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+ The Project Gutenberg eBook of Jean, par Charles Paul de Kock.
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+The Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+Title: Jean
+
+Author: Charles Paul de Kock
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+Release Date: January 25, 2010 [EBook #31069]
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+Language: French
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+Character set encoding: ISO-8859-1
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Digital & Multimedia Center, Michigan State University
+Libraries.)
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+<h3>&#338;UVRES</h3>
+
+<p class="c">DE</p>
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+<h1 class="top5">PAUL DE KOCK.</h1>
+
+<p class="c">XI.</p>
+
+<p class="c">JEAN.</p>
+
+<p class="c">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE D'ÉVERAT,
+rue du Cadran, nº 16.
+</p>
+
+<div class="image"><a href="images/ill_001.jpg"><img src="images/ill_001.jpg"
+alt="l'image de &quot;L'accouchement&quot; est pas disponible"
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+/></a><p class="accouchement">L'ACCOUCHEMENT</p>
+</div>
+
+
+<h1>JEAN,</h1>
+
+<p class="c">par</p>
+
+<h3 class="top5">CH. PAUL DE KOCK.</h3>
+
+<div class="poem2">
+<p class="c">Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.<br />
+<span class="smcap">Legouvé</span>. <i>Mérite des femmes</i>.</p>
+</div>
+
+<div class="image"><img src="images/ill_logo.png"
+alt="image pas disponible"
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+</div>
+
+
+<p class="c">PARIS.<br/>
+GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,<br />
+<span class="sml">ÉDITEUR DES &#338;UVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.</span><br />
+<span class="sml2">RUE MAZARINE, Nº 34.</span><br />
+1835.<a name="Page_1" id="Page_1"></a></p>
+
+<table summary="table"
+style="border:gray 4px double;padding:2%;margin:5% auto 10% auto;"><tr><td>
+<a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr></table>
+
+
+<h1>JEAN.</h1>
+
+<hr class="points" />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<p class="head">L'ACCOUCHEMENT.</p>
+
+
+<p>Une heure après minuit venait de sonner à l'église de Saint-Paul; depuis
+long-temps le silence régnait dans les rues devenues désertes; les
+habitans du septième arrondissement dormaient, ou du moins étaient
+couchés, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de
+la rue Saint-Antoine n'était plus fréquenté que par quelques
+retardataires, ou par ces gens qui, par état, se mettent, en course la
+nuit. Les uns marchaient au pas accéléré, passant volontiers de l'autre
+côté de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les
+autres s'arrêtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait
+alors, éclairait tout cela; elle éclairait encore bien autre chose,
+puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il
+faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie,<a name="Page_2" id="Page_2"></a>
+qu'elle se réfléchisse en même temps dans les eaux du Nil et dans celles
+du Tibre; que ses rayons éclairent les vastes plaines de l'Amérique et
+les déserts de l'Arabie; les bords rians du Rhône et les cataractes du
+Niagara; les ruines de Memphis et les édifices de Paris... On conviendra
+que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.</p>
+
+<p>M. François Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante
+ans alors, qui faisait son état autant par goût que par intérêt, se
+flattant de connaître les simples mieux qu'aucun botaniste de la
+capitale, et se fâchant quand on l'appelait <i>grainetier</i>, était couché
+depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'était
+jamais écarté, même le jour de son mariage; et depuis douze ans, M.
+François Durand s'était engagé sous les drapeaux de l'hymen avec
+mademoiselle Félicité Legros, fille d'un marchand de drap de la Cité.</p>
+
+<p>M. Durand était donc couché, et il reposait loin de son épouse, pour une
+raison que vous saurez bientôt; M. Durand dormait fort, parce que la
+connaissance des simples ne lui échauffait pas l'imagination au point de
+le priver de sommeil; et il y avait déjà quelques instans que sa
+domestique Catherine lui secouait le bras et criait à ses oreilles,
+lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva à demi la tête de dessus son
+oreiller en disant:</p>
+
+<p>«Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces
+cris?...</p>
+
+<p>»&mdash;Comment pourquoi, monsieur!.... et voilà dix minutes que je vous dis
+que madame sent des<a name="Page_3" id="Page_3"></a> douleurs... des douleurs qui augmentent à chaque
+instant, ce qui annonce que l'affaire va bientôt se décider...»</p>
+
+<p>M. Durand relève tout-à-fait la tête de dessus son oreiller, repousse un
+peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en
+regardant sa domestique avec surprise: «Est-ce que ma femme est
+incommodée?</p>
+
+<p>»&mdash;Incommodée!» s'écrie la bonne en continuant de secouer le bras de son
+maître pour qu'il ne se rendorme pas; «incommodée!... Eh bon Dieu!
+monsieur, est-ce que vous avez oublié que madame est grosse... qu'elle
+n'attend plus que le moment d'accoucher?»</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! c'est parbleu vrai, Catherine,» dit M. Durand en se mettant sur
+son séant. «C'est mon rêve qui fait que ça m'était sorti de la tête!...
+Figure-toi que je rêvais que j'étais dans une plaine où je cueillais de
+la bardane, et que tout à coup...&mdash;Ah! monsieur, il est bien question de
+votre rêve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher
+l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des
+Nonaindières.... Dépêchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprès de
+madame, je ne puis pas la laisser seule...»</p>
+
+<p>En disant cela, la domestique sort de la pièce où couchait M. Durand
+depuis que son épouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pièce
+servait de magasin, les murs étaient garnis de tablettes surchargées de
+plantes, de racines, tandis que d'autres séchaient, suspendues à des
+cordes tendues en divers<a name="Page_4" id="Page_4"></a> sens tout le long de la chambre. C'était sous
+ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il
+sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.</p>
+
+<p>«Ça suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours,» a répondu l'herboriste en
+bâillant; puis il reste assis sur son lit en se disant: «Tiens!... c'est
+singulier que ma femme accouche la nuit... D'après mes calculs, elle
+aurait dû accoucher le jour... mais, dans ces choses-là, je conçois
+qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur
+propriété... celui qui me trouverait en défaut serait bien adroit... Je
+suis sûr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah!
+bien plus que ça... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans
+mon rêve c'était de la bardane, et tout à coup ce n'était plus ça, et je
+ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...»</p>
+
+<p>Tout en pensant à son rêve, M. Durand a laissé retomber sa tête sur
+l'oreiller, ses yeux se referment, et bientôt il ronfle de nouveau, sans
+doute pour tâcher de savoir la fin de son rêve précédent.</p>
+
+<p>Catherine est allée retrouver sa maîtresse. Madame Durand donnait de
+temps à autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se
+tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais à temps.
+Madame Durand était d'autant plus inquiète, qu'elle n'avait pas encore
+été mère et qu'elle approchait de sa trente-cinquième année. Depuis
+douze ans qu'elle était mariée, elle désirait avec ardeur avoir un
+enfant. Dans les premiers temps de<a name="Page_5" id="Page_5"></a> son hymen, M. Durand avait répondu à
+son épouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils
+n'en voudraient; ensuite comme les années s'écoulaient, et que la
+famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait
+mal, et qu'il fallait attendre que l'on eût une petite fortune assurée.
+Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son
+commerce allait très-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se
+contentait de lui dire: «Ce n'est pas ma faute... c'est plutôt la vôtre;
+si nous étions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous
+répudier ou de prendre une seconde épouse, ou d'avoir des concubines,
+car la polygamie était permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand
+Salomon.»</p>
+
+<p>A cela, madame Félicité Durand répondait: «Si nous vivions à Sparte ou à
+Lacédémone, vous m'auriez déjà amené un bel et beau garçon, afin de
+savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'était
+pas rare de voir une femme mariée se livrer aux caresses d'un beau jeune
+homme, avec l'agrément de son mari. Les citoyens applaudissaient à cet
+acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes
+qui fissent honneur à la république.</p>
+
+<p>»&mdash;Madame, nous ne sommes pas en Grèce,» avait répondu M. Durand. «&mdash;Ni
+en Egypte, monsieur,» lui avait répliqué sa femme. On assure pourtant
+que nous avons adopté beaucoup de modes des anciens. Mais revenons à
+cette pauvre madame Durand que nous avons laissée en mal d'enfant.<a name="Page_6" id="Page_6"></a></p>
+
+<p>«Eh bien! Catherine,» s'écrie-t-elle en voyant revenir sa bonne.
+«&mdash;Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai réveillé... le v'là qui
+court chez la garde et chez l'accoucheur...&mdash;Ah!... pourvu qu'il se
+dépêche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir
+j'aurai à embrasser mon enfant...&mdash;Ah! dam', je conçois ben... Après
+douze ans de ménage.... ça commençait à être tardif... J'ai idée que ce
+sera un garçon, moi; j'ai parié pour ça une once de tabac avec madame
+Moka, qui prétend que ce sera une fille...&mdash;Ah! fille ou garçon, je ne
+l'en aimerai pas moins!&mdash;J'ai envie d'aller réveiller la voisine, madame
+Ledoux...&mdash;Oh! tout à l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu
+fermer la porte de la rue... Es-tu sûre que M. Durand soit
+parti?...&mdash;Pardi! il doit être à présent rue des Nonaindières.&mdash;Va donc
+voir, Catherine...»</p>
+
+<p>La domestique, pour satisfaire sa maîtresse, retourne dans le magasin,
+et, avant d'être près du lit, entend les ronflemens de M. Durand.
+Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui,
+par un séjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une
+certaine considération. En s'apercevant que son maître s'est rendormi,
+elle ne se sent pas de colère; elle court au lit et commence par jeter à
+terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On
+était au mois de mars, il faisait froid; Catherine espère que l'air un
+peu piquant, en frappant sur le corps de son maître, le réveillera plus
+promptement. Cet expédient lui mon<a name="Page_7" id="Page_7"></a>trait à la vérité M. Durand dans un
+fort <i>simple appareil</i>, mais dans les circonstances graves, il n'y a
+plus ni âge ni sexe.</p>
+
+<p>Le moyen de Catherine a réussi. M. Durand, qui sent le vent de bise
+souffler sur son <i>abdomen</i> et sur ses <i>clunes</i>, se tourne et se retourne
+sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et paraît fort
+surpris en se trouvant devant sa bonne et entièrement à découvert.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine?» dit M. Durand en rabaissant
+d'un air grave un des pans de sa chemise. «&mdash;Quoi, monsieur!... Est-il
+possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en
+mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et
+la garde!...&mdash;Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc
+cela que je rêvais que j'étais à un baptême...&mdash;Eh! monsieur, avant
+d'être au baptême, il faut d'abord que madame soit tirée de là...&mdash;C'est
+juste... mais qui diable m'a mis comme cela <i>in naturalibus</i>.&mdash;Oh! dam',
+je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'là
+votre pantalon... v'là vos bas...&mdash;Allons, Catherine, puisque vous
+n'avez pas peur que je m'habille devant vous...&mdash;Peur!... Ah ben, par
+exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre.» M.
+Durand se décide alors à descendre de son lit, et, jetant de côté son
+bonnet de coton, laisse voir entièrement une petite tête, garnie de
+cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses
+joues, un nez en trompette et de<a name="Page_8" id="Page_8"></a> petits yeux gris; tout cela placé sur
+un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un
+de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de
+juger sans entendre. «Vl'à vos bretelles....&mdash;Il fait terriblement froid
+cette nuit, Catherine...&mdash;Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'là
+vot' gilet...&mdash;Et mes jarretières, Catherine, vous ne me les aviez pas
+données.&mdash;Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretières, à l'heure qu'il
+est...&mdash;Tenez, j'en vois une près de ces racines de fraisiers, <i>fraga</i>,
+<i>fragorum</i>...&mdash;Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'là votre
+habit, monsieur...&mdash;Un instant, Catherine, et ma cravate...&mdash;Ah!
+monsieur; madame accouchera sans qu'on soit là...&mdash;Non, Catherine, je
+suis sûr que nous avons le temps... Je suis presque médecin, moi, et
+quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment
+ils se font... Ce ne sont probablement encore que des
+avant-coureurs...&mdash;Allons, monsieur, vous v'là habillé... allez bien
+vite, je vous en prie...&mdash;Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid
+cette nuit...&mdash;Courez, monsieur, ça fait que vous aurez plus
+chaud...&mdash;Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou....
+Catherine, prenez garde à ce paquet de sauge, <i>salvia salviæ</i>, qui est
+tombé de sa case...»</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Catherine pousse son maître hors de la chambre,
+descend devant lui l'escalier, ouvre la porte bâtarde de l'allée et la
+referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment où<a name="Page_9" id="Page_9"></a> celui-ci veut
+remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oublié.</p>
+
+<p>Certaine enfin que son maître est parti, Catherine court frapper au
+second, chez madame Ledoux, et après l'avoir éveillée, redescend près de
+sa maîtresse.</p>
+
+<p>Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un ébéniste et d'un papetier;
+elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont mariés et
+établis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est
+une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour
+bien frisé et une collerette artistement plissée; aussi madame Ledoux
+prétend-elle avoir déjà refusé plusieurs fois un quatrième mari.</p>
+
+<p>Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de
+prépondérance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui
+se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'était
+nullement embarrassée en pareille circonstance; c'était un plaisir pour
+elle que d'être témoin de l'entrée dans le monde d'une innocente
+créature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un
+semblable événement arrivait dans le quartier, il était rare qu'on ne
+s'adressât pas d'abord à la veuve du papetier, de l'huissier et de
+l'ébéniste.</p>
+
+<p>Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a répondu: «Me voilà...
+J'y suis, je passe une robe et je descends.» En effet, à peine la bonne
+a-t-elle rejoint sa maîtresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui,
+avec son bougeoir à la main, sa<a name="Page_10" id="Page_10"></a> grande taille, sa camisole blanche et
+son bonnet à barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un
+vieux château.</p>
+
+<p>«Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...&mdash;Oh! oui,
+madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,»
+répond madame Durand en faisant de légères grimaces que lui arrachaient
+les douleurs.</p>
+
+<p>«&mdash;Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le
+jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouchée la nuit
+de mes trois premiers, de mon cinquième et de mes quatre derniers... Il
+est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour
+madame Dupont, la charcutière chez qui j'étais samedi... ça lui a pris
+comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...</p>
+
+<p>»&mdash;Et l'accoucheur... la garde... personne n'est là!...&mdash;Eh bien, est-ce
+que je n'en sais pas autant que tout ce monde-là?... A mon huitième
+enfant... c'était un garçon, celui qui est mort d'une fièvre bilieuse...
+c'est dommage, un enfant superbe!... un nez à la grecque... c'était de
+l'ébéniste celui-là; je me trouvais seule comme vous, ma voisine....
+j'avais renvoyé ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari
+était en course et fort éloigné. Eh bien! je ne me suis pas troublée,
+j'ai fait moi-même tous mes petits préparatifs...&mdash;Catherine, est-ce que
+M. Durand n'est pas revenu?»</p>
+
+<p>»&mdash;Revenu!» dit Catherine; «oh non, madame, il ne peut pas encore être
+revenu, mais je<a name="Page_11" id="Page_11"></a> lui ai dit de courir, d'aller ben vite.&mdash;Ah! madame
+Ledoux!... que je souffre...&mdash;Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez
+moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-là, je sais
+qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela
+soulage... A mon quatrième enfant, c'était une fille... c'était de
+l'huissier celle-là, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros
+bâton de sucre de pomme... J'avais empoigné cela au hasard... mais je le
+serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde à le
+décoller de ma main... Allons, Catherine, préparons tout ce qui est
+nécessaire.»</p>
+
+<p>Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose
+fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance;
+Catherine exécute ses ordres en courant de temps à autre près de sa
+maîtresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la
+première fois qu'elle se trouve à une telle cérémonie. Madame Durand se
+désole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine
+cherche à la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles
+dont elle a été témoin.</p>
+
+<p>Il y a près de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne
+ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant à peu de
+distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les
+tranquillise.</p>
+
+<p>«Mais si j'allais accoucher sans eux!» s'écrie madame Durand. «&mdash;Eh
+bien, tant mieux, ma voi<a name="Page_12" id="Page_12"></a>sine, cela prouverait un accouchement facile...
+C'est ce qui m'est arrivé à mon dixième, c'était du papetier
+celui-là.... un joli garçon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est
+Jules, qui vient d'épouser la fille d'un limonadier du boulevart du
+Temple. Pour en revenir, j'avais été au spectacle la veille... à la
+Gaîté; je crois qu'on donnait <i>Huon de Bordeaux</i>, ou l'<i>Épreuve des
+Amans fidèles</i>.... jolie pantomime à changemens à vue, et dans laquelle
+on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc
+le soir du spectacle, légère comme une plume; je crois que j'aurais été
+au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en
+arrivant, je n'ai pas plutôt soupé... que... <i>crac!</i> il me prend des
+douleurs, et <i>crac!</i> six minutes après...&mdash;Ah! madame Ledoux... quelle
+souffrance...&mdash;Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait
+quatorze comme moi, vous ne serez pas si effrayée.»</p>
+
+<p>Pendant que sa moitié souffrait et gémissait, M. Durand courait dans la
+rue en soufflant dans ses doigts. Après avoir fait deux cents pas,
+l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demandé s'il devait aller d'abord
+chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrête et se dispose à
+retourner chez lui; mais cependant il réfléchit que l'accoucheur doit
+être prévenu le premier, et reprenant son élan, il se dirige vers la rue
+Saint-Antoine, en se disant: «Diable... il fait extrêmement froid...
+Cette Catherine qui ne m'a pas laissé le temps de mettre mes
+jarretières... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais
+in<a name="Page_13" id="Page_13"></a>failliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver...
+c'est-à-dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la
+nuit... ce n'est pas extrêmement prudent... J'aurais dû aller réveiller
+mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il
+pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second
+père... Et cette femme qu'on a volée il y a huit jours dans la rue du
+Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien
+sur moi... pas même de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine...
+C'est étonnant comme une rue est différente la nuit... C'est tout au
+plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je
+m'enrhume déjà... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et
+j'y mettrai des feuilles d'oranger... <i>malus aurea</i>.»</p>
+
+<p>Tout en faisant ces réflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue
+Saint-Antoine que la lune éclairait, se tenant toujours à une distance
+respectueuse du côté qui était dans l'obscurité. Encore quelques pas, et
+l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut déjà apercevoir la
+maison, quoiqu'elle se trouve du côté de l'ombre, ce qui le contrarie un
+peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M.
+Durand aperçoit un homme arrêté positivement en face de la demeure du
+docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrête subitement, puis fait
+quatre pas en arrière en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se
+souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec
+le foulard qu'il<a name="Page_14" id="Page_14"></a> a passé autour de son cou, et, les yeux toujours fixés
+sur l'homme qu'il aperçoit dans l'ombre, se dit: «Il y a là quelqu'un...
+il y a là un homme... il y en a peut-être deux... Dans l'obscurité on ne
+peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis à l'ombre sans
+dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'étaient des
+simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voilà à quoi c'est
+bon... Ce diable d'homme!... Précisément devant la maison de
+l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant
+pressé... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez
+madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-être cet
+homme ne serait-il plus là?... C'est singulier, il ne fait plus si froid
+que tout à l'heure...»</p>
+
+<p>Pendant que M. Durand fait ses réflexions, en se tenant toujours dans le
+côté éclairé par la lune et à une honnête distance de l'objet de ses
+inquiétudes, l'homme arrêté devant la maison, et qui n'était autre qu'un
+ivrogne, regardait à terre en faisant tout son possible pour ne pas se
+laisser tomber sur le pavé; avant de rentrer chez sa femme il avait
+voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pièces de
+monnaie étaient tombées de sa main; le pauvre diable faisait de vains
+efforts pour les retrouver, en murmurant de temps à autre: «Maudite
+nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du côté où il n'y a pas de
+lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout
+boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavés...
+Ma femme va me rosser... mais ça m'est égal...<a name="Page_15" id="Page_15"></a> je lui abandonne le côté
+où j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec
+moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me
+tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon &#339;il!... ils seront tombés
+dans la ruelle de queuque pavé!...»</p>
+
+<p>Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et
+s'éloigne en murmurant mais sans avoir aperçu Durand. Celui-ci sent que
+la respiration lui revient, en voyant l'homme s'éloigner lentement au
+lieu de venir à lui, et il se décide alors à s'approcher de la maison de
+l'accoucheur en se disant: «Il n'a pas osé s'adresser à moi... ma
+contenance ferme l'a fait renoncer à ses mauvais desseins... Allons,
+allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il
+s'agit d'avoir un héritier, je ne vois plus les périls... En avant!»</p>
+
+<p>Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court
+vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette placée
+auprès de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tête
+du côté par où l'homme s'est éloigné.</p>
+
+<p>On ouvre une croisée au second et l'on demande ce qu'on veut: «C'est
+moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le
+docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher,» répond notre
+homme d'une voix qu'il tâche de rendre ferme.</p>
+
+<p>«&mdash;M. le docteur est auprès d'un malade, mais dès qu'il rentrera on
+l'enverra chez vous.</p>
+
+<p>»&mdash;Comment, auprès d'un malade!» s'écrie Du<a name="Page_16" id="Page_16"></a>rand, «mais il me semble que
+quand il s'agit d'un nouveau-né dont je suis le père...»</p>
+
+<p>L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir
+vers lui la personne qui l'a si fort inquiété; l'ivrogne s'était arrêté
+un peu plus loin, indécis s'il retournerait chercher ses gros sous,
+lorsque la voix de M. Durand avait frappé, ses oreilles. Il s'était
+persuadé que c'était à lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouvé son
+argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas
+aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix
+enrouée: «Me v'là, l'ami... me v'là... Attends un peu... c'est à moi
+c't'argent-là... Attends... j't'aurai bentôt rattrapé...»</p>
+
+<p>Durand, qui ne se soucie nullement d'être rattrapé et qui prend pour des
+menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met à courir
+de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont à chaque instant il
+s'éloigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il
+arrive tout haletant rue des Nonaindières, il ne sait plus quel est le
+numéro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il
+croit reconnaître, empoigne le marteau à deux mains, frappe sept ou huit
+coups de suite, de manière à ébranler la maison et réveiller tout le
+quartier. Trouvant qu'on ne lui répond pas assez vite, il refrappe
+encore; plusieurs fenêtres s'ouvrent.</p>
+
+<p>«Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc?» demandent plusieurs personnes
+avec inquiétude.</p>
+
+<p>«La garde!... la garde!... la garde!...» répond l'herboriste d'une voix
+étouffée par la terreur et en<a name="Page_17" id="Page_17"></a> faisant toujours aller le marteau
+quoiqu'on le prie de ne plus frapper.</p>
+
+<p>«Mais où cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arrivé?... Est-ce le
+feu?...»</p>
+
+<p>»&mdash;La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue
+Saint-Paul...»</p>
+
+<p>M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperçoit que l'homme qu'il
+fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lâche aussitôt
+le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs détours en
+courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa
+porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la
+poche de son gilet, et se jette dans son allée comme un homme qui vient
+d'échapper à une mort certaine.</p>
+
+<p>Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant
+refermer avec violence la porte de l'allée, elle s'écrie: «Enfin les
+voilà!»</p>
+
+<p>Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, pâle, effaré, le
+front couvert de sueur, son foulard défait, ses bas sur ses talons, et
+qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.</p>
+
+<p>«Ah! mon ami... tu as bien couru,» dit madame Durand qui éprouve un
+instant de trêve à sa douleur. «Oui, oui... certes, j'ai couru,» répond
+M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en
+sûreté. «Nous avons pourtant trouvé le temps long! mon voisin,» dit
+madame Ledoux.<a name="Page_18" id="Page_18"></a></p>
+
+<p>«Et moi donc... Croyez-vous que j'étais à mon aise dans la
+rue...&mdash;L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?&mdash;Oui, madame, oui... tout
+le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!</p>
+
+<p>»&mdash;Mais qu'avez-vous donc, monsieur?» dit Catherine; «vous avez l'air
+tout sens dessus dessous?&mdash;Parbleu on le serait à moins... J'ai été
+attaqué par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi
+assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir,
+c'était fait de moi!&mdash;Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!&mdash;Vous pouvez vous
+flatter, madame, que cet enfant-là m'aura donné assez de peine.&mdash;Eh
+bien! voisin, c'est comme à mon treizième; mon mari... c'était le
+papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher
+l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la
+rue des Lions est mauvaise... oh! elle est très-mauvaise; il était près
+de trois heures du matin, le temps était vilain, je me rappelle qu'il
+avait plu toute la soirée; en détournant le coin de la rue des Lions,
+mon mari entend marcher près de lui... Heureusement j'avais eu la
+précaution de lui faire prendre son rotin...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! mon Dieu! voilà que ça revient!» s'écrie madame Durand dont les
+douleurs recommencent.</p>
+
+<p>«&mdash;Qui est-ce qui revient?» dit vivement l'herboriste en regardant
+derrière lui.</p>
+
+<p>«&mdash;Pardi! monsieur, c'est madame qui souf<a name="Page_19" id="Page_19"></a>fre,» dit Catherine, «et
+c't'accoucheur qui ne vient pas!»</p>
+
+<p>Dans ce moment on entend frapper avec violence à la porte de l'allée. La
+domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de
+lumière, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitôt en criant aux
+personnes qui sont dans la rue: «Entrez... entrez vite... suivez moi...
+Oh! il est ben temps que vous arriviez...»</p>
+
+<p>Et la pauvre Catherine est déjà retournée près de sa maîtresse, à qui la
+douleur arrache des cris violents.</p>
+
+<p>«&mdash;N'ayez plus d'inquiétude, madame,» lui dit-elle; «v'là not' monde
+arrivé.»</p>
+
+<p>En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient
+entendre dans l'escalier: bientôt on ouvre brusquement la porte; et un
+caporal, accompagné de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant
+d'une voix terrible: «Où sont les voleurs?»</p>
+
+<p>Au même instant la crise s'opère: madame Durand met au monde un petit
+garçon que madame Ledoux reçoit dans ses bras, en s'écriant: «Il sera
+aussi fort que mon quatorzième!...» M. Durand retombe sur sa chaise,
+examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: «Messieurs, c'est
+un garçon!...&mdash;C'est un garçon!...» répète Catherine. Alors le caporal
+se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec étonnement, en
+répétant: «Ah! c'est un garçon!»<a name="Page_20" id="Page_20"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<p class="head">LE BAPTÊME.</p>
+
+
+<p>Après le premier moment donné au trouble, à la joie, aux exclamations
+que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le
+monde, en présence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commença à se
+regarder, à se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il
+voyait, et le caporal fut le premier à s'écrier:</p>
+
+<p>«&mdash;Ha ça! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit témoin de la
+naissance de vot' fils que vous avez été chercher la garde?...»</p>
+
+<p>»&mdash;Mais, mon ami, à quoi donc avez-vous pensé?» dit madame Durand.</p>
+
+<p>«&mdash;C't'idée de faire venir un régiment pour voir madame accoucher!»
+murmure Catherine.</p>
+
+<p>«&mdash;Par exemple!» s'écrie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en
+ai reçu plus de cent dans<a name="Page_21" id="Page_21"></a> mes bras; mais voilà la première fois que je
+vois un accouchement aussi militaire!»</p>
+
+<p>M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa
+surprise, dit enfin: «Je n'ai point été vous requérir, messieurs, et je
+ne comprends pas pourquoi vous êtes venus.</p>
+
+<p>»&mdash;Nous sommes venus à la requête de deux jeunes hommes de la rue des
+Nonaindières, qui sont accourus au <i>posse</i>, en nous engageant d'aller
+ben vite chez <i>l'herborisse</i> de la rue Saint-Paul, qui venait de
+réveiller tout le quartier en criant à la garde: voilà, mon bourgeois.»</p>
+
+<p>M. Durand se pince les lèvres au récit du caporal, Catherine se retourne
+pour ne point rire au nez de son maître, et madame Ledoux s'écrie: «Il y
+a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir répandu
+l'alarme dans le quartier.»</p>
+
+<p>M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette méprise a pu avoir
+lieu. Dans ce moment on entend dans l'allée la voix aigre de madame
+Moka, qui crie: «Éclairez donc; Catherine, éclairez donc, voici M. le
+docteur...&mdash;Il est bien temps!» dit madame Ledoux.</p>
+
+<p>L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout était fini;
+encore madame Moka ne s'était-elle mise en route que pour aller
+s'assurer si le feu n'était point chez M. Durand.</p>
+
+<p>Le plus pressé est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut
+pas qu'ils aient été témoins de la naissance de son fils sans boire à sa
+santé. Catherine est chargée de les faire entrer dans la bou<a name="Page_22" id="Page_22"></a>tique et de
+leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose à
+chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les
+militaires préfèrent de l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>«A la santé du nouveau-né!» dit le caporal en élevant son verre. Les
+soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un
+grand verre d'eau sucrée, en disant: «A la santé de mon jeune fils...
+<i>primogenitus</i>.&mdash;A la santé du petit primogenitus!» répète le caporal,
+qui croit que ce nom est celui du nouveau-né.</p>
+
+<p>Catherine fait des bonds de joie en s'écriant: «Pardi! ce garçon-là sera
+un brave homme! ça lui portera bonheur d'avoir été salué tout de suite
+par des militaires.»</p>
+
+<p>Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et
+sourit gracieusement à la bonne.</p>
+
+<p>«Et à la santé de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi?» dit
+Catherine.</p>
+
+<p>«Si fait, la belle fille,» dit le caporal en tendant son petit verre;
+«c'est trop juste, il faut boire à la santé de la maman!»</p>
+
+<p>M. Durand se hâte de se faire un second verre d'eau sucrée, pendant que
+Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'écrient en c&#339;ur: «A
+la santé de l'accouchée!...</p>
+
+<p>»&mdash;A la santé de mon épouse... <i>mea uxor</i>,» dit M. Durand en avalant un
+second verre d'eau.</p>
+
+<p>«Ah! elle mérite ben ça,» dit Catherine; c'te pauvre chère femme, elle a
+fièrement souffert!...<a name="Page_23" id="Page_23"></a></p>
+
+<p>«&mdash;Il me semble,» dit le caporal en se tournant vers ses hommes, «que
+nous ne devons pas non plus oublier le papa.&mdash;C'est juste, il faut boire
+au papa,» disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que
+Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se décide à se faire un
+troisième verre d'eau sucrée.</p>
+
+<p>«Allons, camarades! à la santé du papa!» dit le caporal en élevant son
+verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux,
+et salue plus profondément, en répondant: «A ma santé, messieurs, <i>suum
+cuique</i>, j'y bois avec grand plaisir.»</p>
+
+<p>Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposés à boire
+encore à la santé d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un
+peu de peine à avaler son troisième verre d'eau sucrée, se hâte d'ouvrir
+la porte qui donne sur la rue, et congédie le caporal et son monde.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le calme s'est rétabli dans la chambre de l'accouchée;
+le docteur a donné ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a
+embrassé l'enfant qui est emmailloté et placé près de sa mère, pour qui
+cette vue est un dédommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux
+rentre chez elle, et M. Durand, après avoir embrassé sa femme sur le
+front, retourne se coucher en se disant: «Voilà une nuit qui a été bien
+périlleuse pour ma femme et pour moi!...»</p>
+
+<p>Il était à peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla
+carillonner à la porte de l'her<a name="Page_24" id="Page_24"></a>boriste; ce petit monsieur, qui était
+encore en veste du matin et en pantalon de laine à pied, et sans
+chapeau, était déjà coiffé et frisé comme pour aller au bal; ses cheveux
+artistement crêpés sur le haut de la tête, formaient une bouffette
+au-dessus de chaque oreille, et par derrière une queue un peu courte,
+mais très-épaisse, était nouée avec un large ruban noir, et se balançait
+avec grâce sur le collet de la veste; tout cela était farci de poudre et
+de pommade, quoique ce ne fût déjà plus la mode d'être poudré, mais le
+monsieur dont nous venons de décrire la coiffure avait ses raisons pour
+tenir à la poudre: il était perruquier-coiffeur, et il avait déclaré que
+tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais à
+lui faire couper sa queue.</p>
+
+<p>M. Bellequeue, c'était le nom du coiffeur (et il tenait à être bien
+nommé), était un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et fraîche;
+son nez, quoiqu'un peu gros, n'était point mal fait; ses yeux, quoiqu'un
+peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande,
+était assez agréable et laissait voir de fort belles dents; joignez à
+cela des sourcils bien noirs, des joues colorées, une taille petite mais
+bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des
+manières aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait
+dans le quartier la réputation d'être très-galant, très-amateur du beau
+sexe, et de coiffer avec autant de goût qu'au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'écriant: «Eh
+bien! ma chère, c'est donc fini...<a name="Page_25" id="Page_25"></a> c'est donc terminé?... Je viens de
+savoir cela par le docteur qui était chez une de mes pratiques.&mdash;Oui,
+monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il
+paraît que ça fait ben souffrir?...&mdash;Et nous avons un garçon?&mdash;Oui,
+monsieur, un beau gros garçon, qui est gentil tout plein...&mdash;A qui
+ressemble-t-il, Catherine?&mdash;Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop
+dire... quoique ça j'crois ben qu'c'est plutôt à madame qu'il
+ressemblera...&mdash;Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais
+enchanté de l'embrasser, cet enfant... Je sens là... Oui, c'est drôle...
+ça me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce
+garçon...&mdash;Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est
+sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu
+tant d'événemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le
+corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.&mdash;Bah!... des
+soldats?&mdash;Oui, monsieur... avec leurs baïonnettes encore!&mdash;Ha ça, à quoi
+pense donc Durand?... et les m&#339;urs... car il faut toujours des m&#339;urs...
+Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour
+commencer un si beau jour.&mdash;Volontiers, monsieur.»</p>
+
+<p>M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte
+lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.</p>
+
+<p>«Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?&mdash;Oui, mon
+cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.&mdash;Mon compliment bien sincère,
+mon ami.&mdash;Je le reçois avec plai<a name="Page_26" id="Page_26"></a>sir... Je sais, monsieur Bellequeue,
+tout l'attachement que vous portez à ma famille... aussi ai-je pensé,
+comme ma femme, devoir vous donner la préférence pour être parrain de
+mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit...
+mais les amis avant tout...&mdash;Croyez, mon cher Durand, que je suis
+sensible à cette action... Je veux être un second père pour votre
+fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je
+pour commère?&mdash;Une tante de ma femme, une teinturière retirée.&mdash;De quel
+âge?&mdash;Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.»</p>
+
+<p>Bellequeue se retourne en faisant une légère grimace et murmurant: «Deux
+boîtes de dragées suffiront;» et M. Durand, tout en achevant sa
+toilette, conte à son voisin les événemens qui lui sont arrivés dans la
+nuit.</p>
+
+<p>«Il fallait frapper chez moi,» dit le coiffeur, «j'aurais été avec
+vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma
+canne à dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous
+buvez là?&mdash;C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du
+saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnéraire, mais
+comme je ne suis pas tombé...&mdash;Eh mais... il me semble que j'entends
+crier... c'est le nouveau-né sans doute?...&mdash;Il n'a fait que cela toute
+la nuit!...&mdash;Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc
+l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit être éveillée...»</p>
+
+<p>M. Bellequeue entraîne l'herboriste, et ces mes<a name="Page_27" id="Page_27"></a>sieurs arrivent dans la
+chambre de l'accouchée, qui est déjà coiffée d'un fort joli bonnet du
+matin; car, les douleurs passées, le premier soin de ces dames est de
+chercher à plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au
+coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame
+Moka lui présente l'enfant en disant: «Voyez comme il est joli!»</p>
+
+<p>Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-né, qui lui bave sur la
+figure, et le considère d'un air attendri, tandis que M. Durand
+s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: «C'est absolument
+mon menton et la forme de ma tête!&mdash;Oui,» dit Bellequeue, «je crois
+qu'il y aura quelque chose.»</p>
+
+<p>Madame Moka reprend l'enfant en faisant une révérence au parrain; car
+madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la
+prétention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de
+garder un général et la femme d'un sénateur, on doit nécessairement
+avoir de très-bonnes manières; et quoique madame Moka se trompe souvent
+dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en répétant
+qu'<i>elle n'est point sur sa bouche</i>, on s'aperçoit sur-le-champ que
+c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.</p>
+
+<p>«A quand le baptême?» dit Bellequeue. «&mdash;Demain, mon compère, si vous
+voulez bien.&mdash;Comment donc, ma jolie commère, mais vous savez que je
+suis toujours prêt!...&mdash;Mais,» dit M. Durand, «si nous attendions que la
+fièvre laiteuse soit passée?&mdash;Oh! non, monsieur, je pré<a name="Page_28" id="Page_28"></a>fère que le
+baptême se fasse demain...&mdash;Je suis rangée dans l'avis de madame,» dit
+la garde. «Le plus tôt qu'on <i>pusse</i> est le mieux; au moins ensuite si
+nous <i>vouliâmes</i> être tranquilles, je ne vois rien qui nous en
+<i>empêchasse</i>.&mdash;Écrivez vite à la nourrice, monsieur Durand... Vous
+savez, à Saint-Germain...&mdash;Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?&mdash;Oui,
+mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part à la
+famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donné une
+liste.&mdash;Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur
+Bellequeue... si vous aviez un moment à me donner pour m'aider à faire
+toutes ces lettres...&mdash;Volontiers; il est de bonne heure, et les petites
+maîtresses que j'ai à coiffer ne se lèvent pas si matin.&mdash;Passons alors
+à mon bureau...»</p>
+
+<p>M. Durand descend à sa boutique, dans laquelle son bureau est établi
+derrière un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouchée,
+donne un regard expressif à l'enfant, et suit l'herboriste en marchant
+encore sur ses pointes, habitude qu'il a contractée dans la rue en
+courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver
+crotté; et madame Moka dit en le voyant s'éloigner: «Il serait difficile
+qu'on <i>trouvisse</i> un parrain plus courtois.»</p>
+
+<p>L'herboriste se gratte la tête devant son bureau, et tourne sa plume
+dans ses doigts en disant: «Comment tourne-t-on ces lettres-là?... comme
+c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en<a name="Page_29" id="Page_29"></a> écrire...
+Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou
+laxative, ça serait déjà fait.&mdash;Vous êtes donc un peu médecin, mon
+compère?» dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.&mdash;Oh! je
+suis si versé dans la connaissance des simples!... J'ai herborisé à
+Pantin, à Saint-Denis, à Fontenay, à Sèvres... Quand je vais à la
+campagne, je m'arrête à chaque pas... je regarde dans tous les
+coins.&mdash;Vous avez dû voir bien des choses... Mais il s'agit de mon
+filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le
+monde.&mdash;C'est juste, une circulaire.&mdash;Quoique je sois garçon, j'ai
+souvent aidé des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai
+l'honneur de vous faire part...&mdash;C'est cela même! m'y voilà!... Ce
+n'était que le début qui me manquait.»</p>
+
+<p>M. Durand prend une feuille de papier et écrit: «J'ai l'honneur de vous
+faire part... que ma femme est heureusement accouchée de son premier...
+Est-ce bien?</p>
+
+<p>«&mdash;Très-bien,» dit Bellequeue; «continuez.&mdash;Le nouveau-né est un
+garçon...&mdash;Parfaitement tourné!&mdash;Il est né viable... et toute la famille
+se porte bien. Il me semble que ça n'est pas mal comme cela, et que ça
+dit tout.&mdash;C'est dicté comme par un écrivain public!... Je vais vite
+vous en faire plusieurs copies.»</p>
+
+<p>Cette affaire terminée, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de
+venir le revoir dans la journée; et, comme le baptême du lendemain doit
+être suivi d'un repas de famille, on prépare tout dans la<a name="Page_30" id="Page_30"></a> maison de
+l'herboriste pour célébrer dignement la naissance du petit Durand.
+Catherine est fort occupée à sa cuisine. M. Durand, forcé de rester à sa
+boutique, songe déjà à ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de
+la camomille ou des feuilles de mûrier, voit son héritier revêtu de la
+toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se représente
+son enfant déjà assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de
+cavalier à la promenade. Son fils sera joli garçon, bien fait,
+spirituel. Elle voit déjà tout cela en considérant le petit poupon qui
+ouvre à peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... Où
+n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mère sont les plus doux à former, et
+du moins ne sont pas toujours tracés sur le sable.</p>
+
+<p>Au milieu du mouvement qui règne dans la maison, madame Moka va et vient
+sans cesse dans la chambre, souvent même elle descend à la cuisine; et,
+tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros
+morceaux de sucre dans son café, et a soin de se verser toute la crême
+du lait. Puis, deux heures après, elle prend un petit bouillon dans
+lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par là-dessus un grand
+verre d'un vieux vin de Beaune destiné à l'accouchée, et qu'elle trouve
+probablement à sa convenance tout en disant: «Il me <i>falûme</i> toujours
+bien peu de chose pour que j'<i>attendasse</i> le dîner... Quand je <i>garda</i>
+la femme du sénateur, je ne <i>prîme</i> souvent rien dans la nuit.»</p>
+
+<p>Bellequeue est revenu dans l'après midi. M. Durand est monté un moment
+près de sa femme, et ils<a name="Page_31" id="Page_31"></a> sont tous deux fort inquiets du nom de baptême
+que portera leur fils; l'arrivée du parrain doit naturellement décider
+la question.</p>
+
+<p>«Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue?» dit l'herboriste en le
+voyant entrer.&mdash;Comment je m'appelle?&mdash;Oui, mon compère, c'est votre nom
+de baptême que nous n'avons pas encore songé à vous demander,» dit
+l'accouchée, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon
+fils.&mdash;Ma chère commère je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous
+servir.&mdash;Jean? rien que Jean?&mdash;Pas davantage, mais il me semble qu'il
+n'est pas fort nécessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est
+de faire honneur à celui que l'on porte, d'avoir des m&#339;urs, et d'être
+galant avec les dames.»</p>
+
+<p>Madame Durand ne répond rien, mais elle fait une légère grimace, parce
+que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingué, et qu'elle
+aurait voulu pour son fils un nom à la fois sonore et gracieux. Quant à
+M. Durand, il murmure entre ses dents: «Jean... <i>Joannes</i>... Oui, c'est
+un nom facile à prononcer... cependant j'aurais assez aimé un nom qui
+aurait dit quelque chose, comme par exemple... <i>Géranium</i>, <i>Rosarium</i> ou
+<i>Stramonium</i>.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! mon voisin!... ces noms-là sentent le jus d'herbe en diable.&mdash;Pas
+du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-là embaument au contraire, et je
+puis vous prouver...&mdash;Eh, monsieur!» dit madame Durand, «je ne veux pas
+de tout cela! Est-ce qu'il y a un Géranium dans le calendrier?<a name="Page_32" id="Page_32"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Je ne présuppose pas qu'on en <i>trouvît</i>, dit madame Moka.
+«&mdash;Parlez-moi d'Édouard, de Stanislas, d'Eugène... c'est joli, c'est
+doux, c'est gracieux!</p>
+
+<p>»&mdash;Ma foi, ma commère, vous appellerez votre fils comme vous voudrez,
+quant à moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut
+bien un autre!&mdash;Certainement, mon compère, je suis loin de le trouver
+laid... il est seulement un peu court.&mdash;C'est plutôt dit.&mdash;Nous verrons
+aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme
+Ursule.</p>
+
+<p>»&mdash;Je n'appellerai point mon fils Ursule,» dit l'herboriste, «j'aime
+mieux Jean...&mdash;Mais nous déciderons tout cela demain... A quel le heure
+le baptême?&mdash;A midi.&mdash;Fort bien, je serai ponctuel.&mdash;Vous savez que vous
+dînez avec nous.&mdash;Oui, ma chère commère, je vous laisse et vais faire
+mes emplettes.&mdash;Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie,
+je vous en prie!...&mdash;Soyez tranquille... ceci est mon affaire... à
+demain.»</p>
+
+<p>Bellequeue sort vivement sans vouloir écouter madame Durand, qui lui
+crie qu'elle se fâchera s'il fait de la dépense, et madame Moka dit: «Je
+serais bien étonnée qu'un tel parrain ne <i>fesse</i> pas bien les choses.»</p>
+
+<p>Après une nuit que l'on aurait passée fort tranquillement si le
+nouveau-né avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable
+de faire pendant cinq heures consécutives, le jour du baptême s'annonça
+par une jolie petite pluie ou grésil qui gelait<a name="Page_33" id="Page_33"></a> en tombant, ce qui
+rendait le pavé excessivement glissant, mais heureusement la nourrice
+arriva à bon port. C'était une paysanne de vingt-quatre ans, fortement
+constituée, dont le mari louait des ânes aux amateurs de Saint-Germain,
+pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-nés de la
+capitale. En voyant la nourrice, madame Moka déclare qu'il n'est pas
+probable que le nourrisson <i>pusse</i> jamais manquer, et madame Ledoux
+s'écrie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la nourrice de son
+douzième, qui était du papetier.</p>
+
+<p>Quant à celui que cela regardait le plus, il est probable que sa
+nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidité sur ce qu'elle lui
+présentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui
+promettait l'abondance, il y resta collé pendant une heure, sans qu'il
+fût possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire à madame Moka que
+l'enfant annonçait beaucoup de caractère.</p>
+
+<p>La nourrice aurait pu repartir le même jour pour son pays, mais madame
+Durand ne voulait point se séparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le
+mettant en nourrice à quatre lieues de la capitale, elle se promit de le
+voir souvent, il fut décidé que Suzon resterait au baptême et ne
+repartirait que le lendemain.</p>
+
+<p>M. Durand s'est mis en noir de la tête aux pieds; il ne trouve rien qui
+l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur.
+Les parens invités pour la cérémonie ne tardent pas à arriver. D'abord,
+c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va<a name="Page_34" id="Page_34"></a> embrasser sa nièce, en lui
+présentant le bonnet de baptême, qui est garni de fine dentelle; puis,
+veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prêter aux caresses
+de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des
+mains, et la tante s'écrie: «Il est charmant! c'est tout ton portrait,
+ma chère Félicité.»</p>
+
+<p>L'accouchée sourit, et monsieur Durand, qui est à quelques pas, fait un
+profond salut à madame Grosbleu, en murmurant: «Oui, je crois qu'il sera
+bien!...»</p>
+
+<p>Bientôt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du
+Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire
+voir qu'il était piqué de ne pas avoir été choisi pour parrain; mais son
+épouse lui a fait sentir que c'était de la dépense de moins, sans
+compter les époques de fêtes et de jour de l'an, auxquelles un filleul
+ne manque jamais à venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris
+qu'un filleul est une hypothèque indirecte placée sur notre bourse, ne
+conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air très-agréable.</p>
+
+<p>Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Aglaé, sa s&#339;ur. M. Fourreau
+est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatéral de madame
+Durand. C'est un homme qui tient très-bien sa place à table, mais auquel
+il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations
+journalières. Mademoiselle Aglaé Fourreau, qui est sur le point
+d'attraper sa trentième année, et n'a pas encore rencontré un<a name="Page_35" id="Page_35"></a> amoureux
+pour <i>le bon motif</i>, est douée d'une vivacité qu'elle s'attache, à
+augmenter encore par une étourderie qui ne semble pas toujours
+naturelle; mais mademoiselle Aglaé veut encore avoir l'air d'une enfant,
+et, persuadée que la gaîté, l'enfantillage et la distraction sont
+l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des années à
+conserver ce qui était excusable chez elle à dix-huit ans. Sa voix
+qu'elle prend dans sa tête, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours
+la même note, sans y apporter jamais ni un dièse, ni un bémol; elle rit
+de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-même; et comme
+il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste,
+elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait
+penser à autre chose qu'à ce qu'on lui dit, ce qui est très-agréable
+pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Aglaé a été assez
+gentille à dix-huit ans, et elle pourrait l'être encore si elle riait
+moins souvent.</p>
+
+<p>Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse
+recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes
+pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent
+faire la partie de l'herboriste, achèvent de compléter la réunion qui
+vient rendre hommage à l'accouchée et admirer le marmot, devant lequel
+chacun répète la phrase d'usage: «C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il
+est fort!... Il aura des yeux superbes!...»</p>
+
+<p>A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa
+cravate, et prononçant d'un<a name="Page_36" id="Page_36"></a> air malin: «Je n'en fais pas souvent...
+mais aussi je les fais supérieurement conformés.»</p>
+
+<p>M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie,
+s'approche de l'herboriste en lui disant: «Est-ce que vous ne lui avez
+pas encore fait prendre une infusion de simples?&mdash;A qui?&mdash;A votre
+enfant.&mdash;Je voulais qu'il bût une décoction de pariétaire, <i>helxine</i>,
+parce que cela prépare admirablement toutes les voies gastriques; la
+garde a prétendu que c'était trop tôt... Ces femmes-là sont tellement
+routinières!... Mais ce matin, pendant que mon épouse dormait et que
+madame Moka déjeunait avec la nourrice, j'ai lestement débarbouillé le
+petit avec une eau de sureau, <i>sambuceus</i>, qui doit le préserver de tous
+maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a déjà!&mdash;C'est
+vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.»</p>
+
+<p>Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant à
+tue-tête: «Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de
+l'accouchée!... Mais ça n'a pas le sens commun... et tant de monde
+autour d'elle!... et puis, on la fait causer, ça ne vaut rien... Comment
+cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle été bonne... Encore bien
+fatiguée, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il
+sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...</p>
+
+<p>»&mdash;Ce n'est rien,» dit M. Durand. «C'est une petite expérience... une
+mesure de prévoyance que j'ai mise en usage...<a name="Page_37" id="Page_37"></a></p>
+
+<p>«&mdash;Comment, monsieur,» dit madame Durand, «vous avez lavé ce cher amour
+avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi
+des simples, madame...&mdash;Eh! monsieur, mêlez-vous de vos simples, et ne
+faites pas d'expérience sur mon fils!...&mdash;Pour moi, j'en ai eu quatorze,
+mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari,
+l'huissier, a fait boire un peu de vin à mon premier, mais cela l'a fait
+tousser pendant une heure. A mon septième, mon mari, l'ébéniste, a voulu
+lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se développât
+mieux, mais il était bossu quand il est mort; enfin, mon treizième, qui
+était du papetier, annonçant une vue très-faible, nous lui fîmes porter
+des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce
+sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble
+que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?&mdash;Et le
+parrain, ma chère amie.&mdash;Ah! c'est juste!... le parrain.&mdash;Et mon cousin,
+M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fâchée qu'il nous
+manquât; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette à la
+disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses!
+avec un goût! un fini!...</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drôle!» dit mademoiselle Aglaé,
+en riant aux éclats. Et madame Ledoux répond: «Je crois que je l'ai
+entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet,<a name="Page_38" id="Page_38"></a> il a un bien
+beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins
+quatre aveugles chez vous.</p>
+
+<p>»&mdash;Je crois que le violon attaque les nerfs,» dit tout bas M. Endolori à
+M. Durand. «&mdash;Oui,» répond l'herboriste; «mais on prend quelques pincées
+de menthe, <i>menta mentæ</i>; c'est un antispasmodique.»</p>
+
+<p>Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la
+conversation en entrant dans la chambre avec la légèreté d'un zéphir, se
+trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A
+cette entrée aérienne on a déjà reconnu M. Mistigris, professeur de
+danse, qui, quoique âgé alors de près de quarante ans, ne tient pas à
+terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la
+physionomie a bien l'expression de son état, et annonce un homme qui a
+sans cesse des pirouettes devant les yeux.</p>
+
+<p>«Nous parlions de vous, mon cher cousin,» dit madame Durand en
+présentant sa main à M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une
+jambe. «Je craignais que vous ne vinssiez pas!&mdash;Je vous avais promis
+d'être ici avec ma pochette à midi... me voilà. J'ai eu quelques leçons
+qui m'ont retardé; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant
+le pavé est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un écart sur le
+dos... Bonjour, Durand... où est donc l'enfant?...</p>
+
+<p>»&mdash;Le voilà, monsieur,» dit madame Moka; attendez que je le
+<i>tinsse</i>.&mdash;Comment le trouvez-<a name="Page_39" id="Page_39"></a>vous, cousin?» dit madame Durand. «&mdash;Oh!
+ce n'est pas la figure qui m'inquiète!... Voyons ses jambes.&mdash;Impossible
+maintenant; il est emmaillotté et habillé pour le baptême.&mdash;C'est qu'en
+voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera;
+car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de
+départ d'après lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins
+gros, bien ou mal placé, voilà des symptômes immanquables d'esprit ou de
+talent...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet!» dit mademoiselle
+Aglaé Fourreau en se dandinant.</p>
+
+<p>«&mdash;On y a tout, mademoiselle; j'y place même l'âme.&mdash;Quant à l'âme, mon
+cousin,» dit l'herboriste avec gravité, «Hippocrate la loge dans le
+ventricule gauche du c&#339;ur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le
+cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.&mdash;Eh bien, mon cousin, si
+ces messieurs mettent l'âme dans le ventre, dans le cerveau, ou entre
+les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le
+mollet; chacun son système.</p>
+
+<p>»&mdash;Encore une fois, messieurs,» dit madame Ledoux, en élevant la voix
+pour couvrir celle de ces messieurs, «vous faites trop de bruit, vous
+parlez trop haut; ma voisine aura mal à la tête, puis le poil comme je
+l'ai eu à mon sixième, qui était de l'ébéniste.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! <i>j'aperçusse</i> le parrain,» dit madame<a name="Page_40" id="Page_40"></a> Moka. A l'annonce du
+parrain, le calme se rétablit dans la chambre, les parens voulant
+examiner avec attention celui que l'on avait jugé digne de tenir le
+nouveau-né sur les fonts baptismaux, et chacun étant curieux de voir ce
+qu'il allait apporter à la marraine et à l'accouchée.</p>
+
+<p>M. Bellequeue se présente en frac bleu, dont les boutons brillaient
+comme autant de petits miroirs, en gilet de piqué blanc et en culotte
+noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des
+culottes en 1805, et que c'est à cette époque que se passaient les
+événemens que nous avons l'avantage de vous raconter.</p>
+
+<p>Bellequeue, coiffé avec un soin tout particulier, tient à la main son
+chapeau à trois cornes, et sous chacun de ses bras, des boîtes de
+dragées; de plus, deux petits paquets entourés de faveur sont suspendus
+à ses doigts, et un beau bouquet est attaché à l'une des boîtes de
+bonbons.</p>
+
+<p>Le parrain, quoique un peu embarrassé par tout ce qu'il porte, entre
+dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte
+quelquefois pour tâcher de ne point avoir l'air bête, et qui ne trompe
+que les sots; mais revenant bientôt à sa physionomie habituelle,
+Bellequeue sourit à tout le monde; puis, s'avançant vers l'accouchée,
+lui présente quatre boîtes nouées avec de la faveur bleue, et un petit
+paquet qui renferme quatre paires de gants.</p>
+
+<p>«J'étais certaine que vous feriez des folies,» dit madame Durand en
+lançant un regard en cou<a name="Page_41" id="Page_41"></a>lisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite
+deux petits pots de confiture de Bar et les lui présente en disant:
+«Ceci est pour l'estomac...&mdash;Encore!... Je vais me fâcher, mon
+compère!...&mdash;Et ceci est pour la poitrine,» dit Bellequeue en sortant de
+sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. «&mdash;Ah! c'est par trop
+galant!...</p>
+
+<p>»&mdash;Voici votre commère; mon cher Bellequeue,» dit l'herboriste en
+présentant madame Grosbleu qui fait une grave révérance au parrain.
+Celui-ci présente alors à la marraine un bouquet assez beau, puis quatre
+boîtes qu'il s'est décidé à lui acheter ainsi que le petit paquet de
+gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les présens de son
+compère, Bellequeue s'approche de l'accouchée et trouve moyen de lui
+dire à demi-voix: «Ses gants sont de Grenoble, les vôtres sont de
+Paris... Vos dragées sont à la vanille, vous avez beaucoup de pistaches,
+et elle n'a que des noisettes.»</p>
+
+<p>Madame Durand répond à tout cela par un regard malin, et madame Moka
+s'écrie, en mettant ses cinq doigts dans une des boîtes que madame
+Grosbleu vient d'ouvrir: «C'est un baptême <i>conséquent</i>, et je
+<i>doutasse</i> qu'on en <i>visse</i> de plus beau.</p>
+
+<p>»&mdash;A propos, ma chère tante, quel est donc votre prénom?» dit madame
+Durand. «&mdash;Jeanne, ma chère amie. Est-ce que tu ne te souviens plus
+qu'on me nommait toujours Jeannette...&mdash;Il s'ensuit de là que notre
+filleul doit nécessairement se nommer Jean,» dit Bellequeue; «cependant
+si la maman veut y ajouter un second nom.&mdash;Eh<a name="Page_42" id="Page_42"></a> bien! appelez-le
+Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-là.&mdash;Jean-Stanislas, c'est
+entendu... Il est l'heure de partir.&mdash;Les deux fiacres sont à la porte,»
+dit Catherine...</p>
+
+<p>«&mdash;Est-ce que tout le monde va me quitter?» dit l'accouchée; «&mdash;Moi, je
+suis <i>inviolable</i> près de vous, madame,» dit madame Moka en suçant la
+grosse dragée qu'elle a eu soin d'attrapper. «&mdash;Je crains que la voiture
+ne me donne des étourdissemens,» dit M. Endolori. «&mdash;Ah! un baptême, ce
+doit être bien gentil,» dit mademoiselle Aglaé. «&mdash;Une minute, que je
+règle l'ordre et la marche,» dit M. Mistigris, qui, après avoir admiré
+les jambes du parrain, était allé faire des entrechats dans la salle à
+manger. «Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en
+mesure...»</p>
+
+<p>Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine,
+se met à jouer <i>une fièvre brûlante</i> de Richard, en marchant à la queue
+de la société; son intention était même de se placer sur le siége d'une
+voiture, à côté du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour
+tâcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige,
+il se décide à entrer dans l'intérieur de la voiture où est l'enfant
+avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle
+Aglaé, et pour charmer la société, il joue tout le long de la route des
+valses que l'enfant accompagne en criant.</p>
+
+<p>Nous ne suivrons pas la société à la mairie et à l'église; on sait ce
+que c'est qu'un baptême, et celui-ci ne présente nul fait particulier,
+si ce n'est que<a name="Page_43" id="Page_43"></a> M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'église, ce
+qu'on ne lui permit pas. Enfin, après avoir dûment constaté que le 15
+mars 1805, il était né un fils à monsieur et madame Durand, unis en
+légitime mariage, le nouveau-né fut nommé Jean-Stanislas, mais le
+premier nom étant plus facile à prononcer plut davantage à la nourrice,
+qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua à ne répondre
+qu'à ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperçut que cela
+flattait le parrain. Or, nous ferons désormais comme la nourrice, et
+nous n'appellerons plus notre héros que Jean; trouvant comme M.
+Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de
+toutes les façons, il doit nécessairement y en avoir de très-aimables,
+de très-spirituels, de très-honnêtes, et de très-braves. Nous verrons
+par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.</p>
+
+<p>On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau
+à sa main, même pour descendre de voiture, et le son de la pochette de
+M. Mistigris annonça le retour de la société.</p>
+
+<p>Il était près de trois heures, et le déjeuner, ou plutôt le dîner était
+servi dans la chambre de l'accouchée, qui voulait être témoin de la
+fête, quoique madame Moka lui eût dit qu'il était à craindre que cela
+n'<i>embarrassît</i> sa tête. Catherine s'était surpassée, et le fumet du
+premier service flattait agréablement l'odorat. Madame Durand avait
+désigné les places: ne se souciant pas que Bellequeue fût à côté de
+mademoiselle Aglaé, elle le mit entre la marraine<a name="Page_44" id="Page_44"></a> et madame Renard;
+mademoiselle Fourreau se vit forcée de rire avec M. Endolori et le
+joueur de dominos, qui était gai comme un double six.</p>
+
+<p>Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des
+assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui,
+tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service
+la conversation s'engagea; tout en goûtant un mets nouveau, en dégustant
+le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train
+sur la beauté de nouveau-né, et les vertus qu'il devait avoir s'il
+tenait de ses parens; mademoiselle Aglaé riait au nez de M. Endolori,
+qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela
+est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux
+champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant à
+Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui
+faisait disparaître avec dextérité tout ce qui se trouvait sur son
+assiette, et la présentait de nouveau à chaque plat qu'on servait en
+disant: «C'est seulement pour que j'y <i>goutasse</i>.» Madame Ledoux
+mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec
+l'huissier, l'ébéniste et le papetier; M. Renard l'écoutait en faisant
+un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu
+coûter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se
+verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand
+attendait avec impatience que l'on servît d'un plat d'&#339;ufs à la neige
+dans lesquels, à l'insu de Catherine, il avait<a name="Page_45" id="Page_45"></a> jeté une infusion de
+simples qui devait, d'après son calcul, leur donner un goût excellent.</p>
+
+<p>Les &#339;ufs à la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit
+rien, mais il sourit en voyant que chacun paraît surpris du goût qu'ils
+ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut être.</p>
+
+<p>«Je vais vous le dire, moi,» s'écrie M. Durand, «car je crois que vous
+chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes
+pour le sang, et à la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait
+un petit extrait que j'ai mêlé en secret à ces &#339;ufs, afin de vous faire
+une surprise agréable; je suis certain qu'à la cour même on ne mange
+rien de semblable... Hein! c'est délicieux, n'est-ce pas?...»</p>
+
+<p>Les convives se regardent en murmurant: «Oui... c'est drôle... c'est un
+goût tout particulier...&mdash;Oh! j'étais sûr de mon affaire... vous verrez
+que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout,» dit Bellequeue. «&mdash;Ni
+moi,» dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en
+envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas
+ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquième coup de pied qu'elle
+reçoit depuis le potage.</p>
+
+<p>«Moi, je ne trouve pas que cela <i>sentisse</i> trop,» dit madame Moka. Les
+autres convives font comme Bellequeue et n'achèvent pas leurs &#339;ufs à la
+neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'était bon pour le sang, s'en
+fait servir une seconde fois, et en de<a name="Page_46" id="Page_46"></a>mande une troisième lorsque
+l'herboriste assure que c'est un plat qui peut préserver de beaucoup de
+maladies.</p>
+
+<p>Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expériences sur le dessert, et
+l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant à la santé du
+nouveau-né et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres;
+mademoiselle Aglaé rit aux éclats, parce que le bouchon est allé sur le
+nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka,
+après avoir lestement vidé le sien, boit celui de son voisin et s'écrie
+ensuite: «Ah! Dieu! est-ce que je <i>m'eusse</i> trompé?</p>
+
+<p>»&mdash;Que fera-t-on de mon filleul,» dit madame Grosbleu. «As-tu déjà des
+projets, ma chère Félicité?&mdash;Ma tante, je veux que ce soit un joli
+garçon,» dit madame Durand: «quant à l'état, nous verrons sa
+vocation...&mdash;Surtout, ayez soin de lui faire apprendre à danser de bonne
+heure,» dit M. Mistigris, «c'est le moyen de développer son corps et son
+jugement.</p>
+
+<p>»&mdash;Si on faisait de mon filleul un brave militaire,» dit Bellequeue, qui
+avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. «Eh!
+eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service
+à dix-huit ans, et je gage qu'à vingt, il sera capitaine.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...&mdash;Non,
+ma chère commère; mais je dis que l'état militaire peut aujourd'hui
+mener très-loin...&mdash;Moi, je désire que mon fils soit un<a name="Page_47" id="Page_47"></a> savant,» dit M.
+Durand, «je le mènerai herboriser à quatre ou cinq ans; et quand il
+connaîtra bien les simples, son affaire sera faite.&mdash;Il faudra lui
+acheter un domino,» dit le voisin, «il n'y a rien qui apprenne plus vite
+à compter.»</p>
+
+<p>M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se
+remuer sur sa chaise, il est pâle, il fait des grimaces, et les trois
+assiettées d'&#339;ufs aux simples qu'il a mangées, semblent le mettre fort
+mal à son aise.</p>
+
+<p>En attendant que le petit Jean soit un savant ou un héros, Bellequeue
+propose une rasade à sa santé; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse
+quelques mots à l'oreille de l'herboriste, qui lui répond: «Preuve que
+cela vous fait du bien?» M. Endolori, ne voulant pas montrer ces
+preuves-là à toute la société, se lève et sort de la chambre en se
+tenant en deux. Cependant la gaîté est devenue plus bruyante, Bellequeue
+veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Aglaé ne cesse pas de
+rire, et madame Moka fait du <i>gloria</i> pour la troisième fois.</p>
+
+<p>Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatiguée, alors la
+société songe à se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on
+sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la
+gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait très-froid dans
+la boutique, chacun préfère retourner chez soi. M. Endolori, qui vient
+enfin de reparaître et semble avoir beaucoup de peine à marcher, prie M.
+Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste
+reconduit son voisin,<a name="Page_48" id="Page_48"></a> en lui assurant qu'il se portera parfaitement le
+lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tête
+comment il s'y prendra pour donner à son fils l'amour des simples.<a name="Page_49" id="Page_49"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<p class="head">VOYAGE EN COUCOU.&mdash;VISITE A LA NOURRICE.</p>
+
+
+<p>Le lendemain de cette mémorable journée, le petit Jean âgé de trois
+jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez
+laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus âgé avait à peine
+six ans, sans compter celui qui venait d'être sevré. On voit que tout en
+louant des ânes, le père Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.</p>
+
+<p>Madame Durand avait versé beaucoup de larmes en embrassant son fils,
+tandis que M. Durand pérorait pour faire comprendre à son épouse que
+Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille
+pas par un bateau à vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en
+peu de temps.</p>
+
+<p>Une mère entend mal tout ce qui tend à lui prouver qu'elle a tort de
+pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude
+d'écouter<a name="Page_50" id="Page_50"></a> très-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourrée de
+cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir à un petit duc
+(mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas été autrement fait que
+le petit Jean), Suzon reçut de la maman toutes les recommandations que
+peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne
+jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce
+qui ne l'empêcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.</p>
+
+<p>M. Durand voulait aussi donner ses ordres à la nourrice, mais sa femme
+lui fit entendre qu'un homme ne doit se mêler d'un enfant que lorsqu'il
+a cessé de téter. L'herboriste se rendit à la justesse de cette
+remarque; cependant il remit en cachette à Suzon un paquet renfermant
+des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en
+faire prendre en infusion à son fils, toutes les fois qu'elle le verrait
+éternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna
+le paquet de fleurs et de graines à ses lapins, qui cependant n'avaient
+pas éternué.</p>
+
+<p>Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon était une méchante
+femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin
+de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincèrement; mais elle
+ressemblait à la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent
+beaucoup mieux élever un enfant que les gens de Paris, et qui, après
+avoir écouté bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en
+font jamais qu'à leur tête.<a name="Page_51" id="Page_51"></a></p>
+
+<p>Les couches n'ayant nul résultat fâcheux, au bout de quinze jours madame
+Moka fut congédiée; mais comme elle avait été très-satisfaite du baptême
+et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas
+sans annoncer qu'elle <i>revinsserait</i> souvent s'informer de la santé de
+madame.</p>
+
+<p>Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rétablie, avait
+déjà recouvré ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquième année,
+l'épouse de l'herboriste était une petite brune, fort agréable, d'une
+fraîcheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens
+de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main à sa
+coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa
+physionomie.</p>
+
+<p>Madame Durand voudrait déjà se rendre à Saint-Germain pour embrasser son
+fils, mais le docteur lui a défendu de sortir trop tôt; on n'est qu'au
+mois d'avril, et le temps est froid. Madame Durand braverait les frimas
+de la Sibérie pour aller voir son enfant, mais son époux va chercher le
+voisin Bellequeue pour qu'il fasse entendre raison à sa femme.
+Bellequeue arrive toujours sur la pointe, et, après avoir salué sa
+commère de la manière la plus gracieuse, prononce qu'il serait imprudent
+d'aller déjà à la campagne, que d'ailleurs on a reçu des nouvelles du
+poupon, lesquelles annoncent qu'il est en parfaite santé, et que par
+conséquent il ne faut pas que la maman se rende malade par amour pour
+son fils.</p>
+
+<p>A cela, madame Durand s'écrie en poussant un<a name="Page_52" id="Page_52"></a> soupir: «Ah! monsieur
+Bellequeue!... vous n'êtes pas mère!...</p>
+
+<p>»&mdash;Non, mais je suis parrain!» répond le coiffeur, «et je me flatte
+d'avoir pour mon filleul la tendresse la plus vive.</p>
+
+<p>»&mdash;Et moi, madame?» dit l'herboriste, «est-ce que je ne suis rien dans
+tout cela? Il me semble pourtant....</p>
+
+<p>»&mdash;Si, monsieur!... mais vous êtes si froid!... vous ne sentez pas le
+bonheur d'avoir un fils!... vous ne pensez qu'à vos simples!... Ah!
+Dieu! il doit être déjà si grand, si beau, si aimable...</p>
+
+<p>»&mdash;Est-ce que vous croyez par hasard qu'il parle à trois
+semaines?...&mdash;Non, monsieur... je sais bien qu'il ne parle pas pour
+vous... mais pour moi, c'est différent; une mère comprend tout ce que
+veut dire son enfant!... Enfin, j'attendrai encore huit jours, puisqu'on
+le veut, mais alors je n'écoute plus personne, et je pars pour
+Saint-Germain!»</p>
+
+<p>Et pour se dédommager du temps qu'il lui faut encore être sans voir son
+fils, madame Durand en parle depuis le matin jusqu'au soir; avec
+Catherine, ce sont sans cesse des projets pour l'avenir de Jean, et avec
+toutes les personnes qui viennent dans sa boutique, c'est un mot sur la
+beauté de son enfant; elle ne donnerait pas une once d'orge perlé, un
+cornet de graine de lin ou une feuille de poirée, sans dire: «Vous savez
+que c'est un garçon?... un garçon superbe... des yeux grands comme
+cela!...<a name="Page_53" id="Page_53"></a> de petits trous dans les joues... un amour enfin, un véritable
+amour...»</p>
+
+<p>Beaucoup de gens, tout occupés de leur maladie ou de leurs malades, lui
+répondent à cela: «Madame, faut-il que ça bouille long-temps?....
+faut-il la faire épaisse?... est-ce bon pour le rhume?»</p>
+
+<p>Et M. Durand, qui craint que sa femme, en parlant de son héritier, ne
+donne du millet pour de l'orge et du coquelicot pour de la poirée, court
+au comptoir en disant: «Prenez garde, ma chère Félicité... <i>Festina
+lentè</i>... Ne prenons pas une chose pour une autre: ceci est de la
+marjolaine, <i>amaracus</i>... ceci de la joubarbe, <i>sempervivum</i>...
+Certainement notre fils sera très-beau garçon... c'est bon pour les
+coupures... et il aura j'espère une éducation parfaite... Laissez
+bouillir ceci cinq minute seulement; mais il ne faut pas, pour cela,
+donner à madame un émollient pour un astringent, et <i>vice-versâ</i>.»</p>
+
+<p>Au bout des huit jours, un mal d'yeux qui survint à madame Durand la
+força de retarder son voyage; une femme qui est encore bien ne se soucie
+pas de se mettre en voiture publique avec des yeux à la coque, et
+l'épouse de l'herboriste tenait essentiellement à ses yeux, ce qui est
+très-excusable. D'ailleurs Suzon écrivait, ou pour mieux dire, faisait
+écrire toutes les semaines aux parens du petit Jean, et leur annonçait
+que son nourrisson venait comme un champignon, qu'il était frais et
+dodu, et faisait l'admiration du pays par sa gentillesse et ses
+reparties. Il est probable que les reparties étaient en panto<a name="Page_54" id="Page_54"></a>mime,
+parce qu'un enfant de six semaines n'a pas l'habitude de répondre <i>ad
+rem</i>; mais si l'on prenait au pied de la lettre tout ce que vous mandent
+les nourrices, on croirait souvent qu'un enfant de quinze mois est en
+état de chanter au lutrin et de faire sa partie de piquet.</p>
+
+<p>Enfin le mal d'yeux est passé, madame Durand se porte très-bien, il y a
+un mois et vingt-cinq jours qu'elle est accouchée, rien ne s'oppose plus
+à ce qu'elle aille voir son enfant. Le jour est arrêté, et l'on n'a
+point prévenu Suzon de la visite que l'on compte lui faire, parce qu'on
+est bien aise de surprendre la nourrice. On est au mois de mai, la
+matinée est belle. Madame Durand a fait une toilette qui tient de la
+petite-maîtresse et de l'amazone; elle embrasse son époux qui ne va pas
+avec elle à Saint-Germain, parce qu'ils ne peuvent point s'absenter tous
+deux de leur boutique, et elle attend le compère Bellequeue qui a offert
+de lui servir de cavalier, enchanté lui-même de revoir son filleul.</p>
+
+<p>La maman s'impatiente, parce qu'il est déjà neuf heures, et qu'on
+devrait être aux voitures; M. Durand lui dit d'éviter les courans d'air,
+et lui donne une boîte de pâte de jujube pour son fils. Enfin,
+Bellequeue arrive le chapeau à la main; l'herboriste lui recommande son
+épouse; Bellequeue jure de veiller sur elle de même que si c'était sa
+femme, en agitant en l'air sa canne, comme s'il allait faire battre la
+retraite.</p>
+
+<p>Madame Durand a pris le bras du coiffeur, ils gagnent les quais en se
+disant: «Quel plaisir d'aller à<a name="Page_55" id="Page_55"></a> la campagne!... de voir ce petit Jean,
+de respirer le bon air!... Nous allons passer une charmante journée!»
+Ils arrivent bientôt aux petites-voitures. Comme, en 1805, il y avait
+moins de concurrences, de Parisiennes, de Draisiennes et d'Accélérées,
+la maman et le parrain prirent tout bonnement un <i>coucou</i>, dans lequel
+le conducteur les fit presque monter de force, en leur assurant que la
+voiture était complète et qu'il partait tout de suite.</p>
+
+<p>Cependant, deux places du fond étaient seulement occupées par un jeune
+homme et une grisette, qui causaient tout bas, et parurent assez
+contrariés en voyant qu'il leur arrivait des compagnons de voyage,
+espérant peut-être qu'ils iraient en tête-à-tête à Saint-Germain. Le
+jeune homme se presse contre sa voisine pour faire une place à madame
+Durand, parce que le cocher a dit d'une voix de Stentor: «On tient trois
+sur chaque banquette... et même à la rigueur on tiendrait quatre s'il y
+avait des enfans.»</p>
+
+<p>Mais madame Durand ne pouvait point passer pour un enfant; elle se
+laisse aller dans le fond, ce qui force presque la grisette à se mettre
+sur les genoux de son voisin, mais le jeune homme ne s'en plaint pas. On
+place la barre de bois qui sert de dossier au second banc, et Bellequeue
+s'assied devant, madame Durand, qui s'écrie: «Eh bien!...
+partons-nous?... pourquoi ne partons-nous pas?</p>
+
+<p>«&mdash;Allons, cocher, mon ami, en route!» dit Bellequeue. Mais le cocher
+était retourné courir<a name="Page_56" id="Page_56"></a> après les passans, afin de compléter sa voiture
+qui devait toujours partir tout de suite.</p>
+
+<p>Cinq minutes s'écoulent, et point de cocher. Madame Durand ne cesse de
+répéter: «Ah! Dieu!... nous arriverons trop tard!... Je n'aurai pas le
+temps d'embrasser mon fils!...</p>
+
+<p>»&mdash;Est-ce que ce drôle-là se moque de nous?» dit Bellequeue, en avançant
+sa tête hors de la voiture.</p>
+
+<p>«Y avait-il long-temps que vous attendiez, monsieur?» dit madame Durand
+à son voisin. «&mdash;Ma foi, madame, il y avait bien une demi-heure que nous
+étions dons la voiture,» répond le jeune homme en souriant.</p>
+
+<p>«&mdash;Une demi-heure!... Ah! c'est affreux... Descendons, mon cher
+Bellequeue.&mdash;Le voilà enfin... calmez-vous.»</p>
+
+<p>En effet, le cocher arrivait alors avec un jeune homme qu'il avait
+arraché à un de ses camarades, et qu'il jeta presque dans la voiture à
+côté de Bellequeue, en disant: «Quand je vous disais que j'étais plein
+et que je partais.»</p>
+
+<p>Le jeune homme qu'à son accent et à sa tournure on reconnaissait
+sur-le-champ pour un Anglais, jetait autour de lui des regards surpris,
+n'étant pas encore revenu de la manière dont il avait été porté dans la
+voiture, et examinant avec humeur sa cravate dont un des bouts était
+resté dans les mains de l'autre cocher; tandis que Bellequeue disait au
+conducteur: «Ah çà, j'espère que nous partons, main<a name="Page_57" id="Page_57"></a>tenant?&mdash;Mais sans
+doute, mon bourgeois, sans doute...</p>
+
+<p>«&mdash;Dites donc, <i>coachman</i>,» dit le jeune Anglais, en remettant son
+chapeau sur sa tête. «Vous avez pas dit le prix à moi!...&mdash;C'est égal...
+soyez tranquille, mon milord!... c'est toujours la même chose!... N'ayez
+donc pas peur, je suis bon enfant.»</p>
+
+<p>En disant cela, le cocher court après une nourrice qu'il voit entre
+plusieurs de ses camarades, tandis que Bellequeue lui crie d'une voix
+courroucée: «Nous voulons partir tout de suite.</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur,» dit l'Anglais en s'adressant à Bellequeue, «voulez-vous
+bien dire à moi combien coûtait la même chose?...»</p>
+
+<p>Bellequeue regarde l'Anglais, se creuse la tête pour comprendre, se
+tourne vers madame Durand, et dit enfin: «Je n'ai pas bien entendu.</p>
+
+<p>»&mdash;Je demandai à vous combien la même chose que le <i>coachman</i> voulait
+faire payer?&mdash;Ah! j'entends!... c'est le prix de la voiture que vous
+voulez dire...&mdash;<i>Yes</i>.&mdash;C'est vingt sous quand on marchande et
+vingt-cinq sous quand on ne dit rien...&mdash;Est-ce que c'était le usage ici
+que les <i>coachman</i> emportaient les voyageurs de force dans leur
+voiture?&mdash;Est-ce qu'il vous a pris de force?&mdash;<i>Yes</i>, il avait disputé
+moi à un autre, qui me avait saisi par le cravate, en disant toujours
+que je serais bien content de son petite cheval; heureusement que le
+cravate avait déchiré, sans quoi il étranglait moi quand celui-ci me
+emportait.<a name="Page_58" id="Page_58"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'ils ont une manière un peu vive
+de vous engager à monter dans leur voiture.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais nous ne partons pas,» dit madame Durand, «il est dix heures
+passées... J'en ferai une maladie d'impatience... Descendons,
+Bellequeue...</p>
+
+<p>»&mdash;Je vais d'abord aller rosser ce drôle-là,» dit le coiffeur en
+brandissant sa canne hors de la voiture, dont il allait descendre quand
+le cocher arrive avec la nourrice qu'il amenait en triomphe, et qui,
+avec sa tête, fit retomber Bellequeue sur sa banquette.</p>
+
+<p>La nourrice se plaça entre Bellequeue et l'Anglais, et le cocher lui
+passa son nourrisson en disant: «Nous partons tout de suite, dans une
+seconde nous sommes passé la barrière.</p>
+
+<p>»&mdash;Morbleu, cocher, si vous ne partez pas sur-le-champ,» dit Bellequeue
+avec colère, «vous aurez affaire à moi.&mdash;Calmez-vous donc, mon
+bourgeois, puisque nous v'là complets!... J'espère que ça n'a pas été
+long.»</p>
+
+<p>Le conducteur se décide à fermer la voiture et à monter sur son siége,
+mais il ne part pas encore; il se contente de regarder à droite et à
+gauche en criant de toutes ses forces: «Un lapin, un lapin pour
+Saint-Germain!</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'est-ce que il avait donc à appeler ainsi des lapins?» dit
+l'Anglais à la nourrice, qui lui répond: «Eh bien! pardi, c'est tout
+naturel, c'est pour faire sa fournée!...»</p>
+
+<p>L'Anglais, qui ne comprend pas, se retourne et<a name="Page_59" id="Page_59"></a> ne dit plus mot. Madame
+Durand qui a examiné le poupon que porte la nourrice, dit tout bas à
+Bellequeue: «Quelle différence de cet enfant à mon fils!&mdash;Autant que
+d'une titus à une queue!» lui répond le coiffeur. Quant aux jeunes gens
+placés au fond, ils ne se mêlent de rien, ils ne parlent pas à leurs
+voisins, ils ont bien assez de choses à se dire entre eux.</p>
+
+<p>Bellequeue, voyant que la voiture n'avance pas, va décidément prendre le
+conducteur au collet, lorsqu'un petit homme assez mal vêtu, et tenant
+sous son bras un paquet enveloppé dans un mouchoir rouge, monte sur le
+siége, et se place près du conducteur après avoir respectueusement salué
+la société. Le cocher se décide alors à se mettre en route, la voiture
+s'ébranle; mais elle ne va encore qu'au pas, et le cocher continue de
+crier: «Encore un lapin pour Saint-Germain!... C'est le dernier, et nous
+filons.</p>
+
+<p>»&mdash;Comment, drôle! vous voulez encore prendre du monde?» dit Bellequeue.
