naître en mon âme le plus doux espoir et que j'accours ivre +d'amour... je vous retrouve tout autre; la froideur, l'indifférence, +voilà les seuls sentimens que vous me témoignez!...</p> + +<p>»—Vous avez pu, monsieur... vous abuser sur l'intérêt que je vous +portais,» répond Caroline, «comme j'ai pu me tromper aussi sur... les +sentimens que je vous supposais...—Comment, madame?—Si cependant vous +avez quelque amitié pour moi, jurez-moi de répondre avec franchise aux +questions que je vais vous adresser?—Je vous le jure, +madame.—Connaissez-vous une demoiselle nommée Adélaïde Chopard?</p> + +<p>»—Adélaïde Chopard!....» répond Jean tout sur<a name="Page_457" id="Page_457"></a>pris d'entendre Caroline +prononcer ce nom! «Oui, madame... Oui... Sans doute.»</p> + +<p>Le trouble de Jean achève de convaincre Caroline qui s'écrie en le +regardant fixement: «Vous rougissez, monsieur!... Je vois qu'on ne m'a +pas trompée... Vous avez dû épouser cette demoiselle?—En effet, +madame...—L'époque de ce mariage était même fixée... Mademoiselle +Chopard vous regardait déjà comme... comme son mari.... Est-ce la +vérité, monsieur?—Oui, madame, je ne puis le nier.</p> + +<p>«—Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, monsieur; un homme +d'honneur doit remplir ses engagemens... surtout lorsqu'il a... Mais +vous me comprenez, monsieur. Je vous quitte... Je ne vous cacherai point +que désormais votre présence ne peut que m'être pénible... Retournez +près de celle... qui vous regarde à si juste titre comme son époux... +Adieu, monsieur, adieu pour toujours.»</p> + +<p>Caroline s'est éloignée, car les larmes la suffoquaient; si ses pleurs +eussent coulé devant Jean, il serait tombé à ses pieds, et peut-être une +explication plus franche eût-elle dérangé le plan de mademoiselle +Adélaïde; mais malheureusement Caroline n'est plus là, et Jean anéanti, +mais blessé de se voir traité de la sorte, lorsque sa conscience ne lui +reproche rien, Jean, après être resté quelques minutes immobile dans le +jardin, reprend sa fierté naturelle, et quitte la demeure de madame +Dorville en maudissant les femmes et l'amour.<a name="Page_458" id="Page_458"></a></p> + +<p>Louise rencontre le jeune homme au moment où il s'éloignait. «Où donc +allez-vous, monsieur?» lui dit-elle. «—Je pars,» répond Jean d'une voix +étouffée, «je m'éloigne de ces lieux où je n'aurais jamais dû venir!»</p> + +<p>Louise est restée toute saisie: elle ne conçoit rien au brusque départ +de celui dont on désirait tant l'arrivée, et elle est encore dans la +cour, à en chercher la cause que Jean est déjà bien loin de la demeure +de Caroline.</p> + +<p>Jean est revenu à Paris, accablé par l'accueil de Caroline et ne +concevant point que la connaissance de ce qui s'est passé entre lui et +la famille Chopard lui ait fait perdre son cœur. Jean est loin de se +douter de tout ce qu'a dit Adélaïde. «Ma conduite a pu être légère,» se +dit-il; «j'ai sans doute blessé l'amour-propre de mademoiselle +Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame +Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause! +C'est elle qui m'a appris à connaître mon cœur. Je n'avais nul amour +pour Adélaïde et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut +plus me voir, qu'elle me bannit de sa présence!... Suis-je donc si +coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais +aimé, et que, fâchée de m'avoir écrit une lettre trop tendre, elle a +ensuite saisi ce prétexte pour rompre avec moi.»</p> + +<p>Jean est rentré chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette +ses goûts, ses penchans et son indifférence d'autrefois. «Alors,» se +dit-il, «j'étais<a name="Page_459" id="Page_459"></a> plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher à +m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai +acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui +suffisait à mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et +voilà comme elle m'en récompense!»</p> + +<p>Dans son dépit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se +met sur son lit en jurant de ne plus penser à Caroline. Mais son image +est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il +l'entend sans cesse.</p> + +<p>La nuit n'a point éloigné de sa pensée cette image chérie. Il est une +heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd +frappe son oreille: il écoute; le bruit part de sa croisée, il +semblerait que l'on force son volet. Jean a laissé une chandelle brûler +sur la cheminée, il va se lever, lorsque sa fenêtre s'ouvre entièrement. +Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean +a saisi des pistolets qui sont toujours placés dans sa table de nuit; +puis feignant de dormir, il tient ses armes cachées et attend +l'événement.</p> + +<p>Deux hommes paraissent à la fenêtre. «Il y a de la lumière!» dit l'un +d'eux. «C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce +soir à la campagne.—C'est égal, en avant, puisque nous y v'là... Tant +pis pour lui s'il y est.»</p> + +<p>Et les deux misérables enjambent la croisée et s'avancent dans +l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la +chambre.