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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Oeuvres par Maximilien Robespierre -- Miscellaneous + +Author: Maximilien Robespierre + +Release Date: December 11, 2009 [EBook #30654] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES PAR ROBESPIERRE--MISC *** + + + + +Produced by Daniel Fromont + + + + + + + + +[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Dédicace aux +mânes de Jean-Jacques Rousseau + +Texte en français moderne par Albert Laponneraye d'après les _Mémoires +authentiques de Maximilien Robespierre_ (anonyme, 1830) qui +reproduisent en fac-simile le manuscrit original] + + + + + +DEDICACE DE MAXIMILIEN ROBESPIERRE AUX MANES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU. + + + +C'est à vous que je dédie cet écrit, mânes du citoyen de Genève! Que +s'il est appelé à voir le jour, il se place sous l'égide du plus +éloquent et du plus vertueux des hommes. Aujourd'hui plus que jamais +nous avons besoin d'éloquence et de vertu. Homme divin! tu m'as appris +à me connaître; bien jeune, tu m'as fait apprécier la dignité de ma +nature, et réfléchir aux grands principes de l'ordre social. Le vieil +édifice s'est écroulé; le portique d'un édifice nouveau s'est élevé sur +ses décombres et, grâce à toi, j'y ai apporté ma pierre. Reçois donc +mon hommage; tout faible qu'il est, il doit te plaire; je n'ai jamais +encensé les vivants. + +Je t'ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la +source d'une joie orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y +ai vu l'empreinte des noirs chagrins auxquels t'avaient condamné les +injustices des hommes. Dès lors j'ai compris toutes les peines d'une +noble vie qui se dévoue au culte de la vérité, elles ne m'ont pas +effrayé. La confiance d'avoir voulu le bien de ses semblables est le +salaire de l'homme vertueux; vient ensuite la reconnaissance des +peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont donnés ses +contemporains. Comme toi, je voudrais acheter ces biens an prix d'une +vie laborieuse, au prix même d'un trépas prématuré. + +Appelé à jouer un rôle au milieu des plus grands évènements qui aient +jamais agité le monde; assistant à l'agonie du despotisme et au réveil +de la véritable souveraineté, près de voir éclater des orages amoncelés +de toutes parts, et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner +tous les résultats, je me dois à moi-même, je devrai bientôt à mes +concitoyens compte de mes pensées et de mes actes. Ton exemple est là, +devant mes yeux. Tes admirables Confessions, cette émanation franche et +hardie de l'âme la plus pure, iront à la postérité moins comme un +modèle d'art, que comme un prodige de vertu. Je veux suivre ta trace +vénérée, dussé-je ne laisser qu'un nom dont les siècles à venir ne +s'informeront pas; heureux si, dans la périlleuse carrière qu'une +révolution inouïe vient d'ouvrir devant nous, je reste constamment +fidèle aux inspirations que j'ai puisées dans tes écrits. + + + + * * * * * * * * * * + + + + + +[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Cahier de +doléances des cordonniers mineurs de la ville d'Arras_ (mars 1789) + +Mis en français moderne par J.-A. Paris] + + + + + +Doléances du corps des cordonniers mineurs de la ville d'Arras + + + +1° Les Cordonniers mineurs se plaignent de ce que le métier qui les +fait vivre avec tant de peine est encore exposé aux usurpations de tous +ceux qui veulent l'exercer contre les droits que leur assurent leurs +lettres patentes; de manière que la plupart d'entre eux sont réduits à +la misère la plus profonde; il faudrait ou leur assurer du pain de +quelque manière, ou du moins réprimer les entreprises de ceux qui +viennent envahir le privilège qu'ils ont payé. + + +2° Une circonstance nouvelle, et qui est peut-être un fléau commun à +toute la France, ajoute encore au malheur de leur condition. Le +haussement considérable dans le prix des cuirs, occasionné par le +traité de commerce conclu avec l'Angleterre, met la plupart d'entre eux +hors d'état d'acheter la marchandise même qui est la matière de leur +travail, c'est-à-dire de vivre. Ceux mêmes qui peuvent encore faire +cette dépense ne sont pas beaucoup plus heureux, parce qu'ils ne +peuvent porter le prix de leur travail à un taux proportionné à celui +du cuir; parce que l'artisan, pressé par la faim, et qui attend chaque +jour le modique salaire sur lequel il fonde sa subsistance, est +nécessairement forcé à souscrire aux conditions injustes que l'égoïsme +et la dureté des riches lui imposent. Il paraîtra peut-être singulier +que les Cordonniers mineurs soient ceux qui invitent la Nation à +s'occuper du traité de commerce avec l'Angleterre; mais cette +singularité ne peut exister qu'aux yeux des préjugés; car aux yeux de +la raison et de l'humanité, il est évident que l'intérêt d'une +multitude de citoyens pauvres, à qui ce traité fatal peut ôter leur +subsistance, est infiniment plus sacré que celui même des commerçants +les plus célèbres dont il ne fait que diminuer la fortune. + + +3° Ils observent que, dans cet état de détresse, ils devraient au moins +être exempts des petites exactions qui achèvent de les accabler. Ils +ont donc le droit de se plaindre de ce que MM. les officiers municipaux +ont augmenté depuis peu les rétributions qu'on les oblige de payer à +certaines personnes attachées à ce corps, pour la reddition des comptes +de la communauté; ils se plaignent surtout de la nécessité qui a été +imposée depuis deux ans à leurs mayeurs de rendre au Magistrat les +comptes de la communauté, qui ne doivent être rendus qu'à la communauté +elle-même; ce qui est évidemment contraire aux droits de la liberté et +aux principes de la justice. + + +4° Ils ont une réclamation plus intéressante encore à former, qui leur +est commune avec toutes les classes de citoyens que la fortune a le +moins favorisés. Ils demandant que les officiers municipaux, qui ne +doivent être que les hommes et les mandataires du peuple, ne se +permettent plus à l'avenir d'attenter arbitrairement à la liberté des +citoyens sous le prétexte de police, pour des raisons frivoles et +souvent injustes, non seulement en les envoyant en prison, mais même en +les menaçant trop légèrement de ce traitement ignominieux. Cet usage +trop commun ne peut qu'avilir le peuple qu'on méprise; au lieu que le +premier devoir de ceux qui le gouvernent est d'élever, autant qu'il est +en eux, son caractère, pour lui inspirer le courage et les vertus qui +sont la source du bonheur social. On n'oserait adresser ces outrages +aux citoyens de la classe la plus aisée: de quel droit les +prodigue-t-on aux citoyens pauvres? Ils sont précisément ceux à qui les +magistrats doivent le plus de protection, d'intérêt et de respect. + + + +(Signé) Cauderlier, Jean-Baptiste Riez + + + + * * * * * * * * * * + + + + + +[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Impressions +d'un voyage à Carvin_ (1783) + +Transcrit en français moderne par Alphonse Aulard] + + + + +(A vingt-cinq ans, Maximilien Robespierre fit un voyage de plusieurs +jours à Carvin. Dans une lettre, il fait, en un style badin, la +relation de cette excursion.) + + +(Publié par Alphonse Aulard, La Révolution Française, revue d'Histoire +moderne et contemporaine, t.XI, p. 359 et suiv.; par G. H. Lewes dans +The Life of Maximilien Robespierre, with extracts from his unpublished +corrospondance. Philadelphia, Carrey and Hart, 1849.) (le manuscrit +original a appartenu à Noël Charavay.) + + + + +LETTRE DE ROBESPIERRE + + +Monsieur, + + +Il n'est pas de plaisirs agréables si on ne les partage avec ses amis. +Je vais donc vous faire la peinture de ceux que je goûte depuis +quelques jours. + +N'attendez pas une relation de mon voyage; on a si prodigieusement +multiplié ces espèces d'ouvrages depuis plusieurs années que le public +en pourrait être rassasié. Je connais un auteur qui fit un voyage de +cinq lieues et qui le célébra en vers et en prose. + +Qu'est-ce cependant que cette entreprise comparée à celle que j'ai +exécutée? Je n'ai pas seulement fait cinq lieues, j'en ai parcouru six, +et six bonnes encore, au point que, suivant l'opinion des habitants de +ce pays elles valent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous +dirai pas un mot de mon voyage. J'en suis fâché pour vous, vous y +perdrez, il vous offrirait des aventures infiniment intéressantes: +celles d'Ulysse et de Télémaque ne sont rien auprès. + +Il était cinq heures du matin quand nous partîmes; le char qui nous +portait sortait des portes de la ville [Arras. Note d'A. Aulard.] +précisément au même instant où celui du Soleil s'élançait au sein de +l'Océan; il était orné d'un drap d'une blancheur éclatante dont une +partie flottait abandonnée au souffle des zéphyrs; c'est ainsi que nous +passâmes en triomphe devant l'aubette des commis. Vous jugez bien que +je ne manquais pas de tourner mes regards de ce côté, je voulais voir +si les argus de la ferme ne démentiraient pas leur antique réputation +d'honnêteté, moi-même animé d'une noble émulation, j'osais prétendre à +la gloire de les vaincre en politesse, s'il était possible. Je me +penchai sur le bord de la voilure et, ôtant un chapeau neuf qui +couvrait ma tête, je les saluai avec un souris gracieux, je comptais +sur un juste retour. Le croiriez-vous? Ces commis, immobiles comme des +termes à l'entrée de leur cabane, me regardèrent d'un oeil fixe sans me +rendre mon salut. J'ai toujours eu infiniment d'amour-propre; cette +marque de mépris me blessa jusqu'au vif et me donna pour le reste du +jour une humeur insupportable. Cependant nos coursiers nous emportaient +avec une rapidité que l'imagination ne saurait concevoir. Ils +semblaient vouloir le disputer en légèreté aux chevaux du Soleil qui +volaient au-dessus de nos têtes; comme j'avais moi-même fait assaut de +politesse avec les commis de la porte Méaulens, d'un saut ils +franchirent le faubourg Sainte-Catherine, ils en firent un second, et +nous étions sur la place de Lens; nous nous arrêtâmes un moment dans +cette ville. J'en profitai pour considérer les beautés qu'elle offre à +la curiosité des voyageurs. Tandis que le reste de la compagnie +déjeunait, je m'échappai et montai sur la colline où est situé le +calvaire; de là, je promenai mes regards avec un sentiment mêlé +d'attendrissement et d'admiration sur cette vaste plaine où Condé, à +vingt ans, remporta sur les Espagnols cette célèbre victoire qui sauva +la patrie. Mais un objet bien plus intéressant fixa mon attention: +c'était l'Hôtel de Ville. Il n'est remarquable ni par sa grandeur ni +par sa magnificence, mais il n'en avait pas moins de droits à +m'inspirer le plus vif intérêt; cet édifice si modeste, disais-je en le +contemplant, est le sanctuaire où le mayeur T..., en perruque ronde et +la balance de Thémis à la main, pesait naguère avec impartialité, les +droits de ses concitoyens. Ministre de la Justice et favori d'Esculape, +après avoir prononcé une sentence il allait dicter une ordonnance de +médecin. Le criminel et le malade éprouvaient une égale frayeur à son +aspect, et ce grand homme jouissait, en vertu d'un double titre, du +pouvoir le plus étendu qu'un homme ait jamais exercé sur ses +compatriotes. + +Dans mon enthousiasme, je n'eus pas de repos que je n'eusse pénétré +dans l'enceinte de l'Hôtel de Ville. Je voulais voir la salle +d'audience, je voulais voir le tribunal où siègent les échevins. Je +fais chercher le portier dans toute la ville, il vient, il ouvre, je me +précipite dans la salle d'audience. Saisi d'un respect religieux je +tombe à genoux dans ce temple auguste et je baise avec transport le +siège qui fut jadis pressé par le fessier du grand T... + +C'était ainsi qu'Alexandre se prosternait aux pieds du tombeau +d'Achille et que César allait rendre hommage au monument qui renfermait +les cendres du conquérant de l'Asie. + +Nous remontâmes sur notre voiture; à peine m'étais-je arrangé sur ma +botte de paille que Carvin s'offrit à mes yeux; à la vue de cotte terre +heureuse nous poussâmes tous un cri de joie semblable à celui que +jetèrent les Troyens échappés au désastre d'ilion lorsqu'ils aperçurent +les rivages de l'Italie. + +Les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous dédommagea +bien de l'indifférence des commis de la porte de Méaulens. Des citoyens +de toutes les classes signalaient à l'envi leur empressement pour nous +voir; le savetier arrêtait son outil prêt à percer une semelle, pour +nous contempler à loisir; le perruquier abandonnant une barbe à demi +faite, accourait au devant de nous le rasoir à la main; la ménagère, +pour satisfaire sa curiosité, s'exposait au danger de voir brûler ses +tartes. J'ai vu trois commères interrompre une conversation très animée +pour voler à leur fenêtre; enfin nous goûtâmes pendant le trajet qui +fut, hélas! trop court, la satisfaction flatteuse pour l'amour-propre +de voir un peuple trop nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de +voyager, disais-je en moi-même! On a bien raison de dire qu'on n'est +jamais prophète dans son pays; aux portes de votre ville on vous +dédaigne; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la +curiosité publique. + +J'étais occupé de ces sages réflexions, lorsque nous arrivâmes à la +maison qui était le terme de notre voyage. Je n'essaierai pas de vous +peindre les transports de tendresse qui éclatèrent alors dans nos +embrassements: ce spectacle vous aurait arraché des larmes. Je ne +connais dans toute l'histoire qu'une seule scène de ce genre que l'on +puisse comparera celle-là; lorsqu'Enée après la prise de Troyes aborda +en Epire avec sa flotte, il y trouva Hélénus et Andromaque que le +destin avait placés sur le trône de Pyrrhus. On dit que leur entrevue +fut des plus tendres. Je n'en doute pas. Enée qui avait le coeur +excellent, Hélénus qui était le meilleur Troyen du monde et Andromaque, +la sensible épouse d'Hector, versèrent beaucoup de larmes, poussèrent +beaucoup de soupirs dans cette occasion; je veux bien croire que leur +attendrissement ne le cédait point au nôtre; mais après Hélénus, Enée, +Andromaque et nous, il faut tirer l'échelle. Depuis notre arrivée, tous +nos moments ont été remplis par des plaisirs. + +Depuis samedi dernier je mange de la tarte en dépit de l'envie. Le +destin a voulu que mon lit fût placé dans une chambre qui est le dépôt +de la pâtisserie: c'était m'exposer à la tentation de manger toute la +nuit; mais j'ai réfléchi qu'il était beau de maîtriser ses passions, et +j'ai dormi au milieu de tous ces objets séduisants. II est vrai que je +me suis dédommagé pendant le jour de cette longue abstinence. + + + Je le rends grâce, ô toi, qui d'une main habile, + Façonnant le premier une pâte docile + Présentas aux mortels ce mets délicieux. + Mais ont-ils reconnu ce bienfait précieux? + De tes divins talents consacrant la mémoire, + Leur zèle a-t-il dressé des autels à la gloire? + Cent peuples prodiguant leur encens et leurs voeux + Ont rempli l'univers de temples et de dieux; + Ils ont tous oublié ce sublime génie + Qui pour eux sur la terre apporta l'ambroisie. + La tarte, en leurs festins, domine avec honneur, + Mais daignent-ils songer à son premier auteur? + + +De tous les traits d'ingratitude dont le genre humain s'est rendu +coupable, envers ses bienfaiteurs, voilà celui qui m'a toujours +révolté; c'est aux Artésiens qu'il appartient à l'expier, puisqu'au +jugement de tout l'Europe, ils connaissent le prix de la tarte mieux +que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu'ils +fassent bâtir un temple à son inventeur. Je vous dirai même, entre +nous, que j'ai là-dessus un projet que je me propose de présenter aux +états d'Artois. Je compte qu'il sera puissamment appuyé par le corps du +clergé. + +Mais c'est peu de manger de la tarte, il faut la manger encore en bonne +compagnie; j'ai eu cet avantage. Je reçus hier le plus grand honneur +auquel je puisse jamais aspirer: j'ai dîné avec trois lieutenants et +avec le fils d'un bailli, toute la magistrature des villages voisins +était réunie à notre table. Au milieu de ce Sénat brillait M. le +lieutenant de Carvin, comme Calypso au milieu de ses nymphes. Ah! si +vous aviez vu avec quelle bonté il conversait avec le reste de la +compagnie comme un simple particulier, avec quelle indulgence il +jugeait le Champagne qu'on lui versait, avec quel air satisfait il +semblait sourire à son image, qui se peignait dans son verre! J'ai vu +tout cela moi... Et cependant voyez combien il est difficile de +contenter le coeur humain. Tous mes voeux ne sont pas encore remplis, +je me prépare à retourner bientôt à Arras, j'espère trouver en vous +voyant un plaisir plus réel que ceux dont je vous ai parlé. Nous nous +reverrons avec la même satisfaction qu'Ulysse et Télémaque après vingt +ans d'absence. Je n'aurai pas de peine à oublier mes baillis et mes +lieutenants. Quelque séduisant que puisse être un lieutenant, +croyez-moi, Madame, il ne peut jamais entrer en parallèle avec vous. + +Sa figure, lors même que le Champagne l'a colorée d'un doux incarnat, +n'offre point encore ce charme que la nature seule donne à la vôtre et +la compagnie de tous les baillis de l'univers ne saurait me dédommager +de votre aimable entretien. + +Je suis avec la plus sincère amitié. Monsieur, votre très humble et +très obéissant serviteur. + + +De Robespierre. A Carvin, le 12 juin 1783. + + + + * * * * * * * * * * + + + + + +[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de +la Rose. + +Transcrit en français moderne] + + + + +(Ce discours, écrit pour la réception d'un membre de la société des +Rosati, a été publié par Lucien Peise dans Quelques vers de Maximilien +Robespierre, page 35 et suiv.) (Le manuscrit original est fait d'un +cahier de 14 pages blanches, petit in-4° portant ce filigrane: M. Homo. +Le texte est surchargé de ratures et de corrections.) + + + +ELOGE DE LA ROSE + + + +La Rose croît pour tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas +faits pour sentir ses charmes, le vulgaire y voit une fleur dont les +couleurs plaisent à la vue et dont le parfum flatte agréablement +l'odorat; le fleuriste imbécile ose lui préférer des fleurs dont la +rareté fait le principal mérite; l'amant plus raisonnable, la considère +avec complaisance comme l'image touchante des charmes les plus +intéressants de celle qu'il aime, mais il n'appartient qu'à un très +petit nombre d'êtres privilégiés de l'aimer pour elle-même et de lui +rendre un hommage digne d'elle. + +Parmi cette foule d'hommes automates qui, pleins d'une stupide +admiration pour les biens méprisables que l'opinion a créés, +contemplent avec une coupable indifférence les plus magnifiques +ouvrages de la nature, et à qui la vue d'une rose n'a jamais rien +inspiré, l'éternelle providence a fait naître et perpétuer une race +choisie d'hommes sensibles et généreux qui la vengent de leur mépris +par un culte aussi sincère qu'intéressant. La Rose ne s'offre jamais à +leurs yeux sans réveiller en eux mille idées riantes, mille sensations +délicieuses qui ne sont connues que des âmes délicates. + +Ce n'est point un plaisir vulgaire qui s'arrête aux yeux et à l'odorat, +c'est une jouissance exquise; c'est je ne sais quel charme inexprimable +qui maîtrise à la fois leurs sens, leur âme et leur imagination. Ils +passent l'hiver à la regretter, et le printemps à en jouir; l'hiver est +pour eux l'absence de la rose: pour eux la rose est elle seule le +printemps. Au retour de cette aimable saison, leur premier soin est +d'aller lui rendre hommage sous l'ombrage naissant d'un bosquet +solitaire. Zéphir même lui adresse des voeux moins sincères et lui +prodigue des caresses moins vives. + +L'ascendant de cette heureuse sympathie qui unit ces aimables mortels à +la reine des fleurs, de ce magnétisme puissant qui les enchaîne par une +attraction mutuelle, est sans contredit, un des plus grands mystères de +la nature. Y a-t-il dans cette fleur une divinité cachée? est-ce une +nymphe métamorphosée qui conserve encore sous cette forme nouvelle le +double charme de la pudeur et de la beauté, et dont l'âme cherche à +s'unir à leurs âmes sensibles et pures? Est-ce simplement une +délicatesse d'organisation qui fait qu'ils sentent plus vivement la +sagesse et la bonté du créateur qui brillent dans un de ses plus beaux +ouvrages? C'est ce que nous n'osons décider. Quoi qu'il en soit, +Monsieur, vous pouvez déjà entrevoir dans ce que je viens de dire, +l'origine et la nature de l'institution connue sous le nom de Société +des Rosatis. Déjà ce mot présente à votre esprit des idées bien plus +étendues que celles qu'il rappelle au vulgaire ignorant et étranger à +nos mystères. Eclairé par une lumière nouvelle, vous apercevez +distinctement que quiconque dira que la société des Rosatis a pour base +un amusement frivole ou une agréable fantaisie, donnera par cela seul +une preuve certaine: qu'il est encore assis dans de profondes ténèbres. +S'il est vrai de dire dans un sens: que l'amour de la rose constitue le +véritable Rosati, ce sens équivoque ne peut qu'égarer les profanes; car +pour en saisir toute l'étendue, il faut connaître encore ce que c'est +que l'amour de la rose. Or, Monsieur, si vous réfléchissez sur le +principe de ce sentiment que je viens de vous expliquer, vous verrez +d'abord qu'il part de la même source d'où découlent tous les talents et +toutes les vertus; c'est-à-dire une imagination sensible et riante et +une âme à la fois douce et élevée. Aussi dans le sens vraiment +orthodoxe, l'amour de la rose est précisément la même chose que l'amour +de la vertu: un Rosati est effectivement un bon citoyen, un bon père de +famille; un ami sincère, un amant fidèle. Si une fleur aimable a des +droits sur son coeur, sera-t-il moins tendre pour sa maîtresse, pour +ses amis, pour sa femme, pour ses enfants? Je conviens cependant que le +titre de Rosati suppose encore d'autres qualités qui sont même le seul +rapport sous lequel le vulgaire semble le connaître; je parle des +talents agréables et de l'amabilité, car on se représente communément +un Rosati sous l'idée d'un homme qui joint à l'agrément de faire de +jolis vers, le mérite d'aimer le bon vin. Or, vous concevez. Monsieur, +que tout cela est une suite des vertus fondamentales de la société et +prend sa source dans l'amour de la rose: il n'est pas difficile à celui +qui possède un esprit aimable et un bon coeur de boire de bon vin en +bonne compagnie; il n'est pas plus difficile de faire de bons vers, +cette vérité nous a été démontrée par un événement dont le souvenir +nous est encore cher. + +Nous avons vu dans nos assemblées des guerriers savants dont les mains +ne semblaient destinées qu'à tenir le compas d'Uranie et à diriger les +foudres de Mars; des magistrats orateurs accoutumés à régler la balance +de la justice, consentir à essayer quelques airs sur le luth +d'Anacréon; pleins d'une timide défiance, ils osaient à peine toucher +cet instrument nouveau, de peur de n'en tirer que des sons discordants; +les jeunes favoris des muses souriaient en voyant leur modeste +embarras; le luth divin rendit sous leurs doigts des accords qu'Apollon +et les Grâces écoutèrent avec transport. Ils nous enchantèrent sans +nous surprendre; nous trouvions facilement l'explication de ce +phénomène dans l'amour de la rose. + +Vos yeux, Monsieur, s'ouvrent de plus en plus et vous commencez à +découvrir sans nuage toute la noblesse et toute retendue de l'ordre des +Rosatis: et déjà vous pouvez le définir vous-mêmes, la société des +hommes de génie et des hommes vertueux, qui ont brillé chez toutes les +nations et dans tous les siècles. Socrate, Anacréon, Epaminondas, +Timoléon, Euripide, Démosthène, Aristide chez les Grecs; parmi les +Romains les deux Scipions, Lucullus, Horace, Virgile, Cicéron et +surtout Titus, Trajan, Antonin, Marc Aurèle, enfin Charlemagne, Charles +V, Saint-Louis, Louis XII, Henri IV, Chaulieu, Catinat, Corneille, +Fénelon, Vauban, Massilion, Condé chez les Français: voilà, Monsieur, +une partie de ceux que nous comptons parmi nos frères. + +Mais, Monsieur, je ne dois pas vous induire ici dans une erreur +funeste; je ne puis vous le dissimuler, les grands hommes que je viens +de nommer n'ont pas vu les jours de la lumière et de l'alliance +nouvelle; ils aimaient la Rose de bonne foi; ils adoraient les mêmes +divinités que nous; mais sans temple et sans autel! Les amants de la +Rose épars et isolés n'avaient point encore appris à l'honorer en +commun par un culte extérieur et solennel; car les banquets d'Anacréon, +les soupers d'Horace, d'Auguste et de Mécène; les festins mêmes de +Trajan et des Antonins n'étaient que l'ombre et la figure des grands +mystères que nous avons vu s'accomplir en nous. + +Fortuné mortel, prêtez une oreille attentive à ma voix, recueillez mes +paroles avec respect et avec joie; je vais parler de l'époque sacrée où +les amants de la Rose commencèrent à former sous le nom de Rosati un +corps visible, une association régulière unie par le même esprit, par +les mêmes rites et par les mêmes auspices; je vais vous révéler une +partie des merveilles qui préparèrent ce grand événement, car la déesse +qui les a enfantées en notre faveur me défend de lever entièrement le +voile sacré que les couvre et vos yeux trop faibles encore ne +pourraient en soutenir tout l'éclat. + +L'amitié avait un jour rassemblé quelques-uns de nous dans un banquet +qui n'avait rien de plus surnaturel que ceux d'Anacréon et de +Marc-Aurèle; et les hymnes qu'ils chantaient en l'honneur des Grâces et +de Bacchus montaient vers le ciel avec le parfum des roses et les +douces émanations du Champagne; lorsque tout à coup on entendit dans +les airs un concert plus ravissant que l'harmonie des corps célestes +plus mélodieux que les champs des Muses et d'Apollon. Une odeur +d'ambroisie se répand au même instant de toutes parts et nous voyons +descendre au milieu de nos bosquets sur un nuage d'or et de pourpre une +déesse brillante de tout l'éclat qui environne une beauté céleste. A ce +seul souvenir, mon esprit se trouble, mes idées se confondent et +j'éprouve encore une fois cette douce ivresse où sa présence alors +plongea tous mes sens. O vous qui que vous soyez, qu'aucune déesse ne +visita jamais, gardez-vous de chercher à vous former une idée de ses +charmes d'après les faibles attraits des beautés mortelles... Oui Vénus +sans doute est moins belle lorsque parée parles mains des Grâces elle +se montre dans l'assemblée des dieux; elle était moins touchante le +jour où parée de sa seule beauté, elle daigna la dévoiler aux yeux du +fils de Priam. Dans l'une de ses mains était une lyre d'or, dans +l'autre une coupe de nectar, à ses pies, une corbeille pleine de Roses. +Ses regards se fixèrent un instant sur nous et ils firent circuler dans +nos veines un feu rapide qui nous aurait consumés si elle ne nous avait +elle-même donné la force de résister à sa violence; elle ouvrit la +bouche, son souffle exhala une odeur plus douce que l'haleine du zéphyr +chargé du parfum des fleurs. Le son de sa voix et les choses qu'elle +nous dit nous jetèrent dans une extase ravissante dont il est +impossible de donner une idée à ceux qui n'ont point reçu une semblable +faveur et nos coeurs abîmés dans la joie étaient près de mourir sous le +poids de la volupté. + +Il n'est pas donné à une bouche humaine de rendre les discours de la +déesse; il vous suffira de savoir qu'elle nous manifesta les décrets du +destin qui de tout temps avoient fixé la durée de notre société. + +Elle nous révéla comment les dieux jetant un regard de commisération +sur les mortels, avoient résolu d'arrêter les progrès de l'égoïsme qui +semble avoir banni de la terre la gaîté, la franchise, la vertu et le +bonheur, en lui opposant une association fondée sur la concorde et sur +l'amitié. Elle nous annonça qu'ils avoient daigné nous choisir pour +être les pierres angulaires de ce sublime édifice: elle nous enseigna +les dogmes que nous devons croire, les rites que nous devons suivre, la +doctrine que nous devons annoncer; elle nous remit en même temps la +lyre d'or, la corbeille de roses, et la coupe de nectar, après nous +avoir appris l'usage auquel ils étaient destinés dans les cérémonies de +notre nouveau culte, elle déposa aussi dans nos mains un livre où une +main divine avait tracé en caractère de roses les lois qui nous étaient +données et les noms de ceux qui étaient appelés à composer la société +naissante avec l'histoire de leur vie et leur future destinée; elle +nous ordonna de leur annoncer successivement dans les temps marqués les +desseins des dieux à leur égard par les diplômes dont elle prescrivit +la forme. Alors elle disparut en laissant dans les airs de vastes +sillons de lumière. + +Lorsque nous eûmes enfin reprit nos sens, nous nous regardâmes +longtemps les uns les autres dans un profond silence: nos premières +paroles furent l'explosion de tous les transports d'amour, d'étonnement +et de joie, excités par la grandeur des prodiges dont nous étions les +objets. Dès ce moment il nous sembla que nous étions devenus d'autres +hommes: ou plutôt nous n'étions plus des hommes, nous planions au +dessus de la terre; l'image de la déesse profondément gravée dans nos +coeurs ne nous permettait plus de concevoir que des sentiments sublimes +et de grandes pensées; elle nous défendait même pour toujours contre +les attraits de toutes les beautés mortelles qui nous avoient enchantés +jusqu'alors; nous n'éprouvions plus qu'un dégoût universel pour tous +les biens passagers de ce monde périssable et le désir de remplir notre +glorieuse vocation était le seul lien qui put encore nous attacher à la +vie. + +Aussi notre premier soin fut d'ouvrir le livre sacré qu'elle avait +déposé entre nos mains: quelle fut notre joie quand nous lûmes dans ces +archives immortelles les noms de tous les hommes illustres qui existent +de nos jours chez les différentes nations de l'Europe qui pour devenir +nos frères n'attendaient que l'expédition de nos diplômes, quand nous +vîmes que ceux mêmes des siècles passés y étaient inscrits comme +membres de cette divine société qui embrasse tous les grands hommes +présents, passés et futurs. + +Mais ce qui nous intéressait le plus vivement c'était sans doute de +connaître ceux de nos concitoyens qui seraient au nombre des +prédestinés. Votre nom s'offrit à nos yeux et il serait difficile de +vous peindre la sensation agréable que nous causa cette découverte; +nous voulûmes aussitôt lire l'article qui vous concernait, c'est-à-dire +l'histoire de votre vie passée et votre horoscope; la première nous +offrit les motifs qui ont déterminé en votre faveur le choix de la +déesse et nous eûmes lieu d'admirer combien les décrets de la sagesse +divine différent des faibles pensées des hommes. + +En effet, Monsieur, quand les hommes seront instruits de votre +admission dans l'ordre des Rosatis, ils croiront que vous devez ce +titre à vos connaissances utiles et agréables, au don d'écrire en prose +et en vers avec noblesse et avec grâce que l'on vous connaît; à tous +ces talents divers qui font douter si vous êtes plus cher à Polymnie, à +Erato ou à Cypris, enfin à toutes les qualités que renferme l'idée d'un +homme aimable. Eh bien, Monsieur, ce mérite-là est précisément le +moindre des titres auxquels vous devez l'adoption de la déesse, car nos +livres sacrés vous apprennent que vous êtes appelé principalement parce +que les dieux ont aperçu en vous un coeur droit et pur, une âme noble +et élevée faite pour connaître l'amitié; parce qu'ils ont prévu que +vous étiez capable d'aimer vos frères autant que vous leur serez cher; +parce que toujours humain, sensible et juste, vous avez su joindre la +reconnaissance et l'estime de vos concitoyens à la confiance et à +l'amitié des magistrats puissants qui ont l'avantage et le mérite +d'apprécier et d'employer vos talents qui exercent sur eux une autorité +salutaire et funeste suivant le caractère et l'âme de ceux à qui elle +est confiée. + +Maintenant, Monsieur, vous ne serez pas fâché sans doute de connaître +votre horoscope et vous attendez peut-être avec impatience que je vous +révèle ce que le livre fatal nous a appris sur cet objet intéressant. +Mais, Monsieur, c'est là précisément un de ces secrets sur lesquels les +ordres de la déesse nous imposent un silence religieux; car elle est +d'avis qu'il n'est pas avantageux à l'homme d'étendre ses regards trop +loin dans l'avenir, tout ce que je puis faire, Monsieur, c'est de vous +dire comme homme, que vous devez être exempt de toute inquiétude, car +la sage déesse m'a encore appris en général que l'horoscope d'un homme +est dans ses talents et dans ses vertus. + +Livrez-vous donc tout entier à la joie que votre heureuse adoption doit +vous inspirer et rendez grâces aux dieux qui ont daigné vous accorder +une si éclatante faveur; reconnaissez votre dignité, _agnosce, o +rosati, dignitatem tuam;_ et connaissez surtout votre bonheur, et +méritez-le de plus en plus par votre zèle à répondre aux volontés du +ciel et à observer ses commandements, aimez la rose, aimez vos frères, +ces deux préceptes renferment toute la loi. + +Mais pour animer votre zèle et répondre à la grâce de votre heureuse +vocation, achevez devons instruire et devons édifier en apprenant +quelles sont les magnifiques promesses qui ont été faites aux vrais +Rosatis; car les dieux ont voulu qu'ils fussent heureux dans ce monde +et dans l'autre. Le premier avantage qui leur est assuré est celui +d'une longue vie; il est très difficile qu'un Rosati meure si toutefois +cela est possible. Je puis vous en citer un exemple intéressant dans la +personne de l'hôte aimable chez qui nous sommes rassemblés dans ce +moment. Le jour où il fut admis pour la première fois à nos sacrés +mystères, il nous chanta des couplets dignes d'Anacréon; mais l'état de +faiblesse et de souffrance où nous le vîmes alors nous faisait craindre +qu'il ne se pressât trop de descendre vers la fatale barque par les +sentiers qu'Anacréon lui avait fraies; mais à peine eut-il passé une +heure auprès de nous lorsqu'il s'écria dans un transport d'allégresse +qu'il sentait déjà la vertu rosatique qui agissait eu lui et qui lui +rendait ses forces et sa gaîté première; et dès ce moment sa santé +raffermie de jour en jour nous a donné la précieuse certitude de le +conserver encore au moins pendant plusieurs siècles. + +Mais ce n'est pas tout de vivre longtemps; les Rosatis ont encore +l'avantage de vivre beaucoup; car tous leurs moments sont remplis par +de bonnes actions; enfin, ils vivent agréablement; d'abord une des plus +précieuses prérogatives d'un Rosati, c'est que sa maîtresse ne peut +jamais lui être infidèle; il n'est pas moins sûr de la constance de ses +amis; du moins en trouve-t-il toujours dans ses frères; ce n'est pas +tout, s'il a embrassé l'état du mariage il peut se reposer même sur la +vertu de sa femme; exempt de la loi commune il est sûr d'échapper à +toutes les disgrâces qui semblent menacer le vulgaire des maris, et +jamais aucun obstacle ne dérange sur son front la couronne de fleurs +dont il est orné; enfin la vie d'un Rosati est un printemps continuel +et partout les roses naissent en foule sur ses pas. Telle est notre +destinée dans cette vie: mais lorsque nous serons parvenus au terme que +les arrêts du destin ont marqué à notre séjour sur la terre, alors +vainqueurs de la mort même, nous serons transportés sur un nuage +brillant dans l'Elysée, où nous irons rejoindre nos illustres frères, +Anacréon, Chaulieu, Trajan, Marc-Aurèle, et tous les demi-dieux qui ont +fait la gloire du nom Rosati. C'est là que nous trouverons encore +Sapho, Aspasie, Sévigné, La Suze, La Fayette et toutes les aimables +soeurs dont les charmes changeraient le Tartare même en un lieu de +délices; c'est là que nous passerons des jours fortunés tantôt à leur +chanter des vers charmants inspirés par les Grâces, tantôt à les +enlacer des guirlandes de roses que nous aurons composées avec elles +dans les riants détours d'un bocage enchanté ou dans le doux asile +d'une grotte tapissée d'une éternelle verdure. Que dis-je, la déesse +elle-même viendra souvent se communiquer à nous et sa présence nous +rendra les ravissements ineffables qui pensèrent jadis nous faire +expirer de plaisir, mais dans cet état de gloire et de félicité nos +sens auront acquis une vigueur nouvelle qui nous rendra capables de +soutenir de sa part de plus longs entretiens et un commerce plus intime. + + + + * * * * * * * * * * + + + + + +[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Poésies +Orthographe et ponctuation d'origine conservées] + + + + + +- Madrigal dédié à miss Ophelia Mondlen + + + Crois-moi, jeune et belle Ophélie, + Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir, + Contente d'être belle et de n'en rien savoir, + Garde toujours la modestie. + Sur le pouvoir de tes appas + Demeure toujours alarmée. + Tu n'en seras que mieux aimée, + Si tu crains de ne l'être pas. + +[signé M. Drobecq] + +(paru sans nom d'auteur dans le _Chansonnier des grâces et Quelques +vers_ (Paris, Royer, 1787); dans _Les Actes des Apôtres_, sous le nom +de Robespierre (1790, ch. V, p. 531); l'autographe de cette poésie fut +acheté 500 francs par un amateur (Bulletin du bibliophile belge, 1856, +p. 225.) d'après Jean Bernard, Quelques poésies de Robespierre. Paris, +1890, in-12, p. 14.) + + +- Chanson adressée à Mlle Henriette [nom de famille effacé par une +tache d'encre] + + Veux-tu sçavoir, ô charmante Henriette, + Pourquoi l'amour est le plus grand des dieux, + Par quel prodige il étend sa conquête + Sur les enfers et la terre et les cieux? + + Ne pense pas qu'il doive sa victoire + Aux traits perçans, que tu vois dans mes mains, + Que sur son arc, il ait fondé sa gloire + Et tout l'espoir de tes brillans destins. + + Il te forma, tu lui donnas l'empire. + Depuis ce jour l'amour victorieux + Donna des loix à tout ce qui respire + Et triompha des mortels et des dieux. + + De tous ses dons déploiant la richesse + De mille attraits il orna ton minois. + Dans tes beaux yeux il peignit la tendresse + Et le forma la plus touchante voix. + + Il te donna le sourire des grâces. + Dans tous tes traits, il marqua la bonté. + Apprit aux ris à voler sur les traces + Et sur tes pas il fixa la gaité. + + Il arrangea ta noire chevelure + Pour relever la blancheur de ton teint, + A Vénus même enlevant sa ceinture + Il l'en para de sa divine main. + + D'un dernier trait couronnant son ouvrage + Il sçut encor embellir tant d'attraits, + Des deux côtés de ton charmant visage + Un joli... [effacé avec de l'encre] fut placé tout exprès. + + Alors certain d'un triomphe facile + Brisons ces traits, éteignons ce flambeau, + Dit-il, jettons ce carquois inutile + Je puis compter sur cet appui nouveau, + + A l'Univers, je montrerai tes charmes + Chère Henriette, il subira ma loi. + On te verra, ce seront là mes armes + Et t'adorer sera tout mon emploi. + +(Cette poésie fait partie d'un manuscrit comprenant quelques pièces de +vers et un discours, remis par Charlotte Robespierre à Agricol Moureau +et publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de +Maximilien Robespierre_, Paris, Gougy, 1909. Cette pièce est, d'après +cet auteur qui détient les originaux, écrite sur papier bleuté, au +filigrane: fin 1778 Levayer; une tache d'encre recouvre le nom de +famille d'Henriette et le rend illisible. + + +- Chanson + + 1 + + Tu veux, charmant objet, + Que mon esprit docile + Tire quelque couplet + De ma verve stérile + Fera-t-il bien? + Je n'en crois rien, + Mais veut-on que je me défende. + Quand ta bouche commande + A mon coeur. + + 2 + + De ce premier couplet + Que faut-il que je pense? + Verra-t-on cet essai + Avec quelqu'indulgence? + Il est très bien + J'en suis certain + Car toi-même, aimable Henriette + Dicta cette chansonnette + A mon coeur. + + 3 + + Peu m'importe d'ailleurs + Que ce fruit de ma veine + Soit goûté des neuf soeurs + Je me rirai sans peine + De l'Hélicon + Et d'Apollon + Si tes yeux d'un regard prospère + Voient cet hommage sincère + De mon coeur. + +(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien +Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 19.) + + +- Vers pour le mariage de Mlle Demoncheaux + + C'en est fait, aimable Emilie, + Un mot a fixé ton destin: + Un mortel trop digne d'envie + T'a soumise au joug de l'Hymen. + + Mais de ce dieu qu'on calomnie + Ne crains pas l'empire éternel, + Contre ses loix, quoiqu'on publie. + L'hymen n'est point un dieu cruel. + + L'homme, ce sultan formidable + Dont on vante la majesté, + A la voix d'une épouse aimable + Dépose toute sa fierté. + + De ton seigneur, charmante amie, + Je veux bien être le garant, + L'époux de la douce Emilie + Sera toujours un tendre amant. + + Le volage enfant de Cythère + Dont tu fus toujours le soutien + De peur d'exciter ta colère + N'osera pas trahir l'hymen. + + Tu peux croire à de tels présages; + De ta gloire et de ton bonheur + Je vois trois infaillibles gages: + Tes yeux, les grâces et ton coeur. + +(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien +Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 23.) + + +- J'ai vu tantôt l'aimable Flore + + J'ai vu tantôt l'aimable Flore, + Au plus beau des jours du printems + Donner la main à Terpsychore + Et la parer de ses présens. + Aussitôt j'ai vu sur leurs traces + Aux doux accords du violon, + La troupe légère des Grâces + Voler sur le tendre gazon. + + De cette charmante alliance + Quelle main forma les doux noeuds? + De la vive gaieté d'Hortense + Reconnaissez l'ouvrage heureux, + Son air, sa grâce enchanteresse. + Son humeur aimable et riante; + Avec les jeux et la jeunesse + Près d'elle enchaîne le bonheur. + + Par elle, la saison nouvelle + Emprunte un nouvel agrément. + La nature devient plus belle, + Le printems, paroît plus riant. + La beauté des présens de Flore, + Toujours contrainte à s'embellir + A la déesse qu'elle adore + Ravit l'hommage du zéphyr. + + Mais en vain, négligeant ces armes + Elle est souvent rebelle aux lois. + Elle conserve assez de charmes + Pour nous vaincre à la fin du mois. + Au tribunal d'un juge inique + Notre bon droit fut rejeté + Mais il peut braver la critique; + Il est absout par la beauté. + + De tout temps. Messieurs de justice, + Pour elle, furent indulgens. + Vénus reçoit leur sacrifice + Thémis a reçu leurs sermens. + Pour moi d'être vaincu par elle + Je me console avec raison + Vingt fois pour souper avec elle + Je veux payer le violon. + +(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien +Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 27.) + + +- A une beauté timide Air: _Avec les jeux_. + + Quoi vous poussez la modestie + Jusques à la timidité! + Vous avez tort, jeune Sylvie (mot rayé dans le manuscrit: belle) + Vous avez tort en vérité, + Grâces et figure jolie + Esprit, coeur noble et généreux + Ne donnent-ils pas, je vous prie + Le droit de lever deux beaux yeux? + + L'humble et charmante violette. + L'aimable fille du printems, + Sous le gazon, cache sa tête + Aux yeux des zéphirs caressans. + Mais souvent pour chercher sous l'herbe + Ses attraits doux et séduisans, + Zéphirs, de la rose superbe, + Quittent les charmes éclatans. + + De la violette touchante + Vous avez toute la douceur. + De la Rose noble et brillante + Vous offrez le charme vainqueur. + Vous pourriez être la rivale + De l'aimable reine des fleurs; + Vous aimez mieux être l'égale + De la plus humble de ses soeurs. + +(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien +Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 21.) + + +- La rose Remerciements a MM. de la Société des Rosati. Air: +_Résiste-moi, belle Aspasie!..._ + + Je vois l'épine avec la rose, + Dans les bouquets que vous m'offrez (_bis_); + Et, lorsque vous me célébrez, + Vos vers découragent ma prose. + Tout ce qu'on m'a dit de charmant, + Messieurs, a droit de me confondre: + La _Rose_ est votre compliment, + L'_Epine_ est la loi d'y répondre (_bis_). + + Dans cette fête si jolie, + Règne l'accord le plus parfait (_bis_), + On ne fait pas mieux un couplet, + On n'a pas de fleur mieux choisie. + Moi seul, j'accuse