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+The Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Jean
+
+Author: Charles Paul de Kock
+
+Release Date: January 25, 2010 [EBook #31069]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Digital & Multimedia Center, Michigan State University
+Libraries.)
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+
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+
+
+
+ŒUVRES
+
+DE
+
+PAUL DE KOCK.
+
+XI.
+
+
+
+
+JEAN.
+
+PARIS.--IMPRIMERIE D'ÉVERAT,
+rue du Cadran, nº 16.
+
+[image: L'ACCOUCHEMENT.]
+
+
+
+
+JEAN,
+
+par
+
+CH. PAUL DE KOCK.
+
+Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.
+
+LEGOUVÉ. _Mérite des femmes_.
+
+[image: GB]
+
+PARIS.
+
+GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,
+
+ÉDITEUR DES ŒUVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.
+
+RUE MAZARINE, Nº 34.
+
+1835.
+
+
+
+
+JEAN.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'ACCOUCHEMENT.
+
+
+Une heure après minuit venait de sonner à l'église de Saint-Paul; depuis
+long-temps le silence régnait dans les rues devenues désertes; les
+habitans du septième arrondissement dormaient, ou du moins étaient
+couchés, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de
+la rue Saint-Antoine n'était plus fréquenté que par quelques
+retardataires, ou par ces gens qui, par état, se mettent, en course la
+nuit. Les uns marchaient au pas accéléré, passant volontiers de l'autre
+côté de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les
+autres s'arrêtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait
+alors, éclairait tout cela; elle éclairait encore bien autre chose,
+puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il
+faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie,
+qu'elle se réfléchisse en même temps dans les eaux du Nil et dans celles
+du Tibre; que ses rayons éclairent les vastes plaines de l'Amérique et
+les déserts de l'Arabie; les bords rians du Rhône et les cataractes du
+Niagara; les ruines de Memphis et les édifices de Paris... On conviendra
+que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.
+
+M. François Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante
+ans alors, qui faisait son état autant par goût que par intérêt, se
+flattant de connaître les simples mieux qu'aucun botaniste de la
+capitale, et se fâchant quand on l'appelait _grainetier_, était couché
+depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'était
+jamais écarté, même le jour de son mariage; et depuis douze ans, M.
+François Durand s'était engagé sous les drapeaux de l'hymen avec
+mademoiselle Félicité Legros, fille d'un marchand de drap de la Cité.
+
+M. Durand était donc couché, et il reposait loin de son épouse, pour une
+raison que vous saurez bientôt; M. Durand dormait fort, parce que la
+connaissance des simples ne lui échauffait pas l'imagination au point de
+le priver de sommeil; et il y avait déjà quelques instans que sa
+domestique Catherine lui secouait le bras et criait à ses oreilles,
+lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva à demi la tête de dessus son
+oreiller en disant:
+
+«Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces
+cris?...
+
+»--Comment pourquoi, monsieur!.... et voilà dix minutes que je vous dis
+que madame sent des douleurs... des douleurs qui augmentent à chaque
+instant, ce qui annonce que l'affaire va bientôt se décider...»
+
+M. Durand relève tout-à-fait la tête de dessus son oreiller, repousse un
+peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en
+regardant sa domestique avec surprise: «Est-ce que ma femme est
+incommodée?
+
+»--Incommodée!» s'écrie la bonne en continuant de secouer le bras de son
+maître pour qu'il ne se rendorme pas; «incommodée!... Eh bon Dieu!
+monsieur, est-ce que vous avez oublié que madame est grosse... qu'elle
+n'attend plus que le moment d'accoucher?»
+
+»--Ah! c'est parbleu vrai, Catherine,» dit M. Durand en se mettant sur
+son séant. «C'est mon rêve qui fait que ça m'était sorti de la tête!...
+Figure-toi que je rêvais que j'étais dans une plaine où je cueillais de
+la bardane, et que tout à coup...--Ah! monsieur, il est bien question de
+votre rêve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher
+l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des
+Nonaindières.... Dépêchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprès de
+madame, je ne puis pas la laisser seule...»
+
+En disant cela, la domestique sort de la pièce où couchait M. Durand
+depuis que son épouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pièce
+servait de magasin, les murs étaient garnis de tablettes surchargées de
+plantes, de racines, tandis que d'autres séchaient, suspendues à des
+cordes tendues en divers sens tout le long de la chambre. C'était sous
+ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il
+sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.
+
+«Ça suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours,» a répondu l'herboriste en
+bâillant; puis il reste assis sur son lit en se disant: «Tiens!... c'est
+singulier que ma femme accouche la nuit... D'après mes calculs, elle
+aurait dû accoucher le jour... mais, dans ces choses-là, je conçois
+qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur
+propriété... celui qui me trouverait en défaut serait bien adroit... Je
+suis sûr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah!
+bien plus que ça... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans
+mon rêve c'était de la bardane, et tout à coup ce n'était plus ça, et je
+ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...»
+
+Tout en pensant à son rêve, M. Durand a laissé retomber sa tête sur
+l'oreiller, ses yeux se referment, et bientôt il ronfle de nouveau, sans
+doute pour tâcher de savoir la fin de son rêve précédent.
+
+Catherine est allée retrouver sa maîtresse. Madame Durand donnait de
+temps à autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se
+tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais à temps.
+Madame Durand était d'autant plus inquiète, qu'elle n'avait pas encore
+été mère et qu'elle approchait de sa trente-cinquième année. Depuis
+douze ans qu'elle était mariée, elle désirait avec ardeur avoir un
+enfant. Dans les premiers temps de son hymen, M. Durand avait répondu à
+son épouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils
+n'en voudraient; ensuite comme les années s'écoulaient, et que la
+famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait
+mal, et qu'il fallait attendre que l'on eût une petite fortune assurée.
+Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son
+commerce allait très-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se
+contentait de lui dire: «Ce n'est pas ma faute... c'est plutôt la vôtre;
+si nous étions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous
+répudier ou de prendre une seconde épouse, ou d'avoir des concubines,
+car la polygamie était permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand
+Salomon.»
+
+A cela, madame Félicité Durand répondait: «Si nous vivions à Sparte ou à
+Lacédémone, vous m'auriez déjà amené un bel et beau garçon, afin de
+savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'était
+pas rare de voir une femme mariée se livrer aux caresses d'un beau jeune
+homme, avec l'agrément de son mari. Les citoyens applaudissaient à cet
+acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes
+qui fissent honneur à la république.
+
+»--Madame, nous ne sommes pas en Grèce,» avait répondu M. Durand. «--Ni
+en Egypte, monsieur,» lui avait répliqué sa femme. On assure pourtant
+que nous avons adopté beaucoup de modes des anciens. Mais revenons à
+cette pauvre madame Durand que nous avons laissée en mal d'enfant.
+
+«Eh bien! Catherine,» s'écrie-t-elle en voyant revenir sa bonne.
+«--Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai réveillé... le v'là qui
+court chez la garde et chez l'accoucheur...--Ah!... pourvu qu'il se
+dépêche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir
+j'aurai à embrasser mon enfant...--Ah! dam', je conçois ben... Après
+douze ans de ménage.... ça commençait à être tardif... J'ai idée que ce
+sera un garçon, moi; j'ai parié pour ça une once de tabac avec madame
+Moka, qui prétend que ce sera une fille...--Ah! fille ou garçon, je ne
+l'en aimerai pas moins!--J'ai envie d'aller réveiller la voisine, madame
+Ledoux...--Oh! tout à l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu
+fermer la porte de la rue... Es-tu sûre que M. Durand soit
+parti?...--Pardi! il doit être à présent rue des Nonaindières.--Va donc
+voir, Catherine...»
+
+La domestique, pour satisfaire sa maîtresse, retourne dans le magasin,
+et, avant d'être près du lit, entend les ronflemens de M. Durand.
+Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui,
+par un séjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une
+certaine considération. En s'apercevant que son maître s'est rendormi,
+elle ne se sent pas de colère; elle court au lit et commence par jeter à
+terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On
+était au mois de mars, il faisait froid; Catherine espère que l'air un
+peu piquant, en frappant sur le corps de son maître, le réveillera plus
+promptement. Cet expédient lui montrait à la vérité M. Durand dans un
+fort _simple appareil_, mais dans les circonstances graves, il n'y a
+plus ni âge ni sexe.
+
+Le moyen de Catherine a réussi. M. Durand, qui sent le vent de bise
+souffler sur son _abdomen_ et sur ses _clunes_, se tourne et se retourne
+sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et paraît fort
+surpris en se trouvant devant sa bonne et entièrement à découvert.
+
+«Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine?» dit M. Durand en rabaissant
+d'un air grave un des pans de sa chemise. «--Quoi, monsieur!... Est-il
+possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en
+mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et
+la garde!...--Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc
+cela que je rêvais que j'étais à un baptême...--Eh! monsieur, avant
+d'être au baptême, il faut d'abord que madame soit tirée de là...--C'est
+juste... mais qui diable m'a mis comme cela _in naturalibus_.--Oh! dam',
+je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'là
+votre pantalon... v'là vos bas...--Allons, Catherine, puisque vous
+n'avez pas peur que je m'habille devant vous...--Peur!... Ah ben, par
+exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre.» M.
+Durand se décide alors à descendre de son lit, et, jetant de côté son
+bonnet de coton, laisse voir entièrement une petite tête, garnie de
+cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses
+joues, un nez en trompette et de petits yeux gris; tout cela placé sur
+un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un
+de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de
+juger sans entendre. «Vl'à vos bretelles....--Il fait terriblement froid
+cette nuit, Catherine...--Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'là
+vot' gilet...--Et mes jarretières, Catherine, vous ne me les aviez pas
+données.--Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretières, à l'heure qu'il
+est...--Tenez, j'en vois une près de ces racines de fraisiers, _fraga_,
+_fragorum_...--Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'là votre
+habit, monsieur...--Un instant, Catherine, et ma cravate...--Ah!
+monsieur; madame accouchera sans qu'on soit là...--Non, Catherine, je
+suis sûr que nous avons le temps... Je suis presque médecin, moi, et
+quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment
+ils se font... Ce ne sont probablement encore que des
+avant-coureurs...--Allons, monsieur, vous v'là habillé... allez bien
+vite, je vous en prie...--Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid
+cette nuit...--Courez, monsieur, ça fait que vous aurez plus
+chaud...--Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou....
+Catherine, prenez garde à ce paquet de sauge, _salvia salviæ_, qui est
+tombé de sa case...»
+
+Pour toute réponse, Catherine pousse son maître hors de la chambre,
+descend devant lui l'escalier, ouvre la porte bâtarde de l'allée et la
+referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment où celui-ci veut
+remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oublié.
+
+Certaine enfin que son maître est parti, Catherine court frapper au
+second, chez madame Ledoux, et après l'avoir éveillée, redescend près de
+sa maîtresse.
+
+Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un ébéniste et d'un papetier;
+elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont mariés et
+établis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est
+une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour
+bien frisé et une collerette artistement plissée; aussi madame Ledoux
+prétend-elle avoir déjà refusé plusieurs fois un quatrième mari.
+
+Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de
+prépondérance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui
+se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'était
+nullement embarrassée en pareille circonstance; c'était un plaisir pour
+elle que d'être témoin de l'entrée dans le monde d'une innocente
+créature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un
+semblable événement arrivait dans le quartier, il était rare qu'on ne
+s'adressât pas d'abord à la veuve du papetier, de l'huissier et de
+l'ébéniste.
+
+Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a répondu: «Me voilà...
+J'y suis, je passe une robe et je descends.» En effet, à peine la bonne
+a-t-elle rejoint sa maîtresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui,
+avec son bougeoir à la main, sa grande taille, sa camisole blanche et
+son bonnet à barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un
+vieux château.
+
+«Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...--Oh! oui,
+madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,»
+répond madame Durand en faisant de légères grimaces que lui arrachaient
+les douleurs.
+
+«--Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le
+jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouchée la nuit
+de mes trois premiers, de mon cinquième et de mes quatre derniers... Il
+est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour
+madame Dupont, la charcutière chez qui j'étais samedi... ça lui a pris
+comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...
+
+»--Et l'accoucheur... la garde... personne n'est là!...--Eh bien, est-ce
+que je n'en sais pas autant que tout ce monde-là?... A mon huitième
+enfant... c'était un garçon, celui qui est mort d'une fièvre bilieuse...
+c'est dommage, un enfant superbe!... un nez à la grecque... c'était de
+l'ébéniste celui-là; je me trouvais seule comme vous, ma voisine....
+j'avais renvoyé ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari
+était en course et fort éloigné. Eh bien! je ne me suis pas troublée,
+j'ai fait moi-même tous mes petits préparatifs...--Catherine, est-ce que
+M. Durand n'est pas revenu?»
+
+»--Revenu!» dit Catherine; «oh non, madame, il ne peut pas encore être
+revenu, mais je lui ai dit de courir, d'aller ben vite.--Ah! madame
+Ledoux!... que je souffre...--Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez
+moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-là, je sais
+qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela
+soulage... A mon quatrième enfant, c'était une fille... c'était de
+l'huissier celle-là, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros
+bâton de sucre de pomme... J'avais empoigné cela au hasard... mais je le
+serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde à le
+décoller de ma main... Allons, Catherine, préparons tout ce qui est
+nécessaire.»
+
+Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose
+fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance;
+Catherine exécute ses ordres en courant de temps à autre près de sa
+maîtresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la
+première fois qu'elle se trouve à une telle cérémonie. Madame Durand se
+désole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine
+cherche à la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles
+dont elle a été témoin.
+
+Il y a près de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne
+ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant à peu de
+distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les
+tranquillise.
+
+«Mais si j'allais accoucher sans eux!» s'écrie madame Durand. «--Eh
+bien, tant mieux, ma voisine, cela prouverait un accouchement facile...
+C'est ce qui m'est arrivé à mon dixième, c'était du papetier
+celui-là.... un joli garçon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est
+Jules, qui vient d'épouser la fille d'un limonadier du boulevart du
+Temple. Pour en revenir, j'avais été au spectacle la veille... à la
+Gaîté; je crois qu'on donnait _Huon de Bordeaux_, ou l'_Épreuve des
+Amans fidèles_.... jolie pantomime à changemens à vue, et dans laquelle
+on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc
+le soir du spectacle, légère comme une plume; je crois que j'aurais été
+au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en
+arrivant, je n'ai pas plutôt soupé... que... _crac!_ il me prend des
+douleurs, et _crac!_ six minutes après...--Ah! madame Ledoux... quelle
+souffrance...--Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait
+quatorze comme moi, vous ne serez pas si effrayée.»
+
+Pendant que sa moitié souffrait et gémissait, M. Durand courait dans la
+rue en soufflant dans ses doigts. Après avoir fait deux cents pas,
+l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demandé s'il devait aller d'abord
+chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrête et se dispose à
+retourner chez lui; mais cependant il réfléchit que l'accoucheur doit
+être prévenu le premier, et reprenant son élan, il se dirige vers la rue
+Saint-Antoine, en se disant: «Diable... il fait extrêmement froid...
+Cette Catherine qui ne m'a pas laissé le temps de mettre mes
+jarretières... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais
+infailliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver...
+c'est-à-dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la
+nuit... ce n'est pas extrêmement prudent... J'aurais dû aller réveiller
+mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il
+pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second
+père... Et cette femme qu'on a volée il y a huit jours dans la rue du
+Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien
+sur moi... pas même de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine...
+C'est étonnant comme une rue est différente la nuit... C'est tout au
+plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je
+m'enrhume déjà... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et
+j'y mettrai des feuilles d'oranger... _malus aurea_.»
+
+Tout en faisant ces réflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue
+Saint-Antoine que la lune éclairait, se tenant toujours à une distance
+respectueuse du côté qui était dans l'obscurité. Encore quelques pas, et
+l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut déjà apercevoir la
+maison, quoiqu'elle se trouve du côté de l'ombre, ce qui le contrarie un
+peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M.
+Durand aperçoit un homme arrêté positivement en face de la demeure du
+docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrête subitement, puis fait
+quatre pas en arrière en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se
+souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec
+le foulard qu'il a passé autour de son cou, et, les yeux toujours fixés
+sur l'homme qu'il aperçoit dans l'ombre, se dit: «Il y a là quelqu'un...
+il y a là un homme... il y en a peut-être deux... Dans l'obscurité on ne
+peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis à l'ombre sans
+dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'étaient des
+simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voilà à quoi c'est
+bon... Ce diable d'homme!... Précisément devant la maison de
+l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant
+pressé... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez
+madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-être cet
+homme ne serait-il plus là?... C'est singulier, il ne fait plus si froid
+que tout à l'heure...»
+
+Pendant que M. Durand fait ses réflexions, en se tenant toujours dans le
+côté éclairé par la lune et à une honnête distance de l'objet de ses
+inquiétudes, l'homme arrêté devant la maison, et qui n'était autre qu'un
+ivrogne, regardait à terre en faisant tout son possible pour ne pas se
+laisser tomber sur le pavé; avant de rentrer chez sa femme il avait
+voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pièces de
+monnaie étaient tombées de sa main; le pauvre diable faisait de vains
+efforts pour les retrouver, en murmurant de temps à autre: «Maudite
+nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du côté où il n'y a pas de
+lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout
+boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavés...
+Ma femme va me rosser... mais ça m'est égal... je lui abandonne le côté
+où j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec
+moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me
+tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon œil!... ils seront tombés
+dans la ruelle de queuque pavé!...»
+
+Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et
+s'éloigne en murmurant mais sans avoir aperçu Durand. Celui-ci sent que
+la respiration lui revient, en voyant l'homme s'éloigner lentement au
+lieu de venir à lui, et il se décide alors à s'approcher de la maison de
+l'accoucheur en se disant: «Il n'a pas osé s'adresser à moi... ma
+contenance ferme l'a fait renoncer à ses mauvais desseins... Allons,
+allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il
+s'agit d'avoir un héritier, je ne vois plus les périls... En avant!»
+
+Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court
+vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette placée
+auprès de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tête
+du côté par où l'homme s'est éloigné.
+
+On ouvre une croisée au second et l'on demande ce qu'on veut: «C'est
+moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le
+docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher,» répond notre
+homme d'une voix qu'il tâche de rendre ferme.
+
+«--M. le docteur est auprès d'un malade, mais dès qu'il rentrera on
+l'enverra chez vous.
+
+»--Comment, auprès d'un malade!» s'écrie Durand, «mais il me semble que
+quand il s'agit d'un nouveau-né dont je suis le père...»
+
+L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir
+vers lui la personne qui l'a si fort inquiété; l'ivrogne s'était arrêté
+un peu plus loin, indécis s'il retournerait chercher ses gros sous,
+lorsque la voix de M. Durand avait frappé, ses oreilles. Il s'était
+persuadé que c'était à lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouvé son
+argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas
+aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix
+enrouée: «Me v'là, l'ami... me v'là... Attends un peu... c'est à moi
+c't'argent-là... Attends... j't'aurai bentôt rattrapé...»
+
+Durand, qui ne se soucie nullement d'être rattrapé et qui prend pour des
+menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met à courir
+de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont à chaque instant il
+s'éloigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il
+arrive tout haletant rue des Nonaindières, il ne sait plus quel est le
+numéro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il
+croit reconnaître, empoigne le marteau à deux mains, frappe sept ou huit
+coups de suite, de manière à ébranler la maison et réveiller tout le
+quartier. Trouvant qu'on ne lui répond pas assez vite, il refrappe
+encore; plusieurs fenêtres s'ouvrent.
+
+«Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc?» demandent plusieurs personnes
+avec inquiétude.
+
+«La garde!... la garde!... la garde!...» répond l'herboriste d'une voix
+étouffée par la terreur et en faisant toujours aller le marteau
+quoiqu'on le prie de ne plus frapper.
+
+«Mais où cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arrivé?... Est-ce le
+feu?...»
+
+»--La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue
+Saint-Paul...»
+
+M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperçoit que l'homme qu'il
+fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lâche aussitôt
+le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs détours en
+courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa
+porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la
+poche de son gilet, et se jette dans son allée comme un homme qui vient
+d'échapper à une mort certaine.
+
+Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant
+refermer avec violence la porte de l'allée, elle s'écrie: «Enfin les
+voilà!»
+
+Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, pâle, effaré, le
+front couvert de sueur, son foulard défait, ses bas sur ses talons, et
+qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.
+
+«Ah! mon ami... tu as bien couru,» dit madame Durand qui éprouve un
+instant de trêve à sa douleur. «Oui, oui... certes, j'ai couru,» répond
+M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en
+sûreté. «Nous avons pourtant trouvé le temps long! mon voisin,» dit
+madame Ledoux.
+
+«Et moi donc... Croyez-vous que j'étais à mon aise dans la
+rue...--L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?--Oui, madame, oui... tout
+le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!
+
+»--Mais qu'avez-vous donc, monsieur?» dit Catherine; «vous avez l'air
+tout sens dessus dessous?--Parbleu on le serait à moins... J'ai été
+attaqué par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi
+assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir,
+c'était fait de moi!--Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!--Vous pouvez vous
+flatter, madame, que cet enfant-là m'aura donné assez de peine.--Eh
+bien! voisin, c'est comme à mon treizième; mon mari... c'était le
+papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher
+l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la
+rue des Lions est mauvaise... oh! elle est très-mauvaise; il était près
+de trois heures du matin, le temps était vilain, je me rappelle qu'il
+avait plu toute la soirée; en détournant le coin de la rue des Lions,
+mon mari entend marcher près de lui... Heureusement j'avais eu la
+précaution de lui faire prendre son rotin...
+
+»--Ah! mon Dieu! voilà que ça revient!» s'écrie madame Durand dont les
+douleurs recommencent.
+
+«--Qui est-ce qui revient?» dit vivement l'herboriste en regardant
+derrière lui.
+
+«--Pardi! monsieur, c'est madame qui souffre,» dit Catherine, «et
+c't'accoucheur qui ne vient pas!»
+
+Dans ce moment on entend frapper avec violence à la porte de l'allée. La
+domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de
+lumière, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitôt en criant aux
+personnes qui sont dans la rue: «Entrez... entrez vite... suivez moi...
+Oh! il est ben temps que vous arriviez...»
+
+Et la pauvre Catherine est déjà retournée près de sa maîtresse, à qui la
+douleur arrache des cris violents.
+
+«--N'ayez plus d'inquiétude, madame,» lui dit-elle; «v'là not' monde
+arrivé.»
+
+En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient
+entendre dans l'escalier: bientôt on ouvre brusquement la porte; et un
+caporal, accompagné de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant
+d'une voix terrible: «Où sont les voleurs?»
+
+Au même instant la crise s'opère: madame Durand met au monde un petit
+garçon que madame Ledoux reçoit dans ses bras, en s'écriant: «Il sera
+aussi fort que mon quatorzième!...» M. Durand retombe sur sa chaise,
+examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: «Messieurs, c'est
+un garçon!...--C'est un garçon!...» répète Catherine. Alors le caporal
+se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec étonnement, en
+répétant: «Ah! c'est un garçon!»
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LE BAPTÊME.
+
+
+Après le premier moment donné au trouble, à la joie, aux exclamations
+que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le
+monde, en présence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commença à se
+regarder, à se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il
+voyait, et le caporal fut le premier à s'écrier:
+
+«--Ha ça! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit témoin de la
+naissance de vot' fils que vous avez été chercher la garde?...»
+
+»--Mais, mon ami, à quoi donc avez-vous pensé?» dit madame Durand.
+
+«--C't'idée de faire venir un régiment pour voir madame accoucher!»
+murmure Catherine.
+
+«--Par exemple!» s'écrie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en
+ai reçu plus de cent dans mes bras; mais voilà la première fois que je
+vois un accouchement aussi militaire!»
+
+M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa
+surprise, dit enfin: «Je n'ai point été vous requérir, messieurs, et je
+ne comprends pas pourquoi vous êtes venus.
+
+»--Nous sommes venus à la requête de deux jeunes hommes de la rue des
+Nonaindières, qui sont accourus au _posse_, en nous engageant d'aller
+ben vite chez _l'herborisse_ de la rue Saint-Paul, qui venait de
+réveiller tout le quartier en criant à la garde: voilà, mon bourgeois.»
+
+M. Durand se pince les lèvres au récit du caporal, Catherine se retourne
+pour ne point rire au nez de son maître, et madame Ledoux s'écrie: «Il y
+a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir répandu
+l'alarme dans le quartier.»
+
+M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette méprise a pu avoir
+lieu. Dans ce moment on entend dans l'allée la voix aigre de madame
+Moka, qui crie: «Éclairez donc; Catherine, éclairez donc, voici M. le
+docteur...--Il est bien temps!» dit madame Ledoux.
+
+L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout était fini;
+encore madame Moka ne s'était-elle mise en route que pour aller
+s'assurer si le feu n'était point chez M. Durand.
+
+Le plus pressé est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut
+pas qu'ils aient été témoins de la naissance de son fils sans boire à sa
+santé. Catherine est chargée de les faire entrer dans la boutique et de
+leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose à
+chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les
+militaires préfèrent de l'eau-de-vie.
+
+«A la santé du nouveau-né!» dit le caporal en élevant son verre. Les
+soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un
+grand verre d'eau sucrée, en disant: «A la santé de mon jeune fils...
+_primogenitus_.--A la santé du petit primogenitus!» répète le caporal,
+qui croit que ce nom est celui du nouveau-né.
+
+Catherine fait des bonds de joie en s'écriant: «Pardi! ce garçon-là sera
+un brave homme! ça lui portera bonheur d'avoir été salué tout de suite
+par des militaires.»
+
+Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et
+sourit gracieusement à la bonne.
+
+«Et à la santé de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi?» dit
+Catherine.
+
+«Si fait, la belle fille,» dit le caporal en tendant son petit verre;
+«c'est trop juste, il faut boire à la santé de la maman!»
+
+M. Durand se hâte de se faire un second verre d'eau sucrée, pendant que
+Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'écrient en cœur: «A
+la santé de l'accouchée!...
+
+»--A la santé de mon épouse... _mea uxor_,» dit M. Durand en avalant un
+second verre d'eau.
+
+«Ah! elle mérite ben ça,» dit Catherine; c'te pauvre chère femme, elle a
+fièrement souffert!...
+
+«--Il me semble,» dit le caporal en se tournant vers ses hommes, «que
+nous ne devons pas non plus oublier le papa.--C'est juste, il faut boire
+au papa,» disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que
+Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se décide à se faire un
+troisième verre d'eau sucrée.
+
+«Allons, camarades! à la santé du papa!» dit le caporal en élevant son
+verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux,
+et salue plus profondément, en répondant: «A ma santé, messieurs, _suum
+cuique_, j'y bois avec grand plaisir.»
+
+Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposés à boire
+encore à la santé d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un
+peu de peine à avaler son troisième verre d'eau sucrée, se hâte d'ouvrir
+la porte qui donne sur la rue, et congédie le caporal et son monde.
+
+Pendant ce temps le calme s'est rétabli dans la chambre de l'accouchée;
+le docteur a donné ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a
+embrassé l'enfant qui est emmailloté et placé près de sa mère, pour qui
+cette vue est un dédommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux
+rentre chez elle, et M. Durand, après avoir embrassé sa femme sur le
+front, retourne se coucher en se disant: «Voilà une nuit qui a été bien
+périlleuse pour ma femme et pour moi!...»
+
+Il était à peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla
+carillonner à la porte de l'herboriste; ce petit monsieur, qui était
+encore en veste du matin et en pantalon de laine à pied, et sans
+chapeau, était déjà coiffé et frisé comme pour aller au bal; ses cheveux
+artistement crêpés sur le haut de la tête, formaient une bouffette
+au-dessus de chaque oreille, et par derrière une queue un peu courte,
+mais très-épaisse, était nouée avec un large ruban noir, et se balançait
+avec grâce sur le collet de la veste; tout cela était farci de poudre et
+de pommade, quoique ce ne fût déjà plus la mode d'être poudré, mais le
+monsieur dont nous venons de décrire la coiffure avait ses raisons pour
+tenir à la poudre: il était perruquier-coiffeur, et il avait déclaré que
+tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais à
+lui faire couper sa queue.
+
+M. Bellequeue, c'était le nom du coiffeur (et il tenait à être bien
+nommé), était un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et fraîche;
+son nez, quoiqu'un peu gros, n'était point mal fait; ses yeux, quoiqu'un
+peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande,
+était assez agréable et laissait voir de fort belles dents; joignez à
+cela des sourcils bien noirs, des joues colorées, une taille petite mais
+bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des
+manières aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait
+dans le quartier la réputation d'être très-galant, très-amateur du beau
+sexe, et de coiffer avec autant de goût qu'au Palais-Royal.
+
+Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'écriant: «Eh
+bien! ma chère, c'est donc fini... c'est donc terminé?... Je viens de
+savoir cela par le docteur qui était chez une de mes pratiques.--Oui,
+monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il
+paraît que ça fait ben souffrir?...--Et nous avons un garçon?--Oui,
+monsieur, un beau gros garçon, qui est gentil tout plein...--A qui
+ressemble-t-il, Catherine?--Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop
+dire... quoique ça j'crois ben qu'c'est plutôt à madame qu'il
+ressemblera...--Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais
+enchanté de l'embrasser, cet enfant... Je sens là... Oui, c'est drôle...
+ça me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce
+garçon...--Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est
+sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu
+tant d'événemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le
+corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.--Bah!... des
+soldats?--Oui, monsieur... avec leurs baïonnettes encore!--Ha ça, à quoi
+pense donc Durand?... et les mœurs... car il faut toujours des mœurs...
+Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour
+commencer un si beau jour.--Volontiers, monsieur.»
+
+M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte
+lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.
+
+«Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?--Oui, mon
+cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.--Mon compliment bien sincère,
+mon ami.--Je le reçois avec plaisir... Je sais, monsieur Bellequeue,
+tout l'attachement que vous portez à ma famille... aussi ai-je pensé,
+comme ma femme, devoir vous donner la préférence pour être parrain de
+mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit...
+mais les amis avant tout...--Croyez, mon cher Durand, que je suis
+sensible à cette action... Je veux être un second père pour votre
+fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je
+pour commère?--Une tante de ma femme, une teinturière retirée.--De quel
+âge?--Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.»
+
+Bellequeue se retourne en faisant une légère grimace et murmurant: «Deux
+boîtes de dragées suffiront;» et M. Durand, tout en achevant sa
+toilette, conte à son voisin les événemens qui lui sont arrivés dans la
+nuit.
+
+«Il fallait frapper chez moi,» dit le coiffeur, «j'aurais été avec
+vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma
+canne à dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous
+buvez là?--C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du
+saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnéraire, mais
+comme je ne suis pas tombé...--Eh mais... il me semble que j'entends
+crier... c'est le nouveau-né sans doute?...--Il n'a fait que cela toute
+la nuit!...--Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc
+l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit être éveillée...»
+
+M. Bellequeue entraîne l'herboriste, et ces messieurs arrivent dans la
+chambre de l'accouchée, qui est déjà coiffée d'un fort joli bonnet du
+matin; car, les douleurs passées, le premier soin de ces dames est de
+chercher à plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au
+coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame
+Moka lui présente l'enfant en disant: «Voyez comme il est joli!»
+
+Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-né, qui lui bave sur la
+figure, et le considère d'un air attendri, tandis que M. Durand
+s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: «C'est absolument
+mon menton et la forme de ma tête!--Oui,» dit Bellequeue, «je crois
+qu'il y aura quelque chose.»
+
+Madame Moka reprend l'enfant en faisant une révérence au parrain; car
+madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la
+prétention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de
+garder un général et la femme d'un sénateur, on doit nécessairement
+avoir de très-bonnes manières; et quoique madame Moka se trompe souvent
+dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en répétant
+qu'_elle n'est point sur sa bouche_, on s'aperçoit sur-le-champ que
+c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.
+
+«A quand le baptême?» dit Bellequeue. «--Demain, mon compère, si vous
+voulez bien.--Comment donc, ma jolie commère, mais vous savez que je
+suis toujours prêt!...--Mais,» dit M. Durand, «si nous attendions que la
+fièvre laiteuse soit passée?--Oh! non, monsieur, je préfère que le
+baptême se fasse demain...--Je suis rangée dans l'avis de madame,» dit
+la garde. «Le plus tôt qu'on _pusse_ est le mieux; au moins ensuite si
+nous _vouliâmes_ être tranquilles, je ne vois rien qui nous en
+_empêchasse_.--Écrivez vite à la nourrice, monsieur Durand... Vous
+savez, à Saint-Germain...--Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?--Oui,
+mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part à la
+famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donné une
+liste.--Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur
+Bellequeue... si vous aviez un moment à me donner pour m'aider à faire
+toutes ces lettres...--Volontiers; il est de bonne heure, et les petites
+maîtresses que j'ai à coiffer ne se lèvent pas si matin.--Passons alors
+à mon bureau...»
+
+M. Durand descend à sa boutique, dans laquelle son bureau est établi
+derrière un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouchée,
+donne un regard expressif à l'enfant, et suit l'herboriste en marchant
+encore sur ses pointes, habitude qu'il a contractée dans la rue en
+courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver
+crotté; et madame Moka dit en le voyant s'éloigner: «Il serait difficile
+qu'on _trouvisse_ un parrain plus courtois.»
+
+L'herboriste se gratte la tête devant son bureau, et tourne sa plume
+dans ses doigts en disant: «Comment tourne-t-on ces lettres-là?... comme
+c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en écrire...
+Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou
+laxative, ça serait déjà fait.--Vous êtes donc un peu médecin, mon
+compère?» dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.--Oh! je
+suis si versé dans la connaissance des simples!... J'ai herborisé à
+Pantin, à Saint-Denis, à Fontenay, à Sèvres... Quand je vais à la
+campagne, je m'arrête à chaque pas... je regarde dans tous les
+coins.--Vous avez dû voir bien des choses... Mais il s'agit de mon
+filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le
+monde.--C'est juste, une circulaire.--Quoique je sois garçon, j'ai
+souvent aidé des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai
+l'honneur de vous faire part...--C'est cela même! m'y voilà!... Ce
+n'était que le début qui me manquait.»
+
+M. Durand prend une feuille de papier et écrit: «J'ai l'honneur de vous
+faire part... que ma femme est heureusement accouchée de son premier...
+Est-ce bien?
+
+«--Très-bien,» dit Bellequeue; «continuez.--Le nouveau-né est un
+garçon...--Parfaitement tourné!--Il est né viable... et toute la famille
+se porte bien. Il me semble que ça n'est pas mal comme cela, et que ça
+dit tout.--C'est dicté comme par un écrivain public!... Je vais vite
+vous en faire plusieurs copies.»
+
+Cette affaire terminée, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de
+venir le revoir dans la journée; et, comme le baptême du lendemain doit
+être suivi d'un repas de famille, on prépare tout dans la maison de
+l'herboriste pour célébrer dignement la naissance du petit Durand.
+Catherine est fort occupée à sa cuisine. M. Durand, forcé de rester à sa
+boutique, songe déjà à ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de
+la camomille ou des feuilles de mûrier, voit son héritier revêtu de la
+toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se représente
+son enfant déjà assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de
+cavalier à la promenade. Son fils sera joli garçon, bien fait,
+spirituel. Elle voit déjà tout cela en considérant le petit poupon qui
+ouvre à peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... Où
+n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mère sont les plus doux à former, et
+du moins ne sont pas toujours tracés sur le sable.
+
+Au milieu du mouvement qui règne dans la maison, madame Moka va et vient
+sans cesse dans la chambre, souvent même elle descend à la cuisine; et,
+tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros
+morceaux de sucre dans son café, et a soin de se verser toute la crême
+du lait. Puis, deux heures après, elle prend un petit bouillon dans
+lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par là-dessus un grand
+verre d'un vieux vin de Beaune destiné à l'accouchée, et qu'elle trouve
+probablement à sa convenance tout en disant: «Il me _falûme_ toujours
+bien peu de chose pour que j'_attendasse_ le dîner... Quand je _garda_
+la femme du sénateur, je ne _prîme_ souvent rien dans la nuit.»
+
+Bellequeue est revenu dans l'après midi. M. Durand est monté un moment
+près de sa femme, et ils sont tous deux fort inquiets du nom de baptême
+que portera leur fils; l'arrivée du parrain doit naturellement décider
+la question.
+
+«Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue?» dit l'herboriste en le
+voyant entrer.--Comment je m'appelle?--Oui, mon compère, c'est votre nom
+de baptême que nous n'avons pas encore songé à vous demander,» dit
+l'accouchée, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon
+fils.--Ma chère commère je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous
+servir.--Jean? rien que Jean?--Pas davantage, mais il me semble qu'il
+n'est pas fort nécessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est
+de faire honneur à celui que l'on porte, d'avoir des mœurs, et d'être
+galant avec les dames.»
+
+Madame Durand ne répond rien, mais elle fait une légère grimace, parce
+que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingué, et qu'elle
+aurait voulu pour son fils un nom à la fois sonore et gracieux. Quant à
+M. Durand, il murmure entre ses dents: «Jean... _Joannes_... Oui, c'est
+un nom facile à prononcer... cependant j'aurais assez aimé un nom qui
+aurait dit quelque chose, comme par exemple... _Géranium_, _Rosarium_ ou
+_Stramonium_.
+
+»--Ah! mon voisin!... ces noms-là sentent le jus d'herbe en diable.--Pas
+du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-là embaument au contraire, et je
+puis vous prouver...--Eh, monsieur!» dit madame Durand, «je ne veux pas
+de tout cela! Est-ce qu'il y a un Géranium dans le calendrier?
+
+»--Je ne présuppose pas qu'on en _trouvît_, dit madame Moka.
+«--Parlez-moi d'Édouard, de Stanislas, d'Eugène... c'est joli, c'est
+doux, c'est gracieux!
+
+»--Ma foi, ma commère, vous appellerez votre fils comme vous voudrez,
+quant à moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut
+bien un autre!--Certainement, mon compère, je suis loin de le trouver
+laid... il est seulement un peu court.--C'est plutôt dit.--Nous verrons
+aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme
+Ursule.
+
+»--Je n'appellerai point mon fils Ursule,» dit l'herboriste, «j'aime
+mieux Jean...--Mais nous déciderons tout cela demain... A quel le heure
+le baptême?--A midi.--Fort bien, je serai ponctuel.--Vous savez que vous
+dînez avec nous.--Oui, ma chère commère, je vous laisse et vais faire
+mes emplettes.--Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie,
+je vous en prie!...--Soyez tranquille... ceci est mon affaire... à
+demain.»
+
+Bellequeue sort vivement sans vouloir écouter madame Durand, qui lui
+crie qu'elle se fâchera s'il fait de la dépense, et madame Moka dit: «Je
+serais bien étonnée qu'un tel parrain ne _fesse_ pas bien les choses.»
+
+Après une nuit que l'on aurait passée fort tranquillement si le
+nouveau-né avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable
+de faire pendant cinq heures consécutives, le jour du baptême s'annonça
+par une jolie petite pluie ou grésil qui gelait en tombant, ce qui
+rendait le pavé excessivement glissant, mais heureusement la nourrice
+arriva à bon port. C'était une paysanne de vingt-quatre ans, fortement
+constituée, dont le mari louait des ânes aux amateurs de Saint-Germain,
+pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-nés de la
+capitale. En voyant la nourrice, madame Moka déclare qu'il n'est pas
+probable que le nourrisson _pusse_ jamais manquer, et madame Ledoux
+s'écrie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau à la nourrice de son
+douzième, qui était du papetier.
+
+Quant à celui que cela regardait le plus, il est probable que sa
+nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidité sur ce qu'elle lui
+présentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui
+promettait l'abondance, il y resta collé pendant une heure, sans qu'il
+fût possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire à madame Moka que
+l'enfant annonçait beaucoup de caractère.
+
+La nourrice aurait pu repartir le même jour pour son pays, mais madame
+Durand ne voulait point se séparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le
+mettant en nourrice à quatre lieues de la capitale, elle se promit de le
+voir souvent, il fut décidé que Suzon resterait au baptême et ne
+repartirait que le lendemain.
+
+M. Durand s'est mis en noir de la tête aux pieds; il ne trouve rien qui
+l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur.
+Les parens invités pour la cérémonie ne tardent pas à arriver. D'abord,
+c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va embrasser sa nièce, en lui
+présentant le bonnet de baptême, qui est garni de fine dentelle; puis,
+veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prêter aux caresses
+de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des
+mains, et la tante s'écrie: «Il est charmant! c'est tout ton portrait,
+ma chère Félicité.»
+
+L'accouchée sourit, et monsieur Durand, qui est à quelques pas, fait un
+profond salut à madame Grosbleu, en murmurant: «Oui, je crois qu'il sera
+bien!...»
+
+Bientôt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du
+Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire
+voir qu'il était piqué de ne pas avoir été choisi pour parrain; mais son
+épouse lui a fait sentir que c'était de la dépense de moins, sans
+compter les époques de fêtes et de jour de l'an, auxquelles un filleul
+ne manque jamais à venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris
+qu'un filleul est une hypothèque indirecte placée sur notre bourse, ne
+conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air très-agréable.
+
+Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Aglaé, sa sœur. M. Fourreau
+est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatéral de madame
+Durand. C'est un homme qui tient très-bien sa place à table, mais auquel
+il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations
+journalières. Mademoiselle Aglaé Fourreau, qui est sur le point
+d'attraper sa trentième année, et n'a pas encore rencontré un amoureux
+pour _le bon motif_, est douée d'une vivacité qu'elle s'attache, à
+augmenter encore par une étourderie qui ne semble pas toujours
+naturelle; mais mademoiselle Aglaé veut encore avoir l'air d'une enfant,
+et, persuadée que la gaîté, l'enfantillage et la distraction sont
+l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des années à
+conserver ce qui était excusable chez elle à dix-huit ans. Sa voix
+qu'elle prend dans sa tête, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours
+la même note, sans y apporter jamais ni un dièse, ni un bémol; elle rit
+de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-même; et comme
+il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste,
+elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait
+penser à autre chose qu'à ce qu'on lui dit, ce qui est très-agréable
+pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Aglaé a été assez
+gentille à dix-huit ans, et elle pourrait l'être encore si elle riait
+moins souvent.
+
+Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse
+recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes
+pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent
+faire la partie de l'herboriste, achèvent de compléter la réunion qui
+vient rendre hommage à l'accouchée et admirer le marmot, devant lequel
+chacun répète la phrase d'usage: «C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il
+est fort!... Il aura des yeux superbes!...»
+
+A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa
+cravate, et prononçant d'un air malin: «Je n'en fais pas souvent...
+mais aussi je les fais supérieurement conformés.»
+
+M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie,
+s'approche de l'herboriste en lui disant: «Est-ce que vous ne lui avez
+pas encore fait prendre une infusion de simples?--A qui?--A votre
+enfant.--Je voulais qu'il bût une décoction de pariétaire, _helxine_,
+parce que cela prépare admirablement toutes les voies gastriques; la
+garde a prétendu que c'était trop tôt... Ces femmes-là sont tellement
+routinières!... Mais ce matin, pendant que mon épouse dormait et que
+madame Moka déjeunait avec la nourrice, j'ai lestement débarbouillé le
+petit avec une eau de sureau, _sambuceus_, qui doit le préserver de tous
+maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a déjà!--C'est
+vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.»
+
+Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant à
+tue-tête: «Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de
+l'accouchée!... Mais ça n'a pas le sens commun... et tant de monde
+autour d'elle!... et puis, on la fait causer, ça ne vaut rien... Comment
+cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle été bonne... Encore bien
+fatiguée, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il
+sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...
+
+»--Ce n'est rien,» dit M. Durand. «C'est une petite expérience... une
+mesure de prévoyance que j'ai mise en usage...
+
+«--Comment, monsieur,» dit madame Durand, «vous avez lavé ce cher amour
+avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...
+
+»--Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi
+des simples, madame...--Eh! monsieur, mêlez-vous de vos simples, et ne
+faites pas d'expérience sur mon fils!...--Pour moi, j'en ai eu quatorze,
+mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari,
+l'huissier, a fait boire un peu de vin à mon premier, mais cela l'a fait
+tousser pendant une heure. A mon septième, mon mari, l'ébéniste, a voulu
+lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se développât
+mieux, mais il était bossu quand il est mort; enfin, mon treizième, qui
+était du papetier, annonçant une vue très-faible, nous lui fîmes porter
+des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce
+sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble
+que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?--Et le
+parrain, ma chère amie.--Ah! c'est juste!... le parrain.--Et mon cousin,
+M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fâchée qu'il nous
+manquât; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette à la
+disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses!
+avec un goût! un fini!...
+
+»--Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drôle!» dit mademoiselle Aglaé,
+en riant aux éclats. Et madame Ledoux répond: «Je crois que je l'ai
+entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet, il a un bien
+beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins
+quatre aveugles chez vous.
+
+»--Je crois que le violon attaque les nerfs,» dit tout bas M. Endolori à
+M. Durand. «--Oui,» répond l'herboriste; «mais on prend quelques pincées
+de menthe, _menta mentæ_; c'est un antispasmodique.»
+
+Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la
+conversation en entrant dans la chambre avec la légèreté d'un zéphir, se
+trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A
+cette entrée aérienne on a déjà reconnu M. Mistigris, professeur de
+danse, qui, quoique âgé alors de près de quarante ans, ne tient pas à
+terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la
+physionomie a bien l'expression de son état, et annonce un homme qui a
+sans cesse des pirouettes devant les yeux.
+
+«Nous parlions de vous, mon cher cousin,» dit madame Durand en
+présentant sa main à M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une
+jambe. «Je craignais que vous ne vinssiez pas!--Je vous avais promis
+d'être ici avec ma pochette à midi... me voilà. J'ai eu quelques leçons
+qui m'ont retardé; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant
+le pavé est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un écart sur le
+dos... Bonjour, Durand... où est donc l'enfant?...
+
+»--Le voilà, monsieur,» dit madame Moka; attendez que je le
+_tinsse_.--Comment le trouvez-vous, cousin?» dit madame Durand. «--Oh!
+ce n'est pas la figure qui m'inquiète!... Voyons ses jambes.--Impossible
+maintenant; il est emmaillotté et habillé pour le baptême.--C'est qu'en
+voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera;
+car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de
+départ d'après lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins
+gros, bien ou mal placé, voilà des symptômes immanquables d'esprit ou de
+talent...
+
+»--Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet!» dit mademoiselle
+Aglaé Fourreau en se dandinant.
+
+«--On y a tout, mademoiselle; j'y place même l'âme.--Quant à l'âme, mon
+cousin,» dit l'herboriste avec gravité, «Hippocrate la loge dans le
+ventricule gauche du cœur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le
+cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.--Eh bien, mon cousin, si
+ces messieurs mettent l'âme dans le ventre, dans le cerveau, ou entre
+les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le
+mollet; chacun son système.
+
+»--Encore une fois, messieurs,» dit madame Ledoux, en élevant la voix
+pour couvrir celle de ces messieurs, «vous faites trop de bruit, vous
+parlez trop haut; ma voisine aura mal à la tête, puis le poil comme je
+l'ai eu à mon sixième, qui était de l'ébéniste.
+
+»--Ah! _j'aperçusse_ le parrain,» dit madame Moka. A l'annonce du
+parrain, le calme se rétablit dans la chambre, les parens voulant
+examiner avec attention celui que l'on avait jugé digne de tenir le
+nouveau-né sur les fonts baptismaux, et chacun étant curieux de voir ce
+qu'il allait apporter à la marraine et à l'accouchée.
+
+M. Bellequeue se présente en frac bleu, dont les boutons brillaient
+comme autant de petits miroirs, en gilet de piqué blanc et en culotte
+noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des
+culottes en 1805, et que c'est à cette époque que se passaient les
+événemens que nous avons l'avantage de vous raconter.
+
+Bellequeue, coiffé avec un soin tout particulier, tient à la main son
+chapeau à trois cornes, et sous chacun de ses bras, des boîtes de
+dragées; de plus, deux petits paquets entourés de faveur sont suspendus
+à ses doigts, et un beau bouquet est attaché à l'une des boîtes de
+bonbons.
+
+Le parrain, quoique un peu embarrassé par tout ce qu'il porte, entre
+dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte
+quelquefois pour tâcher de ne point avoir l'air bête, et qui ne trompe
+que les sots; mais revenant bientôt à sa physionomie habituelle,
+Bellequeue sourit à tout le monde; puis, s'avançant vers l'accouchée,
+lui présente quatre boîtes nouées avec de la faveur bleue, et un petit
+paquet qui renferme quatre paires de gants.
+
+«J'étais certaine que vous feriez des folies,» dit madame Durand en
+lançant un regard en coulisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite
+deux petits pots de confiture de Bar et les lui présente en disant:
+«Ceci est pour l'estomac...--Encore!... Je vais me fâcher, mon
+compère!...--Et ceci est pour la poitrine,» dit Bellequeue en sortant de
+sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. «--Ah! c'est par trop
+galant!...
+
+»--Voici votre commère; mon cher Bellequeue,» dit l'herboriste en
+présentant madame Grosbleu qui fait une grave révérance au parrain.
+Celui-ci présente alors à la marraine un bouquet assez beau, puis quatre
+boîtes qu'il s'est décidé à lui acheter ainsi que le petit paquet de
+gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les présens de son
+compère, Bellequeue s'approche de l'accouchée et trouve moyen de lui
+dire à demi-voix: «Ses gants sont de Grenoble, les vôtres sont de
+Paris... Vos dragées sont à la vanille, vous avez beaucoup de pistaches,
+et elle n'a que des noisettes.»
+
+Madame Durand répond à tout cela par un regard malin, et madame Moka
+s'écrie, en mettant ses cinq doigts dans une des boîtes que madame
+Grosbleu vient d'ouvrir: «C'est un baptême _conséquent_, et je
+_doutasse_ qu'on en _visse_ de plus beau.
+
+»--A propos, ma chère tante, quel est donc votre prénom?» dit madame
+Durand. «--Jeanne, ma chère amie. Est-ce que tu ne te souviens plus
+qu'on me nommait toujours Jeannette...--Il s'ensuit de là que notre
+filleul doit nécessairement se nommer Jean,» dit Bellequeue; «cependant
+si la maman veut y ajouter un second nom.--Eh bien! appelez-le
+Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-là.--Jean-Stanislas, c'est
+entendu... Il est l'heure de partir.--Les deux fiacres sont à la porte,»
+dit Catherine...
+
+«--Est-ce que tout le monde va me quitter?» dit l'accouchée; «--Moi, je
+suis _inviolable_ près de vous, madame,» dit madame Moka en suçant la
+grosse dragée qu'elle a eu soin d'attrapper. «--Je crains que la voiture
+ne me donne des étourdissemens,» dit M. Endolori. «--Ah! un baptême, ce
+doit être bien gentil,» dit mademoiselle Aglaé. «--Une minute, que je
+règle l'ordre et la marche,» dit M. Mistigris, qui, après avoir admiré
+les jambes du parrain, était allé faire des entrechats dans la salle à
+manger. «Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en
+mesure...»
+
+Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine,
+se met à jouer _une fièvre brûlante_ de Richard, en marchant à la queue
+de la société; son intention était même de se placer sur le siége d'une
+voiture, à côté du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour
+tâcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige,
+il se décide à entrer dans l'intérieur de la voiture où est l'enfant
+avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle
+Aglaé, et pour charmer la société, il joue tout le long de la route des
+valses que l'enfant accompagne en criant.
+
+Nous ne suivrons pas la société à la mairie et à l'église; on sait ce
+que c'est qu'un baptême, et celui-ci ne présente nul fait particulier,
+si ce n'est que M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'église, ce
+qu'on ne lui permit pas. Enfin, après avoir dûment constaté que le 15
+mars 1805, il était né un fils à monsieur et madame Durand, unis en
+légitime mariage, le nouveau-né fut nommé Jean-Stanislas, mais le
+premier nom étant plus facile à prononcer plut davantage à la nourrice,
+qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua à ne répondre
+qu'à ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperçut que cela
+flattait le parrain. Or, nous ferons désormais comme la nourrice, et
+nous n'appellerons plus notre héros que Jean; trouvant comme M.
+Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de
+toutes les façons, il doit nécessairement y en avoir de très-aimables,
+de très-spirituels, de très-honnêtes, et de très-braves. Nous verrons
+par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.
+
+On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau
+à sa main, même pour descendre de voiture, et le son de la pochette de
+M. Mistigris annonça le retour de la société.
+
+Il était près de trois heures, et le déjeuner, ou plutôt le dîner était
+servi dans la chambre de l'accouchée, qui voulait être témoin de la
+fête, quoique madame Moka lui eût dit qu'il était à craindre que cela
+n'_embarrassît_ sa tête. Catherine s'était surpassée, et le fumet du
+premier service flattait agréablement l'odorat. Madame Durand avait
+désigné les places: ne se souciant pas que Bellequeue fût à côté de
+mademoiselle Aglaé, elle le mit entre la marraine et madame Renard;
+mademoiselle Fourreau se vit forcée de rire avec M. Endolori et le
+joueur de dominos, qui était gai comme un double six.
+
+Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des
+assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui,
+tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service
+la conversation s'engagea; tout en goûtant un mets nouveau, en dégustant
+le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train
+sur la beauté de nouveau-né, et les vertus qu'il devait avoir s'il
+tenait de ses parens; mademoiselle Aglaé riait au nez de M. Endolori,
+qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela
+est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux
+champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant à
+Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui
+faisait disparaître avec dextérité tout ce qui se trouvait sur son
+assiette, et la présentait de nouveau à chaque plat qu'on servait en
+disant: «C'est seulement pour que j'y _goutasse_.» Madame Ledoux
+mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec
+l'huissier, l'ébéniste et le papetier; M. Renard l'écoutait en faisant
+un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu
+coûter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se
+verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand
+attendait avec impatience que l'on servît d'un plat d'œufs à la neige
+dans lesquels, à l'insu de Catherine, il avait jeté une infusion de
+simples qui devait, d'après son calcul, leur donner un goût excellent.
+
+Les œufs à la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit
+rien, mais il sourit en voyant que chacun paraît surpris du goût qu'ils
+ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut être.
+
+«Je vais vous le dire, moi,» s'écrie M. Durand, «car je crois que vous
+chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes
+pour le sang, et à la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait
+un petit extrait que j'ai mêlé en secret à ces œufs, afin de vous faire
+une surprise agréable; je suis certain qu'à la cour même on ne mange
+rien de semblable... Hein! c'est délicieux, n'est-ce pas?...»
+
+Les convives se regardent en murmurant: «Oui... c'est drôle... c'est un
+goût tout particulier...--Oh! j'étais sûr de mon affaire... vous verrez
+que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.
+
+»--C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout,» dit Bellequeue. «--Ni
+moi,» dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en
+envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas
+ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquième coup de pied qu'elle
+reçoit depuis le potage.
+
+«Moi, je ne trouve pas que cela _sentisse_ trop,» dit madame Moka. Les
+autres convives font comme Bellequeue et n'achèvent pas leurs œufs à la
+neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'était bon pour le sang, s'en
+fait servir une seconde fois, et en demande une troisième lorsque
+l'herboriste assure que c'est un plat qui peut préserver de beaucoup de
+maladies.
+
+Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expériences sur le dessert, et
+l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant à la santé du
+nouveau-né et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres;
+mademoiselle Aglaé rit aux éclats, parce que le bouchon est allé sur le
+nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka,
+après avoir lestement vidé le sien, boit celui de son voisin et s'écrie
+ensuite: «Ah! Dieu! est-ce que je _m'eusse_ trompé?
+
+»--Que fera-t-on de mon filleul,» dit madame Grosbleu. «As-tu déjà des
+projets, ma chère Félicité?--Ma tante, je veux que ce soit un joli
+garçon,» dit madame Durand: «quant à l'état, nous verrons sa
+vocation...--Surtout, ayez soin de lui faire apprendre à danser de bonne
+heure,» dit M. Mistigris, «c'est le moyen de développer son corps et son
+jugement.
+
+»--Si on faisait de mon filleul un brave militaire,» dit Bellequeue, qui
+avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. «Eh!
+eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service
+à dix-huit ans, et je gage qu'à vingt, il sera capitaine.
+
+»--Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...--Non,
+ma chère commère; mais je dis que l'état militaire peut aujourd'hui
+mener très-loin...--Moi, je désire que mon fils soit un savant,» dit M.
+Durand, «je le mènerai herboriser à quatre ou cinq ans; et quand il
+connaîtra bien les simples, son affaire sera faite.--Il faudra lui
+acheter un domino,» dit le voisin, «il n'y a rien qui apprenne plus vite
+à compter.»
+
+M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se
+remuer sur sa chaise, il est pâle, il fait des grimaces, et les trois
+assiettées d'œufs aux simples qu'il a mangées, semblent le mettre fort
+mal à son aise.
+
+En attendant que le petit Jean soit un savant ou un héros, Bellequeue
+propose une rasade à sa santé; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse
+quelques mots à l'oreille de l'herboriste, qui lui répond: «Preuve que
+cela vous fait du bien?» M. Endolori, ne voulant pas montrer ces
+preuves-là à toute la société, se lève et sort de la chambre en se
+tenant en deux. Cependant la gaîté est devenue plus bruyante, Bellequeue
+veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Aglaé ne cesse pas de
+rire, et madame Moka fait du _gloria_ pour la troisième fois.
+
+Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatiguée, alors la
+société songe à se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on
+sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la
+gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait très-froid dans
+la boutique, chacun préfère retourner chez soi. M. Endolori, qui vient
+enfin de reparaître et semble avoir beaucoup de peine à marcher, prie M.
+Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste
+reconduit son voisin, en lui assurant qu'il se portera parfaitement le
+lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tête
+comment il s'y prendra pour donner à son fils l'amour des simples.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+VOYAGE EN COUCOU.--VISITE A LA NOURRICE.
+
+
+Le lendemain de cette mémorable journée, le petit Jean âgé de trois
+jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez
+laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus âgé avait à peine
+six ans, sans compter celui qui venait d'être sevré. On voit que tout en
+louant des ânes, le père Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.
+
+Madame Durand avait versé beaucoup de larmes en embrassant son fils,
+tandis que M. Durand pérorait pour faire comprendre à son épouse que
+Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille
+pas par un bateau à vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en
+peu de temps.
+
+Une mère entend mal tout ce qui tend à lui prouver qu'elle a tort de
+pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude
+d'écouter très-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourrée de
+cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir à un petit duc
+(mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas été autrement fait que
+le petit Jean), Suzon reçut de la maman toutes les recommandations que
+peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne
+jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce
+qui ne l'empêcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.
+
+M. Durand voulait aussi donner ses ordres à la nourrice, mais sa femme
+lui fit entendre qu'un homme ne doit se mêler d'un enfant que lorsqu'il
+a cessé de téter. L'herboriste se rendit à la justesse de cette
+remarque; cependant il remit en cachette à Suzon un paquet renfermant
+des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en
+faire prendre en infusion à son fils, toutes les fois qu'elle le verrait
+éternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna
+le paquet de fleurs et de graines à ses lapins, qui cependant n'avaient
+pas éternué.
+
+Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon était une méchante
+femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin
+de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincèrement; mais elle
+ressemblait à la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent
+beaucoup mieux élever un enfant que les gens de Paris, et qui, après
+avoir écouté bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en
+font jamais qu'à leur tête.
+
+Les couches n'ayant nul résultat fâcheux, au bout de quinze jours madame
+Moka fut congédiée; mais comme elle avait été très-satisfaite du baptême
+et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas
+sans annoncer qu'elle _revinsserait_ souvent s'informer de la santé de
+madame.
+
+Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rétablie, avait
+déjà recouvré ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquième année,
+l'épouse de l'herboriste était une petite brune, fort agréable, d'une
+fraîcheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens
+de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main à sa
+coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa
+physionomie.
+
+Madame Durand voudrait déjà se rendre à Saint-Germain pour embrasser son
+fils, mais le docteur lui a défendu de sortir trop tôt; on n'est qu'au
+mois d'avril, et le temps est froid. Madame Durand braverait les frimas
+de la Sibérie pour aller voir son enfant, mais son époux va chercher le
+voisin Bellequeue pour qu'il fasse entendre raison à sa femme.
+Bellequeue arrive toujours sur la pointe, et, après avoir salué sa
+commère de la manière la plus gracieuse, prononce qu'il serait imprudent
+d'aller déjà à la campagne, que d'ailleurs on a reçu des nouvelles du
+poupon, lesquelles annoncent qu'il est en parfaite santé, et que par
+conséquent il ne faut pas que la maman se rende malade par amour pour
+son fils.
+
+A cela, madame Durand s'écrie en poussant un soupir: «Ah! monsieur
+Bellequeue!... vous n'êtes pas mère!...
+
+»--Non, mais je suis parrain!» répond le coiffeur, «et je me flatte
+d'avoir pour mon filleul la tendresse la plus vive.
+
+»--Et moi, madame?» dit l'herboriste, «est-ce que je ne suis rien dans
+tout cela? Il me semble pourtant....
+
+»--Si, monsieur!... mais vous êtes si froid!... vous ne sentez pas le
+bonheur d'avoir un fils!... vous ne pensez qu'à vos simples!... Ah!
+Dieu! il doit être déjà si grand, si beau, si aimable...
+
+»--Est-ce que vous croyez par hasard qu'il parle à trois
+semaines?...--Non, monsieur... je sais bien qu'il ne parle pas pour
+vous... mais pour moi, c'est différent; une mère comprend tout ce que
+veut dire son enfant!... Enfin, j'attendrai encore huit jours, puisqu'on
+le veut, mais alors je n'écoute plus personne, et je pars pour
+Saint-Germain!»
+
+Et pour se dédommager du temps qu'il lui faut encore être sans voir son
+fils, madame Durand en parle depuis le matin jusqu'au soir; avec
+Catherine, ce sont sans cesse des projets pour l'avenir de Jean, et avec
+toutes les personnes qui viennent dans sa boutique, c'est un mot sur la
+beauté de son enfant; elle ne donnerait pas une once d'orge perlé, un
+cornet de graine de lin ou une feuille de poirée, sans dire: «Vous savez
+que c'est un garçon?... un garçon superbe... des yeux grands comme
+cela!... de petits trous dans les joues... un amour enfin, un véritable
+amour...»
+
+Beaucoup de gens, tout occupés de leur maladie ou de leurs malades, lui
+répondent à cela: «Madame, faut-il que ça bouille long-temps?....
+faut-il la faire épaisse?... est-ce bon pour le rhume?»
+
+Et M. Durand, qui craint que sa femme, en parlant de son héritier, ne
+donne du millet pour de l'orge et du coquelicot pour de la poirée, court
+au comptoir en disant: «Prenez garde, ma chère Félicité... _Festina
+lentè_... Ne prenons pas une chose pour une autre: ceci est de la
+marjolaine, _amaracus_... ceci de la joubarbe, _sempervivum_...
+Certainement notre fils sera très-beau garçon... c'est bon pour les
+coupures... et il aura j'espère une éducation parfaite... Laissez
+bouillir ceci cinq minute seulement; mais il ne faut pas, pour cela,
+donner à madame un émollient pour un astringent, et _vice-versâ_.»
+
+Au bout des huit jours, un mal d'yeux qui survint à madame Durand la
+força de retarder son voyage; une femme qui est encore bien ne se soucie
+pas de se mettre en voiture publique avec des yeux à la coque, et
+l'épouse de l'herboriste tenait essentiellement à ses yeux, ce qui est
+très-excusable. D'ailleurs Suzon écrivait, ou pour mieux dire, faisait
+écrire toutes les semaines aux parens du petit Jean, et leur annonçait
+que son nourrisson venait comme un champignon, qu'il était frais et
+dodu, et faisait l'admiration du pays par sa gentillesse et ses
+reparties. Il est probable que les reparties étaient en pantomime,
+parce qu'un enfant de six semaines n'a pas l'habitude de répondre _ad
+rem_; mais si l'on prenait au pied de la lettre tout ce que vous mandent
+les nourrices, on croirait souvent qu'un enfant de quinze mois est en
+état de chanter au lutrin et de faire sa partie de piquet.
+
+Enfin le mal d'yeux est passé, madame Durand se porte très-bien, il y a
+un mois et vingt-cinq jours qu'elle est accouchée, rien ne s'oppose plus
+à ce qu'elle aille voir son enfant. Le jour est arrêté, et l'on n'a
+point prévenu Suzon de la visite que l'on compte lui faire, parce qu'on
+est bien aise de surprendre la nourrice. On est au mois de mai, la
+matinée est belle. Madame Durand a fait une toilette qui tient de la
+petite-maîtresse et de l'amazone; elle embrasse son époux qui ne va pas
+avec elle à Saint-Germain, parce qu'ils ne peuvent point s'absenter tous
+deux de leur boutique, et elle attend le compère Bellequeue qui a offert
+de lui servir de cavalier, enchanté lui-même de revoir son filleul.
+
+La maman s'impatiente, parce qu'il est déjà neuf heures, et qu'on
+devrait être aux voitures; M. Durand lui dit d'éviter les courans d'air,
+et lui donne une boîte de pâte de jujube pour son fils. Enfin,
+Bellequeue arrive le chapeau à la main; l'herboriste lui recommande son
+épouse; Bellequeue jure de veiller sur elle de même que si c'était sa
+femme, en agitant en l'air sa canne, comme s'il allait faire battre la
+retraite.
+
+Madame Durand a pris le bras du coiffeur, ils gagnent les quais en se
+disant: «Quel plaisir d'aller à la campagne!... de voir ce petit Jean,
+de respirer le bon air!... Nous allons passer une charmante journée!»
+Ils arrivent bientôt aux petites-voitures. Comme, en 1805, il y avait
+moins de concurrences, de Parisiennes, de Draisiennes et d'Accélérées,
+la maman et le parrain prirent tout bonnement un _coucou_, dans lequel
+le conducteur les fit presque monter de force, en leur assurant que la
+voiture était complète et qu'il partait tout de suite.
+
+Cependant, deux places du fond étaient seulement occupées par un jeune
+homme et une grisette, qui causaient tout bas, et parurent assez
+contrariés en voyant qu'il leur arrivait des compagnons de voyage,
+espérant peut-être qu'ils iraient en tête-à-tête à Saint-Germain. Le
+jeune homme se presse contre sa voisine pour faire une place à madame
+Durand, parce que le cocher a dit d'une voix de Stentor: «On tient trois
+sur chaque banquette... et même à la rigueur on tiendrait quatre s'il y
+avait des enfans.»
+
+Mais madame Durand ne pouvait point passer pour un enfant; elle se
+laisse aller dans le fond, ce qui force presque la grisette à se mettre
+sur les genoux de son voisin, mais le jeune homme ne s'en plaint pas. On
+place la barre de bois qui sert de dossier au second banc, et Bellequeue
+s'assied devant, madame Durand, qui s'écrie: «Eh bien!...
+partons-nous?... pourquoi ne partons-nous pas?
+
+«--Allons, cocher, mon ami, en route!» dit Bellequeue. Mais le cocher
+était retourné courir après les passans, afin de compléter sa voiture
+qui devait toujours partir tout de suite.
+
+Cinq minutes s'écoulent, et point de cocher. Madame Durand ne cesse de
+répéter: «Ah! Dieu!... nous arriverons trop tard!... Je n'aurai pas le
+temps d'embrasser mon fils!...
+
+»--Est-ce que ce drôle-là se moque de nous?» dit Bellequeue, en avançant
+sa tête hors de la voiture.
+
+«Y avait-il long-temps que vous attendiez, monsieur?» dit madame Durand
+à son voisin. «--Ma foi, madame, il y avait bien une demi-heure que nous
+étions dons la voiture,» répond le jeune homme en souriant.
+
+«--Une demi-heure!... Ah! c'est affreux... Descendons, mon cher
+Bellequeue.--Le voilà enfin... calmez-vous.»
+
+En effet, le cocher arrivait alors avec un jeune homme qu'il avait
+arraché à un de ses camarades, et qu'il jeta presque dans la voiture à
+côté de Bellequeue, en disant: «Quand je vous disais que j'étais plein
+et que je partais.»
+
+Le jeune homme qu'à son accent et à sa tournure on reconnaissait
+sur-le-champ pour un Anglais, jetait autour de lui des regards surpris,
+n'étant pas encore revenu de la manière dont il avait été porté dans la
+voiture, et examinant avec humeur sa cravate dont un des bouts était
+resté dans les mains de l'autre cocher; tandis que Bellequeue disait au
+conducteur: «Ah çà, j'espère que nous partons, maintenant?--Mais sans
+doute, mon bourgeois, sans doute...
+
+«--Dites donc, _coachman_,» dit le jeune Anglais, en remettant son
+chapeau sur sa tête. «Vous avez pas dit le prix à moi!...--C'est égal...
+soyez tranquille, mon milord!... c'est toujours la même chose!... N'ayez
+donc pas peur, je suis bon enfant.»
+
+En disant cela, le cocher court après une nourrice qu'il voit entre
+plusieurs de ses camarades, tandis que Bellequeue lui crie d'une voix
+courroucée: «Nous voulons partir tout de suite.
+
+«--Monsieur,» dit l'Anglais en s'adressant à Bellequeue, «voulez-vous
+bien dire à moi combien coûtait la même chose?...»
+
+Bellequeue regarde l'Anglais, se creuse la tête pour comprendre, se
+tourne vers madame Durand, et dit enfin: «Je n'ai pas bien entendu.
+
+»--Je demandai à vous combien la même chose que le _coachman_ voulait
+faire payer?--Ah! j'entends!... c'est le prix de la voiture que vous
+voulez dire...--_Yes_.--C'est vingt sous quand on marchande et
+vingt-cinq sous quand on ne dit rien...--Est-ce que c'était le usage ici
+que les _coachman_ emportaient les voyageurs de force dans leur
+voiture?--Est-ce qu'il vous a pris de force?--_Yes_, il avait disputé
+moi à un autre, qui me avait saisi par le cravate, en disant toujours
+que je serais bien content de son petite cheval; heureusement que le
+cravate avait déchiré, sans quoi il étranglait moi quand celui-ci me
+emportait.
+
+»--Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'ils ont une manière un peu vive
+de vous engager à monter dans leur voiture.
+
+»--Mais nous ne partons pas,» dit madame Durand, «il est dix heures
+passées... J'en ferai une maladie d'impatience... Descendons,
+Bellequeue...
+
+»--Je vais d'abord aller rosser ce drôle-là,» dit le coiffeur en
+brandissant sa canne hors de la voiture, dont il allait descendre quand
+le cocher arrive avec la nourrice qu'il amenait en triomphe, et qui,
+avec sa tête, fit retomber Bellequeue sur sa banquette.
+
+La nourrice se plaça entre Bellequeue et l'Anglais, et le cocher lui
+passa son nourrisson en disant: «Nous partons tout de suite, dans une
+seconde nous sommes passé la barrière.
+
+»--Morbleu, cocher, si vous ne partez pas sur-le-champ,» dit Bellequeue
+avec colère, «vous aurez affaire à moi.--Calmez-vous donc, mon
+bourgeois, puisque nous v'là complets!... J'espère que ça n'a pas été
+long.»
+
+Le conducteur se décide à fermer la voiture et à monter sur son siége,
+mais il ne part pas encore; il se contente de regarder à droite et à
+gauche en criant de toutes ses forces: «Un lapin, un lapin pour
+Saint-Germain!
+
+»--Qu'est-ce que il avait donc à appeler ainsi des lapins?» dit
+l'Anglais à la nourrice, qui lui répond: «Eh bien! pardi, c'est tout
+naturel, c'est pour faire sa fournée!...»
+
+L'Anglais, qui ne comprend pas, se retourne et ne dit plus mot. Madame
+Durand qui a examiné le poupon que porte la nourrice, dit tout bas à
+Bellequeue: «Quelle différence de cet enfant à mon fils!--Autant que
+d'une titus à une queue!» lui répond le coiffeur. Quant aux jeunes gens
+placés au fond, ils ne se mêlent de rien, ils ne parlent pas à leurs
+voisins, ils ont bien assez de choses à se dire entre eux.
+
+Bellequeue, voyant que la voiture n'avance pas, va décidément prendre le
+conducteur au collet, lorsqu'un petit homme assez mal vêtu, et tenant
+sous son bras un paquet enveloppé dans un mouchoir rouge, monte sur le
+siége, et se place près du conducteur après avoir respectueusement salué
+la société. Le cocher se décide alors à se mettre en route, la voiture
+s'ébranle; mais elle ne va encore qu'au pas, et le cocher continue de
+crier: «Encore un lapin pour Saint-Germain!... C'est le dernier, et nous
+filons.
+
+»--Comment, drôle! vous voulez encore prendre du monde?» dit Bellequeue.
+«--Pourquoi pas? est-ce qu'il ne faut pas que je gagne ma vie?--Vous
+voulez donc que votre cheval traîne neuf personnes?--Tiens!... c'est le
+moins! il en a souvent mené douze.--Et nous n'arriverons pas à
+Saint-Germain ce matin?--Laissez donc! pus mon cheval est chargé, pus il
+va vite!... Un lapin!...»
+
+Heureusement une paysanne monte près du cocher; il fouette alors son
+cheval. Le coucou roule enfin sur la route de Saint-Germain, et madame
+Durand pousse un soupir en disant: «C'est bien heureux!» Et ses jeunes
+voisins en poussent aussi, mais sans rien dire, et la nourrice dit à
+l'Anglais: «Voyez-vous, il a trouvé ses deux lapins.» Et l'Anglais,
+croyant que la nourrice se moque de lui, tourne la tête avec humeur et
+n'ouvre plus la bouche.
+
+La paysanne en lapin faisait la conversation avec le cocher, et la
+nourrice y prenait part quelquefois. Bellequeue jetait des regards en
+coulisse sur la grisette, puis les reportait sur madame Durand. Le petit
+homme, qui faisait le second lapin, avait dénoué le mouchoir rouge qu'il
+tenait d'abord sur son bras, et il en avait sorti une mauvaise culotte
+qu'il était en train de retourner; car le petit homme était tailleur,
+et, comme il portait la culotte à une de ses pratiques à Saint-Germain,
+il achevait en route de coudre les boutons. Il avait aussi sorti du
+paquet une tabatière, et il offrait du tabac à toutes les personnes qui
+étaient dans la voiture; mais en avançant son bras vers le fond pour
+présenter sa tabatière ouverte à madame Durand, un violent cahot la fit
+sauter, et le tabac vola dans les yeux de l'Anglais, qui ne prit pas la
+chose en bonne part, et, après s'être frotté les yeux, saisit le petit
+tailleur au collet, voulant absolument boxer avec lui.
+
+Bellequeue s'interposa pour rétablir la paix, tandis que le cocher
+criait aux oreilles de l'Anglais: «Voulez-vous ben ne pas battre mon
+lapin!... Est-il méchant le milord!»
+
+Enfin on finit par s'entendre; tout le monde éternua, parce que la
+voiture était comme une carotte de Macoubac, et l'on arriva à Nanterre
+en se disant: «Dieu vous bénisse!»
+
+La voiture s'arrêta, le cocher descendit et donna la main à la paysanne;
+le petit tailleur se sauva avec sa culotte, et disparut derrière une
+maison, craignant peut-être qu'il ne prît fantaisie à l'Anglais de
+recommencer la partie de coups de poings. Les gâteaux, produits
+indigènes du pays, arrivaient en abondance par toutes les portières.
+
+«Descendons-nous?» dit Bellequeue à madame Durand. Celle-ci voyait avec
+peine que l'on s'arrêtât; mais le cheval avait bien besoin de reprendre
+haleine. Elle descendit en soupirant et en disant: «Nous ne serons pas à
+Saint-Germain à une heure!»
+
+Cette fois les jeunes gens du fond quittèrent leur place et descendirent
+aussi; mais au lieu d'entrer à l'auberge, où les autres voyageurs
+prenaient des gâteaux et buvaient du ratafia, ils gravirent lestement
+une colline, et se perdirent dans une espèce de carrière qui était près
+du chemin.
+
+Madame Durand accepta des gâteaux pour faire quelque chose. Bellequeue,
+après s'être assuré dans le seul miroir qui fût dans la salle que sa
+coiffure n'était pas trop froissée, alla tenir compagnie à sa commère.
+Une demi-heure se passa qui parut une journée à la maman de Jean. Enfin
+le cocher prononça le mot: _En route_, et madame Durand fut une des
+premières à monter dans la voiture. La nourrice arriva, puis l'Anglais,
+qui tenait sur ses genoux une douzaine et demie de gâteaux de Nanterre.
+Le petit tailleur reparut, cousant encore un bouton à la culotte qu'il
+portait en écharpe; le malheureux sentait le vin et l'ail de manière à
+garantir toute une ville de la peste. La paysanne remonta aussi; il ne
+manquait plus que les jeunes gens du fond, et le cocher se mit à les
+siffler comme des barbets en criant de temps à autre: «Mais où diable
+sont-ils donc fourrés?... ils n'étaient pas à l'auberge?--Ils ont
+disparu par là-bas!» dit Bellequeue d'un air malin. «--Certainement ils
+ne reviendront pas,» dit madame Durand qui voudrait que l'on partît.
+
+Mais en ce moment le jeune couple accourut gaîment, et sauta en riant
+dans la voiture. Madame Durand remarqua que la grisette avait sa robe
+chiffonnée, et le monsieur les oreilles bien rouges. Bellequeue, tout en
+pinçant tendrement le genou de sa commère, lui dit: «C'est fort ridicule
+de se faire attendre ainsi... car enfin il faut des mœurs... Je ne
+connais que cela.»
+
+Le reste de la route se fit assez agréablement, sauf le goût d'ail qui
+avait remplacé l'odeur du tabac. Arrivés à la montée un peu rude qui est
+avant la ville, beaucoup de voyageurs descendirent, parce que le cheval
+qui menait facilement douze personnes, ne pouvait pas venir à bout d'en
+traîner neuf.
+
+Le jeune homme et la grisette quittèrent la voiture, payèrent le cocher,
+et s'éloignèrent en choisissant les chemins les moins fréquentés. Pour
+eux tous les endroits étaient charmans pourvu qu'ils y fussent seuls.
+Nous avons tous éprouvé cela. Les déserts furent faits pour les amans;
+cependant les amans ne se font pas aux déserts.
+
+Enfin madame Durand est à Saint-Germain; elle respire le même air que
+son fils. Elle s'empare du bras de Bellequeue, qui voudrait encore
+choisir les pavés; mais à Saint-Germain ils ne sont pas aussi beaux qu'à
+Paris, et madame Durand ne tient plus à terre.
+
+On se dirige vers la demeure de Suzon; on se trompe plusieurs fois; on
+demande à tous ceux qu'on rencontre la maison de M. Jomard, loueur
+d'ânes, dont la femme est nourrice. Enfin on arrive dans une espèce de
+ruelle déserte, du côté de la route de Poissy, et on lit sur une porte
+charretière: _Jomard tient des ânes_.
+
+Aussitôt madame Durand lâche le bras de Bellequeue et se précipite dans
+la cour de la maison, où elle aperçoit quatre enfans se roulant sur du
+fumier avec des poules et des canards, tout en grignotant un morceau de
+pain dont il est difficile de reconnaître la couleur.
+
+Bellequeue arrive marchant sur ses pointes, c'était bien le cas; il
+regarde à son tour les quatre enfans, dont le plus petit, qui a seize
+mois, marche déjà avec ses frères.
+
+«Est-ce qu'il est là-dedans?» dit le coiffeur. «--Eh non!... tout cela
+est trop âgé... Suzon! madame Jomard!... Suzon, apportez-moi donc mon
+fils!... ce cher Stanislas!...--Ce joli petit Jean!» dit Bellequeue.
+
+La nourrice sort d'une petite salle basse dans un désordre qui n'avait
+rien de galant.
+
+«Tiens! c'est monsieur et madame!» s'écrie-t-elle en renouant les
+cordons d'un jupon qui lui descendait à peine au mollet. «Tiens! c'te
+surprise!... Ah! ben!... vous surprenez joliment vot'monde!
+
+»--Et mon fils, Suzon, apportez-moi donc mon fils!...--Oh! attendez, il
+est dans son berceau... Vous allez voir qu'il se porte ben...»
+
+Madame Durand suit Suzon dans la salle basse, où le berceau de son fils
+est placé près d'un grand lit, dans lequel couche toute la famille
+Jomard, les parens à la tête, les enfans aux pieds. Le petit Jean
+dormait. Suzon le prend, et le donne à sa mère qui le couvre de baisers,
+et convient qu'il est en parfaite santé. «Mais son petit bonnet est un
+peu noir,» dit la maman. «--Ah! madame! il était tout blanc à c'matin;
+mais, dam'! les enfans, ça salit si vite... Eh ben! le papa ne vient pas
+l'embrasser!...
+
+»--Ce n'est pas mon mari, c'est le parrain qui est venu avec moi...--Ah!
+j'savais ben que je le connaissais tout d'même.»
+
+Bellequeue arrive, madame Durand lui présente l'enfant en disant: «Voyez
+comme il est beau!...»
+
+Bellequeue s'avance pour embrasser son filleul, mais celui-ci, qui n'est
+pas content d'avoir été réveillé, met ses petites mains dans les
+bouffettes bien poudrées de son parrain.
+
+«Il est superbe!» dit Bellequeue en tâchant de sauver sa coiffure
+endommagée par son filleul.
+
+«Je crois qu'il me ressemblera,» dit madame Durand en prenant avec son
+enfant la route du jardin que lui indique Suzon. Pendant que la maman de
+Jean se livre aux douceurs de l'amour maternel, la nourrice conduit
+Bellequeue près de ses enfans et veut aussi les lui faire admirer; elle
+lui présente son dernier qui a seize mois et applique sur les joues du
+coiffeur ses deux petites mains pleines de terre, de fumier et d'autre
+chose; pendant ce temps, le second garçon arrive par derrière et
+s'attache aux mollets de Bellequeue; le troisième lui emporte son
+chapeau à cornes, le met sur sa tête, puis le jette dans un grenier;
+enfin le plus âgé grimpe sur le dos du beau monsieur et s'amuse à battre
+la caisse avec sa queue.
+
+Le pauvre parrain ne sait plus où il en est, il ne peut se dépétrer des
+quatre enfans, il crie: «Holà!... mon chapeau... ma queue... mon
+habit... Eh bien, petits drôles!... vous me décoiffez!... madame Jomard,
+faites donc finir vos enfans.»
+
+Mais Suzon rit aux éclats des petites gentillesses que font ses _gas_ et
+madame Durand, qui revient, ne peut s'empêcher de rire aussi en
+regardant Bellequeue qui n'est plus reconnaissable, parce que le ruban
+de sa queue s'étant détaché, ses cheveux flottent sur ses épaules, et
+reviennent en partie sur son visage noirci par les mains de l'enfant.
+
+«Ah, mon Dieu, mon cher Bellequeue, vous avez l'air d'un homme des
+bois!» dit madame Durand. Le coiffeur, qui préfère avoir l'air d'un
+homme policé, envoie un des petits gas sur un tas de paille, et Suzon,
+prenant un fouet, qui sert également aux ânes et à ses enfans, parvient
+à faire lâcher prise à ces derniers.
+
+«Vous allez dîner avec nous, madame,» dit la nourrice; «dam', j'étions
+pas prévenue, mais je vous ferons toujours de quoi manger.--Volontiers,
+ma chère Suzon, ça fait que je ne quitterai pas mon fils.»
+
+Bellequeue, qui commence à avoir assez de la famille Jomard, préférerait
+aller dîner chez un traiteur de la ville, et il en fait la proposition à
+madame Durand; mais celle-ci est décidée à rester; du beurre, du lait et
+son fils, voilà tout ce qu'il lui faut, et le parrain est forcé de se
+conformer à ses désirs.
+
+Pendant que Suzon prépare le dîner, en se désolant de ce que son mari
+est absent, ce qui le prive du plaisir de voir les parens de Jean,
+Bellequeue parvient à trouver dans la maison un petit morceau de miroir
+devant lequel, à l'aide d'un petit peigne qu'il a toujours sur lui, il
+tâche de réparer le désordre de sa coiffure. Pendant qu'il se
+débarbouille, madame Durand le force à sucer un bâton de sucre d'orge
+qui a été dans la bouche de son fil», en lui disant: «N'est-ce pas que
+c'est bien bon?... hein, bonbon, nanan!... Il a souri en le suçant... ce
+cher amour!...
+
+»--Nanan tout-à-fait!» dit Bellequeue en s'éloignant du sucre d'orge; et
+ayant cherché en vain de la poudre à poudrer, il se décide à se mettre
+un œil de farine sur sa frisure.
+
+«--V'la le dîner,» dit Suzon; «asseyez-vous, madame; excusez si vous
+manquez de queuque chose; mais, dam'! c'est à la bonne franquette.»
+
+On se place. Bellequeue ne trouve qu'un tabouret dont les quatre pieds
+tiennent encore; à ses côtés se mettent les quatre marmots qui ont si
+bien joué avec lui dans la cour; Suzon est en face; madame Durand veut,
+en dînant, tenir son fils sur ses bras.
+
+On sert une soupe qui pourrait passer pour un flanc aux légumes; les
+enfans s'en bourrent, et présentent de nouveau leurs assiettes en
+disant: «J'en veux core!...
+
+»--Vous allez les étouffer,» dit Bellequeue.--«Oh! que non, monsieur; ça
+les rend forts au contraire: voyez comme ils se portent!...»
+
+L'aîné, pour montrer sa force, va tirer le tabouret de son frère;
+celui-ci tombe sur Bellequeue, en lui envoyant une cuillerée de soupe
+dans son gilet. Le parrain se lève avec humeur, en disant: «Madame
+Jomard, faites donc finir vos polisson!...»
+
+Mais Suzon est allée chercher un plat de pigeons, dans lequel elle a mis
+toute sa science; et Bellequeue, après avoir essuyé son gilet, se remet
+à table et sert madame Durand qui veut absolument que son fils suce de
+petits oignons, et les présente ensuite à Bellequeue, en lui disant:
+«Allons, mangez... votre filleul y a goûté!... C'est bien meilleur.»
+
+Le parrain n'a pas l'air de trouver cela meilleur; mais il avale les
+oignons, en faisant une légère grimace et en faisant tout son possible
+pour se garer de ses petits voisins, qui font souvent jouer leurs
+fourchettes sur son assiette.
+
+«Madame Jomard,» dit Bellequeue, «il me semble que vous devriez
+apprendre à vos enfans à ne point ainsi dérober dans une assiette qui
+n'est point devant eux.--Bah! vous voyez ben que c'est pour jouer, pour
+vous faire des niches!--Certainement,» dit madame Durand. «--Des niches
+tant que vous voudrez; mais voilà la seconde aile que ce petit drôle me
+mange.»
+
+Suzon sert une omelette au lard; c'est le plat de dessert. La vue de ce
+mets met tellement les marmots en gaîté, qu'ils font un concert de cris
+en avançant tous leur assiette.
+
+«Sont-ils contens!» dit Suzon, pendant que les enfans se battent à qui
+sera servi le premier; et une des assiettes vole sur les genoux de
+Bellequeue, repoussée par un des petits gas, tandis que les autres
+continuent de lui faire des niches.
+
+Mais le repas finit enfin, et Bellequeue s'empresse de tirer sa montre,
+en disant: «N'oublions pas que nous sommes loin de Paris, que c'est
+votre première sortie le soir, et qu'il serait imprudent de revenir
+tard. Déjà cinq heures... Il faut partir, ma chère commère; avant d'être
+aux voitures et d'arriver à Paris, il sera au moins huit heures.
+
+«--Déjà partir!» dit madame Durand, «déjà quitter ce cher bijou!...
+C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice,
+je viendrai souvent le voir.--Oui, madame, et vous le trouverez toujours
+en bon état. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donné de quoi
+vous acheter des joujous.»
+
+Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa
+bourse et donne aussi pour les petits espiègles qui l'ont tant amusé.
+Les marmots sautent après lui pour l'embrasser, et il voit le moment où
+son ruban de queue va encore être dénoué; mais après avoir embrassé son
+filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la
+cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la
+rue, d'où il appelle madame Durand. Celle-ci se décide enfin à
+s'éloigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de
+tendres regards.
+
+«C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente
+famille que ces Jomard!» dit madame Durand à son compagnon. «Oui,
+excellente,» répond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne
+prenne fantaisie à la maman de retourner embrasser son fils. On arrive
+aux voitures. Madame Durand déclare qu'elle ne montera que dans celle
+qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme à Paris. On
+trouve bientôt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans
+l'intérieur.
+
+«Montez,» dit Bellequeue, «moi je me mettrai près du cocher, au moins
+nous partirons sur-le-champ.»
+
+Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route
+pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident;
+mais arrivés près de la barrière, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui
+n'était pas préparé à cette chute, tombe sur la route et roule dans la
+poussière.
+
+Heureusement il en est quitte pour quelques bosses à la tête; ce qui ne
+lui serait pas arrivé, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau
+dessus. On parvient, non sans peine, à relever le cheval qui enfin
+atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui
+boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: «Convenez, mon cher
+Bellequeue, que nous avons passé une journée bien agréable?--Oui,
+excessivement agréable!...» répond celui-ci en s'appuyant sur sa canne.
+«--Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne
+Suzon.»
+
+A cela, Bellequeue ne répondit rien; il se contenta de souhaiter le
+bonsoir à madame Durand qui venait d'arriver à sa porte.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+L'ENFANCE DE JEAN.
+
+
+Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses développemens, et ne
+rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons
+pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme
+nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journée avec la
+famille Jomard.
+
+A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait déjà
+prononcer quelques gros jurons que le père Jomard lui avait appris; il
+se battait fort bien avec ses frères de lait; il lançait son croûton ou
+sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop près, et il
+annonçait de la force et de la santé. On jugea qu'il n'avait plus rien à
+apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.
+
+M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis le jour de sa
+naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et
+l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un
+petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez;
+l'herboriste posa alors son fils à terre, en déclarant qu'il était fort
+comme un Turc, mais qu'il faudrait tâcher de lui assouplir le caractère.
+
+Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y
+avait pas de mal à ce qu'un homme eût du caractère, mais que son fils
+annonçait déjà les plus heureuses qualités, quoiqu'il ne sût dire encore
+que: «_Bigre et mâtin_.»
+
+Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui
+en effet n'était point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire
+la grimace ou tirer la langue à ceux qui le regardaient. Madame Ledoux
+prétendit qu'il avait quelque chose de son cinquième qu'elle avait eu de
+l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa
+en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Aglaé, en riant;
+M. Mistigris lui tâta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et
+qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui
+était aussi accourue pour l'admirer, resta émerveillée et s'écria: «Je
+ne _crume_ pas qu'il _s'eusse_ formé si vite.
+
+»--Pardi!» disait Catherine, «un enfant qui est venu devant un peloton
+de grenadiers, et qui ont tous bu à sa santé, est-ce qu'il ne devait pas
+ben venir!»
+
+Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul depuis qu'il n'était
+plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui:
+«Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!»
+
+Les premiers temps se passèrent assez bien; on excusait les cris, les
+trépignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il était
+encore trop petit pour qu'on s'en fâchât. On riait quand il jurait;
+Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelât vilain mâtin, et
+madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des
+croquignoles à monsieur son père. On montrait l'aimable enfant comme une
+merveille à toutes les personnes qui venaient à la boutique, et M. Jean
+mettait ses doigts dans l'œil de celui qui voulait l'embrasser, ou
+crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait
+en se disant: «Il est bien gentil en effet!»
+
+Jean atteignit ainsi sa sixième année, ne sachant que jouer, jurer,
+manger et dormir. A la vérité il n'y avait pas encore de temps de perdu,
+et au milieu de ses espiégleries, il était facile de voir que le petit
+Jean n'avait pas un mauvais cœur. Il avait une fois donné tout son
+déjeuner à un pauvre, et une autre fois il avait pleuré toute la
+journée, parce qu'en jouant avec un canif, il avait blessé au doigt un
+de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds méchant; par ses reparties
+et les tours qu'il jouait, il annonçait aussi de l'esprit; on pouvait
+donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter
+son caractère, et ne pas ériger en qualités et en gentillesses ce qui ne
+méritait que des réprimandes ou des corrections.
+
+Quand son fils eut six ans, M. Durand déclara qu'il voulait commencer à
+s'occuper de son éducation; c'est-à-dire à lui apprendre à connaître les
+simples, à herboriser et à distinguer toutes les graines qui étaient
+dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre à se
+battre avec son parrain Bellequeue, que d'étudier la botanique, et
+madame Durand trouvait qu'avant de connaître les simples, il fallait au
+moins que son fils connût ses lettres; mais M. Durand était inflexible
+sur cet article: il fit asseoir son fils près de lui dans son comptoir,
+et commença à lui donner des leçons. Le petit Jean pleurait ou
+trépignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui
+donna quelques légères corrections, et, lui montrant de la racine de
+patience, voulut à plusieurs reprises qu'il répétât avec lui le nom de
+cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son père, qui voulut
+alors administrer à son rejeton la flagellation scolastique, et dit
+gravement à son fils: «Monsieur, ôtez votre culotte.»
+
+L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre
+toilette, ôta sa petite culotte et revint gaîment, la voile au vent,
+danser devant son père, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui
+donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: «Celle-ci
+est pour vous apprendre à connaître la patience, _Lapathum_; celle-ci
+pour que vous nommiez avec moi la camomille, _Anthemis_; celle-ci pour
+le pourpier, _Portulaca_; vous aurez une claque pour chacune; de cette
+manière, mon cher ami, vous apprendrez la botanique _per fas et
+nefas_.»
+
+Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique _nefas_, jeta
+les hauts cris, sa mère accourut et faillit se trouver mal, en voyant
+comment M. Durand faisait étudier son fils; elle lui arracha l'enfant en
+l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il
+s'efforçait toujours de rétablir la paix que son filleul troublait
+souvent: il entendit les deux parties, il donna raison à chacune, ce qui
+est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait
+pas encore mordre à la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le
+matin à l'école, afin qu'il apprît d'abord autre chose.
+
+On se rendit à l'avis de M. Bellequeue. Il fut décidé que Jean irait à
+l'école depuis le matin jusqu'à cinq heures du soir. Madame Durand
+choisit celle qui était le plus près de sa demeure; et, après avoir
+recommandé son fils au maître, comme jadis elle l'avait recommandé à
+Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin à l'école le petit Jean,
+qui avait le panier de provision à la main, et le grand carton pendu à
+son côté.
+
+Jean se plût d'abord à l'école; il était charmé de se trouver avec une
+foule de petits garçons de son âge, et de pouvoir s'y livrer à de
+nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il
+apprenait avec une extrême facilité et pouvait savoir en un quart
+d'heure ce que d'autres passaient une demi-journée à étudier. Mais
+bientôt sa vivacité, son étourderie, l'habitude de ne faire que ses
+volontés, lui firent négliger la grammaire pour s'occuper d'espiégleries
+qu'il jouait à ses camarades. Chaque jour, Jean inventait quelque tour
+nouveau qui mettait le désordre dans la classe. Il cachait le rudiment
+de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers,
+déchirait les cahiers, cassait les règles, et allait enfin jusqu'à
+arracher le battant de la sonnette du maître.
+
+Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au maître d'école,
+celui-ci était indulgent pour Jean, et se contentait de dire à sa mère:
+«C'est une mauvaise tête!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup
+de moyens!... A la vérité, il ne veut pas en faire usage, mais c'est
+égal; il a infiniment de moyens.»
+
+Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou
+une brioche, et rentrait chez elle en disant: «Le maître a dit que notre
+fils était plein de moyens.--Mais il écrit comme un chat et ne peut pas
+lire couramment,» répondait M. Durand. «--C'est égal, monsieur, du
+moment qu'il a des moyens, cela suffit.»
+
+Le soir, Jean revenait souvent la culotte déchirée, n'ayant plus de
+casquette, et avec deux ou trois égratignures au visage. Alors M. Durand
+lui disait: «Qui vous a mis la figure dans cet état, monsieur?«--Papa,
+c'est en jouant.--Et votre pantalon, qui l'a déchiré?--C'est en
+jouant.--Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?--C'est en jouant.
+
+»--Mon ami, puisque c'est en jouant,» disait madame Durand, «il ne faut
+pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jouât pas et se tuât sur
+ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils, profite de cet âge
+heureux! il passera assez vite.»
+
+Jean embrassait sa mère et courait chez son parrain qui lui apprenait à
+faire _une_, _deux_, à parer quarte, à parer tierce, et à bien
+s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec
+son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand
+il fait bien des armes, et qu'il peut se présenter partout, dès qu'il
+est bien coiffé et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et
+préférait la société de Bellequeue à celle de son père, qui en revenait
+toujours à ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de
+racines à la main.
+
+Jean n'était point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait à son
+école un nommé Démar, qui était effronté, menteur et voleur, et un
+certain Gervais, qui était extrêmement paresseux, gourmand et poltron.
+
+Ces messieurs s'étaient bientôt liés avec Jean, qui, du moins dans ses
+étourderies, était toujours franc et loyal; préférant être battu à
+mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois
+l'auteur, Jean n'hésitait pas à dire: «C'est moi qui ai fait cela,» de
+crainte que l'on n'accusât un de ses camarades.
+
+Il n'en était pas ainsi de Démar, qui avait un an de plus que Jean.
+Élevé très-sévèrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude
+du mensonge, et tâchait de faire subir à ses camarades la correction
+qu'il avait méritée. Lorsque Jean lui reprochait sa fausseté, Démar, qui
+avait de l'esprit, lui répondait par quelque plaisanterie ou lui
+apprenait un jeu nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se
+raccommodait avec son ami.
+
+Gervais, qui était très-gourmand, allait visiter le panier de Jean et
+lui prendre une partie de son déjeuner; Jean se fâchait d'abord, mais
+Gervais se serait laissé battre sans le rendre; il fallait bien lui
+pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait
+toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.
+
+Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'était de ne pas
+aimer le travail et de ne faire que leur volonté. Ils quittaient
+ensemble l'école, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs
+parens, ils allaient jouer à la fossette ou au bouchon. Jean inventait
+des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans
+l'éventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et
+allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une
+ficelle au marteau d'une porte cochère, et, caché dans une allée en
+face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux
+dépens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous côtés et ne
+voyait personne.
+
+Démar se permettait des espiégleries d'un autre genre: il volait
+quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les épiciers, puis les
+mangeait en cachette. Quant à Gervais, il se contentait d'emprunter des
+sous à Jean et ne les lui rendait jamais.
+
+Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et
+écrire passablement; mais c'était tout. Il ne voulait se mettre dans la
+tête ni latin, ni histoire, ni géographie. Son parrain allait souvent
+le chercher sur la Place-Royale, où il s'amusait à jouer aux noyaux, au
+lieu de rentrer.
+
+Bellequeue commençait à prendre des années, et à poser quelquefois le
+talon à terre; mais il n'en était pas moins coquet et moins soigné dans
+sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment à son aise, il avait
+quitté sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et
+par amitié. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage à son
+filleul. Jean annonçait devoir être grand, il avait des yeux spirituels,
+de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche,
+quoiqu'il ne cherchât jamais à faire l'aimable, et Bellequeue, tout en
+passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait «Oui, oui,
+tu seras un gaillard... un beau garçon... Ah! si ta mère avait voulu, on
+t'aurait laissé pousser tes cheveux par derrière, et tu aurait en une
+queue comme moi!... mais elle prétend que ce n'est plus là mode!... Je
+ne pardonnerai jamais à la révolution d'avoir détruit les queues, les
+marteaux, les belles boucles à la chancelière, et les ninons pour les
+femmes.»
+
+Jean répondait à cela: «N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un
+homme comme vous, je n'ai pas besoin de connaître les Romains et les
+Grecs, de dire _musa_, la muse, _rosa_, la rose, et de savoir s'il y a
+des volcans en Italie et en Irlande.
+
+»--Il est certain,» répondait Bellequeue, «que je ne me suis jamais
+occupé positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien
+fait mon état. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras
+de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi
+droit, mon garçon. Il est certain encore que si tu te fais médecin ou
+avocat, un peu de géographie te serait, je crois, nécessaire.--Moi, mon
+parrain, je ne veux rien être du tout...--Alors, mon garçon, je crois
+que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde,
+que tu connaisses deux ou trois bottes secrètes, afin de défendre le
+beau sexe quand l'occasion s'en présentera: voilà tout ce qu'il faut. Et
+des mœurs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les
+dames... Au reste cela viendrai en son temps.»
+
+Madame Durand pensait à peu près comme Bellequeue. Son fils promettait
+d'être joli garçon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne
+pensait pas de même; il voyait Jean tel qu'il était, ne voulant rien
+apprendre, n'obéissant point, et prenant avec ses amis de très-mauvaises
+manières.
+
+M. Durand voulut encore essayer de faire connaître les simples à son
+fils; mais lorsque Jean avait passé une demi-heure dans le magasin, il
+était impossible de s'y reconnaître; les herbes étaient mêlées; les
+fleurs mises à la place des racines, les étiquettes arrachées; il
+fallait huit jours pour réparer le désordre que l'élève avait commis. Le
+papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne
+pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M.
+Jean grimpait aux arbres ou courait après les papillons; et M. Durand,
+ayant un jour voulu recommencer la leçon, _per nefas_, son fils, qui
+avait alors douze ans, se sauva à travers les champs, et revint tout
+seul à la maison.
+
+«Décidément,» dit M. Durand, «ce garçon-là ne fera jamais rien... ou il
+faudra employer les mesures sévères... Il ne peut pas se mettre dans la
+tête une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du
+serpolet!... il n'y a rien à en espérer.
+
+»--Vous n'aimez pas votre fils, monsieur,» répondait madame Durand,
+«vous ne lui trouvez que des défauts!... Un garçon charmant!... qui a
+des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera très-grand. Je
+gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez être fier
+d'avoir un fils comme celui-là.»
+
+Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle
+de ses cheveux: «Moi, je crois que le garçon ira... Je sais bien qu'il
+n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait très-bien des
+armes... Il a le coup d'œil juste... Il se tient comme un ange... Vous
+verrez que ce sera un gaillard.»
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+BAL CHEZ UN MAÎTRE DE DANSE.--ADOLESCENCE DE JEAN.
+
+
+Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter
+l'école primaire, où depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en
+retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son écriture était
+presque déchiffrable; madame Durand déclara que son fils avait terminé
+ses études, qu'il en savait suffisamment du côté de l'utile, et qu'il ne
+s'agissait plus que de lui donner des talens agréables pour compléter
+son éducation.
+
+M. Durand ne voyait rien de plus agréable pour un homme que de savoir ce
+qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remède; mais
+Jean avait déclaré très-positivement qu'il ne voulait pas être
+herboriste: il fallut donc que le papa renonçât à l'espoir de voir son
+fils hériter de ses connaissances.
+
+Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitième année, mais elle
+se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mère, en
+renonçant elle-même à l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans
+ses enfans; elle est fière de leur beauté, et elle se fait souvent
+illusion sur leurs talens.
+
+On ne pouvait guère se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'était fort
+qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean
+chantait souvent, et l'on s'était aperçu qu'il avait la voix étendue et
+agréable. Madame Durand n'avait pas été la dernière à remarquer cela, et
+elle disait à tout le monde: «Mon fils pourrait briller à l'Opéra, si je
+voulais le mettre au théâtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel
+beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: _Le bon roi Dagobert a
+mis sa culotte à l'envers_; je me suis crue aux Bouffies.»
+
+Il fut décidé que Jean apprendrait la musique; et comme il était temps
+aussi qu'il sût tenir sa place dans un bal et faire avec grâce _la poule
+et la chaîne anglaise_, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voulût
+bien faire un zéphyre de Jean.
+
+M. Mistigris commençait à grisonner, ayant alors cinquante-trois ans
+bien sonnés; mais il prétendait que l'âge le rendait plus léger, et que,
+chaque année, il faisait les entrechats plus hauts que l'année
+d'auparavant. D'après cela, pour peu que M. Mistigris fût devenu
+octogénaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.
+
+Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demandé à entreprendre
+l'éducation du petit cousin. Il accourut donc avec sa pochette, admira
+les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui
+envoya dans le nez; le pria de faire un plié, et Jean se laissa tomber à
+terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes
+dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que
+lui.
+
+Le maître de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses
+cachets, et l'on donna une pièce de cent sous au petit Jean pour les
+belles dispositions qu'il n'avait pas montrées.
+
+Jean courut dépenser ses cent sous avec ses amis Démar et Gervais. En
+quittant l'école, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui
+demeuraient dans son quartier. Dès qu'il pouvait s'échapper de chez ses
+parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu
+ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur âge.
+
+Jean était toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de
+l'argent dans son gousset, sa mère et son parrain voulant qu'il eût de
+quoi s'acheter ce qui lui était agréable; mais Jean n'était pas
+gourmand, et son argent passait bientôt entre les mains de ses amis, qui
+lui juraient une amitié à l'épreuve, et à quatorze ans on croit à de
+tels sermens. Il y a même des gens qui y croient encore en devenant
+hommes; cela fait leur éloge: les personnes qui sont de bonne foi ne
+suspectent point celle des autres.
+
+Démar n'avait jamais d'argent, parce que ses parens, étant fort
+mécontens de lui, le traitaient avec sévérité, et voulaient lui ôter
+les moyens de faire des sottises. Gervais, né de gens peu fortunés, ne
+pouvait que bien rarement en obtenir quelque générosité. On juge avec
+quelle joie ces messieurs voyaient arriver Jean, qui était le richard de
+la société.
+
+Démar dit à son ami: «Tu es bien heureux, tu peux avoir tout ce que tu
+veux... Avec de l'argent, on s'amuse, on dîne bien, on va en voiture...
+Si nous étions riches tous les trois, il faudrait voyager ensemble.
+Comme nous nous amuserions!
+
+»--Il est certain,» dit Gervais, «que nous pourrions faire toutes nos
+volontés depuis le matin jusqu'au soir... Nous ne travaillerions
+jamais!... Nous irions courir, n'importe où! et le soir on ne nous
+mettrait pas en pénitence au pain et à l'eau.
+
+»--Et moi,» répondit Jean, «ne veut-on pas maintenant me faire apprendre
+la musique et la danse!... C'est des bêtises que tout ça! Est-ce que
+j'ai besoin d'avoir encore des maîtres qui vont m'ennuyer?... Ah! je
+vais joliment me moquer d'eux pour les dégoûter de revenir...
+D'ailleurs, mon parrain dit que je fais bien des armes et que je me
+tiens bien droit... Est-ce que ce n'est pas assez?
+
+»--Tiens, Jean,» reprit Démar qui paraissait réfléchir et méditer
+quelque projet, «si j'étais à ta place... je demanderais une petite
+somme à mon parrain... Il t'aime, il ne te refuserait pas. Avec cela
+nous irions tous les trois nous amuser dans les environs de Paris...
+Nous trouverions de plus belles places qu'ici pour jouer au bouchon et à
+la balle.
+
+»--Nous pourrions enlever un cerf-volant; et, pendant ce temps-là, tes
+maîtres de musique et de danse ne t'ennuieraient pas.»
+
+Jean né répondait rien; il voulait bien s'amuser et aller polissonner
+avec ses amis, mais il ne lui était pas encore venu dans l'idée de
+s'absenter pour quelque temps de la maison paternelle. Au milieu de ses
+étourderies, Jean aimait ses parens, et surtout sa mère qui lui donnait
+chaque jour tant de preuves de tendresse. Il oublia donc bien vite la
+proposition de Démar.
+
+Mais le maître de musique, qui tenait à recevoir son cachet, était exact
+à venir donner sa leçon. Son élève se montrait cependant très-indocile;
+il ne voulait point solfier; il sifflait quand son maître lui donnait le
+_la_; il battait la retraite sur ses cuisses pendant qu'on lui chantait
+la gamme, et quand on lui plaçait le violon dans les mains, il le
+laissait tomber à terre.
+
+De telles gentillesses lassèrent enfin la patience du maître. Après
+quatre mois de leçons, pendant lesquelles Jean ne voulut pas même
+apprendre à jouer l'air des _bossus_, le professeur déclara à monsieur
+et à madame Durand que leur fils ne voulait rien faire, et qu'il ne
+saurait jamais la musique.
+
+«--J'en étais sûr,» dit l'herboriste. «Quand on n'a pas su se connaître
+à faire un bain d'herbes émollientes, on ne doit pas pouvoir apprendre
+la musique: _emollit mores_.
+
+»--Ce maître-là ne sait ce qu'il dit!» s'écrie madame Durand; «il n'a
+pas su s'y prendre!... C'est un mauvais professeur; nous en donnerons
+un autre à mon fils. Au reste, vous voyez bien qu'il n'a pas besoin de
+connaître la musique pour chanter.»
+
+M. Mistigris n'était guère plus heureux avec Jean, qui cependant
+s'amusait aux dépens de son cousin le danseur. Quand il s'agissait de
+faire un pas, il priait M. Mistigris de l'exécuter plusieurs fois devant
+lui, assurant que cela le lui apprendrait mieux. Le vieux maître à
+danser ne se faisait pas prier; il sautait, tournait, faisait des ronds
+de jambe et des entrechats devant son élève, qui, assis tranquillement
+dans un fauteuil, s'amusait de voir M. Mistigris se mettre en nage. Jean
+applaudissait lorsqu'il était content; il criait bravo quand son
+professeur sautait bien haut. La leçon se passait presque toujours
+ainsi. Jean regardait et Mistigris dansait, de sorte qu'on aurait pu
+croire que c'était ce dernier qui recevait des leçons de Jean.
+
+Mais cette manière d'enseigner ne dérouillait nullement les jambes de
+l'élève; et M. Mistigris dansait depuis plusieurs mois devant Jean, sans
+que celui-ci tînt ses pieds plus en dehors. Le professeur imagina un
+autre moyen pour donner à son élève le désir de bien danser.
+
+M. Mistigris, suivant l'usage de quelques-uns de ses collègues,
+rassemblait ses élèves chez lui une fois par semaine; et, quoiqu'il
+logeât au troisième étage d'une maison de la rue des Gravilliers, il se
+figurait donner des bals champêtres à l'instar de ceux de la Chaumière
+et du Wauxhall.
+
+M. Mistigris dit donc un jour à madame Durand:
+
+«Ma chère cousine, comme mon élève, votre fils, n'a pas encore une
+connaissance parfaite des figures, je crois qu'il serait nécessaire
+qu'il vînt quelquefois à mes petits bals; il y verra de mes élèves des
+deux sexes qui vont fort bien. Cela ne peut que lui donner le goût des
+jolies poses et l'amour des battemens, sans lequel un jeune homme ne
+sait sur quel pied danser dans le monde.
+
+»--Vous avez parfaitement raison,» dit madame Durand; «mon fils ira à
+vos bals.--C'est après-demain le jour; faites-moi l'amitié de l'y
+conduire... Vous verrez une charmante réunion, des gaillards qui sautent
+jusqu'au plafond, et des demoiselles qui lèvent la jambe à la hauteur de
+mon épaule.--Ça me fera grand plaisir.--Vous savez le numéro?...
+D'ailleurs vous entendrez la musique d'en bas.--A quelle heure cela
+commence-t-il?--Oh! de bonne heure... dès qu'on est deux je forme un
+quadrille. Je compte sur vous; avec des amis, si cela vous fait
+plaisir.»
+
+Madame Durand prévient son fils qu'elle va le mener au bal. Comme Jean
+n'avait jamais été au bal, il ignorait si cela l'amuserait. M. Durand ne
+voulant point quitter sa boutique pour aller voir danser, on propose à
+Bellequeue d'être de la partie, et il accepte avec plaisir, parce qu'il
+a été grand amateur de danse.
+
+Le jour de la réunion étant arrivé, madame Durand fait faire une belle
+toilette à son fils, qui préférerait à son habit à la mode et à son joli
+chapeau, la veste du matin avec laquelle il va faire le diable avec ses
+intimes amis; mais il n'y a pas cette fois moyen de s'esquiver. Madame
+Durand ne quitte pas son fils; elle ne le perd point des yeux, et lui
+donne de petites tapes sur les joues en l'appelant _mauvais sujet_, mais
+d'un air qui veut dire: Tu es bien aimable.
+
+Bellequeue ne se fait pas attendre. Sa toilette est soignée, sa coiffure
+exhale de loin la vanille et le jasmin; il a mis plus de poudre qu'à
+l'ordinaire, afin de mieux dissimuler les cheveux blancs qui commencent
+à arriver. Il tient d'une main son chapeau à trois cornes, de l'autre
+des gants serin tout neufs; il semble avoir encore toute la vigueur de
+sa jeunesse en présentant son bras à madame Durand.
+
+On part, et l'on arrive rue des Gravilliers. Il est sept heures du soir
+et il fait encore jour; mais madame Durand a oublié le numéro de la
+maison; heureusement on entend le son d'un instrument, et, en levant la
+tête, on aperçoit, à la croisée d'un troisième M. Mistigris qui joue,
+non pas de la pochette, mais du violon, en se tenant presqu'en dehors de
+la fenêtre et criant les figures dans la rue, comme s'il voulait faire
+danser les passans.
+
+«C'est là,» dit madame Durand, «le voilà, je le reconnais,--Diable!» dit
+Bellequeue, «il paraît que le bal est déjà en train, car il dit les
+figures... Mais où est donc la porte? Ce doit être cette allée...
+Entrons.»
+
+On entre dans une allée étroite, noire et très-profonde au bout de
+laquelle on cherche, en tâtonnant, à trouver l'escalier.
+
+«Où allons-nous donc par ce cassecou?» dit Jean. «--Au bal, mon
+fils.--Il est certain,» dit Bellequeue, «qu'il aurait dû mettre ici un
+lampion ou une lanterne pour les jours de danse... Mais il y a peut-être
+un portier... Appelons: holà!... portier!... portière!... Où est
+l'escalier qui mène au bal?»
+
+On ne reçoit pas de réponse. Bellequeue appelle encore, enfin une voix
+cassée, qui semble partir du premier, dit: «Qu'est-ce que vous
+demandez?--Nous demandons le bal de M. Mistigris.--Montez au
+troisième.--Mais nous ne trouvons pas l'escalier.--Allez à droite, dans
+l'enfoncement.--Infiniment obligé.»
+
+Et Bellequeue, qui marche en éclaireur, pousse bientôt un cri de joie en
+disant: «Victoire! je tiens la rampe! Venez me prendre la main, je vous
+guiderai.»
+
+On suit Bellequeue. Arrivé au premier étage, on commence à distinguer un
+peu devant soi; au second on voit presque les marches; au troisième il
+fait jour, et on lit sur une porte: «_Mistigris donne des leçons de
+danses françaises et étrangères; on trouve chez lui des chaussons.
+Sonnez fort, s'il vous plaît_.»
+
+Bellequeue met ses gants, rajuste sa cravate et sonne, tandis que madame
+Durand arrange sa collerette et frotte le bras de son fils qui a blanchi
+son habit dans l'escalier. Une bonne d'une cinquantaine d'années ouvre
+la porte, et introduit la société dans une antichambre d'où on entend
+dans le lointain le violon de Mistigris.
+
+La bonne prend les chapeaux de ces messieurs et leur donne en échange
+des cartes sur lesquelles sont des numéros. «Pourquoi faire ça?» dit
+Jean. «--C'est pour qu'on retrouve plus facilement son chapeau,» dit
+Bellequeue. «--Oh! il paraît que c'est tout-à-fait dans le grand genre.
+
+»--Désirez-vous des chaussons, messieurs?» dit la bonne. «--Je n'ai pas
+encore faim,» dit Jean. «--Ce n'est pas cela, mon fils, ce sont des
+chaussures commodes pour ceux qui dansent ou qui viendraient en bottes;
+mais vous êtes très-bien, messieurs; d'ailleurs pour la première fois la
+société aura de l'indulgence.»
+
+Bellequeue présente sa main à madame Durand, en disant à la bonne: «De
+quel côté le bal?»
+
+La bonne marche devant eux dans un long couloir, au bout duquel on se
+trouve dans une vaste pièce qui n'est meublée que de banquettes, et dans
+laquelle on n'aperçoit que M. Mistigris qui continue de jouer du violon
+et de crier les figures en se tenant bien en dehors de sa croisée.
+
+Bellequeue et madame Durand regardent dans tous les coins et cherchent
+une autre porte, espérant découvrir les danseurs. M. Mistigris, les
+apercevant, quitte cependant sa croisée et vient les recevoir en
+continuant de jouer du violon. «Ah! vous voilà!... C'est bien aimable de
+vous être rappelé que c'est ce soir mon jour de bal... monsieur
+Bellequeue, je suis charmé de vous voir... Ah! voilà mon élève!
+Voyez-vous le gaillard il s'étend déjà sur les banquettes... Il va
+joliment s'en donner!... _La poule_!»
+
+Et, après avoir dit cela, M. Mistigris va se remettre contre sa croisée
+en raclant plus fort que jamais.
+
+«Ha ça, mais où sont donc les danseurs, mon cousin?--Ah! ils ne sont pas
+encore arrivés... mais on va venir... Oh! on viendra; il n'est pas
+tard.--Et pourquoi donc criez-vous les figures en jouant du violon,
+quand vous êtes tout seul?--Ah!... l'habitude, et puis ça fait bien,
+c'est pour les passans... Ça donne envie de monter et d'apprendre à
+danser... Vous ne jouez pas de quelque instrument, monsieur
+Bellequeue?... J'ai un cor de chasse là.--Non, je n'en sais pas
+jouer.--C'est dommage, vous vous seriez mis à la fenêtre à côté de
+moi... Mais nous pouvons commencer... Rien n'empêche de former un
+quadrille; madame Durand avec son fils, monsieur Bellequeue et ma
+bonne... Oh! elle danse très-bien; elle fait mieux les figures que les
+ragoûts, elle est si habituée à faire les utilités... Holà! Nanette,
+ici... Il nous manque un quatrième... Vous allez voir comme elle s'en
+tire.»
+
+Mais madame Durand ne veut pas absolument danser, et Bellequeue ne se
+soucie pas d'étrenner ses gants serin avec la bonne. Dans ce moment on
+entend sonner: la figure de Mistigris s'épanouit, il crie à Nanette:
+«Voilà du monde, allez donc ouvrir!--Je croyais qu'il fallait danser,
+monsieur,» dit la bonne, qui a déjà retourné le coin de son tablier
+pour faire la quatrième. «Allez ouvrir, Nanette, vous danserez si on a
+besoin de vous.»
+
+Nanette paraît beaucoup aimer à danser, cependant elle va ouvrir, et
+bientôt on voit arriver un grand jeune homme en pantalon de nankin et en
+bas bleus, qui met d'abord ses pieds en dehors avant de saluer, et fait
+ensuite une profonde révérence à chaque personne de la société.
+
+«C'est bien, c'est très-bien, Charlot,» dit Mistigris qui n'a pas quitté
+sa fenêtre; «un peu plus bas encore... C'est ça... Reposez bien votre
+tête sur vos épaules... Maintenant une petite scène d'Annette et Lubin
+avant le bal.»
+
+Le grand Charlot ôte son habit, et met son mouchoir rouge en ceinture,
+paraissant se préparer à entrer en scène, tandis que Mistigris dit à
+madame Durand: «C'est un jeune homme qui se destine à la pantomime, et
+je lui donne des leçons, parce que la pantomime est naturellement fille
+de la danse... La bonne, asseyez-vous là, vous représenterez la
+bergère.»
+
+La bonne, qui sert à tout, va se placer sur une banquette; le jeune
+homme court dans la salle en faisant des glissades; il va ensuite se
+mettre à genoux à quelques pas de sa bergère et commence, en pantomime,
+une déclaration, lorsque Jean, qui croit que Charlot a ôté son habit
+pour jouer au cheval fondu, ôte aussi le sien, et s'élance lestement
+par-dessus la tête de M. Charlot, de manière à tomber entre lui et
+Nanette.
+
+«Bravo!» dit Bellequeue, «je n'aurais pas mieux sauté à quinze ans.»
+
+Dans ce moment on entend sonner. La bergère est obligée d'aller ouvrir
+la porte, et M. Mistigris dit au jeune homme qui est resté à genoux:
+«Mon ami, j'ai trop de monde aujourd'hui, le bal va s'ouvrir, la
+pantomime sera pour une autre fois.»
+
+Madame Durand remet à son fils son habit, et le supplie d'avoir une
+tenue décente. Dans ce moment quatre personnes entrent dans le salon.
+C'est une maman qui amène ses trois filles. M. Mistigris quitte sa
+croisée en s'écriant: «Toute la famille Mouton!... Ah! c'est charmant!
+nous serons au grand complet.»
+
+Madame Mouton est une grande et grosse femme de cinquante ans,
+bourgeonnée comme un vigneron, et ayant la lèvre supérieure surmontée de
+petites moustaches brunes qui feraient honneur à un conscrit. Elle est
+coiffée d'un bonnet de gaze orné de roses, tandis que ses trois filles
+ont de simples capotes qui leur cachent presque toute la figure. Madame
+Mouton ne manque jamais d'assister aux leçons de danse de ses
+demoiselles dont elle prend aussi sa part; c'est une des plus
+infatigables danseuses des bals de M. Mistigris.
+
+Pendant que la famille Mouton fait des révérences, que le grand Charlot
+y répond en saluant jusqu'à terre, que Bellequeue remet ses gants en
+disant: «Ça commence à devenir animé;» et que la bonne murmure avec
+humeur: «Allons, v'là toute la famille Mouton! on n'aura pas besoin
+d'une quatrième!» Mistigris est allé chercher un tambourin qu'il place
+sur la croisée, auprès de lui, et il fait signe à Jean, qui va battre la
+caisse pour accompagner le violon. Jean ne s'amuse pas à battre en
+mesure, il ne cherche qu'à faire du bruit; mais c'est tout ce que veut
+Mistigris, qui s'écrie en regardant par la fenêtre: «On nous écoute dans
+la rue... Il y a deux personnes arrêtées... Ferme, Jean... _La chaîne
+des dames_.»
+
+On sonne de nouveau: ce sont trois jeunes clercs d'avoués qui viennent
+rire au bal de M. Mistigris, et tâcher d'y faire une connaissance
+honnête; puis arrive une petite fille de sept ans, avec son papa; puis
+deux demoiselles ou dames qui paraissent avoir l'habitude d'aller
+partout, et vont s'asseoir dans le salon, comme si elles se plaçaient au
+parterre de chez madame Saqui.
+
+«Ça sera très-nombreux,» dit madame Durand à Bellequeue. «Je savais bien
+que mon cousin avait la vogue.»
+
+Bellequeue ne fait semblant de rien; mais il va regarder dans une glace
+si sa coiffure n'est point abattue. Mistigris est dans le ravissement
+d'avoir tant de monde, et sa bonne vient lui dire à l'oreille:
+«Monsieur, il y a de quoi former deux quadrilles en me faisant faire la
+quatrième.
+
+»--Allons, en place, en place,» crie le maître de danse, de sa croisée
+où il a établi son orchestre. «Messieurs, invitez vos dames.»
+
+Deux des clercs invitent les jeunes filles qui sont venues sans papa et
+sans maman; un troisième prend une des demoiselles Mouton, Bellequeue
+en invite une autre, et Charlot se place avec la petite fille de sept
+ans.
+
+Mais il manque un vis-à-vis, et il ne reste plus en fait de cavalier que
+le papa de la petite fille, qui a la goutte, et M. Jean, qui a déclaré
+qu'il ne danserait pas. Alors madame Mouton se lève et dit: «Je vais
+faire l'homme, moi,» et elle se place avec une de ses filles en face du
+grand Charlot, tandis que Nanette murmure dans un coin de la salle:
+«Quand cette madame Mouton est ici, il n'y a plus moyen de faire ni la
+dame ni le cavalier.»
+
+Le signal est donné, les danseurs partent. Madame Mouton, en se disant:
+«N'oublions pas que je fais l'homme,» s'élance avec tant de force, qu'au
+premier choc elle jette par terre la petite fille qui lui fait face;
+mais celle-ci se relève en riant, et la figure va son train.
+
+Bellequeue part ensuite; il danse comme au temps où l'on portait de la
+poudre. Mistigris lui crie: «On ne fait plus de passes, monsieur
+Bellequeue, ça n'est plus la mode...--Ça m'est égal,» dit Bellequeue,
+«je veux en faire, c'est toujours joli.»
+
+A la seconde figure, Jean a crevé le tambourin; Mistigris s'arrête,
+désespéré de cet accident. «Allez toujours avec le violon,» dit madame
+Mouton; «nous n'avons pas besoin du tambourin pour marquer la mesure.»
+En effet, la maman la marquait à chaque pas de manière à faire sauter
+les banquettes; mais M. Mistigris, qui est bien aise d'avoir un
+orchestre, va chercher un flageolet qu'il donne à Jean, en lui disant:
+«Sais-tu souffler un peu là-dedans?--S'il ne faut que souffler,» dit
+Jean, «vous verrez comme je m'en acquitte.»
+
+On reprend la contre-danse au son du violon et du sifflet de Jean, qui
+souffle de manière à se faire entendre des deux bouts de la rue. Tout en
+indiquant les figures, M. Mistigris donne quelques avis à ses élèves en
+criant à l'un: «Arrondissez les bras!...» A l'autre: «De l'abandon en
+balançant... Un entrechat ici. Souriez à votre dame... souriez donc.»
+
+Madame Mouton et Bellequeue font leur profit des leçons du maître; l'une
+sourit toujours, l'autre se donne tant d'abandon que la sueur coule de
+son front avec la poudre et la pommade. Enfin le quadrille finit. Il
+était temps pour Bellequeue et madame Mouton, qui semblaient jouter à
+qui ferait le plus de poussière.
+
+Après la contre-danse, Jean jette de côté le flageolet et fait la roue
+et la culbute dans le milieu du salon.
+
+«Est-il enfant!» dit madame Durand, «il joue encore comme à six ans!
+
+»--Preuve d'innocence et de candeur, dit Bellequeue. «--C'est vrai,» dit
+madame Mouton, «je faisais aussi très-bien la culbute, je ne sais pas si
+je m'en souviendrais encore.»
+
+Comme personne n'est curieux de voir madame Mouton faire la culbute, on
+se contente d'applaudir Jean, en disant: «Il fait bien chaud ici... Si
+l'on pouvait se rafraîchir.»
+
+Pour tout rafraîchissement, la bonne, qui a sans doute un bénéfice sur
+les chaussons, va, après le quadrille, demander si l'on veut changer de
+chaussure pour mieux danser, et M. Mistigris arrose la salle avec un
+entonnoir, en disant: «Il n'y a rien qui rafraîchisse mieux que cela.»
+
+On forme une nouvelle contre-danse, et cette fois madame Mouton fait la
+dame avec Nanette qui fait l'homme, parce que Jean ne voulant plus
+souffler dans le flageolet, c'est le grand Charlot qui le remplace à
+l'orchestre, et madame Mouton demande la _petite laitière_ dont elle
+aime beaucoup la figure.
+
+On danse plusieurs quadrilles dans lesquels madame Mouton s'est montrée
+infatigable; Jean, qui ne s'amuse pas de voir danser, s'est étendu sur
+une banquette sur laquelle il dort profondément, et Mistigris dit à
+madame Durand: «Envoyez-moi votre fils toutes les semaines; vous verrez
+combien il acquerra en assistant à mes bals. D'ailleurs cela forme un
+jeune homme, cela lui donne l'habitude des réunions et de la bonne
+société. J'ai quelquefois plus de monde que cela; il m'est arrivé
+d'avoir vingt personnes à la fois... Mais alors on paie dix centimes par
+quadrille... Ce sont les profits de Nanette.»
+
+L'heure du départ est arrivée; madame Mouton voudrait que l'on dansât
+encore une anglaise. Mais déjà deux des clercs sont partis avec les
+demoiselles qui ont bien voulu accepter leur bras, et madame Durand va
+réveiller son fils pour se mettre en route. On échange ses numéros
+contre ses chapeaux, Nanette éclaire jusqu'en bas, afin qu'on ne se
+perde pas dans l'allée; on se salue à la porte, et à dix heures et
+quart le bal du maître de danse est terminé.
+
+Bellequeue est enchanté de sa soirée, quoiqu'elle lui annonce une
+courbature pour le lendemain, et madame Durand dit à son fils: «Mon ami,
+vous êtes-vous amusé au bal?--Pas du tout,» répond Jean. «--Comment!
+cela ne vous a pas donné envie de danser?--Cela ne me donnait qu'envie
+de dormir.--Parce que vous ne dansiez pas vous-même. Mais comme je veux
+que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes
+les semaine au bal de M. Mistigris.»
+
+Jean ne répond rien, et sa mère dit tout bas à Bellequeue: «Vous voyez
+comme il est docile... Son père ne sait pas le prendre, il lui parle
+toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je
+voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a été charmant ce
+soir.--Charmant!» dit Bellequeue, «il s'est conduit comme un homme de
+cinquante ans.»
+
+Le lendemain, Jean va se dédommager avec ses amis de la soirée passée
+chez son maître de danse: «On veut que j'y retourne,» leur dit-il, «j'y
+retournerai... Mais je lui ôterai l'envie de m'avoir à ses bals. Avec
+leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient
+tous l'air d'imbécilles!... Jusqu'à mon parrain qui sautait comme un
+cabri!... Ça me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit
+faire des bêtises comme ça?--Non, certainement,» dit Démar, «Il vaut
+mieux jouer à digdog, ou monter à un mât de cocagne.»
+
+Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus à sortir
+souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue
+se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M.
+Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans
+passés, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allât
+point chez son maître de danse; Catherine était nécessaire à la maison;
+il fallut donc que M. Durand se décidât à conduire son fils.
+
+Jean ne se souciait pas que son père vînt avec lui, et il répétait sans
+cesse: «J'irai bien tout seul;» mais M. Durand avait pris son chapeau et
+son rotin, en disant: «Monsieur mon fils, vous n'êtes pas assez sage
+pour que l'on se fie à vos promesses. _Experto crede Roberto_, c'est-à
+dire, je vais aller avec vous.»
+
+On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand
+n'aimait à causer que de son état, Jean n'y entendait goutte: voilà
+pourquoi le père et le fils ne disaient mot.
+
+Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le
+fond de son allée, ce qui annonçait une soirée extraordinaire; et cela
+fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui
+arrivait; la maman s'arrêtait à chaque marche pour demander à ses filles
+si son bonnet était bien placé, parce que la vue du bout de chandelle
+lui promettait une brillante réunion.
+
+Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux
+messieurs de plus que la dernière fois, et M. Mistigris avait loué un
+petit savoyard, qui était assis sur le bord de la croisée et battait du
+tambourin, même quand on ne dansait pas.
+
+M. Durand est allé tendre la main à Mistigris, en lui disant: «_Salutem
+tibi_», et Mistigris tend la jambe en lui répondant: «Ça va bien, je
+vous remercie.»
+
+Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promènent dans le
+salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard;
+«Donne-moi le la;» et le petit savoyard lui répond ingénument: «Je ne
+l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donné.»
+
+Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, ôtant son
+tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le
+remettant pour aller ouvrir la porte.
+
+Jean a refusé le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promène
+dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en
+place; enfin le quadrille est formé, on dansera à seize, en comptant
+Nanette qui est enchantée de figurer. Pendant que Mistigris joue le
+prélude du pantalon, Jean tire de sa poche une poignée de petites boules
+qu'il lance dans le milieu de la salle.
+
+«Partez!» crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais
+des détonations éclatent de tous côtés; on se recule, on se retourne
+avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau
+sur les pois fulminans que M. Jean a jetés à pleines mains dans la
+salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se
+trouve mal en faisant éclater un pois; les petites filles pleurent; les
+dames crient au secours; le grand Charlot croît que la maison tombe, et
+les jeunes clercs rient aux éclats.
+
+M. Mistigris cherche à rétablir le calme en s'écriant: «C'est quelque
+méchanceté d'un confrère... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal,
+qui a fait cette mauvaise plaisanterie;» et M. Durand, qui, en voulant
+secourir madame Mouton, a fait éclater des pois, cherche de tous côtés
+son fils, et crie: «Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.»
+
+Jean n'est plus là: il a disparu au moment où la contre-danse
+commençait; Nanette sort par le couloir en criant: «Monsieur Jean!...
+votre papa vous demande.»
+
+Mais M. Jean ne répond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperçoit
+qu'il n'y a plus de lumière dans la pièce d'entrée qui sert de
+vestiaire. «Qui est-ce qui a donc soufflé la chandelle?» dit Nanette en
+allant à tâtons; «c'est très-ridicule... C'est...»
+
+Nanette n'achève pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle
+tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la
+salle de bal. «Il se passe quelque chose dans le vestiaire,» dit M.
+Mistigris! «Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi...
+C'est étonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour où j'ai du monde.»
+
+Mais déjà tous les jeunes gens se précipitent dans le couloir pour
+savoir ce qui se passe dans la pièce d'entrée. M. Mistigris les suit,
+son archet à la main; plusieurs dames en font autant, la curiosité
+l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumière, parce qu'on
+ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.
+
+Arrivé là, à peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurité, que l'on
+culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le désordre; les
+uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion générale, M.
+Mistigris demande à grands cris de la lumière, et M. Durand, qui n'a pas
+suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre
+son rotin.
+
+Dès que la scène est éclairée, on veut savoir ce qui a pu occasioner la
+chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont
+attachées d'un bout à l'autre de la chambre à la hauteur de dix pouces
+environ.
+
+«C'est une horreur!» s'écrie le maître de danse, qui en tombant s'est
+foulé le pied. «C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas
+avec tous mes élèves... Les pétards pouvaient encore s'excuser, mais
+ceci est un délit complet.»
+
+Un éclat de rire est la seule réponse que reçoit M. Mistigris, et l'on
+aperçoit alors la figure de Jean, qui, du carré dont il tient la porte
+entr'ouverte, s'amuse à considérer tous ceux que son expédient a fait
+culbuter.
+
+«Voilà le coupable!» dit Mistigris en désignant Jean. «Oui,
+certainement, c'est lui,» dit M. Durand; «mais je vais venger la société
+que mon fils a jetée par terre... _Tu castigaberis_! drôle!... Messieurs
+et mesdames, je vous enverrai du vulnéraire...»
+
+En disant cela, M. Durand a enjambé par-dessus les personnes qui sont
+encore à terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin levé, prêt
+à châtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son père; il descend
+lestement l'escalier, enfile l'allée et retourne en courant près de sa
+mère. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court après lui
+dans la rue, la canne en l'air, en s'écriant toujours: «Attends-moi,
+drôle!» Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garçon de quatorze ans
+court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps
+avant le père.
+
+En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui
+s'était passé, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M.
+Mistigris, et ce qu'il avait fait de son père. Jean répondit en riant
+que le bal avait été tout de travers, que les danseurs et les danseuses
+s'étaient amusés à faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait
+perdu son père dans la rue.
+
+Mais M. Durand arrive à son tour, essoufflé et furieux; il entre dans la
+boutique la canne levée, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant
+par-dessus le comptoir, échappe à la correction paternelle et court se
+réfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son époux
+par le pan de son habit en lui disant: «Qu'avez-vous donc, monsieur? Au
+nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en
+menaçant votre fils... Vous me faites l'effet de _Brutus_, monsieur!
+
+«--Il n'est pas question de _Brutus_, madame,» dit l'herboriste en se
+jetant sur une chaise. «Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des
+siennes... Il mérite une correction, _qui benè amat benè castigat_, et
+je veux lui prouver que je suis son père.
+
+«--Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?»
+
+L'herboriste raconte ce qui s'est passé à la soirée de M. Mistigris. «Et
+c'est pour cela que vous voulez battre mon fils!» dit madame Durand.
+«Mais, monsieur, ce sont des espiégleries!--Des espiégleries, madame!
+Effrayer toute une société!--Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques
+pétards.--Il y a deux dames qui se sont trouvées mal... Elles en feront
+peut-être une maladie.--Ce sont des bégueules!--Moi-même, madame, en
+écrasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une
+commotion jusque dans la racine des cheveux.--Si vous aviez été
+militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sûre
+que M. Bellequeue aurait dansé au milieu des pétards sans en faire un
+entrechat de moins.--Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le
+monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la
+culbute dans l'obscurité?--C'est plus décent que s'il y avait eu de la
+lumière, monsieur.--Et notre cousin Mistigris qui aura peut-être une
+entorse?--Vous avez des remèdes pour tout, monsieur.--Madame, vous avez
+beau dire, vous ne parviendrez pas à excuser mon fils à mes yeux. Le
+jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermeté.
+Je veux bien lui faire grace des coups de canne en considération du
+principe: _Moneat antequam feriat_. Mais qu'il se tienne pour averti, et
+qu'il garde quinze jours la chambre où il sera nourri _cum pane et
+aquâ_. Voilà mon _ultimatum_.»
+
+Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant
+les quinze jours suivans, que Jean est censé passer dans sa chambre,
+Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous
+les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle,
+doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonnés
+par M. Durand.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'ASSEMBLÉE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RÉSULTAT.
+
+
+La pénitence imposée par l'herboriste à son fils ne le rendit pas plus
+sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient
+plutôt lui donner du goût pour les repas particuliers, et que la
+facilité d'aller ensuite jouer toute la journée loin des yeux de son
+père, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un
+père veut punir et qu'une mère veut pardonner, il est bien difficile de
+rendre un enfant obéissant; avant de former les autres, il faudrait
+souvent se corriger soi-même. C'est dans l'accord qui règne entre les
+parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces
+leçons.
+
+Jean avait près de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu,
+mourut, laissant à son filleul toute sa fortune qui montait à près de
+six mille francs de rente; madame Durand dit alors à son époux: «Vous
+voyez que notre fils sera très à son aise, et qu'il est inutile de lui
+faire apprendre aucun état.»
+
+M. Durand répondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il
+emploierait nécessairement son argent à des folies; que d'ailleurs il
+fallait qu'un homme fît quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et
+ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si
+bien parlé; mais madame Durand était persuadée que son fils, ne pourrait
+jamais ennuyer personne, et elle s'écria: «Jean se fera ce qu'il voudra,
+il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des écus; avec tout cela,
+monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'État.»
+
+M. Durand prétendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins
+écrire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui répondit
+que cela pouvait être de rigueur pour les petits emplois et non pas pour
+les grands.
+
+«Du moins, madame,» dit l'herboriste, «n'apprenez pas à votre fils ce
+que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a déjà une fortune
+indépendante, il fera encore plus de sottises.»
+
+Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune
+homme qu'il était riche, la maman consentit à ne point l'en instruire;
+mais afin qu'il se ressentît déjà de cet accroissement de fortune, elle
+lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui
+disant: «C'est un petit cadeau que ta marraine t'a fait en mourant.
+Use-s-en, modérément... mais ne te refuse rien.»
+
+Jean mit une pièce d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis
+Démar et Gervais; il leur offrit de les régaler de tout ce qu'ils
+voudraient. Les amis de cet âge ne se font jamais prier pour accepter
+quelque chose. On se rendit dans un café, où Démar donna à Jean des
+leçons de billard, pendant qu'on leur préparait un splendide déjeuner à
+la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit
+d'y jouer souvent. Démar demanda à son ami pourquoi il les régalait si
+bien; Jean tira la pièce d'or de sa poche, en disant: «C'est un cadeau
+de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.
+
+»--Il faudra manger tout le tiroir,» dit Gervais, pendant que Démar
+semblait réfléchir en considérant d'un œil avide la pièce d'or que Jean
+tenait encore dans sa main. Mais le déjeuner arrivant fit cesser toute
+autre réflexion.
+
+Jean avait demandé ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa
+mère lui avait dit: «Ne te refuse rien,» et il suivait exactement ce
+conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne
+s'était jamais trouvé à pareille fête, il était gris avant d'être au
+milieu du déjeuner, parce que des têtes de seize ans ne supportent pas
+de fréquentes rasades. Bientôt Jean fut dans le même état que Gervais;
+Démar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour
+tâcher de faire sentir à Jean tout le bonheur qui les attendait en
+quittant tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur
+vocation pour le plaisir.
+
+Quoique Jean ne fût nullement contrarié dans sa vocation, il approuvait
+tout ce que disait Démar; ces messieurs trinquaient à leur amitié, à
+leur sincère attachement; Gervais balbutiait et devenait à chaque
+instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par
+pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paraître de
+sang-froid, mais il avait de la peine à tenir son verre, et Démar
+profita de ce moment pour proposer à ses amis de se lier par un serment
+dans lequel il serait dit qu'à l'avenir tout serait commun entre les
+trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise
+fortune.
+
+Démar et Gervais ne pouvaient que gagner à un tel engagement; cependant
+Jean fut un des premiers à lever la main et à serrer celle de chacun de
+ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.
+
+Pauvre Jean!... te voilà engagé avec de bien mauvais sujets!... Où te
+conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitiés
+d'enfance, que les promesses de collége sont sacrées! Pour qu'un serment
+ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononcé sachent à
+quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'âge des illusions, lorsqu'on ne
+connaît encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-même, que l'on peut
+décider de son avenir? Et cependant, c'est au collége, c'est dans
+l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.
+
+Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit
+qui renvoyait du café les gens honnêtes qui s'y trouvaient. Le maître de
+la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois
+écoliers qui se grisaient, présente la carte à ces messieurs, en
+cherchant poliment à leur faire entendre que, pour se livrer à leur
+bruyante gaîté, ils seraient mieux dehors que chez lui, où cela
+troublait le paisible habitué qui venait prendre sa tasse de chocolat et
+lire le journal.
+
+Pour toute réponse, Jean jeta sa pièce d'or sur le comptoir en disant:
+«Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?--Je crois qu'il veut que
+nous nous en allions,» dit Démar. «--Vraiment!... Est-ce qu'il nous
+prend pour des _gamins_! Nous ne nous en irons pas.--Il prétend que nous
+faisons trop de bruit!» s'écrie Gervais. «--Oui. Eh bien! en ce cas, il
+faut crier plus fort.»
+
+Et ces messieurs entonnent un chœur avec accompagnement de fourchettes
+et de couteaux. Le limonadier se fâche, il s'approche de nouveau des
+jeunes gens et leur dit: «Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma
+maison n'est point un cabaret.»
+
+Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de
+manière à casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe
+à un de ses garçons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre
+fusiliers et un caporal arrivent bientôt dans le café. A leur vue,
+Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en
+lançant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.
+
+Les soldats s'avancent. Jean et Démar ne veulent point sortir, tandis
+que Gervais que la peur a un peu dégrisé se faufile par-dessous les
+tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir
+des boulettes, dit à ses soldats: «Saisissez ces deux hommes.»
+
+Les deux hommes, qui avaient à peine trente-trois ans à eux deux,
+veulent faire résistance, et lancent quelques assiettes aux soldats.
+Mais leur force ne répond pas à leur courage, ils sont bientôt saisis et
+emmenés au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit
+avait attirés.
+
+Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la
+canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les
+yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperçoit son filleul
+marchant fièrement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrête, il ne veut
+point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit
+au corps-de-garde avec un autre garçon de son âge.
+
+Bellequeue retrouve toute la vivacité de sa jeunesse, il suit les
+soldats, perce la foule, et pénètre dans le corps-de-garde presque
+aussitôt que les deux coupables. Là, Bellequeue court à Jean, se fait
+expliquer l'affaire, et soulagé en apprenant qu'il ne s'agit que de
+bruit et d'assiettes cassées, il supplie le commandant du poste de lui
+rendre son filleul.
+
+Mais les jeunes gens se sont révoltés contre la force armée, le
+commandant prétend qu'ils doivent être punis. Bellequeue rejette leur
+faute sur l'ivresse causée par le vin, et le commandant prétend
+qu'alors il faut les punir pour s'être grisés. Il déclare enfin qu'il ne
+rendra les jeunes gens qu'à leurs pères. Bellequeue prétend qu'un
+parrain peut faire le père dans beaucoup d'occasions, le commandant est
+inflexible, et Bellequeue se décide à aller conter l'affaire au papa
+Durand.
+
+Bellequeue arrive tout effaré à la boutique de l'herboriste. Il a mis
+son chapeau sur sa tête, ce qu'il ne fait que dans les cas
+extraordinaires. «Je viens pour mon filleul,» dit-il en entrant, «il est
+au corps-de-garde.
+
+»--Au corps-de-garde!» s'écrie madame Durand, «ah, mon Dieu! mon fils
+s'est engagé!»
+
+Et Catherine est obligée de faire respirer du vinaigre à sa maîtresse
+qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'écrie:
+«Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insulté la sentinelle.
+
+»--Calmez-vous,» dit Bellequeue, «le fait n'est point grave; c'est pour
+un peu de bruit dans un café, après un déjeuner avec des amis... Les
+jeunes gens étaient gris... C'est une leçon pour eux, cela les dégoûtera
+du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous êtes le père, et
+l'on vous rendra votre fils.
+
+»--Allez donc, courez donc, monsieur!» dit madame Durand. «--Une minute,
+madame,» dit l'herboriste. «Mon fils s'est fait mettre au
+corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mériterait que je l'y
+laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! à seize ans se faire
+mettre au corps-de-garde! cela promet. S'il avait étudié les simples,
+madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: _studia
+adolescentiam alunt, senectutem oblectant_.»
+
+Madame Durand sentit peut-être que son mari avait raison; mais elle le
+supplia de nouveau d'aller délivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond
+aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au
+corps-de-garde, où l'affaire s'arrangea. On rendit la liberté aux deux
+jeunes gens, quoique Démar ne fût pas réclamé par son père; mais
+Bellequeue voulut bien répondre de lui pour obliger son filleul.
+
+Jean était plus calme; il ne disait mot en suivant son père, et
+s'attendait à un sermon sévère. Mais M. Durand gardait le silence; et,
+en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-même son fils dans
+sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il
+descendit trouver sa femme et lui dit: «Vous voyez, madame, que notre
+fils ne se conduit pas précisément comme un bijou. Si nous le laissons
+toujours maître de son temps, il se fera souvent mettre au
+corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est lié
+d'ailleurs avec de très-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un
+parti, afin de mettre un terme à tout cela.
+
+»--Eh bien! monsieur, quel est votre avis?» dit madame Durand. «--Mon
+avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les réunir pour
+savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.»
+
+L'aventure du corps-de-garde avait effrayé madame Durand; elle consentit
+à l'assemblée de famille; et le soir même l'herboriste écrivit à tous
+ceux qui avaient assisté au baptême de Jean, et qui existaient encore,
+pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'éclairer de leurs lumières.
+Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui
+était mort de la jaunisse pour avoir boudé cinq fois de suite, et M.
+Endolori qui venait de rendre l'âme après avoir pris trois médecines à
+la fois, afin de se mieux porter.
+
+En attendant la réunion du lendemain, M. Durand, qui se méfiait de la
+faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui même porter la
+nourriture à son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au
+pain et à l'eau, ce qui sembla d'autant plus désagréable à Jean, qu'il
+avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pièces d'or avec lesquelles
+on fait de si bons déjeuners.
+
+Les parens et les amis furent exacts à se rendre à l'invitation de M.
+Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui
+étaient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton,
+vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize
+ans, il s'était fait de grandes révolutions dans les modes comme dans
+les affaires, et que l'on avait vu souvent les mêmes personnes adopter
+les couleurs les plus opposées. Mais, au milieu de tous ces
+bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses
+qui ne périront jamais.
+
+Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgré sa gaîté, ses manières
+enfantines et sa voix de flageolet, mademoiselle Aglaé est restée
+fille; ce qui ne l'empêche pas d'être toujours la même quant au moral;
+pour le physique, c'est différent, elle n'a plus rien d'un enfant.
+
+Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leçon de danse
+à son petit cousin, depuis la soirée aux pétards et aux culbutes. Puis
+madame Ledoux, qui n'a pas été oubliée, et qui, malgré ses soixante-cinq
+ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.
+
+Madame Moka a aussi reçu une invitation, parce que, s'étant intéressée à
+Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoyé
+beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complète l'assemblée, et il
+s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les délibérations.
+
+Quand chacun est assis dans la chambre à coucher, qui sert de salon, M.
+Durand salue la société et dit: «Mesdames et messieurs, vous savez
+pourquoi j'ai désiré vous réunir chez moi?
+
+»--Oui, nous le savons,» dit Bellequeue.
+
+«--Moi, je ne le sais pas,» dit M. Renard. «--Je crois que je l'ai
+oublié,» dit M. Fourreau. «--Je ne pense pas que je le _susse_,» répond
+madame Moka. «--Dites-le-nous encore, mon voisin!» s'écrie madame
+Ledoux, «ça vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me répétait toujours
+deux fois la même chose; c'est une très-bonne habitude.--Ah! ah! ah!...
+c'est drôle!» dit mademoiselle Aglaé.
+
+«--C'est au sujet de notre fils Jean...--Oui,» dit madame Durand en
+interrompant son mari, «c'est de mon fils que nous voulons vous
+parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.
+
+»--Oh! je m'en souviens,» dit madame Renard; «il faisait même très-froid
+ce jour-là, et vous aviez oublié votre bonnet de soie noire, monsieur
+Renard; vous avez attrapé un rhume en revenant.
+
+»--Il faisait très-glissant,» dit M. Mistigris; «sans mon équilibre
+parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.
+
+»--C'est maintenant un joli garçon que mon cousin,» dit mademoiselle
+Aglaé; «il est plus grand que moi, hi! hi! hi!
+
+»--Il est bel homme,» dit Bellequeue; «il se tient droit, ses cheveux
+sont très-bien plantés.
+
+»--Oui,» dit madame Ledoux, «il ressemble beaucoup à mon onzième, qui
+était de... qui était du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si
+c'était du papetier ou de l'ébéniste. C'est étonnant comme la mémoire se
+perd!
+
+»--Messieurs et dames,» reprend l'herboriste, «nous nous éloignons de la
+question. Mon fils Jean a seize ans, et il est très-fort, c'est vrai;
+mais il ne sait rien et ne veut rien faire...
+
+»--Oh! monsieur, vous allez trop loin!» dit madame Durand. «Il ne sait
+rien!... demandez à son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.
+
+»--Avec beaucoup de grâce,» dit Bellequeue; «il fume aussi son cigare
+sans que ça l'étourdisse.
+
+»--Il ne sait pas danser,» dit Mistigris en levant les épaules. «J'ai
+passé quatre mois sans pouvoir lui mettre un _jeté-battu_ dans la tête;
+d'où je conclus qu'il a très-peu de moyens.
+
+»--Peu de moyens!» s'écrie madame Durand, en jetant au vieux maître de
+danse un regard courroucé. «Mon cousin, vous ne pouvez plus à votre âge
+faire des élèves comme dans votre jeunesse.
+
+»--Ma cousine,» dit Mistigris en se levant pour paraître plus grand,
+«j'ai encore formé dernièrement deux garçons marchands de vins de la rue
+Sainte-Avoie; allez à la Grande-Chaumière, regarder comme ils
+dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.»
+
+Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une
+pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame
+Moka, en disant: «J'ai rencontré un clou.
+
+»--J'ai eu un de mes garçons qui dansait bien joliment,» dit madame
+Ledoux. «C'était mon quatrième... ou mon second... ou mon dernier.
+
+»--Revenons à la question,» dit l'herboriste, il faudrait tâcher de ne
+point en sortir...--Ah! ah! ah! c'est juste,» dit mademoiselle Aglaé en
+riant, «si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...
+
+«--Mon fils sait se battre et fumer... _concedo_; il sait même jurer
+très-énergiquement, et il paraît qu'il veut aussi apprendre à se griser.
+
+»--J'ai eu un de mes maris qui se grisait,» dit madame Ledoux. «Je ne
+sais plus si c'était l'huissier, ou le papetier, ou l'ébéniste!...
+
+»--Du reste,» dit madame Durand, «sur l'article des mœurs et du beau
+sexe, on peut bien dire que c'est l'innocence même. Il n'a jamais
+regardé une voisine ailleurs qu'au visage.
+
+»--Quant à cela,» dit l'herboriste, «je conviens qu'il n'y a rien à lui
+reprocher; et...
+
+»--C'est étonnant,» dit madame Moka; «on voit tant de ces jeunes gens
+qui se _pervertinssent_ sans qu'on s'en _doutisse_?
+
+»--Revenons à nos graines,» dit M. Durand. «Mon fils a seize ans; il ne
+fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et
+jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un père qui a
+passé sa vie à étudier les secrets de la nature; et je vous demande ce
+que nous pourrions faire pour le corriger.
+
+»--S'il savait danser,» dit Mistigris, «je lui aurais tout de suite
+trouvé un emploi. Je suis reçu dans de grandes maisons, chez des gens en
+place: mais comment voulez-vous que je présente un jeune homme qui ne
+sait pas saluer? On se moquerait de moi.
+
+»--S'il avait du goût pour la bonneterie,» dit M. Renard, «on pourrait
+le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir
+compter et être à cheval sur la règle décimale.
+
+»--Autrefois,» dit Bellequeue, «je vous proposais d'en faire un
+militaire; mais les temps sont changés, nous sommes en paix, et je ne
+vois pas la nécessité de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.
+
+»--D'abord,» dit M. Fourreau, «moi, je crois que... si le jeune
+homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est très-embarrassant.
+
+»--Monsieur a bien raison,» dit madame Moka. «Ce n'est pas que je
+_voulûme_ dire que le mal _fusse_ sans remède!
+
+»--J'ai eu un enfant qui m'a aussi donné bien du tourment,» dit madame
+Ledoux, «c'était une de mes filles... non, c'était un de mes garçons...
+je ne sais plus lequel.... c'était toujours d'un de mes trois maris...
+Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a
+de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.
+
+»--C'est dommage,» dit Mistigris, «ça nous aurait mis sur la voie pour
+le petit cousin.
+
+»--Mais,» dit mademoiselle Aglaé en minaudant, «si on... hi hi hi... si
+on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... ça serait bien plaisant...
+de le marier...
+
+»--Le marier!» dit madame Durand, «y pensez-vous? à seize ans!
+
+»--Ma foi,» dit Bellequeue, «s'il en avait seulement dix-huit, je ne
+serais pas éloigné de vous le conseiller.
+
+»--Mon fils est encore un enfant,» dit l'herboriste avec gravité, «il
+est incapable de comprendre les conséquences de l'hymen... il ne sait
+pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un ménage?
+
+»--Et d'ailleurs,» dit madame Durand, «quelle femme voudrait d'un mari
+si jeune?
+
+»--Ah! on ne sait pas,» répond mademoiselle Aglaé en se dandinant.
+«Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-être...
+
+»--Le mariage est inadmissible,» dit l'herboriste, «mais je le répète,
+mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux
+quilles, ou à la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand
+il n'avait que huit ans!... mais à seize on n'est plus un enfant, et les
+choses ne peuvent pas rester in _statu quo_.
+
+»--Eh! bien! monsieur,» dit madame Durand avec impatience, «trouvez donc
+vous-même quelque occupation agréable pour ce cher enfant que vous
+traitez comme un nègre!... et que vous n'avez jamais aimé parce qu'il
+n'a point de goût pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je
+veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit
+maternel... parce que, doué d'une imagination vive, d'un esprit
+pétulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Répondez,
+monsieur, répondez donc et ne restez pas vous-même _in sta cocu_.»
+
+C'était la première fois que madame Durand essayait de parler une autre
+langue que la sienne, mais sa mémoire l'avait mal servie; la citation,
+loin de plaire à l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et
+il s'écria: «Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites
+des solécismes.
+
+»--Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma
+famille et nos amis, c'est votre sévérité qui a fait prendre à mon fils
+l'étude en aversion.
+
+»--Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gâté, qui a détruit
+les bonnes qualités qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et
+désobéissant.
+
+»--Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre
+votre état, à cet enfant; c'était en lui donnant le fouet...
+
+»--S'il l'avait reçu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que
+c'est qu'un herbier.
+
+»--Allons, monsieur Durand... ma chère commère,» dit Bellequeue en
+allant du mari à la femme. «Est-ce que nous allons nous quereller... fi
+donc! un si joli ménage... l'exemple du quartier... Ce n'est
+probablement pas pour vous disputer que vous avez invité vos parens et
+vos amis à venir chez vous...»
+
+Les parens écoutaient tranquillement la querelle sans chercher à la
+terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air
+malin, mademoiselle Aglaé riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux,
+Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin
+fût cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait à se rappeler avec
+lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une
+querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps à autre: «Ah,
+Dieu! _vis-je_ souvent des époux se _querellasser_.»
+
+L'arrivée de Catherine change la scène; la domestique entre toute
+troublée dans la chambre, en s'écriant: «Ah! mon Dieu, madame! ah, mon
+Dieu!... M. Jean est parti.
+
+»--Parti!» s'écrie madame Durand, et tout le monde se lève en désordre,
+tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.
+
+«Vous savez ben, monsieur,» dit Catherine, «que vous m'avez seulement ce
+matin donné la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le
+chercher et nous l'amènerez quand il en sera temps. En attendant ça, moi
+j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et
+s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer,
+mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est
+ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets,
+et comme sa croisée donne sur le toit qui mène au grenier, c'est par-là
+qu'il se sera sauvé.
+
+»--Mon fils nous a quittés!» dit madame Durand, et elle retombe sans
+force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se
+rend à la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure à
+toutes les personnes qu'elle connaît, Bellequeue prend sa canne et son
+chapeau en s'écriant: «Je vous réponds que je le retrouverai,» et les
+parens retournent tranquillement chez eux en se disant: «Puisque Jean
+est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait
+faire de lui.»
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LES TROIS FUGITIFS.
+
+
+Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizième année qu'il
+convient de le mettre en pénitence au pain et à l'eau, de le menacer de
+la férule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes
+d'âge à comprendre la raison, à sentir la conséquence d'une faute, les
+suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre cœur,
+en cherchant à éclairer notre esprit, à rectifier notre jugement, que
+l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-être qu'il y a des
+jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le cœur
+est fermé à tous les bons sentimens; alors ceux-là sont incorrigibles,
+et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.
+
+Jean, habitué depuis son enfance à ne faire que ses volontés, fut
+d'abord tout surpris d'être réellement prisonnier dans sa chambre. A
+chaque instant il attendait la visite de sa mère ou de Catherine, mais
+sa mère ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que
+son père qui lui apportait un repas de trappiste, et s'éloigna en se
+contentant de lui dire: _Suum cuique tribuito_. Et comme Jean
+n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne
+mangerez plus autre chose; et, dans sa colère, dès que son père eut
+refermé la porte, il donna un coup de pied dans le pot à l'eau, jeta le
+pain par la fenêtre, puis se coucha en disant: «J'aimerais mieux ne
+jamais manger que de faire un tel repas.»
+
+Mais le lendemain matin, en s'éveillant, il sentit à son estomac qu'il
+n'avait pas soupé la veille; alors le pain qu'il avait dédaigné lui
+revint à la mémoire; il le chercha auprès de lui, puis se rappela qu'il
+l'avait jeté par la fenêtre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il
+nous arrive de soupirer après ce que nous avons long-temps dédaigné;
+mais on fait souvent cette faute-là dans le cours de la vie; elle est
+donc bien excusable à seize ans.
+
+Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte
+qui était bien fermée, et murmurait en jurant, car vous savez que
+c'était ce qu'il faisait de mieux: «Est-ce qu'on va me laisser
+long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon
+père n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il
+est vrai que si je n'avais pas jeté le pain par la fenêtre, j'en aurais
+encore pour ce matin. Mais me mettre à un tel régime!... quand j'ai là
+vingt-quatre pièces d'or avec lesquelles je pourrais si bien me
+régaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus
+depuis notre aventure d'hier... Je suis sûr qu'ils sont inquiets de
+moi!...»
+
+Chaque instant augmentait l'impatience et l'appétit de Jean, il prenait
+son or, le comptait, puis frappait du pied avec colère. Enfin, il
+s'écrie en ouvrant brusquement sa fenêtre: «Non, de par tous les
+diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon père de me tenir en
+cage, cela ne m'amuse nullement d'y être.»
+
+Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fenêtre à celle
+d'un grenier. Le chemin quoique court est périlleux, mais à seize ans on
+risque sa vie en riant: c'est pourtant l'âge où elle est le plus
+agréable!... et, à soixante, on prend mille précautions pour ne point
+mourir, même lorsqu'on est accablé d'infirmités!... Nous ne sommes donc
+guère plus raisonnables à soixante ans qu'à seize?
+
+Jean avait déjà son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se
+ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un
+paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: «J'ai dans l'idée
+que je ne reviendrai ni demain, ni après; il faut bien laisser à la
+colère de mon père le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce
+dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est à moi, c'est ma
+propriété, et j'en puis disposer.»
+
+Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le
+toit; en deux enjambées il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui
+donnait dans l'allée. Il descend sans faire de bruit, il craint de
+rencontrer ses parens, mais ils étaient alors à l'assemblée qui se
+tenait pour délibérer sur son sort. Jean ne délibère pas, il sort
+lestement de l'allée et court à la Place-Royale retrouver ses bons amis.
+
+Démar et Gervais étaient en effet fort impatiens de revoir Jean; on
+n'oublie pas aisément un ami qui nous a donné des déjeuners splendides,
+et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait
+suivi le banquet de la veille, n'était rien aux yeux des camarades de
+Jean: ce n'était pas la première fois que ces messieurs se trouvaient
+dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant
+d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.
+
+«Le voilà! c'est lui, c'est Jean!» s'écrient en même temps Démar et
+Gervais. «Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!»
+dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. «J'ai couru!...
+couru! car j'avais peur qu'on ne s'aperçût de ma fuite! Vous ne savez
+pas, vous autres, qu'on m'avait enfermé, mis au pain et à l'eau dans ma
+chambre, comme un mioche de six ans!
+
+»--C'est affreux! c'est épouvantable!... enfermer un homme de notre
+âge... car enfin nous sommes des hommes à présent!...--Je crois bien,
+j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espère que c'est respectable,
+ça!--Et moi donc,» dit Gervais, «qui ai déjà un commencement de
+moustaches!...--Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit:
+Je ne suis point fait pour être esclave.--Bravo! c'est tapé, ça!...--Je
+ne veux pas rester au pain et à l'eau puisque j'ai là de quoi faire des
+repas de noces.--Parbleu! il aurait fallu être bien jobard.--Alors j'ai
+mis mon trésor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai
+gagné par les toits la fenêtre du grenier, et me voilà, disposé à aller
+avec vous... ma foi!... au bout du monde.
+
+»--Ce cher Jean!» dit Démar en se jetant au cou du fugitif, «as-tu bien
+fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?--Oh! tout, c'est
+là, dans le gousset. Ha çà! vous viendrez avec moi?--Nous sommes
+inséparables, c'est entendu.--En ce cas, il faudrait partir au plus
+vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir après moi...
+Mais c'est que vous avez peut-être besoin de retourner chez vous, vous
+autres?--Pourquoi faire?» dit Démar, «j'ai ma garde-robe sur moi, et il
+est inutile que j'aille dire adieu à mon père, puisqu'il m'a déjà mis
+deux fois à la porte en me priant de ne plus revenir.
+
+»--Moi,» dit Gervais, «j'ai encore été rossé ce matin... Ils m'appellent
+toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien
+encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les
+laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun
+entre nous, ça servira à nous trois.--C'est juste,» dit Démar. «--En ce
+cas, messieurs, partons.--Par quel chemin?--N'importe, gagnons une
+barrière, puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous
+verrons après.»
+
+Les trois écoliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards,
+puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrière de
+Ménil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrêter qu'en
+lieu de sûreté.
+
+La barrière passée, on cherche une guinguette de belle apparence où l'on
+puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas à
+Ménil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine paraît le
+plus échauffée, et se font servir à dîner. Mais comme Jean se rappelle
+l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la
+garde qui pourrait mettre obstacle à son désir de voyager, cette fois il
+boit très modérément, et il engage ses amis à l'imiter.
+
+Le plus beau dîner, chez un traiteur de Ménil-Montant, est bien moins
+cher qu'un déjeuner à la fourchette dans un café de Paris. Jean est fort
+étonné qu'une de ses pièces d'or ne saute pas pour le dîner, et, après
+avoir payé la carte, il s'écrie: «Décidément, messieurs, nous avons de
+quoi nous amuser long-temps.--Amusons-nous,» dit Démar.
+«--Amusons-nous,» répète Gervais.
+
+On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en
+jouant au palet ou au chat. De temps à autre Démar veut faire le
+raisonneur, et, s'arrêtant dans un joli site ou devant un beau point de
+vue, il s'écrie: «Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et
+champêtre!... Est-ce qu'on n'est pas cent fois mieux dans cette
+campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer
+le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est
+pas plus naturel d'être libre que d'être enfermé?
+
+»--Oui, certainement,» dit Gervais, «la liberté... le plaisir, de bons
+dîners!... voilà comme on doit vivre.
+
+»--Sans doute,» dit Jean, «l'homme est né pour faire sa volonté...
+D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la
+jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez formés, nous retournerons
+chez nous.»
+
+»--Mais n'oublions pas,» reprend Démar, «le serment que nous avons fait:
+amitié éternelle et communauté de biens.--Oh! c'est juré! d'ailleurs,
+nous ne sommes pas des enfants!...--Ni des girouettes.»
+
+»--Ah! messieurs,» dit Gervais, «voilà une place superbe pour jouer au
+cheval fondu. Ça nous fera faire la digestion et nous donnera de
+l'appétit pour ce soir.»
+
+La partie est acceptée. Le jeu est mis en train; on court, on saute,
+mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperçoit qu'en sautant par-dessus
+ses camarades, il a déchiré tout un côté de son pantalon dont l'étoffe
+était fort usée.
+
+«Ah, mon Dieu! me voilà bien,» s'écrie-t-il; regardez donc, messieurs,
+je me suis joliment arrangé... Je ne puis pas entrer comme ça dans un
+village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui
+n'en ai pas d'autres.»
+
+«--Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet,» dit Jean, «tu vas
+choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!»
+
+On va s'asseoir sous des arbres. Là, Jean défait son paquet et étale ses
+effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris
+et déjà passé, l'autre bleu et tout neuf.
+
+«Je vais prendre celui-là,» dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean
+lui donne sans difficulté.
+
+«--Tiens! il n'est pas bête,» dit Démar, «il prend le plus beau, et moi,
+si je déchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout
+tâché.--Qu'est-ce que ça te fait?» dit Gervais, «ça ne te regarde pas,
+puisque c'est à Jean.--Ça me regarde autant que Jean, puisque nous avons
+mis tout en commun et que ce qui est à lui est à moi.
+
+»--Eh ben, si c'est à toi, c'est à moi aussi,» répond Gervais. «--C'est
+égal, je ne veux pas que tu le mettes,» dit Démar, en arrachant le
+pantalon des mains de son camarade. «Moi, je veux l'avoir.--Tu ne
+l'auras pas.--Je l'aurai.»
+
+Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se
+battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.
+
+Jean voyant que la querelle est sérieuse, court au milieu des
+combattants et parvient à les séparer en leur disant: «Eh bien!
+messieurs, est-ce là cette amitié éternelle que nous nous sommes jurée?
+Et parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une
+raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le
+pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est déchiré, et
+ne faites plus de bêtises comme ça; nous aurions l'air de trois
+enfants.»
+
+Gervais met le pantalon en laissant échapper un sourire de triomphe.
+Démar n'ose plus rien dire, il tâche de cacher sa mauvaise humeur.
+Gervais ayant achevé sa toilette; on va se remettre en route, mais
+auparavant il montre à ses camarades son vieux pantalon déchiré en
+disant: «Messieurs, que faut-il faire de cela?
+
+»--Parbleu! c'est bon à jeter,» dit Démar. «--On pourrait peut-être le
+faire raccommoder par quelque servante d'auberge,» dit Jean, «alors il
+servirait encore.--A coup sûr, ce n'est pas moi qui le mettrai,» dit
+Démar. «--Ni moi,» dit Gervais; «allons, décidément, je vais l'accrocher
+à une de ces branches d'arbre, il servira d'épouvantail aux oiseaux.»
+
+Gervais monte à l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez
+élevée, puis descend, et l'on se remet en route.
+
+Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent à Bagnolet, ils ont fait
+peu de chemin dans leur journée, parce qu'ils se sont souvent amusés et
+n'ont point suivi de route droite.
+
+«Il faut coucher ici,» dit Jean. «--Oui, et y faire un bon souper,» dit
+Gervais; «et demain après déjeuner nous nous remettrons en voyage.
+
+«--Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de
+traiteur.--C'est un village, imbécile.--Ça n'est pas brillant comme à
+Ménil-Montant!--Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre à des
+hauts et des bas.--Qu'est-ce que ça veut dire, ça?--Ça veut dire qu'on
+ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!--Ah! messieurs, je sens le
+_fricot_... Il y a un traiteur par ici.»
+
+En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrèrent d'un
+air délibéré dans la grande salle qui précédait la cuisine en criant:
+«Peut-on souper et coucher ici?»
+
+L'hôte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour
+voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des
+trois voyageurs.
+
+«Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner à manger?» dit Démar
+en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa
+casquette. «Ces messieurs ont fait une partie de campagne?» dit l'hôte
+en souriant.
+
+«--Tiens! qu'est-ce que ça lui fait?» dit Gervais. «--Oh! nous vous
+paierons bien,» dit Jean en tapant sur son gousset. «Les noyaux sont
+là!...--En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre
+mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est égal, on vous
+fera des lits...--Et surtout un bon souper!» dit Gervais. «--Soyez
+tranquilles, vous serez contents.»
+
+Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais
+eu de nappe, et pendant qu'on leur fait à souper, ils boivent un coup,
+et l'hôte vient causer avec eux.
+
+«Vous êtes en vacance, n'est-ce pas, messieurs?» leur dit-il. «--Oui,
+nous sommes en vacance,» répond Jean en souriant, et se tournant vers
+ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les
+ouvriers quand ils disent un mensonge à quelqu'un. «--Vous êtes venus
+vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont
+charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre
+village.--Comment s'appelle-t-il votre village?--Bagnolet. Ah! vous ne
+saviez pas que y vous étiez à Bagnolet?...--Ça nous est bien égal!...
+d'être à Bagnolet ou à Rognolet!» dit Démar en haussant les épaules.
+
+«Messieurs,» reprend l'aubergiste, «si vous voulez, demain, je vous
+ferai voir la maison où habitait jadis le cardinal Duperron, qui, après
+avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'étendue de
+vingt-deux semelles...--Il sautait plus haut que moi, celui-là,» dit
+Jean. «--En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans
+son jardin, mais il conserva toujours l'allée où il avait sauté les
+vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....--Dites donc, si vous
+pouviez nous faire voir des pipes, ça nous amuserait mieux.--Comment!
+est-ce que vous fumez déjà?--Un peu, mon neveu.--On fume donc dans votre
+pension?--Comme vous dites.--Oh! j'ai toujours des pipes pour les
+charretiers qui s'arrêtent ici.... Je vais vous en préparer.
+
+»--Est-il bavard et curieux, le cabaretier!» dit Gervais. «--Messieurs,»
+dit Démar, «avez-vous remarqué que la servante est gentille?--Eh bien!
+qu'est-ce que ça nous fait?» dit Jean. «--Ça fait que c'est plus
+agréable, et puis, enfin... on ne sait pas.--Ah! il pense toujours à des
+bêtises, celui-là!...--Attention, messieurs,» dit Gervais, voilà le
+souper, c'est plus intéressant que la servante.»
+
+Le souper était composé de veau et de lapin, et les ragoûts poivrés de
+manière à emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvèrent tout
+excellent et firent lestement disparaître les mets. Gervais voulait
+quelque friandise pour le dessert. Mais l'hôte n'avait, en fait de
+friandises, que du fromage de jérômé; il fallut s'en contenter. A la fin
+du repas, ces messieurs allumèrent leurs pipes, et l'hôte les regarda
+fumer avec admiration, en s'écriant: «Encore si jeunes! et déjà fumer
+comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne
+pension.»
+
+Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardèrent pas à s'endormir sur
+leurs pipes; alors l'hôte leur conseilla de monter se coucher, et ils
+suivirent la servante qui les conduisit à leur chambre.
+
+On avait dressé trois lits dans une salle fort grande où se donnaient
+les repas de noces, quand il s'en faisait à l'auberge, Gervais commence
+par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fenêtre, et
+il s'assied dessus en disant: «Je me couche là, moi.
+
+»--Eh bien! il n'est pas gêné,» dit Démar, «il choisit l'endroit où on
+est le mieux.»
+
+Et, s'approchant de Gervais, Démar le prend par les pieds, le fait
+rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relève,
+s'avance vers Démar et veut lui en faire autant, mais Démar l'attendait:
+il donne à Gervais un vigoureux coup de pied dans le côté. Gervais
+pousse des cris horribles; Jean est obligé de se relever pour aller
+mettre la paix.
+
+«Aurez-vous bientôt fini de vous disputer?» leur dit-il. «--C'est ce
+vilain sournois qui me prend mon lit,» dit Gervais en pleurant et se
+frottant le côté. «--Pas plus ton lit que le mien,» répond Démar en
+ricanant. «Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit où l'on a
+le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te céderai pas, j'y suis,
+et j'y reste.--Allons, Gervais, va te coucher là-bas, et ne crie plus...
+Est-ce que des amis doivent se battre comme ça à tous momens?»
+
+Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et
+s'endort, en se disant: «Ça ne peut pas être pour se disputer toujours
+qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le maître... on n'a pas
+le droit d'être le maître d'un autre... C'est drôle qu'ils ne
+comprennent pas ça.»
+
+Jean a dormi fort tard. En s'éveillant, les fumées du vin et du tabac ne
+troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'étonne de se
+trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre,
+chez ses parens. Pour la première fois il réfléchit aux suites de sa
+fuite; il pense à son père, à sa mère; à sa mère surtout, qui l'aime
+tant et qui sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec
+l'argent qu'elle lui a donné qu'il compte vivre loin de la maison
+paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais
+usage. Un soupir lui échappe, des larmes mouillent ses paupières; s'il
+était seul il retournerait maintenant près de sa mère, dût-il être
+encore mis au pain et à l'eau. Mais il ne peut se décider à quitter ses
+camarades, une mauvaise honte le retient; Démar et Gervais se
+moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persévère
+pour ne point essuyer les quolibets de gens méprisables, lorsqu'on
+devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-là!
+
+Démar et Gervais qui étaient levés depuis long-temps rentrent alors dans
+la chambre, et cela met fin aux réflexions de Jean. Celui-ci remarque un
+grand changement dans le costume de ses camarades: Démar a pris dans le
+paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge
+blanc. Gervais a pensé que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui
+fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est emparé de la
+redingote qui restait dans le paquet, il a complété sa toilette avec un
+gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux
+paquet que Jean avait emporté que quelques chemises et des bas.
+
+«Tiens, comme vous voilà beaux!» dit Jean en les examinant. «Oui, nous
+avons pris dans le paquet ce qui nous convenait,» dit Démar. «--Nous
+sommes bien mieux, n'est-ce pas?--Parbleu! vous avez mis mes plus beaux
+habits.--Ça ne te fait rien... puisque tout est commun entre nous, ce
+qui manque à l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que
+c'est bien juste.--Oh! oui! c'est très-juste,» répond Jean en
+dissimulant une légère grimace que lui fait faire la vue de ses habits
+sur le dos de ses camarades.
+
+«A propos,» reprend Démar, «et l'argent!... Comptons donc ce que nous
+possédons... On sait au moins à quoi s'en tenir.»
+
+Jean tire ses pièces d'or de son gilet et les compte sur une table.
+«Moi, mon compte sera bientôt fait,» dit Gervais, «je n'ai pas le
+sou.--Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi,» dit Démar, «les
+voilà... je les joins à la masse.»
+
+En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, «A présent,»
+dit-il, «il faut partager cela en trois parts égales, et prendre chacun
+la nôtre.--A quoi bon?» dit. Jean. «--Est-ce que nous n'avons pas juré
+de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la
+bonne, partageons-le donc.--Mais puisque nous ne nous séparons pas, je
+ne vois pas la nécessité de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait
+un qui paie, cela suffit.--Au fait,» dit Gervais, «pourvu que Jean paie
+toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas
+ridicule!
+
+»--Non, non!» dit Démar, «il faut partager, c'est plus naturel; ça
+n'empêchera pas Jean de payer quand il voudra.
+
+»--Et moi je ne partagerai point,» dit Jean en remettant tout son argent
+dans ses poches. «Que vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais
+quant à cet or, si je le dépense avec vous, je veux au moins avoir le
+plaisir de le donner.»
+
+Jean a dit cela d'un ton très-décidé. Quoique Démar ait dix-sept ans
+passés, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge
+donc pas à propos d'insister, et il n'est plus question de partage.
+
+Gervais a songé à commander le déjeuner. La servante vient annoncer aux
+jeunes gens que le repas est prêt dans la salle où ils ont soupé la
+veille. Démar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds,
+veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en
+l'appelant petit bon homme. Cette épithète, en faisant rire ses
+camarades, met Démar en courroux; il veut en venir à son honneur,
+retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reçoit enfin un
+soufflet.
+
+«Cela t'apprendra à tourmenter les filles!» dit Jean en riant. «--Allons
+déjeuner,» dit Gervais, ça lui fera oublier sa passion.»
+
+Les trois jeunes gens déjeunent copieusement. Jean paie sans marchander
+la carte de son hôte; puis les voyageurs se remettent en route en
+continuant de s'éloigner de Paris. Mais déjà l'union qui régnait entre
+eux la veille semble refroidie. Démar a encore de l'humeur; Gervais ne
+joue plus, de crainte de gâter sa belle toilette; et Jean pousse de
+temps à autre des soupirs en pensant à sa mère et à Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LE MONSTRE.
+
+
+Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs
+de Paris, s'arrêtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui
+leur plaît et où l'on fait bonne chère. Les jeunes voyageurs passent
+gaîment leur temps à courir, à jouer dans la campagne; mais ils
+n'oublient jamais de retourner à l'auberge aux heures des repas. Lorsque
+c'est fête dans un village, ils se livrent à tous les jeux que l'on
+réunit aux foires de campagne. Jean va tirer à l'oie; Démar joue aux
+petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des
+macarons, ils paient tout sans marchander. Grâce à la garde-robe de
+Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des
+jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances à courir la
+campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent,
+qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les paysannes,
+qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des
+soufflets quand ils veulent les embrasser.
+
+«A la bonne heure!» dit Jean après avoir dansé dans un bal champêtre
+avec une grosse fille des champs; «au moins on s'amuse en dansant comme
+ça!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, où il faut
+d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire
+aller en pointe ou en rond pour avoir de la grâce!... Ici, j'ai été
+prendre une grosse fille par la main, je l'ai menée à la danse; nous
+avons sauté à droite et à gauche sans nous embarrasser de nos voisins,
+et je dis que c'est bien plus amusant!...--Certainement,» dit Gervais.
+«Est-ce qu'on doit jamais se gêner pour se divertir!... Si je ne veux
+pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le
+maître.--Messieurs,» dit Démar, «les cérémonies... les usages... les
+révérences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de
+l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire
+voir qu'il est homme.--C'est juste,» dit Jean. «--C'est très-bien
+parlé!» dit Gervais.
+
+Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y
+a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne
+marchande jamais, on a bientôt vu le fond de sa bourse, même lorsqu'elle
+contenait vingt-quatre louis. Un matin, après avoir comme à l'ordinaire
+payé la dépense, Jean dit à ses compagnons: «Messieurs, savez-vous qu'il
+n'y a plus que deux pièces d'or dans ma bourse?
+
+»--C'est bien singulier!» dit Démar. «--C'est bien dommage!» dit
+Gervais. «--Quand nous aurons dépensé ces deux derniers louis que
+ferons-nous?
+
+»--Dam'!...» dit Gervais en se grattant l'oreille; «je ne sais pas trop
+avec quoi nous paierons nos dîners.
+
+»--Eh bien! nous tâcherons de nous en procurer d'autres,» dit Démar.
+«--Comment cela?...--Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y
+a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon père...--Ni moi
+chez mes parens,» dit Gervais; «on voudrait encore me faire travailler,
+mais _bernique_!--D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous
+quitter, nous sommes inséparables.--Certainement; et puis nous sommes
+bien mieux ensemble que chez nous.»
+
+Jean ne dit rien; il semble réfléchir. On entre dans une petite ville;
+c'était à Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.
+
+«Oh! c'est gentil ici,» dit Démar. «--Oui,» reprend Gervais, «c'est une
+ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voilà la rivière
+qui passe là... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau
+que ceux de Paris. Entrons dîner.--Mais,» dit Jean, «il faudrait tâcher
+maintenant de ménager notre argent, et ne pas commander sans
+savoir...--Bah! bah! nous avons le temps!... Dînons d'abord, nous
+compterons après.»
+
+On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui présente aux jeunes
+gens une carte à l'instar de celles de Paris. Gervais s'extasie en
+lisant les différentes façons dont on accommode le mouton ou le veau, et
+s'écrie: «Il faudra manger de ça... et de ça... et de ça...
+
+»--Oui,» dit Jean, «et nous dépenserons un de nos louis...--Eh ben! il
+nous en restera encore un...--Mais après...--Après nous aurons bien
+dîné; c'est l'essentiel.--Vous ne pensez qu'à manger.--Et toi tu n'es
+plus bon qu'à faire de la morale. Ce n'était pas la peine de te charger
+de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.--Il me
+semble qu'elle était à moi la caisse.--Non, elle était à nous, puisque
+nous avons tout mis en commun.--Tout mis... c'est-à-dire que c'est moi
+qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.--Tiens! ne vas-tu
+pas nous faire des reproches, à présent?... Tu fais un _fameux ami_!»
+
+Pour la première fois, on se querelle au moment du dîner; l'accord qui
+régnait, lorsqu'on se croyait riche, est déjà troublé parce que les
+fonds ont baissé. Mais le potage arrive, et Jean s'écrie: «Après tout!
+mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, ça m'est égal!»
+
+Le dîner achevé, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens
+apprennent que c'est le lendemain jour du _marché franc_, qui est
+presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des
+environs.
+
+«Pardieu!» dit Démar à ses camarades, «ce serait bien le cas de tâcher
+de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des
+environs.--Quelle farce?» dit Gervais. «--Je ne sais pas encore, mais
+il faut chercher.--Cherchons,» dit Jean; «pour une farce, j'en suis.»
+
+Les jeunes gens retournent à l'auberge où ils comptent coucher, et, tout
+en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manière amusante de
+gagner de l'argent.
+
+«Si nous faisions des tours de cartes,» dit Démar. «--Oh! les paysans y
+sont aussi malins que nous.--Moi,» dit Gervais, «je sais me tenir sur
+mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.--On a déjà vu
+ça!--Moi, j'avale de la filasse.--C'est trop usé!--Moi, je m'ôte un
+centime placé sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.--Ça
+n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que
+tu ne pourrais pas avaler un couteau?--Oh! non, je ne fais pas
+ça.--Essaie un peu.--Non, c'est inutile, ça n'irait pas.--Ah! messieurs,
+si nous avions seulement quelque curiosité à montrer, c'est ça qui
+serait excellent. Les paysans sont très-curieux, nous gagnerions
+beaucoup d'argent.--Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur
+montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...
+
+»--Ah, parbleu! je le sais bien, moi,» dit Gervais en se frappant sur le
+derrière. «Voilà, ce qu'ils n'ont jamais vu.--Oui,» dit Démar, «mais
+quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous
+rosser.--Non,» dit Jean, «ça serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une
+idée délicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le
+boulevart du Temple à Paris.--Un monstre! mais nous n'en avons
+pas.--Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus
+que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; à nous trois, il me semble que
+nous pourrons bien arranger ça.--Ma foi, il a raison, faisons un
+monstre, faisons une bête, enfin faisons une curiosité.
+
+»--Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bête... Gervais,
+hein?--Oui, il est déjà pas mal laid, ça servira.--Je veux bien,
+moi.--Démar appellera le monde à la porte, et moi je montrerai l'animal,
+je serai le cornac.--C'est ça.--Il s'agit de savoir maintenant ce que
+nous en ferons. Un géant?--Oh! non, il faudrait des échasses et des
+jambes de carton.--Un poisson?...--Il me faudrait un costume pour
+ça...--Ah! si nous avions seulement des écailles d'huîtres pour en
+couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attachée sur tes
+cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le
+ventre, et tu ferais semblant de nager?--Oui, mais nous n'avons pas
+d'écailles, cherchons autre chose.--Diable! c'est encore difficile de
+faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.
+
+»--Attendez,» dit Jean en se frappant le front. «Voyez-vous là-bas dans
+le coin, cette grosse tête de carton qui aura été laissée dans cette
+auberge par quelque marchande de modes.--Oui, après?--Tu sais te tenir
+la tête en bas, n'est-ce pas, Gervais?--Oui, pendant un peu de temps, et
+en m'adossant contre quelque chose.--C'est très-bien, voilà votre
+monstre trouvé.--Comment?--Tu te tiens sens dessus dessous, nous
+cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de
+la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tête
+que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous
+mettrons un homme qui a deux têtes, l'une en haut et l'autre en
+bas.--Pas mal, vraiment.--Oui, mais en regardant la tête d'en haut de
+près, si on reconnaît...--On ne regarde les monstres que de loin.
+D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien
+risquer quelque chose.--Allons, c'est adopté, nous ferons voir un homme
+à deux têtes.»
+
+On juge nécessaire de faire sur-le-champ une répétition. Ces messieurs
+vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur
+tête de carton, à laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec
+du bouchon brûlé; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent
+tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec
+de la paille qu'ils prennent à un de leurs lits.
+
+«Et des mains?» dit Gervais. «--Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a
+deux têtes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras
+seulement une veste; allons, vite sur la tête, que nous voyions le coup
+d'œil.»
+
+Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les
+pans descendent jusqu'à la ceinture, où ils sont attachés par des
+épingles, et Jean et Démar s'écrient: «C'est admirable! c'est vraiment
+curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent avec toi.--Oui, mais je ne
+veux pas rester comme ça trop long-temps.--Sois tranquille, quand il n'y
+aura pas de curieux tu te relèveras, nous n'aurons pas continuellement
+du monde.--Et une baraque pour montrer notre monstre?--Avec quatre
+manches à balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de
+la construire.»
+
+Les trois voyageurs se couchent, enchantés de leur projet dont ils se
+promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, après avoir
+déjeuné et payé la grosse tête dont ils font, disent-ils, emplette pour
+leur petite sœur, ils se dirigent vers l'endroit où se tient le marché.
+Ils achètent plusieurs aunes de toile, ce qui leur coûte plus cher
+qu'ils ne croyaient, et Jean dit à ses camarades: «Pourvu que nous
+fassions nos frais.--Il faudra prendre très-cher,» dit Gervais.
+
+Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de
+toile. Enfin les achats terminés, on cherche l'endroit où l'on
+s'établira. «Ne nous mettons pas trop en vue,» dit Démar. «Je crois
+qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosité.--Mais, si
+on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.--Bah! il n'y a pas
+de mal à faire voir un monstre qui n'est pas méchant. Tiens, voilà une
+place superbe, il faut y bâtir notre maison.»
+
+Les pieux sont plantés. La toile est coupée en plusieurs morceaux, puis
+étendue par-dessus. Enfin la baraque est achevée tant bien que mal. On
+peut y tenir à peu près dix personnes en se gênant beaucoup. Deux
+grands pieux, placés dans le fond, doivent servir de point d'appui à
+Gervais; on ne voit dans l'intérieur de la maison que par le jour qui
+pénètre à travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu'à demi, mais les
+jeunes gens pensent que cela ne nuira pas à leur curiosité.
+
+Gervais est affublé comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir
+la tête en bas une heure d'avance, il est convenu que Démar ne laissera
+entrer du monde qu'après avoir frappé dans ses mains pour avertir ses
+camarades de se mettre en mesure. Tout étant disposé, Démar sort de sa
+baraque en passant par-dessous la toile, et, armé d'une baguette, se met
+en devoir d'attirer les curieux, en criant:
+
+«Venez voir un être extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux
+têtes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et
+dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus
+surprenant, c'est qu'il parle de préférence avec sa tête d'en bas.
+Entrez, ne vous gênez pas, il y a encore de la place, il n'en coûte que
+dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront
+que demi-place.»
+
+Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Démar
+crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point
+de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans,
+et ceux-ci s'éloignent en disant: «Ah! beau spectacle! ma fine!... ils
+n'ont pas seulement une petite peinture à la porte.
+
+»--Il paraît que ça va mal,» dit Jean à Gervais, qui est obligé de
+rester couché à terre, parce que ses pieds sont entortillés dans sa
+redingote.
+
+«Entrez donc, messieurs, entrez donc,» crie Démar à quelques paysans qui
+s'arrêtent pour l'écouter. «Combien ça coûte-t-il pour voir ton
+monstre?» dit l'un d'eux. «--Dix sous par personne, pas davantage.--Dix
+sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens
+et des ours pour deux sous.--Oui, mais un homme à deux têtes!--Ça ne
+peut pas être plus beau qu'un ours.»
+
+Les paysans s'éloignent et Jean crie à travers la toile: «Démar, baisse
+ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais
+pour cinq sous.»
+
+Démar aperçoit quelques curieux qui approchent. Il débite la phrase de
+rigueur et termine en disant: «On verra aujourd'hui l'homme à deux têtes
+pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si
+nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que
+nous fassions nos frais, et que notre monstre nous coûte horriblement à
+nourrir.»
+
+Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Démar et paraissent tentés
+d'entrer. «Je n'ai jamais vu de monstre,» dit l'homme; «je ne voudrais
+pourtant pas mourir sans en voir un, ça doit être gentil.--Un homme qui
+a deux têtes!» dit la femme, «c'est ben étonnant... et vous dites,
+monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?--Précisément.--Celle
+d'en haut comment donc est-elle placée?--Tout comme les nôtres.--Et
+celle d'en bas, à quel endroit est-elle?--Ah! c'est là
+l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.--Entrons, ma femme....--Ah!
+un instant... est-il méchant vot' monstre.--Il est doux comme un agneau,
+il chante même quand on le désire.--Allons... eh ben... comben
+est-ce?--Dix sous pour vous deux...--C'est ben cher.--C'est au plus
+juste.--Paie-t-on avant d'avoir vu?--Oh! c'est de rigueur.--Eh ben, not'
+homme, qu'en dis-tu?--Oui, j'voulons voir ça, ça nous amusera et j'en
+parlerons cheux nous.»
+
+Le vieux paysan donne ses dix sous à Démar en disant: «Par où donc
+entre-t-on, je ne vois pas de porte?--Par dessous... On lève un peu la
+toile; mais attendez que je donne le signal, sans ça notre monstre
+serait peut-être endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand
+il dort, il cache ses têtes sous ses épaules, comme les serins.»
+
+Démar frappe dans ses mains. Aussitôt Jean fait mettre Gervais sens
+dessus dessous et s'assure que la tête de carton est solide. Dans ce
+moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se
+frottent les yeux pour y voir clair.
+
+«Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc?» dit la femme, «on n'y voit
+presque pas!--Voyez, messieurs et dames, voici l'homme à deux têtes qui
+est devant vous,» dit Jean en se plaçant entre le public et Gervais.
+
+«Ah! je commence à y voir,» dit le paysan; «tiens, ma femme, tiens, v'là
+le monstre...--Ah! Dieu! mon homme, que sa tête d'en haut est laide...
+comme il a les yeux fisques!...--Regardez celle d'en bas,» dit Jean,
+«c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de
+préférence...--Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plaît.
+
+»--Parle!» dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. «J'étouffe,»
+murmure celui-ci, qui commence à devenir pourpre.
+
+«Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur?» demande la paysanne. «--Il a dit que
+vous étiez très-belle femme.--Tiens, il n'est pas trop bête, ce
+monstre!--On nous a dit qu'il chantait,» dit le paysan. «Faites-lui donc
+chanter une petite chanson.
+
+»--Veux-tu chanter?» dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci
+lui souffle dans l'oreille: «Non, sacrebleu! je veux me relever...
+Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.
+
+«--Allez vous-en bien vite!» dit Jean en repoussant le vieux paysan et
+sa femme, «il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.
+
+»--Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...»
+
+Et les deux villageois se jettent à terre pour passer par-dessous la
+toile, et Jean les pousse par derrière pour les faire sortir plus vite,
+parce que Gervais a quitté la position perpendiculaire.
+
+Le vieux paysan et sa femme sortent à quatre pattes de dessous la maison
+de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure
+bouleversée; Démar, qui est alors entouré de jeunes villageois, aide le
+mari et la femme à se relever en leur disant:
+
+«N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre
+argent?
+
+»--Ah! oui,» dit la paysanne en se relevant; «il est gentil votre
+spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!...
+il nous a fait une fameuse peur!...--C'est curieux!» dit le mari, «oh!
+oh! pour ça, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour
+ben de l'argent!...--Pourquoi donc cela?--Pardi, demandez au cornac ce
+que vot' homme à deux têtes voulait faire de nous? Si nous ne nous
+étions pas sauvés ben vite, il nous mangeait, rien que ça!»
+
+Démar tâche de contenir son envie de rire, en répondant: «C'est
+singulier!... c'est qu'il était dans un de ses mauvais momens, mais
+c'est fort rare.
+
+»--Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprès de c'te
+maison de toile,» dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le
+vieux couple s'éloigne en se disant: «Jarni! j'pouvons nous vanter
+d'avoir eu fièrement peur pour nos dix sous!...»
+
+Les villageois, qui se sont arrêtés devant la baraque, ont entendu une
+partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique
+leur curiosité; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas
+payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Démar consent à les laisser
+entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Démar donne le
+signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse
+sous la toile.
+
+Les villageois, en se relevant, commencent par murmurer du peu de
+clarté qui pénètre sous la toile, «Pourquoi donc que tu n'as pas éclairé
+ton monstre?» dit l'un d'eux à Jean. «Est-ce que tu veux nous montrer
+des chats pour des tigres?»
+
+Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin
+possible de Gervais, en disant: «Voilà l'homme à deux têtes, messieurs;
+attachez-vous à la tête du bas, c'est la plus étonnante.»
+
+Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air soupçonneux;
+l'un d'eux dit à Jean: «Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni
+sa bouche par en haut, ton homme?--Il est venu au monde comme ça,
+messieurs, je n'en sais pas davantage...
+
+»--Ah ça, dites donc, vous autres, ça m'a l'air d'une frime,» dit un
+second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche à le repousser en
+lui disant: «N'approchez pas si près, messieurs; il est quelquefois
+méchant.
+
+»--Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... Ça n'a jamais été
+une tête, ça!...»
+
+Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigué d'être renversé, dit à
+demi voix: «Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir
+comme ça...»
+
+Mais les villageois ne sont pas disposés à s'en aller, et pendant que
+Jean fait son possible pour les empêcher de toucher la tête de carton,
+Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette
+chute la tête postiche se détache et roule avec la perruque aux pieds
+des villageois.
+
+«Ah! voyez-vous la subtilité!... c'est une tête de carton, ce sont des
+fripons,» s'écrient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal,
+se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais
+à terre en lui disant: «Ah! méchant polisson! tu fais le monstre pour
+attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre à te faire deux
+têtes.»
+
+Gervais fait ce qu'il peut pour se débarrasser les pieds de dedans la
+redingote, mais avant d'y parvenir il est rossé par les villageois.
+Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la
+baraque pour dire à Démar de venir à leur secours, et ne l'a pas trouvé,
+imagine un expédient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux
+qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant
+qu'ils cherchent à se dépêtrer de dessous la toile, Jean apercevant la
+tête de Gervais, le tire par les épaules, l'aide à sortir et se sauve
+avec lui du côté des champs.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+UN AUTRE TOUR DE DÉMAR.--LA FAMILLE DU LABOUREUR.
+
+
+On court bien dans l'âge où les barres, le ballon et les cerfs-volans
+sont nos plus douces récréations. Jean et Gervais étaient sortis de
+Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus à se
+débarrasser de la maison de toile.
+
+Jean voulait s'arrêter, mais Gervais courait toujours, la peur lui
+donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperçurent
+quelqu'un qui courait aussi devant eux.
+
+«Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu,» dit Gervais. «--Eh
+non,» dit Jean, «c'est Démar, je le reconnais bien.»
+
+C'était en effet Démar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous
+la toile, avait jugé prudent de s'éloigner sans attendre ses compagnons.
+
+Les jeunes gens, s'étant rejoints, s'arrêtent enfin derrière des taillis
+pour reprendre haleine.
+
+«Te voilà donc,» dit Jean à Démar, «tu nous as laissés dans l'embarras
+sans t'inquiéter comment nous en sortirions!...--Pourquoi ne savez-vous
+pas bien jouer vos rôles?--C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir
+les pieds en l'air!--Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps
+comme ça, et puis être rossé ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais
+je refais le monstre!...--Moi, je me suis sauvé le premier, parce
+qu'ayant reçu l'argent je ne voulais pas le rendre.--A propos, voyons la
+recette, combien avons nous fait?--vingt-deux sous en tout.--C'est
+gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a coûté la perruque que
+nous avions mise sur la grosse tête!...--Quand je disais que nous ne
+ferions pas nos frais...--Et la maison de toile qui est restée au
+pouvoir des paysans!--C'est ta faute, Jean, avec ton idée de nous faire
+montrer une curiosité!--Ma foi! messieurs, on ne réussit pas toujours,
+nous serons peut-être plus heureux une autre fois.--Oui, mais ne comptez
+pas sur moi pour faire la bête!» dit Gervais en se frottant les reins.
+«Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si près du
+théâtre de nos exploits.»
+
+Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrêtent que dans
+le petit village de Boissy-le-Châtel qu'ils aperçoivent devant eux.
+Après s'y être reposés quelque temps, ils jugent prudent de s'éloigner
+encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais paraît
+souffrir, Démar est rêveur, et Jean se dit tout bas: «Ah!... j'étais si
+bien avec mes parens!... Mon père m'avait enfermé, c'est vrai; mais, au
+fait, je méritais bien d'être puni pour m'être grisé... Et certainement,
+ma mère ne m'aurait pas laissé long-temps au pain et à l'eau.»
+
+On arrive à la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de
+chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allégé la
+bourse: Jean ne possède plus qu'une vingtaine de francs, et il déclare
+fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Démar lui rit au nez,
+et Gervais répond: «En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!»
+
+Les jeunes gens entrent dans un méchant cabaret; ils soupent avec une
+omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde où on leur
+offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe à se disputer au
+lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout
+lorsqu'on l'a méritée.
+
+Le lendemain, après le déjeuner, Jean paie le dépense; malgré leur
+sagesse, elle se monte, avec le coucher, à sept francs; et Jean dit à
+ses compagnons: «avec toute notre économie, et en dînant mal, les vingt
+francs n'iront pas loin.--Alors, il vaut autant bien dîner,» dit
+Gervais.
+
+Démar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la
+maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un
+banc près d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce
+voyageur annonce la confiance et la bonhomie; à peine entré, il entame
+la conversation avec toutes les personnes qui sont près de lui et
+commence par leur conter ses affaires.
+
+«Allons-nous-en,» dit Jean, «que faisons-nous ici?--Ma foi, je suis
+fatigué,» dit Démar, «rien ne nous presse... Restons encore, j'espère
+que ce ne sera pas pour rien...--Comment?»
+
+Démar ne veut pas en dire davantage; il s'étend sur un banc en fumant
+une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est
+derrière la maison; quelques tables placées sous des arbres, annonçaient
+que les voyageurs pouvaient venir s'y rafraîchir. Ils étaient depuis un
+quart d'heure dans le jardin, lorsque Démar vient les rejoindre. Sa
+figure a une expression singulière: il jette de fréquens regards
+derrière lui, et semble très-agité.
+
+«Que diable viens-tu donc de faire?» dit Jean qui est frappé du trouble
+de Démar. «--Une bonne espièglerie,» répond Démar à voix basse et en
+regardant encore derrière lui. «--Qu'est-ce donc?--Chut!... Parlez
+bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un
+bon tour à cet imbécille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais
+qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en
+vois pas...--Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...--Non,
+non!... Attendez!...» dit Démar en arrêtant Jean qui est prêt à
+retourner vers la maison; «Je ne voudrais pas repasser par-là... Si cet
+imbécille s'était aperçu... Cependant il déjeune, et
+j'espère...--Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?...
+Parle...--Réjouissez-vous, nous sommes en fonds!... Nous allons nous
+amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce
+porte-feuille!...
+
+»--Ah! mon Dieu!» s'écrie Jean, frappé d'une idée subite, «achève, ce
+porte-feuille... à qui est-il?--Il était à ce voyageur qui parlait à
+tout le monde. Après votre départ je me suis approché de lui... il m'a
+offert de boire un coup, j'ai accepté, alors nous avons causé...
+L'imbécille a voulu défaire sa valise pour me montrer les emplettes
+qu'il porte à sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille écus à
+Coulommiers, puis il a tiré son porte-feuille pour y chercher une
+adresse; après l'avoir refermé, il a cru le mettre dans sa poche et l'a
+laissé tomber sous le banc; aussitôt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai
+admiré les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin,
+j'ai ramassé le porte-feuille sans qu'il s'en aperçût, et, lui disant
+adieu je l'ai laissé à table...--Malheureux! c'est un vol,» dit Jean, en
+regardant Démar avec indignation.--«Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi
+cet imbécille laisse-t-il tomber son porte-feuille...--Tu l'as vu tomber
+de ses mains, tu devais le lui rendre...--Ah ben! par exemple! pas si
+bête, n'est-ce pas, Gervais?
+
+»--Dam'!» répond Gervais, «au fait... puisque ce porte-feuille était à
+terre... il me semble que nous pouvons...--Il faut le rendre, vous
+dis-je! Démar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnête homme... cela
+te porterait malheur. Tu appelles une espièglerie prendre le
+porte-feuille d'un voyageur!--Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le
+ramasser.--Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme
+s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon
+Dieu! nous serions arrêtés comme des voleurs...--Bah! bah!... tu vois
+tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.--Eh bien! je
+vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous
+arrêter...»
+
+Démar et Gervais se retournent; et, à travers les arbres qui les
+cachent, aperçoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le
+jardin, et se sont arrêtés à l'entrée d'une allée, regardant autour
+d'eux et paraissant chercher quelque chose.
+
+La tête de Méduse semble avoir pétrifié Démar; il devient blême et
+demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui
+est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est glissé sur-le-champ sous
+une table qui est près d'eux; mais Jean, qui frémit à l'idée d'être
+arrêté comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche
+rien, s'éloigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et,
+sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son
+action, s'élance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut,
+saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait près d'une lieue
+sans s'arrêter et sans regarder derrière lui.
+
+N'en pouvant plus, Jean s'arrête enfin; il regarde autour de lui: à
+gauche est une grande route, derrière et en face des champs, sur la
+droite, un petit bois. Il écoute: tout est tranquille; quelques
+laboureurs qui travaillent à la terre, quelques villageoises qui
+cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il
+soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le
+fait tressaillir; il croit reconnaître les pas des gendarmes qui courent
+après lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il était
+coupable!
+
+Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et là s'assied au pied
+d'un bouquet d'arbres. Il réfléchit à ce que vient de faire Démar, et se
+dit: «J'ai bien fait de les quitter: Démar est un voleur, et je ne veux
+pas être l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il
+lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrêtés
+maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que
+c'est moi qui leur ai conseillé de voler ce voyageur... Démar en est
+bien capable!... Et peut-être me cherche-t-on pour m'arrêter aussi;
+j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendît cet argent, on ne me
+croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me
+ramenait à Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fâché de m'être
+fait l'ami de Démar et de Gervais!... Mon père disait que c'étaient de
+bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que
+moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...»
+
+Tout en faisant ces réflexions, Jean s'est étendu sur le gazon. Peu à
+peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort
+profondément.
+
+Il est nuit lorsque Jean s'éveille; il a dormi long-temps dans le bois.
+Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus
+où il est. Enfin, en tâtonnant, il touche les arbres qui ont protégé son
+sommeil; il se rappelle alors les événemens de la journée; il sent aussi
+qu'il n'a pas mangé depuis le matin, et il se lève en se disant: «Il
+faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que
+je trouverai à souper.»
+
+Il ignore entièrement où il est, et ne se souvient même plus par quel
+côté il est entré dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais
+Jean n'est pas poltron: l'obscurité, l'isolement dans lequel il se
+trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte
+d'être arrêté comme complice d'un vol, et cette idée lui fait craindre
+encore de retourner sans s'en douter près de l'endroit d'où il a fui le
+matin.
+
+Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de
+seize ans et demi ne s'accommode pas d'une diète de douze heures. Jean
+se décide à marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne
+lui a pas paru être considérable; il s'avance tenant ses mains en avant
+pour écarter les branches qui s'opposeraient à son passage, et se dirige
+vers les endroits les moins sombres, espérant découvrir un sentier qui
+mènerait à une grande route.
+
+Après avoir marché pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un
+sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une
+lumière frappe ses yeux.
+
+Un sentiment de plaisir fait battre son cœur; il se dirige en doublant
+le pas vers cette clarté, et se trouve bientôt sur la lisière du bois,
+et devant une petite chaumière dont une fenêtre donne sur le sentier
+qu'il a parcouru.
+
+Jean s'arrête devant l'habitation. «Je puis bien frapper là,» se dit-il,
+«c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas à souper et
+peut-être à coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi.
+J'aimerais mieux coucher là que dans un village; j'y serais plus
+tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la
+vue m'a tant bouleversé... Il faut frapper.»
+
+Jean trouve la porte de la chaumière, et frappe légèrement. Bientôt il
+entend marcher, et une voix enfantine lui crie: «Est-ce toi, Jean?»
+
+Le jeune voyageur éprouve un sentiment de surprise, un trouble
+indéfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par
+les habitans de cette chaumière. Cependant la voix qui s'est fait
+entendre est si douce, que, cédant à un mouvement naturel, il répond
+presque aussitôt: «Oui, c'est moi.»
+
+On ouvre la porte: un petit garçon de sept à huit ans, d'une figure
+douce et naïve, paraît sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur,
+s'écrie: «Ah! ce n'est pas Jean!...»
+
+Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve à l'entrée
+d'une chambre pauvrement meublée, et dans laquelle un villageois d'une
+cinquantaine d'années est assis près d'une table, ayant une de ses
+jambes posée sur un tabouret. «Qui est-ce donc?» demande-t-il en
+tournant ses regards vers la porte.
+
+«Monsieur,» dit Jean en s'avançant, «je me suis égaré dans le bois, je
+ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon
+chemin, et à souper si cela se pouvait, car j'ai très-faim... Mais je
+paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.»
+
+Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la
+jeunesse inspirent l'intérêt. «Quand vous n'auriez pas de quoi payer,»
+lui dit-il, «pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non,
+ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais ça
+n'empêche pas d'aimer à obliger.
+
+»--Oh! non, nous ne sommes pas riches,» dit le petit garçon, «surtout
+depuis que notre vache est morte!
+
+»--Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous,
+reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout à l'heure il
+nous arrivera des provisions: j'attends mon fils aîné qui, en revenant
+de sa journée, doit nous en apporter. J'ai cru que c'était lui qui
+arrivait quand vous avez frappé.--Il s'appelle donc Jean?--Oui.--C'est
+comme moi, monsieur.--Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de
+plus pour que vous soupiez avec nous.»
+
+Jean va s'asseoir près de la table; le petit Jacques place devant lui du
+pain bis et du fromage, et le regarde avec curiosité. Pendant que Jean
+mange avec appétit, le villageois lui adresse quelques questions.
+
+«Est-ce que vous allez loin comme ça, jeune homme?--Je vais à Paris,
+monsieur.--Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre
+père?--Non... au contraire, je vais le retrouver.--Ah! Vous étiez allé
+voir queuque parent?--Oui, monsieur...--A Rebais peut-être?--Non!»
+s'écrie vivement Jean, «je n'ai pas été dans cette ville-là!... Est-ce
+loin d'ici, monsieur?--Mais, non, à trois quarts de lieue au plus.
+
+»--Ah! mon Dieu!» se dit Jean, «je n'en suis pas plus éloigné!...
+
+»--Y a-t-il long-temps que vous avez quitté votre père?» reprend le
+villageois. «--Mais... il y a deux mois bientôt...--Vous devez être bien
+impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je
+suis sûr qu'on vous attend tous les jours!...»
+
+Jean baisse les yeux, et répond en balbutiant: «Oh! oui... on
+m'attend.--Papa,» dit le petit garçon en courant près de son père, «moi,
+je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?--Non, mon garçon, tu seras
+comme ton frère Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous êtes les
+appuis de votre père.--Je ne suis pas encore assez grand pour travailler
+aux champs; mais bientôt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que
+je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal à la jambe, il ne faut pas
+que tu te lèves.»
+
+Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur la table le pain
+qu'il tenait: son cœur est trop plein pour qu'il sente encore l'appétit.
+
+«Eh ben! vous ne mangez plus?» dit le villageois. «Dame' ça n'est pas
+ben délicat... mais vous souperez tout à l'heure avec nous... Ah!
+justement on frappe... c'est mon fils sans doute.»
+
+Le petit garçon court ouvrir et s'écrie avec joie: «Oui, c'est mon frère
+Jean!»
+
+Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bâti, mais hâlé par le
+soleil, entre dans la chaumière, tenant d'une main des instrumens de
+labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son père, et
+tirant de sa veste une pièce de cinq francs et de la monnaie, il met
+tout dans les mains du vieillard, en lui disant: «Voilà ce que j'ai
+gagné depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois
+est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journées.»
+
+»--Eh ben, tu ne gardes rien, Jean?» dit le villageois. «--Est-ce que
+j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le
+matin j'emporte pour ma journée!... Je voudrais gagner ben davantage, ça
+serait toujours pour vous, mon père.»
+
+»--Oui, et puis nous pourrions bientôt ravoir une vache,» dit le petit
+Jacques. «--Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voilà un jeune
+voyageur qui sera des nôtres... il retourne à Paris chez ses parens...»
+
+»--Oh! oui, monsieur,» dit Jean en poussant un gros soupir, «et je
+voudrais déjà être auprès d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je
+les ferai demain dans ma journée.»
+
+On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient
+d'apporter. Le père se place entre ses deux fils, et Jean est tout ému
+de l'amitié qui règne entre le villageois et ses enfans. Tout en
+mangeant, le fils aîné dit: «J'ons passé à Rebais aujourd'hui et j'ons
+été témoin de l'arrestation d'un coquin.»
+
+Jean frémit, il est persuadé qu'il s'agit d'un de ses compagnons.
+
+«--Qu'avait-il fait ce coquin-là?» dit le villageois. «--Il paraît qu'il
+s'amusait à mettre le feu dans les fermes...--Le misérable!--Mais on
+était à sa poursuite, les gendarmes l'ont arrêté à Rebais... je l'ai vu
+emmener.--Vous l'avez vu,» dit Jean, «comment était-il?--Mais... c'est
+un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!--Et... on
+l'a arrêté... tout seul?--Oui, il paraît qu'il n'avait pas de
+complices.»
+
+Jean respire plus librement. Il lui serait pénible de penser que ses
+anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper
+s'achève. «Si vous voulez coucher ici,» dit le père de famille, «vous
+aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous
+partagerez. J'étais plus à mon aise autrefois!... mais ben des malheurs
+sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne
+Marie, puis je suis devenu paralysé de cette jambe, ce qui m'empêche de
+travailler; ensuite notre vache est morte, et c'était pour nous une
+grande ressource! mais je ne puis pas me plaindre, puisque mes fils me
+restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais
+quitter leur père, n'est-ce pas, mes enfans?»
+
+»--Oh! jamais! jamais!» disent en même temps les deux fils du laboureur
+en enlaçant celui-ci dans, leurs bras. «Est-ce que ce n'est pas un
+devoir et un plaisir de rester avec toi?...--Et qui donc te
+soutiendrait,» dit le petit Jacques, «à présent que tu peux à peiné
+marcher, si nous te laissions tout seul?... Ça serait joli, qu'un autre
+que nous vînt donner le bras à not' père.»
+
+Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses
+deux fils, et Jean ne cherche pas à retenir les pleurs que lui
+arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.
+
+Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumière se
+jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils aîné du
+laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupières; trop de
+pensées agitent et son cœur et son esprit; il se reproche sa fuite, il
+pense au chagrin que doivent éprouver ses parens, à la manière dont il a
+payé leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle différence entre sa
+conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces
+villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces idées le
+troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose
+paisiblement à son côté, il se dit: «Retournons près de ma mère, et je
+dormirai aussi tranquillement que lui.»
+
+Le jour paraît enfin, et les habitans de la chaumière sont matinals. On
+déjeune; le fils aîné prend la pioche, la bêche, embrasse son père et va
+à ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il
+voudrait donner tout ce qu'il possède au maître de la chaumière, et
+celui-ci ne consent à recevoir que fort peu de chose. Mais le petit
+Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour
+aller à Paris, et, arrivé à l'endroit où il n'a plus besoin de guide,
+Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: «Donne cela à
+ton père, ce sera pour vous aider à ravoir une vache... moi je n'ai plus
+besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai
+pas fait que des sottises avec l'argent de ma mère.»
+
+Le petit garçon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et
+retourne à sa chaumière en criant: «Nous aurons une vache! c'est pour
+avoir une vache!»
+
+Jean plus content de lui que la veille, se met gaîment en marche,
+demandant de temps à autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il
+suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrêter, puis il mange
+dans un cabaret les dix sous qu'il a gardés pour son voyage: il lui
+reste encore près de sept lieues à faire, mais il a du courage et de
+bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il
+y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.
+
+Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue
+Saint-Paul. Il éprouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il
+approche de la demeure de ses parens, et il s'arrête en se disant:
+
+«Si on allait me recevoir mal, me renvoyer?» Il songe alors à son
+parrain Bellequeue qui a toujours été le médiateur entre lui et son
+père, et dont il connaît l'extrême indulgence. «Allons d'abord le
+trouver,» se dit-il, «il me pardonnera, il ira prévenir ma mère, et il
+apaisera la colère de mon père.»
+
+Enchanté de cette idée, Jean court frapper à la maison où loge son
+parrain.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LA MAISON PATERNELLE.--JEAN EST UN HOMME.
+
+
+Depuis que Bellequeue a quitté les beaux-arts (car on sait que
+maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une
+petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthèse madame Durand n'a
+point paru satisfaite. Bellequeue est resté garçon, et quoiqu'il
+conseille toujours à ses amis de se marier, il n'a pas jugé convenable
+de suivre lui-même les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en
+marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable près des belles, s'est
+amassé mille écus de rentes; avec cela un garçon peut vivre très-bien,
+même lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa
+cinquante-troisième année, était bien conservé: son teint avait pris une
+nuance un peu plus foncée, surtout du côté du nez, mais il avait
+toujours les dents blanches et les lèvres vermeilles; sa coiffure,
+qu'il n'avait point changée, était constamment soignée; il ne se servait
+que de pommade superfine et de poudre parfumée, enfin il était dans sa
+mise d'une extrême propreté, et son chapeau à trois cornes était aussi
+luisant que sa chaussure frottée au cirage anglais. Bellequeue pouvait
+donc encore faire le galant sans paraître ridicule; mais s'il courtisait
+les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en était pas moins rangé dans
+sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures;
+on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder
+lorsqu'il se dérangeait.
+
+Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, était une brune assez piquante;
+ses yeux un peu petits étaient d'une extrême vivacité, et son nez, que
+les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son maître assurait
+être à la Roxelane, donnait quelque chose de comique à sa figure déjà
+passablement éveillée. Mademoiselle Rose était mise plutôt en femme de
+chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers
+de soie; sa taille était serrée dans un étroit corset, et elle mettait
+avec beaucoup de grâce une petite _tournure_; enfin les mauvaises
+langues du quartier, scandalisées du ton et de la toilette de
+mademoiselle Rose, assuraient qu'elle était entrée chez M. Bellequeue
+pour _tout faire_, et qu'elle s'était fait annoncer ainsi dans les
+Petites-Affiches. On avait plaisanté le vieux garçon, on avait été
+jusqu'à dire qu'un homme qui avait des mœurs ne devait point prendre une
+bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Bellequeue
+n'avait point écouté tous ces propos, il avait pensé qu'à l'automne de
+sa vie un homme doit pouvoir faire ses volontés, qu'on peut avoir des
+mœurs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante
+de cinquante; qu'il est plus agréable en rentrant chez soi d'y trouver
+un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait
+honneur à son maître; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour
+ses voisins; bref, il avait gardé la jeune fille, et il avait bien fait.
+
+Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait ôté son habit noisette,
+passé sa robe de chambre de basin, et commencé avec Rose une partie de
+dames, jeu auquel la jeune bonne était encore assez novice, ne concevant
+jamais qu'une dame couverte pût être prise; mais son maître avait de la
+patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller à dame,
+lorsqu'on sonna avec violence.
+
+«Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela?» dit
+mademoiselle Rose. «--Il est certain que c'est un peu sans façon,» dit
+Bellequeue; «va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais à dame,
+nous reprendrons le coup.--Je vais joliment arranger les sonneurs;» dit
+mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.
+
+Mais Rose n'a pas le temps de gronder; à peine a-t-elle ouvert la porte
+que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui
+se trouvent sur son passage, pénètre dans la chambre de Bellequeue et
+lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnaître.
+
+«C'est moi, mon parrain,» s'écrie Jean. «--Ah! mon Dieu!... c'est
+lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse!
+Le voilà donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A
+la vérité, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas
+retrouvé! mais te voilà... L'enfant prodigue est de retour... Nous
+allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garçon.»
+
+Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle
+Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est
+chez Bellequeue, elle a déjà eu occasion de le voir souvent.
+
+Cependant Jean, qui est harassé de fatigue, s'est débarrassé des bras de
+son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: «Ouf! je n'en puis
+plus.
+
+»--En effet, tu m'as l'air bien fatigué, mon garçon.--Et comme monsieur
+Jean est couvert de poussière!» dit Rose. «--Tu viens donc de bien
+loin?--J'ai fait treize lieues aujourd'hui.--Treize lieues! ah! mon
+Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes
+pointes, j'espère?--J'ai presque constamment couru!...--Pauvre garçon...
+comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas,
+Rose?--Certainement, M. Jean est un homme à présent.--Mais tu dois avoir
+besoin de prendre quelque chose?--Je crois bien, je meurs de faim et de
+soif...--Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce
+qu'il y a... ce qui reste du dîner... Je vais moi-même... attends, tu
+auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de montée.»
+
+Mademoiselle Rose court d'un côté, Bellequeue de l'autre; en un instant
+un couvert est mis, et chargé de viandes froides, de fruits et de
+bouteilles. Bellequeue veut lui-même verser à son filleul, il se met à
+table et trinque avec lui.
+
+«A ta santé, Jean, à ton heureux retour!...--Merci, mon parrain. Mais
+parlez-moi de mes parens, de ma mère... on a été bien en colère contre
+moi, n'est-ce pas?... Je vois bien à présent que j'ai eu tort... Mais
+pour en être convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis
+étaient de mauvais sujets, oh! de très-mauvais sujets. Je le sais
+maintenant... mais alors je ne le croyais pas.
+
+»--Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit être fini,» dit
+Bellequeue, «buvons à l'oubli de ta faute.--Oui, mon parrain.
+
+»--Prenez garde, monsieur,» dit Rose en tirant son maître par le pan de
+son habit, «vous allez vous faire mal, songez que vous avez déjà
+dîné.--Oui, Rose, soyez tranquille... je me modérerai. Mais je suis si
+content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon
+garçon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de
+partir, tu avais prévenu quelqu'un... Comme les voyages forment les
+jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?
+
+»--Et ma mère, elle se porte bien?» dit Jean. «--Très-bien, mon ami...
+Comme elle va être contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions
+de toi tous les jours!--Et mon père, croyez-vous qu'il me grondera
+beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui
+parlerez pour moi?»
+
+Bellequeue ne répond rien, il échange un coup d'œil avec Rose, et son
+front se rembrunit.
+
+«Vous ne me répondez pas,» dit Jean. «Est-ce que vous pensez que mon
+père ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?
+
+»--Ce n'est pas cela, mon ami,» dit Bellequeue avec embarras. «Mais je
+ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton départ... il s'est passé
+bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es
+parti?--Eh bien! que s'est-il donc passé?--Mon garçon... il faut dans ce
+monde s'attendre à tout!... c'est une maxime dont on doit se pénétrer
+afin de ne s'étonner de rien.--Mais enfin, mon père? que lui est-il donc
+arrivé?...--Il est mort, il y a un mois!...--Il est mort!... ah! mon
+Dieu!... c'est moi peut-être qui suis cause!...--Non... oh! non, mon
+garçon, calme-toi. Ton père t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton
+absence bien plus philosophiquement que ta mère; il disait tous les
+jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enragée, ça lui
+fera du bien, ça le corrigera, et j'espère qu'il reviendra plus docile.
+Mais il y a un mois un coup de sang l'a emporté en un instant, quoi
+qu'il bût tous les matins quelque chose pour éviter ces
+accidens-là!...--Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas été près
+de lui à ses derniers momens; voilà la punition de ma faute!... mais
+elle est bien cruelle.
+
+»--Allons, Jean, calme-toi... C'est très-bien de pleurer ton père, tu le
+dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi,
+Rose...
+
+»--Oui, monsieur... Ça me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.--Je
+conçois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux
+conserver ma fermeté. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame
+Durand en lui ramenant son fils.--Oui, vous avez raison, mon parrain,
+allons trouver ma mère.»
+
+Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder à
+aller consoler sa mère. On arrive bientôt chez madame Durand. La
+boutique est fermée, car il est déjà tard; mais Catherine vient ouvrir,
+elle pousse un cri de joie en voyant son jeune maître, et quoiqu'on lui
+recommande de se taire, elle court à sa maîtresse en disant: «Le voilà,
+madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramène.»
+
+Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte
+aussi vite qu'elle, et il est bientôt dans les bras de sa mère qui
+l'embrasse bien tendrement.
+
+«Le voilà,» dit Bellequeue, «je vous avais bien dit que je vous le
+ramènerais... Il est corrigé, oh! il sera sage maintenant; il me l'a
+promis.»
+
+Madame Durand n'avait pas besoin de cette assurance pour pardonner à
+son fils; mais Jean, en lui témoignant le chagrin qu'il éprouve de la
+mort de son père, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin
+quand les premiers momens donnés à la tendresse, à la surprise, sont
+passés, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit
+tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce récit. Jean conte tout, hors
+le dernier tour de Démar, qui l'a déterminé à quitter ses compagnons; un
+reste d'amitié pour ses anciens camarades le porte à cacher une faute
+qui, si elle était connue, couvrirait de honte leurs parens. «Nous nous
+sommes querellés,» dit-il, «et je les ai quittés... Depuis long-temps
+d'ailleurs, je sentais que je devais revenir près de vous.»
+
+On n'en demande pas davantage à Jean; on le croit, on l'embrasse encore,
+et après avoir ainsi réinstallé son filleul dans la maison de ses
+parens, Bellequeue retourne chez lui, enchanté de sa soirée.
+
+Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son père,
+et sa mère, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: «Je savais bien,
+moi, que ce n'était pas un mauvais garçon.»
+
+Toute la famille est bientôt instruite du retour du jeune Durand. Mais
+personne ne vient en féliciter sa mère, parce que tous ses parens
+l'ayant blâmée de son extrême faiblesse, madame Durand s'est fâchée avec
+eux. «Il fera bientôt quelque nouvelle escapade,» disent les Renard. «Il
+ne saura jamais un état,» dit Fourreau. «Il ne sera jamais aimable avec
+les demoiselles,» dit la cousine Aglaé. «Il ne dansera jamais bien,» dit
+Mistigris.
+
+Madame Durand s'inquiète peu de ce que disent ses parens. Son fils est
+revenu, c'est tout ce qu'elle désirait. Madame Moka vient voir le jeune
+étourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie à madame
+Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son
+fils, et lui répondant tout en savourant la liqueur: «Il _revinssera_,
+madame, j'en _suimes_ assurée.» Quant à madame Ledoux, elle n'est pas
+fâchée non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble à l'un de
+ses trois maris ou de ses quatorze enfans.
+
+Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste
+souvent près de sa mère. La bonne madame Durand est même alarmée de
+l'extrême sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est
+la première à l'engager à se donner un peu de distraction. De son côté,
+Jean engage sa mère à quitter le commerce et à jouir d'un repos qu'elle
+a bien gagné. Comme son fils est décidé à ne point faire un herboriste,
+madame Durand consent à vendre son fonds. Grâce aux soins et aux
+démarchés de Bellequeue qui se charge de cette négociation, le fonds est
+bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des économies;
+un an après la mort de son époux, Madame Durand se retire du commerce
+avec six mille livres de rentes.
+
+Jean, en ayant à peu près autant par ce que lui a laissé sa marraine,
+madame Durand dit à tout le monde: «Mon fils aura un jour douze mille
+livres de rentes; avec cela, sa figure et ses qualités, il peut épouser
+une duchesse.»
+
+Jean, qui a près de dix-huit ans, est en effet un assez joli garçon;
+mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement
+distinguée; habitué à fréquenter les tabagies, à préférer les
+guinguettes aux salons, et la société d'une grisette à celle d'une dame
+du monde, Jean a des manières de mauvais ton; il n'est pas grossier,
+mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un
+compliment à une femme, mais il mêle souvent des jurons énergiques dans
+sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour être aimable,
+Jean dit: «Il faut qu'on me prenne comme je suis!» Et sa mère lui
+répond: «Tu es très-bien comme cela, mon garçon.»
+
+Jean, qui ne cherche pas à plaire, et déteste les fats, ne conçoit pas
+que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit
+quelquefois: «Mon ami, on peut soigner sa mise sans être fat; il n'y a
+pas de mal à avoir du goût, à placer ses cheveux avec grâce... Ce n'est
+pas être coquet que de tenir à ce que notre habit soit bien fait et
+notre pantalon bien taillé.--Bah!» répond Jean, «pourvu qu'un homme soit
+propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?»
+
+Enfin Jean qui ne connaît rien en littérature, en musique et en
+peinture, qui n'a aucun talent d'agrément et aucune science utile, dit
+encore: «Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin
+de savoir tout cela?» Et la bonne madame Durand lui répond: «Non
+certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout
+sans avoir rien appris.»
+
+ * * * * *
+
+En revanche, Jean est très fort au billard, il y passe une partie de ses
+journées; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs
+faire assaut avec des jeunes gens de son âge; quelquefois il emmène
+Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le
+spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps à la même place; il
+ne sait pas ce que c'est que faire la cour à une dame, mais il aime à
+rire près d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans façon.
+
+ * * * * *
+
+Tout en allant dîner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie
+de le rendre plus galant. «Tu as une jolie voix, mon ami,» lui dit-il,
+«mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons à boire, et
+tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est
+toujours mise avec négligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes
+pas de grâce en marchant.--La liberté, mon parrain, je ne connais que
+ça,» dit Jean. «--Sans doute, mon garçon, c'est très agréable de ne
+faire que ses volontés; mais ça n'empêche pas de boucler ses cheveux
+proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits
+airs tendres, que des refrains à boire qui font trembler les
+vitres.--Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces
+romances qui font dormir ceux qui les écoutent... On se donne un air
+mignard, on fait des yeux languissans...--Mon ami, cela ne déplaît pas
+aux dames.--J'en suis fâché, mais je ne saurai jamais faire tout cela...
+Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! Ça m'est bien
+égal.--Si tu étais amoureux tu ne dirais pas cela.--Amoureux!... Ah! je
+vous assure que je n'en serais pas plus bête. D'ailleurs, je l'ai déjà
+été trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie poussé de gros
+soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis
+tout de suite à la personne: Savez-vous que vous êtes, sacredieu! jolie;
+foi d'honnête homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne
+cours pas après elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous
+sommes bientôt d'accord.--Mon ami, c'est que tu as toujours adressé tes
+hommages à de petites ouvrières... à des grisettes.--Est-ce que ce ne
+sont pas des femmes comme les autres?--Si... c'est-à-dire ce sont des
+femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.--Ah! si
+elles exigeaient quelque chose, ça ne me plairait plus.--Et tu crois,
+que tu as été amoureux, mon cher Jean?--Mais il me semble que oui.--Pas
+du tout, ce n'est pas là de l'amour.--Que ce soit ce que ça voudra, je
+ne veux pas faire l'aimable autrement.»
+
+Bellequeue, en rentrant chez lui, dit à Rose: «Jean est un beau garçon,
+brave, honnête, bien taillé; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir
+un peu la rudesse de son ton et de ses manières; alors il ne lui
+manquerait plus rien. S'il voulait seulement me prendre pour modèle
+dans la manière de saluer une dame, d'offrir son bras...»
+
+»--M. Jean, est très-bien comme cela,» répond Rose; «sa franchise fait
+excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de désagréable, il est
+très-beau garçon et point fat, ça ne l'empêchera pas de plaire. Ah! s'il
+vous écoutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empressé avec
+toutes les femmes, qu'il serait toujours à sourire à l'une, à offrir son
+bras à l'autre...»
+
+»--Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me présente avec grâce,
+mais voilà tout.--Je sais très-bien comment vous vous présentez,
+monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les
+saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il
+deviendra assez tôt perfide et trompeur.»
+
+Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se
+regarde dans la glace en se disant: «Elle devient terriblement
+jalouse!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LA PETITE BONNE.--PROJETS DE BELLEQUEUE.
+
+
+Le temps s'écoulait; Jean avait passé ses dix-neuf ans. Il s'était lié
+avec plusieurs jeunes gens de son âge, mais il les regardait comme des
+connaissances, plutôt que comme des amis; le souvenir de Démar et de
+Gervais lui faisait craindre de donner son amitié à des gens qui n'en
+auraient pas été dignes; dans ses compagnons de dîner, de jeux, de
+plaisirs, il voulait de bons enfans, sans façons, et ronds comme lui;
+mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse.
+Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces
+gens qui passent leur temps à s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont
+pas délicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs
+penchans.
+
+Cependant Jean était souvent encore dupe de son bon cœur. On lui
+empruntait de l'argent, et il ne savait pas refuser; il aimait à
+obliger, et quand on lui faisait le récit de quelque infortune nouvelle,
+il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.
+
+Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il
+rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait
+chez un traiteur ou dans un café, faisant sauter le champagne ou buvant
+du punch, l'infortuné dans les mains duquel il avait vidé sa bourse le
+matin. Alors Jean jurait après les hommes, et revenait trouver
+Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait joués. «Mon cher
+ami,» lui répondait Bellequeue, «je t'ai déjà dit que tu allais trop
+vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le
+monde il ne faut guère céder qu'au second ou au troisième, sous peine
+d'être souvent dupe des apparences.--Mon cher parrain, qu'est-ce que
+vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit
+qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai;
+je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel.
+J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire à un fripon qui
+ne me rend rien, ou à un drôle qui s'est moqué de moi, pouvais-je
+deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai
+par le rosser pour lui apprendre à me voler mon argent.--Alors on te
+mettra en prison pour avoir rossé un homme.--Il faut donc se laisser
+escroquer, et trouver cela gentil?--Non, mais il ne faut pas céder à
+son premier mouvement de colère, il faut remettre ses pièces entre les
+mains d'un huissier.--Qu'est-ce que c'est que des pièces?--Ce sont des
+titres qui prouvent qu'on te doit.--Est-ce que j'ai des titres, moi?
+Est-ce que quand je prête cinq cents francs à une connaissance, je lui
+dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez être un fripon,
+et ne plus vouloir me payer?--Tu vois bien, mon garçon que, dans le
+monde, toutes ces précautions sont nécessaires.--Le monde!... le
+monde!... il est gentil, il est bien composé ce monde-là!... Je serais
+bien fâché de me donner la moindre peine pour lui.--Mon garçon, ces
+saluts, ces sourires, enfin tout cet échange de politesses que l'on fait
+journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considère
+ceux à qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que
+vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez
+pas.--C'est-à-dire qu'il faut apprendre à être aussi faux, aussi menteur
+que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours
+dire franchement ce que je pense, tourner le dos à ceux qui m'ennuient,
+et prouver à ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La liberté,
+mon parrain, je ne connais que ça.--Je l'aime beaucoup aussi, mon ami;
+mais dans le monde, il y a des libertés qu'on ne doit pas se
+permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras
+quelqu'un de mal coiffé, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce
+serait malhonnête. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne puisses
+pas te retourner, tu te mords doucement les lèvres en souriant, et cela
+te donne un air agréable qui ne peut fâcher personne.--Laissez-moi donc
+tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les
+lèvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de
+lui rire au nez?--C'est l'usage dans le monde, mon garçon.--Au diable
+vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mère le trouve, ça suffit.
+Que ceux à qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme
+à l'épée, au pistolet, au bâton, ou à coups de poing.--Oh! je sais que
+tu es un brave, un luron.--Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.»
+
+Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journée, ne
+trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle
+Rose qui lui faisait un accueil fort agréable, car nous savons que la
+brusquerie, et les manières un peu libres du jeune homme ne déplaisaient
+pas à la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'était point sotte,
+et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis
+le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose
+n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un
+air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fâchât.
+
+Un matin que Jean n'a point trouvé son parrain chez lui, il s'assied
+près de la petite bonne, et lui dit: «Rose, on prétend que je suis
+brusque, impoli même, trouvez-vous cela?--Non certainement, monsieur
+Jean, je vous ai toujours trouvé très-honnête, au contraire. Dame, vous
+êtes jeune, vous êtes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je
+n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!--Ils
+disent encore que je jure à tout propos.--Ah! quel mensonge... et
+d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les
+momens de vivacité, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des
+femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple,
+chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand
+elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-là... ce
+Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y
+fait attention seulement.--On dit que je sens toujours la pipe à une
+lieue de loin.--Eh bien! quel mal de sentir la pipe? ça prouve que vous
+fumez, voilà tout. Moi, j'aime assez cette odeur-là.--Mon parrain
+prétend que je marche mal...--Allons! ne voudrait-il pas vous faire
+marcher comme lui; en choisissant les pavés, et se tortillant comme une
+anguille?--Il dit que je ne suis pas assez soigné dans ma
+toilette.--Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures à
+vous mirer tous les matins? Vous êtes très-bien mis... je déteste les
+fats, moi.--Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut
+savoir y mentir, y faire bonne mine à ceux qu'on n'aime pas.--Voilà de
+jolis conseils!... On veut gâter votre candeur, votre bon naturel.... Ne
+l'écoutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous n'êtes pas assez grand
+pour savoir vous conduire?--Enfin, il dit que je ne sais pas faire la
+cour à une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de
+conquête.--Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire...
+Il me semble que vous êtes assez bien pour... enfin vous êtes d'âge à
+savoir,... et puis ça se devine, ça.»
+
+Soit que mademoiselle Rose eût deviné qu'elle plaisait à Jean, soit que
+celui-ci eût voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la
+conversation s'était prolongée fort long-temps; et il y avait plus d'une
+heure que Jean était chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il
+avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit
+salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.
+
+Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas à un
+sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de
+bien près.
+
+Cependant Jean va gaîment au-devant de son parrain en lui disant: «Je
+vous attendais.--C'est ce que je vois,» dit Bellequeue en se pinçant les
+lèvres, «et y a-t-il long-temps que tu es ici?--M. Jean ne faisait que
+d'arriver,» s'écrie Rose.--Bah! laissez donc» dit Jean, «il y a plus
+d'une heure que je suis là.»
+
+Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il
+lui manque en effet l'usage du monde.
+
+«De quoi causais-tu donc avec Rose?» reprend Bellequeue au bout d'un
+moment. «M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois,» dit Rose.
+«--Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que
+vous étiez fort gentille, Rose.--Ah! c'était pour rire, monsieur.--Non,
+c'était pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand
+vous êtes arrivé.--Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.--Ah! par
+exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voilà comme je la
+tenais...
+
+»--C'est bon,» dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. «Je
+devine comment vous la teniez. Rose, allez à votre cuisine.»
+
+Rose sort, en lançant en-dessous un regard à Jean, pour l'engager à se
+taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.
+
+Bellequeue tâche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.
+
+«Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des mœurs et qu'il
+y avait certaines libertés qu'il n'était pas convenable de
+prendre.--Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?--J'ai chez moi pour
+bonne une jeune fille honnête et sage...--Elle est bien gentille.--Oh!
+gentille... cela dépend du goût!... elle est très-coquette, voilà ce qui
+est certain.--Enfin, elle vous plaît comme cela, puisque vous la
+gardez.--Je ne te dis pas qu'elle me plaît... pourvu qu'elle fasse bien
+son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu
+viennes l'embrasser et lui conter fleurette.--Puisqu'elle ne vous plaît
+pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?--Parce qu'il faut
+des mœurs.--Et les mœurs ne vous empêchent pas de l'embrasser toute la
+journée, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?--Je te répète qu'elle
+est honnête et sage.--Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle
+m'écoute.--C'est égal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas
+convenable.--Ça me convenait pourtant beaucoup.--Mon cher Jean, je t'ai
+déjà dit qu'il ne fallait pas toujours céder à son premier
+mouvement.--Mon cher parrain, je vous ai déjà répondu que je me moquais
+des convenances et que j'aimais à faire mes volontés; voulez-vous venir
+fumer?--Non, merci, je resterai chez moi.»
+
+Jean s'éloigne, et Bellequeue reste seul; il réfléchit et ne semble pas
+d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient près de lui, et il ne
+lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle
+chantonne, enfin elle s'approche de son maître et lui dit d'un ton
+mielleux et en laissant voir ses dents qui sont très-blanches:
+
+«Voulez-vous faire une partie de dames?»
+
+Rose connaît bien son maître; déjà sa colère s'est évanouie, le sourire
+de la petite bonne a quelque chose de séduisant auquel Bellequeue ne
+peut pas résister; cependant il tâche de prendre un air grave en
+répondant: «Rose, je suis très-mécontent de vous.--Pourquoi donc cela,
+monsieur?--Parce que vous permettez à Jean de prendre avec vous des
+libertés... des familiarités.--Il n'a rien pris, monsieur; ne
+croyez-vous pas que M. Jean songe à moi!... lui, qui ne pense pas aux
+femmes.... Attendez, vous êtes un peu décoiffé par-là... que je vous
+refasse cette boucle.--Je sais bien que Jean est un étourdi... qui rit
+et voilà tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?--Oh! vous êtes comme un
+cœur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.--Malgré cela, quand
+mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...--Je
+sais très-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc
+avez-vous été si long-temps dehors ce matin? vous avez été sans doute
+chez la parfumeuse?--Oui, j'y suis entré un moment.--C'est cela, je m'en
+doutais! Quand monsieur est là, il n'en sort plus!...--Rose, vous me
+tirez les cheveux!... vous me faites mal!--Tant mieux!... je devrais
+vous les arracher tous pour vous apprendre à faire moins le galant.
+
+»--Elle est charmante!... elle est très-drôle!» se dit Bellequeue, en se
+plaçant devant le damier. «Malgré cela, je ne voudrais pas que mon
+filleul eût souvent des tête-à-tête avec elle.»
+
+Et tout en poussant ses dames, Bellequeue réfléchit à ce qu'il pourrait
+faire pour que Jean ne pensât plus à Rose. Tout à coup une idée se
+présente, Bellequeue est enchanté, ravi; il se lève brusquement et
+reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.
+
+«Eh ben! vous me laissez là, monsieur,» lui dit Rose. «--Oui, j'ai à
+parler d'affaire à quelqu'un.--Vous n'avez pas achevé la partie.--Nous
+l'achèverons une autre fois.--C'est bien amusant de rester comme ça à
+moitié des choses...--Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de
+quatre.»
+
+En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand,
+où il savait bien alors ne pas trouver Jean.
+
+«Ma chère commère, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en
+s'asseyant près de la veuve de l'herboriste, «d'une affaire
+très-importante et qui vous intéresse, puisqu'il s'agit de votre
+fils.--De mon fils!» dit madame Durand; «parlez, mon cher monsieur
+Bellequeue, lui serait-il arrivé quelque chose?...--Non, non,
+calmez-vous, il est maintenant à fumer ou à jouer au billard, peut-être
+fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien
+d'inquiétant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean,
+c'est son sort futur, et voilà ce dont je veux vous parler.--Comment!
+l'avenir de Jean vous inquiète? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une
+fortune assurée?--Assurée, oui, s'il ne la dépense pas à droite et à
+gauche... Les cafés, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela
+coûte, vous le savez.--Mon fils est d'âge à s'amuser; il faut donc qu'il
+s'amuse.--Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blâme
+pas, mais mon filleul a trop bon cœur, il est trop obligeant; il prête à
+l'un, à l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au café, il paie
+pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.--Cela
+prouve sa sensibilité.--Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne
+faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens
+qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie désœuvrée semble commencer
+à ennuyer Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en
+bâillant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.--C'est vrai, il
+bâille très-souvent, je l'ai remarqué avec peine?... Auriez-vous inventé
+quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?--Je n'ai rien inventé,
+mais j'ai trouvé ce qu'il fallait à Jean... c'est une
+femme.--Comment?--Sans doute, il faut le marier.--Le marier... vous
+croyez?--Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits
+mâles, il en paraît vingt-cinq.--C'est vrai.--On marie des jeunes gens
+plus tôt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera très-bien, cela
+achèvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les
+tabagies, les guinguettes; il ne prêtera plus son argent à tout le
+monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne bâillera plus
+aussi souvent, parce qu'une femme nous donne nécessairement des
+distractions.»
+
+La bonne maman Durand réfléchit quelques instans et dit enfin: «Je crois
+que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire
+qu'un excellent mari.--Excellent, c'est mon avis.--Mais alors il
+faudrait lui trouver une excellente femme!--J'ai son affaire!--En
+vérité!--Tout à l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante,
+je pensais à mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime...
+Cette idée de le marier me souriait depuis long-temps. Tout à coup je me
+sais rappelé la famille Chopard et je me suis dit: Voilà ce qu'il nous
+faut... voilà la femme de Jean! «--Comment! la famille
+Chopard?--Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur
+retiré, vous le connaissez?--Peu, M. Durand ne l'aimait pas.--Ah! parce
+que Chopard, qui est un farceur, disait à ce pauvre Durand qu'il ne
+fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!...
+Pure plaisanterie, Chopard est très-fort sur les calembourgs. Du reste,
+c'est un parfait honnête homme, sa femme est fort gaie, fort
+rieuse!--C'est une grosse bête.--Ça ne fait rien, ce n'est pas sa femme
+que Jean épousera, c'est sa fille, mademoiselle Adélaïde Chopard, fille
+unique, belle femme, bien élevée!... qui faisait déjà de l'eau de noyaux
+à huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de ménage, et
+aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est
+certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins
+dix mille livres de rentes.--Vraiment... vous êtes sûr?...--Oh! je
+connais les Chopard depuis long-temps, j'y dînais deux fois la semaine
+avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en
+paraît vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.--Et
+croyez-vous qu'ils pensent à la marier?--Oui; ils ont refusé
+dernièrement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard
+n'a pas voulu aller demeurer à Picpus; mais je suis certain qu'ils ne
+refuseraient pas mon filleul!--Il faudrait qu'ils fussent bien
+difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?--Oh!
+très-jolie!... une figure carrée, à la grecque, bien proportionnée, un
+peu forte peut-être, mais en prenant de l'âge, ses joues fondront. Ce
+sera une très-belle femme.--Reste à savoir maintenant si Jean voudra se
+marier!--Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage
+qu'il y consentira.--Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir
+heureux et bien marié.--Il faut qu'il épouse mademoiselle Chopard... à
+moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les
+parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que
+vous ne voudriez forcer Jean.--Ils ont bien raison. Il faut d'abord que
+les jeunes gens se conviennent.--Oui, mais pour cela il faut qu'ils se
+voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard à
+dîner.--N'est-ce pas aller un peu vite?...--Quand il s'agit de mariage,
+il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je
+tâterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos
+desseins...--A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!--C'est
+entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est
+le diable pour le faire aller en société, au lieu qu'ici, il faudra bien
+qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune
+personne...--Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrivée
+des Chopard.--Après tout, un dîner n'engage à rien; et si mademoiselle
+Adélaïde ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre à vous
+proposer.--Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je
+m'en rapporte à vous.--C'est convenu, je vous réponds qu'avant peu mon
+filleul sera marié.»
+
+Bellequeue, très-content du succès de son projet, dit adieu à madame
+Durand, et retourne chez lui en se disant: «En mariant Jean avec
+mademoiselle Chopard, je suis sûr qu'il ne viendra plus si souvent chez
+moi les matins, et qu'il ne pensera plus à conter fleurette à ma petite
+bonne.»
+
+C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous
+songeons à nous, avant d'obliger les autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LA FAMILLE CHOPARD.
+
+
+Le lendemain, après avoir terminé sa toilette et engagé Rose à aller
+causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui
+demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard étaient de bonnes gens. Le
+mari aimait à faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un
+vieux bon mot qu'il avait déjà débité cent fois; sa femme riait de
+confiance dès que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui
+arrivait, après avoir ri aux larmes, de demander à son époux ce qu'il
+avait dit. Mademoiselle Adélaïde était idolâtrée de ses parens qui
+n'avaient eu qu'elle. Bien différente de Jean qui n'avait pas voulu
+essayer l'état de son père, la petite Chopard avait montré beaucoup de
+goût pour la distillation; étant toute jeune, elle faisait déjà des
+essais en cerises et en prunes à l'eau-de-vie, et ses parens émerveillés
+avaient voulu envoyer à l'exposition des produits de l'industrie un
+abricot confit par leur fille à l'âge de sept ans; mais l'abricot
+n'avait pas été reçu.
+
+Cependant mademoiselle Adélaïde était un peu capricieuse, un peu
+boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de
+ses parens, c'était une divinité. Elle avait commencé la musique et le
+dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite étudier
+l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref,
+elle avait commencé un peu de tout et ne savait rien, excepté la manière
+de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille
+très-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle
+Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvième année, elle était grande et
+assez bien faite; sa figure quoique forte n'était pas désagréable; ses
+sourcils très-prononcés lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle
+devait un jour être riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient déjà fait
+la cour. Adélaïde se montrait difficile; elle était tellement habituée
+aux adulations, aux éloges, que les complimens de ses adorateurs la
+touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: «Veux-tu épouser
+celui-là?» elle répondait nonchalamment: «Ah! ma foi non!... il m'a dit
+la même chose que les autres.»
+
+Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tête-à-tête, et cela
+sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adélaïde;
+parler à des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le
+chapitre de ses pièces, un vieux soldat sur celui de ses batailles, une
+coquette sur celui de ses conquêtes, un amant sur celui de sa maîtresse:
+il n'y a plus de raison pour que cela finisse. «Elle est étonnante,» dit
+madame Chopard, «elle sait tout, cette chère Adélaïde!... elle raisonne
+de tout avec une aisance extraordinaire.--C'est vrai,» dit M. Chopard,
+«elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... médecine que
+liqueur!... elle n'est empruntée pour rien.--Dans la moindre des choses,
+monsieur Bellequeue, elle montre son étonnante sagacité... Dernièrement,
+dans une soirée où nous sommes allés, elle a joué sur-le-champ au vingt
+et un; et sans l'avoir jamais appris.
+
+»--C'est extraordinaire,» dit Bellequeue. «--Enfin,» reprend M. Chopard,
+«elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son père, et
+pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-là... hein?... Ah!... ah!...
+ah! il est bon celui-là...
+
+»--Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous
+en prie!... Il est vrai que notre fille a reçu une superbe éducation...
+oh! nous n'avons rien épargné...--Elle a eu douze maîtres, et maintenant
+c'est elle qui est la maîtresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...»
+
+Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari,
+Bellequeue reprend: «Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore marié
+cette belle demoiselle?--Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont
+manqué!... Mais Adélaïde est difficile... oh! elle est très-difficile...
+C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout ne
+peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est-à-dire un homme en état
+de lui tenir tête.
+
+»--Diable!» se dit Bellequeue, «s'ils veulent un savant, je ne crois pas
+que Jean soit leur fait... C'est égal... essayons toujours.»
