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+The Project Gutenberg EBook of Oeuvres par Maximilien Robespierre --
+Miscellaneous, by Maximilien Robespierre
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Oeuvres par Maximilien Robespierre -- Miscellaneous
+
+Author: Maximilien Robespierre
+
+Release Date: December 11, 2009 [EBook #30654]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES PAR ROBESPIERRE--MISC ***
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+Produced by Daniel Fromont
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+[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Dédicace aux
+mânes de Jean-Jacques Rousseau
+
+Texte en français moderne par Albert Laponneraye d'après les _Mémoires
+authentiques de Maximilien Robespierre_ (anonyme, 1830) qui
+reproduisent en fac-simile le manuscrit original]
+
+
+
+
+
+DEDICACE DE MAXIMILIEN ROBESPIERRE AUX MANES DE JEAN-JACQUES ROUSSEAU.
+
+
+
+C'est à vous que je dédie cet écrit, mânes du citoyen de Genève! Que
+s'il est appelé à voir le jour, il se place sous l'égide du plus
+éloquent et du plus vertueux des hommes. Aujourd'hui plus que jamais
+nous avons besoin d'éloquence et de vertu. Homme divin! tu m'as appris
+à me connaître; bien jeune, tu m'as fait apprécier la dignité de ma
+nature, et réfléchir aux grands principes de l'ordre social. Le vieil
+édifice s'est écroulé; le portique d'un édifice nouveau s'est élevé sur
+ses décombres et, grâce à toi, j'y ai apporté ma pierre. Reçois donc
+mon hommage; tout faible qu'il est, il doit te plaire; je n'ai jamais
+encensé les vivants.
+
+Je t'ai vu dans tes derniers jours, et ce souvenir est pour moi la
+source d'une joie orgueilleuse; j'ai contemplé tes traits augustes, j'y
+ai vu l'empreinte des noirs chagrins auxquels t'avaient condamné les
+injustices des hommes. Dès lors j'ai compris toutes les peines d'une
+noble vie qui se dévoue au culte de la vérité, elles ne m'ont pas
+effrayé. La confiance d'avoir voulu le bien de ses semblables est le
+salaire de l'homme vertueux; vient ensuite la reconnaissance des
+peuples qui environne sa mémoire des honneurs que lui ont donnés ses
+contemporains. Comme toi, je voudrais acheter ces biens an prix d'une
+vie laborieuse, au prix même d'un trépas prématuré.
+
+Appelé à jouer un rôle au milieu des plus grands évènements qui aient
+jamais agité le monde; assistant à l'agonie du despotisme et au réveil
+de la véritable souveraineté, près de voir éclater des orages amoncelés
+de toutes parts, et dont nulle intelligence humaine ne peut deviner
+tous les résultats, je me dois à moi-même, je devrai bientôt à mes
+concitoyens compte de mes pensées et de mes actes. Ton exemple est là,
+devant mes yeux. Tes admirables Confessions, cette émanation franche et
+hardie de l'âme la plus pure, iront à la postérité moins comme un
+modèle d'art, que comme un prodige de vertu. Je veux suivre ta trace
+vénérée, dussé-je ne laisser qu'un nom dont les siècles à venir ne
+s'informeront pas; heureux si, dans la périlleuse carrière qu'une
+révolution inouïe vient d'ouvrir devant nous, je reste constamment
+fidèle aux inspirations que j'ai puisées dans tes écrits.
+
+
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+ * * * * * * * * * *
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+
+[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Cahier de
+doléances des cordonniers mineurs de la ville d'Arras_ (mars 1789)
+
+Mis en français moderne par J.-A. Paris]
+
+
+
+
+
+Doléances du corps des cordonniers mineurs de la ville d'Arras
+
+
+
+1° Les Cordonniers mineurs se plaignent de ce que le métier qui les
+fait vivre avec tant de peine est encore exposé aux usurpations de tous
+ceux qui veulent l'exercer contre les droits que leur assurent leurs
+lettres patentes; de manière que la plupart d'entre eux sont réduits à
+la misère la plus profonde; il faudrait ou leur assurer du pain de
+quelque manière, ou du moins réprimer les entreprises de ceux qui
+viennent envahir le privilège qu'ils ont payé.
+
+
+2° Une circonstance nouvelle, et qui est peut-être un fléau commun à
+toute la France, ajoute encore au malheur de leur condition. Le
+haussement considérable dans le prix des cuirs, occasionné par le
+traité de commerce conclu avec l'Angleterre, met la plupart d'entre eux
+hors d'état d'acheter la marchandise même qui est la matière de leur
+travail, c'est-à-dire de vivre. Ceux mêmes qui peuvent encore faire
+cette dépense ne sont pas beaucoup plus heureux, parce qu'ils ne
+peuvent porter le prix de leur travail à un taux proportionné à celui
+du cuir; parce que l'artisan, pressé par la faim, et qui attend chaque
+jour le modique salaire sur lequel il fonde sa subsistance, est
+nécessairement forcé à souscrire aux conditions injustes que l'égoïsme
+et la dureté des riches lui imposent. Il paraîtra peut-être singulier
+que les Cordonniers mineurs soient ceux qui invitent la Nation à
+s'occuper du traité de commerce avec l'Angleterre; mais cette
+singularité ne peut exister qu'aux yeux des préjugés; car aux yeux de
+la raison et de l'humanité, il est évident que l'intérêt d'une
+multitude de citoyens pauvres, à qui ce traité fatal peut ôter leur
+subsistance, est infiniment plus sacré que celui même des commerçants
+les plus célèbres dont il ne fait que diminuer la fortune.
+
+
+3° Ils observent que, dans cet état de détresse, ils devraient au moins
+être exempts des petites exactions qui achèvent de les accabler. Ils
+ont donc le droit de se plaindre de ce que MM. les officiers municipaux
+ont augmenté depuis peu les rétributions qu'on les oblige de payer à
+certaines personnes attachées à ce corps, pour la reddition des comptes
+de la communauté; ils se plaignent surtout de la nécessité qui a été
+imposée depuis deux ans à leurs mayeurs de rendre au Magistrat les
+comptes de la communauté, qui ne doivent être rendus qu'à la communauté
+elle-même; ce qui est évidemment contraire aux droits de la liberté et
+aux principes de la justice.
+
+
+4° Ils ont une réclamation plus intéressante encore à former, qui leur
+est commune avec toutes les classes de citoyens que la fortune a le
+moins favorisés. Ils demandant que les officiers municipaux, qui ne
+doivent être que les hommes et les mandataires du peuple, ne se
+permettent plus à l'avenir d'attenter arbitrairement à la liberté des
+citoyens sous le prétexte de police, pour des raisons frivoles et
+souvent injustes, non seulement en les envoyant en prison, mais même en
+les menaçant trop légèrement de ce traitement ignominieux. Cet usage
+trop commun ne peut qu'avilir le peuple qu'on méprise; au lieu que le
+premier devoir de ceux qui le gouvernent est d'élever, autant qu'il est
+en eux, son caractère, pour lui inspirer le courage et les vertus qui
+sont la source du bonheur social. On n'oserait adresser ces outrages
+aux citoyens de la classe la plus aisée: de quel droit les
+prodigue-t-on aux citoyens pauvres? Ils sont précisément ceux à qui les
+magistrats doivent le plus de protection, d'intérêt et de respect.
+
+
+
+(Signé) Cauderlier, Jean-Baptiste Riez
+
+
+
+ * * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Impressions
+d'un voyage à Carvin_ (1783)
+
+Transcrit en français moderne par Alphonse Aulard]
+
+
+
+
+(A vingt-cinq ans, Maximilien Robespierre fit un voyage de plusieurs
+jours à Carvin. Dans une lettre, il fait, en un style badin, la
+relation de cette excursion.)
+
+
+(Publié par Alphonse Aulard, La Révolution Française, revue d'Histoire
+moderne et contemporaine, t.XI, p. 359 et suiv.; par G. H. Lewes dans
+The Life of Maximilien Robespierre, with extracts from his unpublished
+corrospondance. Philadelphia, Carrey and Hart, 1849.) (le manuscrit
+original a appartenu à Noël Charavay.)
+
+
+
+
+LETTRE DE ROBESPIERRE
+
+
+Monsieur,
+
+
+Il n'est pas de plaisirs agréables si on ne les partage avec ses amis.
+Je vais donc vous faire la peinture de ceux que je goûte depuis
+quelques jours.
+
+N'attendez pas une relation de mon voyage; on a si prodigieusement
+multiplié ces espèces d'ouvrages depuis plusieurs années que le public
+en pourrait être rassasié. Je connais un auteur qui fit un voyage de
+cinq lieues et qui le célébra en vers et en prose.
+
+Qu'est-ce cependant que cette entreprise comparée à celle que j'ai
+exécutée? Je n'ai pas seulement fait cinq lieues, j'en ai parcouru six,
+et six bonnes encore, au point que, suivant l'opinion des habitants de
+ce pays elles valent bien sept lieues ordinaires. Cependant je ne vous
+dirai pas un mot de mon voyage. J'en suis fâché pour vous, vous y
+perdrez, il vous offrirait des aventures infiniment intéressantes:
+celles d'Ulysse et de Télémaque ne sont rien auprès.
+
+Il était cinq heures du matin quand nous partîmes; le char qui nous
+portait sortait des portes de la ville [Arras. Note d'A. Aulard.]
+précisément au même instant où celui du Soleil s'élançait au sein de
+l'Océan; il était orné d'un drap d'une blancheur éclatante dont une
+partie flottait abandonnée au souffle des zéphyrs; c'est ainsi que nous
+passâmes en triomphe devant l'aubette des commis. Vous jugez bien que
+je ne manquais pas de tourner mes regards de ce côté, je voulais voir
+si les argus de la ferme ne démentiraient pas leur antique réputation
+d'honnêteté, moi-même animé d'une noble émulation, j'osais prétendre à
+la gloire de les vaincre en politesse, s'il était possible. Je me
+penchai sur le bord de la voilure et, ôtant un chapeau neuf qui
+couvrait ma tête, je les saluai avec un souris gracieux, je comptais
+sur un juste retour. Le croiriez-vous? Ces commis, immobiles comme des
+termes à l'entrée de leur cabane, me regardèrent d'un oeil fixe sans me
+rendre mon salut. J'ai toujours eu infiniment d'amour-propre; cette
+marque de mépris me blessa jusqu'au vif et me donna pour le reste du
+jour une humeur insupportable. Cependant nos coursiers nous emportaient
+avec une rapidité que l'imagination ne saurait concevoir. Ils
+semblaient vouloir le disputer en légèreté aux chevaux du Soleil qui
+volaient au-dessus de nos têtes; comme j'avais moi-même fait assaut de
+politesse avec les commis de la porte Méaulens, d'un saut ils
+franchirent le faubourg Sainte-Catherine, ils en firent un second, et
+nous étions sur la place de Lens; nous nous arrêtâmes un moment dans
+cette ville. J'en profitai pour considérer les beautés qu'elle offre à
+la curiosité des voyageurs. Tandis que le reste de la compagnie
+déjeunait, je m'échappai et montai sur la colline où est situé le
+calvaire; de là, je promenai mes regards avec un sentiment mêlé
+d'attendrissement et d'admiration sur cette vaste plaine où Condé, à
+vingt ans, remporta sur les Espagnols cette célèbre victoire qui sauva
+la patrie. Mais un objet bien plus intéressant fixa mon attention:
+c'était l'Hôtel de Ville. Il n'est remarquable ni par sa grandeur ni
+par sa magnificence, mais il n'en avait pas moins de droits à
+m'inspirer le plus vif intérêt; cet édifice si modeste, disais-je en le
+contemplant, est le sanctuaire où le mayeur T..., en perruque ronde et
+la balance de Thémis à la main, pesait naguère avec impartialité, les
+droits de ses concitoyens. Ministre de la Justice et favori d'Esculape,
+après avoir prononcé une sentence il allait dicter une ordonnance de
+médecin. Le criminel et le malade éprouvaient une égale frayeur à son
+aspect, et ce grand homme jouissait, en vertu d'un double titre, du
+pouvoir le plus étendu qu'un homme ait jamais exercé sur ses
+compatriotes.
+
+Dans mon enthousiasme, je n'eus pas de repos que je n'eusse pénétré
+dans l'enceinte de l'Hôtel de Ville. Je voulais voir la salle
+d'audience, je voulais voir le tribunal où siègent les échevins. Je
+fais chercher le portier dans toute la ville, il vient, il ouvre, je me
+précipite dans la salle d'audience. Saisi d'un respect religieux je
+tombe à genoux dans ce temple auguste et je baise avec transport le
+siège qui fut jadis pressé par le fessier du grand T...
+
+C'était ainsi qu'Alexandre se prosternait aux pieds du tombeau
+d'Achille et que César allait rendre hommage au monument qui renfermait
+les cendres du conquérant de l'Asie.
+
+Nous remontâmes sur notre voiture; à peine m'étais-je arrangé sur ma
+botte de paille que Carvin s'offrit à mes yeux; à la vue de cotte terre
+heureuse nous poussâmes tous un cri de joie semblable à celui que
+jetèrent les Troyens échappés au désastre d'ilion lorsqu'ils aperçurent
+les rivages de l'Italie.
+
+Les habitants de ce village nous firent un accueil qui nous dédommagea
+bien de l'indifférence des commis de la porte de Méaulens. Des citoyens
+de toutes les classes signalaient à l'envi leur empressement pour nous
+voir; le savetier arrêtait son outil prêt à percer une semelle, pour
+nous contempler à loisir; le perruquier abandonnant une barbe à demi
+faite, accourait au devant de nous le rasoir à la main; la ménagère,
+pour satisfaire sa curiosité, s'exposait au danger de voir brûler ses
+tartes. J'ai vu trois commères interrompre une conversation très animée
+pour voler à leur fenêtre; enfin nous goûtâmes pendant le trajet qui
+fut, hélas! trop court, la satisfaction flatteuse pour l'amour-propre
+de voir un peuple trop nombreux s'occuper de nous. Qu'il est doux de
+voyager, disais-je en moi-même! On a bien raison de dire qu'on n'est
+jamais prophète dans son pays; aux portes de votre ville on vous
+dédaigne; six lieues plus loin, vous devenez un personnage digne de la
+curiosité publique.