</p> + +<p>«Il y a quelqu'un de couché.... Allons-nous-en,»<a name="Page_460" id="Page_460"></a> dit l'un. «—Non... +non... Il y a de l'argent à gagner ici... Il faut en finir... Et de peur +qu'il ne s'éveille... il faut...—Ah!... tu avais dit que nous n'en +viendrions pas là....—Je croyais que nous ne trouverions personne.... +Mais pour forcer le secrétaire nous ferons du bruit, ça l'éveillerait, +il crierait... et je veux l'en empêcher.»</p> + +<p>En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard +à la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant +par un mouvement aussi prompt que l'éclair, présente à chaque voleur le +bout d'un pistolet.</p> + +<p>Les deux misérables sont frappés de terreur. Cependant ils vont fuir, +lorsque Jean lui-même laisse tomber ses armes en s'écriant! «O mon +Dieu!... n'est-ce point un songe? C'est vous.... Démar!.... Gervais!....</p> + +<p>»—C'est Jean!» s'écrient les deux brigands en se rapprochant du lit. Et +pendant quelques secondes, tous trois se regardent sans pouvoir dire un +mot de plus.</p> + +<p>«C'est vous!» reprend enfin Jean, «vous... que je retrouve ainsi!... +Démar! tu allais m'assassiner!...—Ma foi oui... Mais je ne savais pas +que c'était toi...—Malheureux! voilà donc où vous en êtes venus! Au +dernier degré du crime!... Voilà où vous ont conduits l'oisiveté!... le +goût de la débauche, et cette haine pour le travail, que vous appeliez +amour de la liberté!...»</p> + +<p>Gervais semble anéanti, mais Démar s'écrie: «Ah çà! mon petit, est-ce +que tu crois que c'est pour entendre de la morale que nous sommes +montés<a name="Page_461" id="Page_461"></a> chez toi!... Il nous faut de l'or... Tu en as... Te rappelles-tu +que tout devait être commun entre nous.»</p> + +<p>Jean regarde quelques instans Démar avec indignation; puis, se levant, +il va poser ses pistolets sur une table, ouvre son secrétaire, et en +tire deux sacs d'argent; il en présente un à Démar et l'autre à Gervais, +en leur disant: «Je pourrais vous livrer à la justice, mais je préfère +vous donner encore les moyens de changer de conduite. Chacun de ces sacs +renferme douze cents francs. Avec cela vous pouvez quitter la France, et +aller dans un autre pays chercher du travail, et renoncer à votre infâme +métier!</p> + +<p>«—Tu as bien plus d'argent ici, peut-être?» dit Démar, qui s'est placé +entre Jean et la table sur laquelle sont les pistolets, «et nous +pourrions te forcer...—Je ne vous donnerai rien de plus... Je n'ai plus +d'armes... tu peux maintenant m'assassiner!...</p> + +<p>»—Non! non.....» jamais! dit Gervais en se plaçant au-devant de Jean. +«Allons, Démar... fuyons... il est temps.... Je crois entendre du bruit +dans la rue!....»</p> + +<p>La rue était calme, mais déjà Gervais a repassé par-dessus la croisée. +Après un moment d'hésitation, Démar se décide à le suivre, et bientôt +les voleurs ont disparu. Alors Jean va se rejeter sur son lit en se +disant: «Et ce sont mes camarades de pension! les compagnons de ma +jeunesse!... Faites donc des sermens! Faites donc des projets!»<a name="Page_462" id="Page_462"></a></p> + + + +<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII ET DERNIER.</h3> + +<p class="head">ENCORE LA PETITE BONNE.—DOUBLE MARIAGE.</p> + + +<p>La vue de ses anciens compagnons de plaisir n'a point fait regretter à +Jean d'avoir suivi dans le monde une autre route qu'eux; le lendemain de +l'aventure nocturne, Jean ramasse ses livres, ses cahiers, et se dit: +«Si elle ne m'aime pas, je lui devrai au moins de n'être pas resté toute +ma vie un sot et un ignorant, et je sens qu'il m'est encore doux de lui +devoir quelque chose.»</p> + +<p>Et Jean reprit goût à l'étude, trouvant que seule elle pouvait lui faire +supporter ses ennuis, car depuis qu'il n'allait plus à Luzarche, il ne +sortait pas de chez lui. Il pensait sans cesse à Caroline, il sentait +bien qu'il ne pourrait cesser de l'adorer, et ne faisait plus de vains +efforts pour la bannir de son souvenir; mais elle lui avait défendu de +chercher à la revoir, et Jean avait trop de fierté pour braver cette<a name="Page_463" id="Page_463"></a> +défense. Tout en ne concevant point que Caroline le bannît de sa +présence parce qu'il avait dû épouser mademoiselle Chopard, tout en +espérant, peut-être au fond de son cœur, que la jolie femme ne l'avait +pas totalement oublié, car les amans ont toujours une arrière-pensée, +Jean ne voulait faire aucune démarche pour se rapprocher de celle qu'il +adorait.