+
+Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: «Je connais
+quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre
+fille.--Bah!--Ce n'est pas précisément un savant... mais c'est un
+gaillard bien en état de tenir tête à une femme... un beau garçon de
+vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.--Eh mais,
+tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?--C'est le fils de
+feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.--Le fils de ce pauvre
+Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout
+petit!--Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me
+semble?--Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un
+peu étourdi... il aime le plaisir, c'est de son âge; mais du reste il
+est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle.
+D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je
+puis répondre de lui.--S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs
+Adélaïde verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact
+étonnant.--Est-ce qu'elle se connaît en hommes, aussi?--En tout, mon
+cher ami.--Vous avez là une fille bien savante.--Je vous assure que son
+mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!--Écoutez, je ne
+veux point prendre de détours, je suis chargé par madame Durand de vous
+engager à venir, sans façon, dîner demain chez elle avec mademoiselle
+votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se
+plaisent. Madame Durand n'a point osé venir elle-même; mais entre parens
+qui désirent marier leurs enfans, on ne fait point de cérémonie.
+Acceptez-vous?--Ma foi, oui,» dit M. Chopard, «nous irons dîner... Eh
+bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dîner
+de pris... et nous tâcherons de ne pas l'avoir sur le cœur... hein?...
+Ah! ah! ah!... il est bon... sur le cœur!
+
+»--C'est charmant!» dit Bellequeue. «Je vais aller prévenir madame
+Durand qu'elle peut compter sur vous demain.»
+
+Au moment où Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adélaïde entrait
+dans l'appartement tenant un petit bocal à la main. Elle court d'un air
+folâtre à son père en lui disant: «Papa, papa, regardez donc mes
+prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme
+elles sont conservées... comme elles sont fermes... comme elles sont
+vertes!...
+
+»--Superbes!» dit M. Chopard en passant le bocal à sa femme. «Tiens,
+regarde, madame Chopard.»
+
+Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut
+pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. «C'est
+de votre ouvrage, mademoiselle?» dit-il. «--Oui, monsieur. Oh! ce n'est
+rien ça... je veux maintenant conserver des grappes de raisin
+entières...--Des grappes de raisin!...» dit Chopard. «Elle est
+étonnante... elle finira par mettre tout à l'eau-de-vie!...»
+
+Et le papa ajoute à l'oreille de Bellequeue: «Mon ami, vous conviendrez
+qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trésor dans un
+ménage...--Un véritable trésor... nous tâcherons de vous l'enlever. Au
+revoir, mes chers amis; à demain.»
+
+Bellequeue fait un gracieux salut à mademoiselle Adélaïde, et s'éloigne
+pour prévenir madame Durand du succès de sa négociation. Quand le
+ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit à ses parens:
+«Est-ce que M. Bellequeue veut m'épouser?--Non, ma fille, non, ce n'est
+pas lui,» dit madame Chopard; «mais demain tu verras quelqu'un
+qui...--Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie
+le jeune Durand sans connaître ses intentions; il faut laisser faire le
+mystère et la sympathie, sans quoi le but est manqué.--C'est juste,
+monsieur Chopard, ne lui disons rien, à cette chère enfant; elle verra
+d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dînons chez
+eux. Le hasard fera le reste.
+
+»--Eh bien! je parie que M. Durand veut m'épouser?» dit mademoiselle
+Adélaïde en souriant. «--Oh! pour le coup! c'est extraordinaire,» dit
+madame Chopard, «nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine
+tout, ce n'est pas notre faute.--Elle tient de moi, madame Chopard, je
+devinais tout étant petit: aussi je me suis dit: Il faut me mettre
+distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil
+celui-là... Je le redirai demain à dîner.»
+
+De son côté, madame Durand, qui est bien aise de connaître les sentimens
+de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour
+où doivent venir les Chopard, et lui dit: «Mon ami, est-ce que tu n'as
+pas quelquefois envie de t'établir?--De m'établir!» répond Jean, «et
+quel état voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.--Tu ne m'entends
+pas. Par établissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme
+est marié... on regarde son sort comme assuré.--Ah! c'est marié que vous
+voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore
+pensé!... A mon âge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bête
+si je me mariais?--Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq
+mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...--Je ne le suis guère
+pourtant.--Le mariage te rendrait plus posé, plus tranquille; on a une
+femme, des enfans... Cela occupe.--Au fait, ça m'amuserait
+peut-être!--Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton
+ménage!--Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu'à arranger ça avec mon
+parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour à faire, pas de
+complimens à dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! ça
+m'est égal! je me marierai.--Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi
+le plaisir de ne pas dîner dehors demain; j'ai quelques personnes... des
+amis... je désire que tu y sois.--Ah! si vous avez de la société, et
+qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symétrie,
+vous savez que cela m'_embête_!--Non, il n'y a point de cérémonie, ce
+sont des gens sans façons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton
+parrain dînera avec nous.--Allons! à la bonne heure. Mais si les
+individus m'ennuient, je vous préviens que je file tout de suite.»
+
+Le jour du dîner est arrivé. A quatre heures, Bellequeue est chez madame
+Durand; il a mis l'habit noir et les souliers à boucles. Jean lui dit en
+l'apercevant: «Pourquoi diable tant de toilette pour venir dîner chez
+nous?... Vous êtes serré, pincé; vous avez l'air d'une aiguille!--Mon
+ami, il faut toujours être soigné dans sa toilette quand on va en
+société.--Est-ce que nous sommes de la société, nous
+autres?--Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mère attend la famille
+Chopard.--Qu'est-ce que c'est que ça, la famille Chopard?... Je ne
+connais pas ces gens-là, moi.--Ce sont de très-braves gens... riches...
+retirés du commerce...--Ce n'est pas ça que je vous demande; qu'est-ce
+que ça me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons
+enfans?--Oh! très-gais! Chopard est un boute-en-train!... très-fort sur
+le rébus.--Fume-t-il... joue-t-il au siam?--Oh! pour fumer, il est
+probable qu'il n'est pas venu jusqu'à cinquante ans sans fumer... Enfin
+c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine
+Aglaé... Quant à leur fille...--Ah! il y a une fille?--Et une fille
+superbe... Tu m'en diras des nouvelles... Une femme étonnante pour le
+savoir et l'érudition... et des qualités précieuses!... sachant faire
+toutes les liqueurs possibles!--Ça n'est pas mauvais, cela.--Nous aurons
+aussi madame Ledoux,» dit madame Durand; «elle devient vieille, mais
+elle est si bonne femme!--Ah! oui,» dit Jean, «elle va encore nous
+parler de ses maris et de ses enfans!--Non, depuis quelque temps, elle
+en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence à
+perdre la mémoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.»
+
+Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes
+aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il déclare qu'il se
+trouve bien coiffé, et, malgré tous les efforts de son parrain, ne veut
+pas refaire le nœud de sa cravate.
+
+La famille Chopard ne tarde pas à arriver. Mademoiselle Adélaïde est en
+grande toilette: malgré ses sourcils un peu épais et sa figure carrée,
+elle a de l'éclat et peut passer pour belle femme. Pendant les premières
+salutations, mademoiselle Adélaïde, tout en baissant les yeux, a déjà
+regardé Jean. Quant à lui, il est resté dans un coin de la chambre, et
+n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mère
+l'appelle en lui disant: «Mon fils, venez donc saluer M. et madame
+Chopard.»
+
+Jean s'avance, salue à demi, en prononçant brusquement un: «bien le
+bonjour,» et retourne en sifflant regarder à la fenêtre, tandis que
+Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: «N'est-ce pas qu'il est bel
+homme?--Fort bel homme,» répond le papa Chopard. «--Il paraît qu'il aime
+beaucoup la musique!» dit madame Chopard, qui entend Jean siffler.
+«--Oh, infiniment,» répond Bellequeue; «il a une manière de siffler qui
+remplace la flûte.»
+
+Mademoiselle Adélaïde ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-là, d'un
+air indifférent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui
+dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspiré à sa main. Mais Jean
+continue de siffler et de rester à la fenêtre sans daigner tourner la
+tête; cela paraît fort singulier à mademoiselle Adélaïde.
+
+Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la
+conversation. M. Chopard lâche quelques pointes, sa femme rit, mais leur
+fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la
+société. Elle s'excuse d'être venue un peu tard et va embrasser Jean en
+disant: «C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous
+savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui était huissier, je crois,
+ou ébéniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par
+oublier... C'est égal, votre fils est tout son portrait.»
+
+Enfin Catherine vient annoncer que le dîner est servi. On attendait ce
+moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour
+entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tête pour faire
+un nouveau calembourg.
+
+«La main aux dames,» crie Bellequeue en se levant, et aussitôt il prend
+celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame
+Ledoux. Mademoiselle Adélaïde reste seule dans la chambre avec Jean, et
+elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire à table,
+mais Jean, en quittant la fenêtre, ne voyant plus que mademoiselle
+Chopard, se contente de lui dire: «Eh bien! est-ce que vous n'allez pas
+dîner? Moi j'ai une faim de loup!» et en disant cela, il court se mettre
+à table.
+
+Mademoiselle Chopard est restée fort surprise de l'impolitesse de Jean;
+Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle à manger,
+s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adélaïde, à laquelle il dit:
+«M. Durand est excessivement timide, je suis sûr qu'il n'a pas osé vous
+offrir la main.--Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'était
+ça!--Oh, c'est un garçon très-singulier... Caractère extraordinaire...
+Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.»
+
+Mademoiselle Adélaïde est placée à table à côté de Jean. Celui-ci lui
+parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui
+dire de temps à autre: «Trouvez-vous ça bon? Aimez vous ça? Buvez donc;
+vous ne buvez pas.» A ces phrases laconiques, mademoiselle Adélaïde
+répond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui
+fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y
+songer; et mademoiselle Adélaïde trouve que Bellequeue a raison, et que
+Jean ne fait rien comme tout le monde.
+
+Le dîner met M. Chopard en train; il a déjà placé deux calembourgs sur
+les cornichons, et un sur le pain qu'il n'aime pas sans _levain_.
+Madame Chopard rit à se tenir les côtés; madame Durand tâche de rire
+aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas à se marier;
+madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en
+mangeant, et madame Chopard dit à Bellequeue: «Il est très-gai, ce jeune
+homme, il est excessivement gai.»
+
+Comme Jean n'oublie pas de verser à boire, et qu'il a soin de remplir le
+verre de M. Chopard, celui-ci dit à madame Durand: «Votre fils me paraît
+être parfaitement élevé.»
+
+Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de
+mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit:
+«Vous savez donc faire des liqueurs?»
+
+Mademoiselle Adélaïde se pince les lèvres et répond avec un peu
+d'humeur: «Je sais bien faire autre chose, monsieur.--Ah! au fait, une
+femme; il faut que ça s'occupe; ça ne peut pas, comme nous autres,
+courir dans les cafés... jouer au billard...--Oh, je joue au billard
+aussi.--Bah, vraiment!--Nous en avons un à la campagne de mon père, j'ai
+fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.--Avec des queues à
+procédés?--Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la
+musique... Je jouais du forté.--Moi, on a voulu me mettre au
+violon.--Mais la musique m'agaçait les nerfs.--Oui, ça fait mal aux
+oreilles.--J'ai appris le dessin... je copiais les modèles antiques,
+d'après la bosse.--Est-ce qu'ils en ont tous?--J'ai fait un Amour grec
+qu'on a trouvé très-bien.--Moi, je n'ai fait que des polichinelles,
+d'après la bosse aussi.--J'avais du penchant pour la botanique...
+J'aimais à herboriser dans les champs.--Ah! Dieu! herboriser, je m'en
+souviens, mon père me fouettait pour me faire nommer les plantes en
+latin... Je ne reconnaissais que les colimaçons.--Mais j'ai laissé cela
+pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connaître le nom
+des étoiles, savoir quand Vénus paraît, quand Saturne se couche.--Il
+doit se coucher quand il a envie de dormir.--Le Chariot, la grande
+Ourse, l'étoile du Berger...--Mangez donc de la crême, je vous réponds
+que ça vaut bien la grande Ourse.--Mais tout cela ne vaut pas
+l'histoire!... C'est si intéressant l'histoire; si amusant!...--Ma
+nourrice m'en racontait pour m'endormir.--Ces Grecs, ces Romains, ces
+pères qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mère, ces frères qui
+se battent entre eux.--Ils avaient donc tous le diable au corps!--Cette
+Iphigénie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlevé
+Hélène... Ah! c'est une chose bien amusante que ce siége de Troie!
+
+»--Ma fille est lancée,» dit tout bas madame Chopard à Bellequeue. «La
+voilà partie!... c'est fini, elle ne s'arrêtera plus!»
+
+Jean laisse parler mademoiselle Adélaïde et se remet à chantonner entre
+ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame
+Ledoux qui commence à avoir une pointe de gaîté. Madame Chopard rit des
+bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame
+Durand est enchantée de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes
+sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable
+abandon. Enfin, mademoiselle Adélaïde semble se faire au ton singulier
+de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les
+hommes qui ne font pas comme tout le monde.
+
+On reste long-temps à table. M. Chopard s'y plaît, Jean lui tient tête
+pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien;
+les dames ne déparlent pas, et après le café madame Ledoux assure
+qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.
+
+Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amène la
+conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'était une très-bonne
+habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester à table
+plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le
+concert en chantant: _Femmes voulez-vous éprouver_, romance qu'il chante
+avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux
+dames, et Jean s'écrie après le second couplet: «Ah! mon parrain!...
+vous chantez ça comme si vous n'aviez mangé que du miel depuis quinze
+jours!...--Il est vrai que c'est doucereux,» dit M. Chopard; «moi, je
+suis pour le gai, le vif... comme _Rendez-moi mon écuelle de bois_, ou
+_Dans un verger Colinette_, ça sera toujours beau, cela...»
+
+M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et
+en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite
+mademoiselle Adélaïde à chanter, elle ne se fait pas prier, elle
+commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de
+la fin; après avoir commencé quatre chansons sans les finir et fait une
+roulade dans chaque, elle déclare qu'elle tâchera de savoir la fin une
+autre fois, et madame Chopard s'écrie: «Voilà ce que c'est que de trop
+savoir, ça embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la
+tête, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un
+entier... Elle sait vraiment trop de choses!»
+
+C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain à
+boire. «C'est gentil,» dit Bellequeue, «mais pour ces dames nous
+voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table.» Alors Jean
+commence la _Béquille du père Barnaba_, mais madame Chopard l'interrompt
+après le second couplet en s'écriant: «Je la connais, mon mari me l'a
+chantée... autrefois...» Et la maman ajoute à l'oreille de madame
+Durand: «Cela choquerait l'oreille d'Adélaïde.»
+
+Jean commence alors: _Rien, père Cyprien_, et madame Chopard
+l'interrompt encore en s'écriant: «Ah! nous connaissons aussi
+celle-là!...--Mais, sacrebleu!» dit Jean, «si vous ne me laissez rien
+finir, pourquoi me priez-vous de chanter?--C'est juste,» dit
+mademoiselle Adélaïde, «il faut laisser finir monsieur.»
+
+Pour empêcher que l'humeur ne s'en mêle, Bellequeue prie Jean de leur
+chanter une ronde de _Béranger_. La ronde est chantée, on fait chorus,
+on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue,
+craignant que Jean ne voulût ensuite chanter quelque gaudriole, est le
+premier à faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lèvent, et
+prennent congé de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean, à venir
+bientôt les voir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+TÊTE-A-TÊTE DES FUTURS.--JEAN EST FIANCÉ.
+
+
+En rentrant chez eux, les Chopard ne manquent point de demander à leur
+fille ce qu'elle pense de Jean, car c'était ordinairement d'après l'avis
+de mademoiselle Adélaïde que le papa et la maman prononçaient.
+Mademoiselle Chopard a trouvé que M. Jean n'était point un homme comme
+un autre; elle avoue qu'il est un peu original dans ses manières, mais
+elle a causé avec lui, et elle prétend qu'il cause fort bien, et qu'il
+parle sur tout sans être jamais embarrassé.
+
+«C'est un savant,» dit madame Chopard, «je l'avais deviné à son air
+original; ma fille, il a dû trouver à qui parler avec toi?--Mais....
+oui... nous avons approfondi plusieurs sujets.
+
+»--Quant à moi,» dit M. Chopard, «j'ai trouvé au jeune homme des
+manières rondes, franches.... Oh! il n'a pas l'air d'un suffisant!...
+Il boit sec! j'aime cela, moi; je ne voudrais pas qu'on appelât mon
+gendre Boileau... Hein?... il est bon, j'espère, celui-là... Boit-l'eau!
+ah! ah! ah!...»
+
+Le fait est que la personne de Jean n'avait pas déplu à mademoiselle
+Adélaïde, et que, surprise de ne recevoir de lui aucun compliment, elle
+en avait éprouvé en secret un dépit qui, chez les femmes, est souvent le
+commencement d'un tendre sentiment.
+
+De son côté, madame Durand questionne son fils et cherche à savoir ce
+qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean paraît assez indifférent pour
+mademoiselle Adélaïde, il ne la trouve ni très-bien, ni trop mal, mais
+sa personne ne semble pas lui déplaire, ce qui est déjà beaucoup, et
+Bellequeue, qui connaît les goûts de son filleul, ne manque pas de lui
+répéter: «Avec cette femme-là, mon ami, un mari n'aura rien à faire
+depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son ménage...
+et ferait encore des fruits à l'eau-de-vie et toutes les liqueurs
+possibles.»
+
+Rien à faire, cela plaisait beaucoup à Jean qui ne se connaissait à
+rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: «Ma foi!... si
+cela vous fait tant de plaisir ainsi qu'à ma mère que je sois marié...
+eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.»
+
+Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard,
+savoir ce que l'on dit de son filleul. Il n'était pas aussi tranquille
+de ce côté, il craignait que les manières peu galantes de Jean n'eussent
+déplu à mademoiselle Adélaïde. C'est donc avec une certaine inquiétude
+qu'il se présente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et
+auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.
+
+«Comment donc!» s'écrie M. Chopard, «mais c'est un charmant garçon!...
+un original, mais un savant!...--Bah! vraiment, vous trouvez?» dit
+Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. «--Parbleu!... faites donc
+l'ignorant... Ma fille s'est bien aperçue tout de suite de la chose...
+Je vous répète que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y
+connaît...--Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous,
+voyez-vous, il aura apparemment caché son jeu!...--C'est possible, mais
+on n'en fait point accroire à ma fille... et quand elle a affirmé une
+chose...--Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui déplaît
+pas?...--Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne
+nous voir... qu'il cause avec Adélaïde...--C'est juste, c'est
+très-juste; je vous l'amènerai demain soir.--C'est cela, ils causeront,
+ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce
+qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord
+connaissance avant de serrer le nœud... Serrer le nœud... oh! oh! oh!...
+pas mauvais, hein?...--Très-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je
+crois d'après cela que notre affaire s'arrangera...--Ma foi, je le crois
+aussi... Nous aurons un nœud frais... Oh!... qu'il est bon!... ah!
+ah!... Un nœud frais... Il est à la coque celui-là!...»
+
+Bellequeue s'éloigne enchanté, il rentre chez lui rayonnant, et
+mademoiselle Rose s'aperçoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes
+filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerçait sur son maître
+une certaine autorité, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle
+s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.
+
+«Oh! ce n'est rien,» répond Bellequeue d'un air malin. «--Vous mentez,»
+dit mademoiselle Rose, «je vois cela à votre nez!... Mais ce n'est pas
+moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour être si
+content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les
+cheveux!»
+
+Cette colère fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant:
+«Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me
+rencontrait avec une femme, je suis sûr qu'elle se porterait à des
+excès.
+
+»--Eh bien! monsieur,» dit Rose, «êtes-vous enfin fin décidé à me
+répondre?--Ma chère amie, j'allais tout te dire... mais tu es si
+pétulante...--Je suis ce que je suis... finissons.--Eh bien, je viens
+d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.--Qu'est-ce
+que c'est que cette affaire?--C'est... un mariage pour mon filleul.--Un
+mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?--Sans doute.--Un
+jeune homme de vingt ans!...--Vingt ans et demi bientôt.--C'est égal...
+cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir perdu la tête pour
+songer à marier un jeune homme qui ne songe encore qu'à s'amuser.»
+
+Mademoiselle Rose se pinçait les lèvres et paraissait de fort mauvaise
+humeur; de son côté, Bellequeue prend un ton sévère en lui répondant:
+«Mademoiselle, mêlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus
+des réflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.»
+
+Rose se tait et retourne à sa cuisine. Pendant toute la journée elle ne
+dit plus rien; mais ce jour-là le poulet est brûlé, les côtelettes sont
+en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourné. Bellequeue
+fait un fort mauvais dîner, mais il se dit: «Pauvre Rose! je lui ai
+parlé trop sévèrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a
+négligé sa cuisine.»
+
+Remettant à un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout à
+l'affaire qu'il a à cœur de terminer, Bellequeue, après son dîner,
+reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa
+bonne, se rend chez madame Durand, à laquelle il apprend les
+dispositions favorables de la famille Chopard.
+
+Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle
+répond à Bellequeue: «Je savais bien que mon Jean n'avait qu'à se
+présenter pour tourner les têtes!... Mademoiselle Chopard doit se
+trouver très-flattée qu'il veuille bien la prendre pour femme!...--Sans
+doute,» dit Bellequeue, «mon filleul est bel homme... assurément; mais
+vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas à ce
+qu'on le trouvât savant!--Et pourquoi donc cela?» s'écrie madame
+Durand, «est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'à
+présent?--Non, ma chère commère, ce n'est pas cela... mais...--Eh bien!
+vous voilà comme son père, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi,
+j'ai toujours trouvé qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garçon d'esprit
+a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice,
+vraiment!... c'est bon pour les imbécilles, ce ne serait plus la peine
+d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.--Vous avez
+raison, assurément, mais...--Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que
+mon fils séduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.--Je n'en
+doute pas, ma chère commère, mais tenons-nous en à mademoiselle Adélaïde
+Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en
+suis certain, mon filleul excessivement heureux.--Oh! je n'en doute pas
+et ce mariage me convient beaucoup!--En ce cas veuillez donc prévenir
+Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.--Soyez
+tranquille, il y viendra.»
+
+Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: «Mon filleul est un
+savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le
+principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille,
+je ne courrai plus toute la journée pour les autres... je pourrai tout à
+mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'être
+jalouse, ne laissera plus brûler mon dîner.»
+
+Madame Durand fait entendre à son fils qu'ils doivent une visite à la
+famille Chopard, et que mademoiselle Adélaïde aura beaucoup de plaisir à
+causer avec lui, parce qu'elle s'est aperçue qu'il était très-instruit.
+
+«Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,»
+dit Jean, «et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout à
+l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bête.... Vous savez bien que je ne
+sais rien, ma mère, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.--Tu es
+trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-même tous tes talens.--Oh!
+çà! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!--Enfin,
+tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?»
+
+Le mot _visite_ avait toujours fait fuir Jean, qui, étranger à toutes
+les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se déplaisait dans un
+salon où il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie;
+cependant, vaincu par les sollicitations de sa mère, et s'étant aperçu
+d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait être fort à son aise, Jean
+consent à aller chez eux le lendemain soir.
+
+Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invité
+quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient
+remplacé la chandelle, les housses des fauteuils et du canapé avaient
+été enlevées et laissaient briller un vieux satin bleu broché, qui
+depuis une quinzaine d'années n'avait vu le jour que six fois; on avait
+fait de la toilette; mademoiselle Adélaïde avait mis beaucoup de temps à
+sa coiffure, éprouvant pour la première fois un désir très-vif de
+plaire, et pour la première fois aussi, craignant de ne point y réussir;
+enfin M. Chopard avait rangé sur une console une douzaine de petits
+bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il
+ne manquait jamais de mettre en évidence lorsqu'un épouseur se
+présentait.
+
+Trois voisins étaient déjà arrivés, et mademoiselle Adélaïde faisait la
+moue, parce qu'il était sept heures du soir, et que M. Jean ne venait
+point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientôt après la
+voix de Bellequeue qui donnait la main à madame Durand. La porte du
+salon s'ouvre... une cuisinière va pour annoncer, mais Jean la retient
+par son tablier en disant: «Nous nous annoncerons bien nous-mêmes.
+Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnaîtra pas?...» et faisant
+faire un demi-tour à gauche à la domestique, il pénètre dans le salon,
+ayant encore son chapeau sur la tête, et va frapper sur l'épaule du père
+Chopard en lui disant: «Comment ça va, mon vieux?»
+
+M. Chopard se retourne, et aperçoit Jean qui a une redingote, des bottes
+crottées, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de
+sa mère et de Bellequeue n'ayant pu parvenir à le faire changer de
+toilette. Mais comme mademoiselle Adélaïde a trouvé M. Jean savant et
+original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le
+jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la
+main en s'écriant: «Bonsoir, professeur!...» puis se tournant vers ses
+amis, M. Chopard leur dit à l'oreille: «Remarquez la mise négligée de
+ce jeune homme, c'est une suite de son originalité... Les savans ne
+s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.»
+
+»--Alors,» dit un des voisins à un autre, «voilà un jeune homme qui doit
+être très-instruit.»
+
+Mademoiselle Adélaïde ne paraît pas satisfaite du négligé de Jean,
+cependant elle s'est levée et attend qu'il vienne lui présenter ses
+hommages; mais Jean n'y songe pas, il s'est arrêté devant les bocaux et
+s'écrie en frappant sur le ventre de M. Chopard. «Est-ce que nous allons
+avaler tout ça ce soir?... Sacrebleu! mais alors il faudra revenir en
+fiacre!...--Et peut-être ventre à terre,» dit M. Chopard. «Oh! oh!
+oh!... ventre à terre!.... en voilà encore un soigné!...»
+
+Bellequeue, qui s'aperçoit que mademoiselle Adélaïde se mord les lèvres
+avec colère, en attendant que Jean aille la saluer, va doucement tirer
+son filleul par sa redingote en lui disant à l'oreille: «Va donc dire
+bonsoir à mademoiselle Chopard.»
+
+»--Ah! c'est juste!» répond Jean tout haut; «le diable m'emporte si je
+ne l'avais pas oubliée!»
+
+Et se retournant vers le canapé sur lequel mademoiselle Adélaïde s'est
+replacée, Jean va se jeter lourdement à côté d'elle en s'écriant: «Eh
+ben! princesse, qu'est-ce que nous disons ce soir?»
+
+Mademoiselle Adélaïde, tout étourdie de s'entendre appeler princesse par
+un homme qu'elle voit pour la seconde fois, est un moment sans pouvoir
+trouver de réponse, et M. Chopard, qui a entendu Jean, dit tout bas à
+sa femme: «Il a appelé notre fille princesse!... c'est un genre de
+cour!...--N'ayons l'air de rien,» dit madame Chopard; «mais
+éloignons-nous du canapé, afin qu'ils puissent causer plus
+librement.--Oui,» dit Bellequeue, «si nous ne les entendons pas, je
+crois que ça vaudra mieux.»
+
+Les parens se dirigent alors vers une table sur laquelle on forme un
+vingt et un, et le canapé étant à l'autre extrémité du salon, les jeunes
+gens sont presque en tête-à-tête et peuvent causer sans être entendus
+par la société.
+
+Mademoiselle Adélaïde, troublée par le ton et les manières de Jean, a
+perdu son assurance habituelle; elle ne peut même plus faire la
+coquette, et, ne sachant que dire, baisse les yeux en poussant un léger
+soupir.
+
+«Est-ce que votre dîner vous fait mal?» lui dit Jean en la regardant de
+très-près. «--Non, certainement, monsieur,» répond vivement mademoiselle
+Chopard, «est-ce qu'on ne soupire que quand on a trop mangé?--Ma foi!...
+je croyais... Ah! il est vrai qu'il m'arrive aussi quelquefois de
+respirer longuement... quand je m'ennuie, par exemple.--Mais, monsieur,
+je ne m'ennuie pas, moi, je vous prie de le croire.--Quand vous vous
+ennuieriez à côté de moi, que vous connaissez à peine, qu'est-ce qu'il y
+aurait là d'extraordinaire?--Monsieur, quand on est bien élevé, on ne
+s'ennuie jamais en société.--C'est donc parce que j'ai été mal élevé que
+je m'y ennuie si souvent!--Ah! vous dites cela pour rire!--Non!... que
+le tonnerre m'écrase si ce n'est pas vrai!...»
+
+»--Ça va bien,» dit tout bas M. Chopard à Bellequeue après avoir jeté un
+regard sur le canapé. «Les voilà qui s'animent... je suis sûr qu'ils
+approfondissent un sujet.--Ils se conviennent d'une manière
+extraordinaire!» répond Bellequeue, qui dans sa joie demande encore des
+cartes quoiqu'il en ait déjà vingt-quatre, et ne s'aperçoit pas qu'il a
+crevé.
+
+Après un moment de silence, Jean, qui aime à aller au fait, dit à
+mademoiselle Chopard: «A propos, je crois qu'on a envie de nous marier?»
+
+Mademoiselle Adélaïde devient violette comme une aubergine, et balbutie:
+«Mais, monsieur... en vérité... je ne sais pas cela, moi.--Ah! vous ne
+le savez pas!... Ma foi, je pensais qu'on vous en avait parlé comme à
+moi; mais c'est égal, à présent que je vous l'ai dit, vous le savez, et
+nous pouvons causer de cela, car enfin, si nous nous marions, il faut
+bien nous connaître un peu... Qu'en pensez-vous?...--Moi, monsieur... je
+pense... je ne sais pas... vraiment... vous me dites tout cela si
+vite...--Il me semble qu'il n'est pas nécessaire d'être trois heures
+pour se dire une chose si simple!... On se convient, ou l'on ne se
+convient pas.--Mais on ne peut pas le dire tout de suite...--Oh! que si!
+Moi, je serais bien aise de savoir à quoi m'en tenir, parce que je vous
+avoue que je ne songeais pas du tout à me marier... C'est ma mère, c'est
+mon parrain, qui ne cessent de me corner aux oreilles que ça me fera du
+bien, que ça me rendra plus sage, plus posé!... Il me semble que je ne
+suis pas mal posé maintenant; mais enfin, si on le veut, je me
+marierai... Et vous?»
+
+Une déclaration si singulière bouleverse toutes les idées de
+mademoiselle Adélaïde; habituée à s'entendre dire: Je vous adore, je ne
+puis être heureux qu'avec vous, par tous ceux qui ont aspiré à sa main,
+elle attend toujours que Jean en vienne à ce chapitre, et ne trouve
+point de réponse pour ce qu'il vient de lui dire.
+
+Ennuyé de voir mademoiselle Chopard garder le silence et faire des mines
+en roulant les yeux à droite et à gauche, Jean lui serre familièrement
+le genou en lui disant: «Est-ce que je vous ai parlé chinois?»
+
+Mademoiselle Adélaïde retire vivement son genou et se recule en disant:
+«Eh bien! monsieur, à quoi pensez-vous donc... En vérité, je ne suis pas
+habituée à ce qu'on prenne avec moi de telles libertés, et tout ce que
+vous me dites me paraît bien singulier... Ce n'est jamais comme cela
+qu'on m'a fait la cour!...»
+
+Jean regarde la demoiselle et part d'un éclat de rire qui augmente la
+confusion de mademoiselle Chopard, tandis que monsieur son père, tout en
+jouant, dit à madame Durand: «Votre fils a pris feu comme du
+phosphore!... Voyez-vous comme il en conte à ma fille!... Vingt et un
+d'emblée... ça se paie double... J'avais joué deux liards, c'est un joli
+coup.»
+
+Lorsque Jean a cessé de rire, il se rapproche de mademoiselle Adélaïde
+et lui dit: «Est-ce que vous avez cru que je venais ici pour vous faire
+la cour?... Ce n'est pas ça du tout!... je viens pour vous épouser si ça
+vous arrange; du reste, il ne faut pas vous gêner; si je ne vous plais
+pas, n'en parlons plus. Ce sont nos parens qui ont eu cette idée-là,
+mais nous ne ferons toujours que ce que nous voudrons.--Mais,
+monsieur... pour s'épouser, est-ce qu'il ne faut pas d'abord être
+amoureux l'un de l'autre?--Je ne crois pas que cela soit absolument
+nécessaire... Quant à moi, je vous mentirais si je vous disais que je
+suis amoureux!...--C'est très-galant!...--Aimez-vous mieux que je vous
+le dise et que je ne le pense pas?--Je veux que vous le soyez... Il me
+semble que cela n'est pas si difficile...--Oh! c'est très-difficile pour
+moi! Quant à être galant, à faire la cour, je n'y entends rien; aussi je
+vais rondement au fait, et je n'aime pas les mijaurées, ni les prudes...
+Vous voyez comme je suis... Eh bien, vous réfléchirez au projet des
+parens; rien ne presse, donnez-vous le temps. Maintenant, je vais goûter
+un peu de ce qu'il y a dans vos bocaux, parce que je ne suis pas fâché
+d'apprécier vos talens en distillation.»
+
+En disant cela, Jean se lève, s'approche de la console, prend un bocal
+rempli de cerises et s'écrie: «Papa Chopard, est-ce qu'il n'y aurait pas
+moyen de goûter cela?... Vous n'avez sans doute pas mis tous ces bocaux
+en évidence pour que nous n'en ayons que la vue?
+
+»--Non certainement,» dit M. Chopard en quittant la table de vingt et
+un, après avoir dit bas à ses voisins: «Continuation de l'originalité du
+jeune homme,» et, appelant sa domestique, il fait apporter des verres et
+ouvre le bocal en disant à Jean: «Vous allez m'en dire des nouvelles!...
+Il n'y a rien de tel que les fruits à l'eau-de-vie; le plus sage a beau
+jurer qu'il n'en prendra pas... Cela fait oublier tous les sermens qu'on
+fit... Oh! oh! oh!... il est fameux celui-là... les sermens confits...
+Madame Chopard, tu tâcheras de t'en souvenir.»
+
+Madame Chopard rit aux larmes et tous les joueurs quittent la table de
+vingt et un, parce qu'ils aiment autant goûter les cerises que de dire:
+Je m'y tiens ou j'ai crevé; ce qui est cependant fort récréatif, surtout
+quand on joue le vingt et un à deux liards.
+
+Après les cerises, Jean propose de goûter d'un autre bocal, puis d'un
+troisième, et comme à chaque nouvelle dégustation la société adresse
+force complimens à mademoiselle Adélaïde, les Chopard sont dans
+l'enchantement et feraient volontiers sauter toutes leurs liqueurs; mais
+madame Durand, qui craint que cela ne fasse mal à son fils, demande à
+continuer le vingt et un.
+
+On reprend la partie, Jean se promène dans le salon, regarde jouer,
+chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adélaïde, toujours
+assise sur le canapé, le regarde de temps à autre en se disant: «Dieu!
+quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est
+amoureux de moi et désire m'épouser?... Car certainement il est
+amoureux de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M.
+Bellequeue l'a dit à papa.»
+
+S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer
+avec elle, mademoiselle Adélaïde se décide à aller causer avec lui; elle
+se lève, reprend un ton gai, rit aux éclats au moindre mot que dit Jean,
+et finit par se laisser pincer les genoux et tâter le mollet sans se
+fâcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose à un original.
+
+L'heure de se séparer arrive. Les parens sont enchantés, on se quitte de
+très-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore à son fils
+s'il a été content de mademoiselle Adélaïde, et Jean, qui a trouvé-très
+ferme tout ce qu'il s'est, permis de tâter, répond que la jeune personne
+paraît bien en état de se marier.
+
+Les Chopard ont aussi interrogé leur fille pour savoir si le jeune
+Durand est toujours de son goût, et quoique Jean n'ait point été galant
+avec mademoiselle Adélaïde, quoiqu'il ne lui ait parlé que fort
+cavalièrement et se soit conduit de même, mademoiselle Adélaïde répond à
+ses parens: «Oui, certainement, il me plaît beaucoup, et je suis
+très-disposée à être sa femme.»
+
+Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: «Il ne m'a
+fait aucun compliment, mais c'est égal, il me plaît... D'ailleurs, il
+est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par
+entêtement.»
+
+Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il
+faut profiter de ses bonnes dispositions pour le mettre dans
+l'impossibilité de refuser la main de mademoiselle Adélaïde, il ne cesse
+de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci
+chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperçoit mademoiselle
+Adélaïde il lui crie: «Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne
+pense qu'à vous; votre image le poursuit même quand il joue au billard,
+et vous êtes cause qu'il fait _fausse_ queue.» A Jean, Bellequeue dit:
+«Tu as fait naître une terrible passion dans le cœur de mademoiselle
+Chopard, elle ne rêve qu'à toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer
+en tourtereau.»
+
+Jean rit; mademoiselle Adélaïde soupire; et les Chopard disent à
+Bellequeue: «Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne
+vient-il pas nous voir?»
+
+»--Singularité de caractère,» dit Bellequeue, «il ne peut pas se
+résoudre à faire l'amour comme tout le monde.»
+
+Cependant à force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue
+parvient à réunir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit
+beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air
+satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement
+au milieu de la chambre, lui dit à l'oreille: «Prends la main de la
+demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honnêtes.»
+
+»--Allons,» dit Jean, «si c'est l'usage, je le veux bien, moi.» Et
+s'avançant vers mademoiselle Adélaïde, il lui prend la main et la lui
+secoue comme à un ancien ami; aussitôt Bellequeue frappe sur le ventre
+de M. Chopard, en s'écriant: «C'est fini! les voilà fiancés!...
+
+»--Les voilà fiancés ces chers enfans!» dit madame Durand en embrassant
+madame Chopard, tandis que M. Chopard s'écrie: «Voilà un nœud...
+d'amour... Oh! oh! oh!... il est coulant celui-là... Ah! _Coulant_!
+encore un fameux!...»
+
+Jean tient toujours la main de mademoiselle Adélaïde, qui ne songe
+nullement à la retirer; le papa Chopard est allé chercher un bocal
+d'abricots pour célébrer les fiançailles. Jean quitte la main de
+mademoiselle Adélaïde pour les abricots; on boit, on trinque, on rit, on
+chante; la soirée se passe très-gaîment, on s'embrasse en se quittant,
+et tout le long du chemin Bellequeue répète à Jean: «Tu es fiancé, il
+n'y a plus à t'en dédire... Tu peux déjà regarder mademoiselle Chopard
+comme ta femme.--Soit,» dit Jean, «mais le diable m'emporte si je
+m'attendais à être fiancé pour avoir donné une poignée de main à la
+demoiselle.»
+
+Le souvenir des fiançailles n'empêche pas Jean de dormir. Quant à
+Bellequeue il rentre chez lui enchanté et s'écrie, en passant sa robe de
+chambre: «C'est fini; il n'y a plus à reculer... ils sont fiancés...
+
+»--Qui cela?» dit mademoiselle Rose. «--Et parbleu, mon filleul, Jean
+Durand, avec mademoiselle Adélaïde Chopard!...
+
+»--Beau mariage qu'il a fait là!...» murmure mademoiselle Rose en
+prenant sa chandelle, «--Rose... une partie de dames... une seule
+partie... Je suis sûr que je ferai de beaux coups ce soir!...» crie
+Bellequeue à sa petite bonne; mais celle-ci, sans écouter son maître,
+rentre dans sa chambre dont elle ferme la porte en disant: «Jouez tout
+seul... je crois que ça m'amusera autant.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+ÉVÉNEMENT NOCTURNE.--LE SOUVENIR D'UNE JOLIE FEMME.
+
+
+Depuis huit jours Jean était fiancé à mademoiselle Chopard. On avait
+fixé l'époque du mariage à six semaines après, parce que mademoiselle
+Adélaïde, certaine maintenant que Jean sera son mari, n'est pas fâchée
+d'avoir le temps de faire avec lui plus ample connaissance, se flattant
+toujours qu'elle parviendra à le rendre amoureux, galant et soumis à ses
+volontés.
+
+Jean ne s'était point informé de l'époque fixée pour son hymen, peu lui
+importait que ce fût tôt ou tard. Il allait chez les Chopard, parce
+qu'il y était aussi libre, aussi à son aise que chez lui; mais il
+causait avec mademoiselle Adélaïde comme avec toute autre personne, et
+rien n'annonçait qu'il deviendrait plus empressé et plus galant.
+Mademoiselle Adélaïde, au contraire, éprouvait chaque jour un penchant
+plus vif pour le jeune Durand, et, tout en se dépitant en secret de ce
+qu'il ne se montrait pas plus amoureux, se sentait plus éprise de lui.
+
+Les Chopard, persuadés qu'on ne pouvait pas voir leur fille sans en être
+enthousiasmé, ne doutaient point des sentimens de Jean, et attribuaient
+son peu d'empressement près d'elle à la singularité de son caractère!
+Toutes les fois que le jeune homme venait les voir, ils ne manquaient
+pas de faire passer en revue les bocaux, en s'étendant sur les talens de
+leur fille. Jean trouvait cela bon, et madame Chopard courait dire tout
+bas à sa fille: «Ton prétendu a mangé de tes pêches à l'eau-de-vie avec
+le plus grand plaisir... Ce garçon-là t'aime sincèrement, ma chère
+enfant.»
+
+Mademoiselle Adélaïde ne répondait rien, mais elle soupirait et pensait
+que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pêches.
+
+Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'était que dix heures,
+mais les rues du Marais étaient déjà désertes. En entrant dans la rue
+des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au
+voleur, et, au même instant, un homme passe en courant tout près de
+Jean, tenant encore à sa main un châle avec lequel il s'enfuit. Mais
+Jean l'a déjà atteint, il le saisit au collet, lui arrache le châle des
+mains et veut l'entraîner avec lui, lorsque le voleur lui dit: «Par
+pitié, ne me perdez pas!»
+
+La voix de cet homme n'est pas inconnue à Jean, il éprouve un trouble
+indéfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lâché le
+collet du voleur; celui-ci s'enfuit, et Jean court alors près des deux
+dames qui avaient appelé du secours.
+
+Ces dames dont la mise était élégante et la tournure distinguée, se
+tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de
+marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur
+échappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les
+attaquer.
+
+Jean rassure les dames et leur présente le châle qu'il a repris au
+voleur, en leur disant: «Est-ce là tout ce que le coquin vous
+emportait... Sacrebleu! je suis bien fâché de l'avoir laissé se
+sauver... Mais sa voix... il m'a semblé... ma foi!... Je l'ai lâché sans
+savoir ce que je faisais.»
+
+Les dames se confondent en remercîmens; le châle volé était un beau
+cachemire, et valait bien la peine qu'on remerciât Jean. «Il m'a aussi
+emporté mon sac,» dit une de ces dames, «mais c'est une perte bien
+légère, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un
+mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.»
+
+Jean veut courir après le voleur pour lui reprendre le sac, mais les
+dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine
+inutile, et d'avoir seulement la bonté de les conduire jusqu'à une place
+de fiacre.
+
+Jean offre le bras à ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui
+conte comment l'événement est arrivé. Les dames sortaient d'une maison
+de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les
+reconduisît, ne pensant pas qu'à dix heures du soir deux femmes
+courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point désert.
+D'ailleurs, leur intention était de prendre une voiture à la place la
+plus proche; mais à peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue,
+qu'un homme s'était approché d'elles, leur avait brusquement arraché un
+châle et un ridicule et s'était enfui aussitôt.
+
+Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune à
+leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage
+lorsqu'il vient de nous arriver un événement dont nous sommes encore
+troublés. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'années,
+l'autre devait être encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de
+remercîmens, puis se disaient réciproquement: «C'est votre faute, ma
+chère, si nous avons été attaquées!...--C'est plutôt la vôtre, ma bonne
+amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...--Que
+voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de
+Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions
+son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous
+n'avez pas voulu...--Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente
+que sa maîtresse! Je ne voulais pas qu'elle prît cette
+peine.--Heureusement nous en sommes quittes à bon marché!...--Grâce à
+monsieur!...--Mais j'ai eu bien peur!...--Eh moi donc!... Cependant j'ai
+crié bien fort... La perte du châle n'était pas un grand malheur! mais
+je craignais tant que ce misérable ne revînt sur nous et qu'il nous
+tuât!...--Ah! monsieur! nous vous devons peut-être la vie!»
+
+A tout cela Jean répondait: «Parbleu! ce que j'ai fait est tout
+naturel!... Je regrette seulement d'avoir lâché le coquin sans lui avoir
+fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas à
+retourner sur vous quand je l'ai arrêté, il se sauvait au contraire à
+toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...»
+
+Mais on est arrivé à une place de fiacres, les dames en prennent un;
+Jean leur offre de les accompagner jusque chez elles, si elles ont
+encore quelque frayeur; mais elles le remercient avec beaucoup de grace,
+et le prient de nouveau de recevoir les expressions de leur
+reconnaissance. Pour s'y dérober, Jean leur souhaite le bonsoir et
+s'éloigne de la voiture qui ne tarde pas à partir.
+
+Jean, qui était retourné sur ses pas pour conduire les dames, reprend le
+chemin de chez lui, en songeant à cette aventure. Ce n'est point des
+dames qu'il s'occupe, c'est du voleur dont la voix retentit encore à son
+oreille, et lui rappelle celle d'un de ses deux camarades de pension.
+
+«Serait-il bien possible que ce fût en effet Démar!» se dit Jean en
+retournant lentement dans la rue qu'il vient de parcourir. «Démar
+voleur!... L'action qu'il venait de faire lorsque je l'ai quitté
+n'annonçait que trop son penchant pour ce crime!... Le malheureux!...
+Peut-être a-t-il aussi entraîné ce pauvre Gervais à commettre de
+pareilles infamies!... Où en serais-je maintenant si je ne les avais
+pas quittés!... Et tout devait être commun entre nous!... Mais quelle
+folie de faire des sermens à quinze ans!... Il serait peut-être plus
+sage de n'en faire jamais!...»
+
+Tout en se livrant à ses pensées, Jean se retrouvait dans la rue des
+Trois-Pavillons et à l'endroit même où il avait arrêté le voleur.
+Quelque chose brille à ses pieds, il se baisse et aperçoit un joli petit
+ridicule de soie avec des glands et une chaîne en acier.
+
+«Je gage que c'est le sac de cette dame!» s'écrie Jean en ramassant le
+ridicule. «Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas vu en passant là
+tout à l'heure... Ah! parbleu! elles parlaient tant!... elles
+m'étourdissaient avec leurs remercîmens!... Nous aurions bien mieux fait
+de regarder à nos pieds. C'est égal, prenons le sac, et s'il renferme
+une adresse, ces dames n'auront rien perdu.»
+
+Jean ouvre le sac et trouve dedans un mouchoir, une bourse contenant
+vingt-cinq francs et un joli souvenir garni d'acier. «C'est bien le sac
+volé à ces dames,» se dit-il en mettant le ridicule dans sa poche, «il
+renferme exactement tout ce qu'on a dit. Est-ce à la vieille... est-ce à
+la jeune qu'il appartient?... Je ne m'en souviens plus; elles parlaient
+presque toujours toutes les deux à la fois... Je crois pourtant qu'il
+est à la jeune, car c'est aussi à elle qu'était le châle, et le coquin
+qui les a attaquées aura saisi tout cela à la fois.»
+
+Jean arrive chez lui; cet événement l'a retardé, il est plus de onze
+heures. Madame Durand est couchée, Jean rentre sur-le-champ dans son
+appartement, et, sortant le sac de sa poche, il en tire de nouveau le
+souvenir qu'il peut maintenant examiner à son aise.
+
+Le souvenir est couvert de maroquin violet, les quatre coins sont
+revêtus d'acier, et dessus est une plaque sur laquelle est simplement
+gravé: _Souvenir_.
+
+«C'est gentil,» dit Jean, «c'est tout bonnement un joujou comme il en
+faut aux petites-maîtresses!... Et ces dames m'ont fait l'effet d'être
+ce qu'on appelle du grand genre!... Mais il ne faut pas que mademoiselle
+Chopard se flatte d'avoir de ces jolies inutilités!... Je ne la mettrai
+pas sur ce pied-là... A quoi cela peut-il servir?... Qu'un homme ait un
+porte-feuille, à la bonne heure; mais une femme, est-ce que cela a
+besoin de prendre des notes comme un courtier-marron? Au reste, je vais
+voir si le souvenir renferme des choses importantes. Il faut bien que je
+le visite pour tâcher de découvrir le nom et l'adresse de celle à qui il
+appartient, puisqu'il n'y a rien dessus. Allons, parcourons le souvenir
+de la petite maîtresse. Qui sait?... ça m'amusera peut-être!... On ne se
+doutait pas sans doute qu'un étranger lirait un jour ce qui est écrit
+là-dedans.»
+
+Jean place une lumière sur une table, s'assied auprès, allume un cigare
+qu'il met dans sa bouche, et ouvrant le souvenir, en commence la
+lecture, qu'il interrompt parfois pour faire ses réflexions:
+
+«Madame Derval m'attend à déjeuner la semaine prochaine, je lui ai
+promis d'y aller; voilà au moins dix fois qu'elle m'invite... Elle ne se
+rebute pas. Il faudra pourtant que j'y aille pour en finir. Je n'aime
+point madame Derval, elle est coquette, médisante, elle a un esprit
+caustique, qui déchire en feignant de ne vouloir que plaisanter; mais
+dans le monde, si on ne voyait que les gens qu'on aime!...»
+
+»Que ces gens du monde sont bêtes!» se dit Jean, «toujours faire des
+choses qui ne leur plaisent pas, et cela parce que c'est l'usage!...
+Comme je m'en moquerais, moi. Et qu'a-t-elle besoin d'aller déjeuner
+chez sa madame Derval, si elle ne peut pas la souffrir!... Mais que
+sait-on, elle l'appelle peut-être sa bonne amie!... Continuons:
+
+»Jeudi, bal chez madame de Brémont. N'oublions pas de commander une
+garniture en roses panachées; celle de Clotilde était charmante, madame
+Julien était fort bien coiffée avec sa toque ponceau; il m'en faut une
+pareille. Faire prendre mes bracelets dont j'ai fait changer le tour. On
+porte des croix à présent; mon peigne n'est plus à la mode...»
+
+»Ah! mon Dieu!... en voilà-t-il sur l'article des colifichets!... Ces
+dames sont terribles avec leur toilette... Je me doutais bien que
+celle-ci était coquette! elles le sont toutes! mais, mademoiselle
+Chopard, si vous m'étourdissez avec des envies de bijoux, de croix et de
+peignes, je vous prierai d'aller faire du ratafia. Si les tablettes ne
+parlent que de parure, ça ne m'amusera guère! Voyons encore cependant:
+
+«Que cet enfant était gentil et intéressant!... Il s'appelle Adolphe,
+il n'a que six ans, sa mère est veuve et malade depuis trois mois!...
+Pauvres gens!... faubourg Saint-Martin, n. 238, dans les mansardes.
+J'irai demain matin.»
+
+»Pour une coquette, voilà qui n'est pas mal! elle est bonne au moins....
+cela me raccommode un peu avec elle.»
+
+«Le bal de madame de Brémont était charmant... Je n'ai pas manqué une
+contre-danse... M. Valcourt m'a invitée trop souvent, cela se
+remarquait... Je crois vraiment qu'il est amoureux de moi!... On a
+trouvé ma toilette charmante... J'ai promis de donner aussi un bal, pour
+faire plaisir aux petites Saint-Amand... Ces pauvres petites! elles
+aiment tant la danse!... J'inviterai leur cousine, puis la famille
+Dormeuil, puis les Saint-Léon; pour des hommes, on n'en manque pas!...
+On ne jouera point à l'écarté, parce que je veux que ces dames dansent.»
+
+»Ah çà! mais elle dit toujours je veux, et ne parle jamais de son
+mari... Est-ce qu'elle n'en a pas... Ce ne serait pas une raison!... Ah!
+ceci n'est plus de la même écriture... ce sont des vers, je crois... une
+chanson peut-être:»
+
+ Quand on vous voit, aimable Caroline,
+ Comment ne pas être amoureux?
+ Vos doux regards, votre grace divine,
+ Font naître les plus tendres feux.
+ Mais avec l'heureux don de plaire,
+ Avec tant d'esprit et d'attraits,
+ Faut-il donc être si sévère
+ Pour les malheureux qu'on a faits?
+
+«Ah, mon Dieu! que c'est beau... c'est au moins une déclaration; je n'en
+saurai jamais faire comme cela, moi... C'est dommage, je suis sûr que ma
+fiancée se mettrait elle-même à l'eau-de-vie pour qu'on lui en fasse
+autant!... il y a encore quelque chose d'écrit là-dessous... mais le
+crayon est presque effacé... _A madame Dorville.... par son plus sincère
+adorateur_....
+
+»Madame Dorville, c'est sans doute le nom de la propriétaire du
+souvenir... Caroline Dorville... c'est cela... il faut trouver l'adresse
+maintenant... il n'est pas dit que cela sera là-dedans... mais puisqu'on
+l'appelle madame, elle est donc mariée... et elle se laisse faire des
+vers et des déclarations!... C'est pas mal! je ne suis pas jaloux de
+mademoiselle Adélaïde; mais, quand elle sera ma femme, je ne crois pas
+que je serai d'humeur à laisser un freluquet lui adresser des devises
+dans ce genre-là.»
+
+Jean lâche une bouffée de fumée et reprend sa lecture:
+
+«Que ces pauvres gens ont semblé heureux de ma visite!... J'ai rendu à
+l'espérance, à la vie peut-être, cette pauvre mère qui, à vingt-cinq
+ans, mourait de chagrin et de misère dans un grenier... Son fils sautait
+de joie, la mère me baisait les mains et embrassait son enfant, en lui
+disant de me bénir!... Et il n'a fallu que quelques louis pour mettre
+fin aux souffrances de ces infortunés.... Ah! je ne m'en tiendrai pas
+là, j'irai les revoir, je trouverai du travail ou une place pour cette
+jeune femme. Quand je songe qu'il y a beaucoup de gens dans la
+situation où j'ai trouvé cette pauvre mère, je rougis de dépenser de
+l'argent en futilités, en colifichets!... Pour un rien j'aurais jeté au
+feu cette belle garniture qui m'a coûté trois fois plus que je n'ai
+donné à ces infortunés!»
+
+«C'est très-bien cela... voilà qui me fait oublier son goût pour la
+toilette... Si elle a des défauts, au moins elle a des qualités, et cela
+compense. Il y a tant de gens chez lesquels la balance ne peut pas
+s'établir!
+
+«Samedi, je dîne chez madame Saint-Léon...--Un thé lundi chez madame
+Dorfeuil.--Faire retenir une loge à l'Opéra pour vendredi.--Mon
+nécessaire à prendre au magasin de _Monbro_.--Trois romances nouvelles
+de _Panseron_, chez Frère, passage des Panoramas... On les a chantées
+chez madame de La Roche, elles sont charmantes.--Un nouvel air varié
+pour le piano, par _Hérold_.... C'est un peu difficile, mais ce qui est
+facile n'est trop souvent joué que par les écoliers. Madame de Rémond
+vient de faire faire son portrait, il est d'une ressemblance parfaite,
+cette miniature est ravissante; l'adresse du peintre, M. _Maricot_, rue
+Meslay, n. 28.--Demander à Constance l'adresse de sa couturière.--Les
+étoffes bleu-pâle sont en faveur...--Demander à Célestine quelle est sa
+marchande de modes...»
+
+«Allons! nous voilà retombés dans les bêtises!... A l'autre page, elle
+était tout sentiment, elle faisait des réflexions fort raisonnables sur
+la coquetterie, et maintenant la voilà qui ne songe plus qu'aux
+plaisirs et à la parure!... Ah! c'est bien le souvenir d'une femme!...
+mais tout cela ne m'apprend pas son adresse. Voyons encore.
+
+«Ne pas oublier d'envoyer un piano à ma campagne, et faire dire à mon
+jardinier de renouveler toutes mes corbeilles...»
+
+«Ah! nous avons une campagne! Diable! c'est tout-à-fait dans le bon
+style...
+
+«Que ces hommes sont singuliers! ils me disent sans cesse que je ne
+resterai point veuve encore une année!... Et pourquoi donc cela?...
+certes, je ne pense pas à me remarier... Je suis libre, je suis
+heureuse. Ah! si j'avais eu un enfant, il ne me manquerait rien!...»
+
+«Ah! nous sommes veuve... J'aurais dû le deviner; mais il ne me semble
+pas qu'on regrette beaucoup le défunt... Voyons la suite des réflexions
+de la veuve:
+
+«Ils me font tous la cour... même ceux que des liens indissolubles
+attachent à d'autres... Les premiers me font quelquefois rire, les
+derniers me donnent presque de la colère. Si je pouvais avoir une
+faiblesse, me supposent-ils donc capable de former une liaison avec
+quelqu'un qui est déjà engagé!... mais ils ont tant d'amour-propre...
+Ils croient que l'on ne pourra résister à leur grâce, à leur esprit, à
+leurs séductions!... et malheureusement ils réussissent quelquefois! Je
+ne verrai plus madame de P.... J'aimais beaucoup sa société, mais son
+mari devient vraiment insupportable, et je tremble à chaque instant que
+sa femme ne s'aperçoive de son ridicule amour.»
+
+«Il y a des choses qui ne sont pas mal là-dedans! Tout le monde lui fait
+donc la cour à cette belle Caroline... Il y a peut-être aussi de
+l'illusion de sa part! Il y a des femmes qui croient qu'on est amoureux
+d'elles, parce qu'on leur avance une chaise! Ah! sacredié! si tous les
+hommes me ressemblaient...
+
+«Hortense va venir habiter Paris avec son mari, elle me charge de lui
+trouver un logement. Il y en a un fort joli, m'a-t-on dit, dans la rue
+du Sentier, et un autre rue Richer, près du faubourg Poissonnière,
+presqu'en face de chez moi... J'irai d'abord voir ce dernier.
+
+«Ah! voilà mon affaire!... C'est bien heureux! rue Richer, près du
+faubourg Poissonnière, et le nom avec cela, c'est tout ce qu'il faut
+pour trouver la maîtresse de ce souvenir. Demain j'irai le porter à
+madame Caroline Dorville.... A présent que j'ai lu ces tablettes, je ne
+serai pas fâché de la revoir... Ce soir, il faisait sombre et je l'ai à
+peine regardée.... Au total, ce doit être une femme... jolie...
+élégante... et bonne enfant au fond.»
+
+Jean replace le souvenir dans le ridicule, et se couche en songeant à ce
+qu'il vient de lire dans les tablettes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LA DAME AU SOUVENIR.
+
+
+En s'éveillant, le lendemain de l'aventure nocturne, Jean avait déjà
+oublié les deux dames et ce qu'il avait lu dans le petit souvenir. Il
+pensait à son prochain mariage avec mademoiselle Adélaïde, aux
+changemens que cela pourrait apporter dans sa manière de vivre, puis il
+s'écriait: «Après tout, j'espère bien faire toujours ce qui me
+conviendra, et fumer chez moi toute la journée, si cela me plaît!... Oh!
+je veux mettre ma femme sur un bon pied... D'ailleurs, mon parrain dit
+qu'elle m'adore, et une femme qui adore son mari doit s'habituer à
+l'odeur de la pipe.»
+
+Jean se retourne, et un doux parfum de jasmin et d'orange frappe son
+odorat. Il en cherche la cause, et aperçoit, sur une chaise, près de son
+lit, le petit sac de soie d'où s'exhalait cette douce odeur.
+
+«Ah! c'est le ridicule de cette petite maîtresse!» dit Jean en se
+levant. «Il faut toujours que ces dames mettent des parfums dans ce qui
+les approche... Ça sent assez bon quoique ça... C'est comme la crême de
+fleur d'orange du papa Chopard. A propos, il faut que j'aille reporter
+ce sac... Si je l'envoyais... Cette dame va peut-être croire que je
+viens moi-même pour me faire encore remercier!... Dieu sait qu'il n'y a
+rien qui m'ennuie plus que les remercîmens... Cependant si je donne cela
+à quelqu'un, saura-t-on trouver cette dame?... On pourrait remettre ce
+sac à une autre qui le garderait... Non, j'irai moi-même... Après tout,
+je n'ai pas l'air d'aller demander une récompense honnête!... et puisque
+je n'ai rien à faire du matin au soir, je puis aussi bien me promener du
+côté de la rue Richer qu'ailleurs.»
+
+Jean ne juge pas nécessaire de raconter à sa mère son aventure de la
+veille: après avoir déjeuné, il met le petit sac de soie et tout ce
+qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de
+madame Caroline Dorville. Arrivé rue Richer, Jean demande madame
+Dorville dans la première porte cochère, et le portier lui répond:
+«Madame Dorville! je ne connais pas ça... Ça n'est pas ici...»
+
+Jean va s'éloigner, le portier le rappelle en lui disant: «Dites donc,
+monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-là? Qu'est-ce qu'elle
+fait?»
+
+»--Avez-vous une madame Dorville dans votre maison?» répond Jean d'un
+ton brusque. «--Non, monsieur... mais...--Mais alors, qu'avez-vous
+besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?»
+
+Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner à sa loge en
+murmurant: «Il est bon celui-là... il ne veut rien dire, et il demande
+quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera à lui répondre
+sans vouloir s'instruire?»
+
+Jean entre dans une autre maison. Là, il trouve une portière qui lui
+fait la même réponse et les mêmes questions, et à laquelle il tourne
+encore les talons, en se disant: «Il paraît que la curiosité tient à
+l'état. Mais tout cela ne m'apprend pas où demeure cette dame; est-ce
+qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il paraît que
+madame Dorville n'est pas très-connue dans le quartier... Cela fait son
+éloge, et je me défie de ces femmes que tout le monde connaît.»
+
+Mais à la troisième porte où Jean s'adresse, le portier lui répond:
+«C'est ici, monsieur, montez au second.»
+
+Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son
+parrain, en se disant: «Cette dame n'est peut-être pas encore levée; il
+n'est que dix heures et demie, une petite maîtresse n'est pas visible de
+si bonne heure...»
+
+Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans façon qui lui est
+ordinaire: «Madame Caroline Dorville... est-ce ici?--Oui, monsieur.--Y
+est-elle?--Oui, monsieur.--Est-elle levée?»
+
+La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manières;
+cependant elle lui répond encore: «Oui, monsieur, madame est levée.--Je
+voudrais lui parler...--Votre nom, monsieur, s'il vous plaît?--Mon nom
+ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connaît pas; mais qu'est-ce
+que ça fait, est-ce qu'on ne peut pas parler à votre maîtresse sans dire
+d'abord son nom?... Dieu que de cérémonies!--Mais, monsieur...--Allez
+lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose à lui remettre...»
+
+La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'éloigne en lui
+disant qu'elle va prévenir sa maîtresse. Jean se jette sur un beau
+canapé de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est décoré
+avec élégance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi
+qu'une harpe.
+
+«Grand genre tout-à-fait!» se dit Jean; «femme à la mode... coquette...
+minaudière sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas
+très-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit,
+j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-maîtresses devant
+lesquelles il faut prendre garde à tout ce qu'on dit de peur d'offenser
+le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les
+robes à froufrou!... les...»
+
+Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait
+faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on
+pouvait être petite-maîtresse et avoir des qualités, et se dit: «Cela ne
+me va guère de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma
+personne depuis le matin jusqu'au soir.»
+
+Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir
+de vingt à vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est
+d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes élégantes et
+bien prises, la grâce de ses mouvemens, donnent quelque chose de
+séduisant à sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux
+bruns ont un éclat qui vous attire sans vous éblouir et sans vous forcer
+de baisser les vôtres; au contraire, leur aimable expression donne le
+désir de les regarder encore, et ces yeux-là sont de ceux qu'on aime
+surtout à rencontrer.
+
+Un nez à la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des
+couleurs un peu prononcées et des sourcils bien dessinés, complétaient
+l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orné d'une
+belle chevelure d'un châtain-clair, dont les boucles, arrangées avec
+goût, formaient de grosses touffes sur chaque côté de cette charmante
+physionomie.
+
+Cette dame s'est approchée de Jean, qui s'est levé à son aspect. D'un
+air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut;
+mais Jean, au lieu de répondre sur-le-champ à cette question, examine
+quelques instans la jeune dame, et s'écrie enfin: «Que le diable
+m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait
+nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est
+impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non
+plus sans doute?...»
+
+La jeune femme regarde Jean, et cherche à se rappeler ses traits en
+balbutiant: «Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne
+sais...--Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des
+Trois-Pavillons, ai arrêté un coquin qui vous emportait un châle.--Quoi!
+c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.--Il n'y
+a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu
+parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouvé aussi ce petit
+sac, qui est, à ce que j'ai pensé, celui que le voleur vous avait
+enlevé, et qu'il aura jeté par peur au moment où je l'ai saisi au
+collet.--Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bonté...--Il n'y a pas de
+bonté là-dedans, madame; ce sac est à vous, je vous le rapporte, c'est
+tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...»
+
+Jean saluait et se disposait à s'éloigner; madame Dorville le retient.
+Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si
+cavalièrement, celui qui, la veille, a été son protecteur, sa réserve a
+fait place à un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide
+politesse qu'elle engage Jean à s'asseoir un moment et à ne point
+s'éloigner aussi vite.
+
+Jean est peu habitué à se soumettre aux désirs d'une dame. Cependant le
+ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se
+reposer, que Jean s'arrête, demeure un instant debout sans trop savoir
+ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir près de madame Dorville.
+
+La jolie femme, qui joint à ses grâces et à ses attraits beaucoup
+d'esprit et d'usage du monde, a vu d'un coup d'œil que Jean n'a aucune
+habitude de la société; loin de chercher à augmenter l'embarras qu'elle
+aperçoit dans les manières du monsieur qui est devant elle, elle feint
+de ne point le remarquer, afin de le mettre plus à son aise. En effet,
+malgré son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouvé en
+pareille compagnie, a de la peine à s'exprimer, et se tient fort
+gauchement assis près de la petite-maîtresse.
+
+«Vous avez donc aussi retrouvé ce sac, monsieur?» dit la jeune femme,
+qui s'aperçoit qu'il faut qu'elle commence à parler si elle veut que la
+conversation s'engage. «--Oui, madame... oui, en vous quittant... Après
+vous avoir laissée dans le sapin, j'ai repris la rue où je vous avais
+rencontrée; j'ai vu quelque chose briller à mes pieds... et j'ai ramassé
+cela. J'ai regardé ce qu'il y avait dedans... c'était bien ce que vous
+aviez dit, et...--Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter
+vous-même. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.--Oh! pas
+du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance là-dedans... D'abord
+je n'ai rien qui m'occupe; je flâne toute la journée en mangeant le bien
+de mon père et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce
+qui est quelquefois bigrement sciant!...»
+
+Ici la jeune dame comprime une légère grimace, et recule un peu sa
+chaise de celle de Jean.
+
+«J'ai mieux aimé vous rapporter ce sac moi-même que de le confier à
+quelque imbécille qui se serait trompé ou ne vous aurait pas
+trouvée...--Mais, monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon
+adresse?»
+
+Cette question embarrasse un moment Jean, qui répond enfin: «Comment
+j'ai su... votre nom?...--Oui, car vous avez bien demandé madame
+Dorville... Caroline Dorville même... Ainsi vous savez jusqu'à mon nom
+de baptême, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien
+de cela.--C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez
+appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui
+vous appartenait... ma foi, madame, après avoir regardé dans le sac pour
+m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouvé,
+j'ai visité votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...»
+
+La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperçoit et s'écrie:
+«Cela vous fâche peut-être, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens
+pour obtenir quelques renseignemens...»
+
+Un léger sourire reparaît sur les traits de Caroline, qui répond à Jean
+d'un air affectueux: «Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez
+fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne
+m'attendais pas à ce que quelques pensées... quelques notes prises au
+hasard, seraient connues d'un étranger... et... convenez que c'est fort
+drôle, monsieur.»
+
+La jolie femme ne peut s'empêcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle
+pense à ce qu'il a lu, lui répond: «Mais, oui, il y a des choses assez
+drôles en effet.»
+
+Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble réfléchir,
+peut-être cherche-t-elle à se rappeler tout ce qui est tracé sur son
+souvenir. Quant à Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis
+il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre
+ses dents. La jeune dame le regarde un moment à la dérobée, et un léger
+sourire paraît de nouveau sur ses lèvres. Jean murmure en regardant un
+tableau qui est en face de lui: «C'est bien, ça--c'est fièrement
+bien!... Qu'est-ce que c'est que ça?... C'est un particulier qui se
+trouve mal dans une église?...--C'est _la mort du Tasse_, monsieur.--Ah!
+c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-là... Il est
+tout en noir. Il paraît que c'est un médecin de l'endroit.»
+
+Madame Dorville se mord les lèvres, et regarde Jean d'un air surpris;
+mais celui-ci ne s'en aperçoit pas, et, continuant ses remarques sur les
+tableaux, s'écrie: «Ah! voilà qui est plus gai... On danse là-dedans,
+c'est sans doute une fête... Mais au costume de tous ces gens-là, je
+présume que ça se passe dans, le carnaval...--Ce sont les noces de
+_Thétis et Pélée_.--Thétis et Pélée?... Quels fichus noms pour des
+époux!--Ce sont des dieux...--Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en
+a qui sont bien laids... Le _Pelé_ c'est probablement ce gros qui est
+là-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tête... Et c't autre qui s'est
+déguisé en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans
+doute le premier garçon de la noce qui vient faire des farces?--C'est la
+Discorde, monsieur.--Ah! c'est la Discorde...--Vous ne connaissez donc
+pas le jugement de Pâris?--Le jugement de Pâris? Non... Je connais dans
+mon quartier un Pâris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas
+qu'il ait jamais été juge dans aucune affaire.»
+
+La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux éclats, et Jean, se tournant
+vers elle, lui dit tranquillement: «Est-ce que c'est moi qui vous fais
+rire, madame?»
+
+Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui répond enfin: «Oui,
+monsieur.--Ah!... j'ai donc dit quelque bêtise?...--Je ne dis pas cela,
+monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu
+franche...--Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y
+a rien que j'aime comme la franchise, ça met tout de suite à l'aise...
+et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme à cérémonie.
+Que vouliez-vous me dire, madame?--Que je suis étonnée, monsieur, de
+votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me
+surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien...
+c'est-à-dire vous n'avez pas d'état qui prenne tout votre temps?--Non,
+madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon père était
+herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estimé dans le quartier, je
+m'en flatte... il parlait latin, et connaissait à fond la propriété des
+simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais
+à rien... Ça m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'école;
+j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aimé être libre
+comme les pierrots... Bref, mon père me fouettait pour que j'apprisse la
+botanique; mais ma mère m'embrassait, me donnait de l'argent, et me
+disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre père est mort... sans
+être fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma
+mère, qui, depuis long-temps, a quitté le commerce. J'ai douze mille
+livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec
+l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame,
+vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.»
+
+La franchise de Jean plaît à Caroline, qui lui répond: «Vous avez suivi
+vos penchans... Chacun est maître de ne faire que ce qui lui
+plaît.--Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.--Vous avez
+préféré une vie... libre... aux plaisirs que l'on goûte dans le monde,
+dans la société, où, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper
+un rang agréable...--Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas
+aller en société quand ça me fait plaisir?--Oh! je ne dis pas cela,
+monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les
+coutumes du monde vous ennuyaient.--Ah! que voulez-vous!... je trouve si
+incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses
+insignifiantes... d'être obligé de faire de la toilette... de se lever à
+chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que
+tout cela vous amuse, vous, madame?»
+
+La jeune femme sourit encore de la question et répond à Jean: «Tout
+dépend, monsieur, de la direction que l'on donne à nos penchans. Dans
+l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goûter dans l'étude
+de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes
+qui encourageaient mes faibles talens était une récréation pour moi, et
+j'ai trouvé des charmes dans la société, où je jouissais de l'esprit des
+autres et tâchais d'acquérir de nouvelles connaissances qui pussent me
+mettre à même de n'être pas trop déplacée dans le monde avec lequel je
+devais vivre...»
+
+Jean secoue la tête et murmure: «C'est juste... comme vous dites, tout
+dépend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous
+aurons de l'eau aujourd'hui!...»
+
+La jolie femme se mord encore les lèvres, tandis que Jean regarde au
+plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques
+instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lève et fait à Jean
+un salut gracieux en lui disant: «Je serai toujours reconnaissante,
+monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu'à mon amie. Lorsque
+vous passerez dans mon quartier, j'espère que vous voudrez bien vous
+reposer un instant chez moi.»
+
+Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en
+aille; il se lève, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant:
+«Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour
+moi, je puis... Ne vous dérangez donc pas... je trouverai bien la
+porte...»
+
+Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgré lui, se sentait
+très-embarrassé, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de
+sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve là,
+s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de
+nouveau, ôte et remet trois fois son chapeau, et respire à son aise,
+quand la porte du carré est enfin refermée sur lui.
+
+«Sacredié! que c'est bête d'être embarrassé comme cela devant une
+femme!» se dit Jean en retournant dans son quartier. «Je vous demande un
+peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffée en bonnet ou en
+cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est
+pas toujours une femme? Et pourtant, malgré moi, je me sentais tout bête
+auprès de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable...
+c'est-à-dire aimable... de ces manières un peu minaudières... mais non,
+quoique ça! pas trop de prétentions... Un air assez bon enfant, malgré
+sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est
+très-jolie... c'est une justice à lui rendre... Une figure douce... des
+yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqué la couleur...
+mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands
+yeux à fleur de tête, mais, à côté de ceux de cette dame, ça me fait
+l'effet d'un œil de verre auprès d'un œil naturel. Par exemple, je ne
+crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adélaïde, et qu'elle
+me trouve savant!... Ça ne me fait pas du tout cet effet-là; il est
+certain que pour me trouver savant, il faut ne se connaître qu'en noyaux
+de pêches. Cette dame a aussi une voix fort agréable... il me semble
+qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi
+douce, ça ne fatigue pas à entendre... Ce n'est pas la voix de
+mademoiselle Chopard; celle-là pourrait commander les manœuvres d'un
+régiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop
+comment... c'est drôle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux écouter
+en ne disant cependant que des choses toutes simples!...»
+
+Jean était déjà arrivé chez lui, car, tout en pensant à la dame au
+souvenir, il ne s'était pas aperçu de la longueur du chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+CAROLINE.
+
+
+Pendant que Jean fait ses réflexions sur la personne avec laquelle il
+vient de se trouver, mettons-nous à même de faire aussi les nôtres;
+c'est toujours une connaissance agréable que celle d'une jolie femme,
+surtout lorsqu'à ses charmes elle semble joindre des qualités et de
+l'esprit.
+
+Caroline était fille d'un riche négociant nommé Grandpré, qui, tout
+entier à son commerce, n'avait que peu d'instans à donner à sa femme et
+à sa fille, quoiqu'il les aimât l'une et l'autre fort raisonnablement;
+mais madame Grandpré chérissait sa Caroline, et, ayant eu elle-même une
+bonne éducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.
+
+Caroline eut des maîtres de musique, de dessin, de langues étrangères;
+les leçons de sa mère, les caresses dont elle récompensait ses progrès,
+et une grande facilité pour l'étude, lui firent surmonter rapidement
+les difficultés qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont
+franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait
+agréablement, s'accompagnait très-bien avec la harpe ou le piano, et
+dessinait avec goût. Sa mère était fière de ses talens et disait souvent
+à son époux: «Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de
+plus, elle est bonne et modeste.
+
+»--Tant mieux, tant mieux,» répondait M. Grandpré, «je lui ferai faire
+un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de
+rentes.»
+
+On voit que pour M. Grandpré, comme pour la plus grande partie du genre
+humain, l'argent était tout. Madame Grandpré ne pensait pas absolument
+de même; elle trouvait que sa Caroline était assez jolie pour inspirer
+de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de
+rentes, qui ne pouvait tarder à se présenter, fût un beau jeune homme
+capable de faire éprouver aussi un tendre sentiment à sa fille.
+
+Quant à Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa
+mère, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait à peine
+songer à l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec
+ses parens en société, au bal, en soirée, sans doute quelques jeunes
+gens galans lui avaient déjà adressé de ces propos flatteurs qui font
+rougir de plaisir la moins coquette et commencent à faire penser
+l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des choses plus douces à
+entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son âge, Caroline
+mêlait encore sa mère à tous ses projets de bonheur.
+
+A cette époque, une faillite considérable, dans laquelle M. Grandpré se
+trouva enveloppé, ruina presque entièrement cette famille; c'est-à-dire
+qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que près de trois mille
+livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches,
+il y en a d'autres qui se trouvent ruinés; tout dépend de la position
+que l'on occupe dans le monde.
+
+M. Grandpré ne put supporter ce revers: habitué aux grandes affaires,
+aux spéculations, à tous les avantages que donne l'opulence, il ne se
+fit pas l'idée de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire
+sensation à la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis à
+gronder, des lettres à signer et des ordres à donner. Les gens qui n'ont
+point par eux-mêmes un mérite réel, ne peuvent supporter les revers de
+fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privés de cet or
+qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront
+plus rien, et retomberont à terre comme ces ballons que le vent ne
+soutient plus.
+
+Six semaines après cette faillite, M. Grandpré mourut de la révolution
+qu'elle lui avait causée.
+
+Restée pour consolation à sa mère, Caroline redoubla de soins, de zèle,
+de tendresse. Elle lui disait chaque jour: «Maman, puisque nous avons
+encore mille écus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si
+tu trouves que ce n'est pas assez, eh bien! je travaillerai, je ferai
+usage de mes talens, je donnerai des leçons de musique. Tu m'as dit cent
+fois que c'était une ressource contre l'adversité, et qu'il n'y avait
+que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.»
+
+Madame Grandpré embrassait sa fille et lui répondait: «Nous avons bien
+suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu
+cherches des ressources dans tes talens. Si cela était nécessaire, je
+n'en rougirais pas!... Grâce au ciel! le préjugé qui pesait jadis sur
+les artistes est allé rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont
+fait justice. Mais, avec mille écus, nous pouvons exister encore
+honorablement; sans doute, il faudra quelques réformes dans notre
+toilette, de l'économie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune,
+c'est pour toi, ma fille, que je croyais appelée à tenir un rang dans le
+monde, où tu étais si bien faite pour briller!...--Moi, ne serai-je pas
+toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connaître l'ennui avec
+les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est là la
+véritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans
+l'adversité, et nous fournit même les moyens de pourvoir à notre
+existence.»
+
+La mère et la fille s'arrangèrent donc pour vivre avec ce qui leur
+restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi
+heureuse que lorsqu'ils étaient dans l'opulence. A seize ans, il faut si
+peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec
+quelques amis que l'on avait conservés, une partie de spectacle,
+c'étaient de grands plaisirs pour Caroline. A la vérité, pour aller en
+société, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on
+portait long-temps le même chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est
+pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherchée;
+quelquefois même on plaît davantage. Caroline entendait toujours un
+murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle
+figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de
+graces! arrivaient souvent à ses oreilles; et, sans être coquette, on
+sait toujours à qui de telles choses sont adressées. Pouvait-elle donc
+regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux
+qu'il ne lui manquait rien?
+
+Madame Grandpré était moins philosophe que sa fille, parce qu'elle
+n'était plus dans l'âge des illusions, ou plutôt parce qu'en
+vieillissant, il nous en faut beaucoup pour être médiocrement heureux.
+Il lui était pénible d'aller à pied après avoir eu cabriolet; d'être
+logée au troisième, dans un simple appartement, après avoir habité au
+premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, après
+avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et,
+de temps à autre, il lui échappait quelques exclamations, qui prouvaient
+à Caroline que sa mère regrettait sa fortune. Caroline courait alors
+dans les bras de sa mère, et cherchait à la distraire. Madame Grandpré
+assurait à sa fille qu'elle s'était trompée sur le motif de ses soupirs,
+mais Caroline voyait bien que sa mère cherchait à s'abuser elle-même.
+Enfin, madame Grandpré, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord
+dans le mari de sa fille un jeune et beau garçon, fait pour inspirer de
+l'amour, se disait maintenant: «Ah! elle ne trouvera pas un époux qui
+lui apportera trente mille livres de rentes!...» C'est ainsi que nous
+changeons avec les événemens; et l'on dit que nous sommes des
+girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation,
+dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous
+changeons de sentimens.
+
+Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mère; celle-ci
+espérait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares
+talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune.
+Madame Grandpré ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche généralement les
+dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des
+talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime
+surtout dans une jeune personne, celles-là trouvent aussi des époux. Il
+serait trop malheureux que l'argent seul fît les mariages, et que les
+vertus, les graces, ne fussent comptées pour rien dans un engagement
+destiné à nous faire connaître les plus doux sentimens de la nature.
+
+M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpré; il fut
+d'abord séduit par sa charmante figure, il fut ensuite captivé par des
+talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement à se rendre
+agréable à ses amis, sans songer à en tirer vanité. M. Dorville fut
+étonné de trouver réuni tant de graces, de mérite et de modestie;
+cependant, il voulut étudier quelque temps le caractère de Caroline pour
+s'assurer si ce qui le séduisait dans le monde reposait sur ces qualités
+solides qui seules nous rendent heureux dans notre intérieur.
+
+Le résultat des observations de M. Dorville fut toujours à l'avantage de
+Caroline, et il résolut d'en faire sa femme. M. Dorville était un homme
+de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord sévère, ayant
+une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il
+avait quatorze mille livres de rente et une décoration qu'il avait bien
+gagnée.
+
+A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment
+avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour
+mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion.
+M. Dorville, qui n'était ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion
+sur tout cela; il alla droit à madame Grandpré, et commença par où
+finissent les amans honnêtes, par demander la main de la demoiselle.
+
+Madame Grandpré fut très-flattée de cette demande. M. Dorville portait
+un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'était un
+fort bon parti pour sa fille, c'était plus qu'alors on n'osait espérer.
+Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonnés, et qu'il n'était
+pas joli garçon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame
+Grandpré ne tenait plus à ces bagatelles-là. Cependant elle ne promit
+rien à M. Dorville, elle ne voulait pas contraindre ça fille, mais elle
+lui laissa voir combien elle serait charmée de le nommer son gendre.
+
+Lorsque Caroline apprit par sa mère que celui qui demandait sa main
+était M. Dorville, elle fit une légère grimace et ne parut nullement
+enchantée de sa recherche. Madame Grandpré appuya sur tous les avantages
+de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la réputation
+d'honneur, de probité, de M. Dorville. Tout cela était fort beau sans
+doute, mais à seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois à
+l'amour, à l'hymen; et, dans les rêves de sa jeune imagination,
+l'honneur et la probité ne suffisent pas pour captiver son cœur.
+Caroline répondit à sa mère qu'elle ne désirait pas se marier et qu'elle
+se trouvait parfaitement heureuse près d'elle, avec ce qui leur restait.
+
+Madame Grandpré n'insista pas; mais Caroline s'aperçut bientôt que sa
+mère était souvent triste, mécontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle
+éprouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et,
+toujours bonne, toujours prête à sacrifier ses désirs à ceux des autres,
+Caroline dit à sa mère, qu'après y avoir bien réfléchi, elle acceptait
+l'époux qui se présentait. Un mois après elle était madame Dorville.
+
+Madame Grandpré habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline
+n'éprouvait point près de son époux ces doux épanchemens, fruit d'un
+amour réciproque, du moins avait-elle pour lui une sincère amitié, et
+elle jouissait de nouveau de tous les avantages que donne la fortune.
+Madame Grandpré fut pendant deux ans témoin d'une union où la différence
+d'âge n'avait jamais amené une querelle, et elle mourut tranquille sur
+l'avenir de sa fille.
+
+Mais un an après, M. Dorville, dont la chasse était le goût dominant, y
+fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reçut une balle
+destinée à un lièvre. Caroline se trouva donc veuve à dix-neuf ans, et
+entièrement maîtresse d'elle-même, avec environ dix-sept mille livres de
+revenu.
+
+Le mariage donne à la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde.
+Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une
+demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beauté et ses talens, la
+jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux
+adorateurs et des aspirans à la succession du défunt; mais après avoir
+passé son printemps à faire les volontés des autres, Caroline se promit
+de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa liberté sans avoir
+consulté son cœur.
+
+Nous connaissons à présent Caroline; ajoutons à ces détails qu'elle a
+maintenant près de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa
+position dans la société, lui ont donné cet aplomb, cette aimable
+confiance, qui laissent plus de liberté à l'esprit, plus de gaîté au
+caractère, et permettent à la beauté de faire usage de tous les
+avantages qu'elle a reçus de la nature. Caroline n'était point devenue
+coquette, mais elle n'était pas fâchée de plaire; elle ne faisait point
+de frais pour s'attirer des hommages, mais elle ne les repoussait pas;
+enfin c'était une de ces femmes charmantes qui font les délices de la
+société, et sur le compte desquelles les autres femmes s'étonnent de ne
+pouvoir médire.
+
+Après avoir reçu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de
+feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont
+elle pût rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui
+avait pu apprendre son nom et son adresse.
+
+Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les
+toilettes, et se disait: «Tout cela a dû paraître bien futile à ce jeune
+homme... qui n'a rien du tout d'un homme à la mode... qui n'en a même
+pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui
+n'est pas mal, il n'ait aucune éducation! Mais quelles manières!...
+quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...»
+
+Caroline trouve les vers qui lui ont été adressés et se dit: «C'est cela
+qui lui a fait connaître mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis
+d'écrire dans mon souvenir un jour que je l'avais oublié sur mon
+guéridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose à ces vers... Il a
+compris cependant que cela s'adressait à la maîtresse du souvenir... Et
+mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour
+Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgré son ignorance... je
+ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garçon!... il ne savait
+comment s'en aller! Si je ne m'étais pas levée, il serait resté là
+jusqu'à demain!...»
+
+Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une
+quarantaine d'années entre dans le salon de madame Dorville qui court
+au-devant d'elle en s'écriant: «Ah! je suis bien contente de vous
+voir.--Ma chère amie, je viens savoir si vous êtes remise de notre
+frayeur d'hier... Quant à moi, je vous avoue que j'ai très-mal dormi
+cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon
+appartement, et regardé cinq ou six fois sous mon lit et dans mes
+armoires; mais c'est égal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai
+rêvé qu'il m'en tombait trois par ma cheminée!
+
+»--Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la
+suite de notre aventure?...--Comment! il y a une suite?--Tenez...
+regardez: voilà mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien
+perdu.--Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?--On vient de me
+rapporter tout cela...--Qui... le voleur?--Oh! non pas! mais ce monsieur
+qui hier au soir a arraché mon châle au voleur et nous a reconduites
+jusqu'à une voiture.--Eh bien?--Eh bien, il a retrouvé aussi mon sac en
+repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.--Oh! c'est
+bien singulier... Ma chère amie, est-ce que ce ne serait pas un
+mouchard, que cet homme-là?--Oh! quelle idée!... un tout jeune homme!...
+à qui nous avons, à qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous
+aviez causé avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas
+cette idée.--Vous l'avez donc vu?--Certainement, il est venu lui-même,
+et il n'a voulu remettre ce sac qu'à moi.--Comment est-il au jour, cet
+homme-là? Moi, j'étais si troublée hier que je n'ai pas songé à le
+regarder.--Mais il n'est pas mal...--Il m'a paru grand.--Oui... assez
+grand...--Un air commun, à ce que j'ai pu voir.--Non, pas précisément
+l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe à quinze
+pas!...--Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...--Ma
+chère, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service
+qu'il m'avait rendu?--Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe,
+moi!... c'est corps-de-garde tout-à-fait.--Du reste, ce jeune homme est
+fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer
+dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plaît. Il m'a
+sur-le-champ conté toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son
+père, qui était dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mère et
+possède douze mille livres de rentes.--Douze mille livres de rentes, et
+ne pas savoir se présenter en société! c'est impardonnable...--Il m'a
+avoué qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...--Il doit
+être bien gentil dans un salon, ce monsieur-là.--Vous pensez bien qu'il
+ne s'y plaît pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au
+billard!...--Ah! mon Dieu! mais il doit être fort grossier dans ses
+propos, ce garçon-là!--Non, il a été très-poli... sauf quelques jurons
+qui lui sont échappés...--Ah! ça me ferait mal aux nerfs!--Cependant
+après le service qu'il m'avait rendu, après la peine qu'il avait prise
+de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager à monter,
+lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuadée qu'il
+ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.--C'est fort
+heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?...
+Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait
+l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remercié, et on ne peut pas
+pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.»
+
+Caroline ne répond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne
+s'occupe plus de M. Jean.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.
+
+
+Jean a trouvé chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard,
+l'engager à passer la soirée chez eux. «Il faut y aller, mon cher ami,»
+ajoute Bellequeue; «car enfin tu es fiancé avec la superbe Adélaïde, et
+tu lui dois des prévenances... des petits soins...--Ah! mon parrain, je
+vous ai déjà dit que je ne savais pas être galant; j'épouserai la
+superbe Adélaïde, c'est très-bien; mais je ne serai pas aux petits soins
+pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractère, et que
+d'ailleurs...--D'ailleurs!...--D'ailleurs... je ne sais pas... enfin
+cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.--Toujours farceur!....
+ah! coquin, tu caches ton jeu!--Je ne cache rien du tout, je vous
+assure.--Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adélaïde
+elle-même prétend que tu es un peu en dedans, que tu caches tout...
+C'est égal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu
+auras là une fière femme!... Et comme tu seras toujours monté en
+liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?--A rien, mon parrain.--Ça
+m'arrive quelquefois aussi. Allons, à ce soir, chez Chopard.»
+
+Jean pense toute la journée à madame Dorville, au petit souvenir, à la
+visité qu'il a faite à la jolie femme, à la conversation qu'il a eue
+avec elle; et de temps à autre il se dit: «Comme dans le monde... dans
+ce qu'on appelle la bonne société, on passe son temps à causer de
+niaiseries... de choses indifférentes!... ce doit être fort ennuyant...
+cependant, je ne me suis pas ennuyé ce matin cher cette dame; je ne sais
+comment cela s'est fait, mais le temps a passé vite... oh! j'y suis
+resté un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne
+s'était pas levée... mais il me paraît que ce n'est pas du bon ton de
+faire de longues visites.»
+
+Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle
+Adélaïde lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a été trois jours
+sans venir la voir; elle lui donne même une petite tape sur le bras.
+Jean se laisse taper et ne répond rien. Mademoiselle Adélaïde le pince,
+et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un léger soupir en tenant
+ses yeux fixés vers le parquet, et mademoiselle Adélaïde se dit: «Il est
+pris, c'est fini... le voilà amoureux. Je savais bien que cela
+viendrait...»
+
+Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gaîté folle, les
+parens en concluent que les jeunes gens sont très-satisfaits l'un de
+l'autre, et Bellequeue, qui est toujours là pour tâcher d'animer son
+filleul, entend mademoiselle Adélaïde dire à sa mère: «Mon futur est
+fort gentil ce soir!--Je le trouve moins gai qu'à l'ordinaire,» répond
+madame Chopard. «--Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est
+l'amour qui le rend mélancolique et distrait... Oh! je vais joliment le
+faire endêver maintenant... je vais m'amuser à mon tour...»
+
+Et mademoiselle Adélaïde va et vient en sautillant dans le salon; elle
+court de l'un à l'autre, pousse des éclats de rire pour une mouche qui
+vole, et ne clôt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne
+ressemble pas à de l'admiration, puis ne fait plus attention à elle.
+Tandis que le papa Chopard dit à Bellequeue: «Voilà ma fille dans son
+assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le
+futur époux!... elle connaît déjà joliment son pouvoir!... Ah! les
+femmes! quand l'amour s'en mêle, on n'y démêle plus rien... ah! fameux
+le calembourg... oh! oh! l'amour qui _s' en mêle_!... Madame Chopard,
+note celui-là!...»
+
+Jean ne prenait point part à la conversation et pensait toujours à son
+aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme à son
+ordinaire; mais, malgré lui, il est distrait, ses souvenirs le portent
+ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend
+si préoccupé, et Jean conte ce qui lui est arrivé la veille dans la rue
+des Trois-Pavillons, parce qu'il éprouve encore du plaisir à parler de
+cela.
+
+Tout le monde exalte le courage du jeune homme. «Arrêter seul un
+voleur!» s'écrie M. Chopard. «c'est qu'il pouvait être armé!...--Vous
+vous exposiez terriblement!» dit madame Chopard.
+
+Jean hausse les épaules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son
+filleul a été toute naturelle.
+
+«Dans tout cela» dit Adélaïde, «vous conviendrez que ce ne pouvait pas
+être grand'chose que ces dames-là, qui revenaient seules le
+soir...--C'est vrai,» dit M. Chopard, «seules... et sans un cavalier...
+vous avez été bien bon de vous exposer pour elles!...»
+
+Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant:
+«Mademoiselle, je sais ce que j'ai à faire....» Et fort mécontent de ce
+qu'on a dit des dames qu'il a rencontrées, il ne parle pas de sa visite
+chez madame Dorville, et se hâte de souhaiter le bonsoir à la famille
+Chopard.
+
+Plusieurs jours s'écoulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend,
+comme à son ordinaire, au café, au billard; mais il s'y ennuie, et y
+reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un
+quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adélaïde est plus que
+jamais persuadée que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son
+prétendu silencieux et mélancolique, et madame Chopard dit à sa fille:
+«Ma chère amie, il sera peut-être nécessaire d'avancer ton mariage de
+quelques jours sans quoi ton fiancé se mourra d'amour....--Tant mieux!
+tant mieux!» dit mademoiselle Adélaïde; «j'ai soupiré... c'est à son
+tour!... laissez-moi jouir de mon triomphe!--C'est juste,» dit M,
+Chopard, «elle a soupiré tout bas, c'est à son futur à faire des soupirs
+haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrième d'aujourd'hui.»
+
+Jean ne sait pas lui-même pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il
+s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se présente
+souvent à sa pensée; puis il est de mauvaise humeur contre lui-même de
+s'occuper encore d'une femme qu'il connaît à peine. «Elle est bien
+jolie!» se dit-il souvent... «oh! elle est charmante... mais qu'est-ce
+que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais
+cependant... ne m'a-t-elle pas engagé à aller chez elle... Mais
+qu'irai-je faire là... dans ces beaux salons, où l'on est tout en
+cérémonie... où il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure...
+Bah!... n'y pensons plus!... c'est une société qui ne me convient pas du
+tout.»
+
+Et pourtant Jean pensait toujours à la petite-maîtresse; il brûlait en
+secret du désir de la revoir. Pour éloigner cette idée, il cherche à se
+distraire, mais ses anciens lieux de réunion ne lui offrent plus de
+charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue où depuis long-temps il
+n'est pas allé.
+
+Bellequeue n'était point chez lui, il était allé faire des visites dans
+le quartier; n'étant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout
+occupé de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins
+la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquiétude.
+
+C'est donc Rose qui ouvre à Jean, et qui fait un mouvement de surprise
+en le voyant. «Comment, c'est vous, monsieur Jean!...--Oui, Rose, c'est
+moi...--Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...--Est-ce que
+mon parrain n'y est pas?...--Non, monsieur... C'est sans doute lui que
+vous désirez voir?...»
+
+Cette question est faite avec un petit air de dépit. Jean n'y fait pas
+attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil;
+la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en
+ajustant plus symétriquement les pointes de son fichu.
+
+«Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'êtes pas venu ici depuis...
+depuis...--Oh! je sais qu'il y a quelque temps,» répond Jean d'un air
+distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.
+
+«--C'était le jour... où monsieur est rentré si brusquement... pendant
+que nous causions... Vous êtes cause que j'ai été bien grondée! Mais
+aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-là...
+ça ne se dit pas... et ça n'empêche pas de recommencer quand on en a
+envie.»
+
+Jean est quelques instans sans répondre, puis enfin il s'écrie: «Bah!
+bah! ce sont des bêtises tout cela...--Comment des bêtises!... Oh!
+monsieur était fâché, tout rouge... Au reste, je conçois que cela vous
+est bien égal!... Quand on a autre chose dans la tête, on ne pense
+plus... à ce qu'on pensait... Ah ça, c'est donc parce que vous allez
+vous marier que vous êtes si sérieux à présent?... Vraiment, je ne vous
+reconnais pas... vous qui étiez si gai, si farceur... Dieu! comme
+mademoiselle Chopard doit être fière de vous avoir rendu amoureux comme
+ça!»
+
+Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant:
+«Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...--Dame! c'est ce qu'on dit
+partout... et d'ailleurs c'est ben facile à voir que vous avez quelque
+chose... Mais vous devez être bien content, puisque vous allez épouser
+votre belle!... C'est drôle que ça m'a étonnée, moi, ce mariage-là...
+Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien
+que mademoiselle Adélaïde est belle femme... un peu trop grande
+pourtant... Quant à la figure, tout dépend du goût, il y a des gens qui
+prétendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de bœuf, un
+menton carré, des sourcils de sapeur... Mais c'est égal!... on peut être
+bien avec tout ça!»
+
+Jean ne semble pas écouter ce que dit Rose, mais tout à coup il s'écrie:
+«Ah! si tu savais comme elle est jolie!...
+
+»--Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais,» répond Rose avec
+humeur; «mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...
+
+»--Tu la connais?» dit Jean en regardant Rose avec surprise.
+«--Certainement.--Non, Rose, tu ne la connais pas...--Allons, voilà que
+je ne connais pas mam'selle Chopard à présent!--Et qui diable te parle
+de mademoiselle Chopard!» s'écrie Jean en frappant du pied.
+
+Rose regarde à son tour Jean avec surprise en disant: «Comment!
+monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me
+disiez qu'elle était si jolie?--Non, Rose, non... c'est d'une autre
+personne... d'une jeune dame...--Une jeune dame?...--Oui... Et c'est
+celle-là qui est charmante!...--Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune
+dame-là?...--Je vais te conter cela, Rose.»
+
+En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la
+fait asseoir sur ses genoux.
+
+«Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me
+faire asseoir comme ça?... Un homme qui va se marier!...--Allons, Rose,
+tiens-toi tranquille et écoute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de
+plaisanter!--Oh! je le vois bien!»
+
+Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste
+sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en détail son aventure
+nocturne et sa visite chez madame Dorville.
+
+Rose a écouté avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir
+que Jean éprouve à parler de madame Dorville, et elle lui fait mille
+questions à son sujet.
+
+«C'est donc une bien jolie femme, monsieur?--Oh! oui, Rose, une
+figure... qui plaît tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant,
+moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... à moins que...--Oui,
+à moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?--Mais vingt ans,
+je suppose...--Grande?--Une taille ordinaire... mais si bien faite!...
+si bien tournée!...--Elle était bien mise?--Oui... elle est
+élégante.--Quelle robe avait-elle?»
+
+Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'écriant:
+«Est-ce que tu crois que je me suis amusé à tâter l'étoffe de sa
+robe?... Je te dis que c'est une dame... à la mode enfin!...--Vous
+n'avez pas parlé de votre visite chez cette dame aux Chopard?--Ma foi
+non... Pourquoi faire?--Certainement vous êtes le maître de vos
+actions... et vous seriez bien bon de vous gêner... Et êtes-vous
+retourné chez cette dame?--Non... Est-ce que tu penses que je puis y
+retourner, Rose?--Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas
+engagé?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous
+revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une
+connaissance très-agréable.--Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...»
+
+Et Jean enchanté serre Rose dans ses bras et l'embrasse à plusieurs
+reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'écriant: «Voulez
+vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu
+sait pourtant que nous sommes bien sages!»
+
+Mais Jean, après avoir embrassé Rose encore une fois, se lève
+brusquement en s'écriant: «Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir
+madame Dorville.
+
+«--Allez, allez, monsieur,» dit Rose à Jean qui s'éloigne en courant;
+puis la petite se dit en se frottant les mains: «Oh! que je suis
+contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous
+faites des mariages sans me consulter... c'est bon... nous verrons...
+M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon
+pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont
+l'air de me regarder comme une domestique...»
+
+Jean est rentré chez lui; lorsqu'il avait résolu quelque chose, il
+fallait qu'il l'exécutât sur-le-champ. Il est décidé à se rendre le jour
+même chez madame Dorville; mais il se rappelle l'élégance de la
+maîtresse de la maison, et, pour la première fois de sa vie, Jean songe
+à faire de la toilette. Lorsqu'il est allé rue Richer, il était, selon
+sa coutume, dans un grand négligé; cette fois il veut être bien mis:
+«Car enfin,» se dit-il, «je suis à mon aise; et je ne vois pas pourquoi
+je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis
+m'arranger tout aussi bien qu'un autre.»
+
+Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cirées, un gilet blanc, et
+veut faire un joli nœud à sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il
+ne peut parvenir à former quelque chose de bien; il se dépite, frappe du
+pied; déchire trois cravates, et sa mère entre dans son appartement pour
+savoir après qui il en a.
+
+«Je ne puis pas venir à bout de mettre ma cravate,» s'écrie Jean d'un
+air désespéré. «Attends,» mon ami, attends,» dit madame Durand, «ne
+t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.»
+
+La bonne maman fait assez convenablement une rosette à son fils;
+malheureusement les rosettes ne sont plus à la mode, mais Jean ne sait
+pas cela, et il se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui
+ne lui était jamais arrivé, s'arrête devant la glace, passe ses doigts
+dans ses cheveux, les boucle un peu sur le côté, puis prend son chapeau
+et sort, laissant sa mère dans l'extase, s'écrier: «Certainement! il est
+amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'être
+la première pour laquelle il ait fait une semblable toilette.»
+
+Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus
+tôt. Le voilà rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie
+le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison.
+Alors le cœur lui bat, il se sent tout ému, il éprouve un trouble dont
+il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au
+portier madame Dorville.
+
+«Montez, monsieur, madame est chez elle,» répond le concierge. «Elle est
+chez elle!» se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en
+est presque fâché, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.
+
+«Comment cette dame va-t-elle me recevoir?» se dit Jean en montant
+lentement l'escalier. «Peut-être trouvera-t-elle singulier... Cependant
+elle m'a engagé à revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai
+d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que
+je suis assez bien mis pour me présenter dans son salon... d'ailleurs je
+saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bête d'être tout sens dessus
+dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme ça, gauche et
+embarrassé... Après tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes
+ses connaissances!... Allons, en avant.»
+
+Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir.
+«Madame Dorville...» dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de
+l'assurance.
+
+«--Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plaît?--Jean Durand.»
+
+La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il était
+deux heures de l'après-midi. C'est l'heure où les gens du monde font et
+reçoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame
+Beaumont, deux jeunes femmes fort élégantes, et un petit-maître, assez
+joli garçon, mais qui avait trop l'air de le savoir.
+
+En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher à se
+rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-maître se
+lève et les dames tournent toutes la tête vers la porte, pour voir ce
+monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prénom
+piquent leur curiosité.
+
+Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean était rouge comme un
+coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il
+croyait plus distingué de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle
+jambe avancer. Cependant la bonne l'a annoncé, il faut entrer. Il se
+décide et s'avance d'un pas brusque; mais à l'aspect de toutes ces
+figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus où il en est; il se
+recule de côté, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il
+cogne un guéridon; en s'éloignant du guéridon, il renverse une chaise,
+puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il
+l'entraîne avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont
+tomber dans l'appartement, lorsque le petit-maître court à lui eu
+s'écriant: «Ah! monsieur! arrêtez-vous de grâce... ne bougez pas... je
+vais vous démêler.»
+
+Jean n'était plus en état de bouger, il était anéanti, son chapeau et
+ses gants s'étaient échappés de ses mains, il ne se baissait même pas
+pour les ramasser, il entendait les rires étouffés des dames, mais il ne
+voyait plus rien.
+
+Tout ceci a été l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se
+lève et va au-devant de lui; le petit-maître a pris le jeune homme par
+la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air
+aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa santé.
+
+Jean tâche de se remettre et salue en balbutiant: «Mon Dieu, madame, je
+vous demande bien pardon... si j'ai bouleversé...
+
+»--Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de
+vous asseoir.»
+
+Caroline avance une chaise à Jean, qui se jette dessus comme un pauvre
+naufragé qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et
+ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de
+la main gauche à la main droite.
+
+«C'est bien aimable à vous, monsieur, de vous être rappelé ma demeure,»
+dit Caroline qui cherche à dissiper l'embarras de Jean en engageant la
+conversation.
+
+«Madame, je ne l'ai jamais oubliée,» répond Jean, «et je serais venu
+plus tôt si j'avais cru... si j'avais pensé...
+
+»--Vous êtes peut-être allé à la campagne?» dit vivement Caroline, qui
+s'aperçoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.
+
+«Non, madame, je suis resté ici...
+
+»--Et vous, ma chère amie, quand allez-vous à votre terre? dit madame
+Dorville à une des jeunes dames, afin de généraliser la conversation,
+car elle s'aperçoit que les dames examinent Jean avec curiosité, et que
+M. Valcourt, c'est le nom du petit-maître, ne peut se lasser de le
+considérer.
+
+«Je ne sais vraiment pas quand je partirai,» répond la jeune dame en
+minaudant. «J'ai tant à faire encore à Paris... et pas un moment à
+moi... tant de visites à rendre... d'emplettes, de préparatifs; et mon
+mari qui ne se mêle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...
+
+»--C'est madame de Walen, qui était furieuse hier! Figurez-vous que son
+mari lui amène douze personnes à dîner sans la prévenir... et des gens
+marquans, des académiciens, des hommes en place!... c'est vraiment
+très-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.
+
+»--M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce
+que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa
+société.....
+
+»--Ah! c'est bien méchant!...--Madame Beaumont a toujours eu du
+caractère,» dit le petit-maître en se balançant sur sa chaise. «Elle
+jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...--Oh! non!... j'ai les nerfs
+trop délicats...»
+
+Pendant cette conversation, Jean regarde tantôt en l'air, tantôt à ses
+pieds; il croise et décroise les jambes, et ne sait quel figure faire.
+Tout en se balançant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et
+surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps à
+autre des regards significatifs.
+
+Caroline seule, toujours bonne, toujours disposée à l'indulgence,
+voudrait trouver moyen de remettre Jean à son aise; cependant elle
+craint aussi qu'en se mêlant à la conversation, il ne lui échappe
+quelques expressions inconvenantes. De son côté, Jean voudrait parler,
+et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a
+pas les yeux sur lui.
+
+«Vous n'êtes pas venue à la dernière soirée de madame Dorsan,» dit une
+des dames à Caroline.--Ah! ma bonne, vous qui êtes si excellente
+musicienne; vous avez perdu... On a chanté de jolis morceaux!--Ma foi!
+je n'ai rien entendu d'extraordinaire!» dit le petit-maître; «quoi
+donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a faussé si cruellement
+l'air de _la Gazza_.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de
+basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement
+perpétuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frère, auquel elle
+veut faire une réputation de chanteur pour se faire écouter elle-même,
+en chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah!
+c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de _Robin des Bois_, et
+vous savez le goût qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!...
+Quant à ce monsieur qui a pincé de la guitare, vous conviendrez qu'il
+chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.
+
+»--Ah! monsieur Valcourt! que vous êtes méchant!...--Il emporte la
+pièce!...--Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est
+qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que
+monsieur est de mon avis?»
+
+Cette question est adressée à Jean qui, depuis son entrée, écoutait et
+ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et répond: «La mauvaise
+musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis
+très-godiche pour tout ça!...»
+
+Le petit-maître laisse errer sur ses lèvres un sourire moqueur; les
+dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: «Il y a des gens qui
+n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y
+livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pièce nouvelle au Vaudeville?
+On dit que c'est très-bien.
+
+«--Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tournés... Je n'aime
+pas beaucoup le dénouement... L'avez-vous vue, monsieur?»
+
+C'est le petit-maître qui adresse encore cette question à Jean, qu'il
+semble avec malice vouloir faire parler.
+
+«Je ne vais presque pas au spectacle,» répond Jean en tâchant de
+prendre de l'assurance. «Il faut rester assis... se tenir à sa place, et
+je trouve que c'est _embêtant_!...»
+
+Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde
+en se pinçant les lèvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de
+se balancer sur sa chaise, se jette en arrière, et se dandine en
+fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu
+habitué à ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon,
+et tombe avec sa chaise dans un carreau de croisée qu'il brise en
+éclats.
+
+Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et
+Valcourt murmurent entre eux: «Voilà un monsieur qui paraît décidé à
+tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle
+singulière tournure!...--Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir
+d'admirer sa rosette!...--C'est qu'il a des expressions tout-à-fait
+déplacées!...--Où diable madame Dorville, qui a un excellent ton,
+a-t-elle fait une semblable connaissance!»
+
+Caroline reçoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui répond:
+«C'est moi, monsieur, qui aurais dû vous avertir qu'il y avait du danger
+à vous balancer ainsi... mais vous n'êtes pas blessé, c'est
+l'essentiel.»
+
+Jean est allé mettre sa chaise loin de la fenêtre, et il se trouve alors
+près des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des
+chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui
+disant: «A propos, ma chère amie, il faut que je vous présente
+monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercîmens pour le service
+qu'il nous a rendu, lorsque nous avons été attaquées un soir par un
+voleur; car, quoique je fusse seule volée, vous étiez bien alors de
+moitié dans ma frayeur.
+
+»--Quoi! c'est monsieur?...» dit madame Beaumont, tandis que les autres
+personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean
+avec plus de bienveillance.
+
+«Oui, ma chère amie,» reprend Caroline, «c'est monsieur qui, seul, a
+arrêté le voleur, et nous a ensuite donné le bras jusqu'à une voiture...
+Vous devez vous rappeler qu'alors nous étions bien tremblantes, et que
+nous nous estimâmes très-heureuses de la protection que monsieur voulut
+bien nous accorder.»
+
+Caroline a légèrement appuyé sur ces derniers mots: Madame Beaumont
+incline la tête en proférant quelques remercîmens auquel Jean répond:
+«Ça n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de même pour la
+première venue...» Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.
+
+«Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chère Caroline?» dit
+bientôt une des jeunes dames assise près de Jean. «Est-ce que vous ne
+sentez pas?... Si nous étions en hiver, je croirais que c'est ta
+cheminée qui fume...--En effet... je sens aussi comme une odeur de
+fumée,» dit madame Beaumont.
+
+«--Ce n'est pas cela précisément, mesdames,» dit Valcourt; «ce que vous
+sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.
+
+»--De pipe!» s'écrient les trois dames en faisant un mouvement de
+dégoût.
+
+«--Ah! parbleu! il n'y a pas de doute,» s'écrie Jean. «C'est moi qui
+sens comme cela; cette _sacrée_ odeur de pipe pénètre dans les habits...
+Je n'ai pourtant pas encore fumé aujourd'hui.»
+
+On ne répond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline
+elle-même semble partager l'humeur générale. Bientôt les deux jeunes
+dames se lèvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant:
+«Adieu, ma chère, il faut que nous nous sauvions... nous sommes
+pressées,» et elles s'éloignent sans jeter un regard sur Jean.
+
+Celui-ci est resté sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient
+bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.
+
+Le petit-maître ne tarde pas à se lever aussi; il fait quelques tours
+dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots à demi-voix
+à madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui
+présente ses hommages en souriant de la manière la plus gracieuse, et
+s'éloigne en pirouettant.
+
+Jean a regardé tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il
+semble collé. Madame Dorville revient s'asseoir près de madame Beaumont.
+La conversation languit; ces dames ne font qu'échanger quelques mots, et
+Jean n'ose pas se mêler à ce qu'elles se disent. Il regarde toujours
+Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en
+lui-même: «Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille
+aussi.»
+
+Et tout en se disant cela, il ne peut se décider à partir; mais au bout
+de cinq minutes madame Beaumont s'écrie: «Cette odeur de pipe fait
+horriblement mal à la tête et au cœur!--Oui... c'est vrai,» répond
+faiblement madame Dorville, «quand on n'y est pas habitué...»
+
+Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lève brusquement, et
+va saluer Caroline en murmurant: «Pardon, madame. Si j'avais deviné plus
+tôt que cette odeur vous déplaisait, il y a long-temps que je serais
+parti.
+
+»--Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie,» répond
+Caroline d'un ton froid mais poli.
+
+«--Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez
+vous... il faut...»
+
+Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame
+Dorville. Tout à coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est
+un joli chat dont Jean écrase la queue sans s'en apercevoir.
+
+«Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui!» s'écrie Jean désespéré;
+et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses
+bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en
+courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.
+
+Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lève, ne sait
+ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pipé dont il se
+sert habituellement, il la prend avec colère et la brise à ses pieds.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+JEAN EST AMOUREUX.
+
+
+Bellequeue était allé voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris
+la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le
+soin qu'il avait mis à bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue
+ne doute plus que son filleul soit en effet très-amoureux. «Vous voyez,»
+dit-il, «quelle bonne idée, j'ai eue de songer à ce mariage. Jean va
+devenir un homme charmant?--Il l'était déjà.--Oui, mais il le sera
+davantage. Il se plaira bien plus en société. Déjà j'ai cru voir qu'il
+négligeait le billard, les cafés, les guinguettes.--C'est ce qu'il me
+semble aussi.--Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra
+galant!--Ça me surprendrait!--Pourquoi donc? mademoiselle Adélaïde a dit
+en secret à son père et à sa mère, qui me l'ont redit, qu'elle voulait
+avant peu voir son futur à ses pieds.--Je ne veux pas non plus qu'elle
+fasse trop soupirer ce cher enfant....--Soyez donc tranquille! vous
+savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-là....--Beaucoup
+trop vite même.--Il n'y a plus que trois semaines d'ici à l'époque fixée
+par la belle fiancée... ce temps passera en œillades, en serremens de
+mains, en soupirs... C'est si gentil le temps où l'on se fait la cour!
+Ah! ma chère commère, ça n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens
+qui assurent que c'en est le soleil.»
+
+Bellequeue retourne chez lui en songeant déjà à la toilette qu'il fera
+le jour des noces de Jean, où il se propose bien de danser encore, et en
+rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche à se rappeler
+quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.
+
+Mademoiselle Rose regarde son maître d'un air malin, et lui demande ce
+qu'il fait là. «Je cherche à me rappeler un petit pas pour le jour de la
+noce de Jean.--Ah!... c'est donc bientôt la noce?--Dans trois
+semaines...--Alors vous avez le temps de foire vos battemens!--Pas trop;
+on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien
+avancer l'époque...--Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle
+Chopard?--Oui, ma chère... amoureux au point que ça le change... que ça
+le rend mélancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette
+extraordinaire... Sa mère croit même... cependant elle ne me l'a pas
+assuré, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... Ça te fait
+rire?--Oh! ce n'est pas de ça, c'est une idée qui me passait.--Oh! tu es
+vexée de voir que les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu
+prétendais que ce mariage n'était pas assorti...--Moi, oh! je vous
+assure que je ne suis nullement contrariée... Qu'est-ce que cela peut me
+faire?...--Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons,
+je vais me rendre chez mon tailleur.--Pourquoi donc faire?--Pour lui
+commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonné par en bas,
+pour la noce de Jean.--Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un
+peu avant de commander votre pantalon collant.--Pourquoi
+cela?--Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?--Ah!
+friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas
+Adélaïde Chopard... Je vais commander mon pantalon.»
+
+Après avoir cassé sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au
+hasard, n'ayant pas de but déterminé, et tout occupé de sa visite du
+matin chez madame Dorville.
+
+«Elle ne m'a pas dit de revenir;» se dit Jean en soupirant. «Ah! sans
+doute ma société ne lui plaît pas... Ai-je fait assez de sottises chez
+elle!... Quelle singulière chose... je voulais avoir de l'assurance...
+je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes
+bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sûr que je faisais des
+grimaces épouvantables en voulant me donner un air posé. Mes yeux
+seuls... Ah! je savais bien où les porter... Elle m'a semblé encore plus
+jolie ce matin que la dernière fois... Et cependant elle ne m'a pas
+souri aussi souvent... Il y avait dans ses manières quelque chose de
+froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais
+du plaisir à l'entendre, même si elle me grondait... Mon Dieu... que je
+suis bête!... toujours penser à cette dame que je ne reverrai plus
+maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me
+l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons à autre chose... A quoi bon
+m'occuper de quelqu'un que je connais à peine... d'une femme...
+coquette... Sans doute elle se sera moquée de moi avec ses
+connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais
+été sûr que ce fût de moi, je l'aurais joliment rossé... Au fait j'ai
+commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien
+trouver de bien... On m'aura jugé bête comme une oie... Qu'est-ce que
+cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-là... J'aurais bien
+aimé à voir quelquefois madame Dorville; mais, après tout, à quoi cela
+m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et
+chez elle je me sens si mal à mon aise... Ah! si elle était seule, il me
+semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....»
+
+Après avoir long-temps marché, Jean se rend chez un restaurateur, il se
+fait servir à dîner; mais il n'a pas d'appétit, il ne peut toucher à
+rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu
+habitué à écouter les jeux de la scène, il ne fait aucune attention à ce
+qui se passe sur le théâtre et reste plongé dans ses pensées; mécontent
+de lui-même, il sort du spectacle en se disant: «Allons chez les
+Chopard; là, au moins, je ne serai pas seul; on me parlera, je
+répondrai, et il faudra bien que je ne pense plus à cette dame... de
+laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.»
+
+Jean arrive chez les Chopard à près de dix heures du soir. Il y avait du
+monde; on l'avait attendu toute la soirée; Bellequeue s'y était rendu,
+croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annoncée à
+mademoiselle Adélaïde; et celle-ci, en voyant le temps s'écouler sans
+que son futur arrivât, ne savait que penser.
+
+Enfin Jean se présente au moment où la société se disposait à s'en
+aller.
+
+«Voilà une belle heure pour venir!» dit mademoiselle Adélaïde avec dépit
+et en prenant un air boudeur. «--Nous étions inquiets de toi, mon cher
+ami,» dit Bellequeue. «--Nous avons fait sauter les abricots sans lui!»
+s'écrie M. Chopard, «mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un
+petit coin... un _petit coing_... Oh! oh! oh!... il est bien amené
+celui-là!»
+
+»--D'où donc venez-vous, monsieur?» reprend mademoiselle Adélaïde. «--Du
+spectacle, mademoiselle.--Du spectacle!... Quelle idée d'aller ainsi
+seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous
+aviez fait une si belle toilette?--Non, je vous assure!...
+
+»--Voyez-vous,» dit Bellequeue à Adélaïde, «la toilette n'était pas pour
+le spectacle.
+
+»--C'est vrai qu'il est magnifique ce soir!» dit le papa Chopard en
+admirant Jean. «Il a une tournure... chevaleresque.
+
+»--Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?--Ma foi,
+mademoiselle y je serais fort embarrassé pour le dire! J'étais tellement
+distrait, tellement préoccupé d'autre chose, que j'en suis sorti sans
+savoir ce qu'on avait joué.»
+
+Un sourire de satisfaction reparaît sur la figure de mademoiselle
+Adélaïde, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: «Eh bien,
+dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...--Ma foi,
+oui!.... j'ai été très-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais
+j'avoue que la veille de nos noces ça ne m'a pas empêché d'aller voir le
+_Pied de Mouton_, et de retenir la romance de: _Gusman ne connaît plus
+d'obstacles_, que j'ai chantée pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma
+femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:
+
+ Tu dois t'attendre à des miracles,
+ Et pour toi qui n'en ferait pas!
+
+Ȃa faisait presque un calembourg!--Monsieur Chopard, taisez-vous
+donc... Adélaïde nous écoute!...--Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas
+se marier?... Ça sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!»
+
+Jean fait son possible pour être gai, il se mêle à la conversation, dit
+tout ce qui lui passe par la tête, répond de travers aux questions qu'on
+lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la
+société le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit
+aux éclats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adélaïde décide
+que M. Jean n'a jamais été si aimable.
+
+En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose à Jean, d'entrer
+fumer quelques cigares dans un estaminet.
+
+«Je ne fume plus,» répond vivement Jean. «--Tu ne fumes plus!» s'écrie
+Bellequeue en regardant son filleul avec étonnement, «et depuis quand
+cela?--Depuis... aujourd'hui.--Comment! toi qui aimais tant à
+fumer...--Je ne l'aime plus...--Est-ce que tu as été malade de la
+pipe?... Est-ce que...--Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqué
+qu'en général les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je
+ne veux plus fumer.»
+
+Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et après
+avoir tendrement serré la main à son filleul, il entre chez lui en
+disant: «Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le
+retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice
+plus délicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon
+pantalon collant.»
+
+Quelques jours s'écoulent, Jean fait son possible pour écarter de son
+souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image séduisante revient
+toujours se mêler à ses pensées. Il ne veut plus aller chez Caroline, et
+cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tâche de se
+mettre comme les jeunes élégans qu'il rencontre, il se dandine moins en
+marchant, il voudrait avoir une tournure plus posée. Ce n'est plus dans
+les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le
+quartier des petits-maîtres, des petites-maîtresses, qu'il va
+maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme élégante, de la
+taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son côté, dans
+l'espérance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a
+toujours été déçu. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et
+repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde
+ses fenêtres, puis s'éloigne en soupirant, et retourne tristement dans
+son quartier.
+
+Le changement qui s'est opéré dans l'humeur de Jean; la recherche de sa
+toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois;
+enfin la différence qu'on remarque dans ses goûts, dans ses manières,
+augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand.
+Mademoiselle Adélaïde trouve, à la vérité, que l'amour rend son prétendu
+un peu trop mélancolique; mais elle est si fière du changement qu'elle
+croit avoir opéré, qu'à chaque soupir du jeune homme, elle lance un
+regard de triomphe à ses parens, tandis que madame Chopard dit à son
+mari: «Le pauvre garçon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il
+deviendrait donc s'il n'épousait pas notre fille?...--Il s'évaporerait
+en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouché.»
+
+Bellequeue a dit un soir à Jean: «Il ne faut plus qu'un peu de patience,
+encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle
+Adélaïde... Sois tranquille... je me charge de tous les préparatifs...
+de tous les détails... Ne t'occupe que de ton costume, et ça ira
+bien...»
+
+Jean est rentré chez lui, en réfléchissant sérieusement au mariage qu'on
+va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la répugnance;
+mais comment rompre une affaire si avancée?... Sa mère, les Chopard,
+tout le monde compte sur sa promesse.
+
+«Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tôt» se dit Jean. «Si du moins
+j'avais le temps de réfléchir... d'oublier... Ah! peut-être en me
+mariant, je ne songerai plus à... Mais je ne veux pas me marier si vite.
+Demain j'irai dire cela à mon parrain...»
+
+Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci était
+déjà sorti, parce que les préparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.
+
+Rose était seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite
+chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que
+l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.
+
+Rose est enchantée de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son
+maître que le mariage va se faire, et elle n'y conçoit rien.
+
+«Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je
+vous en prie,» dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le
+salon. «On dit toujours que vous allez épouser mamzelle Chopard... Je ne
+peux pas le croire... car je sais très-bien, moi, que vous n'êtes pas
+amoureux de mademoiselle Adélaïde... vous avez trop bon goût pour cela.
+Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du
+mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son âge, c'est un
+peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est
+encore très bien fait...»
+
+Jean ne répondait rien, il s'était assis et semblait réfléchir.
+
+«Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre
+confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amitié!...--Que
+veux-tu que je te dise, Rose?--S'il est vrai que vous épousez dans dix
+jours mamzelle Chopard?--On le veut... mais je ne m'en soucie guère.--Eh
+bien, alors pourquoi l'épouseriez-vous? Est-ce à votre âge, avec votre
+figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient
+pas?--Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancés, parce qu'un soir j'ai
+tapé dans la main de mademoiselle Adélaïde.--Oh! quel conte! Ah! ben par
+exemple, être fiancé à une demoiselle parce qu'on lui a tapé dans la
+main... On m'a tapé bien autre chose à moi, et je n'étais jamais fiancée
+pour ça... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront
+dit cela pour mieux vous enjôler...--Tu penses donc que je suis encore
+libre, Rose?--Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous
+sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie,
+ça... il faut prendre garde à ce qu'on fait... Et... cette dame si
+jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...»
+
+Jean pousse un soupir et répond: «Si fait... je l'ai revue... une fois,
+le jour où je t'ai quittée si vite...--Et vous n'y êtes pas allé
+depuis?--Non...--Vous sembliez la trouver si charmante...--Ah! je n'ai
+pas changé de sentiment...--Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce
+qu'elle vous à mal reçu?--Non... pas précisément... mais j'ai cru
+voir... Si tu savais combien chez elle j'étais gauche, embarrassé... Je
+ne savais comment me tenir.--Bah! bah! on est gauche les premières fois,
+et puis on s'accoutume...--Non, Rose... non... Je croyais aussi que
+partout j'aurais la même assurance.... Je ne me figurais pas que rien
+pût m'intimider, et cependant je me suis aperçu que... dans le grand
+monde, dans ce qu'on appelle la bonne société, j'ai l'air d'un imbécille
+ou je ne dis que des sottises...--Allons donc, ce n'est pas possible,
+vous êtes trop modeste...--Il y avait là des dames qui me regardaient...
+puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune
+homme qui n'ôtait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais à ma
+cravate...--Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?--Dans le monde,
+Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!...
+que j'aurais bien de la peine à me mettre dans la tête.--Est-ce que vous
+n'êtes pas bien comme cela?--Je commence à m'apercevoir que je pourrais
+être beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela
+déplaisait...--Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien
+ridicules...--Enfin je m'en suis allé... et elle ne m'a pas engagé à
+revenir...--On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une
+c'est pour toujours...--Oh! non... son air froid en me reconduisant...
+Il est vrai qu'après avoir marché sur son chat, je me suis sauvé si
+vite...--Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...--C'est fini,
+Rose, je ne la reverrai plus...--Ne la revoyez plus si vous voulez, mais
+ce n'est pas une raison pour épouser mamselle Chopard que vous n'aimez
+pas.--Ce mariage me distraira peut-être.--Se marier pour se
+distraire!... Voilà une jolie idée! Et si ça ne vous distrait pas, vous
+n'en serez pas moins l'époux d'une femme que vous n'aimez point, puisque
+vous en aimez une autre...--J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai
+jamais dit cela...--Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le
+savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous êtes amoureux de
+cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela
+qui vous rend tout autre depuis quelque temps.--Moi... amoureux!... oh!
+tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais été...--Raison
+de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la première fois.--Je
+trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est réellement... mais je
+n'ai jamais eu l'idée...--Je vous dis que vous en êtes amoureux,
+extrêmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez
+long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite;
+mais enfin vous éprouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle
+Adélaïde?...--Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard
+m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...--Et vous
+l'épouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!--Tu as raison;
+Rose, décidément je ne l'épouserai pas...--Et vous ferez
+très-bien.--Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai
+ma résolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement
+amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis très-décidé à ne point
+retourner...»
+
+Jean s'éloigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la
+chambre en criant: «Il n'épousera pas mamselle Chopard!... et monsieur
+en sera pour son pantalon collant.»
+
+Mais les événemens ne marchent pas toujours dans l'ordre où nous les
+avions prévus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mère est au lit
+et se sent très-indisposée; le soir la fièvre se déclare, Jean reste
+près de sa mère et ne songe plus à son mariage; en peu de jours la
+maladie fait des progrès rapides, et, malgré tous les soins qui lui sont
+prodigués, madame Durand meurt neuf jours après s'être alitée.
+
+Jean éprouve le plus profond chagrin de la perte de sa mère; Bellequeue
+partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse
+remplacent les projets d'hymen et de bonheur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+CHANGEMENT DE CONDUITE.
+
+
+Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mère, Jean ne sort
+presque pas; toujours triste et profondément affecté de la perte qu'il a
+faite, il se refuse à toute distraction; la solitude seule semble lui
+plaire.
+
+Bellequeue a respecté une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce
+temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mélancolie, et pense que pour
+cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.
+
+«Tu n'as pas encore été voir les Chopard depuis ton deuil,» lui dit-il;
+«ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'être touchés des regrets
+que tu donnes à ta mère; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de
+mal à aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais très-bien que
+tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adélaïde est trop
+raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera
+plaisir; et, de son côté, elle désire vivement te voir.»
+
+»--Rien ne presse!» répond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment
+expliquer cette réponse de la part d'un homme qui paraissait si
+amoureux.
+
+Cependant les Chopard s'étonnent de ne point voir Jean; mademoiselle
+Adélaïde l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci
+répond: «Mon filleul pousse tous les sentimens à l'extrême, je vois bien
+qu'il craint que la vue de sa prétendue ne lui fasse trop vite oublier
+sa mère, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.--Cela fait
+l'éloge de sa profonde sensibilité,» dit madame Chopard. «--Et cela
+prouve la violence de son amour pour notre fille,» ajoute M. Chopard.
+
+«--Avec tout cela,» dit Adélaïde, «ça ne m'amuse pas d'être si
+long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour;
+je sais bien qu'à présent nous ne pouvons pas nous marier tout de
+suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...»
+
+»--Je vous l'amènerai bientôt, belle enfant; vous savez que pour vous
+plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...--Il ne fume
+plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas
+défendu.--C'est égal, il m'a dit qu'il s'était aperçu que cela
+déplaisait aux dames.--Ah! ma fille, tu auras un mari bien délicat.--Ne
+va pas le faire fumer malgré lui quand il sera marié... Oh! oh!...
+calembourg!--Ah! mon père!...
+
+»--Enfin,» reprend Bellequeue, «il ne va plus à l'estaminet, ne joue
+plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets
+qui lui empruntaient de l'argent.»
+
+»--C'est très-bien cela...--Oh! il se range déjà!... Quant à la mise, à
+la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle
+Adélaïde, qui avez opéré ces métamorphoses.--Comme Diane qui changeait
+son amant en cerf... Ah! ah! ah!...--Ah! mon papa, que vous êtes
+terrible avec vos jeux de mots!--Écoute donc, j'aime les pointes, moi,
+je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une
+prise, ma femme... Calembourg!»
+
+Bellequeue s'est éloigné en promettant d'amener bientôt son filleul; et
+Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent
+enfin, un soir, à l'accompagner chez les Chopard.
+
+On reçoit Jean avec cet empressement mêlé de tristesse commandée par la
+circonstance. Mademoiselle Adélaïde a fait une toilette dans laquelle le
+noir domine afin de prouver à son prétendu qu'elle partage sa douleur.
+Madame Chopard ne parle pas des fruits à l'eau-de-vie et des liqueurs
+faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de
+calembourgs. On garde pendant toute la soirée une tenue sévère;
+Bellequeue croit même qu'il est de la convenance de ne parler qu'a
+demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela
+donne à la réunion l'aspect d'une soirée de fantasmagorie de Robertson.
+
+Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lève, salue assez froidement
+mademoiselle Adélaïde, qui pousse un énorme soupir en lui disant adieu,
+et lui tend une main qu'il ne songe pas à baiser, et qu'elle est forcée
+de laisser retomber en se disant: «Il faut qu'il soit terriblement
+affecté!...»
+
+»--Adieu, mon ami,» dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme.
+«Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance...
+c'est naturel; mais Adélaïde a fait un certain brou de noix... auquel
+incessamment nous dirons deux mots...»
+
+Jean se contente de saluer tout le monde et s'éloigne. Quand il est
+parti, Bellequeue dit aux Chopard: «Ça s'est très-bien passé!--Le pauvre
+garçon est encore bien chagrin!» dit madame Chopard. «Je suis sûre qu'il
+ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?--Non, ma
+mère, pas un seul mot!--Il se sera fait une furieuse violence!» dit M.
+Chopard. «Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et
+la nature avant tout.»
+
+Quelques jours après cette soirée, sans en prévenir Bellequeue, sans
+consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue
+Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il
+change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et
+élégans, fait décorer avec soin son nouvel appartement, et prend un
+valet de chambre à la place de Catherine, qui a désiré s'établir, et à
+laquelle Jean a donné de quoi élever une petite boutique.
+
+Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes
+gens du bon ton, sa tournure et ses manières se ressentent de ses
+anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes
+contractées dès l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert
+d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est
+jeune, il a de la fortune, il paraît confiant et généreux, c'est plus
+qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'être admis dans ce monde où
+souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on
+rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.
+
+Jean, qui jusque alors avait fui la société et se moquait des usages,
+des sujétions qu'elle impose, Jean désire aller dans le monde. Il ne
+veut pas s'expliquer à lui-même le motif du changement de sa conduite;
+il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, à la
+promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer à
+un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une
+personne qu'il adore en secret, et à laquelle il pense sans cesse, sans
+vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.
+
+Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la
+visiter; mademoiselle Adélaïde se consume d'amour et d'ennui; la
+distillation est négligée, les sciences et les arts sont abandonnés. La
+jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un
+mois s'est écoulé depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on
+n'entend plus parler du fiancé. Une telle conduite semble
+extraordinaire.
+
+«Il est très-juste de pleurer la perte de ses parens,» dit mademoiselle
+Adélaïde, «mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prétendu a
+toujours versé des larmes et poussé des soupirs depuis sa dernière
+visite, il doit être maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas
+le laisser venir à rien avant de m'épouser.»
+
+»--Notre fille a raison,» dit M. Chopard, «Jean est trop exalté; comme
+Adélaïde dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a
+passé à côté.--Mon père, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il
+fait, je ne puis pas vivre comme cela!...--Calme-toi, ma fille,» dit
+madame Chopard, «tu sais que ce pauvre Jean était devenu tout
+amour!...--Je ne sais pas s'il est tout amour, mais ça me semble
+très-malhonnête de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on
+n'entend plus parler non plus...--Il faut qu'il soit malade.--Mon
+papa... allez-y donc, je vous en prie.»
+
+M. Chopard cède aux désirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue.
+Depuis cinq semaines le parrain de Jean était retenu chez lui par une
+légère atteinte de goutte; il passait son temps à jouer aux dames avec
+sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, était persuadé qu'il ne sortait
+pas de chez les Chopard.
+
+Mademoiselle Rose est allée ouvrir à M. Chopard; elle a soin ensuite de
+ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire à son maître.
+
+«Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris jour pour le mariage?» dit
+Bellequeue en voyant arriver Chopard. «Il y a plus de trois mois que
+madame Durand est morte, et je conçois que les jeunes gens qui sont fort
+amoureux...»
+
+»--Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir
+pourquoi on ne vous apercevait pas.--Vous le voyez, une petite atteinte
+de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et
+j'espère bien être ingambe pour la noce de mon filleul... Il me néglige,
+ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne
+sort pas de chez vous... n'est-ce pas?
+
+»--Ça n'est pas encore ça, mon ami... Je voulais au contraire vous
+demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir où
+vous nous l'avez amené.--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut
+dire?--Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des
+Anglais, vous savez... le _spleen_... et ma fille le craint
+aussi.--Diable!... mais vous m'inquiétez... Il est certain que s'il
+pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de
+sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut
+absolument consoler ce pauvre garçon.--Au fait, comme son futur
+beau-père, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa santé;
+cela n'a rien d'inconvenant.--C'est tout naturel, au contraire; allez et
+revenez me dire dans quel état vous l'avez trouvé.»
+
+M. Chopard s'éloigne, laissant Bellequeue fort inquiet de son filleul,
+et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.
+
+L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul, à la demeure de Jean. Il
+demande M. Durand, et on lui répond que depuis un mois M. Durand a
+déménagé, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chaussée-d'Antin.
+
+M. Chopard est un moment surpris de cette nouvelle; mais il se dit: «Je
+vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour
+quand il sera marié... Il veut loger sa femme dans le beau quartier...
+Chaussée-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui préparait, mais je
+devine tout. Allons rue de Provence.»
+
+Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure
+de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: «Adélaïde sera
+enchantée.... Une rampe à dorures... C'est magnifique. A chaque étage
+des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu'à niches...
+Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en
+souvienne pour le redire à madame Chopard.»
+
+Arrivé au troisième, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient
+lui ouvrir.
+
+«Le jeune Durand est chez lui?» dit M. Chopard. «--Non, monsieur, mon
+maître n'y est pas.--Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc
+sorti?--Oui, monsieur.--Il sort quelquefois?--Tous les jours... Monsieur
+n'est presque jamais chez lui.--C'est égal, je vais toujours entrer...
+Je ne suis pas fâché de voir son logement.»
+
+Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce
+point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pièce dont M.
+Chopard semble faire l'inspection.
+
+«Peste! quelle élégance!... c'est très-joliment orné, tout cela... Quand
+je disais qu'il nous ménageait une surprise... Vous a-t-il parlé de la
+surprise qu'il ménageait?--Monsieur ne m'a rien dit.--Pour un amoureux
+il est discret!... Voyons; ceci est la salle à manger... On n'y
+tiendrait pas quinze personnes à table, mais, au fait, quand on ne veut
+avoir que sa famille... Voilà le salon qui fait chambre à coucher, à ce
+que je vois...--Monsieur n'a pas de salon, il ne reçoit
+personne...--Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que
+ça?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...--C'est tout,
+monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.--Comment! c'est tout?...
+Mais c'est trop petit... Et la cuisine?--Il n'y en a pas, monsieur.--Pas
+de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pièce la plus essentielle d'un
+ménage.--Mais monsieur est garçon.--Je sais bien qu'il est garçon
+maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement
+sans cuisine, à quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre
+maître est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun
+plaisir, aucune distraction?...--Oh! pardonnez-moi, mon maître, au
+contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le
+voit dans les promenades, il monte à cheval, fait au moins deux
+toilettes par jour, il n'a pas un moment à lui.»
+
+M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: «Voilà une singulière
+manière de se désoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adélaïde
+qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller
+lui dire tout ce que je viens d'apprendre.»
+
+M. Chopard retourne chez lui, et il fait part à sa femme et à sa fille
+de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de
+surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle
+doit penser. Adélaïde est quelques instans sans répondre; mais on voit
+qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure
+d'une voix éteinte:
+
+«Ma mère... délacez-moi, je vous en prie... j'étouffe...--Ah! mon
+Dieu!... ma fille qui étouffe... Est-ce qu'elle a fait un troisième
+déjeuner?» s'écrie M. Chopard. «--C'est la conduite de M. Jean qui me...
+suffoque... qui m'indigne!...
+
+»--C'est vrai!... elle a raison,» dit madame Chopard. «La conduite de M.
+Jean est affreuse.--Elle est même fort malhonnête,» dit M. Chopard en
+frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courroucé.
+
+«Je sais bien,» reprend Adélaïde, «que le trouble, le chagrin de la mort
+de sa mère, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que
+son cœur peut être excusable!...
+
+»--Oh! certainement,» dit madame Chopard, «dans une telle
+circonstance... ce pauvre jeune homme... je conçois qu'il a été bien à
+plaindre...
+
+«--Je crois aussi que le cœur est bon,» dit M. Chopard en tirant son
+mouchoir d'un air attendri. «Je n'ai jamais douté de son cœur!...
+
+»--Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses
+nouvelles, à moi... sa fiancée... presque sa femme... Et cela pour
+courir le monde, les spectacles, pour dépenser son argent avec je ne
+sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances...
+c'est un oubli de toutes les politesses!...
+
+»--C'est trop grossier,» dit madame Chopard, «c'est vraiment impoli et
+impardonnable!...
+
+»--C'est se conduire comme un décrotteur!» s'écrie M. Chopard en faisant
+un geste menaçant.
+
+«--Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait
+changé... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffinée.
+
+»--Et sa mélancolie, ma fille, sa douce mélancolie qui peignait si bien
+sa passion naissante.
+
+»--C'est-à-dire,» s'écrie M. Chopard, «qu'il serait devenu imbécille
+tant il t'adorait!...
+
+»--Mon papa... ça ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je
+m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah!
+Dieu! comme je m'en moque!...
+
+»--Tu fais très-bien, ma fille,» dit madame Chopard; «toi, qui réunis
+tout pour séduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en
+trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.
+
+»--Qui vaudront même beaucoup mieux!» dit M. Chopard, «car après tout,
+je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa
+figure....
+
+»--Pardonnez-moi, papa, sa figure est très-bien, et sa taille
+supérieurement proportionnée.
+
+»--Oui, il est fort bien fait,» dit madame Chopard, «on ne peut pas en
+disconvenir.
+
+»--Et il a une démarche magnifique!» dit M. Chopard.
+
+«--Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne
+peux pas rester comme ça, moi, je suis dans une fausse position.
+
+»--Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas
+tenable...--Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied
+danser, cette chère enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce
+qu'il faudrait faire, alors?
+
+»--Mon père, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre
+quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean,
+afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultérieures.
+
+»--Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions
+ultérieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultérieures... ça fait presque un
+calembourg!... Mais à propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas
+encore bien.--Eh bien! mon père, il prendra une voiture, voilà
+tout!--C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a réponse à tout,
+cette chère enfant... Va, ma fille, si tu n'épousais pas Jean Durand, tu
+trouverais bien des hommes qui seraient trop heureux...--Oui, mon père,
+mais c'est M. Jean que je veux épouser.
+
+»--Alors, tu l'épouseras, ma fille,» dit madame Chopard, et M. Chopard
+répète en retournant chez Bellequeue: «C'est tout simple... puisqu'elle
+en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'épouse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+JEAN EN GRANDE SOIRÉE.
+
+
+Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est logé rue de Provence; là, il
+est tout près de chez madame Dorville, et il espère, en demeurant dans
+son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans
+passer dans la rue Richer; vingt fois il a été tenté d'entrer chez
+madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point
+s'exposer à être mal reçu; une secrète fierté lui dit que l'amour même
+ne doit point supporter le mépris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin
+d'éducation.
+
+Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni à la
+promenade, ni au spectacle, Jean présume qu'elle est à la campagne, et
+il attend avec impatience que l'hiver la ramène à Paris.
+
+Jean s'est lié avec un jeune homme nommé Gersac, qui loge dans sa
+maison. Ce Gersac passe sa vie à chercher des occasions de s'amuser, et
+il a déjà offert plusieurs fois à Jean de le mener en soirée, car ses
+mille écus de revenu n'étant point souvent suffisans pour subvenir à son
+goût pour les plaisirs, Gersac ne se gêne point pour puiser dans la
+bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais fermée. Mais du
+moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il
+emprunte, en commençant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra
+rendre, il est le premier à avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dépense
+plus qu'il n'a; et convenir de ses défauts, c'est déjà un moyen de les
+faire excuser.
+
+Gersac est étourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et
+par sa gaîté se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jugé
+Jean dont la franchise et l'originalité lui ont plu.
+
+«Mon cher,» lui dit-il; «vous avez vécu jusqu'à présent dans un autre
+monde, vous êtes encore tout neuf pour celui que vous voulez connaître,
+mais il y a chez vous du physique, de l'étoffe et de l'argent; avec tout
+cela, il est impossible de ne point parvenir à être ce qu'on veut. Vous
+voulez aujourd'hui être un jeune homme comme il faut; pouvoir vous
+présenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez
+sur moi... je réponds de vous... je suis sur de vous former.»
+
+Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et déjà
+Gersac a mené Jean dans quelques petites soirées où celui-ci, pour ne
+point commettre de gaucheries, n'a osé ni remuer, ni parler.
+
+Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: «Mon ami, je vous mène ce
+soir dans une grande réunion... une soirée musicale, un punch... un bal,
+enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera très-bien. C'est chez
+un vieux richard célibataire qui ne sait que faire de son argent et qui
+s'ennuierait à la mort, si nous n'avions la bonté de lui faire donner
+cinq ou six fêtes dans l'année et de lui amener ce qu'il y a de mieux à
+Paris. Comme il y a dans son hôtel un fort beau jardin, nous arrangeons
+toujours une fête en été, parce qu'alors on jouit du jardin qui est
+magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?--Avec plaisir... quoique je me
+sente encore bien gauche... bien emprunté dans le monde...--Non, ça
+commence à aller mieux... vous vous tenez déjà très-bien... Vous avez
+perdu votre argent avec noblesse dans la maison où je vous ai mené
+dernièrement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mêler de
+la conversation?--Je dirais quelque bêtise.--Bah! vous êtes trop
+timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune
+dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec
+prétention, et cela passe pour des traits d'esprit.--Je ne crois pas que
+je ferais passer les miennes pour cela...--On chantera, on fera de la
+musique...--Je n'y connais rien.--C'est égal... il faut toujours juger
+les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion...
+dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut
+mieux que de ne rien dire...--C'est toujours cette s... peur de mal
+parler qui me retient.--Ah! par exemple, il faut supprimer les
+jurons!... il faut prendre garde à cela, excepté, le diable m'emporte,
+que vous pouvez dire avec gaîté, avec enjouement, il faut aussi ne point
+mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est
+du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents
+francs la dernière fois que cela vous est arrivé, sans cela, mon cher,
+on ne vous l'aurait pas pardonné. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on
+appelle une brillante réunion!... des femmes charmantes!... des
+artistes; des banquiers... un monde fou...--Ah! mon Dieu, vous me faites
+trembler!...--Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus à son aise
+au milieu de trois cents personnes que de douze!....»
+
+Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et après avoir fait
+une toilette élégante, il se rend avec son introducteur à la brillante
+soirée qui se donne dans un bel hôtel du faubourg Saint-Honoré.
+
+La réunion est nombreuse. Jean n'est pas à son aise, quoique dans la
+foule on soit moins remarqué; Gersac a rempli la formalité de la
+présentation; il a conduit Jean à un vieillard septuagénaire, qui a
+prononcé quelques mots de civilités, auxquels Jean a répondu par un
+profond salut, puis le vieillard a passé à une autre personne, et
+Gersac, dit bas à Jean: «C'est fini, mon cher, vous voilà de la
+connaissance du maître de la maison, vous pouvez maintenant prendre
+part aux plaisirs de la soirée, et ne plus faire attention à celui qui
+la donne. Ah çà! je vous quitte, parce que je ne puis être toujours à
+côté de vous... ça serait ridicule; mais allez, venez, jouez,
+promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un
+piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.»
+
+Gersac s'est éloigné, et Jean se trouve livré à lui-même dans des salons
+magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont,
+viennent, se croisent, s'examinent, tantôt en souriant, tantôt en
+parlant bas à leur voisin. L'éclat des lustres, des toilettes, le bruit
+de cet échange continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de
+la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus
+malins de quelques jolies femmes; tout cela étourdit Jean qui ne sait
+plus où il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu
+duquel il n'a personne à qui il puisse parler, Gersac étant déjà perdu
+dans la foule.
+
+Cependant Jean tâche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et
+son chapeau à la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes
+réunions, il ne fallait jamais se séparer de son chapeau; il se promène
+dans des salons décorés avec la plus grande élégance, où le jeu, la
+conversation, la musique, offrent des plaisirs variés à la foule qui s'y
+presse.
+
+L'appartement est au rez-de-chaussée, et plusieurs pièces donnent sur le
+jardin dans lequel se promène une partie de la société. Jean a déjà fait
+plusieurs fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le
+maître de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le
+regarde d'un air étonné et passe près de lui sans s'arrêter.
+
+Jean se range avec respect, ou se retire en arrière en faisant une
+inclination de tête quand une dame va passer près de lui; et il s'étonne
+qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de
+s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va
+dans le jardin où différens jeux sont réunis; des balançoires, des
+courses de bagues sont bientôt occupées par la société; Jean regarde
+tout cela de loin, il n'ose prendre part à aucun divertissement, et, son
+chapeau sous le bras, tâche de dissimuler les bâillemens qui viennent le
+surprendre au milieu de la foule.
+
+De temps à autre Gersac passe près de Jean et lui dit: «Vous
+amusez-vous?...--Pas trop.--Faites plaisir...--Je ne connais
+personne.--C'est égal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon
+cher, animez-vous un peu.»
+
+Gersac s'éloigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien
+dire et sans rien faire.
+
+Mais tout à coup l'ennui, l'embarras même ont disparu; un autre
+sentiment s'est emparé de Jean; tout son sang s'est porté vers son cœur;
+il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour
+de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des
+brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.
+
+«Elle est ici, quel bonheur!» voilà la première pensée de Jean, et
+cependant il reste encore à la même place, il semble qu'il craigne de
+s'être trompé. Mais déjà Caroline a disparu au milieu de la société.
+Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'élance
+sans faire maintenant attention à la foule; il pousse, il coudoie, il
+faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il
+froisse l'habit d'un petit-maître; il fait presque trébucher une vieille
+marquise; mais il ne songé plus à demander excuse, et ne mit pas
+attention à toutes les personnes qui le regardent en se disant: «Eh!
+mais, mon Dieu! à qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulière
+manière de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait
+qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce
+monsieur-là?... Il a l'air de se croire à la queue d'un théâtre.»
+
+Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule
+personne. Enfin il l'aperçoit dans une pièce où l'on se dispose à faire
+de la musique; Caroline est assise auprès d'une jeune dame, et plusieurs
+messieurs viennent la saluer et causer avec elle.
+
+Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il
+voudrait qu'elle l'aperçût; mais on passe et repasse sans cesse devant
+lui, et le cercle qui entoure Caroline dérobe Jean à ses regards. Il va
+tristement s'asseoir dans un coin d'où il peut du moins la contempler;
+et de là regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des
+sourires qu'elle adresse à d'autres, des grâces qu'elle déploie, du
+charme répandu dans toute sa personne.
+
+Le concert a commencé; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la
+harpe ou le piano; Jean ne les a pas écoutées, il n'ôte pas ses yeux de
+dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses
+regards. Mais un jeune homme s'est approché de madame Dorville, il lui a
+pris la main, et l'a conduite devant le piano où une autre personne est
+assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colère le jeune
+homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend
+chanter et adresser à la jolie femme les plus tendres aveux, et que
+celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, répond au jeune homme
+qu'elle partage son amour.
+
+Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se
+mord les lèvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano
+pour chercher dispute à celui qui ose parler de sa flamme à madame
+Dorville.
+
+«Comme c'est bien chanté!» dit une dame placée près de Jean. «Quel
+goût!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?»
+
+C'est à Jean que cette question s'adresse; il ne répond rien, il
+n'entend que les chanteurs. «C'est un duo _des Aubergistes de qualité_,
+n'est-ce pas, monsieur?» dit encore la dame à Jean; et n'en obtenant pas
+plus de réponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.
+
+Le duo est terminé, madame Dorville est retournée à sa place; on
+l'entoure, on la complimente; Jean commence à comprendre que ce qu'il
+vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bonheur
+que l'on doit goûter à pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il
+regrette de n'être pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut
+qu'il lui parle. Il se lève, s'avance brusquement vers la chaise
+qu'occupe madame Dorville et s'arrête devant elle.
+
+Caroline lève les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa
+chaise; elle reconnaît Jean, et la surprise se peint dans tous ses
+traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: «Quoi! c'est
+vous, monsieur Durand?
+
+»Oui, madame, c'est moi,» répond Jean d'une voix étouffée, «vous ne vous
+attendiez pas à me rencontrer ici?--Non, je l'avoue, car je crois me
+rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les
+soirées...--C'est vrai, madame... J'étais comme cela... Mais j'ai
+_bou_... j'ai terriblement changé depuis... depuis quelque temps...
+
+»--C'est ce que je vois,» répond Caroline en jetant à la dérobée un coup
+d'œil sur la toilette de Jean.
+
+»Madame, vous venez de chanter divinement!» s'écrie un jeune homme en
+s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste planté.
+«D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le
+moelleux de la perfection!...
+
+»--Ah! vous êtes trop indulgent, monsieur,» répond Caroline en
+souriant.--«Non!... je ne suis que l'écho de tout le salon... Je suis
+sûr que monsieur vous en disait autant.»
+
+Jean regarde le jeune homme et murmure: «Non, monsieur... Je ne parlais
+pas de ça à madame.
+
+»--Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois?» dit Caroline à Jean.
+«--Si, madame, je l'aime beaucoup à présent.--Il faudrait être un
+sauvage!... un welche! pour ne pas aimer à vous entendre,» dit le
+petit-maître en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses
+hommages.
+
+Jean est enchanté que ce monsieur se soit éloigné, et quoiqu'il reste
+devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres
+personnes vinssent lui parler.
+
+Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose;
+mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner
+de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.
+
+«Il me semble que je vois un crêpe à votre chapeau,» dit tout à coup
+Caroline, «Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?--Oui, madame...
+j'ai perdu ma mère il y a près de quatre mois.--Votre mère!... Ah! je
+vous plains... Je conçois que vous cherchiez dans le monde des
+distractions à votre douleur!...--Oh!... ce ne sont pas des distractions
+que j'y cherchais... mais je...
+
+»--Eh! c'est madame Dorville! vous êtes donc à Paris maintenant?»
+
+Cette question est adressée à Caroline par un monsieur décoré qui vient
+se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne
+qui l'empêche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.
+
+«Je suis revenue hier de la campagne pour passer seulement huit jours à
+Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque forcée de venir à
+cette soirée... car j'étais si fatiguée...--Ces dames ont rendu la fête
+complète en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le
+monde... Quand on réunit vos talens, c'est faire un vol à la société que
+de ne point l'embellir plus souvent de votre présence.»
+
+Caroline sourit à ce compliment, le monsieur lui baise galamment la
+main, et s'éloigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.
+
+«Êtes-vous déjà venu ici?» dit au bout d'un moment Caroline à Jean.
+«--Non, madame, c'est la première fois... Aussi je commençais à
+_m'embê_... à m'ennuyer quand je vous ai aperçue...--Je le conçois,
+quand on ne connaît personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je
+trouve assez peu amusant le jeu d'écarté; cependant j'y ai joué il y a
+quelques jours...--Mais au moins vos yeux ont dû être flattés par la
+réunion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup
+ici.--Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-là...
+
+»--Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?»
+dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline,
+tandis que Jean murmure entre ses dents: «Que la peste étouffe tous ces
+maudits bavards!...»
+
+Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur
+va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses
+regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: «Il paraît qu'ici il
+est impossible de se dire deux mots de suite!...
+
+»--Dans le monde,» répond Caroline «on échange beaucoup de paroles, mais
+on se dit bien peu de chose!...»
+
+Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette
+fois Jean est obligé de céder la place; mais il va prendre une chaise et
+revient s'asseoir derrière Caroline, paraissant décidé à lui servir de
+sentinelle.
+
+Un cercle nombreux s'est formé de nouveau devant la femme aimable qui
+sait répondre à chacun avec grâce, avec esprit, et que l'on aime à
+entendre presque autant qu'on aime à la voir. Plusieurs personnes
+approchent leur chaise de celle occupée par madame Dorville. La
+conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littérature,
+théâtres; des hommes de mérite sont venus se placer près de Caroline
+parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive,
+spirituelle, enjouée; Caroline est aimable sans paraître s'en douter, et
+si quelques traits de malice lui échappent, du moins elle ne cherche
+point à briller en déchirant ses meilleures amies.
+
+Jean ne prend point part à la conversation. Assis à quelques pas
+derrière Caroline, il écoute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche.
+Quelques personnes le regardent avec étonnement; c'est un observateur,
+se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de
+l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique
+qu'elle est peinée de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas
+sur la cause de son silence.
+
+Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est _Tolbecque_ qui le
+dirige, et ses quadrilles délicieux font venir en foule les danseurs.
+Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit
+d'une voix touchante: «Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...
+
+»--Moi, causer avec tout ce monde!» s'écrie Jean qui ne peut plus se
+contenir. «Ne suis-je pas un animal, un _sac_... un malheureux
+ignorant?... Aurais-je été mêler mon mot à ce qu'on vous disait, pour
+lâcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses
+auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous
+vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'être aussi bête... Depuis que
+je vous connais, madame, je m'aperçois de tout ce qui me manque!...
+Autrefois je me trouvais bien... très-bien même... Je croyais que
+l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a
+du cœur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...
+
+»--Comment, belle dame, vous ne venez pas à la danse?» dit un jeune
+merveilleux en présentant sa main à madame Dorville. «Mais à quoi
+songez-vous?... On vous demande... On vous réclame... Oh! il faut
+absolument venir.»
+
+Caroline cède aux instances du jeune homme, elle se lève, lui donne la
+main et s'éloigne, après avoir jeté encore un coup d'œil sur Jean.
+
+Celui-ci regarde Caroline s'éloigner en frappant du pied avec
+impatience. Il reste dans le salon où il n'y a plus que quelques couples
+isolés qui ne font aucune attention à lui.
+
+«Quel supplice!» se dit Jean qui est resté de dépit sur sa chaise. «Ne
+pouvoir lui parler un moment sans être interrompu... Ah! elle aime mieux
+danser que de m'écouter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons
+plus d'elle.»
+
+Dans ce moment Gersac traverse le salon où Jean est seul dans un coin,
+assis sur une chaise, et plongé dans ses réflexions. «Que diable
+faites-vous là?» dit-il en s'approchant de Jean. «--Mais je
+réfléchis.--On ne vient point ici pour réfléchir, on vient s'y étourdir
+au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la
+soirée? Il faut danser.--Je ne danse pas.--Il faut jouer, il faut faire
+quelque chose enfin, et ne pas rester là comme un ours. Le punch, les
+glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?--Non... je ne veux
+rien.--Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux égayer votre
+figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez
+qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du
+plus mauvais ton de faire la moue en société; on garde ces choses-là
+pour chez soi.»
+
+Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entraîne avec lui, lui
+fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies
+femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin à une
+table d'écarté en lui disant: «Vous êtes du bon côté, vous êtes beau
+joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.»
+
+Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tête à
+ce qu'il fait; ne songeant qu'à Caroline, il joue de travers et n'écoute
+pas les personnes qui ont parié pour lui et qui lui disent: «Monsieur,
+prenez donc garde à ce que vous faites, vous compromettez la partie!...
+Ça n'est pas ça du tout.»
+
+Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entête, et laisse à
+l'écarté tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur.
+Gersac revient à lui. «Eh bien! mon ami,» lui dit-il. «--J'ai perdu
+vingt louis.--C'est une misère... Vous les regagnerez une autre
+fois.--Je ne chercherai pas à les regagner, parce que votre écarté
+m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore
+recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.--C'est
+l'usage...--Si je ne m'étais retenu, j'aurais envoyé promener tous vos
+parieurs...--Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans
+éducation... Allons boire du punch... Il est délicieux... Moi, j'ai
+gagné cinq cents francs.--Ah! je ne m'étonne plus que vous trouviez le
+punch si bon!»
+
+Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de
+ce monde qui circule dans les salons, commencent à échauffer son sang;
+il se sent moins embarrassé en se promenant au milieu de la foule, et
+Gersac lui dit de temps à autre: «C'est bien, mon ami, voilà de
+l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque
+chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.»
+
+Jean s'est dirigé vers le salon où l'on danse; il aperçoit bientôt
+Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace
+de sa danse; c'est à qui aura le bonheur d'être son cavalier. Jean suit
+des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir
+comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille;
+il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec
+colère, il est prêt à les provoquer, mais de temps à autre Caroline le
+regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre,
+de consolant, qui l'empêche de céder aux mouvemens tumultueux qui
+l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se
+contenir.
+
+Plusieurs contre-danses se sont succédé; Caroline n'a pas été libre un
+moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle
+autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient à l'écart, mais
+ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que
+le plaisir anime. Gersac passe près de Jean et lui dit à l'oreille:
+«Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux
+noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?--Je ne sais pas
+danser...--Qu'est-ce que ça fait? On ne fait plus de pas, on marche,
+c'est reçu.»
+
+Gersac s'éloigne, Jean hésite... Pendant ce temps une anglaise se forme,
+on appelle les cavaliers. Jean aperçoit Caroline qu'un jeune homme vient
+de prendre par la main. Il se monte la tête, et court chercher une
+danseuse en se disant: «Allons, sacrebleu! ne restons pas là comme un
+imbécille... Je saurai bien faire comme les autres.»
+
+Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une
+cinquantaine d'années qui s'est surchargée de fleurs, de rubans, et,
+depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter.
+Jean court offrir la main à cette dame; peu lui importe avec qui il
+dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.
+
+La dame a donné sa main à Jean en lui jetant le plus aimable regard,
+auquel celui-ci ne fait aucune attention. «J'ai un peu oublié
+l'anglaise,» dit la dame en se plaçant en face de Jean. «--Et moi,
+madame, je ne l'ai jamais sue.--Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que
+de faire comme les autres...--Alors ça ira tout seul.»
+
+Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux
+cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il
+brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame
+d'un autre pour la sienne, et quand c'est à son tour de descendre avec
+sa danseuse, l'entraîne avec tant de précipitation et entortille si bien
+ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.
+
+On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu'à cinquante
+ans les chutes n'ont point un côté gracieux, se décide à se trouver mal
+afin de se rendre intéressante. On emporte la dame; cet accident met
+fin à la danse. Chacun songe à la retraite, et Jean, qui ne s'est pas
+trouvé mal, mais qui est furieux de s'être laissé tomber au milieu du
+salon et devant Caroline, se relève en lâchant un juron énergique que
+dans sa colère il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant à
+droite et à gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+JEAN SE PRONONCE.
+
+
+Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il
+ignore même le changement de domicile, craint que la mélancolie de Jean
+n'ait pris un caractère plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec
+Rose, ne lui dissimule pas les inquiétudes que lui cause la misanthropie
+du jeune homme et son éloignement pour toute société.
+
+La petite bonne sourit avec malice pendant que son maître parle, puis
+elle lui répond: «Qui est-ce qui vous dit que M. Jean est devenu
+misanthrope?--Comment, Rose, mais tu ne sais donc pas ce que Chopard
+vient de me dire?...--Si fait, j'ai bien entendu.--Depuis plus de cinq
+semaines que la goutte me retient ici... c'est à toi à jouer, mon
+enfant; je pensais, moi, que mon filleul ne sortait pas de chez les
+Chopard, et que la vue d'Adélaïde avait apaisé ses regrets. Eh bien!
+pas du tout... Jean n'a pas remis le pied chez Chopard...--Je vous
+souffle, monsieur, vous aviez quelque chose à prendre là...--C'est
+vrai... tu as raison... Ne pas aller voir sa prétendue, une femme qui
+l'a rendu si amoureux, que son caractère, ses goûts en ont changé du
+noir au blanc!...--Si M. Jean ne va pas chez vos Chopard, ça ne dit pas
+qu'il n'aille point ailleurs...--Où veux-tu qu'il aille?... il n'aimait
+plus ni le billard, ni l'estaminet... ni le jeu de siam...--Il aime
+peut-être autre chose que vous ne connaissez pas.--Et moi, qui me
+réjouissais d'être rétabli... qui espérais mettre bientôt le pantalon
+collant... Il me va bien, n'est-ce pas, Rose?--Je vous souffle,
+monsieur, parce que vous pouviez en prendre trois et que vous n'en avez
+pris que deux.--Ah! c'est ce diable de Jean qui me trotte dans
+l'esprit... Tu deviens très-forte aux dames, Rose.--Non, c'est vous qui
+n'y jouez plus si bien depuis quelque temps.»
+
+La partie est encore interrompue par la sonnette. Rose va ouvrir, et
+voit M. Chopard dont, cette fois, la figure effarée annonce quelque
+chose d'extraordinaire.
+
+«Eh bien, mon cher Chopard!» s'écrie Bellequeue en voyant l'ancien
+distillateur; «qu'y a-t-il de nouveau?... Vous avez vu Jean sans doute;
+que vous a-t-il dit? pourquoi ne va-t-il pas chez vous?»
+
+»--Pour du nouveau, certainement qu'il y en a!» dit M. Chopard en
+s'essuyant le front. Puis il regarde Rose qui reste là, et fait un signe
+à Bellequeue pour lui faire entendre qu'il désire être seul avec lui.
+Alors Bellequeue dit à sa petite bonne d'un air mielleux: «Rose...
+laissez-nous un moment, ma chère amie.»
+
+Rose jette un regard de colère sur Chopard, et sort du salon en fermant
+sur elle la porte de manière à faire trembler les cloisons.
+
+«Voyez-vous ce Chopard, qui ne veut pas parler devant moi,» se dit-elle;
+«un méchant vendeur de ratafia!... Mais ça ne m'empêchera pas de les
+entendre.»
+
+Et faisant le tour de l'appartement, mademoiselle Rose va se placer
+contre une porte vitrée qui donne dans le salon. Les vitres sont
+couvertes d'un rideau vert; de derrière cette porte on entend tout ce
+qui se dit dans le salon, parce qu'il y a un carreau cassé que
+mademoiselle Rose n'a jamais voulu faire remettre.
+
+«Mon ami,» dit Chopard, «je vous ai prié de renvoyer votre bonne, parce
+qu'il s'agit d'affaires de famille... et que cela touche les sentimens
+de ma fille... Vous sentez bien...--C'est juste... mais j'allais le lui
+dire de moi-même...»
+
+»--Ça n'est pas vrai,» se dit Rose; «il ne me l'aurait pas dit.»
+
+»--Mon cher Bellequeue, je suis allé chez notre jeune homme...--Eh
+bien?--D'abord, il ne demeure plus dans ce quartier-ci.--Comment! Jean
+est déménagé sans m'en prévenir!...--Il loge rue de Provence...
+Chaussée-d'Antin...--Le quartier des petits-maîtres; le gaillard se
+lance...--Oh! certainement qu'il se lance!--C'est encore l'amour qui
+lui aura donné cette idée-là...--Je ne sais pas si c'est l'amour, mais
+je sais qu'il n'y a pas de cuisine dans son nouveau logement... et
+l'amour sans cuisine, mon ami, c'est... ma foi... c'est un feu sans
+flamme... joli, hein?--Et très-vrai... c'est-à-dire que c'est un feu qui
+fume.--Je suis donc allé rue de Provence trouver notre jeune homme... La
+maison est belle... décente... J'avais même fait sur son escalier un
+certain calembourg... Je ne m'en souviens plus.--Vous me le direz une
+autre fois, continuez...--Enfin j'arrive chez Jean Durand... Il n'y
+était pas.--Diable! c'est contrariant.--Oui, mais moi, qui suis fin, je
+fais causer le domestique...--Est-ce qu'il a un domestique
+mâle?--Tout-à-fait mâle... un jockey en forme de valet de
+chambre.--Peste! quel ton!--Je fais donc causer le domestique, tout en
+examinant l'appartement où, comme je vous disais, il n'y a pas de
+cuisine. Savez-vous, mon cher, à quoi notre jeune homme passe son
+temps?--A pleurer?--C'est pas ça du tout... A courir les spectacles, les
+promenades, les soirées, à monter à cheval... et à faire plusieurs
+toilettes par jour.--Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?...--Oui, mon cher
+Bellequeue, votre filleul... Qui est-ce qui rit donc comme ça?... On
+dirait que c'est derrière cette porte vitrée...--Je n'ai rien entendu...
+Vous vous serez trompé.--Eh bien! mon ami, ne trouvez-vous pas comme
+nous que la conduite de M. Jean est bien extraordinaire?...--Je vous
+avoue que cela me passe...--Cela nous passe aussi, à ma femme et à moi;
+mais, comme dit ma fille, ça ne peut pas en rester là.--Oh! soyez
+tranquille, mon ami, dès demain je vais aller trouver le jeune
+homme.--C'est cela... D'abord ma fille est dans une fausse position...
+c'est elle qui l'a dit.--Elle a parfaitement raison.--Il faut que ce
+garçon s'explique; de deux choses quatre: ou il veut épouser ma fille,
+ou il ne le veut pas... hein?--C'est très-juste.--Il me semble que c'est
+de là qu'il faut partir.--Mon cher Chopard, il n'est pas possible que
+Jean ne veuille point épouser la belle Adélaïde, car enfin vous avez
+remarqué comme moi combien il en était amoureux...--Certainement, je
+l'ai remarqué...--Un jeune homme qui d'abord ne songeait nullement à la
+galanterie et que nous avons vu en si peu de temps devenir coquet...
+mettre de la pommade... se boucler... renoncer à fumer, porter des
+gants...--Et pousser des soupirs donc!...--Or, qui a fait tous ces
+changemens? l'amour; qui allait-il épouser? votre fille; eh bien! il
+n'est pas possible que cet amour se soit ainsi évaporé sans
+motifs!...--Non, cela n'est pas possible, c'est mon avis.--Jean est un
+peu original, un peu étourdi...--Tous les savans le sont.--Il se sera
+mis à courir les spectacles, le monde, pour se distraire du chagrin que
+lui causait la perte qu'il avait faite.--C'est ce que j'ai dit à
+Adélaïde.--Il n'aura peut-être voulu reparaître à ses yeux qu'avec des
+manières plus élégantes, un ton plus recherché.--Je crois que vous avez
+mis le doigt sur la chose.--Mais dès demain j'irai le trouver... je lui
+parlerai... et je ne le quitterai pas que nous n'ayons fixé l'époque de
+son mariage.--C'est cela... Et vous viendrez nous dire ce qu'il aura
+répondu.--Il est même probable que je ramènerai l'étourdi dans vos
+bras.--Dans nos bras... c'est bien, ça fera tableau... Allons, mon cher
+Bellequeue, je m'en rapporte à vous... Jean connaît les grâces, les
+talens, l'amabilité de ma fille... Il me semble qu'il ne peut pas se
+flatter de rencontrer deux femmes comme elle... Ah! je crois que ça ne
+ferait pas mal de lui dire qu'elle vient de trouver le moyen de
+conserver des groseilles à l'eau-de-vie... les grappes entières, ce qui
+ne s'était jamais vu.--Je lui glisserai ça dans la conversation.--Je
+vais retrouver ces dames... Cette chère Adélaïde est dans une
+agitation... Elle est extrêmement nerveuse...--Calmez-la, mon ami; je
+réponds de mon filleul...--Ça suffit alors; nous pouvons compter sur
+lui... Ah! à propos, ma fille qui a toujours de l'esprit, même quand
+elle n'y pense pas, m'a dit de vous dire que si votre goutte vous
+empêchait de sortir, vous n'auriez qu'à prendre une voiture.--C'est bien
+ce que je compte faire.--Adieu donc... A demain.»
+
+M. Chopard retourne chez lui, et Bellequeue prépare dans sa tête ce
+qu'il dira le lendemain à son filleul.
+
+Jean était désespéré en quittant le bal; il ne doute pas que madame
+Dorville ne le trouve sot, gauche et complétement ridicule dans un
+salon; il croit entendre encore les rires étouffés qui sont partis de
+tous les points de la salle lorsqu'il est tombé avec sa danseuse; il a
+vu des regards moqueurs qu'on lui lançait, les chuchotemens dont il
+était l'objet. Tout cela lui serait fort indifférent si Caroline n'avait
+pas été là; mais sentir son amour-propre humilié devant la personne à
+qui l'on voudrait plaire, c'est un supplice dont on garde long-temps le
+souvenir.
+
+Jean est rentré chez lui; il s'est enfermé dans sa chambre sans dire un
+mot à son domestique qui juge à l'humeur de son maître, que le bal ne
+l'a pas amusé. Pendant la nuit entière, Jean qui ne peut trouver le
+sommeil, ne cesse de penser à Caroline; il ne cherche plus à se cacher
+ce qu'il éprouve. «Rose a raison,» se dit-il, «je suis amoureux!... Ah!
+je n'avais jamais aimé avant d'avoir vu Caroline... J'ignorais ce que
+c'est que l'amour... Je croyais le connaître, je croyais ne pouvoir
+aimer davantage... Ce n'est que d'à présent que je sens tout ce qu'on
+éprouve près d'une femme qu'on adore... Je ne pense qu'à elle, je ne
+puis m'occuper que d'elle... tout ce qui ne tend pas à me rapprocher
+d'elle m'ennuie, me déplaît, m'est insupportable!... Il me semble avoir
+entendu dire qu'à mon âge l'amour était le sentiment le plus doux!... et
+depuis que je le ressens je suis comme un fou, je n'ai pas un moment de
+calme... de bonheur... Hier cependant, en l'apercevant, je me suis senti
+hors de moi, il me semblait que mon cœur volait près du sien... mais ce
+bonheur a peu duré... Ces hommes qui l'entouraient, qui lui parlaient...
+son air aimable en leur répondant... tout cela me faisait mal... Moi,
+devenir amoureux d'une femme du grand monde!... d'une
+petite-maîtresse... qui me regarde comme un rustre! qui ne m'aimera
+jamais!... sacré mille... Allons, voilà que je jure encore!... et pour
+causer avec elle il ne faut plus jurer!...»
+
+Gersac vient voir Jean le lendemain du bal; et lui demande s'il s'est
+amusé à la soirée de la veille.
+
+«Amusé!...» répond Jean, en regardant Gersac avec humeur. «En effet je
+m'y suis si bien conduit!...--Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce
+parce que vous avez perdu à l'écarte?--Oh! non, je n'y songe plus...
+J'ai joué pour faire quelque chose, cela ne m'occupait guère... Mais ma
+tournure gauche, empruntée...--Bah! vous êtes trop modeste, vous
+commenciez à vous tenir très-bien... Il y a mille personnes qui ne vous
+valent pas, et qui ne passent dans le monde qu'à force d'assurance et de
+suffisance, cela sert de voile à leur nullité ou à leur sottise.--Et ce
+que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on
+ne s'est pas moqué de moi!--Et non vraiment; on n'a ri que de votre
+danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous
+les torts auraient été de votre côté; mais heureusement pour vous, que
+vous dansiez avec un demi-siècle surchargé de fleurs et de plumes...
+Elle est tombée si drôlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait
+pas moyen de garder son sérieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas songé
+à vous. Je vous ai cherché après l'anglaise, mais vous êtes parti si
+brusquement!--Il me semblait que tous les yeux étaient fixés sur moi!...
+Je me suis sauvé!...--Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous
+mène encore dans une grande soirée... Vous ne danserez pas l'anglaise,
+voilà tout.--Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le
+monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en état
+de me mêler à la conversation, sans craindre de dire quelque
+balourdise.--Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en société que
+vous vous formerez.--Je vous le répète, j'ai beaucoup de choses à
+apprendre avant d'y retourner...--Eh! mon ami, vous êtes jeune et riche;
+que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.--Mon
+cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.»
+
+Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre
+à ses réflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientôt Bellequeue est
+introduit chez son filleul.
+
+«Quoi! c'est vous, mon cher ami!» dit Jean en courant au-devant de
+Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.
+
+«--Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu
+merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiéter!...--Ah!
+pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses
+m'occupaient... Auriez-vous été malade?--Un petit accès de goutte, rien
+que ça, mais je n'y pense plus... Je me sens très-leste aujourd'hui...
+et ma jambe n'est plus enflée du tout, n'est-ce pas?...--Je n'y vois
+rien.--Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en
+voiture... Tu me coûtes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte
+que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi
+monsieur a déménagé?...--Mon cher parrain, le logement que j'occupais me
+rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce
+quartier-ci me convenait mieux...--Le quartier est beau, j'en conviens,
+mais il me semble que le nôtre n'est pas non plus à dédaigner...--Je ne
+le dédaigne pas, mais...--N'importe, passons l'article du logement, ce
+n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus
+important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourné
+chez les Chopard depuis le soir où je t'y ai conduit... On assure que tu
+cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta
+prétendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conçoit rien à ta conduite, et
+la belle Adélaïde elle-même en est alarmée. Cependant il y a plus de
+quatre mois que ta mère est morte... Tu ne peux tarder à reparler de
+mariage, à fixer l'époque de votre union... Tu sais bien que tous les
+préparatifs étaient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais
+tout disposé... J'avais mon costume tout prêt... Est-ce que tu veux me
+faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...»
+
+Jean ne répond rien, il s'est levé, il se promène dans la chambre avec
+agitation. Bellequeue, qui est assis dans un fauteuil, suit des yeux le
+jeune homme.
+
+«Mon cher parrain,» dit enfin Jean en s'arrêtant devant Bellequeue,
+«j'ai un aveu à vous faire...--Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux
+faire à ta prétendue, je gage, et tu ne sais comment le
+présenter?...--Ce n'est pas ça du tout... Tenez... cela me coûte à vous
+dire... car cela va vous fâcher... mais il faut pourtant bien que je
+vous avoue...--Quoi donc? mon garçon, explique-toi, ne me tiens pas deux
+heures entre le ziste et le zeste...--Décidément je ne veux pas épouser
+mademoiselle Chopard.»
+
+Bellequeue a fait un mouvement en arrière dans lequel il manque de
+tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'écriant: «Tu ne
+veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.»
+
+Jean répète d'un ton décidé et très-distinctement: «Je ne veux pas
+épouser mademoiselle Chopard.»
+
+Cette fois Bellequeue se lève et se frappe le front d'un air de
+désespoir en s'écriant: «Voilà qui passe toute croyance! voilà de ces
+choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas épouser ta prétendue... ta
+future... la belle Adélaïde avec qui tu es fiancé!...--Oh! pour fiancé,
+mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette
+cérémonie-là; je sais qu'on n'est pas engagé avec une demoiselle pour
+lui avoir serré la main.--Pardonnez-moi, monsieur, on est très-engagé au
+contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serré, s'il
+vous plaît?... Et quand on a pris jour pour un hymen, quand les parens
+vous regardent déjà comme leur fils, quand la demoiselle compte sur
+vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engagé?... pensez-vous qu'on
+puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un cœur de dix-neuf ans!...»
+
+La colère avait presque donné de l'éloquence à Bellequeue; il se
+promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la
+goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant:
+
+«Mon cher parrain, je conviens de mes torts... et je sens parfaitement
+que j'en ai beaucoup avec la famille Chopard...--A la bonne heure; alors
+épouse leur fille, et il n'en sera plus question.--Non, je n'épouserai
+pas leur fille... parce que je ne la rendrais pas heureuse, et que
+moi-même je serais malheureux avec elle.--Tu serais malheureux avec une
+femme que tu adores!...--Moi! j'adore mademoiselle Chopard!... Je vous
+assure bien que je n'y ai jamais songé.--Et moi, monsieur, je vous dis
+que vous l'avez adorée... Est-ce que nous ne l'avons pas tous remarqué?
+est-ce que l'amour ne t'a pas changé à vue d'œil?... Et ta nouvelle
+manière de te mettre... et le jeu, la pipe, que tu n'aimais plus; et tes
+soupirs, ton air mélancolique... était-ce pour te moquer de nous que tu
+faisais tout cela?...--Oh! non, je vous le jure!...--Que ton amour se
+soit passé si vite, c'est ce que je ne conçois pas... mais celui de la
+demoiselle ne s'est pas éteint comme cela... Tu l'as enflammée, cette
+jeune fille, c'est bien naturel; elle s'est éprise de toi... et un cœur
+neuf, ça prend fort, vois-tu!...--Oh! je le sens aussi!...--Certainement
+mademoiselle Adélaïde Chopard ne manquerait pas de mari!... Une fille
+superbe!... si bien découplée!... qui sait tant de choses!... qui
+conserve des groseilles à l'eau-de-vis sans pepin... et qui fait de
+l'eau de noyaux, comme si elle n'avait jamais habité que la
+Forêt-Noire... Ça ne se rencontre pas tous les jours, cela, monsieur!...
+
+»--Eh, mon cher parrain! qu'elle mette à l'eau-de-vie tout ce qu'elle
+voudra... mais je ne puis pas l'épouser... Je conviens que j'aurais dû
+le lui dire plus tôt... mais... je ne savais comment m'y prendre.
+
+»--Je vous dis, monsieur, que vous l'épouserez; vous êtes trop avancé
+pour reculer... Et moi, monsieur, moi, qui me suis mis en avant pour
+vous, est-ce que vous ne sentez pas que je suis compromis dans cette
+affaire-là... C'est moi qui ai été demander pour vous la main de la
+superbe Adélaïde...--Je ne vous en avais pas prié.--Non, mais vous n'en
+avez pas été fâché alors...--Parce qu'alors... je n'avais pas
+réfléchi...--Eh pourquoi diable as-tu réfléchi? Il fallait te marier, et
+voilà tout... on réfléchit après.--Je crois qu'il vaut beaucoup mieux
+réfléchir avant.--Vous n'avez rien dû apprendre sur le compte de la
+demoiselle qui ait pu effleurer sa réputation... Elle est pure comme une
+glace!--Non certainement, je rends justice à mademoiselle Chopard, mais
+je vous dis que c'est moi qui ne me sens pas capable de faire son
+bonheur.--Mais quand je te dis qu'elle t'adore, cette fille, qu'elle ne
+rêve qu'à toi, qu'elle te trouve galant, savant même.--Savant!... moi,
+savant!... Ah! que n'est-ce la vérité! mais non... je n'ai rien voulu
+faire, rien voulu apprendre... J'en suis bien puni maintenant... Je suis
+un âne!... et voilà tout...--Tu es un âne?--Oui... mon parrain, je suis
+un âne.--Écoute, mon garçon, que tu sois un âne ou non, ça n'empêche pas
+la belle Adélaïde de t'aimer et de te trouver très-bien comme tu es.
+Allons, mon ami, reviens à la raison... Ne me brouille pas avec la
+famille Chopard, avec des gens chez lesquels j'ai toujours mon couvert
+mis... quoique je n'en profite pas souvent maintenant, parce que Rose
+n'aime pas que je dîne en ville; mais songe que ce mariage était
+arrangé, décidé du vivant de ta mère.--Ma mère aurait été la première à
+le rompre si elle eût pensé qu'il me déplût.--Je te dis qu'on compte sur
+toi, et qu'il faut que tu épouses... On ne va pas pendant si long-temps
+chez les gens faire la cour à leur fille... on ne boit pas leurs
+liqueurs pour ensuite les planter là... Ça ne se fait pas, cela,
+monsieur... Et que voulez-vous que j'aille dire à Chopard, à sa femme...
+à la tendre Adélaïde, qui m'ont envoyé savoir pourquoi on ne vous voyait
+pas?--Dites tout ce que vous voudrez!... Faites-leur mes excuses;
+épousez leur fille même si cela vous fait plaisir...--Il y a quinze ans,
+monsieur, on ne m'aurait pas dit cela deux fois!... monsieur Jean...
+Pour la dernière fois... tu ne veux pas épouser mademoiselle
+Chopard?--Non, mon parrain.--C'est décidé?--Très-décidé.--Adieu, tu n'es
+plus mon filleul.»
+
+Jean veut retenir et calmer Bellequeue, mais celui-ci est furieux, il a
+enfoncé son chapeau à trois cornes jusque sur ses sourcils, et,
+descendant l'escalier aussi vite que sa jambe le lui permet, il se jette
+dans le fiacre qui l'attendait et se fait reconduire chez lui où il
+arrive en se disant: «Que vais-je aller annoncer à la famille Chopard?
+Comment porter un tel coup à la tendre Adélaïde!... Il n'y a que Rose
+qui puisse me dire de quelle manière je me tirerai de là... Si j'avais
+écouté ses conseils, je ne me serais point occupé de ce mariage.
+Décidément un garçon ne devrait rien faire sans avoir consulté sa
+gouvernante.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LE PÈRE AMBASSADEUR.
+
+
+Bellequeue est rentré chez lui; il s'est jeté dans son fauteuil sans
+demander sa robe de chambre, sans s'apercevoir même qu'il a encore son
+chapeau à trois cornes sur sa tête; Rose se doute bien qu'il s'est passé
+quelque chose d'extraordinaire entre le parrain et son filleul, et tout
+en accourant d'un air empressé avec la robe de chambre et la toque
+écossaise dont elle avait fait cadeau à son maître au jour de l'an, elle
+lui dit: «Qu'avez-vous donc, monsieur? comme vous voilà tout
+bouleversé... est-ce votre goutte qui vous est remontée?
+
+»--Ah! Rose!... si tu savais... je suis désolé, ma chère
+amie!...--Qu'est-ce qu'il y a... vous faites peut-être une grande
+affaire de rien?... Voyons... contez-moi cela.--C'est Jean!... c'est ce
+perfide Jean! qui me met sens dessus dessous...--D'abord, je ne crois
+pas que M. Jean soit un perfide!... Ensuite, qu'a-t-il donc fait de si
+mal, ce pauvre jeune homme?...--Pauvre jeune homme... tu prends toujours
+son parti... il se conduit d'une façon indigne!...--Comment? est-ce
+qu'il joue? est-ce qu'il fait le diable?--Bien pis que tout cela... il
+refuse la main de mademoiselle Adélaïde Chopard!...»
+
+Rose recule de quelques pas et se met à rire aux éclats en s'écriant:
+«Et c'est pour cela, monsieur, que vous revenez avec la figure
+renversée!... que vous êtes comme un désespéré!...»
+
+Bellequeue regarde la petite bonne d'un air mécontent en murmurant: «Je
+ne croyais pas, Rose, que vous ririez d'une chose qui me met dans une
+position fort désagréable!... C'est très-mal... Vous me faites beaucoup
+de peine, Rose!....»
+
+Bellequeue paraissait tellement affecté que Rose ne rit plus, mais elle
+se rapproche de son maître et lui dit: «Monsieur, si vous aviez voulu
+m'écouter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas proposé ce
+mariage-là.--C'est vrai, Rose, je me le rappelle très-bien...
+mais...--Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous
+rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...--C'est que,
+Rose...--Est-ce vous qui deviez épouser mademoiselle Chopard?...--Non
+sans doute...--Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans
+s'aperçoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait épouser?--Je ne dis
+pas...--Faut-il après tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle
+Adélaïde, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en
+épousant une femme qu'il n'aime pas...--Il est certain...--Est-ce que
+vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garçon que vous avez vu
+naître, que cette grande Adélaïde, qui a toujours l'air de porter des
+socques par-dessus des patins?--Sans doute j'aime mieux mon filleul...
+mais...--Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en
+auront aucune obligation, en serez-vous plus avancé; et cela
+changera-t-il rien à la détermination de M. Jean?--Ma foi non... au
+fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.--C'est bien heureux...--Comme tu
+dis, quand je me ferais du mal... ça ne fera pas épouser Adélaïde à
+Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai
+cela aux Chopard...--Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a
+répondu.--Cela va porter un coup affreux à la jeune fille!--Bah! laissez
+donc!... elle est de force à supporter cela!... Tenez, vous avez encore
+votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les
+choses désagréables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit
+une affaire terminée.»
+
+Bellequeue se lève d'un air résolu en s'écriant: «Tu as raison, Rose, il
+faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne
+suis pas encore bien leste et j'ai congédié mon fiacre... je ne pourrai
+jamais aller à pied...--Il ne manque pas de fiacres dans le quartier...
+descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que vous serez
+en bas...--Je dépense terriblement d'argent, aujourd'hui,
+Rose!...--Voilà ce que c'est que de vouloir faire des mariages...
+Allons; venez, je vais vous donner le bras.»
+
+La petite bonne ne laisse pas à son maître le temps de changer d'avis,
+elle l'entraîne aussi vite qu'il peut aller. Arrivés au bas de
+l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramène bientôt
+devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent
+faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: «Rose, si je
+n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de
+leur dîner.... et il n'est peut-être pas convenable...
+
+»--Non, non, monsieur,» répond Rose, «il n'est qu'une heure et demie; on
+ne dîne pas à cette heure-là... Allons, tâchez donc d'être ferme... et
+finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et
+qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'être mou comme
+cela!...»
+
+Et en disant ces mots, Rose poussait son maître sur le marche-pied. Le
+cocher a refermé la portière; la petite bonne lui donne l'adresse, en
+lui disant: «Allez bon train, et vous aurez pour boire.» Le cocher monte
+sur son siège et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue
+arrive devant la porte des Chopard, balançant encore s'il irait ou non.
+
+«Ah! mon Dieu!... me voilà arrivé!» se dit Bellequeue en voyant le
+fiacre s'arrêter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se
+monte la tête, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en
+laissant toujours la portière de son fiacre ouverte, parce qu'il veut
+être certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, après avoir
+mis son chapeau à cornes presque sur ses sourcils, au risque de déranger
+toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.
+
+La famille était rassemblée: on attendait Bellequeue avec impatience.
+Mademoiselle Adélaïde avait déjà pris trois verres d'eau sucrée à la
+fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui répéter: «Calme-toi,
+mon enfant, notre ami Bellequeue a dit à ton père qu'il ramènerait ton
+futur dans tes bras...»
+
+»--Oui, certainement,» disait Chopard en se promenant dans le salon.
+«Bellequeue a pris la chose à cœur... c'est naturel... parce que quand
+il s'agit d'une affaire d'amour... le cœur est à tout.»
+
+Ici Chopard se retourne et se mord les lèvres en se disant: «Ah! mon
+Dieu!... le cœur _atout_!... J'ai fait un calembourg malgré moi!...
+Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de
+l'esprit, ça vous emporte!...»
+
+Enfin on a sonné. «Les voilà!» s'écrie madame Chopard, pendant que
+mademoiselle Adélaïde cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa
+physionomie la colère doit le céder à l'amour. Mais avant qu'elle soit
+décidée, la porte s'ouvre, Bellequeue paraît seul, il tient son mouchoir
+à sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.
+
+«Vous êtes seul... monsieur Bellequeue!» dit madame Chopard avec
+surprise.
+
+«--Oui... oui, madame... je suis seul...» répond Bellequeue du ton d'un
+homme qui a joué toute sa vie les confidens dans la tragédie.
+
+«M. Jean n'a point jugé à propos de vous accompagner?» dit Adélaïde
+d'une voix étouffée.
+
+Bellequeue qui à tiré d'avance son mouchoir, parce qu'il espérait
+pleurer en entrant, se décide à se moucher et à le remettre dans sa
+poche, en balbutiant avec embarras: «Le jeune Durand... mon filleul...
+Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et
+cependant j'avais un fiacre à l'heure... j'en ai même encore un dans ce
+moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera,
+il n'y a pas de doute.
+
+»--C'est demain nouvelle lune,» dit M. Chopard; en prenant une prise de
+tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre
+calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adélaïde se lève
+avec vivacité en s'écriant: «De grâce, mon papa, ce n'est pas pour
+parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne
+puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M.
+Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de
+lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...
+
+»--C'est vrai,» dit alors M. Chopard, en prenant un air mécontent, «il
+ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...»
+
+Bellequeue, se voyant pressé ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en
+clignant des yeux de toute sa force pour tâcher de les rendre humides,
+et dit enfin: «Il m'est bien pénible... il m'est même bien cruel d'être
+chargé d'un message désagréable... mais enfin, mes chers amis, je ne
+suis pas mon filleul... si je l'étais, certainement...»
+
+Bellequeue s'interrompt pour se moucher très-longuement de manière à
+faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'écrie:
+«Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis
+préparée à tout.»
+
+»--Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue,» dit
+madame Chopard.
+
+«--Du moment qu'elle est préparée à tout,» dit M. Chopard, «je ne vois
+pas en effet, mon ami, ce qui vous empêche de toucher le but.»
+
+»--Je vais donc vous dire ce qui en est,» répond Bellequeue en remettant
+son mouchoir dans sa poche. «Il faut qu'un esprit follet... que le
+diable plutôt ce soit emparé de ce jeune homme... Jean rend justice aux
+vertus... aux charmes... aux qualités solides de la belle Adélaïde; il
+m'en a dit un bien... oh!... un bien!...--Enfin, monsieur
+Bellequeue...--Enfin, après m'avoir fait son éloge, il m'a annoncé qu'il
+ne pouvait plus l'épouser...--Il ne veut plus...--Je ne dis pas qu'il ne
+veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne
+d'un si grand bonheur...
+
+»--Maman! je me trouve mal!...» dit Adélaïde en se jetant sur un
+fauteuil.
+
+«Ma fille perd ses sens,» s'écrie madame Chopard en courant près
+d'Adélaïde. «Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...»
+
+»--Voilà,» dit M. Chopard en courant d'un endroit à un autre.
+«Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...»
+
+»--Je vais chercher un médecin,» s'écrie Bellequeue, et, profitant de la
+circonstance, il sort précipitamment du salon, descend l'escalier double
+au risque de trébucher, et se jette dans son fiacre, en criant au
+cocher: «Chez moi... d'où nous venons... ventre à terre... et en
+arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux
+Chopard que ma goutte m'a repris en route.»
+
+Au moment où madame Chopard s'avançait avec un flacon et son mari avec
+un bocal, Adélaïde se relève brusquement et marche à grands pas dans le
+salon en s'écriant: «Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a dû
+dire des raisons... ou du moins il doit en dire...»
+
+»--Certainement! il faut qu'il en dise...» s'écrie M. Chopard en suivant
+pas à pas sa fille.
+
+»--Eh, bien!» dit Adélaïde, «où est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il
+serait parti comme cela?»
+
+»--Il est allé chercher un médecin, ma fille,» dit madame Chopard;
+«tiens, mon enfant, respire ce flacon...»
+
+»--Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de médecin... je ne veux
+que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'épouse
+pas!...»
+
+»--Chère enfant!... comme son cœur est pris!» s'écrie madame Chopard en
+soutenant sa fille. «Ah! monsieur Chopard, voilà de la passion!...»
+
+»--C'est de l'essence d'amour!» répond le papa en se frappant le front.
+«Elle aurait mis son mari dans du sirop!... Cet homme-là ne sait pas ce
+qu'il refuse.
+
+»--Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,»
+dit Adélaïde en tâchant de reprendre un air plus calme. «Vous sentez
+bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...
+
+»--Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au
+moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M.
+Bellequeue ne nous a dit que des bêtises...
+
+»--C'est la vérité,» dit Chopard, «Bellequeue n'a pas dit autre
+chose!...--Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans
+toute cette affaire!...--Fort mal!...--Vous n'avez nullement besoin de
+lui pour parler à M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune
+homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'étais
+un garçon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me
+ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas
+davantage!...
+
+Adélaïde serre la main de son père et rentre dans sa chambre pour se
+livrer à tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est resté avec sa
+femme, qu'il regarde d'un air indécis, en murmurant: «Oui... je ferai
+voir que je suis un homme... et si le gaillard n'épouse pas ma fille...
+il dira pourquoi...--Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous
+en prie!--Ah! c'est que j'ai la tête montée... Si je portais à Jean les
+nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes
+sans noyaux...--Cela pourrait ouvrir les yeux à cet étourdi, et en tous
+cas, c'est un procédé qui ne peut que le toucher.--J'ai toujours des
+idées excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur
+chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne
+sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...
+
+M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout
+en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, était resté livré
+à ses réflexions.
+
+Le domestique est allé pour annoncer cette nouvelle visite à son maître,
+mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que
+celui-ci ait répondu à son valet.
+
+«C'est moi, mon cher ami,» dit M. Chopard, fort embarrassé de ses
+bocaux, et regardant autour de lui où il pourra les placer. Jean fait
+signe au domestique de s'éloigner, et s'empresse de présenter un
+fauteuil à Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une
+console, et s'assied en s'essuyant le front.
+
+«Ouf! c'est encore lourd!...--Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous
+êtes venu à pied avec cela?--Oui, mon ami.... j'étais si préoccupé, que
+je n'ai pas même songé à prendre une voiture...--Vous avez bien chaud,
+voulez-vous prendre quelque chose?--Ma foi, oui... au fait... un petit
+verre de kirch... à condition que vous me tiendrez compagnie!»
+
+Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lèvres pour faire
+plaisir à M. Chopard, qui avale le kirch en s'écriant: «C'est bon, le
+kirch!... c'est très-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je
+bois plutôt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?--Non,
+monsieur.--C'est que j'ai du _romarin_, oh! oh! oh! fameux celui-là...
+rhum à reins!... hein?»
+
+Jean tâche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: «Ha çà, un
+instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon
+garçon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit
+que vous ne vouliez plus épouser notre fille... Il faut qu'il y ait
+erreur là-dedans, ça n'est pas possible autrement... D'abord, de son
+côté, Adélaïde est toujours très-disposée à vous épouser... vous ne
+pouvez pas vous fâcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller
+trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est
+un bon garçon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profité de l'occasion
+pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des
+groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami...
+Voulez-vous que nous les goûtions?»
+
+»Non, monsieur,» dit Jean en s'approchant d'un air peiné de M. Chopard
+qui semble plus occupé de ses bocaux que du sujet de sa visite. «Je suis
+vraiment désolé, monsieur, que vous vous soyez donné la peine de venir
+chez moi... c'était à moi à me rendre près de vous... Je sens tous mes
+torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre
+fille...--Bath! est-ce que nous tenons aux formes nous autres?... Venez
+dîner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous
+prendrons jour pour la noce.
+
+»--Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le
+résultat de mûres réflexions... C'est avec chagrin que je me vois forcé
+de vous le répéter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux
+qualités précieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus
+être son époux... car... je ne ferais pas son bonheur...
+
+»--Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en réponds, elle me l'a
+encore dit tout à l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour être
+un bon mari: vous êtes grand, bien bâti, joli garçon...
+
+»--Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le
+cœur d'une femme!...
+
+»--De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garçon... Est-ce
+que?...
+
+»--Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me
+semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...
+
+»--Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est là où je vous attendais, mon
+cher ami, vous êtes justement faits l'un pour l'autre. Adélaïde est
+prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fierté... aussi ne
+cesse-t-elle plus de chanter: _Tu triomphes bel Alcindor_... vous savez,
+avec les roulades... elle la sait tout entière celle-là. Quant à vous,
+mon garçon, nous vous avons vu... nous avons remarqué tous les
+changemens que la passion opérait en vous... c'était aussi visible que
+les prunes qui sont dans ce bocal... sans noyaux celles-là, et vous ne
+pouvez pas nier...
+
+»--Je vous le répète, monsieur, on s'est trompé sur les sentimens que
+j'éprouvais... j'ai agi fort inconsidérément... Je suis très-blâmable
+sans doute... mais à mon âge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer
+franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur
+et celui d'une autre.»
+
+M. Chopard, qui s'aperçoit que Jean n'en veut pas démordre, se lève d'un
+air très-mécontent, enfonce son chapeau sur sa tête et fait quelques
+tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'œil.
+Enfin il s'arrête devant le jeune homme... se pince les lèvres et dit:
+«Tout cela, monsieur, prouve donc que décidément vous ne voulez pas
+épouser ma fille?
+
+»--Il n'est que trop vrai, monsieur.--Alors, monsieur, je dois vous
+avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que
+je ne suis pas de ces pères sans caractère qui prennent ces choses-là
+comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces
+pères-ci!... Ah!... Dieu! persil!...» murmure Chopard en se retournant;
+«celui-là s'est fait tout seul.»
+
+Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui répond d'un air
+soumis: «Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si
+vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit
+pas, ordonnez, monsieur, je suis à vous quand vous le désirerez et vous
+ferai raison avec les armes que vous choisirez, l'épée.... le
+pistolet.... ce qui vous plaira enfin.»
+
+M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en
+s'écriant: «Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon
+cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas
+question d'épée, ni de pistolet... Ce sont de très-mauvaises raisons que
+celles-là!... Mais pour ne plus vouloir épouser ma fille... il faut que
+vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison à
+donner... Voilà ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me
+semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.
+
+»--Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...--Il n'y a aucun mal, mon
+cher ami...--Vous voulez que je vous dise...--Oui mon garçon, ça me fera
+plaisir... Au moins on sait à quoi s'en tenir.--Eh bien! monsieur
+Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la
+vérité... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit à mon parrain! Si je
+n'épouse point mademoiselle Adélaïde, c'est que... j'en aime une autre,
+monsieur...
+
+»--Vous en aimez une autre, mon garçon?--Oui, monsieur, oui, et c'est en
+vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-être le
+malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je
+ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait
+naître... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse
+l'époux de votre fille? Irai-je lui offrir un cœur brûlant pour une
+autre?...
+
+»--Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand même
+vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins,
+voilà une raison... une très-bonne raison... et je suis sûr qu'Adélaïde
+en sera satisfaite... Mon garçon, il ne me reste plus qu'à vous
+souhaiter le bonjour... Quant à ces bocaux... je crois que je puis...
+Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en état d'apprécier ce qu'ils
+contiennent.--Oh! non, monsieur.--Je vais donc les remporter... Plus
+tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille
+qui attend impatiemment mon retour.»
+
+M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le
+reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est éloigné,
+Jean dit à son domestique:
+
+«Préparez mes effets... Dès demain je déménage, je quitte ce
+logement...--Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donné
+congé...--N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux être
+seul... ne pas être dérangé à chaque instant, ne plus recevoir de
+visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans
+la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant
+quelque temps.»
+
+Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement
+qui puisse le recevoir sur-le-champ.
+
+Cependant M. Chopard est arrivé sans accident avec ses bocaux. Adélaïde
+qui, dans son impatience, s'était mise à la fenêtre pour apercevoir
+plus tôt son père, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que
+madame Chopard la suit en disant: «Voilà M. Chopard... nous allons
+savoir comment il a traité M. Jean.
+
+»--Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...--Oui certes, je l'ai vu,»
+dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. «Et je me flatte
+que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est très-lourd,
+ça...--Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait
+changé de sentimens?...--Je vais te détailler tout cela, ma chère
+amie... Celui-ci pèse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parlé au
+jeune homme de la bonne manière... D'abord je ne sortais pas de là... Il
+épousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai réussi.
+
+»--Ah! mon cher père!... que je vous embrasse!» s'écrie Adélaïde en se
+jetant au cou de M. Chopard. «--Prends garde, ma chère amie... tu vas me
+faire casser quelque chose.--Il veut donc bien m'épouser à
+présent?--Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.»
+
+A cette réponse mademoiselle Adélaïde se laisse aller sur la rampe de
+l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il
+tient, étend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur
+les marches de l'escalier.
+
+A la vue de la liqueur renversée, du vase brisé, des fruits qui roulent
+le long des marches, M. Chopard semble pétrifié, tandis que madame
+Chopard soutient sa fille en s'écriant: «Ah! mon Dieu! c'est sa onzième
+faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais
+aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...
+
+»--Madame, j'avais l'air que je devais avoir, «répond M. Chopard d'un
+ton désespéré, et suivant de l'œil les prunes qui dégringolent
+l'escalier. «J'avais rempli ma mission très-honorablement, je m'en
+flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais
+laissé à ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manière
+de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!...
+quel parfum elles avaient!... Ça va embaumer la maison pour huit jours!»
+
+Adélaïde reprend sa fermeté et rentre dans l'appartement; ses parens la
+suivent; M. Chopard, après avoir dit à sa domestique d'aller réparer le
+malheur qui vient d'arriver et de tâcher de sauver quelques fruits du
+naufrage, se rend près de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que
+M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.
+
+«Ma chère amie, il m'a donné une raison... et même une assez bonne
+raison,» dit M. Chopard. «--Ça n'est pas possible, mon père... on n'a
+point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc
+cette raison...--Eh bien! ma chère, s'il ne t'épouse plus, c'est...
+qu'il en aime une autre...
+
+»--Il en aime une autre!» s'écrie Adélaïde en devenant dans le même
+moment rouge, blême et verte. «Il en aime une autre!...
+
+»--Ah! Dieu! elle va avoir une douzième faiblesse!» s'écrie madame
+Chopard en s'avançant vers sa fille.
+
+«--Non, ma mère,» dit Adélaïde, en faisant les yeux furibonds, et se
+levant en fermant les poings. «Non... je n'aurai point de faiblesse pour
+un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un véritable
+amour... comme il est incapable de le connaître!...
+
+»--Délicieusement parlé!» dit M. Chopard; «certainement qu'il ne connaît
+pas l'amour, ce garçon-là!... et que jamais...
+
+»--Vous a-t-il nommé l'objet de sa flamme, mon papa?...--Non... ma foi,
+je n'ai même pas songé à lui demander qui c'était... mais si tu veux que
+j'y retourne.... sans bocal cette fois...--C'est inutile, papa, je
+saurai qui... je saurai tout... je découvrirai cette noire perfidie...
+je connaîtrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais,
+il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il épousera... je
+l'ai mis dans ma tête, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce
+flacon.»
+
+En disant ces mots, Adélaïde renversait sur le parquet un flacon plein
+de vieux Cognac; après cet exploit, elle court s'enfermer dans sa
+chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque
+temps ébahis. Enfin la maman s'écrie: «Je n'y comprends plus rien...
+elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...--Ce que
+je vois, moi, c'est que cette journée a été bien funeste!... Il est fort
+heureux que nous n'ayons qu'une fille à marier, car la maison y
+passerait.--Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner à cette chère
+enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien
+aimer...--Parbleu! en voilà des preuves!... O amour, amour!... tu nous
+pousses à de terribles mouvemens de vivacité!--Ah! monsieur Chopard!
+dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange
+pour ne point se fâcher.--C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la
+patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges
+l'eurent.... Ah! Dieu!... les _angelures_, qu'il est joli celui-là!...
+Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+L'EMPLOI D'UN AN.
+
+
+Plusieurs mois se sont écoulés depuis la grande soirée, à laquelle
+madame Dorville a rencontré Jean. Les beaux jours sont passés; l'hiver
+est revenu, il a ramené à la ville les femmes à la mode, les petites
+maîtresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des
+bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre
+que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'être éloigné de Paris
+pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer à
+l'étiquette.
+
+Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait à s'y
+retrouver, libre d'être à elle-même, éloignée du tumulte du monde, et à
+l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la
+continuelle répétition ennuie même celles à qui on les adresse. Sans
+doute, Caroline était flattée de plaire, d'être recherchée, écoutée
+avec plaisir; cependant pour un esprit juste et délicat, ces jouissances
+sont peu de chose; on les goûte par habitude, mais elles tiennent peu de
+place dans une âme aimante et en laissent encore beaucoup pour le
+bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de
+l'amour-propre sont le premier des biens.
+
+L'hiver a aussi ramené Caroline à Paris, elle retourne dans le monde,
+plutôt par habitude que par un goût réel. On lui fait de nouveau la
+cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des
+hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec
+enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre à
+aucun d'eux une préférence marquée. Chacun de ces messieurs est charmé
+du sourire aimable avec lequel on a reçu ses complimens, de la gaîté
+avec laquelle on a écouté les jolies choses qu'il croit avoir dites,
+mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touché le cœur de la jeune
+veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus
+difficile que de faire sourire devant le monde.
+
+Cependant madame Dorville est parfois rêveuse. A vingt et un ans un cœur
+tendre éprouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du
+tourbillon du monde, entouré même d'un essaim d'adorateurs, il ressent
+un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre
+compte.
+
+Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue à Caroline,
+Valcourt était un de ceux qui semblaient le plus épris et qui se
+montraient le plus empressés, le plus galans près de la jeune veuve.
+Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il
+avait reçu une éducation brillante, et n'était point dépourvu d'esprit.
+Il ne pensait pas que l'on pût lui résister, et cependant c'était cette
+persuasion qui le faisait souvent échouer près des femmes; car la
+fatuité jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir,
+et laisse toujours présumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachés de
+ce défaut.
+
+Valcourt avait trouvé facilement l'occasion de se faire présenter chez
+madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui
+connaissait la famille de notre élégant, avait été son introductrice.
+Valcourt était bon musicien, il avait une jolie voix, mais il défigurait
+son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prétention de
+ses manières; et son cou tendu, son sourire affecté lorsqu'il chantait
+un morceau, détruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix.
+Cependant Valcourt était fort recherché dans le monde où les prétentions
+sont bien moins critiquées que le manque d'usage.
+
+Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait
+des aveux qu'il lui adressait; elle répondait par quelques plaisanteries
+aux déclarations qu'il lui faisait, et traitait légèrement ce qu'il
+semblait vouloir terminer très-sérieusement; car Valcourt était devenu
+amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse être
+amoureux; mais il était piqué de voir Caroline recevoir en riant ses
+hommages, et ne concevait point qu'elle pût résister à ses regards, à
+ses soupirs; le désir de faire la conquête de madame Dorville devenait
+chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu être sans cesse chez
+Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre
+importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller
+quelquefois lui faire sa cour.
+
+Au milieu des plaisirs, accablée d'hommages, et à même par sa fortune de
+satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent été
+entièrement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille
+assez simple, mais fort attachée à sa maîtresse, s'étonnait quelquefois
+de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise
+s'écriait: «Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin?» Caroline
+alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui répondait: «Non,
+Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?--C'est que
+madame soupirait...--Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer
+que lorsqu'on a quelque peine?--Sans doute, madame.--Tu te trompes,
+Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...--Ah!... c'est
+drôle! A coup sûr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire
+tout ce qu'on veut... quand on est aimé de tous ses amis, comme madame;
+quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au
+bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment
+d'ennui!--Tu crois cela, Louise... Ah! ma chère, on s'habitue à tout!...
+Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui sont au fond
+toujours les mêmes, cessent bientôt de nous séduire. Il doit en être de
+plus vrais... de plus doux!... Quand ma mère vivait, je n'éprouvais
+jamais auprès d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent
+de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont
+chères les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une
+autre valeur... Il y a dans l'intimité de ceux qui s'aiment tant de
+choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette
+ces simples conversations avec ma mère.»
+
+Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait
+aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: «Ah!
+certainement... quand on a sa mère... c'est bien agréable... Mais
+enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore
+avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas
+toujours veuve...»
+
+A cela Caroline ne répondait rien, elle semblait rêver encore, et Louise
+n'osait pas se permettre un mot de plus.
+
+Déjà une partie de l'hiver s'est écoulée, sans apporter aucun changement
+dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu près
+d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emporté sur ses
+concurrens et que c'est lui que madame Dorville préfère; quelques-unes
+de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur
+l'apparence, pensent en effet que le séduisant petit-maître ne tardera
+pas à devenir l'heureux époux de Caroline; mais celles qui voient plus
+particulièrement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse
+faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.
+
+Jean ne s'était plus présenté chez madame Dorville. Les personnes de sa
+société n'avaient point reparlé de lui. Caroline elle-même n'avait pas
+une seule fois prononcé son nom, et le pauvre Jean semblait totalement
+oublié, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint à
+parler de la fête magnifique donnée l'été d'auparavant par le vieillard
+du faubourg Saint-Honoré.
+
+«C'était fort brillant,» dit une jeune dame. «Comment n'y étiez-vous
+pas, monsieur Valcourt?--Moi, madame, je crois que j'étais alors à
+Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regretté de ne point
+m'être trouvé à Paris à cette époque; car j'ai su que rien ne manquait
+pour que la fête fût charmante.»
+
+Un coup d'œil lancé à Caroline veut dire que l'on sait qu'elle était à
+la fête et que c'est à elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne
+semble pas y faire attention.
+
+«Oh! ce qui m'a surtout amusée,» reprend la jeune dame, «ce que je
+n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jeté par terre avec sa
+danseuse en dansant l'anglaise!...--Bah! d'honneur? ça devait être
+délicieux...--Tu as dû le remarquer aussi, Caroline... Il m'a semblé que
+c'était ce même jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...
+
+»--Qui?...» dit madame Beaumont, «celui qui sentait si horriblement la
+pipe...--Justement.--Était-ce lui, ma chère?...»
+
+Caroline répond avec un peu d'embarras. «Oui... oui... c'était lui.
+
+»--Eh! mon Dieu!» s'écrie Valcourt, «comment diable se trouvait-il dans
+une si brillante réunion?
+
+»--Il me semble, monsieur,» répond Caroline d'un air piqué, «que
+puisqu'il s'est trouvé chez moi, on a bien pu sans se compromettre le
+recevoir ailleurs.
+
+»--Ah! pardon!... mille pardons, madame,» reprend Valcourt, qui sent
+qu'il a commis une faute. «Je n'ai pu avoir l'intention de vous
+offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons
+tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez...
+mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez
+jamais trouvée en relation avec quelqu'un qui est entièrement hors de
+votre sphère!...
+
+»--Sans doute,» dit madame Beaumont, «ce jeune homme est fort honnête,
+je n'en doute pas; il a de la fortune, à ce que tu m'as dit, mais tout
+cela n'empêche pas qu'il ne soit fort mal placé dans un salon.
+
+»--Mais... il m'y a semblé beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperçu
+à cette fête,» dit Caroline; «peut-être est-ce la timidité qui lui
+donnait cet embarras que vous avez remarqué ici... Mais alors je lui ai
+trouvé plus d'usage... de maintien...
+
+»--Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidité qui lui faisait sentir la
+pipe!...--Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont échappés!
+
+»--Oh! décidément,» s'écrie Valcourt, «madame Dorville a pris
+monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oublié son nom, enfin ce monsieur sous sa
+protection... Mais cela devait être bien drôle de le voir danser
+l'anglaise... s'il dansait comme il a marché en entrant dans ce salon...
+ah! ah! ah!»
+
+Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle répond
+à Valcourt avec un peu d'aigreur: «S'il fallait, monsieur, relever les
+ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le
+monde un seul instant à soi.»
+
+Valcourt ne répond rien, mais il est très-piqué de voir Caroline prendre
+la défense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui.
+Cependant la conversation a changé, il n'est plus question de Jean.
+Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, même
+pour Valcourt, et on sort de chez elle enchanté de la grâce avec
+laquelle elle en fait les honneurs.
+
+Jean est-il donc de nouveau totalement oublié? Si Caroline est rêveuse,
+est-ce à lui qu'elle pense? Est-il présumable qu'une femme du monde,
+accablée d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois,
+qui ne lui pas adressé un mot galant, et qui ne saurait tourner un
+compliment d'une manière convenable? Mais que sait-on? Il se passe au
+fond de notre cœur des choses si bizarres, que nous serions souvent
+nous-mêmes fort embarrassés de nous expliquer nos sentimens.
+
+Lorsque, après une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle,
+dans la journée ou le soir, elle ne manquait jamais de demander à son
+portier s'il lui était venu du monde. Lorsque c'était quelques jeunes
+gens qui étaient venus lui rendre visite, elle se faisait répéter leur
+nom, puis disait encore: «C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres
+personnes?--Non, madame,» répétait le concierge, et Caroline rentrait
+chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.
+
+Enfin l'hiver a passé; il a semblé cette fois bien long à Caroline qui
+parle souvent du désir qu'elle éprouve de retourner à sa campagne. Déjà
+les jours sont plus longs, les matinées plus belles, les arbres
+reprennent leur parure, et Louise dit à sa maîtresse: «Nous allons
+bientôt retourner à Luzarche, n'est-ce pas, madame?--Oh! oui, bientôt,»
+dit Caroline.
+
+Cependant la semaine s'écoule, et on ne part point. Au bout de quelques
+jours Louise dit encore: «Voilà le beau temps qui est revenu... Madame,
+qui désirait si vivement retourner à la campagne, va sans doute partir
+avant peu.--Oui, la semaine prochaine,» répond Caroline.
+
+Mais la semaine s'écoulait encore sans que Caroline donnât ses ordres
+pour les apprêts du départ, et Louise ne concevait pas que sa maîtresse
+ne fît point au printemps ce qu'elle semblait tant désirer l'hiver.
+
+On est arrivé à la fin de juin, et on est encore à Paris, lorsque
+ordinairement à cette époque on est aux champs depuis deux mois. La
+femme de chambre n'ose plus demander à sa maîtresse si l'on partira
+bientôt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on
+fasse tous les préparatifs pour aller à la campagne.
+
+La veille du jour fixé pour son départ, Caroline a eu beaucoup
+d'emplettes à faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on
+n'y emportait pas mille choses de la ville. Après avoir recommandé aux
+marchands de lui envoyer dans la soirée ce qu'elle a choisi, Caroline
+retourne chez elle. Mais à quelques pas de sa maison, un jeune homme
+l'aborde timidement. Caroline lève les yeux et reconnaît Jean.
+
+«Quoi... c'est vous, monsieur!» dit la jeune femme avec une expression
+de surprise qui n'avait rien de désagréable pour celui qui la causait.
+«--Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la liberté de vous arrêter,
+mais je n'ai pu résister au désir de vous dire adieu... avant votre
+départ pour la campagne.--Mais, monsieur, si vous aviez ce désir, qui
+vous empêchait de vous présenter chez moi?--Je voulais, madame, avant
+d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne
+plus être déplacé dans votre société, afin que vous n'eussiez plus à
+rougir de m'y admettre.
+
+»--A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pensé que jamais...--Oh! non pas
+vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le
+monde on ne l'est pas, et en vérité je méritais bien que l'on s'étonnât
+de m'y rencontrer.»
+
+Caroline regarde Jean avec étonnement. Le changement de son langage
+répond à celui de ses manières; ce n'est plus cet homme brusque,
+déhanché, au ton commun, à la voix perçante; c'est un jeune homme qui
+semble encore timide, mais dont l'embarras même n'a plus rien de gauche,
+et qui joint à des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux
+qui l'écoutent.
+
+«En vérité,» dit Caroline, «je ne vous reconnais plus... vous n'êtes
+plus le même... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!...
+mais il est tout à votre avantage...--Ah! madame, s'il était vrai...--Il
+me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver
+dans le monde.--Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses à
+apprendre!...--Comment! est-ce que maintenant vous avez pris goût à
+l'étude?--Oui, madame...--Par quel miracle!... car vous étiez ennemi de
+tout travail, à ce que vous m'avez dit...--En effet, madame, mais je ne
+le suis plus, mes goûts, mes désirs ne sont plus les mêmes, depuis...»
+
+Jean n'achève pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment:
+«On ne vous a pas aperçu de l'hiver, ni dans le monde ni au
+spectacle.--Non, madame, depuis près d'un an... depuis cette fête où je
+vous ai rencontrée, je me suis livré à l'étude sans relâche... J'aurais
+voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!--Dans l'âge où
+l'on peut trouver mille distractions, l'étude doit sembler plus
+pénible.--Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y
+livrais avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de
+ce monde que maintenant je veux connaître.--Et vous êtes resté à Paris
+tout ce temps?--Oui, madame, j'étais là.»
+
+Jean montre à madame Dorville les fenêtres de l'entresol d'une maison
+qui est devant eux.
+
+«Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais
+rencontré!...--Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis
+près de cette fenêtre, tout en travaillant, mes yeux se portaient
+souvent sur votre demeure... C'est le seul délassement que je me suis
+permis. Lorsque je me sentais fatigué par quelques heures d'études,
+lorsque des difficultés nouvelles, quelques recherches arides me
+rendaient le travail plus pénible, je portais mes yeux sur vos fenêtres,
+et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau désir
+d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer à
+quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement
+avait pour moi un prix inestimable, et je ne désirais plus sortir,
+heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-être vous apercevoir
+encore.»
+
+Caroline est émue; elle a écouté Jean avec un intérêt que chaque mot
+qu'elle entend rend plus vif. Elle éprouve un trouble qui l'étonne. Jean
+ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient
+qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses à se dire, le temps
+passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.
+
+Enfin Jean reprend d'un air craintif: «Ce que je viens de dire vous
+fâche peut-être, madame, et vous trouvez mauvais que je me sois permis
+de connaître ainsi tous les momens où vous sortiez.--Pourquoi donc,
+monsieur? vous êtes bien le maître de loger où bon vous semble... de vos
+fenêtres vous apercevez les miennes... il n'est pas étonnant que vous
+les ayez regardées quelquefois... En travaillant contre votre croisée
+vous m'avez vue passer... tout cela est très-naturel... il n'y a rien
+là-dedans dont je puisse me fâcher... Mais un an de retraite, de
+travail... à votre âge! voilà ce qui me paraît le plus
+surprenant!...--Je vous assure, madame, que cette année a passé bien
+vite, et je voudrais...--Mais, mon Dieu... je ne pense plus que nous
+causons là dans la rue... Il me semble qu'il serait plus convenable,
+d'être chez moi...--Je vais vous dire adieu, madame...--Vous ne voulez
+donc plus venir chez moi, monsieur?--Oh! pardonnez-moi, madame, mais
+vous avez presque toujours du monde... On ne peut vous parler un
+instant... et je ne me suis pas encore préparé à cette contrainte qu'il
+faut s'imposer dans la société...--Quel enfantillage! c'est donc pour
+lui seul que monsieur s'est livré au travail, à l'étude, qu'il a pris
+ces manières... polies... aimables... qu'il s'est donné la peine enfin
+de se changer entièrement?--Ce changement, madame, si j'osais vous dire
+à qui j'en suis redevable...--Mon Dieu! il faut que je rentre... tout le
+monde nous regarde... Il y a si long-temps que nous sommes là...--Il me
+semble qu'il n'y a qu'un moment.--Pour les passans, deux personnes qui
+causent!... il y a de quoi leur faire dix fois retourner la tête.--Les
+imbéciles! qu'ont-ils à nous regarder?... ils mériteraient...--Ah! point
+d'emportement!... Songez que vous n'êtes plus le jeune homme
+d'autrefois!...--Vous avez raison!... mais j'aurais encore bien besoin
+de leçons, et demain vous partez pour la campagne...--Sans doute, nous
+voici bientôt en juillet; il y a long-temps que je devrais être dans ma
+petite maisonnette. A propos, qui vous a appris que je partais
+demain?...»
+
+Jean rougit en répondant: «Ah! c'est mon domestique... qui demandait
+quelquefois... dans le voisinage... si vous étiez bientôt disposée à
+partir.»
+
+Caroline sourit, puis dit au bout de quelques instans: «Oui, je pars
+demain pour Luzarche... c'est à sept lieues d'ici; connaissez-vous cet
+endroit-là?--Non, madame.--C'est fort joli. Les environs surtout sont
+charmans... des promenades si agréables, des sites ravissans...
+Aimez-vous la campagne?--Je n'y suis point allé depuis long-temps...
+Mais je crois que je m'y plairais beaucoup... avec certaines
+personnes...--Si vous voulez bien me sacrifier quelques momens... et que
+vous pensiez ne pas trop vous ennuyer avec moi...--M'ennuyer près de
+vous!... ah! madame, est-ce possible?... lorsque vous voir une minute
+suffisait au bonheur de toutes mes journées.--Eh bien, monsieur, il faut
+venir à Luzarche... Vous pourrez d'ailleurs y étudier aussi bien qu'à
+Paris; à la campagne, liberté tout entière, c'est un de ses premiers
+agrémens...--Vous me permettez donc, madame, d'aller vous y offrir mes
+hommages...--Oui, monsieur, et j'espère que là ce ne sera pas comme à
+Paris, et que vous voudrez bien passer le seuil de la porte.--Ah!
+madame, que vous êtes bonne, que je suis heureux de...--Oh! pour cette
+fois il faut que je vous quitte... On finirait par se mettre aux
+fenêtres pour nous regarder... Adieu, monsieur Durand.--Adieu, madame.»
+
+Caroline fait un aimable sourire à Jean, qui la salue et reste à sa
+place pour la regarder s'éloigner et la voir plus long-temps. Caroline
+atteint la porte, elle n'a pas retourné la tête pour voir encore Jean...
+Mais peut-être en a-t-elle eu grande envie. Enfin elle est rentrée, et
+Jean, le cœur ivre de joie, retourne lestement à son entresol.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+TENTATIVES INFRUCTUEUSES.
+
+
+Nous savons maintenant que depuis près d'un an, c'est-à-dire le
+lendemain de la visite que M. Chopard lui a faite, Jean a quitté son
+logement de la rue de Provence. Jean n'avait d'abord pour but, en
+déménageant, que de se soustraire pendant quelque temps aux visites
+importunes, étant résolu à se livrer à l'étude, et voulant essayer de
+réparer le temps perdu dans sa jeunesse. Mais en sortant de chez lui
+pour chercher un autre domicile, les pas de Jean se sont naturellement
+portés vers la rue Richer; là, il a trouvé le précieux entresol d'où il
+peut apercevoir la maison occupée par madame Dorville. On juge avec quel
+transport il s'y est établi; et là, réalisant le plan qu'il a conçu, et
+aussi impatient de s'instruire qu'il a été jadis ennemi du travail, Jean
+fait venir chez lui un maître de langues, un professeur de géographie,
+d'histoire, de littérature, et un maître de musique. Son temps est
+partagé également avec chacun d'eux, et souvent, cédant à l'ardeur
+nouvelle qui le domine, Jean passe une partie des nuits à se pénétrer de
+ce que ses professeurs lui ont enseigné dans la journée.
+
+On trouvera que c'est bien peu d'un an pour connaître tant de choses,
+mais lorsqu'on en a la ferme volonté et que la nature nous a doués d'un
+entendement facile, on apprend bien plus vite à vingt et un ans qu'à
+dix; car on comprend et l'on raisonne sur ce que l'on étudie, tandis que
+les enfans n'apprennent pendant long-temps que comme des perroquets.
+
+Malgré cela, comme en un si court espace, il est difficile d'approfondir
+beaucoup de choses, Jean est loin encore d'être en état de parler une
+autre langue que la sienne; mais du moins il s'exprime purement en
+français; il ne raisonnera pas sur la littérature, mais les noms de nos
+grands auteurs et leurs ouvrages ne lui sont plus étrangers; il ne
+prendra plus pour une scène de carnaval les noces de Thétis et Pélée;
+enfin il n'est pas encore capable de faire sa partie sur le violon, mais
+il connaît la musique vocale, la valeur des notes, et saura chanter en
+mesure lorsqu'on l'accompagnera; il s'est surtout beaucoup appliqué à
+l'étude de la musique, car il se souvient toujours du charmant duo
+chanté par madame Dorville à la grande soirée, des choses si tendres
+qu'un jeune homme lui adressait en musique, et Jean s'est promis d'être
+en état de lui chanter aussi de ces choses-là.
+
+En quittant son ancien domicile, Jean a dit qu'il partait pour l'Italie
+et qu'un ami lui achetait ses meubles; par ce moyen il a évité toute
+visite importune. Bellequeue, qui, en sortant de chez les Chopard, est
+allé entortiller sa jambe de flanelle, pour ne plus avoir à se mêler du
+mariage de mademoiselle Adélaïde, Bellequeue ne tarde pas à sentir se
+dissiper la colère qu'il ressentait contre Jean; et, cédant petit à
+petit aux insinuations de sa jeune bonne, il finit par convenir qu'il a
+parlé très-durement à son filleul dans leur dernière entrevue.
+
+«Eh bien!» dit Rose, «il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien
+ridicule que vous restassiez brouillé avec M. Jean, votre filleul, un
+jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour
+mademoiselle Chopard!--C'est vrai, Rose, ça serait très-désagréable...
+Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de
+Jean.--Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, désobligeantes,
+comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous êtes très-sec
+quand vous vous y mettez.--Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien
+imposant!...--Il faut aller le voir, ce jeune homme...--Mais il me
+semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce fût lui qui fît la
+première démarche pour se raccommoder avec moi.--Et s'il n'ose pas... ça
+fait que comme cela on ne finit rien. Écoutez, si vous voulez, j'irai,
+moi, chez M. Jean, au moins comme ça...--Non, Rose, non,» s'écrie
+Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque écossaise. «Décidément
+j'irai... Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...--Pourquoi
+ne pas me laisser le voir d'abord, ça serait bien mieux... N'avez-vous
+pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas
+encore des idées biscornues dans la tête!...--Non, ce n'est pas cela!...
+je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les mœurs avant
+tout, ma chère enfant.»
+
+Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des
+choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persévère dans
+l'idée d'aller rendre visite à son filleul, se décide à aller
+sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son
+attaque de goutte, il est leste comme à quarante ans, et presque en état
+de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il
+pouvait y avoir alors deux mois d'écoulés depuis la visite qu'il avait
+faite à son filleul.
+
+Mais Bellequeue éprouve un véritable chagrin lorsque, arrivé à la maison
+de la rue de Provence, le portier lui dit: «M. Jean Durand ne loge plus
+ici depuis deux mois, et à cette époque il partait pour l'Italie;
+j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune
+adresse.»
+
+Bellequeue s'éloigne tristement; il rentre chez lui dire à Rose: «Jean
+est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai
+que nous étions brouillés... Mais enfin il devait bien me connaître et
+savoir que mon cœur ne se fâchait pas comme ma tête!--Comment! il est
+parti pour l'Italie!» s'écrie Rose; «c'est ben drôle!... Ah! peut-être
+qu'il aura suivi là quelqu'un... de ses amis...--Qui donc cela,
+Rose?--Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est allé en Italie, il
+en reviendra, et je suis bien sûre, moi, qu'il s'empressera de venir
+vous voir, et qu'il ne restera pas fâché avec vous.»
+
+Cependant Rose doute un peu de la réalité de ce voyage, et elle regrette
+beaucoup de n'avoir pas demandé à Jean où demeurait la jolie dame, parce
+qu'elle présume que par-là elle aurait retrouvé les traces du fugitif.
+Rose était femme, elle était fine, et en amour les femmes devinent
+presque toujours juste.
+
+On n'était pas non plus resté oisif chez les Chopard. Mademoiselle
+Adélaïde, après avoir dans sa colère brisé le flacon de Cognac, en
+jurant que le perfide serait son époux, avait paru reprendre de l'empire
+sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer à l'ingrat
+qui l'oubliait. Le papa et la maman étaient enchantés de voir leur fille
+redevenue raisonnable. «Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher
+de sa passion,» disait la maman Chopard, et son époux lui répondait:
+«Elle commence à ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme
+un Jean... Ah! comme ça prête au calembourg! Malgré cela, Adélaïde ne
+s'est pas encore remise à la distillation, et je ne la croirai
+entièrement guérie de son amour, que quand je la retrouverai à
+l'eau-de-vie ou à l'esprit de vin.»
+
+En effet, le calme de la demoiselle n'était qu'apparent. Au bout de
+quelques semaines, Adélaïde prend un matin le bras de sa maman, elle
+l'entraîne rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean,
+et elle dit à sa mère: «Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et
+informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa
+conduite enfin.»
+
+«--Quel jeune homme? ma fille,» dit la maman, avec surprise. «--Comment!
+quel jeune homme!» s'écrie Adélaïde en lâchant le bras de sa mère,
+«est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du
+malhonnête, du monstre... qui s'est joué de mon cœur!...--Quoi! ma
+fille, tu penses encore à ce Jean!...--Si j'y pense!... Ah! ben par
+exemple... si j'y pense!... Je ne fais que ça toute la journée et toute
+la nuit!...--Je croyais, ma chère amie, que la raison avait
+enfin...--Ah! il n'est pas question de raison!... ça me tient plus que
+jamais!... Je suis décidée à mettre Paris sens dessus dessous pour
+l'épouser...--Mais, ma fille...--Allez donc parler au portier, maman, je
+vous attends là.»
+
+La bonne maman cède aux désirs d'Adélaïde, elle va trouver le portier,
+qui lui répond comme à Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour
+l'Italie; et la maman revient dire cela à sa fille.
+
+«Parti pour l'Italie!» s'écrie Adélaïde en faisant un geste qui finit
+aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors près
+d'elle, lequel trouve très-singulier qu'une dame (car Adélaïde n'a pas
+l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer à
+demander excuse au petit monsieur qui s'éloigne en murmurant et en se
+tâtant le nez, Adélaïde reprend: «Parti pour l'Italie!... C'est
+peut-être un mensonge... Ma mère, allez demander au portier si ce n'est
+pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache
+rien.»
+
+Madame Chopard tire une pièce de quinze sous de son sac et va l'offrir
+au portier, pais elle revient dire à sa fille: «Ma chère amie, c'est la
+pure vérité.»
+
+Adélaïde fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'écrie:
+«Maman, est-ce que vous n'avez pas demandé quand il
+reviendrait?...--Mais il ne m'a pas...--Allez donc lui demander s'il
+doit bientôt revenir.»
+
+Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adélaïde en
+disant: «Le portier n'en sait absolument rien!--Ce portier-là est une
+fameuse bête!...»
+
+On fait encore quelques pas pour s'éloigner, puis Adélaïde s'écrie: «Je
+m'en vais lui parler moi-même à ce portier... car il n'est pas
+possible... il se sera moqué de vous... et pour quinze sous il devait
+vous en dire plus long que ça... Attendez-moi là.»
+
+Adélaïde laisse sa mère dans la rue et court jusqu'à l'ancienne demeure
+de Jean. Mais malgré ses questions, ses prières, ses demandes cent fois
+répétées, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mère,
+lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine
+affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, à son mari: «Voilà
+son amour qui s'est rallumé plus fort que jamais!--J'étais sûr qu'il
+était mal éteint...» répond M. Chopard. «Je vous l'ai dit: elle néglige
+ses bocaux, c'est qu'elle pense à autre chose.--Il faut lui pardonner,
+un premier amour est bien difficile à effacer de notre mémoire.--Comment
+savez-vous ça, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu à
+effacer depuis que vous êtes mon épouse?--Ah! monsieur Chopard, voilà
+une question qui me fait de la peine!...--C'était un jeu de mots, ma
+chère amie.»
+
+Depuis qu'Adélaïde a passé ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir
+vingt-cinq, et ses parens la considèrent comme une femme forte, bien
+capable de se conduire elle-même; aussi la laisse-t-on sortir seule le
+matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour
+quelques détails de ménage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la
+vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la liberté qu'ils lui
+laissent.
+
+Quelques jours après sa course rue de Provence avec sa mère, Adélaïde y
+retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean.
+Le portier fait sa réponse ordinaire; la grande fille s'éloigne, puis
+elle y retourne deux jours après; elle n'en apprend pas davantage; mais
+elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la
+grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adélaïde
+ne lui glissait de temps en temps une pièce blanche pour se conserver
+ses bonnes graces.
+
+«Ne pas même dire dans quelle ville d'Italie il est allé!» s'écrie
+parfois Adélaïde, «car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien
+loin l'Italie?
+
+«--Ah! Dieu! si c'est loin!» répond M. Chopard, qui craint qu'il ne
+prenne envie à sa fille de l'envoyer y chercher Jean. «C'est un pays
+perdu!... c'est-à-dire que c'est immensément loin!... c'est au-delà
+de... de toutes les montagnes!...--Bien plus loin que Rouen, où vous
+m'avez menée une fois?--Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat
+horrible!... On y étouffe toute la journée! et on ne mange que du
+macaroni pour se rafraîchir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur
+les routes; il est très-rare qu'on y arrive sans avoir été dépouillé
+cinq ou six fois en chemin.
+
+»--Ce n'est pas encore ça qui me ferait peur,» dit Adélaïde; «mais quand
+on ne sait pas de quel côté se diriger... Il aura suivi là sa nouvelle
+conquête!... C'est peut-être d'une Italienne qu'il est devenu
+amoureux... Ces femmes-là sont si coquettes... elles emploient tant de
+manéges pour séduire les hommes...--Elles emploient même des philtres,»
+dit M. Chopard. «--Alors je suis sûre qu'on aura fait usage de quelque
+chose comme ça, pour m'enlever le cœur de M. Jean, car certainement il
+était trop amoureux de moi pour changer naturellement.--Adélaïde a
+raison,» dit madame Chopard, «on aura jeté un charme sur le jeune homme.
+
+»--Un charme...,» murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. «Il est
+certain qu'avec un charme...
+
+»--Ah! si je découvrais cette femme-là!» s'écrie Adélaïde. «Mon papa,
+est-ce bien grand l'Italie?
+
+»--Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait à la
+fois les Romains, les Italiens et les Latins!... C'est un pays trois
+fois grand comme la Chine.»
+
+Adélaïde soupire et se tait, car elle aurait été bien tentée de faire un
+petit voyage en Italie.
+
+Depuis le jour où il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue
+n'est pas retourné chez les Chopard. Adélaïde trouve que le ci-devant
+coiffeur s'est très-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens
+sont de son avis.
+
+«Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conquête de M.
+Jean,» dit Adélaïde; «pourquoi ne pas avoir été le premier à nous
+éclairer sur les sentimens de son filleul?...--Il a eu bien des torts,»
+dit madame Chopard. «--A coup sûr,» dit M. Chopard, «il nous eût
+éclairés, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune
+homme.--Il fait très-bien de ne plus remettre les pieds ici!...--Oh!
+oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir,» s'écrie M. Chopard, «car je
+lui parlerai comme j'ai parlé à son filleul.»
+
+Mais le temps s'écoule, et, malgré ses visites presque quotidiennes au
+portier de la rue de Provence, Adélaïde ne peut rien apprendre sur Jean.
+Persuadée que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne
+pouvant plus résister aux sentimens qui l'agitent, Adélaïde se décide un
+matin à se rendre chez le parrain de Jean.
+
+Il était onze heures, et Bellequeue était sorti depuis peu d'instans,
+lorsque Rose entendit sonner avec violence. «Ah! mon Dieu!» se dit la
+petite bonne, «c'est comme la sonnerie de M. Jean!» Et elle court
+ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle
+connaissait fort bien, mademoiselle Adélaïde ayant quelquefois
+accompagné son père lorsqu'il allait voir son ami.
+
+«M. Bellequeue est-il chez lui?» demande Adélaïde d'un ton brusque et
+avec l'air peu aimable qui lui était habituel, lorsqu'elle ne daignait
+pas adoucir l'expression de sa physionomie.
+
+--«Non, mademoiselle, il n'y est pas,» répond la petite bonne en se
+mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.
+
+«--Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tôt que cela!...--Il sort
+quand ça lui plaît... Ça serait amusant de rester chez soi de peur qu'il
+ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui
+viennent savent fort bien que parler à moi ou à monsieur, c'est la même
+chose.»
+
+Adélaïde laisse échapper un sourire ironique en murmurant: «Ah! c'est la
+même chose!...» Et Rose fait un léger mouvement de tête en se disant:
+«Cette péronnelle!... voyez c'tembarras.
+
+»--Reviendra-t-il bientôt?» dit Adélaïde au bout d'un moment. «--Je n'en
+sais rien,» répond Rose d'un air sec. Adélaïde va s'éloigner. Mais la
+petite bonne, qui désire cependant connaître le motif de la visite de
+mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:
+
+«Ah! monsieur ne peut pas tarder à rentrer, car je me rappelle qu'il m'a
+dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...--Alors je vais
+l'attendre,» dit Adélaïde en allant s'asseoir dans le petit salon, et
+Rose la suit avec son plumeau à la main, en se disant: «Tu ne risques
+rien d'attendre, monsieur est allé visiter le cabinet d'histoire
+naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.»
+
+Adélaïde est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste à
+épousseter, à ranger dans le salon, en se disant: «Ah! tu ne veux pas
+parler!... Je te réponds que je te ferai parler, moi.»
+
+Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant
+l'air bien occupé de son ouvrage: «Je crois que c'est mademoiselle qui
+devait être l'épouse du filleul de monsieur...
+
+»--Ah! vous savez cela!» dit Adélaïde en laissant échapper un sourire
+amer. «--J'ai déjà dit à mademoiselle que je savais tout... tout ce qui
+intéresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai déjà eu _l'honneur_ de voir
+mademoiselle Chopard.
+
+»--Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.--Oh!
+oh! avec _papa_!» se dit Rose en se retournant pour rire. «Cette petite
+mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore _papa_... Elle
+devrait tenir aussi une poupée dans ses bras.»
+
+Puis Rose reprend d'un air indifférent: «C'est bien drôle que ce mariage
+soit resté là... car on disait que c'était une chose très-avancée...
+
+»--Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M.
+Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je
+m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...
+
+«--Oui! je crois ça!» se dit Rose.
+
+«--De son côté,» reprend Adélaïde, «M. Bellequeue ne s'est pas conduit
+envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement,
+quand on a toute l'autorité d'un parrain... et sur un jeune homme qui
+n'a plus ni père, ni mère, on peut bien le marier à qui l'on veut.
+
+»--Mais dam', mamselle... après tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on
+_violente_ les inclinations de M. Jean?...
+
+»--Que l'on violente!... n'aurait-il pas été bien malheureux? D'ailleurs
+c'est moi qu'il adorait!...
+
+»--Ah! c'est-à-dire que vous avez cru ça,» répond Rose en souriant.
+
+«--Comment?... Qu'est-ce à dire?» s'écrie Adélaïde en se levant. «J'ai
+cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le
+fond de son cœur... vous connaissez peut-être le nouvel objet qui
+l'enflamme!... Oui, je suis sûre que vous le connaissez... Parlez, la
+bonne, parlez... parlez donc!....
+
+»--Oh! mon Dieu!... comme vous vous échauffez pour un homme dont vous ne
+vous embarrassez plus!...
+
+»--Que je m'échauffe ou que je ne m'échauffe pas, ce sont mes affaires,
+et je vous prie de me répondre.
+
+»--Mais il me semble que vous n'êtes pas venue ici pour causer avec _la
+bonne_!...» répond Rose d'un air moqueur. «Et puisque ce n'est qu'à
+monsieur que vous voulez parler....
+
+»--Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'était
+au sujet de M. Jean que je voulais voir votre maître. Comme papa est
+très en colère et qu'il a dit que M. Jean ne périrait que de sa main, je
+voulais que M. Bellequeue m'apprit où est ce jeune homme, afin de
+l'engager à éviter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.
+
+»--Oh! si ce n'est que ça! je crois que M. Jean n'a pas peur de la
+colère de M. Chopard!... D'ailleurs, _mon maître_ ne peut pas dire où
+est son filleul!... Quant à cet amour que vous avez cru qu'il avait pour
+vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout
+rêveur... oh! c'était bien en effet l'amour qui le rendait comme ça,
+mais je puis bien vous assurer que vous n'en étiez pas cause!...
+
+»--Achevez... Qui donc aimait-il?» dit Adélaïde en tortillant son
+mouchoir dans ses mains.
+
+«--Ah! une bien jolie femme... à ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du
+grand genre... élégante... bien tournée...
+
+»--Que ces hommes sont scélérats!... Vous étiez donc sa confidente, la
+bonne?
+
+»--Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait
+tout ce qu'il pensait!
+
+»--Et où a-t-il connu cette femme?
+
+»--C'est l'une de celles qu'il a sauvées un soir que des voleurs
+venaient de les attaquer?
+
+»--Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouvées dans la rue!...
+quelque malheureuse!... «Et c'est pour un semblable objet que je suis
+outragée!...
+
+»--Ça n'est pas du tout une malheureuse! car il paraît, au contraire,
+que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et
+vingt domestiques!»
+
+Et Rose se retourne en se disant: «Faut dire tout ça, parce que ça la
+vexe.
+
+»--C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait
+seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est
+Italienne?
+
+»--Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a
+pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais
+il l'aime d'une force...
+
+»--Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous réponds qu'il ne
+l'épousera pas!...--Bah! qui l'en empêcherait?--Moi.--Vous!--Oui, la
+bonne, moi!...--C'est peut-être déjà fait seulement!--Qu'il ne s'en
+avise pas!... Et le nom de cette beauté extraordinaire?--Je n'en sais
+rien.--Vous n'en savez rien?--Non, M. Jean ne me l'a pas dit.--C'est
+bien étonnant!... et sa demeure?--Je n'en sais rien.--Vous ne savez pas
+la demeure... vous la confidente de M. Jean?--Non, mamselle, je ne la
+sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce
+serait trahir les secrets de l'amour!...»
+
+Et Rose se dit tout bas: «Faut lui faire croire que je sais l'adresse.
+
+»--Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire l'adresse de cette dame?»
+s'écrie Adélaïde en faisant des yeux étincelans.
+
+«--Mademoiselle, je ne vous la dirai pas,» répond Rose en recommançant à
+épousseter.
+
+«--La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre
+fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre
+maître, si vous ne me donnez pas cette adresse.»
+
+»--Vous me ferez chasser!» s'écrie Rose en faisant avec son plumeau
+voler de la poussière sur Adélaïde. «Ah! ben, il est joli, celui-là!
+mais le malheur c'est que _mon maître_ commencera par m'écouter avant
+vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez
+vot' _papa_, et de ne pas venir faire ici des jérémiades pour avoir un
+mari.»
+
+Ces derniers mots mettent le comble à la colère d'Adélaïde, qui s'écrie:
+«Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique,» et sort
+en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur
+elle en criant: «Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une _Danaïde_!»
+
+La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre
+résultat. L'année s'écoula sans que l'on eût des nouvelles de Jean qui
+étudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer,
+pendant que Bellequeue s'inquiétait de lui, que Rose s'étonnait de ne
+point le voir arriver, et qu'Adélaïde courait tous les matins chez le
+portier de la rue de Provence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+SÉJOUR A LUZARCHE.
+
+
+Jean ne tarde pas à profiter de l'invitation de madame Dorville, car le
+désir d'étudier ne tient pas contre celui d'être auprès de Caroline, et
+d'ailleurs, quand c'est pour plaire à une femme aimable et spirituelle
+que l'on veut refaire son éducation, c'est toujours auprès d'elle que
+l'on prendra les meilleures leçons. Les maîtres nous enseignent la
+science: les femmes nous apprennent à plaire; nous sortons des mains des
+premiers tout fiers de pouvoir montrer notre érudition; nous apprenons
+avec les secondes à cacher la sécheresse du savoir sous les formes
+gracieuses de la galanterie, à aimer de jolis riens qui ont du prix
+parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprès des femmes
+nous savons écouter, et dans le monde c'est le moyen de se faire
+rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!
+
+Jean, qui connaît maintenant les convenances, a laissé à madame Dorville
+le temps d'arriver, de s'établir dans sa maison de campagne; mais après
+six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, monté sur un joli
+cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.
+
+Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant
+de l'endroit habité par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier:
+quand nous touchons au but de nos désirs, il semble qu'une voix secrète
+nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'espérance est
+déjà le bonheur même.
+
+Jean n'a point demandé à madame Dorville dans quelle partie du pays est
+située sa maison, mais il est persuadé qu'il devinera l'endroit qu'elle
+habite. En apercevant une jolie habitation, décorée avec élégance, Jean
+s'écrie: «C'est là...» et il descend de cheval, frappe et demande madame
+Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: «Monsieur, la maison
+de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier à gauche.»
+
+Jean remercie et remonte à cheval, fort étonné que son cœur ait pu le
+tromper, mais si le cœur était toujours sorcier, cela exposerait à
+beaucoup de désagrémens.
+
+Enfin on aperçoit la maison tant désirée; elle est moins élégante que
+celle où Jean s'est adressé, mais sa simplicité est de bon goût. Sur le
+devant est une cour fermée par une grille; cette cour est ornée
+d'arbustes et entourée d'un treillage en chèvrefeuille; la maison a un
+rez-de-chaussée, deux étages et des greniers, et le vestibule du milieu,
+dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrière la maison un
+jardin délicieux.
+
+Jean n'a pas remarqué tout cela, mais il a vu une dame à une fenêtre du
+premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline
+qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mène à la
+grande route. Bientôt le jeune voyageur est auprès d'elle, et Caroline
+trouve que M. Jean se tient fort bien à cheval.
+
+Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive.
+Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: «Vous voyez, madame, que
+je profite de votre invitation.
+
+»--C'est fort aimable à vous... Je ne vous avais pas indiqué de quel
+côté je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point.
+Êtes-vous fatigué?--Pas du tout.--Alors je vais vous faire admirer
+toutes mes possessions, il faut se résigner à cela quand on va visiter
+des campagnards, je ne vous ferai pas grâce d'un rosier... Mais
+auparavant, je dois vous présenter aux personnes qui veulent bien me
+tenir ici fidèle compagnie.»
+
+Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chaussée;
+là, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe à
+lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de
+douze à treize ans. La vieille dame, nommée madame Marcelin, avait été
+amie de la mère de Caroline; elle était peu fortunée et Caroline
+profitait de son séjour à la campagne pour engager madame Marcelin à
+venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir.
+La jeune personne, nommée Laure, était fille de gens honnêtes, que des
+malheurs avaient ruinés et qui ne pouvaient donner à leur fille aucun
+talent agréable; Caroline amenait Laure avec elle à sa campagne, et là,
+se plaisait à lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de
+grandes dispositions.
+
+Grâce à cette société, madame Dorville pouvait aussi recevoir à sa
+campagne qui bon lui semblait, sans donner prise à la médisance, ce
+qu'elle n'eût point osé faire si elle l'eût habitée seule.
+
+Jean a salué la vieille dame qui a ôté ses lunettes, et quitté un moment
+ses journaux à son entrée dans le salon. La petite Laure a salué aussi,
+puis elle continue d'étudier sa musique. «Voilà,» dit Caroline à Jean,
+«mes fidèles compagnes dans cette maisonnette. Quand vous voudrez
+augmenter notre société, vous me ferez plaisir. Sans avoir un château,
+on peut encore loger ceux qui veulent bien nous donner quelques jours.
+Du reste, ici, liberté entière: on travaille, on lit, on va se promener,
+on fait ce qu'on veut... A l'heure des repas, seulement, on doit être
+exact. Ensuite on reste avec nous, quand cela plaît; et comme les
+causeries des dames n'amusent point toujours les messieurs, eh bien! on
+souhaite le bonsoir, et l'on rentre chez soi.»
+
+Jean est enchanté de l'aimable réception de Caroline; il aurait
+cependant préféré la trouver seule dans sa maison de campagne; mais
+être auprès d'elle, c'est déjà beaucoup, et madame Dorville l'a engagé à
+lui donner quelques jours, bonheur qu'il n'osait point espérer.