+
+J'étais occupé de ces sages réflexions, lorsque nous arrivâmes à la
+maison qui était le terme de notre voyage. Je n'essaierai pas de vous
+peindre les transports de tendresse qui éclatèrent alors dans nos
+embrassements: ce spectacle vous aurait arraché des larmes. Je ne
+connais dans toute l'histoire qu'une seule scène de ce genre que l'on
+puisse comparera celle-là; lorsqu'Enée après la prise de Troyes aborda
+en Epire avec sa flotte, il y trouva Hélénus et Andromaque que le
+destin avait placés sur le trône de Pyrrhus. On dit que leur entrevue
+fut des plus tendres. Je n'en doute pas. Enée qui avait le coeur
+excellent, Hélénus qui était le meilleur Troyen du monde et Andromaque,
+la sensible épouse d'Hector, versèrent beaucoup de larmes, poussèrent
+beaucoup de soupirs dans cette occasion; je veux bien croire que leur
+attendrissement ne le cédait point au nôtre; mais après Hélénus, Enée,
+Andromaque et nous, il faut tirer l'échelle. Depuis notre arrivée, tous
+nos moments ont été remplis par des plaisirs.
+
+Depuis samedi dernier je mange de la tarte en dépit de l'envie. Le
+destin a voulu que mon lit fût placé dans une chambre qui est le dépôt
+de la pâtisserie: c'était m'exposer à la tentation de manger toute la
+nuit; mais j'ai réfléchi qu'il était beau de maîtriser ses passions, et
+j'ai dormi au milieu de tous ces objets séduisants. II est vrai que je
+me suis dédommagé pendant le jour de cette longue abstinence.
+
+
+ Je le rends grâce, ô toi, qui d'une main habile,
+ Façonnant le premier une pâte docile
+ Présentas aux mortels ce mets délicieux.
+ Mais ont-ils reconnu ce bienfait précieux?
+ De tes divins talents consacrant la mémoire,
+ Leur zèle a-t-il dressé des autels à la gloire?
+ Cent peuples prodiguant leur encens et leurs voeux
+ Ont rempli l'univers de temples et de dieux;
+ Ils ont tous oublié ce sublime génie
+ Qui pour eux sur la terre apporta l'ambroisie.
+ La tarte, en leurs festins, domine avec honneur,
+ Mais daignent-ils songer à son premier auteur?
+
+
+De tous les traits d'ingratitude dont le genre humain s'est rendu
+coupable, envers ses bienfaiteurs, voilà celui qui m'a toujours
+révolté; c'est aux Artésiens qu'il appartient à l'expier, puisqu'au
+jugement de tout l'Europe, ils connaissent le prix de la tarte mieux
+que tous les autres peuples du monde. Leur gloire demande qu'ils
+fassent bâtir un temple à son inventeur. Je vous dirai même, entre
+nous, que j'ai là-dessus un projet que je me propose de présenter aux
+états d'Artois. Je compte qu'il sera puissamment appuyé par le corps du
+clergé.
+
+Mais c'est peu de manger de la tarte, il faut la manger encore en bonne
+compagnie; j'ai eu cet avantage. Je reçus hier le plus grand honneur
+auquel je puisse jamais aspirer: j'ai dîné avec trois lieutenants et
+avec le fils d'un bailli, toute la magistrature des villages voisins
+était réunie à notre table. Au milieu de ce Sénat brillait M. le
+lieutenant de Carvin, comme Calypso au milieu de ses nymphes. Ah! si
+vous aviez vu avec quelle bonté il conversait avec le reste de la
+compagnie comme un simple particulier, avec quelle indulgence il
+jugeait le Champagne qu'on lui versait, avec quel air satisfait il
+semblait sourire à son image, qui se peignait dans son verre! J'ai vu
+tout cela moi... Et cependant voyez combien il est difficile de
+contenter le coeur humain. Tous mes voeux ne sont pas encore remplis,
+je me prépare à retourner bientôt à Arras, j'espère trouver en vous
+voyant un plaisir plus réel que ceux dont je vous ai parlé. Nous nous
+reverrons avec la même satisfaction qu'Ulysse et Télémaque après vingt
+ans d'absence. Je n'aurai pas de peine à oublier mes baillis et mes
+lieutenants. Quelque séduisant que puisse être un lieutenant,
+croyez-moi, Madame, il ne peut jamais entrer en parallèle avec vous.
+
+Sa figure, lors même que le Champagne l'a colorée d'un doux incarnat,
+n'offre point encore ce charme que la nature seule donne à la vôtre et
+la compagnie de tous les baillis de l'univers ne saurait me dédommager
+de votre aimable entretien.
+
+Je suis avec la plus sincère amitié. Monsieur, votre très humble et
+très obéissant serviteur.
+
+
+De Robespierre. A Carvin, le 12 juin 1783.
+
+
+
+ * * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de
+la Rose.
+
+Transcrit en français moderne]
+
+
+
+
+(Ce discours, écrit pour la réception d'un membre de la société des
+Rosati, a été publié par Lucien Peise dans Quelques vers de Maximilien
+Robespierre, page 35 et suiv.) (Le manuscrit original est fait d'un
+cahier de 14 pages blanches, petit in-4° portant ce filigrane: M. Homo.
+Le texte est surchargé de ratures et de corrections.)
+
+
+
+ELOGE DE LA ROSE
+
+
+
+La Rose croît pour tous les hommes, mais tous les hommes ne sont pas
+faits pour sentir ses charmes, le vulgaire y voit une fleur dont les
+couleurs plaisent à la vue et dont le parfum flatte agréablement
+l'odorat; le fleuriste imbécile ose lui préférer des fleurs dont la
+rareté fait le principal mérite; l'amant plus raisonnable, la considère
+avec complaisance comme l'image touchante des charmes les plus
+intéressants de celle qu'il aime, mais il n'appartient qu'à un très
+petit nombre d'êtres privilégiés de l'aimer pour elle-même et de lui
+rendre un hommage digne d'elle.
+
+Parmi cette foule d'hommes automates qui, pleins d'une stupide
+admiration pour les biens méprisables que l'opinion a créés,
+contemplent avec une coupable indifférence les plus magnifiques
+ouvrages de la nature, et à qui la vue d'une rose n'a jamais rien
+inspiré, l'éternelle providence a fait naître et perpétuer une race
+choisie d'hommes sensibles et généreux qui la vengent de leur mépris
+par un culte aussi sincère qu'intéressant. La Rose ne s'offre jamais à
+leurs yeux sans réveiller en eux mille idées riantes, mille sensations
+délicieuses qui ne sont connues que des âmes délicates.
+
+Ce n'est point un plaisir vulgaire qui s'arrête aux yeux et à l'odorat,
+c'est une jouissance exquise; c'est je ne sais quel charme inexprimable
+qui maîtrise à la fois leurs sens, leur âme et leur imagination. Ils
+passent l'hiver à la regretter, et le printemps à en jouir; l'hiver est
+pour eux l'absence de la rose: pour eux la rose est elle seule le
+printemps. Au retour de cette aimable saison, leur premier soin est
+d'aller lui rendre hommage sous l'ombrage naissant d'un bosquet
+solitaire. Zéphir même lui adresse des voeux moins sincères et lui
+prodigue des caresses moins vives.
+
+L'ascendant de cette heureuse sympathie qui unit ces aimables mortels à
+la reine des fleurs, de ce magnétisme puissant qui les enchaîne par une
+attraction mutuelle, est sans contredit, un des plus grands mystères de
+la nature. Y a-t-il dans cette fleur une divinité cachée? est-ce une
+nymphe métamorphosée qui conserve encore sous cette forme nouvelle le
+double charme de la pudeur et de la beauté, et dont l'âme cherche à
+s'unir à leurs âmes sensibles et pures? Est-ce simplement une
+délicatesse d'organisation qui fait qu'ils sentent plus vivement la
+sagesse et la bonté du créateur qui brillent dans un de ses plus beaux
+ouvrages? C'est ce que nous n'osons décider. Quoi qu'il en soit,
+Monsieur, vous pouvez déjà entrevoir dans ce que je viens de dire,
+l'origine et la nature de l'institution connue sous le nom de Société
+des Rosatis. Déjà ce mot présente à votre esprit des idées bien plus
+étendues que celles qu'il rappelle au vulgaire ignorant et étranger à
+nos mystères. Eclairé par une lumière nouvelle, vous apercevez
+distinctement que quiconque dira que la société des Rosatis a pour base
+un amusement frivole ou une agréable fantaisie, donnera par cela seul
+une preuve certaine: qu'il est encore assis dans de profondes ténèbres.
+S'il est vrai de dire dans un sens: que l'amour de la rose constitue le
+véritable Rosati, ce sens équivoque ne peut qu'égarer les profanes; car
+pour en saisir toute l'étendue, il faut connaître encore ce que c'est
+que l'amour de la rose. Or, Monsieur, si vous réfléchissez sur le
+principe de ce sentiment que je viens de vous expliquer, vous verrez
+d'abord qu'il part de la même source d'où découlent tous les talents et
+toutes les vertus; c'est-à-dire une imagination sensible et riante et
+une âme à la fois douce et élevée. Aussi dans le sens vraiment
+orthodoxe, l'amour de la rose est précisément la même chose que l'amour
+de la vertu: un Rosati est effectivement un bon citoyen, un bon père de
+famille; un ami sincère, un amant fidèle. Si une fleur aimable a des
+droits sur son coeur, sera-t-il moins tendre pour sa maîtresse, pour
+ses amis, pour sa femme, pour ses enfants? Je conviens cependant que le
+titre de Rosati suppose encore d'autres qualités qui sont même le seul
+rapport sous lequel le vulgaire semble le connaître; je parle des
+talents agréables et de l'amabilité, car on se représente communément
+un Rosati sous l'idée d'un homme qui joint à l'agrément de faire de
+jolis vers, le mérite d'aimer le bon vin. Or, vous concevez. Monsieur,
+que tout cela est une suite des vertus fondamentales de la société et
+prend sa source dans l'amour de la rose: il n'est pas difficile à celui
+qui possède un esprit aimable et un bon coeur de boire de bon vin en
+bonne compagnie; il n'est pas plus difficile de faire de bons vers,
+cette vérité nous a été démontrée par un événement dont le souvenir
+nous est encore cher.
+
+Nous avons vu dans nos assemblées des guerriers savants dont les mains
+ne semblaient destinées qu'à tenir le compas d'Uranie et à diriger les
+foudres de Mars; des magistrats orateurs accoutumés à régler la balance
+de la justice, consentir à essayer quelques airs sur le luth
+d'Anacréon; pleins d'une timide défiance, ils osaient à peine toucher
+cet instrument nouveau, de peur de n'en tirer que des sons discordants;
+les jeunes favoris des muses souriaient en voyant leur modeste
+embarras; le luth divin rendit sous leurs doigts des accords qu'Apollon
+et les Grâces écoutèrent avec transport. Ils nous enchantèrent sans
+nous surprendre; nous trouvions facilement l'explication de ce
+phénomène dans l'amour de la rose.
+
+Vos yeux, Monsieur, s'ouvrent de plus en plus et vous commencez à
+découvrir sans nuage toute la noblesse et toute retendue de l'ordre des
+Rosatis: et déjà vous pouvez le définir vous-mêmes, la société des
+hommes de génie et des hommes vertueux, qui ont brillé chez toutes les
+nations et dans tous les siècles. Socrate, Anacréon, Epaminondas,
+Timoléon, Euripide, Démosthène, Aristide chez les Grecs; parmi les
+Romains les deux Scipions, Lucullus, Horace, Virgile, Cicéron et
+surtout Titus, Trajan, Antonin, Marc Aurèle, enfin Charlemagne, Charles
+V, Saint-Louis, Louis XII, Henri IV, Chaulieu, Catinat, Corneille,
+Fénelon, Vauban, Massilion, Condé chez les Français: voilà, Monsieur,
+une partie de ceux que nous comptons parmi nos frères.
+
+Mais, Monsieur, je ne dois pas vous induire ici dans une erreur
+funeste; je ne puis vous le dissimuler, les grands hommes que je viens
+de nommer n'ont pas vu les jours de la lumière et de l'alliance
+nouvelle; ils aimaient la Rose de bonne foi; ils adoraient les mêmes
+divinités que nous; mais sans temple et sans autel! Les amants de la
+Rose épars et isolés n'avaient point encore appris à l'honorer en
+commun par un culte extérieur et solennel; car les banquets d'Anacréon,
+les soupers d'Horace, d'Auguste et de Mécène; les festins mêmes de
+Trajan et des Antonins n'étaient que l'ombre et la figure des grands
+mystères que nous avons vu s'accomplir en nous.
+
+Fortuné mortel, prêtez une oreille attentive à ma voix, recueillez mes
+paroles avec respect et avec joie; je vais parler de l'époque sacrée où
+les amants de la Rose commencèrent à former sous le nom de Rosati un
+corps visible, une association régulière unie par le même esprit, par
+les mêmes rites et par les mêmes auspices; je vais vous révéler une
+partie des merveilles qui préparèrent ce grand événement, car la déesse
+qui les a enfantées en notre faveur me défend de lever entièrement le
+voile sacré que les couvre et vos yeux trop faibles encore ne
+pourraient en soutenir tout l'éclat.
+
+L'amitié avait un jour rassemblé quelques-uns de nous dans un banquet
+qui n'avait rien de plus surnaturel que ceux d'Anacréon et de
+Marc-Aurèle; et les hymnes qu'ils chantaient en l'honneur des Grâces et
+de Bacchus montaient vers le ciel avec le parfum des roses et les
+douces émanations du Champagne; lorsque tout à coup on entendit dans
+les airs un concert plus ravissant que l'harmonie des corps célestes
+plus mélodieux que les champs des Muses et d'Apollon. Une odeur
+d'ambroisie se répand au même instant de toutes parts et nous voyons
+descendre au milieu de nos bosquets sur un nuage d'or et de pourpre une
+déesse brillante de tout l'éclat qui environne une beauté céleste. A ce
+seul souvenir, mon esprit se trouble, mes idées se confondent et
+j'éprouve encore une fois cette douce ivresse où sa présence alors
+plongea tous mes sens. O vous qui que vous soyez, qu'aucune déesse ne
+visita jamais, gardez-vous de chercher à vous former une idée de ses
+charmes d'après les faibles attraits des beautés mortelles... Oui Vénus
+sans doute est moins belle lorsque parée parles mains des Grâces elle
+se montre dans l'assemblée des dieux; elle était moins touchante le
+jour où parée de sa seule beauté, elle daigna la dévoiler aux yeux du
+fils de Priam. Dans l'une de ses mains était une lyre d'or, dans
+l'autre une coupe de nectar, à ses pies, une corbeille pleine de Roses.
+Ses regards se fixèrent un instant sur nous et ils firent circuler dans
+nos veines un feu rapide qui nous aurait consumés si elle ne nous avait
+elle-même donné la force de résister à sa violence; elle ouvrit la
+bouche, son souffle exhala une odeur plus douce que l'haleine du zéphyr
+chargé du parfum des fleurs. Le son de sa voix et les choses qu'elle
+nous dit nous jetèrent dans une extase ravissante dont il est
+impossible de donner une idée à ceux qui n'ont point reçu une semblable
+faveur et nos coeurs abîmés dans la joie étaient près de mourir sous le
+poids de la volupté.