</p> + +<p>De son côté, Caroline, après son entrevue avec Jean, s'était bien +promis, bien juré de ne plus penser à un homme qu'elle ne croyait plus +digne de son amour. Mais le cœur est-il toujours d'accord avec les +efforts de l'esprit, avec les projets de la raison? Caroline essayait en +vain d'être gaie, vive, enjouée comme autrefois, un soupir trahissait sa +peine secrète lorsqu'elle affectait de sourire. Autour d'elle on ne +prononçait jamais le nom de Jean, parce qu'on s'était aperçu que, +lorsqu'on en parlait, cela redoublait sa tristesse. Caroline commençait +à trouver que l'on respectait trop bien sa défense... Elle éprouvait en +secret le désir de parler de celui à qui elle pensait toujours, mais +elle n'osait entamer elle-même cet entretien; elle se disait: «Il ne +reviendra plus, car il a de la fierté... Et je lui ai dit que je ne +voulais plus le voir... Cependant il fallait qu'il m'aimât bien pour +devenir, depuis un an, si différent de ce qu'il était autrefois!... +J'aurais peut-être dû m'en souvenir lorsqu'il était là... Et ce duel... +N'est-ce pas en quelque façon moi qui en suis cause? C'est par jalousie +que ce Valcourt l'a insulté... Si Jean eût été tué, j'en aurais donc +été<a name="Page_464" id="Page_464"></a> la cause?... Et j'ai oublié tout cela... Mais cette Adélaïde +Chopard... ce qu'elle m'a dit m'a fait un mal!... Et il n'a pas même +cherché à excuser sa conduite envers elle... Ah! c'est qu'il sentait +bien qu'il ne le pouvait pas!...»</p> + +<p>Caroline se disait tout cela à elle-même depuis qu'elle n'osait plus +parler de Jean; mais elle ne se consolait pas, elle ne reprenait point +sa gaîté. Cependant elle ne pouvait pas non plus faire aucune démarche +pour revoir Jean, qui de son côté restait enfermé dans son entresol. +Voilà donc deux êtres qui s'aiment, qui brûlent de se revoir, et qui +peut-être resteront toujours éloignés l'un de l'autre, parce qu'il a plu +à une grande fille, méchante et jalouse, de débiter force mensonges et +calomnies. Mais on dit qu'il est un dieu pour les amans... Voyons ce +qu'il fera en faveur de Jean.</p> + +<p>Il y avait trois semaines d'écoulées depuis que Jean était revenu de +Luzarche. Trois semaines passent vite quand on s'amuse, elles sont +éternelles quand on soupire, qu'on regrette et qu'on n'espère plus. +Caroline avait trouvé la campagne monotone, et quoiqu'on ne fût encore +qu'à la fin de septembre, elle était revenue habiter Paris. Peut-être +aussi pensait-elle qu'elle serait mieux en demeurant tout près de celui +qu'elle ne voyait plus; mais Jean, qui croyait Caroline à la campagne, +ne pensait point à se mettre à la fenêtre.</p> + +<p>Pendant ces trois semaines, mademoiselle Chopard avait fait de +fréquentes visites à son cher ami le portier de Jean, et elle avait +appris que le jeune<a name="Page_465" id="Page_465"></a> homme était revenu de la campagne le même jour +qu'il y était allé; que depuis ce temps il ne sortait plus de chez lui, +et paraissait être toujours de fort mauvaise humeur. Adélaïde, +enchantée, s'était frotté les mains en se disant: «J'ai réussi!... Ils +sont brouillés... Ils ne se verront plus!... Je vais encore laisser Jean +se désoler quelque temps; puis un beau jour je m'offrirai à ses regards, +et je lui dirai: Vous êtes un grand perfide! mais je vous aime toujours, +quoique papa et maman me l'aient défendu; épousez-moi, et je vous +pardonne. Alors il m'épousera... Et cette jolie femme, que je trouve +affreuse, en dessèchera de chagrin!»</p> + +<p>Et pour être toujours au courant de ce qui se passe, Adélaïde va souvent +rue Richer; elle s'informe s'il ne vient point une femme pour le jeune +monsieur de l'entresol, et le portier lui répond: «<i>Néante</i>... Ni +femme... ni bonne... ni domestique.» Et pour prix de ces <i>néante</i>, la +grande demoiselle lui glisse des pièces blanches.</p> + +<p>Un matin que mademoiselle Chopard revenait, suivant son habitude, de +prendre des informations qui étaient satisfaisantes, et qu'elle pensait +à avoir bientôt une entrevue avec Jean, au coin du boulevart du Temple +et de la rue Charlot, elle se trouve en face de Rose qui, le panier au +bras, allait faire des emplettes. La petite bonne regarde Adélaïde en +faisant la grimace; la grande fille, qui est enchantée de pouvoir +prendre sa revanche en mystifiant Rose, s'arrête et lui dit d'un air +moqueur:</p> + +<p>«Ah! c'est vous, mademoiselle Rose.<a name="Page_466" id="Page_466"></a>—Oui, mademoiselle Chopard...—Vous +voilà en course de bon matin...—On pourrait vous en dire autant..... Il +est vrai que votre papa assure qu'on ne vous enlèvera pas à moins de se +mettre à quatre...»</p> + +<p>Adélaïde se mord les lèvres et reprend: «Et les amours de M. Jean... en +avez-vous des nouvelles?...—Peut-être...—Est-il toujours en +Italie?—Non, il est en Sibérie à c't'heure!—Ah! ah!... mademoiselle +Rose qui a cru que l'on serait sa dupe!... On est aussi maligne qu'une +autre!... On sait que ce pauvre jeune homme ne sortait pas de son +entresol de la rue Richer...—M. Jean demeure rue Richer?—Oh! faites +donc l'ignorante... Et cette grande dame!... qui avait trois voitures, +qui était millionnaire... nous la connaissons aussi bien que vous +maintenant, cette belle madame Dorville.....—Vous connaissez...—Allez, +mademoiselle Rose, ce n'est pas à moi qu'on cachera rien!... Je sais +tout, je vois tout! Je vous ait dit que Jean serait mon mari... Il le +sera... Vous connaîtrez avant peu Adélaïde Chopard.»</p> + +<p>Adélaïde s'est éloignée, et Rose, qui est restée quelques minutes toute +surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientôt: «Comment! elle +savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est à Paris... +et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se +moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il +faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!... +Monsieur m'avait envoyée lui<a name="Page_467" id="Page_467"></a> acheter une dinde aux truffes, parce qu'il +voulait se régaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dînera, ou on ne +dînera pas, ça m'est égal, il faut avant tout que je voie M. Jean.»