+
+«Venez voir mes domaines,» dit Caroline en prenant elle-même la main de
+Jean. Celui-ci se laisse conduire, tout ému de sentir la jolie main de
+Caroline tenir la sienne, et charmé que les manières de la bonne
+compagnie permissent cette douce familiarité.
+
+On parcourt le jardin qui est très-vaste. On visite un petit bois de
+noisetiers, une grotte, un pavillon, une prairie. En revenant, Caroline
+montre sa laiterie et jusqu'au pigeonnier, en s'écriant: «Je vous ai
+prévenu que je ne vous ferais grâce de rien.» Jean trouve tout
+admirable, quoiqu'il ne fasse pas toujours attention à ce qu'on lui
+montre, mais il voit partout son aimable conductrice, et pense
+qu'habiter auprès d'elle lui rendrait l'étude bien plus facile.
+
+Caroline conduit son hôte dans une petite pièce où sont plusieurs
+tablettes garnies de livres et de cartons de dessin.
+
+«C'est ici, monsieur, où l'on vient travailler, étudier, ou lire», dit
+la jeune veuve en souriant. Comme j'habite quelquefois cette campagne
+pendant cinq mois de l'année, j'aime à y retrouver les auteurs qui me
+plaisent. Il n'y a là qu'une centaine de volumes, mais lorsqu'ils sont
+bien remplis, convenez qu'ils peuvent encore apprendre bien des choses.
+C'est aussi le salon de dessin, j'y donne tous les jours leçon à Laure.
+Il n'y a que la musique que nous n'ayons pas ici. Maintenant, monsieur,
+vous voilà de la maison, et lorsque vous me ferez l'amitié d'y venir,
+vous pourrez tant que vous voudrez travailler dans cette pièce que j'ai
+décorée du beau nom de bibliothèque.
+
+»--Ah! j'y viendrai souvent!... si vous me le permettez, madame... et si
+ma présence ne vous est point importune...» dit Jean en regardant
+Caroline. Celle-ci détourne ses regards des siens en lui répondant: «Si
+votre présence m'était importune, vous aurais-je engagé à venir me
+voir?...--Mais dans le monde... on dit que l'on se voit sans... sans
+avoir de l'amitié l'un pour l'autre.--Ici, nous ne sommes pas dans le
+monde; j'y reçois bien parfois des visites dont je me passerais
+volontiers, mais ces personnes-là... je ne les engage jamais à venir
+étudier chez moi.--Que je suis heureux, madame, d'être du nombre de
+celles que vous voulez bien admettre dans votre intimité!... Comment
+ai-je mérité ce bonheur?--Votre franchise m'a toujours prévenue en votre
+faveur... Il y a si peu de gens sincères dans le monde!... Je souffrais
+cependant de votre ton... un peu libre... de vos expressions parfois
+communes... Cela me faisait de la peine pour vous... Pardon... je vous
+fâche peut-être.
+
+»--Bien loin de là, madame. N'est-ce pas de vous que je puis recevoir
+les meilleures leçons?... N'est-ce pas à vous que je dois...»
+
+En ce moment le son d'une cloche se fait entendre. «Voilà l'heure du
+dîner,» s'écrie Caroline, cette cloche nous l'annonce. Oh! tout se fait
+chez moi comme dans un château. Allons, monsieur, ne nous faisons pas
+attendre.»
+
+Jean suit sa jeune hôtesse. La vieille dame et la petite Laure étaient
+déjà dans la salle à manger. On se met à table. D'abord Jean est encore
+un peu embarrassé; mais bientôt l'amabilité, la gaîté de Caroline, lui
+font perdre cette contrainte qui l'empêchait d'être lui-même. Il se sent
+peu à peu entièrement à son aise, il s'exprime avec plus de facilité, il
+ose dire ce qu'il pense, il ose causer enfin, parce qu'il sait bien
+qu'on ne se moquera pas de lui; pour la première fois, devant Caroline,
+il est gai, il est aimable, il a de l'esprit; et cependant Caroline n'en
+paraît pas étonnée: elle avait deviné que Jean pouvait être tout cela.
+
+Après le dîner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris
+d'être déjà avec Caroline comme avec une ancienne connaissance.
+Cependant il ne se permettrait avec elle aucune liberté, aucune
+familiarité que la plus stricte décence n'autorisât. Mais l'amabilité,
+la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et
+il est tout étonné de voir que l'on peut être très-aimable dans le
+monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose.
+Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au
+piano, et Caroline dit à Jean: «La musique va vous ennuyer? Vous ne
+l'aimez pas?
+
+»--Pardonnez-moi,» répond Jean, «je l'aime beaucoup à présent, et je
+commence même à... à chanter un peu.
+
+»--Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons...
+voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous
+avons là de quoi chanter.»
+
+Caroline se met au piano, Jean se place derrière elle, il choisit un
+morceau qu'il connaît, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup
+mieux et avec expression, parce qu'étant placé derrière la chaise de
+Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est
+une glace, et bientôt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne,
+et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il
+s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.
+
+«Eh bien! pourquoi donc vous arrêtez-vous?» dit Caroline. «Cela allait
+si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut
+travailler.»
+
+Jean achève le morceau. Caroline s'écrie à chaque instant: «C'est
+étonnant... en si peu de temps... savoir déjà si bien chanter... suivre
+la mesure!... sentir la musique!...»
+
+Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans
+ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait
+depuis un an.
+
+«Je sais aussi quelques duos,» dit Jean qui a déjà moins peur de
+chanter. «--Des duos!... Lesquels?...--Mais... d'abord celui que vous
+avez chanté... à cette grande soirée où... je vous ai rencontrée.--Ah!
+je me rappelle: le duo _des Aubergistes de qualité_. Le voilà; nous
+allons l'essayer ensemble.»
+
+Jean se sent tout ému en entendant la jolie voix de Caroline, il ose à
+peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on
+le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point
+s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix
+lorsqu'il parle d'amour.
+
+«Nous ferons quelque chose de vous,» dit Caroline; «Laure chante bien,
+elle vous donnera des leçons... Ce serait vraiment dommage de ne point
+faire de vous un bon musicien.»
+
+Jean s'incline; il ne trouve pas encore tout ce qu'il voudrait dire, ou
+peut-être sent-il qu'il ne doit pas encore dire tout ce qu'il pense.
+
+Mais déjà la vieille madame Marcelin a fermé son livre et pris sa
+lumière pour se retirer. Jean ne sait pas encore positivement s'il doit
+se permettre de rester, si on l'a en effet engagé à passer quelques
+jours. Dans son incertitude, il se lève, prend son chapeau, et regarde
+Caroline avec embarras.
+
+«Eh bien! monsieur, qu'allez-vous donc faire?» lui dit la jeune femme en
+allant à lui. «Est-ce que vous partez?...--Mais, madame... je ne
+sais...--Mais non, monsieur, vous restez avec nous quelques jours... à
+moins que vos affaires ne vous permettent pas...--Oh! pardonnez-moi,
+madame!... je suis entièrement libre!... Mais je craignais... Je ne
+savais pas si je devais...»
+
+Caroline sourit encore, puis elle sonne sa femme de chambre. Louise
+paraît, et on lui ordonne de conduire Jean à une des chambres d'amis.
+
+Jean fait un profond salut à la compagnie, et suit la domestique qui le
+conduit à une jolie pièce du second étage où elle le laisse, et Jean se
+met au lit encore tout étourdi de son bonheur, et la pensée qu'il couche
+sous le même toit que Caroline, qu'il est chez elle, qu'il peut y rester
+plusieurs jours, le tient éveillé toute la nuit... Mais on ne peut pas
+avoir tous les bonheurs à la fois; et d'ailleurs en est-ce un de dormir
+lorsque nos idées sont couleur de rose?...
+
+Quand on n'a pas dormi de la nuit, il est naturel de se lever de bonne
+heure. Au point du jour, Jean était sur pied; il commence par donner
+ordre à son domestique de retourner à son logement à Paris, car il ne
+voit pas la nécessité de le garder avec lui chez madame Dorville.
+Ensuite Jean se rend dans les jardins; il parcourt avec délice ces
+allées, ces bosquets, ces ombrages embellis chaque jour par la présence
+de Caroline. Il semblait à Jean que l'air qu'il respirait était plus
+doux, que la nature était plus belle partout où la femme charmante avait
+porté ses pas. Qui de nous n'a connu cette influence causée par l'objet
+aimé, cette magie dont l'amour entoure les amans!... Et il y a des gens
+qui osent dire qu'il n'y a plus de sorciers, de lutins!... lorsqu'un
+enfant transforme pour nous une chaumière en un boudoir délicieux; un
+bois sombre, une grotte obscure en un séjour enchanteur; et que lui
+faut-il pour cela? de beaux yeux... un pied mignon... un petit nez
+retroussé!... Les Armide, les Circé, les Médée, n'en savaient pas plus
+que cet enfant-là.
+
+Jean était absorbé dans ses pensées, arrêté devant un groupe d'arbres
+près duquel était un banc de verdure. Il regardait ce banc avec
+attention... ou peut-être il ne le voyait pas, car les amoureux sont
+comme les miopes; leurs pensées sont quelquefois bien loin de ce qu'ils
+semblent examiner. Tout à coup une voix bien connue se fait entendre
+près du jeune homme, et lui dit: «Que regardez-vous donc là avec tant
+d'attention?...»
+
+Jean se retourne et dit à Caroline: «Je regardais ce banc de
+gazon...--Ce banc de gazon! Mais je ne lui vois rien
+d'extraordinaire...--Je pensais que plus d'une fois, sans doute, vous
+aviez été assise à cette place.»
+
+Jean ne dit rien de plus; mais Caroline est émue de cet aveu si simple,
+si naïf, qui en disait plus que des complimens arrangés avec art, et
+débités avec prétention. Pendant quelques minutes elle reste pensive
+aussi, et Jean ne lui en demande pas le motif.
+
+Mais la petite Laure accourt annoncer que le déjeuner est servi. Déjà
+Caroline a repris sa gaîté, et l'on retourne à la maison. Après le
+déjeuner, madame Marcelin développe avec délices les journaux dont la
+lecture va l'occuper une grande partie de la journée. Caroline et Laure
+montent à la bibliothèque. Jean les suit. Il lit, pendant que ces dames
+dessinent, mais de temps à autre ses yeux ne sont plus sur son livre;
+ils se portent sur son aimable hôtesse, et par hasard, sans doute, les
+regards de Caroline rencontrent souvent ceux de Jean. Alors elle lui dit
+en souriant: «Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne lisez
+pas?--Pardonnez-moi, madame, c'est que je... méditais sur ce que je
+viens de lire...--Ah! c'est très-bien cela, monsieur.»
+
+Le jeune homme mentait alors; mais quand on prend l'usage du monde, il
+faut nécessairement apprendre à mentir.
+
+Quand Caroline et son écolière ont terminé leur leçon de dessin, elles
+laissent Jean dans la bibliothèque, et c'est seulement alors qu'il
+étudie réellement, et qu'il sait ce qu'il lit. Il redescend ensuite au
+salon, et la jeune Laure lui donne une leçon de solfége. Après le dîner,
+on se promène dans le jardin ou dans les environs; puis le soir on
+rentre, et l'on fait encore de la musique.
+
+Plusieurs jours s'écoulent ainsi; Jean est trop heureux pour oser
+davantage. Cependant il adore Caroline, mais il craindrait, en lui
+faisant l'aveu de son amour, qu'elle ne se fâchât, et ne lui permît plus
+d'habiter auprès d'elle. Cette crainte le rend muet; mais si sa bouche
+ne dit point le secret de son cœur, ses yeux doivent le faire connaître.
+Lorsque, par hasard, Jean se trouve un moment seul avec Caroline, ses
+regards cherchent les siens, il y voit toujours une expression
+bienveillante, mais peut-être n'est-ce que de l'amitié; Caroline est
+bonne, aimable, mais aura-t-elle jamais de l'amour pour lui? Jean ne se
+croit pas digne de posséder son cœur; il se voit encore ce qu'il était
+autrefois.
+
+Huit jours se sont écoulés rapidement; en restant plus long-temps, pour
+sa première visite, Jean craindrait d'être indiscret, et le matin du
+neuvième, il fait ses adieux.
+
+«Vous nous quittez!» lui dit Caroline. Et sa voix semble encore plus
+douce; l'air de reproche dont elle accompagne ces mots enchante Jean qui
+est prêt à lui répondre qu'il va rester. Cependant il reprend sa
+résolution, et annonce que quelques affaires l'appellent à Paris.
+
+«Si vous êtes long-temps sans revenir,» dit la petite Laure, «vous
+oublierez tout ce que je vous ai appris.--Vous l'entendez,» dit
+Caroline, «votre maîtresse de musique veut que vous reveniez bientôt...»
+
+La jolie femme n'en dit pas plus, mais ses regards semblaient d'accord
+avec les désirs de Laure. Jean prend timidement la main de Caroline, il
+la presse dans la sienne, il n'ose pas la porter à ses lèvres... Il y a
+encore tant de choses qu'il n'ose pas faire!... Et pourtant autrefois il
+était hardi, entreprenant; mais les extrêmes se touchent, et ce n'est
+plus le Jean d'autrefois.
+
+Il s'est enfin arrache du séjour enchanté, et il se dit en retournant à
+Paris: «Je ne suis pas resté plus long-temps, cette fois, par
+bienséance... Mais, lorsque j'y retournerai, j'y resterai jusqu'à ce
+qu'elle-même me dise de partir.»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+VISITES, DUEL ET SES SUITES
+
+
+Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus à
+quelques pas; il ne peut espérer de la voir passer dans la rue, les
+journées lui semblent d'une longueur mortelle, l'étude même ne saurait
+le distraire. Après huit jours qui lui paraissent éternels, Jean n'y
+tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. «Si elle paraît
+mécontente de me revoir si tôt, si elle me reçoit froidement», se
+dit-il, «eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si
+ma présence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air
+qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui
+parlerai jamais de mon amour.»
+
+Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas
+mécontente de son empressement à la revoir; livré à cet espoir, il
+presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'écume à
+Luzarche.
+
+Jean est déjà descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui
+sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez
+elle. «J'ons vu madame tout à l'heure descendre au jardin,» répond le
+jardinier. Jean, enchanté, glisse une pièce d'or au domestique, et court
+au jardin sans s'arrêter dans la maison.
+
+Jean connaît tous les détours du jardin, il en a déjà parcouru une
+partie, et n'aperçoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une allée,
+il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle
+l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.
+
+Jean s'arrête; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tête
+pour connaître ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni
+ouvrage, ni dessin; sa tête est appuyée sur une de ses mains, ses yeux
+sont fixés sur le gazon, son sein se soulève doucement, elle est toute
+entière à ses réflexions.
+
+Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: «A quoi... ou à qui
+pense-t-elle en ce moment?»
+
+Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rêverie,
+Caroline tourne subitement la tête, et voit Jean immobile à quatre pas
+d'elle.
+
+«Comment!... c'est vous!... vous, ici!» dit Caroline avec surprise.
+«--Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous étiez au jardin,
+et je suis venu vous y chercher...--Et vous restiez là sans me rien
+dire?--Je vous voyais... n'était-ce pas beaucoup?
+
+»--Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que vous prenez trop le ton
+du monde, car vous faites aussi des complimens.--Des complimens... Non,
+madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincérité
+d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.--Mon
+Dieu! comme vous avez chaud!... vous êtes tout en nage.--Je suis venu un
+peu vite...--Venez donc vous asseoir, au moins.»
+
+Jean ne se fait pas répéter cette invitation, il s'assied près de
+Caroline qui reprend en le regardant avec intérêt: «Quelle folie! se
+fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!--Mais... pour vous voir plus
+tôt.--Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?--Cette
+campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter près de vous, qu'à
+Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu résister à ce que
+j'éprouvais... Peut-être ce désir m'a-t-il fait manquer aux convenances,
+en me ramenant si vite en ces lieux...--Monsieur Jean, je vous l'ai déjà
+dit, pour ses amis on doit se défaire de ces formes cérémonieuses...
+Est-ce que vous ne voulez pas être le mien.--Votre ami? ce titre est
+bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...»
+
+Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de
+l'entendre et s'écrie en riant: «Mais, mon Dieu! comme nous voilà
+sérieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et
+j'espère qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on
+ait l'air pensif comme cela.
+
+»--Eh bien! je serai gai, madame,» répond Jean en poussant encore un
+gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean
+rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre,
+qu'elle ne peut s'empêcher de rougir et de soupirer aussi.
+
+En ce moment la petite Laure accourt annoncer à sa bonne amie que des
+voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lève en disant à Jean:
+«Allons au salon.... On se doit à la société.» Et Jean la suit en se
+disant: «Les convenances ont aussi leur mauvais côté.»
+
+La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de
+quatre enfans, qui se prétendent voisins de madame Dorville, parce
+qu'ils ont un pied-à-terre à Chantilly, où du reste ils ne sont jamais,
+passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans
+façon, s'installer tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre. Caroline, qui
+se trouve souvent avec eux à Paris, est obligée de faire accueil à une
+famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la
+femme une sotte remplie de prétention, et les quatre petits garçons des
+diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis
+que le papa ne cesse de répéter: «Oh! vous pouvez laisser mes garçons
+courir partout, ils sont trop bien élevés pour toucher à rien.»
+
+Pendant que Caroline reçoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame
+Marcelin, et dire bonjour à la petite Laure; puis, n'espérant plus être
+un moment seul avec Caroline, il va se rendre à la bibliothèque; mais
+déjà M. Deschamps s'est emparé de lui, et a commencé, sur les plaisirs
+de la campagne, une conversation qu'il paraît avoir l'intention de
+pousser fort loin, sans laisser à son interlocuteur la faculté de placer
+autre chose que des _oui_ et des _non_. Fatigué de ce bavardage, Jean
+bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque
+arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses
+réflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas
+comment il sortira de là; mais Caroline, qui s'est aperçue que depuis
+deux heures il est la victime de M. Deschamps, se décide à venir le
+délivrer en lui annonçant que Laure l'attend pour faire de la musique.
+Jean remercie d'un coup d'œil Caroline, et la laisse avec ce monsieur
+qui sait si bien détailler les plaisirs de la campagne.
+
+Jean se flattait que la famille Deschamps partirait après le dîner;
+mais, au dessert, le chef de famille dit à Caroline: «madame Dorville,
+nous venons, sans façons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite,
+nous irons à Écouen, chez M. de Grandfort, où nous resterons quinze
+jours... De-là à Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons
+trois semaines à Beaumont et un mois à Louvre... On nous attend partout;
+nous sommes pris pour tout l'été; mais il faut venir nous voir aussi à
+Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flattés de vous
+recevoir...»
+
+Avant d'inviter les personnes à aller chez lui, M. Deschamps avait soin
+de faire savoir qu'il n'y était jamais. Pendant qu'il parlait, Jean
+regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: «Comment! vous
+allez garder pendant huit jours ces gens-là chez vous?...» Un léger
+sourire qui parut sur les lèvres de la jolie femme, fît comprendre à
+Jean qu'elle devinait sa pensée. Cependant elle répondit très-poliment à
+M. Deschamps: «C'est fort aimable à vous d'être venu me voir; quelques
+jours plus tard vous ne m'eussiez point trouvée, car on m'attend aussi à
+une campagne voisine, et j'ai promis d'y être dans quatre ou cinq
+jours...
+
+»--Alors nous ne resterons que cela chez vous,» reprend M. Deschamps,
+«et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.
+
+»--Voilà cinq jours qui seront bien amusans!» se dit Jean. En effet,
+tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de
+goûter un moment de tranquillité, à moins de sortir de la maison. Le
+matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothèque;
+pas moyen de lui échapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au
+pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent même gentil
+de déraciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la
+voix du papa, se mêlant aux cris de ses quatre garçons, ne permet pas
+d'entendre ce qu'on fait au piano.
+
+Enfin, le cinquième jour, la famille Deschamps prend congé, et M.
+Deschamps, après avoir dit: «Partons pour Écouen,» ne manque pas
+d'engager encore madame Dorville à venir les voir à Chantilly.
+
+Il semble qu'on respire plus librement, débarrassé de la présence de
+personnages ennuyeux. Après le départ des Deschamps, on reprend chez
+Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se
+voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais à
+mériter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrès
+dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la
+bibliothèque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduité
+au travail; être près d'elle est déjà une douce récompense, et lors même
+qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livré à ses pensées, Jean
+trouve que le temps vole. Près de ce qu'on aime les heures s'écoulent si
+rapidement!
+
+Mais, dix jours après le départ de la famille Deschamps, un joli
+cabriolet s'arrête à la porte de la maison de madame Dorville, et
+bientôt madame Beaumont et M. Valcourt se présentent chez Caroline.
+
+Depuis long-temps Valcourt désirait aller à la campagne de la jeune
+veuve, il avait prié madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y
+avait consenti.
+
+Les dames étaient dans le salon du rez-de-chaussée lorsque les
+nouveau-venus arrivèrent. Caroline les reçoit avec sa grâce habituelle;
+Valcourt demande pardon de la liberté qu'il a prise d'accompagner madame
+Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les
+honneurs de chez soi.
+
+Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'écrie: «C'est un
+séjour délicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie,» madame
+Beaumont annonce à Caroline qu'elle vient lui tenir compagnie pour
+quelques jours. «C'est bien aimable à vous,» répond Caroline en
+souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un
+d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.
+
+Jean travaillait dans la bibliothèque, pendant que madame Beaumont et
+Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est montée
+dire à Jean: «Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de
+Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a
+du monde.»
+
+Jean trouve aussi que c'est très-contrariant, non pas seulement parce
+que cela empêche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce
+monsieur et cette dame ne peuvent être aussi ennuyeux que les Deschamps.
+
+Jean va faire une toilette plus soignée avant de descendre au salon,
+puis il se présente avec cette aisance, cette grâce qu'il acquiert
+chaque jour près de Caroline. Tout le monde était réuni, madame Beaumont
+regarde Jean, car sa tournure, ses manières sont tellement différentes
+d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a
+sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits
+expriment la surprise, le dépit qu'il éprouve en le retrouvant chez
+madame Dorville.
+
+Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis
+que madame Beaumont dit tout bas à Caroline: «Ma chère amie, quel est
+donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.--C'est M.
+Durand...--Comment!... celui qui avait si mauvais ton?--Oui, ma chère
+amie.--Mais il me fait l'effet de n'être plus le même.--C'est qu'en
+effet il est entièrement changé... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on
+peut maintenant le recevoir sans se compromettre.»
+
+Ces mots sont accompagnés d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces
+deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est
+désolé de ne rien pouvoir trouver à critiquer dans sa toilette.
+
+La cloche du dîner se fait entendre; Jean présente sa main à madame
+Beaumont. On va se mettre à table: d'abord on y parle peu, chacun semble
+s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas à conter les nouvelles de
+Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins être fort emprunté
+dans la conversation, cherche à le faire causer. Mais au grand
+étonnement du jeune fat, Jean répond fort bien, et s'il ne fait pas de
+périphrases, de métaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des
+termes recherchés, il sait parfaitement soutenir la conversation.
+
+Valcourt se mord les lèvres avec colère; ses yeux se portent, tantôt sur
+Jean, tantôt sur Caroline, et déjà il a glissé dans ses discours
+quelques observations malignes qui n'ont point échappé à la jeune veuve,
+mais auxquelles Jean n'a point fait attention.
+
+Le dîner est terminé, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte
+pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa
+gaîté paraisse un peu forcée, elle n'en fait pas moins mal à Jean qui
+s'éloigne en soupirant, et va se promener dans une allée solitaire en se
+disant: «J'aimais encore mieux la famille Deschamps.»
+
+La nuit ramène tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout
+bas à Jean: «Pourquoi donc n'êtes-vous pas resté avec nous au
+jardin?--Je craignais... d'être importun...--C'est très-mal, monsieur...
+Dorénavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.»
+
+Ces mots ont rendu le bonheur à Jean, et Valcourt, qui le voit sourire,
+fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.
+
+On engage Valcourt à chanter; après s'être fait prier long-temps, il y
+consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de
+chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher
+en mariant sa voix à celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est
+assis dans un coin, il écoute; mais après le nocturne, Caroline le prie
+de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas répéter cette
+invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en
+murmurant: «Nous allons voir comment il chante!»
+
+Au grand regret du jeune présomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne
+fait point de cadences, de roulades, il a du goût et de l'expression, ce
+qui vaut beaucoup mieux.
+
+«C'est vraiment très-bien!» dit madame Beaumont, «monsieur a une fort
+jolie voix...--N'est-ce pas, ma chère amie,» dit Caroline, «qu'il eût
+été dommage que M. Durand n'apprît pas la musique.
+
+»--C'eût été une perte horrible!» s'écrie Valcourt avec ironie. «Il
+paraît que monsieur a mis le temps à profit... Car je me rappelle qu'il
+m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'_embêtait_.»
+
+Caroline est piquée de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean
+se contente de répondre avec beaucoup de tranquillité: «En effet,
+monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je
+voulais mériter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez
+elle de manière à la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.»
+
+Valcourt se mord les lèvres et ne répond rien. Caroline s'empresse de
+parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on
+se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main à madame Dorville,
+et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont répondu.
+
+Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espère y
+rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a été aussi matinal
+que lui, il vient parcourir les allées, admirer les fleurs, la volière,
+et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier près
+d'elle. La jolie veuve, qui aperçoit Jean, dirige ses pas de son côté,
+mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de
+fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.
+
+Le déjeuner rassemble la société. Caroline est aimable avec tout le
+monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage.
+Persuadé que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques
+bévues, le jeune fat entame tous les sujets de conversation; il parle
+littérature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en
+voyant Jean ne point prendre part à la conversation.
+
+«Je vais lire dans le jardin,» dit madame Beaumont. «--Après le
+déjeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs,» dit
+Valcourt. «--Moi, je vais étudier à la bibliothèque,» dit Jean.
+
+«--Étudier?» reprend Valcourt d'un air moqueur. «--Oui, monsieur,
+étudier.--Apprenez-vous par hasard à danser l'anglaise?»
+
+Cette question en rappelant à Jean son aventure à la grande soirée, lui
+fait monter le rouge au visage; la colère brille dans ses yeux, mais
+Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est
+enchanté de le mystifier, reprend en ricanant: «C'est qu'on m'a dit que
+vous n'étiez pas heureux à cette danse-là... Et puisque vous êtes en
+train d'apprendre tant de choses, il ne vous en coûtera pas plus
+d'apprendre à danser.»
+
+Jean ne répond rien; il sort de la salle en saluant froidement les
+dames. Caroline prend aussitôt le bras de Laure, Valcourt l'arrête et
+lui demande en souriant si elle va aussi se livrer à l'étude. «--Je suis
+chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte à vous rendre... Je
+vous prie de ne pas l'oublier.»
+
+Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcés, prouvent à Valcourt
+qu'elle est blessée de ce qu'il a dit à Jean. Le jeune fat est resté
+seul, il retourne au jardin en se disant: «Est-ce que madame Dorville me
+préférerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame
+Dorville a trop bon goût... Ce grand dadais aura beau étudier,
+aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a été bien sot
+quand je lui ai parlé de l'anglaise!... Il s'est sauvé sans trouver un
+mot à me répondre...»
+
+En ce moment Valcourt lève les yeux et voit Jean qui sortait d'une allée
+voisine et venait droit à lui.
+
+«Monsieur,» dit Jean avec beaucoup de calme, «j'attendais l'occasion de
+vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.
+
+»--Qu'est-ce que c'est, monsieur?» dit Valcourt d'un ton impertinent,
+quoiqu'il commençât à croire que Jean avait trouvé quelque chose à lui
+répondre.
+
+«--Monsieur, en me conseillant d'apprendre à danser l'anglaise, votre
+intention a-t-elle été de m'insulter?
+
+»--Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois
+compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!
+
+»--Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec
+étonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme
+vous venez de le faire... Si je n'avais été retenu par la présence de
+ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous répondre.
+
+»--Ha çà! monsieur, est-ce que vous prétendez me donner des leçons, par
+hasard?--Justement, monsieur, je veux vous en donner une de
+savoir-vivre...--Insolent!--Point de propos, monsieur, et surtout point
+de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous
+vous montiez la tête. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher cette
+affaire à madame Dorville, et que ce n'est point près des lieux qu'elle
+habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris;
+demain matin à cinq heures j'espère vous rencontrer à la barrière de
+l'Étoile.--Oui, monsieur, j'y serai.»
+
+Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis
+il monte à la chambre qu'il occupe, fait ses préparatifs de départ et
+descend en réfléchissant s'il doit s'éloigner sans dire adieu à madame
+Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui
+vient à lui.
+
+«Où donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prépare votre
+cheval.--Je vais... à Paris...--Vous partez... Eh! pourquoi me quitter
+si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la présence vous fait
+abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je préfère la
+société d'un fat, d'un étourdi, à la vôtre... S'il vous a dit ce matin
+des choses qui vous ont déplu, de grâce n'y faites pas attention... je
+vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on
+regrette d'être forcé d'entendre!»
+
+Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux;
+c'était la première fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa
+bouche, avait tant de douceur que Jean, ému, transporté de plaisir, est
+un moment indécis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le
+rendez-vous est donné, y manquer serait une lâcheté. Il lui répond au
+bout d'un moment: «Je me suis rappelé que j'avais ce soir absolument
+affaire à Paris... Mais je reviendrai bientôt je l'espère... demain
+peut-être... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien
+qu'auprès de vous?»
+
+Caroline tend sa main à Jean en lui disant: «Partez donc... et revenez
+bientôt.»
+
+Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la première
+fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte
+à cheval et s'éloigne de Luzarche.
+
+Caroline est retournée tristement au salon, elle y cause quelque temps
+avec les dames. Valcourt vient bientôt se joindre à la société. Il fait
+encore l'aimable, le sémillant, cependant il est moins gai que le matin.
+
+Au dîner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. «Il nous a
+quittés,» dit Caroline, «il avait affaire ce soir à Paris.»
+
+On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, après avoir fait quelques
+tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner à Paris.
+
+«Quoi! vous nous quittez déjà?» dit madame Beaumont. «--Oui, belle dame,
+j'ai affaire à Paris... Mais j'espère revenir incessamment vous revoir,
+mesdames...
+
+»--Vous ne me retrouveriez point à cette campagne, monsieur,» dit
+Caroline; «ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.»
+
+Ces mots étaient un congé formel, Valcourt le sent, il est furieux, et
+il s'éloigne en disant: «Adieu donc, madame... mais si vous attendez
+incessamment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos désirs
+n'éprouvent quelques contrariétés.
+
+»--Que veut dire M. Valcourt?» s'écrie Caroline dès que le jeune fat est
+éloigné. «Ce ton persifleur en me quittant...--Ma foi, ma chère amie,»
+dit madame Beaumont, «Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la
+manière dont vous venez de lui parler.....--Eh! madame! comment M.
+Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il
+persifle..... il offense même une personne dont il n'avait nullement à
+se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux
+comporté ce matin..... Mais ce départ subit de tous deux..... Ces mots
+échappés à Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pensée!... S'ils
+allaient!...--Allons, ma chère! ne croyez-vous pas qu'ils vont se
+battre... pour une plaisanterie sur la danse!--Le ton de M. Valcourt ne
+permettait pas que l'on souffrît une telle plaisanterie.--Vous avez bien
+vu que M. Durand ne lui a rien répondu.--Non... devant nous... Mais
+peut-être...--Allons! voilà de ces idées qui n'ont pas le sens commun.»
+
+Caroline est triste toute la soirée; on se sépare de bonne heure, et le
+lendemain matin, madame Beaumont, mécontente de ce qui s'est passé avec
+son protégé, dit adieu à madame Dorville et retourne à Paris.
+
+Caroline passe la journée dans la plus grande agitation, se plaçant à
+chaque instant à l'une des fenêtres qui donnent sur la route; elle
+oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de sa
+tristesse, lui demande si elle est indisposée; la petite Laure fait ce
+qu'elle peut pour la faire sourire. «Je n'ai rien..... rien absolument,»
+répond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait
+pas celles qui l'entourent.
+
+Avec la nuit, la tristesse, l'inquiétude de Caroline ont augmenté, car
+Jean n'est pas revenu et n'a pas donné de ses nouvelles. La jeune femme
+se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidèle Louise la suit. Elle
+a remarqué aussi le changement d'humeur de sa maîtresse. Louise, quoique
+fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples
+ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler
+sa maîtresse, dit en la déshabillant:
+
+«Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est allé brusquement hier... sans
+rien dire à personne... Je croyais, moi, qu'il n'était allé que se
+promener dans les environs.--Non, Louise... il est retourné à Paris...
+Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et
+je suis étonnée...--Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant
+se plaire chez madame...--Tu crois, Louise, ah! je voudrais déjà être à
+demain...--Madame paraît bien agitée... Est-ce qu'il doit arriver
+quelque chose à M. Durand?--Quelque chose?... J'espère que non...
+Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.--Mon Dieu!
+est-ce que M. Durand est allé se battre?...--Je ne vous dis pas cela,
+Louise... Vous êtes d'une curiosité!--Pardon, madame.»
+
+La femme de chambre avait fini son service, elle s'éloignait, sa
+maîtresse la rappelle.
+
+«Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...--Oui,
+madame.--Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir où tout est en
+désordre.»
+
+Louise s'approche du tiroir où il n'y avait rien de dérangé, mais elle
+fait semblant d'y être très-occupée, parce qu'elle voit bien que sa
+maîtresse veut qu'elle reste là. Au bout de quelque temps Caroline lui
+dit: «Louise..... j'ai oublié à Paris bien des choses dont j'ai
+besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que
+vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?--Si, madame, quand
+vous voudrez...--Mais le plus tôt possible... demain peut-être... Je
+vous donnerai la note de ce que je veux...--Oui, madame.--Si, par
+hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est,
+je crois, notre voisin, rue Richer...--Oh! alors, madame, je passerai
+naturellement devant chez lui.--Vous pourriez... Il serait peut-être
+convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade...
+blessé... s'il ne lui est rien arrivé.--Certainement, madame, que je
+peux demander tout ça...--Sans dire... qui vous envoie...--Oui, madame,
+ce sera de moi-même... Mais si en effet il était arrivé quelque chose à
+ce monsieur.--Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez
+vous-même...--Oui, madame!...--Et vous reviendrez ici le plus
+promptement possible!--Soyez tranquille.»
+
+Caroline congédie sa femme de chambre un peu plus satisfaite par ce
+qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver
+le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne
+à Louise ses commissions pour Paris.
+
+Jean, accompagné seulement de son domestique, s'était rendu au
+rendez-vous qu'il avait indiqué à Valcourt, et celui-ci ne s'était point
+fait attendre. Le résultat de cette rencontre fut un coup d'épée que
+Jean reçut dans le côté; car, comme élève de Bellequeue, quoiqu'il
+maniât très-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'à
+Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu'à attaquer, et il fut
+vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'être en pareille circonstance,
+et trouvant à Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'était battu avec lui,
+Valcourt aida le domestique à placer son maître dans une voiture, puis
+le salua en le quittant.
+
+La blessure de Jean n'était point dangereuse; mais, dans le trajet, il
+avait perdu beaucoup de sang, il en résulta une grande faiblesse, et
+malgré tout son désir de donner de ses nouvelles à Caroline, le
+lendemain de son duel, il n'était point encore en état de conduire une
+plume; le médecin lui avait même recommandé beaucoup de calme, s'il
+voulait être plus tôt guéri.
+
+Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour
+n'est point satisfait. Jean se désolait d'être retenu sur son lit, et il
+songeait à envoyer son domestique à Luzarche, lorsque Louise parut dans
+son appartement.
+
+Jean fit un mouvement de joie... puis il devint pâle comme la mort et
+eut une faiblesse, parce qu'il n'était pas encore en état de supporter
+la moindre émotion. La femme de chambre courut lui porter secours en
+s'écriant: «Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien
+raison d'être inquiète, de craindre pour lui...»
+
+Malgré sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant à lui,
+il dit en souriant à Louise: «Quoi!... votre maîtresse a eu la bonté
+d'être inquiète de moi?--Certainement, monsieur.... c'est-à-dire je dois
+avoir l'air d'être venue de moi-même, mais c'est elle qui m'a
+envoyée...... Vous vous êtes donc battu, monsieur? Vous êtes donc
+blessé?--Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientôt guéri, je le
+sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame
+Dorville a pensé à moi... Louise, dites-lui bien que sitôt que je serai
+en état de sortir, c'est près d'elle que je me rendrai....--Oui,
+monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade
+ensuite... D'ailleurs, je suis bien sûre que madame m'enverra savoir de
+vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-même... comme aujourd'hui.
+Adieu, monsieur, je retourne bien vite près de madame, car elle est bien
+pressée de savoir de vos nouvelles.»
+
+Louise s'éloigne, et Jean se sent déjà beaucoup mieux, car la certitude
+que Caroline pense à lui a versé un baume sur sa blessure.
+
+On attendait avec impatience à Luzarche le retour de la jeune fille;
+Caroline avait avoué le sujet de son inquiétude à ses compagnes fidèles,
+et celles-ci la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure
+aimaient beaucoup Jean, qui était avec elles aimable et sans prétention.
+
+Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille
+dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient pâle et tremblante en
+apprenant que Jean est blessé, tandis que madame Marcelin s'écrie:
+«Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misères!» et
+que la petite Laure dit: «Il ne devrait être permis de se battre qu'à la
+guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.»
+
+Lorsque Louise a rassuré ces dames en leur disant que le médecin a
+déclaré que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe à sa
+femme de chambre de la suivre dans son appartement, et là elle se fait
+répéter les moindres détails de son entrevue avec Jean, interrompant à
+chaque instant Louise en s'écriant: «Pauvre jeune homme!... Il t'a dit
+que j'étais trop bonne... comme si ce n'était pas tout naturel... Je
+suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je
+l'espère, il ne se présentera chez moi...--Ah! j'aime bien mieux
+monsieur Durand, moi, madame...--Il t'a donc remerciée, Louise... de ce
+que j'avais... de ce que tu étais allée savoir...--Oui, madame... il
+prétend que cela le guérira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...--Si
+je le savais.... si je pensais...»
+
+Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle réfléchit
+qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise,
+elle l'engage à aller s'informer de la santé du jeune blessé, et à lui
+faire connaître l'intérêt que tout le monde prend à son rétablissement.
+
+Jean se sentait déjà plus fort, et malgré la défense de son médecin, il
+avait passé une partie de ses journées à écrire à Caroline. Il ne
+voulait que la remercier de l'intérêt qu'elle daignait lui témoigner;
+mais son cœur conduisait sa plume, sa lettre était brûlante, et à chaque
+mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son
+respect.
+
+La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la
+priant de la donner à sa maîtresse; une bourse accompagne la missive. Il
+n'en était pas besoin pour que la femme de chambre se chargeât du
+billet; cependant une bourse donnée avec grâce ne gâte jamais rien, et,
+à son retour à la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa
+commission.
+
+Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'âme de Caroline, elle
+le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire
+encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois
+rêveuse, sa rêverie même semble donner à ses traits une expression plus
+séduisante. Femme qui pense à l'amour doit être encore plus jolie.
+
+Caroline n'ose pas répondre à la lettre de Jean; mais bientôt Louise
+reçoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage à ne point
+oublier d'aller voir le jeune blessé. Jamais Louise n'a fait si souvent
+le trajet de Paris à Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car à son
+arrivée et à son retour, elle fait toujours des heureux.
+
+Louise a revu Jean qui commence à se lever, mais ne peut encore sortir.
+Jean a remis à la jeune fille une autre lettre pour sa maîtresse, et
+cette fois, il ose y dire à Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son
+cœur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute
+bien fâchée que Jean mourût au lieu de guérir, se décide à lui répondre
+deux mots.
+
+Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois
+des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas à
+lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque
+de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait à Jean: «Qu'elle
+serait bien fâchée de faire son malheur; qu'elle attendait avec
+impatience le moment où ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne
+voulait pas qu'il fît d'imprudence, parce que sa santé était bien chère
+à toutes ses amies de Luzarche.» Et tout cela se trouvait dans les deux
+mots que la jolie main avait tracés. On conçoit l'ivresse, le délire de
+Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie
+Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir blessé, car c'est
+à cet événement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille
+d'une nouvelle lettre pour sa maîtresse, dans laquelle il marque à
+Caroline que sous trois jours il espère être assez bien pour se rendre
+auprès d'elle.
+
+La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux à Jean,
+puis elle est retournée prendre la voiture qui doit la ramener près de
+sa maîtresse, sans remarquer que dans toutes ses courses elle a été
+suivie par une grande femme qui l'a regardée d'une façon singulière, et
+qui est montée avec elle dans la voiture de Luzarche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+ADÉLAÏDE CHEZ CAROLINE.--LES VOLEURS.
+
+
+On n'a point oublié que mademoiselle Chopard se rendait régulièrement
+tous les jours rue de Provence, à l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle
+y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire.
+Quoique les réponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adélaïde ne
+perdait pas courage. D'ailleurs c'était une occasion de parler de son
+perfide, et cela fait toujours plaisir, même quand cela fait du mal.
+
+L'année s'était écoulée, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune
+homme. On commençait à croire que Jean faisait le tour du monde.
+Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait témoigné tant de
+regret de n'être qu'un âne, s'était décidé à voyager pour revenir
+ensuite très-savant. Rose présumait que Jean était dans quelque château
+auprès de la jolie femme qui l'avait séduit, et mademoiselle Chopard
+pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme
+qui lui avait jeté un charme ou un sort.
+
+Malgré les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adélaïde était
+encore grandie et engraissée. Ses parens la regardaient avec admiration
+et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les
+amis disaient: «C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste
+là.» Les jeunes filles s'écriaient: «C'est un colosse! Quel malheur de
+devenir comme cela!» Et Rose prétendait que bientôt mademoiselle
+Adélaïde serait forcée de se baisser pour passer sous la porte
+Saint-Denis.
+
+Les Chopard laissaient à leur fille liberté entière, pensant qu'une
+demoiselle aussi bien taillée doit savoir se conduire d'elle-même dans
+le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq
+pied six pouces peut avoir le cœur aussi tendre qu'une nabotte, et nous
+voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des
+faiblesses humaines.
+
+Quelquefois la maman Chopard proposait à sa fille un nouvel époux,
+Adélaïde lui répondait: «Je n'en veux pas.... Je ne veux épouser que
+Jean!»
+
+Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se
+présentait d'aspirans à sa main; car il y a des hommes qui veulent
+pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considérant
+Adélaïde, on devait craindre que cela ne fût difficile, ou extrêmement
+fatigant. Madame Chopard se désolait de l'entêtement de sa fille et
+désirait la voir mariée, mais M. Chopard lui répondait: «Elle a le
+temps, il n'y a pas de mal de la laisser se développer... Je veux
+ensuite lui trouver un gaillard bâti en Hercule... parce qu'il faut des
+époux assortis... sans quoi nous pourrions voir un nœud brouillé... Oh!
+un _œuf_ brouillé!... pas mauvais celui-là!»
+
+Quand on va presque journellement du Marais à la rue de Provence, on
+peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait
+par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on était à la fin
+d'août, le temps était superbe, et Adélaïde aimait à se promener), elle
+aperçut, à la fenêtre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si
+long-temps. C'était en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa
+blessure, prenait un moment l'air contre sa croisée, se transportant en
+imagination à Luzarche.
+
+Adélaïde s'est arrêtée sous une porte cochère, elle s'est assurée que
+ses yeux ne l'ont point trompée; puis, quand le jeune homme a quitté sa
+fenêtre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et
+prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.
+
+«C'est ici que demeure M. Jean Durand?--Oui, madame, c'est ici.--Il est
+chez lui dans ce moment, à ce que j'ai cru voir...--Oui, madame. Oh! il
+ne peut pas sortir... Il vient d'être malade... c'est-à-dire blessé... A
+la suite d'une affaire... d'une affaire... d'épée... Oh! il paraît que
+M. Durand est solide! qu'il est bon là...--Comment! M. Durand vient
+d'avoir un duel?...--Oh! un duel... Après tout, moi.... Je ne sais pas
+trop... C'est son domestique qui m'a dit à peu près ça...»
+
+Adélaïde voit que ce portier-là est un bavard, qui ne demande pas mieux
+que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main
+deux pièces de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche
+une chaise de disponible pour la lui offrir.
+
+«Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui
+s'intéresse beaucoup à lui; ce parent m'a chargée de prendre des
+informations... J'espère que vous voudrez bien me servir. Vous devez
+penser que ce n'est que dans un but honnête!--Oh! madame, ça se voit
+tout de suite, ça!....--Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand
+habite votre maison?--Mais, madame.... attendez donc... C'était peu de
+temps après la mort de ma défunte... Il y a déjà plus d'un an.... un an
+et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis
+veuf!...--Et il n'a avec lui que son domestique?--Absolument que
+ça.--Sort-il souvent?--Sortir!... Ah! pendant un an il a vécu comme un
+ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!--En êtes-vous certain?--Est-ce
+que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma défunte vivait encore,
+elle vous dirait même à quelle heure se lèvent et se couchent tous nos
+locataires.--Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des
+visites de femmes, sans doute?--Non... Oh! pour ça... je vous assure
+qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes
+dans les arts, à ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes,
+_néante_.--Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On
+vous aura trompé, portier!--Oh! ça serait difficile... je ne bouge pas
+de ma loge... Du temps de ma défunte, c'est différent, je sortais
+queuqu'fois... J'allais même au spectacle, à la grande Opéra... Nous
+avions un monsieur qui était employé dans les nuages, pour tirer les
+cordes... Mais à c-t'heure, c'est fini... _néante_.--Enfin ce duel,
+cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez
+lui?...--Ah! c'est différent... j'vais vous dire... Depuis c't'été M.
+Durand est sorti beaucoup... Il a même été parfois huit... dix jours
+sans revenir...--Il a découché?...--Il couchait à la campagne... à
+Luzarche, à ce que m'a dit son domestique qui y est allé une fois avec
+son maître.--Il va à Luzarche... Chez qui?--Chez une jolie dame... qui
+est not' voisine, qui demeure là-bas... quatre portes plus loin... J'ai
+su ça parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville,
+quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...
+
+»--Une dame... ici près... Et il va à sa campagne!...» murmure Adélaïde,
+en se levant avec agitation. «Ah! je tiens le fil, enfin!--Vous avez
+trouvé mon fil!...» dit le portier, en regardant à terre. «--Vous dites
+que cette dame s'appelle madame Dorville?--Oui... Oh! je connais les
+voisins... Pas si bien que ma défunte, pourtant.--C'est une femme
+immensément riche, et qui a trois voitures?--Ah! laissez donc!... Elle
+n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il paraît qu'elle a à
+Luzarche une propriété _conséquente_.--Et M. Durand a passé plusieurs
+jours à sa campagne?--Oh! il n'en sort presque plus... Et dès qu'il sera
+guéri, il paraît qu'il va y retourner....--Et ce duel! Pourquoi s'est-il
+battu?--Ah! quant à ça, _néante_. Je l'ai bien demandé au domestique,
+mais il n'en savait pas plus que moi...--Et la bonne vient savoir des
+nouvelles de monsieur?--Elle est déjà venue deux fois... Mais je ne
+crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passée.--A quelle
+heure vient-elle ordinairement?--Le matin... c'est-à-dire vers onze
+heures et demie.--Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur
+le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence
+sur tout ceci!--Oh! soyez tranquille!... _Néante_!.... C'est mort!...
+Vous entendez bien que je suis usé sur tout ça!»
+
+Adélaïde regagne à grands pas sa demeure; elle arrive tout effarée, et
+s'écrie en entrant: «Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur
+la voie!...
+
+»--Qu'est-ce que c'est donc, ma fille?» demande madame Chopard. «Tu
+parais émue?--Je vous dis, maman, que je vais connaître tout le fond de
+l'intrigue... Je suis sur la voie...
+
+«Quelle voie?» dit M. Chopard; «car enfin, ma chère amie, il y a voie
+et voix...--Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai découvert M. Jean....
+que je sais où il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois
+que vous avez été chez lui...--Se pourrait-il?--Dieu! qu'elle a
+d'esprit!--Mais ce voyage?...--C'était un mensonge!... Il était en
+Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme
+pour qui il m'a abandonnée... Monsieur va passer des quinze jours à sa
+campagne.... Il paraît même qu'il vient de se battre pour elle... Il a
+eu un affaire d'épée; une femme pour qui on se bat, ça ne peut pas être
+grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que
+c'était une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est
+égal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...--Comment! ma
+fille, tu veux...--Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me
+venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous
+les jours chez des portiers pour que ça se passe en complimens.--Mais,
+ma chère amie....--Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou
+je vais me trouver mal.
+
+»--Il faut la laisser suivre ses idées,» dit madame Chopard, «c'est le
+plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.--Je
+suis de cet avis-là,» répond M. Chopard. «Après tout, une femme de sa
+taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on
+a un si beau port... Joli celui-là.»
+
+Le lendemain Adélaïde rôdait à neuf heures du matin dans la rue Richer,
+de crainte de manquer l'arrivée de la femme de chambre. A dix heures
+elle va s'installer dans la loge du portier, et les pièces blanches de
+M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin à onze heures
+et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et
+monte.
+
+«Vous ne lui parlez pas,» dit le portier à Adélaïde.--Non... J'aime
+mieux qu'elle ne me voie point.--Ah!... alors... _néante_!... A votre
+place j'aurais un peu jasé avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait
+causer... C'est ma défunte qui savait joliment entamer les
+conversations.»
+
+Adélaïde laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec
+impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne
+tarde pas à reparaître; elle sort de la maison. Adélaïde quitte la loge
+et suit la domestique qui, après être entrée un moment à la demeure de
+Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que
+mademoiselle Chopard y est montée avec elle.
+
+Pendant la route, Louise, placée derrière Adélaïde, ne l'a point
+remarquée, et mademoiselle Chopard a gardé le silence, ne parlant à
+aucun des voyageurs. On arrive bientôt à Luzarche, Louise se hâte de se
+rendre près de sa maîtresse, et Adélaïde va dans l'endroit tâcher
+d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.
+
+Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus
+à cacher ce qu'elle éprouve, et laisse éclater sa joie en apprenant que
+sous peu de jours il sera près d'elle. Elle questionne Louise sur
+l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois répéter les
+moindres détails sur le plaisir que sa lettre a causé à Jean; puis
+Caroline se dit: «Oui, il m'aime! Oh! il m'aime réellement, je n'en
+saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son désir de me
+plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le
+payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en
+secret... que malgré moi je pensais à lui?... Ne suis-je pas ma
+maîtresse, et maintenant n'est-il pas digne d'être mon époux?...»
+
+Caroline s'est livrée à ces douces pensées, elle se répétait encore que
+c'était pour elle que Jean s'était adonné à l'étude et avait perdu ces
+manières communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gâtaient les
+heureux dons qu'il avait reçus de la nature. Elle s'était retirée dans
+son appartement pour y rêver à son aise à son amour, lorsque Louise vint
+dire à sa maîtresse qu'une grande dame demandait à lui parler. «Quoi!
+encore une visite de Paris?--Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos
+connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si
+énorme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je
+crois qu'elle était dans la voiture avec moi en revenant.--Voyons donc
+cette dame.»
+
+Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait
+entrer dans le salon où étaient Laure et madame Marcelin. Le premier
+soin d'Adélaïde est de toiser sa rivale de la tête aux pieds... Le
+résultat de l'examen est un air de très-mauvaise humeur, car on ne
+pouvait pas trouver Caroline laide.
+
+«Que désire madame?» demande la jolie femme avec ce ton doux et cette
+voix charmante qu'elle ne saurait changer. «Je désire, madame... vous
+parler en particulier,» répond Adélaïde en fronçant les sourcils et
+montrant le bout de sa langue.
+
+Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui répond:
+«Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles,
+et je pense que ce que vous avez à me dire n'est point un
+mystère...--Pardonnez-moi, madame, c'est très-mystérieux.»
+
+Caroline ne peut s'empêcher de sourire, mais elle fait passer
+mademoiselle Chopard dans une autre pièce, tandis que la petite Laure
+dit à madame Marcelin: «On dirait que cette dame-là est un homme habillé
+en femme!»
+
+Caroline présente un siége à Adélaïde et s'assied en attendant qu'elle
+s'explique. Adélaïde est plus embarrassée qu'elle ne le pensait devant
+madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les
+environs, et les gens honnêtes imposent beaucoup plus que les autres;
+cependant elle a formé son plan d'après ce qu'elle a appris, et elle
+commence.
+
+«Madame est madame Dorville?--Oui, madame.--Moi, madame, je suis
+demoiselle et j'ai eu vingt et un ans à la Saint-Jean.--Pardon,
+mademoiselle, mais on peut se tromper.--Il est vrai que je suis
+très-formée pour mon âge, mais aussi je resterai vingt ans comme
+cela.--Je n'en doute pas, mademoiselle.--Au reste, madame, si je ne
+suis pas mariée, je devrais l'être... depuis long-temps déjà!... et
+c'est vous, madame, qui êtes cause que je suis encore fille.--Moi,
+mademoiselle?--Oui, madame, vous-même. Vous connaissez M. Jean Durand?
+
+»--Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle,» répond Caroline en
+rougissant malgré elle, et commençant à prendre beaucoup plus d'intérêt
+à la conversation.
+
+«--Vous avez là, madame, une bien mauvaise connaissance!--Comment,
+mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.--Oui, madame, je vais
+m'expliquer. C'est pour ça que je suis venue. Vous saurez, madame, que
+je me nomme Adélaïde Chopard, fille de gens avantageusement connus, je
+m'en flatte; mon père est un ancien distillateur retiré au Marais... et
+quand je veux me mêler de mettre quelque chose à l'eau-de-vie, ça
+pourrait s'y conserver comme les momies d'Égypte...--Mademoiselle, ce
+n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?--Non, madame,
+mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de
+l'éducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.--J'en suis
+persuadée, mademoiselle.--Enfin, madame, pour en revenir à M. Jean
+Durand, vous saurez que nous étions amis intimes de ses parens... et
+que... dès l'âge le plus tendre on avait résolu de nous unir.--De vous
+unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?--Oui, madame, moi-même.--Mais
+souvent les projets formés par des parens ne plaisent nullement à leurs
+enfans.--Oh! madame, cela nous plaisait très-fort au contraire... Nous
+étions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au _papa_ et à la
+_maman_... M. Jean ne pouvait pas être un jour sans me voir; c'est au
+point que dans le quartier on nous appelait _Paul et Virginie_.»
+
+Caroline a peine à cacher l'impression que lui fait le récit d'Adélaïde,
+et celle-ci, qui s'aperçoit du trouble qu'elle lui cause, jouit déjà de
+sa vengeance, et se décide à sacrifier même sa réputation pour perdre
+Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adélaïde avait une manière
+d'adorer les gens bien agréable pour l'objet de sa passion; mais les
+femmes qui aiment ainsi sont rarement payées de retour. L'amour
+véritable ne ressemble jamais à la haine.
+
+«Enfin, mademoiselle?...» dit Caroline en s'efforçant de cacher son
+agitation. «--Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se
+développait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le
+répéter... Il devenait si brûlant... que nos parens jugèrent qu'il était
+temps de nous marier. Quand la mère de mon futur mourut, nous étions
+fiancés depuis six semaines; cet événement retarda notre mariage; mais
+je pensais que ce n'était reculé que pour mieux sauter... Je regardais
+déjà M. Jean comme mon mari... Il était souvent seul avec moi... Il
+était si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...
+
+»--Je vous comprends, mademoiselle... Il est inutile de m'en dire
+davantage,» dit Caroline qui respire à peine.
+
+«--Eh bien! madame, croiriez-vous qu'après tout cela... lorsque je
+devais regarder M. Jean comme ma propriété... lorsque mes parens avaient
+fait les dépenses et tous les préparatifs de notre union... cet ingrat,
+ce perfide, a tout à coup cessé de revenir chez nous, et fait dire à mon
+père qu'il ne pouvait plus m'épouser parce qu'il était amoureux de vous
+et que vous comptiez sur sa main?
+
+»--M. Jean a dit cela, mademoiselle?--Oui, madame; oh! il est bien
+capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connaît
+Adélaïde Chopard... s'il a dû l'épouser; si le jour de notre mariage n'a
+pas été fixé... si son parrain ne s'était point fait faire un pantalon
+collant pour le bal, et, à moins qu'il ne soit le plus fourbe des
+hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me
+démentir.»
+
+Caroline s'est levée, elle marche avec agitation dans la chambre;
+Adélaïde la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:
+
+«Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est à l'insu de
+mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Après tout ce que j'ai
+fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'épouse point,
+je suis résolue à me porter aux plus grandes extrémités. Je sais que
+c'est pour vous qu'il m'a abandonnée... Mais je sais aussi, madame, que
+vous êtes excessivement vertueuse, et capable des plus grands
+sacrifices!... J'ai pensé que vous seriez touchée de mon amour... de ma
+situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime
+encore malgré sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis
+décidée à venir vous trouver... et à vous avouer avec candeur ma
+malheureuse position.
+
+»--Vous avez bien pensé de moi, mademoiselle...» répond Caroline en
+cherchant à surmonter son émotion. «Je serais désolée d'être cause de
+votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu
+supposer que j'accepterais sa main... Il n'a même pas été question
+d'amour entre nous... J'avais de l'amitié pour monsieur Durand... mais
+je n'avais rien que cela... Je vous le répète, mademoiselle, si monsieur
+Durand veut retourner à vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la
+première à l'y engager... Au point où en sont les choses... un homme
+d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.
+
+»--Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous!» s'écrie Adélaïde, «et
+ma reconnaissance...
+
+»--Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette
+résolution me coûte peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me
+supposant de l'amour pour monsieur Durand.
+
+»--En ce cas, madame, je vais m'éloigner légère comme une plume! J'ai
+tout lieu de croire que l'inconstant reviendra à moi dès qu'il
+n'espérera plus séduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si
+madame doutait de la vérité de tout ce que je viens de lui dire, je la
+prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura
+que les Chopard...
+
+»--Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est
+inutile...--Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement à M. Jean, et
+vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas
+abuser plus long-temps de vos momens; je retourne à Paris, dans le sein
+de ma famille qui pourrait être inquiète de mon absence. Rappelez-vous,
+madame, que de vous dépend le bonheur d'une victime de l'amour, et des
+promesses d'un fiancé.--Il ne dépendra pas de moi, mademoiselle, que
+monsieur Durand fasse son devoir.»
+
+Adélaïde fait à Caroline une profonde révérence; celle-ci la reconduit
+jusqu'au vestibule. Là, après une nouvelle révérence, encore plus
+profonde que la première, Adélaïde s'éloigne, et va prendre une petite
+voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir même à
+Paris. Mais Adélaïde est trop contente du succès de sa démarche pour
+regarder à l'argent, et elle fait sauter les écus du papa Chopard en se
+disant: «Les voilà brouillés... brouillés à mort, j'en suis sûre!...
+Cette femme-là aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au
+fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son
+pardon... D'ailleurs j'aurai l'œil sur eux... Je ne suis pas brouillée
+avec les portiers, moi.»
+
+Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caroline, cédant à la douleur
+qu'elle s'est efforcée de contenir, va s'enfermer dans son appartement,
+et là donne un libre cours à ses larmes! «Comme il m'a trompée!» se
+dit-elle, «moi, qui le croyais la franchise même... Avoir abusé de cette
+femme... de cette demoiselle!... Après une promesse de mariage... se
+jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!...
+Mais si cela n'était pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que
+cette demoiselle l'aime bien pour s'être décidée à un pareil aveu... Et
+lui. Il l'a aimée aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur
+goût... Mais je sois injuste peut-être... Cette femme peut paraître fort
+bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez
+trompée!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un
+an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abusé d'une
+femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'épouserai jamais
+un homme que je n'estime pas.»
+
+On s'aperçoit bientôt dans la maison du changement qui s'est fait dans
+l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en
+demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle
+n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lèvres de sa maîtresse,
+Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend
+un ton plus sévère, et lui défend à l'avenir de l'entretenir de M.
+Durand. Louise, tout étonnée, se tait, mais elle se dit: «C'est depuis
+la visite de cette grande dame que ma maîtresse n'est plus la même....
+Cette grosse femme-là aurait bien dû rester à Paris.»
+
+Deux jours se sont écoulés depuis la visite d'Adélaïde à Luzarche.
+Caroline est toujours triste; mais à chaque instant elle semble plus
+agitée, car d'après ce que Jean lui a écrit, le moment approche où elle
+va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle
+Chopard lui a dit la vérité. Les personnes qui habitent avec madame
+Dorville désirent aussi avec ardeur l'arrivée du jeune homme, car elles
+pensent que sa présence dissipera la tristesse de Caroline.
+
+On dit que le bonheur est le meilleur médecin, et en effet la
+satisfaction de l'esprit, le contentement de l'âme, sont d'excellens
+baumes pour les blessures du corps. Le billet de Caroline avait hâté la
+guérison de Jean, et trois jours après l'avoir reçu, il part de Paris,
+brûlant d'amour, et se livrant aux plus doux rêves que puisse se créer
+un amant qui vient d'apprendre qu'il est aimé.
+
+Jean n'est cependant pas allé au grand galop cette fois, car il est
+encore trop faible pour se tenir à cheval. Un cabriolet l'amène jusqu'à
+sa destination. Louise, qui le voit descendre de voiture, court
+au-devant de lui en s'écriant: «Ah! que je suis contente de vous voir,
+monsieur!...--Merci, ma bonne Louise... Et ta maîtresse!...--Elle est au
+salon... Ah! j'espère que vous allez lui rendre sa gaîté,
+d'autrefois!...--Que veux-tu dire?--Que madame n'est plus la même depuis
+quelque jours... Nous ne pouvons deviner ce qu'elle a!»
+
+Jean n'écoute plus Louise; pressé de revoir Caroline, il se hâte de se
+rendre au salon. Madame Dorville y est assise près de madame Marcelin et
+de Laure. A l'aspect de Jean elle ne peut se défendre d'un trouble
+violent; cependant elle se remet, et le reçoit avec politesse. Mais le
+ton froid dont elle s'informe de sa santé, l'expression réservée de ses
+traits, ses manières qui ne sont plus les mêmes, tout glace Jean qui la
+regarde avec surprise et ne sait à quoi attribuer le changement qu'il
+remarque en elle.
+
+La petite Laure et madame Marcelin témoignent au jeune homme beaucoup
+d'amitié, il les remercie de leur tendre intérêt pour sa santé. Mais
+tout en leur parlant, ses regards sont toujours attachés sur Caroline;
+il voudrait lire dans ses yeux, mais la femme adorée ne daigne pas
+porter ses beaux yeux sur lui. Jean s'aperçoit qu'elle est vivement
+émue, que sa respiration est entrecoupée, qu'une peine secrète semble
+avoir altéré ses traits charmans. Il est sur le point de se jeter aux
+genoux de Caroline et de la supplier de lui apprendre le sujet de sa
+froideur à son égard. Mais Caroline, qui désire elle-même mettre fin à
+une incertitude qui la tue, sort vivement du salon pour se rendre au
+jardin, et bientôt Jean est auprès d'elle.
+
+«Au nom du ciel... qu'avez-vous contre moi, madame? Qu'ai-je fait pour
+mériter d'être reçu de la sorte?» s'écrie Jean en arrêtant Caroline dans
+le jardin. «--Il me semble, monsieur.... qu'il n'y a rien
+d'extraordinaire dans l'accueil que je vous fais aujourd'hui... Je vous
+ai témoigné le plaisir que j'avais de vous voir rétabli!... et...--Non,
+madame, vous n'êtes pas la même avec moi; pardonnez-moi d'exiger
+davantage, mais vous ne m'avez pas habitué à ce ton glacé, à cette
+politesse cérémonieuse... Et pourquoi vous cacherais-je encore tout ce
+que j'osais espérer!... Mes lettres vous ont appris le secret de mon
+cœur!... Oui, madame, je vous aime... Je vous ai aimée dès le premier
+jour où je vous ai vue! Cet amour a changé tout mon être... C'est dans
+l'espoir de parvenir à vous plaire que je me suis livré à l'étude... que
+j'ai cherché à connaître le ton, les usages de ce monde dont vous faites
+l'ornement. Si je suis quelque chose maintenant, c'est à vous que je le
+dois; et lorsque vous sembliez me voir avec bonté, lorsque votre lettre
+a fait naître en mon âme le plus doux espoir et que j'accours ivre
+d'amour... je vous retrouve tout autre; la froideur, l'indifférence,
+voilà les seuls sentimens que vous me témoignez!...
+
+»--Vous avez pu, monsieur... vous abuser sur l'intérêt que je vous
+portais,» répond Caroline, «comme j'ai pu me tromper aussi sur... les
+sentimens que je vous supposais...--Comment, madame?--Si cependant vous
+avez quelque amitié pour moi, jurez-moi de répondre avec franchise aux
+questions que je vais vous adresser?--Je vous le jure,
+madame.--Connaissez-vous une demoiselle nommée Adélaïde Chopard?
+
+»--Adélaïde Chopard!....» répond Jean tout surpris d'entendre Caroline
+prononcer ce nom! «Oui, madame... Oui... Sans doute.»
+
+Le trouble de Jean achève de convaincre Caroline qui s'écrie en le
+regardant fixement: «Vous rougissez, monsieur!... Je vois qu'on ne m'a
+pas trompée... Vous avez dû épouser cette demoiselle?--En effet,
+madame...--L'époque de ce mariage était même fixée... Mademoiselle
+Chopard vous regardait déjà comme... comme son mari.... Est-ce la
+vérité, monsieur?--Oui, madame, je ne puis le nier.
+
+«--Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, monsieur; un homme
+d'honneur doit remplir ses engagemens... surtout lorsqu'il a... Mais
+vous me comprenez, monsieur. Je vous quitte... Je ne vous cacherai point
+que désormais votre présence ne peut que m'être pénible... Retournez
+près de celle... qui vous regarde à si juste titre comme son époux...
+Adieu, monsieur, adieu pour toujours.»
+
+Caroline s'est éloignée, car les larmes la suffoquaient; si ses pleurs
+eussent coulé devant Jean, il serait tombé à ses pieds, et peut-être une
+explication plus franche eût-elle dérangé le plan de mademoiselle
+Adélaïde; mais malheureusement Caroline n'est plus là, et Jean anéanti,
+mais blessé de se voir traité de la sorte, lorsque sa conscience ne lui
+reproche rien, Jean, après être resté quelques minutes immobile dans le
+jardin, reprend sa fierté naturelle, et quitte la demeure de madame
+Dorville en maudissant les femmes et l'amour.
+
+Louise rencontre le jeune homme au moment où il s'éloignait. «Où donc
+allez-vous, monsieur?» lui dit-elle. «--Je pars,» répond Jean d'une voix
+étouffée, «je m'éloigne de ces lieux où je n'aurais jamais dû venir!»
+
+Louise est restée toute saisie: elle ne conçoit rien au brusque départ
+de celui dont on désirait tant l'arrivée, et elle est encore dans la
+cour, à en chercher la cause que Jean est déjà bien loin de la demeure
+de Caroline.
+
+Jean est revenu à Paris, accablé par l'accueil de Caroline et ne
+concevant point que la connaissance de ce qui s'est passé entre lui et
+la famille Chopard lui ait fait perdre son cœur. Jean est loin de se
+douter de tout ce qu'a dit Adélaïde. «Ma conduite a pu être légère,» se
+dit-il; «j'ai sans doute blessé l'amour-propre de mademoiselle
+Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame
+Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause!
+C'est elle qui m'a appris à connaître mon cœur. Je n'avais nul amour
+pour Adélaïde et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut
+plus me voir, qu'elle me bannit de sa présence!... Suis-je donc si
+coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais
+aimé, et que, fâchée de m'avoir écrit une lettre trop tendre, elle a
+ensuite saisi ce prétexte pour rompre avec moi.»
+
+Jean est rentré chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette
+ses goûts, ses penchans et son indifférence d'autrefois. «Alors,» se
+dit-il, «j'étais plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher à
+m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai
+acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui
+suffisait à mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et
+voilà comme elle m'en récompense!»
+
+Dans son dépit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se
+met sur son lit en jurant de ne plus penser à Caroline. Mais son image
+est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il
+l'entend sans cesse.
+
+La nuit n'a point éloigné de sa pensée cette image chérie. Il est une
+heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd
+frappe son oreille: il écoute; le bruit part de sa croisée, il
+semblerait que l'on force son volet. Jean a laissé une chandelle brûler
+sur la cheminée, il va se lever, lorsque sa fenêtre s'ouvre entièrement.
+Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean
+a saisi des pistolets qui sont toujours placés dans sa table de nuit;
+puis feignant de dormir, il tient ses armes cachées et attend
+l'événement.
+
+Deux hommes paraissent à la fenêtre. «Il y a de la lumière!» dit l'un
+d'eux. «C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce
+soir à la campagne.--C'est égal, en avant, puisque nous y v'là... Tant
+pis pour lui s'il y est.»
+
+Et les deux misérables enjambent la croisée et s'avancent dans
+l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la
+chambre.
+
+«Il y a quelqu'un de couché.... Allons-nous-en,» dit l'un. «--Non...
+non... Il y a de l'argent à gagner ici... Il faut en finir... Et de peur
+qu'il ne s'éveille... il faut...--Ah!... tu avais dit que nous n'en
+viendrions pas là....--Je croyais que nous ne trouverions personne....
+Mais pour forcer le secrétaire nous ferons du bruit, ça l'éveillerait,
+il crierait... et je veux l'en empêcher.»
+
+En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard
+à la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant
+par un mouvement aussi prompt que l'éclair, présente à chaque voleur le
+bout d'un pistolet.
+
+Les deux misérables sont frappés de terreur. Cependant ils vont fuir,
+lorsque Jean lui-même laisse tomber ses armes en s'écriant! «O mon
+Dieu!... n'est-ce point un songe? C'est vous.... Démar!.... Gervais!....
+
+»--C'est Jean!» s'écrient les deux brigands en se rapprochant du lit. Et
+pendant quelques secondes, tous trois se regardent sans pouvoir dire un
+mot de plus.
+
+«C'est vous!» reprend enfin Jean, «vous... que je retrouve ainsi!...
+Démar! tu allais m'assassiner!...--Ma foi oui... Mais je ne savais pas
+que c'était toi...--Malheureux! voilà donc où vous en êtes venus! Au
+dernier degré du crime!... Voilà où vous ont conduits l'oisiveté!... le
+goût de la débauche, et cette haine pour le travail, que vous appeliez
+amour de la liberté!...»
+
+Gervais semble anéanti, mais Démar s'écrie: «Ah çà! mon petit, est-ce
+que tu crois que c'est pour entendre de la morale que nous sommes
+montés chez toi!... Il nous faut de l'or... Tu en as... Te rappelles-tu
+que tout devait être commun entre nous.»
+
+Jean regarde quelques instans Démar avec indignation; puis, se levant,
+il va poser ses pistolets sur une table, ouvre son secrétaire, et en
+tire deux sacs d'argent; il en présente un à Démar et l'autre à Gervais,
+en leur disant: «Je pourrais vous livrer à la justice, mais je préfère
+vous donner encore les moyens de changer de conduite. Chacun de ces sacs
+renferme douze cents francs. Avec cela vous pouvez quitter la France, et
+aller dans un autre pays chercher du travail, et renoncer à votre infâme
+métier!
+
+«--Tu as bien plus d'argent ici, peut-être?» dit Démar, qui s'est placé
+entre Jean et la table sur laquelle sont les pistolets, «et nous
+pourrions te forcer...--Je ne vous donnerai rien de plus... Je n'ai plus
+d'armes... tu peux maintenant m'assassiner!...
+
+»--Non! non.....» jamais! dit Gervais en se plaçant au-devant de Jean.
+«Allons, Démar... fuyons... il est temps.... Je crois entendre du bruit
+dans la rue!....»
+
+La rue était calme, mais déjà Gervais a repassé par-dessus la croisée.
+Après un moment d'hésitation, Démar se décide à le suivre, et bientôt
+les voleurs ont disparu. Alors Jean va se rejeter sur son lit en se
+disant: «Et ce sont mes camarades de pension! les compagnons de ma
+jeunesse!... Faites donc des sermens! Faites donc des projets!»
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII ET DERNIER.
+
+ENCORE LA PETITE BONNE.--DOUBLE MARIAGE.
+
+
+La vue de ses anciens compagnons de plaisir n'a point fait regretter à
+Jean d'avoir suivi dans le monde une autre route qu'eux; le lendemain de
+l'aventure nocturne, Jean ramasse ses livres, ses cahiers, et se dit:
+«Si elle ne m'aime pas, je lui devrai au moins de n'être pas resté toute
+ma vie un sot et un ignorant, et je sens qu'il m'est encore doux de lui
+devoir quelque chose.»
+
+Et Jean reprit goût à l'étude, trouvant que seule elle pouvait lui faire
+supporter ses ennuis, car depuis qu'il n'allait plus à Luzarche, il ne
+sortait pas de chez lui. Il pensait sans cesse à Caroline, il sentait
+bien qu'il ne pourrait cesser de l'adorer, et ne faisait plus de vains
+efforts pour la bannir de son souvenir; mais elle lui avait défendu de
+chercher à la revoir, et Jean avait trop de fierté pour braver cette
+défense. Tout en ne concevant point que Caroline le bannît de sa
+présence parce qu'il avait dû épouser mademoiselle Chopard, tout en
+espérant, peut-être au fond de son cœur, que la jolie femme ne l'avait
+pas totalement oublié, car les amans ont toujours une arrière-pensée,
+Jean ne voulait faire aucune démarche pour se rapprocher de celle qu'il
+adorait.
+
+De son côté, Caroline, après son entrevue avec Jean, s'était bien
+promis, bien juré de ne plus penser à un homme qu'elle ne croyait plus
+digne de son amour. Mais le cœur est-il toujours d'accord avec les
+efforts de l'esprit, avec les projets de la raison? Caroline essayait en
+vain d'être gaie, vive, enjouée comme autrefois, un soupir trahissait sa
+peine secrète lorsqu'elle affectait de sourire. Autour d'elle on ne
+prononçait jamais le nom de Jean, parce qu'on s'était aperçu que,
+lorsqu'on en parlait, cela redoublait sa tristesse. Caroline commençait
+à trouver que l'on respectait trop bien sa défense... Elle éprouvait en
+secret le désir de parler de celui à qui elle pensait toujours, mais
+elle n'osait entamer elle-même cet entretien; elle se disait: «Il ne
+reviendra plus, car il a de la fierté... Et je lui ai dit que je ne
+voulais plus le voir... Cependant il fallait qu'il m'aimât bien pour
+devenir, depuis un an, si différent de ce qu'il était autrefois!...
+J'aurais peut-être dû m'en souvenir lorsqu'il était là... Et ce duel...
+N'est-ce pas en quelque façon moi qui en suis cause? C'est par jalousie
+que ce Valcourt l'a insulté... Si Jean eût été tué, j'en aurais donc
+été la cause?... Et j'ai oublié tout cela... Mais cette Adélaïde
+Chopard... ce qu'elle m'a dit m'a fait un mal!... Et il n'a pas même
+cherché à excuser sa conduite envers elle... Ah! c'est qu'il sentait
+bien qu'il ne le pouvait pas!...»
+
+Caroline se disait tout cela à elle-même depuis qu'elle n'osait plus
+parler de Jean; mais elle ne se consolait pas, elle ne reprenait point
+sa gaîté. Cependant elle ne pouvait pas non plus faire aucune démarche
+pour revoir Jean, qui de son côté restait enfermé dans son entresol.
+Voilà donc deux êtres qui s'aiment, qui brûlent de se revoir, et qui
+peut-être resteront toujours éloignés l'un de l'autre, parce qu'il a plu
+à une grande fille, méchante et jalouse, de débiter force mensonges et
+calomnies. Mais on dit qu'il est un dieu pour les amans... Voyons ce
+qu'il fera en faveur de Jean.
+
+Il y avait trois semaines d'écoulées depuis que Jean était revenu de
+Luzarche. Trois semaines passent vite quand on s'amuse, elles sont
+éternelles quand on soupire, qu'on regrette et qu'on n'espère plus.
+Caroline avait trouvé la campagne monotone, et quoiqu'on ne fût encore
+qu'à la fin de septembre, elle était revenue habiter Paris. Peut-être
+aussi pensait-elle qu'elle serait mieux en demeurant tout près de celui
+qu'elle ne voyait plus; mais Jean, qui croyait Caroline à la campagne,
+ne pensait point à se mettre à la fenêtre.
+
+Pendant ces trois semaines, mademoiselle Chopard avait fait de
+fréquentes visites à son cher ami le portier de Jean, et elle avait
+appris que le jeune homme était revenu de la campagne le même jour
+qu'il y était allé; que depuis ce temps il ne sortait plus de chez lui,
+et paraissait être toujours de fort mauvaise humeur. Adélaïde,
+enchantée, s'était frotté les mains en se disant: «J'ai réussi!... Ils
+sont brouillés... Ils ne se verront plus!... Je vais encore laisser Jean
+se désoler quelque temps; puis un beau jour je m'offrirai à ses regards,
+et je lui dirai: Vous êtes un grand perfide! mais je vous aime toujours,
+quoique papa et maman me l'aient défendu; épousez-moi, et je vous
+pardonne. Alors il m'épousera... Et cette jolie femme, que je trouve
+affreuse, en dessèchera de chagrin!»
+
+Et pour être toujours au courant de ce qui se passe, Adélaïde va souvent
+rue Richer; elle s'informe s'il ne vient point une femme pour le jeune
+monsieur de l'entresol, et le portier lui répond: «_Néante_... Ni
+femme... ni bonne... ni domestique.» Et pour prix de ces _néante_, la
+grande demoiselle lui glisse des pièces blanches.
+
+Un matin que mademoiselle Chopard revenait, suivant son habitude, de
+prendre des informations qui étaient satisfaisantes, et qu'elle pensait
+à avoir bientôt une entrevue avec Jean, au coin du boulevart du Temple
+et de la rue Charlot, elle se trouve en face de Rose qui, le panier au
+bras, allait faire des emplettes. La petite bonne regarde Adélaïde en
+faisant la grimace; la grande fille, qui est enchantée de pouvoir
+prendre sa revanche en mystifiant Rose, s'arrête et lui dit d'un air
+moqueur:
+
+«Ah! c'est vous, mademoiselle Rose.--Oui, mademoiselle Chopard...--Vous
+voilà en course de bon matin...--On pourrait vous en dire autant..... Il
+est vrai que votre papa assure qu'on ne vous enlèvera pas à moins de se
+mettre à quatre...»
+
+Adélaïde se mord les lèvres et reprend: «Et les amours de M. Jean... en
+avez-vous des nouvelles?...--Peut-être...--Est-il toujours en
+Italie?--Non, il est en Sibérie à c't'heure!--Ah! ah!... mademoiselle
+Rose qui a cru que l'on serait sa dupe!... On est aussi maligne qu'une
+autre!... On sait que ce pauvre jeune homme ne sortait pas de son
+entresol de la rue Richer...--M. Jean demeure rue Richer?--Oh! faites
+donc l'ignorante... Et cette grande dame!... qui avait trois voitures,
+qui était millionnaire... nous la connaissons aussi bien que vous
+maintenant, cette belle madame Dorville.....--Vous connaissez...--Allez,
+mademoiselle Rose, ce n'est pas à moi qu'on cachera rien!... Je sais
+tout, je vois tout! Je vous ait dit que Jean serait mon mari... Il le
+sera... Vous connaîtrez avant peu Adélaïde Chopard.»
+
+Adélaïde s'est éloignée, et Rose, qui est restée quelques minutes toute
+surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientôt: «Comment! elle
+savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est à Paris...
+et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se
+moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il
+faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!...
+Monsieur m'avait envoyée lui acheter une dinde aux truffes, parce qu'il
+voulait se régaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dînera, ou on ne
+dînera pas, ça m'est égal, il faut avant tout que je voie M. Jean.»
+
+Et Rose court jusqu'à la rue Richer. Elle demande dans toutes les
+maisons où il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean.
+Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa
+respiration.
+
+«C'est Rose!» s'écrie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout
+essoufflée.
+
+«--Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin...
+Vous voilà donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis,
+de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas
+à Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...--Oui,
+Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!--Est-ce que vous
+pouviez penser que M. Bellequeue était encore fâché contre vous?.... lui
+qui vous aime tant!... Sans cette grande Adélaïde, je ne saurais pas
+encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis
+plus...--Pauvre Rose!--Embrassez-moi donc, ça me fera oublier la
+fatigue!....»
+
+Jean embrasse Rose de bien bon cœur, puis la petite bonne demande au
+jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et où en sont ses
+amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est passé entre lui et
+Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aimé, et son
+désespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.
+
+Rose, qui a écouté Jean avec beaucoup d'attention, lui dit: «D'abord,
+monsieur, il ne faut pas vous désoler, car madame Dorville vous aime
+toujours.--Tu crois, Rose.--Je ne le crois pas, j'en suis sûre!...--Mais
+elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me revoir.--Parce qu'alors elle
+était en colère.--Elle m'a traité avec froideur, avec
+indifférence.--Tout cela ne prouve rien. Ce qui prouve bien plus, c'est
+cette lettre charmante qu'elle vous écrivait trois jours avant... Pour
+qu'elle ait changé ainsi, il faut qu'on lui ait fait sur votre compte de
+faux rapports, d'horribles mensonges... Oh! il y a de la Chopard
+là-dedans.--Tu crois, Rose?...--J'en suis certaine... N'est-ce pas par
+cette grande Adélaïde que je viens de savoir votre adresse; elle ne
+croyait pas alors si bien me servir!... Mais nous verrons si elle sera
+plus habile que moi... Et madame Dorville demeure ici près?--Oui... mais
+elle est à la campagne maintenant...--C'est bon... Adieu, monsieur Jean,
+vous me reverrez bientôt.--Rose, que veux-tu faire?... Songe que je te
+défends d'aller de ma part chez madame Dorville... que je ne veux pas
+retourner chez elle.
+
+»--Oui, oui, c'est bon... ça suffit,» dit Rose en sortant, et elle
+laisse son panier chez Jean, car elle ne songe plus au dîner de son
+maître, et elle est décidée à partir sur-le-champ pour Luzarche,
+quoiqu'elle ne sache pas encore quel prétexte elle prendra pour se
+rendre chez Caroline; mais en passant dans la rue, elle se dit tout à
+coup:
+
+«Si madame Dorville aime toujours M. Jean, pourquoi ne serait-elle pas
+revenue à Paris, au lieu de rester loin de lui?... Quand on est près on
+peut se rencontrer.»
+
+Rose avait deviné juste; le portier lui dit: «Madame Dorville est à
+Paris depuis huit jours; elle est chez elle, montez.» Rose monte, mais
+arrivée devant la porte, elle s'arrête cependant pour chercher ce
+qu'elle dira... ce qu'elle demandera... pourquoi elle viendra: il était
+temps d'y penser; mais Rose avait beaucoup d'imagination. Après un
+instant de réflexion, elle a trouvé ce qu'il lui faut, elle sonne chez
+Caroline.
+
+Louise vient ouvrir, et Rose lui dit: «Mademoiselle... c'est ici chez
+madame Dorville?--Oui, mademoiselle.--Mon Dieu... je ne sais pas si je
+dois déranger madame... Je viens pour...--Si vous voulez me dire ce que
+c'est, mademoiselle?...--Bien volontiers: M. Durand est allé cet été
+voir madame, votre maîtresse, à sa campagne de Luzarche...--Oui,
+mademoiselle.--M. Durand... avait emporté un petit livre... couvert en
+maroquin rouge... Mon Dieu, je ne sais plus le titre... Mais M. Durand y
+tenait beaucoup parce qu'il lui venait de sa mère... Je viens savoir si
+vous l'avez trouvé à Luzarche, mademoiselle?
+
+«--Je n'ai rien trouvé, mademoiselle; je ne sais pas si madame a vu le
+livre dont vous parlez... Attendez un moment, je vais le lui demander.»
+
+Louise va rapporter à sa maîtresse ce qu'on vient de lui dire. Au nom de
+Jean, Caroline rougit, puis elle répond d'un air indifférent: «C'est...
+une bonne... qui demande cela?...--Oui, madame...--Est-ce qu'elle est
+là?--Oui, madame.--Faites-la entrer, car vous vous expliquez si mal que
+je ne comprends pas un mot à ce que vous me dites.»
+
+Louise va dire à Rose: «Entrez, mademoiselle,» et Rose sourit en
+dessous, car elle était bien sûre qu'on la ferait entrer.
+
+La petite bonne se présente devant Caroline avec un air modeste et doux;
+Caroline la regarde avec bienveillance, puis fait signe à Louise de
+s'éloigner. Ensuite elle dit à Rose: «Vous venez pour un livre,
+mademoiselle?...--Oui, madame.--Vous êtes donc au service de M.
+Durand?--Non, madame, je sers depuis long-temps M. Bellequeue, le
+parrain de M. Jean... Oh! un bien brave homme qui aime M. Jean comme son
+fils...--Je sais... M. Durand m'a parlé quelquefois de son parrain avec
+qui il était, je crois, brouillé...--Oui, madame...--C'est donc M.
+Durand qui vous envoie?--Oh! non, madame... j'ai pris la liberté de
+venir de moi-même...--Il est... à Paris M. Jean?...--Oui, madame... Oh!
+il ne sort pas de chez lui... Il y avait bien long-temps que je ne
+l'avais vu, et ça m'a fait de la peine de lui trouver l'air si triste,
+si chagrin...--Comment... vous croyez qu'il a du chagrin?...--Je ne sais
+pas, madame,--Y a-t-il long-temps que vous connaissez M. Jean?--Oh! oui,
+madame... je suis entrée fort jeune chez M. Bellequeue, et M. Jean
+venait souvent voir son parrain.--Vous avez été témoin de ses amours
+avec mademoiselle Adélaïde Chopard?...--Des amours... de qui,
+madame?--De M. Jean avec cette demoiselle qu'il connaît et qu'il aime
+depuis l'enfance...--M. Jean!... connaître mademoiselle Chopard depuis
+l'enfance! Ah! quel mensonge!... Il ne l'avait jamais vue! il n'avait
+jamais pensé à elle avant que M. Bellequeue n'eût l'idée de ce
+mariage-là...--Comment... vous êtes sûre... Asseyez-vous donc, ma
+petite...»
+
+Caroline montre à Rose une chaise qui est près d'elle, et Rose s'assied
+modestement sur le bord.
+
+«C'est donc le parrain de M. Jean qui a pensé à le marier avec
+mademoiselle Chopard?--Oui, madame. Ah! c'est une idée bien sotte que
+mon maître a eue là; mais alors M. Jean était un peu jeune... un peu
+étourdi, et on pensait que le mariage le rangerait.--Et il a été bien
+amoureux de cette demoiselle?--Amoureux de mademoiselle Chopard!... Non,
+vraiment! il ne l'a jamais été!...--Jamais!... Ah! vous vous
+trompez!...--Mais non, madame; j'étais bien au fait de tout... car
+j'étais la confidente de M. Jean; il me contait tout ce qu'il pensait,
+il ne consentait à ce mariage que pour plaire à sa mère... Il ne
+connaissait pas l'amour alors!... Mais quand il est devenu amoureux ce
+n'était pas de mamselle Adélaïde, puisque au contraire c'est de ce
+moment qu'il s'est résolu à rompre son mariage... Et c'est cela qui a
+fâché son parrain contre lui.
+
+»--Il se pourrait!... Vous pensez... Ah! dites-moi tout, ma chère
+enfant, dites-moi bien la vérité... Je... je m'intéresse aussi à M.
+Jean...»
+
+En disant ces mots, Caroline mettait sa chaise tout contre celle de la
+petite bonne, puis ôtant d'une de ses mains une jolie bague enrichie
+d'une fort belle étincelle, elle la passait à l'un des doigts de
+mademoiselle Rose qui se laissait faire, se contentant de répéter: «Ah!
+madame, comment avez-vous pu croire que jamais M. Jean ait aimé mamselle
+Chopard?...--Cependant il a dû l'épouser.--Parce que sa mère désirait ce
+mariage.--Il regardait mademoiselle Adélaïde comme sa
+future...--C'est-à-dire qu'il la regardait comme toutes les autres, sans
+y faire attention.--Ce n'est pas ce que cette demoiselle m'a dit... Elle
+m'a avoué, au contraire, qu'entraînée par sa faiblesse pour M. Jean...
+et lui croyant déjà sur elle les droits d'un époux...--Ah! Dieu! quelle
+horreur!... Elle a osé dire... Faut-il avoir un front!... Ce pauvre
+jeune homme, lui!... avoir séduit mamselle Adélaïde!... Non, madame,
+non, cela n'est pas... C'est pour se venger de ce qu'il a rompu son
+mariage, que mademoiselle Chopard invente de telles faussetés!... Mais
+si ces parens savaient qu'elle dit cela!... Ah! par exemple, je ne pense
+pas que M. Chopard ferait un calembourg là-dessus.»
+
+Caroline croit Rose, elle a besoin de se persuader que Jean ne s'est pas
+conduit comme Adélaïde le lui a dit. Elle fait répéter à Rose tout ce
+qu'elle sait sur Jean, sur son enfance, sur son caractère, sur le
+mariage projeté, sur l'erreur de tous ceux qui, témoins du changement
+d'humeur de Jean, l'attribuaient à son amour pour sa future. Enfin
+Caroline est convaincue que c'est elle seule que Jean a aimée, qu'il
+aime encore, et elle s'écrie: «Pour prix de son amour... de tout ce
+qu'il a fait pour me plaire... je l'ai renvoyé... je l'ai traité avec
+mépris... Ah! Rose, combien je m'en veux!...--D'un mot, madame, vous
+pouvez le rendre au bonheur...--Mais ce mot où le lui dire... Il ne veut
+plus venir... et je ne puis aller le trouver...--Eh! madame, n'y a-t-il
+pas mille moyens?... Tenez... si...»
+
+Et comme Louise entrait dans l'appartement, Rose parle bas à l'oreille
+de Caroline qui lui répond: «Oui, Rose... oui... j'y consens. A
+propos... et ce livre?...--Oh! il est retrouvé, madame,» répond la
+petite bonne en souriant, puis elle fait à Caroline une belle révérence,
+et s'éloigne lestement.
+
+Rose remonte chez Jean. Témoin de la joie qui brille dans ses regards,
+le jeune homme veut la questionner; mais Rose est très-pressée, il faut
+qu'elle retourne chez son maître qui l'attend, et elle se contente de
+dire à Jean qu'elle va prévenir son parrain de sa visite dans la
+journée. «Oui, Rose; j'irai aujourd'hui.--N'y manquez pas, monsieur!»
+
+En disant ces mots la petite bonne s'éloigne, elle retourne chez son
+maître que la goutte retient maintenant chez lui, et qui ne sait que
+penser de la longue absence de Rose. Mais en rentrant, celle-ci lui
+dit: «Je l'ai trouvé... Il va venir... J'ai vu celle qu'il aime... Ah!
+c'est cela une belle femme!... Une figure!... et des manières! Un ange,
+enfin!.... Et tenez, regardez comme ça brille...»
+
+Rose met sa bague sous les yeux de Bellequeue qui ne comprend rien à la
+joie de sa bonne, et lui demande si elle a trouvé ce diamant dans la
+dinde qu'il lui a dit d'acheter. Pendant que Rose explique à son maître
+tout ce qu'elle a fait depuis le matin, Jean se décide à sortir pour
+aller chez son parrain; les paroles de Rose lui ont rendu quelque
+espérance; cependant il soupire encore, et en sortant de chez lui, il
+jette tristement les yeux sur la demeure de Caroline.
+
+Jean est arrivé au Marais; il ne revoit pas sans plaisir le quartier
+témoin des folies de son enfance; dans une grande ville, chaque quartier
+est une patrie. Après s'être arrêté devant la maison où il est né, Jean
+se rend enfin chez son parrain.
+
+C'est Rose qui introduit le jeune homme dans un petit salon où
+Bellequeue est assis. Jean se jette dans ses bras en lui disant:
+«Pardonnez-moi d'avoir douté un moment de votre amitié... Vous ne m'en
+voulez plus de n'avoir point épousé une femme que je n'ai jamais
+aimée.--Non, mon cher Jean,» répond Bellequeue, en pressant tendrement
+son filleul dans ses bras, «Non... je ne t'en veux plus... Mais j'ai
+arrangé un autre mariage pour toi...--Ah! mon cher parrain, ne parlons
+pas de mariage... Il n'est qu'une seule femme que je puisse
+aimer!...--Il faut pourtant que tu épouses celle que je vais te
+présenter... et qui est là... dans la chambre voisine.»
+
+Jean regardait autour de lui avec étonnement; mais Rose qui n'y tient
+plus, a ouvert une porte... et Caroline est devant les yeux de Jean...
+Elle lui sourit, elle lui tend la main... Et déjà Jean s'est emparé de
+cette main chérie... Il veut se jeter aux pieds de Caroline... Mais il
+est bien mieux encore... il est dans ses bras.
+
+Quand on s'aime bien il ne faut pas de longues explications pour
+s'entendre, en quelques minutes les deux amans en ont dit assez sur le
+passé; ils ne sont plus qu'au présent qui leur offre amour et bonheur.
+
+Bellequeue regarde Caroline avec admiration, il répète avec Rose: «C'est
+un ange!» Quant à son filleul, il ne le reconnaît plus, il trouve qu'il
+a de si belles manières, et s'exprime si bien, qu'il ne sait pas comment
+parler devant lui.
+
+«Eh bien!» dit Caroline à Jean, «refuserez-vous encore la femme que
+votre parrain vous propose?»
+
+Pour toute réponse, Jean baise la main chérie, et Caroline reprend: «Mon
+ami... je puis vous l'avouer enfin, je vous ai aimé dès le premier
+instant où je vous ai connu... Quelque chose me disait que vous
+changeriez pour me plaire... N'est-il pas vrai, monsieur, que votre
+filleul vous plaît mieux ainsi?»
+
+Bellequeue s'incline en murmurant avec prétention: «Il est si bien!...
+que je ne le reconnaissais point.»
+
+Jean est pressé d'être heureux, Caroline n'a plus d'autres désirs que
+les siens; le mariage est fixé à dix jours de là. On ne fera point de
+noce, mais Caroline veut absolument que Bellequeue soit du repas que
+l'on fera chez elle, et Bellequeue accepte en baisant la main de la
+femme charmante.
+
+Pendant les dix jours qui précèdent le mariage, on pense bien que Jean
+est plus souvent chez Caroline qu'à son entresol. Mais mademoiselle
+Adélaïde, qui continue d'aller chez le portier, apprend bientôt tout ce
+qui s'est passé; au lieu de lui répondre néante, on lui dit que M.
+Durand se marie dans huit jours, et qu'en attendant il passe presque
+toute la journée chez madame Dorville.
+
+Adélaïde est furieuse, elle sort de la loge du portier en renversant la
+pie et en écrasant un pierrot; elle court chez Caroline, elle monte,
+elle sonne avec violence; mais Louise, après lui avoir répondu: «Madame
+ne peut pas vous recevoir,» lui ferme la porte sur le nez; et la grande
+fille, rouge de colère, revient chez ses parens, et s'écrie en arrivant:
+
+«C'est fini!... M. Jean se marie dans huit jours... Ça m'est égal! c'est
+un polisson que je n'ai jamais aimé... mais je veux absolument me marier
+le même jour que lui... Mon papa... voyons vite dans la foule de mes
+soupirans.»
+
+La foule ne se composait alors que d'une seule personne, c'était M.
+Courtapatte, négociant en huile, âgé de trente-deux ans, et haut de
+quatre pieds cinq pouces, qui, suivant l'usage des petits hommes avait
+une prédilection marquée pour les grandes femmes, et devait, par cette
+raison, adorer Adélaïde.
+
+«Nous ne pouvons t'offrir maintenant que M. Courtapatte,» dit madame
+Chopard; «il est un peu petit; mais...--Ça m'est égal, je le prends,»
+répond Adélaïde, «j'aime mieux les petits hommes... C'est plus commode
+pour donner le bras.
+
+«--C'est vrai!...» répond M. Chopard, «d'autant plus que tu as un bras
+de mère... Oh, oh! bras de mer.... Pas mauvais.--Mais songez, papa,
+qu'il faut que je me marie dans huit jours aussi.»
+
+On va prévenir M. Courtapatte de son bonheur, et pour complaire à
+Adélaïde, on presse tellement les choses, que son hymen a lieu en effet
+le même jour que celui de Jean. Mais comme la célébration n'a pu se
+faire à la même église, madame Courtapatte se fait promener en calèche
+avec son mari et sa famille, et la voiture a ordre de passer plusieurs
+fois dans la rue Richer, et on paie la musique de la loterie pour
+qu'elle s'arrête sous les fenêtres de madame Dorville, devenue alors
+madame Durand, et le gros tambour s'écrie en frappant sur sa caisse:
+«C'est pour avoir l'honneur de célébrer le mariage de mademoiselle
+Adélaïde Chopard avec M. Courtapatte,» et la mariée jette alors des
+regards fulminans sur les fenêtres de Caroline, et son époux, en voulant
+lui baiser la main, se trouve presque entièrement caché dans les plis de
+la robe de sa femme. Et M. Chopard est enchanté de se promener en
+calèche suivi par la musique, et il s'écrie: «J'espère que ma fille ne
+se marie point sans tambour ni trompette! Mais aussi quand on a un mari
+dans les huiles, on peut faire les jours gras toute l'année... Oh! oh!
+encore un fameux!...»
+
+Quant aux autres mariés, ils s'occupent peu de ce qui se passe dans la
+rue; tout à leur bonheur, tout à leur amour, ils repartent pour Luzarche
+le lendemain de leur union. Bellequeue remercie Caroline qui l'engage à
+venir passer quelque temps à sa campagne, mais Bellequeue n'est plus
+ingambe, il reste maintenant près de son foyer, heureux de faire encore
+de temps à autre sa partie de dames avec sa petite bonne.
+
+Marié à celle qu'il adore, Jean jouit du bonheur le plus doux, tandis
+que Démar et Gervais, ses deux amis d'enfance, vont finir aux galères
+une carrière flétrie par tous les vices.
+
+Jean donne quelquefois un soupir à ces malheureux, puis il embrasse sa
+Caroline en lui disant: «C'est toi qui m'as fait ce que je suis.» Et la
+femme charmante lui répond, en passant doucement son bras autour de son
+cou: «Mon ami, on voit des hommes de fort bon ton aimer à fumer, à
+jouer, à jurer même quelquefois; mais, du moins, quand ils le veulent
+ils reprennent près des dames ces manières aimables qui font le charme
+de la société. On excuse mille choses chez les gens qui ont de
+l'éducation; mais celui qui ne veut rien faire, rien apprendre, reste
+isolé au milieu du monde, et pour n'avoir pas voulu prendre un peu de
+peine, il se prive de beaucoup de plaisirs.»
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIÈRES.
+
+
+ pages.
+
+CHAP. Ier. L'accouchement. 1
+
+II. Le Baptême. 20
+
+III. Voyage en coucou.--Visite à la nourrice. 49
+
+IV. L'enfance de Jean. 71
+
+V. Bal chez un maître de danse.--Adolescence de Jean. 82
+
+VI. L'assemblée de famille, et quel en fut le résultat. 107
+
+VII. Les trois fugitifs. 124
+
+VIII. Le Monstre. 140
+
+IX. Un autre tour de Démar.--La famille du laboureur. 155
+
+X. La maison paternelle.--Jean est un homme. 171
+
+XI. La petite bonne.--Projets de Bellequeue. 184
+
+XII. La Famille Chopard. 198
+
+XIII. Tête-a-tête des futurs.--Jean est fiancé. 214
+
+XIV. Événement nocturne.--Le Souvenir d'une jolie femme. 232
+
+XV. La dame au Souvenir. 245
+
+XVI. Caroline. 259
+
+XVII. Seconde visite chez madame Dorville. 272
+
+XVIII. Jean est amoureux. 292
+
+XIX. Changement de conduite. 305
+
+XX. Jean en grande soirée. 318
+
+XXI. Jean se prononce. 336
+
+XXII. Le père ambassadeur. 351
+
+XXIII. L'emploi d'un an. 370
+
+XXIV. Tentative infructueuse. 385
+
+XXV. Séjour à Luzarche. 401
+
+XXVI. Visites, duel et ses suites. 414
+
+XXVII. Adélaïde chez Caroline.--Les voleurs. 438
+
+XXVIIIe ET DERNIER. Encore la petite bonne.--Double mariage. 462
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***
+
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
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+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
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+information can be found at the Foundation's web site and official
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+Literary Archive Foundation
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+increasing the number of public domain and licensed works that can be
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+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+works.
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+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
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+The Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
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+Title: Jean
+
+Author: Charles Paul de Kock
+
+Release Date: January 25, 2010 [EBook #31069]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Digital & Multimedia Center, Michigan State University
+Libraries.)
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+OEUVRES
+
+DE
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+PAUL DE KOCK.
+
+XI.
+
+
+
+
+JEAN.
+
+PARIS.--IMPRIMERIE D'VERAT,
+rue du Cadran, n 16.
+
+[image: L'ACCOUCHEMENT.]
+
+
+
+
+JEAN,
+
+par
+
+CH. PAUL DE KOCK.
+
+Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.
+
+LEGOUV. _Mrite des femmes_.
+
+[image: GB]
+
+PARIS.
+
+GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,
+
+DITEUR DES OEUVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.
+
+RUE MAZARINE, N 34.
+
+1835.
+
+
+
+
+JEAN.
+
+
+
+
+CHAPITRE PREMIER.
+
+L'ACCOUCHEMENT.
+
+
+Une heure aprs minuit venait de sonner l'glise de Saint-Paul; depuis
+long-temps le silence rgnait dans les rues devenues dsertes; les
+habitans du septime arrondissement dormaient, ou du moins taient
+couchs, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de
+la rue Saint-Antoine n'tait plus frquent que par quelques
+retardataires, ou par ces gens qui, par tat, se mettent, en course la
+nuit. Les uns marchaient au pas acclr, passant volontiers de l'autre
+ct de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les
+autres s'arrtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait
+alors, clairait tout cela; elle clairait encore bien autre chose,
+puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il
+faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie,
+qu'elle se rflchisse en mme temps dans les eaux du Nil et dans celles
+du Tibre; que ses rayons clairent les vastes plaines de l'Amrique et
+les dserts de l'Arabie; les bords rians du Rhne et les cataractes du
+Niagara; les ruines de Memphis et les difices de Paris... On conviendra
+que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.
+
+M. Franois Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante
+ans alors, qui faisait son tat autant par got que par intrt, se
+flattant de connatre les simples mieux qu'aucun botaniste de la
+capitale, et se fchant quand on l'appelait _grainetier_, tait couch
+depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'tait
+jamais cart, mme le jour de son mariage; et depuis douze ans, M.
+Franois Durand s'tait engag sous les drapeaux de l'hymen avec
+mademoiselle Flicit Legros, fille d'un marchand de drap de la Cit.
+
+M. Durand tait donc couch, et il reposait loin de son pouse, pour une
+raison que vous saurez bientt; M. Durand dormait fort, parce que la
+connaissance des simples ne lui chauffait pas l'imagination au point de
+le priver de sommeil; et il y avait dj quelques instans que sa
+domestique Catherine lui secouait le bras et criait ses oreilles,
+lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva demi la tte de dessus son
+oreiller en disant:
+
+Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces
+cris?...
+
+--Comment pourquoi, monsieur!.... et voil dix minutes que je vous dis
+que madame sent des douleurs... des douleurs qui augmentent chaque
+instant, ce qui annonce que l'affaire va bientt se dcider...
+
+M. Durand relve tout--fait la tte de dessus son oreiller, repousse un
+peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en
+regardant sa domestique avec surprise: Est-ce que ma femme est
+incommode?
+
+--Incommode! s'crie la bonne en continuant de secouer le bras de son
+matre pour qu'il ne se rendorme pas; incommode!... Eh bon Dieu!
+monsieur, est-ce que vous avez oubli que madame est grosse... qu'elle
+n'attend plus que le moment d'accoucher?
+
+--Ah! c'est parbleu vrai, Catherine, dit M. Durand en se mettant sur
+son sant. C'est mon rve qui fait que a m'tait sorti de la tte!...
+Figure-toi que je rvais que j'tais dans une plaine o je cueillais de
+la bardane, et que tout coup...--Ah! monsieur, il est bien question de
+votre rve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher
+l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des
+Nonaindires.... Dpchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprs de
+madame, je ne puis pas la laisser seule...
+
+En disant cela, la domestique sort de la pice o couchait M. Durand
+depuis que son pouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pice
+servait de magasin, les murs taient garnis de tablettes surcharges de
+plantes, de racines, tandis que d'autres schaient, suspendues des
+cordes tendues en divers sens tout le long de la chambre. C'tait sous
+ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il
+sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.
+
+a suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours, a rpondu l'herboriste en
+billant; puis il reste assis sur son lit en se disant: Tiens!... c'est
+singulier que ma femme accouche la nuit... D'aprs mes calculs, elle
+aurait d accoucher le jour... mais, dans ces choses-l, je conois
+qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur
+proprit... celui qui me trouverait en dfaut serait bien adroit... Je
+suis sr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah!
+bien plus que a... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans
+mon rve c'tait de la bardane, et tout coup ce n'tait plus a, et je
+ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...
+
+Tout en pensant son rve, M. Durand a laiss retomber sa tte sur
+l'oreiller, ses yeux se referment, et bientt il ronfle de nouveau, sans
+doute pour tcher de savoir la fin de son rve prcdent.
+
+Catherine est alle retrouver sa matresse. Madame Durand donnait de
+temps autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se
+tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais temps.
+Madame Durand tait d'autant plus inquite, qu'elle n'avait pas encore
+t mre et qu'elle approchait de sa trente-cinquime anne. Depuis
+douze ans qu'elle tait marie, elle dsirait avec ardeur avoir un
+enfant. Dans les premiers temps de son hymen, M. Durand avait rpondu
+son pouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils
+n'en voudraient; ensuite comme les annes s'coulaient, et que la
+famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait
+mal, et qu'il fallait attendre que l'on et une petite fortune assure.
+Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son
+commerce allait trs-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se
+contentait de lui dire: Ce n'est pas ma faute... c'est plutt la vtre;
+si nous tions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous
+rpudier ou de prendre une seconde pouse, ou d'avoir des concubines,
+car la polygamie tait permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand
+Salomon.
+
+A cela, madame Flicit Durand rpondait: Si nous vivions Sparte ou
+Lacdmone, vous m'auriez dj amen un bel et beau garon, afin de
+savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'tait
+pas rare de voir une femme marie se livrer aux caresses d'un beau jeune
+homme, avec l'agrment de son mari. Les citoyens applaudissaient cet
+acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes
+qui fissent honneur la rpublique.
+
+--Madame, nous ne sommes pas en Grce, avait rpondu M. Durand. --Ni
+en Egypte, monsieur, lui avait rpliqu sa femme. On assure pourtant
+que nous avons adopt beaucoup de modes des anciens. Mais revenons
+cette pauvre madame Durand que nous avons laisse en mal d'enfant.
+
+Eh bien! Catherine, s'crie-t-elle en voyant revenir sa bonne.
+--Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai rveill... le v'l qui
+court chez la garde et chez l'accoucheur...--Ah!... pourvu qu'il se
+dpche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir
+j'aurai embrasser mon enfant...--Ah! dam', je conois ben... Aprs
+douze ans de mnage.... a commenait tre tardif... J'ai ide que ce
+sera un garon, moi; j'ai pari pour a une once de tabac avec madame
+Moka, qui prtend que ce sera une fille...--Ah! fille ou garon, je ne
+l'en aimerai pas moins!--J'ai envie d'aller rveiller la voisine, madame
+Ledoux...--Oh! tout l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu
+fermer la porte de la rue... Es-tu sre que M. Durand soit
+parti?...--Pardi! il doit tre prsent rue des Nonaindires.--Va donc
+voir, Catherine...
+
+La domestique, pour satisfaire sa matresse, retourne dans le magasin,
+et, avant d'tre prs du lit, entend les ronflemens de M. Durand.
+Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui,
+par un sjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une
+certaine considration. En s'apercevant que son matre s'est rendormi,
+elle ne se sent pas de colre; elle court au lit et commence par jeter
+terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On
+tait au mois de mars, il faisait froid; Catherine espre que l'air un
+peu piquant, en frappant sur le corps de son matre, le rveillera plus
+promptement. Cet expdient lui montrait la vrit M. Durand dans un
+fort _simple appareil_, mais dans les circonstances graves, il n'y a
+plus ni ge ni sexe.
+
+Le moyen de Catherine a russi. M. Durand, qui sent le vent de bise
+souffler sur son _abdomen_ et sur ses _clunes_, se tourne et se retourne
+sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et parat fort
+surpris en se trouvant devant sa bonne et entirement dcouvert.
+
+Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine? dit M. Durand en rabaissant
+d'un air grave un des pans de sa chemise. --Quoi, monsieur!... Est-il
+possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en
+mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et
+la garde!...--Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc
+cela que je rvais que j'tais un baptme...--Eh! monsieur, avant
+d'tre au baptme, il faut d'abord que madame soit tire de l...--C'est
+juste... mais qui diable m'a mis comme cela _in naturalibus_.--Oh! dam',
+je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'l
+votre pantalon... v'l vos bas...--Allons, Catherine, puisque vous
+n'avez pas peur que je m'habille devant vous...--Peur!... Ah ben, par
+exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre. M.
+Durand se dcide alors descendre de son lit, et, jetant de ct son
+bonnet de coton, laisse voir entirement une petite tte, garnie de
+cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses
+joues, un nez en trompette et de petits yeux gris; tout cela plac sur
+un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un
+de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de
+juger sans entendre. Vl' vos bretelles....--Il fait terriblement froid
+cette nuit, Catherine...--Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'l
+vot' gilet...--Et mes jarretires, Catherine, vous ne me les aviez pas
+donnes.--Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretires, l'heure qu'il
+est...--Tenez, j'en vois une prs de ces racines de fraisiers, _fraga_,
+_fragorum_...--Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'l votre
+habit, monsieur...--Un instant, Catherine, et ma cravate...--Ah!
+monsieur; madame accouchera sans qu'on soit l...--Non, Catherine, je
+suis sr que nous avons le temps... Je suis presque mdecin, moi, et
+quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment
+ils se font... Ce ne sont probablement encore que des
+avant-coureurs...--Allons, monsieur, vous v'l habill... allez bien
+vite, je vous en prie...--Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid
+cette nuit...--Courez, monsieur, a fait que vous aurez plus
+chaud...--Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou....
+Catherine, prenez garde ce paquet de sauge, _salvia salvi_, qui est
+tomb de sa case...
+
+Pour toute rponse, Catherine pousse son matre hors de la chambre,
+descend devant lui l'escalier, ouvre la porte btarde de l'alle et la
+referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment o celui-ci veut
+remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oubli.
+
+Certaine enfin que son matre est parti, Catherine court frapper au
+second, chez madame Ledoux, et aprs l'avoir veille, redescend prs de
+sa matresse.
+
+Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un bniste et d'un papetier;
+elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont maris et
+tablis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est
+une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour
+bien fris et une collerette artistement plisse; aussi madame Ledoux
+prtend-elle avoir dj refus plusieurs fois un quatrime mari.
+
+Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de
+prpondrance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui
+se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'tait
+nullement embarrasse en pareille circonstance; c'tait un plaisir pour
+elle que d'tre tmoin de l'entre dans le monde d'une innocente
+crature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un
+semblable vnement arrivait dans le quartier, il tait rare qu'on ne
+s'adresst pas d'abord la veuve du papetier, de l'huissier et de
+l'bniste.
+
+Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a rpondu: Me voil...
+J'y suis, je passe une robe et je descends. En effet, peine la bonne
+a-t-elle rejoint sa matresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui,
+avec son bougeoir la main, sa grande taille, sa camisole blanche et
+son bonnet barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un
+vieux chteau.
+
+Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...--Oh! oui,
+madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,
+rpond madame Durand en faisant de lgres grimaces que lui arrachaient
+les douleurs.
+
+--Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le
+jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouche la nuit
+de mes trois premiers, de mon cinquime et de mes quatre derniers... Il
+est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour
+madame Dupont, la charcutire chez qui j'tais samedi... a lui a pris
+comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...
+
+--Et l'accoucheur... la garde... personne n'est l!...--Eh bien, est-ce
+que je n'en sais pas autant que tout ce monde-l?... A mon huitime
+enfant... c'tait un garon, celui qui est mort d'une fivre bilieuse...
+c'est dommage, un enfant superbe!... un nez la grecque... c'tait de
+l'bniste celui-l; je me trouvais seule comme vous, ma voisine....
+j'avais renvoy ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari
+tait en course et fort loign. Eh bien! je ne me suis pas trouble,
+j'ai fait moi-mme tous mes petits prparatifs...--Catherine, est-ce que
+M. Durand n'est pas revenu?
+
+--Revenu! dit Catherine; oh non, madame, il ne peut pas encore tre
+revenu, mais je lui ai dit de courir, d'aller ben vite.--Ah! madame
+Ledoux!... que je souffre...--Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez
+moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-l, je sais
+qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela
+soulage... A mon quatrime enfant, c'tait une fille... c'tait de
+l'huissier celle-l, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros
+bton de sucre de pomme... J'avais empoign cela au hasard... mais je le
+serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde le
+dcoller de ma main... Allons, Catherine, prparons tout ce qui est
+ncessaire.
+
+Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose
+fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance;
+Catherine excute ses ordres en courant de temps autre prs de sa
+matresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la
+premire fois qu'elle se trouve une telle crmonie. Madame Durand se
+dsole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine
+cherche la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles
+dont elle a t tmoin.
+
+Il y a prs de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne
+ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant peu de
+distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les
+tranquillise.
+
+Mais si j'allais accoucher sans eux! s'crie madame Durand. --Eh
+bien, tant mieux, ma voisine, cela prouverait un accouchement facile...
+C'est ce qui m'est arriv mon dixime, c'tait du papetier
+celui-l.... un joli garon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est
+Jules, qui vient d'pouser la fille d'un limonadier du boulevart du
+Temple. Pour en revenir, j'avais t au spectacle la veille... la
+Gat; je crois qu'on donnait _Huon de Bordeaux_, ou l'_preuve des
+Amans fidles_.... jolie pantomime changemens vue, et dans laquelle
+on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc
+le soir du spectacle, lgre comme une plume; je crois que j'aurais t
+au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en
+arrivant, je n'ai pas plutt soup... que... _crac!_ il me prend des
+douleurs, et _crac!_ six minutes aprs...--Ah! madame Ledoux... quelle
+souffrance...--Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait
+quatorze comme moi, vous ne serez pas si effraye.
+
+Pendant que sa moiti souffrait et gmissait, M. Durand courait dans la
+rue en soufflant dans ses doigts. Aprs avoir fait deux cents pas,
+l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demand s'il devait aller d'abord
+chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrte et se dispose
+retourner chez lui; mais cependant il rflchit que l'accoucheur doit
+tre prvenu le premier, et reprenant son lan, il se dirige vers la rue
+Saint-Antoine, en se disant: Diable... il fait extrmement froid...
+Cette Catherine qui ne m'a pas laiss le temps de mettre mes
+jarretires... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais
+infailliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver...
+c'est--dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la
+nuit... ce n'est pas extrmement prudent... J'aurais d aller rveiller
+mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il
+pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second
+pre... Et cette femme qu'on a vole il y a huit jours dans la rue du
+Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien
+sur moi... pas mme de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine...
+C'est tonnant comme une rue est diffrente la nuit... C'est tout au
+plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je
+m'enrhume dj... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et
+j'y mettrai des feuilles d'oranger... _malus aurea_.
+
+Tout en faisant ces rflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue
+Saint-Antoine que la lune clairait, se tenant toujours une distance
+respectueuse du ct qui tait dans l'obscurit. Encore quelques pas, et
+l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut dj apercevoir la
+maison, quoiqu'elle se trouve du ct de l'ombre, ce qui le contrarie un
+peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M.
+Durand aperoit un homme arrt positivement en face de la demeure du
+docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrte subitement, puis fait
+quatre pas en arrire en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se
+souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec
+le foulard qu'il a pass autour de son cou, et, les yeux toujours fixs
+sur l'homme qu'il aperoit dans l'ombre, se dit: Il y a l quelqu'un...
+il y a l un homme... il y en a peut-tre deux... Dans l'obscurit on ne
+peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis l'ombre sans
+dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'taient des
+simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voil quoi c'est
+bon... Ce diable d'homme!... Prcisment devant la maison de
+l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant
+press... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez
+madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-tre cet
+homme ne serait-il plus l?... C'est singulier, il ne fait plus si froid
+que tout l'heure...
+
+Pendant que M. Durand fait ses rflexions, en se tenant toujours dans le
+ct clair par la lune et une honnte distance de l'objet de ses
+inquitudes, l'homme arrt devant la maison, et qui n'tait autre qu'un
+ivrogne, regardait terre en faisant tout son possible pour ne pas se
+laisser tomber sur le pav; avant de rentrer chez sa femme il avait
+voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pices de
+monnaie taient tombes de sa main; le pauvre diable faisait de vains
+efforts pour les retrouver, en murmurant de temps autre: Maudite
+nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du ct o il n'y a pas de
+lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout
+boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavs...
+Ma femme va me rosser... mais a m'est gal... je lui abandonne le ct
+o j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec
+moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me
+tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon oeil!... ils seront tombs
+dans la ruelle de queuque pav!...
+
+Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et
+s'loigne en murmurant mais sans avoir aperu Durand. Celui-ci sent que
+la respiration lui revient, en voyant l'homme s'loigner lentement au
+lieu de venir lui, et il se dcide alors s'approcher de la maison de
+l'accoucheur en se disant: Il n'a pas os s'adresser moi... ma
+contenance ferme l'a fait renoncer ses mauvais desseins... Allons,
+allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il
+s'agit d'avoir un hritier, je ne vois plus les prils... En avant!
+
+Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court
+vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette place
+auprs de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tte
+du ct par o l'homme s'est loign.
+
+On ouvre une croise au second et l'on demande ce qu'on veut: C'est
+moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le
+docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher, rpond notre
+homme d'une voix qu'il tche de rendre ferme.
+
+--M. le docteur est auprs d'un malade, mais ds qu'il rentrera on
+l'enverra chez vous.
+
+--Comment, auprs d'un malade! s'crie Durand, mais il me semble que
+quand il s'agit d'un nouveau-n dont je suis le pre...
+
+L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir
+vers lui la personne qui l'a si fort inquit; l'ivrogne s'tait arrt
+un peu plus loin, indcis s'il retournerait chercher ses gros sous,
+lorsque la voix de M. Durand avait frapp, ses oreilles. Il s'tait
+persuad que c'tait lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouv son
+argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas
+aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix
+enroue: Me v'l, l'ami... me v'l... Attends un peu... c'est moi
+c't'argent-l... Attends... j't'aurai bentt rattrap...
+
+Durand, qui ne se soucie nullement d'tre rattrap et qui prend pour des
+menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met courir
+de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont chaque instant il
+s'loigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il
+arrive tout haletant rue des Nonaindires, il ne sait plus quel est le
+numro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il
+croit reconnatre, empoigne le marteau deux mains, frappe sept ou huit
+coups de suite, de manire branler la maison et rveiller tout le
+quartier. Trouvant qu'on ne lui rpond pas assez vite, il refrappe
+encore; plusieurs fentres s'ouvrent.
+
+Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc? demandent plusieurs personnes
+avec inquitude.
+
+La garde!... la garde!... la garde!... rpond l'herboriste d'une voix
+touffe par la terreur et en faisant toujours aller le marteau
+quoiqu'on le prie de ne plus frapper.
+
+Mais o cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arriv?... Est-ce le
+feu?...
+
+--La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue
+Saint-Paul...
+
+M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperoit que l'homme qu'il
+fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lche aussitt
+le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs dtours en
+courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa
+porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la
+poche de son gilet, et se jette dans son alle comme un homme qui vient
+d'chapper une mort certaine.
+
+Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant
+refermer avec violence la porte de l'alle, elle s'crie: Enfin les
+voil!
+
+Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, ple, effar, le
+front couvert de sueur, son foulard dfait, ses bas sur ses talons, et
+qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.
+
+Ah! mon ami... tu as bien couru, dit madame Durand qui prouve un
+instant de trve sa douleur. Oui, oui... certes, j'ai couru, rpond
+M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en
+sret. Nous avons pourtant trouv le temps long! mon voisin, dit
+madame Ledoux.
+
+Et moi donc... Croyez-vous que j'tais mon aise dans la
+rue...--L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?--Oui, madame, oui... tout
+le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!
+
+--Mais qu'avez-vous donc, monsieur? dit Catherine; vous avez l'air
+tout sens dessus dessous?--Parbleu on le serait moins... J'ai t
+attaqu par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi
+assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir,
+c'tait fait de moi!--Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!--Vous pouvez vous
+flatter, madame, que cet enfant-l m'aura donn assez de peine.--Eh
+bien! voisin, c'est comme mon treizime; mon mari... c'tait le
+papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher
+l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la
+rue des Lions est mauvaise... oh! elle est trs-mauvaise; il tait prs
+de trois heures du matin, le temps tait vilain, je me rappelle qu'il
+avait plu toute la soire; en dtournant le coin de la rue des Lions,
+mon mari entend marcher prs de lui... Heureusement j'avais eu la
+prcaution de lui faire prendre son rotin...
+
+--Ah! mon Dieu! voil que a revient! s'crie madame Durand dont les
+douleurs recommencent.
+
+--Qui est-ce qui revient? dit vivement l'herboriste en regardant
+derrire lui.
+
+--Pardi! monsieur, c'est madame qui souffre, dit Catherine, et
+c't'accoucheur qui ne vient pas!
+
+Dans ce moment on entend frapper avec violence la porte de l'alle. La
+domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de
+lumire, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitt en criant aux
+personnes qui sont dans la rue: Entrez... entrez vite... suivez moi...
+Oh! il est ben temps que vous arriviez...
+
+Et la pauvre Catherine est dj retourne prs de sa matresse, qui la
+douleur arrache des cris violents.
+
+--N'ayez plus d'inquitude, madame, lui dit-elle; v'l not' monde
+arriv.
+
+En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient
+entendre dans l'escalier: bientt on ouvre brusquement la porte; et un
+caporal, accompagn de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant
+d'une voix terrible: O sont les voleurs?
+
+Au mme instant la crise s'opre: madame Durand met au monde un petit
+garon que madame Ledoux reoit dans ses bras, en s'criant: Il sera
+aussi fort que mon quatorzime!... M. Durand retombe sur sa chaise,
+examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: Messieurs, c'est
+un garon!...--C'est un garon!... rpte Catherine. Alors le caporal
+se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec tonnement, en
+rptant: Ah! c'est un garon!
+
+
+
+
+CHAPITRE II.
+
+LE BAPTME.
+
+
+Aprs le premier moment donn au trouble, la joie, aux exclamations
+que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le
+monde, en prsence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commena se
+regarder, se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il
+voyait, et le caporal fut le premier s'crier:
+
+--Ha a! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit tmoin de la
+naissance de vot' fils que vous avez t chercher la garde?...
+
+--Mais, mon ami, quoi donc avez-vous pens? dit madame Durand.
+
+--C't'ide de faire venir un rgiment pour voir madame accoucher!
+murmure Catherine.
+
+--Par exemple! s'crie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en
+ai reu plus de cent dans mes bras; mais voil la premire fois que je
+vois un accouchement aussi militaire!
+
+M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa
+surprise, dit enfin: Je n'ai point t vous requrir, messieurs, et je
+ne comprends pas pourquoi vous tes venus.
+
+--Nous sommes venus la requte de deux jeunes hommes de la rue des
+Nonaindires, qui sont accourus au _posse_, en nous engageant d'aller
+ben vite chez _l'herborisse_ de la rue Saint-Paul, qui venait de
+rveiller tout le quartier en criant la garde: voil, mon bourgeois.
+
+M. Durand se pince les lvres au rcit du caporal, Catherine se retourne
+pour ne point rire au nez de son matre, et madame Ledoux s'crie: Il y
+a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir rpandu
+l'alarme dans le quartier.
+
+M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette mprise a pu avoir
+lieu. Dans ce moment on entend dans l'alle la voix aigre de madame
+Moka, qui crie: clairez donc; Catherine, clairez donc, voici M. le
+docteur...--Il est bien temps! dit madame Ledoux.
+
+L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout tait fini;
+encore madame Moka ne s'tait-elle mise en route que pour aller
+s'assurer si le feu n'tait point chez M. Durand.
+
+Le plus press est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut
+pas qu'ils aient t tmoins de la naissance de son fils sans boire sa
+sant. Catherine est charge de les faire entrer dans la boutique et de
+leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose
+chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les
+militaires prfrent de l'eau-de-vie.
+
+A la sant du nouveau-n! dit le caporal en levant son verre. Les
+soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un
+grand verre d'eau sucre, en disant: A la sant de mon jeune fils...
+_primogenitus_.--A la sant du petit primogenitus! rpte le caporal,
+qui croit que ce nom est celui du nouveau-n.
+
+Catherine fait des bonds de joie en s'criant: Pardi! ce garon-l sera
+un brave homme! a lui portera bonheur d'avoir t salu tout de suite
+par des militaires.
+
+Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et
+sourit gracieusement la bonne.
+
+Et la sant de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi? dit
+Catherine.
+
+Si fait, la belle fille, dit le caporal en tendant son petit verre;
+c'est trop juste, il faut boire la sant de la maman!
+
+M. Durand se hte de se faire un second verre d'eau sucre, pendant que
+Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'crient en coeur: A
+la sant de l'accouche!...
+
+--A la sant de mon pouse... _mea uxor_, dit M. Durand en avalant un
+second verre d'eau.
+
+Ah! elle mrite ben a, dit Catherine; c'te pauvre chre femme, elle a
+firement souffert!...
+
+--Il me semble, dit le caporal en se tournant vers ses hommes, que
+nous ne devons pas non plus oublier le papa.--C'est juste, il faut boire
+au papa, disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que
+Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se dcide se faire un
+troisime verre d'eau sucre.
+
+Allons, camarades! la sant du papa! dit le caporal en levant son
+verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux,
+et salue plus profondment, en rpondant: A ma sant, messieurs, _suum
+cuique_, j'y bois avec grand plaisir.
+
+Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposs boire
+encore la sant d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un
+peu de peine avaler son troisime verre d'eau sucre, se hte d'ouvrir
+la porte qui donne sur la rue, et congdie le caporal et son monde.
+
+Pendant ce temps le calme s'est rtabli dans la chambre de l'accouche;
+le docteur a donn ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a
+embrass l'enfant qui est emmaillot et plac prs de sa mre, pour qui
+cette vue est un ddommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux
+rentre chez elle, et M. Durand, aprs avoir embrass sa femme sur le
+front, retourne se coucher en se disant: Voil une nuit qui a t bien
+prilleuse pour ma femme et pour moi!...
+
+Il tait peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla
+carillonner la porte de l'herboriste; ce petit monsieur, qui tait
+encore en veste du matin et en pantalon de laine pied, et sans
+chapeau, tait dj coiff et fris comme pour aller au bal; ses cheveux
+artistement crps sur le haut de la tte, formaient une bouffette
+au-dessus de chaque oreille, et par derrire une queue un peu courte,
+mais trs-paisse, tait noue avec un large ruban noir, et se balanait
+avec grce sur le collet de la veste; tout cela tait farci de poudre et
+de pommade, quoique ce ne ft dj plus la mode d'tre poudr, mais le
+monsieur dont nous venons de dcrire la coiffure avait ses raisons pour
+tenir la poudre: il tait perruquier-coiffeur, et il avait dclar que
+tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais
+lui faire couper sa queue.
+
+M. Bellequeue, c'tait le nom du coiffeur (et il tenait tre bien
+nomm), tait un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et frache;
+son nez, quoiqu'un peu gros, n'tait point mal fait; ses yeux, quoiqu'un
+peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande,
+tait assez agrable et laissait voir de fort belles dents; joignez
+cela des sourcils bien noirs, des joues colores, une taille petite mais
+bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des
+manires aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait
+dans le quartier la rputation d'tre trs-galant, trs-amateur du beau
+sexe, et de coiffer avec autant de got qu'au Palais-Royal.
+
+Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'criant: Eh
+bien! ma chre, c'est donc fini... c'est donc termin?... Je viens de
+savoir cela par le docteur qui tait chez une de mes pratiques.--Oui,
+monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il
+parat que a fait ben souffrir?...--Et nous avons un garon?--Oui,
+monsieur, un beau gros garon, qui est gentil tout plein...--A qui
+ressemble-t-il, Catherine?--Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop
+dire... quoique a j'crois ben qu'c'est plutt madame qu'il
+ressemblera...--Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais
+enchant de l'embrasser, cet enfant... Je sens l... Oui, c'est drle...
+a me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce
+garon...--Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est
+sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu
+tant d'vnemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le
+corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.--Bah!... des
+soldats?--Oui, monsieur... avec leurs baonnettes encore!--Ha a, quoi
+pense donc Durand?... et les moeurs... car il faut toujours des moeurs...
+Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour
+commencer un si beau jour.--Volontiers, monsieur.
+
+M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte
+lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.
+
+Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?--Oui, mon
+cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.--Mon compliment bien sincre,
+mon ami.--Je le reois avec plaisir... Je sais, monsieur Bellequeue,
+tout l'attachement que vous portez ma famille... aussi ai-je pens,
+comme ma femme, devoir vous donner la prfrence pour tre parrain de
+mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit...
+mais les amis avant tout...--Croyez, mon cher Durand, que je suis
+sensible cette action... Je veux tre un second pre pour votre
+fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je
+pour commre?--Une tante de ma femme, une teinturire retire.--De quel
+ge?--Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.
+
+Bellequeue se retourne en faisant une lgre grimace et murmurant: Deux
+botes de drages suffiront; et M. Durand, tout en achevant sa
+toilette, conte son voisin les vnemens qui lui sont arrivs dans la
+nuit.
+
+Il fallait frapper chez moi, dit le coiffeur, j'aurais t avec
+vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma
+canne dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous
+buvez l?--C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du
+saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnraire, mais
+comme je ne suis pas tomb...--Eh mais... il me semble que j'entends
+crier... c'est le nouveau-n sans doute?...--Il n'a fait que cela toute
+la nuit!...--Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc
+l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit tre veille...
+
+M. Bellequeue entrane l'herboriste, et ces messieurs arrivent dans la
+chambre de l'accouche, qui est dj coiffe d'un fort joli bonnet du
+matin; car, les douleurs passes, le premier soin de ces dames est de
+chercher plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au
+coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame
+Moka lui prsente l'enfant en disant: Voyez comme il est joli!
+
+Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-n, qui lui bave sur la
+figure, et le considre d'un air attendri, tandis que M. Durand
+s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: C'est absolument
+mon menton et la forme de ma tte!--Oui, dit Bellequeue, je crois
+qu'il y aura quelque chose.
+
+Madame Moka reprend l'enfant en faisant une rvrence au parrain; car
+madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la
+prtention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de
+garder un gnral et la femme d'un snateur, on doit ncessairement
+avoir de trs-bonnes manires; et quoique madame Moka se trompe souvent
+dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en rptant
+qu'_elle n'est point sur sa bouche_, on s'aperoit sur-le-champ que
+c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.
+
+A quand le baptme? dit Bellequeue. --Demain, mon compre, si vous
+voulez bien.--Comment donc, ma jolie commre, mais vous savez que je
+suis toujours prt!...--Mais, dit M. Durand, si nous attendions que la
+fivre laiteuse soit passe?--Oh! non, monsieur, je prfre que le
+baptme se fasse demain...--Je suis range dans l'avis de madame, dit
+la garde. Le plus tt qu'on _pusse_ est le mieux; au moins ensuite si
+nous _voulimes_ tre tranquilles, je ne vois rien qui nous en
+_empchasse_.--crivez vite la nourrice, monsieur Durand... Vous
+savez, Saint-Germain...--Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?--Oui,
+mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part la
+famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donn une
+liste.--Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur
+Bellequeue... si vous aviez un moment me donner pour m'aider faire
+toutes ces lettres...--Volontiers; il est de bonne heure, et les petites
+matresses que j'ai coiffer ne se lvent pas si matin.--Passons alors
+ mon bureau...
+
+M. Durand descend sa boutique, dans laquelle son bureau est tabli
+derrire un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouche,
+donne un regard expressif l'enfant, et suit l'herboriste en marchant
+encore sur ses pointes, habitude qu'il a contracte dans la rue en
+courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver
+crott; et madame Moka dit en le voyant s'loigner: Il serait difficile
+qu'on _trouvisse_ un parrain plus courtois.
+
+L'herboriste se gratte la tte devant son bureau, et tourne sa plume
+dans ses doigts en disant: Comment tourne-t-on ces lettres-l?... comme
+c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en crire...
+Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou
+laxative, a serait dj fait.--Vous tes donc un peu mdecin, mon
+compre? dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.--Oh! je
+suis si vers dans la connaissance des simples!... J'ai herboris
+Pantin, Saint-Denis, Fontenay, Svres... Quand je vais la
+campagne, je m'arrte chaque pas... je regarde dans tous les
+coins.--Vous avez d voir bien des choses... Mais il s'agit de mon
+filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le
+monde.--C'est juste, une circulaire.--Quoique je sois garon, j'ai
+souvent aid des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai
+l'honneur de vous faire part...--C'est cela mme! m'y voil!... Ce
+n'tait que le dbut qui me manquait.
+
+M. Durand prend une feuille de papier et crit: J'ai l'honneur de vous
+faire part... que ma femme est heureusement accouche de son premier...
+Est-ce bien?
+
+--Trs-bien, dit Bellequeue; continuez.--Le nouveau-n est un
+garon...--Parfaitement tourn!--Il est n viable... et toute la famille
+se porte bien. Il me semble que a n'est pas mal comme cela, et que a
+dit tout.--C'est dict comme par un crivain public!... Je vais vite
+vous en faire plusieurs copies.
+
+Cette affaire termine, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de
+venir le revoir dans la journe; et, comme le baptme du lendemain doit
+tre suivi d'un repas de famille, on prpare tout dans la maison de
+l'herboriste pour clbrer dignement la naissance du petit Durand.
+Catherine est fort occupe sa cuisine. M. Durand, forc de rester sa
+boutique, songe dj ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de
+la camomille ou des feuilles de mrier, voit son hritier revtu de la
+toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se reprsente
+son enfant dj assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de
+cavalier la promenade. Son fils sera joli garon, bien fait,
+spirituel. Elle voit dj tout cela en considrant le petit poupon qui
+ouvre peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... O
+n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mre sont les plus doux former, et
+du moins ne sont pas toujours tracs sur le sable.
+
+Au milieu du mouvement qui rgne dans la maison, madame Moka va et vient
+sans cesse dans la chambre, souvent mme elle descend la cuisine; et,
+tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros
+morceaux de sucre dans son caf, et a soin de se verser toute la crme
+du lait. Puis, deux heures aprs, elle prend un petit bouillon dans
+lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par l-dessus un grand
+verre d'un vieux vin de Beaune destin l'accouche, et qu'elle trouve
+probablement sa convenance tout en disant: Il me _falme_ toujours
+bien peu de chose pour que j'_attendasse_ le dner... Quand je _garda_
+la femme du snateur, je ne _prme_ souvent rien dans la nuit.
+
+Bellequeue est revenu dans l'aprs midi. M. Durand est mont un moment
+prs de sa femme, et ils sont tous deux fort inquiets du nom de baptme
+que portera leur fils; l'arrive du parrain doit naturellement dcider
+la question.
+
+Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue? dit l'herboriste en le
+voyant entrer.--Comment je m'appelle?--Oui, mon compre, c'est votre nom
+de baptme que nous n'avons pas encore song vous demander, dit
+l'accouche, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon
+fils.--Ma chre commre je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous
+servir.--Jean? rien que Jean?--Pas davantage, mais il me semble qu'il
+n'est pas fort ncessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est
+de faire honneur celui que l'on porte, d'avoir des moeurs, et d'tre
+galant avec les dames.
+
+Madame Durand ne rpond rien, mais elle fait une lgre grimace, parce
+que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingu, et qu'elle
+aurait voulu pour son fils un nom la fois sonore et gracieux. Quant
+M. Durand, il murmure entre ses dents: Jean... _Joannes_... Oui, c'est
+un nom facile prononcer... cependant j'aurais assez aim un nom qui
+aurait dit quelque chose, comme par exemple... _Granium_, _Rosarium_ ou
+_Stramonium_.
+
+--Ah! mon voisin!... ces noms-l sentent le jus d'herbe en diable.--Pas
+du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-l embaument au contraire, et je
+puis vous prouver...--Eh, monsieur! dit madame Durand, je ne veux pas
+de tout cela! Est-ce qu'il y a un Granium dans le calendrier?
+
+--Je ne prsuppose pas qu'on en _trouvt_, dit madame Moka.
+--Parlez-moi d'douard, de Stanislas, d'Eugne... c'est joli, c'est
+doux, c'est gracieux!
+
+--Ma foi, ma commre, vous appellerez votre fils comme vous voudrez,
+quant moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut
+bien un autre!--Certainement, mon compre, je suis loin de le trouver
+laid... il est seulement un peu court.--C'est plutt dit.--Nous verrons
+aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme
+Ursule.
+
+--Je n'appellerai point mon fils Ursule, dit l'herboriste, j'aime
+mieux Jean...--Mais nous dciderons tout cela demain... A quel le heure
+le baptme?--A midi.--Fort bien, je serai ponctuel.--Vous savez que vous
+dnez avec nous.--Oui, ma chre commre, je vous laisse et vais faire
+mes emplettes.--Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie,
+je vous en prie!...--Soyez tranquille... ceci est mon affaire...
+demain.
+
+Bellequeue sort vivement sans vouloir couter madame Durand, qui lui
+crie qu'elle se fchera s'il fait de la dpense, et madame Moka dit: Je
+serais bien tonne qu'un tel parrain ne _fesse_ pas bien les choses.
+
+Aprs une nuit que l'on aurait passe fort tranquillement si le
+nouveau-n avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable
+de faire pendant cinq heures conscutives, le jour du baptme s'annona
+par une jolie petite pluie ou grsil qui gelait en tombant, ce qui
+rendait le pav excessivement glissant, mais heureusement la nourrice
+arriva bon port. C'tait une paysanne de vingt-quatre ans, fortement
+constitue, dont le mari louait des nes aux amateurs de Saint-Germain,
+pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-ns de la
+capitale. En voyant la nourrice, madame Moka dclare qu'il n'est pas
+probable que le nourrisson _pusse_ jamais manquer, et madame Ledoux
+s'crie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau la nourrice de son
+douzime, qui tait du papetier.
+
+Quant celui que cela regardait le plus, il est probable que sa
+nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidit sur ce qu'elle lui
+prsentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui
+promettait l'abondance, il y resta coll pendant une heure, sans qu'il
+ft possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire madame Moka que
+l'enfant annonait beaucoup de caractre.
+
+La nourrice aurait pu repartir le mme jour pour son pays, mais madame
+Durand ne voulait point se sparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le
+mettant en nourrice quatre lieues de la capitale, elle se promit de le
+voir souvent, il fut dcid que Suzon resterait au baptme et ne
+repartirait que le lendemain.
+
+M. Durand s'est mis en noir de la tte aux pieds; il ne trouve rien qui
+l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur.
+Les parens invits pour la crmonie ne tardent pas arriver. D'abord,
+c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va embrasser sa nice, en lui
+prsentant le bonnet de baptme, qui est garni de fine dentelle; puis,
+veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prter aux caresses
+de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des
+mains, et la tante s'crie: Il est charmant! c'est tout ton portrait,
+ma chre Flicit.
+
+L'accouche sourit, et monsieur Durand, qui est quelques pas, fait un
+profond salut madame Grosbleu, en murmurant: Oui, je crois qu'il sera
+bien!...
+
+Bientt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du
+Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire
+voir qu'il tait piqu de ne pas avoir t choisi pour parrain; mais son
+pouse lui a fait sentir que c'tait de la dpense de moins, sans
+compter les poques de ftes et de jour de l'an, auxquelles un filleul
+ne manque jamais venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris
+qu'un filleul est une hypothque indirecte place sur notre bourse, ne
+conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air trs-agrable.
+
+Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Agla, sa soeur. M. Fourreau
+est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatral de madame
+Durand. C'est un homme qui tient trs-bien sa place table, mais auquel
+il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations
+journalires. Mademoiselle Agla Fourreau, qui est sur le point
+d'attraper sa trentime anne, et n'a pas encore rencontr un amoureux
+pour _le bon motif_, est doue d'une vivacit qu'elle s'attache,
+augmenter encore par une tourderie qui ne semble pas toujours
+naturelle; mais mademoiselle Agla veut encore avoir l'air d'une enfant,
+et, persuade que la gat, l'enfantillage et la distraction sont
+l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des annes
+conserver ce qui tait excusable chez elle dix-huit ans. Sa voix
+qu'elle prend dans sa tte, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours
+la mme note, sans y apporter jamais ni un dise, ni un bmol; elle rit
+de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-mme; et comme
+il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste,
+elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait
+penser autre chose qu' ce qu'on lui dit, ce qui est trs-agrable
+pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Agla a t assez
+gentille dix-huit ans, et elle pourrait l'tre encore si elle riait
+moins souvent.
+
+Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse
+recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes
+pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent
+faire la partie de l'herboriste, achvent de complter la runion qui
+vient rendre hommage l'accouche et admirer le marmot, devant lequel
+chacun rpte la phrase d'usage: C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il
+est fort!... Il aura des yeux superbes!...
+
+A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa
+cravate, et prononant d'un air malin: Je n'en fais pas souvent...
+mais aussi je les fais suprieurement conforms.
+
+M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie,
+s'approche de l'herboriste en lui disant: Est-ce que vous ne lui avez
+pas encore fait prendre une infusion de simples?--A qui?--A votre
+enfant.--Je voulais qu'il bt une dcoction de paritaire, _helxine_,
+parce que cela prpare admirablement toutes les voies gastriques; la
+garde a prtendu que c'tait trop tt... Ces femmes-l sont tellement
+routinires!... Mais ce matin, pendant que mon pouse dormait et que
+madame Moka djeunait avec la nourrice, j'ai lestement dbarbouill le
+petit avec une eau de sureau, _sambuceus_, qui doit le prserver de tous
+maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a dj!--C'est
+vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.
+
+Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant
+tue-tte: Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de
+l'accouche!... Mais a n'a pas le sens commun... et tant de monde
+autour d'elle!... et puis, on la fait causer, a ne vaut rien... Comment
+cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle t bonne... Encore bien
+fatigue, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il
+sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...
+
+--Ce n'est rien, dit M. Durand. C'est une petite exprience... une
+mesure de prvoyance que j'ai mise en usage...
+
+--Comment, monsieur, dit madame Durand, vous avez lav ce cher amour
+avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...
+
+--Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi
+des simples, madame...--Eh! monsieur, mlez-vous de vos simples, et ne
+faites pas d'exprience sur mon fils!...--Pour moi, j'en ai eu quatorze,
+mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari,
+l'huissier, a fait boire un peu de vin mon premier, mais cela l'a fait
+tousser pendant une heure. A mon septime, mon mari, l'bniste, a voulu
+lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se dveloppt
+mieux, mais il tait bossu quand il est mort; enfin, mon treizime, qui
+tait du papetier, annonant une vue trs-faible, nous lui fmes porter
+des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce
+sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble
+que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?--Et le
+parrain, ma chre amie.--Ah! c'est juste!... le parrain.--Et mon cousin,
+M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fche qu'il nous
+manqut; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette la
+disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses!
+avec un got! un fini!...
+
+--Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drle! dit mademoiselle Agla,
+en riant aux clats. Et madame Ledoux rpond: Je crois que je l'ai
+entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet, il a un bien
+beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins
+quatre aveugles chez vous.
+
+--Je crois que le violon attaque les nerfs, dit tout bas M. Endolori
+M. Durand. --Oui, rpond l'herboriste; mais on prend quelques pinces
+de menthe, _menta ment_; c'est un antispasmodique.
+
+Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la
+conversation en entrant dans la chambre avec la lgret d'un zphir, se
+trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A
+cette entre arienne on a dj reconnu M. Mistigris, professeur de
+danse, qui, quoique g alors de prs de quarante ans, ne tient pas
+terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la
+physionomie a bien l'expression de son tat, et annonce un homme qui a
+sans cesse des pirouettes devant les yeux.
+
+Nous parlions de vous, mon cher cousin, dit madame Durand en
+prsentant sa main M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une
+jambe. Je craignais que vous ne vinssiez pas!--Je vous avais promis
+d'tre ici avec ma pochette midi... me voil. J'ai eu quelques leons
+qui m'ont retard; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant
+le pav est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un cart sur le
+dos... Bonjour, Durand... o est donc l'enfant?...
+
+--Le voil, monsieur, dit madame Moka; attendez que je le
+_tinsse_.--Comment le trouvez-vous, cousin? dit madame Durand. --Oh!
+ce n'est pas la figure qui m'inquite!... Voyons ses jambes.--Impossible
+maintenant; il est emmaillott et habill pour le baptme.--C'est qu'en
+voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera;
+car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de
+dpart d'aprs lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins
+gros, bien ou mal plac, voil des symptmes immanquables d'esprit ou de
+talent...
+
+--Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet! dit mademoiselle
+Agla Fourreau en se dandinant.
+
+--On y a tout, mademoiselle; j'y place mme l'me.--Quant l'me, mon
+cousin, dit l'herboriste avec gravit, Hippocrate la loge dans le
+ventricule gauche du coeur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le
+cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.--Eh bien, mon cousin, si
+ces messieurs mettent l'me dans le ventre, dans le cerveau, ou entre
+les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le
+mollet; chacun son systme.
+
+--Encore une fois, messieurs, dit madame Ledoux, en levant la voix
+pour couvrir celle de ces messieurs, vous faites trop de bruit, vous
+parlez trop haut; ma voisine aura mal la tte, puis le poil comme je
+l'ai eu mon sixime, qui tait de l'bniste.
+
+--Ah! _j'aperusse_ le parrain, dit madame Moka. A l'annonce du
+parrain, le calme se rtablit dans la chambre, les parens voulant
+examiner avec attention celui que l'on avait jug digne de tenir le
+nouveau-n sur les fonts baptismaux, et chacun tant curieux de voir ce
+qu'il allait apporter la marraine et l'accouche.
+
+M. Bellequeue se prsente en frac bleu, dont les boutons brillaient
+comme autant de petits miroirs, en gilet de piqu blanc et en culotte
+noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des
+culottes en 1805, et que c'est cette poque que se passaient les
+vnemens que nous avons l'avantage de vous raconter.
+
+Bellequeue, coiff avec un soin tout particulier, tient la main son
+chapeau trois cornes, et sous chacun de ses bras, des botes de
+drages; de plus, deux petits paquets entours de faveur sont suspendus
+ ses doigts, et un beau bouquet est attach l'une des botes de
+bonbons.
+
+Le parrain, quoique un peu embarrass par tout ce qu'il porte, entre
+dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte
+quelquefois pour tcher de ne point avoir l'air bte, et qui ne trompe
+que les sots; mais revenant bientt sa physionomie habituelle,
+Bellequeue sourit tout le monde; puis, s'avanant vers l'accouche,
+lui prsente quatre botes noues avec de la faveur bleue, et un petit
+paquet qui renferme quatre paires de gants.
+
+J'tais certaine que vous feriez des folies, dit madame Durand en
+lanant un regard en coulisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite
+deux petits pots de confiture de Bar et les lui prsente en disant:
+Ceci est pour l'estomac...--Encore!... Je vais me fcher, mon
+compre!...--Et ceci est pour la poitrine, dit Bellequeue en sortant de
+sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. --Ah! c'est par trop
+galant!...
+
+--Voici votre commre; mon cher Bellequeue, dit l'herboriste en
+prsentant madame Grosbleu qui fait une grave rvrance au parrain.
+Celui-ci prsente alors la marraine un bouquet assez beau, puis quatre
+botes qu'il s'est dcid lui acheter ainsi que le petit paquet de
+gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les prsens de son
+compre, Bellequeue s'approche de l'accouche et trouve moyen de lui
+dire demi-voix: Ses gants sont de Grenoble, les vtres sont de
+Paris... Vos drages sont la vanille, vous avez beaucoup de pistaches,
+et elle n'a que des noisettes.
+
+Madame Durand rpond tout cela par un regard malin, et madame Moka
+s'crie, en mettant ses cinq doigts dans une des botes que madame
+Grosbleu vient d'ouvrir: C'est un baptme _consquent_, et je
+_doutasse_ qu'on en _visse_ de plus beau.
+
+--A propos, ma chre tante, quel est donc votre prnom? dit madame
+Durand. --Jeanne, ma chre amie. Est-ce que tu ne te souviens plus
+qu'on me nommait toujours Jeannette...--Il s'ensuit de l que notre
+filleul doit ncessairement se nommer Jean, dit Bellequeue; cependant
+si la maman veut y ajouter un second nom.--Eh bien! appelez-le
+Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-l.--Jean-Stanislas, c'est
+entendu... Il est l'heure de partir.--Les deux fiacres sont la porte,
+dit Catherine...
+
+--Est-ce que tout le monde va me quitter? dit l'accouche; --Moi, je
+suis _inviolable_ prs de vous, madame, dit madame Moka en suant la
+grosse drage qu'elle a eu soin d'attrapper. --Je crains que la voiture
+ne me donne des tourdissemens, dit M. Endolori. --Ah! un baptme, ce
+doit tre bien gentil, dit mademoiselle Agla. --Une minute, que je
+rgle l'ordre et la marche, dit M. Mistigris, qui, aprs avoir admir
+les jambes du parrain, tait all faire des entrechats dans la salle
+manger. Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en
+mesure...
+
+Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine,
+se met jouer _une fivre brlante_ de Richard, en marchant la queue
+de la socit; son intention tait mme de se placer sur le sige d'une
+voiture, ct du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour
+tcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige,
+il se dcide entrer dans l'intrieur de la voiture o est l'enfant
+avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle
+Agla, et pour charmer la socit, il joue tout le long de la route des
+valses que l'enfant accompagne en criant.
+
+Nous ne suivrons pas la socit la mairie et l'glise; on sait ce
+que c'est qu'un baptme, et celui-ci ne prsente nul fait particulier,
+si ce n'est que M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'glise, ce
+qu'on ne lui permit pas. Enfin, aprs avoir dment constat que le 15
+mars 1805, il tait n un fils monsieur et madame Durand, unis en
+lgitime mariage, le nouveau-n fut nomm Jean-Stanislas, mais le
+premier nom tant plus facile prononcer plut davantage la nourrice,
+qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua ne rpondre
+qu' ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperut que cela
+flattait le parrain. Or, nous ferons dsormais comme la nourrice, et
+nous n'appellerons plus notre hros que Jean; trouvant comme M.
+Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de
+toutes les faons, il doit ncessairement y en avoir de trs-aimables,
+de trs-spirituels, de trs-honntes, et de trs-braves. Nous verrons
+par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.
+
+On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau
+ sa main, mme pour descendre de voiture, et le son de la pochette de
+M. Mistigris annona le retour de la socit.
+
+Il tait prs de trois heures, et le djeuner, ou plutt le dner tait
+servi dans la chambre de l'accouche, qui voulait tre tmoin de la
+fte, quoique madame Moka lui et dit qu'il tait craindre que cela
+n'_embarrasst_ sa tte. Catherine s'tait surpasse, et le fumet du
+premier service flattait agrablement l'odorat. Madame Durand avait
+dsign les places: ne se souciant pas que Bellequeue ft ct de
+mademoiselle Agla, elle le mit entre la marraine et madame Renard;
+mademoiselle Fourreau se vit force de rire avec M. Endolori et le
+joueur de dominos, qui tait gai comme un double six.
+
+Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des
+assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui,
+tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service
+la conversation s'engagea; tout en gotant un mets nouveau, en dgustant
+le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train
+sur la beaut de nouveau-n, et les vertus qu'il devait avoir s'il
+tenait de ses parens; mademoiselle Agla riait au nez de M. Endolori,
+qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela
+est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux
+champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant
+Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui
+faisait disparatre avec dextrit tout ce qui se trouvait sur son
+assiette, et la prsentait de nouveau chaque plat qu'on servait en
+disant: C'est seulement pour que j'y _goutasse_. Madame Ledoux
+mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec
+l'huissier, l'bniste et le papetier; M. Renard l'coutait en faisant
+un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu
+coter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se
+verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand
+attendait avec impatience que l'on servt d'un plat d'oeufs la neige
+dans lesquels, l'insu de Catherine, il avait jet une infusion de
+simples qui devait, d'aprs son calcul, leur donner un got excellent.
+
+Les oeufs la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit
+rien, mais il sourit en voyant que chacun parat surpris du got qu'ils
+ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut tre.
+
+Je vais vous le dire, moi, s'crie M. Durand, car je crois que vous
+chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes
+pour le sang, et la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait
+un petit extrait que j'ai ml en secret ces oeufs, afin de vous faire
+une surprise agrable; je suis certain qu' la cour mme on ne mange
+rien de semblable... Hein! c'est dlicieux, n'est-ce pas?...
+
+Les convives se regardent en murmurant: Oui... c'est drle... c'est un
+got tout particulier...--Oh! j'tais sr de mon affaire... vous verrez
+que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.
+
+--C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout, dit Bellequeue. --Ni
+moi, dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en
+envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas
+ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquime coup de pied qu'elle
+reoit depuis le potage.
+
+Moi, je ne trouve pas que cela _sentisse_ trop, dit madame Moka. Les
+autres convives font comme Bellequeue et n'achvent pas leurs oeufs la
+neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'tait bon pour le sang, s'en
+fait servir une seconde fois, et en demande une troisime lorsque
+l'herboriste assure que c'est un plat qui peut prserver de beaucoup de
+maladies.
+
+Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expriences sur le dessert, et
+l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant la sant du
+nouveau-n et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres;
+mademoiselle Agla rit aux clats, parce que le bouchon est all sur le
+nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka,
+aprs avoir lestement vid le sien, boit celui de son voisin et s'crie
+ensuite: Ah! Dieu! est-ce que je _m'eusse_ tromp?
+
+--Que fera-t-on de mon filleul, dit madame Grosbleu. As-tu dj des
+projets, ma chre Flicit?--Ma tante, je veux que ce soit un joli
+garon, dit madame Durand: quant l'tat, nous verrons sa
+vocation...--Surtout, ayez soin de lui faire apprendre danser de bonne
+heure, dit M. Mistigris, c'est le moyen de dvelopper son corps et son
+jugement.
+
+--Si on faisait de mon filleul un brave militaire, dit Bellequeue, qui
+avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. Eh!
+eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service
+ dix-huit ans, et je gage qu' vingt, il sera capitaine.
+
+--Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...--Non,
+ma chre commre; mais je dis que l'tat militaire peut aujourd'hui
+mener trs-loin...--Moi, je dsire que mon fils soit un savant, dit M.
+Durand, je le mnerai herboriser quatre ou cinq ans; et quand il
+connatra bien les simples, son affaire sera faite.--Il faudra lui
+acheter un domino, dit le voisin, il n'y a rien qui apprenne plus vite
+ compter.
+
+M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se
+remuer sur sa chaise, il est ple, il fait des grimaces, et les trois
+assiettes d'oeufs aux simples qu'il a manges, semblent le mettre fort
+mal son aise.
+
+En attendant que le petit Jean soit un savant ou un hros, Bellequeue
+propose une rasade sa sant; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse
+quelques mots l'oreille de l'herboriste, qui lui rpond: Preuve que
+cela vous fait du bien? M. Endolori, ne voulant pas montrer ces
+preuves-l toute la socit, se lve et sort de la chambre en se
+tenant en deux. Cependant la gat est devenue plus bruyante, Bellequeue
+veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Agla ne cesse pas de
+rire, et madame Moka fait du _gloria_ pour la troisime fois.
+
+Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatigue, alors la
+socit songe se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on
+sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la
+gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait trs-froid dans
+la boutique, chacun prfre retourner chez soi. M. Endolori, qui vient
+enfin de reparatre et semble avoir beaucoup de peine marcher, prie M.
+Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste
+reconduit son voisin, en lui assurant qu'il se portera parfaitement le
+lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tte
+comment il s'y prendra pour donner son fils l'amour des simples.
+
+
+
+
+CHAPITRE III.
+
+VOYAGE EN COUCOU.--VISITE A LA NOURRICE.
+
+
+Le lendemain de cette mmorable journe, le petit Jean g de trois
+jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez
+laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus g avait peine
+six ans, sans compter celui qui venait d'tre sevr. On voit que tout en
+louant des nes, le pre Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.
+
+Madame Durand avait vers beaucoup de larmes en embrassant son fils,
+tandis que M. Durand prorait pour faire comprendre son pouse que
+Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille
+pas par un bateau vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en
+peu de temps.
+
+Une mre entend mal tout ce qui tend lui prouver qu'elle a tort de
+pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude
+d'couter trs-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourre de
+cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir un petit duc
+(mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas t autrement fait que
+le petit Jean), Suzon reut de la maman toutes les recommandations que
+peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne
+jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce
+qui ne l'empcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.
+
+M. Durand voulait aussi donner ses ordres la nourrice, mais sa femme
+lui fit entendre qu'un homme ne doit se mler d'un enfant que lorsqu'il
+a cess de tter. L'herboriste se rendit la justesse de cette
+remarque; cependant il remit en cachette Suzon un paquet renfermant
+des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en
+faire prendre en infusion son fils, toutes les fois qu'elle le verrait
+ternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna
+le paquet de fleurs et de graines ses lapins, qui cependant n'avaient
+pas ternu.
+
+Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon tait une mchante
+femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin
+de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincrement; mais elle
+ressemblait la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent
+beaucoup mieux lever un enfant que les gens de Paris, et qui, aprs
+avoir cout bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en
+font jamais qu' leur tte.
+
+Les couches n'ayant nul rsultat fcheux, au bout de quinze jours madame
+Moka fut congdie; mais comme elle avait t trs-satisfaite du baptme
+et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas
+sans annoncer qu'elle _revinsserait_ souvent s'informer de la sant de
+madame.
+
+Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rtablie, avait
+dj recouvr ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquime anne,
+l'pouse de l'herboriste tait une petite brune, fort agrable, d'une
+fracheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens
+de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main sa
+coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa
+physionomie.
+
+Madame Durand voudrait dj se rendre Saint-Germain pour embrasser son
+fils, mais le docteur lui a dfendu de sortir trop tt; on n'est qu'au
+mois d'avril, et le temps est froid. Madame Durand braverait les frimas
+de la Sibrie pour aller voir son enfant, mais son poux va chercher le
+voisin Bellequeue pour qu'il fasse entendre raison sa femme.
+Bellequeue arrive toujours sur la pointe, et, aprs avoir salu sa
+commre de la manire la plus gracieuse, prononce qu'il serait imprudent
+d'aller dj la campagne, que d'ailleurs on a reu des nouvelles du
+poupon, lesquelles annoncent qu'il est en parfaite sant, et que par
+consquent il ne faut pas que la maman se rende malade par amour pour
+son fils.
+
+A cela, madame Durand s'crie en poussant un soupir: Ah! monsieur
+Bellequeue!... vous n'tes pas mre!...
+
+--Non, mais je suis parrain! rpond le coiffeur, et je me flatte
+d'avoir pour mon filleul la tendresse la plus vive.
+
+--Et moi, madame? dit l'herboriste, est-ce que je ne suis rien dans
+tout cela? Il me semble pourtant....
+
+--Si, monsieur!... mais vous tes si froid!... vous ne sentez pas le
+bonheur d'avoir un fils!... vous ne pensez qu' vos simples!... Ah!
+Dieu! il doit tre dj si grand, si beau, si aimable...
+
+--Est-ce que vous croyez par hasard qu'il parle trois
+semaines?...--Non, monsieur... je sais bien qu'il ne parle pas pour
+vous... mais pour moi, c'est diffrent; une mre comprend tout ce que
+veut dire son enfant!... Enfin, j'attendrai encore huit jours, puisqu'on
+le veut, mais alors je n'coute plus personne, et je pars pour
+Saint-Germain!
+
+Et pour se ddommager du temps qu'il lui faut encore tre sans voir son
+fils, madame Durand en parle depuis le matin jusqu'au soir; avec
+Catherine, ce sont sans cesse des projets pour l'avenir de Jean, et avec
+toutes les personnes qui viennent dans sa boutique, c'est un mot sur la
+beaut de son enfant; elle ne donnerait pas une once d'orge perl, un
+cornet de graine de lin ou une feuille de poire, sans dire: Vous savez
+que c'est un garon?... un garon superbe... des yeux grands comme
+cela!... de petits trous dans les joues... un amour enfin, un vritable
+amour...
+
+Beaucoup de gens, tout occups de leur maladie ou de leurs malades, lui
+rpondent cela: Madame, faut-il que a bouille long-temps?....
+faut-il la faire paisse?... est-ce bon pour le rhume?
+
+Et M. Durand, qui craint que sa femme, en parlant de son hritier, ne
+donne du millet pour de l'orge et du coquelicot pour de la poire, court
+au comptoir en disant: Prenez garde, ma chre Flicit... _Festina
+lent_... Ne prenons pas une chose pour une autre: ceci est de la
+marjolaine, _amaracus_... ceci de la joubarbe, _sempervivum_...
+Certainement notre fils sera trs-beau garon... c'est bon pour les
+coupures... et il aura j'espre une ducation parfaite... Laissez
+bouillir ceci cinq minute seulement; mais il ne faut pas, pour cela,
+donner madame un mollient pour un astringent, et _vice-vers_.
+
+Au bout des huit jours, un mal d'yeux qui survint madame Durand la
+fora de retarder son voyage; une femme qui est encore bien ne se soucie
+pas de se mettre en voiture publique avec des yeux la coque, et
+l'pouse de l'herboriste tenait essentiellement ses yeux, ce qui est
+trs-excusable. D'ailleurs Suzon crivait, ou pour mieux dire, faisait
+crire toutes les semaines aux parens du petit Jean, et leur annonait
+que son nourrisson venait comme un champignon, qu'il tait frais et
+dodu, et faisait l'admiration du pays par sa gentillesse et ses
+reparties. Il est probable que les reparties taient en pantomime,
+parce qu'un enfant de six semaines n'a pas l'habitude de rpondre _ad
+rem_; mais si l'on prenait au pied de la lettre tout ce que vous mandent
+les nourrices, on croirait souvent qu'un enfant de quinze mois est en
+tat de chanter au lutrin et de faire sa partie de piquet.
+
+Enfin le mal d'yeux est pass, madame Durand se porte trs-bien, il y a
+un mois et vingt-cinq jours qu'elle est accouche, rien ne s'oppose plus
+ ce qu'elle aille voir son enfant. Le jour est arrt, et l'on n'a
+point prvenu Suzon de la visite que l'on compte lui faire, parce qu'on
+est bien aise de surprendre la nourrice. On est au mois de mai, la
+matine est belle. Madame Durand a fait une toilette qui tient de la
+petite-matresse et de l'amazone; elle embrasse son poux qui ne va pas
+avec elle Saint-Germain, parce qu'ils ne peuvent point s'absenter tous
+deux de leur boutique, et elle attend le compre Bellequeue qui a offert
+de lui servir de cavalier, enchant lui-mme de revoir son filleul.
+
+La maman s'impatiente, parce qu'il est dj neuf heures, et qu'on
+devrait tre aux voitures; M. Durand lui dit d'viter les courans d'air,
+et lui donne une bote de pte de jujube pour son fils. Enfin,
+Bellequeue arrive le chapeau la main; l'herboriste lui recommande son
+pouse; Bellequeue jure de veiller sur elle de mme que si c'tait sa
+femme, en agitant en l'air sa canne, comme s'il allait faire battre la
+retraite.
+
+Madame Durand a pris le bras du coiffeur, ils gagnent les quais en se
+disant: Quel plaisir d'aller la campagne!... de voir ce petit Jean,
+de respirer le bon air!... Nous allons passer une charmante journe!
+Ils arrivent bientt aux petites-voitures. Comme, en 1805, il y avait
+moins de concurrences, de Parisiennes, de Draisiennes et d'Acclres,
+la maman et le parrain prirent tout bonnement un _coucou_, dans lequel
+le conducteur les fit presque monter de force, en leur assurant que la
+voiture tait complte et qu'il partait tout de suite.
+
+Cependant, deux places du fond taient seulement occupes par un jeune
+homme et une grisette, qui causaient tout bas, et parurent assez
+contraris en voyant qu'il leur arrivait des compagnons de voyage,
+esprant peut-tre qu'ils iraient en tte--tte Saint-Germain. Le
+jeune homme se presse contre sa voisine pour faire une place madame
+Durand, parce que le cocher a dit d'une voix de Stentor: On tient trois
+sur chaque banquette... et mme la rigueur on tiendrait quatre s'il y
+avait des enfans.
+
+Mais madame Durand ne pouvait point passer pour un enfant; elle se
+laisse aller dans le fond, ce qui force presque la grisette se mettre
+sur les genoux de son voisin, mais le jeune homme ne s'en plaint pas. On
+place la barre de bois qui sert de dossier au second banc, et Bellequeue
+s'assied devant, madame Durand, qui s'crie: Eh bien!...
+partons-nous?... pourquoi ne partons-nous pas?
+
+--Allons, cocher, mon ami, en route! dit Bellequeue. Mais le cocher
+tait retourn courir aprs les passans, afin de complter sa voiture
+qui devait toujours partir tout de suite.
+
+Cinq minutes s'coulent, et point de cocher. Madame Durand ne cesse de
+rpter: Ah! Dieu!... nous arriverons trop tard!... Je n'aurai pas le
+temps d'embrasser mon fils!...
+
+--Est-ce que ce drle-l se moque de nous? dit Bellequeue, en avanant
+sa tte hors de la voiture.
+
+Y avait-il long-temps que vous attendiez, monsieur? dit madame Durand
+ son voisin. --Ma foi, madame, il y avait bien une demi-heure que nous
+tions dons la voiture, rpond le jeune homme en souriant.
+
+--Une demi-heure!... Ah! c'est affreux... Descendons, mon cher
+Bellequeue.--Le voil enfin... calmez-vous.
+
+En effet, le cocher arrivait alors avec un jeune homme qu'il avait
+arrach un de ses camarades, et qu'il jeta presque dans la voiture
+ct de Bellequeue, en disant: Quand je vous disais que j'tais plein
+et que je partais.
+
+Le jeune homme qu' son accent et sa tournure on reconnaissait
+sur-le-champ pour un Anglais, jetait autour de lui des regards surpris,
+n'tant pas encore revenu de la manire dont il avait t port dans la
+voiture, et examinant avec humeur sa cravate dont un des bouts tait
+rest dans les mains de l'autre cocher; tandis que Bellequeue disait au
+conducteur: Ah , j'espre que nous partons, maintenant?--Mais sans
+doute, mon bourgeois, sans doute...
+
+--Dites donc, _coachman_, dit le jeune Anglais, en remettant son
+chapeau sur sa tte. Vous avez pas dit le prix moi!...--C'est gal...
+soyez tranquille, mon milord!... c'est toujours la mme chose!... N'ayez
+donc pas peur, je suis bon enfant.
+
+En disant cela, le cocher court aprs une nourrice qu'il voit entre
+plusieurs de ses camarades, tandis que Bellequeue lui crie d'une voix
+courrouce: Nous voulons partir tout de suite.
+
+--Monsieur, dit l'Anglais en s'adressant Bellequeue, voulez-vous
+bien dire moi combien cotait la mme chose?...
+
+Bellequeue regarde l'Anglais, se creuse la tte pour comprendre, se
+tourne vers madame Durand, et dit enfin: Je n'ai pas bien entendu.
+
+--Je demandai vous combien la mme chose que le _coachman_ voulait
+faire payer?--Ah! j'entends!... c'est le prix de la voiture que vous
+voulez dire...--_Yes_.--C'est vingt sous quand on marchande et
+vingt-cinq sous quand on ne dit rien...--Est-ce que c'tait le usage ici
+que les _coachman_ emportaient les voyageurs de force dans leur
+voiture?--Est-ce qu'il vous a pris de force?--_Yes_, il avait disput
+moi un autre, qui me avait saisi par le cravate, en disant toujours
+que je serais bien content de son petite cheval; heureusement que le
+cravate avait dchir, sans quoi il tranglait moi quand celui-ci me
+emportait.
+
+--Il est certain, dit Bellequeue, qu'ils ont une manire un peu vive
+de vous engager monter dans leur voiture.
+
+--Mais nous ne partons pas, dit madame Durand, il est dix heures
+passes... J'en ferai une maladie d'impatience... Descendons,
+Bellequeue...
+
+--Je vais d'abord aller rosser ce drle-l, dit le coiffeur en
+brandissant sa canne hors de la voiture, dont il allait descendre quand
+le cocher arrive avec la nourrice qu'il amenait en triomphe, et qui,
+avec sa tte, fit retomber Bellequeue sur sa banquette.
+
+La nourrice se plaa entre Bellequeue et l'Anglais, et le cocher lui
+passa son nourrisson en disant: Nous partons tout de suite, dans une
+seconde nous sommes pass la barrire.
+
+--Morbleu, cocher, si vous ne partez pas sur-le-champ, dit Bellequeue
+avec colre, vous aurez affaire moi.--Calmez-vous donc, mon
+bourgeois, puisque nous v'l complets!... J'espre que a n'a pas t
+long.
+
+Le conducteur se dcide fermer la voiture et monter sur son sige,
+mais il ne part pas encore; il se contente de regarder droite et
+gauche en criant de toutes ses forces: Un lapin, un lapin pour
+Saint-Germain!
+
+--Qu'est-ce que il avait donc appeler ainsi des lapins? dit
+l'Anglais la nourrice, qui lui rpond: Eh bien! pardi, c'est tout
+naturel, c'est pour faire sa fourne!...
+
+L'Anglais, qui ne comprend pas, se retourne et ne dit plus mot. Madame
+Durand qui a examin le poupon que porte la nourrice, dit tout bas
+Bellequeue: Quelle diffrence de cet enfant mon fils!--Autant que
+d'une titus une queue! lui rpond le coiffeur. Quant aux jeunes gens
+placs au fond, ils ne se mlent de rien, ils ne parlent pas leurs
+voisins, ils ont bien assez de choses se dire entre eux.
+
+Bellequeue, voyant que la voiture n'avance pas, va dcidment prendre le
+conducteur au collet, lorsqu'un petit homme assez mal vtu, et tenant
+sous son bras un paquet envelopp dans un mouchoir rouge, monte sur le
+sige, et se place prs du conducteur aprs avoir respectueusement salu
+la socit. Le cocher se dcide alors se mettre en route, la voiture
+s'branle; mais elle ne va encore qu'au pas, et le cocher continue de
+crier: Encore un lapin pour Saint-Germain!... C'est le dernier, et nous
+filons.
+
+--Comment, drle! vous voulez encore prendre du monde? dit Bellequeue.
+--Pourquoi pas? est-ce qu'il ne faut pas que je gagne ma vie?--Vous
+voulez donc que votre cheval trane neuf personnes?--Tiens!... c'est le
+moins! il en a souvent men douze.--Et nous n'arriverons pas
+Saint-Germain ce matin?--Laissez donc! pus mon cheval est charg, pus il
+va vite!... Un lapin!...
+
+Heureusement une paysanne monte prs du cocher; il fouette alors son
+cheval. Le coucou roule enfin sur la route de Saint-Germain, et madame
+Durand pousse un soupir en disant: C'est bien heureux! Et ses jeunes
+voisins en poussent aussi, mais sans rien dire, et la nourrice dit
+l'Anglais: Voyez-vous, il a trouv ses deux lapins. Et l'Anglais,
+croyant que la nourrice se moque de lui, tourne la tte avec humeur et
+n'ouvre plus la bouche.
+
+La paysanne en lapin faisait la conversation avec le cocher, et la
+nourrice y prenait part quelquefois. Bellequeue jetait des regards en
+coulisse sur la grisette, puis les reportait sur madame Durand. Le petit
+homme, qui faisait le second lapin, avait dnou le mouchoir rouge qu'il
+tenait d'abord sur son bras, et il en avait sorti une mauvaise culotte
+qu'il tait en train de retourner; car le petit homme tait tailleur,
+et, comme il portait la culotte une de ses pratiques Saint-Germain,
+il achevait en route de coudre les boutons. Il avait aussi sorti du
+paquet une tabatire, et il offrait du tabac toutes les personnes qui
+taient dans la voiture; mais en avanant son bras vers le fond pour
+prsenter sa tabatire ouverte madame Durand, un violent cahot la fit
+sauter, et le tabac vola dans les yeux de l'Anglais, qui ne prit pas la
+chose en bonne part, et, aprs s'tre frott les yeux, saisit le petit
+tailleur au collet, voulant absolument boxer avec lui.
+
+Bellequeue s'interposa pour rtablir la paix, tandis que le cocher
+criait aux oreilles de l'Anglais: Voulez-vous ben ne pas battre mon
+lapin!... Est-il mchant le milord!
+
+Enfin on finit par s'entendre; tout le monde ternua, parce que la
+voiture tait comme une carotte de Macoubac, et l'on arriva Nanterre
+en se disant: Dieu vous bnisse!
+
+La voiture s'arrta, le cocher descendit et donna la main la paysanne;
+le petit tailleur se sauva avec sa culotte, et disparut derrire une
+maison, craignant peut-tre qu'il ne prt fantaisie l'Anglais de
+recommencer la partie de coups de poings. Les gteaux, produits
+indignes du pays, arrivaient en abondance par toutes les portires.
+
+Descendons-nous? dit Bellequeue madame Durand. Celle-ci voyait avec
+peine que l'on s'arrtt; mais le cheval avait bien besoin de reprendre
+haleine. Elle descendit en soupirant et en disant: Nous ne serons pas
+Saint-Germain une heure!
+
+Cette fois les jeunes gens du fond quittrent leur place et descendirent
+aussi; mais au lieu d'entrer l'auberge, o les autres voyageurs
+prenaient des gteaux et buvaient du ratafia, ils gravirent lestement
+une colline, et se perdirent dans une espce de carrire qui tait prs
+du chemin.
+
+Madame Durand accepta des gteaux pour faire quelque chose. Bellequeue,
+aprs s'tre assur dans le seul miroir qui ft dans la salle que sa
+coiffure n'tait pas trop froisse, alla tenir compagnie sa commre.
+Une demi-heure se passa qui parut une journe la maman de Jean. Enfin
+le cocher pronona le mot: _En route_, et madame Durand fut une des
+premires monter dans la voiture. La nourrice arriva, puis l'Anglais,
+qui tenait sur ses genoux une douzaine et demie de gteaux de Nanterre.
+Le petit tailleur reparut, cousant encore un bouton la culotte qu'il
+portait en charpe; le malheureux sentait le vin et l'ail de manire
+garantir toute une ville de la peste. La paysanne remonta aussi; il ne
+manquait plus que les jeunes gens du fond, et le cocher se mit les
+siffler comme des barbets en criant de temps autre: Mais o diable
+sont-ils donc fourrs?... ils n'taient pas l'auberge?--Ils ont
+disparu par l-bas! dit Bellequeue d'un air malin. --Certainement ils
+ne reviendront pas, dit madame Durand qui voudrait que l'on partt.
+
+Mais en ce moment le jeune couple accourut gament, et sauta en riant
+dans la voiture. Madame Durand remarqua que la grisette avait sa robe
+chiffonne, et le monsieur les oreilles bien rouges. Bellequeue, tout en
+pinant tendrement le genou de sa commre, lui dit: C'est fort ridicule
+de se faire attendre ainsi... car enfin il faut des moeurs... Je ne
+connais que cela.
+
+Le reste de la route se fit assez agrablement, sauf le got d'ail qui
+avait remplac l'odeur du tabac. Arrivs la monte un peu rude qui est
+avant la ville, beaucoup de voyageurs descendirent, parce que le cheval
+qui menait facilement douze personnes, ne pouvait pas venir bout d'en
+traner neuf.
+
+Le jeune homme et la grisette quittrent la voiture, payrent le cocher,
+et s'loignrent en choisissant les chemins les moins frquents. Pour
+eux tous les endroits taient charmans pourvu qu'ils y fussent seuls.
+Nous avons tous prouv cela. Les dserts furent faits pour les amans;
+cependant les amans ne se font pas aux dserts.
+
+Enfin madame Durand est Saint-Germain; elle respire le mme air que
+son fils. Elle s'empare du bras de Bellequeue, qui voudrait encore
+choisir les pavs; mais Saint-Germain ils ne sont pas aussi beaux qu'
+Paris, et madame Durand ne tient plus terre.
+
+On se dirige vers la demeure de Suzon; on se trompe plusieurs fois; on
+demande tous ceux qu'on rencontre la maison de M. Jomard, loueur
+d'nes, dont la femme est nourrice. Enfin on arrive dans une espce de
+ruelle dserte, du ct de la route de Poissy, et on lit sur une porte
+charretire: _Jomard tient des nes_.
+
+Aussitt madame Durand lche le bras de Bellequeue et se prcipite dans
+la cour de la maison, o elle aperoit quatre enfans se roulant sur du
+fumier avec des poules et des canards, tout en grignotant un morceau de
+pain dont il est difficile de reconnatre la couleur.
+
+Bellequeue arrive marchant sur ses pointes, c'tait bien le cas; il
+regarde son tour les quatre enfans, dont le plus petit, qui a seize
+mois, marche dj avec ses frres.
+
+Est-ce qu'il est l-dedans? dit le coiffeur. --Eh non!... tout cela
+est trop g... Suzon! madame Jomard!... Suzon, apportez-moi donc mon
+fils!... ce cher Stanislas!...--Ce joli petit Jean! dit Bellequeue.
+
+La nourrice sort d'une petite salle basse dans un dsordre qui n'avait
+rien de galant.
+
+Tiens! c'est monsieur et madame! s'crie-t-elle en renouant les
+cordons d'un jupon qui lui descendait peine au mollet. Tiens! c'te
+surprise!... Ah! ben!... vous surprenez joliment vot'monde!
+
+--Et mon fils, Suzon, apportez-moi donc mon fils!...--Oh! attendez, il
+est dans son berceau... Vous allez voir qu'il se porte ben...
+
+Madame Durand suit Suzon dans la salle basse, o le berceau de son fils
+est plac prs d'un grand lit, dans lequel couche toute la famille
+Jomard, les parens la tte, les enfans aux pieds. Le petit Jean
+dormait. Suzon le prend, et le donne sa mre qui le couvre de baisers,
+et convient qu'il est en parfaite sant. Mais son petit bonnet est un
+peu noir, dit la maman. --Ah! madame! il tait tout blanc c'matin;
+mais, dam'! les enfans, a salit si vite... Eh ben! le papa ne vient pas
+l'embrasser!...
+
+--Ce n'est pas mon mari, c'est le parrain qui est venu avec moi...--Ah!
+j'savais ben que je le connaissais tout d'mme.
+
+Bellequeue arrive, madame Durand lui prsente l'enfant en disant: Voyez
+comme il est beau!...
+
+Bellequeue s'avance pour embrasser son filleul, mais celui-ci, qui n'est
+pas content d'avoir t rveill, met ses petites mains dans les
+bouffettes bien poudres de son parrain.
+
+Il est superbe! dit Bellequeue en tchant de sauver sa coiffure
+endommage par son filleul.
+
+Je crois qu'il me ressemblera, dit madame Durand en prenant avec son
+enfant la route du jardin que lui indique Suzon. Pendant que la maman de
+Jean se livre aux douceurs de l'amour maternel, la nourrice conduit
+Bellequeue prs de ses enfans et veut aussi les lui faire admirer; elle
+lui prsente son dernier qui a seize mois et applique sur les joues du
+coiffeur ses deux petites mains pleines de terre, de fumier et d'autre
+chose; pendant ce temps, le second garon arrive par derrire et
+s'attache aux mollets de Bellequeue; le troisime lui emporte son
+chapeau cornes, le met sur sa tte, puis le jette dans un grenier;
+enfin le plus g grimpe sur le dos du beau monsieur et s'amuse battre
+la caisse avec sa queue.
+
+Le pauvre parrain ne sait plus o il en est, il ne peut se dptrer des
+quatre enfans, il crie: Hol!... mon chapeau... ma queue... mon
+habit... Eh bien, petits drles!... vous me dcoiffez!... madame Jomard,
+faites donc finir vos enfans.
+
+Mais Suzon rit aux clats des petites gentillesses que font ses _gas_ et
+madame Durand, qui revient, ne peut s'empcher de rire aussi en
+regardant Bellequeue qui n'est plus reconnaissable, parce que le ruban
+de sa queue s'tant dtach, ses cheveux flottent sur ses paules, et
+reviennent en partie sur son visage noirci par les mains de l'enfant.
+
+Ah, mon Dieu, mon cher Bellequeue, vous avez l'air d'un homme des
+bois! dit madame Durand. Le coiffeur, qui prfre avoir l'air d'un
+homme polic, envoie un des petits gas sur un tas de paille, et Suzon,
+prenant un fouet, qui sert galement aux nes et ses enfans, parvient
+ faire lcher prise ces derniers.
+
+Vous allez dner avec nous, madame, dit la nourrice; dam', j'tions
+pas prvenue, mais je vous ferons toujours de quoi manger.--Volontiers,
+ma chre Suzon, a fait que je ne quitterai pas mon fils.
+
+Bellequeue, qui commence avoir assez de la famille Jomard, prfrerait
+aller dner chez un traiteur de la ville, et il en fait la proposition
+madame Durand; mais celle-ci est dcide rester; du beurre, du lait et
+son fils, voil tout ce qu'il lui faut, et le parrain est forc de se
+conformer ses dsirs.
+
+Pendant que Suzon prpare le dner, en se dsolant de ce que son mari
+est absent, ce qui le prive du plaisir de voir les parens de Jean,
+Bellequeue parvient trouver dans la maison un petit morceau de miroir
+devant lequel, l'aide d'un petit peigne qu'il a toujours sur lui, il
+tche de rparer le dsordre de sa coiffure. Pendant qu'il se
+dbarbouille, madame Durand le force sucer un bton de sucre d'orge
+qui a t dans la bouche de son fil, en lui disant: N'est-ce pas que
+c'est bien bon?... hein, bonbon, nanan!... Il a souri en le suant... ce
+cher amour!...
+
+--Nanan tout--fait! dit Bellequeue en s'loignant du sucre d'orge; et
+ayant cherch en vain de la poudre poudrer, il se dcide se mettre
+un oeil de farine sur sa frisure.
+
+--V'la le dner, dit Suzon; asseyez-vous, madame; excusez si vous
+manquez de queuque chose; mais, dam'! c'est la bonne franquette.
+
+On se place. Bellequeue ne trouve qu'un tabouret dont les quatre pieds
+tiennent encore; ses cts se mettent les quatre marmots qui ont si
+bien jou avec lui dans la cour; Suzon est en face; madame Durand veut,
+en dnant, tenir son fils sur ses bras.
+
+On sert une soupe qui pourrait passer pour un flanc aux lgumes; les
+enfans s'en bourrent, et prsentent de nouveau leurs assiettes en
+disant: J'en veux core!...
+
+--Vous allez les touffer, dit Bellequeue.--Oh! que non, monsieur; a
+les rend forts au contraire: voyez comme ils se portent!...
+
+L'an, pour montrer sa force, va tirer le tabouret de son frre;
+celui-ci tombe sur Bellequeue, en lui envoyant une cuillere de soupe
+dans son gilet. Le parrain se lve avec humeur, en disant: Madame
+Jomard, faites donc finir vos polisson!...
+
+Mais Suzon est alle chercher un plat de pigeons, dans lequel elle a mis
+toute sa science; et Bellequeue, aprs avoir essuy son gilet, se remet
+ table et sert madame Durand qui veut absolument que son fils suce de
+petits oignons, et les prsente ensuite Bellequeue, en lui disant:
+Allons, mangez... votre filleul y a got!... C'est bien meilleur.
+
+Le parrain n'a pas l'air de trouver cela meilleur; mais il avale les
+oignons, en faisant une lgre grimace et en faisant tout son possible
+pour se garer de ses petits voisins, qui font souvent jouer leurs
+fourchettes sur son assiette.
+
+Madame Jomard, dit Bellequeue, il me semble que vous devriez
+apprendre vos enfans ne point ainsi drober dans une assiette qui
+n'est point devant eux.--Bah! vous voyez ben que c'est pour jouer, pour
+vous faire des niches!--Certainement, dit madame Durand. --Des niches
+tant que vous voudrez; mais voil la seconde aile que ce petit drle me
+mange.
+
+Suzon sert une omelette au lard; c'est le plat de dessert. La vue de ce
+mets met tellement les marmots en gat, qu'ils font un concert de cris
+en avanant tous leur assiette.
+
+Sont-ils contens! dit Suzon, pendant que les enfans se battent qui
+sera servi le premier; et une des assiettes vole sur les genoux de
+Bellequeue, repousse par un des petits gas, tandis que les autres
+continuent de lui faire des niches.
+
+Mais le repas finit enfin, et Bellequeue s'empresse de tirer sa montre,
+en disant: N'oublions pas que nous sommes loin de Paris, que c'est
+votre premire sortie le soir, et qu'il serait imprudent de revenir
+tard. Dj cinq heures... Il faut partir, ma chre commre; avant d'tre
+aux voitures et d'arriver Paris, il sera au moins huit heures.
+
+--Dj partir! dit madame Durand, dj quitter ce cher bijou!...
+C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice,
+je viendrai souvent le voir.--Oui, madame, et vous le trouverez toujours
+en bon tat. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donn de quoi
+vous acheter des joujous.
+
+Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa
+bourse et donne aussi pour les petits espigles qui l'ont tant amus.
+Les marmots sautent aprs lui pour l'embrasser, et il voit le moment o
+son ruban de queue va encore tre dnou; mais aprs avoir embrass son
+filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la
+cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la
+rue, d'o il appelle madame Durand. Celle-ci se dcide enfin
+s'loigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de
+tendres regards.
+
+C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente
+famille que ces Jomard! dit madame Durand son compagnon. Oui,
+excellente, rpond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne
+prenne fantaisie la maman de retourner embrasser son fils. On arrive
+aux voitures. Madame Durand dclare qu'elle ne montera que dans celle
+qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme Paris. On
+trouve bientt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans
+l'intrieur.
+
+Montez, dit Bellequeue, moi je me mettrai prs du cocher, au moins
+nous partirons sur-le-champ.
+
+Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route
+pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident;
+mais arrivs prs de la barrire, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui
+n'tait pas prpar cette chute, tombe sur la route et roule dans la
+poussire.
+
+Heureusement il en est quitte pour quelques bosses la tte; ce qui ne
+lui serait pas arriv, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau
+dessus. On parvient, non sans peine, relever le cheval qui enfin
+atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui
+boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: Convenez, mon cher
+Bellequeue, que nous avons pass une journe bien agrable?--Oui,
+excessivement agrable!... rpond celui-ci en s'appuyant sur sa canne.
+--Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne
+Suzon.
+
+A cela, Bellequeue ne rpondit rien; il se contenta de souhaiter le
+bonsoir madame Durand qui venait d'arriver sa porte.
+
+
+
+
+CHAPITRE IV.
+
+L'ENFANCE DE JEAN.
+
+
+Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses dveloppemens, et ne
+rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons
+pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme
+nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journe avec la
+famille Jomard.
+
+A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait dj
+prononcer quelques gros jurons que le pre Jomard lui avait appris; il
+se battait fort bien avec ses frres de lait; il lanait son croton ou
+sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop prs, et il
+annonait de la force et de la sant. On jugea qu'il n'avait plus rien
+apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.
+
+M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis le jour de sa
+naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et
+l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un
+petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez;
+l'herboriste posa alors son fils terre, en dclarant qu'il tait fort
+comme un Turc, mais qu'il faudrait tcher de lui assouplir le caractre.
+
+Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y
+avait pas de mal ce qu'un homme et du caractre, mais que son fils
+annonait dj les plus heureuses qualits, quoiqu'il ne st dire encore
+que: _Bigre et mtin_.
+
+Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui
+en effet n'tait point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire
+la grimace ou tirer la langue ceux qui le regardaient. Madame Ledoux
+prtendit qu'il avait quelque chose de son cinquime qu'elle avait eu de
+l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa
+en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Agla, en riant;
+M. Mistigris lui tta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et
+qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui
+tait aussi accourue pour l'admirer, resta merveille et s'cria: Je
+ne _crume_ pas qu'il _s'eusse_ form si vite.
+
+--Pardi! disait Catherine, un enfant qui est venu devant un peloton
+de grenadiers, et qui ont tous bu sa sant, est-ce qu'il ne devait pas
+ben venir!
+
+Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul depuis qu'il n'tait
+plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui:
+Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!
+
+Les premiers temps se passrent assez bien; on excusait les cris, les
+trpignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il tait
+encore trop petit pour qu'on s'en fcht. On riait quand il jurait;
+Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelt vilain mtin, et
+madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des
+croquignoles monsieur son pre. On montrait l'aimable enfant comme une
+merveille toutes les personnes qui venaient la boutique, et M. Jean
+mettait ses doigts dans l'oeil de celui qui voulait l'embrasser, ou
+crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait
+en se disant: Il est bien gentil en effet!
+
+Jean atteignit ainsi sa sixime anne, ne sachant que jouer, jurer,
+manger et dormir. A la vrit il n'y avait pas encore de temps de perdu,
+et au milieu de ses espigleries, il tait facile de voir que le petit
+Jean n'avait pas un mauvais coeur. Il avait une fois donn tout son
+djeuner un pauvre, et une autre fois il avait pleur toute la
+journe, parce qu'en jouant avec un canif, il avait bless au doigt un
+de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds mchant; par ses reparties
+et les tours qu'il jouait, il annonait aussi de l'esprit; on pouvait
+donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter
+son caractre, et ne pas riger en qualits et en gentillesses ce qui ne
+mritait que des rprimandes ou des corrections.
+
+Quand son fils eut six ans, M. Durand dclara qu'il voulait commencer
+s'occuper de son ducation; c'est--dire lui apprendre connatre les
+simples, herboriser et distinguer toutes les graines qui taient
+dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre se
+battre avec son parrain Bellequeue, que d'tudier la botanique, et
+madame Durand trouvait qu'avant de connatre les simples, il fallait au
+moins que son fils connt ses lettres; mais M. Durand tait inflexible
+sur cet article: il fit asseoir son fils prs de lui dans son comptoir,
+et commena lui donner des leons. Le petit Jean pleurait ou
+trpignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui
+donna quelques lgres corrections, et, lui montrant de la racine de
+patience, voulut plusieurs reprises qu'il rptt avec lui le nom de
+cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son pre, qui voulut
+alors administrer son rejeton la flagellation scolastique, et dit
+gravement son fils: Monsieur, tez votre culotte.
+
+L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre
+toilette, ta sa petite culotte et revint gament, la voile au vent,
+danser devant son pre, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui
+donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: Celle-ci
+est pour vous apprendre connatre la patience, _Lapathum_; celle-ci
+pour que vous nommiez avec moi la camomille, _Anthemis_; celle-ci pour
+le pourpier, _Portulaca_; vous aurez une claque pour chacune; de cette
+manire, mon cher ami, vous apprendrez la botanique _per fas et
+nefas_.
+
+Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique _nefas_, jeta
+les hauts cris, sa mre accourut et faillit se trouver mal, en voyant
+comment M. Durand faisait tudier son fils; elle lui arracha l'enfant en
+l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il
+s'efforait toujours de rtablir la paix que son filleul troublait
+souvent: il entendit les deux parties, il donna raison chacune, ce qui
+est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait
+pas encore mordre la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le
+matin l'cole, afin qu'il apprt d'abord autre chose.
+
+On se rendit l'avis de M. Bellequeue. Il fut dcid que Jean irait
+l'cole depuis le matin jusqu' cinq heures du soir. Madame Durand
+choisit celle qui tait le plus prs de sa demeure; et, aprs avoir
+recommand son fils au matre, comme jadis elle l'avait recommand
+Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin l'cole le petit Jean,
+qui avait le panier de provision la main, et le grand carton pendu
+son ct.
+
+Jean se plt d'abord l'cole; il tait charm de se trouver avec une
+foule de petits garons de son ge, et de pouvoir s'y livrer de
+nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il
+apprenait avec une extrme facilit et pouvait savoir en un quart
+d'heure ce que d'autres passaient une demi-journe tudier. Mais
+bientt sa vivacit, son tourderie, l'habitude de ne faire que ses
+volonts, lui firent ngliger la grammaire pour s'occuper d'espigleries
+qu'il jouait ses camarades. Chaque jour, Jean inventait quelque tour
+nouveau qui mettait le dsordre dans la classe. Il cachait le rudiment
+de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers,
+dchirait les cahiers, cassait les rgles, et allait enfin jusqu'
+arracher le battant de la sonnette du matre.
+
+Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au matre d'cole,
+celui-ci tait indulgent pour Jean, et se contentait de dire sa mre:
+C'est une mauvaise tte!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup
+de moyens!... A la vrit, il ne veut pas en faire usage, mais c'est
+gal; il a infiniment de moyens.
+
+Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou
+une brioche, et rentrait chez elle en disant: Le matre a dit que notre
+fils tait plein de moyens.--Mais il crit comme un chat et ne peut pas
+lire couramment, rpondait M. Durand. --C'est gal, monsieur, du
+moment qu'il a des moyens, cela suffit.
+
+Le soir, Jean revenait souvent la culotte dchire, n'ayant plus de
+casquette, et avec deux ou trois gratignures au visage. Alors M. Durand
+lui disait: Qui vous a mis la figure dans cet tat, monsieur?--Papa,
+c'est en jouant.--Et votre pantalon, qui l'a dchir?--C'est en
+jouant.--Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?--C'est en jouant.
+
+--Mon ami, puisque c'est en jouant, disait madame Durand, il ne faut
+pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jout pas et se tut sur
+ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils, profite de cet ge
+heureux! il passera assez vite.
+
+Jean embrassait sa mre et courait chez son parrain qui lui apprenait
+faire _une_, _deux_, parer quarte, parer tierce, et bien
+s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec
+son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand
+il fait bien des armes, et qu'il peut se prsenter partout, ds qu'il
+est bien coiff et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et
+prfrait la socit de Bellequeue celle de son pre, qui en revenait
+toujours ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de
+racines la main.
+
+Jean n'tait point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait son
+cole un nomm Dmar, qui tait effront, menteur et voleur, et un
+certain Gervais, qui tait extrmement paresseux, gourmand et poltron.
+
+Ces messieurs s'taient bientt lis avec Jean, qui, du moins dans ses
+tourderies, tait toujours franc et loyal; prfrant tre battu
+mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois
+l'auteur, Jean n'hsitait pas dire: C'est moi qui ai fait cela, de
+crainte que l'on n'accust un de ses camarades.
+
+Il n'en tait pas ainsi de Dmar, qui avait un an de plus que Jean.
+lev trs-svrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude
+du mensonge, et tchait de faire subir ses camarades la correction
+qu'il avait mrite. Lorsque Jean lui reprochait sa fausset, Dmar, qui
+avait de l'esprit, lui rpondait par quelque plaisanterie ou lui
+apprenait un jeu nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se
+raccommodait avec son ami.
+
+Gervais, qui tait trs-gourmand, allait visiter le panier de Jean et
+lui prendre une partie de son djeuner; Jean se fchait d'abord, mais
+Gervais se serait laiss battre sans le rendre; il fallait bien lui
+pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait
+toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.
+
+Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'tait de ne pas
+aimer le travail et de ne faire que leur volont. Ils quittaient
+ensemble l'cole, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs
+parens, ils allaient jouer la fossette ou au bouchon. Jean inventait
+des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans
+l'ventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et
+allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une
+ficelle au marteau d'une porte cochre, et, cach dans une alle en
+face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux
+dpens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous cts et ne
+voyait personne.
+
+Dmar se permettait des espigleries d'un autre genre: il volait
+quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les piciers, puis les
+mangeait en cachette. Quant Gervais, il se contentait d'emprunter des
+sous Jean et ne les lui rendait jamais.
+
+Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et
+crire passablement; mais c'tait tout. Il ne voulait se mettre dans la
+tte ni latin, ni histoire, ni gographie. Son parrain allait souvent
+le chercher sur la Place-Royale, o il s'amusait jouer aux noyaux, au
+lieu de rentrer.
+
+Bellequeue commenait prendre des annes, et poser quelquefois le
+talon terre; mais il n'en tait pas moins coquet et moins soign dans
+sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment son aise, il avait
+quitt sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et
+par amiti. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage son
+filleul. Jean annonait devoir tre grand, il avait des yeux spirituels,
+de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche,
+quoiqu'il ne chercht jamais faire l'aimable, et Bellequeue, tout en
+passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait Oui, oui,
+tu seras un gaillard... un beau garon... Ah! si ta mre avait voulu, on
+t'aurait laiss pousser tes cheveux par derrire, et tu aurait en une
+queue comme moi!... mais elle prtend que ce n'est plus l mode!... Je
+ne pardonnerai jamais la rvolution d'avoir dtruit les queues, les
+marteaux, les belles boucles la chancelire, et les ninons pour les
+femmes.
+
+Jean rpondait cela: N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un
+homme comme vous, je n'ai pas besoin de connatre les Romains et les
+Grecs, de dire _musa_, la muse, _rosa_, la rose, et de savoir s'il y a
+des volcans en Italie et en Irlande.
+
+--Il est certain, rpondait Bellequeue, que je ne me suis jamais
+occup positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien
+fait mon tat. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras
+de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi
+droit, mon garon. Il est certain encore que si tu te fais mdecin ou
+avocat, un peu de gographie te serait, je crois, ncessaire.--Moi, mon
+parrain, je ne veux rien tre du tout...--Alors, mon garon, je crois
+que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde,
+que tu connaisses deux ou trois bottes secrtes, afin de dfendre le
+beau sexe quand l'occasion s'en prsentera: voil tout ce qu'il faut. Et
+des moeurs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les
+dames... Au reste cela viendrai en son temps.
+
+Madame Durand pensait peu prs comme Bellequeue. Son fils promettait
+d'tre joli garon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne
+pensait pas de mme; il voyait Jean tel qu'il tait, ne voulant rien
+apprendre, n'obissant point, et prenant avec ses amis de trs-mauvaises
+manires.
+
+M. Durand voulut encore essayer de faire connatre les simples son
+fils; mais lorsque Jean avait pass une demi-heure dans le magasin, il
+tait impossible de s'y reconnatre; les herbes taient mles; les
+fleurs mises la place des racines, les tiquettes arraches; il
+fallait huit jours pour rparer le dsordre que l'lve avait commis. Le
+papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne
+pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M.
+Jean grimpait aux arbres ou courait aprs les papillons; et M. Durand,
+ayant un jour voulu recommencer la leon, _per nefas_, son fils, qui
+avait alors douze ans, se sauva travers les champs, et revint tout
+seul la maison.
+
+Dcidment, dit M. Durand, ce garon-l ne fera jamais rien... ou il
+faudra employer les mesures svres... Il ne peut pas se mettre dans la
+tte une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du
+serpolet!... il n'y a rien en esprer.
+
+--Vous n'aimez pas votre fils, monsieur, rpondait madame Durand,
+vous ne lui trouvez que des dfauts!... Un garon charmant!... qui a
+des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera trs-grand. Je
+gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez tre fier
+d'avoir un fils comme celui-l.
+
+Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle
+de ses cheveux: Moi, je crois que le garon ira... Je sais bien qu'il
+n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait trs-bien des
+armes... Il a le coup d'oeil juste... Il se tient comme un ange... Vous
+verrez que ce sera un gaillard.
+
+
+
+
+CHAPITRE V.
+
+BAL CHEZ UN MATRE DE DANSE.--ADOLESCENCE DE JEAN.
+
+
+Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter
+l'cole primaire, o depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en
+retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son criture tait
+presque dchiffrable; madame Durand dclara que son fils avait termin
+ses tudes, qu'il en savait suffisamment du ct de l'utile, et qu'il ne
+s'agissait plus que de lui donner des talens agrables pour complter
+son ducation.
+
+M. Durand ne voyait rien de plus agrable pour un homme que de savoir ce
+qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remde; mais
+Jean avait dclar trs-positivement qu'il ne voulait pas tre
+herboriste: il fallut donc que le papa renont l'espoir de voir son
+fils hriter de ses connaissances.
+
+Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitime anne, mais elle
+se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mre, en
+renonant elle-mme l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans
+ses enfans; elle est fire de leur beaut, et elle se fait souvent
+illusion sur leurs talens.
+
+On ne pouvait gure se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'tait fort
+qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean
+chantait souvent, et l'on s'tait aperu qu'il avait la voix tendue et
+agrable. Madame Durand n'avait pas t la dernire remarquer cela, et
+elle disait tout le monde: Mon fils pourrait briller l'Opra, si je
+voulais le mettre au thtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel
+beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: _Le bon roi Dagobert a
+mis sa culotte l'envers_; je me suis crue aux Bouffies.
+
+Il fut dcid que Jean apprendrait la musique; et comme il tait temps
+aussi qu'il st tenir sa place dans un bal et faire avec grce _la poule
+et la chane anglaise_, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voult
+bien faire un zphyre de Jean.
+
+M. Mistigris commenait grisonner, ayant alors cinquante-trois ans
+bien sonns; mais il prtendait que l'ge le rendait plus lger, et que,
+chaque anne, il faisait les entrechats plus hauts que l'anne
+d'auparavant. D'aprs cela, pour peu que M. Mistigris ft devenu
+octognaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.
+
+Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demand entreprendre
+l'ducation du petit cousin. Il accourut donc avec sa pochette, admira
+les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui
+envoya dans le nez; le pria de faire un pli, et Jean se laissa tomber
+terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes
+dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que
+lui.
+
+Le matre de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses
+cachets, et l'on donna une pice de cent sous au petit Jean pour les
+belles dispositions qu'il n'avait pas montres.
+
+Jean courut dpenser ses cent sous avec ses amis Dmar et Gervais. En
+quittant l'cole, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui
+demeuraient dans son quartier. Ds qu'il pouvait s'chapper de chez ses
+parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu
+ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur ge.
+
+Jean tait toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de
+l'argent dans son gousset, sa mre et son parrain voulant qu'il et de
+quoi s'acheter ce qui lui tait agrable; mais Jean n'tait pas
+gourmand, et son argent passait bientt entre les mains de ses amis, qui
+lui juraient une amiti l'preuve, et quatorze ans on croit de
+tels sermens. Il y a mme des gens qui y croient encore en devenant
+hommes; cela fait leur loge: les personnes qui sont de bonne foi ne
+suspectent point celle des autres.
+
+Dmar n'avait jamais d'argent, parce que ses parens, tant fort
+mcontens de lui, le traitaient avec svrit, et voulaient lui ter
+les moyens de faire des sottises. Gervais, n de gens peu fortuns, ne
+pouvait que bien rarement en obtenir quelque gnrosit. On juge avec
+quelle joie ces messieurs voyaient arriver Jean, qui tait le richard de
+la socit.
+
+Dmar dit son ami: Tu es bien heureux, tu peux avoir tout ce que tu
+veux... Avec de l'argent, on s'amuse, on dne bien, on va en voiture...
+Si nous tions riches tous les trois, il faudrait voyager ensemble.
+Comme nous nous amuserions!
+
+--Il est certain, dit Gervais, que nous pourrions faire toutes nos
+volonts depuis le matin jusqu'au soir... Nous ne travaillerions
+jamais!... Nous irions courir, n'importe o! et le soir on ne nous
+mettrait pas en pnitence au pain et l'eau.
+
+--Et moi, rpondit Jean, ne veut-on pas maintenant me faire apprendre
+la musique et la danse!... C'est des btises que tout a! Est-ce que
+j'ai besoin d'avoir encore des matres qui vont m'ennuyer?... Ah! je
+vais joliment me moquer d'eux pour les dgoter de revenir...
+D'ailleurs, mon parrain dit que je fais bien des armes et que je me
+tiens bien droit... Est-ce que ce n'est pas assez?
+
+--Tiens, Jean, reprit Dmar qui paraissait rflchir et mditer
+quelque projet, si j'tais ta place... je demanderais une petite
+somme mon parrain... Il t'aime, il ne te refuserait pas. Avec cela
+nous irions tous les trois nous amuser dans les environs de Paris...
+Nous trouverions de plus belles places qu'ici pour jouer au bouchon et
+la balle.
+
+--Nous pourrions enlever un cerf-volant; et, pendant ce temps-l, tes
+matres de musique et de danse ne t'ennuieraient pas.
+
+Jean n rpondait rien; il voulait bien s'amuser et aller polissonner
+avec ses amis, mais il ne lui tait pas encore venu dans l'ide de
+s'absenter pour quelque temps de la maison paternelle. Au milieu de ses
+tourderies, Jean aimait ses parens, et surtout sa mre qui lui donnait
+chaque jour tant de preuves de tendresse. Il oublia donc bien vite la
+proposition de Dmar.
+
+Mais le matre de musique, qui tenait recevoir son cachet, tait exact
+ venir donner sa leon. Son lve se montrait cependant trs-indocile;
+il ne voulait point solfier; il sifflait quand son matre lui donnait le
+_la_; il battait la retraite sur ses cuisses pendant qu'on lui chantait
+la gamme, et quand on lui plaait le violon dans les mains, il le
+laissait tomber terre.
+
+De telles gentillesses lassrent enfin la patience du matre. Aprs
+quatre mois de leons, pendant lesquelles Jean ne voulut pas mme
+apprendre jouer l'air des _bossus_, le professeur dclara monsieur
+et madame Durand que leur fils ne voulait rien faire, et qu'il ne
+saurait jamais la musique.
+
+--J'en tais sr, dit l'herboriste. Quand on n'a pas su se connatre
+ faire un bain d'herbes mollientes, on ne doit pas pouvoir apprendre
+la musique: _emollit mores_.
+
+--Ce matre-l ne sait ce qu'il dit! s'crie madame Durand; il n'a
+pas su s'y prendre!... C'est un mauvais professeur; nous en donnerons
+un autre mon fils. Au reste, vous voyez bien qu'il n'a pas besoin de
+connatre la musique pour chanter.
+
+M. Mistigris n'tait gure plus heureux avec Jean, qui cependant
+s'amusait aux dpens de son cousin le danseur. Quand il s'agissait de
+faire un pas, il priait M. Mistigris de l'excuter plusieurs fois devant
+lui, assurant que cela le lui apprendrait mieux. Le vieux matre
+danser ne se faisait pas prier; il sautait, tournait, faisait des ronds
+de jambe et des entrechats devant son lve, qui, assis tranquillement
+dans un fauteuil, s'amusait de voir M. Mistigris se mettre en nage. Jean
+applaudissait lorsqu'il tait content; il criait bravo quand son
+professeur sautait bien haut. La leon se passait presque toujours
+ainsi. Jean regardait et Mistigris dansait, de sorte qu'on aurait pu
+croire que c'tait ce dernier qui recevait des leons de Jean.
+
+Mais cette manire d'enseigner ne drouillait nullement les jambes de
+l'lve; et M. Mistigris dansait depuis plusieurs mois devant Jean, sans
+que celui-ci tnt ses pieds plus en dehors. Le professeur imagina un
+autre moyen pour donner son lve le dsir de bien danser.
+
+M. Mistigris, suivant l'usage de quelques-uns de ses collgues,
+rassemblait ses lves chez lui une fois par semaine; et, quoiqu'il
+loget au troisime tage d'une maison de la rue des Gravilliers, il se
+figurait donner des bals champtres l'instar de ceux de la Chaumire
+et du Wauxhall.
+
+M. Mistigris dit donc un jour madame Durand:
+
+Ma chre cousine, comme mon lve, votre fils, n'a pas encore une
+connaissance parfaite des figures, je crois qu'il serait ncessaire
+qu'il vnt quelquefois mes petits bals; il y verra de mes lves des
+deux sexes qui vont fort bien. Cela ne peut que lui donner le got des
+jolies poses et l'amour des battemens, sans lequel un jeune homme ne
+sait sur quel pied danser dans le monde.
+
+--Vous avez parfaitement raison, dit madame Durand; mon fils ira
+vos bals.--C'est aprs-demain le jour; faites-moi l'amiti de l'y
+conduire... Vous verrez une charmante runion, des gaillards qui sautent
+jusqu'au plafond, et des demoiselles qui lvent la jambe la hauteur de
+mon paule.--a me fera grand plaisir.--Vous savez le numro?...
+D'ailleurs vous entendrez la musique d'en bas.--A quelle heure cela
+commence-t-il?--Oh! de bonne heure... ds qu'on est deux je forme un
+quadrille. Je compte sur vous; avec des amis, si cela vous fait
+plaisir.
+
+Madame Durand prvient son fils qu'elle va le mener au bal. Comme Jean
+n'avait jamais t au bal, il ignorait si cela l'amuserait. M. Durand ne
+voulant point quitter sa boutique pour aller voir danser, on propose
+Bellequeue d'tre de la partie, et il accepte avec plaisir, parce qu'il
+a t grand amateur de danse.
+
+Le jour de la runion tant arriv, madame Durand fait faire une belle
+toilette son fils, qui prfrerait son habit la mode et son joli
+chapeau, la veste du matin avec laquelle il va faire le diable avec ses
+intimes amis; mais il n'y a pas cette fois moyen de s'esquiver. Madame
+Durand ne quitte pas son fils; elle ne le perd point des yeux, et lui
+donne de petites tapes sur les joues en l'appelant _mauvais sujet_, mais
+d'un air qui veut dire: Tu es bien aimable.
+
+Bellequeue ne se fait pas attendre. Sa toilette est soigne, sa coiffure
+exhale de loin la vanille et le jasmin; il a mis plus de poudre qu'
+l'ordinaire, afin de mieux dissimuler les cheveux blancs qui commencent
+ arriver. Il tient d'une main son chapeau trois cornes, de l'autre
+des gants serin tout neufs; il semble avoir encore toute la vigueur de
+sa jeunesse en prsentant son bras madame Durand.
+
+On part, et l'on arrive rue des Gravilliers. Il est sept heures du soir
+et il fait encore jour; mais madame Durand a oubli le numro de la
+maison; heureusement on entend le son d'un instrument, et, en levant la
+tte, on aperoit, la croise d'un troisime M. Mistigris qui joue,
+non pas de la pochette, mais du violon, en se tenant presqu'en dehors de
+la fentre et criant les figures dans la rue, comme s'il voulait faire
+danser les passans.
+
+C'est l, dit madame Durand, le voil, je le reconnais,--Diable! dit
+Bellequeue, il parat que le bal est dj en train, car il dit les
+figures... Mais o est donc la porte? Ce doit tre cette alle...
+Entrons.
+
+On entre dans une alle troite, noire et trs-profonde au bout de
+laquelle on cherche, en ttonnant, trouver l'escalier.
+
+O allons-nous donc par ce cassecou? dit Jean. --Au bal, mon
+fils.--Il est certain, dit Bellequeue, qu'il aurait d mettre ici un
+lampion ou une lanterne pour les jours de danse... Mais il y a peut-tre
+un portier... Appelons: hol!... portier!... portire!... O est
+l'escalier qui mne au bal?
+
+On ne reoit pas de rponse. Bellequeue appelle encore, enfin une voix
+casse, qui semble partir du premier, dit: Qu'est-ce que vous
+demandez?--Nous demandons le bal de M. Mistigris.--Montez au
+troisime.--Mais nous ne trouvons pas l'escalier.--Allez droite, dans
+l'enfoncement.--Infiniment oblig.
+
+Et Bellequeue, qui marche en claireur, pousse bientt un cri de joie en
+disant: Victoire! je tiens la rampe! Venez me prendre la main, je vous
+guiderai.
+
+On suit Bellequeue. Arriv au premier tage, on commence distinguer un
+peu devant soi; au second on voit presque les marches; au troisime il
+fait jour, et on lit sur une porte: _Mistigris donne des leons de
+danses franaises et trangres; on trouve chez lui des chaussons.
+Sonnez fort, s'il vous plat_.
+
+Bellequeue met ses gants, rajuste sa cravate et sonne, tandis que madame
+Durand arrange sa collerette et frotte le bras de son fils qui a blanchi
+son habit dans l'escalier. Une bonne d'une cinquantaine d'annes ouvre
+la porte, et introduit la socit dans une antichambre d'o on entend
+dans le lointain le violon de Mistigris.
+
+La bonne prend les chapeaux de ces messieurs et leur donne en change
+des cartes sur lesquelles sont des numros. Pourquoi faire a? dit
+Jean. --C'est pour qu'on retrouve plus facilement son chapeau, dit
+Bellequeue. --Oh! il parat que c'est tout--fait dans le grand genre.
+
+--Dsirez-vous des chaussons, messieurs? dit la bonne. --Je n'ai pas
+encore faim, dit Jean. --Ce n'est pas cela, mon fils, ce sont des
+chaussures commodes pour ceux qui dansent ou qui viendraient en bottes;
+mais vous tes trs-bien, messieurs; d'ailleurs pour la premire fois la
+socit aura de l'indulgence.
+
+Bellequeue prsente sa main madame Durand, en disant la bonne: De
+quel ct le bal?
+
+La bonne marche devant eux dans un long couloir, au bout duquel on se
+trouve dans une vaste pice qui n'est meuble que de banquettes, et dans
+laquelle on n'aperoit que M. Mistigris qui continue de jouer du violon
+et de crier les figures en se tenant bien en dehors de sa croise.
+
+Bellequeue et madame Durand regardent dans tous les coins et cherchent
+une autre porte, esprant dcouvrir les danseurs. M. Mistigris, les
+apercevant, quitte cependant sa croise et vient les recevoir en
+continuant de jouer du violon. Ah! vous voil!... C'est bien aimable de
+vous tre rappel que c'est ce soir mon jour de bal... monsieur
+Bellequeue, je suis charm de vous voir... Ah! voil mon lve!
+Voyez-vous le gaillard il s'tend dj sur les banquettes... Il va
+joliment s'en donner!... _La poule_!
+
+Et, aprs avoir dit cela, M. Mistigris va se remettre contre sa croise
+en raclant plus fort que jamais.
+
+Ha a, mais o sont donc les danseurs, mon cousin?--Ah! ils ne sont pas
+encore arrivs... mais on va venir... Oh! on viendra; il n'est pas
+tard.--Et pourquoi donc criez-vous les figures en jouant du violon,
+quand vous tes tout seul?--Ah!... l'habitude, et puis a fait bien,
+c'est pour les passans... a donne envie de monter et d'apprendre
+danser... Vous ne jouez pas de quelque instrument, monsieur
+Bellequeue?... J'ai un cor de chasse l.--Non, je n'en sais pas
+jouer.--C'est dommage, vous vous seriez mis la fentre ct de
+moi... Mais nous pouvons commencer... Rien n'empche de former un
+quadrille; madame Durand avec son fils, monsieur Bellequeue et ma
+bonne... Oh! elle danse trs-bien; elle fait mieux les figures que les
+ragots, elle est si habitue faire les utilits... Hol! Nanette,
+ici... Il nous manque un quatrime... Vous allez voir comme elle s'en
+tire.
+
+Mais madame Durand ne veut pas absolument danser, et Bellequeue ne se
+soucie pas d'trenner ses gants serin avec la bonne. Dans ce moment on
+entend sonner: la figure de Mistigris s'panouit, il crie Nanette:
+Voil du monde, allez donc ouvrir!--Je croyais qu'il fallait danser,
+monsieur, dit la bonne, qui a dj retourn le coin de son tablier
+pour faire la quatrime. Allez ouvrir, Nanette, vous danserez si on a
+besoin de vous.
+
+Nanette parat beaucoup aimer danser, cependant elle va ouvrir, et
+bientt on voit arriver un grand jeune homme en pantalon de nankin et en
+bas bleus, qui met d'abord ses pieds en dehors avant de saluer, et fait
+ensuite une profonde rvrence chaque personne de la socit.
+
+C'est bien, c'est trs-bien, Charlot, dit Mistigris qui n'a pas quitt
+sa fentre; un peu plus bas encore... C'est a... Reposez bien votre
+tte sur vos paules... Maintenant une petite scne d'Annette et Lubin
+avant le bal.
+
+Le grand Charlot te son habit, et met son mouchoir rouge en ceinture,
+paraissant se prparer entrer en scne, tandis que Mistigris dit
+madame Durand: C'est un jeune homme qui se destine la pantomime, et
+je lui donne des leons, parce que la pantomime est naturellement fille
+de la danse... La bonne, asseyez-vous l, vous reprsenterez la
+bergre.
+
+La bonne, qui sert tout, va se placer sur une banquette; le jeune
+homme court dans la salle en faisant des glissades; il va ensuite se
+mettre genoux quelques pas de sa bergre et commence, en pantomime,
+une dclaration, lorsque Jean, qui croit que Charlot a t son habit
+pour jouer au cheval fondu, te aussi le sien, et s'lance lestement
+par-dessus la tte de M. Charlot, de manire tomber entre lui et
+Nanette.
+
+Bravo! dit Bellequeue, je n'aurais pas mieux saut quinze ans.
+
+Dans ce moment on entend sonner. La bergre est oblige d'aller ouvrir
+la porte, et M. Mistigris dit au jeune homme qui est rest genoux:
+Mon ami, j'ai trop de monde aujourd'hui, le bal va s'ouvrir, la
+pantomime sera pour une autre fois.
+
+Madame Durand remet son fils son habit, et le supplie d'avoir une
+tenue dcente. Dans ce moment quatre personnes entrent dans le salon.
+C'est une maman qui amne ses trois filles. M. Mistigris quitte sa
+croise en s'criant: Toute la famille Mouton!... Ah! c'est charmant!
+nous serons au grand complet.
+
+Madame Mouton est une grande et grosse femme de cinquante ans,
+bourgeonne comme un vigneron, et ayant la lvre suprieure surmonte de
+petites moustaches brunes qui feraient honneur un conscrit. Elle est
+coiffe d'un bonnet de gaze orn de roses, tandis que ses trois filles
+ont de simples capotes qui leur cachent presque toute la figure. Madame
+Mouton ne manque jamais d'assister aux leons de danse de ses
+demoiselles dont elle prend aussi sa part; c'est une des plus
+infatigables danseuses des bals de M. Mistigris.
+
+Pendant que la famille Mouton fait des rvrences, que le grand Charlot
+y rpond en saluant jusqu' terre, que Bellequeue remet ses gants en
+disant: a commence devenir anim; et que la bonne murmure avec
+humeur: Allons, v'l toute la famille Mouton! on n'aura pas besoin
+d'une quatrime! Mistigris est all chercher un tambourin qu'il place
+sur la croise, auprs de lui, et il fait signe Jean, qui va battre la
+caisse pour accompagner le violon. Jean ne s'amuse pas battre en
+mesure, il ne cherche qu' faire du bruit; mais c'est tout ce que veut
+Mistigris, qui s'crie en regardant par la fentre: On nous coute dans
+la rue... Il y a deux personnes arrtes... Ferme, Jean... _La chane
+des dames_.
+
+On sonne de nouveau: ce sont trois jeunes clercs d'avous qui viennent
+rire au bal de M. Mistigris, et tcher d'y faire une connaissance
+honnte; puis arrive une petite fille de sept ans, avec son papa; puis
+deux demoiselles ou dames qui paraissent avoir l'habitude d'aller
+partout, et vont s'asseoir dans le salon, comme si elles se plaaient au
+parterre de chez madame Saqui.
+
+a sera trs-nombreux, dit madame Durand Bellequeue. Je savais bien
+que mon cousin avait la vogue.
+
+Bellequeue ne fait semblant de rien; mais il va regarder dans une glace
+si sa coiffure n'est point abattue. Mistigris est dans le ravissement
+d'avoir tant de monde, et sa bonne vient lui dire l'oreille:
+Monsieur, il y a de quoi former deux quadrilles en me faisant faire la
+quatrime.
+
+--Allons, en place, en place, crie le matre de danse, de sa croise
+o il a tabli son orchestre. Messieurs, invitez vos dames.
+
+Deux des clercs invitent les jeunes filles qui sont venues sans papa et
+sans maman; un troisime prend une des demoiselles Mouton, Bellequeue
+en invite une autre, et Charlot se place avec la petite fille de sept
+ans.
+
+Mais il manque un vis--vis, et il ne reste plus en fait de cavalier que
+le papa de la petite fille, qui a la goutte, et M. Jean, qui a dclar
+qu'il ne danserait pas. Alors madame Mouton se lve et dit: Je vais
+faire l'homme, moi, et elle se place avec une de ses filles en face du
+grand Charlot, tandis que Nanette murmure dans un coin de la salle:
+Quand cette madame Mouton est ici, il n'y a plus moyen de faire ni la
+dame ni le cavalier.
+
+Le signal est donn, les danseurs partent. Madame Mouton, en se disant:
+N'oublions pas que je fais l'homme, s'lance avec tant de force, qu'au
+premier choc elle jette par terre la petite fille qui lui fait face;
+mais celle-ci se relve en riant, et la figure va son train.
+
+Bellequeue part ensuite; il danse comme au temps o l'on portait de la
+poudre. Mistigris lui crie: On ne fait plus de passes, monsieur
+Bellequeue, a n'est plus la mode...--a m'est gal, dit Bellequeue,
+je veux en faire, c'est toujours joli.
+
+A la seconde figure, Jean a crev le tambourin; Mistigris s'arrte,
+dsespr de cet accident. Allez toujours avec le violon, dit madame
+Mouton; nous n'avons pas besoin du tambourin pour marquer la mesure.
+En effet, la maman la marquait chaque pas de manire faire sauter
+les banquettes; mais M. Mistigris, qui est bien aise d'avoir un
+orchestre, va chercher un flageolet qu'il donne Jean, en lui disant:
+Sais-tu souffler un peu l-dedans?--S'il ne faut que souffler, dit
+Jean, vous verrez comme je m'en acquitte.
+
+On reprend la contre-danse au son du violon et du sifflet de Jean, qui
+souffle de manire se faire entendre des deux bouts de la rue. Tout en
+indiquant les figures, M. Mistigris donne quelques avis ses lves en
+criant l'un: Arrondissez les bras!... A l'autre: De l'abandon en
+balanant... Un entrechat ici. Souriez votre dame... souriez donc.
+
+Madame Mouton et Bellequeue font leur profit des leons du matre; l'une
+sourit toujours, l'autre se donne tant d'abandon que la sueur coule de
+son front avec la poudre et la pommade. Enfin le quadrille finit. Il
+tait temps pour Bellequeue et madame Mouton, qui semblaient jouter
+qui ferait le plus de poussire.
+
+Aprs la contre-danse, Jean jette de ct le flageolet et fait la roue
+et la culbute dans le milieu du salon.
+
+Est-il enfant! dit madame Durand, il joue encore comme six ans!
+
+--Preuve d'innocence et de candeur, dit Bellequeue. --C'est vrai, dit
+madame Mouton, je faisais aussi trs-bien la culbute, je ne sais pas si
+je m'en souviendrais encore.
+
+Comme personne n'est curieux de voir madame Mouton faire la culbute, on
+se contente d'applaudir Jean, en disant: Il fait bien chaud ici... Si
+l'on pouvait se rafrachir.
+
+Pour tout rafrachissement, la bonne, qui a sans doute un bnfice sur
+les chaussons, va, aprs le quadrille, demander si l'on veut changer de
+chaussure pour mieux danser, et M. Mistigris arrose la salle avec un
+entonnoir, en disant: Il n'y a rien qui rafrachisse mieux que cela.
+
+On forme une nouvelle contre-danse, et cette fois madame Mouton fait la
+dame avec Nanette qui fait l'homme, parce que Jean ne voulant plus
+souffler dans le flageolet, c'est le grand Charlot qui le remplace
+l'orchestre, et madame Mouton demande la _petite laitire_ dont elle
+aime beaucoup la figure.
+
+On danse plusieurs quadrilles dans lesquels madame Mouton s'est montre
+infatigable; Jean, qui ne s'amuse pas de voir danser, s'est tendu sur
+une banquette sur laquelle il dort profondment, et Mistigris dit
+madame Durand: Envoyez-moi votre fils toutes les semaines; vous verrez
+combien il acquerra en assistant mes bals. D'ailleurs cela forme un
+jeune homme, cela lui donne l'habitude des runions et de la bonne
+socit. J'ai quelquefois plus de monde que cela; il m'est arriv
+d'avoir vingt personnes la fois... Mais alors on paie dix centimes par
+quadrille... Ce sont les profits de Nanette.
+
+L'heure du dpart est arrive; madame Mouton voudrait que l'on danst
+encore une anglaise. Mais dj deux des clercs sont partis avec les
+demoiselles qui ont bien voulu accepter leur bras, et madame Durand va
+rveiller son fils pour se mettre en route. On change ses numros
+contre ses chapeaux, Nanette claire jusqu'en bas, afin qu'on ne se
+perde pas dans l'alle; on se salue la porte, et dix heures et
+quart le bal du matre de danse est termin.
+
+Bellequeue est enchant de sa soire, quoiqu'elle lui annonce une
+courbature pour le lendemain, et madame Durand dit son fils: Mon ami,
+vous tes-vous amus au bal?--Pas du tout, rpond Jean. --Comment!
+cela ne vous a pas donn envie de danser?--Cela ne me donnait qu'envie
+de dormir.--Parce que vous ne dansiez pas vous-mme. Mais comme je veux
+que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes
+les semaine au bal de M. Mistigris.
+
+Jean ne rpond rien, et sa mre dit tout bas Bellequeue: Vous voyez
+comme il est docile... Son pre ne sait pas le prendre, il lui parle
+toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je
+voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a t charmant ce
+soir.--Charmant! dit Bellequeue, il s'est conduit comme un homme de
+cinquante ans.
+
+Le lendemain, Jean va se ddommager avec ses amis de la soire passe
+chez son matre de danse: On veut que j'y retourne, leur dit-il, j'y
+retournerai... Mais je lui terai l'envie de m'avoir ses bals. Avec
+leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient
+tous l'air d'imbcilles!... Jusqu' mon parrain qui sautait comme un
+cabri!... a me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit
+faire des btises comme a?--Non, certainement, dit Dmar, Il vaut
+mieux jouer digdog, ou monter un mt de cocagne.
+
+Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus sortir
+souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue
+se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M.
+Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans
+passs, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allt
+point chez son matre de danse; Catherine tait ncessaire la maison;
+il fallut donc que M. Durand se dcidt conduire son fils.
+
+Jean ne se souciait pas que son pre vnt avec lui, et il rptait sans
+cesse: J'irai bien tout seul; mais M. Durand avait pris son chapeau et
+son rotin, en disant: Monsieur mon fils, vous n'tes pas assez sage
+pour que l'on se fie vos promesses. _Experto crede Roberto_, c'est-
+dire, je vais aller avec vous.
+
+On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand
+n'aimait causer que de son tat, Jean n'y entendait goutte: voil
+pourquoi le pre et le fils ne disaient mot.
+
+Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le
+fond de son alle, ce qui annonait une soire extraordinaire; et cela
+fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui
+arrivait; la maman s'arrtait chaque marche pour demander ses filles
+si son bonnet tait bien plac, parce que la vue du bout de chandelle
+lui promettait une brillante runion.
+
+Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux
+messieurs de plus que la dernire fois, et M. Mistigris avait lou un
+petit savoyard, qui tait assis sur le bord de la croise et battait du
+tambourin, mme quand on ne dansait pas.
+
+M. Durand est all tendre la main Mistigris, en lui disant: _Salutem
+tibi_, et Mistigris tend la jambe en lui rpondant: a va bien, je
+vous remercie.
+
+Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promnent dans le
+salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard;
+Donne-moi le la; et le petit savoyard lui rpond ingnument: Je ne
+l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donn.
+
+Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, tant son
+tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le
+remettant pour aller ouvrir la porte.
+
+Jean a refus le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promne
+dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en
+place; enfin le quadrille est form, on dansera seize, en comptant
+Nanette qui est enchante de figurer. Pendant que Mistigris joue le
+prlude du pantalon, Jean tire de sa poche une poigne de petites boules
+qu'il lance dans le milieu de la salle.
+
+Partez! crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais
+des dtonations clatent de tous cts; on se recule, on se retourne
+avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau
+sur les pois fulminans que M. Jean a jets pleines mains dans la
+salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se
+trouve mal en faisant clater un pois; les petites filles pleurent; les
+dames crient au secours; le grand Charlot crot que la maison tombe, et
+les jeunes clercs rient aux clats.
+
+M. Mistigris cherche rtablir le calme en s'criant: C'est quelque
+mchancet d'un confrre... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal,
+qui a fait cette mauvaise plaisanterie; et M. Durand, qui, en voulant
+secourir madame Mouton, a fait clater des pois, cherche de tous cts
+son fils, et crie: Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.
+
+Jean n'est plus l: il a disparu au moment o la contre-danse
+commenait; Nanette sort par le couloir en criant: Monsieur Jean!...
+votre papa vous demande.
+
+Mais M. Jean ne rpond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperoit
+qu'il n'y a plus de lumire dans la pice d'entre qui sert de
+vestiaire. Qui est-ce qui a donc souffl la chandelle? dit Nanette en
+allant ttons; c'est trs-ridicule... C'est...
+
+Nanette n'achve pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle
+tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la
+salle de bal. Il se passe quelque chose dans le vestiaire, dit M.
+Mistigris! Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi...
+C'est tonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour o j'ai du monde.
+
+Mais dj tous les jeunes gens se prcipitent dans le couloir pour
+savoir ce qui se passe dans la pice d'entre. M. Mistigris les suit,
+son archet la main; plusieurs dames en font autant, la curiosit
+l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumire, parce qu'on
+ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.
+
+Arriv l, peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurit, que l'on
+culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le dsordre; les
+uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion gnrale, M.
+Mistigris demande grands cris de la lumire, et M. Durand, qui n'a pas
+suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre
+son rotin.
+
+Ds que la scne est claire, on veut savoir ce qui a pu occasioner la
+chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont
+attaches d'un bout l'autre de la chambre la hauteur de dix pouces
+environ.
+
+C'est une horreur! s'crie le matre de danse, qui en tombant s'est
+foul le pied. C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas
+avec tous mes lves... Les ptards pouvaient encore s'excuser, mais
+ceci est un dlit complet.
+
+Un clat de rire est la seule rponse que reoit M. Mistigris, et l'on
+aperoit alors la figure de Jean, qui, du carr dont il tient la porte
+entr'ouverte, s'amuse considrer tous ceux que son expdient a fait
+culbuter.
+
+Voil le coupable! dit Mistigris en dsignant Jean. Oui,
+certainement, c'est lui, dit M. Durand; mais je vais venger la socit
+que mon fils a jete par terre... _Tu castigaberis_! drle!... Messieurs
+et mesdames, je vous enverrai du vulnraire...
+
+En disant cela, M. Durand a enjamb par-dessus les personnes qui sont
+encore terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin lev, prt
+ chtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son pre; il descend
+lestement l'escalier, enfile l'alle et retourne en courant prs de sa
+mre. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court aprs lui
+dans la rue, la canne en l'air, en s'criant toujours: Attends-moi,
+drle! Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garon de quatorze ans
+court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps
+avant le pre.
+
+En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui
+s'tait pass, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M.
+Mistigris, et ce qu'il avait fait de son pre. Jean rpondit en riant
+que le bal avait t tout de travers, que les danseurs et les danseuses
+s'taient amuss faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait
+perdu son pre dans la rue.
+
+Mais M. Durand arrive son tour, essouffl et furieux; il entre dans la
+boutique la canne leve, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant
+par-dessus le comptoir, chappe la correction paternelle et court se
+rfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son poux
+par le pan de son habit en lui disant: Qu'avez-vous donc, monsieur? Au
+nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en
+menaant votre fils... Vous me faites l'effet de _Brutus_, monsieur!
+
+--Il n'est pas question de _Brutus_, madame, dit l'herboriste en se
+jetant sur une chaise. Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des
+siennes... Il mrite une correction, _qui ben amat ben castigat_, et
+je veux lui prouver que je suis son pre.
+
+--Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?
+
+L'herboriste raconte ce qui s'est pass la soire de M. Mistigris. Et
+c'est pour cela que vous voulez battre mon fils! dit madame Durand.
+Mais, monsieur, ce sont des espigleries!--Des espigleries, madame!
+Effrayer toute une socit!--Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques
+ptards.--Il y a deux dames qui se sont trouves mal... Elles en feront
+peut-tre une maladie.--Ce sont des bgueules!--Moi-mme, madame, en
+crasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une
+commotion jusque dans la racine des cheveux.--Si vous aviez t
+militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sre
+que M. Bellequeue aurait dans au milieu des ptards sans en faire un
+entrechat de moins.--Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le
+monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la
+culbute dans l'obscurit?--C'est plus dcent que s'il y avait eu de la
+lumire, monsieur.--Et notre cousin Mistigris qui aura peut-tre une
+entorse?--Vous avez des remdes pour tout, monsieur.--Madame, vous avez
+beau dire, vous ne parviendrez pas excuser mon fils mes yeux. Le
+jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermet.
+Je veux bien lui faire grace des coups de canne en considration du
+principe: _Moneat antequam feriat_. Mais qu'il se tienne pour averti, et
+qu'il garde quinze jours la chambre o il sera nourri _cum pane et
+aqu_. Voil mon _ultimatum_.
+
+Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant
+les quinze jours suivans, que Jean est cens passer dans sa chambre,
+Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous
+les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle,
+doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonns
+par M. Durand.
+
+
+
+
+CHAPITRE VI.
+
+L'ASSEMBLE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RSULTAT.
+
+
+La pnitence impose par l'herboriste son fils ne le rendit pas plus
+sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient
+plutt lui donner du got pour les repas particuliers, et que la
+facilit d'aller ensuite jouer toute la journe loin des yeux de son
+pre, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un
+pre veut punir et qu'une mre veut pardonner, il est bien difficile de
+rendre un enfant obissant; avant de former les autres, il faudrait
+souvent se corriger soi-mme. C'est dans l'accord qui rgne entre les
+parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces
+leons.
+
+Jean avait prs de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu,
+mourut, laissant son filleul toute sa fortune qui montait prs de
+six mille francs de rente; madame Durand dit alors son poux: Vous
+voyez que notre fils sera trs son aise, et qu'il est inutile de lui
+faire apprendre aucun tat.
+
+M. Durand rpondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il
+emploierait ncessairement son argent des folies; que d'ailleurs il
+fallait qu'un homme ft quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et
+ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si
+bien parl; mais madame Durand tait persuade que son fils, ne pourrait
+jamais ennuyer personne, et elle s'cria: Jean se fera ce qu'il voudra,
+il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des cus; avec tout cela,
+monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'tat.
+
+M. Durand prtendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins
+crire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui rpondit
+que cela pouvait tre de rigueur pour les petits emplois et non pas pour
+les grands.
+
+Du moins, madame, dit l'herboriste, n'apprenez pas votre fils ce
+que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a dj une fortune
+indpendante, il fera encore plus de sottises.
+
+Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune
+homme qu'il tait riche, la maman consentit ne point l'en instruire;
+mais afin qu'il se ressentt dj de cet accroissement de fortune, elle
+lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui
+disant: C'est un petit cadeau que ta marraine t'a fait en mourant.
+Use-s-en, modrment... mais ne te refuse rien.
+
+Jean mit une pice d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis
+Dmar et Gervais; il leur offrit de les rgaler de tout ce qu'ils
+voudraient. Les amis de cet ge ne se font jamais prier pour accepter
+quelque chose. On se rendit dans un caf, o Dmar donna Jean des
+leons de billard, pendant qu'on leur prparait un splendide djeuner
+la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit
+d'y jouer souvent. Dmar demanda son ami pourquoi il les rgalait si
+bien; Jean tira la pice d'or de sa poche, en disant: C'est un cadeau
+de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.
+
+--Il faudra manger tout le tiroir, dit Gervais, pendant que Dmar
+semblait rflchir en considrant d'un oeil avide la pice d'or que Jean
+tenait encore dans sa main. Mais le djeuner arrivant fit cesser toute
+autre rflexion.
+
+Jean avait demand ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa
+mre lui avait dit: Ne te refuse rien, et il suivait exactement ce
+conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne
+s'tait jamais trouv pareille fte, il tait gris avant d'tre au
+milieu du djeuner, parce que des ttes de seize ans ne supportent pas
+de frquentes rasades. Bientt Jean fut dans le mme tat que Gervais;
+Dmar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour
+tcher de faire sentir Jean tout le bonheur qui les attendait en
+quittant tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur
+vocation pour le plaisir.
+
+Quoique Jean ne ft nullement contrari dans sa vocation, il approuvait
+tout ce que disait Dmar; ces messieurs trinquaient leur amiti,
+leur sincre attachement; Gervais balbutiait et devenait chaque
+instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par
+pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paratre de
+sang-froid, mais il avait de la peine tenir son verre, et Dmar
+profita de ce moment pour proposer ses amis de se lier par un serment
+dans lequel il serait dit qu' l'avenir tout serait commun entre les
+trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise
+fortune.
+
+Dmar et Gervais ne pouvaient que gagner un tel engagement; cependant
+Jean fut un des premiers lever la main et serrer celle de chacun de
+ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.
+
+Pauvre Jean!... te voil engag avec de bien mauvais sujets!... O te
+conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitis
+d'enfance, que les promesses de collge sont sacres! Pour qu'un serment
+ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononc sachent
+quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'ge des illusions, lorsqu'on ne
+connat encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-mme, que l'on peut
+dcider de son avenir? Et cependant, c'est au collge, c'est dans
+l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.
+
+Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit
+qui renvoyait du caf les gens honntes qui s'y trouvaient. Le matre de
+la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois
+coliers qui se grisaient, prsente la carte ces messieurs, en
+cherchant poliment leur faire entendre que, pour se livrer leur
+bruyante gat, ils seraient mieux dehors que chez lui, o cela
+troublait le paisible habitu qui venait prendre sa tasse de chocolat et
+lire le journal.
+
+Pour toute rponse, Jean jeta sa pice d'or sur le comptoir en disant:
+Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?--Je crois qu'il veut que
+nous nous en allions, dit Dmar. --Vraiment!... Est-ce qu'il nous
+prend pour des _gamins_! Nous ne nous en irons pas.--Il prtend que nous
+faisons trop de bruit! s'crie Gervais. --Oui. Eh bien! en ce cas, il
+faut crier plus fort.
+
+Et ces messieurs entonnent un choeur avec accompagnement de fourchettes
+et de couteaux. Le limonadier se fche, il s'approche de nouveau des
+jeunes gens et leur dit: Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma
+maison n'est point un cabaret.
+
+Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de
+manire casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe
+ un de ses garons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre
+fusiliers et un caporal arrivent bientt dans le caf. A leur vue,
+Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en
+lanant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.
+
+Les soldats s'avancent. Jean et Dmar ne veulent point sortir, tandis
+que Gervais que la peur a un peu dgris se faufile par-dessous les
+tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir
+des boulettes, dit ses soldats: Saisissez ces deux hommes.
+
+Les deux hommes, qui avaient peine trente-trois ans eux deux,
+veulent faire rsistance, et lancent quelques assiettes aux soldats.
+Mais leur force ne rpond pas leur courage, ils sont bientt saisis et
+emmens au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit
+avait attirs.
+
+Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la
+canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les
+yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperoit son filleul
+marchant firement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrte, il ne veut
+point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit
+au corps-de-garde avec un autre garon de son ge.
+
+Bellequeue retrouve toute la vivacit de sa jeunesse, il suit les
+soldats, perce la foule, et pntre dans le corps-de-garde presque
+aussitt que les deux coupables. L, Bellequeue court Jean, se fait
+expliquer l'affaire, et soulag en apprenant qu'il ne s'agit que de
+bruit et d'assiettes casses, il supplie le commandant du poste de lui
+rendre son filleul.
+
+Mais les jeunes gens se sont rvolts contre la force arme, le
+commandant prtend qu'ils doivent tre punis. Bellequeue rejette leur
+faute sur l'ivresse cause par le vin, et le commandant prtend
+qu'alors il faut les punir pour s'tre griss. Il dclare enfin qu'il ne
+rendra les jeunes gens qu' leurs pres. Bellequeue prtend qu'un
+parrain peut faire le pre dans beaucoup d'occasions, le commandant est
+inflexible, et Bellequeue se dcide aller conter l'affaire au papa
+Durand.
+
+Bellequeue arrive tout effar la boutique de l'herboriste. Il a mis
+son chapeau sur sa tte, ce qu'il ne fait que dans les cas
+extraordinaires. Je viens pour mon filleul, dit-il en entrant, il est
+au corps-de-garde.
+
+--Au corps-de-garde! s'crie madame Durand, ah, mon Dieu! mon fils
+s'est engag!
+
+Et Catherine est oblige de faire respirer du vinaigre sa matresse
+qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'crie:
+Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insult la sentinelle.
+
+--Calmez-vous, dit Bellequeue, le fait n'est point grave; c'est pour
+un peu de bruit dans un caf, aprs un djeuner avec des amis... Les
+jeunes gens taient gris... C'est une leon pour eux, cela les dgotera
+du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous tes le pre, et
+l'on vous rendra votre fils.
+
+--Allez donc, courez donc, monsieur! dit madame Durand. --Une minute,
+madame, dit l'herboriste. Mon fils s'est fait mettre au
+corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mriterait que je l'y
+laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! seize ans se faire
+mettre au corps-de-garde! cela promet. S'il avait tudi les simples,
+madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: _studia
+adolescentiam alunt, senectutem oblectant_.
+
+Madame Durand sentit peut-tre que son mari avait raison; mais elle le
+supplia de nouveau d'aller dlivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond
+aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au
+corps-de-garde, o l'affaire s'arrangea. On rendit la libert aux deux
+jeunes gens, quoique Dmar ne ft pas rclam par son pre; mais
+Bellequeue voulut bien rpondre de lui pour obliger son filleul.
+
+Jean tait plus calme; il ne disait mot en suivant son pre, et
+s'attendait un sermon svre. Mais M. Durand gardait le silence; et,
+en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-mme son fils dans
+sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il
+descendit trouver sa femme et lui dit: Vous voyez, madame, que notre
+fils ne se conduit pas prcisment comme un bijou. Si nous le laissons
+toujours matre de son temps, il se fera souvent mettre au
+corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est li
+d'ailleurs avec de trs-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un
+parti, afin de mettre un terme tout cela.
+
+--Eh bien! monsieur, quel est votre avis? dit madame Durand. --Mon
+avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les runir pour
+savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.
+
+L'aventure du corps-de-garde avait effray madame Durand; elle consentit
+ l'assemble de famille; et le soir mme l'herboriste crivit tous
+ceux qui avaient assist au baptme de Jean, et qui existaient encore,
+pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'clairer de leurs lumires.
+Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui
+tait mort de la jaunisse pour avoir boud cinq fois de suite, et M.
+Endolori qui venait de rendre l'me aprs avoir pris trois mdecines
+la fois, afin de se mieux porter.
+
+En attendant la runion du lendemain, M. Durand, qui se mfiait de la
+faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui mme porter la
+nourriture son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au
+pain et l'eau, ce qui sembla d'autant plus dsagrable Jean, qu'il
+avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pices d'or avec lesquelles
+on fait de si bons djeuners.
+
+Les parens et les amis furent exacts se rendre l'invitation de M.
+Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui
+taient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton,
+vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize
+ans, il s'tait fait de grandes rvolutions dans les modes comme dans
+les affaires, et que l'on avait vu souvent les mmes personnes adopter
+les couleurs les plus opposes. Mais, au milieu de tous ces
+bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses
+qui ne priront jamais.
+
+Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgr sa gat, ses manires
+enfantines et sa voix de flageolet, mademoiselle Agla est reste
+fille; ce qui ne l'empche pas d'tre toujours la mme quant au moral;
+pour le physique, c'est diffrent, elle n'a plus rien d'un enfant.
+
+Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leon de danse
+ son petit cousin, depuis la soire aux ptards et aux culbutes. Puis
+madame Ledoux, qui n'a pas t oublie, et qui, malgr ses soixante-cinq
+ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.
+
+Madame Moka a aussi reu une invitation, parce que, s'tant intresse
+Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoy
+beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complte l'assemble, et il
+s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les dlibrations.
+
+Quand chacun est assis dans la chambre coucher, qui sert de salon, M.
+Durand salue la socit et dit: Mesdames et messieurs, vous savez
+pourquoi j'ai dsir vous runir chez moi?
+
+--Oui, nous le savons, dit Bellequeue.
+
+--Moi, je ne le sais pas, dit M. Renard. --Je crois que je l'ai
+oubli, dit M. Fourreau. --Je ne pense pas que je le _susse_, rpond
+madame Moka. --Dites-le-nous encore, mon voisin! s'crie madame
+Ledoux, a vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me rptait toujours
+deux fois la mme chose; c'est une trs-bonne habitude.--Ah! ah! ah!...
+c'est drle! dit mademoiselle Agla.
+
+--C'est au sujet de notre fils Jean...--Oui, dit madame Durand en
+interrompant son mari, c'est de mon fils que nous voulons vous
+parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.
+
+--Oh! je m'en souviens, dit madame Renard; il faisait mme trs-froid
+ce jour-l, et vous aviez oubli votre bonnet de soie noire, monsieur
+Renard; vous avez attrap un rhume en revenant.
+
+--Il faisait trs-glissant, dit M. Mistigris; sans mon quilibre
+parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.
+
+--C'est maintenant un joli garon que mon cousin, dit mademoiselle
+Agla; il est plus grand que moi, hi! hi! hi!
+
+--Il est bel homme, dit Bellequeue; il se tient droit, ses cheveux
+sont trs-bien plants.
+
+--Oui, dit madame Ledoux, il ressemble beaucoup mon onzime, qui
+tait de... qui tait du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si
+c'tait du papetier ou de l'bniste. C'est tonnant comme la mmoire se
+perd!
+
+--Messieurs et dames, reprend l'herboriste, nous nous loignons de la
+question. Mon fils Jean a seize ans, et il est trs-fort, c'est vrai;
+mais il ne sait rien et ne veut rien faire...
+
+--Oh! monsieur, vous allez trop loin! dit madame Durand. Il ne sait
+rien!... demandez son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.
+
+--Avec beaucoup de grce, dit Bellequeue; il fume aussi son cigare
+sans que a l'tourdisse.
+
+--Il ne sait pas danser, dit Mistigris en levant les paules. J'ai
+pass quatre mois sans pouvoir lui mettre un _jet-battu_ dans la tte;
+d'o je conclus qu'il a trs-peu de moyens.
+
+--Peu de moyens! s'crie madame Durand, en jetant au vieux matre de
+danse un regard courrouc. Mon cousin, vous ne pouvez plus votre ge
+faire des lves comme dans votre jeunesse.
+
+--Ma cousine, dit Mistigris en se levant pour paratre plus grand,
+j'ai encore form dernirement deux garons marchands de vins de la rue
+Sainte-Avoie; allez la Grande-Chaumire, regarder comme ils
+dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.
+
+Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une
+pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame
+Moka, en disant: J'ai rencontr un clou.
+
+--J'ai eu un de mes garons qui dansait bien joliment, dit madame
+Ledoux. C'tait mon quatrime... ou mon second... ou mon dernier.
+
+--Revenons la question, dit l'herboriste, il faudrait tcher de ne
+point en sortir...--Ah! ah! ah! c'est juste, dit mademoiselle Agla en
+riant, si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...
+
+--Mon fils sait se battre et fumer... _concedo_; il sait mme jurer
+trs-nergiquement, et il parat qu'il veut aussi apprendre se griser.
+
+--J'ai eu un de mes maris qui se grisait, dit madame Ledoux. Je ne
+sais plus si c'tait l'huissier, ou le papetier, ou l'bniste!...