+
+Il n'est pas donné à une bouche humaine de rendre les discours de la
+déesse; il vous suffira de savoir qu'elle nous manifesta les décrets du
+destin qui de tout temps avoient fixé la durée de notre société.
+
+Elle nous révéla comment les dieux jetant un regard de commisération
+sur les mortels, avoient résolu d'arrêter les progrès de l'égoïsme qui
+semble avoir banni de la terre la gaîté, la franchise, la vertu et le
+bonheur, en lui opposant une association fondée sur la concorde et sur
+l'amitié. Elle nous annonça qu'ils avoient daigné nous choisir pour
+être les pierres angulaires de ce sublime édifice: elle nous enseigna
+les dogmes que nous devons croire, les rites que nous devons suivre, la
+doctrine que nous devons annoncer; elle nous remit en même temps la
+lyre d'or, la corbeille de roses, et la coupe de nectar, après nous
+avoir appris l'usage auquel ils étaient destinés dans les cérémonies de
+notre nouveau culte, elle déposa aussi dans nos mains un livre où une
+main divine avait tracé en caractère de roses les lois qui nous étaient
+données et les noms de ceux qui étaient appelés à composer la société
+naissante avec l'histoire de leur vie et leur future destinée; elle
+nous ordonna de leur annoncer successivement dans les temps marqués les
+desseins des dieux à leur égard par les diplômes dont elle prescrivit
+la forme. Alors elle disparut en laissant dans les airs de vastes
+sillons de lumière.
+
+Lorsque nous eûmes enfin reprit nos sens, nous nous regardâmes
+longtemps les uns les autres dans un profond silence: nos premières
+paroles furent l'explosion de tous les transports d'amour, d'étonnement
+et de joie, excités par la grandeur des prodiges dont nous étions les
+objets. Dès ce moment il nous sembla que nous étions devenus d'autres
+hommes: ou plutôt nous n'étions plus des hommes, nous planions au
+dessus de la terre; l'image de la déesse profondément gravée dans nos
+coeurs ne nous permettait plus de concevoir que des sentiments sublimes
+et de grandes pensées; elle nous défendait même pour toujours contre
+les attraits de toutes les beautés mortelles qui nous avoient enchantés
+jusqu'alors; nous n'éprouvions plus qu'un dégoût universel pour tous
+les biens passagers de ce monde périssable et le désir de remplir notre
+glorieuse vocation était le seul lien qui put encore nous attacher à la
+vie.
+
+Aussi notre premier soin fut d'ouvrir le livre sacré qu'elle avait
+déposé entre nos mains: quelle fut notre joie quand nous lûmes dans ces
+archives immortelles les noms de tous les hommes illustres qui existent
+de nos jours chez les différentes nations de l'Europe qui pour devenir
+nos frères n'attendaient que l'expédition de nos diplômes, quand nous
+vîmes que ceux mêmes des siècles passés y étaient inscrits comme
+membres de cette divine société qui embrasse tous les grands hommes
+présents, passés et futurs.
+
+Mais ce qui nous intéressait le plus vivement c'était sans doute de
+connaître ceux de nos concitoyens qui seraient au nombre des
+prédestinés. Votre nom s'offrit à nos yeux et il serait difficile de
+vous peindre la sensation agréable que nous causa cette découverte;
+nous voulûmes aussitôt lire l'article qui vous concernait, c'est-à-dire
+l'histoire de votre vie passée et votre horoscope; la première nous
+offrit les motifs qui ont déterminé en votre faveur le choix de la
+déesse et nous eûmes lieu d'admirer combien les décrets de la sagesse
+divine différent des faibles pensées des hommes.
+
+En effet, Monsieur, quand les hommes seront instruits de votre
+admission dans l'ordre des Rosatis, ils croiront que vous devez ce
+titre à vos connaissances utiles et agréables, au don d'écrire en prose
+et en vers avec noblesse et avec grâce que l'on vous connaît; à tous
+ces talents divers qui font douter si vous êtes plus cher à Polymnie, à
+Erato ou à Cypris, enfin à toutes les qualités que renferme l'idée d'un
+homme aimable. Eh bien, Monsieur, ce mérite-là est précisément le
+moindre des titres auxquels vous devez l'adoption de la déesse, car nos
+livres sacrés vous apprennent que vous êtes appelé principalement parce
+que les dieux ont aperçu en vous un coeur droit et pur, une âme noble
+et élevée faite pour connaître l'amitié; parce qu'ils ont prévu que
+vous étiez capable d'aimer vos frères autant que vous leur serez cher;
+parce que toujours humain, sensible et juste, vous avez su joindre la
+reconnaissance et l'estime de vos concitoyens à la confiance et à
+l'amitié des magistrats puissants qui ont l'avantage et le mérite
+d'apprécier et d'employer vos talents qui exercent sur eux une autorité
+salutaire et funeste suivant le caractère et l'âme de ceux à qui elle
+est confiée.
+
+Maintenant, Monsieur, vous ne serez pas fâché sans doute de connaître
+votre horoscope et vous attendez peut-être avec impatience que je vous
+révèle ce que le livre fatal nous a appris sur cet objet intéressant.
+Mais, Monsieur, c'est là précisément un de ces secrets sur lesquels les
+ordres de la déesse nous imposent un silence religieux; car elle est
+d'avis qu'il n'est pas avantageux à l'homme d'étendre ses regards trop
+loin dans l'avenir, tout ce que je puis faire, Monsieur, c'est de vous
+dire comme homme, que vous devez être exempt de toute inquiétude, car
+la sage déesse m'a encore appris en général que l'horoscope d'un homme
+est dans ses talents et dans ses vertus.
+
+Livrez-vous donc tout entier à la joie que votre heureuse adoption doit
+vous inspirer et rendez grâces aux dieux qui ont daigné vous accorder
+une si éclatante faveur; reconnaissez votre dignité, _agnosce, o
+rosati, dignitatem tuam;_ et connaissez surtout votre bonheur, et
+méritez-le de plus en plus par votre zèle à répondre aux volontés du
+ciel et à observer ses commandements, aimez la rose, aimez vos frères,
+ces deux préceptes renferment toute la loi.
+
+Mais pour animer votre zèle et répondre à la grâce de votre heureuse
+vocation, achevez devons instruire et devons édifier en apprenant
+quelles sont les magnifiques promesses qui ont été faites aux vrais
+Rosatis; car les dieux ont voulu qu'ils fussent heureux dans ce monde
+et dans l'autre. Le premier avantage qui leur est assuré est celui
+d'une longue vie; il est très difficile qu'un Rosati meure si toutefois
+cela est possible. Je puis vous en citer un exemple intéressant dans la
+personne de l'hôte aimable chez qui nous sommes rassemblés dans ce
+moment. Le jour où il fut admis pour la première fois à nos sacrés
+mystères, il nous chanta des couplets dignes d'Anacréon; mais l'état de
+faiblesse et de souffrance où nous le vîmes alors nous faisait craindre
+qu'il ne se pressât trop de descendre vers la fatale barque par les
+sentiers qu'Anacréon lui avait fraies; mais à peine eut-il passé une
+heure auprès de nous lorsqu'il s'écria dans un transport d'allégresse
+qu'il sentait déjà la vertu rosatique qui agissait eu lui et qui lui
+rendait ses forces et sa gaîté première; et dès ce moment sa santé
+raffermie de jour en jour nous a donné la précieuse certitude de le
+conserver encore au moins pendant plusieurs siècles.
+
+Mais ce n'est pas tout de vivre longtemps; les Rosatis ont encore
+l'avantage de vivre beaucoup; car tous leurs moments sont remplis par
+de bonnes actions; enfin, ils vivent agréablement; d'abord une des plus
+précieuses prérogatives d'un Rosati, c'est que sa maîtresse ne peut
+jamais lui être infidèle; il n'est pas moins sûr de la constance de ses
+amis; du moins en trouve-t-il toujours dans ses frères; ce n'est pas
+tout, s'il a embrassé l'état du mariage il peut se reposer même sur la
+vertu de sa femme; exempt de la loi commune il est sûr d'échapper à
+toutes les disgrâces qui semblent menacer le vulgaire des maris, et
+jamais aucun obstacle ne dérange sur son front la couronne de fleurs
+dont il est orné; enfin la vie d'un Rosati est un printemps continuel
+et partout les roses naissent en foule sur ses pas. Telle est notre
+destinée dans cette vie: mais lorsque nous serons parvenus au terme que
+les arrêts du destin ont marqué à notre séjour sur la terre, alors
+vainqueurs de la mort même, nous serons transportés sur un nuage
+brillant dans l'Elysée, où nous irons rejoindre nos illustres frères,
+Anacréon, Chaulieu, Trajan, Marc-Aurèle, et tous les demi-dieux qui ont
+fait la gloire du nom Rosati. C'est là que nous trouverons encore
+Sapho, Aspasie, Sévigné, La Suze, La Fayette et toutes les aimables
+soeurs dont les charmes changeraient le Tartare même en un lieu de
+délices; c'est là que nous passerons des jours fortunés tantôt à leur
+chanter des vers charmants inspirés par les Grâces, tantôt à les
+enlacer des guirlandes de roses que nous aurons composées avec elles
+dans les riants détours d'un bocage enchanté ou dans le doux asile
+d'une grotte tapissée d'une éternelle verdure. Que dis-je, la déesse
+elle-même viendra souvent se communiquer à nous et sa présence nous
+rendra les ravissements ineffables qui pensèrent jadis nous faire
+expirer de plaisir, mais dans cet état de gloire et de félicité nos
+sens auront acquis une vigueur nouvelle qui nous rendra capables de
+soutenir de sa part de plus longs entretiens et un commerce plus intime.
+
+
+
+ * * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Poésies
+Orthographe et ponctuation d'origine conservées]
+
+
+
+
+
+- Madrigal dédié à miss Ophelia Mondlen
+
+
+ Crois-moi, jeune et belle Ophélie,
+ Quoi qu'en dise le monde et malgré ton miroir,
+ Contente d'être belle et de n'en rien savoir,
+ Garde toujours la modestie.
+ Sur le pouvoir de tes appas
+ Demeure toujours alarmée.
+ Tu n'en seras que mieux aimée,
+ Si tu crains de ne l'être pas.
+
+[signé M. Drobecq]
+
+(paru sans nom d'auteur dans le _Chansonnier des grâces et Quelques
+vers_ (Paris, Royer, 1787); dans _Les Actes des Apôtres_, sous le nom
+de Robespierre (1790, ch. V, p. 531); l'autographe de cette poésie fut
+acheté 500 francs par un amateur (Bulletin du bibliophile belge, 1856,
+p. 225.) d'après Jean Bernard, Quelques poésies de Robespierre. Paris,
+1890, in-12, p. 14.)
+
+
+- Chanson adressée à Mlle Henriette [nom de famille effacé par une
+tache d'encre]
+
+ Veux-tu sçavoir, ô charmante Henriette,
+ Pourquoi l'amour est le plus grand des dieux,
+ Par quel prodige il étend sa conquête
+ Sur les enfers et la terre et les cieux?
+
+ Ne pense pas qu'il doive sa victoire
+ Aux traits perçans, que tu vois dans mes mains,
+ Que sur son arc, il ait fondé sa gloire
+ Et tout l'espoir de tes brillans destins.
+
+ Il te forma, tu lui donnas l'empire.
+ Depuis ce jour l'amour victorieux
+ Donna des loix à tout ce qui respire
+ Et triompha des mortels et des dieux.
+
+ De tous ses dons déploiant la richesse
+ De mille attraits il orna ton minois.
+ Dans tes beaux yeux il peignit la tendresse
+ Et le forma la plus touchante voix.
+
+ Il te donna le sourire des grâces.
+ Dans tous tes traits, il marqua la bonté.
+ Apprit aux ris à voler sur les traces
+ Et sur tes pas il fixa la gaité.
+
+ Il arrangea ta noire chevelure
+ Pour relever la blancheur de ton teint,
+ A Vénus même enlevant sa ceinture
+ Il l'en para de sa divine main.
+
+ D'un dernier trait couronnant son ouvrage
+ Il sçut encor embellir tant d'attraits,
+ Des deux côtés de ton charmant visage
+ Un joli... [effacé avec de l'encre] fut placé tout exprès.
+
+ Alors certain d'un triomphe facile
+ Brisons ces traits, éteignons ce flambeau,
+ Dit-il, jettons ce carquois inutile
+ Je puis compter sur cet appui nouveau,
+
+ A l'Univers, je montrerai tes charmes
+ Chère Henriette, il subira ma loi.
+ On te verra, ce seront là mes armes
+ Et t'adorer sera tout mon emploi.
+
+(Cette poésie fait partie d'un manuscrit comprenant quelques pièces de
+vers et un discours, remis par Charlotte Robespierre à Agricol Moureau
+et publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de
+Maximilien Robespierre_, Paris, Gougy, 1909. Cette pièce est, d'après
+cet auteur qui détient les originaux, écrite sur papier bleuté, au
+filigrane: fin 1778 Levayer; une tache d'encre recouvre le nom de
+famille d'Henriette et le rend illisible.
+
+
+- Chanson
+
+ 1
+
+ Tu veux, charmant objet,
+ Que mon esprit docile
+ Tire quelque couplet
+ De ma verve stérile
+ Fera-t-il bien?
+ Je n'en crois rien,
+ Mais veut-on que je me défende.
+ Quand ta bouche commande
+ A mon coeur.
+
+ 2
+
+ De ce premier couplet
+ Que faut-il que je pense?
+ Verra-t-on cet essai
+ Avec quelqu'indulgence?
+ Il est très bien
+ J'en suis certain
+ Car toi-même, aimable Henriette
+ Dicta cette chansonnette
+ A mon coeur.
+
+ 3
+
+ Peu m'importe d'ailleurs
+ Que ce fruit de ma veine
+ Soit goûté des neuf soeurs
+ Je me rirai sans peine
+ De l'Hélicon
+ Et d'Apollon
+ Si tes yeux d'un regard prospère
+ Voient cet hommage sincère
+ De mon coeur.
+
+(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien
+Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 19.)
+
+
+- Vers pour le mariage de Mlle Demoncheaux
+
+ C'en est fait, aimable Emilie,
+ Un mot a fixé ton destin:
+ Un mortel trop digne d'envie
+ T'a soumise au joug de l'Hymen.