mes destins + De ne m'y voir pas à ma place; + Car la _Rose_ est dans nos jardins + Ce que nos vers sont au Parnasse. + + A vos bontés, lorsque j'y pense, + Ma foi je n'y vois pas d'excès (_bis_); + Et le tableau de vos succès + Affaiblit ma reconnaissance, + Pour de semblables jardiniers, + Le sacrifice est peu de chose; + Quand on est si riche en lauriers, + On peut bien donner une _Rose_ (_bis_). + +(le manuscrit de cette chanson fut retrouvé dans les papiers de ce +dernier, puis confié par Charlotte Robespierre à Laponneraye, pour la +publication des oeuvres complètes de son frère, 1840, tome II, p. 480.) + +Note : Cette pièce est attribuée par J. A. Paris et par Victor Barbier +(_Les Rosati_ p. 68) à Beffroy de Reigny; Arthur Dinaux et Jean-Bernard +estiment qu'elle est bien l'oeuvre de Maximilien Robespierre; + + +- Couplets chantés En donnant le baiser à M. Foacier de Ruzé + + On vous a présenté la rose; + L'offrande était digne de vous; + De cette fleur, pour nous éclose, + La beauté plaît aux yeux de tous. + De grand coeur vous prîtes ce verre + Rempli de Champagne joyeux; + Nul honnête homme sur la terre + Ne méprise ce don des cieux. + + Avec la même confiance + Puis-je vous offrir mon présent? + C'est le sceau de notre alliance, + C'est un baiser qui vous attend. + Et c'est moi que la destinée + Appelle à cet emploi flatteur! + Et mon étoile fortunée + Etait d'accord avec mon coeur! + + Mais pour donner une accolade + Qui, par un baiser précieux, + Puisse d'un pareil camarade + Marquer l'avènement heureux, + Il faut la bouche enchanteresse + De lune des soeurs de l'Amour, + Ou de cette jeune déesse + A qui vous donnâtes le jour. + + Mais d'un mortel qui vous révère + Et vous chérit bien plus encor + Si l'hommage pouvait vous plaire, + Je remplirais mon heureux sort. + Seulement, par un doux sourire, + A cet instant, dites-le moi, + Et sans me le faire redire, + Soudain j'exécute la loi. + + Non; certaine raison m'arrête, + Et, pour vous parler plus longtemps, + Du plaisir que le sort m'apprête + Je suspendrai les doux instants. + Car toujours, en vers comme en prose. + Je suis bavard en vous louant; + Pourriez-vous me dire la cause + De ce phénomène étonnant? + + Je vous admire et je vous aime, + Lorsque, rival de d'Aguesseau, + Aux yeux d'un Tribunal suprême + De loin vous montrez le flambeau. + Je vous aime, lorsque vos larmes + Coulent pour les maux des humains, + Et quand de la veuve en alarmes + Les pleurs sont séchés par vos mains. + + Mais lorsqu'admis à nos mystères, + Je vous vois, le verre à la main. + Assis au nombre de mes frères, + Animer ce charmant festin, + Quand votre coeur joyeux présage + Nos jeux et nos aimables soins, + Je vous aime encore davantage + Et ne vous admire pas moins. + + O des magistrats le modèle! + Quand vous signalerez pour nous + Votre indulgence et votre zèle, + Vous serez applaudi de tous. + Vous devez aimer nos mystères; + Car en quel lieu trouverez-vous + Des coeurs plus unis, plus sincères. + Des plaisirs plus vrais et plus doux? + + Des guirlandes qui nous sont chères + Aimez donc aussi les appas, + Et, dès cet instant, à vos frères + Ouvrez votre coeur et vos bras. + Pardon, Amour, pardon, Glycère, + Je conviens que, dans ce moment, + A vos doux baisers je préfère + Celui d'un magistrat charmant. + +(Cette poésie a été reproduite par M. A. J. Paris, dans la _Jeunesse de +Robes- Pierre_, p. 180, par M. Victor Barbier, dans _Les Rosati_, page +5l, par M. Jean- Bernard, dans _Quelques vers de Robespierre_, page 43.) + +Note : Cette chanson a été dite par Maximilien Robespierre dans une +fête des Rosati, le 22 juin 1787; la société recevait, ce jour-là, M. +de Foacier de Ruzé, avocat au Conseil d'Artois et l'un des plus +éminents magistrats de la province. + + +- La coupe vide + + O dieux! Que vois-je, mes amis? + Un crime trop notoire + Du nom charmant des Rosatis + Va donc flétrir la gloire! + O malheur affreux! + O scandale honteux! + J'ose le dire à peine + Pour vous j'en rougis, + Pour moi j'en gémis, + Ma coupe n'est pas pleine + + Eh! vite donc, emplissez-la + De ce jus salutaire, + Ou du Dieu qui nous le donna + Redoutez la colère. + Oui, dans sa fureur, + Son thirse vengeur + S'en va briser mon verre; + Bacchus, de là-haut, + A tous buveurs d'eau + Lance un regard sévère. + + Sa main, sur les fronts nébuleux + Et sur leur face blême, + En caractères odieux + Grava cet anathème, + Voiez leur maintien, + Leur triste entretien. + Leur démarche timide; + Tout leur air dit bien + Que comme le mien + Leur verre est souvent vuide. + + O mes amis, tout buveur d'eau + Et vous pouvez m'en croire, + Dans tous les temps ne fut qu'un sot, + J'en atteste l'histoire, + Ce sage effronté, + Cynique vanté, + Me paraît bien stupide. + O le beau plaisir + D'aller se tapir + Au fond d'un tonneau vuide. + + Encore s'il eût été plein. + Quel sort digne d'envie, + Alors dans quel plaisir divin + Aurait coulé sa vie! + Il aurait eu droit + De braver d'un roi + Tout le faste inutile, + Au plus beau palais + Je préférerais + Un si charmant azile. + + Quand l'escadron audacieux + Des enfans de la terre + Jusques dans le séjour des dieux + Osa perler la guerre. + Bacchus, rassurant + Jupiter tremblant, + Décida la victoire; + Tous les dieux à jeun + Tremblaient en commun, + Lui seul avait su boire. + + Il fallait voir dans ce grand jour + Le puissant dieu des treilles, + Tranquille, vidant tour à tour + Et lançant des bouteilles; + A coups de flaccons + Renversant les monts + Sur les fils de la terre: + Ces traits, dans la main + Du buveur divin, + Remplaçaient le tonnerre. + + Vous dont il reçut le serment + Pour de si justes causes. + C'est à son pouvoir bienfaisant + Que vous devez vos roses; + C'est lui qui forma + Leur tendre incarnat. + L'aventure est notoire + J'entendis Momus + Un jour à Vénus + Rappeler cette histoire. + + La rose était pâle jadis, + Et moins chère à Zéphire, + A la vive blancheur des lys + Elle cédait l'empire. + Mais, un jour, Bacchus + Au sein de Vénus, + Prend la fille de Flore, + La plongeant soudain + Dans des flots de vin, + De pourpre il la colore. + + On prétend qu'au sein de Cypris, + Deux, trois gouttes coulèrent + Et que dès lors, parmi les lis, + Deux roses se formèrent, + Grâce à ses couleurs, + La rose des fleurs + Désormais fut la reine; + Cypris, dans les cieux, + Du plus froid des dieux + Devint la souveraine. + + Amis, de ce discours usé + Concluons qu'il faut boire. + Avec le bon ami Ruzé + Qui n'aimerait à boire? + A l'ami Carnot + A l'aimable Col, + A l'instant, je veux boire; + A vous, cher Fosseux, + Au grouppe joyeux + Je veux encor reboire. + + Si jamais j'oubliais Morcant, + Que ma langue séchée + A mon gosier rude et brillant + Soit toujours attachée. + Pour fuir ce malheur. + Trois fois de grand coeur + Je veux vider mon verre. + Pour l'avènement + D'un frère charmant, + On ne saurait mieux faire. + +(Cette pièce a été publiée dans les _Mémoires authentiques [apocryphes] +de Maximilien de Robespierre_, Moreau-Rosier, éditeur, 1830, à la page +293, du tome II, avec un fac-similé de deux strophes, reproduction des +deux premiers couplets de l'autographe donné par Mlle La Roche à +Agricol Moureau.) + + +- L'homme champêtre + + Heureux l'homme de la nature + Qui, loin de l'homme faux, loin de l'homme de coeur, + Cultive un petit champ et peut, à son retour. + Manger en paix, dans sa cabane obscure, + Le pain que, sous le poids du jour. + Son travail généreux a gagné sans murmure! + Il voit avec plaisir sa femme et ses enfants + Préparer, de leurs mains diligentes et chères, + Le mets simple et les vêtements + Qui lui sont devenus à la fin nécessaires. + + Qu'il est riche! qu'il est heureux + Celui qui vit dans l'indigence! + Au ciel adresse-t-il des voeux? + Ils sont formés par l'espérance. + Joyeux, les voit-ils exaucés? + Aussitôt la reconnaissance + Dit: Je vis, Dieu bon! c'est assez + Qu'ai-je besoin de l'opulence? + + Son coeur pur ne connaît jamais + Les craintes, le tourment d'un misérable avare. + Si d'un travail trop long le dangereux excès + Le fatigue, l'épuise, eh bien! la nuit répare + Tous les maux que le jour a faits. + Il ne voit pas en songe une effrayante image, + Et du meurtre et du brigandage, + Il veille en sage, il dort en paix. + + La brillante rosée inonde et couvre encore + Les fruits, la verdure et les fleurs. + Du sommeil quittant les douceurs, + Il se lève, il prévient l'aurore. + Et, saluant le jour qui vient blanchir les cieux, + Il reprend ses travaux et ses propos joyeux. + + Il n'est point des remords la renaissante proie. + Ni le crime, ni la terreur + Ne troublent un moment son innocente joie. + Chaque idée est pour lui l'image du bonheur; + Il vit, sa famille est contente. + Qu'a-t-il à désirer? Rien. Pendant tout le cours + Du long jour de sa vie, il vit, travaille, et chante: + Lui seul peut être heureux, et lui seul l'est toujours. + +[signé M. Drobecq] + +(Cette poésie a été publiée pour la première fois dans _Le Censeur +universel anglais_ (p. 152) du samedi 12 août 1786; publiée une +première fois par M. Jean-Bernard, dans _La Révolution Française_ Revue +historique, t. IX, 1885, p. 396 sous le litre: "Une poésie de +Maximilien Robespierre" et, à nouveau, à la page 66 de son ouvrage: +_Quelques vers de Robespierre_.) 16 + +- Loin d'ici la cérémonie + + Loin d'ici la cérémonie + Avec la morne dignité. + Que les plaisirs et la folie + Accourent avec la gaieté. + Aux jeux de cette fête aimable + Aucun profane n'est admis; + Mes yeux autour de cette table + Ne voient qu'une troupe d'amis + + Vainement un Crésus stupide + Me donne un superbe festin: + A sa table l'ennui préside, + L'ennui plus cruel que la faim. + Toutefois sa magnificence + A nos yeux ne déplairoit pas + Si son importune présence + Ne gatoit ses meilleurs repas. + + Ici tout conspire à nous plaire, + L'aimable amitié, le bon vin, + La liberté, la bonne chère; + Surtout le maitre du festin. + Son humeur, sa mine fleurie + Sçavent inspirer la gaieté + Mieux que cette liqueur chérie + Qu'on nous verse à coup répété. + + O mes amis que notre zèle + Par le doux Champagne excité + Pour cet ami cher et fidèle + Eclate en buvant sa santé, + Qu'une mousse vive et brillante + Lançant vingt bouchons vers les cieux + De notre allégresse éclatante + Soudain aille informer les dieux. + +(Pièce publiée par M. Lucien Peise, _Quelques vers de Maximilien +Robespierre_, p. 27.) + + +- Fragment d'un poème sur le mouchoir + + ...... + Mais pour ce noble emploi je ne veux point vous voir + Déploier, avec grâce, un superbe mouchoir, + Des moeurs de l'Orient évitez la mollesse + Et sçachez de vos doigts emploier la souplesse. + Dès longtems, je le sçais, un luxe dangereux + A ce honteux usage asservit nos ayeux: + Mais jadis les humains instruits par la nature + Sous un chêne fécond recueillant leur pâture + Se mouchoient sans mouchoir et vivoient plus heureux. + Le père des humains dans ses doigts vigoureux + Pressant bien mieux que nous son nés souple et docile + Sçavoit le dégager d'une humeur inutile. + + ...... + Le coupable intérêt divise les familles; + On aime le bon vin, on caresse les filles; + Des cuisiniers trompeurs les perfides apprêts + Succédèrent au gland que donnoient les forêts. + Alors pour déjeuner il fallut des serviettes; + Mais nul du bien d'autrui ne gardoit ses mains nettes + Las du cristal des eaux on chercha des miroirs + Et pour comble d'horreurs on voulut des mouchoirs. + Cependant j'en conviens, ces sages républiques, + Illustres par l'éclat de leurs vertus antiques, + Ces peuples, dont la terre admire les exploits + De ce désordre affreux garantis par les loix + Ne subirent jamais ce honteux esclavage. + Si Rome humiliant son superbe courage + Eût souffert dans son sein ces nés efféminés. + Eût-elle vu des Rois à ses piés enchaînés, + L'histoire en retraçant ses moeurs et sa puissance + D'un seul mouchoir jamais n'atteste l'existence. + Scipion, ce héros de l'Afrique fatal + N'avoit point de mouchoirs, et vainquit Annibal. + Un mouchoir! Scipion! Quel contraste risible! + Non jamais d'un romain le courage inflexible + N'eût permis que son nés libre et majestueux + Apprit à s'amollir dans un cotton moelleux. + Si vous pouvez donner un mouchoir à Pompée + A Cornélie aussi prêtez une poupée, + Un manchon à Brutus (mot rayé dans le manuscrit : Sylla) des gands à Cicéron, + Un col à Paul-Emile, un jabot à Caton. + D'autres tems, d'autres moeurs; un funeste génie + Parmi nous des mouchoirs a soufflé la manie. + Moi-même je le sens; c'est en vain que mes vers + Sur ce honteux abus gourmandent l'univers! + Je lui demande en vain ces justes sacrifices, + Le pire de nos maux, c'est de chérir nos vices; + Que dis-je? nous pouvons à peine concevoir + Qu'une société peut fleurir sans mouchoir. + De nos usages vains ambitieux esclaves + Nous aimons à traîner nos absurdes entraves; + Nous appelons grossiers, les hommes ingénus + Qui pouvant dédaigner des secours superflus + Sçavent à leurs doigts seuls demander un service, + Qui pour nous d'un mouchoir exige encore l'office, + Voulez-vous dans le monde être deshonoré! + Je vais vous en donner un moïen assuré! + Mouchez-vous par vos doigts en bonne compagnie; + En vain à la vertu vous joindrez le génie, + Le faquin le plus vil, l'homme le plus taré + Chez les honnêtes gens vous sera préféré! + +(Cette pièce a été publiée par M. Lucien Peise, dans sa brochure +_Quelques vers de Maximilien Robespierre_, p. 31.) (Le manuscrit entier +de ce poème figura dans une vente d'autographes (avril 1835; catalogue +Laverdet).) + + +- Le seul tourment du juste + + Le seul tourment du juste, à son heure dernière, + Et le seul dont alors je serai déchiré, + C'est devoir, en mourant, la pâle et sombre envie + Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie, + De mourir pour le peuple et d'en être abhorré. + +(Cette pièce a été reproduite dans les _Mémoires de Charlotte +Robespierre sur ses deux frères_; par M. Jean Bernard dans _Quelques +poésies de Robespierre_, p. 63.) + +Note: Charlotte Robespierre, dans ses _Mémoires_, écrit, au sujet de la +composition de cette ultime oeuvre poétique: "Une seule crainte le +tourmentait, c'était que les méchants après l'avoir assassiné, ne +déversassent sur lui la calomnie. Il fit à ce sujet quelques vers dont +je ne me rappelle que les cinq suivants." + + + + * * * * * * * * * * + + + + + +[Transcriber's Notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de +messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaty président à +mortier au parlement de Bordeaux (1789) + +Transcrit en français moderne] + + + + +(Magistrat et homme de lettres, Dupaty (1744-1758) avait dévoilé les +erreurs judiciaires, défendu les veuves accusées, protesté contre les +arrestations arbitraires. Pour honorer le héros qui avait été l'un de +ses membres, l'un de ses enfants, l'Académie de la Rochelle mit son +Eloge au concours. En 1789, parut sans nom d'éditeur un Eloge de +messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaly, président à +mortier au Parlement de Bordeaux par M. R. avocat en Parlement. +Certains historiens (Stefane-Pol, Quérard) l'attribuent à Robespierre. +Le manuscrit de l'Académie de La Rochelle a malheureusement disparu.) + + + + +ELOGE DE MESSIRE CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY +PRESIDENT A MORTIER AU PARLEMENT DE BORDEAUX + + + + +Nous ne sommes plus dans ces temps d'ignorance et de barbarie où la +magistrature, loin de recevoir les honneurs qui lui sont dus, était, au +contraire, dans l'avilissement et dans l'oubli. Les nobles qui ne +voulaient que des esclaves, méprisaient les magistrats. Le peuple +tremblant sous ses tyrans, n'ayant d'autre sentiment que celui de sa +faiblesse, ne pouvait apprécier tout le bien que devaient opérer, pour +son bonheur, ceux qui, par leurs fonctions augustes, sont chargés de +rendre la justice. + +Guidés par le flambeau de la philosophie, nous commençons enfin à +croire, d'après les peuples les plus sages et les plus éclairés de +l'antiquité, que la valeur qui défend la patrie, et la vertu qui est un +gage assuré de sa durée et de sa prospérité, ont également droit à nos +éloges: que si le guerrier qui garantit nos remparts des insultes de +l'ennemi, mérite toute notre reconnaissance, le magistral, le citoyen +vertueux qui veille dans la cité à l'exécution des lois, et qui y +entretient l'ordre et l'harmonie, n'en est pas moins digne. + +Dans Athènes et dans Rome on voyait à côté des monuments élevés à la +gloire des héros, ceux qui étaient consacrés à rappeler à la nation le +souvenir des législateurs et des philosophes; de ces hommes rares et +privilégiés, de ces amis de l'humanité, qui semblent n'avoir été placés +sur la terre que pour le bonheur de ceux qui l'habitent. + +Il m'est donc permis aujourd'hui de célébrer le magistrat dont nous +pleurons la perte, de payer h sa mémoire un tribut de reconnaissance et +d'admiration, et de jeter quelques fleurs sur sa tombe. Si en montrant +le zèle ardent qui l'animait pour la justice, dont il a été longtemps +l'organe, et son amour pour l'humanité, qu'il a défendue avec tant de +force et de constance; si, en rendant un hommage public à ses talents +et à ses vertus, je ne remplis point assez dignement la tâche imposée à +l'orateur, j'aurai du moins l'avantage d'avoir offert un grand exemple +et des leçons utiles. + +Je ne crains pas que l'envie se soulève ici contre moi; celui qu'elle a +poursuivi n'est plus; elle doit donc se taire; et c'est maintenant à la +vérité seule qu'il appartient de se faire entendre. Rien dans cet éloge +ne sera désavoué par elle: je me croirais indigne de louer celui qui +s'est tant occupé à la chercher, qui a eu le courage de la dire, si je +pouvais avoir recours à la flatterie et au mensonge. + +Lorsqu'on veut parler d'un philosophe et d'un sage, on n'a pas besoin +d'aller fouiller dans les siècles les plus reculés pour savoir quels +ont été ses ancêtres, s'ils ont obtenu des distinctions éclatantes, +s'ils ont ajouté à leurs noms des -titres fastueux. Ces avantages, si +imposants pour le vulgaire, qui flattent tant l'ambition, mais qui ne +supposent pas toujours le mérite, sont peu de chose aux yeux de la +raison et de la sagesse. + +CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY, Président à Mortier au +Parlement de Bordeaux, naquit à la Rochelle de parents nobles, et +surtout recommandables par leurs vertus* [* Son aïeul était conseiller +au conseil supérieur du Cap Français, et son père, qui occupait une +charge de trésorier de France, fut reçu en 1744 à l'Académie de la +Rochelle, où il a fourni plusieurs mémoires utiles et remplis de vues +patriotiques. Ils avaient l'un et l'autre ce qui vaut encore mieux que +l'illustration, un mérite héréditaire, des qualités éminentes et de +longs services rendus à la société.]. Son père, qui avait des lumières, +qui connaissait tout le prix d'une bonne éducation, qui savait qu'elle +décide souvent de ce qu'on doit être un jour, cultiva l'enfance d'un +fils qui lui était cher, et qui donnait de grandes espérances. Il ne +vécut pas assez pour jouir du fruit de ses soins; mais il laissa une +épouse dont l'âme sensible et grande était faite pour réparer cette +perte* [* Mlle Carré fut digne, par ses rares vertus, d'être associée à +cette respectable famille; sa piété tendre, mais indulgente, sa +bienfaisance généreuse, mais éclairée, lui méritèrent tous les +suffrages pendant sa vie, et les regrets des gens de bien après sa +mort.]. + +M. DUPATY avait reçu de la nature ce désir impatient de savoir et de +s'instruire, qui annonce toujours les grands talents. Dans cet âge où +les plaisirs laissent à peine quelques heures à la réflexion, où, sans +songer au temps qui suivra, l'on ne pense qu'à jouir, il faisait une +étude raisonnée de l'histoire qui n'offre aux esprits vulgaires qu'un +simple récit de faits et de raisonnements; mais d'où l'homme de génie +sait faire naître une source abondante de réflexions utiles. Il +méditait les ouvrages immortels de cet écrivain célèbre, dont les +lumières ont tant influé sur celles de son siècle, et qui a si bien +saisi la chaîne par où sont liés les sujets avec les souverains, et les +nations avec les nations. Il admirait les vues sublimes de ces +bienfaiteurs des hommes qui, en donnant au genre humain des lois +pleines de sagesse, lui ont fait le plus grand bien qu'il puisse +recevoir. + +C'est ainsi qu'en recueillant des lumières de toutes parts, M. DUPATY +se préparait à devenir lui-même un jour utile à la patrie. Ses talents +et ses vertus lui acquirent bientôt une grande réputation; et quoique +très jeune encore, la justice lui ouvrit son temple pour être son +défenseur et son organe* [* Il est généralement vrai qu'une âme élevée, +qu'un talent décidé se décèlent dès les premiers jours de +l'adolescence. M. Dupaty avait annoncé de bonne heure ce qu'il devait +être; il n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fut nommé à la place +d'avocat-général au Parlement de Bordeaux. Son début répondit aux +grandes espérances qu'il avait données. Le premier discours qu'il +prononça fut universellement applaudi, et regardé comme un gage de +cette éloquence profonde et rapide, qui, dans la suite a caractérisé +ses écrits. Dès lors il se dévoue au bien public, il se pénètre des +fonctions augustes dont il est chargé; il y consacre tous les instants +de sa vie; il ne s'occupe plus que de l'élude des lois; il cherche à +les comparer entre elles; à saisir les rapports qu'elles ont ou +qu'elles doivent avoir avec les moeurs: il a le courage d'éclaircir le +chaos de toutes les matières que renferme notre Jurisprudence: il +parcourt avec les yeux d'un philosophe ce champ immense, souvent +stérile, et qui n'offre presque toujours que des dégoûts à l'homme de +génie. + +Faire triompher la justice de tous les obstacles dont la méchanceté des +hommes s'efforce de l'envelopper, écarter les nuages que la cupidité et +le vil intérêt cherchent à répandre sur elle, la démêler à travers le +choc des opinions, faire une étude profonde du coeur humain, connaître +les ressorts auxquels les passions peuvent donner du mouvement, +découvrir la vérité, souvent cachée dans le labyrinthe des procédures, +la saisir et la montrer avec ce courage qui ne craint rien, l'embellir +des charmes de l'éloquence pour lui attirer plus de partisans, +confondre l'erreur et le mensonge, qui voudraient se décorer de son nom +et se parer de ses avantages; enfin, suppléer, parla réflexion, aux +progrès tardifs de l'expérience: tels sont les grands objets auxquels +M. DUPATY consacre ses veilles et ses travaux. + +Vous qui l'avez entendu; qui êtes venus mêler vos applaudissements à +tous ceux dont retentissait le temple de la justice lorsqu'il y portait +la parole; dites si quelques considérations ont jamais pu lui faire +négliger la défense du faible que le puissant voulait opprimer* [* Le +talent est peu de chose sans le courage qui le rend utile. M. Dupaty +réunissait l'un et l'autre. Entre plusieurs faits qui pourraient être +apportés en preuve, nous ne citerons que celui-ci. Un père de famille +obscur et sans protection, est emprisonné par l'autorité injuste, qui +souvent peut tout ce qu'elle veut dans les provinces. Le malheureux +proteste devant le parlement contre la violence qui lui a été faite; M. +Dupaty, chargé de sa défense, comme avocat-général, fait tomber ses +chaînes par son éloquence. Uniquement occupé des devoirs que lui impose +sa charge, il ne songe pas même qu'il s'expose à la haine d'un favori +courroucé.]; si le pauvre, à qui la cupidité du riche disputait les +malheureux restes de ses dépouilles, n'a point trouvé en lui un soutien +et un vengeur: dites avec quelle fermeté il protégeait la vertu +poursuivie par le vice; de quels traits il peignait ces coups de +l'autorité arbitraire si effrayants pour la liberté et qui, annonçant +le renversement des lois, présage la chute prochaine des empires. + +Celui qui aspire à la gloire d'être utile à ses concitoyens, qui fait +un usage si grand et si sublime de ses talents, qui ose dire aux +puissants de la terre, vous avez commis une injustice, et qui s'élève +ainsi au dessus des autres hommes, doit s'attendre, sans doute, à avoir +des ennemis dangereux: il doit croire que la haine et la vengeance se +ligueront avec l'envie pour le perdre. Tel a été de tous les temps la +destinée des grands hommes. + +On vit bientôt l'intrigue s'élever contre M. DUPATY, lui faire un crime +aux yeux du souverain, de sa fermeté et de son attachement pour le +maintien de l'ordre public; et la récompense de tant de zèle et de +vertu fut un exil* [* Cet exil fut un triomphe pour M. Dupaty; la +vénération et les regrets de tous les gens de bien l'accompagnèrent +dans sa retraite. Le parlement, qui regardait sa détention comme une +sorte de calamité publique, lit des remontrances pour obtenir son +rappel. M. Dupaty revint de son exil avec la même sérénité qu'il avait +montré en y allant. Un mot peindra ce qui se passait dans sa grande +âme: "Je regarde, dit-il publiquement et dans un discours d'éclat, je +regarde mon rappel, non comme une grâce, mais comme une justice".]. Le +coup qui le frappe n'altère point la tranquillité de son âme; il part +avec cette assurance de l'homme juste qui n'a aucun reproche à se +faire; il a pour lui la patrie, sa gloire et ses vertus. Le sénat qui +se vit privé d'un de ses plus beaux ornements, s'empressa de le +justifier auprès du trône, d'éclairer le souverain sur la surprise +faite à sa religion, et bientôt M. DUPATY fut rendu à ses fonctions. + +On n'a point encore oublié avec quels transports de joie il fut +accueilli des citoyens; tous voulurent le voir, tous lui prodiguèrent +cet hommage si doux pour un coeur généreux et sensible et qui console +le magistrat vertueux de l'injustice des hommes. On vit alors l'envie +se cacher en frémissant, et il ne resta à ses ennemis que la honte +d'avoir fait des efforts impuissants pour perdre un grand homme. + +La disgrâce que M. DUPATY venait d'essuyer, loin de lui rien ôter de +son zèle, le rendit plus fidèle à ses devoirs et à ses principes; son +âme était trop grande pour être vaincue par les obstacles lorsqu'il +s'agissait du bien public. Du moment où il était devenu le défenseur +des lois, où la balance de la justice avait été remise dans ses mains, +il s'était dit: "Je suis une victime dévouée à la patrie, je dois lui +sacrifier mon repos, ma santé, ma vie même: la crainte ni les menaces +des hommes tic pourront désormais rien sur moi: j'en fais le serment." + +O citoyen généreux! il en a coûté, sans doute, à votre bonheur et à +votre tranquillité pour être demeuré fidèle à vos promesses; mais +avez-vous obtenu le suffrage de tous les gens de bien qui vous ont +honoré; les cris de l'admiration ont souvent étouffé pour vous ceux de +l'envie; et la postérité, qui est toujours impartiale, vous rendra +justice: elle vous comptera parmi les grands magistrats. + +M. DUPATY joignait à l'activité de son zèle, une santé faible et +délicate; les veilles et les travaux auxquels il s'était livré de bonne +heure, faisaient craindre qu'il n'y succombât bientôt; il se devait à +une épouse* [* M. Dupaty avait épousé Mlle de Freteau, digne +d'appartenir à une famille où la solide piété, la religion éclairée et +la bienfaisance sont héréditaires, qui, de nos jours, vient de donner +un nouveau lustre à la magistrature, et de grands exemples de +patriotisme à la société. J'aimerais a retracer ici les grandes vertus +de Mme Dupaty; mais, sa modestie encore plus grande, m'impose silence, +et d'ailleurs, la renommée l'a déjà associée à son illustre époux.], à +des enfants qui lui étaient chers; il se devait à la patrie qui +comptait sur ses lumières et sur son courage; à l'humanité qui le +regardait comme son plus grand défenseur. Forcé de renoncer à des +fonctions qu'il remplit avec tant de gloire, ce ne sera point pour se +livrer à un repos indigne de lui. S'il ne lui est plus permis d'être +l'organe des lois, il veut partager les travaux de ce corps auguste et +respectable qui en est le dépositaire, et qui est chargé de les faire +exécuter. + +LOUIS XVI, à qui l'amour du bien apprend, comme à tous les rois justes, +le grand art de mettre chacun à sa place, le pourvut d'une des charges +les plus distinguées dans l'ordre de la magistrature. Tous les citoyens +applaudirent au choix du monarque, tous se félicitèrent de pouvoir +désormais compter _Aristide_ au nombre de leurs juges. + +Je ne dois pourtant pas le dissimuler: il se trouva des magistrats qui +voulurent lui interdire l'entrée du sanctuaire de la justice. Quoi! +l'envie ferait-elle aussi couler son poison dans le coeur de ceux même +dont le premier devoir est de commander à toutes les passions? Des yeux +accoutumés à la lumière, peuvent-ils donc être blessés par son éclat? +M. DUPATY pourrait opposer à l'injure qu'on veut lui faire, ses travaux +passés; son amour pour la justice, les voeux de toute une province: il +n'oppose que la modération de l'homme de bien dont la conscience est +pure; que la fermeté d'un magistrat qui n'a rien à redouter, parce +qu'il n'a aucun reproche à se faire. C'est ainsi qu'il imposa silence à +ceux qui voulaient lui nuire; et ils furent forcés de rendre hommage à +ses vertus. + +Dans le rang où M. DUPATY vient d'être élevé, il ne voit que l'étendue +de ses obligations; il rend grâces au ciel de ce qu'il lui est encore +permis d'être utile à la patrie. Il sait que celui qui est chargé de la +fonction honorable, mais terrible, de rendre la justice aux hommes, +doit les peser dans la même balance* [* Après avoir exercé douze ans la +charge d'avocat-général, M. Dupaty fut pourvu d'une charge de président +à mortier au Parlement de Bordeaux. Dans celle place il sentit que les +lois étant une barrière opposée aux entreprises des puissants, il est +du devoir spécial du magistrat de protéger la faiblesse opprimée. +Jamais les sollicitations n'eurent accès auprès de lui. Deux parties +adverses n'étaient à ses yeux que deux citoyens et deux hommes. Il se +fit une loi particulière de soustraire un criminel le plus promptement +possible aux maux inséparables de l'emprisonnement. Lorsqu'il présidait +la tournelle, il faisait toujours appeler les causes à tour de rôle; il +eût cru prévariquer et trahir son ministère, s'il eût fait verser une +larme inutile. Un homme en place lui ayant demandé un jugement de +faveur, il lui répondit, en lui faisant l'exposé de ses principes: "si +vous croyez voire demande juste, ajouta-t-il, ordonnez-moi ce que ma +conscience ne me permet pas de faire de moi-même". On doit dire à +l'éloge de l'homme en place que l'illustre président ne reçut point de +réponse.]; il tourne, il fixe surtout ses regards sur cette classe +malheureuse de citoyens qui n'est comptée pour rien dans la société, +tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence +regarde avec dédain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui +la justice doit une protection, d'autant plus spéciale, qu'elle est son +seul soutien et son unique appui. + +Oh! magistrat humain et sensible! les malheureux vous approchaient +toujours avec l'assurance qu'ils seraient favorablement accueillis; ils +trouvaient auprès de vous un accès doux et facile; ils vous quittaient +avec cette pensée consolante que tous les coeurs n'étaient pas encore +fermés à la pitié; le poids de leur infortune devenait alors moins +accablant pour eux. + +M. DUPATY avait approfondi en homme de génie, la science des lois; +celles qui nous gouvernent avaient surtout fixé son attention. Il avait +été frappé des vices et du contraste choquant qui règnent dans notre +législation, entre nos moeurs et nos lois. En les rapprochant de celles +des nations voisines, en les comparant surtout avec celles du peuple +célèbre qui a donné au monde le spectacle de toutes les grandes choses, +qui a influé sur la destinée de tous les autres peuples, il avait vu +que celles-ci accordaient à l'accusé la liberté de se défendre, tandis +que parmi nous l'innocence doit être effrayée de cette inquisition +secrète qui ne lui laisse aucune ressource pour sa justification, et +qui ne fait que favoriser les coupables adroits ou puissants. + +Nous n'avons pris, en effet, des Romains, que les petitesses, et les +subtilités de leurs lois; et nous n'avons pas su saisir ces grands +principes d'humanité, ces leçons sublimes d'équité et de douceur qui +ont fait survivre l'empire de leur législation à l'anéantissement de +leur puissance. Nous nous sommes fait une triste et cruelle habitude de +regarder comme juste ce qui est autorisé par une loi injuste. Nous +avons même cru que nous nous conformerions mieux à l'esprit du +législateur, en ajoutant à l'atrocité de la loi. + +Tandis que tous les bons citoyens gémissent à la vue des atteintes +portées à la liberté civile, que les vrais magistrats désirent et +cherchent un remède à tant de maux, M. DUPATY ne s'en tient point à des +voeux stériles, il ose dénoncera la nation les attentats de notre +législation criminelle* [* Il y a longtemps que l'on se plaint des abus +dont notre code pénal est rempli. Les lois criminelles en France se +sont beaucoup occupées des accusateurs et presque point des accusés; +elles semblent avoir été faites pour un peuple barbare et non pour un +peuple doux et civilisé. M. Dupaty travaillait depuis longtemps à un +ouvrage sur cette matière si importante. On regrettera toujours qu'il +n'ait pas assez vécu pour y mettre la dernière main et en enrichir la +patrie.]. Il ne craint pas de dire hautement la vérité, lorsqu'elle +importe au bonheur public. C'est dans ces écrits sublimes et touchants, +où son âme et son génie respirent encore, où la vie d'un homme est +appréciée ce qu'elle vaut, où tout est consacré au bien de l'humanité, +où l'on retrouve partout le philosophe profond et le magistrat +vertueux, que nous pouvons puiser des lumières et des vérités utiles; +car il ne nous est plus permis de nous endormir sur le sein de tant +d'abus révoltants, aujourd'hui que notre souverain, uniquement occupé +du bonheur de son peuple, nous invite avenir déposer dans son coeur +paternel le sujet de nos plaintes; aujourd'hui qu'il nous consulte dans +une assemblée auguste de la nation et cherche avec nous les moyens les +plus sages et les plus prompts de remédier aux maux qui nous +environnent de toutes parts. C'est donc le moment de mettre sous ses +yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées, tous les +pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont +injustement répandu sur les échafauds. + +Il est des hommes qui désirent le bien, qui ont assez de lumières pour +apercevoir le chemin qui y conduit, mais dont l'âme faible et sans +caractère est effrayée par les obstacles que leur présente la +corruption de leur siècle: ils craignent de déplaire; ils n'ont pas +assez de courage pour s'engager dans une route dont les sentiers sont +pénibles et dangereux; ils ne voient que les difficultés sans être +animés de la gloire qu'il y aurait à les vaincre. Leurs coeurs se +sentent émus à la vue des malheureux sur lesquels pèsent l'injustice et +l'oppression; mais ils n'ont point la force d'alléger le fardeau qui +les accable. C'est ainsi que les abus s'enracinent et se multiplient, +que les maux de toute espèce se perpétuent; voilà comment les droits de +l'homme sont abandonnés et anéantis. + +Combien M. DUPATY était au dessus de ces craintes qui ne sont faites +que pour les petites âmes! Faut-il combattre les préjugés barbares qui, +en interceptant la lumière, s'opposent aux progrès de la raison; +approcher de nos lois le flambeau de la philosophie; attaquer les +erreurs qui sont la source de presque tous les maux qui affligent le +genre humain; venger l'humanité des outrages qu'elle a reçus; alors son +âme s'élève avec transport, elle semble prendre de nouvelles forces; +aucune considération ne l'arrête; il brave, et les traits de l'envie, +et les injustices de l'amour-propre. Il n'est pas retenu par les +plaintes et les murmures de ces esprits faibles et timides qui +appellent innovation, ce qui n'est que le rétablissement de l'ordre, et +un meilleur état des choses. + +Avec quelle fermeté héroïque il entreprend la justification de trois +accusés, dont l'innocence avait été envoyée au supplice! Condamnés par +un tribunal supérieur, à subir la peine réservée aux scélérats; sans +appui, sans défense, parce qu'ils sont pauvres et obscurs, ils vont +bientôt grossir la foule des malheureuses victimes de nos lois +criminelles. Déjà la barre fatale est levée, elle est prête à +frapper... Le protecteur magnanime des opprimés court se jeter aux +pieds du Trône; il implore, il obtient, au nom de la justice et de +l'humanité, que les coups terribles soient suspendus; que le sang des +trois citoyens ne coule point avant qu'un nouveau jour ait versé une +lumière pure et sans tache, sur les preuves du crime dont on les accuse. + +Arrêtez, magistrat sensible et généreux: vous allez faire un acte de +courage, vous voulez épargner un crime à la justice; mais peut-être +vous ne voyez pas tous les dangers auxquels vous vous exposez, tous les +chagrins qui vous attendent. On va vous taxer de présomption et de +témérité; on ira même jusqu'à vous accuser d'être l'ennemi de la +magistrature; la calomnie réunira tous ses efforts pour vous perdre. + +Mais, malheur à celui qui calcule froidement ce qu'il doit lui en +coûter pour faire le bien! De pareilles considérations ne sont point +faites pour ralentir le zèle de M. DUPATY. Il ne balance point entre +une action vertueuse et des difficultés à vaincre; il n'examine point +ce qu'il a à craindre, il ne voit que le glaive de la justice suspendu +sur des têtes innocentes; il jure de faire tous ses efforts pour +détourner ce glaive funeste, dût-il exposer son repos, sa vie même. Ses +yeux ne sont fixés que sur le sort des malheureux qui lui ont inspiré +un intérêt si vif et si tendre. + +Déjà convaincu de leur innocence, il se méfie encore de ses lumières. +Il craint que son coeur ne l'abuse. Il veut les voir et les entendre. +Il descend dans ces demeures souterraines où l'innocent est souvent +confondu avec le coupable. Il les approche, il les rassure, il les +interroge, il consulte leurs regards; il lit dans leur pensée, il sonde +leurs coeurs flétris par l'injustice et les revers: au lieu dos remords +du crime, il n'y trouve que le calme et la sécurité d'une conscience +sans reproche. Son âme s'ouvre alors à toutes les émotions de la +sensibilité: en vain il veut retenir les larmes qui roulent dans ses +yeux. "Mes amis, mes amis! leur dit-il, que l'espérance ne vous +abandonne point; encore un peu de patience et de courage, et la fin +de vos maux approche". + +O digne ami de l'humanité! quel mortel mérita plus que vous nos +respects et nos hommages! Vous vous attendrissez à la vue dos +infortunés; vous répandez des pleurs sur leur triste destinée; vous les +appelez vos amis, tandis que tout le monde les abandonne et les +repousse. Ah! que ces hommes durs qui n'ont jamais senti la pitié, +viennent donc apprendre de vous à respecter le malheur, à ne point +détourner leurs yeux à son approche, à ne pas du moins l'insulter par +l'outrage et le mépris. + +On lira toujours avec un nouveau plaisir ces mémoires célèbres où M. +DUPATY répand un si grand jour sur l'innocence des trois malheureux +accusés qu'il défend; où il les justifie avec ce courage qui sied si +bien à la vérité; où il se récrie, avec le noble enthousiasme de la +vertu, contre les barbares maximes de nos criminalistes; où il fait +partager à ses lecteurs toute son indignation, lorsqu'il parcourt la +cruelle liste de tous les innocents qu'elles ont fait condamner; +lorsqu'il fait le récit touchant de tous les maux qu'elles ont causé, +de toutes les injustices qu'elles ont fait commettre. + +On crut entendre l'orateur romain, quand M. DUPATY prononça, devant le +sénat d'une grande province, en présence de tout un peuple, ce discours +à jamais célèbre dans l'histoire de l'éloquence. L'impression qu'il fit +sur les auditeurs fut telle, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes +ni leurs transports; il semblait que chacun eût voulu participer à la +gloire de détacher les fers des infortunés dont la défense était un +véritable dévouement. L'orateur fut souvent obligé de s'interrompre par +le bruit des applaudissements qui se mêlaient aux cris de l'admiration. +Jamais peut-être l'humanité n'obtint un plus beau triomphe; on bénit, +on entoure celui qui vient de sauver la vie à trois citoyens: il est +obligé de se dérober à la foule, pour aller annoncer aux malheureux, +dont il est le libérateur, qu'ils sont rendus à l'honneur et à la vie. +Qui pourrait peindre le moment où il les voit tomber à ses pieds, les +baigner de leurs larmes, et les tenir embrassés sans proférer une +parole? + +"Allez, leur dit ce grand homme, hâtez-vous, mes amis, de rejoindre vos +femmes et vos enfants qui souffrent depuis longtemps de votre absence. +Allez ensevelir le reste de votre déplorable vie dans le travail, le +silence et la vertu. Partez, mais en passant par la capitale, ne +manquez pas d'aller dans ma maison; que la vue de votre bonheur console +enfin la vertueuse compagne de ma destinée, et mes jeunes enfants à qui +vos malheurs ont appris la pitié, qui ont arrosé vos fers de leurs +premières larmes compatissantes". + +Vous tous à qui la nature a donné une âme sensible, que ne fûtes vous +témoins de la scène touchante qui se passa dans le sein de cette +respectable famille à la vue des infortunés dont le héros magistrat +venait de briser les fers! Vous auriez vu sa digne épouse arroser de +ses pleurs les mains reconnaissantes que lui tendaient ces trois +malheureux; les faire asseoir à sa table, les servir elle-même, et +offrir à ses enfants attendris le spectacle de la vertu qui console le +malheur des outrages de l'injustice. + +M. DUPATY joignait aux rares qualités qui font le vrai magistrat, un +goût sûr, un espoir prompt à saisir le beau dans tous les genres, et +orné des connaissances qu'il avait puisées dans les grands modèles de +la littérature. Il s'était livré, de très bonne heure, à l'étude des +sciences et des lettres; on l'avait vu, dans l'âge de la dissipation et +des plaisirs, concourir aux progrès des lumières, encourager le talent +par de nobles récompenses, inviter les orateurs à célébrer ce roi, +l'idole des français, que le ciel avait donné à la terre dans les jours +de sa miséricorde* [* M. Dupaty fut reçu à l'Académie des +Belles-Lettres de la Rochelle, à un, âge où à peine le reste des hommes +commence à avoir le sentiment du beau et de l'utile. Son début, comme +homme de lettres, fut un hommage à la vertu. Il proposa pour sujet d'un +prix extraordinaire, l'éloge de Henri IV, dont il voulut faire les +Irais. Il fit frapper une médaille d'or qui représente ce grand roi. Ce +prix fut adjugé au discours de M. Gaillard, orateur distingué, qui a +su faire un choix heureux parmi le nombre de grandes actions qu'il +avait à peindre.]. + +Les heures de ses délassements étaient consacrées à la lecture des +grands poètes, des historiens et des philosophes qui, en nous +transmettant leurs pensées, ont voulu être utiles, lors même qu'ils ne +seraient plus. + +Quoique les fonctions de sa charge lui laissassent très peu de temps, +il en trouvait encore pour assister aux assemblées d'un corps +respectable de savants qui s'était empressé de l'associer à ses +travaux, et dont les vues sont toujours dirigées du côté des +découvertes utiles* [* L'Académie des sciences, belles-lettres et arts +de Bordeaux fut jalouse de s'associer à M. Dupaty. Il y fut reçu le 9 +février 1769. En 1770, il proposa pour sujet d'un prix que l'Académie +aurait à distribuer, l'éloge de Michel de Montagne, et il demanda d'en +faire les fonds. C'est ainsi qu'il portait partout la générosité et +l'enthousiasme pour les lettres, et qu'il donnait l'exemple rare de +faire servir la fortune à la gloire des talents et aux progrès des +vertus.]