+«&mdash;Pourquoi pas? est-ce qu'il ne faut pas que je gagne ma vie?&mdash;Vous
+voulez donc que votre cheval traîne neuf personnes?&mdash;Tiens!... c'est le
+moins! il en a souvent mené douze.&mdash;Et nous n'arriverons pas à
+Saint-Germain ce matin?&mdash;Laissez donc! pus mon cheval est chargé, pus il
+va vite!... Un lapin!...»</p>
+
+<p>Heureusement une paysanne monte près du cocher; il fouette alors son
+cheval. Le coucou roule enfin sur la route de Saint-Germain, et madame
+Durand pousse un soupir en disant: «C'est bien<a name="Page_60" id="Page_60"></a> heureux!» Et ses jeunes
+voisins en poussent aussi, mais sans rien dire, et la nourrice dit à
+l'Anglais: «Voyez-vous, il a trouvé ses deux lapins.» Et l'Anglais,
+croyant que la nourrice se moque de lui, tourne la tête avec humeur et
+n'ouvre plus la bouche.</p>
+
+<p>La paysanne en lapin faisait la conversation avec le cocher, et la
+nourrice y prenait part quelquefois. Bellequeue jetait des regards en
+coulisse sur la grisette, puis les reportait sur madame Durand. Le petit
+homme, qui faisait le second lapin, avait dénoué le mouchoir rouge qu'il
+tenait d'abord sur son bras, et il en avait sorti une mauvaise culotte
+qu'il était en train de retourner; car le petit homme était tailleur,
+et, comme il portait la culotte à une de ses pratiques à Saint-Germain,
+il achevait en route de coudre les boutons. Il avait aussi sorti du
+paquet une tabatière, et il offrait du tabac à toutes les personnes qui
+étaient dans la voiture; mais en avançant son bras vers le fond pour
+présenter sa tabatière ouverte à madame Durand, un violent cahot la fit
+sauter, et le tabac vola dans les yeux de l'Anglais, qui ne prit pas la
+chose en bonne part, et, après s'être frotté les yeux, saisit le petit
+tailleur au collet, voulant absolument boxer avec lui.</p>
+
+<p>Bellequeue s'interposa pour rétablir la paix, tandis que le cocher
+criait aux oreilles de l'Anglais: «Voulez-vous ben ne pas battre mon
+lapin!... Est-il méchant le milord!»</p>
+
+<p>Enfin on finit par s'entendre; tout le monde éternua, parce que la
+voiture était comme une carotte<a name="Page_61" id="Page_61"></a> de Macoubac, et l'on arriva à Nanterre
+en se disant: «Dieu vous bénisse!»</p>
+
+<p>La voiture s'arrêta, le cocher descendit et donna la main à la paysanne;
+le petit tailleur se sauva avec sa culotte, et disparut derrière une
+maison, craignant peut-être qu'il ne prît fantaisie à l'Anglais de
+recommencer la partie de coups de poings. Les gâteaux, produits
+indigènes du pays, arrivaient en abondance par toutes les portières.</p>
+
+<p>«Descendons-nous?» dit Bellequeue à madame Durand. Celle-ci voyait avec
+peine que l'on s'arrêtât; mais le cheval avait bien besoin de reprendre
+haleine. Elle descendit en soupirant et en disant: «Nous ne serons pas à
+Saint-Germain à une heure!»</p>
+
+<p>Cette fois les jeunes gens du fond quittèrent leur place et descendirent
+aussi; mais au lieu d'entrer à l'auberge, où les autres voyageurs
+prenaient des gâteaux et buvaient du ratafia, ils gravirent lestement
+une colline, et se perdirent dans une espèce de carrière qui était près
+du chemin.</p>
+
+<p>Madame Durand accepta des gâteaux pour faire quelque chose. Bellequeue,
+après s'être assuré dans le seul miroir qui fût dans la salle que sa
+coiffure n'était pas trop froissée, alla tenir compagnie à sa commère.
+Une demi-heure se passa qui parut une journée à la maman de Jean. Enfin
+le cocher prononça le mot: <i>En route</i>, et madame Durand fut une des
+premières à monter dans la voiture. La nourrice arriva, puis l'Anglais,
+qui tenait sur ses genoux une douzaine et demie de gâteaux de Nanterre.
+Le petit tailleur reparut, cousant encore un bouton à la cu<a name="Page_62" id="Page_62"></a>lotte qu'il
+portait en écharpe; le malheureux sentait le vin et l'ail de manière à
+garantir toute une ville de la peste. La paysanne remonta aussi; il ne
+manquait plus que les jeunes gens du fond, et le cocher se mit à les
+siffler comme des barbets en criant de temps à autre: «Mais où diable
+sont-ils donc fourrés?... ils n'étaient pas à l'auberge?&mdash;Ils ont
+disparu par là-bas!» dit Bellequeue d'un air malin. «&mdash;Certainement ils
+ne reviendront pas,» dit madame Durand qui voudrait que l'on partît.</p>
+
+<p>Mais en ce moment le jeune couple accourut gaîment, et sauta en riant
+dans la voiture. Madame Durand remarqua que la grisette avait sa robe
+chiffonnée, et le monsieur les oreilles bien rouges. Bellequeue, tout en
+pinçant tendrement le genou de sa commère, lui dit: «C'est fort ridicule
+de se faire attendre ainsi... car enfin il faut des m&#339;urs... Je ne
+connais que cela.»</p>
+
+<p>Le reste de la route se fit assez agréablement, sauf le goût d'ail qui
+avait remplacé l'odeur du tabac. Arrivés à la montée un peu rude qui est
+avant la ville, beaucoup de voyageurs descendirent, parce que le cheval
+qui menait facilement douze personnes, ne pouvait pas venir à bout d'en
+traîner neuf.</p>
+
+<p>Le jeune homme et la grisette quittèrent la voiture, payèrent le cocher,
+et s'éloignèrent en choisissant les chemins les moins fréquentés. Pour
+eux tous les endroits étaient charmans pourvu qu'ils y fussent seuls.
+Nous avons tous éprouvé cela. Les déserts furent faits pour les amans;
+cependant les amans ne se font pas aux déserts.<a name="Page_63" id="Page_63"></a></p>
+
+<p>Enfin madame Durand est à Saint-Germain; elle respire le même air que
+son fils. Elle s'empare du bras de Bellequeue, qui voudrait encore
+choisir les pavés; mais à Saint-Germain ils ne sont pas aussi beaux qu'à
+Paris, et madame Durand ne tient plus à terre.</p>
+
+<p>On se dirige vers la demeure de Suzon; on se trompe plusieurs fois; on
+demande à tous ceux qu'on rencontre la maison de M. Jomard, loueur
+d'ânes, dont la femme est nourrice. Enfin on arrive dans une espèce de
+ruelle déserte, du côté de la route de Poissy, et on lit sur une porte
+charretière: <i>Jomard tient des ânes</i>.</p>
+
+<p>Aussitôt madame Durand lâche le bras de Bellequeue et se précipite dans
+la cour de la maison, où elle aperçoit quatre enfans se roulant sur du
+fumier avec des poules et des canards, tout en grignotant un morceau de
+pain dont il est difficile de reconnaître la couleur.</p>
+
+<p>Bellequeue arrive marchant sur ses pointes, c'était bien le cas; il
+regarde à son tour les quatre enfans, dont le plus petit, qui a seize
+mois, marche déjà avec ses frères.</p>
+
+<p>«Est-ce qu'il est là-dedans?» dit le coiffeur. «&mdash;Eh non!... tout cela
+est trop âgé... Suzon! madame Jomard!... Suzon, apportez-moi donc mon
+fils!... ce cher Stanislas!...&mdash;Ce joli petit Jean!» dit Bellequeue.</p>
+
+<p>La nourrice sort d'une petite salle basse dans un désordre qui n'avait
+rien de galant.</p>
+
+<p>«Tiens! c'est monsieur et madame!» s'écrie-t-elle<a name="Page_64" id="Page_64"></a> en renouant les
+cordons d'un jupon qui lui descendait à peine au mollet. «Tiens! c'te
+surprise!... Ah! ben!... vous surprenez joliment vot'monde!</p>
+
+<p>»&mdash;Et mon fils, Suzon, apportez-moi donc mon fils!...&mdash;Oh! attendez, il
+est dans son berceau... Vous allez voir qu'il se porte ben...»</p>
+
+<p>Madame Durand suit Suzon dans la salle basse, où le berceau de son fils
+est placé près d'un grand lit, dans lequel couche toute la famille
+Jomard, les parens à la tête, les enfans aux pieds. Le petit Jean
+dormait. Suzon le prend, et le donne à sa mère qui le couvre de baisers,
+et convient qu'il est en parfaite santé. «Mais son petit bonnet est un
+peu noir,» dit la maman. «&mdash;Ah! madame! il était tout blanc à c'matin;
+mais, dam'! les enfans, ça salit si vite... Eh ben! le papa ne vient pas
+l'embrasser!...</p>
+
+<p>»&mdash;Ce n'est pas mon mari, c'est le parrain qui est venu avec moi...&mdash;Ah!
+j'savais ben que je le connaissais tout d'même.»</p>
+
+<p>Bellequeue arrive, madame Durand lui présente l'enfant en disant: «Voyez
+comme il est beau!...»</p>
+
+<p>Bellequeue s'avance pour embrasser son filleul, mais celui-ci, qui n'est
+pas content d'avoir été réveillé, met ses petites mains dans les
+bouffettes bien poudrées de son parrain.</p>
+
+<p>«Il est superbe!» dit Bellequeue en tâchant de sauver sa coiffure
+endommagée par son filleul.</p>
+
+<p>«Je crois qu'il me ressemblera,» dit madame Durand en prenant avec son
+enfant la route du jardin que lui indique Suzon. Pendant que la maman de
+Jean se livre aux douceurs de l'amour maternel,<a name="Page_65" id="Page_65"></a> la nourrice conduit
+Bellequeue près de ses enfans et veut aussi les lui faire admirer; elle
+lui présente son dernier qui a seize mois et applique sur les joues du
+coiffeur ses deux petites mains pleines de terre, de fumier et d'autre
+chose; pendant ce temps, le second garçon arrive par derrière et
+s'attache aux mollets de Bellequeue; le troisième lui emporte son
+chapeau à cornes, le met sur sa tête, puis le jette dans un grenier;
+enfin le plus âgé grimpe sur le dos du beau monsieur et s'amuse à battre
+la caisse avec sa queue.</p>
+
+<p>Le pauvre parrain ne sait plus où il en est, il ne peut se dépétrer des
+quatre enfans, il crie: «Holà!... mon chapeau... ma queue... mon
+habit... Eh bien, petits drôles!... vous me décoiffez!... madame Jomard,
+faites donc finir vos enfans.»</p>
+
+<p>Mais Suzon rit aux éclats des petites gentillesses que font ses <i>gas</i> et
+madame Durand, qui revient, ne peut s'empêcher de rire aussi en
+regardant Bellequeue qui n'est plus reconnaissable, parce que le ruban
+de sa queue s'étant détaché, ses cheveux flottent sur ses épaules, et
+reviennent en partie sur son visage noirci par les mains de l'enfant.</p>
+
+<p>«Ah, mon Dieu, mon cher Bellequeue, vous avez l'air d'un homme des
+bois!» dit madame Durand. Le coiffeur, qui préfère avoir l'air d'un
+homme policé, envoie un des petits gas sur un tas de paille, et Suzon,
+prenant un fouet, qui sert également aux ânes et à ses enfans, parvient
+à faire lâcher prise à ces derniers.</p>
+
+<p>«Vous allez dîner avec nous, madame,» dit la<a name="Page_66" id="Page_66"></a> nourrice; «dam', j'étions
+pas prévenue, mais je vous ferons toujours de quoi manger.&mdash;Volontiers,
+ma chère Suzon, ça fait que je ne quitterai pas mon fils.»</p>
+
+<p>Bellequeue, qui commence à avoir assez de la famille Jomard, préférerait
+aller dîner chez un traiteur de la ville, et il en fait la proposition à
+madame Durand; mais celle-ci est décidée à rester; du beurre, du lait et
+son fils, voilà tout ce qu'il lui faut, et le parrain est forcé de se
+conformer à ses désirs.</p>
+
+<p>Pendant que Suzon prépare le dîner, en se désolant de ce que son mari
+est absent, ce qui le prive du plaisir de voir les parens de Jean,
+Bellequeue parvient à trouver dans la maison un petit morceau de miroir
+devant lequel, à l'aide d'un petit peigne qu'il a toujours sur lui, il
+tâche de réparer le désordre de sa coiffure. Pendant qu'il se
+débarbouille, madame Durand le force à sucer un bâton de sucre d'orge
+qui a été dans la bouche de son fil», en lui disant: «N'est-ce pas que
+c'est bien bon?... hein, bonbon, nanan!... Il a souri en le suçant... ce
+cher amour!...</p>
+
+<p>»&mdash;Nanan tout-à-fait!» dit Bellequeue en s'éloignant du sucre d'orge; et
+ayant cherché en vain de la poudre à poudrer, il se décide à se mettre
+un &#339;il de farine sur sa frisure.</p>
+
+<p>«&mdash;V'la le dîner,» dit Suzon; «asseyez-vous, madame; excusez si vous
+manquez de queuque chose; mais, dam'! c'est à la bonne franquette.»</p>
+
+<p>On se place. Bellequeue ne trouve qu'un tabouret<a name="Page_67" id="Page_67"></a> dont les quatre pieds
+tiennent encore; à ses côtés se mettent les quatre marmots qui ont si
+bien joué avec lui dans la cour; Suzon est en face; madame Durand veut,
+en dînant, tenir son fils sur ses bras.</p>
+
+<p>On sert une soupe qui pourrait passer pour un flanc aux légumes; les
+enfans s'en bourrent, et présentent de nouveau leurs assiettes en
+disant: «J'en veux core!...</p>
+
+<p>»&mdash;Vous allez les étouffer,» dit Bellequeue.&mdash;«Oh! que non, monsieur; ça
+les rend forts au contraire: voyez comme ils se portent!...»</p>
+
+<p>L'aîné, pour montrer sa force, va tirer le tabouret de son frère;
+celui-ci tombe sur Bellequeue, en lui envoyant une cuillerée de soupe
+dans son gilet. Le parrain se lève avec humeur, en disant: «Madame
+Jomard, faites donc finir vos polisson!...»</p>
+
+<p>Mais Suzon est allée chercher un plat de pigeons, dans lequel elle a mis
+toute sa science; et Bellequeue, après avoir essuyé son gilet, se remet
+à table et sert madame Durand qui veut absolument que son fils suce de
+petits oignons, et les présente ensuite à Bellequeue, en lui disant:
+«Allons, mangez... votre filleul y a goûté!... C'est bien meilleur.»</p>
+
+<p>Le parrain n'a pas l'air de trouver cela meilleur; mais il avale les
+oignons, en faisant une légère grimace et en faisant tout son possible
+pour se garer de ses petits voisins, qui font souvent jouer leurs
+fourchettes sur son assiette.</p>
+
+<p>«Madame Jomard,» dit Bellequeue, «il me semble que vous devriez
+apprendre à vos enfans à<a name="Page_68" id="Page_68"></a> ne point ainsi dérober dans une assiette qui
+n'est point devant eux.&mdash;Bah! vous voyez ben que c'est pour jouer, pour
+vous faire des niches!&mdash;Certainement,» dit madame Durand. «&mdash;Des niches
+tant que vous voudrez; mais voilà la seconde aile que ce petit drôle me
+mange.»</p>
+
+<p>Suzon sert une omelette au lard; c'est le plat de dessert. La vue de ce
+mets met tellement les marmots en gaîté, qu'ils font un concert de cris
+en avançant tous leur assiette.</p>
+
+<p>«Sont-ils contens!» dit Suzon, pendant que les enfans se battent à qui
+sera servi le premier; et une des assiettes vole sur les genoux de
+Bellequeue, repoussée par un des petits gas, tandis que les autres
+continuent de lui faire des niches.</p>
+
+<p>Mais le repas finit enfin, et Bellequeue s'empresse de tirer sa montre,
+en disant: «N'oublions pas que nous sommes loin de Paris, que c'est
+votre première sortie le soir, et qu'il serait imprudent de revenir
+tard. Déjà cinq heures... Il faut partir, ma chère commère; avant d'être
+aux voitures et d'arriver à Paris, il sera au moins huit heures.</p>
+
+<p>«&mdash;Déjà partir!» dit madame Durand, «déjà quitter ce cher bijou!...
+C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice,
+je viendrai souvent le voir.&mdash;Oui, madame, et vous le trouverez toujours
+en bon état. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donné de quoi
+vous acheter des joujous.»</p>
+
+<p>Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa
+bourse et donne aussi pour les<a name="Page_69" id="Page_69"></a> petits espiègles qui l'ont tant amusé.
+Les marmots sautent après lui pour l'embrasser, et il voit le moment où
+son ruban de queue va encore être dénoué; mais après avoir embrassé son
+filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la
+cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la
+rue, d'où il appelle madame Durand. Celle-ci se décide enfin à
+s'éloigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de
+tendres regards.</p>
+
+<p>«C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente
+famille que ces Jomard!» dit madame Durand à son compagnon. «Oui,
+excellente,» répond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne
+prenne fantaisie à la maman de retourner embrasser son fils. On arrive
+aux voitures. Madame Durand déclare qu'elle ne montera que dans celle
+qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme à Paris. On
+trouve bientôt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans
+l'intérieur.</p>
+
+<p>«Montez,» dit Bellequeue, «moi je me mettrai près du cocher, au moins
+nous partirons sur-le-champ.»</p>
+
+<p>Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route
+pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident;
+mais arrivés près de la barrière, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui
+n'était pas préparé à cette chute, tombe sur la route et roule dans la
+poussière.</p>
+
+<p>Heureusement il en est quitte pour quelques bosses<a name="Page_70" id="Page_70"></a> à la tête; ce qui ne
+lui serait pas arrivé, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau
+dessus. On parvient, non sans peine, à relever le cheval qui enfin
+atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui
+boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: «Convenez, mon cher
+Bellequeue, que nous avons passé une journée bien agréable?&mdash;Oui,
+excessivement agréable!...» répond celui-ci en s'appuyant sur sa canne.
+«&mdash;Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne
+Suzon.»</p>
+
+<p>A cela, Bellequeue ne répondit rien; il se contenta de souhaiter le
+bonsoir à madame Durand qui venait d'arriver à sa porte.<a name="Page_71" id="Page_71"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<p class="head">L'ENFANCE DE JEAN.</p>
+
+
+<p>Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses développemens, et ne
+rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons
+pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme
+nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journée avec la
+famille Jomard.</p>
+
+<p>A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait déjà
+prononcer quelques gros jurons que le père Jomard lui avait appris; il
+se battait fort bien avec ses frères de lait; il lançait son croûton ou
+sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop près, et il
+annonçait de la force et de la santé. On jugea qu'il n'avait plus rien à
+apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.</p>
+
+<p>M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis<a name="Page_72" id="Page_72"></a> le jour de sa
+naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et
+l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un
+petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez;
+l'herboriste posa alors son fils à terre, en déclarant qu'il était fort
+comme un Turc, mais qu'il faudrait tâcher de lui assouplir le caractère.</p>
+
+<p>Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y
+avait pas de mal à ce qu'un homme eût du caractère, mais que son fils
+annonçait déjà les plus heureuses qualités, quoiqu'il ne sût dire encore
+que: «<i>Bigre et mâtin</i>.»</p>
+
+<p>Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui
+en effet n'était point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire
+la grimace ou tirer la langue à ceux qui le regardaient. Madame Ledoux
+prétendit qu'il avait quelque chose de son cinquième qu'elle avait eu de
+l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa
+en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Aglaé, en riant;
+M. Mistigris lui tâta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et
+qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui
+était aussi accourue pour l'admirer, resta émerveillée et s'écria: «Je
+ne <i>crume</i> pas qu'il <i>s'eusse</i> formé si vite.</p>
+
+<p>»&mdash;Pardi!» disait Catherine, «un enfant qui est venu devant un peloton
+de grenadiers, et qui ont tous bu à sa santé, est-ce qu'il ne devait pas
+ben venir!»</p>
+
+<p>Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul<a name="Page_73" id="Page_73"></a> depuis qu'il n'était
+plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui:
+«Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!»</p>
+
+<p>Les premiers temps se passèrent assez bien; on excusait les cris, les
+trépignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il était
+encore trop petit pour qu'on s'en fâchât. On riait quand il jurait;
+Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelât vilain mâtin, et
+madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des
+croquignoles à monsieur son père. On montrait l'aimable enfant comme une
+merveille à toutes les personnes qui venaient à la boutique, et M. Jean
+mettait ses doigts dans l'&#339;il de celui qui voulait l'embrasser, ou
+crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait
+en se disant: «Il est bien gentil en effet!»</p>
+
+<p>Jean atteignit ainsi sa sixième année, ne sachant que jouer, jurer,
+manger et dormir. A la vérité il n'y avait pas encore de temps de perdu,
+et au milieu de ses espiégleries, il était facile de voir que le petit
+Jean n'avait pas un mauvais c&#339;ur. Il avait une fois donné tout son
+déjeuner à un pauvre, et une autre fois il avait pleuré toute la
+journée, parce qu'en jouant avec un canif, il avait blessé au doigt un
+de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds méchant; par ses reparties
+et les tours qu'il jouait, il annonçait aussi de l'esprit; on pouvait
+donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter
+son caractère, et ne pas ériger en qualités et en gentillesses ce qui ne
+méritait que des réprimandes ou des corrections.</p>
+
+<p>Quand son fils eut six ans, M. Durand déclara<a name="Page_74" id="Page_74"></a> qu'il voulait commencer à
+s'occuper de son éducation; c'est-à-dire à lui apprendre à connaître les
+simples, à herboriser et à distinguer toutes les graines qui étaient
+dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre à se
+battre avec son parrain Bellequeue, que d'étudier la botanique, et
+madame Durand trouvait qu'avant de connaître les simples, il fallait au
+moins que son fils connût ses lettres; mais M. Durand était inflexible
+sur cet article: il fit asseoir son fils près de lui dans son comptoir,
+et commença à lui donner des leçons. Le petit Jean pleurait ou
+trépignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui
+donna quelques légères corrections, et, lui montrant de la racine de
+patience, voulut à plusieurs reprises qu'il répétât avec lui le nom de
+cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son père, qui voulut
+alors administrer à son rejeton la flagellation scolastique, et dit
+gravement à son fils: «Monsieur, ôtez votre culotte.»</p>
+
+<p>L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre
+toilette, ôta sa petite culotte et revint gaîment, la voile au vent,
+danser devant son père, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui
+donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: «Celle-ci
+est pour vous apprendre à connaître la patience, <i>Lapathum</i>; celle-ci
+pour que vous nommiez avec moi la camomille, <i>Anthemis</i>; celle-ci pour
+le pourpier, <i>Portulaca</i>; vous aurez une claque pour chacune; de cette
+manière, mon cher ami, vous apprendrez la botanique <i>per fas et
+nefas</i>.»<a name="Page_75" id="Page_75"></a></p>
+
+<p>Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique <i>nefas</i>, jeta
+les hauts cris, sa mère accourut et faillit se trouver mal, en voyant
+comment M. Durand faisait étudier son fils; elle lui arracha l'enfant en
+l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il
+s'efforçait toujours de rétablir la paix que son filleul troublait
+souvent: il entendit les deux parties, il donna raison à chacune, ce qui
+est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait
+pas encore mordre à la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le
+matin à l'école, afin qu'il apprît d'abord autre chose.</p>
+
+<p>On se rendit à l'avis de M. Bellequeue. Il fut décidé que Jean irait à
+l'école depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir. Madame Durand
+choisit celle qui était le plus près de sa demeure; et, après avoir
+recommandé son fils au maître, comme jadis elle l'avait recommandé à
+Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin à l'école le petit Jean,
+qui avait le panier de provision à la main, et le grand carton pendu à
+son côté.</p>
+
+<p>Jean se plût d'abord à l'école; il était charmé de se trouver avec une
+foule de petits garçons de son âge, et de pouvoir s'y livrer à de
+nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il
+apprenait avec une extrême facilité et pouvait savoir en un quart
+d'heure ce que d'autres passaient une demi-journée à étudier. Mais
+bientôt sa vivacité, son étourderie, l'habitude de ne faire que ses
+volontés, lui firent négliger la grammaire pour s'occuper d'espiégleries
+qu'il jouait à ses camarades. Chaque<a name="Page_76" id="Page_76"></a> jour, Jean inventait quelque tour
+nouveau qui mettait le désordre dans la classe. Il cachait le rudiment
+de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers,
+déchirait les cahiers, cassait les règles, et allait enfin jusqu'à
+arracher le battant de la sonnette du maître.</p>
+
+<p>Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au maître d'école,
+celui-ci était indulgent pour Jean, et se contentait de dire à sa mère:
+«C'est une mauvaise tête!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup
+de moyens!... A la vérité, il ne veut pas en faire usage, mais c'est
+égal; il a infiniment de moyens.»</p>
+
+<p>Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou
+une brioche, et rentrait chez elle en disant: «Le maître a dit que notre
+fils était plein de moyens.&mdash;Mais il écrit comme un chat et ne peut pas
+lire couramment,» répondait M. Durand. «&mdash;C'est égal, monsieur, du
+moment qu'il a des moyens, cela suffit.»</p>
+
+<p>Le soir, Jean revenait souvent la culotte déchirée, n'ayant plus de
+casquette, et avec deux ou trois égratignures au visage. Alors M. Durand
+lui disait: «Qui vous a mis la figure dans cet état, monsieur?«&mdash;Papa,
+c'est en jouant.&mdash;Et votre pantalon, qui l'a déchiré?&mdash;C'est en
+jouant.&mdash;Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?&mdash;C'est en jouant.</p>
+
+<p>»&mdash;Mon ami, puisque c'est en jouant,» disait madame Durand, «il ne faut
+pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jouât pas et se tuât sur
+ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils,<a name="Page_77" id="Page_77"></a> profite de cet âge
+heureux! il passera assez vite.»</p>
+
+<p>Jean embrassait sa mère et courait chez son parrain qui lui apprenait à
+faire <i>une</i>, <i>deux</i>, à parer quarte, à parer tierce, et à bien
+s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec
+son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand
+il fait bien des armes, et qu'il peut se présenter partout, dès qu'il
+est bien coiffé et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et
+préférait la société de Bellequeue à celle de son père, qui en revenait
+toujours à ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de
+racines à la main.</p>
+
+<p>Jean n'était point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait à son
+école un nommé Démar, qui était effronté, menteur et voleur, et un
+certain Gervais, qui était extrêmement paresseux, gourmand et poltron.</p>
+
+<p>Ces messieurs s'étaient bientôt liés avec Jean, qui, du moins dans ses
+étourderies, était toujours franc et loyal; préférant être battu à
+mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois
+l'auteur, Jean n'hésitait pas à dire: «C'est moi qui ai fait cela,» de
+crainte que l'on n'accusât un de ses camarades.</p>
+
+<p>Il n'en était pas ainsi de Démar, qui avait un an de plus que Jean.
+Élevé très-sévèrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude
+du mensonge, et tâchait de faire subir à ses camarades la correction
+qu'il avait méritée. Lorsque Jean lui reprochait sa fausseté, Démar, qui
+avait de l'esprit, lui répondait par quelque plaisanterie ou lui
+apprenait un jeu<a name="Page_78" id="Page_78"></a> nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se
+raccommodait avec son ami.</p>
+
+<p>Gervais, qui était très-gourmand, allait visiter le panier de Jean et
+lui prendre une partie de son déjeuner; Jean se fâchait d'abord, mais
+Gervais se serait laissé battre sans le rendre; il fallait bien lui
+pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait
+toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.</p>
+
+<p>Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'était de ne pas
+aimer le travail et de ne faire que leur volonté. Ils quittaient
+ensemble l'école, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs
+parens, ils allaient jouer à la fossette ou au bouchon. Jean inventait
+des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans
+l'éventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et
+allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une
+ficelle au marteau d'une porte cochère, et, caché dans une allée en
+face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux
+dépens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous côtés et ne
+voyait personne.</p>
+
+<p>Démar se permettait des espiégleries d'un autre genre: il volait
+quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les épiciers, puis les
+mangeait en cachette. Quant à Gervais, il se contentait d'emprunter des
+sous à Jean et ne les lui rendait jamais.</p>
+
+<p>Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et
+écrire passablement; mais c'était tout. Il ne voulait se mettre dans la
+tête ni latin, ni his<a name="Page_79" id="Page_79"></a>toire, ni géographie. Son parrain allait souvent
+le chercher sur la Place-Royale, où il s'amusait à jouer aux noyaux, au
+lieu de rentrer.</p>
+
+<p>Bellequeue commençait à prendre des années, et à poser quelquefois le
+talon à terre; mais il n'en était pas moins coquet et moins soigné dans
+sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment à son aise, il avait
+quitté sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et
+par amitié. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage à son
+filleul. Jean annonçait devoir être grand, il avait des yeux spirituels,
+de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche,
+quoiqu'il ne cherchât jamais à faire l'aimable, et Bellequeue, tout en
+passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait «Oui, oui,
+tu seras un gaillard... un beau garçon... Ah! si ta mère avait voulu, on
+t'aurait laissé pousser tes cheveux par derrière, et tu aurait en une
+queue comme moi!... mais elle prétend que ce n'est plus là mode!... Je
+ne pardonnerai jamais à la révolution d'avoir détruit les queues, les
+marteaux, les belles boucles à la chancelière, et les ninons pour les
+femmes.»</p>
+
+<p>Jean répondait à cela: «N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un
+homme comme vous, je n'ai pas besoin de connaître les Romains et les
+Grecs, de dire <i>musa</i>, la muse, <i>rosa</i>, la rose, et de savoir s'il y a
+des volcans en Italie et en Irlande.</p>
+
+<p>»&mdash;Il est certain,» répondait Bellequeue, «que je ne me suis jamais
+occupé positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien
+fait<a name="Page_80" id="Page_80"></a> mon état. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras
+de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi
+droit, mon garçon. Il est certain encore que si tu te fais médecin ou
+avocat, un peu de géographie te serait, je crois, nécessaire.&mdash;Moi, mon
+parrain, je ne veux rien être du tout...&mdash;Alors, mon garçon, je crois
+que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde,
+que tu connaisses deux ou trois bottes secrètes, afin de défendre le
+beau sexe quand l'occasion s'en présentera: voilà tout ce qu'il faut. Et
+des m&#339;urs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les
+dames... Au reste cela viendrai en son temps.»</p>
+
+<p>Madame Durand pensait à peu près comme Bellequeue. Son fils promettait
+d'être joli garçon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne
+pensait pas de même; il voyait Jean tel qu'il était, ne voulant rien
+apprendre, n'obéissant point, et prenant avec ses amis de très-mauvaises
+manières.</p>
+
+<p>M. Durand voulut encore essayer de faire connaître les simples à son
+fils; mais lorsque Jean avait passé une demi-heure dans le magasin, il
+était impossible de s'y reconnaître; les herbes étaient mêlées; les
+fleurs mises à la place des racines, les étiquettes arrachées; il
+fallait huit jours pour réparer le désordre que l'élève avait commis. Le
+papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne
+pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M.
+Jean grimpait aux arbres ou courait après les papillons; et M. Durand,<a name="Page_81" id="Page_81"></a>
+ayant un jour voulu recommencer la leçon, <i>per nefas</i>, son fils, qui
+avait alors douze ans, se sauva à travers les champs, et revint tout
+seul à la maison.</p>
+
+<p>«Décidément,» dit M. Durand, «ce garçon-là ne fera jamais rien... ou il
+faudra employer les mesures sévères... Il ne peut pas se mettre dans la
+tête une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du
+serpolet!... il n'y a rien à en espérer.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous n'aimez pas votre fils, monsieur,» répondait madame Durand,
+«vous ne lui trouvez que des défauts!... Un garçon charmant!... qui a
+des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera très-grand. Je
+gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez être fier
+d'avoir un fils comme celui-là.»</p>
+
+<p>Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle
+de ses cheveux: «Moi, je crois que le garçon ira... Je sais bien qu'il
+n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait très-bien des
+armes... Il a le coup d'&#339;il juste... Il se tient comme un ange... Vous
+verrez que ce sera un gaillard.»<a name="Page_82" id="Page_82"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<p class="head">BAL CHEZ UN MAÎTRE DE DANSE.&mdash;ADOLESCENCE DE JEAN.</p>
+
+
+<p>Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter
+l'école primaire, où depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en
+retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son écriture était
+presque déchiffrable; madame Durand déclara que son fils avait terminé
+ses études, qu'il en savait suffisamment du côté de l'utile, et qu'il ne
+s'agissait plus que de lui donner des talens agréables pour compléter
+son éducation.</p>
+
+<p>M. Durand ne voyait rien de plus agréable pour un homme que de savoir ce
+qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remède; mais
+Jean avait déclaré très-positivement qu'il ne voulait pas être
+herboriste: il fallut donc que le papa renonçât à l'espoir de voir son
+fils hériter de ses connaissances.<a name="Page_83" id="Page_83"></a></p>
+
+<p>Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitième année, mais elle
+se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mère, en
+renonçant elle-même à l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans
+ses enfans; elle est fière de leur beauté, et elle se fait souvent
+illusion sur leurs talens.</p>
+
+<p>On ne pouvait guère se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'était fort
+qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean
+chantait souvent, et l'on s'était aperçu qu'il avait la voix étendue et
+agréable. Madame Durand n'avait pas été la dernière à remarquer cela, et
+elle disait à tout le monde: «Mon fils pourrait briller à l'Opéra, si je
+voulais le mettre au théâtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel
+beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: <i>Le bon roi Dagobert a
+mis sa culotte à l'envers</i>; je me suis crue aux Bouffies.»</p>
+
+<p>Il fut décidé que Jean apprendrait la musique; et comme il était temps
+aussi qu'il sût tenir sa place dans un bal et faire avec grâce <i>la poule
+et la chaîne anglaise</i>, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voulût
+bien faire un zéphyre de Jean.</p>
+
+<p>M. Mistigris commençait à grisonner, ayant alors cinquante-trois ans
+bien sonnés; mais il prétendait que l'âge le rendait plus léger, et que,
+chaque année, il faisait les entrechats plus hauts que l'année
+d'auparavant. D'après cela, pour peu que M. Mistigris fût devenu
+octogénaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.</p>
+
+<p>Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demandé à entreprendre
+l'éducation du petit cousin. Il<a name="Page_84" id="Page_84"></a> accourut donc avec sa pochette, admira
+les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui
+envoya dans le nez; le pria de faire un plié, et Jean se laissa tomber à
+terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes
+dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que
+lui.</p>
+
+<p>Le maître de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses
+cachets, et l'on donna une pièce de cent sous au petit Jean pour les
+belles dispositions qu'il n'avait pas montrées.</p>
+
+<p>Jean courut dépenser ses cent sous avec ses amis Démar et Gervais. En
+quittant l'école, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui
+demeuraient dans son quartier. Dès qu'il pouvait s'échapper de chez ses
+parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu
+ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur âge.</p>
+
+<p>Jean était toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de
+l'argent dans son gousset, sa mère et son parrain voulant qu'il eût de
+quoi s'acheter ce qui lui était agréable; mais Jean n'était pas
+gourmand, et son argent passait bientôt entre les mains de ses amis, qui
+lui juraient une amitié à l'épreuve, et à quatorze ans on croit à de
+tels sermens. Il y a même des gens qui y croient encore en devenant
+hommes; cela fait leur éloge: les personnes qui sont de bonne foi ne
+suspectent point celle des autres.</p>
+
+<p>Démar n'avait jamais d'argent, parce que ses parens, étant fort
+mécontens de lui, le traitaient avec<a name="Page_85" id="Page_85"></a> sévérité, et voulaient lui ôter
+les moyens de faire des sottises. Gervais, né de gens peu fortunés, ne
+pouvait que bien rarement en obtenir quelque générosité. On juge avec
+quelle joie ces messieurs voyaient arriver Jean, qui était le richard de
+la société.</p>
+
+<p>Démar dit à son ami: «Tu es bien heureux, tu peux avoir tout ce que tu
+veux... Avec de l'argent, on s'amuse, on dîne bien, on va en voiture...
+Si nous étions riches tous les trois, il faudrait voyager ensemble.
+Comme nous nous amuserions!</p>
+
+<p>»&mdash;Il est certain,» dit Gervais, «que nous pourrions faire toutes nos
+volontés depuis le matin jusqu'au soir... Nous ne travaillerions
+jamais!... Nous irions courir, n'importe où! et le soir on ne nous
+mettrait pas en pénitence au pain et à l'eau.</p>
+
+<p>»&mdash;Et moi,» répondit Jean, «ne veut-on pas maintenant me faire apprendre
+la musique et la danse!... C'est des bêtises que tout ça! Est-ce que
+j'ai besoin d'avoir encore des maîtres qui vont m'ennuyer?... Ah! je
+vais joliment me moquer d'eux pour les dégoûter de revenir...
+D'ailleurs, mon parrain dit que je fais bien des armes et que je me
+tiens bien droit... Est-ce que ce n'est pas assez?</p>
+
+<p>»&mdash;Tiens, Jean,» reprit Démar qui paraissait réfléchir et méditer
+quelque projet, «si j'étais à ta place... je demanderais une petite
+somme à mon parrain... Il t'aime, il ne te refuserait pas. Avec cela
+nous irions tous les trois nous amuser dans les environs de Paris...
+Nous trouverions de plus belles places qu'ici pour jouer au bouchon et à
+la balle.</p>
+
+<p>»&mdash;Nous pourrions enlever un cerf-volant; et,<a name="Page_86" id="Page_86"></a> pendant ce temps-là, tes
+maîtres de musique et de danse ne t'ennuieraient pas.»</p>
+
+<p>Jean né répondait rien; il voulait bien s'amuser et aller polissonner
+avec ses amis, mais il ne lui était pas encore venu dans l'idée de
+s'absenter pour quelque temps de la maison paternelle. Au milieu de ses
+étourderies, Jean aimait ses parens, et surtout sa mère qui lui donnait
+chaque jour tant de preuves de tendresse. Il oublia donc bien vite la
+proposition de Démar.</p>
+
+<p>Mais le maître de musique, qui tenait à recevoir son cachet, était exact
+à venir donner sa leçon. Son élève se montrait cependant très-indocile;
+il ne voulait point solfier; il sifflait quand son maître lui donnait le
+<i>la</i>; il battait la retraite sur ses cuisses pendant qu'on lui chantait
+la gamme, et quand on lui plaçait le violon dans les mains, il le
+laissait tomber à terre.</p>
+
+<p>De telles gentillesses lassèrent enfin la patience du maître. Après
+quatre mois de leçons, pendant lesquelles Jean ne voulut pas même
+apprendre à jouer l'air des <i>bossus</i>, le professeur déclara à monsieur
+et à madame Durand que leur fils ne voulait rien faire, et qu'il ne
+saurait jamais la musique.</p>
+
+<p>«&mdash;J'en étais sûr,» dit l'herboriste. «Quand on n'a pas su se connaître
+à faire un bain d'herbes émollientes, on ne doit pas pouvoir apprendre
+la musique: <i>emollit mores</i>.</p>
+
+<p>»&mdash;Ce maître-là ne sait ce qu'il dit!» s'écrie madame Durand; «il n'a
+pas su s'y prendre!... C'est un mauvais professeur; nous en donnerons<a name="Page_87" id="Page_87"></a>
+un autre à mon fils. Au reste, vous voyez bien qu'il n'a pas besoin de
+connaître la musique pour chanter.»</p>
+
+<p>M. Mistigris n'était guère plus heureux avec Jean, qui cependant
+s'amusait aux dépens de son cousin le danseur. Quand il s'agissait de
+faire un pas, il priait M. Mistigris de l'exécuter plusieurs fois devant
+lui, assurant que cela le lui apprendrait mieux. Le vieux maître à
+danser ne se faisait pas prier; il sautait, tournait, faisait des ronds
+de jambe et des entrechats devant son élève, qui, assis tranquillement
+dans un fauteuil, s'amusait de voir M. Mistigris se mettre en nage. Jean
+applaudissait lorsqu'il était content; il criait bravo quand son
+professeur sautait bien haut. La leçon se passait presque toujours
+ainsi. Jean regardait et Mistigris dansait, de sorte qu'on aurait pu
+croire que c'était ce dernier qui recevait des leçons de Jean.</p>
+
+<p>Mais cette manière d'enseigner ne dérouillait nullement les jambes de
+l'élève; et M. Mistigris dansait depuis plusieurs mois devant Jean, sans
+que celui-ci tînt ses pieds plus en dehors. Le professeur imagina un
+autre moyen pour donner à son élève le désir de bien danser.</p>
+
+<p>M. Mistigris, suivant l'usage de quelques-uns de ses collègues,
+rassemblait ses élèves chez lui une fois par semaine; et, quoiqu'il
+logeât au troisième étage d'une maison de la rue des Gravilliers, il se
+figurait donner des bals champêtres à l'instar de ceux de la Chaumière
+et du Wauxhall.</p>
+
+<p>M. Mistigris dit donc un jour à madame Durand:<a name="Page_88" id="Page_88"></a></p>
+
+<p>«Ma chère cousine, comme mon élève, votre fils, n'a pas encore une
+connaissance parfaite des figures, je crois qu'il serait nécessaire
+qu'il vînt quelquefois à mes petits bals; il y verra de mes élèves des
+deux sexes qui vont fort bien. Cela ne peut que lui donner le goût des
+jolies poses et l'amour des battemens, sans lequel un jeune homme ne
+sait sur quel pied danser dans le monde.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous avez parfaitement raison,» dit madame Durand; «mon fils ira à
+vos bals.&mdash;C'est après-demain le jour; faites-moi l'amitié de l'y
+conduire... Vous verrez une charmante réunion, des gaillards qui sautent
+jusqu'au plafond, et des demoiselles qui lèvent la jambe à la hauteur de
+mon épaule.&mdash;Ça me fera grand plaisir.&mdash;Vous savez le numéro?...
+D'ailleurs vous entendrez la musique d'en bas.&mdash;A quelle heure cela
+commence-t-il?&mdash;Oh! de bonne heure... dès qu'on est deux je forme un
+quadrille. Je compte sur vous; avec des amis, si cela vous fait
+plaisir.»</p>
+
+<p>Madame Durand prévient son fils qu'elle va le mener au bal. Comme Jean
+n'avait jamais été au bal, il ignorait si cela l'amuserait. M. Durand ne
+voulant point quitter sa boutique pour aller voir danser, on propose à
+Bellequeue d'être de la partie, et il accepte avec plaisir, parce qu'il
+a été grand amateur de danse.</p>
+
+<p>Le jour de la réunion étant arrivé, madame Durand fait faire une belle
+toilette à son fils, qui préférerait à son habit à la mode et à son joli
+chapeau, la veste du matin avec laquelle il va faire le diable<a name="Page_89" id="Page_89"></a> avec ses
+intimes amis; mais il n'y a pas cette fois moyen de s'esquiver. Madame
+Durand ne quitte pas son fils; elle ne le perd point des yeux, et lui
+donne de petites tapes sur les joues en l'appelant <i>mauvais sujet</i>, mais
+d'un air qui veut dire: Tu es bien aimable.</p>
+
+<p>Bellequeue ne se fait pas attendre. Sa toilette est soignée, sa coiffure
+exhale de loin la vanille et le jasmin; il a mis plus de poudre qu'à
+l'ordinaire, afin de mieux dissimuler les cheveux blancs qui commencent
+à arriver. Il tient d'une main son chapeau à trois cornes, de l'autre
+des gants serin tout neufs; il semble avoir encore toute la vigueur de
+sa jeunesse en présentant son bras à madame Durand.</p>
+
+<p>On part, et l'on arrive rue des Gravilliers. Il est sept heures du soir
+et il fait encore jour; mais madame Durand a oublié le numéro de la
+maison; heureusement on entend le son d'un instrument, et, en levant la
+tête, on aperçoit, à la croisée d'un troisième M. Mistigris qui joue,
+non pas de la pochette, mais du violon, en se tenant presqu'en dehors de
+la fenêtre et criant les figures dans la rue, comme s'il voulait faire
+danser les passans.</p>
+
+<p>«C'est là,» dit madame Durand, «le voilà, je le reconnais,&mdash;Diable!» dit
+Bellequeue, «il paraît que le bal est déjà en train, car il dit les
+figures... Mais où est donc la porte? Ce doit être cette allée...
+Entrons.»</p>
+
+<p>On entre dans une allée étroite, noire et très-profonde au bout de
+laquelle on cherche, en tâtonnant, à trouver l'escalier.<a name="Page_90" id="Page_90"></a></p>
+
+<p>«Où allons-nous donc par ce cassecou?» dit Jean. «&mdash;Au bal, mon
+fils.&mdash;Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'il aurait dû mettre ici un
+lampion ou une lanterne pour les jours de danse... Mais il y a peut-être
+un portier... Appelons: holà!... portier!... portière!... Où est
+l'escalier qui mène au bal?»</p>
+
+<p>On ne reçoit pas de réponse. Bellequeue appelle encore, enfin une voix
+cassée, qui semble partir du premier, dit: «Qu'est-ce que vous
+demandez?&mdash;Nous demandons le bal de M. Mistigris.&mdash;Montez au
+troisième.&mdash;Mais nous ne trouvons pas l'escalier.&mdash;Allez à droite, dans
+l'enfoncement.&mdash;Infiniment obligé.»</p>
+
+<p>Et Bellequeue, qui marche en éclaireur, pousse bientôt un cri de joie en
+disant: «Victoire! je tiens la rampe! Venez me prendre la main, je vous
+guiderai.»</p>
+
+<p>On suit Bellequeue. Arrivé au premier étage, on commence à distinguer un
+peu devant soi; au second on voit presque les marches; au troisième il
+fait jour, et on lit sur une porte: «<i>Mistigris donne des leçons de
+danses françaises et étrangères; on trouve chez lui des chaussons.
+Sonnez fort, s'il vous plaît</i>.»</p>
+
+<p>Bellequeue met ses gants, rajuste sa cravate et sonne, tandis que madame
+Durand arrange sa collerette et frotte le bras de son fils qui a blanchi
+son habit dans l'escalier. Une bonne d'une cinquantaine d'années ouvre
+la porte, et introduit la société dans<a name="Page_91" id="Page_91"></a> une antichambre d'où on entend
+dans le lointain le violon de Mistigris.</p>
+
+<p>La bonne prend les chapeaux de ces messieurs et leur donne en échange
+des cartes sur lesquelles sont des numéros. «Pourquoi faire ça?» dit
+Jean. «&mdash;C'est pour qu'on retrouve plus facilement son chapeau,» dit
+Bellequeue. «&mdash;Oh! il paraît que c'est tout-à-fait dans le grand genre.</p>
+
+<p>»&mdash;Désirez-vous des chaussons, messieurs?» dit la bonne. «&mdash;Je n'ai pas
+encore faim,» dit Jean. «&mdash;Ce n'est pas cela, mon fils, ce sont des
+chaussures commodes pour ceux qui dansent ou qui viendraient en bottes;
+mais vous êtes très-bien, messieurs; d'ailleurs pour la première fois la
+société aura de l'indulgence.»</p>
+
+<p>Bellequeue présente sa main à madame Durand, en disant à la bonne: «De
+quel côté le bal?»</p>
+
+<p>La bonne marche devant eux dans un long couloir, au bout duquel on se
+trouve dans une vaste pièce qui n'est meublée que de banquettes, et dans
+laquelle on n'aperçoit que M. Mistigris qui continue de jouer du violon
+et de crier les figures en se tenant bien en dehors de sa croisée.</p>
+
+<p>Bellequeue et madame Durand regardent dans tous les coins et cherchent
+une autre porte, espérant découvrir les danseurs. M. Mistigris, les
+apercevant, quitte cependant sa croisée et vient les recevoir en
+continuant de jouer du violon. «Ah! vous voilà!... C'est bien aimable de
+vous être rappelé que c'est ce soir mon jour de bal... monsieur
+Bellequeue, je suis charmé de vous voir... Ah! voilà mon élève!<a name="Page_92" id="Page_92"></a>
+Voyez-vous le gaillard il s'étend déjà sur les banquettes... Il va
+joliment s'en donner!... <i>La poule</i>!»</p>
+
+<p>Et, après avoir dit cela, M. Mistigris va se remettre contre sa croisée
+en raclant plus fort que jamais.</p>
+
+<p>«Ha ça, mais où sont donc les danseurs, mon cousin?&mdash;Ah! ils ne sont pas
+encore arrivés... mais on va venir... Oh! on viendra; il n'est pas
+tard.&mdash;Et pourquoi donc criez-vous les figures en jouant du violon,
+quand vous êtes tout seul?&mdash;Ah!... l'habitude, et puis ça fait bien,
+c'est pour les passans... Ça donne envie de monter et d'apprendre à
+danser... Vous ne jouez pas de quelque instrument, monsieur
+Bellequeue?... J'ai un cor de chasse là.&mdash;Non, je n'en sais pas
+jouer.&mdash;C'est dommage, vous vous seriez mis à la fenêtre à côté de
+moi... Mais nous pouvons commencer... Rien n'empêche de former un
+quadrille; madame Durand avec son fils, monsieur Bellequeue et ma
+bonne... Oh! elle danse très-bien; elle fait mieux les figures que les
+ragoûts, elle est si habituée à faire les utilités... Holà! Nanette,
+ici... Il nous manque un quatrième... Vous allez voir comme elle s'en
+tire.»</p>
+
+<p>Mais madame Durand ne veut pas absolument danser, et Bellequeue ne se
+soucie pas d'étrenner ses gants serin avec la bonne. Dans ce moment on
+entend sonner: la figure de Mistigris s'épanouit, il crie à Nanette:
+«Voilà du monde, allez donc ouvrir!&mdash;Je croyais qu'il fallait danser,
+monsieur,»<a name="Page_93" id="Page_93"></a> dit la bonne, qui a déjà retourné le coin de son tablier
+pour faire la quatrième. «Allez ouvrir, Nanette, vous danserez si on a
+besoin de vous.»</p>
+
+<p>Nanette paraît beaucoup aimer à danser, cependant elle va ouvrir, et
+bientôt on voit arriver un grand jeune homme en pantalon de nankin et en
+bas bleus, qui met d'abord ses pieds en dehors avant de saluer, et fait
+ensuite une profonde révérence à chaque personne de la société.</p>
+
+<p>«C'est bien, c'est très-bien, Charlot,» dit Mistigris qui n'a pas quitté
+sa fenêtre; «un peu plus bas encore... C'est ça... Reposez bien votre
+tête sur vos épaules... Maintenant une petite scène d'Annette et Lubin
+avant le bal.»</p>
+
+<p>Le grand Charlot ôte son habit, et met son mouchoir rouge en ceinture,
+paraissant se préparer à entrer en scène, tandis que Mistigris dit à
+madame Durand: «C'est un jeune homme qui se destine à la pantomime, et
+je lui donne des leçons, parce que la pantomime est naturellement fille
+de la danse... La bonne, asseyez-vous là, vous représenterez la
+bergère.»</p>
+
+<p>La bonne, qui sert à tout, va se placer sur une banquette; le jeune
+homme court dans la salle en faisant des glissades; il va ensuite se
+mettre à genoux à quelques pas de sa bergère et commence, en pantomime,
+une déclaration, lorsque Jean, qui croit que Charlot a ôté son habit
+pour jouer au cheval fondu, ôte aussi le sien, et s'élance lestement
+par-dessus la tête de M. Charlot, de manière à tomber entre lui et
+Nanette.<a name="Page_94" id="Page_94"></a></p>
+
+<p>«Bravo!» dit Bellequeue, «je n'aurais pas mieux sauté à quinze ans.»</p>
+
+<p>Dans ce moment on entend sonner. La bergère est obligée d'aller ouvrir
+la porte, et M. Mistigris dit au jeune homme qui est resté à genoux:
+«Mon ami, j'ai trop de monde aujourd'hui, le bal va s'ouvrir, la
+pantomime sera pour une autre fois.»</p>
+
+<p>Madame Durand remet à son fils son habit, et le supplie d'avoir une
+tenue décente. Dans ce moment quatre personnes entrent dans le salon.
+C'est une maman qui amène ses trois filles. M. Mistigris quitte sa
+croisée en s'écriant: «Toute la famille Mouton!... Ah! c'est charmant!
+nous serons au grand complet.»</p>
+
+<p>Madame Mouton est une grande et grosse femme de cinquante ans,
+bourgeonnée comme un vigneron, et ayant la lèvre supérieure surmontée de
+petites moustaches brunes qui feraient honneur à un conscrit. Elle est
+coiffée d'un bonnet de gaze orné de roses, tandis que ses trois filles
+ont de simples capotes qui leur cachent presque toute la figure. Madame
+Mouton ne manque jamais d'assister aux leçons de danse de ses
+demoiselles dont elle prend aussi sa part; c'est une des plus
+infatigables danseuses des bals de M. Mistigris.</p>
+
+<p>Pendant que la famille Mouton fait des révérences, que le grand Charlot
+y répond en saluant jusqu'à terre, que Bellequeue remet ses gants en
+disant: «Ça commence à devenir animé;» et que la bonne murmure avec
+humeur: «Allons, v'là toute la famille Mouton! on n'aura pas besoin
+d'une qua<a name="Page_95" id="Page_95"></a>trième!» Mistigris est allé chercher un tambourin qu'il place
+sur la croisée, auprès de lui, et il fait signe à Jean, qui va battre la
+caisse pour accompagner le violon. Jean ne s'amuse pas à battre en
+mesure, il ne cherche qu'à faire du bruit; mais c'est tout ce que veut
+Mistigris, qui s'écrie en regardant par la fenêtre: «On nous écoute dans
+la rue... Il y a deux personnes arrêtées... Ferme, Jean... <i>La chaîne
+des dames</i>.»</p>
+
+<p>On sonne de nouveau: ce sont trois jeunes clercs d'avoués qui viennent
+rire au bal de M. Mistigris, et tâcher d'y faire une connaissance
+honnête; puis arrive une petite fille de sept ans, avec son papa; puis
+deux demoiselles ou dames qui paraissent avoir l'habitude d'aller
+partout, et vont s'asseoir dans le salon, comme si elles se plaçaient au
+parterre de chez madame Saqui.</p>
+
+<p>«Ça sera très-nombreux,» dit madame Durand à Bellequeue. «Je savais bien
+que mon cousin avait la vogue.»</p>
+
+<p>Bellequeue ne fait semblant de rien; mais il va regarder dans une glace
+si sa coiffure n'est point abattue. Mistigris est dans le ravissement
+d'avoir tant de monde, et sa bonne vient lui dire à l'oreille:
+«Monsieur, il y a de quoi former deux quadrilles en me faisant faire la
+quatrième.</p>
+
+<p>»&mdash;Allons, en place, en place,» crie le maître de danse, de sa croisée
+où il a établi son orchestre. «Messieurs, invitez vos dames.»</p>
+
+<p>Deux des clercs invitent les jeunes filles qui sont venues sans papa et
+sans maman; un troisième prend<a name="Page_96" id="Page_96"></a> une des demoiselles Mouton, Bellequeue
+en invite une autre, et Charlot se place avec la petite fille de sept
+ans.</p>
+
+<p>Mais il manque un vis-à-vis, et il ne reste plus en fait de cavalier que
+le papa de la petite fille, qui a la goutte, et M. Jean, qui a déclaré
+qu'il ne danserait pas. Alors madame Mouton se lève et dit: «Je vais
+faire l'homme, moi,» et elle se place avec une de ses filles en face du
+grand Charlot, tandis que Nanette murmure dans un coin de la salle:
+«Quand cette madame Mouton est ici, il n'y a plus moyen de faire ni la
+dame ni le cavalier.»</p>
+
+<p>Le signal est donné, les danseurs partent. Madame Mouton, en se disant:
+«N'oublions pas que je fais l'homme,» s'élance avec tant de force, qu'au
+premier choc elle jette par terre la petite fille qui lui fait face;
+mais celle-ci se relève en riant, et la figure va son train.</p>
+
+<p>Bellequeue part ensuite; il danse comme au temps où l'on portait de la
+poudre. Mistigris lui crie: «On ne fait plus de passes, monsieur
+Bellequeue, ça n'est plus la mode...&mdash;Ça m'est égal,» dit Bellequeue,
+«je veux en faire, c'est toujours joli.»</p>
+
+<p>A la seconde figure, Jean a crevé le tambourin; Mistigris s'arrête,
+désespéré de cet accident. «Allez toujours avec le violon,» dit madame
+Mouton; «nous n'avons pas besoin du tambourin pour marquer la mesure.»
+En effet, la maman la marquait à chaque pas de manière à faire sauter
+les banquettes; mais M. Mistigris, qui est bien aise d'avoir un
+orchestre, va chercher un flageolet qu'il donne à<a name="Page_97" id="Page_97"></a> Jean, en lui disant:
+«Sais-tu souffler un peu là-dedans?&mdash;S'il ne faut que souffler,» dit
+Jean, «vous verrez comme je m'en acquitte.»</p>
+
+<p>On reprend la contre-danse au son du violon et du sifflet de Jean, qui
+souffle de manière à se faire entendre des deux bouts de la rue. Tout en
+indiquant les figures, M. Mistigris donne quelques avis à ses élèves en
+criant à l'un: «Arrondissez les bras!...» A l'autre: «De l'abandon en
+balançant... Un entrechat ici. Souriez à votre dame... souriez donc.»</p>
+
+<p>Madame Mouton et Bellequeue font leur profit des leçons du maître; l'une
+sourit toujours, l'autre se donne tant d'abandon que la sueur coule de
+son front avec la poudre et la pommade. Enfin le quadrille finit. Il
+était temps pour Bellequeue et madame Mouton, qui semblaient jouter à
+qui ferait le plus de poussière.</p>
+
+<p>Après la contre-danse, Jean jette de côté le flageolet et fait la roue
+et la culbute dans le milieu du salon.</p>
+
+<p>«Est-il enfant!» dit madame Durand, «il joue encore comme à six ans!</p>
+
+<p>»&mdash;Preuve d'innocence et de candeur, dit Bellequeue. «&mdash;C'est vrai,» dit
+madame Mouton, «je faisais aussi très-bien la culbute, je ne sais pas si
+je m'en souviendrais encore.»</p>
+
+<p>Comme personne n'est curieux de voir madame Mouton faire la culbute, on
+se contente d'applaudir Jean, en disant: «Il fait bien chaud ici... Si
+l'on pouvait se rafraîchir.»</p>
+
+<p>Pour tout rafraîchissement, la bonne, qui a sans doute un bénéfice sur
+les chaussons, va, après le<a name="Page_98" id="Page_98"></a> quadrille, demander si l'on veut changer de
+chaussure pour mieux danser, et M. Mistigris arrose la salle avec un
+entonnoir, en disant: «Il n'y a rien qui rafraîchisse mieux que cela.»</p>
+
+<p>On forme une nouvelle contre-danse, et cette fois madame Mouton fait la
+dame avec Nanette qui fait l'homme, parce que Jean ne voulant plus
+souffler dans le flageolet, c'est le grand Charlot qui le remplace à
+l'orchestre, et madame Mouton demande la <i>petite laitière</i> dont elle
+aime beaucoup la figure.</p>
+
+<p>On danse plusieurs quadrilles dans lesquels madame Mouton s'est montrée
+infatigable; Jean, qui ne s'amuse pas de voir danser, s'est étendu sur
+une banquette sur laquelle il dort profondément, et Mistigris dit à
+madame Durand: «Envoyez-moi votre fils toutes les semaines; vous verrez
+combien il acquerra en assistant à mes bals. D'ailleurs cela forme un
+jeune homme, cela lui donne l'habitude des réunions et de la bonne
+société. J'ai quelquefois plus de monde que cela; il m'est arrivé
+d'avoir vingt personnes à la fois... Mais alors on paie dix centimes par
+quadrille... Ce sont les profits de Nanette.»</p>
+
+<p>L'heure du départ est arrivée; madame Mouton voudrait que l'on dansât
+encore une anglaise. Mais déjà deux des clercs sont partis avec les
+demoiselles qui ont bien voulu accepter leur bras, et madame Durand va
+réveiller son fils pour se mettre en route. On échange ses numéros
+contre ses chapeaux, Nanette éclaire jusqu'en bas, afin qu'on ne se
+perde pas dans l'allée; on se salue à la porte, et à dix<a name="Page_99" id="Page_99"></a> heures et
+quart le bal du maître de danse est terminé.</p>
+
+<p>Bellequeue est enchanté de sa soirée, quoiqu'elle lui annonce une
+courbature pour le lendemain, et madame Durand dit à son fils: «Mon ami,
+vous êtes-vous amusé au bal?&mdash;Pas du tout,» répond Jean. «&mdash;Comment!
+cela ne vous a pas donné envie de danser?&mdash;Cela ne me donnait qu'envie
+de dormir.&mdash;Parce que vous ne dansiez pas vous-même. Mais comme je veux
+que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes
+les semaine au bal de M. Mistigris.»</p>
+
+<p>Jean ne répond rien, et sa mère dit tout bas à Bellequeue: «Vous voyez
+comme il est docile... Son père ne sait pas le prendre, il lui parle
+toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je
+voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a été charmant ce
+soir.&mdash;Charmant!» dit Bellequeue, «il s'est conduit comme un homme de
+cinquante ans.»</p>
+
+<p>Le lendemain, Jean va se dédommager avec ses amis de la soirée passée
+chez son maître de danse: «On veut que j'y retourne,» leur dit-il, «j'y
+retournerai... Mais je lui ôterai l'envie de m'avoir à ses bals. Avec
+leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient
+tous l'air d'imbécilles!... Jusqu'à mon parrain qui sautait comme un
+cabri!... Ça me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit
+faire des bêtises comme ça?&mdash;Non, certainement,» dit Démar, «Il vaut
+mieux jouer à digdog, ou monter à un mât de cocagne.»<a name="Page_100" id="Page_100"></a></p>
+
+<p>Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus à sortir
+souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue
+se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M.
+Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans
+passés, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allât
+point chez son maître de danse; Catherine était nécessaire à la maison;
+il fallut donc que M. Durand se décidât à conduire son fils.</p>
+
+<p>Jean ne se souciait pas que son père vînt avec lui, et il répétait sans
+cesse: «J'irai bien tout seul;» mais M. Durand avait pris son chapeau et
+son rotin, en disant: «Monsieur mon fils, vous n'êtes pas assez sage
+pour que l'on se fie à vos promesses. <i>Experto crede Roberto</i>, c'est-à
+dire, je vais aller avec vous.»</p>
+
+<p>On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand
+n'aimait à causer que de son état, Jean n'y entendait goutte: voilà
+pourquoi le père et le fils ne disaient mot.</p>
+
+<p>Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le
+fond de son allée, ce qui annonçait une soirée extraordinaire; et cela
+fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui
+arrivait; la maman s'arrêtait à chaque marche pour demander à ses filles
+si son bonnet était bien placé, parce que la vue du bout de chandelle
+lui promettait une brillante réunion.</p>
+
+<p>Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux
+messieurs de plus que la dernière fois, et M. Mistigris avait loué un
+petit savoyard, qui<a name="Page_101" id="Page_101"></a> était assis sur le bord de la croisée et battait du
+tambourin, même quand on ne dansait pas.</p>
+
+<p>M. Durand est allé tendre la main à Mistigris, en lui disant: «<i>Salutem
+tibi</i>», et Mistigris tend la jambe en lui répondant: «Ça va bien, je
+vous remercie.»</p>
+
+<p>Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promènent dans le
+salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard;
+«Donne-moi le la;» et le petit savoyard lui répond ingénument: «Je ne
+l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donné.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, ôtant son
+tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le
+remettant pour aller ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Jean a refusé le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promène
+dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en
+place; enfin le quadrille est formé, on dansera à seize, en comptant
+Nanette qui est enchantée de figurer. Pendant que Mistigris joue le
+prélude du pantalon, Jean tire de sa poche une poignée de petites boules
+qu'il lance dans le milieu de la salle.</p>
+
+<p>«Partez!» crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais
+des détonations éclatent de tous côtés; on se recule, on se retourne
+avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau
+sur les pois fulminans que M. Jean a jetés à pleines mains dans la
+salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se
+trouve mal en faisant éclater un pois; les petites filles pleurent;<a name="Page_102" id="Page_102"></a> les
+dames crient au secours; le grand Charlot croît que la maison tombe, et
+les jeunes clercs rient aux éclats.</p>
+
+<p>M. Mistigris cherche à rétablir le calme en s'écriant: «C'est quelque
+méchanceté d'un confrère... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal,
+qui a fait cette mauvaise plaisanterie;» et M. Durand, qui, en voulant
+secourir madame Mouton, a fait éclater des pois, cherche de tous côtés
+son fils, et crie: «Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.»</p>
+
+<p>Jean n'est plus là: il a disparu au moment où la contre-danse
+commençait; Nanette sort par le couloir en criant: «Monsieur Jean!...
+votre papa vous demande.»</p>
+
+<p>Mais M. Jean ne répond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperçoit
+qu'il n'y a plus de lumière dans la pièce d'entrée qui sert de
+vestiaire. «Qui est-ce qui a donc soufflé la chandelle?» dit Nanette en
+allant à tâtons; «c'est très-ridicule... C'est...»</p>
+
+<p>Nanette n'achève pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle
+tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la
+salle de bal. «Il se passe quelque chose dans le vestiaire,» dit M.
+Mistigris! «Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi...
+C'est étonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour où j'ai du monde.»</p>
+
+<p>Mais déjà tous les jeunes gens se précipitent dans le couloir pour
+savoir ce qui se passe dans la pièce d'entrée. M. Mistigris les suit,
+son archet à la main; plusieurs dames en font autant, la curiosité
+l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumière,<a name="Page_103" id="Page_103"></a> parce qu'on
+ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Arrivé là, à peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurité, que l'on
+culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le désordre; les
+uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion générale, M.
+Mistigris demande à grands cris de la lumière, et M. Durand, qui n'a pas
+suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre
+son rotin.</p>
+
+<p>Dès que la scène est éclairée, on veut savoir ce qui a pu occasioner la
+chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont
+attachées d'un bout à l'autre de la chambre à la hauteur de dix pouces
+environ.</p>
+
+<p>«C'est une horreur!» s'écrie le maître de danse, qui en tombant s'est
+foulé le pied. «C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas
+avec tous mes élèves... Les pétards pouvaient encore s'excuser, mais
+ceci est un délit complet.»</p>
+
+<p>Un éclat de rire est la seule réponse que reçoit M. Mistigris, et l'on
+aperçoit alors la figure de Jean, qui, du carré dont il tient la porte
+entr'ouverte, s'amuse à considérer tous ceux que son expédient a fait
+culbuter.</p>
+
+<p>«Voilà le coupable!» dit Mistigris en désignant Jean. «Oui,
+certainement, c'est lui,» dit M. Durand; «mais je vais venger la société
+que mon fils a jetée par terre... <i>Tu castigaberis</i>! drôle!... Messieurs
+et mesdames, je vous enverrai du vulnéraire...»<a name="Page_104" id="Page_104"></a></p>
+
+<p>En disant cela, M. Durand a enjambé par-dessus les personnes qui sont
+encore à terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin levé, prêt
+à châtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son père; il descend
+lestement l'escalier, enfile l'allée et retourne en courant près de sa
+mère. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court après lui
+dans la rue, la canne en l'air, en s'écriant toujours: «Attends-moi,
+drôle!» Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garçon de quatorze ans
+court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps
+avant le père.</p>
+
+<p>En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui
+s'était passé, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M.
+Mistigris, et ce qu'il avait fait de son père. Jean répondit en riant
+que le bal avait été tout de travers, que les danseurs et les danseuses
+s'étaient amusés à faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait
+perdu son père dans la rue.</p>
+
+<p>Mais M. Durand arrive à son tour, essoufflé et furieux; il entre dans la
+boutique la canne levée, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant
+par-dessus le comptoir, échappe à la correction paternelle et court se
+réfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son époux
+par le pan de son habit en lui disant: «Qu'avez-vous donc, monsieur? Au
+nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en
+menaçant votre fils... Vous me faites l'effet de <i>Brutus</i>, monsieur!</p>
+
+<p>«&mdash;Il n'est pas question de <i>Brutus</i>, madame,»<a name="Page_105" id="Page_105"></a> dit l'herboriste en se
+jetant sur une chaise. «Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des
+siennes... Il mérite une correction, <i>qui benè amat benè castigat</i>, et
+je veux lui prouver que je suis son père.</p>
+
+<p>«&mdash;Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?»</p>
+
+<p>L'herboriste raconte ce qui s'est passé à la soirée de M. Mistigris. «Et
+c'est pour cela que vous voulez battre mon fils!» dit madame Durand.
+«Mais, monsieur, ce sont des espiégleries!&mdash;Des espiégleries, madame!
+Effrayer toute une société!&mdash;Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques
+pétards.&mdash;Il y a deux dames qui se sont trouvées mal... Elles en feront
+peut-être une maladie.&mdash;Ce sont des bégueules!&mdash;Moi-même, madame, en
+écrasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une
+commotion jusque dans la racine des cheveux.&mdash;Si vous aviez été
+militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sûre
+que M. Bellequeue aurait dansé au milieu des pétards sans en faire un
+entrechat de moins.&mdash;Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le
+monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la
+culbute dans l'obscurité?&mdash;C'est plus décent que s'il y avait eu de la
+lumière, monsieur.&mdash;Et notre cousin Mistigris qui aura peut-être une
+entorse?&mdash;Vous avez des remèdes pour tout, monsieur.&mdash;Madame, vous avez
+beau dire, vous ne parviendrez pas à excuser mon fils à mes yeux. Le
+jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermeté.
+Je veux bien lui faire<a name="Page_106" id="Page_106"></a> grace des coups de canne en considération du
+principe: <i>Moneat antequam feriat</i>. Mais qu'il se tienne pour averti, et
+qu'il garde quinze jours la chambre où il sera nourri <i>cum pane et
+aquâ</i>. Voilà mon <i>ultimatum</i>.»</p>
+
+<p>Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant
+les quinze jours suivans, que Jean est censé passer dans sa chambre,
+Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous
+les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle,
+doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonnés
+par M. Durand.<a name="Page_107" id="Page_107"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<p class="head">L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RÉSULTAT.</p>
+
+
+<p>La pénitence imposée par l'herboriste à son fils ne le rendit pas plus
+sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient
+plutôt lui donner du goût pour les repas particuliers, et que la
+facilité d'aller ensuite jouer toute la journée loin des yeux de son
+père, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un
+père veut punir et qu'une mère veut pardonner, il est bien difficile de
+rendre un enfant obéissant; avant de former les autres, il faudrait
+souvent se corriger soi-même. C'est dans l'accord qui règne entre les
+parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces
+leçons.</p>
+
+<p>Jean avait près de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu,
+mourut, laissant à son filleul toute sa fortune qui montait à près de
+six mille<a name="Page_108" id="Page_108"></a> francs de rente; madame Durand dit alors à son époux: «Vous
+voyez que notre fils sera très à son aise, et qu'il est inutile de lui
+faire apprendre aucun état.»</p>
+
+<p>M. Durand répondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il
+emploierait nécessairement son argent à des folies; que d'ailleurs il
+fallait qu'un homme fît quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et
+ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si
+bien parlé; mais madame Durand était persuadée que son fils, ne pourrait
+jamais ennuyer personne, et elle s'écria: «Jean se fera ce qu'il voudra,
+il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des écus; avec tout cela,
+monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'État.»</p>
+
+<p>M. Durand prétendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins
+écrire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui répondit
+que cela pouvait être de rigueur pour les petits emplois et non pas pour
+les grands.</p>
+
+<p>«Du moins, madame,» dit l'herboriste, «n'apprenez pas à votre fils ce
+que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a déjà une fortune
+indépendante, il fera encore plus de sottises.»</p>
+
+<p>Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune
+homme qu'il était riche, la maman consentit à ne point l'en instruire;
+mais afin qu'il se ressentît déjà de cet accroissement de fortune, elle
+lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui
+disant: «C'est un petit cadeau que ta<a name="Page_109" id="Page_109"></a> marraine t'a fait en mourant.
+Use-s-en, modérément... mais ne te refuse rien.»</p>
+
+<p>Jean mit une pièce d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis
+Démar et Gervais; il leur offrit de les régaler de tout ce qu'ils
+voudraient. Les amis de cet âge ne se font jamais prier pour accepter
+quelque chose. On se rendit dans un café, où Démar donna à Jean des
+leçons de billard, pendant qu'on leur préparait un splendide déjeuner à
+la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit
+d'y jouer souvent. Démar demanda à son ami pourquoi il les régalait si
+bien; Jean tira la pièce d'or de sa poche, en disant: «C'est un cadeau
+de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.</p>
+
+<p>»&mdash;Il faudra manger tout le tiroir,» dit Gervais, pendant que Démar
+semblait réfléchir en considérant d'un &#339;il avide la pièce d'or que Jean
+tenait encore dans sa main. Mais le déjeuner arrivant fit cesser toute
+autre réflexion.</p>
+
+<p>Jean avait demandé ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa
+mère lui avait dit: «Ne te refuse rien,» et il suivait exactement ce
+conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne
+s'était jamais trouvé à pareille fête, il était gris avant d'être au
+milieu du déjeuner, parce que des têtes de seize ans ne supportent pas
+de fréquentes rasades. Bientôt Jean fut dans le même état que Gervais;
+Démar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour
+tâcher de faire sentir à Jean tout le bonheur qui les attendait en
+quittant<a name="Page_110" id="Page_110"></a> tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur
+vocation pour le plaisir.</p>
+
+<p>Quoique Jean ne fût nullement contrarié dans sa vocation, il approuvait
+tout ce que disait Démar; ces messieurs trinquaient à leur amitié, à
+leur sincère attachement; Gervais balbutiait et devenait à chaque
+instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par
+pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paraître de
+sang-froid, mais il avait de la peine à tenir son verre, et Démar
+profita de ce moment pour proposer à ses amis de se lier par un serment
+dans lequel il serait dit qu'à l'avenir tout serait commun entre les
+trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise
+fortune.</p>
+
+<p>Démar et Gervais ne pouvaient que gagner à un tel engagement; cependant
+Jean fut un des premiers à lever la main et à serrer celle de chacun de
+ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.</p>
+
+<p>Pauvre Jean!... te voilà engagé avec de bien mauvais sujets!... Où te
+conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitiés
+d'enfance, que les promesses de collége sont sacrées! Pour qu'un serment
+ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononcé sachent à
+quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'âge des illusions, lorsqu'on ne
+connaît encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-même, que l'on peut
+décider de son avenir? Et cependant, c'est au collége, c'est dans
+l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.<a name="Page_111" id="Page_111"></a></p>
+
+<p>Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit
+qui renvoyait du café les gens honnêtes qui s'y trouvaient. Le maître de
+la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois
+écoliers qui se grisaient, présente la carte à ces messieurs, en
+cherchant poliment à leur faire entendre que, pour se livrer à leur
+bruyante gaîté, ils seraient mieux dehors que chez lui, où cela
+troublait le paisible habitué qui venait prendre sa tasse de chocolat et
+lire le journal.</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Jean jeta sa pièce d'or sur le comptoir en disant:
+«Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?&mdash;Je crois qu'il veut que
+nous nous en allions,» dit Démar. «&mdash;Vraiment!... Est-ce qu'il nous
+prend pour des <i>gamins</i>! Nous ne nous en irons pas.&mdash;Il prétend que nous
+faisons trop de bruit!» s'écrie Gervais. «&mdash;Oui. Eh bien! en ce cas, il
+faut crier plus fort.»</p>
+
+<p>Et ces messieurs entonnent un ch&#339;ur avec accompagnement de fourchettes
+et de couteaux. Le limonadier se fâche, il s'approche de nouveau des
+jeunes gens et leur dit: «Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma
+maison n'est point un cabaret.»</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de
+manière à casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe
+à un de ses garçons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre
+fusiliers et un caporal arrivent bientôt dans le café. A leur vue,
+Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en
+lançant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.<a name="Page_112" id="Page_112"></a></p>
+
+<p>Les soldats s'avancent. Jean et Démar ne veulent point sortir, tandis
+que Gervais que la peur a un peu dégrisé se faufile par-dessous les
+tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir
+des boulettes, dit à ses soldats: «Saisissez ces deux hommes.»</p>
+
+<p>Les deux hommes, qui avaient à peine trente-trois ans à eux deux,
+veulent faire résistance, et lancent quelques assiettes aux soldats.
+Mais leur force ne répond pas à leur courage, ils sont bientôt saisis et
+emmenés au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit
+avait attirés.</p>
+
+<p>Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la
+canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les
+yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperçoit son filleul
+marchant fièrement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrête, il ne veut
+point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit
+au corps-de-garde avec un autre garçon de son âge.</p>
+
+<p>Bellequeue retrouve toute la vivacité de sa jeunesse, il suit les
+soldats, perce la foule, et pénètre dans le corps-de-garde presque
+aussitôt que les deux coupables. Là, Bellequeue court à Jean, se fait
+expliquer l'affaire, et soulagé en apprenant qu'il ne s'agit que de
+bruit et d'assiettes cassées, il supplie le commandant du poste de lui
+rendre son filleul.</p>
+
+<p>Mais les jeunes gens se sont révoltés contre la force armée, le
+commandant prétend qu'ils doivent être punis. Bellequeue rejette leur
+faute sur l'ivresse<a name="Page_113" id="Page_113"></a> causée par le vin, et le commandant prétend
+qu'alors il faut les punir pour s'être grisés. Il déclare enfin qu'il ne
+rendra les jeunes gens qu'à leurs pères. Bellequeue prétend qu'un
+parrain peut faire le père dans beaucoup d'occasions, le commandant est
+inflexible, et Bellequeue se décide à aller conter l'affaire au papa
+Durand.</p>
+
+<p>Bellequeue arrive tout effaré à la boutique de l'herboriste. Il a mis
+son chapeau sur sa tête, ce qu'il ne fait que dans les cas
+extraordinaires. «Je viens pour mon filleul,» dit-il en entrant, «il est
+au corps-de-garde.</p>
+
+<p>»&mdash;Au corps-de-garde!» s'écrie madame Durand, «ah, mon Dieu! mon fils
+s'est engagé!»</p>
+
+<p>Et Catherine est obligée de faire respirer du vinaigre à sa maîtresse
+qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'écrie:
+«Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insulté la sentinelle.</p>
+
+<p>»&mdash;Calmez-vous,» dit Bellequeue, «le fait n'est point grave; c'est pour
+un peu de bruit dans un café, après un déjeuner avec des amis... Les
+jeunes gens étaient gris... C'est une leçon pour eux, cela les dégoûtera
+du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous êtes le père, et
+l'on vous rendra votre fils.</p>
+
+<p>»&mdash;Allez donc, courez donc, monsieur!» dit madame Durand. «&mdash;Une minute,
+madame,» dit l'herboriste. «Mon fils s'est fait mettre au
+corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mériterait que je l'y
+laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! à seize ans se faire
+mettre au corps-de-garde! cela<a name="Page_114" id="Page_114"></a> promet. S'il avait étudié les simples,
+madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: <i>studia
+adolescentiam alunt, senectutem oblectant</i>.»</p>
+
+<p>Madame Durand sentit peut-être que son mari avait raison; mais elle le
+supplia de nouveau d'aller délivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond
+aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au
+corps-de-garde, où l'affaire s'arrangea. On rendit la liberté aux deux
+jeunes gens, quoique Démar ne fût pas réclamé par son père; mais
+Bellequeue voulut bien répondre de lui pour obliger son filleul.</p>
+
+<p>Jean était plus calme; il ne disait mot en suivant son père, et
+s'attendait à un sermon sévère. Mais M. Durand gardait le silence; et,
+en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-même son fils dans
+sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il
+descendit trouver sa femme et lui dit: «Vous voyez, madame, que notre
+fils ne se conduit pas précisément comme un bijou. Si nous le laissons
+toujours maître de son temps, il se fera souvent mettre au
+corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est lié
+d'ailleurs avec de très-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un
+parti, afin de mettre un terme à tout cela.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! monsieur, quel est votre avis?» dit madame Durand. «&mdash;Mon
+avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les réunir pour
+savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.»</p>
+
+<p>L'aventure du corps-de-garde avait effrayé madame Durand; elle consentit
+à l'assemblée de fa<a name="Page_115" id="Page_115"></a>mille; et le soir même l'herboriste écrivit à tous
+ceux qui avaient assisté au baptême de Jean, et qui existaient encore,
+pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'éclairer de leurs lumières.
+Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui
+était mort de la jaunisse pour avoir boudé cinq fois de suite, et M.
+Endolori qui venait de rendre l'âme après avoir pris trois médecines à
+la fois, afin de se mieux porter.</p>
+
+<p>En attendant la réunion du lendemain, M. Durand, qui se méfiait de la
+faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui même porter la
+nourriture à son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au
+pain et à l'eau, ce qui sembla d'autant plus désagréable à Jean, qu'il
+avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pièces d'or avec lesquelles
+on fait de si bons déjeuners.</p>
+
+<p>Les parens et les amis furent exacts à se rendre à l'invitation de M.
+Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui
+étaient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton,
+vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize
+ans, il s'était fait de grandes révolutions dans les modes comme dans
+les affaires, et que l'on avait vu souvent les mêmes personnes adopter
+les couleurs les plus opposées. Mais, au milieu de tous ces
+bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses
+qui ne périront jamais.</p>
+
+<p>Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgré sa gaîté, ses manières
+enfantines et sa voix de flageolet,<a name="Page_116" id="Page_116"></a> mademoiselle Aglaé est restée
+fille; ce qui ne l'empêche pas d'être toujours la même quant au moral;
+pour le physique, c'est différent, elle n'a plus rien d'un enfant.</p>
+
+<p>Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leçon de danse
+à son petit cousin, depuis la soirée aux pétards et aux culbutes. Puis
+madame Ledoux, qui n'a pas été oubliée, et qui, malgré ses soixante-cinq
+ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.</p>
+
+<p>Madame Moka a aussi reçu une invitation, parce que, s'étant intéressée à
+Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoyé
+beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complète l'assemblée, et il
+s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les délibérations.</p>
+
+<p>Quand chacun est assis dans la chambre à coucher, qui sert de salon, M.
+Durand salue la société et dit: «Mesdames et messieurs, vous savez
+pourquoi j'ai désiré vous réunir chez moi?</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, nous le savons,» dit Bellequeue.</p>
+
+<p>«&mdash;Moi, je ne le sais pas,» dit M. Renard. «&mdash;Je crois que je l'ai
+oublié,» dit M. Fourreau. «&mdash;Je ne pense pas que je le <i>susse</i>,» répond
+madame Moka. «&mdash;Dites-le-nous encore, mon voisin!» s'écrie madame
+Ledoux, «ça vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me répétait toujours
+deux fois la même chose; c'est une très-bonne habitude.&mdash;Ah! ah! ah!...