+
+ Mais de ce dieu qu'on calomnie
+ Ne crains pas l'empire éternel,
+ Contre ses loix, quoiqu'on publie.
+ L'hymen n'est point un dieu cruel.
+
+ L'homme, ce sultan formidable
+ Dont on vante la majesté,
+ A la voix d'une épouse aimable
+ Dépose toute sa fierté.
+
+ De ton seigneur, charmante amie,
+ Je veux bien être le garant,
+ L'époux de la douce Emilie
+ Sera toujours un tendre amant.
+
+ Le volage enfant de Cythère
+ Dont tu fus toujours le soutien
+ De peur d'exciter ta colère
+ N'osera pas trahir l'hymen.
+
+ Tu peux croire à de tels présages;
+ De ta gloire et de ton bonheur
+ Je vois trois infaillibles gages:
+ Tes yeux, les grâces et ton coeur.
+
+(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien
+Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 23.)
+
+
+- J'ai vu tantôt l'aimable Flore
+
+ J'ai vu tantôt l'aimable Flore,
+ Au plus beau des jours du printems
+ Donner la main à Terpsychore
+ Et la parer de ses présens.
+ Aussitôt j'ai vu sur leurs traces
+ Aux doux accords du violon,
+ La troupe légère des Grâces
+ Voler sur le tendre gazon.
+
+ De cette charmante alliance
+ Quelle main forma les doux noeuds?
+ De la vive gaieté d'Hortense
+ Reconnaissez l'ouvrage heureux,
+ Son air, sa grâce enchanteresse.
+ Son humeur aimable et riante;
+ Avec les jeux et la jeunesse
+ Près d'elle enchaîne le bonheur.
+
+ Par elle, la saison nouvelle
+ Emprunte un nouvel agrément.
+ La nature devient plus belle,
+ Le printems, paroît plus riant.
+ La beauté des présens de Flore,
+ Toujours contrainte à s'embellir
+ A la déesse qu'elle adore
+ Ravit l'hommage du zéphyr.
+
+ Mais en vain, négligeant ces armes
+ Elle est souvent rebelle aux lois.
+ Elle conserve assez de charmes
+ Pour nous vaincre à la fin du mois.
+ Au tribunal d'un juge inique
+ Notre bon droit fut rejeté
+ Mais il peut braver la critique;
+ Il est absout par la beauté.
+
+ De tout temps. Messieurs de justice,
+ Pour elle, furent indulgens.
+ Vénus reçoit leur sacrifice
+ Thémis a reçu leurs sermens.
+ Pour moi d'être vaincu par elle
+ Je me console avec raison
+ Vingt fois pour souper avec elle
+ Je veux payer le violon.
+
+(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien
+Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 27.)
+
+
+- A une beauté timide Air: _Avec les jeux_.
+
+ Quoi vous poussez la modestie
+ Jusques à la timidité!
+ Vous avez tort, jeune Sylvie (mot rayé dans le manuscrit: belle)
+ Vous avez tort en vérité,
+ Grâces et figure jolie
+ Esprit, coeur noble et généreux
+ Ne donnent-ils pas, je vous prie
+ Le droit de lever deux beaux yeux?
+
+ L'humble et charmante violette.
+ L'aimable fille du printems,
+ Sous le gazon, cache sa tête
+ Aux yeux des zéphirs caressans.
+ Mais souvent pour chercher sous l'herbe
+ Ses attraits doux et séduisans,
+ Zéphirs, de la rose superbe,
+ Quittent les charmes éclatans.
+
+ De la violette touchante
+ Vous avez toute la douceur.
+ De la Rose noble et brillante
+ Vous offrez le charme vainqueur.
+ Vous pourriez être la rivale
+ De l'aimable reine des fleurs;
+ Vous aimez mieux être l'égale
+ De la plus humble de ses soeurs.
+
+(publié par M. Lucien Peise sous le titre _Quelques vers de Maximilien
+Robespierre_, Paris, Gougy, 1909, p. 21.)
+
+
+- La rose Remerciements a MM. de la Société des Rosati. Air:
+_Résiste-moi, belle Aspasie!..._
+
+ Je vois l'épine avec la rose,
+ Dans les bouquets que vous m'offrez (_bis_);
+ Et, lorsque vous me célébrez,
+ Vos vers découragent ma prose.
+ Tout ce qu'on m'a dit de charmant,
+ Messieurs, a droit de me confondre:
+ La _Rose_ est votre compliment,
+ L'_Epine_ est la loi d'y répondre (_bis_).
+
+ Dans cette fête si jolie,
+ Règne l'accord le plus parfait (_bis_),
+ On ne fait pas mieux un couplet,
+ On n'a pas de fleur mieux choisie.
+ Moi seul, j'accuse mes destins
+ De ne m'y voir pas à ma place;
+ Car la _Rose_ est dans nos jardins
+ Ce que nos vers sont au Parnasse.
+
+ A vos bontés, lorsque j'y pense,
+ Ma foi je n'y vois pas d'excès (_bis_);
+ Et le tableau de vos succès
+ Affaiblit ma reconnaissance,
+ Pour de semblables jardiniers,
+ Le sacrifice est peu de chose;
+ Quand on est si riche en lauriers,
+ On peut bien donner une _Rose_ (_bis_).
+
+(le manuscrit de cette chanson fut retrouvé dans les papiers de ce
+dernier, puis confié par Charlotte Robespierre à Laponneraye, pour la
+publication des oeuvres complètes de son frère, 1840, tome II, p. 480.)
+
+Note : Cette pièce est attribuée par J. A. Paris et par Victor Barbier
+(_Les Rosati_ p. 68) à Beffroy de Reigny; Arthur Dinaux et Jean-Bernard
+estiment qu'elle est bien l'oeuvre de Maximilien Robespierre;
+
+
+- Couplets chantés En donnant le baiser à M. Foacier de Ruzé
+
+ On vous a présenté la rose;
+ L'offrande était digne de vous;
+ De cette fleur, pour nous éclose,
+ La beauté plaît aux yeux de tous.
+ De grand coeur vous prîtes ce verre
+ Rempli de Champagne joyeux;
+ Nul honnête homme sur la terre
+ Ne méprise ce don des cieux.
+
+ Avec la même confiance
+ Puis-je vous offrir mon présent?
+ C'est le sceau de notre alliance,
+ C'est un baiser qui vous attend.
+ Et c'est moi que la destinée
+ Appelle à cet emploi flatteur!
+ Et mon étoile fortunée
+ Etait d'accord avec mon coeur!
+
+ Mais pour donner une accolade
+ Qui, par un baiser précieux,
+ Puisse d'un pareil camarade
+ Marquer l'avènement heureux,
+ Il faut la bouche enchanteresse
+ De lune des soeurs de l'Amour,
+ Ou de cette jeune déesse
+ A qui vous donnâtes le jour.
+
+ Mais d'un mortel qui vous révère
+ Et vous chérit bien plus encor
+ Si l'hommage pouvait vous plaire,
+ Je remplirais mon heureux sort.
+ Seulement, par un doux sourire,
+ A cet instant, dites-le moi,
+ Et sans me le faire redire,
+ Soudain j'exécute la loi.
+
+ Non; certaine raison m'arrête,
+ Et, pour vous parler plus longtemps,
+ Du plaisir que le sort m'apprête
+ Je suspendrai les doux instants.
+ Car toujours, en vers comme en prose.
+ Je suis bavard en vous louant;
+ Pourriez-vous me dire la cause
+ De ce phénomène étonnant?
+
+ Je vous admire et je vous aime,
+ Lorsque, rival de d'Aguesseau,
+ Aux yeux d'un Tribunal suprême
+ De loin vous montrez le flambeau.
+ Je vous aime, lorsque vos larmes
+ Coulent pour les maux des humains,
+ Et quand de la veuve en alarmes
+ Les pleurs sont séchés par vos mains.
+
+ Mais lorsqu'admis à nos mystères,
+ Je vous vois, le verre à la main.
+ Assis au nombre de mes frères,
+ Animer ce charmant festin,
+ Quand votre coeur joyeux présage
+ Nos jeux et nos aimables soins,
+ Je vous aime encore davantage
+ Et ne vous admire pas moins.
+
+ O des magistrats le modèle!
+ Quand vous signalerez pour nous
+ Votre indulgence et votre zèle,
+ Vous serez applaudi de tous.
+ Vous devez aimer nos mystères;
+ Car en quel lieu trouverez-vous
+ Des coeurs plus unis, plus sincères.
+ Des plaisirs plus vrais et plus doux?
+
+ Des guirlandes qui nous sont chères
+ Aimez donc aussi les appas,
+ Et, dès cet instant, à vos frères
+ Ouvrez votre coeur et vos bras.
+ Pardon, Amour, pardon, Glycère,
+ Je conviens que, dans ce moment,
+ A vos doux baisers je préfère
+ Celui d'un magistrat charmant.
+
+(Cette poésie a été reproduite par M. A. J. Paris, dans la _Jeunesse de
+Robes- Pierre_, p. 180, par M. Victor Barbier, dans _Les Rosati_, page
+5l, par M. Jean- Bernard, dans _Quelques vers de Robespierre_, page 43.)
+
+Note : Cette chanson a été dite par Maximilien Robespierre dans une
+fête des Rosati, le 22 juin 1787; la société recevait, ce jour-là, M.
+de Foacier de Ruzé, avocat au Conseil d'Artois et l'un des plus
+éminents magistrats de la province.
+
+
+- La coupe vide
+
+ O dieux! Que vois-je, mes amis?
+ Un crime trop notoire
+ Du nom charmant des Rosatis
+ Va donc flétrir la gloire!
+ O malheur affreux!
+ O scandale honteux!
+ J'ose le dire à peine
+ Pour vous j'en rougis,
+ Pour moi j'en gémis,
+ Ma coupe n'est pas pleine
+
+ Eh! vite donc, emplissez-la
+ De ce jus salutaire,
+ Ou du Dieu qui nous le donna
+ Redoutez la colère.
+ Oui, dans sa fureur,
+ Son thirse vengeur
+ S'en va briser mon verre;
+ Bacchus, de là-haut,
+ A tous buveurs d'eau
+ Lance un regard sévère.
+
+ Sa main, sur les fronts nébuleux
+ Et sur leur face blême,
+ En caractères odieux
+ Grava cet anathème,
+ Voiez leur maintien,
+ Leur triste entretien.
+ Leur démarche timide;
+ Tout leur air dit bien
+ Que comme le mien
+ Leur verre est souvent vuide.
+
+ O mes amis, tout buveur d'eau
+ Et vous pouvez m'en croire,
+ Dans tous les temps ne fut qu'un sot,
+ J'en atteste l'histoire,
+ Ce sage effronté,
+ Cynique vanté,
+ Me paraît bien stupide.
+ O le beau plaisir
+ D'aller se tapir
+ Au fond d'un tonneau vuide.
+
+ Encore s'il eût été plein.
+ Quel sort digne d'envie,
+ Alors dans quel plaisir divin
+ Aurait coulé sa vie!
+ Il aurait eu droit
+ De braver d'un roi
+ Tout le faste inutile,
+ Au plus beau palais
+ Je préférerais
+ Un si charmant azile.
+
+ Quand l'escadron audacieux
+ Des enfans de la terre
+ Jusques dans le séjour des dieux
+ Osa perler la guerre.
+ Bacchus, rassurant
+ Jupiter tremblant,
+ Décida la victoire;
+ Tous les dieux à jeun
+ Tremblaient en commun,
+ Lui seul avait su boire.
+
+ Il fallait voir dans ce grand jour
+ Le puissant dieu des treilles,
+ Tranquille, vidant tour à tour
+ Et lançant des bouteilles;
+ A coups de flaccons
+ Renversant les monts
+ Sur les fils de la terre:
+ Ces traits, dans la main
+ Du buveur divin,
+ Remplaçaient le tonnerre.
+
+ Vous dont il reçut le serment
+ Pour de si justes causes.
+ C'est à son pouvoir bienfaisant
+ Que vous devez vos roses;
+ C'est lui qui forma
+ Leur tendre incarnat.
+ L'aventure est notoire
+ J'entendis Momus
+ Un jour à Vénus
+ Rappeler cette histoire.
+
+ La rose était pâle jadis,
+ Et moins chère à Zéphire,
+ A la vive blancheur des lys
+ Elle cédait l'empire.
+ Mais, un jour, Bacchus
+ Au sein de Vénus,
+ Prend la fille de Flore,
+ La plongeant soudain
+ Dans des flots de vin,
+ De pourpre il la colore.
+
+ On prétend qu'au sein de Cypris,
+ Deux, trois gouttes coulèrent
+ Et que dès lors, parmi les lis,
+ Deux roses se formèrent,
+ Grâce à ses couleurs,
+ La rose des fleurs
+ Désormais fut la reine;
+ Cypris, dans les cieux,
+ Du plus froid des dieux
+ Devint la souveraine.
+
+ Amis, de ce discours usé
+ Concluons qu'il faut boire.
+ Avec le bon ami Ruzé
+ Qui n'aimerait à boire?
+ A l'ami Carnot
+ A l'aimable Col,
+ A l'instant, je veux boire;
+ A vous, cher Fosseux,
+ Au grouppe joyeux
+ Je veux encor reboire.
+
+ Si jamais j'oubliais Morcant,
+ Que ma langue séchée
+ A mon gosier rude et brillant
+ Soit toujours attachée.
+ Pour fuir ce malheur.
+ Trois fois de grand coeur
+ Je veux vider mon verre.
+ Pour l'avènement
+ D'un frère charmant,
+ On ne saurait mieux faire.
+
+(Cette pièce a été publiée dans les _Mémoires authentiques [apocryphes]
+de Maximilien de Robespierre_, Moreau-Rosier, éditeur, 1830, à la page
+293, du tome II, avec un fac-similé de deux strophes, reproduction des
+deux premiers couplets de l'autographe donné par Mlle La Roche à
+Agricol Moureau.)
+
+
+- L'homme champêtre
+
+ Heureux l'homme de la nature
+ Qui, loin de l'homme faux, loin de l'homme de coeur,
+ Cultive un petit champ et peut, à son retour.
+ Manger en paix, dans sa cabane obscure,
+ Le pain que, sous le poids du jour.
+ Son travail généreux a gagné sans murmure!
+ Il voit avec plaisir sa femme et ses enfants
+ Préparer, de leurs mains diligentes et chères,
+ Le mets simple et les vêtements
+ Qui lui sont devenus à la fin nécessaires.
+
+ Qu'il est riche! qu'il est heureux
+ Celui qui vit dans l'indigence!
+ Au ciel adresse-t-il des voeux?
+ Ils sont formés par l'espérance.
+ Joyeux, les voit-ils exaucés?