. + +Passionné pour la vérité qui se cache aux yeux du vulgaire, et ne se +montre même à l'homme de génie qu'après qu'il s'est livré à des +recherches constantes et pénibles, il attendait avec impatience que des +circonstances plus favorables lui permissent de voyager. Ce n'était pas +pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour aller recueillir, comme +les _Solon_, les _Descartes_ et les _Montesquieu_, chez les peuples les +plus éclairés, des connaissances utiles à ses concitoyens. Il avait une +âme trop active pour se borner à de simples méditations, toujours trop +lentes pour le génie qui veut comparer et saisir les grands résultats. +Il voulait interroger les nations, étudier, observer leurs +gouvernements et leurs lois, chercher les savants de tous les pays, +puiser, dans leur commerce et leur entretien des lumières que la +réflexion ne donne pas toujours. + +Pourquoi faut-il qu'une vie trop courte l'ait empêché d'exécuter ce +projet? Quel fruit nous aurions recueilli de ses voyages! Quels regrets +ne nous laissent point ses lettres sur l'Italie, où il peint avec celle +énergie qui lui est propre, les profondes impressions faites sur son +âme, à la vue de ces lieux autrefois habiles par les maîtres de +l'univers! + +Cet ouvrage d'un genre neuf a été beaucoup critiqué; on a même cherché +à le déprécier; et c'est déjà d'un heureux présage. L'envie ne déchire +que ce qu'elle croit pouvoir devenir un droit à la gloire et un titre +aux hommages de la postérité. Il n'y a que les hommes d'un goût solide, +d'un esprit juste, d'une culture raisonnée, qui osent s'élever +au-dessus de l'opinion vulgaire, et trouver les beautés là où elles se +font remarquer. + +Quoi qu'on ait dit des lettres sur l'Italie, on se plaît à suivre +l'auteur dans sa marche; on aime à partager avec lui les divers +sentiments qu'il éprouve. + +Il soupire à Vaucluse, respire à Nice, admire à Gênes, s'instruit à +Florence, et trouve réunies à Rome toutes les idées, toutes les +sensations qui doivent naître au milieu d'une ville qui fut longtemps +la capitale du monde; qui est encore le centre de l'univers, comme elle +sera toujours le point le plus brillant dans la durée des siècles. +Naples élève sa pensée; le Vésuve l'étonné et l'épouvante; et Poestum, +où Sibaris n'est plus, le remplit d'une tendre mélancolie. + +Avec quelle finesse il rapproche les idées faites pour se donner +mutuellement du jour! Avec quel goût il démêle le vrai partout où il +est! Avec quelle vivacité il sait le peindre! Comme son génie se plie +facilement à tous les tons, s'élève, descend, plane, s'égare avec les +objets, et apprécie tout, depuis le sublime jusqu'au gracieux, depuis +le Panthéon jusqu'à un tableau du Correge! Que de philosophie répandue +là où l'on ne s'attendait à trouver que des réflexions de goût! Il se +pénètre du sentiment du beau qu'il retrouve partout, jusque dans les +ruines; mais qui n'est nulle part mieux que dans son imagination grande +et profonde, et surtout dans son âme sublime, digne de pleurer les +_Caton_ et les _Tite_, dont il foule les cendres avec respect. + +Qu'on aime à voir le philosophe et le grand homme rendre hommage aux +premiers sentiments de la nature, découvrir les racines par où il tient +à l'espèce humaine, et établir, sur cette base, ses jouissances el son +bonheur! Transporté dans une terre étrangère, s'il voit un mariage +heureux, il songe à l'épouse qu'il aime; s'il rencontre un paysage +riant el paisible, il désire que ses enfants y puissent jouer devant +lui! s'il trouve des peuples qui chérissent l'hospitalité, son coeur se +serre, il se rappelle qu'en se séparant de ses amis, il a laissé la +moitié de lui-même; si ses regards sont frappés de grands exemples et +de grandes leçons, il les recueille pour les siens avant d'en enrichir +sa patrie. + +On admire surtout le magistrat, qui ne perd jamais de vue les fonctions +auxquelles il s'est généreusement consacré. Convaincu par une longue +expérience, et plus encore par de profondes réflexions, que c'est des +lois que dépendent le bonheur et la durée des empires, et que naissent +tous les désordres tant reprochés à la méchanceté humaine, il se +remplit des idées de réforme et d'amélioration, que sa bienfaisance et +ses talents ont fait espérer à la France, et annoncé à toute l'Europe. +Il n'entre point dans une ville, il ne traverse point une province, il +ne visite point un gouvernement nouveau, qu'il n'examine les moeurs, +les usages, les opinions du peuple, l'influence des grands, le génie ou +le manège des ministres, les opérations grandes et franches, ou les +petites combinaisons adroites et détournées des pouvoirs souverains: et +l'on ne sait s'il est plus admirable dans cette étendue d'esprit qui +saisit les détails, dans cette finesse qui démêle les nuances les plus +déliées, dans cet instinct indéfinissable, quand on ne sait pas qu'une +âme aimante le donne à un esprit juste; ou dans cette sagesse profonde +qui pèse au poids de la raison, les abus et les ridicules, dans cette +philosophie toujours douce et raisonnable qui souffre les préjugés en +même temps qu'elle les condamne et les censure et dans cette sagacité +longtemps exercée par la méditation qui lui fait démêler les ressorts +cachés, d'où résultent chez le même peuple tant de mouvements +contradictoires en apparence, et qu'on s'étonne de voir ramener à une +cause unique, avec cette simplicité qui caractérise le génie. + +Il y a des hommes célèbres, dignes de nos hommages et des regards de la +postérité; mais dont l'éloge est fini lorsqu'on a une fois parlé où des +batailles qu'ils ont gagnées, ou des grands talents qu'ils ont montrés +dans l'administration de la chose publique, ou des services qu'ils ont +rendus à la patrie dans les fonctions de la magistrature. + +On ne connaîtrait qu'imparfaitement M. DUPATY, si l'on ignorait les +précieuses qualités de son âme. Bon père, bon époux, ami sûr: les +talents, qui deviennent parfois un présent funeste par le mauvais usage +qu'on en fait, semblaient ne lui avoir été donnés que pour mieux +pratiquer les devoirs de l'homme et les vertus du sage. + +Dans un siècle où tant d'antres tourmentés par l'ambition, épient tous +les moments, recherchent toutes les occasions de s'élever, emploient la +plus grande partie de leur temps à briguer des places qui conduisent à +la fortune ou au pouvoir, il montre ce noble désintéressement qui +caractérisait les premiers philosophes; il foule aux pieds les +richesses auxquelles on sacrifie tout depuis qu'un luxe sans bornes a +porté la corruption dans tous les ordres de la société. + +Généreux et compatissant, il regarde l'inégalité des fortunes comme une +injustice que l'on doit réparer en secourant l'indigence. Il suffit +d'être malheureux pour avoir un droit à ses bienfaits. Il ne fait point +rougir ceux à qui il les offre. Comment pourraient-ils en être +humiliés? il n'en exige aucune reconnaissance. Il veut surtout qu'ils +restent ignorés. + +Vous, qui faites payer si cher les secours que le besoin vous arrache à +force d'importunités; qui vous récriez sans cesse contre la foule des +infortunés qui fatiguent vos yeux; venez apprendre à rougir de votre +insensibilité! Savez-vous pourquoi il y a tant d'indigents? C'est parce +que vous tenez toutes les richesses dans vos mains avides. Pourquoi ce +père, cette mère cl ces enfants sont exposés à toute la rigueur des +saisons, sans toit qui les couvre, souffrant les horreurs de la faim? +C'est parce que vous habitez des maisons somptueuses où votre or +appelle tous les arts pour servir votre mollesse, et occuper votre +oisiveté: c'est parce que votre luxe dévore en un jour la substance +d'un millier d'hommes. + +Ce n'est que parmi les sages que l'on trouve les exemples touchants de +la vraie amitié, qui fut toujours la compagne fidèle de la vertu. Ce +sentiment sublime et tendre, qui adoucit tant d'amertume, n'est point +fait pour les méchants. Jamais il n'entra dans les âmes viles et +corrompues. Qui mérita plus que M. DIPATY d'avoir des amis? Les +sacrifices ne lui coûtaient rien, lorsqu'il fallait les servir. Sévère +pour lui-même, il était indulgent pour les autres. Modeste et doux dans +le commerce de la société, on oubliait son génie pour mieux jouir de +son coeur. Il connaissait trop le prix du temps pour aller le perdre +dans un monde frivole qui n'offre le plus souvent que des ridicules, et +où l'esprit est longtemps sans recueillir une pensée* [* Entre +plusieurs torts ridiculement graves que la frivolité cérémonieuse de +nos moeurs reprochait à M. Dupaty, elle ne pouvait surtout lui +pardonner de ne prendre aucune part aux puériles riens qui occupent les +cercles. Il avait la bonne foi de convenir qu'il préférait la naïve +simplicité de ses enfants à l'esprit faux, leurs jeux innocents à l'art +toujours en représentation dans les sociétés et l'intimité de ses amis +vrais aux fades attentions de ces complaisants à qui l'intérêt et la +vanité inspirent des protestations aussi fausses que serviles. Par une +suite du même principe, il ne rendait que très peu de visites. Les +sérieuses occupations de sa charge et les grandes méditations +auxquelles il se livrait, remplissaient presque tout son temps. Il ne +concevait pas d'ailleurs que deux indifférents, dont l'un se soucie +aussi peu de faire des visites que l'autre d'en recevoir, s'obstinent à +s'ennuyer mutuellement avec cette persévérance et cette ponctualité +qu'on peut regarder comme un de nos ridicules.] Il aimait surtout +l'entretien des gens de- lettres et des savants. Il les attirait chez +lui, non par ostentation, ni pour avoir l'air de les protéger; mais +pour profiter de leurs lumières: il était fait pour les entendre et les +juger. Il avait pour eux cette considération et ce respect que méritent +des hommes qui ne veulent pour toute récompense de leurs travaux, que +la gloire d'avoir éclairé leur siècle* [* Il est rare que la carrière +des lettres soit celle qui mène à la fortune. Occupé du monde idéal sur +lequel il promène ses regards sublimes, le génie voit à peine le monde +qui l'admire; et plein de grandes conceptions, il dédaigne les petites +adresses, les intrigues sourdes, les combinaisons méprisables par où la +médiocrité s'élève ou enrichit. Pénétré de la dignité des gens de +lettres, et mettant après la vertu, le talent au-dessus de tout, M. +Dupaty avait fait de sa maison celle de tous les hommes de mérite; il +suffirait de porter ce titre pour y être admis avec bienveillance, +traité avec distinction, et prévenu de toutes les manières que la +générosité peut inventer pour secourir le besoin, sans faire rougir la +délicatesse.]. + +Si l'on veut se donner le spectacle des vertus antiques, il faut suivre +M. DUPATY dans le sein de sa famille. Il faut le voir entouré de ses +jeunes enfants, contempler avec complaisance sa vertueuse épouse dont +la sollicitude maternelle est sans cesse occupée à écarter loin d'eux +les dangers qui menacent la faiblesse de leur âge, partager avec elle +les soins de leur éducation, afin qu'ils soient dignes de servir un +jour la patrie* [* Il y a longtemps que l'on a demandé si l'éducation +domestique est préférable à l'éducation publique. Quintillien chez les +anciens, et Rollin chez nous, se sont décidés pour la seconde. Malgré +leur autorité qu'il respectait, M. Dupaty, avait adopté l'éducation +particulière. On ne peut nier qu'avec quelques inconvénients pour les +moeurs, faciles à prévenir, l'éducation publique n'ait de grands +avantages du côté de l'émulation, du développement des caractères et de +l'égalité qu'elle met entre les jeunes citoyens de toutes les +conditions. Il faut convenir aussi que l'éducation, privée, par la +difficulté de trouver d'excellents maîtres, et de les conserver quand +on les a, n'a que trop souvent les dangers de l'éducation publique sans +eu réunir les avantages. Mais M. Dupaty, et sa vertueuse épouse, +étaient les premiers instituteurs de leurs enfants; et cela fait +disparaître toutes les difficultés.], sourire à leurs jeux innocents, +applaudir à leurs progrès, les prendre dans ses bras, faire des voeux +au ciel pour lui demander, non qu'ils soient riches et puissants, mais +bienfaisants et justes. C'est ainsi qu'en remplissant les devoirs de +citoyen et de père, il se consolait de l'injustice des hommes et de la +haine des méchants. + +Chéri et respecté de sa famille dont il fait le bonheur, honoré par le +suffrage de tous les gens de bien, admiré des étrangers qui veulent le +voir et le connaître, son nom est mis à côté de celui des bienfaiteurs +du genre humain. Les malheureux ne le prononcent qu'avec +attendrissement. Il jouit déjà de cette gloire sur laquelle l'envie ne +peut rien, et à peine il est parvenu au milieu de sa carrière. + +L'humanité le regardait comme son soutien et son vengeur. Cet ordre le +plus nombreux de citoyens, sur lequel les états s'appuient, et que l'on +cherche toujours à opprimer, fondait les plus grandes espérances sur +son courage et son amour pour la justice. Déjà il fixait ses regards +sur lui, comme sur le défenseur éclairé de ses droits. La magistrature +espérait jouir longtemps encore de ses lumières et de ses vertus; +lorsqu'il est tout-à-coup atteint d'une maladie qui fait bientôt +craindre pour ses jours. Les forces de ses organes, que de longs +travaux, une sensibilité profonde, une imagination forte et active +avaient épuisées, ne peuvent résister au mal qui le presse de toutes +parts. Déjà les douleurs aiguës qui le tourmentent sans relâche +l'avertissent qu'il touche à sa dernière heure* [* M. Dupaty est mort à +Paris, le 17 septembre 1788, à l'âge de 42 ans.]. + +Ce moment fatal, si amer pour la plupart des hommes, n'a rien qui +l'effraie. Ferme et tranquille sur le bord du tombeau, il met toute sa +confiance en l'être suprême dont il a honoré l'ouvrage périssable. Il +se pénètre des sentiments sublimes de la religion qui offre tant de +consolations à l'homme vertueux, lorsqu'il est aux prises avec la mort. +Sa vie n'a été qu'une suite continue de bonnes actions. Il a vécu en +sage; il meurt sans regretter le présent qui lui échappe, et sans +craindre l'avenir qui l'attend. + +Faut-il que tant de vertus aient sitôt disparu de dessus la terre! que +le bienfaiteur des hommes leur ait été enlevé lorsqu'il aurait pu +encore remplir une longue carrière et leur être utile! + +Vous, dont il a défendu l'innocence outragée avec tant de courage et de +travaux, qui peut-être lui avez coûté une portion de sa vie; ah! le +bruit de sa mort a sans doute retenti jusque dans les lieux de votre +retraite! Que n'êtes vous accourus pour assister à sa pompe funèbre, +pour suivre, jusque sur les bords de sa tombe, les tristes dépouilles +de votre généreux libérateur! Votre présence, vos larmes, et vos +gémissements l'eussent bien mieux loué, que les discours et que tous +les efforts de l'éloquence. + +O magistrat digne de nos regrets et de nos hommages, vos bienfaits ne +sortiront jamais de ma mémoire! Quel que soit l'intervalle que le +tombeau a mis entre vous et moi, vous serez toujours présent à ma +pensée! En retraçant vos vertus, j'ai moins cherché à ajouter un +nouveau lustre à votre gloire, qu'à satisfaire un besoin de mon coeur; +celui de la reconnaissance. Mon âme était flétrie par le malheur, et +vous y avez fait descendre l'espoir consolant; vous m'avez fait oublier +de longues infortunes, vous avez été pour moi une seconde providence. +Que ne suis-je aux lieux où l'on a déposé vos cendres. J'irais tous les +jours, accompagné de ma douleur, les arroser de mes larmes; je dirais à +la foule des infortunés qui s'empresse autour de votre tombeau: _C'est, +ici que repose l'ami de l'humanité_. + + + + * * * * * * * * * * + + + + + +[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de +Gresset. + +Texte en français moderne] + + + + +(Gresset fut à la fin du XVIIIe siècle un de ces poètes aimables qui +savaient, quand ils le voulaient, faire parler avec grâce la raison et, +comme on le disait alors, décorer des fleurs du badinage et des +piquantes bagatelles les préceptes de la saine philosophie. Le souvenir +de Gresset vivait encore à Arras; il y avait accompagné en effet en +1740 l'intendant de Picardie et d'Artois. L'Académie d'Amiens mettait +chaque année au concours un sujet pour un prix de Lettres ou +d'Eloquence; en 1784 elle proposa l'éloge de Gresset. Maximilien +Robespierre concourut pour le prix, qui ne fut finalement pas décerné.) + + +(Le manuscrit est conservé par l'Académie d'Amiens. Il comporte 22 +folios, il porte le n° 9 et fut reçu le 20 juin 1785. Comme pour le +discours couronné par l'Académie de Metz, Robespierre fit des retouches +avant de le faire imprimer.) + + + + +ELOGE DE GRESSET + + +Discours qui a concouru pour le prix proposé par l'Académie d'Amiens, +en l'année 1785 + + +Par M... Avocat en Parlement + + + Hunc lepidique sales lugent, veneresque pudicae, + Sed mores prohibent, ingeniumque mori. + + +A LONDRES, + + +Et se trouve A PARIS. + + +Chez + +ROYEZ, Libraire, quai des Augustins. + +Les Marchands de Nouveautés. + + +M. DCC. LXXXVI. + + + + +ELOGE + +DE GRESSET + + + + +Le véritable éloge d'un grand homme, ce sont ses actions et ses +ouvrages: toute autre louange paraît assez inutile à sa gloire; mais +n'importe: c'est un beau spectacle de voir une nation rendre des +hommages solennels à ceux qui l'ont illustrée, contempler, pour ainsi +dire, avec un juste orgueil, les monuments de sa splendeur et les +titres de sa noblesse, et allumer une utile émulation dans le coeur de +ses concitoyens par les éloges publics qu'elle décerne aux vertus et +aux talents qui l'ont honorée. + +Gresset était digne d'un tel hommage; et à qui, Messieurs, convenait-il +aussi bien qu'à vous de le lui rendre? Sa gloire, qui brille avec éclat +aux yeux de toute l'Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant: +vous la partagez avec lui. Cet illustre poète est né au milieu de vous, +il a voulu vivre et mourir parmi vous; vous fûtes à la fois ses +compatriotes, ses amis, les compagnons de ses travaux littéraires, les +témoins de sa vie privée, les spectateurs de sa vertu; partout ailleurs +on a admiré ses écrits; vous avez encore connu et chéri sa personne. +C'est l'amitié qui semble aujourd'hui s'unir à la patrie pour honorer +sa mémoire. En proposant son éloge à l'émulation publique, vous +paraissez chercher une consolation à la douleur que vous cause sa perte +dans les nouveaux monuments qu'elle s'empressera d'élever à sa gloire. + +Oui, répandons des fleurs à l'envi sur la tombe du plus aimable des +poètes. Quoiqu'aucun lien ne m'ait attaché à lui, mon zèle ne le cédera +point au vôtre. Pour chérir sa mémoire, ne suffit-il pas d'avoir lu ses +écrits, d'avoir entendu parler de ses vertus? + +O Gresset, tu fus un grand poète. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme +de bien. En vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner +mes yeux de ta conduite; la religion et la vertu ne s'indigneront pas +contre les éloges donnés à tes talents. Heureux l'écrivain qui, comme +toi, sait toujours les respecter et les suivre, et marquer leur auguste +empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages! + +Gresset entra de bonne heure dans cette société célèbre qui avait +instruit sa jeunesse, et qui semblait offrir une retraite si douce aux +hommes épris des charmes de l'étude et des lettres. Ce fut dans son +sein que se forma le Poète des Grâces. + +La voix publique lui a déféré ce titre, qui suffirait seul pour lui +assurer le rang le plus distingué dans l'empire des Muses. + +Tous les ouvrages qui portent le caractère du génie, semblent donner à +leurs auteurs un droit égal aux hommages de la postérité. Les Muses +partagent leurs présents entre leurs favoris; les couronnes qu'elles +leur décernent sont différentes; il est difficile de décider quelles +sont les plus brillantes. Les Sophocle, les Théocrite, les Tibulle, les +Virgile, les Corneille, les la Fontaine, entrent ensemble au Temple de +l'Immortalité; les roses qui couronnent Anacréon ne sont pas moins +durables que les lauriers qui ceignent le front d'Homère; et si le +grand caractère de ces poètes majestueux qui osèrent chanter les Héros +et les Dieux impose plus de respect à la postérité, elle semble aussi +sourire avec un plus doux sentiment de plaisir à ces poètes aimables, +que les ris et les grâces ont inspirés. + +Mais à combien peu de mortels elles accordent cette faveur? En vain un +peuple de rimeurs ose se croire né pour jouer avec elles, ils inondent +le public de leurs productions légères; mais elles meurent en naissant; +ces fleurs délicates qu'ils veulent cueillir se fanent dès qu'ils les +ont touchées; elles ne conservent un éclat immortel qu'entre les mains +de ce petit nombre d'écrivains fortunés que la nature a doués d'un +génie vraiment original. + Le premier ouvrage qui lit connaître Gresset dans la République des Let +tres le plaça incontestablement dans cette classe privilégiée. Ici, +Messieurs, l'idée du _Ververt_ se présente d'elles-mêmes à vos esprits. +A ce nom, un souris involontaire semble naître, excité par les images +charmantes qu'il réveille dans noire mémoire; et c'est-là, sans doute, +le plus bel éloge d'un ouvrage de ce genre. + +Cette production parut, comme un phénomène littéraire. Avant cette +époque, nous possédions plusieurs poèmes héroï-comiques justement +admirés; et, par un contraste assez singulier, c'est aux plus imposants +et aux plus graves d'entre les poètes, que nous devons ces productions +badines. Le chantre d'Achille ne dédaigna pas de célébrer la guerre des +rats et des grenouilles. Pope, ce poète philosophe, trouva dans une +boucle de cheveux la matière d'une nouvelle Iliade. Boileau, le poète +de la raison, emboucha la trompette héroïque pour chanter la discorde +qu'un Lutrin avait allumée dans le sein d'une paisible église. + +Tous les siècles réunis n'avaient produit que quatre ou cinq +chefs-d'oeuvre en ce genre, et notre langue n'en possédait qu'un seul, +lorsqu'un jeune poète, inconnu jusqu'alors, sembla les surpasser tous +par un ouvrage encore plus étonnant. + +Sa muse osa franchir les grilles des couvents, pour y observer ces +riens importants nés de la frivolité du sexe. Cette matière neuve, mais +aride, prêtait, sans doute, beaucoup moins à l'imagination que celle du +_Lutrin_ et de _la Boucle de Cheveux enlevés_. + +Pope et Boileau avaient d'ailleurs étendu les ressources de leurs +sujets: le premier, par l'intervention des _Silphes_, qu'il intéresse à +la destinée des cheveux de _Bélise_; l'autre, par l'introduction des +divinités allégoriques auxquelles il fait prendre parti dans la +querelle du _Lutrin_. Le chantre de Ververt néglige tous ces ressorts; +au lieu d'adopter la marche imposante de l'épopée, dont la dignité, +formant un contraste plaisant avec la petitesse du sujet, offre déjà +par elle-même une source de beautés piquantes et faciles, il célèbre la +gloire de son béros sur un ton plus simple, plus naïf, et par +conséquent plus difficile. Il semble que son génie, rejetant tous +appuis étrangers, cherche à multiplier les obstacles pour les vaincre, +et veuille lutter avec ses seules forces contre toute la sécheresse de +la matière. + +Mais, avec cette unique ressource, quel poème ne fait-il point éclore +d'un sujet qui semblait à peine susceptible de fournir quelques +plaisanteries! + +Quoique l'imagination n'ait peut-être jamais rien produit de si riant +que les détails de ce poème, il est douteux, si le mérite de +l'invention et de la richesse de la fiction ne sont pas encore +au-dessus. Mais n'allais-je point entreprendre de développer les +beautés du Ververt, comme si le discours pouvait exprimer des grâces +que sa lecture seule peut faire sentir? Quelles paroles pourraient +peindre la fraîcheur et l'éclat du coloris qui caractérise le style de +cet ouvrage, cet heureux accord de la finesse avec la naïveté, de la +plaisanterie la plus délicate avec toutes les richesses de la poésie; +cotte imagination brillante qui, de l'idée la plus stérile et la plus +triviale, sait faire sortir mille détails aussi nobles que gracieux; +qui, à un trait ingénieux, fait succéder sans cesse un trait plus +piquant encore, effacé lui-même par une saillie nouvelle qui achève +d'étonner l'esprit, et de dérider le front le plus sévère? Quel éloge +pourrait valoir cette impression de plaisir et d'admiration qu'il a +laissée à tous ceux qui le connaisse? Et à qui est-il inconnu? Il est +entre les mains de tous les âges et de toutes les conditions: il fait +les délices des hommes lettrés, il procure des heures agréables aux +hommes les moins instruits; ceux qui sont les plus étrangers aux autres +chefs-d'oeuvre de notre littérature sont familiers avec le Ververt. Il +rappelle à tous les esprits des souvenirs riants; il leur retrace +l'idée du plus charmant ouvrage qu'aient produit le goût, l'imagination +et la gaîté. Lisez le Ververt, vous qui aspirez au mérite de badiner et +d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement; et +vous à qui la nature semble avoir refusé la faculté de rire; lisez le +Ververt, et vous connaîtrez une nouvelle source de plaisirs. + +Oui, tant que la langue française subsistera, le Ververt trouvera des +admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet +occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée +plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume +digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Ververt, puisqu'il a +plu à un grand poète de l'immortaliser, ta gloire passera à la +postérité la plus reculée. Dans plusieurs siècles, on parlera encore +avec intérêt de tes prospérités et de tes revers, de tes charmes et de +tes erreurs, des tendres soins que te prodiguèrent les douces +maîtresses dont tu fus l'idole, et des plaisirs que tu leur procuras, +et des larmes que lu leur fis répandre. + +Aussi ne devons-nous pas nous étonner si cet ouvrage fit une si +prodigieuse sensation dès sa naissance; les applaudissements qu'il +excitait redoublaient encore lorsqu'on apprenait que ce chef-d'oeuvre +était le coup d'essai d'un homme de vingt-six ans, renfermé dans +l'enceinte d'un collège, et destiné à la vie monastique. Le grand +Rousseau, frappé de l'éclat d'un tel début, annonçait dès lors le jeune +auteur à son siècle comme un des plus beaux génies qui devaient +l'illustrer. C'était, sans doute, un spectacle assez intéressant de +voir un des plus célèbres poètes de nos jours applaudir au triomphe +d'une muse naissante, faite pour partager avec lui l'attention du +public, et confondre, par son exemple, les lâches complots de l'envie, +qui veille toujours pour arrêter le grand homme à l'entrée de sa +carrière. + +Mais, tandis que Gresset jouit de la gloire attachée à ses premiers +succès, quel orage s'est tout-à-coup formé sur sa tête? On conspire +contre lui, on l'accuse d'attenter à l'honneur de l'Ordre de la +Visitation, on crie au scandale, à la calomnie... Aimable poète, +reprenez vos pinceaux; peignez-nous des évènements véritables, beaucoup +plus plaisants que toutes les fictions du Ververt. Mais que dis-je? Le +badinage n'est plus de saison, l'intrigue et le crédit ont secondé le +courroux de ses ennemis; les Jésuites sont forcés de faire un +sacrifice, et le jeune poète est condamné à s'ennuyer à la Flèche, pour +expier le plaisir que procuraient au public les ingénieuses saillies du +Ververt. + +Mais les Muses le suivirent dans son exil, pour en adoucir la rigueur, +et bientôt parurent _le Carême impromptu_ et _le Lutrin vivant_. + +Censeurs austères, mélancoliques, dédaignez, tant qu'il vous plaira, la +petitesse du sujet de ces deux productions; blâmez l'enjouement qui a +imaginé le Lutrin vivant; mais pardonnez-moi si je ne puis rougir des +ris qu'obtient de moi cet ingénieux badinage, et dont vous l'avez, sans +doute, vous-mêmes honoré; souffrez que j'observe avec quel art l'auteur +sait répandre tant de sel et d'agrément sur une matière qui semblait +les exclure, et permettre, pour ainsi dire, à sa muse, de se livrer aux +accès d'une gaieté folle, sans perdre ni la finesse ni la grâce qui la +caractérise. + +Quand on quitte le Lutrin vivant et le Carême impromptu pour lire _la +Chartreuse_, on croit contempler un tableau du _Corrège_ après avoir +examiné des peintures de _Calot_. Ce n'est plus seulement ici une +production légère, c'est un ouvrage intéressant, qui n'a de commun avec +les poésies qui portent ce nom que l'aisance et l'agrément. Quelle +gaieté et quelle douceur de sentiment! Quelle heureuse négligence et +quelle étonnante richesse! Quelles vives saillies et quelle +philosophie! Jamais on ne vit la raison badiner avec tant de grâces et +parler un langage si aimable, si propre à s'insinuer dans les coeurs, +sous l'appas de l'enjouement. + +Gresset est le premier qui ait présenté un si parfait modèle de ce +genre de beautés, et cette épître charmante mérita d'être placée au +rang des productions originales qui font époque dans noire littérature. +Tel est le privilège du génie: un écrit agréable qui semble échapper à +une plume facile et légère parvient à la célébrité des plus grands +ouvrages; et l'auteur de la Chartreuse, avec ce seul titre, aurait pris +sa place parmi nos plus illustres poètes. Telle était l'idée que s'en +formait le grand Rousseau, lorsqu'il s'écriait en parlant de celle +pièce: _Quel prodige dans un homme de vingt-six ans! Quel désespoir +pour tons nos prétendus beaux esprits modernes!_ + +Cependant de tels ouvrages annonçaient assez que Gresset n'était point +fait pour rester enseveli dans le cloître où il s'était renfermé. Son +estime pour ses premiers maîtres, son goût pour l'étude, et son +admiration pour les talents qui brillaient parmi eux, l'avaient d'abord +enrôlé sous leur bannière; mais cet état ne convenait guères ni à +l'amour de l'indépendance qui semble caractériser les hommes de génie, +ni à la nature de ses travaux littéraires. Une muse aimable et légère +n'était point faite pour habiter une maison religieuse. Comment +aurait-elle pu librement placer une couronne de myrte sur le front d'un +Cénobite? + +Déjà le Ververt même lui avait attiré des disgrâces qui le +déterminèrent à briser la chaîne dont elles lui avaient fait sentir +tout le poids. + +Mais, en quittant ceux auxquels il était uni par les liens de la +fraternité, il n'abjura point les sentiments d'amitié qu'il leur avait +voués. Il s'empressa de leur rendre un hommage public qui l'honore +encore plus lui-même que ceux à qui il était adressé; il leur laissa, +dans des vers dignes de son coeur et de ses talents, un gage immortel +de son estime et de ses regrets. C'était ainsi qu'il convenait à +Gresset de quitter les Jésuites; c'est ainsi qu'une congrégation où il +laissait les _Brumoi_, les _Tournemine_, les _Bougeant_, et tant +d'autres, méritait d'être quittée. + +Rendu au monde et à la liberté, Gresset voyait la plus riante carrière +s'ouvrir devant lui. Annoncé par sa réputation et par ses ouvrages, il +était attendu dans la société avec impatience, et il pouvait s'y +montrer sans rien redouter de cet empressement curieux avec lequel on +observe les hommes célèbres. On sait que peu de gens de lettres ont su +réunir, aussi bien que lui, au talent d'écrire, le don d'être aimable, +qui n'accompagne pas toujours le génie. On retrouvait dans sa +conversation le plaisir que donne la lecture de ses ouvrages, et ceux +qui l'ont connu avaient peine à décider lequel en lui était le plus sûr +de plaire, ou de l'homme ou de l'auteur. Son amabilité ne tenait pas +seulement à l'enjouement et à la délicatesse de son esprit; elle était +surtout attachée à la simplicité de ses moeurs, à la franchise et à +l'aménité de son caractère, à cette sensibilité d'une âme expansive et +tendre, qui est la source de la vraie politesse et le charme le plus +fort par lequel l'homme puisse attirer son semblable. Aussi, répandu, +recherché dans le plus grand monde, accueilli des grands, qui +s'honoraient de son amitié, chéri de tous ceux qui le connaissaient, il +goûtait, dans un âge où tous les sentiments sont vifs, tous les +agréments qu'un nom célèbre peut donner dans une capitale passionnée +pour les talents; il trouvait dès l'entrée de sa carrière, dans ce +triomphe continuel, des jouissances plus douces et plus réelles, sans +doute, que ce fantôme imposant de l'immortalité, qui couronne les +travaux du grand homme qui n'est plus. + +Cependant de nouveaux ouvrages, dignes de la plume qui avait tracé le +Ververt et la Chartreuse, venaient de temps en temps réveiller +l'attention du public en multipliant ses plaisirs. L'imagination +brillante de Gresset éclate avec toute sa pompe dans son Epître à sa +muse. Toute la sensibilité de son âme respire dans son Epître à sa +soeur; la tendre amitié qui dicta cet ouvrage y a laissé une empreinte +que le génie seul n'imitera jamais. Je retrouve la même âme dans +l'inexprimable douceur du pinceau qui traça l'image de la vie pastorale +et des plaisirs de l'âge d'or. Non, cette expression touchante n'a pu +sortir que d'un coeur pur, digne de goûter le calme et le bonheur de +l'innocence qu'il décrit si bien. + +Un mérite frappant distingue, ce me semble, les Poésies Fugitives de +Gresset des autres productions du même genre. Les _Anacréon_ et leurs +successeurs ont chanté les plaisirs de Bacchus et les charmes de +l'Amour. Gresset, s'ouvrant une roule nouvelle, sut unir la raison au +badinage et associer les ris à la sagesse. La poésie légère a pris +entre ses mains un plus grand caractère; jusque-là, uniquement bornée +au soin de plaire, elle avait été peu scrupuleuse sur les moyens de +parvenir à son but. Amie de la licence et de la volupté, elle semblait +avoir acquis le privilège d'attaquer, en se jouant, le bon sens cl la +morale, dont la gravité paraissait faite pour détruire toute sa grâce +et toute sa gaité. Gresset sut lui donner une décence et une noblesse +dont on la croyait à peine susceptible, sans lui ôter aucun de ses +agréments naturels. C'est ainsi qu'en l'élevant au-dessus d'elle-même +par le nouvel essor qu'il lui a imprimé, il s'est lui-même placé +au-dessus de tous les poètes qui l'avaient cultivée avec le plus de +succès, par les beautés dont il a su l'enrichir autant que par le +mérite de la difficulté vaincue. + +A Dieu ne plaise que je veuille imiter la manie de ces panégyristes +déterminés, qui semblent se faire un devoir d'immoler à la grandeur de +leur héros tous ceux qui se sont signalés par les mêmes talents; j'ose +croire que le goût et l'équité ne démentiront pas le jugement que je +viens de porter. + +Aimable _Chapelle_, tendre _Chaulieu_, puissé-je être à jamais privé du +plaisir de lire vos écrits si j'osais entreprendre d'obscurcir votre +gloire! Mais vous avoueriez vous-même qu'au feu qui anime vos riants +tableaux, à la mollesse, à la légèreté de votre pinceau, Gresset a +joint la précision, la correction, l'élégance continue, avec une +élévation et une philosophie que vous ne possédez point au même degré. +Satisfaits de votre destinée, contents de jouer entre _Bacchus_ et +_Glycère_, vous verriez, sans murmurer, les Grâces lui composer une +couronne plus brillante que les vôtres. + +Un poète contemporain, semblait offrira Gresset un rival plus +redoutable. Entraîné par une ambition ardente vers toutes les espèces +de gloire, _Voltaire_ avait embrassé toutes les parties de la +littérature; mais, de tous les genres dans lesquels il s'était exercé, +la poésie légère était celui où il avait obtenu le succès le plus +complet et déployé le talent le plus décidé. Vainqueur de tous ceux qui +l'avaient précédé dans la même carrière, il avait acquis une réputation +désespérante pour ceux qui seraient tentés d'y marcher après lui, +lorsque Gresset osa lui disputer le prix. Ce jeune poète, que +l'amusement et l'instinct du génie, plutôt que l'ambition, semblaient +conduire vers la gloire, fut peut-être étonné lui-même de partager avec +son brillant rival l'attention et les suffrages du public. + +Il serait hardi, peut-être, de décider entre ces deux poètes, dont les +productions sont distinguées par un caractère différent. Peut-être +trouvera-t-on dans Voltaire plus d'esprit, de variété, de finesse, de +correction; dans Gresset, plus d'harmonie, d'abondance, de naturel: on +y sentira plus cette aimable négligence, cet heureux abandon, qui fait +le premier charme de ce genre de poésie. Les grâces de Voltaire +paraîtront plus brillantes, plus parées, plus vives, plus sémillantes; +celles de Gresset plus simples, plus naïves, plus gaies et plus +touchantes. Le premier amuse, surprend, enchante mon esprit; le second +porte à mon coeur une plus douce volupté; et s'il m'était permis de +peindre par des images sensibles les impressions que produisent sur moi +les ouvrages de ces deux grands Poêles, je dirais que les Pièces +Fugitives de Voltaire me causent un plaisir semblable à celui que fait +naître l'aspect d'un jardin délicieux, embelli parle goût d'un +propriétaire opulent; je comparerais les sensations qu'excitent en moi +celles de Gresset à la douce émotion que donne la vue de ces paysages +enchanteurs où la Nature semble prodiguer tous ses charmes et faire +passer jusqu'à l'âme le sentiment de sa beauté touchante. + +Tant de succès encouragèrent Gresset à en obtenir de nouveaux, il osa +entreprendre de s'élever jusqu'à l'ode. + +Tout le monde convient qu'il n'a point échoué dans cette tentative, +comme plusieurs poètes, fameux dans d'autres genres; mais peut-être la +réputation de ses odes est-elle au-dessous de leur mérite. La +supériorité du _Méchant_, du Ververt, et de ses Poésies légères, semble +les avoir éclipsées, et s'être emparé de toute l'attention du public, +qu'elles méritaient de partager. Si l'on n'y trouve point la sublimité +et le divin enthousiasme de Rousseau, on ne peut au moins y méconnaître +une chaleur, une noblesse qui soutient dignement l'éclat et la majesté +de l'ode, et surtout une douce sensibilité que l'on chercherait en vain +dans Rousseau lui-même, chez qui la magnificence des images et la +hauteur des idées dominent beaucoup plus que le sentiment. Ce n'est +point assez, sans doute, pour placer Gresset à côté de Rousseau; mais +c'en est trop pour le tirer de la foule de nos poètes lyriques, et pour +compter ses Odes au nombre des ouvrages qui ont honoré ses talents, et +enrichi notre littérature. + +Sa célébrité et le voeu public, semblaient l'appellera courir une +nouvelle carrière. + +L'éclat attaché parmi nous aux couronnes dramatiques, dirige +presqu'infailliblement vers le théâtre, l'ambition de tout écrivain qui +sent ou qui croit sentir l'impulsion du talent. De là tous ces +chefs-d'oeuvre qui font la gloire de la scène française; et cette foule +encore plus nombreuse d'ouvrages infortunés qui ne s'y montrent +quelques moments que pour subir l'arrêt du public redoutable, qui leur +imprime le sceau d'une éternelle réprobation. De là le concours +tumultueux de ce peuple d'auteurs qui se pressent à l'entrée du Temple +de Thalie ou de Melpomène, attendant avec une ardeur persévérante, que +la porte fatale s'ouvre enfin devant eux. + +Gresset ne s'y présenta pas avec cet empressement inquiet. Peut-être +même l'appât de la gloire n'eut-il pas suffi pour l'y conduire, si la +force des circonstances et les pressantes sollicitations de ses amis +n'avaient triomphé pour quelques moments de la rigueur de ses +principes, et de cette douce paresse dont il vante si souvent les +charmes dans ses écrits. + +La plus fière et la plus imposante des deux Muses qui règnent sur le +théâtre, obtint son premier hommage. Cette voix légère qui avait fait +entendre des sons si gracieux, osa essayer de faire retentir la Scène +des accents terribles de Melpomène. + +L'accueil favorable que le public fit à la tragédie d'_Edouard_, sembla +justifier cette entreprise; mais, quelque succès qu'elle ait obtenu, je +ne ferai point un mérite à Gresset d'en être l'Auteur. Ce n'est pas +qu'elle n'eut pu honorer un talent moins illustre que le sien. +L'invention du sujet, le plus heureux peut-être qui soit au théâtre, le +plus fécond en vertus héroïques et en situations tragiques, le +caractère sublime de Worcestre, celui d'Arondel, non moins grand et +plus original encore; les traits mâles et fiers, les beautés neuves et +hardies qui brillent dans ces deux rôles; si tout cela ne suffit pas +pour faire d'Edouard un chef-d'oeuvre tragique, c'en est assez, +peut-être, pour prouver que le génie de son auteur n'était point +incapable de s'élever à la hauteur de la tragédie, et pour nous faire +regretter que d'autres ouvrages du même genre n'aient point suivi son +premier essai. + +Mais il dirigea bientôt après ses travaux vers un autre but. + +Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s'agrandir par la +naissance de ces productions, connues sous le nom de _drames_. Mais je +ne sais quelle manie poussa une foule de critiques à déclamer contre ce +nouveau genre avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs, +persuadés que la Nature ne connaissait que des tragédies et des +comédies, prenaient tout ouvrage dramatique, qui ne portait pas l'un de +ces deux noms, pour un monstre en littérature, qu'il fallait étouffer +dès sa naissance: comme si cette inépuisable variété de tableaux +intéressants que nous présentent l'homme et la société, devait être +nécessairement renfermée dans ces deux cadres; comme si la Nature +n'avait que deux tons, et qu'il n'y eut point de milieu pour nous entre +les saillies de la gaité, et les transports des plus furieuses passions. + +Mais les drames et le bon sens ont triomphé de toutes leurs clameurs. +C'est en vain qu'ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces +ouvrages nous procuraient, et nous persuader qu'il n'était permis de +s'attendrir que sur les catastrophes des rois et des héros: tandis +qu'ils faisaient des livres contre les drames, nous courrions au +théâtre les voir représenter, et nous éprouvions que nos larmes peuvent +couler avec douceur pour d'autres malheurs que ceux d'Oreste et +d'Andromaque; nous sentions que plus l'action ressemble aux événements +ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre +condition, et plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant, et +l'instruction frappante. + +C'est, ce me semble, dans la classe des drames que l'on doit ranger +_Sydnei_; mais quelque nom qu'on lui donne, cette pièce sera toujours +un des plus beaux titres de la gloire de Gresset. Ce n'était point +l'ouvrage d'un talent médiocre, d'oser le premier développer sur la +scène française la situation d'un homme fatigué de la vie, occupé des +tristes apprêts d'une mort volontaire; de traiter avec succès un sujet +si lugubre, si étranger à nos moeurs et à notre théâtre. C'est +cependant dans le seul développement de ce caractère, que Gresset a +trouvé la matière d'un de nos meilleurs drames. On a admiré l'art avec +lequel il a su le faire ressortir par le contraste de la mélancolie du +principal personnage avec la gaîté qui brille dans le rôle du valet: on +a été frappé de la force et de l'élégance qui distingue le style de cet +ouvrage; ce qui me paraît sur tout digne des plus grands éloges, c'est +l'intrigue, intéressante malgré son extrême simplicité, et malgré la +philosophie qui domine dans toute la pièce. Il est vrai que cette +philosophie naît du fond même du sujet; qu'elle est liée à l'action, et +qu'elle parle au coeur le langage du sentiment, en même temps qu'elle +présente à l'esprit les plus justes et les plus nobles idées. Il n'est +peut-être point de pièce en ce genre qui offre un si heureux accord du +mérite théâtral avec la solidité des plus graves raisonnements. On +croirait quelquefois lire un Dialogue de Platon, si l'intérêt du roman, +croissant toujours de scène en scène jusqu'au dénouement le plus +satisfaisant et le plus naturel, ne mettait _Sydnei_ au rang des +ouvrages dramatiques les plus estimables. + +Cependant, le dirai-je? le mérite même de cette pièce, simple, belle, +touchante, mais peu éclatante à la représentation, jointe à la nature +du sujet, qui a trop peu de rapport avec l'humeur de notre nation, fera +peut-être qu'elle sera beaucoup lue et jouée rarement, différente en +cela de plusieurs drames célèbres que l'on voit souvent, et qu'on se +garde bien de lire. Tandis que la foule se portera aux représentations +de ces romans absurdes, où le faste des déclamations philosophiques, +les explosions d'une chaleur factice, et le fracas des coups de théâtre +redoublés, tiennent lieu des vraies et solides beautés qu'elle ne sait +guère apprécier; les hommes de goût pourront se renfermer avec +_Sydnei_, et le relire dans le silence du cabinet, avec un plaisir +toujours nouveau. + +C'était la destinée de Gresset de cueillir, comme en passant, toutes +les palmes que présente le théâtre. + +La comédie semblait attendre depuis longtemps un successeur aux grands +écrivains qui l'avaient illustrée. La gaîté et la délicatesse du génie +français, favorable à ce genre de productions, enfanta de tout temps de +jolies pièces dignes d'amuser le loisir d'une nation spirituelle et +polie: mais ces comédies à caractères, ces magnifiques tableaux, où les +travers de l'esprit humain, et les moeurs de la société, sont dessinés +à grands traits, et peints avec autant de finesse que de profondeur, +ils furent toujours rares, même parmi nous. Qui a remplacé _Molière?