+
+--Du reste, dit madame Durand, sur l'article des moeurs et du beau
+sexe, on peut bien dire que c'est l'innocence mme. Il n'a jamais
+regard une voisine ailleurs qu'au visage.
+
+--Quant cela, dit l'herboriste, je conviens qu'il n'y a rien lui
+reprocher; et...
+
+--C'est tonnant, dit madame Moka; on voit tant de ces jeunes gens
+qui se _pervertinssent_ sans qu'on s'en _doutisse_?
+
+--Revenons nos graines, dit M. Durand. Mon fils a seize ans; il ne
+fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et
+jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un pre qui a
+pass sa vie tudier les secrets de la nature; et je vous demande ce
+que nous pourrions faire pour le corriger.
+
+--S'il savait danser, dit Mistigris, je lui aurais tout de suite
+trouv un emploi. Je suis reu dans de grandes maisons, chez des gens en
+place: mais comment voulez-vous que je prsente un jeune homme qui ne
+sait pas saluer? On se moquerait de moi.
+
+--S'il avait du got pour la bonneterie, dit M. Renard, on pourrait
+le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir
+compter et tre cheval sur la rgle dcimale.
+
+--Autrefois, dit Bellequeue, je vous proposais d'en faire un
+militaire; mais les temps sont changs, nous sommes en paix, et je ne
+vois pas la ncessit de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.
+
+--D'abord, dit M. Fourreau, moi, je crois que... si le jeune
+homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est trs-embarrassant.
+
+--Monsieur a bien raison, dit madame Moka. Ce n'est pas que je
+_voulme_ dire que le mal _fusse_ sans remde!
+
+--J'ai eu un enfant qui m'a aussi donn bien du tourment, dit madame
+Ledoux, c'tait une de mes filles... non, c'tait un de mes garons...
+je ne sais plus lequel.... c'tait toujours d'un de mes trois maris...
+Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a
+de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.
+
+--C'est dommage, dit Mistigris, a nous aurait mis sur la voie pour
+le petit cousin.
+
+--Mais, dit mademoiselle Agla en minaudant, si on... hi hi hi... si
+on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... a serait bien plaisant...
+de le marier...
+
+--Le marier! dit madame Durand, y pensez-vous? seize ans!
+
+--Ma foi, dit Bellequeue, s'il en avait seulement dix-huit, je ne
+serais pas loign de vous le conseiller.
+
+--Mon fils est encore un enfant, dit l'herboriste avec gravit, il
+est incapable de comprendre les consquences de l'hymen... il ne sait
+pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un mnage?
+
+--Et d'ailleurs, dit madame Durand, quelle femme voudrait d'un mari
+si jeune?
+
+--Ah! on ne sait pas, rpond mademoiselle Agla en se dandinant.
+Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-tre...
+
+--Le mariage est inadmissible, dit l'herboriste, mais je le rpte,
+mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux
+quilles, ou la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand
+il n'avait que huit ans!... mais seize on n'est plus un enfant, et les
+choses ne peuvent pas rester in _statu quo_.
+
+--Eh! bien! monsieur, dit madame Durand avec impatience, trouvez donc
+vous-mme quelque occupation agrable pour ce cher enfant que vous
+traitez comme un ngre!... et que vous n'avez jamais aim parce qu'il
+n'a point de got pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je
+veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit
+maternel... parce que, dou d'une imagination vive, d'un esprit
+ptulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Rpondez,
+monsieur, rpondez donc et ne restez pas vous-mme _in sta cocu_.
+
+C'tait la premire fois que madame Durand essayait de parler une autre
+langue que la sienne, mais sa mmoire l'avait mal servie; la citation,
+loin de plaire l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et
+il s'cria: Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites
+des solcismes.
+
+--Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma
+famille et nos amis, c'est votre svrit qui a fait prendre mon fils
+l'tude en aversion.
+
+--Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gt, qui a dtruit
+les bonnes qualits qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et
+dsobissant.
+
+--Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre
+votre tat, cet enfant; c'tait en lui donnant le fouet...
+
+--S'il l'avait reu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que
+c'est qu'un herbier.
+
+--Allons, monsieur Durand... ma chre commre, dit Bellequeue en
+allant du mari la femme. Est-ce que nous allons nous quereller... fi
+donc! un si joli mnage... l'exemple du quartier... Ce n'est
+probablement pas pour vous disputer que vous avez invit vos parens et
+vos amis venir chez vous...
+
+Les parens coutaient tranquillement la querelle sans chercher la
+terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air
+malin, mademoiselle Agla riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux,
+Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin
+ft cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait se rappeler avec
+lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une
+querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps autre: Ah,
+Dieu! _vis-je_ souvent des poux se _querellasser_.
+
+L'arrive de Catherine change la scne; la domestique entre toute
+trouble dans la chambre, en s'criant: Ah! mon Dieu, madame! ah, mon
+Dieu!... M. Jean est parti.
+
+--Parti! s'crie madame Durand, et tout le monde se lve en dsordre,
+tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.
+
+Vous savez ben, monsieur, dit Catherine, que vous m'avez seulement ce
+matin donn la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le
+chercher et nous l'amnerez quand il en sera temps. En attendant a, moi
+j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et
+s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer,
+mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est
+ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets,
+et comme sa croise donne sur le toit qui mne au grenier, c'est par-l
+qu'il se sera sauv.
+
+--Mon fils nous a quitts! dit madame Durand, et elle retombe sans
+force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se
+rend la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure
+toutes les personnes qu'elle connat, Bellequeue prend sa canne et son
+chapeau en s'criant: Je vous rponds que je le retrouverai, et les
+parens retournent tranquillement chez eux en se disant: Puisque Jean
+est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait
+faire de lui.
+
+
+
+
+CHAPITRE VII.
+
+LES TROIS FUGITIFS.
+
+
+Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizime anne qu'il
+convient de le mettre en pnitence au pain et l'eau, de le menacer de
+la frule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes
+d'ge comprendre la raison, sentir la consquence d'une faute, les
+suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre coeur,
+en cherchant clairer notre esprit, rectifier notre jugement, que
+l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-tre qu'il y a des
+jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le coeur
+est ferm tous les bons sentimens; alors ceux-l sont incorrigibles,
+et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.
+
+Jean, habitu depuis son enfance ne faire que ses volonts, fut
+d'abord tout surpris d'tre rellement prisonnier dans sa chambre. A
+chaque instant il attendait la visite de sa mre ou de Catherine, mais
+sa mre ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que
+son pre qui lui apportait un repas de trappiste, et s'loigna en se
+contentant de lui dire: _Suum cuique tribuito_. Et comme Jean
+n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne
+mangerez plus autre chose; et, dans sa colre, ds que son pre eut
+referm la porte, il donna un coup de pied dans le pot l'eau, jeta le
+pain par la fentre, puis se coucha en disant: J'aimerais mieux ne
+jamais manger que de faire un tel repas.
+
+Mais le lendemain matin, en s'veillant, il sentit son estomac qu'il
+n'avait pas soup la veille; alors le pain qu'il avait ddaign lui
+revint la mmoire; il le chercha auprs de lui, puis se rappela qu'il
+l'avait jet par la fentre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il
+nous arrive de soupirer aprs ce que nous avons long-temps ddaign;
+mais on fait souvent cette faute-l dans le cours de la vie; elle est
+donc bien excusable seize ans.
+
+Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte
+qui tait bien ferme, et murmurait en jurant, car vous savez que
+c'tait ce qu'il faisait de mieux: Est-ce qu'on va me laisser
+long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon
+pre n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il
+est vrai que si je n'avais pas jet le pain par la fentre, j'en aurais
+encore pour ce matin. Mais me mettre un tel rgime!... quand j'ai l
+vingt-quatre pices d'or avec lesquelles je pourrais si bien me
+rgaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus
+depuis notre aventure d'hier... Je suis sr qu'ils sont inquiets de
+moi!...
+
+Chaque instant augmentait l'impatience et l'apptit de Jean, il prenait
+son or, le comptait, puis frappait du pied avec colre. Enfin, il
+s'crie en ouvrant brusquement sa fentre: Non, de par tous les
+diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon pre de me tenir en
+cage, cela ne m'amuse nullement d'y tre.
+
+Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fentre celle
+d'un grenier. Le chemin quoique court est prilleux, mais seize ans on
+risque sa vie en riant: c'est pourtant l'ge o elle est le plus
+agrable!... et, soixante, on prend mille prcautions pour ne point
+mourir, mme lorsqu'on est accabl d'infirmits!... Nous ne sommes donc
+gure plus raisonnables soixante ans qu' seize?
+
+Jean avait dj son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se
+ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un
+paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: J'ai dans l'ide
+que je ne reviendrai ni demain, ni aprs; il faut bien laisser la
+colre de mon pre le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce
+dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est moi, c'est ma
+proprit, et j'en puis disposer.
+
+Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le
+toit; en deux enjambes il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui
+donnait dans l'alle. Il descend sans faire de bruit, il craint de
+rencontrer ses parens, mais ils taient alors l'assemble qui se
+tenait pour dlibrer sur son sort. Jean ne dlibre pas, il sort
+lestement de l'alle et court la Place-Royale retrouver ses bons amis.
+
+Dmar et Gervais taient en effet fort impatiens de revoir Jean; on
+n'oublie pas aisment un ami qui nous a donn des djeuners splendides,
+et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait
+suivi le banquet de la veille, n'tait rien aux yeux des camarades de
+Jean: ce n'tait pas la premire fois que ces messieurs se trouvaient
+dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant
+d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.
+
+Le voil! c'est lui, c'est Jean! s'crient en mme temps Dmar et
+Gervais. Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!
+dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. J'ai couru!...
+couru! car j'avais peur qu'on ne s'apert de ma fuite! Vous ne savez
+pas, vous autres, qu'on m'avait enferm, mis au pain et l'eau dans ma
+chambre, comme un mioche de six ans!
+
+--C'est affreux! c'est pouvantable!... enfermer un homme de notre
+ge... car enfin nous sommes des hommes prsent!...--Je crois bien,
+j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espre que c'est respectable,
+a!--Et moi donc, dit Gervais, qui ai dj un commencement de
+moustaches!...--Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit:
+Je ne suis point fait pour tre esclave.--Bravo! c'est tap, a!...--Je
+ne veux pas rester au pain et l'eau puisque j'ai l de quoi faire des
+repas de noces.--Parbleu! il aurait fallu tre bien jobard.--Alors j'ai
+mis mon trsor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai
+gagn par les toits la fentre du grenier, et me voil, dispos aller
+avec vous... ma foi!... au bout du monde.
+
+--Ce cher Jean! dit Dmar en se jetant au cou du fugitif, as-tu bien
+fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?--Oh! tout, c'est
+l, dans le gousset. Ha ! vous viendrez avec moi?--Nous sommes
+insparables, c'est entendu.--En ce cas, il faudrait partir au plus
+vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir aprs moi...
+Mais c'est que vous avez peut-tre besoin de retourner chez vous, vous
+autres?--Pourquoi faire? dit Dmar, j'ai ma garde-robe sur moi, et il
+est inutile que j'aille dire adieu mon pre, puisqu'il m'a dj mis
+deux fois la porte en me priant de ne plus revenir.
+
+--Moi, dit Gervais, j'ai encore t ross ce matin... Ils m'appellent
+toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien
+encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les
+laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun
+entre nous, a servira nous trois.--C'est juste, dit Dmar. --En ce
+cas, messieurs, partons.--Par quel chemin?--N'importe, gagnons une
+barrire, puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous
+verrons aprs.
+
+Les trois coliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards,
+puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrire de
+Mnil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrter qu'en
+lieu de sret.
+
+La barrire passe, on cherche une guinguette de belle apparence o l'on
+puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas
+Mnil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine parat le
+plus chauffe, et se font servir dner. Mais comme Jean se rappelle
+l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la
+garde qui pourrait mettre obstacle son dsir de voyager, cette fois il
+boit trs modrment, et il engage ses amis l'imiter.
+
+Le plus beau dner, chez un traiteur de Mnil-Montant, est bien moins
+cher qu'un djeuner la fourchette dans un caf de Paris. Jean est fort
+tonn qu'une de ses pices d'or ne saute pas pour le dner, et, aprs
+avoir pay la carte, il s'crie: Dcidment, messieurs, nous avons de
+quoi nous amuser long-temps.--Amusons-nous, dit Dmar.
+--Amusons-nous, rpte Gervais.
+
+On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en
+jouant au palet ou au chat. De temps autre Dmar veut faire le
+raisonneur, et, s'arrtant dans un joli site ou devant un beau point de
+vue, il s'crie: Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et
+champtre!... Est-ce qu'on n'est pas cent fois mieux dans cette
+campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer
+le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est
+pas plus naturel d'tre libre que d'tre enferm?
+
+--Oui, certainement, dit Gervais, la libert... le plaisir, de bons
+dners!... voil comme on doit vivre.
+
+--Sans doute, dit Jean, l'homme est n pour faire sa volont...
+D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la
+jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez forms, nous retournerons
+chez nous.
+
+--Mais n'oublions pas, reprend Dmar, le serment que nous avons fait:
+amiti ternelle et communaut de biens.--Oh! c'est jur! d'ailleurs,
+nous ne sommes pas des enfants!...--Ni des girouettes.
+
+--Ah! messieurs, dit Gervais, voil une place superbe pour jouer au
+cheval fondu. a nous fera faire la digestion et nous donnera de
+l'apptit pour ce soir.
+
+La partie est accepte. Le jeu est mis en train; on court, on saute,
+mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperoit qu'en sautant par-dessus
+ses camarades, il a dchir tout un ct de son pantalon dont l'toffe
+tait fort use.
+
+Ah, mon Dieu! me voil bien, s'crie-t-il; regardez donc, messieurs,
+je me suis joliment arrang... Je ne puis pas entrer comme a dans un
+village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui
+n'en ai pas d'autres.
+
+--Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet, dit Jean, tu vas
+choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!
+
+On va s'asseoir sous des arbres. L, Jean dfait son paquet et tale ses
+effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris
+et dj pass, l'autre bleu et tout neuf.
+
+Je vais prendre celui-l, dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean
+lui donne sans difficult.
+
+--Tiens! il n'est pas bte, dit Dmar, il prend le plus beau, et moi,
+si je dchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout
+tch.--Qu'est-ce que a te fait? dit Gervais, a ne te regarde pas,
+puisque c'est Jean.--a me regarde autant que Jean, puisque nous avons
+mis tout en commun et que ce qui est lui est moi.
+
+--Eh ben, si c'est toi, c'est moi aussi, rpond Gervais. --C'est
+gal, je ne veux pas que tu le mettes, dit Dmar, en arrachant le
+pantalon des mains de son camarade. Moi, je veux l'avoir.--Tu ne
+l'auras pas.--Je l'aurai.
+
+Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se
+battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.
+
+Jean voyant que la querelle est srieuse, court au milieu des
+combattants et parvient les sparer en leur disant: Eh bien!
+messieurs, est-ce l cette amiti ternelle que nous nous sommes jure?
+Et parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une
+raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le
+pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est dchir, et
+ne faites plus de btises comme a; nous aurions l'air de trois
+enfants.
+
+Gervais met le pantalon en laissant chapper un sourire de triomphe.
+Dmar n'ose plus rien dire, il tche de cacher sa mauvaise humeur.
+Gervais ayant achev sa toilette; on va se remettre en route, mais
+auparavant il montre ses camarades son vieux pantalon dchir en
+disant: Messieurs, que faut-il faire de cela?
+
+--Parbleu! c'est bon jeter, dit Dmar. --On pourrait peut-tre le
+faire raccommoder par quelque servante d'auberge, dit Jean, alors il
+servirait encore.--A coup sr, ce n'est pas moi qui le mettrai, dit
+Dmar. --Ni moi, dit Gervais; allons, dcidment, je vais l'accrocher
+ une de ces branches d'arbre, il servira d'pouvantail aux oiseaux.
+
+Gervais monte l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez
+leve, puis descend, et l'on se remet en route.
+
+Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent Bagnolet, ils ont fait
+peu de chemin dans leur journe, parce qu'ils se sont souvent amuss et
+n'ont point suivi de route droite.
+
+Il faut coucher ici, dit Jean. --Oui, et y faire un bon souper, dit
+Gervais; et demain aprs djeuner nous nous remettrons en voyage.
+
+--Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de
+traiteur.--C'est un village, imbcile.--a n'est pas brillant comme
+Mnil-Montant!--Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre des
+hauts et des bas.--Qu'est-ce que a veut dire, a?--a veut dire qu'on
+ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!--Ah! messieurs, je sens le
+_fricot_... Il y a un traiteur par ici.
+
+En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrrent d'un
+air dlibr dans la grande salle qui prcdait la cuisine en criant:
+Peut-on souper et coucher ici?
+
+L'hte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour
+voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des
+trois voyageurs.
+
+Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner manger? dit Dmar
+en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa
+casquette. Ces messieurs ont fait une partie de campagne? dit l'hte
+en souriant.
+
+--Tiens! qu'est-ce que a lui fait? dit Gervais. --Oh! nous vous
+paierons bien, dit Jean en tapant sur son gousset. Les noyaux sont
+l!...--En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre
+mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est gal, on vous
+fera des lits...--Et surtout un bon souper! dit Gervais. --Soyez
+tranquilles, vous serez contents.
+
+Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais
+eu de nappe, et pendant qu'on leur fait souper, ils boivent un coup,
+et l'hte vient causer avec eux.
+
+Vous tes en vacance, n'est-ce pas, messieurs? leur dit-il. --Oui,
+nous sommes en vacance, rpond Jean en souriant, et se tournant vers
+ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les
+ouvriers quand ils disent un mensonge quelqu'un. --Vous tes venus
+vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont
+charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre
+village.--Comment s'appelle-t-il votre village?--Bagnolet. Ah! vous ne
+saviez pas que y vous tiez Bagnolet?...--a nous est bien gal!...
+d'tre Bagnolet ou Rognolet! dit Dmar en haussant les paules.
+
+Messieurs, reprend l'aubergiste, si vous voulez, demain, je vous
+ferai voir la maison o habitait jadis le cardinal Duperron, qui, aprs
+avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'tendue de
+vingt-deux semelles...--Il sautait plus haut que moi, celui-l, dit
+Jean. --En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans
+son jardin, mais il conserva toujours l'alle o il avait saut les
+vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....--Dites donc, si vous
+pouviez nous faire voir des pipes, a nous amuserait mieux.--Comment!
+est-ce que vous fumez dj?--Un peu, mon neveu.--On fume donc dans votre
+pension?--Comme vous dites.--Oh! j'ai toujours des pipes pour les
+charretiers qui s'arrtent ici.... Je vais vous en prparer.
+
+--Est-il bavard et curieux, le cabaretier! dit Gervais. --Messieurs,
+dit Dmar, avez-vous remarqu que la servante est gentille?--Eh bien!
+qu'est-ce que a nous fait? dit Jean. --a fait que c'est plus
+agrable, et puis, enfin... on ne sait pas.--Ah! il pense toujours des
+btises, celui-l!...--Attention, messieurs, dit Gervais, voil le
+souper, c'est plus intressant que la servante.
+
+Le souper tait compos de veau et de lapin, et les ragots poivrs de
+manire emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvrent tout
+excellent et firent lestement disparatre les mets. Gervais voulait
+quelque friandise pour le dessert. Mais l'hte n'avait, en fait de
+friandises, que du fromage de jrm; il fallut s'en contenter. A la fin
+du repas, ces messieurs allumrent leurs pipes, et l'hte les regarda
+fumer avec admiration, en s'criant: Encore si jeunes! et dj fumer
+comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne
+pension.
+
+Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardrent pas s'endormir sur
+leurs pipes; alors l'hte leur conseilla de monter se coucher, et ils
+suivirent la servante qui les conduisit leur chambre.
+
+On avait dress trois lits dans une salle fort grande o se donnaient
+les repas de noces, quand il s'en faisait l'auberge, Gervais commence
+par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fentre, et
+il s'assied dessus en disant: Je me couche l, moi.
+
+--Eh bien! il n'est pas gn, dit Dmar, il choisit l'endroit o on
+est le mieux.
+
+Et, s'approchant de Gervais, Dmar le prend par les pieds, le fait
+rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relve,
+s'avance vers Dmar et veut lui en faire autant, mais Dmar l'attendait:
+il donne Gervais un vigoureux coup de pied dans le ct. Gervais
+pousse des cris horribles; Jean est oblig de se relever pour aller
+mettre la paix.
+
+Aurez-vous bientt fini de vous disputer? leur dit-il. --C'est ce
+vilain sournois qui me prend mon lit, dit Gervais en pleurant et se
+frottant le ct. --Pas plus ton lit que le mien, rpond Dmar en
+ricanant. Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit o l'on a
+le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te cderai pas, j'y suis,
+et j'y reste.--Allons, Gervais, va te coucher l-bas, et ne crie plus...
+Est-ce que des amis doivent se battre comme a tous momens?
+
+Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et
+s'endort, en se disant: a ne peut pas tre pour se disputer toujours
+qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le matre... on n'a pas
+le droit d'tre le matre d'un autre... C'est drle qu'ils ne
+comprennent pas a.
+
+Jean a dormi fort tard. En s'veillant, les fumes du vin et du tabac ne
+troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'tonne de se
+trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre,
+chez ses parens. Pour la premire fois il rflchit aux suites de sa
+fuite; il pense son pre, sa mre; sa mre surtout, qui l'aime
+tant et qui sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec
+l'argent qu'elle lui a donn qu'il compte vivre loin de la maison
+paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais
+usage. Un soupir lui chappe, des larmes mouillent ses paupires; s'il
+tait seul il retournerait maintenant prs de sa mre, dt-il tre
+encore mis au pain et l'eau. Mais il ne peut se dcider quitter ses
+camarades, une mauvaise honte le retient; Dmar et Gervais se
+moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persvre
+pour ne point essuyer les quolibets de gens mprisables, lorsqu'on
+devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-l!
+
+Dmar et Gervais qui taient levs depuis long-temps rentrent alors dans
+la chambre, et cela met fin aux rflexions de Jean. Celui-ci remarque un
+grand changement dans le costume de ses camarades: Dmar a pris dans le
+paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge
+blanc. Gervais a pens que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui
+fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est empar de la
+redingote qui restait dans le paquet, il a complt sa toilette avec un
+gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux
+paquet que Jean avait emport que quelques chemises et des bas.
+
+Tiens, comme vous voil beaux! dit Jean en les examinant. Oui, nous
+avons pris dans le paquet ce qui nous convenait, dit Dmar. --Nous
+sommes bien mieux, n'est-ce pas?--Parbleu! vous avez mis mes plus beaux
+habits.--a ne te fait rien... puisque tout est commun entre nous, ce
+qui manque l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que
+c'est bien juste.--Oh! oui! c'est trs-juste, rpond Jean en
+dissimulant une lgre grimace que lui fait faire la vue de ses habits
+sur le dos de ses camarades.
+
+A propos, reprend Dmar, et l'argent!... Comptons donc ce que nous
+possdons... On sait au moins quoi s'en tenir.
+
+Jean tire ses pices d'or de son gilet et les compte sur une table.
+Moi, mon compte sera bientt fait, dit Gervais, je n'ai pas le
+sou.--Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi, dit Dmar, les
+voil... je les joins la masse.
+
+En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, A prsent,
+dit-il, il faut partager cela en trois parts gales, et prendre chacun
+la ntre.--A quoi bon? dit. Jean. --Est-ce que nous n'avons pas jur
+de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la
+bonne, partageons-le donc.--Mais puisque nous ne nous sparons pas, je
+ne vois pas la ncessit de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait
+un qui paie, cela suffit.--Au fait, dit Gervais, pourvu que Jean paie
+toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas
+ridicule!
+
+--Non, non! dit Dmar, il faut partager, c'est plus naturel; a
+n'empchera pas Jean de payer quand il voudra.
+
+--Et moi je ne partagerai point, dit Jean en remettant tout son argent
+dans ses poches. Que vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais
+quant cet or, si je le dpense avec vous, je veux au moins avoir le
+plaisir de le donner.
+
+Jean a dit cela d'un ton trs-dcid. Quoique Dmar ait dix-sept ans
+passs, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge
+donc pas propos d'insister, et il n'est plus question de partage.
+
+Gervais a song commander le djeuner. La servante vient annoncer aux
+jeunes gens que le repas est prt dans la salle o ils ont soup la
+veille. Dmar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds,
+veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en
+l'appelant petit bon homme. Cette pithte, en faisant rire ses
+camarades, met Dmar en courroux; il veut en venir son honneur,
+retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reoit enfin un
+soufflet.
+
+Cela t'apprendra tourmenter les filles! dit Jean en riant. --Allons
+djeuner, dit Gervais, a lui fera oublier sa passion.
+
+Les trois jeunes gens djeunent copieusement. Jean paie sans marchander
+la carte de son hte; puis les voyageurs se remettent en route en
+continuant de s'loigner de Paris. Mais dj l'union qui rgnait entre
+eux la veille semble refroidie. Dmar a encore de l'humeur; Gervais ne
+joue plus, de crainte de gter sa belle toilette; et Jean pousse de
+temps autre des soupirs en pensant sa mre et Paris.
+
+
+
+
+CHAPITRE VIII.
+
+LE MONSTRE.
+
+
+Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs
+de Paris, s'arrtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui
+leur plat et o l'on fait bonne chre. Les jeunes voyageurs passent
+gament leur temps courir, jouer dans la campagne; mais ils
+n'oublient jamais de retourner l'auberge aux heures des repas. Lorsque
+c'est fte dans un village, ils se livrent tous les jeux que l'on
+runit aux foires de campagne. Jean va tirer l'oie; Dmar joue aux
+petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des
+macarons, ils paient tout sans marchander. Grce la garde-robe de
+Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des
+jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances courir la
+campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent,
+qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les paysannes,
+qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des
+soufflets quand ils veulent les embrasser.
+
+A la bonne heure! dit Jean aprs avoir dans dans un bal champtre
+avec une grosse fille des champs; au moins on s'amuse en dansant comme
+a!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, o il faut
+d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire
+aller en pointe ou en rond pour avoir de la grce!... Ici, j'ai t
+prendre une grosse fille par la main, je l'ai mene la danse; nous
+avons saut droite et gauche sans nous embarrasser de nos voisins,
+et je dis que c'est bien plus amusant!...--Certainement, dit Gervais.
+Est-ce qu'on doit jamais se gner pour se divertir!... Si je ne veux
+pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le
+matre.--Messieurs, dit Dmar, les crmonies... les usages... les
+rvrences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de
+l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire
+voir qu'il est homme.--C'est juste, dit Jean. --C'est trs-bien
+parl! dit Gervais.
+
+Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y
+a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne
+marchande jamais, on a bientt vu le fond de sa bourse, mme lorsqu'elle
+contenait vingt-quatre louis. Un matin, aprs avoir comme l'ordinaire
+pay la dpense, Jean dit ses compagnons: Messieurs, savez-vous qu'il
+n'y a plus que deux pices d'or dans ma bourse?
+
+--C'est bien singulier! dit Dmar. --C'est bien dommage! dit
+Gervais. --Quand nous aurons dpens ces deux derniers louis que
+ferons-nous?
+
+--Dam'!... dit Gervais en se grattant l'oreille; je ne sais pas trop
+avec quoi nous paierons nos dners.
+
+--Eh bien! nous tcherons de nous en procurer d'autres, dit Dmar.
+--Comment cela?...--Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y
+a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon pre...--Ni moi
+chez mes parens, dit Gervais; on voudrait encore me faire travailler,
+mais _bernique_!--D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous
+quitter, nous sommes insparables.--Certainement; et puis nous sommes
+bien mieux ensemble que chez nous.
+
+Jean ne dit rien; il semble rflchir. On entre dans une petite ville;
+c'tait Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.
+
+Oh! c'est gentil ici, dit Dmar. --Oui, reprend Gervais, c'est une
+ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voil la rivire
+qui passe l... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau
+que ceux de Paris. Entrons dner.--Mais, dit Jean, il faudrait tcher
+maintenant de mnager notre argent, et ne pas commander sans
+savoir...--Bah! bah! nous avons le temps!... Dnons d'abord, nous
+compterons aprs.
+
+On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui prsente aux jeunes
+gens une carte l'instar de celles de Paris. Gervais s'extasie en
+lisant les diffrentes faons dont on accommode le mouton ou le veau, et
+s'crie: Il faudra manger de a... et de a... et de a...
+
+--Oui, dit Jean, et nous dpenserons un de nos louis...--Eh ben! il
+nous en restera encore un...--Mais aprs...--Aprs nous aurons bien
+dn; c'est l'essentiel.--Vous ne pensez qu' manger.--Et toi tu n'es
+plus bon qu' faire de la morale. Ce n'tait pas la peine de te charger
+de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.--Il me
+semble qu'elle tait moi la caisse.--Non, elle tait nous, puisque
+nous avons tout mis en commun.--Tout mis... c'est--dire que c'est moi
+qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.--Tiens! ne vas-tu
+pas nous faire des reproches, prsent?... Tu fais un _fameux ami_!
+
+Pour la premire fois, on se querelle au moment du dner; l'accord qui
+rgnait, lorsqu'on se croyait riche, est dj troubl parce que les
+fonds ont baiss. Mais le potage arrive, et Jean s'crie: Aprs tout!
+mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, a m'est gal!
+
+Le dner achev, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens
+apprennent que c'est le lendemain jour du _march franc_, qui est
+presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des
+environs.
+
+Pardieu! dit Dmar ses camarades, ce serait bien le cas de tcher
+de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des
+environs.--Quelle farce? dit Gervais. --Je ne sais pas encore, mais
+il faut chercher.--Cherchons, dit Jean; pour une farce, j'en suis.
+
+Les jeunes gens retournent l'auberge o ils comptent coucher, et, tout
+en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manire amusante de
+gagner de l'argent.
+
+Si nous faisions des tours de cartes, dit Dmar. --Oh! les paysans y
+sont aussi malins que nous.--Moi, dit Gervais, je sais me tenir sur
+mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.--On a dj vu
+a!--Moi, j'avale de la filasse.--C'est trop us!--Moi, je m'te un
+centime plac sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.--a
+n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que
+tu ne pourrais pas avaler un couteau?--Oh! non, je ne fais pas
+a.--Essaie un peu.--Non, c'est inutile, a n'irait pas.--Ah! messieurs,
+si nous avions seulement quelque curiosit montrer, c'est a qui
+serait excellent. Les paysans sont trs-curieux, nous gagnerions
+beaucoup d'argent.--Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur
+montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...
+
+--Ah, parbleu! je le sais bien, moi, dit Gervais en se frappant sur le
+derrire. Voil, ce qu'ils n'ont jamais vu.--Oui, dit Dmar, mais
+quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous
+rosser.--Non, dit Jean, a serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une
+ide dlicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le
+boulevart du Temple Paris.--Un monstre! mais nous n'en avons
+pas.--Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus
+que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; nous trois, il me semble que
+nous pourrons bien arranger a.--Ma foi, il a raison, faisons un
+monstre, faisons une bte, enfin faisons une curiosit.
+
+--Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bte... Gervais,
+hein?--Oui, il est dj pas mal laid, a servira.--Je veux bien,
+moi.--Dmar appellera le monde la porte, et moi je montrerai l'animal,
+je serai le cornac.--C'est a.--Il s'agit de savoir maintenant ce que
+nous en ferons. Un gant?--Oh! non, il faudrait des chasses et des
+jambes de carton.--Un poisson?...--Il me faudrait un costume pour
+a...--Ah! si nous avions seulement des cailles d'hutres pour en
+couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attache sur tes
+cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le
+ventre, et tu ferais semblant de nager?--Oui, mais nous n'avons pas
+d'cailles, cherchons autre chose.--Diable! c'est encore difficile de
+faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.
+
+--Attendez, dit Jean en se frappant le front. Voyez-vous l-bas dans
+le coin, cette grosse tte de carton qui aura t laisse dans cette
+auberge par quelque marchande de modes.--Oui, aprs?--Tu sais te tenir
+la tte en bas, n'est-ce pas, Gervais?--Oui, pendant un peu de temps, et
+en m'adossant contre quelque chose.--C'est trs-bien, voil votre
+monstre trouv.--Comment?--Tu te tiens sens dessus dessous, nous
+cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de
+la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tte
+que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous
+mettrons un homme qui a deux ttes, l'une en haut et l'autre en
+bas.--Pas mal, vraiment.--Oui, mais en regardant la tte d'en haut de
+prs, si on reconnat...--On ne regarde les monstres que de loin.
+D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien
+risquer quelque chose.--Allons, c'est adopt, nous ferons voir un homme
+ deux ttes.
+
+On juge ncessaire de faire sur-le-champ une rptition. Ces messieurs
+vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur
+tte de carton, laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec
+du bouchon brl; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent
+tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec
+de la paille qu'ils prennent un de leurs lits.
+
+Et des mains? dit Gervais. --Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a
+deux ttes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras
+seulement une veste; allons, vite sur la tte, que nous voyions le coup
+d'oeil.
+
+Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les
+pans descendent jusqu' la ceinture, o ils sont attachs par des
+pingles, et Jean et Dmar s'crient: C'est admirable! c'est vraiment
+curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent avec toi.--Oui, mais je ne
+veux pas rester comme a trop long-temps.--Sois tranquille, quand il n'y
+aura pas de curieux tu te relveras, nous n'aurons pas continuellement
+du monde.--Et une baraque pour montrer notre monstre?--Avec quatre
+manches balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de
+la construire.
+
+Les trois voyageurs se couchent, enchants de leur projet dont ils se
+promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, aprs avoir
+djeun et pay la grosse tte dont ils font, disent-ils, emplette pour
+leur petite soeur, ils se dirigent vers l'endroit o se tient le march.
+Ils achtent plusieurs aunes de toile, ce qui leur cote plus cher
+qu'ils ne croyaient, et Jean dit ses camarades: Pourvu que nous
+fassions nos frais.--Il faudra prendre trs-cher, dit Gervais.
+
+Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de
+toile. Enfin les achats termins, on cherche l'endroit o l'on
+s'tablira. Ne nous mettons pas trop en vue, dit Dmar. Je crois
+qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosit.--Mais, si
+on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.--Bah! il n'y a pas
+de mal faire voir un monstre qui n'est pas mchant. Tiens, voil une
+place superbe, il faut y btir notre maison.
+
+Les pieux sont plants. La toile est coupe en plusieurs morceaux, puis
+tendue par-dessus. Enfin la baraque est acheve tant bien que mal. On
+peut y tenir peu prs dix personnes en se gnant beaucoup. Deux
+grands pieux, placs dans le fond, doivent servir de point d'appui
+Gervais; on ne voit dans l'intrieur de la maison que par le jour qui
+pntre travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu' demi, mais les
+jeunes gens pensent que cela ne nuira pas leur curiosit.
+
+Gervais est affubl comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir
+la tte en bas une heure d'avance, il est convenu que Dmar ne laissera
+entrer du monde qu'aprs avoir frapp dans ses mains pour avertir ses
+camarades de se mettre en mesure. Tout tant dispos, Dmar sort de sa
+baraque en passant par-dessous la toile, et, arm d'une baguette, se met
+en devoir d'attirer les curieux, en criant:
+
+Venez voir un tre extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux
+ttes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et
+dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus
+surprenant, c'est qu'il parle de prfrence avec sa tte d'en bas.
+Entrez, ne vous gnez pas, il y a encore de la place, il n'en cote que
+dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront
+que demi-place.
+
+Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Dmar
+crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point
+de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans,
+et ceux-ci s'loignent en disant: Ah! beau spectacle! ma fine!... ils
+n'ont pas seulement une petite peinture la porte.
+
+--Il parat que a va mal, dit Jean Gervais, qui est oblig de
+rester couch terre, parce que ses pieds sont entortills dans sa
+redingote.
+
+Entrez donc, messieurs, entrez donc, crie Dmar quelques paysans qui
+s'arrtent pour l'couter. Combien a cote-t-il pour voir ton
+monstre? dit l'un d'eux. --Dix sous par personne, pas davantage.--Dix
+sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens
+et des ours pour deux sous.--Oui, mais un homme deux ttes!--a ne
+peut pas tre plus beau qu'un ours.
+
+Les paysans s'loignent et Jean crie travers la toile: Dmar, baisse
+ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais
+pour cinq sous.
+
+Dmar aperoit quelques curieux qui approchent. Il dbite la phrase de
+rigueur et termine en disant: On verra aujourd'hui l'homme deux ttes
+pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si
+nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que
+nous fassions nos frais, et que notre monstre nous cote horriblement
+nourrir.
+
+Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Dmar et paraissent tents
+d'entrer. Je n'ai jamais vu de monstre, dit l'homme; je ne voudrais
+pourtant pas mourir sans en voir un, a doit tre gentil.--Un homme qui
+a deux ttes! dit la femme, c'est ben tonnant... et vous dites,
+monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?--Prcisment.--Celle
+d'en haut comment donc est-elle place?--Tout comme les ntres.--Et
+celle d'en bas, quel endroit est-elle?--Ah! c'est l
+l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.--Entrons, ma femme....--Ah!
+un instant... est-il mchant vot' monstre.--Il est doux comme un agneau,
+il chante mme quand on le dsire.--Allons... eh ben... comben
+est-ce?--Dix sous pour vous deux...--C'est ben cher.--C'est au plus
+juste.--Paie-t-on avant d'avoir vu?--Oh! c'est de rigueur.--Eh ben, not'
+homme, qu'en dis-tu?--Oui, j'voulons voir a, a nous amusera et j'en
+parlerons cheux nous.
+
+Le vieux paysan donne ses dix sous Dmar en disant: Par o donc
+entre-t-on, je ne vois pas de porte?--Par dessous... On lve un peu la
+toile; mais attendez que je donne le signal, sans a notre monstre
+serait peut-tre endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand
+il dort, il cache ses ttes sous ses paules, comme les serins.
+
+Dmar frappe dans ses mains. Aussitt Jean fait mettre Gervais sens
+dessus dessous et s'assure que la tte de carton est solide. Dans ce
+moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se
+frottent les yeux pour y voir clair.
+
+Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc? dit la femme, on n'y voit
+presque pas!--Voyez, messieurs et dames, voici l'homme deux ttes qui
+est devant vous, dit Jean en se plaant entre le public et Gervais.
+
+Ah! je commence y voir, dit le paysan; tiens, ma femme, tiens, v'l
+le monstre...--Ah! Dieu! mon homme, que sa tte d'en haut est laide...
+comme il a les yeux fisques!...--Regardez celle d'en bas, dit Jean,
+c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de
+prfrence...--Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plat.
+
+--Parle! dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. J'touffe,
+murmure celui-ci, qui commence devenir pourpre.
+
+Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur? demande la paysanne. --Il a dit que
+vous tiez trs-belle femme.--Tiens, il n'est pas trop bte, ce
+monstre!--On nous a dit qu'il chantait, dit le paysan. Faites-lui donc
+chanter une petite chanson.
+
+--Veux-tu chanter? dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci
+lui souffle dans l'oreille: Non, sacrebleu! je veux me relever...
+Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.
+
+--Allez vous-en bien vite! dit Jean en repoussant le vieux paysan et
+sa femme, il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.
+
+--Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...
+
+Et les deux villageois se jettent terre pour passer par-dessous la
+toile, et Jean les pousse par derrire pour les faire sortir plus vite,
+parce que Gervais a quitt la position perpendiculaire.
+
+Le vieux paysan et sa femme sortent quatre pattes de dessous la maison
+de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure
+bouleverse; Dmar, qui est alors entour de jeunes villageois, aide le
+mari et la femme se relever en leur disant:
+
+N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre
+argent?
+
+--Ah! oui, dit la paysanne en se relevant; il est gentil votre
+spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!...
+il nous a fait une fameuse peur!...--C'est curieux! dit le mari, oh!
+oh! pour a, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour
+ben de l'argent!...--Pourquoi donc cela?--Pardi, demandez au cornac ce
+que vot' homme deux ttes voulait faire de nous? Si nous ne nous
+tions pas sauvs ben vite, il nous mangeait, rien que a!
+
+Dmar tche de contenir son envie de rire, en rpondant: C'est
+singulier!... c'est qu'il tait dans un de ses mauvais momens, mais
+c'est fort rare.
+
+--Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprs de c'te
+maison de toile, dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le
+vieux couple s'loigne en se disant: Jarni! j'pouvons nous vanter
+d'avoir eu firement peur pour nos dix sous!...
+
+Les villageois, qui se sont arrts devant la baraque, ont entendu une
+partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique
+leur curiosit; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas
+payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Dmar consent les laisser
+entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Dmar donne le
+signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse
+sous la toile.
+
+Les villageois, en se relevant, commencent par murmurer du peu de
+clart qui pntre sous la toile, Pourquoi donc que tu n'as pas clair
+ton monstre? dit l'un d'eux Jean. Est-ce que tu veux nous montrer
+des chats pour des tigres?
+
+Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin
+possible de Gervais, en disant: Voil l'homme deux ttes, messieurs;
+attachez-vous la tte du bas, c'est la plus tonnante.
+
+Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air souponneux;
+l'un d'eux dit Jean: Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni
+sa bouche par en haut, ton homme?--Il est venu au monde comme a,
+messieurs, je n'en sais pas davantage...
+
+--Ah a, dites donc, vous autres, a m'a l'air d'une frime, dit un
+second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche le repousser en
+lui disant: N'approchez pas si prs, messieurs; il est quelquefois
+mchant.
+
+--Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... a n'a jamais t
+une tte, a!...
+
+Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigu d'tre renvers, dit
+demi voix: Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir
+comme a...
+
+Mais les villageois ne sont pas disposs s'en aller, et pendant que
+Jean fait son possible pour les empcher de toucher la tte de carton,
+Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette
+chute la tte postiche se dtache et roule avec la perruque aux pieds
+des villageois.
+
+Ah! voyez-vous la subtilit!... c'est une tte de carton, ce sont des
+fripons, s'crient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal,
+se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais
+ terre en lui disant: Ah! mchant polisson! tu fais le monstre pour
+attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre te faire deux
+ttes.
+
+Gervais fait ce qu'il peut pour se dbarrasser les pieds de dedans la
+redingote, mais avant d'y parvenir il est ross par les villageois.
+Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la
+baraque pour dire Dmar de venir leur secours, et ne l'a pas trouv,
+imagine un expdient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux
+qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant
+qu'ils cherchent se dptrer de dessous la toile, Jean apercevant la
+tte de Gervais, le tire par les paules, l'aide sortir et se sauve
+avec lui du ct des champs.
+
+
+
+
+CHAPITRE IX.
+
+UN AUTRE TOUR DE DMAR.--LA FAMILLE DU LABOUREUR.
+
+
+On court bien dans l'ge o les barres, le ballon et les cerfs-volans
+sont nos plus douces rcrations. Jean et Gervais taient sortis de
+Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus se
+dbarrasser de la maison de toile.
+
+Jean voulait s'arrter, mais Gervais courait toujours, la peur lui
+donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperurent
+quelqu'un qui courait aussi devant eux.
+
+Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu, dit Gervais. --Eh
+non, dit Jean, c'est Dmar, je le reconnais bien.
+
+C'tait en effet Dmar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous
+la toile, avait jug prudent de s'loigner sans attendre ses compagnons.
+
+Les jeunes gens, s'tant rejoints, s'arrtent enfin derrire des taillis
+pour reprendre haleine.
+
+Te voil donc, dit Jean Dmar, tu nous as laisss dans l'embarras
+sans t'inquiter comment nous en sortirions!...--Pourquoi ne savez-vous
+pas bien jouer vos rles?--C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir
+les pieds en l'air!--Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps
+comme a, et puis tre ross ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais
+je refais le monstre!...--Moi, je me suis sauv le premier, parce
+qu'ayant reu l'argent je ne voulais pas le rendre.--A propos, voyons la
+recette, combien avons nous fait?--vingt-deux sous en tout.--C'est
+gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a cot la perruque que
+nous avions mise sur la grosse tte!...--Quand je disais que nous ne
+ferions pas nos frais...--Et la maison de toile qui est reste au
+pouvoir des paysans!--C'est ta faute, Jean, avec ton ide de nous faire
+montrer une curiosit!--Ma foi! messieurs, on ne russit pas toujours,
+nous serons peut-tre plus heureux une autre fois.--Oui, mais ne comptez
+pas sur moi pour faire la bte! dit Gervais en se frottant les reins.
+Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si prs du
+thtre de nos exploits.
+
+Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrtent que dans
+le petit village de Boissy-le-Chtel qu'ils aperoivent devant eux.
+Aprs s'y tre reposs quelque temps, ils jugent prudent de s'loigner
+encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais parat
+souffrir, Dmar est rveur, et Jean se dit tout bas: Ah!... j'tais si
+bien avec mes parens!... Mon pre m'avait enferm, c'est vrai; mais, au
+fait, je mritais bien d'tre puni pour m'tre gris... Et certainement,
+ma mre ne m'aurait pas laiss long-temps au pain et l'eau.
+
+On arrive la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de
+chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allg la
+bourse: Jean ne possde plus qu'une vingtaine de francs, et il dclare
+fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Dmar lui rit au nez,
+et Gervais rpond: En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!
+
+Les jeunes gens entrent dans un mchant cabaret; ils soupent avec une
+omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde o on leur
+offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe se disputer au
+lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout
+lorsqu'on l'a mrite.
+
+Le lendemain, aprs le djeuner, Jean paie le dpense; malgr leur
+sagesse, elle se monte, avec le coucher, sept francs; et Jean dit
+ses compagnons: avec toute notre conomie, et en dnant mal, les vingt
+francs n'iront pas loin.--Alors, il vaut autant bien dner, dit
+Gervais.
+
+Dmar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la
+maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un
+banc prs d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce
+voyageur annonce la confiance et la bonhomie; peine entr, il entame
+la conversation avec toutes les personnes qui sont prs de lui et
+commence par leur conter ses affaires.
+
+Allons-nous-en, dit Jean, que faisons-nous ici?--Ma foi, je suis
+fatigu, dit Dmar, rien ne nous presse... Restons encore, j'espre
+que ce ne sera pas pour rien...--Comment?
+
+Dmar ne veut pas en dire davantage; il s'tend sur un banc en fumant
+une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est
+derrire la maison; quelques tables places sous des arbres, annonaient
+que les voyageurs pouvaient venir s'y rafrachir. Ils taient depuis un
+quart d'heure dans le jardin, lorsque Dmar vient les rejoindre. Sa
+figure a une expression singulire: il jette de frquens regards
+derrire lui, et semble trs-agit.
+
+Que diable viens-tu donc de faire? dit Jean qui est frapp du trouble
+de Dmar. --Une bonne espiglerie, rpond Dmar voix basse et en
+regardant encore derrire lui. --Qu'est-ce donc?--Chut!... Parlez
+bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un
+bon tour cet imbcille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais
+qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en
+vois pas...--Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...--Non,
+non!... Attendez!... dit Dmar en arrtant Jean qui est prt
+retourner vers la maison; Je ne voudrais pas repasser par-l... Si cet
+imbcille s'tait aperu... Cependant il djeune, et
+j'espre...--Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?...
+Parle...--Rjouissez-vous, nous sommes en fonds!... Nous allons nous
+amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce
+porte-feuille!...
+
+--Ah! mon Dieu! s'crie Jean, frapp d'une ide subite, achve, ce
+porte-feuille... qui est-il?--Il tait ce voyageur qui parlait
+tout le monde. Aprs votre dpart je me suis approch de lui... il m'a
+offert de boire un coup, j'ai accept, alors nous avons caus...
+L'imbcille a voulu dfaire sa valise pour me montrer les emplettes
+qu'il porte sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille cus
+Coulommiers, puis il a tir son porte-feuille pour y chercher une
+adresse; aprs l'avoir referm, il a cru le mettre dans sa poche et l'a
+laiss tomber sous le banc; aussitt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai
+admir les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin,
+j'ai ramass le porte-feuille sans qu'il s'en apert, et, lui disant
+adieu je l'ai laiss table...--Malheureux! c'est un vol, dit Jean, en
+regardant Dmar avec indignation.--Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi
+cet imbcille laisse-t-il tomber son porte-feuille...--Tu l'as vu tomber
+de ses mains, tu devais le lui rendre...--Ah ben! par exemple! pas si
+bte, n'est-ce pas, Gervais?
+
+--Dam'! rpond Gervais, au fait... puisque ce porte-feuille tait
+terre... il me semble que nous pouvons...--Il faut le rendre, vous
+dis-je! Dmar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnte homme... cela
+te porterait malheur. Tu appelles une espiglerie prendre le
+porte-feuille d'un voyageur!--Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le
+ramasser.--Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme
+s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon
+Dieu! nous serions arrts comme des voleurs...--Bah! bah!... tu vois
+tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.--Eh bien! je
+vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous
+arrter...
+
+Dmar et Gervais se retournent; et, travers les arbres qui les
+cachent, aperoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le
+jardin, et se sont arrts l'entre d'une alle, regardant autour
+d'eux et paraissant chercher quelque chose.
+
+La tte de Mduse semble avoir ptrifi Dmar; il devient blme et
+demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui
+est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est gliss sur-le-champ sous
+une table qui est prs d'eux; mais Jean, qui frmit l'ide d'tre
+arrt comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche
+rien, s'loigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et,
+sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son
+action, s'lance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut,
+saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait prs d'une lieue
+sans s'arrter et sans regarder derrire lui.
+
+N'en pouvant plus, Jean s'arrte enfin; il regarde autour de lui:
+gauche est une grande route, derrire et en face des champs, sur la
+droite, un petit bois. Il coute: tout est tranquille; quelques
+laboureurs qui travaillent la terre, quelques villageoises qui
+cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il
+soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le
+fait tressaillir; il croit reconnatre les pas des gendarmes qui courent
+aprs lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il tait
+coupable!
+
+Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et l s'assied au pied
+d'un bouquet d'arbres. Il rflchit ce que vient de faire Dmar, et se
+dit: J'ai bien fait de les quitter: Dmar est un voleur, et je ne veux
+pas tre l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il
+lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrts
+maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que
+c'est moi qui leur ai conseill de voler ce voyageur... Dmar en est
+bien capable!... Et peut-tre me cherche-t-on pour m'arrter aussi;
+j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendt cet argent, on ne me
+croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me
+ramenait Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fch de m'tre
+fait l'ami de Dmar et de Gervais!... Mon pre disait que c'taient de
+bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que
+moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...
+
+Tout en faisant ces rflexions, Jean s'est tendu sur le gazon. Peu
+peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort
+profondment.
+
+Il est nuit lorsque Jean s'veille; il a dormi long-temps dans le bois.
+Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus
+o il est. Enfin, en ttonnant, il touche les arbres qui ont protg son
+sommeil; il se rappelle alors les vnemens de la journe; il sent aussi
+qu'il n'a pas mang depuis le matin, et il se lve en se disant: Il
+faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que
+je trouverai souper.
+
+Il ignore entirement o il est, et ne se souvient mme plus par quel
+ct il est entr dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais
+Jean n'est pas poltron: l'obscurit, l'isolement dans lequel il se
+trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte
+d'tre arrt comme complice d'un vol, et cette ide lui fait craindre
+encore de retourner sans s'en douter prs de l'endroit d'o il a fui le
+matin.
+
+Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de
+seize ans et demi ne s'accommode pas d'une dite de douze heures. Jean
+se dcide marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne
+lui a pas paru tre considrable; il s'avance tenant ses mains en avant
+pour carter les branches qui s'opposeraient son passage, et se dirige
+vers les endroits les moins sombres, esprant dcouvrir un sentier qui
+mnerait une grande route.
+
+Aprs avoir march pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un
+sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une
+lumire frappe ses yeux.
+
+Un sentiment de plaisir fait battre son coeur; il se dirige en doublant
+le pas vers cette clart, et se trouve bientt sur la lisire du bois,
+et devant une petite chaumire dont une fentre donne sur le sentier
+qu'il a parcouru.
+
+Jean s'arrte devant l'habitation. Je puis bien frapper l, se dit-il,
+c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas souper et
+peut-tre coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi.
+J'aimerais mieux coucher l que dans un village; j'y serais plus
+tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la
+vue m'a tant boulevers... Il faut frapper.
+
+Jean trouve la porte de la chaumire, et frappe lgrement. Bientt il
+entend marcher, et une voix enfantine lui crie: Est-ce toi, Jean?
+
+Le jeune voyageur prouve un sentiment de surprise, un trouble
+indfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par
+les habitans de cette chaumire. Cependant la voix qui s'est fait
+entendre est si douce, que, cdant un mouvement naturel, il rpond
+presque aussitt: Oui, c'est moi.
+
+On ouvre la porte: un petit garon de sept huit ans, d'une figure
+douce et nave, parat sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur,
+s'crie: Ah! ce n'est pas Jean!...
+
+Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve l'entre
+d'une chambre pauvrement meuble, et dans laquelle un villageois d'une
+cinquantaine d'annes est assis prs d'une table, ayant une de ses
+jambes pose sur un tabouret. Qui est-ce donc? demande-t-il en
+tournant ses regards vers la porte.
+
+Monsieur, dit Jean en s'avanant, je me suis gar dans le bois, je
+ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon
+chemin, et souper si cela se pouvait, car j'ai trs-faim... Mais je
+paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.
+
+Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la
+jeunesse inspirent l'intrt. Quand vous n'auriez pas de quoi payer,
+lui dit-il, pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non,
+ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais a
+n'empche pas d'aimer obliger.
+
+--Oh! non, nous ne sommes pas riches, dit le petit garon, surtout
+depuis que notre vache est morte!
+
+--Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous,
+reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout l'heure il
+nous arrivera des provisions: j'attends mon fils an qui, en revenant
+de sa journe, doit nous en apporter. J'ai cru que c'tait lui qui
+arrivait quand vous avez frapp.--Il s'appelle donc Jean?--Oui.--C'est
+comme moi, monsieur.--Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de
+plus pour que vous soupiez avec nous.
+
+Jean va s'asseoir prs de la table; le petit Jacques place devant lui du
+pain bis et du fromage, et le regarde avec curiosit. Pendant que Jean
+mange avec apptit, le villageois lui adresse quelques questions.
+
+Est-ce que vous allez loin comme a, jeune homme?--Je vais Paris,
+monsieur.--Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre
+pre?--Non... au contraire, je vais le retrouver.--Ah! Vous tiez all
+voir queuque parent?--Oui, monsieur...--A Rebais peut-tre?--Non!
+s'crie vivement Jean, je n'ai pas t dans cette ville-l!... Est-ce
+loin d'ici, monsieur?--Mais, non, trois quarts de lieue au plus.
+
+--Ah! mon Dieu! se dit Jean, je n'en suis pas plus loign!...
+
+--Y a-t-il long-temps que vous avez quitt votre pre? reprend le
+villageois. --Mais... il y a deux mois bientt...--Vous devez tre bien
+impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je
+suis sr qu'on vous attend tous les jours!...
+
+Jean baisse les yeux, et rpond en balbutiant: Oh! oui... on
+m'attend.--Papa, dit le petit garon en courant prs de son pre, moi,
+je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?--Non, mon garon, tu seras
+comme ton frre Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous tes les
+appuis de votre pre.--Je ne suis pas encore assez grand pour travailler
+aux champs; mais bientt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que
+je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal la jambe, il ne faut pas
+que tu te lves.
+
+Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur la table le pain
+qu'il tenait: son coeur est trop plein pour qu'il sente encore l'apptit.
+
+Eh ben! vous ne mangez plus? dit le villageois. Dame' a n'est pas
+ben dlicat... mais vous souperez tout l'heure avec nous... Ah!
+justement on frappe... c'est mon fils sans doute.
+
+Le petit garon court ouvrir et s'crie avec joie: Oui, c'est mon frre
+Jean!
+
+Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bti, mais hl par le
+soleil, entre dans la chaumire, tenant d'une main des instrumens de
+labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son pre, et
+tirant de sa veste une pice de cinq francs et de la monnaie, il met
+tout dans les mains du vieillard, en lui disant: Voil ce que j'ai
+gagn depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois
+est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journes.
+
+--Eh ben, tu ne gardes rien, Jean? dit le villageois. --Est-ce que
+j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le
+matin j'emporte pour ma journe!... Je voudrais gagner ben davantage, a
+serait toujours pour vous, mon pre.
+
+--Oui, et puis nous pourrions bientt ravoir une vache, dit le petit
+Jacques. --Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voil un jeune
+voyageur qui sera des ntres... il retourne Paris chez ses parens...
+
+--Oh! oui, monsieur, dit Jean en poussant un gros soupir, et je
+voudrais dj tre auprs d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je
+les ferai demain dans ma journe.
+
+On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient
+d'apporter. Le pre se place entre ses deux fils, et Jean est tout mu
+de l'amiti qui rgne entre le villageois et ses enfans. Tout en
+mangeant, le fils an dit: J'ons pass Rebais aujourd'hui et j'ons
+t tmoin de l'arrestation d'un coquin.
+
+Jean frmit, il est persuad qu'il s'agit d'un de ses compagnons.
+
+--Qu'avait-il fait ce coquin-l? dit le villageois. --Il parat qu'il
+s'amusait mettre le feu dans les fermes...--Le misrable!--Mais on
+tait sa poursuite, les gendarmes l'ont arrt Rebais... je l'ai vu
+emmener.--Vous l'avez vu, dit Jean, comment tait-il?--Mais... c'est
+un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!--Et... on
+l'a arrt... tout seul?--Oui, il parat qu'il n'avait pas de
+complices.
+
+Jean respire plus librement. Il lui serait pnible de penser que ses
+anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper
+s'achve. Si vous voulez coucher ici, dit le pre de famille, vous
+aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous
+partagerez. J'tais plus mon aise autrefois!... mais ben des malheurs
+sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne
+Marie, puis je suis devenu paralys de cette jambe, ce qui m'empche de
+travailler; ensuite notre vache est morte, et c'tait pour nous une
+grande ressource! mais je ne puis pas me plaindre, puisque mes fils me
+restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais
+quitter leur pre, n'est-ce pas, mes enfans?
+
+--Oh! jamais! jamais! disent en mme temps les deux fils du laboureur
+en enlaant celui-ci dans, leurs bras. Est-ce que ce n'est pas un
+devoir et un plaisir de rester avec toi?...--Et qui donc te
+soutiendrait, dit le petit Jacques, prsent que tu peux pein
+marcher, si nous te laissions tout seul?... a serait joli, qu'un autre
+que nous vnt donner le bras not' pre.
+
+Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses
+deux fils, et Jean ne cherche pas retenir les pleurs que lui
+arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.
+
+Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumire se
+jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils an du
+laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupires; trop de
+penses agitent et son coeur et son esprit; il se reproche sa fuite, il
+pense au chagrin que doivent prouver ses parens, la manire dont il a
+pay leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle diffrence entre sa
+conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces
+villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces ides le
+troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose
+paisiblement son ct, il se dit: Retournons prs de ma mre, et je
+dormirai aussi tranquillement que lui.
+
+Le jour parat enfin, et les habitans de la chaumire sont matinals. On
+djeune; le fils an prend la pioche, la bche, embrasse son pre et va
+ ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il
+voudrait donner tout ce qu'il possde au matre de la chaumire, et
+celui-ci ne consent recevoir que fort peu de chose. Mais le petit
+Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour
+aller Paris, et, arriv l'endroit o il n'a plus besoin de guide,
+Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: Donne cela
+ton pre, ce sera pour vous aider ravoir une vache... moi je n'ai plus
+besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai
+pas fait que des sottises avec l'argent de ma mre.
+
+Le petit garon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et
+retourne sa chaumire en criant: Nous aurons une vache! c'est pour
+avoir une vache!
+
+Jean plus content de lui que la veille, se met gament en marche,
+demandant de temps autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il
+suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrter, puis il mange
+dans un cabaret les dix sous qu'il a gards pour son voyage: il lui
+reste encore prs de sept lieues faire, mais il a du courage et de
+bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il
+y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.
+
+Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue
+Saint-Paul. Il prouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il
+approche de la demeure de ses parens, et il s'arrte en se disant:
+
+Si on allait me recevoir mal, me renvoyer? Il songe alors son
+parrain Bellequeue qui a toujours t le mdiateur entre lui et son
+pre, et dont il connat l'extrme indulgence. Allons d'abord le
+trouver, se dit-il, il me pardonnera, il ira prvenir ma mre, et il
+apaisera la colre de mon pre.
+
+Enchant de cette ide, Jean court frapper la maison o loge son
+parrain.
+
+
+
+
+CHAPITRE X.
+
+LA MAISON PATERNELLE.--JEAN EST UN HOMME.
+
+
+Depuis que Bellequeue a quitt les beaux-arts (car on sait que
+maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une
+petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthse madame Durand n'a
+point paru satisfaite. Bellequeue est rest garon, et quoiqu'il
+conseille toujours ses amis de se marier, il n'a pas jug convenable
+de suivre lui-mme les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en
+marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable prs des belles, s'est
+amass mille cus de rentes; avec cela un garon peut vivre trs-bien,
+mme lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa
+cinquante-troisime anne, tait bien conserv: son teint avait pris une
+nuance un peu plus fonce, surtout du ct du nez, mais il avait
+toujours les dents blanches et les lvres vermeilles; sa coiffure,
+qu'il n'avait point change, tait constamment soigne; il ne se servait
+que de pommade superfine et de poudre parfume, enfin il tait dans sa
+mise d'une extrme propret, et son chapeau trois cornes tait aussi
+luisant que sa chaussure frotte au cirage anglais. Bellequeue pouvait
+donc encore faire le galant sans paratre ridicule; mais s'il courtisait
+les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en tait pas moins rang dans
+sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures;
+on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder
+lorsqu'il se drangeait.
+
+Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, tait une brune assez piquante;
+ses yeux un peu petits taient d'une extrme vivacit, et son nez, que
+les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son matre assurait
+tre la Roxelane, donnait quelque chose de comique sa figure dj
+passablement veille. Mademoiselle Rose tait mise plutt en femme de
+chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers
+de soie; sa taille tait serre dans un troit corset, et elle mettait
+avec beaucoup de grce une petite _tournure_; enfin les mauvaises
+langues du quartier, scandalises du ton et de la toilette de
+mademoiselle Rose, assuraient qu'elle tait entre chez M. Bellequeue
+pour _tout faire_, et qu'elle s'tait fait annoncer ainsi dans les
+Petites-Affiches. On avait plaisant le vieux garon, on avait t
+jusqu' dire qu'un homme qui avait des moeurs ne devait point prendre une
+bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Bellequeue
+n'avait point cout tous ces propos, il avait pens qu' l'automne de
+sa vie un homme doit pouvoir faire ses volonts, qu'on peut avoir des
+moeurs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante
+de cinquante; qu'il est plus agrable en rentrant chez soi d'y trouver
+un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait
+honneur son matre; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour
+ses voisins; bref, il avait gard la jeune fille, et il avait bien fait.
+
+Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait t son habit noisette,
+pass sa robe de chambre de basin, et commenc avec Rose une partie de
+dames, jeu auquel la jeune bonne tait encore assez novice, ne concevant
+jamais qu'une dame couverte pt tre prise; mais son matre avait de la
+patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller dame,
+lorsqu'on sonna avec violence.
+
+Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela? dit
+mademoiselle Rose. --Il est certain que c'est un peu sans faon, dit
+Bellequeue; va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais dame,
+nous reprendrons le coup.--Je vais joliment arranger les sonneurs; dit
+mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.
+
+Mais Rose n'a pas le temps de gronder; peine a-t-elle ouvert la porte
+que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui
+se trouvent sur son passage, pntre dans la chambre de Bellequeue et
+lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnatre.
+
+C'est moi, mon parrain, s'crie Jean. --Ah! mon Dieu!... c'est
+lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse!
+Le voil donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A
+la vrit, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas
+retrouv! mais te voil... L'enfant prodigue est de retour... Nous
+allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garon.
+
+Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle
+Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est
+chez Bellequeue, elle a dj eu occasion de le voir souvent.
+
+Cependant Jean, qui est harass de fatigue, s'est dbarrass des bras de
+son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: Ouf! je n'en puis
+plus.
+
+--En effet, tu m'as l'air bien fatigu, mon garon.--Et comme monsieur
+Jean est couvert de poussire! dit Rose. --Tu viens donc de bien
+loin?--J'ai fait treize lieues aujourd'hui.--Treize lieues! ah! mon
+Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes
+pointes, j'espre?--J'ai presque constamment couru!...--Pauvre garon...
+comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas,
+Rose?--Certainement, M. Jean est un homme prsent.--Mais tu dois avoir
+besoin de prendre quelque chose?--Je crois bien, je meurs de faim et de
+soif...--Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce
+qu'il y a... ce qui reste du dner... Je vais moi-mme... attends, tu
+auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de monte.
+
+Mademoiselle Rose court d'un ct, Bellequeue de l'autre; en un instant
+un couvert est mis, et charg de viandes froides, de fruits et de
+bouteilles. Bellequeue veut lui-mme verser son filleul, il se met
+table et trinque avec lui.
+
+A ta sant, Jean, ton heureux retour!...--Merci, mon parrain. Mais
+parlez-moi de mes parens, de ma mre... on a t bien en colre contre
+moi, n'est-ce pas?... Je vois bien prsent que j'ai eu tort... Mais
+pour en tre convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis
+taient de mauvais sujets, oh! de trs-mauvais sujets. Je le sais
+maintenant... mais alors je ne le croyais pas.
+
+--Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit tre fini, dit
+Bellequeue, buvons l'oubli de ta faute.--Oui, mon parrain.
+
+--Prenez garde, monsieur, dit Rose en tirant son matre par le pan de
+son habit, vous allez vous faire mal, songez que vous avez dj
+dn.--Oui, Rose, soyez tranquille... je me modrerai. Mais je suis si
+content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon
+garon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de
+partir, tu avais prvenu quelqu'un... Comme les voyages forment les
+jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?
+
+--Et ma mre, elle se porte bien? dit Jean. --Trs-bien, mon ami...
+Comme elle va tre contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions
+de toi tous les jours!--Et mon pre, croyez-vous qu'il me grondera
+beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui
+parlerez pour moi?
+
+Bellequeue ne rpond rien, il change un coup d'oeil avec Rose, et son
+front se rembrunit.
+
+Vous ne me rpondez pas, dit Jean. Est-ce que vous pensez que mon
+pre ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?
+
+--Ce n'est pas cela, mon ami, dit Bellequeue avec embarras. Mais je
+ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton dpart... il s'est pass
+bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es
+parti?--Eh bien! que s'est-il donc pass?--Mon garon... il faut dans ce
+monde s'attendre tout!... c'est une maxime dont on doit se pntrer
+afin de ne s'tonner de rien.--Mais enfin, mon pre? que lui est-il donc
+arriv?...--Il est mort, il y a un mois!...--Il est mort!... ah! mon
+Dieu!... c'est moi peut-tre qui suis cause!...--Non... oh! non, mon
+garon, calme-toi. Ton pre t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton
+absence bien plus philosophiquement que ta mre; il disait tous les
+jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enrage, a lui
+fera du bien, a le corrigera, et j'espre qu'il reviendra plus docile.
+Mais il y a un mois un coup de sang l'a emport en un instant, quoi
+qu'il bt tous les matins quelque chose pour viter ces
+accidens-l!...--Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas t prs
+de lui ses derniers momens; voil la punition de ma faute!... mais
+elle est bien cruelle.
+
+--Allons, Jean, calme-toi... C'est trs-bien de pleurer ton pre, tu le
+dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi,
+Rose...
+
+--Oui, monsieur... a me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.--Je
+conois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux
+conserver ma fermet. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame
+Durand en lui ramenant son fils.--Oui, vous avez raison, mon parrain,
+allons trouver ma mre.
+
+Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder
+aller consoler sa mre. On arrive bientt chez madame Durand. La
+boutique est ferme, car il est dj tard; mais Catherine vient ouvrir,
+elle pousse un cri de joie en voyant son jeune matre, et quoiqu'on lui
+recommande de se taire, elle court sa matresse en disant: Le voil,
+madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramne.
+
+Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte
+aussi vite qu'elle, et il est bientt dans les bras de sa mre qui
+l'embrasse bien tendrement.
+
+Le voil, dit Bellequeue, je vous avais bien dit que je vous le
+ramnerais... Il est corrig, oh! il sera sage maintenant; il me l'a
+promis.
+
+Madame Durand n'avait pas besoin de cette assurance pour pardonner
+son fils; mais Jean, en lui tmoignant le chagrin qu'il prouve de la
+mort de son pre, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin
+quand les premiers momens donns la tendresse, la surprise, sont
+passs, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit
+tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce rcit. Jean conte tout, hors
+le dernier tour de Dmar, qui l'a dtermin quitter ses compagnons; un
+reste d'amiti pour ses anciens camarades le porte cacher une faute
+qui, si elle tait connue, couvrirait de honte leurs parens. Nous nous
+sommes querells, dit-il, et je les ai quitts... Depuis long-temps
+d'ailleurs, je sentais que je devais revenir prs de vous.
+
+On n'en demande pas davantage Jean; on le croit, on l'embrasse encore,
+et aprs avoir ainsi rinstall son filleul dans la maison de ses
+parens, Bellequeue retourne chez lui, enchant de sa soire.
+
+Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son pre,
+et sa mre, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: Je savais bien,
+moi, que ce n'tait pas un mauvais garon.
+
+Toute la famille est bientt instruite du retour du jeune Durand. Mais
+personne ne vient en fliciter sa mre, parce que tous ses parens
+l'ayant blme de son extrme faiblesse, madame Durand s'est fche avec
+eux. Il fera bientt quelque nouvelle escapade, disent les Renard. Il
+ne saura jamais un tat, dit Fourreau. Il ne sera jamais aimable avec
+les demoiselles, dit la cousine Agla. Il ne dansera jamais bien, dit
+Mistigris.
+
+Madame Durand s'inquite peu de ce que disent ses parens. Son fils est
+revenu, c'est tout ce qu'elle dsirait. Madame Moka vient voir le jeune
+tourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie madame
+Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son
+fils, et lui rpondant tout en savourant la liqueur: Il _revinssera_,
+madame, j'en _suimes_ assure. Quant madame Ledoux, elle n'est pas
+fche non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble l'un de
+ses trois maris ou de ses quatorze enfans.
+
+Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste
+souvent prs de sa mre. La bonne madame Durand est mme alarme de
+l'extrme sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est
+la premire l'engager se donner un peu de distraction. De son ct,
+Jean engage sa mre quitter le commerce et jouir d'un repos qu'elle
+a bien gagn. Comme son fils est dcid ne point faire un herboriste,
+madame Durand consent vendre son fonds. Grce aux soins et aux
+dmarchs de Bellequeue qui se charge de cette ngociation, le fonds est
+bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des conomies;
+un an aprs la mort de son poux, Madame Durand se retire du commerce
+avec six mille livres de rentes.
+
+Jean, en ayant peu prs autant par ce que lui a laiss sa marraine,
+madame Durand dit tout le monde: Mon fils aura un jour douze mille
+livres de rentes; avec cela, sa figure et ses qualits, il peut pouser
+une duchesse.
+
+Jean, qui a prs de dix-huit ans, est en effet un assez joli garon;
+mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement
+distingue; habitu frquenter les tabagies, prfrer les
+guinguettes aux salons, et la socit d'une grisette celle d'une dame
+du monde, Jean a des manires de mauvais ton; il n'est pas grossier,
+mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un
+compliment une femme, mais il mle souvent des jurons nergiques dans
+sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour tre aimable,
+Jean dit: Il faut qu'on me prenne comme je suis! Et sa mre lui
+rpond: Tu es trs-bien comme cela, mon garon.
+
+Jean, qui ne cherche pas plaire, et dteste les fats, ne conoit pas
+que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit
+quelquefois: Mon ami, on peut soigner sa mise sans tre fat; il n'y a
+pas de mal avoir du got, placer ses cheveux avec grce... Ce n'est
+pas tre coquet que de tenir ce que notre habit soit bien fait et
+notre pantalon bien taill.--Bah! rpond Jean, pourvu qu'un homme soit
+propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?
+
+Enfin Jean qui ne connat rien en littrature, en musique et en
+peinture, qui n'a aucun talent d'agrment et aucune science utile, dit
+encore: Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin
+de savoir tout cela? Et la bonne madame Durand lui rpond: Non
+certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout
+sans avoir rien appris.
+
+ * * * * *
+
+En revanche, Jean est trs fort au billard, il y passe une partie de ses
+journes; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs
+faire assaut avec des jeunes gens de son ge; quelquefois il emmne
+Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le
+spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps la mme place; il
+ne sait pas ce que c'est que faire la cour une dame, mais il aime
+rire prs d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans faon.
+
+ * * * * *
+
+Tout en allant dner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie
+de le rendre plus galant. Tu as une jolie voix, mon ami, lui dit-il,
+mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons boire, et
+tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est
+toujours mise avec ngligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes
+pas de grce en marchant.--La libert, mon parrain, je ne connais que
+a, dit Jean. --Sans doute, mon garon, c'est trs agrable de ne
+faire que ses volonts; mais a n'empche pas de boucler ses cheveux
+proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits
+airs tendres, que des refrains boire qui font trembler les
+vitres.--Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces
+romances qui font dormir ceux qui les coutent... On se donne un air
+mignard, on fait des yeux languissans...--Mon ami, cela ne dplat pas
+aux dames.--J'en suis fch, mais je ne saurai jamais faire tout cela...
+Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! a m'est bien
+gal.--Si tu tais amoureux tu ne dirais pas cela.--Amoureux!... Ah! je
+vous assure que je n'en serais pas plus bte. D'ailleurs, je l'ai dj
+t trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie pouss de gros
+soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis
+tout de suite la personne: Savez-vous que vous tes, sacredieu! jolie;
+foi d'honnte homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne
+cours pas aprs elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous
+sommes bientt d'accord.--Mon ami, c'est que tu as toujours adress tes
+hommages de petites ouvrires... des grisettes.--Est-ce que ce ne
+sont pas des femmes comme les autres?--Si... c'est--dire ce sont des
+femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.--Ah! si
+elles exigeaient quelque chose, a ne me plairait plus.--Et tu crois,
+que tu as t amoureux, mon cher Jean?--Mais il me semble que oui.--Pas
+du tout, ce n'est pas l de l'amour.--Que ce soit ce que a voudra, je
+ne veux pas faire l'aimable autrement.
+
+Bellequeue, en rentrant chez lui, dit Rose: Jean est un beau garon,
+brave, honnte, bien taill; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir
+un peu la rudesse de son ton et de ses manires; alors il ne lui
+manquerait plus rien. S'il voulait seulement me prendre pour modle
+dans la manire de saluer une dame, d'offrir son bras...
+
+--M. Jean, est trs-bien comme cela, rpond Rose; sa franchise fait
+excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de dsagrable, il est
+trs-beau garon et point fat, a ne l'empchera pas de plaire. Ah! s'il
+vous coutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empress avec
+toutes les femmes, qu'il serait toujours sourire l'une, offrir son
+bras l'autre...
+
+--Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me prsente avec grce,
+mais voil tout.--Je sais trs-bien comment vous vous prsentez,
+monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les
+saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il
+deviendra assez tt perfide et trompeur.
+
+Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se
+regarde dans la glace en se disant: Elle devient terriblement
+jalouse!
+
+
+
+
+CHAPITRE XI.
+
+LA PETITE BONNE.--PROJETS DE BELLEQUEUE.
+
+
+Le temps s'coulait; Jean avait pass ses dix-neuf ans. Il s'tait li
+avec plusieurs jeunes gens de son ge, mais il les regardait comme des
+connaissances, plutt que comme des amis; le souvenir de Dmar et de
+Gervais lui faisait craindre de donner son amiti des gens qui n'en
+auraient pas t dignes; dans ses compagnons de dner, de jeux, de
+plaisirs, il voulait de bons enfans, sans faons, et ronds comme lui;
+mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse.
+Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces
+gens qui passent leur temps s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont
+pas dlicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs
+penchans.
+
+Cependant Jean tait souvent encore dupe de son bon coeur. On lui
+empruntait de l'argent, et il ne savait pas refuser; il aimait
+obliger, et quand on lui faisait le rcit de quelque infortune nouvelle,
+il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.
+
+Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il
+rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait
+chez un traiteur ou dans un caf, faisant sauter le champagne ou buvant
+du punch, l'infortun dans les mains duquel il avait vid sa bourse le
+matin. Alors Jean jurait aprs les hommes, et revenait trouver
+Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait jous. Mon cher
+ami, lui rpondait Bellequeue, je t'ai dj dit que tu allais trop
+vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le
+monde il ne faut gure cder qu'au second ou au troisime, sous peine
+d'tre souvent dupe des apparences.--Mon cher parrain, qu'est-ce que
+vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit
+qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai;
+je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel.
+J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire un fripon qui
+ne me rend rien, ou un drle qui s'est moqu de moi, pouvais-je
+deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai
+par le rosser pour lui apprendre me voler mon argent.--Alors on te
+mettra en prison pour avoir ross un homme.--Il faut donc se laisser
+escroquer, et trouver cela gentil?--Non, mais il ne faut pas cder
+son premier mouvement de colre, il faut remettre ses pices entre les
+mains d'un huissier.--Qu'est-ce que c'est que des pices?--Ce sont des
+titres qui prouvent qu'on te doit.--Est-ce que j'ai des titres, moi?
+Est-ce que quand je prte cinq cents francs une connaissance, je lui
+dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez tre un fripon,
+et ne plus vouloir me payer?--Tu vois bien, mon garon que, dans le
+monde, toutes ces prcautions sont ncessaires.--Le monde!... le
+monde!... il est gentil, il est bien compos ce monde-l!... Je serais
+bien fch de me donner la moindre peine pour lui.--Mon garon, ces
+saluts, ces sourires, enfin tout cet change de politesses que l'on fait
+journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considre
+ceux qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que
+vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez
+pas.--C'est--dire qu'il faut apprendre tre aussi faux, aussi menteur
+que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours
+dire franchement ce que je pense, tourner le dos ceux qui m'ennuient,
+et prouver ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La libert,
+mon parrain, je ne connais que a.--Je l'aime beaucoup aussi, mon ami;
+mais dans le monde, il y a des liberts qu'on ne doit pas se
+permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras
+quelqu'un de mal coiff, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce
+serait malhonnte. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne puisses
+pas te retourner, tu te mords doucement les lvres en souriant, et cela
+te donne un air agrable qui ne peut fcher personne.--Laissez-moi donc
+tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les
+lvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de
+lui rire au nez?--C'est l'usage dans le monde, mon garon.--Au diable
+vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mre le trouve, a suffit.
+Que ceux qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme
+ l'pe, au pistolet, au bton, ou coups de poing.--Oh! je sais que
+tu es un brave, un luron.--Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.
+
+Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journe, ne
+trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle
+Rose qui lui faisait un accueil fort agrable, car nous savons que la
+brusquerie, et les manires un peu libres du jeune homme ne dplaisaient
+pas la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'tait point sotte,
+et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis
+le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose
+n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un
+air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fcht.
+
+Un matin que Jean n'a point trouv son parrain chez lui, il s'assied
+prs de la petite bonne, et lui dit: Rose, on prtend que je suis
+brusque, impoli mme, trouvez-vous cela?--Non certainement, monsieur
+Jean, je vous ai toujours trouv trs-honnte, au contraire. Dame, vous
+tes jeune, vous tes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je
+n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!--Ils
+disent encore que je jure tout propos.--Ah! quel mensonge... et
+d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les
+momens de vivacit, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des
+femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple,
+chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand
+elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-l... ce
+Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y
+fait attention seulement.--On dit que je sens toujours la pipe une
+lieue de loin.--Eh bien! quel mal de sentir la pipe? a prouve que vous
+fumez, voil tout. Moi, j'aime assez cette odeur-l.--Mon parrain
+prtend que je marche mal...--Allons! ne voudrait-il pas vous faire
+marcher comme lui; en choisissant les pavs, et se tortillant comme une
+anguille?--Il dit que je ne suis pas assez soign dans ma
+toilette.--Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures
+vous mirer tous les matins? Vous tes trs-bien mis... je dteste les
+fats, moi.--Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut
+savoir y mentir, y faire bonne mine ceux qu'on n'aime pas.--Voil de
+jolis conseils!... On veut gter votre candeur, votre bon naturel.... Ne
+l'coutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous n'tes pas assez grand
+pour savoir vous conduire?--Enfin, il dit que je ne sais pas faire la
+cour une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de
+conqute.--Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire...
+Il me semble que vous tes assez bien pour... enfin vous tes d'ge
+savoir,... et puis a se devine, a.
+
+Soit que mademoiselle Rose et devin qu'elle plaisait Jean, soit que
+celui-ci et voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la
+conversation s'tait prolonge fort long-temps; et il y avait plus d'une
+heure que Jean tait chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il
+avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit
+salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.
+
+Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas un
+sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de
+bien prs.
+
+Cependant Jean va gament au-devant de son parrain en lui disant: Je
+vous attendais.--C'est ce que je vois, dit Bellequeue en se pinant les
+lvres, et y a-t-il long-temps que tu es ici?--M. Jean ne faisait que
+d'arriver, s'crie Rose.--Bah! laissez donc dit Jean, il y a plus
+d'une heure que je suis l.
+
+Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il
+lui manque en effet l'usage du monde.
+
+De quoi causais-tu donc avec Rose? reprend Bellequeue au bout d'un
+moment. M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois, dit Rose.
+--Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que
+vous tiez fort gentille, Rose.--Ah! c'tait pour rire, monsieur.--Non,
+c'tait pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand
+vous tes arriv.--Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.--Ah! par
+exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voil comme je la
+tenais...
+
+--C'est bon, dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. Je
+devine comment vous la teniez. Rose, allez votre cuisine.
+
+Rose sort, en lanant en-dessous un regard Jean, pour l'engager se
+taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.
+
+Bellequeue tche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.
+
+Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des moeurs et qu'il
+y avait certaines liberts qu'il n'tait pas convenable de
+prendre.--Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?--J'ai chez moi pour
+bonne une jeune fille honnte et sage...--Elle est bien gentille.--Oh!
+gentille... cela dpend du got!... elle est trs-coquette, voil ce qui
+est certain.--Enfin, elle vous plat comme cela, puisque vous la
+gardez.--Je ne te dis pas qu'elle me plat... pourvu qu'elle fasse bien
+son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu
+viennes l'embrasser et lui conter fleurette.--Puisqu'elle ne vous plat
+pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?--Parce qu'il faut
+des moeurs.--Et les moeurs ne vous empchent pas de l'embrasser toute la
+journe, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?--Je te rpte qu'elle
+est honnte et sage.--Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle
+m'coute.--C'est gal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas
+convenable.--a me convenait pourtant beaucoup.--Mon cher Jean, je t'ai
+dj dit qu'il ne fallait pas toujours cder son premier
+mouvement.--Mon cher parrain, je vous ai dj rpondu que je me moquais
+des convenances et que j'aimais faire mes volonts; voulez-vous venir
+fumer?--Non, merci, je resterai chez moi.
+
+Jean s'loigne, et Bellequeue reste seul; il rflchit et ne semble pas
+d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient prs de lui, et il ne
+lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle
+chantonne, enfin elle s'approche de son matre et lui dit d'un ton
+mielleux et en laissant voir ses dents qui sont trs-blanches:
+
+Voulez-vous faire une partie de dames?
+
+Rose connat bien son matre; dj sa colre s'est vanouie, le sourire
+de la petite bonne a quelque chose de sduisant auquel Bellequeue ne
+peut pas rsister; cependant il tche de prendre un air grave en
+rpondant: Rose, je suis trs-mcontent de vous.--Pourquoi donc cela,
+monsieur?--Parce que vous permettez Jean de prendre avec vous des
+liberts... des familiarits.--Il n'a rien pris, monsieur; ne
+croyez-vous pas que M. Jean songe moi!... lui, qui ne pense pas aux
+femmes.... Attendez, vous tes un peu dcoiff par-l... que je vous
+refasse cette boucle.--Je sais bien que Jean est un tourdi... qui rit
+et voil tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?--Oh! vous tes comme un
+coeur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.--Malgr cela, quand
+mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...--Je
+sais trs-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc
+avez-vous t si long-temps dehors ce matin? vous avez t sans doute
+chez la parfumeuse?--Oui, j'y suis entr un moment.--C'est cela, je m'en
+doutais! Quand monsieur est l, il n'en sort plus!...--Rose, vous me
+tirez les cheveux!... vous me faites mal!--Tant mieux!... je devrais
+vous les arracher tous pour vous apprendre faire moins le galant.
+
+--Elle est charmante!... elle est trs-drle! se dit Bellequeue, en se
+plaant devant le damier. Malgr cela, je ne voudrais pas que mon
+filleul et souvent des tte--tte avec elle.
+
+Et tout en poussant ses dames, Bellequeue rflchit ce qu'il pourrait
+faire pour que Jean ne penst plus Rose. Tout coup une ide se
+prsente, Bellequeue est enchant, ravi; il se lve brusquement et
+reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.
+
+Eh ben! vous me laissez l, monsieur, lui dit Rose. --Oui, j'ai
+parler d'affaire quelqu'un.--Vous n'avez pas achev la partie.--Nous
+l'achverons une autre fois.--C'est bien amusant de rester comme a
+moiti des choses...--Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de
+quatre.
+
+En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand,
+o il savait bien alors ne pas trouver Jean.
+
+Ma chre commre, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en
+s'asseyant prs de la veuve de l'herboriste, d'une affaire
+trs-importante et qui vous intresse, puisqu'il s'agit de votre
+fils.--De mon fils! dit madame Durand; parlez, mon cher monsieur
+Bellequeue, lui serait-il arriv quelque chose?...--Non, non,
+calmez-vous, il est maintenant fumer ou jouer au billard, peut-tre
+fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien
+d'inquitant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean,
+c'est son sort futur, et voil ce dont je veux vous parler.--Comment!
+l'avenir de Jean vous inquite? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une
+fortune assure?--Assure, oui, s'il ne la dpense pas droite et
+gauche... Les cafs, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela
+cote, vous le savez.--Mon fils est d'ge s'amuser; il faut donc qu'il
+s'amuse.--Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blme
+pas, mais mon filleul a trop bon coeur, il est trop obligeant; il prte
+l'un, l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au caf, il paie
+pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.--Cela
+prouve sa sensibilit.--Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne
+faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens
+qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie dsoeuvre semble commencer
+ ennuyer Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en
+billant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.--C'est vrai, il
+bille trs-souvent, je l'ai remarqu avec peine?... Auriez-vous invent
+quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?--Je n'ai rien invent,
+mais j'ai trouv ce qu'il fallait Jean... c'est une
+femme.--Comment?--Sans doute, il faut le marier.--Le marier... vous
+croyez?--Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits
+mles, il en parat vingt-cinq.--C'est vrai.--On marie des jeunes gens
+plus tt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera trs-bien, cela
+achvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les
+tabagies, les guinguettes; il ne prtera plus son argent tout le
+monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne billera plus
+aussi souvent, parce qu'une femme nous donne ncessairement des
+distractions.
+
+La bonne maman Durand rflchit quelques instans et dit enfin: Je crois
+que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire
+qu'un excellent mari.--Excellent, c'est mon avis.--Mais alors il
+faudrait lui trouver une excellente femme!--J'ai son affaire!--En
+vrit!--Tout l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante,
+je pensais mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime...
+Cette ide de le marier me souriait depuis long-temps. Tout coup je me
+sais rappel la famille Chopard et je me suis dit: Voil ce qu'il nous
+faut... voil la femme de Jean! --Comment! la famille
+Chopard?--Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur
+retir, vous le connaissez?--Peu, M. Durand ne l'aimait pas.--Ah! parce
+que Chopard, qui est un farceur, disait ce pauvre Durand qu'il ne
+fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!...
+Pure plaisanterie, Chopard est trs-fort sur les calembourgs. Du reste,
+c'est un parfait honnte homme, sa femme est fort gaie, fort
+rieuse!--C'est une grosse bte.--a ne fait rien, ce n'est pas sa femme
+que Jean pousera, c'est sa fille, mademoiselle Adlade Chopard, fille
+unique, belle femme, bien leve!... qui faisait dj de l'eau de noyaux
+ huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de mnage, et
+aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est
+certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins
+dix mille livres de rentes.--Vraiment... vous tes sr?...--Oh! je
+connais les Chopard depuis long-temps, j'y dnais deux fois la semaine
+avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en
+parat vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.--Et
+croyez-vous qu'ils pensent la marier?--Oui; ils ont refus
+dernirement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard
+n'a pas voulu aller demeurer Picpus; mais je suis certain qu'ils ne
+refuseraient pas mon filleul!--Il faudrait qu'ils fussent bien
+difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?--Oh!
+trs-jolie!... une figure carre, la grecque, bien proportionne, un
+peu forte peut-tre, mais en prenant de l'ge, ses joues fondront. Ce
+sera une trs-belle femme.--Reste savoir maintenant si Jean voudra se
+marier!--Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage
+qu'il y consentira.--Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir
+heureux et bien mari.--Il faut qu'il pouse mademoiselle Chopard...
+moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les
+parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que
+vous ne voudriez forcer Jean.--Ils ont bien raison. Il faut d'abord que
+les jeunes gens se conviennent.--Oui, mais pour cela il faut qu'ils se
+voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard
+dner.--N'est-ce pas aller un peu vite?...--Quand il s'agit de mariage,
+il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je
+tterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos
+desseins...--A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!--C'est
+entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est
+le diable pour le faire aller en socit, au lieu qu'ici, il faudra bien
+qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune
+personne...--Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrive
+des Chopard.--Aprs tout, un dner n'engage rien; et si mademoiselle
+Adlade ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre vous
+proposer.--Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je
+m'en rapporte vous.--C'est convenu, je vous rponds qu'avant peu mon
+filleul sera mari.
+
+Bellequeue, trs-content du succs de son projet, dit adieu madame
+Durand, et retourne chez lui en se disant: En mariant Jean avec
+mademoiselle Chopard, je suis sr qu'il ne viendra plus si souvent chez
+moi les matins, et qu'il ne pensera plus conter fleurette ma petite
+bonne.
+
+C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous
+songeons nous, avant d'obliger les autres.
+
+
+
+
+CHAPITRE XII.
+
+LA FAMILLE CHOPARD.
+
+
+Le lendemain, aprs avoir termin sa toilette et engag Rose aller
+causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui
+demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard taient de bonnes gens. Le
+mari aimait faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un
+vieux bon mot qu'il avait dj dbit cent fois; sa femme riait de
+confiance ds que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui
+arrivait, aprs avoir ri aux larmes, de demander son poux ce qu'il
+avait dit. Mademoiselle Adlade tait idoltre de ses parens qui
+n'avaient eu qu'elle. Bien diffrente de Jean qui n'avait pas voulu
+essayer l'tat de son pre, la petite Chopard avait montr beaucoup de
+got pour la distillation; tant toute jeune, elle faisait dj des
+essais en cerises et en prunes l'eau-de-vie, et ses parens merveills
+avaient voulu envoyer l'exposition des produits de l'industrie un
+abricot confit par leur fille l'ge de sept ans; mais l'abricot
+n'avait pas t reu.
+
+Cependant mademoiselle Adlade tait un peu capricieuse, un peu
+boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de
+ses parens, c'tait une divinit. Elle avait commenc la musique et le
+dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite tudier
+l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref,
+elle avait commenc un peu de tout et ne savait rien, except la manire
+de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille
+trs-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle
+Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvime anne, elle tait grande et
+assez bien faite; sa figure quoique forte n'tait pas dsagrable; ses
+sourcils trs-prononcs lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle
+devait un jour tre riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient dj fait
+la cour. Adlade se montrait difficile; elle tait tellement habitue
+aux adulations, aux loges, que les complimens de ses adorateurs la
+touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: Veux-tu pouser
+celui-l? elle rpondait nonchalamment: Ah! ma foi non!... il m'a dit
+la mme chose que les autres.
+
+Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tte--tte, et cela
+sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adlade;
+parler des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le
+chapitre de ses pices, un vieux soldat sur celui de ses batailles, une
+coquette sur celui de ses conqutes, un amant sur celui de sa matresse:
+il n'y a plus de raison pour que cela finisse. Elle est tonnante, dit
+madame Chopard, elle sait tout, cette chre Adlade!... elle raisonne
+de tout avec une aisance extraordinaire.--C'est vrai, dit M. Chopard,
+elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... mdecine que
+liqueur!... elle n'est emprunte pour rien.--Dans la moindre des choses,
+monsieur Bellequeue, elle montre son tonnante sagacit... Dernirement,
+dans une soire o nous sommes alls, elle a jou sur-le-champ au vingt
+et un; et sans l'avoir jamais appris.
+
+--C'est extraordinaire, dit Bellequeue. --Enfin, reprend M. Chopard,
+elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son pre, et
+pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-l... hein?... Ah!... ah!...
+ah! il est bon celui-l...
+
+--Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous
+en prie!... Il est vrai que notre fille a reu une superbe ducation...
+oh! nous n'avons rien pargn...--Elle a eu douze matres, et maintenant
+c'est elle qui est la matresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...
+
+Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari,
+Bellequeue reprend: Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore mari
+cette belle demoiselle?--Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont
+manqu!... Mais Adlade est difficile... oh! elle est trs-difficile...
+C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout ne
+peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est--dire un homme en tat
+de lui tenir tte.
+
+--Diable! se dit Bellequeue, s'ils veulent un savant, je ne crois pas
+que Jean soit leur fait... C'est gal... essayons toujours.
+
+Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: Je connais
+quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre
+fille.--Bah!--Ce n'est pas prcisment un savant... mais c'est un
+gaillard bien en tat de tenir tte une femme... un beau garon de
+vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.--Eh mais,
+tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?--C'est le fils de
+feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.--Le fils de ce pauvre
+Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout
+petit!--Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me
+semble?--Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un
+peu tourdi... il aime le plaisir, c'est de son ge; mais du reste il
+est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle.
+D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je
+puis rpondre de lui.--S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs
+Adlade verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact
+tonnant.--Est-ce qu'elle se connat en hommes, aussi?--En tout, mon
+cher ami.--Vous avez l une fille bien savante.--Je vous assure que son
+mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!--coutez, je ne
+veux point prendre de dtours, je suis charg par madame Durand de vous
+engager venir, sans faon, dner demain chez elle avec mademoiselle
+votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se
+plaisent. Madame Durand n'a point os venir elle-mme; mais entre parens
+qui dsirent marier leurs enfans, on ne fait point de crmonie.
+Acceptez-vous?--Ma foi, oui, dit M. Chopard, nous irons dner... Eh
+bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dner
+de pris... et nous tcherons de ne pas l'avoir sur le coeur... hein?...
+Ah! ah! ah!... il est bon... sur le coeur!
+
+--C'est charmant! dit Bellequeue. Je vais aller prvenir madame
+Durand qu'elle peut compter sur vous demain.
+
+Au moment o Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adlade entrait
+dans l'appartement tenant un petit bocal la main. Elle court d'un air
+foltre son pre en lui disant: Papa, papa, regardez donc mes
+prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme
+elles sont conserves... comme elles sont fermes... comme elles sont
+vertes!...
+
+--Superbes! dit M. Chopard en passant le bocal sa femme. Tiens,
+regarde, madame Chopard.
+
+Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut
+pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. C'est
+de votre ouvrage, mademoiselle? dit-il. --Oui, monsieur. Oh! ce n'est
+rien a... je veux maintenant conserver des grappes de raisin
+entires...--Des grappes de raisin!... dit Chopard. Elle est
+tonnante... elle finira par mettre tout l'eau-de-vie!...
+
+Et le papa ajoute l'oreille de Bellequeue: Mon ami, vous conviendrez
+qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trsor dans un
+mnage...--Un vritable trsor... nous tcherons de vous l'enlever. Au
+revoir, mes chers amis; demain.
+
+Bellequeue fait un gracieux salut mademoiselle Adlade, et s'loigne
+pour prvenir madame Durand du succs de sa ngociation. Quand le
+ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit ses parens:
+Est-ce que M. Bellequeue veut m'pouser?--Non, ma fille, non, ce n'est
+pas lui, dit madame Chopard; mais demain tu verras quelqu'un
+qui...--Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie
+le jeune Durand sans connatre ses intentions; il faut laisser faire le
+mystre et la sympathie, sans quoi le but est manqu.--C'est juste,
+monsieur Chopard, ne lui disons rien, cette chre enfant; elle verra
+d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dnons chez
+eux. Le hasard fera le reste.
+
+--Eh bien! je parie que M. Durand veut m'pouser? dit mademoiselle
+Adlade en souriant. --Oh! pour le coup! c'est extraordinaire, dit
+madame Chopard, nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine
+tout, ce n'est pas notre faute.--Elle tient de moi, madame Chopard, je
+devinais tout tant petit: aussi je me suis dit: Il faut me mettre
+distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil
+celui-l... Je le redirai demain dner.
+
+De son ct, madame Durand, qui est bien aise de connatre les sentimens
+de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour
+o doivent venir les Chopard, et lui dit: Mon ami, est-ce que tu n'as
+pas quelquefois envie de t'tablir?--De m'tablir! rpond Jean, et
+quel tat voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.--Tu ne m'entends
+pas. Par tablissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme
+est mari... on regarde son sort comme assur.--Ah! c'est mari que vous
+voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore
+pens!... A mon ge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bte
+si je me mariais?--Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq
+mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...--Je ne le suis gure
+pourtant.--Le mariage te rendrait plus pos, plus tranquille; on a une
+femme, des enfans... Cela occupe.--Au fait, a m'amuserait
+peut-tre!--Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton
+mnage!--Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu' arranger a avec mon
+parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour faire, pas de
+complimens dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! a
+m'est gal! je me marierai.--Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi
+le plaisir de ne pas dner dehors demain; j'ai quelques personnes... des
+amis... je dsire que tu y sois.--Ah! si vous avez de la socit, et
+qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symtrie,
+vous savez que cela m'_embte_!--Non, il n'y a point de crmonie, ce
+sont des gens sans faons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton
+parrain dnera avec nous.--Allons! la bonne heure. Mais si les
+individus m'ennuient, je vous prviens que je file tout de suite.
+
+Le jour du dner est arriv. A quatre heures, Bellequeue est chez madame
+Durand; il a mis l'habit noir et les souliers boucles. Jean lui dit en
+l'apercevant: Pourquoi diable tant de toilette pour venir dner chez
+nous?... Vous tes serr, pinc; vous avez l'air d'une aiguille!--Mon
+ami, il faut toujours tre soign dans sa toilette quand on va en
+socit.--Est-ce que nous sommes de la socit, nous
+autres?--Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mre attend la famille
+Chopard.--Qu'est-ce que c'est que a, la famille Chopard?... Je ne
+connais pas ces gens-l, moi.--Ce sont de trs-braves gens... riches...
+retirs du commerce...--Ce n'est pas a que je vous demande; qu'est-ce
+que a me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons
+enfans?--Oh! trs-gais! Chopard est un boute-en-train!... trs-fort sur
+le rbus.--Fume-t-il... joue-t-il au siam?--Oh! pour fumer, il est
+probable qu'il n'est pas venu jusqu' cinquante ans sans fumer... Enfin
+c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine
+Agla... Quant leur fille...--Ah! il y a une fille?--Et une fille
+superbe... Tu m'en diras des nouvelles... Une femme tonnante pour le
+savoir et l'rudition... et des qualits prcieuses!... sachant faire
+toutes les liqueurs possibles!--a n'est pas mauvais, cela.--Nous aurons
+aussi madame Ledoux, dit madame Durand; elle devient vieille, mais
+elle est si bonne femme!--Ah! oui, dit Jean, elle va encore nous
+parler de ses maris et de ses enfans!--Non, depuis quelque temps, elle
+en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence
+perdre la mmoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.
+
+Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes
+aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il dclare qu'il se
+trouve bien coiff, et, malgr tous les efforts de son parrain, ne veut
+pas refaire le noeud de sa cravate.
+
+La famille Chopard ne tarde pas arriver. Mademoiselle Adlade est en
+grande toilette: malgr ses sourcils un peu pais et sa figure carre,
+elle a de l'clat et peut passer pour belle femme. Pendant les premires
+salutations, mademoiselle Adlade, tout en baissant les yeux, a dj
+regard Jean. Quant lui, il est rest dans un coin de la chambre, et
+n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mre
+l'appelle en lui disant: Mon fils, venez donc saluer M. et madame
+Chopard.
+
+Jean s'avance, salue demi, en prononant brusquement un: bien le
+bonjour, et retourne en sifflant regarder la fentre, tandis que
+Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: N'est-ce pas qu'il est bel
+homme?--Fort bel homme, rpond le papa Chopard. --Il parat qu'il aime
+beaucoup la musique! dit madame Chopard, qui entend Jean siffler.
+--Oh, infiniment, rpond Bellequeue; il a une manire de siffler qui
+remplace la flte.
+
+Mademoiselle Adlade ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-l, d'un
+air indiffrent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui
+dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspir sa main. Mais Jean
+continue de siffler et de rester la fentre sans daigner tourner la
+tte; cela parat fort singulier mademoiselle Adlade.
+
+Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la
+conversation. M. Chopard lche quelques pointes, sa femme rit, mais leur
+fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la
+socit. Elle s'excuse d'tre venue un peu tard et va embrasser Jean en
+disant: C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous
+savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui tait huissier, je crois,
+ou bniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par
+oublier... C'est gal, votre fils est tout son portrait.
+
+Enfin Catherine vient annoncer que le dner est servi. On attendait ce
+moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour
+entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tte pour faire
+un nouveau calembourg.
+
+La main aux dames, crie Bellequeue en se levant, et aussitt il prend
+celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame
+Ledoux. Mademoiselle Adlade reste seule dans la chambre avec Jean, et
+elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire table,
+mais Jean, en quittant la fentre, ne voyant plus que mademoiselle
+Chopard, se contente de lui dire: Eh bien! est-ce que vous n'allez pas
+dner? Moi j'ai une faim de loup! et en disant cela, il court se mettre
+ table.
+
+Mademoiselle Chopard est reste fort surprise de l'impolitesse de Jean;
+Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle manger,
+s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adlade, laquelle il dit:
+M. Durand est excessivement timide, je suis sr qu'il n'a pas os vous
+offrir la main.--Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'tait
+a!--Oh, c'est un garon trs-singulier... Caractre extraordinaire...
+Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.
+
+Mademoiselle Adlade est place table ct de Jean. Celui-ci lui
+parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui
+dire de temps autre: Trouvez-vous a bon? Aimez vous a? Buvez donc;
+vous ne buvez pas. A ces phrases laconiques, mademoiselle Adlade
+rpond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui
+fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y
+songer; et mademoiselle Adlade trouve que Bellequeue a raison, et que
+Jean ne fait rien comme tout le monde.
+
+Le dner met M. Chopard en train; il a dj plac deux calembourgs sur
+les cornichons, et un sur le pain qu'il n'aime pas sans _levain_.
+Madame Chopard rit se tenir les cts; madame Durand tche de rire
+aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas se marier;
+madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en
+mangeant, et madame Chopard dit Bellequeue: Il est trs-gai, ce jeune
+homme, il est excessivement gai.
+
+Comme Jean n'oublie pas de verser boire, et qu'il a soin de remplir le
+verre de M. Chopard, celui-ci dit madame Durand: Votre fils me parat
+tre parfaitement lev.
+
+Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de
+mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit:
+Vous savez donc faire des liqueurs?
+
+Mademoiselle Adlade se pince les lvres et rpond avec un peu
+d'humeur: Je sais bien faire autre chose, monsieur.--Ah! au fait, une
+femme; il faut que a s'occupe; a ne peut pas, comme nous autres,
+courir dans les cafs... jouer au billard...--Oh, je joue au billard
+aussi.--Bah, vraiment!--Nous en avons un la campagne de mon pre, j'ai
+fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.--Avec des queues
+procds?--Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la
+musique... Je jouais du fort.--Moi, on a voulu me mettre au
+violon.--Mais la musique m'agaait les nerfs.--Oui, a fait mal aux
+oreilles.--J'ai appris le dessin... je copiais les modles antiques,
+d'aprs la bosse.--Est-ce qu'ils en ont tous?--J'ai fait un Amour grec
+qu'on a trouv trs-bien.--Moi, je n'ai fait que des polichinelles,
+d'aprs la bosse aussi.--J'avais du penchant pour la botanique...
+J'aimais herboriser dans les champs.--Ah! Dieu! herboriser, je m'en
+souviens, mon pre me fouettait pour me faire nommer les plantes en
+latin... Je ne reconnaissais que les colimaons.--Mais j'ai laiss cela
+pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connatre le nom
+des toiles, savoir quand Vnus parat, quand Saturne se couche.--Il
+doit se coucher quand il a envie de dormir.--Le Chariot, la grande
+Ourse, l'toile du Berger...--Mangez donc de la crme, je vous rponds
+que a vaut bien la grande Ourse.--Mais tout cela ne vaut pas
+l'histoire!... C'est si intressant l'histoire; si amusant!...--Ma
+nourrice m'en racontait pour m'endormir.--Ces Grecs, ces Romains, ces
+pres qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mre, ces frres qui
+se battent entre eux.--Ils avaient donc tous le diable au corps!--Cette
+Iphignie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlev
+Hlne... Ah! c'est une chose bien amusante que ce sige de Troie!
+
+--Ma fille est lance, dit tout bas madame Chopard Bellequeue. La
+voil partie!... c'est fini, elle ne s'arrtera plus!
+
+Jean laisse parler mademoiselle Adlade et se remet chantonner entre
+ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame
+Ledoux qui commence avoir une pointe de gat. Madame Chopard rit des
+bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame
+Durand est enchante de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes
+sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable
+abandon. Enfin, mademoiselle Adlade semble se faire au ton singulier
+de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les
+hommes qui ne font pas comme tout le monde.
+
+On reste long-temps table. M. Chopard s'y plat, Jean lui tient tte
+pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien;
+les dames ne dparlent pas, et aprs le caf madame Ledoux assure
+qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.
+
+Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amne la
+conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'tait une trs-bonne
+habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester table
+plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le
+concert en chantant: _Femmes voulez-vous prouver_, romance qu'il chante
+avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux
+dames, et Jean s'crie aprs le second couplet: Ah! mon parrain!...
+vous chantez a comme si vous n'aviez mang que du miel depuis quinze
+jours!...--Il est vrai que c'est doucereux, dit M. Chopard; moi, je
+suis pour le gai, le vif... comme _Rendez-moi mon cuelle de bois_, ou
+_Dans un verger Colinette_, a sera toujours beau, cela...
+
+M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et
+en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite
+mademoiselle Adlade chanter, elle ne se fait pas prier, elle
+commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de
+la fin; aprs avoir commenc quatre chansons sans les finir et fait une
+roulade dans chaque, elle dclare qu'elle tchera de savoir la fin une
+autre fois, et madame Chopard s'crie: Voil ce que c'est que de trop
+savoir, a embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la
+tte, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un
+entier... Elle sait vraiment trop de choses!
+
+C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain
+boire. C'est gentil, dit Bellequeue, mais pour ces dames nous
+voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table. Alors Jean
+commence la _Bquille du pre Barnaba_, mais madame Chopard l'interrompt
+aprs le second couplet en s'criant: Je la connais, mon mari me l'a
+chante... autrefois... Et la maman ajoute l'oreille de madame
+Durand: Cela choquerait l'oreille d'Adlade.
+
+Jean commence alors: _Rien, pre Cyprien_, et madame Chopard
+l'interrompt encore en s'criant: Ah! nous connaissons aussi
+celle-l!...--Mais, sacrebleu! dit Jean, si vous ne me laissez rien
+finir, pourquoi me priez-vous de chanter?--C'est juste, dit
+mademoiselle Adlade, il faut laisser finir monsieur.
+
+Pour empcher que l'humeur ne s'en mle, Bellequeue prie Jean de leur
+chanter une ronde de _Branger_. La ronde est chante, on fait chorus,
+on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue,
+craignant que Jean ne voult ensuite chanter quelque gaudriole, est le
+premier faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lvent, et
+prennent cong de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean, venir
+bientt les voir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIII.
+
+TTE-A-TTE DES FUTURS.--JEAN EST FIANC.
+
+
+En rentrant chez eux, les Chopard ne manquent point de demander leur
+fille ce qu'elle pense de Jean, car c'tait ordinairement d'aprs l'avis
+de mademoiselle Adlade que le papa et la maman prononaient.
+Mademoiselle Chopard a trouv que M. Jean n'tait point un homme comme
+un autre; elle avoue qu'il est un peu original dans ses manires, mais
+elle a caus avec lui, et elle prtend qu'il cause fort bien, et qu'il
+parle sur tout sans tre jamais embarrass.
+
+C'est un savant, dit madame Chopard, je l'avais devin son air
+original; ma fille, il a d trouver qui parler avec toi?--Mais....
+oui... nous avons approfondi plusieurs sujets.
+
+--Quant moi, dit M. Chopard, j'ai trouv au jeune homme des
+manires rondes, franches.... Oh! il n'a pas l'air d'un suffisant!...
+Il boit sec! j'aime cela, moi; je ne voudrais pas qu'on appelt mon
+gendre Boileau... Hein?... il est bon, j'espre, celui-l... Boit-l'eau!
+ah! ah! ah!...
+
+Le fait est que la personne de Jean n'avait pas dplu mademoiselle
+Adlade, et que, surprise de ne recevoir de lui aucun compliment, elle
+en avait prouv en secret un dpit qui, chez les femmes, est souvent le
+commencement d'un tendre sentiment.
+
+De son ct, madame Durand questionne son fils et cherche savoir ce
+qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean parat assez indiffrent pour
+mademoiselle Adlade, il ne la trouve ni trs-bien, ni trop mal, mais
+sa personne ne semble pas lui dplaire, ce qui est dj beaucoup, et
+Bellequeue, qui connat les gots de son filleul, ne manque pas de lui
+rpter: Avec cette femme-l, mon ami, un mari n'aura rien faire
+depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son mnage...
+et ferait encore des fruits l'eau-de-vie et toutes les liqueurs
+possibles.
+
+Rien faire, cela plaisait beaucoup Jean qui ne se connaissait
+rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: Ma foi!... si
+cela vous fait tant de plaisir ainsi qu' ma mre que je sois mari...
+eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.
+
+Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard,
+savoir ce que l'on dit de son filleul. Il n'tait pas aussi tranquille
+de ce ct, il craignait que les manires peu galantes de Jean n'eussent
+dplu mademoiselle Adlade. C'est donc avec une certaine inquitude
+qu'il se prsente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et
+auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.
+
+Comment donc! s'crie M. Chopard, mais c'est un charmant garon!...
+un original, mais un savant!...--Bah! vraiment, vous trouvez? dit
+Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. --Parbleu!... faites donc
+l'ignorant... Ma fille s'est bien aperue tout de suite de la chose...
+Je vous rpte que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y
+connat...--Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous,
+voyez-vous, il aura apparemment cach son jeu!...--C'est possible, mais
+on n'en fait point accroire ma fille... et quand elle a affirm une
+chose...--Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui dplat
+pas?...--Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne
+nous voir... qu'il cause avec Adlade...--C'est juste, c'est
+trs-juste; je vous l'amnerai demain soir.--C'est cela, ils causeront,
+ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce
+qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord
+connaissance avant de serrer le noeud... Serrer le noeud... oh! oh! oh!...
+pas mauvais, hein?...--Trs-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je
+crois d'aprs cela que notre affaire s'arrangera...--Ma foi, je le crois
+aussi... Nous aurons un noeud frais... Oh!... qu'il est bon!... ah!
+ah!... Un noeud frais... Il est la coque celui-l!...
+
+Bellequeue s'loigne enchant, il rentre chez lui rayonnant, et
+mademoiselle Rose s'aperoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes
+filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerait sur son matre
+une certaine autorit, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle
+s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.
+
+Oh! ce n'est rien, rpond Bellequeue d'un air malin. --Vous mentez,
+dit mademoiselle Rose, je vois cela votre nez!... Mais ce n'est pas
+moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour tre si
+content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les
+cheveux!
+
+Cette colre fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant:
+Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me
+rencontrait avec une femme, je suis sr qu'elle se porterait des
+excs.
+
+--Eh bien! monsieur, dit Rose, tes-vous enfin fin dcid me
+rpondre?--Ma chre amie, j'allais tout te dire... mais tu es si
+ptulante...--Je suis ce que je suis... finissons.--Eh bien, je viens
+d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.--Qu'est-ce
+que c'est que cette affaire?--C'est... un mariage pour mon filleul.--Un
+mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?--Sans doute.--Un
+jeune homme de vingt ans!...--Vingt ans et demi bientt.--C'est gal...
+cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir perdu la tte pour
+songer marier un jeune homme qui ne songe encore qu' s'amuser.
+
+Mademoiselle Rose se pinait les lvres et paraissait de fort mauvaise
+humeur; de son ct, Bellequeue prend un ton svre en lui rpondant:
+Mademoiselle, mlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus
+des rflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.
+
+Rose se tait et retourne sa cuisine. Pendant toute la journe elle ne
+dit plus rien; mais ce jour-l le poulet est brl, les ctelettes sont
+en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourn. Bellequeue
+fait un fort mauvais dner, mais il se dit: Pauvre Rose! je lui ai
+parl trop svrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a
+nglig sa cuisine.
+
+Remettant un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout
+l'affaire qu'il a coeur de terminer, Bellequeue, aprs son dner,
+reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa
+bonne, se rend chez madame Durand, laquelle il apprend les
+dispositions favorables de la famille Chopard.
+
+Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle
+rpond Bellequeue: Je savais bien que mon Jean n'avait qu' se
+prsenter pour tourner les ttes!... Mademoiselle Chopard doit se
+trouver trs-flatte qu'il veuille bien la prendre pour femme!...--Sans
+doute, dit Bellequeue, mon filleul est bel homme... assurment; mais
+vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas ce
+qu'on le trouvt savant!--Et pourquoi donc cela? s'crie madame
+Durand, est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'
+prsent?--Non, ma chre commre, ce n'est pas cela... mais...--Eh bien!
+vous voil comme son pre, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi,
+j'ai toujours trouv qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garon d'esprit
+a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice,
+vraiment!... c'est bon pour les imbcilles, ce ne serait plus la peine
+d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.--Vous avez
+raison, assurment, mais...--Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que
+mon fils sduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.--Je n'en
+doute pas, ma chre commre, mais tenons-nous en mademoiselle Adlade
+Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en
+suis certain, mon filleul excessivement heureux.--Oh! je n'en doute pas
+et ce mariage me convient beaucoup!--En ce cas veuillez donc prvenir
+Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.--Soyez
+tranquille, il y viendra.
+
+Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: Mon filleul est un
+savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le
+principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille,
+je ne courrai plus toute la journe pour les autres... je pourrai tout
+mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'tre
+jalouse, ne laissera plus brler mon dner.
+
+Madame Durand fait entendre son fils qu'ils doivent une visite la
+famille Chopard, et que mademoiselle Adlade aura beaucoup de plaisir
+causer avec lui, parce qu'elle s'est aperue qu'il tait trs-instruit.
+
+Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,
+dit Jean, et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout
+l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bte.... Vous savez bien que je ne
+sais rien, ma mre, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.--Tu es
+trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-mme tous tes talens.--Oh!
+! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!--Enfin,
+tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?
+
+Le mot _visite_ avait toujours fait fuir Jean, qui, tranger toutes
+les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se dplaisait dans un
+salon o il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie;
+cependant, vaincu par les sollicitations de sa mre, et s'tant aperu
+d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait tre fort son aise, Jean
+consent aller chez eux le lendemain soir.
+
+Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invit
+quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient
+remplac la chandelle, les housses des fauteuils et du canap avaient
+t enleves et laissaient briller un vieux satin bleu broch, qui
+depuis une quinzaine d'annes n'avait vu le jour que six fois; on avait
+fait de la toilette; mademoiselle Adlade avait mis beaucoup de temps
+sa coiffure, prouvant pour la premire fois un dsir trs-vif de
+plaire, et pour la premire fois aussi, craignant de ne point y russir;
+enfin M. Chopard avait rang sur une console une douzaine de petits
+bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il
+ne manquait jamais de mettre en vidence lorsqu'un pouseur se
+prsentait.
+
+Trois voisins taient dj arrivs, et mademoiselle Adlade faisait la
+moue, parce qu'il tait sept heures du soir, et que M. Jean ne venait
+point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientt aprs la
+voix de Bellequeue qui donnait la main madame Durand. La porte du
+salon s'ouvre... une cuisinire va pour annoncer, mais Jean la retient
+par son tablier en disant: Nous nous annoncerons bien nous-mmes.
+Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnatra pas?... et faisant
+faire un demi-tour gauche la domestique, il pntre dans le salon,
+ayant encore son chapeau sur la tte, et va frapper sur l'paule du pre
+Chopard en lui disant: Comment a va, mon vieux?
+
+M. Chopard se retourne, et aperoit Jean qui a une redingote, des bottes
+crottes, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de
+sa mre et de Bellequeue n'ayant pu parvenir le faire changer de
+toilette. Mais comme mademoiselle Adlade a trouv M. Jean savant et
+original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le
+jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la
+main en s'criant: Bonsoir, professeur!... puis se tournant vers ses
+amis, M. Chopard leur dit l'oreille: Remarquez la mise nglige de
+ce jeune homme, c'est une suite de son originalit... Les savans ne
+s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.
+
+--Alors, dit un des voisins un autre, voil un jeune homme qui doit
+tre trs-instruit.
+
+Mademoiselle Adlade ne parat pas satisfaite du nglig de Jean,
+cependant elle s'est leve et attend qu'il vienne lui prsenter ses
+hommages; mais Jean n'y songe pas, il s'est arrt devant les bocaux et
+s'crie en frappant sur le ventre de M. Chopard. Est-ce que nous allons
+avaler tout a ce soir?... Sacrebleu! mais alors il faudra revenir en
+fiacre!...--Et peut-tre ventre terre, dit M. Chopard. Oh! oh!
+oh!... ventre terre!.... en voil encore un soign!...
+
+Bellequeue, qui s'aperoit que mademoiselle Adlade se mord les lvres
+avec colre, en attendant que Jean aille la saluer, va doucement tirer
+son filleul par sa redingote en lui disant l'oreille: Va donc dire
+bonsoir mademoiselle Chopard.
+
+--Ah! c'est juste! rpond Jean tout haut; le diable m'emporte si je
+ne l'avais pas oublie!
+
+Et se retournant vers le canap sur lequel mademoiselle Adlade s'est
+replace, Jean va se jeter lourdement ct d'elle en s'criant: Eh
+ben! princesse, qu'est-ce que nous disons ce soir?
+
+Mademoiselle Adlade, tout tourdie de s'entendre appeler princesse par
+un homme qu'elle voit pour la seconde fois, est un moment sans pouvoir
+trouver de rponse, et M. Chopard, qui a entendu Jean, dit tout bas
+sa femme: Il a appel notre fille princesse!... c'est un genre de
+cour!...--N'ayons l'air de rien, dit madame Chopard; mais
+loignons-nous du canap, afin qu'ils puissent causer plus
+librement.--Oui, dit Bellequeue, si nous ne les entendons pas, je
+crois que a vaudra mieux.
+
+Les parens se dirigent alors vers une table sur laquelle on forme un
+vingt et un, et le canap tant l'autre extrmit du salon, les jeunes
+gens sont presque en tte--tte et peuvent causer sans tre entendus
+par la socit.
+
+Mademoiselle Adlade, trouble par le ton et les manires de Jean, a
+perdu son assurance habituelle; elle ne peut mme plus faire la
+coquette, et, ne sachant que dire, baisse les yeux en poussant un lger
+soupir.
+
+Est-ce que votre dner vous fait mal? lui dit Jean en la regardant de
+trs-prs. --Non, certainement, monsieur, rpond vivement mademoiselle
+Chopard, est-ce qu'on ne soupire que quand on a trop mang?--Ma foi!...
+je croyais... Ah! il est vrai qu'il m'arrive aussi quelquefois de
+respirer longuement... quand je m'ennuie, par exemple.--Mais, monsieur,
+je ne m'ennuie pas, moi, je vous prie de le croire.--Quand vous vous
+ennuieriez ct de moi, que vous connaissez peine, qu'est-ce qu'il y
+aurait l d'extraordinaire?--Monsieur, quand on est bien lev, on ne
+s'ennuie jamais en socit.--C'est donc parce que j'ai t mal lev que
+je m'y ennuie si souvent!--Ah! vous dites cela pour rire!--Non!... que
+le tonnerre m'crase si ce n'est pas vrai!...
+
+--a va bien, dit tout bas M. Chopard Bellequeue aprs avoir jet un
+regard sur le canap. Les voil qui s'animent... je suis sr qu'ils
+approfondissent un sujet.--Ils se conviennent d'une manire
+extraordinaire! rpond Bellequeue, qui dans sa joie demande encore des
+cartes quoiqu'il en ait dj vingt-quatre, et ne s'aperoit pas qu'il a
+crev.
+
+Aprs un moment de silence, Jean, qui aime aller au fait, dit
+mademoiselle Chopard: A propos, je crois qu'on a envie de nous marier?
+
+Mademoiselle Adlade devient violette comme une aubergine, et balbutie:
+Mais, monsieur... en vrit... je ne sais pas cela, moi.--Ah! vous ne
+le savez pas!... Ma foi, je pensais qu'on vous en avait parl comme
+moi; mais c'est gal, prsent que je vous l'ai dit, vous le savez, et
+nous pouvons causer de cela, car enfin, si nous nous marions, il faut
+bien nous connatre un peu... Qu'en pensez-vous?...--Moi, monsieur... je
+pense... je ne sais pas... vraiment... vous me dites tout cela si
+vite...--Il me semble qu'il n'est pas ncessaire d'tre trois heures
+pour se dire une chose si simple!... On se convient, ou l'on ne se
+convient pas.--Mais on ne peut pas le dire tout de suite...--Oh! que si!
+Moi, je serais bien aise de savoir quoi m'en tenir, parce que je vous
+avoue que je ne songeais pas du tout me marier... C'est ma mre, c'est
+mon parrain, qui ne cessent de me corner aux oreilles que a me fera du
+bien, que a me rendra plus sage, plus pos!... Il me semble que je ne
+suis pas mal pos maintenant; mais enfin, si on le veut, je me
+marierai... Et vous?
+
+Une dclaration si singulire bouleverse toutes les ides de
+mademoiselle Adlade; habitue s'entendre dire: Je vous adore, je ne
+puis tre heureux qu'avec vous, par tous ceux qui ont aspir sa main,
+elle attend toujours que Jean en vienne ce chapitre, et ne trouve
+point de rponse pour ce qu'il vient de lui dire.
+
+Ennuy de voir mademoiselle Chopard garder le silence et faire des mines
+en roulant les yeux droite et gauche, Jean lui serre familirement
+le genou en lui disant: Est-ce que je vous ai parl chinois?
+
+Mademoiselle Adlade retire vivement son genou et se recule en disant:
+Eh bien! monsieur, quoi pensez-vous donc... En vrit, je ne suis pas
+habitue ce qu'on prenne avec moi de telles liberts, et tout ce que
+vous me dites me parat bien singulier... Ce n'est jamais comme cela
+qu'on m'a fait la cour!...
+
+Jean regarde la demoiselle et part d'un clat de rire qui augmente la
+confusion de mademoiselle Chopard, tandis que monsieur son pre, tout en
+jouant, dit madame Durand: Votre fils a pris feu comme du
+phosphore!... Voyez-vous comme il en conte ma fille!... Vingt et un
+d'emble... a se paie double... J'avais jou deux liards, c'est un joli
+coup.
+
+Lorsque Jean a cess de rire, il se rapproche de mademoiselle Adlade
+et lui dit: Est-ce que vous avez cru que je venais ici pour vous faire
+la cour?... Ce n'est pas a du tout!... je viens pour vous pouser si a
+vous arrange; du reste, il ne faut pas vous gner; si je ne vous plais
+pas, n'en parlons plus. Ce sont nos parens qui ont eu cette ide-l,
+mais nous ne ferons toujours que ce que nous voudrons.--Mais,
+monsieur... pour s'pouser, est-ce qu'il ne faut pas d'abord tre
+amoureux l'un de l'autre?--Je ne crois pas que cela soit absolument
+ncessaire... Quant moi, je vous mentirais si je vous disais que je
+suis amoureux!...--C'est trs-galant!...--Aimez-vous mieux que je vous
+le dise et que je ne le pense pas?--Je veux que vous le soyez... Il me
+semble que cela n'est pas si difficile...--Oh! c'est trs-difficile pour
+moi! Quant tre galant, faire la cour, je n'y entends rien; aussi je
+vais rondement au fait, et je n'aime pas les mijaures, ni les prudes...
+Vous voyez comme je suis... Eh bien, vous rflchirez au projet des
+parens; rien ne presse, donnez-vous le temps. Maintenant, je vais goter
+un peu de ce qu'il y a dans vos bocaux, parce que je ne suis pas fch
+d'apprcier vos talens en distillation.
+
+En disant cela, Jean se lve, s'approche de la console, prend un bocal
+rempli de cerises et s'crie: Papa Chopard, est-ce qu'il n'y aurait pas
+moyen de goter cela?... Vous n'avez sans doute pas mis tous ces bocaux
+en vidence pour que nous n'en ayons que la vue?
+
+--Non certainement, dit M. Chopard en quittant la table de vingt et
+un, aprs avoir dit bas ses voisins: Continuation de l'originalit du
+jeune homme, et, appelant sa domestique, il fait apporter des verres et
+ouvre le bocal en disant Jean: Vous allez m'en dire des nouvelles!...
+Il n'y a rien de tel que les fruits l'eau-de-vie; le plus sage a beau
+jurer qu'il n'en prendra pas... Cela fait oublier tous les sermens qu'on
+fit... Oh! oh! oh!... il est fameux celui-l... les sermens confits...
+Madame Chopard, tu tcheras de t'en souvenir.
+
+Madame Chopard rit aux larmes et tous les joueurs quittent la table de
+vingt et un, parce qu'ils aiment autant goter les cerises que de dire:
+Je m'y tiens ou j'ai crev; ce qui est cependant fort rcratif, surtout
+quand on joue le vingt et un deux liards.
+
+Aprs les cerises, Jean propose de goter d'un autre bocal, puis d'un
+troisime, et comme chaque nouvelle dgustation la socit adresse
+force complimens mademoiselle Adlade, les Chopard sont dans
+l'enchantement et feraient volontiers sauter toutes leurs liqueurs; mais
+madame Durand, qui craint que cela ne fasse mal son fils, demande
+continuer le vingt et un.
+
+On reprend la partie, Jean se promne dans le salon, regarde jouer,
+chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adlade, toujours
+assise sur le canap, le regarde de temps autre en se disant: Dieu!
+quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est
+amoureux de moi et dsire m'pouser?... Car certainement il est
+amoureux de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M.
+Bellequeue l'a dit papa.
+
+S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer
+avec elle, mademoiselle Adlade se dcide aller causer avec lui; elle
+se lve, reprend un ton gai, rit aux clats au moindre mot que dit Jean,
+et finit par se laisser pincer les genoux et tter le mollet sans se
+fcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose un original.
+
+L'heure de se sparer arrive. Les parens sont enchants, on se quitte de
+trs-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore son fils
+s'il a t content de mademoiselle Adlade, et Jean, qui a trouv-trs
+ferme tout ce qu'il s'est, permis de tter, rpond que la jeune personne
+parat bien en tat de se marier.
+
+Les Chopard ont aussi interrog leur fille pour savoir si le jeune
+Durand est toujours de son got, et quoique Jean n'ait point t galant
+avec mademoiselle Adlade, quoiqu'il ne lui ait parl que fort
+cavalirement et se soit conduit de mme, mademoiselle Adlade rpond
+ses parens: Oui, certainement, il me plat beaucoup, et je suis
+trs-dispose tre sa femme.
+
+Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: Il ne m'a
+fait aucun compliment, mais c'est gal, il me plat... D'ailleurs, il
+est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par
+enttement.
+
+Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il
+faut profiter de ses bonnes dispositions pour le mettre dans
+l'impossibilit de refuser la main de mademoiselle Adlade, il ne cesse
+de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci
+chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperoit mademoiselle
+Adlade il lui crie: Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne
+pense qu' vous; votre image le poursuit mme quand il joue au billard,
+et vous tes cause qu'il fait _fausse_ queue. A Jean, Bellequeue dit:
+Tu as fait natre une terrible passion dans le coeur de mademoiselle
+Chopard, elle ne rve qu' toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer
+en tourtereau.
+
+Jean rit; mademoiselle Adlade soupire; et les Chopard disent
+Bellequeue: Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne
+vient-il pas nous voir?
+
+--Singularit de caractre, dit Bellequeue, il ne peut pas se
+rsoudre faire l'amour comme tout le monde.
+
+Cependant force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue
+parvient runir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit
+beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air
+satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement
+au milieu de la chambre, lui dit l'oreille: Prends la main de la
+demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honntes.
+
+--Allons, dit Jean, si c'est l'usage, je le veux bien, moi. Et
+s'avanant vers mademoiselle Adlade, il lui prend la main et la lui
+secoue comme un ancien ami; aussitt Bellequeue frappe sur le ventre
+de M. Chopard, en s'criant: C'est fini! les voil fiancs!...
+
+--Les voil fiancs ces chers enfans! dit madame Durand en embrassant
+madame Chopard, tandis que M. Chopard s'crie: Voil un noeud...
+d'amour... Oh! oh! oh!... il est coulant celui-l... Ah! _Coulant_!
+encore un fameux!...
+
+Jean tient toujours la main de mademoiselle Adlade, qui ne songe
+nullement la retirer; le papa Chopard est all chercher un bocal
+d'abricots pour clbrer les fianailles. Jean quitte la main de
+mademoiselle Adlade pour les abricots; on boit, on trinque, on rit, on
+chante; la soire se passe trs-gament, on s'embrasse en se quittant,
+et tout le long du chemin Bellequeue rpte Jean: Tu es fianc, il
+n'y a plus t'en ddire... Tu peux dj regarder mademoiselle Chopard
+comme ta femme.--Soit, dit Jean, mais le diable m'emporte si je
+m'attendais tre fianc pour avoir donn une poigne de main la
+demoiselle.
+
+Le souvenir des fianailles n'empche pas Jean de dormir. Quant
+Bellequeue il rentre chez lui enchant et s'crie, en passant sa robe de
+chambre: C'est fini; il n'y a plus reculer... ils sont fiancs...
+
+--Qui cela? dit mademoiselle Rose. --Et parbleu, mon filleul, Jean
+Durand, avec mademoiselle Adlade Chopard!...
+
+--Beau mariage qu'il a fait l!... murmure mademoiselle Rose en
+prenant sa chandelle, --Rose... une partie de dames... une seule
+partie... Je suis sr que je ferai de beaux coups ce soir!... crie
+Bellequeue sa petite bonne; mais celle-ci, sans couter son matre,
+rentre dans sa chambre dont elle ferme la porte en disant: Jouez tout
+seul... je crois que a m'amusera autant.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIV.
+
+VNEMENT NOCTURNE.--LE SOUVENIR D'UNE JOLIE FEMME.
+
+
+Depuis huit jours Jean tait fianc mademoiselle Chopard. On avait
+fix l'poque du mariage six semaines aprs, parce que mademoiselle
+Adlade, certaine maintenant que Jean sera son mari, n'est pas fche
+d'avoir le temps de faire avec lui plus ample connaissance, se flattant
+toujours qu'elle parviendra le rendre amoureux, galant et soumis ses
+volonts.
+
+Jean ne s'tait point inform de l'poque fixe pour son hymen, peu lui
+importait que ce ft tt ou tard. Il allait chez les Chopard, parce
+qu'il y tait aussi libre, aussi son aise que chez lui; mais il
+causait avec mademoiselle Adlade comme avec toute autre personne, et
+rien n'annonait qu'il deviendrait plus empress et plus galant.
+Mademoiselle Adlade, au contraire, prouvait chaque jour un penchant
+plus vif pour le jeune Durand, et, tout en se dpitant en secret de ce
+qu'il ne se montrait pas plus amoureux, se sentait plus prise de lui.
+
+Les Chopard, persuads qu'on ne pouvait pas voir leur fille sans en tre
+enthousiasm, ne doutaient point des sentimens de Jean, et attribuaient
+son peu d'empressement prs d'elle la singularit de son caractre!
+Toutes les fois que le jeune homme venait les voir, ils ne manquaient
+pas de faire passer en revue les bocaux, en s'tendant sur les talens de
+leur fille. Jean trouvait cela bon, et madame Chopard courait dire tout
+bas sa fille: Ton prtendu a mang de tes pches l'eau-de-vie avec
+le plus grand plaisir... Ce garon-l t'aime sincrement, ma chre
+enfant.
+
+Mademoiselle Adlade ne rpondait rien, mais elle soupirait et pensait
+que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pches.
+
+Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'tait que dix heures,
+mais les rues du Marais taient dj dsertes. En entrant dans la rue
+des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au
+voleur, et, au mme instant, un homme passe en courant tout prs de
+Jean, tenant encore sa main un chle avec lequel il s'enfuit. Mais
+Jean l'a dj atteint, il le saisit au collet, lui arrache le chle des
+mains et veut l'entraner avec lui, lorsque le voleur lui dit: Par
+piti, ne me perdez pas!
+
+La voix de cet homme n'est pas inconnue Jean, il prouve un trouble
+indfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lch le
+collet du voleur; celui-ci s'enfuit, et Jean court alors prs des deux
+dames qui avaient appel du secours.
+
+Ces dames dont la mise tait lgante et la tournure distingue, se
+tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de
+marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur
+chappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les
+attaquer.
+
+Jean rassure les dames et leur prsente le chle qu'il a repris au
+voleur, en leur disant: Est-ce l tout ce que le coquin vous
+emportait... Sacrebleu! je suis bien fch de l'avoir laiss se
+sauver... Mais sa voix... il m'a sembl... ma foi!... Je l'ai lch sans
+savoir ce que je faisais.
+
+Les dames se confondent en remercmens; le chle vol tait un beau
+cachemire, et valait bien la peine qu'on remercit Jean. Il m'a aussi
+emport mon sac, dit une de ces dames, mais c'est une perte bien
+lgre, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un
+mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.
+
+Jean veut courir aprs le voleur pour lui reprendre le sac, mais les
+dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine
+inutile, et d'avoir seulement la bont de les conduire jusqu' une place
+de fiacre.
+
+Jean offre le bras ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui
+conte comment l'vnement est arriv. Les dames sortaient d'une maison
+de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les
+reconduist, ne pensant pas qu' dix heures du soir deux femmes
+courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point dsert.
+D'ailleurs, leur intention tait de prendre une voiture la place la
+plus proche; mais peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue,
+qu'un homme s'tait approch d'elles, leur avait brusquement arrach un
+chle et un ridicule et s'tait enfui aussitt.
+
+Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune
+leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage
+lorsqu'il vient de nous arriver un vnement dont nous sommes encore
+troubls. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'annes,
+l'autre devait tre encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de
+remercmens, puis se disaient rciproquement: C'est votre faute, ma
+chre, si nous avons t attaques!...--C'est plutt la vtre, ma bonne
+amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...--Que
+voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de
+Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions
+son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous
+n'avez pas voulu...--Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente
+que sa matresse! Je ne voulais pas qu'elle prt cette
+peine.--Heureusement nous en sommes quittes bon march!...--Grce
+monsieur!...--Mais j'ai eu bien peur!...--Eh moi donc!... Cependant j'ai
+cri bien fort... La perte du chle n'tait pas un grand malheur! mais
+je craignais tant que ce misrable ne revnt sur nous et qu'il nous
+tut!...--Ah! monsieur! nous vous devons peut-tre la vie!
+
+A tout cela Jean rpondait: Parbleu! ce que j'ai fait est tout
+naturel!... Je regrette seulement d'avoir lch le coquin sans lui avoir
+fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas
+retourner sur vous quand je l'ai arrt, il se sauvait au contraire
+toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...
+
+Mais on est arriv une place de fiacres, les dames en prennent un;
+Jean leur offre de les accompagner jusque chez elles, si elles ont
+encore quelque frayeur; mais elles le remercient avec beaucoup de grace,
+et le prient de nouveau de recevoir les expressions de leur
+reconnaissance. Pour s'y drober, Jean leur souhaite le bonsoir et
+s'loigne de la voiture qui ne tarde pas partir.
+
+Jean, qui tait retourn sur ses pas pour conduire les dames, reprend le
+chemin de chez lui, en songeant cette aventure. Ce n'est point des
+dames qu'il s'occupe, c'est du voleur dont la voix retentit encore son
+oreille, et lui rappelle celle d'un de ses deux camarades de pension.
+
+Serait-il bien possible que ce ft en effet Dmar! se dit Jean en
+retournant lentement dans la rue qu'il vient de parcourir. Dmar
+voleur!... L'action qu'il venait de faire lorsque je l'ai quitt
+n'annonait que trop son penchant pour ce crime!... Le malheureux!...
+Peut-tre a-t-il aussi entran ce pauvre Gervais commettre de
+pareilles infamies!... O en serais-je maintenant si je ne les avais
+pas quitts!... Et tout devait tre commun entre nous!... Mais quelle
+folie de faire des sermens quinze ans!... Il serait peut-tre plus
+sage de n'en faire jamais!...
+
+Tout en se livrant ses penses, Jean se retrouvait dans la rue des
+Trois-Pavillons et l'endroit mme o il avait arrt le voleur.
+Quelque chose brille ses pieds, il se baisse et aperoit un joli petit
+ridicule de soie avec des glands et une chane en acier.
+
+Je gage que c'est le sac de cette dame! s'crie Jean en ramassant le
+ridicule. Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas vu en passant l
+tout l'heure... Ah! parbleu! elles parlaient tant!... elles
+m'tourdissaient avec leurs remercmens!... Nous aurions bien mieux fait
+de regarder nos pieds. C'est gal, prenons le sac, et s'il renferme
+une adresse, ces dames n'auront rien perdu.
+
+Jean ouvre le sac et trouve dedans un mouchoir, une bourse contenant
+vingt-cinq francs et un joli souvenir garni d'acier. C'est bien le sac
+vol ces dames, se dit-il en mettant le ridicule dans sa poche, il
+renferme exactement tout ce qu'on a dit. Est-ce la vieille... est-ce
+la jeune qu'il appartient?... Je ne m'en souviens plus; elles parlaient
+presque toujours toutes les deux la fois... Je crois pourtant qu'il
+est la jeune, car c'est aussi elle qu'tait le chle, et le coquin
+qui les a attaques aura saisi tout cela la fois.
+
+Jean arrive chez lui; cet vnement l'a retard, il est plus de onze
+heures. Madame Durand est couche, Jean rentre sur-le-champ dans son
+appartement, et, sortant le sac de sa poche, il en tire de nouveau le
+souvenir qu'il peut maintenant examiner son aise.
+
+Le souvenir est couvert de maroquin violet, les quatre coins sont
+revtus d'acier, et dessus est une plaque sur laquelle est simplement
+grav: _Souvenir_.
+
+C'est gentil, dit Jean, c'est tout bonnement un joujou comme il en
+faut aux petites-matresses!... Et ces dames m'ont fait l'effet d'tre
+ce qu'on appelle du grand genre!... Mais il ne faut pas que mademoiselle
+Chopard se flatte d'avoir de ces jolies inutilits!... Je ne la mettrai
+pas sur ce pied-l... A quoi cela peut-il servir?... Qu'un homme ait un
+porte-feuille, la bonne heure; mais une femme, est-ce que cela a
+besoin de prendre des notes comme un courtier-marron? Au reste, je vais
+voir si le souvenir renferme des choses importantes. Il faut bien que je
+le visite pour tcher de dcouvrir le nom et l'adresse de celle qui il
+appartient, puisqu'il n'y a rien dessus. Allons, parcourons le souvenir
+de la petite matresse. Qui sait?... a m'amusera peut-tre!... On ne se
+doutait pas sans doute qu'un tranger lirait un jour ce qui est crit
+l-dedans.
+
+Jean place une lumire sur une table, s'assied auprs, allume un cigare
+qu'il met dans sa bouche, et ouvrant le souvenir, en commence la
+lecture, qu'il interrompt parfois pour faire ses rflexions:
+
+Madame Derval m'attend djeuner la semaine prochaine, je lui ai
+promis d'y aller; voil au moins dix fois qu'elle m'invite... Elle ne se
+rebute pas. Il faudra pourtant que j'y aille pour en finir. Je n'aime
+point madame Derval, elle est coquette, mdisante, elle a un esprit
+caustique, qui dchire en feignant de ne vouloir que plaisanter; mais
+dans le monde, si on ne voyait que les gens qu'on aime!...
+
+Que ces gens du monde sont btes! se dit Jean, toujours faire des
+choses qui ne leur plaisent pas, et cela parce que c'est l'usage!...
+Comme je m'en moquerais, moi. Et qu'a-t-elle besoin d'aller djeuner
+chez sa madame Derval, si elle ne peut pas la souffrir!... Mais que
+sait-on, elle l'appelle peut-tre sa bonne amie!... Continuons:
+
+Jeudi, bal chez madame de Brmont. N'oublions pas de commander une
+garniture en roses panaches; celle de Clotilde tait charmante, madame
+Julien tait fort bien coiffe avec sa toque ponceau; il m'en faut une
+pareille. Faire prendre mes bracelets dont j'ai fait changer le tour. On
+porte des croix prsent; mon peigne n'est plus la mode...
+
+Ah! mon Dieu!... en voil-t-il sur l'article des colifichets!... Ces
+dames sont terribles avec leur toilette... Je me doutais bien que
+celle-ci tait coquette! elles le sont toutes! mais, mademoiselle
+Chopard, si vous m'tourdissez avec des envies de bijoux, de croix et de
+peignes, je vous prierai d'aller faire du ratafia. Si les tablettes ne
+parlent que de parure, a ne m'amusera gure! Voyons encore cependant:
+
+Que cet enfant tait gentil et intressant!... Il s'appelle Adolphe,
+il n'a que six ans, sa mre est veuve et malade depuis trois mois!...
+Pauvres gens!... faubourg Saint-Martin, n. 238, dans les mansardes.
+J'irai demain matin.
+
+Pour une coquette, voil qui n'est pas mal! elle est bonne au moins....
+cela me raccommode un peu avec elle.
+
+Le bal de madame de Brmont tait charmant... Je n'ai pas manqu une
+contre-danse... M. Valcourt m'a invite trop souvent, cela se
+remarquait... Je crois vraiment qu'il est amoureux de moi!... On a
+trouv ma toilette charmante... J'ai promis de donner aussi un bal, pour
+faire plaisir aux petites Saint-Amand... Ces pauvres petites! elles
+aiment tant la danse!... J'inviterai leur cousine, puis la famille
+Dormeuil, puis les Saint-Lon; pour des hommes, on n'en manque pas!...
+On ne jouera point l'cart, parce que je veux que ces dames dansent.
+
+Ah ! mais elle dit toujours je veux, et ne parle jamais de son
+mari... Est-ce qu'elle n'en a pas... Ce ne serait pas une raison!... Ah!
+ceci n'est plus de la mme criture... ce sont des vers, je crois... une
+chanson peut-tre:
+
+ Quand on vous voit, aimable Caroline,
+ Comment ne pas tre amoureux?
+ Vos doux regards, votre grace divine,
+ Font natre les plus tendres feux.
+ Mais avec l'heureux don de plaire,
+ Avec tant d'esprit et d'attraits,
+ Faut-il donc tre si svre
+ Pour les malheureux qu'on a faits?
+
+Ah, mon Dieu! que c'est beau... c'est au moins une dclaration; je n'en
+saurai jamais faire comme cela, moi... C'est dommage, je suis sr que ma
+fiance se mettrait elle-mme l'eau-de-vie pour qu'on lui en fasse
+autant!... il y a encore quelque chose d'crit l-dessous... mais le
+crayon est presque effac... _A madame Dorville.... par son plus sincre
+adorateur_....
+
+Madame Dorville, c'est sans doute le nom de la propritaire du
+souvenir... Caroline Dorville... c'est cela... il faut trouver l'adresse
+maintenant... il n'est pas dit que cela sera l-dedans... mais puisqu'on
+l'appelle madame, elle est donc marie... et elle se laisse faire des
+vers et des dclarations!... C'est pas mal! je ne suis pas jaloux de
+mademoiselle Adlade; mais, quand elle sera ma femme, je ne crois pas
+que je serai d'humeur laisser un freluquet lui adresser des devises
+dans ce genre-l.
+
+Jean lche une bouffe de fume et reprend sa lecture:
+
+Que ces pauvres gens ont sembl heureux de ma visite!... J'ai rendu
+l'esprance, la vie peut-tre, cette pauvre mre qui, vingt-cinq
+ans, mourait de chagrin et de misre dans un grenier... Son fils sautait
+de joie, la mre me baisait les mains et embrassait son enfant, en lui
+disant de me bnir!... Et il n'a fallu que quelques louis pour mettre
+fin aux souffrances de ces infortuns.... Ah! je ne m'en tiendrai pas
+l, j'irai les revoir, je trouverai du travail ou une place pour cette
+jeune femme. Quand je songe qu'il y a beaucoup de gens dans la
+situation o j'ai trouv cette pauvre mre, je rougis de dpenser de
+l'argent en futilits, en colifichets!... Pour un rien j'aurais jet au
+feu cette belle garniture qui m'a cot trois fois plus que je n'ai
+donn ces infortuns!
+
+C'est trs-bien cela... voil qui me fait oublier son got pour la
+toilette... Si elle a des dfauts, au moins elle a des qualits, et cela
+compense. Il y a tant de gens chez lesquels la balance ne peut pas
+s'tablir!
+
+Samedi, je dne chez madame Saint-Lon...--Un th lundi chez madame
+Dorfeuil.--Faire retenir une loge l'Opra pour vendredi.--Mon
+ncessaire prendre au magasin de _Monbro_.--Trois romances nouvelles
+de _Panseron_, chez Frre, passage des Panoramas... On les a chantes
+chez madame de La Roche, elles sont charmantes.--Un nouvel air vari
+pour le piano, par _Hrold_.... C'est un peu difficile, mais ce qui est
+facile n'est trop souvent jou que par les coliers. Madame de Rmond
+vient de faire faire son portrait, il est d'une ressemblance parfaite,
+cette miniature est ravissante; l'adresse du peintre, M. _Maricot_, rue
+Meslay, n. 28.--Demander Constance l'adresse de sa couturire.--Les
+toffes bleu-ple sont en faveur...--Demander Clestine quelle est sa
+marchande de modes...
+
+Allons! nous voil retombs dans les btises!... A l'autre page, elle
+tait tout sentiment, elle faisait des rflexions fort raisonnables sur
+la coquetterie, et maintenant la voil qui ne songe plus qu'aux
+plaisirs et la parure!... Ah! c'est bien le souvenir d'une femme!...
+mais tout cela ne m'apprend pas son adresse. Voyons encore.
+
+Ne pas oublier d'envoyer un piano ma campagne, et faire dire mon
+jardinier de renouveler toutes mes corbeilles...
+
+Ah! nous avons une campagne! Diable! c'est tout--fait dans le bon
+style...
+
+Que ces hommes sont singuliers! ils me disent sans cesse que je ne
+resterai point veuve encore une anne!... Et pourquoi donc cela?...
+certes, je ne pense pas me remarier... Je suis libre, je suis
+heureuse. Ah! si j'avais eu un enfant, il ne me manquerait rien!...
+
+Ah! nous sommes veuve... J'aurais d le deviner; mais il ne me semble
+pas qu'on regrette beaucoup le dfunt... Voyons la suite des rflexions
+de la veuve:
+
+Ils me font tous la cour... mme ceux que des liens indissolubles
+attachent d'autres... Les premiers me font quelquefois rire, les
+derniers me donnent presque de la colre. Si je pouvais avoir une
+faiblesse, me supposent-ils donc capable de former une liaison avec
+quelqu'un qui est dj engag!... mais ils ont tant d'amour-propre...
+Ils croient que l'on ne pourra rsister leur grce, leur esprit,
+leurs sductions!... et malheureusement ils russissent quelquefois! Je
+ne verrai plus madame de P.... J'aimais beaucoup sa socit, mais son
+mari devient vraiment insupportable, et je tremble chaque instant que
+sa femme ne s'aperoive de son ridicule amour.
+
+Il y a des choses qui ne sont pas mal l-dedans! Tout le monde lui fait
+donc la cour cette belle Caroline... Il y a peut-tre aussi de
+l'illusion de sa part! Il y a des femmes qui croient qu'on est amoureux
+d'elles, parce qu'on leur avance une chaise! Ah! sacredi! si tous les
+hommes me ressemblaient...
+
+Hortense va venir habiter Paris avec son mari, elle me charge de lui
+trouver un logement. Il y en a un fort joli, m'a-t-on dit, dans la rue
+du Sentier, et un autre rue Richer, prs du faubourg Poissonnire,
+presqu'en face de chez moi... J'irai d'abord voir ce dernier.
+
+Ah! voil mon affaire!... C'est bien heureux! rue Richer, prs du
+faubourg Poissonnire, et le nom avec cela, c'est tout ce qu'il faut
+pour trouver la matresse de ce souvenir. Demain j'irai le porter
+madame Caroline Dorville.... A prsent que j'ai lu ces tablettes, je ne
+serai pas fch de la revoir... Ce soir, il faisait sombre et je l'ai
+peine regarde.... Au total, ce doit tre une femme... jolie...
+lgante... et bonne enfant au fond.
+
+Jean replace le souvenir dans le ridicule, et se couche en songeant ce
+qu'il vient de lire dans les tablettes.
+
+
+
+
+CHAPITRE XV.
+
+LA DAME AU SOUVENIR.
+
+
+En s'veillant, le lendemain de l'aventure nocturne, Jean avait dj
+oubli les deux dames et ce qu'il avait lu dans le petit souvenir. Il
+pensait son prochain mariage avec mademoiselle Adlade, aux
+changemens que cela pourrait apporter dans sa manire de vivre, puis il
+s'criait: Aprs tout, j'espre bien faire toujours ce qui me
+conviendra, et fumer chez moi toute la journe, si cela me plat!... Oh!
+je veux mettre ma femme sur un bon pied... D'ailleurs, mon parrain dit
+qu'elle m'adore, et une femme qui adore son mari doit s'habituer
+l'odeur de la pipe.
+
+Jean se retourne, et un doux parfum de jasmin et d'orange frappe son
+odorat. Il en cherche la cause, et aperoit, sur une chaise, prs de son
+lit, le petit sac de soie d'o s'exhalait cette douce odeur.
+
+Ah! c'est le ridicule de cette petite matresse! dit Jean en se
+levant. Il faut toujours que ces dames mettent des parfums dans ce qui
+les approche... a sent assez bon quoique a... C'est comme la crme de
+fleur d'orange du papa Chopard. A propos, il faut que j'aille reporter
+ce sac... Si je l'envoyais... Cette dame va peut-tre croire que je
+viens moi-mme pour me faire encore remercier!... Dieu sait qu'il n'y a
+rien qui m'ennuie plus que les remercmens... Cependant si je donne cela
+ quelqu'un, saura-t-on trouver cette dame?... On pourrait remettre ce
+sac une autre qui le garderait... Non, j'irai moi-mme... Aprs tout,
+je n'ai pas l'air d'aller demander une rcompense honnte!... et puisque
+je n'ai rien faire du matin au soir, je puis aussi bien me promener du
+ct de la rue Richer qu'ailleurs.
+
+Jean ne juge pas ncessaire de raconter sa mre son aventure de la
+veille: aprs avoir djeun, il met le petit sac de soie et tout ce
+qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de
+madame Caroline Dorville. Arriv rue Richer, Jean demande madame
+Dorville dans la premire porte cochre, et le portier lui rpond:
+Madame Dorville! je ne connais pas a... a n'est pas ici...
+
+Jean va s'loigner, le portier le rappelle en lui disant: Dites donc,
+monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-l? Qu'est-ce qu'elle
+fait?
+
+--Avez-vous une madame Dorville dans votre maison? rpond Jean d'un
+ton brusque. --Non, monsieur... mais...--Mais alors, qu'avez-vous
+besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?
+
+Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner sa loge en
+murmurant: Il est bon celui-l... il ne veut rien dire, et il demande
+quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera lui rpondre
+sans vouloir s'instruire?
+
+Jean entre dans une autre maison. L, il trouve une portire qui lui
+fait la mme rponse et les mmes questions, et laquelle il tourne
+encore les talons, en se disant: Il parat que la curiosit tient
+l'tat. Mais tout cela ne m'apprend pas o demeure cette dame; est-ce
+qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il parat que
+madame Dorville n'est pas trs-connue dans le quartier... Cela fait son
+loge, et je me dfie de ces femmes que tout le monde connat.
+
+Mais la troisime porte o Jean s'adresse, le portier lui rpond:
+C'est ici, monsieur, montez au second.
+
+Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son
+parrain, en se disant: Cette dame n'est peut-tre pas encore leve; il
+n'est que dix heures et demie, une petite matresse n'est pas visible de
+si bonne heure...
+
+Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans faon qui lui est
+ordinaire: Madame Caroline Dorville... est-ce ici?--Oui, monsieur.--Y
+est-elle?--Oui, monsieur.--Est-elle leve?
+
+La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manires;
+cependant elle lui rpond encore: Oui, monsieur, madame est leve.--Je
+voudrais lui parler...--Votre nom, monsieur, s'il vous plat?--Mon nom
+ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connat pas; mais qu'est-ce
+que a fait, est-ce qu'on ne peut pas parler votre matresse sans dire
+d'abord son nom?... Dieu que de crmonies!--Mais, monsieur...--Allez
+lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose lui remettre...
+
+La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'loigne en lui
+disant qu'elle va prvenir sa matresse. Jean se jette sur un beau
+canap de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est dcor
+avec lgance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi
+qu'une harpe.
+
+Grand genre tout--fait! se dit Jean; femme la mode... coquette...
+minaudire sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas
+trs-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit,
+j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-matresses devant
+lesquelles il faut prendre garde tout ce qu'on dit de peur d'offenser
+le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les
+robes froufrou!... les...
+
+Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait
+faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on
+pouvait tre petite-matresse et avoir des qualits, et se dit: Cela ne
+me va gure de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma
+personne depuis le matin jusqu'au soir.
+
+Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir
+de vingt vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est
+d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes lgantes et
+bien prises, la grce de ses mouvemens, donnent quelque chose de
+sduisant sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux
+bruns ont un clat qui vous attire sans vous blouir et sans vous forcer
+de baisser les vtres; au contraire, leur aimable expression donne le
+dsir de les regarder encore, et ces yeux-l sont de ceux qu'on aime
+surtout rencontrer.
+
+Un nez la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des
+couleurs un peu prononces et des sourcils bien dessins, compltaient
+l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orn d'une
+belle chevelure d'un chtain-clair, dont les boucles, arranges avec
+got, formaient de grosses touffes sur chaque ct de cette charmante
+physionomie.
+
+Cette dame s'est approche de Jean, qui s'est lev son aspect. D'un
+air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut;
+mais Jean, au lieu de rpondre sur-le-champ cette question, examine
+quelques instans la jeune dame, et s'crie enfin: Que le diable
+m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait
+nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est
+impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non
+plus sans doute?...
+
+La jeune femme regarde Jean, et cherche se rappeler ses traits en
+balbutiant: Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne
+sais...--Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des
+Trois-Pavillons, ai arrt un coquin qui vous emportait un chle.--Quoi!
+c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.--Il n'y
+a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu
+parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouv aussi ce petit
+sac, qui est, ce que j'ai pens, celui que le voleur vous avait
+enlev, et qu'il aura jet par peur au moment o je l'ai saisi au
+collet.--Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bont...--Il n'y a pas de
+bont l-dedans, madame; ce sac est vous, je vous le rapporte, c'est
+tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...
+
+Jean saluait et se disposait s'loigner; madame Dorville le retient.
+Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si
+cavalirement, celui qui, la veille, a t son protecteur, sa rserve a
+fait place un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide
+politesse qu'elle engage Jean s'asseoir un moment et ne point
+s'loigner aussi vite.
+
+Jean est peu habitu se soumettre aux dsirs d'une dame. Cependant le
+ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se
+reposer, que Jean s'arrte, demeure un instant debout sans trop savoir
+ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir prs de madame Dorville.
+
+La jolie femme, qui joint ses grces et ses attraits beaucoup
+d'esprit et d'usage du monde, a vu d'un coup d'oeil que Jean n'a aucune
+habitude de la socit; loin de chercher augmenter l'embarras qu'elle
+aperoit dans les manires du monsieur qui est devant elle, elle feint
+de ne point le remarquer, afin de le mettre plus son aise. En effet,
+malgr son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouv en
+pareille compagnie, a de la peine s'exprimer, et se tient fort
+gauchement assis prs de la petite-matresse.
+
+Vous avez donc aussi retrouv ce sac, monsieur? dit la jeune femme,
+qui s'aperoit qu'il faut qu'elle commence parler si elle veut que la
+conversation s'engage. --Oui, madame... oui, en vous quittant... Aprs
+vous avoir laisse dans le sapin, j'ai repris la rue o je vous avais
+rencontre; j'ai vu quelque chose briller mes pieds... et j'ai ramass
+cela. J'ai regard ce qu'il y avait dedans... c'tait bien ce que vous
+aviez dit, et...--Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter
+vous-mme. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.--Oh! pas
+du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance l-dedans... D'abord
+je n'ai rien qui m'occupe; je flne toute la journe en mangeant le bien
+de mon pre et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce
+qui est quelquefois bigrement sciant!...
+
+Ici la jeune dame comprime une lgre grimace, et recule un peu sa
+chaise de celle de Jean.
+
+J'ai mieux aim vous rapporter ce sac moi-mme que de le confier
+quelque imbcille qui se serait tromp ou ne vous aurait pas
+trouve...--Mais, monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon
+adresse?
+
+Cette question embarrasse un moment Jean, qui rpond enfin: Comment
+j'ai su... votre nom?...--Oui, car vous avez bien demand madame
+Dorville... Caroline Dorville mme... Ainsi vous savez jusqu' mon nom
+de baptme, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien
+de cela.--C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez
+appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui
+vous appartenait... ma foi, madame, aprs avoir regard dans le sac pour
+m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouv,
+j'ai visit votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...
+
+La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperoit et s'crie:
+Cela vous fche peut-tre, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens
+pour obtenir quelques renseignemens...
+
+Un lger sourire reparat sur les traits de Caroline, qui rpond Jean
+d'un air affectueux: Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez
+fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne
+m'attendais pas ce que quelques penses... quelques notes prises au
+hasard, seraient connues d'un tranger... et... convenez que c'est fort
+drle, monsieur.
+
+La jolie femme ne peut s'empcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle
+pense ce qu'il a lu, lui rpond: Mais, oui, il y a des choses assez
+drles en effet.
+
+Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble rflchir,
+peut-tre cherche-t-elle se rappeler tout ce qui est trac sur son
+souvenir. Quant Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis
+il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre
+ses dents. La jeune dame le regarde un moment la drobe, et un lger
+sourire parat de nouveau sur ses lvres. Jean murmure en regardant un
+tableau qui est en face de lui: C'est bien, a--c'est firement
+bien!... Qu'est-ce que c'est que a?... C'est un particulier qui se
+trouve mal dans une glise?...--C'est _la mort du Tasse_, monsieur.--Ah!
+c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-l... Il est
+tout en noir. Il parat que c'est un mdecin de l'endroit.
+
+Madame Dorville se mord les lvres, et regarde Jean d'un air surpris;
+mais celui-ci ne s'en aperoit pas, et, continuant ses remarques sur les
+tableaux, s'crie: Ah! voil qui est plus gai... On danse l-dedans,
+c'est sans doute une fte... Mais au costume de tous ces gens-l, je
+prsume que a se passe dans, le carnaval...--Ce sont les noces de
+_Thtis et Ple_.--Thtis et Ple?... Quels fichus noms pour des
+poux!--Ce sont des dieux...--Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en
+a qui sont bien laids... Le _Pel_ c'est probablement ce gros qui est
+l-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tte... Et c't autre qui s'est
+dguis en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans
+doute le premier garon de la noce qui vient faire des farces?--C'est la
+Discorde, monsieur.--Ah! c'est la Discorde...--Vous ne connaissez donc
+pas le jugement de Pris?--Le jugement de Pris? Non... Je connais dans
+mon quartier un Pris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas
+qu'il ait jamais t juge dans aucune affaire.
+
+La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux clats, et Jean, se tournant
+vers elle, lui dit tranquillement: Est-ce que c'est moi qui vous fais
+rire, madame?
+
+Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui rpond enfin: Oui,
+monsieur.--Ah!... j'ai donc dit quelque btise?...--Je ne dis pas cela,
+monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu
+franche...--Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y
+a rien que j'aime comme la franchise, a met tout de suite l'aise...
+et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme crmonie.
+Que vouliez-vous me dire, madame?--Que je suis tonne, monsieur, de
+votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me
+surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien...
+c'est--dire vous n'avez pas d'tat qui prenne tout votre temps?--Non,
+madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon pre tait
+herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estim dans le quartier, je
+m'en flatte... il parlait latin, et connaissait fond la proprit des
+simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais
+ rien... a m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'cole;
+j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aim tre libre
+comme les pierrots... Bref, mon pre me fouettait pour que j'apprisse la
+botanique; mais ma mre m'embrassait, me donnait de l'argent, et me
+disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre pre est mort... sans
+tre fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma
+mre, qui, depuis long-temps, a quitt le commerce. J'ai douze mille
+livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec
+l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame,
+vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.
+
+La franchise de Jean plat Caroline, qui lui rpond: Vous avez suivi
+vos penchans... Chacun est matre de ne faire que ce qui lui
+plat.--Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.--Vous avez
+prfr une vie... libre... aux plaisirs que l'on gote dans le monde,
+dans la socit, o, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper
+un rang agrable...--Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas
+aller en socit quand a me fait plaisir?--Oh! je ne dis pas cela,
+monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les
+coutumes du monde vous ennuyaient.--Ah! que voulez-vous!... je trouve si
+incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses
+insignifiantes... d'tre oblig de faire de la toilette... de se lever
+chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que
+tout cela vous amuse, vous, madame?
+
+La jeune femme sourit encore de la question et rpond Jean: Tout
+dpend, monsieur, de la direction que l'on donne nos penchans. Dans
+l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goter dans l'tude
+de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes
+qui encourageaient mes faibles talens tait une rcration pour moi, et
+j'ai trouv des charmes dans la socit, o je jouissais de l'esprit des
+autres et tchais d'acqurir de nouvelles connaissances qui pussent me
+mettre mme de n'tre pas trop dplace dans le monde avec lequel je
+devais vivre...
+
+Jean secoue la tte et murmure: C'est juste... comme vous dites, tout
+dpend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous
+aurons de l'eau aujourd'hui!...
+
+La jolie femme se mord encore les lvres, tandis que Jean regarde au
+plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques
+instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lve et fait Jean
+un salut gracieux en lui disant: Je serai toujours reconnaissante,
+monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu' mon amie. Lorsque
+vous passerez dans mon quartier, j'espre que vous voudrez bien vous
+reposer un instant chez moi.
+
+Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en
+aille; il se lve, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant:
+Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour
+moi, je puis... Ne vous drangez donc pas... je trouverai bien la
+porte...
+
+Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgr lui, se sentait
+trs-embarrass, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de
+sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve l,
+s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de
+nouveau, te et remet trois fois son chapeau, et respire son aise,
+quand la porte du carr est enfin referme sur lui.
+
+Sacredi! que c'est bte d'tre embarrass comme cela devant une
+femme! se dit Jean en retournant dans son quartier. Je vous demande un
+peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffe en bonnet ou en
+cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est
+pas toujours une femme? Et pourtant, malgr moi, je me sentais tout bte
+auprs de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable...
+c'est--dire aimable... de ces manires un peu minaudires... mais non,
+quoique a! pas trop de prtentions... Un air assez bon enfant, malgr
+sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est
+trs-jolie... c'est une justice lui rendre... Une figure douce... des
+yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqu la couleur...
+mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands
+yeux fleur de tte, mais, ct de ceux de cette dame, a me fait
+l'effet d'un oeil de verre auprs d'un oeil naturel. Par exemple, je ne
+crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adlade, et qu'elle
+me trouve savant!... a ne me fait pas du tout cet effet-l; il est
+certain que pour me trouver savant, il faut ne se connatre qu'en noyaux
+de pches. Cette dame a aussi une voix fort agrable... il me semble
+qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi
+douce, a ne fatigue pas entendre... Ce n'est pas la voix de
+mademoiselle Chopard; celle-l pourrait commander les manoeuvres d'un
+rgiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop
+comment... c'est drle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux couter
+en ne disant cependant que des choses toutes simples!...
+
+Jean tait dj arriv chez lui, car, tout en pensant la dame au
+souvenir, il ne s'tait pas aperu de la longueur du chemin.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVI.
+
+CAROLINE.
+
+
+Pendant que Jean fait ses rflexions sur la personne avec laquelle il
+vient de se trouver, mettons-nous mme de faire aussi les ntres;
+c'est toujours une connaissance agrable que celle d'une jolie femme,
+surtout lorsqu' ses charmes elle semble joindre des qualits et de
+l'esprit.
+
+Caroline tait fille d'un riche ngociant nomm Grandpr, qui, tout
+entier son commerce, n'avait que peu d'instans donner sa femme et
+ sa fille, quoiqu'il les aimt l'une et l'autre fort raisonnablement;
+mais madame Grandpr chrissait sa Caroline, et, ayant eu elle-mme une
+bonne ducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.
+
+Caroline eut des matres de musique, de dessin, de langues trangres;
+les leons de sa mre, les caresses dont elle rcompensait ses progrs,
+et une grande facilit pour l'tude, lui firent surmonter rapidement
+les difficults qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont
+franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait
+agrablement, s'accompagnait trs-bien avec la harpe ou le piano, et
+dessinait avec got. Sa mre tait fire de ses talens et disait souvent
+ son poux: Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de
+plus, elle est bonne et modeste.
+
+--Tant mieux, tant mieux, rpondait M. Grandpr, je lui ferai faire
+un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de
+rentes.
+
+On voit que pour M. Grandpr, comme pour la plus grande partie du genre
+humain, l'argent tait tout. Madame Grandpr ne pensait pas absolument
+de mme; elle trouvait que sa Caroline tait assez jolie pour inspirer
+de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de
+rentes, qui ne pouvait tarder se prsenter, ft un beau jeune homme
+capable de faire prouver aussi un tendre sentiment sa fille.
+
+Quant Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa
+mre, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait peine
+songer l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec
+ses parens en socit, au bal, en soire, sans doute quelques jeunes
+gens galans lui avaient dj adress de ces propos flatteurs qui font
+rougir de plaisir la moins coquette et commencent faire penser
+l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des choses plus douces
+entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son ge, Caroline
+mlait encore sa mre tous ses projets de bonheur.
+
+A cette poque, une faillite considrable, dans laquelle M. Grandpr se
+trouva envelopp, ruina presque entirement cette famille; c'est--dire
+qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que prs de trois mille
+livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches,
+il y en a d'autres qui se trouvent ruins; tout dpend de la position
+que l'on occupe dans le monde.
+
+M. Grandpr ne put supporter ce revers: habitu aux grandes affaires,
+aux spculations, tous les avantages que donne l'opulence, il ne se
+fit pas l'ide de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire
+sensation la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis
+gronder, des lettres signer et des ordres donner. Les gens qui n'ont
+point par eux-mmes un mrite rel, ne peuvent supporter les revers de
+fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privs de cet or
+qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront
+plus rien, et retomberont terre comme ces ballons que le vent ne
+soutient plus.
+
+Six semaines aprs cette faillite, M. Grandpr mourut de la rvolution
+qu'elle lui avait cause.
+
+Reste pour consolation sa mre, Caroline redoubla de soins, de zle,
+de tendresse. Elle lui disait chaque jour: Maman, puisque nous avons
+encore mille cus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si
+tu trouves que ce n'est pas assez, eh bien! je travaillerai, je ferai
+usage de mes talens, je donnerai des leons de musique. Tu m'as dit cent
+fois que c'tait une ressource contre l'adversit, et qu'il n'y avait
+que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.
+
+Madame Grandpr embrassait sa fille et lui rpondait: Nous avons bien
+suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu
+cherches des ressources dans tes talens. Si cela tait ncessaire, je
+n'en rougirais pas!... Grce au ciel! le prjug qui pesait jadis sur
+les artistes est all rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont
+fait justice. Mais, avec mille cus, nous pouvons exister encore
+honorablement; sans doute, il faudra quelques rformes dans notre
+toilette, de l'conomie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune,
+c'est pour toi, ma fille, que je croyais appele tenir un rang dans le
+monde, o tu tais si bien faite pour briller!...--Moi, ne serai-je pas
+toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connatre l'ennui avec
+les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est l la
+vritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans
+l'adversit, et nous fournit mme les moyens de pourvoir notre
+existence.
+
+La mre et la fille s'arrangrent donc pour vivre avec ce qui leur
+restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi
+heureuse que lorsqu'ils taient dans l'opulence. A seize ans, il faut si
+peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec
+quelques amis que l'on avait conservs, une partie de spectacle,
+c'taient de grands plaisirs pour Caroline. A la vrit, pour aller en
+socit, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on
+portait long-temps le mme chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est
+pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherche;
+quelquefois mme on plat davantage. Caroline entendait toujours un
+murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle
+figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de
+graces! arrivaient souvent ses oreilles; et, sans tre coquette, on
+sait toujours qui de telles choses sont adresses. Pouvait-elle donc
+regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux
+qu'il ne lui manquait rien?
+
+Madame Grandpr tait moins philosophe que sa fille, parce qu'elle
+n'tait plus dans l'ge des illusions, ou plutt parce qu'en
+vieillissant, il nous en faut beaucoup pour tre mdiocrement heureux.
+Il lui tait pnible d'aller pied aprs avoir eu cabriolet; d'tre
+loge au troisime, dans un simple appartement, aprs avoir habit au
+premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, aprs
+avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et,
+de temps autre, il lui chappait quelques exclamations, qui prouvaient
+ Caroline que sa mre regrettait sa fortune. Caroline courait alors
+dans les bras de sa mre, et cherchait la distraire. Madame Grandpr
+assurait sa fille qu'elle s'tait trompe sur le motif de ses soupirs,
+mais Caroline voyait bien que sa mre cherchait s'abuser elle-mme.
+Enfin, madame Grandpr, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord
+dans le mari de sa fille un jeune et beau garon, fait pour inspirer de
+l'amour, se disait maintenant: Ah! elle ne trouvera pas un poux qui
+lui apportera trente mille livres de rentes!... C'est ainsi que nous
+changeons avec les vnemens; et l'on dit que nous sommes des
+girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation,
+dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous
+changeons de sentimens.
+
+Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mre; celle-ci
+esprait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares
+talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune.
+Madame Grandpr ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche gnralement les
+dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des
+talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime
+surtout dans une jeune personne, celles-l trouvent aussi des poux. Il
+serait trop malheureux que l'argent seul ft les mariages, et que les
+vertus, les graces, ne fussent comptes pour rien dans un engagement
+destin nous faire connatre les plus doux sentimens de la nature.
+
+M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpr; il fut
+d'abord sduit par sa charmante figure, il fut ensuite captiv par des
+talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement se rendre
+agrable ses amis, sans songer en tirer vanit. M. Dorville fut
+tonn de trouver runi tant de graces, de mrite et de modestie;
+cependant, il voulut tudier quelque temps le caractre de Caroline pour
+s'assurer si ce qui le sduisait dans le monde reposait sur ces qualits
+solides qui seules nous rendent heureux dans notre intrieur.
+
+Le rsultat des observations de M. Dorville fut toujours l'avantage de
+Caroline, et il rsolut d'en faire sa femme. M. Dorville tait un homme
+de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord svre, ayant
+une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il
+avait quatorze mille livres de rente et une dcoration qu'il avait bien
+gagne.
+
+A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment
+avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour
+mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion.
+M. Dorville, qui n'tait ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion
+sur tout cela; il alla droit madame Grandpr, et commena par o
+finissent les amans honntes, par demander la main de la demoiselle.
+
+Madame Grandpr fut trs-flatte de cette demande. M. Dorville portait
+un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'tait un
+fort bon parti pour sa fille, c'tait plus qu'alors on n'osait esprer.
+Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonns, et qu'il n'tait
+pas joli garon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame
+Grandpr ne tenait plus ces bagatelles-l. Cependant elle ne promit
+rien M. Dorville, elle ne voulait pas contraindre a fille, mais elle
+lui laissa voir combien elle serait charme de le nommer son gendre.
+
+Lorsque Caroline apprit par sa mre que celui qui demandait sa main
+tait M. Dorville, elle fit une lgre grimace et ne parut nullement
+enchante de sa recherche. Madame Grandpr appuya sur tous les avantages
+de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la rputation
+d'honneur, de probit, de M. Dorville. Tout cela tait fort beau sans
+doute, mais seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois
+l'amour, l'hymen; et, dans les rves de sa jeune imagination,
+l'honneur et la probit ne suffisent pas pour captiver son coeur.
+Caroline rpondit sa mre qu'elle ne dsirait pas se marier et qu'elle
+se trouvait parfaitement heureuse prs d'elle, avec ce qui leur restait.
+
+Madame Grandpr n'insista pas; mais Caroline s'aperut bientt que sa
+mre tait souvent triste, mcontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle
+prouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et,
+toujours bonne, toujours prte sacrifier ses dsirs ceux des autres,
+Caroline dit sa mre, qu'aprs y avoir bien rflchi, elle acceptait
+l'poux qui se prsentait. Un mois aprs elle tait madame Dorville.
+
+Madame Grandpr habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline
+n'prouvait point prs de son poux ces doux panchemens, fruit d'un
+amour rciproque, du moins avait-elle pour lui une sincre amiti, et
+elle jouissait de nouveau de tous les avantages que donne la fortune.
+Madame Grandpr fut pendant deux ans tmoin d'une union o la diffrence
+d'ge n'avait jamais amen une querelle, et elle mourut tranquille sur
+l'avenir de sa fille.
+
+Mais un an aprs, M. Dorville, dont la chasse tait le got dominant, y
+fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reut une balle
+destine un livre. Caroline se trouva donc veuve dix-neuf ans, et
+entirement matresse d'elle-mme, avec environ dix-sept mille livres de
+revenu.
+
+Le mariage donne la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde.
+Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une
+demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beaut et ses talens, la
+jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux
+adorateurs et des aspirans la succession du dfunt; mais aprs avoir
+pass son printemps faire les volonts des autres, Caroline se promit
+de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa libert sans avoir
+consult son coeur.
+
+Nous connaissons prsent Caroline; ajoutons ces dtails qu'elle a
+maintenant prs de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa
+position dans la socit, lui ont donn cet aplomb, cette aimable
+confiance, qui laissent plus de libert l'esprit, plus de gat au
+caractre, et permettent la beaut de faire usage de tous les
+avantages qu'elle a reus de la nature. Caroline n'tait point devenue
+coquette, mais elle n'tait pas fche de plaire; elle ne faisait point
+de frais pour s'attirer des hommages, mais elle ne les repoussait pas;
+enfin c'tait une de ces femmes charmantes qui font les dlices de la
+socit, et sur le compte desquelles les autres femmes s'tonnent de ne
+pouvoir mdire.
+
+Aprs avoir reu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de
+feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont
+elle pt rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui
+avait pu apprendre son nom et son adresse.
+
+Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les
+toilettes, et se disait: Tout cela a d paratre bien futile ce jeune
+homme... qui n'a rien du tout d'un homme la mode... qui n'en a mme
+pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui
+n'est pas mal, il n'ait aucune ducation! Mais quelles manires!...
+quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...
+
+Caroline trouve les vers qui lui ont t adresss et se dit: C'est cela
+qui lui a fait connatre mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis
+d'crire dans mon souvenir un jour que je l'avais oubli sur mon
+guridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose ces vers... Il a
+compris cependant que cela s'adressait la matresse du souvenir... Et
+mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour
+Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgr son ignorance... je
+ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garon!... il ne savait
+comment s'en aller! Si je ne m'tais pas leve, il serait rest l
+jusqu' demain!...
+
+Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une
+quarantaine d'annes entre dans le salon de madame Dorville qui court
+au-devant d'elle en s'criant: Ah! je suis bien contente de vous
+voir.--Ma chre amie, je viens savoir si vous tes remise de notre
+frayeur d'hier... Quant moi, je vous avoue que j'ai trs-mal dormi
+cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon
+appartement, et regard cinq ou six fois sous mon lit et dans mes
+armoires; mais c'est gal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai
+rv qu'il m'en tombait trois par ma chemine!
+
+--Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la
+suite de notre aventure?...--Comment! il y a une suite?--Tenez...
+regardez: voil mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien
+perdu.--Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?--On vient de me
+rapporter tout cela...--Qui... le voleur?--Oh! non pas! mais ce monsieur
+qui hier au soir a arrach mon chle au voleur et nous a reconduites
+jusqu' une voiture.--Eh bien?--Eh bien, il a retrouv aussi mon sac en
+repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.--Oh! c'est
+bien singulier... Ma chre amie, est-ce que ce ne serait pas un
+mouchard, que cet homme-l?--Oh! quelle ide!... un tout jeune homme!...
+ qui nous avons, qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous
+aviez caus avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas
+cette ide.--Vous l'avez donc vu?--Certainement, il est venu lui-mme,
+et il n'a voulu remettre ce sac qu' moi.--Comment est-il au jour, cet
+homme-l? Moi, j'tais si trouble hier que je n'ai pas song le
+regarder.--Mais il n'est pas mal...--Il m'a paru grand.--Oui... assez
+grand...--Un air commun, ce que j'ai pu voir.--Non, pas prcisment
+l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe quinze
+pas!...--Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...--Ma
+chre, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service
+qu'il m'avait rendu?--Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe,
+moi!... c'est corps-de-garde tout--fait.--Du reste, ce jeune homme est
+fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer
+dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plat. Il m'a
+sur-le-champ cont toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son
+pre, qui tait dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mre et
+possde douze mille livres de rentes.--Douze mille livres de rentes, et
+ne pas savoir se prsenter en socit! c'est impardonnable...--Il m'a
+avou qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...--Il doit
+tre bien gentil dans un salon, ce monsieur-l.--Vous pensez bien qu'il
+ne s'y plat pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au
+billard!...--Ah! mon Dieu! mais il doit tre fort grossier dans ses
+propos, ce garon-l!--Non, il a t trs-poli... sauf quelques jurons
+qui lui sont chapps...--Ah! a me ferait mal aux nerfs!--Cependant
+aprs le service qu'il m'avait rendu, aprs la peine qu'il avait prise
+de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager monter,
+lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuade qu'il
+ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.--C'est fort
+heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?...
+Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait
+l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remerci, et on ne peut pas
+pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.
+
+Caroline ne rpond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne
+s'occupe plus de M. Jean.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVII.
+
+SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.
+
+
+Jean a trouv chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard,
+l'engager passer la soire chez eux. Il faut y aller, mon cher ami,
+ajoute Bellequeue; car enfin tu es fianc avec la superbe Adlade, et
+tu lui dois des prvenances... des petits soins...--Ah! mon parrain, je
+vous ai dj dit que je ne savais pas tre galant; j'pouserai la
+superbe Adlade, c'est trs-bien; mais je ne serai pas aux petits soins
+pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractre, et que
+d'ailleurs...--D'ailleurs!...--D'ailleurs... je ne sais pas... enfin
+cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.--Toujours farceur!....
+ah! coquin, tu caches ton jeu!--Je ne cache rien du tout, je vous
+assure.--Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adlade
+elle-mme prtend que tu es un peu en dedans, que tu caches tout...
+C'est gal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu
+auras l une fire femme!... Et comme tu seras toujours mont en
+liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?--A rien, mon parrain.--a
+m'arrive quelquefois aussi. Allons, ce soir, chez Chopard.
+
+Jean pense toute la journe madame Dorville, au petit souvenir, la
+visit qu'il a faite la jolie femme, la conversation qu'il a eue
+avec elle; et de temps autre il se dit: Comme dans le monde... dans
+ce qu'on appelle la bonne socit, on passe son temps causer de
+niaiseries... de choses indiffrentes!... ce doit tre fort ennuyant...
+cependant, je ne me suis pas ennuy ce matin cher cette dame; je ne sais
+comment cela s'est fait, mais le temps a pass vite... oh! j'y suis
+rest un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne
+s'tait pas leve... mais il me parat que ce n'est pas du bon ton de
+faire de longues visites.
+
+Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle
+Adlade lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a t trois jours
+sans venir la voir; elle lui donne mme une petite tape sur le bras.
+Jean se laisse taper et ne rpond rien. Mademoiselle Adlade le pince,
+et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un lger soupir en tenant
+ses yeux fixs vers le parquet, et mademoiselle Adlade se dit: Il est
+pris, c'est fini... le voil amoureux. Je savais bien que cela
+viendrait...
+
+Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gat folle, les
+parens en concluent que les jeunes gens sont trs-satisfaits l'un de
+l'autre, et Bellequeue, qui est toujours l pour tcher d'animer son
+filleul, entend mademoiselle Adlade dire sa mre: Mon futur est
+fort gentil ce soir!--Je le trouve moins gai qu' l'ordinaire, rpond
+madame Chopard. --Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est
+l'amour qui le rend mlancolique et distrait... Oh! je vais joliment le
+faire endver maintenant... je vais m'amuser mon tour...
+
+Et mademoiselle Adlade va et vient en sautillant dans le salon; elle
+court de l'un l'autre, pousse des clats de rire pour une mouche qui
+vole, et ne clt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne
+ressemble pas de l'admiration, puis ne fait plus attention elle.
+Tandis que le papa Chopard dit Bellequeue: Voil ma fille dans son
+assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le
+futur poux!... elle connat dj joliment son pouvoir!... Ah! les
+femmes! quand l'amour s'en mle, on n'y dmle plus rien... ah! fameux
+le calembourg... oh! oh! l'amour qui _s' en mle_!... Madame Chopard,
+note celui-l!...
+
+Jean ne prenait point part la conversation et pensait toujours son
+aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme son
+ordinaire; mais, malgr lui, il est distrait, ses souvenirs le portent
+ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend
+si proccup, et Jean conte ce qui lui est arriv la veille dans la rue
+des Trois-Pavillons, parce qu'il prouve encore du plaisir parler de
+cela.
+
+Tout le monde exalte le courage du jeune homme. Arrter seul un
+voleur! s'crie M. Chopard. c'est qu'il pouvait tre arm!...--Vous
+vous exposiez terriblement! dit madame Chopard.
+
+Jean hausse les paules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son
+filleul a t toute naturelle.
+
+Dans tout cela dit Adlade, vous conviendrez que ce ne pouvait pas
+tre grand'chose que ces dames-l, qui revenaient seules le
+soir...--C'est vrai, dit M. Chopard, seules... et sans un cavalier...
+vous avez t bien bon de vous exposer pour elles!...
+
+Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant:
+Mademoiselle, je sais ce que j'ai faire.... Et fort mcontent de ce
+qu'on a dit des dames qu'il a rencontres, il ne parle pas de sa visite
+chez madame Dorville, et se hte de souhaiter le bonsoir la famille
+Chopard.
+
+Plusieurs jours s'coulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend,
+comme son ordinaire, au caf, au billard; mais il s'y ennuie, et y
+reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un
+quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adlade est plus que
+jamais persuade que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son
+prtendu silencieux et mlancolique, et madame Chopard dit sa fille:
+Ma chre amie, il sera peut-tre ncessaire d'avancer ton mariage de
+quelques jours sans quoi ton fianc se mourra d'amour....--Tant mieux!
+tant mieux! dit mademoiselle Adlade; j'ai soupir... c'est son
+tour!... laissez-moi jouir de mon triomphe!--C'est juste, dit M,
+Chopard, elle a soupir tout bas, c'est son futur faire des soupirs
+haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrime d'aujourd'hui.
+
+Jean ne sait pas lui-mme pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il
+s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se prsente
+souvent sa pense; puis il est de mauvaise humeur contre lui-mme de
+s'occuper encore d'une femme qu'il connat peine. Elle est bien
+jolie! se dit-il souvent... oh! elle est charmante... mais qu'est-ce
+que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais
+cependant... ne m'a-t-elle pas engag aller chez elle... Mais
+qu'irai-je faire l... dans ces beaux salons, o l'on est tout en
+crmonie... o il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure...
+Bah!... n'y pensons plus!... c'est une socit qui ne me convient pas du
+tout.
+
+Et pourtant Jean pensait toujours la petite-matresse; il brlait en
+secret du dsir de la revoir. Pour loigner cette ide, il cherche se
+distraire, mais ses anciens lieux de runion ne lui offrent plus de
+charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue o depuis long-temps il
+n'est pas all.
+
+Bellequeue n'tait point chez lui, il tait all faire des visites dans
+le quartier; n'tant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout
+occup de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins
+la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquitude.
+
+C'est donc Rose qui ouvre Jean, et qui fait un mouvement de surprise
+en le voyant. Comment, c'est vous, monsieur Jean!...--Oui, Rose, c'est
+moi...--Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...--Est-ce que
+mon parrain n'y est pas?...--Non, monsieur... C'est sans doute lui que
+vous dsirez voir?...
+
+Cette question est faite avec un petit air de dpit. Jean n'y fait pas
+attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil;
+la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en
+ajustant plus symtriquement les pointes de son fichu.
+
+Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'tes pas venu ici depuis...
+depuis...--Oh! je sais qu'il y a quelque temps, rpond Jean d'un air
+distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.
+
+--C'tait le jour... o monsieur est rentr si brusquement... pendant
+que nous causions... Vous tes cause que j'ai t bien gronde! Mais
+aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-l...
+a ne se dit pas... et a n'empche pas de recommencer quand on en a
+envie.
+
+Jean est quelques instans sans rpondre, puis enfin il s'crie: Bah!
+bah! ce sont des btises tout cela...--Comment des btises!... Oh!
+monsieur tait fch, tout rouge... Au reste, je conois que cela vous
+est bien gal!... Quand on a autre chose dans la tte, on ne pense
+plus... ce qu'on pensait... Ah a, c'est donc parce que vous allez
+vous marier que vous tes si srieux prsent?... Vraiment, je ne vous
+reconnais pas... vous qui tiez si gai, si farceur... Dieu! comme
+mademoiselle Chopard doit tre fire de vous avoir rendu amoureux comme
+a!
+
+Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant:
+Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...--Dame! c'est ce qu'on dit
+partout... et d'ailleurs c'est ben facile voir que vous avez quelque
+chose... Mais vous devez tre bien content, puisque vous allez pouser
+votre belle!... C'est drle que a m'a tonne, moi, ce mariage-l...
+Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien
+que mademoiselle Adlade est belle femme... un peu trop grande
+pourtant... Quant la figure, tout dpend du got, il y a des gens qui
+prtendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de boeuf, un
+menton carr, des sourcils de sapeur... Mais c'est gal!... on peut tre
+bien avec tout a!
+
+Jean ne semble pas couter ce que dit Rose, mais tout coup il s'crie:
+Ah! si tu savais comme elle est jolie!...
+
+--Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais, rpond Rose avec
+humeur; mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...
+
+--Tu la connais? dit Jean en regardant Rose avec surprise.
+--Certainement.--Non, Rose, tu ne la connais pas...--Allons, voil que
+je ne connais pas mam'selle Chopard prsent!--Et qui diable te parle
+de mademoiselle Chopard! s'crie Jean en frappant du pied.
+
+Rose regarde son tour Jean avec surprise en disant: Comment!
+monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me
+disiez qu'elle tait si jolie?--Non, Rose, non... c'est d'une autre
+personne... d'une jeune dame...--Une jeune dame?...--Oui... Et c'est
+celle-l qui est charmante!...--Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune
+dame-l?...--Je vais te conter cela, Rose.
+
+En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la
+fait asseoir sur ses genoux.
+
+Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me
+faire asseoir comme a?... Un homme qui va se marier!...--Allons, Rose,
+tiens-toi tranquille et coute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de
+plaisanter!--Oh! je le vois bien!
+
+Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste
+sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en dtail son aventure
+nocturne et sa visite chez madame Dorville.
+
+Rose a cout avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir
+que Jean prouve parler de madame Dorville, et elle lui fait mille
+questions son sujet.
+
+C'est donc une bien jolie femme, monsieur?--Oh! oui, Rose, une
+figure... qui plat tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant,
+moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... moins que...--Oui,
+ moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?--Mais vingt ans,
+je suppose...--Grande?--Une taille ordinaire... mais si bien faite!...
+si bien tourne!...--Elle tait bien mise?--Oui... elle est
+lgante.--Quelle robe avait-elle?
+
+Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'criant:
+Est-ce que tu crois que je me suis amus tter l'toffe de sa
+robe?... Je te dis que c'est une dame... la mode enfin!...--Vous
+n'avez pas parl de votre visite chez cette dame aux Chopard?--Ma foi
+non... Pourquoi faire?--Certainement vous tes le matre de vos
+actions... et vous seriez bien bon de vous gner... Et tes-vous
+retourn chez cette dame?--Non... Est-ce que tu penses que je puis y
+retourner, Rose?--Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas
+engag?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous
+revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une
+connaissance trs-agrable.--Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...
+
+Et Jean enchant serre Rose dans ses bras et l'embrasse plusieurs
+reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'criant: Voulez
+vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu
+sait pourtant que nous sommes bien sages!
+
+Mais Jean, aprs avoir embrass Rose encore une fois, se lve
+brusquement en s'criant: Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir
+madame Dorville.
+
+--Allez, allez, monsieur, dit Rose Jean qui s'loigne en courant;
+puis la petite se dit en se frottant les mains: Oh! que je suis
+contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous
+faites des mariages sans me consulter... c'est bon... nous verrons...
+M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon
+pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont
+l'air de me regarder comme une domestique...
+
+Jean est rentr chez lui; lorsqu'il avait rsolu quelque chose, il
+fallait qu'il l'excutt sur-le-champ. Il est dcid se rendre le jour
+mme chez madame Dorville; mais il se rappelle l'lgance de la
+matresse de la maison, et, pour la premire fois de sa vie, Jean songe
+ faire de la toilette. Lorsqu'il est all rue Richer, il tait, selon
+sa coutume, dans un grand nglig; cette fois il veut tre bien mis:
+Car enfin, se dit-il, je suis mon aise; et je ne vois pas pourquoi
+je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis
+m'arranger tout aussi bien qu'un autre.
+
+Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cires, un gilet blanc, et
+veut faire un joli noeud sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il
+ne peut parvenir former quelque chose de bien; il se dpite, frappe du
+pied; dchire trois cravates, et sa mre entre dans son appartement pour
+savoir aprs qui il en a.
+
+Je ne puis pas venir bout de mettre ma cravate, s'crie Jean d'un
+air dsespr. Attends, mon ami, attends, dit madame Durand, ne
+t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.
+
+La bonne maman fait assez convenablement une rosette son fils;
+malheureusement les rosettes ne sont plus la mode, mais Jean ne sait
+pas cela, et il se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui
+ne lui tait jamais arriv, s'arrte devant la glace, passe ses doigts
+dans ses cheveux, les boucle un peu sur le ct, puis prend son chapeau
+et sort, laissant sa mre dans l'extase, s'crier: Certainement! il est
+amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'tre
+la premire pour laquelle il ait fait une semblable toilette.
+
+Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus
+tt. Le voil rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie
+le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison.
+Alors le coeur lui bat, il se sent tout mu, il prouve un trouble dont
+il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au
+portier madame Dorville.
+
+Montez, monsieur, madame est chez elle, rpond le concierge. Elle est
+chez elle! se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en
+est presque fch, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.
+
+Comment cette dame va-t-elle me recevoir? se dit Jean en montant
+lentement l'escalier. Peut-tre trouvera-t-elle singulier... Cependant
+elle m'a engag revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai
+d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que
+je suis assez bien mis pour me prsenter dans son salon... d'ailleurs je
+saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bte d'tre tout sens dessus
+dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme a, gauche et
+embarrass... Aprs tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes
+ses connaissances!... Allons, en avant.
+
+Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir.
+Madame Dorville... dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de
+l'assurance.
+
+--Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plat?--Jean Durand.
+
+La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il tait
+deux heures de l'aprs-midi. C'est l'heure o les gens du monde font et
+reoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame
+Beaumont, deux jeunes femmes fort lgantes, et un petit-matre, assez
+joli garon, mais qui avait trop l'air de le savoir.
+
+En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher se
+rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-matre se
+lve et les dames tournent toutes la tte vers la porte, pour voir ce
+monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prnom
+piquent leur curiosit.
+
+Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean tait rouge comme un
+coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il
+croyait plus distingu de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle
+jambe avancer. Cependant la bonne l'a annonc, il faut entrer. Il se
+dcide et s'avance d'un pas brusque; mais l'aspect de toutes ces
+figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus o il en est; il se
+recule de ct, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il
+cogne un guridon; en s'loignant du guridon, il renverse une chaise,
+puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il
+l'entrane avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont
+tomber dans l'appartement, lorsque le petit-matre court lui eu
+s'criant: Ah! monsieur! arrtez-vous de grce... ne bougez pas... je
+vais vous dmler.
+
+Jean n'tait plus en tat de bouger, il tait ananti, son chapeau et
+ses gants s'taient chapps de ses mains, il ne se baissait mme pas
+pour les ramasser, il entendait les rires touffs des dames, mais il ne
+voyait plus rien.
+
+Tout ceci a t l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se
+lve et va au-devant de lui; le petit-matre a pris le jeune homme par
+la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air
+aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa sant.
+
+Jean tche de se remettre et salue en balbutiant: Mon Dieu, madame, je
+vous demande bien pardon... si j'ai boulevers...
+
+--Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de
+vous asseoir.
+
+Caroline avance une chaise Jean, qui se jette dessus comme un pauvre
+naufrag qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et
+ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de
+la main gauche la main droite.
+
+C'est bien aimable vous, monsieur, de vous tre rappel ma demeure,
+dit Caroline qui cherche dissiper l'embarras de Jean en engageant la
+conversation.
+
+Madame, je ne l'ai jamais oublie, rpond Jean, et je serais venu
+plus tt si j'avais cru... si j'avais pens...
+
+--Vous tes peut-tre all la campagne? dit vivement Caroline, qui
+s'aperoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.
+
+Non, madame, je suis rest ici...
+
+--Et vous, ma chre amie, quand allez-vous votre terre? dit madame
+Dorville une des jeunes dames, afin de gnraliser la conversation,
+car elle s'aperoit que les dames examinent Jean avec curiosit, et que
+M. Valcourt, c'est le nom du petit-matre, ne peut se lasser de le
+considrer.
+
+Je ne sais vraiment pas quand je partirai, rpond la jeune dame en
+minaudant. J'ai tant faire encore Paris... et pas un moment
+moi... tant de visites rendre... d'emplettes, de prparatifs; et mon
+mari qui ne se mle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...
+
+--C'est madame de Walen, qui tait furieuse hier! Figurez-vous que son
+mari lui amne douze personnes dner sans la prvenir... et des gens
+marquans, des acadmiciens, des hommes en place!... c'est vraiment
+trs-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.
+
+--M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce
+que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa
+socit.....
+
+--Ah! c'est bien mchant!...--Madame Beaumont a toujours eu du
+caractre, dit le petit-matre en se balanant sur sa chaise. Elle
+jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...--Oh! non!... j'ai les nerfs
+trop dlicats...
+
+Pendant cette conversation, Jean regarde tantt en l'air, tantt ses
+pieds; il croise et dcroise les jambes, et ne sait quel figure faire.
+Tout en se balanant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et
+surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps
+autre des regards significatifs.
+
+Caroline seule, toujours bonne, toujours dispose l'indulgence,
+voudrait trouver moyen de remettre Jean son aise; cependant elle
+craint aussi qu'en se mlant la conversation, il ne lui chappe
+quelques expressions inconvenantes. De son ct, Jean voudrait parler,
+et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a
+pas les yeux sur lui.
+
+Vous n'tes pas venue la dernire soire de madame Dorsan, dit une
+des dames Caroline.--Ah! ma bonne, vous qui tes si excellente
+musicienne; vous avez perdu... On a chant de jolis morceaux!--Ma foi!
+je n'ai rien entendu d'extraordinaire! dit le petit-matre; quoi
+donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a fauss si cruellement
+l'air de _la Gazza_.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de
+basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement
+perptuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frre, auquel elle
+veut faire une rputation de chanteur pour se faire couter elle-mme,
+en chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah!
+c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de _Robin des Bois_, et
+vous savez le got qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!...
+Quant ce monsieur qui a pinc de la guitare, vous conviendrez qu'il
+chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.
+
+--Ah! monsieur Valcourt! que vous tes mchant!...--Il emporte la
+pice!...--Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est
+qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que
+monsieur est de mon avis?
+
+Cette question est adresse Jean qui, depuis son entre, coutait et
+ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et rpond: La mauvaise
+musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis
+trs-godiche pour tout a!...
+
+Le petit-matre laisse errer sur ses lvres un sourire moqueur; les
+dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: Il y a des gens qui
+n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y
+livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pice nouvelle au Vaudeville?
+On dit que c'est trs-bien.
+
+--Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tourns... Je n'aime
+pas beaucoup le dnouement... L'avez-vous vue, monsieur?
+
+C'est le petit-matre qui adresse encore cette question Jean, qu'il
+semble avec malice vouloir faire parler.
+
+Je ne vais presque pas au spectacle, rpond Jean en tchant de
+prendre de l'assurance. Il faut rester assis... se tenir sa place, et
+je trouve que c'est _embtant_!...
+
+Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde
+en se pinant les lvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de
+se balancer sur sa chaise, se jette en arrire, et se dandine en
+fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu
+habitu ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon,
+et tombe avec sa chaise dans un carreau de croise qu'il brise en
+clats.
+
+Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et
+Valcourt murmurent entre eux: Voil un monsieur qui parat dcid
+tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle
+singulire tournure!...--Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir
+d'admirer sa rosette!...--C'est qu'il a des expressions tout--fait
+dplaces!...--O diable madame Dorville, qui a un excellent ton,
+a-t-elle fait une semblable connaissance!
+
+Caroline reoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui rpond:
+C'est moi, monsieur, qui aurais d vous avertir qu'il y avait du danger
+ vous balancer ainsi... mais vous n'tes pas bless, c'est
+l'essentiel.
+
+Jean est all mettre sa chaise loin de la fentre, et il se trouve alors
+prs des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des
+chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui
+disant: A propos, ma chre amie, il faut que je vous prsente
+monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercmens pour le service
+qu'il nous a rendu, lorsque nous avons t attaques un soir par un
+voleur; car, quoique je fusse seule vole, vous tiez bien alors de
+moiti dans ma frayeur.
+
+--Quoi! c'est monsieur?... dit madame Beaumont, tandis que les autres
+personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean
+avec plus de bienveillance.
+
+Oui, ma chre amie, reprend Caroline, c'est monsieur qui, seul, a
+arrt le voleur, et nous a ensuite donn le bras jusqu' une voiture...
+Vous devez vous rappeler qu'alors nous tions bien tremblantes, et que
+nous nous estimmes trs-heureuses de la protection que monsieur voulut
+bien nous accorder.
+
+Caroline a lgrement appuy sur ces derniers mots: Madame Beaumont
+incline la tte en profrant quelques remercmens auquel Jean rpond:
+a n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de mme pour la
+premire venue... Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.
+
+Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chre Caroline? dit
+bientt une des jeunes dames assise prs de Jean. Est-ce que vous ne
+sentez pas?... Si nous tions en hiver, je croirais que c'est ta
+chemine qui fume...--En effet... je sens aussi comme une odeur de
+fume, dit madame Beaumont.
+
+--Ce n'est pas cela prcisment, mesdames, dit Valcourt; ce que vous
+sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.
+
+--De pipe! s'crient les trois dames en faisant un mouvement de
+dgot.
+
+--Ah! parbleu! il n'y a pas de doute, s'crie Jean. C'est moi qui
+sens comme cela; cette _sacre_ odeur de pipe pntre dans les habits...
+Je n'ai pourtant pas encore fum aujourd'hui.
+
+On ne rpond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline
+elle-mme semble partager l'humeur gnrale. Bientt les deux jeunes
+dames se lvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant:
+Adieu, ma chre, il faut que nous nous sauvions... nous sommes
+presses, et elles s'loignent sans jeter un regard sur Jean.
+
+Celui-ci est rest sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient
+bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.
+
+Le petit-matre ne tarde pas se lever aussi; il fait quelques tours
+dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots demi-voix
+ madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui
+prsente ses hommages en souriant de la manire la plus gracieuse, et
+s'loigne en pirouettant.
+
+Jean a regard tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il
+semble coll. Madame Dorville revient s'asseoir prs de madame Beaumont.
+La conversation languit; ces dames ne font qu'changer quelques mots, et
+Jean n'ose pas se mler ce qu'elles se disent. Il regarde toujours
+Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en
+lui-mme: Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille
+aussi.
+
+Et tout en se disant cela, il ne peut se dcider partir; mais au bout
+de cinq minutes madame Beaumont s'crie: Cette odeur de pipe fait
+horriblement mal la tte et au coeur!--Oui... c'est vrai, rpond
+faiblement madame Dorville, quand on n'y est pas habitu...
+
+Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lve brusquement, et
+va saluer Caroline en murmurant: Pardon, madame. Si j'avais devin plus
+tt que cette odeur vous dplaisait, il y a long-temps que je serais
+parti.
+
+--Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie, rpond
+Caroline d'un ton froid mais poli.
+
+--Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez
+vous... il faut...
+
+Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame
+Dorville. Tout coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est
+un joli chat dont Jean crase la queue sans s'en apercevoir.
+
+Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui! s'crie Jean dsespr;
+et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses
+bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en
+courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.
+
+Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lve, ne sait
+ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pip dont il se
+sert habituellement, il la prend avec colre et la brise ses pieds.
+
+
+
+
+CHAPITRE XVIII.
+
+JEAN EST AMOUREUX.
+
+
+Bellequeue tait all voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris
+la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le
+soin qu'il avait mis bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue
+ne doute plus que son filleul soit en effet trs-amoureux. Vous voyez,
+dit-il, quelle bonne ide, j'ai eue de songer ce mariage. Jean va
+devenir un homme charmant?--Il l'tait dj.--Oui, mais il le sera
+davantage. Il se plaira bien plus en socit. Dj j'ai cru voir qu'il
+ngligeait le billard, les cafs, les guinguettes.--C'est ce qu'il me
+semble aussi.--Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra
+galant!--a me surprendrait!--Pourquoi donc? mademoiselle Adlade a dit
+en secret son pre et sa mre, qui me l'ont redit, qu'elle voulait
+avant peu voir son futur ses pieds.--Je ne veux pas non plus qu'elle
+fasse trop soupirer ce cher enfant....--Soyez donc tranquille! vous
+savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-l....--Beaucoup
+trop vite mme.--Il n'y a plus que trois semaines d'ici l'poque fixe
+par la belle fiance... ce temps passera en oeillades, en serremens de
+mains, en soupirs... C'est si gentil le temps o l'on se fait la cour!
+Ah! ma chre commre, a n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens
+qui assurent que c'en est le soleil.
+
+Bellequeue retourne chez lui en songeant dj la toilette qu'il fera
+le jour des noces de Jean, o il se propose bien de danser encore, et en
+rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche se rappeler
+quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.
+
+Mademoiselle Rose regarde son matre d'un air malin, et lui demande ce
+qu'il fait l. Je cherche me rappeler un petit pas pour le jour de la
+noce de Jean.--Ah!... c'est donc bientt la noce?--Dans trois
+semaines...--Alors vous avez le temps de foire vos battemens!--Pas trop;
+on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien
+avancer l'poque...--Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle
+Chopard?--Oui, ma chre... amoureux au point que a le change... que a
+le rend mlancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette
+extraordinaire... Sa mre croit mme... cependant elle ne me l'a pas
+assur, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... a te fait
+rire?--Oh! ce n'est pas de a, c'est une ide qui me passait.--Oh! tu es
+vexe de voir que les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu
+prtendais que ce mariage n'tait pas assorti...--Moi, oh! je vous
+assure que je ne suis nullement contrarie... Qu'est-ce que cela peut me
+faire?...--Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons,
+je vais me rendre chez mon tailleur.--Pourquoi donc faire?--Pour lui
+commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonn par en bas,
+pour la noce de Jean.--Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un
+peu avant de commander votre pantalon collant.--Pourquoi
+cela?--Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?--Ah!
+friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas
+Adlade Chopard... Je vais commander mon pantalon.
+
+Aprs avoir cass sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au
+hasard, n'ayant pas de but dtermin, et tout occup de sa visite du
+matin chez madame Dorville.
+
+Elle ne m'a pas dit de revenir; se dit Jean en soupirant. Ah! sans
+doute ma socit ne lui plat pas... Ai-je fait assez de sottises chez
+elle!... Quelle singulire chose... je voulais avoir de l'assurance...
+je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes
+bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sr que je faisais des
+grimaces pouvantables en voulant me donner un air pos. Mes yeux
+seuls... Ah! je savais bien o les porter... Elle m'a sembl encore plus
+jolie ce matin que la dernire fois... Et cependant elle ne m'a pas
+souri aussi souvent... Il y avait dans ses manires quelque chose de
+froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais
+du plaisir l'entendre, mme si elle me grondait... Mon Dieu... que je
+suis bte!... toujours penser cette dame que je ne reverrai plus
+maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me
+l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons autre chose... A quoi bon
+m'occuper de quelqu'un que je connais peine... d'une femme...
+coquette... Sans doute elle se sera moque de moi avec ses
+connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais
+t sr que ce ft de moi, je l'aurais joliment ross... Au fait j'ai
+commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien
+trouver de bien... On m'aura jug bte comme une oie... Qu'est-ce que
+cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-l... J'aurais bien
+aim voir quelquefois madame Dorville; mais, aprs tout, quoi cela
+m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et
+chez elle je me sens si mal mon aise... Ah! si elle tait seule, il me
+semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....
+
+Aprs avoir long-temps march, Jean se rend chez un restaurateur, il se
+fait servir dner; mais il n'a pas d'apptit, il ne peut toucher
+rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu
+habitu couter les jeux de la scne, il ne fait aucune attention ce
+qui se passe sur le thtre et reste plong dans ses penses; mcontent
+de lui-mme, il sort du spectacle en se disant: Allons chez les
+Chopard; l, au moins, je ne serai pas seul; on me parlera, je
+rpondrai, et il faudra bien que je ne pense plus cette dame... de
+laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.
+
+Jean arrive chez les Chopard prs de dix heures du soir. Il y avait du
+monde; on l'avait attendu toute la soire; Bellequeue s'y tait rendu,
+croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annonce
+mademoiselle Adlade; et celle-ci, en voyant le temps s'couler sans
+que son futur arrivt, ne savait que penser.
+
+Enfin Jean se prsente au moment o la socit se disposait s'en
+aller.
+
+Voil une belle heure pour venir! dit mademoiselle Adlade avec dpit
+et en prenant un air boudeur. --Nous tions inquiets de toi, mon cher
+ami, dit Bellequeue. --Nous avons fait sauter les abricots sans lui!
+s'crie M. Chopard, mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un
+petit coin... un _petit coing_... Oh! oh! oh!... il est bien amen
+celui-l!
+
+--D'o donc venez-vous, monsieur? reprend mademoiselle Adlade. --Du
+spectacle, mademoiselle.--Du spectacle!... Quelle ide d'aller ainsi
+seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous
+aviez fait une si belle toilette?--Non, je vous assure!...
+
+--Voyez-vous, dit Bellequeue Adlade, la toilette n'tait pas pour
+le spectacle.
+
+--C'est vrai qu'il est magnifique ce soir! dit le papa Chopard en
+admirant Jean. Il a une tournure... chevaleresque.
+
+--Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?--Ma foi,
+mademoiselle y je serais fort embarrass pour le dire! J'tais tellement
+distrait, tellement proccup d'autre chose, que j'en suis sorti sans
+savoir ce qu'on avait jou.
+
+Un sourire de satisfaction reparat sur la figure de mademoiselle
+Adlade, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: Eh bien,
+dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...--Ma foi,
+oui!.... j'ai t trs-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais
+j'avoue que la veille de nos noces a ne m'a pas empch d'aller voir le
+_Pied de Mouton_, et de retenir la romance de: _Gusman ne connat plus
+d'obstacles_, que j'ai chante pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma
+femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:
+
+ Tu dois t'attendre des miracles,
+ Et pour toi qui n'en ferait pas!
+
+a faisait presque un calembourg!--Monsieur Chopard, taisez-vous
+donc... Adlade nous coute!...--Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas
+se marier?... a sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!
+
+Jean fait son possible pour tre gai, il se mle la conversation, dit
+tout ce qui lui passe par la tte, rpond de travers aux questions qu'on
+lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la
+socit le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit
+aux clats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adlade dcide
+que M. Jean n'a jamais t si aimable.
+
+En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose Jean, d'entrer
+fumer quelques cigares dans un estaminet.
+
+Je ne fume plus, rpond vivement Jean. --Tu ne fumes plus! s'crie
+Bellequeue en regardant son filleul avec tonnement, et depuis quand
+cela?--Depuis... aujourd'hui.--Comment! toi qui aimais tant
+fumer...--Je ne l'aime plus...--Est-ce que tu as t malade de la
+pipe?... Est-ce que...--Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqu
+qu'en gnral les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je
+ne veux plus fumer.
+
+Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et aprs
+avoir tendrement serr la main son filleul, il entre chez lui en
+disant: Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le
+retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice
+plus dlicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon
+pantalon collant.
+
+Quelques jours s'coulent, Jean fait son possible pour carter de son
+souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image sduisante revient
+toujours se mler ses penses. Il ne veut plus aller chez Caroline, et
+cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tche de se
+mettre comme les jeunes lgans qu'il rencontre, il se dandine moins en
+marchant, il voudrait avoir une tournure plus pose. Ce n'est plus dans
+les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le
+quartier des petits-matres, des petites-matresses, qu'il va
+maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme lgante, de la
+taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son ct, dans
+l'esprance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a
+toujours t du. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et
+repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde
+ses fentres, puis s'loigne en soupirant, et retourne tristement dans
+son quartier.
+
+Le changement qui s'est opr dans l'humeur de Jean; la recherche de sa
+toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois;
+enfin la diffrence qu'on remarque dans ses gots, dans ses manires,
+augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand.
+Mademoiselle Adlade trouve, la vrit, que l'amour rend son prtendu
+un peu trop mlancolique; mais elle est si fire du changement qu'elle
+croit avoir opr, qu' chaque soupir du jeune homme, elle lance un
+regard de triomphe ses parens, tandis que madame Chopard dit son
+mari: Le pauvre garon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il
+deviendrait donc s'il n'pousait pas notre fille?...--Il s'vaporerait
+en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouch.
+
+Bellequeue a dit un soir Jean: Il ne faut plus qu'un peu de patience,
+encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle
+Adlade... Sois tranquille... je me charge de tous les prparatifs...
+de tous les dtails... Ne t'occupe que de ton costume, et a ira
+bien...
+
+Jean est rentr chez lui, en rflchissant srieusement au mariage qu'on
+va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la rpugnance;
+mais comment rompre une affaire si avance?... Sa mre, les Chopard,
+tout le monde compte sur sa promesse.
+
+Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tt se dit Jean. Si du moins
+j'avais le temps de rflchir... d'oublier... Ah! peut-tre en me
+mariant, je ne songerai plus ... Mais je ne veux pas me marier si vite.
+Demain j'irai dire cela mon parrain...
+
+Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci tait
+dj sorti, parce que les prparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.
+
+Rose tait seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite
+chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que
+l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.
+
+Rose est enchante de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son
+matre que le mariage va se faire, et elle n'y conoit rien.
+
+Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je
+vous en prie, dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le
+salon. On dit toujours que vous allez pouser mamzelle Chopard... Je ne
+peux pas le croire... car je sais trs-bien, moi, que vous n'tes pas
+amoureux de mademoiselle Adlade... vous avez trop bon got pour cela.
+Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du
+mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son ge, c'est un
+peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est
+encore trs bien fait...
+
+Jean ne rpondait rien, il s'tait assis et semblait rflchir.
+
+Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre
+confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amiti!...--Que
+veux-tu que je te dise, Rose?--S'il est vrai que vous pousez dans dix
+jours mamzelle Chopard?--On le veut... mais je ne m'en soucie gure.--Eh
+bien, alors pourquoi l'pouseriez-vous? Est-ce votre ge, avec votre
+figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient
+pas?--Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancs, parce qu'un soir j'ai
+tap dans la main de mademoiselle Adlade.--Oh! quel conte! Ah! ben par
+exemple, tre fianc une demoiselle parce qu'on lui a tap dans la
+main... On m'a tap bien autre chose moi, et je n'tais jamais fiance
+pour a... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront
+dit cela pour mieux vous enjler...--Tu penses donc que je suis encore
+libre, Rose?--Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous
+sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie,
+a... il faut prendre garde ce qu'on fait... Et... cette dame si
+jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...
+
+Jean pousse un soupir et rpond: Si fait... je l'ai revue... une fois,
+le jour o je t'ai quitte si vite...--Et vous n'y tes pas all
+depuis?--Non...--Vous sembliez la trouver si charmante...--Ah! je n'ai
+pas chang de sentiment...--Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce
+qu'elle vous mal reu?--Non... pas prcisment... mais j'ai cru
+voir... Si tu savais combien chez elle j'tais gauche, embarrass... Je
+ne savais comment me tenir.--Bah! bah! on est gauche les premires fois,
+et puis on s'accoutume...--Non, Rose... non... Je croyais aussi que
+partout j'aurais la mme assurance.... Je ne me figurais pas que rien
+pt m'intimider, et cependant je me suis aperu que... dans le grand
+monde, dans ce qu'on appelle la bonne socit, j'ai l'air d'un imbcille
+ou je ne dis que des sottises...--Allons donc, ce n'est pas possible,
+vous tes trop modeste...--Il y avait l des dames qui me regardaient...
+puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune
+homme qui n'tait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais ma
+cravate...--Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?--Dans le monde,
+Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!...
+que j'aurais bien de la peine me mettre dans la tte.--Est-ce que vous
+n'tes pas bien comme cela?--Je commence m'apercevoir que je pourrais
+tre beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela
+dplaisait...--Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien
+ridicules...--Enfin je m'en suis all... et elle ne m'a pas engag
+revenir...--On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une
+c'est pour toujours...--Oh! non... son air froid en me reconduisant...
+Il est vrai qu'aprs avoir march sur son chat, je me suis sauv si
+vite...--Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...--C'est fini,
+Rose, je ne la reverrai plus...--Ne la revoyez plus si vous voulez, mais
+ce n'est pas une raison pour pouser mamselle Chopard que vous n'aimez
+pas.--Ce mariage me distraira peut-tre.--Se marier pour se
+distraire!... Voil une jolie ide! Et si a ne vous distrait pas, vous
+n'en serez pas moins l'poux d'une femme que vous n'aimez point, puisque
+vous en aimez une autre...--J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai
+jamais dit cela...--Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le
+savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous tes amoureux de
+cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela
+qui vous rend tout autre depuis quelque temps.--Moi... amoureux!... oh!
+tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais t...--Raison
+de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la premire fois.--Je
+trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est rellement... mais je
+n'ai jamais eu l'ide...--Je vous dis que vous en tes amoureux,
+extrmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez
+long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite;
+mais enfin vous prouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle
+Adlade?...--Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard
+m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...--Et vous
+l'pouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!--Tu as raison;
+Rose, dcidment je ne l'pouserai pas...--Et vous ferez
+trs-bien.--Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai
+ma rsolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement
+amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis trs-dcid ne point
+retourner...
+
+Jean s'loigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la
+chambre en criant: Il n'pousera pas mamselle Chopard!... et monsieur
+en sera pour son pantalon collant.
+
+Mais les vnemens ne marchent pas toujours dans l'ordre o nous les
+avions prvus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mre est au lit
+et se sent trs-indispose; le soir la fivre se dclare, Jean reste
+prs de sa mre et ne songe plus son mariage; en peu de jours la
+maladie fait des progrs rapides, et, malgr tous les soins qui lui sont
+prodigus, madame Durand meurt neuf jours aprs s'tre alite.
+
+Jean prouve le plus profond chagrin de la perte de sa mre; Bellequeue
+partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse
+remplacent les projets d'hymen et de bonheur.
+
+
+
+
+CHAPITRE XIX.
+
+CHANGEMENT DE CONDUITE.
+
+
+Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mre, Jean ne sort
+presque pas; toujours triste et profondment affect de la perte qu'il a
+faite, il se refuse toute distraction; la solitude seule semble lui
+plaire.
+
+Bellequeue a respect une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce
+temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mlancolie, et pense que pour
+cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.
+
+Tu n'as pas encore t voir les Chopard depuis ton deuil, lui dit-il;
+ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'tre touchs des regrets
+que tu donnes ta mre; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de
+mal aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais trs-bien que
+tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adlade est trop
+raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera
+plaisir; et, de son ct, elle dsire vivement te voir.
+
+--Rien ne presse! rpond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment
+expliquer cette rponse de la part d'un homme qui paraissait si
+amoureux.
+
+Cependant les Chopard s'tonnent de ne point voir Jean; mademoiselle
+Adlade l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci
+rpond: Mon filleul pousse tous les sentimens l'extrme, je vois bien
+qu'il craint que la vue de sa prtendue ne lui fasse trop vite oublier
+sa mre, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.--Cela fait
+l'loge de sa profonde sensibilit, dit madame Chopard. --Et cela
+prouve la violence de son amour pour notre fille, ajoute M. Chopard.
+
+--Avec tout cela, dit Adlade, a ne m'amuse pas d'tre si
+long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour;
+je sais bien qu' prsent nous ne pouvons pas nous marier tout de
+suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...
+
+--Je vous l'amnerai bientt, belle enfant; vous savez que pour vous
+plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...--Il ne fume
+plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas
+dfendu.--C'est gal, il m'a dit qu'il s'tait aperu que cela
+dplaisait aux dames.--Ah! ma fille, tu auras un mari bien dlicat.--Ne
+va pas le faire fumer malgr lui quand il sera mari... Oh! oh!...
+calembourg!--Ah! mon pre!...
+
+--Enfin, reprend Bellequeue, il ne va plus l'estaminet, ne joue
+plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets
+qui lui empruntaient de l'argent.
+
+--C'est trs-bien cela...--Oh! il se range dj!... Quant la mise,
+la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle
+Adlade, qui avez opr ces mtamorphoses.--Comme Diane qui changeait
+son amant en cerf... Ah! ah! ah!...--Ah! mon papa, que vous tes
+terrible avec vos jeux de mots!--coute donc, j'aime les pointes, moi,
+je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une
+prise, ma femme... Calembourg!
+
+Bellequeue s'est loign en promettant d'amener bientt son filleul; et
+Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent
+enfin, un soir, l'accompagner chez les Chopard.
+
+On reoit Jean avec cet empressement ml de tristesse commande par la
+circonstance. Mademoiselle Adlade a fait une toilette dans laquelle le
+noir domine afin de prouver son prtendu qu'elle partage sa douleur.
+Madame Chopard ne parle pas des fruits l'eau-de-vie et des liqueurs
+faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de
+calembourgs. On garde pendant toute la soire une tenue svre;
+Bellequeue croit mme qu'il est de la convenance de ne parler qu'a
+demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela
+donne la runion l'aspect d'une soire de fantasmagorie de Robertson.
+
+Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lve, salue assez froidement
+mademoiselle Adlade, qui pousse un norme soupir en lui disant adieu,
+et lui tend une main qu'il ne songe pas baiser, et qu'elle est force
+de laisser retomber en se disant: Il faut qu'il soit terriblement
+affect!...
+
+--Adieu, mon ami, dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme.
+Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance...
+c'est naturel; mais Adlade a fait un certain brou de noix... auquel
+incessamment nous dirons deux mots...
+
+Jean se contente de saluer tout le monde et s'loigne. Quand il est
+parti, Bellequeue dit aux Chopard: a s'est trs-bien pass!--Le pauvre
+garon est encore bien chagrin! dit madame Chopard. Je suis sre qu'il
+ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?--Non, ma
+mre, pas un seul mot!--Il se sera fait une furieuse violence! dit M.
+Chopard. Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et
+la nature avant tout.
+
+Quelques jours aprs cette soire, sans en prvenir Bellequeue, sans
+consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue
+Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il
+change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et
+lgans, fait dcorer avec soin son nouvel appartement, et prend un
+valet de chambre la place de Catherine, qui a dsir s'tablir, et
+laquelle Jean a donn de quoi lever une petite boutique.
+
+Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes
+gens du bon ton, sa tournure et ses manires se ressentent de ses
+anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes
+contractes ds l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert
+d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est
+jeune, il a de la fortune, il parat confiant et gnreux, c'est plus
+qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'tre admis dans ce monde o
+souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on
+rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.
+
+Jean, qui jusque alors avait fui la socit et se moquait des usages,
+des sujtions qu'elle impose, Jean dsire aller dans le monde. Il ne
+veut pas s'expliquer lui-mme le motif du changement de sa conduite;
+il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, la
+promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer
+un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une
+personne qu'il adore en secret, et laquelle il pense sans cesse, sans
+vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.
+
+Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la
+visiter; mademoiselle Adlade se consume d'amour et d'ennui; la
+distillation est nglige, les sciences et les arts sont abandonns. La
+jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un
+mois s'est coul depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on
+n'entend plus parler du fianc. Une telle conduite semble
+extraordinaire.
+
+Il est trs-juste de pleurer la perte de ses parens, dit mademoiselle
+Adlade, mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prtendu a
+toujours vers des larmes et pouss des soupirs depuis sa dernire
+visite, il doit tre maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas
+le laisser venir rien avant de m'pouser.
+
+--Notre fille a raison, dit M. Chopard, Jean est trop exalt; comme
+Adlade dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a
+pass ct.--Mon pre, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il
+fait, je ne puis pas vivre comme cela!...--Calme-toi, ma fille, dit
+madame Chopard, tu sais que ce pauvre Jean tait devenu tout
+amour!...--Je ne sais pas s'il est tout amour, mais a me semble
+trs-malhonnte de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on
+n'entend plus parler non plus...--Il faut qu'il soit malade.--Mon
+papa... allez-y donc, je vous en prie.
+
+M. Chopard cde aux dsirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue.
+Depuis cinq semaines le parrain de Jean tait retenu chez lui par une
+lgre atteinte de goutte; il passait son temps jouer aux dames avec
+sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, tait persuad qu'il ne sortait
+pas de chez les Chopard.
+
+Mademoiselle Rose est alle ouvrir M. Chopard; elle a soin ensuite de
+ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire son matre.
+
+Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris jour pour le mariage? dit
+Bellequeue en voyant arriver Chopard. Il y a plus de trois mois que
+madame Durand est morte, et je conois que les jeunes gens qui sont fort
+amoureux...
+
+--Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir
+pourquoi on ne vous apercevait pas.--Vous le voyez, une petite atteinte
+de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et
+j'espre bien tre ingambe pour la noce de mon filleul... Il me nglige,
+ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne
+sort pas de chez vous... n'est-ce pas?
+
+--a n'est pas encore a, mon ami... Je voulais au contraire vous
+demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir o
+vous nous l'avez amen.--Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut
+dire?--Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des
+Anglais, vous savez... le _spleen_... et ma fille le craint
+aussi.--Diable!... mais vous m'inquitez... Il est certain que s'il
+pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de
+sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut
+absolument consoler ce pauvre garon.--Au fait, comme son futur
+beau-pre, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa sant;
+cela n'a rien d'inconvenant.--C'est tout naturel, au contraire; allez et
+revenez me dire dans quel tat vous l'avez trouv.
+
+M. Chopard s'loigne, laissant Bellequeue fort inquiet de son filleul,
+et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.
+
+L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul, la demeure de Jean. Il
+demande M. Durand, et on lui rpond que depuis un mois M. Durand a
+dmnag, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chausse-d'Antin.
+
+M. Chopard est un moment surpris de cette nouvelle; mais il se dit: Je
+vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour
+quand il sera mari... Il veut loger sa femme dans le beau quartier...
+Chausse-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui prparait, mais je
+devine tout. Allons rue de Provence.
+
+Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure
+de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: Adlade sera
+enchante.... Une rampe dorures... C'est magnifique. A chaque tage
+des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu' niches...
+Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en
+souvienne pour le redire madame Chopard.
+
+Arriv au troisime, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient
+lui ouvrir.
+
+Le jeune Durand est chez lui? dit M. Chopard. --Non, monsieur, mon
+matre n'y est pas.--Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc
+sorti?--Oui, monsieur.--Il sort quelquefois?--Tous les jours... Monsieur
+n'est presque jamais chez lui.--C'est gal, je vais toujours entrer...
+Je ne suis pas fch de voir son logement.
+
+Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce
+point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pice dont M.
+Chopard semble faire l'inspection.
+
+Peste! quelle lgance!... c'est trs-joliment orn, tout cela... Quand
+je disais qu'il nous mnageait une surprise... Vous a-t-il parl de la
+surprise qu'il mnageait?--Monsieur ne m'a rien dit.--Pour un amoureux
+il est discret!... Voyons; ceci est la salle manger... On n'y
+tiendrait pas quinze personnes table, mais, au fait, quand on ne veut
+avoir que sa famille... Voil le salon qui fait chambre coucher, ce
+que je vois...--Monsieur n'a pas de salon, il ne reoit
+personne...--Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que
+a?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...--C'est tout,
+monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.--Comment! c'est tout?...
+Mais c'est trop petit... Et la cuisine?--Il n'y en a pas, monsieur.--Pas
+de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pice la plus essentielle d'un
+mnage.--Mais monsieur est garon.--Je sais bien qu'il est garon
+maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement
+sans cuisine, quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre
+matre est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun
+plaisir, aucune distraction?...--Oh! pardonnez-moi, mon matre, au
+contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le
+voit dans les promenades, il monte cheval, fait au moins deux
+toilettes par jour, il n'a pas un moment lui.
+
+M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: Voil une singulire
+manire de se dsoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adlade
+qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller
+lui dire tout ce que je viens d'apprendre.
+
+M. Chopard retourne chez lui, et il fait part sa femme et sa fille
+de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de
+surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle
+doit penser. Adlade est quelques instans sans rpondre; mais on voit
+qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure
+d'une voix teinte:
+
+Ma mre... dlacez-moi, je vous en prie... j'touffe...--Ah! mon
+Dieu!... ma fille qui touffe... Est-ce qu'elle a fait un troisime
+djeuner? s'crie M. Chopard. --C'est la conduite de M. Jean qui me...
+suffoque... qui m'indigne!...
+
+--C'est vrai!... elle a raison, dit madame Chopard. La conduite de M.
+Jean est affreuse.--Elle est mme fort malhonnte, dit M. Chopard en
+frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courrouc.
+
+Je sais bien, reprend Adlade, que le trouble, le chagrin de la mort
+de sa mre, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que
+son coeur peut tre excusable!...
+
+--Oh! certainement, dit madame Chopard, dans une telle
+circonstance... ce pauvre jeune homme... je conois qu'il a t bien
+plaindre...
+
+--Je crois aussi que le coeur est bon, dit M. Chopard en tirant son
+mouchoir d'un air attendri. Je n'ai jamais dout de son coeur!...
+
+--Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses
+nouvelles, moi... sa fiance... presque sa femme... Et cela pour
+courir le monde, les spectacles, pour dpenser son argent avec je ne
+sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances...
+c'est un oubli de toutes les politesses!...
+
+--C'est trop grossier, dit madame Chopard, c'est vraiment impoli et
+impardonnable!...
+
+--C'est se conduire comme un dcrotteur! s'crie M. Chopard en faisant
+un geste menaant.
+
+--Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait
+chang... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffine.
+
+--Et sa mlancolie, ma fille, sa douce mlancolie qui peignait si bien
+sa passion naissante.
+
+--C'est--dire, s'crie M. Chopard, qu'il serait devenu imbcille
+tant il t'adorait!...
+
+--Mon papa... a ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je
+m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah!
+Dieu! comme je m'en moque!...
+
+--Tu fais trs-bien, ma fille, dit madame Chopard; toi, qui runis
+tout pour sduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en
+trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.
+
+--Qui vaudront mme beaucoup mieux! dit M. Chopard, car aprs tout,
+je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa
+figure....
+
+--Pardonnez-moi, papa, sa figure est trs-bien, et sa taille
+suprieurement proportionne.
+
+--Oui, il est fort bien fait, dit madame Chopard, on ne peut pas en
+disconvenir.
+
+--Et il a une dmarche magnifique! dit M. Chopard.
+
+--Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne
+peux pas rester comme a, moi, je suis dans une fausse position.
+
+--Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas
+tenable...--Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied
+danser, cette chre enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce
+qu'il faudrait faire, alors?
+
+--Mon pre, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre
+quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean,
+afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultrieures.
+
+--Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions
+ultrieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultrieures... a fait presque un
+calembourg!... Mais propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas
+encore bien.--Eh bien! mon pre, il prendra une voiture, voil
+tout!--C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a rponse tout,
+cette chre enfant... Va, ma fille, si tu n'pousais pas Jean Durand, tu
+trouverais bien des hommes qui seraient trop heureux...--Oui, mon pre,
+mais c'est M. Jean que je veux pouser.
+
+--Alors, tu l'pouseras, ma fille, dit madame Chopard, et M. Chopard
+rpte en retournant chez Bellequeue: C'est tout simple... puisqu'elle
+en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'pouse.
+
+
+
+
+CHAPITRE XX.
+
+JEAN EN GRANDE SOIRE.
+
+
+Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est log rue de Provence; l, il
+est tout prs de chez madame Dorville, et il espre, en demeurant dans
+son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans
+passer dans la rue Richer; vingt fois il a t tent d'entrer chez
+madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point
+s'exposer tre mal reu; une secrte fiert lui dit que l'amour mme
+ne doit point supporter le mpris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin
+d'ducation.
+
+Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni la
+promenade, ni au spectacle, Jean prsume qu'elle est la campagne, et
+il attend avec impatience que l'hiver la ramne Paris.
+
+Jean s'est li avec un jeune homme nomm Gersac, qui loge dans sa
+maison. Ce Gersac passe sa vie chercher des occasions de s'amuser, et
+il a dj offert plusieurs fois Jean de le mener en soire, car ses
+mille cus de revenu n'tant point souvent suffisans pour subvenir son
+got pour les plaisirs, Gersac ne se gne point pour puiser dans la
+bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais ferme. Mais du
+moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il
+emprunte, en commenant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra
+rendre, il est le premier avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dpense
+plus qu'il n'a; et convenir de ses dfauts, c'est dj un moyen de les
+faire excuser.
+
+Gersac est tourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et
+par sa gat se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jug
+Jean dont la franchise et l'originalit lui ont plu.
+
+Mon cher, lui dit-il; vous avez vcu jusqu' prsent dans un autre
+monde, vous tes encore tout neuf pour celui que vous voulez connatre,
+mais il y a chez vous du physique, de l'toffe et de l'argent; avec tout
+cela, il est impossible de ne point parvenir tre ce qu'on veut. Vous
+voulez aujourd'hui tre un jeune homme comme il faut; pouvoir vous
+prsenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez
+sur moi... je rponds de vous... je suis sur de vous former.
+
+Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et dj
+Gersac a men Jean dans quelques petites soires o celui-ci, pour ne
+point commettre de gaucheries, n'a os ni remuer, ni parler.
+
+Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: Mon ami, je vous mne ce
+soir dans une grande runion... une soire musicale, un punch... un bal,
+enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera trs-bien. C'est chez
+un vieux richard clibataire qui ne sait que faire de son argent et qui
+s'ennuierait la mort, si nous n'avions la bont de lui faire donner
+cinq ou six ftes dans l'anne et de lui amener ce qu'il y a de mieux
+Paris. Comme il y a dans son htel un fort beau jardin, nous arrangeons
+toujours une fte en t, parce qu'alors on jouit du jardin qui est
+magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?--Avec plaisir... quoique je me
+sente encore bien gauche... bien emprunt dans le monde...--Non, a
+commence aller mieux... vous vous tenez dj trs-bien... Vous avez
+perdu votre argent avec noblesse dans la maison o je vous ai men
+dernirement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mler de
+la conversation?--Je dirais quelque btise.--Bah! vous tes trop
+timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune
+dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec
+prtention, et cela passe pour des traits d'esprit.--Je ne crois pas que
+je ferais passer les miennes pour cela...--On chantera, on fera de la
+musique...--Je n'y connais rien.--C'est gal... il faut toujours juger
+les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion...
+dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut
+mieux que de ne rien dire...--C'est toujours cette s... peur de mal
+parler qui me retient.--Ah! par exemple, il faut supprimer les
+jurons!... il faut prendre garde cela, except, le diable m'emporte,
+que vous pouvez dire avec gat, avec enjouement, il faut aussi ne point
+mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est
+du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents
+francs la dernire fois que cela vous est arriv, sans cela, mon cher,
+on ne vous l'aurait pas pardonn. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on
+appelle une brillante runion!... des femmes charmantes!... des
+artistes; des banquiers... un monde fou...--Ah! mon Dieu, vous me faites
+trembler!...--Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus son aise
+au milieu de trois cents personnes que de douze!....
+
+Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et aprs avoir fait
+une toilette lgante, il se rend avec son introducteur la brillante
+soire qui se donne dans un bel htel du faubourg Saint-Honor.
+
+La runion est nombreuse. Jean n'est pas son aise, quoique dans la
+foule on soit moins remarqu; Gersac a rempli la formalit de la
+prsentation; il a conduit Jean un vieillard septuagnaire, qui a
+prononc quelques mots de civilits, auxquels Jean a rpondu par un
+profond salut, puis le vieillard a pass une autre personne, et
+Gersac, dit bas Jean: C'est fini, mon cher, vous voil de la
+connaissance du matre de la maison, vous pouvez maintenant prendre
+part aux plaisirs de la soire, et ne plus faire attention celui qui
+la donne. Ah ! je vous quitte, parce que je ne puis tre toujours
+ct de vous... a serait ridicule; mais allez, venez, jouez,
+promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un
+piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.
+
+Gersac s'est loign, et Jean se trouve livr lui-mme dans des salons
+magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont,
+viennent, se croisent, s'examinent, tantt en souriant, tantt en
+parlant bas leur voisin. L'clat des lustres, des toilettes, le bruit
+de cet change continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de
+la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus
+malins de quelques jolies femmes; tout cela tourdit Jean qui ne sait
+plus o il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu
+duquel il n'a personne qui il puisse parler, Gersac tant dj perdu
+dans la foule.
+
+Cependant Jean tche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et
+son chapeau la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes
+runions, il ne fallait jamais se sparer de son chapeau; il se promne
+dans des salons dcors avec la plus grande lgance, o le jeu, la
+conversation, la musique, offrent des plaisirs varis la foule qui s'y
+presse.
+
+L'appartement est au rez-de-chausse, et plusieurs pices donnent sur le
+jardin dans lequel se promne une partie de la socit. Jean a dj fait
+plusieurs fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le
+matre de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le
+regarde d'un air tonn et passe prs de lui sans s'arrter.
+
+Jean se range avec respect, ou se retire en arrire en faisant une
+inclination de tte quand une dame va passer prs de lui; et il s'tonne
+qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de
+s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va
+dans le jardin o diffrens jeux sont runis; des balanoires, des
+courses de bagues sont bientt occupes par la socit; Jean regarde
+tout cela de loin, il n'ose prendre part aucun divertissement, et, son
+chapeau sous le bras, tche de dissimuler les billemens qui viennent le
+surprendre au milieu de la foule.
+
+De temps autre Gersac passe prs de Jean et lui dit: Vous
+amusez-vous?...--Pas trop.--Faites plaisir...--Je ne connais
+personne.--C'est gal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon
+cher, animez-vous un peu.
+
+Gersac s'loigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien
+dire et sans rien faire.
+
+Mais tout coup l'ennui, l'embarras mme ont disparu; un autre
+sentiment s'est empar de Jean; tout son sang s'est port vers son coeur;
+il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour
+de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des
+brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.
+
+Elle est ici, quel bonheur! voil la premire pense de Jean, et
+cependant il reste encore la mme place, il semble qu'il craigne de
+s'tre tromp. Mais dj Caroline a disparu au milieu de la socit.
+Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'lance
+sans faire maintenant attention la foule; il pousse, il coudoie, il
+faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il
+froisse l'habit d'un petit-matre; il fait presque trbucher une vieille
+marquise; mais il ne song plus demander excuse, et ne mit pas
+attention toutes les personnes qui le regardent en se disant: Eh!
+mais, mon Dieu! qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulire
+manire de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait
+qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce
+monsieur-l?... Il a l'air de se croire la queue d'un thtre.
+
+Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule
+personne. Enfin il l'aperoit dans une pice o l'on se dispose faire
+de la musique; Caroline est assise auprs d'une jeune dame, et plusieurs
+messieurs viennent la saluer et causer avec elle.
+
+Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il
+voudrait qu'elle l'apert; mais on passe et repasse sans cesse devant
+lui, et le cercle qui entoure Caroline drobe Jean ses regards. Il va
+tristement s'asseoir dans un coin d'o il peut du moins la contempler;
+et de l regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des
+sourires qu'elle adresse d'autres, des grces qu'elle dploie, du
+charme rpandu dans toute sa personne.
+
+Le concert a commenc; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la
+harpe ou le piano; Jean ne les a pas coutes, il n'te pas ses yeux de
+dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses
+regards. Mais un jeune homme s'est approch de madame Dorville, il lui a
+pris la main, et l'a conduite devant le piano o une autre personne est
+assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colre le jeune
+homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend
+chanter et adresser la jolie femme les plus tendres aveux, et que
+celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, rpond au jeune homme
+qu'elle partage son amour.
+
+Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se
+mord les lvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano
+pour chercher dispute celui qui ose parler de sa flamme madame
+Dorville.
+
+Comme c'est bien chant! dit une dame place prs de Jean. Quel
+got!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?
+
+C'est Jean que cette question s'adresse; il ne rpond rien, il
+n'entend que les chanteurs. C'est un duo _des Aubergistes de qualit_,
+n'est-ce pas, monsieur? dit encore la dame Jean; et n'en obtenant pas
+plus de rponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.
+
+Le duo est termin, madame Dorville est retourne sa place; on
+l'entoure, on la complimente; Jean commence comprendre que ce qu'il
+vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bonheur
+que l'on doit goter pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il
+regrette de n'tre pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut
+qu'il lui parle. Il se lve, s'avance brusquement vers la chaise
+qu'occupe madame Dorville et s'arrte devant elle.
+
+Caroline lve les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa
+chaise; elle reconnat Jean, et la surprise se peint dans tous ses
+traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: Quoi! c'est
+vous, monsieur Durand?
+
+Oui, madame, c'est moi, rpond Jean d'une voix touffe, vous ne vous
+attendiez pas me rencontrer ici?--Non, je l'avoue, car je crois me
+rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les
+soires...--C'est vrai, madame... J'tais comme cela... Mais j'ai
+_bou_... j'ai terriblement chang depuis... depuis quelque temps...
+
+--C'est ce que je vois, rpond Caroline en jetant la drobe un coup
+d'oeil sur la toilette de Jean.
+
+Madame, vous venez de chanter divinement! s'crie un jeune homme en
+s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste plant.
+D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le
+moelleux de la perfection!...
+
+--Ah! vous tes trop indulgent, monsieur, rpond Caroline en
+souriant.--Non!... je ne suis que l'cho de tout le salon... Je suis
+sr que monsieur vous en disait autant.
+
+Jean regarde le jeune homme et murmure: Non, monsieur... Je ne parlais
+pas de a madame.
+
+--Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois? dit Caroline Jean.
+--Si, madame, je l'aime beaucoup prsent.--Il faudrait tre un
+sauvage!... un welche! pour ne pas aimer vous entendre, dit le
+petit-matre en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses
+hommages.
+
+Jean est enchant que ce monsieur se soit loign, et quoiqu'il reste
+devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres
+personnes vinssent lui parler.
+
+Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose;
+mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner
+de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.
+
+Il me semble que je vois un crpe votre chapeau, dit tout coup
+Caroline, Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?--Oui, madame...
+j'ai perdu ma mre il y a prs de quatre mois.--Votre mre!... Ah! je
+vous plains... Je conois que vous cherchiez dans le monde des
+distractions votre douleur!...--Oh!... ce ne sont pas des distractions
+que j'y cherchais... mais je...
+
+--Eh! c'est madame Dorville! vous tes donc Paris maintenant?
+
+Cette question est adresse Caroline par un monsieur dcor qui vient
+se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne
+qui l'empche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.
+
+Je suis revenue hier de la campagne pour passer seulement huit jours
+Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque force de venir
+cette soire... car j'tais si fatigue...--Ces dames ont rendu la fte
+complte en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le
+monde... Quand on runit vos talens, c'est faire un vol la socit que
+de ne point l'embellir plus souvent de votre prsence.
+
+Caroline sourit ce compliment, le monsieur lui baise galamment la
+main, et s'loigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.
+
+tes-vous dj venu ici? dit au bout d'un moment Caroline Jean.
+--Non, madame, c'est la premire fois... Aussi je commenais
+_m'emb_... m'ennuyer quand je vous ai aperue...--Je le conois,
+quand on ne connat personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je
+trouve assez peu amusant le jeu d'cart; cependant j'y ai jou il y a
+quelques jours...--Mais au moins vos yeux ont d tre flatts par la
+runion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup
+ici.--Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-l...
+
+--Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?
+dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline,
+tandis que Jean murmure entre ses dents: Que la peste touffe tous ces
+maudits bavards!...
+
+Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur
+va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses
+regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: Il parat qu'ici il
+est impossible de se dire deux mots de suite!...
+
+--Dans le monde, rpond Caroline on change beaucoup de paroles, mais
+on se dit bien peu de chose!...
+
+Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette
+fois Jean est oblig de cder la place; mais il va prendre une chaise et
+revient s'asseoir derrire Caroline, paraissant dcid lui servir de
+sentinelle.
+
+Un cercle nombreux s'est form de nouveau devant la femme aimable qui
+sait rpondre chacun avec grce, avec esprit, et que l'on aime
+entendre presque autant qu'on aime la voir. Plusieurs personnes
+approchent leur chaise de celle occupe par madame Dorville. La
+conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littrature,
+thtres; des hommes de mrite sont venus se placer prs de Caroline
+parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive,
+spirituelle, enjoue; Caroline est aimable sans paratre s'en douter, et
+si quelques traits de malice lui chappent, du moins elle ne cherche
+point briller en dchirant ses meilleures amies.
+
+Jean ne prend point part la conversation. Assis quelques pas
+derrire Caroline, il coute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche.
+Quelques personnes le regardent avec tonnement; c'est un observateur,
+se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de
+l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique
+qu'elle est peine de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas
+sur la cause de son silence.
+
+Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est _Tolbecque_ qui le
+dirige, et ses quadrilles dlicieux font venir en foule les danseurs.
+Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit
+d'une voix touchante: Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...
+
+--Moi, causer avec tout ce monde! s'crie Jean qui ne peut plus se
+contenir. Ne suis-je pas un animal, un _sac_... un malheureux
+ignorant?... Aurais-je t mler mon mot ce qu'on vous disait, pour
+lcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses
+auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous
+vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'tre aussi bte... Depuis que
+je vous connais, madame, je m'aperois de tout ce qui me manque!...
+Autrefois je me trouvais bien... trs-bien mme... Je croyais que
+l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a
+du coeur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...
+
+--Comment, belle dame, vous ne venez pas la danse? dit un jeune
+merveilleux en prsentant sa main madame Dorville. Mais quoi
+songez-vous?... On vous demande... On vous rclame... Oh! il faut
+absolument venir.
+
+Caroline cde aux instances du jeune homme, elle se lve, lui donne la
+main et s'loigne, aprs avoir jet encore un coup d'oeil sur Jean.
+
+Celui-ci regarde Caroline s'loigner en frappant du pied avec
+impatience. Il reste dans le salon o il n'y a plus que quelques couples
+isols qui ne font aucune attention lui.
+
+Quel supplice! se dit Jean qui est rest de dpit sur sa chaise. Ne
+pouvoir lui parler un moment sans tre interrompu... Ah! elle aime mieux
+danser que de m'couter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons
+plus d'elle.
+
+Dans ce moment Gersac traverse le salon o Jean est seul dans un coin,
+assis sur une chaise, et plong dans ses rflexions. Que diable
+faites-vous l? dit-il en s'approchant de Jean. --Mais je
+rflchis.--On ne vient point ici pour rflchir, on vient s'y tourdir
+au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la
+soire? Il faut danser.--Je ne danse pas.--Il faut jouer, il faut faire
+quelque chose enfin, et ne pas rester l comme un ours. Le punch, les
+glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?--Non... je ne veux
+rien.--Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux gayer votre
+figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez
+qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du
+plus mauvais ton de faire la moue en socit; on garde ces choses-l
+pour chez soi.
+
+Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entrane avec lui, lui
+fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies
+femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin une
+table d'cart en lui disant: Vous tes du bon ct, vous tes beau
+joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.
+
+Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tte
+ce qu'il fait; ne songeant qu' Caroline, il joue de travers et n'coute
+pas les personnes qui ont pari pour lui et qui lui disent: Monsieur,
+prenez donc garde ce que vous faites, vous compromettez la partie!...
+a n'est pas a du tout.
+
+Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entte, et laisse
+l'cart tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur.
+Gersac revient lui. Eh bien! mon ami, lui dit-il. --J'ai perdu
+vingt louis.--C'est une misre... Vous les regagnerez une autre
+fois.--Je ne chercherai pas les regagner, parce que votre cart
+m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore
+recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.--C'est
+l'usage...--Si je ne m'tais retenu, j'aurais envoy promener tous vos
+parieurs...--Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans
+ducation... Allons boire du punch... Il est dlicieux... Moi, j'ai
+gagn cinq cents francs.--Ah! je ne m'tonne plus que vous trouviez le
+punch si bon!
+
+Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de
+ce monde qui circule dans les salons, commencent chauffer son sang;
+il se sent moins embarrass en se promenant au milieu de la foule, et
+Gersac lui dit de temps autre: C'est bien, mon ami, voil de
+l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque
+chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.
+
+Jean s'est dirig vers le salon o l'on danse; il aperoit bientt
+Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace
+de sa danse; c'est qui aura le bonheur d'tre son cavalier. Jean suit
+des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir
+comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille;
+il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec
+colre, il est prt les provoquer, mais de temps autre Caroline le
+regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre,
+de consolant, qui l'empche de cder aux mouvemens tumultueux qui
+l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se
+contenir.
+
+Plusieurs contre-danses se sont succd; Caroline n'a pas t libre un
+moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle
+autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient l'cart, mais
+ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que
+le plaisir anime. Gersac passe prs de Jean et lui dit l'oreille:
+Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux
+noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?--Je ne sais pas
+danser...--Qu'est-ce que a fait? On ne fait plus de pas, on marche,
+c'est reu.
+
+Gersac s'loigne, Jean hsite... Pendant ce temps une anglaise se forme,
+on appelle les cavaliers. Jean aperoit Caroline qu'un jeune homme vient
+de prendre par la main. Il se monte la tte, et court chercher une
+danseuse en se disant: Allons, sacrebleu! ne restons pas l comme un
+imbcille... Je saurai bien faire comme les autres.