+ Aussitôt la reconnaissance
+ Dit: Je vis, Dieu bon! c'est assez
+ Qu'ai-je besoin de l'opulence?
+
+ Son coeur pur ne connaît jamais
+ Les craintes, le tourment d'un misérable avare.
+ Si d'un travail trop long le dangereux excès
+ Le fatigue, l'épuise, eh bien! la nuit répare
+ Tous les maux que le jour a faits.
+ Il ne voit pas en songe une effrayante image,
+ Et du meurtre et du brigandage,
+ Il veille en sage, il dort en paix.
+
+ La brillante rosée inonde et couvre encore
+ Les fruits, la verdure et les fleurs.
+ Du sommeil quittant les douceurs,
+ Il se lève, il prévient l'aurore.
+ Et, saluant le jour qui vient blanchir les cieux,
+ Il reprend ses travaux et ses propos joyeux.
+
+ Il n'est point des remords la renaissante proie.
+ Ni le crime, ni la terreur
+ Ne troublent un moment son innocente joie.
+ Chaque idée est pour lui l'image du bonheur;
+ Il vit, sa famille est contente.
+ Qu'a-t-il à désirer? Rien. Pendant tout le cours
+ Du long jour de sa vie, il vit, travaille, et chante:
+ Lui seul peut être heureux, et lui seul l'est toujours.
+
+[signé M. Drobecq]
+
+(Cette poésie a été publiée pour la première fois dans _Le Censeur
+universel anglais_ (p. 152) du samedi 12 août 1786; publiée une
+première fois par M. Jean-Bernard, dans _La Révolution Française_ Revue
+historique, t. IX, 1885, p. 396 sous le litre: "Une poésie de
+Maximilien Robespierre" et, à nouveau, à la page 66 de son ouvrage:
+_Quelques vers de Robespierre_.) 16
+
+- Loin d'ici la cérémonie
+
+ Loin d'ici la cérémonie
+ Avec la morne dignité.
+ Que les plaisirs et la folie
+ Accourent avec la gaieté.
+ Aux jeux de cette fête aimable
+ Aucun profane n'est admis;
+ Mes yeux autour de cette table
+ Ne voient qu'une troupe d'amis
+
+ Vainement un Crésus stupide
+ Me donne un superbe festin:
+ A sa table l'ennui préside,
+ L'ennui plus cruel que la faim.
+ Toutefois sa magnificence
+ A nos yeux ne déplairoit pas
+ Si son importune présence
+ Ne gatoit ses meilleurs repas.
+
+ Ici tout conspire à nous plaire,
+ L'aimable amitié, le bon vin,
+ La liberté, la bonne chère;
+ Surtout le maitre du festin.
+ Son humeur, sa mine fleurie
+ Sçavent inspirer la gaieté
+ Mieux que cette liqueur chérie
+ Qu'on nous verse à coup répété.
+
+ O mes amis que notre zèle
+ Par le doux Champagne excité
+ Pour cet ami cher et fidèle
+ Eclate en buvant sa santé,
+ Qu'une mousse vive et brillante
+ Lançant vingt bouchons vers les cieux
+ De notre allégresse éclatante
+ Soudain aille informer les dieux.
+
+(Pièce publiée par M. Lucien Peise, _Quelques vers de Maximilien
+Robespierre_, p. 27.)
+
+
+- Fragment d'un poème sur le mouchoir
+
+ ......
+ Mais pour ce noble emploi je ne veux point vous voir
+ Déploier, avec grâce, un superbe mouchoir,
+ Des moeurs de l'Orient évitez la mollesse
+ Et sçachez de vos doigts emploier la souplesse.
+ Dès longtems, je le sçais, un luxe dangereux
+ A ce honteux usage asservit nos ayeux:
+ Mais jadis les humains instruits par la nature
+ Sous un chêne fécond recueillant leur pâture
+ Se mouchoient sans mouchoir et vivoient plus heureux.
+ Le père des humains dans ses doigts vigoureux
+ Pressant bien mieux que nous son nés souple et docile
+ Sçavoit le dégager d'une humeur inutile.
+
+ ......
+ Le coupable intérêt divise les familles;
+ On aime le bon vin, on caresse les filles;
+ Des cuisiniers trompeurs les perfides apprêts
+ Succédèrent au gland que donnoient les forêts.
+ Alors pour déjeuner il fallut des serviettes;
+ Mais nul du bien d'autrui ne gardoit ses mains nettes
+ Las du cristal des eaux on chercha des miroirs
+ Et pour comble d'horreurs on voulut des mouchoirs.
+ Cependant j'en conviens, ces sages républiques,
+ Illustres par l'éclat de leurs vertus antiques,
+ Ces peuples, dont la terre admire les exploits
+ De ce désordre affreux garantis par les loix
+ Ne subirent jamais ce honteux esclavage.
+ Si Rome humiliant son superbe courage
+ Eût souffert dans son sein ces nés efféminés.
+ Eût-elle vu des Rois à ses piés enchaînés,
+ L'histoire en retraçant ses moeurs et sa puissance
+ D'un seul mouchoir jamais n'atteste l'existence.
+ Scipion, ce héros de l'Afrique fatal
+ N'avoit point de mouchoirs, et vainquit Annibal.
+ Un mouchoir! Scipion! Quel contraste risible!
+ Non jamais d'un romain le courage inflexible
+ N'eût permis que son nés libre et majestueux
+ Apprit à s'amollir dans un cotton moelleux.
+ Si vous pouvez donner un mouchoir à Pompée
+ A Cornélie aussi prêtez une poupée,
+ Un manchon à Brutus (mot rayé dans le manuscrit : Sylla) des gands à Cicéron,
+ Un col à Paul-Emile, un jabot à Caton.
+ D'autres tems, d'autres moeurs; un funeste génie
+ Parmi nous des mouchoirs a soufflé la manie.
+ Moi-même je le sens; c'est en vain que mes vers
+ Sur ce honteux abus gourmandent l'univers!
+ Je lui demande en vain ces justes sacrifices,
+ Le pire de nos maux, c'est de chérir nos vices;
+ Que dis-je? nous pouvons à peine concevoir
+ Qu'une société peut fleurir sans mouchoir.
+ De nos usages vains ambitieux esclaves
+ Nous aimons à traîner nos absurdes entraves;
+ Nous appelons grossiers, les hommes ingénus
+ Qui pouvant dédaigner des secours superflus
+ Sçavent à leurs doigts seuls demander un service,
+ Qui pour nous d'un mouchoir exige encore l'office,
+ Voulez-vous dans le monde être deshonoré!
+ Je vais vous en donner un moïen assuré!
+ Mouchez-vous par vos doigts en bonne compagnie;
+ En vain à la vertu vous joindrez le génie,
+ Le faquin le plus vil, l'homme le plus taré
+ Chez les honnêtes gens vous sera préféré!
+
+(Cette pièce a été publiée par M. Lucien Peise, dans sa brochure
+_Quelques vers de Maximilien Robespierre_, p. 31.) (Le manuscrit entier
+de ce poème figura dans une vente d'autographes (avril 1835; catalogue
+Laverdet).)
+
+
+- Le seul tourment du juste
+
+ Le seul tourment du juste, à son heure dernière,
+ Et le seul dont alors je serai déchiré,
+ C'est devoir, en mourant, la pâle et sombre envie
+ Distiller sur mon front l'opprobre et l'infamie,
+ De mourir pour le peuple et d'en être abhorré.
+
+(Cette pièce a été reproduite dans les _Mémoires de Charlotte
+Robespierre sur ses deux frères_; par M. Jean Bernard dans _Quelques
+poésies de Robespierre_, p. 63.)
+
+Note: Charlotte Robespierre, dans ses _Mémoires_, écrit, au sujet de la
+composition de cette ultime oeuvre poétique: "Une seule crainte le
+tourmentait, c'était que les méchants après l'avoir assassiné, ne
+déversassent sur lui la calomnie. Il fit à ce sujet quelques vers dont
+je ne me rappelle que les cinq suivants."
+
+
+
+ * * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+[Transcriber's Notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de
+messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaty président à
+mortier au parlement de Bordeaux (1789)
+
+Transcrit en français moderne]
+
+
+
+
+(Magistrat et homme de lettres, Dupaty (1744-1758) avait dévoilé les
+erreurs judiciaires, défendu les veuves accusées, protesté contre les
+arrestations arbitraires. Pour honorer le héros qui avait été l'un de
+ses membres, l'un de ses enfants, l'Académie de la Rochelle mit son
+Eloge au concours. En 1789, parut sans nom d'éditeur un Eloge de
+messire Charles-Marguerite-Jean-Baptiste Mercier Dupaly, président à
+mortier au Parlement de Bordeaux par M. R. avocat en Parlement.
+Certains historiens (Stefane-Pol, Quérard) l'attribuent à Robespierre.
+Le manuscrit de l'Académie de La Rochelle a malheureusement disparu.)
+
+
+
+
+ELOGE DE MESSIRE CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY
+PRESIDENT A MORTIER AU PARLEMENT DE BORDEAUX
+
+
+
+
+Nous ne sommes plus dans ces temps d'ignorance et de barbarie où la
+magistrature, loin de recevoir les honneurs qui lui sont dus, était, au
+contraire, dans l'avilissement et dans l'oubli. Les nobles qui ne
+voulaient que des esclaves, méprisaient les magistrats. Le peuple
+tremblant sous ses tyrans, n'ayant d'autre sentiment que celui de sa
+faiblesse, ne pouvait apprécier tout le bien que devaient opérer, pour
+son bonheur, ceux qui, par leurs fonctions augustes, sont chargés de
+rendre la justice.
+
+Guidés par le flambeau de la philosophie, nous commençons enfin à
+croire, d'après les peuples les plus sages et les plus éclairés de
+l'antiquité, que la valeur qui défend la patrie, et la vertu qui est un
+gage assuré de sa durée et de sa prospérité, ont également droit à nos
+éloges: que si le guerrier qui garantit nos remparts des insultes de
+l'ennemi, mérite toute notre reconnaissance, le magistral, le citoyen
+vertueux qui veille dans la cité à l'exécution des lois, et qui y
+entretient l'ordre et l'harmonie, n'en est pas moins digne.
+
+Dans Athènes et dans Rome on voyait à côté des monuments élevés à la
+gloire des héros, ceux qui étaient consacrés à rappeler à la nation le
+souvenir des législateurs et des philosophes; de ces hommes rares et
+privilégiés, de ces amis de l'humanité, qui semblent n'avoir été placés
+sur la terre que pour le bonheur de ceux qui l'habitent.
+
+Il m'est donc permis aujourd'hui de célébrer le magistrat dont nous
+pleurons la perte, de payer h sa mémoire un tribut de reconnaissance et
+d'admiration, et de jeter quelques fleurs sur sa tombe. Si en montrant
+le zèle ardent qui l'animait pour la justice, dont il a été longtemps
+l'organe, et son amour pour l'humanité, qu'il a défendue avec tant de
+force et de constance; si, en rendant un hommage public à ses talents
+et à ses vertus, je ne remplis point assez dignement la tâche imposée à
+l'orateur, j'aurai du moins l'avantage d'avoir offert un grand exemple
+et des leçons utiles.
+
+Je ne crains pas que l'envie se soulève ici contre moi; celui qu'elle a
+poursuivi n'est plus; elle doit donc se taire; et c'est maintenant à la
+vérité seule qu'il appartient de se faire entendre. Rien dans cet éloge
+ne sera désavoué par elle: je me croirais indigne de louer celui qui
+s'est tant occupé à la chercher, qui a eu le courage de la dire, si je
+pouvais avoir recours à la flatterie et au mensonge.
+
+Lorsqu'on veut parler d'un philosophe et d'un sage, on n'a pas besoin
+d'aller fouiller dans les siècles les plus reculés pour savoir quels
+ont été ses ancêtres, s'ils ont obtenu des distinctions éclatantes,
+s'ils ont ajouté à leurs noms des -titres fastueux. Ces avantages, si
+imposants pour le vulgaire, qui flattent tant l'ambition, mais qui ne
+supposent pas toujours le mérite, sont peu de chose aux yeux de la
+raison et de la sagesse.
+
+CHARLES-MARGUERITE-JEAN-BAPTISTE MERCIER DUPATY, Président à Mortier au
+Parlement de Bordeaux, naquit à la Rochelle de parents nobles, et
+surtout recommandables par leurs vertus* [* Son aïeul était conseiller
+au conseil supérieur du Cap Français, et son père, qui occupait une
+charge de trésorier de France, fut reçu en 1744 à l'Académie de la
+Rochelle, où il a fourni plusieurs mémoires utiles et remplis de vues
+patriotiques. Ils avaient l'un et l'autre ce qui vaut encore mieux que
+l'illustration, un mérite héréditaire, des qualités éminentes et de
+longs services rendus à la société.]. Son père, qui avait des lumières,
+qui connaissait tout le prix d'une bonne éducation, qui savait qu'elle
+décide souvent de ce qu'on doit être un jour, cultiva l'enfance d'un
+fils qui lui était cher, et qui donnait de grandes espérances. Il ne
+vécut pas assez pour jouir du fruit de ses soins; mais il laissa une
+épouse dont l'âme sensible et grande était faite pour réparer cette
+perte* [* Mlle Carré fut digne, par ses rares vertus, d'être associée à
+cette respectable famille; sa piété tendre, mais indulgente, sa
+bienfaisance généreuse, mais éclairée, lui méritèrent tous les
+suffrages pendant sa vie, et les regrets des gens de bien après sa
+mort.].
+
+M. DUPATY avait reçu de la nature ce désir impatient de savoir et de
+s'instruire, qui annonce toujours les grands talents. Dans cet âge où
+les plaisirs laissent à peine quelques heures à la réflexion, où, sans
+songer au temps qui suivra, l'on ne pense qu'à jouir, il faisait une
+étude raisonnée de l'histoire qui n'offre aux esprits vulgaires qu'un
+simple récit de faits et de raisonnements; mais d'où l'homme de génie
+sait faire naître une source abondante de réflexions utiles. Il
+méditait les ouvrages immortels de cet écrivain célèbre, dont les
+lumières ont tant influé sur celles de son siècle, et qui a si bien
+saisi la chaîne par où sont liés les sujets avec les souverains, et les
+nations avec les nations. Il admirait les vues sublimes de ces
+bienfaiteurs des hommes qui, en donnant au genre humain des lois
+pleines de sagesse, lui ont fait le plus grand bien qu'il puisse
+recevoir.