</p> + +<p>Et Rose court jusqu'à la rue Richer. Elle demande dans toutes les +maisons où il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean. +Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa +respiration.</p> + +<p>«C'est Rose!» s'écrie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout +essoufflée.</p> + +<p>«—Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin... +Vous voilà donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis, +de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas +à Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...—Oui, +Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!—Est-ce que vous +pouviez penser que M. Bellequeue était encore fâché contre vous?.... lui +qui vous aime tant!... Sans cette grande Adélaïde, je ne saurais pas +encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis +plus...—Pauvre Rose!—Embrassez-moi donc, ça me fera oublier la +fatigue!....»</p> + +<p>Jean embrasse Rose de bien bon cœur, puis la petite bonne demande au +jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et où en sont ses +amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est passé entre lui et +Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aimé, et son +désespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.<a name="Page_468" id="Page_468"></a></p> + +<p>Rose, qui a écouté Jean avec beaucoup d'attention, lui dit: «D'abord, +monsieur, il ne faut pas vous désoler, car madame Dorville vous aime +toujours.—Tu crois, Rose.—Je ne le crois pas, j'en suis sûre!...—Mais +elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me revoir.—Parce qu'alors elle +était en colère.—Elle m'a traité avec froideur, avec +indifférence.—Tout cela ne prouve rien. Ce qui prouve bien plus, c'est +cette lettre charmante qu'elle vous écrivait trois jours avant... Pour +qu'elle ait changé ainsi, il faut qu'on lui ait fait sur votre compte de +faux rapports, d'horribles mensonges... Oh! il y a de la Chopard +là-dedans.—Tu crois, Rose?...—J'en suis certaine... N'est-ce pas par +cette grande Adélaïde que je viens de savoir votre adresse; elle ne +croyait pas alors si bien me servir!... Mais nous verrons si elle sera +plus habile que moi... Et madame Dorville demeure ici près?—Oui... mais +elle est à la campagne maintenant...—C'est bon... Adieu, monsieur Jean, +vous me reverrez bientôt.—Rose, que veux-tu faire?... Songe que je te +défends d'aller de ma part chez madame Dorville... que je ne veux pas +retourner chez elle.</p> + +<p>»—Oui, oui, c'est bon... ça suffit,» dit Rose en sortant, et elle +laisse son panier chez Jean, car elle ne songe plus au dîner de son +maître, et elle est décidée à partir sur-le-champ pour Luzarche, +quoiqu'elle ne sache pas encore quel prétexte elle prendra pour se +rendre chez Caroline; mais en passant dans la rue, elle se dit tout à +coup:<a name="Page_469" id="Page_469"></a></p> + +<p>«Si madame Dorville aime toujours M. Jean, pourquoi ne serait-elle pas +revenue à Paris, au lieu de rester loin de lui?... Quand on est près on +peut se rencontrer.»</p> + +<p>Rose avait deviné juste; le portier lui dit: «Madame Dorville est à +Paris depuis huit jours; elle est chez elle, montez.» Rose monte, mais +arrivée devant la porte, elle s'arrête cependant pour chercher ce +qu'elle dira... ce qu'elle demandera... pourquoi elle viendra: il était +temps d'y penser; mais Rose avait beaucoup d'imagination. Après un +instant de réflexion, elle a trouvé ce qu'il lui faut, elle sonne chez +Caroline.</p> + +<p>Louise vient ouvrir, et Rose lui dit: «Mademoiselle... c'est ici chez +madame Dorville?—Oui, mademoiselle.—Mon Dieu... je ne sais pas si je +dois déranger madame... Je viens pour...—Si vous voulez me dire ce que +c'est, mademoiselle?...—Bien volontiers: M. Durand est allé cet été +voir madame, votre maîtresse, à sa campagne de Luzarche...—Oui, +mademoiselle.—M. Durand... avait emporté un petit livre... couvert en +maroquin rouge... Mon Dieu, je ne sais plus le titre... Mais M. Durand y +tenait beaucoup parce qu'il lui venait de sa mère... Je viens savoir si +vous l'avez trouvé à Luzarche, mademoiselle?</p> + +<p>«—Je n'ai rien trouvé, mademoiselle; je ne sais pas si madame a vu le +livre dont vous parlez... Attendez un moment, je vais le lui demander.»</p> + +<p>Louise va rapporter à sa maîtresse ce qu'on vient de lui dire. Au nom de +Jean, Caroline rougit, puis elle<a name="Page_470" id="Page_470"></a> répond d'un air indifférent: «C'est... +une bonne... qui demande cela?...—Oui, madame...—Est-ce qu'elle est +là?—Oui, madame.—Faites-la entrer, car vous vous expliquez si mal que +je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites.»</p> + +<p>Louise va dire à Rose: «Entrez, mademoiselle,» et Rose sourit en +dessous, car elle était bien sûre qu'on la ferait entrer.