+
+Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une
+cinquantaine d'annes qui s'est surcharge de fleurs, de rubans, et,
+depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter.
+Jean court offrir la main cette dame; peu lui importe avec qui il
+dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.
+
+La dame a donn sa main Jean en lui jetant le plus aimable regard,
+auquel celui-ci ne fait aucune attention. J'ai un peu oubli
+l'anglaise, dit la dame en se plaant en face de Jean. --Et moi,
+madame, je ne l'ai jamais sue.--Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que
+de faire comme les autres...--Alors a ira tout seul.
+
+Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux
+cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il
+brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame
+d'un autre pour la sienne, et quand c'est son tour de descendre avec
+sa danseuse, l'entrane avec tant de prcipitation et entortille si bien
+ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.
+
+On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu' cinquante
+ans les chutes n'ont point un ct gracieux, se dcide se trouver mal
+afin de se rendre intressante. On emporte la dame; cet accident met
+fin la danse. Chacun songe la retraite, et Jean, qui ne s'est pas
+trouv mal, mais qui est furieux de s'tre laiss tomber au milieu du
+salon et devant Caroline, se relve en lchant un juron nergique que
+dans sa colre il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant
+droite et gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXI.
+
+JEAN SE PRONONCE.
+
+
+Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il
+ignore mme le changement de domicile, craint que la mlancolie de Jean
+n'ait pris un caractre plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec
+Rose, ne lui dissimule pas les inquitudes que lui cause la misanthropie
+du jeune homme et son loignement pour toute socit.
+
+La petite bonne sourit avec malice pendant que son matre parle, puis
+elle lui rpond: Qui est-ce qui vous dit que M. Jean est devenu
+misanthrope?--Comment, Rose, mais tu ne sais donc pas ce que Chopard
+vient de me dire?...--Si fait, j'ai bien entendu.--Depuis plus de cinq
+semaines que la goutte me retient ici... c'est toi jouer, mon
+enfant; je pensais, moi, que mon filleul ne sortait pas de chez les
+Chopard, et que la vue d'Adlade avait apais ses regrets. Eh bien!
+pas du tout... Jean n'a pas remis le pied chez Chopard...--Je vous
+souffle, monsieur, vous aviez quelque chose prendre l...--C'est
+vrai... tu as raison... Ne pas aller voir sa prtendue, une femme qui
+l'a rendu si amoureux, que son caractre, ses gots en ont chang du
+noir au blanc!...--Si M. Jean ne va pas chez vos Chopard, a ne dit pas
+qu'il n'aille point ailleurs...--O veux-tu qu'il aille?... il n'aimait
+plus ni le billard, ni l'estaminet... ni le jeu de siam...--Il aime
+peut-tre autre chose que vous ne connaissez pas.--Et moi, qui me
+rjouissais d'tre rtabli... qui esprais mettre bientt le pantalon
+collant... Il me va bien, n'est-ce pas, Rose?--Je vous souffle,
+monsieur, parce que vous pouviez en prendre trois et que vous n'en avez
+pris que deux.--Ah! c'est ce diable de Jean qui me trotte dans
+l'esprit... Tu deviens trs-forte aux dames, Rose.--Non, c'est vous qui
+n'y jouez plus si bien depuis quelque temps.
+
+La partie est encore interrompue par la sonnette. Rose va ouvrir, et
+voit M. Chopard dont, cette fois, la figure effare annonce quelque
+chose d'extraordinaire.
+
+Eh bien, mon cher Chopard! s'crie Bellequeue en voyant l'ancien
+distillateur; qu'y a-t-il de nouveau?... Vous avez vu Jean sans doute;
+que vous a-t-il dit? pourquoi ne va-t-il pas chez vous?
+
+--Pour du nouveau, certainement qu'il y en a! dit M. Chopard en
+s'essuyant le front. Puis il regarde Rose qui reste l, et fait un signe
+ Bellequeue pour lui faire entendre qu'il dsire tre seul avec lui.
+Alors Bellequeue dit sa petite bonne d'un air mielleux: Rose...
+laissez-nous un moment, ma chre amie.
+
+Rose jette un regard de colre sur Chopard, et sort du salon en fermant
+sur elle la porte de manire faire trembler les cloisons.
+
+Voyez-vous ce Chopard, qui ne veut pas parler devant moi, se dit-elle;
+un mchant vendeur de ratafia!... Mais a ne m'empchera pas de les
+entendre.
+
+Et faisant le tour de l'appartement, mademoiselle Rose va se placer
+contre une porte vitre qui donne dans le salon. Les vitres sont
+couvertes d'un rideau vert; de derrire cette porte on entend tout ce
+qui se dit dans le salon, parce qu'il y a un carreau cass que
+mademoiselle Rose n'a jamais voulu faire remettre.
+
+Mon ami, dit Chopard, je vous ai pri de renvoyer votre bonne, parce
+qu'il s'agit d'affaires de famille... et que cela touche les sentimens
+de ma fille... Vous sentez bien...--C'est juste... mais j'allais le lui
+dire de moi-mme...
+
+--a n'est pas vrai, se dit Rose; il ne me l'aurait pas dit.
+
+--Mon cher Bellequeue, je suis all chez notre jeune homme...--Eh
+bien?--D'abord, il ne demeure plus dans ce quartier-ci.--Comment! Jean
+est dmnag sans m'en prvenir!...--Il loge rue de Provence...
+Chausse-d'Antin...--Le quartier des petits-matres; le gaillard se
+lance...--Oh! certainement qu'il se lance!--C'est encore l'amour qui
+lui aura donn cette ide-l...--Je ne sais pas si c'est l'amour, mais
+je sais qu'il n'y a pas de cuisine dans son nouveau logement... et
+l'amour sans cuisine, mon ami, c'est... ma foi... c'est un feu sans
+flamme... joli, hein?--Et trs-vrai... c'est--dire que c'est un feu qui
+fume.--Je suis donc all rue de Provence trouver notre jeune homme... La
+maison est belle... dcente... J'avais mme fait sur son escalier un
+certain calembourg... Je ne m'en souviens plus.--Vous me le direz une
+autre fois, continuez...--Enfin j'arrive chez Jean Durand... Il n'y
+tait pas.--Diable! c'est contrariant.--Oui, mais moi, qui suis fin, je
+fais causer le domestique...--Est-ce qu'il a un domestique
+mle?--Tout--fait mle... un jockey en forme de valet de
+chambre.--Peste! quel ton!--Je fais donc causer le domestique, tout en
+examinant l'appartement o, comme je vous disais, il n'y a pas de
+cuisine. Savez-vous, mon cher, quoi notre jeune homme passe son
+temps?--A pleurer?--C'est pas a du tout... A courir les spectacles, les
+promenades, les soires, monter cheval... et faire plusieurs
+toilettes par jour.--Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?...--Oui, mon cher
+Bellequeue, votre filleul... Qui est-ce qui rit donc comme a?... On
+dirait que c'est derrire cette porte vitre...--Je n'ai rien entendu...
+Vous vous serez tromp.--Eh bien! mon ami, ne trouvez-vous pas comme
+nous que la conduite de M. Jean est bien extraordinaire?...--Je vous
+avoue que cela me passe...--Cela nous passe aussi, ma femme et moi;
+mais, comme dit ma fille, a ne peut pas en rester l.--Oh! soyez
+tranquille, mon ami, ds demain je vais aller trouver le jeune
+homme.--C'est cela... D'abord ma fille est dans une fausse position...
+c'est elle qui l'a dit.--Elle a parfaitement raison.--Il faut que ce
+garon s'explique; de deux choses quatre: ou il veut pouser ma fille,
+ou il ne le veut pas... hein?--C'est trs-juste.--Il me semble que c'est
+de l qu'il faut partir.--Mon cher Chopard, il n'est pas possible que
+Jean ne veuille point pouser la belle Adlade, car enfin vous avez
+remarqu comme moi combien il en tait amoureux...--Certainement, je
+l'ai remarqu...--Un jeune homme qui d'abord ne songeait nullement la
+galanterie et que nous avons vu en si peu de temps devenir coquet...
+mettre de la pommade... se boucler... renoncer fumer, porter des
+gants...--Et pousser des soupirs donc!...--Or, qui a fait tous ces
+changemens? l'amour; qui allait-il pouser? votre fille; eh bien! il
+n'est pas possible que cet amour se soit ainsi vapor sans
+motifs!...--Non, cela n'est pas possible, c'est mon avis.--Jean est un
+peu original, un peu tourdi...--Tous les savans le sont.--Il se sera
+mis courir les spectacles, le monde, pour se distraire du chagrin que
+lui causait la perte qu'il avait faite.--C'est ce que j'ai dit
+Adlade.--Il n'aura peut-tre voulu reparatre ses yeux qu'avec des
+manires plus lgantes, un ton plus recherch.--Je crois que vous avez
+mis le doigt sur la chose.--Mais ds demain j'irai le trouver... je lui
+parlerai... et je ne le quitterai pas que nous n'ayons fix l'poque de
+son mariage.--C'est cela... Et vous viendrez nous dire ce qu'il aura
+rpondu.--Il est mme probable que je ramnerai l'tourdi dans vos
+bras.--Dans nos bras... c'est bien, a fera tableau... Allons, mon cher
+Bellequeue, je m'en rapporte vous... Jean connat les grces, les
+talens, l'amabilit de ma fille... Il me semble qu'il ne peut pas se
+flatter de rencontrer deux femmes comme elle... Ah! je crois que a ne
+ferait pas mal de lui dire qu'elle vient de trouver le moyen de
+conserver des groseilles l'eau-de-vie... les grappes entires, ce qui
+ne s'tait jamais vu.--Je lui glisserai a dans la conversation.--Je
+vais retrouver ces dames... Cette chre Adlade est dans une
+agitation... Elle est extrmement nerveuse...--Calmez-la, mon ami; je
+rponds de mon filleul...--a suffit alors; nous pouvons compter sur
+lui... Ah! propos, ma fille qui a toujours de l'esprit, mme quand
+elle n'y pense pas, m'a dit de vous dire que si votre goutte vous
+empchait de sortir, vous n'auriez qu' prendre une voiture.--C'est bien
+ce que je compte faire.--Adieu donc... A demain.
+
+M. Chopard retourne chez lui, et Bellequeue prpare dans sa tte ce
+qu'il dira le lendemain son filleul.
+
+Jean tait dsespr en quittant le bal; il ne doute pas que madame
+Dorville ne le trouve sot, gauche et compltement ridicule dans un
+salon; il croit entendre encore les rires touffs qui sont partis de
+tous les points de la salle lorsqu'il est tomb avec sa danseuse; il a
+vu des regards moqueurs qu'on lui lanait, les chuchotemens dont il
+tait l'objet. Tout cela lui serait fort indiffrent si Caroline n'avait
+pas t l; mais sentir son amour-propre humili devant la personne
+qui l'on voudrait plaire, c'est un supplice dont on garde long-temps le
+souvenir.
+
+Jean est rentr chez lui; il s'est enferm dans sa chambre sans dire un
+mot son domestique qui juge l'humeur de son matre, que le bal ne
+l'a pas amus. Pendant la nuit entire, Jean qui ne peut trouver le
+sommeil, ne cesse de penser Caroline; il ne cherche plus se cacher
+ce qu'il prouve. Rose a raison, se dit-il, je suis amoureux!... Ah!
+je n'avais jamais aim avant d'avoir vu Caroline... J'ignorais ce que
+c'est que l'amour... Je croyais le connatre, je croyais ne pouvoir
+aimer davantage... Ce n'est que d' prsent que je sens tout ce qu'on
+prouve prs d'une femme qu'on adore... Je ne pense qu' elle, je ne
+puis m'occuper que d'elle... tout ce qui ne tend pas me rapprocher
+d'elle m'ennuie, me dplat, m'est insupportable!... Il me semble avoir
+entendu dire qu' mon ge l'amour tait le sentiment le plus doux!... et
+depuis que je le ressens je suis comme un fou, je n'ai pas un moment de
+calme... de bonheur... Hier cependant, en l'apercevant, je me suis senti
+hors de moi, il me semblait que mon coeur volait prs du sien... mais ce
+bonheur a peu dur... Ces hommes qui l'entouraient, qui lui parlaient...
+son air aimable en leur rpondant... tout cela me faisait mal... Moi,
+devenir amoureux d'une femme du grand monde!... d'une
+petite-matresse... qui me regarde comme un rustre! qui ne m'aimera
+jamais!... sacr mille... Allons, voil que je jure encore!... et pour
+causer avec elle il ne faut plus jurer!...
+
+Gersac vient voir Jean le lendemain du bal; et lui demande s'il s'est
+amus la soire de la veille.
+
+Amus!... rpond Jean, en regardant Gersac avec humeur. En effet je
+m'y suis si bien conduit!...--Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce
+parce que vous avez perdu l'carte?--Oh! non, je n'y songe plus...
+J'ai jou pour faire quelque chose, cela ne m'occupait gure... Mais ma
+tournure gauche, emprunte...--Bah! vous tes trop modeste, vous
+commenciez vous tenir trs-bien... Il y a mille personnes qui ne vous
+valent pas, et qui ne passent dans le monde qu' force d'assurance et de
+suffisance, cela sert de voile leur nullit ou leur sottise.--Et ce
+que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on
+ne s'est pas moqu de moi!--Et non vraiment; on n'a ri que de votre
+danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous
+les torts auraient t de votre ct; mais heureusement pour vous, que
+vous dansiez avec un demi-sicle surcharg de fleurs et de plumes...
+Elle est tombe si drlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait
+pas moyen de garder son srieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas song
+ vous. Je vous ai cherch aprs l'anglaise, mais vous tes parti si
+brusquement!--Il me semblait que tous les yeux taient fixs sur moi!...
+Je me suis sauv!...--Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous
+mne encore dans une grande soire... Vous ne danserez pas l'anglaise,
+voil tout.--Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le
+monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en tat
+de me mler la conversation, sans craindre de dire quelque
+balourdise.--Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en socit que
+vous vous formerez.--Je vous le rpte, j'ai beaucoup de choses
+apprendre avant d'y retourner...--Eh! mon ami, vous tes jeune et riche;
+que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.--Mon
+cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.
+
+Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre
+ ses rflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientt Bellequeue est
+introduit chez son filleul.
+
+Quoi! c'est vous, mon cher ami! dit Jean en courant au-devant de
+Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.
+
+--Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu
+merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiter!...--Ah!
+pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses
+m'occupaient... Auriez-vous t malade?--Un petit accs de goutte, rien
+que a, mais je n'y pense plus... Je me sens trs-leste aujourd'hui...
+et ma jambe n'est plus enfle du tout, n'est-ce pas?...--Je n'y vois
+rien.--Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en
+voiture... Tu me cotes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte
+que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi
+monsieur a dmnag?...--Mon cher parrain, le logement que j'occupais me
+rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce
+quartier-ci me convenait mieux...--Le quartier est beau, j'en conviens,
+mais il me semble que le ntre n'est pas non plus ddaigner...--Je ne
+le ddaigne pas, mais...--N'importe, passons l'article du logement, ce
+n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus
+important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourn
+chez les Chopard depuis le soir o je t'y ai conduit... On assure que tu
+cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta
+prtendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conoit rien ta conduite, et
+la belle Adlade elle-mme en est alarme. Cependant il y a plus de
+quatre mois que ta mre est morte... Tu ne peux tarder reparler de
+mariage, fixer l'poque de votre union... Tu sais bien que tous les
+prparatifs taient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais
+tout dispos... J'avais mon costume tout prt... Est-ce que tu veux me
+faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...
+
+Jean ne rpond rien, il s'est lev, il se promne dans la chambre avec
+agitation. Bellequeue, qui est assis dans un fauteuil, suit des yeux le
+jeune homme.
+
+Mon cher parrain, dit enfin Jean en s'arrtant devant Bellequeue,
+j'ai un aveu vous faire...--Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux
+faire ta prtendue, je gage, et tu ne sais comment le
+prsenter?...--Ce n'est pas a du tout... Tenez... cela me cote vous
+dire... car cela va vous fcher... mais il faut pourtant bien que je
+vous avoue...--Quoi donc? mon garon, explique-toi, ne me tiens pas deux
+heures entre le ziste et le zeste...--Dcidment je ne veux pas pouser
+mademoiselle Chopard.
+
+Bellequeue a fait un mouvement en arrire dans lequel il manque de
+tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'criant: Tu ne
+veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.
+
+Jean rpte d'un ton dcid et trs-distinctement: Je ne veux pas
+pouser mademoiselle Chopard.
+
+Cette fois Bellequeue se lve et se frappe le front d'un air de
+dsespoir en s'criant: Voil qui passe toute croyance! voil de ces
+choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas pouser ta prtendue... ta
+future... la belle Adlade avec qui tu es fianc!...--Oh! pour fianc,
+mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette
+crmonie-l; je sais qu'on n'est pas engag avec une demoiselle pour
+lui avoir serr la main.--Pardonnez-moi, monsieur, on est trs-engag au
+contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serr, s'il
+vous plat?... Et quand on a pris jour pour un hymen, quand les parens
+vous regardent dj comme leur fils, quand la demoiselle compte sur
+vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engag?... pensez-vous qu'on
+puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un coeur de dix-neuf ans!...
+
+La colre avait presque donn de l'loquence Bellequeue; il se
+promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la
+goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant:
+
+Mon cher parrain, je conviens de mes torts... et je sens parfaitement
+que j'en ai beaucoup avec la famille Chopard...--A la bonne heure; alors
+pouse leur fille, et il n'en sera plus question.--Non, je n'pouserai
+pas leur fille... parce que je ne la rendrais pas heureuse, et que
+moi-mme je serais malheureux avec elle.--Tu serais malheureux avec une
+femme que tu adores!...--Moi! j'adore mademoiselle Chopard!... Je vous
+assure bien que je n'y ai jamais song.--Et moi, monsieur, je vous dis
+que vous l'avez adore... Est-ce que nous ne l'avons pas tous remarqu?
+est-ce que l'amour ne t'a pas chang vue d'oeil?... Et ta nouvelle
+manire de te mettre... et le jeu, la pipe, que tu n'aimais plus; et tes
+soupirs, ton air mlancolique... tait-ce pour te moquer de nous que tu
+faisais tout cela?...--Oh! non, je vous le jure!...--Que ton amour se
+soit pass si vite, c'est ce que je ne conois pas... mais celui de la
+demoiselle ne s'est pas teint comme cela... Tu l'as enflamme, cette
+jeune fille, c'est bien naturel; elle s'est prise de toi... et un coeur
+neuf, a prend fort, vois-tu!...--Oh! je le sens aussi!...--Certainement
+mademoiselle Adlade Chopard ne manquerait pas de mari!... Une fille
+superbe!... si bien dcouple!... qui sait tant de choses!... qui
+conserve des groseilles l'eau-de-vis sans pepin... et qui fait de
+l'eau de noyaux, comme si elle n'avait jamais habit que la
+Fort-Noire... a ne se rencontre pas tous les jours, cela, monsieur!...
+
+--Eh, mon cher parrain! qu'elle mette l'eau-de-vie tout ce qu'elle
+voudra... mais je ne puis pas l'pouser... Je conviens que j'aurais d
+le lui dire plus tt... mais... je ne savais comment m'y prendre.
+
+--Je vous dis, monsieur, que vous l'pouserez; vous tes trop avanc
+pour reculer... Et moi, monsieur, moi, qui me suis mis en avant pour
+vous, est-ce que vous ne sentez pas que je suis compromis dans cette
+affaire-l... C'est moi qui ai t demander pour vous la main de la
+superbe Adlade...--Je ne vous en avais pas pri.--Non, mais vous n'en
+avez pas t fch alors...--Parce qu'alors... je n'avais pas
+rflchi...--Eh pourquoi diable as-tu rflchi? Il fallait te marier, et
+voil tout... on rflchit aprs.--Je crois qu'il vaut beaucoup mieux
+rflchir avant.--Vous n'avez rien d apprendre sur le compte de la
+demoiselle qui ait pu effleurer sa rputation... Elle est pure comme une
+glace!--Non certainement, je rends justice mademoiselle Chopard, mais
+je vous dis que c'est moi qui ne me sens pas capable de faire son
+bonheur.--Mais quand je te dis qu'elle t'adore, cette fille, qu'elle ne
+rve qu' toi, qu'elle te trouve galant, savant mme.--Savant!... moi,
+savant!... Ah! que n'est-ce la vrit! mais non... je n'ai rien voulu
+faire, rien voulu apprendre... J'en suis bien puni maintenant... Je suis
+un ne!... et voil tout...--Tu es un ne?--Oui... mon parrain, je suis
+un ne.--coute, mon garon, que tu sois un ne ou non, a n'empche pas
+la belle Adlade de t'aimer et de te trouver trs-bien comme tu es.
+Allons, mon ami, reviens la raison... Ne me brouille pas avec la
+famille Chopard, avec des gens chez lesquels j'ai toujours mon couvert
+mis... quoique je n'en profite pas souvent maintenant, parce que Rose
+n'aime pas que je dne en ville; mais songe que ce mariage tait
+arrang, dcid du vivant de ta mre.--Ma mre aurait t la premire
+le rompre si elle et pens qu'il me dplt.--Je te dis qu'on compte sur
+toi, et qu'il faut que tu pouses... On ne va pas pendant si long-temps
+chez les gens faire la cour leur fille... on ne boit pas leurs
+liqueurs pour ensuite les planter l... a ne se fait pas, cela,
+monsieur... Et que voulez-vous que j'aille dire Chopard, sa femme...
+ la tendre Adlade, qui m'ont envoy savoir pourquoi on ne vous voyait
+pas?--Dites tout ce que vous voudrez!... Faites-leur mes excuses;
+pousez leur fille mme si cela vous fait plaisir...--Il y a quinze ans,
+monsieur, on ne m'aurait pas dit cela deux fois!... monsieur Jean...
+Pour la dernire fois... tu ne veux pas pouser mademoiselle
+Chopard?--Non, mon parrain.--C'est dcid?--Trs-dcid.--Adieu, tu n'es
+plus mon filleul.
+
+Jean veut retenir et calmer Bellequeue, mais celui-ci est furieux, il a
+enfonc son chapeau trois cornes jusque sur ses sourcils, et,
+descendant l'escalier aussi vite que sa jambe le lui permet, il se jette
+dans le fiacre qui l'attendait et se fait reconduire chez lui o il
+arrive en se disant: Que vais-je aller annoncer la famille Chopard?
+Comment porter un tel coup la tendre Adlade!... Il n'y a que Rose
+qui puisse me dire de quelle manire je me tirerai de l... Si j'avais
+cout ses conseils, je ne me serais point occup de ce mariage.
+Dcidment un garon ne devrait rien faire sans avoir consult sa
+gouvernante.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXII.
+
+LE PRE AMBASSADEUR.
+
+
+Bellequeue est rentr chez lui; il s'est jet dans son fauteuil sans
+demander sa robe de chambre, sans s'apercevoir mme qu'il a encore son
+chapeau trois cornes sur sa tte; Rose se doute bien qu'il s'est pass
+quelque chose d'extraordinaire entre le parrain et son filleul, et tout
+en accourant d'un air empress avec la robe de chambre et la toque
+cossaise dont elle avait fait cadeau son matre au jour de l'an, elle
+lui dit: Qu'avez-vous donc, monsieur? comme vous voil tout
+boulevers... est-ce votre goutte qui vous est remonte?
+
+--Ah! Rose!... si tu savais... je suis dsol, ma chre
+amie!...--Qu'est-ce qu'il y a... vous faites peut-tre une grande
+affaire de rien?... Voyons... contez-moi cela.--C'est Jean!... c'est ce
+perfide Jean! qui me met sens dessus dessous...--D'abord, je ne crois
+pas que M. Jean soit un perfide!... Ensuite, qu'a-t-il donc fait de si
+mal, ce pauvre jeune homme?...--Pauvre jeune homme... tu prends toujours
+son parti... il se conduit d'une faon indigne!...--Comment? est-ce
+qu'il joue? est-ce qu'il fait le diable?--Bien pis que tout cela... il
+refuse la main de mademoiselle Adlade Chopard!...
+
+Rose recule de quelques pas et se met rire aux clats en s'criant:
+Et c'est pour cela, monsieur, que vous revenez avec la figure
+renverse!... que vous tes comme un dsespr!...
+
+Bellequeue regarde la petite bonne d'un air mcontent en murmurant: Je
+ne croyais pas, Rose, que vous ririez d'une chose qui me met dans une
+position fort dsagrable!... C'est trs-mal... Vous me faites beaucoup
+de peine, Rose!....
+
+Bellequeue paraissait tellement affect que Rose ne rit plus, mais elle
+se rapproche de son matre et lui dit: Monsieur, si vous aviez voulu
+m'couter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas propos ce
+mariage-l.--C'est vrai, Rose, je me le rappelle trs-bien...
+mais...--Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous
+rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...--C'est que,
+Rose...--Est-ce vous qui deviez pouser mademoiselle Chopard?...--Non
+sans doute...--Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans
+s'aperoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait pouser?--Je ne dis
+pas...--Faut-il aprs tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle
+Adlade, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en
+pousant une femme qu'il n'aime pas...--Il est certain...--Est-ce que
+vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garon que vous avez vu
+natre, que cette grande Adlade, qui a toujours l'air de porter des
+socques par-dessus des patins?--Sans doute j'aime mieux mon filleul...
+mais...--Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en
+auront aucune obligation, en serez-vous plus avanc; et cela
+changera-t-il rien la dtermination de M. Jean?--Ma foi non... au
+fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.--C'est bien heureux...--Comme tu
+dis, quand je me ferais du mal... a ne fera pas pouser Adlade
+Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai
+cela aux Chopard...--Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a
+rpondu.--Cela va porter un coup affreux la jeune fille!--Bah! laissez
+donc!... elle est de force supporter cela!... Tenez, vous avez encore
+votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les
+choses dsagrables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit
+une affaire termine.
+
+Bellequeue se lve d'un air rsolu en s'criant: Tu as raison, Rose, il
+faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne
+suis pas encore bien leste et j'ai congdi mon fiacre... je ne pourrai
+jamais aller pied...--Il ne manque pas de fiacres dans le quartier...
+descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que vous serez
+en bas...--Je dpense terriblement d'argent, aujourd'hui,
+Rose!...--Voil ce que c'est que de vouloir faire des mariages...
+Allons; venez, je vais vous donner le bras.
+
+La petite bonne ne laisse pas son matre le temps de changer d'avis,
+elle l'entrane aussi vite qu'il peut aller. Arrivs au bas de
+l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramne bientt
+devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent
+faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: Rose, si je
+n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de
+leur dner.... et il n'est peut-tre pas convenable...
+
+--Non, non, monsieur, rpond Rose, il n'est qu'une heure et demie; on
+ne dne pas cette heure-l... Allons, tchez donc d'tre ferme... et
+finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et
+qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'tre mou comme
+cela!...
+
+Et en disant ces mots, Rose poussait son matre sur le marche-pied. Le
+cocher a referm la portire; la petite bonne lui donne l'adresse, en
+lui disant: Allez bon train, et vous aurez pour boire. Le cocher monte
+sur son sige et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue
+arrive devant la porte des Chopard, balanant encore s'il irait ou non.
+
+Ah! mon Dieu!... me voil arriv! se dit Bellequeue en voyant le
+fiacre s'arrter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se
+monte la tte, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en
+laissant toujours la portire de son fiacre ouverte, parce qu'il veut
+tre certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, aprs avoir
+mis son chapeau cornes presque sur ses sourcils, au risque de dranger
+toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.
+
+La famille tait rassemble: on attendait Bellequeue avec impatience.
+Mademoiselle Adlade avait dj pris trois verres d'eau sucre la
+fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui rpter: Calme-toi,
+mon enfant, notre ami Bellequeue a dit ton pre qu'il ramnerait ton
+futur dans tes bras...
+
+--Oui, certainement, disait Chopard en se promenant dans le salon.
+Bellequeue a pris la chose coeur... c'est naturel... parce que quand
+il s'agit d'une affaire d'amour... le coeur est tout.
+
+Ici Chopard se retourne et se mord les lvres en se disant: Ah! mon
+Dieu!... le coeur _atout_!... J'ai fait un calembourg malgr moi!...
+Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de
+l'esprit, a vous emporte!...
+
+Enfin on a sonn. Les voil! s'crie madame Chopard, pendant que
+mademoiselle Adlade cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa
+physionomie la colre doit le cder l'amour. Mais avant qu'elle soit
+dcide, la porte s'ouvre, Bellequeue parat seul, il tient son mouchoir
+ sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.
+
+Vous tes seul... monsieur Bellequeue! dit madame Chopard avec
+surprise.
+
+--Oui... oui, madame... je suis seul... rpond Bellequeue du ton d'un
+homme qui a jou toute sa vie les confidens dans la tragdie.
+
+M. Jean n'a point jug propos de vous accompagner? dit Adlade
+d'une voix touffe.
+
+Bellequeue qui tir d'avance son mouchoir, parce qu'il esprait
+pleurer en entrant, se dcide se moucher et le remettre dans sa
+poche, en balbutiant avec embarras: Le jeune Durand... mon filleul...
+Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et
+cependant j'avais un fiacre l'heure... j'en ai mme encore un dans ce
+moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera,
+il n'y a pas de doute.
+
+--C'est demain nouvelle lune, dit M. Chopard; en prenant une prise de
+tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre
+calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adlade se lve
+avec vivacit en s'criant: De grce, mon papa, ce n'est pas pour
+parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne
+puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M.
+Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de
+lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...
+
+--C'est vrai, dit alors M. Chopard, en prenant un air mcontent, il
+ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...
+
+Bellequeue, se voyant press ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en
+clignant des yeux de toute sa force pour tcher de les rendre humides,
+et dit enfin: Il m'est bien pnible... il m'est mme bien cruel d'tre
+charg d'un message dsagrable... mais enfin, mes chers amis, je ne
+suis pas mon filleul... si je l'tais, certainement...
+
+Bellequeue s'interrompt pour se moucher trs-longuement de manire
+faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'crie:
+Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis
+prpare tout.
+
+--Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue, dit
+madame Chopard.
+
+--Du moment qu'elle est prpare tout, dit M. Chopard, je ne vois
+pas en effet, mon ami, ce qui vous empche de toucher le but.
+
+--Je vais donc vous dire ce qui en est, rpond Bellequeue en remettant
+son mouchoir dans sa poche. Il faut qu'un esprit follet... que le
+diable plutt ce soit empar de ce jeune homme... Jean rend justice aux
+vertus... aux charmes... aux qualits solides de la belle Adlade; il
+m'en a dit un bien... oh!... un bien!...--Enfin, monsieur
+Bellequeue...--Enfin, aprs m'avoir fait son loge, il m'a annonc qu'il
+ne pouvait plus l'pouser...--Il ne veut plus...--Je ne dis pas qu'il ne
+veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne
+d'un si grand bonheur...
+
+--Maman! je me trouve mal!... dit Adlade en se jetant sur un
+fauteuil.
+
+Ma fille perd ses sens, s'crie madame Chopard en courant prs
+d'Adlade. Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...
+
+--Voil, dit M. Chopard en courant d'un endroit un autre.
+Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...
+
+--Je vais chercher un mdecin, s'crie Bellequeue, et, profitant de la
+circonstance, il sort prcipitamment du salon, descend l'escalier double
+au risque de trbucher, et se jette dans son fiacre, en criant au
+cocher: Chez moi... d'o nous venons... ventre terre... et en
+arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux
+Chopard que ma goutte m'a repris en route.
+
+Au moment o madame Chopard s'avanait avec un flacon et son mari avec
+un bocal, Adlade se relve brusquement et marche grands pas dans le
+salon en s'criant: Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a d
+dire des raisons... ou du moins il doit en dire...
+
+--Certainement! il faut qu'il en dise... s'crie M. Chopard en suivant
+pas pas sa fille.
+
+--Eh, bien! dit Adlade, o est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il
+serait parti comme cela?
+
+--Il est all chercher un mdecin, ma fille, dit madame Chopard;
+tiens, mon enfant, respire ce flacon...
+
+--Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de mdecin... je ne veux
+que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'pouse
+pas!...
+
+--Chre enfant!... comme son coeur est pris! s'crie madame Chopard en
+soutenant sa fille. Ah! monsieur Chopard, voil de la passion!...
+
+--C'est de l'essence d'amour! rpond le papa en se frappant le front.
+Elle aurait mis son mari dans du sirop!... Cet homme-l ne sait pas ce
+qu'il refuse.
+
+--Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,
+dit Adlade en tchant de reprendre un air plus calme. Vous sentez
+bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...
+
+--Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au
+moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M.
+Bellequeue ne nous a dit que des btises...
+
+--C'est la vrit, dit Chopard, Bellequeue n'a pas dit autre
+chose!...--Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans
+toute cette affaire!...--Fort mal!...--Vous n'avez nullement besoin de
+lui pour parler M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune
+homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'tais
+un garon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me
+ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas
+davantage!...
+
+Adlade serre la main de son pre et rentre dans sa chambre pour se
+livrer tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est rest avec sa
+femme, qu'il regarde d'un air indcis, en murmurant: Oui... je ferai
+voir que je suis un homme... et si le gaillard n'pouse pas ma fille...
+il dira pourquoi...--Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous
+en prie!--Ah! c'est que j'ai la tte monte... Si je portais Jean les
+nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes
+sans noyaux...--Cela pourrait ouvrir les yeux cet tourdi, et en tous
+cas, c'est un procd qui ne peut que le toucher.--J'ai toujours des
+ides excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur
+chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne
+sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...
+
+M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout
+en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, tait rest livr
+ ses rflexions.
+
+Le domestique est all pour annoncer cette nouvelle visite son matre,
+mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que
+celui-ci ait rpondu son valet.
+
+C'est moi, mon cher ami, dit M. Chopard, fort embarrass de ses
+bocaux, et regardant autour de lui o il pourra les placer. Jean fait
+signe au domestique de s'loigner, et s'empresse de prsenter un
+fauteuil Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une
+console, et s'assied en s'essuyant le front.
+
+Ouf! c'est encore lourd!...--Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous
+tes venu pied avec cela?--Oui, mon ami.... j'tais si proccup, que
+je n'ai pas mme song prendre une voiture...--Vous avez bien chaud,
+voulez-vous prendre quelque chose?--Ma foi, oui... au fait... un petit
+verre de kirch... condition que vous me tiendrez compagnie!
+
+Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lvres pour faire
+plaisir M. Chopard, qui avale le kirch en s'criant: C'est bon, le
+kirch!... c'est trs-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je
+bois plutt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?--Non,
+monsieur.--C'est que j'ai du _romarin_, oh! oh! oh! fameux celui-l...
+rhum reins!... hein?
+
+Jean tche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: Ha , un
+instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon
+garon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit
+que vous ne vouliez plus pouser notre fille... Il faut qu'il y ait
+erreur l-dedans, a n'est pas possible autrement... D'abord, de son
+ct, Adlade est toujours trs-dispose vous pouser... vous ne
+pouvez pas vous fcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller
+trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est
+un bon garon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profit de l'occasion
+pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des
+groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami...
+Voulez-vous que nous les gotions?
+
+Non, monsieur, dit Jean en s'approchant d'un air pein de M. Chopard
+qui semble plus occup de ses bocaux que du sujet de sa visite. Je suis
+vraiment dsol, monsieur, que vous vous soyez donn la peine de venir
+chez moi... c'tait moi me rendre prs de vous... Je sens tous mes
+torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre
+fille...--Bath! est-ce que nous tenons aux formes nous autres?... Venez
+dner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous
+prendrons jour pour la noce.
+
+--Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le
+rsultat de mres rflexions... C'est avec chagrin que je me vois forc
+de vous le rpter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux
+qualits prcieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus
+tre son poux... car... je ne ferais pas son bonheur...
+
+--Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en rponds, elle me l'a
+encore dit tout l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour tre
+un bon mari: vous tes grand, bien bti, joli garon...
+
+--Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le
+coeur d'une femme!...
+
+--De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garon... Est-ce
+que?...
+
+--Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me
+semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...
+
+--Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est l o je vous attendais, mon
+cher ami, vous tes justement faits l'un pour l'autre. Adlade est
+prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fiert... aussi ne
+cesse-t-elle plus de chanter: _Tu triomphes bel Alcindor_... vous savez,
+avec les roulades... elle la sait tout entire celle-l. Quant vous,
+mon garon, nous vous avons vu... nous avons remarqu tous les
+changemens que la passion oprait en vous... c'tait aussi visible que
+les prunes qui sont dans ce bocal... sans noyaux celles-l, et vous ne
+pouvez pas nier...
+
+--Je vous le rpte, monsieur, on s'est tromp sur les sentimens que
+j'prouvais... j'ai agi fort inconsidrment... Je suis trs-blmable
+sans doute... mais mon ge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer
+franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur
+et celui d'une autre.
+
+M. Chopard, qui s'aperoit que Jean n'en veut pas dmordre, se lve d'un
+air trs-mcontent, enfonce son chapeau sur sa tte et fait quelques
+tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'oeil.
+Enfin il s'arrte devant le jeune homme... se pince les lvres et dit:
+Tout cela, monsieur, prouve donc que dcidment vous ne voulez pas
+pouser ma fille?
+
+--Il n'est que trop vrai, monsieur.--Alors, monsieur, je dois vous
+avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que
+je ne suis pas de ces pres sans caractre qui prennent ces choses-l
+comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces
+pres-ci!... Ah!... Dieu! persil!... murmure Chopard en se retournant;
+celui-l s'est fait tout seul.
+
+Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui rpond d'un air
+soumis: Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si
+vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit
+pas, ordonnez, monsieur, je suis vous quand vous le dsirerez et vous
+ferai raison avec les armes que vous choisirez, l'pe.... le
+pistolet.... ce qui vous plaira enfin.
+
+M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en
+s'criant: Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon
+cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas
+question d'pe, ni de pistolet... Ce sont de trs-mauvaises raisons que
+celles-l!... Mais pour ne plus vouloir pouser ma fille... il faut que
+vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison
+donner... Voil ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me
+semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.
+
+--Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...--Il n'y a aucun mal, mon
+cher ami...--Vous voulez que je vous dise...--Oui mon garon, a me fera
+plaisir... Au moins on sait quoi s'en tenir.--Eh bien! monsieur
+Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la
+vrit... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit mon parrain! Si je
+n'pouse point mademoiselle Adlade, c'est que... j'en aime une autre,
+monsieur...
+
+--Vous en aimez une autre, mon garon?--Oui, monsieur, oui, et c'est en
+vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-tre le
+malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je
+ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait
+natre... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse
+l'poux de votre fille? Irai-je lui offrir un coeur brlant pour une
+autre?...
+
+--Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand mme
+vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins,
+voil une raison... une trs-bonne raison... et je suis sr qu'Adlade
+en sera satisfaite... Mon garon, il ne me reste plus qu' vous
+souhaiter le bonjour... Quant ces bocaux... je crois que je puis...
+Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en tat d'apprcier ce qu'ils
+contiennent.--Oh! non, monsieur.--Je vais donc les remporter... Plus
+tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille
+qui attend impatiemment mon retour.
+
+M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le
+reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est loign,
+Jean dit son domestique:
+
+Prparez mes effets... Ds demain je dmnage, je quitte ce
+logement...--Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donn
+cong...--N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux tre
+seul... ne pas tre drang chaque instant, ne plus recevoir de
+visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans
+la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant
+quelque temps.
+
+Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement
+qui puisse le recevoir sur-le-champ.
+
+Cependant M. Chopard est arriv sans accident avec ses bocaux. Adlade
+qui, dans son impatience, s'tait mise la fentre pour apercevoir
+plus tt son pre, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que
+madame Chopard la suit en disant: Voil M. Chopard... nous allons
+savoir comment il a trait M. Jean.
+
+--Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...--Oui certes, je l'ai vu,
+dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. Et je me flatte
+que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est trs-lourd,
+a...--Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait
+chang de sentimens?...--Je vais te dtailler tout cela, ma chre
+amie... Celui-ci pse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parl au
+jeune homme de la bonne manire... D'abord je ne sortais pas de l... Il
+pousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai russi.
+
+--Ah! mon cher pre!... que je vous embrasse! s'crie Adlade en se
+jetant au cou de M. Chopard. --Prends garde, ma chre amie... tu vas me
+faire casser quelque chose.--Il veut donc bien m'pouser
+prsent?--Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.
+
+A cette rponse mademoiselle Adlade se laisse aller sur la rampe de
+l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il
+tient, tend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur
+les marches de l'escalier.
+
+A la vue de la liqueur renverse, du vase bris, des fruits qui roulent
+le long des marches, M. Chopard semble ptrifi, tandis que madame
+Chopard soutient sa fille en s'criant: Ah! mon Dieu! c'est sa onzime
+faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais
+aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...
+
+--Madame, j'avais l'air que je devais avoir, rpond M. Chopard d'un
+ton dsespr, et suivant de l'oeil les prunes qui dgringolent
+l'escalier. J'avais rempli ma mission trs-honorablement, je m'en
+flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais
+laiss ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manire
+de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!...
+quel parfum elles avaient!... a va embaumer la maison pour huit jours!
+
+Adlade reprend sa fermet et rentre dans l'appartement; ses parens la
+suivent; M. Chopard, aprs avoir dit sa domestique d'aller rparer le
+malheur qui vient d'arriver et de tcher de sauver quelques fruits du
+naufrage, se rend prs de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que
+M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.
+
+Ma chre amie, il m'a donn une raison... et mme une assez bonne
+raison, dit M. Chopard. --a n'est pas possible, mon pre... on n'a
+point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc
+cette raison...--Eh bien! ma chre, s'il ne t'pouse plus, c'est...
+qu'il en aime une autre...
+
+--Il en aime une autre! s'crie Adlade en devenant dans le mme
+moment rouge, blme et verte. Il en aime une autre!...
+
+--Ah! Dieu! elle va avoir une douzime faiblesse! s'crie madame
+Chopard en s'avanant vers sa fille.
+
+--Non, ma mre, dit Adlade, en faisant les yeux furibonds, et se
+levant en fermant les poings. Non... je n'aurai point de faiblesse pour
+un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un vritable
+amour... comme il est incapable de le connatre!...
+
+--Dlicieusement parl! dit M. Chopard; certainement qu'il ne connat
+pas l'amour, ce garon-l!... et que jamais...
+
+--Vous a-t-il nomm l'objet de sa flamme, mon papa?...--Non... ma foi,
+je n'ai mme pas song lui demander qui c'tait... mais si tu veux que
+j'y retourne.... sans bocal cette fois...--C'est inutile, papa, je
+saurai qui... je saurai tout... je dcouvrirai cette noire perfidie...
+je connatrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais,
+il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il pousera... je
+l'ai mis dans ma tte, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce
+flacon.
+
+En disant ces mots, Adlade renversait sur le parquet un flacon plein
+de vieux Cognac; aprs cet exploit, elle court s'enfermer dans sa
+chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque
+temps bahis. Enfin la maman s'crie: Je n'y comprends plus rien...
+elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...--Ce que
+je vois, moi, c'est que cette journe a t bien funeste!... Il est fort
+heureux que nous n'ayons qu'une fille marier, car la maison y
+passerait.--Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner cette chre
+enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien
+aimer...--Parbleu! en voil des preuves!... O amour, amour!... tu nous
+pousses de terribles mouvemens de vivacit!--Ah! monsieur Chopard!
+dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange
+pour ne point se fcher.--C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la
+patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges
+l'eurent.... Ah! Dieu!... les _angelures_, qu'il est joli celui-l!...
+Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIII.
+
+L'EMPLOI D'UN AN.
+
+
+Plusieurs mois se sont couls depuis la grande soire, laquelle
+madame Dorville a rencontr Jean. Les beaux jours sont passs; l'hiver
+est revenu, il a ramen la ville les femmes la mode, les petites
+matresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des
+bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre
+que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'tre loign de Paris
+pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer
+l'tiquette.
+
+Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait s'y
+retrouver, libre d'tre elle-mme, loigne du tumulte du monde, et
+l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la
+continuelle rptition ennuie mme celles qui on les adresse. Sans
+doute, Caroline tait flatte de plaire, d'tre recherche, coute
+avec plaisir; cependant pour un esprit juste et dlicat, ces jouissances
+sont peu de chose; on les gote par habitude, mais elles tiennent peu de
+place dans une me aimante et en laissent encore beaucoup pour le
+bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de
+l'amour-propre sont le premier des biens.
+
+L'hiver a aussi ramen Caroline Paris, elle retourne dans le monde,
+plutt par habitude que par un got rel. On lui fait de nouveau la
+cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des
+hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec
+enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre
+aucun d'eux une prfrence marque. Chacun de ces messieurs est charm
+du sourire aimable avec lequel on a reu ses complimens, de la gat
+avec laquelle on a cout les jolies choses qu'il croit avoir dites,
+mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touch le coeur de la jeune
+veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus
+difficile que de faire sourire devant le monde.
+
+Cependant madame Dorville est parfois rveuse. A vingt et un ans un coeur
+tendre prouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du
+tourbillon du monde, entour mme d'un essaim d'adorateurs, il ressent
+un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre
+compte.
+
+Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue Caroline,
+Valcourt tait un de ceux qui semblaient le plus pris et qui se
+montraient le plus empresss, le plus galans prs de la jeune veuve.
+Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il
+avait reu une ducation brillante, et n'tait point dpourvu d'esprit.
+Il ne pensait pas que l'on pt lui rsister, et cependant c'tait cette
+persuasion qui le faisait souvent chouer prs des femmes; car la
+fatuit jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir,
+et laisse toujours prsumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachs de
+ce dfaut.
+
+Valcourt avait trouv facilement l'occasion de se faire prsenter chez
+madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui
+connaissait la famille de notre lgant, avait t son introductrice.
+Valcourt tait bon musicien, il avait une jolie voix, mais il dfigurait
+son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prtention de
+ses manires; et son cou tendu, son sourire affect lorsqu'il chantait
+un morceau, dtruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix.
+Cependant Valcourt tait fort recherch dans le monde o les prtentions
+sont bien moins critiques que le manque d'usage.
+
+Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait
+des aveux qu'il lui adressait; elle rpondait par quelques plaisanteries
+aux dclarations qu'il lui faisait, et traitait lgrement ce qu'il
+semblait vouloir terminer trs-srieusement; car Valcourt tait devenu
+amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse tre
+amoureux; mais il tait piqu de voir Caroline recevoir en riant ses
+hommages, et ne concevait point qu'elle pt rsister ses regards,
+ses soupirs; le dsir de faire la conqute de madame Dorville devenait
+chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu tre sans cesse chez
+Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre
+importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller
+quelquefois lui faire sa cour.
+
+Au milieu des plaisirs, accable d'hommages, et mme par sa fortune de
+satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent t
+entirement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille
+assez simple, mais fort attache sa matresse, s'tonnait quelquefois
+de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise
+s'criait: Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin? Caroline
+alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui rpondait: Non,
+Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?--C'est que
+madame soupirait...--Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer
+que lorsqu'on a quelque peine?--Sans doute, madame.--Tu te trompes,
+Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...--Ah!... c'est
+drle! A coup sr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire
+tout ce qu'on veut... quand on est aim de tous ses amis, comme madame;
+quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au
+bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment
+d'ennui!--Tu crois cela, Louise... Ah! ma chre, on s'habitue tout!...
+Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui sont au fond
+toujours les mmes, cessent bientt de nous sduire. Il doit en tre de
+plus vrais... de plus doux!... Quand ma mre vivait, je n'prouvais
+jamais auprs d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent
+de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont
+chres les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une
+autre valeur... Il y a dans l'intimit de ceux qui s'aiment tant de
+choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette
+ces simples conversations avec ma mre.
+
+Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait
+aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: Ah!
+certainement... quand on a sa mre... c'est bien agrable... Mais
+enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore
+avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas
+toujours veuve...
+
+A cela Caroline ne rpondait rien, elle semblait rver encore, et Louise
+n'osait pas se permettre un mot de plus.
+
+Dj une partie de l'hiver s'est coule, sans apporter aucun changement
+dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu prs
+d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emport sur ses
+concurrens et que c'est lui que madame Dorville prfre; quelques-unes
+de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur
+l'apparence, pensent en effet que le sduisant petit-matre ne tardera
+pas devenir l'heureux poux de Caroline; mais celles qui voient plus
+particulirement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse
+faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.
+
+Jean ne s'tait plus prsent chez madame Dorville. Les personnes de sa
+socit n'avaient point reparl de lui. Caroline elle-mme n'avait pas
+une seule fois prononc son nom, et le pauvre Jean semblait totalement
+oubli, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint
+parler de la fte magnifique donne l't d'auparavant par le vieillard
+du faubourg Saint-Honor.
+
+C'tait fort brillant, dit une jeune dame. Comment n'y tiez-vous
+pas, monsieur Valcourt?--Moi, madame, je crois que j'tais alors
+Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regrett de ne point
+m'tre trouv Paris cette poque; car j'ai su que rien ne manquait
+pour que la fte ft charmante.
+
+Un coup d'oeil lanc Caroline veut dire que l'on sait qu'elle tait
+la fte et que c'est elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne
+semble pas y faire attention.
+
+Oh! ce qui m'a surtout amuse, reprend la jeune dame, ce que je
+n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jet par terre avec sa
+danseuse en dansant l'anglaise!...--Bah! d'honneur? a devait tre
+dlicieux...--Tu as d le remarquer aussi, Caroline... Il m'a sembl que
+c'tait ce mme jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...
+
+--Qui?... dit madame Beaumont, celui qui sentait si horriblement la
+pipe...--Justement.--tait-ce lui, ma chre?...
+
+Caroline rpond avec un peu d'embarras. Oui... oui... c'tait lui.
+
+--Eh! mon Dieu! s'crie Valcourt, comment diable se trouvait-il dans
+une si brillante runion?
+
+--Il me semble, monsieur, rpond Caroline d'un air piqu, que
+puisqu'il s'est trouv chez moi, on a bien pu sans se compromettre le
+recevoir ailleurs.
+
+--Ah! pardon!... mille pardons, madame, reprend Valcourt, qui sent
+qu'il a commis une faute. Je n'ai pu avoir l'intention de vous
+offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons
+tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez...
+mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez
+jamais trouve en relation avec quelqu'un qui est entirement hors de
+votre sphre!...
+
+--Sans doute, dit madame Beaumont, ce jeune homme est fort honnte,
+je n'en doute pas; il a de la fortune, ce que tu m'as dit, mais tout
+cela n'empche pas qu'il ne soit fort mal plac dans un salon.
+
+--Mais... il m'y a sembl beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperu
+ cette fte, dit Caroline; peut-tre est-ce la timidit qui lui
+donnait cet embarras que vous avez remarqu ici... Mais alors je lui ai
+trouv plus d'usage... de maintien...
+
+--Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidit qui lui faisait sentir la
+pipe!...--Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont chapps!
+
+--Oh! dcidment, s'crie Valcourt, madame Dorville a pris
+monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oubli son nom, enfin ce monsieur sous sa
+protection... Mais cela devait tre bien drle de le voir danser
+l'anglaise... s'il dansait comme il a march en entrant dans ce salon...
+ah! ah! ah!
+
+Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle rpond
+ Valcourt avec un peu d'aigreur: S'il fallait, monsieur, relever les
+ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le
+monde un seul instant soi.
+
+Valcourt ne rpond rien, mais il est trs-piqu de voir Caroline prendre
+la dfense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui.
+Cependant la conversation a chang, il n'est plus question de Jean.
+Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, mme
+pour Valcourt, et on sort de chez elle enchant de la grce avec
+laquelle elle en fait les honneurs.
+
+Jean est-il donc de nouveau totalement oubli? Si Caroline est rveuse,
+est-ce lui qu'elle pense? Est-il prsumable qu'une femme du monde,
+accable d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois,
+qui ne lui pas adress un mot galant, et qui ne saurait tourner un
+compliment d'une manire convenable? Mais que sait-on? Il se passe au
+fond de notre coeur des choses si bizarres, que nous serions souvent
+nous-mmes fort embarrasss de nous expliquer nos sentimens.
+
+Lorsque, aprs une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle,
+dans la journe ou le soir, elle ne manquait jamais de demander son
+portier s'il lui tait venu du monde. Lorsque c'tait quelques jeunes
+gens qui taient venus lui rendre visite, elle se faisait rpter leur
+nom, puis disait encore: C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres
+personnes?--Non, madame, rptait le concierge, et Caroline rentrait
+chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.
+
+Enfin l'hiver a pass; il a sembl cette fois bien long Caroline qui
+parle souvent du dsir qu'elle prouve de retourner sa campagne. Dj
+les jours sont plus longs, les matines plus belles, les arbres
+reprennent leur parure, et Louise dit sa matresse: Nous allons
+bientt retourner Luzarche, n'est-ce pas, madame?--Oh! oui, bientt,
+dit Caroline.
+
+Cependant la semaine s'coule, et on ne part point. Au bout de quelques
+jours Louise dit encore: Voil le beau temps qui est revenu... Madame,
+qui dsirait si vivement retourner la campagne, va sans doute partir
+avant peu.--Oui, la semaine prochaine, rpond Caroline.
+
+Mais la semaine s'coulait encore sans que Caroline donnt ses ordres
+pour les apprts du dpart, et Louise ne concevait pas que sa matresse
+ne ft point au printemps ce qu'elle semblait tant dsirer l'hiver.
+
+On est arriv la fin de juin, et on est encore Paris, lorsque
+ordinairement cette poque on est aux champs depuis deux mois. La
+femme de chambre n'ose plus demander sa matresse si l'on partira
+bientt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on
+fasse tous les prparatifs pour aller la campagne.
+
+La veille du jour fix pour son dpart, Caroline a eu beaucoup
+d'emplettes faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on
+n'y emportait pas mille choses de la ville. Aprs avoir recommand aux
+marchands de lui envoyer dans la soire ce qu'elle a choisi, Caroline
+retourne chez elle. Mais quelques pas de sa maison, un jeune homme
+l'aborde timidement. Caroline lve les yeux et reconnat Jean.
+
+Quoi... c'est vous, monsieur! dit la jeune femme avec une expression
+de surprise qui n'avait rien de dsagrable pour celui qui la causait.
+--Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la libert de vous arrter,
+mais je n'ai pu rsister au dsir de vous dire adieu... avant votre
+dpart pour la campagne.--Mais, monsieur, si vous aviez ce dsir, qui
+vous empchait de vous prsenter chez moi?--Je voulais, madame, avant
+d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne
+plus tre dplac dans votre socit, afin que vous n'eussiez plus
+rougir de m'y admettre.
+
+--A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pens que jamais...--Oh! non pas
+vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le
+monde on ne l'est pas, et en vrit je mritais bien que l'on s'tonnt
+de m'y rencontrer.
+
+Caroline regarde Jean avec tonnement. Le changement de son langage
+rpond celui de ses manires; ce n'est plus cet homme brusque,
+dhanch, au ton commun, la voix perante; c'est un jeune homme qui
+semble encore timide, mais dont l'embarras mme n'a plus rien de gauche,
+et qui joint des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux
+qui l'coutent.
+
+En vrit, dit Caroline, je ne vous reconnais plus... vous n'tes
+plus le mme... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!...
+mais il est tout votre avantage...--Ah! madame, s'il tait vrai...--Il
+me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver
+dans le monde.--Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses
+apprendre!...--Comment! est-ce que maintenant vous avez pris got
+l'tude?--Oui, madame...--Par quel miracle!... car vous tiez ennemi de
+tout travail, ce que vous m'avez dit...--En effet, madame, mais je ne
+le suis plus, mes gots, mes dsirs ne sont plus les mmes, depuis...
+
+Jean n'achve pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment:
+On ne vous a pas aperu de l'hiver, ni dans le monde ni au
+spectacle.--Non, madame, depuis prs d'un an... depuis cette fte o je
+vous ai rencontre, je me suis livr l'tude sans relche... J'aurais
+voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!--Dans l'ge o
+l'on peut trouver mille distractions, l'tude doit sembler plus
+pnible.--Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y
+livrais avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de
+ce monde que maintenant je veux connatre.--Et vous tes rest Paris
+tout ce temps?--Oui, madame, j'tais l.
+
+Jean montre madame Dorville les fentres de l'entresol d'une maison
+qui est devant eux.
+
+Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais
+rencontr!...--Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis
+prs de cette fentre, tout en travaillant, mes yeux se portaient
+souvent sur votre demeure... C'est le seul dlassement que je me suis
+permis. Lorsque je me sentais fatigu par quelques heures d'tudes,
+lorsque des difficults nouvelles, quelques recherches arides me
+rendaient le travail plus pnible, je portais mes yeux sur vos fentres,
+et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau dsir
+d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer
+quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement
+avait pour moi un prix inestimable, et je ne dsirais plus sortir,
+heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-tre vous apercevoir
+encore.
+
+Caroline est mue; elle a cout Jean avec un intrt que chaque mot
+qu'elle entend rend plus vif. Elle prouve un trouble qui l'tonne. Jean
+ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient
+qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses se dire, le temps
+passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.
+
+Enfin Jean reprend d'un air craintif: Ce que je viens de dire vous
+fche peut-tre, madame, et vous trouvez mauvais que je me sois permis
+de connatre ainsi tous les momens o vous sortiez.--Pourquoi donc,
+monsieur? vous tes bien le matre de loger o bon vous semble... de vos
+fentres vous apercevez les miennes... il n'est pas tonnant que vous
+les ayez regardes quelquefois... En travaillant contre votre croise
+vous m'avez vue passer... tout cela est trs-naturel... il n'y a rien
+l-dedans dont je puisse me fcher... Mais un an de retraite, de
+travail... votre ge! voil ce qui me parat le plus
+surprenant!...--Je vous assure, madame, que cette anne a pass bien
+vite, et je voudrais...--Mais, mon Dieu... je ne pense plus que nous
+causons l dans la rue... Il me semble qu'il serait plus convenable,
+d'tre chez moi...--Je vais vous dire adieu, madame...--Vous ne voulez
+donc plus venir chez moi, monsieur?--Oh! pardonnez-moi, madame, mais
+vous avez presque toujours du monde... On ne peut vous parler un
+instant... et je ne me suis pas encore prpar cette contrainte qu'il
+faut s'imposer dans la socit...--Quel enfantillage! c'est donc pour
+lui seul que monsieur s'est livr au travail, l'tude, qu'il a pris
+ces manires... polies... aimables... qu'il s'est donn la peine enfin
+de se changer entirement?--Ce changement, madame, si j'osais vous dire
+ qui j'en suis redevable...--Mon Dieu! il faut que je rentre... tout le
+monde nous regarde... Il y a si long-temps que nous sommes l...--Il me
+semble qu'il n'y a qu'un moment.--Pour les passans, deux personnes qui
+causent!... il y a de quoi leur faire dix fois retourner la tte.--Les
+imbciles! qu'ont-ils nous regarder?... ils mriteraient...--Ah! point
+d'emportement!... Songez que vous n'tes plus le jeune homme
+d'autrefois!...--Vous avez raison!... mais j'aurais encore bien besoin
+de leons, et demain vous partez pour la campagne...--Sans doute, nous
+voici bientt en juillet; il y a long-temps que je devrais tre dans ma
+petite maisonnette. A propos, qui vous a appris que je partais
+demain?...
+
+Jean rougit en rpondant: Ah! c'est mon domestique... qui demandait
+quelquefois... dans le voisinage... si vous tiez bientt dispose
+partir.
+
+Caroline sourit, puis dit au bout de quelques instans: Oui, je pars
+demain pour Luzarche... c'est sept lieues d'ici; connaissez-vous cet
+endroit-l?--Non, madame.--C'est fort joli. Les environs surtout sont
+charmans... des promenades si agrables, des sites ravissans...
+Aimez-vous la campagne?--Je n'y suis point all depuis long-temps...
+Mais je crois que je m'y plairais beaucoup... avec certaines
+personnes...--Si vous voulez bien me sacrifier quelques momens... et que
+vous pensiez ne pas trop vous ennuyer avec moi...--M'ennuyer prs de
+vous!... ah! madame, est-ce possible?... lorsque vous voir une minute
+suffisait au bonheur de toutes mes journes.--Eh bien, monsieur, il faut
+venir Luzarche... Vous pourrez d'ailleurs y tudier aussi bien qu'
+Paris; la campagne, libert tout entire, c'est un de ses premiers
+agrmens...--Vous me permettez donc, madame, d'aller vous y offrir mes
+hommages...--Oui, monsieur, et j'espre que l ce ne sera pas comme
+Paris, et que vous voudrez bien passer le seuil de la porte.--Ah!
+madame, que vous tes bonne, que je suis heureux de...--Oh! pour cette
+fois il faut que je vous quitte... On finirait par se mettre aux
+fentres pour nous regarder... Adieu, monsieur Durand.--Adieu, madame.
+
+Caroline fait un aimable sourire Jean, qui la salue et reste sa
+place pour la regarder s'loigner et la voir plus long-temps. Caroline
+atteint la porte, elle n'a pas retourn la tte pour voir encore Jean...
+Mais peut-tre en a-t-elle eu grande envie. Enfin elle est rentre, et
+Jean, le coeur ivre de joie, retourne lestement son entresol.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXIV.
+
+TENTATIVES INFRUCTUEUSES.
+
+
+Nous savons maintenant que depuis prs d'un an, c'est--dire le
+lendemain de la visite que M. Chopard lui a faite, Jean a quitt son
+logement de la rue de Provence. Jean n'avait d'abord pour but, en
+dmnageant, que de se soustraire pendant quelque temps aux visites
+importunes, tant rsolu se livrer l'tude, et voulant essayer de
+rparer le temps perdu dans sa jeunesse. Mais en sortant de chez lui
+pour chercher un autre domicile, les pas de Jean se sont naturellement
+ports vers la rue Richer; l, il a trouv le prcieux entresol d'o il
+peut apercevoir la maison occupe par madame Dorville. On juge avec quel
+transport il s'y est tabli; et l, ralisant le plan qu'il a conu, et
+aussi impatient de s'instruire qu'il a t jadis ennemi du travail, Jean
+fait venir chez lui un matre de langues, un professeur de gographie,
+d'histoire, de littrature, et un matre de musique. Son temps est
+partag galement avec chacun d'eux, et souvent, cdant l'ardeur
+nouvelle qui le domine, Jean passe une partie des nuits se pntrer de
+ce que ses professeurs lui ont enseign dans la journe.
+
+On trouvera que c'est bien peu d'un an pour connatre tant de choses,
+mais lorsqu'on en a la ferme volont et que la nature nous a dous d'un
+entendement facile, on apprend bien plus vite vingt et un ans qu'
+dix; car on comprend et l'on raisonne sur ce que l'on tudie, tandis que
+les enfans n'apprennent pendant long-temps que comme des perroquets.
+
+Malgr cela, comme en un si court espace, il est difficile d'approfondir
+beaucoup de choses, Jean est loin encore d'tre en tat de parler une
+autre langue que la sienne; mais du moins il s'exprime purement en
+franais; il ne raisonnera pas sur la littrature, mais les noms de nos
+grands auteurs et leurs ouvrages ne lui sont plus trangers; il ne
+prendra plus pour une scne de carnaval les noces de Thtis et Ple;
+enfin il n'est pas encore capable de faire sa partie sur le violon, mais
+il connat la musique vocale, la valeur des notes, et saura chanter en
+mesure lorsqu'on l'accompagnera; il s'est surtout beaucoup appliqu
+l'tude de la musique, car il se souvient toujours du charmant duo
+chant par madame Dorville la grande soire, des choses si tendres
+qu'un jeune homme lui adressait en musique, et Jean s'est promis d'tre
+en tat de lui chanter aussi de ces choses-l.
+
+En quittant son ancien domicile, Jean a dit qu'il partait pour l'Italie
+et qu'un ami lui achetait ses meubles; par ce moyen il a vit toute
+visite importune. Bellequeue, qui, en sortant de chez les Chopard, est
+all entortiller sa jambe de flanelle, pour ne plus avoir se mler du
+mariage de mademoiselle Adlade, Bellequeue ne tarde pas sentir se
+dissiper la colre qu'il ressentait contre Jean; et, cdant petit
+petit aux insinuations de sa jeune bonne, il finit par convenir qu'il a
+parl trs-durement son filleul dans leur dernire entrevue.
+
+Eh bien! dit Rose, il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien
+ridicule que vous restassiez brouill avec M. Jean, votre filleul, un
+jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour
+mademoiselle Chopard!--C'est vrai, Rose, a serait trs-dsagrable...
+Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de
+Jean.--Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, dsobligeantes,
+comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous tes trs-sec
+quand vous vous y mettez.--Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien
+imposant!...--Il faut aller le voir, ce jeune homme...--Mais il me
+semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce ft lui qui ft la
+premire dmarche pour se raccommoder avec moi.--Et s'il n'ose pas... a
+fait que comme cela on ne finit rien. coutez, si vous voulez, j'irai,
+moi, chez M. Jean, au moins comme a...--Non, Rose, non, s'crie
+Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque cossaise. Dcidment
+j'irai... Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...--Pourquoi
+ne pas me laisser le voir d'abord, a serait bien mieux... N'avez-vous
+pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas
+encore des ides biscornues dans la tte!...--Non, ce n'est pas cela!...
+je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les moeurs avant
+tout, ma chre enfant.
+
+Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des
+choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persvre dans
+l'ide d'aller rendre visite son filleul, se dcide aller
+sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son
+attaque de goutte, il est leste comme quarante ans, et presque en tat
+de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il
+pouvait y avoir alors deux mois d'couls depuis la visite qu'il avait
+faite son filleul.
+
+Mais Bellequeue prouve un vritable chagrin lorsque, arriv la maison
+de la rue de Provence, le portier lui dit: M. Jean Durand ne loge plus
+ici depuis deux mois, et cette poque il partait pour l'Italie;
+j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune
+adresse.
+
+Bellequeue s'loigne tristement; il rentre chez lui dire Rose: Jean
+est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai
+que nous tions brouills... Mais enfin il devait bien me connatre et
+savoir que mon coeur ne se fchait pas comme ma tte!--Comment! il est
+parti pour l'Italie! s'crie Rose; c'est ben drle!... Ah! peut-tre
+qu'il aura suivi l quelqu'un... de ses amis...--Qui donc cela,
+Rose?--Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est all en Italie, il
+en reviendra, et je suis bien sre, moi, qu'il s'empressera de venir
+vous voir, et qu'il ne restera pas fch avec vous.
+
+Cependant Rose doute un peu de la ralit de ce voyage, et elle regrette
+beaucoup de n'avoir pas demand Jean o demeurait la jolie dame, parce
+qu'elle prsume que par-l elle aurait retrouv les traces du fugitif.
+Rose tait femme, elle tait fine, et en amour les femmes devinent
+presque toujours juste.
+
+On n'tait pas non plus rest oisif chez les Chopard. Mademoiselle
+Adlade, aprs avoir dans sa colre bris le flacon de Cognac, en
+jurant que le perfide serait son poux, avait paru reprendre de l'empire
+sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer l'ingrat
+qui l'oubliait. Le papa et la maman taient enchants de voir leur fille
+redevenue raisonnable. Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher
+de sa passion, disait la maman Chopard, et son poux lui rpondait:
+Elle commence ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme
+un Jean... Ah! comme a prte au calembourg! Malgr cela, Adlade ne
+s'est pas encore remise la distillation, et je ne la croirai
+entirement gurie de son amour, que quand je la retrouverai
+l'eau-de-vie ou l'esprit de vin.
+
+En effet, le calme de la demoiselle n'tait qu'apparent. Au bout de
+quelques semaines, Adlade prend un matin le bras de sa maman, elle
+l'entrane rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean,
+et elle dit sa mre: Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et
+informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa
+conduite enfin.
+
+--Quel jeune homme? ma fille, dit la maman, avec surprise. --Comment!
+quel jeune homme! s'crie Adlade en lchant le bras de sa mre,
+est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du
+malhonnte, du monstre... qui s'est jou de mon coeur!...--Quoi! ma
+fille, tu penses encore ce Jean!...--Si j'y pense!... Ah! ben par
+exemple... si j'y pense!... Je ne fais que a toute la journe et toute
+la nuit!...--Je croyais, ma chre amie, que la raison avait
+enfin...--Ah! il n'est pas question de raison!... a me tient plus que
+jamais!... Je suis dcide mettre Paris sens dessus dessous pour
+l'pouser...--Mais, ma fille...--Allez donc parler au portier, maman, je
+vous attends l.
+
+La bonne maman cde aux dsirs d'Adlade, elle va trouver le portier,
+qui lui rpond comme Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour
+l'Italie; et la maman revient dire cela sa fille.
+
+Parti pour l'Italie! s'crie Adlade en faisant un geste qui finit
+aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors prs
+d'elle, lequel trouve trs-singulier qu'une dame (car Adlade n'a pas
+l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer
+demander excuse au petit monsieur qui s'loigne en murmurant et en se
+ttant le nez, Adlade reprend: Parti pour l'Italie!... C'est
+peut-tre un mensonge... Ma mre, allez demander au portier si ce n'est
+pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache
+rien.
+
+Madame Chopard tire une pice de quinze sous de son sac et va l'offrir
+au portier, pais elle revient dire sa fille: Ma chre amie, c'est la
+pure vrit.
+
+Adlade fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'crie:
+Maman, est-ce que vous n'avez pas demand quand il
+reviendrait?...--Mais il ne m'a pas...--Allez donc lui demander s'il
+doit bientt revenir.
+
+Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adlade en
+disant: Le portier n'en sait absolument rien!--Ce portier-l est une
+fameuse bte!...
+
+On fait encore quelques pas pour s'loigner, puis Adlade s'crie: Je
+m'en vais lui parler moi-mme ce portier... car il n'est pas
+possible... il se sera moqu de vous... et pour quinze sous il devait
+vous en dire plus long que a... Attendez-moi l.
+
+Adlade laisse sa mre dans la rue et court jusqu' l'ancienne demeure
+de Jean. Mais malgr ses questions, ses prires, ses demandes cent fois
+rptes, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mre,
+lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine
+affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, son mari: Voil
+son amour qui s'est rallum plus fort que jamais!--J'tais sr qu'il
+tait mal teint... rpond M. Chopard. Je vous l'ai dit: elle nglige
+ses bocaux, c'est qu'elle pense autre chose.--Il faut lui pardonner,
+un premier amour est bien difficile effacer de notre mmoire.--Comment
+savez-vous a, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu
+effacer depuis que vous tes mon pouse?--Ah! monsieur Chopard, voil
+une question qui me fait de la peine!...--C'tait un jeu de mots, ma
+chre amie.
+
+Depuis qu'Adlade a pass ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir
+vingt-cinq, et ses parens la considrent comme une femme forte, bien
+capable de se conduire elle-mme; aussi la laisse-t-on sortir seule le
+matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour
+quelques dtails de mnage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la
+vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la libert qu'ils lui
+laissent.
+
+Quelques jours aprs sa course rue de Provence avec sa mre, Adlade y
+retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean.
+Le portier fait sa rponse ordinaire; la grande fille s'loigne, puis
+elle y retourne deux jours aprs; elle n'en apprend pas davantage; mais
+elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la
+grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adlade
+ne lui glissait de temps en temps une pice blanche pour se conserver
+ses bonnes graces.
+
+Ne pas mme dire dans quelle ville d'Italie il est all! s'crie
+parfois Adlade, car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien
+loin l'Italie?
+
+--Ah! Dieu! si c'est loin! rpond M. Chopard, qui craint qu'il ne
+prenne envie sa fille de l'envoyer y chercher Jean. C'est un pays
+perdu!... c'est--dire que c'est immensment loin!... c'est au-del
+de... de toutes les montagnes!...--Bien plus loin que Rouen, o vous
+m'avez mene une fois?--Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat
+horrible!... On y touffe toute la journe! et on ne mange que du
+macaroni pour se rafrachir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur
+les routes; il est trs-rare qu'on y arrive sans avoir t dpouill
+cinq ou six fois en chemin.
+
+--Ce n'est pas encore a qui me ferait peur, dit Adlade; mais quand
+on ne sait pas de quel ct se diriger... Il aura suivi l sa nouvelle
+conqute!... C'est peut-tre d'une Italienne qu'il est devenu
+amoureux... Ces femmes-l sont si coquettes... elles emploient tant de
+manges pour sduire les hommes...--Elles emploient mme des philtres,
+dit M. Chopard. --Alors je suis sre qu'on aura fait usage de quelque
+chose comme a, pour m'enlever le coeur de M. Jean, car certainement il
+tait trop amoureux de moi pour changer naturellement.--Adlade a
+raison, dit madame Chopard, on aura jet un charme sur le jeune homme.
+
+--Un charme..., murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. Il est
+certain qu'avec un charme...
+
+--Ah! si je dcouvrais cette femme-l! s'crie Adlade. Mon papa,
+est-ce bien grand l'Italie?
+
+--Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait la
+fois les Romains, les Italiens et les Latins!... C'est un pays trois
+fois grand comme la Chine.
+
+Adlade soupire et se tait, car elle aurait t bien tente de faire un
+petit voyage en Italie.
+
+Depuis le jour o il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue
+n'est pas retourn chez les Chopard. Adlade trouve que le ci-devant
+coiffeur s'est trs-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens
+sont de son avis.
+
+Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conqute de M.
+Jean, dit Adlade; pourquoi ne pas avoir t le premier nous
+clairer sur les sentimens de son filleul?...--Il a eu bien des torts,
+dit madame Chopard. --A coup sr, dit M. Chopard, il nous et
+clairs, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune
+homme.--Il fait trs-bien de ne plus remettre les pieds ici!...--Oh!
+oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir, s'crie M. Chopard, car je
+lui parlerai comme j'ai parl son filleul.
+
+Mais le temps s'coule, et, malgr ses visites presque quotidiennes au
+portier de la rue de Provence, Adlade ne peut rien apprendre sur Jean.
+Persuade que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne
+pouvant plus rsister aux sentimens qui l'agitent, Adlade se dcide un
+matin se rendre chez le parrain de Jean.
+
+Il tait onze heures, et Bellequeue tait sorti depuis peu d'instans,
+lorsque Rose entendit sonner avec violence. Ah! mon Dieu! se dit la
+petite bonne, c'est comme la sonnerie de M. Jean! Et elle court
+ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle
+connaissait fort bien, mademoiselle Adlade ayant quelquefois
+accompagn son pre lorsqu'il allait voir son ami.
+
+M. Bellequeue est-il chez lui? demande Adlade d'un ton brusque et
+avec l'air peu aimable qui lui tait habituel, lorsqu'elle ne daignait
+pas adoucir l'expression de sa physionomie.
+
+--Non, mademoiselle, il n'y est pas, rpond la petite bonne en se
+mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.
+
+--Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tt que cela!...--Il sort
+quand a lui plat... a serait amusant de rester chez soi de peur qu'il
+ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui
+viennent savent fort bien que parler moi ou monsieur, c'est la mme
+chose.
+
+Adlade laisse chapper un sourire ironique en murmurant: Ah! c'est la
+mme chose!... Et Rose fait un lger mouvement de tte en se disant:
+Cette pronnelle!... voyez c'tembarras.
+
+--Reviendra-t-il bientt? dit Adlade au bout d'un moment. --Je n'en
+sais rien, rpond Rose d'un air sec. Adlade va s'loigner. Mais la
+petite bonne, qui dsire cependant connatre le motif de la visite de
+mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:
+
+Ah! monsieur ne peut pas tarder rentrer, car je me rappelle qu'il m'a
+dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...--Alors je vais
+l'attendre, dit Adlade en allant s'asseoir dans le petit salon, et
+Rose la suit avec son plumeau la main, en se disant: Tu ne risques
+rien d'attendre, monsieur est all visiter le cabinet d'histoire
+naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.
+
+Adlade est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste
+pousseter, ranger dans le salon, en se disant: Ah! tu ne veux pas
+parler!... Je te rponds que je te ferai parler, moi.
+
+Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant
+l'air bien occup de son ouvrage: Je crois que c'est mademoiselle qui
+devait tre l'pouse du filleul de monsieur...
+
+--Ah! vous savez cela! dit Adlade en laissant chapper un sourire
+amer. --J'ai dj dit mademoiselle que je savais tout... tout ce qui
+intresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai dj eu _l'honneur_ de voir
+mademoiselle Chopard.
+
+--Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.--Oh!
+oh! avec _papa_! se dit Rose en se retournant pour rire. Cette petite
+mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore _papa_... Elle
+devrait tenir aussi une poupe dans ses bras.
+
+Puis Rose reprend d'un air indiffrent: C'est bien drle que ce mariage
+soit rest l... car on disait que c'tait une chose trs-avance...
+
+--Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M.
+Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je
+m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...
+
+--Oui! je crois a! se dit Rose.
+
+--De son ct, reprend Adlade, M. Bellequeue ne s'est pas conduit
+envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement,
+quand on a toute l'autorit d'un parrain... et sur un jeune homme qui
+n'a plus ni pre, ni mre, on peut bien le marier qui l'on veut.
+
+--Mais dam', mamselle... aprs tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on
+_violente_ les inclinations de M. Jean?...
+
+--Que l'on violente!... n'aurait-il pas t bien malheureux? D'ailleurs
+c'est moi qu'il adorait!...
+
+--Ah! c'est--dire que vous avez cru a, rpond Rose en souriant.
+
+--Comment?... Qu'est-ce dire? s'crie Adlade en se levant. J'ai
+cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le
+fond de son coeur... vous connaissez peut-tre le nouvel objet qui
+l'enflamme!... Oui, je suis sre que vous le connaissez... Parlez, la
+bonne, parlez... parlez donc!....
+
+--Oh! mon Dieu!... comme vous vous chauffez pour un homme dont vous ne
+vous embarrassez plus!...
+
+--Que je m'chauffe ou que je ne m'chauffe pas, ce sont mes affaires,
+et je vous prie de me rpondre.
+
+--Mais il me semble que vous n'tes pas venue ici pour causer avec _la
+bonne_!... rpond Rose d'un air moqueur. Et puisque ce n'est qu'
+monsieur que vous voulez parler....
+
+--Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'tait
+au sujet de M. Jean que je voulais voir votre matre. Comme papa est
+trs en colre et qu'il a dit que M. Jean ne prirait que de sa main, je
+voulais que M. Bellequeue m'apprit o est ce jeune homme, afin de
+l'engager viter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.
+
+--Oh! si ce n'est que a! je crois que M. Jean n'a pas peur de la
+colre de M. Chopard!... D'ailleurs, _mon matre_ ne peut pas dire o
+est son filleul!... Quant cet amour que vous avez cru qu'il avait pour
+vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout
+rveur... oh! c'tait bien en effet l'amour qui le rendait comme a,
+mais je puis bien vous assurer que vous n'en tiez pas cause!...
+
+--Achevez... Qui donc aimait-il? dit Adlade en tortillant son
+mouchoir dans ses mains.
+
+--Ah! une bien jolie femme... ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du
+grand genre... lgante... bien tourne...
+
+--Que ces hommes sont sclrats!... Vous tiez donc sa confidente, la
+bonne?
+
+--Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait
+tout ce qu'il pensait!
+
+--Et o a-t-il connu cette femme?
+
+--C'est l'une de celles qu'il a sauves un soir que des voleurs
+venaient de les attaquer?
+
+--Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouves dans la rue!...
+quelque malheureuse!... Et c'est pour un semblable objet que je suis
+outrage!...
+
+--a n'est pas du tout une malheureuse! car il parat, au contraire,
+que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et
+vingt domestiques!
+
+Et Rose se retourne en se disant: Faut dire tout a, parce que a la
+vexe.
+
+--C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait
+seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est
+Italienne?
+
+--Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a
+pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais
+il l'aime d'une force...
+
+--Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous rponds qu'il ne
+l'pousera pas!...--Bah! qui l'en empcherait?--Moi.--Vous!--Oui, la
+bonne, moi!...--C'est peut-tre dj fait seulement!--Qu'il ne s'en
+avise pas!... Et le nom de cette beaut extraordinaire?--Je n'en sais
+rien.--Vous n'en savez rien?--Non, M. Jean ne me l'a pas dit.--C'est
+bien tonnant!... et sa demeure?--Je n'en sais rien.--Vous ne savez pas
+la demeure... vous la confidente de M. Jean?--Non, mamselle, je ne la
+sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce
+serait trahir les secrets de l'amour!...
+
+Et Rose se dit tout bas: Faut lui faire croire que je sais l'adresse.
+
+--Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire l'adresse de cette dame?
+s'crie Adlade en faisant des yeux tincelans.
+
+--Mademoiselle, je ne vous la dirai pas, rpond Rose en recommanant
+pousseter.
+
+--La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre
+fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre
+matre, si vous ne me donnez pas cette adresse.
+
+--Vous me ferez chasser! s'crie Rose en faisant avec son plumeau
+voler de la poussire sur Adlade. Ah! ben, il est joli, celui-l!
+mais le malheur c'est que _mon matre_ commencera par m'couter avant
+vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez
+vot' _papa_, et de ne pas venir faire ici des jrmiades pour avoir un
+mari.
+
+Ces derniers mots mettent le comble la colre d'Adlade, qui s'crie:
+Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique, et sort
+en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur
+elle en criant: Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une _Danade_!
+
+La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre
+rsultat. L'anne s'coula sans que l'on et des nouvelles de Jean qui
+tudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer,
+pendant que Bellequeue s'inquitait de lui, que Rose s'tonnait de ne
+point le voir arriver, et qu'Adlade courait tous les matins chez le
+portier de la rue de Provence.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXV.
+
+SJOUR A LUZARCHE.
+
+
+Jean ne tarde pas profiter de l'invitation de madame Dorville, car le
+dsir d'tudier ne tient pas contre celui d'tre auprs de Caroline, et
+d'ailleurs, quand c'est pour plaire une femme aimable et spirituelle
+que l'on veut refaire son ducation, c'est toujours auprs d'elle que
+l'on prendra les meilleures leons. Les matres nous enseignent la
+science: les femmes nous apprennent plaire; nous sortons des mains des
+premiers tout fiers de pouvoir montrer notre rudition; nous apprenons
+avec les secondes cacher la scheresse du savoir sous les formes
+gracieuses de la galanterie, aimer de jolis riens qui ont du prix
+parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprs des femmes
+nous savons couter, et dans le monde c'est le moyen de se faire
+rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!
+
+Jean, qui connat maintenant les convenances, a laiss madame Dorville
+le temps d'arriver, de s'tablir dans sa maison de campagne; mais aprs
+six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, mont sur un joli
+cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.
+
+Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant
+de l'endroit habit par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier:
+quand nous touchons au but de nos dsirs, il semble qu'une voix secrte
+nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'esprance est
+dj le bonheur mme.
+
+Jean n'a point demand madame Dorville dans quelle partie du pays est
+situe sa maison, mais il est persuad qu'il devinera l'endroit qu'elle
+habite. En apercevant une jolie habitation, dcore avec lgance, Jean
+s'crie: C'est l... et il descend de cheval, frappe et demande madame
+Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: Monsieur, la maison
+de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier gauche.
+
+Jean remercie et remonte cheval, fort tonn que son coeur ait pu le
+tromper, mais si le coeur tait toujours sorcier, cela exposerait
+beaucoup de dsagrmens.
+
+Enfin on aperoit la maison tant dsire; elle est moins lgante que
+celle o Jean s'est adress, mais sa simplicit est de bon got. Sur le
+devant est une cour ferme par une grille; cette cour est orne
+d'arbustes et entoure d'un treillage en chvrefeuille; la maison a un
+rez-de-chausse, deux tages et des greniers, et le vestibule du milieu,
+dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrire la maison un
+jardin dlicieux.
+
+Jean n'a pas remarqu tout cela, mais il a vu une dame une fentre du
+premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline
+qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mne la
+grande route. Bientt le jeune voyageur est auprs d'elle, et Caroline
+trouve que M. Jean se tient fort bien cheval.
+
+Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive.
+Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: Vous voyez, madame, que
+je profite de votre invitation.
+
+--C'est fort aimable vous... Je ne vous avais pas indiqu de quel
+ct je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point.
+tes-vous fatigu?--Pas du tout.--Alors je vais vous faire admirer
+toutes mes possessions, il faut se rsigner cela quand on va visiter
+des campagnards, je ne vous ferai pas grce d'un rosier... Mais
+auparavant, je dois vous prsenter aux personnes qui veulent bien me
+tenir ici fidle compagnie.
+
+Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chausse;
+l, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe
+lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de
+douze treize ans. La vieille dame, nomme madame Marcelin, avait t
+amie de la mre de Caroline; elle tait peu fortune et Caroline
+profitait de son sjour la campagne pour engager madame Marcelin
+venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir.
+La jeune personne, nomme Laure, tait fille de gens honntes, que des
+malheurs avaient ruins et qui ne pouvaient donner leur fille aucun
+talent agrable; Caroline amenait Laure avec elle sa campagne, et l,
+se plaisait lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de
+grandes dispositions.
+
+Grce cette socit, madame Dorville pouvait aussi recevoir sa
+campagne qui bon lui semblait, sans donner prise la mdisance, ce
+qu'elle n'et point os faire si elle l'et habite seule.
+
+Jean a salu la vieille dame qui a t ses lunettes, et quitt un moment
+ses journaux son entre dans le salon. La petite Laure a salu aussi,
+puis elle continue d'tudier sa musique. Voil, dit Caroline Jean,
+mes fidles compagnes dans cette maisonnette. Quand vous voudrez
+augmenter notre socit, vous me ferez plaisir. Sans avoir un chteau,
+on peut encore loger ceux qui veulent bien nous donner quelques jours.
+Du reste, ici, libert entire: on travaille, on lit, on va se promener,
+on fait ce qu'on veut... A l'heure des repas, seulement, on doit tre
+exact. Ensuite on reste avec nous, quand cela plat; et comme les
+causeries des dames n'amusent point toujours les messieurs, eh bien! on
+souhaite le bonsoir, et l'on rentre chez soi.
+
+Jean est enchant de l'aimable rception de Caroline; il aurait
+cependant prfr la trouver seule dans sa maison de campagne; mais
+tre auprs d'elle, c'est dj beaucoup, et madame Dorville l'a engag
+lui donner quelques jours, bonheur qu'il n'osait point esprer.
+
+Venez voir mes domaines, dit Caroline en prenant elle-mme la main de
+Jean. Celui-ci se laisse conduire, tout mu de sentir la jolie main de
+Caroline tenir la sienne, et charm que les manires de la bonne
+compagnie permissent cette douce familiarit.
+
+On parcourt le jardin qui est trs-vaste. On visite un petit bois de
+noisetiers, une grotte, un pavillon, une prairie. En revenant, Caroline
+montre sa laiterie et jusqu'au pigeonnier, en s'criant: Je vous ai
+prvenu que je ne vous ferais grce de rien. Jean trouve tout
+admirable, quoiqu'il ne fasse pas toujours attention ce qu'on lui
+montre, mais il voit partout son aimable conductrice, et pense
+qu'habiter auprs d'elle lui rendrait l'tude bien plus facile.
+
+Caroline conduit son hte dans une petite pice o sont plusieurs
+tablettes garnies de livres et de cartons de dessin.
+
+C'est ici, monsieur, o l'on vient travailler, tudier, ou lire, dit
+la jeune veuve en souriant. Comme j'habite quelquefois cette campagne
+pendant cinq mois de l'anne, j'aime y retrouver les auteurs qui me
+plaisent. Il n'y a l qu'une centaine de volumes, mais lorsqu'ils sont
+bien remplis, convenez qu'ils peuvent encore apprendre bien des choses.
+C'est aussi le salon de dessin, j'y donne tous les jours leon Laure.
+Il n'y a que la musique que nous n'ayons pas ici. Maintenant, monsieur,
+vous voil de la maison, et lorsque vous me ferez l'amiti d'y venir,
+vous pourrez tant que vous voudrez travailler dans cette pice que j'ai
+dcore du beau nom de bibliothque.
+
+--Ah! j'y viendrai souvent!... si vous me le permettez, madame... et si
+ma prsence ne vous est point importune... dit Jean en regardant
+Caroline. Celle-ci dtourne ses regards des siens en lui rpondant: Si
+votre prsence m'tait importune, vous aurais-je engag venir me
+voir?...--Mais dans le monde... on dit que l'on se voit sans... sans
+avoir de l'amiti l'un pour l'autre.--Ici, nous ne sommes pas dans le
+monde; j'y reois bien parfois des visites dont je me passerais
+volontiers, mais ces personnes-l... je ne les engage jamais venir
+tudier chez moi.--Que je suis heureux, madame, d'tre du nombre de
+celles que vous voulez bien admettre dans votre intimit!... Comment
+ai-je mrit ce bonheur?--Votre franchise m'a toujours prvenue en votre
+faveur... Il y a si peu de gens sincres dans le monde!... Je souffrais
+cependant de votre ton... un peu libre... de vos expressions parfois
+communes... Cela me faisait de la peine pour vous... Pardon... je vous
+fche peut-tre.
+
+--Bien loin de l, madame. N'est-ce pas de vous que je puis recevoir
+les meilleures leons?... N'est-ce pas vous que je dois...
+
+En ce moment le son d'une cloche se fait entendre. Voil l'heure du
+dner, s'crie Caroline, cette cloche nous l'annonce. Oh! tout se fait
+chez moi comme dans un chteau. Allons, monsieur, ne nous faisons pas
+attendre.
+
+Jean suit sa jeune htesse. La vieille dame et la petite Laure taient
+dj dans la salle manger. On se met table. D'abord Jean est encore
+un peu embarrass; mais bientt l'amabilit, la gat de Caroline, lui
+font perdre cette contrainte qui l'empchait d'tre lui-mme. Il se sent
+peu peu entirement son aise, il s'exprime avec plus de facilit, il
+ose dire ce qu'il pense, il ose causer enfin, parce qu'il sait bien
+qu'on ne se moquera pas de lui; pour la premire fois, devant Caroline,
+il est gai, il est aimable, il a de l'esprit; et cependant Caroline n'en
+parat pas tonne: elle avait devin que Jean pouvait tre tout cela.
+
+Aprs le dner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris
+d'tre dj avec Caroline comme avec une ancienne connaissance.
+Cependant il ne se permettrait avec elle aucune libert, aucune
+familiarit que la plus stricte dcence n'autorist. Mais l'amabilit,
+la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et
+il est tout tonn de voir que l'on peut tre trs-aimable dans le
+monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose.
+Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au
+piano, et Caroline dit Jean: La musique va vous ennuyer? Vous ne
+l'aimez pas?
+
+--Pardonnez-moi, rpond Jean, je l'aime beaucoup prsent, et je
+commence mme ... chanter un peu.
+
+--Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons...
+voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous
+avons l de quoi chanter.
+
+Caroline se met au piano, Jean se place derrire elle, il choisit un
+morceau qu'il connat, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup
+mieux et avec expression, parce qu'tant plac derrire la chaise de
+Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est
+une glace, et bientt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne,
+et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il
+s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.
+
+Eh bien! pourquoi donc vous arrtez-vous? dit Caroline. Cela allait
+si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut
+travailler.
+
+Jean achve le morceau. Caroline s'crie chaque instant: C'est
+tonnant... en si peu de temps... savoir dj si bien chanter... suivre
+la mesure!... sentir la musique!...
+
+Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans
+ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait
+depuis un an.
+
+Je sais aussi quelques duos, dit Jean qui a dj moins peur de
+chanter. --Des duos!... Lesquels?...--Mais... d'abord celui que vous
+avez chant... cette grande soire o... je vous ai rencontre.--Ah!
+je me rappelle: le duo _des Aubergistes de qualit_. Le voil; nous
+allons l'essayer ensemble.
+
+Jean se sent tout mu en entendant la jolie voix de Caroline, il ose
+peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on
+le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point
+s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix
+lorsqu'il parle d'amour.
+
+Nous ferons quelque chose de vous, dit Caroline; Laure chante bien,
+elle vous donnera des leons... Ce serait vraiment dommage de ne point
+faire de vous un bon musicien.
+
+Jean s'incline; il ne trouve pas encore tout ce qu'il voudrait dire, ou
+peut-tre sent-il qu'il ne doit pas encore dire tout ce qu'il pense.
+
+Mais dj la vieille madame Marcelin a ferm son livre et pris sa
+lumire pour se retirer. Jean ne sait pas encore positivement s'il doit
+se permettre de rester, si on l'a en effet engag passer quelques
+jours. Dans son incertitude, il se lve, prend son chapeau, et regarde
+Caroline avec embarras.
+
+Eh bien! monsieur, qu'allez-vous donc faire? lui dit la jeune femme en
+allant lui. Est-ce que vous partez?...--Mais, madame... je ne
+sais...--Mais non, monsieur, vous restez avec nous quelques jours...
+moins que vos affaires ne vous permettent pas...--Oh! pardonnez-moi,
+madame!... je suis entirement libre!... Mais je craignais... Je ne
+savais pas si je devais...
+
+Caroline sourit encore, puis elle sonne sa femme de chambre. Louise
+parat, et on lui ordonne de conduire Jean une des chambres d'amis.
+
+Jean fait un profond salut la compagnie, et suit la domestique qui le
+conduit une jolie pice du second tage o elle le laisse, et Jean se
+met au lit encore tout tourdi de son bonheur, et la pense qu'il couche
+sous le mme toit que Caroline, qu'il est chez elle, qu'il peut y rester
+plusieurs jours, le tient veill toute la nuit... Mais on ne peut pas
+avoir tous les bonheurs la fois; et d'ailleurs en est-ce un de dormir
+lorsque nos ides sont couleur de rose?...
+
+Quand on n'a pas dormi de la nuit, il est naturel de se lever de bonne
+heure. Au point du jour, Jean tait sur pied; il commence par donner
+ordre son domestique de retourner son logement Paris, car il ne
+voit pas la ncessit de le garder avec lui chez madame Dorville.
+Ensuite Jean se rend dans les jardins; il parcourt avec dlice ces
+alles, ces bosquets, ces ombrages embellis chaque jour par la prsence
+de Caroline. Il semblait Jean que l'air qu'il respirait tait plus
+doux, que la nature tait plus belle partout o la femme charmante avait
+port ses pas. Qui de nous n'a connu cette influence cause par l'objet
+aim, cette magie dont l'amour entoure les amans!... Et il y a des gens
+qui osent dire qu'il n'y a plus de sorciers, de lutins!... lorsqu'un
+enfant transforme pour nous une chaumire en un boudoir dlicieux; un
+bois sombre, une grotte obscure en un sjour enchanteur; et que lui
+faut-il pour cela? de beaux yeux... un pied mignon... un petit nez
+retrouss!... Les Armide, les Circ, les Mde, n'en savaient pas plus
+que cet enfant-l.
+
+Jean tait absorb dans ses penses, arrt devant un groupe d'arbres
+prs duquel tait un banc de verdure. Il regardait ce banc avec
+attention... ou peut-tre il ne le voyait pas, car les amoureux sont
+comme les miopes; leurs penses sont quelquefois bien loin de ce qu'ils
+semblent examiner. Tout coup une voix bien connue se fait entendre
+prs du jeune homme, et lui dit: Que regardez-vous donc l avec tant
+d'attention?...
+
+Jean se retourne et dit Caroline: Je regardais ce banc de
+gazon...--Ce banc de gazon! Mais je ne lui vois rien
+d'extraordinaire...--Je pensais que plus d'une fois, sans doute, vous
+aviez t assise cette place.
+
+Jean ne dit rien de plus; mais Caroline est mue de cet aveu si simple,
+si naf, qui en disait plus que des complimens arrangs avec art, et
+dbits avec prtention. Pendant quelques minutes elle reste pensive
+aussi, et Jean ne lui en demande pas le motif.
+
+Mais la petite Laure accourt annoncer que le djeuner est servi. Dj
+Caroline a repris sa gat, et l'on retourne la maison. Aprs le
+djeuner, madame Marcelin dveloppe avec dlices les journaux dont la
+lecture va l'occuper une grande partie de la journe. Caroline et Laure
+montent la bibliothque. Jean les suit. Il lit, pendant que ces dames
+dessinent, mais de temps autre ses yeux ne sont plus sur son livre;
+ils se portent sur son aimable htesse, et par hasard, sans doute, les
+regards de Caroline rencontrent souvent ceux de Jean. Alors elle lui dit
+en souriant: Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne lisez
+pas?--Pardonnez-moi, madame, c'est que je... mditais sur ce que je
+viens de lire...--Ah! c'est trs-bien cela, monsieur.
+
+Le jeune homme mentait alors; mais quand on prend l'usage du monde, il
+faut ncessairement apprendre mentir.
+
+Quand Caroline et son colire ont termin leur leon de dessin, elles
+laissent Jean dans la bibliothque, et c'est seulement alors qu'il
+tudie rellement, et qu'il sait ce qu'il lit. Il redescend ensuite au
+salon, et la jeune Laure lui donne une leon de solfge. Aprs le dner,
+on se promne dans le jardin ou dans les environs; puis le soir on
+rentre, et l'on fait encore de la musique.
+
+Plusieurs jours s'coulent ainsi; Jean est trop heureux pour oser
+davantage. Cependant il adore Caroline, mais il craindrait, en lui
+faisant l'aveu de son amour, qu'elle ne se fcht, et ne lui permt plus
+d'habiter auprs d'elle. Cette crainte le rend muet; mais si sa bouche
+ne dit point le secret de son coeur, ses yeux doivent le faire connatre.
+Lorsque, par hasard, Jean se trouve un moment seul avec Caroline, ses
+regards cherchent les siens, il y voit toujours une expression
+bienveillante, mais peut-tre n'est-ce que de l'amiti; Caroline est
+bonne, aimable, mais aura-t-elle jamais de l'amour pour lui? Jean ne se
+croit pas digne de possder son coeur; il se voit encore ce qu'il tait
+autrefois.
+
+Huit jours se sont couls rapidement; en restant plus long-temps, pour
+sa premire visite, Jean craindrait d'tre indiscret, et le matin du
+neuvime, il fait ses adieux.
+
+Vous nous quittez! lui dit Caroline. Et sa voix semble encore plus
+douce; l'air de reproche dont elle accompagne ces mots enchante Jean qui
+est prt lui rpondre qu'il va rester. Cependant il reprend sa
+rsolution, et annonce que quelques affaires l'appellent Paris.
+
+Si vous tes long-temps sans revenir, dit la petite Laure, vous
+oublierez tout ce que je vous ai appris.--Vous l'entendez, dit
+Caroline, votre matresse de musique veut que vous reveniez bientt...
+
+La jolie femme n'en dit pas plus, mais ses regards semblaient d'accord
+avec les dsirs de Laure. Jean prend timidement la main de Caroline, il
+la presse dans la sienne, il n'ose pas la porter ses lvres... Il y a
+encore tant de choses qu'il n'ose pas faire!... Et pourtant autrefois il
+tait hardi, entreprenant; mais les extrmes se touchent, et ce n'est
+plus le Jean d'autrefois.
+
+Il s'est enfin arrache du sjour enchant, et il se dit en retournant
+Paris: Je ne suis pas rest plus long-temps, cette fois, par
+biensance... Mais, lorsque j'y retournerai, j'y resterai jusqu' ce
+qu'elle-mme me dise de partir.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVI.
+
+VISITES, DUEL ET SES SUITES
+
+
+Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus
+quelques pas; il ne peut esprer de la voir passer dans la rue, les
+journes lui semblent d'une longueur mortelle, l'tude mme ne saurait
+le distraire. Aprs huit jours qui lui paraissent ternels, Jean n'y
+tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. Si elle parat
+mcontente de me revoir si tt, si elle me reoit froidement, se
+dit-il, eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si
+ma prsence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air
+qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui
+parlerai jamais de mon amour.
+
+Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas
+mcontente de son empressement la revoir; livr cet espoir, il
+presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'cume
+Luzarche.
+
+Jean est dj descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui
+sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez
+elle. J'ons vu madame tout l'heure descendre au jardin, rpond le
+jardinier. Jean, enchant, glisse une pice d'or au domestique, et court
+au jardin sans s'arrter dans la maison.
+
+Jean connat tous les dtours du jardin, il en a dj parcouru une
+partie, et n'aperoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une alle,
+il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle
+l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.
+
+Jean s'arrte; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tte
+pour connatre ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni
+ouvrage, ni dessin; sa tte est appuye sur une de ses mains, ses yeux
+sont fixs sur le gazon, son sein se soulve doucement, elle est toute
+entire ses rflexions.
+
+Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: A quoi... ou qui
+pense-t-elle en ce moment?
+
+Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rverie,
+Caroline tourne subitement la tte, et voit Jean immobile quatre pas
+d'elle.
+
+Comment!... c'est vous!... vous, ici! dit Caroline avec surprise.
+--Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous tiez au jardin,
+et je suis venu vous y chercher...--Et vous restiez l sans me rien
+dire?--Je vous voyais... n'tait-ce pas beaucoup?
+
+--Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que vous prenez trop le ton
+du monde, car vous faites aussi des complimens.--Des complimens... Non,
+madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincrit
+d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.--Mon
+Dieu! comme vous avez chaud!... vous tes tout en nage.--Je suis venu un
+peu vite...--Venez donc vous asseoir, au moins.
+
+Jean ne se fait pas rpter cette invitation, il s'assied prs de
+Caroline qui reprend en le regardant avec intrt: Quelle folie! se
+fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!--Mais... pour vous voir plus
+tt.--Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?--Cette
+campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter prs de vous, qu'
+Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu rsister ce que
+j'prouvais... Peut-tre ce dsir m'a-t-il fait manquer aux convenances,
+en me ramenant si vite en ces lieux...--Monsieur Jean, je vous l'ai dj
+dit, pour ses amis on doit se dfaire de ces formes crmonieuses...
+Est-ce que vous ne voulez pas tre le mien.--Votre ami? ce titre est
+bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...
+
+Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de
+l'entendre et s'crie en riant: Mais, mon Dieu! comme nous voil
+srieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et
+j'espre qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on
+ait l'air pensif comme cela.
+
+--Eh bien! je serai gai, madame, rpond Jean en poussant encore un
+gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean
+rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre,
+qu'elle ne peut s'empcher de rougir et de soupirer aussi.
+
+En ce moment la petite Laure accourt annoncer sa bonne amie que des
+voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lve en disant Jean:
+Allons au salon.... On se doit la socit. Et Jean la suit en se
+disant: Les convenances ont aussi leur mauvais ct.
+
+La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de
+quatre enfans, qui se prtendent voisins de madame Dorville, parce
+qu'ils ont un pied--terre Chantilly, o du reste ils ne sont jamais,
+passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans
+faon, s'installer tantt chez l'un, tantt chez l'autre. Caroline, qui
+se trouve souvent avec eux Paris, est oblige de faire accueil une
+famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la
+femme une sotte remplie de prtention, et les quatre petits garons des
+diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis
+que le papa ne cesse de rpter: Oh! vous pouvez laisser mes garons
+courir partout, ils sont trop bien levs pour toucher rien.
+
+Pendant que Caroline reoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame
+Marcelin, et dire bonjour la petite Laure; puis, n'esprant plus tre
+un moment seul avec Caroline, il va se rendre la bibliothque; mais
+dj M. Deschamps s'est empar de lui, et a commenc, sur les plaisirs
+de la campagne, une conversation qu'il parat avoir l'intention de
+pousser fort loin, sans laisser son interlocuteur la facult de placer
+autre chose que des _oui_ et des _non_. Fatigu de ce bavardage, Jean
+bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque
+arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses
+rflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas
+comment il sortira de l; mais Caroline, qui s'est aperue que depuis
+deux heures il est la victime de M. Deschamps, se dcide venir le
+dlivrer en lui annonant que Laure l'attend pour faire de la musique.
+Jean remercie d'un coup d'oeil Caroline, et la laisse avec ce monsieur
+qui sait si bien dtailler les plaisirs de la campagne.
+
+Jean se flattait que la famille Deschamps partirait aprs le dner;
+mais, au dessert, le chef de famille dit Caroline: madame Dorville,
+nous venons, sans faons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite,
+nous irons couen, chez M. de Grandfort, o nous resterons quinze
+jours... De-l Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons
+trois semaines Beaumont et un mois Louvre... On nous attend partout;
+nous sommes pris pour tout l't; mais il faut venir nous voir aussi
+Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flatts de vous
+recevoir...
+
+Avant d'inviter les personnes aller chez lui, M. Deschamps avait soin
+de faire savoir qu'il n'y tait jamais. Pendant qu'il parlait, Jean
+regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: Comment! vous
+allez garder pendant huit jours ces gens-l chez vous?... Un lger
+sourire qui parut sur les lvres de la jolie femme, ft comprendre
+Jean qu'elle devinait sa pense. Cependant elle rpondit trs-poliment
+M. Deschamps: C'est fort aimable vous d'tre venu me voir; quelques
+jours plus tard vous ne m'eussiez point trouve, car on m'attend aussi
+une campagne voisine, et j'ai promis d'y tre dans quatre ou cinq
+jours...
+
+--Alors nous ne resterons que cela chez vous, reprend M. Deschamps,
+et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.
+
+--Voil cinq jours qui seront bien amusans! se dit Jean. En effet,
+tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de
+goter un moment de tranquillit, moins de sortir de la maison. Le
+matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothque;
+pas moyen de lui chapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au
+pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent mme gentil
+de draciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la
+voix du papa, se mlant aux cris de ses quatre garons, ne permet pas
+d'entendre ce qu'on fait au piano.
+
+Enfin, le cinquime jour, la famille Deschamps prend cong, et M.
+Deschamps, aprs avoir dit: Partons pour couen, ne manque pas
+d'engager encore madame Dorville venir les voir Chantilly.
+
+Il semble qu'on respire plus librement, dbarrass de la prsence de
+personnages ennuyeux. Aprs le dpart des Deschamps, on reprend chez
+Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se
+voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais
+mriter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrs
+dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la
+bibliothque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduit
+au travail; tre prs d'elle est dj une douce rcompense, et lors mme
+qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livr ses penses, Jean
+trouve que le temps vole. Prs de ce qu'on aime les heures s'coulent si
+rapidement!
+
+Mais, dix jours aprs le dpart de la famille Deschamps, un joli
+cabriolet s'arrte la porte de la maison de madame Dorville, et
+bientt madame Beaumont et M. Valcourt se prsentent chez Caroline.
+
+Depuis long-temps Valcourt dsirait aller la campagne de la jeune
+veuve, il avait pri madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y
+avait consenti.
+
+Les dames taient dans le salon du rez-de-chausse lorsque les
+nouveau-venus arrivrent. Caroline les reoit avec sa grce habituelle;
+Valcourt demande pardon de la libert qu'il a prise d'accompagner madame
+Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les
+honneurs de chez soi.
+
+Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'crie: C'est un
+sjour dlicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie, madame
+Beaumont annonce Caroline qu'elle vient lui tenir compagnie pour
+quelques jours. C'est bien aimable vous, rpond Caroline en
+souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un
+d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.
+
+Jean travaillait dans la bibliothque, pendant que madame Beaumont et
+Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est monte
+dire Jean: Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de
+Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a
+du monde.
+
+Jean trouve aussi que c'est trs-contrariant, non pas seulement parce
+que cela empche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce
+monsieur et cette dame ne peuvent tre aussi ennuyeux que les Deschamps.
+
+Jean va faire une toilette plus soigne avant de descendre au salon,
+puis il se prsente avec cette aisance, cette grce qu'il acquiert
+chaque jour prs de Caroline. Tout le monde tait runi, madame Beaumont
+regarde Jean, car sa tournure, ses manires sont tellement diffrentes
+d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a
+sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits
+expriment la surprise, le dpit qu'il prouve en le retrouvant chez
+madame Dorville.
+
+Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis
+que madame Beaumont dit tout bas Caroline: Ma chre amie, quel est
+donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.--C'est M.
+Durand...--Comment!... celui qui avait si mauvais ton?--Oui, ma chre
+amie.--Mais il me fait l'effet de n'tre plus le mme.--C'est qu'en
+effet il est entirement chang... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on
+peut maintenant le recevoir sans se compromettre.
+
+Ces mots sont accompagns d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces
+deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est
+dsol de ne rien pouvoir trouver critiquer dans sa toilette.
+
+La cloche du dner se fait entendre; Jean prsente sa main madame
+Beaumont. On va se mettre table: d'abord on y parle peu, chacun semble
+s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas conter les nouvelles de
+Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins tre fort emprunt
+dans la conversation, cherche le faire causer. Mais au grand
+tonnement du jeune fat, Jean rpond fort bien, et s'il ne fait pas de
+priphrases, de mtaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des
+termes recherchs, il sait parfaitement soutenir la conversation.
+
+Valcourt se mord les lvres avec colre; ses yeux se portent, tantt sur
+Jean, tantt sur Caroline, et dj il a gliss dans ses discours
+quelques observations malignes qui n'ont point chapp la jeune veuve,
+mais auxquelles Jean n'a point fait attention.
+
+Le dner est termin, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte
+pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa
+gat paraisse un peu force, elle n'en fait pas moins mal Jean qui
+s'loigne en soupirant, et va se promener dans une alle solitaire en se
+disant: J'aimais encore mieux la famille Deschamps.
+
+La nuit ramne tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout
+bas Jean: Pourquoi donc n'tes-vous pas rest avec nous au
+jardin?--Je craignais... d'tre importun...--C'est trs-mal, monsieur...
+Dornavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.
+
+Ces mots ont rendu le bonheur Jean, et Valcourt, qui le voit sourire,
+fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.
+
+On engage Valcourt chanter; aprs s'tre fait prier long-temps, il y
+consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de
+chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher
+en mariant sa voix celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est
+assis dans un coin, il coute; mais aprs le nocturne, Caroline le prie
+de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas rpter cette
+invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en
+murmurant: Nous allons voir comment il chante!
+
+Au grand regret du jeune prsomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne
+fait point de cadences, de roulades, il a du got et de l'expression, ce
+qui vaut beaucoup mieux.
+
+C'est vraiment trs-bien! dit madame Beaumont, monsieur a une fort
+jolie voix...--N'est-ce pas, ma chre amie, dit Caroline, qu'il et
+t dommage que M. Durand n'apprt pas la musique.
+
+--C'et t une perte horrible! s'crie Valcourt avec ironie. Il
+parat que monsieur a mis le temps profit... Car je me rappelle qu'il
+m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'_embtait_.
+
+Caroline est pique de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean
+se contente de rpondre avec beaucoup de tranquillit: En effet,
+monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je
+voulais mriter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez
+elle de manire la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.
+
+Valcourt se mord les lvres et ne rpond rien. Caroline s'empresse de
+parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on
+se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main madame Dorville,
+et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont rpondu.
+
+Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espre y
+rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a t aussi matinal
+que lui, il vient parcourir les alles, admirer les fleurs, la volire,
+et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier prs
+d'elle. La jolie veuve, qui aperoit Jean, dirige ses pas de son ct,
+mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de
+fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.
+
+Le djeuner rassemble la socit. Caroline est aimable avec tout le
+monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage.
+Persuad que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques
+bvues, le jeune fat entame tous les sujets de conversation; il parle
+littrature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en
+voyant Jean ne point prendre part la conversation.
+
+Je vais lire dans le jardin, dit madame Beaumont. --Aprs le
+djeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs, dit
+Valcourt. --Moi, je vais tudier la bibliothque, dit Jean.
+
+--tudier? reprend Valcourt d'un air moqueur. --Oui, monsieur,
+tudier.--Apprenez-vous par hasard danser l'anglaise?
+
+Cette question en rappelant Jean son aventure la grande soire, lui
+fait monter le rouge au visage; la colre brille dans ses yeux, mais
+Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est
+enchant de le mystifier, reprend en ricanant: C'est qu'on m'a dit que
+vous n'tiez pas heureux cette danse-l... Et puisque vous tes en
+train d'apprendre tant de choses, il ne vous en cotera pas plus
+d'apprendre danser.
+
+Jean ne rpond rien; il sort de la salle en saluant froidement les
+dames. Caroline prend aussitt le bras de Laure, Valcourt l'arrte et
+lui demande en souriant si elle va aussi se livrer l'tude. --Je suis
+chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte vous rendre... Je
+vous prie de ne pas l'oublier.
+
+Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcs, prouvent Valcourt
+qu'elle est blesse de ce qu'il a dit Jean. Le jeune fat est rest
+seul, il retourne au jardin en se disant: Est-ce que madame Dorville me
+prfrerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame
+Dorville a trop bon got... Ce grand dadais aura beau tudier,
+aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a t bien sot
+quand je lui ai parl de l'anglaise!... Il s'est sauv sans trouver un
+mot me rpondre...
+
+En ce moment Valcourt lve les yeux et voit Jean qui sortait d'une alle
+voisine et venait droit lui.
+
+Monsieur, dit Jean avec beaucoup de calme, j'attendais l'occasion de
+vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.
+
+--Qu'est-ce que c'est, monsieur? dit Valcourt d'un ton impertinent,
+quoiqu'il comment croire que Jean avait trouv quelque chose lui
+rpondre.
+
+--Monsieur, en me conseillant d'apprendre danser l'anglaise, votre
+intention a-t-elle t de m'insulter?
+
+--Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois
+compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!
+
+--Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec
+tonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme
+vous venez de le faire... Si je n'avais t retenu par la prsence de
+ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous rpondre.
+
+--Ha ! monsieur, est-ce que vous prtendez me donner des leons, par
+hasard?--Justement, monsieur, je veux vous en donner une de
+savoir-vivre...--Insolent!--Point de propos, monsieur, et surtout point
+de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous
+vous montiez la tte. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher cette
+affaire madame Dorville, et que ce n'est point prs des lieux qu'elle
+habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris;
+demain matin cinq heures j'espre vous rencontrer la barrire de
+l'toile.--Oui, monsieur, j'y serai.
+
+Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis
+il monte la chambre qu'il occupe, fait ses prparatifs de dpart et
+descend en rflchissant s'il doit s'loigner sans dire adieu madame
+Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui
+vient lui.
+
+O donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prpare votre
+cheval.--Je vais... Paris...--Vous partez... Eh! pourquoi me quitter
+si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la prsence vous fait
+abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je prfre la
+socit d'un fat, d'un tourdi, la vtre... S'il vous a dit ce matin
+des choses qui vous ont dplu, de grce n'y faites pas attention... je
+vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on
+regrette d'tre forc d'entendre!
+
+Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux;
+c'tait la premire fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa
+bouche, avait tant de douceur que Jean, mu, transport de plaisir, est
+un moment indcis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le
+rendez-vous est donn, y manquer serait une lchet. Il lui rpond au
+bout d'un moment: Je me suis rappel que j'avais ce soir absolument
+affaire Paris... Mais je reviendrai bientt je l'espre... demain
+peut-tre... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien
+qu'auprs de vous?
+
+Caroline tend sa main Jean en lui disant: Partez donc... et revenez
+bientt.
+
+Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la premire
+fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte
+ cheval et s'loigne de Luzarche.
+
+Caroline est retourne tristement au salon, elle y cause quelque temps
+avec les dames. Valcourt vient bientt se joindre la socit. Il fait
+encore l'aimable, le smillant, cependant il est moins gai que le matin.
+
+Au dner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. Il nous a
+quitts, dit Caroline, il avait affaire ce soir Paris.
+
+On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, aprs avoir fait quelques
+tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner Paris.
+
+Quoi! vous nous quittez dj? dit madame Beaumont. --Oui, belle dame,
+j'ai affaire Paris... Mais j'espre revenir incessamment vous revoir,
+mesdames...
+
+--Vous ne me retrouveriez point cette campagne, monsieur, dit
+Caroline; ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.
+
+Ces mots taient un cong formel, Valcourt le sent, il est furieux, et
+il s'loigne en disant: Adieu donc, madame... mais si vous attendez
+incessamment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos dsirs
+n'prouvent quelques contrarits.
+
+--Que veut dire M. Valcourt? s'crie Caroline ds que le jeune fat est
+loign. Ce ton persifleur en me quittant...--Ma foi, ma chre amie,
+dit madame Beaumont, Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la
+manire dont vous venez de lui parler.....--Eh! madame! comment M.
+Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il
+persifle..... il offense mme une personne dont il n'avait nullement
+se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux
+comport ce matin..... Mais ce dpart subit de tous deux..... Ces mots
+chapps Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pense!... S'ils
+allaient!...--Allons, ma chre! ne croyez-vous pas qu'ils vont se
+battre... pour une plaisanterie sur la danse!--Le ton de M. Valcourt ne
+permettait pas que l'on souffrt une telle plaisanterie.--Vous avez bien
+vu que M. Durand ne lui a rien rpondu.--Non... devant nous... Mais
+peut-tre...--Allons! voil de ces ides qui n'ont pas le sens commun.
+
+Caroline est triste toute la soire; on se spare de bonne heure, et le
+lendemain matin, madame Beaumont, mcontente de ce qui s'est pass avec
+son protg, dit adieu madame Dorville et retourne Paris.
+
+Caroline passe la journe dans la plus grande agitation, se plaant
+chaque instant l'une des fentres qui donnent sur la route; elle
+oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de sa
+tristesse, lui demande si elle est indispose; la petite Laure fait ce
+qu'elle peut pour la faire sourire. Je n'ai rien..... rien absolument,
+rpond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait
+pas celles qui l'entourent.
+
+Avec la nuit, la tristesse, l'inquitude de Caroline ont augment, car
+Jean n'est pas revenu et n'a pas donn de ses nouvelles. La jeune femme
+se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidle Louise la suit. Elle
+a remarqu aussi le changement d'humeur de sa matresse. Louise, quoique
+fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples
+ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler
+sa matresse, dit en la dshabillant:
+
+Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est all brusquement hier... sans
+rien dire personne... Je croyais, moi, qu'il n'tait all que se
+promener dans les environs.--Non, Louise... il est retourn Paris...
+Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et
+je suis tonne...--Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant
+se plaire chez madame...--Tu crois, Louise, ah! je voudrais dj tre
+demain...--Madame parat bien agite... Est-ce qu'il doit arriver
+quelque chose M. Durand?--Quelque chose?... J'espre que non...
+Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.--Mon Dieu!
+est-ce que M. Durand est all se battre?...--Je ne vous dis pas cela,
+Louise... Vous tes d'une curiosit!--Pardon, madame.
+
+La femme de chambre avait fini son service, elle s'loignait, sa
+matresse la rappelle.
+
+Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...--Oui,
+madame.--Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir o tout est en
+dsordre.
+
+Louise s'approche du tiroir o il n'y avait rien de drang, mais elle
+fait semblant d'y tre trs-occupe, parce qu'elle voit bien que sa
+matresse veut qu'elle reste l. Au bout de quelque temps Caroline lui
+dit: Louise..... j'ai oubli Paris bien des choses dont j'ai
+besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que
+vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?--Si, madame, quand
+vous voudrez...--Mais le plus tt possible... demain peut-tre... Je
+vous donnerai la note de ce que je veux...--Oui, madame.--Si, par
+hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est,
+je crois, notre voisin, rue Richer...--Oh! alors, madame, je passerai
+naturellement devant chez lui.--Vous pourriez... Il serait peut-tre
+convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade...
+bless... s'il ne lui est rien arriv.--Certainement, madame, que je
+peux demander tout a...--Sans dire... qui vous envoie...--Oui, madame,
+ce sera de moi-mme... Mais si en effet il tait arriv quelque chose
+ce monsieur.--Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez
+vous-mme...--Oui, madame!...--Et vous reviendrez ici le plus
+promptement possible!--Soyez tranquille.
+
+Caroline congdie sa femme de chambre un peu plus satisfaite par ce
+qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver
+le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne
+ Louise ses commissions pour Paris.
+
+Jean, accompagn seulement de son domestique, s'tait rendu au
+rendez-vous qu'il avait indiqu Valcourt, et celui-ci ne s'tait point
+fait attendre. Le rsultat de cette rencontre fut un coup d'pe que
+Jean reut dans le ct; car, comme lve de Bellequeue, quoiqu'il
+manit trs-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'
+Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu' attaquer, et il fut
+vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'tre en pareille circonstance,
+et trouvant Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'tait battu avec lui,
+Valcourt aida le domestique placer son matre dans une voiture, puis
+le salua en le quittant.
+
+La blessure de Jean n'tait point dangereuse; mais, dans le trajet, il
+avait perdu beaucoup de sang, il en rsulta une grande faiblesse, et
+malgr tout son dsir de donner de ses nouvelles Caroline, le
+lendemain de son duel, il n'tait point encore en tat de conduire une
+plume; le mdecin lui avait mme recommand beaucoup de calme, s'il
+voulait tre plus tt guri.
+
+Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour
+n'est point satisfait. Jean se dsolait d'tre retenu sur son lit, et il
+songeait envoyer son domestique Luzarche, lorsque Louise parut dans
+son appartement.
+
+Jean fit un mouvement de joie... puis il devint ple comme la mort et
+eut une faiblesse, parce qu'il n'tait pas encore en tat de supporter
+la moindre motion. La femme de chambre courut lui porter secours en
+s'criant: Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien
+raison d'tre inquite, de craindre pour lui...
+
+Malgr sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant lui,
+il dit en souriant Louise: Quoi!... votre matresse a eu la bont
+d'tre inquite de moi?--Certainement, monsieur.... c'est--dire je dois
+avoir l'air d'tre venue de moi-mme, mais c'est elle qui m'a
+envoye...... Vous vous tes donc battu, monsieur? Vous tes donc
+bless?--Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientt guri, je le
+sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame
+Dorville a pens moi... Louise, dites-lui bien que sitt que je serai
+en tat de sortir, c'est prs d'elle que je me rendrai....--Oui,
+monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade
+ensuite... D'ailleurs, je suis bien sre que madame m'enverra savoir de
+vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-mme... comme aujourd'hui.
+Adieu, monsieur, je retourne bien vite prs de madame, car elle est bien
+presse de savoir de vos nouvelles.
+
+Louise s'loigne, et Jean se sent dj beaucoup mieux, car la certitude
+que Caroline pense lui a vers un baume sur sa blessure.
+
+On attendait avec impatience Luzarche le retour de la jeune fille;
+Caroline avait avou le sujet de son inquitude ses compagnes fidles,
+et celles-ci la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure
+aimaient beaucoup Jean, qui tait avec elles aimable et sans prtention.
+
+Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille
+dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient ple et tremblante en
+apprenant que Jean est bless, tandis que madame Marcelin s'crie:
+Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misres! et
+que la petite Laure dit: Il ne devrait tre permis de se battre qu' la
+guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.
+
+Lorsque Louise a rassur ces dames en leur disant que le mdecin a
+dclar que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe sa
+femme de chambre de la suivre dans son appartement, et l elle se fait
+rpter les moindres dtails de son entrevue avec Jean, interrompant
+chaque instant Louise en s'criant: Pauvre jeune homme!... Il t'a dit
+que j'tais trop bonne... comme si ce n'tait pas tout naturel... Je
+suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je
+l'espre, il ne se prsentera chez moi...--Ah! j'aime bien mieux
+monsieur Durand, moi, madame...--Il t'a donc remercie, Louise... de ce
+que j'avais... de ce que tu tais alle savoir...--Oui, madame... il
+prtend que cela le gurira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...--Si
+je le savais.... si je pensais...
+
+Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle rflchit
+qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise,
+elle l'engage aller s'informer de la sant du jeune bless, et lui
+faire connatre l'intrt que tout le monde prend son rtablissement.
+
+Jean se sentait dj plus fort, et malgr la dfense de son mdecin, il
+avait pass une partie de ses journes crire Caroline. Il ne
+voulait que la remercier de l'intrt qu'elle daignait lui tmoigner;
+mais son coeur conduisait sa plume, sa lettre tait brlante, et chaque
+mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son
+respect.
+
+La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la
+priant de la donner sa matresse; une bourse accompagne la missive. Il
+n'en tait pas besoin pour que la femme de chambre se charget du
+billet; cependant une bourse donne avec grce ne gte jamais rien, et,
+ son retour la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa
+commission.
+
+Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'me de Caroline, elle
+le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire
+encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois
+rveuse, sa rverie mme semble donner ses traits une expression plus
+sduisante. Femme qui pense l'amour doit tre encore plus jolie.
+
+Caroline n'ose pas rpondre la lettre de Jean; mais bientt Louise
+reoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage ne point
+oublier d'aller voir le jeune bless. Jamais Louise n'a fait si souvent
+le trajet de Paris Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car son
+arrive et son retour, elle fait toujours des heureux.
+
+Louise a revu Jean qui commence se lever, mais ne peut encore sortir.
+Jean a remis la jeune fille une autre lettre pour sa matresse, et
+cette fois, il ose y dire Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son
+coeur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute
+bien fche que Jean mourt au lieu de gurir, se dcide lui rpondre
+deux mots.
+
+Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois
+des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas
+lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque
+de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait Jean: Qu'elle
+serait bien fche de faire son malheur; qu'elle attendait avec
+impatience le moment o ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne
+voulait pas qu'il ft d'imprudence, parce que sa sant tait bien chre
+ toutes ses amies de Luzarche. Et tout cela se trouvait dans les deux
+mots que la jolie main avait tracs. On conoit l'ivresse, le dlire de
+Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie
+Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir bless, car c'est
+ cet vnement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille
+d'une nouvelle lettre pour sa matresse, dans laquelle il marque
+Caroline que sous trois jours il espre tre assez bien pour se rendre
+auprs d'elle.
+
+La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux Jean,
+puis elle est retourne prendre la voiture qui doit la ramener prs de
+sa matresse, sans remarquer que dans toutes ses courses elle a t
+suivie par une grande femme qui l'a regarde d'une faon singulire, et
+qui est monte avec elle dans la voiture de Luzarche.
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVII.
+
+ADLADE CHEZ CAROLINE.--LES VOLEURS.
+
+
+On n'a point oubli que mademoiselle Chopard se rendait rgulirement
+tous les jours rue de Provence, l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle
+y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire.
+Quoique les rponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adlade ne
+perdait pas courage. D'ailleurs c'tait une occasion de parler de son
+perfide, et cela fait toujours plaisir, mme quand cela fait du mal.
+
+L'anne s'tait coule, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune
+homme. On commenait croire que Jean faisait le tour du monde.
+Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait tmoign tant de
+regret de n'tre qu'un ne, s'tait dcid voyager pour revenir
+ensuite trs-savant. Rose prsumait que Jean tait dans quelque chteau
+auprs de la jolie femme qui l'avait sduit, et mademoiselle Chopard
+pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme
+qui lui avait jet un charme ou un sort.
+
+Malgr les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adlade tait
+encore grandie et engraisse. Ses parens la regardaient avec admiration
+et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les
+amis disaient: C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste
+l. Les jeunes filles s'criaient: C'est un colosse! Quel malheur de
+devenir comme cela! Et Rose prtendait que bientt mademoiselle
+Adlade serait force de se baisser pour passer sous la porte
+Saint-Denis.
+
+Les Chopard laissaient leur fille libert entire, pensant qu'une
+demoiselle aussi bien taille doit savoir se conduire d'elle-mme dans
+le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq
+pied six pouces peut avoir le coeur aussi tendre qu'une nabotte, et nous
+voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des
+faiblesses humaines.
+
+Quelquefois la maman Chopard proposait sa fille un nouvel poux,
+Adlade lui rpondait: Je n'en veux pas.... Je ne veux pouser que
+Jean!
+
+Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se
+prsentait d'aspirans sa main; car il y a des hommes qui veulent
+pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considrant
+Adlade, on devait craindre que cela ne ft difficile, ou extrmement
+fatigant. Madame Chopard se dsolait de l'enttement de sa fille et
+dsirait la voir marie, mais M. Chopard lui rpondait: Elle a le
+temps, il n'y a pas de mal de la laisser se dvelopper... Je veux
+ensuite lui trouver un gaillard bti en Hercule... parce qu'il faut des
+poux assortis... sans quoi nous pourrions voir un noeud brouill... Oh!
+un _oeuf_ brouill!... pas mauvais celui-l!
+
+Quand on va presque journellement du Marais la rue de Provence, on
+peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait
+par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on tait la fin
+d'aot, le temps tait superbe, et Adlade aimait se promener), elle
+aperut, la fentre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si
+long-temps. C'tait en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa
+blessure, prenait un moment l'air contre sa croise, se transportant en
+imagination Luzarche.
+
+Adlade s'est arrte sous une porte cochre, elle s'est assure que
+ses yeux ne l'ont point trompe; puis, quand le jeune homme a quitt sa
+fentre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et
+prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.
+
+C'est ici que demeure M. Jean Durand?--Oui, madame, c'est ici.--Il est
+chez lui dans ce moment, ce que j'ai cru voir...--Oui, madame. Oh! il
+ne peut pas sortir... Il vient d'tre malade... c'est--dire bless... A
+la suite d'une affaire... d'une affaire... d'pe... Oh! il parat que
+M. Durand est solide! qu'il est bon l...--Comment! M. Durand vient
+d'avoir un duel?...--Oh! un duel... Aprs tout, moi.... Je ne sais pas
+trop... C'est son domestique qui m'a dit peu prs a...
+
+Adlade voit que ce portier-l est un bavard, qui ne demande pas mieux
+que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main
+deux pices de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche
+une chaise de disponible pour la lui offrir.
+
+Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui
+s'intresse beaucoup lui; ce parent m'a charge de prendre des
+informations... J'espre que vous voudrez bien me servir. Vous devez
+penser que ce n'est que dans un but honnte!--Oh! madame, a se voit
+tout de suite, a!....--Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand
+habite votre maison?--Mais, madame.... attendez donc... C'tait peu de
+temps aprs la mort de ma dfunte... Il y a dj plus d'un an.... un an
+et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis
+veuf!...--Et il n'a avec lui que son domestique?--Absolument que
+a.--Sort-il souvent?--Sortir!... Ah! pendant un an il a vcu comme un
+ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!--En tes-vous certain?--Est-ce
+que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma dfunte vivait encore,
+elle vous dirait mme quelle heure se lvent et se couchent tous nos
+locataires.--Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des
+visites de femmes, sans doute?--Non... Oh! pour a... je vous assure
+qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes
+dans les arts, ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes,
+_nante_.--Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On
+vous aura tromp, portier!--Oh! a serait difficile... je ne bouge pas
+de ma loge... Du temps de ma dfunte, c'est diffrent, je sortais
+queuqu'fois... J'allais mme au spectacle, la grande Opra... Nous
+avions un monsieur qui tait employ dans les nuages, pour tirer les
+cordes... Mais c-t'heure, c'est fini... _nante_.--Enfin ce duel,
+cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez
+lui?...--Ah! c'est diffrent... j'vais vous dire... Depuis c't't M.
+Durand est sorti beaucoup... Il a mme t parfois huit... dix jours
+sans revenir...--Il a dcouch?...--Il couchait la campagne...
+Luzarche, ce que m'a dit son domestique qui y est all une fois avec
+son matre.--Il va Luzarche... Chez qui?--Chez une jolie dame... qui
+est not' voisine, qui demeure l-bas... quatre portes plus loin... J'ai
+su a parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville,
+quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...
+
+--Une dame... ici prs... Et il va sa campagne!... murmure Adlade,
+en se levant avec agitation. Ah! je tiens le fil, enfin!--Vous avez
+trouv mon fil!... dit le portier, en regardant terre. --Vous dites
+que cette dame s'appelle madame Dorville?--Oui... Oh! je connais les
+voisins... Pas si bien que ma dfunte, pourtant.--C'est une femme
+immensment riche, et qui a trois voitures?--Ah! laissez donc!... Elle
+n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il parat qu'elle a
+Luzarche une proprit _consquente_.--Et M. Durand a pass plusieurs
+jours sa campagne?--Oh! il n'en sort presque plus... Et ds qu'il sera
+guri, il parat qu'il va y retourner....--Et ce duel! Pourquoi s'est-il
+battu?--Ah! quant a, _nante_. Je l'ai bien demand au domestique,
+mais il n'en savait pas plus que moi...--Et la bonne vient savoir des
+nouvelles de monsieur?--Elle est dj venue deux fois... Mais je ne
+crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passe.--A quelle
+heure vient-elle ordinairement?--Le matin... c'est--dire vers onze
+heures et demie.--Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur
+le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence
+sur tout ceci!--Oh! soyez tranquille!... _Nante_!.... C'est mort!...
+Vous entendez bien que je suis us sur tout a!
+
+Adlade regagne grands pas sa demeure; elle arrive tout effare, et
+s'crie en entrant: Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur
+la voie!...
+
+--Qu'est-ce que c'est donc, ma fille? demande madame Chopard. Tu
+parais mue?--Je vous dis, maman, que je vais connatre tout le fond de
+l'intrigue... Je suis sur la voie...
+
+Quelle voie? dit M. Chopard; car enfin, ma chre amie, il y a voie
+et voix...--Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai dcouvert M. Jean....
+que je sais o il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois
+que vous avez t chez lui...--Se pourrait-il?--Dieu! qu'elle a
+d'esprit!--Mais ce voyage?...--C'tait un mensonge!... Il tait en
+Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme
+pour qui il m'a abandonne... Monsieur va passer des quinze jours sa
+campagne.... Il parat mme qu'il vient de se battre pour elle... Il a
+eu un affaire d'pe; une femme pour qui on se bat, a ne peut pas tre
+grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que
+c'tait une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est
+gal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...--Comment! ma
+fille, tu veux...--Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me
+venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous
+les jours chez des portiers pour que a se passe en complimens.--Mais,
+ma chre amie....--Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou
+je vais me trouver mal.
+
+--Il faut la laisser suivre ses ides, dit madame Chopard, c'est le
+plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.--Je
+suis de cet avis-l, rpond M. Chopard. Aprs tout, une femme de sa
+taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on
+a un si beau port... Joli celui-l.
+
+Le lendemain Adlade rdait neuf heures du matin dans la rue Richer,
+de crainte de manquer l'arrive de la femme de chambre. A dix heures
+elle va s'installer dans la loge du portier, et les pices blanches de
+M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin onze heures
+et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et
+monte.
+
+Vous ne lui parlez pas, dit le portier Adlade.--Non... J'aime
+mieux qu'elle ne me voie point.--Ah!... alors... _nante_!... A votre
+place j'aurais un peu jas avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait
+causer... C'est ma dfunte qui savait joliment entamer les
+conversations.
+
+Adlade laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec
+impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne
+tarde pas reparatre; elle sort de la maison. Adlade quitte la loge
+et suit la domestique qui, aprs tre entre un moment la demeure de
+Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que
+mademoiselle Chopard y est monte avec elle.
+
+Pendant la route, Louise, place derrire Adlade, ne l'a point
+remarque, et mademoiselle Chopard a gard le silence, ne parlant
+aucun des voyageurs. On arrive bientt Luzarche, Louise se hte de se
+rendre prs de sa matresse, et Adlade va dans l'endroit tcher
+d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.
+
+Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus
+ cacher ce qu'elle prouve, et laisse clater sa joie en apprenant que
+sous peu de jours il sera prs d'elle. Elle questionne Louise sur
+l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois rpter les
+moindres dtails sur le plaisir que sa lettre a caus Jean; puis
+Caroline se dit: Oui, il m'aime! Oh! il m'aime rellement, je n'en
+saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son dsir de me
+plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le
+payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en
+secret... que malgr moi je pensais lui?... Ne suis-je pas ma
+matresse, et maintenant n'est-il pas digne d'tre mon poux?...
+
+Caroline s'est livre ces douces penses, elle se rptait encore que
+c'tait pour elle que Jean s'tait adonn l'tude et avait perdu ces
+manires communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gtaient les
+heureux dons qu'il avait reus de la nature. Elle s'tait retire dans
+son appartement pour y rver son aise son amour, lorsque Louise vint
+dire sa matresse qu'une grande dame demandait lui parler. Quoi!
+encore une visite de Paris?--Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos
+connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si
+norme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je
+crois qu'elle tait dans la voiture avec moi en revenant.--Voyons donc
+cette dame.
+
+Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait
+entrer dans le salon o taient Laure et madame Marcelin. Le premier
+soin d'Adlade est de toiser sa rivale de la tte aux pieds... Le
+rsultat de l'examen est un air de trs-mauvaise humeur, car on ne
+pouvait pas trouver Caroline laide.
+
+Que dsire madame? demande la jolie femme avec ce ton doux et cette
+voix charmante qu'elle ne saurait changer. Je dsire, madame... vous
+parler en particulier, rpond Adlade en fronant les sourcils et
+montrant le bout de sa langue.
+
+Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui rpond:
+Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles,
+et je pense que ce que vous avez me dire n'est point un
+mystre...--Pardonnez-moi, madame, c'est trs-mystrieux.
+
+Caroline ne peut s'empcher de sourire, mais elle fait passer
+mademoiselle Chopard dans une autre pice, tandis que la petite Laure
+dit madame Marcelin: On dirait que cette dame-l est un homme habill
+en femme!
+
+Caroline prsente un sige Adlade et s'assied en attendant qu'elle
+s'explique. Adlade est plus embarrasse qu'elle ne le pensait devant
+madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les
+environs, et les gens honntes imposent beaucoup plus que les autres;
+cependant elle a form son plan d'aprs ce qu'elle a appris, et elle
+commence.
+
+Madame est madame Dorville?--Oui, madame.--Moi, madame, je suis
+demoiselle et j'ai eu vingt et un ans la Saint-Jean.--Pardon,
+mademoiselle, mais on peut se tromper.--Il est vrai que je suis
+trs-forme pour mon ge, mais aussi je resterai vingt ans comme
+cela.--Je n'en doute pas, mademoiselle.--Au reste, madame, si je ne
+suis pas marie, je devrais l'tre... depuis long-temps dj!... et
+c'est vous, madame, qui tes cause que je suis encore fille.--Moi,
+mademoiselle?--Oui, madame, vous-mme. Vous connaissez M. Jean Durand?
+
+--Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle, rpond Caroline en
+rougissant malgr elle, et commenant prendre beaucoup plus d'intrt
+ la conversation.
+
+--Vous avez l, madame, une bien mauvaise connaissance!--Comment,
+mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.--Oui, madame, je vais
+m'expliquer. C'est pour a que je suis venue. Vous saurez, madame, que
+je me nomme Adlade Chopard, fille de gens avantageusement connus, je
+m'en flatte; mon pre est un ancien distillateur retir au Marais... et
+quand je veux me mler de mettre quelque chose l'eau-de-vie, a
+pourrait s'y conserver comme les momies d'gypte...--Mademoiselle, ce
+n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?--Non, madame,
+mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de
+l'ducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.--J'en suis
+persuade, mademoiselle.--Enfin, madame, pour en revenir M. Jean
+Durand, vous saurez que nous tions amis intimes de ses parens... et
+que... ds l'ge le plus tendre on avait rsolu de nous unir.--De vous
+unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?--Oui, madame, moi-mme.--Mais
+souvent les projets forms par des parens ne plaisent nullement leurs
+enfans.--Oh! madame, cela nous plaisait trs-fort au contraire... Nous
+tions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au _papa_ et la
+_maman_... M. Jean ne pouvait pas tre un jour sans me voir; c'est au
+point que dans le quartier on nous appelait _Paul et Virginie_.
+
+Caroline a peine cacher l'impression que lui fait le rcit d'Adlade,
+et celle-ci, qui s'aperoit du trouble qu'elle lui cause, jouit dj de
+sa vengeance, et se dcide sacrifier mme sa rputation pour perdre
+Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adlade avait une manire
+d'adorer les gens bien agrable pour l'objet de sa passion; mais les
+femmes qui aiment ainsi sont rarement payes de retour. L'amour
+vritable ne ressemble jamais la haine.
+
+Enfin, mademoiselle?... dit Caroline en s'efforant de cacher son
+agitation. --Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se
+dveloppait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le
+rpter... Il devenait si brlant... que nos parens jugrent qu'il tait
+temps de nous marier. Quand la mre de mon futur mourut, nous tions
+fiancs depuis six semaines; cet vnement retarda notre mariage; mais
+je pensais que ce n'tait recul que pour mieux sauter... Je regardais
+dj M. Jean comme mon mari... Il tait souvent seul avec moi... Il
+tait si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...
+
+--Je vous comprends, mademoiselle... Il est inutile de m'en dire
+davantage, dit Caroline qui respire peine.
+
+--Eh bien! madame, croiriez-vous qu'aprs tout cela... lorsque je
+devais regarder M. Jean comme ma proprit... lorsque mes parens avaient
+fait les dpenses et tous les prparatifs de notre union... cet ingrat,
+ce perfide, a tout coup cess de revenir chez nous, et fait dire mon
+pre qu'il ne pouvait plus m'pouser parce qu'il tait amoureux de vous
+et que vous comptiez sur sa main?
+
+--M. Jean a dit cela, mademoiselle?--Oui, madame; oh! il est bien
+capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connat
+Adlade Chopard... s'il a d l'pouser; si le jour de notre mariage n'a
+pas t fix... si son parrain ne s'tait point fait faire un pantalon
+collant pour le bal, et, moins qu'il ne soit le plus fourbe des
+hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me
+dmentir.
+
+Caroline s'est leve, elle marche avec agitation dans la chambre;
+Adlade la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:
+
+Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est l'insu de
+mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Aprs tout ce que j'ai
+fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'pouse point,
+je suis rsolue me porter aux plus grandes extrmits. Je sais que
+c'est pour vous qu'il m'a abandonne... Mais je sais aussi, madame, que
+vous tes excessivement vertueuse, et capable des plus grands
+sacrifices!... J'ai pens que vous seriez touche de mon amour... de ma
+situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime
+encore malgr sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis
+dcide venir vous trouver... et vous avouer avec candeur ma
+malheureuse position.
+
+--Vous avez bien pens de moi, mademoiselle... rpond Caroline en
+cherchant surmonter son motion. Je serais dsole d'tre cause de
+votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu
+supposer que j'accepterais sa main... Il n'a mme pas t question
+d'amour entre nous... J'avais de l'amiti pour monsieur Durand... mais
+je n'avais rien que cela... Je vous le rpte, mademoiselle, si monsieur
+Durand veut retourner vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la
+premire l'y engager... Au point o en sont les choses... un homme
+d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.
+
+--Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous! s'crie Adlade, et
+ma reconnaissance...
+
+--Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette
+rsolution me cote peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me
+supposant de l'amour pour monsieur Durand.
+
+--En ce cas, madame, je vais m'loigner lgre comme une plume! J'ai
+tout lieu de croire que l'inconstant reviendra moi ds qu'il
+n'esprera plus sduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si
+madame doutait de la vrit de tout ce que je viens de lui dire, je la
+prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura
+que les Chopard...
+
+--Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est
+inutile...--Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement M. Jean, et
+vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas
+abuser plus long-temps de vos momens; je retourne Paris, dans le sein
+de ma famille qui pourrait tre inquite de mon absence. Rappelez-vous,
+madame, que de vous dpend le bonheur d'une victime de l'amour, et des
+promesses d'un fianc.--Il ne dpendra pas de moi, mademoiselle, que
+monsieur Durand fasse son devoir.
+
+Adlade fait Caroline une profonde rvrence; celle-ci la reconduit
+jusqu'au vestibule. L, aprs une nouvelle rvrence, encore plus
+profonde que la premire, Adlade s'loigne, et va prendre une petite
+voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir mme
+Paris. Mais Adlade est trop contente du succs de sa dmarche pour
+regarder l'argent, et elle fait sauter les cus du papa Chopard en se
+disant: Les voil brouills... brouills mort, j'en suis sre!...
+Cette femme-l aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au
+fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son
+pardon... D'ailleurs j'aurai l'oeil sur eux... Je ne suis pas brouille
+avec les portiers, moi.
+
+Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caroline, cdant la douleur
+qu'elle s'est efforce de contenir, va s'enfermer dans son appartement,
+et l donne un libre cours ses larmes! Comme il m'a trompe! se
+dit-elle, moi, qui le croyais la franchise mme... Avoir abus de cette
+femme... de cette demoiselle!... Aprs une promesse de mariage... se
+jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!...
+Mais si cela n'tait pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que
+cette demoiselle l'aime bien pour s'tre dcide un pareil aveu... Et
+lui. Il l'a aime aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur
+got... Mais je sois injuste peut-tre... Cette femme peut paratre fort
+bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez
+trompe!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un
+an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abus d'une
+femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'pouserai jamais
+un homme que je n'estime pas.
+
+On s'aperoit bientt dans la maison du changement qui s'est fait dans
+l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en
+demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle
+n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lvres de sa matresse,
+Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend
+un ton plus svre, et lui dfend l'avenir de l'entretenir de M.
+Durand. Louise, tout tonne, se tait, mais elle se dit: C'est depuis
+la visite de cette grande dame que ma matresse n'est plus la mme....
+Cette grosse femme-l aurait bien d rester Paris.
+
+Deux jours se sont couls depuis la visite d'Adlade Luzarche.
+Caroline est toujours triste; mais chaque instant elle semble plus
+agite, car d'aprs ce que Jean lui a crit, le moment approche o elle
+va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle
+Chopard lui a dit la vrit. Les personnes qui habitent avec madame
+Dorville dsirent aussi avec ardeur l'arrive du jeune homme, car elles
+pensent que sa prsence dissipera la tristesse de Caroline.
+
+On dit que le bonheur est le meilleur mdecin, et en effet la
+satisfaction de l'esprit, le contentement de l'me, sont d'excellens
+baumes pour les blessures du corps. Le billet de Caroline avait ht la
+gurison de Jean, et trois jours aprs l'avoir reu, il part de Paris,
+brlant d'amour, et se livrant aux plus doux rves que puisse se crer
+un amant qui vient d'apprendre qu'il est aim.
+
+Jean n'est cependant pas all au grand galop cette fois, car il est
+encore trop faible pour se tenir cheval. Un cabriolet l'amne jusqu'
+sa destination. Louise, qui le voit descendre de voiture, court
+au-devant de lui en s'criant: Ah! que je suis contente de vous voir,
+monsieur!...--Merci, ma bonne Louise... Et ta matresse!...--Elle est au
+salon... Ah! j'espre que vous allez lui rendre sa gat,
+d'autrefois!...--Que veux-tu dire?--Que madame n'est plus la mme depuis
+quelque jours... Nous ne pouvons deviner ce qu'elle a!
+
+Jean n'coute plus Louise; press de revoir Caroline, il se hte de se
+rendre au salon. Madame Dorville y est assise prs de madame Marcelin et
+de Laure. A l'aspect de Jean elle ne peut se dfendre d'un trouble
+violent; cependant elle se remet, et le reoit avec politesse. Mais le
+ton froid dont elle s'informe de sa sant, l'expression rserve de ses
+traits, ses manires qui ne sont plus les mmes, tout glace Jean qui la
+regarde avec surprise et ne sait quoi attribuer le changement qu'il
+remarque en elle.
+
+La petite Laure et madame Marcelin tmoignent au jeune homme beaucoup
+d'amiti, il les remercie de leur tendre intrt pour sa sant. Mais
+tout en leur parlant, ses regards sont toujours attachs sur Caroline;
+il voudrait lire dans ses yeux, mais la femme adore ne daigne pas
+porter ses beaux yeux sur lui. Jean s'aperoit qu'elle est vivement
+mue, que sa respiration est entrecoupe, qu'une peine secrte semble
+avoir altr ses traits charmans. Il est sur le point de se jeter aux
+genoux de Caroline et de la supplier de lui apprendre le sujet de sa
+froideur son gard. Mais Caroline, qui dsire elle-mme mettre fin
+une incertitude qui la tue, sort vivement du salon pour se rendre au
+jardin, et bientt Jean est auprs d'elle.
+
+Au nom du ciel... qu'avez-vous contre moi, madame? Qu'ai-je fait pour
+mriter d'tre reu de la sorte? s'crie Jean en arrtant Caroline dans
+le jardin. --Il me semble, monsieur.... qu'il n'y a rien
+d'extraordinaire dans l'accueil que je vous fais aujourd'hui... Je vous
+ai tmoign le plaisir que j'avais de vous voir rtabli!... et...--Non,
+madame, vous n'tes pas la mme avec moi; pardonnez-moi d'exiger
+davantage, mais vous ne m'avez pas habitu ce ton glac, cette
+politesse crmonieuse... Et pourquoi vous cacherais-je encore tout ce
+que j'osais esprer!... Mes lettres vous ont appris le secret de mon
+coeur!... Oui, madame, je vous aime... Je vous ai aime ds le premier
+jour o je vous ai vue! Cet amour a chang tout mon tre... C'est dans
+l'espoir de parvenir vous plaire que je me suis livr l'tude... que
+j'ai cherch connatre le ton, les usages de ce monde dont vous faites
+l'ornement. Si je suis quelque chose maintenant, c'est vous que je le
+dois; et lorsque vous sembliez me voir avec bont, lorsque votre lettre
+a fait natre en mon me le plus doux espoir et que j'accours ivre
+d'amour... je vous retrouve tout autre; la froideur, l'indiffrence,
+voil les seuls sentimens que vous me tmoignez!...
+
+--Vous avez pu, monsieur... vous abuser sur l'intrt que je vous
+portais, rpond Caroline, comme j'ai pu me tromper aussi sur... les
+sentimens que je vous supposais...--Comment, madame?--Si cependant vous
+avez quelque amiti pour moi, jurez-moi de rpondre avec franchise aux
+questions que je vais vous adresser?--Je vous le jure,
+madame.--Connaissez-vous une demoiselle nomme Adlade Chopard?
+
+--Adlade Chopard!.... rpond Jean tout surpris d'entendre Caroline
+prononcer ce nom! Oui, madame... Oui... Sans doute.
+
+Le trouble de Jean achve de convaincre Caroline qui s'crie en le
+regardant fixement: Vous rougissez, monsieur!... Je vois qu'on ne m'a
+pas trompe... Vous avez d pouser cette demoiselle?--En effet,
+madame...--L'poque de ce mariage tait mme fixe... Mademoiselle
+Chopard vous regardait dj comme... comme son mari.... Est-ce la
+vrit, monsieur?--Oui, madame, je ne puis le nier.
+
+--Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, monsieur; un homme
+d'honneur doit remplir ses engagemens... surtout lorsqu'il a... Mais
+vous me comprenez, monsieur. Je vous quitte... Je ne vous cacherai point
+que dsormais votre prsence ne peut que m'tre pnible... Retournez
+prs de celle... qui vous regarde si juste titre comme son poux...
+Adieu, monsieur, adieu pour toujours.
+
+Caroline s'est loigne, car les larmes la suffoquaient; si ses pleurs
+eussent coul devant Jean, il serait tomb ses pieds, et peut-tre une
+explication plus franche et-elle drang le plan de mademoiselle
+Adlade; mais malheureusement Caroline n'est plus l, et Jean ananti,
+mais bless de se voir trait de la sorte, lorsque sa conscience ne lui
+reproche rien, Jean, aprs tre rest quelques minutes immobile dans le
+jardin, reprend sa fiert naturelle, et quitte la demeure de madame
+Dorville en maudissant les femmes et l'amour.
+
+Louise rencontre le jeune homme au moment o il s'loignait. O donc
+allez-vous, monsieur? lui dit-elle. --Je pars, rpond Jean d'une voix
+touffe, je m'loigne de ces lieux o je n'aurais jamais d venir!
+
+Louise est reste toute saisie: elle ne conoit rien au brusque dpart
+de celui dont on dsirait tant l'arrive, et elle est encore dans la
+cour, en chercher la cause que Jean est dj bien loin de la demeure
+de Caroline.
+
+Jean est revenu Paris, accabl par l'accueil de Caroline et ne
+concevant point que la connaissance de ce qui s'est pass entre lui et
+la famille Chopard lui ait fait perdre son coeur. Jean est loin de se
+douter de tout ce qu'a dit Adlade. Ma conduite a pu tre lgre, se
+dit-il; j'ai sans doute bless l'amour-propre de mademoiselle
+Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame
+Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause!
+C'est elle qui m'a appris connatre mon coeur. Je n'avais nul amour
+pour Adlade et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut
+plus me voir, qu'elle me bannit de sa prsence!... Suis-je donc si
+coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais
+aim, et que, fche de m'avoir crit une lettre trop tendre, elle a
+ensuite saisi ce prtexte pour rompre avec moi.
+
+Jean est rentr chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette
+ses gots, ses penchans et son indiffrence d'autrefois. Alors, se
+dit-il, j'tais plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher
+m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai
+acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui
+suffisait mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et
+voil comme elle m'en rcompense!
+
+Dans son dpit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se
+met sur son lit en jurant de ne plus penser Caroline. Mais son image
+est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il
+l'entend sans cesse.
+
+La nuit n'a point loign de sa pense cette image chrie. Il est une
+heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd
+frappe son oreille: il coute; le bruit part de sa croise, il
+semblerait que l'on force son volet. Jean a laiss une chandelle brler
+sur la chemine, il va se lever, lorsque sa fentre s'ouvre entirement.
+Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean
+a saisi des pistolets qui sont toujours placs dans sa table de nuit;
+puis feignant de dormir, il tient ses armes caches et attend
+l'vnement.
+
+Deux hommes paraissent la fentre. Il y a de la lumire! dit l'un
+d'eux. C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce
+soir la campagne.--C'est gal, en avant, puisque nous y v'l... Tant
+pis pour lui s'il y est.
+
+Et les deux misrables enjambent la croise et s'avancent dans
+l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la
+chambre.
+
+Il y a quelqu'un de couch.... Allons-nous-en, dit l'un. --Non...
+non... Il y a de l'argent gagner ici... Il faut en finir... Et de peur
+qu'il ne s'veille... il faut...--Ah!... tu avais dit que nous n'en
+viendrions pas l....--Je croyais que nous ne trouverions personne....
+Mais pour forcer le secrtaire nous ferons du bruit, a l'veillerait,
+il crierait... et je veux l'en empcher.
+
+En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard
+ la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant
+par un mouvement aussi prompt que l'clair, prsente chaque voleur le
+bout d'un pistolet.
+
+Les deux misrables sont frapps de terreur. Cependant ils vont fuir,
+lorsque Jean lui-mme laisse tomber ses armes en s'criant! O mon
+Dieu!... n'est-ce point un songe? C'est vous.... Dmar!.... Gervais!....
+
+--C'est Jean! s'crient les deux brigands en se rapprochant du lit. Et
+pendant quelques secondes, tous trois se regardent sans pouvoir dire un
+mot de plus.
+
+C'est vous! reprend enfin Jean, vous... que je retrouve ainsi!...
+Dmar! tu allais m'assassiner!...--Ma foi oui... Mais je ne savais pas
+que c'tait toi...--Malheureux! voil donc o vous en tes venus! Au
+dernier degr du crime!... Voil o vous ont conduits l'oisivet!... le
+got de la dbauche, et cette haine pour le travail, que vous appeliez
+amour de la libert!...
+
+Gervais semble ananti, mais Dmar s'crie: Ah ! mon petit, est-ce
+que tu crois que c'est pour entendre de la morale que nous sommes
+monts chez toi!... Il nous faut de l'or... Tu en as... Te rappelles-tu
+que tout devait tre commun entre nous.
+
+Jean regarde quelques instans Dmar avec indignation; puis, se levant,
+il va poser ses pistolets sur une table, ouvre son secrtaire, et en
+tire deux sacs d'argent; il en prsente un Dmar et l'autre Gervais,
+en leur disant: Je pourrais vous livrer la justice, mais je prfre
+vous donner encore les moyens de changer de conduite. Chacun de ces sacs
+renferme douze cents francs. Avec cela vous pouvez quitter la France, et
+aller dans un autre pays chercher du travail, et renoncer votre infme
+mtier!
+
+--Tu as bien plus d'argent ici, peut-tre? dit Dmar, qui s'est plac
+entre Jean et la table sur laquelle sont les pistolets, et nous
+pourrions te forcer...--Je ne vous donnerai rien de plus... Je n'ai plus
+d'armes... tu peux maintenant m'assassiner!...
+
+--Non! non..... jamais! dit Gervais en se plaant au-devant de Jean.
+Allons, Dmar... fuyons... il est temps.... Je crois entendre du bruit
+dans la rue!....
+
+La rue tait calme, mais dj Gervais a repass par-dessus la croise.
+Aprs un moment d'hsitation, Dmar se dcide le suivre, et bientt
+les voleurs ont disparu. Alors Jean va se rejeter sur son lit en se
+disant: Et ce sont mes camarades de pension! les compagnons de ma
+jeunesse!... Faites donc des sermens! Faites donc des projets!
+
+
+
+
+CHAPITRE XXVIII ET DERNIER.
+
+ENCORE LA PETITE BONNE.--DOUBLE MARIAGE.
+
+
+La vue de ses anciens compagnons de plaisir n'a point fait regretter
+Jean d'avoir suivi dans le monde une autre route qu'eux; le lendemain de
+l'aventure nocturne, Jean ramasse ses livres, ses cahiers, et se dit:
+Si elle ne m'aime pas, je lui devrai au moins de n'tre pas rest toute
+ma vie un sot et un ignorant, et je sens qu'il m'est encore doux de lui
+devoir quelque chose.
+
+Et Jean reprit got l'tude, trouvant que seule elle pouvait lui faire
+supporter ses ennuis, car depuis qu'il n'allait plus Luzarche, il ne
+sortait pas de chez lui. Il pensait sans cesse Caroline, il sentait
+bien qu'il ne pourrait cesser de l'adorer, et ne faisait plus de vains
+efforts pour la bannir de son souvenir; mais elle lui avait dfendu de
+chercher la revoir, et Jean avait trop de fiert pour braver cette
+dfense. Tout en ne concevant point que Caroline le bannt de sa
+prsence parce qu'il avait d pouser mademoiselle Chopard, tout en
+esprant, peut-tre au fond de son coeur, que la jolie femme ne l'avait
+pas totalement oubli, car les amans ont toujours une arrire-pense,
+Jean ne voulait faire aucune dmarche pour se rapprocher de celle qu'il
+adorait.
+
+De son ct, Caroline, aprs son entrevue avec Jean, s'tait bien
+promis, bien jur de ne plus penser un homme qu'elle ne croyait plus
+digne de son amour. Mais le coeur est-il toujours d'accord avec les
+efforts de l'esprit, avec les projets de la raison? Caroline essayait en
+vain d'tre gaie, vive, enjoue comme autrefois, un soupir trahissait sa
+peine secrte lorsqu'elle affectait de sourire. Autour d'elle on ne
+prononait jamais le nom de Jean, parce qu'on s'tait aperu que,
+lorsqu'on en parlait, cela redoublait sa tristesse. Caroline commenait
+ trouver que l'on respectait trop bien sa dfense... Elle prouvait en
+secret le dsir de parler de celui qui elle pensait toujours, mais
+elle n'osait entamer elle-mme cet entretien; elle se disait: Il ne
+reviendra plus, car il a de la fiert... Et je lui ai dit que je ne
+voulais plus le voir... Cependant il fallait qu'il m'aimt bien pour
+devenir, depuis un an, si diffrent de ce qu'il tait autrefois!...
+J'aurais peut-tre d m'en souvenir lorsqu'il tait l... Et ce duel...
+N'est-ce pas en quelque faon moi qui en suis cause? C'est par jalousie
+que ce Valcourt l'a insult... Si Jean et t tu, j'en aurais donc
+t la cause?... Et j'ai oubli tout cela... Mais cette Adlade
+Chopard... ce qu'elle m'a dit m'a fait un mal!... Et il n'a pas mme
+cherch excuser sa conduite envers elle... Ah! c'est qu'il sentait
+bien qu'il ne le pouvait pas!...
+
+Caroline se disait tout cela elle-mme depuis qu'elle n'osait plus
+parler de Jean; mais elle ne se consolait pas, elle ne reprenait point
+sa gat. Cependant elle ne pouvait pas non plus faire aucune dmarche
+pour revoir Jean, qui de son ct restait enferm dans son entresol.
+Voil donc deux tres qui s'aiment, qui brlent de se revoir, et qui
+peut-tre resteront toujours loigns l'un de l'autre, parce qu'il a plu
+ une grande fille, mchante et jalouse, de dbiter force mensonges et
+calomnies. Mais on dit qu'il est un dieu pour les amans... Voyons ce
+qu'il fera en faveur de Jean.
+
+Il y avait trois semaines d'coules depuis que Jean tait revenu de
+Luzarche. Trois semaines passent vite quand on s'amuse, elles sont
+ternelles quand on soupire, qu'on regrette et qu'on n'espre plus.
+Caroline avait trouv la campagne monotone, et quoiqu'on ne ft encore
+qu' la fin de septembre, elle tait revenue habiter Paris. Peut-tre
+aussi pensait-elle qu'elle serait mieux en demeurant tout prs de celui
+qu'elle ne voyait plus; mais Jean, qui croyait Caroline la campagne,
+ne pensait point se mettre la fentre.
+
+Pendant ces trois semaines, mademoiselle Chopard avait fait de
+frquentes visites son cher ami le portier de Jean, et elle avait
+appris que le jeune homme tait revenu de la campagne le mme jour
+qu'il y tait all; que depuis ce temps il ne sortait plus de chez lui,
+et paraissait tre toujours de fort mauvaise humeur. Adlade,
+enchante, s'tait frott les mains en se disant: J'ai russi!... Ils
+sont brouills... Ils ne se verront plus!... Je vais encore laisser Jean
+se dsoler quelque temps; puis un beau jour je m'offrirai ses regards,
+et je lui dirai: Vous tes un grand perfide! mais je vous aime toujours,
+quoique papa et maman me l'aient dfendu; pousez-moi, et je vous
+pardonne. Alors il m'pousera... Et cette jolie femme, que je trouve
+affreuse, en desschera de chagrin!
+
+Et pour tre toujours au courant de ce qui se passe, Adlade va souvent
+rue Richer; elle s'informe s'il ne vient point une femme pour le jeune
+monsieur de l'entresol, et le portier lui rpond: _Nante_... Ni
+femme... ni bonne... ni domestique. Et pour prix de ces _nante_, la
+grande demoiselle lui glisse des pices blanches.
+
+Un matin que mademoiselle Chopard revenait, suivant son habitude, de
+prendre des informations qui taient satisfaisantes, et qu'elle pensait
+ avoir bientt une entrevue avec Jean, au coin du boulevart du Temple
+et de la rue Charlot, elle se trouve en face de Rose qui, le panier au
+bras, allait faire des emplettes. La petite bonne regarde Adlade en
+faisant la grimace; la grande fille, qui est enchante de pouvoir
+prendre sa revanche en mystifiant Rose, s'arrte et lui dit d'un air
+moqueur:
+
+Ah! c'est vous, mademoiselle Rose.--Oui, mademoiselle Chopard...--Vous
+voil en course de bon matin...--On pourrait vous en dire autant..... Il
+est vrai que votre papa assure qu'on ne vous enlvera pas moins de se
+mettre quatre...
+
+Adlade se mord les lvres et reprend: Et les amours de M. Jean... en
+avez-vous des nouvelles?...--Peut-tre...--Est-il toujours en
+Italie?--Non, il est en Sibrie c't'heure!--Ah! ah!... mademoiselle
+Rose qui a cru que l'on serait sa dupe!... On est aussi maligne qu'une
+autre!... On sait que ce pauvre jeune homme ne sortait pas de son
+entresol de la rue Richer...--M. Jean demeure rue Richer?--Oh! faites
+donc l'ignorante... Et cette grande dame!... qui avait trois voitures,
+qui tait millionnaire... nous la connaissons aussi bien que vous
+maintenant, cette belle madame Dorville.....--Vous connaissez...--Allez,
+mademoiselle Rose, ce n'est pas moi qu'on cachera rien!... Je sais
+tout, je vois tout! Je vous ait dit que Jean serait mon mari... Il le
+sera... Vous connatrez avant peu Adlade Chopard.
+
+Adlade s'est loigne, et Rose, qui est reste quelques minutes toute
+surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientt: Comment! elle
+savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est Paris...
+et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se
+moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il
+faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!...
+Monsieur m'avait envoye lui acheter une dinde aux truffes, parce qu'il
+voulait se rgaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dnera, ou on ne
+dnera pas, a m'est gal, il faut avant tout que je voie M. Jean.
+
+Et Rose court jusqu' la rue Richer. Elle demande dans toutes les
+maisons o il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean.
+Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa
+respiration.
+
+C'est Rose! s'crie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout
+essouffle.
+
+--Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin...
+Vous voil donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis,
+de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas
+ Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...--Oui,
+Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!--Est-ce que vous
+pouviez penser que M. Bellequeue tait encore fch contre vous?.... lui
+qui vous aime tant!... Sans cette grande Adlade, je ne saurais pas
+encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis
+plus...--Pauvre Rose!--Embrassez-moi donc, a me fera oublier la
+fatigue!....
+
+Jean embrasse Rose de bien bon coeur, puis la petite bonne demande au
+jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et o en sont ses
+amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est pass entre lui et
+Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aim, et son
+dsespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.
+
+Rose, qui a cout Jean avec beaucoup d'attention, lui dit: D'abord,
+monsieur, il ne faut pas vous dsoler, car madame Dorville vous aime
+toujours.--Tu crois, Rose.--Je ne le crois pas, j'en suis sre!...--Mais
+elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me revoir.--Parce qu'alors elle
+tait en colre.--Elle m'a trait avec froideur, avec
+indiffrence.--Tout cela ne prouve rien. Ce qui prouve bien plus, c'est
+cette lettre charmante qu'elle vous crivait trois jours avant... Pour
+qu'elle ait chang ainsi, il faut qu'on lui ait fait sur votre compte de
+faux rapports, d'horribles mensonges... Oh! il y a de la Chopard
+l-dedans.--Tu crois, Rose?...--J'en suis certaine... N'est-ce pas par
+cette grande Adlade que je viens de savoir votre adresse; elle ne
+croyait pas alors si bien me servir!... Mais nous verrons si elle sera
+plus habile que moi... Et madame Dorville demeure ici prs?--Oui... mais
+elle est la campagne maintenant...--C'est bon... Adieu, monsieur Jean,
+vous me reverrez bientt.--Rose, que veux-tu faire?... Songe que je te
+dfends d'aller de ma part chez madame Dorville... que je ne veux pas
+retourner chez elle.
+
+--Oui, oui, c'est bon... a suffit, dit Rose en sortant, et elle
+laisse son panier chez Jean, car elle ne songe plus au dner de son
+matre, et elle est dcide partir sur-le-champ pour Luzarche,
+quoiqu'elle ne sache pas encore quel prtexte elle prendra pour se
+rendre chez Caroline; mais en passant dans la rue, elle se dit tout
+coup:
+
+Si madame Dorville aime toujours M. Jean, pourquoi ne serait-elle pas
+revenue Paris, au lieu de rester loin de lui?... Quand on est prs on
+peut se rencontrer.
+
+Rose avait devin juste; le portier lui dit: Madame Dorville est
+Paris depuis huit jours; elle est chez elle, montez. Rose monte, mais
+arrive devant la porte, elle s'arrte cependant pour chercher ce
+qu'elle dira... ce qu'elle demandera... pourquoi elle viendra: il tait
+temps d'y penser; mais Rose avait beaucoup d'imagination. Aprs un
+instant de rflexion, elle a trouv ce qu'il lui faut, elle sonne chez
+Caroline.
+
+Louise vient ouvrir, et Rose lui dit: Mademoiselle... c'est ici chez
+madame Dorville?--Oui, mademoiselle.--Mon Dieu... je ne sais pas si je
+dois dranger madame... Je viens pour...--Si vous voulez me dire ce que
+c'est, mademoiselle?...--Bien volontiers: M. Durand est all cet t
+voir madame, votre matresse, sa campagne de Luzarche...--Oui,
+mademoiselle.--M. Durand... avait emport un petit livre... couvert en
+maroquin rouge... Mon Dieu, je ne sais plus le titre... Mais M. Durand y
+tenait beaucoup parce qu'il lui venait de sa mre... Je viens savoir si
+vous l'avez trouv Luzarche, mademoiselle?
+
+--Je n'ai rien trouv, mademoiselle; je ne sais pas si madame a vu le
+livre dont vous parlez... Attendez un moment, je vais le lui demander.
+
+Louise va rapporter sa matresse ce qu'on vient de lui dire. Au nom de
+Jean, Caroline rougit, puis elle rpond d'un air indiffrent: C'est...
+une bonne... qui demande cela?...--Oui, madame...--Est-ce qu'elle est
+l?--Oui, madame.--Faites-la entrer, car vous vous expliquez si mal que
+je ne comprends pas un mot ce que vous me dites.
+
+Louise va dire Rose: Entrez, mademoiselle, et Rose sourit en
+dessous, car elle tait bien sre qu'on la ferait entrer.
+
+La petite bonne se prsente devant Caroline avec un air modeste et doux;
+Caroline la regarde avec bienveillance, puis fait signe Louise de
+s'loigner. Ensuite elle dit Rose: Vous venez pour un livre,
+mademoiselle?...--Oui, madame.--Vous tes donc au service de M.
+Durand?--Non, madame, je sers depuis long-temps M. Bellequeue, le
+parrain de M. Jean... Oh! un bien brave homme qui aime M. Jean comme son
+fils...--Je sais... M. Durand m'a parl quelquefois de son parrain avec
+qui il tait, je crois, brouill...--Oui, madame...--C'est donc M.
+Durand qui vous envoie?--Oh! non, madame... j'ai pris la libert de
+venir de moi-mme...--Il est... Paris M. Jean?...--Oui, madame... Oh!
+il ne sort pas de chez lui... Il y avait bien long-temps que je ne
+l'avais vu, et a m'a fait de la peine de lui trouver l'air si triste,
+si chagrin...--Comment... vous croyez qu'il a du chagrin?...--Je ne sais
+pas, madame,--Y a-t-il long-temps que vous connaissez M. Jean?--Oh! oui,
+madame... je suis entre fort jeune chez M. Bellequeue, et M. Jean
+venait souvent voir son parrain.--Vous avez t tmoin de ses amours
+avec mademoiselle Adlade Chopard?...--Des amours... de qui,
+madame?--De M. Jean avec cette demoiselle qu'il connat et qu'il aime
+depuis l'enfance...--M. Jean!... connatre mademoiselle Chopard depuis
+l'enfance! Ah! quel mensonge!... Il ne l'avait jamais vue! il n'avait
+jamais pens elle avant que M. Bellequeue n'et l'ide de ce
+mariage-l...--Comment... vous tes sre... Asseyez-vous donc, ma
+petite...
+
+Caroline montre Rose une chaise qui est prs d'elle, et Rose s'assied
+modestement sur le bord.
+
+C'est donc le parrain de M. Jean qui a pens le marier avec
+mademoiselle Chopard?--Oui, madame. Ah! c'est une ide bien sotte que
+mon matre a eue l; mais alors M. Jean tait un peu jeune... un peu
+tourdi, et on pensait que le mariage le rangerait.--Et il a t bien
+amoureux de cette demoiselle?--Amoureux de mademoiselle Chopard!... Non,
+vraiment! il ne l'a jamais t!...--Jamais!... Ah! vous vous
+trompez!...--Mais non, madame; j'tais bien au fait de tout... car
+j'tais la confidente de M. Jean; il me contait tout ce qu'il pensait,
+il ne consentait ce mariage que pour plaire sa mre... Il ne
+connaissait pas l'amour alors!... Mais quand il est devenu amoureux ce
+n'tait pas de mamselle Adlade, puisque au contraire c'est de ce
+moment qu'il s'est rsolu rompre son mariage... Et c'est cela qui a
+fch son parrain contre lui.
+
+--Il se pourrait!... Vous pensez... Ah! dites-moi tout, ma chre
+enfant, dites-moi bien la vrit... Je... je m'intresse aussi M.
+Jean...
+
+En disant ces mots, Caroline mettait sa chaise tout contre celle de la
+petite bonne, puis tant d'une de ses mains une jolie bague enrichie
+d'une fort belle tincelle, elle la passait l'un des doigts de
+mademoiselle Rose qui se laissait faire, se contentant de rpter: Ah!
+madame, comment avez-vous pu croire que jamais M. Jean ait aim mamselle
+Chopard?...--Cependant il a d l'pouser.--Parce que sa mre dsirait ce
+mariage.--Il regardait mademoiselle Adlade comme sa
+future...--C'est--dire qu'il la regardait comme toutes les autres, sans
+y faire attention.--Ce n'est pas ce que cette demoiselle m'a dit... Elle
+m'a avou, au contraire, qu'entrane par sa faiblesse pour M. Jean...
+et lui croyant dj sur elle les droits d'un poux...--Ah! Dieu! quelle
+horreur!... Elle a os dire... Faut-il avoir un front!... Ce pauvre
+jeune homme, lui!... avoir sduit mamselle Adlade!... Non, madame,
+non, cela n'est pas... C'est pour se venger de ce qu'il a rompu son
+mariage, que mademoiselle Chopard invente de telles faussets!... Mais
+si ces parens savaient qu'elle dit cela!... Ah! par exemple, je ne pense
+pas que M. Chopard ferait un calembourg l-dessus.
+
+Caroline croit Rose, elle a besoin de se persuader que Jean ne s'est pas
+conduit comme Adlade le lui a dit. Elle fait rpter Rose tout ce
+qu'elle sait sur Jean, sur son enfance, sur son caractre, sur le
+mariage projet, sur l'erreur de tous ceux qui, tmoins du changement
+d'humeur de Jean, l'attribuaient son amour pour sa future. Enfin
+Caroline est convaincue que c'est elle seule que Jean a aime, qu'il
+aime encore, et elle s'crie: Pour prix de son amour... de tout ce
+qu'il a fait pour me plaire... je l'ai renvoy... je l'ai trait avec
+mpris... Ah! Rose, combien je m'en veux!...--D'un mot, madame, vous
+pouvez le rendre au bonheur...--Mais ce mot o le lui dire... Il ne veut
+plus venir... et je ne puis aller le trouver...--Eh! madame, n'y a-t-il
+pas mille moyens?... Tenez... si...
+
+Et comme Louise entrait dans l'appartement, Rose parle bas l'oreille
+de Caroline qui lui rpond: Oui, Rose... oui... j'y consens. A
+propos... et ce livre?...--Oh! il est retrouv, madame, rpond la
+petite bonne en souriant, puis elle fait Caroline une belle rvrence,
+et s'loigne lestement.
+
+Rose remonte chez Jean. Tmoin de la joie qui brille dans ses regards,
+le jeune homme veut la questionner; mais Rose est trs-presse, il faut
+qu'elle retourne chez son matre qui l'attend, et elle se contente de
+dire Jean qu'elle va prvenir son parrain de sa visite dans la
+journe. Oui, Rose; j'irai aujourd'hui.--N'y manquez pas, monsieur!
+
+En disant ces mots la petite bonne s'loigne, elle retourne chez son
+matre que la goutte retient maintenant chez lui, et qui ne sait que
+penser de la longue absence de Rose. Mais en rentrant, celle-ci lui
+dit: Je l'ai trouv... Il va venir... J'ai vu celle qu'il aime... Ah!
+c'est cela une belle femme!... Une figure!... et des manires! Un ange,
+enfin!.... Et tenez, regardez comme a brille...
+
+Rose met sa bague sous les yeux de Bellequeue qui ne comprend rien la
+joie de sa bonne, et lui demande si elle a trouv ce diamant dans la
+dinde qu'il lui a dit d'acheter. Pendant que Rose explique son matre
+tout ce qu'elle a fait depuis le matin, Jean se dcide sortir pour
+aller chez son parrain; les paroles de Rose lui ont rendu quelque
+esprance; cependant il soupire encore, et en sortant de chez lui, il
+jette tristement les yeux sur la demeure de Caroline.
+
+Jean est arriv au Marais; il ne revoit pas sans plaisir le quartier
+tmoin des folies de son enfance; dans une grande ville, chaque quartier
+est une patrie. Aprs s'tre arrt devant la maison o il est n, Jean
+se rend enfin chez son parrain.
+
+C'est Rose qui introduit le jeune homme dans un petit salon o
+Bellequeue est assis. Jean se jette dans ses bras en lui disant:
+Pardonnez-moi d'avoir dout un moment de votre amiti... Vous ne m'en
+voulez plus de n'avoir point pous une femme que je n'ai jamais
+aime.--Non, mon cher Jean, rpond Bellequeue, en pressant tendrement
+son filleul dans ses bras, Non... je ne t'en veux plus... Mais j'ai
+arrang un autre mariage pour toi...--Ah! mon cher parrain, ne parlons
+pas de mariage... Il n'est qu'une seule femme que je puisse
+aimer!...--Il faut pourtant que tu pouses celle que je vais te
+prsenter... et qui est l... dans la chambre voisine.
+
+Jean regardait autour de lui avec tonnement; mais Rose qui n'y tient
+plus, a ouvert une porte... et Caroline est devant les yeux de Jean...
+Elle lui sourit, elle lui tend la main... Et dj Jean s'est empar de
+cette main chrie... Il veut se jeter aux pieds de Caroline... Mais il
+est bien mieux encore... il est dans ses bras.
+
+Quand on s'aime bien il ne faut pas de longues explications pour
+s'entendre, en quelques minutes les deux amans en ont dit assez sur le
+pass; ils ne sont plus qu'au prsent qui leur offre amour et bonheur.
+
+Bellequeue regarde Caroline avec admiration, il rpte avec Rose: C'est
+un ange! Quant son filleul, il ne le reconnat plus, il trouve qu'il
+a de si belles manires, et s'exprime si bien, qu'il ne sait pas comment
+parler devant lui.
+
+Eh bien! dit Caroline Jean, refuserez-vous encore la femme que
+votre parrain vous propose?
+
+Pour toute rponse, Jean baise la main chrie, et Caroline reprend: Mon
+ami... je puis vous l'avouer enfin, je vous ai aim ds le premier
+instant o je vous ai connu... Quelque chose me disait que vous
+changeriez pour me plaire... N'est-il pas vrai, monsieur, que votre
+filleul vous plat mieux ainsi?
+
+Bellequeue s'incline en murmurant avec prtention: Il est si bien!...
+que je ne le reconnaissais point.
+
+Jean est press d'tre heureux, Caroline n'a plus d'autres dsirs que
+les siens; le mariage est fix dix jours de l. On ne fera point de
+noce, mais Caroline veut absolument que Bellequeue soit du repas que
+l'on fera chez elle, et Bellequeue accepte en baisant la main de la
+femme charmante.
+
+Pendant les dix jours qui prcdent le mariage, on pense bien que Jean
+est plus souvent chez Caroline qu' son entresol. Mais mademoiselle
+Adlade, qui continue d'aller chez le portier, apprend bientt tout ce
+qui s'est pass; au lieu de lui rpondre nante, on lui dit que M.
+Durand se marie dans huit jours, et qu'en attendant il passe presque
+toute la journe chez madame Dorville.
+
+Adlade est furieuse, elle sort de la loge du portier en renversant la
+pie et en crasant un pierrot; elle court chez Caroline, elle monte,
+elle sonne avec violence; mais Louise, aprs lui avoir rpondu: Madame
+ne peut pas vous recevoir, lui ferme la porte sur le nez; et la grande
+fille, rouge de colre, revient chez ses parens, et s'crie en arrivant:
+
+C'est fini!... M. Jean se marie dans huit jours... a m'est gal! c'est
+un polisson que je n'ai jamais aim... mais je veux absolument me marier
+le mme jour que lui... Mon papa... voyons vite dans la foule de mes
+soupirans.
+
+La foule ne se composait alors que d'une seule personne, c'tait M.
+Courtapatte, ngociant en huile, g de trente-deux ans, et haut de
+quatre pieds cinq pouces, qui, suivant l'usage des petits hommes avait
+une prdilection marque pour les grandes femmes, et devait, par cette
+raison, adorer Adlade.
+
+Nous ne pouvons t'offrir maintenant que M. Courtapatte, dit madame
+Chopard; il est un peu petit; mais...--a m'est gal, je le prends,
+rpond Adlade, j'aime mieux les petits hommes... C'est plus commode
+pour donner le bras.
+
+--C'est vrai!... rpond M. Chopard, d'autant plus que tu as un bras
+de mre... Oh, oh! bras de mer.... Pas mauvais.--Mais songez, papa,
+qu'il faut que je me marie dans huit jours aussi.
+
+On va prvenir M. Courtapatte de son bonheur, et pour complaire
+Adlade, on presse tellement les choses, que son hymen a lieu en effet
+le mme jour que celui de Jean. Mais comme la clbration n'a pu se
+faire la mme glise, madame Courtapatte se fait promener en calche
+avec son mari et sa famille, et la voiture a ordre de passer plusieurs
+fois dans la rue Richer, et on paie la musique de la loterie pour
+qu'elle s'arrte sous les fentres de madame Dorville, devenue alors
+madame Durand, et le gros tambour s'crie en frappant sur sa caisse:
+C'est pour avoir l'honneur de clbrer le mariage de mademoiselle
+Adlade Chopard avec M. Courtapatte, et la marie jette alors des
+regards fulminans sur les fentres de Caroline, et son poux, en voulant
+lui baiser la main, se trouve presque entirement cach dans les plis de
+la robe de sa femme. Et M. Chopard est enchant de se promener en
+calche suivi par la musique, et il s'crie: J'espre que ma fille ne
+se marie point sans tambour ni trompette! Mais aussi quand on a un mari
+dans les huiles, on peut faire les jours gras toute l'anne... Oh! oh!
+encore un fameux!...
+
+Quant aux autres maris, ils s'occupent peu de ce qui se passe dans la
+rue; tout leur bonheur, tout leur amour, ils repartent pour Luzarche
+le lendemain de leur union. Bellequeue remercie Caroline qui l'engage
+venir passer quelque temps sa campagne, mais Bellequeue n'est plus
+ingambe, il reste maintenant prs de son foyer, heureux de faire encore
+de temps autre sa partie de dames avec sa petite bonne.
+
+Mari celle qu'il adore, Jean jouit du bonheur le plus doux, tandis
+que Dmar et Gervais, ses deux amis d'enfance, vont finir aux galres
+une carrire fltrie par tous les vices.
+
+Jean donne quelquefois un soupir ces malheureux, puis il embrasse sa
+Caroline en lui disant: C'est toi qui m'as fait ce que je suis. Et la
+femme charmante lui rpond, en passant doucement son bras autour de son
+cou: Mon ami, on voit des hommes de fort bon ton aimer fumer,
+jouer, jurer mme quelquefois; mais, du moins, quand ils le veulent
+ils reprennent prs des dames ces manires aimables qui font le charme
+de la socit. On excuse mille choses chez les gens qui ont de
+l'ducation; mais celui qui ne veut rien faire, rien apprendre, reste
+isol au milieu du monde, et pour n'avoir pas voulu prendre un peu de
+peine, il se prive de beaucoup de plaisirs.
+
+FIN.
+
+
+
+
+TABLE DES MATIRES.
+
+
+ pages.
+
+CHAP. Ier. L'accouchement. 1
+
+II. Le Baptme. 20
+
+III. Voyage en coucou.--Visite la nourrice. 49
+
+IV. L'enfance de Jean. 71
+
+V. Bal chez un matre de danse.--Adolescence de Jean. 82
+
+VI. L'assemble de famille, et quel en fut le rsultat. 107
+
+VII. Les trois fugitifs. 124
+
+VIII. Le Monstre. 140
+
+IX. Un autre tour de Dmar.--La famille du laboureur. 155
+
+X. La maison paternelle.--Jean est un homme. 171
+
+XI. La petite bonne.--Projets de Bellequeue. 184
+
+XII. La Famille Chopard. 198
+
+XIII. Tte-a-tte des futurs.--Jean est fianc. 214
+
+XIV. vnement nocturne.--Le Souvenir d'une jolie femme. 232
+
+XV. La dame au Souvenir. 245
+
+XVI. Caroline. 259
+
+XVII. Seconde visite chez madame Dorville. 272
+
+XVIII. Jean est amoureux. 292
+
+XIX. Changement de conduite. 305
+
+XX. Jean en grande soire. 318
+
+XXI. Jean se prononce. 336
+
+XXII. Le pre ambassadeur. 351
+
+XXIII. L'emploi d'un an. 370
+
+XXIV. Tentative infructueuse. 385
+
+XXV. Sjour Luzarche. 401
+
+XXVI. Visites, duel et ses suites. 414
+
+XXVII. Adlade chez Caroline.--Les voleurs. 438
+
+XXVIIIe ET DERNIER. Encore la petite bonne.--Double mariage. 462
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock
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+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***
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+***** This file should be named 31069-8.txt or 31069-8.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ http://www.gutenberg.org/3/1/0/6/31069/
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
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+redistribution.
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+*** START: FULL LICENSE ***
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+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
+ Project Gutenberg Literary Archive Foundation. Royalty payments
+ must be paid within 60 days following each date on which you
+ prepare (or are legally required to prepare) your periodic tax
+ returns. Royalty payments should be clearly marked as such and
+ sent to the Project Gutenberg Literary Archive Foundation at the
+ address specified in Section 4, "Information about donations to
+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
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+ you in writing (or by e-mail) within 30 days of receipt that s/he
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+ License. You must require such a user to return or
+ destroy all copies of the works possessed in a physical medium
+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+1.F.
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+LIABILITY, BREACH OF WARRANTY OR BREACH OF CONTRACT EXCEPT THOSE
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
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+Title: Jean
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+Author: Charles Paul de Kock
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+Release Date: January 25, 2010 [EBook #31069]
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+Language: French
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***
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+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
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+Libraries.)
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+<hr class="full" />
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+<h3>&#338;UVRES</h3>
+
+<p class="c">DE</p>
+
+<h1 class="top5">PAUL DE KOCK.</h1>
+
+<p class="c">XI.</p>
+
+<p class="c">JEAN.</p>
+
+<p class="c">PARIS.&mdash;IMPRIMERIE D'VERAT,
+rue du Cadran, n 16.
+</p>
+
+<div class="image"><a href="images/ill_001.jpg"><img src="images/ill_001.jpg"
+alt="l'image de &quot;L'accouchement&quot; est pas disponible"
+width="650"
+height="487"
+/></a><p class="accouchement">L'ACCOUCHEMENT</p>
+</div>
+
+
+<h1>JEAN,</h1>
+
+<p class="c">par</p>
+
+<h3 class="top5">CH. PAUL DE KOCK.</h3>
+
+<div class="poem2">
+<p class="c">Notre gloire est souvent l'ouvrage d'un sourire.<br />
+<span class="smcap">Legouv</span>. <i>Mrite des femmes</i>.</p>
+</div>
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+<div class="image"><img src="images/ill_logo.png"
+alt="image pas disponible"
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+/>
+</div>
+
+
+<p class="c">PARIS.<br/>
+GUSTAVE BARBA, LIBRAIRE,<br />
+<span class="sml">DITEUR DES &#338;UVRES DE PIGAULT-LEBRUN ET DE PAUL DE KOCK.</span><br />
+<span class="sml2">RUE MAZARINE, N 34.</span><br />
+1835.<a name="Page_1" id="Page_1"></a></p>
+
+<table summary="table"
+style="border:gray 4px double;padding:2%;margin:5% auto 10% auto;"><tr><td>
+<a href="#TABLE">TABLE</a></td></tr></table>
+
+
+<h1>JEAN.</h1>
+
+<hr class="points" />
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_PREMIER" id="CHAPITRE_PREMIER"></a>CHAPITRE PREMIER.</h3>
+
+<p class="head">L'ACCOUCHEMENT.</p>
+
+
+<p>Une heure aprs minuit venait de sonner l'glise de Saint-Paul; depuis
+long-temps le silence rgnait dans les rues devenues dsertes; les
+habitans du septime arrondissement dormaient, ou du moins taient
+couchs, ce qui n'est pas absolument synonyme. Le quartier populeux de
+la rue Saint-Antoine n'tait plus frquent que par quelques
+retardataires, ou par ces gens qui, par tat, se mettent, en course la
+nuit. Les uns marchaient au pas acclr, passant volontiers de l'autre
+ct de la rue lorsqu'ils apercevaient quelqu'un venir contre eux; les
+autres s'arrtaient devant chaque maison, et la lune, qui brillait
+alors, clairait tout cela; elle clairait encore bien autre chose,
+puisqu'il n'y en a qu'une pour les quatre parties du monde, et qu'il
+faut qu'elle serve de fanal aux habitans de l'Europe et de l'Asie,<a name="Page_2" id="Page_2"></a>
+qu'elle se rflchisse en mme temps dans les eaux du Nil et dans celles
+du Tibre; que ses rayons clairent les vastes plaines de l'Amrique et
+les dserts de l'Arabie; les bords rians du Rhne et les cataractes du
+Niagara; les ruines de Memphis et les difices de Paris... On conviendra
+que c'est bien peu d'une lune pour tout cela.</p>
+
+<p>M. Franois Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, homme de quarante
+ans alors, qui faisait son tat autant par got que par intrt, se
+flattant de connatre les simples mieux qu'aucun botaniste de la
+capitale, et se fchant quand on l'appelait <i>grainetier</i>, tait couch
+depuis onze heures, selon son invariable coutume, dont il ne s'tait
+jamais cart, mme le jour de son mariage; et depuis douze ans, M.
+Franois Durand s'tait engag sous les drapeaux de l'hymen avec
+mademoiselle Flicit Legros, fille d'un marchand de drap de la Cit.</p>
+
+<p>M. Durand tait donc couch, et il reposait loin de son pouse, pour une
+raison que vous saurez bientt; M. Durand dormait fort, parce que la
+connaissance des simples ne lui chauffait pas l'imagination au point de
+le priver de sommeil; et il y avait dj quelques instans que sa
+domestique Catherine lui secouait le bras et criait ses oreilles,
+lorsqu'il ouvrit enfin les yeux et releva demi la tte de dessus son
+oreiller en disant:</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc, Catherine?... Qu'est-ce que c'est?... Pourquoi ces
+cris?...</p>
+
+<p>&mdash;Comment pourquoi, monsieur!.... et voil dix minutes que je vous dis
+que madame sent des<a name="Page_3" id="Page_3"></a> douleurs... des douleurs qui augmentent chaque
+instant, ce qui annonce que l'affaire va bientt se dcider...</p>
+
+<p>M. Durand relve tout--fait la tte de dessus son oreiller, repousse un
+peu son bonnet de coton qui lui masquait les yeux, et murmure en
+regardant sa domestique avec surprise: Est-ce que ma femme est
+incommode?</p>
+
+<p>&mdash;Incommode! s'crie la bonne en continuant de secouer le bras de son
+matre pour qu'il ne se rendorme pas; incommode!... Eh bon Dieu!
+monsieur, est-ce que vous avez oubli que madame est grosse... qu'elle
+n'attend plus que le moment d'accoucher?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est parbleu vrai, Catherine, dit M. Durand en se mettant sur
+son sant. C'est mon rve qui fait que a m'tait sorti de la tte!...
+Figure-toi que je rvais que j'tais dans une plaine o je cueillais de
+la bardane, et que tout coup...&mdash;Ah! monsieur, il est bien question de
+votre rve... Je vous dis que madame va accoucher; courez vite chercher
+l'accoucheur et la garde... Vous savez bien, madame Moka, rue des
+Nonaindires.... Dpchez-vous, monsieur... moi, je retourne auprs de
+madame, je ne puis pas la laisser seule...</p>
+
+<p>En disant cela, la domestique sort de la pice o couchait M. Durand
+depuis que son pouse approchait du terme de sa grossesse. Cette pice
+servait de magasin, les murs taient garnis de tablettes surcharges de
+plantes, de racines, tandis que d'autres schaient, suspendues des
+cordes tendues en divers<a name="Page_4" id="Page_4"></a> sens tout le long de la chambre. C'tait sous
+ces aromates que M. Durand couchait provisoirement; aussi, quand il
+sortait de son lit, le prenait-on pour un sachet ambulant.</p>
+
+<p>a suffit, Catherine, j'y vais... j'y cours, a rpondu l'herboriste en
+billant; puis il reste assis sur son lit en se disant: Tiens!... c'est
+singulier que ma femme accouche la nuit... D'aprs mes calculs, elle
+aurait d accoucher le jour... mais, dans ces choses-l, je conois
+qu'on puisse se tromper... ce n'est pas comme sur les simples et leur
+proprit... celui qui me trouverait en dfaut serait bien adroit... Je
+suis sr que je connais les noms de plus de deux mille plantes... Ah!
+bien plus que a... et je les sais en latin, qui plus est!... Mais dans
+mon rve c'tait de la bardane, et tout coup ce n'tait plus a, et je
+ne puis pas me rappeler en quelle plante elle se changeait...</p>
+
+<p>Tout en pensant son rve, M. Durand a laiss retomber sa tte sur
+l'oreiller, ses yeux se referment, et bientt il ronfle de nouveau, sans
+doute pour tcher de savoir la fin de son rve prcdent.</p>
+
+<p>Catherine est alle retrouver sa matresse. Madame Durand donnait de
+temps autre des signes de souffrance, elle s'impatientait, elle se
+tourmentait et pensait que l'accoucheur ne viendrait jamais temps.
+Madame Durand tait d'autant plus inquite, qu'elle n'avait pas encore
+t mre et qu'elle approchait de sa trente-cinquime anne. Depuis
+douze ans qu'elle tait marie, elle dsirait avec ardeur avoir un
+enfant. Dans les premiers temps de<a name="Page_5" id="Page_5"></a> son hymen, M. Durand avait rpondu
+son pouse que cela ne pressait pas, et qu'ils en auraient plus qu'ils
+n'en voudraient; ensuite comme les annes s'coulaient, et que la
+famille ne s'augmentait pas, M. Durand avait dit que le commerce allait
+mal, et qu'il fallait attendre que l'on et une petite fortune assure.
+Mais la fortune de l'herboriste s'augmentant chaque jour, parce que son
+commerce allait trs-bien, M. Durand, pour consoler sa femme, se
+contentait de lui dire: Ce n'est pas ma faute... c'est plutt la vtre;
+si nous tions au temps des patriarches, j'aurais le droit de vous
+rpudier ou de prendre une seconde pouse, ou d'avoir des concubines,
+car la polygamie tait permise du temps d'Abraham, d'Isaac et du grand
+Salomon.</p>
+
+<p>A cela, madame Flicit Durand rpondait: Si nous vivions Sparte ou
+Lacdmone, vous m'auriez dj amen un bel et beau garon, afin de
+savoir s'il serait plus heureux que vous; car chez les Grecs il n'tait
+pas rare de voir une femme marie se livrer aux caresses d'un beau jeune
+homme, avec l'agrment de son mari. Les citoyens applaudissaient cet
+acte de complaisance et en attendaient des enfans bien faits et robustes
+qui fissent honneur la rpublique.</p>
+
+<p>&mdash;Madame, nous ne sommes pas en Grce, avait rpondu M. Durand. &mdash;Ni
+en Egypte, monsieur, lui avait rpliqu sa femme. On assure pourtant
+que nous avons adopt beaucoup de modes des anciens. Mais revenons
+cette pauvre madame Durand que nous avons laisse en mal d'enfant.<a name="Page_6" id="Page_6"></a></p>
+
+<p>Eh bien! Catherine, s'crie-t-elle en voyant revenir sa bonne.
+&mdash;Monsieur dormait comme un sourd, mais je l'ai rveill... le v'l qui
+court chez la garde et chez l'accoucheur...&mdash;Ah!... pourvu qu'il se
+dpche... Ah! Catherine, quelle douleur!... mais aussi quel plaisir
+j'aurai embrasser mon enfant...&mdash;Ah! dam', je conois ben... Aprs
+douze ans de mnage.... a commenait tre tardif... J'ai ide que ce
+sera un garon, moi; j'ai pari pour a une once de tabac avec madame
+Moka, qui prtend que ce sera une fille...&mdash;Ah! fille ou garon, je ne
+l'en aimerai pas moins!&mdash;J'ai envie d'aller rveiller la voisine, madame
+Ledoux...&mdash;Oh! tout l'heure, Catherine... mais je n'ai pas entendu
+fermer la porte de la rue... Es-tu sre que M. Durand soit
+parti?...&mdash;Pardi! il doit tre prsent rue des Nonaindires.&mdash;Va donc
+voir, Catherine...</p>
+
+<p>La domestique, pour satisfaire sa matresse, retourne dans le magasin,
+et, avant d'tre prs du lit, entend les ronflemens de M. Durand.
+Catherine est une grosse fille de vingt-huit ans, vive et franche, qui,
+par un sjour de huit ans chez l'herboriste, a acquis chez lui une
+certaine considration. En s'apercevant que son matre s'est rendormi,
+elle ne se sent pas de colre; elle court au lit et commence par jeter
+terre les doubles couvertures sous lesquelles l'herboriste reposait. On
+tait au mois de mars, il faisait froid; Catherine espre que l'air un
+peu piquant, en frappant sur le corps de son matre, le rveillera plus
+promptement. Cet expdient lui mon<a name="Page_7" id="Page_7"></a>trait la vrit M. Durand dans un
+fort <i>simple appareil</i>, mais dans les circonstances graves, il n'y a
+plus ni ge ni sexe.</p>
+
+<p>Le moyen de Catherine a russi. M. Durand, qui sent le vent de bise
+souffler sur son <i>abdomen</i> et sur ses <i>clunes</i>, se tourne et se retourne
+sans obtenir plus de chaleur; enfin, il ouvre les yeux, et parat fort
+surpris en se trouvant devant sa bonne et entirement dcouvert.</p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela veut dire, Catherine? dit M. Durand en rabaissant
+d'un air grave un des pans de sa chemise. &mdash;Quoi, monsieur!... Est-il
+possible que vous dormiez encore, quand je vous dis que madame est en
+mal d'enfant... quand on vous croit parti pour chercher l'accoucheur et
+la garde!...&mdash;Ah!... Dieu!... vous avez raison, Catherine... C'est donc
+cela que je rvais que j'tais un baptme...&mdash;Eh! monsieur, avant
+d'tre au baptme, il faut d'abord que madame soit tire de l...&mdash;C'est
+juste... mais qui diable m'a mis comme cela <i>in naturalibus</i>.&mdash;Oh! dam',
+je ne vous quitte plus que vous ne soyez parti... Tenez, monsieur, v'l
+votre pantalon... v'l vos bas...&mdash;Allons, Catherine, puisque vous
+n'avez pas peur que je m'habille devant vous...&mdash;Peur!... Ah ben, par
+exemple!... il est ben question de peur!... quand madame souffre. M.
+Durand se dcide alors descendre de son lit, et, jetant de ct son
+bonnet de coton, laisse voir entirement une petite tte, garnie de
+cheveux blonds qui descendaient presque sur ses sourcils, de grosses
+joues, un nez en trompette et de<a name="Page_8" id="Page_8"></a> petits yeux gris; tout cela plac sur
+un corps ni grand ni petit, ni gras ni maigre, faisait de M. Durand un
+de ces hommes, comme on en voit beaucoup, et qu'il serait difficile de
+juger sans entendre. Vl' vos bretelles....&mdash;Il fait terriblement froid
+cette nuit, Catherine...&mdash;Allons, monsieur, un peu vite... Tenez v'l
+vot' gilet...&mdash;Et mes jarretires, Catherine, vous ne me les aviez pas
+donnes.&mdash;Mon Dieu! quand vous iriez sans jarretires, l'heure qu'il
+est...&mdash;Tenez, j'en vois une prs de ces racines de fraisiers, <i>fraga</i>,
+<i>fragorum</i>...&mdash;Pourvu que l'accoucheur soit chez lui... v'l votre
+habit, monsieur...&mdash;Un instant, Catherine, et ma cravate...&mdash;Ah!
+monsieur; madame accouchera sans qu'on soit l...&mdash;Non, Catherine, je
+suis sr que nous avons le temps... Je suis presque mdecin, moi, et
+quoique je n'aie pas encore eu d'enfans, je n'en sais pas moins comment
+ils se font... Ce ne sont probablement encore que des
+avant-coureurs...&mdash;Allons, monsieur, vous v'l habill... allez bien
+vite, je vous en prie...&mdash;Et mon chapeau donc... Dieu! qu'il fait froid
+cette nuit...&mdash;Courez, monsieur, a fait que vous aurez plus
+chaud...&mdash;Je vais encore mettre ce foulard autour de mon cou....
+Catherine, prenez garde ce paquet de sauge, <i>salvia salvi</i>, qui est
+tomb de sa case...</p>
+
+<p>Pour toute rponse, Catherine pousse son matre hors de la chambre,
+descend devant lui l'escalier, ouvre la porte btarde de l'alle et la
+referme brusquement sur le nez de M. Durand, au moment o<a name="Page_9" id="Page_9"></a> celui-ci veut
+remonter pour prendre son mouchoir qu'il a oubli.</p>
+
+<p>Certaine enfin que son matre est parti, Catherine court frapper au
+second, chez madame Ledoux, et aprs l'avoir veille, redescend prs de
+sa matresse.</p>
+
+<p>Madame Ledoux est veuve d'un huissier, d'un bniste et d'un papetier;
+elle a eu de ses trois maris quatorze enfans, dont six sont maris et
+tablis; cependant madame Ledoux n'a encore que quarante-neuf ans; c'est
+une grande femme maigre, qui se tient fort droit, a toujours un tour
+bien fris et une collerette artistement plisse; aussi madame Ledoux
+prtend-elle avoir dj refus plusieurs fois un quatrime mari.</p>
+
+<p>Quand on a fait quatorze enfans, on doit avoir infiniment de
+prpondrance aux yeux des femmes enceintes; aussi, madame Ledoux, qui
+se flattait de pouvoir, au besoin, remplacer une sage-femme, n'tait
+nullement embarrasse en pareille circonstance; c'tait un plaisir pour
+elle que d'tre tmoin de l'entre dans le monde d'une innocente
+crature, et comme toutes les dames n'ont pas ce courage, quand un
+semblable vnement arrivait dans le quartier, il tait rare qu'on ne
+s'adresst pas d'abord la veuve du papetier, de l'huissier et de
+l'bniste.</p>
+
+<p>Aux premiers mots de Catherine, madame Ledoux a rpondu: Me voil...
+J'y suis, je passe une robe et je descends. En effet, peine la bonne
+a-t-elle rejoint sa matresse que l'on voit arriver madame Ledoux qui,
+avec son bougeoir la main, sa<a name="Page_10" id="Page_10"></a> grande taille, sa camisole blanche et
+son bonnet barbe, pourrait passer pour un esprit, si elle habitait un
+vieux chteau.</p>
+
+<p>Eh bien, ma voisine! Est-ce que le moment serait venu?...&mdash;Oh! oui,
+madame Ledoux, je crois bien que cette fois c'est pour tout de bon,
+rpond madame Durand en faisant de lgres grimaces que lui arrachaient
+les douleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, ma voisine... il vaut mieux accoucher la nuit que le
+jour, on a moins de bruit dans les oreilles. Je suis accouche la nuit
+de mes trois premiers, de mon cinquime et de mes quatre derniers... Il
+est une heure; pourvu cependant que cela ne soit pas si long que pour
+madame Dupont, la charcutire chez qui j'tais samedi... a lui a pris
+comme vous; mais, seize heures en mal d'enfant, c'est fatigant!...</p>
+
+<p>&mdash;Et l'accoucheur... la garde... personne n'est l!...&mdash;Eh bien, est-ce
+que je n'en sais pas autant que tout ce monde-l?... A mon huitime
+enfant... c'tait un garon, celui qui est mort d'une fivre bilieuse...
+c'est dommage, un enfant superbe!... un nez la grecque... c'tait de
+l'bniste celui-l; je me trouvais seule comme vous, ma voisine....
+j'avais renvoy ma bonne la veille, parce qu'elle me volait, et mon mari
+tait en course et fort loign. Eh bien! je ne me suis pas trouble,
+j'ai fait moi-mme tous mes petits prparatifs...&mdash;Catherine, est-ce que
+M. Durand n'est pas revenu?</p>
+
+<p>&mdash;Revenu! dit Catherine; oh non, madame, il ne peut pas encore tre
+revenu, mais je<a name="Page_11" id="Page_11"></a> lui ai dit de courir, d'aller ben vite.&mdash;Ah! madame
+Ledoux!... que je souffre...&mdash;Appuyez-vous sur moi, ma voisine, serrez
+moi, ne craignez pas de me faire mal!... Oh! dans ces cas-l, je sais
+qu'il faut qu'on presse fortement quelque chose, il semble que cela
+soulage... A mon quatrime enfant, c'tait une fille... c'tait de
+l'huissier celle-l, je me rappelle que je tenais dans ma main un gros
+bton de sucre de pomme... J'avais empoign cela au hasard... mais je le
+serrais tellement que l'on eut ensuite toutes les peines du monde le
+dcoller de ma main... Allons, Catherine, prparons tout ce qui est
+ncessaire.</p>
+
+<p>Tout en babillant, madame Ledoux, pour qui un accouchement est une chose
+fort ordinaire, fait disposer ce qu'il faut en pareille circonstance;
+Catherine excute ses ordres en courant de temps autre prs de sa
+matresse, et en poussant de grandes lamentations, parce que c'est la
+premire fois qu'elle se trouve une telle crmonie. Madame Durand se
+dsole de ne voir arriver ni l'accoucheur ni son mari, et la voisine
+cherche la tranquilliser, en lui citant toujours ses couches et celles
+dont elle a t tmoin.</p>
+
+<p>Il y a prs de trois quarts d'heure que M. Durand est parti, et personne
+ne revient; l'accoucheur et la garde demeurent cependant peu de
+distance. Madame Durand et Catherine s'impatientent, madame Ledoux les
+tranquillise.</p>
+
+<p>Mais si j'allais accoucher sans eux! s'crie madame Durand. &mdash;Eh
+bien, tant mieux, ma voi<a name="Page_12" id="Page_12"></a>sine, cela prouverait un accouchement facile...
+C'est ce qui m'est arriv mon dixime, c'tait du papetier
+celui-l.... un joli garon vraiment; parbleu! vous le connaissez, c'est
+Jules, qui vient d'pouser la fille d'un limonadier du boulevart du
+Temple. Pour en revenir, j'avais t au spectacle la veille... la
+Gat; je crois qu'on donnait <i>Huon de Bordeaux</i>, ou l'<i>preuve des
+Amans fidles</i>.... jolie pantomime changemens vue, et dans laquelle
+on parlait ou on chantait... je ne m'en souviens plus.... je revins donc
+le soir du spectacle, lgre comme une plume; je crois que j'aurais t
+au bal si mon mari, le papetier, avait voulu m'y mener; eh bien! en
+arrivant, je n'ai pas plutt soup... que... <i>crac!</i> il me prend des
+douleurs, et <i>crac!</i> six minutes aprs...&mdash;Ah! madame Ledoux... quelle
+souffrance...&mdash;Du courage, ma voisine!... quand vous en aurez fait
+quatorze comme moi, vous ne serez pas si effraye.</p>
+
+<p>Pendant que sa moiti souffrait et gmissait, M. Durand courait dans la
+rue en soufflant dans ses doigts. Aprs avoir fait deux cents pas,
+l'herboriste se rappelle qu'il n'a pas demand s'il devait aller d'abord
+chez l'accoucheur ou chez la sage-femme; il s'arrte et se dispose
+retourner chez lui; mais cependant il rflchit que l'accoucheur doit
+tre prvenu le premier, et reprenant son lan, il se dirige vers la rue
+Saint-Antoine, en se disant: Diable... il fait extrmement froid...
+Cette Catherine qui ne m'a pas laiss le temps de mettre mes
+jarretires... Si mes bas allaient tomber, je m'enrhumerais
+in<a name="Page_13" id="Page_13"></a>failliblement... Je ne veux plus faire des enfans l'hiver...
+c'est--dire pour l'hiver... Aller seul dans la rue... au milieu de la
+nuit... ce n'est pas extrmement prudent... J'aurais d aller rveiller
+mon ami Bellequeue; puisqu'il est le parrain, il me semble qu'il
+pourrait bien faire les courses avec moi... Un parrain est un second
+pre... Et cette femme qu'on a vole il y a huit jours dans la rue du
+Petit-Musc!... Mais on serait bien adroit si on me volait, je n'ai rien
+sur moi... pas mme de montre... Me voici dans la rue Saint-Antoine...
+C'est tonnant comme une rue est diffrente la nuit... C'est tout au
+plus si je reconnais les maisons... Hum! hum!... je crois que je
+m'enrhume dj... Je prendrai en rentrant une infusion de violette, et
+j'y mettrai des feuilles d'oranger... <i>malus aurea</i>.</p>
+
+<p>Tout en faisant ces rflexions, M. Durand arpentait la partie de la rue
+Saint-Antoine que la lune clairait, se tenant toujours une distance
+respectueuse du ct qui tait dans l'obscurit. Encore quelques pas, et
+l'herboriste sera chez l'accoucheur dont il peut dj apercevoir la
+maison, quoiqu'elle se trouve du ct de l'ombre, ce qui le contrarie un
+peu; mais en portant des regards craintifs vers les maisons voisines, M.
+Durand aperoit un homme arrt positivement en face de la demeure du
+docteur. A cet aspect, l'herboriste s'arrte subitement, puis fait
+quatre pas en arrire en cherchant son mouchoir dans sa poche, ne se
+souvenant plus qu'il n'en a pas pris; enfin, il s'essuie le visage avec
+le foulard qu'il<a name="Page_14" id="Page_14"></a> a pass autour de son cou, et, les yeux toujours fixs
+sur l'homme qu'il aperoit dans l'ombre, se dit: Il y a l quelqu'un...
+il y a l un homme... il y en a peut-tre deux... Dans l'obscurit on ne
+peut pas bien compter... mais ils ne se sont pas mis l'ombre sans
+dessein... Qu'est-ce que c'est que cet homme?... Si c'taient des
+simples, je dirais tout de suite c'est cela... et voil quoi c'est
+bon... Ce diable d'homme!... Prcisment devant la maison de
+l'accoucheur... Je suis sorti sans arme... Cette Catherine m'a tant
+press... Que faire!... je crois que je devrais aller d'abord chez
+madame Moka, la garde; je reviendrais ensuite ici... et peut-tre cet
+homme ne serait-il plus l?... C'est singulier, il ne fait plus si froid
+que tout l'heure...</p>
+
+<p>Pendant que M. Durand fait ses rflexions, en se tenant toujours dans le
+ct clair par la lune et une honnte distance de l'objet de ses
+inquitudes, l'homme arrt devant la maison, et qui n'tait autre qu'un
+ivrogne, regardait terre en faisant tout son possible pour ne pas se
+laisser tomber sur le pav; avant de rentrer chez sa femme il avait
+voulu compter ce qui lui restait de sa paye, et plusieurs pices de
+monnaie taient tombes de sa main; le pauvre diable faisait de vains
+efforts pour les retrouver, en murmurant de temps autre: Maudite
+nuit!... pourquoi ne met-on pas des lanternes du ct o il n'y a pas de
+lune?... J'ai perdu au moins quinze sous... J'aurais mieux fait de tout
+boire!... Il fait nuit comme dans un four sur ces guerdins de pavs...
+Ma femme va me rosser... mais a m'est gal...<a name="Page_15" id="Page_15"></a> je lui abandonne le ct
+o j'ai des durillons... Encore s'il passait un ami pour chercher avec
+moi!... Oh!... oh!... ces canailles de jambes qui ne veulent pas me
+tenir ferme... Pas pus de sous que dans mon &#339;il!... ils seront tombs
+dans la ruelle de queuque pav!...</p>
+
+<p>Las de chercher inutilement, l'ivrogne abandonne enfin la place et
+s'loigne en murmurant mais sans avoir aperu Durand. Celui-ci sent que
+la respiration lui revient, en voyant l'homme s'loigner lentement au
+lieu de venir lui, et il se dcide alors s'approcher de la maison de
+l'accoucheur en se disant: Il n'a pas os s'adresser moi... ma
+contenance ferme l'a fait renoncer ses mauvais desseins... Allons,
+allons, ce n'est pas moi qui reculerai devant un homme... Quand il
+s'agit d'avoir un hritier, je ne vois plus les prils... En avant!</p>
+
+<p>Et M. Durand s'assure encore si l'homme ne revient pas, puis il court
+vers la maison du docteur, et saisissant la petite sonnette place
+auprs de la porte, il la tire avec force en tournant toujours la tte
+du ct par o l'homme s'est loign.</p>
+
+<p>On ouvre une croise au second et l'on demande ce qu'on veut: C'est
+moi, Durand, herboriste de la rue Saint-Paul, qui viens chercher M. le
+docteur accoucheur, pour ma femme qui a envie d'accoucher, rpond notre
+homme d'une voix qu'il tche de rendre ferme.</p>
+
+<p>&mdash;M. le docteur est auprs d'un malade, mais ds qu'il rentrera on
+l'enverra chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, auprs d'un malade! s'crie Du<a name="Page_16" id="Page_16"></a>rand, mais il me semble que
+quand il s'agit d'un nouveau-n dont je suis le pre...</p>
+
+<p>L'herboriste ne finit pas sa phrase, car en ce moment il voit revenir
+vers lui la personne qui l'a si fort inquit; l'ivrogne s'tait arrt
+un peu plus loin, indcis s'il retournerait chercher ses gros sous,
+lorsque la voix de M. Durand avait frapp, ses oreilles. Il s'tait
+persuad que c'tait lui qu'il en voulait, et qu'ayant trouv son
+argent, on l'appelait pour le lui rendre. Il revenait donc sur ses pas
+aussi vite que ses jambes le lui permettaient, en criant d'une voix
+enroue: Me v'l, l'ami... me v'l... Attends un peu... c'est moi
+c't'argent-l... Attends... j't'aurai bentt rattrap...</p>
+
+<p>Durand, qui ne se soucie nullement d'tre rattrap et qui prend pour des
+menaces les paroles de l'ivrogne, abandonne la place et se met courir
+de toutes ses forces, poursuivi par l'ivrogne dont chaque instant il
+s'loigne davantage, mais qu'il s'imagine avoir sur les talons. Il
+arrive tout haletant rue des Nonaindires, il ne sait plus quel est le
+numro de la maison de madame Moka, mais il se jette sur une porte qu'il
+croit reconnatre, empoigne le marteau deux mains, frappe sept ou huit
+coups de suite, de manire branler la maison et rveiller tout le
+quartier. Trouvant qu'on ne lui rpond pas assez vite, il refrappe
+encore; plusieurs fentres s'ouvrent.</p>
+
+<p>Que voulez-vous?... Qu'y a-t-il donc? demandent plusieurs personnes
+avec inquitude.</p>
+
+<p>La garde!... la garde!... la garde!... rpond l'herboriste d'une voix
+touffe par la terreur et en<a name="Page_17" id="Page_17"></a> faisant toujours aller le marteau
+quoiqu'on le prie de ne plus frapper.</p>
+
+<p>Mais o cela la garde?... chez qui?... Qu'est-il arriv?... Est-ce le
+feu?...</p>
+
+<p>&mdash;La garde!... la garde!... Chez moi, la garde... herboriste... rue
+Saint-Paul...</p>
+
+<p>M. Durand n'en peut pas dire davantage; il s'aperoit que l'homme qu'il
+fuit vient de gagner du terrain et s'approche de lui. Il lche aussitt
+le marteau, se sauve par le haut de la rue, fait plusieurs dtours en
+courant toujours, et, sans trop savoir comment, arrive enfin devant sa
+porte, l'ouvre avec un passe-partout que Catherine avait mis dans la
+poche de son gilet, et se jette dans son alle comme un homme qui vient
+d'chapper une mort certaine.</p>
+
+<p>Les douleurs de madame Durand ne faisaient qu'augmenter. En entendant
+refermer avec violence la porte de l'alle, elle s'crie: Enfin les
+voil!</p>
+
+<p>Mais on ne voit entrer dans la chambre que M. Durand, ple, effar, le
+front couvert de sueur, son foulard dfait, ses bas sur ses talons, et
+qui est quelques minutes sans pouvoir reprendre sa respiration.</p>
+
+<p>Ah! mon ami... tu as bien couru, dit madame Durand qui prouve un
+instant de trve sa douleur. Oui, oui... certes, j'ai couru, rpond
+M. Durand, en regardant autour de lui pour s'assurer qu'il est bien en
+sret. Nous avons pourtant trouv le temps long! mon voisin, dit
+madame Ledoux.<a name="Page_18" id="Page_18"></a></p>
+
+<p>Et moi donc... Croyez-vous que j'tais mon aise dans la
+rue...&mdash;L'accoucheur va-t-il venir, mon ami?&mdash;Oui, madame, oui... tout
+le monde va venir... Ouf! je n'en puis plus!</p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'avez-vous donc, monsieur? dit Catherine; vous avez l'air
+tout sens dessus dessous?&mdash;Parbleu on le serait moins... J'ai t
+attaqu par un voleur... par deux ou trois voleurs... On m'a poursuivi
+assez long-temps... Si je n'avais pas eu autant de force... pour courir,
+c'tait fait de moi!&mdash;Ah! mon Dieu!... mon pauvre ami!&mdash;Vous pouvez vous
+flatter, madame, que cet enfant-l m'aura donn assez de peine.&mdash;Eh
+bien! voisin, c'est comme mon treizime; mon mari... c'tait le
+papetier, venait de sortir, comme vous, pour aller chercher
+l'accoucheur; nous demeurions alors rue des Lions, et vous savez que la
+rue des Lions est mauvaise... oh! elle est trs-mauvaise; il tait prs
+de trois heures du matin, le temps tait vilain, je me rappelle qu'il
+avait plu toute la soire; en dtournant le coin de la rue des Lions,
+mon mari entend marcher prs de lui... Heureusement j'avais eu la
+prcaution de lui faire prendre son rotin...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! voil que a revient! s'crie madame Durand dont les
+douleurs recommencent.</p>
+
+<p>&mdash;Qui est-ce qui revient? dit vivement l'herboriste en regardant
+derrire lui.</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! monsieur, c'est madame qui souf<a name="Page_19" id="Page_19"></a>fre, dit Catherine, et
+c't'accoucheur qui ne vient pas!</p>
+
+<p>Dans ce moment on entend frapper avec violence la porte de l'alle. La
+domestique descend en courant et, sans se donner le temps de prendre de
+lumire, elle court ouvrir la porte, puis remonte aussitt en criant aux
+personnes qui sont dans la rue: Entrez... entrez vite... suivez moi...
+Oh! il est ben temps que vous arriviez...</p>
+
+<p>Et la pauvre Catherine est dj retourne prs de sa matresse, qui la
+douleur arrache des cris violents.</p>
+
+<p>&mdash;N'ayez plus d'inquitude, madame, lui dit-elle; v'l not' monde
+arriv.</p>
+
+<p>En effet, dans ce moment les pas de plusieurs personnes se faisaient
+entendre dans l'escalier: bientt on ouvre brusquement la porte; et un
+caporal, accompagn de quatre fusiliers, entre dans la chambre en criant
+d'une voix terrible: O sont les voleurs?</p>
+
+<p>Au mme instant la crise s'opre: madame Durand met au monde un petit
+garon que madame Ledoux reoit dans ses bras, en s'criant: Il sera
+aussi fort que mon quatorzime!... M. Durand retombe sur sa chaise,
+examinant les soldats d'un air surpris, et balbutiant: Messieurs, c'est
+un garon!...&mdash;C'est un garon!... rpte Catherine. Alors le caporal
+se retourne vers ses hommes, qui se regardent tous avec tonnement, en
+rptant: Ah! c'est un garon!<a name="Page_20" id="Page_20"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_II" id="CHAPITRE_II"></a>CHAPITRE II.</h3>
+
+<p class="head">LE BAPTME.</p>
+
+
+<p>Aprs le premier moment donn au trouble, la joie, aux exclamations
+que causait la vue du nouveau personnage qui venait d'entrer dans le
+monde, en prsence d'un caporal et de quatre fusiliers, on commena se
+regarder, se questionner; chacun trouvant fort singulier ce qu'il
+voyait, et le caporal fut le premier s'crier:</p>
+
+<p>&mdash;Ha a! mon brave homme, c'est donc pour qu'elle soit tmoin de la
+naissance de vot' fils que vous avez t chercher la garde?...</p>
+
+<p>&mdash;Mais, mon ami, quoi donc avez-vous pens? dit madame Durand.</p>
+
+<p>&mdash;C't'ide de faire venir un rgiment pour voir madame accoucher!
+murmure Catherine.</p>
+
+<p>&mdash;Par exemple! s'crie madame Ledoux, j'en ai fait quatorze, et j'en
+ai reu plus de cent dans<a name="Page_21" id="Page_21"></a> mes bras; mais voil la premire fois que je
+vois un accouchement aussi militaire!</p>
+
+<p>M. Durand qui a eu le temps de se remettre de sa frayeur et de sa
+surprise, dit enfin: Je n'ai point t vous requrir, messieurs, et je
+ne comprends pas pourquoi vous tes venus.</p>
+
+<p>&mdash;Nous sommes venus la requte de deux jeunes hommes de la rue des
+Nonaindires, qui sont accourus au <i>posse</i>, en nous engageant d'aller
+ben vite chez <i>l'herborisse</i> de la rue Saint-Paul, qui venait de
+rveiller tout le quartier en criant la garde: voil, mon bourgeois.</p>
+
+<p>M. Durand se pince les lvres au rcit du caporal, Catherine se retourne
+pour ne point rire au nez de son matre, et madame Ledoux s'crie: Il y
+a eu erreur manifeste, mon voisin, vous aurez sans le vouloir rpandu
+l'alarme dans le quartier.</p>
+
+<p>M. Durand feint de ne pas comprendre comment cette mprise a pu avoir
+lieu. Dans ce moment on entend dans l'alle la voix aigre de madame
+Moka, qui crie: clairez donc; Catherine, clairez donc, voici M. le
+docteur...&mdash;Il est bien temps! dit madame Ledoux.</p>
+
+<p>L'accoucheur et la garde arrivaient en effet, lorsque tout tait fini;
+encore madame Moka ne s'tait-elle mise en route que pour aller
+s'assurer si le feu n'tait point chez M. Durand.</p>
+
+<p>Le plus press est de renvoyer les soldats; mais madame Durand ne veut
+pas qu'ils aient t tmoins de la naissance de son fils sans boire sa
+sant. Catherine est charge de les faire entrer dans la bou<a name="Page_22" id="Page_22"></a>tique et de
+leur offrir le petit verre. M. Durand suit les soldats et leur propose
+chacun une tasse d'infusion de violette ou de tilleul; mais les
+militaires prfrent de l'eau-de-vie.</p>
+
+<p>A la sant du nouveau-n! dit le caporal en levant son verre. Les
+soldats imitent leur chef; M. Durand fait un profond salut et avale un
+grand verre d'eau sucre, en disant: A la sant de mon jeune fils...
+<i>primogenitus</i>.&mdash;A la sant du petit primogenitus! rpte le caporal,
+qui croit que ce nom est celui du nouveau-n.</p>
+
+<p>Catherine fait des bonds de joie en s'criant: Pardi! ce garon-l sera
+un brave homme! a lui portera bonheur d'avoir t salu tout de suite
+par des militaires.</p>
+
+<p>Le caporal se retourne en passant ses doigts dans sa moustache, et
+sourit gracieusement la bonne.</p>
+
+<p>Et la sant de madame, est-ce que vous n'y boirez pas ben aussi? dit
+Catherine.</p>
+
+<p>Si fait, la belle fille, dit le caporal en tendant son petit verre;
+c'est trop juste, il faut boire la sant de la maman!</p>
+
+<p>M. Durand se hte de se faire un second verre d'eau sucre, pendant que
+Catherine emplit les petits verres des soldats qui s'crient en c&#339;ur: A
+la sant de l'accouche!...</p>
+
+<p>&mdash;A la sant de mon pouse... <i>mea uxor</i>, dit M. Durand en avalant un
+second verre d'eau.</p>
+
+<p>Ah! elle mrite ben a, dit Catherine; c'te pauvre chre femme, elle a
+firement souffert!...<a name="Page_23" id="Page_23"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, dit le caporal en se tournant vers ses hommes, que
+nous ne devons pas non plus oublier le papa.&mdash;C'est juste, il faut boire
+au papa, disent les soldats en tendant de nouveau leurs verres que
+Catherine emplit encore, tandis que l'herboriste se dcide se faire un
+troisime verre d'eau sucre.</p>
+
+<p>Allons, camarades! la sant du papa! dit le caporal en levant son
+verre. Ses soldats l'imitent; M. Durand s'empresse de trinquer avec eux,
+et salue plus profondment, en rpondant: A ma sant, messieurs, <i>suum
+cuique</i>, j'y bois avec grand plaisir.</p>
+
+<p>Les militaires ont fait rubis sur l'ongle, et seraient disposs boire
+encore la sant d'un parent ou d'on ami; mais M. Durand qui a eu un
+peu de peine avaler son troisime verre d'eau sucre, se hte d'ouvrir
+la porte qui donne sur la rue, et congdie le caporal et son monde.</p>
+
+<p>Pendant ce temps le calme s'est rtabli dans la chambre de l'accouche;
+le docteur a donn ses ordres, madame Moka a pris son poste, Catherine a
+embrass l'enfant qui est emmaillot et plac prs de sa mre, pour qui
+cette vue est un ddommagement de toutes ses souffrances; madame Ledoux
+rentre chez elle, et M. Durand, aprs avoir embrass sa femme sur le
+front, retourne se coucher en se disant: Voil une nuit qui a t bien
+prilleuse pour ma femme et pour moi!...</p>
+
+<p>Il tait peine six heures du matin, lorsqu'un petit monsieur alla
+carillonner la porte de l'her<a name="Page_24" id="Page_24"></a>boriste; ce petit monsieur, qui tait
+encore en veste du matin et en pantalon de laine pied, et sans
+chapeau, tait dj coiff et fris comme pour aller au bal; ses cheveux
+artistement crps sur le haut de la tte, formaient une bouffette
+au-dessus de chaque oreille, et par derrire une queue un peu courte,
+mais trs-paisse, tait noue avec un large ruban noir, et se balanait
+avec grce sur le collet de la veste; tout cela tait farci de poudre et
+de pommade, quoique ce ne ft dj plus la mode d'tre poudr, mais le
+monsieur dont nous venons de dcrire la coiffure avait ses raisons pour
+tenir la poudre: il tait perruquier-coiffeur, et il avait dclar que
+tous les changemens politiques de l'Europe ne parviendraient jamais
+lui faire couper sa queue.</p>
+
+<p>M. Bellequeue, c'tait le nom du coiffeur (et il tenait tre bien
+nomm), tait un homme de trente-six ans, d'une figure ronde et frache;
+son nez, quoiqu'un peu gros, n'tait point mal fait; ses yeux, quoiqu'un
+peu petits, brillaient comme deux diamans, et sa bouche, quoique grande,
+tait assez agrable et laissait voir de fort belles dents; joignez
+cela des sourcils bien noirs, des joues colores, une taille petite mais
+bien prise, une jambe bien faite, un embonpoint raisonnable, des
+manires aimables, et l'on aura le portrait de M. Bellequeue, qui avait
+dans le quartier la rputation d'tre trs-galant, trs-amateur du beau
+sexe, et de coiffer avec autant de got qu'au Palais-Royal.</p>
+
+<p>Catherine a ouvert la boutique et Bellequeue entre en s'criant: Eh
+bien! ma chre, c'est donc fini...<a name="Page_25" id="Page_25"></a> c'est donc termin?... Je viens de
+savoir cela par le docteur qui tait chez une de mes pratiques.&mdash;Oui,
+monsieur Bellequeue, c'est fini, Dieu merci!... c'te pauvre dame!... Il
+parat que a fait ben souffrir?...&mdash;Et nous avons un garon?&mdash;Oui,
+monsieur, un beau gros garon, qui est gentil tout plein...&mdash;A qui
+ressemble-t-il, Catherine?&mdash;Dam', monsieur... on n'peut pas encore trop
+dire... quoique a j'crois ben qu'c'est plutt madame qu'il
+ressemblera...&mdash;Tant mieux, car Durand n'est pas beau... Je serais
+enchant de l'embrasser, cet enfant... Je sens l... Oui, c'est drle...
+a me... D'ailleurs je suis son parrain... C'est mon filleul ce
+garon...&mdash;Oui, monsieur, mais vous ne pouvez pas encore le voir; il est
+sur le lit de madame qui, je crois, repose maintenant... Nous avons eu
+tant d'vnemens c'te nuit!... monsieur qui a fait venir le
+corps-de-garde ici pour voir madame accoucher.&mdash;Bah!... des
+soldats?&mdash;Oui, monsieur... avec leurs baonnettes encore!&mdash;Ha a, quoi
+pense donc Durand?... et les m&#339;urs... car il faut toujours des m&#339;urs...
+Catherine, je ne puis pas faire autrement que de t'embrasser pour
+commencer un si beau jour.&mdash;Volontiers, monsieur.</p>
+
+<p>M. Bellequeue embrasse Catherine sur les deux joues, puis monte
+lestement au magasin trouver M. Durand qui est en train de s'habiller.</p>
+
+<p>Bonjour, mon cher Durand... Eh bien! nous sommes donc papa?&mdash;Oui, mon
+cher monsieur Bellequeue, nous le sommes.&mdash;Mon compliment bien sincre,
+mon ami.&mdash;Je le reois avec plai<a name="Page_26" id="Page_26"></a>sir... Je sais, monsieur Bellequeue,
+tout l'attachement que vous portez ma famille... aussi ai-je pens,
+comme ma femme, devoir vous donner la prfrence pour tre parrain de
+mon enfant, quoique j'aie quelques parens qui auraient pu avoir droit...
+mais les amis avant tout...&mdash;Croyez, mon cher Durand, que je suis
+sensible cette action... Je veux tre un second pre pour votre
+fils... je veux qu'il m'aime autant que vous... A propos, qui donc ai-je
+pour commre?&mdash;Une tante de ma femme, une teinturire retire.&mdash;De quel
+ge?&mdash;Cinquante-cinq ans environ, une femme fort respectable.</p>
+
+<p>Bellequeue se retourne en faisant une lgre grimace et murmurant: Deux
+botes de drages suffiront; et M. Durand, tout en achevant sa
+toilette, conte son voisin les vnemens qui lui sont arrivs dans la
+nuit.</p>
+
+<p>Il fallait frapper chez moi, dit le coiffeur, j'aurais t avec
+vous... et vous savez que je suis une bonne lame... J'aurais pris ma
+canne dard, et nous aurions attendu les coquins... Qu'est-ce que vous
+buvez l?&mdash;C'est une infusion de tilleul... pour me remettre du
+saisissement d'hier... J'avais envie de prendre du vulnraire, mais
+comme je ne suis pas tomb...&mdash;Eh mais... il me semble que j'entends
+crier... c'est le nouveau-n sans doute?...&mdash;Il n'a fait que cela toute
+la nuit!...&mdash;Il aura une voix charmante, cet enfant!... Allons donc
+l'embrasser... puisqu'il crie, la maman doit tre veille...</p>
+
+<p>M. Bellequeue entrane l'herboriste, et ces mes<a name="Page_27" id="Page_27"></a>sieurs arrivent dans la
+chambre de l'accouche, qui est dj coiffe d'un fort joli bonnet du
+matin; car, les douleurs passes, le premier soin de ces dames est de
+chercher plaire. Madame Durand adresse un gracieux sourire au
+coiffeur, qui s'approche du lit en marchant sur ses pointes, et madame
+Moka lui prsente l'enfant en disant: Voyez comme il est joli!</p>
+
+<p>Bellequeue embrasse tendrement le nouveau-n, qui lui bave sur la
+figure, et le considre d'un air attendri, tandis que M. Durand
+s'avance, et dit d'un air grave en regardant son fils: C'est absolument
+mon menton et la forme de ma tte!&mdash;Oui, dit Bellequeue, je crois
+qu'il y aura quelque chose.</p>
+
+<p>Madame Moka reprend l'enfant en faisant une rvrence au parrain; car
+madame Moka met de l'intention dans tout ce qu'elle fait, et de la
+prtention dans tout ce qu'elle dit. Mais quand on a eu l'honneur de
+garder un gnral et la femme d'un snateur, on doit ncessairement
+avoir de trs-bonnes manires; et quoique madame Moka se trompe souvent
+dans l'emploi des verbes, et fasse cinq repas par jour en rptant
+qu'<i>elle n'est point sur sa bouche</i>, on s'aperoit sur-le-champ que
+c'est une garde qui ne va que dans les bonnes maisons.</p>
+
+<p>A quand le baptme? dit Bellequeue. &mdash;Demain, mon compre, si vous
+voulez bien.&mdash;Comment donc, ma jolie commre, mais vous savez que je
+suis toujours prt!...&mdash;Mais, dit M. Durand, si nous attendions que la
+fivre laiteuse soit passe?&mdash;Oh! non, monsieur, je pr<a name="Page_28" id="Page_28"></a>fre que le
+baptme se fasse demain...&mdash;Je suis range dans l'avis de madame, dit
+la garde. Le plus tt qu'on <i>pusse</i> est le mieux; au moins ensuite si
+nous <i>voulimes</i> tre tranquilles, je ne vois rien qui nous en
+<i>empchasse</i>.&mdash;crivez vite la nourrice, monsieur Durand... Vous
+savez, Saint-Germain...&mdash;Saint-Germain-en-Laye, n'est-ce pas?&mdash;Oui,
+mon ami, en Laye. N'oubliez pas non plus les billets de faire-part la
+famille, aux amis, aux connaissances... D'ailleurs je vous ai donn une
+liste.&mdash;Oui, madame. Ah! mon Dieu! que d'occupation... Mon cher monsieur
+Bellequeue... si vous aviez un moment me donner pour m'aider faire
+toutes ces lettres...&mdash;Volontiers; il est de bonne heure, et les petites
+matresses que j'ai coiffer ne se lvent pas si matin.&mdash;Passons alors
+ mon bureau...</p>
+
+<p>M. Durand descend sa boutique, dans laquelle son bureau est tabli
+derrire un petit vitrage. Bellequeue va baiser la main de l'accouche,
+donne un regard expressif l'enfant, et suit l'herboriste en marchant
+encore sur ses pointes, habitude qu'il a contracte dans la rue en
+courant chez ses pratiques, chez lesquelles il ne veut pas arriver
+crott; et madame Moka dit en le voyant s'loigner: Il serait difficile
+qu'on <i>trouvisse</i> un parrain plus courtois.</p>
+
+<p>L'herboriste se gratte la tte devant son bureau, et tourne sa plume
+dans ses doigts en disant: Comment tourne-t-on ces lettres-l?... comme
+c'est mon premier enfant, je n'ai pas encore l'habitude d'en<a name="Page_29" id="Page_29"></a> crire...
+Oh! s'il s'agissait d'une ordonnance pour une tisane pectorale ou
+laxative, a serait dj fait.&mdash;Vous tes donc un peu mdecin, mon
+compre? dit Bellequeue en s'assayant aussi devant le bureau.&mdash;Oh! je
+suis si vers dans la connaissance des simples!... J'ai herboris
+Pantin, Saint-Denis, Fontenay, Svres... Quand je vais la
+campagne, je m'arrte chaque pas... je regarde dans tous les
+coins.&mdash;Vous avez d voir bien des choses... Mais il s'agit de mon
+filleul... Il faut faire une circulaire qui serve pour tout le
+monde.&mdash;C'est juste, une circulaire.&mdash;Quoique je sois garon, j'ai
+souvent aid des maris de mes amis; on commence toujours ainsi: J'ai
+l'honneur de vous faire part...&mdash;C'est cela mme! m'y voil!... Ce
+n'tait que le dbut qui me manquait.</p>
+
+<p>M. Durand prend une feuille de papier et crit: J'ai l'honneur de vous
+faire part... que ma femme est heureusement accouche de son premier...
+Est-ce bien?</p>
+
+<p>&mdash;Trs-bien, dit Bellequeue; continuez.&mdash;Le nouveau-n est un
+garon...&mdash;Parfaitement tourn!&mdash;Il est n viable... et toute la famille
+se porte bien. Il me semble que a n'est pas mal comme cela, et que a
+dit tout.&mdash;C'est dict comme par un crivain public!... Je vais vite
+vous en faire plusieurs copies.</p>
+
+<p>Cette affaire termine, Bellequeue quitte Durand en lui promettant de
+venir le revoir dans la journe; et, comme le baptme du lendemain doit
+tre suivi d'un repas de famille, on prpare tout dans la<a name="Page_30" id="Page_30"></a> maison de
+l'herboriste pour clbrer dignement la naissance du petit Durand.
+Catherine est fort occupe sa cuisine. M. Durand, forc de rester sa
+boutique, songe dj ce qu'il fera de son fils; et, tout en vendant de
+la camomille ou des feuilles de mrier, voit son hritier revtu de la
+toge de l'avocat, ou de l'habit de colonel. Madame Durand se reprsente
+son enfant dj assez grand pour lui donner le bras, pour lui servir de
+cavalier la promenade. Son fils sera joli garon, bien fait,
+spirituel. Elle voit dj tout cela en considrant le petit poupon qui
+ouvre peine les yeux, et elle fait des projets... des projets!... O
+n'en fait-on pas? Mais ceux d'une mre sont les plus doux former, et
+du moins ne sont pas toujours tracs sur le sable.</p>
+
+<p>Au milieu du mouvement qui rgne dans la maison, madame Moka va et vient
+sans cesse dans la chambre, souvent mme elle descend la cuisine; et,
+tout en disant qu'elle n'est point sur sa bouche, elle glisse cinq gros
+morceaux de sucre dans son caf, et a soin de se verser toute la crme
+du lait. Puis, deux heures aprs, elle prend un petit bouillon dans
+lequel elle trempe un pain mollet, et elle avale par l-dessus un grand
+verre d'un vieux vin de Beaune destin l'accouche, et qu'elle trouve
+probablement sa convenance tout en disant: Il me <i>falme</i> toujours
+bien peu de chose pour que j'<i>attendasse</i> le dner... Quand je <i>garda</i>
+la femme du snateur, je ne <i>prme</i> souvent rien dans la nuit.</p>
+
+<p>Bellequeue est revenu dans l'aprs midi. M. Durand est mont un moment
+prs de sa femme, et ils<a name="Page_31" id="Page_31"></a> sont tous deux fort inquiets du nom de baptme
+que portera leur fils; l'arrive du parrain doit naturellement dcider
+la question.</p>
+
+<p>Comment vous appelez-vous, mon cher Bellequeue? dit l'herboriste en le
+voyant entrer.&mdash;Comment je m'appelle?&mdash;Oui, mon compre, c'est votre nom
+de baptme que nous n'avons pas encore song vous demander, dit
+l'accouche, et dans ce moment je cherchais un joli nom pour mon
+fils.&mdash;Ma chre commre je m'appelle Jean Bellequeue, pour vous
+servir.&mdash;Jean? rien que Jean?&mdash;Pas davantage, mais il me semble qu'il
+n'est pas fort ncessaire d'avoir une douzaine de noms; le principal est
+de faire honneur celui que l'on porte, d'avoir des m&#339;urs, et d'tre
+galant avec les dames.</p>
+
+<p>Madame Durand ne rpond rien, mais elle fait une lgre grimace, parce
+que le nom de Jean ne lui semble ni pompeux ni distingu, et qu'elle
+aurait voulu pour son fils un nom la fois sonore et gracieux. Quant
+M. Durand, il murmure entre ses dents: Jean... <i>Joannes</i>... Oui, c'est
+un nom facile prononcer... cependant j'aurais assez aim un nom qui
+aurait dit quelque chose, comme par exemple... <i>Granium</i>, <i>Rosarium</i> ou
+<i>Stramonium</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon voisin!... ces noms-l sentent le jus d'herbe en diable.&mdash;Pas
+du tout, mon cher Bellequeue, ces noms-l embaument au contraire, et je
+puis vous prouver...&mdash;Eh, monsieur! dit madame Durand, je ne veux pas
+de tout cela! Est-ce qu'il y a un Granium dans le calendrier?<a name="Page_32" id="Page_32"></a></p>
+
+<p>&mdash;Je ne prsuppose pas qu'on en <i>trouvt</i>, dit madame Moka.
+&mdash;Parlez-moi d'douard, de Stanislas, d'Eugne... c'est joli, c'est
+doux, c'est gracieux!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, ma commre, vous appellerez votre fils comme vous voudrez,
+quant moi je le nommerai Jean, parce que Jean est un nom qui en vaut
+bien un autre!&mdash;Certainement, mon compre, je suis loin de le trouver
+laid... il est seulement un peu court.&mdash;C'est plutt dit.&mdash;Nous verrons
+aussi le nom que lui donnera ma tante... je crois qu'elle se nomme
+Ursule.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'appellerai point mon fils Ursule, dit l'herboriste, j'aime
+mieux Jean...&mdash;Mais nous dciderons tout cela demain... A quel le heure
+le baptme?&mdash;A midi.&mdash;Fort bien, je serai ponctuel.&mdash;Vous savez que vous
+dnez avec nous.&mdash;Oui, ma chre commre, je vous laisse et vais faire
+mes emplettes.&mdash;Ah! point de folie, monsieur Bellequeue, point de folie,
+je vous en prie!...&mdash;Soyez tranquille... ceci est mon affaire...
+demain.</p>
+
+<p>Bellequeue sort vivement sans vouloir couter madame Durand, qui lui
+crie qu'elle se fchera s'il fait de la dpense, et madame Moka dit: Je
+serais bien tonne qu'un tel parrain ne <i>fesse</i> pas bien les choses.</p>
+
+<p>Aprs une nuit que l'on aurait passe fort tranquillement si le
+nouveau-n avait bien voulu se taire, ce qu'il ne jugea pas convenable
+de faire pendant cinq heures conscutives, le jour du baptme s'annona
+par une jolie petite pluie ou grsil qui gelait<a name="Page_33" id="Page_33"></a> en tombant, ce qui
+rendait le pav excessivement glissant, mais heureusement la nourrice
+arriva bon port. C'tait une paysanne de vingt-quatre ans, fortement
+constitue, dont le mari louait des nes aux amateurs de Saint-Germain,
+pendant que sa femme louait mieux que cela aux nouveau-ns de la
+capitale. En voyant la nourrice, madame Moka dclare qu'il n'est pas
+probable que le nourrisson <i>pusse</i> jamais manquer, et madame Ledoux
+s'crie qu'elle ressemble comme deux gouttes d'eau la nourrice de son
+douzime, qui tait du papetier.</p>
+
+<p>Quant celui que cela regardait le plus, il est probable que sa
+nourrice lui plut aussi, car il se jeta avec avidit sur ce qu'elle lui
+prsentait, et entourant de ses petites mains le globe qui lui
+promettait l'abondance, il y resta coll pendant une heure, sans qu'il
+ft possible de le lui faire quitter, ce qui fit dire madame Moka que
+l'enfant annonait beaucoup de caractre.</p>
+
+<p>La nourrice aurait pu repartir le mme jour pour son pays, mais madame
+Durand ne voulait point se sparer si vite de son fils, et, quoiqu'en le
+mettant en nourrice quatre lieues de la capitale, elle se promit de le
+voir souvent, il fut dcid que Suzon resterait au baptme et ne
+repartirait que le lendemain.</p>
+
+<p>M. Durand s'est mis en noir de la tte aux pieds; il ne trouve rien qui
+l'emporte sur ce costume sous lequel il croit avoir l'air d'un docteur.
+Les parens invits pour la crmonie ne tardent pas arriver. D'abord,
+c'est la marraine, madame Grosbleu, qui va<a name="Page_34" id="Page_34"></a> embrasser sa nice, en lui
+prsentant le bonnet de baptme, qui est garni de fine dentelle; puis,
+veut embrasser son futur filleul, lequel loin de se prter aux caresses
+de madame Grosbleu, fait des cris horribles, en remuant des pieds et des
+mains, et la tante s'crie: Il est charmant! c'est tout ton portrait,
+ma chre Flicit.</p>
+
+<p>L'accouche sourit, et monsieur Durand, qui est quelques pas, fait un
+profond salut madame Grosbleu, en murmurant: Oui, je crois qu'il sera
+bien!...</p>
+
+<p>Bientt arrivent M. et madame Renard, marchands bonnetiers de la rue du
+Temple, et cousins de M. Durand. M. Renard avait l'intention de faire
+voir qu'il tait piqu de ne pas avoir t choisi pour parrain; mais son
+pouse lui a fait sentir que c'tait de la dpense de moins, sans
+compter les poques de ftes et de jour de l'an, auxquelles un filleul
+ne manque jamais venir saluer son parrain. M. Renard ayant compris
+qu'un filleul est une hypothque indirecte place sur notre bourse, ne
+conserve plus de rancune, et s'est promis d'avoir l'air trs-agrable.</p>
+
+<p>Viennent ensuite M. Fourreau et mademoiselle Agla, sa s&#339;ur. M. Fourreau
+est un bourrelier de la rue Sainte-Avoie, et collatral de madame
+Durand. C'est un homme qui tient trs-bien sa place table, mais auquel
+il ne faut rien demander qui sorte du cercle de ses occupations
+journalires. Mademoiselle Agla Fourreau, qui est sur le point
+d'attraper sa trentime anne, et n'a pas encore rencontr un<a name="Page_35" id="Page_35"></a> amoureux
+pour <i>le bon motif</i>, est doue d'une vivacit qu'elle s'attache,
+augmenter encore par une tourderie qui ne semble pas toujours
+naturelle; mais mademoiselle Agla veut encore avoir l'air d'une enfant,
+et, persuade que la gat, l'enfantillage et la distraction sont
+l'apanage de la jeunesse, elle s'attache en prenant des annes
+conserver ce qui tait excusable chez elle dix-huit ans. Sa voix
+qu'elle prend dans sa tte, fait l'effet d'un flageolet jouant toujours
+la mme note, sans y apporter jamais ni un dise, ni un bmol; elle rit
+de tout ce qu'on lui dit, souvent de ce qu'elle dit elle-mme; et comme
+il lui arrive parfois de rire en apprenant une nouvelle fort triste,
+elle s'en excuse alors en rejetant cela sur sa distraction, qui lui fait
+penser autre chose qu' ce qu'on lui dit, ce qui est trs-agrable
+pour la personne qui lui parle. Du reste, mademoiselle Agla a t assez
+gentille dix-huit ans, et elle pourrait l'tre encore si elle riait
+moins souvent.</p>
+
+<p>Deux voisins, dont l'un, qui se croit toujours malade, a sans cesse
+recours aux recettes de M. Durand, et est une de ses plus fortes
+pratiques, tandis que l'autre, grand amateur de dominos, vient souvent
+faire la partie de l'herboriste, achvent de complter la runion qui
+vient rendre hommage l'accouche et admirer le marmot, devant lequel
+chacun rpte la phrase d'usage: C'est un bel enfant!... Dieu! qu'il
+est fort!... Il aura des yeux superbes!...</p>
+
+<p>A tout cela, M. Durand fait de profonds saluts en se rengorgeant dans sa
+cravate, et prononant d'un<a name="Page_36" id="Page_36"></a> air malin: Je n'en fais pas souvent...