_ +L'auteur du Joueur et celui du Glorieux, s'étaient placés assez près de +lui; mais à cette époque brillante, n'ont succédé que des temps de +stérilité. Nos plus illustres poètes ont échoué dans cette carrière. +Rousseau n'y fit que des chutes humiliantes. _Voltaire_, si léger, si +gai, si ingénieux, si agréable même dans les sujets les plus graves; +Voltaire, si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le +ridicule, semble déployer partout le talent comique, excepté dans ses +comédies. Cette contrariété (pour le dire en passant) présente une +espèce de phénomène digne de fixer l'attention d'un observateur +éclairé, et qui lui fournirait, peut-être, le plus sûr moyen de +déterminer la trempe du génie de ce célèbre écrivain. + +Quoi qu'il en soit, par tant de malheureuses tentatives, Voltaire +prouva que la comédie exige de grandes ressources qui lui manquaient +absolument; et par un seul ouvrage, Gresset fit voir qu'il les +réunissait toutes dans un degré éminent. Retenu, pour ainsi dire malgré +lui, dans la carrière dramatique; entraîné par l'amitié vers une gloire +qu'il semblait fuir, il consentit à composer une comédie, et la scène +française compta un chef-d'oeuvre de plus. + +Cette pièce excita au même degré l'admiration et l'envie. Une foule de +gens de lettres dont elle mit l'amour-propre au désespoir, écrivit, +intrigua, cabala contre elle, et le public l'applaudit avec transport. +Les critiques et les cabales ont disparu, et la pièce durera aussi +longtemps que la langue française. + +Je ne m'amuserai point ici à en relever les beautés; je ne répéterai +point tout ce que les gens de goût ont tant de fois observé sur la +finesse et l'énergie avec lesquelles les caractères sont tracés et +approfondis; sur l'aisance, le naturel et la vivacité du dialogue; sur +la conduite de l'action, que certains censeurs ont trouvée un peu +faible et languissante, parce qu'elle était simple, et qui n'en mérite +que plus d'éloge, puisqu'elle réunit cette qualité précieuse à +l'intérêt soutenu et gradué avec le plus grand art, jusqu'au +dénouement. Je n'ajouterai point que cette pièce l'emporte, peut-être, +sur nos plus belles comédies par la vigueur, l'éclat, la facilité et +les grâces du style; qu'il n'en est aucune dont on retienne, et dont on +cite plus de vers; qui fournisse un plus grand nombre de ces traits +frappants, de ces pensées à la fois délicates et profondes; de ces +expressions neuves et originales que la raison publique érige en +proverbes: nommer _le Méchant_, c'est dire plus que tout cela, et le +plus inutile de tous les soins serait, à mon avis, de louer une +production qui est déjà parvenue à la réputation de ces ouvrages +immortels, que l'admiration de plusieurs siècles a consacrés. + +Le Méchant mit le sceau à la gloire de Gresset; il le plaçait au rang +des grands maîtres de l'art Dramatique, et semblait le destiner à faire +renaître les jours les plus brillants de la scène comique. Bientôt +l'Académie Françoise confirma le choix du public, en l'admettant au +nombre de ses membres; celle de _Berlin_ crut s'honorer elle-même en +l'adoptant: ses qualités aimables, jointes à sa célébrité, réunissaient +pour lui tout ce que le commerce du monde a de flatteur, à tout ce que +la gloire a d'éclatant; il était parvenu à cet âge où l'ambition domine +avec plus d'empire, et où le génie, ayant acquis toute sa force, sans +avoir encore rien perdu de son ardeur et de son éclat, semble devoir +enfanter ses plus heureuses productions, quand s'arrêtant tout-à-coup +au milieu de sa carrière, il quitta le théâtre où ses talents avaient +triomphés tant de fois, pour aller chercher le repos dans le sein de sa +patrie. Que dis-je! On le vit dans la suite abjurer solennellement +l'art dramatique, et condamner lui-même dans un écrit public, les +succès qu'il avait obtenus dans ce genre. + +Comment traiter cet endroit de l'histoire de Gresset? J'écris peut-être +dans un temps où il n'est permis de parler de cette démarche, que pour +lui faire le procès. Je crois entendre les sarcasmes qu'une foule de +gens de lettres lui a prodigués; je vois le plus célèbre d'entre eux +lui lancer des traits plus absurdes encore qu'injurieux; je vois +l'auteur de _Chariot_, _du Droit du Seigneur_, _de la Princesse de +Navarre_, oser contestera celui du _Méchant_, le mérite d'avoir fait +une comédie, et tourner en ridicule une résolution dont s'applaudissait +en secret son inquiet orgueil, alarmé par des talents qui brillaient +avec trop d'éclat. + +Ce n'est point avec de pareils yeux que j'examinerai la conduite de +Gresset. Quel parti prendrai-je donc ici? Celui qui convient à un homme +qui aime la vertu encore plus que les lettres, et pour qui toutes les +productions du génie ne vaillent pas une belle action. Je ne prétends +point décider entre les philosophes qui ont combattu les spectacles, et +ceux qui les ont loués; je veux bien ne point examiner si Gresset eut +raison, lorsqu'il composa d'excellents ouvrages dramatiques, ou +lorsqu'il se repentit de les avoir faits. L'ami des Lettres peut +regretter les productions dont il aurait pu enrichir encore la +littérature; le citoyen qui gémit de voir la scène trop souvent occupée +par des pièces qui la changent en une école publique de mauvaises +moeurs, peut voir avec peine qu'elle ait été sitôt privée d'un génie +qui, dans tous ses ouvrages, aurait laissé l'empreinte d'un coeur +honnête et pur: mais qui osera faire un crime à l'homme de bien, des +sacrifices qu'il croit devoir à la délicatesse de sa conscience, et lui +marquer les bornes qu'il doit donner à son amour pour la vertu? + +Que les principes de Gresset aient été trop sévères, ou non, peu +m'importe: ils étaient les siens, et il eut le courage de les suivre; +il crut voir d'un côté sa gloire, et de l'autre son devoir; et comme il +était beaucoup moins philosophe que ses ennemis, la gloire fut immolée +au devoir. Esprits fiers et sublimes qui foulez aux pieds ce que vous +appeliez les préjugés avec tant de hauteur, le sentiment généreux qui +produisit un tel sacrifice, vous paraît donc digne de votre mépris et +de vos censures? Eh bien! je me dévoue moi-même à vos épigrammes, je +déclare que ce qu'il y a de grand et d'héroïque, rachète amplement à +mes yeux le tort de n'avoir pas eu une aussi haute idée que vous des +études dont vous êtes épris; je le préfère à tous les ouvrages qui ont +illustré Gresset, à tous ceux qui auraient pu l'illustrer encore; et la +gloire d'être le premier des poètes comiques, ne balance point à mes +yeux le mérite de savoir dédaigner ce titre. + +Au reste, le parti que prit Gresset de se dérober au tourbillon, et de +cultiver les Muses avec moins d'empressement, n'étonnera point ceux qui +auront une juste idée de son caractère. + +Qu'un homme qui joint à de grands talents une âme petite et vaine, sans +cesse affamé de louanges et de célébrité, passe sa vie entière à +s'enivrer de cette douce fumée; cela est dans l'ordre. Que peut-il +faire de mieux? S'il n'était plus auteur, il ne serait plus rien; il se +survivrait à lui-même, s'il cessait de rimer et d'écrire avant sa mort; +mais une âme noble et sensible est au-dessus de la gloire que lui ont +acquise ses succès littéraires. Ces brillants trophées qui sont pour +l'homme vulgaire l'unique but de ses vieux et de ses travaux, ne sont +pour elle que de simples amusements; elle est faite, pour goûter des +biens plus doux et plus précieux, elle sait aspirer à une destinée plus +grande et plus digne d'elle; celle de vivre en homme avec Dieu et la +nature; celle de jouir de sa raison dans le sein de l'amitié, de la +paix et de la vertu. + +Le coeur droit et sain de Gresset avait conservé ces puissantes +affections de la nature, effacées chez la plupart des hommes par le +goût des biens factices qu'ont créés l'opinion et la vanité. Tel fut le +mobile de sa conduite, qui dût paraître extraordinaire, précisément +parce qu'elle était raisonnable et trop étrangère aux principes qui +déterminent les actions du vulgaire. + +L'amour de la patrie avait fixé son séjour dans le lieu de sa +naissance; les liens qu'il y forma le lui rendirent encore plus cher. +Son âme sensible lui avait fait connaître le besoin de se choisir une +compagne digne de lui; il la trouva dans une de ces familles +honorables, où le mérite et la probité sont héréditaires, et coula des +jours heureux dans une tendre union, que l'inclination et l'estime +avaient formée: car s'il est sur la terre un sort digne d'envie, c'est +sans doute celui de l'homme de bien, qui a l'inestimable avantage de +pouvoir rentrer avec délices au fond de son coeur, joint encore le +charme de l'épancher dans une âme noble et pure comme la sienne, à +laquelle il se sent lié par une chaîne aussi douce qu'indissoluble. + +Si le reste de sa carrière m'offre pou de productions littéraires, je +m'en console facilement; elle me présente des objets plus intéressants: +le bonheur et la vertu. L'éloge de beaucoup d'écrivains finit avec la +liste de leurs ouvrages; ceux de Gresset sont la moindre partie du sien. + +Pourquoi cette réflexion ne peut-elle pas s'appliquer à tous ceux qui +ont brillé par de grands talents? Le génie et la vertu ne sont ils pas +destinés à s'unir par une alliance immortelle? L'une et l'autre +n'ont-ils pas une source commune dans l'élévation, dans la fierté, dans +la sensibilité de lame? Par quelle fatalité avons nous donc vu si +souvent le génie déclarer la guerre à la vertu? Ecrivains plus célèbres +encore par vos écarts que par vos talents, vous étiez nés pour adoucir +les maux de vos semblables; pour jeter quelques fleurs sur le passage +de la vie humaine, et vous êtes venus en empoisonner le cours. Vous +vous êtes l'ait un jeu cruel de déchaîner sur nous toutes les passions +terribles qui font nos misères et nos crimes? Que nous avons payé cher +vos chefs-d'oeuvre tant vantés! Ils nous ont coûté nos moeurs, notre +repos, notre bonheur, et celui de toute notre postérité, à laquelle ils +transmettront d'âge en âge la licence et la corruption du nôtre! + +Mais au milieu de ces funestes désordres, c'était un grand spectacle de +voir l'un des plus beaux génies, dont le siècle s'honore, venger la +Religion et la Vertu par son courage à suivre leurs augustes lois, et +les défendre, pour ainsi dire, par l'ascendant de son exemple contre +les attaques de tant de plumes audacieuses. + +Heureux poète! vous pouviez goûter les doux fruits de votre gloire! +Vous pouviez vous dire à vous-même: Jamais la basse flatterie, ni +l'odieuse satyre ne profanèrent ma plume; mon nom n'alarme point la +pudeur, et ne fait point frémir l'innocence. Le père ne veille point +pour écarter mes ouvrages des mains de ses enfants. On ne voit point +l'époux craindre qu'ils ne portent un funeste poison dans le coeur de +sa jeune épouse. Dans tous les âges, ils rendront un témoignage +honorable du caractère de leur auteur; et formant le goût des citoyens, +sans corrompre leurs moeurs, ils leur présenteront souvent sous +l'attrait d'un plaisir honnête, les utiles leçons de la sagesse et de +la vérité". + +Mais plus encore que vos ouvrages, votre vie rendra votre nom +respectable et cher à la postérité. L'image de votre âme gravée dans le +coeur de vos compatriotes qui se montrent aujourd'hui si jaloux +d'honorer votre mémoire, fera encore aimer la vertu chez les +générations futures, lorsqu'animés d'un sentiment patriotique, ils +citeront les productions de votre génie, comme des monuments glorieux à +leur pays; ils ajouteront: "Son coeur était encore au-dessus de ses +talents;" il fut quelque chose de plus qu'un écrivain célèbre; il fut +juste, modeste, sensible, bienfaisant, ami sincère, tendre époux, +excellent citoyen". + +Parmi ces sublimes philosophes, qui censurent si amèrement la conduite +de Gresset, en est-il beaucoup dont la postérité pourra faire un +semblable éloge? Voilà une gloire qu'ils n'ont pas même songé à lui +disputer. Bornant toute leur ambition au mérite de bien écrire, ils ont +fait de vains efforts pour rabaisser ses talents; ils ont osé +entreprendre de l'avilir par ses vertus mêmes, et c'est par elles qu'il +s'est élevé au-dessus de tous ses rivaux. Quelques-uns d'eux sont +parvenus à la célébrité; lui seul a su mériter l'estime et la +vénération publique. Tandis que leur absurde jalousie s'exhalait en +clameurs impuissantes, tranquille, inaccessible à leurs faibles traits, +il ne fut pas même tenté de les écraser par la supériorité de ses +talents. Eh! comment leur malignité aurait-elle troublé son repos? Lui +ôtait-elle quelque chose de sa vertu? Touchait-elle aux véritables +fondements de sa gloire et de son bonheur. + +Je me livre. Messieurs, au plaisir de m'étendre sur ce sujet; mais vous +seul peut-être pourriez le bien remplir. Qui peut connaître aussi bien +que vous des vertus qui ont brillé sous vos yeux, et dont vous avez +joui vous-mêmes dans le commerce de l'illustre citoyen que vous +regrettez? Combien de faits intéressants ne pourriez-vous pas nous +apprendre, qui sont perdus pour le public, et qui échappent +nécessairement à une plume étrangère? + +Mais comment s'occuper des vertus de Gresset, sans penser à ce +respectable prélat, dont il fut le disciple et l'ami? LAMOTHE ET +GRESSET, que vos noms soient toujours unis, comme vos âmes le furent +autrefois. Qu'ils volent ensemble à la postérité pour l'honneur et pour +l'instruction de l'humanité. Que Gresset soit à jamais le modèle des +gens de lettres, et Lamothe l'exemple des prélats! Lamothe! Grâce à vos +vertus, nous avons cru voir un de ces saints évêques qui, jadis, +illustrèrent le berceau du Christianisme, revivre au milieu de nous +pour consoler la Religion éplorée, et affermir la piété chancelante. +Dévoué tout entier au bonheur du troupeau qui vous était confié, vous +mettiez votre félicité à vivre auprès de lui, et votre gloire à faire +son bonheur; l'éclat et les richesses attachées à votre dignité, ne +furent entre vos mains que les instruments de votre bienfaisance et de +votre charité. Illustre prélat, recevez l'hommage de toutes les âmes +honnêtes et sensibles; la vertu chez vous n'eut rien de la rudesse que +lui prête quelquefois une humeur dure et sauvage; sévère envers +vous-même, vous fûtes indulgent pour les autres. Votre zèle était pur; +votre coeur était doux, votre esprit aimable et éclairé; votre vie fut +le modèle des peuples soumis à votre autorité, et votre mort fut +honorée de leurs larmes. Qu'il était difficile de les consoler de votre +perte! Vous leur laissâtes du moins un puissant motif pour adoucir +leurs regrets dans le zèle et dans la piété d'un prélat dès longtemps +associé par vous-même à vos nobles travaux; c'était la destinée de +l'Eglise d'Amiens d'être gouvernée successivement par des évêques faits +pour donner à un siècle corrompu le spectacle des vertus qui brillèrent +dans des temps plus heureux. + +J'ai trop cédé peut-être au sentiment qui vient d'entraîner ma plume; +mais non, Messieurs, un hommage rendu à l'illustre ami de Gresset, +n'est point étranger à son éloge; et j'oserai toujours compter sur +votre indulgence pour un écart qui aurait sa source dans un juste +sentiment d'admiration pour les objets de votre amour et de vos regrets. + +Quoiqu'un homme qui trouvait en lui-même la paix et le bonheur, dût +être peu tourmenté par le désir de la célébrité, le goût des lettres ne +laissa jamais les talents de Gresset absolument oisifs. + +Un événement intéressant avait réveillé sa muse. Ce prince étonnant qui +avait fixé l'attention de l'Europe, lorsqu'il n'était encore que +l'héritier de la couronne de Prusse, venait de monter sur un trône +fondé par la politique de son père, et qu'il devait lui-même affermir +et illustrer par des prodiges de courage et de génie. L'enthousiasme de +Gresset s'alluma pour un tel héros. Il reprit la lyre pour annoncer ses +hautes destinées sur un ton digne de la gloire du poète et de celle du +monarque. + +Ce prince pour qui nul des grands talents qui brillaient en Europe +n'était étranger, sut apprécier à la fois et ses éloges et son génie. +Plusieurs rois avant lui avaient honoré les savants par des largesses. +_Frédéric_ sut donner à Gresset une preuve d'estime plus flatteuse et +plus décisive; il composa lui-même une ode à sa louange, et lui accorda +l'honneur d'être célébré à la face de l'Europe par un grand roi et par +un héros. C'est ainsi que l'on vit, pour la première fois, peut-être, +la poésie, dont la plus ordinaire fonction paraît être de flatter les +princes, employée par un souverain à honorer le mérite d'un +particulier. Pour produire ce phénomène, il fallait à la fois un +monarque, qui au talent de vaincre et de régner, sût joindre encore le +talent d'écrire, avec un noble enthousiasme pour les lettres, et un +homme de lettres digne de justifier un si éclatant hommage de la part +d'un tel monarque. + +Parlerai-je, Messieurs, des charmantes productions dont Gresset n'a pas +fait présent au public; mais dont vous fûtes les confidents? Qui n'a +point désiré, par exemple, de lire l'Ouvroir? Celle pièce qui a fait +une si vive sensation sur tous ceux qui en ont entendu la lecture, +est-elle absolument perdue pour les lettres? Un ouvrage qui promettait +une si douce jouissance à tous les gens de goût, ne leur causera-t-il +que des regrets? Quelle main jalouse d'ajouter une nouvelle fleur à la +couronne de Gresset, remplira enfin le voeu du public par ces dons +précieux, auxquels il semble avoir tant de droits. + +Je ne crois pas devoir passer sons silence des productions d'une autre +espèce, qui me paraissent très intéressantes sous certains rapports; +mais que d'autres pourraient bien ne pas voir du même oeil que moi. + +La capitale voyait de temps on temps Gresset reparaître au milieu de +l'Académie Française, dont il était membre. Chargé de porter la parole +en qualité de Directeur à la tête de cette Compagnie, on sait quel +langage il parla quelquefois et avec quelles dispositions il fut écouté. + +Cette vigoureuse indignation que le vice inspira toujours aux âmes +droites, était encore fortifiée dans celle de Gresset par l'habitude de +cultiver la vertu au sein de la retraite, loin de cette ville immense +dont les moeurs accoutument nécessairement nos yeux au spectacle de +tous les excès, et ce sentiment profond se marqua quelquefois dans les +discours dont je parle. + +Ce fut sans doute pour le public une scène assez nouvelle de voir le +Directeur de l'Académie Française, chargé de répondre à un discours de +réception qui contenait le plus magnifique éloge de ce siècle, ne pas +appuyer le sentiment de l'orateur; ne pas enrichir sur son +enthousiasme; mais trouver que ce siècle n'est pas le meilleur des +siècles possibles; croire, en dépit de toutes les lumières dont il se +vante, que le plus fortuné de tous les âges n'est pas celui où un +débordement de désolantes doctrines a renversé toutes les digues des +passions irritées par les énormes besoins du luxe, et s'élever au nom +de la raison et de la vérité, contre la corruption du goût et la +dépravation des moeurs auxquelles il trouvait une origine commune. + +Personne n'ignore que ce discours trouva beaucoup de censeurs, et +personne n'en doit être surpris. La vérité des reproches qu'il fait à +nos moeurs, eut peut-être été moins évidentes, s'il eût obtenu une +approbation générale. On prétendit que le procédé de l'auteur était +contraire à la bienséance; je ne vois aucun fondement à cette opinion, +à moins qu'on ne dise qu'il est indécent de plaider la cause de la +vertu dans un siècle où elle est devenue ridicule: car on ne voulait +pas dire sans doute que le chef de l'Académie Française eût blessé la +bienséance, pour avoir réclamé au milieu d'elle contre la corruption de +la langue et du goût, ou pour avoir vengé les moeurs devant une +Compagnie faite pour répandre les lumières, et, par conséquent les +bonnes moeurs et les bons principes. + +Au reste, Gresset n'était pas seulement destiné à faire la gloire de +son pays, il devait encore en être le bienfaiteur. On sait combien son +zèle contribua à l'établissement de l'Académie d'Amiens. Ainsi, +Messieurs, les services que vous avez rendus, et que vous rendrez +encore aux lettres et à votre patrie, sont autant de titres qui lui +donnent des droits à la reconnaissance de ses concitoyens. Il dut +goûter avec une vive satisfaction les fruits de cette heureuse +entreprise, lorsqu'il vit vos lumières et votre zèle si puissamment +secondés par les dépositaires de l'autorité dans votre province; vous +n'oublierez jamais le nom de ce magistrat qui semble regarder le soin +de contribuer aux succès et à la gloire de l'Académie, comme un des +plus nobles devoirs de son administration. Ce n'est point assez pour +lui d'encourager les Sciences, et de les exciter par ses bienfaits à +des découvertes importantes au bien public; vous l'avez encore vu au +milieu de vous, célébrer leurs merveilles avec noblesse et avec grâce; +et joindre à la gloire de protéger les Lettres, celle de les cultiver +lui-même avec succès. + +Je rends sans scrupule cet hommage à votre Mécène, quelque répugnance +qu'un écrivain honnête doive éprouver à louer un homme en place; il est +toujours permis au citoyen de célébrer les protecteurs des Arts utiles +à l'humanité. + +Je ne quitterai point cette matière, sans rappeler un trait, qui me +paraît également honorable à l'Académie et à Gresset. Cette Compagnie +voulant lui donner un témoignage éclatant de son estime pour ses +talents et de sa reconnaissance pour les obligations qu'elle avait à +son zèle, le nomma Président perpétuel de l'Académie. + +Gresset se montra digne de cette distinction en la refusant; et sa +conduite prouva sa justice et son estime pour la Compagnie dont il +était membre, autant que sa modestie. Il pensa que la dictature ne +convenait pas à la constitution d'une république littéraire, et il se +serait fait un scrupule d'accepter un litre de prééminence sur ceux +dont il s'honorait d'être l'égal. + +Au défaut de cette prérogative, il lui restait ses talents et sa +gloire. Les distinctions et les récompenses semblaient le chercher dans +sa retraite, à proportion du peu d'empressement qu'il montrait pour +elles; aux marques d'estime dont le roi de Prusse l'avait comblé, notre +auguste monarque daigna joindre les preuves les plus frappantes de sa +bienveillance et de sa faveur. + +Ce fut sans doute, un jour de triomphe pour les Lettres, que celui où +M. d'Agui [d'Agai], Intendant de Picardie, dans une assemblée publique +de l'Académie d'Amiens, fit solennellement la lecture des lettres de +noblesse dont LOUIS XVI venait d'honorer Gresset. + +Cette grâce, l'une des premières que ce monarque ait accordées, n'était +pas un des traits les moins dignes de signaler le commencement d'un +règne sur lequel la nation fondait de si douces espérances. Quel +heureux présage pour les peuples, de voir le jeune prince qui allait +faire leur destin, du haut du trône où il venait de monter, jeter, pour +ainsi dire, les yeux autour de lui pour chercher les hommes illustres +qui faisaient l'ornement de son empire, et distinguer dans la foule un +citoyen modeste et paisible pour couronner à la fois dans sa personne, +et les talents et les vertus. Il est beau, ce me semble, de voir le +souverain annoncer lui-même dans le préambule des Lettres dont je +parle, que Gresset doit à ce double litre celle éclatante faveur, et +déclarer par là, comme à la lace de sa nation, que le génie ne peut +prétendre à son estime, qu'à condition qu'il respectera lui-même la +religion et les moeurs. + +On sait que le roi ajouta bientôt à celle grâce un bienfait non moins +flatteur, en accordant à Gresset le Cordon de son Ordre, et le titre +d'Historiographe de celui de S. Lazare; et j'ose croire que ces +distinctions fur ent pins honorables aux Lettres en général, et au +monarque qui les donna, qu'au poète célèbre qui les reçut. + +Elles n'ajoutaient rien à la véritable gloire de Gresset. Sans lettres +de noblesse, le génie est toujours noble; il est illustre sans aucun +signe extérieur d'illustration. Son nom et ses ouvrages: voilà ses +litres de noblesse; c'est par eux qu'il est grand chez toutes les +nations, et dans tous les siècles, tandis que ceux qui ne le furent +que par des dignités, sont à jamais replongés dans le néant. Toutes +les prérogatives qu'il a partagées avec eux, disparaissent aux yeux +de la postérité, qui ne s'informe pas de ce qu'un grand homme a été, +mais de ce qu'il a fait. + +Mais cette équitable postérité n'en consacre pas moins la mémoire des +rois, qui, mettant les avantages que les Lettres procurent à l'Etat au +rang des services qui donnent droit à ses récompenses, savent +encourager les talents, et relever à la fois l'éclat de la noblesse +même, en l'associant au génie, et en la faisant le prix de ses sublimes +travaux. + +Gresset ne jouit pas longtemps de ces honneurs. Une mort prompte +l'enleva à la littérature et à la patrie. Je n'arrêterai pas mes +regards sur sa tombe, comme s'il y avait été enseveli tout entier. +Celui qui fut à la fois homme de bien et homme de génie, n'est-il pas +doublement immortel? + +Mais un trait glorieux à ses compatriotes n'échappera pas à mon +attention. Je n'oublierai pas la vivacité des regrets que sa perte +excita pour honorer sa mémoire. On vit l'Académie en corps et les +magistrats municipaux, accompagner solennellement sa pompe funèbre, et +la douleur publique rendre au mérite d'un particulier des hommages que +l'on n'accorde parmi nous qu'à la puissance et à la grandeur. Qui +pourra voir d'un oeil indifférent ce noble enthousiasme d'un peuple +sensible, qui semble expier par une telle conduite toutes ces honteuses +persécutions que l'envie a tant de fois suscitées au génie? + +Que dis-je, Messieurs, le sujet que je traite n'est-il pas lui-même un +monument de ce sentiment généreux qui vous anime? Puis-je avoir été +assez heureux pour le seconder? Mais le ton que j'ai adopté dans cet +éloge, semble exiger de moi quelques réflexions. + +J'ai loué Gresset d'une manière très décidée, non pour remplir le rôle +d'un panégyriste, mais pour suivre ma propre conviction. Je méprise une +plume complaisante qui peut prostituer à la médiocrité l'hommage qui +n'est dû qu'au mérite éclatant; et je hais presqu'autant la méthode de +ces écrivains qui prennent avec leurs héros la morgue d'un juge, et la +ferté d'un censeur, relèvent minutieusement les plus faibles taches, +parlent froidement des plus grandes beautés, et changent l'éloge d'un +grand homme en une sèche et sévère critique. + +J'ai fait un mérite à Gresset des choses mêmes qui lui ont attiré les +sarcasmes d'un grand nombre de gens de lettres; j'ai osé insister sur +sa vertu, sur son respect pour les moeurs; sur son amour pour la +religion; je me suis donc exposé au ridicule aux yeux d'une foule de +beaux esprits; mais en même temps, je me suis assuré deux suffrages +faits pour me dédommager de cet inconvénient; celui de ma conscience et +le vôtre. + +Quant au mérite littéraire, je n'ai pas balancé à placer Gresset au +rang des plus beaux génies qui aient illustré notre littérature. Je +n'ai pas compté ses ouvrages; j'ai cru qu'il fallait les peser. J'ai +été frappé de voir un poète débutant, dès l'âge le plus tendre dans la +carrière des Lettres, par une production qui étonne les plus grands +maîtres, parcourant ensuite rapidement tant de genres différents, et +laissant presqu'autant d'ouvrages immortels que de coups d'essai. Ses +succès dans la comédie, dans le drame, dans l'épître, dans l'ode même, +un poème héroï-comique regardé comme le modèle de ce genre; la palme de +la poésie légère remportée sur tant de poètes charmants, tout cela +m'annonçait une prodigieuse variété de talents à laquelle on n'a, +peut-être, pas fait assez d'attention; mais qui eût étonné le Public, +si, au lieu de s'arrêter tout-à-coup au milieu de sa course brillante +dans la vigueur de l'âge et du génie, il eût cédé à l'ambition +d'étendre sa renommé par de nouveaux ouvrages. + +Aussi, quelque réputation qu'il ait obtenue durant sa vie, le temps ne +fera, sans doute, que l'étendre encore. Sa retraite, le soin qu'il +sembla prendre de se faire oublier, l'écrit qu'il publia contre le +théâtre; ses principes de religion si éloignés des idées de plusieurs +écrivains qui donnaient le ton à la littérature, et qui s'armèrent à +l'envi de ce prétexte, pour lui imprimer du ridicule; tout cela a +obscurci l'éclat de sa gloire aux yeux de ses contemporains; mais la +postérité, qui juge sans préjugés et sans passions, le lui rendra tout +entier, et le vengera de l'injustice de ses rivaux, en le plaçant à son +véritable rang. + +Pour moi, je n'ai fait qu'annoncer son jugement et suivre celui du +Public équitable et éclairé. Puissé-je avoir rendu à la mémoire de +Gresset un hommage digne de lui. L'éloge d'un homme illustre est un +monument élevé à la gloire de sa patrie, et la couronne que vous devez +décerner m'a paru faite, Messieurs, pour exciter l'ambition d'une âme +noble; parce que je l'ai moins regardée comme la récompense du talent, +que comme le prix glorieux d'un acte patriotique. Ce sentiment a +échauffé mon zèle, qu'un simple laurier littéraire eut laissé froid et +languissant. Et si un sort flatteur attendait cet ouvrage, j'aurais +lieu, sans doute, d'être content de moi-même: car je devrais ce succès +au désir de remplir les nobles vues de la compagnie savante à laquelle +il est offert, et à l'ambition d'obtenir l'estime de vos concitoyens +auxquels je le consacre. + + + + * * * * * * * * * * + + + + + +[Transcriber's note: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Les notes +de Robespierre contre les Dantonistes_ (c. mars 1793)] + + + + +Observations: Le manuscrit a appartenu à Victorien Sardou. Il se +compose de vingt-cinq pages. Il a été publié en fac-simile par +l'éditeur France en 1841. Un manuscrit de quatre pages de la collection +Morrison vol. 5 p. 282 permet de le compléter en partie. Albert Mathiez +a estimé dans son _Robespierre terroriste_ (1921) qu'il s'agissait de +notes écrites par Robespierre après avoir lu un premier état du +discours de Saint-Just. Les commentaires en notes sont d'Albert +Mathiez. Orthographe de l'original conservée. Seules les douze +premières notes de Robespierre sont numérotées. + + + +1. Depuis plusieurs années. + +2. _Deleatur_. + +3. A rectifier. + +4. A retrancher. + +5. A examiner. + +6. Faux. + +7. A expliquer. + +8. A expliquer. + +9. Leurs périls. + +10. Danton se montra bien (1). L'ambassade de Fabre auprès de Dumouriez +(2). Son frère loué dans les lettres de Dumouriez (3). + +11. Le voyage de Chaumette dans la Nièvre, où commença l'intrigue +religieuse, où la société de Moulins, par une adresse insolente, +censure le décret de la Convention sur la liberté des cultes, et vante +les principes de Hébert et de Chaumette (4). Fabre donna aussi dans +l'intrigue religieuse (5); il provoqua une mention honorable des +premiers actes qui furent faits à ce sujet (6), et s'élevoit contre ce +système en parlant aux patriotes (7). + +12. Tous se rendoient coupables de tous ces crimes à la fois (8). + +Le plan de Fabre et de ses complices étoit de s'emparer du pouvoir et +d'opprimer la liberté par l'aristocratie pour donner un tyran à la +France (9). + +Il y avoit une faction que Fabre connaissoit parfaitement: c'étoit +celle de Hébert, Proli, Ronsin. Cette faction étoit le point d'appui +que Fabre vouloit donner à la sienne; comme elle arboroit l'étendard du +patriotisme le plus exalté, en l'attaquant (10), il espéroit décréditer +le patriotisme, arrêter les mesures révolutionnaires et pousser la +Convention en sens contraire, jusqu'au modérantisme et à +l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mêloient aux +patriotes ardents, en les frappant, il se proposoit d'abattre du même +coup les patriotes, surtout ceux qui auroient été soupçonnés d'avoir eu +quelques relations avec eux (11), surtout ceux qui avoient des +fonctions publiques importantes au succès de la Révolution (12). + +Cependant, Fabre ne dénonça pas la conspiration avec énergie, il +attaqua assez légèrement quelques individus, sans démasquer la faction; +il ne les attaqua pas le premier, et ne leur porta pas les coups les +plus forts (13); il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il +faisoit mouvoir (14). + +C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour (15) le fond d'une +conspiration, sans se dénoncer lui-même. Sa réputation étoit si hideuse +et ses crimes si connus (16) qu'il se seroit exposé à des répliques +trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les avoit +combattus sans ménagement, et s'il s'étoit interdit les moyens de +rallier leurs partisans à sa propre faction. On seroit tenté de croire +qu'il n'étoit pas si mal avec eux qu'il vouloit le paraître; car il les +attaqua de manière à relever leur crédit (17). + +Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il +pouvoit leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une réputation de +patriotisme et il les fit admettre brusquement en arrestation par on +décret faiblement motivé, et qui sembloit dicté par la passion et +décrédité par la renommée de ceux qui l'avoient provoqué (18). Les +détenus sembloient être des patriotes ardents, opprimés par des +intrigans qui arboraient les couleurs du modérantisme. Pouvoit-on mieux +servir des conspirateurs, à la veille de consommer leurs attentats? On +avoit promis des faits contre eux (19). Le Comité de Sûreté générale +les attendit en vain pendant près de deux mois. Quand (20) il fit son +rapport, Fabre avoit paru se désister de sa dénonciation: Danton les +justifia, en se réservant le droit de (21) témoigner la même indulgence +pour leurs adversaires, c'est-à-dire pour Chabot et ses complices et +particulièrement pour Fabre, son ami (22). + +Ce n'étoit pas, en effet, aux conspirateurs que Fabre en youloit +directement: c'étoit aux vrais patriotes et au Comité de Salut public, +dont il vouloit s'emparer (23) avec ses adhérents. + +Ils (24) ne cessoient de calomnier Pache et Hanriot; ils intriguaient +(25), ils déclamoient surtout contre le Comité de Salut public. Les +écrits de Desmoulins, ceux de Philippeaux étoient dirigés vers ce but; +dès le mois de... (26), on croyoit avoir préparé sa destruction; on +proposa et on en fit décréter le renouvellement. Les noms des chefs de +la faction composoient la liste des membres qui devoient le remplacer. +La Convention révoqua son décret; on continua de l'entraver, de le +calomnier. On l'accusait d'avance de tous les événements malheureux +qu'on espéroit. Tous les ennemis de la liberté avoient répandu le bruit +qu'il vouloit livrer Toulon et abandonner les départements au-delà de +la Duranoe (27); et la calomnie circuloit partout au sein de la +Convention. La victoire de Toulon, celle de la Vendée et du Rhin le +défendirent seules; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son +système d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement +à dissoudre le gouvernement au milieu de ses succès, cet empressement à +s'emparer de l'autorité avoit pour but le triomphe de l'aristocratie et +la résurrection de la tyrannie. C'est au temps où on livroit ces +attaques au Comité qu'on repandoit ces écrits liberticides où on +demandoit l'absolution des contre-révolutionnaires, où l'on prêchoit la +doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre présidoit à ce système +de contre-révolution: il inspiroit (28) Desmoulins; le titre même de +cette brochure (29) étoit destiné à concilier l'opinion publique aux +chefs de cette coterie qui cachoient leurs projets sous le nom de +_Vieux Cordeliers_, de vétérans de la Révolution. Danton, en qualité de +président de ce _Vieux Cardelier_, a corrigé les épreuves de ses +numéros; il y a fait des changements, de son aveu. On reconnoît son +influence et sa main dans ceux de Philippeaux, et même de Bourdon. Les +dîners, les conciliabules, où ils présidoient, étoient destinés à +propager ces principes (30), et à préparer le triomphe de l'intrigue. +C'est dans le même temps qu'on accueilloit à la barre les veuves des +conspirateurs lyonnais (31), qu'on fesoit décréter des pensions pour +celles des contre-révolutionnaires immolés par le glaive de la justice +(32), que l'on arrachoit des conspirateurs à la peine de leurs crimes +par des décrets surpris (33), que l'on cherchoit à rallier à soi les +riches et l'aristocratie. Que pouvoient faire de plus des conspirateurs +dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives à cette +époque auroient agi et parlé ouvertement comme La Fayette dans des +circonstances plus favorables au développement de leur système. + +Camille Desmoulins (34), par la mobilité de son imagination et par sa +vanité, était propre à devenir le séide de Fabre et de Danton. Ce fut +par cette route qu'ils le poussèrent jusqu'au crime; mais ils ne se +l'étoient attaché que par les dehors du patriotisme dont ils se +couvraient. Demoulins montra de la franchise et du républicanisme en +censurant (35) avec véhémence dans ses feuilles Mirabeau, La Fayette, +Barnave et Lameth, au temps de leur puissance et de leur réputation, +après les avoir loués de bonne foi (36). + +Danton (37) et Fabre vécurent avec Lafayette, avec les Lameth (38); il +eut à Mirabeau une obligation bien remarquable: celui-ci lui fit +rembourser sa charge d'avocat au conseil; on assure même que le prix +lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à +prouver (39). + +Les amis de Mirabeau se vantoient hautement d'avoir fermé la bouche à +Danton; et tant qu'a vécu ce personnage, Danton resta muet (40). + +Je me rappelle une anecdote à laquelle j'attachai dans le temps trop +peu d'importance: Dans les premiers mois de la Résolution, me trouvant +à dîner avec Danton, Danton me reprocha de gâter la bonne cause, en +m'écartant de la ligne où marchoient Barnave et les Lameth, qui alors +commençoient à dévier des principes populaires (41). + +A l'époque où parurent les numéros (42) du _Vieux Cordelier_, le père +de Desmoulins (43) lui témoignait sa satisfaction et l'embrassait avec +tendresse. Fabre, présent à cette scène, se mit à pleurer, et +Desmoulins, étonné, ne douta plus que Fabre ne fut un excellent coeur +et par conséquent un patriote (44). + +Danton tâchait d'imiter le talent de Fabre, mais sans succès, comme le +prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer, +d'abord à la tribune des Jacobins, ensuite chez moi (45). + +Il y a un trait de Danton qui prouve une âme ingrate et noire: il avoit +hautement préconisé les dernières productions de Desmoulins: il avoit +osé, aux Jacobins, réclamer en leur faveur la liberté de la presse, +lorsque je proposai pour elles les honneurs de la brûlure (46). Dans la +dernière visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mépris: +il attribua ses écarts à un vice privé et honteux, mais absolument +étranger (47) à la Révolution (48). Laignelot était témoin (49). La +contenance de Laignelot m'a paru équivoque: il a gardé à obstinément le +silence (50). Cet homme (51) a pour principe de briser lui-même les +instruments dont il s'est servi. Ils sont décrédités. Il n'a jamais +défendu un seul patriote, jamais attaqué un seul conspirateur, mais il +a fait le panégyrique de Fabre à l'assemblée électorale dernière (52); +il a prétendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates et ses +longues éclipses sur l'horizon révolutionnaire étaient un espionnage +concerté entre eux pour connaître les secrets (53) de l'aristocratie. + +Pendant son court ministère, il a fait présent à Fabre, qu'il avait +choisi pour son secrétaire du sceau et pour son secrétaire intime, de +sommes considérables puisées dans le Trésor public. Il a lui-même +avancé 10 000 francs (54). Je l'ai entendu avouer les escroqueries et +les vols de Fabre tels que des souliers appartenant à l'armée, dont il +avoit chez lui magasin (55). + +Il ne donna point asile à Adrien Duport, comme il est dit dans le +rapport (56), mais Adrien Duport qui, le 10 août, concertoit avec la +Cour le massacre du peuple, ayant été arrêté et détenu assez longtemps +dans les prisons de Melun, fut mis en liberté par ordre du ministre de +la justice Danton (57). Charles Lameth, prisonnier au Havre, fut aussi +élargi, je ne sais comment (58). Danton rejeta hautement toutes les +propositions que je lui fis d'écraser la conspiration et d'empêcher +Brissot de renouer ses trames, sous le prétexte qu'il ne fallait +s'occuper que de la guerre (59). + +Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprès de Dumouriez +(60). Il prétendit que l'objet de sa mission étoit de réconcilier +Dumouriez et Kellermann qu'il supposoit brouillés. Or, Dumouriez et +Kellermann n'écrivoient jamais à la Convention nationale sans parler de +leur intime amitié (61). + +Dumouriez, lorsqu'il parut à la barre, appela Kellermann son intime ami +(62), et le résultat de cette union fut le salut du roi de Prusse et de +son armée (63). Et (64) quel conciliateur que Fabre pour deux généraux +orgueilleux qui prétendoient (65) faire les destinées de la France! + +C'est en vain que, dès lors, on se plaignoit à Danton et à Fabre de la +faction girondine: ils soutenoient qu'il n'y avoit point là de faction +et que tout étoit le résultat de la vanité et des animosités +personnelles (66). Dans le même temps, chez Petion, où j'eus une +explication sur les projets de Brissot (67), Fabre et Danton se +réunirent à Petion pour attester l'innocence de leurs vues. + +Quand je montrois à Danton le système de calomnie de Roland et des +brissotins, développé dans tous les papiers publics, Danton me +répondoit: "Que m'importe! L'opinion publique est une putain, la +postérité une sottise!" (68). + +Le mot de vertu faisoit rire Danton; il n'y avoit pas de vertu plus +solide, disait-il plaisamment, que celle qu'il déployoit toutes les +nuits (69) avec sa femme. Comment un homme, à qui toute idée de morale +étoit étrangère, pouvoit-il être le défenseur de la liberté? + +Une autre maxime de Danton étoit qu'il falloit se servir des fripons. +Aussi étoit-il entouré des intrigans les plus impurs (70). Il +professoit pour le vice une tolérance qui devoit lui donner autant de +partisans qu'il y a d'hommes corrompus dans le monde (71). C'étoit (72) +sans doute le secret de sa politique qu'il (73) révéla lui-même par un +mot remarquable: "Ce qui rend notre cause foible, disoit-il à un vrai +patriote, dont il feignoit de partager les sentimens (74), c'est que la +sévérité de nos principes effarouche beaucoup de monde." + +Il ne faut pas oublier les thés de Robert, où d'Orléans faisoit +lui-même le punch, où Fabre, Danton et Wimpffen assistoient (75). +C'était là qu'on cherchoit à attirer le plus grand nombre de députés de +la Montagne qu'il étoit possible, pour les séduire ou pour les +compromettre. + +Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de toutes mes +forces à la nomination de d'Orléans, je voulus en vain inspirer (76) +mon opinion à Danton; il me répondit que la nomination d'un prince du +sang rendroit la Convention nationale plus imposante (77) aux