</p> + +<p>La petite bonne se présente devant Caroline avec un air modeste et doux; +Caroline la regarde avec bienveillance, puis fait signe à Louise de +s'éloigner. Ensuite elle dit à Rose: «Vous venez pour un livre, +mademoiselle?...—Oui, madame.—Vous êtes donc au service de M. +Durand?—Non, madame, je sers depuis long-temps M. Bellequeue, le +parrain de M. Jean... Oh! un bien brave homme qui aime M. Jean comme son +fils...—Je sais... M. Durand m'a parlé quelquefois de son parrain avec +qui il était, je crois, brouillé...—Oui, madame...—C'est donc M. +Durand qui vous envoie?—Oh! non, madame... j'ai pris la liberté de +venir de moi-même...—Il est... à Paris M. Jean?...—Oui, madame... Oh! +il ne sort pas de chez lui... Il y avait bien long-temps que je ne +l'avais vu, et ça m'a fait de la peine de lui trouver l'air si triste, +si chagrin...—Comment... vous croyez qu'il a du chagrin?...—Je ne sais +pas, madame,—Y a-t-il long-temps que vous connaissez M. Jean?—Oh! oui, +madame... je suis entrée fort jeune chez M. Bellequeue, et M. Jean +venait souvent voir son parrain.—Vous avez été témoin de ses amours<a name="Page_471" id="Page_471"></a> +avec mademoiselle Adélaïde Chopard?...—Des amours... de qui, +madame?—De M. Jean avec cette demoiselle qu'il connaît et qu'il aime +depuis l'enfance...—M. Jean!... connaître mademoiselle Chopard depuis +l'enfance! Ah! quel mensonge!... Il ne l'avait jamais vue! il n'avait +jamais pensé à elle avant que M. Bellequeue n'eût l'idée de ce +mariage-là...—Comment... vous êtes sûre... Asseyez-vous donc, ma +petite...»</p> + +<p>Caroline montre à Rose une chaise qui est près d'elle, et Rose s'assied +modestement sur le bord.</p> + +<p>«C'est donc le parrain de M. Jean qui a pensé à le marier avec +mademoiselle Chopard?—Oui, madame. Ah! c'est une idée bien sotte que +mon maître a eue là; mais alors M. Jean était un peu jeune... un peu +étourdi, et on pensait que le mariage le rangerait.—Et il a été bien +amoureux de cette demoiselle?—Amoureux de mademoiselle Chopard!... Non, +vraiment! il ne l'a jamais été!...—Jamais!... Ah! vous vous +trompez!...—Mais non, madame; j'étais bien au fait de tout... car +j'étais la confidente de M. Jean; il me contait tout ce qu'il pensait, +il ne consentait à ce mariage que pour plaire à sa mère... Il ne +connaissait pas l'amour alors!... Mais quand il est devenu amoureux ce +n'était pas de mamselle Adélaïde, puisque au contraire c'est de ce +moment qu'il s'est résolu à rompre son mariage... Et c'est cela qui a +fâché son parrain contre lui.</p> + +<p>»—Il se pourrait!... Vous pensez... Ah! dites-moi<a name="Page_472" id="Page_472"></a> tout, ma chère +enfant, dites-moi bien la vérité... Je... je m'intéresse aussi à M. +Jean...»</p> + +<p>En disant ces mots, Caroline mettait sa chaise tout contre celle de la +petite bonne, puis ôtant d'une de ses mains une jolie bague enrichie +d'une fort belle étincelle, elle la passait à l'un des doigts de +mademoiselle Rose qui se laissait faire, se contentant de répéter: «Ah! +madame, comment avez-vous pu croire que jamais M. Jean ait aimé mamselle +Chopard?...—Cependant il a dû l'épouser.—Parce que sa mère désirait ce +mariage.—Il regardait mademoiselle Adélaïde comme sa +future...—C'est-à-dire qu'il la regardait comme toutes les autres, sans +y faire attention.—Ce n'est pas ce que cette demoiselle m'a dit... Elle +m'a avoué, au contraire, qu'entraînée par sa faiblesse pour M. Jean... +et lui croyant déjà sur elle les droits d'un époux...—Ah! Dieu! quelle +horreur!... Elle a osé dire... Faut-il avoir un front!... Ce pauvre +jeune homme, lui!... avoir séduit mamselle Adélaïde!... Non, madame, +non, cela n'est pas... C'est pour se venger de ce qu'il a rompu son +mariage, que mademoiselle Chopard invente de telles faussetés!... Mais +si ces parens savaient qu'elle dit cela!... Ah! par exemple, je ne pense +pas que M. Chopard ferait un calembourg là-dessus.»</p> + +<p>Caroline croit Rose, elle a besoin de se persuader que Jean ne s'est pas +conduit comme Adélaïde le lui a dit. Elle fait répéter à Rose tout ce +qu'elle sait sur Jean, sur son enfance, sur son caractère, sur le +mariage projeté, sur l'erreur de tous ceux qui, té<a name="Page_473" id="Page_473"></a>moins du changement +d'humeur de Jean, l'attribuaient à son amour pour sa future. Enfin +Caroline est convaincue que c'est elle seule que Jean a aimée, qu'il +aime encore, et elle s'écrie: «Pour prix de son amour... de tout ce +qu'il a fait pour me plaire... je l'ai renvoyé... je l'ai traité avec +mépris... Ah! Rose, combien je m'en veux!...—D'un mot, madame, vous +pouvez le rendre au bonheur...—Mais ce mot où le lui dire... Il ne veut +plus venir... et je ne puis aller le trouver...—Eh! madame, n'y a-t-il +pas mille moyens?... Tenez... si...»</p> + +<p>Et comme Louise entrait dans l'appartement, Rose parle bas à l'oreille +de Caroline qui lui répond: «Oui, Rose... oui... j'y consens. A +propos... et ce livre?...—Oh! il est retrouvé, madame,» répond la +petite bonne en souriant, puis elle fait à Caroline une belle révérence, +et s'éloigne lestement.</p> + +<p>Rose remonte chez Jean. Témoin de la joie qui brille dans ses regards, +le jeune homme veut la questionner; mais Rose est très-pressée, il faut +qu'elle retourne chez son maître qui l'attend, et elle se contente de +dire à Jean qu'elle va prévenir son parrain de sa visite dans la +journée. «Oui, Rose; j'irai aujourd'hui.