+mais aussi je les fais suprieurement conforms.</p>
+
+<p>M. Endolori, c'est le nom du voisin qui a toujours quelque maladie,
+s'approche de l'herboriste en lui disant: Est-ce que vous ne lui avez
+pas encore fait prendre une infusion de simples?&mdash;A qui?&mdash;A votre
+enfant.&mdash;Je voulais qu'il bt une dcoction de paritaire, <i>helxine</i>,
+parce que cela prpare admirablement toutes les voies gastriques; la
+garde a prtendu que c'tait trop tt... Ces femmes-l sont tellement
+routinires!... Mais ce matin, pendant que mon pouse dormait et que
+madame Moka djeunait avec la nourrice, j'ai lestement dbarbouill le
+petit avec une eau de sureau, <i>sambuceus</i>, qui doit le prserver de tous
+maux au visage; aussi, voyez quel teint brillant il a dj!&mdash;C'est
+vrai!... On croirait qu'il a le visage verni.</p>
+
+<p>Dans ce moment madame Ledoux arrive en grande parure, en criant
+tue-tte: Ah! mon Dieu! quel train vous faites dans la chambre de
+l'accouche!... Mais a n'a pas le sens commun... et tant de monde
+autour d'elle!... et puis, on la fait causer, a ne vaut rien... Comment
+cela va-t-il, ma voisine? La nuit a-t-elle t bonne... Encore bien
+fatigue, n'est-ce pas?... Et l'enfant? voyons l'enfant... Ah! comme il
+sent le sureau... Est-ce qu'il a eu mal aux yeux?...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est rien, dit M. Durand. C'est une petite exprience... une
+mesure de prvoyance que j'ai mise en usage...<a name="Page_37" id="Page_37"></a></p>
+
+<p>&mdash;Comment, monsieur, dit madame Durand, vous avez lav ce cher amour
+avec du sureau!... Cela n'a pas le sens commun!...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, madame, que c'est pour son bien... Je connais l'emploi
+des simples, madame...&mdash;Eh! monsieur, mlez-vous de vos simples, et ne
+faites pas d'exprience sur mon fils!...&mdash;Pour moi, j'en ai eu quatorze,
+mais je ne les ai jamais mis au sureau comme cela.... Mon mari,
+l'huissier, a fait boire un peu de vin mon premier, mais cela l'a fait
+tousser pendant une heure. A mon septime, mon mari, l'bniste, a voulu
+lui frotter les reins avec de l'eau-de-vie, afin qu'il se dveloppt
+mieux, mais il tait bossu quand il est mort; enfin, mon treizime, qui
+tait du papetier, annonant une vue trs-faible, nous lui fmes porter
+des cataplasmes sur les yeux, et le pauvre petit est mort aveugle: ce
+sont les seuls essais que j'ai fait sur mes enfans... Mais il me semble
+que tout le monde est ici: qu'attend-on encore pour partir?&mdash;Et le
+parrain, ma chre amie.&mdash;Ah! c'est juste!... le parrain.&mdash;Et mon cousin,
+M. Mistigris, le professeur de danse... Je serais bien fche qu'il nous
+manqut; c'est un homme si aimable, et qui a toujours sa pochette la
+disposition de ses amis... et vous savez comme il joue les contredanses!
+avec un got! un fini!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui!...ah! ah! ah!... C'est bien drle! dit mademoiselle Agla,
+en riant aux clats. Et madame Ledoux rpond: Je crois que je l'ai
+entendu une fois jouer dans votre magasin... En effet,<a name="Page_38" id="Page_38"></a> il a un bien
+beau coup d'archet!... avant d'entrer je croyais qu'il y avait au moins
+quatre aveugles chez vous.</p>
+
+<p>&mdash;Je crois que le violon attaque les nerfs, dit tout bas M. Endolori
+M. Durand. &mdash;Oui, rpond l'herboriste; mais on prend quelques pinces
+de menthe, <i>menta ment</i>; c'est un antispasmodique.</p>
+
+<p>Un petit homme de quatre pieds sept pouces au plus, interrompt la
+conversation en entrant dans la chambre avec la lgret d'un zphir, se
+trouvant, par deux pas de basque, devant le lit de madame Durand. A
+cette entre arienne on a dj reconnu M. Mistigris, professeur de
+danse, qui, quoique g alors de prs de quarante ans, ne tient pas
+terre, ayant le corps dans un mouvement continuel, et dont la
+physionomie a bien l'expression de son tat, et annonce un homme qui a
+sans cesse des pirouettes devant les yeux.</p>
+
+<p>Nous parlions de vous, mon cher cousin, dit madame Durand en
+prsentant sa main M. Mistigris qui la baise en se tenant sur une
+jambe. Je craignais que vous ne vinssiez pas!&mdash;Je vous avais promis
+d'tre ici avec ma pochette midi... me voil. J'ai eu quelques leons
+qui m'ont retard; mais j'ai dit: en deux temps, j'y serai... Cependant
+le pav est mauvais; j'ai vu plus d'un particulier faire un cart sur le
+dos... Bonjour, Durand... o est donc l'enfant?...</p>
+
+<p>&mdash;Le voil, monsieur, dit madame Moka; attendez que je le
+<i>tinsse</i>.&mdash;Comment le trouvez-<a name="Page_39" id="Page_39"></a>vous, cousin? dit madame Durand. &mdash;Oh!
+ce n'est pas la figure qui m'inquite!... Voyons ses jambes.&mdash;Impossible
+maintenant; il est emmaillott et habill pour le baptme.&mdash;C'est qu'en
+voyant ses jambes, je vous aurais tout de suite dit quel homme ce sera;
+car il ne faut pas s'y tromper, cousine, les jambes sont le point de
+dpart d'aprs lequel il faut juger chacun... Le mollet plus ou moins
+gros, bien ou mal plac, voil des symptmes immanquables d'esprit ou de
+talent...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! ah! Comment! on a l'esprit dans le mollet! dit mademoiselle
+Agla Fourreau en se dandinant.</p>
+
+<p>&mdash;On y a tout, mademoiselle; j'y place mme l'me.&mdash;Quant l'me, mon
+cousin, dit l'herboriste avec gravit, Hippocrate la loge dans le
+ventricule gauche du c&#339;ur, Erasistrate dans la membrane qui enveloppe le
+cerveau, et Strabon entre les deux sourcils.&mdash;Eh bien, mon cousin, si
+ces messieurs mettent l'me dans le ventre, dans le cerveau, ou entre
+les sourcils, il me semble que je puis bien, moi, la placer dans le
+mollet; chacun son systme.</p>
+
+<p>&mdash;Encore une fois, messieurs, dit madame Ledoux, en levant la voix
+pour couvrir celle de ces messieurs, vous faites trop de bruit, vous
+parlez trop haut; ma voisine aura mal la tte, puis le poil comme je
+l'ai eu mon sixime, qui tait de l'bniste.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! <i>j'aperusse</i> le parrain, dit madame<a name="Page_40" id="Page_40"></a> Moka. A l'annonce du
+parrain, le calme se rtablit dans la chambre, les parens voulant
+examiner avec attention celui que l'on avait jug digne de tenir le
+nouveau-n sur les fonts baptismaux, et chacun tant curieux de voir ce
+qu'il allait apporter la marraine et l'accouche.</p>
+
+<p>M. Bellequeue se prsente en frac bleu, dont les boutons brillaient
+comme autant de petits miroirs, en gilet de piqu blanc et en culotte
+noire; car il est bon de faire observer que l'on portait encore des
+culottes en 1805, et que c'est cette poque que se passaient les
+vnemens que nous avons l'avantage de vous raconter.</p>
+
+<p>Bellequeue, coiff avec un soin tout particulier, tient la main son
+chapeau trois cornes, et sous chacun de ses bras, des botes de
+drages; de plus, deux petits paquets entours de faveur sont suspendus
+ ses doigts, et un beau bouquet est attach l'une des botes de
+bonbons.</p>
+
+<p>Le parrain, quoique un peu embarrass par tout ce qu'il porte, entre
+dans l'appartement en se donnant d'abord cet air grave que l'on affecte
+quelquefois pour tcher de ne point avoir l'air bte, et qui ne trompe
+que les sots; mais revenant bientt sa physionomie habituelle,
+Bellequeue sourit tout le monde; puis, s'avanant vers l'accouche,
+lui prsente quatre botes noues avec de la faveur bleue, et un petit
+paquet qui renferme quatre paires de gants.</p>
+
+<p>J'tais certaine que vous feriez des folies, dit madame Durand en
+lanant un regard en cou<a name="Page_41" id="Page_41"></a>lisse au coiffeur, qui tire de sa poche droite
+deux petits pots de confiture de Bar et les lui prsente en disant:
+Ceci est pour l'estomac...&mdash;Encore!... Je vais me fcher, mon
+compre!...&mdash;Et ceci est pour la poitrine, dit Bellequeue en sortant de
+sa poche gauche une demi-bouteille de scubac. &mdash;Ah! c'est par trop
+galant!...</p>
+
+<p>&mdash;Voici votre commre; mon cher Bellequeue, dit l'herboriste en
+prsentant madame Grosbleu qui fait une grave rvrance au parrain.
+Celui-ci prsente alors la marraine un bouquet assez beau, puis quatre
+botes qu'il s'est dcid lui acheter ainsi que le petit paquet de
+gants; mais pendant que madame Grosbleu admire les prsens de son
+compre, Bellequeue s'approche de l'accouche et trouve moyen de lui
+dire demi-voix: Ses gants sont de Grenoble, les vtres sont de
+Paris... Vos drages sont la vanille, vous avez beaucoup de pistaches,
+et elle n'a que des noisettes.</p>
+
+<p>Madame Durand rpond tout cela par un regard malin, et madame Moka
+s'crie, en mettant ses cinq doigts dans une des botes que madame
+Grosbleu vient d'ouvrir: C'est un baptme <i>consquent</i>, et je
+<i>doutasse</i> qu'on en <i>visse</i> de plus beau.</p>
+
+<p>&mdash;A propos, ma chre tante, quel est donc votre prnom? dit madame
+Durand. &mdash;Jeanne, ma chre amie. Est-ce que tu ne te souviens plus
+qu'on me nommait toujours Jeannette...&mdash;Il s'ensuit de l que notre
+filleul doit ncessairement se nommer Jean, dit Bellequeue; cependant
+si la maman veut y ajouter un second nom.&mdash;Eh<a name="Page_42" id="Page_42"></a> bien! appelez-le
+Stanislas... J'aime beaucoup ce nom-l.&mdash;Jean-Stanislas, c'est
+entendu... Il est l'heure de partir.&mdash;Les deux fiacres sont la porte,
+dit Catherine...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que tout le monde va me quitter? dit l'accouche; &mdash;Moi, je
+suis <i>inviolable</i> prs de vous, madame, dit madame Moka en suant la
+grosse drage qu'elle a eu soin d'attrapper. &mdash;Je crains que la voiture
+ne me donne des tourdissemens, dit M. Endolori. &mdash;Ah! un baptme, ce
+doit tre bien gentil, dit mademoiselle Agla. &mdash;Une minute, que je
+rgle l'ordre et la marche, dit M. Mistigris, qui, aprs avoir admir
+les jambes du parrain, tait all faire des entrechats dans la salle
+manger. Que l'on donne la main aux dames... et que l'on marche en
+mesure...</p>
+
+<p>Et M. Mistigris tirant sa pochette sur laquelle il place une sourdine,
+se met jouer <i>une fivre brlante</i> de Richard, en marchant la queue
+de la socit; son intention tait mme de se placer sur le sige d'une
+voiture, ct du cocher, et de jouer une sauteuse aux chevaux pour
+tcher de les faire trotter en mesure; mais comme il tombe de la neige,
+il se dcide entrer dans l'intrieur de la voiture o est l'enfant
+avec sa nourrice, le parrain, la marraine, M. Renard et mademoiselle
+Agla, et pour charmer la socit, il joue tout le long de la route des
+valses que l'enfant accompagne en criant.</p>
+
+<p>Nous ne suivrons pas la socit la mairie et l'glise; on sait ce
+que c'est qu'un baptme, et celui-ci ne prsente nul fait particulier,
+si ce n'est que<a name="Page_43" id="Page_43"></a> M. Mistigris voulait jouer un menuet dans l'glise, ce
+qu'on ne lui permit pas. Enfin, aprs avoir dment constat que le 15
+mars 1805, il tait n un fils monsieur et madame Durand, unis en
+lgitime mariage, le nouveau-n fut nomm Jean-Stanislas, mais le
+premier nom tant plus facile prononcer plut davantage la nourrice,
+qui appela toujours l'enfant Jean; et celui-ci s'habitua ne rpondre
+qu' ce nom qui lui resta, parce que madame Durand s'aperut que cela
+flattait le parrain. Or, nous ferons dsormais comme la nourrice, et
+nous n'appellerons plus notre hros que Jean; trouvant comme M.
+Bellequeue que ce nom en vaut bien un autre, et que s'il y a des Jean de
+toutes les faons, il doit ncessairement y en avoir de trs-aimables,
+de trs-spirituels, de trs-honntes, et de trs-braves. Nous verrons
+par la suite dans quelle classe se trouva notre Jean.</p>
+
+<p>On remonta dans les fiacres; M. Bellequeue tint constamment son chapeau
+ sa main, mme pour descendre de voiture, et le son de la pochette de
+M. Mistigris annona le retour de la socit.</p>
+
+<p>Il tait prs de trois heures, et le djeuner, ou plutt le dner tait
+servi dans la chambre de l'accouche, qui voulait tre tmoin de la
+fte, quoique madame Moka lui et dit qu'il tait craindre que cela
+n'<i>embarrasst</i> sa tte. Catherine s'tait surpasse, et le fumet du
+premier service flattait agrablement l'odorat. Madame Durand avait
+dsign les places: ne se souciant pas que Bellequeue ft ct de
+mademoiselle Agla, elle le mit entre la marraine<a name="Page_44" id="Page_44"></a> et madame Renard;
+mademoiselle Fourreau se vit force de rire avec M. Endolori et le
+joueur de dominos, qui tait gai comme un double six.</p>
+
+<p>Pendant le premier service, on n'entendit que le cliquetis des
+assiettes, des fourchettes et le bruit des pieds de M. Mistigris qui,
+tout en mangeant, faisait des battemens sous la table. Au second service
+la conversation s'engagea; tout en gotant un mets nouveau, en dgustant
+le vieux bourgogne de l'herboriste, les complimens allaient leur train
+sur la beaut de nouveau-n, et les vertus qu'il devait avoir s'il
+tenait de ses parens; mademoiselle Agla riait au nez de M. Endolori,
+qui lui conseillait de ne point trop manger d'anchois, parce que cela
+est irritant, et avait soin par prudence de ne point toucher aux
+champignons qui se trouvaient dans ce qu'on lui servait. Quant
+Bellequeue, il buvait et mangeait presque autant que madame Moka, qui
+faisait disparatre avec dextrit tout ce qui se trouvait sur son
+assiette, et la prsentait de nouveau chaque plat qu'on servait en
+disant: C'est seulement pour que j'y <i>goutasse</i>. Madame Ledoux
+mangeait peu, parlant toujours des enfans qu'elle avait eus avec
+l'huissier, l'bniste et le papetier; M. Renard l'coutait en faisant
+un air aimable; madame Renard ne disait rien et calculait ce qu'avait pu
+coter chaque plat; M. Fourreau ne faisait que tortiller, avaler et se
+verser; l'amateur de dominos ne boudait devant aucun plat, et M. Durand
+attendait avec impatience que l'on servt d'un plat d'&#339;ufs la neige
+dans lesquels, l'insu de Catherine, il avait<a name="Page_45" id="Page_45"></a> jet une infusion de
+simples qui devait, d'aprs son calcul, leur donner un got excellent.</p>
+
+<p>Les &#339;ufs la neige sont, enfin servis aux convives; l'herboriste ne dit
+rien, mais il sourit en voyant que chacun parat surpris du got qu'ils
+ont et que l'on se regarde en se demandant ce que cela peut tre.</p>
+
+<p>Je vais vous le dire, moi, s'crie M. Durand, car je crois que vous
+chercheriez long-temps; c'est un choix de simples, d'herbes excellentes
+pour le sang, et la fois aromatiques et fortifiantes, dont j'ai fait
+un petit extrait que j'ai ml en secret ces &#339;ufs, afin de vous faire
+une surprise agrable; je suis certain qu' la cour mme on ne mange
+rien de semblable... Hein! c'est dlicieux, n'est-ce pas?...</p>
+
+<p>Les convives se regardent en murmurant: Oui... c'est drle... c'est un
+got tout particulier...&mdash;Oh! j'tais sr de mon affaire... vous verrez
+que plus vous en mangerez et plus vous trouverez cela excellent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est singulier, je ne m'y fais pas du tout, dit Bellequeue. &mdash;Ni
+moi, dit M. Mistigris, en passant un entrechat sous la table et en
+envoyant sa jambe gauche dans celles de madame Renard, qui ne sait pas
+ce que cela veut dire, parce que c'est le cinquime coup de pied qu'elle
+reoit depuis le potage.</p>
+
+<p>Moi, je ne trouve pas que cela <i>sentisse</i> trop, dit madame Moka. Les
+autres convives font comme Bellequeue et n'achvent pas leurs &#339;ufs la
+neige. Mais M. Endolori ayant entendu que c'tait bon pour le sang, s'en
+fait servir une seconde fois, et en de<a name="Page_46" id="Page_46"></a>mande une troisime lorsque
+l'herboriste assure que c'est un plat qui peut prserver de beaucoup de
+maladies.</p>
+
+<p>Heureusement, M. Durand n'a point fait d'expriences sur le dessert, et
+l'on y oublie l'entremets aux simples, en buvant la sant du
+nouveau-n et de ses parens. Le champagne mousse dans les verres;
+mademoiselle Agla rit aux clats, parce que le bouchon est all sur le
+nez de madame Renard, Bellequeue remplit les verres, et madame Moka,
+aprs avoir lestement vid le sien, boit celui de son voisin et s'crie
+ensuite: Ah! Dieu! est-ce que je <i>m'eusse</i> tromp?</p>
+
+<p>&mdash;Que fera-t-on de mon filleul, dit madame Grosbleu. As-tu dj des
+projets, ma chre Flicit?&mdash;Ma tante, je veux que ce soit un joli
+garon, dit madame Durand: quant l'tat, nous verrons sa
+vocation...&mdash;Surtout, ayez soin de lui faire apprendre danser de bonne
+heure, dit M. Mistigris, c'est le moyen de dvelopper son corps et son
+jugement.</p>
+
+<p>&mdash;Si on faisait de mon filleul un brave militaire, dit Bellequeue, qui
+avait servi et parlait toujours avec plaisir de ses campagnes. Eh!
+eh!... on avance vite maintenant!... Il faut le faire entrer au service
+ dix-huit ans, et je gage qu' vingt, il sera capitaine.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Bellequeue!... vous allez faire tuer mon fils!...&mdash;Non,
+ma chre commre; mais je dis que l'tat militaire peut aujourd'hui
+mener trs-loin...&mdash;Moi, je dsire que mon fils soit un<a name="Page_47" id="Page_47"></a> savant, dit M.
+Durand, je le mnerai herboriser quatre ou cinq ans; et quand il
+connatra bien les simples, son affaire sera faite.&mdash;Il faudra lui
+acheter un domino, dit le voisin, il n'y a rien qui apprenne plus vite
+ compter.</p>
+
+<p>M. Endolori ne dit rien depuis quelques minutes, il ne fait que se
+remuer sur sa chaise, il est ple, il fait des grimaces, et les trois
+assiettes d'&#339;ufs aux simples qu'il a manges, semblent le mettre fort
+mal son aise.</p>
+
+<p>En attendant que le petit Jean soit un savant ou un hros, Bellequeue
+propose une rasade sa sant; mais M. Endolori ne boit pas; il glisse
+quelques mots l'oreille de l'herboriste, qui lui rpond: Preuve que
+cela vous fait du bien? M. Endolori, ne voulant pas montrer ces
+preuves-l toute la socit, se lve et sort de la chambre en se
+tenant en deux. Cependant la gat est devenue plus bruyante, Bellequeue
+veut chanter, Mistigris veut danser, mademoiselle Agla ne cesse pas de
+rire, et madame Moka fait du <i>gloria</i> pour la troisime fois.</p>
+
+<p>Madame Durand avoue enfin qu'elle se sent un peu fatigue, alors la
+socit songe se retirer. On fait ses adieux, on s'embrasse, et on
+sort par la boutique, dans laquelle M. Mistigris propose de danser la
+gavotte avec mademoiselle Fourreau. Mais comme il fait trs-froid dans
+la boutique, chacun prfre retourner chez soi. M. Endolori, qui vient
+enfin de reparatre et semble avoir beaucoup de peine marcher, prie M.
+Durand de lui donner son bras pour gagner sa porte; l'herboriste
+reconduit son voisin,<a name="Page_48" id="Page_48"></a> en lui assurant qu'il se portera parfaitement le
+lendemain, et rentre se livrer au repos, en cherchant dans sa tte
+comment il s'y prendra pour donner son fils l'amour des simples.<a name="Page_49" id="Page_49"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_III" id="CHAPITRE_III"></a>CHAPITRE III.</h3>
+
+<p class="head">VOYAGE EN COUCOU.&mdash;VISITE A LA NOURRICE.</p>
+
+
+<p>Le lendemain de cette mmorable journe, le petit Jean g de trois
+jours, quitta le foyer paternel pour celui de Suzon Jomard, chez
+laquelle il trouva trois petits camarades dont le plus g avait peine
+six ans, sans compter celui qui venait d'tre sevr. On voit que tout en
+louant des nes, le pre Jomard n'oubliait pas de cultiver ses terres.</p>
+
+<p>Madame Durand avait vers beaucoup de larmes en embrassant son fils,
+tandis que M. Durand prorait pour faire comprendre son pouse que
+Saint-Germain n'est pas aux Grandes-Indes, et que, quoiqu'on n'y aille
+pas par un bateau vapeur, il y a mille moyens de s'y transporter en
+peu de temps.</p>
+
+<p>Une mre entend mal tout ce qui tend lui prouver qu'elle a tort de
+pleurer son fils; d'ailleurs, madame Durand n'avait pas pour habitude
+d'couter<a name="Page_50" id="Page_50"></a> trs-attentivement ce que disait son mari. Suzon, bourre de
+cadeaux, et emportant une layette qui aurait pu servir un petit duc
+(mais il est certain qu'un petit duc n'aurait pas t autrement fait que
+le petit Jean), Suzon reut de la maman toutes les recommandations que
+peut inspirer la tendresse maternelle. On lui enjoignit surtout de ne
+jamais laisser crier l'enfant, ce qu'elle promit solennellement et ce
+qui ne l'empcha pas de laisser crier M. Jean tout le long de la route.</p>
+
+<p>M. Durand voulait aussi donner ses ordres la nourrice, mais sa femme
+lui fit entendre qu'un homme ne doit se mler d'un enfant que lorsqu'il
+a cess de tter. L'herboriste se rendit la justesse de cette
+remarque; cependant il remit en cachette Suzon un paquet renfermant
+des fleurs de violettes, de mauves et de pavot, et lui recommanda d'en
+faire prendre en infusion son fils, toutes les fois qu'elle le verrait
+ternuer. Suzon le promit encore, et en arrivant chez elle, elle donna
+le paquet de fleurs et de graines ses lapins, qui cependant n'avaient
+pas ternu.</p>
+
+<p>Que tout cela ne vous fasse pas penser que Suzon tait une mchante
+femme et une mauvaise nourrice. Bien au contraire, elle avait grand soin
+de ses nourrissons auxquels elle s'attachait sincrement; mais elle
+ressemblait la plupart des nourrices, qui pensent qu'elles savent
+beaucoup mieux lever un enfant que les gens de Paris, et qui, aprs
+avoir cout bien tranquillement ce que leur disent les parens, n'en
+font jamais qu' leur tte.<a name="Page_51" id="Page_51"></a></p>
+
+<p>Les couches n'ayant nul rsultat fcheux, au bout de quinze jours madame
+Moka fut congdie; mais comme elle avait t trs-satisfaite du baptme
+et des repas qu'elle avait faits chez M. Durand, elle ne s'en alla pas
+sans annoncer qu'elle <i>revinsserait</i> souvent s'informer de la sant de
+madame.</p>
+
+<p>Au bout de trois semaines, madame Durand parfaitement rtablie, avait
+dj recouvr ses couleurs. Quoique dans sa trente-cinquime anne,
+l'pouse de l'herboriste tait une petite brune, fort agrable, d'une
+fracheur et d'un embonpoint qui lui attiraient souvent des complimens
+de ses pratiques, surtout lorsque Bellequeue avait mis la main sa
+coiffure, qu'il avait un tact particulier pour harmoniser avec sa
+physionomie.</p>
+
+<p>Madame Durand voudrait dj se rendre Saint-Germain pour embrasser son
+fils, mais le docteur lui a dfendu de sortir trop tt; on n'est qu'au
+mois d'avril, et le temps est froid. Madame Durand braverait les frimas
+de la Sibrie pour aller voir son enfant, mais son poux va chercher le
+voisin Bellequeue pour qu'il fasse entendre raison sa femme.
+Bellequeue arrive toujours sur la pointe, et, aprs avoir salu sa
+commre de la manire la plus gracieuse, prononce qu'il serait imprudent
+d'aller dj la campagne, que d'ailleurs on a reu des nouvelles du
+poupon, lesquelles annoncent qu'il est en parfaite sant, et que par
+consquent il ne faut pas que la maman se rende malade par amour pour
+son fils.</p>
+
+<p>A cela, madame Durand s'crie en poussant un<a name="Page_52" id="Page_52"></a> soupir: Ah! monsieur
+Bellequeue!... vous n'tes pas mre!...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mais je suis parrain! rpond le coiffeur, et je me flatte
+d'avoir pour mon filleul la tendresse la plus vive.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, madame? dit l'herboriste, est-ce que je ne suis rien dans
+tout cela? Il me semble pourtant....</p>
+
+<p>&mdash;Si, monsieur!... mais vous tes si froid!... vous ne sentez pas le
+bonheur d'avoir un fils!... vous ne pensez qu' vos simples!... Ah!
+Dieu! il doit tre dj si grand, si beau, si aimable...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que vous croyez par hasard qu'il parle trois
+semaines?...&mdash;Non, monsieur... je sais bien qu'il ne parle pas pour
+vous... mais pour moi, c'est diffrent; une mre comprend tout ce que
+veut dire son enfant!... Enfin, j'attendrai encore huit jours, puisqu'on
+le veut, mais alors je n'coute plus personne, et je pars pour
+Saint-Germain!</p>
+
+<p>Et pour se ddommager du temps qu'il lui faut encore tre sans voir son
+fils, madame Durand en parle depuis le matin jusqu'au soir; avec
+Catherine, ce sont sans cesse des projets pour l'avenir de Jean, et avec
+toutes les personnes qui viennent dans sa boutique, c'est un mot sur la
+beaut de son enfant; elle ne donnerait pas une once d'orge perl, un
+cornet de graine de lin ou une feuille de poire, sans dire: Vous savez
+que c'est un garon?... un garon superbe... des yeux grands comme
+cela!...<a name="Page_53" id="Page_53"></a> de petits trous dans les joues... un amour enfin, un vritable
+amour...</p>
+
+<p>Beaucoup de gens, tout occups de leur maladie ou de leurs malades, lui
+rpondent cela: Madame, faut-il que a bouille long-temps?....
+faut-il la faire paisse?... est-ce bon pour le rhume?</p>
+
+<p>Et M. Durand, qui craint que sa femme, en parlant de son hritier, ne
+donne du millet pour de l'orge et du coquelicot pour de la poire, court
+au comptoir en disant: Prenez garde, ma chre Flicit... <i>Festina
+lent</i>... Ne prenons pas une chose pour une autre: ceci est de la
+marjolaine, <i>amaracus</i>... ceci de la joubarbe, <i>sempervivum</i>...
+Certainement notre fils sera trs-beau garon... c'est bon pour les
+coupures... et il aura j'espre une ducation parfaite... Laissez
+bouillir ceci cinq minute seulement; mais il ne faut pas, pour cela,
+donner madame un mollient pour un astringent, et <i>vice-vers</i>.</p>
+
+<p>Au bout des huit jours, un mal d'yeux qui survint madame Durand la
+fora de retarder son voyage; une femme qui est encore bien ne se soucie
+pas de se mettre en voiture publique avec des yeux la coque, et
+l'pouse de l'herboriste tenait essentiellement ses yeux, ce qui est
+trs-excusable. D'ailleurs Suzon crivait, ou pour mieux dire, faisait
+crire toutes les semaines aux parens du petit Jean, et leur annonait
+que son nourrisson venait comme un champignon, qu'il tait frais et
+dodu, et faisait l'admiration du pays par sa gentillesse et ses
+reparties. Il est probable que les reparties taient en panto<a name="Page_54" id="Page_54"></a>mime,
+parce qu'un enfant de six semaines n'a pas l'habitude de rpondre <i>ad
+rem</i>; mais si l'on prenait au pied de la lettre tout ce que vous mandent
+les nourrices, on croirait souvent qu'un enfant de quinze mois est en
+tat de chanter au lutrin et de faire sa partie de piquet.</p>
+
+<p>Enfin le mal d'yeux est pass, madame Durand se porte trs-bien, il y a
+un mois et vingt-cinq jours qu'elle est accouche, rien ne s'oppose plus
+ ce qu'elle aille voir son enfant. Le jour est arrt, et l'on n'a
+point prvenu Suzon de la visite que l'on compte lui faire, parce qu'on
+est bien aise de surprendre la nourrice. On est au mois de mai, la
+matine est belle. Madame Durand a fait une toilette qui tient de la
+petite-matresse et de l'amazone; elle embrasse son poux qui ne va pas
+avec elle Saint-Germain, parce qu'ils ne peuvent point s'absenter tous
+deux de leur boutique, et elle attend le compre Bellequeue qui a offert
+de lui servir de cavalier, enchant lui-mme de revoir son filleul.</p>
+
+<p>La maman s'impatiente, parce qu'il est dj neuf heures, et qu'on
+devrait tre aux voitures; M. Durand lui dit d'viter les courans d'air,
+et lui donne une bote de pte de jujube pour son fils. Enfin,
+Bellequeue arrive le chapeau la main; l'herboriste lui recommande son
+pouse; Bellequeue jure de veiller sur elle de mme que si c'tait sa
+femme, en agitant en l'air sa canne, comme s'il allait faire battre la
+retraite.</p>
+
+<p>Madame Durand a pris le bras du coiffeur, ils gagnent les quais en se
+disant: Quel plaisir d'aller <a name="Page_55" id="Page_55"></a> la campagne!... de voir ce petit Jean,
+de respirer le bon air!... Nous allons passer une charmante journe!
+Ils arrivent bientt aux petites-voitures. Comme, en 1805, il y avait
+moins de concurrences, de Parisiennes, de Draisiennes et d'Acclres,
+la maman et le parrain prirent tout bonnement un <i>coucou</i>, dans lequel
+le conducteur les fit presque monter de force, en leur assurant que la
+voiture tait complte et qu'il partait tout de suite.</p>
+
+<p>Cependant, deux places du fond taient seulement occupes par un jeune
+homme et une grisette, qui causaient tout bas, et parurent assez
+contraris en voyant qu'il leur arrivait des compagnons de voyage,
+esprant peut-tre qu'ils iraient en tte--tte Saint-Germain. Le
+jeune homme se presse contre sa voisine pour faire une place madame
+Durand, parce que le cocher a dit d'une voix de Stentor: On tient trois
+sur chaque banquette... et mme la rigueur on tiendrait quatre s'il y
+avait des enfans.</p>
+
+<p>Mais madame Durand ne pouvait point passer pour un enfant; elle se
+laisse aller dans le fond, ce qui force presque la grisette se mettre
+sur les genoux de son voisin, mais le jeune homme ne s'en plaint pas. On
+place la barre de bois qui sert de dossier au second banc, et Bellequeue
+s'assied devant, madame Durand, qui s'crie: Eh bien!...
+partons-nous?... pourquoi ne partons-nous pas?</p>
+
+<p>&mdash;Allons, cocher, mon ami, en route! dit Bellequeue. Mais le cocher
+tait retourn courir<a name="Page_56" id="Page_56"></a> aprs les passans, afin de complter sa voiture
+qui devait toujours partir tout de suite.</p>
+
+<p>Cinq minutes s'coulent, et point de cocher. Madame Durand ne cesse de
+rpter: Ah! Dieu!... nous arriverons trop tard!... Je n'aurai pas le
+temps d'embrasser mon fils!...</p>
+
+<p>&mdash;Est-ce que ce drle-l se moque de nous? dit Bellequeue, en avanant
+sa tte hors de la voiture.</p>
+
+<p>Y avait-il long-temps que vous attendiez, monsieur? dit madame Durand
+ son voisin. &mdash;Ma foi, madame, il y avait bien une demi-heure que nous
+tions dons la voiture, rpond le jeune homme en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Une demi-heure!... Ah! c'est affreux... Descendons, mon cher
+Bellequeue.&mdash;Le voil enfin... calmez-vous.</p>
+
+<p>En effet, le cocher arrivait alors avec un jeune homme qu'il avait
+arrach un de ses camarades, et qu'il jeta presque dans la voiture
+ct de Bellequeue, en disant: Quand je vous disais que j'tais plein
+et que je partais.</p>
+
+<p>Le jeune homme qu' son accent et sa tournure on reconnaissait
+sur-le-champ pour un Anglais, jetait autour de lui des regards surpris,
+n'tant pas encore revenu de la manire dont il avait t port dans la
+voiture, et examinant avec humeur sa cravate dont un des bouts tait
+rest dans les mains de l'autre cocher; tandis que Bellequeue disait au
+conducteur: Ah , j'espre que nous partons, main<a name="Page_57" id="Page_57"></a>tenant?&mdash;Mais sans
+doute, mon bourgeois, sans doute...</p>
+
+<p>&mdash;Dites donc, <i>coachman</i>, dit le jeune Anglais, en remettant son
+chapeau sur sa tte. Vous avez pas dit le prix moi!...&mdash;C'est gal...
+soyez tranquille, mon milord!... c'est toujours la mme chose!... N'ayez
+donc pas peur, je suis bon enfant.</p>
+
+<p>En disant cela, le cocher court aprs une nourrice qu'il voit entre
+plusieurs de ses camarades, tandis que Bellequeue lui crie d'une voix
+courrouce: Nous voulons partir tout de suite.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, dit l'Anglais en s'adressant Bellequeue, voulez-vous
+bien dire moi combien cotait la mme chose?...</p>
+
+<p>Bellequeue regarde l'Anglais, se creuse la tte pour comprendre, se
+tourne vers madame Durand, et dit enfin: Je n'ai pas bien entendu.</p>
+
+<p>&mdash;Je demandai vous combien la mme chose que le <i>coachman</i> voulait
+faire payer?&mdash;Ah! j'entends!... c'est le prix de la voiture que vous
+voulez dire...&mdash;<i>Yes</i>.&mdash;C'est vingt sous quand on marchande et
+vingt-cinq sous quand on ne dit rien...&mdash;Est-ce que c'tait le usage ici
+que les <i>coachman</i> emportaient les voyageurs de force dans leur
+voiture?&mdash;Est-ce qu'il vous a pris de force?&mdash;<i>Yes</i>, il avait disput
+moi un autre, qui me avait saisi par le cravate, en disant toujours
+que je serais bien content de son petite cheval; heureusement que le
+cravate avait dchir, sans quoi il tranglait moi quand celui-ci me
+emportait.<a name="Page_58" id="Page_58"></a></p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, dit Bellequeue, qu'ils ont une manire un peu vive
+de vous engager monter dans leur voiture.</p>
+
+<p>&mdash;Mais nous ne partons pas, dit madame Durand, il est dix heures
+passes... J'en ferai une maladie d'impatience... Descendons,
+Bellequeue...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais d'abord aller rosser ce drle-l, dit le coiffeur en
+brandissant sa canne hors de la voiture, dont il allait descendre quand
+le cocher arrive avec la nourrice qu'il amenait en triomphe, et qui,
+avec sa tte, fit retomber Bellequeue sur sa banquette.</p>
+
+<p>La nourrice se plaa entre Bellequeue et l'Anglais, et le cocher lui
+passa son nourrisson en disant: Nous partons tout de suite, dans une
+seconde nous sommes pass la barrire.</p>
+
+<p>&mdash;Morbleu, cocher, si vous ne partez pas sur-le-champ, dit Bellequeue
+avec colre, vous aurez affaire moi.&mdash;Calmez-vous donc, mon
+bourgeois, puisque nous v'l complets!... J'espre que a n'a pas t
+long.</p>
+
+<p>Le conducteur se dcide fermer la voiture et monter sur son sige,
+mais il ne part pas encore; il se contente de regarder droite et
+gauche en criant de toutes ses forces: Un lapin, un lapin pour
+Saint-Germain!</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que il avait donc appeler ainsi des lapins? dit
+l'Anglais la nourrice, qui lui rpond: Eh bien! pardi, c'est tout
+naturel, c'est pour faire sa fourne!...</p>
+
+<p>L'Anglais, qui ne comprend pas, se retourne et<a name="Page_59" id="Page_59"></a> ne dit plus mot. Madame
+Durand qui a examin le poupon que porte la nourrice, dit tout bas
+Bellequeue: Quelle diffrence de cet enfant mon fils!&mdash;Autant que
+d'une titus une queue! lui rpond le coiffeur. Quant aux jeunes gens
+placs au fond, ils ne se mlent de rien, ils ne parlent pas leurs
+voisins, ils ont bien assez de choses se dire entre eux.</p>
+
+<p>Bellequeue, voyant que la voiture n'avance pas, va dcidment prendre le
+conducteur au collet, lorsqu'un petit homme assez mal vtu, et tenant
+sous son bras un paquet envelopp dans un mouchoir rouge, monte sur le
+sige, et se place prs du conducteur aprs avoir respectueusement salu
+la socit. Le cocher se dcide alors se mettre en route, la voiture
+s'branle; mais elle ne va encore qu'au pas, et le cocher continue de
+crier: Encore un lapin pour Saint-Germain!... C'est le dernier, et nous
+filons.</p>
+
+<p>&mdash;Comment, drle! vous voulez encore prendre du monde? dit Bellequeue.
+&mdash;Pourquoi pas? est-ce qu'il ne faut pas que je gagne ma vie?&mdash;Vous
+voulez donc que votre cheval trane neuf personnes?&mdash;Tiens!... c'est le
+moins! il en a souvent men douze.&mdash;Et nous n'arriverons pas
+Saint-Germain ce matin?&mdash;Laissez donc! pus mon cheval est charg, pus il
+va vite!... Un lapin!...</p>
+
+<p>Heureusement une paysanne monte prs du cocher; il fouette alors son
+cheval. Le coucou roule enfin sur la route de Saint-Germain, et madame
+Durand pousse un soupir en disant: C'est bien<a name="Page_60" id="Page_60"></a> heureux! Et ses jeunes
+voisins en poussent aussi, mais sans rien dire, et la nourrice dit
+l'Anglais: Voyez-vous, il a trouv ses deux lapins. Et l'Anglais,
+croyant que la nourrice se moque de lui, tourne la tte avec humeur et
+n'ouvre plus la bouche.</p>
+
+<p>La paysanne en lapin faisait la conversation avec le cocher, et la
+nourrice y prenait part quelquefois. Bellequeue jetait des regards en
+coulisse sur la grisette, puis les reportait sur madame Durand. Le petit
+homme, qui faisait le second lapin, avait dnou le mouchoir rouge qu'il
+tenait d'abord sur son bras, et il en avait sorti une mauvaise culotte
+qu'il tait en train de retourner; car le petit homme tait tailleur,
+et, comme il portait la culotte une de ses pratiques Saint-Germain,
+il achevait en route de coudre les boutons. Il avait aussi sorti du
+paquet une tabatire, et il offrait du tabac toutes les personnes qui
+taient dans la voiture; mais en avanant son bras vers le fond pour
+prsenter sa tabatire ouverte madame Durand, un violent cahot la fit
+sauter, et le tabac vola dans les yeux de l'Anglais, qui ne prit pas la
+chose en bonne part, et, aprs s'tre frott les yeux, saisit le petit
+tailleur au collet, voulant absolument boxer avec lui.</p>
+
+<p>Bellequeue s'interposa pour rtablir la paix, tandis que le cocher
+criait aux oreilles de l'Anglais: Voulez-vous ben ne pas battre mon
+lapin!... Est-il mchant le milord!</p>
+
+<p>Enfin on finit par s'entendre; tout le monde ternua, parce que la
+voiture tait comme une carotte<a name="Page_61" id="Page_61"></a> de Macoubac, et l'on arriva Nanterre
+en se disant: Dieu vous bnisse!</p>
+
+<p>La voiture s'arrta, le cocher descendit et donna la main la paysanne;
+le petit tailleur se sauva avec sa culotte, et disparut derrire une
+maison, craignant peut-tre qu'il ne prt fantaisie l'Anglais de
+recommencer la partie de coups de poings. Les gteaux, produits
+indignes du pays, arrivaient en abondance par toutes les portires.</p>
+
+<p>Descendons-nous? dit Bellequeue madame Durand. Celle-ci voyait avec
+peine que l'on s'arrtt; mais le cheval avait bien besoin de reprendre
+haleine. Elle descendit en soupirant et en disant: Nous ne serons pas
+Saint-Germain une heure!</p>
+
+<p>Cette fois les jeunes gens du fond quittrent leur place et descendirent
+aussi; mais au lieu d'entrer l'auberge, o les autres voyageurs
+prenaient des gteaux et buvaient du ratafia, ils gravirent lestement
+une colline, et se perdirent dans une espce de carrire qui tait prs
+du chemin.</p>
+
+<p>Madame Durand accepta des gteaux pour faire quelque chose. Bellequeue,
+aprs s'tre assur dans le seul miroir qui ft dans la salle que sa
+coiffure n'tait pas trop froisse, alla tenir compagnie sa commre.
+Une demi-heure se passa qui parut une journe la maman de Jean. Enfin
+le cocher pronona le mot: <i>En route</i>, et madame Durand fut une des
+premires monter dans la voiture. La nourrice arriva, puis l'Anglais,
+qui tenait sur ses genoux une douzaine et demie de gteaux de Nanterre.
+Le petit tailleur reparut, cousant encore un bouton la cu<a name="Page_62" id="Page_62"></a>lotte qu'il
+portait en charpe; le malheureux sentait le vin et l'ail de manire
+garantir toute une ville de la peste. La paysanne remonta aussi; il ne
+manquait plus que les jeunes gens du fond, et le cocher se mit les
+siffler comme des barbets en criant de temps autre: Mais o diable
+sont-ils donc fourrs?... ils n'taient pas l'auberge?&mdash;Ils ont
+disparu par l-bas! dit Bellequeue d'un air malin. &mdash;Certainement ils
+ne reviendront pas, dit madame Durand qui voudrait que l'on partt.</p>
+
+<p>Mais en ce moment le jeune couple accourut gament, et sauta en riant
+dans la voiture. Madame Durand remarqua que la grisette avait sa robe
+chiffonne, et le monsieur les oreilles bien rouges. Bellequeue, tout en
+pinant tendrement le genou de sa commre, lui dit: C'est fort ridicule
+de se faire attendre ainsi... car enfin il faut des m&#339;urs... Je ne
+connais que cela.</p>
+
+<p>Le reste de la route se fit assez agrablement, sauf le got d'ail qui
+avait remplac l'odeur du tabac. Arrivs la monte un peu rude qui est
+avant la ville, beaucoup de voyageurs descendirent, parce que le cheval
+qui menait facilement douze personnes, ne pouvait pas venir bout d'en
+traner neuf.</p>
+
+<p>Le jeune homme et la grisette quittrent la voiture, payrent le cocher,
+et s'loignrent en choisissant les chemins les moins frquents. Pour
+eux tous les endroits taient charmans pourvu qu'ils y fussent seuls.
+Nous avons tous prouv cela. Les dserts furent faits pour les amans;
+cependant les amans ne se font pas aux dserts.<a name="Page_63" id="Page_63"></a></p>
+
+<p>Enfin madame Durand est Saint-Germain; elle respire le mme air que
+son fils. Elle s'empare du bras de Bellequeue, qui voudrait encore
+choisir les pavs; mais Saint-Germain ils ne sont pas aussi beaux qu'
+Paris, et madame Durand ne tient plus terre.</p>
+
+<p>On se dirige vers la demeure de Suzon; on se trompe plusieurs fois; on
+demande tous ceux qu'on rencontre la maison de M. Jomard, loueur
+d'nes, dont la femme est nourrice. Enfin on arrive dans une espce de
+ruelle dserte, du ct de la route de Poissy, et on lit sur une porte
+charretire: <i>Jomard tient des nes</i>.</p>
+
+<p>Aussitt madame Durand lche le bras de Bellequeue et se prcipite dans
+la cour de la maison, o elle aperoit quatre enfans se roulant sur du
+fumier avec des poules et des canards, tout en grignotant un morceau de
+pain dont il est difficile de reconnatre la couleur.</p>
+
+<p>Bellequeue arrive marchant sur ses pointes, c'tait bien le cas; il
+regarde son tour les quatre enfans, dont le plus petit, qui a seize
+mois, marche dj avec ses frres.</p>
+
+<p>Est-ce qu'il est l-dedans? dit le coiffeur. &mdash;Eh non!... tout cela
+est trop g... Suzon! madame Jomard!... Suzon, apportez-moi donc mon
+fils!... ce cher Stanislas!...&mdash;Ce joli petit Jean! dit Bellequeue.</p>
+
+<p>La nourrice sort d'une petite salle basse dans un dsordre qui n'avait
+rien de galant.</p>
+
+<p>Tiens! c'est monsieur et madame! s'crie-t-elle<a name="Page_64" id="Page_64"></a> en renouant les
+cordons d'un jupon qui lui descendait peine au mollet. Tiens! c'te
+surprise!... Ah! ben!... vous surprenez joliment vot'monde!</p>
+
+<p>&mdash;Et mon fils, Suzon, apportez-moi donc mon fils!...&mdash;Oh! attendez, il
+est dans son berceau... Vous allez voir qu'il se porte ben...</p>
+
+<p>Madame Durand suit Suzon dans la salle basse, o le berceau de son fils
+est plac prs d'un grand lit, dans lequel couche toute la famille
+Jomard, les parens la tte, les enfans aux pieds. Le petit Jean
+dormait. Suzon le prend, et le donne sa mre qui le couvre de baisers,
+et convient qu'il est en parfaite sant. Mais son petit bonnet est un
+peu noir, dit la maman. &mdash;Ah! madame! il tait tout blanc c'matin;
+mais, dam'! les enfans, a salit si vite... Eh ben! le papa ne vient pas
+l'embrasser!...</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas mon mari, c'est le parrain qui est venu avec moi...&mdash;Ah!
+j'savais ben que je le connaissais tout d'mme.</p>
+
+<p>Bellequeue arrive, madame Durand lui prsente l'enfant en disant: Voyez
+comme il est beau!...</p>
+
+<p>Bellequeue s'avance pour embrasser son filleul, mais celui-ci, qui n'est
+pas content d'avoir t rveill, met ses petites mains dans les
+bouffettes bien poudres de son parrain.</p>
+
+<p>Il est superbe! dit Bellequeue en tchant de sauver sa coiffure
+endommage par son filleul.</p>
+
+<p>Je crois qu'il me ressemblera, dit madame Durand en prenant avec son
+enfant la route du jardin que lui indique Suzon. Pendant que la maman de
+Jean se livre aux douceurs de l'amour maternel,<a name="Page_65" id="Page_65"></a> la nourrice conduit
+Bellequeue prs de ses enfans et veut aussi les lui faire admirer; elle
+lui prsente son dernier qui a seize mois et applique sur les joues du
+coiffeur ses deux petites mains pleines de terre, de fumier et d'autre
+chose; pendant ce temps, le second garon arrive par derrire et
+s'attache aux mollets de Bellequeue; le troisime lui emporte son
+chapeau cornes, le met sur sa tte, puis le jette dans un grenier;
+enfin le plus g grimpe sur le dos du beau monsieur et s'amuse battre
+la caisse avec sa queue.</p>
+
+<p>Le pauvre parrain ne sait plus o il en est, il ne peut se dptrer des
+quatre enfans, il crie: Hol!... mon chapeau... ma queue... mon
+habit... Eh bien, petits drles!... vous me dcoiffez!... madame Jomard,
+faites donc finir vos enfans.</p>
+
+<p>Mais Suzon rit aux clats des petites gentillesses que font ses <i>gas</i> et
+madame Durand, qui revient, ne peut s'empcher de rire aussi en
+regardant Bellequeue qui n'est plus reconnaissable, parce que le ruban
+de sa queue s'tant dtach, ses cheveux flottent sur ses paules, et
+reviennent en partie sur son visage noirci par les mains de l'enfant.</p>
+
+<p>Ah, mon Dieu, mon cher Bellequeue, vous avez l'air d'un homme des
+bois! dit madame Durand. Le coiffeur, qui prfre avoir l'air d'un
+homme polic, envoie un des petits gas sur un tas de paille, et Suzon,
+prenant un fouet, qui sert galement aux nes et ses enfans, parvient
+ faire lcher prise ces derniers.</p>
+
+<p>Vous allez dner avec nous, madame, dit la<a name="Page_66" id="Page_66"></a> nourrice; dam', j'tions
+pas prvenue, mais je vous ferons toujours de quoi manger.&mdash;Volontiers,
+ma chre Suzon, a fait que je ne quitterai pas mon fils.</p>
+
+<p>Bellequeue, qui commence avoir assez de la famille Jomard, prfrerait
+aller dner chez un traiteur de la ville, et il en fait la proposition
+madame Durand; mais celle-ci est dcide rester; du beurre, du lait et
+son fils, voil tout ce qu'il lui faut, et le parrain est forc de se
+conformer ses dsirs.</p>
+
+<p>Pendant que Suzon prpare le dner, en se dsolant de ce que son mari
+est absent, ce qui le prive du plaisir de voir les parens de Jean,
+Bellequeue parvient trouver dans la maison un petit morceau de miroir
+devant lequel, l'aide d'un petit peigne qu'il a toujours sur lui, il
+tche de rparer le dsordre de sa coiffure. Pendant qu'il se
+dbarbouille, madame Durand le force sucer un bton de sucre d'orge
+qui a t dans la bouche de son fil, en lui disant: N'est-ce pas que
+c'est bien bon?... hein, bonbon, nanan!... Il a souri en le suant... ce
+cher amour!...</p>
+
+<p>&mdash;Nanan tout--fait! dit Bellequeue en s'loignant du sucre d'orge; et
+ayant cherch en vain de la poudre poudrer, il se dcide se mettre
+un &#339;il de farine sur sa frisure.</p>
+
+<p>&mdash;V'la le dner, dit Suzon; asseyez-vous, madame; excusez si vous
+manquez de queuque chose; mais, dam'! c'est la bonne franquette.</p>
+
+<p>On se place. Bellequeue ne trouve qu'un tabouret<a name="Page_67" id="Page_67"></a> dont les quatre pieds
+tiennent encore; ses cts se mettent les quatre marmots qui ont si
+bien jou avec lui dans la cour; Suzon est en face; madame Durand veut,
+en dnant, tenir son fils sur ses bras.</p>
+
+<p>On sert une soupe qui pourrait passer pour un flanc aux lgumes; les
+enfans s'en bourrent, et prsentent de nouveau leurs assiettes en
+disant: J'en veux core!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous allez les touffer, dit Bellequeue.&mdash;Oh! que non, monsieur; a
+les rend forts au contraire: voyez comme ils se portent!...</p>
+
+<p>L'an, pour montrer sa force, va tirer le tabouret de son frre;
+celui-ci tombe sur Bellequeue, en lui envoyant une cuillere de soupe
+dans son gilet. Le parrain se lve avec humeur, en disant: Madame
+Jomard, faites donc finir vos polisson!...</p>
+
+<p>Mais Suzon est alle chercher un plat de pigeons, dans lequel elle a mis
+toute sa science; et Bellequeue, aprs avoir essuy son gilet, se remet
+ table et sert madame Durand qui veut absolument que son fils suce de
+petits oignons, et les prsente ensuite Bellequeue, en lui disant:
+Allons, mangez... votre filleul y a got!... C'est bien meilleur.</p>
+
+<p>Le parrain n'a pas l'air de trouver cela meilleur; mais il avale les
+oignons, en faisant une lgre grimace et en faisant tout son possible
+pour se garer de ses petits voisins, qui font souvent jouer leurs
+fourchettes sur son assiette.</p>
+
+<p>Madame Jomard, dit Bellequeue, il me semble que vous devriez
+apprendre vos enfans <a name="Page_68" id="Page_68"></a> ne point ainsi drober dans une assiette qui
+n'est point devant eux.&mdash;Bah! vous voyez ben que c'est pour jouer, pour
+vous faire des niches!&mdash;Certainement, dit madame Durand. &mdash;Des niches
+tant que vous voudrez; mais voil la seconde aile que ce petit drle me
+mange.</p>
+
+<p>Suzon sert une omelette au lard; c'est le plat de dessert. La vue de ce
+mets met tellement les marmots en gat, qu'ils font un concert de cris
+en avanant tous leur assiette.</p>
+
+<p>Sont-ils contens! dit Suzon, pendant que les enfans se battent qui
+sera servi le premier; et une des assiettes vole sur les genoux de
+Bellequeue, repousse par un des petits gas, tandis que les autres
+continuent de lui faire des niches.</p>
+
+<p>Mais le repas finit enfin, et Bellequeue s'empresse de tirer sa montre,
+en disant: N'oublions pas que nous sommes loin de Paris, que c'est
+votre premire sortie le soir, et qu'il serait imprudent de revenir
+tard. Dj cinq heures... Il faut partir, ma chre commre; avant d'tre
+aux voitures et d'arriver Paris, il sera au moins huit heures.</p>
+
+<p>&mdash;Dj partir! dit madame Durand, dj quitter ce cher bijou!...
+C'est bien cruel... mais enfin je reviendrai... Entendez-vous, nourrice,
+je viendrai souvent le voir.&mdash;Oui, madame, et vous le trouverez toujours
+en bon tat. Allons, mes enfans, embrassez madame qui m'a donn de quoi
+vous acheter des joujous.</p>
+
+<p>Bellequeue sent que c'est une invitation qu'on lui adresse; il tire sa
+bourse et donne aussi pour les<a name="Page_69" id="Page_69"></a> petits espigles qui l'ont tant amus.
+Les marmots sautent aprs lui pour l'embrasser, et il voit le moment o
+son ruban de queue va encore tre dnou; mais aprs avoir embrass son
+filleul, il esquive les quatre petits Jomard, saute lestement dans la
+cour, enjambe par-dessus les canards, et va se placer sur la porte de la
+rue, d'o il appelle madame Durand. Celle-ci se dcide enfin
+s'loigner de la demeure de la nourrice, non sans y jeter encore de
+tendres regards.</p>
+
+<p>C'est une bien bonne femme que cette Suzon!... c'est une excellente
+famille que ces Jomard! dit madame Durand son compagnon. Oui,
+excellente, rpond Bellequeue, en doublant le pas, de crainte qu'il ne
+prenne fantaisie la maman de retourner embrasser son fils. On arrive
+aux voitures. Madame Durand dclare qu'elle ne montera que dans celle
+qu'elle verra presque pleine, afin de ne pas attendre comme Paris. On
+trouve bientt un coucou, dans lequel il y a encore une place dans
+l'intrieur.</p>
+
+<p>Montez, dit Bellequeue, moi je me mettrai prs du cocher, au moins
+nous partirons sur-le-champ.</p>
+
+<p>Madame Durand monte; Bellequeue se place en lapin, et l'on fait route
+pour Paris. Cette fois le chemin semble devoir se faire sans accident;
+mais arrivs prs de la barrire, le cheval s'abat, et Bellequeue, qui
+n'tait pas prpar cette chute, tombe sur la route et roule dans la
+poussire.</p>
+
+<p>Heureusement il en est quitte pour quelques bosses<a name="Page_70" id="Page_70"></a> la tte; ce qui ne
+lui serait pas arriv, dit madame Durand, s'il avait eu son chapeau
+dessus. On parvient, non sans peine, relever le cheval qui enfin
+atteint sa destination. Madame Durand prend le bras de son compagnon qui
+boite un peu; et regagne sa demeure en lui disant: Convenez, mon cher
+Bellequeue, que nous avons pass une journe bien agrable?&mdash;Oui,
+excessivement agrable!... rpond celui-ci en s'appuyant sur sa canne.
+&mdash;Nous recommencerons, mon voisin; nous irons souvent voir cette bonne
+Suzon.</p>
+
+<p>A cela, Bellequeue ne rpondit rien; il se contenta de souhaiter le
+bonsoir madame Durand qui venait d'arriver sa porte.<a name="Page_71" id="Page_71"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IV" id="CHAPITRE_IV"></a>CHAPITRE IV.</h3>
+
+<p class="head">L'ENFANCE DE JEAN.</p>
+
+
+<p>Nous ne suivrons pas l'enfant dans tous ses dveloppemens, et ne
+rendrons pas compte de chaque dent qui lui poussa; nous ne retournerons
+pas non plus chez la nourrice avec madame Durand, Bellequeue fait comme
+nous, ne se souciant pas de passer encore une charmante journe avec la
+famille Jomard.</p>
+
+<p>A dix-huit mois le petit Jean marchait tout seul; il savait dj
+prononcer quelques gros jurons que le pre Jomard lui avait appris; il
+se battait fort bien avec ses frres de lait; il lanait son croton ou
+sa tartine au nez de celui qui le regardait de trop prs, et il
+annonait de la force et de la sant. On jugea qu'il n'avait plus rien
+apprendre chez sa nourrice, et on le fit revenir au foyer paternel.</p>
+
+<p>M. Durand, qui n'avait pas revu son fils depuis<a name="Page_72" id="Page_72"></a> le jour de sa
+naissance, le trouva excessivement grandi. Il le prit sur ses genoux, et
+l'enfant gigotta pour ne point y rester; il lui mit dans la bouche un
+petit morceau de gomme arabique, et M. Jean le lui souffla au nez;
+l'herboriste posa alors son fils terre, en dclarant qu'il tait fort
+comme un Turc, mais qu'il faudrait tcher de lui assouplir le caractre.</p>
+
+<p>Madame Durand dit que cela se ferait tout seul; que d'ailleurs il n'y
+avait pas de mal ce qu'un homme et du caractre, mais que son fils
+annonait dj les plus heureuses qualits, quoiqu'il ne st dire encore
+que: <i>Bigre et mtin</i>.</p>
+
+<p>Toute la famille vint voir le petit Jean et admirer sa jolie mine, qui
+en effet n'tait point laide, lorsque M. Jean voulait bien ne pas faire
+la grimace ou tirer la langue ceux qui le regardaient. Madame Ledoux
+prtendit qu'il avait quelque chose de son cinquime qu'elle avait eu de
+l'huissier; M. Renard lui trouva le nez fin; madame Grosbleu l'embrassa
+en versant des larmes d'attendrissement; mademoiselle Agla, en riant;
+M. Mistigris lui tta le mollet, jura qu'il en ferait quelque chose, et
+qu'Alcibiade n'avait pas un plus beau coudepied; enfin madame Moka, qui
+tait aussi accourue pour l'admirer, resta merveille et s'cria: Je
+ne <i>crume</i> pas qu'il <i>s'eusse</i> form si vite.</p>
+
+<p>&mdash;Pardi! disait Catherine, un enfant qui est venu devant un peloton
+de grenadiers, et qui ont tous bu sa sant, est-ce qu'il ne devait pas
+ben venir!</p>
+
+<p>Bellequeue, qui venait souvent voir son filleul<a name="Page_73" id="Page_73"></a> depuis qu'il n'tait
+plus en nourrice, disait aussi, en le caressant, ou en jouant avec lui:
+Oui, ce sera un gaillard! un luron comme son parrain!</p>
+
+<p>Les premiers temps se passrent assez bien; on excusait les cris, les
+trpignemens, les tapes que distribuait l'enfant, parce qu'il tait
+encore trop petit pour qu'on s'en fcht. On riait quand il jurait;
+Bellequeue trouvait charmant que son filleul l'appelt vilain mtin, et
+madame Durand riait comme une folle lorsque Jean donnait des
+croquignoles monsieur son pre. On montrait l'aimable enfant comme une
+merveille toutes les personnes qui venaient la boutique, et M. Jean
+mettait ses doigts dans l'&#339;il de celui qui voulait l'embrasser, ou
+crachait au nez de celle qui lui tendait les bras; et chacun s'en allait
+en se disant: Il est bien gentil en effet!</p>
+
+<p>Jean atteignit ainsi sa sixime anne, ne sachant que jouer, jurer,
+manger et dormir. A la vrit il n'y avait pas encore de temps de perdu,
+et au milieu de ses espigleries, il tait facile de voir que le petit
+Jean n'avait pas un mauvais c&#339;ur. Il avait une fois donn tout son
+djeuner un pauvre, et une autre fois il avait pleur toute la
+journe, parce qu'en jouant avec un canif, il avait bless au doigt un
+de ses petits amis. Jean n'avait pas le fonds mchant; par ses reparties
+et les tours qu'il jouait, il annonait aussi de l'esprit; on pouvait
+donc faire quelque chose de lui; mais il aurait fallu d'abord dompter
+son caractre, et ne pas riger en qualits et en gentillesses ce qui ne
+mritait que des rprimandes ou des corrections.</p>
+
+<p>Quand son fils eut six ans, M. Durand dclara<a name="Page_74" id="Page_74"></a> qu'il voulait commencer
+s'occuper de son ducation; c'est--dire lui apprendre connatre les
+simples, herboriser et distinguer toutes les graines qui taient
+dans sa boutique. Le petit Jean aimait beaucoup mieux apprendre se
+battre avec son parrain Bellequeue, que d'tudier la botanique, et
+madame Durand trouvait qu'avant de connatre les simples, il fallait au
+moins que son fils connt ses lettres; mais M. Durand tait inflexible
+sur cet article: il fit asseoir son fils prs de lui dans son comptoir,
+et commena lui donner des leons. Le petit Jean pleurait ou
+trpignait des pieds devant la camomille et le pourpier; le papa lui
+donna quelques lgres corrections, et, lui montrant de la racine de
+patience, voulut plusieurs reprises qu'il rptt avec lui le nom de
+cette plante. M. Jean jeta la patience au nez de son pre, qui voulut
+alors administrer son rejeton la flagellation scolastique, et dit
+gravement son fils: Monsieur, tez votre culotte.</p>
+
+<p>L'enfant, croyant qu'il s'agissait tout bonnement de faire une autre
+toilette, ta sa petite culotte et revint gament, la voile au vent,
+danser devant son pre, mais M. Durand, le saisissant dans ses bras, lui
+donna froidement une demi-douzaine de claques, en lui disant: Celle-ci
+est pour vous apprendre connatre la patience, <i>Lapathum</i>; celle-ci
+pour que vous nommiez avec moi la camomille, <i>Anthemis</i>; celle-ci pour
+le pourpier, <i>Portulaca</i>; vous aurez une claque pour chacune; de cette
+manire, mon cher ami, vous apprendrez la botanique <i>per fas et
+nefas</i>.<a name="Page_75" id="Page_75"></a></p>
+
+<p>Le petit Jean, contraint de faire un cours de botanique <i>nefas</i>, jeta
+les hauts cris, sa mre accourut et faillit se trouver mal, en voyant
+comment M. Durand faisait tudier son fils; elle lui arracha l'enfant en
+l'appelant barbare et tyran. Heureusement Bellequeue arriva. Il
+s'efforait toujours de rtablir la paix que son filleul troublait
+souvent: il entendit les deux parties, il donna raison chacune, ce qui
+est le meilleur moyen d'arranger une affaire; et comme Jean ne voulait
+pas encore mordre la botanique, il proposa aux parens de l'envoyer le
+matin l'cole, afin qu'il apprt d'abord autre chose.</p>
+
+<p>On se rendit l'avis de M. Bellequeue. Il fut dcid que Jean irait
+l'cole depuis le matin jusqu' cinq heures du soir. Madame Durand
+choisit celle qui tait le plus prs de sa demeure; et, aprs avoir
+recommand son fils au matre, comme jadis elle l'avait recommand
+Suzon Jomard, elle conduisit le lendemain matin l'cole le petit Jean,
+qui avait le panier de provision la main, et le grand carton pendu
+son ct.</p>
+
+<p>Jean se plt d'abord l'cole; il tait charm de se trouver avec une
+foule de petits garons de son ge, et de pouvoir s'y livrer de
+nouveaux jeux. Dans le commencement, le travail ne l'ennuya point; il
+apprenait avec une extrme facilit et pouvait savoir en un quart
+d'heure ce que d'autres passaient une demi-journe tudier. Mais
+bientt sa vivacit, son tourderie, l'habitude de ne faire que ses
+volonts, lui firent ngliger la grammaire pour s'occuper d'espigleries
+qu'il jouait ses camarades. Chaque<a name="Page_76" id="Page_76"></a> jour, Jean inventait quelque tour
+nouveau qui mettait le dsordre dans la classe. Il cachait le rudiment
+de l'un, renversait l'encrier de l'autre, changeait les paniers,
+dchirait les cahiers, cassait les rgles, et allait enfin jusqu'
+arracher le battant de la sonnette du matre.</p>
+
+<p>Comme madame Durand faisait souvent des cadeaux au matre d'cole,
+celui-ci tait indulgent pour Jean, et se contentait de dire sa mre:
+C'est une mauvaise tte!... mais cela se corrigera!.... Il a beaucoup
+de moyens!... A la vrit, il ne veut pas en faire usage, mais c'est
+gal; il a infiniment de moyens.</p>
+
+<p>Madame Durand embrassait son fils, lui glissait un pot de confitures, ou
+une brioche, et rentrait chez elle en disant: Le matre a dit que notre
+fils tait plein de moyens.&mdash;Mais il crit comme un chat et ne peut pas
+lire couramment, rpondait M. Durand. &mdash;C'est gal, monsieur, du
+moment qu'il a des moyens, cela suffit.</p>
+
+<p>Le soir, Jean revenait souvent la culotte dchire, n'ayant plus de
+casquette, et avec deux ou trois gratignures au visage. Alors M. Durand
+lui disait: Qui vous a mis la figure dans cet tat, monsieur?&mdash;Papa,
+c'est en jouant.&mdash;Et votre pantalon, qui l'a dchir?&mdash;C'est en
+jouant.&mdash;Et votre casquette, l'auriez-vous perdue?&mdash;C'est en jouant.</p>
+
+<p>&mdash;Mon ami, puisque c'est en jouant, disait madame Durand, il ne faut
+pas le gronder. Voudriez-vous que cet enfant ne jout pas et se tut sur
+ses livres et ses exemples?... Joue, mon fils,<a name="Page_77" id="Page_77"></a> profite de cet ge
+heureux! il passera assez vite.</p>
+
+<p>Jean embrassait sa mre et courait chez son parrain qui lui apprenait
+faire <i>une</i>, <i>deux</i>, parer quarte, parer tierce, et bien
+s'effacer, puis ensuite jouait volontiers au ballon ou aux quilles avec
+son filleul, auquel il disait qu'un homme en sait toujours assez quand
+il fait bien des armes, et qu'il peut se prsenter partout, ds qu'il
+est bien coiff et se tient bien droit; Jean trouvait cela charmant et
+prfrait la socit de Bellequeue celle de son pre, qui en revenait
+toujours ses simples et n'abordait son fils qu'avec un paquet de
+racines la main.</p>
+
+<p>Jean n'tait point le seul mauvais sujet de sa classe, il y avait son
+cole un nomm Dmar, qui tait effront, menteur et voleur, et un
+certain Gervais, qui tait extrmement paresseux, gourmand et poltron.</p>
+
+<p>Ces messieurs s'taient bientt lis avec Jean, qui, du moins dans ses
+tourderies, tait toujours franc et loyal; prfrant tre battu
+mettre sur le dos d'un autre une faute dont on ignorait quelquefois
+l'auteur, Jean n'hsitait pas dire: C'est moi qui ai fait cela, de
+crainte que l'on n'accust un de ses camarades.</p>
+
+<p>Il n'en tait pas ainsi de Dmar, qui avait un an de plus que Jean.
+lev trs-svrement par ses parens, cet enfant contractait l'habitude
+du mensonge, et tchait de faire subir ses camarades la correction
+qu'il avait mrite. Lorsque Jean lui reprochait sa fausset, Dmar, qui
+avait de l'esprit, lui rpondait par quelque plaisanterie ou lui
+apprenait un jeu<a name="Page_78" id="Page_78"></a> nouveau. Jean n'avait point de rancune, et il se
+raccommodait avec son ami.</p>
+
+<p>Gervais, qui tait trs-gourmand, allait visiter le panier de Jean et
+lui prendre une partie de son djeuner; Jean se fchait d'abord, mais
+Gervais se serait laiss battre sans le rendre; il fallait bien lui
+pardonner, et celui-ci, connaissant le courage de Jean, implorait
+toujours sa protection lorsqu'il avait des querelles avec ses camarades.</p>
+
+<p>Ces messieurs s'entendaient fort bien sur un point: c'tait de ne pas
+aimer le travail et de ne faire que leur volont. Ils quittaient
+ensemble l'cole, et au lieu de retourner sur-le-champ chez leurs
+parens, ils allaient jouer la fossette ou au bouchon. Jean inventait
+des niches pour se moquer des passans. Il courait se jeter dans
+l'ventaire d'une marchande; il s'emplissait les mains de colle et
+allait tirer un monsieur par son habit; en hiver, il attachait une
+ficelle au marteau d'une porte cochre, et, cach dans une alle en
+face, frappait en tirant la ficelle, puis riait avec ses camarades aux
+dpens du portier qui ouvrait la porte, regardait de tous cts et ne
+voyait personne.</p>
+
+<p>Dmar se permettait des espigleries d'un autre genre: il volait
+quelquefois des pruneaux ou des noisettes chez les piciers, puis les
+mangeait en cachette. Quant Gervais, il se contentait d'emprunter des
+sous Jean et ne les lui rendait jamais.</p>
+
+<p>Jean grandissait et ne devenait pas plus docile; il savait lire et
+crire passablement; mais c'tait tout. Il ne voulait se mettre dans la
+tte ni latin, ni his<a name="Page_79" id="Page_79"></a>toire, ni gographie. Son parrain allait souvent
+le chercher sur la Place-Royale, o il s'amusait jouer aux noyaux, au
+lieu de rentrer.</p>
+
+<p>Bellequeue commenait prendre des annes, et poser quelquefois le
+talon terre; mais il n'en tait pas moins coquet et moins soign dans
+sa coiffure. Depuis un an, se trouvant suffisamment son aise, il avait
+quitt sa boutique, et ne coiffait plus que quelques connaissances, et
+par amiti. En vieillissant, il s'attachait chaque jour davantage son
+filleul. Jean annonait devoir tre grand, il avait des yeux spirituels,
+de beaux cheveux bruns, un front bien fait, une physionomie franche,
+quoiqu'il ne chercht jamais faire l'aimable, et Bellequeue, tout en
+passant sa main dans les cheveux de son filleul, lui disait Oui, oui,
+tu seras un gaillard... un beau garon... Ah! si ta mre avait voulu, on
+t'aurait laiss pousser tes cheveux par derrire, et tu aurait en une
+queue comme moi!... mais elle prtend que ce n'est plus l mode!... Je
+ne pardonnerai jamais la rvolution d'avoir dtruit les queues, les
+marteaux, les belles boucles la chancelire, et les ninons pour les
+femmes.</p>
+
+<p>Jean rpondait cela: N'est-ce pas, mon parrain, que pour devenir un
+homme comme vous, je n'ai pas besoin de connatre les Romains et les
+Grecs, de dire <i>musa</i>, la muse, <i>rosa</i>, la rose, et de savoir s'il y a
+des volcans en Italie et en Irlande.</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, rpondait Bellequeue, que je ne me suis jamais
+occup positivement de tout cela, et je ne crois pas en avoir moins bien
+fait<a name="Page_80" id="Page_80"></a> mon tat. Je sais bien que tu ne seras pas coiffeur, que tu auras
+de la fortune, et que l'on voudrait que tu fusses un savant... Tiens-toi
+droit, mon garon. Il est certain encore que si tu te fais mdecin ou
+avocat, un peu de gographie te serait, je crois, ncessaire.&mdash;Moi, mon
+parrain, je ne veux rien tre du tout...&mdash;Alors, mon garon, je crois
+que tu en sauras toujours assez, pourvu que tu te mettes bien en garde,
+que tu connaisses deux ou trois bottes secrtes, afin de dfendre le
+beau sexe quand l'occasion s'en prsentera: voil tout ce qu'il faut. Et
+des m&#339;urs surtout!... Mais de la galanterie, des attentions pour les
+dames... Au reste cela viendrai en son temps.</p>
+
+<p>Madame Durand pensait peu prs comme Bellequeue. Son fils promettait
+d'tre joli garon et bien fait; que fallait-il de plus? L'herboriste ne
+pensait pas de mme; il voyait Jean tel qu'il tait, ne voulant rien
+apprendre, n'obissant point, et prenant avec ses amis de trs-mauvaises
+manires.</p>
+
+<p>M. Durand voulut encore essayer de faire connatre les simples son
+fils; mais lorsque Jean avait pass une demi-heure dans le magasin, il
+tait impossible de s'y reconnatre; les herbes taient mles; les
+fleurs mises la place des racines, les tiquettes arraches; il
+fallait huit jours pour rparer le dsordre que l'lve avait commis. Le
+papa essaya un autre moyen; il emmena son fils promener dans la campagne
+pour y herboriser avec lui. Mais au lieu de chercher des plantes, M.
+Jean grimpait aux arbres ou courait aprs les papillons; et M. Durand,<a name="Page_81" id="Page_81"></a>
+ayant un jour voulu recommencer la leon, <i>per nefas</i>, son fils, qui
+avait alors douze ans, se sauva travers les champs, et revint tout
+seul la maison.</p>
+
+<p>Dcidment, dit M. Durand, ce garon-l ne fera jamais rien... ou il
+faudra employer les mesures svres... Il ne peut pas se mettre dans la
+tte une racine de guimauve, et il prend toujours le thym pour du
+serpolet!... il n'y a rien en esprer.</p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas votre fils, monsieur, rpondait madame Durand,
+vous ne lui trouvez que des dfauts!... Un garon charmant!... qui a
+des yeux fendus en amande!... de belles dents! qui sera trs-grand. Je
+gage qu'il aura au moins cinq pieds six pouces! Vous devriez tre fier
+d'avoir un fils comme celui-l.</p>
+
+<p>Bellequeue disait alors, en tendant sa jambe, ou en rajustant une boucle
+de ses cheveux: Moi, je crois que le garon ira... Je sais bien qu'il
+n'est pas tout feu pour le travail!... Mais il fait trs-bien des
+armes... Il a le coup d'&#339;il juste... Il se tient comme un ange... Vous
+verrez que ce sera un gaillard.<a name="Page_82" id="Page_82"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_V" id="CHAPITRE_V"></a>CHAPITRE V.</h3>
+
+<p class="head">BAL CHEZ UN MATRE DE DANSE.&mdash;ADOLESCENCE DE JEAN.</p>
+
+
+<p>Jean avait treize ans, lorsqu'on jugea convenable de lui faire quitter
+l'cole primaire, o depuis long-temps il repassait sa grammaire sans en
+retenir un mot. Cependant il lisait passablement, son criture tait
+presque dchiffrable; madame Durand dclara que son fils avait termin
+ses tudes, qu'il en savait suffisamment du ct de l'utile, et qu'il ne
+s'agissait plus que de lui donner des talens agrables pour complter
+son ducation.</p>
+
+<p>M. Durand ne voyait rien de plus agrable pour un homme que de savoir ce
+qu'il fallait mettre de son ou de graine de lin dans un remde; mais
+Jean avait dclar trs-positivement qu'il ne voulait pas tre
+herboriste: il fallut donc que le papa renont l'espoir de voir son
+fils hriter de ses connaissances.<a name="Page_83" id="Page_83"></a></p>
+
+<p>Madame Durand avait alors atteint sa quarante-huitime anne, mais elle
+se mirait dans son fils. Jean devenait fort gentil; et une mre, en
+renonant elle-mme l'espoir de plaire, met toute sa coquetterie dans
+ses enfans; elle est fire de leur beaut, et elle se fait souvent
+illusion sur leurs talens.</p>
+
+<p>On ne pouvait gure se faire illusion sur ceux de Jean, qui n'tait fort
+qu'au bouchon et au bilboquet; mais tout en faisant le diable, M. Jean
+chantait souvent, et l'on s'tait aperu qu'il avait la voix tendue et
+agrable. Madame Durand n'avait pas t la dernire remarquer cela, et
+elle disait tout le monde: Mon fils pourrait briller l'Opra, si je
+voulais le mettre au thtre. L'avez-vous entendu chanter?... Ah! quel
+beau timbre de voix!... il fredonnait ce matin: <i>Le bon roi Dagobert a
+mis sa culotte l'envers</i>; je me suis crue aux Bouffies.</p>
+
+<p>Il fut dcid que Jean apprendrait la musique; et comme il tait temps
+aussi qu'il st tenir sa place dans un bal et faire avec grce <i>la poule
+et la chane anglaise</i>, ou fit avertir M. Mistigris pour qu'il voult
+bien faire un zphyre de Jean.</p>
+
+<p>M. Mistigris commenait grisonner, ayant alors cinquante-trois ans
+bien sonns; mais il prtendait que l'ge le rendait plus lger, et que,
+chaque anne, il faisait les entrechats plus hauts que l'anne
+d'auparavant. D'aprs cela, pour peu que M. Mistigris ft devenu
+octognaire, il aurait fini par sauter aussi haut qu'une maison.</p>
+
+<p>Il y avait long-temps que M. Mistigris avait demand entreprendre
+l'ducation du petit cousin. Il<a name="Page_84" id="Page_84"></a> accourut donc avec sa pochette, admira
+les jambes de Jean, lui dit de tendre le coude-pied, et celui-ci le lui
+envoya dans le nez; le pria de faire un pli, et Jean se laissa tomber
+terre. Le professeur dit que le jeune homme avait de superbes
+dispositions, et promit qu'il danserait presque aussi vigoureusement que
+lui.</p>
+
+<p>Le matre de violon en dit autant parce qu'il voulait gagner ses
+cachets, et l'on donna une pice de cent sous au petit Jean pour les
+belles dispositions qu'il n'avait pas montres.</p>
+
+<p>Jean courut dpenser ses cent sous avec ses amis Dmar et Gervais. En
+quittant l'cole, il n'avait pas perdu de vue ses deux camarades, qui
+demeuraient dans son quartier. Ds qu'il pouvait s'chapper de chez ses
+parens, il allait rejoindre ces messieurs, qui avaient leur lieu
+ordinaire de rendez-vous avec plusieurs autres polissons de leur ge.</p>
+
+<p>Jean tait toujours le bienvenu, parce que Jean avait constamment de
+l'argent dans son gousset, sa mre et son parrain voulant qu'il et de
+quoi s'acheter ce qui lui tait agrable; mais Jean n'tait pas
+gourmand, et son argent passait bientt entre les mains de ses amis, qui
+lui juraient une amiti l'preuve, et quatorze ans on croit de
+tels sermens. Il y a mme des gens qui y croient encore en devenant
+hommes; cela fait leur loge: les personnes qui sont de bonne foi ne
+suspectent point celle des autres.</p>
+
+<p>Dmar n'avait jamais d'argent, parce que ses parens, tant fort
+mcontens de lui, le traitaient avec<a name="Page_85" id="Page_85"></a> svrit, et voulaient lui ter
+les moyens de faire des sottises. Gervais, n de gens peu fortuns, ne
+pouvait que bien rarement en obtenir quelque gnrosit. On juge avec
+quelle joie ces messieurs voyaient arriver Jean, qui tait le richard de
+la socit.</p>
+
+<p>Dmar dit son ami: Tu es bien heureux, tu peux avoir tout ce que tu
+veux... Avec de l'argent, on s'amuse, on dne bien, on va en voiture...
+Si nous tions riches tous les trois, il faudrait voyager ensemble.
+Comme nous nous amuserions!</p>
+
+<p>&mdash;Il est certain, dit Gervais, que nous pourrions faire toutes nos
+volonts depuis le matin jusqu'au soir... Nous ne travaillerions
+jamais!... Nous irions courir, n'importe o! et le soir on ne nous
+mettrait pas en pnitence au pain et l'eau.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi, rpondit Jean, ne veut-on pas maintenant me faire apprendre
+la musique et la danse!... C'est des btises que tout a! Est-ce que
+j'ai besoin d'avoir encore des matres qui vont m'ennuyer?... Ah! je
+vais joliment me moquer d'eux pour les dgoter de revenir...
+D'ailleurs, mon parrain dit que je fais bien des armes et que je me
+tiens bien droit... Est-ce que ce n'est pas assez?</p>
+
+<p>&mdash;Tiens, Jean, reprit Dmar qui paraissait rflchir et mditer
+quelque projet, si j'tais ta place... je demanderais une petite
+somme mon parrain... Il t'aime, il ne te refuserait pas. Avec cela
+nous irions tous les trois nous amuser dans les environs de Paris...
+Nous trouverions de plus belles places qu'ici pour jouer au bouchon et
+la balle.</p>
+
+<p>&mdash;Nous pourrions enlever un cerf-volant; et,<a name="Page_86" id="Page_86"></a> pendant ce temps-l, tes
+matres de musique et de danse ne t'ennuieraient pas.</p>
+
+<p>Jean n rpondait rien; il voulait bien s'amuser et aller polissonner
+avec ses amis, mais il ne lui tait pas encore venu dans l'ide de
+s'absenter pour quelque temps de la maison paternelle. Au milieu de ses
+tourderies, Jean aimait ses parens, et surtout sa mre qui lui donnait
+chaque jour tant de preuves de tendresse. Il oublia donc bien vite la
+proposition de Dmar.</p>
+
+<p>Mais le matre de musique, qui tenait recevoir son cachet, tait exact
+ venir donner sa leon. Son lve se montrait cependant trs-indocile;
+il ne voulait point solfier; il sifflait quand son matre lui donnait le
+<i>la</i>; il battait la retraite sur ses cuisses pendant qu'on lui chantait
+la gamme, et quand on lui plaait le violon dans les mains, il le
+laissait tomber terre.</p>
+
+<p>De telles gentillesses lassrent enfin la patience du matre. Aprs
+quatre mois de leons, pendant lesquelles Jean ne voulut pas mme
+apprendre jouer l'air des <i>bossus</i>, le professeur dclara monsieur
+et madame Durand que leur fils ne voulait rien faire, et qu'il ne
+saurait jamais la musique.</p>
+
+<p>&mdash;J'en tais sr, dit l'herboriste. Quand on n'a pas su se connatre
+ faire un bain d'herbes mollientes, on ne doit pas pouvoir apprendre
+la musique: <i>emollit mores</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Ce matre-l ne sait ce qu'il dit! s'crie madame Durand; il n'a
+pas su s'y prendre!... C'est un mauvais professeur; nous en donnerons<a name="Page_87" id="Page_87"></a>
+un autre mon fils. Au reste, vous voyez bien qu'il n'a pas besoin de
+connatre la musique pour chanter.</p>
+
+<p>M. Mistigris n'tait gure plus heureux avec Jean, qui cependant
+s'amusait aux dpens de son cousin le danseur. Quand il s'agissait de
+faire un pas, il priait M. Mistigris de l'excuter plusieurs fois devant
+lui, assurant que cela le lui apprendrait mieux. Le vieux matre
+danser ne se faisait pas prier; il sautait, tournait, faisait des ronds
+de jambe et des entrechats devant son lve, qui, assis tranquillement
+dans un fauteuil, s'amusait de voir M. Mistigris se mettre en nage. Jean
+applaudissait lorsqu'il tait content; il criait bravo quand son
+professeur sautait bien haut. La leon se passait presque toujours
+ainsi. Jean regardait et Mistigris dansait, de sorte qu'on aurait pu
+croire que c'tait ce dernier qui recevait des leons de Jean.</p>
+
+<p>Mais cette manire d'enseigner ne drouillait nullement les jambes de
+l'lve; et M. Mistigris dansait depuis plusieurs mois devant Jean, sans
+que celui-ci tnt ses pieds plus en dehors. Le professeur imagina un
+autre moyen pour donner son lve le dsir de bien danser.</p>
+
+<p>M. Mistigris, suivant l'usage de quelques-uns de ses collgues,
+rassemblait ses lves chez lui une fois par semaine; et, quoiqu'il
+loget au troisime tage d'une maison de la rue des Gravilliers, il se
+figurait donner des bals champtres l'instar de ceux de la Chaumire
+et du Wauxhall.</p>
+
+<p>M. Mistigris dit donc un jour madame Durand:<a name="Page_88" id="Page_88"></a></p>
+
+<p>Ma chre cousine, comme mon lve, votre fils, n'a pas encore une
+connaissance parfaite des figures, je crois qu'il serait ncessaire
+qu'il vnt quelquefois mes petits bals; il y verra de mes lves des
+deux sexes qui vont fort bien. Cela ne peut que lui donner le got des
+jolies poses et l'amour des battemens, sans lequel un jeune homme ne
+sait sur quel pied danser dans le monde.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez parfaitement raison, dit madame Durand; mon fils ira
+vos bals.&mdash;C'est aprs-demain le jour; faites-moi l'amiti de l'y
+conduire... Vous verrez une charmante runion, des gaillards qui sautent
+jusqu'au plafond, et des demoiselles qui lvent la jambe la hauteur de
+mon paule.&mdash;a me fera grand plaisir.&mdash;Vous savez le numro?...
+D'ailleurs vous entendrez la musique d'en bas.&mdash;A quelle heure cela
+commence-t-il?&mdash;Oh! de bonne heure... ds qu'on est deux je forme un
+quadrille. Je compte sur vous; avec des amis, si cela vous fait
+plaisir.</p>
+
+<p>Madame Durand prvient son fils qu'elle va le mener au bal. Comme Jean
+n'avait jamais t au bal, il ignorait si cela l'amuserait. M. Durand ne
+voulant point quitter sa boutique pour aller voir danser, on propose
+Bellequeue d'tre de la partie, et il accepte avec plaisir, parce qu'il
+a t grand amateur de danse.</p>
+
+<p>Le jour de la runion tant arriv, madame Durand fait faire une belle
+toilette son fils, qui prfrerait son habit la mode et son joli
+chapeau, la veste du matin avec laquelle il va faire le diable<a name="Page_89" id="Page_89"></a> avec ses
+intimes amis; mais il n'y a pas cette fois moyen de s'esquiver. Madame
+Durand ne quitte pas son fils; elle ne le perd point des yeux, et lui
+donne de petites tapes sur les joues en l'appelant <i>mauvais sujet</i>, mais
+d'un air qui veut dire: Tu es bien aimable.</p>
+
+<p>Bellequeue ne se fait pas attendre. Sa toilette est soigne, sa coiffure
+exhale de loin la vanille et le jasmin; il a mis plus de poudre qu'
+l'ordinaire, afin de mieux dissimuler les cheveux blancs qui commencent
+ arriver. Il tient d'une main son chapeau trois cornes, de l'autre
+des gants serin tout neufs; il semble avoir encore toute la vigueur de
+sa jeunesse en prsentant son bras madame Durand.</p>
+
+<p>On part, et l'on arrive rue des Gravilliers. Il est sept heures du soir
+et il fait encore jour; mais madame Durand a oubli le numro de la
+maison; heureusement on entend le son d'un instrument, et, en levant la
+tte, on aperoit, la croise d'un troisime M. Mistigris qui joue,
+non pas de la pochette, mais du violon, en se tenant presqu'en dehors de
+la fentre et criant les figures dans la rue, comme s'il voulait faire
+danser les passans.</p>
+
+<p>C'est l, dit madame Durand, le voil, je le reconnais,&mdash;Diable! dit
+Bellequeue, il parat que le bal est dj en train, car il dit les
+figures... Mais o est donc la porte? Ce doit tre cette alle...
+Entrons.</p>
+
+<p>On entre dans une alle troite, noire et trs-profonde au bout de
+laquelle on cherche, en ttonnant, trouver l'escalier.<a name="Page_90" id="Page_90"></a></p>
+
+<p>O allons-nous donc par ce cassecou? dit Jean. &mdash;Au bal, mon
+fils.&mdash;Il est certain, dit Bellequeue, qu'il aurait d mettre ici un
+lampion ou une lanterne pour les jours de danse... Mais il y a peut-tre
+un portier... Appelons: hol!... portier!... portire!... O est
+l'escalier qui mne au bal?</p>
+
+<p>On ne reoit pas de rponse. Bellequeue appelle encore, enfin une voix
+casse, qui semble partir du premier, dit: Qu'est-ce que vous
+demandez?&mdash;Nous demandons le bal de M. Mistigris.&mdash;Montez au
+troisime.&mdash;Mais nous ne trouvons pas l'escalier.&mdash;Allez droite, dans
+l'enfoncement.&mdash;Infiniment oblig.</p>
+
+<p>Et Bellequeue, qui marche en claireur, pousse bientt un cri de joie en
+disant: Victoire! je tiens la rampe! Venez me prendre la main, je vous
+guiderai.</p>
+
+<p>On suit Bellequeue. Arriv au premier tage, on commence distinguer un
+peu devant soi; au second on voit presque les marches; au troisime il
+fait jour, et on lit sur une porte: <i>Mistigris donne des leons de
+danses franaises et trangres; on trouve chez lui des chaussons.
+Sonnez fort, s'il vous plat</i>.</p>
+
+<p>Bellequeue met ses gants, rajuste sa cravate et sonne, tandis que madame
+Durand arrange sa collerette et frotte le bras de son fils qui a blanchi
+son habit dans l'escalier. Une bonne d'une cinquantaine d'annes ouvre
+la porte, et introduit la socit dans<a name="Page_91" id="Page_91"></a> une antichambre d'o on entend
+dans le lointain le violon de Mistigris.</p>
+
+<p>La bonne prend les chapeaux de ces messieurs et leur donne en change
+des cartes sur lesquelles sont des numros. Pourquoi faire a? dit
+Jean. &mdash;C'est pour qu'on retrouve plus facilement son chapeau, dit
+Bellequeue. &mdash;Oh! il parat que c'est tout--fait dans le grand genre.</p>
+
+<p>&mdash;Dsirez-vous des chaussons, messieurs? dit la bonne. &mdash;Je n'ai pas
+encore faim, dit Jean. &mdash;Ce n'est pas cela, mon fils, ce sont des
+chaussures commodes pour ceux qui dansent ou qui viendraient en bottes;
+mais vous tes trs-bien, messieurs; d'ailleurs pour la premire fois la
+socit aura de l'indulgence.</p>
+
+<p>Bellequeue prsente sa main madame Durand, en disant la bonne: De
+quel ct le bal?</p>
+
+<p>La bonne marche devant eux dans un long couloir, au bout duquel on se
+trouve dans une vaste pice qui n'est meuble que de banquettes, et dans
+laquelle on n'aperoit que M. Mistigris qui continue de jouer du violon
+et de crier les figures en se tenant bien en dehors de sa croise.</p>
+
+<p>Bellequeue et madame Durand regardent dans tous les coins et cherchent
+une autre porte, esprant dcouvrir les danseurs. M. Mistigris, les
+apercevant, quitte cependant sa croise et vient les recevoir en
+continuant de jouer du violon. Ah! vous voil!... C'est bien aimable de
+vous tre rappel que c'est ce soir mon jour de bal... monsieur
+Bellequeue, je suis charm de vous voir... Ah! voil mon lve!<a name="Page_92" id="Page_92"></a>
+Voyez-vous le gaillard il s'tend dj sur les banquettes... Il va
+joliment s'en donner!... <i>La poule</i>!</p>
+
+<p>Et, aprs avoir dit cela, M. Mistigris va se remettre contre sa croise
+en raclant plus fort que jamais.</p>
+
+<p>Ha a, mais o sont donc les danseurs, mon cousin?&mdash;Ah! ils ne sont pas
+encore arrivs... mais on va venir... Oh! on viendra; il n'est pas
+tard.&mdash;Et pourquoi donc criez-vous les figures en jouant du violon,
+quand vous tes tout seul?&mdash;Ah!... l'habitude, et puis a fait bien,
+c'est pour les passans... a donne envie de monter et d'apprendre
+danser... Vous ne jouez pas de quelque instrument, monsieur
+Bellequeue?... J'ai un cor de chasse l.&mdash;Non, je n'en sais pas
+jouer.&mdash;C'est dommage, vous vous seriez mis la fentre ct de
+moi... Mais nous pouvons commencer... Rien n'empche de former un
+quadrille; madame Durand avec son fils, monsieur Bellequeue et ma
+bonne... Oh! elle danse trs-bien; elle fait mieux les figures que les
+ragots, elle est si habitue faire les utilits... Hol! Nanette,
+ici... Il nous manque un quatrime... Vous allez voir comme elle s'en
+tire.</p>
+
+<p>Mais madame Durand ne veut pas absolument danser, et Bellequeue ne se
+soucie pas d'trenner ses gants serin avec la bonne. Dans ce moment on
+entend sonner: la figure de Mistigris s'panouit, il crie Nanette:
+Voil du monde, allez donc ouvrir!&mdash;Je croyais qu'il fallait danser,
+monsieur,<a name="Page_93" id="Page_93"></a> dit la bonne, qui a dj retourn le coin de son tablier
+pour faire la quatrime. Allez ouvrir, Nanette, vous danserez si on a
+besoin de vous.</p>
+
+<p>Nanette parat beaucoup aimer danser, cependant elle va ouvrir, et
+bientt on voit arriver un grand jeune homme en pantalon de nankin et en
+bas bleus, qui met d'abord ses pieds en dehors avant de saluer, et fait
+ensuite une profonde rvrence chaque personne de la socit.</p>
+
+<p>C'est bien, c'est trs-bien, Charlot, dit Mistigris qui n'a pas quitt
+sa fentre; un peu plus bas encore... C'est a... Reposez bien votre
+tte sur vos paules... Maintenant une petite scne d'Annette et Lubin
+avant le bal.</p>
+
+<p>Le grand Charlot te son habit, et met son mouchoir rouge en ceinture,
+paraissant se prparer entrer en scne, tandis que Mistigris dit
+madame Durand: C'est un jeune homme qui se destine la pantomime, et
+je lui donne des leons, parce que la pantomime est naturellement fille
+de la danse... La bonne, asseyez-vous l, vous reprsenterez la
+bergre.</p>
+
+<p>La bonne, qui sert tout, va se placer sur une banquette; le jeune
+homme court dans la salle en faisant des glissades; il va ensuite se
+mettre genoux quelques pas de sa bergre et commence, en pantomime,
+une dclaration, lorsque Jean, qui croit que Charlot a t son habit
+pour jouer au cheval fondu, te aussi le sien, et s'lance lestement
+par-dessus la tte de M. Charlot, de manire tomber entre lui et
+Nanette.<a name="Page_94" id="Page_94"></a></p>
+
+<p>Bravo! dit Bellequeue, je n'aurais pas mieux saut quinze ans.</p>
+
+<p>Dans ce moment on entend sonner. La bergre est oblige d'aller ouvrir
+la porte, et M. Mistigris dit au jeune homme qui est rest genoux:
+Mon ami, j'ai trop de monde aujourd'hui, le bal va s'ouvrir, la
+pantomime sera pour une autre fois.</p>
+
+<p>Madame Durand remet son fils son habit, et le supplie d'avoir une
+tenue dcente. Dans ce moment quatre personnes entrent dans le salon.
+C'est une maman qui amne ses trois filles. M. Mistigris quitte sa
+croise en s'criant: Toute la famille Mouton!... Ah! c'est charmant!
+nous serons au grand complet.</p>
+
+<p>Madame Mouton est une grande et grosse femme de cinquante ans,
+bourgeonne comme un vigneron, et ayant la lvre suprieure surmonte de
+petites moustaches brunes qui feraient honneur un conscrit. Elle est
+coiffe d'un bonnet de gaze orn de roses, tandis que ses trois filles
+ont de simples capotes qui leur cachent presque toute la figure. Madame
+Mouton ne manque jamais d'assister aux leons de danse de ses
+demoiselles dont elle prend aussi sa part; c'est une des plus
+infatigables danseuses des bals de M. Mistigris.</p>
+
+<p>Pendant que la famille Mouton fait des rvrences, que le grand Charlot
+y rpond en saluant jusqu' terre, que Bellequeue remet ses gants en
+disant: a commence devenir anim; et que la bonne murmure avec
+humeur: Allons, v'l toute la famille Mouton! on n'aura pas besoin
+d'une qua<a name="Page_95" id="Page_95"></a>trime! Mistigris est all chercher un tambourin qu'il place
+sur la croise, auprs de lui, et il fait signe Jean, qui va battre la
+caisse pour accompagner le violon. Jean ne s'amuse pas battre en
+mesure, il ne cherche qu' faire du bruit; mais c'est tout ce que veut
+Mistigris, qui s'crie en regardant par la fentre: On nous coute dans
+la rue... Il y a deux personnes arrtes... Ferme, Jean... <i>La chane
+des dames</i>.</p>
+
+<p>On sonne de nouveau: ce sont trois jeunes clercs d'avous qui viennent
+rire au bal de M. Mistigris, et tcher d'y faire une connaissance
+honnte; puis arrive une petite fille de sept ans, avec son papa; puis
+deux demoiselles ou dames qui paraissent avoir l'habitude d'aller
+partout, et vont s'asseoir dans le salon, comme si elles se plaaient au
+parterre de chez madame Saqui.</p>
+
+<p>a sera trs-nombreux, dit madame Durand Bellequeue. Je savais bien
+que mon cousin avait la vogue.</p>
+
+<p>Bellequeue ne fait semblant de rien; mais il va regarder dans une glace
+si sa coiffure n'est point abattue. Mistigris est dans le ravissement
+d'avoir tant de monde, et sa bonne vient lui dire l'oreille:
+Monsieur, il y a de quoi former deux quadrilles en me faisant faire la
+quatrime.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, en place, en place, crie le matre de danse, de sa croise
+o il a tabli son orchestre. Messieurs, invitez vos dames.</p>
+
+<p>Deux des clercs invitent les jeunes filles qui sont venues sans papa et
+sans maman; un troisime prend<a name="Page_96" id="Page_96"></a> une des demoiselles Mouton, Bellequeue
+en invite une autre, et Charlot se place avec la petite fille de sept
+ans.</p>
+
+<p>Mais il manque un vis--vis, et il ne reste plus en fait de cavalier que
+le papa de la petite fille, qui a la goutte, et M. Jean, qui a dclar
+qu'il ne danserait pas. Alors madame Mouton se lve et dit: Je vais
+faire l'homme, moi, et elle se place avec une de ses filles en face du
+grand Charlot, tandis que Nanette murmure dans un coin de la salle:
+Quand cette madame Mouton est ici, il n'y a plus moyen de faire ni la
+dame ni le cavalier.</p>
+
+<p>Le signal est donn, les danseurs partent. Madame Mouton, en se disant:
+N'oublions pas que je fais l'homme, s'lance avec tant de force, qu'au
+premier choc elle jette par terre la petite fille qui lui fait face;
+mais celle-ci se relve en riant, et la figure va son train.</p>
+
+<p>Bellequeue part ensuite; il danse comme au temps o l'on portait de la
+poudre. Mistigris lui crie: On ne fait plus de passes, monsieur
+Bellequeue, a n'est plus la mode...&mdash;a m'est gal, dit Bellequeue,
+je veux en faire, c'est toujours joli.</p>
+
+<p>A la seconde figure, Jean a crev le tambourin; Mistigris s'arrte,
+dsespr de cet accident. Allez toujours avec le violon, dit madame
+Mouton; nous n'avons pas besoin du tambourin pour marquer la mesure.
+En effet, la maman la marquait chaque pas de manire faire sauter
+les banquettes; mais M. Mistigris, qui est bien aise d'avoir un
+orchestre, va chercher un flageolet qu'il donne <a name="Page_97" id="Page_97"></a> Jean, en lui disant:
+Sais-tu souffler un peu l-dedans?&mdash;S'il ne faut que souffler, dit
+Jean, vous verrez comme je m'en acquitte.</p>
+
+<p>On reprend la contre-danse au son du violon et du sifflet de Jean, qui
+souffle de manire se faire entendre des deux bouts de la rue. Tout en
+indiquant les figures, M. Mistigris donne quelques avis ses lves en
+criant l'un: Arrondissez les bras!... A l'autre: De l'abandon en
+balanant... Un entrechat ici. Souriez votre dame... souriez donc.</p>
+
+<p>Madame Mouton et Bellequeue font leur profit des leons du matre; l'une
+sourit toujours, l'autre se donne tant d'abandon que la sueur coule de
+son front avec la poudre et la pommade. Enfin le quadrille finit. Il
+tait temps pour Bellequeue et madame Mouton, qui semblaient jouter
+qui ferait le plus de poussire.</p>
+
+<p>Aprs la contre-danse, Jean jette de ct le flageolet et fait la roue
+et la culbute dans le milieu du salon.</p>
+
+<p>Est-il enfant! dit madame Durand, il joue encore comme six ans!</p>
+
+<p>&mdash;Preuve d'innocence et de candeur, dit Bellequeue. &mdash;C'est vrai, dit
+madame Mouton, je faisais aussi trs-bien la culbute, je ne sais pas si
+je m'en souviendrais encore.</p>
+
+<p>Comme personne n'est curieux de voir madame Mouton faire la culbute, on
+se contente d'applaudir Jean, en disant: Il fait bien chaud ici... Si
+l'on pouvait se rafrachir.</p>
+
+<p>Pour tout rafrachissement, la bonne, qui a sans doute un bnfice sur
+les chaussons, va, aprs le<a name="Page_98" id="Page_98"></a> quadrille, demander si l'on veut changer de
+chaussure pour mieux danser, et M. Mistigris arrose la salle avec un
+entonnoir, en disant: Il n'y a rien qui rafrachisse mieux que cela.</p>
+
+<p>On forme une nouvelle contre-danse, et cette fois madame Mouton fait la
+dame avec Nanette qui fait l'homme, parce que Jean ne voulant plus
+souffler dans le flageolet, c'est le grand Charlot qui le remplace
+l'orchestre, et madame Mouton demande la <i>petite laitire</i> dont elle
+aime beaucoup la figure.</p>
+
+<p>On danse plusieurs quadrilles dans lesquels madame Mouton s'est montre
+infatigable; Jean, qui ne s'amuse pas de voir danser, s'est tendu sur
+une banquette sur laquelle il dort profondment, et Mistigris dit
+madame Durand: Envoyez-moi votre fils toutes les semaines; vous verrez
+combien il acquerra en assistant mes bals. D'ailleurs cela forme un
+jeune homme, cela lui donne l'habitude des runions et de la bonne
+socit. J'ai quelquefois plus de monde que cela; il m'est arriv
+d'avoir vingt personnes la fois... Mais alors on paie dix centimes par
+quadrille... Ce sont les profits de Nanette.</p>
+
+<p>L'heure du dpart est arrive; madame Mouton voudrait que l'on danst
+encore une anglaise. Mais dj deux des clercs sont partis avec les
+demoiselles qui ont bien voulu accepter leur bras, et madame Durand va
+rveiller son fils pour se mettre en route. On change ses numros
+contre ses chapeaux, Nanette claire jusqu'en bas, afin qu'on ne se
+perde pas dans l'alle; on se salue la porte, et dix<a name="Page_99" id="Page_99"></a> heures et
+quart le bal du matre de danse est termin.</p>
+
+<p>Bellequeue est enchant de sa soire, quoiqu'elle lui annonce une
+courbature pour le lendemain, et madame Durand dit son fils: Mon ami,
+vous tes-vous amus au bal?&mdash;Pas du tout, rpond Jean. &mdash;Comment!
+cela ne vous a pas donn envie de danser?&mdash;Cela ne me donnait qu'envie
+de dormir.&mdash;Parce que vous ne dansiez pas vous-mme. Mais comme je veux
+que vous deveniez un beau danseur, comme votre parrain, vous irez toutes
+les semaine au bal de M. Mistigris.</p>
+
+<p>Jean ne rpond rien, et sa mre dit tout bas Bellequeue: Vous voyez
+comme il est docile... Son pre ne sait pas le prendre, il lui parle
+toujours latin!... Mais avec de la douceur j'en ferai tout ce que je
+voudrai. Du reste, vous conviendrez qu'il a t charmant ce
+soir.&mdash;Charmant! dit Bellequeue, il s'est conduit comme un homme de
+cinquante ans.</p>
+
+<p>Le lendemain, Jean va se ddommager avec ses amis de la soire passe
+chez son matre de danse: On veut que j'y retourne, leur dit-il, j'y
+retournerai... Mais je lui terai l'envie de m'avoir ses bals. Avec
+leurs jambes tendues, leurs bras en rond, leurs dandinemens, ils avaient
+tous l'air d'imbcilles!... Jusqu' mon parrain qui sautait comme un
+cabri!... a me faisait de la peine pour lui! Est-ce qu'un homme doit
+faire des btises comme a?&mdash;Non, certainement, dit Dmar, Il vaut
+mieux jouer digdog, ou monter un mt de cocagne.<a name="Page_100" id="Page_100"></a></p>
+
+<p>Le jour du bal arriva. Madame Durand, qui n'aimait plus sortir
+souvent, comptait sur Bellequeue pour conduire son fils, mais Bellequeue
+se ressentait encore des entrechats qu'il avait battus chez M.
+Mistigris, et il ne pouvait pas se redresser. Jean avait quatorze ans
+passs, il aurait pu aller seul, mais on craignait qu'alors il n'allt
+point chez son matre de danse; Catherine tait ncessaire la maison;
+il fallut donc que M. Durand se dcidt conduire son fils.</p>
+
+<p>Jean ne se souciait pas que son pre vnt avec lui, et il rptait sans
+cesse: J'irai bien tout seul; mais M. Durand avait pris son chapeau et
+son rotin, en disant: Monsieur mon fils, vous n'tes pas assez sage
+pour que l'on se fie vos promesses. <i>Experto crede Roberto</i>, c'est-
+dire, je vais aller avec vous.</p>
+
+<p>On s'achemine en silence vers la demeure de M. Mistigris; le papa Durand
+n'aimait causer que de son tat, Jean n'y entendait goutte: voil
+pourquoi le pre et le fils ne disaient mot.</p>
+
+<p>Cette fois M. Mistigris avait fait placer un bout de chandelle dans le
+fond de son alle, ce qui annonait une soire extraordinaire; et cela
+fit sourire Jean. On rencontra dans l'escalier la famille Mouton qui
+arrivait; la maman s'arrtait chaque marche pour demander ses filles
+si son bonnet tait bien plac, parce que la vue du bout de chandelle
+lui promettait une brillante runion.</p>
+
+<p>Il y avait en effet, dans la salle de danse, trois dames et deux
+messieurs de plus que la dernire fois, et M. Mistigris avait lou un
+petit savoyard, qui<a name="Page_101" id="Page_101"></a> tait assis sur le bord de la croise et battait du
+tambourin, mme quand on ne dansait pas.</p>
+
+<p>M. Durand est all tendre la main Mistigris, en lui disant: <i>Salutem
+tibi</i>, et Mistigris tend la jambe en lui rpondant: a va bien, je
+vous remercie.</p>
+
+<p>Les dames se placent sur les banquettes, les hommes se promnent dans le
+salon, Mistigris accorde son violon en disant au petit savoyard;
+Donne-moi le la; et le petit savoyard lui rpond ingnument: Je ne
+l'ai pas, monsieur; vous ne m'aviez rien donn.</p>
+
+<p>Mademoiselle Nanette va et vient de l'antichambre au salon, tant son
+tablier toutes les fois qu'elle revient dans la salle de bal et le
+remettant pour aller ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Jean a refus le flageolet que M. Mistigris lui a offert, il se promne
+dans la salle et semble attendre avec impatience que l'on se mette en
+place; enfin le quadrille est form, on dansera seize, en comptant
+Nanette qui est enchante de figurer. Pendant que Mistigris joue le
+prlude du pantalon, Jean tire de sa poche une poigne de petites boules
+qu'il lance dans le milieu de la salle.</p>
+
+<p>Partez! crie Mistigris, et les danseurs se mettent en mouvement; mais
+des dtonations clatent de tous cts; on se recule, on se retourne
+avec effroi, et en se reculant, en se retournant, on marche de nouveau
+sur les pois fulminans que M. Jean a jets pleines mains dans la
+salle. Les demoiselles Mouton poussent des cris affreux; la maman se
+trouve mal en faisant clater un pois; les petites filles pleurent;<a name="Page_102" id="Page_102"></a> les
+dames crient au secours; le grand Charlot crot que la maison tombe, et
+les jeunes clercs rient aux clats.</p>
+
+<p>M. Mistigris cherche rtablir le calme en s'criant: C'est quelque
+mchancet d'un confrre... C'est quelqu'un qui est jaloux de mon bal,
+qui a fait cette mauvaise plaisanterie; et M. Durand, qui, en voulant
+secourir madame Mouton, a fait clater des pois, cherche de tous cts
+son fils, et crie: Amenez-moi Jean, je vais fouiller dans ses poches.</p>
+
+<p>Jean n'est plus l: il a disparu au moment o la contre-danse
+commenait; Nanette sort par le couloir en criant: Monsieur Jean!...
+votre papa vous demande.</p>
+
+<p>Mais M. Jean ne rpond pas; la-bonne qui avance toujours, s'aperoit
+qu'il n'y a plus de lumire dans la pice d'entre qui sert de
+vestiaire. Qui est-ce qui a donc souffl la chandelle? dit Nanette en
+allant ttons; c'est trs-ridicule... C'est...</p>
+
+<p>Nanette n'achve pas: quelque chose s'embarrasse dans ses jambes; elle
+tombe en poussant un grand cri. Le cri de la bonne est entendu dans la
+salle de bal. Il se passe quelque chose dans le vestiaire, dit M.
+Mistigris! Est-ce qu'il y aurait des voleurs introduits chez moi...
+C'est tonnant qu'ils aient choisi pour venir le jour o j'ai du monde.</p>
+
+<p>Mais dj tous les jeunes gens se prcipitent dans le couloir pour
+savoir ce qui se passe dans la pice d'entre. M. Mistigris les suit,
+son archet la main; plusieurs dames en font autant, la curiosit
+l'emportant sur la peur; mais personne n'a pris de lumire,<a name="Page_103" id="Page_103"></a> parce qu'on
+ne sait pas qu'il n'y en a plus dans l'antichambre.</p>
+
+<p>Arriv l, peine a-t-on fait quelques pas dans l'obscurit, que l'on
+culbute comme Nanette; le nombre des personnes augmente le dsordre; les
+uns crient, les autres rient. Au milieu de la confusion gnrale, M.
+Mistigris demande grands cris de la lumire, et M. Durand, qui n'a pas
+suivi les curieux, arrive tenant d'une main un flambeau et de l'autre
+son rotin.</p>
+
+<p>Ds que la scne est claire, on veut savoir ce qui a pu occasioner la
+chute de tant de personnes, et l'on voit deux grandes ficelles qui sont
+attaches d'un bout l'autre de la chambre la hauteur de dix pouces
+environ.</p>
+
+<p>C'est une horreur! s'crie le matre de danse, qui en tombant s'est
+foul le pied. C'est un tour abominable!... Me faire faire un faux pas
+avec tous mes lves... Les ptards pouvaient encore s'excuser, mais
+ceci est un dlit complet.</p>
+
+<p>Un clat de rire est la seule rponse que reoit M. Mistigris, et l'on
+aperoit alors la figure de Jean, qui, du carr dont il tient la porte
+entr'ouverte, s'amuse considrer tous ceux que son expdient a fait
+culbuter.</p>
+
+<p>Voil le coupable! dit Mistigris en dsignant Jean. Oui,
+certainement, c'est lui, dit M. Durand; mais je vais venger la socit
+que mon fils a jete par terre... <i>Tu castigaberis</i>! drle!... Messieurs
+et mesdames, je vous enverrai du vulnraire...<a name="Page_104" id="Page_104"></a></p>
+
+<p>En disant cela, M. Durand a enjamb par-dessus les personnes qui sont
+encore terre; il court vers l'escalier, le redoutable rotin lev, prt
+ chtier le coupable. Mais Jean n'a pas attendu son pre; il descend
+lestement l'escalier, enfile l'alle et retourne en courant prs de sa
+mre. L'herboriste continue de poursuivre son fils, il court aprs lui
+dans la rue, la canne en l'air, en s'criant toujours: Attends-moi,
+drle! Mais Jean ne l'attendait pas; et comme un garon de quatorze ans
+court mieux qu'un homme de cinquante-quatre, le fils arriva long-temps
+avant le pre.</p>
+
+<p>En voyant son fils revenir seul, madame Durand lui demanda ce qui
+s'tait pass, pourquoi il revenait de si bonne heure de chez M.
+Mistigris, et ce qu'il avait fait de son pre. Jean rpondit en riant
+que le bal avait t tout de travers, que les danseurs et les danseuses
+s'taient amuss faire la culbute dans l'antichambre, et qu'il avait
+perdu son pre dans la rue.</p>
+
+<p>Mais M. Durand arrive son tour, essouffl et furieux; il entre dans la
+boutique la canne leve, il s'avance vers son fils, et celui-ci, sautant
+par-dessus le comptoir, chappe la correction paternelle et court se
+rfugier et s'enfermer dans sa chambre. Madame Durand retient son poux
+par le pan de son habit en lui disant: Qu'avez-vous donc, monsieur? Au
+nom du ciel, parlez... et ne tenez pas ainsi votre rotin en l'air, en
+menaant votre fils... Vous me faites l'effet de <i>Brutus</i>, monsieur!</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est pas question de <i>Brutus</i>, madame,<a name="Page_105" id="Page_105"></a> dit l'herboriste en se
+jetant sur une chaise. Votre fils est coupable... Il a fait ce soir des
+siennes... Il mrite une correction, <i>qui ben amat ben castigat</i>, et
+je veux lui prouver que je suis son pre.</p>
+
+<p>&mdash;Et qu'a-t-il donc fait, monsieur, pour vous mettre ainsi en fureur?</p>
+
+<p>L'herboriste raconte ce qui s'est pass la soire de M. Mistigris. Et
+c'est pour cela que vous voulez battre mon fils! dit madame Durand.
+Mais, monsieur, ce sont des espigleries!&mdash;Des espigleries, madame!
+Effrayer toute une socit!&mdash;Est-ce qu'on doit s'effrayer pour quelques
+ptards.&mdash;Il y a deux dames qui se sont trouves mal... Elles en feront
+peut-tre une maladie.&mdash;Ce sont des bgueules!&mdash;Moi-mme, madame, en
+crasant sans le vouloir un de ces maudits pois, j'ai ressenti une
+commotion jusque dans la racine des cheveux.&mdash;Si vous aviez t
+militaire, monsieur, vous n'auriez rien ressenti, et je suis bien sre
+que M. Bellequeue aurait dans au milieu des ptards sans en faire un
+entrechat de moins.&mdash;Et les ficelles tendues pour faire tomber tout le
+monde, madame, et dix ou douze personnes des deux sexes faisant la
+culbute dans l'obscurit?&mdash;C'est plus dcent que s'il y avait eu de la
+lumire, monsieur.&mdash;Et notre cousin Mistigris qui aura peut-tre une
+entorse?&mdash;Vous avez des remdes pour tout, monsieur.&mdash;Madame, vous avez
+beau dire, vous ne parviendrez pas excuser mon fils mes yeux. Le
+jeune homme n'est plus un enfant, il est temps de montrer de la fermet.
+Je veux bien lui faire<a name="Page_106" id="Page_106"></a> grace des coups de canne en considration du
+principe: <i>Moneat antequam feriat</i>. Mais qu'il se tienne pour averti, et
+qu'il garde quinze jours la chambre o il sera nourri <i>cum pane et
+aqu</i>. Voil mon <i>ultimatum</i>.</p>
+
+<p>Madame Durand n'insiste plus, mais elle va consoler son fils, et pendant
+les quinze jours suivans, que Jean est cens passer dans sa chambre,
+Catherine lui donne en secret la clef des champs, en lui portant tous
+les matins un poulet et une bouteille de bordeaux, ce qui, dit-elle,
+doit le faire grandir beaucoup plus vite que le pain et l'eau ordonns
+par M. Durand.<a name="Page_107" id="Page_107"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VI" id="CHAPITRE_VI"></a>CHAPITRE VI.</h3>
+
+<p class="head">L'ASSEMBLE DE FAMILLE, ET QUEL EN FUT LE RSULTAT.</p>
+
+
+<p>La pnitence impose par l'herboriste son fils ne le rendit pas plus
+sage. Il est certain que le vin de Bordeaux et les poulets devaient
+plutt lui donner du got pour les repas particuliers, et que la
+facilit d'aller ensuite jouer toute la journe loin des yeux de son
+pre, avait fait de la correction un temps de vacance. Mais lorsqu'un
+pre veut punir et qu'une mre veut pardonner, il est bien difficile de
+rendre un enfant obissant; avant de former les autres, il faudrait
+souvent se corriger soi-mme. C'est dans l'accord qui rgne entre les
+parens, que les enfans puisent les meilleurs exemples et les plus douces
+leons.</p>
+
+<p>Jean avait prs de seize ans, quand sa marraine, madame Grosbleu,
+mourut, laissant son filleul toute sa fortune qui montait prs de
+six mille<a name="Page_108" id="Page_108"></a> francs de rente; madame Durand dit alors son poux: Vous
+voyez que notre fils sera trs son aise, et qu'il est inutile de lui
+faire apprendre aucun tat.</p>
+
+<p>M. Durand rpondit que si son fils ne faisait rien du matin au soir, il
+emploierait ncessairement son argent des folies; que d'ailleurs il
+fallait qu'un homme ft quelque chose, sans quoi il s'ennuyait et
+ennuyait les autres. M. Durand avait raison, et il n'avait jamais si
+bien parl; mais madame Durand tait persuade que son fils, ne pourrait
+jamais ennuyer personne, et elle s'cria: Jean se fera ce qu'il voudra,
+il a de l'esprit, il sera bel homme et il aura des cus; avec tout cela,
+monsieur, je crois qu'on peut remplir toutes les charges de l'tat.</p>
+
+<p>M. Durand prtendit que pour le plus mince emploi, il fallait au moins
+crire lisiblement et mettre l'orthographe mais sa femme lui rpondit
+que cela pouvait tre de rigueur pour les petits emplois et non pas pour
+les grands.</p>
+
+<p>Du moins, madame, dit l'herboriste, n'apprenez pas votre fils ce
+que sa marraine a fait pour lui; s'il sait qu'il a dj une fortune
+indpendante, il fera encore plus de sottises.</p>
+
+<p>Comme Bellequeue fut aussi d'avis qu'il ne fallait pas dire au jeune
+homme qu'il tait riche, la maman consentit ne point l'en instruire;
+mais afin qu'il se ressentt dj de cet accroissement de fortune, elle
+lui glissa en secret une bourse contenant vingt-cinq louis, en lui
+disant: C'est un petit cadeau que ta<a name="Page_109" id="Page_109"></a> marraine t'a fait en mourant.
+Use-s-en, modrment... mais ne te refuse rien.</p>
+
+<p>Jean mit une pice d'or dans sa poche et alla retrouver ses bons amis
+Dmar et Gervais; il leur offrit de les rgaler de tout ce qu'ils
+voudraient. Les amis de cet ge ne se font jamais prier pour accepter
+quelque chose. On se rendit dans un caf, o Dmar donna Jean des
+leons de billard, pendant qu'on leur prparait un splendide djeuner
+la fourchette. Jean trouva le jeu de billard fort amusant et se promit
+d'y jouer souvent. Dmar demanda son ami pourquoi il les rgalait si
+bien; Jean tira la pice d'or de sa poche, en disant: C'est un cadeau
+de ma marraine, j'en ai plein un tiroir comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Il faudra manger tout le tiroir, dit Gervais, pendant que Dmar
+semblait rflchir en considrant d'un &#339;il avide la pice d'or que Jean
+tenait encore dans sa main. Mais le djeuner arrivant fit cesser toute
+autre rflexion.</p>
+
+<p>Jean avait demand ce qu'il y avait de meilleur en mets et en vins; sa
+mre lui avait dit: Ne te refuse rien, et il suivait exactement ce
+conseil. Les trois jeunes gens firent sauter les bouchons. Gervais ne
+s'tait jamais trouv pareille fte, il tait gris avant d'tre au
+milieu du djeuner, parce que des ttes de seize ans ne supportent pas
+de frquentes rasades. Bientt Jean fut dans le mme tat que Gervais;
+Dmar seul conservait un peu plus de raison, et il s'en servait pour
+tcher de faire sentir Jean tout le bonheur qui les attendait en
+quittant<a name="Page_110" id="Page_110"></a> tous les trois des parens qui voulaient contrarier leur
+vocation pour le plaisir.</p>
+
+<p>Quoique Jean ne ft nullement contrari dans sa vocation, il approuvait
+tout ce que disait Dmar; ces messieurs trinquaient leur amiti,
+leur sincre attachement; Gervais balbutiait et devenait chaque
+instant plus attendri; le vin le rendait sensible, et il finit par
+pleurer en embrassant ses deux amis. Jean voulait encore paratre de
+sang-froid, mais il avait de la peine tenir son verre, et Dmar
+profita de ce moment pour proposer ses amis de se lier par un serment
+dans lequel il serait dit qu' l'avenir tout serait commun entre les
+trois amis, et qu'ils partageraient ensemble la bonne et la mauvaise
+fortune.</p>
+
+<p>Dmar et Gervais ne pouvaient que gagner un tel engagement; cependant
+Jean fut un des premiers lever la main et serrer celle de chacun de
+ses amis; une nouvelle rasade scella ce pacte des adolescens.</p>
+
+<p>Pauvre Jean!... te voil engag avec de bien mauvais sujets!... O te
+conduiront de telles liaisons!... Que l'on dise encore que les amitis
+d'enfance, que les promesses de collge sont sacres! Pour qu'un serment
+ait quelque valeur, ne faut-il pas que ceux qui l'ont prononc sachent
+quoi ils s'engagent? Est-ce dans l'ge des illusions, lorsqu'on ne
+connat encore ni le monde, ni les hommes, ni soi-mme, que l'on peut
+dcider de son avenir? Et cependant, c'est au collge, c'est dans
+l'adolescence qu'on est prodigue de sermens.<a name="Page_111" id="Page_111"></a></p>
+
+<p>Tout en buvant et jurant, ces messieurs chantaient et faisaient un bruit
+qui renvoyait du caf les gens honntes qui s'y trouvaient. Le matre de
+la maison, ne se souciant pas de perdre toutes ses pratiques pour trois
+coliers qui se grisaient, prsente la carte ces messieurs, en
+cherchant poliment leur faire entendre que, pour se livrer leur
+bruyante gat, ils seraient mieux dehors que chez lui, o cela
+troublait le paisible habitu qui venait prendre sa tasse de chocolat et
+lire le journal.</p>
+
+<p>Pour toute rponse, Jean jeta sa pice d'or sur le comptoir en disant:
+Qu'est-ce qu'il baragouine, le limonadier?&mdash;Je crois qu'il veut que
+nous nous en allions, dit Dmar. &mdash;Vraiment!... Est-ce qu'il nous
+prend pour des <i>gamins</i>! Nous ne nous en irons pas.&mdash;Il prtend que nous
+faisons trop de bruit! s'crie Gervais. &mdash;Oui. Eh bien! en ce cas, il
+faut crier plus fort.</p>
+
+<p>Et ces messieurs entonnent un ch&#339;ur avec accompagnement de fourchettes
+et de couteaux. Le limonadier se fche, il s'approche de nouveau des
+jeunes gens et leur dit: Messieurs, je vous prie de vous retirer, ma
+maison n'est point un cabaret.</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens lui rient au nez, et frappent sur la table de
+manire casser le marbre qui la couvre. Alors le limonadier fait signe
+ un de ses garons, qui court chercher la garde au poste voisin. Quatre
+fusiliers et un caporal arrivent bientt dans le caf. A leur vue,
+Gervais se cache sous la table, et Jean met sa serviette en turban en
+lanant des boulettes de mie de pain au nez du caporal.<a name="Page_112" id="Page_112"></a></p>
+
+<p>Les soldats s'avancent. Jean et Dmar ne veulent point sortir, tandis
+que Gervais que la peur a un peu dgris se faufile par-dessous les
+tables et gagne la porte. Cependant le caporal, qui s'ennuie de recevoir
+des boulettes, dit ses soldats: Saisissez ces deux hommes.</p>
+
+<p>Les deux hommes, qui avaient peine trente-trois ans eux deux,
+veulent faire rsistance, et lancent quelques assiettes aux soldats.
+Mais leur force ne rpond pas leur courage, ils sont bientt saisis et
+emmens au corps-de-garde au milieu d'une foule de badauds que le bruit
+avait attirs.</p>
+
+<p>Bellequeue rentrait paisiblement chez lui, le chapeau d'une main et la
+canne de l'autre, lorsque la vue de beaucoup de monde lui fit lever les
+yeux pour chercher la cause de ce rassemblement; il aperoit son filleul
+marchant firement entre deux fusiliers. Bellequeue s'arrte, il ne veut
+point d'abord en croire ses yeux; mais c'est bien Jean que l'on conduit
+au corps-de-garde avec un autre garon de son ge.</p>
+
+<p>Bellequeue retrouve toute la vivacit de sa jeunesse, il suit les
+soldats, perce la foule, et pntre dans le corps-de-garde presque
+aussitt que les deux coupables. L, Bellequeue court Jean, se fait
+expliquer l'affaire, et soulag en apprenant qu'il ne s'agit que de
+bruit et d'assiettes casses, il supplie le commandant du poste de lui
+rendre son filleul.</p>
+
+<p>Mais les jeunes gens se sont rvolts contre la force arme, le
+commandant prtend qu'ils doivent tre punis. Bellequeue rejette leur
+faute sur l'ivresse<a name="Page_113" id="Page_113"></a> cause par le vin, et le commandant prtend
+qu'alors il faut les punir pour s'tre griss. Il dclare enfin qu'il ne
+rendra les jeunes gens qu' leurs pres. Bellequeue prtend qu'un
+parrain peut faire le pre dans beaucoup d'occasions, le commandant est
+inflexible, et Bellequeue se dcide aller conter l'affaire au papa
+Durand.</p>
+
+<p>Bellequeue arrive tout effar la boutique de l'herboriste. Il a mis
+son chapeau sur sa tte, ce qu'il ne fait que dans les cas
+extraordinaires. Je viens pour mon filleul, dit-il en entrant, il est
+au corps-de-garde.</p>
+
+<p>&mdash;Au corps-de-garde! s'crie madame Durand, ah, mon Dieu! mon fils
+s'est engag!</p>
+
+<p>Et Catherine est oblige de faire respirer du vinaigre sa matresse
+qui est sur le point de se trouver mal, tandis que l'herboriste s'crie:
+Mon fils est au corps-de-garde!... Il aura insult la sentinelle.</p>
+
+<p>&mdash;Calmez-vous, dit Bellequeue, le fait n'est point grave; c'est pour
+un peu de bruit dans un caf, aprs un djeuner avec des amis... Les
+jeunes gens taient gris... C'est une leon pour eux, cela les dgotera
+du vin. Venez, mon cher Durand, venez dire que vous tes le pre, et
+l'on vous rendra votre fils.</p>
+
+<p>&mdash;Allez donc, courez donc, monsieur! dit madame Durand. &mdash;Une minute,
+madame, dit l'herboriste. Mon fils s'est fait mettre au
+corps-de-garde, ce n'est pas pour rien, et il mriterait que je l'y
+laissasse!... C'est gentil!... c'est aimable! seize ans se faire
+mettre au corps-de-garde! cela<a name="Page_114" id="Page_114"></a> promet. S'il avait tudi les simples,
+madame, il ne serait pas maintenant entre quatre fusiliers: <i>studia
+adolescentiam alunt, senectutem oblectant</i>.</p>
+
+<p>Madame Durand sentit peut-tre que son mari avait raison; mais elle le
+supplia de nouveau d'aller dlivrer leur fils, et M. Durand, qui au fond
+aimait aussi le coupable, se rendit enfin avec Bellequeue au
+corps-de-garde, o l'affaire s'arrangea. On rendit la libert aux deux
+jeunes gens, quoique Dmar ne ft pas rclam par son pre; mais
+Bellequeue voulut bien rpondre de lui pour obliger son filleul.</p>
+
+<p>Jean tait plus calme; il ne disait mot en suivant son pre, et
+s'attendait un sermon svre. Mais M. Durand gardait le silence; et,
+en arrivant chez lui, il se contenta de conduire lui-mme son fils dans
+sa chambre, de l'y enfermer et de garder la clef dans sa poche; puis il
+descendit trouver sa femme et lui dit: Vous voyez, madame, que notre
+fils ne se conduit pas prcisment comme un bijou. Si nous le laissons
+toujours matre de son temps, il se fera souvent mettre au
+corps-de-garde, et on finira par vouloir l'y garder; il s'est li
+d'ailleurs avec de trs-mauvais sujets. Il faut absolument prendre un
+parti, afin de mettre un terme tout cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, quel est votre avis? dit madame Durand. &mdash;Mon
+avis?... Mon avis est de consulter nos parens, et de les runir pour
+savoir avec eux par quel moyen nous pourrons rendre Jean plus sage.</p>
+
+<p>L'aventure du corps-de-garde avait effray madame Durand; elle consentit
+ l'assemble de fa<a name="Page_115" id="Page_115"></a>mille; et le soir mme l'herboriste crivit tous
+ceux qui avaient assist au baptme de Jean, et qui existaient encore,
+pour qu'ils vinssent chez lui le lendemain l'clairer de leurs lumires.
+Il ne devait donc y manquer que la marraine, l'amateur de dominos, qui
+tait mort de la jaunisse pour avoir boud cinq fois de suite, et M.
+Endolori qui venait de rendre l'me aprs avoir pris trois mdecines
+la fois, afin de se mieux porter.</p>
+
+<p>En attendant la runion du lendemain, M. Durand, qui se mfiait de la
+faiblesse de sa femme et de Catherine, voulut lui mme porter la
+nourriture son prisonnier, qui, cette fois, fut mis rigoureusement au
+pain et l'eau, ce qui sembla d'autant plus dsagrable Jean, qu'il
+avait encore dans son tiroir beaucoup de ces pices d'or avec lesquelles
+on fait de si bons djeuners.</p>
+
+<p>Les parens et les amis furent exacts se rendre l'invitation de M.
+Durand; et l'on vit arriver successivement M. et madame Renard, qui
+taient toujours bonnetiers, mais qui, outre leurs bonnets de coton,
+vendaient maintenant de petits bonnets grecs, parce que, depuis seize
+ans, il s'tait fait de grandes rvolutions dans les modes comme dans
+les affaires, et que l'on avait vu souvent les mmes personnes adopter
+les couleurs les plus opposes. Mais, au milieu de tous ces
+bouleversemens, les bonnets de coton avaient tenu bon. Il y a des choses
+qui ne priront jamais.</p>
+
+<p>Puis M. et mademoiselle Fourreau; car, malgr sa gat, ses manires
+enfantines et sa voix de flageolet,<a name="Page_116" id="Page_116"></a> mademoiselle Agla est reste
+fille; ce qui ne l'empche pas d'tre toujours la mme quant au moral;
+pour le physique, c'est diffrent, elle n'a plus rien d'un enfant.</p>
+
+<p>Vient ensuite M. Mistigris, qui n'a plus voulu donner de leon de danse
+ son petit cousin, depuis la soire aux ptards et aux culbutes. Puis
+madame Ledoux, qui n'a pas t oublie, et qui, malgr ses soixante-cinq
+ans, parle toujours de ses quatorze enfans et de ses trois maris.</p>
+
+<p>Madame Moka a aussi reu une invitation, parce que, s'tant intresse
+Jean, elle est toujours venue chez l'herboriste, et lui a envoy
+beaucoup de pratiques. Enfin Bellequeue complte l'assemble, et il
+s'est mis en noir, afin d'avoir plus de poids dans les dlibrations.</p>
+
+<p>Quand chacun est assis dans la chambre coucher, qui sert de salon, M.
+Durand salue la socit et dit: Mesdames et messieurs, vous savez
+pourquoi j'ai dsir vous runir chez moi?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, nous le savons, dit Bellequeue.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, je ne le sais pas, dit M. Renard. &mdash;Je crois que je l'ai
+oubli, dit M. Fourreau. &mdash;Je ne pense pas que je le <i>susse</i>, rpond
+madame Moka. &mdash;Dites-le-nous encore, mon voisin! s'crie madame
+Ledoux, a vaudra mieux: mon mari, l'huissier, me rptait toujours
+deux fois la mme chose; c'est une trs-bonne habitude.&mdash;Ah! ah! ah!...
+c'est drle! dit mademoiselle Agla.</p>
+
+<p>&mdash;C'est au sujet de notre fils Jean...&mdash;Oui, dit<a name="Page_117" id="Page_117"></a> madame Durand en
+interrompant son mari, c'est de mon fils que nous voulons vous
+parler... Il a eu seize ans le 15 mars dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je m'en souviens, dit madame Renard; il faisait mme trs-froid
+ce jour-l, et vous aviez oubli votre bonnet de soie noire, monsieur
+Renard; vous avez attrap un rhume en revenant.</p>
+
+<p>&mdash;Il faisait trs-glissant, dit M. Mistigris; sans mon quilibre
+parfait, je me cassais le nez dans la rue Pastourelle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est maintenant un joli garon que mon cousin, dit mademoiselle
+Agla; il est plus grand que moi, hi! hi! hi!</p>
+
+<p>&mdash;Il est bel homme, dit Bellequeue; il se tient droit, ses cheveux
+sont trs-bien plants.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit madame Ledoux, il ressemble beaucoup mon onzime, qui
+tait de... qui tait du... Ah! mon Dieu! je ne me souviens plus bien si
+c'tait du papetier ou de l'bniste. C'est tonnant comme la mmoire se
+perd!</p>
+
+<p>&mdash;Messieurs et dames, reprend l'herboriste, nous nous loignons de la
+question. Mon fils Jean a seize ans, et il est trs-fort, c'est vrai;
+mais il ne sait rien et ne veut rien faire...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, vous allez trop loin! dit madame Durand. Il ne sait
+rien!... demandez son parrain s'il ne sait pas tenir un fleuret.</p>
+
+<p>&mdash;Avec beaucoup de grce, dit Bellequeue; il fume aussi son cigare
+sans que a l'tourdisse.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne sait pas danser, dit Mistigris en levant les paules. J'ai
+pass quatre mois sans pouvoir lui<a name="Page_118" id="Page_118"></a> mettre un <i>jet-battu</i> dans la tte;
+d'o je conclus qu'il a trs-peu de moyens.</p>
+
+<p>&mdash;Peu de moyens! s'crie madame Durand, en jetant au vieux matre de
+danse un regard courrouc. Mon cousin, vous ne pouvez plus votre ge
+faire des lves comme dans votre jeunesse.</p>
+
+<p>&mdash;Ma cousine, dit Mistigris en se levant pour paratre plus grand,
+j'ai encore form dernirement deux garons marchands de vins de la rue
+Sainte-Avoie; allez la Grande-Chaumire, regarder comme ils
+dansent!... Vous verrez si je ne sais plus enseigner.</p>
+
+<p>Et pour prouver qu'il a encore tous ses moyens, Mistigris essaie une
+pirouette avant de se rasseoir, et va tomber sur les genoux de madame
+Moka, en disant: J'ai rencontr un clou.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu un de mes garons qui dansait bien joliment, dit madame
+Ledoux. C'tait mon quatrime... ou mon second... ou mon dernier.</p>
+
+<p>&mdash;Revenons la question, dit l'herboriste, il faudrait tcher de ne
+point en sortir...&mdash;Ah! ah! ah! c'est juste, dit mademoiselle Agla en
+riant, si on en sort, on n'y sera plus. Hi! hi! hi!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils sait se battre et fumer... <i>concedo</i>; il sait mme jurer
+trs-nergiquement, et il parat qu'il veut aussi apprendre se griser.</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu un de mes maris qui se grisait, dit madame Ledoux. Je ne
+sais plus si c'tait l'huissier, ou le papetier, ou l'bniste!...</p>
+
+<p>&mdash;Du reste, dit madame Durand, sur l'article des m&#339;urs et du beau
+sexe, on peut bien dire que<a name="Page_119" id="Page_119"></a> c'est l'innocence mme. Il n'a jamais
+regard une voisine ailleurs qu'au visage.</p>
+
+<p>&mdash;Quant cela, dit l'herboriste, je conviens qu'il n'y a rien lui
+reprocher; et...</p>
+
+<p>&mdash;C'est tonnant, dit madame Moka; on voit tant de ces jeunes gens
+qui se <i>pervertinssent</i> sans qu'on s'en <i>doutisse</i>?</p>
+
+<p>&mdash;Revenons nos graines, dit M. Durand. Mon fils a seize ans; il ne
+fait rien, du matin au soir, que courir, vagabonder dans les rues, et
+jouer avec des polissons: cela n'est pas honorable pour un pre qui a
+pass sa vie tudier les secrets de la nature; et je vous demande ce
+que nous pourrions faire pour le corriger.</p>
+
+<p>&mdash;S'il savait danser, dit Mistigris, je lui aurais tout de suite
+trouv un emploi. Je suis reu dans de grandes maisons, chez des gens en
+place: mais comment voulez-vous que je prsente un jeune homme qui ne
+sait pas saluer? On se moquerait de moi.</p>
+
+<p>&mdash;S'il avait du got pour la bonneterie, dit M. Renard, on pourrait
+le pousser dans les bas, dans les gilets de laine... Mais il faut savoir
+compter et tre cheval sur la rgle dcimale.</p>
+
+<p>&mdash;Autrefois, dit Bellequeue, je vous proposais d'en faire un
+militaire; mais les temps sont changs, nous sommes en paix, et je ne
+vois pas la ncessit de l'envoyer passer sa jeunesse dans une caserne.</p>
+
+<p>&mdash;D'abord, dit M. Fourreau, moi, je crois<a name="Page_120" id="Page_120"></a> que... si le jeune
+homme... on ne peut pas savoir... au reste, c'est trs-embarrassant.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur a bien raison, dit madame Moka. Ce n'est pas que je
+<i>voulme</i> dire que le mal <i>fusse</i> sans remde!</p>
+
+<p>&mdash;J'ai eu un enfant qui m'a aussi donn bien du tourment, dit madame
+Ledoux, c'tait une de mes filles... non, c'tait un de mes garons...
+je ne sais plus lequel.... c'tait toujours d'un de mes trois maris...
+Je ne sais pas trop quelle sottise il avait commise, mais ce qu'il y a
+de certain, c'est que... je ne sais plus ce que nous en avons fait.</p>
+
+<p>&mdash;C'est dommage, dit Mistigris, a nous aurait mis sur la voie pour
+le petit cousin.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, dit mademoiselle Agla en minaudant, si on... hi hi hi... si
+on le... ah! ah! ah!... si vous oh oh oh!... a serait bien plaisant...
+de le marier...</p>
+
+<p>&mdash;Le marier! dit madame Durand, y pensez-vous? seize ans!</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi, dit Bellequeue, s'il en avait seulement dix-huit, je ne
+serais pas loign de vous le conseiller.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils est encore un enfant, dit l'herboriste avec gravit, il
+est incapable de comprendre les consquences de l'hymen... il ne sait
+pas faire une tisane!... comment voudriez-vous qu'il tint un mnage?</p>
+
+<p>&mdash;Et d'ailleurs, dit madame Durand, quelle femme voudrait d'un mari
+si jeune?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! on ne sait pas, rpond mademoiselle<a name="Page_121" id="Page_121"></a> Agla en se dandinant.
+Quelquefois... hi hi hi... on trouverait peut-tre...</p>
+
+<p>&mdash;Le mariage est inadmissible, dit l'herboriste, mais je le rpte,
+mon fils Jean doit faire autre chose que jouer au bouchon, ou aux
+quilles, ou la balle avec les mauvais sujets du quartier; passe quand
+il n'avait que huit ans!... mais seize on n'est plus un enfant, et les
+choses ne peuvent pas rester in <i>statu quo</i>.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! bien! monsieur, dit madame Durand avec impatience, trouvez donc
+vous-mme quelque occupation agrable pour ce cher enfant que vous
+traitez comme un ngre!... et que vous n'avez jamais aim parce qu'il
+n'a point de got pour la botanique!... Croyez-vous, monsieur, que je
+veuille l'envoyer aux Iles, aux Grandes-Indes, l'exiler du toit
+maternel... parce que, dou d'une imagination vive, d'un esprit
+ptulant, il n'a pas pu se tenir assis dans un comptoir? Rpondez,
+monsieur, rpondez donc et ne restez pas vous-mme <i>in sta cocu</i>.</p>
+
+<p>C'tait la premire fois que madame Durand essayait de parler une autre
+langue que la sienne, mais sa mmoire l'avait mal servie; la citation,
+loin de plaire l'herboriste, sembla augmenter sa mauvaise humeur, et
+il s'cria: Madame, je vous prie de ne plus parler latin, vous faites
+des solcismes.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas ce que je fais, monsieur, mais je le dis devant ma
+famille et nos amis, c'est votre svrit qui a fait prendre mon fils
+l'tude en aversion.<a name="Page_122" id="Page_122"></a></p>
+
+<p>&mdash;Dites, madame, que c'est votre faiblesse qui l'a gt, qui a dtruit
+les bonnes qualits qu'il pouvait avoir, qui l'a rendu volontaire et
+dsobissant.</p>
+
+<p>&mdash;Je me rappelle, monsieur, comment vous vouliez lui faire apprendre
+votre tat, cet enfant; c'tait en lui donnant le fouet...</p>
+
+<p>&mdash;S'il l'avait reu plus souvent, madame, il saurait aujourd'hui ce que
+c'est qu'un herbier.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, monsieur Durand... ma chre commre, dit Bellequeue en
+allant du mari la femme. Est-ce que nous allons nous quereller... fi
+donc! un si joli mnage... l'exemple du quartier... Ce n'est
+probablement pas pour vous disputer que vous avez invit vos parens et
+vos amis venir chez vous...</p>
+
+<p>Les parens coutaient tranquillement la querelle sans chercher la
+terminer; madame Renard souriait, M. Renard regardait sa femme d'un air
+malin, mademoiselle Agla riait, M. Fourreau ouvrait de grands yeux,
+Mistigris regardait ses pieds et paraissait content que son petit cousin
+ft cause d'une dispute; madame Ledoux cherchait se rappeler avec
+lequel de ses maris et pour lequel de ses enfans elle avait eu une
+querelle semblable, et madame Moka murmurait de temps autre: Ah,
+Dieu! <i>vis-je</i> souvent des poux se <i>querellasser</i>.</p>
+
+<p>L'arrive de Catherine change la scne; la domestique entre toute
+trouble dans la chambre, en s'criant: Ah! mon Dieu, madame! ah, mon
+Dieu!... M. Jean est parti.<a name="Page_123" id="Page_123"></a></p>
+
+<p>&mdash;Parti! s'crie madame Durand, et tout le monde se lve en dsordre,
+tandis que l'herboriste prie la bonne de s'expliquer.</p>
+
+<p>Vous savez ben, monsieur, dit Catherine, que vous m'avez seulement ce
+matin donn la clef de la chambre de M. Jean, en me disant: Vous irez le
+chercher et nous l'amnerez quand il en sera temps. En attendant a, moi
+j'ai voulu aller savoir si ce jeune homme n'avait besoin de rien, et
+s'il ne s'ennuyait pas trop dans sa chambre. Je viens donc d'y entrer,
+mais j'ai eu beau regarder partout... pas de M. Jean! sa commode est
+ouverte, ses tiroirs sont vides, il aura fait un paquet de ses effets,
+et comme sa croise donne sur le toit qui mne au grenier, c'est par-l
+qu'il se sera sauv.</p>
+
+<p>&mdash;Mon fils nous a quitts! dit madame Durand, et elle retombe sans
+force sur sa chaise. Catherine et madame Moka la secourent; M. Durand se
+rend la chambre de son fils, madame Ledoux va conter cette aventure
+toutes les personnes qu'elle connat, Bellequeue prend sa canne et son
+chapeau en s'criant: Je vous rponds que je le retrouverai, et les
+parens retournent tranquillement chez eux en se disant: Puisque Jean
+est parti, il est inutile de chercher plus long-temps ce qu'on pourrait
+faire de lui.<a name="Page_124" id="Page_124"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VII" id="CHAPITRE_VII"></a>CHAPITRE VII.</h3>
+
+<p class="head">LES TROIS FUGITIFS.</p>
+
+
+<p>Ce n'est pas quand un jeune homme a atteint sa seizime anne qu'il
+convient de le mettre en pnitence au pain et l'eau, de le menacer de
+la frule, de le traiter enfin comme un enfant. Lorsque nous sommes
+d'ge comprendre la raison, sentir la consquence d'une faute, les
+suites qu'elle peut avoir, c'est en attaquant notre raison, notre c&#339;ur,
+en cherchant clairer notre esprit, rectifier notre jugement, que
+l'on peut seulement nous corriger. On me dira peut-tre qu'il y a des
+jeunes gens qui n'ont point d'esprit, point de raison et dont le c&#339;ur
+est ferm tous les bons sentimens; alors ceux-l sont incorrigibles,
+et le pain et l'eau ne les rendront pas meilleurs.</p>
+
+<p>Jean, habitu depuis son enfance ne faire que ses volonts, fut
+d'abord tout surpris d'tre relle<a name="Page_125" id="Page_125"></a>ment prisonnier dans sa chambre. A
+chaque instant il attendait la visite de sa mre ou de Catherine, mais
+sa mre ni Catherine ne venaient pas, et le soir, il ne vit arriver que
+son pre qui lui apportait un repas de trappiste, et s'loigna en se
+contentant de lui dire: <i>Suum cuique tribuito</i>. Et comme Jean
+n'entendait pas le latin, il pensa que cela voulait dire: Vous ne
+mangerez plus autre chose; et, dans sa colre, ds que son pre eut
+referm la porte, il donna un coup de pied dans le pot l'eau, jeta le
+pain par la fentre, puis se coucha en disant: J'aimerais mieux ne
+jamais manger que de faire un tel repas.</p>
+
+<p>Mais le lendemain matin, en s'veillant, il sentit son estomac qu'il
+n'avait pas soup la veille; alors le pain qu'il avait ddaign lui
+revint la mmoire; il le chercha auprs de lui, puis se rappela qu'il
+l'avait jet par la fentre et en eut des regrets; c'est ainsi qu'il
+nous arrive de soupirer aprs ce que nous avons long-temps ddaign;
+mais on fait souvent cette faute-l dans le cours de la vie; elle est
+donc bien excusable seize ans.</p>
+
+<p>Jean se promenait avec impatience dans sa chambre; il secouait la porte
+qui tait bien ferme, et murmurait en jurant, car vous savez que
+c'tait ce qu'il faisait de mieux: Est-ce qu'on va me laisser
+long-temps m'engourdir dans cette chambre... J'ai faim, sacrebleu! Mon
+pre n'a certainement pas l'intention de me laisser mourir de faim... Il
+est vrai que si je n'avais pas jet le pain par la fentre, j'en aurais
+encore pour ce matin. Mais me mettre un tel rgime!... quand j'ai l
+vingt-<a name="Page_126" id="Page_126"></a>quatre pices d'or avec lesquelles je pourrais si bien me
+rgaler, moi et mes amis... Mes pauvres amis! je ne les ai pas vus
+depuis notre aventure d'hier... Je suis sr qu'ils sont inquiets de
+moi!...</p>
+
+<p>Chaque instant augmentait l'impatience et l'apptit de Jean, il prenait
+son or, le comptait, puis frappait du pied avec colre. Enfin, il
+s'crie en ouvrant brusquement sa fentre: Non, de par tous les
+diables! je ne resterai pas ici... Si cela amuse mon pre de me tenir en
+cage, cela ne m'amuse nullement d'y tre.</p>
+
+<p>Jean examine les toits. Il n'y a que trois pas de sa fentre celle
+d'un grenier. Le chemin quoique court est prilleux, mais seize ans on
+risque sa vie en riant: c'est pourtant l'ge o elle est le plus
+agrable!... et, soixante, on prend mille prcautions pour ne point
+mourir, mme lorsqu'on est accabl d'infirmits!... Nous ne sommes donc
+gure plus raisonnables soixante ans qu' seize?</p>
+
+<p>Jean avait dj son or dans sa poche et un pied sur les toits; il se
+ravise, rentre dans sa chambre, ouvre sa commode, et fait vivement un
+paquet assez volumineux de ses effets, en se disant: J'ai dans l'ide
+que je ne reviendrai ni demain, ni aprs; il faut bien laisser la
+colre de mon pre le temps de s'apaiser; il est prudent d'emporter ce
+dont je puis avoir besoin. D'ailleurs tout cela est moi, c'est ma
+proprit, et j'en puis disposer.</p>
+
+<p>Jean, ayant fait son paquet, le tient d'une main en franchissant le
+toit; en deux enjambes il est dans le grenier; puis sur l'escalier qui
+donnait dans l'alle.<a name="Page_127" id="Page_127"></a> Il descend sans faire de bruit, il craint de
+rencontrer ses parens, mais ils taient alors l'assemble qui se
+tenait pour dlibrer sur son sort. Jean ne dlibre pas, il sort
+lestement de l'alle et court la Place-Royale retrouver ses bons amis.</p>
+
+<p>Dmar et Gervais taient en effet fort impatiens de revoir Jean; on
+n'oublie pas aisment un ami qui nous a donn des djeuners splendides,
+et qui peut nous en donner encore. La petite catastrophe, qui avait
+suivi le banquet de la veille, n'tait rien aux yeux des camarades de
+Jean: ce n'tait pas la premire fois que ces messieurs se trouvaient
+dans les disputes, mais l'un s'en tirait toujours en payant
+d'effronterie et l'autre en jouant des jambes.</p>
+
+<p>Le voil! c'est lui, c'est Jean! s'crient en mme temps Dmar et
+Gervais. Oui, c'est moi, mes bons amis, et ce n'est pas sans peine!
+dit Jean en essuyant la sueur qui coule de son front. J'ai couru!...
+couru! car j'avais peur qu'on ne s'apert de ma fuite! Vous ne savez
+pas, vous autres, qu'on m'avait enferm, mis au pain et l'eau dans ma
+chambre, comme un mioche de six ans!</p>
+
+<p>&mdash;C'est affreux! c'est pouvantable!... enfermer un homme de notre
+ge... car enfin nous sommes des hommes prsent!...&mdash;Je crois bien,
+j'ai cinq pieds trois pouces, moi!... J'espre que c'est respectable,
+a!&mdash;Et moi donc, dit Gervais, qui ai dj un commencement de
+moustaches!...&mdash;Enfin, messieurs, j'ai pris mon parti, je me suis dit:
+Je ne suis point fait pour tre es<a name="Page_128" id="Page_128"></a>clave.&mdash;Bravo! c'est tap, a!...&mdash;Je
+ne veux pas rester au pain et l'eau puisque j'ai l de quoi faire des
+repas de noces.&mdash;Parbleu! il aurait fallu tre bien jobard.&mdash;Alors j'ai
+mis mon trsor dans ma poche, j'ai fait un paquet de mes effets, j'ai
+gagn par les toits la fentre du grenier, et me voil, dispos aller
+avec vous... ma foi!... au bout du monde.</p>
+
+<p>&mdash;Ce cher Jean! dit Dmar en se jetant au cou du fugitif, as-tu bien
+fait de te sauver!... et tu as pris tout ton argent?&mdash;Oh! tout, c'est
+l, dans le gousset. Ha ! vous viendrez avec moi?&mdash;Nous sommes
+insparables, c'est entendu.&mdash;En ce cas, il faudrait partir au plus
+vite, car mon parrain Bellequeue pourrait fort bien courir aprs moi...
+Mais c'est que vous avez peut-tre besoin de retourner chez vous, vous
+autres?&mdash;Pourquoi faire? dit Dmar, j'ai ma garde-robe sur moi, et il
+est inutile que j'aille dire adieu mon pre, puisqu'il m'a dj mis
+deux fois la porte en me priant de ne plus revenir.</p>
+
+<p>&mdash;Moi, dit Gervais, j'ai encore t ross ce matin... Ils m'appellent
+toujours paresseux!... Tiens, si j'aime mieux jouer, moi. J'ai bien
+encore chez moi un vieux pantalon et une veste, mais tant pis, je les
+laisse. D'ailleurs, puisque Jean a des effets et que tout est commun
+entre nous, a servira nous trois.&mdash;C'est juste, dit Dmar. &mdash;En ce
+cas, messieurs, partons.&mdash;Par quel chemin?&mdash;N'importe, gagnons une
+barrire,<a name="Page_129" id="Page_129"></a> puis la campagne... Ah! nous mangerons d'abord, et nous
+verrons aprs.</p>
+
+<p>Les trois coliers se mettent en marche. Ils gagnent les boulevards,
+puis les faubourgs, et sortent de Paris par la barrire de
+Mnil-Montant. Jean mourait de faim, mais il ne voulait s'arrter qu'en
+lieu de sret.</p>
+
+<p>La barrire passe, on cherche une guinguette de belle apparence o l'on
+puisse faire un bon repas. Les guinguettes ne manquent pas
+Mnil-Montant. Les fuyards entrent dans celle dont la cuisine parat le
+plus chauffe, et se font servir dner. Mais comme Jean se rappelle
+l'aventure de la veille, et qu'il ne se soucie pas de voir arriver la
+garde qui pourrait mettre obstacle son dsir de voyager, cette fois il
+boit trs modrment, et il engage ses amis l'imiter.</p>
+
+<p>Le plus beau dner, chez un traiteur de Mnil-Montant, est bien moins
+cher qu'un djeuner la fourchette dans un caf de Paris. Jean est fort
+tonn qu'une de ses pices d'or ne saute pas pour le dner, et, aprs
+avoir pay la carte, il s'crie: Dcidment, messieurs, nous avons de
+quoi nous amuser long-temps.&mdash;Amusons-nous, dit Dmar.
+&mdash;Amusons-nous, rpte Gervais.</p>
+
+<p>On se remet en route, on gagne la campagne, en riant, en courant, en
+jouant au palet ou au chat. De temps autre Dmar veut faire le
+raisonneur, et, s'arrtant dans un joli site ou devant un beau point de
+vue, il s'crie: Voyez, messieurs, comme tout cela est frais et
+champtre!... Est-ce qu'on n'est<a name="Page_130" id="Page_130"></a> pas cent fois mieux dans cette
+campagne que dans sa chambre?... Est-ce qu'il ne vaut pas mieux respirer
+le grand air que de travailler devant un bureau?... Est-ce qu'il n'est
+pas plus naturel d'tre libre que d'tre enferm?</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, dit Gervais, la libert... le plaisir, de bons
+dners!... voil comme on doit vivre.</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit Jean, l'homme est n pour faire sa volont...
+D'ailleurs, mon parrain m'a dit souvent que les voyages forment la
+jeunesse... Eh ben, quand nous serons assez forms, nous retournerons
+chez nous.</p>
+
+<p>&mdash;Mais n'oublions pas, reprend Dmar, le serment que nous avons fait:
+amiti ternelle et communaut de biens.&mdash;Oh! c'est jur! d'ailleurs,
+nous ne sommes pas des enfants!...&mdash;Ni des girouettes.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! messieurs, dit Gervais, voil une place superbe pour jouer au
+cheval fondu. a nous fera faire la digestion et nous donnera de
+l'apptit pour ce soir.</p>
+
+<p>La partie est accepte. Le jeu est mis en train; on court, on saute,
+mais, au bout d'un moment, Gervais s'aperoit qu'en sautant par-dessus
+ses camarades, il a dchir tout un ct de son pantalon dont l'toffe
+tait fort use.</p>
+
+<p>Ah, mon Dieu! me voil bien, s'crie-t-il; regardez donc, messieurs,
+je me suis joliment arrang... Je ne puis pas entrer comme a dans un<a name="Page_131" id="Page_131"></a>
+village... On se moquera de moi... Comment donc vais-je faire, moi qui
+n'en ai pas d'autres.</p>
+
+<p>&mdash;Nigaud! est-ce que je n'ai pas mon paquet, dit Jean, tu vas
+choisir... Oh! j'en ai plus d'un, moi!</p>
+
+<p>On va s'asseoir sous des arbres. L, Jean dfait son paquet et tale ses
+effets aux yeux de ses compagnons. Il y avait deux pantalons, l'un gris
+et dj pass, l'autre bleu et tout neuf.</p>
+
+<p>Je vais prendre celui-l, dit Gervais en s'emparant du bleu que Jean
+lui donne sans difficult.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! il n'est pas bte, dit Dmar, il prend le plus beau, et moi,
+si je dchire le mien, il faudra que je me contente du gris qui est tout
+tch.&mdash;Qu'est-ce que a te fait? dit Gervais, a ne te regarde pas,
+puisque c'est Jean.&mdash;a me regarde autant que Jean, puisque nous avons
+mis tout en commun et que ce qui est lui est moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, si c'est toi, c'est moi aussi, rpond Gervais. &mdash;C'est
+gal, je ne veux pas que tu le mettes, dit Dmar, en arrachant le
+pantalon des mains de son camarade. Moi, je veux l'avoir.&mdash;Tu ne
+l'auras pas.&mdash;Je l'aurai.</p>
+
+<p>Et ces messieurs se repoussent l'un et l'autre et finissent par se
+battre et se rouler sur le gazon pour le beau pantalon bleu.</p>
+
+<p>Jean voyant que la querelle est srieuse, court au milieu des
+combattants et parvient les sparer en leur disant: Eh bien!
+messieurs, est-ce l cette amiti ternelle que nous nous sommes jure?
+Et<a name="Page_132" id="Page_132"></a> parce que tout est commun entre nous, je ne vois pas que ce soit une
+raison pour vous donner des coups de poing afin de savoir qui mettra le
+pantalon bleu. Tiens, mets-le, Gervais, puisque le tien est dchir, et
+ne faites plus de btises comme a; nous aurions l'air de trois
+enfants.</p>
+
+<p>Gervais met le pantalon en laissant chapper un sourire de triomphe.
+Dmar n'ose plus rien dire, il tche de cacher sa mauvaise humeur.
+Gervais ayant achev sa toilette; on va se remettre en route, mais
+auparavant il montre ses camarades son vieux pantalon dchir en
+disant: Messieurs, que faut-il faire de cela?</p>
+
+<p>&mdash;Parbleu! c'est bon jeter, dit Dmar. &mdash;On pourrait peut-tre le
+faire raccommoder par quelque servante d'auberge, dit Jean, alors il
+servirait encore.&mdash;A coup sr, ce n'est pas moi qui le mettrai, dit
+Dmar. &mdash;Ni moi, dit Gervais; allons, dcidment, je vais l'accrocher
+ une de ces branches d'arbre, il servira d'pouvantail aux oiseaux.</p>
+
+<p>Gervais monte l'arbre, attache le vieux pantalon sur une branche assez
+leve, puis descend, et l'on se remet en route.</p>
+
+<p>Il est nuit quand les jeunes voyageurs arrivent Bagnolet, ils ont fait
+peu de chemin dans leur journe, parce qu'ils se sont souvent amuss et
+n'ont point suivi de route droite.</p>
+
+<p>Il faut coucher ici, dit Jean. &mdash;Oui, et y faire un bon souper, dit
+Gervais; et demain aprs djeuner nous nous remettrons en voyage.<a name="Page_133" id="Page_133"></a></p>
+
+<p>&mdash;Mais qu'est-ce que c'est donc que cette ville-ci? je n'y vois pas de
+traiteur.&mdash;C'est un village, imbcile.&mdash;a n'est pas brillant comme
+Mnil-Montant!&mdash;Messieurs, quand on voyage, il faut s'attendre des
+hauts et des bas.&mdash;Qu'est-ce que a veut dire, a?&mdash;a veut dire qu'on
+ne trouve pas toujours de bonnes cuisines!&mdash;Ah! messieurs, je sens le
+<i>fricot</i>... Il y a un traiteur par ici.</p>
+
+<p>En effet, les voyageurs approchaient d'une auberge. Ils entrrent d'un
+air dlibr dans la grande salle qui prcdait la cuisine en criant:
+Peut-on souper et coucher ici?</p>
+
+<p>L'hte, sa femme et sa servante, sortirent ensemble de la cuisine pour
+voir le monde qui leur arrivait; et parurent surpris de la jeunesse des
+trois voyageurs.</p>
+
+<p>Brave homme, pouvez-vous nous loger et nous donner manger? dit Dmar
+en prenant un ton important, qui allait assez mal avec sa veste et sa
+casquette. Ces messieurs ont fait une partie de campagne? dit l'hte
+en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Tiens! qu'est-ce que a lui fait? dit Gervais. &mdash;Oh! nous vous
+paierons bien, dit Jean en tapant sur son gousset. Les noyaux sont
+l!...&mdash;En ce cas, messieurs, nous allons vous traiter de notre
+mieux.... Nous ne couchons pas ordinairement, mais c'est gal, on vous
+fera des lits...&mdash;Et surtout un bon souper! dit Gervais. &mdash;Soyez
+tranquilles, vous serez contents.</p>
+
+<p>Les jeunes gens s'asseyent devant une table sur laquelle il n'y a jamais
+eu de nappe, et pendant qu'on<a name="Page_134" id="Page_134"></a> leur fait souper, ils boivent un coup,
+et l'hte vient causer avec eux.</p>
+
+<p>Vous tes en vacance, n'est-ce pas, messieurs? leur dit-il. &mdash;Oui,
+nous sommes en vacance, rpond Jean en souriant, et se tournant vers
+ses camarades, il leur fait une de ces grimaces d'usage entre les
+ouvriers quand ils disent un mensonge quelqu'un. &mdash;Vous tes venus
+vous promener par ici... Vous avez eu raison, les environs sont
+charmants, et il y a de fort jolies maisons de campagne dans notre
+village.&mdash;Comment s'appelle-t-il votre village?&mdash;Bagnolet. Ah! vous ne
+saviez pas que y vous tiez Bagnolet?...&mdash;a nous est bien gal!...
+d'tre Bagnolet ou Rognolet! dit Dmar en haussant les paules.</p>
+
+<p>Messieurs, reprend l'aubergiste, si vous voulez, demain, je vous
+ferai voir la maison o habitait jadis le cardinal Duperron, qui, aprs
+avoir bu vingt verres de vin, sauta dans son jardin l'tendue de
+vingt-deux semelles...&mdash;Il sautait plus haut que moi, celui-l, dit
+Jean. &mdash;En devenant vieux, il fit faire beaucoup de changements dans
+son jardin, mais il conserva toujours l'alle o il avait saut les
+vingt-deux semelles. Je vous ferai voir encore....&mdash;Dites donc, si vous
+pouviez nous faire voir des pipes, a nous amuserait mieux.&mdash;Comment!
+est-ce que vous fumez dj?&mdash;Un peu, mon neveu.&mdash;On fume donc dans votre
+pension?&mdash;Comme vous dites.&mdash;Oh! j'ai toujours des pipes pour les
+charretiers qui s'arrtent ici.... Je vais vous en prparer.<a name="Page_135" id="Page_135"></a></p>
+
+<p>&mdash;Est-il bavard et curieux, le cabaretier! dit Gervais. &mdash;Messieurs,
+dit Dmar, avez-vous remarqu que la servante est gentille?&mdash;Eh bien!
+qu'est-ce que a nous fait? dit Jean. &mdash;a fait que c'est plus
+agrable, et puis, enfin... on ne sait pas.&mdash;Ah! il pense toujours des
+btises, celui-l!...&mdash;Attention, messieurs, dit Gervais, voil le
+souper, c'est plus intressant que la servante.</p>
+
+<p>Le souper tait compos de veau et de lapin, et les ragots poivrs de
+manire emporter la bouche. Mais les jeunes gens trouvrent tout
+excellent et firent lestement disparatre les mets. Gervais voulait
+quelque friandise pour le dessert. Mais l'hte n'avait, en fait de
+friandises, que du fromage de jrm; il fallut s'en contenter. A la fin
+du repas, ces messieurs allumrent leurs pipes, et l'hte les regarda
+fumer avec admiration, en s'criant: Encore si jeunes! et dj fumer
+comme des charretiers!.... Il faut qu'ils soient dans une bien bonne
+pension.</p>
+
+<p>Les voyageurs avaient beaucoup bu; ils ne tardrent pas s'endormir sur
+leurs pipes; alors l'hte leur conseilla de monter se coucher, et ils
+suivirent la servante qui les conduisit leur chambre.</p>
+
+<p>On avait dress trois lits dans une salle fort grande o se donnaient
+les repas de noces, quand il s'en faisait l'auberge, Gervais commence
+par choisir le lit qui est le plus loin de la porte et de la fentre, et
+il s'assied dessus en disant: Je me couche l, moi.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! il n'est pas gn, dit Dmar, il choisit l'endroit o on
+est le mieux.<a name="Page_136" id="Page_136"></a></p>
+
+<p>Et, s'approchant de Gervais, Dmar le prend par les pieds, le fait
+rouler dans la chambre, et prend sa place sur le lit. Gervais se relve,
+s'avance vers Dmar et veut lui en faire autant, mais Dmar l'attendait:
+il donne Gervais un vigoureux coup de pied dans le ct. Gervais
+pousse des cris horribles; Jean est oblig de se relever pour aller
+mettre la paix.</p>
+
+<p>Aurez-vous bientt fini de vous disputer? leur dit-il. &mdash;C'est ce
+vilain sournois qui me prend mon lit, dit Gervais en pleurant et se
+frottant le ct. &mdash;Pas plus ton lit que le mien, rpond Dmar en
+ricanant. Il veut toujours les meilleurs endroits... le lit o l'on a
+le moins de jour dans les yeux!... Mais je ne te cderai pas, j'y suis,
+et j'y reste.&mdash;Allons, Gervais, va te coucher l-bas, et ne crie plus...
+Est-ce que des amis doivent se battre comme a tous momens?</p>
+
+<p>Gervais va se coucher en murmurant; Jean regagne aussi son lit et
+s'endort, en se disant: a ne peut pas tre pour se disputer toujours
+qu'on met tout en commun... Et quand chacun est le matre... on n'a pas
+le droit d'tre le matre d'un autre... C'est drle qu'ils ne
+comprennent pas a.</p>
+
+<p>Jean a dormi fort tard. En s'veillant, les fumes du vin et du tabac ne
+troublent plus son cerveau, il regarde autour de lui, il s'tonne de se
+trouver dans une salle d'auberge. Il se croyait encore dans sa chambre,
+chez ses parens. Pour la premire fois il rflchit aux suites de sa
+fuite; il pense son pre, sa mre; sa mre surtout, qui l'aime
+tant et qui<a name="Page_137" id="Page_137"></a> sans doute est bien chagrine de son absence; c'est avec
+l'argent qu'elle lui a donn qu'il compte vivre loin de la maison
+paternelle... Quelque chose lui dit que c'est en faire un bien mauvais
+usage. Un soupir lui chappe, des larmes mouillent ses paupires; s'il
+tait seul il retournerait maintenant prs de sa mre, dt-il tre
+encore mis au pain et l'eau. Mais il ne peut se dcider quitter ses
+camarades, une mauvaise honte le retient; Dmar et Gervais se
+moqueraient de lui... Combien de fautes dans lesquelles on persvre
+pour ne point essuyer les quolibets de gens mprisables, lorsqu'on
+devrait s'enorgueillir de ne point agir comme ces gens-l!</p>
+
+<p>Dmar et Gervais qui taient levs depuis long-temps rentrent alors dans
+la chambre, et cela met fin aux rflexions de Jean. Celui-ci remarque un
+grand changement dans le costume de ses camarades: Dmar a pris dans le
+paquet un joli habit, un gilet de casimir, le pantalon gris et du linge
+blanc. Gervais a pens que pour aller avec le beau pantalon bleu, il lui
+fallait autre chose que sa veste et son col noir, il s'est empar de la
+redingote qui restait dans le paquet, il a complt sa toilette avec un
+gilet et une cravate blanche; enfin il ne reste plus du volumineux
+paquet que Jean avait emport que quelques chemises et des bas.</p>
+
+<p>Tiens, comme vous voil beaux! dit Jean en les examinant. Oui, nous
+avons pris dans le paquet ce qui nous convenait, dit Dmar. &mdash;Nous
+sommes bien mieux, n'est-ce pas?&mdash;Parbleu! vous avez mis mes plus beaux
+habits.&mdash;a ne te fait<a name="Page_138" id="Page_138"></a> rien... puisque tout est commun entre nous, ce
+qui manque l'un, l'autre doit le donner s'il l'a. Il me semble que
+c'est bien juste.&mdash;Oh! oui! c'est trs-juste, rpond Jean en
+dissimulant une lgre grimace que lui fait faire la vue de ses habits
+sur le dos de ses camarades.</p>
+
+<p>A propos, reprend Dmar, et l'argent!... Comptons donc ce que nous
+possdons... On sait au moins quoi s'en tenir.</p>
+
+<p>Jean tire ses pices d'or de son gilet et les compte sur une table.
+Moi, mon compte sera bientt fait, dit Gervais, je n'ai pas le
+sou.&mdash;Et moi j'avais vingt-quatre sous sur moi, dit Dmar, les
+voil... je les joins la masse.</p>
+
+<p>En disant cela, il jette sa monnaie sur l'argent de Jean, A prsent,
+dit-il, il faut partager cela en trois parts gales, et prendre chacun
+la ntre.&mdash;A quoi bon? dit. Jean. &mdash;Est-ce que nous n'avons pas jur
+de partager la bonne comme la mauvaise fortune? L'argent, c'est la
+bonne, partageons-le donc.&mdash;Mais puisque nous ne nous sparons pas, je
+ne vois pas la ncessit de partager notre argent. Pourvu qu'il y en ait
+un qui paie, cela suffit.&mdash;Au fait, dit Gervais, pourvu que Jean paie
+toujours, c'est tout ce que je demande, moi. Oh! je ne suis pas
+ridicule!</p>
+
+<p>&mdash;Non, non! dit Dmar, il faut partager, c'est plus naturel; a
+n'empchera pas Jean de payer quand il voudra.</p>
+
+<p>&mdash;Et moi je ne partagerai point, dit Jean en remettant tout son argent
+dans ses poches. Que<a name="Page_139" id="Page_139"></a> vous mettiez mes habits, je le veux bien; mais
+quant cet or, si je le dpense avec vous, je veux au moins avoir le
+plaisir de le donner.</p>
+
+<p>Jean a dit cela d'un ton trs-dcid. Quoique Dmar ait dix-sept ans
+passs, il est beaucoup moins grand et moins fort que Jean; il ne juge
+donc pas propos d'insister, et il n'est plus question de partage.</p>
+
+<p>Gervais a song commander le djeuner. La servante vient annoncer aux
+jeunes gens que le repas est prt dans la salle o ils ont soup la
+veille. Dmar, pour se consoler de n'avoir pas une partie des fonds,
+veut absolument embrasser la servante; mais celle-ci le repousse en
+l'appelant petit bon homme. Cette pithte, en faisant rire ses
+camarades, met Dmar en courroux; il veut en venir son honneur,
+retourne agacer la servante, et, au lieu d'un baiser, reoit enfin un
+soufflet.</p>
+
+<p>Cela t'apprendra tourmenter les filles! dit Jean en riant. &mdash;Allons
+djeuner, dit Gervais, a lui fera oublier sa passion.</p>
+
+<p>Les trois jeunes gens djeunent copieusement. Jean paie sans marchander
+la carte de son hte; puis les voyageurs se remettent en route en
+continuant de s'loigner de Paris. Mais dj l'union qui rgnait entre
+eux la veille semble refroidie. Dmar a encore de l'humeur; Gervais ne
+joue plus, de crainte de gter sa belle toilette; et Jean pousse de
+temps autre des soupirs en pensant sa mre et Paris.<a name="Page_140" id="Page_140"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_VIII" id="CHAPITRE_VIII"></a>CHAPITRE VIII.</h3>
+
+<p class="head">LE MONSTRE.</p>
+
+
+<p>Pendant quelques semaines, Jean parcourt avec ses camarades les environs
+de Paris, s'arrtant quelquefois plusieurs jours dans un endroit qui
+leur plat et o l'on fait bonne chre. Les jeunes voyageurs passent
+gament leur temps courir, jouer dans la campagne; mais ils
+n'oublient jamais de retourner l'auberge aux heures des repas. Lorsque
+c'est fte dans un village, ils se livrent tous les jeux que l'on
+runit aux foires de campagne. Jean va tirer l'oie; Dmar joue aux
+petites loteries; Gervais tourne pour gagner des oublies ou des
+macarons, ils paient tout sans marchander. Grce la garde-robe de
+Jean, ils sont tous trois fort proprement mis; on les prend pour des
+jeunes gens de bonne famille qui emploient leurs vacances courir la
+campagne. Les paysans les trouvent fort gentils parce qu'ils jurent,
+qu'ils fument et qu'ils boivent souvent avec eux; et les<a name="Page_141" id="Page_141"></a> paysannes,
+qu'ils font quelquefois danser, ne leur donnent pas toujours des
+soufflets quand ils veulent les embrasser.</p>
+
+<p>A la bonne heure! dit Jean aprs avoir dans dans un bal champtre
+avec une grosse fille des champs; au moins on s'amuse en dansant comme
+a!... Ce n'est pas comme au bal de mon cousin Mistigris, o il faut
+d'abord saluer sa dame, puis tenir ses pieds en dehors, et les faire
+aller en pointe ou en rond pour avoir de la grce!... Ici, j'ai t
+prendre une grosse fille par la main, je l'ai mene la danse; nous
+avons saut droite et gauche sans nous embarrasser de nos voisins,
+et je dis que c'est bien plus amusant!...&mdash;Certainement, dit Gervais.
+Est-ce qu'on doit jamais se gner pour se divertir!... Si je ne veux
+pas aller en mesure, moi, il me semble que je suis bien le
+matre.&mdash;Messieurs, dit Dmar, les crmonies... les usages... les
+rvrences, c'est bon pour les sots! Mais, voyez-vous, quand on a de
+l'esprit, on se met au-dessus de tout cela, parce qu'un homme doit faire
+voir qu'il est homme.&mdash;C'est juste, dit Jean. &mdash;C'est trs-bien
+parl! dit Gervais.</p>
+
+<p>Mais quand on fait trois repas par jour en se faisant servir ce qu'il y
+a de meilleur, quand on ne se refuse aucun plaisir, et qu'on ne
+marchande jamais, on a bientt vu le fond de sa bourse, mme lorsqu'elle
+contenait vingt-quatre louis. Un matin, aprs avoir comme l'ordinaire
+pay la dpense, Jean dit ses compagnons: Messieurs, savez-vous qu'il
+n'y a plus que deux pices d'or dans ma bourse?<a name="Page_142" id="Page_142"></a></p>
+
+<p>&mdash;C'est bien singulier! dit Dmar. &mdash;C'est bien dommage! dit
+Gervais. &mdash;Quand nous aurons dpens ces deux derniers louis que
+ferons-nous?</p>
+
+<p>&mdash;Dam'!... dit Gervais en se grattant l'oreille; je ne sais pas trop
+avec quoi nous paierons nos dners.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! nous tcherons de nous en procurer d'autres, dit Dmar.
+&mdash;Comment cela?...&mdash;Comment?... Ah! ma foi, nous verrons!... Ce qu'il y
+a de certain; c'est que je ne retournerai pas chez mon pre...&mdash;Ni moi
+chez mes parens, dit Gervais; on voudrait encore me faire travailler,
+mais <i>bernique</i>!&mdash;D'ailleurs, messieurs, nous ne pouvons pas nous
+quitter, nous sommes insparables.&mdash;Certainement; et puis nous sommes
+bien mieux ensemble que chez nous.</p>
+
+<p>Jean ne dit rien; il semble rflchir. On entre dans une petite ville;
+c'tait Coulommiers que les jeunes voyageurs venaient d'arriver.</p>
+
+<p>Oh! c'est gentil ici, dit Dmar. &mdash;Oui, reprend Gervais, c'est une
+ville ceci. On doit y manger de bons poissons, puisque voil la rivire
+qui passe l... Oh! messieurs, voici un restaurateur presque aussi beau
+que ceux de Paris. Entrons dner.&mdash;Mais, dit Jean, il faudrait tcher
+maintenant de mnager notre argent, et ne pas commander sans
+savoir...&mdash;Bah! bah! nous avons le temps!... Dnons d'abord, nous
+compterons aprs.</p>
+
+<p>On entre chez le restaurateur de Coulommiers, qui prsente aux jeunes
+gens une carte l'instar de<a name="Page_143" id="Page_143"></a> celles de Paris. Gervais s'extasie en
+lisant les diffrentes faons dont on accommode le mouton ou le veau, et
+s'crie: Il faudra manger de a... et de a... et de a...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, dit Jean, et nous dpenserons un de nos louis...&mdash;Eh ben! il
+nous en restera encore un...&mdash;Mais aprs...&mdash;Aprs nous aurons bien
+dn; c'est l'essentiel.&mdash;Vous ne pensez qu' manger.&mdash;Et toi tu n'es
+plus bon qu' faire de la morale. Ce n'tait pas la peine de te charger
+de la caisse pour grogner toutes les fois qu'il faut payer.&mdash;Il me
+semble qu'elle tait moi la caisse.&mdash;Non, elle tait nous, puisque
+nous avons tout mis en commun.&mdash;Tout mis... c'est--dire que c'est moi
+qui ai tout mis; vous n'avez rien mis, vous autres.&mdash;Tiens! ne vas-tu
+pas nous faire des reproches, prsent?... Tu fais un <i>fameux ami</i>!</p>
+
+<p>Pour la premire fois, on se querelle au moment du dner; l'accord qui
+rgnait, lorsqu'on se croyait riche, est dj troubl parce que les
+fonds ont baiss. Mais le potage arrive, et Jean s'crie: Aprs tout!
+mangeons ce qui nous reste, si vous voulez, a m'est gal!</p>
+
+<p>Le dner achev, on va se promener dans la ville. Les jeunes gens
+apprennent que c'est le lendemain jour du <i>march franc</i>, qui est
+presque une foire, et attire dans l'endroit beaucoup de monde des
+environs.</p>
+
+<p>Pardieu! dit Dmar ses camarades, ce serait bien le cas de tcher
+de gagner de l'argent en faisant quelques farces aux paysans des
+environs.&mdash;Quelle farce? dit Gervais. &mdash;Je ne sais pas<a name="Page_144" id="Page_144"></a> encore, mais
+il faut chercher.&mdash;Cherchons, dit Jean; pour une farce, j'en suis.</p>
+
+<p>Les jeunes gens retournent l'auberge o ils comptent coucher, et, tout
+en soupant, chacun cherche pour le lendemain une manire amusante de
+gagner de l'argent.</p>
+
+<p>Si nous faisions des tours de cartes, dit Dmar. &mdash;Oh! les paysans y
+sont aussi malins que nous.&mdash;Moi, dit Gervais, je sais me tenir sur
+mes mains et les pieds en l'air pendant trois minutes.&mdash;On a dj vu
+a!&mdash;Moi, j'avale de la filasse.&mdash;C'est trop us!&mdash;Moi, je m'te un
+centime plac sur le bout de mon nez en faisant tourner un gourdin.&mdash;a
+n'est pas assez fort. Gervais, toi qui as un si bon estomac, est-ce que
+tu ne pourrais pas avaler un couteau?&mdash;Oh! non, je ne fais pas
+a.&mdash;Essaie un peu.&mdash;Non, c'est inutile, a n'irait pas.&mdash;Ah! messieurs,
+si nous avions seulement quelque curiosit montrer, c'est a qui
+serait excellent. Les paysans sont trs-curieux, nous gagnerions
+beaucoup d'argent.&mdash;Diable! qu'est-ce que nous pourrions donc leur
+montrer qu'ils n'auraient jamais vu?...</p>
+
+<p>&mdash;Ah, parbleu! je le sais bien, moi, dit Gervais en se frappant sur le
+derrire. Voil, ce qu'ils n'ont jamais vu.&mdash;Oui, dit Dmar, mais
+quand ils l'auraient vu, penses-tu qu'ils s'en iraient sans nous
+rosser.&mdash;Non, dit Jean, a serait trop t'exposer. Ah! messieurs, une
+ide dlicieuse... Montrons-leur un monstre comme on en voit tant sur le
+boulevart du Temple Paris.&mdash;Un mon<a name="Page_145" id="Page_145"></a>stre! mais nous n'en avons
+pas.&mdash;Est-ce que vous croyez que tous ceux qui en montrent en ont plus
+que nous? Il ne s'agit que d'en faire un; nous trois, il me semble que
+nous pourrons bien arranger a.&mdash;Ma foi, il a raison, faisons un
+monstre, faisons une bte, enfin faisons une curiosit.</p>
+
+<p>&mdash;Voyons, messieurs, qui est-ce qui fera la bte... Gervais,
+hein?&mdash;Oui, il est dj pas mal laid, a servira.&mdash;Je veux bien,
+moi.&mdash;Dmar appellera le monde la porte, et moi je montrerai l'animal,
+je serai le cornac.&mdash;C'est a.&mdash;Il s'agit de savoir maintenant ce que
+nous en ferons. Un gant?&mdash;Oh! non, il faudrait des chasses et des
+jambes de carton.&mdash;Un poisson?...&mdash;Il me faudrait un costume pour
+a...&mdash;Ah! si nous avions seulement des cailles d'hutres pour en
+couvrir ta veste et ton pantalon, et puis une douzaine attache sur tes
+cheveux, tu ferais un poisson superbe. Tu te mettrais par terre sur le
+ventre, et tu ferais semblant de nager?&mdash;Oui, mais nous n'avons pas
+d'cailles, cherchons autre chose.&mdash;Diable! c'est encore difficile de
+faire un monstre, surtout quand on n'a pas de costumes.</p>
+
+<p>&mdash;Attendez, dit Jean en se frappant le front. Voyez-vous l-bas dans
+le coin, cette grosse tte de carton qui aura t laisse dans cette
+auberge par quelque marchande de modes.&mdash;Oui, aprs?&mdash;Tu sais te tenir
+la tte en bas, n'est-ce pas, Gervais?&mdash;Oui, pendant un peu de temps, et
+en m'adossant contre quelque chose.&mdash;C'est trs-bien, voil votre
+monstre trouv.&mdash;Comment?<a name="Page_146" id="Page_146"></a>&mdash;Tu te tiens sens dessus dessous, nous
+cachons tes jambes avec ta redingote, nous faisons de faux bras avec de
+la paille, et nous assujettissons en haut, dans le collet, cette tte
+que nous ornerons d'une perruque et d'un chapeau. Avec cela nous
+mettrons un homme qui a deux ttes, l'une en haut et l'autre en
+bas.&mdash;Pas mal, vraiment.&mdash;Oui, mais en regardant la tte d'en haut de
+prs, si on reconnat...&mdash;On ne regarde les monstres que de loin.
+D'ailleurs, tu seras dans un endroit obscur, et puis il faut bien
+risquer quelque chose.&mdash;Allons, c'est adopt, nous ferons voir un homme
+ deux ttes.</p>
+
+<p>On juge ncessaire de faire sur-le-champ une rptition. Ces messieurs
+vont acheter dans la ville une vieille perruque, dont ils affublent leur
+tte de carton, laquelle ils font des moustaches et des sourcils avec
+du bouchon brl; ils lui cachent le cou dans une cravate et attachent
+tout cela en haut de la redingote, dont ils emplissent les manches avec
+de la paille qu'ils prennent un de leurs lits.</p>
+
+<p>Et des mains? dit Gervais. &mdash;Ah! ma foi, il n'en aura pas; quand on a
+deux ttes on peut bien ne pas avoir de mains. Toi, Gervais, tu mettras
+seulement une veste; allons, vite sur la tte, que nous voyions le coup
+d'&#339;il.</p>
+
+<p>Gervais se place, on enveloppe ses jambes dans la redingote dont les
+pans descendent jusqu' la ceinture, o ils sont attachs par des
+pingles, et Jean et Dmar s'crient: C'est admirable! c'est vraiment
+curieux! nous gagnerons beaucoup d'argent<a name="Page_147" id="Page_147"></a> avec toi.&mdash;Oui, mais je ne
+veux pas rester comme a trop long-temps.&mdash;Sois tranquille, quand il n'y
+aura pas de curieux tu te relveras, nous n'aurons pas continuellement
+du monde.&mdash;Et une baraque pour montrer notre monstre?&mdash;Avec quatre
+manches balai et sept ou huit aunes de grosse toile, je me charge de
+la construire.</p>
+
+<p>Les trois voyageurs se couchent, enchants de leur projet dont ils se
+promettent autant de plaisir que de profit. Le lendemain, aprs avoir
+djeun et pay la grosse tte dont ils font, disent-ils, emplette pour
+leur petite s&#339;ur, ils se dirigent vers l'endroit o se tient le march.
+Ils achtent plusieurs aunes de toile, ce qui leur cote plus cher
+qu'ils ne croyaient, et Jean dit ses camarades: Pourvu que nous
+fassions nos frais.&mdash;Il faudra prendre trs-cher, dit Gervais.</p>
+
+<p>Il faut encore acheter de grands pieux qui doivent soutenir la maison de
+toile. Enfin les achats termins, on cherche l'endroit o l'on
+s'tablira. Ne nous mettons pas trop en vue, dit Dmar. Je crois
+qu'il faut une permission du maire pour montrer une curiosit.&mdash;Mais, si
+on ne nous voit pas, Gervais ne nous rapportera rien.&mdash;Bah! il n'y a pas
+de mal faire voir un monstre qui n'est pas mchant. Tiens, voil une
+place superbe, il faut y btir notre maison.</p>
+
+<p>Les pieux sont plants. La toile est coupe en plusieurs morceaux, puis
+tendue par-dessus. Enfin la baraque est acheve tant bien que mal. On
+peut y tenir peu prs dix personnes en se gnant beau<a name="Page_148" id="Page_148"></a>coup. Deux
+grands pieux, placs dans le fond, doivent servir de point d'appui
+Gervais; on ne voit dans l'intrieur de la maison que par le jour qui
+pntre travers la toile, en sorte qu'on ne voit qu' demi, mais les
+jeunes gens pensent que cela ne nuira pas leur curiosit.</p>
+
+<p>Gervais est affubl comme la veille, mais comme il ne veut pas se tenir
+la tte en bas une heure d'avance, il est convenu que Dmar ne laissera
+entrer du monde qu'aprs avoir frapp dans ses mains pour avertir ses
+camarades de se mettre en mesure. Tout tant dispos, Dmar sort de sa
+baraque en passant par-dessous la toile, et, arm d'une baguette, se met
+en devoir d'attirer les curieux, en criant:</p>
+
+<p>Venez voir un tre extraordinaire, surnaturel, un homme qui a deux
+ttes, l'une en haut et l'autre en bas du corps; entrez, messieurs et
+dames; ce monstre est vivant, il parle, et ce qu'il y a de plus
+surprenant, c'est qu'il parle de prfrence avec sa tte d'en bas.
+Entrez, ne vous gnez pas, il y a encore de la place, il n'en cote que
+dix sous par personne, et les enfans au-dessous de deux ans ne paieront
+que demi-place.</p>
+
+<p>Quelques curieux approchent de la baraque, mais personne n'entre. Dmar
+crie plus fort en tapant la maison avec sa baguette, mais il n'a point
+de tableau sur lequel son monstre puisse frapper les yeux des passans,
+et ceux-ci s'loignent en disant: Ah! beau spectacle! ma fine!... ils
+n'ont pas seulement une petite peinture la porte.</p>
+
+<p>&mdash;Il parat que a va mal, dit Jean Gervais,<a name="Page_149" id="Page_149"></a> qui est oblig de
+rester couch terre, parce que ses pieds sont entortills dans sa
+redingote.</p>
+
+<p>Entrez donc, messieurs, entrez donc, crie Dmar quelques paysans qui
+s'arrtent pour l'couter. Combien a cote-t-il pour voir ton
+monstre? dit l'un d'eux. &mdash;Dix sous par personne, pas davantage.&mdash;Dix
+sous! ah ben! le plus souvent!... Nous avons vu des singes, des serpens
+et des ours pour deux sous.&mdash;Oui, mais un homme deux ttes!&mdash;a ne
+peut pas tre plus beau qu'un ours.</p>
+
+<p>Les paysans s'loignent et Jean crie travers la toile: Dmar, baisse
+ton prix, tu vois bien que personne n'entre, laisse-les voir Gervais
+pour cinq sous.</p>
+
+<p>Dmar aperoit quelques curieux qui approchent. Il dbite la phrase de
+rigueur et termine en disant: On verra aujourd'hui l'homme deux ttes
+pour cinq sous, parce que nous avons beaucoup de monde; mais demain si
+nous n'avons personne, on paiera le double, parce qu'il faut bien que
+nous fassions nos frais, et que notre monstre nous cote horriblement
+nourrir.</p>
+
+<p>Un vieux paysan et sa femme s'approchent de Dmar et paraissent tents
+d'entrer. Je n'ai jamais vu de monstre, dit l'homme; je ne voudrais
+pourtant pas mourir sans en voir un, a doit tre gentil.&mdash;Un homme qui
+a deux ttes! dit la femme, c'est ben tonnant... et vous dites,
+monsieur, que l'une est en haut et l'autre en bas?&mdash;Prcisment.&mdash;Celle
+d'en haut comment donc est-elle place?&mdash;Tout comme les ntres.&mdash;Et
+celle d'en bas,<a name="Page_150" id="Page_150"></a> quel endroit est-elle?&mdash;Ah! c'est l
+l'extraordinaire! entrez et vous le verrez.&mdash;Entrons, ma femme....&mdash;Ah!
+un instant... est-il mchant vot' monstre.&mdash;Il est doux comme un agneau,
+il chante mme quand on le dsire.&mdash;Allons... eh ben... comben
+est-ce?&mdash;Dix sous pour vous deux...&mdash;C'est ben cher.&mdash;C'est au plus
+juste.&mdash;Paie-t-on avant d'avoir vu?&mdash;Oh! c'est de rigueur.&mdash;Eh ben, not'
+homme, qu'en dis-tu?&mdash;Oui, j'voulons voir a, a nous amusera et j'en
+parlerons cheux nous.</p>
+
+<p>Le vieux paysan donne ses dix sous Dmar en disant: Par o donc
+entre-t-on, je ne vois pas de porte?&mdash;Par dessous... On lve un peu la
+toile; mais attendez que je donne le signal, sans a notre monstre
+serait peut-tre endormi, et alors vous ne verriez rien, parce que quand
+il dort, il cache ses ttes sous ses paules, comme les serins.</p>
+
+<p>Dmar frappe dans ses mains. Aussitt Jean fait mettre Gervais sens
+dessus dessous et s'assure que la tte de carton est solide. Dans ce
+moment, le paysan et sa femme entrent par-dessous la toile, et se
+frottent les yeux pour y voir clair.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! ousque nous sommes donc? dit la femme, on n'y voit
+presque pas!&mdash;Voyez, messieurs et dames, voici l'homme deux ttes qui
+est devant vous, dit Jean en se plaant entre le public et Gervais.</p>
+
+<p>Ah! je commence y voir, dit le paysan; tiens, ma femme, tiens, v'l
+le monstre...&mdash;Ah! Dieu! mon homme, que sa tte d'en haut est<a name="Page_151" id="Page_151"></a> laide...
+comme il a les yeux fisques!...&mdash;Regardez celle d'en bas, dit Jean,
+c'est la plus jolie, c'est celle qu'il remue de
+prfrence...&mdash;Monsieur, faites-le donc parler un brin, s'il vous plat.</p>
+
+<p>&mdash;Parle! dit Jean en frappant sur le ventre de Gervais. J'touffe,
+murmure celui-ci, qui commence devenir pourpre.</p>
+
+<p>Qu'est-ce qu'il a dit, monsieur? demande la paysanne. &mdash;Il a dit que
+vous tiez trs-belle femme.&mdash;Tiens, il n'est pas trop bte, ce
+monstre!&mdash;On nous a dit qu'il chantait, dit le paysan. Faites-lui donc
+chanter une petite chanson.</p>
+
+<p>&mdash;Veux-tu chanter? dit Jean en se baissant vers Gervais, et celui-ci
+lui souffle dans l'oreille: Non, sacrebleu! je veux me relever...
+Renvoie-les tout de suite.... je n'en puis plus.</p>
+
+<p>&mdash;Allez vous-en bien vite! dit Jean en repoussant le vieux paysan et
+sa femme, il vient de m'a vouer qu'il avait envie de vous manger.</p>
+
+<p>&mdash;Ah, mon Dieu! sauvons-nous, mon homme!...</p>
+
+<p>Et les deux villageois se jettent terre pour passer par-dessous la
+toile, et Jean les pousse par derrire pour les faire sortir plus vite,
+parce que Gervais a quitt la position perpendiculaire.</p>
+
+<p>Le vieux paysan et sa femme sortent quatre pattes de dessous la maison
+de toile. La femme a son bonnet de travers, le mari a la figure
+bouleverse; Dmar, qui est alors entour de jeunes villageois, aide le
+mari et la femme se relever en leur disant:<a name="Page_152" id="Page_152"></a></p>
+
+<p>N'est-ce pas que c'est curieux, hein?... vous ne regrettez pas votre
+argent?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! oui, dit la paysanne en se relevant; il est gentil votre
+spectacle!... Et votre monstre que vous disiez doux comme un agneau!...
+il nous a fait une fameuse peur!...&mdash;C'est curieux! dit le mari, oh!
+oh! pour a, jarni, c'est curieux... mais je n'y retournerais pas pour
+ben de l'argent!...&mdash;Pourquoi donc cela?&mdash;Pardi, demandez au cornac ce
+que vot' homme deux ttes voulait faire de nous? Si nous ne nous
+tions pas sauvs ben vite, il nous mangeait, rien que a!</p>
+
+<p>Dmar tche de contenir son envie de rire, en rpondant: C'est
+singulier!... c'est qu'il tait dans un de ses mauvais momens, mais
+c'est fort rare.</p>
+
+<p>&mdash;Allons nous-en, not' homme, je ne suis pas tranquille auprs de c'te
+maison de toile, dit la paysanne en prenant le bras de son mari; et le
+vieux couple s'loigne en se disant: Jarni! j'pouvons nous vanter
+d'avoir eu firement peur pour nos dix sous!...</p>
+
+<p>Les villageois, qui se sont arrts devant la baraque, ont entendu une
+partie de ce que viennent de dire ceux qui ont vu Gervais, et cela pique
+leur curiosit; ils se consultent pour entrer, mais ils ne veulent pas
+payer cinq sous. Comme ils sont quatre, Dmar consent les laisser
+entrer tous pour douze sous; les villageois paient, Dmar donne le
+signal pour que Gervais se mette en position, et le public se glisse
+sous la toile.</p>
+
+<p>Les villageois, en se relevant, commencent par<a name="Page_153" id="Page_153"></a> murmurer du peu de
+clart qui pntre sous la toile, Pourquoi donc que tu n'as pas clair
+ton monstre? dit l'un d'eux Jean. Est-ce que tu veux nous montrer
+des chats pour des tigres?</p>
+
+<p>Jean se contente de faire ranger les quatre villageois le plus loin
+possible de Gervais, en disant: Voil l'homme deux ttes, messieurs;
+attachez-vous la tte du bas, c'est la plus tonnante.</p>
+
+<p>Les paysans examinent quelques instans Gervais d'un air souponneux;
+l'un d'eux dit Jean: Pourquoi donc qu'il ne fait aller ni ses yeux ni
+sa bouche par en haut, ton homme?&mdash;Il est venu au monde comme a,
+messieurs, je n'en sais pas davantage...</p>
+
+<p>&mdash;Ah a, dites donc, vous autres, a m'a l'air d'une frime, dit un
+second paysan en approchant de Gervais. Jean cherche le repousser en
+lui disant: N'approchez pas si prs, messieurs; il est quelquefois
+mchant.</p>
+
+<p>&mdash;Mes amis, j'crois qu'on, nous vole not' argent... a n'a jamais t
+une tte, a!...</p>
+
+<p>Pendant ce colloque, Gervais, qui est fatigu d'tre renvers, dit
+demi voix: Renvoie-les, Jean, renvoie-les... Je ne veux plus me tenir
+comme a...</p>
+
+<p>Mais les villageois ne sont pas disposs s'en aller, et pendant que
+Jean fait son possible pour les empcher de toucher la tte de carton,
+Gervais se laisse tomber lourdement tout de son long, et dans cette
+chute la tte postiche se dtache et roule avec la perruque aux pieds
+des villageois.</p>
+
+<p>Ah! voyez-vous la subtilit!... c'est une tte de<a name="Page_154" id="Page_154"></a> carton, ce sont des
+fripons, s'crient les villageois, et Jean, voyant que cela tourne mal,
+se glisse par-dessous la toile, pendant que les paysans roulent Gervais
+ terre en lui disant: Ah! mchant polisson! tu fais le monstre pour
+attraper not' argent: attends, nous allons t'apprendre te faire deux
+ttes.</p>
+
+<p>Gervais fait ce qu'il peut pour se dbarrasser les pieds de dedans la
+redingote, mais avant d'y parvenir il est ross par les villageois.
+Gervais pleure, crie; dans ce moment, Jean qui est sorti de dessous la
+baraque pour dire Dmar de venir leur secours, et ne l'a pas trouv,
+imagine un expdient pour sauver son camarade, retire de terre les pieux
+qui soutenaient la baraque; elle tombe sur les paysans, et pendant
+qu'ils cherchent se dptrer de dessous la toile, Jean apercevant la
+tte de Gervais, le tire par les paules, l'aide sortir et se sauve
+avec lui du ct des champs.<a name="Page_155" id="Page_155"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_IX" id="CHAPITRE_IX"></a>CHAPITRE IX.</h3>
+
+<p class="head">UN AUTRE TOUR DE DMAR.&mdash;LA FAMILLE DU LABOUREUR.</p>
+
+
+<p>On court bien dans l'ge o les barres, le ballon et les cerfs-volans
+sont nos plus douces rcrations. Jean et Gervais taient sortis de
+Coulommiers avant que les lourdauds villageois fussent parvenus se
+dbarrasser de la maison de toile.</p>
+
+<p>Jean voulait s'arrter, mais Gervais courait toujours, la peur lui
+donnait des ailes; en sortant d'un petit sentier ils aperurent
+quelqu'un qui courait aussi devant eux.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu!... c'est un de ceux qui m'ont battu, dit Gervais. &mdash;Eh
+non, dit Jean, c'est Dmar, je le reconnais bien.</p>
+
+<p>C'tait en effet Dmar, qui, au premier bruit qu'il avait entendu sous
+la toile, avait jug prudent de s'loigner sans attendre ses compagnons.</p>
+
+<p>Les jeunes gens, s'tant rejoints, s'arrtent enfin derrire des taillis
+pour reprendre haleine.<a name="Page_156" id="Page_156"></a></p>
+
+<p>Te voil donc, dit Jean Dmar, tu nous as laisss dans l'embarras
+sans t'inquiter comment nous en sortirions!...&mdash;Pourquoi ne savez-vous
+pas bien jouer vos rles?&mdash;C'est Gervais qui ne voulait plus se tenir
+les pieds en l'air!&mdash;Est-ce que vous croyez qu'on peut rester long-temps
+comme a, et puis tre ross ensuite pour se remettre!... Ah! si jamais
+je refais le monstre!...&mdash;Moi, je me suis sauv le premier, parce
+qu'ayant reu l'argent je ne voulais pas le rendre.&mdash;A propos, voyons la
+recette, combien avons nous fait?&mdash;vingt-deux sous en tout.&mdash;C'est
+gentil!... ce n'est pas seulement ce que nous a cot la perruque que
+nous avions mise sur la grosse tte!...&mdash;Quand je disais que nous ne
+ferions pas nos frais...&mdash;Et la maison de toile qui est reste au
+pouvoir des paysans!&mdash;C'est ta faute, Jean, avec ton ide de nous faire
+montrer une curiosit!&mdash;Ma foi! messieurs, on ne russit pas toujours,
+nous serons peut-tre plus heureux une autre fois.&mdash;Oui, mais ne comptez
+pas sur moi pour faire la bte! dit Gervais en se frottant les reins.
+Allons, remettons-nous en route, je ne veux pas rester si prs du
+thtre de nos exploits.</p>
+
+<p>Les jeunes voyageurs se remettent en marche, et ne s'arrtent que dans
+le petit village de Boissy-le-Chtel qu'ils aperoivent devant eux.
+Aprs s'y tre reposs quelque temps, ils jugent prudent de s'loigner
+encore de Coulommiers. En chemin, on ne joue plus, car Gervais parat
+souffrir, Dmar est rveur, et Jean se dit tout bas: Ah!... j'tais si<a name="Page_157" id="Page_157"></a>
+bien avec mes parens!... Mon pre m'avait enferm, c'est vrai; mais, au
+fait, je mritais bien d'tre puni pour m'tre gris... Et certainement,
+ma mre ne m'aurait pas laiss long-temps au pain et l'eau.</p>
+
+<p>On arrive la petite ville de Rebais, mais il ne s'agit plus de
+chercher le meilleur traiteur; l'entreprise du matin a encore allg la
+bourse: Jean ne possde plus qu'une vingtaine de francs, et il dclare
+fermement qu'il veut que cela dure quinze jours. Dmar lui rit au nez,
+et Gervais rpond: En ce cas, nous ne mangerons plus de perdrix!</p>
+
+<p>Les jeunes gens entrent dans un mchant cabaret; ils soupent avec une
+omelette et du fromage, et vont se coucher dans une mansarde o on leur
+offre un mauvais lit pour eux trois; la nuit se passe se disputer au
+lieu de dormir, parce que l'infortune donne de l'humeur, surtout
+lorsqu'on l'a mrite.</p>
+
+<p>Le lendemain, aprs le djeuner, Jean paie le dpense; malgr leur
+sagesse, elle se monte, avec le coucher, sept francs; et Jean dit
+ses compagnons: avec toute notre conomie, et en dnant mal, les vingt
+francs n'iront pas loin.&mdash;Alors, il vaut autant bien dner, dit
+Gervais.</p>
+
+<p>Dmar ne dit rien, il regarde un voyageur qui vient d'entrer dans la
+maison et qui tient sous le bras une grosse valise qu'il place sur un
+banc prs d'une table devant laquelle il s'assied. La figure de ce
+voyageur annonce la confiance et la bonhomie; peine entr, il entame
+la conversation avec toutes les personnes<a name="Page_158" id="Page_158"></a> qui sont prs de lui et
+commence par leur conter ses affaires.</p>
+
+<p>Allons-nous-en, dit Jean, que faisons-nous ici?&mdash;Ma foi, je suis
+fatigu, dit Dmar, rien ne nous presse... Restons encore, j'espre
+que ce ne sera pas pour rien...&mdash;Comment?</p>
+
+<p>Dmar ne veut pas en dire davantage; il s'tend sur un banc en fumant
+une pipe; Jean et Gervais vont se promener dans un petit jardin qui est
+derrire la maison; quelques tables places sous des arbres, annonaient
+que les voyageurs pouvaient venir s'y rafrachir. Ils taient depuis un
+quart d'heure dans le jardin, lorsque Dmar vient les rejoindre. Sa
+figure a une expression singulire: il jette de frquens regards
+derrire lui, et semble trs-agit.</p>
+
+<p>Que diable viens-tu donc de faire? dit Jean qui est frapp du trouble
+de Dmar. &mdash;Une bonne espiglerie, rpond Dmar voix basse et en
+regardant encore derrire lui. &mdash;Qu'est-ce donc?&mdash;Chut!... Parlez
+bas!... Oh! je n'ai pas perdu mon temps, moi!... Je viens de jouer un
+bon tour cet imbcille de voyageur que vous avez vu... Mais je croyais
+qu'il y avait une porte de sortie dans le fond de ce jardin... Je n'en
+vois pas...&mdash;Eh bien! nous sortirons par la maison... Venez...&mdash;Non,
+non!... Attendez!... dit Dmar en arrtant Jean qui est prt
+retourner vers la maison; Je ne voudrais pas repasser par-l... Si cet
+imbcille s'tait aperu... Cependant il djeune, et
+j'espre...&mdash;Qu'as-tu donc? Pourquoi trembles-tu ainsi?...
+Parle...&mdash;Rjouissez-vous, nous sommes en<a name="Page_159" id="Page_159"></a> fonds!... Nous allons nous
+amuser de nouveau et pendant long-temps!... Tenez, voyez-vous ce
+porte-feuille!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! s'crie Jean, frapp d'une ide subite, achve, ce
+porte-feuille... qui est-il?&mdash;Il tait ce voyageur qui parlait
+tout le monde. Aprs votre dpart je me suis approch de lui... il m'a
+offert de boire un coup, j'ai accept, alors nous avons caus...
+L'imbcille a voulu dfaire sa valise pour me montrer les emplettes
+qu'il porte sa femme. Il m'a dit qu'il venait de toucher mille cus
+Coulommiers, puis il a tir son porte-feuille pour y chercher une
+adresse; aprs l'avoir referm, il a cru le mettre dans sa poche et l'a
+laiss tomber sous le banc; aussitt j'ai mis mon pied dessus, puis j'ai
+admir les achats que contenait la valise afin de le distraire, enfin,
+j'ai ramass le porte-feuille sans qu'il s'en apert, et, lui disant
+adieu je l'ai laiss table...&mdash;Malheureux! c'est un vol, dit Jean, en
+regardant Dmar avec indignation.&mdash;Non, ce n'est pas un vol... Pourquoi
+cet imbcille laisse-t-il tomber son porte-feuille...&mdash;Tu l'as vu tomber
+de ses mains, tu devais le lui rendre...&mdash;Ah ben! par exemple! pas si
+bte, n'est-ce pas, Gervais?</p>
+
+<p>&mdash;Dam'! rpond Gervais, au fait... puisque ce porte-feuille tait
+terre... il me semble que nous pouvons...&mdash;Il faut le rendre, vous
+dis-je! Dmar, si tu gardais cela, tu serais un malhonnte homme... cela
+te porterait malheur. Tu appelles une espiglerie prendre le
+porte-feuille d'un<a name="Page_160" id="Page_160"></a> voyageur!&mdash;Je ne l'ai pas pris! je n'ai fait que le
+ramasser.&mdash;Il faut reporter ce porte-feuille... Si cet homme
+s'apercevait qu'il ne l'a plus... si on le trouvait sur toi!... Oh! mon
+Dieu! nous serions arrts comme des voleurs...&mdash;Bah! bah!... tu vois
+tout de suite les choses en noir. Je ne rendrai rien.&mdash;Eh bien! je
+vais... O ciel! il n'est plus temps... Tiens, regarde... on vient nous
+arrter...</p>
+
+<p>Dmar et Gervais se retournent; et, travers les arbres qui les
+cachent, aperoivent trois gendarmes qui viennent d'entrer dans le
+jardin, et se sont arrts l'entre d'une alle, regardant autour
+d'eux et paraissant chercher quelque chose.</p>
+
+<p>La tte de Mduse semble avoir ptrifi Dmar; il devient blme et
+demeure immobile, incapable de faire un pas. Par un mouvement qui lui
+est habituel lorsqu'il a peur, Gervais s'est gliss sur-le-champ sous
+une table qui est prs d'eux; mais Jean, qui frmit l'ide d'tre
+arrt comme complice d'un vol, lorsque sa conscience ne lui reproche
+rien, s'loigne vivement de ses compagnons, gagne le fond du jardin, et,
+sans savoir ce qu'on l'on pensera, sans calculer les suites de son
+action, s'lance par-dessus un mur qui n'a que quatre pieds de haut,
+saute dans la campagne, et, prenant sa course, fait prs d'une lieue
+sans s'arrter et sans regarder derrire lui.</p>
+
+<p>N'en pouvant plus, Jean s'arrte enfin; il regarde autour de lui:
+gauche est une grande route, derrire et en face des champs, sur la
+droite, un petit bois. Il coute: tout est tranquille; quelques
+labou<a name="Page_161" id="Page_161"></a>reurs qui travaillent la terre, quelques villageoises qui
+cueillent des herbes, animent seuls ce tableau. Rien n'annonce qu'il
+soit poursuivi, et cependant le bruit de la charrue ou de la pioche le
+fait tressaillir; il croit reconnatre les pas des gendarmes qui courent
+aprs lui; il tremble, et il est innocent. Que serait-ce donc s'il tait
+coupable!</p>
+
+<p>Jean gagne le petit bois qui est sur la droite, et l s'assied au pied
+d'un bouquet d'arbres. Il rflchit ce que vient de faire Dmar, et se
+dit: J'ai bien fait de les quitter: Dmar est un voleur, et je ne veux
+pas tre l'ami d'un voleur; Gervais ne vaut pas mieux que lui puisqu'il
+lui conseillait de garder le porte-feuille. Ils sont sans doute arrts
+maintenant. Ces gendarmes les auront pris... S'ils allaient dire que
+c'est moi qui leur ai conseill de voler ce voyageur... Dmar en est
+bien capable!... Et peut-tre me cherche-t-on pour m'arrter aussi;
+j'aurai beau dire que je voulais qu'on rendt cet argent, on ne me
+croira pas... Ah! mon Dieu! que dirait-on chez mes parens, si on me
+ramenait Paris comme un voleur!... Ah! que je suis fch de m'tre
+fait l'ami de Dmar et de Gervais!... Mon pre disait que c'taient de
+bien mauvais sujets... il avait raison. Il les connaissait mieux que
+moi... et cependant je les voyais plus souvent que lui...</p>
+
+<p>Tout en faisant ces rflexions, Jean s'est tendu sur le gazon. Peu
+peu la fatigue engourdit ses membres, ses yeux se ferment; il s'endort
+profondment.<a name="Page_162" id="Page_162"></a></p>
+
+<p>Il est nuit lorsque Jean s'veille; il a dormi long-temps dans le bois.
+Il se frotte les yeux, ne distingue rien autour de lui; il ne sait plus
+o il est. Enfin, en ttonnant, il touche les arbres qui ont protg son
+sommeil; il se rappelle alors les vnemens de la journe; il sent aussi
+qu'il n'a pas mang depuis le matin, et il se lve en se disant: Il
+faut me remettre en route, car ce n'est pas en restant dans ce bois que
+je trouverai souper.</p>
+
+<p>Il ignore entirement o il est, et ne se souvient mme plus par quel
+ct il est entr dans le bois, et comment il pourra en sortir. Mais
+Jean n'est pas poltron: l'obscurit, l'isolement dans lequel il se
+trouve, ne lui causent nulle frayeur; il ne redoutait que la honte
+d'tre arrt comme complice d'un vol, et cette ide lui fait craindre
+encore de retourner sans s'en douter prs de l'endroit d'o il a fui le
+matin.</p>
+
+<p>Cependant il ne veut point passer la nuit dans le bois: un estomac de
+seize ans et demi ne s'accommode pas d'une dite de douze heures. Jean
+se dcide marcher au hasard: il faudra bien qu'il sorte du bois qui ne
+lui a pas paru tre considrable; il s'avance tenant ses mains en avant
+pour carter les branches qui s'opposeraient son passage, et se dirige
+vers les endroits les moins sombres, esprant dcouvrir un sentier qui
+mnerait une grande route.</p>
+
+<p>Aprs avoir march pendant quelque temps, il se trouve enfin dans un
+sentier battu; il le suit, et n'a pas fait deux cents pas, lorsqu'une
+lumire frappe ses yeux.<a name="Page_163" id="Page_163"></a></p>
+
+<p>Un sentiment de plaisir fait battre son c&#339;ur; il se dirige en doublant
+le pas vers cette clart, et se trouve bientt sur la lisire du bois,
+et devant une petite chaumire dont une fentre donne sur le sentier
+qu'il a parcouru.</p>
+
+<p>Jean s'arrte devant l'habitation. Je puis bien frapper l, se dit-il,
+c'est une maison de paysans; ils ne me refuseront pas souper et
+peut-tre coucher en les payant, et j'ai encore treize francs sur moi.
+J'aimerais mieux coucher l que dans un village; j'y serais plus
+tranquille... Je ne craindrais pas de rencontrer ces gendarmes dont la
+vue m'a tant boulevers... Il faut frapper.</p>
+
+<p>Jean trouve la porte de la chaumire, et frappe lgrement. Bientt il
+entend marcher, et une voix enfantine lui crie: Est-ce toi, Jean?</p>
+
+<p>Le jeune voyageur prouve un sentiment de surprise, un trouble
+indfinissable en s'entendant nommer la nuit, dans un lieu inconnu, par
+les habitans de cette chaumire. Cependant la voix qui s'est fait
+entendre est si douce, que, cdant un mouvement naturel, il rpond
+presque aussitt: Oui, c'est moi.</p>
+
+<p>On ouvre la porte: un petit garon de sept huit ans, d'une figure
+douce et nave, parat sur le seuil, et, en voyant le jeune voyageur,
+s'crie: Ah! ce n'est pas Jean!...</p>
+
+<p>Cependant notre voyageur a fait quelques pas, et se trouve l'entre
+d'une chambre pauvrement meuble, et dans laquelle un villageois d'une
+cinquantaine d'annes est assis prs d'une table, ayant une<a name="Page_164" id="Page_164"></a> de ses
+jambes pose sur un tabouret. Qui est-ce donc? demande-t-il en
+tournant ses regards vers la porte.</p>
+
+<p>Monsieur, dit Jean en s'avanant, je me suis gar dans le bois, je
+ne connais pas ce pays, et je cherchais une maison pour demander mon
+chemin, et souper si cela se pouvait, car j'ai trs-faim... Mais je
+paierai, monsieur, oh! j'ai de quoi payer.</p>
+
+<p>Le villageois sourit en regardant Jean, dont la figure franche et la
+jeunesse inspirent l'intrt. Quand vous n'auriez pas de quoi payer,
+lui dit-il, pensez-vous que je vous refuserais un morceau de pain? Non,
+ce n'est pas mon habitude. Cependant je ne suis pas riche... mais a
+n'empche pas d'aimer obliger.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! non, nous ne sommes pas riches, dit le petit garon, surtout
+depuis que notre vache est morte!</p>
+
+<p>&mdash;Tais-toi, Jacques. Allons, entrez jeune homme, asseyez-vous,
+reposez-vous... Je vais vous donner ce que j'ai; mais tout l'heure il
+nous arrivera des provisions: j'attends mon fils an qui, en revenant
+de sa journe, doit nous en apporter. J'ai cru que c'tait lui qui
+arrivait quand vous avez frapp.&mdash;Il s'appelle donc Jean?&mdash;Oui.&mdash;C'est
+comme moi, monsieur.&mdash;Ah! vous vous appelez comme mon fils, raison de
+plus pour que vous soupiez avec nous.</p>
+
+<p>Jean va s'asseoir prs de la table; le petit Jacques place devant lui du
+pain bis et du fromage, et le<a name="Page_165" id="Page_165"></a> regarde avec curiosit. Pendant que Jean
+mange avec apptit, le villageois lui adresse quelques questions.</p>
+
+<p>Est-ce que vous allez loin comme a, jeune homme?&mdash;Je vais Paris,
+monsieur.&mdash;Treize lieues environ... Et vous venez de chez votre
+pre?&mdash;Non... au contraire, je vais le retrouver.&mdash;Ah! Vous tiez all
+voir queuque parent?&mdash;Oui, monsieur...&mdash;A Rebais peut-tre?&mdash;Non!
+s'crie vivement Jean, je n'ai pas t dans cette ville-l!... Est-ce
+loin d'ici, monsieur?&mdash;Mais, non, trois quarts de lieue au plus.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon Dieu! se dit Jean, je n'en suis pas plus loign!...</p>
+
+<p>&mdash;Y a-t-il long-temps que vous avez quitt votre pre? reprend le
+villageois. &mdash;Mais... il y a deux mois bientt...&mdash;Vous devez tre bien
+impatient de le revoir!... Deux mois loin de ses parens, c'est long! Je
+suis sr qu'on vous attend tous les jours!...</p>
+
+<p>Jean baisse les yeux, et rpond en balbutiant: Oh! oui... on
+m'attend.&mdash;Papa, dit le petit garon en courant prs de son pre, moi,
+je ne te quitterai jamais, n'est-ce pas?&mdash;Non, mon garon, tu seras
+comme ton frre Jean, tu vivras toujours avec moi... Vous tes les
+appuis de votre pre.&mdash;Je ne suis pas encore assez grand pour travailler
+aux champs; mais bientt je pourrai te faire la cuisine, tu verras que
+je ferai bien la soupe!... Puisque tu as mal la jambe, il ne faut pas
+que tu te lves.</p>
+
+<p>Le villageois embrasse son fils, et Jean repose sur<a name="Page_166" id="Page_166"></a> la table le pain
+qu'il tenait: son c&#339;ur est trop plein pour qu'il sente encore l'apptit.</p>
+
+<p>Eh ben! vous ne mangez plus? dit le villageois. Dame' a n'est pas
+ben dlicat... mais vous souperez tout l'heure avec nous... Ah!
+justement on frappe... c'est mon fils sans doute.</p>
+
+<p>Le petit garon court ouvrir et s'crie avec joie: Oui, c'est mon frre
+Jean!</p>
+
+<p>Un jeune homme de dix-huit ans, fort, bien bti, mais hl par le
+soleil, entre dans la chaumire, tenant d'une main des instrumens de
+labourage, et de l'autre un panier. Il court embrasser son pre, et
+tirant de sa veste une pice de cinq francs et de la monnaie, il met
+tout dans les mains du vieillard, en lui disant: Voil ce que j'ai
+gagn depuis cinq jours, on vient de me payer. Mais comme le bourgeois
+est content, il m'a promis de m'augmenter le prix de mes journes.</p>
+
+<p>&mdash;Eh ben, tu ne gardes rien, Jean? dit le villageois. &mdash;Est-ce que
+j'ai besoin d'argent, moi, puisque je mange avec vous le soir, et que le
+matin j'emporte pour ma journe!... Je voudrais gagner ben davantage, a
+serait toujours pour vous, mon pre.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, et puis nous pourrions bientt ravoir une vache, dit le petit
+Jacques. &mdash;Allons, soupons, mes enfans. Tiens, mon fils, voil un jeune
+voyageur qui sera des ntres... il retourne Paris chez ses parens...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! oui, monsieur, dit Jean en poussant un gros soupir, et je
+voudrais dj tre auprs<a name="Page_167" id="Page_167"></a> d'eux; mais treize lieues, ce n'est rien, je
+les ferai demain dans ma journe.</p>
+
+<p>On met sur la table les provisions que le jeune laboureur vient
+d'apporter. Le pre se place entre ses deux fils, et Jean est tout mu
+de l'amiti qui rgne entre le villageois et ses enfans. Tout en
+mangeant, le fils an dit: J'ons pass Rebais aujourd'hui et j'ons
+t tmoin de l'arrestation d'un coquin.</p>
+
+<p>Jean frmit, il est persuad qu'il s'agit d'un de ses compagnons.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'avait-il fait ce coquin-l? dit le villageois. &mdash;Il parat qu'il
+s'amusait mettre le feu dans les fermes...&mdash;Le misrable!&mdash;Mais on
+tait sa poursuite, les gendarmes l'ont arrt Rebais... je l'ai vu
+emmener.&mdash;Vous l'avez vu, dit Jean, comment tait-il?&mdash;Mais... c'est
+un homme qui avait ben quarante ans, et une mauvaise figure!&mdash;Et... on
+l'a arrt... tout seul?&mdash;Oui, il parat qu'il n'avait pas de
+complices.</p>
+
+<p>Jean respire plus librement. Il lui serait pnible de penser que ses
+anciens compagnons sont entre les mains de la justice. Le souper
+s'achve. Si vous voulez coucher ici, dit le pre de famille, vous
+aurez un lit un peu dur... mais dam' c'est celui de mes enfans que vous
+partagerez. J'tais plus mon aise autrefois!... mais ben des malheurs
+sont venus fondre sur nous. D'abord j'ai perdu ma femme... ma bonne
+Marie, puis je suis devenu paralys de cette jambe, ce qui m'empche de
+travailler; ensuite notre vache est morte, et c'tait pour nous une
+grande ressource! mais je ne puis<a name="Page_168" id="Page_168"></a> pas me plaindre, puisque mes fils me
+restent... et vous voyez comme ils m'aiment... ils ne veulent jamais
+quitter leur pre, n'est-ce pas, mes enfans?</p>
+
+<p>&mdash;Oh! jamais! jamais! disent en mme temps les deux fils du laboureur
+en enlaant celui-ci dans, leurs bras. Est-ce que ce n'est pas un
+devoir et un plaisir de rester avec toi?...&mdash;Et qui donc te
+soutiendrait, dit le petit Jacques, prsent que tu peux pein
+marcher, si nous te laissions tout seul?... a serait joli, qu'un autre
+que nous vnt donner le bras not' pre.</p>
+
+<p>Des larmes coulent des yeux du villageois qui embrasse tendrement ses
+deux fils, et Jean ne cherche pas retenir les pleurs que lui
+arrachent, et ce tableau, et le souvenir de ce qu'il a fait.</p>
+
+<p>Le besoin du repos se fait sentir, les habitans de la chaumire se
+jettent chacun sur leur couchette. Jean partage celle du fils an du
+laboureur. Mais le sommeil ne vient pas fermer ses paupires; trop de
+penses agitent et son c&#339;ur et son esprit; il se reproche sa fuite, il
+pense au chagrin que doivent prouver ses parens, la manire dont il a
+pay leur amour, leur faiblesse pour lui. Quelle diffrence entre sa
+conduite et celle des enfans du laboureur; entre les sentimens de ces
+villageois et ceux de ses anciens camarades! Toutes ces ides le
+troublent, l'agitent, mais en regardant le jeune paysan qui repose
+paisiblement son ct, il se dit: Retournons prs de ma mre, et je
+dormirai aussi tranquillement que lui.</p>
+
+<p>Le jour parat enfin, et les habitans de la chau<a name="Page_169" id="Page_169"></a>mire sont matinals. On
+djeune; le fils an prend la pioche, la bche, embrasse son pre et va
+ ses travaux. Jean demande la route de Paris, avant de partir il
+voudrait donner tout ce qu'il possde au matre de la chaumire, et
+celui-ci ne consent recevoir que fort peu de chose. Mais le petit
+Jacques se charge de mettre Jean sur la route qu'il faut prendre pour
+aller Paris, et, arriv l'endroit o il n'a plus besoin de guide,
+Jean met son argent dans la main de Jacques en lui disant: Donne cela
+ton pre, ce sera pour vous aider ravoir une vache... moi je n'ai plus
+besoin de rien, je serai ce soir chez mes parens... Au moins, je n'aurai
+pas fait que des sottises avec l'argent de ma mre.</p>
+
+<p>Le petit garon prend ce qu'on lui donne en faisant des bonds de joie et
+retourne sa chaumire en criant: Nous aurons une vache! c'est pour
+avoir une vache!</p>
+
+<p>Jean plus content de lui que la veille, se met gament en marche,
+demandant de temps autre le chemin de Paris, afin de s'assurer s'il
+suit la bonne route. Il fait six lieues sans s'arrter, puis il mange
+dans un cabaret les dix sous qu'il a gards pour son voyage: il lui
+reste encore prs de sept lieues faire, mais il a du courage et de
+bonnes jambes. Cependant ce n'est pas sans peine qu'il atteint Paris; il
+y arrive enfin et reprend le chemin de son quartier.</p>
+
+<p>Il est nuit depuis long-temps lorsque Jean se trouve dans la rue
+Saint-Paul. Il prouve un trouble, un embarras qui redoublent lorsqu'il
+approche de la demeure de ses parens, et il s'arrte en se disant:<a name="Page_170" id="Page_170"></a></p>
+
+<p>Si on allait me recevoir mal, me renvoyer? Il songe alors son
+parrain Bellequeue qui a toujours t le mdiateur entre lui et son
+pre, et dont il connat l'extrme indulgence. Allons d'abord le
+trouver, se dit-il, il me pardonnera, il ira prvenir ma mre, et il
+apaisera la colre de mon pre.</p>
+
+<p>Enchant de cette ide, Jean court frapper la maison o loge son
+parrain.<a name="Page_171" id="Page_171"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_X" id="CHAPITRE_X"></a>CHAPITRE X.</h3>
+
+<p class="head">LA MAISON PATERNELLE.&mdash;JEAN EST UN HOMME.</p>
+
+
+<p>Depuis que Bellequeue a quitt les beaux-arts (car on sait que
+maintenant on est artiste en tout), il a pris un joli logement et une
+petite bonne de dix-huit ans, ce dont par parenthse madame Durand n'a
+point paru satisfaite. Bellequeue est rest garon, et quoiqu'il
+conseille toujours ses amis de se marier, il n'a pas jug convenable
+de suivre lui-mme les avis qu'il donne aux autres. Bellequeue, tout en
+marchant sur ses pointes, et en faisant l'aimable prs des belles, s'est
+amass mille cus de rentes; avec cela un garon peut vivre trs-bien,
+mme lorsqu'il a une jeune bonne. Bellequeue, qui approchait de sa
+cinquante-troisime anne, tait bien conserv: son teint avait pris une
+nuance un peu plus fonce, surtout du ct du nez, mais il avait
+toujours les dents blanches et les lvres vermeilles; sa coiffure,<a name="Page_172" id="Page_172"></a>
+qu'il n'avait point change, tait constamment soigne; il ne se servait
+que de pommade superfine et de poudre parfume, enfin il tait dans sa
+mise d'une extrme propret, et son chapeau trois cornes tait aussi
+luisant que sa chaussure frotte au cirage anglais. Bellequeue pouvait
+donc encore faire le galant sans paratre ridicule; mais s'il courtisait
+les dames du quartier Saint-Antoine, il n'en tait pas moins rang dans
+sa conduite, et ne rentrait jamais chez lui plus tard que onze heures;
+on assurait d'ailleurs que la petite bonne se permettait de le gronder
+lorsqu'il se drangeait.</p>
+
+<p>Cette jeune bonne, qui se nommait Rose, tait une brune assez piquante;
+ses yeux un peu petits taient d'une extrme vivacit, et son nez, que
+les voisins nommaient en pied de marmite, mais que son matre assurait
+tre la Roxelane, donnait quelque chose de comique sa figure dj
+passablement veille. Mademoiselle Rose tait mise plutt en femme de
+chambre qu'en bonne, elle avait de jolis bonnets garnis et des tabliers
+de soie; sa taille tait serre dans un troit corset, et elle mettait
+avec beaucoup de grce une petite <i>tournure</i>; enfin les mauvaises
+langues du quartier, scandalises du ton et de la toilette de
+mademoiselle Rose, assuraient qu'elle tait entre chez M. Bellequeue
+pour <i>tout faire</i>, et qu'elle s'tait fait annoncer ainsi dans les
+Petites-Affiches. On avait plaisant le vieux garon, on avait t
+jusqu' dire qu'un homme qui avait des m&#339;urs ne devait point prendre une
+bonne de dix-huit ans, coquette comme mademoiselle Rose. Belle<a name="Page_173" id="Page_173"></a>queue
+n'avait point cout tous ces propos, il avait pens qu' l'automne de
+sa vie un homme doit pouvoir faire ses volonts, qu'on peut avoir des
+m&#339;urs avec une bonne de dix-huit ans, aussi bien qu'avec une gouvernante
+de cinquante; qu'il est plus agrable en rentrant chez soi d'y trouver
+un joli visage qu'une vieille figure; qu'une, domestique bien mise fait
+honneur son matre; enfin qu'il prenait une bonne pour lui et non pour
+ses voisins; bref, il avait gard la jeune fille, et il avait bien fait.</p>
+
+<p>Bellequeue venait de rentrer chez lui, il avait t son habit noisette,
+pass sa robe de chambre de basin, et commenc avec Rose une partie de
+dames, jeu auquel la jeune bonne tait encore assez novice, ne concevant
+jamais qu'une dame couverte pt tre prise; mais son matre avait de la
+patience, et il lui expliquait les coups. Il allait aller dame,
+lorsqu'on sonna avec violence.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu! qui est-ce qui se permet de sonner comme cela? dit
+mademoiselle Rose. &mdash;Il est certain que c'est un peu sans faon, dit
+Bellequeue; va voir, Rose... Ah! tu remarqueras que j'allais dame,
+nous reprendrons le coup.&mdash;Je vais joliment arranger les sonneurs; dit
+mademoiselle Rose, en allant avec humeur ouvrir la porte.</p>
+
+<p>Mais Rose n'a pas le temps de gronder; peine a-t-elle ouvert la porte
+que Jean entre brusquement, et, renversant une chaise et une table qui
+se trouvent sur son passage, pntre dans la chambre de<a name="Page_174" id="Page_174"></a> Bellequeue et
+lui saute au cou avant que celui-ci ait eu le temps de se reconnatre.</p>
+
+<p>C'est moi, mon parrain, s'crie Jean. &mdash;Ah! mon Dieu!... c'est
+lui!... c'est toi, mon cher Jean!... mauvais sujet! que je t'embrasse!
+Le voil donc revenu!... j'avais bien dit, moi, qu'il reviendrait!... A
+la vrit, j'avais dit aussi que je te retrouverais, et je ne t'ai pas
+retrouv! mais te voil... L'enfant prodigue est de retour... Nous
+allons tuer le veau gras?... Embrasse-moi encore, mon garon.</p>
+
+<p>Bellequeue presse de nouveau son filleul dans ses bras, et mademoiselle
+Rose regarde Jean avec complaisance, parce que depuis un an qu'elle est
+chez Bellequeue, elle a dj eu occasion de le voir souvent.</p>
+
+<p>Cependant Jean, qui est harass de fatigue, s'est dbarrass des bras de
+son parrain pour se jeter sur une chaise, en disant: Ouf! je n'en puis
+plus.</p>
+
+<p>&mdash;En effet, tu m'as l'air bien fatigu, mon garon.&mdash;Et comme monsieur
+Jean est couvert de poussire! dit Rose. &mdash;Tu viens donc de bien
+loin?&mdash;J'ai fait treize lieues aujourd'hui.&mdash;Treize lieues! ah! mon
+Dieu! c'est presque un tour de force... mais pas toujours sur tes
+pointes, j'espre?&mdash;J'ai presque constamment couru!...&mdash;Pauvre garon...
+comme il est grandi... comme il est fort maintenant... N'est-ce pas,
+Rose?&mdash;Certainement, M. Jean est un homme prsent.&mdash;Mais tu dois avoir
+besoin de prendre quelque chose?&mdash;Je crois bien, je meurs de faim et<a name="Page_175" id="Page_175"></a> de
+soif...&mdash;Et tu ne dis rien... Rose, allons, vite... apportez tout ce
+qu'il y a... ce qui reste du dner... Je vais moi-mme... attends, tu
+auras de mon vin vieux... J'en ai une bouteille de monte.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose court d'un ct, Bellequeue de l'autre; en un instant
+un couvert est mis, et charg de viandes froides, de fruits et de
+bouteilles. Bellequeue veut lui-mme verser son filleul, il se met
+table et trinque avec lui.</p>
+
+<p>A ta sant, Jean, ton heureux retour!...&mdash;Merci, mon parrain. Mais
+parlez-moi de mes parens, de ma mre... on a t bien en colre contre
+moi, n'est-ce pas?... Je vois bien prsent que j'ai eu tort... Mais
+pour en tre convaincu, il fallait que je fisse la sottise... Mes amis
+taient de mauvais sujets, oh! de trs-mauvais sujets. Je le sais
+maintenant... mais alors je ne le croyais pas.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment que tu conviens de tes torts, tout doit tre fini, dit
+Bellequeue, buvons l'oubli de ta faute.&mdash;Oui, mon parrain.</p>
+
+<p>&mdash;Prenez garde, monsieur, dit Rose en tirant son matre par le pan de
+son habit, vous allez vous faire mal, songez que vous avez dj
+dn.&mdash;Oui, Rose, soyez tranquille... je me modrerai. Mais je suis si
+content de revoir ce cher Jean... Ah! tu as eu tort!... grand tort, mon
+garon... Tu es grandi de deux pouces, je crois... Si du moins, avant de
+partir, tu avais prvenu quelqu'un... Comme les voyages forment les
+jeunes gens!... Hein, Rose, il n'a plus du tout l'air d'un enfant?<a name="Page_176" id="Page_176"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et ma mre, elle se porte bien? dit Jean. &mdash;Trs-bien, mon ami...
+Comme elle va tre contente... Comme elle va t'embrasser! nous parlions
+de toi tous les jours!&mdash;Et mon pre, croyez-vous qu'il me grondera
+beaucoup... Vous le verrez le premier, n'est-ce pas, et vous lui
+parlerez pour moi?</p>
+
+<p>Bellequeue ne rpond rien, il change un coup d'&#339;il avec Rose, et son
+front se rembrunit.</p>
+
+<p>Vous ne me rpondez pas, dit Jean. Est-ce que vous pensez que mon
+pre ne voudra pas me recevoir, qu'il ne me pardonnera pas?</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela, mon ami, dit Bellequeue avec embarras. Mais je
+ne pensais pas que tu ignorais... Depuis ton dpart... il s'est pass
+bien des choses.... Sais-tu qu'il y a deux mois demain que tu es
+parti?&mdash;Eh bien! que s'est-il donc pass?&mdash;Mon garon... il faut dans ce
+monde s'attendre tout!... c'est une maxime dont on doit se pntrer
+afin de ne s'tonner de rien.&mdash;Mais enfin, mon pre? que lui est-il donc
+arriv?...&mdash;Il est mort, il y a un mois!...&mdash;Il est mort!... ah! mon
+Dieu!... c'est moi peut-tre qui suis cause!...&mdash;Non... oh! non, mon
+garon, calme-toi. Ton pre t'aimait beaucoup, mais il avait pris ton
+absence bien plus philosophiquement que ta mre; il disait tous les
+jours: Mon fils sera malheureux, il mangera de la vache enrage, a lui
+fera du bien, a le corrigera, et j'espre qu'il reviendra plus docile.
+Mais il y a un mois un coup de sang l'a emport en un instant, quoi
+qu'il bt tous les<a name="Page_177" id="Page_177"></a> matins quelque chose pour viter ces
+accidens-l!...&mdash;Ah! je ne me pardonnerai jamais de n'avoir pas t prs
+de lui ses derniers momens; voil la punition de ma faute!... mais
+elle est bien cruelle.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, Jean, calme-toi... C'est trs-bien de pleurer ton pre, tu le
+dois certainement... N'est-ce pas, Rose? Eh bien! vous pleurez aussi,
+Rose...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... a me fait de la peine de voir pleurer M. Jean.&mdash;Je
+conois cela; si je me laissais aller, je pleurerais aussi, mais je veux
+conserver ma fermet. Il s'agit maintenant d'aller consoler madame
+Durand en lui ramenant son fils.&mdash;Oui, vous avez raison, mon parrain,
+allons trouver ma mre.</p>
+
+<p>Bellequeue remet son habit et sort avec Jean qui ne veut pas tarder
+aller consoler sa mre. On arrive bientt chez madame Durand. La
+boutique est ferme, car il est dj tard; mais Catherine vient ouvrir,
+elle pousse un cri de joie en voyant son jeune matre, et quoiqu'on lui
+recommande de se taire, elle court sa matresse en disant: Le voil,
+madame! M. Jean est revenu, c'est M. Bellequeue qui le ramne.</p>
+
+<p>Voyant qu'il n'y avait pas moyen de faire taire Catherine, Jean monte
+aussi vite qu'elle, et il est bientt dans les bras de sa mre qui
+l'embrasse bien tendrement.</p>
+
+<p>Le voil, dit Bellequeue, je vous avais bien dit que je vous le
+ramnerais... Il est corrig, oh! il sera sage maintenant; il me l'a
+promis.</p>
+
+<p>Madame Durand n'avait pas besoin de cette assu<a name="Page_178" id="Page_178"></a>rance pour pardonner
+son fils; mais Jean, en lui tmoignant le chagrin qu'il prouve de la
+mort de son pre, ne lui cache pas les reproches qu'il se fait. Enfin
+quand les premiers momens donns la tendresse, la surprise, sont
+passs, on prie le fugitif de conter ses aventures, et, quoiqu'il soit
+tard, M. Bellequeue reste pour entendre ce rcit. Jean conte tout, hors
+le dernier tour de Dmar, qui l'a dtermin quitter ses compagnons; un
+reste d'amiti pour ses anciens camarades le porte cacher une faute
+qui, si elle tait connue, couvrirait de honte leurs parens. Nous nous
+sommes querells, dit-il, et je les ai quitts... Depuis long-temps
+d'ailleurs, je sentais que je devais revenir prs de vous.</p>
+
+<p>On n'en demande pas davantage Jean; on le croit, on l'embrasse encore,
+et aprs avoir ainsi rinstall son filleul dans la maison de ses
+parens, Bellequeue retourne chez lui, enchant de sa soire.</p>
+
+<p>Le lendemain, de grand matin, Jean se rend seul au tombeau de son pre,
+et sa mre, en le voyant revenir, l'embrasse en disant: Je savais bien,
+moi, que ce n'tait pas un mauvais garon.</p>
+
+<p>Toute la famille est bientt instruite du retour du jeune Durand. Mais
+personne ne vient en fliciter sa mre, parce que tous ses parens
+l'ayant blme de son extrme faiblesse, madame Durand s'est fche avec
+eux. Il fera bientt quelque nouvelle escapade, disent les Renard. Il
+ne saura jamais un tat, dit Fourreau. Il ne sera jamais aimable<a name="Page_179" id="Page_179"></a> avec
+les demoiselles, dit la cousine Agla. Il ne dansera jamais bien, dit
+Mistigris.</p>
+
+<p>Madame Durand s'inquite peu de ce que disent ses parens. Son fils est
+revenu, c'est tout ce qu'elle dsirait. Madame Moka vient voir le jeune
+tourdi; car, en son absence, elle a souvent tenu compagnie madame
+Durand, acceptant un petit verre, pendant que la maman parlait de son
+fils, et lui rpondant tout en savourant la liqueur: Il <i>revinssera</i>,
+madame, j'en <i>suimes</i> assure. Quant madame Ledoux, elle n'est pas
+fche non plus de revoir Jean, pour chercher s'il ressemble l'un de
+ses trois maris ou de ses quatorze enfans.</p>
+
+<p>Pendant les premiers temps de son retour, Jean est tranquille et reste
+souvent prs de sa mre. La bonne madame Durand est mme alarme de
+l'extrme sagesse de son fils; elle craint qu'il ne tombe malade, et est
+la premire l'engager se donner un peu de distraction. De son ct,
+Jean engage sa mre quitter le commerce et jouir d'un repos qu'elle
+a bien gagn. Comme son fils est dcid ne point faire un herboriste,
+madame Durand consent vendre son fonds. Grce aux soins et aux
+dmarchs de Bellequeue qui se charge de cette ngociation, le fonds est
+bien vendu; l'herboriste avait fait de bonnes affaires et des conomies;
+un an aprs la mort de son poux, Madame Durand se retire du commerce
+avec six mille livres de rentes.</p>
+
+<p>Jean, en ayant peu prs autant par ce que lui a laiss sa marraine,
+madame Durand dit tout le monde: Mon fils aura un jour douze mille
+livres<a name="Page_180" id="Page_180"></a> de rentes; avec cela, sa figure et ses qualits, il peut pouser
+une duchesse.</p>
+
+<p>Jean, qui a prs de dix-huit ans, est en effet un assez joli garon;
+mais si sa taille est bien prise, sa tournure n'est nullement
+distingue; habitu frquenter les tabagies, prfrer les
+guinguettes aux salons, et la socit d'une grisette celle d'une dame
+du monde, Jean a des manires de mauvais ton; il n'est pas grossier,
+mais il est brusque; il ne sait ni faire une galanterie, ni adresser un
+compliment une femme, mais il mle souvent des jurons nergiques dans
+sa conversation; enfin, ne voulant faire aucun effort pour tre aimable,
+Jean dit: Il faut qu'on me prenne comme je suis! Et sa mre lui
+rpond: Tu es trs-bien comme cela, mon garon.</p>
+
+<p>Jean, qui ne cherche pas plaire, et dteste les fats, ne conoit pas
+que l'on reste long-temps devant un miroir. Bellequeue lui dit
+quelquefois: Mon ami, on peut soigner sa mise sans tre fat; il n'y a
+pas de mal avoir du got, placer ses cheveux avec grce... Ce n'est
+pas tre coquet que de tenir ce que notre habit soit bien fait et
+notre pantalon bien taill.&mdash;Bah! rpond Jean, pourvu qu'un homme soit
+propre, est-ce qu'il n'est pas toujours bien?</p>
+
+<p>Enfin Jean qui ne connat rien en littrature, en musique et en
+peinture, qui n'a aucun talent d'agrment et aucune science utile, dit
+encore: Quand on a douze mille livres de rentes, est-ce qu'on a besoin
+de savoir tout cela? Et la bonne madame<a name="Page_181" id="Page_181"></a> Durand lui rpond: Non
+certainement, mon cher Jean, et tu as assez d'esprit pour parler de tout
+sans avoir rien appris.</p>
+
+
+<p class="top5">En revanche, Jean est trs fort au billard, il y passe une partie de ses
+journes; il boit sec sans se griser, et va souvent chez des traiteurs
+faire assaut avec des jeunes gens de son ge; quelquefois il emmne
+Bellequeue et lui fait fumer une pipe ou des cigares; il aime peu le
+spectacle parce qu'il faut y rester trop long-temps la mme place; il
+ne sait pas ce que c'est que faire la cour une dame, mais il aime
+rire prs d'une grisette avec laquelle on est sur-le-champ sans faon.</p>
+
+<p class="top5">Tout en allant dner ou se promener avec son filleul, Bellequeue essaie
+de le rendre plus galant. Tu as une jolie voix, mon ami, lui dit-il,
+mais tu ne la conduis pas bien; tu ne sais que des chansons boire, et
+tu les chantes avec rudesse... Tu portes mal ton chapeau; ta cravate est
+toujours mise avec ngligence; tu te tiens droit, mais tu ne te donnes
+pas de grce en marchant.&mdash;La libert, mon parrain, je ne connais que
+a, dit Jean. &mdash;Sans doute, mon garon, c'est trs agrable de ne
+faire que ses volonts; mais a n'empche pas de boucler ses cheveux
+proprement, et on est aussi libre de chanter de jolies choses, de petits
+airs tendres, que des refrains boire qui font trembler les
+vitres.&mdash;Bah! mon cher parrain, de quoi a-t-on l'air en chantant de ces
+romances qui font dormir ceux qui les coutent... On se donne un air<a name="Page_182" id="Page_182"></a>
+mignard, on fait des yeux languissans...&mdash;Mon ami, cela ne dplat pas
+aux dames.&mdash;J'en suis fch, mais je ne saurai jamais faire tout cela...
+Je plairai tout naturellement, ou je ne plairai pas! a m'est bien
+gal.&mdash;Si tu tais amoureux tu ne dirais pas cela.&mdash;Amoureux!... Ah! je
+vous assure que je n'en serais pas plus bte. D'ailleurs, je l'ai dj
+t trois ou quatre fois, croyez-vous que pour cela j'aie pouss de gros
+soupirs et fait de beaux complimens. Non, quand on me convient, je dis
+tout de suite la personne: Savez-vous que vous tes, sacredieu! jolie;
+foi d'honnte homme! vous me plaisez beaucoup. L'une se sauve, je ne
+cours pas aprs elle; une autre rit, c'est que je lui plais, alors nous
+sommes bientt d'accord.&mdash;Mon ami, c'est que tu as toujours adress tes
+hommages de petites ouvrires... des grisettes.&mdash;Est-ce que ce ne
+sont pas des femmes comme les autres?&mdash;Si... c'est--dire ce sont des
+femmes qui n'exigent pas qu'on leur fasse une cour assidue.&mdash;Ah! si
+elles exigeaient quelque chose, a ne me plairait plus.&mdash;Et tu crois,
+que tu as t amoureux, mon cher Jean?&mdash;Mais il me semble que oui.&mdash;Pas
+du tout, ce n'est pas l de l'amour.&mdash;Que ce soit ce que a voudra, je
+ne veux pas faire l'aimable autrement.</p>
+
+<p>Bellequeue, en rentrant chez lui, dit Rose: Jean est un beau garon,
+brave, honnte, bien taill; c'est dommage qu'il ne veuille pas adoucir
+un peu la rudesse de son ton et de ses manires; alors il ne lui
+manquerait plus rien. S'il voulait seulement<a name="Page_183" id="Page_183"></a> me prendre pour modle
+dans la manire de saluer une dame, d'offrir son bras...</p>
+
+<p>&mdash;M. Jean, est trs-bien comme cela, rpond Rose; sa franchise fait
+excuser son ton un peu vif; sa rudesse n'a rien de dsagrable, il est
+trs-beau garon et point fat, a ne l'empchera pas de plaire. Ah! s'il
+vous coutait, on sait bien qu'il ferait le galantin, l'empress avec
+toutes les femmes, qu'il serait toujours sourire l'une, offrir son
+bras l'autre...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Rose, tu vas trop loin! Je suis poli; je me prsente avec grce,
+mais voil tout.&mdash;Je sais trs-bien comment vous vous prsentez,
+monsieur; vous connaissez toutes les femmes du quartier! Car vous les
+saluez toutes. Il n'y a pas de mal que M. Jean reste comme il est!... Il
+deviendra assez tt perfide et trompeur.</p>
+
+<p>Bellequeue ne dit plus rien, mais il se retourne en souriant, et se
+regarde dans la glace en se disant: Elle devient terriblement
+jalouse!<a name="Page_184" id="Page_184"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XI" id="CHAPITRE_XI"></a>CHAPITRE XI.</h3>
+
+<p class="head">LA PETITE BONNE.&mdash;PROJETS DE BELLEQUEUE.</p>
+
+
+<p>Le temps s'coulait; Jean avait pass ses dix-neuf ans. Il s'tait li
+avec plusieurs jeunes gens de son ge, mais il les regardait comme des
+connaissances, plutt que comme des amis; le souvenir de Dmar et de
+Gervais lui faisait craindre de donner son amiti des gens qui n'en
+auraient pas t dignes; dans ses compagnons de dner, de jeux, de
+plaisirs, il voulait de bons enfans, sans faons, et ronds comme lui;
+mais il voulait des hommes d'honneur, incapables de faire une bassesse.
+Aussi Jean rompait souvent avec ses connaissances, parce que, parmi ces
+gens qui passent leur temps s'amuser, il en est beaucoup qui ne sont
+pas dlicats sur les moyens de se procurer de quoi satisfaire leurs
+penchans.</p>
+
+<p>Cependant Jean tait souvent encore dupe de son bon c&#339;ur. On lui
+empruntait de l'argent, et il ne sa<a name="Page_185" id="Page_185"></a>vait pas refuser; il aimait
+obliger, et quand on lui faisait le rcit de quelque infortune nouvelle,
+il vidait sa bourse dans les mains de celui qu'il croyait malheureux.</p>
+
+<p>Mais ceux qui lui empruntaient ne lui rendaient point; ceux auxquels il
+rappelait leur dette, ne paraissaient plus, et souvent il rencontrait
+chez un traiteur ou dans un caf, faisant sauter le champagne ou buvant
+du punch, l'infortun dans les mains duquel il avait vid sa bourse le
+matin. Alors Jean jurait aprs les hommes, et revenait trouver
+Bellequeue, auquel il contait les tours qu'on lui avait jous. Mon cher
+ami, lui rpondait Bellequeue, je t'ai dj dit que tu allais trop
+vite en toute chose, tu suis toujours ton premier mouvement, et, dans le
+monde il ne faut gure cder qu'au second ou au troisime, sous peine
+d'tre souvent dupe des apparences.&mdash;Mon cher parrain, qu'est-ce que
+vous voulez dire avec tous vos mouvemens? Un homme que je connais me dit
+qu'il a besoin d'argent; il m'en demande, parce qu'il sait que j'en ai;
+je lui en donne parce, que je le puis, il me semble que c'est naturel.
+J'ai quelque fortune: donc je puis obliger; j'ai affaire un fripon qui
+ne me rend rien, ou un drle qui s'est moqu de moi, pouvais-je
+deviner cela? Mais quand je rencontrerai l'un ou l'autre, je commencerai
+par le rosser pour lui apprendre me voler mon argent.&mdash;Alors on te
+mettra en prison pour avoir ross un homme.&mdash;Il faut donc se laisser
+escroquer, et trouver cela gentil?&mdash;Non, mais il ne faut pas cder<a name="Page_186" id="Page_186"></a>
+son premier mouvement de colre, il faut remettre ses pices entre les
+mains d'un huissier.&mdash;Qu'est-ce que c'est que des pices?&mdash;Ce sont des
+titres qui prouvent qu'on te doit.&mdash;Est-ce que j'ai des titres, moi?