yeux des +rois (78) de l'Europe, surtout s'il étoit nommé le dernier de la +députation. Je répliquai qu'elle seroit donc bien plus imposante encore +s'il n'étoit nommé que le dernier suppléant; je ne persuadai point; la +doctrine de Fabre d'Eglantine étoit la même que celle du maître ou du +disciple, je ne sais trop lequel (79). + +Chabot vota pour d'Orléans (80). Je lui témoignais tout bas ma surprise +et ma douleur; il s'écria bien haut que son opinion étoit libre. + +On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglantine et de beaucoup +d'autres, lorsque je fis sérieusement la motion de chasser les +Bourbons, que les meneurs du côté droit avoient jetée en avant, avec +tant d'artifice, et le concert des chefs brissotins et des intrigans de +la Montagne pour la rejeter à cette époque. Cette contradiction est +facile à expliquer: la motion venue (81) du côté droit popularisoit +d'Orléans et échouait contre la résistance de la Montagne abusée par ce +jeu perfide; faite par un montagnard, elle démasquait d'Orléans et le +perdoit si le côté droit ne s'y étoit lui-même opposé. L'époque où je +fis cette motion étoit voisine de celle où la conjuration de d'Orléans +et de Dumouriez devoit éclater et éclata en effet (82). Ce fut alors +que les brissotins continuèrent (83) de tromper la Convention et de +rompre l'indignation publique en mettant sous la garde d'un gendarme +d'Orléans et Silleri, qui riaient eux-mêmes de cette comédie qui leur +donna le prétexte de parler à la tribune le langage de Brutus (84). +C'est alors que Danton et Fabre, loin de dénoncer cette façon +criminelle, se prêtèrent à toutes les vues de ses chefs (85). Joignez à +cela le développement des trahisons de la Belgique. + +Analysez (86) toute la conduite politique de Danton: vous verrez que la +réputation de civisme qu'on lui a faite était l'ouvrage de l'intrigue +et qu'il n'y a pas une mesure liberticide qu'il n'ait adoptée. + +On le voit, dans les premiers jours de la Révolution, montrer à la Cour +un front menaçant et parler avec véhémence dans le club des Cordeliers; +mais bientôt il se lie avec les Lameth et transige avec eux: il se +laisse séduire par Mirabeau et se montre aux yeux des observateurs +l'ennemi des principes sévères. On n'entend plus parler de Danton +jusqu'à l'époque des massacres du Champ-de-Mars: il avoit beaucoup +appuyé aux Jacobins la motion de La Clos, qui fut le le prétexte de ce +désastre et à laquelle je m'opposai. Il fut nommé le rédacteur (87) de +la pétition avec Brissot. Deux mille patriotes sans armes furent +assassinés par les satellites de La Fayette. D'autres furent jetés dans +les fers. Danton se retira à Arcis-sur-Aube, son pays, où il resta +plusieurs mois, et il y vécut tranquille. On a remarqué comme un indice +de la complicité de Brissot que depuis la journée du Champ-de-Mars, il +avoit continué de se promener paisiblement dans Paris; mais la +tranquillité dont Danton jouissoit à Arcis-sur-Aube étoit-elle moins +étonnante? Etoit-il plus difficile (88) de l'atteindre là qu'à Paris, +s'il eût été alors pour les tyrans un objet de haine ou de terreur? + +Les patriotes se souvinrent longtemps de ce lâche abandon de la cause +publique; on remarqua ensuite que, dans toutes les crises, il prenait +le parti de la retraite (89). + +Tant que dura l'Assemblée législative, il se tut. Il demeura neutre +dans la lutte pénible des jacobins contre Brissot et contre la faction +girondine. Il appuya d'abord leur opinion sur la déclaration de guerre. +Ensuite, pressé par le reproche des patriotes, dont il ne vouloit pas +perdre la confiance usurpée, il eut l'air de dire un mot pour ma +défense (90) et annonça qu'il observoit attentivement les deux partis +et se renferma dans le silence. C'est dans ce temps-là que, me voyant +seul, en butte aux calomnies et aux persécutions de cette faction +toute-puissante, il dit à ses amis: "Puisqu'il veut se perdre, qu'il se +perde; nous ne devons point partager son sort." Legendre lui-même me +rapporta ce propos qu'il avoit entendu (91). + +Tandis que la Cour conspiroit contre le peuple et les patriotes contre +la Cour, dans les longues agitations qui préparèrent la journée du 10 +août, Danton étoit à Arcis-sur-Aube; les patriotes désespéroient de le +revoir. Cependant, pressé par leurs reproches, il fut contraint de se +montrer et arriva la veille du 10 août; mais, dans cette nuit fatale, +il vouloit se coucher, si ceux qui Tentouroient ne l'avoient forcé de +se rendre à sa section où le bataillon (92) de Marseille étoit +rassemblé. Il y parla avec énergie: l'insurrection étoit déjà décidée +et inévitable. Pendant ce temps-là, Fabre parlementoit avec la Cour. +Danton et lui ont prétendu qu'il n'étoit là (93) que pour tromper la +Cour (94). + +J'ai tracé quelques faits de son court ministère. Quelle (95) a été sa +conduite durant la Convention? Marat fut accusé par les chefs de la +faction du côté droit. Il commença par déclarer qu'il n'aimoit point +Marat et par protester qu'il étoit isolé et qu'il se séparoit de ceux +de ses collègues que la calomnie poursuivoit; et il fit son propre +éloge ou sa propre apologie (96). + +Robespierre fut accusé; il ne dit pas un seul mot si ce n'est pour +s'isoler de lui (97). + +La Montagne fut outragée chaque jour; il garda le silence. Il fut +attaqué lui-même, il pardonna, il se montra sans cesse aux +conspirateurs comme un conciliateur tolérant; il se fit (98) un mérite +publiquement de n'avoir jamais dénoncé ni Brissot, ni Guadet, ni +Gensonné, ni aucun ennemi de la liberté! (99). Il leur tendait sans +cesse la palme de l'olivier et le gage d'une alliance contre les +républicains sévères. La seule fois qu'il parla (100) avec énergie, ce +fut la Montagne qui l'y força et il ne parla que de lui-même (101). +Lorsque (102) Ducos lui reprocha de n'avoir pas rendu ses compte; il +menaça le côté droit de la foudre populaire, comme d'un instrument dont +il pouvoit disposer. Il termina son discours (103) par des propositions +de paix. Pendant le cours des orageux débats de la liberté et de la +tyrannie, les patriotes de la Montagne s'indignoient de son absence ou +de son silence; ses amis et lui en cherchoient l'excuse dans sa +paresse, dans son embonpoint, dans son tempérament. Il savoit bien +sortir de son engourdissement lorsqu'il s'agissoit de défendre +Dumouriez et les généraux ses complices (104); de faire l'éloge de +Beurnonville, que les intrigues de Fabre avaient porté au ministère +(105). + +Lorsque quelque trahison nouvelle dans l'armée donnoit aux patriotes le +prétexte de provoquer quelques mesures rigoureuses contre les +conspirateurs du dedans et contre les traîtres de la Convention, il +avoit soin de les faire oublier ou de les altérer, en tournant sans +cesse l'attention de l'Assemblée vers de nouvelles levées d'hommes +(106). + +Il ne vouloit pas la mort du tyran (107); il vouloit qu'on se contentât +de le bannir, comme Dumouriez qui étoit venu à Paris avec Westermann, +le messager de Dumouriez auprès de Gensonné et tous les généraux, ses +complices, pour égorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force de +l'opinion publique détermina la sienne et il vota contre son premier +avis, ainsi que Lacroix, conspirateur décrié, avec lequel il ne put +s'unir dans la Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus, +c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union: ce motif étoit la +conversion de Lacroix, qu'il prétendoit avoir déterminé à voter la mort +du tyran (108). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire +auprès d'un pécheur aussi endurci pour l'attirer à une doctrine qu'il +réprouvoit lui-même (109)? + +Il a vu avec horreur (110) la révolution du 31 mai; il a cherché à la +faire avorter ou à la tourner contre la liberté, en demandant (111) la +tête du général Hanriot, sous prétexte qu'il avoit gêné la liberté des +membres de la Convention par une consigne nécessaire pour parvenir au +but de l'insurrection qui étoit l'arrestation des conspirateurs (112). + +Ensuite, pendant l'indigne procession qui eut lieu dans les Tuileries, +Hérault, Lacroix et lui voulurent faire arrêter Hanriot, et lui firent +ensuite un crime du mouvement qu'il fit pour se soustraire à un acte +d'oppression qui devoit assurer le triomphe de la tyrannie. C'est ici +que Danton déploya toute sa perfidie (113). N'ayant pu (114) consommer +ce crime, il regarda Hanriot en riant et lui dit: "N'aie pas peur, va +toujours ton train!", voulant lui faire entendre qu'il avoit eu l'air +de le blâmer par bienséance et par politique, mais qu'au fond il étoit +de son avis. Un moment après, il aborda le général à la buvette et lui +présenta un verre d'un air caressant, en lui disant: "Trinquons, et +point de rancune!" Cependant, le lendemain, irrité sans doute du +dénouement heureux de l'insurrection, il osa la calomnier de la manière +la plus atroce à la tribune et dit, entre autres choses, qu'on (115) +avoit voulu l'assassiner, lui et quelques-uns de ses collègues. Hérault +et Lacroix ne cessèrent de propager la même calomnie contre le général +que l'on vouloit immoler (116). + +J'ai entendu Lacroix et Danton dire: "II faudra que Brissot passe une +heure sur les planches à cause de son faux passeport." + +Lacroix disoit: "Si vous les faites mourir, la législature prochaine +vous traitera de même (117)." + +Danton fit tous ses efforts pour sauver Brissot et ses complices. Il +s'opposa à leur punition: il vouloit qu'on envoyât des ôtages à +Bordeaux (118). Il envoya un ambassadeur à Wimpfen dans le Calvados +(119). + +Danton et Lacroix vouloient dissoudre la Convention nationale et +établir la Constitution (120). + +Danton m'a dit un jour: "Il est fâcheux que l'on ne puisse pas proposer +de céder nos colonies aux Américains; ce seroit un moyen de faire +alliance avec eux." Danton et Lacroix ont depuis fait passer un décret +dont le résultat vraisemblable étoit la perte de nos colonies (121). + +Leurs vues furent de tout temps semblables à celles des Brissotins. Le +8 mars, on vouloit exciter une fausse insurrection pour donner à +Dumouriez le prétexte qu'il cherchoit de marcher sur Paris, non avec le +rôle défavorable de rebelle et de royaliste, mais avec l'air d'un +vengeur de la Convention (122). Desfieux en donna le signal aux +Jacobins: un attroupement se porta au club des Cordeliers, de là à la +Commune. Fabre s'agitoit beaucoup dans le même temps, pour exciter ce +mouvement dont les Brissotins tirèrent un si grand avantage. On m'a +assuré que Danton avoit été chez Pache, qu'il avoit proposé d'insurger, +en disant que, s'il falloit de l'argent, il avoit (123) la main dans la +caisse de la Belgique (124). + +Danton vouloit une amnistie pour tous les coupables; il s'en est +expliqué ouvertement (125); il vouloit donc la contre-révolution. Il +vouloit la dissolution de lia Convention, ensuite la destruction du +gouvernement: il vouloit donc la contre-révolution (126). + +Fabre, dans ses notes, indiquait comme une preuve de la conspiration de +Hébert les dénonciations contre Dillon et Castellane (127), et +Desmoulins, inspiré par Fabre, vantait Dillon (128). + +Westermann est le héros de la faction; elle l'a mis au-dessus des lois, +en faisant décréter qu'il ne pouvoit être arrêté (129). Westermann a +été appelé par eux à Paris dans le moment de la conspiration. +Westermann est un imposteur, un traître, un complice, un reste impur de +la faction de Dumouriez. Quels rapprochements! + +(Ici s'arrête la partie des Notes de Robespierre que le libraire France +a publiées. Le manuscrit qui a été publié dans le catalogue +d'autographes de la collection Morrison, t. V, p. 282-283 forme la +suite naturelle des notes précédentes.) + +Le 8 mars, Danton vouloit faire partir Paris (130), en laissant +Dumourier à la tête de l'armée, moïen sûr de livrer Paris à la faction +de Dumourier, sans arrêter les ennemis avec lesquels il s'entendoit et +surtout sans étouffer la trahison; mesure qui fut accueillie facilement +des Brissotins. + +Le même jour, Danton, à la mairie, proposa une insurrection, moïen sûr +de fournir à Dumourier le prétexte qu'il cherchoit de marcher contre +Paris comme le défenseur de la Convention contre ce qu'il 'appeloit des +anarchistes et des brigands (131). + +Cette espèce d'insurrection eut lieu en effet le 10 mars telle qu'elle +convenoit à la faction de Dumourier. Ce fut Desfieux (132) qui en donna +le signal aux jacobins, qu'il s'efforça de précipiter dans une démarche +inconsidérée. Un attroupement préparé entra dans cette société, se +porta aux Cordeliers, de là au Conseil de la Commune pour demander +qu'elle se mît à la tête de l'insurrection. Le maire et les membres du +Conseil s'y opposèrent avec fermeté. Ce jour-là même, on vit Fabre +s'agiter, courir de tout côté pour exciter ce mouvement, un député lui +demandant dans les corridors de la Convention quelle étoit la situation +de Paris, Fabre lui répartit: "Le mouvement est arrêté, il a été aussi +loin qu'il le falloit (133)." En effet, le but de la faction de +Dumourier étoit rempli. On lui avoit fourni le prétexte qu'il cherchoit +de motiver sa rébellion par les mouvements de Paris, et il en fit la +base des manifestes séditieux qu'il publia peu de temps après contre la +Montagne et des adresses insolentes qu'il envoioit à la Convention +(134). + +Ainsi Desfieux étoit d'accord parfaitement avec la faction girondine, à +laquelle il feignoit de faire une guerre terrible à la tribune des +jacobins. C'est ce même Défieux qui, tout en déclamant contre Brissot, +reçut de Lebrun, ami et complice de Brissot, une somme de 3 000 livres +pour envoier des courriers chargés de répandre dans le Midi des +adresses véhémentes où les députés girondins étoient maltraités, mais +dont le stile étoit fait pour justifier les calomnies et la révolte +projettée des fédéralistes; qui fit arrêter ces courriers précisément à +Bordeaux d'où elles furent envoyées à la Convention nationale pour +servir de texte aux déclamations criminelles des Gensonné et des +Vergniaux contre Paris, contre la Montagne et contre les jacobins +(135). Ce fut ce même Défieux qui, après avoir si lontems fait retentir +les tribunes populaires des crimes de la faction girondine, déposa en +leur faveur au tribunal révolutionnaire (136). Fabre, dans cette +journée du 8 mars, agissoit comme Défieux, et cependant il se déclaroit +l'ennemi de Défieux. Il se déclaroit l'ennemi de la Gironde, il a +dénoncé Défieux et les girondins; il a dénoncé Proli (137); des mandats +d'arrêt étoient lancés contre Proli, et il déjeûnoit et dînoit avec +Proli (138); et, afin qu'on ne put en induire aucune conséquence contre +lui, il prenoit la précaution d'en venir faire sa déclaration au Comité +de Sûreté générale, comme il fit sa déclaration au même Comité des 100 +000 livres que Chabot avoit reçues pour lui, lorsqu'il eut appris +l'arrestation de Chabot (139). + +C'est ainsi que se dévoile le jeu perfide des factieux qui semblent se +combattre lorsqu'ils sont d'accord pour enfermer les patriotes de bonne +foi entre deux armées. La faction de Dumourier et de d'Orléans étoit +destinée à fournir l'exemple le plus frappant de cette politique +artificieuse. + +Fabre a dit que la France devoit être démembrée en quatre portions +(140). C'étoit encore le système girondin. Il était d'accord avec les +girondins, il l'étoit encore avec Hébert sur les résultats: la +dissolution de la Convention, la ruine du gouvernement républicain, +l'impunité des traîtres, la perte des patriotes, la ruine de la +liberté; toutes les factions tendant nécessairement à ce dernier but +doivent s'accorder en effet dans les résultats, et soit que leurs chfs +agissent [en] intelligence, soit qu'ils soient divisés, ils doivent +tomber également sous le glaive de la loi, qui ne doit voir que les +effets et la patrie. + +Proli autrichien, bâtard du prince de Kaunitz, principal agent de la +faction (141) de l'étranger. + +Hérault entièrement lié avec Proli (142). + +Hérault tenant des conciliabules de conspirateurs; ami de Hébert et +autres. + +Hérault entouré (143) de tous les scélérats de l'Europe, dont il a +placé un grand nombre (144) avec Lamourette, comme il est convenu au +Comité de Salut public; avec un chanoine de Troies, prêtre réfractaire +guillotiné dernièrement, auquel il écrit sur le ton de la familiarité, +en persiflant indirectement la Révolution, lui promettant ses bons +offices et lui offrant la perspective d'une place dans l'éducation +publique. Cette lettre est entre nos mains (145). + +Hérault, espion des cours étrangères au Comité de Salut public, dont il +transmet les opérations à Vienne par le canal de Proli et une lettre +écrite à de Forgues par un de nos envoyés (146). + +L'un des coquins dont Hérault s'étoit entouré, poursuivi comme émigré +et comme conspirateur, ayant été arrêté dans l'appartement d'Hérault +par le comité de la section Le Peletier (147), le Comité de Salut +public ayant approuvé cette arrestation, Hérault fit les démarches les +plus vives et voulut abuser de son caractère de député, pour forcer le +Comité à le relâcher; n'ayant pu l'obtenir, il fut trouver +clandestinement l'homme au violon et fut surpris en conférence avec lui. + +Simond étoit avec lui et partagea ce délit. Simond est le compagnon, +l'ami, le complice de Hérault, ce qui a déterminé le Comité à le mettre +en état d'arrestation (148) + + + + +Notes explicatives d'Albert Mathiez: + + +(1) Ici Robespierre rectifie un jugement défavorable de Saint-Just sur +Danton. Cet exemple prouve avec quel scrupule il respectait la vérité +et donne à ses accusations un poids singulier. + +(2) "Tu envoyas Fabre en ambassade près de Dumouriez, sous prétexte, +disois-tu, de le réconcilier avec Kellermann." (Rapport de Saint-Just, +p. 13.) Fabre arriva le 29 septembre 1792 au camp de Kellermann, il le +flatta, lui promit le bâton de maréchal afin de ramener à consentir aux +plans de Dumouriez. (A. Chuquet, _Dumouriez_, p. 131.) + +(3) "Dumouriez louoit Fabre-Fond, frère de Fabre d'Eglantine; peut-on +douter de votre concert criminel pour renverser la République?" +(Saint-Just, p. 13.) + +(4) "Une société populaire, livrée à Chaumette, osa censurer votre +décret sur les cultes et loua, dans une adresse, l'opinion d'Hébert et +de Chaumette." (Saint-Just, p. 8.) L'adresse du club de Moulins est +publiée dans les _Archives parlementaires_, t. LXXXI, p. 433 (séance du +24 frimaire). + +(5) "Fabre soutint ici ces opinions artificieuses." (Saint-Just, p. 8.) + +(6) Sur le rôle de Fabre et des indulgents dans le mouvement de +déchristianisation, voir mon livre _La Révolution et l'Eglise_, p. 76 +et sq. Le 17 brumaire, jour de l'abdication de Gobel, Fabre fit +décréter que le procès-verbal de la séance et les discours des prêtres +abdicataires seraient distribués à tous les départements. + +(7) Saint-Just a laissé tomber cette observation sur l'hypocrisie de +Fabre. + +(8) "Vous êtes tous complices du même attentat." (Rapport de +Saint-Just, p. 19.) + +(9) Comparer le rapport de Saint-Just: "Fabre d'Eglantine fut à la tête +de ce parti; il n'y fut point seul, il fut le cardinal de Retz +d'aujourd'hui...", etc. (p. 7). + +(10) Fabre dénonça secrètement Hérault de Séchelles, Chabot et les +Hébertistes, et notamment Proli, dans une réunion de membres des +Comités de Salut public et de Sûreté générale, qui eut lieu vers le 10 +octobre. Voir notre étude "Fabre d'Eglantine inventeur de la +conspiration de l'étranger", dans les _Annales révolutionnaires_, +mai-juin 1916. + +(11) Allusion à Billaud-Varenne et à Collot d'Herbois, protecteurs des +Hébertistes. Fabre les avait écartés de la réunion des Comités où il +fit ses soi-disant révélations contre Desfieux, Proli, Chabot, Hérault +de Séchelles, etc. + +(12) Allusion à Bouchotte, ministre de la Guerre, dont les bureaux +étaient peuplés d'Hébertistes. Bouchotte fut attaqué à plusieurs +reprises par les amis de Fabre, notamment par Bourdon de l'Oise et +Philippeaux. + +(13) Mot barré: décisifs (note de France). + +(14) Alors que Fabre se bornait à des dénonciations secrètes au sein +des Comités, il faisait agir Dufourny qui attaquait Desfieux et Proli +aux Jacobins, et les faisait même arrêter le 12 octobre. Quand Chabot +dénonça à son tour ses anciens amis hébertistes pour se sauver, ce fut +Robespierre qui dénonça le 1er frimaire, aux Jacobins, l'avant-garde +hébertiste. Outre Dufourny, les hommes que Fabre lance en avant sont, +dans l'esprit de Robespierre, Guffroy, rédacteur du journal _Le +Rougyff_, Bourdon de l'Oise qui attaque 'Bouchotte, le 9 frimaire, à la +Convention, Camille Desmoulins qui fait paraître _Le Vieux Cordelier_, +le 15 frimaire, Philippeaux qui attaque Ronsin et Rossignol dans de +nombreux pamphlets. + +(15) Mot barré: dénoncer (France). + +(16) Voir nos articles _Une candidature de Fabre d'Eglantine_, _Fabre +d'Eglantine fournisseur aux armées_, _Fabre d'Eglantine et les femmes_, +etc. (_Annales révolutionnaires_, 1911, t. IV, et 1914, t. VII). + +(16 bis) Ici, dans le manuscrit de Robespierre, un mot barré: notoires +(France). + +(17) Mots barrés: il les fit décréter d'arrestation (France). + +(18) Le 27 frimaire, Fabre d'Eglantine avait dénoncé Maillard, Vincent +et Ronsin, qui furent décrétés d'arrestation. + +(19) Mots barrés: les conspirateurs (France). + +(20) Mots barrés: ne trouvant rien contre eux, Fabre parut (France). + +(21) Mots barrés: ne soutint pas (France). + +(22) Le 14 pluviôse, 2 février 1794, Voulland, au nom du Comité de +Sûreté générale, proposa de remettre en liberté Ronsin et Vincent. +Danton, tout en appuyant la mise en liberté qui fut votée, affectait de +prendre la défense de Fabre d'Eglantine, leur dénonciateur. Il faut +comparer les notes de Robespierre avec le rapport qu'il écrivit sur la +conspiration de Fabre d'Eglantine, et qui figure dans les pièces +annexes du rapport de Courtois. On doit remarquer que ce passage des +notes n'a pas été utilisé par Saint-Just dans son rapport définitif. + +(23) Mots barrés: c'étoit Pache, c'étoit Hanriot qu'ils inculpoient, +c'étoit Bouchotte, c'étoit le principe (France). + +(24) Mot barré: déclarèrent (France). + +(25) Mots barrés: où ils vouloient s'introduire (France). + +(26) Le 22 frimaire, Barère ayant annoncé à la Convention que les +pouvoirs du Comité de Salut public étaient expirés, Bourdon de l'Oise +insista pour qu'on procédât à son renouvellement. Il fut appuyé par +Merlin de Thionville, et la Convention décréta qu'un scrutin aurait +lieu le lendemain pour ce renouvellement. Mais le lendemain, 23 +frimaire, le montagnard Jay de Sainte-Foy fit décider la continuation +des pouvoirs du Comité sortant. Il n'y eut pas de scrutin. + +(27) On trouve l'écho de ce bruit dans les correspondances de l'époque. +(Lettre de Barras et Fréron du 30 frimaire dans le _Moniteur_, t XIX, +p. 64.) + +(28) Mots barrés: a corrigé (France). + +(29) _Le Vieux Cordelier_. + +(30) Mots barrés: cette doct... (France). + +(31) Le 30 frimaire, la Convention fut littéralement assiégée par une +foule de femmes qui réclamaient la liberté de leurs parents détenus. +Peu après, à la même séance, une députation de Lyonnais protesta contre +les barbares exécutions ordonnées à Lyon par Fouché et Collot +d'Herbois. Aucune trace de tout ce passage des notes de Robespierre +dans le rapport de Saint-Just, à l'exception de la phrase suivante: +"Que diroi-je de l'aveu fait par Danton qu'il avoit dirigé les derniers +écrits de Desmoulins et de Philippeaux?" (p. 18) + +(32) Le 25 brumaire, les deux filles du girondin Lauze-Deperret avaient +sollicité un secours de la Convention pour retourner dans leur pays. +Sur la proposition de Merlin de Thionville et de Philippeaux, la +Convention avait voté le principe de ce secours et chargé son Comité +des secours publics de lui faire un rapport sur les pensions +alimentaires à accorder aux femmes et aux enfants des condamnés. Un +secours fut accordé à la veuve et aux enfants de Gorsas, sur la +proposition de Briez, le 13 pluviôse. + +(33) Robespierre fait sans doute allusion aux affaires Gaudon et +Chaudot. Le marchand de vin Gaudon, condamné à mort pour accaparement, +avait été l'objet d'un sursis le 2 nivôse, sa condamnation avait été +ensuite annulée le 7 nivôse. Danton et son ami Bourdon de l'Oise +avaient contribué à le faire remettre en liberté. Le notaire Chaudot, +compromis dans l'affaire de Baune-Winter (prêt de 100 000 livres +sterling aux trois fils du roi d'Angleterre), avait été condamné à +mort, le 25 pluviôse, pour avoir entretenu des intelligences avec les +ennemis de la France. A la demande de Clauzel et de Vadier, la +Convention avait ordonné, le 26 pluviôse, qu'il serait sursis à son +exécution. Mais le sursis fut levé, le 29 pluviôse, sur le rapport +d'Oudot, au nom des Comités de législation et de Sûreté générale. +Chaudot, qui avait été le notaire de d'Espagnac, fut guillotiné. Le 29 +pluviôse encore, le dantoniste Gufîroy avait pris sa défense. + + +(34) France fait remarquer en note que Robespierre écrit toujours +Demoulins, de même qu'il écrit Dumourier, Défieux, Henriot, Simon. + +(35) Mot barré: louant (France). + +(36) On voit que Robespierre, qui avait déjà essayé, aux Jacobins, +d'atténuer les torts de Camille, le représente ici encore comme un +égaré de bonne foi. Saint-Just le jugera plus sévèrement: "Camille +Desmoulins, qui fut d'abord dupe et finit par être complice, fut, comme +Philippeaux, un instrument de Fabre et de Danton... Comme Camille +Desmoulins manquoit de caractère, on se servit de son orgueil. Il +attaqua en rhéteur le gouvernement révolutionnaire dans toutes ses +conséquences; il parla effrontément en faveur des ennemis de la +Révolution, proposa pour eux, un comité de clémence, se montra très +inclément pour le parti populaire, attaqua, comme Hébert et Vincent, +les représentans du peuple dans les armées; comme Hébert, Vincent et +Buzot lui-même, il les traita de proconsuls. Il avoit été le défenseur +de l'infâme Dillon, avec la même audace que montra Dillon lui-même +lorsqu'à Maubeuge il ordonna à son armée de marcher sur Paris et de +prêter serment de fidélité au roi. Il combattit la loi contre les +Anglais, etc." (p. 19). + +(37) Mots raturés: mais il fut (France). + +(38) Les relations étroites de Danton avec les Lameth ne sont pas +douteuses. Voir notre étude: Danton dans les mémoires de Théodore +Lameth (_Annales révolutionnaires_ de janvier 1913). + +(39) Ici une phrase raturée par Robespierre: "C'est par la protection +de Mirabeau que Danton fut nommé administrateur du département de +Paris, en 1790, dans le temps où l'Assemblée électorale était +décidément royaliste." (France). Cette phrase n'en figure pas moins +textuellement dans le discours de Saint-Just: "Ce fut par la protection +de Mirabeau que tu fus nommé administrateur du département de Paris +dans le temps où l'Assemblée électorale étoit décidément royaliste." +(Rapport, p. 10). L'accusation de Robespierre, concernant le +remboursement de la charge de Danton, se retrouve dans diverses sources +contemporaines, notamment dans les mémoires de Lafayette, t. III, p. +84, note. Robinet a publié la quittance du remboursement fait à Danton, +mais ce document officiel ne prouve pas que Danton n'eût pas touché +irrégulièrement d'autres sommes. Le directeur de la liquidation +Dufresne de Saint-Léon, ami de Talleyrand et de Talon, fut fortement +soupçonné d'avoir une comptabilité secrète. Compromis dans la +découverte de l'armoire de fer et traduit au tribunal criminel de +Paris, il fut acquitté à un moment où l'influence de Danton au +gouvernement et à Paris était encore puissante. + +(40) France fait remarquer en note que cet alinéa et le suivant ont été +bâtonnés d'un trait de plume. Il croit que Saint-Just est l'auteur de +ce trait de plume. Il me paraît plutôt que c'est Robespierre lui-même, +car Saint-Just a maintenu la phrase dans son rapport: "Tous les amis de +Mirabeau se vantoient hautement qu'ils t'avoient fermé la bouche. Aussi +tant qu'a vécu ce personnage affreux, tu es resté presque muet" (p. 10). + + +(41) Ce passage a été reproduit par Saint-Just: "Dans ce temps-là tu +reprochais à un personnage rigide, dans un repas, qu'il compromettait +la bonne cause, en s'écartant du chemin où marchoient Barnave et +Lameth, qui abandonnoient le parti populaire" (p. zo). C'est en mai +1791, sur l'affaire des colonies, que Robespierre rompit définitivement +avec les Lameth et Barnave. Mais leur évolution à droite datait déjà de +quelques mois. + +(42) Mots barrés: les derniers numéros (France). + +(43) Mots barrés: qui avait fort improuvé la... assez entachée +d'aristocratie (France). + +(44) Saint-Just a recueilli cette anecdote en l'enjolivant dans son +rapport: "On racontoit comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que +celui-ci se trouvant chez Desmoulins au moment où il lisoit à quelqu'un +l'écrit dans lequel il demandoit un comité de clémence pour +l'aristocratie, et appeloit la Convention la Cour de Tibère, Fabre se +mit à pleurer. Le crocodile pleure aussi." (p. 19). + +(45) Je n'ai pas retrouvé ce passage dans le rapport de Saint-Just. + +(46) Voir la séance des Jacobins du 18 nivôse an II. + +(47) Mots barrés: aux crimes des conspirateurs (France). + +(48) "Faux ami, tu disois, il y a deux jours, du mal de Desmoulins, +instrument que tu as perdu et tu lui prêtois des vices honteux." +(Rapport de Saint-Just, p. 17.) + +(49) Cette dernière entrevue de Danton avec Robespierre doit être +distincte de celle que Daubigny a racontée dans ses _Principaux +événements_, p. 49, car Daubigny ne nomme pas Laignelot parmi les +convives du repas chez Humbert. Il doit s'agir de l'entretien rapporté +dans les Mémoires de Barras. + +(50) Les pressentiments de Robespierre étaient justifiés. Laignelot, +qui était un ami de Daubigny (_Principaux événements_, p. 98), se +rangera parmi les thermidoriens. + +(51) Mots barrés: n'a jamais (France). Cet homme désigne Danton. + +(52) A l'Assemblée électorale du département de Paris qui nomma les +députés à la Convention. + +(53) Mot barré: projets (France). + +(54) Mots barrés: Fabre s'était fait fournisseur de l'armée, il avait +(France). "Tu enrichis Fabre pendant ton ministère." (Rapport de +Saint-Just, p. 12). + +(55) Voir notre article: Fabre d'Eglantine, fournisseur aux armées, +dans les Annales révolutionnaires, 1911, t. IV, p. 532-534. + + +(56) n ne peut s'agir ici que du premier rapport de Saint-Just fait +devant les Comités et que Robespierre a sous les yeux quand il écrit +ses notes. + +(57) "Tu donnas des ordres pour sauver Duport; il s'échappa au milieu +d'une émeute concertée à Melun par tes émissaires pour fouiller une +voiture d'armes." (Saint-Just, p. 12). Adrien Duport fut détenu dix +jours dans les prisons de Melun. Un jugement du tribunal de cette +ville, rendu sur l'initiative de Danton, le remit en liberté le 17 +septembre 1792. Voir les lettres de Danton publiées par +Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III, p. 354 et 557. +Robespierre présente les faits d'une façon plus exacte que Saint-Just. + +(58) Sur le rôle de Danton dans l'élargissement des deux chefs +feuillants Charles Lameth et Adrien Duport, voir les extraits des +mémoires de Théodore Lameth, que nous avons publiés dans les _Annales +révolutionnaires_, 1913, t. VI, p. 9-13 et 17-27. Avec son cynisme +ordinaire, Danton prétendra devant le tribunal révolutionnaire qu'il +avait donné "les ordres les plus précis pour arrêter Duport". + +(59) Voir la conversation que Robespierre eut avec Petion et Danton à +la Commune, le 4 septembre, dans la brochure de Petion intitulée: +_Discours sur l'accusation intentée à Robespierre_, Bûchez et Roux, t. +XXI, p. 107-108. + +(60) Ce passage n'est que le développement d'une note plus sommaire de +Robespierre, que nous avons publiée en tête, p. 84. + +(61) Exact. Voir la lettre de Kellermann, en date du 21 septembre 1792, +où il fait un vif éloge de Dumouriez. _Archives parlementaires_, t. +LII, p. 100. + +(62) Voir le discours de Dumouriez à la barre de la Convention le 12 +octobre 1792. _Archives parlementaires_, t. LII, p. 472. + +(63) "Les traîtres n'étoient que trop unis pour notre malheur: dans +toutes leurs lettres à la Convention, dans leurs discours à la barre, +ils se traitoient d'amis et tu étois le leur. Le résultat de +l'ambassade de Fabre fut le salut de l'armée prussienne, à des +conditions secrètes que ta conduite expliqua depuis." (Saint-Just, p. +13.) + +(64) Mot barré: or (France). + +(65) Mots barrés: qui se croient (France). + +(66) "Le parti de Brissot accusa Marat; tu te déclaras son ennemi; tu +t'isolas de la Montagne dans les dangers qu'elle courait. Tu te fis +publiquement un mérite de n'avoir jamais dénoncé Gensonné, Guadet et +Brissot, tu leur tendois sans cesse l'olivier, gage de ton alliance +avec eux contre le peuple et les républicains sévères. La Gironde te +fit une guerre feinte..." (Saint-Just, p. 12.) + +(67) Le 4 septembre à la mairie. + +(68) "Méchant homme, tu as comparé l'opinion publique à une femme de +mauvaise vie; tu as dit que l'honneur étoit ridicule, que la gloire et +la postérité étoient une sottise." (Saint-Just, p. 17.) + +(69) Mots barrés: tous les soirs (France). + +(70) Exact. On n'a que l'embarras de les nommer: Westermann, Fabre +d'Eglantine, Villain dit d'Aubigny, Latouche-Chephtel, +Lalligant-Morillon, Osselin, etc. + +(71) "Tu disois que des maximes sévères feroient trop d'ennemis à la +République." (Saint-Just, p. 14.) + +(72) Mots barrés: il me disoit un jour (France). + +(73) Mot barré: me (France). + +(74) Mots barrés: en feignant de partager nos principes (France). + +(75) "Tu te trouvois dans des conciliabules avec Wimpfen et d'Orléans." +(Saint-Just, p. 14.) Saint-Just a supprimé le nom de Robert. + +(76) Mot barré: persuader (France). + +(77) Mot barré: impuissante (France). + +(78) Mots barrés: de l'Univ... (France). + +(79) Chabot dans sa réponse à Lanjuinais (séance de la Convention du 16 +décembre 1792) et Camille Desmoulins (dans son _Histoire des Brissotins_) +ont reconnu que Robespierre combattit la candidature de Philippe-Egalité +à la Convention. + +(80) Saint-Just a inséré tout ce passage dans son rapport: "Ce fut toi +qui fis nommer Fabre et d'Orléans à l'assemblée électorale où tu vantas +le premier comme un homme très adroit et où tu dis du second que, +prince du sang, sa présence au milieu des représentants du peuple leur +donneroit plus d'importance aux yeux de l'Europe. Chabot vota en faveur +de Fabre et d'Orléans" (p. 12). + +(81) Mot barré: présentée (France). + +(82) C'est le 27 mars 1793, au moment où les premiers bruits de la +trahison de Dumouriez arrivaient à Paris, que Robespierre proposa à la +Convention de décréter que tous les parents de Capet seraient tenus de +sortir sous huit jours du territoire français. + +(83) Mot barré: cherchèrent (France). + +(84) C'est dans la séance du 4 avril 1793 que Philippe-Egalité et +Sillery furent décrétés d'arrestation à vue, sous la garde d'un +gendarme. Sillery demanda lui-même que les scellés fussent apposés sur +ses papiers. "Quand il s'agira de punir les traîtres, dit-il, si mon +gendre est coupable, je suis ici devant l'image de Brutus; je fais le +jugement qu'il porta contre son fils." (_Archives parlementaires_, +t. LXI, p. 301). + +(85) "Fabre et toi fûtes les apologistes de d'Orléans, que vous vous +efforçâtes de faire passer pour un homme simple et très malheureux; +vous répétâtes souvent ce propos. Vous étiez sur la Montagne le point +de contact et de répercussion de la conjuration de Dumouriez, Brissot +"t d'Orléans." (Saint-Just, p. 16.) + +(86) Mot barré: maintenant (France). + +(87) Mots barrés: il avoit été le rédacteur (France). + +(88) Mots barrés: si on ne suppose pas un concordat tacite entre lui +et La Fayette (France). Tout cet alinéa a passé presque textuellement +dans le rapport de Saint-Just (p. 10 et 11). Sur le rôle de Danton dans +l'affaire du Champ-de-Mars, voir mon livre sur _Le Club des Cordeliers +pendant la crise de Varennes_ et l'article de M. G. Rouanet: Danton +en juillet 1791, dans les _Annales révolutionnaires_, 1910, t. III, +p. 514-521. + +(89) "Que dirai-je de ton lâche et constant abandon de la cause +publique au milieu des crises, où tu prenois toujours le parti de la +retraite?" (Saint-Just, p. 11.) + +(90) Mots barrés: contre les persécutions (France). + +(91) Voir notre article: Danton sous la Législative, dans les _Annales +révolutionnaires_, t. V. 1912, p. 301-324, et notre livre _Danton et la +Paix_. + +(92) Mots barrés: une portion (France). + +(93) Mots barrés: que son intention étoit de (France). + +(94) Sur les intrigues de Danton et de ses amis avec la Cour, à la +veille du 10 août, voir notre article: Westermann et la Cour à la +veille du 10 août (_Annales révolutionnaires_, 1917, t. IX, p. 398 et +sq.) et l'extrait des Essais historiques de Beaulieu sur les rapports +de Fabre d'Eglantine avec le ministre de la Marine Dubouchage (_Annales +révolutionnaires_, 1914, t. VII, p. 565). Tout ce passage des notes de +Robespierre a passé dans le rapport de Saint-Just (p. 11 et 12). Le +mémorial de Lucile Desmoulins confirme l'exactitude des notes de +Robespierre sur l'attitude de Danton dans la nuit du 9 au 10 août. + +(95) Mot barré: comment (France). + +(96) "Tu nous avois dit: je n'aime point Marat." (Saint-Just, p. 15.) +C'est à la séance du 25 septembre 1792 que Danton répondit aux attaques +girondines en désavouant Marat. "Il existe, il est vrai, dans la +députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour le parti +républicain ce qu'étoient celles de Royou pour le parti aristocratique: +c'est Marat. Assez et trop longtemps on m'a accusé d'être l'auteur des +écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous +préside [Petion]..., etc." + +(97) Quand Louvet attaqua Robespierre, le 29 octobre 1792, Danton garda +en effet le silence sur ses accusations. Dans cette même séance, il se +désolidarisa une fois de plus d'avec Marat et il ajouta: "Je le +déclare hautement, parce qu'il est temps de le dire, tous ceux qui +parlent de la faction Robespierre sont à mas yeux ou des hommes prévenus +ou de mauvais citoyens." + +(98) Mots barrés: il se vanta même (France). + +(99) Voir notamment le discours de Danton, en date du 21 janvier 1793: +"Je vous interpelle, citoyens, vous qui m'avez vu dans le ministère, de +dire si je n'ai pas porté l'union partout. Je vous adjure, vous Petion, +vous Brissot, je vous adjure tous, car enfin, je veux me faire +connaître; je vous adjure tous, car enfin je veux être connu, etc." +Celui du 27 mars 1793: "Etouffons nos divisions; je ne demande pas de +baisers partiels, les antipathies particulières sont indestructibles, +mais il y va de notre salut..." + +(100) Mots barrés: se défendit (France). + +(101) Allusion à la séance du 1er avril 1793. Accusé par Lasource de +complicité avec Dumouriez, Danton se taisait quand l'extrême gauche se +leva tout entière et l'invita à monter à la tribune pour se disculper. + +(102) Mots barrés: il commençait par un éclat de tonnerre et finissait +par des propositions de paix. Il montrait la colère du p... (France). + +(103) Mots barrés: parla comme un orateur du côté droit (France). Voir +les séances de la Convention des 27 et 30 mars 1793. + +(104) Danton défendit adroitement le général Stengel contre Carra, à la +séance du 10 mars 1793; quand ce général et son collègue Lanoue furent +interrogés à la barre, le 28 mars, Danton intervint encore en leur +faveur. + +(105) Danton fit l'éloge de Beurnonville à la séance du 11 mars 1793. +Tout l'essentiel de ce passage est passé dans le rapport de Saint-Just: +"Dans les débats orageux, on s'indignoit de ton absence et de ton +silence; toi, tu parfois de la campagne, des délices de la solitude et +de ta paresse; mais tu savois sortir de ton engourdissement pour +défendre Dumouriez, Westermann, sa créature vantée et les généraux ses +complices" (p. 13). + +(106) Danton demande de nouvelles levées d'hommes le 10 mars, le 27 +mars, le 31 mars 1793. Saint-Just a repris, en l'aggravant, +l'accusation de Robespierre: "Tu savois amortir le courroux des +patriotes; tu faisois envisager nos malheurs comme résultant de la +foiblesse de nos armées, et tu détournois l'attention de la perfidie +des généraux pour t'occuper des nouvelles levées d'hommes" (p. 13). +Saint-Just a même soupçonné que Danton poussait à ces levées dans une +intention scélérate: "A ton retour de la Belgique, tu provoquas la +levée en masse des patriotes de Paris pour marcher aux frontières. Si +cela fût alors arrivé, qui auroit résisté à l'aristocratie qui avoit +tenté plusieurs soulèvements? Brissot ne désiroit point autre chose, et +les patriotes mis en campagne n'auroient-ils pas été sacrifiés? Ainsi +se trouvoit accompli le voeu de tous les tyrans du monde pour la +destruction de Paris et de la liberté" (p. 14). + +(107) Voir l'article de M. G. Rouanet: Danton et la mort de Louis XVI +(_Annales révolutionnaires_, 1916, t. VIII, p. 1-33); et nos articles: +Danton, Talon, Pitt et la mort de Louis XVI (_Ibid_., p. 367-376), +Danton, Dannon, Pitt et M. J. Holland-Rose (_Ibid_., t. IX, p. 103 sq.) +et notre livre _Danton et la Paix_. + +(108) C'est dans son discours du 1er avril 1793 que Danton fit l'éloge +de Delacroix: "Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce +qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement, +je le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et +les projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran..., parce que +Delacroix s'est écarté, du fédéralisme et du système perfide de l'appel +au peuple..., etc." (Discours de Danton, édition Fribourg, p. 352-353). + +(109) Saint-Just a accentué dans son rapport ce passage de Robespierre: +"Tu t'associas dans tes crimes Lacroix, conspirateur depuis longtemps +décrié, avec l'âme impure duquel on ne peut être uni que par le noeud +qui associe des conjurés. Lacroix fut de tout temps plus que suspect: +hypocrite et perfide, il n'a jamais parlé de bonne foi dans cette +enceinte; il eut l'audace de louer Mirabeau; il eut celle de proposer +le renouvellement de la Convention; il tint la même conduite que toi +avec Dumouriez; votre agitation étoit la même pour cacher les mêmes +forfaits. Lacroix a témoigné souvent sa haine pour les jacobins" (p. +13). + +(109 bis) France fait remarquer que les huit alinéas précédents sont +bâtonnés sur le manuscrit. + +(110) Mot barré: douleur (France). + +(111) Mots barrés: voulant faire arrêter (France). + +(112) Le dimanche 2 juin 1793, au moment où la Convention s'aperçut +qu'elle était cernée par la garde nationale parisienne, Danton +s'indigna, demanda une enquête du Comité de Salut public et s'écria: +"Je me charge, en son nom, de remonter à la source de cet ordre [donné +par Hanriot]. Vous pouvez comptez sur son zèle à vous présenter les +moyens de venger vigoureusement la majesté nationale, outragée en ce +moment." + +(113) Mots barrés: bassesse et le lâche syst... (France). + +(114) Mots barrés: après avoir fait cet ouvrage, il aborde Hanriot à la +buvette et... (France). + +(115) Mots barrés: que lui et quelques-uns de ses collègues (France). + +(116) "Tu vis avec horreur la révolution du 31 mai. Hérault, Lacroix et +toi demandâtes la tête d'Hanriot, qui avoit servi la liberté, et vous +lui fîtes un crime du mouvement qu'il avoit fait pour échapper à un +acte d'oppression de votre part. Ici, Danton, tu déployas ton +hypocrisie: n'ayant pu consommer ton projet, tu dissimulas ta fureur; +tu regardas Hanriot en riant, et tu lui dis: _N'aie pas peur, vas +toujours ton train_, voulant lui faire entendre que tu avois eu l'air +de blâmer par bienséance, mais qu'au fond tu étois de son avis. Un +moment après tu l'abordas à la buvette et lui présentas un verre d'un +air caressant, en lui disant: _Point de rancune_. Cependant, le +lendemain tu le calomnias de la manière la plus atroce, et tu lui +reprochas d'avoir voulu t'assassiner. Hérault et Lacroix t'appuyèrent." +(Saint-Just, p. 16.) + +(117) Dans le rapport de Saint-Just, ces traits précis ont disparu sous +cette affirmation vague: "Ne t'es-tu pas opposé à la punition des +députés de la Gironde?" (p. 16). + +(118) C'est à la séance du 7 juin 1793 que Danton fit cette proposition. + +(119) "Mais n'as-tu pas envoyé depuis un ambassadeur à Petion et à +Wimpfen dans le Calvados?" (Saint-Just, p. 16). Voir à ce sujet notre +étude: Danton et Louis Comte, dans les _Annales révolutionnaires_, +1912, t. V, p. 641-660. + +(120) A la séance du 11 août 1793, Delacroix déclara que la mission de +la Convention était terminée et qu'on devait prendre les mesures +nécessaires pour mettre en vigueur la Constitution nouvelle proclamée +la veille dans la grande Fédération anniversaire du 10 août Saint-Just +a retenu ce grief (p. 20). + +(121) Le 6 pluviôse, Delacroix fit voter par acclamation la suppression +de l'esclavage dans les colonies françaises. Danton appuya Delacroix. +On voit que Robespierre désapprouvait cette politique qu'il avait déjà +blâmée comme imprudente quand Brissot en était le protagoniste. +Saint-Just a laissé tomber cette observation de Robespierre. + +(122) Mot barré: Constitution (France). + +(123) Mots barrés: il mettroit (France). + +(124) Saint-Just a développé tout ce passage: "Tu provoquas une +insurrection dans Paris; elle étoit concertée avec Dumouriez; tu +annonças même que s'il falloit de l'argent pour la faire, tu avois la +main dans les caisses de la Belgique. Dumouriez vouloit une révolte +dans Paris pour avoir un prétexte de marcher contre cette ville de la +liberté, sous un titre moins défavorable que celui de rebelle et de +royaliste. Toi qui restois à Arcis-sur-Aube avant le 9 août, opposant +ta paresse à l'insurrection nécessaire, tu avois retrouvé ta chaleur au +mois de mars pour servir Dumouriez et lui fournir un prétexte honorable +de marcher sur Paris. Desfieux, reconnu royaliste et du parti de +l'étranger, donna le signal de cette fausse insurrection. Le 10 mars, +un attroupement se porta aux Cordeliers, de là à la Commune..." +(Saint-Just, p. 14-15.) + +(125) Le bruit courut en effet qu'une amnistie générale serait votée +pour la fédération du 10 août, et Hébert consacra à la combattre +plusieurs numéros du _Père Duchesne_. A la séance du 2 août, comme une +députation de Nantais demandait l'indulgence en faveur du général +Beysser et du député Coustard, compromis dans la révolte fédéraliste, +Danton profita de l'occasion pour insinuer l'idée de l'amnistie: "La +Convention, dit-il, sait que les hommes égarés se réuniront toujours à +la masse, mais elle a cru différer à la conversion de ceux qui veulent +fédéraliser le peuple... Elle désire que, le 10 août, vous resserriez +le noeud de la fraternité." Saint-Just a relevé à la charge de Danton +cette proposition indirecte d'amnistie (p. 15). Sur cette amnistie, +voir notre livre _Danton et la Paix_. + +(126) France nous apprend que les trois alinéas précédents sont biffés +d'un trait sur le manuscrit. + +(127) On lit en effet dans le "précis et relevé des matériaux sur la +conspiration dénoncée par Chabot et Bazire", que nous avons publié sous +le titre: Un rapport dantoniste sur la conspiration de l'étranger, sous +la rubrique faits, la phrase suivante: "les dénonciations contre +Dillon, Castellane, etc." (_Annales révolutionnaires_, 1916, t. VIII, +p. 255). Il ne me semble donc pas douteux que c'est à ce document que +se réfère Robespierre, et il est ainsi prouvé, comme je l'avais supposé +dès le premier moment, que ce rapport anonyme est bien l'oeuvre de +Fabre d'Eglantine. + +(128) Desmoulins essaya de prendre la défense du royaliste Dillon, +d'abord à la tribune de la Convention, le n juillet 1793, puis dans un +pamphlet qu'il intitula _Lettre au général Dillon en prison aux +Madelonnettes_. Voir, sur l'affaire Dillon, la fin de notre article: +Les divisions de la Montagne, la chute de Danton (_Annales +révolutionnaires_, 1913, t. VI, p. 228 sq.). + +(129) Saint-Just, dans son rapport, est très bref sur Westermann. Il se +borne à le qualifier sommairement de complice de Dumouriez. Il est +certain que l'aventurier alsacien échappa à toutes les poursuites aussi +longtemps que les dantonistes furent influents. En avril 1793, il sort +blanchi de l'enquête ordonnée contre lui pour sa conduite à Lille au +moment de la trahison de Dumouriez (Voir notre article: Westermann et +la Cour à la veille du 10 août). En juillet 1793, enquêté de nouveau +pour son rôle dans la défaite de Châtillon-en-Vendée, il est de nouveau +blanchi par Julien de Toulouse, malgré les adjurations de Marat, qui +attaque à ce sujet Danton, etc. Quand Fouquier-Tinville décerna un +mandat d'arrêt contre Westermann, comme compromis dans le procès de +Fabre et de ses complices, Couthon dut faire ratifier l'arrestation par +la Convention elle-même, parce que, dit-il, le 13 germinal, "il existe +un décret qui porte que le général ne pourra être mis en état +d'arrestation sans qu'au préalable la Convention en ait été instruite". +Il s'agit du décret du 18 nivôse an II rendu sur la motion de Lecointre. + +(130) Danton fit voter, le 8 mars 1793, la nomination des commissaires +de la Convention, qui se rendirent, le soir même, dans les sections de +Paris pour enrôler les citoyens. + +(131) On a vu plus haut que Saint-Just a adopté la version de +Robespierre. + +(132) Sur ce personnage, consulter mon livre _La Révolution et les +Etrangers_, p. 104 et sq. Saint-Just a reproduit presque textuellement +dans son rapport ces phrases de Robespierre (p. 15). + +(133 et 134) Ces phrases ont passé presque littéralement dans le +rapport de Saint-Just (p. 15). On trouvera les manifestes de Dumouriez: +au tome LXI des Archives parlementaires. + +(135) Le 10 avril 1793, les autorités girondines de Bordeaux saisirent, +sur un courrier extraordinaire que le jacobin Desfieux envoyait à +Toulouse, une série de correspondances très compromettantes, parmi +lesquelles une lettre de Desfieux à son ami Grignon, qui ne laissaient +aucun doute sur les projets d'insurrection du parti montagnard. +Boyer-Fonfrède donna lecture de ces pièces à la Convention le 18 avril +(_Archives parlementaires_, t. LXII). Desfieux avait obtenu du ministre +des Affaires étrangères Lebrun, qui déjà l'avait envoyé en mission +auprès de Dumouriez, une subvention de 4 000 livres pour payer les +frais du courrier extraordinaire envoyé dans le Midi. Il dut en +convenir lors de son procès au tribunal révolutionnaire. Les jacobins +clairvoyants s'étonnèrent que Lebrun, dont les sympathies girondines +étaient notoires, ait accordé une telle subvention à Desfieux qui ne +cessait de dénoncer les girondins à la tribune du club et qui avait été +un des principaux organisateurs du mouvement du 10 mars. Ils +soupçonnèrent que Desfieux était de mèche avec les girondins et que +l'arrestation du courrier envoyé à Bordeaux et à Toulouse était un coup +monté. (Voir la déposition de Dufourny au procès d'Hébert). Ces +soupçons prenaient une grande vraisemblance de l'attitude équivoque de +Desfieux, qu'une pièce de l'armoire de fer (pièce 201) montrait comme +un agent de la Cour en mars 1791, et dont le rôle dans la trahison de +Dumouriez paraissait très louche. Desfieux avait d'ailleurs une fort +mauvaise réputation. Il était intéressé avec Chabot au tripot de la +Sainte-Amaranthe au Palais-Royal, et il fut accusé, lors de son procès, +de percevoir dans ce tripot le dixième du produit du jeu, de part à +demi avec Chabot. Quand celui-ci fut arrêté, un des premiers soins de +Robespierre fut de faire mettre Desfieux sous les verroux. Comparez +avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just (p. 15): +"Desfieux fit arrêter ses propres courriers à Bordeaux, ce qui donna +lieu à Gensonné de dénoncer la Montagne et à Guadet de déclamer contre +Paris." + +(136) "Desfieux déposa depuis en faveur de Brissot au tribunal +révolutionnaire" (Saint-Just, p. 15). Desfieux déposa, le 8 brumaire, +au procès des girondins. Le texte de sa déposition, telle qu'elle est +transcrite au Moniteur, est hostile à Brissot. Mais il est possible que +les passages favorables à celui-ci aient été supprimés. Un dialogue +s'engagea entre Desfieux et Brissot au cours de la déposition du +premier. Brissot contesta certains faits et Desfieux ne lui répondit +pas. + +(137) Voir mon étude: Fabre d'Eglantine inventeur de la Conspiration de +l'Etranger, dans les Annales révolutionnaires, 19x6, t. VIII, p. +311-335. + +(138) L'agent de change Boucher déposa, le 4 frimaire, devant +l'administration de police de la commune de Paris, que Proli déjeunait +assez souvent chez lui avec Fabre d'Eglantine, Richer-Sérizy, +Bentabole, etc. (Archives nationales, W 76). + +(139) La déclaration de Fabre d'Eglantine, faite le 28 brumaire au +Comité de Sûreté générale, ligure dans le recueil intitulé _Pièces +trouvées dans les papiers de Robespierre, imprimées en exécution du +décret du 3 vendémiaire an III_, p. 81-84. Voir mon livra sur +_L'affaire de la Compagnie des Indes_. + +(140) "Fabre professoit alors [pendant le ministère de Danton] +hautement le fédéralisme et disoit qu'on diviseroit la France en quatre +parties" (Saint-Just, p. 12). Je n'ai pas retrouvé le document où Fabre +aurait exprimé l'opinion qui lui est reprochée par Robespierre et par +Saint-Just. + +(141) Mot barré: chef (France). Robespierre est revenu sur Proli dans +son rapport sur la conspiration de l'étranger, publié dans les pièces +trouvées chez lui en l'an III. + +(142) Voir notre étude: Hérault de Séchelles était-il dantoniste? dans +notre livre _La Conspiration de l'Etranger_. + +(143) Mots barrés: il a été en relations avec tous les conspirateurs +(France). + +(144) Mots barrés: espions des cours (France). + +(145) Au tribunal révolutionnaire, Hérault reconnut qu'il avait +correspondu, en 1792, avec un prêtre réfractaire; mais il prétendit +qu'il lui avait donné de bons conseils: "Je lui conseillois de se +conformer aux lois et de ne point se plaindre de l'espèce d'anarchie +dans laquelle nous vivions..." (_Bulletin du tribunal_, 4e partie, n° +23.) + +(146) Il s'agit d'une lettre de Henin, notre chargé d'affaires à +Constantinople, qui transmit au Comité de Salut public, le 11 novembre +1793, une communication écrite qu'il avait reçue de l'ambassadeur +d'Espagne à Venise Las Cazas, contenant des révélations sur les séances +du Comité de Salut public. Voir à ce sujet mon article: L'histoire +secrète du Comité de Salut public, dans la _Revue des questions +historiques_ de janvier 1914. Barère déclare dans ses mémoires (t. II, +p. 159-165) que Hérault avait fait porter chez lui une grande quantité +de papiers diplomatiques qu'il aurait confiés à Proli, son ami. +Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just, p. 20: +"Alors Hérault, qui s'étoit placé à la tête des affaires diplomatiques, +mit tout en usage pour éventer les projets du gouvernement. Par lui les +délibérations les plus secrètes du Comité sur les affaires étrangères +étoient communiquées aux gouvernements ennemis." + +(147) Pons de Boutier de Catus fut arrêté, le 25 ventôse an II, dans la +maison de Hérault, par le Comité de surveillance de la section Le +Peletier (Arch. nat. F7 4635). Hérault et Simond allèrent le réclamer. +Déjà Hérault était allé réclamer Proli à la même section, quand elle +l'avait mis en arrestation le 12 octobre 1793. Voir les lettres de +l'administrateur de police Blandier, en date de ce jour (Arch. nat. F7 +4574 83). + +(147) Simond avait accompagné Hérault de Séchelles dans sa mission du +Mont-Blanc. Il était lié, comme Hérault lui-même, avec le parti +hébertiste. Du Mont-Blanc, il avait ramené une des soeurs de +Bellegarde, dont l'autre, femme d'un colonel au service de la +Sardaigne, était la maîtresse d'Hérault. + + + + * * * * * * * * * * + + + + + +[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Discours +couronné par la Société royale des arts et sciences de Metz, sur les +questions suivantes, proposées pour sujet du prix de l'année 1784: +1° Quelle est l'origine de l'opinion qui étend, sur tous les individus +d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines +infamantes que subit un coupable? 2° Cette opinion est-elle plus +nuisible qu'utile? 3° Dans le cas où l'on se déciderait pour +l'affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénients +qui en résultent?_ + +Texte du discours imprimé + +Transcrit en français moderne] + + + + + +DISCOURS + +COURONNE + +PAR LA SOCIETE ROYALE + +DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ, + + + +_Sur les Questions suivantes, proposées pour sujet du Prix de l'année +1784_. + +1°. Quelle est l'origine de l'opinion, qui étend sur tous les individus +d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines +infâmantes que subit un coupable? + +2°. Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile? + +3°. Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels +seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent? + + +_Par M. DE ROBESPIERRE, Avoc. en Parlement_. + + + +Quod genus hoc Hominum? Quaeve hunc tam barbara morem + +Permittit Patria? + +VIRG. AEn. + + + +A AMSTERDAM, + +_ET se trouve A PARIS_, + +Chez J. G. MERIGOT, jeune, Libraire, quai des Augustins. + + +M. DCC. LXXXV. + + + +DISCOURS + +COURONNE + +PAR LA SOCIETE ROYALE + +DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ, + + +Sur les Questions suivantes, proposées pour sujet du Prix de l'année +1784. + +1°. _Quelle est l'origine de l'opinion, qui étend sur tous les +individus d'une même famille, une partie de la honte attachée aux +peines infâmantes que subit un coupable?_ + +2°. _Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?_ + +3°. _Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels +seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?_ + + + + +Messieurs, + +C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse +occupées d'objets utiles à l'intérêt public, inviter le génie, par +l'appât des plus flatteuses récompenses, à frapper sur les préjugés qui +troublent le bonheur de la société. + +Cette opinion impérieuse, qui voue à l'infamie les parents des +malheureux qui ont encouru l'animadversion des lois, semblait avoir +échappé jusqu'ici à leur attention. Vous avez eu la gloire, Messieurs, +de diriger les premiers vers cet objet intéressant les travaux de ceux +qui aspirent aux couronnes académiques. Un sujet si grand a éveillé +l'attention du public; il a allumé parmi les gens de lettres une noble +émulation. Heureux ceux qui ont reçu de la nature le génie nécessaire +pour le traiter d'une manière qui réponde à son importance, et qui soit +digne de la Société célèbre qui l'a proposé! Je suis loin de trouver en +moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas moins osé vous +présenter mon tribut: c'est le désir d'être utile; c'est l'amour de +l'humanité qui vous l'offre; il ne saurait être tout à fait indigne de +vous. + +PREMIERE PARTIE. + +La première des trois questions que j'ai à discuter pourra paraître, au +premier coup d'oeil, offrir des difficultés insurmontables. + +Comment découvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux siècles les +plus reculés? Comment démêler les rapports imperceptibles par lesquels +un préjugé peut tenir à mille circonstances inconnues, à mille causes +impénétrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas +d'ailleurs s'exposer à rendre raison de ce qui n'est peut-être que +l'ouvrage du hasard? N'est-ce pas vouloir chercher des règles au +caprice et des motifs à la bizarrerie? + +Telles sont les idées qui se présentèrent d'abord à mon esprit; mais +j'ai réfléchi qu'en proposant cette question, vous aviez jugé par là +même qu'elle n'était pas impossible à résoudre: votre autorité m'a +séduit, et j'ai osé entreprendre cette tâche. + +II m'a semblé d'abord qu'une observation très simple me découvrait les +premières traces du préjugé dont je parle. + +Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai +cru remarquer que les hommes étaient partout naturellement enclins à +étendre, en quelque sorte, le mérite ou les fautes d'un individu à ceux +qui lui sont unis par des liens étroits. Il semble que les sentiments +d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se répandent jusqu'à +un certain point sur tout ce qui tient à elle; tandis que le mépris et +l'indignation qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui +ont quelques rapports avec lui. + +Tous les jours, on dit de cet homme, qu'il est l'honneur de sa famille; +et de cet autre, qu'il en est la honte. On applique même cette idée à +des liaisons plus générales, et par conséquent plus faibles; on +intéresse quelquefois, pour ainsi dire, à la conduite d'un particulier +la gloire d'une nation. Que dis-je? celle de l'humanité entière. +N'appelle-t-on pas un Trajan, un Antonin, l'honneur de l'espèce +humaine? Ne dit-on pas d'un Néron, d'un Caligula qu'il en est +l'opprobre? + +Ces manières de s'exprimer sont de toutes les langues, de tous les +temps et de tous les pays; elles annoncent un sentiment commun à tous +les peuples; et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve +le premier germe de l'opinion dont je cherche l'origine. Modifiée chez +les différents peuples par des circonstances différentes elle a acquis +plus ou moins d'empire; ici elle est restée dans les bornes que lui +prescrivaient la nature et la raison; là, elle a prévalu sur les +principes de la justice et de l'humanité; elle a enfanté ce préjugé +terrible, qui flétrit une famille entière pour le crime d'un seul, et +ravit l'honneur à l'innocence même. + +Vouloir expliquer en détail toutes les raisons particulières qui +auraient pu influer sur ses progrès, ce serait un projet aussi immense +que chimérique; je me bornerai dans cette recherche à l'examen des +causes générales. + +La plus puissante de toutes me parait être la nature du gouvernement. + +Dans les Etats despotiques, la loi n'est autre chose que la volonté du +Prince; les peines et les récompenses semblent être plutôt les signes +de sa colère ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la +vertu. Lorsqu'il punit, sa justice même ressemble toujours à la +violence et à l'oppression. + +Ce n'est point la loi, inexorable, incorruptible; mais sage, juste, +équitable, qui procède au jugement des accusés avec l'appareil de ces +formes salutaires qui attestent son respect pour l'honneur et pour la +vie des hommes, qui ne dévoue un citoyen au supplice que lorsqu'elle y +est forcée par l'évidence des preuves, mais qui par cette raison même +imprime à celui qu'elle condamne une flétrissure ineffaçable. + +C'est un pouvoir irrésistible, qui frappe sans discernement et sans +règle; c'est la foudre qui tombe, brise, écrase tout ce qu'elle +rencontre; dans un pareil gouvernement, la honte attachée au supplice +est trop faible pour rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a +subi. + +D'ailleurs ce préjugé suppose des idées d'honneur poussées jusqu'au +raffinement. Mais qu'est-ce que l'honneur dans les Etats despotiques? +On sait qu'il est tellement inconnu dans ces contrées, que dans +quelques-unes, en Perse par exemple, la langue n'a pas même de mot pour +exprimer cette idée. Eh! comment des âmes dégradées par l'esclavage +pourraient-elles outrer la délicatesse en ce genre? Au reste, ces +raisonnements sont assez justifiés par l'expérience, puisque non +seulement en Perse, mais en Turquie, à la Chine, au Japon et chez les +autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune trace de +l'opinion dont il s'agit ici. + +Ce n'est pas non plus dans les véritables républiques qu'elle exercera +sa tyrannie. + +Là l'état d'un citoyen est un objet trop important, pour être abandonné +à la discrétion d'autrui. Chaque particulier ayant part au +gouvernement, étant membre de la souveraineté, il ne peut être +dépouillé de cette auguste prérogative par la faute d'un autre; et, +tant qu'il la conserve, l'intérêt et la dignité de l'Etat ne souffrent +pas qu'il soit flétri si légèrement par les préjugés. La liberté +républicaine se révolterait contre ce despotisme de l'opinion; loin de +permettre à l'honneur de sacrifier à ses fantaisies les droits des +citoyens, elle l'oblige de les soumettre à la force des lois et à +l'influence des moeurs qui les protègent. + +D'ailleurs chez des peuples où la carrière de la gloire et des dignités +est toujours ouverte aux talents, la facilité de faire oublier des +crimes qui nous sont étrangers, par des actions éclatantes qui nous +sont propres, ne laisse point lieu au genre de flétrissure dont je +parle; l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents d'un +coupable suffirait seule pour anéantir ce préjugé. + +On pourrait ajouter une autre raison, qui tient au principe fondamental +de l'espèce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des +républiques est la vertu, comme l'a prouvé l'auteur de l'Esprit des +Lois, c'est-à-dire la vertu politique, qui n'est autre chose que +l'amour des lois et de la patrie; leur constitution même exige que tous +les intérêts particuliers, toutes les liaisons personnelles, cèdent +sans cesse au bien général. Chaque citoyen faisant partie de la +souveraineté, comme je l'ai déjà dit, il est obligé à ce titre de +veiller à la sûreté de la patrie, dont les droits sont remis entre ses +mains: il ne doit pas épargner même le coupable le plus cher, quand le +salut de la république demande sa punition. Mais comment pourrait-il +observer ce pénible devoir, si le déshonneur devait être le prix de sa +fidélité à le remplir? Soumettez Brutus à cette terrible épreuve, +croyez-vous qu'il aura le triste courage de cimenter la liberté romaine +par le sang de deux fils criminels? Non: une grande âme peut immoler à +l'Etat la fortune, la vie, la nature même, mais jamais l'honneur. + +Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon système n'est point démenti +par les faits. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire des anciennes +républiques suffit pour me convaincre que le préjugé dont je parle en +était banni. + +A Rome, par exemple, le décemvir _Appius Claudius_, convaincu d'avoir +opprimé la liberté publique, souillé du sang innocent de Virginie, +meurt dans la prison d'où il allait sortir pour subir la peine due à +tant de forfaits. La famille de _Claudius_ fut-elle déshonorée? Non: +immédiatement après sa mort, je vois _Caïus Claudius_ son oncle briller +encore aux premiers rangs des citoyens, soutenir avec hauteur les +prérogatives du Sénat, s'élever contre les entreprises des Tribuns avec +cette fierté héréditaire que ses ancêtres avoient toujours déployée +dans les affaires publiques. Ce qui me paraît surtout caractériser +l'esprit de la nation relativement à l'objet dont il est ici question, +c'est que dans les discours que les historiens de la république prêtent +à _Claudius_ dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au +peuple le souvenir de ces mêmes décemvirs dont son neveu avait été le +chef. Il y a plus; je vois le fils même de cet _Appius_ gouverner, en +qualité de tribun militaire, la république dont son père avait été +l'oppresseur et la victime. + +La punition des autres décemvirs ne ferma pas non plus le chemin des +honneurs à leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamné +_Duillius_, qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son +nom. Les jugements qui flétrirent _Fabius Vibulanus_, _Marcus +Cervilius_ et _M. Cornelius_ ne précèdent que de quelques années +l'élévation de leurs proches au tribunal militaire et au consulat. + +_M. Manlius_ accusé d'avoir conspiré contre la république est condamné +à être précipité du haut de la roche Tarpéienne: quatorze ou quinze ans +après son supplice, les Romains défèrent à _Publius Manlius_, l'un de +ses descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus +absolue à laquelle un citoyen puisse aspirer. + +Je ne finirais pas si je voulais épuiser tous les exemples de ce genre +que l'histoire me présente. Je me contenterai de rappeler encore ici +celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de +mon système: tout le monde sait que l'Angleterre, qui, malgré le nom de +monarchie, n'en est pas moins une véritable république, a secoué le +joug de l'opinion qui fait l'objet de nos recherches. + +Quels sont donc les lieux où elle domine? Ce sont les monarchies: c'est +là que secondée par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs, +nourrie par l'esprit général, elle semble établir son empire sur une +base inébranlable. + +L'honneur, comme on l'a souvent remarqué, l'honneur est l'âme du +gouvernement monarchique; non pas cet honneur philosophique, qui n'est +autre chose que le sentiment exquis qu'une âme noble et pure a de sa +propre dignité, qui a la raison pour base et se confond avec le devoir, +qui existerait même loin des regards des hommes sans autre témoin que +le Ciel et sans autre juge que la conscience; mais cet honneur +politique dont la nature est d'aspirer aux préférences et aux +distinctions, qui fait que l'on ne se contente pas d'être estimable, +mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux de mettre dans sa +conduite de la grandeur que de la justice, de l'éclat et de la dignité +que [de] la raison; cet honneur qui tient plus à la vanité qu'à la +vertu, mais qui, dans l'ordre politique, supplée à la vertu même, +puisque, par le plus simple de tous les ressorts, il force les citoyens +à marcher vers le bien public lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de +leurs passions particulières; cet honneur enfin souvent aussi bizarre +dans ses lois que grand dans ses effets; qui produit tant de sentiments +sublimes et tant d'absurdes préjugés, tant de traits héroïques et tant +d'actions extravagantes; qui se pique ordinairement de respecter les +lois, et quelquefois aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui +prescrit impérieusement l'obéissance aux volontés du Prince; et +cependant permet de refuser ses services, à quiconque se croit blessé +par une injuste préférence; qui ordonne en même temps de traiter avec +générosité les ennemis de la patrie, et de laver un affront dans le +sang du citoyen. + +Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons +de le peindre, la source du préjugé dont il est ici question. Si l'on +considère la nature de cet honneur, fertile en caprices, toujours porté +à une excessive délicatesse, appréciant les choses par leur éclat +plutôt que par leur valeur intrinsèque, les hommes par des accessoires, +par des titres qui leur sont étrangers, plutôt que par leurs qualités +personnelles, on concevra facilement comment il a pu livrer au mépris +ceux qui tiennent à un scélérat flétri par la société. + +Il pouvait établir ce préjugé d'autant plus aisément, qu'il était +encore favorisé par d'autres circonstances relatives à la nature du +gouvernement dont je parle. L'Etat monarchique exige nécessairement des +prééminences, des distinctions de rangs; surtout un corps de noblesse, +regardé comme essentiel à sa constitution, suivant ce principe, que +_Bacon_ a développé avant _Montesquieu_: sans nobles point de monarque; +sans monarque, point de nobles. Dans ce gouvernement, l'opinion +publique attache nécessairement un prix infini à l'avantage de la +naissance; mais cette habitude même de faire dépendre l'estime que l'on +accorde à un citoyen de l'ancienneté de son origine, de l'illustration +de sa famille, de la grandeur de ses alliances, a déjà des rapports +assez sensibles avec le préjugé dont il est question. La même tournure +d'esprit qui fait que l'on respecte un homme parce qu'il est né d'un +père noble, qu'on le dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs, +conduit naturellement à le mépriser lorsqu'il a reçu le jour d'un homme +flétri, ou qu'il l'a donné à un scélérat. + +Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter +l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes, et +surtout en France! + +Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que +par la perte de leurs privilèges; les peines afflictives étaient +réservées pour le roturier ou vilain; dans la suite le clergé fut aussi +affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punitions. + +Quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les +familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait +qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la +plus dure et la plus honteuse servitude. + +S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût +mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent +alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt +anéanti + +Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu +étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume. Aujourd'hui +que les nobles ont été soumis aux punitions corporelles, la famille +d'un illustre coupable échappe encore au déshonneur. Tandis que le +gibet flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la +tête d'un Grand n'imprime aucune tache à sa postérité. + +Mais par la raison contraire, cette opinion cruelle s'est établie sans +peine dans des temps de barbarie où elle frappait à loisir sur un +peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de +cette superbe noblesse qui l'opprimaient. + +Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même +préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna +longtemps chez la plupart des nations de l'Europe: je parle du combat +judiciaire. + +Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les affaires +civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient souvent obligés +de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où dépendait son sort. +Lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe surtout ne lui +permettaient pas de prouver son innocence l'épée à la main, ses proches +embrassaient sa querelle et combattaient à sa place. Le procès devenait +donc en quelque sorte pour eux une affaire personnelle, la punition de +l'accusé était la suite de leur défaite; et dès lors il était moins +étonnant qu'ils en partageassent la honte, surtout chez des peuples qui +ne connaissaient d'autre mérite que les qualités guerrières. + +SECONDE PARTIE. + +Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos +réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus +intéressante encore: ce préjugé est-il plus nuisible qu'utile? + +J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments +pouvaient être partagés sur un point que la raison et l'humanité +décident si clairement. Aussi quand j'ai vu une société savante aussi +distinguée proposer cette question, je n'ai jamais cru que son +intention fût d'offrir un problème à résoudre; mais seulement une +erreur funeste à combattre, un usage barbare à détruire, une des plaies +de la société à guérir. + +D'abord, qu'une opinion, dont l'effet est de faire porter à l'innocence +ce que la peine du crime a de plus accablant, soit injuste, c'est une +vérité, ce me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point +résolu, la question est décidée; si elle est injuste, elle n'est donc +pas utile? De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la +plus sublime peut-être, et en même temps la plus certaine, est celle +qui dit: que rien n'est utile, que ce qui est honnête. + +Les lois de l'Etre suprême n'ont pas besoin d'autre sanction que des +suites naturelles qu'il a lui-même attachées à la fidélité qui les +respecte ou à l'audace qui les enfreint: la vertu produit le bonheur, +comme le soleil produit la lumière; tandis que le malheur sort du +crime, comme l'insecte impur naît du sein de la corruption. + +Le jour est arrivé où _César_ saisit enfin le prix de ses travaux, de +ses victoires et de ses forfaits; il triomphe, il règne, il est assis +fur le trône de l'univers. César est-il heureux? Non. Il échapperait en +vain au fer de ses ennemis qui vont l'immoler à la liberté; la peine +qui le poursuit ne l'atteindrait pas moins sûrement: il ne vivrait que +pour apprendre tous les jours par de terribles leçons, que ce qui n'est +point honnête ne saurait être juste. + +Cette maxime vraie en morale ne l'est pas moins en politique: les +hommes isolés et les hommes réunis en corps de nations sont également +soumis à celte loi. La prospérité des Etats repose nécessairement sur +la base immuable de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi +injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel, +contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de +l'homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens. + +Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ces principes, c'est +qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale; +c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop +souvent gouverné la terre. + +Au reste, si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que j'ai +exposée par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément celui que +me fournit le préjugé dont il est ici question. + +Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer +dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez +grand nombre de partisans. Il est, dit-on, salutaire à la société; il +prévient une infinité de crimes; il force les parents à veiller sur la +conduite des parents; il rend les familles garantes des membres qui les +composent. + +Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! Eh! c'est +précisément ce monstre de l'ordre social que j'attaque. C'est par des +lois sages, c'est par le maintien des moeurs, plus puissantes que les +lois, qu'il faut arrêter le crime; et non par des usages atroces, +toujours plus funestes à la société que les délits mêmes qu'ils +pourraient prévenir. + +A la Chine on a imaginé un moyen frappant d'établir cette espèce de +garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois condamnent à +mort les pères dont les enfants ont commis un crime capital. Que +n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir... et nous +l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que nous +n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents du coupable: nous avons +fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous rougirions de +mettre la vie même en concurrence avec l'honneur. + +Mais, après tout, ce préjugé nous donne t-il en effet le dédommagement +qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de +la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée +d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus +sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat, +pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute +pas pour lui-même. + +Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des parents? Rendra +t-il le père plus attentif à l'éducation de ses enfants? Quand son +esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui +présenterait, quand la tendresse paternelle, toujours si prompte à se +flatter, pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des +monstres capables de mériter un jour toute la sévérité des lois, cet +affreux mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père +qui ne se propose quelque chose de plus que d'empêcher que ses enfants +n'expirent un jour sur un échafaud. + +Peut-être m'objectera-t-on que ce motif peut engager les parents à +réclamer le secours de l'autorité contre des enfants pervers qui les +menacent d'un déshonneur prochain. + +Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources +nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand un père se +détermine-il à en faire usage? Lorsque le mal est devenu incurable; +lorsque la corruption de son fils est parvenue à sa dernière période; +lorsque des écarts multipliés qu'il connaît souvent le dernier, et qui +ont déjà mérité l'animadversion de la justice, le force à des démarches +humiliantes, qui laissent toujours une tache sur l'objet de sa +tendresse. + +Et souvent, à peine l'aura-t-il privé de la liberté dont il abuse, que +séduit par l'espoir d'un changement dont lui seul peut se flatter, il +obtiendra la révocation de l'ordre fatal qu'il aura sollicité; le +coupable, dont les inclinations funestes auront été fortifiées encore +par la compagnie des hommes vicieux, que la même punition aura +rassemblés dans sa prison, ou par la solitude, non moins dangereuse +pour les âmes perverses que le commerce des méchants, rentrera dans le +sein de la société, où il rapportera de funestes dispositions à tous +les crimes qui peuvent la troubler. + +Voilà donc les avantages que nous procure ce préjugé; c'était bien la +peine d'être injustes et barbares. + +Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père +responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait au moins +lui laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger. + +Les _Chinois_ sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur +donnent un pouvoir sans bornes sur leur famille; elles punissent, +dit-on, de n'en avoir pas usé. Mais nous qui avons presque entièrement +soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants, +nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance, +comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent +empêcher? Ah! si nous voulons exercer envers eux cette rigueur, +rendons-leur du moins toutes leurs prérogatives; rétablissons ce +tribunal domestique que les anciens peuples regardaient avec raison +comme la sauvegarde des moeurs... ou plutôt cette institution nous +prouverait bientôt que pour mettre un frein au crime, il n'est pas +nécessaire d'opprimer l'innocence et d'outrager l'humanité. + +Mais enfin, quand nous pourrions pallier par ce frivole prétexte notre +injustice envers des pères, comment la justifierons-nous à l'égard des +autres parents du coupable? Quelle autorité le frère a-t-il pour +corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père? +Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour +n'avoir pas réprimé les excès du maître auquel la loi l'a soumise? De +quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel +droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa +honte, les pleurs mêmes que lui arrache l'excès de son infortune? + +J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité on pouvait colorer +l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins embarrassé à +découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui. + +Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment +l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le +considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné. + +Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos +usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses +compatriotes et leur tienne ce discours: + +"J'ai vu des pays où règne une coutume singulière: toutes les fois +qu'un criminel est condamné au supplice, il faut que plusieurs autres +citoyens soient déshonorés. Ce n'est pas qu'on leur reproche aucune +faute; ils peuvent être justes, bienfaisants, généreux; ils peuvent +posséder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins +des gens infâmes. + +"Avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus touchants à la +commisération de leurs concitoyens. C'est, par exemple, une famille +désolée, à qui l'on arrache son chef et son appui, pour le traîner à +l'échafaud: on juge qu'elle serait trop heureuse si elle n'avait que ce +malheur à pleurer; on la dévoue elle-même à un opprobre éternel. + +"Les infortunés! avec toute la sensibilité d'une âme honnête, ils sont +réduits à porter tout le poids de cette peine horrible, que le scélérat +peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever les yeux, de peur de lire le +mépris sur le visage de tous ceux qui les environnent; tous les états +les dédaignent; tous les corps les repoussent; toutes les familles +craignent de se souiller par leur alliance; la société entière les +abandonne et les laisse dans une solitude affreuse; la bienfaisance +même qui les soulage se défend à peine du sentiment superbe et cruel +qui les outrage; l'amitié... j'oubliais que l'amitié ne peut plus +exister pour eux. Enfin leur situation est si terrible qu'elle fait +pitié à ceux mêmes qui en sont les auteurs; on les plaint du mépris que +l'on se sent pour eux, et on continue de les flétrir; on plonge le +couteau dans le coeur de ces victimes innocentes, mais ce n'est pas +sans être un peu ému de leurs cris." + +A cet étonnant mais fidèle récit, que diraient les peuples dont je +parle? Ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel préjugé ne peut régner +que dans quelque contrée sauvage? On aurait beau ajouter que les +peuples qui l'ont adopté sont, d'ailleurs, justes, humains, éclairés; +qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions +sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre connaître les principes du +bonheur social et respecter les droits de l'humanité; qu'ils ont porté +les arts et les sciences à un degré de perfection inconnu au reste de +l'univers. Ils ne voudraient jamais croire à ces inconcevables +contradictions; ignorant tous les avantages qui nous dédommagent de ces +restes de l'ancienne barbarie, ils nous regarderaient peut-être comme +les plus malheureux des hommes; ils s'applaudiraient de ne pas vivre +dans des pays où l'innocence n'est point en sûreté, où les citoyens +sont sans cesse exposés au danger affreux de perdre le plus précieux de +tous les biens par des événements qui leur sont étrangers. + +Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est +fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la +stabilité de nos propriétés comme un coup funeste qui ébranle les +fondements du bonheur public; quelle idée nous formerons-nous donc d'un +préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même, sans lequel +tous les autres biens sont sans prix et la vie n'est qu'un supplice? + +Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux +épargner mille coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne +punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents! + +La punition d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour +d'autres scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de +la société entière; et tous les jours nous donnons à la société ce +spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de +nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les +déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain +être opprimés à notre tour. + +Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à +tant de citoyens! + +Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même +le plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont pas +voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la +punition des criminels, qu'ils n'ont pas cru devoir condamner à la +mort. De là les peines qui attachent aux travaux publics les auteurs de +certains délits. Nos lois mêmes ont adopté ces principes; et nos +préjugés les blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat tous les +citoyens irréprochables qui tiennent à un coupable. + +Si, au lieu de leur imputer les fautes de leur parent, on leur faisait +un mérite de ne pas lui ressembler, la condamnation de ce dernier +serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à la faire +oublier par leurs qualités personnelles; mais nos préjugés privent à +jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur +ôtant l'honneur, ils les anéantissent, ils les frappent d'une espèce de +mort civile non moins funeste que celle que la loi donne aux coupables +qu'elle condamne. + +Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne +devinssent jamais dangereux! + +L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé +à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action +généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de +ses semblables? Privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il +faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice. + +Si la honte lui a laissé quelque ressort, craignons-le encore +davantage. Craignons son énergie même qui va se tourner en haine et en +désespoir... Je ne pense pas sens frémir aux mouvements terribles qui +doivent agiter une âme forte dans cette inconcevable situation: je +crois voir une de ces familles que le préjugé a précipitées à ce +dernier degré des misères humaines. + +C'étaient des hommes pleins de talents et d'honneur: enflammés par une +noble ambition, encouragés par l'estime publique, ils marchaient à +grands pas vers la gloire et vers la fortune... Tout a changé: un +moment de délire a égaré quelqu'un de leurs proches, et les lois l'ont +puni. Accablés de ce coup horrible, ils sont demeurés longtemps +ensevelis dans un stupide abattement. Enfin il" ont levé les yeux en +tremblant vers leurs concitoyens; leur faible voix n'a osé se faire +entendre; mais un regard où la crainte se peignait avec la douleur a +imploré pour eux la protection de ceux qui les environnaient... mais le +terrible préjugé leur a défendu d'écouter la pitié; tous ont détourné +les yeux, et les ont voués pour jamais à l'abandon, à la misère, à +l'infamie... Que faites-vous, citoyens insensés? Comment osez-vous +ravir à ces infortunés l'honneur et l'espérance, si vous ne pouvez leur +arracher en même temps ce courage et cette ardente sensibilité que leur +donna la nature? Que feront-ils désormais de ces âmes fières et actives +dont ils portent tout le poids? Vous ne voulez plus qu'ils les exercent +pour la gloire, pour la vertu, pour la patrie; à quoi les +emploieront-ils donc? Au crime et à la vengeance. Tous les biens qui +peuvent flatter le coeur de l'homme et occuper son activité, se sons +tout-à-coup éclipsés pour eux; l'amitié, l'amour, la bienfaisance, +toutes ces affections douces qui consolent et qui élèvent l'âme, leur +sont désormais interdites; s'ils jettent les yeux autour d'eux, ils ne +voient plus que des oppresseurs; s'ils rentrent au-dedans d'eux- mêmes, +ils n'y trouvent que le sentiment amer de l'injustice atroce dont ils +sont les victimes; leur âme sans cesse irritée par cet excès de +barbarie, ne peut plus enfanter que des idées sinistres et des projets +cruels... Ah! que dans cet état affreux, un nouveau _Catilina_ ne +vienne point les inviter à conspirer avec lui pour la ruine d'une +odieuse patrie! je crains bien qu'il ne les trouve trop disposés à +surpasser ses fureurs. Dans une telle situation, les mêmes qualités qui +devaient être une source de grandes actions, doivent nécessairement les +conduire aux grands crimes. Pour combler tant d'horreurs, il ne +manquerait plus que de les voir un jour, ces malheureux, expirer +eux-mêmes sous le glaive de la justice. O citoyens! vous la verrez tôt +ou tard cette sanglante catastrophe; après avoir puni en eux des crimes +dont ils n'étaient point coupables, vous punirez ceux auxquels vous les +aurez vous-mêmes forcés; vous les condamnerez à mourir sur ce même +échafaud, encore teint du sang de ce parent coupable, dont leurs vertus +auraient pu surpasser les forfaits. Que dis-je; vous y volerez +peut-être en foule pour satisfaire une curiosité barbare; et qu'y +verrez-vous? Un spectacle fait pour vous instruire sans doute, le +triomphe de votre injustice et de votre folie, l'exemple le plus +terrible des horreurs que traîne après lui le plus atroce de tous les +préjugés. + +Si nous considérons toute retendue des maux dont je viens de parler, +nous nous estimerons heureux toutes les fois que les parents des +coupables prendront le parti auquel ils ont assez souvent recours, de +fuir loin d'une injuste patrie, pour aller cacher leur honte dans des +contrées étrangères; et qu'ils ne feront point d'autre mal à l'Etat que +de porter aux nations rivales leur industrie, leurs talents, leurs +fortunes, avec la haine de la patrie qui les a persécutés. + +Plus j'avance, et plus je découvre de nouvelles raisons de détester le +préjugé que j'attaque. Je le vois partout élever un signal de discorde +entre les citoyens; c'est par lui qu'une barrière insurmontable s'élève +tout à coup entre deux familles prêtes à s'unir par une étroite alliance; +c'est par lui que le dédain, le mépris, le deuil, le désespoir, succède +à l'estime, à l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui, +arrachant l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les +voeux, ordonne à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à +l'impuissance de remplir jamais un des devoirs les plus sacrés du +citoyen. C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes. +Ceux qu'il flétrit sont sans cesse exposés à des affronts, qu'ils ne +souffrent pas toujours patiemment. La cause de leurs malheurs est un +des textes d'injures les plus familiers à la haine, à l'insolence, à +la brutalité, au faux honneur. De là les discussions, les rixes et +surtout les duels. C'est ainsi que ce préjugé fournit un aliment +inépuisable à cette autre frénésie, non moins funeste ni moins barbare +que lui, et avec laquelle il est sans doute bien digne de s'allier. + +Il produit encore un autre inconvénient, peut-être moins sensible, mais +non moins réel. + +J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs +mains la destinée de leurs parents, se prévaloir de cet odieux avantage +pour leur arracher d'injustes complaisances, les forcer à se relâcher +d'une sévérité nécessaire par la crainte de les pousser à des excès qui +auraient déshonoré leur famille; et faire ainsi du préjugé dont je +parle l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur licence. +Je ne doute pas que ces exemples soient beaucoup plus communs qu'on ne +pense; ils ne demandent qu'un oeil attentif pour être aperçus. + +Mais il est, Messieurs, un point de vue plus important, et digne de +fixer toute votre attention, sous lequel on peut considérer ce préjugé. + +Dans toute société bien constituée, il est des tribunaux établis par +tes lois pour juger les crimes suivant des formes invariables, faites +pour servir de sauvegarde à l'innocence et de rempart à la liberté +civile, mais ces principes sacrés sur lesquels portent les premiers +fondements du bonheur public, le préjugé permet-il de les suivre avec +rigueur? + +Un de ses premiers effets est de forcer les familles à solliciter sans +cesse des ordres supérieurs contre les particuliers, dont les +inclinations perverses ou les passions ardentes semblent leur annoncer +un funeste avenir. C'est en vain que l'intérêt général semble réclamer +contre leurs démarches; le voeu public invoque lui-même ce secours en +faveur des citoyens honnêtes que menace cette opinion fatale. Car après +tout nos moeurs en général ne sont point cruelles; le préjugé nous +révolte en nous subjuguant; nous ne voyons pas sans épouvante les +suites affreuses qu'il traîne après lui; l'intervention de l'autorité +se présente à nous comme le seul moyen de les prévenir, et nous le +saisissons avec empressement. + +Nous connaissons les inconvénients qu'il entraîne; nous savons que les +alarmes d'une famille peuvent être pour des parents malintentionnés un +prétexte aux vengeances domestiques, un instrument d'injustice et +d'oppression; nous sentons que la jalousie d'un frère ambitieux, la +haine dune marâtre cruelle, les intrigues d'une perfide épouse, peuvent +faire quelquefois tout le crime du malheureux contre qui l'on conspire +au pied du trône: et nous ne pourrons nous défendre d'un sentiment +d'effroi, si nous songeons qu'alors ces citoyens en butte à des +accusations clandestines, ayant pour juges leurs adversaires mêmes, +sont privés de tous les secours que les formes ordinaires de la justice +présentent à l'innocence pour confondre la calomnie. + +Mais ces inconvénients et tant d'autres nous paraissent encore +préférables à tous les malheurs qui suivent le plus odieux des +préjugés. Contre un mal si redouté, il n'est point de remède si violent +que nous ne puissions employer sans effroi. + +Cependant que faut-il penser d'un fléau qui a pu nous familiariser avec +une pareille ressource, et qui seul perpétue encore parmi nous un usage +si pernicieux en lui-même. + +Oui, sans lui les _Lettres de cachet_ seraient ignorées parmi nous, et +nous venions bientôt ce mot effacé de notre langue. La tranquillité +publique et la puissance royale établies désormais fur des fondements +inébranlables, ne nous permettent pas même de prévoir aucun de ces +événements funestes, qui peuvent forcer le gouvernement à employer ces +ressorts extraordinaires et violents. L'auguste bonté de nos +souverains, qui se fait une loi d'en restreindre l'usage avec tant de +sévérité, s'empresserait de l'abolir entièrement; mais aussi longtemps +que nous conserverons l'habitude d'envelopper l'innocence dans la +proscription du crime, il nous faudra des Lettres de cachet, et nous ne +cesserons de les invoquer contre notre propre folie. + +Que sera-ce lorsque les familles n'auront pu recourir à ces précautions +funestes, et que le crime d'un particulier aura éveillé l'attention de +la police? C'est alors que l'on verra tous ceux qui tiennent au +coupable par quelque lien, se liguer pour l'arracher à la peine qui le +menace. Tour ce que peut le crédit, la faveur, les richesses, l'amitié, +la bienfaisance, le zèle, le courage, le désespoir, toutes les passions +humaines exaltées par le plus puissant de tous les intérêts, tout est +prodigué pour imposer silence à la loi; à chaque délit qu'elle veut +réprimer, elle voit se former contre elle une nouvelle conspiration, +plus ou moins redoutable, suivant le degré de crédit et de +considération dont jouit la famille du criminel. Eh! qui pourrait faire +un crime à ces infortunés de réunir toutes leurs forces pour échapper à +un tel désastre? La commisération publique se range elle-même de leur +parti. Quels étranges contrastes! L'intérêt de la société demande la +punition du coupable; et la société elle-même est en quelque sorte +contrainte à faire des voeux pour son salut. Une foule de citoyens +irréprochables est placée entre les magistrats et l'accusé; pour +frapper celui-ci, il faut qu'ils plongent dans le coeur des autres le +glaive dont ils sont armés pour punir le crime. Que je plains un juge +réduit à cette situation cruelle, où il ne peut déployer la sévérité de +son ministère, sans immoler à la fois la vertu, l'innocence, les +talents, la beauté! La loi, toujours inexorable, lui crie: Armez votre +âme d'un triple airain; frappez sans faiblesse et sans pitié. Mais +l'humanité, la nature, l'équité même, lui demandent grâce pour une +famille que sa bienfaisance, ses moeurs, ses services, ont rendue +respectable et chère à toute la contrée qu'elle habite; à leur voix +touchante se mêlent les gémissements de tout un peuple, qui partage +l'horreur de sa situation; au deuil, à la consternation qui glace tous +les coeurs, vous diriez que tous les citoyens font la famille de +l'accusé; le spectacle de la douleur publique redouble et justifie la +sensibilité des magistrats. Ah! ce n'est point contre le vice qu'il +faut ici se tenir en garde, c'est contre leurs propres vertus qu'ils +ont à se défendre... + +Je veux croire cependant que dans des combats si dangereux, +l'inflexible sévérité triomphera toujours; je veux croire que tant de +penchants impérieux ne mettront jamais le plus faible poids dans la +balance de la justice; je veux croire qu'un juge ne se laissera jamais +égarer par quelqu'une de ces illusions, qui séduisent si facilement +l'homme même le plus vertueux; mais enfin malheur au peuple dont les +préjugés semblent imprimer à la sagesse même des lois un caractère +d'injustice et de férocité, et qui pour compter sur leur exécution a +besoin que ses magistrats soient toujours capables de s'élever à +l'héroïsme d'une vertu presque barbare. + +Mais c'est surtout auprès du souverain que l'on fera les plus grands +efforts, pour sauver les coupables: le pouvoir de faire grâce réside en +ses mains. Il est vrai que le dépôt de la félicité d'un peuple dont il +est chargé, élève son âme au-dessus des mouvements d'une sensibilité +vulgaire, et lui inspire une sainte réserve dans la dispensation de +cette sorte de bienfaits. Mais ici tant de circonstances impérieuses se +réuniront souvent en faveur des familles! tant d'objets touchants +s'offriront à l'humanité du Prince! tant de raisons séduisantes seront +présentées même à sa sagesse... comment la clémence pourrait-elle +demeurer toujours inexorable quand la justice elle-même tremble de +punir? On lui arrachera la grâce du coupable; mais, dans le moment même +où son coeur combattu la laissera échapper, il sera forcé de gémir sur +la bizarrerie d'un peuple frivole, dont les préjugés font violence à la +juste sévérité des lois, et ébranlent les principes salutaires qui font +la base de l'ordre public. + +TROISIEME PARTIE. + +Ce que je viens de dire, Messieurs, me paraît suffisant, pour mettre +tous les esprits à portée de décider si le préjugé dont il est question +est plus nuisible qu'utile à la société. + +J'ai fait voir que ses prétendus avantages sont chimériques et nuls, +son injustice extrême et ses inconvénients affreux. + +C'est dire assez que nous devons réunir toutes nos forces pour le +détruire: mais la manière dont vous avez posé la question qui me reste +à discuter m'a paru mériter une attention particulière. + +Quels sont, demandez-vous, les moyens de détruire le préjugé, ou de +parer aux inconvénients qui en résultent, si l'on jugeait qu'il fût +nécessaire de le conserver en partie? + +Cet énoncé nous invitait à examiner si le préjugé, restreint dans +certaines bornes, ne pouvait pas produire quelques bons effets, et s'il +ne serait pas encore plus utile de le modérer que de l'anéantir +entièrement. Cette marche convenait qans doute à la sagesse d'une +Compagnie savante, qui, cherchant à éclaircir une question importante +au bien public, se proposait d'engager les Gens de Lettres à examiner +un si grand sujet sous toutes les faces, et à le discuter avec toute +l'exactitude et toute la profondeur qu'il demande. + +Pour moi, l'idée que je me suis formée de l'abus dont je parle, ne me +permet pas d'admettre ici aucun tempérament, et mes principes me +conduisent directement à la destruction totale du préjugé. + +Je sais qu'il est chez tous les hommes, comme je l'ai observé dans la +première partie de ce discours, un sentiment équitable et naturel qui +fait dépendre jusqu'à un certain point la considération attachée à une +famille, du mérite ou des vices de chacun de ses membres. Cette manière +de penser, commune à toutes les nations, est bonne, raisonnable, utile +à la société; mais, encore un coup, ce n'est point là le préjugé dont +il est ici question. Ce discours n'a pour objet que cette opinion +meurtrière, particulière à certains peuples, qui, couvrant d'un +opprobre éternel les parents d'un coupable que les lois ont puni, les +rendent à jamais des objets de mépris et d'horreur pour le reste de la +société: voilà l'abus qu'il faut anéantir. + +En le frappant, ne craignons pas de détruire en même temps cette +opinion primitive et modérée qui distribue avec équité le blâme et la +honte aux familles des coupables. Elle survivra toujours à la ruine de +notre préjugé: c'est à elle que tous nos efforts nous ramèneront +naturellement, sans qu'il soit besoin de nous en occuper; il ne serait +pas même en notre pouvoir de l'étouffer, elle tient à la nature même +des choses. Jamais dans aucune société les grandes actions ou les +crimes d'un particulier ne seront absolument indifférents à la gloire +de fa famille. Mais si cette vaine terreur nous engageait à user de +ménagements envers le préjugé, nous ne ferions contre lui que +d'impuissantes tentatives; si nous craignons de passer le but, nous le +manquons. Les précautions que nous prendrions pour conserver une partie +du préjugé, ne feraient que l'affermir davantage. + +Quoi! lorsque nous avons besoin de faire les plus grands efforts pour +déraciner une opinion terrible, fortifiée par le temps, cimentée par +l'habitude, entretenue par les causes les plus puissantes, la crainte +d'obtenir un succès trop complet est-elle donc le soin qui nous doive +inquiéter? Non, ne songeons point à modérer l'usage de nos forces quand +nous ne saurions les déployer toutes avec trop de courage. Bannissons +tous ces vains scrupules, dégageons-nous de toutes ces entraves, et +marchons d'un pas ferme à la ruine du préjugé. + +Mais ici une réflexion m'arrête. Ne nous flattons-nous point d'une +vaine espérance ì Est-il vraiment quelque moyen de guérir les hommes +d'un mal si invétéré? L'abus que nous attaquons n'est-il pas destiné à +triompher éternellement de tous les efforts de la raison? Ainsi parle +le vulgaire; maïs l'homme qui pense rejette ce funeste présage. + +Les préjugés invincibles ne font faits que pour les temps d'ignorance, +où l'homme, courbé sous le joug de l'habitude, regarde toutes les +coutumes anciennes comme sacrées, parce qu'il n'a ni la faculté de les +apprécier, ni même l'idée de les examiner; mais dans un siècle éclairé, +où tout est pesé, jugé, discuté; où la voix de la raison et de +l'humanité retentit avec tant de force; où devenus plus sensibles et +plus délicats en raison du progrès de nos connaissances, nous nous +appliquons sans cesse à diminuer nos misères et à augmenter nos +jouissances, un usage atroce ne peut longtemps retarder sa ruine, s'il +n'est protégé par les passions des hommes, ou par le crédit d'un trop +grand nombre de citoyens intéressés à le perpétuer. Or, le préjugé dont +nous parlons n'est utile a personne; il est redoutable à tous; la +société entière demande qu'il périsse. + +Oui, Messieurs, le seul progrès des lumières suffirait peut-être pour +amener tôt ou tard cette heureuse révolution; mais nous ne devons pas +employer avec moins de zèle tous les moyens nécessaires pour +l'accélérer. Ne vous semble-t-il pas voir toutes les familles que le +préjugé fatal peut frapper encore dans l'avenir, élever vers nous une +voix touchante, pour nous inviter à précipiter, s'il est possible, +l'époque de sa destruction? Heureux l'homme d'Etat qui pourra se dire à +lui-même: J'ai trouvé au milieu de ma nation un monstre, qui avait +désolé tous les siècles précédents; il menaçait de ses fureurs les +générations futures, mais je Tai anéanti avant qu'il ait pu parvenir +jusqu'à elles. Heureux aussi et non moins grand peut-être l'Homme de +Lettres, qui saurait montrer à l'Homme d'Etat les traits dont il doit +frapper ce monstre, et obtenir la plus douce récompense qui puisse +couronner les travaux du génie, l'avantage de contribuer au bonheur de +ses concitoyens. + +La nature du préjugé dont il est question nous indique celle des moyens +que nous devons employer contre lui. + +Ce n'est point par des lois directes qu'il faut le combattre, ce n'est +point par l'autorité qu'il faut l'attaquer; l'autorité n'a point de +prise sur l'opinion: loin de détruire celle qui nous occupe, elle ne +ferait peut-être que la fortifier. Cette opinion a sa source dans +l'honneur, comme je l'ai prouvé; et l'honneur, loin de céder à la +force, se fait un devoir de la braver. Essentiellement libre et +indépendant, il n'obéit qu'a ses propres lois, il ne connaît d'autre +maître ni d'antre juge que lui-même. + +Nous n'avons pas besoin non plus de bouleverser tout le système de +notre législation, pour chercher le remède d'un mal particulier dans +une révolution souvent dangereuse; des moyens plus simples et en même +temps plus sûrs vont bientôt s'offrir à nous. + +Tout ce que l'on pourrait désirer, c'est qu'on s'efforçât de mieux +éclairer l'opinion publique sur l'esprit de quelques-unes de nos +institutions, que nous nous obstinons à regarder comme favorables au +préjugé: telle est surtout l'opinion attachée à la confiscation. Quel +en est donc l'objet? Est-ce le coupable qu'on veut punir? Non, la +confiscation n'est pas la peine destinée à expier le crime, elle n'en +est que la conséquence; et d'ailleurs quand le fisc s'empare des biens +d'un criminel, ils ont pour l'ordinaire cessé de lui appartenir, parce +que la juste sévérité des lois lui a ôté la vie; c'est donc sur sa +famille que tombe cette peine; c'est à ses héritiers qu'elle enlève le +patrimoine que l'ordre naturel des successions leur déférait; et, +tandis qu'ils auraient besoin de toute la considération que le vulgaire +attache à l'opulence, pour se défendre contre le mépris public qui les +environne, nous ajoutons encore à leur avilissement par la misère... la +misère et l'infamie! Ah! c'est trop de maux à la fois: craignons-nous +donc qu'il ne reste à ces malheureux quelques moyens d'échapper au +désespoir et au crime où tout semble les entraîner! La raison, +l'intérêt public, la douceur de nos moeurs, tout nous invite donc à +proscrire cet usage, que l'on peut regarder comme le plus puissant +protecteur du préjugé. + +Mais il en est encore un autre, qui doit avoir sur le préjugé que nous +combattons une influence très réelle, quoique plus éloignée, c'est la +honte attachée à la bâtardise. + +Je voudrais que l'opinion publique n'imprimât plus aucune tache aux +bâtards; qu'on ne parût point punir en eux les désordres de leurs pères +en les excluant des bénéfices ecclésiastiques. Pourquoi se persuader +que les vices de ceux qui leur ont donné le jour leur ont été transmis +avec leur sang? Je ne proposerais pas cependant de leur accorder les +droits de famille, et de les appeler avec les enfants légitimes à la +succession de leurs parents: non, pour l'intérêt des moeurs, pour la +dignité du lien conjugal, ne souffrons pas que les fruits d'une union +illicite viennent partager avec les enfants de la loi les honneurs et +la patrimoine des familles auxquelles ils sont étrangers à ses yeux; +laissons aux coeurs des citoyens qu'égare l'ivresse des passions la +douleur salutaire de ne pouvoir prodiguer librement toutes les preuves +de leur tendresse aux gages d'un amour que la vertu n'approuve pas; ne +leur permettons pas de goûter toutes les douceurs attachées au titre de +père s'ils n'ont plié leur tête sous le joug sacré du mariage. La seule +chose où l'on cherche en vain les principes de la justice et de la +raison, la seule qui favorise le principe du préjugé dont il est +question, c'est cette espèce de flétrissure que nous semblons attacher +à la personne des bâtards, en les déclarant incapables de posséder des +bénéfices. Cet usage inconnu aux premiers âges de l'Eglise, né dans le +onzième siècle, c'est-à-dire au milieu des plus épaisses ténèbres de +l'ignorance, ne va pas même au but qu'il semble se proposer, puisque +l'indignité qu'on suppose dans les bâtards est toujours levée par des +dispenses qui ne se refusent jamais et qui ne sont que de pure +formalité. Si le bien public et l'intérêt de l'Eglise exigent qu'ils +soient exclus des bénéfices, ces dispenses sont injustes et nulles; +dans le cas contraire, elles sont absurdes et inutiles, ou plutôt elles +servent à faire penser que l'on peut raisonnablement imputer aux hommes +des fautes commises dans un temps où ils n'étaient point encore; c'est +cet abus trop analogue à notre préjugé qu'il faut proscrire, aussi bien +que tous ceux de nos autres usages qui peuvent retracer les mêmes idées +et le même esprit. + +Mais il est temps de porter un plus grand coup au préjugé, en réformant +une autre institution plus déraisonnable encore. + +Quel étrange spectacle se présente ici à mes yeux! deux citoyens ont +offensé la loi: l'un, pressé par le besoin autant que par la cupidité, +a osé porter des mains avides sur les trésors de son voisin opulent; +l'autre a trahi l'Etat, en livrant aux ennemis la florissante armée +qu'il devait conduire à la victoire. La loi s'apprête à punir ces deux +coupables; on déploie pour le premier l'appareil d'un supplice aussi +cruel qu'ignominieux; mais l'autre, on le regarde encore d'un oeil de +faveur et de prédilection, l'indulgence éclate jusque dans les coups +qu'on lui porte; on a réservé pour lui une espèce de punition +particulière; on attache à l'instrument même de son supplice une idée +de grandeur et de prééminence, qui le distingue encore en ce moment de +la foule des citoyens, et semble imposer au mépris public qui devait +l'écraser. Le premier transmettra sa honte au dernier rejeton de sa +race malheureuse; mais la honte n'oserait approcher de la famille du +second; et ses glorieux descendants citeront un jour avec orgueil la +catastrophe même qui termina sa vie, comme un titre éclatant de leur +noblesse et de leur illustration. + +Quel est donc le motif d'une telle partialité! le Noble et le Roturier, +condamnés à servir de victime à la vindicte publique, sont deux +coupables, tous deux déchus du rang qu'ils occupaient dans l'Etat, tous +deux dépouillés de la qualité de citoyen; une seule différence reste +entre eux, c'est que le premier est plus criminel parce qu'il avait +violé des lois qui avaient accumulé sur sa tête toutes les distinctions +et tous les avantages de la société. Pourquoi donc le traiter avec tant +d'honneur au sein même de l'infamie? O toi, qui vas expier à la face +du public les attentats dont tu t'es souillé, viens-tu donc jusque sur +l'échafaud humilier, par le faste d'une orgueilleuse prérogative, les +citoyens vertueux auxquels les lois vont t'immoler! viens-tu leur dire: +je fuis si grand et vous êtes si viles, que mes crimes mêmes sont plus +nobles que ceux des gens de votre espèce, et que ni mes forfaits, ni +mon supplice, ne peuvent encore m'abaisser jusqu'à vous? + +Vous venez de voir, Messieurs, dans cet usage une injustice, une +atteinte portée à la vigueur des lois, une insulte à l'humanité; mais +ce qui me touche ici particulièrement, c'est l'appui qu'il prête au +préjugé qui nous occupe. + +Cette différence de peines qui semble dire aux Roturiers, qu'ils ne +sont pas dignes de mourir de la même manière que les Nobles, ajoute +nécessairement à celle des premiers un nouveau caractère d'ignominie; +tandis que les punitions des grands paraissent en quelque sorte +honorables, parce qu'elles font réservées pour les grands, celles du +peuple deviennent plus avilissantes, parce qu'elles ne font faites que +pour le peuple. C'est ainsi que le déshonneur s'est attaché aux +familles plébéiennes, parce que les instruments destinés au supplice de +leurs membres étaient en même temps les tristes monuments de leur +humiliation et du mépris que la loi même semblait témoigner pour elles. +Et voilà peut-être le ressort à plus puissant du préjugé; car ce n'est +ni la raison ni la vérité, mais l'éclat des distinctions extérieures +qui détermine l'estime de la multitude. Voyez comme partout elle +considère la vertu moins que les talents, les talents moins que la +grandeur et l'opulence; voyez comme le peuple se méprise toujours +lui-même, à proportion du mépris qu'on a pour lui; c'est par ce +principe que le préjugé trouve, dans l'usage dont je viens de parler, +de puissantes ressources pour opprimer cette partie de la nation, qui +reste en butte à ses injustices, et pour faire retomber sur elle tout +le déshonneur dont l'autre s'affranchit. + +Que devons-nous faire pour remédier à de tels inconvénients? Si +j'entreprends de l'indiquer, ce n'est pas que je veuille porter une +main profane sur l'édifice sacré de nos lois; je sais qu'il +n'appartient qu'aux chefs de la législation de peser dans leur sagesse +les avantages ou les inconvénients des lois; et que le ministère de +l'écrivain philosophe se borne à diriger l'opinion publique. C'est +donc à elle seule que je m'adresse quand je désire de voir étendu à +toutes les classes de la société le genre de peines jusque ici réservé +pour les grands. Je préfère ce parti à celui d'étendre aux grands les +châtiments affectés aux autres citoyens, non seulement parce qu'il est +plus doux, plus humain et plus équitable, mais aussi parce qu'il nous +fournirait encore un moyen plus directe d'affaiblir le préjugé. + +Tout ce que nous venons de dire fait voir que la honte de ce préjugé +n'est pas seulement attachée au supplice, mais à la forme même du +supplice; et comme l'imagination des peuples est accoutumée de prêter à +celle que je propose de rendre générale une sorte d'éclat, et d'en +séparer l'idée du déshonneur des familles, la transporter à la +bourgeoisie me paraît être un moyen naturel de donner le change au +préjugé, et de tourner contre lui les choses mêmes qui ont favorisé ses +progrès. Le mal dont nous parlons étant l'ouvrage du caprice et de +l'imagination, ce serait peut-être un grand art que de lui opposer un +remède puisé dans ces mêmes principes; car ce n'est pas toujours sur la +gravité des mesures que l'on prend pour déraciner un abus, qu'il faut +fonder le succès d'une pareille entreprise, mais sur leurs rapports +avec la disposition des esprits qui l'a fait naître et qui le perpétue. + +Tous les moyens que je viens d'indiquer, ne peuvent manquer, ce me +semble, d'affaiblir au moins le préjugé; mais il en est un puissant, +irrésistible, qui suffirait seul pour l'anéantir: et ce moyen quel +est-il? Interrogeons là-dessus tout homme de bon sens et il nous +l'indiquera, tant il est simple, naturel et infaillible. Qui ne connaît +pas cet ascendant invincible attaché à l'exemple des souverains? O +rois! je vais parler de la plus précieuse de vos prérogatives, et de la +plus noble partie de votre puissance. Ce n'est pas lorsqu'elle force un +peuple entier à plier sous vos lois qu'elle me frappe davantage: le +pouvoir des lois est bornée; elles peuvent bien commander quelques +actions extérieures; mais sous leur empire même, nos esprits, nos +pensées, nos passions restent libres, et ce sont elles qui forment nos +moeurs, dont la puissance balance et renverse quelquefois celle des +lois mêmes. Mais cette partie de notre indépendance qui échappe à votre +autorité, vous la ressaisissez par là force de vos exemples. + +Partout la splendeur des titres et des dignités attire le respect et +l'admiration des hommes; de là ce penchant impérieux qui les porte à +copier les manières et les idées de ceux que leur rang élevé au-dessus +du vulgaire. Considérez surtout le caractère des peuples soumis au +gouvernement monarchique, ne semble-t-il pas que cet esprit d'imitation +soit le ressort universel qui les fait mouvoir? Voyez comme les +Provinces imitent la Ville, comme la Ville imite la Cour; comme la +manière de vivre des grands devient la règle des peuples, fixe ce qu'on +appelle le bon ton, espèce de mérite auquel chacun prétend, et qui est +en quelque sorte la mesure de la considération qu'il obtient dans le +commerce du monde. Que dis-je? telle est l'influence de leur conduite +qu'elle efface souvent aux yeux du vulgaire les principes les plus +sacrés, et forme presque son unique morale. N'est-il pas des vertus +viles et bourgeoises, parce qu'ils les abandonnent au peuple, des +ridicules qu'ils mettent en vogue, des vices qu'ils ennoblissent en les +adoptant? Ils pourraient ramener un peuple entier à la vertu, si la +vertu d'un peuple n'était point une chimère dans les vastes empires où +le luxe irrite sans cesse toutes les passions. + +Si tel est le pouvoir de l'exemple des grands, que sera-ce de celui des +souverains? Supposons qu'il y ait dans le monde un peuple à la fois +sensible, généreux et frivole, que la mode entraîne, que l'éclat et la +grandeur passionnent, qu'un penchant naturel à aimer ses maîtres, +encore plus que la vanité, dispose à recevoir toutes les impressions +qu'ils voudront lui donner, quelles ressources n'auront-ils pas pour +diriger ses moeurs, ses idées, ses opinions? + +Oui, pour triompher du préjugé barbare que je combats; la raison et +l'humanité n'attendent plus que leur secours; et j'ose croire qu'il +nous en coûtera peu pour le leur sacrifier. En effet, quand j'examine +plus attentivement cette opinion bizarre, je ne vois pas à quoi elle +tient désormais parmi nous: du moins me paraît-il certain qu'elle ne +porte point sur un mépris réel de ceux qui en sont les victimes. +Quiconque est capable de quelque réflexion en sent aisément toute +l'absurdité; il trouve en lui assez de philosophie pour s'en détacher, +mais il craint le blâme d'autrui s'il osait la braver ouvertement; on +est enchaîné par les préjugés que l'on suppose dans les autres plutôt +que par les siens; il s'agit donc moins de changer nos principes que de +nous autoriser à les observer par des exemples imposants: que le +souverain nous les donne, et nous nous empresserons de les suivre. + +II est peu nécessaire sans doute d'entrer dans le détail des moyens que +sa bienfaisance pourrait choisir pour exécuter un projet si digne +d'elle; ils se présentent d'eux-mêmes à tout esprit juste. + +Par exemple, il ne souffrirait pas qu'on fermât désormais aux parents +d'un coupable la route des honneurs et de la fortune; il ne +dédaignerait pas lui-même de les décorer des marques de sa faveur +lorsqu'ils en seraient dignes par leurs qualités personnelles. II est +peu de familles qui ne puissent se glorifier d'un homme de mérite; +souvent celle où les lois auront trouvé un coupable, offrira plusieurs +citoyens distingués par des talents et par des vertus; la sagesse du +souverain ne laissera point échapper une si belle occasion d'annoncer +au public par des exemples éclatants combien il dédaigne ce vil préjugé +qui ose outrager l'innocence, et de le flétrir pour ainsi dire de son +mépris à la face de toute la nation. + +Un jeune homme qui tenait à une famille honnête vient de périr fur +l'échafaud; tous les esprits sont encore pleins de l'impression de +terreur qu'a produite l'image de son supplice; on plaint une famille +entière digne d'un meilleur sort; on plaint surtout un père vénérable +par ses moeurs, et par des services rendus à la patrie. Stérile pitié +qui ne sauverait pas de l'infamie!.... mais tout a coup une étonnante +nouvelle s'est répandue... Ce citoyen a reçu de la part du Roi une +lettre honorable; le monarque daigne l'assurer qu'une faute étrangère +n'efface pointa ses yeux les vertus et les services de ses fidèles +sujets, il le nomme à un poste considérable dans sa province, il ajoute +à ce bienfait la marque brillante d'une distinction flatteuse... +Croit-on que cet homme-là serait vil aux yeux de ses compatriotes? +Cependant des faits semblables se renouvellent: la renommée les publie +partout, avec des circonstances propres à frapper l'imagination des +peuples, et à leur montrer sous les traits ses plus touchants la +sagesse de la bonté du Roi. II n'est pas nécessaire d'ajouter que ses +intentions, manifestées par ses actions et par ses discours, sont +devenues pour ses courtisans une loi; que les grands, que les hommes en +place, seconderont, de tout leur pouvoir l'exécution de ses vues +bienfaisantes. Voilà donc les dispensateurs des grâces, les modelés du +goût et des moeurs publiques, les arbitres du bon ton, les législateurs +de la société, ligués contre une opinion qui a sa source dans le faux +honneur; la vanité même se joint à la justice et à la raison pour la +repousser. Nous la verrons donc bientôt reléguée dans la classe de ces +préjugés grossiers, qui ne font faits que pour le peuple, et que les +honnêtes gens rougiraient d'adopter. + +Applaudissons-nous, Messieurs, de voir son sort dépendre d'un pareil +événement; non, ce ne sera point en vain que vous aurez conçu le noble +espoir d'en affranchir l'humanité. Cette idée intéressante, sur +laquelle vous avez su fixer l'attention du public, parviendra tôt ou +tard jusqu'au trône; elle ne sera pas vainement présentée au jeune et +sage monarque qui le remplit: nous en avons pour garant cette sainte +passion du bonheur des peuples qui forme son auguste caractère. Celui +qui, bannissant de notre code criminel l'usage barbare de la question, +voulut épargner aux accusés des cruautés inutiles qui déshonoraient la +justice, est digne d'arracher l'innocence à l'infamie qui ne doit +poursuivre que le crime. Dompter ce préjugé terrible serait du moins un +nouveau genre de triomphe, dont il donnerait le premier exemple aux +souverains, et dont la gloire ne serait point effacée par l'éclat des +grands événements qui ont illustré son règne. + +Enfin cette ressource si puissante n'est pas la dernière qui nous +reste; j'en vois une autre qui paraît faite pour la seconder, et qui +seule produirait encore les plus grands effets: et cette ressource, +Messieurs, c'est vous-mêmes qui nous l'avez présentée. + +En invitant les Gens de Lettres à frapper sur l'opinion funeste dont +nous parlons, vous avez donné au public un gage certain de sa ruine, la +raison et l'éloquence: voilà des armes que l'on peut désormais employer +avec confiance contre les préjugés. Oui, plus je réfléchis, et plus je +fuis porté à croire que celui dont il est question ne conserve encore +aujourd'hui des restes de son ancien empire que parce qu'il n'a point +encore été approfondi; parce que l'esprit philosophique ne s'est point +encore porté particulièrement sur cet objet. On croit peut-être assez +généralement qu'il est injuste et pernicieux; mais le croire ce n'est +point le sentir: pour imprimer aux esprits ce sentiment profond, pour +leur donner ces fortes secousses, nécessaires pour les arracher à un +préjugé qui s'appuie encore sur la force d'une ancienne habitude, il +faudrait ramener souvent leur attention sur lé tableau des injustices +et des malheurs qu'il entraîne. + +C'est à vous de rendre ce service à l'humanité, illustres écrivains, à +qui des talents supérieurs imposent le noble devoir d'éclairer vos +semblables; c'est à vous qu'il est donné de commander à l'opinion; et +quand votre pouvoir fût-il plus étendu que dans ce siècle avide des +jouissances de l'esprit, où vos ouvrages, devenus l'occupation et les +délices d'une foule innombrable de citoyens, vous donnent une si +prodigieuse influence sur les moeurs et sur les idées dés peuples? +Combien de coutumes barbares, combien de préjugés aussi funestes que +respectés n'avez-vous pas détruits, malgré les profondes racines qui +semblaient devoir ôter l'espoir de les ébranler? Hélas! le génie fait +faire triompher l'erreur même, lorsqu'il s'abaisse à la protéger; que +ne pourrez-vous donc pas quand vous montrerez la vérité aux hommes, non +pas la vérité austère gourmandant les passions, imposant des devoirs, +demandant des sacrifices; mais la vérité douce, touchante, réclamant +les droits les plus chers de l'humanité, secondant le voeu de toutes +les âmes sensibles, et trouvant tous les coeurs disposés à la recevoir? +Quelle résistance éprouverez-vous quand vous attaquerez avec toutes les +forces de la raison et du génie un préjugé odieux, déjà beaucoup +affaibli par le progrès des lumières, et dont on s'étonnera d'avoir été +l'esclave, dès que vous l'aurez peint avec les couleurs qui lui +conviennent? + +Grâces immortelles soient donc rendues à la Compagnie savante, qui la +première a donné l'exemple de tourner vers cet objet l'émulation des +Gens de Lettres. Cette idée, aussi belle qu'elle est neuve, lui assure +à jamais des droits à la reconnaissance de la société. J'ai tâché, +Messieurs, autant qu'il était en moi, de seconder votre zèle pour le +bien de l'humanité; puisse un grand nombre de ceux qui ont couru avec +moi la même carrière, avoir attaqué avec des armes plus victorieuses +l'abus funeste contre lequel nous nous sommes ligués! Si je n'obtiens +pas la couronne à laquelle j'ai osé aspirer, je trouerai du moins au +fond de mon coeur un prix plus flatteur encore, qu'aucun rival ne +saurait m'enlever. + + + +_FIN_. + + + +Texte du manuscrit + + + +Note : le manuscrit est conservé par l'Académie de Metz; réédité en +1839 dans les Mémoires de l'Académie de Metz, t. XX, p. 389 et suiv. + + + + +Transcrit en français moderne + + + + + +DISCOURS + +ADRESSE + +A MESSIEURS DE LA SOCIETE ROYALE LITTERAIRE DE METZ + + + +SUR LES QUESTIONS SUIVANTES PROPOSEES POUR SUJET D'UN PRIX QU'ELLE DOIT +DECERNER AU MOIS D'AOUT 1784: + + + +Quelle est l'origine de l'opinion qui étend sur tous les individus +d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines +infâmantes que subit un coupable? Cette opinion est-elle plus nuisible +qu'utile? Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels +seraient les moyens de parer aux inconvénients, qui en résultent? + +Quod genus hoc hominum; quaeve hunc tam barbara morem + +Permittit patria? + +VIRG. AENEID. + + + +Messieurs, + +C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse +occupées d'objets utiles à l'intérêt public, inviter le génie, par +l'appât des plus flatteuses récompenses, à combattre les abus qui +troublent le bonheur de la société. + +Ce préjugé impérieux, qui voue à l'infamie les parents des malheureux, +qui ont encouru l'animadversion des lois semblait avoir échappé +jusqu'ici à leur attention; vous avez eu la gloire, Messieurs, de +diriger les premiers vers cet objet intéressant les travaux de ceux qui +aspirent aux couronnes académiques. Un sujet si grand a éveillé +l'attention du public; il a allumé parmi les gens de lettres une noble +émulation; heureux ceux qui ont reçu de la nature les talents +nécessaires pour le traiter d'une manière (1) qui réponde à son +importance, et digne de la société célèbre qui l'a proposé! je suis +loin de trouver en moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas +moins osé vous présenter mon tribut: c'est le désir d'être utile; c'est +l'amour de l'humanité qui vous l'offre; il ne saurait être tout à fait +indigne de vous. + +La première des trois questions que je dois examiner pourrait paraître, +au premier coup d'oeil, offrir des difficultés insurmontables. Comment +découvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux siècles les plus +reculés? Comment démêler les rapports imperceptibles par lesquels un +préjugé peut tenir à mille circonstances inconnues, à mille causes +impénétrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas +d'ailleurs s'exposer à rendre raison de ce qui n'est peut être que +l'ouvrage du hasard? n'est-ce pas vouloir en quelque sorte chercher des +règles au caprice, et des motifs à la bizarrerie? Telles sont les idées +qui se présentèrent d'abord à mon esprit: mais j'ai réfléchi, qu'en +proposant cette question, vous aviez (2) jugé par là même qu'elle +n'était pas impossible à résoudre: votre autorité m'a séduit, et j'ai +osé entreprendre cette tâche. + +(3) II m'a semblé d'abord qu'une observation très simple me découvrait +les premières traces du préjugé dont il est ici question. + +Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai +cru remarquer que les hommes étaient partout naturellement enclins à +étendre, en quelque sorte, le mérite ou les fautes d'un individu à ceux +qui lui sont unis par des liens étroits: il semble que les sentiments +d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se répandent jusqu'à +un certain point sur tout ce qui tient à elle; tandis que l'indignation +et le mépris qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui +ont (4) des rapports avec lui. Tous les jours, on dit de cet homme, +qu'il est l'honneur de sa famille; et de cet autre, qu'il en est la +honte. On applique même cette idée à des liaisons plus générales, et +par conséquent plus faibles; on intéresse quelquefois, pour ainsi dire, +à la conduite d'un particulier la gloire d'une nation; que dis-je? +celle de l'humanité entière; (5) n'appelle-t-on pas un Trajan, un +Antonin, l'honneur de l'espèce humaine? Ne dit-on pas d'un Néron, d'un +Caligula qu'il en est l'opprobre? + +Ces expressions sont de toutes les langues, de tous les temps et de +tous les pays; elles annoncent un sentiment commun à tous les peuples; +et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve le premier +germe de l'opinion dont je cherche l'origine. + +Modifiée chez les différents peuples par des circonstances différentes +elle a acquis plus ou moins d'empire: ici elle est restée dans les +bornes que lui prescrivaient la nature et la raison; là elle a prévalu +sur les principes de la justice et de l'humanité, elle a enfanté le +préjugé terrible, qui flétrit une famille entière pour le crime d'un +seul et ravit l'honneur à l'innocence même. + +Vouloir expliquer en détail toutes les raisons particulières qui +auraient pu influer sur les progrès de cette opinion, ce serait un +projet aussi immense que chimérique; je me bornerai dans cette +recherche à l'examen des causes générales. + +La plus puissante de toutes me parait être la nature du gouvernement. + +Dans les états despotiques, la loi n'est autre chose que la volonté du +prince; les peines et les récompenses semblent être plutôt les signes +de sa colère ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la +vertu. Lorsqu'il punit, sa justice même ressemble toujours à la +violence et à l'oppression. + +Ce n'est point la loi, incorruptible, inexorable; mais sage, juste, +équitable, qui procède au jugement des accusés avec l'appareil de ces +formes salutaires, qui attestent son respect pour l'honneur et pour la +vie des hommes; qui ne dévoue un citoyen au supplice, que lorsqu'elle y +est forcée par l'évidence des preuves, et qui par cette raison même +imprime à celui qu'elle condamne une flétrissure ineffaçable: c'est un +pouvoir irrésistible, qui frappe sans discernement et sans règle; c'est +la foudre, qui tombe, brise, écrase tout ce qu'elle rencontre: dans un +tel gouvernement, la honte attachée au supplice est trop faible pour +rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a subi. + +D'ailleurs ce préjugé suppose des idées d'honneur poussées jusqu'au +raffinement; mais qu'est-ce que l'honneur dans les états despotiques? +on sait qu'il est tellement inconnu dans ces contrées, que dans +quelques-unes, en Perse, par exemple, la langue n'a pas même de mot +pour exprimer cette idée; et comment des âmes dégradées par l'esclavage +pourraient-elles outrer la délicatesse en ce genre? + +Au reste ces raisonnements sont assez justifiés par l'expérience; +puisque, non seulement en Perse, mais à la Chine, en Turquie, au Japon +et chez les autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune +trace de l'opinion dont je cherche l'origine. + +Ce n'est pas non plus dans les véritables républiques qu'elle exercera +sa tyrannie; là l'état d'un citoyen est un objet trop important, pour +qu'il puisse être en quelque sorte abandonné à la discrétion d'autrui: +(6) chaque particulier ayant part au gouvernement, étant membre de la +souveraineté, il ne peut être dépouillé de cette auguste prérogative +par la faute d'un autre, et, tant qu'il la conserve, l'intérêt et la +dignité de l'Etat ne souffrent pas qu'il soit flétri si légèrement par +les préjugés: la liberté républicaine se révolterait contre ce +despotisme de l'opinion; loin de permettre à l'honneur de sacrifier à +ses fantaisies les droits des citoyens, elle l'oblige de les soumettre, +à la force des lois et à l'influence des moeurs qui les protègent. + +D'ailleurs chez des peuples, où la carrière de la gloire et des +dignités est toujours ouverte aux talents, la facilité de faire oublier +des crimes qui nous sont étrangers par des actions éclatantes, qui nous +sont propres, ne laisse point lieu au genre de flétrissure dont il est +parlé ici: l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents +d'un coupable suffirait seule pour anéantir ce préjugé. + +On pourrait ajouter une autre raison qui tient au principe fondamental +de l'espèce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des +républiques, est la vertu, comme l'a prouvé l'auteur de l'Esprit des +Lois, c'est-à-dire la vertu politique, qui n'est autre chose que +l'amour des lois et de la patrie: leur constitution même exige que tous +les intérêts particuliers, toutes les liaisons personnelles cèdent sans +cesse au bien général. Chaque citoyen faisant partie de la +souveraineté, comme je l'ai déjà dit, il est obligé à ce titre de +veiller à la sûreté de la patrie dont les droits sont remis entre ses +mains; il ne doit pas épargner même le coupable le plus cher, quand le +salut de la république demande sa punition; mais comment pourrait-il +observer ce pénible devoir, si le déshonneur pouvait être le prix de sa +fidélité à le remplir? Ne serait-il pas au contraire forcé à trahir +lui-même les lois, en cherchant à leur arracher leur victime? Soumettez +Brutus à cette terrible épreuve; croyez-vous qu'il aura le triste +courage de cimenter la liberté romaine par le sang de deux fils +criminels? non. Une grande âme peut immoler à l'Etat la fortune, la +vie, la nature même; mais jamais l'honneur. + +Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon système n'est point démenti +par les faits. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire des anciennes +républiques suffit pour me convaincre que le préjugé dont je parle en +était banni. + +A Rome, par exemple, le décemvir Appius Claudius convaincu d'avoir +opprimé la liberté publique, souillé du sang innocent de Virginie, +meurt dans les fers sur le point de subir la peine due à tant de +forfaits. La famille de Claudius fut-elle déshonorée? non. +Immédiatement après sa mort, je vois Caius Claudius son oncle briller +encore au premier rang des citoyens, soutenir avec hauteur les +prérogatives du sénat, s'élever contre les entreprises des tribuns avec +cette fierté héréditaire que ses ancêtres avoient toujours déployée +dans les affaires publiques. Ce qui me paraît surtout caractériser +l'esprit de la nation relativement à l'objet dont il est ici question, +c'est que dans les discours que les historiens de la république prêtent +à Claudius dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au +peuple le souvenir de ces mêmes décemvirs dont son neveu avait été le +chef. + +Il y a plus; je vois le fils même de cet Appius gouverner après son +père, en qualité de tribun militaire, la république dont ce dernier +avait été l'oppresseur et la victime. + +La punition des autres décemvirs ne ferma pas non plus le chemin des +honneurs à leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamné Duillius, +qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son nom. Les +jugemenst qui flétrirent Fabius Vibulanus, M. Cervilius et M. Cornelius +ne précèdent que de quelques années l'élévation de leurs descendants ou +de leurs proches au tribunal militaire et au consulat. + +M. Manlius accusé d'avoir conspiré contre la république est condamné à +être précipité du haut de la roche Tarpéienne: 14 ou 15 ans après son +supplice, (7) les Romains défèrent à Publius Manlius, l'un de ses +descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus absolue à +laquelle un citoyen pût aspirer. + +Je ne finirais pas si je voulais épuiser tous les exemples de ce genre +que l'histoire me présente; je me contenterai de rappeler encore ici +celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de +mon système. Tout le monde sait que l'Angleterre, qui malgré le nom de +monarchie, n'en est pas moins par sa constitution une véritable +république, a secoué le joug de l'opinion (8) qui fait l'objet de nos +recherches. + +Quels sont donc les lieux où elle domine? ce sont les monarchies. C'est +là que secondée par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs, +nourrie par l'esprit général, elle semble établir son empire sur une +base inébranlable. + +L'honneur, (9) comme l'a prouvé le grand homme que j'ai déjà cité, +l'honneur est l'âme du gouvernement monarchique: non pas cet honneur +philosophique, qui n'est autre chose que le sentiment exquis qu'une âme +noble et pure a de sa propre dignité; qui a la raison pour base et se +confond avec le devoir; qui existerait, même loin des regards des +hommes, sans autre témoin que le ciel et sans autre juge que la +conscience: mais cet honneur politique dont la nature est d'aspirer aux +préférences et aux distinctions; qui fait que l'on ne se contente pas +d'être estimable; mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux +(10) de mettre dans sa conduite de la grandeur que de la justice, de +l'éclat et de la dignité que de la raison; cet honneur qui tient au +moins autant à la vanité qu'à la vertu: mais qui, dans l'ordre +politique, supplée à la vertu même; puisque, par le plus simple de tous +les ressorts, il force les citoyens à marcher vers le bien public; +lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de leurs passions particulières; +cet honneur enfin souvent aussi bizarre dans ses lois que grand dans +ses effets; qui produit tant de sentiments sublimes et tant d'absurdes +préjugés, tant de traits héroïques et tant d'actions déraisonnables; +qui se pique ordinairement de respecter les lois, et qui quelquefois +aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui prescrit impérieusement +l'obéissance aux volontés du prince; et cependant permet de lui refuser +ses services, à quiconque se croit blessé par une injuste préférence; +qui ordonne en même temps de traiter avec générosité les ennemis de la +patrie, et de laver un affront dans le sang du citoyen. + +Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons +de le peindre la source du préjugé dont nous parlons. + +Si l'on considère la nature de cet honneur, fertile en caprices, +toujours porté à une excessive délicatesse, appréciant les choses par +leur éclat plutôt que par leur valeur intrinsèque, les hommes par des +accessoires, par des titres qui leur sont étrangers autant que par +leurs qualités personnelles, on concevra facilement, comment il a pu +livrer au mépris ceux qui tiennent à un scélérat flétri par la société. + +Il pouvait établir ce préjugé d'autant plus aisément, qu'il était +encore favorisé par d'autres circonstances relatives à la nature du +gouvernement dont je parle. + +L'Etat monarchique exige nécessairement des prééminences, des +distinctions de rangs, surtout un corps de noblesse, regardé comme +essentiel à sa constitution, suivant ce principe que Bacon a développé +le premier: sans nobles point de monarque; sans monarque, point de +nobles. Dans ce gouvernement l'opinion publique attache avec raison un +prix infini à l'avantage de la naissance: mais cette habitude (11) même +de faire dépendre l'estime que l'on accorde à un citoyen de +l'ancienneté de son origine, de l'illustration de sa famille, de la +grandeur de ses alliances a déjà des rapports assez sensibles avec le +préjugé dont je parle. La même tournure d'esprit qui fait que l'on +respecte un homme, parce qu'il est né d'un père noble; qu'on le +dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs conduit naturellement à le +mépriser, lorsqu'il a reçu le jour d'un homme flétri, ou qu'il l'a +donné à un scélérat. + +Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter +l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes et +particulièrement en France. + +Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que +par la perte de leurs privilèges: les peines (12) corporelles étaient +réservées pour le roturier ou vilain. Dans la suite le clergé fut aussi +affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punition: +quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les +familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait +qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la +plus dure et la plus honteuse servitude. + +S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût +mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent +alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt +anéanti + +Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu +étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume: aujourd'hui +que les nobles sont soumis aux peines corporelles, la famille d'un +illustre coupable échappe encore au déshonneur; tandis que le gibet +flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la tête +d'un grand n'imprime aucune tache à sa postérité. + +Mais par une raison contraire cette opinion cruelle s'est établie sans +peine, dans des siècles de barbarie où elle frappait à loisir sur un +peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de +cette superbe noblesse qui l'opprimaient. + +Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même +préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna +longtemps chez plusieurs nations de l'Europe. Je parle du combat +judiciaire. Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les +affaires civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient +quelquefois obligés de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où +dépendait son sort: lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe +surtout ne lui permettait pas de prouver son innocence l'épée à la +main, ses proches embrassaient sa querelle et combattaient à sa place: +le procès devenait donc en quelque sorte pour eux une affaire +personnelle; la punition de l'accusé était la suite de leur défaite, et +dès lors il était moins étonnant qu'ils en partageassent la honte, +surtout chez des peuples qui ne connaissaient d'autre mérite que les +qualités guerrières. + +Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos +réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus +intéressante encore. + +Ce préjugé est-il plus utile que (13) nuisible? (14) + +J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments +pouvaient être partagés sur un point que le bon sens et l'humanité +décident si clairement: aussi quand j'ai vu une des compagnies +littéraires les plus distinguées du royaume proposer cette question je +n'ai jamais pensé que son intention fût d'offrir un problème à +résoudre; mais seulement une erreur funeste à combattre, un usage +barbare à détruire, une des plaies de la société à guérir. + +Qu'une opinion dont l'effet est de faire porter à l'innocence ce que la +peine du crime a de plus accablant soit injuste, c'est une vérité, ce +me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point résolu, la +question est décidée; si elle est injuste, elle n'est donc pas utile. + +De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la plus sublime +peut-être, et en même temps la plus certaine est celle qui dit: que +rien n'est utile, que ce qui est honnête. + +Les lois de l'être suprême n'ont pas besoin d'autre sanction, que des +suites naturelles qu'il a lui-même attachées à l'audace qui les +enfreint ou à la fidélité qui les respecte. La vertu produit le +bonheur, comme le soleil produit la lumière, tandis que le malheur sort +du crime, comme l'insecte impur naît du sein de la corruption. + +Rien n'est utile que ce qui est honnête; cette maxime vraie en morale +ne l'est pas moins en politique: les hommes isolés et les hommes réunis +en corps de nations sont également soumis à celte loi: la prospérité +des (15) sociétés politiques repose nécessairement sur la base immuable +de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi injuste, toute +institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie directement +leur but, qui est la conservation des droits de l'homme, le bonheur et +la tranquillité des citoyens. + +Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ce principe, c'est +qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale, +c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop +souvent gouverné la terre. + +Au reste si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que je viens +(16) d'exposer, par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément +celui que me fournit le préjugé dont il est ici question. + +Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer +dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez +grand nombre de partisans. + +Il est, dit-on, salutaire au genre humain; il prévient une infinité de +crimes; il force les parents à veiller sur la conduite des parents; il +rend les familles garantes des membres qui les composent. + +Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! condamnés à +l'infamie qu'un autre a méritée!... Eh! c'est précisément ce monstre de +l'ordre social que j'attaque. C'est par des lois sages, c'est par le +maintien des moeurs plus puissantes que les lois, qu'il peut arrêter le +crime; et non par des usages atroces toujours plus contraires au bien +de la société que les délits mêmes qu'ils pourraient prévenir. + +A la Chine on a imaginé un moyen assez (17) frappant d'établir cette +espèce de garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois +condamnent à mort les pères dont les enfants ont commis un crime +capital; que n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir!... +et nous l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que +nous n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents des coupables: +nous avons fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous +rougirions de mettre la vie même en concurrence avec l'honneur. + +Mais après tout ce préjugé nous donne-t-il en effet le dédommagement +qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de +la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée +d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus +sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat +pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute +pas pour lui-même. Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des +parents? Rendra-t-il les pères plus attentifs à l'éducation de leurs +enfants? + +Quand leur esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui +présenterait; quand la tendresse paternelle, si prompte à se flatter +pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des monstres +capables de mériter un jour toute la rigueur des lois, cet étrange +mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père dont les +soins ne se proposent quelque chose de plus que d'empêcher que ses +enfants n'expirent un jour sur un échafaud. + +On m'objectera peut-être que ce motif peut au moins engager les parents +à réclamer le secours de l'autorité contre les enfants pervers qui les +menacent d'un déshonneur prochain. + +Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources +nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand les pères se +déterminent-ils à en faire usage? lorsque le mal est devenu incurable; +lorsque la corruption de celui qui les réduit à l'employer est parvenue +à son dernier période; lorsque les écarts multipliés qu'ils connaissent +souvent les derniers, et qui ont déjà mérité l'animadversion de la +justice les forcent à une démarche cruelle, qui laisse toujours une +tache sur l'objet de leur tendresse. + +Souvent même, à peine l'auront-ils privé de la liberté dont il abuse, +que séduits par l'espoir d'un changement (18) dont eux seuls peuvent se +flatter, ils obtiendront la révocation de l'ordre fatal qu'ils avoient +sollicité. Le coupable déjà corrompu avant sa détention, aigri +peut-être encore par le châtiment rentrera dans le sein de la société +où il (19) rapportera des dispositions funestes à tous les crimes qui +peuvent la troubler. + +Voilà donc les avantages que nous procure le préjugé dont je parle: +c'était bien la peine d'être injustes et barbares! + +Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père +responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait lui +laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger. + +Les Chinois sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur +donnent un pouvoir sans bornes sur leurs familles; elles punissent, +dit-on, de n'en avoir pas usé, mais nous qui avons presque entièrement +soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants, +nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance, +comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent +empêcher? + +Avant d'exercer contre eux cette odieuse rigueur rendons-leur du moins +tous les droits qui leur appartiennent; rétablissons ce tribunal +domestique que les anciens peuples regardaient avec raison comme la +sauvegarde des moeurs; ou plutôt cette sage institution nous prouverait +bientôt que pour diminuer le nombre des coupables, il n'est pas +nécessaire d'accabler (19) l'innocence (20) et d'outrager l'humanité. + +Mais quand nous pourrions couvrir de quelque motif spécieux notre +injustice à l'égard des pères, comment pourrions-nous l'excuser envers +les autres parents des coupables? Quelle autorité le frère a-t-il pour +corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père? +Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour +n'avoir pas réprimé les excès du maître, auquel la loi l'a soumise? De +quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel +droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa +honte, les pleurs même que lui arrache l'excès de son infortune? + +J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité, on pouvait +colorer l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins +embarrassé à découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui. + +Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment +l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le +considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné. + +Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos +usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses +compatriotes et leur tienne ce discours: + +J'ai vu des pays où règne une coutume singulière; toutes les fois qu'un +criminel est condamné au supplice, il faut que plusieurs autres +citoyens soient déshonorés: ce n'est pas qu'on leur reproche aucune +faute; ils peuvent être justes, bienfaisants, généreux; ils peuvent +posséder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins +des gens infâmes: avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus +touchants à la commisération de leurs concitoyens; c'est, par exemple, +une famille désolée, à qui l'on arrache son chef et son appui, pour le +traîner à l'échafaud: mais on juge qu'elle serait trop heureuse, si +elle n'avait que ce malheur à pleurer; on la dévoue elle-même à un +opprobre éternel. (21) Les infortunés, avec toute la sensibilité d'une +âme honnête, sont réduits à porter tout le poids de cette peine +horrible, que le scélérat peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever +les yeux, de peur de lire le mépris sur le visage de tous ceux qui les +environnent; tous les états les dédaignent; tous les corps les +repoussent; toutes les familles craignent de se souiller par leur +alliance; la société entière les abandonne et les laisse dans une +solitude affreuse; la bienfaisance même qui les soulage se défend à +peine du sentiment superbe et cruel qui les outrage; l'amitié... +j'oubliais que l'amitié ne peut plus exister pour eux. Enfin leur +situation est si terrible qu'elle fait pitié à ceux même qui en sont +les auteurs; on les plaint... du mépris que l'on se sent pour eux; et +on continue de les flétrir; on plonge le couteau dans le coeur de ces +victimes innocentes; mais ce n'est pas sans être un peu ému de leurs +cris. + +A cet étonnant, mais fidèle récit, que diraient les peuples dont je +parle; ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel préjugé ne peut régner +que dans quelque contrée sauvage? on aurait beau ajouter que les +peuples qui l'ont adopté sont d'ailleurs, justes, humains, éclairés; +qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions +sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre respecter les droits de +l'humanité et connaître les principes du bonheur social; qu'ils ont +porté les arts et les sciences à un degré de perfection inconnu au +reste de l'univers: ils ne voudraient jamais croire à des +contradictions si inconcevables; ignorant tous les avantages qui nous +dédommagent de ces restes de l'ancienne barbarie, ils nous +regarderaient peut-être comme les plus malheureux des hommes; ils +s'applaudiraient de ne pas vivre dans des pays où l'innocence n'est +point en sûreté; où les citoyens sont sans cesse exposés aux dangers +affreux de perdre le plus précieux de tous les biens par des événements +qui leur sont étrangers. + +Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est +fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la +stabilité de nos propriétés, comme un coup funeste qui ébranle les +fondements de la félicité publique; quelle idée nous formerons-nous +donc d'un préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même, +sans lequel tous les autres biens sont sans prix et la vie (22) n'est +qu'un supplice? + +Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux +épargner cent coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne +punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents! la punition +d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour d'autres +scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de la +société entière: et tous les jours nous donnons à la société ce +spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de +nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les +déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain +être opprimés à notre tour. + +Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à +tant de citoyens! + +Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même +le (23) plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont +pas voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la +punition (24) des criminels qui auraient violé ses lois. De là les +peines qui vouent aux travaux publics les auteurs de certains délits: +nos lois même ont adopté ces sages principes: et nos préjugés les +blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat les citoyens +irréprochables qui ont le malheur de tenir à un coupable. + +Si, au lieu de leur imputer les fautes de leurs proches, on leur +faisait un mérite de ne pas leur ressembler, la (25) condamnation de +ces derniers serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à +la faire oublier par leurs qualités personnelles; mais le préjugé prive +à jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur +ôtant l'honneur, il les anéantit; il les frappe d'une espèce de mort +civile non moins funeste que celle que la loi donne au criminel qu'elle +condamne. + +Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne +devinssent pas dangereux! + +L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé +à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action +généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de +ses semblables; privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il +faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice. + +Si la honte lui a laissé quelque (26) ressort, craignons-le encore +davantage: son énergie se tournera en haine et en désespoir; son âme se +soulèvera contre l'injustice atroce dont il est la victime; il +deviendra l'ennemi secret de la société qui l'opprime: heureux s'il ne +finit pas par mériter la peine qu'il a d'abord injustement subie et si +les lois ne punissent pas un jour en lui des crimes auxquels la +barbarie de ses concitoyens l'aura conduit! + +Il est vrai que souvent ces infortunés prennent le parti de fuir leur +pays et d'aller cacher leur honte dans des contrées lointaines: mais +comptons-nous pour rien la perte de tant de citoyens que nous forçons à +porter aux nations étrangères leurs fortunes, leur industrie, leurs +talents et la haine de la patrie qui les a persécutés. + +Ce préjugé fatal semble fait pour être le signal de la discorde: c'est +par lui qu'une barrière insurmontable s'élève tout à coup entre des +familles prêtes à s'unir par une étroite alliance; c'est par lui que le +dédain, le mépris, le deuil, le désespoir succède à l'estime, à +l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui arrachant +l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les voeux ordonne +à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à l'impuissance de remplir +jamais un des devoirs les plus sacrés du citoyen. + +C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes; le mépris +auquel il dévoue ses victime les expose sans cesse à des affronts +qu'elles ne souffrent pas toujours avec patience; la cause de leur +déshonneur est un des textes d'injures les plus familiers à la haine, à +l'insolence, à la brutalité, au faux honneur: de là les dissensions, +les rixes, et surtout les duels; c'est ainsi que ce préjugé fournit un +aliment à cette frénésie, et (27) devient un des appuis d'une autre +mode (28) presqu'aussi funeste et aussi barbare que lui, et qu'il est +sans doute bien digne de protéger. + +Il produit encore un autre inconvénient, moins sensible peut-être, mais +non moins réel: il affaiblit le nerf de l'autorité paternelle. + +J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs +mains la destinée de leurs parents; se prévaloir de cet odieux avantage +(29), pour leur arracher d'injustes complaisances; forcer la faiblesse +de leurs pères à capituler, pour ainsi dire, avec eux, à oublier une +sévérité nécessaire, par la crainte de les pousser à des excès qui +pouvaient déshonorer leur famille; et faire ainsi du préjugé dont nous +parlons l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur (30) +licence. Ces exemples ne sont que trop communs; ils ne demandent qu'un +oeil attentif, pour être aperçus. + +Ce n'est pas tout. Pour achever de peindre le préjugé que je combats, +il me reste à prouver que s'il est le fléau de l'innocence, il n'est +pas moins le protecteur du crime. + +Attacher au sort d'un scélérat celui de plusieurs honnêtes gens, +qu'est-ce autre chose que fournir au premier mille moyens d'échapper à +la punition qu'il a méritée? + +Tandis que le bon ordre demande son supplice, la commisération publique +sollicite sa grâce en faveur des innocents dont il doit entraîner la +perte. Chaque procès criminel qui menace l'honneur d'une famille +honnête fait naître, pour ainsi dire, une nouvelle conspiration contre +les lois; les parents effrayés déploient tout leur crédit et toutes +leurs ressources pour leur dérober la victime qu'elles doivent frapper; +leurs (31) efforts, secondés par la voix de l'humanité l'emportent +souvent sur l'intérêt public: qui pourrait compter tous ceux qui ont +été enhardis au crime par le motif impérieux qui devai(32)t forcer une +famille puissante à leur assurer l'impunité? Qui pourrait compter tous +les criminels dont le pardon a été arraché à la clémence des princes +par les cris des infortunés qui devaient partager leur honte? + +C'est ainsi que nos préjugés insensés énervent la vigueur des lois; +c'est ainsi qu'à force d'être cruels, nous nous ôtons presque le droit +d'être justes. + +Eh! celui dont nous parlons n'eût-il d'autre inconvénient que +d'accoutumer les familles à solliciter des ordres supérieurs contre la +liberté des particuliers, il n'en serait pas moins encore un des plus +terribles fléaux de la société: si quelques fois de justes craintes les +forcent à recourir à cette dangereuse ressource; combien de fois ce +prétexte n'est-il qu'un moyen de surprendre la religion des souverains? +Combien de fois ne (33) sert-il pas d'instrument aux vengeances +domestiques? Combien de fois la haine ou la cupidité d'un père injuste, +d'une marâtre cruelle, d'un frère jaloux, d'une perfide épouse ne +sont-ils pas le seul crime des malheureux sur qui l'on cherche à +appesantir le bras de l'autorité!... + +Je crois en avoir assez dit pour mettre tous les esprits à portée de +juger si le préjugé dont je parle est plus nuisible qu'utile. + +Mais que sert de le dénoncer à l'indignation publique? N'est-t-il pas +destiné à triompher de tous les efforts de la raison? Peut-on espérer +de guérir jamais les hommes de ce mal invétéré? + +Ainsi raisonne le vulgaire; mais l'homme fait pour penser rejette ce +funeste présage. + +Les préjugés invincibles ne sont faits que pour les temps d'ignorance, +où l'homme courbé sous le joug de l'habitude regarde toutes les +coutumes anciennes comme sacrées, parce qu'il n'a ni la faculté de les +apprécier, ni même l'idée de les examiner: mais dans un siècle éclairé, +où tout est pesé, jugé, discuté; où la voix de la raison et de +l'humanité retentit avec tant de force; où devenus plus sensibles et +plus délicats en raison du progrès de nos connaissances, nous nous +appliquons sans cesse à diminuer le nombre de nos maux et à augmenter +nos jouissances, un usage atroce ne peut longtemps retarder sa ruine, +que lorsqu'il est protégé par les passions des hommes, ou par le crédit +d'un trop grand nombre de citoyens intéressés à le perpétuer: mais le +préjugé dont je parle n'est utile à personne; il est redoutable à tous; +la société entière demande qu'il périsse. + +N'en doutons pas. Le progrès des lumières, qui au moment où nous +sommes, l'a déjà beaucoup affaibli suffirait seul pour amener cet +heureux événement; mais (34) l'intérêt de l'humanité m'invite, +Messieurs, à remplir vos vues bienfaisantes en cherchant les moyens de +l'accélérer. + +Ce n'est point par des lois expresses qu'il faut combattre (35) l'abus +dont il est question; ce n'est point par l'autorité qu'il faut +l'attaquer: elle n'a point de prise sur l'opinion. De pareils moyens +loin de détruire le préjugé dont nous parlons ne feraient peut-être que +le fortifier. Il a sa source dans l'honneur, comme je l'ai prouvé; et +l'honneur loin de céder à la force se fait un devoir de la braver: +essentiellement libre et indépendant il n'obéit qu'a ses propres lois; +il ne reconnaît d'autre juge et d'autre maître que lui-même. + +Au reste nous n'avons pas besoin de changer tout le système de notre +législation; de chercher le remède d'un mal particulier dans une +révolution générale, souvent dangereuse: des moyens plus simples, plus +faciles, et peut-être plus sûrs semblent s'offrir à nous. + +Cependant, si je pouvais penser que l'opinion dont je parle fût +réellement propre à diminuer le nombre des crimes; si c'était vraiment +ce motif, qui nous eût déterminés à l'adopter et qui nous y retînt +attachés, je chercherais à la remplacer par quelque institution qui pût +nous procurer les mêmes avantages: je proposerais par exemple, +d'étendre les bornes du pouvoir paternel; et de donner aux parents +toute l'autorité nécessaire pour récompenser ou pour punir les vertus +ou les désordres de leurs enfants: mais comme l'intérêt des moeurs +n'est ici qu'un vain prétexte par lequel la prévention cherche +quelquefois à pallier notre injustice, je regarde le rétablissement de +la puissance paternelle, à la vérité, comme le frein le plus puissant +de la corruption, mais non comme un moyen d'anéantir l'abus dont il +s'agit ici. + +Mais je voudrais que l'on abrogeât certaines lois qui paraissent tendre +immédiatement à l'entretenir: il serait à souhaiter par exemple que les +biens d'un homme condamné au supplice cessassent d'être soumis à la +confiscation: cette peine tombe moins sur le coupable que sur ses +héritiers; elle semble être par elle-même une espèce de flétrissure +pour sa famille: dans le temps où elle aurait besoin de toute la +considération que le vulgaire attache à la richesse, pour affaiblir le +mépris auquel elle est exposée, la confiscation ajoute encore à son +avilissement par la misère où elle la réduit. + +Je voudrais aussi que la loi n'imprimât plus aucune espèce de tache aux +bâtards; qu'elle ne parût point punir en eux les faiblesses de leurs +pères en les écartant des dignités civiles et même du ministère +ecclésiastique; je voudrais que l'on effaçât cette maxime du droit +canonique, que les inclinations perverses de ceux qui leur ont donné le +jour sont censées leur avoir été transmises avec le sang; qu'enfin l'on +abolît tous les usages qui peuvent familiariser les citoyens avec +l'idée qu'on peut quelquefois raisonnablement rendre un homme +responsable d'une faute qu'il n'a point commise. + +Mais le caractère même du préjugé dont il est question semble nous +indiquer un autre moyen (36) également simple, mais (37) encore plus +efficace pour l'affaiblir. + +Nous voyons qu'il n'attache pas (38) la honte seulement au supplice, +mais à la forme même du supplice; la roue, le gibet, comme je l'ai déjà +observé, déshonore la famille de ceux qui périssent par ce genre de +peine, mais le fer qui tranche une tête coupable n'avilit point les +parents du criminel; peu s'en faut même qu'il ne devienne un titre de +noblesse pour sa postérité. + +Serait-il impossible de profiter de cette disposition des esprits; +d'étendre à toutes les classes de citoyens cette dernière forme de +punir les crimes? + +Effaçons une distinction injurieuse qui semble ajouter à l'humiliation +de ceux qui restent en but au préjugé et faire retomber sur eux tout le +déshonneur dont les autres s'affranchissent: à la place d'une peine, +qui, à la honte inséparable du supplice, joint encore un caractère +d'infamie qui lui est propre, établissons une autre espèce de peine à +laquelle l'imagination est accoutumée d'attacher une sorte d'éclat, et +dont elle sépare l'idée du déshonneur des familles; peut-être ce +changement indifférent en lui-même en amènera-t-il un très avantageux +dans nos idées sur cet objet; peut-être reconnaîtrons-nous par une +heureuse expérience, que dans ce qui tient à l'opinion surtout, les +remèdes les plus simples sont souvent les plus salutaires. + +Mais j'en vois un autre infiniment plus puissant, qui seul suffirait +pour extirper le mal et dont le succès me parait absolument infaillible. + +Les souverains le tiennent dans leurs mains; pour anéantir ce préjugé +fatal(39), qui semble avoir poussé de si profondes racines, ils n'ont +pas besoin d'épuiser leurs trésors, ni de déployer toute leur +puissance; il leur suffira de l'attaquer. + +Que leur justice et leur humanité viennent au secours des malheureux +qui sont unis par le sang aux coupables condamnés; qu'ils ne souffrent +pas que la route de la fortune et des honneurs leur soit fermée; qu'ils +ne dédaignent pas de les décorer des marques de leur faveur, lorsqu'ils +les auront méritées par leurs services; ou plutôt qu'ils saisissent +avec empressement toute occasion de les récompenser; que, toutes choses +égales, ils leur accordent même sur leurs concurrents une préférence +qui n'a rien d'injuste; que des places, des distinctions, des titres +d'honneur, qu'un regard favorable, un mot flatteur annonce souvent au +public que le monarque oublie les fautes de leurs proches pour ne voir +que leur mérite personnel, qu'il méprise ce vil préjugé qui ose +dégrader la vertu même; bientôt sa conduite sera la loi de tous ses +sujets. + +Qui pourra demeurer l'esclave de cette absurde opinion, lorsqu'il verra +le prince se faire une gloire de la braver et un devoir de la détruire? + +Qui méprisera des hommes irréprochables, honorés de son estime et de sa +bienveillance, dans des pays où la faveur est l'idole de tous les +sujets, où ceux qui l'obtiennent sont pour les autres des objets +d'admiration et d'envie; où le suffrage et les récompenses du (40) +souverain sont regardés comme le comble de la gloire et le terme de +l'ambition? J'ai fait voir que l'honneur est le principe du préjugé +dont je parle; et ceux sur qui l'honneur a le plus d'empire sont ceux +qui attachent le plus de prix à l'éclat des distinctions et au bonheur +de fixer l'attention du prince; quand (41) il opposera son exemple au +préjugé, il (42) sera donc sûr de le combattre avec des armes +invincibles. + +Ah! plût an Ciel que ce faible ouvrage pût parvenir jusqu'au jeune +monarque qui nous gouverne! une idée utile à l'humanité ne lui serait +pas vainement présentée. Celui qui proscrivant un usage barbare +consacré par une jurisprudence ancienne a épargné aux accusés des +cruautés inutiles, est digne d'arracher des citoyens innocents à +l'ignominie qui doit être réservée pour le crime. Dompter un préjugé +atroce qui traîne tant de maux après lui, serait un triomphe d'un +nouveau genre dont il ne partagerait la gloire avec aucun souverain, et +dont (43) l'éclat ne serait point effacé aux yeux de la postérité par +les grands événements qui ont illustré son règne. + +Ce n'est pas tout. Cette ressource si précieuse n'est pas la seule qui +nous reste, pour nous délivrer de ce fléau. Il en est une autre non +moins infaillible; et c'est vous-mêmes, Messieurs, qui l'avez +découverte. En invitant les gens de lettres à frapper sur l'opinion +fatale qui fait l'objet de celle discussion vous avez donné à la +société un gage assuré de sa ruine. + +Fixer l'attention du public sur un usage également absurde et barbare +est un des moyens les plus certains de le détruire. La raison et +l'éloquence: voilà les armes avec lesquelles il faut attaquer les +préjugés: leur succès n'est point douteux dans un siècle tel que le +nôtre. + +Plus je réfléchis et plus je suis convaincu que celui dont je parle ne +subsiste encore aujourd'hui que parce qu'il n'a pas encore été +approfondi; parce que l'esprit philosophique ne s'est pas encore porté +particulièrement sur cet objet; parce que le défaut de réflexion à cet +égard a même laissé dans un grand nombre d'esprits l'idée fausse et +absurde qu'il procure de précieux avantages à la société: mais si nos +habiles écrivains avaient depuis longtemps accoutumé le public à +envisager tout ce qu'il a de ridicule, d'injuste, d'atroce et de +funeste; croit-on qu'il aurait conservé tout son empire? + +(44) Hâtez-vous de l'anéantir, ô vous sublimes génies, à qui la nature +semble avoir (45) confié le noble emploi d'éclairer vos semblables; +c'est à vous qu'il (46) est donné de commander à l'opinion. Et quand +votre empire fût-il aussi étendu, que dans ce siècle avide des +jouissances de l'esprit, où vos ouvrages devenus l'occupation et les +délices d'une foule innombrable de citoyens vous donnent une si +prodigieuse influence sur les moeurs et sur les idées des peuples? +Combien de coutumes funestes? Combien de préjugés barbares n'avez-vous +pas détruits, malgré les profondes racines qui semblaient devoir ôter +l'espoir de les ébranler? Hélas! le génie sait faire triompher l'erreur +même, lorsqu'il s'abaisse à la protéger: que ne pourrez-vous donc pas, +quand vous montrerez la vérité aux hommes; non pas la vérité austère, +effarouchant les passions, imposant des devoirs, demandant des +sacrifices: mais la vérité douce, touchante, réclamant les droits les +plus chers de l'humanité, secondant le voeu de toutes les âmes +sensibles et trouvant tous les coeurs disposés à la recevoir? Quelle +résistance éprouverez-vous, quand vous attaquerez avec toutes les +forces du génie un préjugé odieux, dont on s'étonnera d'avoir été +l'esclave, (47) dès que vous l'aurez peint avec les couleurs qui lui +conviennent? + +Grâces immortelles soient donc rendues à la société célèbre, qui la +première a donné l'exemple de diriger vers ce but les efforts et +l'émulation des hommes de lettres! cette idée aussi belle qu'elle est +neuve honore également le coeur et l'esprit de ceux qui la composent: +elle lui (48) assure (49) à la fois la reconnaissance et l'admiration +du public. + +J'ai tâché, autant qu'il était en moi, de seconder son zèle pour le +bien de l'humanité! puisse un grand nombre de ceux qui ont couru avec +moi la même carrière avoir combattu avec des armes plus victorieuses +l'abus funeste contre lequel nous nous sommes ligués! Si je n'obtiens +pas la couronne à laquelle j'ai osé aspirer, mes travaux ne demeureront +pas tout à fait sans récompense; je trouverai au fond de mon coeur un +autre prix assez flatteur, qu'aucun rival ne saurait m'enlever. + +Quod genus hoc hominum; quaevet hunc tant barbara morem + +Permittit patria? + +VIRG. AENID. + +De Robespierre, avocat en parlement demeurant à Arras. + + + +Mots raturés dans le manuscrit original: + + + +(1) dig + +(2) au moins + +(3) Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles; +j'ai cr + +(4) q + +(5) ne dit-on + +(6) les particuliers ayant + +(7) Publius Manlius l'un de ses descendants + +(8) dont + +(9) s + +(10) encore + +(11) d + +(12) af + +(13) f + +(14) à la + +(15) Etats + +(16) d'étab + +(17) e + +(18) impossi + +(19) les + +(20) ; + +(21) Les malheu + +(22) même + +(23) s + +(24) même + +(25) p + +(26) s + +(27) qu'il est + +(28) non mo + +(29) s + +(30) s + +(31) cris, appuyés + +(32) en + +(33) f + +(34) le bien + +(35) le préjugé + +(36) no + +(37) peut-être + +(38) seulement + +(39) e + +(40) m + +(41) cela + +(42) est + +(43) l'h + +(44) C'est à + +(45) donné + +(46) app + +(47) quand + +(48) r + +(49) la reco + + + + * * * * * * * * * * + + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres par Maximilien Robespierre -- +Miscellaneous, by Maximilien Robespierre + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES PAR ROBESPIERRE--MISC *** + +***** This file should be named 30654-8.txt or 30654-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/3/0/6/5/30654/ + +Produced by Daniel Fromont + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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