—N'y manquez pas, monsieur!»</p> + +<p>En disant ces mots la petite bonne s'éloigne, elle retourne chez son +maître que la goutte retient maintenant chez lui, et qui ne sait que +penser de la longue absence de Rose. Mais en rentrant, celle-ci lui<a name="Page_474" id="Page_474"></a> +dit: «Je l'ai trouvé... Il va venir... J'ai vu celle qu'il aime... Ah! +c'est cela une belle femme!... Une figure!... et des manières! Un ange, +enfin!.... Et tenez, regardez comme ça brille...»</p> + +<p>Rose met sa bague sous les yeux de Bellequeue qui ne comprend rien à la +joie de sa bonne, et lui demande si elle a trouvé ce diamant dans la +dinde qu'il lui a dit d'acheter. Pendant que Rose explique à son maître +tout ce qu'elle a fait depuis le matin, Jean se décide à sortir pour +aller chez son parrain; les paroles de Rose lui ont rendu quelque +espérance; cependant il soupire encore, et en sortant de chez lui, il +jette tristement les yeux sur la demeure de Caroline.</p> + +<p>Jean est arrivé au Marais; il ne revoit pas sans plaisir le quartier +témoin des folies de son enfance; dans une grande ville, chaque quartier +est une patrie. Après s'être arrêté devant la maison où il est né, Jean +se rend enfin chez son parrain.</p> + +<p>C'est Rose qui introduit le jeune homme dans un petit salon où +Bellequeue est assis. Jean se jette dans ses bras en lui disant: +«Pardonnez-moi d'avoir douté un moment de votre amitié... Vous ne m'en +voulez plus de n'avoir point épousé une femme que je n'ai jamais +aimée.—Non, mon cher Jean,» répond Bellequeue, en pressant tendrement +son filleul dans ses bras, «Non... je ne t'en veux plus... Mais j'ai +arrangé un autre mariage pour toi...—Ah! mon cher parrain, ne parlons +pas de mariage... Il n'est qu'une seule femme que je puisse +aimer!...—Il faut pourtant que tu épouses celle que je vais<a name="Page_475" id="Page_475"></a> te +présenter... et qui est là... dans la chambre voisine.»</p> + +<p>Jean regardait autour de lui avec étonnement; mais Rose qui n'y tient +plus, a ouvert une porte... et Caroline est devant les yeux de Jean... +Elle lui sourit, elle lui tend la main... Et déjà Jean s'est emparé de +cette main chérie... Il veut se jeter aux pieds de Caroline... Mais il +est bien mieux encore... il est dans ses bras.</p> + +<p>Quand on s'aime bien il ne faut pas de longues explications pour +s'entendre, en quelques minutes les deux amans en ont dit assez sur le +passé; ils ne sont plus qu'au présent qui leur offre amour et bonheur.</p> + +<p>Bellequeue regarde Caroline avec admiration, il répète avec Rose: «C'est +un ange!» Quant à son filleul, il ne le reconnaît plus, il trouve qu'il +a de si belles manières, et s'exprime si bien, qu'il ne sait pas comment +parler devant lui.</p> + +<p>«Eh bien!» dit Caroline à Jean, «refuserez-vous encore la femme que +votre parrain vous propose?»</p> + +<p>Pour toute réponse, Jean baise la main chérie, et Caroline reprend: «Mon +ami... je puis vous l'avouer enfin, je vous ai aimé dès le premier +instant où je vous ai connu... Quelque chose me disait que vous +changeriez pour me plaire... N'est-il pas vrai, monsieur, que votre +filleul vous plaît mieux ainsi?»</p> + +<p>Bellequeue s'incline en murmurant avec prétention: «Il est si bien!... +que je ne le reconnaissais point.»<a name="Page_476" id="Page_476"></a></p> + +<p>Jean est pressé d'être heureux, Caroline n'a plus d'autres désirs que +les siens; le mariage est fixé à dix jours de là. On ne fera point de +noce, mais Caroline veut absolument que Bellequeue soit du repas que +l'on fera chez elle, et Bellequeue accepte en baisant la main de la +femme charmante.</p> + +<p>Pendant les dix jours qui précèdent le mariage, on pense bien que Jean +est plus souvent chez Caroline qu'à son entresol. Mais mademoiselle +Adélaïde, qui continue d'aller chez le portier, apprend bientôt tout ce +qui s'est passé; au lieu de lui répondre néante, on lui dit que M. +Durand se marie dans huit jours, et qu'en attendant il passe presque +toute la journée chez madame Dorville.</p> + +<p>Adélaïde est furieuse, elle sort de la loge du portier en renversant la +pie et en écrasant un pierrot; elle court chez Caroline, elle monte, +elle sonne avec violence; mais Louise, après lui avoir répondu: «Madame +ne peut pas vous recevoir,» lui ferme la porte sur le nez; et la grande +fille, rouge de colère, revient chez ses parens, et s'écrie en arrivant:</p> + +<p>«C'est fini!... M. Jean se marie dans huit jours... Ça m'est égal! c'est +un polisson que je n'ai jamais aimé... mais je veux absolument me marier +le même jour que lui... Mon papa... voyons vite dans la foule de mes +soupirans.»</p> + +<p>La foule ne se composait alors que d'une seule personne, c'était M. +Courtapatte, négociant en huile, âgé de trente-deux ans, et haut de +quatre pieds cinq pouces, qui, suivant l'usage des petits hommes avait +une prédilection marquée pour les<a name="Page_477" id="Page_477"></a> grandes femmes, et devait, par cette +raison, adorer Adélaïde.