+
+C'est ainsi qu'en recueillant des lumières de toutes parts, M. DUPATY
+se préparait à devenir lui-même un jour utile à la patrie. Ses talents
+et ses vertus lui acquirent bientôt une grande réputation; et quoique
+très jeune encore, la justice lui ouvrit son temple pour être son
+défenseur et son organe* [* Il est généralement vrai qu'une âme élevée,
+qu'un talent décidé se décèlent dès les premiers jours de
+l'adolescence. M. Dupaty avait annoncé de bonne heure ce qu'il devait
+être; il n'avait que vingt-six ans lorsqu'il fut nommé à la place
+d'avocat-général au Parlement de Bordeaux. Son début répondit aux
+grandes espérances qu'il avait données. Le premier discours qu'il
+prononça fut universellement applaudi, et regardé comme un gage de
+cette éloquence profonde et rapide, qui, dans la suite a caractérisé
+ses écrits. Dès lors il se dévoue au bien public, il se pénètre des
+fonctions augustes dont il est chargé; il y consacre tous les instants
+de sa vie; il ne s'occupe plus que de l'élude des lois; il cherche à
+les comparer entre elles; à saisir les rapports qu'elles ont ou
+qu'elles doivent avoir avec les moeurs: il a le courage d'éclaircir le
+chaos de toutes les matières que renferme notre Jurisprudence: il
+parcourt avec les yeux d'un philosophe ce champ immense, souvent
+stérile, et qui n'offre presque toujours que des dégoûts à l'homme de
+génie.
+
+Faire triompher la justice de tous les obstacles dont la méchanceté des
+hommes s'efforce de l'envelopper, écarter les nuages que la cupidité et
+le vil intérêt cherchent à répandre sur elle, la démêler à travers le
+choc des opinions, faire une étude profonde du coeur humain, connaître
+les ressorts auxquels les passions peuvent donner du mouvement,
+découvrir la vérité, souvent cachée dans le labyrinthe des procédures,
+la saisir et la montrer avec ce courage qui ne craint rien, l'embellir
+des charmes de l'éloquence pour lui attirer plus de partisans,
+confondre l'erreur et le mensonge, qui voudraient se décorer de son nom
+et se parer de ses avantages; enfin, suppléer, parla réflexion, aux
+progrès tardifs de l'expérience: tels sont les grands objets auxquels
+M. DUPATY consacre ses veilles et ses travaux.
+
+Vous qui l'avez entendu; qui êtes venus mêler vos applaudissements à
+tous ceux dont retentissait le temple de la justice lorsqu'il y portait
+la parole; dites si quelques considérations ont jamais pu lui faire
+négliger la défense du faible que le puissant voulait opprimer* [* Le
+talent est peu de chose sans le courage qui le rend utile. M. Dupaty
+réunissait l'un et l'autre. Entre plusieurs faits qui pourraient être
+apportés en preuve, nous ne citerons que celui-ci. Un père de famille
+obscur et sans protection, est emprisonné par l'autorité injuste, qui
+souvent peut tout ce qu'elle veut dans les provinces. Le malheureux
+proteste devant le parlement contre la violence qui lui a été faite; M.
+Dupaty, chargé de sa défense, comme avocat-général, fait tomber ses
+chaînes par son éloquence. Uniquement occupé des devoirs que lui impose
+sa charge, il ne songe pas même qu'il s'expose à la haine d'un favori
+courroucé.]; si le pauvre, à qui la cupidité du riche disputait les
+malheureux restes de ses dépouilles, n'a point trouvé en lui un soutien
+et un vengeur: dites avec quelle fermeté il protégeait la vertu
+poursuivie par le vice; de quels traits il peignait ces coups de
+l'autorité arbitraire si effrayants pour la liberté et qui, annonçant
+le renversement des lois, présage la chute prochaine des empires.
+
+Celui qui aspire à la gloire d'être utile à ses concitoyens, qui fait
+un usage si grand et si sublime de ses talents, qui ose dire aux
+puissants de la terre, vous avez commis une injustice, et qui s'élève
+ainsi au dessus des autres hommes, doit s'attendre, sans doute, à avoir
+des ennemis dangereux: il doit croire que la haine et la vengeance se
+ligueront avec l'envie pour le perdre. Tel a été de tous les temps la
+destinée des grands hommes.
+
+On vit bientôt l'intrigue s'élever contre M. DUPATY, lui faire un crime
+aux yeux du souverain, de sa fermeté et de son attachement pour le
+maintien de l'ordre public; et la récompense de tant de zèle et de
+vertu fut un exil* [* Cet exil fut un triomphe pour M. Dupaty; la
+vénération et les regrets de tous les gens de bien l'accompagnèrent
+dans sa retraite. Le parlement, qui regardait sa détention comme une
+sorte de calamité publique, lit des remontrances pour obtenir son
+rappel. M. Dupaty revint de son exil avec la même sérénité qu'il avait
+montré en y allant. Un mot peindra ce qui se passait dans sa grande
+âme: "Je regarde, dit-il publiquement et dans un discours d'éclat, je
+regarde mon rappel, non comme une grâce, mais comme une justice".]. Le
+coup qui le frappe n'altère point la tranquillité de son âme; il part
+avec cette assurance de l'homme juste qui n'a aucun reproche à se
+faire; il a pour lui la patrie, sa gloire et ses vertus. Le sénat qui
+se vit privé d'un de ses plus beaux ornements, s'empressa de le
+justifier auprès du trône, d'éclairer le souverain sur la surprise
+faite à sa religion, et bientôt M. DUPATY fut rendu à ses fonctions.
+
+On n'a point encore oublié avec quels transports de joie il fut
+accueilli des citoyens; tous voulurent le voir, tous lui prodiguèrent
+cet hommage si doux pour un coeur généreux et sensible et qui console
+le magistrat vertueux de l'injustice des hommes. On vit alors l'envie
+se cacher en frémissant, et il ne resta à ses ennemis que la honte
+d'avoir fait des efforts impuissants pour perdre un grand homme.
+
+La disgrâce que M. DUPATY venait d'essuyer, loin de lui rien ôter de
+son zèle, le rendit plus fidèle à ses devoirs et à ses principes; son
+âme était trop grande pour être vaincue par les obstacles lorsqu'il
+s'agissait du bien public. Du moment où il était devenu le défenseur
+des lois, où la balance de la justice avait été remise dans ses mains,
+il s'était dit: "Je suis une victime dévouée à la patrie, je dois lui
+sacrifier mon repos, ma santé, ma vie même: la crainte ni les menaces
+des hommes tic pourront désormais rien sur moi: j'en fais le serment."
+
+O citoyen généreux! il en a coûté, sans doute, à votre bonheur et à
+votre tranquillité pour être demeuré fidèle à vos promesses; mais
+avez-vous obtenu le suffrage de tous les gens de bien qui vous ont
+honoré; les cris de l'admiration ont souvent étouffé pour vous ceux de
+l'envie; et la postérité, qui est toujours impartiale, vous rendra
+justice: elle vous comptera parmi les grands magistrats.
+
+M. DUPATY joignait à l'activité de son zèle, une santé faible et
+délicate; les veilles et les travaux auxquels il s'était livré de bonne
+heure, faisaient craindre qu'il n'y succombât bientôt; il se devait à
+une épouse* [* M. Dupaty avait épousé Mlle de Freteau, digne
+d'appartenir à une famille où la solide piété, la religion éclairée et
+la bienfaisance sont héréditaires, qui, de nos jours, vient de donner
+un nouveau lustre à la magistrature, et de grands exemples de
+patriotisme à la société. J'aimerais a retracer ici les grandes vertus
+de Mme Dupaty; mais, sa modestie encore plus grande, m'impose silence,
+et d'ailleurs, la renommée l'a déjà associée à son illustre époux.], à
+des enfants qui lui étaient chers; il se devait à la patrie qui
+comptait sur ses lumières et sur son courage; à l'humanité qui le
+regardait comme son plus grand défenseur. Forcé de renoncer à des
+fonctions qu'il remplit avec tant de gloire, ce ne sera point pour se
+livrer à un repos indigne de lui. S'il ne lui est plus permis d'être
+l'organe des lois, il veut partager les travaux de ce corps auguste et
+respectable qui en est le dépositaire, et qui est chargé de les faire
+exécuter.
+
+LOUIS XVI, à qui l'amour du bien apprend, comme à tous les rois justes,
+le grand art de mettre chacun à sa place, le pourvut d'une des charges
+les plus distinguées dans l'ordre de la magistrature. Tous les citoyens
+applaudirent au choix du monarque, tous se félicitèrent de pouvoir
+désormais compter _Aristide_ au nombre de leurs juges.
+
+Je ne dois pourtant pas le dissimuler: il se trouva des magistrats qui
+voulurent lui interdire l'entrée du sanctuaire de la justice. Quoi!
+l'envie ferait-elle aussi couler son poison dans le coeur de ceux même
+dont le premier devoir est de commander à toutes les passions? Des yeux
+accoutumés à la lumière, peuvent-ils donc être blessés par son éclat?
+M. DUPATY pourrait opposer à l'injure qu'on veut lui faire, ses travaux
+passés; son amour pour la justice, les voeux de toute une province: il
+n'oppose que la modération de l'homme de bien dont la conscience est
+pure; que la fermeté d'un magistrat qui n'a rien à redouter, parce
+qu'il n'a aucun reproche à se faire. C'est ainsi qu'il imposa silence à
+ceux qui voulaient lui nuire; et ils furent forcés de rendre hommage à
+ses vertus.
+
+Dans le rang où M. DUPATY vient d'être élevé, il ne voit que l'étendue
+de ses obligations; il rend grâces au ciel de ce qu'il lui est encore
+permis d'être utile à la patrie. Il sait que celui qui est chargé de la
+fonction honorable, mais terrible, de rendre la justice aux hommes,
+doit les peser dans la même balance* [* Après avoir exercé douze ans la
+charge d'avocat-général, M. Dupaty fut pourvu d'une charge de président
+à mortier au Parlement de Bordeaux. Dans celle place il sentit que les
+lois étant une barrière opposée aux entreprises des puissants, il est
+du devoir spécial du magistrat de protéger la faiblesse opprimée.
+Jamais les sollicitations n'eurent accès auprès de lui. Deux parties
+adverses n'étaient à ses yeux que deux citoyens et deux hommes. Il se
+fit une loi particulière de soustraire un criminel le plus promptement
+possible aux maux inséparables de l'emprisonnement. Lorsqu'il présidait
+la tournelle, il faisait toujours appeler les causes à tour de rôle; il
+eût cru prévariquer et trahir son ministère, s'il eût fait verser une
+larme inutile. Un homme en place lui ayant demandé un jugement de
+faveur, il lui répondit, en lui faisant l'exposé de ses principes: "si
+vous croyez voire demande juste, ajouta-t-il, ordonnez-moi ce que ma
+conscience ne me permet pas de faire de moi-même". On doit dire à
+l'éloge de l'homme en place que l'illustre président ne reçut point de
+réponse.]; il tourne, il fixe surtout ses regards sur cette classe
+malheureuse de citoyens qui n'est comptée pour rien dans la société,
+tandis qu'elle lui prodigue ses peines et ses sueurs, que l'opulence
+regarde avec dédain, que l'orgueil appelle la lie du peuple, mais à qui
+la justice doit une protection, d'autant plus spéciale, qu'elle est son
+seul soutien et son unique appui.
+
+Oh! magistrat humain et sensible! les malheureux vous approchaient
+toujours avec l'assurance qu'ils seraient favorablement accueillis; ils
+trouvaient auprès de vous un accès doux et facile; ils vous quittaient
+avec cette pensée consolante que tous les coeurs n'étaient pas encore
+fermés à la pitié; le poids de leur infortune devenait alors moins
+accablant pour eux.
+
+M. DUPATY avait approfondi en homme de génie, la science des lois;
+celles qui nous gouvernent avaient surtout fixé son attention. Il avait
+été frappé des vices et du contraste choquant qui règnent dans notre
+législation, entre nos moeurs et nos lois. En les rapprochant de celles
+des nations voisines, en les comparant surtout avec celles du peuple
+célèbre qui a donné au monde le spectacle de toutes les grandes choses,
+qui a influé sur la destinée de tous les autres peuples, il avait vu
+que celles-ci accordaient à l'accusé la liberté de se défendre, tandis
+que parmi nous l'innocence doit être effrayée de cette inquisition
+secrète qui ne lui laisse aucune ressource pour sa justification, et
+qui ne fait que favoriser les coupables adroits ou puissants.
+
+Nous n'avons pris, en effet, des Romains, que les petitesses, et les
+subtilités de leurs lois; et nous n'avons pas su saisir ces grands
+principes d'humanité, ces leçons sublimes d'équité et de douceur qui
+ont fait survivre l'empire de leur législation à l'anéantissement de
+leur puissance. Nous nous sommes fait une triste et cruelle habitude de
+regarder comme juste ce qui est autorisé par une loi injuste. Nous
+avons même cru que nous nous conformerions mieux à l'esprit du
+législateur, en ajoutant à l'atrocité de la loi.
+
+Tandis que tous les bons citoyens gémissent à la vue des atteintes
+portées à la liberté civile, que les vrais magistrats désirent et
+cherchent un remède à tant de maux, M. DUPATY ne s'en tient point à des
+voeux stériles, il ose dénoncera la nation les attentats de notre
+législation criminelle* [* Il y a longtemps que l'on se plaint des abus
+dont notre code pénal est rempli. Les lois criminelles en France se
+sont beaucoup occupées des accusateurs et presque point des accusés;
+elles semblent avoir été faites pour un peuple barbare et non pour un
+peuple doux et civilisé. M. Dupaty travaillait depuis longtemps à un
+ouvrage sur cette matière si importante. On regrettera toujours qu'il
+n'ait pas assez vécu pour y mettre la dernière main et en enrichir la
+patrie.]. Il ne craint pas de dire hautement la vérité, lorsqu'elle
+importe au bonheur public. C'est dans ces écrits sublimes et touchants,
+où son âme et son génie respirent encore, où la vie d'un homme est
+appréciée ce qu'elle vaut, où tout est consacré au bien de l'humanité,
+où l'on retrouve partout le philosophe profond et le magistrat
+vertueux, que nous pouvons puiser des lumières et des vérités utiles;
+car il ne nous est plus permis de nous endormir sur le sein de tant
+d'abus révoltants, aujourd'hui que notre souverain, uniquement occupé
+du bonheur de son peuple, nous invite avenir déposer dans son coeur
+paternel le sujet de nos plaintes; aujourd'hui qu'il nous consulte dans
+une assemblée auguste de la nation et cherche avec nous les moyens les
+plus sages et les plus prompts de remédier aux maux qui nous
+environnent de toutes parts. C'est donc le moment de mettre sous ses
+yeux tous les vices dont nos lois criminelles sont infectées, tous les
+pleurs qu'elles ont arrachés à l'innocence, tout le sang qu'elles ont
+injustement répandu sur les échafauds.