+c'est drôle!» dit mademoiselle Aglaé.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est au sujet de notre fils Jean...&mdash;Oui,» dit<a name="Page_117" id="Page_117"></a> madame Durand en
+interrompant son mari, «c'est de mon fils que nous voulons vous
+parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! je m'en souviens,» dit madame Renard; «il faisait même très-froid
+ce jour-là, et vous aviez oublié votre bonnet de soie noire, monsieur
+Renard; vous avez attrapé un rhume en revenant.</p>
+
+<p>»&mdash;Il faisait très-glissant,» dit M. Mistigris; «sans mon équilibre
+parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est maintenant un joli garçon que mon cousin,» dit mademoiselle
+Aglaé; «il est plus grand que moi, hi! hi! hi!</p>
+
+<p>»&mdash;Il est bel homme,» dit Bellequeue; «il se tient droit, ses cheveux
+sont très-bien plantés.</p>
+
+<p>»&mdash;Oui,» dit madame Ledoux, «il ressemble beaucoup à mon onzième, qui
+était de... qui était du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si
+c'était du papetier ou de l'ébéniste. C'est étonnant comme la mémoire se
+perd!</p>
+
+<p>»&mdash;Messieurs et dames,» reprend l'herboriste, «nous nous éloignons de la
+question. Mon fils Jean a seize ans, et il est très-fort, c'est vrai;
+mais il ne sait rien et ne veut rien faire...</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! monsieur, vous allez trop loin!» dit madame Durand. «Il ne sait
+rien!... demandez à son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.</p>
+
+<p>»&mdash;Avec beaucoup de grâce,» dit Bellequeue; «il fume aussi son cigare
+sans que ça l'étourdisse.</p>
+
+<p>»&mdash;Il ne sait pas danser,» dit Mistigris en levant les épaules. «J'ai
+passé quatre mois sans pouvoir lui<a name="Page_118" id="Page_118"></a> mettre un <i>jeté-battu</i> dans la tête;
+d'où je conclus qu'il a très-peu de moyens.</p>
+
+<p>»&mdash;Peu de moyens!» s'écrie madame Durand, en jetant au vieux maître de
+danse un regard courroucé. «Mon cousin, vous ne pouvez plus à votre âge
+faire des élèves comme dans votre jeunesse.</p>
+
+<p>»&mdash;Ma cousine,» dit Mistigris en se levant pour paraître plus grand,
+«j'ai encore formé dernièrement deux garçons marchands de vins de la rue
+Sainte-Avoie; allez à la Grande-Chaumière, regarder comme ils
+dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.»</p>
+
+<p>Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une
+pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame
+Moka, en disant: «J'ai rencontré un clou.</p>
+
+<p>»&mdash;J'ai eu un de mes garçons qui dansait bien joliment,» dit madame
+Ledoux. «C'était mon quatrième... ou mon second... ou mon dernier.</p>
+
+<p>»&mdash;Revenons à la question,» dit l'herboriste, il faudrait tâcher de ne
+point en sortir...&mdash;Ah! ah! ah! c'est juste,» dit mademoiselle Aglaé en
+riant, «si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...</p>
+
+<p>«&mdash;Mon fils sait se battre et fumer... <i>concedo</i>; il sait même jurer
+très-énergiquement, et il paraît qu'il veut aussi apprendre à se griser.</p>
+
+<p>»&mdash;J'ai eu un de mes maris qui se grisait,» dit madame Ledoux. «Je ne
+sais plus si c'était l'huissier, ou le papetier, ou l'ébéniste!...</p>
+
+<p>»&mdash;Du reste,» dit madame Durand, «sur l'article des m&#339;urs et du beau
+sexe, on peut bien dire que<a name="Page_119" id="Page_119"></a> c'est l'innocence même. Il n'a jamais
+regardé une voisine ailleurs qu'au visage.</p>
+
+<p>»&mdash;Quant à cela,» dit l'herboriste, «je conviens qu'il n'y a rien à lui
+reprocher; et...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est étonnant,» dit madame Moka; «on voit tant de ces jeunes gens
+qui se <i>pervertinssent</i> sans qu'on s'en <i>doutisse</i>?</p>
+
+<p>»&mdash;Revenons à nos graines,» dit M. Durand. «Mon fils a seize ans; il ne
+fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et
+jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un père qui a
+passé sa vie à étudier les secrets de la nature; et je vous demande ce
+que nous pourrions faire pour le corriger.</p>
+
+<p>»&mdash;S'il savait danser,» dit Mistigris, «je lui aurais tout de suite
+trouvé un emploi. Je suis reçu dans de grandes maisons, chez des gens en
+place: mais comment voulez-vous que je présente un jeune homme qui ne
+sait pas saluer? On se moquerait de moi.</p>
+
+<p>»&mdash;S'il avait du goût pour la bonneterie,» dit M. Renard, «on pourrait
+le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir
+compter et être à cheval sur la règle décimale.</p>
+
+<p>»&mdash;Autrefois,» dit Bellequeue, «je vous proposais d'en faire un
+militaire; mais les temps sont changés, nous sommes en paix, et je ne
+vois pas la nécessité de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.</p>
+
+<p>»&mdash;D'abord,» dit M. Fourreau, «moi, je crois<a name="Page_120" id="Page_120"></a> que... si le jeune
+homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est très-embarrassant.</p>
+
+<p>»&mdash;Monsieur a bien raison,» dit madame Moka. «Ce n'est pas que je
+<i>voulûme</i> dire que le mal <i>fusse</i> sans remède!</p>
+
+<p>»&mdash;J'ai eu un enfant qui m'a aussi donné bien du tourment,» dit madame
+Ledoux, «c'était une de mes filles... non, c'était un de mes garçons...
+je ne sais plus lequel.... c'était toujours d'un de mes trois maris...
+Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a
+de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est dommage,» dit Mistigris, «ça nous aurait mis sur la voie pour
+le petit cousin.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais,» dit mademoiselle Aglaé en minaudant, «si on... hi hi hi... si
+on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... ça serait bien plaisant...
+de le marier...</p>
+
+<p>»&mdash;Le marier!» dit madame Durand, «y pensez-vous? à seize ans!</p>
+
+<p>»&mdash;Ma foi,» dit Bellequeue, «s'il en avait seulement dix-huit, je ne
+serais pas éloigné de vous le conseiller.</p>
+
+<p>»&mdash;Mon fils est encore un enfant,» dit l'herboriste avec gravité, «il
+est incapable de comprendre les conséquences de l'hymen... il ne sait
+pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un ménage?</p>
+
+<p>»&mdash;Et d'ailleurs,» dit madame Durand, «quelle femme voudrait d'un mari
+si jeune?</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! on ne sait pas,» répond mademoiselle<a name="Page_121" id="Page_121"></a> Aglaé en se dandinant.
+«Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-être...</p>
+
+<p>»&mdash;Le mariage est inadmissible,» dit l'herboriste, «mais je le répète,
+mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux
+quilles, ou à la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand
+il n'avait que huit ans!... mais à seize on n'est plus un enfant, et les
+choses ne peuvent pas rester in <i>statu quo</i>.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh! bien! monsieur,» dit madame Durand avec impatience, «trouvez donc
+vous-même quelque occupation agréable pour ce cher enfant que vous
+traitez comme un nègre!... et que vous n'avez jamais aimé parce qu'il
+n'a point de goût pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je
+veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit
+maternel... parce que, doué d'une imagination vive, d'un esprit
+pétulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Répondez,
+monsieur, répondez donc et ne restez pas vous-même <i>in sta cocu</i>.»</p>
+
+<p>C'était la première fois que madame Durand essayait de parler une autre
+langue que la sienne, mais sa mémoire l'avait mal servie; la citation,
+loin de plaire à l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et
+il s'écria: «Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites
+des solécismes.</p>
+
+<p>»&mdash;Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma
+famille et nos amis, c'est votre sévérité qui a fait prendre à mon fils
+l'étude en aversion.<a name="Page_122" id="Page_122"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gâté, qui a détruit
+les bonnes qualités qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et
+désobéissant.</p>
+
+<p>»&mdash;Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre
+votre état, à cet enfant; c'était en lui donnant le fouet...</p>
+
+<p>»&mdash;S'il l'avait reçu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que
+c'est qu'un herbier.</p>
+
+<p>»&mdash;Allons, monsieur Durand... ma chère commère,» dit Bellequeue en
+allant du mari à la femme. «Est-ce que nous allons nous quereller... fi
+donc! un si joli ménage... l'exemple du quartier... Ce n'est
+probablement pas pour vous disputer que vous avez invité vos parens et
+vos amis à venir chez vous...»</p>
+
+<p>Les parens écoutaient tranquillement la querelle sans chercher à la
+terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air
+malin, mademoiselle Aglaé riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux,
+Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin
+fût cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait à se rappeler avec
+lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une
+querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps à autre: «Ah,
+Dieu! <i>vis-je</i> souvent des époux se <i>querellasser</i>.»</p>
+
+<p>L'arrivée de Catherine change la scène; la domestique entre toute
+troublée dans la chambre, en s'écriant: «Ah! mon Dieu, madame! ah, mon
+Dieu!... M. Jean est parti.<a name="Page_123" id="Page_123"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Parti!» s'écrie madame Durand, et tout le monde se lève en désordre,
+tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.</p>
+
+<p>«Vous savez ben, monsieur,» dit Catherine, «que vous m'avez seulement ce
+matin donné la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le
+chercher et nous l'amènerez quand il en sera temps. En attendant ça, moi
+j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et
+s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer,
+mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est
+ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets,
+et comme sa croisée donne sur le toit qui mène au grenier, c'est par-là
+qu'il se sera sauvé.</p>
+
+<p>»&mdash;Mon fils nous a quittés!» dit madame Durand, et elle retombe sans
+force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se
+rend à la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure à
+toutes les personnes qu'elle connaît, Bellequeue prend sa canne et son
+chapeau en s'écriant: «Je vous réponds que je le retrouverai,» et les
+parens retournent tranquillement chez eux en se disant: «Puisque Jean
+est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait
+faire de lui.»<a name="Page_124" id="Page_124"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<p class="head">LES TROIS FUGITIFS.</p>
+
+
+<p>Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizième année qu'il
+convient de le mettre en pénitence au pain et à l'eau, de le menacer de
+la férule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes
+d'âge à comprendre la raison, à sentir la conséquence d'une faute, les
+suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre c&#339;ur,
+en cherchant à éclairer notre esprit, à rectifier notre jugement, que
+l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-être qu'il y a des
+jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le c&#339;ur
+est fermé à tous les bons sentimens; alors ceux-là sont incorrigibles,
+et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.</p>
+
+<p>Jean, habitué depuis son enfance à ne faire que ses volontés, fut
+d'abord tout surpris d'être réelle<a name="Page_125" id="Page_125"></a>ment prisonnier dans sa chambre. A
+chaque instant il attendait la visite de sa mère ou de Catherine, mais
+sa mère ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que
+son père qui lui apportait un repas de trappiste, et s'éloigna en se
+contentant de lui dire: <i>Suum cuique tribuito</i>. Et comme Jean
+n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne
+mangerez plus autre chose; et, dans sa colère, dès que son père eut
+refermé la porte, il donna un coup de pied dans le pot à l'eau, jeta le
+pain par la fenêtre, puis se coucha en disant: «J'aimerais mieux ne
+jamais manger que de faire un tel repas.»</p>
+
+<p>Mais le lendemain matin, en s'éveillant, il sentit à son estomac qu'il
+n'avait pas soupé la veille; alors le pain qu'il avait dédaigné lui
+revint à la mémoire; il le chercha auprès de lui, puis se rappela qu'il
+l'avait jeté par la fenêtre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il
+nous arrive de soupirer après ce que nous avons long-temps dédaigné;
+mais on fait souvent cette faute-là dans le cours de la vie; elle est
+donc bien excusable à seize ans.</p>
+
+<p>Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte
+qui était bien fermée, et murmurait en jurant, car vous savez que
+c'était ce qu'il faisait de mieux: «Est-ce qu'on va me laisser
+long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon
+père n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il
+est vrai que si je n'avais pas jeté le pain par la fenêtre, j'en aurais
+encore pour ce matin. Mais me mettre à un tel régime!... quand j'ai là
+vingt-<a name="Page_126" id="Page_126"></a>quatre pièces d'or avec lesquelles je pourrais si bien me
+régaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus
+depuis notre aventure d'hier... Je suis sûr qu'ils sont inquiets de
+moi!...»</p>
+
+<p>Chaque instant augmentait l'impatience et l'appétit de Jean, il prenait
+son or, le comptait, puis frappait du pied avec colère. Enfin, il
+s'écrie en ouvrant brusquement sa fenêtre: «Non, de par tous les
+diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon père de me tenir en
+cage, cela ne m'amuse nullement d'y être.»</p>
+
+<p>Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fenêtre à celle
+d'un grenier. Le chemin quoique court est périlleux, mais à seize ans on
+risque sa vie en riant: c'est pourtant l'âge où elle est le plus
+agréable!... et, à soixante, on prend mille précautions pour ne point
+mourir, même lorsqu'on est accablé d'infirmités!... Nous ne sommes donc
+guère plus raisonnables à soixante ans qu'à seize?</p>
+
+<p>Jean avait déjà son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se
+ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un
+paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: «J'ai dans l'idée
+que je ne reviendrai ni demain, ni après; il faut bien laisser à la
+colère de mon père le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce
+dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est à moi, c'est ma
+propriété, et j'en puis disposer.»</p>
+
+<p>Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le
+toit; en deux enjambées il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui
+donnait dans l'allée.<a name="Page_127" id="Page_127"></a> Il descend sans faire de bruit, il craint de
+rencontrer ses parens, mais ils étaient alors à l'assemblée qui se
+tenait pour délibérer sur son sort. Jean ne délibère pas, il sort
+lestement de l'allée et court à la Place-Royale retrouver ses bons amis.</p>
+
+<p>Démar et Gervais étaient en effet fort impatiens de revoir Jean; on
+n'oublie pas aisément un ami qui nous a donné des déjeuners splendides,
+et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait
+suivi le banquet de la veille, n'était rien aux yeux des camarades de
+Jean: ce n'était pas la première fois que ces messieurs se trouvaient
+dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant
+d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.</p>
+
+<p>«Le voilà! c'est lui, c'est Jean!» s'écrient en même temps Démar et
+Gervais. «Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!»
+dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. «J'ai couru!...
+couru! car j'avais peur qu'on ne s'aperçût de ma fuite! Vous ne savez
+pas, vous autres, qu'on m'avait enfermé, mis au pain et à l'eau dans ma
+chambre, comme un mioche de six ans!</p>
+
+<p>»&mdash;C'est affreux! c'est épouvantable!... enfermer un homme de notre
+âge... car enfin nous sommes des hommes à présent!...&mdash;Je crois bien,
+j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espère que c'est respectable,
+ça!&mdash;Et moi donc,» dit Gervais, «qui ai déjà un commencement de
+moustaches!...&mdash;Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit:
+Je ne suis point fait pour être es<a name="Page_128" id="Page_128"></a>clave.&mdash;Bravo! c'est tapé, ça!...&mdash;Je
+ne veux pas rester au pain et à l'eau puisque j'ai là de quoi faire des
+repas de noces.&mdash;Parbleu! il aurait fallu être bien jobard.&mdash;Alors j'ai
+mis mon trésor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai
+gagné par les toits la fenêtre du grenier, et me voilà, disposé à aller
+avec vous... ma foi!... au bout du monde.</p>
+
+<p>»&mdash;Ce cher Jean!» dit Démar en se jetant au cou du fugitif, «as-tu bien
+fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?&mdash;Oh! tout, c'est
+là, dans le gousset. Ha çà! vous viendrez avec moi?&mdash;Nous sommes
+inséparables, c'est entendu.&mdash;En ce cas, il faudrait partir au plus
+vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir après moi...
+Mais c'est que vous avez peut-être besoin de retourner chez vous, vous
+autres?&mdash;Pourquoi faire?» dit Démar, «j'ai ma garde-robe sur moi, et il
+est inutile que j'aille dire adieu à mon père, puisqu'il m'a déjà mis
+deux fois à la porte en me priant de ne plus revenir.</p>
+
+<p>»&mdash;Moi,» dit Gervais, «j'ai encore été rossé ce matin... Ils m'appellent
+toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien
+encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les
+laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun
+entre nous, ça servira à nous trois.&mdash;C'est juste,» dit Démar. «&mdash;En ce
+cas, messieurs, partons.&mdash;Par quel chemin?&mdash;N'importe, gagnons une
+barrière,<a name="Page_129" id="Page_129"></a> puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous
+verrons après.»</p>
+
+<p>Les trois écoliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards,
+puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrière de
+Ménil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrêter qu'en
+lieu de sûreté.</p>
+
+<p>La barrière passée, on cherche une guinguette de belle apparence où l'on
+puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas à
+Ménil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine paraît le
+plus échauffée, et se font servir à dîner. Mais comme Jean se rappelle
+l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la
+garde qui pourrait mettre obstacle à son désir de voyager, cette fois il
+boit très modérément, et il engage ses amis à l'imiter.</p>
+
+<p>Le plus beau dîner, chez un traiteur de Ménil-Montant, est bien moins
+cher qu'un déjeuner à la fourchette dans un café de Paris. Jean est fort
+étonné qu'une de ses pièces d'or ne saute pas pour le dîner, et, après
+avoir payé la carte, il s'écrie: «Décidément, messieurs, nous avons de
+quoi nous amuser long-temps.&mdash;Amusons-nous,» dit Démar.
+«&mdash;Amusons-nous,» répète Gervais.</p>
+
+<p>On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en
+jouant au palet ou au chat. De temps à autre Démar veut faire le
+raisonneur, et, s'arrêtant dans un joli site ou devant un beau point de
+vue, il s'écrie: «Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et
+champêtre!... Est-ce qu'on n'est<a name="Page_130" id="Page_130"></a> pas cent fois mieux dans cette
+campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer
+le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est
+pas plus naturel d'être libre que d'être enfermé?</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, certainement,» dit Gervais, «la liberté... le plaisir, de bons
+dîners!... voilà comme on doit vivre.</p>
+
+<p>»&mdash;Sans doute,» dit Jean, «l'homme est né pour faire sa volonté...
+D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la
+jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez formés, nous retournerons
+chez nous.»</p>
+
+<p>»&mdash;Mais n'oublions pas,» reprend Démar, «le serment que nous avons fait:
+amitié éternelle et communauté de biens.&mdash;Oh! c'est juré! d'ailleurs,
+nous ne sommes pas des enfants!...&mdash;Ni des girouettes.»</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! messieurs,» dit Gervais, «voilà une place superbe pour jouer au
+cheval fondu. Ça nous fera faire la digestion et nous donnera de
+l'appétit pour ce soir.»</p>
+
+<p>La partie est acceptée. Le jeu est mis en train; on court, on saute,
+mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperçoit qu'en sautant par-dessus
+ses camarades, il a déchiré tout un côté de son pantalon dont l'étoffe
+était fort usée.</p>
+
+<p>«Ah, mon Dieu! me voilà bien,» s'écrie-t-il; regardez donc, messieurs,
+je me suis joliment arrangé... Je ne puis pas entrer comme ça dans un<a name="Page_131" id="Page_131"></a>
+village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui
+n'en ai pas d'autres.»</p>
+
+<p>«&mdash;Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet,» dit Jean, «tu vas
+choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!»</p>
+
+<p>On va s'asseoir sous des arbres. Là, Jean défait son paquet et étale ses
+effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris
+et déjà passé, l'autre bleu et tout neuf.</p>
+
+<p>«Je vais prendre celui-là,» dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean
+lui donne sans difficulté.</p>
+
+<p>«&mdash;Tiens! il n'est pas bête,» dit Démar, «il prend le plus beau, et moi,
+si je déchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout
+tâché.&mdash;Qu'est-ce que ça te fait?» dit Gervais, «ça ne te regarde pas,
+puisque c'est à Jean.&mdash;Ça me regarde autant que Jean, puisque nous avons
+mis tout en commun et que ce qui est à lui est à moi.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh ben, si c'est à toi, c'est à moi aussi,» répond Gervais. «&mdash;C'est
+égal, je ne veux pas que tu le mettes,» dit Démar, en arrachant le
+pantalon des mains de son camarade. «Moi, je veux l'avoir.&mdash;Tu ne
+l'auras pas.&mdash;Je l'aurai.»</p>
+
+<p>Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se
+battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.</p>
+
+<p>Jean voyant que la querelle est sérieuse, court au milieu des
+combattants et parvient à les séparer en leur disant: «Eh bien!
+messieurs, est-ce là cette amitié éternelle que nous nous sommes jurée?
+Et<a name="Page_132" id="Page_132"></a> parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une
+raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le
+pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est déchiré, et
+ne faites plus de bêtises comme ça; nous aurions l'air de trois
+enfants.»</p>
+
+<p>Gervais met le pantalon en laissant échapper un sourire de triomphe.
+Démar n'ose plus rien dire, il tâche de cacher sa mauvaise humeur.
+Gervais ayant achevé sa toilette; on va se remettre en route, mais
+auparavant il montre à ses camarades son vieux pantalon déchiré en
+disant: «Messieurs, que faut-il faire de cela?</p>
+
+<p>»&mdash;Parbleu! c'est bon à jeter,» dit Démar. «&mdash;On pourrait peut-être le
+faire raccommoder par quelque servante d'auberge,» dit Jean, «alors il
+servirait encore.&mdash;A coup sûr, ce n'est pas moi qui le mettrai,» dit
+Démar. «&mdash;Ni moi,» dit Gervais; «allons, décidément, je vais l'accrocher
+à une de ces branches d'arbre, il servira d'épouvantail aux oiseaux.»</p>
+
+<p>Gervais monte à l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez
+élevée, puis descend, et l'on se remet en route.</p>
+
+<p>Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent à Bagnolet, ils ont fait
+peu de chemin dans leur journée, parce qu'ils se sont souvent amusés et
+n'ont point suivi de route droite.</p>
+
+<p>«Il faut coucher ici,» dit Jean. «&mdash;Oui, et y faire un bon souper,» dit
+Gervais; «et demain après déjeuner nous nous remettrons en voyage.<a name="Page_133" id="Page_133"></a></p>
+
+<p>«&mdash;Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de
+traiteur.&mdash;C'est un village, imbécile.&mdash;Ça n'est pas brillant comme à
+Ménil-Montant!&mdash;Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre à des
+hauts et des bas.&mdash;Qu'est-ce que ça veut dire, ça?&mdash;Ça veut dire qu'on
+ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!&mdash;Ah! messieurs, je sens le
+<i>fricot</i>... Il y a un traiteur par ici.»</p>
+
+<p>En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrèrent d'un
+air délibéré dans la grande salle qui précédait la cuisine en criant:
+«Peut-on souper et coucher ici?»</p>
+
+<p>L'hôte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour
+voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des
+trois voyageurs.</p>
+
+<p>«Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner à manger?» dit Démar
+en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa
+casquette. «Ces messieurs ont fait une partie de campagne?» dit l'hôte
+en souriant.</p>
+
+<p>«&mdash;Tiens! qu'est-ce que ça lui fait?» dit Gervais. «&mdash;Oh! nous vous
+paierons bien,» dit Jean en tapant sur son gousset. «Les noyaux sont
+là!...&mdash;En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre
+mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est égal, on vous
+fera des lits...&mdash;Et surtout un bon souper!» dit Gervais. «&mdash;Soyez
+tranquilles, vous serez contents.»</p>
+
+<p>Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais
+eu de nappe, et pendant qu'on<a name="Page_134" id="Page_134"></a> leur fait à souper, ils boivent un coup,
+et l'hôte vient causer avec eux.</p>
+
+<p>«Vous êtes en vacance, n'est-ce pas, messieurs?» leur dit-il. «&mdash;Oui,
+nous sommes en vacance,» répond Jean en souriant, et se tournant vers
+ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les
+ouvriers quand ils disent un mensonge à quelqu'un. «&mdash;Vous êtes venus
+vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont
+charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre
+village.&mdash;Comment s'appelle-t-il votre village?&mdash;Bagnolet. Ah! vous ne
+saviez pas que y vous étiez à Bagnolet?...&mdash;Ça nous est bien égal!...
+d'être à Bagnolet ou à Rognolet!» dit Démar en haussant les épaules.</p>
+
+<p>«Messieurs,» reprend l'aubergiste, «si vous voulez, demain, je vous
+ferai voir la maison où habitait jadis le cardinal Duperron, qui, après
+avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'étendue de
+vingt-deux semelles...&mdash;Il sautait plus haut que moi, celui-là,» dit
+Jean. «&mdash;En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans
+son jardin, mais il conserva toujours l'allée où il avait sauté les
+vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....&mdash;Dites donc, si vous
+pouviez nous faire voir des pipes, ça nous amuserait mieux.&mdash;Comment!
+est-ce que vous fumez déjà?&mdash;Un peu, mon neveu.&mdash;On fume donc dans votre
+pension?&mdash;Comme vous dites.&mdash;Oh! j'ai toujours des pipes pour les
+charretiers qui s'arrêtent ici.... Je vais vous en préparer.<a name="Page_135" id="Page_135"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Est-il bavard et curieux, le cabaretier!» dit Gervais. «&mdash;Messieurs,»
+dit Démar, «avez-vous remarqué que la servante est gentille?&mdash;Eh bien!
+qu'est-ce que ça nous fait?» dit Jean. «&mdash;Ça fait que c'est plus
+agréable, et puis, enfin... on ne sait pas.&mdash;Ah! il pense toujours à des
+bêtises, celui-là!...&mdash;Attention, messieurs,» dit Gervais, voilà le
+souper, c'est plus intéressant que la servante.»</p>
+
+<p>Le souper était composé de veau et de lapin, et les ragoûts poivrés de
+manière à emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvèrent tout
+excellent et firent lestement disparaître les mets. Gervais voulait
+quelque friandise pour le dessert. Mais l'hôte n'avait, en fait de
+friandises, que du fromage de jérômé; il fallut s'en contenter. A la fin
+du repas, ces messieurs allumèrent leurs pipes, et l'hôte les regarda
+fumer avec admiration, en s'écriant: «Encore si jeunes! et déjà fumer
+comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne
+pension.»</p>
+
+<p>Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardèrent pas à s'endormir sur
+leurs pipes; alors l'hôte leur conseilla de monter se coucher, et ils
+suivirent la servante qui les conduisit à leur chambre.</p>
+
+<p>On avait dressé trois lits dans une salle fort grande où se donnaient
+les repas de noces, quand il s'en faisait à l'auberge, Gervais commence
+par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fenêtre, et
+il s'assied dessus en disant: «Je me couche là, moi.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! il n'est pas gêné,» dit Démar, «il choisit l'endroit où on
+est le mieux.»<a name="Page_136" id="Page_136"></a></p>
+
+<p>Et, s'approchant de Gervais, Démar le prend par les pieds, le fait
+rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relève,
+s'avance vers Démar et veut lui en faire autant, mais Démar l'attendait:
+il donne à Gervais un vigoureux coup de pied dans le côté. Gervais
+pousse des cris horribles; Jean est obligé de se relever pour aller
+mettre la paix.</p>
+
+<p>«Aurez-vous bientôt fini de vous disputer?» leur dit-il. «&mdash;C'est ce
+vilain sournois qui me prend mon lit,» dit Gervais en pleurant et se
+frottant le côté. «&mdash;Pas plus ton lit que le mien,» répond Démar en
+ricanant. «Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit où l'on a
+le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te céderai pas, j'y suis,
+et j'y reste.&mdash;Allons, Gervais, va te coucher là-bas, et ne crie plus...
+Est-ce que des amis doivent se battre comme ça à tous momens?»</p>
+
+<p>Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et
+s'endort, en se disant: «Ça ne peut pas être pour se disputer toujours
+qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le maître... on n'a pas
+le droit d'être le maître d'un autre... C'est drôle qu'ils ne
+comprennent pas ça.»</p>
+
+<p>Jean a dormi fort tard. En s'éveillant, les fumées du vin et du tabac ne
+troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'étonne de se
+trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre,
+chez ses parens. Pour la première fois il réfléchit aux suites de sa
+fuite; il pense à son père, à sa mère; à sa mère surtout, qui l'aime
+tant et qui<a name="Page_137" id="Page_137"></a> sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec
+l'argent qu'elle lui a donné qu'il compte vivre loin de la maison
+paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais
+usage. Un soupir lui échappe, des larmes mouillent ses paupières; s'il
+était seul il retournerait maintenant près de sa mère, dût-il être
+encore mis au pain et à l'eau. Mais il ne peut se décider à quitter ses
+camarades, une mauvaise honte le retient; Démar et Gervais se
+moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persévère
+pour ne point essuyer les quolibets de gens méprisables, lorsqu'on
+devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-là!</p>
+
+<p>Démar et Gervais qui étaient levés depuis long-temps rentrent alors dans
+la chambre, et cela met fin aux réflexions de Jean. Celui-ci remarque un
+grand changement dans le costume de ses camarades: Démar a pris dans le
+paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge
+blanc. Gervais a pensé que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui
+fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est emparé de la
+redingote qui restait dans le paquet, il a complété sa toilette avec un
+gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux
+paquet que Jean avait emporté que quelques chemises et des bas.</p>
+
+<p>«Tiens, comme vous voilà beaux!» dit Jean en les examinant. «Oui, nous
+avons pris dans le paquet ce qui nous convenait,» dit Démar. «&mdash;Nous
+sommes bien mieux, n'est-ce pas?&mdash;Parbleu! vous avez mis mes plus beaux
+habits.&mdash;Ça ne te fait<a name="Page_138" id="Page_138"></a> rien... puisque tout est commun entre nous, ce
+qui manque à l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que
+c'est bien juste.&mdash;Oh! oui! c'est très-juste,» répond Jean en
+dissimulant une légère grimace que lui fait faire la vue de ses habits
+sur le dos de ses camarades.</p>
+
+<p>«A propos,» reprend Démar, «et l'argent!... Comptons donc ce que nous
+possédons... On sait au moins à quoi s'en tenir.»</p>
+
+<p>Jean tire ses pièces d'or de son gilet et les compte sur une table.
+«Moi, mon compte sera bientôt fait,» dit Gervais, «je n'ai pas le
+sou.&mdash;Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi,» dit Démar, «les
+voilà... je les joins à la masse.»</p>
+
+<p>En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, «A présent,»
+dit-il, «il faut partager cela en trois parts égales, et prendre chacun
+la nôtre.&mdash;A quoi bon?» dit. Jean. «&mdash;Est-ce que nous n'avons pas juré
+de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la
+bonne, partageons-le donc.&mdash;Mais puisque nous ne nous séparons pas, je
+ne vois pas la nécessité de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait
+un qui paie, cela suffit.&mdash;Au fait,» dit Gervais, «pourvu que Jean paie
+toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas
+ridicule!</p>
+
+<p>»&mdash;Non, non!» dit Démar, «il faut partager, c'est plus naturel; ça
+n'empêchera pas Jean de payer quand il voudra.</p>
+
+<p>»&mdash;Et moi je ne partagerai point,» dit Jean en remettant tout son argent
+dans ses poches. «Que<a name="Page_139" id="Page_139"></a> vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais
+quant à cet or, si je le dépense avec vous, je veux au moins avoir le
+plaisir de le donner.»</p>
+
+<p>Jean a dit cela d'un ton très-décidé. Quoique Démar ait dix-sept ans
+passés, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge
+donc pas à propos d'insister, et il n'est plus question de partage.</p>
+
+<p>Gervais a songé à commander le déjeuner. La servante vient annoncer aux
+jeunes gens que le repas est prêt dans la salle où ils ont soupé la
+veille. Démar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds,
+veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en
+l'appelant petit bon homme. Cette épithète, en faisant rire ses
+camarades, met Démar en courroux; il veut en venir à son honneur,
+retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reçoit enfin un
+soufflet.</p>
+
+<p>«Cela t'apprendra à tourmenter les filles!» dit Jean en riant. «&mdash;Allons
+déjeuner,» dit Gervais, ça lui fera oublier sa passion.»</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens déjeunent copieusement. Jean paie sans marchander
+la carte de son hôte; puis les voyageurs se remettent en route en
+continuant de s'éloigner de Paris. Mais déjà l'union qui régnait entre
+eux la veille semble refroidie. Démar a encore de l'humeur; Gervais ne
+joue plus, de crainte de gâter sa belle toilette; et Jean pousse de
+temps à autre des soupirs en pensant à sa mère et à Paris.<a name="Page_140" id="Page_140"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<p class="head">LE MONSTRE.</p>
+
+
+<p>Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs
+de Paris, s'arrêtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui
+leur plaît et où l'on fait bonne chère. Les jeunes voyageurs passent
+gaîment leur temps à courir, à jouer dans la campagne; mais ils
+n'oublient jamais de retourner à l'auberge aux heures des repas. Lorsque
+c'est fête dans un village, ils se livrent à tous les jeux que l'on
+réunit aux foires de campagne. Jean va tirer à l'oie; Démar joue aux
+petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des
+macarons, ils paient tout sans marchander. Grâce à la garde-robe de
+Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des
+jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances à courir la
+campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent,
+qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les<a name="Page_141" id="Page_141"></a> paysannes,
+qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des
+soufflets quand ils veulent les embrasser.</p>
+
+<p>«A la bonne heure!» dit Jean après avoir dansé dans un bal champêtre
+avec une grosse fille des champs; «au moins on s'amuse en dansant comme
+ça!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, où il faut
+d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire
+aller en pointe ou en rond pour avoir de la grâce!... Ici, j'ai été
+prendre une grosse fille par la main, je l'ai menée à la danse; nous
+avons sauté à droite et à gauche sans nous embarrasser de nos voisins,
+et je dis que c'est bien plus amusant!...&mdash;Certainement,» dit Gervais.
+«Est-ce qu'on doit jamais se gêner pour se divertir!... Si je ne veux
+pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le
+maître.&mdash;Messieurs,» dit Démar, «les cérémonies... les usages... les
+révérences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de
+l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire
+voir qu'il est homme.&mdash;C'est juste,» dit Jean. «&mdash;C'est très-bien
+parlé!» dit Gervais.</p>
+
+<p>Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y
+a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne
+marchande jamais, on a bientôt vu le fond de sa bourse, même lorsqu'elle
+contenait vingt-quatre louis. Un matin, après avoir comme à l'ordinaire
+payé la dépense, Jean dit à ses compagnons: «Messieurs, savez-vous qu'il
+n'y a plus que deux pièces d'or dans ma bourse?<a name="Page_142" id="Page_142"></a></p>
+
+<p>»&mdash;C'est bien singulier!» dit Démar. «&mdash;C'est bien dommage!» dit
+Gervais. «&mdash;Quand nous aurons dépensé ces deux derniers louis que
+ferons-nous?</p>
+
+<p>»&mdash;Dam'!...» dit Gervais en se grattant l'oreille; «je ne sais pas trop
+avec quoi nous paierons nos dîners.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! nous tâcherons de nous en procurer d'autres,» dit Démar.
+«&mdash;Comment cela?...&mdash;Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y
+a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon père...&mdash;Ni moi
+chez mes parens,» dit Gervais; «on voudrait encore me faire travailler,
+mais <i>bernique</i>!&mdash;D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous
+quitter, nous sommes inséparables.&mdash;Certainement; et puis nous sommes
+bien mieux ensemble que chez nous.»</p>
+
+<p>Jean ne dit rien; il semble réfléchir. On entre dans une petite ville;
+c'était à Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.</p>
+
+<p>«Oh! c'est gentil ici,» dit Démar. «&mdash;Oui,» reprend Gervais, «c'est une
+ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voilà la rivière
+qui passe là... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau
+que ceux de Paris. Entrons dîner.&mdash;Mais,» dit Jean, «il faudrait tâcher
+maintenant de ménager notre argent, et ne pas commander sans
+savoir...&mdash;Bah! bah! nous avons le temps!... Dînons d'abord, nous
+compterons après.»</p>
+
+<p>On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui présente aux jeunes
+gens une carte à l'instar de<a name="Page_143" id="Page_143"></a> celles de Paris. Gervais s'extasie en
+lisant les différentes façons dont on accommode le mouton ou le veau, et
+s'écrie: «Il faudra manger de ça... et de ça... et de ça...</p>
+
+<p>»&mdash;Oui,» dit Jean, «et nous dépenserons un de nos louis...&mdash;Eh ben! il
+nous en restera encore un...&mdash;Mais après...&mdash;Après nous aurons bien
+dîné; c'est l'essentiel.&mdash;Vous ne pensez qu'à manger.&mdash;Et toi tu n'es
+plus bon qu'à faire de la morale. Ce n'était pas la peine de te charger
+de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.&mdash;Il me
+semble qu'elle était à moi la caisse.&mdash;Non, elle était à nous, puisque
+nous avons tout mis en commun.&mdash;Tout mis... c'est-à-dire que c'est moi
+qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.&mdash;Tiens! ne vas-tu
+pas nous faire des reproches, à présent?... Tu fais un <i>fameux ami</i>!»</p>
+
+<p>Pour la première fois, on se querelle au moment du dîner; l'accord qui
+régnait, lorsqu'on se croyait riche, est déjà troublé parce que les
+fonds ont baissé. Mais le potage arrive, et Jean s'écrie: «Après tout!
+mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, ça m'est égal!»</p>
+
+<p>Le dîner achevé, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens
+apprennent que c'est le lendemain jour du <i>marché franc</i>, qui est
+presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des
+environs.</p>
+
+<p>«Pardieu!» dit Démar à ses camarades, «ce serait bien le cas de tâcher
+de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des
+environs.&mdash;Quelle farce?» dit Gervais. «&mdash;Je ne sais pas<a name="Page_144" id="Page_144"></a> encore, mais
+il faut chercher.&mdash;Cherchons,» dit Jean; «pour une farce, j'en suis.»</p>
+
+<p>Les jeunes gens retournent à l'auberge où ils comptent coucher, et, tout
+en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manière amusante de
+gagner de l'argent.</p>
+
+<p>«Si nous faisions des tours de cartes,» dit Démar. «&mdash;Oh! les paysans y
+sont aussi malins que nous.&mdash;Moi,» dit Gervais, «je sais me tenir sur
+mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.&mdash;On a déjà vu
+ça!&mdash;Moi, j'avale de la filasse.&mdash;C'est trop usé!&mdash;Moi, je m'ôte un
+centime placé sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.&mdash;Ça
+n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que
+tu ne pourrais pas avaler un couteau?&mdash;Oh! non, je ne fais pas
+ça.&mdash;Essaie un peu.&mdash;Non, c'est inutile, ça n'irait pas.&mdash;Ah! messieurs,
+si nous avions seulement quelque curiosité à montrer, c'est ça qui
+serait excellent. Les paysans sont très-curieux, nous gagnerions
+beaucoup d'argent.&mdash;Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur
+montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah, parbleu! je le sais bien, moi,» dit Gervais en se frappant sur le
+derrière. «Voilà, ce qu'ils n'ont jamais vu.&mdash;Oui,» dit Démar, «mais
+quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous
+rosser.&mdash;Non,» dit Jean, «ça serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une
+idée délicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le
+boulevart du Temple à Paris.&mdash;Un mon<a name="Page_145" id="Page_145"></a>stre! mais nous n'en avons
+pas.&mdash;Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus
+que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; à nous trois, il me semble que
+nous pourrons bien arranger ça.&mdash;Ma foi, il a raison, faisons un
+monstre, faisons une bête, enfin faisons une curiosité.</p>
+
+<p>»&mdash;Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bête... Gervais,
+hein?&mdash;Oui, il est déjà pas mal laid, ça servira.&mdash;Je veux bien,
+moi.&mdash;Démar appellera le monde à la porte, et moi je montrerai l'animal,
+je serai le cornac.&mdash;C'est ça.&mdash;Il s'agit de savoir maintenant ce que
+nous en ferons. Un géant?&mdash;Oh! non, il faudrait des échasses et des
+jambes de carton.&mdash;Un poisson?...&mdash;Il me faudrait un costume pour
+ça...&mdash;Ah! si nous avions seulement des écailles d'huîtres pour en
+couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attachée sur tes
+cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le
+ventre, et tu ferais semblant de nager?&mdash;Oui, mais nous n'avons pas
+d'écailles, cherchons autre chose.&mdash;Diable! c'est encore difficile de
+faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.</p>
+
+<p>»&mdash;Attendez,» dit Jean en se frappant le front. «Voyez-vous là-bas dans
+le coin, cette grosse tête de carton qui aura été laissée dans cette
+auberge par quelque marchande de modes.&mdash;Oui, après?&mdash;Tu sais te tenir
+la tête en bas, n'est-ce pas, Gervais?&mdash;Oui, pendant un peu de temps, et
+en m'adossant contre quelque chose.&mdash;C'est très-bien, voilà votre
+monstre trouvé.&mdash;Comment?<a name="Page_146" id="Page_146"></a>&mdash;Tu te tiens sens dessus dessous, nous
+cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de
+la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tête
+que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous
+mettrons un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en
+bas.&mdash;Pas mal, vraiment.&mdash;Oui, mais en regardant la tête d'en haut de
+près, si on reconnaît...&mdash;On ne regarde les monstres que de loin.
+D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien
+risquer quelque chose.&mdash;Allons, c'est adopté, nous ferons voir un homme
+à deux têtes.»</p>
+
+<p>On juge nécessaire de faire sur-le-champ une répétition. Ces messieurs
+vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur
+tête de carton, à laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec
+du bouchon brûlé; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent
+tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec
+de la paille qu'ils prennent à un de leurs lits.</p>
+
+<p>«Et des mains?» dit Gervais. «&mdash;Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a
+deux têtes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras
+seulement une veste; allons, vite sur la tête, que nous voyions le coup
+d'&#339;il.»</p>
+
+<p>Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les
+pans descendent jusqu'à la ceinture, où ils sont attachés par des
+épingles, et Jean et Démar s'écrient: «C'est admirable! c'est vraiment
+curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent<a name="Page_147" id="Page_147"></a> avec toi.&mdash;Oui, mais je ne
+veux pas rester comme ça trop long-temps.&mdash;Sois tranquille, quand il n'y
+aura pas de curieux tu te relèveras, nous n'aurons pas continuellement
+du monde.&mdash;Et une baraque pour montrer notre monstre?&mdash;Avec quatre
+manches à balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de
+la construire.»</p>
+
+<p>Les trois voyageurs se couchent, enchantés de leur projet dont ils se
+promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, après avoir
+déjeuné et payé la grosse tête dont ils font, disent-ils, emplette pour
+leur petite s&#339;ur, ils se dirigent vers l'endroit où se tient le marché.
+Ils achètent plusieurs aunes de toile, ce qui leur coûte plus cher
+qu'ils ne croyaient, et Jean dit à ses camarades: «Pourvu que nous
+fassions nos frais.&mdash;Il faudra prendre très-cher,» dit Gervais.</p>
+
+<p>Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de
+toile. Enfin les achats terminés, on cherche l'endroit où l'on
+s'établira. «Ne nous mettons pas trop en vue,» dit Démar. «Je crois
+qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosité.&mdash;Mais, si
+on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.&mdash;Bah! il n'y a pas
+de mal à faire voir un monstre qui n'est pas méchant. Tiens, voilà une
+place superbe, il faut y bâtir notre maison.»</p>
+
+<p>Les pieux sont plantés. La toile est coupée en plusieurs morceaux, puis
+étendue par-dessus. Enfin la baraque est achevée tant bien que mal. On
+peut y tenir à peu près dix personnes en se gênant beau<a name="Page_148" id="Page_148"></a>coup. Deux
+grands pieux, placés dans le fond, doivent servir de point d'appui à
+Gervais; on ne voit dans l'intérieur de la maison que par le jour qui
+pénètre à travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu'à demi, mais les
+jeunes gens pensent que cela ne nuira pas à leur curiosité.</p>
+
+<p>Gervais est affublé comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir
+la tête en bas une heure d'avance, il est convenu que Démar ne laissera
+entrer du monde qu'après avoir frappé dans ses mains pour avertir ses
+camarades de se mettre en mesure. Tout étant disposé, Démar sort de sa
+baraque en passant par-dessous la toile, et, armé d'une baguette, se met
+en devoir d'attirer les curieux, en criant:</p>
+
+<p>«Venez voir un être extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux
+têtes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et
+dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus
+surprenant, c'est qu'il parle de préférence avec sa tête d'en bas.
+Entrez, ne vous gênez pas, il y a encore de la place, il n'en coûte que
+dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront
+que demi-place.»</p>
+
+<p>Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Démar
+crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point
+de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans,
+et ceux-ci s'éloignent en disant: «Ah! beau spectacle! ma fine!... ils
+n'ont pas seulement une petite peinture à la porte.</p>
+
+<p>»&mdash;Il paraît que ça va mal,» dit Jean à Gervais,<a name="Page_149" id="Page_149"></a> qui est obligé de
+rester couché à terre, parce que ses pieds sont entortillés dans sa
+redingote.</p>
+
+<p>«Entrez donc, messieurs, entrez donc,» crie Démar à quelques paysans qui
+s'arrêtent pour l'écouter. «Combien ça coûte-t-il pour voir ton
+monstre?» dit l'un d'eux. «&mdash;Dix sous par personne, pas davantage.&mdash;Dix
+sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens
+et des ours pour deux sous.&mdash;Oui, mais un homme à deux têtes!&mdash;Ça ne
+peut pas être plus beau qu'un ours.»</p>
+
+<p>Les paysans s'éloignent et Jean crie à travers la toile: «Démar, baisse
+ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais
+pour cinq sous.»</p>
+
+<p>Démar aperçoit quelques curieux qui approchent. Il débite la phrase de
+rigueur et termine en disant: «On verra aujourd'hui l'homme à deux têtes
+pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si
+nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que
+nous fassions nos frais, et que notre monstre nous coûte horriblement à
+nourrir.»</p>
+
+<p>Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Démar et paraissent tentés
+d'entrer. «Je n'ai jamais vu de monstre,» dit l'homme; «je ne voudrais
+pourtant pas mourir sans en voir un, ça doit être gentil.&mdash;Un homme qui
+a deux têtes!» dit la femme, «c'est ben étonnant... et vous dites,
+monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?&mdash;Précisément.&mdash;Celle
+d'en haut comment donc est-elle placée?&mdash;Tout comme les nôtres.&mdash;Et
+celle d'en bas,<a name="Page_150" id="Page_150"></a> à quel endroit est-elle?&mdash;Ah! c'est là
+l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.&mdash;Entrons, ma femme....&mdash;Ah!
+un instant... est-il méchant vot' monstre.&mdash;Il est doux comme un agneau,
+il chante même quand on le désire.&mdash;Allons... eh ben... comben
+est-ce?&mdash;Dix sous pour vous deux...&mdash;C'est ben cher.&mdash;C'est au plus
+juste.&mdash;Paie-t-on avant d'avoir vu?&mdash;Oh! c'est de rigueur.&mdash;Eh ben, not'
+homme, qu'en dis-tu?&mdash;Oui, j'voulons voir ça, ça nous amusera et j'en
+parlerons cheux nous.»</p>
+
+<p>Le vieux paysan donne ses dix sous à Démar en disant: «Par où donc
+entre-t-on, je ne vois pas de porte?&mdash;Par dessous... On lève un peu la
+toile; mais attendez que je donne le signal, sans ça notre monstre
+serait peut-être endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand
+il dort, il cache ses têtes sous ses épaules, comme les serins.»</p>
+
+<p>Démar frappe dans ses mains. Aussitôt Jean fait mettre Gervais sens
+dessus dessous et s'assure que la tête de carton est solide. Dans ce
+moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se
+frottent les yeux pour y voir clair.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc?» dit la femme, «on n'y voit
+presque pas!&mdash;Voyez, messieurs et dames, voici l'homme à deux têtes qui
+est devant vous,» dit Jean en se plaçant entre le public et Gervais.</p>
+
+<p>«Ah! je commence à y voir,» dit le paysan; «tiens, ma femme, tiens, v'là
+le monstre...&mdash;Ah! Dieu! mon homme, que sa tête d'en haut est<a name="Page_151" id="Page_151"></a> laide...
+comme il a les yeux fisques!...&mdash;Regardez celle d'en bas,» dit Jean,
+«c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de
+préférence...&mdash;Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plaît.</p>
+
+<p>»&mdash;Parle!» dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. «J'étouffe,»
+murmure celui-ci, qui commence à devenir pourpre.</p>
+
+<p>«Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur?» demande la paysanne. «&mdash;Il a dit que
+vous étiez très-belle femme.&mdash;Tiens, il n'est pas trop bête, ce
+monstre!&mdash;On nous a dit qu'il chantait,» dit le paysan. «Faites-lui donc
+chanter une petite chanson.</p>
+
+<p>»&mdash;Veux-tu chanter?» dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci
+lui souffle dans l'oreille: «Non, sacrebleu! je veux me relever...
+Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.</p>
+
+<p>«&mdash;Allez vous-en bien vite!» dit Jean en repoussant le vieux paysan et
+sa femme, «il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...»</p>
+
+<p>Et les deux villageois se jettent à terre pour passer par-dessous la
+toile, et Jean les pousse par derrière pour les faire sortir plus vite,
+parce que Gervais a quitté la position perpendiculaire.</p>
+
+<p>Le vieux paysan et sa femme sortent à quatre pattes de dessous la maison
+de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure
+bouleversée; Démar, qui est alors entouré de jeunes villageois, aide le
+mari et la femme à se relever en leur disant:<a name="Page_152" id="Page_152"></a></p>
+
+<p>«N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre
+argent?</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! oui,» dit la paysanne en se relevant; «il est gentil votre
+spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!...
+il nous a fait une fameuse peur!...&mdash;C'est curieux!» dit le mari, «oh!
+oh! pour ça, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour
+ben de l'argent!...&mdash;Pourquoi donc cela?&mdash;Pardi, demandez au cornac ce
+que vot' homme à deux têtes voulait faire de nous? Si nous ne nous
+étions pas sauvés ben vite, il nous mangeait, rien que ça!»</p>
+
+<p>Démar tâche de contenir son envie de rire, en répondant: «C'est
+singulier!... c'est qu'il était dans un de ses mauvais momens, mais
+c'est fort rare.</p>
+
+<p>»&mdash;Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprès de c'te
+maison de toile,» dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le
+vieux couple s'éloigne en se disant: «Jarni! j'pouvons nous vanter
+d'avoir eu fièrement peur pour nos dix sous!...»</p>
+
+<p>Les villageois, qui se sont arrêtés devant la baraque, ont entendu une
+partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique
+leur curiosité; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas
+payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Démar consent à les laisser
+entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Démar donne le
+signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse
+sous la toile.</p>
+
+<p>Les villageois, en se relevant, commencent par<a name="Page_153" id="Page_153"></a> murmurer du peu de
+clarté qui pénètre sous la toile, «Pourquoi donc que tu n'as pas éclairé
+ton monstre?» dit l'un d'eux à Jean. «Est-ce que tu veux nous montrer
+des chats pour des tigres?»</p>
+
+<p>Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin
+possible de Gervais, en disant: «Voilà l'homme à deux têtes, messieurs;
+attachez-vous à la tête du bas, c'est la plus étonnante.»</p>
+
+<p>Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air soupçonneux;
+l'un d'eux dit à Jean: «Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni
+sa bouche par en haut, ton homme?&mdash;Il est venu au monde comme ça,
+messieurs, je n'en sais pas davantage...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah ça, dites donc, vous autres, ça m'a l'air d'une frime,» dit un
+second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche à le repousser en
+lui disant: «N'approchez pas si près, messieurs; il est quelquefois
+méchant.</p>
+
+<p>»&mdash;Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... Ça n'a jamais été
+une tête, ça!...»</p>
+
+<p>Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigué d'être renversé, dit à
+demi voix: «Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir
+comme ça...»</p>
+
+<p>Mais les villageois ne sont pas disposés à s'en aller, et pendant que
+Jean fait son possible pour les empêcher de toucher la tête de carton,
+Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette
+chute la tête postiche se détache et roule avec la perruque aux pieds
+des villageois.</p>
+
+<p>«Ah! voyez-vous la subtilité!... c'est une tête de<a name="Page_154" id="Page_154"></a> carton, ce sont des
+fripons,» s'écrient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal,
+se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais
+à terre en lui disant: «Ah! méchant polisson! tu fais le monstre pour
+attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre à te faire deux
+têtes.»</p>
+
+<p>Gervais fait ce qu'il peut pour se débarrasser les pieds de dedans la
+redingote, mais avant d'y parvenir il est rossé par les villageois.
+Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la
+baraque pour dire à Démar de venir à leur secours, et ne l'a pas trouvé,
+imagine un expédient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux
+qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant
+qu'ils cherchent à se dépêtrer de dessous la toile, Jean apercevant la
+tête de Gervais, le tire par les épaules, l'aide à sortir et se sauve
+avec lui du côté des champs.<a name="Page_155" id="Page_155"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<p class="head">UN AUTRE TOUR DE DÉMAR.&mdash;LA FAMILLE DU LABOUREUR.</p>
+
+
+<p>On court bien dans l'âge où les barres, le ballon et les cerfs-volans
+sont nos plus douces récréations. Jean et Gervais étaient sortis de
+Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus à se
+débarrasser de la maison de toile.</p>
+
+<p>Jean voulait s'arrêter, mais Gervais courait toujours, la peur lui
+donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperçurent
+quelqu'un qui courait aussi devant eux.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu,» dit Gervais. «&mdash;Eh
+non,» dit Jean, «c'est Démar, je le reconnais bien.»</p>
+
+<p>C'était en effet Démar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous
+la toile, avait jugé prudent de s'éloigner sans attendre ses compagnons.</p>
+
+<p>Les jeunes gens, s'étant rejoints, s'arrêtent enfin derrière des taillis
+pour reprendre haleine.<a name="Page_156" id="Page_156"></a></p>
+
+<p>«Te voilà donc,» dit Jean à Démar, «tu nous as laissés dans l'embarras
+sans t'inquiéter comment nous en sortirions!...&mdash;Pourquoi ne savez-vous
+pas bien jouer vos rôles?&mdash;C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir
+les pieds en l'air!&mdash;Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps
+comme ça, et puis être rossé ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais
+je refais le monstre!...&mdash;Moi, je me suis sauvé le premier, parce
+qu'ayant reçu l'argent je ne voulais pas le rendre.&mdash;A propos, voyons la
+recette, combien avons nous fait?&mdash;vingt-deux sous en tout.&mdash;C'est
+gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a coûté la perruque que
+nous avions mise sur la grosse tête!...&mdash;Quand je disais que nous ne
+ferions pas nos frais...&mdash;Et la maison de toile qui est restée au
+pouvoir des paysans!&mdash;C'est ta faute, Jean, avec ton idée de nous faire
+montrer une curiosité!&mdash;Ma foi! messieurs, on ne réussit pas toujours,
+nous serons peut-être plus heureux une autre fois.&mdash;Oui, mais ne comptez
+pas sur moi pour faire la bête!» dit Gervais en se frottant les reins.
+«Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si près du
+théâtre de nos exploits.»</p>
+
+<p>Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrêtent que dans
+le petit village de Boissy-le-Châtel qu'ils aperçoivent devant eux.
+Après s'y être reposés quelque temps, ils jugent prudent de s'éloigner
+encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais paraît
+souffrir, Démar est rêveur, et Jean se dit tout bas: «Ah!... j'étais si<a name="Page_157" id="Page_157"></a>
+bien avec mes parens!... Mon père m'avait enfermé, c'est vrai; mais, au
+fait, je méritais bien d'être puni pour m'être grisé... Et certainement,
+ma mère ne m'aurait pas laissé long-temps au pain et à l'eau.»</p>
+
+<p>On arrive à la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de
+chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allégé la
+bourse: Jean ne possède plus qu'une vingtaine de francs, et il déclare
+fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Démar lui rit au nez,
+et Gervais répond: «En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!»</p>
+
+<p>Les jeunes gens entrent dans un méchant cabaret; ils soupent avec une
+omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde où on leur
+offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe à se disputer au
+lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout
+lorsqu'on l'a méritée.</p>
+
+<p>Le lendemain, après le déjeuner, Jean paie le dépense; malgré leur
+sagesse, elle se monte, avec le coucher, à sept francs; et Jean dit à
+ses compagnons: «avec toute notre économie, et en dînant mal, les vingt
+francs n'iront pas loin.&mdash;Alors, il vaut autant bien dîner,» dit
+Gervais.</p>
+
+<p>Démar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la
+maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un
+banc près d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce
+voyageur annonce la confiance et la bonhomie; à peine entré, il entame
+la conversation avec toutes les personnes<a name="Page_158" id="Page_158"></a> qui sont près de lui et
+commence par leur conter ses affaires.</p>
+
+<p>«Allons-nous-en,» dit Jean, «que faisons-nous ici?&mdash;Ma foi, je suis
+fatigué,» dit Démar, «rien ne nous presse... Restons encore, j'espère
+que ce ne sera pas pour rien...&mdash;Comment?»</p>
+
+<p>Démar ne veut pas en dire davantage; il s'étend sur un banc en fumant
+une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est
+derrière la maison; quelques tables placées sous des arbres, annonçaient
+que les voyageurs pouvaient venir s'y rafraîchir. Ils étaient depuis un
+quart d'heure dans le jardin, lorsque Démar vient les rejoindre. Sa
+figure a une expression singulière: il jette de fréquens regards
+derrière lui, et semble très-agité.</p>
+
+<p>«Que diable viens-tu donc de faire?» dit Jean qui est frappé du trouble
+de Démar. «&mdash;Une bonne espièglerie,» répond Démar à voix basse et en
+regardant encore derrière lui. «&mdash;Qu'est-ce donc?&mdash;Chut!... Parlez
+bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un
+bon tour à cet imbécille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais
+qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en
+vois pas...&mdash;Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...&mdash;Non,
+non!... Attendez!...» dit Démar en arrêtant Jean qui est prêt à
+retourner vers la maison; «Je ne voudrais pas repasser par-là... Si cet
+imbécille s'était aperçu... Cependant il déjeune, et
+j'espère...&mdash;Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?...
+Parle...&mdash;Réjouissez-vous, nous sommes en<a name="Page_159" id="Page_159"></a> fonds!... Nous allons nous
+amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce
+porte-feuille!...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! mon Dieu!» s'écrie Jean, frappé d'une idée subite, «achève, ce
+porte-feuille... à qui est-il?&mdash;Il était à ce voyageur qui parlait à
+tout le monde. Après votre départ je me suis approché de lui... il m'a
+offert de boire un coup, j'ai accepté, alors nous avons causé...
+L'imbécille a voulu défaire sa valise pour me montrer les emplettes
+qu'il porte à sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille écus à
+Coulommiers, puis il a tiré son porte-feuille pour y chercher une
+adresse; après l'avoir refermé, il a cru le mettre dans sa poche et l'a
+laissé tomber sous le banc; aussitôt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai
+admiré les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin,
+j'ai ramassé le porte-feuille sans qu'il s'en aperçût, et, lui disant
+adieu je l'ai laissé à table...&mdash;Malheureux! c'est un vol,» dit Jean, en
+regardant Démar avec indignation.&mdash;«Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi
+cet imbécille laisse-t-il tomber son porte-feuille...&mdash;Tu l'as vu tomber
+de ses mains, tu devais le lui rendre...&mdash;Ah ben! par exemple! pas si
+bête, n'est-ce pas, Gervais?</p>
+
+<p>»&mdash;Dam'!» répond Gervais, «au fait... puisque ce porte-feuille était à
+terre... il me semble que nous pouvons...&mdash;Il faut le rendre, vous
+dis-je! Démar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnête homme... cela
+te porterait malheur. Tu appelles une espièglerie prendre le
+porte-feuille d'un<a name="Page_160" id="Page_160"></a> voyageur!&mdash;Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le
+ramasser.&mdash;Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme
+s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon
+Dieu! nous serions arrêtés comme des voleurs...&mdash;Bah! bah!... tu vois
+tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.&mdash;Eh bien! je
+vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous
+arrêter...»</p>
+
+<p>Démar et Gervais se retournent; et, à travers les arbres qui les
+cachent, aperçoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le
+jardin, et se sont arrêtés à l'entrée d'une allée, regardant autour
+d'eux et paraissant chercher quelque chose.</p>
+
+<p>La tête de Méduse semble avoir pétrifié Démar; il devient blême et
+demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui
+est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est glissé sur-le-champ sous
+une table qui est près d'eux; mais Jean, qui frémit à l'idée d'être
+arrêté comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche
+rien, s'éloigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et,
+sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son
+action, s'élance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut,
+saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait près d'une lieue
+sans s'arrêter et sans regarder derrière lui.</p>
+
+<p>N'en pouvant plus, Jean s'arrête enfin; il regarde autour de lui: à
+gauche est une grande route, derrière et en face des champs, sur la
+droite, un petit bois. Il écoute: tout est tranquille; quelques
+labou<a name="Page_161" id="Page_161"></a>reurs qui travaillent à la terre, quelques villageoises qui
+cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il
+soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le
+fait tressaillir; il croit reconnaître les pas des gendarmes qui courent
+après lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il était
+coupable!</p>
+
+<p>Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et là s'assied au pied
+d'un bouquet d'arbres. Il réfléchit à ce que vient de faire Démar, et se
+dit: «J'ai bien fait de les quitter: Démar est un voleur, et je ne veux
+pas être l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il
+lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrêtés
+maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que
+c'est moi qui leur ai conseillé de voler ce voyageur... Démar en est
+bien capable!... Et peut-être me cherche-t-on pour m'arrêter aussi;
+j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendît cet argent, on ne me
+croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me
+ramenait à Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fâché de m'être
+fait l'ami de Démar et de Gervais!... Mon père disait que c'étaient de
+bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que
+moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...»</p>
+
+<p>Tout en faisant ces réflexions, Jean s'est étendu sur le gazon. Peu à
+peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort
+profondément.<a name="Page_162" id="Page_162"></a></p>
+
+<p>Il est nuit lorsque Jean s'éveille; il a dormi long-temps dans le bois.
+Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus
+où il est. Enfin, en tâtonnant, il touche les arbres qui ont protégé son
+sommeil; il se rappelle alors les événemens de la journée; il sent aussi
+qu'il n'a pas mangé depuis le matin, et il se lève en se disant: «Il
+faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que
+je trouverai à souper.»</p>
+
+<p>Il ignore entièrement où il est, et ne se souvient même plus par quel
+côté il est entré dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais
+Jean n'est pas poltron: l'obscurité, l'isolement dans lequel il se
+trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte
+d'être arrêté comme complice d'un vol, et cette idée lui fait craindre
+encore de retourner sans s'en douter près de l'endroit d'où il a fui le
+matin.</p>
+
+<p>Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de
+seize ans et demi ne s'accommode pas d'une diète de douze heures. Jean
+se décide à marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne
+lui a pas paru être considérable; il s'avance tenant ses mains en avant
+pour écarter les branches qui s'opposeraient à son passage, et se dirige
+vers les endroits les moins sombres, espérant découvrir un sentier qui
+mènerait à une grande route.</p>
+
+<p>Après avoir marché pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un
+sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une
+lumière frappe ses yeux.<a name="Page_163" id="Page_163"></a></p>
+
+<p>Un sentiment de plaisir fait battre son c&#339;ur; il se dirige en doublant
+le pas vers cette clarté, et se trouve bientôt sur la lisière du bois,
+et devant une petite chaumière dont une fenêtre donne sur le sentier
+qu'il a parcouru.</p>
+
+<p>Jean s'arrête devant l'habitation. «Je puis bien frapper là,» se dit-il,
+«c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas à souper et
+peut-être à coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi.
+J'aimerais mieux coucher là que dans un village; j'y serais plus
+tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la
+vue m'a tant bouleversé... Il faut frapper.»</p>
+
+<p>Jean trouve la porte de la chaumière, et frappe légèrement. Bientôt il
+entend marcher, et une voix enfantine lui crie: «Est-ce toi, Jean?»</p>
+
+<p>Le jeune voyageur éprouve un sentiment de surprise, un trouble
+indéfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par
+les habitans de cette chaumière. Cependant la voix qui s'est fait
+entendre est si douce, que, cédant à un mouvement naturel, il répond
+presque aussitôt: «Oui, c'est moi.»</p>
+
+<p>On ouvre la porte: un petit garçon de sept à huit ans, d'une figure
+douce et naïve, paraît sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur,
+s'écrie: «Ah! ce n'est pas Jean!...»</p>
+
+<p>Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve à l'entrée
+d'une chambre pauvrement meublée, et dans laquelle un villageois d'une
+cinquantaine d'années est assis près d'une table, ayant une<a name="Page_164" id="Page_164"></a> de ses
+jambes posée sur un tabouret. «Qui est-ce donc?» demande-t-il en
+tournant ses regards vers la porte.</p>
+
+<p>«Monsieur,» dit Jean en s'avançant, «je me suis égaré dans le bois, je
+ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon
+chemin, et à souper si cela se pouvait, car j'ai très-faim... Mais je
+paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.»</p>
+
+<p>Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la
+jeunesse inspirent l'intérêt. «Quand vous n'auriez pas de quoi payer,»
+lui dit-il, «pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non,
+ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais ça
+n'empêche pas d'aimer à obliger.</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! non, nous ne sommes pas riches,» dit le petit garçon, «surtout
+depuis que notre vache est morte!</p>
+
+<p>»&mdash;Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous,
+reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout à l'heure il
+nous arrivera des provisions: j'attends mon fils aîné qui, en revenant
+de sa journée, doit nous en apporter. J'ai cru que c'était lui qui
+arrivait quand vous avez frappé.&mdash;Il s'appelle donc Jean?&mdash;Oui.&mdash;C'est
+comme moi, monsieur.&mdash;Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de
+plus pour que vous soupiez avec nous.»</p>
+
+<p>Jean va s'asseoir près de la table; le petit Jacques place devant lui du
+pain bis et du fromage, et le<a name="Page_165" id="Page_165"></a> regarde avec curiosité. Pendant que Jean
+mange avec appétit, le villageois lui adresse quelques questions.</p>
+
+<p>«Est-ce que vous allez loin comme ça, jeune homme?&mdash;Je vais à Paris,
+monsieur.&mdash;Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre
+père?&mdash;Non... au contraire, je vais le retrouver.&mdash;Ah! Vous étiez allé
+voir queuque parent?&mdash;Oui, monsieur...&mdash;A Rebais peut-être?&mdash;Non!»
+s'écrie vivement Jean, «je n'ai pas été dans cette ville-là!... Est-ce
+loin d'ici, monsieur?&mdash;Mais, non, à trois quarts de lieue au plus.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! mon Dieu!» se dit Jean, «je n'en suis pas plus éloigné!...</p>
+
+<p>»&mdash;Y a-t-il long-temps que vous avez quitté votre père?» reprend le
+villageois. «&mdash;Mais... il y a deux mois bientôt...&mdash;Vous devez être bien
+impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je
+suis sûr qu'on vous attend tous les jours!...»</p>
+
+<p>Jean baisse les yeux, et répond en balbutiant: «Oh! oui... on
+m'attend.&mdash;Papa,» dit le petit garçon en courant près de son père, «moi,
+je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?&mdash;Non, mon garçon, tu seras
+comme ton frère Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous êtes les
+appuis de votre père.&mdash;Je ne suis pas encore assez grand pour travailler
+aux champs; mais bientôt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que
+je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal à la jambe, il ne faut pas
+que tu te lèves.»</p>
+
+<p>Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur<a name="Page_166" id="Page_166"></a> la table le pain
+qu'il tenait: son c&#339;ur est trop plein pour qu'il sente encore l'appétit.</p>
+
+<p>«Eh ben! vous ne mangez plus?» dit le villageois. «Dame' ça n'est pas
+ben délicat... mais vous souperez tout à l'heure avec nous... Ah!
+justement on frappe... c'est mon fils sans doute.»</p>
+
+<p>Le petit garçon court ouvrir et s'écrie avec joie: «Oui, c'est mon frère
+Jean!»</p>
+
+<p>Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bâti, mais hâlé par le
+soleil, entre dans la chaumière, tenant d'une main des instrumens de
+labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son père, et
+tirant de sa veste une pièce de cinq francs et de la monnaie, il met
+tout dans les mains du vieillard, en lui disant: «Voilà ce que j'ai
+gagné depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois
+est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journées.»</p>
+
+<p>»&mdash;Eh ben, tu ne gardes rien, Jean?» dit le villageois. «&mdash;Est-ce que
+j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le
+matin j'emporte pour ma journée!... Je voudrais gagner ben davantage, ça
+serait toujours pour vous, mon père.»</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, et puis nous pourrions bientôt ravoir une vache,» dit le petit
+Jacques. «&mdash;Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voilà un jeune
+voyageur qui sera des nôtres... il retourne à Paris chez ses parens...»</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! oui, monsieur,» dit Jean en poussant un gros soupir, «et je
+voudrais déjà être auprès<a name="Page_167" id="Page_167"></a> d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je
+les ferai demain dans ma journée.»</p>
+
+<p>On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient
+d'apporter. Le père se place entre ses deux fils, et Jean est tout ému
+de l'amitié qui règne entre le villageois et ses enfans. Tout en
+mangeant, le fils aîné dit: «J'ons passé à Rebais aujourd'hui et j'ons
+été témoin de l'arrestation d'un coquin.»</p>
+
+<p>Jean frémit, il est persuadé qu'il s'agit d'un de ses compagnons.</p>
+
+<p>«&mdash;Qu'avait-il fait ce coquin-là?» dit le villageois. «&mdash;Il paraît qu'il
+s'amusait à mettre le feu dans les fermes...&mdash;Le misérable!&mdash;Mais on
+était à sa poursuite, les gendarmes l'ont arrêté à Rebais... je l'ai vu
+emmener.&mdash;Vous l'avez vu,» dit Jean, «comment était-il?&mdash;Mais... c'est
+un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!&mdash;Et... on
+l'a arrêté... tout seul?&mdash;Oui, il paraît qu'il n'avait pas de
+complices.»</p>
+
+<p>Jean respire plus librement. Il lui serait pénible de penser que ses
+anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper
+s'achève. «Si vous voulez coucher ici,» dit le père de famille, «vous
+aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous
+partagerez. J'étais plus à mon aise autrefois!... mais ben des malheurs
+sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne
+Marie, puis je suis devenu paralysé de cette jambe, ce qui m'empêche de
+travailler; ensuite notre vache est morte, et c'était pour nous une
+grande ressource! mais je ne puis<a name="Page_168" id="Page_168"></a> pas me plaindre, puisque mes fils me
+restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais
+quitter leur père, n'est-ce pas, mes enfans?»</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! jamais! jamais!» disent en même temps les deux fils du laboureur
+en enlaçant celui-ci dans, leurs bras. «Est-ce que ce n'est pas un
+devoir et un plaisir de rester avec toi?...&mdash;Et qui donc te
+soutiendrait,» dit le petit Jacques, «à présent que tu peux à peiné
+marcher, si nous te laissions tout seul?... Ça serait joli, qu'un autre
+que nous vînt donner le bras à not' père.»</p>
+
+<p>Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses
+deux fils, et Jean ne cherche pas à retenir les pleurs que lui
+arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.</p>
+
+<p>Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumière se
+jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils aîné du
+laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupières; trop de
+pensées agitent et son c&#339;ur et son esprit; il se reproche sa fuite, il
+pense au chagrin que doivent éprouver ses parens, à la manière dont il a
+payé leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle différence entre sa
+conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces
+villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces idées le
+troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose
+paisiblement à son côté, il se dit: «Retournons près de ma mère, et je
+dormirai aussi tranquillement que lui.»</p>
+
+<p>Le jour paraît enfin, et les habitans de la chau<a name="Page_169" id="Page_169"></a>mière sont matinals. On
+déjeune; le fils aîné prend la pioche, la bêche, embrasse son père et va
+à ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il
+voudrait donner tout ce qu'il possède au maître de la chaumière, et
+celui-ci ne consent à recevoir que fort peu de chose. Mais le petit
+Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour
+aller à Paris, et, arrivé à l'endroit où il n'a plus besoin de guide,
+Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: «Donne cela à
+ton père, ce sera pour vous aider à ravoir une vache... moi je n'ai plus
+besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai
+pas fait que des sottises avec l'argent de ma mère.»</p>
+
+<p>Le petit garçon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et
+retourne à sa chaumière en criant: «Nous aurons une vache! c'est pour
+avoir une vache!»</p>
+
+<p>Jean plus content de lui que la veille, se met gaîment en marche,
+demandant de temps à autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il
+suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrêter, puis il mange
+dans un cabaret les dix sous qu'il a gardés pour son voyage: il lui
+reste encore près de sept lieues à faire, mais il a du courage et de
+bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il
+y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.</p>
+
+<p>Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue
+Saint-Paul. Il éprouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il
+approche de la demeure de ses parens, et il s'arrête en se disant:<a name="Page_170" id="Page_170"></a></p>
+
+<p>«Si on allait me recevoir mal, me renvoyer?» Il songe alors à son
+parrain Bellequeue qui a toujours été le médiateur entre lui et son
+père, et dont il connaît l'extrême indulgence. «Allons d'abord le
+trouver,» se dit-il, «il me pardonnera, il ira prévenir ma mère, et il
+apaisera la colère de mon père.»</p>
+
+<p>Enchanté de cette idée, Jean court frapper à la maison où loge son
+parrain.<a name="Page_171" id="Page_171"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<p class="head">LA MAISON PATERNELLE.&mdash;JEAN EST UN HOMME.</p>
+
+
+<p>Depuis que Bellequeue a quitté les beaux-arts (car on sait que
+maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une
+petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthèse madame Durand n'a
+point paru satisfaite. Bellequeue est resté garçon, et quoiqu'il
+conseille toujours à ses amis de se marier, il n'a pas jugé convenable
+de suivre lui-même les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en
+marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable près des belles, s'est
+amassé mille écus de rentes; avec cela un garçon peut vivre très-bien,
+même lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa
+cinquante-troisième année, était bien conservé: son teint avait pris une
+nuance un peu plus foncée, surtout du côté du nez, mais il avait
+toujours les dents blanches et les lèvres vermeilles; sa coiffure,<a name="Page_172" id="Page_172"></a>
+qu'il n'avait point changée, était constamment soignée; il ne se servait
+que de pommade superfine et de poudre parfumée, enfin il était dans sa
+mise d'une extrême propreté, et son chapeau à trois cornes était aussi
+luisant que sa chaussure frottée au cirage anglais. Bellequeue pouvait
+donc encore faire le galant sans paraître ridicule; mais s'il courtisait
+les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en était pas moins rangé dans
+sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures;
+on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder
+lorsqu'il se dérangeait.</p>
+
+<p>Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, était une brune assez piquante;
+ses yeux un peu petits étaient d'une extrême vivacité, et son nez, que
+les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son maître assurait
+être à la Roxelane, donnait quelque chose de comique à sa figure déjà
+passablement éveillée. Mademoiselle Rose était mise plutôt en femme de
+chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers
+de soie; sa taille était serrée dans un étroit corset, et elle mettait
+avec beaucoup de grâce une petite <i>tournure</i>; enfin les mauvaises
+langues du quartier, scandalisées du ton et de la toilette de
+mademoiselle Rose, assuraient qu'elle était entrée chez M. Bellequeue
+pour <i>tout faire</i>, et qu'elle s'était fait annoncer ainsi dans les
+Petites-Affiches. On avait plaisanté le vieux garçon, on avait été
+jusqu'à dire qu'un homme qui avait des m&#339;urs ne devait point prendre une
+bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Belle<a name="Page_173" id="Page_173"></a>queue
+n'avait point écouté tous ces propos, il avait pensé qu'à l'automne de
+sa vie un homme doit pouvoir faire ses volontés, qu'on peut avoir des
+m&#339;urs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante
+de cinquante; qu'il est plus agréable en rentrant chez soi d'y trouver
+un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait
+honneur à son maître; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour
+ses voisins; bref, il avait gardé la jeune fille, et il avait bien fait.</p>
+
+<p>Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait ôté son habit noisette,
+passé sa robe de chambre de basin, et commencé avec Rose une partie de
+dames, jeu auquel la jeune bonne était encore assez novice, ne concevant
+jamais qu'une dame couverte pût être prise; mais son maître avait de la
+patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller à dame,
+lorsqu'on sonna avec violence.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela?» dit
+mademoiselle Rose. «&mdash;Il est certain que c'est un peu sans façon,» dit
+Bellequeue; «va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais à dame,
+nous reprendrons le coup.&mdash;Je vais joliment arranger les sonneurs;» dit
+mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Mais Rose n'a pas le temps de gronder; à peine a-t-elle ouvert la porte
+que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui
+se trouvent sur son passage, pénètre dans la chambre de<a name="Page_174" id="Page_174"></a> Bellequeue et
+lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnaître.</p>
+
+<p>«C'est moi, mon parrain,» s'écrie Jean. «&mdash;Ah! mon Dieu!... c'est
+lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse!
+Le voilà donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A
+la vérité, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas
+retrouvé! mais te voilà... L'enfant prodigue est de retour... Nous
+allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garçon.»</p>
+
+<p>Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle
+Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est
+chez Bellequeue, elle a déjà eu occasion de le voir souvent.</p>
+
+<p>Cependant Jean, qui est harassé de fatigue, s'est débarrassé des bras de
+son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: «Ouf! je n'en puis
+plus.</p>
+
+<p>»&mdash;En effet, tu m'as l'air bien fatigué, mon garçon.&mdash;Et comme monsieur
+Jean est couvert de poussière!» dit Rose. «&mdash;Tu viens donc de bien
+loin?&mdash;J'ai fait treize lieues aujourd'hui.&mdash;Treize lieues! ah! mon
+Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes
+pointes, j'espère?&mdash;J'ai presque constamment couru!...&mdash;Pauvre garçon...
+comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas,
+Rose?&mdash;Certainement, M. Jean est un homme à présent.&mdash;Mais tu dois avoir
+besoin de prendre quelque chose?&mdash;Je crois bien, je meurs de faim et<a name="Page_175" id="Page_175"></a> de
+soif...&mdash;Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce
+qu'il y a... ce qui reste du dîner... Je vais moi-même... attends, tu
+auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de montée.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose court d'un côté, Bellequeue de l'autre; en un instant
+un couvert est mis, et chargé de viandes froides, de fruits et de
+bouteilles. Bellequeue veut lui-même verser à son filleul, il se met à
+table et trinque avec lui.</p>
+
+<p>«A ta santé, Jean, à ton heureux retour!...&mdash;Merci, mon parrain. Mais
+parlez-moi de mes parens, de ma mère... on a été bien en colère contre
+moi, n'est-ce pas?... Je vois bien à présent que j'ai eu tort... Mais
+pour en être convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis
+étaient de mauvais sujets, oh! de très-mauvais sujets. Je le sais
+maintenant... mais alors je ne le croyais pas.</p>
+
+<p>»&mdash;Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit être fini,» dit
+Bellequeue, «buvons à l'oubli de ta faute.&mdash;Oui, mon parrain.</p>
+
+<p>»&mdash;Prenez garde, monsieur,» dit Rose en tirant son maître par le pan de
+son habit, «vous allez vous faire mal, songez que vous avez déjà
+dîné.&mdash;Oui, Rose, soyez tranquille... je me modérerai. Mais je suis si
+content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon
+garçon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de
+partir, tu avais prévenu quelqu'un... Comme les voyages forment les
+jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?<a name="Page_176" id="Page_176"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Et ma mère, elle se porte bien?» dit Jean. «&mdash;Très-bien, mon ami...
+Comme elle va être contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions
+de toi tous les jours!&mdash;Et mon père, croyez-vous qu'il me grondera
+beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui
+parlerez pour moi?»</p>
+
+<p>Bellequeue ne répond rien, il échange un coup d'&#339;il avec Rose, et son
+front se rembrunit.</p>
+
+<p>«Vous ne me répondez pas,» dit Jean. «Est-ce que vous pensez que mon
+père ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?</p>
+
+<p>»&mdash;Ce n'est pas cela, mon ami,» dit Bellequeue avec embarras. «Mais je
+ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton départ... il s'est passé
+bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es
+parti?&mdash;Eh bien! que s'est-il donc passé?&mdash;Mon garçon... il faut dans ce
+monde s'attendre à tout!... c'est une maxime dont on doit se pénétrer
+afin de ne s'étonner de rien.&mdash;Mais enfin, mon père? que lui est-il donc
+arrivé?...&mdash;Il est mort, il y a un mois!...&mdash;Il est mort!... ah! mon
+Dieu!... c'est moi peut-être qui suis cause!...&mdash;Non... oh! non, mon
+garçon, calme-toi. Ton père t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton
+absence bien plus philosophiquement que ta mère; il disait tous les
+jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enragée, ça lui
+fera du bien, ça le corrigera, et j'espère qu'il reviendra plus docile.