+Est-ce que quand je prte cinq cents francs une connaissance, je lui
+dis: Faites-moi bien vite un billet, car vous pourriez tre un fripon,
+et ne plus vouloir me payer?&mdash;Tu vois bien, mon garon que, dans le
+monde, toutes ces prcautions sont ncessaires.&mdash;Le monde!... le
+monde!... il est gentil, il est bien compos ce monde-l!... Je serais
+bien fch de me donner la moindre peine pour lui.&mdash;Mon garon, ces
+saluts, ces sourires, enfin tout cet change de politesses que l'on fait
+journellement, ne veulent pas dire que l'on estime, que l'on considre
+ceux qui on les adresse; mais cela signifie: je suis aussi malin que
+vous, j'ai du savoir-vivre, de l'habitude, et vous ne m'attraperez
+pas.&mdash;C'est--dire qu'il faut apprendre tre aussi faux, aussi menteur
+que les autres. Je ne veux pas de votre savoir-vivre. Je veux toujours
+dire franchement ce que je pense, tourner le dos ceux qui m'ennuient,
+et prouver ceux qui mentent que je ne suis pas leur dupe. La libert,
+mon parrain, je ne connais que a.&mdash;Je l'aime beaucoup aussi, mon ami;
+mais dans le monde, il y a des liberts qu'on ne doit pas se
+permettre... Il y a des convenances, vois-tu; par exemple: tu verras
+quelqu'un de mal coiff, il ne faut pas pour cela lui rire au nez, ce
+serait malhonnte. Si l'envie de rire te prend, et que tu ne<a name="Page_187" id="Page_187"></a> puisses
+pas te retourner, tu te mords doucement les lvres en souriant, et cela
+te donne un air agrable qui ne peut fcher personne.&mdash;Laissez-moi donc
+tranquille mon parrain, vous croyez que j'irai bonnement me mordre les
+lvres, parce que je verrai une figure ridicule, et que j'aurai envie de
+lui rire au nez?&mdash;C'est l'usage dans le monde, mon garon.&mdash;Au diable
+vos usages!... Je suis bien comme je suis, ma mre le trouve, a suffit.
+Que ceux qui je ne plais pas viennent me le dire... Je suis leur homme
+ l'pe, au pistolet, au bton, ou coups de poing.&mdash;Oh! je sais que
+tu es un brave, un luron.&mdash;Eh bien alors, allons fumer, mon parrain.</p>
+
+<p>Jean, qui allait chez Bellequeue plusieurs fois dans la journe, ne
+trouvait pas toujours celui-ci chez lui; mais il trouvait mademoiselle
+Rose qui lui faisait un accueil fort agrable, car nous savons que la
+brusquerie, et les manires un peu libres du jeune homme ne dplaisaient
+pas la petite bonne. Jean causait avec Rose, qui n'tait point sotte,
+et souvent, tout en causant, il lui prenait la main; puis le bras, puis
+le menton, puis quelquefois autre chose encore; et mademoiselle Rose
+n'avait pas l'air d'y faire attention, parce que Jean agissait avec un
+air de franchise et de bonhomie, qui ne permettait pas qu'on se fcht.</p>
+
+<p>Un matin que Jean n'a point trouv son parrain chez lui, il s'assied
+prs de la petite bonne, et lui dit: Rose, on prtend que je suis
+brusque, impoli mme, trouvez-vous cela?&mdash;Non certainement,<a name="Page_188" id="Page_188"></a> monsieur
+Jean, je vous ai toujours trouv trs-honnte, au contraire. Dame, vous
+tes jeune, vous tes vif... c'est bien pardonnable... D'ailleurs je
+n'aime pas les gens lents, moi; ah, Dieu! c'est insupportable!&mdash;Ils
+disent encore que je jure tout propos.&mdash;Ah! quel mensonge... et
+d'ailleurs quel est l'homme qui ne jure pas quelquefois... Dans les
+momens de vivacit, est-ce qu'on peut se retenir?... Je connais bien des
+femmes qui s'en acquittent mieux que des grenadiers!... Ah! par exemple,
+chez les femmes, c'est vilain; tenez, la femme du portier en face, quand
+elle parle de son mari, elle dit toujours, ce bigre-l... ce
+Jeanfesse... ce.... ah! quelle horreur, mais un homme, est-ce qu'on y
+fait attention seulement.&mdash;On dit que je sens toujours la pipe une
+lieue de loin.&mdash;Eh bien! quel mal de sentir la pipe? a prouve que vous
+fumez, voil tout. Moi, j'aime assez cette odeur-l.&mdash;Mon parrain
+prtend que je marche mal...&mdash;Allons! ne voudrait-il pas vous faire
+marcher comme lui; en choisissant les pavs, et se tortillant comme une
+anguille?&mdash;Il dit que je ne suis pas assez soign dans ma
+toilette.&mdash;Est-ce parce que vous ne passez pas, comme lui, deux heures
+vous mirer tous les matins? Vous tes trs-bien mis... je dteste les
+fats, moi.&mdash;Il assure que je n'ai pas assez d'usage du monde, qu'il faut
+savoir y mentir, y faire bonne mine ceux qu'on n'aime pas.&mdash;Voil de
+jolis conseils!... On veut gter votre candeur, votre bon naturel.... Ne
+l'coutez pas, monsieur Jean, est-ce que vous<a name="Page_189" id="Page_189"></a> n'tes pas assez grand
+pour savoir vous conduire?&mdash;Enfin, il dit que je ne sais pas faire la
+cour une femme; que je ne suis pas galant, que je ne ferai jamais de
+conqute.&mdash;Ah! ah! ah! comme si vous aviez besoin de lui pour plaire...
+Il me semble que vous tes assez bien pour... enfin vous tes d'ge
+savoir,... et puis a se devine, a.</p>
+
+<p>Soit que mademoiselle Rose et devin qu'elle plaisait Jean, soit que
+celui-ci et voulu lui montrer comment il faisait la cour aux dames, la
+conversation s'tait prolonge fort long-temps; et il y avait plus d'une
+heure que Jean tait chez Bellequeue, lorsque celui-ci rentra; comme il
+avait une clef de la porte, il ne sonna point, et arriva jusqu'au petit
+salon ou Jean causait encore avec la petite bonne.</p>
+
+<p>Bellequeue fit cette fois une grimace qui ne ressemblait pas un
+sourire; il lui sembla que son filleul et la petite bonne causaient de
+bien prs.</p>
+
+<p>Cependant Jean va gament au-devant de son parrain en lui disant: Je
+vous attendais.&mdash;C'est ce que je vois, dit Bellequeue en se pinant les
+lvres, et y a-t-il long-temps que tu es ici?&mdash;M. Jean ne faisait que
+d'arriver, s'crie Rose.&mdash;Bah! laissez donc dit Jean, il y a plus
+d'une heure que je suis l.</p>
+
+<p>Rose rougit et trouve alors que Jean est beaucoup trop franc, et qu'il
+lui manque en effet l'usage du monde.</p>
+
+<p>De quoi causais-tu donc avec Rose? reprend Bellequeue au bout d'un
+moment. M. Jean me parlait de son voyage d'autrefois, dit Rose.<a name="Page_190" id="Page_190"></a>
+&mdash;Moi... je ne vous si pas dit un mot de cela.... je vous disais que
+vous tiez fort gentille, Rose.&mdash;Ah! c'tait pour rire, monsieur.&mdash;Non,
+c'tait pour tout de bon... enfin, mon parrain, je l'embrassais quand
+vous tes arriv.&mdash;Non, monsieur, vous ne m'embrassiez pas.&mdash;Ah! par
+exemple, c'est trop fort!... tenez, mon parrain, voil comme je la
+tenais...</p>
+
+<p>&mdash;C'est bon, dit Bellequeue en se mettant entre Jean et Rose. Je
+devine comment vous la teniez. Rose, allez votre cuisine.</p>
+
+<p>Rose sort, en lanant en-dessous un regard Jean, pour l'engager se
+taire, mais celui-ci n'y fait pas attention.</p>
+
+<p>Bellequeue tche de prendre un air imposant et s'approche de Jean.</p>
+
+<p>Mon cher ami, je vous ai toujours dit qu'il fallait des m&#339;urs et qu'il
+y avait certaines liberts qu'il n'tait pas convenable de
+prendre.&mdash;Qu'est-ce que j'ai donc pris, mon parrain?&mdash;J'ai chez moi pour
+bonne une jeune fille honnte et sage...&mdash;Elle est bien gentille.&mdash;Oh!
+gentille... cela dpend du got!... elle est trs-coquette, voil ce qui
+est certain.&mdash;Enfin, elle vous plat comme cela, puisque vous la
+gardez.&mdash;Je ne te dis pas qu'elle me plat... pourvu qu'elle fasse bien
+son ouvrage, c'est tout ce que je demande, mais je ne veux pas que tu
+viennes l'embrasser et lui conter fleurette.&mdash;Puisqu'elle ne vous plat
+pas, qu'est-ce que cela vous fait qu'elle me plaise?&mdash;Parce qu'il faut
+des m&#339;urs.&mdash;Et les m&#339;urs ne vous<a name="Page_191" id="Page_191"></a> empchent pas de l'embrasser toute la
+journe, si cela vous fait plaisir, n'est-ce pas?&mdash;Je te rpte qu'elle
+est honnte et sage.&mdash;Eh bien! alors, vous ne devez pas craindre qu'elle
+m'coute.&mdash;C'est gal, tu ne dois pas l'embrasser, cela n'est pas
+convenable.&mdash;a me convenait pourtant beaucoup.&mdash;Mon cher Jean, je t'ai
+dj dit qu'il ne fallait pas toujours cder son premier
+mouvement.&mdash;Mon cher parrain, je vous ai dj rpondu que je me moquais
+des convenances et que j'aimais faire mes volonts; voulez-vous venir
+fumer?&mdash;Non, merci, je resterai chez moi.</p>
+
+<p>Jean s'loigne, et Bellequeue reste seul; il rflchit et ne semble pas
+d'aussi bonne humeur que de coutume. Rose revient prs de lui, et il ne
+lui dit rien, elle tourne et retourne dans la chambre; elle tousse, elle
+chantonne, enfin elle s'approche de son matre et lui dit d'un ton
+mielleux et en laissant voir ses dents qui sont trs-blanches:</p>
+
+<p>Voulez-vous faire une partie de dames?</p>
+
+<p>Rose connat bien son matre; dj sa colre s'est vanouie, le sourire
+de la petite bonne a quelque chose de sduisant auquel Bellequeue ne
+peut pas rsister; cependant il tche de prendre un air grave en
+rpondant: Rose, je suis trs-mcontent de vous.&mdash;Pourquoi donc cela,
+monsieur?&mdash;Parce que vous permettez Jean de prendre avec vous des
+liberts... des familiarits.&mdash;Il n'a rien pris, monsieur; ne
+croyez-vous pas que M. Jean songe moi!... lui, qui ne pense pas aux
+femmes.... Attendez, vous tes un peu dcoiff par-l... que je<a name="Page_192" id="Page_192"></a> vous
+refasse cette boucle.&mdash;Je sais bien que Jean est un tourdi... qui rit
+et voil tout... Suis-je mieux maintenant, Rose?&mdash;Oh! vous tes comme un
+c&#339;ur... il n'y a pas un cheveu qui passe l'autre.&mdash;Malgr cela, quand
+mon filleul viendra et que je n'y serai pas, il faut lui dire...&mdash;Je
+sais trs-bien ce qu'il faut lui dire, monsieur... mais pourquoi donc
+avez-vous t si long-temps dehors ce matin? vous avez t sans doute
+chez la parfumeuse?&mdash;Oui, j'y suis entr un moment.&mdash;C'est cela, je m'en
+doutais! Quand monsieur est l, il n'en sort plus!...&mdash;Rose, vous me
+tirez les cheveux!... vous me faites mal!&mdash;Tant mieux!... je devrais
+vous les arracher tous pour vous apprendre faire moins le galant.</p>
+
+<p>&mdash;Elle est charmante!... elle est trs-drle! se dit Bellequeue, en se
+plaant devant le damier. Malgr cela, je ne voudrais pas que mon
+filleul et souvent des tte--tte avec elle.</p>
+
+<p>Et tout en poussant ses dames, Bellequeue rflchit ce qu'il pourrait
+faire pour que Jean ne penst plus Rose. Tout coup une ide se
+prsente, Bellequeue est enchant, ravi; il se lve brusquement et
+reprend son chapeau, laissant la petite bonne au milieu de la partie.</p>
+
+<p>Eh ben! vous me laissez l, monsieur, lui dit Rose. &mdash;Oui, j'ai
+parler d'affaire quelqu'un.&mdash;Vous n'avez pas achev la partie.&mdash;Nous
+l'achverons une autre fois.&mdash;C'est bien amusant de rester comme a
+moiti des choses...&mdash;Ce soir, Rose, ce soir, je te ferai des coups de
+quatre.<a name="Page_193" id="Page_193"></a></p>
+
+<p>En disant cela, Bellequeue sort et se rend vivement chez madame Durand,
+o il savait bien alors ne pas trouver Jean.</p>
+
+<p>Ma chre commre, je viens vous parler d'affaire, dit Bellequeue en
+s'asseyant prs de la veuve de l'herboriste, d'une affaire
+trs-importante et qui vous intresse, puisqu'il s'agit de votre
+fils.&mdash;De mon fils! dit madame Durand; parlez, mon cher monsieur
+Bellequeue, lui serait-il arriv quelque chose?...&mdash;Non, non,
+calmez-vous, il est maintenant fumer ou jouer au billard, peut-tre
+fait-il les deux choses ensemble; vous voyez que cela n'a rien
+d'inquitant; mais ce qui l'est, madame Durand, c'est l'avenir de Jean,
+c'est son sort futur, et voil ce dont je veux vous parler.&mdash;Comment!
+l'avenir de Jean vous inquite? N'est-il par riche? n'a-t-il pas une
+fortune assure?&mdash;Assure, oui, s'il ne la dpense pas droite et
+gauche... Les cafs, les traiteurs, les parties de campagne, tout cela
+cote, vous le savez.&mdash;Mon fils est d'ge s'amuser; il faut donc qu'il
+s'amuse.&mdash;Vous avez parfaitement raison... Certainement je ne le blme
+pas, mais mon filleul a trop bon c&#339;ur, il est trop obligeant; il prte
+l'un, l'autre; on ne lui rend jamais; quand il est au caf, il paie
+pour ceux qui n'ont pas d'argent, et cela arrive trop souvent.&mdash;Cela
+prouve sa sensibilit.&mdash;Cela prouve aussi qu'il ne calcule pas; il ne
+faut pas se laisser gruger ainsi, on finit par se ruiner pour des gens
+qui se moquent de vous. D'ailleurs, cette vie ds&#339;uvre semble commencer
+ ennuyer<a name="Page_194" id="Page_194"></a> Jean... Combien de fois ne vient-il pas le matin me dire en
+billant: Je ne sais que faire de moi aujourd'hui.&mdash;C'est vrai, il
+bille trs-souvent, je l'ai remarqu avec peine?... Auriez-vous invent
+quelque jeu pour l'amuser, mon cher Bellequeue?&mdash;Je n'ai rien invent,
+mais j'ai trouv ce qu'il fallait Jean... c'est une
+femme.&mdash;Comment?&mdash;Sans doute, il faut le marier.&mdash;Le marier... vous
+croyez?&mdash;Eh! pourquoi pas? Jean a vingt ans; par sa taille, ses traits
+mles, il en parat vingt-cinq.&mdash;C'est vrai.&mdash;On marie des jeunes gens
+plus tt que cela. Je suis certain qu'il s'en trouvera trs-bien, cela
+achvera de le ranger, de le rendre sage... Il ne courra plus autant les
+tabagies, les guinguettes; il ne prtera plus son argent tout le
+monde, parce qu'il le gardera pour ses enfans; enfin il ne billera plus
+aussi souvent, parce qu'une femme nous donne ncessairement des
+distractions.</p>
+
+<p>La bonne maman Durand rflchit quelques instans et dit enfin: Je crois
+que vous avez raison, mon cher Bellequeue, d'abord Jean ne peut faire
+qu'un excellent mari.&mdash;Excellent, c'est mon avis.&mdash;Mais alors il
+faudrait lui trouver une excellente femme!&mdash;J'ai son affaire!&mdash;En
+vrit!&mdash;Tout l'heure, en jouant aux dames... avec... ma gouvernante,
+je pensais mon cher filleul... car vous savez combien je l'aime...
+Cette ide de le marier me souriait depuis long-temps. Tout coup je me
+sais rappel la famille Chopard et je me suis dit: Voil ce qu'il nous
+faut... voil la femme de Jean!<a name="Page_195" id="Page_195"></a> &mdash;Comment! la famille
+Chopard?&mdash;Permettez donc: vous savez que M. Chopard est un distillateur
+retir, vous le connaissez?&mdash;Peu, M. Durand ne l'aimait pas.&mdash;Ah! parce
+que Chopard, qui est un farceur, disait ce pauvre Durand qu'il ne
+fallait pas autant d'esprit pour vendre des simples que des liqueurs!...
+Pure plaisanterie, Chopard est trs-fort sur les calembourgs. Du reste,
+c'est un parfait honnte homme, sa femme est fort gaie, fort
+rieuse!&mdash;C'est une grosse bte.&mdash;a ne fait rien, ce n'est pas sa femme
+que Jean pousera, c'est sa fille, mademoiselle Adlade Chopard, fille
+unique, belle femme, bien leve!... qui faisait dj de l'eau de noyaux
+ huit ans, enfin qui sera, dit-on, une excellente femme de mnage, et
+aura soixante mille francs en mariage, sans compter l'avenir qui est
+certain, puis qu'elle est fille unique et que les Chopard ont au moins
+dix mille livres de rentes.&mdash;Vraiment... vous tes sr?...&mdash;Oh! je
+connais les Chopard depuis long-temps, j'y dnais deux fois la semaine
+avant d'avoir une gouvernante. Leur fille a dix-neuf ans, mais elle en
+parat vingt-huit pour la force; cela irait fort bien avec Jean.&mdash;Et
+croyez-vous qu'ils pensent la marier?&mdash;Oui; ils ont refus
+dernirement un riche marchand de vin, parce que mademoiselle Chopard
+n'a pas voulu aller demeurer Picpus; mais je suis certain qu'ils ne
+refuseraient pas mon filleul!&mdash;Il faudrait qu'ils fussent bien
+difficiles; et vous dites que la jeune personne est jolie?&mdash;Oh!
+trs-jolie!... une<a name="Page_196" id="Page_196"></a> figure carre, la grecque, bien proportionne, un
+peu forte peut-tre, mais en prenant de l'ge, ses joues fondront. Ce
+sera une trs-belle femme.&mdash;Reste savoir maintenant si Jean voudra se
+marier!&mdash;Je crois que oui; s'il voit que cela vous fait plaisir, je gage
+qu'il y consentira.&mdash;Ce cher Jean!... je serais si contente de le voir
+heureux et bien mari.&mdash;Il faut qu'il pouse mademoiselle Chopard...
+moins toutefois que les jeunes gens ne se conviennent pas. Car les
+parens de la demoiselle ne veulent pas plus contraindre leur fille que
+vous ne voudriez forcer Jean.&mdash;Ils ont bien raison. Il faut d'abord que
+les jeunes gens se conviennent.&mdash;Oui, mais pour cela il faut qu'ils se
+voient. Voulez-vous que j'aille de votre part engager les Chopard
+dner.&mdash;N'est-ce pas aller un peu vite?...&mdash;Quand il s'agit de mariage,
+il faut aller vite, sans quoi on n'en finirait aucun. D'ailleurs, je
+tterai d'abord les Chopard, puis je leur glisserai un mot de nos
+desseins...&mdash;A l'insu de la demoiselle, je vous en prie!&mdash;C'est
+entendu!... j'aurais bien voulu commencer par y mener Jean, mais c'est
+le diable pour le faire aller en socit, au lieu qu'ici, il faudra bien
+qu'il y soit; mais ne lui parlez de rien avant qu'il ait vu la jeune
+personne...&mdash;Non, car il serait capable de s'en aller avant l'arrive
+des Chopard.&mdash;Aprs tout, un dner n'engage rien; et si mademoiselle
+Adlade ne lui plaisait pas, j'en ai encore quatre vous
+proposer.&mdash;Arrangez tout comme vous l'entendrez, mon cher Bellequeue, je
+m'en rapporte <a name="Page_197" id="Page_197"></a> vous.&mdash;C'est convenu, je vous rponds qu'avant peu mon
+filleul sera mari.</p>
+
+<p>Bellequeue, trs-content du succs de son projet, dit adieu madame
+Durand, et retourne chez lui en se disant: En mariant Jean avec
+mademoiselle Chopard, je suis sr qu'il ne viendra plus si souvent chez
+moi les matins, et qu'il ne pensera plus conter fleurette ma petite
+bonne.</p>
+
+<p>C'est ainsi que, dans presque toutes les actions de notre vie, nous
+songeons nous, avant d'obliger les autres.<a name="Page_198" id="Page_198"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XII" id="CHAPITRE_XII"></a>CHAPITRE XII.</h3>
+
+<p class="head">LA FAMILLE CHOPARD.</p>
+
+
+<p>Le lendemain, aprs avoir termin sa toilette et engag Rose aller
+causer avec sa voisine, Bellequeue se rend chez les Chopard qui
+demeurent dans la rue de Berry. Les Chopard taient de bonnes gens. Le
+mari aimait faire des pointes, et riait pendant un quart d'heure d'un
+vieux bon mot qu'il avait dj dbit cent fois; sa femme riait de
+confiance ds que son mari ouvrait la bouche, et souvent il lui
+arrivait, aprs avoir ri aux larmes, de demander son poux ce qu'il
+avait dit. Mademoiselle Adlade tait idoltre de ses parens qui
+n'avaient eu qu'elle. Bien diffrente de Jean qui n'avait pas voulu
+essayer l'tat de son pre, la petite Chopard avait montr beaucoup de
+got pour la distillation; tant toute jeune, elle faisait dj des
+essais en cerises et en prunes l'eau-de-vie, et ses parens merveills
+avaient voulu<a name="Page_199" id="Page_199"></a> envoyer l'exposition des produits de l'industrie un
+abricot confit par leur fille l'ge de sept ans; mais l'abricot
+n'avait pas t reu.</p>
+
+<p>Cependant mademoiselle Adlade tait un peu capricieuse, un peu
+boudeuse, souvent exigeante et toujours volontaire; mais, aux yeux de
+ses parens, c'tait une divinit. Elle avait commenc la musique et le
+dessin, mais n'y avait rien fait; elle avait voulu ensuite tudier
+l'astronomie, puis l'histoire, puis la botanique, puis la chimie; bref,
+elle avait commenc un peu de tout et ne savait rien, except la manire
+de faire d'excellent ratafia; mais les Chopard croyaient leur fille
+trs-savante et baissaient pavillon devant ses jugemens. Mademoiselle
+Chopard avait atteint ainsi sa dix-neuvime anne, elle tait grande et
+assez bien faite; sa figure quoique forte n'tait pas dsagrable; ses
+sourcils trs-prononcs lui donnaient l'air un peu dur; mais comme elle
+devait un jour tre riche, beaucoup de jeunes gens lui avaient dj fait
+la cour. Adlade se montrait difficile; elle tait tellement habitue
+aux adulations, aux loges, que les complimens de ses adorateurs la
+touchaient peu; et quand ses parens lui disaient: Veux-tu pouser
+celui-l? elle rpondait nonchalamment: Ah! ma foi non!... il m'a dit
+la mme chose que les autres.</p>
+
+<p>Bellequeue trouve monsieur et madame Chopard en tte--tte, et cela
+sert merveilleusement ses projets. Il parle de la charmante Adlade;
+parler des parens de leur fille unique, c'est mettre un auteur sur le
+chapitre de ses pices, un vieux soldat sur celui<a name="Page_200" id="Page_200"></a> de ses batailles, une
+coquette sur celui de ses conqutes, un amant sur celui de sa matresse:
+il n'y a plus de raison pour que cela finisse. Elle est tonnante, dit
+madame Chopard, elle sait tout, cette chre Adlade!... elle raisonne
+de tout avec une aisance extraordinaire.&mdash;C'est vrai, dit M. Chopard,
+elle vous parle aussi bien astronomie que musique!... mdecine que
+liqueur!... elle n'est emprunte pour rien.&mdash;Dans la moindre des choses,
+monsieur Bellequeue, elle montre son tonnante sagacit... Dernirement,
+dans une soire o nous sommes alls, elle a jou sur-le-champ au vingt
+et un; et sans l'avoir jamais appris.</p>
+
+<p>&mdash;C'est extraordinaire, dit Bellequeue. &mdash;Enfin, reprend M. Chopard,
+elle a tant d'esprit que je n'en reviens pas, moi qui suis son pre, et
+pourtant c'est de ma fabrique, cet esprit-l... hein?... Ah!... ah!...
+ah! il est bon celui-l...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ah! monsieur Chopard... ne me faites pas rire comme cela, je vous
+en prie!... Il est vrai que notre fille a reu une superbe ducation...
+oh! nous n'avons rien pargn...&mdash;Elle a eu douze matres, et maintenant
+c'est elle qui est la matresse... Oh! oh! pas mauvais, hein?...</p>
+
+<p>Pendant que madame Chopard rit de la nouvelle pointe de son mari,
+Bellequeue reprend: Comment se fait-il que vous n'ayez pas encore mari
+cette belle demoiselle?&mdash;Oh! ce ne sont pas les amoureux qui ont
+manqu!... Mais Adlade est difficile... oh! elle est trs-difficile...
+C'est naturel. Vous concevez qu'une jeune personne qui sait tout<a name="Page_201" id="Page_201"></a> ne
+peut vouloir pour mari que d'un savant... c'est--dire un homme en tat
+de lui tenir tte.</p>
+
+<p>&mdash;Diable! se dit Bellequeue, s'ils veulent un savant, je ne crois pas
+que Jean soit leur fait... C'est gal... essayons toujours.</p>
+
+<p>Et il reprend en frappant sur le ventre de M. Chopard: Je connais
+quelqu'un qui serait bien ce qu'il vous faudrait pour votre
+fille.&mdash;Bah!&mdash;Ce n'est pas prcisment un savant... mais c'est un
+gaillard bien en tat de tenir tte une femme... un beau garon de
+vingt ans, fils unique, qui aura douze mille livres de rentes.&mdash;Eh mais,
+tout cela convient assez. Et quel est le jeune homme?&mdash;C'est le fils de
+feu Durand, l'herboriste de la rue Saint-Paul.&mdash;Le fils de ce pauvre
+Durand qui aimait tant les simples?... Ah! vraiment, je l'ai vu tout
+petit!&mdash;Mais on en parle comme d'un assez mauvais sujet, il me
+semble?&mdash;Pure calomnie, madame Chopard. Jean Durand est un peu vif, un
+peu tourdi... il aime le plaisir, c'est de son ge; mais du reste il
+est franc comme mon diamant, et sensible comme une demoiselle.
+D'ailleurs c'est mon filleul, je ne l'ai presque jamais perdu de vue; je
+puis rpondre de lui.&mdash;S'il en est ainsi, on pourrait... D'ailleurs
+Adlade verrait tout de suite s'il lui convient... elle a un tact
+tonnant.&mdash;Est-ce qu'elle se connat en hommes, aussi?&mdash;En tout, mon
+cher ami.&mdash;Vous avez l une fille bien savante.&mdash;Je vous assure que son
+mari sera bien adroit s'il lui apprend quelque chose!&mdash;coutez, je ne
+veux point prendre de dtours, je suis charg<a name="Page_202" id="Page_202"></a> par madame Durand de vous
+engager venir, sans faon, dner demain chez elle avec mademoiselle
+votre fille. Ne disons rien aux jeunes gens, ils verront mieux s'ils se
+plaisent. Madame Durand n'a point os venir elle-mme; mais entre parens
+qui dsirent marier leurs enfans, on ne fait point de crmonie.
+Acceptez-vous?&mdash;Ma foi, oui, dit M. Chopard, nous irons dner... Eh
+bien! si les jeunes gens ne se conviennent pas... ce n'est qu'un dner
+de pris... et nous tcherons de ne pas l'avoir sur le c&#339;ur... hein?...
+Ah! ah! ah!... il est bon... sur le c&#339;ur!</p>
+
+<p>&mdash;C'est charmant! dit Bellequeue. Je vais aller prvenir madame
+Durand qu'elle peut compter sur vous demain.</p>
+
+<p>Au moment o Bellequeue allait sortir, mademoiselle Adlade entrait
+dans l'appartement tenant un petit bocal la main. Elle court d'un air
+foltre son pre en lui disant: Papa, papa, regardez donc mes
+prunes... c'est un nouvel essai que j'ai fait sans sucre... Voyez comme
+elles sont conserves... comme elles sont fermes... comme elles sont
+vertes!...</p>
+
+<p>&mdash;Superbes! dit M. Chopard en passant le bocal sa femme. Tiens,
+regarde, madame Chopard.</p>
+
+<p>Madame Chopard s'extasie devant les reine-claudes. Bellequeue ne peut
+pas faire autrement que de payer aussi son tribut d'admiration. C'est
+de votre ouvrage, mademoiselle? dit-il. &mdash;Oui, monsieur. Oh! ce n'est
+rien a... je veux maintenant<a name="Page_203" id="Page_203"></a> conserver des grappes de raisin
+entires...&mdash;Des grappes de raisin!... dit Chopard. Elle est
+tonnante... elle finira par mettre tout l'eau-de-vie!...</p>
+
+<p>Et le papa ajoute l'oreille de Bellequeue: Mon ami, vous conviendrez
+qu'une femme qui rend les prunes aussi fermes est un trsor dans un
+mnage...&mdash;Un vritable trsor... nous tcherons de vous l'enlever. Au
+revoir, mes chers amis; demain.</p>
+
+<p>Bellequeue fait un gracieux salut mademoiselle Adlade, et s'loigne
+pour prvenir madame Durand du succs de sa ngociation. Quand le
+ci-devant coiffeur est parti, mademoiselle Chopard dit ses parens:
+Est-ce que M. Bellequeue veut m'pouser?&mdash;Non, ma fille, non, ce n'est
+pas lui, dit madame Chopard; mais demain tu verras quelqu'un
+qui...&mdash;Chut! ma femme, il ne faut rien lui dire... il faut qu'elle voie
+le jeune Durand sans connatre ses intentions; il faut laisser faire le
+mystre et la sympathie, sans quoi le but est manqu.&mdash;C'est juste,
+monsieur Chopard, ne lui disons rien, cette chre enfant; elle verra
+d'ailleurs, demain, le fils de madame Durand puisque nous dnons chez
+eux. Le hasard fera le reste.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je parie que M. Durand veut m'pouser? dit mademoiselle
+Adlade en souriant. &mdash;Oh! pour le coup! c'est extraordinaire, dit
+madame Chopard, nous ne lui avons rien dit!... Ma foi, elle devine
+tout, ce n'est pas notre faute.&mdash;Elle tient de moi, madame Chopard, je
+devinais tout tant petit: aussi je me suis dit: Il faut me<a name="Page_204" id="Page_204"></a> mettre
+distillateur puisque je suis devin... Hein? Ho! ho! ho!... il est gentil
+celui-l... Je le redirai demain dner.</p>
+
+<p>De son ct, madame Durand, qui est bien aise de connatre les sentimens
+de son fils sur le mariage, attend le retour de Jean la veille du jour
+o doivent venir les Chopard, et lui dit: Mon ami, est-ce que tu n'as
+pas quelquefois envie de t'tablir?&mdash;De m'tablir! rpond Jean, et
+quel tat voulez-vous que je prenne? je ne sais rien.&mdash;Tu ne m'entends
+pas. Par tablissement, on veut dire mariage, parce que, quand un homme
+est mari... on regarde son sort comme assur.&mdash;Ah! c'est mari que vous
+voulez dire?... Ma foi! que le diable m'emporte si j'y ai encore
+pens!... A mon ge, est-ce que je n'aurais pas l'air d'une fichue bte
+si je me mariais?&mdash;Pourquoi donc cela?... Tu as eu vingt ans il y a cinq
+mois, et puis tu as l'air si raisonnable!...&mdash;Je ne le suis gure
+pourtant.&mdash;Le mariage te rendrait plus pos, plus tranquille; on a une
+femme, des enfans... Cela occupe.&mdash;Au fait, a m'amuserait
+peut-tre!&mdash;Et cela me ferait tant de plaisir de te voir dans ton
+mnage!&mdash;Eh bien! nous verrons... Vous n'aurez qu' arranger a avec mon
+parrain... Et pourvu qu'il n'y ait pas de cour faire, pas de
+complimens dire... et que la femme me plaise pourtant, eh bien! a
+m'est gal! je me marierai.&mdash;Tu es charmant! Ah! mon cher Jean, fais-moi
+le plaisir de ne pas dner dehors demain; j'ai quelques personnes... des
+amis... je dsire que tu y sois.&mdash;Ah! si vous avez de la<a name="Page_205" id="Page_205"></a> socit, et
+qu'il faille se tenir assis, et faire la conversation avec symtrie,
+vous savez que cela m'<i>embte</i>!&mdash;Non, il n'y a point de crmonie, ce
+sont des gens sans faons, fort gais. Tu diras ce que tu voudras... Ton
+parrain dnera avec nous.&mdash;Allons! la bonne heure. Mais si les
+individus m'ennuient, je vous prviens que je file tout de suite.</p>
+
+<p>Le jour du dner est arriv. A quatre heures, Bellequeue est chez madame
+Durand; il a mis l'habit noir et les souliers boucles. Jean lui dit en
+l'apercevant: Pourquoi diable tant de toilette pour venir dner chez
+nous?... Vous tes serr, pinc; vous avez l'air d'une aiguille!&mdash;Mon
+ami, il faut toujours tre soign dans sa toilette quand on va en
+socit.&mdash;Est-ce que nous sommes de la socit, nous
+autres?&mdash;Certainement, mon ami. D'ailleurs ta mre attend la famille
+Chopard.&mdash;Qu'est-ce que c'est que a, la famille Chopard?... Je ne
+connais pas ces gens-l, moi.&mdash;Ce sont de trs-braves gens... riches...
+retirs du commerce...&mdash;Ce n'est pas a que je vous demande; qu'est-ce
+que a me fait qu'ils soient riches ou pauvres? Sont-ils gais, bons
+enfans?&mdash;Oh! trs-gais! Chopard est un boute-en-train!... trs-fort sur
+le rbus.&mdash;Fume-t-il... joue-t-il au siam?&mdash;Oh! pour fumer, il est
+probable qu'il n'est pas venu jusqu' cinquante ans sans fumer... Enfin
+c'est un bon vivant, et sa femme rit presque autant que ta cousine
+Agla... Quant leur fille...&mdash;Ah! il y a une fille?&mdash;Et une fille
+superbe... Tu m'en diras<a name="Page_206" id="Page_206"></a> des nouvelles... Une femme tonnante pour le
+savoir et l'rudition... et des qualits prcieuses!... sachant faire
+toutes les liqueurs possibles!&mdash;a n'est pas mauvais, cela.&mdash;Nous aurons
+aussi madame Ledoux, dit madame Durand; elle devient vieille, mais
+elle est si bonne femme!&mdash;Ah! oui, dit Jean, elle va encore nous
+parler de ses maris et de ses enfans!&mdash;Non, depuis quelque temps, elle
+en parle moins, parce qu'elle s'embrouille toujours... elle commence
+perdre la mmoire... Elle a bien soixante-dix ans, maintenant.</p>
+
+<p>Avant que le monde arrive, Bellequeue veut mettre quelques papillotes
+aux cheveux de Jean, mais celui-ci n'y consent pas; il dclare qu'il se
+trouve bien coiff, et, malgr tous les efforts de son parrain, ne veut
+pas refaire le n&#339;ud de sa cravate.</p>
+
+<p>La famille Chopard ne tarde pas arriver. Mademoiselle Adlade est en
+grande toilette: malgr ses sourcils un peu pais et sa figure carre,
+elle a de l'clat et peut passer pour belle femme. Pendant les premires
+salutations, mademoiselle Adlade, tout en baissant les yeux, a dj
+regard Jean. Quant lui, il est rest dans un coin de la chambre, et
+n'a pas l'air de s'apercevoir qu'il arrive du monde; il faut que sa mre
+l'appelle en lui disant: Mon fils, venez donc saluer M. et madame
+Chopard.</p>
+
+<p>Jean s'avance, salue demi, en prononant brusquement un: bien le
+bonjour, et retourne en sifflant regarder la fentre, tandis que
+Bellequeue dit tout, bas aux Chopard: N'est-ce pas qu'il est bel<a name="Page_207" id="Page_207"></a>
+homme?&mdash;Fort bel homme, rpond le papa Chopard. &mdash;Il parat qu'il aime
+beaucoup la musique! dit madame Chopard, qui entend Jean siffler.
+&mdash;Oh, infiniment, rpond Bellequeue; il a une manire de siffler qui
+remplace la flte.</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade ne dit rien; elle regarde Jean par-ci par-l, d'un
+air indiffrent, et attend qu'il vienne lui faire des complimens et lui
+dire des douceurs comme tous ceux qui ont aspir sa main. Mais Jean
+continue de siffler et de rester la fentre sans daigner tourner la
+tte; cela parat fort singulier mademoiselle Adlade.</p>
+
+<p>Madame Durand et Bellequeue font ce qu'ils peuvent pour animer la
+conversation. M. Chopard lche quelques pointes, sa femme rit, mais leur
+fille ne dit rien. Madame Ledoux arrive, et cela distrait un moment la
+socit. Elle s'excuse d'tre venue un peu tard et va embrasser Jean en
+disant: C'est un homme maintenant, c'est tout le portrait de... Vous
+savez bien, ma voisine! un de mes enfans qui tait huissier, je crois,
+ou bniste. Non, j'en ai eu un papetier... Vraiment on finit par
+oublier... C'est gal, votre fils est tout son portrait.</p>
+
+<p>Enfin Catherine vient annoncer que le dner est servi. On attendait ce
+moment avec impatience, car Bellequeue faisait de vains efforts pour
+entretenir la conversation, et M. Chopard se creusait la tte pour faire
+un nouveau calembourg.</p>
+
+<p>La main aux dames, crie Bellequeue en se levant, et aussitt il prend
+celle de madame Chopard, et M. Chopard conduit madame Durand et madame<a name="Page_208" id="Page_208"></a>
+Ledoux. Mademoiselle Adlade reste seule dans la chambre avec Jean, et
+elle attend qu'il vienne lui offrir la main pour la conduire table,
+mais Jean, en quittant la fentre, ne voyant plus que mademoiselle
+Chopard, se contente de lui dire: Eh bien! est-ce que vous n'allez pas
+dner? Moi j'ai une faim de loup! et en disant cela, il court se mettre
+ table.</p>
+
+<p>Mademoiselle Chopard est reste fort surprise de l'impolitesse de Jean;
+Bellequeue, qui a vu son filleul entrer seul dans la salle manger,
+s'empresse d'aller chercher mademoiselle Adlade, laquelle il dit:
+M. Durand est excessivement timide, je suis sr qu'il n'a pas os vous
+offrir la main.&mdash;Ah! il est timide... Je n'aurais pas cru que c'tait
+a!&mdash;Oh, c'est un garon trs-singulier... Caractre extraordinaire...
+Vous verrez: il ne fait rien comme tout le monde.</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade est place table ct de Jean. Celui-ci lui
+parle peu, mais il ne la laisse manquer de rien, et se contente de lui
+dire de temps autre: Trouvez-vous a bon? Aimez vous a? Buvez donc;
+vous ne buvez pas. A ces phrases laconiques, mademoiselle Adlade
+rpond peu de chose encore; elle attend toujours que son voisin lui
+fasse des complimens, mais son voisin n'a pas seulement l'air d'y
+songer; et mademoiselle Adlade trouve que Bellequeue a raison, et que
+Jean ne fait rien comme tout le monde.</p>
+
+<p>Le dner met M. Chopard en train; il a dj plac deux calembourgs sur
+les cornichons, et un sur le pain<a name="Page_209" id="Page_209"></a> qu'il n'aime pas sans <i>levain</i>.
+Madame Chopard rit se tenir les cts; madame Durand tche de rire
+aussi. Bellequeue boit et mange en homme qui ne songe pas se marier;
+madame Ledoux demande toujours ce qu'on a dit. Jean chantonne en
+mangeant, et madame Chopard dit Bellequeue: Il est trs-gai, ce jeune
+homme, il est excessivement gai.</p>
+
+<p>Comme Jean n'oublie pas de verser boire, et qu'il a soin de remplir le
+verre de M. Chopard, celui-ci dit madame Durand: Votre fils me parat
+tre parfaitement lev.</p>
+
+<p>Au second service Jean se rappelle ce que Bellequeue lui a dit de
+mademoiselle Chopard; alors il se tourne vers sa voisine et lui dit:
+Vous savez donc faire des liqueurs?</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade se pince les lvres et rpond avec un peu
+d'humeur: Je sais bien faire autre chose, monsieur.&mdash;Ah! au fait, une
+femme; il faut que a s'occupe; a ne peut pas, comme nous autres,
+courir dans les cafs... jouer au billard...&mdash;Oh, je joue au billard
+aussi.&mdash;Bah, vraiment!&mdash;Nous en avons un la campagne de mon pre, j'ai
+fait souvent la partie du maire et de l'adjoint.&mdash;Avec des queues
+procds?&mdash;Avec toutes les queues possibles. Je faisais aussi de la
+musique... Je jouais du fort.&mdash;Moi, on a voulu me mettre au
+violon.&mdash;Mais la musique m'agaait les nerfs.&mdash;Oui, a fait mal aux
+oreilles.&mdash;J'ai appris le dessin... je copiais les modles antiques,
+d'aprs la bosse.&mdash;Est-ce qu'ils en ont<a name="Page_210" id="Page_210"></a> tous?&mdash;J'ai fait un Amour grec
+qu'on a trouv trs-bien.&mdash;Moi, je n'ai fait que des polichinelles,
+d'aprs la bosse aussi.&mdash;J'avais du penchant pour la botanique...
+J'aimais herboriser dans les champs.&mdash;Ah! Dieu! herboriser, je m'en
+souviens, mon pre me fouettait pour me faire nommer les plantes en
+latin... Je ne reconnaissais que les colimaons.&mdash;Mais j'ai laiss cela
+pour l'astronomie... Ah! c'est si beau l'astronomie, connatre le nom
+des toiles, savoir quand Vnus parat, quand Saturne se couche.&mdash;Il
+doit se coucher quand il a envie de dormir.&mdash;Le Chariot, la grande
+Ourse, l'toile du Berger...&mdash;Mangez donc de la crme, je vous rponds
+que a vaut bien la grande Ourse.&mdash;Mais tout cela ne vaut pas
+l'histoire!... C'est si intressant l'histoire; si amusant!...&mdash;Ma
+nourrice m'en racontait pour m'endormir.&mdash;Ces Grecs, ces Romains, ces
+pres qui tuent leurs fils, ces fils qui tuent leur mre, ces frres qui
+se battent entre eux.&mdash;Ils avaient donc tous le diable au corps!&mdash;Cette
+Iphignie qui aimait tant... Hector, et ce Tarquin qui a enlev
+Hlne... Ah! c'est une chose bien amusante que ce sige de Troie!</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille est lance, dit tout bas madame Chopard Bellequeue. La
+voil partie!... c'est fini, elle ne s'arrtera plus!</p>
+
+<p>Jean laisse parler mademoiselle Adlade et se remet chantonner entre
+ses dents. Le papa Chopard fait sauter les bouchons, et boire madame
+Ledoux qui commence avoir une pointe de gat. Madame<a name="Page_211" id="Page_211"></a> Chopard rit des
+bons mots de son mari et applaudit aux phrases de sa fille. Madame
+Durand est enchante de la tenue de son fils, qui a cependant les coudes
+sur la table, mais on est au dessert, et cela passe pour un aimable
+abandon. Enfin, mademoiselle Adlade semble se faire au ton singulier
+de Jean, parce que les femmes ont toujours un secret penchant pour les
+hommes qui ne font pas comme tout le monde.</p>
+
+<p>On reste long-temps table. M. Chopard s'y plat, Jean lui tient tte
+pour trinquer. Bellequeue voit avec plaisir que l'affaire s'entame bien;
+les dames ne dparlent pas, et aprs le caf madame Ledoux assure
+qu'elle a eu quatorze maris et trois enfans de chacun.</p>
+
+<p>Madame Chopard, qui trouve que sa fille a une voix superbe, amne la
+conversation sur le chant; M. Chopard dit que c'tait une trs-bonne
+habitude de chanter au dessert, parce que cela faisait rester table
+plus long-temps; Bellequeue est aussi de cet avis, et il commence le
+concert en chantant: <i>Femmes voulez-vous prouver</i>, romance qu'il chante
+avec beaucoup de moelleux et qu'il accompagne de tendres sourires aux
+dames, et Jean s'crie aprs le second couplet: Ah! mon parrain!...
+vous chantez a comme si vous n'aviez mang que du miel depuis quinze
+jours!...&mdash;Il est vrai que c'est doucereux, dit M. Chopard; moi, je
+suis pour le gai, le vif... comme <i>Rendez-moi mon cuelle de bois</i>, ou
+<i>Dans un verger Colinette</i>, a sera toujours beau, cela...<a name="Page_212" id="Page_212"></a></p>
+
+<p>M. Chopard chante plusieurs couplets, que Jean accompagne en sifflant et
+en frappant sur la table avec son couteau. On engage ensuite
+mademoiselle Adlade chanter, elle ne se fait pas prier, elle
+commence un air... puis un autre, parce qu'elle ne se souvient jamais de
+la fin; aprs avoir commenc quatre chansons sans les finir et fait une
+roulade dans chaque, elle dclare qu'elle tchera de savoir la fin une
+autre fois, et madame Chopard s'crie: Voil ce que c'est que de trop
+savoir, a embrouille; ma fille a au moins trois cents airs dans la
+tte, et, quand il faut chanter, elle ne peut jamais en trouver un
+entier... Elle sait vraiment trop de choses!</p>
+
+<p>C'est au tour de Jean; on le prie de chanter, et il entonne un refrain
+boire. C'est gentil, dit Bellequeue, mais pour ces dames nous
+voudrions quelque chose d'autre qu'une chanson de table. Alors Jean
+commence la <i>Bquille du pre Barnaba</i>, mais madame Chopard l'interrompt
+aprs le second couplet en s'criant: Je la connais, mon mari me l'a
+chante... autrefois... Et la maman ajoute l'oreille de madame
+Durand: Cela choquerait l'oreille d'Adlade.</p>
+
+<p>Jean commence alors: <i>Rien, pre Cyprien</i>, et madame Chopard
+l'interrompt encore en s'criant: Ah! nous connaissons aussi
+celle-l!...&mdash;Mais, sacrebleu! dit Jean, si vous ne me laissez rien
+finir, pourquoi me priez-vous de chanter?&mdash;C'est juste, dit
+mademoiselle Adlade, il faut laisser finir monsieur.</p>
+
+<p>Pour empcher que l'humeur ne s'en mle, Belle<a name="Page_213" id="Page_213"></a>queue prie Jean de leur
+chanter une ronde de <i>Branger</i>. La ronde est chante, on fait chorus,
+on trinque, et cela remet tout le monde de bonne humeur. Bellequeue,
+craignant que Jean ne voult ensuite chanter quelque gaudriole, est le
+premier faire apercevoir qu'il est tard. Les Chopard se lvent, et
+prennent cong de madame Durand en l'engageant, ainsi que Jean, venir
+bientt les voir.<a name="Page_214" id="Page_214"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIII" id="CHAPITRE_XIII"></a>CHAPITRE XIII.</h3>
+
+<p class="head">TTE-A-TTE DES FUTURS.&mdash;JEAN EST FIANC.</p>
+
+
+<p>En rentrant chez eux, les Chopard ne manquent point de demander leur
+fille ce qu'elle pense de Jean, car c'tait ordinairement d'aprs l'avis
+de mademoiselle Adlade que le papa et la maman prononaient.
+Mademoiselle Chopard a trouv que M. Jean n'tait point un homme comme
+un autre; elle avoue qu'il est un peu original dans ses manires, mais
+elle a caus avec lui, et elle prtend qu'il cause fort bien, et qu'il
+parle sur tout sans tre jamais embarrass.</p>
+
+<p>C'est un savant, dit madame Chopard, je l'avais devin son air
+original; ma fille, il a d trouver qui parler avec toi?&mdash;Mais....
+oui... nous avons approfondi plusieurs sujets.</p>
+
+<p>&mdash;Quant moi, dit M. Chopard, j'ai trouv au jeune homme des
+manires rondes, fran<a name="Page_215" id="Page_215"></a>ches.... Oh! il n'a pas l'air d'un suffisant!...
+Il boit sec! j'aime cela, moi; je ne voudrais pas qu'on appelt mon
+gendre Boileau... Hein?... il est bon, j'espre, celui-l... Boit-l'eau!
+ah! ah! ah!...</p>
+
+<p>Le fait est que la personne de Jean n'avait pas dplu mademoiselle
+Adlade, et que, surprise de ne recevoir de lui aucun compliment, elle
+en avait prouv en secret un dpit qui, chez les femmes, est souvent le
+commencement d'un tendre sentiment.</p>
+
+<p>De son ct, madame Durand questionne son fils et cherche savoir ce
+qu'il pense de mademoiselle Chopard. Jean parat assez indiffrent pour
+mademoiselle Adlade, il ne la trouve ni trs-bien, ni trop mal, mais
+sa personne ne semble pas lui dplaire, ce qui est dj beaucoup, et
+Bellequeue, qui connat les gots de son filleul, ne manque pas de lui
+rpter: Avec cette femme-l, mon ami, un mari n'aura rien faire
+depuis le matin jusqu'au soir; elle tiendrait parfaitement son mnage...
+et ferait encore des fruits l'eau-de-vie et toutes les liqueurs
+possibles.</p>
+
+<p>Rien faire, cela plaisait beaucoup Jean qui ne se connaissait
+rien; il regarde son parrain en souriant, et lui dit: Ma foi!... si
+cela vous fait tant de plaisir ainsi qu' ma mre que je sois mari...
+eh bien! autant mademoiselle Chopard qu'une autre.</p>
+
+<p>Madame Durand embrasse son fils, et Bellequeue court chez les Chopard,
+savoir ce que l'on dit de son<a name="Page_216" id="Page_216"></a> filleul. Il n'tait pas aussi tranquille
+de ce ct, il craignait que les manires peu galantes de Jean n'eussent
+dplu mademoiselle Adlade. C'est donc avec une certaine inquitude
+qu'il se prsente chez l'ancien distillateur, qu'il trouve seul et
+auquel il demande sur-le-champ ce qu'il pense de Jean.</p>
+
+<p>Comment donc! s'crie M. Chopard, mais c'est un charmant garon!...
+un original, mais un savant!...&mdash;Bah! vraiment, vous trouvez? dit
+Bellequeue qui craint d'avoir mal entendu. &mdash;Parbleu!... faites donc
+l'ignorant... Ma fille s'est bien aperue tout de suite de la chose...
+Je vous rpte que c'est un savant... Ma fille l'a dit, elle s'y
+connat...&mdash;Oh! je ne vous dis pas que non... mais avec nous,
+voyez-vous, il aura apparemment cach son jeu!...&mdash;C'est possible, mais
+on n'en fait point accroire ma fille... et quand elle a affirm une
+chose...&mdash;Qui diable vous contredit?... Ainsi il ne lui dplat
+pas?...&mdash;Bien au contraire; cependant il faut que le jeune homme vienne
+nous voir... qu'il cause avec Adlade...&mdash;C'est juste, c'est
+trs-juste; je vous l'amnerai demain soir.&mdash;C'est cela, ils causeront,
+ils jaseront... nous n'aurons l'air de rien, nous autres, parce
+qu'enfin, quand il s'agit de se marier, il faut bien faire d'abord
+connaissance avant de serrer le n&#339;ud... Serrer le n&#339;ud... oh! oh! oh!...
+pas mauvais, hein?...&mdash;Trs-joli!... A demain donc, mon cher Chopard, je
+crois d'aprs cela que notre affaire s'arrangera...&mdash;Ma foi, je le crois
+aussi... Nous aurons un n&#339;ud frais... Oh!... qu'il est bon!...<a name="Page_217" id="Page_217"></a> ah!
+ah!... Un n&#339;ud frais... Il est la coque celui-l!...</p>
+
+<p>Bellequeue s'loigne enchant, il rentre chez lui rayonnant, et
+mademoiselle Rose s'aperoit qu'il se passe quelque chose. Les jeunes
+filles sont curieuses, d'ailleurs la jeune bonne exerait sur son matre
+une certaine autorit, elle voulait savoir tout ce qu'il faisait; elle
+s'empresse donc de lui demander ce qui le rend si joyeux.</p>
+
+<p>Oh! ce n'est rien, rpond Bellequeue d'un air malin. &mdash;Vous mentez,
+dit mademoiselle Rose, je vois cela votre nez!... Mais ce n'est pas
+moi que vous tromperez!... Je veux savoir ce que vous avez pour tre si
+content... Je veux que vous me disiez tout!... ou je vous tire les
+cheveux!</p>
+
+<p>Cette colre fait sourire Bellequeue, qui se retourne en se disant:
+Dieu!... est-elle jalouse!... C'est pis qu'une Africaine!... Si elle me
+rencontrait avec une femme, je suis sr qu'elle se porterait des
+excs.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! monsieur, dit Rose, tes-vous enfin fin dcid me
+rpondre?&mdash;Ma chre amie, j'allais tout te dire... mais tu es si
+ptulante...&mdash;Je suis ce que je suis... finissons.&mdash;Eh bien, je viens
+d'arranger une affaire... et c'est cela qui me fait plaisir.&mdash;Qu'est-ce
+que c'est que cette affaire?&mdash;C'est... un mariage pour mon filleul.&mdash;Un
+mariage pour M. Jean!... et c'est lui que vous mariez?&mdash;Sans doute.&mdash;Un
+jeune homme de vingt ans!...&mdash;Vingt ans et demi bientt.&mdash;C'est gal...
+cela n'a pas le sens commun!... et il faut avoir<a name="Page_218" id="Page_218"></a> perdu la tte pour
+songer marier un jeune homme qui ne songe encore qu' s'amuser.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose se pinait les lvres et paraissait de fort mauvaise
+humeur; de son ct, Bellequeue prend un ton svre en lui rpondant:
+Mademoiselle, mlez-vous de vos affaires... et ne vous permettez plus
+des rflexions aussi... inconvenantes... je vous en prie.</p>
+
+<p>Rose se tait et retourne sa cuisine. Pendant toute la journe elle ne
+dit plus rien; mais ce jour-l le poulet est brl, les ctelettes sont
+en charbon, la soupe a pris au fond, et la liaison a tourn. Bellequeue
+fait un fort mauvais dner, mais il se dit: Pauvre Rose! je lui ai
+parl trop svrement... Cela lui aura fait tant de peine qu'elle en a
+nglig sa cuisine.</p>
+
+<p>Remettant un autre moment de calmer mademoiselle Rose, et tout
+l'affaire qu'il a c&#339;ur de terminer, Bellequeue, aprs son dner,
+reprend son chapeau, et, au lieu de faire sa partie de dames avec sa
+bonne, se rend chez madame Durand, laquelle il apprend les
+dispositions favorables de la famille Chopard.</p>
+
+<p>Madame Durand n'est nullement surprise que son fils ait plu, et elle
+rpond Bellequeue: Je savais bien que mon Jean n'avait qu' se
+prsenter pour tourner les ttes!... Mademoiselle Chopard doit se
+trouver trs-flatte qu'il veuille bien la prendre pour femme!...&mdash;Sans
+doute, dit Bellequeue, mon filleul est bel homme... assurment; mais
+vous conviendrez que... pour les sciences... je ne m'attendais pas ce
+qu'on le trouvt savant!&mdash;Et<a name="Page_219" id="Page_219"></a> pourquoi donc cela? s'crie madame
+Durand, est-ce que vous aviez pris mon fils pour un sot, jusqu'
+prsent?&mdash;Non, ma chre commre, ce n'est pas cela... mais...&mdash;Eh bien!
+vous voil comme son pre, qui disait qu'il ne savait rien!... Et moi,
+j'ai toujours trouv qu'il savait tout!... Est-ce qu'un garon d'esprit
+a besoin d'apprendre une chose pour la savoir?... Belle malice,
+vraiment!... c'est bon pour les imbcilles, ce ne serait plus la peine
+d'avoir de l'esprit s'il fallait faire comme tout le monde.&mdash;Vous avez
+raison, assurment, mais...&mdash;Mais, mon cher Bellequeue, je vous dis que
+mon fils sduirait une princesse, s'il en avait la fantaisie.&mdash;Je n'en
+doute pas, ma chre commre, mais tenons-nous en mademoiselle Adlade
+Chopard, qui n'est pas une princesse, c'est vrai, mais qui rendra, j'en
+suis certain, mon filleul excessivement heureux.&mdash;Oh! je n'en doute pas
+et ce mariage me convient beaucoup!&mdash;En ce cas veuillez donc prvenir
+Jean, pour qu'il vienne avec nous, demain soir, chez les Chopard.&mdash;Soyez
+tranquille, il y viendra.</p>
+
+<p>Bellequeue quitte madame Durand, en se disant: Mon filleul est un
+savant, je le veux bien, moi, puisqu'ils le veulent tous!... Le
+principal est que ce mariage se fasse... alors je serai plus tranquille,
+je ne courrai plus toute la journe pour les autres... je pourrai tout
+mon aise jouer aux dames avec Rose, qui n'ayant point sujet d'tre
+jalouse, ne laissera plus brler mon dner.</p>
+
+<p>Madame Durand fait entendre son fils qu'ils doi<a name="Page_220" id="Page_220"></a>vent une visite la
+famille Chopard, et que mademoiselle Adlade aura beaucoup de plaisir
+causer avec lui, parce qu'elle s'est aperue qu'il tait trs-instruit.</p>
+
+<p>Alors, il est facile de lui faire prendre des serins pour des aigles,
+dit Jean, et cela me ferait penser que cette demoiselle, qui met tout
+l'eau-de-vie, n'est au fond qu'une bte.... Vous savez bien que je ne
+sais rien, ma mre, que fumer, jurer, boire et jouer au billard.&mdash;Tu es
+trop modeste, mon ami, tu ne connais pas toi-mme tous tes talens.&mdash;Oh!
+! pour des talens, j'avoue que je ne m'en connais pas un seul!&mdash;Enfin,
+tu viendras chez les Chopard, n'est-ce pas?</p>
+
+<p>Le mot <i>visite</i> avait toujours fait fuir Jean, qui, tranger toutes
+les convenances ainsi qu'aux usages du monde, se dplaisait dans un
+salon o il ne pouvait pas se conduire comme dans une tabagie;
+cependant, vaincu par les sollicitations de sa mre, et s'tant aperu
+d'ailleurs qu'avec les Chopard on pouvait tre fort son aise, Jean
+consent aller chez eux le lendemain soir.</p>
+
+<p>Les Chopard attendaient madame Durand et son fils; on avait invit
+quelques amis pour faire la partie de vingt et un, les bougies avaient
+remplac la chandelle, les housses des fauteuils et du canap avaient
+t enleves et laissaient briller un vieux satin bleu broch, qui
+depuis une quinzaine d'annes n'avait vu le jour que six fois; on avait
+fait de la toilette; mademoiselle Adlade avait mis beaucoup de temps
+sa coiffure, prouvant pour la premire<a name="Page_221" id="Page_221"></a> fois un dsir trs-vif de
+plaire, et pour la premire fois aussi, craignant de ne point y russir;
+enfin M. Chopard avait rang sur une console une douzaine de petits
+bocaux, contenant les produits chimiques de mademoiselle sa fille, qu'il
+ne manquait jamais de mettre en vidence lorsqu'un pouseur se
+prsentait.</p>
+
+<p>Trois voisins taient dj arrivs, et mademoiselle Adlade faisait la
+moue, parce qu'il tait sept heures du soir, et que M. Jean ne venait
+point, lorsqu'enfin la sonnette se fit entendre, et bientt aprs la
+voix de Bellequeue qui donnait la main madame Durand. La porte du
+salon s'ouvre... une cuisinire va pour annoncer, mais Jean la retient
+par son tablier en disant: Nous nous annoncerons bien nous-mmes.
+Est-ce que vous croyez qu'on ne nous reconnatra pas?... et faisant
+faire un demi-tour gauche la domestique, il pntre dans le salon,
+ayant encore son chapeau sur la tte, et va frapper sur l'paule du pre
+Chopard en lui disant: Comment a va, mon vieux?</p>
+
+<p>M. Chopard se retourne, et aperoit Jean qui a une redingote, des bottes
+crottes, une cravate de couleur et point de gants; tous les efforts de
+sa mre et de Bellequeue n'ayant pu parvenir le faire changer de
+toilette. Mais comme mademoiselle Adlade a trouv M. Jean savant et
+original, le papa Chopard ne se formalise pas du peu de frais que le
+jeune homme a faits pour venir chez lui, il lui presse cordialement la
+main en s'criant: Bonsoir, professeur!... puis se tournant vers ses
+amis, M. Cho<a name="Page_222" id="Page_222"></a>pard leur dit l'oreille: Remarquez la mise nglige de
+ce jeune homme, c'est une suite de son originalit... Les savans ne
+s'occupent jamais de leur toilette... c'est au-dessous d'eux.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, dit un des voisins un autre, voil un jeune homme qui doit
+tre trs-instruit.</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade ne parat pas satisfaite du nglig de Jean,
+cependant elle s'est leve et attend qu'il vienne lui prsenter ses
+hommages; mais Jean n'y songe pas, il s'est arrt devant les bocaux et
+s'crie en frappant sur le ventre de M. Chopard. Est-ce que nous allons
+avaler tout a ce soir?... Sacrebleu! mais alors il faudra revenir en
+fiacre!...&mdash;Et peut-tre ventre terre, dit M. Chopard. Oh! oh!
+oh!... ventre terre!.... en voil encore un soign!...</p>
+
+<p>Bellequeue, qui s'aperoit que mademoiselle Adlade se mord les lvres
+avec colre, en attendant que Jean aille la saluer, va doucement tirer
+son filleul par sa redingote en lui disant l'oreille: Va donc dire
+bonsoir mademoiselle Chopard.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est juste! rpond Jean tout haut; le diable m'emporte si je
+ne l'avais pas oublie!</p>
+
+<p>Et se retournant vers le canap sur lequel mademoiselle Adlade s'est
+replace, Jean va se jeter lourdement ct d'elle en s'criant: Eh
+ben! princesse, qu'est-ce que nous disons ce soir?</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade, tout tourdie de s'entendre appeler princesse par
+un homme qu'elle voit pour la seconde fois, est un moment sans pouvoir
+trouver de rponse, et M. Chopard, qui a entendu<a name="Page_223" id="Page_223"></a> Jean, dit tout bas
+sa femme: Il a appel notre fille princesse!... c'est un genre de
+cour!...&mdash;N'ayons l'air de rien, dit madame Chopard; mais
+loignons-nous du canap, afin qu'ils puissent causer plus
+librement.&mdash;Oui, dit Bellequeue, si nous ne les entendons pas, je
+crois que a vaudra mieux.</p>
+
+<p>Les parens se dirigent alors vers une table sur laquelle on forme un
+vingt et un, et le canap tant l'autre extrmit du salon, les jeunes
+gens sont presque en tte--tte et peuvent causer sans tre entendus
+par la socit.</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade, trouble par le ton et les manires de Jean, a
+perdu son assurance habituelle; elle ne peut mme plus faire la
+coquette, et, ne sachant que dire, baisse les yeux en poussant un lger
+soupir.</p>
+
+<p>Est-ce que votre dner vous fait mal? lui dit Jean en la regardant de
+trs-prs. &mdash;Non, certainement, monsieur, rpond vivement mademoiselle
+Chopard, est-ce qu'on ne soupire que quand on a trop mang?&mdash;Ma foi!...
+je croyais... Ah! il est vrai qu'il m'arrive aussi quelquefois de
+respirer longuement... quand je m'ennuie, par exemple.&mdash;Mais, monsieur,
+je ne m'ennuie pas, moi, je vous prie de le croire.&mdash;Quand vous vous
+ennuieriez ct de moi, que vous connaissez peine, qu'est-ce qu'il y
+aurait l d'extraordinaire?&mdash;Monsieur, quand on est bien lev, on ne
+s'ennuie jamais en socit.&mdash;C'est donc parce que j'ai t mal lev que
+je m'y ennuie si souvent!&mdash;Ah! vous dites<a name="Page_224" id="Page_224"></a> cela pour rire!&mdash;Non!... que
+le tonnerre m'crase si ce n'est pas vrai!...</p>
+
+<p>&mdash;a va bien, dit tout bas M. Chopard Bellequeue aprs avoir jet un
+regard sur le canap. Les voil qui s'animent... je suis sr qu'ils
+approfondissent un sujet.&mdash;Ils se conviennent d'une manire
+extraordinaire! rpond Bellequeue, qui dans sa joie demande encore des
+cartes quoiqu'il en ait dj vingt-quatre, et ne s'aperoit pas qu'il a
+crev.</p>
+
+<p>Aprs un moment de silence, Jean, qui aime aller au fait, dit
+mademoiselle Chopard: A propos, je crois qu'on a envie de nous marier?</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade devient violette comme une aubergine, et balbutie:
+Mais, monsieur... en vrit... je ne sais pas cela, moi.&mdash;Ah! vous ne
+le savez pas!... Ma foi, je pensais qu'on vous en avait parl comme
+moi; mais c'est gal, prsent que je vous l'ai dit, vous le savez, et
+nous pouvons causer de cela, car enfin, si nous nous marions, il faut
+bien nous connatre un peu... Qu'en pensez-vous?...&mdash;Moi, monsieur... je
+pense... je ne sais pas... vraiment... vous me dites tout cela si
+vite...&mdash;Il me semble qu'il n'est pas ncessaire d'tre trois heures
+pour se dire une chose si simple!... On se convient, ou l'on ne se
+convient pas.&mdash;Mais on ne peut pas le dire tout de suite...&mdash;Oh! que si!
+Moi, je serais bien aise de savoir quoi m'en tenir, parce que je vous
+avoue que je ne songeais pas du tout me marier... C'est ma mre, c'est
+mon parrain, qui ne cessent de me cor<a name="Page_225" id="Page_225"></a>ner aux oreilles que a me fera du
+bien, que a me rendra plus sage, plus pos!... Il me semble que je ne
+suis pas mal pos maintenant; mais enfin, si on le veut, je me
+marierai... Et vous?</p>
+
+<p>Une dclaration si singulire bouleverse toutes les ides de
+mademoiselle Adlade; habitue s'entendre dire: Je vous adore, je ne
+puis tre heureux qu'avec vous, par tous ceux qui ont aspir sa main,
+elle attend toujours que Jean en vienne ce chapitre, et ne trouve
+point de rponse pour ce qu'il vient de lui dire.</p>
+
+<p>Ennuy de voir mademoiselle Chopard garder le silence et faire des mines
+en roulant les yeux droite et gauche, Jean lui serre familirement
+le genou en lui disant: Est-ce que je vous ai parl chinois?</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade retire vivement son genou et se recule en disant:
+Eh bien! monsieur, quoi pensez-vous donc... En vrit, je ne suis pas
+habitue ce qu'on prenne avec moi de telles liberts, et tout ce que
+vous me dites me parat bien singulier... Ce n'est jamais comme cela
+qu'on m'a fait la cour!...</p>
+
+<p>Jean regarde la demoiselle et part d'un clat de rire qui augmente la
+confusion de mademoiselle Chopard, tandis que monsieur son pre, tout en
+jouant, dit madame Durand: Votre fils a pris feu comme du
+phosphore!... Voyez-vous comme il en conte ma fille!... Vingt et un
+d'emble... a se paie double... J'avais jou deux liards, c'est un joli
+coup.<a name="Page_226" id="Page_226"></a></p>
+
+<p>Lorsque Jean a cess de rire, il se rapproche de mademoiselle Adlade
+et lui dit: Est-ce que vous avez cru que je venais ici pour vous faire
+la cour?... Ce n'est pas a du tout!... je viens pour vous pouser si a
+vous arrange; du reste, il ne faut pas vous gner; si je ne vous plais
+pas, n'en parlons plus. Ce sont nos parens qui ont eu cette ide-l,
+mais nous ne ferons toujours que ce que nous voudrons.&mdash;Mais,
+monsieur... pour s'pouser, est-ce qu'il ne faut pas d'abord tre
+amoureux l'un de l'autre?&mdash;Je ne crois pas que cela soit absolument
+ncessaire... Quant moi, je vous mentirais si je vous disais que je
+suis amoureux!...&mdash;C'est trs-galant!...&mdash;Aimez-vous mieux que je vous
+le dise et que je ne le pense pas?&mdash;Je veux que vous le soyez... Il me
+semble que cela n'est pas si difficile...&mdash;Oh! c'est trs-difficile pour
+moi! Quant tre galant, faire la cour, je n'y entends rien; aussi je
+vais rondement au fait, et je n'aime pas les mijaures, ni les prudes...
+Vous voyez comme je suis... Eh bien, vous rflchirez au projet des
+parens; rien ne presse, donnez-vous le temps. Maintenant, je vais goter
+un peu de ce qu'il y a dans vos bocaux, parce que je ne suis pas fch
+d'apprcier vos talens en distillation.</p>
+
+<p>En disant cela, Jean se lve, s'approche de la console, prend un bocal
+rempli de cerises et s'crie: Papa Chopard, est-ce qu'il n'y aurait pas
+moyen de goter cela?... Vous n'avez sans doute pas mis tous ces bocaux
+en vidence pour que nous n'en ayons que la vue?<a name="Page_227" id="Page_227"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non certainement, dit M. Chopard en quittant la table de vingt et
+un, aprs avoir dit bas ses voisins: Continuation de l'originalit du
+jeune homme, et, appelant sa domestique, il fait apporter des verres et
+ouvre le bocal en disant Jean: Vous allez m'en dire des nouvelles!...
+Il n'y a rien de tel que les fruits l'eau-de-vie; le plus sage a beau
+jurer qu'il n'en prendra pas... Cela fait oublier tous les sermens qu'on
+fit... Oh! oh! oh!... il est fameux celui-l... les sermens confits...
+Madame Chopard, tu tcheras de t'en souvenir.</p>
+
+<p>Madame Chopard rit aux larmes et tous les joueurs quittent la table de
+vingt et un, parce qu'ils aiment autant goter les cerises que de dire:
+Je m'y tiens ou j'ai crev; ce qui est cependant fort rcratif, surtout
+quand on joue le vingt et un deux liards.</p>
+
+<p>Aprs les cerises, Jean propose de goter d'un autre bocal, puis d'un
+troisime, et comme chaque nouvelle dgustation la socit adresse
+force complimens mademoiselle Adlade, les Chopard sont dans
+l'enchantement et feraient volontiers sauter toutes leurs liqueurs; mais
+madame Durand, qui craint que cela ne fasse mal son fils, demande
+continuer le vingt et un.</p>
+
+<p>On reprend la partie, Jean se promne dans le salon, regarde jouer,
+chante ou siffle entre ses dents, et mademoiselle Adlade, toujours
+assise sur le canap, le regarde de temps autre en se disant: Dieu!
+quel singulier jeune homme!... Qui est-ce qui croirait qu'il est
+amoureux de moi et dsire m'pouser?... Car certainement il est
+amoureux<a name="Page_228" id="Page_228"></a> de moi, quoiqu'il n'en veuille pas convenir!... D'ailleurs M.
+Bellequeue l'a dit papa.</p>
+
+<p>S'apercevant que c'est en vain qu'elle attend que Jean revienne causer
+avec elle, mademoiselle Adlade se dcide aller causer avec lui; elle
+se lve, reprend un ton gai, rit aux clats au moindre mot que dit Jean,
+et finit par se laisser pincer les genoux et tter le mollet sans se
+fcher, parce qu'il faut bien passer quelque chose un original.</p>
+
+<p>L'heure de se sparer arrive. Les parens sont enchants, on se quitte de
+trs-bonne humeur. En route, madame Durand demande encore son fils
+s'il a t content de mademoiselle Adlade, et Jean, qui a trouv-trs
+ferme tout ce qu'il s'est, permis de tter, rpond que la jeune personne
+parat bien en tat de se marier.</p>
+
+<p>Les Chopard ont aussi interrog leur fille pour savoir si le jeune
+Durand est toujours de son got, et quoique Jean n'ait point t galant
+avec mademoiselle Adlade, quoiqu'il ne lui ait parl que fort
+cavalirement et se soit conduit de mme, mademoiselle Adlade rpond
+ses parens: Oui, certainement, il me plat beaucoup, et je suis
+trs-dispose tre sa femme.</p>
+
+<p>Et la jeune personne rentre dans sa chambre en se disant: Il ne m'a
+fait aucun compliment, mais c'est gal, il me plat... D'ailleurs, il
+est amoureux de moi, et s'il ne veut pas me le dire, c'est par
+enttement.</p>
+
+<p>Bellequeue, qui craint toujours que Jean ne change d'avis, pense qu'il
+faut profiter de ses bonnes dispo<a name="Page_229" id="Page_229"></a>sitions pour le mettre dans
+l'impossibilit de refuser la main de mademoiselle Adlade, il ne cesse
+de courir de chez les Chopard chez madame Durand, et de chez celle-ci
+chez l'ex-distillateur. Toutes les fois qu'il aperoit mademoiselle
+Adlade il lui crie: Mon filleul ne parle plus que de vous... il ne
+pense qu' vous; votre image le poursuit mme quand il joue au billard,
+et vous tes cause qu'il fait <i>fausse</i> queue. A Jean, Bellequeue dit:
+Tu as fait natre une terrible passion dans le c&#339;ur de mademoiselle
+Chopard, elle ne rve qu' toi, cette nuit encore elle t'a vu te changer
+en tourtereau.</p>
+
+<p>Jean rit; mademoiselle Adlade soupire; et les Chopard disent
+Bellequeue: Si le jeune homme est si amoureux, pourquoi donc ne
+vient-il pas nous voir?</p>
+
+<p>&mdash;Singularit de caractre, dit Bellequeue, il ne peut pas se
+rsoudre faire l'amour comme tout le monde.</p>
+
+<p>Cependant force de courir chez l'un et chez l'autre, Bellequeue
+parvient runir encore Jean et mademoiselle Chopard. Celle-ci rougit
+beaucoup en voyant le jeune Durand; les parens se regardent d'un air
+satisfait, et Bellequeue poussant son filleul qui reste tranquillement
+au milieu de la chambre, lui dit l'oreille: Prends la main de la
+demoiselle, c'est l'usage lorsqu'on a des vues honntes.</p>
+
+<p>&mdash;Allons, dit Jean, si c'est l'usage, je le veux bien, moi. Et
+s'avanant vers mademoiselle Adlade, il lui prend la main et la lui
+secoue comme un ancien ami; aussitt Bellequeue frappe sur le<a name="Page_230" id="Page_230"></a> ventre
+de M. Chopard, en s'criant: C'est fini! les voil fiancs!...</p>
+
+<p>&mdash;Les voil fiancs ces chers enfans! dit madame Durand en embrassant
+madame Chopard, tandis que M. Chopard s'crie: Voil un n&#339;ud...
+d'amour... Oh! oh! oh!... il est coulant celui-l... Ah! <i>Coulant</i>!
+encore un fameux!...</p>
+
+<p>Jean tient toujours la main de mademoiselle Adlade, qui ne songe
+nullement la retirer; le papa Chopard est all chercher un bocal
+d'abricots pour clbrer les fianailles. Jean quitte la main de
+mademoiselle Adlade pour les abricots; on boit, on trinque, on rit, on
+chante; la soire se passe trs-gament, on s'embrasse en se quittant,
+et tout le long du chemin Bellequeue rpte Jean: Tu es fianc, il
+n'y a plus t'en ddire... Tu peux dj regarder mademoiselle Chopard
+comme ta femme.&mdash;Soit, dit Jean, mais le diable m'emporte si je
+m'attendais tre fianc pour avoir donn une poigne de main la
+demoiselle.</p>
+
+<p>Le souvenir des fianailles n'empche pas Jean de dormir. Quant
+Bellequeue il rentre chez lui enchant et s'crie, en passant sa robe de
+chambre: C'est fini; il n'y a plus reculer... ils sont fiancs...</p>
+
+<p>&mdash;Qui cela? dit mademoiselle Rose. &mdash;Et parbleu, mon filleul, Jean
+Durand, avec mademoiselle Adlade Chopard!...</p>
+
+<p>&mdash;Beau mariage qu'il a fait l!... murmure mademoiselle Rose en
+prenant sa chandelle, &mdash;Rose... une partie de dames... une seule
+partie... Je suis sr que je ferai de beaux coups ce soir!... crie<a name="Page_231" id="Page_231"></a>
+Bellequeue sa petite bonne; mais celle-ci, sans couter son matre,
+rentre dans sa chambre dont elle ferme la porte en disant: Jouez tout
+seul... je crois que a m'amusera autant.<a name="Page_232" id="Page_232"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIV" id="CHAPITRE_XIV"></a>CHAPITRE XIV.</h3>
+
+<p class="head">VNEMENT NOCTURNE.&mdash;LE SOUVENIR D'UNE JOLIE FEMME.</p>
+
+
+<p>Depuis huit jours Jean tait fianc mademoiselle Chopard. On avait
+fix l'poque du mariage six semaines aprs, parce que mademoiselle
+Adlade, certaine maintenant que Jean sera son mari, n'est pas fche
+d'avoir le temps de faire avec lui plus ample connaissance, se flattant
+toujours qu'elle parviendra le rendre amoureux, galant et soumis ses
+volonts.</p>
+
+<p>Jean ne s'tait point inform de l'poque fixe pour son hymen, peu lui
+importait que ce ft tt ou tard. Il allait chez les Chopard, parce
+qu'il y tait aussi libre, aussi son aise que chez lui; mais il
+causait avec mademoiselle Adlade comme avec toute autre personne, et
+rien n'annonait qu'il deviendrait plus empress et plus galant.
+Mademoiselle Adlade, au contraire, prouvait chaque jour un penchant<a name="Page_233" id="Page_233"></a>
+plus vif pour le jeune Durand, et, tout en se dpitant en secret de ce
+qu'il ne se montrait pas plus amoureux, se sentait plus prise de lui.</p>
+
+<p>Les Chopard, persuads qu'on ne pouvait pas voir leur fille sans en tre
+enthousiasm, ne doutaient point des sentimens de Jean, et attribuaient
+son peu d'empressement prs d'elle la singularit de son caractre!
+Toutes les fois que le jeune homme venait les voir, ils ne manquaient
+pas de faire passer en revue les bocaux, en s'tendant sur les talens de
+leur fille. Jean trouvait cela bon, et madame Chopard courait dire tout
+bas sa fille: Ton prtendu a mang de tes pches l'eau-de-vie avec
+le plus grand plaisir... Ce garon-l t'aime sincrement, ma chre
+enfant.</p>
+
+<p>Mademoiselle Adlade ne rpondait rien, mais elle soupirait et pensait
+que M. Jean ne l'aimait pas tant que les pches.</p>
+
+<p>Jean revenait un soir de chez les Chopard; il n'tait que dix heures,
+mais les rues du Marais taient dj dsertes. En entrant dans la rue
+des Trois-Pavillons, des voix de femme frappent son oreille, on crie au
+voleur, et, au mme instant, un homme passe en courant tout prs de
+Jean, tenant encore sa main un chle avec lequel il s'enfuit. Mais
+Jean l'a dj atteint, il le saisit au collet, lui arrache le chle des
+mains et veut l'entraner avec lui, lorsque le voleur lui dit: Par
+piti, ne me perdez pas!</p>
+
+<p>La voix de cet homme n'est pas inconnue Jean, il prouve un trouble
+indfinissable, pendant lequel sa main a involontairement lch le
+collet du voleur;<a name="Page_234" id="Page_234"></a> celui-ci s'enfuit, et Jean court alors prs des deux
+dames qui avaient appel du secours.</p>
+
+<p>Ces dames dont la mise tait lgante et la tournure distingue, se
+tenaient en tremblant contre le mur; elles n'avaient plus la force de
+marcher, et en voyant venir Jean vers elles, un cri d'effroi leur
+chappe, parce qu'elles croient que c'est encore un voleur qui vient les
+attaquer.</p>
+
+<p>Jean rassure les dames et leur prsente le chle qu'il a repris au
+voleur, en leur disant: Est-ce l tout ce que le coquin vous
+emportait... Sacrebleu! je suis bien fch de l'avoir laiss se
+sauver... Mais sa voix... il m'a sembl... ma foi!... Je l'ai lch sans
+savoir ce que je faisais.</p>
+
+<p>Les dames se confondent en remercmens; le chle vol tait un beau
+cachemire, et valait bien la peine qu'on remercit Jean. Il m'a aussi
+emport mon sac, dit une de ces dames, mais c'est une perte bien
+lgre, il n'y avait dedans que ma bourse contenant peu d'argent, un
+mouchoir et un souvenir... qui est ce que je regrette le plus.</p>
+
+<p>Jean veut courir aprs le voleur pour lui reprendre le sac, mais les
+dames s'y opposent, elles le supplient de ne point se donner une peine
+inutile, et d'avoir seulement la bont de les conduire jusqu' une place
+de fiacre.</p>
+
+<p>Jean offre le bras ces dames, on l'accepte, et chemin faisant on lui
+conte comment l'vnement est arriv. Les dames sortaient d'une maison
+de la rue des Trois-Pavillons, elles n'avaient point voulu qu'on les
+reconduist, ne pensant pas qu' dix heures<a name="Page_235" id="Page_235"></a> du soir deux femmes
+courussent quelque danger dans un quartier qui n'est point dsert.
+D'ailleurs, leur intention tait de prendre une voiture la place la
+plus proche; mais peine avaient-elles fait vingt pas dans la rue,
+qu'un homme s'tait approch d'elles, leur avait brusquement arrach un
+chle et un ridicule et s'tait enfui aussitt.</p>
+
+<p>Les deux dames, auxquelles Jean servait de cavalier, parlaient chacune
+leur tour et quelquefois toutes deux ensemble, comme c'est d'usage
+lorsqu'il vient de nous arriver un vnement dont nous sommes encore
+troubls. L'une de ces dames paraissait avoir une quarantaine d'annes,
+l'autre devait tre encore fort jeune. Toutes deux accablaient Jean de
+remercmens, puis se disaient rciproquement: C'est votre faute, ma
+chre, si nous avons t attaques!...&mdash;C'est plutt la vtre, ma bonne
+amie... Il y a trois quarts d'heure que je voulais m'en aller...&mdash;Que
+voulez-vous! nous venons si rarement au Marais voir madame de
+Sainte-Luce, et puis cela lui faisait tant de plaisir que nous fissions
+son boston... Mais elle voulait nous envoyer chercher un fiacre, vous
+n'avez pas voulu...&mdash;Sa bonne est si vieille!... presque aussi impotente
+que sa matresse! Je ne voulais pas qu'elle prt cette
+peine.&mdash;Heureusement nous en sommes quittes bon march!...&mdash;Grce
+monsieur!...&mdash;Mais j'ai eu bien peur!...&mdash;Eh moi donc!... Cependant j'ai
+cri bien fort... La perte du chle n'tait pas un grand malheur! mais
+je craignais tant que ce misrable ne revnt sur nous et qu'il nous
+tut!...<a name="Page_236" id="Page_236"></a>&mdash;Ah! monsieur! nous vous devons peut-tre la vie!</p>
+
+<p>A tout cela Jean rpondait: Parbleu! ce que j'ai fait est tout
+naturel!... Je regrette seulement d'avoir lch le coquin sans lui avoir
+fait rendre le sac! Du reste, je vous assure qu'il ne songeait pas
+retourner sur vous quand je l'ai arrt, il se sauvait au contraire
+toutes jambes, et je crois qu'il est bien loin maintenant...</p>
+
+<p>Mais on est arriv une place de fiacres, les dames en prennent un;
+Jean leur offre de les accompagner jusque chez elles, si elles ont
+encore quelque frayeur; mais elles le remercient avec beaucoup de grace,
+et le prient de nouveau de recevoir les expressions de leur
+reconnaissance. Pour s'y drober, Jean leur souhaite le bonsoir et
+s'loigne de la voiture qui ne tarde pas partir.</p>
+
+<p>Jean, qui tait retourn sur ses pas pour conduire les dames, reprend le
+chemin de chez lui, en songeant cette aventure. Ce n'est point des
+dames qu'il s'occupe, c'est du voleur dont la voix retentit encore son
+oreille, et lui rappelle celle d'un de ses deux camarades de pension.</p>
+
+<p>Serait-il bien possible que ce ft en effet Dmar! se dit Jean en
+retournant lentement dans la rue qu'il vient de parcourir. Dmar
+voleur!... L'action qu'il venait de faire lorsque je l'ai quitt
+n'annonait que trop son penchant pour ce crime!... Le malheureux!...
+Peut-tre a-t-il aussi entran ce pauvre Gervais commettre de
+pareilles infamies!... O en serais-je maintenant si<a name="Page_237" id="Page_237"></a> je ne les avais
+pas quitts!... Et tout devait tre commun entre nous!... Mais quelle
+folie de faire des sermens quinze ans!... Il serait peut-tre plus
+sage de n'en faire jamais!...</p>
+
+<p>Tout en se livrant ses penses, Jean se retrouvait dans la rue des
+Trois-Pavillons et l'endroit mme o il avait arrt le voleur.
+Quelque chose brille ses pieds, il se baisse et aperoit un joli petit
+ridicule de soie avec des glands et une chane en acier.</p>
+
+<p>Je gage que c'est le sac de cette dame! s'crie Jean en ramassant le
+ridicule. Comment se fait-il que nous ne l'ayons pas vu en passant l
+tout l'heure... Ah! parbleu! elles parlaient tant!... elles
+m'tourdissaient avec leurs remercmens!... Nous aurions bien mieux fait
+de regarder nos pieds. C'est gal, prenons le sac, et s'il renferme
+une adresse, ces dames n'auront rien perdu.</p>
+
+<p>Jean ouvre le sac et trouve dedans un mouchoir, une bourse contenant
+vingt-cinq francs et un joli souvenir garni d'acier. C'est bien le sac
+vol ces dames, se dit-il en mettant le ridicule dans sa poche, il
+renferme exactement tout ce qu'on a dit. Est-ce la vieille... est-ce
+la jeune qu'il appartient?... Je ne m'en souviens plus; elles parlaient
+presque toujours toutes les deux la fois... Je crois pourtant qu'il
+est la jeune, car c'est aussi elle qu'tait le chle, et le coquin
+qui les a attaques aura saisi tout cela la fois.</p>
+
+<p>Jean arrive chez lui; cet vnement l'a retard, il est plus de onze
+heures. Madame Durand est couche,<a name="Page_238" id="Page_238"></a> Jean rentre sur-le-champ dans son
+appartement, et, sortant le sac de sa poche, il en tire de nouveau le
+souvenir qu'il peut maintenant examiner son aise.</p>
+
+<p>Le souvenir est couvert de maroquin violet, les quatre coins sont
+revtus d'acier, et dessus est une plaque sur laquelle est simplement
+grav: <i>Souvenir</i>.</p>
+
+<p>C'est gentil, dit Jean, c'est tout bonnement un joujou comme il en
+faut aux petites-matresses!... Et ces dames m'ont fait l'effet d'tre
+ce qu'on appelle du grand genre!... Mais il ne faut pas que mademoiselle
+Chopard se flatte d'avoir de ces jolies inutilits!... Je ne la mettrai
+pas sur ce pied-l... A quoi cela peut-il servir?... Qu'un homme ait un
+porte-feuille, la bonne heure; mais une femme, est-ce que cela a
+besoin de prendre des notes comme un courtier-marron? Au reste, je vais
+voir si le souvenir renferme des choses importantes. Il faut bien que je
+le visite pour tcher de dcouvrir le nom et l'adresse de celle qui il
+appartient, puisqu'il n'y a rien dessus. Allons, parcourons le souvenir
+de la petite matresse. Qui sait?... a m'amusera peut-tre!... On ne se
+doutait pas sans doute qu'un tranger lirait un jour ce qui est crit
+l-dedans.</p>
+
+<p>Jean place une lumire sur une table, s'assied auprs, allume un cigare
+qu'il met dans sa bouche, et ouvrant le souvenir, en commence la
+lecture, qu'il interrompt parfois pour faire ses rflexions:</p>
+
+<p>Madame Derval m'attend djeuner la semaine prochaine, je lui ai
+promis d'y aller; voil au moins dix fois qu'elle m'invite... Elle ne se
+rebute pas.<a name="Page_239" id="Page_239"></a> Il faudra pourtant que j'y aille pour en finir. Je n'aime
+point madame Derval, elle est coquette, mdisante, elle a un esprit
+caustique, qui dchire en feignant de ne vouloir que plaisanter; mais
+dans le monde, si on ne voyait que les gens qu'on aime!...</p>
+
+<p>Que ces gens du monde sont btes! se dit Jean, toujours faire des
+choses qui ne leur plaisent pas, et cela parce que c'est l'usage!...
+Comme je m'en moquerais, moi. Et qu'a-t-elle besoin d'aller djeuner
+chez sa madame Derval, si elle ne peut pas la souffrir!... Mais que
+sait-on, elle l'appelle peut-tre sa bonne amie!... Continuons:</p>
+
+<p>Jeudi, bal chez madame de Brmont. N'oublions pas de commander une
+garniture en roses panaches; celle de Clotilde tait charmante, madame
+Julien tait fort bien coiffe avec sa toque ponceau; il m'en faut une
+pareille. Faire prendre mes bracelets dont j'ai fait changer le tour. On
+porte des croix prsent; mon peigne n'est plus la mode...</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu!... en voil-t-il sur l'article des colifichets!... Ces
+dames sont terribles avec leur toilette... Je me doutais bien que
+celle-ci tait coquette! elles le sont toutes! mais, mademoiselle
+Chopard, si vous m'tourdissez avec des envies de bijoux, de croix et de
+peignes, je vous prierai d'aller faire du ratafia. Si les tablettes ne
+parlent que de parure, a ne m'amusera gure! Voyons encore cependant:</p>
+
+<p>Que cet enfant tait gentil et intressant!... Il<a name="Page_240" id="Page_240"></a> s'appelle Adolphe,
+il n'a que six ans, sa mre est veuve et malade depuis trois mois!...
+Pauvres gens!... faubourg Saint-Martin, n. 238, dans les mansardes.
+J'irai demain matin.</p>
+
+<p>Pour une coquette, voil qui n'est pas mal! elle est bonne au moins....
+cela me raccommode un peu avec elle.</p>
+
+<p>Le bal de madame de Brmont tait charmant... Je n'ai pas manqu une
+contre-danse... M. Valcourt m'a invite trop souvent, cela se
+remarquait... Je crois vraiment qu'il est amoureux de moi!... On a
+trouv ma toilette charmante... J'ai promis de donner aussi un bal, pour
+faire plaisir aux petites Saint-Amand... Ces pauvres petites! elles
+aiment tant la danse!... J'inviterai leur cousine, puis la famille
+Dormeuil, puis les Saint-Lon; pour des hommes, on n'en manque pas!...
+On ne jouera point l'cart, parce que je veux que ces dames dansent.</p>
+
+<p>Ah ! mais elle dit toujours je veux, et ne parle jamais de son
+mari... Est-ce qu'elle n'en a pas... Ce ne serait pas une raison!... Ah!
+ceci n'est plus de la mme criture... ce sont des vers, je crois... une
+chanson peut-tre:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Quand on vous voit, aimable Caroline,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Comment ne pas tre amoureux?</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Vos doux regards, votre grace divine,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Font natre les plus tendres feux.</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Mais avec l'heureux don de plaire,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Avec tant d'esprit et d'attraits,</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Faut-il donc tre si svre</span><br />
+<span style="margin-left: 3em;">Pour les malheureux qu'on a faits?</span><br />
+</p>
+
+<p>Ah, mon Dieu! que c'est beau... c'est au moins une dclaration; je n'en
+saurai jamais faire comme cela, moi... C'est dommage, je suis sr que ma
+fiance se mettrait elle-mme l'eau-de-vie pour qu'on lui en fasse
+autant!... il y a encore quelque chose d'crit l-dessous... mais le
+crayon est presque effac... <i>A madame Dorville.... par son plus sincre
+adorateur</i>....</p>
+
+<p>Madame Dorville, c'est sans doute le nom de la propritaire du
+souvenir... Caroline Dorville... c'est cela... il faut trouver l'adresse
+maintenant... il n'est pas dit que cela sera l-dedans... mais puisqu'on
+l'appelle madame, elle est donc marie... et elle se laisse faire des
+vers et des dclarations!... C'est pas mal! je ne suis pas jaloux de
+mademoiselle Adlade; mais, quand elle sera ma femme, je ne crois pas
+que je serai d'humeur laisser un freluquet lui adresser des devises
+dans ce genre-l.</p>
+
+<p>Jean lche une bouffe de fume et reprend sa lecture:</p>
+
+<p>Que ces pauvres gens ont sembl heureux de ma visite!... J'ai rendu
+l'esprance, la vie peut-tre, cette pauvre mre qui, vingt-cinq
+ans, mourait de chagrin et de misre dans un grenier... Son fils sautait
+de joie, la mre me baisait les mains et embrassait son enfant, en lui
+disant de me bnir!... Et il n'a fallu que quelques louis pour mettre
+fin aux souffrances de ces infortuns.... Ah! je ne m'en tiendrai pas
+l, j'irai les revoir, je trouverai du travail ou une place pour cette
+jeune femme. Quand je songe qu'il y a beau<a name="Page_242" id="Page_242"></a>coup de gens dans la
+situation o j'ai trouv cette pauvre mre, je rougis de dpenser de
+l'argent en futilits, en colifichets!... Pour un rien j'aurais jet au
+feu cette belle garniture qui m'a cot trois fois plus que je n'ai
+donn ces infortuns!</p>
+
+<p>C'est trs-bien cela... voil qui me fait oublier son got pour la
+toilette... Si elle a des dfauts, au moins elle a des qualits, et cela
+compense. Il y a tant de gens chez lesquels la balance ne peut pas
+s'tablir!</p>
+
+<p>Samedi, je dne chez madame Saint-Lon...&mdash;Un th lundi chez madame
+Dorfeuil.&mdash;Faire retenir une loge l'Opra pour vendredi.&mdash;Mon
+ncessaire prendre au magasin de <i>Monbro</i>.&mdash;Trois romances nouvelles
+de <i>Panseron</i>, chez Frre, passage des Panoramas... On les a chantes
+chez madame de La Roche, elles sont charmantes.&mdash;Un nouvel air vari
+pour le piano, par <i>Hrold</i>.... C'est un peu difficile, mais ce qui est
+facile n'est trop souvent jou que par les coliers. Madame de Rmond
+vient de faire faire son portrait, il est d'une ressemblance parfaite,
+cette miniature est ravissante; l'adresse du peintre, M. <i>Maricot</i>, rue
+Meslay, n. 28.&mdash;Demander Constance l'adresse de sa couturire.&mdash;Les
+toffes bleu-ple sont en faveur...&mdash;Demander Clestine quelle est sa
+marchande de modes...</p>
+
+<p>Allons! nous voil retombs dans les btises!... A l'autre page, elle
+tait tout sentiment, elle faisait des rflexions fort raisonnables sur
+la coquetterie, et maintenant la voil qui ne songe plus qu'aux
+plai<a name="Page_243" id="Page_243"></a>sirs et la parure!... Ah! c'est bien le souvenir d'une femme!...
+mais tout cela ne m'apprend pas son adresse. Voyons encore.</p>
+
+<p>Ne pas oublier d'envoyer un piano ma campagne, et faire dire mon
+jardinier de renouveler toutes mes corbeilles...</p>
+
+<p>Ah! nous avons une campagne! Diable! c'est tout--fait dans le bon
+style...</p>
+
+<p>Que ces hommes sont singuliers! ils me disent sans cesse que je ne
+resterai point veuve encore une anne!... Et pourquoi donc cela?...
+certes, je ne pense pas me remarier... Je suis libre, je suis
+heureuse. Ah! si j'avais eu un enfant, il ne me manquerait rien!...</p>
+
+<p>Ah! nous sommes veuve... J'aurais d le deviner; mais il ne me semble
+pas qu'on regrette beaucoup le dfunt... Voyons la suite des rflexions
+de la veuve:</p>
+
+<p>Ils me font tous la cour... mme ceux que des liens indissolubles
+attachent d'autres... Les premiers me font quelquefois rire, les
+derniers me donnent presque de la colre. Si je pouvais avoir une
+faiblesse, me supposent-ils donc capable de former une liaison avec
+quelqu'un qui est dj engag!... mais ils ont tant d'amour-propre...
+Ils croient que l'on ne pourra rsister leur grce, leur esprit,
+leurs sductions!... et malheureusement ils russissent quelquefois! Je
+ne verrai plus madame de P.... J'aimais beaucoup sa socit, mais son
+mari devient vraiment insupportable, et je<a name="Page_244" id="Page_244"></a> tremble chaque instant que
+sa femme ne s'aperoive de son ridicule amour.</p>
+
+<p>Il y a des choses qui ne sont pas mal l-dedans! Tout le monde lui fait
+donc la cour cette belle Caroline... Il y a peut-tre aussi de
+l'illusion de sa part! Il y a des femmes qui croient qu'on est amoureux
+d'elles, parce qu'on leur avance une chaise! Ah! sacredi! si tous les
+hommes me ressemblaient...</p>
+
+<p>Hortense va venir habiter Paris avec son mari, elle me charge de lui
+trouver un logement. Il y en a un fort joli, m'a-t-on dit, dans la rue
+du Sentier, et un autre rue Richer, prs du faubourg Poissonnire,
+presqu'en face de chez moi... J'irai d'abord voir ce dernier.</p>
+
+<p>Ah! voil mon affaire!... C'est bien heureux! rue Richer, prs du
+faubourg Poissonnire, et le nom avec cela, c'est tout ce qu'il faut
+pour trouver la matresse de ce souvenir. Demain j'irai le porter
+madame Caroline Dorville.... A prsent que j'ai lu ces tablettes, je ne
+serai pas fch de la revoir... Ce soir, il faisait sombre et je l'ai
+peine regarde.... Au total, ce doit tre une femme... jolie...
+lgante... et bonne enfant au fond.</p>
+
+<p>Jean replace le souvenir dans le ridicule, et se couche en songeant ce
+qu'il vient de lire dans les tablettes.<a name="Page_245" id="Page_245"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XV" id="CHAPITRE_XV"></a>CHAPITRE XV.</h3>
+
+<p class="head">LA DAME AU SOUVENIR.</p>
+
+
+<p>En s'veillant, le lendemain de l'aventure nocturne, Jean avait dj
+oubli les deux dames et ce qu'il avait lu dans le petit souvenir. Il
+pensait son prochain mariage avec mademoiselle Adlade, aux
+changemens que cela pourrait apporter dans sa manire de vivre, puis il
+s'criait: Aprs tout, j'espre bien faire toujours ce qui me
+conviendra, et fumer chez moi toute la journe, si cela me plat!... Oh!
+je veux mettre ma femme sur un bon pied... D'ailleurs, mon parrain dit
+qu'elle m'adore, et une femme qui adore son mari doit s'habituer
+l'odeur de la pipe.</p>
+
+<p>Jean se retourne, et un doux parfum de jasmin et d'orange frappe son
+odorat. Il en cherche la cause, et aperoit, sur une chaise, prs de son
+lit, le petit sac de soie d'o s'exhalait cette douce odeur.<a name="Page_246" id="Page_246"></a></p>
+
+<p>Ah! c'est le ridicule de cette petite matresse! dit Jean en se
+levant. Il faut toujours que ces dames mettent des parfums dans ce qui
+les approche... a sent assez bon quoique a... C'est comme la crme de
+fleur d'orange du papa Chopard. A propos, il faut que j'aille reporter
+ce sac... Si je l'envoyais... Cette dame va peut-tre croire que je
+viens moi-mme pour me faire encore remercier!... Dieu sait qu'il n'y a
+rien qui m'ennuie plus que les remercmens... Cependant si je donne cela
+ quelqu'un, saura-t-on trouver cette dame?... On pourrait remettre ce
+sac une autre qui le garderait... Non, j'irai moi-mme... Aprs tout,
+je n'ai pas l'air d'aller demander une rcompense honnte!... et puisque
+je n'ai rien faire du matin au soir, je puis aussi bien me promener du
+ct de la rue Richer qu'ailleurs.</p>
+
+<p>Jean ne juge pas ncessaire de raconter sa mre son aventure de la
+veille: aprs avoir djeun, il met le petit sac de soie et tout ce
+qu'il contient dans sa poche; puis sort pour chercher la demeure de
+madame Caroline Dorville. Arriv rue Richer, Jean demande madame
+Dorville dans la premire porte cochre, et le portier lui rpond:
+Madame Dorville! je ne connais pas a... a n'est pas ici...</p>
+
+<p>Jean va s'loigner, le portier le rappelle en lui disant: Dites donc,
+monsieur?... Qu'est-ce qu'elle est cette dame-l? Qu'est-ce qu'elle
+fait?</p>
+
+<p>&mdash;Avez-vous une madame Dorville dans votre maison? rpond Jean d'un
+ton brusque. &mdash;Non, monsieur... mais...&mdash;Mais alors, qu'avez-vous<a name="Page_247" id="Page_247"></a>
+besoin de savoir ce qu'elle fait ou ce qu'elle ne fait pas?</p>
+
+<p>Et Jean sort de la maison, laissant le portier retourner sa loge en
+murmurant: Il est bon celui-l... il ne veut rien dire, et il demande
+quelque chose!... Est-ce qu'il croit qu'on se fatiguera lui rpondre
+sans vouloir s'instruire?</p>
+
+<p>Jean entre dans une autre maison. L, il trouve une portire qui lui
+fait la mme rponse et les mmes questions, et laquelle il tourne
+encore les talons, en se disant: Il parat que la curiosit tient
+l'tat. Mais tout cela ne m'apprend pas o demeure cette dame; est-ce
+qu'il faudra que je fasse toutes les portes de la rue?... Il parat que
+madame Dorville n'est pas trs-connue dans le quartier... Cela fait son
+loge, et je me dfie de ces femmes que tout le monde connat.</p>
+
+<p>Mais la troisime porte o Jean s'adresse, le portier lui rpond:
+C'est ici, monsieur, montez au second.</p>
+
+<p>Jean monte un bel escalier et sonne aussi fort que s'il allait chez son
+parrain, en se disant: Cette dame n'est peut-tre pas encore leve; il
+n'est que dix heures et demie, une petite matresse n'est pas visible de
+si bonne heure...</p>
+
+<p>Une jeune bonne ouvre; Jean demande avec le ton sans faon qui lui est
+ordinaire: Madame Caroline Dorville... est-ce ici?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Y
+est-elle?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Est-elle leve?</p>
+
+<p>La domestique regarde Jean, et semble surprise de ses manires;
+cependant elle lui rpond encore:<a name="Page_248" id="Page_248"></a> Oui, monsieur, madame est leve.&mdash;Je
+voudrais lui parler...&mdash;Votre nom, monsieur, s'il vous plat?&mdash;Mon nom
+ne lui apprendra rien du tout; elle ne me connat pas; mais qu'est-ce
+que a fait, est-ce qu'on ne peut pas parler votre matresse sans dire
+d'abord son nom?... Dieu que de crmonies!&mdash;Mais, monsieur...&mdash;Allez
+lui dire que c'est quelqu'un qui a quelque chose lui remettre...</p>
+
+<p>La domestique fait entrer Jean dans un joli salon, et s'loigne en lui
+disant qu'elle va prvenir sa matresse. Jean se jette sur un beau
+canap de satin cramoisi et regarde autour de lui. Le salon est dcor
+avec lgance, on y voit de fort beaux tableaux, et un piano ainsi
+qu'une harpe.</p>
+
+<p>Grand genre tout--fait! se dit Jean; femme la mode... coquette...
+minaudire sans doute. Quoique mademoiselle Chopard ne soit pas
+trs-jolie et qu'elle se blouse lorsqu'elle veut faire de l'esprit,
+j'aime mieux une femme comme cela, que ces petites-matresses devant
+lesquelles il faut prendre garde tout ce qu'on dit de peur d'offenser
+le tympan de ces dames. Cela n'aime que la parure, les complimens... les
+robes froufrou!... les...</p>
+
+<p>Ici, Jean se rappelle le souvenir et les visites que la jeune dame avait
+faites dans un grenier du faubourg Saint-Martin; alors il pensa qu'on
+pouvait tre petite-matresse et avoir des qualits, et se dit: Cela ne
+me va gure de censurer les autres, moi, qui ne sais que faire de ma
+personne depuis le matin jusqu'au soir.<a name="Page_249" id="Page_249"></a></p>
+
+<p>Dans ce moment on ouvre une porte du salon, et une dame qui peut avoir
+de vingt vingt et un ans, s'avance vers Jean. Cette jeune femme est
+d'une taille un peu au-dessus de la moyenne; ses formes lgantes et
+bien prises, la grce de ses mouvemens, donnent quelque chose de
+sduisant sa tournure. Sa figure est noble et douce, ses grands yeux
+bruns ont un clat qui vous attire sans vous blouir et sans vous forcer
+de baisser les vtres; au contraire, leur aimable expression donne le
+dsir de les regarder encore, et ces yeux-l sont de ceux qu'on aime
+surtout rencontrer.</p>
+
+<p>Un nez la grecque, point trop grand, une bouche pas trop petite, des
+couleurs un peu prononces et des sourcils bien dessins, compltaient
+l'ensemble d'une figure ovale, que relevait un front haut, orn d'une
+belle chevelure d'un chtain-clair, dont les boucles, arranges avec
+got, formaient de grosses touffes sur chaque ct de cette charmante
+physionomie.</p>
+
+<p>Cette dame s'est approche de Jean, qui s'est lev son aspect. D'un
+air fort poli, quoiqu'un peu froid, elle lui demande ce qu'il lui veut;
+mais Jean, au lieu de rpondre sur-le-champ cette question, examine
+quelques instans la jeune dame, et s'crie enfin: Que le diable
+m'emporte si je vous aurais reconnue! Il est vrai qu'hier il faisait
+nuit... et vous aviez de ces grands chapeaux sous lesquels il est
+impossible de retrouver un visage... Vous ne me reconnaissez pas non
+plus sans doute?...</p>
+
+<p>La jeune femme regarde Jean, et cherche se<a name="Page_250" id="Page_250"></a> rappeler ses traits en
+balbutiant: Votre voix ne m'est pas inconnue, monsieur; mais je ne
+sais...&mdash;Mon Dieu, madame, c'est moi qui, hier au soir, dans la rue des
+Trois-Pavillons, ai arrt un coquin qui vous emportait un chle.&mdash;Quoi!
+c'est vous, monsieur! Ah! pardonnez si je ne vous remettais pas.&mdash;Il n'y
+a aucun mal, madame; et il est probable que vous n'auriez plus entendu
+parler de moi, si je n'avais, en vous quittant, retrouv aussi ce petit
+sac, qui est, ce que j'ai pens, celui que le voleur vous avait
+enlev, et qu'il aura jet par peur au moment o je l'ai saisi au
+collet.&mdash;Quoi! monsieur, vous avez eu aussi la bont...&mdash;Il n'y a pas de
+bont l-dedans, madame; ce sac est vous, je vous le rapporte, c'est
+tout simple. Maintenant, j'ai bien l'honneur...</p>
+
+<p>Jean saluait et se disposait s'loigner; madame Dorville le retient.
+Depuis qu'elle a reconnu, dans le monsieur qui s'exprime si
+cavalirement, celui qui, la veille, a t son protecteur, sa rserve a
+fait place un air aimable, gracieux, et ce n'est plus avec une froide
+politesse qu'elle engage Jean s'asseoir un moment et ne point
+s'loigner aussi vite.</p>
+
+<p>Jean est peu habitu se soumettre aux dsirs d'une dame. Cependant le
+ton de celle-ci est si doux, son air est si engageant en le priant de se
+reposer, que Jean s'arrte, demeure un instant debout sans trop savoir
+ce qu'il veut faire, puis enfin va s'asseoir prs de madame Dorville.</p>
+
+<p>La jolie femme, qui joint ses grces et ses attraits beaucoup
+d'esprit et d'usage du monde, a<a name="Page_251" id="Page_251"></a> vu d'un coup d'&#339;il que Jean n'a aucune
+habitude de la socit; loin de chercher augmenter l'embarras qu'elle
+aperoit dans les manires du monsieur qui est devant elle, elle feint
+de ne point le remarquer, afin de le mettre plus son aise. En effet,
+malgr son assurance habituelle, Jean, qui ne s'est jamais trouv en
+pareille compagnie, a de la peine s'exprimer, et se tient fort
+gauchement assis prs de la petite-matresse.</p>
+
+<p>Vous avez donc aussi retrouv ce sac, monsieur? dit la jeune femme,
+qui s'aperoit qu'il faut qu'elle commence parler si elle veut que la
+conversation s'engage. &mdash;Oui, madame... oui, en vous quittant... Aprs
+vous avoir laisse dans le sapin, j'ai repris la rue o je vous avais
+rencontre; j'ai vu quelque chose briller mes pieds... et j'ai ramass
+cela. J'ai regard ce qu'il y avait dedans... c'tait bien ce que vous
+aviez dit, et...&mdash;Et vous avez eu la complaisance de me l'apporter
+vous-mme. Vraiment, monsieur, je vous en ai mille obligations.&mdash;Oh! pas
+du tout, madame, il n'y a pas grande complaisance l-dedans... D'abord
+je n'ai rien qui m'occupe; je flne toute la journe en mangeant le bien
+de mon pre et de ma tante... je ne sais que faire du matin au soir, ce
+qui est quelquefois bigrement sciant!...</p>
+
+<p>Ici la jeune dame comprime une lgre grimace, et recule un peu sa
+chaise de celle de Jean.</p>
+
+<p>J'ai mieux aim vous rapporter ce sac moi-mme que de le confier
+quelque imbcille qui se serait tromp ou ne vous aurait pas
+trouve...&mdash;Mais,<a name="Page_252" id="Page_252"></a> monsieur, comment donc avez-vous su mon nom et mon
+adresse?</p>
+
+<p>Cette question embarrasse un moment Jean, qui rpond enfin: Comment
+j'ai su... votre nom?...&mdash;Oui, car vous avez bien demand madame
+Dorville... Caroline Dorville mme... Ainsi vous savez jusqu' mon nom
+de baptme, et cependant je ne me rappelle pas vous avoir dit hier rien
+de cela.&mdash;C'est vrai, madame... Oh! ce n'est pas vous qui me l'avez
+appris... mais comme il fallait que je le susse pour vous rendre ce qui
+vous appartenait... ma foi, madame, aprs avoir regard dans le sac pour
+m'assurer s'il ne renfermait pas quelque adresse, n'en ayant pas trouv,
+j'ai visit votre souvenir... et j'ai lu ce qu'il y avait dedans...</p>
+
+<p>La jeune femme rougit et baisse les yeux. Jean s'en aperoit et s'crie:
+Cela vous fche peut-tre, madame; mais je n'avais pas d'autres moyens
+pour obtenir quelques renseignemens...</p>
+
+<p>Un lger sourire reparat sur les traits de Caroline, qui rpond Jean
+d'un air affectueux: Je ne vous en veux nullement, monsieur; vous avez
+fait ce que la circonstance exigeait... J'avoue seulement que je ne
+m'attendais pas ce que quelques penses... quelques notes prises au
+hasard, seraient connues d'un tranger... et... convenez que c'est fort
+drle, monsieur.</p>
+
+<p>La jolie femme ne peut s'empcher de sourire; et Jean, qui croit qu'elle
+pense ce qu'il a lu, lui rpond: Mais, oui, il y a des choses assez
+drles en effet.<a name="Page_253" id="Page_253"></a></p>
+
+<p>Il se fait un moment de silence. La jeune femme semble rflchir,
+peut-tre cherche-t-elle se rappeler tout ce qui est trac sur son
+souvenir. Quant Jean, il se contente de regarder madame Dorville, puis
+il porte les yeux vers les tableaux, et, par habitude, chantonne entre
+ses dents. La jeune dame le regarde un moment la drobe, et un lger
+sourire parat de nouveau sur ses lvres. Jean murmure en regardant un
+tableau qui est en face de lui: C'est bien, a&mdash;c'est firement
+bien!... Qu'est-ce que c'est que a?... C'est un particulier qui se
+trouve mal dans une glise?...&mdash;C'est <i>la mort du Tasse</i>, monsieur.&mdash;Ah!
+c'est la mort du Tasse... Je ne connais pas ce gaillard-l... Il est
+tout en noir. Il parat que c'est un mdecin de l'endroit.</p>
+
+<p>Madame Dorville se mord les lvres, et regarde Jean d'un air surpris;
+mais celui-ci ne s'en aperoit pas, et, continuant ses remarques sur les
+tableaux, s'crie: Ah! voil qui est plus gai... On danse l-dedans,
+c'est sans doute une fte... Mais au costume de tous ces gens-l, je
+prsume que a se passe dans, le carnaval...&mdash;Ce sont les noces de
+<i>Thtis et Ple</i>.&mdash;Thtis et Ple?... Quels fichus noms pour des
+poux!&mdash;Ce sont des dieux...&mdash;Ah! ce sont des dieux... Eh bien! il y en
+a qui sont bien laids... Le <i>Pel</i> c'est probablement ce gros qui est
+l-bas et qui n'a pas de cheveux sur la tte... Et c't autre qui s'est
+dguis en diable, qui a mis une queue rouge et des cornes, c'est sans
+doute le premier garon de la noce qui vient faire des farces?&mdash;C'est la
+Discorde, monsieur.&mdash;Ah!<a name="Page_254" id="Page_254"></a> c'est la Discorde...&mdash;Vous ne connaissez donc
+pas le jugement de Pris?&mdash;Le jugement de Pris? Non... Je connais dans
+mon quartier un Pris qui est marchand de vin; mais je ne crois pas
+qu'il ait jamais t juge dans aucune affaire.</p>
+
+<p>La jolie femme n'y tient plus; elle rit aux clats, et Jean, se tournant
+vers elle, lui dit tranquillement: Est-ce que c'est moi qui vous fais
+rire, madame?</p>
+
+<p>Madame Dorville regarde un moment Jean, puis lui rpond enfin: Oui,
+monsieur.&mdash;Ah!... j'ai donc dit quelque btise?...&mdash;Je ne dis pas cela,
+monsieur; mais... tenez, monsieur, excusez-moi si je suis un peu
+franche...&mdash;Vous excuser! je vous en remercierai au contraire... Il n'y
+a rien que j'aime comme la franchise, a met tout de suite l'aise...
+et vous devez voir, madame, que je ne suis point un homme crmonie.
+Que vouliez-vous me dire, madame?&mdash;Que je suis tonne, monsieur, de
+votre ignorance sur des choses... que tout le monde sait... et cela me
+surprend d'autant plus que vous m'avez dit que vous ne faisiez rien...
+c'est--dire vous n'avez pas d'tat qui prenne tout votre temps?&mdash;Non,
+madame. Je me nomme Jean Durand; je suis fils unique. Mon pre tait
+herboriste dans la rue Saint-Paul... et fort estim dans le quartier, je
+m'en flatte... il parlait latin, et connaissait fond la proprit des
+simples. On voulait faire de moi un savant; mais, ma foi, je ne mordais
+ rien... a m'ennuyait de rester assis sur les bancs de l'cole;
+j'aimais mieux courir dans la rue... J'ai toujours aim tre libre<a name="Page_255" id="Page_255"></a>
+comme les pierrots... Bref, mon pre me fouettait pour que j'apprisse la
+botanique; mais ma mre m'embrassait, me donnait de l'argent, et me
+disait toujours que j'en savais assez. Mon pauvre pre est mort... sans
+tre fort content de moi; c'est ce qui me contrarie. Je n'ai plus que ma
+mre, qui, depuis long-temps, a quitt le commerce. J'ai douze mille
+livres de rentes, et je les mange comme je peux en me promenant avec
+l'un, avec l'autre, en fumant, en jouant au billard. Maintenant, madame,
+vous me connaissez comme si nous vivions ensemble depuis dix ans.</p>
+
+<p>La franchise de Jean plat Caroline, qui lui rpond: Vous avez suivi
+vos penchans... Chacun est matre de ne faire que ce qui lui
+plat.&mdash;Oui, madame, et il me plaisait de ne rien faire.&mdash;Vous avez
+prfr une vie... libre... aux plaisirs que l'on gote dans le monde,
+dans la socit, o, avec une fortune suffisante, vous auriez pu occuper
+un rang agrable...&mdash;Comment! est-ce que vous croyez que je ne peux pas
+aller en socit quand a me fait plaisir?&mdash;Oh! je ne dis pas cela,
+monsieur... mais c'est vous qui m'avez fait entendre que les usages, les
+coutumes du monde vous ennuyaient.&mdash;Ah! que voulez-vous!... je trouve si
+incommode de rester assis pendant deux heures pour causer de choses
+insignifiantes... d'tre oblig de faire de la toilette... de se lever
+chaque instant pour saluer... de prendre garde de jurer... Est-ce que
+tout cela vous amuse, vous, madame?</p>
+
+<p>La jeune femme sourit encore de la question et r<a name="Page_256" id="Page_256"></a>pond Jean: Tout
+dpend, monsieur, de la direction que l'on donne nos penchans. Dans
+l'enfance, nous aimons les plaisirs. On m'en a fait goter dans l'tude
+de la musique, du dessin, de l'histoire; la conversation de personnes
+qui encourageaient mes faibles talens tait une rcration pour moi, et
+j'ai trouv des charmes dans la socit, o je jouissais de l'esprit des
+autres et tchais d'acqurir de nouvelles connaissances qui pussent me
+mettre mme de n'tre pas trop dplace dans le monde avec lequel je
+devais vivre...</p>
+
+<p>Jean secoue la tte et murmure: C'est juste... comme vous dites, tout
+dpend... de la direction des penchans... Mais... je crois que nous
+aurons de l'eau aujourd'hui!...</p>
+
+<p>La jolie femme se mord encore les lvres, tandis que Jean regarde au
+plafond et ne sait plus trop que faire de sa personne. On reste quelques
+instans sans rien se dire; enfin madame Dorville se lve et fait Jean
+un salut gracieux en lui disant: Je serai toujours reconnaissante,
+monsieur, du service que vous m'avez rendu, ainsi qu' mon amie. Lorsque
+vous passerez dans mon quartier, j'espre que vous voudrez bien vous
+reposer un instant chez moi.</p>
+
+<p>Jean a compris que ce compliment veut dire qu'il est temps qu'il s'en
+aille; il se lve, salue le mieux qu'il lui est possible en balbutiant:
+Madame... certainement... ce sera avec plaisir... d'ailleurs... pour
+moi, je puis... Ne vous drangez donc pas... je trouverai bien la
+porte...</p>
+
+<p>Au milieu de ces phrases, Jean, qui, malgr lui,<a name="Page_257" id="Page_257"></a> se sentait
+trs-embarrass, se dirigeait vers la cuisine, et allait, au lieu de
+sortir, entrer dans un buffet; mais la bonne, qui se trouve l,
+s'empresse de lui montrer le chemin et lui ouvre la porte. Jean salue de
+nouveau, te et remet trois fois son chapeau, et respire son aise,
+quand la porte du carr est enfin referme sur lui.</p>
+
+<p>Sacredi! que c'est bte d'tre embarrass comme cela devant une
+femme! se dit Jean en retournant dans son quartier. Je vous demande un
+peu pourquoi?... car enfin... qu'une femme soit coiffe en bonnet ou en
+cheveux... qu'elle ait une robe de soie ou de toile, est-ce que ce n'est
+pas toujours une femme? Et pourtant, malgr moi, je me sentais tout bte
+auprs de cette madame Dorville, qui est fort polie et fort aimable...
+c'est--dire aimable... de ces manires un peu minaudires... mais non,
+quoique a! pas trop de prtentions... Un air assez bon enfant, malgr
+sa belle toilette, et cependant elle est jolie, ah! elle est
+trs-jolie... c'est une justice lui rendre... Une figure douce... des
+yeux bleus... bruns, je crois... je n'ai pas trop remarqu la couleur...
+mais je sais qu'ils sont charmans... Mademoiselle Chopard a de grands
+yeux fleur de tte, mais, ct de ceux de cette dame, a me fait
+l'effet d'un &#339;il de verre auprs d'un &#339;il naturel. Par exemple, je ne
+crois pas que cette dame pense comme mademoiselle Adlade, et qu'elle
+me trouve savant!... a ne me fait pas du tout cet effet-l; il est
+certain que pour me trouver savant, il faut ne se connatre qu'en noyaux
+de<a name="Page_258" id="Page_258"></a> pches. Cette dame a aussi une voix fort agrable... il me semble
+qu'on peut causer plus long-temps avec quelqu'un qui a la voix aussi
+douce, a ne fatigue pas entendre... Ce n'est pas la voix de
+mademoiselle Chopard; celle-l pourrait commander les man&#339;uvres d'un
+rgiment dans la plaine des Sablons... c'est une voix... je ne sais trop
+comment... c'est drle qu'il y ait des voix qui se fassent mieux couter
+en ne disant cependant que des choses toutes simples!...</p>
+
+<p>Jean tait dj arriv chez lui, car, tout en pensant la dame au
+souvenir, il ne s'tait pas aperu de la longueur du chemin.<a name="Page_259" id="Page_259"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVI" id="CHAPITRE_XVI"></a>CHAPITRE XVI.</h3>
+
+<p class="head">CAROLINE.</p>
+
+
+<p>Pendant que Jean fait ses rflexions sur la personne avec laquelle il
+vient de se trouver, mettons-nous mme de faire aussi les ntres;
+c'est toujours une connaissance agrable que celle d'une jolie femme,
+surtout lorsqu' ses charmes elle semble joindre des qualits et de
+l'esprit.</p>
+
+<p>Caroline tait fille d'un riche ngociant nomm Grandpr, qui, tout
+entier son commerce, n'avait que peu d'instans donner sa femme et
+ sa fille, quoiqu'il les aimt l'une et l'autre fort raisonnablement;
+mais madame Grandpr chrissait sa Caroline, et, ayant eu elle-mme une
+bonne ducation, elle put surveiller avec soin celle de sa fille.</p>
+
+<p>Caroline eut des matres de musique, de dessin, de langues trangres;
+les leons de sa mre, les caresses dont elle rcompensait ses progrs,
+et une<a name="Page_260" id="Page_260"></a> grande facilit pour l'tude, lui firent surmonter rapidement
+les difficults qui, dans les arts comme dans les sciences, ne sont
+franchies qu'avec peine. Caroline devint bonne musicienne, elle chantait
+agrablement, s'accompagnait trs-bien avec la harpe ou le piano, et
+dessinait avec got. Sa mre tait fire de ses talens et disait souvent
+ son poux: Notre fille est charmante, elle a mille talens, et, de
+plus, elle est bonne et modeste.</p>
+
+<p>&mdash;Tant mieux, tant mieux, rpondait M. Grandpr, je lui ferai faire
+un riche mariage; il faut qu'elle trouve au moins trente mille livres de
+rentes.</p>
+
+<p>On voit que pour M. Grandpr, comme pour la plus grande partie du genre
+humain, l'argent tait tout. Madame Grandpr ne pensait pas absolument
+de mme; elle trouvait que sa Caroline tait assez jolie pour inspirer
+de l'amour, et elle aurait voulu que le futur aux trente mille livres de
+rentes, qui ne pouvait tarder se prsenter, ft un beau jeune homme
+capable de faire prouver aussi un tendre sentiment sa fille.</p>
+
+<p>Quant Caroline, n'ayant alors que quinze ans et ne quittant point sa
+mre, elle ne pensait encore que vaguement au mariage, et osait peine
+songer l'amour qu'elle ne connaissait que de nom. Allant souvent avec
+ses parens en socit, au bal, en soire, sans doute quelques jeunes
+gens galans lui avaient dj adress de ces propos flatteurs qui font
+rougir de plaisir la moins coquette et commencent faire penser
+l'innocence, qui se doute qu'il y a encore des<a name="Page_261" id="Page_261"></a> choses plus douces
+entendre. Mais se livrant avec candeur aux plaisirs de son ge, Caroline
+mlait encore sa mre tous ses projets de bonheur.</p>
+
+<p>A cette poque, une faillite considrable, dans laquelle M. Grandpr se
+trouva envelopp, ruina presque entirement cette famille; c'est--dire
+qu'il ne leur resta de toute leur fortune, que prs de trois mille
+livres de rentes. Avec cela il y a des gens qui se trouveraient riches,
+il y en a d'autres qui se trouvent ruins; tout dpend de la position
+que l'on occupe dans le monde.</p>
+
+<p>M. Grandpr ne put supporter ce revers: habitu aux grandes affaires,
+aux spculations, tous les avantages que donne l'opulence, il ne se
+fit pas l'ide de redevenir un homme tout simple, de ne plus faire
+sensation la Bourse, de n'avoir plus tous les matins des commis
+gronder, des lettres signer et des ordres donner. Les gens qui n'ont
+point par eux-mmes un mrite rel, ne peuvent supporter les revers de
+fortune; ils sentent leur faiblesse, ils sentent que, privs de cet or
+qui leur donnait de l'aplomb, du jargon, de la confiance, ils ne seront
+plus rien, et retomberont terre comme ces ballons que le vent ne
+soutient plus.</p>
+
+<p>Six semaines aprs cette faillite, M. Grandpr mourut de la rvolution
+qu'elle lui avait cause.</p>
+
+<p>Reste pour consolation sa mre, Caroline redoubla de soins, de zle,
+de tendresse. Elle lui disait chaque jour: Maman, puisque nous avons
+encore mille cus de rentes, nous ne sommes pas pauvres... Cependant, si
+tu trouves que ce n'est pas<a name="Page_262" id="Page_262"></a> assez, eh bien! je travaillerai, je ferai
+usage de mes talens, je donnerai des leons de musique. Tu m'as dit cent
+fois que c'tait une ressource contre l'adversit, et qu'il n'y avait
+que les sots qui pussent rougir d'en foire usage.</p>
+
+<p>Madame Grandpr embrassait sa fille et lui rpondait: Nous avons bien
+suffisamment de quoi vivre, ma Caroline, sans qu'il faille que tu
+cherches des ressources dans tes talens. Si cela tait ncessaire, je
+n'en rougirais pas!... Grce au ciel! le prjug qui pesait jadis sur
+les artistes est all rejoindre tous ceux dont le temps et la raison ont
+fait justice. Mais, avec mille cus, nous pouvons exister encore
+honorablement; sans doute, il faudra quelques rformes dans notre
+toilette, de l'conomie dans nos plaisirs... Si je regrette la fortune,
+c'est pour toi, ma fille, que je croyais appele tenir un rang dans le
+monde, o tu tais si bien faite pour briller!...&mdash;Moi, ne serai-je pas
+toujours heureuse avec vous! et puis-je jamais connatre l'ennui avec
+les talens que je vous dois... Ah! je crois bien, maman, que c'est l la
+vritable richesse, puisqu'elle charme nos loisirs, nous reste dans
+l'adversit, et nous fournit mme les moyens de pourvoir notre
+existence.</p>
+
+<p>La mre et la fille s'arrangrent donc pour vivre avec ce qui leur
+restait. Caroline ne mentait point en disant qu'elle se trouvait aussi
+heureuse que lorsqu'ils taient dans l'opulence. A seize ans, il faut si
+peu de chose pour le bonheur!... Une promenade, de la musique avec
+quelques amis que l'on avait<a name="Page_263" id="Page_263"></a> conservs, une partie de spectacle,
+c'taient de grands plaisirs pour Caroline. A la vrit, pour aller en
+socit, on mettait une robe beaucoup plus simple; pour sortir, on
+portait long-temps le mme chapeau, mais quand on est jolie, on ne l'est
+pas moins avec une parure modeste qu'avec une toilette recherche;
+quelquefois mme on plat davantage. Caroline entendait toujours un
+murmure flatteur, lorsqu'elle entrait dans un salon, ou lorsqu'elle
+figurait dans une contre-danse. Les mots, qu'elle est bien! qu'elle a de
+graces! arrivaient souvent ses oreilles; et, sans tre coquette, on
+sait toujours qui de telles choses sont adresses. Pouvait-elle donc
+regretter quelque chose, lorsqu'elle pouvait lire dans tous les yeux
+qu'il ne lui manquait rien?</p>
+
+<p>Madame Grandpr tait moins philosophe que sa fille, parce qu'elle
+n'tait plus dans l'ge des illusions, ou plutt parce qu'en
+vieillissant, il nous en faut beaucoup pour tre mdiocrement heureux.
+Il lui tait pnible d'aller pied aprs avoir eu cabriolet; d'tre
+loge au troisime, dans un simple appartement, aprs avoir habit au
+premier dans un logement complet, et de n'avoir qu'une bonne, aprs
+avoir eu quatre domestiques. Elle soupirait en montant son escalier, et,
+de temps autre, il lui chappait quelques exclamations, qui prouvaient
+ Caroline que sa mre regrettait sa fortune. Caroline courait alors
+dans les bras de sa mre, et cherchait la distraire. Madame Grandpr
+assurait sa fille qu'elle s'tait trompe sur le motif de ses soupirs,
+mais Caroline voyait bien que sa mre cherchait <a name="Page_264" id="Page_264"></a> s'abuser elle-mme.
+Enfin, madame Grandpr, qui, du temps de sa fortune, voulait d'abord
+dans le mari de sa fille un jeune et beau garon, fait pour inspirer de
+l'amour, se disait maintenant: Ah! elle ne trouvera pas un poux qui
+lui apportera trente mille livres de rentes!... C'est ainsi que nous
+changeons avec les vnemens; et l'on dit que nous sommes des
+girouettes! Mais qu'il n'arrive aucun changement dans notre situation,
+dans notre fortune, dans celle de nos amis, et l'on verra si nous
+changeons de sentimens.</p>
+
+<p>Caroline allait encore souvent dans le monde avec sa mre; celle-ci
+esprait que sa fille y trouverait un bon parti, et que ses rares
+talens, ses graces, son esprit, feraient passer sur son peu de fortune.
+Madame Grandpr ne se trompait pas. Quoiqu'on recherche gnralement les
+dots avant les filles, celles qui joignent aux charmes de la figure, des
+talens, de l'esprit, et cette douceur, cette modestie que l'on aime
+surtout dans une jeune personne, celles-l trouvent aussi des poux. Il
+serait trop malheureux que l'argent seul ft les mariages, et que les
+vertus, les graces, ne fussent comptes pour rien dans un engagement
+destin nous faire connatre les plus doux sentimens de la nature.</p>
+
+<p>M. Dorville rencontra dans le monde mademoiselle Grandpr; il fut
+d'abord sduit par sa charmante figure, il fut ensuite captiv par des
+talens avec lesquels Caroline semblait chercher seulement se rendre
+agrable ses amis, sans songer en tirer vanit. M. Dorville fut
+tonn de trouver runi tant de<a name="Page_265" id="Page_265"></a> graces, de mrite et de modestie;
+cependant, il voulut tudier quelque temps le caractre de Caroline pour
+s'assurer si ce qui le sduisait dans le monde reposait sur ces qualits
+solides qui seules nous rendent heureux dans notre intrieur.</p>
+
+<p>Le rsultat des observations de M. Dorville fut toujours l'avantage de
+Caroline, et il rsolut d'en faire sa femme. M. Dorville tait un homme
+de cinquante ans, ancien officier de marine, d'un abord svre, ayant
+une physionomie peu aimable, mais une tournure noble et imposante. Il
+avait quatorze mille livres de rente et une dcoration qu'il avait bien
+gagne.</p>
+
+<p>A cinquante ans, lorsqu'on a de l'esprit, on ne file point le sentiment
+avec une jeune personne de seize; on peut lui plaire, lui convenir pour
+mari, mais on ne doit pas se flatter de lui inspirer une vive passion.
+M. Dorville, qui n'tait ni un sot, ni un fat, ne se fit pas illusion
+sur tout cela; il alla droit madame Grandpr, et commena par o
+finissent les amans honntes, par demander la main de la demoiselle.</p>
+
+<p>Madame Grandpr fut trs-flatte de cette demande. M. Dorville portait
+un nom honorable et il avait quatorze mille livres de rente; c'tait un
+fort bon parti pour sa fille, c'tait plus qu'alors on n'osait esprer.
+Il est vrai que M. Dorville avait cinquante ans sonns, et qu'il n'tait
+pas joli garon; mais depuis qu'elle avait perdu sa fortune, madame
+Grandpr ne tenait plus ces bagatelles-l. Cependant elle ne promit
+rien M. Dorville, elle ne vou<a name="Page_266" id="Page_266"></a>lait pas contraindre a fille, mais elle
+lui laissa voir combien elle serait charme de le nommer son gendre.</p>
+
+<p>Lorsque Caroline apprit par sa mre que celui qui demandait sa main
+tait M. Dorville, elle fit une lgre grimace et ne parut nullement
+enchante de sa recherche. Madame Grandpr appuya sur tous les avantages
+de cette union qui assurait le sort de Caroline, et sur la rputation
+d'honneur, de probit, de M. Dorville. Tout cela tait fort beau sans
+doute, mais seize ans, la fille la plus sage pense quelquefois
+l'amour, l'hymen; et, dans les rves de sa jeune imagination,
+l'honneur et la probit ne suffisent pas pour captiver son c&#339;ur.
+Caroline rpondit sa mre qu'elle ne dsirait pas se marier et qu'elle
+se trouvait parfaitement heureuse prs d'elle, avec ce qui leur restait.</p>
+
+<p>Madame Grandpr n'insista pas; mais Caroline s'aperut bientt que sa
+mre tait souvent triste, mcontente, boudeuse; elle en conclut qu'elle
+prouvait du chagrin de ce qu'elle refusait la main de M. Dorville; et,
+toujours bonne, toujours prte sacrifier ses dsirs ceux des autres,
+Caroline dit sa mre, qu'aprs y avoir bien rflchi, elle acceptait
+l'poux qui se prsentait. Un mois aprs elle tait madame Dorville.</p>
+
+<p>Madame Grandpr habitait avec sa fille et son gendre. Si Caroline
+n'prouvait point prs de son poux ces doux panchemens, fruit d'un
+amour rciproque, du moins avait-elle pour lui une sincre amiti, et
+elle jouissait de nouveau de tous les avan<a name="Page_267" id="Page_267"></a>tages que donne la fortune.
+Madame Grandpr fut pendant deux ans tmoin d'une union o la diffrence
+d'ge n'avait jamais amen une querelle, et elle mourut tranquille sur
+l'avenir de sa fille.</p>
+
+<p>Mais un an aprs, M. Dorville, dont la chasse tait le got dominant, y
+fut victime de la maladresse d'un de ses amis et reut une balle
+destine un livre. Caroline se trouva donc veuve dix-neuf ans, et
+entirement matresse d'elle-mme, avec environ dix-sept mille livres de
+revenu.</p>
+
+<p>Le mariage donne la jeunesse un rang et de l'assurance dans le monde.
+Une veuve de dix-neuf ans y tient une place que ne peut occuper une
+demoiselle de vingt-neuf. Avec sa fortune, sa beaut et ses talens, la
+jeune veuve de M. Dorville ne pouvait manquer de trouver de nombreux
+adorateurs et des aspirans la succession du dfunt; mais aprs avoir
+pass son printemps faire les volonts des autres, Caroline se promit
+de suivre enfin ses penchans et de ne plus engager sa libert sans avoir
+consult son c&#339;ur.</p>
+
+<p>Nous connaissons prsent Caroline; ajoutons ces dtails qu'elle a
+maintenant prs de vingt-et-un ans, que l'habitude du monde, que sa
+position dans la socit, lui ont donn cet aplomb, cette aimable
+confiance, qui laissent plus de libert l'esprit, plus de gat au
+caractre, et permettent la beaut de faire usage de tous les
+avantages qu'elle a reus de la nature. Caroline n'tait point devenue
+coquette, mais elle n'tait pas fche de plaire; elle ne faisait point
+de frais pour s'attirer des hommages, mais<a name="Page_268" id="Page_268"></a> elle ne les repoussait pas;
+enfin c'tait une de ces femmes charmantes qui font les dlices de la
+socit, et sur le compte desquelles les autres femmes s'tonnent de ne
+pouvoir mdire.</p>
+
+<p>Aprs avoir reu la visite de Jean, le premier soin de Caroline fut de
+feuilleter son souvenir, elle savait bien qu'il ne contenait rien dont
+elle pt rougir, mais elle voulait savoir ce qu'elle y avait mis qui
+avait pu apprendre son nom et son adresse.</p>
+
+<p>Caroline souriait en relisant quelques passages sur les modes, les
+toilettes, et se disait: Tout cela a d paratre bien futile ce jeune
+homme... qui n'a rien du tout d'un homme la mode... qui n'en a mme
+pas assez. C'est dommage qu'avec un heureux naturel... une figure qui
+n'est pas mal, il n'ait aucune ducation! Mais quelles manires!...
+quelle tenue!... quelle ignorance des choses les plus simples!...</p>
+
+<p>Caroline trouve les vers qui lui ont t adresss et se dit: C'est cela
+qui lui a fait connatre mon nom... C'est M. Valcourt qui s'est permis
+d'crire dans mon souvenir un jour que je l'avais oubli sur mon
+guridon. Ce monsieur n'aura pas compris grand'chose ces vers... Il a
+compris cependant que cela s'adressait la matresse du souvenir... Et
+mon adresse... Ah! c'est cela... cette note sur un logement pour
+Hortense... Ce n'est pas trop maladroit!... Malgr son ignorance... je
+ne le crois pas sans esprit!... Le pauvre garon!... il ne savait
+comment s'en aller! Si je ne m'tais pas leve, il serait rest l
+jusqu' demain!...<a name="Page_269" id="Page_269"></a></p>
+
+<p>Dans ce moment la bonne annonce madame Beaumont, et une dame d'une
+quarantaine d'annes entre dans le salon de madame Dorville qui court
+au-devant d'elle en s'criant: Ah! je suis bien contente de vous
+voir.&mdash;Ma chre amie, je viens savoir si vous tes remise de notre
+frayeur d'hier... Quant moi, je vous avoue que j'ai trs-mal dormi
+cette nuit, j'avais cependant fait coucher ma femme de chambre dans mon
+appartement, et regard cinq ou six fois sous mon lit et dans mes
+armoires; mais c'est gal je croyais voir partout des voleurs, et j'ai
+rv qu'il m'en tombait trois par ma chemine!</p>
+
+<p>&mdash;Moi, j'ai fort bien dormi, je vous assure. Mais vous ne savez pas la
+suite de notre aventure?...&mdash;Comment! il y a une suite?&mdash;Tenez...
+regardez: voil mon sac... ma bourse, mon souvenir; je n'ai plus rien
+perdu.&mdash;Ah, mon Dieu! qu'est-ce que cela veut dire?&mdash;On vient de me
+rapporter tout cela...&mdash;Qui... le voleur?&mdash;Oh! non pas! mais ce monsieur
+qui hier au soir a arrach mon chle au voleur et nous a reconduites
+jusqu' une voiture.&mdash;Eh bien?&mdash;Eh bien, il a retrouv aussi mon sac en
+repassant dans la rue, et il vient de venir me le rapporter.&mdash;Oh! c'est
+bien singulier... Ma chre amie, est-ce que ce ne serait pas un
+mouchard, que cet homme-l?&mdash;Oh! quelle ide!... un tout jeune homme!...
+ qui nous avons, qui j'ai du moins tant d'obligations!... Ah! si vous
+aviez caus avec lui, comme je viens de le faire, vous n'auriez pas
+cette ide.&mdash;Vous l'avez<a name="Page_270" id="Page_270"></a> donc vu?&mdash;Certainement, il est venu lui-mme,
+et il n'a voulu remettre ce sac qu' moi.&mdash;Comment est-il au jour, cet
+homme-l? Moi, j'tais si trouble hier que je n'ai pas song le
+regarder.&mdash;Mais il n'est pas mal...&mdash;Il m'a paru grand.&mdash;Oui... assez
+grand...&mdash;Un air commun, ce que j'ai pu voir.&mdash;Non, pas prcisment
+l'air... mais la mise... le ton... Oh! il sentait la pipe quinze
+pas!...&mdash;Ah! quelle horreur!... et vous avez pu causer avec lui!...&mdash;Ma
+chre, est-ce que cette odeur pouvait diminuer quelque chose au service
+qu'il m'avait rendu?&mdash;Non! oh! certainement, mais je hais tant la pipe,
+moi!... c'est corps-de-garde tout--fait.&mdash;Du reste, ce jeune homme est
+fort original... il n'a aucun usage du monde... il ne sait ni entrer
+dans un salon, ni en sortir, mais il a une franchise qui plat. Il m'a
+sur-le-champ cont toutes ses affaires: il se nomme Jean Durand; son
+pre, qui tait dans le commerce, est mort; il demeure avec sa mre et
+possde douze mille livres de rentes.&mdash;Douze mille livres de rentes, et
+ne pas savoir se prsenter en socit! c'est impardonnable...&mdash;Il m'a
+avou qu'il n'avait jamais voulu rien faire, rien apprendre...&mdash;Il doit
+tre bien gentil dans un salon, ce monsieur-l.&mdash;Vous pensez bien qu'il
+ne s'y plat pas! il ne sait que fumer, jurer et jouer au
+billard!...&mdash;Ah! mon Dieu! mais il doit tre fort grossier dans ses
+propos, ce garon-l!&mdash;Non, il a t trs-poli... sauf quelques jurons
+qui lui sont chapps...&mdash;Ah! a me ferait mal aux nerfs!&mdash;Cependant<a name="Page_271" id="Page_271"></a>
+aprs le service qu'il m'avait rendu, aprs la peine qu'il avait prise
+de venir encore me rapporter ce sac, j'ai cru devoir l'engager monter,
+lorsqu'il passerait dans le quartier; mais je suis bien persuade qu'il
+ne reviendra pas et qu'il ne se plairait nullement chez moi.&mdash;C'est fort
+heureux pour vous, ma bonne amie; que feriez-vous d'un pareil homme?...
+Il nous a rendu un grand service hier, c'est vrai, oh! hier il m'a fait
+l'effet d'un prince!... Mais nous l'avons remerci, et on ne peut pas
+pour cela se lier avec des gens qui ne nous conviennent point.</p>
+
+<p>Caroline ne rpond rien; de nouvelles visites lui surviennent, et on ne
+s'occupe plus de M. Jean.<a name="Page_272" id="Page_272"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVII" id="CHAPITRE_XVII"></a>CHAPITRE XVII.</h3>
+
+<p class="head">SECONDE VISITE CHEZ MADAME DORVILLE.</p>
+
+
+<p>Jean a trouv chez lui Bellequeue, qui vient, de la part des Chopard,
+l'engager passer la soire chez eux. Il faut y aller, mon cher ami,
+ajoute Bellequeue; car enfin tu es fianc avec la superbe Adlade, et
+tu lui dois des prvenances... des petits soins...&mdash;Ah! mon parrain, je
+vous ai dj dit que je ne savais pas tre galant; j'pouserai la
+superbe Adlade, c'est trs-bien; mais je ne serai pas aux petits soins
+pour elle, parce que ce n'est pas dans mon caractre, et que
+d'ailleurs...&mdash;D'ailleurs!...&mdash;D'ailleurs... je ne sais pas... enfin
+cela m'ennuierait de faire l'amoureux avec elle.&mdash;Toujours farceur!....
+ah! coquin, tu caches ton jeu!&mdash;Je ne cache rien du tout, je vous
+assure.&mdash;Si fait... oh! les Chopard le disent bien, et Adlade
+elle-mme prtend que tu es un peu en<a name="Page_273" id="Page_273"></a> dedans, que tu caches tout...
+C'est gal, tu lui plais ainsi, elle t'adore, c'est l'essentiel.... tu
+auras l une fire femme!... Et comme tu seras toujours mont en
+liqueurs!... A quoi penses-tu donc, mon ami?&mdash;A rien, mon parrain.&mdash;a
+m'arrive quelquefois aussi. Allons, ce soir, chez Chopard.</p>
+
+<p>Jean pense toute la journe madame Dorville, au petit souvenir, la
+visit qu'il a faite la jolie femme, la conversation qu'il a eue
+avec elle; et de temps autre il se dit: Comme dans le monde... dans
+ce qu'on appelle la bonne socit, on passe son temps causer de
+niaiseries... de choses indiffrentes!... ce doit tre fort ennuyant...
+cependant, je ne me suis pas ennuy ce matin cher cette dame; je ne sais
+comment cela s'est fait, mais le temps a pass vite... oh! j'y suis
+rest un quart d'heure au plus... J'y serais reste encore, si elle ne
+s'tait pas leve... mais il me parat que ce n'est pas du bon ton de
+faire de longues visites.</p>
+
+<p>Le soir, Jean se rend machinalement chez les Chopard; mademoiselle
+Adlade lui fait de tendres reproches sur ce qu'il a t trois jours
+sans venir la voir; elle lui donne mme une petite tape sur le bras.
+Jean se laisse taper et ne rpond rien. Mademoiselle Adlade le pince,
+et il n'en dit pas davantage; mais il pousse un lger soupir en tenant
+ses yeux fixs vers le parquet, et mademoiselle Adlade se dit: Il est
+pris, c'est fini... le voil amoureux. Je savais bien que cela
+viendrait...</p>
+
+<p>Le soupir de Jean a rendu mademoiselle Chopard d'une gat folle, les
+parens en concluent que les<a name="Page_274" id="Page_274"></a> jeunes gens sont trs-satisfaits l'un de
+l'autre, et Bellequeue, qui est toujours l pour tcher d'animer son
+filleul, entend mademoiselle Adlade dire sa mre: Mon futur est
+fort gentil ce soir!&mdash;Je le trouve moins gai qu' l'ordinaire, rpond
+madame Chopard. &mdash;Justement, maman, c'est ce que je voulais; c'est
+l'amour qui le rend mlancolique et distrait... Oh! je vais joliment le
+faire endver maintenant... je vais m'amuser mon tour...</p>
+
+<p>Et mademoiselle Adlade va et vient en sautillant dans le salon; elle
+court de l'un l'autre, pousse des clats de rire pour une mouche qui
+vole, et ne clt pas la bouche. Jean la regarde parfois d'un air qui ne
+ressemble pas de l'admiration, puis ne fait plus attention elle.
+Tandis que le papa Chopard dit Bellequeue: Voil ma fille dans son
+assiette!... de la folie!... de la coquetterie pour mieux subjuguer le
+futur poux!... elle connat dj joliment son pouvoir!... Ah! les
+femmes! quand l'amour s'en mle, on n'y dmle plus rien... ah! fameux
+le calembourg... oh! oh! l'amour qui <i>s' en mle</i>!... Madame Chopard,
+note celui-l!...</p>
+
+<p>Jean ne prenait point part la conversation et pensait toujours son
+aventure de la veille; il voudrait cependant rire et causer comme son
+ordinaire; mais, malgr lui, il est distrait, ses souvenirs le portent
+ailleurs. Monsieur Chopard le plaisante, en lui demandant ce qui le rend
+si proccup, et Jean conte ce qui lui est arriv la veille dans la rue
+des Trois-Pavillons, parce qu'il prouve encore du plaisir parler de
+cela.<a name="Page_275" id="Page_275"></a></p>
+
+<p>Tout le monde exalte le courage du jeune homme. Arrter seul un
+voleur! s'crie M. Chopard. c'est qu'il pouvait tre arm!...&mdash;Vous
+vous exposiez terriblement! dit madame Chopard.</p>
+
+<p>Jean hausse les paules; Bellequeue, seul, trouve que la conduite de son
+filleul a t toute naturelle.</p>
+
+<p>Dans tout cela dit Adlade, vous conviendrez que ce ne pouvait pas
+tre grand'chose que ces dames-l, qui revenaient seules le
+soir...&mdash;C'est vrai, dit M. Chopard, seules... et sans un cavalier...
+vous avez t bien bon de vous exposer pour elles!...</p>
+
+<p>Jean lance un regard impatient sur sa future, en murmurant:
+Mademoiselle, je sais ce que j'ai faire.... Et fort mcontent de ce
+qu'on a dit des dames qu'il a rencontres, il ne parle pas de sa visite
+chez madame Dorville, et se hte de souhaiter le bonsoir la famille
+Chopard.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'coulent. Jean est moins gai qu'autrefois. Il se rend,
+comme son ordinaire, au caf, au billard; mais il s'y ennuie, et y
+reste peu de temps. Lorsqu'il va chez les Chopard, il est quelquefois un
+quart-d'heure sans dire un mot. Mademoiselle Adlade est plus que
+jamais persuade que c'est l'amour qu'il ressent pour elle, qui rend son
+prtendu silencieux et mlancolique, et madame Chopard dit sa fille:
+Ma chre amie, il sera peut-tre ncessaire d'avancer ton mariage de
+quelques jours sans quoi ton fianc se mourra d'amour....&mdash;Tant mieux!
+tant mieux! dit mademoiselle Adlade; j'ai soupir... c'est son
+tour!... laissez-moi jouir de mon<a name="Page_276" id="Page_276"></a> triomphe!&mdash;C'est juste, dit M,
+Chopard, elle a soupir tout bas, c'est son futur faire des soupirs
+haut... Soupiraux!.... ah! ah! ah! c'est mon quatrime d'aujourd'hui.</p>
+
+<p>Jean ne sait pas lui-mme pourquoi il n'est plus aussi gai, pourquoi il
+s'ennuie de ce qui l'amusait; l'image de madame Dorville se prsente
+souvent sa pense; puis il est de mauvaise humeur contre lui-mme de
+s'occuper encore d'une femme qu'il connat peine. Elle est bien
+jolie! se dit-il souvent... oh! elle est charmante... mais qu'est-ce
+que cela me fait puisque je ne dois plus la voir?... Si je voulais
+cependant... ne m'a-t-elle pas engag aller chez elle... Mais
+qu'irai-je faire l... dans ces beaux salons, o l'on est tout en
+crmonie... o il faut parler, s'asseoir, se lever avec mesure...
+Bah!... n'y pensons plus!... c'est une socit qui ne me convient pas du
+tout.</p>
+
+<p>Et pourtant Jean pensait toujours la petite-matresse; il brlait en
+secret du dsir de la revoir. Pour loigner cette ide, il cherche se
+distraire, mais ses anciens lieux de runion ne lui offrent plus de
+charmes, et il se rend un matin chez Bellequeue o depuis long-temps il
+n'est pas all.</p>
+
+<p>Bellequeue n'tait point chez lui, il tait all faire des visites dans
+le quartier; n'tant plus jaloux de son filleul, qu'il croyait tout
+occup de mademoiselle Chopard, le ci-devant coiffeur surveillait moins
+la petite bonne, et la laissait seule sans concevoir d'inquitude.</p>
+
+<p>C'est donc Rose qui ouvre Jean, et qui fait un<a name="Page_277" id="Page_277"></a> mouvement de surprise
+en le voyant. Comment, c'est vous, monsieur Jean!...&mdash;Oui, Rose, c'est
+moi...&mdash;Vraiment c'est du plus loin qu'on se souvienne!...&mdash;Est-ce que
+mon parrain n'y est pas?...&mdash;Non, monsieur... C'est sans doute lui que
+vous dsirez voir?...</p>
+
+<p>Cette question est faite avec un petit air de dpit. Jean n'y fait pas
+attention, il entre dans l'appartement et va s'asseoir sur un fauteuil;
+la petite bonne le suit en arrangeant les boucles de ses cheveux, et en
+ajustant plus symtriquement les pointes de son fichu.</p>
+
+<p>Savez-vous, monsieur Jean, que vous n'tes pas venu ici depuis...
+depuis...&mdash;Oh! je sais qu'il y a quelque temps, rpond Jean d'un air
+distrait, et sans remarquer les petites mines de Rose.</p>
+
+<p>&mdash;C'tait le jour... o monsieur est rentr si brusquement... pendant
+que nous causions... Vous tes cause que j'ai t bien gronde! Mais
+aussi pourquoi allez-vous dire que vous m'embrassiez? Ces choses-l...
+a ne se dit pas... et a n'empche pas de recommencer quand on en a
+envie.</p>
+
+<p>Jean est quelques instans sans rpondre, puis enfin il s'crie: Bah!
+bah! ce sont des btises tout cela...&mdash;Comment des btises!... Oh!
+monsieur tait fch, tout rouge... Au reste, je conois que cela vous
+est bien gal!... Quand on a autre chose dans la tte, on ne pense
+plus... ce qu'on pensait... Ah a, c'est donc parce que vous allez
+vous marier que vous tes si srieux prsent?... Vraiment, je ne vous
+reconnais pas... vous qui tiez si<a name="Page_278" id="Page_278"></a> gai, si farceur... Dieu! comme
+mademoiselle Chopard doit tre fire de vous avoir rendu amoureux comme
+a!</p>
+
+<p>Jean regarde Rose, qui est debout devant lui, en murmurant:
+Mademoiselle Chopard m'a rendu amoureux?...&mdash;Dame! c'est ce qu'on dit
+partout... et d'ailleurs c'est ben facile voir que vous avez quelque
+chose... Mais vous devez tre bien content, puisque vous allez pouser
+votre belle!... C'est drle que a m'a tonne, moi, ce mariage-l...
+Oui, je ne sais pas pourquoi, mais je n'aurais pas cru... Je sais bien
+que mademoiselle Adlade est belle femme... un peu trop grande
+pourtant... Quant la figure, tout dpend du got, il y a des gens qui
+prtendent qu'elle a l'air d'un homme; un gros nez, des yeux de b&#339;uf, un
+menton carr, des sourcils de sapeur... Mais c'est gal!... on peut tre
+bien avec tout a!</p>
+
+<p>Jean ne semble pas couter ce que dit Rose, mais tout coup il s'crie:
+Ah! si tu savais comme elle est jolie!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon Dieu! monsieur, je vous dis que je la connais, rpond Rose avec
+humeur; mais je ne vois pas qu'il y ait tant de quoi s'extasier!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu la connais? dit Jean en regardant Rose avec surprise.
+&mdash;Certainement.&mdash;Non, Rose, tu ne la connais pas...&mdash;Allons, voil que
+je ne connais pas mam'selle Chopard prsent!&mdash;Et qui diable te parle
+de mademoiselle Chopard! s'crie Jean en frappant du pied.</p>
+
+<p>Rose regarde son tour Jean avec surprise en<a name="Page_279" id="Page_279"></a> disant: Comment!
+monsieur... ce n'est donc pas d'elle que vous parliez, quand vous me
+disiez qu'elle tait si jolie?&mdash;Non, Rose, non... c'est d'une autre
+personne... d'une jeune dame...&mdash;Une jeune dame?...&mdash;Oui... Et c'est
+celle-l qui est charmante!...&mdash;Qu'est-ce que c'est donc que cette jeune
+dame-l?...&mdash;Je vais te conter cela, Rose.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Jean prend la petite bonne par son tablier et la
+fait asseoir sur ses genoux.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur... qu'est-ce que vous faites donc?... Pourquoi me
+faire asseoir comme a?... Un homme qui va se marier!...&mdash;Allons, Rose,
+tiens-toi tranquille et coute-moi... Mon Dieu! il n'est pas question de
+plaisanter!&mdash;Oh! je le vois bien!</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose fait une petite moue en disant cela; mais elle reste
+sur les genoux de Jean, qui lui conte fort en dtail son aventure
+nocturne et sa visite chez madame Dorville.</p>
+
+<p>Rose a cout avec attention. Rose est fine; elle voit tout le plaisir
+que Jean prouve parler de madame Dorville, et elle lui fait mille
+questions son sujet.</p>
+
+<p>C'est donc une bien jolie femme, monsieur?&mdash;Oh! oui, Rose, une
+figure... qui plat tout de suite. Et tu sais que je ne suis pas galant,
+moi, et que d'ailleurs je remarque peu tout cela... moins que...&mdash;Oui,
+ moins qu'on ne soit vraiment bien. Et elle est jeune?&mdash;Mais vingt ans,
+je suppose...&mdash;Grande?&mdash;Une taille ordinaire... mais si bien <a name="Page_280" id="Page_280"></a>faite!...
+si bien tourne!...&mdash;Elle tait bien mise?&mdash;Oui... elle est
+lgante.&mdash;Quelle robe avait-elle?</p>
+
+<p>Jean fait un mouvement d'impatience, qui fait sauter Rose, en s'criant:
+Est-ce que tu crois que je me suis amus tter l'toffe de sa
+robe?... Je te dis que c'est une dame... la mode enfin!...&mdash;Vous
+n'avez pas parl de votre visite chez cette dame aux Chopard?&mdash;Ma foi
+non... Pourquoi faire?&mdash;Certainement vous tes le matre de vos
+actions... et vous seriez bien bon de vous gner... Et tes-vous
+retourn chez cette dame?&mdash;Non... Est-ce que tu penses que je puis y
+retourner, Rose?&mdash;Pourquoi pas? cette dame ne vous y a-t-elle pas
+engag?... Vous lui avez rendu service; elle sera bien aise de vous
+revoir, c'est tout simple... et il me semble que ce serait pour vous une
+connaissance trs-agrable.&mdash;Tu crois, Rose? Comment! tu crois?...</p>
+
+<p>Et Jean enchant serre Rose dans ses bras et l'embrasse plusieurs
+reprises, et la petite bonne se laisse embrasser en s'criant: Voulez
+vous finir... Si monsieur revenait... il croirait encore que... et Dieu
+sait pourtant que nous sommes bien sages!</p>
+
+<p>Mais Jean, aprs avoir embrass Rose encore une fois, se lve
+brusquement en s'criant: Ma foi, tu as raison... et je vais aller voir
+madame Dorville.</p>
+
+<p>&mdash;Allez, allez, monsieur, dit Rose Jean qui s'loigne en courant;
+puis la petite se dit en se frottant les mains: Oh! que je suis
+contente de savoir cela!... J'y vois de loin!... Ah! M. Bellequeue, vous
+faites des mariages sans me consulter... c'est<a name="Page_281" id="Page_281"></a> bon... nous verrons...
+M. Jean n'est pas plus amoureux de mademoiselle Chopard que de mon
+pouce! C'est bien fait.... Je ne puis pas sentir ces Chopard qui ont
+l'air de me regarder comme une domestique...</p>
+
+<p>Jean est rentr chez lui; lorsqu'il avait rsolu quelque chose, il
+fallait qu'il l'excutt sur-le-champ. Il est dcid se rendre le jour
+mme chez madame Dorville; mais il se rappelle l'lgance de la
+matresse de la maison, et, pour la premire fois de sa vie, Jean songe
+ faire de la toilette. Lorsqu'il est all rue Richer, il tait, selon
+sa coutume, dans un grand nglig; cette fois il veut tre bien mis:
+Car enfin, se dit-il, je suis mon aise; et je ne vois pas pourquoi
+je m'habille comme un cuistre... Je veux que cette dame voie que je puis
+m'arranger tout aussi bien qu'un autre.</p>
+
+<p>Jean met un pantalon neuf, des bottes bien cires, un gilet blanc, et
+veut faire un joli n&#339;ud sa cravate. Comme il n'en a pas l'habitude, il
+ne peut parvenir former quelque chose de bien; il se dpite, frappe du
+pied; dchire trois cravates, et sa mre entre dans son appartement pour
+savoir aprs qui il en a.</p>
+
+<p>Je ne puis pas venir bout de mettre ma cravate, s'crie Jean d'un
+air dsespr. Attends, mon ami, attends, dit madame Durand, ne
+t'impatiente pas... je vais t'arranger cela.</p>
+
+<p>La bonne maman fait assez convenablement une rosette son fils;
+malheureusement les rosettes ne sont plus la mode, mais Jean ne sait
+pas cela, et il<a name="Page_282" id="Page_282"></a> se trouve bien. Il met un joli habit bleu, et, ce qui
+ne lui tait jamais arriv, s'arrte devant la glace, passe ses doigts
+dans ses cheveux, les boucle un peu sur le ct, puis prend son chapeau
+et sort, laissant sa mre dans l'extase, s'crier: Certainement! il est
+amoureux, ce pauvre Jean!... Mademoiselle Chopard peut se flatter d'tre
+la premire pour laquelle il ait fait une semblable toilette.</p>
+
+<p>Jean a pris un cabriolet afin de ne point se crotter et d'arriver plus
+tt. Le voil rue Richer, devant la demeure de madame Dorville; il paie
+le cocher, saute lestement hors du cabriolet et entre dans la maison.
+Alors le c&#339;ur lui bat, il se sent tout mu, il prouve un trouble dont
+il ne peut se rendre compte, et c'est en tremblant qu'il demande au
+portier madame Dorville.</p>
+
+<p>Montez, monsieur, madame est chez elle, rpond le concierge. Elle est
+chez elle! se dit Jean en montant l'escalier; il lui semble qu'il en
+est presque fch, et cependant c'est pour la voir qu'il est venu.</p>
+
+<p>Comment cette dame va-t-elle me recevoir? se dit Jean en montant
+lentement l'escalier. Peut-tre trouvera-t-elle singulier... Cependant
+elle m'a engag revenir... Que vais-je lui dire?... Je lui demanderai
+d'abord comment elle se porte... C'est tout simple... Il me semble que
+je suis assez bien mis pour me prsenter dans son salon... d'ailleurs je
+saurai bien... Ah! sacrebleu!... que c'est bte d'tre tout sens dessus
+dessous pour entrer chez quelqu'un! Ne soyons pas comme a, gauche et<a name="Page_283" id="Page_283"></a>
+embarrass... Aprs tout, est-ce que je ne vaux pas cette dame et toutes
+ses connaissances!... Allons, en avant.</p>
+
+<p>Jean est devant la porte, il sonne. La domestique vient lui ouvrir.
+Madame Dorville... dit Jean en grossissant sa voix pour se donner de
+l'assurance.</p>
+
+<p>&mdash;Madame y est, monsieur... Votre nom, s'il vous plat?&mdash;Jean Durand.</p>
+
+<p>La bonne ouvre la porte du salon et annonce M. Jean Durand. Il tait
+deux heures de l'aprs-midi. C'est l'heure o les gens du monde font et
+reoivent des visites; il y avait alors chez madame Dorville, madame
+Beaumont, deux jeunes femmes fort lgantes, et un petit-matre, assez
+joli garon, mais qui avait trop l'air de le savoir.</p>
+
+<p>En entendant annoncer M. Jean Durand, Caroline semble chercher se
+rappeler quelle est la personne qui porte ce nom; le petit-matre se
+lve et les dames tournent toutes la tte vers la porte, pour voir ce
+monsieur qu'elles ne connaissent pas, et dont le nom et le prnom
+piquent leur curiosit.</p>
+
+<p>Tout en voulant se donner un air d'assurance, Jean tait rouge comme un
+coq; il tenait d'une main son chapeau, de l'autre ses gants, qu'il
+croyait plus distingu de ne pas mettre, et il ne savait plus quelle
+jambe avancer. Cependant la bonne l'a annonc, il faut entrer. Il se
+dcide et s'avance d'un pas brusque; mais l'aspect de toutes ces
+figures qui ont les yeux sur lui, Jean ne sait plus o il en est; il se
+recule de ct, ne voit pas madame Dorville; veut saluer et sent qu'il
+cogne un guridon; en s'<a name="Page_284" id="Page_284"></a>loignant du guridon, il renverse une chaise,
+puis ses pieds s'accrochent sous un tapis; pour se tirer du tapis, il
+l'entrane avec lui, et, par suite les meubles qui sont dessus vont
+tomber dans l'appartement, lorsque le petit-matre court lui eu
+s'criant: Ah! monsieur! arrtez-vous de grce... ne bougez pas... je
+vais vous dmler.</p>
+
+<p>Jean n'tait plus en tat de bouger, il tait ananti, son chapeau et
+ses gants s'taient chapps de ses mains, il ne se baissait mme pas
+pour les ramasser, il entendait les rires touffs des dames, mais il ne
+voyait plus rien.</p>
+
+<p>Tout ceci a t l'affaire d'un moment; Caroline, qui a reconnu Jean, se
+lve et va au-devant de lui; le petit-matre a pris le jeune homme par
+la main, et lui a fait abandonner le tapis; madame Dorville va, d'un air
+aimable saluer Jean et lui demander des nouvelles de sa sant.</p>
+
+<p>Jean tche de se remettre et salue en balbutiant: Mon Dieu, madame, je
+vous demande bien pardon... si j'ai boulevers...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! monsieur, tout cela n'est rien... Donnez-vous donc la peine de
+vous asseoir.</p>
+
+<p>Caroline avance une chaise Jean, qui se jette dessus comme un pauvre
+naufrag qui vient enfin de gagner le rivage. Cependant son chapeau et
+ses gants l'embarrassent encore, et il se les passe alternativement de
+la main gauche la main droite.</p>
+
+<p>C'est bien aimable vous, monsieur, de vous tre rappel ma demeure,
+dit Caroline qui<a name="Page_285" id="Page_285"></a> cherche dissiper l'embarras de Jean en engageant la
+conversation.</p>
+
+<p>Madame, je ne l'ai jamais oublie, rpond Jean, et je serais venu
+plus tt si j'avais cru... si j'avais pens...</p>
+
+<p>&mdash;Vous tes peut-tre all la campagne? dit vivement Caroline, qui
+s'aperoit que Jean ne sortira pas de sa phrase.</p>
+
+<p>Non, madame, je suis rest ici...</p>
+
+<p>&mdash;Et vous, ma chre amie, quand allez-vous votre terre? dit madame
+Dorville une des jeunes dames, afin de gnraliser la conversation,
+car elle s'aperoit que les dames examinent Jean avec curiosit, et que
+M. Valcourt, c'est le nom du petit-matre, ne peut se lasser de le
+considrer.</p>
+
+<p>Je ne sais vraiment pas quand je partirai, rpond la jeune dame en
+minaudant. J'ai tant faire encore Paris... et pas un moment
+moi... tant de visites rendre... d'emplettes, de prparatifs; et mon
+mari qui ne se mle de rien absolument!... Oh! c'est cruel!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est madame de Walen, qui tait furieuse hier! Figurez-vous que son
+mari lui amne douze personnes dner sans la prvenir... et des gens
+marquans, des acadmiciens, des hommes en place!... c'est vraiment
+trs-mal... Deux ou trois personnes, passe, mais douze.</p>
+
+<p>&mdash;M. Beaumont n'en faisait jamais d'autres, mais alors savez vous ce
+que je faisais, mesdames; je sortais, et je le laissais recevoir seul sa
+socit.....</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est bien mchant!...&mdash;Madame Beau<a name="Page_286" id="Page_286"></a>mont a toujours eu du
+caractre, dit le petit-matre en se balanant sur sa chaise. Elle
+jouerait bien les Athalie, les Agrippine!...&mdash;Oh! non!... j'ai les nerfs
+trop dlicats...</p>
+
+<p>Pendant cette conversation, Jean regarde tantt en l'air, tantt ses
+pieds; il croise et dcroise les jambes, et ne sait quel figure faire.
+Tout en se balanant, M. Valcourt examine la mise, la tournure et
+surtout la grosse rosette de Jean; et les dames se lancent de temps
+autre des regards significatifs.</p>
+
+<p>Caroline seule, toujours bonne, toujours dispose l'indulgence,
+voudrait trouver moyen de remettre Jean son aise; cependant elle
+craint aussi qu'en se mlant la conversation, il ne lui chappe
+quelques expressions inconvenantes. De son ct, Jean voudrait parler,
+et ne sait que dire, mais il regarde Caroline toutes les fois qu'on n'a
+pas les yeux sur lui.</p>
+
+<p>Vous n'tes pas venue la dernire soire de madame Dorsan, dit une
+des dames Caroline.&mdash;Ah! ma bonne, vous qui tes si excellente
+musicienne; vous avez perdu... On a chant de jolis morceaux!&mdash;Ma foi!
+je n'ai rien entendu d'extraordinaire! dit le petit-matre; quoi
+donc?... Est-ce cette grande demoiselle qui a fauss si cruellement
+l'air de <i>la Gazza</i>.... Est-ce ce monsieur qui se croit une voix de
+basse-taille, parce qu'il prend beaucoup de tabac et a un enrouement
+perptuel?... Est-ce madame Quinville avec son jeune frre, auquel elle
+veut faire une rputation de chanteur pour se faire couter elle-mme,
+en<a name="Page_287" id="Page_287"></a> chantant avec lui?... Et mademoiselle Herminie sur la harpe!... Ah!
+c'est d'un ennui mortel! toujours les variations de <i>Robin des Bois</i>, et
+vous savez le got qu'elle y met... Pas de style, pas de brillant!...
+Quant ce monsieur qui a pinc de la guitare, vous conviendrez qu'il
+chante comme du temps du roi Pepin-le-Bref.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur Valcourt! que vous tes mchant!...&mdash;Il emporte la
+pice!...&mdash;Moi, pas du tout. Je dis ce que tout le monde voit... c'est
+qu'il n'y a rien d'assommant comme la mauvaise musique... Je gage que
+monsieur est de mon avis?</p>
+
+<p>Cette question est adresse Jean qui, depuis son entre, coutait et
+ne soufflait pas mot. Il se tourne vers Valcourt et rpond: La mauvaise
+musique?... Ma foi, je ne connais ni la mauvaise, ni la bonne... je suis
+trs-godiche pour tout a!...</p>
+
+<p>Le petit-matre laisse errer sur ses lvres un sourire moqueur; les
+dames se regardent, et Caroline s'empresse de dire: Il y a des gens qui
+n'aiment pas la musique... tout le monde n'a pas le temps de s'y
+livrer... A propos, qui est-ce qui a vu la pice nouvelle au Vaudeville?
+On dit que c'est trs-bien.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, c'est pas mal... il y a des couplets bien tourns... Je n'aime
+pas beaucoup le dnouement... L'avez-vous vue, monsieur?</p>
+
+<p>C'est le petit-matre qui adresse encore cette question Jean, qu'il
+semble avec malice vouloir faire parler.</p>
+
+<p>Je ne vais presque pas au spectacle, rpond<a name="Page_288" id="Page_288"></a> Jean en tchant de
+prendre de l'assurance. Il faut rester assis... se tenir sa place, et
+je trouve que c'est <i>embtant</i>!...</p>
+
+<p>Les dames font toutes un mouvement de surprise. M. Valcourt les regarde
+en se pinant les lvres; et Jean, qui pense que c'est le bon genre de
+se balancer sur sa chaise, se jette en arrire, et se dandine en
+fredonnant quelques petits airs pour se donner de l'aplomb. Mais, peu
+habitu ce genre d'exercice, il se laisse aller avec trop d'abandon,
+et tombe avec sa chaise dans un carreau de croise qu'il brise en
+clats.</p>
+
+<p>Cet accident augmente l'embarras de Jean, tandis que les dames et
+Valcourt murmurent entre eux: Voil un monsieur qui parat dcid
+tout briser... C'est un personnage bien aimable dans un salon! Quelle
+singulire tournure!...&mdash;Et sa mise!... Mesdames, faites-moi le plaisir
+d'admirer sa rosette!...&mdash;C'est qu'il a des expressions tout--fait
+dplaces!...&mdash;O diable madame Dorville, qui a un excellent ton,
+a-t-elle fait une semblable connaissance!</p>
+
+<p>Caroline reoit les excuses de Jean au sujet du carreau, et lui rpond:
+C'est moi, monsieur, qui aurais d vous avertir qu'il y avait du danger
+ vous balancer ainsi... mais vous n'tes pas bless, c'est
+l'essentiel.</p>
+
+<p>Jean est all mettre sa chaise loin de la fentre, et il se trouve alors
+prs des dames. Caroline, qui devine quelle est la cause des
+chuchotemens qui ont eu lieu, se tourne vers madame Beaumont en lui
+disant: A propos, ma chre amie, il faut que je<a name="Page_289" id="Page_289"></a> vous prsente
+monsieur. Vous lui devez aussi quelques remercmens pour le service
+qu'il nous a rendu, lorsque nous avons t attaques un soir par un
+voleur; car, quoique je fusse seule vole, vous tiez bien alors de
+moiti dans ma frayeur.</p>
+
+<p>&mdash;Quoi! c'est monsieur?... dit madame Beaumont, tandis que les autres
+personnes, pour qui ces paroles sont une explication, regardent Jean
+avec plus de bienveillance.</p>
+
+<p>Oui, ma chre amie, reprend Caroline, c'est monsieur qui, seul, a
+arrt le voleur, et nous a ensuite donn le bras jusqu' une voiture...
+Vous devez vous rappeler qu'alors nous tions bien tremblantes, et que
+nous nous estimmes trs-heureuses de la protection que monsieur voulut
+bien nous accorder.</p>
+
+<p>Caroline a lgrement appuy sur ces derniers mots: Madame Beaumont
+incline la tte en profrant quelques remercmens auquel Jean rpond:
+a n'en vaut pas la peine, madame; j'aurais agi de mme pour la
+premire venue... Et M. Valcourt sourit encore d'un air moqueur.</p>
+
+<p>Mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a donc chez toi, ma chre Caroline? dit
+bientt une des jeunes dames assise prs de Jean. Est-ce que vous ne
+sentez pas?... Si nous tions en hiver, je croirais que c'est ta
+chemine qui fume...&mdash;En effet... je sens aussi comme une odeur de
+fume, dit madame Beaumont.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas cela prcisment, mesdames, dit Valcourt; ce que vous
+sentez est une odeur de pipe, tout bonnement.<a name="Page_290" id="Page_290"></a></p>
+
+<p>&mdash;De pipe! s'crient les trois dames en faisant un mouvement de
+dgot.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! parbleu! il n'y a pas de doute, s'crie Jean. C'est moi qui
+sens comme cela; cette <i>sacre</i> odeur de pipe pntre dans les habits...
+Je n'ai pourtant pas encore fum aujourd'hui.</p>
+
+<p>On ne rpond rien; on se regarde en se faisant des mines. Caroline
+elle-mme semble partager l'humeur gnrale. Bientt les deux jeunes
+dames se lvent vivement, vont embrasser madame Dorville en lui disant:
+Adieu, ma chre, il faut que nous nous sauvions... nous sommes
+presses, et elles s'loignent sans jeter un regard sur Jean.</p>
+
+<p>Celui-ci est rest sur sa chaise; il ne se dandine plus, il se tient
+bien raide; mais il suit des yeux tous les mouvemens de Caroline.</p>
+
+<p>Le petit-matre ne tarde pas se lever aussi; il fait quelques tours
+dans le salon, se regarde dans une glace, dit quelques mots demi-voix
+ madame Beaumont; puis va baiser la main de madame Dorville, lui
+prsente ses hommages en souriant de la manire la plus gracieuse, et
+s'loigne en pirouettant.</p>
+
+<p>Jean a regard tout cela en restant sur sa chaise, sur laquelle il
+semble coll. Madame Dorville revient s'asseoir prs de madame Beaumont.
+La conversation languit; ces dames ne font qu'changer quelques mots, et
+Jean n'ose pas se mler ce qu'elles se disent. Il regarde toujours
+Caroline, parce qu'il ne peut se lasser de la voir; mais il se dit en
+lui-mme: Si tout le monde s'en va, il faut pourtant que je m'en aille
+aussi.<a name="Page_291" id="Page_291"></a></p>
+
+<p>Et tout en se disant cela, il ne peut se dcider partir; mais au bout
+de cinq minutes madame Beaumont s'crie: Cette odeur de pipe fait
+horriblement mal la tte et au c&#339;ur!&mdash;Oui... c'est vrai, rpond
+faiblement madame Dorville, quand on n'y est pas habitu...</p>
+
+<p>Ces mots font l'effet de la foudre sur Jean; il se lve brusquement, et
+va saluer Caroline en murmurant: Pardon, madame. Si j'avais devin plus
+tt que cette odeur vous dplaisait, il y a long-temps que je serais
+parti.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, monsieur, il ne faut pas que cela vous renvoie, rpond
+Caroline d'un ton froid mais poli.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! pardonnez-moi, madame, je vois bien... je comprends bien que chez
+vous... il faut...</p>
+
+<p>Tout en parlant, Jean reculait vers la porte et regardait encore madame
+Dorville. Tout coup des miaulemens plaintifs se font entendre; c'est
+un joli chat dont Jean crase la queue sans s'en apercevoir.</p>
+
+<p>Ah! je suis b....... maladroit aujourd'hui! s'crie Jean dsespr;
+et, pendant que la jolie femme se baisse pour prendre son chat dans ses
+bras, il se jette dans l'antichambre, manque de renverser la bonne en
+courant vers la porte, et sort enfin de chez madame Dorville.</p>
+
+<p>Jean rentre chez lui de mauvaise humeur, il s'assied, se lve, ne sait
+ce qu'il veut faire; puis, apercevant sur sa table la pip dont il se
+sert habituellement, il la prend avec colre et la brise ses pieds.<a name="Page_292" id="Page_292"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XVIII" id="CHAPITRE_XVIII"></a>CHAPITRE XVIII.</h3>
+
+<p class="head">JEAN EST AMOUREUX.</p>
+
+
+<p>Bellequeue tait all voir madame Durand, et celle-ci lui avait appris
+la toilette extraordinaire que son fils avait faite pour sortir, et le
+soin qu'il avait mis bien arranger sa cravate. Pour le coup Bellequeue
+ne doute plus que son filleul soit en effet trs-amoureux. Vous voyez,
+dit-il, quelle bonne ide, j'ai eue de songer ce mariage. Jean va
+devenir un homme charmant?&mdash;Il l'tait dj.&mdash;Oui, mais il le sera
+davantage. Il se plaira bien plus en socit. Dj j'ai cru voir qu'il
+ngligeait le billard, les cafs, les guinguettes.&mdash;C'est ce qu'il me
+semble aussi.&mdash;Effet de l'amour!... Vous verrez que Jean deviendra
+galant!&mdash;a me surprendrait!&mdash;Pourquoi donc? mademoiselle Adlade a dit
+en secret son pre et sa mre, qui me l'ont redit, qu'elle voulait
+avant peu voir son futur ses pieds.&mdash;Je ne veux pas non plus qu'elle
+fasse trop sou<a name="Page_293" id="Page_293"></a>pirer ce cher enfant....&mdash;Soyez donc tranquille! vous
+savez bien que le mariage apaise vite tous ces soupirs-l....&mdash;Beaucoup
+trop vite mme.&mdash;Il n'y a plus que trois semaines d'ici l'poque fixe
+par la belle fiance... ce temps passera en &#339;illades, en serremens de
+mains, en soupirs... C'est si gentil le temps o l'on se fait la cour!
+Ah! ma chre commre, a n'est pas la lune de miel, mais il y a des gens
+qui assurent que c'en est le soleil.</p>
+
+<p>Bellequeue retourne chez lui en songeant dj la toilette qu'il fera
+le jour des noces de Jean, o il se propose bien de danser encore, et en
+rentrant il va se mettre devant une glace, et cherche se rappeler
+quelques-uns des jolis pas qu'il a vu faire aux bals de M. Mistigris.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose regarde son matre d'un air malin, et lui demande ce
+qu'il fait l. Je cherche me rappeler un petit pas pour le jour de la
+noce de Jean.&mdash;Ah!... c'est donc bientt la noce?&mdash;Dans trois
+semaines...&mdash;Alors vous avez le temps de foire vos battemens!&mdash;Pas trop;
+on ne sait pas... Jean devient tellement amoureux qu'on pourrait bien
+avancer l'poque...&mdash;Ah! M. Jean est amoureux... de mamzelle
+Chopard?&mdash;Oui, ma chre... amoureux au point que a le change... que a
+le rend mlancolique... que ce matin enfin il a fait une toilette
+extraordinaire... Sa mre croit mme... cependant elle ne me l'a pas
+assur, que Jean a mis de la pommade dans ses cheveux... a te fait
+rire?&mdash;Oh! ce n'est pas de a, c'est une ide qui me passait.&mdash;Oh! tu es
+vexe de voir que<a name="Page_294" id="Page_294"></a> les jeunes gens se conviennent si bien, lorsque tu
+prtendais que ce mariage n'tait pas assorti...&mdash;Moi, oh! je vous
+assure que je ne suis nullement contrarie... Qu'est-ce que cela peut me
+faire?...&mdash;Amour-propre de femme qui veut toujours avoir raison. Allons,
+je vais me rendre chez mon tailleur.&mdash;Pourquoi donc faire?&mdash;Pour lui
+commander un pantalon de casimir noir collant, et boutonn par en bas,
+pour la noce de Jean.&mdash;Monsieur, si vous m'en croyez, attendez encore un
+peu avant de commander votre pantalon collant.&mdash;Pourquoi
+cela?&mdash;Attendez, vous dis-je... Sait-on ce qui peut arriver?&mdash;Ah!
+friponne, tu voudrais encore me faire penser que Jean n'adore pas
+Adlade Chopard... Je vais commander mon pantalon.</p>
+
+<p>Aprs avoir cass sa pipe, Jean est sorti de chez lui, il marche au
+hasard, n'ayant pas de but dtermin, et tout occup de sa visite du
+matin chez madame Dorville.</p>
+
+<p>Elle ne m'a pas dit de revenir; se dit Jean en soupirant. Ah! sans
+doute ma socit ne lui plat pas... Ai-je fait assez de sottises chez
+elle!... Quelle singulire chose... je voulais avoir de l'assurance...
+je ne pouvais plus avancer ni reculer... je ne savais que faire de mes
+bras, de ma bouche, de mon nez... Je suis sr que je faisais des
+grimaces pouvantables en voulant me donner un air pos. Mes yeux
+seuls... Ah! je savais bien o les porter... Elle m'a sembl encore plus
+jolie ce matin que la dernire fois... Et cependant elle ne m'a pas
+souri aussi souvent... Il y avait dans ses manires quelque chose<a name="Page_295" id="Page_295"></a> de
+froid qui me faisait mal... mais sa voix est toujours douce... J'aurais
+du plaisir l'entendre, mme si elle me grondait... Mon Dieu... que je
+suis bte!... toujours penser cette dame que je ne reverrai plus
+maintenant; car je n'ai plus de raisons pour y retourner... elle ne me
+l'a pas dit... Oh! c'est fini... pensons autre chose... A quoi bon
+m'occuper de quelqu'un que je connais peine... d'une femme...
+coquette... Sans doute elle se sera moque de moi avec ses
+connaissances... et ce mirliflor qui ricanait en dessous... Si j'avais
+t sr que ce ft de moi, je l'aurais joliment ross... Au fait j'ai
+commis tant de gaucheries!... Quand je voulais parler, je ne savais rien
+trouver de bien... On m'aura jug bte comme une oie... Qu'est-ce que
+cela me fait?... je ne reverrai pas tous ces gens-l... J'aurais bien
+aim voir quelquefois madame Dorville; mais, aprs tout, quoi cela
+m'avancerait-il?... D'ailleurs je n'ai plus de motif pour y aller... et
+chez elle je me sens si mal mon aise... Ah! si elle tait seule, il me
+semble que j'y serais mieux... que je saurais mieux lui parler....</p>
+
+<p>Aprs avoir long-temps march, Jean se rend chez un restaurateur, il se
+fait servir dner; mais il n'a pas d'apptit, il ne peut toucher
+rien. En sortant il entre dans un spectacle pour se distraire; mais peu
+habitu couter les jeux de la scne, il ne fait aucune attention ce
+qui se passe sur le thtre et reste plong dans ses penses; mcontent
+de lui-mme, il sort du spectacle en se disant: Allons chez les
+Chopard; l, au moins, je ne serai pas seul; on<a name="Page_296" id="Page_296"></a> me parlera, je
+rpondrai, et il faudra bien que je ne pense plus cette dame... de
+laquelle je sens que j'ai grand tort de m'occuper.</p>
+
+<p>Jean arrive chez les Chopard prs de dix heures du soir. Il y avait du
+monde; on l'avait attendu toute la soire; Bellequeue s'y tait rendu,
+croyant y voir Jean dans sa grande toilette qu'il avait annonce
+mademoiselle Adlade; et celle-ci, en voyant le temps s'couler sans
+que son futur arrivt, ne savait que penser.</p>
+
+<p>Enfin Jean se prsente au moment o la socit se disposait s'en
+aller.</p>
+
+<p>Voil une belle heure pour venir! dit mademoiselle Adlade avec dpit
+et en prenant un air boudeur. &mdash;Nous tions inquiets de toi, mon cher
+ami, dit Bellequeue. &mdash;Nous avons fait sauter les abricots sans lui!
+s'crie M. Chopard, mais le gaillard a dit: Je trouverai toujours un
+petit coin... un <i>petit coing</i>... Oh! oh! oh!... il est bien amen
+celui-l!</p>
+
+<p>&mdash;D'o donc venez-vous, monsieur? reprend mademoiselle Adlade. &mdash;Du
+spectacle, mademoiselle.&mdash;Du spectacle!... Quelle ide d'aller ainsi
+seul au spectacle!... Est-ce que c'est pour aller au spectacle que vous
+aviez fait une si belle toilette?&mdash;Non, je vous assure!...</p>
+
+<p>&mdash;Voyez-vous, dit Bellequeue Adlade, la toilette n'tait pas pour
+le spectacle.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai qu'il est magnifique ce soir! dit le papa Chopard en
+admirant Jean. Il a une tournure... chevaleresque.<a name="Page_297" id="Page_297"></a></p>
+
+<p>&mdash;Et qu'avez-vous vu de si beau au spectacle, monsieur?&mdash;Ma foi,
+mademoiselle y je serais fort embarrass pour le dire! J'tais tellement
+distrait, tellement proccup d'autre chose, que j'en suis sorti sans
+savoir ce qu'on avait jou.</p>
+
+<p>Un sourire de satisfaction reparat sur la figure de mademoiselle
+Adlade, tandis que Bellequeue dit tout bas aux Chopard: Eh bien,
+dites donc... l'est-il? hein! l'est-il d'une fameuse force?...&mdash;Ma foi,
+oui!.... j'ai t trs-amoureux de madame Chopard, c'est vrai, mais
+j'avoue que la veille de nos noces a ne m'a pas empch d'aller voir le
+<i>Pied de Mouton</i>, et de retenir la romance de: <i>Gusman ne connat plus
+d'obstacles</i>, que j'ai chante pour mon hymen.... Te rappelles-tu, ma
+femme, comme j'ai mis de l'intention en chantant:</p>
+
+<p class="poem">
+<span style="margin-left: 2em;">Tu dois t'attendre des miracles,</span><br />
+<span style="margin-left: 2em;">Et pour toi qui n'en ferait pas!</span><br />
+</p>
+
+<p>a faisait presque un calembourg!&mdash;Monsieur Chopard, taisez-vous
+donc... Adlade nous coute!...&mdash;Eh ben, quel mal... ne va-t-elle pas
+se marier?... a sera ben une autre chanson... oh! oh! oh!</p>
+
+<p>Jean fait son possible pour tre gai, il se mle la conversation, dit
+tout ce qui lui passe par la tte, rpond de travers aux questions qu'on
+lui adresse, et n'a pas trop l'air de savoir ce qu'il fait; mais la
+socit le trouve charmant. A chaque distraction qu'il commet, on rit
+aux clats, on se regarde, on chuchotte, et mademoiselle Adlade dcide
+que M. Jean n'a jamais t si aimable.<a name="Page_298" id="Page_298"></a></p>
+
+<p>En sortant de chez les Chopard, Bellequeue propose Jean, d'entrer
+fumer quelques cigares dans un estaminet.</p>
+
+<p>Je ne fume plus, rpond vivement Jean. &mdash;Tu ne fumes plus! s'crie
+Bellequeue en regardant son filleul avec tonnement, et depuis quand
+cela?&mdash;Depuis... aujourd'hui.&mdash;Comment! toi qui aimais tant
+fumer...&mdash;Je ne l'aime plus...&mdash;Est-ce que tu as t malade de la
+pipe?... Est-ce que...&mdash;Non... ce n'est pas cela.... mais j'ai remarqu
+qu'en gnral les femmes n'aimaient point l'odeur du tabac... et... je
+ne veux plus fumer.</p>
+
+<p>Bellequeue se sent presque attendri de cette marque d'amour, et aprs
+avoir tendrement serr la main son filleul, il entre chez lui en
+disant: Ma foi, je n'aurais pas cru qu'il irait si vite... l'amour le
+retourne comme un gant!... Il ne fume plus! peut-on faire un sacrifice
+plus dlicat!... Il ne fume plus! J'ai joliment fait de commander mon
+pantalon collant.</p>
+
+<p>Quelques jours s'coulent, Jean fait son possible pour carter de son
+souvenir l'image de madame Dorville, mais cette image sduisante revient
+toujours se mler ses penses. Il ne veut plus aller chez Caroline, et
+cependant chaque jour il soigne davantage sa toilette; il tche de se
+mettre comme les jeunes lgans qu'il rencontre, il se dandine moins en
+marchant, il voudrait avoir une tournure plus pose. Ce n'est plus dans
+les estaminets, dans les billards qu'il passe son temps; c'est dans le
+quar<a name="Page_299" id="Page_299"></a>tier des petits-matres, des petites-matresses, qu'il va
+maintenant se promener. Lorsqu'il voit de loin une femme lgante, de la
+taille, de la tournure de madame Dorville, il court de son ct, dans
+l'esprance que c'est elle qu'il va rencontrer; mais son espoir a
+toujours t du. Souvent il se rend dans la rue Richer; il passe et
+repasse plusieurs fois devant la demeure de madame Dorville; il regarde
+ses fentres, puis s'loigne en soupirant, et retourne tristement dans
+son quartier.</p>
+
+<p>Le changement qui s'est opr dans l'humeur de Jean; la recherche de sa
+toilette, qui contraste si fort avec son laisser-aller d'autrefois;
+enfin la diffrence qu'on remarque dans ses gots, dans ses manires,
+augmentent chaque jour l'erreur des Chopard et de madame Durand.
+Mademoiselle Adlade trouve, la vrit, que l'amour rend son prtendu
+un peu trop mlancolique; mais elle est si fire du changement qu'elle
+croit avoir opr, qu' chaque soupir du jeune homme, elle lance un
+regard de triomphe ses parens, tandis que madame Chopard dit son
+mari: Le pauvre garon me fait de la peine!... Qu'est-ce qu'il
+deviendrait donc s'il n'pousait pas notre fille?...&mdash;Il s'vaporerait
+en soupirs comme l'esprit de vin quand il n'est pas bien bouch.</p>
+
+<p>Bellequeue a dit un soir Jean: Il ne faut plus qu'un peu de patience,
+encore dix jours, et tu seras l'heureux possesseur de la belle
+Adlade... Sois tranquille... je me charge de tous les prparatifs...
+de tous les dtails... Ne t'occupe que de ton costume, et a ira
+bien...<a name="Page_300" id="Page_300"></a></p>
+
+<p>Jean est rentr chez lui, en rflchissant srieusement au mariage qu'on
+va lui faire faire, et pour lequel il ne sent plus que de la rpugnance;
+mais comment rompre une affaire si avance?... Sa mre, les Chopard,
+tout le monde compte sur sa promesse.</p>
+
+<p>Dans dix jours!... c'est beaucoup trop tt se dit Jean. Si du moins
+j'avais le temps de rflchir... d'oublier... Ah! peut-tre en me
+mariant, je ne songerai plus ... Mais je ne veux pas me marier si vite.
+Demain j'irai dire cela mon parrain...</p>
+
+<p>Et le lendemain matin Jean se rend chez Bellequeue; mais celui-ci tait
+dj sorti, parce que les prparatifs de la noce l'occupaient beaucoup.</p>
+
+<p>Rose tait seule; Jean ne l'avait pas revue depuis le jour de sa visite
+chez madame Dorville; il savait bien qu'en la voyant, il ne pourrait que
+l'entretenir de celle qu'il voulait oublier.</p>
+
+<p>Rose est enchante de revoir Jean, car elle entend toujours dire par son
+matre que le mariage va se faire, et elle n'y conoit rien.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur Jean, qu'y a-t-il de nouveau? Contez-moi cela, je
+vous en prie, dit la petite bonne en suivant le jeune homme dans le
+salon. On dit toujours que vous allez pouser mamzelle Chopard... Je ne
+peux pas le croire... car je sais trs-bien, moi, que vous n'tes pas
+amoureux de mademoiselle Adlade... vous avez trop bon got pour cela.
+Cependant M. Bellequeue fait toutes ses dispositions pour le jour du
+mariage; il se fait faire un pantalon collant... A son ge, c'est un<a name="Page_301" id="Page_301"></a>
+peu risquer... mais il dit que c'est la mode, et puis au fait, il est
+encore trs bien fait...</p>
+
+<p>Jean ne rpondait rien, il s'tait assis et semblait rflchir.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur, vous ne me dites rien... moi, qui suis votre
+confidente... moi, qui vous aime... de bien bonne amiti!...&mdash;Que
+veux-tu que je te dise, Rose?&mdash;S'il est vrai que vous pousez dans dix
+jours mamzelle Chopard?&mdash;On le veut... mais je ne m'en soucie gure.&mdash;Eh
+bien, alors pourquoi l'pouseriez-vous? Est-ce votre ge, avec votre
+figure, votre fortune, qu'il faut prendre quelqu'un qui ne vous convient
+pas?&mdash;Mais, Rose, on dit que nous sommes fiancs, parce qu'un soir j'ai
+tap dans la main de mademoiselle Adlade.&mdash;Oh! quel conte! Ah! ben par
+exemple, tre fianc une demoiselle parce qu'on lui a tap dans la
+main... On m'a tap bien autre chose moi, et je n'tais jamais fiance
+pour a... C'est monsieur Bellequeue, ce sont les parens qui vous auront
+dit cela pour mieux vous enjler...&mdash;Tu penses donc que je suis encore
+libre, Rose?&mdash;Certainement, et vous seriez bien bon d'aller vous
+sacrifier pour le plaisir des autres... Le mariage, c'est pour la vie,
+a... il faut prendre garde ce qu'on fait... Et... cette dame si
+jolie, est-ce que vous ne l'avez pas revue?...</p>
+
+<p>Jean pousse un soupir et rpond: Si fait... je l'ai revue... une fois,
+le jour o je t'ai quitte si vite...&mdash;Et vous n'y tes pas all
+depuis?&mdash;Non...&mdash;Vous sembliez la trouver si charmante...&mdash;Ah!<a name="Page_302" id="Page_302"></a> je n'ai
+pas chang de sentiment...&mdash;Pourquoi donc n'y allez-vous plus? Est-ce
+qu'elle vous mal reu?&mdash;Non... pas prcisment... mais j'ai cru
+voir... Si tu savais combien chez elle j'tais gauche, embarrass... Je
+ne savais comment me tenir.&mdash;Bah! bah! on est gauche les premires fois,
+et puis on s'accoutume...&mdash;Non, Rose... non... Je croyais aussi que
+partout j'aurais la mme assurance.... Je ne me figurais pas que rien
+pt m'intimider, et cependant je me suis aperu que... dans le grand
+monde, dans ce qu'on appelle la bonne socit, j'ai l'air d'un imbcille
+ou je ne dis que des sottises...&mdash;Allons donc, ce n'est pas possible,
+vous tes trop modeste...&mdash;Il y avait l des dames qui me regardaient...
+puis se faisaient des signes, souriaient d'un air moqueur... Un jeune
+homme qui n'tait pas ses yeux de dessus la rosette que j'avais ma
+cravate...&mdash;Est-ce qu'il faut s'occuper de tout cela?&mdash;Dans le monde,
+Rose, je vois bien que l'on s'occupe beaucoup d'une foule de riens!...
+que j'aurais bien de la peine me mettre dans la tte.&mdash;Est-ce que vous
+n'tes pas bien comme cela?&mdash;Je commence m'apercevoir que je pourrais
+tre beaucoup mieux... Je sentais la pipe... j'ai vu que cela
+dplaisait...&mdash;Ces gens du monde sont aussi quelquefois bien
+ridicules...&mdash;Enfin je m'en suis all... et elle ne m'a pas engag
+revenir...&mdash;On ne peut pas redire cela chaque fois; quand on l'a dit une
+c'est pour toujours...&mdash;Oh! non... son air froid en me reconduisant...
+Il est vrai qu'aprs avoir march sur son chat, je me<a name="Page_303" id="Page_303"></a> suis sauv si
+vite...&mdash;Ah dame, si vous marchez sur les chats, aussi...&mdash;C'est fini,
+Rose, je ne la reverrai plus...&mdash;Ne la revoyez plus si vous voulez, mais
+ce n'est pas une raison pour pouser mamselle Chopard que vous n'aimez
+pas.&mdash;Ce mariage me distraira peut-tre.&mdash;Se marier pour se
+distraire!... Voil une jolie ide! Et si a ne vous distrait pas, vous
+n'en serez pas moins l'poux d'une femme que vous n'aimez point, puisque
+vous en aimez une autre...&mdash;J'en aime une autre! mais, Rose, je ne t'ai
+jamais dit cela...&mdash;Est-ce que j'ai besoin que vous me le disiez pour le
+savoir... Je vois mieux que vous ce que vous avez; vous tes amoureux de
+cette belle madame Dorville, mais amoureux... comme un fou, c'est cela
+qui vous rend tout autre depuis quelque temps.&mdash;Moi... amoureux!... oh!
+tu te trompes, Rose! tu sais bien que je ne l'ai jamais t...&mdash;Raison
+de plus pour que cela vous fasse tant d'effet la premire fois.&mdash;Je
+trouve cette dame jolie... parce qu'elle l'est rellement... mais je
+n'ai jamais eu l'ide...&mdash;Je vous dis que vous en tes amoureux,
+extrmement amoureux... Je ne dis pas, par exemple, que vous le serez
+long-temps, parce que chez les hommes ordinairement cela passe vite;
+mais enfin vous prouvez pour elle autre chose que pour mademoiselle
+Adlade?...&mdash;Ah! Rose... quelle comparaison!... mademoiselle Chopard
+m'ennuie... m'impatiente chaque jour davantage!...&mdash;Et vous
+l'pouseriez!... Mais cela n'aurait pas le sens commun!&mdash;Tu as raison;
+Rose,<a name="Page_304" id="Page_304"></a> dcidment je ne l'pouserai pas...&mdash;Et vous ferez
+trs-bien.&mdash;Demain je reviendrai voir mon parrain, et je lui apprendrai
+ma rsolution... Mais je t'assure, Rose, que je ne suis nullement
+amoureux de... cette dame, chez laquelle je suis trs-dcid ne point
+retourner...</p>
+
+<p>Jean s'loigne en disant ces mots, et la petite bonne saute dans la
+chambre en criant: Il n'pousera pas mamselle Chopard!... et monsieur
+en sera pour son pantalon collant.</p>
+
+<p>Mais les vnemens ne marchent pas toujours dans l'ordre o nous les
+avions prvus. En rentrant chez lui, Jean apprend que sa mre est au lit
+et se sent trs-indispose; le soir la fivre se dclare, Jean reste
+prs de sa mre et ne songe plus son mariage; en peu de jours la
+maladie fait des progrs rapides, et, malgr tous les soins qui lui sont
+prodigus, madame Durand meurt neuf jours aprs s'tre alite.</p>
+
+<p>Jean prouve le plus profond chagrin de la perte de sa mre; Bellequeue
+partage sa douleur, et pendant long-temps le deuil et la tristesse
+remplacent les projets d'hymen et de bonheur.<a name="Page_305" id="Page_305"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XIX" id="CHAPITRE_XIX"></a>CHAPITRE XIX.</h3>
+
+<p class="head">CHANGEMENT DE CONDUITE.</p>
+
+
+<p>Pendant les six semaines qui suivent la mort de sa mre, Jean ne sort
+presque pas; toujours triste et profondment affect de la perte qu'il a
+faite, il se refuse toute distraction; la solitude seule semble lui
+plaire.</p>
+
+<p>Bellequeue a respect une douleur si naturelle; cependant, au bout de ce
+temps, il veut essayer de tirer Jean de sa mlancolie, et pense que pour
+cela le meilleur moyen est de lui parler de sa future.</p>
+
+<p>Tu n'as pas encore t voir les Chopard depuis ton deuil, lui dit-il;
+ils respectent ton chagrin et ne peuvent qu'tre touchs des regrets
+que tu donnes ta mre; mais enfin, mon cher Jean, il n'y a point de
+mal aller voir ses amis et celle que l'on aime; je sais trs-bien que
+tu ne lui parleras pas de ton amour maintenant!... Adlade<a name="Page_306" id="Page_306"></a> est trop
+raisonnable pour l'exiger, mais elle te consolera, sa vue te fera
+plaisir; et, de son ct, elle dsire vivement te voir.</p>
+
+<p>&mdash;Rien ne presse! rpond Jean froidement. Bellequeue ne sait comment
+expliquer cette rponse de la part d'un homme qui paraissait si
+amoureux.</p>
+
+<p>Cependant les Chopard s'tonnent de ne point voir Jean; mademoiselle
+Adlade l'attend chaque jour. On questionne Bellequeue, et celui-ci
+rpond: Mon filleul pousse tous les sentimens l'extrme, je vois bien
+qu'il craint que la vue de sa prtendue ne lui fasse trop vite oublier
+sa mre, et c'est pour cela qu'il ne vient pas encore.&mdash;Cela fait
+l'loge de sa profonde sensibilit, dit madame Chopard. &mdash;Et cela
+prouve la violence de son amour pour notre fille, ajoute M. Chopard.</p>
+
+<p>&mdash;Avec tout cela, dit Adlade, a ne m'amuse pas d'tre si
+long-temps sans voir mon futur. Mon Dieu! il ne me parlera pas d'amour;
+je sais bien qu' prsent nous ne pouvons pas nous marier tout de
+suite... mais je veux le voir, monsieur Bellequeue, je le veux...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous l'amnerai bientt, belle enfant; vous savez que pour vous
+plaire il fait tous les sacrifices: il ne fume plus!...&mdash;Il ne fume
+plus!... mais c'est charmant! Je ne le lui avais pourtant pas
+dfendu.&mdash;C'est gal, il m'a dit qu'il s'tait aperu que cela
+dplaisait aux dames.&mdash;Ah! ma fille, tu auras un mari bien dlicat.&mdash;Ne
+va pas le faire fumer malgr lui quand il sera mari... Oh! oh!...
+calembourg!&mdash;Ah! mon pre!...<a name="Page_307" id="Page_307"></a></p>
+
+<p>&mdash;Enfin, reprend Bellequeue, il ne va plus l'estaminet, ne joue
+plus au billard, ne court plus les guinguettes avec tous ces bons sujets
+qui lui empruntaient de l'argent.</p>
+
+<p>&mdash;C'est trs-bien cela...&mdash;Oh! il se range dj!... Quant la mise,
+la tournure, il y a un changement prodigieux; et c'est vous, belle
+Adlade, qui avez opr ces mtamorphoses.&mdash;Comme Diane qui changeait
+son amant en cerf... Ah! ah! ah!...&mdash;Ah! mon papa, que vous tes
+terrible avec vos jeux de mots!&mdash;coute donc, j'aime les pointes, moi,
+je suis pour les pointes!... J'ai de l'esprit, j'en use... donne-moi une
+prise, ma femme... Calembourg!</p>
+
+<p>Bellequeue s'est loign en promettant d'amener bientt son filleul; et
+Jean, pour mettre un terme aux sollicitions de son parrain, consent
+enfin, un soir, l'accompagner chez les Chopard.</p>
+
+<p>On reoit Jean avec cet empressement ml de tristesse commande par la
+circonstance. Mademoiselle Adlade a fait une toilette dans laquelle le
+noir domine afin de prouver son prtendu qu'elle partage sa douleur.
+Madame Chopard ne parle pas des fruits l'eau-de-vie et des liqueurs
+faites par sa fille; et M. Chopard a promis de ne pas faire de
+calembourgs. On garde pendant toute la soire une tenue svre;
+Bellequeue croit mme qu'il est de la convenance de ne parler qu'a
+demi-voix et de marcher dans le salon sans faire de bruit. Tout cela
+donne la runion l'aspect d'une soire de fantasmagorie de Robertson.<a name="Page_308" id="Page_308"></a></p>
+
+<p>Au bout d'une heure, Jean en a assez; il se lve, salue assez froidement
+mademoiselle Adlade, qui pousse un norme soupir en lui disant adieu,
+et lui tend une main qu'il ne songe pas baiser, et qu'elle est force
+de laisser retomber en se disant: Il faut qu'il soit terriblement
+affect!...</p>
+
+<p>&mdash;Adieu, mon ami, dit M. Chopard en prenant le bras du jeune homme.
+Aujourd'hui nous n'avons rien pris... parce que la circonstance...
+c'est naturel; mais Adlade a fait un certain brou de noix... auquel
+incessamment nous dirons deux mots...</p>
+
+<p>Jean se contente de saluer tout le monde et s'loigne. Quand il est
+parti, Bellequeue dit aux Chopard: a s'est trs-bien pass!&mdash;Le pauvre
+garon est encore bien chagrin! dit madame Chopard. Je suis sre qu'il
+ne t'a pas dit un mot de tendresse, n'est-ce pas, ma fille?&mdash;Non, ma
+mre, pas un seul mot!&mdash;Il se sera fait une furieuse violence! dit M.
+Chopard. Mais on ne peut que l'en louer, parce que enfin le devoir et
+la nature avant tout.</p>
+
+<p>Quelques jours aprs cette soire, sans en prvenir Bellequeue, sans
+consulter personne, Jean quitte le logement qu'il habitait rue
+Saint-Paul, pour en prendre un fort joli dans la rue de Provence. Il
+change une partie de son mobilier contre des meubles modernes et
+lgans, fait dcorer avec soin son nouvel appartement, et prend un
+valet de chambre la place de Catherine, qui a dsir s'tablir, et
+laquelle Jean a donn de quoi lever une petite boutique.<a name="Page_309" id="Page_309"></a></p>
+
+<p>Quoique Jean ne fume plus, et qu'il se mette maintenant comme les jeunes
+gens du bon ton, sa tournure et ses manires se ressentent de ses
+anciennes coutumes; on ne perd pas en quelques semaines des habitudes
+contractes ds l'enfance; Jean jure encore souvent et se sert
+d'expressions qui ne sont point admises dans le beau monde; mais il est
+jeune, il a de la fortune, il parat confiant et gnreux, c'est plus
+qu'il n'en faut pour qu'il lui soit facile d'tre admis dans ce monde o
+souvent, sous le vernis brillant de la politesse et du savoir-vivre, on
+rencontre bien des gens qui ne valent pas un rustre en sabots.</p>
+
+<p>Jean, qui jusque alors avait fui la socit et se moquait des usages,
+des sujtions qu'elle impose, Jean dsire aller dans le monde. Il ne
+veut pas s'expliquer lui-mme le motif du changement de sa conduite;
+il ne s'amuse pas au spectacle, dans les jardins publics, la
+promenade, dans les concerts; mais il veut y aller afin de s'habituer
+un genre de vie nouveau pour lui, et dans l'espoir de rencontrer une
+personne qu'il adore en secret, et laquelle il pense sans cesse, sans
+vouloir s'avouer encore qu'il en est amoureux.</p>
+
+<p>Cependant la famille Chopard attend en vain que Jean revienne la
+visiter; mademoiselle Adlade se consume d'amour et d'ennui; la
+distillation est nglige, les sciences et les arts sont abandonns. La
+jeune personne est chaque jour d'une humeur insupportable. Plus d'un
+mois s'est coul depuis la triste visite que Jean lui a rendue, et on
+n'entend plus<a name="Page_310" id="Page_310"></a> parler du fianc. Une telle conduite semble
+extraordinaire.</p>
+
+<p>Il est trs-juste de pleurer la perte de ses parens, dit mademoiselle
+Adlade, mais cependant il est un milieu en tout... Si mon prtendu a
+toujours vers des larmes et pouss des soupirs depuis sa dernire
+visite, il doit tre maintenant sec comme un coucou, et je ne veux pas
+le laisser venir rien avant de m'pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Notre fille a raison, dit M. Chopard, Jean est trop exalt; comme
+Adlade dit fort bien, il y a un milieu en tout, et ce jeune homme a
+pass ct.&mdash;Mon pre, je veux qu'il vienne, je veux savoir ce qu'il
+fait, je ne puis pas vivre comme cela!...&mdash;Calme-toi, ma fille, dit
+madame Chopard, tu sais que ce pauvre Jean tait devenu tout
+amour!...&mdash;Je ne sais pas s'il est tout amour, mais a me semble
+trs-malhonnte de ne pas venir nous voir. Et M. Bellequeue dont on
+n'entend plus parler non plus...&mdash;Il faut qu'il soit malade.&mdash;Mon
+papa... allez-y donc, je vous en prie.</p>
+
+<p>M. Chopard cde aux dsirs de sa fille, et se rend chez Bellequeue.
+Depuis cinq semaines le parrain de Jean tait retenu chez lui par une
+lgre atteinte de goutte; il passait son temps jouer aux dames avec
+sa petite bonne, et, ne voyant pas Jean, tait persuad qu'il ne sortait
+pas de chez les Chopard.</p>
+
+<p>Mademoiselle Rose est alle ouvrir M. Chopard; elle a soin ensuite de
+ne faire qu'aller et venir pour savoir ce qu'il vient dire son matre.</p>
+
+<p>Eh bien! mon ami, est-ce que vous avez pris<a name="Page_311" id="Page_311"></a> jour pour le mariage? dit
+Bellequeue en voyant arriver Chopard. Il y a plus de trois mois que
+madame Durand est morte, et je conois que les jeunes gens qui sont fort
+amoureux...</p>
+
+<p>&mdash;Non, mon cher ami, ce n'est pas cela. Je voulais d'abord savoir
+pourquoi on ne vous apercevait pas.&mdash;Vous le voyez, une petite atteinte
+de goutte... Mais ce n'est plus rien... cela va beaucoup mieux, et
+j'espre bien tre ingambe pour la noce de mon filleul... Il me nglige,
+ce cher Jean... mais je lui pardonne, parce que je pense bien qu'il ne
+sort pas de chez vous... n'est-ce pas?</p>
+
+<p>&mdash;a n'est pas encore a, mon ami... Je voulais au contraire vous
+demander ce qu'il est devenu. Nous ne l'avons pas revu depuis le soir o
+vous nous l'avez amen.&mdash;Ah! mon Dieu!... qu'est-ce que cela veut
+dire?&mdash;Je vous avoue que je crains qu'il n'ait pris cette maladie des
+Anglais, vous savez... le <i>spleen</i>... et ma fille le craint
+aussi.&mdash;Diable!... mais vous m'inquitez... Il est certain que s'il
+pleure toujours... Et ma maudite goutte qui ne me permet pas encore de
+sortir... Mais il faut aller le voir, vous, mon cher Chopard, il faut
+absolument consoler ce pauvre garon.&mdash;Au fait, comme son futur
+beau-pre, il me semble que je puis bien aller m'informer de sa sant;
+cela n'a rien d'inconvenant.&mdash;C'est tout naturel, au contraire; allez et
+revenez me dire dans quel tat vous l'avez trouv.</p>
+
+<p>M. Chopard s'loigne, laissant Bellequeue fort in<a name="Page_312" id="Page_312"></a>quiet de son filleul,
+et mademoiselle Rose riant en dessous de ce qu'elle vient d'entendre.</p>
+
+<p>L'ancien distillateur se rend rue Saint-Paul, la demeure de Jean. Il
+demande M. Durand, et on lui rpond que depuis un mois M. Durand a
+dmnag, et qu'il demeure maintenant rue de Provence, Chausse-d'Antin.</p>
+
+<p>M. Chopard est un moment surpris de cette nouvelle; mais il se dit: Je
+vois ce que c'est... notre amoureux a pris un logement convenable pour
+quand il sera mari... Il veut loger sa femme dans le beau quartier...
+Chausse-d'Antin... C'est une surprise qu'il lui prparait, mais je
+devine tout. Allons rue de Provence.</p>
+
+<p>Et M. Chopard s'achemine vers la rue de Provence; il trouve la demeure
+de Jean. Il admire la maison, l'escalier, et se dit: Adlade sera
+enchante.... Une rampe dorures... C'est magnifique. A chaque tage
+des statues dans des niches... On pourra dire ce n'est qu' niches...
+Oh! oh! oh!... caniche!... il est bon!... Il faudra que je m'en
+souvienne pour le redire madame Chopard.</p>
+
+<p>Arriv au troisime, M. Chopard sonne, et le domestique de Jean vient
+lui ouvrir.</p>
+
+<p>Le jeune Durand est chez lui? dit M. Chopard. &mdash;Non, monsieur, mon
+matre n'y est pas.&mdash;Ah! il n'y est pas... diable... Il est donc
+sorti?&mdash;Oui, monsieur.&mdash;Il sort quelquefois?&mdash;Tous les jours... Monsieur
+n'est presque jamais chez lui.&mdash;<a name="Page_313" id="Page_313"></a>C'est gal, je vais toujours entrer...
+Je ne suis pas fch de voir son logement.</p>
+
+<p>Le domestique laisse entrer le monsieur dont l'air de bonhomie n'annonce
+point de mauvaises intentions, mais il le suit dans chaque pice dont M.
+Chopard semble faire l'inspection.</p>
+
+<p>Peste! quelle lgance!... c'est trs-joliment orn, tout cela... Quand
+je disais qu'il nous mnageait une surprise... Vous a-t-il parl de la
+surprise qu'il mnageait?&mdash;Monsieur ne m'a rien dit.&mdash;Pour un amoureux
+il est discret!... Voyons; ceci est la salle manger... On n'y
+tiendrait pas quinze personnes table, mais, au fait, quand on ne veut
+avoir que sa famille... Voil le salon qui fait chambre coucher, ce
+que je vois...&mdash;Monsieur n'a pas de salon, il ne reoit
+personne...&mdash;Oui, maintenant, mais il recevra. Qu'est-ce que c'est que
+a?... Un petit cabinet de toilette... Et ensuite!...&mdash;C'est tout,
+monsieur... avec une chambre que j'ai en haut.&mdash;Comment! c'est tout?...
+Mais c'est trop petit... Et la cuisine?&mdash;Il n'y en a pas, monsieur.&mdash;Pas
+de cuisine! Est-ce qu'il est fou? La pice la plus essentielle d'un
+mnage.&mdash;Mais monsieur est garon.&mdash;Je sais bien qu'il est garon
+maintenant... mais il ne le sera pas long-temps... Prendre un logement
+sans cuisine, quoi diable pense-t-il?... Dites-moi, mon ami, votre
+matre est toujours bien triste, n'est-ce pas? Il ne prend aucun
+plaisir, aucune distraction?...&mdash;Oh! pardonnez-moi, mon matre, au
+contraire, est tous les jours dehors, il suit les spectacles, on le<a name="Page_314" id="Page_314"></a>
+voit dans les promenades, il monte cheval, fait au moins deux
+toilettes par jour, il n'a pas un moment lui.</p>
+
+<p>M. Chopard ouvre de grands yeux en se disant: Voil une singulire
+manire de se dsoler... Je n'y comprends plus rien!... Mais Adlade
+qui a tant d'esprit, trouvera la clef de cette conduite... Il faut aller
+lui dire tout ce que je viens d'apprendre.</p>
+
+<p>M. Chopard retourne chez lui, et il fait part sa femme et sa fille
+de la conduite de Jean. Madame Chopard fait des exclamations de
+surprise, mais elle attend que sa fille parle pour savoir ce qu'elle
+doit penser. Adlade est quelques instans sans rpondre; mais on voit
+qu'il se passe en elle quelque chose de violent. Enfin elle murmure
+d'une voix teinte:</p>
+
+<p>Ma mre... dlacez-moi, je vous en prie... j'touffe...&mdash;Ah! mon
+Dieu!... ma fille qui touffe... Est-ce qu'elle a fait un troisime
+djeuner? s'crie M. Chopard. &mdash;C'est la conduite de M. Jean qui me...
+suffoque... qui m'indigne!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... elle a raison, dit madame Chopard. La conduite de M.
+Jean est affreuse.&mdash;Elle est mme fort malhonnte, dit M. Chopard en
+frappant du pied et se promenant dans la chambre d'un air courrouc.</p>
+
+<p>Je sais bien, reprend Adlade, que le trouble, le chagrin de la mort
+de sa mre, ont pu lui faire un moment oublier bien des choses, et que
+son c&#339;ur peut tre excusable!...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! certainement, dit madame Chopard, dans une telle
+circonstance... ce pauvre jeune<a name="Page_315" id="Page_315"></a> homme... je conois qu'il a t bien
+plaindre...</p>
+
+<p>&mdash;Je crois aussi que le c&#339;ur est bon, dit M. Chopard en tirant son
+mouchoir d'un air attendri. Je n'ai jamais dout de son c&#339;ur!...</p>
+
+<p>&mdash;Mais ne pas venir depuis plus d'un mois, ne pas me donner de ses
+nouvelles, moi... sa fiance... presque sa femme... Et cela pour
+courir le monde, les spectacles, pour dpenser son argent avec je ne
+sais qui... Ah! c'est trop fort!... cela passe toutes les convenances...
+c'est un oubli de toutes les politesses!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est trop grossier, dit madame Chopard, c'est vraiment impoli et
+impardonnable!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est se conduire comme un dcrotteur! s'crie M. Chopard en faisant
+un geste menaant.</p>
+
+<p>&mdash;Et pourtant il m'aimait... Vous avez vu tous comme l'amour l'avait
+chang... Il ne fumait plus... il devenait d'une coquetterie raffine.</p>
+
+<p>&mdash;Et sa mlancolie, ma fille, sa douce mlancolie qui peignait si bien
+sa passion naissante.</p>
+
+<p>&mdash;C'est--dire, s'crie M. Chopard, qu'il serait devenu imbcille
+tant il t'adorait!...</p>
+
+<p>&mdash;Mon papa... a ne peut pas durer comme cela.... Ce n'est pas que je
+m'embarrasse de M. Jean, et que je me moque bien de son amour!... Ah!
+Dieu! comme je m'en moque!...</p>
+
+<p>&mdash;Tu fais trs-bien, ma fille, dit madame Chopard; toi, qui runis
+tout pour sduire, tu ne manqueras jamais de mari!... Et certes, tu en
+trouveras qui vaudront bien M. Jean Durand.</p>
+
+<p>&mdash;Qui vaudront mme beaucoup mieux! dit<a name="Page_316" id="Page_316"></a> M. Chopard, car aprs tout,
+je ne vois pas que le jeune homme ait rien de si beau... et sa
+figure....</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, papa, sa figure est trs-bien, et sa taille
+suprieurement proportionne.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, il est fort bien fait, dit madame Chopard, on ne peut pas en
+disconvenir.</p>
+
+<p>&mdash;Et il a une dmarche magnifique! dit M. Chopard.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin, papa, il faut qu'il s'explique... qu'il revienne: je ne
+peux pas rester comme a, moi, je suis dans une fausse position.</p>
+
+<p>&mdash;Notre fille a raison, monsieur Chopard, sa position n'est pas
+tenable...&mdash;Parbleu! je le crois bien, elle ne sait sur quel pied
+danser, cette chre enfant. Alors, moi, je crois qu'il faut... Qu'est-ce
+qu'il faudrait faire, alors?</p>
+
+<p>&mdash;Mon pre, il faut d'abord aller trouver M. Bellequeue, lui apprendre
+quelle est la conduite de son filleul, et le prier d'aller voir M. Jean,
+afin de le faire s'expliquer sur ses intentions... ultrieures.</p>
+
+<p>&mdash;Tu as raison... il faut qu'il s'explique sur ses intentions
+ultrieures... n'est-ce pas?... Tiens, ultrieures... a fait presque un
+calembourg!... Mais propos, Bellequeue a la goutte, et ne marche pas
+encore bien.&mdash;Eh bien! mon pre, il prendra une voiture, voil
+tout!&mdash;C'est juste!... il prendra une voiture... Elle a rponse tout,
+cette chre enfant... Va, ma fille, si tu n'pousais pas Jean Durand, tu
+trouverais bien des hommes qui<a name="Page_317" id="Page_317"></a> seraient trop heureux...&mdash;Oui, mon pre,
+mais c'est M. Jean que je veux pouser.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, tu l'pouseras, ma fille, dit madame Chopard, et M. Chopard
+rpte en retournant chez Bellequeue: C'est tout simple... puisqu'elle
+en veut, il est clair qu'il faut qu'il l'pouse.<a name="Page_318" id="Page_318"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XX" id="CHAPITRE_XX"></a>CHAPITRE XX.</h3>
+
+<p class="head">JEAN EN GRANDE SOIRE.</p>
+
+
+<p>Ce n'est pas sans dessein que Jean s'est log rue de Provence; l, il
+est tout prs de chez madame Dorville, et il espre, en demeurant dans
+son quartier, la rencontrer quelquefois. Il n'est pas un seul jour sans
+passer dans la rue Richer; vingt fois il a t tent d'entrer chez
+madame Dorville, mais quelque chose l'a retenu, il ne veut point
+s'exposer tre mal reu; une secrte fiert lui dit que l'amour mme
+ne doit point supporter le mpris; pour sentir cela, il n'y a pas besoin
+d'ducation.</p>
+
+<p>Mais on est encore dans la belle saison. Ne rencontrant Caroline ni la
+promenade, ni au spectacle, Jean prsume qu'elle est la campagne, et
+il attend avec impatience que l'hiver la ramne Paris.</p>
+
+<p>Jean s'est li avec un jeune homme nomm Gersac,<a name="Page_319" id="Page_319"></a> qui loge dans sa
+maison. Ce Gersac passe sa vie chercher des occasions de s'amuser, et
+il a dj offert plusieurs fois Jean de le mener en soire, car ses
+mille cus de revenu n'tant point souvent suffisans pour subvenir son
+got pour les plaisirs, Gersac ne se gne point pour puiser dans la
+bourse de ses amis, et celle de Jean ne lui est jamais ferme. Mais du
+moins Gersac met dans ses actions de la franchise, de l'abandon. Il
+emprunte, en commenant par dire qu'il ne sait pas quand il pourra
+rendre, il est le premier avouer qu'il n'a pas d'ordre, qu'il dpense
+plus qu'il n'a; et convenir de ses dfauts, c'est dj un moyen de les
+faire excuser.</p>
+
+<p>Gersac est tourdi, dissipateur; mais il a bon ton, il a de l'esprit, et
+par sa gat se fait pardonner ses travers. Gersac a sur-le-champ jug
+Jean dont la franchise et l'originalit lui ont plu.</p>
+
+<p>Mon cher, lui dit-il; vous avez vcu jusqu' prsent dans un autre
+monde, vous tes encore tout neuf pour celui que vous voulez connatre,
+mais il y a chez vous du physique, de l'toffe et de l'argent; avec tout
+cela, il est impossible de ne point parvenir tre ce qu'on veut. Vous
+voulez aujourd'hui tre un jeune homme comme il faut; pouvoir vous
+prsenter partout, savoir vous tenir, et marcher dans un salon; comptez
+sur moi... je rponds de vous... je suis sur de vous former.</p>
+
+<p>Jean sourit de l'assurance de Gersac, mais il suit ses conseils, et dj
+Gersac a men Jean dans quelques petites soires o celui-ci, pour ne
+point commettre de gaucheries, n'a os ni remuer, ni parler.<a name="Page_320" id="Page_320"></a></p>
+
+<p>Un matin Gersac descend chez Jean et lui dit: Mon ami, je vous mne ce
+soir dans une grande runion... une soire musicale, un punch... un bal,
+enfin on fera tout plein de choses; mais ce sera trs-bien. C'est chez
+un vieux richard clibataire qui ne sait que faire de son argent et qui
+s'ennuierait la mort, si nous n'avions la bont de lui faire donner
+cinq ou six ftes dans l'anne et de lui amener ce qu'il y a de mieux
+Paris. Comme il y a dans son htel un fort beau jardin, nous arrangeons
+toujours une fte en t, parce qu'alors on jouit du jardin qui est
+magnifique. Vous viendrez, n'est-ce pas?&mdash;Avec plaisir... quoique je me
+sente encore bien gauche... bien emprunt dans le monde...&mdash;Non, a
+commence aller mieux... vous vous tenez dj trs-bien... Vous avez
+perdu votre argent avec noblesse dans la maison o je vous ai men
+dernirement; mais pourquoi ne pas souffler mot, ne jamais vous mler de
+la conversation?&mdash;Je dirais quelque btise.&mdash;Bah! vous tes trop
+timide... et d'ailleurs est-ce que vous croyez qu'il ne s'en dit aucune
+dans le beau monde? On les dit seulement avec assurance, avec
+prtention, et cela passe pour des traits d'esprit.&mdash;Je ne crois pas que
+je ferais passer les miennes pour cela...&mdash;On chantera, on fera de la
+musique...&mdash;Je n'y connais rien.&mdash;C'est gal... il faut toujours juger
+les talens comme si on s'y connaissait... Il faut avoir une opinion...
+dire: C'est charmant, c'est divin... au risque de se tromper; cela vaut
+mieux que de ne rien dire...&mdash;<a name="Page_321" id="Page_321"></a>C'est toujours cette s... peur de mal
+parler qui me retient.&mdash;Ah! par exemple, il faut supprimer les
+jurons!... il faut prendre garde cela, except, le diable m'emporte,
+que vous pouvez dire avec gat, avec enjouement, il faut aussi ne point
+mouiller vos doigts quand vous jouez aux cartes... Ah! fi donc!... c'est
+du plus mauvais genre... Heureusement que vous avez perdu cinq cents
+francs la dernire fois que cela vous est arriv, sans cela, mon cher,
+on ne vous l'aurait pas pardonn. Mais ce soir, vous verrez ce qu'on
+appelle une brillante runion!... des femmes charmantes!... des
+artistes; des banquiers... un monde fou...&mdash;Ah! mon Dieu, vous me faites
+trembler!...&mdash;Eh non, mon ami, au contraire; on est bien plus son aise
+au milieu de trois cents personnes que de douze!....</p>
+
+<p>Jean a promis de suivre les instructions de Gersac, et aprs avoir fait
+une toilette lgante, il se rend avec son introducteur la brillante
+soire qui se donne dans un bel htel du faubourg Saint-Honor.</p>
+
+<p>La runion est nombreuse. Jean n'est pas son aise, quoique dans la
+foule on soit moins remarqu; Gersac a rempli la formalit de la
+prsentation; il a conduit Jean un vieillard septuagnaire, qui a
+prononc quelques mots de civilits, auxquels Jean a rpondu par un
+profond salut, puis le vieillard a pass une autre personne, et
+Gersac, dit bas Jean: C'est fini, mon cher, vous voil de la
+connaissance du matre de la maison, vous pouvez<a name="Page_322" id="Page_322"></a> maintenant prendre
+part aux plaisirs de la soire, et ne plus faire attention celui qui
+la donne. Ah ! je vous quitte, parce que je ne puis tre toujours
+ct de vous... a serait ridicule; mais allez, venez, jouez,
+promenez-vous, amusez-vous... et ne vous tenez pas raide comme un
+piquet... D'ailleurs nous nous retrouverons.</p>
+
+<p>Gersac s'est loign, et Jean se trouve livr lui-mme dans des salons
+magnifiques, au milieu de deux ou trois cents personnes qui vont,
+viennent, se croisent, s'examinent, tantt en souriant, tantt en
+parlant bas leur voisin. L'clat des lustres, des toilettes, le bruit
+de cet change continuel de paroles qui se font autour de lui, le son de
+la musique, les regards curieux de quelques jeunes gens, ceux plus
+malins de quelques jolies femmes; tout cela tourdit Jean qui ne sait
+plus o il en est, ni ce qu'il doit faire avec tout ce monde, au milieu
+duquel il n'a personne qui il puisse parler, Gersac tant dj perdu
+dans la foule.</p>
+
+<p>Cependant Jean tche de cacher son embarras sous un air d'assurance, et
+son chapeau la main, parce que Gersac lui a dit que, dans les grandes
+runions, il ne fallait jamais se sparer de son chapeau; il se promne
+dans des salons dcors avec la plus grande lgance, o le jeu, la
+conversation, la musique, offrent des plaisirs varis la foule qui s'y
+presse.</p>
+
+<p>L'appartement est au rez-de-chausse, et plusieurs pices donnent sur le
+jardin dans lequel se promne une partie de la socit. Jean a dj fait
+plusieurs<a name="Page_323" id="Page_323"></a> fois le tour des salons; toutes les fois qu'il rencontre le
+matre de la maison, il lui fait un profond salut, et celui-ci le
+regarde d'un air tonn et passe prs de lui sans s'arrter.</p>
+
+<p>Jean se range avec respect, ou se retire en arrire en faisant une
+inclination de tte quand une dame va passer prs de lui; et il s'tonne
+qu'on ne lui rende pas son salut et qu'on n'ait pas l'air de
+s'apercevoir de sa politesse. Las de se promener dans les salons, il va
+dans le jardin o diffrens jeux sont runis; des balanoires, des
+courses de bagues sont bientt occupes par la socit; Jean regarde
+tout cela de loin, il n'ose prendre part aucun divertissement, et, son
+chapeau sous le bras, tche de dissimuler les billemens qui viennent le
+surprendre au milieu de la foule.</p>
+
+<p>De temps autre Gersac passe prs de Jean et lui dit: Vous
+amusez-vous?...&mdash;Pas trop.&mdash;Faites plaisir...&mdash;Je ne connais
+personne.&mdash;C'est gal, on cause, on fait connaissance... Allons, mon
+cher, animez-vous un peu.</p>
+
+<p>Gersac s'loigne de nouveau, et Jean continue de se promener sans rien
+dire et sans rien faire.</p>
+
+<p>Mais tout coup l'ennui, l'embarras mme ont disparu; un autre
+sentiment s'est empar de Jean; tout son sang s'est port vers son c&#339;ur;
+il reste immobile, tremblant; il ne remarque plus ce qui se passe autour
+de lui; il ne voit plus qu'une femme qui vient de traverser un des
+brillant salons: c'est Caroline qu'il vient d'apercevoir.</p>
+
+<p>Elle est ici, quel bonheur! voil la premire<a name="Page_324" id="Page_324"></a> pense de Jean, et
+cependant il reste encore la mme place, il semble qu'il craigne de
+s'tre tromp. Mais dj Caroline a disparu au milieu de la socit.
+Jean court vers le salon dans lequel il vient de la voir; il s'lance
+sans faire maintenant attention la foule; il pousse, il coudoie, il
+faut absolument qu'il avance; il marche sur le pied d'une dame; il
+froisse l'habit d'un petit-matre; il fait presque trbucher une vieille
+marquise; mais il ne song plus demander excuse, et ne mit pas
+attention toutes les personnes qui le regardent en se disant: Eh!
+mais, mon Dieu! qui en a donc ce monsieur!... Quelle singulire
+manire de se promener dans un salon... Il bouleverse tout!... On dirait
+qu'il veut renverser tout le monde... Qu'est-ce que c'est donc que ce
+monsieur-l?... Il a l'air de se croire la queue d'un thtre.</p>
+
+<p>Jean va toujours son train, il ne s'occupe plus que d'une seule
+personne. Enfin il l'aperoit dans une pice o l'on se dispose faire
+de la musique; Caroline est assise auprs d'une jeune dame, et plusieurs
+messieurs viennent la saluer et causer avec elle.</p>
+
+<p>Jean s'avancera-il? ira-t-il saluer madame Dorville? Il ne l'ose pas. Il
+voudrait qu'elle l'apert; mais on passe et repasse sans cesse devant
+lui, et le cercle qui entoure Caroline drobe Jean ses regards. Il va
+tristement s'asseoir dans un coin d'o il peut du moins la contempler;
+et de l regarde avec envie tous ceux qui l'approchent, et s'enivre des
+sourires qu'elle adresse d'autres, des grces qu'elle dploie, du
+charme rpandu dans toute sa personne.<a name="Page_325" id="Page_325"></a></p>
+
+<p>Le concert a commenc; plusieurs personnes se sont fait entendre sur la
+harpe ou le piano; Jean ne les a pas coutes, il n'te pas ses yeux de
+dessus Caroline, et il voudrait que tous ses sens passassent dans ses
+regards. Mais un jeune homme s'est approch de madame Dorville, il lui a
+pris la main, et l'a conduite devant le piano o une autre personne est
+assise. Jean a suivi tous ses mouvemens; il regarde avec colre le jeune
+homme qui cause et rit avec Caroline; c'est bien pis lorsqu'il l'entend
+chanter et adresser la jolie femme les plus tendres aveux, et que
+celle-ci, en faisant entendre une voix charmante, rpond au jeune homme
+qu'elle partage son amour.</p>
+
+<p>Jean sent une sueur froide couler de son visage, il serre les poings, se
+mord les lvres, il est plusieurs fois au moment de courir vers le piano
+pour chercher dispute celui qui ose parler de sa flamme madame
+Dorville.</p>
+
+<p>Comme c'est bien chant! dit une dame place prs de Jean. Quel
+got!... quelle expression!... n'est-ce pas, monsieur?</p>
+
+<p>C'est Jean que cette question s'adresse; il ne rpond rien, il
+n'entend que les chanteurs. C'est un duo <i>des Aubergistes de qualit</i>,
+n'est-ce pas, monsieur? dit encore la dame Jean; et n'en obtenant pas
+plus de rponse, elle se persuade que le jeune homme est sourd et muet.</p>
+
+<p>Le duo est termin, madame Dorville est retourne sa place; on
+l'entoure, on la complimente; Jean commence comprendre que ce qu'il
+vient d'entendre n'est que de la musique; mais il sent tout le bon<a name="Page_326" id="Page_326"></a>heur
+que l'on doit goter pouvoir chanter ainsi avec Caroline, et il
+regrette de n'tre pas musicien. Jean ne peut plus y tenir, il faut
+qu'il lui parle. Il se lve, s'avance brusquement vers la chaise
+qu'occupe madame Dorville et s'arrte devant elle.</p>
+
+<p>Caroline lve les yeux sur cette personne qui reste immobile devant sa
+chaise; elle reconnat Jean, et la surprise se peint dans tous ses
+traits, pendant qu'elle lui dit d'un ton fort aimable: Quoi! c'est
+vous, monsieur Durand?</p>
+
+<p>Oui, madame, c'est moi, rpond Jean d'une voix touffe, vous ne vous
+attendiez pas me rencontrer ici?&mdash;Non, je l'avoue, car je crois me
+rappeler que vous m'avez dit que vous n'aimiez pas le monde... les
+soires...&mdash;C'est vrai, madame... J'tais comme cela... Mais j'ai
+<i>bou</i>... j'ai terriblement chang depuis... depuis quelque temps...</p>
+
+<p>&mdash;C'est ce que je vois, rpond Caroline en jetant la drobe un coup
+d'&#339;il sur la toilette de Jean.</p>
+
+<p>Madame, vous venez de chanter divinement! s'crie un jeune homme en
+s'approchant de madame Dorville devant laquelle Jean reste plant.
+D'honneur, c'est enchanteur!... c'est ravissant!... c'est le fini, le
+moelleux de la perfection!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous tes trop indulgent, monsieur, rpond Caroline en
+souriant.&mdash;Non!... je ne suis que l'cho de tout le salon... Je suis
+sr que monsieur vous en disait autant.</p>
+
+<p>Jean regarde le jeune homme et murmure: Non, monsieur... Je ne parlais
+pas de a madame.<a name="Page_327" id="Page_327"></a></p>
+
+<p>&mdash;Vous n'aimez pas beaucoup la musique, je crois? dit Caroline Jean.
+&mdash;Si, madame, je l'aime beaucoup prsent.&mdash;Il faudrait tre un
+sauvage!... un welche! pour ne pas aimer vous entendre, dit le
+petit-matre en faisant une pirouette, puis il va plus loin, porter ses
+hommages.</p>
+
+<p>Jean est enchant que ce monsieur se soit loign, et quoiqu'il reste
+devant Caroline sans rien lui dire, il ne voudrait pas que d'autres
+personnes vinssent lui parler.</p>
+
+<p>Caroline regarde Jean et semble attendre qu'il lui dise quelque chose;
+mais celui-ci se contente de la regarder, de soupirer, et de retourner
+de tous les sens son chapeau qu'il tient dans ses mains.</p>
+
+<p>Il me semble que je vois un crpe votre chapeau, dit tout coup
+Caroline, Auriez-vous perdu quelqu'un de vos parens?&mdash;Oui, madame...
+j'ai perdu ma mre il y a prs de quatre mois.&mdash;Votre mre!... Ah! je
+vous plains... Je conois que vous cherchiez dans le monde des
+distractions votre douleur!...&mdash;Oh!... ce ne sont pas des distractions
+que j'y cherchais... mais je...</p>
+
+<p>&mdash;Eh! c'est madame Dorville! vous tes donc Paris maintenant?</p>
+
+<p>Cette question est adresse Caroline par un monsieur dcor qui vient
+se placer entre elle et Jean: celui-ci regarde avec humeur une personne
+qui l'empche de causer avec Caroline, mais il ne quitte pas sa place.</p>
+
+<p>Je suis revenue hier de la campagne pour pas<a name="Page_328" id="Page_328"></a>ser seulement huit jours
+Paris, et plusieurs dames de mes amies m'ont presque force de venir
+cette soire... car j'tais si fatigue...&mdash;Ces dames ont rendu la fte
+complte en vous y amenant. Vraiment, on vous voit trop peu dans le
+monde... Quand on runit vos talens, c'est faire un vol la socit que
+de ne point l'embellir plus souvent de votre prsence.</p>
+
+<p>Caroline sourit ce compliment, le monsieur lui baise galamment la
+main, et s'loigne; Jean fait une horrible grimace et ne bouge pas.</p>
+
+<p>tes-vous dj venu ici? dit au bout d'un moment Caroline Jean.
+&mdash;Non, madame, c'est la premire fois... Aussi je commenais
+<i>m'emb</i>... m'ennuyer quand je vous ai aperue...&mdash;Je le conois,
+quand on ne connat personne dans un salon... Vous ne jouez pas? Ah! je
+trouve assez peu amusant le jeu d'cart; cependant j'y ai jou il y a
+quelques jours...&mdash;Mais au moins vos yeux ont d tre flatts par la
+runion des toilettes, des jolies femmes... Il y en a beaucoup
+ici.&mdash;Beaucoup... ah! je n'en ai vu qu'une... mais celle-l...</p>
+
+<p>&mdash;Madame Dorville, vous chanterez encore quelque chose, n'est-ce pas?
+dit un petit monsieur qui tient un lorgnon, et vient saluer Caroline,
+tandis que Jean murmure entre ses dents: Que la peste touffe tous ces
+maudits bavards!...</p>
+
+<p>Caroline s'excuse de ne pouvoir chanter de nouveau, et le petit monsieur
+va plus loin chercher une virtuose; madame Dorville reporte alors ses
+regards sur Jean qui fait la moue en balbutiant: Il parat<a name="Page_329" id="Page_329"></a> qu'ici il
+est impossible de se dire deux mots de suite!...</p>
+
+<p>&mdash;Dans le monde, rpond Caroline on change beaucoup de paroles, mais
+on se dit bien peu de chose!...</p>
+
+<p>Plusieurs dames s'approchent en ce moment de madame Dorville, et cette
+fois Jean est oblig de cder la place; mais il va prendre une chaise et
+revient s'asseoir derrire Caroline, paraissant dcid lui servir de
+sentinelle.</p>
+
+<p>Un cercle nombreux s'est form de nouveau devant la femme aimable qui
+sait rpondre chacun avec grce, avec esprit, et que l'on aime
+entendre presque autant qu'on aime la voir. Plusieurs personnes
+approchent leur chaise de celle occupe par madame Dorville. La
+conversation s'engage; on parle beaux-arts, nouvelles, littrature,
+thtres; des hommes de mrite sont venus se placer prs de Caroline
+parce que les gens d'esprit se recherchent. La conversation est vive,
+spirituelle, enjoue; Caroline est aimable sans paratre s'en douter, et
+si quelques traits de malice lui chappent, du moins elle ne cherche
+point briller en dchirant ses meilleures amies.</p>
+
+<p>Jean ne prend point part la conversation. Assis quelques pas
+derrire Caroline, il coute ce qu'on dit, et n'ouvre point la bouche.
+Quelques personnes le regardent avec tonnement; c'est un observateur,
+se dit-on, car beaucoup de gens prennent le silence pour de
+l'observation. Caroline jette de autre sur Jean un regard qui indique
+qu'elle<a name="Page_330" id="Page_330"></a> est peine de sa situation, car, seule, elle ne se trompe pas
+sur la cause de son silence.</p>
+
+<p>Mais l'orchestre de la danse se fait entendre, c'est <i>Tolbecque</i> qui le
+dirige, et ses quadrilles dlicieux font venir en foule les danseurs.
+Caroline est un moment seule, elle se tourne alors vers Jean, et lui dit
+d'une voix touchante: Vous n'avez pas voulu causer avec nous?...</p>
+
+<p>&mdash;Moi, causer avec tout ce monde! s'crie Jean qui ne peut plus se
+contenir. Ne suis-je pas un animal, un <i>sac</i>... un malheureux
+ignorant?... Aurais-je t mler mon mot ce qu'on vous disait, pour
+lcher quelque balourdise?... Est-ce que je puis parler de choses
+auxquelles je ne connais goutte, pour me faire moquer de moi par tous
+vos gens du monde?... Ah! que je bisque d'tre aussi bte... Depuis que
+je vous connais, madame, je m'aperois de tout ce qui me manque!...
+Autrefois je me trouvais bien... trs-bien mme... Je croyais que
+l'argent suffisait... qu'un homme qui n'est ni bossu ni bancal et qui a
+du c&#339;ur au ventre, en savait toujours assez; mais aujourd'hui...</p>
+
+<p>&mdash;Comment, belle dame, vous ne venez pas la danse? dit un jeune
+merveilleux en prsentant sa main madame Dorville. Mais quoi
+songez-vous?... On vous demande... On vous rclame... Oh! il faut
+absolument venir.</p>
+
+<p>Caroline cde aux instances du jeune homme, elle se lve, lui donne la
+main et s'loigne, aprs avoir jet encore un coup d'&#339;il sur Jean.</p>
+
+<p>Celui-ci regarde Caroline s'loigner en frappant<a name="Page_331" id="Page_331"></a> du pied avec
+impatience. Il reste dans le salon o il n'y a plus que quelques couples
+isols qui ne font aucune attention lui.</p>
+
+<p>Quel supplice! se dit Jean qui est rest de dpit sur sa chaise. Ne
+pouvoir lui parler un moment sans tre interrompu... Ah! elle aime mieux
+danser que de m'couter... Allons... soyons homme, et ne nous occupons
+plus d'elle.</p>
+
+<p>Dans ce moment Gersac traverse le salon o Jean est seul dans un coin,
+assis sur une chaise, et plong dans ses rflexions. Que diable
+faites-vous l? dit-il en s'approchant de Jean. &mdash;Mais je
+rflchis.&mdash;On ne vient point ici pour rflchir, on vient s'y tourdir
+au contraire... Pourquoi ne prenez-vous point part aux plaisirs de la
+soire? Il faut danser.&mdash;Je ne danse pas.&mdash;Il faut jouer, il faut faire
+quelque chose enfin, et ne pas rester l comme un ours. Le punch, les
+glaces circulent avec profusion... En avez-vous pris?&mdash;Non... je ne veux
+rien.&mdash;Et moi, je veux que vous preniez du punch, je veux gayer votre
+figure rembrunie... Que diable avez-vous ce soir, mon cher? apprenez
+qu'en bonne compagnie, le premier point est d'avoir l'air gai; il est du
+plus mauvais ton de faire la moue en socit; on garde ces choses-l
+pour chez soi.</p>
+
+<p>Gersac passe son bras sous celui de Jean, il l'entrane avec lui, lui
+fait boire plusieurs verres de punch, lui fait remarquer les jolies
+femmes, lui conte quelques anecdotes du jour, et le place enfin une
+table d'cart en lui disant: Vous tes du bon ct,<a name="Page_332" id="Page_332"></a> vous tes beau
+joueur, allez votre train, la fortune va vous sourire.</p>
+
+<p>Jean se met au jeu pour faire quelque chose; mais il n'a pas la tte
+ce qu'il fait; ne songeant qu' Caroline, il joue de travers et n'coute
+pas les personnes qui ont pari pour lui et qui lui disent: Monsieur,
+prenez donc garde ce que vous faites, vous compromettez la partie!...
+a n'est pas a du tout.</p>
+
+<p>Jean perd, il parie, il perd de nouveau; il s'entte, et laisse
+l'cart tout ce qu'il a sur lui. Il quitte alors le jeu avec humeur.
+Gersac revient lui. Eh bien! mon ami, lui dit-il. &mdash;J'ai perdu
+vingt louis.&mdash;C'est une misre... Vous les regagnerez une autre
+fois.&mdash;Je ne chercherai pas les regagner, parce que votre cart
+m'ennuie; non-seulement je perds mon argent, mais il me faut encore
+recevoir les reproches de ceux qui pariaient pour moi.&mdash;C'est
+l'usage...&mdash;Si je ne m'tais retenu, j'aurais envoy promener tous vos
+parieurs...&mdash;Vous auriez eu l'air d'un rustre... d'un homme sans
+ducation... Allons boire du punch... Il est dlicieux... Moi, j'ai
+gagn cinq cents francs.&mdash;Ah! je ne m'tonne plus que vous trouviez le
+punch si bon!</p>
+
+<p>Jean prend encore un verre de punch, et le bruit, la chaleur, la vue de
+ce monde qui circule dans les salons, commencent chauffer son sang;
+il se sent moins embarrass en se promenant au milieu de la foule, et
+Gersac lui dit de temps autre: C'est bien, mon ami, voil de
+l'aplomb... de la tournure... Oh! je savais bien que je ferais quelque<a name="Page_333" id="Page_333"></a>
+chose de vous... Allons, faites le galant, lancez-vous.</p>
+
+<p>Jean s'est dirig vers le salon o l'on danse; il aperoit bientt
+Caroline, un grand nombre de jeunes gens l'entoure; on admire la grace
+de sa danse; c'est qui aura le bonheur d'tre son cavalier. Jean suit
+des yeux Caroline; il l'admire aussi, mais il souffre de ne pouvoir
+comme les autres lui offrir sa main; il tourne autour de la quadrille;
+il est jaloux de tous ceux qui approchent Caroline; il les regarde avec
+colre, il est prt les provoquer, mais de temps autre Caroline le
+regarde; il lui semble qu'il y a dans ses yeux quelque chose de tendre,
+de consolant, qui l'empche de cder aux mouvemens tumultueux qui
+l'agitent; ces doux regards le calment, et alors il a la force de se
+contenir.</p>
+
+<p>Plusieurs contre-danses se sont succd; Caroline n'a pas t libre un
+moment; quand elle ne danse pas, un essaim de jeunes gens fait cercle
+autour d'elle; Jean n'ose plus l'approcher, il se tient l'cart, mais
+ne la perd pas de vue. Sa figure contraste avec celle des danseurs que
+le plaisir anime. Gersac passe prs de Jean et lui dit l'oreille:
+Faites donc quelque chose... N'ayez pas l'air de don Quichotte aux
+noces de Gamache! Pourquoi ne dansez-vous pas?&mdash;Je ne sais pas
+danser...&mdash;Qu'est-ce que a fait? On ne fait plus de pas, on marche,
+c'est reu.</p>
+
+<p>Gersac s'loigne, Jean hsite... Pendant ce temps une anglaise se forme,
+on appelle les cavaliers. Jean aperoit Caroline qu'un jeune homme vient
+de pren<a name="Page_334" id="Page_334"></a>dre par la main. Il se monte la tte, et court chercher une
+danseuse en se disant: Allons, sacrebleu! ne restons pas l comme un
+imbcille... Je saurai bien faire comme les autres.</p>
+
+<p>Les jolies danseuses sont prises, il ne reste plus qu'une dame d'une
+cinquantaine d'annes qui s'est surcharge de fleurs, de rubans, et,
+depuis le commencement du bal, attend en vain qu'on vienne l'inviter.