</p> + +<p>«Nous ne pouvons t'offrir maintenant que M. Courtapatte,» dit madame +Chopard; «il est un peu petit; mais...—Ça m'est égal, je le prends,» +répond Adélaïde, «j'aime mieux les petits hommes... C'est plus commode +pour donner le bras.</p> + +<p>«—C'est vrai!...» répond M. Chopard, «d'autant plus que tu as un bras +de mère... Oh, oh! bras de mer.... Pas mauvais.—Mais songez, papa, +qu'il faut que je me marie dans huit jours aussi.»</p> + +<p>On va prévenir M. Courtapatte de son bonheur, et pour complaire à +Adélaïde, on presse tellement les choses, que son hymen a lieu en effet +le même jour que celui de Jean. Mais comme la célébration n'a pu se +faire à la même église, madame Courtapatte se fait promener en calèche +avec son mari et sa famille, et la voiture a ordre de passer plusieurs +fois dans la rue Richer, et on paie la musique de la loterie pour +qu'elle s'arrête sous les fenêtres de madame Dorville, devenue alors +madame Durand, et le gros tambour s'écrie en frappant sur sa caisse: +«C'est pour avoir l'honneur de célébrer le mariage de mademoiselle +Adélaïde Chopard avec M. Courtapatte,» et la mariée jette alors des +regards fulminans sur les fenêtres de Caroline, et son époux, en voulant +lui baiser la main, se trouve presque entièrement caché dans les plis de +la robe de sa femme. Et M. Chopard est enchanté de se promener en +calèche suivi par la musique, et il s'écrie: «J'espère que ma fille ne +se marie point sans tambour ni trompette! Mais aussi quand on a un mari +dans<a name="Page_478" id="Page_478"></a> les huiles, on peut faire les jours gras toute l'année... Oh! oh! +encore un fameux!...»</p> + +<p>Quant aux autres mariés, ils s'occupent peu de ce qui se passe dans la +rue; tout à leur bonheur, tout à leur amour, ils repartent pour Luzarche +le lendemain de leur union. Bellequeue remercie Caroline qui l'engage à +venir passer quelque temps à sa campagne, mais Bellequeue n'est plus +ingambe, il reste maintenant près de son foyer, heureux de faire encore +de temps à autre sa partie de dames avec sa petite bonne.</p> + +<p>Marié à celle qu'il adore, Jean jouit du bonheur le plus doux, tandis +que Démar et Gervais, ses deux amis d'enfance, vont finir aux galères +une carrière flétrie par tous les vices.</p> + +<p>Jean donne quelquefois un soupir à ces malheureux, puis il embrasse sa +Caroline en lui disant: «C'est toi qui m'as fait ce que je suis.» Et la +femme charmante lui répond, en passant doucement son bras autour de son +cou: «Mon ami, on voit des hommes de fort bon ton aimer à fumer, à +jouer, à jurer même quelquefois; mais, du moins, quand ils le veulent +ils reprennent près des dames ces manières aimables qui font le charme +de la société. On excuse mille choses chez les gens qui ont de +l'éducation; mais celui qui ne veut rien faire, rien apprendre, reste +isolé au milieu du monde, et pour n'avoir pas voulu prendre un peu de +peine, il se prive de beaucoup de plaisirs.»</p> + +<p class="c">FIN.</p> + + + +<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h3> + + +<table summary="toc" +cellspacing="0" +cellpadding="0"> +<tr valign="top"><td colspan="3"> </td><td align="right">pages.</td></tr> +<tr valign="bottom"><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_PREMIER"><span class="smcap">Chap.</span> I<sup>er</sup></a>.</td><td> L'accouchement.</td><td align="right"><a href="#Page_1">1</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_II">II</a>.</td><td> Le Baptême.</td><td align="right"><a href="#Page_20">20</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_III">III</a>.</td><td> Voyage en coucou.—Visite à la nourrice.</td><td align="right"><a href="#Page_49">49</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td> L'enfance de Jean.</td><td align="right"><a href="#Page_71">71</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_V">V</a>.</td><td> Bal chez un maître de danse.—Adolescence de Jean.</td><td align="right"><a href="#Page_82">82</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td> L'assemblée de famille, et quel en fut le résultat.</td><td align="right"><a href="#Page_107">107</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a>. </td><td>Les trois fugitifs.</td><td align="right"><a href="#Page_124">124</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a>. </td><td>Le Monstre.</td><td align="right"><a href="#Page_140">140</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a>. </td><td>Un autre tour de Démar.—La famille du laboureur.</td><td align="right"><a href="#Page_155">155</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_X">X</a>.</td><td> La maison paternelle.—Jean est un homme.</td><td align="right"><a href="#Page_171">171</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a>. </td><td>La petite bonne.—Projets de Bellequeue.</td><td align="right"><a href="#Page_184">184</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td> La Famille Chopard.</td><td align="right"><a href="#Page_198">198</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td> Tête-a-tête des futurs.—Jean est fiancé.</td><td align="right"><a href="#Page_214">214</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td> Événement nocturne.