+Mais il y a un mois un coup de sang l'a emporté en un instant, quoi
+qu'il bût tous les<a name="Page_177" id="Page_177"></a> matins quelque chose pour éviter ces
+accidens-là!...&mdash;Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas été près
+de lui à ses derniers momens; voilà la punition de ma faute!... mais
+elle est bien cruelle.</p>
+
+<p>»&mdash;Allons, Jean, calme-toi... C'est très-bien de pleurer ton père, tu le
+dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi,
+Rose...</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, monsieur... Ça me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.&mdash;Je
+conçois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux
+conserver ma fermeté. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame
+Durand en lui ramenant son fils.&mdash;Oui, vous avez raison, mon parrain,
+allons trouver ma mère.»</p>
+
+<p>Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder à
+aller consoler sa mère. On arrive bientôt chez madame Durand. La
+boutique est fermée, car il est déjà tard; mais Catherine vient ouvrir,
+elle pousse un cri de joie en voyant son jeune maître, et quoiqu'on lui
+recommande de se taire, elle court à sa maîtresse en disant: «Le voilà,
+madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramène.»</p>
+
+<p>Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte
+aussi vite qu'elle, et il est bientôt dans les bras de sa mère qui
+l'embrasse bien tendrement.</p>
+
+<p>«Le voilà,» dit Bellequeue, «je vous avais bien dit que je vous le
+ramènerais... Il est corrigé, oh! il sera sage maintenant; il me l'a
+promis.»</p>
+
+<p>Madame Durand n'avait pas besoin de cette assu<a name="Page_178" id="Page_178"></a>rance pour pardonner à
+son fils; mais Jean, en lui témoignant le chagrin qu'il éprouve de la
+mort de son père, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin
+quand les premiers momens donnés à la tendresse, à la surprise, sont
+passés, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit
+tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce récit. Jean conte tout, hors
+le dernier tour de Démar, qui l'a déterminé à quitter ses compagnons; un
+reste d'amitié pour ses anciens camarades le porte à cacher une faute
+qui, si elle était connue, couvrirait de honte leurs parens. «Nous nous
+sommes querellés,» dit-il, «et je les ai quittés... Depuis long-temps
+d'ailleurs, je sentais que je devais revenir près de vous.»</p>
+
+<p>On n'en demande pas davantage à Jean; on le croit, on l'embrasse encore,
+et après avoir ainsi réinstallé son filleul dans la maison de ses
+parens, Bellequeue retourne chez lui, enchanté de sa soirée.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son père,
+et sa mère, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: «Je savais bien,
+moi, que ce n'était pas un mauvais garçon.»</p>
+
+<p>Toute la famille est bientôt instruite du retour du jeune Durand. Mais
+personne ne vient en féliciter sa mère, parce que tous ses parens
+l'ayant blâmée de son extrême faiblesse, madame Durand s'est fâchée avec
+eux. «Il fera bientôt quelque nouvelle escapade,» disent les Renard. «Il
+ne saura jamais un état,» dit Fourreau. «Il ne sera jamais aimable<a name="Page_179" id="Page_179"></a> avec
+les demoiselles,» dit la cousine Aglaé. «Il ne dansera jamais bien,» dit
+Mistigris.</p>
+
+<p>Madame Durand s'inquiète peu de ce que disent ses parens. Son fils est
+revenu, c'est tout ce qu'elle désirait. Madame Moka vient voir le jeune
+étourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie à madame
+Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son
+fils, et lui répondant tout en savourant la liqueur: «Il <i>revinssera</i>,
+madame, j'en <i>suimes</i> assurée.» Quant à madame Ledoux, elle n'est pas
+fâchée non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble à l'un de
+ses trois maris ou de ses quatorze enfans.</p>
+
+<p>Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste
+souvent près de sa mère. La bonne madame Durand est même alarmée de
+l'extrême sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est
+la première à l'engager à se donner un peu de distraction. De son côté,
+Jean engage sa mère à quitter le commerce et à jouir d'un repos qu'elle
+a bien gagné. Comme son fils est décidé à ne point faire un herboriste,
+madame Durand consent à vendre son fonds. Grâce aux soins et aux
+démarchés de Bellequeue qui se charge de cette négociation, le fonds est
+bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des économies;
+un an après la mort de son époux, Madame Durand se retire du commerce
+avec six mille livres de rentes.</p>
+
+<p>Jean, en ayant à peu près autant par ce que lui a laissé sa marraine,
+madame Durand dit à tout le monde: «Mon fils aura un jour douze mille
+livres<a name="Page_180" id="Page_180"></a> de rentes; avec cela, sa figure et ses qualités, il peut épouser
+une duchesse.»</p>
+
+<p>Jean, qui a près de dix-huit ans, est en effet un assez joli garçon;
+mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement
+distinguée; habitué à fréquenter les tabagies, à préférer les
+guinguettes aux salons, et la société d'une grisette à celle d'une dame
+du monde, Jean a des manières de mauvais ton; il n'est pas grossier,
+mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un
+compliment à une femme, mais il mêle souvent des jurons énergiques dans
+sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour être aimable,
+Jean dit: «Il faut qu'on me prenne comme je suis!» Et sa mère lui
+répond: «Tu es très-bien comme cela, mon garçon.»</p>
+
+<p>Jean, qui ne cherche pas à plaire, et déteste les fats, ne conçoit pas
+que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit
+quelquefois: «Mon ami, on peut soigner sa mise sans être fat; il n'y a
+pas de mal à avoir du goût, à placer ses cheveux avec grâce... Ce n'est
+pas être coquet que de tenir à ce que notre habit soit bien fait et
+notre pantalon bien taillé.&mdash;Bah!» répond Jean, «pourvu qu'un homme soit
+propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?»</p>
+
+<p>Enfin Jean qui ne connaît rien en littérature, en musique et en
+peinture, qui n'a aucun talent d'agrément et aucune science utile, dit
+encore: «Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin
+de savoir tout cela?» Et la bonne madame<a name="Page_181" id="Page_181"></a> Durand lui répond: «Non
+certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout
+sans avoir rien appris.»</p>
+
+
+<p class="top5">En revanche, Jean est très fort au billard, il y passe une partie de ses
+journées; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs
+faire assaut avec des jeunes gens de son âge; quelquefois il emmène
+Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le
+spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps à la même place; il
+ne sait pas ce que c'est que faire la cour à une dame, mais il aime à
+rire près d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans façon.</p>
+
+<p class="top5">Tout en allant dîner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie
+de le rendre plus galant. «Tu as une jolie voix, mon ami,» lui dit-il,
+«mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons à boire, et
+tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est
+toujours mise avec négligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes
+pas de grâce en marchant.&mdash;La liberté, mon parrain, je ne connais que
+ça,» dit Jean. «&mdash;Sans doute, mon garçon, c'est très agréable de ne
+faire que ses volontés; mais ça n'empêche pas de boucler ses cheveux
+proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits
+airs tendres, que des refrains à boire qui font trembler les
+vitres.&mdash;Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces
+romances qui font dormir ceux qui les écoutent... On se donne un air<a name="Page_182" id="Page_182"></a>
+mignard, on fait des yeux languissans...&mdash;Mon ami, cela ne déplaît pas
+aux dames.&mdash;J'en suis fâché, mais je ne saurai jamais faire tout cela...
+Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! Ça m'est bien
+égal.&mdash;Si tu étais amoureux tu ne dirais pas cela.&mdash;Amoureux!... Ah! je
+vous assure que je n'en serais pas plus bête. D'ailleurs, je l'ai déjà
+été trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie poussé de gros
+soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis
+tout de suite à la personne: Savez-vous que vous êtes, sacredieu! jolie;
+foi d'honnête homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne
+cours pas après elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous
+sommes bientôt d'accord.&mdash;Mon ami, c'est que tu as toujours adressé tes
+hommages à de petites ouvrières... à des grisettes.&mdash;Est-ce que ce ne
+sont pas des femmes comme les autres?&mdash;Si... c'est-à-dire ce sont des
+femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.&mdash;Ah! si
+elles exigeaient quelque chose, ça ne me plairait plus.&mdash;Et tu crois,
+que tu as été amoureux, mon cher Jean?&mdash;Mais il me semble que oui.&mdash;Pas
+du tout, ce n'est pas là de l'amour.&mdash;Que ce soit ce que ça voudra, je
+ne veux pas faire l'aimable autrement.»</p>
+
+<p>Bellequeue, en rentrant chez lui, dit à Rose: «Jean est un beau garçon,
+brave, honnête, bien taillé; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir
+un peu la rudesse de son ton et de ses manières; alors il ne lui
+manquerait plus rien. S'il voulait seulement<a name="Page_183" id="Page_183"></a> me prendre pour modèle
+dans la manière de saluer une dame, d'offrir son bras...»</p>
+
+<p>»&mdash;M. Jean, est très-bien comme cela,» répond Rose; «sa franchise fait
+excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de désagréable, il est
+très-beau garçon et point fat, ça ne l'empêchera pas de plaire. Ah! s'il
+vous écoutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empressé avec
+toutes les femmes, qu'il serait toujours à sourire à l'une, à offrir son
+bras à l'autre...»</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me présente avec grâce,
+mais voilà tout.&mdash;Je sais très-bien comment vous vous présentez,
+monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les
+saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il
+deviendra assez tôt perfide et trompeur.»</p>
+
+<p>Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se
+regarde dans la glace en se disant: «Elle devient terriblement
+jalouse!»<a name="Page_184" id="Page_184"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<p class="head">LA PETITE BONNE.&mdash;PROJETS DE BELLEQUEUE.</p>
+
+
+<p>Le temps s'écoulait; Jean avait passé ses dix-neuf ans. Il s'était lié
+avec plusieurs jeunes gens de son âge, mais il les regardait comme des
+connaissances, plutôt que comme des amis; le souvenir de Démar et de
+Gervais lui faisait craindre de donner son amitié à des gens qui n'en
+auraient pas été dignes; dans ses compagnons de dîner, de jeux, de
+plaisirs, il voulait de bons enfans, sans façons, et ronds comme lui;
+mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse.
+Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces
+gens qui passent leur temps à s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont
+pas délicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs
+penchans.</p>
+
+<p>Cependant Jean était souvent encore dupe de son bon c&#339;ur. On lui
+empruntait de l'argent, et il ne sa<a name="Page_185" id="Page_185"></a>vait pas refuser; il aimait à
+obliger, et quand on lui faisait le récit de quelque infortune nouvelle,
+il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.</p>
+
+<p>Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il
+rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait
+chez un traiteur ou dans un café, faisant sauter le champagne ou buvant
+du punch, l'infortuné dans les mains duquel il avait vidé sa bourse le
+matin. Alors Jean jurait après les hommes, et revenait trouver
+Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait joués. «Mon cher
+ami,» lui répondait Bellequeue, «je t'ai déjà dit que tu allais trop
+vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le
+monde il ne faut guère céder qu'au second ou au troisième, sous peine
+d'être souvent dupe des apparences.&mdash;Mon cher parrain, qu'est-ce que
+vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit
+qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai;
+je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel.
+J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire à un fripon qui
+ne me rend rien, ou à un drôle qui s'est moqué de moi, pouvais-je
+deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai
+par le rosser pour lui apprendre à me voler mon argent.&mdash;Alors on te
+mettra en prison pour avoir rossé un homme.&mdash;Il faut donc se laisser
+escroquer, et trouver cela gentil?&mdash;Non, mais il ne faut pas céder<a name="Page_186" id="Page_186"></a> à
+son premier mouvement de colère, il faut remettre ses pièces entre les
+mains d'un huissier.&mdash;Qu'est-ce que c'est que des pièces?&mdash;Ce sont des
+titres qui prouvent qu'on te doit.&mdash;Est-ce que j'ai des titres, moi?
+Est-ce que quand je prête cinq cents francs à une connaissance, je lui
+dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez être un fripon,
+et ne plus vouloir me payer?&mdash;Tu vois bien, mon garçon que, dans le
+monde, toutes ces précautions sont nécessaires.&mdash;Le monde!... le
+monde!... il est gentil, il est bien composé ce monde-là!... Je serais
+bien fâché de me donner la moindre peine pour lui.&mdash;Mon garçon, ces
+saluts, ces sourires, enfin tout cet échange de politesses que l'on fait
+journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considère
+ceux à qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que
+vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez
+pas.&mdash;C'est-à-dire qu'il faut apprendre à être aussi faux, aussi menteur
+que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours
+dire franchement ce que je pense, tourner le dos à ceux qui m'ennuient,
+et prouver à ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La liberté,
+mon parrain, je ne connais que ça.&mdash;Je l'aime beaucoup aussi, mon ami;
+mais dans le monde, il y a des libertés qu'on ne doit pas se
+permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras
+quelqu'un de mal coiffé, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce
+serait malhonnête. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne<a name="Page_187" id="Page_187"></a> puisses
+pas te retourner, tu te mords doucement les lèvres en souriant, et cela
+te donne un air agréable qui ne peut fâcher personne.&mdash;Laissez-moi donc
+tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les
+lèvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de
+lui rire au nez?&mdash;C'est l'usage dans le monde, mon garçon.&mdash;Au diable
+vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mère le trouve, ça suffit.
+Que ceux à qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme
+à l'épée, au pistolet, au bâton, ou à coups de poing.&mdash;Oh! je sais que
+tu es un brave, un luron.&mdash;Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.»</p>
+
+<p>Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journée, ne
+trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle
+Rose qui lui faisait un accueil fort agréable, car nous savons que la
+brusquerie, et les manières un peu libres du jeune homme ne déplaisaient
+pas à la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'était point sotte,
+et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis
+le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose
+n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un
+air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fâchât.</p>
+
+<p>Un matin que Jean n'a point trouvé son parrain chez lui, il s'assied
+près de la petite bonne, et lui dit: «Rose, on prétend que je suis
+brusque, impoli même, trouvez-vous cela?&mdash;Non certainement,<a name="Page_188" id="Page_188"></a> monsieur
+Jean, je vous ai toujours trouvé très-honnête, au contraire. Dame, vous
+êtes jeune, vous êtes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je
+n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!&mdash;Ils
+disent encore que je jure à tout propos.&mdash;Ah! quel mensonge... et
+d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les
+momens de vivacité, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des
+femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple,
+chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand
+elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-là... ce
+Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y
+fait attention seulement.&mdash;On dit que je sens toujours la pipe à une
+lieue de loin.&mdash;Eh bien! quel mal de sentir la pipe? ça prouve que vous
+fumez, voilà tout. Moi, j'aime assez cette odeur-là.&mdash;Mon parrain
+prétend que je marche mal...&mdash;Allons! ne voudrait-il pas vous faire
+marcher comme lui; en choisissant les pavés, et se tortillant comme une
+anguille?&mdash;Il dit que je ne suis pas assez soigné dans ma
+toilette.&mdash;Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures à
+vous mirer tous les matins? Vous êtes très-bien mis... je déteste les
+fats, moi.&mdash;Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut
+savoir y mentir, y faire bonne mine à ceux qu'on n'aime pas.&mdash;Voilà de
+jolis conseils!... On veut gâter votre candeur, votre bon naturel.... Ne
+l'écoutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous<a name="Page_189" id="Page_189"></a> n'êtes pas assez grand
+pour savoir vous conduire?&mdash;Enfin, il dit que je ne sais pas faire la
+cour à une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de
+conquête.&mdash;Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire...
+Il me semble que vous êtes assez bien pour... enfin vous êtes d'âge à
+savoir,... et puis ça se devine, ça.»</p>
+
+<p>Soit que mademoiselle Rose eût deviné qu'elle plaisait à Jean, soit que
+celui-ci eût voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la
+conversation s'était prolongée fort long-temps; et il y avait plus d'une
+heure que Jean était chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il
+avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit
+salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.</p>
+
+<p>Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas à un
+sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de
+bien près.</p>
+
+<p>Cependant Jean va gaîment au-devant de son parrain en lui disant: «Je
+vous attendais.&mdash;C'est ce que je vois,» dit Bellequeue en se pinçant les
+lèvres, «et y a-t-il long-temps que tu es ici?&mdash;M. Jean ne faisait que
+d'arriver,» s'écrie Rose.&mdash;Bah! laissez donc» dit Jean, «il y a plus
+d'une heure que je suis là.»</p>
+
+<p>Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il
+lui manque en effet l'usage du monde.</p>
+
+<p>«De quoi causais-tu donc avec Rose?» reprend Bellequeue au bout d'un
+moment. «M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois,» dit Rose.<a name="Page_190" id="Page_190"></a>
+«&mdash;Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que
+vous étiez fort gentille, Rose.&mdash;Ah! c'était pour rire, monsieur.&mdash;Non,
+c'était pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand
+vous êtes arrivé.&mdash;Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.&mdash;Ah! par
+exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voilà comme je la
+tenais...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est bon,» dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. «Je
+devine comment vous la teniez. Rose, allez à votre cuisine.»</p>
+
+<p>Rose sort, en lançant en-dessous un regard à Jean, pour l'engager à se
+taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.</p>
+
+<p>Bellequeue tâche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.</p>
+
+<p>«Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des m&#339;urs et qu'il
+y avait certaines libertés qu'il n'était pas convenable de
+prendre.&mdash;Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?&mdash;J'ai chez moi pour
+bonne une jeune fille honnête et sage...&mdash;Elle est bien gentille.&mdash;Oh!
+gentille... cela dépend du goût!... elle est très-coquette, voilà ce qui
+est certain.&mdash;Enfin, elle vous plaît comme cela, puisque vous la
+gardez.&mdash;Je ne te dis pas qu'elle me plaît... pourvu qu'elle fasse bien
+son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu
+viennes l'embrasser et lui conter fleurette.&mdash;Puisqu'elle ne vous plaît
+pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?&mdash;Parce qu'il faut
+des m&#339;urs.&mdash;Et les m&#339;urs ne vous<a name="Page_191" id="Page_191"></a> empêchent pas de l'embrasser toute la
+journée, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?&mdash;Je te répète qu'elle
+est honnête et sage.&mdash;Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle
+m'écoute.&mdash;C'est égal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas
+convenable.&mdash;Ça me convenait pourtant beaucoup.&mdash;Mon cher Jean, je t'ai
+déjà dit qu'il ne fallait pas toujours céder à son premier
+mouvement.&mdash;Mon cher parrain, je vous ai déjà répondu que je me moquais
+des convenances et que j'aimais à faire mes volontés; voulez-vous venir
+fumer?&mdash;Non, merci, je resterai chez moi.»</p>
+
+<p>Jean s'éloigne, et Bellequeue reste seul; il réfléchit et ne semble pas
+d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient près de lui, et il ne
+lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle
+chantonne, enfin elle s'approche de son maître et lui dit d'un ton
+mielleux et en laissant voir ses dents qui sont très-blanches:</p>
+
+<p>«Voulez-vous faire une partie de dames?»</p>
+
+<p>Rose connaît bien son maître; déjà sa colère s'est évanouie, le sourire
+de la petite bonne a quelque chose de séduisant auquel Bellequeue ne
+peut pas résister; cependant il tâche de prendre un air grave en
+répondant: «Rose, je suis très-mécontent de vous.&mdash;Pourquoi donc cela,
+monsieur?&mdash;Parce que vous permettez à Jean de prendre avec vous des
+libertés... des familiarités.&mdash;Il n'a rien pris, monsieur; ne
+croyez-vous pas que M. Jean songe à moi!... lui, qui ne pense pas aux
+femmes.... Attendez, vous êtes un peu décoiffé par-là... que je<a name="Page_192" id="Page_192"></a> vous
+refasse cette boucle.&mdash;Je sais bien que Jean est un étourdi... qui rit
+et voilà tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?&mdash;Oh! vous êtes comme un
+c&#339;ur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.&mdash;Malgré cela, quand
+mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...&mdash;Je
+sais très-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc
+avez-vous été si long-temps dehors ce matin? vous avez été sans doute
+chez la parfumeuse?&mdash;Oui, j'y suis entré un moment.&mdash;C'est cela, je m'en
+doutais! Quand monsieur est là, il n'en sort plus!...&mdash;Rose, vous me
+tirez les cheveux!... vous me faites mal!&mdash;Tant mieux!... je devrais
+vous les arracher tous pour vous apprendre à faire moins le galant.</p>
+
+<p>»&mdash;Elle est charmante!... elle est très-drôle!» se dit Bellequeue, en se
+plaçant devant le damier. «Malgré cela, je ne voudrais pas que mon
+filleul eût souvent des tête-à-tête avec elle.»</p>
+
+<p>Et tout en poussant ses dames, Bellequeue réfléchit à ce qu'il pourrait
+faire pour que Jean ne pensât plus à Rose. Tout à coup une idée se
+présente, Bellequeue est enchanté, ravi; il se lève brusquement et
+reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.</p>
+
+<p>«Eh ben! vous me laissez là, monsieur,» lui dit Rose. «&mdash;Oui, j'ai à
+parler d'affaire à quelqu'un.&mdash;Vous n'avez pas achevé la partie.&mdash;Nous
+l'achèverons une autre fois.&mdash;C'est bien amusant de rester comme ça à
+moitié des choses...&mdash;Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de
+quatre.»<a name="Page_193" id="Page_193"></a></p>
+
+<p>En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand,
+où il savait bien alors ne pas trouver Jean.</p>
+
+<p>«Ma chère commère, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en
+s'asseyant près de la veuve de l'herboriste, «d'une affaire
+très-importante et qui vous intéresse, puisqu'il s'agit de votre
+fils.&mdash;De mon fils!» dit madame Durand; «parlez, mon cher monsieur
+Bellequeue, lui serait-il arrivé quelque chose?...&mdash;Non, non,
+calmez-vous, il est maintenant à fumer ou à jouer au billard, peut-être
+fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien
+d'inquiétant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean,
+c'est son sort futur, et voilà ce dont je veux vous parler.&mdash;Comment!
+l'avenir de Jean vous inquiète? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une
+fortune assurée?&mdash;Assurée, oui, s'il ne la dépense pas à droite et à
+gauche... Les cafés, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela
+coûte, vous le savez.&mdash;Mon fils est d'âge à s'amuser; il faut donc qu'il
+s'amuse.&mdash;Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blâme
+pas, mais mon filleul a trop bon c&#339;ur, il est trop obligeant; il prête à
+l'un, à l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au café, il paie
+pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.&mdash;Cela
+prouve sa sensibilité.&mdash;Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne
+faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens
+qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie dés&#339;uvrée semble commencer
+à ennuyer<a name="Page_194" id="Page_194"></a> Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en
+bâillant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.&mdash;C'est vrai, il
+bâille très-souvent, je l'ai remarqué avec peine?... Auriez-vous inventé
+quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?&mdash;Je n'ai rien inventé,
+mais j'ai trouvé ce qu'il fallait à Jean... c'est une
+femme.&mdash;Comment?&mdash;Sans doute, il faut le marier.&mdash;Le marier... vous
+croyez?&mdash;Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits
+mâles, il en paraît vingt-cinq.&mdash;C'est vrai.&mdash;On marie des jeunes gens
+plus tôt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera très-bien, cela
+achèvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les
+tabagies, les guinguettes; il ne prêtera plus son argent à tout le
+monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne bâillera plus
+aussi souvent, parce qu'une femme nous donne nécessairement des
+distractions.»</p>
+
+<p>La bonne maman Durand réfléchit quelques instans et dit enfin: «Je crois
+que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire
+qu'un excellent mari.&mdash;Excellent, c'est mon avis.&mdash;Mais alors il
+faudrait lui trouver une excellente femme!&mdash;J'ai son affaire!&mdash;En
+vérité!&mdash;Tout à l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante,
+je pensais à mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime...
+Cette idée de le marier me souriait depuis long-temps. Tout à coup je me
+sais rappelé la famille Chopard et je me suis dit: Voilà ce qu'il nous
+faut... voilà la femme de Jean!<a name="Page_195" id="Page_195"></a> «&mdash;Comment! la famille
+Chopard?&mdash;Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur
+retiré, vous le connaissez?&mdash;Peu, M. Durand ne l'aimait pas.&mdash;Ah! parce
+que Chopard, qui est un farceur, disait à ce pauvre Durand qu'il ne
+fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!...
+Pure plaisanterie, Chopard est très-fort sur les calembourgs. Du reste,
+c'est un parfait honnête homme, sa femme est fort gaie, fort
+rieuse!&mdash;C'est une grosse bête.&mdash;Ça ne fait rien, ce n'est pas sa femme
+que Jean épousera, c'est sa fille, mademoiselle Adélaïde Chopard, fille
+unique, belle femme, bien élevée!... qui faisait déjà de l'eau de noyaux
+à huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de ménage, et
+aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est
+certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins
+dix mille livres de rentes.&mdash;Vraiment... vous êtes sûr?...&mdash;Oh! je
+connais les Chopard depuis long-temps, j'y dînais deux fois la semaine
+avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en
+paraît vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.&mdash;Et
+croyez-vous qu'ils pensent à la marier?&mdash;Oui; ils ont refusé
+dernièrement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard
+n'a pas voulu aller demeurer à Picpus; mais je suis certain qu'ils ne
+refuseraient pas mon filleul!&mdash;Il faudrait qu'ils fussent bien
+difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?&mdash;Oh!
+très-jolie!... une<a name="Page_196" id="Page_196"></a> figure carrée, à la grecque, bien proportionnée, un
+peu forte peut-être, mais en prenant de l'âge, ses joues fondront. Ce
+sera une très-belle femme.&mdash;Reste à savoir maintenant si Jean voudra se
+marier!&mdash;Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage
+qu'il y consentira.&mdash;Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir
+heureux et bien marié.&mdash;Il faut qu'il épouse mademoiselle Chopard... à
+moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les
+parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que
+vous ne voudriez forcer Jean.&mdash;Ils ont bien raison. Il faut d'abord que
+les jeunes gens se conviennent.&mdash;Oui, mais pour cela il faut qu'ils se
+voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard à
+dîner.&mdash;N'est-ce pas aller un peu vite?...&mdash;Quand il s'agit de mariage,
+il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je
+tâterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos
+desseins...&mdash;A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!&mdash;C'est
+entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est
+le diable pour le faire aller en société, au lieu qu'ici, il faudra bien
+qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune
+personne...&mdash;Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrivée
+des Chopard.&mdash;Après tout, un dîner n'engage à rien; et si mademoiselle
+Adélaïde ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre à vous
+proposer.&mdash;Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je
+m'en rapporte à<a name="Page_197" id="Page_197"></a> vous.&mdash;C'est convenu, je vous réponds qu'avant peu mon
+filleul sera marié.»</p>
+
+<p>Bellequeue, très-content du succès de son projet, dit adieu à madame
+Durand, et retourne chez lui en se disant: «En mariant Jean avec
+mademoiselle Chopard, je suis sûr qu'il ne viendra plus si souvent chez
+moi les matins, et qu'il ne pensera plus à conter fleurette à ma petite
+bonne.»</p>
+
+<p>C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous
+songeons à nous, avant d'obliger les autres.<a name="Page_198" id="Page_198"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<p class="head">LA FAMILLE CHOPARD.</p>
+
+
+<p>Le lendemain, après avoir terminé sa toilette et engagé Rose à aller
+causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui
+demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard étaient de bonnes gens. Le
+mari aimait à faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un
+vieux bon mot qu'il avait déjà débité cent fois; sa femme riait de
+confiance dès que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui
+arrivait, après avoir ri aux larmes, de demander à son époux ce qu'il
+avait dit. Mademoiselle Adélaïde était idolâtrée de ses parens qui
+n'avaient eu qu'elle. Bien différente de Jean qui n'avait pas voulu
+essayer l'état de son père, la petite Chopard avait montré beaucoup de
+goût pour la distillation; étant toute jeune, elle faisait déjà des
+essais en cerises et en prunes à l'eau-de-vie, et ses parens émerveillés
+avaient voulu<a name="Page_199" id="Page_199"></a> envoyer à l'exposition des produits de l'industrie un
+abricot confit par leur fille à l'âge de sept ans; mais l'abricot
+n'avait pas été reçu.</p>
+
+<p>Cependant mademoiselle Adélaïde était un peu capricieuse, un peu
+boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de
+ses parens, c'était une divinité. Elle avait commencé la musique et le
+dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite étudier
+l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref,
+elle avait commencé un peu de tout et ne savait rien, excepté la manière
+de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille
+très-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle
+Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvième année, elle était grande et
+assez bien faite; sa figure quoique forte n'était pas désagréable; ses
+sourcils très-prononcés lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle
+devait un jour être riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient déjà fait
+la cour. Adélaïde se montrait difficile; elle était tellement habituée
+aux adulations, aux éloges, que les complimens de ses adorateurs la
+touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: «Veux-tu épouser
+celui-là?» elle répondait nonchalamment: «Ah! ma foi non!... il m'a dit
+la même chose que les autres.»</p>
+
+<p>Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tête-à-tête, et cela
+sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adélaïde;
+parler à des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le
+chapitre de ses pièces, un vieux soldat sur celui<a name="Page_200" id="Page_200"></a> de ses batailles, une
+coquette sur celui de ses conquêtes, un amant sur celui de sa maîtresse:
+il n'y a plus de raison pour que cela finisse. «Elle est étonnante,» dit
+madame Chopard, «elle sait tout, cette chère Adélaïde!... elle raisonne
+de tout avec une aisance extraordinaire.&mdash;C'est vrai,» dit M. Chopard,
+«elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... médecine que
+liqueur!... elle n'est empruntée pour rien.&mdash;Dans la moindre des choses,
+monsieur Bellequeue, elle montre son étonnante sagacité... Dernièrement,
+dans une soirée où nous sommes allés, elle a joué sur-le-champ au vingt
+et un; et sans l'avoir jamais appris.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est extraordinaire,» dit Bellequeue. «&mdash;Enfin,» reprend M. Chopard,
+«elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son père, et
+pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-là... hein?... Ah!... ah!...
+ah! il est bon celui-là...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous
+en prie!... Il est vrai que notre fille a reçu une superbe éducation...
+oh! nous n'avons rien épargné...&mdash;Elle a eu douze maîtres, et maintenant
+c'est elle qui est la maîtresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...»</p>
+
+<p>Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari,
+Bellequeue reprend: «Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore marié
+cette belle demoiselle?&mdash;Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont
+manqué!... Mais Adélaïde est difficile... oh! elle est très-difficile...
+C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout<a name="Page_201" id="Page_201"></a> ne
+peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est-à-dire un homme en état
+de lui tenir tête.</p>
+
+<p>»&mdash;Diable!» se dit Bellequeue, «s'ils veulent un savant, je ne crois pas
+que Jean soit leur fait... C'est égal... essayons toujours.»</p>
+
+<p>Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: «Je connais
+quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre
+fille.&mdash;Bah!&mdash;Ce n'est pas précisément un savant... mais c'est un
+gaillard bien en état de tenir tête à une femme... un beau garçon de
+vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.&mdash;Eh mais,
+tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?&mdash;C'est le fils de
+feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.&mdash;Le fils de ce pauvre
+Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout
+petit!&mdash;Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me
+semble?&mdash;Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un
+peu étourdi... il aime le plaisir, c'est de son âge; mais du reste il
+est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle.
+D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je
+puis répondre de lui.&mdash;S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs
+Adélaïde verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact
+étonnant.&mdash;Est-ce qu'elle se connaît en hommes, aussi?&mdash;En tout, mon
+cher ami.&mdash;Vous avez là une fille bien savante.&mdash;Je vous assure que son
+mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!&mdash;Écoutez, je ne
+veux point prendre de détours, je suis chargé<a name="Page_202" id="Page_202"></a> par madame Durand de vous
+engager à venir, sans façon, dîner demain chez elle avec mademoiselle
+votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se
+plaisent. Madame Durand n'a point osé venir elle-même; mais entre parens
+qui désirent marier leurs enfans, on ne fait point de cérémonie.
+Acceptez-vous?&mdash;Ma foi, oui,» dit M. Chopard, «nous irons dîner... Eh
+bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dîner
+de pris... et nous tâcherons de ne pas l'avoir sur le c&#339;ur... hein?...
+Ah! ah! ah!... il est bon... sur le c&#339;ur!</p>
+
+<p>»&mdash;C'est charmant!» dit Bellequeue. «Je vais aller prévenir madame
+Durand qu'elle peut compter sur vous demain.»</p>
+
+<p>Au moment où Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adélaïde entrait
+dans l'appartement tenant un petit bocal à la main. Elle court d'un air
+folâtre à son père en lui disant: «Papa, papa, regardez donc mes
+prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme
+elles sont conservées... comme elles sont fermes... comme elles sont
+vertes!...</p>
+
+<p>»&mdash;Superbes!» dit M. Chopard en passant le bocal à sa femme. «Tiens,
+regarde, madame Chopard.»</p>
+
+<p>Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut
+pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. «C'est
+de votre ouvrage, mademoiselle?» dit-il. «&mdash;Oui, monsieur. Oh! ce n'est
+rien ça... je veux maintenant<a name="Page_203" id="Page_203"></a> conserver des grappes de raisin
+entières...&mdash;Des grappes de raisin!...» dit Chopard. «Elle est
+étonnante... elle finira par mettre tout à l'eau-de-vie!...»</p>
+
+<p>Et le papa ajoute à l'oreille de Bellequeue: «Mon ami, vous conviendrez
+qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trésor dans un
+ménage...&mdash;Un véritable trésor... nous tâcherons de vous l'enlever. Au
+revoir, mes chers amis; à demain.»</p>
+
+<p>Bellequeue fait un gracieux salut à mademoiselle Adélaïde, et s'éloigne
+pour prévenir madame Durand du succès de sa négociation. Quand le
+ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit à ses parens:
+«Est-ce que M. Bellequeue veut m'épouser?&mdash;Non, ma fille, non, ce n'est
+pas lui,» dit madame Chopard; «mais demain tu verras quelqu'un
+qui...&mdash;Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie
+le jeune Durand sans connaître ses intentions; il faut laisser faire le
+mystère et la sympathie, sans quoi le but est manqué.&mdash;C'est juste,
+monsieur Chopard, ne lui disons rien, à cette chère enfant; elle verra
+d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dînons chez
+eux. Le hasard fera le reste.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! je parie que M. Durand veut m'épouser?» dit mademoiselle
+Adélaïde en souriant. «&mdash;Oh! pour le coup! c'est extraordinaire,» dit
+madame Chopard, «nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine
+tout, ce n'est pas notre faute.&mdash;Elle tient de moi, madame Chopard, je
+devinais tout étant petit: aussi je me suis dit: Il faut me<a name="Page_204" id="Page_204"></a> mettre
+distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil
+celui-là... Je le redirai demain à dîner.»</p>
+
+<p>De son côté, madame Durand, qui est bien aise de connaître les sentimens
+de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour
+où doivent venir les Chopard, et lui dit: «Mon ami, est-ce que tu n'as
+pas quelquefois envie de t'établir?&mdash;De m'établir!» répond Jean, «et
+quel état voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.&mdash;Tu ne m'entends
+pas. Par établissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme
+est marié... on regarde son sort comme assuré.&mdash;Ah! c'est marié que vous
+voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore
+pensé!... A mon âge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bête
+si je me mariais?&mdash;Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq
+mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...&mdash;Je ne le suis guère
+pourtant.&mdash;Le mariage te rendrait plus posé, plus tranquille; on a une
+femme, des enfans... Cela occupe.&mdash;Au fait, ça m'amuserait
+peut-être!&mdash;Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton
+ménage!&mdash;Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu'à arranger ça avec mon
+parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour à faire, pas de
+complimens à dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! ça
+m'est égal! je me marierai.&mdash;Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi
+le plaisir de ne pas dîner dehors demain; j'ai quelques personnes... des
+amis... je désire que tu y sois.&mdash;Ah! si vous avez de la<a name="Page_205" id="Page_205"></a> société, et
+qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symétrie,
+vous savez que cela m'<i>embête</i>!&mdash;Non, il n'y a point de cérémonie, ce
+sont des gens sans façons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton
+parrain dînera avec nous.&mdash;Allons! à la bonne heure. Mais si les
+individus m'ennuient, je vous préviens que je file tout de suite.»</p>
+
+<p>Le jour du dîner est arrivé. A quatre heures, Bellequeue est chez madame
+Durand; il a mis l'habit noir et les souliers à boucles. Jean lui dit en
+l'apercevant: «Pourquoi diable tant de toilette pour venir dîner chez
+nous?... Vous êtes serré, pincé; vous avez l'air d'une aiguille!&mdash;Mon
+ami, il faut toujours être soigné dans sa toilette quand on va en
+société.&mdash;Est-ce que nous sommes de la société, nous
+autres?&mdash;Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mère attend la famille
+Chopard.&mdash;Qu'est-ce que c'est que ça, la famille Chopard?... Je ne
+connais pas ces gens-là, moi.&mdash;Ce sont de très-braves gens... riches...
+retirés du commerce...&mdash;Ce n'est pas ça que je vous demande; qu'est-ce
+que ça me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons
+enfans?&mdash;Oh! très-gais! Chopard est un boute-en-train!... très-fort sur
+le rébus.&mdash;Fume-t-il... joue-t-il au siam?&mdash;Oh! pour fumer, il est
+probable qu'il n'est pas venu jusqu'à cinquante ans sans fumer... Enfin
+c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine
+Aglaé... Quant à leur fille...&mdash;Ah! il y a une fille?&mdash;Et une fille
+superbe... Tu m'en diras<a name="Page_206" id="Page_206"></a> des nouvelles... Une femme étonnante pour le
+savoir et l'érudition... et des qualités précieuses!... sachant faire
+toutes les liqueurs possibles!&mdash;Ça n'est pas mauvais, cela.&mdash;Nous aurons
+aussi madame Ledoux,» dit madame Durand; «elle devient vieille, mais
+elle est si bonne femme!&mdash;Ah! oui,» dit Jean, «elle va encore nous
+parler de ses maris et de ses enfans!&mdash;Non, depuis quelque temps, elle
+en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence à
+perdre la mémoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.»</p>
+
+<p>Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes
+aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il déclare qu'il se
+trouve bien coiffé, et, malgré tous les efforts de son parrain, ne veut
+pas refaire le n&#339;ud de sa cravate.</p>
+
+<p>La famille Chopard ne tarde pas à arriver. Mademoiselle Adélaïde est en
+grande toilette: malgré ses sourcils un peu épais et sa figure carrée,
+elle a de l'éclat et peut passer pour belle femme. Pendant les premières
+salutations, mademoiselle Adélaïde, tout en baissant les yeux, a déjà
+regardé Jean. Quant à lui, il est resté dans un coin de la chambre, et
+n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mère
+l'appelle en lui disant: «Mon fils, venez donc saluer M. et madame
+Chopard.»</p>
+
+<p>Jean s'avance, salue à demi, en prononçant brusquement un: «bien le
+bonjour,» et retourne en sifflant regarder à la fenêtre, tandis que
+Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: «N'est-ce pas qu'il est bel<a name="Page_207" id="Page_207"></a>
+homme?&mdash;Fort bel homme,» répond le papa Chopard. «&mdash;Il paraît qu'il aime
+beaucoup la musique!» dit madame Chopard, qui entend Jean siffler.
+«&mdash;Oh, infiniment,» répond Bellequeue; «il a une manière de siffler qui
+remplace la flûte.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-là, d'un
+air indifférent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui
+dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspiré à sa main. Mais Jean
+continue de siffler et de rester à la fenêtre sans daigner tourner la
+tête; cela paraît fort singulier à mademoiselle Adélaïde.</p>
+
+<p>Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la
+conversation. M. Chopard lâche quelques pointes, sa femme rit, mais leur
+fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la
+société. Elle s'excuse d'être venue un peu tard et va embrasser Jean en
+disant: «C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous
+savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui était huissier, je crois,
+ou ébéniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par
+oublier... C'est égal, votre fils est tout son portrait.»</p>
+
+<p>Enfin Catherine vient annoncer que le dîner est servi. On attendait ce
+moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour
+entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tête pour faire
+un nouveau calembourg.</p>
+
+<p>«La main aux dames,» crie Bellequeue en se levant, et aussitôt il prend
+celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame<a name="Page_208" id="Page_208"></a>
+Ledoux. Mademoiselle Adélaïde reste seule dans la chambre avec Jean, et
+elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire à table,
+mais Jean, en quittant la fenêtre, ne voyant plus que mademoiselle
+Chopard, se contente de lui dire: «Eh bien! est-ce que vous n'allez pas
+dîner? Moi j'ai une faim de loup!» et en disant cela, il court se mettre
+à table.</p>
+
+<p>Mademoiselle Chopard est restée fort surprise de l'impolitesse de Jean;
+Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle à manger,
+s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adélaïde, à laquelle il dit:
+«M. Durand est excessivement timide, je suis sûr qu'il n'a pas osé vous
+offrir la main.&mdash;Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'était
+ça!&mdash;Oh, c'est un garçon très-singulier... Caractère extraordinaire...
+Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde est placée à table à côté de Jean. Celui-ci lui
+parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui
+dire de temps à autre: «Trouvez-vous ça bon? Aimez vous ça? Buvez donc;
+vous ne buvez pas.» A ces phrases laconiques, mademoiselle Adélaïde
+répond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui
+fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y
+songer; et mademoiselle Adélaïde trouve que Bellequeue a raison, et que
+Jean ne fait rien comme tout le monde.</p>
+
+<p>Le dîner met M. Chopard en train; il a déjà placé deux calembourgs sur
+les cornichons, et un sur le pain<a name="Page_209" id="Page_209"></a> qu'il n'aime pas sans <i>levain</i>.
+Madame Chopard rit à se tenir les côtés; madame Durand tâche de rire
+aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas à se marier;
+madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en
+mangeant, et madame Chopard dit à Bellequeue: «Il est très-gai, ce jeune
+homme, il est excessivement gai.»</p>
+
+<p>Comme Jean n'oublie pas de verser à boire, et qu'il a soin de remplir le
+verre de M. Chopard, celui-ci dit à madame Durand: «Votre fils me paraît
+être parfaitement élevé.»</p>
+
+<p>Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de
+mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit:
+«Vous savez donc faire des liqueurs?»</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde se pince les lèvres et répond avec un peu
+d'humeur: «Je sais bien faire autre chose, monsieur.&mdash;Ah! au fait, une
+femme; il faut que ça s'occupe; ça ne peut pas, comme nous autres,
+courir dans les cafés... jouer au billard...&mdash;Oh, je joue au billard
+aussi.&mdash;Bah, vraiment!&mdash;Nous en avons un à la campagne de mon père, j'ai
+fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.&mdash;Avec des queues à
+procédés?&mdash;Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la
+musique... Je jouais du forté.&mdash;Moi, on a voulu me mettre au
+violon.&mdash;Mais la musique m'agaçait les nerfs.&mdash;Oui, ça fait mal aux
+oreilles.&mdash;J'ai appris le dessin... je copiais les modèles antiques,
+d'après la bosse.&mdash;Est-ce qu'ils en ont<a name="Page_210" id="Page_210"></a> tous?&mdash;J'ai fait un Amour grec
+qu'on a trouvé très-bien.&mdash;Moi, je n'ai fait que des polichinelles,
+d'après la bosse aussi.&mdash;J'avais du penchant pour la botanique...
+J'aimais à herboriser dans les champs.&mdash;Ah! Dieu! herboriser, je m'en
+souviens, mon père me fouettait pour me faire nommer les plantes en
+latin... Je ne reconnaissais que les colimaçons.&mdash;Mais j'ai laissé cela
+pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connaître le nom
+des étoiles, savoir quand Vénus paraît, quand Saturne se couche.&mdash;Il
+doit se coucher quand il a envie de dormir.&mdash;Le Chariot, la grande
+Ourse, l'étoile du Berger...&mdash;Mangez donc de la crême, je vous réponds
+que ça vaut bien la grande Ourse.&mdash;Mais tout cela ne vaut pas
+l'histoire!... C'est si intéressant l'histoire; si amusant!...&mdash;Ma
+nourrice m'en racontait pour m'endormir.&mdash;Ces Grecs, ces Romains, ces
+pères qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mère, ces frères qui
+se battent entre eux.&mdash;Ils avaient donc tous le diable au corps!&mdash;Cette
+Iphigénie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlevé
+Hélène... Ah! c'est une chose bien amusante que ce siége de Troie!</p>
+
+<p>»&mdash;Ma fille est lancée,» dit tout bas madame Chopard à Bellequeue. «La
+voilà partie!... c'est fini, elle ne s'arrêtera plus!»</p>
+
+<p>Jean laisse parler mademoiselle Adélaïde et se remet à chantonner entre
+ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame
+Ledoux qui commence à avoir une pointe de gaîté. Madame<a name="Page_211" id="Page_211"></a> Chopard rit des
+bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame
+Durand est enchantée de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes
+sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable
+abandon. Enfin, mademoiselle Adélaïde semble se faire au ton singulier
+de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les
+hommes qui ne font pas comme tout le monde.</p>
+
+<p>On reste long-temps à table. M. Chopard s'y plaît, Jean lui tient tête
+pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien;
+les dames ne déparlent pas, et après le café madame Ledoux assure
+qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.</p>
+
+<p>Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amène la
+conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'était une très-bonne
+habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester à table
+plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le
+concert en chantant: <i>Femmes voulez-vous éprouver</i>, romance qu'il chante
+avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux
+dames, et Jean s'écrie après le second couplet: «Ah! mon parrain!...
+vous chantez ça comme si vous n'aviez mangé que du miel depuis quinze
+jours!...&mdash;Il est vrai que c'est doucereux,» dit M. Chopard; «moi, je
+suis pour le gai, le vif... comme <i>Rendez-moi mon écuelle de bois</i>, ou
+<i>Dans un verger Colinette</i>, ça sera toujours beau, cela...»<a name="Page_212" id="Page_212"></a></p>
+
+<p>M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et
+en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite
+mademoiselle Adélaïde à chanter, elle ne se fait pas prier, elle
+commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de
+la fin; après avoir commencé quatre chansons sans les finir et fait une
+roulade dans chaque, elle déclare qu'elle tâchera de savoir la fin une
+autre fois, et madame Chopard s'écrie: «Voilà ce que c'est que de trop
+savoir, ça embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la
+tête, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un
+entier... Elle sait vraiment trop de choses!»</p>
+
+<p>C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain à
+boire. «C'est gentil,» dit Bellequeue, «mais pour ces dames nous
+voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table.» Alors Jean
+commence la <i>Béquille du père Barnaba</i>, mais madame Chopard l'interrompt
+après le second couplet en s'écriant: «Je la connais, mon mari me l'a
+chantée... autrefois...» Et la maman ajoute à l'oreille de madame
+Durand: «Cela choquerait l'oreille d'Adélaïde.»</p>
+
+<p>Jean commence alors: <i>Rien, père Cyprien</i>, et madame Chopard
+l'interrompt encore en s'écriant: «Ah! nous connaissons aussi
+celle-là!...&mdash;Mais, sacrebleu!» dit Jean, «si vous ne me laissez rien
+finir, pourquoi me priez-vous de chanter?&mdash;C'est juste,» dit
+mademoiselle Adélaïde, «il faut laisser finir monsieur.»</p>
+
+<p>Pour empêcher que l'humeur ne s'en mêle, Belle<a name="Page_213" id="Page_213"></a>queue prie Jean de leur
+chanter une ronde de <i>Béranger</i>. La ronde est chantée, on fait chorus,
+on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue,
+craignant que Jean ne voulût ensuite chanter quelque gaudriole, est le
+premier à faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lèvent, et
+prennent congé de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean, à venir
+bientôt les voir.<a name="Page_214" id="Page_214"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<p class="head">TÊTE-A-TÊTE DES FUTURS.&mdash;JEAN EST FIANCÉ.</p>
+
+
+<p>En rentrant chez eux, les Chopard ne manquent point de demander à leur
+fille ce qu'elle pense de Jean, car c'était ordinairement d'après l'avis
+de mademoiselle Adélaïde que le papa et la maman prononçaient.
+Mademoiselle Chopard a trouvé que M. Jean n'était point un homme comme
+un autre; elle avoue qu'il est un peu original dans ses manières, mais
+elle a causé avec lui, et elle prétend qu'il cause fort bien, et qu'il
+parle sur tout sans être jamais embarrassé.</p>
+
+<p>«C'est un savant,» dit madame Chopard, «je l'avais deviné à son air
+original; ma fille, il a dû trouver à qui parler avec toi?&mdash;Mais....
+oui... nous avons approfondi plusieurs sujets.</p>
+
+<p>»&mdash;Quant à moi,» dit M. Chopard, «j'ai trouvé au jeune homme des
+manières rondes, fran<a name="Page_215" id="Page_215"></a>ches.... Oh! il n'a pas l'air d'un suffisant!...
+Il boit sec! j'aime cela, moi; je ne voudrais pas qu'on appelât mon
+gendre Boileau... Hein?... il est bon, j'espère, celui-là... Boit-l'eau!
+ah! ah! ah!...»</p>
+
+<p>Le fait est que la personne de Jean n'avait pas déplu à mademoiselle
+Adélaïde, et que, surprise de ne recevoir de lui aucun compliment, elle
+en avait éprouvé en secret un dépit qui, chez les femmes, est souvent le
+commencement d'un tendre sentiment.</p>
+
+<p>De son côté, madame Durand questionne son fils et cherche à savoir ce
+qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean paraît assez indifférent pour
+mademoiselle Adélaïde, il ne la trouve ni très-bien, ni trop mal, mais
+sa personne ne semble pas lui déplaire, ce qui est déjà beaucoup, et
+Bellequeue, qui connaît les goûts de son filleul, ne manque pas de lui
+répéter: «Avec cette femme-là, mon ami, un mari n'aura rien à faire
+depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son ménage...
+et ferait encore des fruits à l'eau-de-vie et toutes les liqueurs
+possibles.»</p>
+
+<p>Rien à faire, cela plaisait beaucoup à Jean qui ne se connaissait à
+rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: «Ma foi!... si
+cela vous fait tant de plaisir ainsi qu'à ma mère que je sois marié...
+eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.»</p>
+
+<p>Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard,
+savoir ce que l'on dit de son<a name="Page_216" id="Page_216"></a> filleul. Il n'était pas aussi tranquille
+de ce côté, il craignait que les manières peu galantes de Jean n'eussent
+déplu à mademoiselle Adélaïde. C'est donc avec une certaine inquiétude
+qu'il se présente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et
+auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.</p>
+
+<p>«Comment donc!» s'écrie M. Chopard, «mais c'est un charmant garçon!...
+un original, mais un savant!...&mdash;Bah! vraiment, vous trouvez?» dit
+Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. «&mdash;Parbleu!... faites donc
+l'ignorant... Ma fille s'est bien aperçue tout de suite de la chose...
+Je vous répète que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y
+connaît...&mdash;Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous,
+voyez-vous, il aura apparemment caché son jeu!...&mdash;C'est possible, mais
+on n'en fait point accroire à ma fille... et quand elle a affirmé une
+chose...&mdash;Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui déplaît
+pas?...&mdash;Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne
+nous voir... qu'il cause avec Adélaïde...&mdash;C'est juste, c'est
+très-juste; je vous l'amènerai demain soir.&mdash;C'est cela, ils causeront,
+ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce
+qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord
+connaissance avant de serrer le n&#339;ud... Serrer le n&#339;ud... oh! oh! oh!...
+pas mauvais, hein?...&mdash;Très-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je
+crois d'après cela que notre affaire s'arrangera...&mdash;Ma foi, je le crois
+aussi... Nous aurons un n&#339;ud frais... Oh!... qu'il est bon!...<a name="Page_217" id="Page_217"></a> ah!
+ah!... Un n&#339;ud frais... Il est à la coque celui-là!...»</p>
+
+<p>Bellequeue s'éloigne enchanté, il rentre chez lui rayonnant, et
+mademoiselle Rose s'aperçoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes
+filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerçait sur son maître
+une certaine autorité, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle
+s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.</p>
+
+<p>«Oh! ce n'est rien,» répond Bellequeue d'un air malin. «&mdash;Vous mentez,»
+dit mademoiselle Rose, «je vois cela à votre nez!... Mais ce n'est pas
+moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour être si
+content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les
+cheveux!»</p>
+
+<p>Cette colère fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant:
+«Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me
+rencontrait avec une femme, je suis sûr qu'elle se porterait à des
+excès.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! monsieur,» dit Rose, «êtes-vous enfin fin décidé à me
+répondre?&mdash;Ma chère amie, j'allais tout te dire... mais tu es si
+pétulante...&mdash;Je suis ce que je suis... finissons.&mdash;Eh bien, je viens
+d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.&mdash;Qu'est-ce
+que c'est que cette affaire?&mdash;C'est... un mariage pour mon filleul.&mdash;Un
+mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?&mdash;Sans doute.&mdash;Un
+jeune homme de vingt ans!...&mdash;Vingt ans et demi bientôt.&mdash;C'est égal...
+cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir<a name="Page_218" id="Page_218"></a> perdu la tête pour
+songer à marier un jeune homme qui ne songe encore qu'à s'amuser.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose se pinçait les lèvres et paraissait de fort mauvaise
+humeur; de son côté, Bellequeue prend un ton sévère en lui répondant:
+«Mademoiselle, mêlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus
+des réflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.»</p>
+
+<p>Rose se tait et retourne à sa cuisine. Pendant toute la journée elle ne
+dit plus rien; mais ce jour-là le poulet est brûlé, les côtelettes sont
+en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourné. Bellequeue
+fait un fort mauvais dîner, mais il se dit: «Pauvre Rose! je lui ai
+parlé trop sévèrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a
+négligé sa cuisine.»</p>
+
+<p>Remettant à un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout à
+l'affaire qu'il a à c&#339;ur de terminer, Bellequeue, après son dîner,
+reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa
+bonne, se rend chez madame Durand, à laquelle il apprend les
+dispositions favorables de la famille Chopard.</p>
+
+<p>Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle
+répond à Bellequeue: «Je savais bien que mon Jean n'avait qu'à se
+présenter pour tourner les têtes!... Mademoiselle Chopard doit se
+trouver très-flattée qu'il veuille bien la prendre pour femme!...&mdash;Sans
+doute,» dit Bellequeue, «mon filleul est bel homme... assurément; mais
+vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas à ce
+qu'on le trouvât savant!&mdash;Et<a name="Page_219" id="Page_219"></a> pourquoi donc cela?» s'écrie madame
+Durand, «est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'à
+présent?&mdash;Non, ma chère commère, ce n'est pas cela... mais...&mdash;Eh bien!
+vous voilà comme son père, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi,
+j'ai toujours trouvé qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garçon d'esprit
+a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice,
+vraiment!... c'est bon pour les imbécilles, ce ne serait plus la peine
+d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.&mdash;Vous avez
+raison, assurément, mais...&mdash;Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que
+mon fils séduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.&mdash;Je n'en
+doute pas, ma chère commère, mais tenons-nous en à mademoiselle Adélaïde
+Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en
+suis certain, mon filleul excessivement heureux.&mdash;Oh! je n'en doute pas
+et ce mariage me convient beaucoup!&mdash;En ce cas veuillez donc prévenir
+Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.&mdash;Soyez
+tranquille, il y viendra.»</p>
+
+<p>Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: «Mon filleul est un
+savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le
+principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille,
+je ne courrai plus toute la journée pour les autres... je pourrai tout à
+mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'être
+jalouse, ne laissera plus brûler mon dîner.»</p>
+
+<p>Madame Durand fait entendre à son fils qu'ils doi<a name="Page_220" id="Page_220"></a>vent une visite à la
+famille Chopard, et que mademoiselle Adélaïde aura beaucoup de plaisir à
+causer avec lui, parce qu'elle s'est aperçue qu'il était très-instruit.</p>
+
+<p>«Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,»
+dit Jean, «et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout à
+l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bête.... Vous savez bien que je ne
+sais rien, ma mère, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.&mdash;Tu es
+trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-même tous tes talens.&mdash;Oh!
+çà! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!&mdash;Enfin,
+tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?»</p>
+
+<p>Le mot <i>visite</i> avait toujours fait fuir Jean, qui, étranger à toutes
+les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se déplaisait dans un
+salon où il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie;
+cependant, vaincu par les sollicitations de sa mère, et s'étant aperçu
+d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait être fort à son aise, Jean
+consent à aller chez eux le lendemain soir.</p>
+
+<p>Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invité
+quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient
+remplacé la chandelle, les housses des fauteuils et du canapé avaient
+été enlevées et laissaient briller un vieux satin bleu broché, qui
+depuis une quinzaine d'années n'avait vu le jour que six fois; on avait
+fait de la toilette; mademoiselle Adélaïde avait mis beaucoup de temps à
+sa coiffure, éprouvant pour la première<a name="Page_221" id="Page_221"></a> fois un désir très-vif de
+plaire, et pour la première fois aussi, craignant de ne point y réussir;
+enfin M. Chopard avait rangé sur une console une douzaine de petits
+bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il
+ne manquait jamais de mettre en évidence lorsqu'un épouseur se
+présentait.</p>
+
+<p>Trois voisins étaient déjà arrivés, et mademoiselle Adélaïde faisait la
+moue, parce qu'il était sept heures du soir, et que M. Jean ne venait
+point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientôt après la
+voix de Bellequeue qui donnait la main à madame Durand. La porte du
+salon s'ouvre... une cuisinière va pour annoncer, mais Jean la retient
+par son tablier en disant: «Nous nous annoncerons bien nous-mêmes.
+Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnaîtra pas?...» et faisant
+faire un demi-tour à gauche à la domestique, il pénètre dans le salon,
+ayant encore son chapeau sur la tête, et va frapper sur l'épaule du père
+Chopard en lui disant: «Comment ça va, mon vieux?»</p>
+
+<p>M. Chopard se retourne, et aperçoit Jean qui a une redingote, des bottes
+crottées, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de
+sa mère et de Bellequeue n'ayant pu parvenir à le faire changer de
+toilette. Mais comme mademoiselle Adélaïde a trouvé M. Jean savant et
+original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le
+jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la
+main en s'écriant: «Bonsoir, professeur!...» puis se tournant vers ses
+amis, M. Cho<a name="Page_222" id="Page_222"></a>pard leur dit à l'oreille: «Remarquez la mise négligée de
+ce jeune homme, c'est une suite de son originalité... Les savans ne
+s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.»</p>
+
+<p>»&mdash;Alors,» dit un des voisins à un autre, «voilà un jeune homme qui doit
+être très-instruit.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde ne paraît pas satisfaite du négligé de Jean,
+cependant elle s'est levée et attend qu'il vienne lui présenter ses
+hommages; mais Jean n'y songe pas, il s'est arrêté devant les bocaux et
+s'écrie en frappant sur le ventre de M. Chopard. «Est-ce que nous allons
+avaler tout ça ce soir?... Sacrebleu! mais alors il faudra revenir en
+fiacre!...&mdash;Et peut-être ventre à terre,» dit M. Chopard. «Oh! oh!
+oh!... ventre à terre!.... en voilà encore un soigné!...»</p>
+
+<p>Bellequeue, qui s'aperçoit que mademoiselle Adélaïde se mord les lèvres
+avec colère, en attendant que Jean aille la saluer, va doucement tirer
+son filleul par sa redingote en lui disant à l'oreille: «Va donc dire
+bonsoir à mademoiselle Chopard.»</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! c'est juste!» répond Jean tout haut; «le diable m'emporte si je
+ne l'avais pas oubliée!»</p>
+
+<p>Et se retournant vers le canapé sur lequel mademoiselle Adélaïde s'est
+replacée, Jean va se jeter lourdement à côté d'elle en s'écriant: «Eh
+ben! princesse, qu'est-ce que nous disons ce soir?»</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde, tout étourdie de s'entendre appeler princesse par
+un homme qu'elle voit pour la seconde fois, est un moment sans pouvoir
+trouver de réponse, et M. Chopard, qui a entendu<a name="Page_223" id="Page_223"></a> Jean, dit tout bas à
+sa femme: «Il a appelé notre fille princesse!... c'est un genre de
+cour!...&mdash;N'ayons l'air de rien,» dit madame Chopard; «mais
+éloignons-nous du canapé, afin qu'ils puissent causer plus
+librement.&mdash;Oui,» dit Bellequeue, «si nous ne les entendons pas, je
+crois que ça vaudra mieux.»</p>
+
+<p>Les parens se dirigent alors vers une table sur laquelle on forme un
+vingt et un, et le canapé étant à l'autre extrémité du salon, les jeunes
+gens sont presque en tête-à-tête et peuvent causer sans être entendus
+par la société.</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde, troublée par le ton et les manières de Jean, a
+perdu son assurance habituelle; elle ne peut même plus faire la
+coquette, et, ne sachant que dire, baisse les yeux en poussant un léger
+soupir.</p>
+
+<p>«Est-ce que votre dîner vous fait mal?» lui dit Jean en la regardant de
+très-près. «&mdash;Non, certainement, monsieur,» répond vivement mademoiselle
+Chopard, «est-ce qu'on ne soupire que quand on a trop mangé?&mdash;Ma foi!...
+je croyais... Ah! il est vrai qu'il m'arrive aussi quelquefois de
+respirer longuement... quand je m'ennuie, par exemple.&mdash;Mais, monsieur,
+je ne m'ennuie pas, moi, je vous prie de le croire.&mdash;Quand vous vous
+ennuieriez à côté de moi, que vous connaissez à peine, qu'est-ce qu'il y
+aurait là d'extraordinaire?&mdash;Monsieur, quand on est bien élevé, on ne
+s'ennuie jamais en société.&mdash;C'est donc parce que j'ai été mal élevé que
+je m'y ennuie si souvent!&mdash;Ah! vous dites<a name="Page_224" id="Page_224"></a> cela pour rire!&mdash;Non!... que
+le tonnerre m'écrase si ce n'est pas vrai!...»</p>
+
+<p>»&mdash;Ça va bien,» dit tout bas M. Chopard à Bellequeue après avoir jeté un
+regard sur le canapé. «Les voilà qui s'animent... je suis sûr qu'ils
+approfondissent un sujet.&mdash;Ils se conviennent d'une manière
+extraordinaire!» répond Bellequeue, qui dans sa joie demande encore des
+cartes quoiqu'il en ait déjà vingt-quatre, et ne s'aperçoit pas qu'il a
+crevé.</p>
+
+<p>Après un moment de silence, Jean, qui aime à aller au fait, dit à
+mademoiselle Chopard: «A propos, je crois qu'on a envie de nous marier?»</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde devient violette comme une aubergine, et balbutie:
+«Mais, monsieur... en vérité... je ne sais pas cela, moi.&mdash;Ah! vous ne
+le savez pas!... Ma foi, je pensais qu'on vous en avait parlé comme à
+moi; mais c'est égal, à présent que je vous l'ai dit, vous le savez, et
+nous pouvons causer de cela, car enfin, si nous nous marions, il faut
+bien nous connaître un peu... Qu'en pensez-vous?...&mdash;Moi, monsieur... je
+pense... je ne sais pas... vraiment... vous me dites tout cela si
+vite...&mdash;Il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'être trois heures
+pour se dire une chose si simple!... On se convient, ou l'on ne se
+convient pas.&mdash;Mais on ne peut pas le dire tout de suite...&mdash;Oh! que si!
+Moi, je serais bien aise de savoir à quoi m'en tenir, parce que je vous
+avoue que je ne songeais pas du tout à me marier... C'est ma mère, c'est
+mon parrain, qui ne cessent de me cor<a name="Page_225" id="Page_225"></a>ner aux oreilles que ça me fera du
+bien, que ça me rendra plus sage, plus posé!... Il me semble que je ne
+suis pas mal posé maintenant; mais enfin, si on le veut, je me
+marierai... Et vous?»</p>
+
+<p>Une déclaration si singulière bouleverse toutes les idées de
+mademoiselle Adélaïde; habituée à s'entendre dire: Je vous adore, je ne
+puis être heureux qu'avec vous, par tous ceux qui ont aspiré à sa main,
+elle attend toujours que Jean en vienne à ce chapitre, et ne trouve
+point de réponse pour ce qu'il vient de lui dire.</p>
+
+<p>Ennuyé de voir mademoiselle Chopard garder le silence et faire des mines
+en roulant les yeux à droite et à gauche, Jean lui serre familièrement
+le genou en lui disant: «Est-ce que je vous ai parlé chinois?»</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde retire vivement son genou et se recule en disant:
+«Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc... En vérité, je ne suis pas
+habituée à ce qu'on prenne avec moi de telles libertés, et tout ce que
+vous me dites me paraît bien singulier... Ce n'est jamais comme cela
+qu'on m'a fait la cour!...»</p>
+
+<p>Jean regarde la demoiselle et part d'un éclat de rire qui augmente la
+confusion de mademoiselle Chopard, tandis que monsieur son père, tout en
+jouant, dit à madame Durand: «Votre fils a pris feu comme du
+phosphore!... Voyez-vous comme il en conte à ma fille!... Vingt et un
+d'emblée... ça se paie double... J'avais joué deux liards, c'est un joli
+coup.»<a name="Page_226" id="Page_226"></a></p>
+
+<p>Lorsque Jean a cessé de rire, il se rapproche de mademoiselle Adélaïde
+et lui dit: «Est-ce que vous avez cru que je venais ici pour vous faire
+la cour?... Ce n'est pas ça du tout!... je viens pour vous épouser si ça
+vous arrange; du reste, il ne faut pas vous gêner; si je ne vous plais
+pas, n'en parlons plus. Ce sont nos parens qui ont eu cette idée-là,
+mais nous ne ferons toujours que ce que nous voudrons.&mdash;Mais,
+monsieur... pour s'épouser, est-ce qu'il ne faut pas d'abord être
+amoureux l'un de l'autre?&mdash;Je ne crois pas que cela soit absolument
+nécessaire... Quant à moi, je vous mentirais si je vous disais que je
+suis amoureux!...&mdash;C'est très-galant!...&mdash;Aimez-vous mieux que je vous
+le dise et que je ne le pense pas?&mdash;Je veux que vous le soyez... Il me
+semble que cela n'est pas si difficile...&mdash;Oh! c'est très-difficile pour
+moi! Quant à être galant, à faire la cour, je n'y entends rien; aussi je
+vais rondement au fait, et je n'aime pas les mijaurées, ni les prudes...
+Vous voyez comme je suis... Eh bien, vous réfléchirez au projet des
+parens; rien ne presse, donnez-vous le temps. Maintenant, je vais goûter
+un peu de ce qu'il y a dans vos bocaux, parce que je ne suis pas fâché
+d'apprécier vos talens en distillation.»</p>
+
+<p>En disant cela, Jean se lève, s'approche de la console, prend un bocal
+rempli de cerises et s'écrie: «Papa Chopard, est-ce qu'il n'y aurait pas
+moyen de goûter cela?... Vous n'avez sans doute pas mis tous ces bocaux
+en évidence pour que nous n'en ayons que la vue?<a name="Page_227" id="Page_227"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Non certainement,» dit M. Chopard en quittant la table de vingt et
+un, après avoir dit bas à ses voisins: «Continuation de l'originalité du
+jeune homme,» et, appelant sa domestique, il fait apporter des verres et
+ouvre le bocal en disant à Jean: «Vous allez m'en dire des nouvelles!...
+Il n'y a rien de tel que les fruits à l'eau-de-vie; le plus sage a beau
+jurer qu'il n'en prendra pas... Cela fait oublier tous les sermens qu'on
+fit... Oh! oh! oh!... il est fameux celui-là... les sermens confits...
+Madame Chopard, tu tâcheras de t'en souvenir.»</p>
+
+<p>Madame Chopard rit aux larmes et tous les joueurs quittent la table de
+vingt et un, parce qu'ils aiment autant goûter les cerises que de dire:
+Je m'y tiens ou j'ai crevé; ce qui est cependant fort récréatif, surtout
+quand on joue le vingt et un à deux liards.</p>
+
+<p>Après les cerises, Jean propose de goûter d'un autre bocal, puis d'un
+troisième, et comme à chaque nouvelle dégustation la société adresse
+force complimens à mademoiselle Adélaïde, les Chopard sont dans
+l'enchantement et feraient volontiers sauter toutes leurs liqueurs; mais
+madame Durand, qui craint que cela ne fasse mal à son fils, demande à
+continuer le vingt et un.</p>
+
+<p>On reprend la partie, Jean se promène dans le salon, regarde jouer,
+chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adélaïde, toujours
+assise sur le canapé, le regarde de temps à autre en se disant: «Dieu!
+quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est
+amoureux de moi et désire m'épouser?... Car certainement il est
+amoureux<a name="Page_228" id="Page_228"></a> de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M.
+Bellequeue l'a dit à papa.»</p>
+
+<p>S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer
+avec elle, mademoiselle Adélaïde se décide à aller causer avec lui; elle
+se lève, reprend un ton gai, rit aux éclats au moindre mot que dit Jean,
+et finit par se laisser pincer les genoux et tâter le mollet sans se
+fâcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose à un original.</p>
+
+<p>L'heure de se séparer arrive. Les parens sont enchantés, on se quitte de
+très-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore à son fils
+s'il a été content de mademoiselle Adélaïde, et Jean, qui a trouvé-très
+ferme tout ce qu'il s'est, permis de tâter, répond que la jeune personne
+paraît bien en état de se marier.</p>
+
+<p>Les Chopard ont aussi interrogé leur fille pour savoir si le jeune
+Durand est toujours de son goût, et quoique Jean n'ait point été galant
+avec mademoiselle Adélaïde, quoiqu'il ne lui ait parlé que fort
+cavalièrement et se soit conduit de même, mademoiselle Adélaïde répond à
+ses parens: «Oui, certainement, il me plaît beaucoup, et je suis
+très-disposée à être sa femme.»</p>
+
+<p>Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: «Il ne m'a
+fait aucun compliment, mais c'est égal, il me plaît... D'ailleurs, il
+est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par
+entêtement.»</p>
+
+<p>Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il
+faut profiter de ses bonnes dispo<a name="Page_229" id="Page_229"></a>sitions pour le mettre dans
+l'impossibilité de refuser la main de mademoiselle Adélaïde, il ne cesse
+de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci
+chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperçoit mademoiselle
+Adélaïde il lui crie: «Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne
+pense qu'à vous; votre image le poursuit même quand il joue au billard,
+et vous êtes cause qu'il fait <i>fausse</i> queue.» A Jean, Bellequeue dit:
+«Tu as fait naître une terrible passion dans le c&#339;ur de mademoiselle
+Chopard, elle ne rêve qu'à toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer
+en tourtereau.»</p>
+
+<p>Jean rit; mademoiselle Adélaïde soupire; et les Chopard disent à
+Bellequeue: «Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne
+vient-il pas nous voir?»</p>
+
+<p>»&mdash;Singularité de caractère,» dit Bellequeue, «il ne peut pas se
+résoudre à faire l'amour comme tout le monde.»</p>
+
+<p>Cependant à force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue
+parvient à réunir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit
+beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air
+satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement
+au milieu de la chambre, lui dit à l'oreille: «Prends la main de la
+demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honnêtes.»</p>
+
+<p>»&mdash;Allons,» dit Jean, «si c'est l'usage, je le veux bien, moi.» Et
+s'avançant vers mademoiselle Adélaïde, il lui prend la main et la lui
+secoue comme à un ancien ami; aussitôt Bellequeue frappe sur le<a name="Page_230" id="Page_230"></a> ventre
+de M. Chopard, en s'écriant: «C'est fini! les voilà fiancés!...</p>
+
+<p>»&mdash;Les voilà fiancés ces chers enfans!» dit madame Durand en embrassant
+madame Chopard, tandis que M. Chopard s'écrie: «Voilà un n&#339;ud...
+d'amour... Oh! oh! oh!... il est coulant celui-là... Ah! <i>Coulant</i>!
+encore un fameux!...»</p>
+
+<p>Jean tient toujours la main de mademoiselle Adélaïde, qui ne songe
+nullement à la retirer; le papa Chopard est allé chercher un bocal
+d'abricots pour célébrer les fiançailles. Jean quitte la main de
+mademoiselle Adélaïde pour les abricots; on boit, on trinque, on rit, on
+chante; la soirée se passe très-gaîment, on s'embrasse en se quittant,
+et tout le long du chemin Bellequeue répète à Jean: «Tu es fiancé, il
+n'y a plus à t'en dédire... Tu peux déjà regarder mademoiselle Chopard
+comme ta femme.&mdash;Soit,» dit Jean, «mais le diable m'emporte si je
+m'attendais à être fiancé pour avoir donné une poignée de main à la
+demoiselle.»</p>
+
+<p>Le souvenir des fiançailles n'empêche pas Jean de dormir. Quant à
+Bellequeue il rentre chez lui enchanté et s'écrie, en passant sa robe de
+chambre: «C'est fini; il n'y a plus à reculer... ils sont fiancés...</p>
+
+<p>»&mdash;Qui cela?» dit mademoiselle Rose. «&mdash;Et parbleu, mon filleul, Jean
+Durand, avec mademoiselle Adélaïde Chopard!...</p>
+
+<p>»&mdash;Beau mariage qu'il a fait là!...» murmure mademoiselle Rose en
+prenant sa chandelle, «&mdash;Rose... une partie de dames... une seule
+partie... Je suis sûr que je ferai de beaux coups ce soir!...» crie<a name="Page_231" id="Page_231"></a>
+Bellequeue à sa petite bonne; mais celle-ci, sans écouter son maître,
+rentre dans sa chambre dont elle ferme la porte en disant: «Jouez tout
+seul... je crois que ça m'amusera autant.»<a name="Page_232" id="Page_232"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<p class="head">ÉVÉNEMENT NOCTURNE.&mdash;LE SOUVENIR D'UNE JOLIE FEMME.</p>
+
+
+<p>Depuis huit jours Jean était fiancé à mademoiselle Chopard. On avait
+fixé l'époque du mariage à six semaines après, parce que mademoiselle
+Adélaïde, certaine maintenant que Jean sera son mari, n'est pas fâchée
+d'avoir le temps de faire avec lui plus ample connaissance, se flattant
+toujours qu'elle parviendra à le rendre amoureux, galant et soumis à ses
+volontés.</p>
+
+<p>Jean ne s'était point informé de l'époque fixée pour son hymen, peu lui
+importait que ce fût tôt ou tard. Il allait chez les Chopard, parce
+qu'il y était aussi libre, aussi à son aise que chez lui; mais il
+causait avec mademoiselle Adélaïde comme avec toute autre personne, et
+rien n'annonçait qu'il deviendrait plus empressé et plus galant.
+Mademoiselle Adélaïde, au contraire, éprouvait chaque jour un penchant<a name="Page_233" id="Page_233"></a>
+plus vif pour le jeune Durand, et, tout en se dépitant en secret de ce
+qu'il ne se montrait pas plus amoureux, se sentait plus éprise de lui.</p>
+
+<p>Les Chopard, persuadés qu'on ne pouvait pas voir leur fille sans en être
+enthousiasmé, ne doutaient point des sentimens de Jean, et attribuaient
+son peu d'empressement près d'elle à la singularité de son caractère!
+Toutes les fois que le jeune homme venait les voir, ils ne manquaient
+pas de faire passer en revue les bocaux, en s'étendant sur les talens de
+leur fille. Jean trouvait cela bon, et madame Chopard courait dire tout
+bas à sa fille: «Ton prétendu a mangé de tes pêches à l'eau-de-vie avec
+le plus grand plaisir... Ce garçon-là t'aime sincèrement, ma chère
+enfant.»</p>
+
+<p>Mademoiselle Adélaïde ne répondait rien, mais elle soupirait et pensait
+que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pêches.</p>
+
+<p>Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'était que dix heures,
+mais les rues du Marais étaient déjà désertes. En entrant dans la rue
+des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au
+voleur, et, au même instant, un homme passe en courant tout près de
+Jean, tenant encore à sa main un châle avec lequel il s'enfuit. Mais
+Jean l'a déjà atteint, il le saisit au collet, lui arrache le châle des
+mains et veut l'entraîner avec lui, lorsque le voleur lui dit: «Par
+pitié, ne me perdez pas!»</p>
+
+<p>La voix de cet homme n'est pas inconnue à Jean, il éprouve un trouble
+indéfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lâché le
+collet du voleur;<a name="Page_234" id="Page_234"></a> celui-ci s'enfuit, et Jean court alors près des deux
+dames qui avaient appelé du secours.</p>
+
+<p>Ces dames dont la mise était élégante et la tournure distinguée, se
+tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de
+marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur
+échappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les
+attaquer.</p>
+
+<p>Jean rassure les dames et leur présente le châle qu'il a repris au
+voleur, en leur disant: «Est-ce là tout ce que le coquin vous
+emportait... Sacrebleu! je suis bien fâché de l'avoir laissé se
+sauver... Mais sa voix... il m'a semblé... ma foi!... Je l'ai lâché sans
+savoir ce que je faisais.»</p>
+
+<p>Les dames se confondent en remercîmens; le châle volé était un beau
+cachemire, et valait bien la peine qu'on remerciât Jean. «Il m'a aussi
+emporté mon sac,» dit une de ces dames, «mais c'est une perte bien
+légère, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un
+mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.»</p>
+
+<p>Jean veut courir après le voleur pour lui reprendre le sac, mais les
+dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine
+inutile, et d'avoir seulement la bonté de les conduire jusqu'à une place
+de fiacre.</p>
+
+<p>Jean offre le bras à ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui
+conte comment l'événement est arrivé. Les dames sortaient d'une maison
+de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les
+reconduisît, ne pensant pas qu'à dix heures<a name="Page_235" id="Page_235"></a> du soir deux femmes
+courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point désert.
+D'ailleurs, leur intention était de prendre une voiture à la place la
+plus proche; mais à peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue,
+qu'un homme s'était approché d'elles, leur avait brusquement arraché un
+châle et un ridicule et s'était enfui aussitôt.</p>
+
+<p>Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune à
+leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage
+lorsqu'il vient de nous arriver un événement dont nous sommes encore
+troublés. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'années,
+l'autre devait être encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de
+remercîmens, puis se disaient réciproquement: «C'est votre faute, ma
+chère, si nous avons été attaquées!...&mdash;C'est plutôt la vôtre, ma bonne
+amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...&mdash;Que
+voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de
+Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions
+son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous
+n'avez pas voulu...&mdash;Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente
+que sa maîtresse! Je ne voulais pas qu'elle prît cette
+peine.&mdash;Heureusement nous en sommes quittes à bon marché!...&mdash;Grâce à
+monsieur!...&mdash;Mais j'ai eu bien peur!...&mdash;Eh moi donc!... Cependant j'ai
+crié bien fort... La perte du châle n'était pas un grand malheur! mais
+je craignais tant que ce misérable ne revînt sur nous et qu'il nous
+tuât!...<a name="Page_236" id="Page_236"></a>&mdash;Ah! monsieur! nous vous devons peut-être la vie!»</p>
+
+<p>A tout cela Jean répondait: «Parbleu! ce que j'ai fait est tout
+naturel!... Je regrette seulement d'avoir lâché le coquin sans lui avoir
+fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas à
+retourner sur vous quand je l'ai arrêté, il se sauvait au contraire à
+toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...»</p>
+
+<p>Mais on est arrivé à une place de fiacres, les dames en prennent un;
+Jean leur offre de les accompagner jusque chez elles, si elles ont
+encore quelque frayeur; mais elles le remercient avec beaucoup de grace,
+et le prient de nouveau de recevoir les expressions de leur
+reconnaissance. Pour s'y dérober, Jean leur souhaite le bonsoir et
+s'éloigne de la voiture qui ne tarde pas à partir.</p>
+
+<p>Jean, qui était retourné sur ses pas pour conduire les dames, reprend le
+chemin de chez lui, en songeant à cette aventure. Ce n'est point des
+dames qu'il s'occupe, c'est du voleur dont la voix retentit encore à son
+oreille, et lui rappelle celle d'un de ses deux camarades de pension.</p>
+
+<p>«Serait-il bien possible que ce fût en effet Démar!» se dit Jean en
+retournant lentement dans la rue qu'il vient de parcourir. «Démar
+voleur!... L'action qu'il venait de faire lorsque je l'ai quitté
+n'annonçait que trop son penchant pour ce crime!... Le malheureux!...
+Peut-être a-t-il aussi entraîné ce pauvre Gervais à commettre de
+pareilles infamies!... Où en serais-je maintenant si<a name="Page_237" id="Page_237"></a> je ne les avais
+pas quittés!... Et tout devait être commun entre nous!... Mais quelle
+folie de faire des sermens à quinze ans!... Il serait peut-être plus
+sage de n'en faire jamais!...»</p>
+
+<p>Tout en se livrant à ses pensées, Jean se retrouvait dans la rue des
+Trois-Pavillons et à l'endroit même où il avait arrêté le voleur.
+Quelque chose brille à ses pieds, il se baisse et aperçoit un joli petit
+ridicule de soie avec des glands et une chaîne en acier.</p>
+
+<p>«Je gage que c'est le sac de cette dame!» s'écrie Jean en ramassant le
+ridicule. «Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas vu en passant là
+tout à l'heure... Ah! parbleu! elles parlaient tant!... elles
+m'étourdissaient avec leurs remercîmens!... Nous aurions bien mieux fait
+de regarder à nos pieds. C'est égal, prenons le sac, et s'il renferme
+une adresse, ces dames n'auront rien perdu.»</p>
+
+<p>Jean ouvre le sac et trouve dedans un mouchoir, une bourse contenant
+vingt-cinq francs et un joli souvenir garni d'acier. «C'est bien le sac
+volé à ces dames,» se dit-il en mettant le ridicule dans sa poche, «il
+renferme exactement tout ce qu'on a dit. Est-ce à la vieille... est-ce à
+la jeune qu'il appartient?... Je ne m'en souviens plus; elles parlaient
+presque toujours toutes les deux à la fois... Je crois pourtant qu'il
+est à la jeune, car c'est aussi à elle qu'était le châle, et le coquin
+qui les a attaquées aura saisi tout cela à la fois.»</p>
+
+<p>Jean arrive chez lui; cet événement l'a retardé, il est plus de onze
+heures. Madame Durand est couchée,<a name="Page_238" id="Page_238"></a> Jean rentre sur-le-champ dans son
+appartement, et, sortant le sac de sa poche, il en tire de nouveau le
+souvenir qu'il peut maintenant examiner à son aise.</p>
+
+<p>Le souvenir est couvert de maroquin violet, les quatre coins sont
+revêtus d'acier, et dessus est une plaque sur laquelle est simplement
+gravé: <i>Souvenir</i>.</p>
+
+<p>«C'est gentil,» dit Jean, «c'est tout bonnement un joujou comme il en
+faut aux petites-maîtresses!... Et ces dames m'ont fait l'effet d'être
+ce qu'on appelle du grand genre!... Mais il ne faut pas que mademoiselle
+Chopard se flatte d'avoir de ces jolies inutilités!... Je ne la mettrai
+pas sur ce pied-là... A quoi cela peut-il servir?... Qu'un homme ait un
+porte-feuille, à la bonne heure; mais une femme, est-ce que cela a
+besoin de prendre des notes comme un courtier-marron? Au reste, je vais
+voir si le souvenir renferme des choses importantes. Il faut bien que je
+le visite pour tâcher de découvrir le nom et l'adresse de celle à qui il
+appartient, puisqu'il n'y a rien dessus. Allons, parcourons le souvenir
+de la petite maîtresse. Qui sait?... ça m'amusera peut-être!... On ne se
+doutait pas sans doute qu'un étranger lirait un jour ce qui est écrit
+là-dedans.»</p>
+
+<p>Jean place une lumière sur une table, s'assied auprès, allume un cigare
+qu'il met dans sa bouche, et ouvrant le souvenir, en commence la
+lecture, qu'il interrompt parfois pour faire ses réflexions:</p>
+
+<p>«Madame Derval m'attend à déjeuner la semaine prochaine, je lui ai
+promis d'y aller; voilà au moins dix fois qu'elle m'invite... Elle ne se
+rebute pas.<a name="Page_239" id="Page_239"></a> Il faudra pourtant que j'y aille pour en finir. Je n'aime
+point madame Derval, elle est coquette, médisante, elle a un esprit
+caustique, qui déchire en feignant de ne vouloir que plaisanter; mais
+dans le monde, si on ne voyait que les gens qu'on aime!...»</p>
+
+<p>»Que ces gens du monde sont bêtes!» se dit Jean, «toujours faire des
+choses qui ne leur plaisent pas, et cela parce que c'est l'usage!...
+Comme je m'en moquerais, moi. Et qu'a-t-elle besoin d'aller déjeuner
+chez sa madame Derval, si elle ne peut pas la souffrir!... Mais que
+sait-on, elle l'appelle peut-être sa bonne amie!... Continuons:</p>
+
+<p>»Jeudi, bal chez madame de Brémont. N'oublions pas de commander une
+garniture en roses panachées; celle de Clotilde était charmante, madame
+Julien était fort bien coiffée avec sa toque ponceau; il m'en faut une
+pareille. Faire prendre mes bracelets dont j'ai fait changer le tour. On
+porte des croix à présent; mon peigne n'est plus à la mode...»</p>
+
+<p>»Ah! mon Dieu!... en voilà-t-il sur l'article des colifichets!... Ces
+dames sont terribles avec leur toilette... Je me doutais bien que
+celle-ci était coquette! elles le sont toutes! mais, mademoiselle
+Chopard, si vous m'étourdissez avec des envies de bijoux, de croix et de
+peignes, je vous prierai d'aller faire du ratafia. Si les tablettes ne
+parlent que de parure, ça ne m'amusera guère! Voyons encore cependant:</p>
+
+<p>«Que cet enfant était gentil et intéressant!... Il<a name="Page_240" id="Page_240"></a> s'appelle Adolphe,
+il n'a que six ans, sa mère est veuve et malade depuis trois mois!...
+Pauvres gens!... faubourg Saint-Martin, n. 238, dans les mansardes.
+J'irai demain matin.»</p>
+
+<p>»Pour une coquette, voilà qui n'est pas mal! elle est bonne au moins....