+
+Il est des hommes qui désirent le bien, qui ont assez de lumières pour
+apercevoir le chemin qui y conduit, mais dont l'âme faible et sans
+caractère est effrayée par les obstacles que leur présente la
+corruption de leur siècle: ils craignent de déplaire; ils n'ont pas
+assez de courage pour s'engager dans une route dont les sentiers sont
+pénibles et dangereux; ils ne voient que les difficultés sans être
+animés de la gloire qu'il y aurait à les vaincre. Leurs coeurs se
+sentent émus à la vue des malheureux sur lesquels pèsent l'injustice et
+l'oppression; mais ils n'ont point la force d'alléger le fardeau qui
+les accable. C'est ainsi que les abus s'enracinent et se multiplient,
+que les maux de toute espèce se perpétuent; voilà comment les droits de
+l'homme sont abandonnés et anéantis.
+
+Combien M. DUPATY était au dessus de ces craintes qui ne sont faites
+que pour les petites âmes! Faut-il combattre les préjugés barbares qui,
+en interceptant la lumière, s'opposent aux progrès de la raison;
+approcher de nos lois le flambeau de la philosophie; attaquer les
+erreurs qui sont la source de presque tous les maux qui affligent le
+genre humain; venger l'humanité des outrages qu'elle a reçus; alors son
+âme s'élève avec transport, elle semble prendre de nouvelles forces;
+aucune considération ne l'arrête; il brave, et les traits de l'envie,
+et les injustices de l'amour-propre. Il n'est pas retenu par les
+plaintes et les murmures de ces esprits faibles et timides qui
+appellent innovation, ce qui n'est que le rétablissement de l'ordre, et
+un meilleur état des choses.
+
+Avec quelle fermeté héroïque il entreprend la justification de trois
+accusés, dont l'innocence avait été envoyée au supplice! Condamnés par
+un tribunal supérieur, à subir la peine réservée aux scélérats; sans
+appui, sans défense, parce qu'ils sont pauvres et obscurs, ils vont
+bientôt grossir la foule des malheureuses victimes de nos lois
+criminelles. Déjà la barre fatale est levée, elle est prête à
+frapper... Le protecteur magnanime des opprimés court se jeter aux
+pieds du Trône; il implore, il obtient, au nom de la justice et de
+l'humanité, que les coups terribles soient suspendus; que le sang des
+trois citoyens ne coule point avant qu'un nouveau jour ait versé une
+lumière pure et sans tache, sur les preuves du crime dont on les accuse.
+
+Arrêtez, magistrat sensible et généreux: vous allez faire un acte de
+courage, vous voulez épargner un crime à la justice; mais peut-être
+vous ne voyez pas tous les dangers auxquels vous vous exposez, tous les
+chagrins qui vous attendent. On va vous taxer de présomption et de
+témérité; on ira même jusqu'à vous accuser d'être l'ennemi de la
+magistrature; la calomnie réunira tous ses efforts pour vous perdre.
+
+Mais, malheur à celui qui calcule froidement ce qu'il doit lui en
+coûter pour faire le bien! De pareilles considérations ne sont point
+faites pour ralentir le zèle de M. DUPATY. Il ne balance point entre
+une action vertueuse et des difficultés à vaincre; il n'examine point
+ce qu'il a à craindre, il ne voit que le glaive de la justice suspendu
+sur des têtes innocentes; il jure de faire tous ses efforts pour
+détourner ce glaive funeste, dût-il exposer son repos, sa vie même. Ses
+yeux ne sont fixés que sur le sort des malheureux qui lui ont inspiré
+un intérêt si vif et si tendre.
+
+Déjà convaincu de leur innocence, il se méfie encore de ses lumières.
+Il craint que son coeur ne l'abuse. Il veut les voir et les entendre.
+Il descend dans ces demeures souterraines où l'innocent est souvent
+confondu avec le coupable. Il les approche, il les rassure, il les
+interroge, il consulte leurs regards; il lit dans leur pensée, il sonde
+leurs coeurs flétris par l'injustice et les revers: au lieu dos remords
+du crime, il n'y trouve que le calme et la sécurité d'une conscience
+sans reproche. Son âme s'ouvre alors à toutes les émotions de la
+sensibilité: en vain il veut retenir les larmes qui roulent dans ses
+yeux. "Mes amis, mes amis! leur dit-il, que l'espérance ne vous
+abandonne point; encore un peu de patience et de courage, et la fin
+de vos maux approche".
+
+O digne ami de l'humanité! quel mortel mérita plus que vous nos
+respects et nos hommages! Vous vous attendrissez à la vue dos
+infortunés; vous répandez des pleurs sur leur triste destinée; vous les
+appelez vos amis, tandis que tout le monde les abandonne et les
+repousse. Ah! que ces hommes durs qui n'ont jamais senti la pitié,
+viennent donc apprendre de vous à respecter le malheur, à ne point
+détourner leurs yeux à son approche, à ne pas du moins l'insulter par
+l'outrage et le mépris.
+
+On lira toujours avec un nouveau plaisir ces mémoires célèbres où M.
+DUPATY répand un si grand jour sur l'innocence des trois malheureux
+accusés qu'il défend; où il les justifie avec ce courage qui sied si
+bien à la vérité; où il se récrie, avec le noble enthousiasme de la
+vertu, contre les barbares maximes de nos criminalistes; où il fait
+partager à ses lecteurs toute son indignation, lorsqu'il parcourt la
+cruelle liste de tous les innocents qu'elles ont fait condamner;
+lorsqu'il fait le récit touchant de tous les maux qu'elles ont causé,
+de toutes les injustices qu'elles ont fait commettre.
+
+On crut entendre l'orateur romain, quand M. DUPATY prononça, devant le
+sénat d'une grande province, en présence de tout un peuple, ce discours
+à jamais célèbre dans l'histoire de l'éloquence. L'impression qu'il fit
+sur les auditeurs fut telle, qu'ils ne pouvaient retenir leurs larmes
+ni leurs transports; il semblait que chacun eût voulu participer à la
+gloire de détacher les fers des infortunés dont la défense était un
+véritable dévouement. L'orateur fut souvent obligé de s'interrompre par
+le bruit des applaudissements qui se mêlaient aux cris de l'admiration.
+Jamais peut-être l'humanité n'obtint un plus beau triomphe; on bénit,
+on entoure celui qui vient de sauver la vie à trois citoyens: il est
+obligé de se dérober à la foule, pour aller annoncer aux malheureux,
+dont il est le libérateur, qu'ils sont rendus à l'honneur et à la vie.
+Qui pourrait peindre le moment où il les voit tomber à ses pieds, les
+baigner de leurs larmes, et les tenir embrassés sans proférer une
+parole?
+
+"Allez, leur dit ce grand homme, hâtez-vous, mes amis, de rejoindre vos
+femmes et vos enfants qui souffrent depuis longtemps de votre absence.
+Allez ensevelir le reste de votre déplorable vie dans le travail, le
+silence et la vertu. Partez, mais en passant par la capitale, ne
+manquez pas d'aller dans ma maison; que la vue de votre bonheur console
+enfin la vertueuse compagne de ma destinée, et mes jeunes enfants à qui
+vos malheurs ont appris la pitié, qui ont arrosé vos fers de leurs
+premières larmes compatissantes".
+
+Vous tous à qui la nature a donné une âme sensible, que ne fûtes vous
+témoins de la scène touchante qui se passa dans le sein de cette
+respectable famille à la vue des infortunés dont le héros magistrat
+venait de briser les fers! Vous auriez vu sa digne épouse arroser de
+ses pleurs les mains reconnaissantes que lui tendaient ces trois
+malheureux; les faire asseoir à sa table, les servir elle-même, et
+offrir à ses enfants attendris le spectacle de la vertu qui console le
+malheur des outrages de l'injustice.
+
+M. DUPATY joignait aux rares qualités qui font le vrai magistrat, un
+goût sûr, un espoir prompt à saisir le beau dans tous les genres, et
+orné des connaissances qu'il avait puisées dans les grands modèles de
+la littérature. Il s'était livré, de très bonne heure, à l'étude des
+sciences et des lettres; on l'avait vu, dans l'âge de la dissipation et
+des plaisirs, concourir aux progrès des lumières, encourager le talent
+par de nobles récompenses, inviter les orateurs à célébrer ce roi,
+l'idole des français, que le ciel avait donné à la terre dans les jours
+de sa miséricorde* [* M. Dupaty fut reçu à l'Académie des
+Belles-Lettres de la Rochelle, à un, âge où à peine le reste des hommes
+commence à avoir le sentiment du beau et de l'utile. Son début, comme
+homme de lettres, fut un hommage à la vertu. Il proposa pour sujet d'un
+prix extraordinaire, l'éloge de Henri IV, dont il voulut faire les
+Irais. Il fit frapper une médaille d'or qui représente ce grand roi. Ce
+prix fut adjugé au discours de M. Gaillard, orateur distingué, qui a
+su faire un choix heureux parmi le nombre de grandes actions qu'il
+avait à peindre.].
+
+Les heures de ses délassements étaient consacrées à la lecture des
+grands poètes, des historiens et des philosophes qui, en nous
+transmettant leurs pensées, ont voulu être utiles, lors même qu'ils ne
+seraient plus.
+
+Quoique les fonctions de sa charge lui laissassent très peu de temps,
+il en trouvait encore pour assister aux assemblées d'un corps
+respectable de savants qui s'était empressé de l'associer à ses
+travaux, et dont les vues sont toujours dirigées du côté des
+découvertes utiles* [* L'Académie des sciences, belles-lettres et arts
+de Bordeaux fut jalouse de s'associer à M. Dupaty. Il y fut reçu le 9
+février 1769. En 1770, il proposa pour sujet d'un prix que l'Académie
+aurait à distribuer, l'éloge de Michel de Montagne, et il demanda d'en
+faire les fonds. C'est ainsi qu'il portait partout la générosité et
+l'enthousiasme pour les lettres, et qu'il donnait l'exemple rare de
+faire servir la fortune à la gloire des talents et aux progrès des
+vertus.].
+
+Passionné pour la vérité qui se cache aux yeux du vulgaire, et ne se
+montre même à l'homme de génie qu'après qu'il s'est livré à des
+recherches constantes et pénibles, il attendait avec impatience que des
+circonstances plus favorables lui permissent de voyager. Ce n'était pas
+pour satisfaire une vaine curiosité, mais pour aller recueillir, comme
+les _Solon_, les _Descartes_ et les _Montesquieu_, chez les peuples les
+plus éclairés, des connaissances utiles à ses concitoyens. Il avait une
+âme trop active pour se borner à de simples méditations, toujours trop
+lentes pour le génie qui veut comparer et saisir les grands résultats.
+Il voulait interroger les nations, étudier, observer leurs
+gouvernements et leurs lois, chercher les savants de tous les pays,
+puiser, dans leur commerce et leur entretien des lumières que la
+réflexion ne donne pas toujours.
+
+Pourquoi faut-il qu'une vie trop courte l'ait empêché d'exécuter ce
+projet? Quel fruit nous aurions recueilli de ses voyages! Quels regrets
+ne nous laissent point ses lettres sur l'Italie, où il peint avec celle
+énergie qui lui est propre, les profondes impressions faites sur son
+âme, à la vue de ces lieux autrefois habiles par les maîtres de
+l'univers!
+
+Cet ouvrage d'un genre neuf a été beaucoup critiqué; on a même cherché
+à le déprécier; et c'est déjà d'un heureux présage. L'envie ne déchire
+que ce qu'elle croit pouvoir devenir un droit à la gloire et un titre
+aux hommages de la postérité. Il n'y a que les hommes d'un goût solide,
+d'un esprit juste, d'une culture raisonnée, qui osent s'élever
+au-dessus de l'opinion vulgaire, et trouver les beautés là où elles se
+font remarquer.
+
+Quoi qu'on ait dit des lettres sur l'Italie, on se plaît à suivre
+l'auteur dans sa marche; on aime à partager avec lui les divers
+sentiments qu'il éprouve.
+
+Il soupire à Vaucluse, respire à Nice, admire à Gênes, s'instruit à
+Florence, et trouve réunies à Rome toutes les idées, toutes les
+sensations qui doivent naître au milieu d'une ville qui fut longtemps
+la capitale du monde; qui est encore le centre de l'univers, comme elle
+sera toujours le point le plus brillant dans la durée des siècles.
+Naples élève sa pensée; le Vésuve l'étonné et l'épouvante; et Poestum,
+où Sibaris n'est plus, le remplit d'une tendre mélancolie.
+
+Avec quelle finesse il rapproche les idées faites pour se donner
+mutuellement du jour! Avec quel goût il démêle le vrai partout où il
+est! Avec quelle vivacité il sait le peindre! Comme son génie se plie
+facilement à tous les tons, s'élève, descend, plane, s'égare avec les
+objets, et apprécie tout, depuis le sublime jusqu'au gracieux, depuis
+le Panthéon jusqu'à un tableau du Correge! Que de philosophie répandue
+là où l'on ne s'attendait à trouver que des réflexions de goût! Il se
+pénètre du sentiment du beau qu'il retrouve partout, jusque dans les
+ruines; mais qui n'est nulle part mieux que dans son imagination grande
+et profonde, et surtout dans son âme sublime, digne de pleurer les
+_Caton_ et les _Tite_, dont il foule les cendres avec respect.
+
+Qu'on aime à voir le philosophe et le grand homme rendre hommage aux
+premiers sentiments de la nature, découvrir les racines par où il tient
+à l'espèce humaine, et établir, sur cette base, ses jouissances el son
+bonheur! Transporté dans une terre étrangère, s'il voit un mariage
+heureux, il songe à l'épouse qu'il aime; s'il rencontre un paysage
+riant el paisible, il désire que ses enfants y puissent jouer devant
+lui! s'il trouve des peuples qui chérissent l'hospitalité, son coeur se
+serre, il se rappelle qu'en se séparant de ses amis, il a laissé la
+moitié de lui-même; si ses regards sont frappés de grands exemples et
+de grandes leçons, il les recueille pour les siens avant d'en enrichir
+sa patrie.
+
+On admire surtout le magistrat, qui ne perd jamais de vue les fonctions
+auxquelles il s'est généreusement consacré. Convaincu par une longue
+expérience, et plus encore par de profondes réflexions, que c'est des
+lois que dépendent le bonheur et la durée des empires, et que naissent
+tous les désordres tant reprochés à la méchanceté humaine, il se
+remplit des idées de réforme et d'amélioration, que sa bienfaisance et
+ses talents ont fait espérer à la France, et annoncé à toute l'Europe.