—Le Souvenir d'une jolie femme.</td><td align="right"><a href="#Page_232">232</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td> La dame au Souvenir.</td><td align="right"><a href="#Page_245">245</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>Caroline.</td><td align="right"><a href="#Page_259">259</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td>Seconde visite chez madame Dorville.</td><td align="right"><a href="#Page_272">272</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.</td><td> Jean est amoureux.</td><td align="right"><a href="#Page_292">292</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX</a>.</td><td> Changement de conduite.</td><td align="right"><a href="#Page_305">305</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XX">XX</a>.</td><td> Jean en grande soirée.</td><td align="right"><a href="#Page_318">318</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI</a>.</td><td> Jean se prononce.</td><td align="right"><a href="#Page_336">336</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII</a>. </td><td>Le père ambassadeur.</td><td align="right"><a href="#Page_351">351</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII</a>.</td><td> L'emploi d'un an.</td><td align="right"><a href="#Page_370">370</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV</a>.</td><td> Tentative infructueuse.</td><td align="right"><a href="#Page_385">385</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV</a>.</td><td> Séjour à Luzarche.</td><td align="right"><a href="#Page_401">401</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI</a>.</td><td> Visites, duel et ses suites.</td><td align="right"><a href="#Page_414">414</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII</a>.</td><td> Adélaïde chez Caroline.—Les voleurs.</td><td align="right"><a href="#Page_438">438</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII</a><sup>e</sup></td><td> <span class="smcap">et dernier</span>. Encore la petite bonne.—Double mariage.</td><td align="right"><a href="#Page_462"> 462</a></td></tr> +</table> + +<hr class="full" /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN *** + +***** This file should be named 31069-h.htm or 31069-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/3/1/0/6/31069/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Digital & Multimedia Center, Michigan State University +Libraries.) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few +things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works +even without complying with the full terms of this agreement. See +paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project +Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement +and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic +works. See paragraph 1.E below. + +1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation" +or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project +Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the +collection are in the public domain in the United States. If an +individual work is in the public domain in the United States and you are +located in the United States, we do not claim a right to prevent you from +copying, distributing, performing, displaying or creating derivative +works based on the work as long as all references to Project Gutenberg +are removed. 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If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is derived +from the public domain (does not contain a notice indicating that it is +posted with permission of the copyright holder), the work can be copied +and distributed to anyone in the United States without paying any fees +or charges. If you are redistributing or providing access to a work +with the phrase "Project Gutenberg" associated with or appearing on the +work, you must comply either with the requirements of paragraphs 1.E.1 +through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the +Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or +1.E.9. + +1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted +with the permission of the copyright holder, your use and distribution +must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional +terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked +to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the +permission of the copyright holder found at the beginning of this work. + +1.E.4. Do not unlink or detach or remove the full Project Gutenberg-tm +License terms from this work, or any files containing a part of this +work or any other work associated with Project Gutenberg-tm. + +1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this +electronic work, or any part of this electronic work, without +prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with +active links or immediate access to the full terms of the Project +Gutenberg-tm License. + +1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary, +compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any +word processing or hypertext form. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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