+cela me raccommode un peu avec elle.»</p>
+
+<p>«Le bal de madame de Brémont était charmant... Je n'ai pas manqué une
+contre-danse... M. Valcourt m'a invitée trop souvent, cela se
+remarquait... Je crois vraiment qu'il est amoureux de moi!... On a
+trouvé ma toilette charmante... J'ai promis de donner aussi un bal, pour
+faire plaisir aux petites Saint-Amand... Ces pauvres petites! elles
+aiment tant la danse!... J'inviterai leur cousine, puis la famille
+Dormeuil, puis les Saint-Léon; pour des hommes, on n'en manque pas!...
+On ne jouera point à l'écarté, parce que je veux que ces dames dansent.»</p>
+
+<p>»Ah çà! mais elle dit toujours je veux, et ne parle jamais de son
+mari... Est-ce qu'elle n'en a pas... Ce ne serait pas une raison!... Ah!
+ceci n'est plus de la même écriture... ce sont des vers, je crois... une
+chanson peut-être:»</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quand on vous voit, aimable Caroline,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Comment ne pas être amoureux?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vos doux regards, votre grace divine,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Font naître les plus tendres feux.</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Mais avec l'heureux don de plaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Avec tant d'esprit et d'attraits,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Faut-il donc être si sévère</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Pour les malheureux qu'on a faits?</span><br />
+</p>
+
+<p>«Ah, mon Dieu! que c'est beau... c'est au moins une déclaration; je n'en
+saurai jamais faire comme cela, moi... C'est dommage, je suis sûr que ma
+fiancée se mettrait elle-même à l'eau-de-vie pour qu'on lui en fasse
+autant!... il y a encore quelque chose d'écrit là-dessous... mais le
+crayon est presque effacé... <i>A madame Dorville.... par son plus sincère
+adorateur</i>....</p>
+
+<p>»Madame Dorville, c'est sans doute le nom de la propriétaire du
+souvenir... Caroline Dorville... c'est cela... il faut trouver l'adresse
+maintenant... il n'est pas dit que cela sera là-dedans... mais puisqu'on
+l'appelle madame, elle est donc mariée... et elle se laisse faire des
+vers et des déclarations!... C'est pas mal! je ne suis pas jaloux de
+mademoiselle Adélaïde; mais, quand elle sera ma femme, je ne crois pas
+que je serai d'humeur à laisser un freluquet lui adresser des devises
+dans ce genre-là.»</p>
+
+<p>Jean lâche une bouffée de fumée et reprend sa lecture:</p>
+
+<p>«Que ces pauvres gens ont semblé heureux de ma visite!... J'ai rendu à
+l'espérance, à la vie peut-être, cette pauvre mère qui, à vingt-cinq
+ans, mourait de chagrin et de misère dans un grenier... Son fils sautait
+de joie, la mère me baisait les mains et embrassait son enfant, en lui
+disant de me bénir!... Et il n'a fallu que quelques louis pour mettre
+fin aux souffrances de ces infortunés.... Ah! je ne m'en tiendrai pas
+là, j'irai les revoir, je trouverai du travail ou une place pour cette
+jeune femme. Quand je songe qu'il y a beau<a name="Page_242" id="Page_242"></a>coup de gens dans la
+situation où j'ai trouvé cette pauvre mère, je rougis de dépenser de
+l'argent en futilités, en colifichets!... Pour un rien j'aurais jeté au
+feu cette belle garniture qui m'a coûté trois fois plus que je n'ai
+donné à ces infortunés!»</p>
+
+<p>«C'est très-bien cela... voilà qui me fait oublier son goût pour la
+toilette... Si elle a des défauts, au moins elle a des qualités, et cela
+compense. Il y a tant de gens chez lesquels la balance ne peut pas
+s'établir!</p>
+
+<p>«Samedi, je dîne chez madame Saint-Léon...&mdash;Un thé lundi chez madame
+Dorfeuil.&mdash;Faire retenir une loge à l'Opéra pour vendredi.&mdash;Mon
+nécessaire à prendre au magasin de <i>Monbro</i>.&mdash;Trois romances nouvelles
+de <i>Panseron</i>, chez Frère, passage des Panoramas... On les a chantées
+chez madame de La Roche, elles sont charmantes.&mdash;Un nouvel air varié
+pour le piano, par <i>Hérold</i>.... C'est un peu difficile, mais ce qui est
+facile n'est trop souvent joué que par les écoliers. Madame de Rémond
+vient de faire faire son portrait, il est d'une ressemblance parfaite,
+cette miniature est ravissante; l'adresse du peintre, M. <i>Maricot</i>, rue
+Meslay, n. 28.&mdash;Demander à Constance l'adresse de sa couturière.&mdash;Les
+étoffes bleu-pâle sont en faveur...&mdash;Demander à Célestine quelle est sa
+marchande de modes...»</p>
+
+<p>«Allons! nous voilà retombés dans les bêtises!... A l'autre page, elle
+était tout sentiment, elle faisait des réflexions fort raisonnables sur
+la coquetterie, et maintenant la voilà qui ne songe plus qu'aux
+plai<a name="Page_243" id="Page_243"></a>sirs et à la parure!... Ah! c'est bien le souvenir d'une femme!...
+mais tout cela ne m'apprend pas son adresse. Voyons encore.</p>
+
+<p>«Ne pas oublier d'envoyer un piano à ma campagne, et faire dire à mon
+jardinier de renouveler toutes mes corbeilles...»</p>
+
+<p>«Ah! nous avons une campagne! Diable! c'est tout-à-fait dans le bon
+style...</p>
+
+<p>«Que ces hommes sont singuliers! ils me disent sans cesse que je ne
+resterai point veuve encore une année!... Et pourquoi donc cela?...
+certes, je ne pense pas à me remarier... Je suis libre, je suis
+heureuse. Ah! si j'avais eu un enfant, il ne me manquerait rien!...»</p>
+
+<p>«Ah! nous sommes veuve... J'aurais dû le deviner; mais il ne me semble
+pas qu'on regrette beaucoup le défunt... Voyons la suite des réflexions
+de la veuve:</p>
+
+<p>«Ils me font tous la cour... même ceux que des liens indissolubles
+attachent à d'autres... Les premiers me font quelquefois rire, les
+derniers me donnent presque de la colère. Si je pouvais avoir une
+faiblesse, me supposent-ils donc capable de former une liaison avec
+quelqu'un qui est déjà engagé!... mais ils ont tant d'amour-propre...
+Ils croient que l'on ne pourra résister à leur grâce, à leur esprit, à
+leurs séductions!... et malheureusement ils réussissent quelquefois! Je
+ne verrai plus madame de P.... J'aimais beaucoup sa société, mais son
+mari devient vraiment insupportable, et je<a name="Page_244" id="Page_244"></a> tremble à chaque instant que
+sa femme ne s'aperçoive de son ridicule amour.»</p>
+
+<p>«Il y a des choses qui ne sont pas mal là-dedans! Tout le monde lui fait
+donc la cour à cette belle Caroline... Il y a peut-être aussi de
+l'illusion de sa part! Il y a des femmes qui croient qu'on est amoureux
+d'elles, parce qu'on leur avance une chaise! Ah! sacredié! si tous les
+hommes me ressemblaient...</p>
+
+<p>«Hortense va venir habiter Paris avec son mari, elle me charge de lui
+trouver un logement. Il y en a un fort joli, m'a-t-on dit, dans la rue
+du Sentier, et un autre rue Richer, près du faubourg Poissonnière,
+presqu'en face de chez moi... J'irai d'abord voir ce dernier.</p>
+
+<p>«Ah! voilà mon affaire!... C'est bien heureux! rue Richer, près du
+faubourg Poissonnière, et le nom avec cela, c'est tout ce qu'il faut
+pour trouver la maîtresse de ce souvenir. Demain j'irai le porter à
+madame Caroline Dorville.... A présent que j'ai lu ces tablettes, je ne
+serai pas fâché de la revoir... Ce soir, il faisait sombre et je l'ai à
+peine regardée.... Au total, ce doit être une femme... jolie...
+élégante... et bonne enfant au fond.»</p>
+
+<p>Jean replace le souvenir dans le ridicule, et se couche en songeant à ce
+qu'il vient de lire dans les tablettes.<a name="Page_245" id="Page_245"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<p class="head">LA DAME AU SOUVENIR.</p>
+
+
+<p>En s'éveillant, le lendemain de l'aventure nocturne, Jean avait déjà
+oublié les deux dames et ce qu'il avait lu dans le petit souvenir. Il
+pensait à son prochain mariage avec mademoiselle Adélaïde, aux
+changemens que cela pourrait apporter dans sa manière de vivre, puis il
+s'écriait: «Après tout, j'espère bien faire toujours ce qui me
+conviendra, et fumer chez moi toute la journée, si cela me plaît!... Oh!
+je veux mettre ma femme sur un bon pied... D'ailleurs, mon parrain dit
+qu'elle m'adore, et une femme qui adore son mari doit s'habituer à
+l'odeur de la pipe.»</p>
+
+<p>Jean se retourne, et un doux parfum de jasmin et d'orange frappe son
+odorat. Il en cherche la cause, et aperçoit, sur une chaise, près de son
+lit, le petit sac de soie d'où s'exhalait cette douce odeur.<a name="Page_246" id="Page_246"></a></p>
+
+<p>«Ah! c'est le ridicule de cette petite maîtresse!» dit Jean en se
+levant. «Il faut toujours que ces dames mettent des parfums dans ce qui
+les approche... Ça sent assez bon quoique ça... C'est comme la crême de
+fleur d'orange du papa Chopard. A propos, il faut que j'aille reporter
+ce sac... Si je l'envoyais... Cette dame va peut-être croire que je
+viens moi-même pour me faire encore remercier!... Dieu sait qu'il n'y a
+rien qui m'ennuie plus que les remercîmens... Cependant si je donne cela
+à quelqu'un, saura-t-on trouver cette dame?... On pourrait remettre ce
+sac à une autre qui le garderait... Non, j'irai moi-même... Après tout,
+je n'ai pas l'air d'aller demander une récompense honnête!... et puisque
+je n'ai rien à faire du matin au soir, je puis aussi bien me promener du
+côté de la rue Richer qu'ailleurs.»</p>
+
+<p>Jean ne juge pas nécessaire de raconter à sa mère son aventure de la
+veille: après avoir déjeuné, il met le petit sac de soie et tout ce
+qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de
+madame Caroline Dorville. Arrivé rue Richer, Jean demande madame
+Dorville dans la première porte cochère, et le portier lui répond:
+«Madame Dorville! je ne connais pas ça... Ça n'est pas ici...»</p>
+
+<p>Jean va s'éloigner, le portier le rappelle en lui disant: «Dites donc,
+monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-là? Qu'est-ce qu'elle
+fait?»</p>
+
+<p>»&mdash;Avez-vous une madame Dorville dans votre maison?» répond Jean d'un
+ton brusque. «&mdash;Non, monsieur... mais...&mdash;Mais alors, qu'avez-vous<a name="Page_247" id="Page_247"></a>
+besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?»</p>
+
+<p>Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner à sa loge en
+murmurant: «Il est bon celui-là... il ne veut rien dire, et il demande
+quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera à lui répondre
+sans vouloir s'instruire?»</p>
+
+<p>Jean entre dans une autre maison. Là, il trouve une portière qui lui
+fait la même réponse et les mêmes questions, et à laquelle il tourne
+encore les talons, en se disant: «Il paraît que la curiosité tient à
+l'état. Mais tout cela ne m'apprend pas où demeure cette dame; est-ce
+qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il paraît que
+madame Dorville n'est pas très-connue dans le quartier... Cela fait son
+éloge, et je me défie de ces femmes que tout le monde connaît.»</p>
+
+<p>Mais à la troisième porte où Jean s'adresse, le portier lui répond:
+«C'est ici, monsieur, montez au second.»</p>
+
+<p>Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son
+parrain, en se disant: «Cette dame n'est peut-être pas encore levée; il
+n'est que dix heures et demie, une petite maîtresse n'est pas visible de
+si bonne heure...»</p>
+
+<p>Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans façon qui lui est
+ordinaire: «Madame Caroline Dorville... est-ce ici?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Y
+est-elle?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Est-elle levée?»</p>
+
+<p>La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manières;
+cependant elle lui répond encore:<a name="Page_248" id="Page_248"></a> «Oui, monsieur, madame est levée.&mdash;Je
+voudrais lui parler...&mdash;Votre nom, monsieur, s'il vous plaît?&mdash;Mon nom
+ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connaît pas; mais qu'est-ce
+que ça fait, est-ce qu'on ne peut pas parler à votre maîtresse sans dire
+d'abord son nom?... Dieu que de cérémonies!&mdash;Mais, monsieur...&mdash;Allez
+lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose à lui remettre...»</p>
+
+<p>La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'éloigne en lui
+disant qu'elle va prévenir sa maîtresse. Jean se jette sur un beau
+canapé de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est décoré
+avec élégance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi
+qu'une harpe.</p>
+
+<p>«Grand genre tout-à-fait!» se dit Jean; «femme à la mode... coquette...
+minaudière sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas
+très-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit,
+j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-maîtresses devant
+lesquelles il faut prendre garde à tout ce qu'on dit de peur d'offenser
+le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les
+robes à froufrou!... les...»</p>
+
+<p>Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait
+faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on
+pouvait être petite-maîtresse et avoir des qualités, et se dit: «Cela ne
+me va guère de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma
+personne depuis le matin jusqu'au soir.»<a name="Page_249" id="Page_249"></a></p>
+
+<p>Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir
+de vingt à vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est
+d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes élégantes et
+bien prises, la grâce de ses mouvemens, donnent quelque chose de
+séduisant à sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux
+bruns ont un éclat qui vous attire sans vous éblouir et sans vous forcer
+de baisser les vôtres; au contraire, leur aimable expression donne le
+désir de les regarder encore, et ces yeux-là sont de ceux qu'on aime
+surtout à rencontrer.</p>
+
+<p>Un nez à la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des
+couleurs un peu prononcées et des sourcils bien dessinés, complétaient
+l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orné d'une
+belle chevelure d'un châtain-clair, dont les boucles, arrangées avec
+goût, formaient de grosses touffes sur chaque côté de cette charmante
+physionomie.</p>
+
+<p>Cette dame s'est approchée de Jean, qui s'est levé à son aspect. D'un
+air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut;
+mais Jean, au lieu de répondre sur-le-champ à cette question, examine
+quelques instans la jeune dame, et s'écrie enfin: «Que le diable
+m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait
+nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est
+impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non
+plus sans doute?...»</p>
+
+<p>La jeune femme regarde Jean, et cherche à se<a name="Page_250" id="Page_250"></a> rappeler ses traits en
+balbutiant: «Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne
+sais...&mdash;Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des
+Trois-Pavillons, ai arrêté un coquin qui vous emportait un châle.&mdash;Quoi!
+c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.&mdash;Il n'y
+a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu
+parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouvé aussi ce petit
+sac, qui est, à ce que j'ai pensé, celui que le voleur vous avait
+enlevé, et qu'il aura jeté par peur au moment où je l'ai saisi au
+collet.&mdash;Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bonté...&mdash;Il n'y a pas de
+bonté là-dedans, madame; ce sac est à vous, je vous le rapporte, c'est
+tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...»</p>
+
+<p>Jean saluait et se disposait à s'éloigner; madame Dorville le retient.
+Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si
+cavalièrement, celui qui, la veille, a été son protecteur, sa réserve a
+fait place à un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide
+politesse qu'elle engage Jean à s'asseoir un moment et à ne point
+s'éloigner aussi vite.</p>
+
+<p>Jean est peu habitué à se soumettre aux désirs d'une dame. Cependant le
+ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se
+reposer, que Jean s'arrête, demeure un instant debout sans trop savoir
+ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir près de madame Dorville.</p>
+
+<p>La jolie femme, qui joint à ses grâces et à ses attraits beaucoup
+d'esprit et d'usage du monde, a<a name="Page_251" id="Page_251"></a> vu d'un coup d'&#339;il que Jean n'a aucune
+habitude de la société; loin de chercher à augmenter l'embarras qu'elle
+aperçoit dans les manières du monsieur qui est devant elle, elle feint
+de ne point le remarquer, afin de le mettre plus à son aise. En effet,
+malgré son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouvé en
+pareille compagnie, a de la peine à s'exprimer, et se tient fort
+gauchement assis près de la petite-maîtresse.</p>
+
+<p>«Vous avez donc aussi retrouvé ce sac, monsieur?» dit la jeune femme,
+qui s'aperçoit qu'il faut qu'elle commence à parler si elle veut que la
+conversation s'engage. «&mdash;Oui, madame... oui, en vous quittant... Après
+vous avoir laissée dans le sapin, j'ai repris la rue où je vous avais
+rencontrée; j'ai vu quelque chose briller à mes pieds... et j'ai ramassé
+cela. J'ai regardé ce qu'il y avait dedans... c'était bien ce que vous
+aviez dit, et...&mdash;Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter
+vous-même. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.&mdash;Oh! pas
+du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance là-dedans... D'abord
+je n'ai rien qui m'occupe; je flâne toute la journée en mangeant le bien
+de mon père et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce
+qui est quelquefois bigrement sciant!...»</p>
+
+<p>Ici la jeune dame comprime une légère grimace, et recule un peu sa
+chaise de celle de Jean.</p>
+
+<p>«J'ai mieux aimé vous rapporter ce sac moi-même que de le confier à
+quelque imbécille qui se serait trompé ou ne vous aurait pas
+trouvée...&mdash;Mais,<a name="Page_252" id="Page_252"></a> monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon
+adresse?»</p>
+
+<p>Cette question embarrasse un moment Jean, qui répond enfin: «Comment
+j'ai su... votre nom?...&mdash;Oui, car vous avez bien demandé madame
+Dorville... Caroline Dorville même... Ainsi vous savez jusqu'à mon nom
+de baptême, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien
+de cela.&mdash;C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez
+appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui
+vous appartenait... ma foi, madame, après avoir regardé dans le sac pour
+m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouvé,
+j'ai visité votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...»</p>
+
+<p>La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperçoit et s'écrie:
+«Cela vous fâche peut-être, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens
+pour obtenir quelques renseignemens...»</p>
+
+<p>Un léger sourire reparaît sur les traits de Caroline, qui répond à Jean
+d'un air affectueux: «Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez
+fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne
+m'attendais pas à ce que quelques pensées... quelques notes prises au
+hasard, seraient connues d'un étranger... et... convenez que c'est fort
+drôle, monsieur.»</p>
+
+<p>La jolie femme ne peut s'empêcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle
+pense à ce qu'il a lu, lui répond: «Mais, oui, il y a des choses assez
+drôles en effet.»<a name="Page_253" id="Page_253"></a></p>
+
+<p>Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble réfléchir,
+peut-être cherche-t-elle à se rappeler tout ce qui est tracé sur son
+souvenir. Quant à Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis
+il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre
+ses dents. La jeune dame le regarde un moment à la dérobée, et un léger
+sourire paraît de nouveau sur ses lèvres. Jean murmure en regardant un
+tableau qui est en face de lui: «C'est bien, ça&mdash;c'est fièrement
+bien!... Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est un particulier qui se
+trouve mal dans une église?...&mdash;C'est <i>la mort du Tasse</i>, monsieur.&mdash;Ah!
+c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-là... Il est
+tout en noir. Il paraît que c'est un médecin de l'endroit.»</p>
+
+<p>Madame Dorville se mord les lèvres, et regarde Jean d'un air surpris;
+mais celui-ci ne s'en aperçoit pas, et, continuant ses remarques sur les
+tableaux, s'écrie: «Ah! voilà qui est plus gai... On danse là-dedans,
+c'est sans doute une fête... Mais au costume de tous ces gens-là, je
+présume que ça se passe dans, le carnaval...&mdash;Ce sont les noces de
+<i>Thétis et Pélée</i>.&mdash;Thétis et Pélée?... Quels fichus noms pour des
+époux!&mdash;Ce sont des dieux...&mdash;Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en
+a qui sont bien laids... Le <i>Pelé</i> c'est probablement ce gros qui est
+là-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tête... Et c't autre qui s'est
+déguisé en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans
+doute le premier garçon de la noce qui vient faire des farces?&mdash;C'est la
+Discorde, monsieur.&mdash;Ah!<a name="Page_254" id="Page_254"></a> c'est la Discorde...&mdash;Vous ne connaissez donc
+pas le jugement de Pâris?&mdash;Le jugement de Pâris? Non... Je connais dans
+mon quartier un Pâris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas
+qu'il ait jamais été juge dans aucune affaire.»</p>
+
+<p>La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux éclats, et Jean, se tournant
+vers elle, lui dit tranquillement: «Est-ce que c'est moi qui vous fais
+rire, madame?»</p>
+
+<p>Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui répond enfin: «Oui,
+monsieur.&mdash;Ah!... j'ai donc dit quelque bêtise?...&mdash;Je ne dis pas cela,
+monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu
+franche...&mdash;Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y
+a rien que j'aime comme la franchise, ça met tout de suite à l'aise...
+et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme à cérémonie.
+Que vouliez-vous me dire, madame?&mdash;Que je suis étonnée, monsieur, de
+votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me
+surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien...
+c'est-à-dire vous n'avez pas d'état qui prenne tout votre temps?&mdash;Non,
+madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon père était
+herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estimé dans le quartier, je
+m'en flatte... il parlait latin, et connaissait à fond la propriété des
+simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais
+à rien... Ça m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'école;
+j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aimé être libre<a name="Page_255" id="Page_255"></a>
+comme les pierrots... Bref, mon père me fouettait pour que j'apprisse la
+botanique; mais ma mère m'embrassait, me donnait de l'argent, et me
+disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre père est mort... sans
+être fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma
+mère, qui, depuis long-temps, a quitté le commerce. J'ai douze mille
+livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec
+l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame,
+vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.»</p>
+
+<p>La franchise de Jean plaît à Caroline, qui lui répond: «Vous avez suivi
+vos penchans... Chacun est maître de ne faire que ce qui lui
+plaît.&mdash;Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.&mdash;Vous avez
+préféré une vie... libre... aux plaisirs que l'on goûte dans le monde,
+dans la société, où, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper
+un rang agréable...&mdash;Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas
+aller en société quand ça me fait plaisir?&mdash;Oh! je ne dis pas cela,
+monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les
+coutumes du monde vous ennuyaient.&mdash;Ah! que voulez-vous!... je trouve si
+incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses
+insignifiantes... d'être obligé de faire de la toilette... de se lever à
+chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que
+tout cela vous amuse, vous, madame?»</p>
+
+<p>La jeune femme sourit encore de la question et ré<a name="Page_256" id="Page_256"></a>pond à Jean: «Tout
+dépend, monsieur, de la direction que l'on donne à nos penchans. Dans
+l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goûter dans l'étude
+de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes
+qui encourageaient mes faibles talens était une récréation pour moi, et
+j'ai trouvé des charmes dans la société, où je jouissais de l'esprit des
+autres et tâchais d'acquérir de nouvelles connaissances qui pussent me
+mettre à même de n'être pas trop déplacée dans le monde avec lequel je
+devais vivre...»</p>
+
+<p>Jean secoue la tête et murmure: «C'est juste... comme vous dites, tout
+dépend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous
+aurons de l'eau aujourd'hui!...»</p>
+
+<p>La jolie femme se mord encore les lèvres, tandis que Jean regarde au
+plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques
+instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lève et fait à Jean
+un salut gracieux en lui disant: «Je serai toujours reconnaissante,
+monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu'à mon amie. Lorsque
+vous passerez dans mon quartier, j'espère que vous voudrez bien vous
+reposer un instant chez moi.»</p>
+
+<p>Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en
+aille; il se lève, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant:
+«Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour
+moi, je puis... Ne vous dérangez donc pas... je trouverai bien la
+porte...»</p>
+
+<p>Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgré lui,<a name="Page_257" id="Page_257"></a> se sentait
+très-embarrassé, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de
+sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve là,
+s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de
+nouveau, ôte et remet trois fois son chapeau, et respire à son aise,
+quand la porte du carré est enfin refermée sur lui.</p>
+
+<p>«Sacredié! que c'est bête d'être embarrassé comme cela devant une
+femme!» se dit Jean en retournant dans son quartier. «Je vous demande un
+peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffée en bonnet ou en
+cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est
+pas toujours une femme? Et pourtant, malgré moi, je me sentais tout bête
+auprès de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable...
+c'est-à-dire aimable... de ces manières un peu minaudières... mais non,
+quoique ça! pas trop de prétentions... Un air assez bon enfant, malgré
+sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est
+très-jolie... c'est une justice à lui rendre... Une figure douce... des
+yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqué la couleur...
+mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands
+yeux à fleur de tête, mais, à côté de ceux de cette dame, ça me fait
+l'effet d'un &#339;il de verre auprès d'un &#339;il naturel. Par exemple, je ne
+crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adélaïde, et qu'elle
+me trouve savant!... Ça ne me fait pas du tout cet effet-là; il est
+certain que pour me trouver savant, il faut ne se connaître qu'en noyaux
+de<a name="Page_258" id="Page_258"></a> pêches. Cette dame a aussi une voix fort agréable... il me semble
+qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi
+douce, ça ne fatigue pas à entendre... Ce n'est pas la voix de
+mademoiselle Chopard; celle-là pourrait commander les man&#339;uvres d'un
+régiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop
+comment... c'est drôle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux écouter
+en ne disant cependant que des choses toutes simples!...»</p>
+
+<p>Jean était déjà arrivé chez lui, car, tout en pensant à la dame au
+souvenir, il ne s'était pas aperçu de la longueur du chemin.<a name="Page_259" id="Page_259"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<p class="head">CAROLINE.</p>
+
+
+<p>Pendant que Jean fait ses réflexions sur la personne avec laquelle il
+vient de se trouver, mettons-nous à même de faire aussi les nôtres;
+c'est toujours une connaissance agréable que celle d'une jolie femme,
+surtout lorsqu'à ses charmes elle semble joindre des qualités et de
+l'esprit.</p>
+
+<p>Caroline était fille d'un riche négociant nommé Grandpré, qui, tout
+entier à son commerce, n'avait que peu d'instans à donner à sa femme et
+à sa fille, quoiqu'il les aimât l'une et l'autre fort raisonnablement;
+mais madame Grandpré chérissait sa Caroline, et, ayant eu elle-même une
+bonne éducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.</p>
+
+<p>Caroline eut des maîtres de musique, de dessin, de langues étrangères;
+les leçons de sa mère, les caresses dont elle récompensait ses progrès,
+et une<a name="Page_260" id="Page_260"></a> grande facilité pour l'étude, lui firent surmonter rapidement
+les difficultés qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont
+franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait
+agréablement, s'accompagnait très-bien avec la harpe ou le piano, et
+dessinait avec goût. Sa mère était fière de ses talens et disait souvent
+à son époux: «Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de
+plus, elle est bonne et modeste.</p>
+
+<p>»&mdash;Tant mieux, tant mieux,» répondait M. Grandpré, «je lui ferai faire
+un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de
+rentes.»</p>
+
+<p>On voit que pour M. Grandpré, comme pour la plus grande partie du genre
+humain, l'argent était tout. Madame Grandpré ne pensait pas absolument
+de même; elle trouvait que sa Caroline était assez jolie pour inspirer
+de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de
+rentes, qui ne pouvait tarder à se présenter, fût un beau jeune homme
+capable de faire éprouver aussi un tendre sentiment à sa fille.</p>
+
+<p>Quant à Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa
+mère, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait à peine
+songer à l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec
+ses parens en société, au bal, en soirée, sans doute quelques jeunes
+gens galans lui avaient déjà adressé de ces propos flatteurs qui font
+rougir de plaisir la moins coquette et commencent à faire penser
+l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des<a name="Page_261" id="Page_261"></a> choses plus douces à
+entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son âge, Caroline
+mêlait encore sa mère à tous ses projets de bonheur.</p>
+
+<p>A cette époque, une faillite considérable, dans laquelle M. Grandpré se
+trouva enveloppé, ruina presque entièrement cette famille; c'est-à-dire
+qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que près de trois mille
+livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches,
+il y en a d'autres qui se trouvent ruinés; tout dépend de la position
+que l'on occupe dans le monde.</p>
+
+<p>M. Grandpré ne put supporter ce revers: habitué aux grandes affaires,
+aux spéculations, à tous les avantages que donne l'opulence, il ne se
+fit pas l'idée de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire
+sensation à la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis à
+gronder, des lettres à signer et des ordres à donner. Les gens qui n'ont
+point par eux-mêmes un mérite réel, ne peuvent supporter les revers de
+fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privés de cet or
+qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront
+plus rien, et retomberont à terre comme ces ballons que le vent ne
+soutient plus.</p>
+
+<p>Six semaines après cette faillite, M. Grandpré mourut de la révolution
+qu'elle lui avait causée.</p>
+
+<p>Restée pour consolation à sa mère, Caroline redoubla de soins, de zèle,
+de tendresse. Elle lui disait chaque jour: «Maman, puisque nous avons
+encore mille écus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si
+tu trouves que ce n'est pas<a name="Page_262" id="Page_262"></a> assez, eh bien! je travaillerai, je ferai
+usage de mes talens, je donnerai des leçons de musique. Tu m'as dit cent
+fois que c'était une ressource contre l'adversité, et qu'il n'y avait
+que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.»</p>
+
+<p>Madame Grandpré embrassait sa fille et lui répondait: «Nous avons bien
+suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu
+cherches des ressources dans tes talens. Si cela était nécessaire, je
+n'en rougirais pas!... Grâce au ciel! le préjugé qui pesait jadis sur
+les artistes est allé rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont
+fait justice. Mais, avec mille écus, nous pouvons exister encore
+honorablement; sans doute, il faudra quelques réformes dans notre
+toilette, de l'économie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune,
+c'est pour toi, ma fille, que je croyais appelée à tenir un rang dans le
+monde, où tu étais si bien faite pour briller!...&mdash;Moi, ne serai-je pas
+toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connaître l'ennui avec
+les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est là la
+véritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans
+l'adversité, et nous fournit même les moyens de pourvoir à notre
+existence.»</p>
+
+<p>La mère et la fille s'arrangèrent donc pour vivre avec ce qui leur
+restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi
+heureuse que lorsqu'ils étaient dans l'opulence. A seize ans, il faut si
+peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec
+quelques amis que l'on avait<a name="Page_263" id="Page_263"></a> conservés, une partie de spectacle,
+c'étaient de grands plaisirs pour Caroline. A la vérité, pour aller en
+société, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on
+portait long-temps le même chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est
+pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherchée;
+quelquefois même on plaît davantage. Caroline entendait toujours un
+murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle
+figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de
+graces! arrivaient souvent à ses oreilles; et, sans être coquette, on
+sait toujours à qui de telles choses sont adressées. Pouvait-elle donc
+regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux
+qu'il ne lui manquait rien?</p>
+
+<p>Madame Grandpré était moins philosophe que sa fille, parce qu'elle
+n'était plus dans l'âge des illusions, ou plutôt parce qu'en
+vieillissant, il nous en faut beaucoup pour être médiocrement heureux.
+Il lui était pénible d'aller à pied après avoir eu cabriolet; d'être
+logée au troisième, dans un simple appartement, après avoir habité au
+premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, après
+avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et,
+de temps à autre, il lui échappait quelques exclamations, qui prouvaient
+à Caroline que sa mère regrettait sa fortune. Caroline courait alors
+dans les bras de sa mère, et cherchait à la distraire. Madame Grandpré
+assurait à sa fille qu'elle s'était trompée sur le motif de ses soupirs,
+mais Caroline voyait bien que sa mère cherchait à<a name="Page_264" id="Page_264"></a> s'abuser elle-même.
+Enfin, madame Grandpré, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord
+dans le mari de sa fille un jeune et beau garçon, fait pour inspirer de
+l'amour, se disait maintenant: «Ah! elle ne trouvera pas un époux qui
+lui apportera trente mille livres de rentes!...» C'est ainsi que nous
+changeons avec les événemens; et l'on dit que nous sommes des
+girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation,
+dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous
+changeons de sentimens.</p>
+
+<p>Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mère; celle-ci
+espérait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares
+talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune.
+Madame Grandpré ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche généralement les
+dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des
+talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime
+surtout dans une jeune personne, celles-là trouvent aussi des époux. Il
+serait trop malheureux que l'argent seul fît les mariages, et que les
+vertus, les graces, ne fussent comptées pour rien dans un engagement
+destiné à nous faire connaître les plus doux sentimens de la nature.</p>
+
+<p>M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpré; il fut
+d'abord séduit par sa charmante figure, il fut ensuite captivé par des
+talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement à se rendre
+agréable à ses amis, sans songer à en tirer vanité. M. Dorville fut
+étonné de trouver réuni tant de<a name="Page_265" id="Page_265"></a> graces, de mérite et de modestie;
+cependant, il voulut étudier quelque temps le caractère de Caroline pour
+s'assurer si ce qui le séduisait dans le monde reposait sur ces qualités
+solides qui seules nous rendent heureux dans notre intérieur.</p>
+
+<p>Le résultat des observations de M. Dorville fut toujours à l'avantage de
+Caroline, et il résolut d'en faire sa femme. M. Dorville était un homme
+de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord sévère, ayant
+une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il
+avait quatorze mille livres de rente et une décoration qu'il avait bien
+gagnée.</p>
+
+<p>A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment
+avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour
+mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion.
+M. Dorville, qui n'était ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion
+sur tout cela; il alla droit à madame Grandpré, et commença par où
+finissent les amans honnêtes, par demander la main de la demoiselle.</p>
+
+<p>Madame Grandpré fut très-flattée de cette demande. M. Dorville portait
+un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'était un
+fort bon parti pour sa fille, c'était plus qu'alors on n'osait espérer.
+Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonnés, et qu'il n'était
+pas joli garçon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame
+Grandpré ne tenait plus à ces bagatelles-là. Cependant elle ne promit
+rien à M. Dorville, elle ne vou<a name="Page_266" id="Page_266"></a>lait pas contraindre ça fille, mais elle
+lui laissa voir combien elle serait charmée de le nommer son gendre.</p>
+
+<p>Lorsque Caroline apprit par sa mère que celui qui demandait sa main
+était M. Dorville, elle fit une légère grimace et ne parut nullement
+enchantée de sa recherche. Madame Grandpré appuya sur tous les avantages
+de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la réputation
+d'honneur, de probité, de M. Dorville. Tout cela était fort beau sans
+doute, mais à seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois à
+l'amour, à l'hymen; et, dans les rêves de sa jeune imagination,
+l'honneur et la probité ne suffisent pas pour captiver son c&#339;ur.
+Caroline répondit à sa mère qu'elle ne désirait pas se marier et qu'elle
+se trouvait parfaitement heureuse près d'elle, avec ce qui leur restait.</p>
+
+<p>Madame Grandpré n'insista pas; mais Caroline s'aperçut bientôt que sa
+mère était souvent triste, mécontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle
+éprouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et,
+toujours bonne, toujours prête à sacrifier ses désirs à ceux des autres,
+Caroline dit à sa mère, qu'après y avoir bien réfléchi, elle acceptait
+l'époux qui se présentait. Un mois après elle était madame Dorville.</p>
+
+<p>Madame Grandpré habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline
+n'éprouvait point près de son époux ces doux épanchemens, fruit d'un
+amour réciproque, du moins avait-elle pour lui une sincère amitié, et
+elle jouissait de nouveau de tous les avan<a name="Page_267" id="Page_267"></a>tages que donne la fortune.
+Madame Grandpré fut pendant deux ans témoin d'une union où la différence
+d'âge n'avait jamais amené une querelle, et elle mourut tranquille sur
+l'avenir de sa fille.</p>
+
+<p>Mais un an après, M. Dorville, dont la chasse était le goût dominant, y
+fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reçut une balle
+destinée à un lièvre. Caroline se trouva donc veuve à dix-neuf ans, et
+entièrement maîtresse d'elle-même, avec environ dix-sept mille livres de
+revenu.</p>
+
+<p>Le mariage donne à la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde.
+Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une
+demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beauté et ses talens, la
+jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux
+adorateurs et des aspirans à la succession du défunt; mais après avoir
+passé son printemps à faire les volontés des autres, Caroline se promit
+de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa liberté sans avoir
+consulté son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Nous connaissons à présent Caroline; ajoutons à ces détails qu'elle a
+maintenant près de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa
+position dans la société, lui ont donné cet aplomb, cette aimable
+confiance, qui laissent plus de liberté à l'esprit, plus de gaîté au
+caractère, et permettent à la beauté de faire usage de tous les
+avantages qu'elle a reçus de la nature. Caroline n'était point devenue
+coquette, mais elle n'était pas fâchée de plaire; elle ne faisait point
+de frais pour s'attirer des hommages, mais<a name="Page_268" id="Page_268"></a> elle ne les repoussait pas;
+enfin c'était une de ces femmes charmantes qui font les délices de la
+société, et sur le compte desquelles les autres femmes s'étonnent de ne
+pouvoir médire.</p>
+
+<p>Après avoir reçu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de
+feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont
+elle pût rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui
+avait pu apprendre son nom et son adresse.</p>
+
+<p>Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les
+toilettes, et se disait: «Tout cela a dû paraître bien futile à ce jeune
+homme... qui n'a rien du tout d'un homme à la mode... qui n'en a même
+pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui
+n'est pas mal, il n'ait aucune éducation! Mais quelles manières!...
+quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...»</p>
+
+<p>Caroline trouve les vers qui lui ont été adressés et se dit: «C'est cela
+qui lui a fait connaître mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis
+d'écrire dans mon souvenir un jour que je l'avais oublié sur mon
+guéridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose à ces vers... Il a
+compris cependant que cela s'adressait à la maîtresse du souvenir... Et
+mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour
+Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgré son ignorance... je
+ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garçon!... il ne savait
+comment s'en aller! Si je ne m'étais pas levée, il serait resté là
+jusqu'à demain!...»<a name="Page_269" id="Page_269"></a></p>
+
+<p>Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une
+quarantaine d'années entre dans le salon de madame Dorville qui court
+au-devant d'elle en s'écriant: «Ah! je suis bien contente de vous
+voir.&mdash;Ma chère amie, je viens savoir si vous êtes remise de notre
+frayeur d'hier... Quant à moi, je vous avoue que j'ai très-mal dormi
+cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon
+appartement, et regardé cinq ou six fois sous mon lit et dans mes
+armoires; mais c'est égal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai
+rêvé qu'il m'en tombait trois par ma cheminée!</p>
+
+<p>»&mdash;Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la
+suite de notre aventure?...&mdash;Comment! il y a une suite?&mdash;Tenez...
+regardez: voilà mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien
+perdu.&mdash;Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?&mdash;On vient de me
+rapporter tout cela...&mdash;Qui... le voleur?&mdash;Oh! non pas! mais ce monsieur
+qui hier au soir a arraché mon châle au voleur et nous a reconduites
+jusqu'à une voiture.&mdash;Eh bien?&mdash;Eh bien, il a retrouvé aussi mon sac en
+repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.&mdash;Oh! c'est
+bien singulier... Ma chère amie, est-ce que ce ne serait pas un
+mouchard, que cet homme-là?&mdash;Oh! quelle idée!... un tout jeune homme!...
+à qui nous avons, à qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous
+aviez causé avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas
+cette idée.&mdash;Vous l'avez<a name="Page_270" id="Page_270"></a> donc vu?&mdash;Certainement, il est venu lui-même,
+et il n'a voulu remettre ce sac qu'à moi.&mdash;Comment est-il au jour, cet
+homme-là? Moi, j'étais si troublée hier que je n'ai pas songé à le
+regarder.&mdash;Mais il n'est pas mal...&mdash;Il m'a paru grand.&mdash;Oui... assez
+grand...&mdash;Un air commun, à ce que j'ai pu voir.&mdash;Non, pas précisément
+l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe à quinze
+pas!...&mdash;Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...&mdash;Ma
+chère, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service
+qu'il m'avait rendu?&mdash;Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe,
+moi!... c'est corps-de-garde tout-à-fait.&mdash;Du reste, ce jeune homme est
+fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer
+dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plaît. Il m'a
+sur-le-champ conté toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son
+père, qui était dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mère et
+possède douze mille livres de rentes.&mdash;Douze mille livres de rentes, et
+ne pas savoir se présenter en société! c'est impardonnable...&mdash;Il m'a
+avoué qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...&mdash;Il doit
+être bien gentil dans un salon, ce monsieur-là.&mdash;Vous pensez bien qu'il
+ne s'y plaît pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au
+billard!...&mdash;Ah! mon Dieu! mais il doit être fort grossier dans ses
+propos, ce garçon-là!&mdash;Non, il a été très-poli... sauf quelques jurons
+qui lui sont échappés...&mdash;Ah! ça me ferait mal aux nerfs!&mdash;Cependant<a name="Page_271" id="Page_271"></a>
+après le service qu'il m'avait rendu, après la peine qu'il avait prise
+de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager à monter,
+lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuadée qu'il
+ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.&mdash;C'est fort
+heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?...
+Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait
+l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remercié, et on ne peut pas
+pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.»</p>
+
+<p>Caroline ne répond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne
+s'occupe plus de M. Jean.<a name="Page_272" id="Page_272"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<p class="head">SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.</p>
+
+
+<p>Jean a trouvé chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard,
+l'engager à passer la soirée chez eux. «Il faut y aller, mon cher ami,»
+ajoute Bellequeue; «car enfin tu es fiancé avec la superbe Adélaïde, et
+tu lui dois des prévenances... des petits soins...&mdash;Ah! mon parrain, je
+vous ai déjà dit que je ne savais pas être galant; j'épouserai la
+superbe Adélaïde, c'est très-bien; mais je ne serai pas aux petits soins
+pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractère, et que
+d'ailleurs...&mdash;D'ailleurs!...&mdash;D'ailleurs... je ne sais pas... enfin
+cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.&mdash;Toujours farceur!....
+ah! coquin, tu caches ton jeu!&mdash;Je ne cache rien du tout, je vous
+assure.&mdash;Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adélaïde
+elle-même prétend que tu es un peu en<a name="Page_273" id="Page_273"></a> dedans, que tu caches tout...
+C'est égal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu
+auras là une fière femme!... Et comme tu seras toujours monté en
+liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?&mdash;A rien, mon parrain.&mdash;Ça
+m'arrive quelquefois aussi. Allons, à ce soir, chez Chopard.»</p>
+
+<p>Jean pense toute la journée à madame Dorville, au petit souvenir, à la
+visité qu'il a faite à la jolie femme, à la conversation qu'il a eue
+avec elle; et de temps à autre il se dit: «Comme dans le monde... dans
+ce qu'on appelle la bonne société, on passe son temps à causer de
+niaiseries... de choses indifférentes!... ce doit être fort ennuyant...
+cependant, je ne me suis pas ennuyé ce matin cher cette dame; je ne sais
+comment cela s'est fait, mais le temps a passé vite... oh! j'y suis
+resté un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne
+s'était pas levée... mais il me paraît que ce n'est pas du bon ton de
+faire de longues visites.»</p>
+
+<p>Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle
+Adélaïde lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a été trois jours
+sans venir la voir; elle lui donne même une petite tape sur le bras.
+Jean se laisse taper et ne répond rien. Mademoiselle Adélaïde le pince,
+et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un léger soupir en tenant
+ses yeux fixés vers le parquet, et mademoiselle Adélaïde se dit: «Il est
+pris, c'est fini... le voilà amoureux. Je savais bien que cela
+viendrait...»</p>
+
+<p>Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gaîté folle, les
+parens en concluent que les<a name="Page_274" id="Page_274"></a> jeunes gens sont très-satisfaits l'un de
+l'autre, et Bellequeue, qui est toujours là pour tâcher d'animer son
+filleul, entend mademoiselle Adélaïde dire à sa mère: «Mon futur est
+fort gentil ce soir!&mdash;Je le trouve moins gai qu'à l'ordinaire,» répond
+madame Chopard. «&mdash;Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est
+l'amour qui le rend mélancolique et distrait... Oh! je vais joliment le
+faire endêver maintenant... je vais m'amuser à mon tour...»</p>
+
+<p>Et mademoiselle Adélaïde va et vient en sautillant dans le salon; elle
+court de l'un à l'autre, pousse des éclats de rire pour une mouche qui
+vole, et ne clôt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne
+ressemble pas à de l'admiration, puis ne fait plus attention à elle.
+Tandis que le papa Chopard dit à Bellequeue: «Voilà ma fille dans son
+assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le
+futur époux!... elle connaît déjà joliment son pouvoir!... Ah! les
+femmes! quand l'amour s'en mêle, on n'y démêle plus rien... ah! fameux
+le calembourg... oh! oh! l'amour qui <i>s' en mêle</i>!... Madame Chopard,
+note celui-là!...»</p>
+
+<p>Jean ne prenait point part à la conversation et pensait toujours à son
+aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme à son
+ordinaire; mais, malgré lui, il est distrait, ses souvenirs le portent
+ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend
+si préoccupé, et Jean conte ce qui lui est arrivé la veille dans la rue
+des Trois-Pavillons, parce qu'il éprouve encore du plaisir à parler de
+cela.<a name="Page_275" id="Page_275"></a></p>
+
+<p>Tout le monde exalte le courage du jeune homme. «Arrêter seul un
+voleur!» s'écrie M. Chopard. «c'est qu'il pouvait être armé!...&mdash;Vous
+vous exposiez terriblement!» dit madame Chopard.</p>
+
+<p>Jean hausse les épaules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son
+filleul a été toute naturelle.</p>
+
+<p>«Dans tout cela» dit Adélaïde, «vous conviendrez que ce ne pouvait pas
+être grand'chose que ces dames-là, qui revenaient seules le
+soir...&mdash;C'est vrai,» dit M. Chopard, «seules... et sans un cavalier...
+vous avez été bien bon de vous exposer pour elles!...»</p>
+
+<p>Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant:
+«Mademoiselle, je sais ce que j'ai à faire....» Et fort mécontent de ce
+qu'on a dit des dames qu'il a rencontrées, il ne parle pas de sa visite
+chez madame Dorville, et se hâte de souhaiter le bonsoir à la famille
+Chopard.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'écoulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend,
+comme à son ordinaire, au café, au billard; mais il s'y ennuie, et y
+reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un
+quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adélaïde est plus que
+jamais persuadée que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son
+prétendu silencieux et mélancolique, et madame Chopard dit à sa fille:
+«Ma chère amie, il sera peut-être nécessaire d'avancer ton mariage de
+quelques jours sans quoi ton fiancé se mourra d'amour....&mdash;Tant mieux!
+tant mieux!» dit mademoiselle Adélaïde; «j'ai soupiré... c'est à son
+tour!... laissez-moi jouir de mon<a name="Page_276" id="Page_276"></a> triomphe!&mdash;C'est juste,» dit M,
+Chopard, «elle a soupiré tout bas, c'est à son futur à faire des soupirs
+haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrième d'aujourd'hui.»</p>
+
+<p>Jean ne sait pas lui-même pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il
+s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se présente
+souvent à sa pensée; puis il est de mauvaise humeur contre lui-même de
+s'occuper encore d'une femme qu'il connaît à peine. «Elle est bien
+jolie!» se dit-il souvent... «oh! elle est charmante... mais qu'est-ce
+que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais
+cependant... ne m'a-t-elle pas engagé à aller chez elle... Mais
+qu'irai-je faire là... dans ces beaux salons, où l'on est tout en
+cérémonie... où il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure...
+Bah!... n'y pensons plus!... c'est une société qui ne me convient pas du
+tout.»</p>
+
+<p>Et pourtant Jean pensait toujours à la petite-maîtresse; il brûlait en
+secret du désir de la revoir. Pour éloigner cette idée, il cherche à se
+distraire, mais ses anciens lieux de réunion ne lui offrent plus de
+charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue où depuis long-temps il
+n'est pas allé.</p>
+
+<p>Bellequeue n'était point chez lui, il était allé faire des visites dans
+le quartier; n'étant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout
+occupé de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins
+la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquiétude.</p>
+
+<p>C'est donc Rose qui ouvre à Jean, et qui fait un<a name="Page_277" id="Page_277"></a> mouvement de surprise
+en le voyant. «Comment, c'est vous, monsieur Jean!...&mdash;Oui, Rose, c'est
+moi...&mdash;Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...&mdash;Est-ce que
+mon parrain n'y est pas?...&mdash;Non, monsieur... C'est sans doute lui que
+vous désirez voir?...»</p>
+
+<p>Cette question est faite avec un petit air de dépit. Jean n'y fait pas
+attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil;
+la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en
+ajustant plus symétriquement les pointes de son fichu.</p>
+
+<p>«Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'êtes pas venu ici depuis...
+depuis...&mdash;Oh! je sais qu'il y a quelque temps,» répond Jean d'un air
+distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.</p>
+
+<p>«&mdash;C'était le jour... où monsieur est rentré si brusquement... pendant
+que nous causions... Vous êtes cause que j'ai été bien grondée! Mais
+aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-là...
+ça ne se dit pas... et ça n'empêche pas de recommencer quand on en a
+envie.»</p>
+
+<p>Jean est quelques instans sans répondre, puis enfin il s'écrie: «Bah!
+bah! ce sont des bêtises tout cela...&mdash;Comment des bêtises!... Oh!
+monsieur était fâché, tout rouge... Au reste, je conçois que cela vous
+est bien égal!... Quand on a autre chose dans la tête, on ne pense
+plus... à ce qu'on pensait... Ah ça, c'est donc parce que vous allez
+vous marier que vous êtes si sérieux à présent?... Vraiment, je ne vous
+reconnais pas... vous qui étiez si<a name="Page_278" id="Page_278"></a> gai, si farceur... Dieu! comme
+mademoiselle Chopard doit être fière de vous avoir rendu amoureux comme
+ça!»</p>
+
+<p>Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant:
+«Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...&mdash;Dame! c'est ce qu'on dit
+partout... et d'ailleurs c'est ben facile à voir que vous avez quelque
+chose... Mais vous devez être bien content, puisque vous allez épouser
+votre belle!... C'est drôle que ça m'a étonnée, moi, ce mariage-là...
+Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien
+que mademoiselle Adélaïde est belle femme... un peu trop grande
+pourtant... Quant à la figure, tout dépend du goût, il y a des gens qui
+prétendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de b&#339;uf, un
+menton carré, des sourcils de sapeur... Mais c'est égal!... on peut être
+bien avec tout ça!»</p>
+
+<p>Jean ne semble pas écouter ce que dit Rose, mais tout à coup il s'écrie:
+«Ah! si tu savais comme elle est jolie!...</p>
+
+<p>»&mdash;Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais,» répond Rose avec
+humeur; «mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...</p>
+
+<p>»&mdash;Tu la connais?» dit Jean en regardant Rose avec surprise.
+«&mdash;Certainement.&mdash;Non, Rose, tu ne la connais pas...&mdash;Allons, voilà que
+je ne connais pas mam'selle Chopard à présent!&mdash;Et qui diable te parle
+de mademoiselle Chopard!» s'écrie Jean en frappant du pied.</p>
+
+<p>Rose regarde à son tour Jean avec surprise en<a name="Page_279" id="Page_279"></a> disant: «Comment!
+monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me
+disiez qu'elle était si jolie?&mdash;Non, Rose, non... c'est d'une autre
+personne... d'une jeune dame...&mdash;Une jeune dame?...&mdash;Oui... Et c'est
+celle-là qui est charmante!...&mdash;Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune
+dame-là?...&mdash;Je vais te conter cela, Rose.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la
+fait asseoir sur ses genoux.</p>
+
+<p>«Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me
+faire asseoir comme ça?... Un homme qui va se marier!...&mdash;Allons, Rose,
+tiens-toi tranquille et écoute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de
+plaisanter!&mdash;Oh! je le vois bien!»</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste
+sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en détail son aventure
+nocturne et sa visite chez madame Dorville.</p>
+
+<p>Rose a écouté avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir
+que Jean éprouve à parler de madame Dorville, et elle lui fait mille
+questions à son sujet.</p>
+
+<p>«C'est donc une bien jolie femme, monsieur?&mdash;Oh! oui, Rose, une
+figure... qui plaît tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant,
+moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... à moins que...&mdash;Oui,
+à moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?&mdash;Mais vingt ans,
+je suppose...&mdash;Grande?&mdash;Une taille ordinaire... mais si bien <a name="Page_280" id="Page_280"></a>faite!...
+si bien tournée!...&mdash;Elle était bien mise?&mdash;Oui... elle est
+élégante.&mdash;Quelle robe avait-elle?»</p>
+
+<p>Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'écriant:
+«Est-ce que tu crois que je me suis amusé à tâter l'étoffe de sa
+robe?... Je te dis que c'est une dame... à la mode enfin!...&mdash;Vous
+n'avez pas parlé de votre visite chez cette dame aux Chopard?&mdash;Ma foi
+non... Pourquoi faire?&mdash;Certainement vous êtes le maître de vos
+actions... et vous seriez bien bon de vous gêner... Et êtes-vous
+retourné chez cette dame?&mdash;Non... Est-ce que tu penses que je puis y
+retourner, Rose?&mdash;Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas
+engagé?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous
+revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une
+connaissance très-agréable.&mdash;Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...»</p>
+
+<p>Et Jean enchanté serre Rose dans ses bras et l'embrasse à plusieurs
+reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'écriant: «Voulez
+vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu
+sait pourtant que nous sommes bien sages!»</p>
+
+<p>Mais Jean, après avoir embrassé Rose encore une fois, se lève
+brusquement en s'écriant: «Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir
+madame Dorville.</p>
+
+<p>«&mdash;Allez, allez, monsieur,» dit Rose à Jean qui s'éloigne en courant;
+puis la petite se dit en se frottant les mains: «Oh! que je suis
+contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous
+faites des mariages sans me consulter... c'est<a name="Page_281" id="Page_281"></a> bon... nous verrons...
+M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon
+pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont
+l'air de me regarder comme une domestique...»</p>
+
+<p>Jean est rentré chez lui; lorsqu'il avait résolu quelque chose, il
+fallait qu'il l'exécutât sur-le-champ. Il est décidé à se rendre le jour
+même chez madame Dorville; mais il se rappelle l'élégance de la
+maîtresse de la maison, et, pour la première fois de sa vie, Jean songe
+à faire de la toilette. Lorsqu'il est allé rue Richer, il était, selon
+sa coutume, dans un grand négligé; cette fois il veut être bien mis:
+«Car enfin,» se dit-il, «je suis à mon aise; et je ne vois pas pourquoi
+je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis
+m'arranger tout aussi bien qu'un autre.»</p>
+
+<p>Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cirées, un gilet blanc, et
+veut faire un joli n&#339;ud à sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il
+ne peut parvenir à former quelque chose de bien; il se dépite, frappe du
+pied; déchire trois cravates, et sa mère entre dans son appartement pour
+savoir après qui il en a.</p>
+
+<p>«Je ne puis pas venir à bout de mettre ma cravate,» s'écrie Jean d'un
+air désespéré. «Attends,» mon ami, attends,» dit madame Durand, «ne
+t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.»</p>
+
+<p>La bonne maman fait assez convenablement une rosette à son fils;
+malheureusement les rosettes ne sont plus à la mode, mais Jean ne sait
+pas cela, et il<a name="Page_282" id="Page_282"></a> se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui
+ne lui était jamais arrivé, s'arrête devant la glace, passe ses doigts
+dans ses cheveux, les boucle un peu sur le côté, puis prend son chapeau
+et sort, laissant sa mère dans l'extase, s'écrier: «Certainement! il est
+amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'être
+la première pour laquelle il ait fait une semblable toilette.»</p>
+
+<p>Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus
+tôt. Le voilà rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie
+le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison.
+Alors le c&#339;ur lui bat, il se sent tout ému, il éprouve un trouble dont
+il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au
+portier madame Dorville.</p>
+
+<p>«Montez, monsieur, madame est chez elle,» répond le concierge. «Elle est
+chez elle!» se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en
+est presque fâché, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.</p>
+
+<p>«Comment cette dame va-t-elle me recevoir?» se dit Jean en montant
+lentement l'escalier. «Peut-être trouvera-t-elle singulier... Cependant
+elle m'a engagé à revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai
+d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que
+je suis assez bien mis pour me présenter dans son salon... d'ailleurs je
+saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bête d'être tout sens dessus
+dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme ça, gauche et<a name="Page_283" id="Page_283"></a>
+embarrassé... Après tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes
+ses connaissances!... Allons, en avant.»</p>
+
+<p>Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir.
+«Madame Dorville...» dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de
+l'assurance.</p>
+
+<p>«&mdash;Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plaît?&mdash;Jean Durand.»</p>
+
+<p>La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il était
+deux heures de l'après-midi. C'est l'heure où les gens du monde font et
+reçoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame
+Beaumont, deux jeunes femmes fort élégantes, et un petit-maître, assez
+joli garçon, mais qui avait trop l'air de le savoir.</p>
+
+<p>En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher à se
+rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-maître se
+lève et les dames tournent toutes la tête vers la porte, pour voir ce
+monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prénom
+piquent leur curiosité.</p>
+
+<p>Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean était rouge comme un
+coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il
+croyait plus distingué de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle
+jambe avancer. Cependant la bonne l'a annoncé, il faut entrer. Il se
+décide et s'avance d'un pas brusque; mais à l'aspect de toutes ces
+figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus où il en est; il se
+recule de côté, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il
+cogne un guéridon; en s'é<a name="Page_284" id="Page_284"></a>loignant du guéridon, il renverse une chaise,
+puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il
+l'entraîne avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont
+tomber dans l'appartement, lorsque le petit-maître court à lui eu
+s'écriant: «Ah! monsieur! arrêtez-vous de grâce... ne bougez pas... je
+vais vous démêler.»</p>
+
+<p>Jean n'était plus en état de bouger, il était anéanti, son chapeau et
+ses gants s'étaient échappés de ses mains, il ne se baissait même pas
+pour les ramasser, il entendait les rires étouffés des dames, mais il ne
+voyait plus rien.</p>
+
+<p>Tout ceci a été l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se
+lève et va au-devant de lui; le petit-maître a pris le jeune homme par
+la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air
+aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa santé.</p>
+
+<p>Jean tâche de se remettre et salue en balbutiant: «Mon Dieu, madame, je
+vous demande bien pardon... si j'ai bouleversé...</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de
+vous asseoir.»</p>
+
+<p>Caroline avance une chaise à Jean, qui se jette dessus comme un pauvre
+naufragé qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et
+ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de
+la main gauche à la main droite.</p>
+
+<p>«C'est bien aimable à vous, monsieur, de vous être rappelé ma demeure,»
+dit Caroline qui<a name="Page_285" id="Page_285"></a> cherche à dissiper l'embarras de Jean en engageant la
+conversation.</p>
+
+<p>«Madame, je ne l'ai jamais oubliée,» répond Jean, «et je serais venu
+plus tôt si j'avais cru... si j'avais pensé...</p>
+
+<p>»&mdash;Vous êtes peut-être allé à la campagne?» dit vivement Caroline, qui
+s'aperçoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.</p>
+
+<p>«Non, madame, je suis resté ici...</p>
+
+<p>»&mdash;Et vous, ma chère amie, quand allez-vous à votre terre? dit madame
+Dorville à une des jeunes dames, afin de généraliser la conversation,
+car elle s'aperçoit que les dames examinent Jean avec curiosité, et que
+M. Valcourt, c'est le nom du petit-maître, ne peut se lasser de le
+considérer.</p>
+
+<p>«Je ne sais vraiment pas quand je partirai,» répond la jeune dame en
+minaudant. «J'ai tant à faire encore à Paris... et pas un moment à
+moi... tant de visites à rendre... d'emplettes, de préparatifs; et mon
+mari qui ne se mêle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est madame de Walen, qui était furieuse hier! Figurez-vous que son
+mari lui amène douze personnes à dîner sans la prévenir... et des gens
+marquans, des académiciens, des hommes en place!... c'est vraiment
+très-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.</p>
+
+<p>»&mdash;M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce
+que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa
+société.....</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! c'est bien méchant!...&mdash;Madame Beau<a name="Page_286" id="Page_286"></a>mont a toujours eu du
+caractère,» dit le petit-maître en se balançant sur sa chaise. «Elle
+jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...&mdash;Oh! non!... j'ai les nerfs
+trop délicats...»</p>
+
+<p>Pendant cette conversation, Jean regarde tantôt en l'air, tantôt à ses
+pieds; il croise et décroise les jambes, et ne sait quel figure faire.
+Tout en se balançant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et
+surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps à
+autre des regards significatifs.</p>
+
+<p>Caroline seule, toujours bonne, toujours disposée à l'indulgence,
+voudrait trouver moyen de remettre Jean à son aise; cependant elle
+craint aussi qu'en se mêlant à la conversation, il ne lui échappe
+quelques expressions inconvenantes. De son côté, Jean voudrait parler,
+et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a
+pas les yeux sur lui.</p>
+
+<p>«Vous n'êtes pas venue à la dernière soirée de madame Dorsan,» dit une
+des dames à Caroline.&mdash;Ah! ma bonne, vous qui êtes si excellente
+musicienne; vous avez perdu... On a chanté de jolis morceaux!&mdash;Ma foi!
+je n'ai rien entendu d'extraordinaire!» dit le petit-maître; «quoi
+donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a faussé si cruellement
+l'air de <i>la Gazza</i>.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de
+basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement
+perpétuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frère, auquel elle
+veut faire une réputation de chanteur pour se faire écouter elle-même,
+en<a name="Page_287" id="Page_287"></a> chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah!
+c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de <i>Robin des Bois</i>, et
+vous savez le goût qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!...
+Quant à ce monsieur qui a pincé de la guitare, vous conviendrez qu'il
+chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! monsieur Valcourt! que vous êtes méchant!...&mdash;Il emporte la
+pièce!...&mdash;Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est
+qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que
+monsieur est de mon avis?»</p>
+
+<p>Cette question est adressée à Jean qui, depuis son entrée, écoutait et
+ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et répond: «La mauvaise
+musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis
+très-godiche pour tout ça!...»</p>
+
+<p>Le petit-maître laisse errer sur ses lèvres un sourire moqueur; les
+dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: «Il y a des gens qui
+n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y
+livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pièce nouvelle au Vaudeville?
+On dit que c'est très-bien.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tournés... Je n'aime
+pas beaucoup le dénouement... L'avez-vous vue, monsieur?»</p>
+
+<p>C'est le petit-maître qui adresse encore cette question à Jean, qu'il
+semble avec malice vouloir faire parler.</p>
+
+<p>«Je ne vais presque pas au spectacle,» répond<a name="Page_288" id="Page_288"></a> Jean en tâchant de
+prendre de l'assurance. «Il faut rester assis... se tenir à sa place, et
+je trouve que c'est <i>embêtant</i>!...»</p>
+
+<p>Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde
+en se pinçant les lèvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de
+se balancer sur sa chaise, se jette en arrière, et se dandine en
+fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu
+habitué à ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon,
+et tombe avec sa chaise dans un carreau de croisée qu'il brise en
+éclats.</p>
+
+<p>Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et
+Valcourt murmurent entre eux: «Voilà un monsieur qui paraît décidé à
+tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle
+singulière tournure!...&mdash;Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir
+d'admirer sa rosette!...&mdash;C'est qu'il a des expressions tout-à-fait
+déplacées!...&mdash;Où diable madame Dorville, qui a un excellent ton,
+a-t-elle fait une semblable connaissance!»</p>
+
+<p>Caroline reçoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui répond:
+«C'est moi, monsieur, qui aurais dû vous avertir qu'il y avait du danger
+à vous balancer ainsi... mais vous n'êtes pas blessé, c'est
+l'essentiel.»</p>
+
+<p>Jean est allé mettre sa chaise loin de la fenêtre, et il se trouve alors
+près des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des
+chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui
+disant: «A propos, ma chère amie, il faut que je<a name="Page_289" id="Page_289"></a> vous présente
+monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercîmens pour le service
+qu'il nous a rendu, lorsque nous avons été attaquées un soir par un
+voleur; car, quoique je fusse seule volée, vous étiez bien alors de
+moitié dans ma frayeur.</p>
+
+<p>»&mdash;Quoi! c'est monsieur?...» dit madame Beaumont, tandis que les autres
+personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean
+avec plus de bienveillance.</p>
+
+<p>«Oui, ma chère amie,» reprend Caroline, «c'est monsieur qui, seul, a
+arrêté le voleur, et nous a ensuite donné le bras jusqu'à une voiture...
+Vous devez vous rappeler qu'alors nous étions bien tremblantes, et que
+nous nous estimâmes très-heureuses de la protection que monsieur voulut
+bien nous accorder.»</p>
+
+<p>Caroline a légèrement appuyé sur ces derniers mots: Madame Beaumont
+incline la tête en proférant quelques remercîmens auquel Jean répond:
+«Ça n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de même pour la
+première venue...» Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.</p>
+
+<p>«Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chère Caroline?» dit
+bientôt une des jeunes dames assise près de Jean. «Est-ce que vous ne
+sentez pas?... Si nous étions en hiver, je croirais que c'est ta
+cheminée qui fume...&mdash;En effet... je sens aussi comme une odeur de
+fumée,» dit madame Beaumont.</p>
+
+<p>«&mdash;Ce n'est pas cela précisément, mesdames,» dit Valcourt; «ce que vous
+sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.<a name="Page_290" id="Page_290"></a></p>
+
+<p>»&mdash;De pipe!» s'écrient les trois dames en faisant un mouvement de
+dégoût.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! parbleu! il n'y a pas de doute,» s'écrie Jean. «C'est moi qui
+sens comme cela; cette <i>sacrée</i> odeur de pipe pénètre dans les habits...
+Je n'ai pourtant pas encore fumé aujourd'hui.»</p>
+
+<p>On ne répond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline
+elle-même semble partager l'humeur générale. Bientôt les deux jeunes
+dames se lèvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant:
+«Adieu, ma chère, il faut que nous nous sauvions... nous sommes
+pressées,» et elles s'éloignent sans jeter un regard sur Jean.</p>
+
+<p>Celui-ci est resté sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient
+bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.</p>
+
+<p>Le petit-maître ne tarde pas à se lever aussi; il fait quelques tours
+dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots à demi-voix
+à madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui
+présente ses hommages en souriant de la manière la plus gracieuse, et
+s'éloigne en pirouettant.</p>
+
+<p>Jean a regardé tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il
+semble collé. Madame Dorville revient s'asseoir près de madame Beaumont.
+La conversation languit; ces dames ne font qu'échanger quelques mots, et
+Jean n'ose pas se mêler à ce qu'elles se disent. Il regarde toujours
+Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en
+lui-même: «Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille
+aussi.»<a name="Page_291" id="Page_291"></a></p>
+
+<p>Et tout en se disant cela, il ne peut se décider à partir; mais au bout
+de cinq minutes madame Beaumont s'écrie: «Cette odeur de pipe fait
+horriblement mal à la tête et au c&#339;ur!&mdash;Oui... c'est vrai,» répond
+faiblement madame Dorville, «quand on n'y est pas habitué...»</p>
+
+<p>Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lève brusquement, et
+va saluer Caroline en murmurant: «Pardon, madame. Si j'avais deviné plus
+tôt que cette odeur vous déplaisait, il y a long-temps que je serais
+parti.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie,» répond
+Caroline d'un ton froid mais poli.</p>
+
+<p>«&mdash;Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez
+vous... il faut...»</p>
+
+<p>Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame
+Dorville. Tout à coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est
+un joli chat dont Jean écrase la queue sans s'en apercevoir.</p>
+
+<p>«Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui!» s'écrie Jean désespéré;
+et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses
+bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en
+courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.</p>
+
+<p>Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lève, ne sait
+ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pipé dont il se
+sert habituellement, il la prend avec colère et la brise à ses pieds.<a name="Page_292" id="Page_292"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<p class="head">JEAN EST AMOUREUX.</p>
+
+
+<p>Bellequeue était allé voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris
+la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le
+soin qu'il avait mis à bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue
+ne doute plus que son filleul soit en effet très-amoureux. «Vous voyez,»
+dit-il, «quelle bonne idée, j'ai eue de songer à ce mariage. Jean va
+devenir un homme charmant?&mdash;Il l'était déjà.&mdash;Oui, mais il le sera
+davantage. Il se plaira bien plus en société. Déjà j'ai cru voir qu'il
+négligeait le billard, les cafés, les guinguettes.&mdash;C'est ce qu'il me
+semble aussi.&mdash;Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra
+galant!&mdash;Ça me surprendrait!&mdash;Pourquoi donc? mademoiselle Adélaïde a dit
+en secret à son père et à sa mère, qui me l'ont redit, qu'elle voulait
+avant peu voir son futur à ses pieds.&mdash;Je ne veux pas non plus qu'elle
+fasse trop sou<a name="Page_293" id="Page_293"></a>pirer ce cher enfant....&mdash;Soyez donc tranquille! vous
+savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-là....&mdash;Beaucoup
+trop vite même.&mdash;Il n'y a plus que trois semaines d'ici à l'époque fixée
+par la belle fiancée... ce temps passera en &#339;illades, en serremens de
+mains, en soupirs... C'est si gentil le temps où l'on se fait la cour!
+Ah! ma chère commère, ça n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens
+qui assurent que c'en est le soleil.»</p>
+
+<p>Bellequeue retourne chez lui en songeant déjà à la toilette qu'il fera
+le jour des noces de Jean, où il se propose bien de danser encore, et en
+rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche à se rappeler
+quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose regarde son maître d'un air malin, et lui demande ce
+qu'il fait là. «Je cherche à me rappeler un petit pas pour le jour de la
+noce de Jean.&mdash;Ah!... c'est donc bientôt la noce?&mdash;Dans trois
+semaines...&mdash;Alors vous avez le temps de foire vos battemens!&mdash;Pas trop;
+on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien
+avancer l'époque...&mdash;Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle
+Chopard?&mdash;Oui, ma chère... amoureux au point que ça le change... que ça
+le rend mélancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette
+extraordinaire... Sa mère croit même... cependant elle ne me l'a pas
+assuré, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... Ça te fait
+rire?&mdash;Oh! ce n'est pas de ça, c'est une idée qui me passait.&mdash;Oh! tu es
+vexée de voir que<a name="Page_294" id="Page_294"></a> les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu
+prétendais que ce mariage n'était pas assorti...&mdash;Moi, oh! je vous
+assure que je ne suis nullement contrariée... Qu'est-ce que cela peut me
+faire?...&mdash;Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons,
+je vais me rendre chez mon tailleur.&mdash;Pourquoi donc faire?&mdash;Pour lui
+commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonné par en bas,
+pour la noce de Jean.&mdash;Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un
+peu avant de commander votre pantalon collant.&mdash;Pourquoi
+cela?&mdash;Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?&mdash;Ah!
+friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas
+Adélaïde Chopard... Je vais commander mon pantalon.»</p>
+
+<p>Après avoir cassé sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au
+hasard, n'ayant pas de but déterminé, et tout occupé de sa visite du
+matin chez madame Dorville.</p>
+
+<p>«Elle ne m'a pas dit de revenir;» se dit Jean en soupirant. «Ah! sans
+doute ma société ne lui plaît pas... Ai-je fait assez de sottises chez
+elle!... Quelle singulière chose... je voulais avoir de l'assurance...
+je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes
+bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sûr que je faisais des
+grimaces épouvantables en voulant me donner un air posé. Mes yeux
+seuls... Ah! je savais bien où les porter... Elle m'a semblé encore plus
+jolie ce matin que la dernière fois... Et cependant elle ne m'a pas
+souri aussi souvent... Il y avait dans ses manières quelque chose<a name="Page_295" id="Page_295"></a> de
+froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais
+du plaisir à l'entendre, même si elle me grondait... Mon Dieu... que je
+suis bête!... toujours penser à cette dame que je ne reverrai plus
+maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me
+l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons à autre chose... A quoi bon
+m'occuper de quelqu'un que je connais à peine... d'une femme...
+coquette... Sans doute elle se sera moquée de moi avec ses
+connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais
+été sûr que ce fût de moi, je l'aurais joliment rossé... Au fait j'ai
+commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien
+trouver de bien... On m'aura jugé bête comme une oie... Qu'est-ce que
+cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-là... J'aurais bien
+aimé à voir quelquefois madame Dorville; mais, après tout, à quoi cela
+m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et
+chez elle je me sens si mal à mon aise... Ah! si elle était seule, il me
+semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....»</p>
+
+<p>Après avoir long-temps marché, Jean se rend chez un restaurateur, il se
+fait servir à dîner; mais il n'a pas d'appétit, il ne peut toucher à
+rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu
+habitué à écouter les jeux de la scène, il ne fait aucune attention à ce
+qui se passe sur le théâtre et reste plongé dans ses pensées; mécontent
+de lui-même, il sort du spectacle en se disant: «Allons chez les
+Chopard; là, au moins, je ne serai pas seul; on<a name="Page_296" id="Page_296"></a> me parlera, je
+répondrai, et il faudra bien que je ne pense plus à cette dame... de
+laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.»</p>
+
+<p>Jean arrive chez les Chopard à près de dix heures du soir. Il y avait du
+monde; on l'avait attendu toute la soirée; Bellequeue s'y était rendu,
+croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annoncée à
+mademoiselle Adélaïde; et celle-ci, en voyant le temps s'écouler sans
+que son futur arrivât, ne savait que penser.</p>
+
+<p>Enfin Jean se présente au moment où la société se disposait à s'en
+aller.</p>
+
+<p>«Voilà une belle heure pour venir!» dit mademoiselle Adélaïde avec dépit
+et en prenant un air boudeur. «&mdash;Nous étions inquiets de toi, mon cher
+ami,» dit Bellequeue. «&mdash;Nous avons fait sauter les abricots sans lui!»
+s'écrie M. Chopard, «mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un
+petit coin... un <i>petit coing</i>... Oh! oh! oh!... il est bien amené
+celui-là!»</p>
+
+<p>»&mdash;D'où donc venez-vous, monsieur?» reprend mademoiselle Adélaïde. «&mdash;Du
+spectacle, mademoiselle.&mdash;Du spectacle!... Quelle idée d'aller ainsi
+seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous
+aviez fait une si belle toilette?&mdash;Non, je vous assure!...</p>
+
+<p>»&mdash;Voyez-vous,» dit Bellequeue à Adélaïde, «la toilette n'était pas pour
+le spectacle.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est vrai qu'il est magnifique ce soir!» dit le papa Chopard en
+admirant Jean. «Il a une tournure... chevaleresque.<a name="Page_297" id="Page_297"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?&mdash;Ma foi,
+mademoiselle y je serais fort embarrassé pour le dire! J'étais tellement
+distrait, tellement préoccupé d'autre chose, que j'en suis sorti sans
+savoir ce qu'on avait joué.»</p>
+
+<p>Un sourire de satisfaction reparaît sur la figure de mademoiselle
+Adélaïde, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: «Eh bien,
+dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...&mdash;Ma foi,
+oui!.... j'ai été très-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais
+j'avoue que la veille de nos noces ça ne m'a pas empêché d'aller voir le
+<i>Pied de Mouton</i>, et de retenir la romance de: <i>Gusman ne connaît plus
+d'obstacles</i>, que j'ai chantée pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma
+femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tu dois t'attendre à des miracles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et pour toi qui n'en ferait pas!</span><br />
+</p>
+
+<p>Ȃa faisait presque un calembourg!&mdash;Monsieur Chopard, taisez-vous
+donc... Adélaïde nous écoute!...&mdash;Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas
+se marier?... Ça sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!»</p>
+
+<p>Jean fait son possible pour être gai, il se mêle à la conversation, dit
+tout ce qui lui passe par la tête, répond de travers aux questions qu'on
+lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la
+société le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit
+aux éclats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adélaïde décide
+que M. Jean n'a jamais été si aimable.<a name="Page_298" id="Page_298"></a></p>
+
+<p>En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose à Jean, d'entrer
+fumer quelques cigares dans un estaminet.</p>
+
+<p>«Je ne fume plus,» répond vivement Jean. «&mdash;Tu ne fumes plus!» s'écrie
+Bellequeue en regardant son filleul avec étonnement, «et depuis quand
+cela?&mdash;Depuis... aujourd'hui.&mdash;Comment! toi qui aimais tant à
+fumer...&mdash;Je ne l'aime plus...&mdash;Est-ce que tu as été malade de la
+pipe?... Est-ce que...&mdash;Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqué
+qu'en général les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je
+ne veux plus fumer.»</p>
+
+<p>Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et après
+avoir tendrement serré la main à son filleul, il entre chez lui en
+disant: «Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le
+retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice
+plus délicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon
+pantalon collant.»</p>
+
+<p>Quelques jours s'écoulent, Jean fait son possible pour écarter de son
+souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image séduisante revient
+toujours se mêler à ses pensées. Il ne veut plus aller chez Caroline, et
+cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tâche de se
+mettre comme les jeunes élégans qu'il rencontre, il se dandine moins en
+marchant, il voudrait avoir une tournure plus posée. Ce n'est plus dans
+les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le
+quar<a name="Page_299" id="Page_299"></a>tier des petits-maîtres, des petites-maîtresses, qu'il va
+maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme élégante, de la
+taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son côté, dans
+l'espérance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a
+toujours été déçu. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et
+repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde
+ses fenêtres, puis s'éloigne en soupirant, et retourne tristement dans
+son quartier.</p>
+
+<p>Le changement qui s'est opéré dans l'humeur de Jean; la recherche de sa
+toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois;
+enfin la différence qu'on remarque dans ses goûts, dans ses manières,
+augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand.
+Mademoiselle Adélaïde trouve, à la vérité, que l'amour rend son prétendu
+un peu trop mélancolique; mais elle est si fière du changement qu'elle
+croit avoir opéré, qu'à chaque soupir du jeune homme, elle lance un
+regard de triomphe à ses parens, tandis que madame Chopard dit à son
+mari: «Le pauvre garçon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il
+deviendrait donc s'il n'épousait pas notre fille?...&mdash;Il s'évaporerait
+en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouché.»</p>
+
+<p>Bellequeue a dit un soir à Jean: «Il ne faut plus qu'un peu de patience,
+encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle
+Adélaïde... Sois tranquille... je me charge de tous les préparatifs...
+de tous les détails... Ne t'occupe que de ton costume, et ça ira
+bien...»<a name="Page_300" id="Page_300"></a></p>
+
+<p>Jean est rentré chez lui, en réfléchissant sérieusement au mariage qu'on
+va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la répugnance;
+mais comment rompre une affaire si avancée?... Sa mère, les Chopard,
+tout le monde compte sur sa promesse.</p>
+
+<p>«Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tôt» se dit Jean. «Si du moins
+j'avais le temps de réfléchir... d'oublier... Ah! peut-être en me
+mariant, je ne songerai plus à... Mais je ne veux pas me marier si vite.
+Demain j'irai dire cela à mon parrain...»</p>
+
+<p>Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci était
+déjà sorti, parce que les préparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.</p>
+
+<p>Rose était seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite
+chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que
+l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.</p>
+
+<p>Rose est enchantée de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son
+maître que le mariage va se faire, et elle n'y conçoit rien.</p>
+
+<p>«Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je
+vous en prie,» dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le
+salon. «On dit toujours que vous allez épouser mamzelle Chopard... Je ne
+peux pas le croire... car je sais très-bien, moi, que vous n'êtes pas
+amoureux de mademoiselle Adélaïde... vous avez trop bon goût pour cela.
+Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du
+mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son âge, c'est un<a name="Page_301" id="Page_301"></a>
+peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est
+encore très bien fait...»</p>
+
+<p>Jean ne répondait rien, il s'était assis et semblait réfléchir.</p>
+
+<p>«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre
+confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amitié!...&mdash;Que
+veux-tu que je te dise, Rose?&mdash;S'il est vrai que vous épousez dans dix
+jours mamzelle Chopard?&mdash;On le veut... mais je ne m'en soucie guère.&mdash;Eh
+bien, alors pourquoi l'épouseriez-vous? Est-ce à votre âge, avec votre
+figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient
+pas?&mdash;Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancés, parce qu'un soir j'ai
+tapé dans la main de mademoiselle Adélaïde.&mdash;Oh! quel conte! Ah! ben par
+exemple, être fiancé à une demoiselle parce qu'on lui a tapé dans la
+main... On m'a tapé bien autre chose à moi, et je n'étais jamais fiancée
+pour ça... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront
+dit cela pour mieux vous enjôler...&mdash;Tu penses donc que je suis encore
+libre, Rose?&mdash;Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous
+sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie,
+ça... il faut prendre garde à ce qu'on fait... Et... cette dame si
+jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...»</p>
+
+<p>Jean pousse un soupir et répond: «Si fait... je l'ai revue... une fois,
+le jour où je t'ai quittée si vite...&mdash;Et vous n'y êtes pas allé
+depuis?&mdash;Non...&mdash;Vous sembliez la trouver si charmante...&mdash;Ah!<a name="Page_302" id="Page_302"></a> je n'ai
+pas changé de sentiment...&mdash;Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce
+qu'elle vous à mal reçu?&mdash;Non... pas précisément... mais j'ai cru
+voir... Si tu savais combien chez elle j'étais gauche, embarrassé... Je
+ne savais comment me tenir.&mdash;Bah! bah! on est gauche les premières fois,
+et puis on s'accoutume...&mdash;Non, Rose... non... Je croyais aussi que
+partout j'aurais la même assurance.... Je ne me figurais pas que rien
+pût m'intimider, et cependant je me suis aperçu que... dans le grand
+monde, dans ce qu'on appelle la bonne société, j'ai l'air d'un imbécille
+ou je ne dis que des sottises...&mdash;Allons donc, ce n'est pas possible,
+vous êtes trop modeste...&mdash;Il y avait là des dames qui me regardaient...
+puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune
+homme qui n'ôtait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais à ma
+cravate...&mdash;Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?&mdash;Dans le monde,
+Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!...
+que j'aurais bien de la peine à me mettre dans la tête.&mdash;Est-ce que vous
+n'êtes pas bien comme cela?&mdash;Je commence à m'apercevoir que je pourrais
+être beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela
+déplaisait...&mdash;Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien
+ridicules...&mdash;Enfin je m'en suis allé... et elle ne m'a pas engagé à
+revenir...&mdash;On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une
+c'est pour toujours...&mdash;Oh! non... son air froid en me reconduisant...
+Il est vrai qu'après avoir marché sur son chat, je me<a name="Page_303" id="Page_303"></a> suis sauvé si
+vite...&mdash;Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...&mdash;C'est fini,
+Rose, je ne la reverrai plus...&mdash;Ne la revoyez plus si vous voulez, mais
+ce n'est pas une raison pour épouser mamselle Chopard que vous n'aimez
+pas.&mdash;Ce mariage me distraira peut-être.&mdash;Se marier pour se
+distraire!... Voilà une jolie idée! Et si ça ne vous distrait pas, vous
+n'en serez pas moins l'époux d'une femme que vous n'aimez point, puisque
+vous en aimez une autre...&mdash;J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai
+jamais dit cela...&mdash;Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le
+savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous êtes amoureux de
+cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela
+qui vous rend tout autre depuis quelque temps.&mdash;Moi... amoureux!... oh!
+tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais été...&mdash;Raison
+de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la première fois.&mdash;Je
+trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est réellement... mais je
+n'ai jamais eu l'idée...&mdash;Je vous dis que vous en êtes amoureux,
+extrêmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez
+long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite;
+mais enfin vous éprouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle
+Adélaïde?...&mdash;Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard
+m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...&mdash;Et vous
+l'épouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!&mdash;Tu as raison;
+Rose,<a name="Page_304" id="Page_304"></a> décidément je ne l'épouserai pas...&mdash;Et vous ferez
+très-bien.&mdash;Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai
+ma résolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement
+amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis très-décidé à ne point
+retourner...»</p>
+
+<p>Jean s'éloigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la
+chambre en criant: «Il n'épousera pas mamselle Chopard!... et monsieur
+en sera pour son pantalon collant.»</p>
+
+<p>Mais les événemens ne marchent pas toujours dans l'ordre où nous les
+avions prévus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mère est au lit
+et se sent très-indisposée; le soir la fièvre se déclare, Jean reste
+près de sa mère et ne songe plus à son mariage; en peu de jours la
+maladie fait des progrès rapides, et, malgré tous les soins qui lui sont
+prodigués, madame Durand meurt neuf jours après s'être alitée.</p>
+
+<p>Jean éprouve le plus profond chagrin de la perte de sa mère; Bellequeue
+partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse
+remplacent les projets d'hymen et de bonheur.<a name="Page_305" id="Page_305"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<p class="head">CHANGEMENT DE CONDUITE.</p>
+
+
+<p>Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mère, Jean ne sort
+presque pas; toujours triste et profondément affecté de la perte qu'il a
+faite, il se refuse à toute distraction; la solitude seule semble lui
+plaire.</p>
+
+<p>Bellequeue a respecté une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce
+temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mélancolie, et pense que pour
+cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.</p>
+
+<p>«Tu n'as pas encore été voir les Chopard depuis ton deuil,» lui dit-il;
+«ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'être touchés des regrets
+que tu donnes à ta mère; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de
+mal à aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais très-bien que
+tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adélaïde<a name="Page_306" id="Page_306"></a> est trop
+raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera
+plaisir; et, de son côté, elle désire vivement te voir.»</p>
+
+<p>»&mdash;Rien ne presse!» répond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment
+expliquer cette réponse de la part d'un homme qui paraissait si
+amoureux.</p>
+
+<p>Cependant les Chopard s'étonnent de ne point voir Jean; mademoiselle
+Adélaïde l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci
+répond: «Mon filleul pousse tous les sentimens à l'extrême, je vois bien
+qu'il craint que la vue de sa prétendue ne lui fasse trop vite oublier
+sa mère, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.&mdash;Cela fait
+l'éloge de sa profonde sensibilité,» dit madame Chopard. «&mdash;Et cela
+prouve la violence de son amour pour notre fille,» ajoute M. Chopard.</p>
+
+<p>«&mdash;Avec tout cela,» dit Adélaïde, «ça ne m'amuse pas d'être si
+long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour;
+je sais bien qu'à présent nous ne pouvons pas nous marier tout de
+suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...»</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous l'amènerai bientôt, belle enfant; vous savez que pour vous
+plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...&mdash;Il ne fume
+plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas
+défendu.&mdash;C'est égal, il m'a dit qu'il s'était aperçu que cela
+déplaisait aux dames.&mdash;Ah! ma fille, tu auras un mari bien délicat.&mdash;Ne
+va pas le faire fumer malgré lui quand il sera marié... Oh! oh!...
+calembourg!&mdash;Ah! mon père!...<a name="Page_307" id="Page_307"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Enfin,» reprend Bellequeue, «il ne va plus à l'estaminet, ne joue
+plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets
+qui lui empruntaient de l'argent.»</p>
+
+<p>»&mdash;C'est très-bien cela...&mdash;Oh! il se range déjà!... Quant à la mise, à
+la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle
+Adélaïde, qui avez opéré ces métamorphoses.&mdash;Comme Diane qui changeait
+son amant en cerf... Ah! ah! ah!...&mdash;Ah! mon papa, que vous êtes
+terrible avec vos jeux de mots!&mdash;Écoute donc, j'aime les pointes, moi,
+je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une
+prise, ma femme... Calembourg!»</p>
+
+<p>Bellequeue s'est éloigné en promettant d'amener bientôt son filleul; et
+Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent
+enfin, un soir, à l'accompagner chez les Chopard.</p>
+
+<p>On reçoit Jean avec cet empressement mêlé de tristesse commandée par la
+circonstance. Mademoiselle Adélaïde a fait une toilette dans laquelle le
+noir domine afin de prouver à son prétendu qu'elle partage sa douleur.
+Madame Chopard ne parle pas des fruits à l'eau-de-vie et des liqueurs
+faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de
+calembourgs. On garde pendant toute la soirée une tenue sévère;
+Bellequeue croit même qu'il est de la convenance de ne parler qu'a
+demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela
+donne à la réunion l'aspect d'une soirée de fantasmagorie de Robertson.<a name="Page_308" id="Page_308"></a></p>
+
+<p>Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lève, salue assez froidement
+mademoiselle Adélaïde, qui pousse un énorme soupir en lui disant adieu,
+et lui tend une main qu'il ne songe pas à baiser, et qu'elle est forcée
+de laisser retomber en se disant: «Il faut qu'il soit terriblement
+affecté!...»</p>
+
+<p>»&mdash;Adieu, mon ami,» dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme.
+«Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance...
+c'est naturel; mais Adélaïde a fait un certain brou de noix... auquel
+incessamment nous dirons deux mots...»</p>
+
+<p>Jean se contente de saluer tout le monde et s'éloigne. Quand il est
+parti, Bellequeue dit aux Chopard: «Ça s'est très-bien passé!&mdash;Le pauvre
+garçon est encore bien chagrin!» dit madame Chopard. «Je suis sûre qu'il
+ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?&mdash;Non, ma
+mère, pas un seul mot!&mdash;Il se sera fait une furieuse violence!» dit M.
+Chopard. «Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et
+la nature avant tout.»</p>
+
+<p>Quelques jours après cette soirée, sans en prévenir Bellequeue, sans
+consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue
+Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il
+change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et
+élégans, fait décorer avec soin son nouvel appartement, et prend un
+valet de chambre à la place de Catherine, qui a désiré s'établir, et à
+laquelle Jean a donné de quoi élever une petite boutique.<a name="Page_309" id="Page_309"></a></p>
+
+<p>Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes
+gens du bon ton, sa tournure et ses manières se ressentent de ses
+anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes
+contractées dès l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert
+d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est
+jeune, il a de la fortune, il paraît confiant et généreux, c'est plus
+qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'être admis dans ce monde où
+souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on
+rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.</p>
+
+<p>Jean, qui jusque alors avait fui la société et se moquait des usages,
+des sujétions qu'elle impose, Jean désire aller dans le monde. Il ne
+veut pas s'expliquer à lui-même le motif du changement de sa conduite;
+il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, à la
+promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer à
+un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une
+personne qu'il adore en secret, et à laquelle il pense sans cesse, sans
+vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.</p>
+
+<p>Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la
+visiter; mademoiselle Adélaïde se consume d'amour et d'ennui; la
+distillation est négligée, les sciences et les arts sont abandonnés. La
+jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un
+mois s'est écoulé depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on
+n'entend plus<a name="Page_310" id="Page_310"></a> parler du fiancé. Une telle conduite semble
+extraordinaire.</p>
+
+<p>«Il est très-juste de pleurer la perte de ses parens,» dit mademoiselle
+Adélaïde, «mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prétendu a
+toujours versé des larmes et poussé des soupirs depuis sa dernière
+visite, il doit être maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas
+le laisser venir à rien avant de m'épouser.»</p>
+
+<p>»&mdash;Notre fille a raison,» dit M. Chopard, «Jean est trop exalté; comme
+Adélaïde dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a
+passé à côté.&mdash;Mon père, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il
+fait, je ne puis pas vivre comme cela!...&mdash;Calme-toi, ma fille,» dit
+madame Chopard, «tu sais que ce pauvre Jean était devenu tout
+amour!...&mdash;Je ne sais pas s'il est tout amour, mais ça me semble
+très-malhonnête de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on
+n'entend plus parler non plus...&mdash;Il faut qu'il soit malade.&mdash;Mon
+papa... allez-y donc, je vous en prie.»</p>
+
+<p>M. Chopard cède aux désirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue.
+Depuis cinq semaines le parrain de Jean était retenu chez lui par une
+légère atteinte de goutte; il passait son temps à jouer aux dames avec
+sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, était persuadé qu'il ne sortait
+pas de chez les Chopard.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose est allée ouvrir à M. Chopard; elle a soin ensuite de
+ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire à son maître.</p>
+
+<p>«Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris<a name="Page_311" id="Page_311"></a> jour pour le mariage?» dit
+Bellequeue en voyant arriver Chopard. «Il y a plus de trois mois que
+madame Durand est morte, et je conçois que les jeunes gens qui sont fort
+amoureux...»</p>
+
+<p>»&mdash;Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir
+pourquoi on ne vous apercevait pas.&mdash;Vous le voyez, une petite atteinte
+de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et
+j'espère bien être ingambe pour la noce de mon filleul... Il me néglige,
+ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne
+sort pas de chez vous... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>»&mdash;Ça n'est pas encore ça, mon ami... Je voulais au contraire vous
+demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir où
+vous nous l'avez amené.&mdash;Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut
+dire?&mdash;Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des
+Anglais, vous savez... le <i>spleen</i>... et ma fille le craint
+aussi.&mdash;Diable!... mais vous m'inquiétez... Il est certain que s'il
+pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de
+sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut
+absolument consoler ce pauvre garçon.&mdash;Au fait, comme son futur
+beau-père, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa santé;
+cela n'a rien d'inconvenant.&mdash;C'est tout naturel, au contraire; allez et
+revenez me dire dans quel état vous l'avez trouvé.»</p>
+
+<p>M. Chopard s'éloigne, laissant Bellequeue fort in<a name="Page_312" id="Page_312"></a>quiet de son filleul,
+et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.</p>
+
+<p>L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul, à la demeure de Jean. Il
+demande M. Durand, et on lui répond que depuis un mois M. Durand a
+déménagé, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chaussée-d'Antin.</p>
+
+<p>M. Chopard est un moment surpris de cette nouvelle; mais il se dit: «Je
+vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour
+quand il sera marié... Il veut loger sa femme dans le beau quartier...
+Chaussée-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui préparait, mais je
+devine tout. Allons rue de Provence.»</p>
+
+<p>Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure
+de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: «Adélaïde sera
+enchantée.... Une rampe à dorures... C'est magnifique. A chaque étage
+des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu'à niches...
+Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en
+souvienne pour le redire à madame Chopard.»</p>
+
+<p>Arrivé au troisième, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient
+lui ouvrir.</p>
+
+<p>«Le jeune Durand est chez lui?» dit M. Chopard. «&mdash;Non, monsieur, mon
+maître n'y est pas.&mdash;Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc
+sorti?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Il sort quelquefois?&mdash;Tous les jours... Monsieur
+n'est presque jamais chez lui.&mdash;<a name="Page_313" id="Page_313"></a>C'est égal, je vais toujours entrer...
+Je ne suis pas fâché de voir son logement.»</p>
+
+<p>Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce
+point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pièce dont M.
+Chopard semble faire l'inspection.</p>
+
+<p>«Peste! quelle élégance!... c'est très-joliment orné, tout cela... Quand
+je disais qu'il nous ménageait une surprise... Vous a-t-il parlé de la
+surprise qu'il ménageait?&mdash;Monsieur ne m'a rien dit.&mdash;Pour un amoureux
+il est discret!... Voyons; ceci est la salle à manger... On n'y
+tiendrait pas quinze personnes à table, mais, au fait, quand on ne veut
+avoir que sa famille... Voilà le salon qui fait chambre à coucher, à ce
+que je vois...&mdash;Monsieur n'a pas de salon, il ne reçoit
+personne...&mdash;Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que
+ça?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...&mdash;C'est tout,
+monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.&mdash;Comment! c'est tout?...
+Mais c'est trop petit... Et la cuisine?&mdash;Il n'y en a pas, monsieur.&mdash;Pas
+de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pièce la plus essentielle d'un
+ménage.&mdash;Mais monsieur est garçon.&mdash;Je sais bien qu'il est garçon
+maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement
+sans cuisine, à quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre
+maître est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun
+plaisir, aucune distraction?...&mdash;Oh! pardonnez-moi, mon maître, au
+contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le<a name="Page_314" id="Page_314"></a>
+voit dans les promenades, il monte à cheval, fait au moins deux
+toilettes par jour, il n'a pas un moment à lui.»</p>
+
+<p>M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: «Voilà une singulière
+manière de se désoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adélaïde
+qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller
+lui dire tout ce que je viens d'apprendre.»</p>
+
+<p>M. Chopard retourne chez lui, et il fait part à sa femme et à sa fille
+de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de
+surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle
+doit penser. Adélaïde est quelques instans sans répondre; mais on voit
+qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure
+d'une voix éteinte:</p>
+
+<p>«Ma mère... délacez-moi, je vous en prie... j'étouffe...&mdash;Ah! mon
+Dieu!... ma fille qui étouffe... Est-ce qu'elle a fait un troisième
+déjeuner?» s'écrie M. Chopard. «&mdash;C'est la conduite de M. Jean qui me...
+suffoque... qui m'indigne!...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est vrai!... elle a raison,» dit madame Chopard. «La conduite de M.
+Jean est affreuse.&mdash;Elle est même fort malhonnête,» dit M. Chopard en
+frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courroucé.</p>
+
+<p>«Je sais bien,» reprend Adélaïde, «que le trouble, le chagrin de la mort
+de sa mère, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que
+son c&#339;ur peut être excusable!...</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! certainement,» dit madame Chopard, «dans une telle
+circonstance... ce pauvre jeune<a name="Page_315" id="Page_315"></a> homme... je conçois qu'il a été bien à
+plaindre...</p>
+
+<p>«&mdash;Je crois aussi que le c&#339;ur est bon,» dit M. Chopard en tirant son
+mouchoir d'un air attendri. «Je n'ai jamais douté de son c&#339;ur!...</p>
+
+<p>»&mdash;Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses
+nouvelles, à moi... sa fiancée... presque sa femme... Et cela pour
+courir le monde, les spectacles, pour dépenser son argent avec je ne
+sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances...
+c'est un oubli de toutes les politesses!...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est trop grossier,» dit madame Chopard, «c'est vraiment impoli et
+impardonnable!...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est se conduire comme un décrotteur!» s'écrie M. Chopard en faisant
+un geste menaçant.</p>
+
+<p>«&mdash;Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait
+changé... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffinée.</p>
+
+<p>»&mdash;Et sa mélancolie, ma fille, sa douce mélancolie qui peignait si bien
+sa passion naissante.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est-à-dire,» s'écrie M. Chopard, «qu'il serait devenu imbécille
+tant il t'adorait!...</p>
+
+<p>»&mdash;Mon papa... ça ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je
+m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah!
+Dieu! comme je m'en moque!...</p>
+
+<p>»&mdash;Tu fais très-bien, ma fille,» dit madame Chopard; «toi, qui réunis
+tout pour séduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en
+trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.</p>
+
+<p>»&mdash;Qui vaudront même beaucoup mieux!» dit<a name="Page_316" id="Page_316"></a> M. Chopard, «car après tout,
+je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa
+figure....</p>
+
+<p>»&mdash;Pardonnez-moi, papa, sa figure est très-bien, et sa taille
+supérieurement proportionnée.</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, il est fort bien fait,» dit madame Chopard, «on ne peut pas en
+disconvenir.</p>
+
+<p>»&mdash;Et il a une démarche magnifique!» dit M. Chopard.</p>
+
+<p>«&mdash;Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne
+peux pas rester comme ça, moi, je suis dans une fausse position.</p>
+
+<p>»&mdash;Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas
+tenable...&mdash;Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied
+danser, cette chère enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce
+qu'il faudrait faire, alors?</p>
+
+<p>»&mdash;Mon père, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre
+quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean,
+afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultérieures.</p>
+
+<p>»&mdash;Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions
+ultérieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultérieures... ça fait presque un
+calembourg!... Mais à propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas
+encore bien.&mdash;Eh bien! mon père, il prendra une voiture, voilà
+tout!&mdash;C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a réponse à tout,
+cette chère enfant... Va, ma fille, si tu n'épousais pas Jean Durand, tu
+trouverais bien des hommes qui<a name="Page_317" id="Page_317"></a> seraient trop heureux...&mdash;Oui, mon père,
+mais c'est M. Jean que je veux épouser.</p>
+
+<p>»&mdash;Alors, tu l'épouseras, ma fille,» dit madame Chopard, et M. Chopard
+répète en retournant chez Bellequeue: «C'est tout simple... puisqu'elle
+en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'épouse.<a name="Page_318" id="Page_318"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<p class="head">JEAN EN GRANDE SOIRÉE.</p>
+
+
+<p>Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est logé rue de Provence; là, il
+est tout près de chez madame Dorville, et il espère, en demeurant dans
+son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans
+passer dans la rue Richer; vingt fois il a été tenté d'entrer chez
+madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point
+s'exposer à être mal reçu; une secrète fierté lui dit que l'amour même
+ne doit point supporter le mépris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin
+d'éducation.</p>
+
+<p>Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni à la
+promenade, ni au spectacle, Jean présume qu'elle est à la campagne, et
+il attend avec impatience que l'hiver la ramène à Paris.</p>
+
+<p>Jean s'est lié avec un jeune homme nommé Gersac,<a name="Page_319" id="Page_319"></a> qui loge dans sa
+maison. Ce Gersac passe sa vie à chercher des occasions de s'amuser, et
+il a déjà offert plusieurs fois à Jean de le mener en soirée, car ses
+mille écus de revenu n'étant point souvent suffisans pour subvenir à son
+goût pour les plaisirs, Gersac ne se gêne point pour puiser dans la
+bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais fermée. Mais du
+moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il
+emprunte, en commençant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra
+rendre, il est le premier à avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dépense
+plus qu'il n'a; et convenir de ses défauts, c'est déjà un moyen de les
+faire excuser.</p>
+
+<p>Gersac est étourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et
+par sa gaîté se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jugé
+Jean dont la franchise et l'originalité lui ont plu.</p>
+
+<p>«Mon cher,» lui dit-il; «vous avez vécu jusqu'à présent dans un autre
+monde, vous êtes encore tout neuf pour celui que vous voulez connaître,
+mais il y a chez vous du physique, de l'étoffe et de l'argent; avec tout
+cela, il est impossible de ne point parvenir à être ce qu'on veut. Vous
+voulez aujourd'hui être un jeune homme comme il faut; pouvoir vous
+présenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez
+sur moi... je réponds de vous... je suis sur de vous former.»</p>
+
+<p>Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et déjà
+Gersac a mené Jean dans quelques petites soirées où celui-ci, pour ne
+point commettre de gaucheries, n'a osé ni remuer, ni parler.<a name="Page_320" id="Page_320"></a></p>
+
+<p>Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: «Mon ami, je vous mène ce
+soir dans une grande réunion... une soirée musicale, un punch... un bal,
+enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera très-bien. C'est chez
+un vieux richard célibataire qui ne sait que faire de son argent et qui
+s'ennuierait à la mort, si nous n'avions la bonté de lui faire donner
+cinq ou six fêtes dans l'année et de lui amener ce qu'il y a de mieux à
+Paris. Comme il y a dans son hôtel un fort beau jardin, nous arrangeons
+toujours une fête en été, parce qu'alors on jouit du jardin qui est
+magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?&mdash;Avec plaisir... quoique je me
+sente encore bien gauche... bien emprunté dans le monde...&mdash;Non, ça
+commence à aller mieux... vous vous tenez déjà très-bien... Vous avez
+perdu votre argent avec noblesse dans la maison où je vous ai mené
+dernièrement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mêler de
+la conversation?&mdash;Je dirais quelque bêtise.&mdash;Bah! vous êtes trop
+timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune
+dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec
+prétention, et cela passe pour des traits d'esprit.&mdash;Je ne crois pas que
+je ferais passer les miennes pour cela...&mdash;On chantera, on fera de la
+musique...&mdash;Je n'y connais rien.&mdash;C'est égal... il faut toujours juger
+les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion...
+dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut
+mieux que de ne rien dire...&mdash;<a name="Page_321" id="Page_321"></a>C'est toujours cette s... peur de mal
+parler qui me retient.&mdash;Ah! par exemple, il faut supprimer les
+jurons!... il faut prendre garde à cela, excepté, le diable m'emporte,
+que vous pouvez dire avec gaîté, avec enjouement, il faut aussi ne point
+mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est
+du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents
+francs la dernière fois que cela vous est arrivé, sans cela, mon cher,
+on ne vous l'aurait pas pardonné. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on
+appelle une brillante réunion!... des femmes charmantes!... des
+artistes; des banquiers... un monde fou...&mdash;Ah! mon Dieu, vous me faites
+trembler!...&mdash;Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus à son aise
+au milieu de trois cents personnes que de douze!....»</p>
+
+<p>Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et après avoir fait
+une toilette élégante, il se rend avec son introducteur à la brillante
+soirée qui se donne dans un bel hôtel du faubourg Saint-Honoré.</p>
+
+<p>La réunion est nombreuse. Jean n'est pas à son aise, quoique dans la
+foule on soit moins remarqué; Gersac a rempli la formalité de la
+présentation; il a conduit Jean à un vieillard septuagénaire, qui a
+prononcé quelques mots de civilités, auxquels Jean a répondu par un
+profond salut, puis le vieillard a passé à une autre personne, et
+Gersac, dit bas à Jean: «C'est fini, mon cher, vous voilà de la
+connaissance du maître de la maison, vous pouvez<a name="Page_322" id="Page_322"></a> maintenant prendre
+part aux plaisirs de la soirée, et ne plus faire attention à celui qui
+la donne. Ah çà! je vous quitte, parce que je ne puis être toujours à
+côté de vous... ça serait ridicule; mais allez, venez, jouez,
+promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un
+piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.»</p>
+
+<p>Gersac s'est éloigné, et Jean se trouve livré à lui-même dans des salons
+magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont,
+viennent, se croisent, s'examinent, tantôt en souriant, tantôt en
+parlant bas à leur voisin. L'éclat des lustres, des toilettes, le bruit
+de cet échange continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de
+la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus
+malins de quelques jolies femmes; tout cela étourdit Jean qui ne sait
+plus où il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu
+duquel il n'a personne à qui il puisse parler, Gersac étant déjà perdu
+dans la foule.</p>
+
+<p>Cependant Jean tâche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et
+son chapeau à la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes
+réunions, il ne fallait jamais se séparer de son chapeau; il se promène
+dans des salons décorés avec la plus grande élégance, où le jeu, la
+conversation, la musique, offrent des plaisirs variés à la foule qui s'y
+presse.</p>
+
+<p>L'appartement est au rez-de-chaussée, et plusieurs pièces donnent sur le
+jardin dans lequel se promène une partie de la société. Jean a déjà fait
+plusieurs<a name="Page_323" id="Page_323"></a> fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le
+maître de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le
+regarde d'un air étonné et passe près de lui sans s'arrêter.</p>
+
+<p>Jean se range avec respect, ou se retire en arrière en faisant une
+inclination de tête quand une dame va passer près de lui; et il s'étonne
+qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de
+s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va
+dans le jardin où différens jeux sont réunis; des balançoires, des
+courses de bagues sont bientôt occupées par la société; Jean regarde
+tout cela de loin, il n'ose prendre part à aucun divertissement, et, son
+chapeau sous le bras, tâche de dissimuler les bâillemens qui viennent le
+surprendre au milieu de la foule.</p>
+
+<p>De temps à autre Gersac passe près de Jean et lui dit: «Vous
+amusez-vous?...&mdash;Pas trop.&mdash;Faites plaisir...&mdash;Je ne connais
+personne.&mdash;C'est égal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon
+cher, animez-vous un peu.»</p>
+
+<p>Gersac s'éloigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien
+dire et sans rien faire.</p>
+
+<p>Mais tout à coup l'ennui, l'embarras même ont disparu; un autre
+sentiment s'est emparé de Jean; tout son sang s'est porté vers son c&#339;ur;
+il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour
+de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des
+brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.</p>
+
+<p>«Elle est ici, quel bonheur!» voilà la première<a name="Page_324" id="Page_324"></a> pensée de Jean, et
+cependant il reste encore à la même place, il semble qu'il craigne de
+s'être trompé. Mais déjà Caroline a disparu au milieu de la société.
+Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'élance
+sans faire maintenant attention à la foule; il pousse, il coudoie, il
+faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il
+froisse l'habit d'un petit-maître; il fait presque trébucher une vieille
+marquise; mais il ne songé plus à demander excuse, et ne mit pas
+attention à toutes les personnes qui le regardent en se disant: «Eh!
+mais, mon Dieu! à qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulière
+manière de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait
+qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce
+monsieur-là?... Il a l'air de se croire à la queue d'un théâtre.»</p>
+
+<p>Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule
+personne. Enfin il l'aperçoit dans une pièce où l'on se dispose à faire
+de la musique; Caroline est assise auprès d'une jeune dame, et plusieurs
+messieurs viennent la saluer et causer avec elle.</p>
+
+<p>Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il
+voudrait qu'elle l'aperçût; mais on passe et repasse sans cesse devant
+lui, et le cercle qui entoure Caroline dérobe Jean à ses regards. Il va
+tristement s'asseoir dans un coin d'où il peut du moins la contempler;
+et de là regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des
+sourires qu'elle adresse à d'autres, des grâces qu'elle déploie, du
+charme répandu dans toute sa personne.<a name="Page_325" id="Page_325"></a></p>
+
+<p>Le concert a commencé; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la
+harpe ou le piano; Jean ne les a pas écoutées, il n'ôte pas ses yeux de
+dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses
+regards. Mais un jeune homme s'est approché de madame Dorville, il lui a
+pris la main, et l'a conduite devant le piano où une autre personne est
+assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colère le jeune
+homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend
+chanter et adresser à la jolie femme les plus tendres aveux, et que
+celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, répond au jeune homme
+qu'elle partage son amour.</p>
+
+<p>Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se
+mord les lèvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano
+pour chercher dispute à celui qui ose parler de sa flamme à madame
+Dorville.</p>
+
+<p>«Comme c'est bien chanté!» dit une dame placée près de Jean. «Quel
+goût!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?»</p>
+
+<p>C'est à Jean que cette question s'adresse; il ne répond rien, il
+n'entend que les chanteurs. «C'est un duo <i>des Aubergistes de qualité</i>,
+n'est-ce pas, monsieur?» dit encore la dame à Jean; et n'en obtenant pas
+plus de réponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.</p>
+
+<p>Le duo est terminé, madame Dorville est retournée à sa place; on
+l'entoure, on la complimente; Jean commence à comprendre que ce qu'il
+vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bon<a name="Page_326" id="Page_326"></a>heur
+que l'on doit goûter à pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il
+regrette de n'être pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut
+qu'il lui parle. Il se lève, s'avance brusquement vers la chaise
+qu'occupe madame Dorville et s'arrête devant elle.</p>
+
+<p>Caroline lève les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa
+chaise; elle reconnaît Jean, et la surprise se peint dans tous ses
+traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: «Quoi! c'est
+vous, monsieur Durand?</p>
+
+<p>»Oui, madame, c'est moi,» répond Jean d'une voix étouffée, «vous ne vous
+attendiez pas à me rencontrer ici?&mdash;Non, je l'avoue, car je crois me
+rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les
+soirées...&mdash;C'est vrai, madame... J'étais comme cela... Mais j'ai
+<i>bou</i>... j'ai terriblement changé depuis... depuis quelque temps...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est ce que je vois,» répond Caroline en jetant à la dérobée un coup
+d'&#339;il sur la toilette de Jean.</p>
+
+<p>»Madame, vous venez de chanter divinement!» s'écrie un jeune homme en
+s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste planté.
+«D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le
+moelleux de la perfection!...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! vous êtes trop indulgent, monsieur,» répond Caroline en
+souriant.&mdash;«Non!... je ne suis que l'écho de tout le salon... Je suis
+sûr que monsieur vous en disait autant.»</p>
+
+<p>Jean regarde le jeune homme et murmure: «Non, monsieur... Je ne parlais
+pas de ça à madame.<a name="Page_327" id="Page_327"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois?» dit Caroline à Jean.
+«&mdash;Si, madame, je l'aime beaucoup à présent.&mdash;Il faudrait être un
+sauvage!... un welche! pour ne pas aimer à vous entendre,» dit le
+petit-maître en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses
+hommages.</p>
+
+<p>Jean est enchanté que ce monsieur se soit éloigné, et quoiqu'il reste
+devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres
+personnes vinssent lui parler.</p>
+
+<p>Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose;
+mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner
+de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.</p>
+
+<p>«Il me semble que je vois un crêpe à votre chapeau,» dit tout à coup
+Caroline, «Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?&mdash;Oui, madame...
+j'ai perdu ma mère il y a près de quatre mois.&mdash;Votre mère!... Ah! je
+vous plains... Je conçois que vous cherchiez dans le monde des
+distractions à votre douleur!...&mdash;Oh!... ce ne sont pas des distractions
+que j'y cherchais... mais je...</p>
+
+<p>»&mdash;Eh! c'est madame Dorville! vous êtes donc à Paris maintenant?»</p>
+
+<p>Cette question est adressée à Caroline par un monsieur décoré qui vient
+se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne
+qui l'empêche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.</p>
+
+<p>«Je suis revenue hier de la campagne pour pas<a name="Page_328" id="Page_328"></a>ser seulement huit jours à
+Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque forcée de venir à
+cette soirée... car j'étais si fatiguée...&mdash;Ces dames ont rendu la fête
+complète en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le
+monde... Quand on réunit vos talens, c'est faire un vol à la société que
+de ne point l'embellir plus souvent de votre présence.»</p>
+
+<p>Caroline sourit à ce compliment, le monsieur lui baise galamment la
+main, et s'éloigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.</p>
+
+<p>«Êtes-vous déjà venu ici?» dit au bout d'un moment Caroline à Jean.
+«&mdash;Non, madame, c'est la première fois... Aussi je commençais à
+<i>m'embê</i>... à m'ennuyer quand je vous ai aperçue...&mdash;Je le conçois,
+quand on ne connaît personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je
+trouve assez peu amusant le jeu d'écarté; cependant j'y ai joué il y a
+quelques jours...&mdash;Mais au moins vos yeux ont dû être flattés par la
+réunion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup
+ici.&mdash;Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-là...</p>
+
+<p>»&mdash;Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?»
+dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline,
+tandis que Jean murmure entre ses dents: «Que la peste étouffe tous ces
+maudits bavards!...»</p>
+
+<p>Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur
+va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses
+regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: «Il paraît<a name="Page_329" id="Page_329"></a> qu'ici il
+est impossible de se dire deux mots de suite!...</p>
+
+<p>»&mdash;Dans le monde,» répond Caroline «on échange beaucoup de paroles, mais
+on se dit bien peu de chose!...»</p>
+
+<p>Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette
+fois Jean est obligé de céder la place; mais il va prendre une chaise et
+revient s'asseoir derrière Caroline, paraissant décidé à lui servir de
+sentinelle.</p>
+
+<p>Un cercle nombreux s'est formé de nouveau devant la femme aimable qui
+sait répondre à chacun avec grâce, avec esprit, et que l'on aime à
+entendre presque autant qu'on aime à la voir. Plusieurs personnes
+approchent leur chaise de celle occupée par madame Dorville. La
+conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littérature,
+théâtres; des hommes de mérite sont venus se placer près de Caroline
+parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive,
+spirituelle, enjouée; Caroline est aimable sans paraître s'en douter, et
+si quelques traits de malice lui échappent, du moins elle ne cherche
+point à briller en déchirant ses meilleures amies.</p>
+
+<p>Jean ne prend point part à la conversation. Assis à quelques pas
+derrière Caroline, il écoute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche.
+Quelques personnes le regardent avec étonnement; c'est un observateur,
+se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de
+l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique
+qu'elle<a name="Page_330" id="Page_330"></a> est peinée de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas
+sur la cause de son silence.</p>
+
+<p>Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est <i>Tolbecque</i> qui le
+dirige, et ses quadrilles délicieux font venir en foule les danseurs.
+Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit
+d'une voix touchante: «Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...</p>
+
+<p>»&mdash;Moi, causer avec tout ce monde!» s'écrie Jean qui ne peut plus se
+contenir. «Ne suis-je pas un animal, un <i>sac</i>... un malheureux
+ignorant?... Aurais-je été mêler mon mot à ce qu'on vous disait, pour
+lâcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses
+auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous
+vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'être aussi bête... Depuis que
+je vous connais, madame, je m'aperçois de tout ce qui me manque!...
+Autrefois je me trouvais bien... très-bien même... Je croyais que
+l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a
+du c&#339;ur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...</p>
+
+<p>»&mdash;Comment, belle dame, vous ne venez pas à la danse?» dit un jeune
+merveilleux en présentant sa main à madame Dorville. «Mais à quoi
+songez-vous?... On vous demande... On vous réclame... Oh! il faut
+absolument venir.»</p>
+
+<p>Caroline cède aux instances du jeune homme, elle se lève, lui donne la
+main et s'éloigne, après avoir jeté encore un coup d'&#339;il sur Jean.</p>
+
+<p>Celui-ci regarde Caroline s'éloigner en frappant<a name="Page_331" id="Page_331"></a> du pied avec
+impatience. Il reste dans le salon où il n'y a plus que quelques couples
+isolés qui ne font aucune attention à lui.</p>
+
+<p>«Quel supplice!» se dit Jean qui est resté de dépit sur sa chaise. «Ne
+pouvoir lui parler un moment sans être interrompu... Ah! elle aime mieux
+danser que de m'écouter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons
+plus d'elle.»</p>
+
+<p>Dans ce moment Gersac traverse le salon où Jean est seul dans un coin,
+assis sur une chaise, et plongé dans ses réflexions. «Que diable
+faites-vous là?» dit-il en s'approchant de Jean. «&mdash;Mais je
+réfléchis.&mdash;On ne vient point ici pour réfléchir, on vient s'y étourdir
+au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la
+soirée? Il faut danser.&mdash;Je ne danse pas.&mdash;Il faut jouer, il faut faire
+quelque chose enfin, et ne pas rester là comme un ours. Le punch, les
+glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?&mdash;Non... je ne veux
+rien.&mdash;Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux égayer votre
+figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez
+qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du
+plus mauvais ton de faire la moue en société; on garde ces choses-là
+pour chez soi.»</p>
+
+<p>Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entraîne avec lui, lui
+fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies
+femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin à une
+table d'écarté en lui disant: «Vous êtes du bon côté,<a name="Page_332" id="Page_332"></a> vous êtes beau
+joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.»</p>
+
+<p>Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tête à
+ce qu'il fait; ne songeant qu'à Caroline, il joue de travers et n'écoute
+pas les personnes qui ont parié pour lui et qui lui disent: «Monsieur,
+prenez donc garde à ce que vous faites, vous compromettez la partie!...
+Ça n'est pas ça du tout.»</p>
+
+<p>Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entête, et laisse à
+l'écarté tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur.
+Gersac revient à lui. «Eh bien! mon ami,» lui dit-il. «&mdash;J'ai perdu
+vingt louis.&mdash;C'est une misère... Vous les regagnerez une autre
+fois.&mdash;Je ne chercherai pas à les regagner, parce que votre écarté
+m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore
+recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.&mdash;C'est
+l'usage...&mdash;Si je ne m'étais retenu, j'aurais envoyé promener tous vos
+parieurs...&mdash;Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans
+éducation... Allons boire du punch... Il est délicieux... Moi, j'ai
+gagné cinq cents francs.&mdash;Ah! je ne m'étonne plus que vous trouviez le
+punch si bon!»</p>
+
+<p>Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de
+ce monde qui circule dans les salons, commencent à échauffer son sang;
+il se sent moins embarrassé en se promenant au milieu de la foule, et
+Gersac lui dit de temps à autre: «C'est bien, mon ami, voilà de
+l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque<a name="Page_333" id="Page_333"></a>
+chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.»</p>
+
+<p>Jean s'est dirigé vers le salon où l'on danse; il aperçoit bientôt
+Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace
+de sa danse; c'est à qui aura le bonheur d'être son cavalier. Jean suit
+des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir
+comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille;
+il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec
+colère, il est prêt à les provoquer, mais de temps à autre Caroline le
+regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre,
+de consolant, qui l'empêche de céder aux mouvemens tumultueux qui
+l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se
+contenir.</p>
+
+<p>Plusieurs contre-danses se sont succédé; Caroline n'a pas été libre un
+moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle
+autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient à l'écart, mais
+ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que
+le plaisir anime. Gersac passe près de Jean et lui dit à l'oreille:
+«Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux
+noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?&mdash;Je ne sais pas
+danser...&mdash;Qu'est-ce que ça fait? On ne fait plus de pas, on marche,
+c'est reçu.»</p>
+
+<p>Gersac s'éloigne, Jean hésite... Pendant ce temps une anglaise se forme,
+on appelle les cavaliers. Jean aperçoit Caroline qu'un jeune homme vient
+de pren<a name="Page_334" id="Page_334"></a>dre par la main. Il se monte la tête, et court chercher une
+danseuse en se disant: «Allons, sacrebleu! ne restons pas là comme un
+imbécille... Je saurai bien faire comme les autres.»</p>
+
+<p>Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une
+cinquantaine d'années qui s'est surchargée de fleurs, de rubans, et,
+depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter.
+Jean court offrir la main à cette dame; peu lui importe avec qui il
+dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.</p>
+
+<p>La dame a donné sa main à Jean en lui jetant le plus aimable regard,
+auquel celui-ci ne fait aucune attention. «J'ai un peu oublié
+l'anglaise,» dit la dame en se plaçant en face de Jean. «&mdash;Et moi,
+madame, je ne l'ai jamais sue.&mdash;Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que
+de faire comme les autres...&mdash;Alors ça ira tout seul.»</p>
+
+<p>Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux
+cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il
+brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame
+d'un autre pour la sienne, et quand c'est à son tour de descendre avec
+sa danseuse, l'entraîne avec tant de précipitation et entortille si bien
+ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.</p>
+
+<p>On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu'à cinquante
+ans les chutes n'ont point un côté gracieux, se décide à se trouver mal
+afin de se rendre intéressante. On emporte la dame; cet ac<a name="Page_335" id="Page_335"></a>cident met
+fin à la danse. Chacun songe à la retraite, et Jean, qui ne s'est pas
+trouvé mal, mais qui est furieux de s'être laissé tomber au milieu du
+salon et devant Caroline, se relève en lâchant un juron énergique que
+dans sa colère il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant à
+droite et à gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.<a name="Page_336" id="Page_336"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<p class="head">JEAN SE PRONONCE.</p>
+
+
+<p>Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il
+ignore même le changement de domicile, craint que la mélancolie de Jean
+n'ait pris un caractère plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec
+Rose, ne lui dissimule pas les inquiétudes que lui cause la misanthropie
+du jeune homme et son éloignement pour toute société.</p>
+
+<p>La petite bonne sourit avec malice pendant que son maître parle, puis
+elle lui répond: «Qui est-ce qui vous dit que M. Jean est devenu
+misanthrope?&mdash;Comment, Rose, mais tu ne sais donc pas ce que Chopard
+vient de me dire?...&mdash;Si fait, j'ai bien entendu.&mdash;Depuis plus de cinq
+semaines que la goutte me retient ici... c'est à toi à jouer, mon
+enfant; je pensais, moi, que mon filleul ne sortait pas de chez les
+Chopard, et que la vue d'A<a name="Page_337" id="Page_337"></a>délaïde avait apaisé ses regrets. Eh bien!
+pas du tout... Jean n'a pas remis le pied chez Chopard...&mdash;Je vous
+souffle, monsieur, vous aviez quelque chose à prendre là...&mdash;C'est
+vrai... tu as raison... Ne pas aller voir sa prétendue, une femme qui
+l'a rendu si amoureux, que son caractère, ses goûts en ont changé du
+noir au blanc!...&mdash;Si M. Jean ne va pas chez vos Chopard, ça ne dit pas
+qu'il n'aille point ailleurs...&mdash;Où veux-tu qu'il aille?... il n'aimait
+plus ni le billard, ni l'estaminet... ni le jeu de siam...&mdash;Il aime
+peut-être autre chose que vous ne connaissez pas.&mdash;Et moi, qui me
+réjouissais d'être rétabli... qui espérais mettre bientôt le pantalon
+collant... Il me va bien, n'est-ce pas, Rose?&mdash;Je vous souffle,
+monsieur, parce que vous pouviez en prendre trois et que vous n'en avez
+pris que deux.&mdash;Ah! c'est ce diable de Jean qui me trotte dans
+l'esprit... Tu deviens très-forte aux dames, Rose.&mdash;Non, c'est vous qui
+n'y jouez plus si bien depuis quelque temps.»</p>
+
+<p>La partie est encore interrompue par la sonnette. Rose va ouvrir, et
+voit M. Chopard dont, cette fois, la figure effarée annonce quelque
+chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>«Eh bien, mon cher Chopard!» s'écrie Bellequeue en voyant l'ancien
+distillateur; «qu'y a-t-il de nouveau?... Vous avez vu Jean sans doute;
+que vous a-t-il dit? pourquoi ne va-t-il pas chez vous?»</p>
+
+<p>»&mdash;Pour du nouveau, certainement qu'il y en a!» dit M. Chopard en
+s'essuyant le front. Puis il regarde Rose qui reste là, et fait un signe
+à Belle<a name="Page_338" id="Page_338"></a>queue pour lui faire entendre qu'il désire être seul avec lui.
+Alors Bellequeue dit à sa petite bonne d'un air mielleux: «Rose...
+laissez-nous un moment, ma chère amie.»</p>
+
+<p>Rose jette un regard de colère sur Chopard, et sort du salon en fermant
+sur elle la porte de manière à faire trembler les cloisons.</p>
+
+<p>«Voyez-vous ce Chopard, qui ne veut pas parler devant moi,» se dit-elle;
+«un méchant vendeur de ratafia!... Mais ça ne m'empêchera pas de les
+entendre.»</p>
+
+<p>Et faisant le tour de l'appartement, mademoiselle Rose va se placer
+contre une porte vitrée qui donne dans le salon. Les vitres sont
+couvertes d'un rideau vert; de derrière cette porte on entend tout ce
+qui se dit dans le salon, parce qu'il y a un carreau cassé que
+mademoiselle Rose n'a jamais voulu faire remettre.</p>
+
+<p>«Mon ami,» dit Chopard, «je vous ai prié de renvoyer votre bonne, parce
+qu'il s'agit d'affaires de famille... et que cela touche les sentimens
+de ma fille... Vous sentez bien...&mdash;C'est juste... mais j'allais le lui
+dire de moi-même...»</p>
+
+<p>»&mdash;Ça n'est pas vrai,» se dit Rose; «il ne me l'aurait pas dit.»</p>
+
+<p>»&mdash;Mon cher Bellequeue, je suis allé chez notre jeune homme...&mdash;Eh
+bien?&mdash;D'abord, il ne demeure plus dans ce quartier-ci.&mdash;Comment! Jean
+est déménagé sans m'en prévenir!...&mdash;Il loge rue de Provence...
+Chaussée-d'Antin...&mdash;Le quartier des petits-maîtres; le gaillard se
+lance...&mdash;<a name="Page_339" id="Page_339"></a>Oh! certainement qu'il se lance!&mdash;C'est encore l'amour qui
+lui aura donné cette idée-là...&mdash;Je ne sais pas si c'est l'amour, mais
+je sais qu'il n'y a pas de cuisine dans son nouveau logement... et
+l'amour sans cuisine, mon ami, c'est... ma foi... c'est un feu sans
+flamme... joli, hein?&mdash;Et très-vrai... c'est-à-dire que c'est un feu qui
+fume.&mdash;Je suis donc allé rue de Provence trouver notre jeune homme... La
+maison est belle... décente... J'avais même fait sur son escalier un
+certain calembourg... Je ne m'en souviens plus.&mdash;Vous me le direz une
+autre fois, continuez...&mdash;Enfin j'arrive chez Jean Durand... Il n'y
+était pas.&mdash;Diable! c'est contrariant.&mdash;Oui, mais moi, qui suis fin, je
+fais causer le domestique...&mdash;Est-ce qu'il a un domestique
+mâle?&mdash;Tout-à-fait mâle... un jockey en forme de valet de
+chambre.&mdash;Peste! quel ton!&mdash;Je fais donc causer le domestique, tout en
+examinant l'appartement où, comme je vous disais, il n'y a pas de
+cuisine. Savez-vous, mon cher, à quoi notre jeune homme passe son
+temps?&mdash;A pleurer?&mdash;C'est pas ça du tout... A courir les spectacles, les
+promenades, les soirées, à monter à cheval... et à faire plusieurs
+toilettes par jour.&mdash;Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?...&mdash;Oui, mon cher
+Bellequeue, votre filleul... Qui est-ce qui rit donc comme ça?... On
+dirait que c'est derrière cette porte vitrée...&mdash;Je n'ai rien entendu...
+Vous vous serez trompé.&mdash;Eh bien! mon ami, ne trouvez-vous pas comme
+nous que la conduite de M. Jean est bien extraordinaire?...<a name="Page_340" id="Page_340"></a>&mdash;Je vous
+avoue que cela me passe...&mdash;Cela nous passe aussi, à ma femme et à moi;
+mais, comme dit ma fille, ça ne peut pas en rester là.&mdash;Oh! soyez
+tranquille, mon ami, dès demain je vais aller trouver le jeune
+homme.&mdash;C'est cela... D'abord ma fille est dans une fausse position...
+c'est elle qui l'a dit.&mdash;Elle a parfaitement raison.&mdash;Il faut que ce
+garçon s'explique; de deux choses quatre: ou il veut épouser ma fille,
+ou il ne le veut pas... hein?&mdash;C'est très-juste.&mdash;Il me semble que c'est
+de là qu'il faut partir.&mdash;Mon cher Chopard, il n'est pas possible que
+Jean ne veuille point épouser la belle Adélaïde, car enfin vous avez
+remarqué comme moi combien il en était amoureux...&mdash;Certainement, je
+l'ai remarqué...&mdash;Un jeune homme qui d'abord ne songeait nullement à la
+galanterie et que nous avons vu en si peu de temps devenir coquet...
+mettre de la pommade... se boucler... renoncer à fumer, porter des
+gants...&mdash;Et pousser des soupirs donc!...&mdash;Or, qui a fait tous ces
+changemens? l'amour; qui allait-il épouser? votre fille; eh bien! il
+n'est pas possible que cet amour se soit ainsi évaporé sans
+motifs!...&mdash;Non, cela n'est pas possible, c'est mon avis.&mdash;Jean est un
+peu original, un peu étourdi...&mdash;Tous les savans le sont.&mdash;Il se sera
+mis à courir les spectacles, le monde, pour se distraire du chagrin que
+lui causait la perte qu'il avait faite.&mdash;C'est ce que j'ai dit à
+Adélaïde.&mdash;Il n'aura peut-être voulu reparaître à ses yeux qu'avec des
+manières plus élégantes, un ton plus recherché.&mdash;Je crois que<a name="Page_341" id="Page_341"></a> vous avez
+mis le doigt sur la chose.&mdash;Mais dès demain j'irai le trouver... je lui
+parlerai... et je ne le quitterai pas que nous n'ayons fixé l'époque de
+son mariage.&mdash;C'est cela... Et vous viendrez nous dire ce qu'il aura
+répondu.&mdash;Il est même probable que je ramènerai l'étourdi dans vos
+bras.&mdash;Dans nos bras... c'est bien, ça fera tableau... Allons, mon cher
+Bellequeue, je m'en rapporte à vous... Jean connaît les grâces, les
+talens, l'amabilité de ma fille... Il me semble qu'il ne peut pas se
+flatter de rencontrer deux femmes comme elle... Ah! je crois que ça ne
+ferait pas mal de lui dire qu'elle vient de trouver le moyen de
+conserver des groseilles à l'eau-de-vie... les grappes entières, ce qui
+ne s'était jamais vu.&mdash;Je lui glisserai ça dans la conversation.&mdash;Je
+vais retrouver ces dames... Cette chère Adélaïde est dans une
+agitation... Elle est extrêmement nerveuse...&mdash;Calmez-la, mon ami; je
+réponds de mon filleul...&mdash;Ça suffit alors; nous pouvons compter sur
+lui... Ah! à propos, ma fille qui a toujours de l'esprit, même quand
+elle n'y pense pas, m'a dit de vous dire que si votre goutte vous
+empêchait de sortir, vous n'auriez qu'à prendre une voiture.&mdash;C'est bien
+ce que je compte faire.&mdash;Adieu donc... A demain.»</p>
+
+<p>M. Chopard retourne chez lui, et Bellequeue prépare dans sa tête ce
+qu'il dira le lendemain à son filleul.</p>
+
+<p>Jean était désespéré en quittant le bal; il ne doute pas que madame
+Dorville ne le trouve sot, gauche et complétement ridicule dans un
+salon; il croit en<a name="Page_342" id="Page_342"></a>tendre encore les rires étouffés qui sont partis de
+tous les points de la salle lorsqu'il est tombé avec sa danseuse; il a
+vu des regards moqueurs qu'on lui lançait, les chuchotemens dont il
+était l'objet. Tout cela lui serait fort indifférent si Caroline n'avait
+pas été là; mais sentir son amour-propre humilié devant la personne à
+qui l'on voudrait plaire, c'est un supplice dont on garde long-temps le
+souvenir.</p>
+
+<p>Jean est rentré chez lui; il s'est enfermé dans sa chambre sans dire un
+mot à son domestique qui juge à l'humeur de son maître, que le bal ne
+l'a pas amusé. Pendant la nuit entière, Jean qui ne peut trouver le
+sommeil, ne cesse de penser à Caroline; il ne cherche plus à se cacher
+ce qu'il éprouve. «Rose a raison,» se dit-il, «je suis amoureux!... Ah!
+je n'avais jamais aimé avant d'avoir vu Caroline... J'ignorais ce que
+c'est que l'amour... Je croyais le connaître, je croyais ne pouvoir
+aimer davantage... Ce n'est que d'à présent que je sens tout ce qu'on
+éprouve près d'une femme qu'on adore... Je ne pense qu'à elle, je ne
+puis m'occuper que d'elle... tout ce qui ne tend pas à me rapprocher
+d'elle m'ennuie, me déplaît, m'est insupportable!... Il me semble avoir
+entendu dire qu'à mon âge l'amour était le sentiment le plus doux!... et
+depuis que je le ressens je suis comme un fou, je n'ai pas un moment de
+calme... de bonheur... Hier cependant, en l'apercevant, je me suis senti
+hors de moi, il me semblait que mon c&#339;ur volait près du sien... mais ce
+bonheur a peu duré... Ces hommes qui l'entouraient, qui lui parlaient...
+son<a name="Page_343" id="Page_343"></a> air aimable en leur répondant... tout cela me faisait mal... Moi,
+devenir amoureux d'une femme du grand monde!... d'une
+petite-maîtresse... qui me regarde comme un rustre! qui ne m'aimera
+jamais!... sacré mille... Allons, voilà que je jure encore!... et pour
+causer avec elle il ne faut plus jurer!...»</p>
+
+<p>Gersac vient voir Jean le lendemain du bal; et lui demande s'il s'est
+amusé à la soirée de la veille.</p>
+
+<p>«Amusé!...» répond Jean, en regardant Gersac avec humeur. «En effet je
+m'y suis si bien conduit!...&mdash;Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce
+parce que vous avez perdu à l'écarte?&mdash;Oh! non, je n'y songe plus...
+J'ai joué pour faire quelque chose, cela ne m'occupait guère... Mais ma
+tournure gauche, empruntée...&mdash;Bah! vous êtes trop modeste, vous
+commenciez à vous tenir très-bien... Il y a mille personnes qui ne vous
+valent pas, et qui ne passent dans le monde qu'à force d'assurance et de
+suffisance, cela sert de voile à leur nullité ou à leur sottise.&mdash;Et ce
+que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on
+ne s'est pas moqué de moi!&mdash;Et non vraiment; on n'a ri que de votre
+danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous
+les torts auraient été de votre côté; mais heureusement pour vous, que
+vous dansiez avec un demi-siècle surchargé de fleurs et de plumes...
+Elle est tombée si drôlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait
+pas moyen de garder son sérieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas songé
+à vous. Je vous ai cherché après l'an<a name="Page_344" id="Page_344"></a>glaise, mais vous êtes parti si
+brusquement!&mdash;Il me semblait que tous les yeux étaient fixés sur moi!...
+Je me suis sauvé!...&mdash;Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous
+mène encore dans une grande soirée... Vous ne danserez pas l'anglaise,
+voilà tout.&mdash;Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le
+monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en état
+de me mêler à la conversation, sans craindre de dire quelque
+balourdise.&mdash;Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en société que
+vous vous formerez.&mdash;Je vous le répète, j'ai beaucoup de choses à
+apprendre avant d'y retourner...&mdash;Eh! mon ami, vous êtes jeune et riche;
+que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.&mdash;Mon
+cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.»</p>
+
+<p>Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre
+à ses réflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientôt Bellequeue est
+introduit chez son filleul.</p>
+
+<p>«Quoi! c'est vous, mon cher ami!» dit Jean en courant au-devant de
+Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu
+merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiéter!...&mdash;Ah!
+pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses
+m'occupaient... Auriez-vous été malade?&mdash;Un petit accès de goutte, rien
+que ça, mais je n'y pense plus... Je me sens très-leste aujourd'hui...
+et ma jambe<a name="Page_345" id="Page_345"></a> n'est plus enflée du tout, n'est-ce pas?...&mdash;Je n'y vois
+rien.&mdash;Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en
+voiture... Tu me coûtes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte
+que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi
+monsieur a déménagé?...&mdash;Mon cher parrain, le logement que j'occupais me
+rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce
+quartier-ci me convenait mieux...&mdash;Le quartier est beau, j'en conviens,
+mais il me semble que le nôtre n'est pas non plus à dédaigner...&mdash;Je ne
+le dédaigne pas, mais...&mdash;N'importe, passons l'article du logement, ce
+n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus
+important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourné
+chez les Chopard depuis le soir où je t'y ai conduit... On assure que tu
+cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta
+prétendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conçoit rien à ta conduite, et
+la belle Adélaïde elle-même en est alarmée. Cependant il y a plus de
+quatre mois que ta mère est morte... Tu ne peux tarder à reparler de
+mariage, à fixer l'époque de votre union... Tu sais bien que tous les
+préparatifs étaient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais
+tout disposé... J'avais mon costume tout prêt... Est-ce que tu veux me
+faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...»</p>
+
+<p>Jean ne répond rien, il s'est levé, il se promène dans la chambre avec
+agitation. Bellequeue, qui est<a name="Page_346" id="Page_346"></a> assis dans un fauteuil, suit des yeux le
+jeune homme.</p>
+
+<p>«Mon cher parrain,» dit enfin Jean en s'arrêtant devant Bellequeue,
+«j'ai un aveu à vous faire...&mdash;Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux
+faire à ta prétendue, je gage, et tu ne sais comment le
+présenter?...&mdash;Ce n'est pas ça du tout... Tenez... cela me coûte à vous
+dire... car cela va vous fâcher... mais il faut pourtant bien que je
+vous avoue...&mdash;Quoi donc? mon garçon, explique-toi, ne me tiens pas deux
+heures entre le ziste et le zeste...&mdash;Décidément je ne veux pas épouser
+mademoiselle Chopard.»</p>
+
+<p>Bellequeue a fait un mouvement en arrière dans lequel il manque de
+tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'écriant: «Tu ne
+veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.»</p>
+
+<p>Jean répète d'un ton décidé et très-distinctement: «Je ne veux pas
+épouser mademoiselle Chopard.»</p>
+
+<p>Cette fois Bellequeue se lève et se frappe le front d'un air de
+désespoir en s'écriant: «Voilà qui passe toute croyance! voilà de ces
+choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas épouser ta prétendue... ta
+future... la belle Adélaïde avec qui tu es fiancé!...&mdash;Oh! pour fiancé,
+mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette
+cérémonie-là; je sais qu'on n'est pas engagé avec une demoiselle pour
+lui avoir serré la main.&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, on est très-engagé au
+contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serré, s'il
+vous plaît?... Et quand on a pris<a name="Page_347" id="Page_347"></a> jour pour un hymen, quand les parens
+vous regardent déjà comme leur fils, quand la demoiselle compte sur
+vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engagé?... pensez-vous qu'on
+puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un c&#339;ur de dix-neuf ans!...»</p>
+
+<p>La colère avait presque donné de l'éloquence à Bellequeue; il se
+promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la
+goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant:</p>
+
+<p>«Mon cher parrain, je conviens de mes torts... et je sens parfaitement
+que j'en ai beaucoup avec la famille Chopard...&mdash;A la bonne heure; alors
+épouse leur fille, et il n'en sera plus question.&mdash;Non, je n'épouserai
+pas leur fille... parce que je ne la rendrais pas heureuse, et que
+moi-même je serais malheureux avec elle.&mdash;Tu serais malheureux avec une
+femme que tu adores!...&mdash;Moi! j'adore mademoiselle Chopard!... Je vous
+assure bien que je n'y ai jamais songé.&mdash;Et moi, monsieur, je vous dis
+que vous l'avez adorée... Est-ce que nous ne l'avons pas tous remarqué?
+est-ce que l'amour ne t'a pas changé à vue d'&#339;il?... Et ta nouvelle
+manière de te mettre... et le jeu, la pipe, que tu n'aimais plus; et tes
+soupirs, ton air mélancolique... était-ce pour te moquer de nous que tu
+faisais tout cela?...&mdash;Oh! non, je vous le jure!...&mdash;Que ton amour se
+soit passé si vite, c'est ce que je ne conçois pas... mais celui de la
+demoiselle ne s'est pas éteint comme cela... Tu l'as enflammée, cette
+jeune fille, c'est bien naturel; elle s'est éprise de toi... et un c&#339;ur<a name="Page_348" id="Page_348"></a>
+neuf, ça prend fort, vois-tu!...&mdash;Oh! je le sens aussi!...&mdash;Certainement
+mademoiselle Adélaïde Chopard ne manquerait pas de mari!... Une fille
+superbe!... si bien découplée!... qui sait tant de choses!... qui
+conserve des groseilles à l'eau-de-vis sans pepin... et qui fait de
+l'eau de noyaux, comme si elle n'avait jamais habité que la
+Forêt-Noire... Ça ne se rencontre pas tous les jours, cela, monsieur!...</p>
+
+<p>»&mdash;Eh, mon cher parrain! qu'elle mette à l'eau-de-vie tout ce qu'elle
+voudra... mais je ne puis pas l'épouser... Je conviens que j'aurais dû
+le lui dire plus tôt... mais... je ne savais comment m'y prendre.</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous dis, monsieur, que vous l'épouserez; vous êtes trop avancé
+pour reculer... Et moi, monsieur, moi, qui me suis mis en avant pour
+vous, est-ce que vous ne sentez pas que je suis compromis dans cette
+affaire-là... C'est moi qui ai été demander pour vous la main de la
+superbe Adélaïde...&mdash;Je ne vous en avais pas prié.&mdash;Non, mais vous n'en
+avez pas été fâché alors...&mdash;Parce qu'alors... je n'avais pas
+réfléchi...&mdash;Eh pourquoi diable as-tu réfléchi? Il fallait te marier, et
+voilà tout... on réfléchit après.&mdash;Je crois qu'il vaut beaucoup mieux
+réfléchir avant.&mdash;Vous n'avez rien dû apprendre sur le compte de la
+demoiselle qui ait pu effleurer sa réputation... Elle est pure comme une
+glace!&mdash;Non certainement, je rends justice à mademoiselle Chopard, mais
+je vous dis que c'est moi qui ne me sens pas capable de faire son
+bonheur.&mdash;Mais quand je te dis qu'elle t'adore, cette fille,<a name="Page_349" id="Page_349"></a> qu'elle ne
+rêve qu'à toi, qu'elle te trouve galant, savant même.&mdash;Savant!... moi,
+savant!... Ah! que n'est-ce la vérité! mais non... je n'ai rien voulu
+faire, rien voulu apprendre... J'en suis bien puni maintenant... Je suis
+un âne!... et voilà tout...&mdash;Tu es un âne?&mdash;Oui... mon parrain, je suis
+un âne.&mdash;Écoute, mon garçon, que tu sois un âne ou non, ça n'empêche pas
+la belle Adélaïde de t'aimer et de te trouver très-bien comme tu es.
+Allons, mon ami, reviens à la raison... Ne me brouille pas avec la
+famille Chopard, avec des gens chez lesquels j'ai toujours mon couvert
+mis... quoique je n'en profite pas souvent maintenant, parce que Rose
+n'aime pas que je dîne en ville; mais songe que ce mariage était
+arrangé, décidé du vivant de ta mère.&mdash;Ma mère aurait été la première à
+le rompre si elle eût pensé qu'il me déplût.&mdash;Je te dis qu'on compte sur
+toi, et qu'il faut que tu épouses... On ne va pas pendant si long-temps
+chez les gens faire la cour à leur fille... on ne boit pas leurs
+liqueurs pour ensuite les planter là... Ça ne se fait pas, cela,
+monsieur... Et que voulez-vous que j'aille dire à Chopard, à sa femme...
+à la tendre Adélaïde, qui m'ont envoyé savoir pourquoi on ne vous voyait
+pas?&mdash;Dites tout ce que vous voudrez!... Faites-leur mes excuses;
+épousez leur fille même si cela vous fait plaisir...&mdash;Il y a quinze ans,
+monsieur, on ne m'aurait pas dit cela deux fois!... monsieur Jean...
+Pour la dernière fois... tu ne veux pas épouser mademoiselle
+Chopard?&mdash;Non, mon parrain.&mdash;C'est décidé?&mdash;Très-décidé.&mdash;Adieu, tu n'es
+plus mon filleul.»<a name="Page_350" id="Page_350"></a></p>
+
+<p>Jean veut retenir et calmer Bellequeue, mais celui-ci est furieux, il a
+enfoncé son chapeau à trois cornes jusque sur ses sourcils, et,
+descendant l'escalier aussi vite que sa jambe le lui permet, il se jette
+dans le fiacre qui l'attendait et se fait reconduire chez lui où il
+arrive en se disant: «Que vais-je aller annoncer à la famille Chopard?
+Comment porter un tel coup à la tendre Adélaïde!... Il n'y a que Rose
+qui puisse me dire de quelle manière je me tirerai de là... Si j'avais
+écouté ses conseils, je ne me serais point occupé de ce mariage.
+Décidément un garçon ne devrait rien faire sans avoir consulté sa
+gouvernante.»<a name="Page_351" id="Page_351"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h3>
+
+<p class="head">LE PÈRE AMBASSADEUR.</p>
+
+
+<p>Bellequeue est rentré chez lui; il s'est jeté dans son fauteuil sans
+demander sa robe de chambre, sans s'apercevoir même qu'il a encore son
+chapeau à trois cornes sur sa tête; Rose se doute bien qu'il s'est passé
+quelque chose d'extraordinaire entre le parrain et son filleul, et tout
+en accourant d'un air empressé avec la robe de chambre et la toque
+écossaise dont elle avait fait cadeau à son maître au jour de l'an, elle
+lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur? comme vous voilà tout
+bouleversé... est-ce votre goutte qui vous est remontée?</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! Rose!... si tu savais... je suis désolé, ma chère
+amie!...&mdash;Qu'est-ce qu'il y a... vous faites peut-être une grande
+affaire de rien?... Voyons... contez-moi cela.&mdash;C'est Jean!... c'est ce
+perfide Jean! qui me met sens dessus dessous...<a name="Page_352" id="Page_352"></a>&mdash;D'abord, je ne crois
+pas que M. Jean soit un perfide!... Ensuite, qu'a-t-il donc fait de si
+mal, ce pauvre jeune homme?...&mdash;Pauvre jeune homme... tu prends toujours
+son parti... il se conduit d'une façon indigne!...&mdash;Comment? est-ce
+qu'il joue? est-ce qu'il fait le diable?&mdash;Bien pis que tout cela... il
+refuse la main de mademoiselle Adélaïde Chopard!...»</p>
+
+<p>Rose recule de quelques pas et se met à rire aux éclats en s'écriant:
+«Et c'est pour cela, monsieur, que vous revenez avec la figure
+renversée!... que vous êtes comme un désespéré!...»</p>
+
+<p>Bellequeue regarde la petite bonne d'un air mécontent en murmurant: «Je
+ne croyais pas, Rose, que vous ririez d'une chose qui me met dans une
+position fort désagréable!... C'est très-mal... Vous me faites beaucoup
+de peine, Rose!....»</p>
+
+<p>Bellequeue paraissait tellement affecté que Rose ne rit plus, mais elle
+se rapproche de son maître et lui dit: «Monsieur, si vous aviez voulu
+m'écouter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas proposé ce
+mariage-là.&mdash;C'est vrai, Rose, je me le rappelle très-bien...
+mais...&mdash;Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous
+rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...&mdash;C'est que,
+Rose...&mdash;Est-ce vous qui deviez épouser mademoiselle Chopard?...&mdash;Non
+sans doute...&mdash;Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans
+s'aperçoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait épouser?&mdash;Je ne dis
+pas...&mdash;Faut-il après tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle<a name="Page_353" id="Page_353"></a>
+Adélaïde, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en
+épousant une femme qu'il n'aime pas...&mdash;Il est certain...&mdash;Est-ce que
+vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garçon que vous avez vu
+naître, que cette grande Adélaïde, qui a toujours l'air de porter des
+socques par-dessus des patins?&mdash;Sans doute j'aime mieux mon filleul...
+mais...&mdash;Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en
+auront aucune obligation, en serez-vous plus avancé; et cela
+changera-t-il rien à la détermination de M. Jean?&mdash;Ma foi non... au
+fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.&mdash;C'est bien heureux...&mdash;Comme tu
+dis, quand je me ferais du mal... ça ne fera pas épouser Adélaïde à
+Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai
+cela aux Chopard...&mdash;Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a
+répondu.&mdash;Cela va porter un coup affreux à la jeune fille!&mdash;Bah! laissez
+donc!... elle est de force à supporter cela!... Tenez, vous avez encore
+votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les
+choses désagréables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit
+une affaire terminée.»</p>
+
+<p>Bellequeue se lève d'un air résolu en s'écriant: «Tu as raison, Rose, il
+faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne
+suis pas encore bien leste et j'ai congédié mon fiacre... je ne pourrai
+jamais aller à pied...&mdash;Il ne manque pas de fiacres dans le quartier...
+descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que<a name="Page_354" id="Page_354"></a> vous serez
+en bas...&mdash;Je dépense terriblement d'argent, aujourd'hui,
+Rose!...&mdash;Voilà ce que c'est que de vouloir faire des mariages...
+Allons; venez, je vais vous donner le bras.»</p>
+
+<p>La petite bonne ne laisse pas à son maître le temps de changer d'avis,
+elle l'entraîne aussi vite qu'il peut aller. Arrivés au bas de
+l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramène bientôt
+devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent
+faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: «Rose, si je
+n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de
+leur dîner.... et il n'est peut-être pas convenable...</p>
+
+<p>»&mdash;Non, non, monsieur,» répond Rose, «il n'est qu'une heure et demie; on
+ne dîne pas à cette heure-là... Allons, tâchez donc d'être ferme... et
+finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et
+qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'être mou comme
+cela!...»</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, Rose poussait son maître sur le marche-pied. Le
+cocher a refermé la portière; la petite bonne lui donne l'adresse, en
+lui disant: «Allez bon train, et vous aurez pour boire.» Le cocher monte
+sur son siège et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue
+arrive devant la porte des Chopard, balançant encore s'il irait ou non.</p>
+
+<p>«Ah! mon Dieu!... me voilà arrivé!» se dit Bellequeue en voyant le
+fiacre s'arrêter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se
+monte la tête, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en
+laissant toujours la portière de son fiacre<a name="Page_355" id="Page_355"></a> ouverte, parce qu'il veut
+être certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, après avoir
+mis son chapeau à cornes presque sur ses sourcils, au risque de déranger
+toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.</p>
+
+<p>La famille était rassemblée: on attendait Bellequeue avec impatience.
+Mademoiselle Adélaïde avait déjà pris trois verres d'eau sucrée à la
+fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui répéter: «Calme-toi,
+mon enfant, notre ami Bellequeue a dit à ton père qu'il ramènerait ton
+futur dans tes bras...»</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, certainement,» disait Chopard en se promenant dans le salon.
+«Bellequeue a pris la chose à c&#339;ur... c'est naturel... parce que quand
+il s'agit d'une affaire d'amour... le c&#339;ur est à tout.»</p>
+
+<p>Ici Chopard se retourne et se mord les lèvres en se disant: «Ah! mon
+Dieu!... le c&#339;ur <i>atout</i>!... J'ai fait un calembourg malgré moi!...
+Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de
+l'esprit, ça vous emporte!...»</p>
+
+<p>Enfin on a sonné. «Les voilà!» s'écrie madame Chopard, pendant que
+mademoiselle Adélaïde cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa
+physionomie la colère doit le céder à l'amour. Mais avant qu'elle soit
+décidée, la porte s'ouvre, Bellequeue paraît seul, il tient son mouchoir
+à sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.</p>
+
+<p>«Vous êtes seul... monsieur Bellequeue!» dit madame Chopard avec
+surprise.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui... oui, madame... je suis seul...» répond<a name="Page_356" id="Page_356"></a> Bellequeue du ton d'un
+homme qui a joué toute sa vie les confidens dans la tragédie.</p>
+
+<p>«M. Jean n'a point jugé à propos de vous accompagner?» dit Adélaïde
+d'une voix étouffée.</p>
+
+<p>Bellequeue qui à tiré d'avance son mouchoir, parce qu'il espérait
+pleurer en entrant, se décide à se moucher et à le remettre dans sa
+poche, en balbutiant avec embarras: «Le jeune Durand... mon filleul...
+Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et
+cependant j'avais un fiacre à l'heure... j'en ai même encore un dans ce
+moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera,
+il n'y a pas de doute.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est demain nouvelle lune,» dit M. Chopard; en prenant une prise de
+tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre
+calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adélaïde se lève
+avec vivacité en s'écriant: «De grâce, mon papa, ce n'est pas pour
+parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne
+puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M.
+Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de
+lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est vrai,» dit alors M. Chopard, en prenant un air mécontent, «il
+ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...»</p>
+
+<p>Bellequeue, se voyant pressé ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en
+clignant des yeux de toute sa force pour tâcher de les rendre humides,
+et dit enfin: «Il m'est bien pénible... il m'est même bien<a name="Page_357" id="Page_357"></a> cruel d'être
+chargé d'un message désagréable... mais enfin, mes chers amis, je ne
+suis pas mon filleul... si je l'étais, certainement...»</p>
+
+<p>Bellequeue s'interrompt pour se moucher très-longuement de manière à
+faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'écrie:
+«Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis
+préparée à tout.»</p>
+
+<p>»&mdash;Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue,» dit
+madame Chopard.</p>
+
+<p>«&mdash;Du moment qu'elle est préparée à tout,» dit M. Chopard, «je ne vois
+pas en effet, mon ami, ce qui vous empêche de toucher le but.»</p>
+
+<p>»&mdash;Je vais donc vous dire ce qui en est,» répond Bellequeue en remettant
+son mouchoir dans sa poche. «Il faut qu'un esprit follet... que le
+diable plutôt ce soit emparé de ce jeune homme... Jean rend justice aux
+vertus... aux charmes... aux qualités solides de la belle Adélaïde; il
+m'en a dit un bien... oh!... un bien!...&mdash;Enfin, monsieur
+Bellequeue...&mdash;Enfin, après m'avoir fait son éloge, il m'a annoncé qu'il
+ne pouvait plus l'épouser...&mdash;Il ne veut plus...&mdash;Je ne dis pas qu'il ne
+veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne
+d'un si grand bonheur...</p>
+
+<p>»&mdash;Maman! je me trouve mal!...» dit Adélaïde en se jetant sur un
+fauteuil.</p>
+
+<p>«Ma fille perd ses sens,» s'écrie madame Chopard en courant près
+d'Adélaïde. «Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...»</p>
+
+<p>»&mdash;Voilà,» dit M. Chopard en courant d'un en<a name="Page_358" id="Page_358"></a>droit à un autre.
+«Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...»</p>
+
+<p>»&mdash;Je vais chercher un médecin,» s'écrie Bellequeue, et, profitant de la
+circonstance, il sort précipitamment du salon, descend l'escalier double
+au risque de trébucher, et se jette dans son fiacre, en criant au
+cocher: «Chez moi... d'où nous venons... ventre à terre... et en
+arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux
+Chopard que ma goutte m'a repris en route.»</p>
+
+<p>Au moment où madame Chopard s'avançait avec un flacon et son mari avec
+un bocal, Adélaïde se relève brusquement et marche à grands pas dans le
+salon en s'écriant: «Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a dû
+dire des raisons... ou du moins il doit en dire...»</p>
+
+<p>»&mdash;Certainement! il faut qu'il en dise...» s'écrie M. Chopard en suivant
+pas à pas sa fille.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh, bien!» dit Adélaïde, «où est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il
+serait parti comme cela?»</p>
+
+<p>»&mdash;Il est allé chercher un médecin, ma fille,» dit madame Chopard;
+«tiens, mon enfant, respire ce flacon...»</p>
+
+<p>»&mdash;Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de médecin... je ne veux
+que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'épouse
+pas!...»</p>
+
+<p>»&mdash;Chère enfant!... comme son c&#339;ur est pris!» s'écrie madame Chopard en
+soutenant sa fille. «Ah! monsieur Chopard, voilà de la passion!...»</p>
+
+<p>»&mdash;C'est de l'essence d'amour!» répond le papa en se frappant le front.
+«Elle aurait mis son mari<a name="Page_359" id="Page_359"></a> dans du sirop!... Cet homme-là ne sait pas ce
+qu'il refuse.</p>
+
+<p>»&mdash;Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,»
+dit Adélaïde en tâchant de reprendre un air plus calme. «Vous sentez
+bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...</p>
+
+<p>»&mdash;Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au
+moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M.
+Bellequeue ne nous a dit que des bêtises...</p>
+
+<p>»&mdash;C'est la vérité,» dit Chopard, «Bellequeue n'a pas dit autre
+chose!...&mdash;Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans
+toute cette affaire!...&mdash;Fort mal!...&mdash;Vous n'avez nullement besoin de
+lui pour parler à M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune
+homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'étais
+un garçon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me
+ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas
+davantage!...</p>
+
+<p>Adélaïde serre la main de son père et rentre dans sa chambre pour se
+livrer à tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est resté avec sa
+femme, qu'il regarde d'un air indécis, en murmurant: «Oui... je ferai
+voir que je suis un homme... et si le gaillard n'épouse pas ma fille...
+il dira pourquoi...&mdash;Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous
+en prie!&mdash;Ah! c'est que j'ai la tête montée... Si je portais à Jean les
+nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes
+sans noyaux...&mdash;Cela pourrait ouvrir les yeux à cet étourdi, et<a name="Page_360" id="Page_360"></a> en tous
+cas, c'est un procédé qui ne peut que le toucher.&mdash;J'ai toujours des
+idées excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur
+chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne
+sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...</p>
+
+<p>M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout
+en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, était resté livré
+à ses réflexions.</p>
+
+<p>Le domestique est allé pour annoncer cette nouvelle visite à son maître,
+mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que
+celui-ci ait répondu à son valet.</p>
+
+<p>«C'est moi, mon cher ami,» dit M. Chopard, fort embarrassé de ses
+bocaux, et regardant autour de lui où il pourra les placer. Jean fait
+signe au domestique de s'éloigner, et s'empresse de présenter un
+fauteuil à Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une
+console, et s'assied en s'essuyant le front.</p>
+
+<p>«Ouf! c'est encore lourd!...&mdash;Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous
+êtes venu à pied avec cela?&mdash;Oui, mon ami.... j'étais si préoccupé, que
+je n'ai pas même songé à prendre une voiture...&mdash;Vous avez bien chaud,
+voulez-vous prendre quelque chose?&mdash;Ma foi, oui... au fait... un petit
+verre de kirch... à condition que vous me tiendrez compagnie!»</p>
+
+<p>Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lèvres pour faire
+plaisir à M. Chopard, qui avale<a name="Page_361" id="Page_361"></a> le kirch en s'écriant: «C'est bon, le
+kirch!... c'est très-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je
+bois plutôt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?&mdash;Non,
+monsieur.&mdash;C'est que j'ai du <i>romarin</i>, oh! oh! oh! fameux celui-là...
+rhum à reins!... hein?»</p>
+
+<p>Jean tâche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: «Ha çà, un
+instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon
+garçon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit
+que vous ne vouliez plus épouser notre fille... Il faut qu'il y ait
+erreur là-dedans, ça n'est pas possible autrement... D'abord, de son
+côté, Adélaïde est toujours très-disposée à vous épouser... vous ne
+pouvez pas vous fâcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller
+trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est
+un bon garçon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profité de l'occasion
+pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des
+groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami...
+Voulez-vous que nous les goûtions?»</p>
+
+<p>»Non, monsieur,» dit Jean en s'approchant d'un air peiné de M. Chopard
+qui semble plus occupé de ses bocaux que du sujet de sa visite. «Je suis
+vraiment désolé, monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir
+chez moi... c'était à moi à me rendre près de vous... Je sens tous mes
+torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre
+fille...&mdash;Bath! est-ce que nous tenons aux<a name="Page_362" id="Page_362"></a> formes nous autres?... Venez
+dîner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous
+prendrons jour pour la noce.</p>
+
+<p>»&mdash;Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le
+résultat de mûres réflexions... C'est avec chagrin que je me vois forcé
+de vous le répéter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux
+qualités précieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus
+être son époux... car... je ne ferais pas son bonheur...</p>
+
+<p>»&mdash;Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en réponds, elle me l'a
+encore dit tout à l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour être
+un bon mari: vous êtes grand, bien bâti, joli garçon...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le
+c&#339;ur d'une femme!...</p>
+
+<p>»&mdash;De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garçon... Est-ce
+que?...</p>
+
+<p>»&mdash;Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me
+semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est là où je vous attendais, mon
+cher ami, vous êtes justement faits l'un pour l'autre. Adélaïde est
+prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fierté... aussi ne
+cesse-t-elle plus de chanter: <i>Tu triomphes bel Alcindor</i>... vous savez,
+avec les roulades... elle la sait tout entière celle-là. Quant à vous,
+mon garçon, nous vous avons vu... nous avons remarqué tous les
+changemens que la passion opérait en vous... c'était aussi visible que
+les prunes qui sont<a name="Page_363" id="Page_363"></a> dans ce bocal... sans noyaux celles-là, et vous ne
+pouvez pas nier...</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous le répète, monsieur, on s'est trompé sur les sentimens que
+j'éprouvais... j'ai agi fort inconsidérément... Je suis très-blâmable
+sans doute... mais à mon âge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer
+franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur
+et celui d'une autre.»</p>
+
+<p>M. Chopard, qui s'aperçoit que Jean n'en veut pas démordre, se lève d'un
+air très-mécontent, enfonce son chapeau sur sa tête et fait quelques
+tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'&#339;il.
+Enfin il s'arrête devant le jeune homme... se pince les lèvres et dit:
+«Tout cela, monsieur, prouve donc que décidément vous ne voulez pas
+épouser ma fille?</p>
+
+<p>»&mdash;Il n'est que trop vrai, monsieur.&mdash;Alors, monsieur, je dois vous
+avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que
+je ne suis pas de ces pères sans caractère qui prennent ces choses-là
+comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces
+pères-ci!... Ah!... Dieu! persil!...» murmure Chopard en se retournant;
+«celui-là s'est fait tout seul.»</p>
+
+<p>Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui répond d'un air
+soumis: «Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si
+vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit
+pas, ordonnez, monsieur, je suis à vous quand vous le désirerez et vous
+ferai raison<a name="Page_364" id="Page_364"></a> avec les armes que vous choisirez, l'épée.... le
+pistolet.... ce qui vous plaira enfin.»</p>
+
+<p>M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en
+s'écriant: «Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon
+cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas
+question d'épée, ni de pistolet... Ce sont de très-mauvaises raisons que
+celles-là!... Mais pour ne plus vouloir épouser ma fille... il faut que
+vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison à
+donner... Voilà ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me
+semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.</p>
+
+<p>»&mdash;Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...&mdash;Il n'y a aucun mal, mon
+cher ami...&mdash;Vous voulez que je vous dise...&mdash;Oui mon garçon, ça me fera
+plaisir... Au moins on sait à quoi s'en tenir.&mdash;Eh bien! monsieur
+Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la
+vérité... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit à mon parrain! Si je
+n'épouse point mademoiselle Adélaïde, c'est que... j'en aime une autre,
+monsieur...</p>
+
+<p>»&mdash;Vous en aimez une autre, mon garçon?&mdash;Oui, monsieur, oui, et c'est en
+vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-être le
+malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je
+ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait
+naître... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse
+l'époux de votre fille? Irai-je lui offrir un c&#339;ur brûlant pour une
+autre?...<a name="Page_365" id="Page_365"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand même
+vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins,
+voilà une raison... une très-bonne raison... et je suis sûr qu'Adélaïde
+en sera satisfaite... Mon garçon, il ne me reste plus qu'à vous
+souhaiter le bonjour... Quant à ces bocaux... je crois que je puis...
+Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en état d'apprécier ce qu'ils
+contiennent.&mdash;Oh! non, monsieur.&mdash;Je vais donc les remporter... Plus
+tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille
+qui attend impatiemment mon retour.»</p>
+
+<p>M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le
+reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est éloigné,
+Jean dit à son domestique:</p>
+
+<p>«Préparez mes effets... Dès demain je déménage, je quitte ce
+logement...&mdash;Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donné
+congé...&mdash;N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux être
+seul... ne pas être dérangé à chaque instant, ne plus recevoir de
+visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans
+la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant
+quelque temps.»</p>
+
+<p>Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement
+qui puisse le recevoir sur-le-champ.</p>
+
+<p>Cependant M. Chopard est arrivé sans accident avec ses bocaux. Adélaïde
+qui, dans son impatience,<a name="Page_366" id="Page_366"></a> s'était mise à la fenêtre pour apercevoir
+plus tôt son père, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que
+madame Chopard la suit en disant: «Voilà M. Chopard... nous allons
+savoir comment il a traité M. Jean.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...&mdash;Oui certes, je l'ai vu,»
+dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. «Et je me flatte
+que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est très-lourd,
+ça...&mdash;Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait
+changé de sentimens?...&mdash;Je vais te détailler tout cela, ma chère
+amie... Celui-ci pèse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parlé au
+jeune homme de la bonne manière... D'abord je ne sortais pas de là... Il
+épousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai réussi.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! mon cher père!... que je vous embrasse!» s'écrie Adélaïde en se
+jetant au cou de M. Chopard. «&mdash;Prends garde, ma chère amie... tu vas me
+faire casser quelque chose.&mdash;Il veut donc bien m'épouser à
+présent?&mdash;Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.»</p>
+
+<p>A cette réponse mademoiselle Adélaïde se laisse aller sur la rampe de
+l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il
+tient, étend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur
+les marches de l'escalier.</p>
+
+<p>A la vue de la liqueur renversée, du vase brisé, des fruits qui roulent
+le long des marches, M. Chopard semble pétrifié, tandis que madame
+Chopard soutient sa fille en s'écriant: «Ah! mon Dieu! c'est<a name="Page_367" id="Page_367"></a> sa onzième
+faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais
+aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...</p>
+
+<p>»&mdash;Madame, j'avais l'air que je devais avoir, «répond M. Chopard d'un
+ton désespéré, et suivant de l'&#339;il les prunes qui dégringolent
+l'escalier. «J'avais rempli ma mission très-honorablement, je m'en
+flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais
+laissé à ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manière
+de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!...
+quel parfum elles avaient!... Ça va embaumer la maison pour huit jours!»</p>
+
+<p>Adélaïde reprend sa fermeté et rentre dans l'appartement; ses parens la
+suivent; M. Chopard, après avoir dit à sa domestique d'aller réparer le
+malheur qui vient d'arriver et de tâcher de sauver quelques fruits du
+naufrage, se rend près de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que
+M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.</p>
+
+<p>«Ma chère amie, il m'a donné une raison... et même une assez bonne
+raison,» dit M. Chopard. «&mdash;Ça n'est pas possible, mon père... on n'a
+point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc
+cette raison...&mdash;Eh bien! ma chère, s'il ne t'épouse plus, c'est...
+qu'il en aime une autre...</p>
+
+<p>»&mdash;Il en aime une autre!» s'écrie Adélaïde en devenant dans le même
+moment rouge, blême et verte. «Il en aime une autre!...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! Dieu! elle va avoir une douzième fai<a name="Page_368" id="Page_368"></a>blesse!» s'écrie madame
+Chopard en s'avançant vers sa fille.</p>
+
+<p>«&mdash;Non, ma mère,» dit Adélaïde, en faisant les yeux furibonds, et se
+levant en fermant les poings. «Non... je n'aurai point de faiblesse pour
+un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un véritable
+amour... comme il est incapable de le connaître!...</p>
+
+<p>»&mdash;Délicieusement parlé!» dit M. Chopard; «certainement qu'il ne connaît
+pas l'amour, ce garçon-là!... et que jamais...</p>
+
+<p>»&mdash;Vous a-t-il nommé l'objet de sa flamme, mon papa?...&mdash;Non... ma foi,
+je n'ai même pas songé à lui demander qui c'était... mais si tu veux que
+j'y retourne.... sans bocal cette fois...&mdash;C'est inutile, papa, je
+saurai qui... je saurai tout... je découvrirai cette noire perfidie...
+je connaîtrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais,
+il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il épousera... je
+l'ai mis dans ma tête, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce
+flacon.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, Adélaïde renversait sur le parquet un flacon plein
+de vieux Cognac; après cet exploit, elle court s'enfermer dans sa
+chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque
+temps ébahis. Enfin la maman s'écrie: «Je n'y comprends plus rien...
+elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...&mdash;Ce que
+je vois, moi, c'est que cette journée a été bien funeste!... Il est fort
+heureux que nous n'ayons<a name="Page_369" id="Page_369"></a> qu'une fille à marier, car la maison y
+passerait.&mdash;Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner à cette chère
+enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien
+aimer...&mdash;Parbleu! en voilà des preuves!... O amour, amour!... tu nous
+pousses à de terribles mouvemens de vivacité!&mdash;Ah! monsieur Chopard!
+dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange
+pour ne point se fâcher.&mdash;C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la
+patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges
+l'eurent.... Ah! Dieu!... les <i>angelures</i>, qu'il est joli celui-là!...
+Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.»<a name="Page_370" id="Page_370"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h3>
+
+<p class="head">L'EMPLOI D'UN AN.</p>
+
+
+<p>Plusieurs mois se sont écoulés depuis la grande soirée, à laquelle
+madame Dorville a rencontré Jean. Les beaux jours sont passés; l'hiver
+est revenu, il a ramené à la ville les femmes à la mode, les petites
+maîtresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des
+bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre
+que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'être éloigné de Paris
+pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer à
+l'étiquette.</p>
+
+<p>Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait à s'y
+retrouver, libre d'être à elle-même, éloignée du tumulte du monde, et à
+l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la
+continuelle répétition ennuie même celles à qui on les adresse. Sans
+doute, Caroline était flattée de<a name="Page_371" id="Page_371"></a> plaire, d'être recherchée, écoutée
+avec plaisir; cependant pour un esprit juste et délicat, ces jouissances
+sont peu de chose; on les goûte par habitude, mais elles tiennent peu de
+place dans une âme aimante et en laissent encore beaucoup pour le
+bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de
+l'amour-propre sont le premier des biens.</p>
+
+<p>L'hiver a aussi ramené Caroline à Paris, elle retourne dans le monde,
+plutôt par habitude que par un goût réel. On lui fait de nouveau la
+cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des
+hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec
+enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre à
+aucun d'eux une préférence marquée. Chacun de ces messieurs est charmé
+du sourire aimable avec lequel on a reçu ses complimens, de la gaîté
+avec laquelle on a écouté les jolies choses qu'il croit avoir dites,
+mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touché le c&#339;ur de la jeune
+veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus
+difficile que de faire sourire devant le monde.</p>
+
+<p>Cependant madame Dorville est parfois rêveuse. A vingt et un ans un c&#339;ur
+tendre éprouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du
+tourbillon du monde, entouré même d'un essaim d'adorateurs, il ressent
+un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre
+compte.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue à Caroline,
+Valcourt était un de ceux qui semblaient le plus épris et qui se
+montraient le plus empressés, le<a name="Page_372" id="Page_372"></a> plus galans près de la jeune veuve.
+Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il
+avait reçu une éducation brillante, et n'était point dépourvu d'esprit.
+Il ne pensait pas que l'on pût lui résister, et cependant c'était cette
+persuasion qui le faisait souvent échouer près des femmes; car la
+fatuité jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir,
+et laisse toujours présumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachés de
+ce défaut.</p>
+
+<p>Valcourt avait trouvé facilement l'occasion de se faire présenter chez
+madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui
+connaissait la famille de notre élégant, avait été son introductrice.
+Valcourt était bon musicien, il avait une jolie voix, mais il défigurait
+son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prétention de
+ses manières; et son cou tendu, son sourire affecté lorsqu'il chantait
+un morceau, détruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix.
+Cependant Valcourt était fort recherché dans le monde où les prétentions
+sont bien moins critiquées que le manque d'usage.</p>
+
+<p>Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait
+des aveux qu'il lui adressait; elle répondait par quelques plaisanteries
+aux déclarations qu'il lui faisait, et traitait légèrement ce qu'il
+semblait vouloir terminer très-sérieusement; car Valcourt était devenu
+amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse être
+amoureux; mais il était piqué de voir Caroline recevoir en riant ses
+hommages, et ne concevait point qu'elle pût rési<a name="Page_373" id="Page_373"></a>ster à ses regards, à
+ses soupirs; le désir de faire la conquête de madame Dorville devenait
+chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu être sans cesse chez
+Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre
+importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller
+quelquefois lui faire sa cour.</p>
+
+<p>Au milieu des plaisirs, accablée d'hommages, et à même par sa fortune de
+satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent été
+entièrement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille
+assez simple, mais fort attachée à sa maîtresse, s'étonnait quelquefois
+de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise
+s'écriait: «Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin?» Caroline
+alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui répondait: «Non,
+Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?&mdash;C'est que
+madame soupirait...&mdash;Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer
+que lorsqu'on a quelque peine?&mdash;Sans doute, madame.&mdash;Tu te trompes,
+Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...&mdash;Ah!... c'est
+drôle! A coup sûr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire
+tout ce qu'on veut... quand on est aimé de tous ses amis, comme madame;
+quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au
+bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment
+d'ennui!&mdash;Tu crois cela, Louise... Ah! ma chère, on s'habitue à tout!...
+Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui<a name="Page_374" id="Page_374"></a> sont au fond
+toujours les mêmes, cessent bientôt de nous séduire. Il doit en être de
+plus vrais... de plus doux!... Quand ma mère vivait, je n'éprouvais
+jamais auprès d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent
+de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont
+chères les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une
+autre valeur... Il y a dans l'intimité de ceux qui s'aiment tant de
+choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette
+ces simples conversations avec ma mère.»</p>
+
+<p>Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait
+aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: «Ah!
+certainement... quand on a sa mère... c'est bien agréable... Mais
+enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore
+avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas
+toujours veuve...»</p>
+
+<p>A cela Caroline ne répondait rien, elle semblait rêver encore, et Louise
+n'osait pas se permettre un mot de plus.</p>
+
+<p>Déjà une partie de l'hiver s'est écoulée, sans apporter aucun changement
+dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu près
+d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emporté sur ses
+concurrens et que c'est lui que madame Dorville préfère; quelques-unes
+de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur
+l'apparence, pensent en effet que le séduisant petit-maître ne tardera
+pas à devenir l'heureux époux de Caroline;<a name="Page_375" id="Page_375"></a> mais celles qui voient plus
+particulièrement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse
+faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.</p>
+
+<p>Jean ne s'était plus présenté chez madame Dorville. Les personnes de sa
+société n'avaient point reparlé de lui. Caroline elle-même n'avait pas
+une seule fois prononcé son nom, et le pauvre Jean semblait totalement
+oublié, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint à
+parler de la fête magnifique donnée l'été d'auparavant par le vieillard
+du faubourg Saint-Honoré.</p>
+
+<p>«C'était fort brillant,» dit une jeune dame. «Comment n'y étiez-vous
+pas, monsieur Valcourt?&mdash;Moi, madame, je crois que j'étais alors à
+Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regretté de ne point
+m'être trouvé à Paris à cette époque; car j'ai su que rien ne manquait
+pour que la fête fût charmante.»</p>
+
+<p>Un coup d'&#339;il lancé à Caroline veut dire que l'on sait qu'elle était à
+la fête et que c'est à elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne
+semble pas y faire attention.</p>
+
+<p>«Oh! ce qui m'a surtout amusée,» reprend la jeune dame, «ce que je
+n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jeté par terre avec sa
+danseuse en dansant l'anglaise!...&mdash;Bah! d'honneur? ça devait être
+délicieux...&mdash;Tu as dû le remarquer aussi, Caroline... Il m'a semblé que
+c'était ce même jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...</p>
+
+<p>»&mdash;Qui?...» dit madame Beaumont, «celui qui sentait si horriblement la
+pipe...&mdash;Justement.&mdash;Était-ce lui, ma chère?...»<a name="Page_376" id="Page_376"></a></p>
+
+<p>Caroline répond avec un peu d'embarras. «Oui... oui... c'était lui.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh! mon Dieu!» s'écrie Valcourt, «comment diable se trouvait-il dans
+une si brillante réunion?</p>
+
+<p>»&mdash;Il me semble, monsieur,» répond Caroline d'un air piqué, «que
+puisqu'il s'est trouvé chez moi, on a bien pu sans se compromettre le
+recevoir ailleurs.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! pardon!... mille pardons, madame,» reprend Valcourt, qui sent
+qu'il a commis une faute. «Je n'ai pu avoir l'intention de vous
+offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons
+tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez...
+mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez
+jamais trouvée en relation avec quelqu'un qui est entièrement hors de
+votre sphère!...</p>
+
+<p>»&mdash;Sans doute,» dit madame Beaumont, «ce jeune homme est fort honnête,
+je n'en doute pas; il a de la fortune, à ce que tu m'as dit, mais tout
+cela n'empêche pas qu'il ne soit fort mal placé dans un salon.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais... il m'y a semblé beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperçu
+à cette fête,» dit Caroline; «peut-être est-ce la timidité qui lui
+donnait cet embarras que vous avez remarqué ici... Mais alors je lui ai
+trouvé plus d'usage... de maintien...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidité qui<a name="Page_377" id="Page_377"></a> lui faisait sentir la
+pipe!...&mdash;Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont échappés!</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! décidément,» s'écrie Valcourt, «madame Dorville a pris
+monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oublié son nom, enfin ce monsieur sous sa
+protection... Mais cela devait être bien drôle de le voir danser
+l'anglaise... s'il dansait comme il a marché en entrant dans ce salon...
+ah! ah! ah!»</p>
+
+<p>Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle répond
+à Valcourt avec un peu d'aigreur: «S'il fallait, monsieur, relever les
+ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le
+monde un seul instant à soi.»</p>
+
+<p>Valcourt ne répond rien, mais il est très-piqué de voir Caroline prendre
+la défense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui.
+Cependant la conversation a changé, il n'est plus question de Jean.
+Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, même
+pour Valcourt, et on sort de chez elle enchanté de la grâce avec
+laquelle elle en fait les honneurs.</p>
+
+<p>Jean est-il donc de nouveau totalement oublié? Si Caroline est rêveuse,
+est-ce à lui qu'elle pense? Est-il présumable qu'une femme du monde,
+accablée d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois,
+qui ne lui pas adressé un mot galant, et qui ne saurait tourner un
+compliment d'une manière convenable? Mais que sait-on? Il se passe au
+fond de notre c&#339;ur des choses si bizarres, que nous serions souvent
+nous-mêmes fort embarrassés de nous expliquer nos sentimens.<a name="Page_378" id="Page_378"></a></p>
+
+<p>Lorsque, après une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle,
+dans la journée ou le soir, elle ne manquait jamais de demander à son
+portier s'il lui était venu du monde. Lorsque c'était quelques jeunes
+gens qui étaient venus lui rendre visite, elle se faisait répéter leur
+nom, puis disait encore: «C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres
+personnes?&mdash;Non, madame,» répétait le concierge, et Caroline rentrait
+chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.</p>
+
+<p>Enfin l'hiver a passé; il a semblé cette fois bien long à Caroline qui
+parle souvent du désir qu'elle éprouve de retourner à sa campagne. Déjà
+les jours sont plus longs, les matinées plus belles, les arbres
+reprennent leur parure, et Louise dit à sa maîtresse: «Nous allons
+bientôt retourner à Luzarche, n'est-ce pas, madame?&mdash;Oh! oui, bientôt,»
+dit Caroline.</p>
+
+<p>Cependant la semaine s'écoule, et on ne part point. Au bout de quelques
+jours Louise dit encore: «Voilà le beau temps qui est revenu... Madame,
+qui désirait si vivement retourner à la campagne, va sans doute partir
+avant peu.&mdash;Oui, la semaine prochaine,» répond Caroline.</p>
+
+<p>Mais la semaine s'écoulait encore sans que Caroline donnât ses ordres
+pour les apprêts du départ, et Louise ne concevait pas que sa maîtresse
+ne fît point au printemps ce qu'elle semblait tant désirer l'hiver.</p>
+
+<p>On est arrivé à la fin de juin, et on est encore à Paris, lorsque
+ordinairement à cette époque on est aux champs depuis deux mois. La
+femme de cham<a name="Page_379" id="Page_379"></a>bre n'ose plus demander à sa maîtresse si l'on partira
+bientôt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on
+fasse tous les préparatifs pour aller à la campagne.</p>
+
+<p>La veille du jour fixé pour son départ, Caroline a eu beaucoup
+d'emplettes à faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on
+n'y emportait pas mille choses de la ville. Après avoir recommandé aux
+marchands de lui envoyer dans la soirée ce qu'elle a choisi, Caroline
+retourne chez elle. Mais à quelques pas de sa maison, un jeune homme
+l'aborde timidement. Caroline lève les yeux et reconnaît Jean.</p>
+
+<p>«Quoi... c'est vous, monsieur!» dit la jeune femme avec une expression
+de surprise qui n'avait rien de désagréable pour celui qui la causait.
+«&mdash;Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous arrêter,
+mais je n'ai pu résister au désir de vous dire adieu... avant votre
+départ pour la campagne.&mdash;Mais, monsieur, si vous aviez ce désir, qui
+vous empêchait de vous présenter chez moi?&mdash;Je voulais, madame, avant
+d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne
+plus être déplacé dans votre société, afin que vous n'eussiez plus à
+rougir de m'y admettre.</p>
+
+<p>»&mdash;A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pensé que jamais...&mdash;Oh! non pas
+vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le
+monde on ne l'est pas, et en vérité je méritais bien que l'on s'étonnât
+de m'y rencontrer.»</p>
+
+<p>Caroline regarde Jean avec étonnement. Le chan<a name="Page_380" id="Page_380"></a>gement de son langage
+répond à celui de ses manières; ce n'est plus cet homme brusque,
+déhanché, au ton commun, à la voix perçante; c'est un jeune homme qui
+semble encore timide, mais dont l'embarras même n'a plus rien de gauche,
+et qui joint à des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux
+qui l'écoutent.</p>
+
+<p>«En vérité,» dit Caroline, «je ne vous reconnais plus... vous n'êtes
+plus le même... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!...
+mais il est tout à votre avantage...&mdash;Ah! madame, s'il était vrai...&mdash;Il
+me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver
+dans le monde.&mdash;Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses à
+apprendre!...&mdash;Comment! est-ce que maintenant vous avez pris goût à
+l'étude?&mdash;Oui, madame...&mdash;Par quel miracle!... car vous étiez ennemi de
+tout travail, à ce que vous m'avez dit...&mdash;En effet, madame, mais je ne
+le suis plus, mes goûts, mes désirs ne sont plus les mêmes, depuis...»</p>
+
+<p>Jean n'achève pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment:
+«On ne vous a pas aperçu de l'hiver, ni dans le monde ni au
+spectacle.&mdash;Non, madame, depuis près d'un an... depuis cette fête où je
+vous ai rencontrée, je me suis livré à l'étude sans relâche... J'aurais
+voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!&mdash;Dans l'âge où
+l'on peut trouver mille distractions, l'étude doit sembler plus
+pénible.&mdash;Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y
+livrais<a name="Page_381" id="Page_381"></a> avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de
+ce monde que maintenant je veux connaître.&mdash;Et vous êtes resté à Paris
+tout ce temps?&mdash;Oui, madame, j'étais là.»</p>
+
+<p>Jean montre à madame Dorville les fenêtres de l'entresol d'une maison
+qui est devant eux.</p>
+
+<p>«Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais
+rencontré!...&mdash;Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis
+près de cette fenêtre, tout en travaillant, mes yeux se portaient
+souvent sur votre demeure... C'est le seul délassement que je me suis
+permis. Lorsque je me sentais fatigué par quelques heures d'études,
+lorsque des difficultés nouvelles, quelques recherches arides me
+rendaient le travail plus pénible, je portais mes yeux sur vos fenêtres,
+et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau désir
+d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer à
+quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement
+avait pour moi un prix inestimable, et je ne désirais plus sortir,
+heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-être vous apercevoir
+encore.»</p>
+
+<p>Caroline est émue; elle a écouté Jean avec un intérêt que chaque mot
+qu'elle entend rend plus vif. Elle éprouve un trouble qui l'étonne. Jean
+ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient
+qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses à se dire, le temps
+passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.</p>
+
+<p>Enfin Jean reprend d'un air craintif: «Ce que je<a name="Page_382" id="Page_382"></a> viens de dire vous
+fâche peut-être, madame, et vous trouvez mauvais que je me sois permis
+de connaître ainsi tous les momens où vous sortiez.&mdash;Pourquoi donc,
+monsieur? vous êtes bien le maître de loger où bon vous semble... de vos
+fenêtres vous apercevez les miennes... il n'est pas étonnant que vous
+les ayez regardées quelquefois... En travaillant contre votre croisée
+vous m'avez vue passer... tout cela est très-naturel... il n'y a rien
+là-dedans dont je puisse me fâcher... Mais un an de retraite, de
+travail... à votre âge! voilà ce qui me paraît le plus
+surprenant!...&mdash;Je vous assure, madame, que cette année a passé bien
+vite, et je voudrais...&mdash;Mais, mon Dieu... je ne pense plus que nous
+causons là dans la rue... Il me semble qu'il serait plus convenable,
+d'être chez moi...&mdash;Je vais vous dire adieu, madame...&mdash;Vous ne voulez
+donc plus venir chez moi, monsieur?&mdash;Oh! pardonnez-moi, madame, mais
+vous avez presque toujours du monde... On ne peut vous parler un
+instant... et je ne me suis pas encore préparé à cette contrainte qu'il
+faut s'imposer dans la société...&mdash;Quel enfantillage! c'est donc pour
+lui seul que monsieur s'est livré au travail, à l'étude, qu'il a pris
+ces manières... polies... aimables... qu'il s'est donné la peine enfin
+de se changer entièrement?&mdash;Ce changement, madame, si j'osais vous dire
+à qui j'en suis redevable...&mdash;Mon Dieu! il faut que je rentre... tout le
+monde nous regarde... Il y a si long-temps que nous sommes là...&mdash;Il me
+semble qu'il n'y a qu'un mo<a name="Page_383" id="Page_383"></a>ment.&mdash;Pour les passans, deux personnes qui
+causent!... il y a de quoi leur faire dix fois retourner la tête.&mdash;Les
+imbéciles! qu'ont-ils à nous regarder?... ils mériteraient...&mdash;Ah! point
+d'emportement!... Songez que vous n'êtes plus le jeune homme
+d'autrefois!...&mdash;Vous avez raison!... mais j'aurais encore bien besoin
+de leçons, et demain vous partez pour la campagne...&mdash;Sans doute, nous
+voici bientôt en juillet; il y a long-temps que je devrais être dans ma
+petite maisonnette. A propos, qui vous a appris que je partais
+demain?...»</p>
+
+<p>Jean rougit en répondant: «Ah! c'est mon domestique... qui demandait
+quelquefois... dans le voisinage... si vous étiez bientôt disposée à
+partir.»</p>
+
+<p>Caroline sourit, puis dit au bout de quelques instans: «Oui, je pars
+demain pour Luzarche... c'est à sept lieues d'ici; connaissez-vous cet
+endroit-là?&mdash;Non, madame.&mdash;C'est fort joli. Les environs surtout sont
+charmans... des promenades si agréables, des sites ravissans...
+Aimez-vous la campagne?&mdash;Je n'y suis point allé depuis long-temps...
+Mais je crois que je m'y plairais beaucoup... avec certaines
+personnes...&mdash;Si vous voulez bien me sacrifier quelques momens... et que
+vous pensiez ne pas trop vous ennuyer avec moi...&mdash;M'ennuyer près de
+vous!... ah! madame, est-ce possible?... lorsque vous voir une minute
+suffisait au bonheur de toutes mes journées.&mdash;Eh bien, monsieur, il faut
+venir à Luzarche... Vous pourrez<a name="Page_384" id="Page_384"></a> d'ailleurs y étudier aussi bien qu'à
+Paris; à la campagne, liberté tout entière, c'est un de ses premiers
+agrémens...&mdash;Vous me permettez donc, madame, d'aller vous y offrir mes
+hommages...&mdash;Oui, monsieur, et j'espère que là ce ne sera pas comme à
+Paris, et que vous voudrez bien passer le seuil de la porte.&mdash;Ah!
+madame, que vous êtes bonne, que je suis heureux de...&mdash;Oh! pour cette
+fois il faut que je vous quitte... On finirait par se mettre aux
+fenêtres pour nous regarder... Adieu, monsieur Durand.&mdash;Adieu, madame.»</p>
+
+<p>Caroline fait un aimable sourire à Jean, qui la salue et reste à sa
+place pour la regarder s'éloigner et la voir plus long-temps. Caroline
+atteint la porte, elle n'a pas retourné la tête pour voir encore Jean...
+Mais peut-être en a-t-elle eu grande envie. Enfin elle est rentrée, et
+Jean, le c&#339;ur ivre de joie, retourne lestement à son entresol.<a name="Page_385" id="Page_385"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h3>
+
+<p class="head">TENTATIVES INFRUCTUEUSES.</p>
+
+
+<p>Nous savons maintenant que depuis près d'un an, c'est-à-dire le
+lendemain de la visite que M. Chopard lui a faite, Jean a quitté son
+logement de la rue de Provence. Jean n'avait d'abord pour but, en
+déménageant, que de se soustraire pendant quelque temps aux visites
+importunes, étant résolu à se livrer à l'étude, et voulant essayer de
+réparer le temps perdu dans sa jeunesse. Mais en sortant de chez lui
+pour chercher un autre domicile, les pas de Jean se sont naturellement
+portés vers la rue Richer; là, il a trouvé le précieux entresol d'où il
+peut apercevoir la maison occupée par madame Dorville. On juge avec quel
+transport il s'y est établi; et là, réalisant le plan qu'il a conçu, et
+aussi impatient de s'instruire qu'il a été jadis ennemi du travail, Jean
+fait venir chez lui un maître de langues, un professeur de géographie,
+d'histoire, de littérature, et un maître de<a name="Page_386" id="Page_386"></a> musique. Son temps est
+partagé également avec chacun d'eux, et souvent, cédant à l'ardeur
+nouvelle qui le domine, Jean passe une partie des nuits à se pénétrer de
+ce que ses professeurs lui ont enseigné dans la journée.</p>
+
+<p>On trouvera que c'est bien peu d'un an pour connaître tant de choses,
+mais lorsqu'on en a la ferme volonté et que la nature nous a doués d'un
+entendement facile, on apprend bien plus vite à vingt et un ans qu'à
+dix; car on comprend et l'on raisonne sur ce que l'on étudie, tandis que
+les enfans n'apprennent pendant long-temps que comme des perroquets.</p>
+
+<p>Malgré cela, comme en un si court espace, il est difficile d'approfondir
+beaucoup de choses, Jean est loin encore d'être en état de parler une
+autre langue que la sienne; mais du moins il s'exprime purement en
+français; il ne raisonnera pas sur la littérature, mais les noms de nos
+grands auteurs et leurs ouvrages ne lui sont plus étrangers; il ne
+prendra plus pour une scène de carnaval les noces de Thétis et Pélée;
+enfin il n'est pas encore capable de faire sa partie sur le violon, mais
+il connaît la musique vocale, la valeur des notes, et saura chanter en
+mesure lorsqu'on l'accompagnera; il s'est surtout beaucoup appliqué à
+l'étude de la musique, car il se souvient toujours du charmant duo
+chanté par madame Dorville à la grande soirée, des choses si tendres
+qu'un jeune homme lui adressait en musique, et Jean s'est promis d'être
+en état de lui chanter aussi de ces choses-là.<a name="Page_387" id="Page_387"></a></p>
+
+<p>En quittant son ancien domicile, Jean a dit qu'il partait pour l'Italie
+et qu'un ami lui achetait ses meubles; par ce moyen il a évité toute
+visite importune. Bellequeue, qui, en sortant de chez les Chopard, est
+allé entortiller sa jambe de flanelle, pour ne plus avoir à se mêler du
+mariage de mademoiselle Adélaïde, Bellequeue ne tarde pas à sentir se
+dissiper la colère qu'il ressentait contre Jean; et, cédant petit à
+petit aux insinuations de sa jeune bonne, il finit par convenir qu'il a
+parlé très-durement à son filleul dans leur dernière entrevue.</p>
+
+<p>«Eh bien!» dit Rose, «il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien
+ridicule que vous restassiez brouillé avec M. Jean, votre filleul, un
+jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour
+mademoiselle Chopard!&mdash;C'est vrai, Rose, ça serait très-désagréable...
+Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de
+Jean.&mdash;Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, désobligeantes,
+comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous êtes très-sec
+quand vous vous y mettez.&mdash;Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien
+imposant!...&mdash;Il faut aller le voir, ce jeune homme...&mdash;Mais il me
+semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce fût lui qui fît la
+première démarche pour se raccommoder avec moi.&mdash;Et s'il n'ose pas... ça
+fait que comme cela on ne finit rien. Écoutez, si vous voulez, j'irai,
+moi, chez M. Jean, au moins comme ça...&mdash;Non, Rose, non,» s'écrie
+Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque écossaise. «Décidément
+j'irai...<a name="Page_388" id="Page_388"></a> Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...&mdash;Pourquoi
+ne pas me laisser le voir d'abord, ça serait bien mieux... N'avez-vous
+pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas
+encore des idées biscornues dans la tête!...&mdash;Non, ce n'est pas cela!...
+je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les m&#339;urs avant
+tout, ma chère enfant.»</p>
+
+<p>Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des
+choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persévère dans
+l'idée d'aller rendre visite à son filleul, se décide à aller
+sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son
+attaque de goutte, il est leste comme à quarante ans, et presque en état
+de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il
+pouvait y avoir alors deux mois d'écoulés depuis la visite qu'il avait
+faite à son filleul.</p>
+
+<p>Mais Bellequeue éprouve un véritable chagrin lorsque, arrivé à la maison
+de la rue de Provence, le portier lui dit: «M. Jean Durand ne loge plus
+ici depuis deux mois, et à cette époque il partait pour l'Italie;
+j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune
+adresse.»</p>
+
+<p>Bellequeue s'éloigne tristement; il rentre chez lui dire à Rose: «Jean
+est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai
+que nous étions brouillés... Mais enfin il devait bien me connaître et
+savoir que mon c&#339;ur ne se fâchait pas comme ma tête!&mdash;Comment! il est
+parti pour l'Italie!» s'écrie Rose; «c'est ben drôle!... Ah!<a name="Page_389" id="Page_389"></a> peut-être
+qu'il aura suivi là quelqu'un... de ses amis...&mdash;Qui donc cela,
+Rose?&mdash;Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est allé en Italie, il
+en reviendra, et je suis bien sûre, moi, qu'il s'empressera de venir
+vous voir, et qu'il ne restera pas fâché avec vous.»</p>
+
+<p>Cependant Rose doute un peu de la réalité de ce voyage, et elle regrette
+beaucoup de n'avoir pas demandé à Jean où demeurait la jolie dame, parce
+qu'elle présume que par-là elle aurait retrouvé les traces du fugitif.
+Rose était femme, elle était fine, et en amour les femmes devinent
+presque toujours juste.</p>
+
+<p>On n'était pas non plus resté oisif chez les Chopard. Mademoiselle
+Adélaïde, après avoir dans sa colère brisé le flacon de Cognac, en
+jurant que le perfide serait son époux, avait paru reprendre de l'empire
+sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer à l'ingrat
+qui l'oubliait. Le papa et la maman étaient enchantés de voir leur fille
+redevenue raisonnable. «Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher
+de sa passion,» disait la maman Chopard, et son époux lui répondait:
+«Elle commence à ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme
+un Jean... Ah! comme ça prête au calembourg! Malgré cela, Adélaïde ne
+s'est pas encore remise à la distillation, et je ne la croirai
+entièrement guérie de son amour, que quand je la retrouverai à
+l'eau-de-vie ou à l'esprit de vin.»</p>
+
+<p>En effet, le calme de la demoiselle n'était qu'apparent. Au bout de
+quelques semaines, Adélaïde<a name="Page_390" id="Page_390"></a> prend un matin le bras de sa maman, elle
+l'entraîne rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean,
+et elle dit à sa mère: «Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et
+informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa
+conduite enfin.»</p>
+
+<p>«&mdash;Quel jeune homme? ma fille,» dit la maman, avec surprise. «&mdash;Comment!
+quel jeune homme!» s'écrie Adélaïde en lâchant le bras de sa mère,
+«est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du
+malhonnête, du monstre... qui s'est joué de mon c&#339;ur!...&mdash;Quoi! ma
+fille, tu penses encore à ce Jean!...&mdash;Si j'y pense!... Ah! ben par
+exemple... si j'y pense!... Je ne fais que ça toute la journée et toute
+la nuit!...&mdash;Je croyais, ma chère amie, que la raison avait
+enfin...&mdash;Ah! il n'est pas question de raison!... ça me tient plus que
+jamais!... Je suis décidée à mettre Paris sens dessus dessous pour
+l'épouser...&mdash;Mais, ma fille...&mdash;Allez donc parler au portier, maman, je
+vous attends là.»</p>
+
+<p>La bonne maman cède aux désirs d'Adélaïde, elle va trouver le portier,
+qui lui répond comme à Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour
+l'Italie; et la maman revient dire cela à sa fille.</p>
+
+<p>«Parti pour l'Italie!» s'écrie Adélaïde en faisant un geste qui finit
+aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors près
+d'elle, lequel trouve très-singulier qu'une dame (car Adélaïde n'a pas
+l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer à
+demander excuse au petit monsieur qui s'éloigne en murmurant et en se
+tâtant le<a name="Page_391" id="Page_391"></a> nez, Adélaïde reprend: «Parti pour l'Italie!... C'est
+peut-être un mensonge... Ma mère, allez demander au portier si ce n'est
+pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache
+rien.»</p>
+
+<p>Madame Chopard tire une pièce de quinze sous de son sac et va l'offrir
+au portier, pais elle revient dire à sa fille: «Ma chère amie, c'est la
+pure vérité.»</p>
+
+<p>Adélaïde fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'écrie:
+«Maman, est-ce que vous n'avez pas demandé quand il
+reviendrait?...&mdash;Mais il ne m'a pas...&mdash;Allez donc lui demander s'il
+doit bientôt revenir.»</p>
+
+<p>Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adélaïde en
+disant: «Le portier n'en sait absolument rien!&mdash;Ce portier-là est une
+fameuse bête!...»</p>
+
+<p>On fait encore quelques pas pour s'éloigner, puis Adélaïde s'écrie: «Je
+m'en vais lui parler moi-même à ce portier... car il n'est pas
+possible... il se sera moqué de vous... et pour quinze sous il devait
+vous en dire plus long que ça... Attendez-moi là.»</p>
+
+<p>Adélaïde laisse sa mère dans la rue et court jusqu'à l'ancienne demeure
+de Jean. Mais malgré ses questions, ses prières, ses demandes cent fois
+répétées, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mère,
+lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine
+affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, à son mari: «Voilà
+son amour qui s'est rallumé plus fort que jamais!&mdash;J'étais sûr qu'il
+était mal éteint...» répond M. Chopard. «Je vous l'ai dit: elle néglige
+ses bocaux, c'est qu'elle<a name="Page_392" id="Page_392"></a> pense à autre chose.&mdash;Il faut lui pardonner,
+un premier amour est bien difficile à effacer de notre mémoire.&mdash;Comment
+savez-vous ça, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu à
+effacer depuis que vous êtes mon épouse?&mdash;Ah! monsieur Chopard, voilà
+une question qui me fait de la peine!...&mdash;C'était un jeu de mots, ma
+chère amie.»</p>
+
+<p>Depuis qu'Adélaïde a passé ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir
+vingt-cinq, et ses parens la considèrent comme une femme forte, bien
+capable de se conduire elle-même; aussi la laisse-t-on sortir seule le
+matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour
+quelques détails de ménage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la
+vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la liberté qu'ils lui
+laissent.</p>
+
+<p>Quelques jours après sa course rue de Provence avec sa mère, Adélaïde y
+retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean.
+Le portier fait sa réponse ordinaire; la grande fille s'éloigne, puis
+elle y retourne deux jours après; elle n'en apprend pas davantage; mais
+elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la
+grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adélaïde
+ne lui glissait de temps en temps une pièce blanche pour se conserver
+ses bonnes graces.</p>
+
+<p>«Ne pas même dire dans quelle ville d'Italie il est allé!» s'écrie
+parfois Adélaïde, «car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien
+loin l'Italie?</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! Dieu! si c'est loin!» répond M. Chopard, qui craint qu'il ne
+prenne envie à sa fille de l'envoyer<a name="Page_393" id="Page_393"></a> y chercher Jean. «C'est un pays
+perdu!... c'est-à-dire que c'est immensément loin!... c'est au-delà
+de... de toutes les montagnes!...&mdash;Bien plus loin que Rouen, où vous
+m'avez menée une fois?&mdash;Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat
+horrible!... On y étouffe toute la journée! et on ne mange que du
+macaroni pour se rafraîchir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur
+les routes; il est très-rare qu'on y arrive sans avoir été dépouillé
+cinq ou six fois en chemin.</p>
+
+<p>»&mdash;Ce n'est pas encore ça qui me ferait peur,» dit Adélaïde; «mais quand
+on ne sait pas de quel côté se diriger... Il aura suivi là sa nouvelle
+conquête!... C'est peut-être d'une Italienne qu'il est devenu
+amoureux... Ces femmes-là sont si coquettes... elles emploient tant de
+manéges pour séduire les hommes...&mdash;Elles emploient même des philtres,»
+dit M. Chopard. «&mdash;Alors je suis sûre qu'on aura fait usage de quelque
+chose comme ça, pour m'enlever le c&#339;ur de M. Jean, car certainement il
+était trop amoureux de moi pour changer naturellement.&mdash;Adélaïde a
+raison,» dit madame Chopard, «on aura jeté un charme sur le jeune homme.</p>
+
+<p>»&mdash;Un charme...,» murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. «Il est
+certain qu'avec un charme...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! si je découvrais cette femme-là!» s'écrie Adélaïde. «Mon papa,
+est-ce bien grand l'Italie?</p>
+
+<p>»&mdash;Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait à la
+fois les Romains, les Italiens et<a name="Page_394" id="Page_394"></a> les Latins!... C'est un pays trois
+fois grand comme la Chine.»</p>
+
+<p>Adélaïde soupire et se tait, car elle aurait été bien tentée de faire un
+petit voyage en Italie.</p>
+
+<p>Depuis le jour où il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue
+n'est pas retourné chez les Chopard. Adélaïde trouve que le ci-devant
+coiffeur s'est très-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens
+sont de son avis.</p>
+
+<p>«Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conquête de M.
+Jean,» dit Adélaïde; «pourquoi ne pas avoir été le premier à nous
+éclairer sur les sentimens de son filleul?...&mdash;Il a eu bien des torts,»
+dit madame Chopard. «&mdash;A coup sûr,» dit M. Chopard, «il nous eût
+éclairés, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune
+homme.&mdash;Il fait très-bien de ne plus remettre les pieds ici!...&mdash;Oh!
+oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir,» s'écrie M. Chopard, «car je
+lui parlerai comme j'ai parlé à son filleul.»</p>
+
+<p>Mais le temps s'écoule, et, malgré ses visites presque quotidiennes au
+portier de la rue de Provence, Adélaïde ne peut rien apprendre sur Jean.
+Persuadée que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne
+pouvant plus résister aux sentimens qui l'agitent, Adélaïde se décide un
+matin à se rendre chez le parrain de Jean.</p>
+
+<p>Il était onze heures, et Bellequeue était sorti depuis peu d'instans,
+lorsque Rose entendit sonner avec violence. «Ah! mon Dieu!» se dit la
+petite bonne, «c'est comme la sonnerie de M. Jean!» Et elle court<a name="Page_395" id="Page_395"></a>
+ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle
+connaissait fort bien, mademoiselle Adélaïde ayant quelquefois
+accompagné son père lorsqu'il allait voir son ami.</p>
+
+<p>«M. Bellequeue est-il chez lui?» demande Adélaïde d'un ton brusque et
+avec l'air peu aimable qui lui était habituel, lorsqu'elle ne daignait
+pas adoucir l'expression de sa physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;«Non, mademoiselle, il n'y est pas,» répond la petite bonne en se
+mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tôt que cela!...&mdash;Il sort
+quand ça lui plaît... Ça serait amusant de rester chez soi de peur qu'il
+ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui
+viennent savent fort bien que parler à moi ou à monsieur, c'est la même
+chose.»</p>
+
+<p>Adélaïde laisse échapper un sourire ironique en murmurant: «Ah! c'est la
+même chose!...» Et Rose fait un léger mouvement de tête en se disant:
+«Cette péronnelle!... voyez c'tembarras.</p>
+
+<p>»&mdash;Reviendra-t-il bientôt?» dit Adélaïde au bout d'un moment. «&mdash;Je n'en
+sais rien,» répond Rose d'un air sec. Adélaïde va s'éloigner. Mais la
+petite bonne, qui désire cependant connaître le motif de la visite de
+mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:</p>
+
+<p>«Ah! monsieur ne peut pas tarder à rentrer, car je me rappelle qu'il m'a
+dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...&mdash;Alors je vais
+l'attendre,» dit Adélaïde en allant s'asseoir dans le<a name="Page_396" id="Page_396"></a> petit salon, et
+Rose la suit avec son plumeau à la main, en se disant: «Tu ne risques
+rien d'attendre, monsieur est allé visiter le cabinet d'histoire
+naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.»</p>
+
+<p>Adélaïde est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste à
+épousseter, à ranger dans le salon, en se disant: «Ah! tu ne veux pas
+parler!... Je te réponds que je te ferai parler, moi.»</p>
+
+<p>Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant
+l'air bien occupé de son ouvrage: «Je crois que c'est mademoiselle qui
+devait être l'épouse du filleul de monsieur...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! vous savez cela!» dit Adélaïde en laissant échapper un sourire
+amer. «&mdash;J'ai déjà dit à mademoiselle que je savais tout... tout ce qui
+intéresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai déjà eu <i>l'honneur</i> de voir
+mademoiselle Chopard.</p>
+
+<p>»&mdash;Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.&mdash;Oh!
+oh! avec <i>papa</i>!» se dit Rose en se retournant pour rire. «Cette petite
+mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore <i>papa</i>... Elle
+devrait tenir aussi une poupée dans ses bras.»</p>
+
+<p>Puis Rose reprend d'un air indifférent: «C'est bien drôle que ce mariage
+soit resté là... car on disait que c'était une chose très-avancée...</p>
+
+<p>»&mdash;Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M.
+Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je
+m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...<a name="Page_397" id="Page_397"></a></p>
+
+<p>«&mdash;Oui! je crois ça!» se dit Rose.</p>
+
+<p>«&mdash;De son côté,» reprend Adélaïde, «M. Bellequeue ne s'est pas conduit
+envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement,
+quand on a toute l'autorité d'un parrain... et sur un jeune homme qui
+n'a plus ni père, ni mère, on peut bien le marier à qui l'on veut.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais dam', mamselle... après tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on
+<i>violente</i> les inclinations de M. Jean?...</p>
+
+<p>»&mdash;Que l'on violente!... n'aurait-il pas été bien malheureux? D'ailleurs
+c'est moi qu'il adorait!...</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! c'est-à-dire que vous avez cru ça,» répond Rose en souriant.</p>
+
+<p>«&mdash;Comment?... Qu'est-ce à dire?» s'écrie Adélaïde en se levant. «J'ai
+cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le
+fond de son c&#339;ur... vous connaissez peut-être le nouvel objet qui
+l'enflamme!... Oui, je suis sûre que vous le connaissez... Parlez, la
+bonne, parlez... parlez donc!....</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! mon Dieu!... comme vous vous échauffez pour un homme dont vous ne
+vous embarrassez plus!...</p>
+
+<p>»&mdash;Que je m'échauffe ou que je ne m'échauffe pas, ce sont mes affaires,
+et je vous prie de me répondre.</p>
+
+<p>»&mdash;Mais il me semble que vous n'êtes pas venue ici pour causer avec <i>la
+bonne</i>!...» répond Rose d'un air moqueur. «Et puisque ce n'est qu'à
+monsieur que vous voulez parler....<a name="Page_398" id="Page_398"></a></p>
+
+<p>»&mdash;Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'était
+au sujet de M. Jean que je voulais voir votre maître. Comme papa est
+très en colère et qu'il a dit que M. Jean ne périrait que de sa main, je
+voulais que M. Bellequeue m'apprit où est ce jeune homme, afin de
+l'engager à éviter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! si ce n'est que ça! je crois que M. Jean n'a pas peur de la
+colère de M. Chopard!... D'ailleurs, <i>mon maître</i> ne peut pas dire où
+est son filleul!... Quant à cet amour que vous avez cru qu'il avait pour
+vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout
+rêveur... oh! c'était bien en effet l'amour qui le rendait comme ça,
+mais je puis bien vous assurer que vous n'en étiez pas cause!...</p>
+
+<p>»&mdash;Achevez... Qui donc aimait-il?» dit Adélaïde en tortillant son
+mouchoir dans ses mains.</p>
+
+<p>«&mdash;Ah! une bien jolie femme... à ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du
+grand genre... élégante... bien tournée...</p>
+
+<p>»&mdash;Que ces hommes sont scélérats!... Vous étiez donc sa confidente, la
+bonne?</p>
+
+<p>»&mdash;Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait
+tout ce qu'il pensait!</p>
+
+<p>»&mdash;Et où a-t-il connu cette femme?</p>
+
+<p>»&mdash;C'est l'une de celles qu'il a sauvées un soir que des voleurs
+venaient de les attaquer?</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouvées dans la rue!...
+quelque malheureuse!...<a name="Page_399" id="Page_399"></a> «Et c'est pour un semblable objet que je suis
+outragée!...</p>
+
+<p>»&mdash;Ça n'est pas du tout une malheureuse! car il paraît, au contraire,
+que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et
+vingt domestiques!»</p>
+
+<p>Et Rose se retourne en se disant: «Faut dire tout ça, parce que ça la
+vexe.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait
+seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est
+Italienne?</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a
+pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais
+il l'aime d'une force...</p>
+
+<p>»&mdash;Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous réponds qu'il ne
+l'épousera pas!...&mdash;Bah! qui l'en empêcherait?&mdash;Moi.&mdash;Vous!&mdash;Oui, la
+bonne, moi!...&mdash;C'est peut-être déjà fait seulement!&mdash;Qu'il ne s'en
+avise pas!... Et le nom de cette beauté extraordinaire?&mdash;Je n'en sais
+rien.&mdash;Vous n'en savez rien?&mdash;Non, M. Jean ne me l'a pas dit.&mdash;C'est
+bien étonnant!... et sa demeure?&mdash;Je n'en sais rien.&mdash;Vous ne savez pas
+la demeure... vous la confidente de M. Jean?&mdash;Non, mamselle, je ne la
+sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce
+serait trahir les secrets de l'amour!...»</p>
+
+<p>Et Rose se dit tout bas: «Faut lui faire croire que je sais l'adresse.</p>
+
+<p>»&mdash;Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire<a name="Page_400" id="Page_400"></a> l'adresse de cette dame?»
+s'écrie Adélaïde en faisant des yeux étincelans.</p>
+
+<p>«&mdash;Mademoiselle, je ne vous la dirai pas,» répond Rose en recommançant à
+épousseter.</p>
+
+<p>«&mdash;La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre
+fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre
+maître, si vous ne me donnez pas cette adresse.»</p>
+
+<p>»&mdash;Vous me ferez chasser!» s'écrie Rose en faisant avec son plumeau
+voler de la poussière sur Adélaïde. «Ah! ben, il est joli, celui-là!
+mais le malheur c'est que <i>mon maître</i> commencera par m'écouter avant
+vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez
+vot' <i>papa</i>, et de ne pas venir faire ici des jérémiades pour avoir un
+mari.»</p>
+
+<p>Ces derniers mots mettent le comble à la colère d'Adélaïde, qui s'écrie:
+«Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique,» et sort
+en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur
+elle en criant: «Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une <i>Danaïde</i>!»</p>
+
+<p>La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre
+résultat. L'année s'écoula sans que l'on eût des nouvelles de Jean qui
+étudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer,
+pendant que Bellequeue s'inquiétait de lui, que Rose s'étonnait de ne
+point le voir arriver, et qu'Adélaïde courait tous les matins chez le
+portier de la rue de Provence.<a name="Page_401" id="Page_401"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h3>
+
+<p class="head">SÉJOUR A LUZARCHE.</p>
+
+
+<p>Jean ne tarde pas à profiter de l'invitation de madame Dorville, car le
+désir d'étudier ne tient pas contre celui d'être auprès de Caroline, et
+d'ailleurs, quand c'est pour plaire à une femme aimable et spirituelle
+que l'on veut refaire son éducation, c'est toujours auprès d'elle que
+l'on prendra les meilleures leçons. Les maîtres nous enseignent la
+science: les femmes nous apprennent à plaire; nous sortons des mains des
+premiers tout fiers de pouvoir montrer notre érudition; nous apprenons
+avec les secondes à cacher la sécheresse du savoir sous les formes
+gracieuses de la galanterie, à aimer de jolis riens qui ont du prix
+parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprès des femmes
+nous savons écouter, et dans le monde c'est le moyen de se faire
+rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!<a name="Page_402" id="Page_402"></a></p>
+
+<p>Jean, qui connaît maintenant les convenances, a laissé à madame Dorville
+le temps d'arriver, de s'établir dans sa maison de campagne; mais après
+six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, monté sur un joli
+cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.</p>
+
+<p>Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant
+de l'endroit habité par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier:
+quand nous touchons au but de nos désirs, il semble qu'une voix secrète
+nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'espérance est
+déjà le bonheur même.</p>
+
+<p>Jean n'a point demandé à madame Dorville dans quelle partie du pays est
+située sa maison, mais il est persuadé qu'il devinera l'endroit qu'elle
+habite. En apercevant une jolie habitation, décorée avec élégance, Jean
+s'écrie: «C'est là...» et il descend de cheval, frappe et demande madame
+Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: «Monsieur, la maison
+de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier à gauche.»</p>
+
+<p>Jean remercie et remonte à cheval, fort étonné que son c&#339;ur ait pu le
+tromper, mais si le c&#339;ur était toujours sorcier, cela exposerait à
+beaucoup de désagrémens.</p>
+
+<p>Enfin on aperçoit la maison tant désirée; elle est moins élégante que
+celle où Jean s'est adressé, mais sa simplicité est de bon goût. Sur le
+devant est une cour fermée par une grille; cette cour est ornée
+d'arbustes et entourée d'un treillage en chèvrefeuille; la<a name="Page_403" id="Page_403"></a> maison a un
+rez-de-chaussée, deux étages et des greniers, et le vestibule du milieu,
+dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrière la maison un
+jardin délicieux.</p>
+
+<p>Jean n'a pas remarqué tout cela, mais il a vu une dame à une fenêtre du
+premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline
+qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mène à la
+grande route. Bientôt le jeune voyageur est auprès d'elle, et Caroline
+trouve que M. Jean se tient fort bien à cheval.</p>
+
+<p>Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive.
+Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: «Vous voyez, madame, que
+je profite de votre invitation.</p>
+
+<p>»&mdash;C'est fort aimable à vous... Je ne vous avais pas indiqué de quel
+côté je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point.
+Êtes-vous fatigué?&mdash;Pas du tout.&mdash;Alors je vais vous faire admirer
+toutes mes possessions, il faut se résigner à cela quand on va visiter
+des campagnards, je ne vous ferai pas grâce d'un rosier... Mais
+auparavant, je dois vous présenter aux personnes qui veulent bien me
+tenir ici fidèle compagnie.»</p>
+
+<p>Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chaussée;
+là, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe à
+lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de
+douze à treize ans. La vieille dame, nommée madame Marcelin, avait été
+amie de la mère de Caroline; elle était peu fortunée et Caroline
+profi<a name="Page_404" id="Page_404"></a>tait de son séjour à la campagne pour engager madame Marcelin à
+venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir.
+La jeune personne, nommée Laure, était fille de gens honnêtes, que des
+malheurs avaient ruinés et qui ne pouvaient donner à leur fille aucun
+talent agréable; Caroline amenait Laure avec elle à sa campagne, et là,
+se plaisait à lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de
+grandes dispositions.</p>
+
+<p>Grâce à cette société, madame Dorville pouvait aussi recevoir à sa
+campagne qui bon lui semblait, sans donner prise à la médisance, ce
+qu'elle n'eût point osé faire si elle l'eût habitée seule.</p>
+
+<p>Jean a salué la vieille dame qui a ôté ses lunettes, et quitté un moment
+ses journaux à son entrée dans le salon. La petite Laure a salué aussi,
+puis elle continue d'étudier sa musique. «Voilà,» dit Caroline à Jean,
+«mes fidèles compagnes dans cette maisonnette. Quand vous voudrez
+augmenter notre société, vous me ferez plaisir. Sans avoir un château,
+on peut encore loger ceux qui veulent bien nous donner quelques jours.
+Du reste, ici, liberté entière: on travaille, on lit, on va se promener,
+on fait ce qu'on veut... A l'heure des repas, seulement, on doit être
+exact. Ensuite on reste avec nous, quand cela plaît; et comme les
+causeries des dames n'amusent point toujours les messieurs, eh bien! on
+souhaite le bonsoir, et l'on rentre chez soi.»</p>
+
+<p>Jean est enchanté de l'aimable réception de Caroline; il aurait
+cependant préféré la trouver seule<a name="Page_405" id="Page_405"></a> dans sa maison de campagne; mais
+être auprès d'elle, c'est déjà beaucoup, et madame Dorville l'a engagé à
+lui donner quelques jours, bonheur qu'il n'osait point espérer.</p>
+
+<p>«Venez voir mes domaines,» dit Caroline en prenant elle-même la main de
+Jean. Celui-ci se laisse conduire, tout ému de sentir la jolie main de
+Caroline tenir la sienne, et charmé que les manières de la bonne
+compagnie permissent cette douce familiarité.</p>
+
+<p>On parcourt le jardin qui est très-vaste. On visite un petit bois de
+noisetiers, une grotte, un pavillon, une prairie. En revenant, Caroline
+montre sa laiterie et jusqu'au pigeonnier, en s'écriant: «Je vous ai
+prévenu que je ne vous ferais grâce de rien.» Jean trouve tout
+admirable, quoiqu'il ne fasse pas toujours attention à ce qu'on lui
+montre, mais il voit partout son aimable conductrice, et pense
+qu'habiter auprès d'elle lui rendrait l'étude bien plus facile.</p>
+
+<p>Caroline conduit son hôte dans une petite pièce où sont plusieurs
+tablettes garnies de livres et de cartons de dessin.</p>
+
+<p>«C'est ici, monsieur, où l'on vient travailler, étudier, ou lire», dit
+la jeune veuve en souriant. Comme j'habite quelquefois cette campagne
+pendant cinq mois de l'année, j'aime à y retrouver les auteurs qui me
+plaisent. Il n'y a là qu'une centaine de volumes, mais lorsqu'ils sont
+bien remplis, convenez qu'ils peuvent encore apprendre bien des choses.
+C'est aussi le salon de dessin, j'y donne tous les jours leçon à Laure.
+Il n'y a que la<a name="Page_406" id="Page_406"></a> musique que nous n'ayons pas ici. Maintenant, monsieur,
+vous voilà de la maison, et lorsque vous me ferez l'amitié d'y venir,
+vous pourrez tant que vous voudrez travailler dans cette pièce que j'ai
+décorée du beau nom de bibliothèque.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! j'y viendrai souvent!... si vous me le permettez, madame... et si
+ma présence ne vous est point importune...» dit Jean en regardant
+Caroline. Celle-ci détourne ses regards des siens en lui répondant: «Si
+votre présence m'était importune, vous aurais-je engagé à venir me
+voir?...&mdash;Mais dans le monde... on dit que l'on se voit sans... sans
+avoir de l'amitié l'un pour l'autre.&mdash;Ici, nous ne sommes pas dans le
+monde; j'y reçois bien parfois des visites dont je me passerais
+volontiers, mais ces personnes-là... je ne les engage jamais à venir
+étudier chez moi.&mdash;Que je suis heureux, madame, d'être du nombre de
+celles que vous voulez bien admettre dans votre intimité!... Comment
+ai-je mérité ce bonheur?&mdash;Votre franchise m'a toujours prévenue en votre
+faveur... Il y a si peu de gens sincères dans le monde!... Je souffrais
+cependant de votre ton... un peu libre... de vos expressions parfois
+communes... Cela me faisait de la peine pour vous... Pardon... je vous
+fâche peut-être.</p>
+
+<p>»&mdash;Bien loin de là, madame. N'est-ce pas de vous que je puis recevoir
+les meilleures leçons?... N'est-ce pas à vous que je dois...»</p>
+
+<p>En ce moment le son d'une cloche se fait entendre. «Voilà l'heure du
+dîner,» s'écrie Caroline,<a name="Page_407" id="Page_407"></a> cette cloche nous l'annonce. Oh! tout se fait
+chez moi comme dans un château. Allons, monsieur, ne nous faisons pas
+attendre.»</p>
+
+<p>Jean suit sa jeune hôtesse. La vieille dame et la petite Laure étaient
+déjà dans la salle à manger. On se met à table. D'abord Jean est encore
+un peu embarrassé; mais bientôt l'amabilité, la gaîté de Caroline, lui
+font perdre cette contrainte qui l'empêchait d'être lui-même. Il se sent
+peu à peu entièrement à son aise, il s'exprime avec plus de facilité, il
+ose dire ce qu'il pense, il ose causer enfin, parce qu'il sait bien
+qu'on ne se moquera pas de lui; pour la première fois, devant Caroline,
+il est gai, il est aimable, il a de l'esprit; et cependant Caroline n'en
+paraît pas étonnée: elle avait deviné que Jean pouvait être tout cela.</p>
+
+<p>Après le dîner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris
+d'être déjà avec Caroline comme avec une ancienne connaissance.
+Cependant il ne se permettrait avec elle aucune liberté, aucune
+familiarité que la plus stricte décence n'autorisât. Mais l'amabilité,
+la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et
+il est tout étonné de voir que l'on peut être très-aimable dans le
+monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose.
+Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au
+piano, et Caroline dit à Jean: «La musique va vous ennuyer? Vous ne
+l'aimez pas?</p>
+
+<p>»&mdash;Pardonnez-moi,» répond Jean, «je l'aime<a name="Page_408" id="Page_408"></a> beaucoup à présent, et je
+commence même à... à chanter un peu.</p>
+
+<p>»&mdash;Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons...
+voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous
+avons là de quoi chanter.»</p>
+
+<p>Caroline se met au piano, Jean se place derrière elle, il choisit un
+morceau qu'il connaît, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup
+mieux et avec expression, parce qu'étant placé derrière la chaise de
+Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est
+une glace, et bientôt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne,
+et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il
+s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.</p>
+
+<p>«Eh bien! pourquoi donc vous arrêtez-vous?» dit Caroline. «Cela allait
+si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut
+travailler.»</p>
+
+<p>Jean achève le morceau. Caroline s'écrie à chaque instant: «C'est
+étonnant... en si peu de temps... savoir déjà si bien chanter... suivre
+la mesure!... sentir la musique!...»</p>
+
+<p>Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans
+ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait
+depuis un an.</p>
+
+<p>«Je sais aussi quelques duos,» dit Jean qui a déjà moins peur de
+chanter. «&mdash;Des duos!... Lesquels?...&mdash;Mais... d'abord celui que vous
+avez chanté... à cette grande soirée où... je vous ai rencontrée.&mdash;Ah!
+je me rappelle: le duo <i>des Aubergistes de<a name="Page_409" id="Page_409"></a> qualité</i>. Le voilà; nous
+allons l'essayer ensemble.»</p>
+
+<p>Jean se sent tout ému en entendant la jolie voix de Caroline, il ose à
+peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on
+le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point
+s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix
+lorsqu'il parle d'amour.</p>
+
+<p>«Nous ferons quelque chose de vous,» dit Caroline; «Laure chante bien,
+elle vous donnera des leçons... Ce serait vraiment dommage de ne point
+faire de vous un bon musicien.»</p>
+
+<p>Jean s'incline; il ne trouve pas encore tout ce qu'il voudrait dire, ou
+peut-être sent-il qu'il ne doit pas encore dire tout ce qu'il pense.</p>
+
+<p>Mais déjà la vieille madame Marcelin a fermé son livre et pris sa
+lumière pour se retirer. Jean ne sait pas encore positivement s'il doit
+se permettre de rester, si on l'a en effet engagé à passer quelques
+jours. Dans son incertitude, il se lève, prend son chapeau, et regarde
+Caroline avec embarras.</p>
+
+<p>«Eh bien! monsieur, qu'allez-vous donc faire?» lui dit la jeune femme en
+allant à lui. «Est-ce que vous partez?...&mdash;Mais, madame... je ne
+sais...&mdash;Mais non, monsieur, vous restez avec nous quelques jours... à
+moins que vos affaires ne vous permettent pas...&mdash;Oh! pardonnez-moi,
+madame!... je suis entièrement libre!... Mais je craignais... Je ne
+savais pas si je devais...»</p>
+
+<p>Caroline sourit encore, puis elle sonne sa femme de chambre. Louise
+paraît, et on lui ordonne de conduire Jean à une des chambres d'amis.<a name="Page_410" id="Page_410"></a></p>
+
+<p>Jean fait un profond salut à la compagnie, et suit la domestique qui le
+conduit à une jolie pièce du second étage où elle le laisse, et Jean se
+met au lit encore tout étourdi de son bonheur, et la pensée qu'il couche
+sous le même toit que Caroline, qu'il est chez elle, qu'il peut y rester
+plusieurs jours, le tient éveillé toute la nuit... Mais on ne peut pas
+avoir tous les bonheurs à la fois; et d'ailleurs en est-ce un de dormir
+lorsque nos idées sont couleur de rose?...</p>
+
+<p>Quand on n'a pas dormi de la nuit, il est naturel de se lever de bonne
+heure. Au point du jour, Jean était sur pied; il commence par donner
+ordre à son domestique de retourner à son logement à Paris, car il ne
+voit pas la nécessité de le garder avec lui chez madame Dorville.
+Ensuite Jean se rend dans les jardins; il parcourt avec délice ces
+allées, ces bosquets, ces ombrages embellis chaque jour par la présence
+de Caroline. Il semblait à Jean que l'air qu'il respirait était plus
+doux, que la nature était plus belle partout où la femme charmante avait
+porté ses pas. Qui de nous n'a connu cette influence causée par l'objet
+aimé, cette magie dont l'amour entoure les amans!... Et il y a des gens
+qui osent dire qu'il n'y a plus de sorciers, de lutins!... lorsqu'un
+enfant transforme pour nous une chaumière en un boudoir délicieux; un
+bois sombre, une grotte obscure en un séjour enchanteur; et que lui
+faut-il pour cela? de beaux yeux... un pied mignon... un petit nez
+retroussé!... Les Armide, les Circé, les Médée, n'en savaient pas plus
+que cet enfant-là.</p>
+
+<p>Jean était absorbé dans ses pensées, arrêté devant<a name="Page_411" id="Page_411"></a> un groupe d'arbres
+près duquel était un banc de verdure. Il regardait ce banc avec
+attention... ou peut-être il ne le voyait pas, car les amoureux sont
+comme les miopes; leurs pensées sont quelquefois bien loin de ce qu'ils
+semblent examiner. Tout à coup une voix bien connue se fait entendre
+près du jeune homme, et lui dit: «Que regardez-vous donc là avec tant
+d'attention?...»</p>
+
+<p>Jean se retourne et dit à Caroline: «Je regardais ce banc de
+gazon...&mdash;Ce banc de gazon! Mais je ne lui vois rien
+d'extraordinaire...&mdash;Je pensais que plus d'une fois, sans doute, vous
+aviez été assise à cette place.»</p>
+
+<p>Jean ne dit rien de plus; mais Caroline est émue de cet aveu si simple,
+si naïf, qui en disait plus que des complimens arrangés avec art, et
+débités avec prétention. Pendant quelques minutes elle reste pensive
+aussi, et Jean ne lui en demande pas le motif.</p>
+
+<p>Mais la petite Laure accourt annoncer que le déjeuner est servi. Déjà
+Caroline a repris sa gaîté, et l'on retourne à la maison. Après le
+déjeuner, madame Marcelin développe avec délices les journaux dont la
+lecture va l'occuper une grande partie de la journée. Caroline et Laure
+montent à la bibliothèque. Jean les suit. Il lit, pendant que ces dames
+dessinent, mais de temps à autre ses yeux ne sont plus sur son livre;
+ils se portent sur son aimable hôtesse, et par hasard, sans doute, les
+regards de Caroline rencontrent souvent ceux de Jean. Alors elle lui dit
+en souriant: «Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne lisez
+pas?&mdash;Pardonnez-moi, madame, c'est que je... méditais<a name="Page_412" id="Page_412"></a> sur ce que je
+viens de lire...&mdash;Ah! c'est très-bien cela, monsieur.»</p>
+
+<p>Le jeune homme mentait alors; mais quand on prend l'usage du monde, il
+faut nécessairement apprendre à mentir.</p>
+
+<p>Quand Caroline et son écolière ont terminé leur leçon de dessin, elles
+laissent Jean dans la bibliothèque, et c'est seulement alors qu'il
+étudie réellement, et qu'il sait ce qu'il lit. Il redescend ensuite au
+salon, et la jeune Laure lui donne une leçon de solfége. Après le dîner,
+on se promène dans le jardin ou dans les environs; puis le soir on
+rentre, et l'on fait encore de la musique.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'écoulent ainsi; Jean est trop heureux pour oser
+davantage. Cependant il adore Caroline, mais il craindrait, en lui
+faisant l'aveu de son amour, qu'elle ne se fâchât, et ne lui permît plus
+d'habiter auprès d'elle. Cette crainte le rend muet; mais si sa bouche
+ne dit point le secret de son c&#339;ur, ses yeux doivent le faire connaître.
+Lorsque, par hasard, Jean se trouve un moment seul avec Caroline, ses
+regards cherchent les siens, il y voit toujours une expression
+bienveillante, mais peut-être n'est-ce que de l'amitié; Caroline est
+bonne, aimable, mais aura-t-elle jamais de l'amour pour lui? Jean ne se
+croit pas digne de posséder son c&#339;ur; il se voit encore ce qu'il était
+autrefois.</p>
+
+<p>Huit jours se sont écoulés rapidement; en restant plus long-temps, pour
+sa première visite, Jean craindrait d'être indiscret, et le matin du
+neuvième, il fait ses adieux.<a name="Page_413" id="Page_413"></a></p>
+
+<p>«Vous nous quittez!» lui dit Caroline. Et sa voix semble encore plus
+douce; l'air de reproche dont elle accompagne ces mots enchante Jean qui
+est prêt à lui répondre qu'il va rester. Cependant il reprend sa
+résolution, et annonce que quelques affaires l'appellent à Paris.</p>
+
+<p>«Si vous êtes long-temps sans revenir,» dit la petite Laure, «vous
+oublierez tout ce que je vous ai appris.&mdash;Vous l'entendez,» dit
+Caroline, «votre maîtresse de musique veut que vous reveniez bientôt...»</p>
+
+<p>La jolie femme n'en dit pas plus, mais ses regards semblaient d'accord
+avec les désirs de Laure. Jean prend timidement la main de Caroline, il
+la presse dans la sienne, il n'ose pas la porter à ses lèvres... Il y a
+encore tant de choses qu'il n'ose pas faire!... Et pourtant autrefois il
+était hardi, entreprenant; mais les extrêmes se touchent, et ce n'est
+plus le Jean d'autrefois.</p>
+
+<p>Il s'est enfin arrache du séjour enchanté, et il se dit en retournant à
+Paris: «Je ne suis pas resté plus long-temps, cette fois, par
+bienséance... Mais, lorsque j'y retournerai, j'y resterai jusqu'à ce
+qu'elle-même me dise de partir.»<a name="Page_414" id="Page_414"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h3>
+
+<p class="head">VISITES, DUEL ET SES SUITES</p>
+
+
+<p>Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus à
+quelques pas; il ne peut espérer de la voir passer dans la rue, les
+journées lui semblent d'une longueur mortelle, l'étude même ne saurait
+le distraire. Après huit jours qui lui paraissent éternels, Jean n'y
+tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. «Si elle paraît
+mécontente de me revoir si tôt, si elle me reçoit froidement», se
+dit-il, «eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si
+ma présence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air
+qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui
+parlerai jamais de mon amour.»</p>
+
+<p>Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas
+mécontente de son empressement à la revoir; livré à cet espoir, il
+presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'écume à
+Luzarche.<a name="Page_415" id="Page_415"></a></p>
+
+<p>Jean est déjà descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui
+sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez
+elle. «J'ons vu madame tout à l'heure descendre au jardin,» répond le
+jardinier. Jean, enchanté, glisse une pièce d'or au domestique, et court
+au jardin sans s'arrêter dans la maison.</p>
+
+<p>Jean connaît tous les détours du jardin, il en a déjà parcouru une
+partie, et n'aperçoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une allée,
+il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle
+l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.</p>
+
+<p>Jean s'arrête; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tête
+pour connaître ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni
+ouvrage, ni dessin; sa tête est appuyée sur une de ses mains, ses yeux
+sont fixés sur le gazon, son sein se soulève doucement, elle est toute
+entière à ses réflexions.</p>
+
+<p>Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: «A quoi... ou à qui
+pense-t-elle en ce moment?»</p>
+
+<p>Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rêverie,
+Caroline tourne subitement la tête, et voit Jean immobile à quatre pas
+d'elle.</p>
+
+<p>«Comment!... c'est vous!... vous, ici!» dit Caroline avec surprise.
+«&mdash;Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous étiez au jardin,
+et je suis venu vous y chercher...&mdash;Et vous restiez là sans me rien
+dire?&mdash;Je vous voyais... n'était-ce pas beaucoup?</p>
+
+<p>»&mdash;Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que<a name="Page_416" id="Page_416"></a> vous prenez trop le ton
+du monde, car vous faites aussi des complimens.&mdash;Des complimens... Non,
+madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincérité
+d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.&mdash;Mon
+Dieu! comme vous avez chaud!... vous êtes tout en nage.&mdash;Je suis venu un
+peu vite...&mdash;Venez donc vous asseoir, au moins.»</p>
+
+<p>Jean ne se fait pas répéter cette invitation, il s'assied près de
+Caroline qui reprend en le regardant avec intérêt: «Quelle folie! se
+fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!&mdash;Mais... pour vous voir plus
+tôt.&mdash;Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?&mdash;Cette
+campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter près de vous, qu'à
+Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu résister à ce que
+j'éprouvais... Peut-être ce désir m'a-t-il fait manquer aux convenances,
+en me ramenant si vite en ces lieux...&mdash;Monsieur Jean, je vous l'ai déjà
+dit, pour ses amis on doit se défaire de ces formes cérémonieuses...
+Est-ce que vous ne voulez pas être le mien.&mdash;Votre ami? ce titre est
+bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...»</p>
+
+<p>Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de
+l'entendre et s'écrie en riant: «Mais, mon Dieu! comme nous voilà
+sérieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et
+j'espère qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on
+ait l'air pensif comme cela.</p>
+
+<p>»&mdash;Eh bien! je serai gai, madame,» répond Jean<a name="Page_417" id="Page_417"></a> en poussant encore un
+gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean
+rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre,
+qu'elle ne peut s'empêcher de rougir et de soupirer aussi.</p>
+
+<p>En ce moment la petite Laure accourt annoncer à sa bonne amie que des
+voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lève en disant à Jean:
+«Allons au salon.... On se doit à la société.» Et Jean la suit en se
+disant: «Les convenances ont aussi leur mauvais côté.»</p>
+
+<p>La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de
+quatre enfans, qui se prétendent voisins de madame Dorville, parce
+qu'ils ont un pied-à-terre à Chantilly, où du reste ils ne sont jamais,
+passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans
+façon, s'installer tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Caroline, qui
+se trouve souvent avec eux à Paris, est obligée de faire accueil à une
+famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la
+femme une sotte remplie de prétention, et les quatre petits garçons des
+diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis
+que le papa ne cesse de répéter: «Oh! vous pouvez laisser mes garçons
+courir partout, ils sont trop bien élevés pour toucher à rien.»</p>
+
+<p>Pendant que Caroline reçoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame
+Marcelin, et dire bonjour à la petite Laure; puis, n'espérant plus être
+un moment seul avec Caroline, il va se rendre à la bibliothèque; mais
+déjà M. Deschamps s'est emparé de lui,<a name="Page_418" id="Page_418"></a> et a commencé, sur les plaisirs
+de la campagne, une conversation qu'il paraît avoir l'intention de
+pousser fort loin, sans laisser à son interlocuteur la faculté de placer
+autre chose que des <i>oui</i> et des <i>non</i>. Fatigué de ce bavardage, Jean
+bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque
+arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses
+réflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas
+comment il sortira de là; mais Caroline, qui s'est aperçue que depuis
+deux heures il est la victime de M. Deschamps, se décide à venir le
+délivrer en lui annonçant que Laure l'attend pour faire de la musique.
+Jean remercie d'un coup d'&#339;il Caroline, et la laisse avec ce monsieur
+qui sait si bien détailler les plaisirs de la campagne.</p>
+
+<p>Jean se flattait que la famille Deschamps partirait après le dîner;
+mais, au dessert, le chef de famille dit à Caroline: «madame Dorville,
+nous venons, sans façons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite,
+nous irons à Écouen, chez M. de Grandfort, où nous resterons quinze
+jours... De-là à Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons
+trois semaines à Beaumont et un mois à Louvre... On nous attend partout;
+nous sommes pris pour tout l'été; mais il faut venir nous voir aussi à
+Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flattés de vous
+recevoir...»</p>
+
+<p>Avant d'inviter les personnes à aller chez lui, M. Deschamps avait soin
+de faire savoir qu'il n'y était jamais. Pendant qu'il parlait, Jean
+regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: «Comment!<a name="Page_419" id="Page_419"></a> vous
+allez garder pendant huit jours ces gens-là chez vous?...» Un léger
+sourire qui parut sur les lèvres de la jolie femme, fît comprendre à
+Jean qu'elle devinait sa pensée. Cependant elle répondit très-poliment à
+M. Deschamps: «C'est fort aimable à vous d'être venu me voir; quelques
+jours plus tard vous ne m'eussiez point trouvée, car on m'attend aussi à
+une campagne voisine, et j'ai promis d'y être dans quatre ou cinq
+jours...</p>
+
+<p>»&mdash;Alors nous ne resterons que cela chez vous,» reprend M. Deschamps,
+«et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.</p>
+
+<p>»&mdash;Voilà cinq jours qui seront bien amusans!» se dit Jean. En effet,
+tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de
+goûter un moment de tranquillité, à moins de sortir de la maison. Le
+matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothèque;
+pas moyen de lui échapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au
+pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent même gentil
+de déraciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la
+voix du papa, se mêlant aux cris de ses quatre garçons, ne permet pas
+d'entendre ce qu'on fait au piano.</p>
+
+<p>Enfin, le cinquième jour, la famille Deschamps prend congé, et M.
+Deschamps, après avoir dit: «Partons pour Écouen,» ne manque pas
+d'engager encore madame Dorville à venir les voir à Chantilly.</p>
+
+<p>Il semble qu'on respire plus librement, débarrassé de la présence de
+personnages ennuyeux. Après le<a name="Page_420" id="Page_420"></a> départ des Deschamps, on reprend chez
+Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se
+voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais à
+mériter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrès
+dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la
+bibliothèque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduité
+au travail; être près d'elle est déjà une douce récompense, et lors même
+qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livré à ses pensées, Jean
+trouve que le temps vole. Près de ce qu'on aime les heures s'écoulent si
+rapidement!</p>
+
+<p>Mais, dix jours après le départ de la famille Deschamps, un joli
+cabriolet s'arrête à la porte de la maison de madame Dorville, et
+bientôt madame Beaumont et M. Valcourt se présentent chez Caroline.</p>
+
+<p>Depuis long-temps Valcourt désirait aller à la campagne de la jeune
+veuve, il avait prié madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y
+avait consenti.</p>
+
+<p>Les dames étaient dans le salon du rez-de-chaussée lorsque les
+nouveau-venus arrivèrent. Caroline les reçoit avec sa grâce habituelle;
+Valcourt demande pardon de la liberté qu'il a prise d'accompagner madame
+Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les
+honneurs de chez soi.</p>
+
+<p>Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'écrie: «C'est un
+séjour délicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie,» madame
+Beaumont annonce à Caroline qu'elle vient lui tenir com<a name="Page_421" id="Page_421"></a>pagnie pour
+quelques jours. «C'est bien aimable à vous,» répond Caroline en
+souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un
+d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.</p>
+
+<p>Jean travaillait dans la bibliothèque, pendant que madame Beaumont et
+Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est montée
+dire à Jean: «Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de
+Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a
+du monde.»</p>
+
+<p>Jean trouve aussi que c'est très-contrariant, non pas seulement parce
+que cela empêche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce
+monsieur et cette dame ne peuvent être aussi ennuyeux que les Deschamps.</p>
+
+<p>Jean va faire une toilette plus soignée avant de descendre au salon,
+puis il se présente avec cette aisance, cette grâce qu'il acquiert
+chaque jour près de Caroline. Tout le monde était réuni, madame Beaumont
+regarde Jean, car sa tournure, ses manières sont tellement différentes
+d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a
+sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits
+expriment la surprise, le dépit qu'il éprouve en le retrouvant chez
+madame Dorville.</p>
+
+<p>Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis
+que madame Beaumont dit tout bas à Caroline: «Ma chère amie, quel est
+donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.&mdash;C'est M.
+Durand...&mdash;Comment!... celui qui avait si mauvais ton?&mdash;Oui, ma chère
+amie.<a name="Page_422" id="Page_422"></a>&mdash;Mais il me fait l'effet de n'être plus le même.&mdash;C'est qu'en
+effet il est entièrement changé... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on
+peut maintenant le recevoir sans se compromettre.»</p>
+
+<p>Ces mots sont accompagnés d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces
+deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est
+désolé de ne rien pouvoir trouver à critiquer dans sa toilette.</p>
+
+<p>La cloche du dîner se fait entendre; Jean présente sa main à madame
+Beaumont. On va se mettre à table: d'abord on y parle peu, chacun semble
+s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas à conter les nouvelles de
+Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins être fort emprunté
+dans la conversation, cherche à le faire causer. Mais au grand
+étonnement du jeune fat, Jean répond fort bien, et s'il ne fait pas de
+périphrases, de métaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des
+termes recherchés, il sait parfaitement soutenir la conversation.</p>
+
+<p>Valcourt se mord les lèvres avec colère; ses yeux se portent, tantôt sur
+Jean, tantôt sur Caroline, et déjà il a glissé dans ses discours
+quelques observations malignes qui n'ont point échappé à la jeune veuve,
+mais auxquelles Jean n'a point fait attention.</p>
+
+<p>Le dîner est terminé, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte
+pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa
+gaîté paraisse un peu forcée, elle n'en fait pas moins mal à Jean qui
+s'éloigne en soupirant, et va se promener dans une allée solitaire en se
+disant: «J'aimais encore mieux la famille Deschamps.»<a name="Page_423" id="Page_423"></a></p>
+
+<p>La nuit ramène tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout
+bas à Jean: «Pourquoi donc n'êtes-vous pas resté avec nous au
+jardin?&mdash;Je craignais... d'être importun...&mdash;C'est très-mal, monsieur...
+Dorénavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.»</p>
+
+<p>Ces mots ont rendu le bonheur à Jean, et Valcourt, qui le voit sourire,
+fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.</p>
+
+<p>On engage Valcourt à chanter; après s'être fait prier long-temps, il y
+consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de
+chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher
+en mariant sa voix à celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est
+assis dans un coin, il écoute; mais après le nocturne, Caroline le prie
+de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas répéter cette
+invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en
+murmurant: «Nous allons voir comment il chante!»</p>
+
+<p>Au grand regret du jeune présomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne
+fait point de cadences, de roulades, il a du goût et de l'expression, ce
+qui vaut beaucoup mieux.</p>
+
+<p>«C'est vraiment très-bien!» dit madame Beaumont, «monsieur a une fort
+jolie voix...&mdash;N'est-ce pas, ma chère amie,» dit Caroline, «qu'il eût
+été dommage que M. Durand n'apprît pas la musique.</p>
+
+<p>»&mdash;C'eût été une perte horrible!» s'écrie Valcourt avec ironie. «Il
+paraît que monsieur a mis le<a name="Page_424" id="Page_424"></a> temps à profit... Car je me rappelle qu'il
+m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'<i>embêtait</i>.»</p>
+
+<p>Caroline est piquée de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean
+se contente de répondre avec beaucoup de tranquillité: «En effet,
+monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je
+voulais mériter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez
+elle de manière à la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.»</p>
+
+<p>Valcourt se mord les lèvres et ne répond rien. Caroline s'empresse de
+parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on
+se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main à madame Dorville,
+et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont répondu.</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espère y
+rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a été aussi matinal
+que lui, il vient parcourir les allées, admirer les fleurs, la volière,
+et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier près
+d'elle. La jolie veuve, qui aperçoit Jean, dirige ses pas de son côté,
+mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de
+fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.</p>
+
+<p>Le déjeuner rassemble la société. Caroline est aimable avec tout le
+monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage.