+Jean court offrir la main cette dame; peu lui importe avec qui il
+dansera, pourvu qu'il puisse parfois se trouver en face de Caroline.</p>
+
+<p>La dame a donn sa main Jean en lui jetant le plus aimable regard,
+auquel celui-ci ne fait aucune attention. J'ai un peu oubli
+l'anglaise, dit la dame en se plaant en face de Jean. &mdash;Et moi,
+madame, je ne l'ai jamais sue.&mdash;Oh! c'est bien facile, il ne s'agit que
+de faire comme les autres...&mdash;Alors a ira tout seul.</p>
+
+<p>Cependant cela ne va pas tout seul, parce que Jean, dont les yeux
+cherchent toujours Caroline, n'entend pas ce qu'on lui dit de faire; il
+brouille les figures, marche sur les pieds de ses voisins, prend la dame
+d'un autre pour la sienne, et quand c'est son tour de descendre avec
+sa danseuse, l'entrane avec tant de prcipitation et entortille si bien
+ses pieds avec les siens, qu'ils tombent tous deux au milieu du salon.</p>
+
+<p>On jette des cris d'effroi, la danseuse de Jean, qui sait qu' cinquante
+ans les chutes n'ont point un ct gracieux, se dcide se trouver mal
+afin de se rendre intressante. On emporte la dame; cet ac<a name="Page_335" id="Page_335"></a>cident met
+fin la danse. Chacun songe la retraite, et Jean, qui ne s'est pas
+trouv mal, mais qui est furieux de s'tre laiss tomber au milieu du
+salon et devant Caroline, se relve en lchant un juron nergique que
+dans sa colre il n'a pu contenir, et quitte le salon en repoussant
+droite et gauche tous ceux qui se trouvent sur son passage.<a name="Page_336" id="Page_336"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXI" id="CHAPITRE_XXI"></a>CHAPITRE XXI.</h3>
+
+<p class="head">JEAN SE PRONONCE.</p>
+
+
+<p>Bellequeue, loin de se douter de la conduite de son filleul, dont il
+ignore mme le changement de domicile, craint que la mlancolie de Jean
+n'ait pris un caractre plus alarmant, et tout en jouant aux dames avec
+Rose, ne lui dissimule pas les inquitudes que lui cause la misanthropie
+du jeune homme et son loignement pour toute socit.</p>
+
+<p>La petite bonne sourit avec malice pendant que son matre parle, puis
+elle lui rpond: Qui est-ce qui vous dit que M. Jean est devenu
+misanthrope?&mdash;Comment, Rose, mais tu ne sais donc pas ce que Chopard
+vient de me dire?...&mdash;Si fait, j'ai bien entendu.&mdash;Depuis plus de cinq
+semaines que la goutte me retient ici... c'est toi jouer, mon
+enfant; je pensais, moi, que mon filleul ne sortait pas de chez les
+Chopard, et que la vue d'A<a name="Page_337" id="Page_337"></a>dlade avait apais ses regrets. Eh bien!
+pas du tout... Jean n'a pas remis le pied chez Chopard...&mdash;Je vous
+souffle, monsieur, vous aviez quelque chose prendre l...&mdash;C'est
+vrai... tu as raison... Ne pas aller voir sa prtendue, une femme qui
+l'a rendu si amoureux, que son caractre, ses gots en ont chang du
+noir au blanc!...&mdash;Si M. Jean ne va pas chez vos Chopard, a ne dit pas
+qu'il n'aille point ailleurs...&mdash;O veux-tu qu'il aille?... il n'aimait
+plus ni le billard, ni l'estaminet... ni le jeu de siam...&mdash;Il aime
+peut-tre autre chose que vous ne connaissez pas.&mdash;Et moi, qui me
+rjouissais d'tre rtabli... qui esprais mettre bientt le pantalon
+collant... Il me va bien, n'est-ce pas, Rose?&mdash;Je vous souffle,
+monsieur, parce que vous pouviez en prendre trois et que vous n'en avez
+pris que deux.&mdash;Ah! c'est ce diable de Jean qui me trotte dans
+l'esprit... Tu deviens trs-forte aux dames, Rose.&mdash;Non, c'est vous qui
+n'y jouez plus si bien depuis quelque temps.</p>
+
+<p>La partie est encore interrompue par la sonnette. Rose va ouvrir, et
+voit M. Chopard dont, cette fois, la figure effare annonce quelque
+chose d'extraordinaire.</p>
+
+<p>Eh bien, mon cher Chopard! s'crie Bellequeue en voyant l'ancien
+distillateur; qu'y a-t-il de nouveau?... Vous avez vu Jean sans doute;
+que vous a-t-il dit? pourquoi ne va-t-il pas chez vous?</p>
+
+<p>&mdash;Pour du nouveau, certainement qu'il y en a! dit M. Chopard en
+s'essuyant le front. Puis il regarde Rose qui reste l, et fait un signe
+ Belle<a name="Page_338" id="Page_338"></a>queue pour lui faire entendre qu'il dsire tre seul avec lui.
+Alors Bellequeue dit sa petite bonne d'un air mielleux: Rose...
+laissez-nous un moment, ma chre amie.</p>
+
+<p>Rose jette un regard de colre sur Chopard, et sort du salon en fermant
+sur elle la porte de manire faire trembler les cloisons.</p>
+
+<p>Voyez-vous ce Chopard, qui ne veut pas parler devant moi, se dit-elle;
+un mchant vendeur de ratafia!... Mais a ne m'empchera pas de les
+entendre.</p>
+
+<p>Et faisant le tour de l'appartement, mademoiselle Rose va se placer
+contre une porte vitre qui donne dans le salon. Les vitres sont
+couvertes d'un rideau vert; de derrire cette porte on entend tout ce
+qui se dit dans le salon, parce qu'il y a un carreau cass que
+mademoiselle Rose n'a jamais voulu faire remettre.</p>
+
+<p>Mon ami, dit Chopard, je vous ai pri de renvoyer votre bonne, parce
+qu'il s'agit d'affaires de famille... et que cela touche les sentimens
+de ma fille... Vous sentez bien...&mdash;C'est juste... mais j'allais le lui
+dire de moi-mme...</p>
+
+<p>&mdash;a n'est pas vrai, se dit Rose; il ne me l'aurait pas dit.</p>
+
+<p>&mdash;Mon cher Bellequeue, je suis all chez notre jeune homme...&mdash;Eh
+bien?&mdash;D'abord, il ne demeure plus dans ce quartier-ci.&mdash;Comment! Jean
+est dmnag sans m'en prvenir!...&mdash;Il loge rue de Provence...
+Chausse-d'Antin...&mdash;Le quartier des petits-matres; le gaillard se
+lance...&mdash;<a name="Page_339" id="Page_339"></a>Oh! certainement qu'il se lance!&mdash;C'est encore l'amour qui
+lui aura donn cette ide-l...&mdash;Je ne sais pas si c'est l'amour, mais
+je sais qu'il n'y a pas de cuisine dans son nouveau logement... et
+l'amour sans cuisine, mon ami, c'est... ma foi... c'est un feu sans
+flamme... joli, hein?&mdash;Et trs-vrai... c'est--dire que c'est un feu qui
+fume.&mdash;Je suis donc all rue de Provence trouver notre jeune homme... La
+maison est belle... dcente... J'avais mme fait sur son escalier un
+certain calembourg... Je ne m'en souviens plus.&mdash;Vous me le direz une
+autre fois, continuez...&mdash;Enfin j'arrive chez Jean Durand... Il n'y
+tait pas.&mdash;Diable! c'est contrariant.&mdash;Oui, mais moi, qui suis fin, je
+fais causer le domestique...&mdash;Est-ce qu'il a un domestique
+mle?&mdash;Tout--fait mle... un jockey en forme de valet de
+chambre.&mdash;Peste! quel ton!&mdash;Je fais donc causer le domestique, tout en
+examinant l'appartement o, comme je vous disais, il n'y a pas de
+cuisine. Savez-vous, mon cher, quoi notre jeune homme passe son
+temps?&mdash;A pleurer?&mdash;C'est pas a du tout... A courir les spectacles, les
+promenades, les soires, monter cheval... et faire plusieurs
+toilettes par jour.&mdash;Ah! mon Dieu!... se pourrait-il?...&mdash;Oui, mon cher
+Bellequeue, votre filleul... Qui est-ce qui rit donc comme a?... On
+dirait que c'est derrire cette porte vitre...&mdash;Je n'ai rien entendu...
+Vous vous serez tromp.&mdash;Eh bien! mon ami, ne trouvez-vous pas comme
+nous que la conduite de M. Jean est bien extraordinaire?...<a name="Page_340" id="Page_340"></a>&mdash;Je vous
+avoue que cela me passe...&mdash;Cela nous passe aussi, ma femme et moi;
+mais, comme dit ma fille, a ne peut pas en rester l.&mdash;Oh! soyez
+tranquille, mon ami, ds demain je vais aller trouver le jeune
+homme.&mdash;C'est cela... D'abord ma fille est dans une fausse position...
+c'est elle qui l'a dit.&mdash;Elle a parfaitement raison.&mdash;Il faut que ce
+garon s'explique; de deux choses quatre: ou il veut pouser ma fille,
+ou il ne le veut pas... hein?&mdash;C'est trs-juste.&mdash;Il me semble que c'est
+de l qu'il faut partir.&mdash;Mon cher Chopard, il n'est pas possible que
+Jean ne veuille point pouser la belle Adlade, car enfin vous avez
+remarqu comme moi combien il en tait amoureux...&mdash;Certainement, je
+l'ai remarqu...&mdash;Un jeune homme qui d'abord ne songeait nullement la
+galanterie et que nous avons vu en si peu de temps devenir coquet...
+mettre de la pommade... se boucler... renoncer fumer, porter des
+gants...&mdash;Et pousser des soupirs donc!...&mdash;Or, qui a fait tous ces
+changemens? l'amour; qui allait-il pouser? votre fille; eh bien! il
+n'est pas possible que cet amour se soit ainsi vapor sans
+motifs!...&mdash;Non, cela n'est pas possible, c'est mon avis.&mdash;Jean est un
+peu original, un peu tourdi...&mdash;Tous les savans le sont.&mdash;Il se sera
+mis courir les spectacles, le monde, pour se distraire du chagrin que
+lui causait la perte qu'il avait faite.&mdash;C'est ce que j'ai dit
+Adlade.&mdash;Il n'aura peut-tre voulu reparatre ses yeux qu'avec des
+manires plus lgantes, un ton plus recherch.&mdash;Je crois que<a name="Page_341" id="Page_341"></a> vous avez
+mis le doigt sur la chose.&mdash;Mais ds demain j'irai le trouver... je lui
+parlerai... et je ne le quitterai pas que nous n'ayons fix l'poque de
+son mariage.&mdash;C'est cela... Et vous viendrez nous dire ce qu'il aura
+rpondu.&mdash;Il est mme probable que je ramnerai l'tourdi dans vos
+bras.&mdash;Dans nos bras... c'est bien, a fera tableau... Allons, mon cher
+Bellequeue, je m'en rapporte vous... Jean connat les grces, les
+talens, l'amabilit de ma fille... Il me semble qu'il ne peut pas se
+flatter de rencontrer deux femmes comme elle... Ah! je crois que a ne
+ferait pas mal de lui dire qu'elle vient de trouver le moyen de
+conserver des groseilles l'eau-de-vie... les grappes entires, ce qui
+ne s'tait jamais vu.&mdash;Je lui glisserai a dans la conversation.&mdash;Je
+vais retrouver ces dames... Cette chre Adlade est dans une
+agitation... Elle est extrmement nerveuse...&mdash;Calmez-la, mon ami; je
+rponds de mon filleul...&mdash;a suffit alors; nous pouvons compter sur
+lui... Ah! propos, ma fille qui a toujours de l'esprit, mme quand
+elle n'y pense pas, m'a dit de vous dire que si votre goutte vous
+empchait de sortir, vous n'auriez qu' prendre une voiture.&mdash;C'est bien
+ce que je compte faire.&mdash;Adieu donc... A demain.</p>
+
+<p>M. Chopard retourne chez lui, et Bellequeue prpare dans sa tte ce
+qu'il dira le lendemain son filleul.</p>
+
+<p>Jean tait dsespr en quittant le bal; il ne doute pas que madame
+Dorville ne le trouve sot, gauche et compltement ridicule dans un
+salon; il croit en<a name="Page_342" id="Page_342"></a>tendre encore les rires touffs qui sont partis de
+tous les points de la salle lorsqu'il est tomb avec sa danseuse; il a
+vu des regards moqueurs qu'on lui lanait, les chuchotemens dont il
+tait l'objet. Tout cela lui serait fort indiffrent si Caroline n'avait
+pas t l; mais sentir son amour-propre humili devant la personne
+qui l'on voudrait plaire, c'est un supplice dont on garde long-temps le
+souvenir.</p>
+
+<p>Jean est rentr chez lui; il s'est enferm dans sa chambre sans dire un
+mot son domestique qui juge l'humeur de son matre, que le bal ne
+l'a pas amus. Pendant la nuit entire, Jean qui ne peut trouver le
+sommeil, ne cesse de penser Caroline; il ne cherche plus se cacher
+ce qu'il prouve. Rose a raison, se dit-il, je suis amoureux!... Ah!
+je n'avais jamais aim avant d'avoir vu Caroline... J'ignorais ce que
+c'est que l'amour... Je croyais le connatre, je croyais ne pouvoir
+aimer davantage... Ce n'est que d' prsent que je sens tout ce qu'on
+prouve prs d'une femme qu'on adore... Je ne pense qu' elle, je ne
+puis m'occuper que d'elle... tout ce qui ne tend pas me rapprocher
+d'elle m'ennuie, me dplat, m'est insupportable!... Il me semble avoir
+entendu dire qu' mon ge l'amour tait le sentiment le plus doux!... et
+depuis que je le ressens je suis comme un fou, je n'ai pas un moment de
+calme... de bonheur... Hier cependant, en l'apercevant, je me suis senti
+hors de moi, il me semblait que mon c&#339;ur volait prs du sien... mais ce
+bonheur a peu dur... Ces hommes qui l'entouraient, qui lui parlaient...
+son<a name="Page_343" id="Page_343"></a> air aimable en leur rpondant... tout cela me faisait mal... Moi,
+devenir amoureux d'une femme du grand monde!... d'une
+petite-matresse... qui me regarde comme un rustre! qui ne m'aimera
+jamais!... sacr mille... Allons, voil que je jure encore!... et pour
+causer avec elle il ne faut plus jurer!...</p>
+
+<p>Gersac vient voir Jean le lendemain du bal; et lui demande s'il s'est
+amus la soire de la veille.</p>
+
+<p>Amus!... rpond Jean, en regardant Gersac avec humeur. En effet je
+m'y suis si bien conduit!...&mdash;Comment! qu'avez-vous donc fait? Est-ce
+parce que vous avez perdu l'carte?&mdash;Oh! non, je n'y songe plus...
+J'ai jou pour faire quelque chose, cela ne m'occupait gure... Mais ma
+tournure gauche, emprunte...&mdash;Bah! vous tes trop modeste, vous
+commenciez vous tenir trs-bien... Il y a mille personnes qui ne vous
+valent pas, et qui ne passent dans le monde qu' force d'assurance et de
+suffisance, cela sert de voile leur nullit ou leur sottise.&mdash;Et ce
+que j'ai fait en voulant danser l'anglaise?... Direz-vous encore qu'on
+ne s'est pas moqu de moi!&mdash;Et non vraiment; on n'a ri que de votre
+danseuse; si vous aviez eu pour partner une jeune et jolie femme, tous
+les torts auraient t de votre ct; mais heureusement pour vous, que
+vous dansiez avec un demi-sicle surcharg de fleurs et de plumes...
+Elle est tombe si drlement... Ah! ah! vraiment, mon cher, il n'y avait
+pas moyen de garder son srieux... On n'a vu qu'elle et on n'a pas song
+ vous. Je vous ai cherch aprs l'an<a name="Page_344" id="Page_344"></a>glaise, mais vous tes parti si
+brusquement!&mdash;Il me semblait que tous les yeux taient fixs sur moi!...
+Je me suis sauv!...&mdash;Il est unique! Venez ce soir avec moi, je vous
+mne encore dans une grande soire... Vous ne danserez pas l'anglaise,
+voil tout.&mdash;Non, je vous remercie... Je ne veux plus aller dans le
+monde que lorsque je me sentirai capable d'y tenir ma place, et en tat
+de me mler la conversation, sans craindre de dire quelque
+balourdise.&mdash;Quelle folie! mais ce n'est qu'en allant en socit que
+vous vous formerez.&mdash;Je vous le rpte, j'ai beaucoup de choses
+apprendre avant d'y retourner...&mdash;Eh! mon ami, vous tes jeune et riche;
+que vous ayez le vernis du savoir-vivre, c'est tout ce qu'il faut.&mdash;Mon
+cher Gersac, je voudrais avoir quelque chose de plus que le vernis.</p>
+
+<p>Voyant que ses instances sont inutiles, Gersac quitte Jean qui se livre
+ ses rflexions, lorsqu'on sonne de nouveau, et bientt Bellequeue est
+introduit chez son filleul.</p>
+
+<p>Quoi! c'est vous, mon cher ami! dit Jean en courant au-devant de
+Bellequeue qui regarde avec admiration l'appartement.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, sans doute, c'est moi... Il faut bien que je vienne, car, Dieu
+merci, tu me laisserais mourir sans t'en inquiter!...&mdash;Ah!
+pardonnez-moi... J'ai tort, je l'avoue... mais tant de choses
+m'occupaient... Auriez-vous t malade?&mdash;Un petit accs de goutte, rien
+que a, mais je n'y pense plus... Je me sens trs-leste aujourd'hui...
+et ma jambe<a name="Page_345" id="Page_345"></a> n'est plus enfle du tout, n'est-ce pas?...&mdash;Je n'y vois
+rien.&mdash;Il faut que je m'asseie cependant... Ouf... Je suis venu en
+voiture... Tu me cotes de l'argent, mauvais sujet; mais je me flatte
+que je ne le regretterai pas. Pourrait-on savoir d'abord pourquoi
+monsieur a dmnag?...&mdash;Mon cher parrain, le logement que j'occupais me
+rappelait trop la perte que je venais de faire... et puis... ce
+quartier-ci me convenait mieux...&mdash;Le quartier est beau, j'en conviens,
+mais il me semble que le ntre n'est pas non plus ddaigner...&mdash;Je ne
+le ddaigne pas, mais...&mdash;N'importe, passons l'article du logement, ce
+n'est pas le plus essentiel; je suis venu pour quelque chose de plus
+important. Dis-moi un peu comment il se fait que tu ne sois pas retourn
+chez les Chopard depuis le soir o je t'y ai conduit... On assure que tu
+cours les spectacles, les promenades, le monde, et tu ne vas pas voir ta
+prtendue? Je t'avoue, mon ami, qu'on ne conoit rien ta conduite, et
+la belle Adlade elle-mme en est alarme. Cependant il y a plus de
+quatre mois que ta mre est morte... Tu ne peux tarder reparler de
+mariage, fixer l'poque de votre union... Tu sais bien que tous les
+prparatifs taient faits avant la maladie de madame Durand... J'avais
+tout dispos... J'avais mon costume tout prt... Est-ce que tu veux me
+faire attendre que les vers se mettent dans mon pantalon collant?...</p>
+
+<p>Jean ne rpond rien, il s'est lev, il se promne dans la chambre avec
+agitation. Bellequeue, qui est<a name="Page_346" id="Page_346"></a> assis dans un fauteuil, suit des yeux le
+jeune homme.</p>
+
+<p>Mon cher parrain, dit enfin Jean en s'arrtant devant Bellequeue,
+j'ai un aveu vous faire...&mdash;Un aveu!... Quelque cadeau que tu veux
+faire ta prtendue, je gage, et tu ne sais comment le
+prsenter?...&mdash;Ce n'est pas a du tout... Tenez... cela me cote vous
+dire... car cela va vous fcher... mais il faut pourtant bien que je
+vous avoue...&mdash;Quoi donc? mon garon, explique-toi, ne me tiens pas deux
+heures entre le ziste et le zeste...&mdash;Dcidment je ne veux pas pouser
+mademoiselle Chopard.</p>
+
+<p>Bellequeue a fait un mouvement en arrire dans lequel il manque de
+tomber avec son fauteuil; cependant il se replace en s'criant: Tu ne
+veux pas!... Qu'est-ce que tu as dit? J'ai sans doute mal entendu.</p>
+
+<p>Jean rpte d'un ton dcid et trs-distinctement: Je ne veux pas
+pouser mademoiselle Chopard.</p>
+
+<p>Cette fois Bellequeue se lve et se frappe le front d'un air de
+dsespoir en s'criant: Voil qui passe toute croyance! voil de ces
+choses qui vous suffoquent!... Tu ne veux pas pouser ta prtendue... ta
+future... la belle Adlade avec qui tu es fianc!...&mdash;Oh! pour fianc,
+mon cher parrain, c'est vous qui avez fait de votre propre chef cette
+crmonie-l; je sais qu'on n'est pas engag avec une demoiselle pour
+lui avoir serr la main.&mdash;Pardonnez-moi, monsieur, on est trs-engag au
+contraire. Et qu'est-ce que vous voudriez donc lui avoir serr, s'il
+vous plat?... Et quand on a pris<a name="Page_347" id="Page_347"></a> jour pour un hymen, quand les parens
+vous regardent dj comme leur fils, quand la demoiselle compte sur
+vous, pensez-vous encore qu'on ne soit pas engag?... pensez-vous qu'on
+puisse se jouer ainsi d'une famille et d'un c&#339;ur de dix-neuf ans!...</p>
+
+<p>La colre avait presque donn de l'loquence Bellequeue; il se
+promenait dans la chambre et ne sentait plus qu'il venait d'avoir la
+goutte. Jean s'approche de lui et lui prend la main en lui disant:</p>
+
+<p>Mon cher parrain, je conviens de mes torts... et je sens parfaitement
+que j'en ai beaucoup avec la famille Chopard...&mdash;A la bonne heure; alors
+pouse leur fille, et il n'en sera plus question.&mdash;Non, je n'pouserai
+pas leur fille... parce que je ne la rendrais pas heureuse, et que
+moi-mme je serais malheureux avec elle.&mdash;Tu serais malheureux avec une
+femme que tu adores!...&mdash;Moi! j'adore mademoiselle Chopard!... Je vous
+assure bien que je n'y ai jamais song.&mdash;Et moi, monsieur, je vous dis
+que vous l'avez adore... Est-ce que nous ne l'avons pas tous remarqu?
+est-ce que l'amour ne t'a pas chang vue d'&#339;il?... Et ta nouvelle
+manire de te mettre... et le jeu, la pipe, que tu n'aimais plus; et tes
+soupirs, ton air mlancolique... tait-ce pour te moquer de nous que tu
+faisais tout cela?...&mdash;Oh! non, je vous le jure!...&mdash;Que ton amour se
+soit pass si vite, c'est ce que je ne conois pas... mais celui de la
+demoiselle ne s'est pas teint comme cela... Tu l'as enflamme, cette
+jeune fille, c'est bien naturel; elle s'est prise de toi... et un c&#339;ur<a name="Page_348" id="Page_348"></a>
+neuf, a prend fort, vois-tu!...&mdash;Oh! je le sens aussi!...&mdash;Certainement
+mademoiselle Adlade Chopard ne manquerait pas de mari!... Une fille
+superbe!... si bien dcouple!... qui sait tant de choses!... qui
+conserve des groseilles l'eau-de-vis sans pepin... et qui fait de
+l'eau de noyaux, comme si elle n'avait jamais habit que la
+Fort-Noire... a ne se rencontre pas tous les jours, cela, monsieur!...</p>
+
+<p>&mdash;Eh, mon cher parrain! qu'elle mette l'eau-de-vie tout ce qu'elle
+voudra... mais je ne puis pas l'pouser... Je conviens que j'aurais d
+le lui dire plus tt... mais... je ne savais comment m'y prendre.</p>
+
+<p>&mdash;Je vous dis, monsieur, que vous l'pouserez; vous tes trop avanc
+pour reculer... Et moi, monsieur, moi, qui me suis mis en avant pour
+vous, est-ce que vous ne sentez pas que je suis compromis dans cette
+affaire-l... C'est moi qui ai t demander pour vous la main de la
+superbe Adlade...&mdash;Je ne vous en avais pas pri.&mdash;Non, mais vous n'en
+avez pas t fch alors...&mdash;Parce qu'alors... je n'avais pas
+rflchi...&mdash;Eh pourquoi diable as-tu rflchi? Il fallait te marier, et
+voil tout... on rflchit aprs.&mdash;Je crois qu'il vaut beaucoup mieux
+rflchir avant.&mdash;Vous n'avez rien d apprendre sur le compte de la
+demoiselle qui ait pu effleurer sa rputation... Elle est pure comme une
+glace!&mdash;Non certainement, je rends justice mademoiselle Chopard, mais
+je vous dis que c'est moi qui ne me sens pas capable de faire son
+bonheur.&mdash;Mais quand je te dis qu'elle t'adore, cette fille,<a name="Page_349" id="Page_349"></a> qu'elle ne
+rve qu' toi, qu'elle te trouve galant, savant mme.&mdash;Savant!... moi,
+savant!... Ah! que n'est-ce la vrit! mais non... je n'ai rien voulu
+faire, rien voulu apprendre... J'en suis bien puni maintenant... Je suis
+un ne!... et voil tout...&mdash;Tu es un ne?&mdash;Oui... mon parrain, je suis
+un ne.&mdash;coute, mon garon, que tu sois un ne ou non, a n'empche pas
+la belle Adlade de t'aimer et de te trouver trs-bien comme tu es.
+Allons, mon ami, reviens la raison... Ne me brouille pas avec la
+famille Chopard, avec des gens chez lesquels j'ai toujours mon couvert
+mis... quoique je n'en profite pas souvent maintenant, parce que Rose
+n'aime pas que je dne en ville; mais songe que ce mariage tait
+arrang, dcid du vivant de ta mre.&mdash;Ma mre aurait t la premire
+le rompre si elle et pens qu'il me dplt.&mdash;Je te dis qu'on compte sur
+toi, et qu'il faut que tu pouses... On ne va pas pendant si long-temps
+chez les gens faire la cour leur fille... on ne boit pas leurs
+liqueurs pour ensuite les planter l... a ne se fait pas, cela,
+monsieur... Et que voulez-vous que j'aille dire Chopard, sa femme...
+ la tendre Adlade, qui m'ont envoy savoir pourquoi on ne vous voyait
+pas?&mdash;Dites tout ce que vous voudrez!... Faites-leur mes excuses;
+pousez leur fille mme si cela vous fait plaisir...&mdash;Il y a quinze ans,
+monsieur, on ne m'aurait pas dit cela deux fois!... monsieur Jean...
+Pour la dernire fois... tu ne veux pas pouser mademoiselle
+Chopard?&mdash;Non, mon parrain.&mdash;C'est dcid?&mdash;Trs-dcid.&mdash;Adieu, tu n'es
+plus mon filleul.<a name="Page_350" id="Page_350"></a></p>
+
+<p>Jean veut retenir et calmer Bellequeue, mais celui-ci est furieux, il a
+enfonc son chapeau trois cornes jusque sur ses sourcils, et,
+descendant l'escalier aussi vite que sa jambe le lui permet, il se jette
+dans le fiacre qui l'attendait et se fait reconduire chez lui o il
+arrive en se disant: Que vais-je aller annoncer la famille Chopard?
+Comment porter un tel coup la tendre Adlade!... Il n'y a que Rose
+qui puisse me dire de quelle manire je me tirerai de l... Si j'avais
+cout ses conseils, je ne me serais point occup de ce mariage.
+Dcidment un garon ne devrait rien faire sans avoir consult sa
+gouvernante.<a name="Page_351" id="Page_351"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXII" id="CHAPITRE_XXII"></a>CHAPITRE XXII.</h3>
+
+<p class="head">LE PRE AMBASSADEUR.</p>
+
+
+<p>Bellequeue est rentr chez lui; il s'est jet dans son fauteuil sans
+demander sa robe de chambre, sans s'apercevoir mme qu'il a encore son
+chapeau trois cornes sur sa tte; Rose se doute bien qu'il s'est pass
+quelque chose d'extraordinaire entre le parrain et son filleul, et tout
+en accourant d'un air empress avec la robe de chambre et la toque
+cossaise dont elle avait fait cadeau son matre au jour de l'an, elle
+lui dit: Qu'avez-vous donc, monsieur? comme vous voil tout
+boulevers... est-ce votre goutte qui vous est remonte?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Rose!... si tu savais... je suis dsol, ma chre
+amie!...&mdash;Qu'est-ce qu'il y a... vous faites peut-tre une grande
+affaire de rien?... Voyons... contez-moi cela.&mdash;C'est Jean!... c'est ce
+perfide Jean! qui me met sens dessus dessous...<a name="Page_352" id="Page_352"></a>&mdash;D'abord, je ne crois
+pas que M. Jean soit un perfide!... Ensuite, qu'a-t-il donc fait de si
+mal, ce pauvre jeune homme?...&mdash;Pauvre jeune homme... tu prends toujours
+son parti... il se conduit d'une faon indigne!...&mdash;Comment? est-ce
+qu'il joue? est-ce qu'il fait le diable?&mdash;Bien pis que tout cela... il
+refuse la main de mademoiselle Adlade Chopard!...</p>
+
+<p>Rose recule de quelques pas et se met rire aux clats en s'criant:
+Et c'est pour cela, monsieur, que vous revenez avec la figure
+renverse!... que vous tes comme un dsespr!...</p>
+
+<p>Bellequeue regarde la petite bonne d'un air mcontent en murmurant: Je
+ne croyais pas, Rose, que vous ririez d'une chose qui me met dans une
+position fort dsagrable!... C'est trs-mal... Vous me faites beaucoup
+de peine, Rose!....</p>
+
+<p>Bellequeue paraissait tellement affect que Rose ne rit plus, mais elle
+se rapproche de son matre et lui dit: Monsieur, si vous aviez voulu
+m'couter, rappelez-vous d'abord que vous n'auriez pas propos ce
+mariage-l.&mdash;C'est vrai, Rose, je me le rappelle trs-bien...
+mais...&mdash;Mais! mais!... je ne vois pas maintenant de raison pour vous
+rendre malade, parce que votre filleul change d'avis...&mdash;C'est que,
+Rose...&mdash;Est-ce vous qui deviez pouser mademoiselle Chopard?...&mdash;Non
+sans doute...&mdash;Est-ce votre faute si un jeune homme de vingt et un ans
+s'aperoit qu'il n'aime pas celle qu'il allait pouser?&mdash;Je ne dis
+pas...&mdash;Faut-il aprs tout, que pour les beaux yeux de mademoiselle<a name="Page_353" id="Page_353"></a>
+Adlade, M. Jean se rende malheureux pour le reste de ses jours en
+pousant une femme qu'il n'aime pas...&mdash;Il est certain...&mdash;Est-ce que
+vous n'aimez pas mieux votre filleul... un garon que vous avez vu
+natre, que cette grande Adlade, qui a toujours l'air de porter des
+socques par-dessus des patins?&mdash;Sans doute j'aime mieux mon filleul...
+mais...&mdash;Enfin, en vous rendant malade pour ces Chopard, qui ne vous en
+auront aucune obligation, en serez-vous plus avanc; et cela
+changera-t-il rien la dtermination de M. Jean?&mdash;Ma foi non... au
+fait.... tu m'ouvres les yeux, Rose.&mdash;C'est bien heureux...&mdash;Comme tu
+dis, quand je me ferais du mal... a ne fera pas pouser Adlade
+Jean... mais ce qui me tourmente... c'est de savoir comment je dirai
+cela aux Chopard...&mdash;Vous direz tout simplement ce que M. Jean vous a
+rpondu.&mdash;Cela va porter un coup affreux la jeune fille!&mdash;Bah! laissez
+donc!... elle est de force supporter cela!... Tenez, vous avez encore
+votre habit, votre chapeau, il ne faut jamais remettre au lendemain les
+choses dsagrables; allez sur-le-champ chez les Chopard, et que ce soit
+une affaire termine.</p>
+
+<p>Bellequeue se lve d'un air rsolu en s'criant: Tu as raison, Rose, il
+faut en finir!... Je vais chez les Chopard... Aie!... ma jambe!... je ne
+suis pas encore bien leste et j'ai congdi mon fiacre... je ne pourrai
+jamais aller pied...&mdash;Il ne manque pas de fiacres dans le quartier...
+descendons, monsieur, j'irai vous en chercher un pendant que<a name="Page_354" id="Page_354"></a> vous serez
+en bas...&mdash;Je dpense terriblement d'argent, aujourd'hui,
+Rose!...&mdash;Voil ce que c'est que de vouloir faire des mariages...
+Allons; venez, je vais vous donner le bras.</p>
+
+<p>La petite bonne ne laisse pas son matre le temps de changer d'avis,
+elle l'entrane aussi vite qu'il peut aller. Arrivs au bas de
+l'escalier, Rose court chercher une voiture qu'elle ramne bientt
+devant Bellequeue. Au moment de monter dans le sapin, celui-ci, sent
+faiblir son courage, il se gratte l'oreille, en disant: Rose, si je
+n'allais que demain chez les Chopard... Je crois que c'est l'heure de
+leur dner.... et il n'est peut-tre pas convenable...</p>
+
+<p>&mdash;Non, non, monsieur, rpond Rose, il n'est qu'une heure et demie; on
+ne dne pas cette heure-l... Allons, tchez donc d'tre ferme... et
+finissez cette affaire. Il semble que les Chopard soient des sultans, et
+qu'on ne puisse pas leur parler. Fi! que c'est vilain d'tre mou comme
+cela!...</p>
+
+<p>Et en disant ces mots, Rose poussait son matre sur le marche-pied. Le
+cocher a referm la portire; la petite bonne lui donne l'adresse, en
+lui disant: Allez bon train, et vous aurez pour boire. Le cocher monte
+sur son sige et fouette ses chevaux, si bien que le pauvre Bellequeue
+arrive devant la porte des Chopard, balanant encore s'il irait ou non.</p>
+
+<p>Ah! mon Dieu!... me voil arriv! se dit Bellequeue en voyant le
+fiacre s'arrter. Cependant, se souvenant des conseils de Rose, il se
+monte la tte, descend de voiture, ordonne au cocher de l'attendre, en
+laissant toujours la portire de son fiacre<a name="Page_355" id="Page_355"></a> ouverte, parce qu'il veut
+tre certain que rien ne le retardera pour s'en aller; puis, aprs avoir
+mis son chapeau cornes presque sur ses sourcils, au risque de dranger
+toute sa coiffure, Bellequeue monte chez les Chopard.</p>
+
+<p>La famille tait rassemble: on attendait Bellequeue avec impatience.
+Mademoiselle Adlade avait dj pris trois verres d'eau sucre la
+fleur d'oranger; madame Chopard ne cessait de lui rpter: Calme-toi,
+mon enfant, notre ami Bellequeue a dit ton pre qu'il ramnerait ton
+futur dans tes bras...</p>
+
+<p>&mdash;Oui, certainement, disait Chopard en se promenant dans le salon.
+Bellequeue a pris la chose c&#339;ur... c'est naturel... parce que quand
+il s'agit d'une affaire d'amour... le c&#339;ur est tout.</p>
+
+<p>Ici Chopard se retourne et se mord les lvres en se disant: Ah! mon
+Dieu!... le c&#339;ur <i>atout</i>!... J'ai fait un calembourg malgr moi!...
+Certainement ce n'est pas le moment, mais l'habitude d'avoir de
+l'esprit, a vous emporte!...</p>
+
+<p>Enfin on a sonn. Les voil! s'crie madame Chopard, pendant que
+mademoiselle Adlade cherche quelle mine elle doit faire et si dans sa
+physionomie la colre doit le cder l'amour. Mais avant qu'elle soit
+dcide, la porte s'ouvre, Bellequeue parat seul, il tient son mouchoir
+ sa main, et sa physionomie n'annonce rien de bon.</p>
+
+<p>Vous tes seul... monsieur Bellequeue! dit madame Chopard avec
+surprise.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... oui, madame... je suis seul... rpond<a name="Page_356" id="Page_356"></a> Bellequeue du ton d'un
+homme qui a jou toute sa vie les confidens dans la tragdie.</p>
+
+<p>M. Jean n'a point jug propos de vous accompagner? dit Adlade
+d'une voix touffe.</p>
+
+<p>Bellequeue qui tir d'avance son mouchoir, parce qu'il esprait
+pleurer en entrant, se dcide se moucher et le remettre dans sa
+poche, en balbutiant avec embarras: Le jeune Durand... mon filleul...
+Jean autrement dit... n'est pas venu avec moi... c'est vrai... et
+cependant j'avais un fiacre l'heure... j'en ai mme encore un dans ce
+moment-ci... car ma jambe... je sens que ma goutte... le temps changera,
+il n'y a pas de doute.</p>
+
+<p>&mdash;C'est demain nouvelle lune, dit M. Chopard; en prenant une prise de
+tabac d'un air de satisfaction, parce qu'il a toujours trois ou quatre
+calembourgs sur le premier quartier. Mais mademoiselle Adlade se lve
+avec vivacit en s'criant: De grce, mon papa, ce n'est pas pour
+parler de la lune et des fiacres que M. Bellequeue est venu... Je ne
+puis pas rester plus long-temps dans cette situation. Que vous a dit M.
+Jean? Pourquoi ne vient-il pas? Pourquoi n'entend-on plus parler de
+lui?... Parlez, monsieur Bellequeue, je vous en supplie...</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai, dit alors M. Chopard, en prenant un air mcontent, il
+ne s'agit pas de plaisanter... Qu'a dit le jeune homme?...</p>
+
+<p>Bellequeue, se voyant press ainsi, tire de nouveau son mouchoir, en
+clignant des yeux de toute sa force pour tcher de les rendre humides,
+et dit enfin: Il m'est bien pnible... il m'est mme bien<a name="Page_357" id="Page_357"></a> cruel d'tre
+charg d'un message dsagrable... mais enfin, mes chers amis, je ne
+suis pas mon filleul... si je l'tais, certainement...</p>
+
+<p>Bellequeue s'interrompt pour se moucher trs-longuement de manire
+faire croire qu'il pleure, tandis que mademoiselle Chopard s'crie:
+Allez au but, monsieur Bellequeue, je vous en conjure... je suis
+prpare tout.</p>
+
+<p>&mdash;Ma fille vous supplie d'aller au but, mon cher Bellequeue, dit
+madame Chopard.</p>
+
+<p>&mdash;Du moment qu'elle est prpare tout, dit M. Chopard, je ne vois
+pas en effet, mon ami, ce qui vous empche de toucher le but.</p>
+
+<p>&mdash;Je vais donc vous dire ce qui en est, rpond Bellequeue en remettant
+son mouchoir dans sa poche. Il faut qu'un esprit follet... que le
+diable plutt ce soit empar de ce jeune homme... Jean rend justice aux
+vertus... aux charmes... aux qualits solides de la belle Adlade; il
+m'en a dit un bien... oh!... un bien!...&mdash;Enfin, monsieur
+Bellequeue...&mdash;Enfin, aprs m'avoir fait son loge, il m'a annonc qu'il
+ne pouvait plus l'pouser...&mdash;Il ne veut plus...&mdash;Je ne dis pas qu'il ne
+veut plus!... mais il ne peut plus... parce qu'il ne se sent plus digne
+d'un si grand bonheur...</p>
+
+<p>&mdash;Maman! je me trouve mal!... dit Adlade en se jetant sur un
+fauteuil.</p>
+
+<p>Ma fille perd ses sens, s'crie madame Chopard en courant prs
+d'Adlade. Monsieur Chopard... quelque chose, je vous en prie...</p>
+
+<p>&mdash;Voil, dit M. Chopard en courant d'un en<a name="Page_358" id="Page_358"></a>droit un autre.
+Qu'est-ce qu'il faut?... un abricot... une prune... une cerise?...</p>
+
+<p>&mdash;Je vais chercher un mdecin, s'crie Bellequeue, et, profitant de la
+circonstance, il sort prcipitamment du salon, descend l'escalier double
+au risque de trbucher, et se jette dans son fiacre, en criant au
+cocher: Chez moi... d'o nous venons... ventre terre... et en
+arrivant je m'entortille la jambe de flanelle et je fais dire aux
+Chopard que ma goutte m'a repris en route.</p>
+
+<p>Au moment o madame Chopard s'avanait avec un flacon et son mari avec
+un bocal, Adlade se relve brusquement et marche grands pas dans le
+salon en s'criant: Cela ne peut pas s'arranger ainsi... M. Jean a d
+dire des raisons... ou du moins il doit en dire...</p>
+
+<p>&mdash;Certainement! il faut qu'il en dise... s'crie M. Chopard en suivant
+pas pas sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Eh, bien! dit Adlade, o est donc M. Bellequeue? Est-ce qu'il
+serait parti comme cela?</p>
+
+<p>&mdash;Il est all chercher un mdecin, ma fille, dit madame Chopard;
+tiens, mon enfant, respire ce flacon...</p>
+
+<p>&mdash;Je ne veux rien respirer, je n'ai pas besoin de mdecin... je ne veux
+que Jean!... c'est lui seul qu'il me faut!... Je meurs si je ne l'pouse
+pas!...</p>
+
+<p>&mdash;Chre enfant!... comme son c&#339;ur est pris! s'crie madame Chopard en
+soutenant sa fille. Ah! monsieur Chopard, voil de la passion!...</p>
+
+<p>&mdash;C'est de l'essence d'amour! rpond le papa en se frappant le front.
+Elle aurait mis son mari<a name="Page_359" id="Page_359"></a> dans du sirop!... Cet homme-l ne sait pas ce
+qu'il refuse.</p>
+
+<p>&mdash;Mon papa, je vous en supplie, allez sur-le-champ trouver M. Jean,
+dit Adlade en tchant de reprendre un air plus calme. Vous sentez
+bien qu'il me fait un affront qui rejaillit sur vous...</p>
+
+<p>&mdash;Elle a raison, monsieur Chopard, cela rejaillit sur nous. Il faut au
+moins que M. Jean vous donne des motifs... de bonnes raisons, et M.
+Bellequeue ne nous a dit que des btises...</p>
+
+<p>&mdash;C'est la vrit, dit Chopard, Bellequeue n'a pas dit autre
+chose!...&mdash;Je trouve, d'ailleurs, qu'il s'est fort mal conduit dans
+toute cette affaire!...&mdash;Fort mal!...&mdash;Vous n'avez nullement besoin de
+lui pour parler M. Jean... Allez, papa, allez trouver ce jeune
+homme... qui m'adorait... et dont la conduite est affreuse... Si j'tais
+un garon, certainement cela ne se passerait pas ainsi... et M. Jean me
+ferait raison... Allez, papa, soyez homme... je ne vous en dis pas
+davantage!...</p>
+
+<p>Adlade serre la main de son pre et rentre dans sa chambre pour se
+livrer tous les sentimens qui l'agitent. M. Chopard est rest avec sa
+femme, qu'il regarde d'un air indcis, en murmurant: Oui... je ferai
+voir que je suis un homme... et si le gaillard n'pouse pas ma fille...
+il dira pourquoi...&mdash;Point trop d'emportement, monsieur Chopard, je vous
+en prie!&mdash;Ah! c'est que j'ai la tte monte... Si je portais Jean les
+nouveaux essais de ma fille... les groseilles en grappes et les prunes
+sans noyaux...&mdash;Cela pourrait ouvrir les yeux cet tourdi, et<a name="Page_360" id="Page_360"></a> en tous
+cas, c'est un procd qui ne peut que le toucher.&mdash;J'ai toujours des
+ides excellentes!... Madame Chopard, mettez-moi ces deux bocaux sur
+chaque bras. Je pars avec cela; si le jeune homme ne se rend pas, ce ne
+sera pas de ma faute... Je vais l'attaquer dans tous les sens!...</p>
+
+<p>M. Chopard se met en route avec un bocal sur chaque bras et arrive tout
+en nage chez Jean qui, depuis la visite de Bellequeue, tait rest livr
+ ses rflexions.</p>
+
+<p>Le domestique est all pour annoncer cette nouvelle visite son matre,
+mais Chopard marche sur ses pas et se trouve devant Jean avant que
+celui-ci ait rpondu son valet.</p>
+
+<p>C'est moi, mon cher ami, dit M. Chopard, fort embarrass de ses
+bocaux, et regardant autour de lui o il pourra les placer. Jean fait
+signe au domestique de s'loigner, et s'empresse de prsenter un
+fauteuil Chopard, qui vient enfin de mettre chaque bocal sur une
+console, et s'assied en s'essuyant le front.</p>
+
+<p>Ouf! c'est encore lourd!...&mdash;Comment, monsieur Chopard, est-ce que vous
+tes venu pied avec cela?&mdash;Oui, mon ami.... j'tais si proccup, que
+je n'ai pas mme song prendre une voiture...&mdash;Vous avez bien chaud,
+voulez-vous prendre quelque chose?&mdash;Ma foi, oui... au fait... un petit
+verre de kirch... condition que vous me tiendrez compagnie!</p>
+
+<p>Jean fait apporter deux petits verres; il mouille ses lvres pour faire
+plaisir M. Chopard, qui avale<a name="Page_361" id="Page_361"></a> le kirch en s'criant: C'est bon, le
+kirch!... c'est trs-bon, mais depuis que j'ai des maux de reins, je
+bois plutt du rhum... vous ne devinez pas pourquoi?&mdash;Non,
+monsieur.&mdash;C'est que j'ai du <i>romarin</i>, oh! oh! oh! fameux celui-l...
+rhum reins!... hein?</p>
+
+<p>Jean tche de sourire, et M. Chopard se rassied en disant: Ha , un
+instant, diable! Je ne suis pas venu ici pour faire des calembourgs. Mon
+garon, nous venons de voir votre parrain Bellequeue... Il nous a dit
+que vous ne vouliez plus pouser notre fille... Il faut qu'il y ait
+erreur l-dedans, a n'est pas possible autrement... D'abord, de son
+ct, Adlade est toujours trs-dispose vous pouser... vous ne
+pouvez pas vous fcher tout seul!... Je me suis dit, moi: Je vais aller
+trouver Jean, et je suis sur que nous nous entendrons... parce que c'est
+un bon garon... qui buvait sec jadis!... et j'ai profit de l'occasion
+pour vous apporter ces deux essais nouveaux de ma fille!... des
+groseilles en grappes... Vous m'en direz des nouvelles, mon ami...
+Voulez-vous que nous les gotions?</p>
+
+<p>Non, monsieur, dit Jean en s'approchant d'un air pein de M. Chopard
+qui semble plus occup de ses bocaux que du sujet de sa visite. Je suis
+vraiment dsol, monsieur, que vous vous soyez donn la peine de venir
+chez moi... c'tait moi me rendre prs de vous... Je sens tous mes
+torts, j'en ai beaucoup envers vous et envers mademoiselle votre
+fille...&mdash;Bath! est-ce que nous tenons aux<a name="Page_362" id="Page_362"></a> formes nous autres?... Venez
+dner demain avec nous... nous ferons sauter les bouchons... et nous
+prendrons jour pour la noce.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne le puis, monsieur; ce que mon parrain vous a dit est le
+rsultat de mres rflexions... C'est avec chagrin que je me vois forc
+de vous le rpter. Je rends justice aux charmes, aux talens, aux
+qualits prcieuses de mademoiselle votre fille... Mais je ne puis plus
+tre son poux... car... je ne ferais pas son bonheur...</p>
+
+<p>&mdash;Si, mon cher ami, vous le feriez, je vous en rponds, elle me l'a
+encore dit tout l'heure. Que diable! il ne vous manque rien pour tre
+un bon mari: vous tes grand, bien bti, joli garon...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! monsieur, je pense qu'il faut autre chose encore pour captiver le
+c&#339;ur d'une femme!...</p>
+
+<p>&mdash;De quelle autre chose voulez-vous parler, mon garon... Est-ce
+que?...</p>
+
+<p>&mdash;Je veux dire, monsieur, qu'il faut s'aimer... car, sans amour, il me
+semble qu'il est bien triste de s'engager pour la vie...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous voulez parler d'amour!... C'est l o je vous attendais, mon
+cher ami, vous tes justement faits l'un pour l'autre. Adlade est
+prise!... elle ne s'en cache pas, vous avez vaincu sa fiert... aussi ne
+cesse-t-elle plus de chanter: <i>Tu triomphes bel Alcindor</i>... vous savez,
+avec les roulades... elle la sait tout entire celle-l. Quant vous,
+mon garon, nous vous avons vu... nous avons remarqu tous les
+changemens que la passion oprait en vous... c'tait aussi visible que
+les prunes qui sont<a name="Page_363" id="Page_363"></a> dans ce bocal... sans noyaux celles-l, et vous ne
+pouvez pas nier...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous le rpte, monsieur, on s'est tromp sur les sentimens que
+j'prouvais... j'ai agi fort inconsidrment... Je suis trs-blmable
+sans doute... mais mon ge convenez, monsieur, qu'il vaut mieux avouer
+franchement ses torts que de les aggraver en compromettant son bonheur
+et celui d'une autre.</p>
+
+<p>M. Chopard, qui s'aperoit que Jean n'en veut pas dmordre, se lve d'un
+air trs-mcontent, enfonce son chapeau sur sa tte et fait quelques
+tours dans la chambre en regardant toujours ses bocaux du coin de l'&#339;il.
+Enfin il s'arrte devant le jeune homme... se pince les lvres et dit:
+Tout cela, monsieur, prouve donc que dcidment vous ne voulez pas
+pouser ma fille?</p>
+
+<p>&mdash;Il n'est que trop vrai, monsieur.&mdash;Alors, monsieur, je dois vous
+avertir que je suis venu ici pour vous demander raison... Oh! c'est que
+je ne suis pas de ces pres sans caractre qui prennent ces choses-l
+comme un verre d'huile de roses... Non, monsieur, je ne suis pas de ces
+pres-ci!... Ah!... Dieu! persil!... murmure Chopard en se retournant;
+celui-l s'est fait tout seul.</p>
+
+<p>Jean regarde Chopard avec surprise; cependant il lui rpond d'un air
+soumis: Je sens, monsieur, que vous avez le droit d'en agir ainsi... Si
+vous l'exigez absolument... si l'assurance de mes regrets ne vous suffit
+pas, ordonnez, monsieur, je suis vous quand vous le dsirerez et vous
+ferai raison<a name="Page_364" id="Page_364"></a> avec les armes que vous choisirez, l'pe.... le
+pistolet.... ce qui vous plaira enfin.</p>
+
+<p>M. Chopard recule de quatre pas, et prend un air plus affectueux en
+s'criant: Vous ne m'entendez pas, jeune homme; vous confondez, mon
+cher ami, je vous ai dit que je vous demandais raison... Il n'est pas
+question d'pe, ni de pistolet... Ce sont de trs-mauvaises raisons que
+celles-l!... Mais pour ne plus vouloir pouser ma fille... il faut que
+vous ayez quelque motif... plausible... enfin, quelque bonne raison
+donner... Voil ce que je vous prie de vouloir bien me dire, et il me
+semble que vous ne pouvez pas me refuser cela.</p>
+
+<p>&mdash;Pardon, monsieur... pardon, si j'ai cru...&mdash;Il n'y a aucun mal, mon
+cher ami...&mdash;Vous voulez que je vous dise...&mdash;Oui mon garon, a me fera
+plaisir... Au moins on sait quoi s'en tenir.&mdash;Eh bien! monsieur
+Chopard, si vous l'exigez... Oui, je le sens, je vous dois toute la
+vrit... Apprenez donc... ce que je n'ai pas dit mon parrain! Si je
+n'pouse point mademoiselle Adlade, c'est que... j'en aime une autre,
+monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Vous en aimez une autre, mon garon?&mdash;Oui, monsieur, oui, et c'est en
+vain que j'ai voulu combattre cette passion qui fera peut-tre le
+malheur de ma vie... Je ne puis en triompher... Cet amour est venu... je
+ne sais comment... et j'ai sans cesse devant les yeux celle qui l'a fait
+natre... Eh bien! monsieur, voudriez-vous encore que je devinsse
+l'poux de votre fille? Irai-je lui offrir un c&#339;ur brlant pour une
+autre?...<a name="Page_365" id="Page_365"></a></p>
+
+<p>&mdash;Non, mon ami, non certainement je ne le voudrais plus, quand mme
+vous m'en prieriez en pleurant comme un veau!... Eh bien! au moins,
+voil une raison... une trs-bonne raison... et je suis sr qu'Adlade
+en sera satisfaite... Mon garon, il ne me reste plus qu' vous
+souhaiter le bonjour... Quant ces bocaux... je crois que je puis...
+Dans ce moment-ci vous ne seriez pas en tat d'apprcier ce qu'ils
+contiennent.&mdash;Oh! non, monsieur.&mdash;Je vais donc les remporter... Plus
+tard nous pourrons... Adieu, mon cher ami, je vais retrouver ma fille
+qui attend impatiemment mon retour.</p>
+
+<p>M. Chopard reprend les bocaux dans ses bras et sort de chez Jean qui le
+reconduit jusque sur l'escalier. Mais lorsque M. Chopard est loign,
+Jean dit son domestique:</p>
+
+<p>Prparez mes effets... Ds demain je dmnage, je quitte ce
+logement...&mdash;Quoi! monsieur... demain... Et vous n'avez pas encore donn
+cong...&mdash;N'importe! je ne veux pas rester ici davantage... Je veux tre
+seul... ne pas tre drang chaque instant, ne plus recevoir de
+visite; et pour qu'on ne sache pas ma nouvelle adresse, vous direz dans
+la maison que je pars pour... l'Italie... que je vais voyager pendant
+quelque temps.</p>
+
+<p>Le domestique s'incline, et Jean sort pour chercher un autre logement
+qui puisse le recevoir sur-le-champ.</p>
+
+<p>Cependant M. Chopard est arriv sans accident avec ses bocaux. Adlade
+qui, dans son impatience,<a name="Page_366" id="Page_366"></a> s'tait mise la fentre pour apercevoir
+plus tt son pre, court au-devant de lui sur l'escalier, tandis que
+madame Chopard la suit en disant: Voil M. Chopard... nous allons
+savoir comment il a trait M. Jean.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! mon papa?... vous l'avez vu?...&mdash;Oui certes, je l'ai vu,
+dit M. Chopard en continuant de monter son escalier. Et je me flatte
+que je n'ai pas fait une course inutile... Ouf! c'est trs-lourd,
+a...&mdash;Mon papa... un seul mot, je vous en prie... Est-il vrai qu'il ait
+chang de sentimens?...&mdash;Je vais te dtailler tout cela, ma chre
+amie... Celui-ci pse beaucoup plus que l'autre... Oh! j'ai parl au
+jeune homme de la bonne manire... D'abord je ne sortais pas de l... Il
+pousera ma fille, ou il dira pourquoi... Et j'ai russi.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! mon cher pre!... que je vous embrasse! s'crie Adlade en se
+jetant au cou de M. Chopard. &mdash;Prends garde, ma chre amie... tu vas me
+faire casser quelque chose.&mdash;Il veut donc bien m'pouser
+prsent?&mdash;Non... il ne le veut pas... mais il m'a dit pourquoi.</p>
+
+<p>A cette rponse mademoiselle Adlade se laisse aller sur la rampe de
+l'escalier, et, en voulant la soutenir, M. Chopard, oubliant ce qu'il
+tient, tend le bras droit, et le bocal aux prunes tombe et se brise sur
+les marches de l'escalier.</p>
+
+<p>A la vue de la liqueur renverse, du vase bris, des fruits qui roulent
+le long des marches, M. Chopard semble ptrifi, tandis que madame
+Chopard soutient sa fille en s'criant: Ah! mon Dieu! c'est<a name="Page_367" id="Page_367"></a> sa onzime
+faiblesse d'aujourd'hui... Pauvre petite, elle y succombera!... Mais
+aussi, monsieur Chopard, vous revenez avec un air triomphant!...</p>
+
+<p>&mdash;Madame, j'avais l'air que je devais avoir, rpond M. Chopard d'un
+ton dsespr, et suivant de l'&#339;il les prunes qui dgringolent
+l'escalier. J'avais rempli ma mission trs-honorablement, je m'en
+flatte... et certainement si j'avais su casser ce bocal... je l'aurais
+laiss ce jeune homme... parce qu'on peut changer d'avis... de manire
+de voir... mais ce n'est pas une raison pour... Dieu! quelle odeur!...
+quel parfum elles avaient!... a va embaumer la maison pour huit jours!</p>
+
+<p>Adlade reprend sa fermet et rentre dans l'appartement; ses parens la
+suivent; M. Chopard, aprs avoir dit sa domestique d'aller rparer le
+malheur qui vient d'arriver et de tcher de sauver quelques fruits du
+naufrage, se rend prs de sa fille qui le prie de lui rapporter ce que
+M. Jean a pu dire pour excuser son indigne conduite.</p>
+
+<p>Ma chre amie, il m'a donn une raison... et mme une assez bonne
+raison, dit M. Chopard. &mdash;a n'est pas possible, mon pre... on n'a
+point de bonne raison quand on agit ainsi... Mais enfin... voyons donc
+cette raison...&mdash;Eh bien! ma chre, s'il ne t'pouse plus, c'est...
+qu'il en aime une autre...</p>
+
+<p>&mdash;Il en aime une autre! s'crie Adlade en devenant dans le mme
+moment rouge, blme et verte. Il en aime une autre!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Dieu! elle va avoir une douzime fai<a name="Page_368" id="Page_368"></a>blesse! s'crie madame
+Chopard en s'avanant vers sa fille.</p>
+
+<p>&mdash;Non, ma mre, dit Adlade, en faisant les yeux furibonds, et se
+levant en fermant les poings. Non... je n'aurai point de faiblesse pour
+un monstre... un ingrat, un homme indigne d'inspirer un vritable
+amour... comme il est incapable de le connatre!...</p>
+
+<p>&mdash;Dlicieusement parl! dit M. Chopard; certainement qu'il ne connat
+pas l'amour, ce garon-l!... et que jamais...</p>
+
+<p>&mdash;Vous a-t-il nomm l'objet de sa flamme, mon papa?...&mdash;Non... ma foi,
+je n'ai mme pas song lui demander qui c'tait... mais si tu veux que
+j'y retourne.... sans bocal cette fois...&mdash;C'est inutile, papa, je
+saurai qui... je saurai tout... je dcouvrirai cette noire perfidie...
+je connatrai celle pour qui on me fait un si sanglant outrage... mais,
+il aura beau dire... ce n'est pas elle, c'est moi qu'il pousera... je
+l'ai mis dans ma tte, et je serai sa femme, aussi vrai que je brise ce
+flacon.</p>
+
+<p>En disant ces mots, Adlade renversait sur le parquet un flacon plein
+de vieux Cognac; aprs cet exploit, elle court s'enfermer dans sa
+chambre. Monsieur et madame Chopard se regardent et restent quelque
+temps bahis. Enfin la maman s'crie: Je n'y comprends plus rien...
+elle trouve que c'est un monstre, et elle en veut toujours!...&mdash;Ce que
+je vois, moi, c'est que cette journe a t bien funeste!... Il est fort
+heureux que nous n'ayons<a name="Page_369" id="Page_369"></a> qu'une fille marier, car la maison y
+passerait.&mdash;Ah! monsieur Chopard, il faut lui pardonner cette chre
+enfant! elle a tant de chagrin!... elle savait si bien
+aimer...&mdash;Parbleu! en voil des preuves!... O amour, amour!... tu nous
+pousses de terribles mouvemens de vivacit!&mdash;Ah! monsieur Chopard!
+dans une telle circonstance, il faudrait avoir la patience d'un ange
+pour ne point se fcher.&mdash;C'est vrai, Madame Chopard, il faudrait la
+patience d'un ange... et encore n'est-il pas certain que les anges
+l'eurent.... Ah! Dieu!... les <i>angelures</i>, qu'il est joli celui-l!...
+Madame Chopard, vous me le demanderez quand nous aurons du monde.<a name="Page_370" id="Page_370"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIII" id="CHAPITRE_XXIII"></a>CHAPITRE XXIII.</h3>
+
+<p class="head">L'EMPLOI D'UN AN.</p>
+
+
+<p>Plusieurs mois se sont couls depuis la grande soire, laquelle
+madame Dorville a rencontr Jean. Les beaux jours sont passs; l'hiver
+est revenu, il a ramen la ville les femmes la mode, les petites
+matresses, qui reviennent y chercher des plaisirs, des hommages, des
+bals et du bruit. Pour quelques-unes de ces dames la campagne n'offre
+que peu d'attraits, mais il est du bon ton d'tre loign de Paris
+pendant quatre ou cinq mois; et il vaut mieux s'ennuyer que de manquer
+l'tiquette.</p>
+
+<p>Pour Caroline, la campagne avait des charmes; elle aimait s'y
+retrouver, libre d'tre elle-mme, loigne du tumulte du monde, et
+l'abri pendant quelque temps de ces complimens, de ces fadeurs dont la
+continuelle rptition ennuie mme celles qui on les adresse. Sans
+doute, Caroline tait flatte de<a name="Page_371" id="Page_371"></a> plaire, d'tre recherche, coute
+avec plaisir; cependant pour un esprit juste et dlicat, ces jouissances
+sont peu de chose; on les gote par habitude, mais elles tiennent peu de
+place dans une me aimante et en laissent encore beaucoup pour le
+bonheur. Ce n'est que chez une coquette que les jouissances de
+l'amour-propre sont le premier des biens.</p>
+
+<p>L'hiver a aussi ramen Caroline Paris, elle retourne dans le monde,
+plutt par habitude que par un got rel. On lui fait de nouveau la
+cour, car une jeune veuve, riche et jolie, est l'objet continuel des
+hommages des hommes. Mais Caroline, tout en accueillant avec grace, avec
+enjouement le nombre toujours croissant de ses adorateurs, ne montre
+aucun d'eux une prfrence marque. Chacun de ces messieurs est charm
+du sourire aimable avec lequel on a reu ses complimens, de la gat
+avec laquelle on a cout les jolies choses qu'il croit avoir dites,
+mais nul ne peut encore se flatter d'avoir touch le c&#339;ur de la jeune
+veuve, et de l'avoir fait soupirer en secret, ce qui est bien plus
+difficile que de faire sourire devant le monde.</p>
+
+<p>Cependant madame Dorville est parfois rveuse. A vingt et un ans un c&#339;ur
+tendre prouve le besoin d'aimer, et, au milieu des plaisirs, du
+tourbillon du monde, entour mme d'un essaim d'adorateurs, il ressent
+un vide, un ennui secret dont quelquefois il ne peut pas se rendre
+compte.</p>
+
+<p>Parmi les jeunes gens qui faisaient une cour assidue Caroline,
+Valcourt tait un de ceux qui semblaient le plus pris et qui se
+montraient le plus empresss, le<a name="Page_372" id="Page_372"></a> plus galans prs de la jeune veuve.
+Valcourt avait de la fortune, de la naissance, une jolie figure. Il
+avait reu une ducation brillante, et n'tait point dpourvu d'esprit.
+Il ne pensait pas que l'on pt lui rsister, et cependant c'tait cette
+persuasion qui le faisait souvent chouer prs des femmes; car la
+fatuit jette un voile sur nos avantages au lieu de les faire ressortir,
+et laisse toujours prsumer peu d'esprit chez ceux qui sont entachs de
+ce dfaut.</p>
+
+<p>Valcourt avait trouv facilement l'occasion de se faire prsenter chez
+madame Dorville qui recevait toutes les semaines. Madame Beaumont, qui
+connaissait la famille de notre lgant, avait t son introductrice.
+Valcourt tait bon musicien, il avait une jolie voix, mais il dfigurait
+son chant par les graces qu'il voulait y mettre, par la prtention de
+ses manires; et son cou tendu, son sourire affect lorsqu'il chantait
+un morceau, dtruisaient tout le plaisir qu'aurait pu faire sa voix.
+Cependant Valcourt tait fort recherch dans le monde o les prtentions
+sont bien moins critiques que le manque d'usage.</p>
+
+<p>Madame Dorville paraissait recevoir Valcourt avec plaisir, elle riait
+des aveux qu'il lui adressait; elle rpondait par quelques plaisanteries
+aux dclarations qu'il lui faisait, et traitait lgrement ce qu'il
+semblait vouloir terminer trs-srieusement; car Valcourt tait devenu
+amoureux de la jolie veuve; autant du moins qu'un fat puisse tre
+amoureux; mais il tait piqu de voir Caroline recevoir en riant ses
+hommages, et ne concevait point qu'elle pt rsi<a name="Page_373" id="Page_373"></a>ster ses regards,
+ses soupirs; le dsir de faire la conqute de madame Dorville devenait
+chaque jour plus vif chez Valcourt qui aurait voulu tre sans cesse chez
+Caroline, mais il avait assez d'esprit pour ne point s'y rendre
+importun, et trop d'usage du monde pour abuser de la permission d'aller
+quelquefois lui faire sa cour.</p>
+
+<p>Au milieu des plaisirs, accable d'hommages, et mme par sa fortune de
+satisfaire toutes ses fantaisies, bien des femmes eussent t
+entirement heureuses. La femme de chambre de Caroline, jeune fille
+assez simple, mais fort attache sa matresse, s'tonnait quelquefois
+de la voir soupirer, et lorsque cela arrivait devant elle, Louise
+s'criait: Mon Dieu! madame, est-ce que vous avez du chagrin? Caroline
+alors regardait sa femme de chambre en souriant et lui rpondait: Non,
+Louise, je n'ai aucun chagrin. Pourquoi me demandes-tu cela?&mdash;C'est que
+madame soupirait...&mdash;Eh bien, est-ce que tu crois qu'on ne peut soupirer
+que lorsqu'on a quelque peine?&mdash;Sans doute, madame.&mdash;Tu te trompes,
+Louise, on soupire souvent... sans savoir pourquoi...&mdash;Ah!... c'est
+drle! A coup sr, madame ne doit pas s'ennuyer! Quand on peut faire
+tout ce qu'on veut... quand on est aim de tous ses amis, comme madame;
+quand on se met bien, comme madame, et qu'on peut chaque jour aller au
+bal ou au spectacle, ou au concert, on ne doit pas avoir un moment
+d'ennui!&mdash;Tu crois cela, Louise... Ah! ma chre, on s'habitue tout!...
+Ces plaisirs qui se renouvellent sans cesse, mais qui<a name="Page_374" id="Page_374"></a> sont au fond
+toujours les mmes, cessent bientt de nous sduire. Il doit en tre de
+plus vrais... de plus doux!... Quand ma mre vivait, je n'prouvais
+jamais auprs d'elle un seul instant d'ennui; nous causions, et souvent
+de choses bien peu importantes; mais avec les personnes qui nous sont
+chres les moindres paroles ont du charme; les mots semblent avoir une
+autre valeur... Il y a dans l'intimit de ceux qui s'aiment tant de
+choses qui s'entendent sans se dire... Ah! Louise... combien je regrette
+ces simples conversations avec ma mre.</p>
+
+<p>Les yeux de Caroline se mouillaient de larmes; alors Louise sentait
+aussi les siens humides, puis elle ajoutait au bout d'un moment: Ah!
+certainement... quand on a sa mre... c'est bien agrable... Mais
+enfin... quand on est jeune et belle, comme madame, on peut encore
+avoir... un autre sentiment... et sans doute que madame ne restera pas
+toujours veuve...</p>
+
+<p>A cela Caroline ne rpondait rien, elle semblait rver encore, et Louise
+n'osait pas se permettre un mot de plus.</p>
+
+<p>Dj une partie de l'hiver s'est coule, sans apporter aucun changement
+dans la situation de la jolie veuve. Valcourt est toujours assidu prs
+d'elle, il voudrait faire croire dans le monde qu'il l'a emport sur ses
+concurrens et que c'est lui que madame Dorville prfre; quelques-unes
+de ces personnes comme il y en a tant, qui ne jugent que sur
+l'apparence, pensent en effet que le sduisant petit-matre ne tardera
+pas devenir l'heureux poux de Caroline;<a name="Page_375" id="Page_375"></a> mais celles qui voient plus
+particulirement madame Dorville, ne remarquent encore rien qui puisse
+faire croire au triomphe de l'avantageux Valcourt.</p>
+
+<p>Jean ne s'tait plus prsent chez madame Dorville. Les personnes de sa
+socit n'avaient point reparl de lui. Caroline elle-mme n'avait pas
+une seule fois prononc son nom, et le pauvre Jean semblait totalement
+oubli, lorsqu'un soir, que Caroline avait du monde chez elle, on vint
+parler de la fte magnifique donne l't d'auparavant par le vieillard
+du faubourg Saint-Honor.</p>
+
+<p>C'tait fort brillant, dit une jeune dame. Comment n'y tiez-vous
+pas, monsieur Valcourt?&mdash;Moi, madame, je crois que j'tais alors
+Boulogne, ou j'ai pris les bains de mer. J'ai fort regrett de ne point
+m'tre trouv Paris cette poque; car j'ai su que rien ne manquait
+pour que la fte ft charmante.</p>
+
+<p>Un coup d'&#339;il lanc Caroline veut dire que l'on sait qu'elle tait
+la fte et que c'est elle que ce compliment s'adresse; mais elle ne
+semble pas y faire attention.</p>
+
+<p>Oh! ce qui m'a surtout amuse, reprend la jeune dame, ce que je
+n'oublierai jamais, c'est ce monsieur qui s'est jet par terre avec sa
+danseuse en dansant l'anglaise!...&mdash;Bah! d'honneur? a devait tre
+dlicieux...&mdash;Tu as d le remarquer aussi, Caroline... Il m'a sembl que
+c'tait ce mme jeune homme que j'ai vu un matin chez toi...</p>
+
+<p>&mdash;Qui?... dit madame Beaumont, celui qui sentait si horriblement la
+pipe...&mdash;Justement.&mdash;tait-ce lui, ma chre?...<a name="Page_376" id="Page_376"></a></p>
+
+<p>Caroline rpond avec un peu d'embarras. Oui... oui... c'tait lui.</p>
+
+<p>&mdash;Eh! mon Dieu! s'crie Valcourt, comment diable se trouvait-il dans
+une si brillante runion?</p>
+
+<p>&mdash;Il me semble, monsieur, rpond Caroline d'un air piqu, que
+puisqu'il s'est trouv chez moi, on a bien pu sans se compromettre le
+recevoir ailleurs.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! pardon!... mille pardons, madame, reprend Valcourt, qui sent
+qu'il a commis une faute. Je n'ai pu avoir l'intention de vous
+offenser!... mais enfin si ce monsieur est venu chez vous, nous savons
+tous par quel motif, nous connaissons l'obligation que vous lui aviez...
+mais vous me permettrez de croire que, sans cela, vous ne vous seriez
+jamais trouve en relation avec quelqu'un qui est entirement hors de
+votre sphre!...</p>
+
+<p>&mdash;Sans doute, dit madame Beaumont, ce jeune homme est fort honnte,
+je n'en doute pas; il a de la fortune, ce que tu m'as dit, mais tout
+cela n'empche pas qu'il ne soit fort mal plac dans un salon.</p>
+
+<p>&mdash;Mais... il m'y a sembl beaucoup moins gauche, lorsque je l'ai aperu
+ cette fte, dit Caroline; peut-tre est-ce la timidit qui lui
+donnait cet embarras que vous avez remarqu ici... Mais alors je lui ai
+trouv plus d'usage... de maintien...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! ma bonne!... ce n'est pas la timidit qui<a name="Page_377" id="Page_377"></a> lui faisait sentir la
+pipe!...&mdash;Et ces mots de corps-de-garde qui lui sont chapps!</p>
+
+<p>&mdash;Oh! dcidment, s'crie Valcourt, madame Dorville a pris
+monsieur... Ah! mon Dieu, j'ai oubli son nom, enfin ce monsieur sous sa
+protection... Mais cela devait tre bien drle de le voir danser
+l'anglaise... s'il dansait comme il a march en entrant dans ce salon...
+ah! ah! ah!</p>
+
+<p>Caroline rougit; cette conversation semble l'impatienter, et elle rpond
+ Valcourt avec un peu d'aigreur: S'il fallait, monsieur, relever les
+ridicules que l'on a sans cesse sous les yeux, on n'aurait pas dans le
+monde un seul instant soi.</p>
+
+<p>Valcourt ne rpond rien, mais il est trs-piqu de voir Caroline prendre
+la dfense d'un homme qu'il trouve tellement au-dessous de lui.
+Cependant la conversation a chang, il n'est plus question de Jean.
+Madame Dorville s'empresse de redevenir aimable pour tout le monde, mme
+pour Valcourt, et on sort de chez elle enchant de la grce avec
+laquelle elle en fait les honneurs.</p>
+
+<p>Jean est-il donc de nouveau totalement oubli? Si Caroline est rveuse,
+est-ce lui qu'elle pense? Est-il prsumable qu'une femme du monde,
+accable d'hommages, s'occupe d'un homme qu'elle n'a vu que quatre fois,
+qui ne lui pas adress un mot galant, et qui ne saurait tourner un
+compliment d'une manire convenable? Mais que sait-on? Il se passe au
+fond de notre c&#339;ur des choses si bizarres, que nous serions souvent
+nous-mmes fort embarrasss de nous expliquer nos sentimens.<a name="Page_378" id="Page_378"></a></p>
+
+<p>Lorsque, aprs une courte absence, madame Dorville rentrait chez elle,
+dans la journe ou le soir, elle ne manquait jamais de demander son
+portier s'il lui tait venu du monde. Lorsque c'tait quelques jeunes
+gens qui taient venus lui rendre visite, elle se faisait rpter leur
+nom, puis disait encore: C'est bien tout? Il n'est pas venu d'autres
+personnes?&mdash;Non, madame, rptait le concierge, et Caroline rentrait
+chez elle en roulant dans sa main les cartes de visite.</p>
+
+<p>Enfin l'hiver a pass; il a sembl cette fois bien long Caroline qui
+parle souvent du dsir qu'elle prouve de retourner sa campagne. Dj
+les jours sont plus longs, les matines plus belles, les arbres
+reprennent leur parure, et Louise dit sa matresse: Nous allons
+bientt retourner Luzarche, n'est-ce pas, madame?&mdash;Oh! oui, bientt,
+dit Caroline.</p>
+
+<p>Cependant la semaine s'coule, et on ne part point. Au bout de quelques
+jours Louise dit encore: Voil le beau temps qui est revenu... Madame,
+qui dsirait si vivement retourner la campagne, va sans doute partir
+avant peu.&mdash;Oui, la semaine prochaine, rpond Caroline.</p>
+
+<p>Mais la semaine s'coulait encore sans que Caroline donnt ses ordres
+pour les apprts du dpart, et Louise ne concevait pas que sa matresse
+ne ft point au printemps ce qu'elle semblait tant dsirer l'hiver.</p>
+
+<p>On est arriv la fin de juin, et on est encore Paris, lorsque
+ordinairement cette poque on est aux champs depuis deux mois. La
+femme de cham<a name="Page_379" id="Page_379"></a>bre n'ose plus demander sa matresse si l'on partira
+bientt pour Luzarche, mais un matin Caroline ordonne enfin que l'on
+fasse tous les prparatifs pour aller la campagne.</p>
+
+<p>La veille du jour fix pour son dpart, Caroline a eu beaucoup
+d'emplettes faire, car les champs sembleraient un peu monotones si on
+n'y emportait pas mille choses de la ville. Aprs avoir recommand aux
+marchands de lui envoyer dans la soire ce qu'elle a choisi, Caroline
+retourne chez elle. Mais quelques pas de sa maison, un jeune homme
+l'aborde timidement. Caroline lve les yeux et reconnat Jean.</p>
+
+<p>Quoi... c'est vous, monsieur! dit la jeune femme avec une expression
+de surprise qui n'avait rien de dsagrable pour celui qui la causait.
+&mdash;Oui, madame, pardonnez-moi si je prends la libert de vous arrter,
+mais je n'ai pu rsister au dsir de vous dire adieu... avant votre
+dpart pour la campagne.&mdash;Mais, monsieur, si vous aviez ce dsir, qui
+vous empchait de vous prsenter chez moi?&mdash;Je voulais, madame, avant
+d'y aller de nouveau, me sentir digne de ce bonheur... Je voulais ne
+plus tre dplac dans votre socit, afin que vous n'eussiez plus
+rougir de m'y admettre.</p>
+
+<p>&mdash;A rougir!... Ah! monsieur, avez-vous pens que jamais...&mdash;Oh! non pas
+vous, madame, je vous crois trop indulgente pour cela, mais dans le
+monde on ne l'est pas, et en vrit je mritais bien que l'on s'tonnt
+de m'y rencontrer.</p>
+
+<p>Caroline regarde Jean avec tonnement. Le chan<a name="Page_380" id="Page_380"></a>gement de son langage
+rpond celui de ses manires; ce n'est plus cet homme brusque,
+dhanch, au ton commun, la voix perante; c'est un jeune homme qui
+semble encore timide, mais dont l'embarras mme n'a plus rien de gauche,
+et qui joint des formes polies une voix douce qui ne fatigue plus ceux
+qui l'coutent.</p>
+
+<p>En vrit, dit Caroline, je ne vous reconnais plus... vous n'tes
+plus le mme... non, il s'est fait en vous un changement prodigieux!...
+mais il est tout votre avantage...&mdash;Ah! madame, s'il tait vrai...&mdash;Il
+me semble, monsieur, que vous ne devez plus craindre de vous trouver
+dans le monde.&mdash;Oh! pardonnez-moi, madame, j'ai encore tant de choses
+apprendre!...&mdash;Comment! est-ce que maintenant vous avez pris got
+l'tude?&mdash;Oui, madame...&mdash;Par quel miracle!... car vous tiez ennemi de
+tout travail, ce que vous m'avez dit...&mdash;En effet, madame, mais je ne
+le suis plus, mes gots, mes dsirs ne sont plus les mmes, depuis...</p>
+
+<p>Jean n'achve pas; il rougit, et Caroline reprend au bout d'un moment:
+On ne vous a pas aperu de l'hiver, ni dans le monde ni au
+spectacle.&mdash;Non, madame, depuis prs d'un an... depuis cette fte o je
+vous ai rencontre, je me suis livr l'tude sans relche... J'aurais
+voulu en peu de temps regagner tout celui que j'ai perdu!&mdash;Dans l'ge o
+l'on peut trouver mille distractions, l'tude doit sembler plus
+pnible.&mdash;Non, madame, elle a maintenant du charme pour moi! Je m'y
+livrais<a name="Page_381" id="Page_381"></a> avec ardeur... Il me semblait que cela me rapprochait de... de
+ce monde que maintenant je veux connatre.&mdash;Et vous tes rest Paris
+tout ce temps?&mdash;Oui, madame, j'tais l.</p>
+
+<p>Jean montre madame Dorville les fentres de l'entresol d'une maison
+qui est devant eux.</p>
+
+<p>Quoi! vous demeurez dans ma rue... et je ne vous ai jamais
+rencontr!...&mdash;Mais, moi, madame, je vous voyais tous les jours... Assis
+prs de cette fentre, tout en travaillant, mes yeux se portaient
+souvent sur votre demeure... C'est le seul dlassement que je me suis
+permis. Lorsque je me sentais fatigu par quelques heures d'tudes,
+lorsque des difficults nouvelles, quelques recherches arides me
+rendaient le travail plus pnible, je portais mes yeux sur vos fentres,
+et il me semblait retrouver un nouveau courage, un nouveau dsir
+d'apprendre; quelquefois aussi je vous voyais sortir... passer
+quelques pas de moi... Alors ma retraite s'embellissait, mon logement
+avait pour moi un prix inestimable, et je ne dsirais plus sortir,
+heureux de penser que le lendemain je pourrais peut-tre vous apercevoir
+encore.</p>
+
+<p>Caroline est mue; elle a cout Jean avec un intrt que chaque mot
+qu'elle entend rend plus vif. Elle prouve un trouble qui l'tonne. Jean
+ne dit plus rien, elle attend qu'il parle encore... Tous deux oublient
+qu'ils sont dans la rue... Quand on a tant de choses se dire, le temps
+passe si vite... et les momens d'oubli sont toujours les plus heureux.</p>
+
+<p>Enfin Jean reprend d'un air craintif: Ce que je<a name="Page_382" id="Page_382"></a> viens de dire vous
+fche peut-tre, madame, et vous trouvez mauvais que je me sois permis
+de connatre ainsi tous les momens o vous sortiez.&mdash;Pourquoi donc,
+monsieur? vous tes bien le matre de loger o bon vous semble... de vos
+fentres vous apercevez les miennes... il n'est pas tonnant que vous
+les ayez regardes quelquefois... En travaillant contre votre croise
+vous m'avez vue passer... tout cela est trs-naturel... il n'y a rien
+l-dedans dont je puisse me fcher... Mais un an de retraite, de
+travail... votre ge! voil ce qui me parat le plus
+surprenant!...&mdash;Je vous assure, madame, que cette anne a pass bien
+vite, et je voudrais...&mdash;Mais, mon Dieu... je ne pense plus que nous
+causons l dans la rue... Il me semble qu'il serait plus convenable,
+d'tre chez moi...&mdash;Je vais vous dire adieu, madame...&mdash;Vous ne voulez
+donc plus venir chez moi, monsieur?&mdash;Oh! pardonnez-moi, madame, mais
+vous avez presque toujours du monde... On ne peut vous parler un
+instant... et je ne me suis pas encore prpar cette contrainte qu'il
+faut s'imposer dans la socit...&mdash;Quel enfantillage! c'est donc pour
+lui seul que monsieur s'est livr au travail, l'tude, qu'il a pris
+ces manires... polies... aimables... qu'il s'est donn la peine enfin
+de se changer entirement?&mdash;Ce changement, madame, si j'osais vous dire
+ qui j'en suis redevable...&mdash;Mon Dieu! il faut que je rentre... tout le
+monde nous regarde... Il y a si long-temps que nous sommes l...&mdash;Il me
+semble qu'il n'y a qu'un mo<a name="Page_383" id="Page_383"></a>ment.&mdash;Pour les passans, deux personnes qui
+causent!... il y a de quoi leur faire dix fois retourner la tte.&mdash;Les
+imbciles! qu'ont-ils nous regarder?... ils mriteraient...&mdash;Ah! point
+d'emportement!... Songez que vous n'tes plus le jeune homme
+d'autrefois!...&mdash;Vous avez raison!... mais j'aurais encore bien besoin
+de leons, et demain vous partez pour la campagne...&mdash;Sans doute, nous
+voici bientt en juillet; il y a long-temps que je devrais tre dans ma
+petite maisonnette. A propos, qui vous a appris que je partais
+demain?...</p>
+
+<p>Jean rougit en rpondant: Ah! c'est mon domestique... qui demandait
+quelquefois... dans le voisinage... si vous tiez bientt dispose
+partir.</p>
+
+<p>Caroline sourit, puis dit au bout de quelques instans: Oui, je pars
+demain pour Luzarche... c'est sept lieues d'ici; connaissez-vous cet
+endroit-l?&mdash;Non, madame.&mdash;C'est fort joli. Les environs surtout sont
+charmans... des promenades si agrables, des sites ravissans...
+Aimez-vous la campagne?&mdash;Je n'y suis point all depuis long-temps...
+Mais je crois que je m'y plairais beaucoup... avec certaines
+personnes...&mdash;Si vous voulez bien me sacrifier quelques momens... et que
+vous pensiez ne pas trop vous ennuyer avec moi...&mdash;M'ennuyer prs de
+vous!... ah! madame, est-ce possible?... lorsque vous voir une minute
+suffisait au bonheur de toutes mes journes.&mdash;Eh bien, monsieur, il faut
+venir Luzarche... Vous pourrez<a name="Page_384" id="Page_384"></a> d'ailleurs y tudier aussi bien qu'
+Paris; la campagne, libert tout entire, c'est un de ses premiers
+agrmens...&mdash;Vous me permettez donc, madame, d'aller vous y offrir mes
+hommages...&mdash;Oui, monsieur, et j'espre que l ce ne sera pas comme
+Paris, et que vous voudrez bien passer le seuil de la porte.&mdash;Ah!
+madame, que vous tes bonne, que je suis heureux de...&mdash;Oh! pour cette
+fois il faut que je vous quitte... On finirait par se mettre aux
+fentres pour nous regarder... Adieu, monsieur Durand.&mdash;Adieu, madame.</p>
+
+<p>Caroline fait un aimable sourire Jean, qui la salue et reste sa
+place pour la regarder s'loigner et la voir plus long-temps. Caroline
+atteint la porte, elle n'a pas retourn la tte pour voir encore Jean...
+Mais peut-tre en a-t-elle eu grande envie. Enfin elle est rentre, et
+Jean, le c&#339;ur ivre de joie, retourne lestement son entresol.<a name="Page_385" id="Page_385"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXIV" id="CHAPITRE_XXIV"></a>CHAPITRE XXIV.</h3>
+
+<p class="head">TENTATIVES INFRUCTUEUSES.</p>
+
+
+<p>Nous savons maintenant que depuis prs d'un an, c'est--dire le
+lendemain de la visite que M. Chopard lui a faite, Jean a quitt son
+logement de la rue de Provence. Jean n'avait d'abord pour but, en
+dmnageant, que de se soustraire pendant quelque temps aux visites
+importunes, tant rsolu se livrer l'tude, et voulant essayer de
+rparer le temps perdu dans sa jeunesse. Mais en sortant de chez lui
+pour chercher un autre domicile, les pas de Jean se sont naturellement
+ports vers la rue Richer; l, il a trouv le prcieux entresol d'o il
+peut apercevoir la maison occupe par madame Dorville. On juge avec quel
+transport il s'y est tabli; et l, ralisant le plan qu'il a conu, et
+aussi impatient de s'instruire qu'il a t jadis ennemi du travail, Jean
+fait venir chez lui un matre de langues, un professeur de gographie,
+d'histoire, de littrature, et un matre de<a name="Page_386" id="Page_386"></a> musique. Son temps est
+partag galement avec chacun d'eux, et souvent, cdant l'ardeur
+nouvelle qui le domine, Jean passe une partie des nuits se pntrer de
+ce que ses professeurs lui ont enseign dans la journe.</p>
+
+<p>On trouvera que c'est bien peu d'un an pour connatre tant de choses,
+mais lorsqu'on en a la ferme volont et que la nature nous a dous d'un
+entendement facile, on apprend bien plus vite vingt et un ans qu'
+dix; car on comprend et l'on raisonne sur ce que l'on tudie, tandis que
+les enfans n'apprennent pendant long-temps que comme des perroquets.</p>
+
+<p>Malgr cela, comme en un si court espace, il est difficile d'approfondir
+beaucoup de choses, Jean est loin encore d'tre en tat de parler une
+autre langue que la sienne; mais du moins il s'exprime purement en
+franais; il ne raisonnera pas sur la littrature, mais les noms de nos
+grands auteurs et leurs ouvrages ne lui sont plus trangers; il ne
+prendra plus pour une scne de carnaval les noces de Thtis et Ple;
+enfin il n'est pas encore capable de faire sa partie sur le violon, mais
+il connat la musique vocale, la valeur des notes, et saura chanter en
+mesure lorsqu'on l'accompagnera; il s'est surtout beaucoup appliqu
+l'tude de la musique, car il se souvient toujours du charmant duo
+chant par madame Dorville la grande soire, des choses si tendres
+qu'un jeune homme lui adressait en musique, et Jean s'est promis d'tre
+en tat de lui chanter aussi de ces choses-l.<a name="Page_387" id="Page_387"></a></p>
+
+<p>En quittant son ancien domicile, Jean a dit qu'il partait pour l'Italie
+et qu'un ami lui achetait ses meubles; par ce moyen il a vit toute
+visite importune. Bellequeue, qui, en sortant de chez les Chopard, est
+all entortiller sa jambe de flanelle, pour ne plus avoir se mler du
+mariage de mademoiselle Adlade, Bellequeue ne tarde pas sentir se
+dissiper la colre qu'il ressentait contre Jean; et, cdant petit
+petit aux insinuations de sa jeune bonne, il finit par convenir qu'il a
+parl trs-durement son filleul dans leur dernire entrevue.</p>
+
+<p>Eh bien! dit Rose, il faut vous raccommoder, car enfin il serait bien
+ridicule que vous restassiez brouill avec M. Jean, votre filleul, un
+jeune homme que vous regardiez comme votre fils, et tout cela pour
+mademoiselle Chopard!&mdash;C'est vrai, Rose, a serait trs-dsagrable...
+Mais tu vois bien qu'il ne vient plus me voir, ce diable de
+Jean.&mdash;Pardi! si vous lui avez dit des choses dures, dsobligeantes,
+comment voulez-vous qu'il vienne... Ah! c'est que vous tes trs-sec
+quand vous vous y mettez.&mdash;Oui... j'avoue que je suis quelquefois bien
+imposant!...&mdash;Il faut aller le voir, ce jeune homme...&mdash;Mais il me
+semble, Rose, qu'il serait plus convenable que ce ft lui qui ft la
+premire dmarche pour se raccommoder avec moi.&mdash;Et s'il n'ose pas... a
+fait que comme cela on ne finit rien. coutez, si vous voulez, j'irai,
+moi, chez M. Jean, au moins comme a...&mdash;Non, Rose, non, s'crie
+Bellequeue en ramenant sur ses oreilles sa toque cossaise. Dcidment
+j'irai...<a name="Page_388" id="Page_388"></a> Tout cela est un enfantillage, et je puis bien...&mdash;Pourquoi
+ne pas me laisser le voir d'abord, a serait bien mieux... N'avez-vous
+pas peur de me laisser aller seule chez M. Jean!... N'avez-vous pas
+encore des ides biscornues dans la tte!...&mdash;Non, ce n'est pas cela!...
+je connais ta sagesse... mieux que personne!... mais les m&#339;urs avant
+tout, ma chre enfant.</p>
+
+<p>Rose se retourne en souriant, et ce sourire semblait dire bien des
+choses; Bellequeue, qui craint que sa petite bonne ne persvre dans
+l'ide d'aller rendre visite son filleul, se dcide aller
+sur-le-champ trouver celui-ci. Bellequeue ne se ressent plus de son
+attaque de goutte, il est leste comme quarante ans, et presque en tat
+de marcher sur ses pointes. Il part donc pour la rue de Provence; il
+pouvait y avoir alors deux mois d'couls depuis la visite qu'il avait
+faite son filleul.</p>
+
+<p>Mais Bellequeue prouve un vritable chagrin lorsque, arriv la maison
+de la rue de Provence, le portier lui dit: M. Jean Durand ne loge plus
+ici depuis deux mois, et cette poque il partait pour l'Italie;
+j'ignore s'il en est revenu, mais je ne puis vous donner aucune
+adresse.</p>
+
+<p>Bellequeue s'loigne tristement; il rentre chez lui dire Rose: Jean
+est parti pour l'Italie! parti sans me faire ses adieux... Il est vrai
+que nous tions brouills... Mais enfin il devait bien me connatre et
+savoir que mon c&#339;ur ne se fchait pas comme ma tte!&mdash;Comment! il est
+parti pour l'Italie! s'crie Rose; c'est ben drle!... Ah!<a name="Page_389" id="Page_389"></a> peut-tre
+qu'il aura suivi l quelqu'un... de ses amis...&mdash;Qui donc cela,
+Rose?&mdash;Dame! Je ne sais pas!... Mais enfin, s'il est all en Italie, il
+en reviendra, et je suis bien sre, moi, qu'il s'empressera de venir
+vous voir, et qu'il ne restera pas fch avec vous.</p>
+
+<p>Cependant Rose doute un peu de la ralit de ce voyage, et elle regrette
+beaucoup de n'avoir pas demand Jean o demeurait la jolie dame, parce
+qu'elle prsume que par-l elle aurait retrouv les traces du fugitif.
+Rose tait femme, elle tait fine, et en amour les femmes devinent
+presque toujours juste.</p>
+
+<p>On n'tait pas non plus rest oisif chez les Chopard. Mademoiselle
+Adlade, aprs avoir dans sa colre bris le flacon de Cognac, en
+jurant que le perfide serait son poux, avait paru reprendre de l'empire
+sur elle, et feint pendant quelque temps de ne plus songer l'ingrat
+qui l'oubliait. Le papa et la maman taient enchants de voir leur fille
+redevenue raisonnable. Elle avait trop d'esprit pour ne point triompher
+de sa passion, disait la maman Chopard, et son poux lui rpondait:
+Elle commence ouvrir les yeux sur ce Jean... qui s'est conduit comme
+un Jean... Ah! comme a prte au calembourg! Malgr cela, Adlade ne
+s'est pas encore remise la distillation, et je ne la croirai
+entirement gurie de son amour, que quand je la retrouverai
+l'eau-de-vie ou l'esprit de vin.</p>
+
+<p>En effet, le calme de la demoiselle n'tait qu'apparent. Au bout de
+quelques semaines, Adlade<a name="Page_390" id="Page_390"></a> prend un matin le bras de sa maman, elle
+l'entrane rue de Provence, elle s'est fait indiquer la demeure de Jean,
+et elle dit sa mre: Entrez, je vous en supplie, chez le portier, et
+informez-vous de ce que fait ce jeune homme, de ce qu'il devient, de sa
+conduite enfin.</p>
+
+<p>&mdash;Quel jeune homme? ma fille, dit la maman, avec surprise. &mdash;Comment!
+quel jeune homme! s'crie Adlade en lchant le bras de sa mre,
+est-ce que nous ne sommes pas devant la demeure de l'ingrat, du
+malhonnte, du monstre... qui s'est jou de mon c&#339;ur!...&mdash;Quoi! ma
+fille, tu penses encore ce Jean!...&mdash;Si j'y pense!... Ah! ben par
+exemple... si j'y pense!... Je ne fais que a toute la journe et toute
+la nuit!...&mdash;Je croyais, ma chre amie, que la raison avait
+enfin...&mdash;Ah! il n'est pas question de raison!... a me tient plus que
+jamais!... Je suis dcide mettre Paris sens dessus dessous pour
+l'pouser...&mdash;Mais, ma fille...&mdash;Allez donc parler au portier, maman, je
+vous attends l.</p>
+
+<p>La bonne maman cde aux dsirs d'Adlade, elle va trouver le portier,
+qui lui rpond comme Bellequeue, que M. Jean Durand est parti pour
+l'Italie; et la maman revient dire cela sa fille.</p>
+
+<p>Parti pour l'Italie! s'crie Adlade en faisant un geste qui finit
+aller son poing sous le nez d'un petit monsieur qui passait alors prs
+d'elle, lequel trouve trs-singulier qu'une dame (car Adlade n'a pas
+l'air d'une demoiselle) gesticule ainsi en plein air. Mais sans songer
+demander excuse au petit monsieur qui s'loigne en murmurant et en se
+ttant le<a name="Page_391" id="Page_391"></a> nez, Adlade reprend: Parti pour l'Italie!... C'est
+peut-tre un mensonge... Ma mre, allez demander au portier si ce n'est
+pas une feinte, et donnez-lui quinze sous pour qu'il ne vous cache
+rien.</p>
+
+<p>Madame Chopard tire une pice de quinze sous de son sac et va l'offrir
+au portier, pais elle revient dire sa fille: Ma chre amie, c'est la
+pure vrit.</p>
+
+<p>Adlade fait quelques pas dans la rue avec humeur, puis elle s'crie:
+Maman, est-ce que vous n'avez pas demand quand il
+reviendrait?...&mdash;Mais il ne m'a pas...&mdash;Allez donc lui demander s'il
+doit bientt revenir.</p>
+
+<p>Madame Chopard retourne chez le portier et revient vers Adlade en
+disant: Le portier n'en sait absolument rien!&mdash;Ce portier-l est une
+fameuse bte!...</p>
+
+<p>On fait encore quelques pas pour s'loigner, puis Adlade s'crie: Je
+m'en vais lui parler moi-mme ce portier... car il n'est pas
+possible... il se sera moqu de vous... et pour quinze sous il devait
+vous en dire plus long que a... Attendez-moi l.</p>
+
+<p>Adlade laisse sa mre dans la rue et court jusqu' l'ancienne demeure
+de Jean. Mais malgr ses questions, ses prires, ses demandes cent fois
+rptes, elle ne peut en savoir plus. Elle va enfin rejoindre sa mre,
+lui prend le bras et s'en retourne avec elle, en faisant une mine
+affreuse. Madame Chopard dit tout bas, en rentrant, son mari: Voil
+son amour qui s'est rallum plus fort que jamais!&mdash;J'tais sr qu'il
+tait mal teint... rpond M. Chopard. Je vous l'ai dit: elle nglige
+ses bocaux, c'est qu'elle<a name="Page_392" id="Page_392"></a> pense autre chose.&mdash;Il faut lui pardonner,
+un premier amour est bien difficile effacer de notre mmoire.&mdash;Comment
+savez-vous a, madame Chopard? Je pense que vous n'avez rien eu
+effacer depuis que vous tes mon pouse?&mdash;Ah! monsieur Chopard, voil
+une question qui me fait de la peine!...&mdash;C'tait un jeu de mots, ma
+chre amie.</p>
+
+<p>Depuis qu'Adlade a pass ses vingt ans, elle a bien l'air d'en avoir
+vingt-cinq, et ses parens la considrent comme une femme forte, bien
+capable de se conduire elle-mme; aussi la laisse-t-on sortir seule le
+matin, soit pour faire des emplettes dans le quartier, soit pour
+quelques dtails de mnage. Les Chopard ont trop bonne opinion de la
+vertu de leur fille pour craindre qu'elle abuse de la libert qu'ils lui
+laissent.</p>
+
+<p>Quelques jours aprs sa course rue de Provence avec sa mre, Adlade y
+retourne seule, et demande au portier s'il a des nouvelles de M. Jean.
+Le portier fait sa rponse ordinaire; la grande fille s'loigne, puis
+elle y retourne deux jours aprs; elle n'en apprend pas davantage; mais
+elle ne se rebute pas, et tous les deux jours le portier voit arriver la
+grande demoiselle dont les visites l'ennuieraient beaucoup si Adlade
+ne lui glissait de temps en temps une pice blanche pour se conserver
+ses bonnes graces.</p>
+
+<p>Ne pas mme dire dans quelle ville d'Italie il est all! s'crie
+parfois Adlade, car au moins on aurait pu... Mon papa, est-ce bien
+loin l'Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! Dieu! si c'est loin! rpond M. Chopard, qui craint qu'il ne
+prenne envie sa fille de l'envoyer<a name="Page_393" id="Page_393"></a> y chercher Jean. C'est un pays
+perdu!... c'est--dire que c'est immensment loin!... c'est au-del
+de... de toutes les montagnes!...&mdash;Bien plus loin que Rouen, o vous
+m'avez mene une fois?&mdash;Ah! cent fois plus loin!... et puis un climat
+horrible!... On y touffe toute la journe! et on ne mange que du
+macaroni pour se rafrachir. Et des voleurs!... Beaucoup de voleurs sur
+les routes; il est trs-rare qu'on y arrive sans avoir t dpouill
+cinq ou six fois en chemin.</p>
+
+<p>&mdash;Ce n'est pas encore a qui me ferait peur, dit Adlade; mais quand
+on ne sait pas de quel ct se diriger... Il aura suivi l sa nouvelle
+conqute!... C'est peut-tre d'une Italienne qu'il est devenu
+amoureux... Ces femmes-l sont si coquettes... elles emploient tant de
+manges pour sduire les hommes...&mdash;Elles emploient mme des philtres,
+dit M. Chopard. &mdash;Alors je suis sre qu'on aura fait usage de quelque
+chose comme a, pour m'enlever le c&#339;ur de M. Jean, car certainement il
+tait trop amoureux de moi pour changer naturellement.&mdash;Adlade a
+raison, dit madame Chopard, on aura jet un charme sur le jeune homme.</p>
+
+<p>&mdash;Un charme..., murmure M. Chopard qui cherche un calembourg. Il est
+certain qu'avec un charme...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! si je dcouvrais cette femme-l! s'crie Adlade. Mon papa,
+est-ce bien grand l'Italie?</p>
+
+<p>&mdash;Quelle question!... si c'est grand!... Un pays qui contenait la
+fois les Romains, les Italiens et<a name="Page_394" id="Page_394"></a> les Latins!... C'est un pays trois
+fois grand comme la Chine.</p>
+
+<p>Adlade soupire et se tait, car elle aurait t bien tente de faire un
+petit voyage en Italie.</p>
+
+<p>Depuis le jour o il est venu annoncer la rupture du mariage, Bellequeue
+n'est pas retourn chez les Chopard. Adlade trouve que le ci-devant
+coiffeur s'est trs-mal conduit dans toute cette affaire, et ses parens
+sont de son avis.</p>
+
+<p>Certainement M. Bellequeue connaissait la nouvelle conqute de M.
+Jean, dit Adlade; pourquoi ne pas avoir t le premier nous
+clairer sur les sentimens de son filleul?...&mdash;Il a eu bien des torts,
+dit madame Chopard. &mdash;A coup sr, dit M. Chopard, il nous et
+clairs, en nous laissant apercevoir la nouvelle flamme du jeune
+homme.&mdash;Il fait trs-bien de ne plus remettre les pieds ici!...&mdash;Oh!
+oh!... qu'il ne s'avise pas d'y revenir, s'crie M. Chopard, car je
+lui parlerai comme j'ai parl son filleul.</p>
+
+<p>Mais le temps s'coule, et, malgr ses visites presque quotidiennes au
+portier de la rue de Provence, Adlade ne peut rien apprendre sur Jean.
+Persuade que Bellequeue doit avoir des nouvelles de son filleul, et, ne
+pouvant plus rsister aux sentimens qui l'agitent, Adlade se dcide un
+matin se rendre chez le parrain de Jean.</p>
+
+<p>Il tait onze heures, et Bellequeue tait sorti depuis peu d'instans,
+lorsque Rose entendit sonner avec violence. Ah! mon Dieu! se dit la
+petite bonne, c'est comme la sonnerie de M. Jean! Et elle court<a name="Page_395" id="Page_395"></a>
+ouvrir; mais au lieu de Jean, elle voit mademoiselle Chopard qu'elle
+connaissait fort bien, mademoiselle Adlade ayant quelquefois
+accompagn son pre lorsqu'il allait voir son ami.</p>
+
+<p>M. Bellequeue est-il chez lui? demande Adlade d'un ton brusque et
+avec l'air peu aimable qui lui tait habituel, lorsqu'elle ne daignait
+pas adoucir l'expression de sa physionomie.</p>
+
+<p>&mdash;Non, mademoiselle, il n'y est pas, rpond la petite bonne en se
+mettant sur-le-champ au ton de la personne qui lui parlait.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! il n'y est pas... Comment, il sort si tt que cela!...&mdash;Il sort
+quand a lui plat... a serait amusant de rester chez soi de peur qu'il
+ne vienne quelqu'un... D'ailleurs, j'y suis, moi, et les personnes qui
+viennent savent fort bien que parler moi ou monsieur, c'est la mme
+chose.</p>
+
+<p>Adlade laisse chapper un sourire ironique en murmurant: Ah! c'est la
+mme chose!... Et Rose fait un lger mouvement de tte en se disant:
+Cette pronnelle!... voyez c'tembarras.</p>
+
+<p>&mdash;Reviendra-t-il bientt? dit Adlade au bout d'un moment. &mdash;Je n'en
+sais rien, rpond Rose d'un air sec. Adlade va s'loigner. Mais la
+petite bonne, qui dsire cependant connatre le motif de la visite de
+mademoiselle Chopard, se ravise et lui dit:</p>
+
+<p>Ah! monsieur ne peut pas tarder rentrer, car je me rappelle qu'il m'a
+dit qu'il attendait son tailleur vers cette heure-ci...&mdash;Alors je vais
+l'attendre, dit Adlade en allant s'asseoir dans le<a name="Page_396" id="Page_396"></a> petit salon, et
+Rose la suit avec son plumeau la main, en se disant: Tu ne risques
+rien d'attendre, monsieur est all visiter le cabinet d'histoire
+naturelle, et il reste un quart d'heure devant chaque oiseau.</p>
+
+<p>Adlade est quelque temps assise sans rien dire, et Rose reste
+pousseter, ranger dans le salon, en se disant: Ah! tu ne veux pas
+parler!... Je te rponds que je te ferai parler, moi.</p>
+
+<p>Et au bout de quelques minutes, Rose dit avec malice, tout en ayant
+l'air bien occup de son ouvrage: Je crois que c'est mademoiselle qui
+devait tre l'pouse du filleul de monsieur...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! vous savez cela! dit Adlade en laissant chapper un sourire
+amer. &mdash;J'ai dj dit mademoiselle que je savais tout... tout ce qui
+intresse M. Bellequeue... D'ailleurs j'ai dj eu <i>l'honneur</i> de voir
+mademoiselle Chopard.</p>
+
+<p>&mdash;Oui... en effet, je suis venue avec papa... deux ou trois fois.&mdash;Oh!
+oh! avec <i>papa</i>! se dit Rose en se retournant pour rire. Cette petite
+mignonne!... de cinq pieds six pouces qui dit encore <i>papa</i>... Elle
+devrait tenir aussi une poupe dans ses bras.</p>
+
+<p>Puis Rose reprend d'un air indiffrent: C'est bien drle que ce mariage
+soit rest l... car on disait que c'tait une chose trs-avance...</p>
+
+<p>&mdash;Puisque vous savez tout, vous devez savoir la conduite indigne que M.
+Jean a tenue envers... mes parens... Je ne parle pas de moi, car je
+m'embarrasse de lui comme d'un cosaque!...<a name="Page_397" id="Page_397"></a></p>
+
+<p>&mdash;Oui! je crois a! se dit Rose.</p>
+
+<p>&mdash;De son ct, reprend Adlade, M. Bellequeue ne s'est pas conduit
+envers nous comme on devait l'attendre d'un ancien ami. Certainement,
+quand on a toute l'autorit d'un parrain... et sur un jeune homme qui
+n'a plus ni pre, ni mre, on peut bien le marier qui l'on veut.</p>
+
+<p>&mdash;Mais dam', mamselle... aprs tout, pourquoi donc voulez-vous que l'on
+<i>violente</i> les inclinations de M. Jean?...</p>
+
+<p>&mdash;Que l'on violente!... n'aurait-il pas t bien malheureux? D'ailleurs
+c'est moi qu'il adorait!...</p>
+
+<p>&mdash;Ah! c'est--dire que vous avez cru a, rpond Rose en souriant.</p>
+
+<p>&mdash;Comment?... Qu'est-ce dire? s'crie Adlade en se levant. J'ai
+cru... Vous savez donc les secrets de M. Jean; vous connaissez donc le
+fond de son c&#339;ur... vous connaissez peut-tre le nouvel objet qui
+l'enflamme!... Oui, je suis sre que vous le connaissez... Parlez, la
+bonne, parlez... parlez donc!....</p>
+
+<p>&mdash;Oh! mon Dieu!... comme vous vous chauffez pour un homme dont vous ne
+vous embarrassez plus!...</p>
+
+<p>&mdash;Que je m'chauffe ou que je ne m'chauffe pas, ce sont mes affaires,
+et je vous prie de me rpondre.</p>
+
+<p>&mdash;Mais il me semble que vous n'tes pas venue ici pour causer avec <i>la
+bonne</i>!... rpond Rose d'un air moqueur. Et puisque ce n'est qu'
+monsieur que vous voulez parler....<a name="Page_398" id="Page_398"></a></p>
+
+<p>&mdash;Ah! je vois bien que vous en savez long, mademoiselle. Oui, c'tait
+au sujet de M. Jean que je voulais voir votre matre. Comme papa est
+trs en colre et qu'il a dit que M. Jean ne prirait que de sa main, je
+voulais que M. Bellequeue m'apprit o est ce jeune homme, afin de
+l'engager viter la rencontre de papa qui lui ferait un mauvais parti.</p>
+
+<p>&mdash;Oh! si ce n'est que a! je crois que M. Jean n'a pas peur de la
+colre de M. Chopard!... D'ailleurs, <i>mon matre</i> ne peut pas dire o
+est son filleul!... Quant cet amour que vous avez cru qu'il avait pour
+vous, lorsque vous avez vu ce jeune homme devenir tout pensif, tout
+rveur... oh! c'tait bien en effet l'amour qui le rendait comme a,
+mais je puis bien vous assurer que vous n'en tiez pas cause!...</p>
+
+<p>&mdash;Achevez... Qui donc aimait-il? dit Adlade en tortillant son
+mouchoir dans ses mains.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! une bien jolie femme... ce qu'il m'a dit... Oh! une femme du
+grand genre... lgante... bien tourne...</p>
+
+<p>&mdash;Que ces hommes sont sclrats!... Vous tiez donc sa confidente, la
+bonne?</p>
+
+<p>&mdash;Mais oui... M. Jean avait beaucoup de confiance en moi, il me disait
+tout ce qu'il pensait!</p>
+
+<p>&mdash;Et o a-t-il connu cette femme?</p>
+
+<p>&mdash;C'est l'une de celles qu'il a sauves un soir que des voleurs
+venaient de les attaquer?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! l'horreur! une de ces femmes qu'il a trouves dans la rue!...
+quelque malheureuse!...<a name="Page_399" id="Page_399"></a> Et c'est pour un semblable objet que je suis
+outrage!...</p>
+
+<p>&mdash;a n'est pas du tout une malheureuse! car il parat, au contraire,
+que c'est une femme noble et millionnaire, qui a trois carrosses et
+vingt domestiques!</p>
+
+<p>Et Rose se retourne en se disant: Faut dire tout a, parce que a la
+vexe.</p>
+
+<p>&mdash;C'est donc une princesse alors? Jolie princesse! qui se promenait
+seule le soir dans la rue des Trois-Pavillons!... Est-ce qu'elle est
+Italienne?</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'ignore si elle est Italienne ou Turquoise, M. Jean ne me l'a
+pas dit; mais ce qu'il y a de certain, c'est qu'il l'aime!... Ah! mais
+il l'aime d'une force...</p>
+
+<p>&mdash;Quand il l'aimerait comme un Samson, je vous rponds qu'il ne
+l'pousera pas!...&mdash;Bah! qui l'en empcherait?&mdash;Moi.&mdash;Vous!&mdash;Oui, la
+bonne, moi!...&mdash;C'est peut-tre dj fait seulement!&mdash;Qu'il ne s'en
+avise pas!... Et le nom de cette beaut extraordinaire?&mdash;Je n'en sais
+rien.&mdash;Vous n'en savez rien?&mdash;Non, M. Jean ne me l'a pas dit.&mdash;C'est
+bien tonnant!... et sa demeure?&mdash;Je n'en sais rien.&mdash;Vous ne savez pas
+la demeure... vous la confidente de M. Jean?&mdash;Non, mamselle, je ne la
+sais pas... ou si je la sais, je ne veux pas vous la dire, parce que ce
+serait trahir les secrets de l'amour!...</p>
+
+<p>Et Rose se dit tout bas: Faut lui faire croire que je sais l'adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle Rose, je vous prie de me dire<a name="Page_400" id="Page_400"></a> l'adresse de cette dame?
+s'crie Adlade en faisant des yeux tincelans.</p>
+
+<p>&mdash;Mademoiselle, je ne vous la dirai pas, rpond Rose en recommanant
+pousseter.</p>
+
+<p>&mdash;La bonne, prenez garde!... Je retrouverai M. Bellequeue une autre
+fois; je me plaindrai de vous... et je vous ferai chasser par votre
+matre, si vous ne me donnez pas cette adresse.</p>
+
+<p>&mdash;Vous me ferez chasser! s'crie Rose en faisant avec son plumeau
+voler de la poussire sur Adlade. Ah! ben, il est joli, celui-l!
+mais le malheur c'est que <i>mon matre</i> commencera par m'couter avant
+vous, et qu'il pourra fort bien vous prier de rester tranquille chez
+vot' <i>papa</i>, et de ne pas venir faire ici des jrmiades pour avoir un
+mari.</p>
+
+<p>Ces derniers mots mettent le comble la colre d'Adlade, qui s'crie:
+Je ne veux pas me compromettre davantage avec une domestique, et sort
+en faisant trembler le parquet sous ses pas. Rose va fermer la porte sur
+elle en criant: Ah! mon Dieu!... c'est pis qu'une <i>Danade</i>!</p>
+
+<p>La visite de mademoiselle Chopard chez Bellequeue n'eut point d'autre
+rsultat. L'anne s'coula sans que l'on et des nouvelles de Jean qui
+tudiait tranquillement dans son petit entresol de la rue Richer,
+pendant que Bellequeue s'inquitait de lui, que Rose s'tonnait de ne
+point le voir arriver, et qu'Adlade courait tous les matins chez le
+portier de la rue de Provence.<a name="Page_401" id="Page_401"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXV" id="CHAPITRE_XXV"></a>CHAPITRE XXV.</h3>
+
+<p class="head">SJOUR A LUZARCHE.</p>
+
+
+<p>Jean ne tarde pas profiter de l'invitation de madame Dorville, car le
+dsir d'tudier ne tient pas contre celui d'tre auprs de Caroline, et
+d'ailleurs, quand c'est pour plaire une femme aimable et spirituelle
+que l'on veut refaire son ducation, c'est toujours auprs d'elle que
+l'on prendra les meilleures leons. Les matres nous enseignent la
+science: les femmes nous apprennent plaire; nous sortons des mains des
+premiers tout fiers de pouvoir montrer notre rudition; nous apprenons
+avec les secondes cacher la scheresse du savoir sous les formes
+gracieuses de la galanterie, aimer de jolis riens qui ont du prix
+parce qu'ils sortent d'une bouche charmante! enfin auprs des femmes
+nous savons couter, et dans le monde c'est le moyen de se faire
+rechercher; il y a tant de gens qui ne savent que parler!<a name="Page_402" id="Page_402"></a></p>
+
+<p>Jean, qui connat maintenant les convenances, a laiss madame Dorville
+le temps d'arriver, de s'tablir dans sa maison de campagne; mais aprs
+six jours d'attente il part enfin pour Luzarche, mont sur un joli
+cheval dont il vient de faire l'acquisition, et suivi de son domestique.</p>
+
+<p>Les sept lieues sont franchies en moins de trois heures. En approchant
+de l'endroit habit par Caroline, Jean ralentit les pas de son coursier:
+quand nous touchons au but de nos dsirs, il semble qu'une voix secrte
+nous dise de moins presser le moment du bonheur, car l'esprance est
+dj le bonheur mme.</p>
+
+<p>Jean n'a point demand madame Dorville dans quelle partie du pays est
+situe sa maison, mais il est persuad qu'il devinera l'endroit qu'elle
+habite. En apercevant une jolie habitation, dcore avec lgance, Jean
+s'crie: C'est l... et il descend de cheval, frappe et demande madame
+Dorville. Une jeune fille vient ouvrir et lui dit: Monsieur, la maison
+de madame Dorville est plus loin, au bout du second sentier gauche.</p>
+
+<p>Jean remercie et remonte cheval, fort tonn que son c&#339;ur ait pu le
+tromper, mais si le c&#339;ur tait toujours sorcier, cela exposerait
+beaucoup de dsagrmens.</p>
+
+<p>Enfin on aperoit la maison tant dsire; elle est moins lgante que
+celle o Jean s'est adress, mais sa simplicit est de bon got. Sur le
+devant est une cour ferme par une grille; cette cour est orne
+d'arbustes et entoure d'un treillage en chvrefeuille; la<a name="Page_403" id="Page_403"></a> maison a un
+rez-de-chausse, deux tages et des greniers, et le vestibule du milieu,
+dont la porte du fond est ouverte, laisse voir derrire la maison un
+jardin dlicieux.</p>
+
+<p>Jean n'a pas remarqu tout cela, mais il a vu une dame une fentre du
+premier, et il a remis son cheval au galop, car cette dame est Caroline
+qui, par hasard sans doute, regardait alors sur le sentier qui mne la
+grande route. Bientt le jeune voyageur est auprs d'elle, et Caroline
+trouve que M. Jean se tient fort bien cheval.</p>
+
+<p>Caroline est descendue pour aller recevoir la visite qui lui arrive.
+Jean rougit encore en l'abordant et balbutie: Vous voyez, madame, que
+je profite de votre invitation.</p>
+
+<p>&mdash;C'est fort aimable vous... Je ne vous avais pas indiqu de quel
+ct je demeurais, et je craignais que vous ne me trouvassiez point.
+tes-vous fatigu?&mdash;Pas du tout.&mdash;Alors je vais vous faire admirer
+toutes mes possessions, il faut se rsigner cela quand on va visiter
+des campagnards, je ne vous ferai pas grce d'un rosier... Mais
+auparavant, je dois vous prsenter aux personnes qui veulent bien me
+tenir ici fidle compagnie.</p>
+
+<p>Jean suit Caroline qui le fait entrer dans un salon du rez-de-chausse;
+l, est une vieille dame d'une physionomie respectable, qui s'occupe
+lire les journaux, plus loin, devant un piano, est une jeune personne de
+douze treize ans. La vieille dame, nomme madame Marcelin, avait t
+amie de la mre de Caroline; elle tait peu fortune et Caroline
+profi<a name="Page_404" id="Page_404"></a>tait de son sjour la campagne pour engager madame Marcelin
+venir lui tenir compagnie, ce que la bonne dame acceptait avec plaisir.
+La jeune personne, nomme Laure, tait fille de gens honntes, que des
+malheurs avaient ruins et qui ne pouvaient donner leur fille aucun
+talent agrable; Caroline amenait Laure avec elle sa campagne, et l,
+se plaisait lui enseigner le piano pour lequel la jeune fille avait de
+grandes dispositions.</p>
+
+<p>Grce cette socit, madame Dorville pouvait aussi recevoir sa
+campagne qui bon lui semblait, sans donner prise la mdisance, ce
+qu'elle n'et point os faire si elle l'et habite seule.</p>
+
+<p>Jean a salu la vieille dame qui a t ses lunettes, et quitt un moment
+ses journaux son entre dans le salon. La petite Laure a salu aussi,
+puis elle continue d'tudier sa musique. Voil, dit Caroline Jean,
+mes fidles compagnes dans cette maisonnette. Quand vous voudrez
+augmenter notre socit, vous me ferez plaisir. Sans avoir un chteau,
+on peut encore loger ceux qui veulent bien nous donner quelques jours.
+Du reste, ici, libert entire: on travaille, on lit, on va se promener,
+on fait ce qu'on veut... A l'heure des repas, seulement, on doit tre
+exact. Ensuite on reste avec nous, quand cela plat; et comme les
+causeries des dames n'amusent point toujours les messieurs, eh bien! on
+souhaite le bonsoir, et l'on rentre chez soi.</p>
+
+<p>Jean est enchant de l'aimable rception de Caroline; il aurait
+cependant prfr la trouver seule<a name="Page_405" id="Page_405"></a> dans sa maison de campagne; mais
+tre auprs d'elle, c'est dj beaucoup, et madame Dorville l'a engag
+lui donner quelques jours, bonheur qu'il n'osait point esprer.</p>
+
+<p>Venez voir mes domaines, dit Caroline en prenant elle-mme la main de
+Jean. Celui-ci se laisse conduire, tout mu de sentir la jolie main de
+Caroline tenir la sienne, et charm que les manires de la bonne
+compagnie permissent cette douce familiarit.</p>
+
+<p>On parcourt le jardin qui est trs-vaste. On visite un petit bois de
+noisetiers, une grotte, un pavillon, une prairie. En revenant, Caroline
+montre sa laiterie et jusqu'au pigeonnier, en s'criant: Je vous ai
+prvenu que je ne vous ferais grce de rien. Jean trouve tout
+admirable, quoiqu'il ne fasse pas toujours attention ce qu'on lui
+montre, mais il voit partout son aimable conductrice, et pense
+qu'habiter auprs d'elle lui rendrait l'tude bien plus facile.</p>
+
+<p>Caroline conduit son hte dans une petite pice o sont plusieurs
+tablettes garnies de livres et de cartons de dessin.</p>
+
+<p>C'est ici, monsieur, o l'on vient travailler, tudier, ou lire, dit
+la jeune veuve en souriant. Comme j'habite quelquefois cette campagne
+pendant cinq mois de l'anne, j'aime y retrouver les auteurs qui me
+plaisent. Il n'y a l qu'une centaine de volumes, mais lorsqu'ils sont
+bien remplis, convenez qu'ils peuvent encore apprendre bien des choses.
+C'est aussi le salon de dessin, j'y donne tous les jours leon Laure.
+Il n'y a que la<a name="Page_406" id="Page_406"></a> musique que nous n'ayons pas ici. Maintenant, monsieur,
+vous voil de la maison, et lorsque vous me ferez l'amiti d'y venir,
+vous pourrez tant que vous voudrez travailler dans cette pice que j'ai
+dcore du beau nom de bibliothque.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! j'y viendrai souvent!... si vous me le permettez, madame... et si
+ma prsence ne vous est point importune... dit Jean en regardant
+Caroline. Celle-ci dtourne ses regards des siens en lui rpondant: Si
+votre prsence m'tait importune, vous aurais-je engag venir me
+voir?...&mdash;Mais dans le monde... on dit que l'on se voit sans... sans
+avoir de l'amiti l'un pour l'autre.&mdash;Ici, nous ne sommes pas dans le
+monde; j'y reois bien parfois des visites dont je me passerais
+volontiers, mais ces personnes-l... je ne les engage jamais venir
+tudier chez moi.&mdash;Que je suis heureux, madame, d'tre du nombre de
+celles que vous voulez bien admettre dans votre intimit!... Comment
+ai-je mrit ce bonheur?&mdash;Votre franchise m'a toujours prvenue en votre
+faveur... Il y a si peu de gens sincres dans le monde!... Je souffrais
+cependant de votre ton... un peu libre... de vos expressions parfois
+communes... Cela me faisait de la peine pour vous... Pardon... je vous
+fche peut-tre.</p>
+
+<p>&mdash;Bien loin de l, madame. N'est-ce pas de vous que je puis recevoir
+les meilleures leons?... N'est-ce pas vous que je dois...</p>
+
+<p>En ce moment le son d'une cloche se fait entendre. Voil l'heure du
+dner, s'crie Caroline,<a name="Page_407" id="Page_407"></a> cette cloche nous l'annonce. Oh! tout se fait
+chez moi comme dans un chteau. Allons, monsieur, ne nous faisons pas
+attendre.</p>
+
+<p>Jean suit sa jeune htesse. La vieille dame et la petite Laure taient
+dj dans la salle manger. On se met table. D'abord Jean est encore
+un peu embarrass; mais bientt l'amabilit, la gat de Caroline, lui
+font perdre cette contrainte qui l'empchait d'tre lui-mme. Il se sent
+peu peu entirement son aise, il s'exprime avec plus de facilit, il
+ose dire ce qu'il pense, il ose causer enfin, parce qu'il sait bien
+qu'on ne se moquera pas de lui; pour la premire fois, devant Caroline,
+il est gai, il est aimable, il a de l'esprit; et cependant Caroline n'en
+parat pas tonne: elle avait devin que Jean pouvait tre tout cela.</p>
+
+<p>Aprs le dner on va se promener dans le jardin. Jean est tout surpris
+d'tre dj avec Caroline comme avec une ancienne connaissance.
+Cependant il ne se permettrait avec elle aucune libert, aucune
+familiarit que la plus stricte dcence n'autorist. Mais l'amabilit,
+la franchise, l'enjouement, ont un abandon qu'il ne connaissait pas; et
+il est tout tonn de voir que l'on peut tre trs-aimable dans le
+monde, sans cesser de respecter toutes les convenances qu'il impose.
+Quand la nuit vient on retourne au salon. La jeune Laure se remet au
+piano, et Caroline dit Jean: La musique va vous ennuyer? Vous ne
+l'aimez pas?</p>
+
+<p>&mdash;Pardonnez-moi, rpond Jean, je l'aime<a name="Page_408" id="Page_408"></a> beaucoup prsent, et je
+commence mme ... chanter un peu.</p>
+
+<p>&mdash;Comment! monsieur, vous avez aussi appris la musique? Oh! voyons...
+voyons sur-le-champ votre talent... Je vais vous accompagner... Oh! nous
+avons l de quoi chanter.</p>
+
+<p>Caroline se met au piano, Jean se place derrire elle, il choisit un
+morceau qu'il connat, et il chante, en tremblant d'abord, puis beaucoup
+mieux et avec expression, parce qu'tant plac derrire la chaise de
+Caroline, ses regards ne le troublent pas. Mais au-dessus du piano est
+une glace, et bientt Jean y voit les traits de celle qui l'accompagne,
+et ses beaux yeux qui se portent sur lui. Alors il se perd... il
+s'embrouille... il ne peut plus se retrouver.</p>
+
+<p>Eh bien! pourquoi donc vous arrtez-vous? dit Caroline. Cela allait
+si bien!... Allons, monsieur, continuons... Songez qu'ici il faut
+travailler.</p>
+
+<p>Jean achve le morceau. Caroline s'crie chaque instant: C'est
+tonnant... en si peu de temps... savoir dj si bien chanter... suivre
+la mesure!... sentir la musique!...</p>
+
+<p>Et la jolie femme se retourne et regarde le jeune homme; il y avait dans
+ce regard quelque chose qui payait Jean de tout ce qu'il avait fait
+depuis un an.</p>
+
+<p>Je sais aussi quelques duos, dit Jean qui a dj moins peur de
+chanter. &mdash;Des duos!... Lesquels?...&mdash;Mais... d'abord celui que vous
+avez chant... cette grande soire o... je vous ai rencontre.&mdash;Ah!
+je me rappelle: le duo <i>des Aubergistes de<a name="Page_409" id="Page_409"></a> qualit</i>. Le voil; nous
+allons l'essayer ensemble.</p>
+
+<p>Jean se sent tout mu en entendant la jolie voix de Caroline, il ose
+peine unir ses accens aux siens; mais on l'encourage, on le gronde, on
+le reprend quand il fait mal; enfin on fait semblant de ne point
+s'apercevoir de l'expression de ses yeux, du tremblement de sa voix
+lorsqu'il parle d'amour.</p>
+
+<p>Nous ferons quelque chose de vous, dit Caroline; Laure chante bien,
+elle vous donnera des leons... Ce serait vraiment dommage de ne point
+faire de vous un bon musicien.</p>
+
+<p>Jean s'incline; il ne trouve pas encore tout ce qu'il voudrait dire, ou
+peut-tre sent-il qu'il ne doit pas encore dire tout ce qu'il pense.</p>
+
+<p>Mais dj la vieille madame Marcelin a ferm son livre et pris sa
+lumire pour se retirer. Jean ne sait pas encore positivement s'il doit
+se permettre de rester, si on l'a en effet engag passer quelques
+jours. Dans son incertitude, il se lve, prend son chapeau, et regarde
+Caroline avec embarras.</p>
+
+<p>Eh bien! monsieur, qu'allez-vous donc faire? lui dit la jeune femme en
+allant lui. Est-ce que vous partez?...&mdash;Mais, madame... je ne
+sais...&mdash;Mais non, monsieur, vous restez avec nous quelques jours...
+moins que vos affaires ne vous permettent pas...&mdash;Oh! pardonnez-moi,
+madame!... je suis entirement libre!... Mais je craignais... Je ne
+savais pas si je devais...</p>
+
+<p>Caroline sourit encore, puis elle sonne sa femme de chambre. Louise
+parat, et on lui ordonne de conduire Jean une des chambres d'amis.<a name="Page_410" id="Page_410"></a></p>
+
+<p>Jean fait un profond salut la compagnie, et suit la domestique qui le
+conduit une jolie pice du second tage o elle le laisse, et Jean se
+met au lit encore tout tourdi de son bonheur, et la pense qu'il couche
+sous le mme toit que Caroline, qu'il est chez elle, qu'il peut y rester
+plusieurs jours, le tient veill toute la nuit... Mais on ne peut pas
+avoir tous les bonheurs la fois; et d'ailleurs en est-ce un de dormir
+lorsque nos ides sont couleur de rose?...</p>
+
+<p>Quand on n'a pas dormi de la nuit, il est naturel de se lever de bonne
+heure. Au point du jour, Jean tait sur pied; il commence par donner
+ordre son domestique de retourner son logement Paris, car il ne
+voit pas la ncessit de le garder avec lui chez madame Dorville.
+Ensuite Jean se rend dans les jardins; il parcourt avec dlice ces
+alles, ces bosquets, ces ombrages embellis chaque jour par la prsence
+de Caroline. Il semblait Jean que l'air qu'il respirait tait plus
+doux, que la nature tait plus belle partout o la femme charmante avait
+port ses pas. Qui de nous n'a connu cette influence cause par l'objet
+aim, cette magie dont l'amour entoure les amans!... Et il y a des gens
+qui osent dire qu'il n'y a plus de sorciers, de lutins!... lorsqu'un
+enfant transforme pour nous une chaumire en un boudoir dlicieux; un
+bois sombre, une grotte obscure en un sjour enchanteur; et que lui
+faut-il pour cela? de beaux yeux... un pied mignon... un petit nez
+retrouss!... Les Armide, les Circ, les Mde, n'en savaient pas plus
+que cet enfant-l.</p>
+
+<p>Jean tait absorb dans ses penses, arrt devant<a name="Page_411" id="Page_411"></a> un groupe d'arbres
+prs duquel tait un banc de verdure. Il regardait ce banc avec
+attention... ou peut-tre il ne le voyait pas, car les amoureux sont
+comme les miopes; leurs penses sont quelquefois bien loin de ce qu'ils
+semblent examiner. Tout coup une voix bien connue se fait entendre
+prs du jeune homme, et lui dit: Que regardez-vous donc l avec tant
+d'attention?...</p>
+
+<p>Jean se retourne et dit Caroline: Je regardais ce banc de
+gazon...&mdash;Ce banc de gazon! Mais je ne lui vois rien
+d'extraordinaire...&mdash;Je pensais que plus d'une fois, sans doute, vous
+aviez t assise cette place.</p>
+
+<p>Jean ne dit rien de plus; mais Caroline est mue de cet aveu si simple,
+si naf, qui en disait plus que des complimens arrangs avec art, et
+dbits avec prtention. Pendant quelques minutes elle reste pensive
+aussi, et Jean ne lui en demande pas le motif.</p>
+
+<p>Mais la petite Laure accourt annoncer que le djeuner est servi. Dj
+Caroline a repris sa gat, et l'on retourne la maison. Aprs le
+djeuner, madame Marcelin dveloppe avec dlices les journaux dont la
+lecture va l'occuper une grande partie de la journe. Caroline et Laure
+montent la bibliothque. Jean les suit. Il lit, pendant que ces dames
+dessinent, mais de temps autre ses yeux ne sont plus sur son livre;
+ils se portent sur son aimable htesse, et par hasard, sans doute, les
+regards de Caroline rencontrent souvent ceux de Jean. Alors elle lui dit
+en souriant: Eh bien! monsieur, est-ce que vous ne lisez
+pas?&mdash;Pardonnez-moi, madame, c'est que je... mditais<a name="Page_412" id="Page_412"></a> sur ce que je
+viens de lire...&mdash;Ah! c'est trs-bien cela, monsieur.</p>
+
+<p>Le jeune homme mentait alors; mais quand on prend l'usage du monde, il
+faut ncessairement apprendre mentir.</p>
+
+<p>Quand Caroline et son colire ont termin leur leon de dessin, elles
+laissent Jean dans la bibliothque, et c'est seulement alors qu'il
+tudie rellement, et qu'il sait ce qu'il lit. Il redescend ensuite au
+salon, et la jeune Laure lui donne une leon de solfge. Aprs le dner,
+on se promne dans le jardin ou dans les environs; puis le soir on
+rentre, et l'on fait encore de la musique.</p>
+
+<p>Plusieurs jours s'coulent ainsi; Jean est trop heureux pour oser
+davantage. Cependant il adore Caroline, mais il craindrait, en lui
+faisant l'aveu de son amour, qu'elle ne se fcht, et ne lui permt plus
+d'habiter auprs d'elle. Cette crainte le rend muet; mais si sa bouche
+ne dit point le secret de son c&#339;ur, ses yeux doivent le faire connatre.
+Lorsque, par hasard, Jean se trouve un moment seul avec Caroline, ses
+regards cherchent les siens, il y voit toujours une expression
+bienveillante, mais peut-tre n'est-ce que de l'amiti; Caroline est
+bonne, aimable, mais aura-t-elle jamais de l'amour pour lui? Jean ne se
+croit pas digne de possder son c&#339;ur; il se voit encore ce qu'il tait
+autrefois.</p>
+
+<p>Huit jours se sont couls rapidement; en restant plus long-temps, pour
+sa premire visite, Jean craindrait d'tre indiscret, et le matin du
+neuvime, il fait ses adieux.<a name="Page_413" id="Page_413"></a></p>
+
+<p>Vous nous quittez! lui dit Caroline. Et sa voix semble encore plus
+douce; l'air de reproche dont elle accompagne ces mots enchante Jean qui
+est prt lui rpondre qu'il va rester. Cependant il reprend sa
+rsolution, et annonce que quelques affaires l'appellent Paris.</p>
+
+<p>Si vous tes long-temps sans revenir, dit la petite Laure, vous
+oublierez tout ce que je vous ai appris.&mdash;Vous l'entendez, dit
+Caroline, votre matresse de musique veut que vous reveniez bientt...</p>
+
+<p>La jolie femme n'en dit pas plus, mais ses regards semblaient d'accord
+avec les dsirs de Laure. Jean prend timidement la main de Caroline, il
+la presse dans la sienne, il n'ose pas la porter ses lvres... Il y a
+encore tant de choses qu'il n'ose pas faire!... Et pourtant autrefois il
+tait hardi, entreprenant; mais les extrmes se touchent, et ce n'est
+plus le Jean d'autrefois.</p>
+
+<p>Il s'est enfin arrache du sjour enchant, et il se dit en retournant
+Paris: Je ne suis pas rest plus long-temps, cette fois, par
+biensance... Mais, lorsque j'y retournerai, j'y resterai jusqu' ce
+qu'elle-mme me dise de partir.<a name="Page_414" id="Page_414"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVI" id="CHAPITRE_XXVI"></a>CHAPITRE XXVI.</h3>
+
+<p class="head">VISITES, DUEL ET SES SUITES</p>
+
+
+<p>Jean trouve son petit entresol triste, car madame Dorville n'est plus
+quelques pas; il ne peut esprer de la voir passer dans la rue, les
+journes lui semblent d'une longueur mortelle, l'tude mme ne saurait
+le distraire. Aprs huit jours qui lui paraissent ternels, Jean n'y
+tient plus, il part pour la campagne de madame Dorville. Si elle parat
+mcontente de me revoir si tt, si elle me reoit froidement, se
+dit-il, eh bien! je lui avouerai que je ne puis exister loin d'elle; si
+ma prsence l'importune, qu'elle me laisse au moins respirer l'air
+qu'elle respire, reposer sous le toit qui l'abrite, et je ne lui
+parlerai jamais de mon amour.</p>
+
+<p>Mais quelque chose lui disait en secret que Caroline ne serait pas
+mcontente de son empressement la revoir; livr cet espoir, il
+presse les flancs de son coursier qui arrive couvert d'cume
+Luzarche.<a name="Page_415" id="Page_415"></a></p>
+
+<p>Jean est dj descendu de cheval, il confie son cheval au jardinier qui
+sert aussi de palefrenier, et lui demande si madame Dorville est chez
+elle. J'ons vu madame tout l'heure descendre au jardin, rpond le
+jardinier. Jean, enchant, glisse une pice d'or au domestique, et court
+au jardin sans s'arrter dans la maison.</p>
+
+<p>Jean connat tous les dtours du jardin, il en a dj parcouru une
+partie, et n'aperoit pas Caroline, lorsque enfin, au bout d'une alle,
+il voit la jeune femme assise sur le banc de gazon devant lequel elle
+l'a surpris en contemplation quelques jours auparavant.</p>
+
+<p>Jean s'arrte; Caroline ne peut le voir; il avance doucement la tte
+pour connatre ce qui l'occupe, mais Caroline ne tient ni livre, ni
+ouvrage, ni dessin; sa tte est appuye sur une de ses mains, ses yeux
+sont fixs sur le gazon, son sein se soulve doucement, elle est toute
+entire ses rflexions.</p>
+
+<p>Jean ne bouge pas, mais il soupire en se disant: A quoi... ou qui
+pense-t-elle en ce moment?</p>
+
+<p>Quelques minutes se passent ainsi, lorsque sortant de sa rverie,
+Caroline tourne subitement la tte, et voit Jean immobile quatre pas
+d'elle.</p>
+
+<p>Comment!... c'est vous!... vous, ici! dit Caroline avec surprise.
+&mdash;Oui, madame. Je viens d'arriver; on m'a dit que vous tiez au jardin,
+et je suis venu vous y chercher...&mdash;Et vous restiez l sans me rien
+dire?&mdash;Je vous voyais... n'tait-ce pas beaucoup?</p>
+
+<p>&mdash;Vraiment, monsieur Jean, je vais trouver que<a name="Page_416" id="Page_416"></a> vous prenez trop le ton
+du monde, car vous faites aussi des complimens.&mdash;Des complimens... Non,
+madame, je n'en veux jamais faire... Je veux garder ma sincrit
+d'autrefois... puisque alors c'est tout ce que j'avais de bien.&mdash;Mon
+Dieu! comme vous avez chaud!... vous tes tout en nage.&mdash;Je suis venu un
+peu vite...&mdash;Venez donc vous asseoir, au moins.</p>
+
+<p>Jean ne se fait pas rpter cette invitation, il s'assied prs de
+Caroline qui reprend en le regardant avec intrt: Quelle folie! se
+fatiguer ainsi. Et pourquoi venir si vite!&mdash;Mais... pour vous voir plus
+tt.&mdash;Paris ne vous a donc pas fait oublier cette campagne?&mdash;Cette
+campagne!... Ah! madame, je suis si heureux d'habiter prs de vous, qu'
+Paris il me semblait ne plus exister... Je n'ai pu rsister ce que
+j'prouvais... Peut-tre ce dsir m'a-t-il fait manquer aux convenances,
+en me ramenant si vite en ces lieux...&mdash;Monsieur Jean, je vous l'ai dj
+dit, pour ses amis on doit se dfaire de ces formes crmonieuses...
+Est-ce que vous ne voulez pas tre le mien.&mdash;Votre ami? ce titre est
+bien doux... Cependant... il en est de plus doux encore...</p>
+
+<p>Un soupir accompagne ces mots, Caroline ne fait pas semblant de
+l'entendre et s'crie en riant: Mais, mon Dieu! comme nous voil
+srieux!... Il semblerait que nous avons un grand sujet de tristesse, et
+j'espre qu'il n'en est rien. Allons, monsieur, je ne veux pas que l'on
+ait l'air pensif comme cela.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! je serai gai, madame, rpond Jean<a name="Page_417" id="Page_417"></a> en poussant encore un
+gros soupir, et Caroline le regarde en souriant, mais les yeux de Jean
+rencontrent alors les siens, et ils ont une expression si tendre,
+qu'elle ne peut s'empcher de rougir et de soupirer aussi.</p>
+
+<p>En ce moment la petite Laure accourt annoncer sa bonne amie que des
+voisins viennent lui rendre visite. Caroline se lve en disant Jean:
+Allons au salon.... On se doit la socit. Et Jean la suit en se
+disant: Les convenances ont aussi leur mauvais ct.</p>
+
+<p>La compagnie qui vient d'arriver se compose du mari, de la femme et de
+quatre enfans, qui se prtendent voisins de madame Dorville, parce
+qu'ils ont un pied--terre Chantilly, o du reste ils ne sont jamais,
+passant la belle saison chez les habitans des environs. Ils vont, sans
+faon, s'installer tantt chez l'un, tantt chez l'autre. Caroline, qui
+se trouve souvent avec eux Paris, est oblige de faire accueil une
+famille fort ennuyeuse, dont le chef est un bavard insupportable, la
+femme une sotte remplie de prtention, et les quatre petits garons des
+diables qui bouleversent tout dans la maison et dans le jardin, tandis
+que le papa ne cesse de rpter: Oh! vous pouvez laisser mes garons
+courir partout, ils sont trop bien levs pour toucher rien.</p>
+
+<p>Pendant que Caroline reoit la famille Deschamps, Jean va saluer madame
+Marcelin, et dire bonjour la petite Laure; puis, n'esprant plus tre
+un moment seul avec Caroline, il va se rendre la bibliothque; mais
+dj M. Deschamps s'est empar de lui,<a name="Page_418" id="Page_418"></a> et a commenc, sur les plaisirs
+de la campagne, une conversation qu'il parat avoir l'intention de
+pousser fort loin, sans laisser son interlocuteur la facult de placer
+autre chose que des <i>oui</i> et des <i>non</i>. Fatigu de ce bavardage, Jean
+bat en retraite sur le jardin, mais M. Deschamps l'y suit, et chaque
+arbre, chaque buisson, chaque fleur lui fournit de quoi prolonger ses
+rflexions sur les plaisirs de la campagne. Le pauvre Jean ne voit pas
+comment il sortira de l; mais Caroline, qui s'est aperue que depuis
+deux heures il est la victime de M. Deschamps, se dcide venir le
+dlivrer en lui annonant que Laure l'attend pour faire de la musique.
+Jean remercie d'un coup d'&#339;il Caroline, et la laisse avec ce monsieur
+qui sait si bien dtailler les plaisirs de la campagne.</p>
+
+<p>Jean se flattait que la famille Deschamps partirait aprs le dner;
+mais, au dessert, le chef de famille dit Caroline: madame Dorville,
+nous venons, sans faons, passer une huitaine chez vous..... Ensuite,
+nous irons couen, chez M. de Grandfort, o nous resterons quinze
+jours... De-l Pierrefite, chez madame Duparc; puis nous passerons
+trois semaines Beaumont et un mois Louvre... On nous attend partout;
+nous sommes pris pour tout l't; mais il faut venir nous voir aussi
+Chantilly, madame Dorville, nous serons bien flatts de vous
+recevoir...</p>
+
+<p>Avant d'inviter les personnes aller chez lui, M. Deschamps avait soin
+de faire savoir qu'il n'y tait jamais. Pendant qu'il parlait, Jean
+regardait Caroline, et ses yeux semblaient lui dire: Comment!<a name="Page_419" id="Page_419"></a> vous
+allez garder pendant huit jours ces gens-l chez vous?... Un lger
+sourire qui parut sur les lvres de la jolie femme, ft comprendre
+Jean qu'elle devinait sa pense. Cependant elle rpondit trs-poliment
+M. Deschamps: C'est fort aimable vous d'tre venu me voir; quelques
+jours plus tard vous ne m'eussiez point trouve, car on m'attend aussi
+une campagne voisine, et j'ai promis d'y tre dans quatre ou cinq
+jours...</p>
+
+<p>&mdash;Alors nous ne resterons que cela chez vous, reprend M. Deschamps,
+et nous passerons trois jours de plus chez M. de Grandfort.</p>
+
+<p>&mdash;Voil cinq jours qui seront bien amusans! se dit Jean. En effet,
+tant que la famille Deschamps est chez Caroline, il est impossible de
+goter un moment de tranquillit, moins de sortir de la maison. Le
+matin, M. Deschamps poursuit tout le monde, jusque dans la bibliothque;
+pas moyen de lui chapper. Dans le jardin, les enfans mettent tout au
+pillage; ils cueillent les fruits et les fleurs, et trouvent mme gentil
+de draciner de petits arbres pour les planter ailleurs, et le soir, la
+voix du papa, se mlant aux cris de ses quatre garons, ne permet pas
+d'entendre ce qu'on fait au piano.</p>
+
+<p>Enfin, le cinquime jour, la famille Deschamps prend cong, et M.
+Deschamps, aprs avoir dit: Partons pour couen, ne manque pas
+d'engager encore madame Dorville venir les voir Chantilly.</p>
+
+<p>Il semble qu'on respire plus librement, dbarrass de la prsence de
+personnages ennuyeux. Aprs le<a name="Page_420" id="Page_420"></a> dpart des Deschamps, on reprend chez
+Caroline les occupations que l'on aime; on se retrouve, on peut enfin se
+voir, se parler et s'entendre. Jean, qui cherche plus que jamais
+mriter les suffrages de la femme charmante, fait de rapides progrs
+dans la musique, et passe tous les matins plusieurs heures dans la
+bibliothque; un regard, un mot de Caroline le paient de son assiduit
+au travail; tre prs d'elle est dj une douce rcompense, et lors mme
+qu'on ne se dit rien, lorsque chacun semble livr ses penses, Jean
+trouve que le temps vole. Prs de ce qu'on aime les heures s'coulent si
+rapidement!</p>
+
+<p>Mais, dix jours aprs le dpart de la famille Deschamps, un joli
+cabriolet s'arrte la porte de la maison de madame Dorville, et
+bientt madame Beaumont et M. Valcourt se prsentent chez Caroline.</p>
+
+<p>Depuis long-temps Valcourt dsirait aller la campagne de la jeune
+veuve, il avait pri madame Beaumont de l'y conduire, et celle-ci y
+avait consenti.</p>
+
+<p>Les dames taient dans le salon du rez-de-chausse lorsque les
+nouveau-venus arrivrent. Caroline les reoit avec sa grce habituelle;
+Valcourt demande pardon de la libert qu'il a prise d'accompagner madame
+Beaumont; on l'excuse avec politesse, et l'on s'empresse de faire les
+honneurs de chez soi.</p>
+
+<p>Valcourt examine tout, admire tout, et pendant qu'il s'crie: C'est un
+sjour dlicieux, enchanteur; je voudrais passer ici ma vie, madame
+Beaumont annonce Caroline qu'elle vient lui tenir com<a name="Page_421" id="Page_421"></a>pagnie pour
+quelques jours. C'est bien aimable vous, rpond Caroline en
+souriant; mais alors ce sourire n'est pas bien naturel, et quelqu'un
+d'observateur pourrait n'y voir que de la politesse.</p>
+
+<p>Jean travaillait dans la bibliothque, pendant que madame Beaumont et
+Valcourt s'installaient dans la maison; mais la petite Laure est monte
+dire Jean: Il vient encore de nous arriver du monde, des gens de
+Paris.... C'est contrariant! On ne peut pas si bien chanter quand il y a
+du monde.</p>
+
+<p>Jean trouve aussi que c'est trs-contrariant, non pas seulement parce
+que cela empche de chanter. Mais il faut bien prendre son parti, et ce
+monsieur et cette dame ne peuvent tre aussi ennuyeux que les Deschamps.</p>
+
+<p>Jean va faire une toilette plus soigne avant de descendre au salon,
+puis il se prsente avec cette aisance, cette grce qu'il acquiert
+chaque jour prs de Caroline. Tout le monde tait runi, madame Beaumont
+regarde Jean, car sa tournure, ses manires sont tellement diffrentes
+d'autrefois, que d'abord elle ne le remet pas; mais Valcourt a
+sur-le-champ reconnu le jeune homme dont il a tant ri, et ses traits
+expriment la surprise, le dpit qu'il prouve en le retrouvant chez
+madame Dorville.</p>
+
+<p>Jean salue avec politesse, puis va causer avec madame Marcelin, tandis
+que madame Beaumont dit tout bas Caroline: Ma chre amie, quel est
+donc ce monsieur?... Il me semble l'avoir vu quelque part.&mdash;C'est M.
+Durand...&mdash;Comment!... celui qui avait si mauvais ton?&mdash;Oui, ma chre
+amie.<a name="Page_422" id="Page_422"></a>&mdash;Mais il me fait l'effet de n'tre plus le mme.&mdash;C'est qu'en
+effet il est entirement chang... Vous verrez, ma bonne amie, qu'on
+peut maintenant le recevoir sans se compromettre.</p>
+
+<p>Ces mots sont accompagns d'un sourire un peu ironique. Pendant que ces
+deux dames se parlent, Valcourt ne cesse point d'examiner Jean. Il est
+dsol de ne rien pouvoir trouver critiquer dans sa toilette.</p>
+
+<p>La cloche du dner se fait entendre; Jean prsente sa main madame
+Beaumont. On va se mettre table: d'abord on y parle peu, chacun semble
+s'observer; mais madame Beaumont ne tarde pas conter les nouvelles de
+Paris, et Valcourt, qui pense que Jean doit au moins tre fort emprunt
+dans la conversation, cherche le faire causer. Mais au grand
+tonnement du jeune fat, Jean rpond fort bien, et s'il ne fait pas de
+priphrases, de mtaphores, s'il n'emploie pas avec affectation des
+termes recherchs, il sait parfaitement soutenir la conversation.</p>
+
+<p>Valcourt se mord les lvres avec colre; ses yeux se portent, tantt sur
+Jean, tantt sur Caroline, et dj il a gliss dans ses discours
+quelques observations malignes qui n'ont point chapp la jeune veuve,
+mais auxquelles Jean n'a point fait attention.</p>
+
+<p>Le dner est termin, et l'on se rend dans le jardin. Valcourt ne quitte
+pas une minute Caroline, il fait l'aimable, le galant, et quoique sa
+gat paraisse un peu force, elle n'en fait pas moins mal Jean qui
+s'loigne en soupirant, et va se promener dans une alle solitaire en se
+disant: J'aimais encore mieux la famille Deschamps.<a name="Page_423" id="Page_423"></a></p>
+
+<p>La nuit ramne tout le monde au salon. En y entrant, Caroline dit tout
+bas Jean: Pourquoi donc n'tes-vous pas rest avec nous au
+jardin?&mdash;Je craignais... d'tre importun...&mdash;C'est trs-mal, monsieur...
+Dornavant je vous prie de vouloir bien aussi me tenir compagnie.</p>
+
+<p>Ces mots ont rendu le bonheur Jean, et Valcourt, qui le voit sourire,
+fait une grimace horrible, puis va se mettre au piano.</p>
+
+<p>On engage Valcourt chanter; aprs s'tre fait prier long-temps, il y
+consent et gazouille deux romances; ensuite il supplie Caroline de
+chanter un nocturne avec lui. Elle accepte, et Valcourt semble triompher
+en mariant sa voix celle de madame Dorville. Jean ne dit rien, il est
+assis dans un coin, il coute; mais aprs le nocturne, Caroline le prie
+de chanter avec elle un duo. Jean ne se fait pas rpter cette
+invitation, il court au piano, et Valcourt se jette dans un fauteuil en
+murmurant: Nous allons voir comment il chante!</p>
+
+<p>Au grand regret du jeune prsomptueux, Jean chante fort bien; s'il ne
+fait point de cadences, de roulades, il a du got et de l'expression, ce
+qui vaut beaucoup mieux.</p>
+
+<p>C'est vraiment trs-bien! dit madame Beaumont, monsieur a une fort
+jolie voix...&mdash;N'est-ce pas, ma chre amie, dit Caroline, qu'il et
+t dommage que M. Durand n'apprt pas la musique.</p>
+
+<p>&mdash;C'et t une perte horrible! s'crie Valcourt avec ironie. Il
+parat que monsieur a mis le<a name="Page_424" id="Page_424"></a> temps profit... Car je me rappelle qu'il
+m'a dit, il n'y a pas fort long-temps, que la musique l'<i>embtait</i>.</p>
+
+<p>Caroline est pique de l'observation inconvenante de Valcourt, mais Jean
+se contente de rpondre avec beaucoup de tranquillit: En effet,
+monsieur, depuis peu de temps j'ai appris beaucoup de choses, car je
+voulais mriter la bienveillance de madame, et ne point me conduire chez
+elle de manire la faire repentir d'avoir bien voulu m'y recevoir.</p>
+
+<p>Valcourt se mord les lvres et ne rpond rien. Caroline s'empresse de
+parler campagne, fleurs, jardinage, mais la conversation languit et l'on
+se retire de bonne heure, Valcourt en baisant la main madame Dorville,
+et Jean en lui jetant un regard auquel les yeux de Caroline ont rpondu.</p>
+
+<p>Le lendemain de grand matin Jean est dans le jardin, il espre y
+rencontrer Caroline seule un moment; mais Valcourt a t aussi matinal
+que lui, il vient parcourir les alles, admirer les fleurs, la volire,
+et lorsque Caroline descend au jardin, il se trouve le premier prs
+d'elle. La jolie veuve, qui aperoit Jean, dirige ses pas de son ct,
+mais Valcourt ne la quitte pas un moment; il l'accable de complimens, de
+fadeurs, Caroline rit; et Jean se tait.</p>
+
+<p>Le djeuner rassemble la socit. Caroline est aimable avec tout le
+monde; Jean est pensif, et Valcourt a repris son ton de persiflage.
+Persuad que Jean parle peu parce qu'il craint de commettre quelques
+bvues, le jeune fat entame tous les sujets de<a name="Page_425" id="Page_425"></a> conversation; il parle
+littrature, politique, modes, peinture, et sourit d'un air moqueur en
+voyant Jean ne point prendre part la conversation.</p>
+
+<p>Je vais lire dans le jardin, dit madame Beaumont. &mdash;Aprs le
+djeuner, moi, je vais aller me promener dans les environs, dit
+Valcourt. &mdash;Moi, je vais tudier la bibliothque, dit Jean.</p>
+
+<p>&mdash;tudier? reprend Valcourt d'un air moqueur. &mdash;Oui, monsieur,
+tudier.&mdash;Apprenez-vous par hasard danser l'anglaise?</p>
+
+<p>Cette question en rappelant Jean son aventure la grande soire, lui
+fait monter le rouge au visage; la colre brille dans ses yeux, mais
+Caroline le regarde et il se contient, tandis que Valcourt, qui est
+enchant de le mystifier, reprend en ricanant: C'est qu'on m'a dit que
+vous n'tiez pas heureux cette danse-l... Et puisque vous tes en
+train d'apprendre tant de choses, il ne vous en cotera pas plus
+d'apprendre danser.</p>
+
+<p>Jean ne rpond rien; il sort de la salle en saluant froidement les
+dames. Caroline prend aussitt le bras de Laure, Valcourt l'arrte et
+lui demande en souriant si elle va aussi se livrer l'tude. &mdash;Je suis
+chez moi, monsieur, je n'ai, je pense, aucun compte vous rendre... Je
+vous prie de ne pas l'oublier.</p>
+
+<p>Ces mots, et le ton dont Caroline les a prononcs, prouvent Valcourt
+qu'elle est blesse de ce qu'il a dit Jean. Le jeune fat est rest
+seul, il retourne au jardin en se disant: Est-ce que madame Dorville me
+prfrerait ce... Durand!... Allons! ce n'est pas possible! madame
+Dorville a trop bon got...<a name="Page_426" id="Page_426"></a> Ce grand dadais aura beau tudier,
+aura-t-il jamais ce bon genre... ce fini... Ah! ah! il a t bien sot
+quand je lui ai parl de l'anglaise!... Il s'est sauv sans trouver un
+mot me rpondre...</p>
+
+<p>En ce moment Valcourt lve les yeux et voit Jean qui sortait d'une alle
+voisine et venait droit lui.</p>
+
+<p>Monsieur, dit Jean avec beaucoup de calme, j'attendais l'occasion de
+vous trouver seul pour m'expliquer avec vous.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est, monsieur? dit Valcourt d'un ton impertinent,
+quoiqu'il comment croire que Jean avait trouv quelque chose lui
+rpondre.</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur, en me conseillant d'apprendre danser l'anglaise, votre
+intention a-t-elle t de m'insulter?</p>
+
+<p>&mdash;Ma foi! prenez-le comme vous voudrez!... Est-ce que je vous dois
+compte de mes intentions?... C'est fort plaisant!</p>
+
+<p>&mdash;Je ne sais pas si cela est plaisant, monsieur, mais je vois avec
+tonnement qu'un homme qui se pique d'avoir bon ton, se conduise comme
+vous venez de le faire... Si je n'avais t retenu par la prsence de
+ces dames, je n'aurais pas attendu ce moment pour vous rpondre.</p>
+
+<p>&mdash;Ha ! monsieur, est-ce que vous prtendez me donner des leons, par
+hasard?&mdash;Justement, monsieur, je veux vous en donner une de
+savoir-vivre...&mdash;Insolent!&mdash;Point de propos, monsieur, et surtout point
+de bruit, ou vous me feriez croire que pour vous battre il faut que vous
+vous montiez la tte. Je pense d'ailleurs qu'il faut cacher<a name="Page_427" id="Page_427"></a> cette
+affaire madame Dorville, et que ce n'est point prs des lieux qu'elle
+habite, qu'il est convenable de la terminer. Je vais partir pour Paris;
+demain matin cinq heures j'espre vous rencontrer la barrire de
+l'toile.&mdash;Oui, monsieur, j'y serai.</p>
+
+<p>Jean salue Valcourt, et va prier le jardinier de seller son cheval; puis
+il monte la chambre qu'il occupe, fait ses prparatifs de dpart et
+descend en rflchissant s'il doit s'loigner sans dire adieu madame
+Dorville; mais en traversant le vestibule Jean rencontre Caroline qui
+vient lui.</p>
+
+<p>O donc allez-vous? Je viens de voir Pierre qui prpare votre
+cheval.&mdash;Je vais... Paris...&mdash;Vous partez... Eh! pourquoi me quitter
+si brusquement?... Est-ce ce M. Valcourt dont la prsence vous fait
+abandonner ces lieux?... Ah! vous ne pouvez penser que je prfre la
+socit d'un fat, d'un tourdi, la vtre... S'il vous a dit ce matin
+des choses qui vous ont dplu, de grce n'y faites pas attention... je
+vous en prie... Ah! mon ami, il y a dans le monde tant de gens que l'on
+regrette d'tre forc d'entendre!</p>
+
+<p>Caroline n'avait jamais eu avec Jean un ton si tendre, si affectueux;
+c'tait la premire fois qu'elle l'appelait son ami, et ce mot, dans sa
+bouche, avait tant de douceur que Jean, mu, transport de plaisir, est
+un moment indcis et ne sait plus ce qu'il doit faire. Mais le
+rendez-vous est donn, y manquer serait une lchet. Il lui rpond au
+bout d'un moment: Je me suis rappel que j'avais ce soir abso<a name="Page_428" id="Page_428"></a>lument
+affaire Paris... Mais je reviendrai bientt je l'espre... demain
+peut-tre... Ah! madame, ai-je besoin de vous dire que je ne suis bien
+qu'auprs de vous?</p>
+
+<p>Caroline tend sa main Jean en lui disant: Partez donc... et revenez
+bientt.</p>
+
+<p>Jean prend cette main charmante qu'on lui abandonne, pour la premire
+fois il la couvre de baisers, puis rappelant tout son courage, il monte
+ cheval et s'loigne de Luzarche.</p>
+
+<p>Caroline est retourne tristement au salon, elle y cause quelque temps
+avec les dames. Valcourt vient bientt se joindre la socit. Il fait
+encore l'aimable, le smillant, cependant il est moins gai que le matin.</p>
+
+<p>Au dner, madame Beaumont demande ce qu'est devenu M. Durand. Il nous a
+quitts, dit Caroline, il avait affaire ce soir Paris.</p>
+
+<p>On n'en demande pas davantage. Mais, le soir, aprs avoir fait quelques
+tours de jardin, Valcourt annonce aussi qu'il va retourner Paris.</p>
+
+<p>Quoi! vous nous quittez dj? dit madame Beaumont. &mdash;Oui, belle dame,
+j'ai affaire Paris... Mais j'espre revenir incessamment vous revoir,
+mesdames...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne me retrouveriez point cette campagne, monsieur, dit
+Caroline; ne prenez donc plus la peine de vous y rendre.</p>
+
+<p>Ces mots taient un cong formel, Valcourt le sent, il est furieux, et
+il s'loigne en disant: Adieu donc, madame... mais si vous attendez
+incessam<a name="Page_429" id="Page_429"></a>ment monsieur... Jean Durand!... je crains que vos dsirs
+n'prouvent quelques contrarits.</p>
+
+<p>&mdash;Que veut dire M. Valcourt? s'crie Caroline ds que le jeune fat est
+loign. Ce ton persifleur en me quittant...&mdash;Ma foi, ma chre amie,
+dit madame Beaumont, Valcourt a bien sujet d'avoir de l'humeur, et la
+manire dont vous venez de lui parler.....&mdash;Eh! madame! comment M.
+Valcourt s'est-il conduit depuis qu'il est chez moi..... Il
+persifle..... il offense mme une personne dont il n'avait nullement
+se plaindre... Dites lequel de lui ou de M. Durand s'est le mieux
+comport ce matin..... Mais ce dpart subit de tous deux..... Ces mots
+chapps Valcourt... O mon Dieu!... quelle affreuse pense!... S'ils
+allaient!...&mdash;Allons, ma chre! ne croyez-vous pas qu'ils vont se
+battre... pour une plaisanterie sur la danse!&mdash;Le ton de M. Valcourt ne
+permettait pas que l'on souffrt une telle plaisanterie.&mdash;Vous avez bien
+vu que M. Durand ne lui a rien rpondu.&mdash;Non... devant nous... Mais
+peut-tre...&mdash;Allons! voil de ces ides qui n'ont pas le sens commun.</p>
+
+<p>Caroline est triste toute la soire; on se spare de bonne heure, et le
+lendemain matin, madame Beaumont, mcontente de ce qui s'est pass avec
+son protg, dit adieu madame Dorville et retourne Paris.</p>
+
+<p>Caroline passe la journe dans la plus grande agitation, se plaant
+chaque instant l'une des fentres qui donnent sur la route; elle
+oublie la musique, le dessin. La bonne madame Marcelin, surprise de<a name="Page_430" id="Page_430"></a> sa
+tristesse, lui demande si elle est indispose; la petite Laure fait ce
+qu'elle peut pour la faire sourire. Je n'ai rien..... rien absolument,
+rpond Caroline; mais le ton dont elle prononce ces mots ne satisfait
+pas celles qui l'entourent.</p>
+
+<p>Avec la nuit, la tristesse, l'inquitude de Caroline ont augment, car
+Jean n'est pas revenu et n'a pas donn de ses nouvelles. La jeune femme
+se retire de bonne heure dans sa chambre. Sa fidle Louise la suit. Elle
+a remarqu aussi le changement d'humeur de sa matresse. Louise, quoique
+fort simple, en devine en partie la cause. Les filles les plus simples
+ont du tact pour certaines choses, et Louise, qui voudrait faire parler
+sa matresse, dit en la dshabillant:</p>
+
+<p>Mon Dieu! comme monsieur Durand s'en est all brusquement hier... sans
+rien dire personne... Je croyais, moi, qu'il n'tait all que se
+promener dans les environs.&mdash;Non, Louise... il est retourn Paris...
+Mais il devait revenir aujourd'hui... ou donner de ses nouvelles... et
+je suis tonne...&mdash;Oh! il viendra sans doute demain... Il semble tant
+se plaire chez madame...&mdash;Tu crois, Louise, ah! je voudrais dj tre
+demain...&mdash;Madame parat bien agite... Est-ce qu'il doit arriver
+quelque chose M. Durand?&mdash;Quelque chose?... J'espre que non...
+Cependant les hommes se battent quelquefois pour un mot.&mdash;Mon Dieu!
+est-ce que M. Durand est all se battre?...&mdash;Je ne vous dis pas cela,
+Louise... Vous tes d'une curiosit!&mdash;Pardon, madame.<a name="Page_431" id="Page_431"></a></p>
+
+<p>La femme de chambre avait fini son service, elle s'loignait, sa
+matresse la rappelle.</p>
+
+<p>Louise... attendez... J'ai encore besoin de vous...&mdash;Oui,
+madame.&mdash;Tenez... serrez cette robe... Rangez ce tiroir o tout est en
+dsordre.</p>
+
+<p>Louise s'approche du tiroir o il n'y avait rien de drang, mais elle
+fait semblant d'y tre trs-occupe, parce qu'elle voit bien que sa
+matresse veut qu'elle reste l. Au bout de quelque temps Caroline lui
+dit: Louise..... j'ai oubli Paris bien des choses dont j'ai
+besoin.... plusieurs livres... un ouvrage en tapisserie... est-ce que
+vous ne pourriez pas aller me chercher tout cela?&mdash;Si, madame, quand
+vous voudrez...&mdash;Mais le plus tt possible... demain peut-tre... Je
+vous donnerai la note de ce que je veux...&mdash;Oui, madame.&mdash;Si, par
+hasard... vous passiez devant la demeure de monsieur Durand... il est,
+je crois, notre voisin, rue Richer...&mdash;Oh! alors, madame, je passerai
+naturellement devant chez lui.&mdash;Vous pourriez... Il serait peut-tre
+convenable de vous informer... si ce jeune homme n'est point malade...
+bless... s'il ne lui est rien arriv.&mdash;Certainement, madame, que je
+peux demander tout a...&mdash;Sans dire... qui vous envoie...&mdash;Oui, madame,
+ce sera de moi-mme... Mais si en effet il tait arriv quelque chose
+ce monsieur.&mdash;Oh! alors vous iriez le voir, Louise, vous vous assureriez
+vous-mme...&mdash;Oui, madame!...&mdash;Et vous reviendrez ici le plus
+promptement possible!&mdash;Soyez tranquille.</p>
+
+<p>Caroline congdie sa femme de chambre un peu<a name="Page_432" id="Page_432"></a> plus satisfaite par ce
+qu'elle vient de lui ordonner. Cependant elle passe la nuit sans trouver
+le repos, et le lendemain, n'ayant pas de nouvelles de Jean, elle donne
+ Louise ses commissions pour Paris.</p>
+
+<p>Jean, accompagn seulement de son domestique, s'tait rendu au
+rendez-vous qu'il avait indiqu Valcourt, et celui-ci ne s'tait point
+fait attendre. Le rsultat de cette rencontre fut un coup d'pe que
+Jean reut dans le ct; car, comme lve de Bellequeue, quoiqu'il
+manit trs-bien cette arme, tout en se battant, il ne songeait qu'
+Caroline; Valcourt, au contraire, ne pensait qu' attaquer, et il fut
+vainqueur; mais aussi poli qu'on doit l'tre en pareille circonstance,
+et trouvant Jean un meilleur ton, depuis qu'il s'tait battu avec lui,
+Valcourt aida le domestique placer son matre dans une voiture, puis
+le salua en le quittant.</p>
+
+<p>La blessure de Jean n'tait point dangereuse; mais, dans le trajet, il
+avait perdu beaucoup de sang, il en rsulta une grande faiblesse, et
+malgr tout son dsir de donner de ses nouvelles Caroline, le
+lendemain de son duel, il n'tait point encore en tat de conduire une
+plume; le mdecin lui avait mme recommand beaucoup de calme, s'il
+voulait tre plus tt guri.</p>
+
+<p>Mais le calme n'est pas compatible avec l'amour, surtout lorsque l'amour
+n'est point satisfait. Jean se dsolait d'tre retenu sur son lit, et il
+songeait envoyer son domestique Luzarche, lorsque Louise parut dans
+son appartement.</p>
+
+<p>Jean fit un mouvement de joie... puis il devint<a name="Page_433" id="Page_433"></a> ple comme la mort et
+eut une faiblesse, parce qu'il n'tait pas encore en tat de supporter
+la moindre motion. La femme de chambre courut lui porter secours en
+s'criant: Ah! mon Dieu! ce pauvre jeune homme!... Madame avait bien
+raison d'tre inquite, de craindre pour lui...</p>
+
+<p>Malgr sa faiblesse Jean avait entendu ces mots, et, en revenant lui,
+il dit en souriant Louise: Quoi!... votre matresse a eu la bont
+d'tre inquite de moi?&mdash;Certainement, monsieur.... c'est--dire je dois
+avoir l'air d'tre venue de moi-mme, mais c'est elle qui m'a
+envoye...... Vous vous tes donc battu, monsieur? Vous tes donc
+bless?&mdash;Ce n'est rien, bonne Louise! je serai bientt guri, je le
+sens.... Je suis si heureux de savoir que Caroline... que madame
+Dorville a pens moi... Louise, dites-lui bien que sitt que je serai
+en tat de sortir, c'est prs d'elle que je me rendrai....&mdash;Oui,
+monsieur; mais il ne faut pas faire d'imprudence pour retomber malade
+ensuite... D'ailleurs, je suis bien sre que madame m'enverra savoir de
+vos nouvelles.... ou que je viendrai de moi-mme... comme aujourd'hui.
+Adieu, monsieur, je retourne bien vite prs de madame, car elle est bien
+presse de savoir de vos nouvelles.</p>
+
+<p>Louise s'loigne, et Jean se sent dj beaucoup mieux, car la certitude
+que Caroline pense lui a vers un baume sur sa blessure.</p>
+
+<p>On attendait avec impatience Luzarche le retour de la jeune fille;
+Caroline avait avou le sujet de son inquitude ses compagnes fidles,
+et celles-ci<a name="Page_434" id="Page_434"></a> la partageaient, car madame Marcelin et la petite Laure
+aimaient beaucoup Jean, qui tait avec elles aimable et sans prtention.</p>
+
+<p>Louise revient; on l'entoure, on l'accable de questions. La jeune fille
+dit tout ce qu'elle sait, et Caroline devient ple et tremblante en
+apprenant que Jean est bless, tandis que madame Marcelin s'crie:
+Quand donc les hommes cesseront-ils de se battre pour des misres! et
+que la petite Laure dit: Il ne devrait tre permis de se battre qu' la
+guerre... Et encore on ne devrait jamais se faire de mal.</p>
+
+<p>Lorsque Louise a rassur ces dames en leur disant que le mdecin a
+dclar que la blessure n'est point dangereuse, Caroline fait signe sa
+femme de chambre de la suivre dans son appartement, et l elle se fait
+rpter les moindres dtails de son entrevue avec Jean, interrompant
+chaque instant Louise en s'criant: Pauvre jeune homme!... Il t'a dit
+que j'tais trop bonne... comme si ce n'tait pas tout naturel... Je
+suis presque cause de ce duel... Ce Valcourt!... Ah! jamais, je
+l'espre, il ne se prsentera chez moi...&mdash;Ah! j'aime bien mieux
+monsieur Durand, moi, madame...&mdash;Il t'a donc remercie, Louise... de ce
+que j'avais... de ce que tu tais alle savoir...&mdash;Oui, madame... il
+prtend que cela le gurira plus vite, d'avoir de vos nouvelles...&mdash;Si
+je le savais.... si je pensais...</p>
+
+<p>Caroline ne dit rien de plus, mais le surlendemain elle rflchit
+qu'elle a encore des commissions pour Paris, et en y envoyant Louise,
+elle l'engage aller s'informer de la sant du jeune bless, et lui
+faire<a name="Page_435" id="Page_435"></a> connatre l'intrt que tout le monde prend son rtablissement.</p>
+
+<p>Jean se sentait dj plus fort, et malgr la dfense de son mdecin, il
+avait pass une partie de ses journes crire Caroline. Il ne
+voulait que la remercier de l'intrt qu'elle daignait lui tmoigner;
+mais son c&#339;ur conduisait sa plume, sa lettre tait brlante, et chaque
+mot il parlait de son amour, tout en croyant ne parler que de son
+respect.</p>
+
+<p>La visite de Louise enchante le malade. Il lui remet sa lettre, en la
+priant de la donner sa matresse; une bourse accompagne la missive. Il
+n'en tait pas besoin pour que la femme de chambre se charget du
+billet; cependant une bourse donne avec grce ne gte jamais rien, et,
+ son retour la campagne, Louise ne manque pas de s'acquitter de sa
+commission.</p>
+
+<p>Le billet de Jean porte un trouble nouveau dans l'me de Caroline, elle
+le lit cent fois en cachette; elle le porte sur elle pour le relire
+encore dans le jardin; sa tristesse a disparu; si elle est parfois
+rveuse, sa rverie mme semble donner ses traits une expression plus
+sduisante. Femme qui pense l'amour doit tre encore plus jolie.</p>
+
+<p>Caroline n'ose pas rpondre la lettre de Jean; mais bientt Louise
+reoit de nouvelles commissions pour Paris, et on l'engage ne point
+oublier d'aller voir le jeune bless. Jamais Louise n'a fait si souvent
+le trajet de Paris Luzarche. Mais elle ne s'en plaint pas, car son
+arrive et son retour, elle fait toujours des heureux.<a name="Page_436" id="Page_436"></a></p>
+
+<p>Louise a revu Jean qui commence se lever, mais ne peut encore sortir.
+Jean a remis la jeune fille une autre lettre pour sa matresse, et
+cette fois, il ose y dire Caroline qu'il mourra s'il n'obtient pas son
+c&#339;ur. En recevant cette seconde lettre, Caroline, qui serait sans doute
+bien fche que Jean mourt au lieu de gurir, se dcide lui rpondre
+deux mots.</p>
+
+<p>Ces deux mots forment douze lignes, car les amans emploient quelquefois
+des mots bien longs. En recevant ce billet, que Louise ne tarde pas
+lui apporter, Jean fait un bond de joie; en lisant la lettre il manque
+de se trouver mal de plaisir, car Caroline y disait Jean: Qu'elle
+serait bien fche de faire son malheur; qu'elle attendait avec
+impatience le moment o ils pourraient se revoir, mais qu'elle ne
+voulait pas qu'il ft d'imprudence, parce que sa sant tait bien chre
+ toutes ses amies de Luzarche. Et tout cela se trouvait dans les deux
+mots que la jolie main avait tracs. On conoit l'ivresse, le dlire de
+Jean, en recevant ce billet qu'il baise et relit cent fois. Il remercie
+Louise, il remercierait volontiers Valcourt de l'avoir bless, car c'est
+ cet vnement qu'il doit son bonheur. Enfin il charge la jeune fille
+d'une nouvelle lettre pour sa matresse, dans laquelle il marque
+Caroline que sous trois jours il espre tre assez bien pour se rendre
+auprs d'elle.</p>
+
+<p>La femme de chambre a pris la lettre; elle a fait ses adieux Jean,
+puis elle est retourne prendre la voiture qui doit la ramener prs de
+sa matresse,<a name="Page_437" id="Page_437"></a> sans remarquer que dans toutes ses courses elle a t
+suivie par une grande femme qui l'a regarde d'une faon singulire, et
+qui est monte avec elle dans la voiture de Luzarche.<a name="Page_438" id="Page_438"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVII" id="CHAPITRE_XXVII"></a>CHAPITRE XXVII.</h3>
+
+<p class="head">ADLADE CHEZ CAROLINE.&mdash;LES VOLEURS.</p>
+
+
+<p>On n'a point oubli que mademoiselle Chopard se rendait rgulirement
+tous les jours rue de Provence, l'ancienne demeure de Jean, et qu'elle
+y demandait au portier s'il avait des nouvelles de son ancien locataire.
+Quoique les rponses ne fussent jamais satisfaisantes, Adlade ne
+perdait pas courage. D'ailleurs c'tait une occasion de parler de son
+perfide, et cela fait toujours plaisir, mme quand cela fait du mal.</p>
+
+<p>L'anne s'tait coule, et on n'en savait pas plus sur le sort du jeune
+homme. On commenait croire que Jean faisait le tour du monde.
+Bellequeue pensait que son filleul, qui lui avait tmoign tant de
+regret de n'tre qu'un ne, s'tait dcid voyager pour revenir
+ensuite trs-savant. Rose prsumait que Jean tait dans quelque chteau
+auprs de la<a name="Page_439" id="Page_439"></a> jolie femme qui l'avait sduit, et mademoiselle Chopard
+pensait que son perfide courait l'Italie sur les traces de cette femme
+qui lui avait jet un charme ou un sort.</p>
+
+<p>Malgr les tourmens que lui causait son amour malheureux, Adlade tait
+encore grandie et engraisse. Ses parens la regardaient avec admiration
+et assuraient qu'on ne trouverait point sa pareille dans tout Paris; les
+amis disaient: C'est une superbe femme! mais il faut qu'elle en reste
+l. Les jeunes filles s'criaient: C'est un colosse! Quel malheur de
+devenir comme cela! Et Rose prtendait que bientt mademoiselle
+Adlade serait force de se baisser pour passer sous la porte
+Saint-Denis.</p>
+
+<p>Les Chopard laissaient leur fille libert entire, pensant qu'une
+demoiselle aussi bien taille doit savoir se conduire d'elle-mme dans
+le monde et ne faire jamais de faux pas. Cependant une femme de cinq
+pied six pouces peut avoir le c&#339;ur aussi tendre qu'une nabotte, et nous
+voyons tous les jours que l'embonpoint du corps ne le garantit pas des
+faiblesses humaines.</p>
+
+<p>Quelquefois la maman Chopard proposait sa fille un nouvel poux,
+Adlade lui rpondait: Je n'en veux pas.... Je ne veux pouser que
+Jean!</p>
+
+<p>Mais plus mademoiselle Chopard devenait grande et forte, et moins il se
+prsentait d'aspirans sa main; car il y a des hommes qui veulent
+pouvoir faire sauter leur femme sur leurs genoux, et en considrant
+Adlade, on devait craindre que cela ne ft<a name="Page_440" id="Page_440"></a> difficile, ou extrmement
+fatigant. Madame Chopard se dsolait de l'enttement de sa fille et
+dsirait la voir marie, mais M. Chopard lui rpondait: Elle a le
+temps, il n'y a pas de mal de la laisser se dvelopper... Je veux
+ensuite lui trouver un gaillard bti en Hercule... parce qu'il faut des
+poux assortis... sans quoi nous pourrions voir un n&#339;ud brouill... Oh!
+un <i>&#339;uf</i> brouill!... pas mauvais celui-l!</p>
+
+<p>Quand on va presque journellement du Marais la rue de Provence, on
+peut passer par la rue Richer. Un jour que mademoiselle Chopard revenait
+par ce chemin, qui n'est pas le plus court (mais on tait la fin
+d'aot, le temps tait superbe, et Adlade aimait se promener), elle
+aperut, la fentre d'un entresol, celui qu'elle cherchait depuis si
+long-temps. C'tait en effet Jean qui, alors retenu chez lui par sa
+blessure, prenait un moment l'air contre sa croise, se transportant en
+imagination Luzarche.</p>
+
+<p>Adlade s'est arrte sous une porte cochre, elle s'est assure que
+ses yeux ne l'ont point trompe; puis, quand le jeune homme a quitt sa
+fentre, elle se glisse lestement dans la maison qu'il occupe, et
+prenant son air aimable, va suivant sa coutume trouver le portier.</p>
+
+<p>C'est ici que demeure M. Jean Durand?&mdash;Oui, madame, c'est ici.&mdash;Il est
+chez lui dans ce moment, ce que j'ai cru voir...&mdash;Oui, madame. Oh! il
+ne peut pas sortir... Il vient d'tre malade... c'est--dire bless... A
+la suite d'une af<a name="Page_441" id="Page_441"></a>faire... d'une affaire... d'pe... Oh! il parat que
+M. Durand est solide! qu'il est bon l...&mdash;Comment! M. Durand vient
+d'avoir un duel?...&mdash;Oh! un duel... Aprs tout, moi.... Je ne sais pas
+trop... C'est son domestique qui m'a dit peu prs a...</p>
+
+<p>Adlade voit que ce portier-l est un bavard, qui ne demande pas mieux
+que de jaser; pour se le rendre favorable, elle lui met dans la main
+deux pices de cent sous, et entre dans sa loge, pendant qu'il y cherche
+une chaise de disponible pour la lui offrir.</p>
+
+<p>Mon cher monsieur, je suis amie intime... d'un parent de M. Durand, qui
+s'intresse beaucoup lui; ce parent m'a charge de prendre des
+informations... J'espre que vous voudrez bien me servir. Vous devez
+penser que ce n'est que dans un but honnte!&mdash;Oh! madame, a se voit
+tout de suite, a!....&mdash;Combien y a-t-il de temps que M. Jean Durand
+habite votre maison?&mdash;Mais, madame.... attendez donc... C'tait peu de
+temps aprs la mort de ma dfunte... Il y a dj plus d'un an.... un an
+et queuque chose... Dieu! comme le temps passe depuis que je suis
+veuf!...&mdash;Et il n'a avec lui que son domestique?&mdash;Absolument que
+a.&mdash;Sort-il souvent?&mdash;Sortir!... Ah! pendant un an il a vcu comme un
+ermite... Il ne bougeait pas de chez lui!&mdash;En tes-vous certain?&mdash;Est-ce
+que ce n'est pas moi qui ouvre la porte?... Si ma dfunte vivait encore,
+elle vous dirait mme quelle heure se lvent et se couchent tous nos
+locataires.&mdash;Quand il ne sortait pas, il recevait du monde... des
+visites de femmes, sans doute?<a name="Page_442" id="Page_442"></a>&mdash;Non... Oh! pour a... je vous assure
+qu'il ne venait chez lui que trois hommes... Des professeurs, des hommes
+dans les arts, ce que m'a dit son domestique... Mais pour des femmes,
+<i>nante</i>.&mdash;Quoi! pas une dame en carrosse... avec des laquais?... On
+vous aura tromp, portier!&mdash;Oh! a serait difficile... je ne bouge pas
+de ma loge... Du temps de ma dfunte, c'est diffrent, je sortais
+queuqu'fois... J'allais mme au spectacle, la grande Opra... Nous
+avions un monsieur qui tait employ dans les nuages, pour tirer les
+cordes... Mais c-t'heure, c'est fini... <i>nante</i>.&mdash;Enfin ce duel,
+cette blessure.... il ne s'est pas fait cela en restant chez
+lui?...&mdash;Ah! c'est diffrent... j'vais vous dire... Depuis c't't M.
+Durand est sorti beaucoup... Il a mme t parfois huit... dix jours
+sans revenir...&mdash;Il a dcouch?...&mdash;Il couchait la campagne...
+Luzarche, ce que m'a dit son domestique qui y est all une fois avec
+son matre.&mdash;Il va Luzarche... Chez qui?&mdash;Chez une jolie dame... qui
+est not' voisine, qui demeure l-bas... quatre portes plus loin... J'ai
+su a parce que j'ai reconnu la femme de chambre de madame Dorville,
+quand elle est venue il y a deux jours voir M. Durand...</p>
+
+<p>&mdash;Une dame... ici prs... Et il va sa campagne!... murmure Adlade,
+en se levant avec agitation. Ah! je tiens le fil, enfin!&mdash;Vous avez
+trouv mon fil!... dit le portier, en regardant terre. &mdash;Vous dites
+que cette dame s'appelle madame Dorville?&mdash;Oui... Oh! je connais les
+voi<a name="Page_443" id="Page_443"></a>sins... Pas si bien que ma dfunte, pourtant.&mdash;C'est une femme
+immensment riche, et qui a trois voitures?&mdash;Ah! laissez donc!... Elle
+n'a pas seulement cabriolet. Ah! par exemple, il parat qu'elle a
+Luzarche une proprit <i>consquente</i>.&mdash;Et M. Durand a pass plusieurs
+jours sa campagne?&mdash;Oh! il n'en sort presque plus... Et ds qu'il sera
+guri, il parat qu'il va y retourner....&mdash;Et ce duel! Pourquoi s'est-il
+battu?&mdash;Ah! quant a, <i>nante</i>. Je l'ai bien demand au domestique,
+mais il n'en savait pas plus que moi...&mdash;Et la bonne vient savoir des
+nouvelles de monsieur?&mdash;Elle est dj venue deux fois... Mais je ne
+crois pas qu'elle vienne aujourd'hui... son heure est passe.&mdash;A quelle
+heure vient-elle ordinairement?&mdash;Le matin... c'est--dire vers onze
+heures et demie.&mdash;Il suffit. Demain je reviendrai vous voir... monsieur
+le portier, je n'ai pas besoin de vous recommander le plus grand silence
+sur tout ceci!&mdash;Oh! soyez tranquille!... <i>Nante</i>!.... C'est mort!...
+Vous entendez bien que je suis us sur tout a!</p>
+
+<p>Adlade regagne grands pas sa demeure; elle arrive tout effare, et
+s'crie en entrant: Mes peines ne sont pas perdues... Enfin je suis sur
+la voie!...</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce que c'est donc, ma fille? demande madame Chopard. Tu
+parais mue?&mdash;Je vous dis, maman, que je vais connatre tout le fond de
+l'intrigue... Je suis sur la voie...</p>
+
+<p>Quelle voie? dit M. Chopard; car enfin, ma<a name="Page_444" id="Page_444"></a> chre amie, il y a voie
+et voix...&mdash;Vous ne comprenez pas, papa, que j'ai dcouvert M. Jean....
+que je sais o il demeure, et tout ce qu'il a fait depuis quatorze mois
+que vous avez t chez lui...&mdash;Se pourrait-il?&mdash;Dieu! qu'elle a
+d'esprit!&mdash;Mais ce voyage?...&mdash;C'tait un mensonge!... Il tait en
+Italie, rue Richer. Oh! j'en sais long... Je sais quelle est la femme
+pour qui il m'a abandonne... Monsieur va passer des quinze jours sa
+campagne.... Il parat mme qu'il vient de se battre pour elle... Il a
+eu un affaire d'pe; une femme pour qui on se bat, a ne peut pas tre
+grand'chose! Cette insolente Rose, qui voulait me faire croire que
+c'tait une princesse!... Elle n'a pas seulement cabriolet... Mais c'est
+gal, je verrai cette madame Dorville... Je lui parlerai...&mdash;Comment! ma
+fille, tu veux...&mdash;Maman, j'ai mon plan: d'abord il faut que je me
+venge... Vous pensez bien que je ne vais pas depuis quatorze mois tous
+les jours chez des portiers pour que a se passe en complimens.&mdash;Mais,
+ma chre amie....&mdash;Mon papa, ne me contrariez pas, je vous en prie, ou
+je vais me trouver mal.</p>
+
+<p>&mdash;Il faut la laisser suivre ses ides, dit madame Chopard, c'est le
+plus sage. D'ailleurs, elle a trop d'esprit pour faire des sottises.&mdash;Je
+suis de cet avis-l, rpond M. Chopard. Aprs tout, une femme de sa
+taille doit savoir se conduire... On ne peut pas faire naufrage quand on
+a un si beau port... Joli celui-l.</p>
+
+<p>Le lendemain Adlade rdait neuf heures du<a name="Page_445" id="Page_445"></a> matin dans la rue Richer,
+de crainte de manquer l'arrive de la femme de chambre. A dix heures
+elle va s'installer dans la loge du portier, et les pices blanches de
+M. Chopard glissent encore chez le concierge bavard. Enfin onze heures
+et quart Louise entre dans la maison; elle salue, demande M. Durand, et
+monte.</p>
+
+<p>Vous ne lui parlez pas, dit le portier Adlade.&mdash;Non... J'aime
+mieux qu'elle ne me voie point.&mdash;Ah!... alors... <i>nante</i>!... A votre
+place j'aurais un peu jas avec elle dans ma loge... Vous l'auriez fait
+causer... C'est ma dfunte qui savait joliment entamer les
+conversations.</p>
+
+<p>Adlade laisse cette fois le portier parler tout seul; elle attend avec
+impatience que la femme de chambre descende de chez Jean. Louise ne
+tarde pas reparatre; elle sort de la maison. Adlade quitte la loge
+et suit la domestique qui, aprs tre entre un moment la demeure de
+Paris, va prendre la voiture de Luzarche; et nous avons vu que
+mademoiselle Chopard y est monte avec elle.</p>
+
+<p>Pendant la route, Louise, place derrire Adlade, ne l'a point
+remarque, et mademoiselle Chopard a gard le silence, ne parlant
+aucun des voyageurs. On arrive bientt Luzarche, Louise se hte de se
+rendre prs de sa matresse, et Adlade va dans l'endroit tcher
+d'avoir des renseignemens sur la conduite de madame Dorville.</p>
+
+<p>Caroline ouvre avec empressement la lettre de Jean. Elle ne cherche plus
+ cacher ce qu'elle prouve, et laisse clater sa joie en apprenant que
+sous peu de<a name="Page_446" id="Page_446"></a> jours il sera prs d'elle. Elle questionne Louise sur
+l'effet qu'a produit son billet, elle lui fait cent fois rpter les
+moindres dtails sur le plaisir que sa lettre a caus Jean; puis
+Caroline se dit: Oui, il m'aime! Oh! il m'aime rellement, je n'en
+saurais douter!... Tout ce qu'il a fait depuis un an... Son dsir de me
+plaire... Pauvre jeune homme! Je serais bien ingrate de ne point le
+payer de retour! Mais pourquoi me cacher que je l'aimais aussi en
+secret... que malgr moi je pensais lui?... Ne suis-je pas ma
+matresse, et maintenant n'est-il pas digne d'tre mon poux?...</p>
+
+<p>Caroline s'est livre ces douces penses, elle se rptait encore que
+c'tait pour elle que Jean s'tait adonn l'tude et avait perdu ces
+manires communes, ces habitudes de mauvaise compagnie qui gtaient les
+heureux dons qu'il avait reus de la nature. Elle s'tait retire dans
+son appartement pour y rver son aise son amour, lorsque Louise vint
+dire sa matresse qu'une grande dame demandait lui parler. Quoi!
+encore une visite de Paris?&mdash;Je ne crois pas, madame, que ce soit de vos
+connaissances de Paris... Je l'aurais bien reconnue... Elle est si
+norme, cette dame... Et pourtant on voit bien qu'elle est jeune... Je
+crois qu'elle tait dans la voiture avec moi en revenant.&mdash;Voyons donc
+cette dame.</p>
+
+<p>Caroline descend et trouve mademoiselle Chopard que l'on avait fait
+entrer dans le salon o taient Laure et madame Marcelin. Le premier
+soin d'Adlade est de toiser sa rivale de la tte aux pieds... Le<a name="Page_447" id="Page_447"></a>
+rsultat de l'examen est un air de trs-mauvaise humeur, car on ne
+pouvait pas trouver Caroline laide.</p>
+
+<p>Que dsire madame? demande la jolie femme avec ce ton doux et cette
+voix charmante qu'elle ne saurait changer. Je dsire, madame... vous
+parler en particulier, rpond Adlade en fronant les sourcils et
+montrant le bout de sa langue.</p>
+
+<p>Caroline est surprise du ton de la grande dame, mais elle lui rpond:
+Je suis avec mes bonnes amies, madame. Je n'ai aucun secret pour elles,
+et je pense que ce que vous avez me dire n'est point un
+mystre...&mdash;Pardonnez-moi, madame, c'est trs-mystrieux.</p>
+
+<p>Caroline ne peut s'empcher de sourire, mais elle fait passer
+mademoiselle Chopard dans une autre pice, tandis que la petite Laure
+dit madame Marcelin: On dirait que cette dame-l est un homme habill
+en femme!</p>
+
+<p>Caroline prsente un sige Adlade et s'assied en attendant qu'elle
+s'explique. Adlade est plus embarrasse qu'elle ne le pensait devant
+madame Dorville, car on ne lui en a dit que du bien dans tous les
+environs, et les gens honntes imposent beaucoup plus que les autres;
+cependant elle a form son plan d'aprs ce qu'elle a appris, et elle
+commence.</p>
+
+<p>Madame est madame Dorville?&mdash;Oui, madame.&mdash;Moi, madame, je suis
+demoiselle et j'ai eu vingt et un ans la Saint-Jean.&mdash;Pardon,
+mademoiselle, mais on peut se tromper.&mdash;Il est vrai que je suis
+trs-forme pour mon ge, mais aussi je resterai vingt ans comme
+cela.&mdash;Je n'en doute pas, ma<a name="Page_448" id="Page_448"></a>demoiselle.&mdash;Au reste, madame, si je ne
+suis pas marie, je devrais l'tre... depuis long-temps dj!... et
+c'est vous, madame, qui tes cause que je suis encore fille.&mdash;Moi,
+mademoiselle?&mdash;Oui, madame, vous-mme. Vous connaissez M. Jean Durand?</p>
+
+<p>&mdash;Monsieur... Durand!... Oui, mademoiselle, rpond Caroline en
+rougissant malgr elle, et commenant prendre beaucoup plus d'intrt
+ la conversation.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez l, madame, une bien mauvaise connaissance!&mdash;Comment,
+mademoiselle? Expliquez-vous, je vous en prie.&mdash;Oui, madame, je vais
+m'expliquer. C'est pour a que je suis venue. Vous saurez, madame, que
+je me nomme Adlade Chopard, fille de gens avantageusement connus, je
+m'en flatte; mon pre est un ancien distillateur retir au Marais... et
+quand je veux me mler de mettre quelque chose l'eau-de-vie, a
+pourrait s'y conserver comme les momies d'gypte...&mdash;Mademoiselle, ce
+n'est pas de cela, je pense, que vous voulez m'entretenir?&mdash;Non, madame,
+mais on est bien aise de faire savoir en passant qu'on a eu de
+l'ducation, et qu'on peut raisonner sur tout avec aplomb.&mdash;J'en suis
+persuade, mademoiselle.&mdash;Enfin, madame, pour en revenir M. Jean
+Durand, vous saurez que nous tions amis intimes de ses parens... et
+que... ds l'ge le plus tendre on avait rsolu de nous unir.&mdash;De vous
+unir... Vous mademoiselle, avec M. Durand?&mdash;Oui, madame, moi-mme.&mdash;Mais
+souvent les projets forms par<a name="Page_449" id="Page_449"></a> des parens ne plaisent nullement leurs
+enfans.&mdash;Oh! madame, cela nous plaisait trs-fort au contraire... Nous
+tions toujours ensemble... Nous jouions tous deux au <i>papa</i> et la
+<i>maman</i>... M. Jean ne pouvait pas tre un jour sans me voir; c'est au
+point que dans le quartier on nous appelait <i>Paul et Virginie</i>.</p>
+
+<p>Caroline a peine cacher l'impression que lui fait le rcit d'Adlade,
+et celle-ci, qui s'aperoit du trouble qu'elle lui cause, jouit dj de
+sa vengeance, et se dcide sacrifier mme sa rputation pour perdre
+Jean dans l'esprit de sa rivale. Mademoiselle Adlade avait une manire
+d'adorer les gens bien agrable pour l'objet de sa passion; mais les
+femmes qui aiment ainsi sont rarement payes de retour. L'amour
+vritable ne ressemble jamais la haine.</p>
+
+<p>Enfin, mademoiselle?... dit Caroline en s'efforant de cacher son
+agitation. &mdash;Enfin, madame, nous avons grandi, et notre amour se
+dveloppait de plus en plus. M. Jean m'adorait, il ne cessait de me le
+rpter... Il devenait si brlant... que nos parens jugrent qu'il tait
+temps de nous marier. Quand la mre de mon futur mourut, nous tions
+fiancs depuis six semaines; cet vnement retarda notre mariage; mais
+je pensais que ce n'tait recul que pour mieux sauter... Je regardais
+dj M. Jean comme mon mari... Il tait souvent seul avec moi... Il
+tait si pressant... si tendre... et moi, je suis si faible que...</p>
+
+<p>&mdash;Je vous comprends, mademoiselle... Il est<a name="Page_450" id="Page_450"></a> inutile de m'en dire
+davantage, dit Caroline qui respire peine.</p>
+
+<p>&mdash;Eh bien! madame, croiriez-vous qu'aprs tout cela... lorsque je
+devais regarder M. Jean comme ma proprit... lorsque mes parens avaient
+fait les dpenses et tous les prparatifs de notre union... cet ingrat,
+ce perfide, a tout coup cess de revenir chez nous, et fait dire mon
+pre qu'il ne pouvait plus m'pouser parce qu'il tait amoureux de vous
+et que vous comptiez sur sa main?</p>
+
+<p>&mdash;M. Jean a dit cela, mademoiselle?&mdash;Oui, madame; oh! il est bien
+capable de le nier sans doute!... Mais demandez-lui s'il connat
+Adlade Chopard... s'il a d l'pouser; si le jour de notre mariage n'a
+pas t fix... si son parrain ne s'tait point fait faire un pantalon
+collant pour le bal, et, moins qu'il ne soit le plus fourbe des
+hommes... ce qui serait possible, vous verrez, madame, s'il ose me
+dmentir.</p>
+
+<p>Caroline s'est leve, elle marche avec agitation dans la chambre;
+Adlade la suit des yeux et reprend au bout d'un moment:</p>
+
+<p>Certainement, madame, si je suis venue vous trouver, c'est l'insu de
+mes parens. Mais enfin j'aime monsieur Jean... Aprs tout ce que j'ai
+fait pour lui, je pouvais me croire sa femme... S'il ne m'pouse point,
+je suis rsolue me porter aux plus grandes extrmits. Je sais que
+c'est pour vous qu'il m'a abandonne... Mais je sais aussi, madame, que
+vous tes excessivement vertueuse,<a name="Page_451" id="Page_451"></a> et capable des plus grands
+sacrifices!... J'ai pens que vous seriez touche de mon amour... de ma
+situation... que vous ne voudriez point m'enlever un volage que j'aime
+encore malgr sa perfidie... et c'est pour cela, madame, que je me suis
+dcide venir vous trouver... et vous avouer avec candeur ma
+malheureuse position.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez bien pens de moi, mademoiselle... rpond Caroline en
+cherchant surmonter son motion. Je serais dsole d'tre cause de
+votre malheur... D'abord, je ne sais pourquoi monsieur Durand a pu
+supposer que j'accepterais sa main... Il n'a mme pas t question
+d'amour entre nous... J'avais de l'amiti pour monsieur Durand... mais
+je n'avais rien que cela... Je vous le rpte, mademoiselle, si monsieur
+Durand veut retourner vous, bien loin d'y mettre obstacle, je serai la
+premire l'y engager... Au point o en sont les choses... un homme
+d'honneur ne peut revenir sur ce qu'il a promis.</p>
+
+<p>&mdash;Ah! madame! je n'attendais pas moins de vous! s'crie Adlade, et
+ma reconnaissance...</p>
+
+<p>&mdash;Vous ne m'en devez nullement, mademoiselle, je vous assure que cette
+rsolution me cote peu... et que vous vous trompiez beaucoup en me
+supposant de l'amour pour monsieur Durand.</p>
+
+<p>&mdash;En ce cas, madame, je vais m'loigner lgre comme une plume! J'ai
+tout lieu de croire que l'inconstant reviendra moi ds qu'il
+n'esprera plus sduire madame. Du reste, voici mon adresse, et si
+madame doutait de la vrit de tout<a name="Page_452" id="Page_452"></a> ce que je viens de lui dire, je la
+prie de venir prendre des informations dans le quartier... Elle saura
+que les Chopard...</p>
+
+<p>&mdash;Oh! je vous crois, mademoiselle!... Cette adresse m'est
+inutile...&mdash;Pardonnez-moi, madame, montrez-la seulement M. Jean, et
+vous verrez quelle grimace cela lui fera faire. Madame, je ne veux pas
+abuser plus long-temps de vos momens; je retourne Paris, dans le sein
+de ma famille qui pourrait tre inquite de mon absence. Rappelez-vous,
+madame, que de vous dpend le bonheur d'une victime de l'amour, et des
+promesses d'un fianc.&mdash;Il ne dpendra pas de moi, mademoiselle, que
+monsieur Durand fasse son devoir.</p>
+
+<p>Adlade fait Caroline une profonde rvrence; celle-ci la reconduit
+jusqu'au vestibule. L, aprs une nouvelle rvrence, encore plus
+profonde que la premire, Adlade s'loigne, et va prendre une petite
+voiture qu'il faut qu'elle paie fort cher pour retourner le soir mme
+Paris. Mais Adlade est trop contente du succs de sa dmarche pour
+regarder l'argent, et elle fait sauter les cus du papa Chopard en se
+disant: Les voil brouills... brouills mort, j'en suis sre!...
+Cette femme-l aura trop d'amour-propre pour pardonner, et Jean, qui, au
+fait, n'est pas aussi coupable que je l'ai dit, ne sollicitera pas son
+pardon... D'ailleurs j'aurai l'&#339;il sur eux... Je ne suis pas brouille
+avec les portiers, moi.</p>
+
+<p>Lorsque mademoiselle Chopard est partie, Caro<a name="Page_453" id="Page_453"></a>line, cdant la douleur
+qu'elle s'est efforce de contenir, va s'enfermer dans son appartement,
+et l donne un libre cours ses larmes! Comme il m'a trompe! se
+dit-elle, moi, qui le croyais la franchise mme... Avoir abus de cette
+femme... de cette demoiselle!... Aprs une promesse de mariage... se
+jouer ainsi des parens... de toute une famille... C'est bien mal!...
+Mais si cela n'tait pas... oh! cela n'est que trop vrai... Il faut que
+cette demoiselle l'aime bien pour s'tre dcide un pareil aveu... Et
+lui. Il l'a aime aussi... J'avoue que je lui aurais cru un meilleur
+got... Mais je sois injuste peut-tre... Cette femme peut paratre fort
+bien... Elle est d'une taille superbe... Ah! Jean!... comme vous m'avez
+trompe!... Cependant tout ce qu'il a fait pour me plaire depuis un
+an... N'importe, je ne puis plus estimer un homme qui a abus d'une
+femme sur la foi d'une promesse de mariage... et je n'pouserai jamais
+un homme que je n'estime pas.</p>
+
+<p>On s'aperoit bientt dans la maison du changement qui s'est fait dans
+l'humeur de Caroline. Madame Marcelin et la petite Laure lui en
+demandent la cause; mais Caroline assure que l'on s'abuse, et qu'elle
+n'a nul chagrin. Pour ramener le sourire sur les lvres de sa matresse,
+Louise croit devoir lui parler de Jean. Mais alors la jeune femme prend
+un ton plus svre, et lui dfend l'avenir de l'entretenir de M.
+Durand. Louise, tout tonne, se tait, mais elle se dit: C'est depuis
+la visite de cette grande dame que ma matresse n'est plus la<a name="Page_454" id="Page_454"></a> mme....
+Cette grosse femme-l aurait bien d rester Paris.</p>
+
+<p>Deux jours se sont couls depuis la visite d'Adlade Luzarche.
+Caroline est toujours triste; mais chaque instant elle semble plus
+agite, car d'aprs ce que Jean lui a crit, le moment approche o elle
+va le revoir; et cette entrevue doit la convaincre si mademoiselle
+Chopard lui a dit la vrit. Les personnes qui habitent avec madame
+Dorville dsirent aussi avec ardeur l'arrive du jeune homme, car elles
+pensent que sa prsence dissipera la tristesse de Caroline.</p>
+
+<p>On dit que le bonheur est le meilleur mdecin, et en effet la
+satisfaction de l'esprit, le contentement de l'me, sont d'excellens
+baumes pour les blessures du corps. Le billet de Caroline avait ht la
+gurison de Jean, et trois jours aprs l'avoir reu, il part de Paris,
+brlant d'amour, et se livrant aux plus doux rves que puisse se crer
+un amant qui vient d'apprendre qu'il est aim.</p>
+
+<p>Jean n'est cependant pas all au grand galop cette fois, car il est
+encore trop faible pour se tenir cheval. Un cabriolet l'amne jusqu'
+sa destination. Louise, qui le voit descendre de voiture, court
+au-devant de lui en s'criant: Ah! que je suis contente de vous voir,
+monsieur!...&mdash;Merci, ma bonne Louise... Et ta matresse!...&mdash;Elle est au
+salon... Ah! j'espre que vous allez lui rendre sa gat,
+d'autrefois!...&mdash;Que veux-tu dire?&mdash;Que madame n'est plus la mme depuis
+quelque jours... Nous ne pouvons deviner ce qu'elle a!<a name="Page_455" id="Page_455"></a></p>
+
+<p>Jean n'coute plus Louise; press de revoir Caroline, il se hte de se
+rendre au salon. Madame Dorville y est assise prs de madame Marcelin et
+de Laure. A l'aspect de Jean elle ne peut se dfendre d'un trouble
+violent; cependant elle se remet, et le reoit avec politesse. Mais le
+ton froid dont elle s'informe de sa sant, l'expression rserve de ses
+traits, ses manires qui ne sont plus les mmes, tout glace Jean qui la
+regarde avec surprise et ne sait quoi attribuer le changement qu'il
+remarque en elle.</p>
+
+<p>La petite Laure et madame Marcelin tmoignent au jeune homme beaucoup
+d'amiti, il les remercie de leur tendre intrt pour sa sant. Mais
+tout en leur parlant, ses regards sont toujours attachs sur Caroline;
+il voudrait lire dans ses yeux, mais la femme adore ne daigne pas
+porter ses beaux yeux sur lui. Jean s'aperoit qu'elle est vivement
+mue, que sa respiration est entrecoupe, qu'une peine secrte semble
+avoir altr ses traits charmans. Il est sur le point de se jeter aux
+genoux de Caroline et de la supplier de lui apprendre le sujet de sa
+froideur son gard. Mais Caroline, qui dsire elle-mme mettre fin
+une incertitude qui la tue, sort vivement du salon pour se rendre au
+jardin, et bientt Jean est auprs d'elle.</p>
+
+<p>Au nom du ciel... qu'avez-vous contre moi, madame? Qu'ai-je fait pour
+mriter d'tre reu de la sorte? s'crie Jean en arrtant Caroline dans
+le jardin. &mdash;Il me semble, monsieur.... qu'il n'y a rien
+d'extraordinaire dans l'accueil que je vous fais aujourd'hui... Je vous
+ai tmoign le plaisir que<a name="Page_456" id="Page_456"></a> j'avais de vous voir rtabli!... et...&mdash;Non,
+madame, vous n'tes pas la mme avec moi; pardonnez-moi d'exiger
+davantage, mais vous ne m'avez pas habitu ce ton glac, cette
+politesse crmonieuse... Et pourquoi vous cacherais-je encore tout ce
+que j'osais esprer!... Mes lettres vous ont appris le secret de mon
+c&#339;ur!... Oui, madame, je vous aime... Je vous ai aime ds le premier
+jour o je vous ai vue! Cet amour a chang tout mon tre... C'est dans
+l'espoir de parvenir vous plaire que je me suis livr l'tude... que
+j'ai cherch connatre le ton, les usages de ce monde dont vous faites
+l'ornement. Si je suis quelque chose maintenant, c'est vous que je le
+dois; et lorsque vous sembliez me voir avec bont, lorsque votre lettre
+a fait natre en mon me le plus doux espoir et que j'accours ivre
+d'amour... je vous retrouve tout autre; la froideur, l'indiffrence,
+voil les seuls sentimens que vous me tmoignez!...</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez pu, monsieur... vous abuser sur l'intrt que je vous
+portais, rpond Caroline, comme j'ai pu me tromper aussi sur... les
+sentimens que je vous supposais...&mdash;Comment, madame?&mdash;Si cependant vous
+avez quelque amiti pour moi, jurez-moi de rpondre avec franchise aux
+questions que je vais vous adresser?&mdash;Je vous le jure,
+madame.&mdash;Connaissez-vous une demoiselle nomme Adlade Chopard?</p>
+
+<p>&mdash;Adlade Chopard!.... rpond Jean tout sur<a name="Page_457" id="Page_457"></a>pris d'entendre Caroline
+prononcer ce nom! Oui, madame... Oui... Sans doute.</p>
+
+<p>Le trouble de Jean achve de convaincre Caroline qui s'crie en le
+regardant fixement: Vous rougissez, monsieur!... Je vois qu'on ne m'a
+pas trompe... Vous avez d pouser cette demoiselle?&mdash;En effet,
+madame...&mdash;L'poque de ce mariage tait mme fixe... Mademoiselle
+Chopard vous regardait dj comme... comme son mari.... Est-ce la
+vrit, monsieur?&mdash;Oui, madame, je ne puis le nier.</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai pas besoin d'en savoir davantage, monsieur; un homme
+d'honneur doit remplir ses engagemens... surtout lorsqu'il a... Mais
+vous me comprenez, monsieur. Je vous quitte... Je ne vous cacherai point
+que dsormais votre prsence ne peut que m'tre pnible... Retournez
+prs de celle... qui vous regarde si juste titre comme son poux...
+Adieu, monsieur, adieu pour toujours.</p>
+
+<p>Caroline s'est loigne, car les larmes la suffoquaient; si ses pleurs
+eussent coul devant Jean, il serait tomb ses pieds, et peut-tre une
+explication plus franche et-elle drang le plan de mademoiselle
+Adlade; mais malheureusement Caroline n'est plus l, et Jean ananti,
+mais bless de se voir trait de la sorte, lorsque sa conscience ne lui
+reproche rien, Jean, aprs tre rest quelques minutes immobile dans le
+jardin, reprend sa fiert naturelle, et quitte la demeure de madame
+Dorville en maudissant les femmes et l'amour.<a name="Page_458" id="Page_458"></a></p>
+
+<p>Louise rencontre le jeune homme au moment o il s'loignait. O donc
+allez-vous, monsieur? lui dit-elle. &mdash;Je pars, rpond Jean d'une voix
+touffe, je m'loigne de ces lieux o je n'aurais jamais d venir!</p>
+
+<p>Louise est reste toute saisie: elle ne conoit rien au brusque dpart
+de celui dont on dsirait tant l'arrive, et elle est encore dans la
+cour, en chercher la cause que Jean est dj bien loin de la demeure
+de Caroline.</p>
+
+<p>Jean est revenu Paris, accabl par l'accueil de Caroline et ne
+concevant point que la connaissance de ce qui s'est pass entre lui et
+la famille Chopard lui ait fait perdre son c&#339;ur. Jean est loin de se
+douter de tout ce qu'a dit Adlade. Ma conduite a pu tre lgre, se
+dit-il; j'ai sans doute bless l'amour-propre de mademoiselle
+Chopard... Mais devais-je lui sacrifier le bonheur de ma vie, et madame
+Dorville doit-elle me faire un crime de ce dont elle est seule la cause!
+C'est elle qui m'a appris connatre mon c&#339;ur. Je n'avais nul amour
+pour Adlade et j'adorais Caroline!... C'est pour cela qu'elle ne veut
+plus me voir, qu'elle me bannit de sa prsence!... Suis-je donc si
+coupable? Non, c'est qu'elle ne m'aimait pas, qu'elle ne m'a jamais
+aim, et que, fche de m'avoir crit une lettre trop tendre, elle a
+ensuite saisi ce prtexte pour rompre avec moi.</p>
+
+<p>Jean est rentr chez lui, il s'enferme dans son appartement. Il regrette
+ses gots, ses penchans et son indiffrence d'autrefois. Alors, se
+dit-il, j'tais<a name="Page_459" id="Page_459"></a> plus heureux! Qu'avais-je besoin de chercher
+m'instruire?... On me trouvait bien dans le monde que je voyais... J'ai
+acquis quelques connaissances, mais j'ai perdu cette insouciance qui
+suffisait mon bonheur. C'est pour elle que j'ai voulu me changer... Et
+voil comme elle m'en rcompense!</p>
+
+<p>Dans son dpit, Jean jette au loin ses livres, ses cahiers, puis il se
+met sur son lit en jurant de ne plus penser Caroline. Mais son image
+est toujours devant ses yeux, il croit la voir, il lui parle, il
+l'entend sans cesse.</p>
+
+<p>La nuit n'a point loign de sa pense cette image chrie. Il est une
+heure du matin, et Jean ne peut trouver le repos, lorsqu'un bruit sourd
+frappe son oreille: il coute; le bruit part de sa croise, il
+semblerait que l'on force son volet. Jean a laiss une chandelle brler
+sur la chemine, il va se lever, lorsque sa fentre s'ouvre entirement.
+Ne doutant point que des voleurs ne se soient introduits chez lui, Jean
+a saisi des pistolets qui sont toujours placs dans sa table de nuit;
+puis feignant de dormir, il tient ses armes caches et attend
+l'vnement.</p>
+
+<p>Deux hommes paraissent la fentre. Il y a de la lumire! dit l'un
+d'eux. C'est singulier. On nous avait dit que le bourgeois couchait ce
+soir la campagne.&mdash;C'est gal, en avant, puisque nous y v'l... Tant
+pis pour lui s'il y est.</p>
+
+<p>Et les deux misrables enjambent la croise et s'avancent dans
+l'appartement. Ils se dirigent vers le lit qui est au fond de la
+chambre.</p>
+
+<p>Il y a quelqu'un de couch.... Allons-nous-en,<a name="Page_460" id="Page_460"></a> dit l'un. &mdash;Non...
+non... Il y a de l'argent gagner ici... Il faut en finir... Et de peur
+qu'il ne s'veille... il faut...&mdash;Ah!... tu avais dit que nous n'en
+viendrions pas l....&mdash;Je croyais que nous ne trouverions personne....
+Mais pour forcer le secrtaire nous ferons du bruit, a l'veillerait,
+il crierait... et je veux l'en empcher.</p>
+
+<p>En disant ces mots, le malheureux s'approche du lit, tenant un poignard
+ la main. Il va lever le bras sur Jean, lorsque celui-ci, se relevant
+par un mouvement aussi prompt que l'clair, prsente chaque voleur le
+bout d'un pistolet.</p>
+
+<p>Les deux misrables sont frapps de terreur. Cependant ils vont fuir,
+lorsque Jean lui-mme laisse tomber ses armes en s'criant! O mon
+Dieu!... n'est-ce point un songe? C'est vous.... Dmar!.... Gervais!....</p>
+
+<p>&mdash;C'est Jean! s'crient les deux brigands en se rapprochant du lit. Et
+pendant quelques secondes, tous trois se regardent sans pouvoir dire un
+mot de plus.</p>
+
+<p>C'est vous! reprend enfin Jean, vous... que je retrouve ainsi!...
+Dmar! tu allais m'assassiner!...&mdash;Ma foi oui... Mais je ne savais pas
+que c'tait toi...&mdash;Malheureux! voil donc o vous en tes venus! Au
+dernier degr du crime!... Voil o vous ont conduits l'oisivet!... le
+got de la dbauche, et cette haine pour le travail, que vous appeliez
+amour de la libert!...</p>
+
+<p>Gervais semble ananti, mais Dmar s'crie: Ah ! mon petit, est-ce
+que tu crois que c'est pour entendre de la morale que nous sommes
+monts<a name="Page_461" id="Page_461"></a> chez toi!... Il nous faut de l'or... Tu en as... Te rappelles-tu
+que tout devait tre commun entre nous.</p>
+
+<p>Jean regarde quelques instans Dmar avec indignation; puis, se levant,
+il va poser ses pistolets sur une table, ouvre son secrtaire, et en
+tire deux sacs d'argent; il en prsente un Dmar et l'autre Gervais,
+en leur disant: Je pourrais vous livrer la justice, mais je prfre
+vous donner encore les moyens de changer de conduite. Chacun de ces sacs
+renferme douze cents francs. Avec cela vous pouvez quitter la France, et
+aller dans un autre pays chercher du travail, et renoncer votre infme
+mtier!</p>
+
+<p>&mdash;Tu as bien plus d'argent ici, peut-tre? dit Dmar, qui s'est plac
+entre Jean et la table sur laquelle sont les pistolets, et nous
+pourrions te forcer...&mdash;Je ne vous donnerai rien de plus... Je n'ai plus
+d'armes... tu peux maintenant m'assassiner!...</p>
+
+<p>&mdash;Non! non..... jamais! dit Gervais en se plaant au-devant de Jean.
+Allons, Dmar... fuyons... il est temps.... Je crois entendre du bruit
+dans la rue!....</p>
+
+<p>La rue tait calme, mais dj Gervais a repass par-dessus la croise.
+Aprs un moment d'hsitation, Dmar se dcide le suivre, et bientt
+les voleurs ont disparu. Alors Jean va se rejeter sur son lit en se
+disant: Et ce sont mes camarades de pension! les compagnons de ma
+jeunesse!... Faites donc des sermens! Faites donc des projets!<a name="Page_462" id="Page_462"></a></p>
+
+
+
+<h3><a name="CHAPITRE_XXVIII" id="CHAPITRE_XXVIII"></a>CHAPITRE XXVIII ET DERNIER.</h3>
+
+<p class="head">ENCORE LA PETITE BONNE.&mdash;DOUBLE MARIAGE.</p>
+
+
+<p>La vue de ses anciens compagnons de plaisir n'a point fait regretter
+Jean d'avoir suivi dans le monde une autre route qu'eux; le lendemain de
+l'aventure nocturne, Jean ramasse ses livres, ses cahiers, et se dit:
+Si elle ne m'aime pas, je lui devrai au moins de n'tre pas rest toute
+ma vie un sot et un ignorant, et je sens qu'il m'est encore doux de lui
+devoir quelque chose.</p>
+
+<p>Et Jean reprit got l'tude, trouvant que seule elle pouvait lui faire
+supporter ses ennuis, car depuis qu'il n'allait plus Luzarche, il ne
+sortait pas de chez lui. Il pensait sans cesse Caroline, il sentait
+bien qu'il ne pourrait cesser de l'adorer, et ne faisait plus de vains
+efforts pour la bannir de son souvenir; mais elle lui avait dfendu de
+chercher la revoir, et Jean avait trop de fiert pour braver cette<a name="Page_463" id="Page_463"></a>
+dfense. Tout en ne concevant point que Caroline le bannt de sa
+prsence parce qu'il avait d pouser mademoiselle Chopard, tout en
+esprant, peut-tre au fond de son c&#339;ur, que la jolie femme ne l'avait
+pas totalement oubli, car les amans ont toujours une arrire-pense,
+Jean ne voulait faire aucune dmarche pour se rapprocher de celle qu'il
+adorait.</p>
+
+<p>De son ct, Caroline, aprs son entrevue avec Jean, s'tait bien
+promis, bien jur de ne plus penser un homme qu'elle ne croyait plus
+digne de son amour. Mais le c&#339;ur est-il toujours d'accord avec les
+efforts de l'esprit, avec les projets de la raison? Caroline essayait en
+vain d'tre gaie, vive, enjoue comme autrefois, un soupir trahissait sa
+peine secrte lorsqu'elle affectait de sourire. Autour d'elle on ne
+prononait jamais le nom de Jean, parce qu'on s'tait aperu que,
+lorsqu'on en parlait, cela redoublait sa tristesse. Caroline commenait
+ trouver que l'on respectait trop bien sa dfense... Elle prouvait en
+secret le dsir de parler de celui qui elle pensait toujours, mais
+elle n'osait entamer elle-mme cet entretien; elle se disait: Il ne
+reviendra plus, car il a de la fiert... Et je lui ai dit que je ne
+voulais plus le voir... Cependant il fallait qu'il m'aimt bien pour
+devenir, depuis un an, si diffrent de ce qu'il tait autrefois!...
+J'aurais peut-tre d m'en souvenir lorsqu'il tait l... Et ce duel...
+N'est-ce pas en quelque faon moi qui en suis cause? C'est par jalousie
+que ce Valcourt l'a insult... Si Jean et t tu, j'en aurais donc
+t<a name="Page_464" id="Page_464"></a> la cause?... Et j'ai oubli tout cela... Mais cette Adlade
+Chopard... ce qu'elle m'a dit m'a fait un mal!... Et il n'a pas mme
+cherch excuser sa conduite envers elle... Ah! c'est qu'il sentait
+bien qu'il ne le pouvait pas!...</p>
+
+<p>Caroline se disait tout cela elle-mme depuis qu'elle n'osait plus
+parler de Jean; mais elle ne se consolait pas, elle ne reprenait point
+sa gat. Cependant elle ne pouvait pas non plus faire aucune dmarche
+pour revoir Jean, qui de son ct restait enferm dans son entresol.
+Voil donc deux tres qui s'aiment, qui brlent de se revoir, et qui
+peut-tre resteront toujours loigns l'un de l'autre, parce qu'il a plu
+ une grande fille, mchante et jalouse, de dbiter force mensonges et
+calomnies. Mais on dit qu'il est un dieu pour les amans... Voyons ce
+qu'il fera en faveur de Jean.</p>
+
+<p>Il y avait trois semaines d'coules depuis que Jean tait revenu de
+Luzarche. Trois semaines passent vite quand on s'amuse, elles sont
+ternelles quand on soupire, qu'on regrette et qu'on n'espre plus.
+Caroline avait trouv la campagne monotone, et quoiqu'on ne ft encore
+qu' la fin de septembre, elle tait revenue habiter Paris. Peut-tre
+aussi pensait-elle qu'elle serait mieux en demeurant tout prs de celui
+qu'elle ne voyait plus; mais Jean, qui croyait Caroline la campagne,
+ne pensait point se mettre la fentre.</p>
+
+<p>Pendant ces trois semaines, mademoiselle Chopard avait fait de
+frquentes visites son cher ami le portier de Jean, et elle avait
+appris que le jeune<a name="Page_465" id="Page_465"></a> homme tait revenu de la campagne le mme jour
+qu'il y tait all; que depuis ce temps il ne sortait plus de chez lui,
+et paraissait tre toujours de fort mauvaise humeur. Adlade,
+enchante, s'tait frott les mains en se disant: J'ai russi!... Ils
+sont brouills... Ils ne se verront plus!... Je vais encore laisser Jean
+se dsoler quelque temps; puis un beau jour je m'offrirai ses regards,
+et je lui dirai: Vous tes un grand perfide! mais je vous aime toujours,
+quoique papa et maman me l'aient dfendu; pousez-moi, et je vous
+pardonne. Alors il m'pousera... Et cette jolie femme, que je trouve
+affreuse, en desschera de chagrin!</p>
+
+<p>Et pour tre toujours au courant de ce qui se passe, Adlade va souvent
+rue Richer; elle s'informe s'il ne vient point une femme pour le jeune
+monsieur de l'entresol, et le portier lui rpond: <i>Nante</i>... Ni
+femme... ni bonne... ni domestique. Et pour prix de ces <i>nante</i>, la
+grande demoiselle lui glisse des pices blanches.</p>
+
+<p>Un matin que mademoiselle Chopard revenait, suivant son habitude, de
+prendre des informations qui taient satisfaisantes, et qu'elle pensait
+ avoir bientt une entrevue avec Jean, au coin du boulevart du Temple
+et de la rue Charlot, elle se trouve en face de Rose qui, le panier au
+bras, allait faire des emplettes. La petite bonne regarde Adlade en
+faisant la grimace; la grande fille, qui est enchante de pouvoir
+prendre sa revanche en mystifiant Rose, s'arrte et lui dit d'un air
+moqueur:</p>
+
+<p>Ah! c'est vous, mademoiselle Rose.<a name="Page_466" id="Page_466"></a>&mdash;Oui, mademoiselle Chopard...&mdash;Vous
+voil en course de bon matin...&mdash;On pourrait vous en dire autant..... Il
+est vrai que votre papa assure qu'on ne vous enlvera pas moins de se
+mettre quatre...</p>
+
+<p>Adlade se mord les lvres et reprend: Et les amours de M. Jean... en
+avez-vous des nouvelles?...&mdash;Peut-tre...&mdash;Est-il toujours en
+Italie?&mdash;Non, il est en Sibrie c't'heure!&mdash;Ah! ah!... mademoiselle
+Rose qui a cru que l'on serait sa dupe!... On est aussi maligne qu'une
+autre!... On sait que ce pauvre jeune homme ne sortait pas de son
+entresol de la rue Richer...&mdash;M. Jean demeure rue Richer?&mdash;Oh! faites
+donc l'ignorante... Et cette grande dame!... qui avait trois voitures,
+qui tait millionnaire... nous la connaissons aussi bien que vous
+maintenant, cette belle madame Dorville.....&mdash;Vous connaissez...&mdash;Allez,
+mademoiselle Rose, ce n'est pas moi qu'on cachera rien!... Je sais
+tout, je vois tout! Je vous ait dit que Jean serait mon mari... Il le
+sera... Vous connatrez avant peu Adlade Chopard.</p>
+
+<p>Adlade s'est loigne, et Rose, qui est reste quelques minutes toute
+surprise de ce qu'elle vient d'entendre, se dit bientt: Comment! elle
+savait l'adresse de Jean... et je ne la savais pas... Il est Paris...
+et j'ignore ce qui se passe... Et cette grande sournoise a l'air de se
+moquer de moi... Ah! ne perdons pas une minute! Courons rue Richer, il
+faudra bien que je le trouve aussi, ce vilain Jean qui nous oublie!...
+Monsieur m'avait envoye lui<a name="Page_467" id="Page_467"></a> acheter une dinde aux truffes, parce qu'il
+voulait se rgaler aujourd'hui! Mais, par exemple, on dnera, ou on ne
+dnera pas, a m'est gal, il faut avant tout que je voie M. Jean.</p>
+
+<p>Et Rose court jusqu' la rue Richer. Elle demande dans toutes les
+maisons o il y a des entresols; enfin elle trouve la demeure de Jean.
+Elle monte, elle entre, elle est chez lui avant d'avoir repris sa
+respiration.</p>
+
+<p>C'est Rose! s'crie Jean en regardant la petite bonne qui entre tout
+essouffle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, monsieur... c'est moi... c'est Rose qui vous retrouve enfin...
+Vous voil donc... Ah! que c'est vilain de se cacher ainsi de ses amis,
+de votre bon parrain qui vous aime tant!... Faire croire qu'on n'est pas
+ Paris, et y rester depuis quinze mois sans venir nous voir!...&mdash;Oui,
+Rose, c'est vrai... je conviens que j'ai eu bien tort!&mdash;Est-ce que vous
+pouviez penser que M. Bellequeue tait encore fch contre vous?.... lui
+qui vous aime tant!... Sans cette grande Adlade, je ne saurais pas
+encore votre adresse... Mais j'ai tant couru... je n'en puis
+plus...&mdash;Pauvre Rose!&mdash;Embrassez-moi donc, a me fera oublier la
+fatigue!....</p>
+
+<p>Jean embrasse Rose de bien bon c&#339;ur, puis la petite bonne demande au
+jeune homme ce qu'il a fait depuis quinze mois, et o en sont ses
+amours. Alors Jean lui raconte tout ce qui s'est pass entre lui et
+Caroline; son bonheur, son ivresse, lorsqu'il s'est cru aim, et son
+dsespoir depuis trois semaines qu'il ne voit plus celle qu'il adore.<a name="Page_468" id="Page_468"></a></p>
+
+<p>Rose, qui a cout Jean avec beaucoup d'attention, lui dit: D'abord,
+monsieur, il ne faut pas vous dsoler, car madame Dorville vous aime
+toujours.&mdash;Tu crois, Rose.&mdash;Je ne le crois pas, j'en suis sre!...&mdash;Mais
+elle m'a dit qu'elle ne voulait plus me revoir.&mdash;Parce qu'alors elle
+tait en colre.&mdash;Elle m'a trait avec froideur, avec
+indiffrence.&mdash;Tout cela ne prouve rien. Ce qui prouve bien plus, c'est
+cette lettre charmante qu'elle vous crivait trois jours avant... Pour
+qu'elle ait chang ainsi, il faut qu'on lui ait fait sur votre compte de
+faux rapports, d'horribles mensonges... Oh! il y a de la Chopard
+l-dedans.&mdash;Tu crois, Rose?...&mdash;J'en suis certaine... N'est-ce pas par
+cette grande Adlade que je viens de savoir votre adresse; elle ne
+croyait pas alors si bien me servir!... Mais nous verrons si elle sera
+plus habile que moi... Et madame Dorville demeure ici prs?&mdash;Oui... mais
+elle est la campagne maintenant...&mdash;C'est bon... Adieu, monsieur Jean,
+vous me reverrez bientt.&mdash;Rose, que veux-tu faire?... Songe que je te
+dfends d'aller de ma part chez madame Dorville... que je ne veux pas
+retourner chez elle.</p>
+
+<p>&mdash;Oui, oui, c'est bon... a suffit, dit Rose en sortant, et elle
+laisse son panier chez Jean, car elle ne songe plus au dner de son
+matre, et elle est dcide partir sur-le-champ pour Luzarche,
+quoiqu'elle ne sache pas encore quel prtexte elle prendra pour se
+rendre chez Caroline; mais en passant dans la rue, elle se dit tout
+coup:<a name="Page_469" id="Page_469"></a></p>
+
+<p>Si madame Dorville aime toujours M. Jean, pourquoi ne serait-elle pas
+revenue Paris, au lieu de rester loin de lui?... Quand on est prs on
+peut se rencontrer.</p>
+
+<p>Rose avait devin juste; le portier lui dit: Madame Dorville est
+Paris depuis huit jours; elle est chez elle, montez. Rose monte, mais
+arrive devant la porte, elle s'arrte cependant pour chercher ce
+qu'elle dira... ce qu'elle demandera... pourquoi elle viendra: il tait
+temps d'y penser; mais Rose avait beaucoup d'imagination. Aprs un
+instant de rflexion, elle a trouv ce qu'il lui faut, elle sonne chez
+Caroline.</p>
+
+<p>Louise vient ouvrir, et Rose lui dit: Mademoiselle... c'est ici chez
+madame Dorville?&mdash;Oui, mademoiselle.&mdash;Mon Dieu... je ne sais pas si je
+dois dranger madame... Je viens pour...&mdash;Si vous voulez me dire ce que
+c'est, mademoiselle?...&mdash;Bien volontiers: M. Durand est all cet t
+voir madame, votre matresse, sa campagne de Luzarche...&mdash;Oui,
+mademoiselle.&mdash;M. Durand... avait emport un petit livre... couvert en
+maroquin rouge... Mon Dieu, je ne sais plus le titre... Mais M. Durand y
+tenait beaucoup parce qu'il lui venait de sa mre... Je viens savoir si
+vous l'avez trouv Luzarche, mademoiselle?</p>
+
+<p>&mdash;Je n'ai rien trouv, mademoiselle; je ne sais pas si madame a vu le
+livre dont vous parlez... Attendez un moment, je vais le lui demander.</p>
+
+<p>Louise va rapporter sa matresse ce qu'on vient de lui dire. Au nom de
+Jean, Caroline rougit, puis elle<a name="Page_470" id="Page_470"></a> rpond d'un air indiffrent: C'est...
+une bonne... qui demande cela?...&mdash;Oui, madame...&mdash;Est-ce qu'elle est
+l?&mdash;Oui, madame.&mdash;Faites-la entrer, car vous vous expliquez si mal que
+je ne comprends pas un mot ce que vous me dites.</p>
+
+<p>Louise va dire Rose: Entrez, mademoiselle, et Rose sourit en
+dessous, car elle tait bien sre qu'on la ferait entrer.</p>
+
+<p>La petite bonne se prsente devant Caroline avec un air modeste et doux;
+Caroline la regarde avec bienveillance, puis fait signe Louise de
+s'loigner. Ensuite elle dit Rose: Vous venez pour un livre,
+mademoiselle?...&mdash;Oui, madame.&mdash;Vous tes donc au service de M.
+Durand?&mdash;Non, madame, je sers depuis long-temps M. Bellequeue, le
+parrain de M. Jean... Oh! un bien brave homme qui aime M. Jean comme son
+fils...&mdash;Je sais... M. Durand m'a parl quelquefois de son parrain avec
+qui il tait, je crois, brouill...&mdash;Oui, madame...&mdash;C'est donc M.
+Durand qui vous envoie?&mdash;Oh! non, madame... j'ai pris la libert de
+venir de moi-mme...&mdash;Il est... Paris M. Jean?...&mdash;Oui, madame... Oh!
+il ne sort pas de chez lui... Il y avait bien long-temps que je ne
+l'avais vu, et a m'a fait de la peine de lui trouver l'air si triste,
+si chagrin...&mdash;Comment... vous croyez qu'il a du chagrin?...&mdash;Je ne sais
+pas, madame,&mdash;Y a-t-il long-temps que vous connaissez M. Jean?&mdash;Oh! oui,
+madame... je suis entre fort jeune chez M. Bellequeue, et M. Jean
+venait souvent voir son parrain.&mdash;Vous avez t tmoin de ses amours<a name="Page_471" id="Page_471"></a>
+avec mademoiselle Adlade Chopard?...&mdash;Des amours... de qui,
+madame?&mdash;De M. Jean avec cette demoiselle qu'il connat et qu'il aime
+depuis l'enfance...&mdash;M. Jean!... connatre mademoiselle Chopard depuis
+l'enfance! Ah! quel mensonge!... Il ne l'avait jamais vue! il n'avait
+jamais pens elle avant que M. Bellequeue n'et l'ide de ce
+mariage-l...&mdash;Comment... vous tes sre... Asseyez-vous donc, ma
+petite...</p>
+
+<p>Caroline montre Rose une chaise qui est prs d'elle, et Rose s'assied
+modestement sur le bord.</p>
+
+<p>C'est donc le parrain de M. Jean qui a pens le marier avec
+mademoiselle Chopard?&mdash;Oui, madame. Ah! c'est une ide bien sotte que
+mon matre a eue l; mais alors M. Jean tait un peu jeune... un peu
+tourdi, et on pensait que le mariage le rangerait.&mdash;Et il a t bien
+amoureux de cette demoiselle?&mdash;Amoureux de mademoiselle Chopard!... Non,
+vraiment! il ne l'a jamais t!...&mdash;Jamais!... Ah! vous vous
+trompez!...&mdash;Mais non, madame; j'tais bien au fait de tout... car
+j'tais la confidente de M. Jean; il me contait tout ce qu'il pensait,
+il ne consentait ce mariage que pour plaire sa mre... Il ne
+connaissait pas l'amour alors!... Mais quand il est devenu amoureux ce
+n'tait pas de mamselle Adlade, puisque au contraire c'est de ce
+moment qu'il s'est rsolu rompre son mariage... Et c'est cela qui a
+fch son parrain contre lui.</p>
+
+<p>&mdash;Il se pourrait!... Vous pensez... Ah! dites-moi<a name="Page_472" id="Page_472"></a> tout, ma chre
+enfant, dites-moi bien la vrit... Je... je m'intresse aussi M.
+Jean...</p>
+
+<p>En disant ces mots, Caroline mettait sa chaise tout contre celle de la
+petite bonne, puis tant d'une de ses mains une jolie bague enrichie
+d'une fort belle tincelle, elle la passait l'un des doigts de
+mademoiselle Rose qui se laissait faire, se contentant de rpter: Ah!
+madame, comment avez-vous pu croire que jamais M. Jean ait aim mamselle
+Chopard?...&mdash;Cependant il a d l'pouser.&mdash;Parce que sa mre dsirait ce
+mariage.&mdash;Il regardait mademoiselle Adlade comme sa
+future...&mdash;C'est--dire qu'il la regardait comme toutes les autres, sans
+y faire attention.&mdash;Ce n'est pas ce que cette demoiselle m'a dit... Elle
+m'a avou, au contraire, qu'entrane par sa faiblesse pour M. Jean...
+et lui croyant dj sur elle les droits d'un poux...&mdash;Ah! Dieu! quelle
+horreur!... Elle a os dire... Faut-il avoir un front!... Ce pauvre
+jeune homme, lui!... avoir sduit mamselle Adlade!... Non, madame,
+non, cela n'est pas... C'est pour se venger de ce qu'il a rompu son
+mariage, que mademoiselle Chopard invente de telles faussets!... Mais
+si ces parens savaient qu'elle dit cela!... Ah! par exemple, je ne pense
+pas que M. Chopard ferait un calembourg l-dessus.</p>
+
+<p>Caroline croit Rose, elle a besoin de se persuader que Jean ne s'est pas
+conduit comme Adlade le lui a dit. Elle fait rpter Rose tout ce
+qu'elle sait sur Jean, sur son enfance, sur son caractre, sur le
+mariage projet, sur l'erreur de tous ceux qui, t<a name="Page_473" id="Page_473"></a>moins du changement
+d'humeur de Jean, l'attribuaient son amour pour sa future. Enfin
+Caroline est convaincue que c'est elle seule que Jean a aime, qu'il
+aime encore, et elle s'crie: Pour prix de son amour... de tout ce
+qu'il a fait pour me plaire... je l'ai renvoy... je l'ai trait avec
+mpris... Ah! Rose, combien je m'en veux!...&mdash;D'un mot, madame, vous
+pouvez le rendre au bonheur...&mdash;Mais ce mot o le lui dire... Il ne veut
+plus venir... et je ne puis aller le trouver...&mdash;Eh! madame, n'y a-t-il
+pas mille moyens?... Tenez... si...</p>
+
+<p>Et comme Louise entrait dans l'appartement, Rose parle bas l'oreille
+de Caroline qui lui rpond: Oui, Rose... oui... j'y consens. A
+propos... et ce livre?...&mdash;Oh! il est retrouv, madame, rpond la
+petite bonne en souriant, puis elle fait Caroline une belle rvrence,
+et s'loigne lestement.</p>
+
+<p>Rose remonte chez Jean. Tmoin de la joie qui brille dans ses regards,
+le jeune homme veut la questionner; mais Rose est trs-presse, il faut
+qu'elle retourne chez son matre qui l'attend, et elle se contente de
+dire Jean qu'elle va prvenir son parrain de sa visite dans la
+journe. Oui, Rose; j'irai aujourd'hui.&mdash;N'y manquez pas, monsieur!</p>
+
+<p>En disant ces mots la petite bonne s'loigne, elle retourne chez son
+matre que la goutte retient maintenant chez lui, et qui ne sait que
+penser de la longue absence de Rose. Mais en rentrant, celle-ci lui<a name="Page_474" id="Page_474"></a>
+dit: Je l'ai trouv... Il va venir... J'ai vu celle qu'il aime... Ah!
+c'est cela une belle femme!... Une figure!... et des manires! Un ange,
+enfin!.... Et tenez, regardez comme a brille...</p>
+
+<p>Rose met sa bague sous les yeux de Bellequeue qui ne comprend rien la
+joie de sa bonne, et lui demande si elle a trouv ce diamant dans la
+dinde qu'il lui a dit d'acheter. Pendant que Rose explique son matre
+tout ce qu'elle a fait depuis le matin, Jean se dcide sortir pour
+aller chez son parrain; les paroles de Rose lui ont rendu quelque
+esprance; cependant il soupire encore, et en sortant de chez lui, il
+jette tristement les yeux sur la demeure de Caroline.</p>
+
+<p>Jean est arriv au Marais; il ne revoit pas sans plaisir le quartier
+tmoin des folies de son enfance; dans une grande ville, chaque quartier
+est une patrie. Aprs s'tre arrt devant la maison o il est n, Jean
+se rend enfin chez son parrain.</p>
+
+<p>C'est Rose qui introduit le jeune homme dans un petit salon o
+Bellequeue est assis. Jean se jette dans ses bras en lui disant:
+Pardonnez-moi d'avoir dout un moment de votre amiti... Vous ne m'en
+voulez plus de n'avoir point pous une femme que je n'ai jamais
+aime.&mdash;Non, mon cher Jean, rpond Bellequeue, en pressant tendrement
+son filleul dans ses bras, Non... je ne t'en veux plus... Mais j'ai
+arrang un autre mariage pour toi...&mdash;Ah! mon cher parrain, ne parlons
+pas de mariage... Il n'est qu'une seule femme que je puisse
+aimer!...&mdash;Il faut pourtant que tu pouses celle que je vais<a name="Page_475" id="Page_475"></a> te
+prsenter... et qui est l... dans la chambre voisine.</p>
+
+<p>Jean regardait autour de lui avec tonnement; mais Rose qui n'y tient
+plus, a ouvert une porte... et Caroline est devant les yeux de Jean...
+Elle lui sourit, elle lui tend la main... Et dj Jean s'est empar de
+cette main chrie... Il veut se jeter aux pieds de Caroline... Mais il
+est bien mieux encore... il est dans ses bras.</p>
+
+<p>Quand on s'aime bien il ne faut pas de longues explications pour
+s'entendre, en quelques minutes les deux amans en ont dit assez sur le
+pass; ils ne sont plus qu'au prsent qui leur offre amour et bonheur.</p>
+
+<p>Bellequeue regarde Caroline avec admiration, il rpte avec Rose: C'est
+un ange! Quant son filleul, il ne le reconnat plus, il trouve qu'il
+a de si belles manires, et s'exprime si bien, qu'il ne sait pas comment
+parler devant lui.</p>
+
+<p>Eh bien! dit Caroline Jean, refuserez-vous encore la femme que
+votre parrain vous propose?</p>
+
+<p>Pour toute rponse, Jean baise la main chrie, et Caroline reprend: Mon
+ami... je puis vous l'avouer enfin, je vous ai aim ds le premier
+instant o je vous ai connu... Quelque chose me disait que vous
+changeriez pour me plaire... N'est-il pas vrai, monsieur, que votre
+filleul vous plat mieux ainsi?</p>
+
+<p>Bellequeue s'incline en murmurant avec prtention: Il est si bien!...
+que je ne le reconnaissais point.<a name="Page_476" id="Page_476"></a></p>
+
+<p>Jean est press d'tre heureux, Caroline n'a plus d'autres dsirs que
+les siens; le mariage est fix dix jours de l. On ne fera point de
+noce, mais Caroline veut absolument que Bellequeue soit du repas que
+l'on fera chez elle, et Bellequeue accepte en baisant la main de la
+femme charmante.</p>
+
+<p>Pendant les dix jours qui prcdent le mariage, on pense bien que Jean
+est plus souvent chez Caroline qu' son entresol. Mais mademoiselle
+Adlade, qui continue d'aller chez le portier, apprend bientt tout ce
+qui s'est pass; au lieu de lui rpondre nante, on lui dit que M.
+Durand se marie dans huit jours, et qu'en attendant il passe presque
+toute la journe chez madame Dorville.</p>
+
+<p>Adlade est furieuse, elle sort de la loge du portier en renversant la
+pie et en crasant un pierrot; elle court chez Caroline, elle monte,
+elle sonne avec violence; mais Louise, aprs lui avoir rpondu: Madame
+ne peut pas vous recevoir, lui ferme la porte sur le nez; et la grande
+fille, rouge de colre, revient chez ses parens, et s'crie en arrivant:</p>
+
+<p>C'est fini!... M. Jean se marie dans huit jours... a m'est gal! c'est
+un polisson que je n'ai jamais aim... mais je veux absolument me marier
+le mme jour que lui... Mon papa... voyons vite dans la foule de mes
+soupirans.</p>
+
+<p>La foule ne se composait alors que d'une seule personne, c'tait M.
+Courtapatte, ngociant en huile, g de trente-deux ans, et haut de
+quatre pieds cinq pouces, qui, suivant l'usage des petits hommes avait
+une prdilection marque pour les<a name="Page_477" id="Page_477"></a> grandes femmes, et devait, par cette
+raison, adorer Adlade.</p>
+
+<p>Nous ne pouvons t'offrir maintenant que M. Courtapatte, dit madame
+Chopard; il est un peu petit; mais...&mdash;a m'est gal, je le prends,
+rpond Adlade, j'aime mieux les petits hommes... C'est plus commode
+pour donner le bras.</p>
+
+<p>&mdash;C'est vrai!... rpond M. Chopard, d'autant plus que tu as un bras
+de mre... Oh, oh! bras de mer.... Pas mauvais.&mdash;Mais songez, papa,
+qu'il faut que je me marie dans huit jours aussi.</p>
+
+<p>On va prvenir M. Courtapatte de son bonheur, et pour complaire
+Adlade, on presse tellement les choses, que son hymen a lieu en effet
+le mme jour que celui de Jean. Mais comme la clbration n'a pu se
+faire la mme glise, madame Courtapatte se fait promener en calche
+avec son mari et sa famille, et la voiture a ordre de passer plusieurs
+fois dans la rue Richer, et on paie la musique de la loterie pour
+qu'elle s'arrte sous les fentres de madame Dorville, devenue alors
+madame Durand, et le gros tambour s'crie en frappant sur sa caisse:
+C'est pour avoir l'honneur de clbrer le mariage de mademoiselle
+Adlade Chopard avec M. Courtapatte, et la marie jette alors des
+regards fulminans sur les fentres de Caroline, et son poux, en voulant
+lui baiser la main, se trouve presque entirement cach dans les plis de
+la robe de sa femme. Et M. Chopard est enchant de se promener en
+calche suivi par la musique, et il s'crie: J'espre que ma fille ne
+se marie point sans tambour ni trompette! Mais aussi quand on a un mari
+dans<a name="Page_478" id="Page_478"></a> les huiles, on peut faire les jours gras toute l'anne... Oh! oh!
+encore un fameux!...</p>
+
+<p>Quant aux autres maris, ils s'occupent peu de ce qui se passe dans la
+rue; tout leur bonheur, tout leur amour, ils repartent pour Luzarche
+le lendemain de leur union. Bellequeue remercie Caroline qui l'engage
+venir passer quelque temps sa campagne, mais Bellequeue n'est plus
+ingambe, il reste maintenant prs de son foyer, heureux de faire encore
+de temps autre sa partie de dames avec sa petite bonne.</p>
+
+<p>Mari celle qu'il adore, Jean jouit du bonheur le plus doux, tandis
+que Dmar et Gervais, ses deux amis d'enfance, vont finir aux galres
+une carrire fltrie par tous les vices.</p>
+
+<p>Jean donne quelquefois un soupir ces malheureux, puis il embrasse sa
+Caroline en lui disant: C'est toi qui m'as fait ce que je suis. Et la
+femme charmante lui rpond, en passant doucement son bras autour de son
+cou: Mon ami, on voit des hommes de fort bon ton aimer fumer,
+jouer, jurer mme quelquefois; mais, du moins, quand ils le veulent
+ils reprennent prs des dames ces manires aimables qui font le charme
+de la socit. On excuse mille choses chez les gens qui ont de
+l'ducation; mais celui qui ne veut rien faire, rien apprendre, reste
+isol au milieu du monde, et pour n'avoir pas voulu prendre un peu de
+peine, il se prive de beaucoup de plaisirs.</p>
+
+<p class="c">FIN.</p>
+
+
+
+<h3><a name="TABLE" id="TABLE"></a>TABLE DES MATIRES.</h3>
+
+
+<table summary="toc"
+cellspacing="0"
+cellpadding="0">
+<tr valign="top"><td colspan="3">&nbsp;</td><td align="right">pages.</td></tr>
+<tr valign="bottom"><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_PREMIER"><span class="smcap">Chap.</span> I<sup>er</sup></a>.</td><td>&nbsp; L'accouchement.</td><td align="right"><a href="#Page_1">1</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_II">II</a>.</td><td> Le Baptme.</td><td align="right"><a href="#Page_20">20</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_III">III</a>.</td><td> Voyage en coucou.&mdash;Visite la nourrice.</td><td align="right"><a href="#Page_49">49</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_IV">IV</a>.</td><td> L'enfance de Jean.</td><td align="right"><a href="#Page_71">71</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_V">V</a>.</td><td> Bal chez un matre de danse.&mdash;Adolescence de Jean.</td><td align="right"><a href="#Page_82">82</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_VI">VI</a>.</td><td> L'assemble de famille, et quel en fut le rsultat.</td><td align="right"><a href="#Page_107">107</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_VII">VII</a>. </td><td>Les trois fugitifs.</td><td align="right"><a href="#Page_124">124</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_VIII">VIII</a>. </td><td>Le Monstre.</td><td align="right"><a href="#Page_140">140</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_IX">IX</a>. </td><td>Un autre tour de Dmar.&mdash;La famille du laboureur.</td><td align="right"><a href="#Page_155">155</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_X">X</a>.</td><td> La maison paternelle.&mdash;Jean est un homme.</td><td align="right"><a href="#Page_171">171</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XI">XI</a>. </td><td>La petite bonne.&mdash;Projets de Bellequeue.</td><td align="right"><a href="#Page_184">184</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XII">XII</a>.</td><td> La Famille Chopard.</td><td align="right"><a href="#Page_198">198</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XIII">XIII</a>.</td><td> Tte-a-tte des futurs.&mdash;Jean est fianc.</td><td align="right"><a href="#Page_214">214</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XIV">XIV</a>.</td><td> vnement nocturne.&mdash;Le Souvenir d'une jolie femme.</td><td align="right"><a href="#Page_232">232</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XV">XV</a>.</td><td> La dame au Souvenir.</td><td align="right"><a href="#Page_245">245</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XVI">XVI</a>.</td><td>Caroline.</td><td align="right"><a href="#Page_259">259</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XVII">XVII</a>.</td><td>Seconde visite chez madame Dorville.</td><td align="right"><a href="#Page_272">272</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XVIII">XVIII</a>.</td><td> Jean est amoureux.</td><td align="right"><a href="#Page_292">292</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XIX">XIX</a>.</td><td> Changement de conduite.</td><td align="right"><a href="#Page_305">305</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XX">XX</a>.</td><td> Jean en grande soire.</td><td align="right"><a href="#Page_318">318</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXI">XXI</a>.</td><td> Jean se prononce.</td><td align="right"><a href="#Page_336">336</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXII">XXII</a>. </td><td>Le pre ambassadeur.</td><td align="right"><a href="#Page_351">351</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXIII">XXIII</a>.</td><td> L'emploi d'un an.</td><td align="right"><a href="#Page_370">370</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXIV">XXIV</a>.</td><td> Tentative infructueuse.</td><td align="right"><a href="#Page_385">385</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXV">XXV</a>.</td><td> Sjour Luzarche.</td><td align="right"><a href="#Page_401">401</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXVI">XXVI</a>.</td><td> Visites, duel et ses suites.</td><td align="right"><a href="#Page_414">414</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXVII">XXVII</a>.</td><td> Adlade chez Caroline.&mdash;Les voleurs.</td><td align="right"><a href="#Page_438">438</a></td></tr>
+<tr><td>&nbsp;</td><td><a href="#CHAPITRE_XXVIII">XXVIII</a><sup>e</sup></td><td>&nbsp; <span class="smcap">et dernier</span>. Encore la petite bonne.&mdash;Double mariage.</td><td align="right"><a href="#Page_462">&nbsp; &nbsp; &nbsp; 462</a></td></tr>
+</table>
+
+<hr class="full" />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Jean, by Charles Paul de Kock
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK JEAN ***
+
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+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
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+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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