+Persuadé que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques
+bévues, le jeune fat entame tous les sujets de<a name="Page_425" id="Page_425"></a> conversation; il parle
+littérature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en
+voyant Jean ne point prendre part à la conversation.</p>
+
+<p>«Je vais lire dans le jardin,» dit madame Beaumont. «&mdash;Après le
+déjeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs,» dit
+Valcourt. «&mdash;Moi, je vais étudier à la bibliothèque,» dit Jean.</p>
+
+<p>«&mdash;Étudier?» reprend Valcourt d'un air moqueur. «&mdash;Oui, monsieur,
+étudier.&mdash;Apprenez-vous par hasard à danser l'anglaise?»</p>
+
+<p>Cette question en rappelant à Jean son aventure à la grande soirée, lui
+fait monter le rouge au visage; la colère brille dans ses yeux, mais
+Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est
+enchanté de le mystifier, reprend en ricanant: «C'est qu'on m'a dit que
+vous n'étiez pas heureux à cette danse-là... Et puisque vous êtes en
+train d'apprendre tant de choses, il ne vous en coûtera pas plus
+d'apprendre à danser.»</p>
+
+<p>Jean ne répond rien; il sort de la salle en saluant froidement les
+dames. Caroline prend aussitôt le bras de Laure, Valcourt l'arrête et
+lui demande en souriant si elle va aussi se livrer à l'étude. «&mdash;Je suis
+chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte à vous rendre... Je
+vous prie de ne pas l'oublier.»</p>
+
+<p>Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcés, prouvent à Valcourt
+qu'elle est blessée de ce qu'il a dit à Jean. Le jeune fat est resté
+seul, il retourne au jardin en se disant: «Est-ce que madame Dorville me
+préférerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame
+Dorville a trop bon goût...<a name="Page_426" id="Page_426"></a> Ce grand dadais aura beau étudier,
+aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a été bien sot
+quand je lui ai parlé de l'anglaise!... Il s'est sauvé sans trouver un
+mot à me répondre...»</p>
+
+<p>En ce moment Valcourt lève les yeux et voit Jean qui sortait d'une allée
+voisine et venait droit à lui.</p>
+
+<p>«Monsieur,» dit Jean avec beaucoup de calme, «j'attendais l'occasion de
+vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'est-ce que c'est, monsieur?» dit Valcourt d'un ton impertinent,
+quoiqu'il commençât à croire que Jean avait trouvé quelque chose à lui
+répondre.</p>
+
+<p>«&mdash;Monsieur, en me conseillant d'apprendre à danser l'anglaise, votre
+intention a-t-elle été de m'insulter?</p>
+
+<p>»&mdash;Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois
+compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!</p>
+
+<p>»&mdash;Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec
+étonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme
+vous venez de le faire... Si je n'avais été retenu par la présence de
+ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous répondre.</p>
+
+<p>»&mdash;Ha çà! monsieur, est-ce que vous prétendez me donner des leçons, par
+hasard?&mdash;Justement, monsieur, je veux vous en donner une de
+savoir-vivre...&mdash;Insolent!&mdash;Point de propos, monsieur, et surtout point
+de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous
+vous montiez la tête. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher<a name="Page_427" id="Page_427"></a> cette
+affaire à madame Dorville, et que ce n'est point près des lieux qu'elle
+habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris;
+demain matin à cinq heures j'espère vous rencontrer à la barrière de
+l'Étoile.&mdash;Oui, monsieur, j'y serai.»</p>
+
+<p>Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis
+il monte à la chambre qu'il occupe, fait ses préparatifs de départ et
+descend en réfléchissant s'il doit s'éloigner sans dire adieu à madame
+Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui
+vient à lui.</p>
+
+<p>«Où donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prépare votre
+cheval.&mdash;Je vais... à Paris...&mdash;Vous partez... Eh! pourquoi me quitter
+si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la présence vous fait
+abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je préfère la
+société d'un fat, d'un étourdi, à la vôtre... S'il vous a dit ce matin
+des choses qui vous ont déplu, de grâce n'y faites pas attention... je
+vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on
+regrette d'être forcé d'entendre!»</p>
+
+<p>Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux;
+c'était la première fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa
+bouche, avait tant de douceur que Jean, ému, transporté de plaisir, est
+un moment indécis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le
+rendez-vous est donné, y manquer serait une lâcheté. Il lui répond au
+bout d'un moment: «Je me suis rappelé que j'avais ce soir abso<a name="Page_428" id="Page_428"></a>lument
+affaire à Paris... Mais je reviendrai bientôt je l'espère... demain
+peut-être... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien
+qu'auprès de vous?»</p>
+
+<p>Caroline tend sa main à Jean en lui disant: «Partez donc... et revenez
+bientôt.»</p>
+
+<p>Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la première
+fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte
+à cheval et s'éloigne de Luzarche.</p>
+
+<p>Caroline est retournée tristement au salon, elle y cause quelque temps
+avec les dames. Valcourt vient bientôt se joindre à la société. Il fait
+encore l'aimable, le sémillant, cependant il est moins gai que le matin.</p>
+
+<p>Au dîner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. «Il nous a
+quittés,» dit Caroline, «il avait affaire ce soir à Paris.»</p>
+
+<p>On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, après avoir fait quelques
+tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner à Paris.</p>
+
+<p>«Quoi! vous nous quittez déjà?» dit madame Beaumont. «&mdash;Oui, belle dame,
+j'ai affaire à Paris... Mais j'espère revenir incessamment vous revoir,
+mesdames...</p>
+
+<p>»&mdash;Vous ne me retrouveriez point à cette campagne, monsieur,» dit
+Caroline; «ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.»</p>
+
+<p>Ces mots étaient un congé formel, Valcourt le sent, il est furieux, et
+il s'éloigne en disant: «Adieu donc, madame... mais si vous attendez
+incessam<a name="Page_429" id="Page_429"></a>ment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos désirs
+n'éprouvent quelques contrariétés.</p>
+
+<p>»&mdash;Que veut dire M. Valcourt?» s'écrie Caroline dès que le jeune fat est
+éloigné. «Ce ton persifleur en me quittant...&mdash;Ma foi, ma chère amie,»
+dit madame Beaumont, «Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la
+manière dont vous venez de lui parler.....&mdash;Eh! madame! comment M.
+Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il
+persifle..... il offense même une personne dont il n'avait nullement à
+se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux
+comporté ce matin..... Mais ce départ subit de tous deux..... Ces mots
+échappés à Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pensée!... S'ils
+allaient!...&mdash;Allons, ma chère! ne croyez-vous pas qu'ils vont se
+battre... pour une plaisanterie sur la danse!&mdash;Le ton de M. Valcourt ne
+permettait pas que l'on souffrît une telle plaisanterie.&mdash;Vous avez bien
+vu que M. Durand ne lui a rien répondu.&mdash;Non... devant nous... Mais
+peut-être...&mdash;Allons! voilà de ces idées qui n'ont pas le sens commun.»</p>
+
+<p>Caroline est triste toute la soirée; on se sépare de bonne heure, et le
+lendemain matin, madame Beaumont, mécontente de ce qui s'est passé avec
+son protégé, dit adieu à madame Dorville et retourne à Paris.</p>
+
+<p>Caroline passe la journée dans la plus grande agitation, se plaçant à
+chaque instant à l'une des fenêtres qui donnent sur la route; elle
+oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de<a name="Page_430" id="Page_430"></a> sa
+tristesse, lui demande si elle est indisposée; la petite Laure fait ce
+qu'elle peut pour la faire sourire. «Je n'ai rien..... rien absolument,»
+répond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait
+pas celles qui l'entourent.</p>
+
+<p>Avec la nuit, la tristesse, l'inquiétude de Caroline ont augmenté, car
+Jean n'est pas revenu et n'a pas donné de ses nouvelles. La jeune femme
+se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidèle Louise la suit. Elle
+a remarqué aussi le changement d'humeur de sa maîtresse. Louise, quoique
+fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples
+ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler
+sa maîtresse, dit en la déshabillant:</p>
+
+<p>«Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est allé brusquement hier... sans
+rien dire à personne... Je croyais, moi, qu'il n'était allé que se
+promener dans les environs.&mdash;Non, Louise... il est retourné à Paris...
+Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et
+je suis étonnée...&mdash;Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant
+se plaire chez madame...&mdash;Tu crois, Louise, ah! je voudrais déjà être à
+demain...&mdash;Madame paraît bien agitée... Est-ce qu'il doit arriver
+quelque chose à M. Durand?&mdash;Quelque chose?... J'espère que non...
+Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.&mdash;Mon Dieu!
+est-ce que M. Durand est allé se battre?...&mdash;Je ne vous dis pas cela,
+Louise... Vous êtes d'une curiosité!&mdash;Pardon, madame.»<a name="Page_431" id="Page_431"></a></p>
+
+<p>La femme de chambre avait fini son service, elle s'éloignait, sa
+maîtresse la rappelle.</p>
+
+<p>«Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...&mdash;Oui,
+madame.&mdash;Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir où tout est en
+désordre.»</p>
+
+<p>Louise s'approche du tiroir où il n'y avait rien de dérangé, mais elle
+fait semblant d'y être très-occupée, parce qu'elle voit bien que sa
+maîtresse veut qu'elle reste là. Au bout de quelque temps Caroline lui
+dit: «Louise..... j'ai oublié à Paris bien des choses dont j'ai
+besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que
+vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?&mdash;Si, madame, quand
+vous voudrez...&mdash;Mais le plus tôt possible... demain peut-être... Je
+vous donnerai la note de ce que je veux...&mdash;Oui, madame.&mdash;Si, par
+hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est,
+je crois, notre voisin, rue Richer...&mdash;Oh! alors, madame, je passerai
+naturellement devant chez lui.&mdash;Vous pourriez... Il serait peut-être
+convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade...
+blessé... s'il ne lui est rien arrivé.&mdash;Certainement, madame, que je
+peux demander tout ça...&mdash;Sans dire... qui vous envoie...&mdash;Oui, madame,
+ce sera de moi-même... Mais si en effet il était arrivé quelque chose à
+ce monsieur.&mdash;Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez
+vous-même...&mdash;Oui, madame!...&mdash;Et vous reviendrez ici le plus
+promptement possible!&mdash;Soyez tranquille.»</p>
+
+<p>Caroline congédie sa femme de chambre un peu<a name="Page_432" id="Page_432"></a> plus satisfaite par ce
+qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver
+le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne
+à Louise ses commissions pour Paris.</p>
+
+<p>Jean, accompagné seulement de son domestique, s'était rendu au
+rendez-vous qu'il avait indiqué à Valcourt, et celui-ci ne s'était point
+fait attendre. Le résultat de cette rencontre fut un coup d'épée que
+Jean reçut dans le côté; car, comme élève de Bellequeue, quoiqu'il
+maniât très-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'à
+Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu'à attaquer, et il fut
+vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'être en pareille circonstance,
+et trouvant à Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'était battu avec lui,
+Valcourt aida le domestique à placer son maître dans une voiture, puis
+le salua en le quittant.</p>
+
+<p>La blessure de Jean n'était point dangereuse; mais, dans le trajet, il
+avait perdu beaucoup de sang, il en résulta une grande faiblesse, et
+malgré tout son désir de donner de ses nouvelles à Caroline, le
+lendemain de son duel, il n'était point encore en état de conduire une
+plume; le médecin lui avait même recommandé beaucoup de calme, s'il
+voulait être plus tôt guéri.</p>
+
+<p>Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour
+n'est point satisfait. Jean se désolait d'être retenu sur son lit, et il
+songeait à envoyer son domestique à Luzarche, lorsque Louise parut dans
+son appartement.</p>
+
+<p>Jean fit un mouvement de joie... puis il devint<a name="Page_433" id="Page_433"></a> pâle comme la mort et
+eut une faiblesse, parce qu'il n'était pas encore en état de supporter
+la moindre émotion. La femme de chambre courut lui porter secours en
+s'écriant: «Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien
+raison d'être inquiète, de craindre pour lui...»</p>
+
+<p>Malgré sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant à lui,
+il dit en souriant à Louise: «Quoi!... votre maîtresse a eu la bonté
+d'être inquiète de moi?&mdash;Certainement, monsieur.... c'est-à-dire je dois
+avoir l'air d'être venue de moi-même, mais c'est elle qui m'a
+envoyée...... Vous vous êtes donc battu, monsieur? Vous êtes donc
+blessé?&mdash;Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientôt guéri, je le
+sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame
+Dorville a pensé à moi... Louise, dites-lui bien que sitôt que je serai
+en état de sortir, c'est près d'elle que je me rendrai....&mdash;Oui,
+monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade
+ensuite... D'ailleurs, je suis bien sûre que madame m'enverra savoir de
+vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-même... comme aujourd'hui.
+Adieu, monsieur, je retourne bien vite près de madame, car elle est bien
+pressée de savoir de vos nouvelles.»</p>
+
+<p>Louise s'éloigne, et Jean se sent déjà beaucoup mieux, car la certitude
+que Caroline pense à lui a versé un baume sur sa blessure.</p>
+
+<p>On attendait avec impatience à Luzarche le retour de la jeune fille;
+Caroline avait avoué le sujet de son inquiétude à ses compagnes fidèles,
+et celles-ci<a name="Page_434" id="Page_434"></a> la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure
+aimaient beaucoup Jean, qui était avec elles aimable et sans prétention.</p>
+
+<p>Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille
+dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient pâle et tremblante en
+apprenant que Jean est blessé, tandis que madame Marcelin s'écrie:
+«Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misères!» et
+que la petite Laure dit: «Il ne devrait être permis de se battre qu'à la
+guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.»</p>
+
+<p>Lorsque Louise a rassuré ces dames en leur disant que le médecin a
+déclaré que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe à sa
+femme de chambre de la suivre dans son appartement, et là elle se fait
+répéter les moindres détails de son entrevue avec Jean, interrompant à
+chaque instant Louise en s'écriant: «Pauvre jeune homme!... Il t'a dit
+que j'étais trop bonne... comme si ce n'était pas tout naturel... Je
+suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je
+l'espère, il ne se présentera chez moi...&mdash;Ah! j'aime bien mieux
+monsieur Durand, moi, madame...&mdash;Il t'a donc remerciée, Louise... de ce
+que j'avais... de ce que tu étais allée savoir...&mdash;Oui, madame... il
+prétend que cela le guérira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...&mdash;Si
+je le savais.... si je pensais...»</p>
+
+<p>Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle réfléchit
+qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise,
+elle l'engage à aller s'informer de la santé du jeune blessé, et à lui
+faire<a name="Page_435" id="Page_435"></a> connaître l'intérêt que tout le monde prend à son rétablissement.</p>
+
+<p>Jean se sentait déjà plus fort, et malgré la défense de son médecin, il
+avait passé une partie de ses journées à écrire à Caroline. Il ne
+voulait que la remercier de l'intérêt qu'elle daignait lui témoigner;
+mais son c&#339;ur conduisait sa plume, sa lettre était brûlante, et à chaque
+mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son
+respect.</p>
+
+<p>La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la
+priant de la donner à sa maîtresse; une bourse accompagne la missive. Il
+n'en était pas besoin pour que la femme de chambre se chargeât du
+billet; cependant une bourse donnée avec grâce ne gâte jamais rien, et,
+à son retour à la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa
+commission.</p>
+
+<p>Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'âme de Caroline, elle
+le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire
+encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois
+rêveuse, sa rêverie même semble donner à ses traits une expression plus
+séduisante. Femme qui pense à l'amour doit être encore plus jolie.</p>
+
+<p>Caroline n'ose pas répondre à la lettre de Jean; mais bientôt Louise
+reçoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage à ne point
+oublier d'aller voir le jeune blessé. Jamais Louise n'a fait si souvent
+le trajet de Paris à Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car à son
+arrivée et à son retour, elle fait toujours des heureux.<a name="Page_436" id="Page_436"></a></p>
+
+<p>Louise a revu Jean qui commence à se lever, mais ne peut encore sortir.
+Jean a remis à la jeune fille une autre lettre pour sa maîtresse, et
+cette fois, il ose y dire à Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son
+c&#339;ur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute
+bien fâchée que Jean mourût au lieu de guérir, se décide à lui répondre
+deux mots.</p>
+
+<p>Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois
+des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas à
+lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque
+de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait à Jean: «Qu'elle
+serait bien fâchée de faire son malheur; qu'elle attendait avec
+impatience le moment où ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne
+voulait pas qu'il fît d'imprudence, parce que sa santé était bien chère
+à toutes ses amies de Luzarche.» Et tout cela se trouvait dans les deux
+mots que la jolie main avait tracés. On conçoit l'ivresse, le délire de
+Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie
+Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir blessé, car c'est
+à cet événement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille
+d'une nouvelle lettre pour sa maîtresse, dans laquelle il marque à
+Caroline que sous trois jours il espère être assez bien pour se rendre
+auprès d'elle.</p>
+
+<p>La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux à Jean,
+puis elle est retournée prendre la voiture qui doit la ramener près de
+sa maîtresse,<a name="Page_437" id="Page_437"></a> sans remarquer que dans toutes ses courses elle a été
+suivie par une grande femme qui l'a regardée d'une façon singulière, et
+qui est montée avec elle dans la voiture de Luzarche.<a name="Page_438" id="Page_438"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h3>
+
+<p class="head">ADÉLAÏDE CHEZ CAROLINE.&mdash;LES VOLEURS.</p>
+
+
+<p>On n'a point oublié que mademoiselle Chopard se rendait régulièrement
+tous les jours rue de Provence, à l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle
+y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire.
+Quoique les réponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adélaïde ne
+perdait pas courage. D'ailleurs c'était une occasion de parler de son
+perfide, et cela fait toujours plaisir, même quand cela fait du mal.</p>
+
+<p>L'année s'était écoulée, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune
+homme. On commençait à croire que Jean faisait le tour du monde.
+Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait témoigné tant de
+regret de n'être qu'un âne, s'était décidé à voyager pour revenir
+ensuite très-savant. Rose présumait que Jean était dans quelque château
+auprès de la<a name="Page_439" id="Page_439"></a> jolie femme qui l'avait séduit, et mademoiselle Chopard
+pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme
+qui lui avait jeté un charme ou un sort.</p>
+
+<p>Malgré les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adélaïde était
+encore grandie et engraissée. Ses parens la regardaient avec admiration
+et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les
+amis disaient: «C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste
+là.» Les jeunes filles s'écriaient: «C'est un colosse! Quel malheur de
+devenir comme cela!» Et Rose prétendait que bientôt mademoiselle
+Adélaïde serait forcée de se baisser pour passer sous la porte
+Saint-Denis.</p>
+
+<p>Les Chopard laissaient à leur fille liberté entière, pensant qu'une
+demoiselle aussi bien taillée doit savoir se conduire d'elle-même dans
+le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq
+pied six pouces peut avoir le c&#339;ur aussi tendre qu'une nabotte, et nous
+voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des
+faiblesses humaines.</p>
+
+<p>Quelquefois la maman Chopard proposait à sa fille un nouvel époux,
+Adélaïde lui répondait: «Je n'en veux pas.... Je ne veux épouser que
+Jean!»</p>
+
+<p>Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se
+présentait d'aspirans à sa main; car il y a des hommes qui veulent
+pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considérant
+Adélaïde, on devait craindre que cela ne fût<a name="Page_440" id="Page_440"></a> difficile, ou extrêmement
+fatigant. Madame Chopard se désolait de l'entêtement de sa fille et
+désirait la voir mariée, mais M. Chopard lui répondait: «Elle a le
+temps, il n'y a pas de mal de la laisser se développer... Je veux
+ensuite lui trouver un gaillard bâti en Hercule... parce qu'il faut des
+époux assortis... sans quoi nous pourrions voir un n&#339;ud brouillé... Oh!
+un <i>&#339;uf</i> brouillé!... pas mauvais celui-là!»</p>
+
+<p>Quand on va presque journellement du Marais à la rue de Provence, on
+peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait
+par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on était à la fin
+d'août, le temps était superbe, et Adélaïde aimait à se promener), elle
+aperçut, à la fenêtre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si
+long-temps. C'était en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa
+blessure, prenait un moment l'air contre sa croisée, se transportant en
+imagination à Luzarche.</p>
+
+<p>Adélaïde s'est arrêtée sous une porte cochère, elle s'est assurée que
+ses yeux ne l'ont point trompée; puis, quand le jeune homme a quitté sa
+fenêtre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et
+prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.</p>
+
+<p>«C'est ici que demeure M. Jean Durand?&mdash;Oui, madame, c'est ici.&mdash;Il est
+chez lui dans ce moment, à ce que j'ai cru voir...&mdash;Oui, madame. Oh! il
+ne peut pas sortir... Il vient d'être malade... c'est-à-dire blessé... A
+la suite d'une af<a name="Page_441" id="Page_441"></a>faire... d'une affaire... d'épée... Oh! il paraît que
+M. Durand est solide! qu'il est bon là...&mdash;Comment! M. Durand vient
+d'avoir un duel?...&mdash;Oh! un duel... Après tout, moi.... Je ne sais pas
+trop... C'est son domestique qui m'a dit à peu près ça...»</p>
+
+<p>Adélaïde voit que ce portier-là est un bavard, qui ne demande pas mieux
+que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main
+deux pièces de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche
+une chaise de disponible pour la lui offrir.</p>
+
+<p>«Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui
+s'intéresse beaucoup à lui; ce parent m'a chargée de prendre des
+informations... J'espère que vous voudrez bien me servir. Vous devez
+penser que ce n'est que dans un but honnête!&mdash;Oh! madame, ça se voit
+tout de suite, ça!....&mdash;Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand
+habite votre maison?&mdash;Mais, madame.... attendez donc... C'était peu de
+temps après la mort de ma défunte... Il y a déjà plus d'un an.... un an
+et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis
+veuf!...&mdash;Et il n'a avec lui que son domestique?&mdash;Absolument que
+ça.&mdash;Sort-il souvent?&mdash;Sortir!... Ah! pendant un an il a vécu comme un
+ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!&mdash;En êtes-vous certain?&mdash;Est-ce
+que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma défunte vivait encore,
+elle vous dirait même à quelle heure se lèvent et se couchent tous nos
+locataires.&mdash;Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des
+visites de femmes, sans doute?<a name="Page_442" id="Page_442"></a>&mdash;Non... Oh! pour ça... je vous assure
+qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes
+dans les arts, à ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes,
+<i>néante</i>.&mdash;Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On
+vous aura trompé, portier!&mdash;Oh! ça serait difficile... je ne bouge pas
+de ma loge... Du temps de ma défunte, c'est différent, je sortais
+queuqu'fois... J'allais même au spectacle, à la grande Opéra... Nous
+avions un monsieur qui était employé dans les nuages, pour tirer les
+cordes... Mais à c-t'heure, c'est fini... <i>néante</i>.&mdash;Enfin ce duel,
+cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez
+lui?...&mdash;Ah! c'est différent... j'vais vous dire... Depuis c't'été M.
+Durand est sorti beaucoup... Il a même été parfois huit... dix jours
+sans revenir...&mdash;Il a découché?...&mdash;Il couchait à la campagne... à
+Luzarche, à ce que m'a dit son domestique qui y est allé une fois avec
+son maître.&mdash;Il va à Luzarche... Chez qui?&mdash;Chez une jolie dame... qui
+est not' voisine, qui demeure là-bas... quatre portes plus loin... J'ai
+su ça parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville,
+quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...</p>
+
+<p>»&mdash;Une dame... ici près... Et il va à sa campagne!...» murmure Adélaïde,
+en se levant avec agitation. «Ah! je tiens le fil, enfin!&mdash;Vous avez
+trouvé mon fil!...» dit le portier, en regardant à terre. «&mdash;Vous dites
+que cette dame s'appelle madame Dorville?&mdash;Oui... Oh! je connais les
+voi<a name="Page_443" id="Page_443"></a>sins... Pas si bien que ma défunte, pourtant.&mdash;C'est une femme
+immensément riche, et qui a trois voitures?&mdash;Ah! laissez donc!... Elle
+n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il paraît qu'elle a à
+Luzarche une propriété <i>conséquente</i>.&mdash;Et M. Durand a passé plusieurs
+jours à sa campagne?&mdash;Oh! il n'en sort presque plus... Et dès qu'il sera
+guéri, il paraît qu'il va y retourner....&mdash;Et ce duel! Pourquoi s'est-il
+battu?&mdash;Ah! quant à ça, <i>néante</i>. Je l'ai bien demandé au domestique,
+mais il n'en savait pas plus que moi...&mdash;Et la bonne vient savoir des
+nouvelles de monsieur?&mdash;Elle est déjà venue deux fois... Mais je ne
+crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passée.&mdash;A quelle
+heure vient-elle ordinairement?&mdash;Le matin... c'est-à-dire vers onze
+heures et demie.&mdash;Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur
+le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence
+sur tout ceci!&mdash;Oh! soyez tranquille!... <i>Néante</i>!.... C'est mort!...
+Vous entendez bien que je suis usé sur tout ça!»</p>
+
+<p>Adélaïde regagne à grands pas sa demeure; elle arrive tout effarée, et
+s'écrie en entrant: «Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur
+la voie!...</p>
+
+<p>»&mdash;Qu'est-ce que c'est donc, ma fille?» demande madame Chopard. «Tu
+parais émue?&mdash;Je vous dis, maman, que je vais connaître tout le fond de
+l'intrigue... Je suis sur la voie...</p>
+
+<p>«Quelle voie?» dit M. Chopard; «car enfin, ma<a name="Page_444" id="Page_444"></a> chère amie, il y a voie
+et voix...&mdash;Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai découvert M. Jean....
+que je sais où il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois
+que vous avez été chez lui...&mdash;Se pourrait-il?&mdash;Dieu! qu'elle a
+d'esprit!&mdash;Mais ce voyage?...&mdash;C'était un mensonge!... Il était en
+Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme
+pour qui il m'a abandonnée... Monsieur va passer des quinze jours à sa
+campagne.... Il paraît même qu'il vient de se battre pour elle... Il a
+eu un affaire d'épée; une femme pour qui on se bat, ça ne peut pas être
+grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que
+c'était une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est
+égal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...&mdash;Comment! ma
+fille, tu veux...&mdash;Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me
+venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous
+les jours chez des portiers pour que ça se passe en complimens.&mdash;Mais,
+ma chère amie....&mdash;Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou
+je vais me trouver mal.</p>
+
+<p>»&mdash;Il faut la laisser suivre ses idées,» dit madame Chopard, «c'est le
+plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.&mdash;Je
+suis de cet avis-là,» répond M. Chopard. «Après tout, une femme de sa
+taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on
+a un si beau port... Joli celui-là.»</p>
+
+<p>Le lendemain Adélaïde rôdait à neuf heures du<a name="Page_445" id="Page_445"></a> matin dans la rue Richer,
+de crainte de manquer l'arrivée de la femme de chambre. A dix heures
+elle va s'installer dans la loge du portier, et les pièces blanches de
+M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin à onze heures
+et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et
+monte.</p>
+
+<p>«Vous ne lui parlez pas,» dit le portier à Adélaïde.&mdash;Non... J'aime
+mieux qu'elle ne me voie point.&mdash;Ah!... alors... <i>néante</i>!... A votre
+place j'aurais un peu jasé avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait
+causer... C'est ma défunte qui savait joliment entamer les
+conversations.»</p>
+
+<p>Adélaïde laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec
+impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne
+tarde pas à reparaître; elle sort de la maison. Adélaïde quitte la loge
+et suit la domestique qui, après être entrée un moment à la demeure de
+Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que
+mademoiselle Chopard y est montée avec elle.</p>
+
+<p>Pendant la route, Louise, placée derrière Adélaïde, ne l'a point
+remarquée, et mademoiselle Chopard a gardé le silence, ne parlant à
+aucun des voyageurs. On arrive bientôt à Luzarche, Louise se hâte de se
+rendre près de sa maîtresse, et Adélaïde va dans l'endroit tâcher
+d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.</p>
+
+<p>Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus
+à cacher ce qu'elle éprouve, et laisse éclater sa joie en apprenant que
+sous peu de<a name="Page_446" id="Page_446"></a> jours il sera près d'elle. Elle questionne Louise sur
+l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois répéter les
+moindres détails sur le plaisir que sa lettre a causé à Jean; puis
+Caroline se dit: «Oui, il m'aime! Oh! il m'aime réellement, je n'en
+saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son désir de me
+plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le
+payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en
+secret... que malgré moi je pensais à lui?... Ne suis-je pas ma
+maîtresse, et maintenant n'est-il pas digne d'être mon époux?...»</p>
+
+<p>Caroline s'est livrée à ces douces pensées, elle se répétait encore que
+c'était pour elle que Jean s'était adonné à l'étude et avait perdu ces
+manières communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gâtaient les
+heureux dons qu'il avait reçus de la nature. Elle s'était retirée dans
+son appartement pour y rêver à son aise à son amour, lorsque Louise vint
+dire à sa maîtresse qu'une grande dame demandait à lui parler. «Quoi!
+encore une visite de Paris?&mdash;Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos
+connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si
+énorme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je
+crois qu'elle était dans la voiture avec moi en revenant.&mdash;Voyons donc
+cette dame.»</p>
+
+<p>Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait
+entrer dans le salon où étaient Laure et madame Marcelin. Le premier
+soin d'Adélaïde est de toiser sa rivale de la tête aux pieds... Le<a name="Page_447" id="Page_447"></a>
+résultat de l'examen est un air de très-mauvaise humeur, car on ne
+pouvait pas trouver Caroline laide.</p>
+
+<p>«Que désire madame?» demande la jolie femme avec ce ton doux et cette
+voix charmante qu'elle ne saurait changer. «Je désire, madame... vous
+parler en particulier,» répond Adélaïde en fronçant les sourcils et
+montrant le bout de sa langue.</p>
+
+<p>Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui répond:
+«Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles,
+et je pense que ce que vous avez à me dire n'est point un
+mystère...&mdash;Pardonnez-moi, madame, c'est très-mystérieux.»</p>
+
+<p>Caroline ne peut s'empêcher de sourire, mais elle fait passer
+mademoiselle Chopard dans une autre pièce, tandis que la petite Laure
+dit à madame Marcelin: «On dirait que cette dame-là est un homme habillé
+en femme!»</p>
+
+<p>Caroline présente un siége à Adélaïde et s'assied en attendant qu'elle
+s'explique. Adélaïde est plus embarrassée qu'elle ne le pensait devant
+madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les
+environs, et les gens honnêtes imposent beaucoup plus que les autres;
+cependant elle a formé son plan d'après ce qu'elle a appris, et elle
+commence.</p>
+
+<p>«Madame est madame Dorville?&mdash;Oui, madame.&mdash;Moi, madame, je suis
+demoiselle et j'ai eu vingt et un ans à la Saint-Jean.&mdash;Pardon,
+mademoiselle, mais on peut se tromper.&mdash;Il est vrai que je suis
+très-formée pour mon âge, mais aussi je resterai vingt ans comme
+cela.&mdash;Je n'en doute pas, ma<a name="Page_448" id="Page_448"></a>demoiselle.&mdash;Au reste, madame, si je ne
+suis pas mariée, je devrais l'être... depuis long-temps déjà!... et
+c'est vous, madame, qui êtes cause que je suis encore fille.&mdash;Moi,
+mademoiselle?&mdash;Oui, madame, vous-même. Vous connaissez M. Jean Durand?</p>
+
+<p>»&mdash;Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle,» répond Caroline en
+rougissant malgré elle, et commençant à prendre beaucoup plus d'intérêt
+à la conversation.</p>
+
+<p>«&mdash;Vous avez là, madame, une bien mauvaise connaissance!&mdash;Comment,
+mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.&mdash;Oui, madame, je vais
+m'expliquer. C'est pour ça que je suis venue. Vous saurez, madame, que
+je me nomme Adélaïde Chopard, fille de gens avantageusement connus, je
+m'en flatte; mon père est un ancien distillateur retiré au Marais... et
+quand je veux me mêler de mettre quelque chose à l'eau-de-vie, ça
+pourrait s'y conserver comme les momies d'Égypte...&mdash;Mademoiselle, ce
+n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?&mdash;Non, madame,
+mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de
+l'éducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.&mdash;J'en suis
+persuadée, mademoiselle.&mdash;Enfin, madame, pour en revenir à M. Jean
+Durand, vous saurez que nous étions amis intimes de ses parens... et
+que... dès l'âge le plus tendre on avait résolu de nous unir.&mdash;De vous
+unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?&mdash;Oui, madame, moi-même.&mdash;Mais
+souvent les projets formés par<a name="Page_449" id="Page_449"></a> des parens ne plaisent nullement à leurs
+enfans.&mdash;Oh! madame, cela nous plaisait très-fort au contraire... Nous
+étions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au <i>papa</i> et à la
+<i>maman</i>... M. Jean ne pouvait pas être un jour sans me voir; c'est au
+point que dans le quartier on nous appelait <i>Paul et Virginie</i>.»</p>
+
+<p>Caroline a peine à cacher l'impression que lui fait le récit d'Adélaïde,
+et celle-ci, qui s'aperçoit du trouble qu'elle lui cause, jouit déjà de
+sa vengeance, et se décide à sacrifier même sa réputation pour perdre
+Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adélaïde avait une manière
+d'adorer les gens bien agréable pour l'objet de sa passion; mais les
+femmes qui aiment ainsi sont rarement payées de retour. L'amour
+véritable ne ressemble jamais à la haine.</p>
+
+<p>«Enfin, mademoiselle?...» dit Caroline en s'efforçant de cacher son
+agitation. «&mdash;Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se
+développait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le
+répéter... Il devenait si brûlant... que nos parens jugèrent qu'il était
+temps de nous marier. Quand la mère de mon futur mourut, nous étions
+fiancés depuis six semaines; cet événement retarda notre mariage; mais
+je pensais que ce n'était reculé que pour mieux sauter... Je regardais
+déjà M. Jean comme mon mari... Il était souvent seul avec moi... Il
+était si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...</p>
+
+<p>»&mdash;Je vous comprends, mademoiselle... Il est<a name="Page_450" id="Page_450"></a> inutile de m'en dire
+davantage,» dit Caroline qui respire à peine.</p>
+
+<p>«&mdash;Eh bien! madame, croiriez-vous qu'après tout cela... lorsque je
+devais regarder M. Jean comme ma propriété... lorsque mes parens avaient
+fait les dépenses et tous les préparatifs de notre union... cet ingrat,
+ce perfide, a tout à coup cessé de revenir chez nous, et fait dire à mon
+père qu'il ne pouvait plus m'épouser parce qu'il était amoureux de vous
+et que vous comptiez sur sa main?</p>
+
+<p>»&mdash;M. Jean a dit cela, mademoiselle?&mdash;Oui, madame; oh! il est bien
+capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connaît
+Adélaïde Chopard... s'il a dû l'épouser; si le jour de notre mariage n'a
+pas été fixé... si son parrain ne s'était point fait faire un pantalon
+collant pour le bal, et, à moins qu'il ne soit le plus fourbe des
+hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me
+démentir.»</p>
+
+<p>Caroline s'est levée, elle marche avec agitation dans la chambre;
+Adélaïde la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:</p>
+
+<p>«Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est à l'insu de
+mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Après tout ce que j'ai
+fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'épouse point,
+je suis résolue à me porter aux plus grandes extrémités. Je sais que
+c'est pour vous qu'il m'a abandonnée... Mais je sais aussi, madame, que
+vous êtes excessivement vertueuse,<a name="Page_451" id="Page_451"></a> et capable des plus grands
+sacrifices!... J'ai pensé que vous seriez touchée de mon amour... de ma
+situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime
+encore malgré sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis
+décidée à venir vous trouver... et à vous avouer avec candeur ma
+malheureuse position.</p>
+
+<p>»&mdash;Vous avez bien pensé de moi, mademoiselle...» répond Caroline en
+cherchant à surmonter son émotion. «Je serais désolée d'être cause de
+votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu
+supposer que j'accepterais sa main... Il n'a même pas été question
+d'amour entre nous... J'avais de l'amitié pour monsieur Durand... mais
+je n'avais rien que cela... Je vous le répète, mademoiselle, si monsieur
+Durand veut retourner à vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la
+première à l'y engager... Au point où en sont les choses... un homme
+d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.</p>
+
+<p>»&mdash;Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous!» s'écrie Adélaïde, «et
+ma reconnaissance...</p>
+
+<p>»&mdash;Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette
+résolution me coûte peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me
+supposant de l'amour pour monsieur Durand.</p>
+
+<p>»&mdash;En ce cas, madame, je vais m'éloigner légère comme une plume! J'ai
+tout lieu de croire que l'inconstant reviendra à moi dès qu'il
+n'espérera plus séduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si
+madame doutait de la vérité de tout<a name="Page_452" id="Page_452"></a> ce que je viens de lui dire, je la
+prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura
+que les Chopard...</p>
+
+<p>»&mdash;Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est
+inutile...&mdash;Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement à M. Jean, et
+vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas
+abuser plus long-temps de vos momens; je retourne à Paris, dans le sein
+de ma famille qui pourrait être inquiète de mon absence. Rappelez-vous,
+madame, que de vous dépend le bonheur d'une victime de l'amour, et des
+promesses d'un fiancé.&mdash;Il ne dépendra pas de moi, mademoiselle, que
+monsieur Durand fasse son devoir.»</p>
+
+<p>Adélaïde fait à Caroline une profonde révérence; celle-ci la reconduit
+jusqu'au vestibule. Là, après une nouvelle révérence, encore plus
+profonde que la première, Adélaïde s'éloigne, et va prendre une petite
+voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir même à
+Paris. Mais Adélaïde est trop contente du succès de sa démarche pour
+regarder à l'argent, et elle fait sauter les écus du papa Chopard en se
+disant: «Les voilà brouillés... brouillés à mort, j'en suis sûre!...
+Cette femme-là aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au
+fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son
+pardon... D'ailleurs j'aurai l'&#339;il sur eux... Je ne suis pas brouillée
+avec les portiers, moi.»</p>
+
+<p>Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caro<a name="Page_453" id="Page_453"></a>line, cédant à la douleur
+qu'elle s'est efforcée de contenir, va s'enfermer dans son appartement,
+et là donne un libre cours à ses larmes! «Comme il m'a trompée!» se
+dit-elle, «moi, qui le croyais la franchise même... Avoir abusé de cette
+femme... de cette demoiselle!... Après une promesse de mariage... se
+jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!...
+Mais si cela n'était pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que
+cette demoiselle l'aime bien pour s'être décidée à un pareil aveu... Et
+lui. Il l'a aimée aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur
+goût... Mais je sois injuste peut-être... Cette femme peut paraître fort
+bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez
+trompée!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un
+an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abusé d'une
+femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'épouserai jamais
+un homme que je n'estime pas.»</p>
+
+<p>On s'aperçoit bientôt dans la maison du changement qui s'est fait dans
+l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en
+demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle
+n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lèvres de sa maîtresse,
+Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend
+un ton plus sévère, et lui défend à l'avenir de l'entretenir de M.
+Durand. Louise, tout étonnée, se tait, mais elle se dit: «C'est depuis
+la visite de cette grande dame que ma maîtresse n'est plus la<a name="Page_454" id="Page_454"></a> même....
+Cette grosse femme-là aurait bien dû rester à Paris.»</p>
+
+<p>Deux jours se sont écoulés depuis la visite d'Adélaïde à Luzarche.
+Caroline est toujours triste; mais à chaque instant elle semble plus
+agitée, car d'après ce que Jean lui a écrit, le moment approche où elle
+va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle
+Chopard lui a dit la vérité. Les personnes qui habitent avec madame
+Dorville désirent aussi avec ardeur l'arrivée du jeune homme, car elles
+pensent que sa présence dissipera la tristesse de Caroline.</p>
+
+<p>On dit que le bonheur est le meilleur médecin, et en effet la
+satisfaction de l'esprit, le contentement de l'âme, sont d'excellens
+baumes pour les blessures du corps. Le billet de Caroline avait hâté la
+guérison de Jean, et trois jours après l'avoir reçu, il part de Paris,
+brûlant d'amour, et se livrant aux plus doux rêves que puisse se créer
+un amant qui vient d'apprendre qu'il est aimé.</p>
+
+<p>Jean n'est cependant pas allé au grand galop cette fois, car il est
+encore trop faible pour se tenir à cheval. Un cabriolet l'amène jusqu'à
+sa destination. Louise, qui le voit descendre de voiture, court
+au-devant de lui en s'écriant: «Ah! que je suis contente de vous voir,
+monsieur!...&mdash;Merci, ma bonne Louise... Et ta maîtresse!...&mdash;Elle est au
+salon... Ah! j'espère que vous allez lui rendre sa gaîté,
+d'autrefois!...&mdash;Que veux-tu dire?&mdash;Que madame n'est plus la même depuis
+quelque jours... Nous ne pouvons deviner ce qu'elle a!»<a name="Page_455" id="Page_455"></a></p>
+
+<p>Jean n'écoute plus Louise; pressé de revoir Caroline, il se hâte de se
+rendre au salon. Madame Dorville y est assise près de madame Marcelin et
+de Laure. A l'aspect de Jean elle ne peut se défendre d'un trouble
+violent; cependant elle se remet, et le reçoit avec politesse. Mais le
+ton froid dont elle s'informe de sa santé, l'expression réservée de ses
+traits, ses manières qui ne sont plus les mêmes, tout glace Jean qui la
+regarde avec surprise et ne sait à quoi attribuer le changement qu'il
+remarque en elle.</p>
+
+<p>La petite Laure et madame Marcelin témoignent au jeune homme beaucoup
+d'amitié, il les remercie de leur tendre intérêt pour sa santé. Mais
+tout en leur parlant, ses regards sont toujours attachés sur Caroline;
+il voudrait lire dans ses yeux, mais la femme adorée ne daigne pas
+porter ses beaux yeux sur lui. Jean s'aperçoit qu'elle est vivement
+émue, que sa respiration est entrecoupée, qu'une peine secrète semble
+avoir altéré ses traits charmans. Il est sur le point de se jeter aux
+genoux de Caroline et de la supplier de lui apprendre le sujet de sa
+froideur à son égard. Mais Caroline, qui désire elle-même mettre fin à
+une incertitude qui la tue, sort vivement du salon pour se rendre au
+jardin, et bientôt Jean est auprès d'elle.</p>
+
+<p>«Au nom du ciel... qu'avez-vous contre moi, madame? Qu'ai-je fait pour
+mériter d'être reçu de la sorte?» s'écrie Jean en arrêtant Caroline dans
+le jardin. «&mdash;Il me semble, monsieur.... qu'il n'y a rien
+d'extraordinaire dans l'accueil que je vous fais aujourd'hui... Je vous
+ai témoigné le plaisir que<a name="Page_456" id="Page_456"></a> j'avais de vous voir rétabli!... et...&mdash;Non,
+madame, vous n'êtes pas la même avec moi; pardonnez-moi d'exiger
+davantage, mais vous ne m'avez pas habitué à ce ton glacé, à cette
+politesse cérémonieuse... Et pourquoi vous cacherais-je encore tout ce
+que j'osais espérer!... Mes lettres vous ont appris le secret de mon
+c&#339;ur!... Oui, madame, je vous aime... Je vous ai aimée dès le premier
+jour où je vous ai vue! Cet amour a changé tout mon être... C'est dans
+l'espoir de parvenir à vous plaire que je me suis livré à l'étude... que
+j'ai cherché à connaître le ton, les usages de ce monde dont vous faites
+l'ornement. Si je suis quelque chose maintenant, c'est à vous que je le
+dois; et lorsque vous sembliez me voir avec bonté, lorsque votre lettre
+a fait naître en mon âme le plus doux espoir et que j'accours ivre
+d'amour... je vous retrouve tout autre; la froideur, l'indifférence,
+voilà les seuls sentimens que vous me témoignez!...</p>
+
+<p>»&mdash;Vous avez pu, monsieur... vous abuser sur l'intérêt que je vous
+portais,» répond Caroline, «comme j'ai pu me tromper aussi sur... les
+sentimens que je vous supposais...&mdash;Comment, madame?&mdash;Si cependant vous
+avez quelque amitié pour moi, jurez-moi de répondre avec franchise aux
+questions que je vais vous adresser?&mdash;Je vous le jure,
+madame.&mdash;Connaissez-vous une demoiselle nommée Adélaïde Chopard?</p>
+
+<p>»&mdash;Adélaïde Chopard!....» répond Jean tout sur<a name="Page_457" id="Page_457"></a>pris d'entendre Caroline
+prononcer ce nom! «Oui, madame... Oui... Sans doute.»</p>
+
+<p>Le trouble de Jean achève de convaincre Caroline qui s'écrie en le
+regardant fixement: «Vous rougissez, monsieur!... Je vois qu'on ne m'a
+pas trompée... Vous avez dû épouser cette demoiselle?&mdash;En effet,
+madame...&mdash;L'époque de ce mariage était même fixée... Mademoiselle
+Chopard vous regardait déjà comme... comme son mari.... Est-ce la
+vérité, monsieur?&mdash;Oui, madame, je ne puis le nier.</p>
+
+<p>«&mdash;Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, monsieur; un homme
+d'honneur doit remplir ses engagemens... surtout lorsqu'il a... Mais
+vous me comprenez, monsieur. Je vous quitte... Je ne vous cacherai point
+que désormais votre présence ne peut que m'être pénible... Retournez
+près de celle... qui vous regarde à si juste titre comme son époux...
+Adieu, monsieur, adieu pour toujours.»</p>
+
+<p>Caroline s'est éloignée, car les larmes la suffoquaient; si ses pleurs
+eussent coulé devant Jean, il serait tombé à ses pieds, et peut-être une
+explication plus franche eût-elle dérangé le plan de mademoiselle
+Adélaïde; mais malheureusement Caroline n'est plus là, et Jean anéanti,
+mais blessé de se voir traité de la sorte, lorsque sa conscience ne lui
+reproche rien, Jean, après être resté quelques minutes immobile dans le
+jardin, reprend sa fierté naturelle, et quitte la demeure de madame
+Dorville en maudissant les femmes et l'amour.<a name="Page_458" id="Page_458"></a></p>
+
+<p>Louise rencontre le jeune homme au moment où il s'éloignait. «Où donc
+allez-vous, monsieur?» lui dit-elle. «&mdash;Je pars,» répond Jean d'une voix
+étouffée, «je m'éloigne de ces lieux où je n'aurais jamais dû venir!»</p>
+
+<p>Louise est restée toute saisie: elle ne conçoit rien au brusque départ
+de celui dont on désirait tant l'arrivée, et elle est encore dans la
+cour, à en chercher la cause que Jean est déjà bien loin de la demeure
+de Caroline.</p>
+
+<p>Jean est revenu à Paris, accablé par l'accueil de Caroline et ne
+concevant point que la connaissance de ce qui s'est passé entre lui et
+la famille Chopard lui ait fait perdre son c&#339;ur. Jean est loin de se
+douter de tout ce qu'a dit Adélaïde. «Ma conduite a pu être légère,» se
+dit-il; «j'ai sans doute blessé l'amour-propre de mademoiselle
+Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame
+Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause!
+C'est elle qui m'a appris à connaître mon c&#339;ur. Je n'avais nul amour
+pour Adélaïde et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut
+plus me voir, qu'elle me bannit de sa présence!... Suis-je donc si
+coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais
+aimé, et que, fâchée de m'avoir écrit une lettre trop tendre, elle a
+ensuite saisi ce prétexte pour rompre avec moi.»</p>
+
+<p>Jean est rentré chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette
+ses goûts, ses penchans et son indifférence d'autrefois. «Alors,» se
+dit-il, «j'étais<a name="Page_459" id="Page_459"></a> plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher à
+m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai
+acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui
+suffisait à mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et
+voilà comme elle m'en récompense!»</p>
+
+<p>Dans son dépit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se
+met sur son lit en jurant de ne plus penser à Caroline. Mais son image
+est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il
+l'entend sans cesse.</p>
+
+<p>La nuit n'a point éloigné de sa pensée cette image chérie. Il est une
+heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd
+frappe son oreille: il écoute; le bruit part de sa croisée, il
+semblerait que l'on force son volet. Jean a laissé une chandelle brûler
+sur la cheminée, il va se lever, lorsque sa fenêtre s'ouvre entièrement.
+Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean
+a saisi des pistolets qui sont toujours placés dans sa table de nuit;
+puis feignant de dormir, il tient ses armes cachées et attend
+l'événement.</p>
+
+<p>Deux hommes paraissent à la fenêtre. «Il y a de la lumière!» dit l'un
+d'eux. «C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce
+soir à la campagne.&mdash;C'est égal, en avant, puisque nous y v'là... Tant
+pis pour lui s'il y est.»</p>
+
+<p>Et les deux misérables enjambent la croisée et s'avancent dans
+l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la
+chambre.</p>
+
+<p>«Il y a quelqu'un de couché.... Allons-nous-en,»<a name="Page_460" id="Page_460"></a> dit l'un. «&mdash;Non...
+non... Il y a de l'argent à gagner ici... Il faut en finir... Et de peur
+qu'il ne s'éveille... il faut...&mdash;Ah!... tu avais dit que nous n'en
+viendrions pas là....&mdash;Je croyais que nous ne trouverions personne....
+Mais pour forcer le secrétaire nous ferons du bruit, ça l'éveillerait,
+il crierait... et je veux l'en empêcher.»</p>
+
+<p>En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard
+à la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant
+par un mouvement aussi prompt que l'éclair, présente à chaque voleur le
+bout d'un pistolet.</p>
+
+<p>Les deux misérables sont frappés de terreur. Cependant ils vont fuir,
+lorsque Jean lui-même laisse tomber ses armes en s'écriant! «O mon
+Dieu!... n'est-ce point un songe? C'est vous.... Démar!.... Gervais!....</p>
+
+<p>»&mdash;C'est Jean!» s'écrient les deux brigands en se rapprochant du lit. Et
+pendant quelques secondes, tous trois se regardent sans pouvoir dire un
+mot de plus.</p>
+
+<p>«C'est vous!» reprend enfin Jean, «vous... que je retrouve ainsi!...
+Démar! tu allais m'assassiner!...&mdash;Ma foi oui... Mais je ne savais pas
+que c'était toi...&mdash;Malheureux! voilà donc où vous en êtes venus! Au
+dernier degré du crime!... Voilà où vous ont conduits l'oisiveté!... le
+goût de la débauche, et cette haine pour le travail, que vous appeliez
+amour de la liberté!...»</p>
+
+<p>Gervais semble anéanti, mais Démar s'écrie: «Ah çà! mon petit, est-ce
+que tu crois que c'est pour entendre de la morale que nous sommes
+montés<a name="Page_461" id="Page_461"></a> chez toi!... Il nous faut de l'or... Tu en as... Te rappelles-tu
+que tout devait être commun entre nous.»</p>
+
+<p>Jean regarde quelques instans Démar avec indignation; puis, se levant,
+il va poser ses pistolets sur une table, ouvre son secrétaire, et en
+tire deux sacs d'argent; il en présente un à Démar et l'autre à Gervais,
+en leur disant: «Je pourrais vous livrer à la justice, mais je préfère
+vous donner encore les moyens de changer de conduite. Chacun de ces sacs
+renferme douze cents francs. Avec cela vous pouvez quitter la France, et
+aller dans un autre pays chercher du travail, et renoncer à votre infâme
+métier!</p>
+
+<p>«&mdash;Tu as bien plus d'argent ici, peut-être?» dit Démar, qui s'est placé
+entre Jean et la table sur laquelle sont les pistolets, «et nous
+pourrions te forcer...&mdash;Je ne vous donnerai rien de plus... Je n'ai plus
+d'armes... tu peux maintenant m'assassiner!...</p>
+
+<p>»&mdash;Non! non.....» jamais! dit Gervais en se plaçant au-devant de Jean.
+«Allons, Démar... fuyons... il est temps.... Je crois entendre du bruit
+dans la rue!....»</p>
+
+<p>La rue était calme, mais déjà Gervais a repassé par-dessus la croisée.
+Après un moment d'hésitation, Démar se décide à le suivre, et bientôt
+les voleurs ont disparu. Alors Jean va se rejeter sur son lit en se
+disant: «Et ce sont mes camarades de pension! les compagnons de ma
+jeunesse!... Faites donc des sermens! Faites donc des projets!»<a name="Page_462" id="Page_462"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII ET DERNIER.</h3>
+
+<p class="head">ENCORE LA PETITE BONNE.&mdash;DOUBLE MARIAGE.</p>
+
+
+<p>La vue de ses anciens compagnons de plaisir n'a point fait regretter à
+Jean d'avoir suivi dans le monde une autre route qu'eux; le lendemain de
+l'aventure nocturne, Jean ramasse ses livres, ses cahiers, et se dit:
+«Si elle ne m'aime pas, je lui devrai au moins de n'être pas resté toute
+ma vie un sot et un ignorant, et je sens qu'il m'est encore doux de lui
+devoir quelque chose.»</p>
+
+<p>Et Jean reprit goût à l'étude, trouvant que seule elle pouvait lui faire
+supporter ses ennuis, car depuis qu'il n'allait plus à Luzarche, il ne
+sortait pas de chez lui. Il pensait sans cesse à Caroline, il sentait
+bien qu'il ne pourrait cesser de l'adorer, et ne faisait plus de vains
+efforts pour la bannir de son souvenir; mais elle lui avait défendu de
+chercher à la revoir, et Jean avait trop de fierté pour braver cette<a name="Page_463" id="Page_463"></a>
+défense. Tout en ne concevant point que Caroline le bannît de sa
+présence parce qu'il avait dû épouser mademoiselle Chopard, tout en
+espérant, peut-être au fond de son c&#339;ur, que la jolie femme ne l'avait
+pas totalement oublié, car les amans ont toujours une arrière-pensée,
+Jean ne voulait faire aucune démarche pour se rapprocher de celle qu'il
+adorait.</p>
+
+<p>De son côté, Caroline, après son entrevue avec Jean, s'était bien
+promis, bien juré de ne plus penser à un homme qu'elle ne croyait plus
+digne de son amour. Mais le c&#339;ur est-il toujours d'accord avec les
+efforts de l'esprit, avec les projets de la raison? Caroline essayait en
+vain d'être gaie, vive, enjouée comme autrefois, un soupir trahissait sa
+peine secrète lorsqu'elle affectait de sourire. Autour d'elle on ne
+prononçait jamais le nom de Jean, parce qu'on s'était aperçu que,
+lorsqu'on en parlait, cela redoublait sa tristesse. Caroline commençait
+à trouver que l'on respectait trop bien sa défense... Elle éprouvait en
+secret le désir de parler de celui à qui elle pensait toujours, mais
+elle n'osait entamer elle-même cet entretien; elle se disait: «Il ne
+reviendra plus, car il a de la fierté... Et je lui ai dit que je ne
+voulais plus le voir... Cependant il fallait qu'il m'aimât bien pour
+devenir, depuis un an, si différent de ce qu'il était autrefois!...
+J'aurais peut-être dû m'en souvenir lorsqu'il était là... Et ce duel...
+N'est-ce pas en quelque façon moi qui en suis cause? C'est par jalousie
+que ce Valcourt l'a insulté... Si Jean eût été tué, j'en aurais donc
+été<a name="Page_464" id="Page_464"></a> la cause?... Et j'ai oublié tout cela... Mais cette Adélaïde
+Chopard... ce qu'elle m'a dit m'a fait un mal!... Et il n'a pas même
+cherché à excuser sa conduite envers elle... Ah! c'est qu'il sentait
+bien qu'il ne le pouvait pas!...»</p>
+
+<p>Caroline se disait tout cela à elle-même depuis qu'elle n'osait plus
+parler de Jean; mais elle ne se consolait pas, elle ne reprenait point
+sa gaîté. Cependant elle ne pouvait pas non plus faire aucune démarche
+pour revoir Jean, qui de son côté restait enfermé dans son entresol.
+Voilà donc deux êtres qui s'aiment, qui brûlent de se revoir, et qui
+peut-être resteront toujours éloignés l'un de l'autre, parce qu'il a plu
+à une grande fille, méchante et jalouse, de débiter force mensonges et
+calomnies. Mais on dit qu'il est un dieu pour les amans... Voyons ce
+qu'il fera en faveur de Jean.</p>
+
+<p>Il y avait trois semaines d'écoulées depuis que Jean était revenu de
+Luzarche. Trois semaines passent vite quand on s'amuse, elles sont
+éternelles quand on soupire, qu'on regrette et qu'on n'espère plus.
+Caroline avait trouvé la campagne monotone, et quoiqu'on ne fût encore
+qu'à la fin de septembre, elle était revenue habiter Paris. Peut-être
+aussi pensait-elle qu'elle serait mieux en demeurant tout près de celui
+qu'elle ne voyait plus; mais Jean, qui croyait Caroline à la campagne,
+ne pensait point à se mettre à la fenêtre.</p>
+
+<p>Pendant ces trois semaines, mademoiselle Chopard avait fait de
+fréquentes visites à son cher ami le portier de Jean, et elle avait
+appris que le jeune<a name="Page_465" id="Page_465"></a> homme était revenu de la campagne le même jour
+qu'il y était allé; que depuis ce temps il ne sortait plus de chez lui,
+et paraissait être toujours de fort mauvaise humeur. Adélaïde,
+enchantée, s'était frotté les mains en se disant: «J'ai réussi!... Ils
+sont brouillés... Ils ne se verront plus!... Je vais encore laisser Jean
+se désoler quelque temps; puis un beau jour je m'offrirai à ses regards,
+et je lui dirai: Vous êtes un grand perfide! mais je vous aime toujours,
+quoique papa et maman me l'aient défendu; épousez-moi, et je vous
+pardonne. Alors il m'épousera... Et cette jolie femme, que je trouve
+affreuse, en dessèchera de chagrin!»</p>
+
+<p>Et pour être toujours au courant de ce qui se passe, Adélaïde va souvent
+rue Richer; elle s'informe s'il ne vient point une femme pour le jeune
+monsieur de l'entresol, et le portier lui répond: «<i>Néante</i>... Ni
+femme... ni bonne... ni domestique.» Et pour prix de ces <i>néante</i>, la
+grande demoiselle lui glisse des pièces blanches.</p>
+
+<p>Un matin que mademoiselle Chopard revenait, suivant son habitude, de
+prendre des informations qui étaient satisfaisantes, et qu'elle pensait
+à avoir bientôt une entrevue avec Jean, au coin du boulevart du Temple
+et de la rue Charlot, elle se trouve en face de Rose qui, le panier au
+bras, allait faire des emplettes. La petite bonne regarde Adélaïde en
+faisant la grimace; la grande fille, qui est enchantée de pouvoir
+prendre sa revanche en mystifiant Rose, s'arrête et lui dit d'un air
+moqueur:</p>
+
+<p>«Ah! c'est vous, mademoiselle Rose.<a name="Page_466" id="Page_466"></a>&mdash;Oui, mademoiselle Chopard...&mdash;Vous
+voilà en course de bon matin...&mdash;On pourrait vous en dire autant..... Il
+est vrai que votre papa assure qu'on ne vous enlèvera pas à moins de se
+mettre à quatre...»</p>
+
+<p>Adélaïde se mord les lèvres et reprend: «Et les amours de M. Jean... en
+avez-vous des nouvelles?...&mdash;Peut-être...&mdash;Est-il toujours en
+Italie?&mdash;Non, il est en Sibérie à c't'heure!&mdash;Ah! ah!... mademoiselle
+Rose qui a cru que l'on serait sa dupe!... On est aussi maligne qu'une
+autre!... On sait que ce pauvre jeune homme ne sortait pas de son
+entresol de la rue Richer...&mdash;M. Jean demeure rue Richer?&mdash;Oh! faites
+donc l'ignorante... Et cette grande dame!... qui avait trois voitures,
+qui était millionnaire... nous la connaissons aussi bien que vous
+maintenant, cette belle madame Dorville.....&mdash;Vous connaissez...&mdash;Allez,
+mademoiselle Rose, ce n'est pas à moi qu'on cachera rien!... Je sais
+tout, je vois tout! Je vous ait dit que Jean serait mon mari... Il le
+sera... Vous connaîtrez avant peu Adélaïde Chopard.»</p>
+
+<p>Adélaïde s'est éloignée, et Rose, qui est restée quelques minutes toute
+surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientôt: «Comment! elle
+savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est à Paris...
+et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se
+moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il
+faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!...
+Monsieur m'avait envoyée lui<a name="Page_467" id="Page_467"></a> acheter une dinde aux truffes, parce qu'il
+voulait se régaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dînera, ou on ne
+dînera pas, ça m'est égal, il faut avant tout que je voie M. Jean.»</p>
+
+<p>Et Rose court jusqu'à la rue Richer. Elle demande dans toutes les
+maisons où il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean.
+Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa
+respiration.</p>
+
+<p>«C'est Rose!» s'écrie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout
+essoufflée.</p>
+
+<p>«&mdash;Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin...
+Vous voilà donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis,
+de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas
+à Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...&mdash;Oui,
+Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!&mdash;Est-ce que vous
+pouviez penser que M. Bellequeue était encore fâché contre vous?.... lui
+qui vous aime tant!... Sans cette grande Adélaïde, je ne saurais pas
+encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis
+plus...&mdash;Pauvre Rose!&mdash;Embrassez-moi donc, ça me fera oublier la
+fatigue!....»</p>
+
+<p>Jean embrasse Rose de bien bon c&#339;ur, puis la petite bonne demande au
+jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et où en sont ses
+amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est passé entre lui et
+Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aimé, et son
+désespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.<a name="Page_468" id="Page_468"></a></p>
+
+<p>Rose, qui a écouté Jean avec beaucoup d'attention, lui dit: «D'abord,
+monsieur, il ne faut pas vous désoler, car madame Dorville vous aime
+toujours.&mdash;Tu crois, Rose.&mdash;Je ne le crois pas, j'en suis sûre!...&mdash;Mais
+elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me revoir.&mdash;Parce qu'alors elle
+était en colère.&mdash;Elle m'a traité avec froideur, avec
+indifférence.&mdash;Tout cela ne prouve rien. Ce qui prouve bien plus, c'est
+cette lettre charmante qu'elle vous écrivait trois jours avant... Pour
+qu'elle ait changé ainsi, il faut qu'on lui ait fait sur votre compte de
+faux rapports, d'horribles mensonges... Oh! il y a de la Chopard
+là-dedans.&mdash;Tu crois, Rose?...&mdash;J'en suis certaine... N'est-ce pas par
+cette grande Adélaïde que je viens de savoir votre adresse; elle ne
+croyait pas alors si bien me servir!... Mais nous verrons si elle sera
+plus habile que moi... Et madame Dorville demeure ici près?&mdash;Oui... mais
+elle est à la campagne maintenant...&mdash;C'est bon... Adieu, monsieur Jean,
+vous me reverrez bientôt.&mdash;Rose, que veux-tu faire?... Songe que je te
+défends d'aller de ma part chez madame Dorville... que je ne veux pas
+retourner chez elle.</p>
+
+<p>»&mdash;Oui, oui, c'est bon... ça suffit,» dit Rose en sortant, et elle
+laisse son panier chez Jean, car elle ne songe plus au dîner de son
+maître, et elle est décidée à partir sur-le-champ pour Luzarche,
+quoiqu'elle ne sache pas encore quel prétexte elle prendra pour se
+rendre chez Caroline; mais en passant dans la rue, elle se dit tout à
+coup:<a name="Page_469" id="Page_469"></a></p>
+
+<p>«Si madame Dorville aime toujours M. Jean, pourquoi ne serait-elle pas
+revenue à Paris, au lieu de rester loin de lui?... Quand on est près on
+peut se rencontrer.»</p>
+
+<p>Rose avait deviné juste; le portier lui dit: «Madame Dorville est à
+Paris depuis huit jours; elle est chez elle, montez.» Rose monte, mais
+arrivée devant la porte, elle s'arrête cependant pour chercher ce
+qu'elle dira... ce qu'elle demandera... pourquoi elle viendra: il était
+temps d'y penser; mais Rose avait beaucoup d'imagination. Après un
+instant de réflexion, elle a trouvé ce qu'il lui faut, elle sonne chez
+Caroline.</p>
+
+<p>Louise vient ouvrir, et Rose lui dit: «Mademoiselle... c'est ici chez
+madame Dorville?&mdash;Oui, mademoiselle.&mdash;Mon Dieu... je ne sais pas si je
+dois déranger madame... Je viens pour...&mdash;Si vous voulez me dire ce que
+c'est, mademoiselle?...&mdash;Bien volontiers: M. Durand est allé cet été
+voir madame, votre maîtresse, à sa campagne de Luzarche...&mdash;Oui,
+mademoiselle.&mdash;M. Durand... avait emporté un petit livre... couvert en
+maroquin rouge... Mon Dieu, je ne sais plus le titre... Mais M. Durand y
+tenait beaucoup parce qu'il lui venait de sa mère... Je viens savoir si
+vous l'avez trouvé à Luzarche, mademoiselle?</p>
+
+<p>«&mdash;Je n'ai rien trouvé, mademoiselle; je ne sais pas si madame a vu le
+livre dont vous parlez... Attendez un moment, je vais le lui demander.»</p>
+
+<p>Louise va rapporter à sa maîtresse ce qu'on vient de lui dire. Au nom de
+Jean, Caroline rougit, puis elle<a name="Page_470" id="Page_470"></a> répond d'un air indifférent: «C'est...
+une bonne... qui demande cela?...&mdash;Oui, madame...&mdash;Est-ce qu'elle est
+là?&mdash;Oui, madame.&mdash;Faites-la entrer, car vous vous expliquez si mal que
+je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites.»</p>
+
+<p>Louise va dire à Rose: «Entrez, mademoiselle,» et Rose sourit en
+dessous, car elle était bien sûre qu'on la ferait entrer.</p>
+
+<p>La petite bonne se présente devant Caroline avec un air modeste et doux;
+Caroline la regarde avec bienveillance, puis fait signe à Louise de
+s'éloigner. Ensuite elle dit à Rose: «Vous venez pour un livre,
+mademoiselle?...&mdash;Oui, madame.&mdash;Vous êtes donc au service de M.
+Durand?&mdash;Non, madame, je sers depuis long-temps M. Bellequeue, le
+parrain de M. Jean... Oh! un bien brave homme qui aime M. Jean comme son
+fils...&mdash;Je sais... M. Durand m'a parlé quelquefois de son parrain avec
+qui il était, je crois, brouillé...&mdash;Oui, madame...&mdash;C'est donc M.
+Durand qui vous envoie?&mdash;Oh! non, madame... j'ai pris la liberté de
+venir de moi-même...&mdash;Il est... à Paris M. Jean?...&mdash;Oui, madame... Oh!
+il ne sort pas de chez lui... Il y avait bien long-temps que je ne
+l'avais vu, et ça m'a fait de la peine de lui trouver l'air si triste,
+si chagrin...&mdash;Comment... vous croyez qu'il a du chagrin?...&mdash;Je ne sais
+pas, madame,&mdash;Y a-t-il long-temps que vous connaissez M. Jean?&mdash;Oh! oui,
+madame... je suis entrée fort jeune chez M. Bellequeue, et M. Jean
+venait souvent voir son parrain.&mdash;Vous avez été témoin de ses amours<a name="Page_471" id="Page_471"></a>
+avec mademoiselle Adélaïde Chopard?...&mdash;Des amours... de qui,
+madame?&mdash;De M. Jean avec cette demoiselle qu'il connaît et qu'il aime
+depuis l'enfance...&mdash;M. Jean!... connaître mademoiselle Chopard depuis
+l'enfance! Ah! quel mensonge!... Il ne l'avait jamais vue! il n'avait
+jamais pensé à elle avant que M. Bellequeue n'eût l'idée de ce
+mariage-là...&mdash;Comment... vous êtes sûre... Asseyez-vous donc, ma
+petite...»</p>
+
+<p>Caroline montre à Rose une chaise qui est près d'elle, et Rose s'assied
+modestement sur le bord.</p>
+
+<p>«C'est donc le parrain de M. Jean qui a pensé à le marier avec
+mademoiselle Chopard?&mdash;Oui, madame. Ah! c'est une idée bien sotte que
+mon maître a eue là; mais alors M. Jean était un peu jeune... un peu
+étourdi, et on pensait que le mariage le rangerait.&mdash;Et il a été bien
+amoureux de cette demoiselle?&mdash;Amoureux de mademoiselle Chopard!... Non,
+vraiment! il ne l'a jamais été!...&mdash;Jamais!... Ah! vous vous
+trompez!...&mdash;Mais non, madame; j'étais bien au fait de tout... car
+j'étais la confidente de M. Jean; il me contait tout ce qu'il pensait,
+il ne consentait à ce mariage que pour plaire à sa mère... Il ne
+connaissait pas l'amour alors!... Mais quand il est devenu amoureux ce
+n'était pas de mamselle Adélaïde, puisque au contraire c'est de ce
+moment qu'il s'est résolu à rompre son mariage... Et c'est cela qui a
+fâché son parrain contre lui.</p>
+
+<p>»&mdash;Il se pourrait!... Vous pensez... Ah! dites-moi<a name="Page_472" id="Page_472"></a> tout, ma chère
+enfant, dites-moi bien la vérité... Je... je m'intéresse aussi à M.
+Jean...»</p>
+
+<p>En disant ces mots, Caroline mettait sa chaise tout contre celle de la
+petite bonne, puis ôtant d'une de ses mains une jolie bague enrichie
+d'une fort belle étincelle, elle la passait à l'un des doigts de
+mademoiselle Rose qui se laissait faire, se contentant de répéter: «Ah!
+madame, comment avez-vous pu croire que jamais M. Jean ait aimé mamselle
+Chopard?...&mdash;Cependant il a dû l'épouser.&mdash;Parce que sa mère désirait ce
+mariage.&mdash;Il regardait mademoiselle Adélaïde comme sa
+future...&mdash;C'est-à-dire qu'il la regardait comme toutes les autres, sans
+y faire attention.&mdash;Ce n'est pas ce que cette demoiselle m'a dit... Elle
+m'a avoué, au contraire, qu'entraînée par sa faiblesse pour M. Jean...
+et lui croyant déjà sur elle les droits d'un époux...&mdash;Ah! Dieu! quelle
+horreur!... Elle a osé dire... Faut-il avoir un front!... Ce pauvre
+jeune homme, lui!... avoir séduit mamselle Adélaïde!... Non, madame,
+non, cela n'est pas... C'est pour se venger de ce qu'il a rompu son
+mariage, que mademoiselle Chopard invente de telles faussetés!... Mais
+si ces parens savaient qu'elle dit cela!... Ah! par exemple, je ne pense
+pas que M. Chopard ferait un calembourg là-dessus.»</p>
+
+<p>Caroline croit Rose, elle a besoin de se persuader que Jean ne s'est pas
+conduit comme Adélaïde le lui a dit. Elle fait répéter à Rose tout ce
+qu'elle sait sur Jean, sur son enfance, sur son caractère, sur le
+mariage projeté, sur l'erreur de tous ceux qui, té<a name="Page_473" id="Page_473"></a>moins du changement
+d'humeur de Jean, l'attribuaient à son amour pour sa future. Enfin
+Caroline est convaincue que c'est elle seule que Jean a aimée, qu'il
+aime encore, et elle s'écrie: «Pour prix de son amour... de tout ce
+qu'il a fait pour me plaire... je l'ai renvoyé... je l'ai traité avec
+mépris... Ah! Rose, combien je m'en veux!...&mdash;D'un mot, madame, vous
+pouvez le rendre au bonheur...&mdash;Mais ce mot où le lui dire... Il ne veut
+plus venir... et je ne puis aller le trouver...&mdash;Eh! madame, n'y a-t-il
+pas mille moyens?... Tenez... si...»</p>
+
+<p>Et comme Louise entrait dans l'appartement, Rose parle bas à l'oreille
+de Caroline qui lui répond: «Oui, Rose... oui... j'y consens. A
+propos... et ce livre?...&mdash;Oh! il est retrouvé, madame,» répond la
+petite bonne en souriant, puis elle fait à Caroline une belle révérence,
+et s'éloigne lestement.</p>
+
+<p>Rose remonte chez Jean. Témoin de la joie qui brille dans ses regards,
+le jeune homme veut la questionner; mais Rose est très-pressée, il faut
+qu'elle retourne chez son maître qui l'attend, et elle se contente de
+dire à Jean qu'elle va prévenir son parrain de sa visite dans la
+journée. «Oui, Rose; j'irai aujourd'hui.&mdash;N'y manquez pas, monsieur!»</p>
+
+<p>En disant ces mots la petite bonne s'éloigne, elle retourne chez son
+maître que la goutte retient maintenant chez lui, et qui ne sait que
+penser de la longue absence de Rose. Mais en rentrant, celle-ci lui<a name="Page_474" id="Page_474"></a>
+dit: «Je l'ai trouvé... Il va venir... J'ai vu celle qu'il aime... Ah!
+c'est cela une belle femme!... Une figure!... et des manières! Un ange,
+enfin!.... Et tenez, regardez comme ça brille...»</p>
+
+<p>Rose met sa bague sous les yeux de Bellequeue qui ne comprend rien à la
+joie de sa bonne, et lui demande si elle a trouvé ce diamant dans la
+dinde qu'il lui a dit d'acheter. Pendant que Rose explique à son maître
+tout ce qu'elle a fait depuis le matin, Jean se décide à sortir pour
+aller chez son parrain; les paroles de Rose lui ont rendu quelque
+espérance; cependant il soupire encore, et en sortant de chez lui, il
+jette tristement les yeux sur la demeure de Caroline.</p>
+
+<p>Jean est arrivé au Marais; il ne revoit pas sans plaisir le quartier
+témoin des folies de son enfance; dans une grande ville, chaque quartier
+est une patrie. Après s'être arrêté devant la maison où il est né, Jean
+se rend enfin chez son parrain.</p>
+
+<p>C'est Rose qui introduit le jeune homme dans un petit salon où
+Bellequeue est assis. Jean se jette dans ses bras en lui disant:
+«Pardonnez-moi d'avoir douté un moment de votre amitié... Vous ne m'en
+voulez plus de n'avoir point épousé une femme que je n'ai jamais
+aimée.&mdash;Non, mon cher Jean,» répond Bellequeue, en pressant tendrement
+son filleul dans ses bras, «Non... je ne t'en veux plus... Mais j'ai
+arrangé un autre mariage pour toi...&mdash;Ah! mon cher parrain, ne parlons
+pas de mariage... Il n'est qu'une seule femme que je puisse
+aimer!...&mdash;Il faut pourtant que tu épouses celle que je vais<a name="Page_475" id="Page_475"></a> te
+présenter... et qui est là... dans la chambre voisine.»</p>
+
+<p>Jean regardait autour de lui avec étonnement; mais Rose qui n'y tient
+plus, a ouvert une porte... et Caroline est devant les yeux de Jean...
+Elle lui sourit, elle lui tend la main... Et déjà Jean s'est emparé de
+cette main chérie... Il veut se jeter aux pieds de Caroline... Mais il
+est bien mieux encore... il est dans ses bras.</p>
+
+<p>Quand on s'aime bien il ne faut pas de longues explications pour
+s'entendre, en quelques minutes les deux amans en ont dit assez sur le
+passé; ils ne sont plus qu'au présent qui leur offre amour et bonheur.</p>
+
+<p>Bellequeue regarde Caroline avec admiration, il répète avec Rose: «C'est
+un ange!» Quant à son filleul, il ne le reconnaît plus, il trouve qu'il
+a de si belles manières, et s'exprime si bien, qu'il ne sait pas comment
+parler devant lui.</p>
+
+<p>«Eh bien!» dit Caroline à Jean, «refuserez-vous encore la femme que
+votre parrain vous propose?»</p>
+
+<p>Pour toute réponse, Jean baise la main chérie, et Caroline reprend: «Mon
+ami... je puis vous l'avouer enfin, je vous ai aimé dès le premier
+instant où je vous ai connu... Quelque chose me disait que vous
+changeriez pour me plaire... N'est-il pas vrai, monsieur, que votre
+filleul vous plaît mieux ainsi?»</p>
+
+<p>Bellequeue s'incline en murmurant avec prétention: «Il est si bien!...
+que je ne le reconnaissais point.»<a name="Page_476" id="Page_476"></a></p>
+
+<p>Jean est pressé d'être heureux, Caroline n'a plus d'autres désirs que
+les siens; le mariage est fixé à dix jours de là. On ne fera point de
+noce, mais Caroline veut absolument que Bellequeue soit du repas que
+l'on fera chez elle, et Bellequeue accepte en baisant la main de la
+femme charmante.</p>
+
+<p>Pendant les dix jours qui précèdent le mariage, on pense bien que Jean
+est plus souvent chez Caroline qu'à son entresol. Mais mademoiselle
+Adélaïde, qui continue d'aller chez le portier, apprend bientôt tout ce
+qui s'est passé; au lieu de lui répondre néante, on lui dit que M.
+Durand se marie dans huit jours, et qu'en attendant il passe presque
+toute la journée chez madame Dorville.</p>
+
+<p>Adélaïde est furieuse, elle sort de la loge du portier en renversant la
+pie et en écrasant un pierrot; elle court chez Caroline, elle monte,
+elle sonne avec violence; mais Louise, après lui avoir répondu: «Madame
+ne peut pas vous recevoir,» lui ferme la porte sur le nez; et la grande
+fille, rouge de colère, revient chez ses parens, et s'écrie en arrivant:</p>
+
+<p>«C'est fini!... M. Jean se marie dans huit jours... Ça m'est égal! c'est
+un polisson que je n'ai jamais aimé... mais je veux absolument me marier
+le même jour que lui... Mon papa... voyons vite dans la foule de mes
+soupirans.»</p>
+
+<p>La foule ne se composait alors que d'une seule personne, c'était M.
+Courtapatte, négociant en huile, âgé de trente-deux ans, et haut de
+quatre pieds cinq pouces, qui, suivant l'usage des petits hommes avait
+une prédilection marquée pour les<a name="Page_477" id="Page_477"></a> grandes femmes, et devait, par cette
+raison, adorer Adélaïde.</p>
+
+<p>«Nous ne pouvons t'offrir maintenant que M. Courtapatte,» dit madame
+Chopard; «il est un peu petit; mais...&mdash;Ça m'est égal, je le prends,»
+répond Adélaïde, «j'aime mieux les petits hommes... C'est plus commode
+pour donner le bras.</p>
+
+<p>«&mdash;C'est vrai!...» répond M. Chopard, «d'autant plus que tu as un bras
+de mère... Oh, oh! bras de mer.... Pas mauvais.&mdash;Mais songez, papa,
+qu'il faut que je me marie dans huit jours aussi.»</p>
+
+<p>On va prévenir M. Courtapatte de son bonheur, et pour complaire à
+Adélaïde, on presse tellement les choses, que son hymen a lieu en effet
+le même jour que celui de Jean. Mais comme la célébration n'a pu se
+faire à la même église, madame Courtapatte se fait promener en calèche
+avec son mari et sa famille, et la voiture a ordre de passer plusieurs
+fois dans la rue Richer, et on paie la musique de la loterie pour
+qu'elle s'arrête sous les fenêtres de madame Dorville, devenue alors
+madame Durand, et le gros tambour s'écrie en frappant sur sa caisse:
+«C'est pour avoir l'honneur de célébrer le mariage de mademoiselle
+Adélaïde Chopard avec M. Courtapatte,» et la mariée jette alors des
+regards fulminans sur les fenêtres de Caroline, et son époux, en voulant
+lui baiser la main, se trouve presque entièrement caché dans les plis de
+la robe de sa femme. Et M. Chopard est enchanté de se promener en
+calèche suivi par la musique, et il s'écrie: «J'espère que ma fille ne
+se marie point sans tambour ni trompette! Mais aussi quand on a un mari
+dans<a name="Page_478" id="Page_478"></a> les huiles, on peut faire les jours gras toute l'année... Oh! oh!
+encore un fameux!...»</p>
+
+<p>Quant aux autres mariés, ils s'occupent peu de ce qui se passe dans la
+rue; tout à leur bonheur, tout à leur amour, ils repartent pour Luzarche
+le lendemain de leur union. Bellequeue remercie Caroline qui l'engage à
+venir passer quelque temps à sa campagne, mais Bellequeue n'est plus
+ingambe, il reste maintenant près de son foyer, heureux de faire encore
+de temps à autre sa partie de dames avec sa petite bonne.</p>
+
+<p>Marié à celle qu'il adore, Jean jouit du bonheur le plus doux, tandis
+que Démar et Gervais, ses deux amis d'enfance, vont finir aux galères
+une carrière flétrie par tous les vices.</p>
+
+<p>Jean donne quelquefois un soupir à ces malheureux, puis il embrasse sa
+Caroline en lui disant: «C'est toi qui m'as fait ce que je suis.» Et la
+femme charmante lui répond, en passant doucement son bras autour de son
+cou: «Mon ami, on voit des hommes de fort bon ton aimer à fumer, à
+jouer, à jurer même quelquefois; mais, du moins, quand ils le veulent
+ils reprennent près des dames ces manières aimables qui font le charme
+de la société. On excuse mille choses chez les gens qui ont de
+l'éducation; mais celui qui ne veut rien faire, rien apprendre, reste
+isolé au milieu du monde, et pour n'avoir pas voulu prendre un peu de
+peine, il se prive de beaucoup de plaisirs.»</p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+
+
+<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DES MATIÈRES.</h3>
+
+
+<table summary="toc"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0">
+<tr valign="top"><td colspan="3">&nbsp;</td><td align="right">pages.</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_PREMIER"><span class="smcap">Chap.</span> I<sup>er</sup></a>.</td><td>&nbsp; L'accouchement.</td><td align="right"><a href="#Page_1">1</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_II">II</a>.</td><td> Le Baptême.</td><td align="right"><a href="#Page_20">20</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_III">III</a>.</td><td> Voyage en coucou.&mdash;Visite à la nourrice.</td><td align="right"><a href="#Page_49">49</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td> L'enfance de Jean.</td><td align="right"><a href="#Page_71">71</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_V">V</a>.</td><td> Bal chez un maître de danse.&mdash;Adolescence de Jean.</td><td align="right"><a href="#Page_82">82</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td> L'assemblée de famille, et quel en fut le résultat.</td><td align="right"><a href="#Page_107">107</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a>. </td><td>Les trois fugitifs.</td><td align="right"><a href="#Page_124">124</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a>. </td><td>Le Monstre.</td><td align="right"><a href="#Page_140">140</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a>. </td><td>Un autre tour de Démar.&mdash;La famille du laboureur.</td><td align="right"><a href="#Page_155">155</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_X">X</a>.</td><td> La maison paternelle.&mdash;Jean est un homme.</td><td align="right"><a href="#Page_171">171</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a>. </td><td>La petite bonne.&mdash;Projets de Bellequeue.</td><td align="right"><a href="#Page_184">184</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td> La Famille Chopard.</td><td align="right"><a href="#Page_198">198</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td> Tête-a-tête des futurs.&mdash;Jean est fiancé.</td><td align="right"><a href="#Page_214">214</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td> Événement nocturne.&mdash;Le Souvenir d'une jolie femme.</td><td align="right"><a href="#Page_232">232</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td> La dame au Souvenir.</td><td align="right"><a href="#Page_245">245</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>Caroline.</td><td align="right"><a href="#Page_259">259</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td>Seconde visite chez madame Dorville.</td><td align="right"><a href="#Page_272">272</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.</td><td> Jean est amoureux.</td><td align="right"><a href="#Page_292">292</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX</a>.</td><td> Changement de conduite.</td><td align="right"><a href="#Page_305">305</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XX">XX</a>.</td><td> Jean en grande soirée.</td><td align="right"><a href="#Page_318">318</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI</a>.</td><td> Jean se prononce.</td><td align="right"><a href="#Page_336">336</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII</a>. </td><td>Le père ambassadeur.</td><td align="right"><a href="#Page_351">351</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII</a>.</td><td> L'emploi d'un an.</td><td align="right"><a href="#Page_370">370</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV</a>.</td><td> Tentative infructueuse.</td><td align="right"><a href="#Page_385">385</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV</a>.</td><td> Séjour à Luzarche.</td><td align="right"><a href="#Page_401">401</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI</a>.</td><td> Visites, duel et ses suites.</td><td align="right"><a href="#Page_414">414</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII</a>.</td><td> Adélaïde chez Caroline.&mdash;Les voleurs.</td><td align="right"><a href="#Page_438">438</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII</a><sup>e</sup></td><td>&nbsp; <span class="smcap">et dernier</span>. Encore la petite bonne.&mdash;Double mariage.</td><td align="right"><a href="#Page_462">&nbsp; &nbsp; &nbsp; 462</a></td></tr>
+</table>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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