+Il n'entre point dans une ville, il ne traverse point une province, il
+ne visite point un gouvernement nouveau, qu'il n'examine les moeurs,
+les usages, les opinions du peuple, l'influence des grands, le génie ou
+le manège des ministres, les opérations grandes et franches, ou les
+petites combinaisons adroites et détournées des pouvoirs souverains: et
+l'on ne sait s'il est plus admirable dans cette étendue d'esprit qui
+saisit les détails, dans cette finesse qui démêle les nuances les plus
+déliées, dans cet instinct indéfinissable, quand on ne sait pas qu'une
+âme aimante le donne à un esprit juste; ou dans cette sagesse profonde
+qui pèse au poids de la raison, les abus et les ridicules, dans cette
+philosophie toujours douce et raisonnable qui souffre les préjugés en
+même temps qu'elle les condamne et les censure et dans cette sagacité
+longtemps exercée par la méditation qui lui fait démêler les ressorts
+cachés, d'où résultent chez le même peuple tant de mouvements
+contradictoires en apparence, et qu'on s'étonne de voir ramener à une
+cause unique, avec cette simplicité qui caractérise le génie.
+
+Il y a des hommes célèbres, dignes de nos hommages et des regards de la
+postérité; mais dont l'éloge est fini lorsqu'on a une fois parlé où des
+batailles qu'ils ont gagnées, ou des grands talents qu'ils ont montrés
+dans l'administration de la chose publique, ou des services qu'ils ont
+rendus à la patrie dans les fonctions de la magistrature.
+
+On ne connaîtrait qu'imparfaitement M. DUPATY, si l'on ignorait les
+précieuses qualités de son âme. Bon père, bon époux, ami sûr: les
+talents, qui deviennent parfois un présent funeste par le mauvais usage
+qu'on en fait, semblaient ne lui avoir été donnés que pour mieux
+pratiquer les devoirs de l'homme et les vertus du sage.
+
+Dans un siècle où tant d'antres tourmentés par l'ambition, épient tous
+les moments, recherchent toutes les occasions de s'élever, emploient la
+plus grande partie de leur temps à briguer des places qui conduisent à
+la fortune ou au pouvoir, il montre ce noble désintéressement qui
+caractérisait les premiers philosophes; il foule aux pieds les
+richesses auxquelles on sacrifie tout depuis qu'un luxe sans bornes a
+porté la corruption dans tous les ordres de la société.
+
+Généreux et compatissant, il regarde l'inégalité des fortunes comme une
+injustice que l'on doit réparer en secourant l'indigence. Il suffit
+d'être malheureux pour avoir un droit à ses bienfaits. Il ne fait point
+rougir ceux à qui il les offre. Comment pourraient-ils en être
+humiliés? il n'en exige aucune reconnaissance. Il veut surtout qu'ils
+restent ignorés.
+
+Vous, qui faites payer si cher les secours que le besoin vous arrache à
+force d'importunités; qui vous récriez sans cesse contre la foule des
+infortunés qui fatiguent vos yeux; venez apprendre à rougir de votre
+insensibilité! Savez-vous pourquoi il y a tant d'indigents? C'est parce
+que vous tenez toutes les richesses dans vos mains avides. Pourquoi ce
+père, cette mère cl ces enfants sont exposés à toute la rigueur des
+saisons, sans toit qui les couvre, souffrant les horreurs de la faim?
+C'est parce que vous habitez des maisons somptueuses où votre or
+appelle tous les arts pour servir votre mollesse, et occuper votre
+oisiveté: c'est parce que votre luxe dévore en un jour la substance
+d'un millier d'hommes.
+
+Ce n'est que parmi les sages que l'on trouve les exemples touchants de
+la vraie amitié, qui fut toujours la compagne fidèle de la vertu. Ce
+sentiment sublime et tendre, qui adoucit tant d'amertume, n'est point
+fait pour les méchants. Jamais il n'entra dans les âmes viles et
+corrompues. Qui mérita plus que M. DIPATY d'avoir des amis? Les
+sacrifices ne lui coûtaient rien, lorsqu'il fallait les servir. Sévère
+pour lui-même, il était indulgent pour les autres. Modeste et doux dans
+le commerce de la société, on oubliait son génie pour mieux jouir de
+son coeur. Il connaissait trop le prix du temps pour aller le perdre
+dans un monde frivole qui n'offre le plus souvent que des ridicules, et
+où l'esprit est longtemps sans recueillir une pensée* [* Entre
+plusieurs torts ridiculement graves que la frivolité cérémonieuse de
+nos moeurs reprochait à M. Dupaty, elle ne pouvait surtout lui
+pardonner de ne prendre aucune part aux puériles riens qui occupent les
+cercles. Il avait la bonne foi de convenir qu'il préférait la naïve
+simplicité de ses enfants à l'esprit faux, leurs jeux innocents à l'art
+toujours en représentation dans les sociétés et l'intimité de ses amis
+vrais aux fades attentions de ces complaisants à qui l'intérêt et la
+vanité inspirent des protestations aussi fausses que serviles. Par une
+suite du même principe, il ne rendait que très peu de visites. Les
+sérieuses occupations de sa charge et les grandes méditations
+auxquelles il se livrait, remplissaient presque tout son temps. Il ne
+concevait pas d'ailleurs que deux indifférents, dont l'un se soucie
+aussi peu de faire des visites que l'autre d'en recevoir, s'obstinent à
+s'ennuyer mutuellement avec cette persévérance et cette ponctualité
+qu'on peut regarder comme un de nos ridicules.] Il aimait surtout
+l'entretien des gens de- lettres et des savants. Il les attirait chez
+lui, non par ostentation, ni pour avoir l'air de les protéger; mais
+pour profiter de leurs lumières: il était fait pour les entendre et les
+juger. Il avait pour eux cette considération et ce respect que méritent
+des hommes qui ne veulent pour toute récompense de leurs travaux, que
+la gloire d'avoir éclairé leur siècle* [* Il est rare que la carrière
+des lettres soit celle qui mène à la fortune. Occupé du monde idéal sur
+lequel il promène ses regards sublimes, le génie voit à peine le monde
+qui l'admire; et plein de grandes conceptions, il dédaigne les petites
+adresses, les intrigues sourdes, les combinaisons méprisables par où la
+médiocrité s'élève ou enrichit. Pénétré de la dignité des gens de
+lettres, et mettant après la vertu, le talent au-dessus de tout, M.
+Dupaty avait fait de sa maison celle de tous les hommes de mérite; il
+suffirait de porter ce titre pour y être admis avec bienveillance,
+traité avec distinction, et prévenu de toutes les manières que la
+générosité peut inventer pour secourir le besoin, sans faire rougir la
+délicatesse.].
+
+Si l'on veut se donner le spectacle des vertus antiques, il faut suivre
+M. DUPATY dans le sein de sa famille. Il faut le voir entouré de ses
+jeunes enfants, contempler avec complaisance sa vertueuse épouse dont
+la sollicitude maternelle est sans cesse occupée à écarter loin d'eux
+les dangers qui menacent la faiblesse de leur âge, partager avec elle
+les soins de leur éducation, afin qu'ils soient dignes de servir un
+jour la patrie* [* Il y a longtemps que l'on a demandé si l'éducation
+domestique est préférable à l'éducation publique. Quintillien chez les
+anciens, et Rollin chez nous, se sont décidés pour la seconde. Malgré
+leur autorité qu'il respectait, M. Dupaty, avait adopté l'éducation
+particulière. On ne peut nier qu'avec quelques inconvénients pour les
+moeurs, faciles à prévenir, l'éducation publique n'ait de grands
+avantages du côté de l'émulation, du développement des caractères et de
+l'égalité qu'elle met entre les jeunes citoyens de toutes les
+conditions. Il faut convenir aussi que l'éducation, privée, par la
+difficulté de trouver d'excellents maîtres, et de les conserver quand
+on les a, n'a que trop souvent les dangers de l'éducation publique sans
+eu réunir les avantages. Mais M. Dupaty, et sa vertueuse épouse,
+étaient les premiers instituteurs de leurs enfants; et cela fait
+disparaître toutes les difficultés.], sourire à leurs jeux innocents,
+applaudir à leurs progrès, les prendre dans ses bras, faire des voeux
+au ciel pour lui demander, non qu'ils soient riches et puissants, mais
+bienfaisants et justes. C'est ainsi qu'en remplissant les devoirs de
+citoyen et de père, il se consolait de l'injustice des hommes et de la
+haine des méchants.
+
+Chéri et respecté de sa famille dont il fait le bonheur, honoré par le
+suffrage de tous les gens de bien, admiré des étrangers qui veulent le
+voir et le connaître, son nom est mis à côté de celui des bienfaiteurs
+du genre humain. Les malheureux ne le prononcent qu'avec
+attendrissement. Il jouit déjà de cette gloire sur laquelle l'envie ne
+peut rien, et à peine il est parvenu au milieu de sa carrière.
+
+L'humanité le regardait comme son soutien et son vengeur. Cet ordre le
+plus nombreux de citoyens, sur lequel les états s'appuient, et que l'on
+cherche toujours à opprimer, fondait les plus grandes espérances sur
+son courage et son amour pour la justice. Déjà il fixait ses regards
+sur lui, comme sur le défenseur éclairé de ses droits. La magistrature
+espérait jouir longtemps encore de ses lumières et de ses vertus;
+lorsqu'il est tout-à-coup atteint d'une maladie qui fait bientôt
+craindre pour ses jours. Les forces de ses organes, que de longs
+travaux, une sensibilité profonde, une imagination forte et active
+avaient épuisées, ne peuvent résister au mal qui le presse de toutes
+parts. Déjà les douleurs aiguës qui le tourmentent sans relâche
+l'avertissent qu'il touche à sa dernière heure* [* M. Dupaty est mort à
+Paris, le 17 septembre 1788, à l'âge de 42 ans.].
+
+Ce moment fatal, si amer pour la plupart des hommes, n'a rien qui
+l'effraie. Ferme et tranquille sur le bord du tombeau, il met toute sa
+confiance en l'être suprême dont il a honoré l'ouvrage périssable. Il
+se pénètre des sentiments sublimes de la religion qui offre tant de
+consolations à l'homme vertueux, lorsqu'il est aux prises avec la mort.
+Sa vie n'a été qu'une suite continue de bonnes actions. Il a vécu en
+sage; il meurt sans regretter le présent qui lui échappe, et sans
+craindre l'avenir qui l'attend.
+
+Faut-il que tant de vertus aient sitôt disparu de dessus la terre! que
+le bienfaiteur des hommes leur ait été enlevé lorsqu'il aurait pu
+encore remplir une longue carrière et leur être utile!
+
+Vous, dont il a défendu l'innocence outragée avec tant de courage et de
+travaux, qui peut-être lui avez coûté une portion de sa vie; ah! le
+bruit de sa mort a sans doute retenti jusque dans les lieux de votre
+retraite! Que n'êtes vous accourus pour assister à sa pompe funèbre,
+pour suivre, jusque sur les bords de sa tombe, les tristes dépouilles
+de votre généreux libérateur! Votre présence, vos larmes, et vos
+gémissements l'eussent bien mieux loué, que les discours et que tous
+les efforts de l'éloquence.
+
+O magistrat digne de nos regrets et de nos hommages, vos bienfaits ne
+sortiront jamais de ma mémoire! Quel que soit l'intervalle que le
+tombeau a mis entre vous et moi, vous serez toujours présent à ma
+pensée! En retraçant vos vertus, j'ai moins cherché à ajouter un
+nouveau lustre à votre gloire, qu'à satisfaire un besoin de mon coeur;
+celui de la reconnaissance. Mon âme était flétrie par le malheur, et
+vous y avez fait descendre l'espoir consolant; vous m'avez fait oublier
+de longues infortunes, vous avez été pour moi une seconde providence.
+Que ne suis-je aux lieux où l'on a déposé vos cendres. J'irais tous les
+jours, accompagné de ma douleur, les arroser de mes larmes; je dirais à
+la foule des infortunés qui s'empresse autour de votre tombeau: _C'est,
+ici que repose l'ami de l'humanité_.
+
+
+
+ * * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), Eloge de
+Gresset.
+
+Texte en français moderne]
+
+
+
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+(Gresset fut à la fin du XVIIIe siècle un de ces poètes aimables qui
+savaient, quand ils le voulaient, faire parler avec grâce la raison et,
+comme on le disait alors, décorer des fleurs du badinage et des
+piquantes bagatelles les préceptes de la saine philosophie. Le souvenir
+de Gresset vivait encore à Arras; il y avait accompagné en effet en
+1740 l'intendant de Picardie et d'Artois. L'Académie d'Amiens mettait
+chaque année au concours un sujet pour un prix de Lettres ou
+d'Eloquence; en 1784 elle proposa l'éloge de Gresset. Maximilien
+Robespierre concourut pour le prix, qui ne fut finalement pas décerné.)
+
+
+(Le manuscrit est conservé par l'Académie d'Amiens. Il comporte 22
+folios, il porte le n° 9 et fut reçu le 20 juin 1785. Comme pour le
+discours couronné par l'Académie de Metz, Robespierre fit des retouches
+avant de le faire imprimer.)
+
+
+
+
+ELOGE DE GRESSET
+
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+Discours qui a concouru pour le prix proposé par l'Académie d'Amiens,
+en l'année 1785
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+
+Par M... Avocat en Parlement
+
+
+ Hunc lepidique sales lugent, veneresque pudicae,
+ Sed mores prohibent, ingeniumque mori.
+
+
+A LONDRES,
+
+
+Et se trouve A PARIS.
+
+
+Chez
+
+ROYEZ, Libraire, quai des Augustins.
+
+Les Marchands de Nouveautés.
+
+
+M. DCC. LXXXVI.
+
+
+
+
+ELOGE
+
+DE GRESSET
+
+
+
+
+Le véritable éloge d'un grand homme, ce sont ses actions et ses
+ouvrages: toute autre louange paraît assez inutile à sa gloire; mais
+n'importe: c'est un beau spectacle de voir une nation rendre des
+hommages solennels à ceux qui l'ont illustrée, contempler, pour ainsi
+dire, avec un juste orgueil, les monuments de sa splendeur et les
+titres de sa noblesse, et allumer une utile émulation dans le coeur de
+ses concitoyens par les éloges publics qu'elle décerne aux vertus et
+aux talents qui l'ont honorée.
+
+Gresset était digne d'un tel hommage; et à qui, Messieurs, convenait-il
+aussi bien qu'à vous de le lui rendre? Sa gloire, qui brille avec éclat
+aux yeux de toute l'Europe, a pour vous quelque chose de plus touchant:
+vous la partagez avec lui. Cet illustre poète est né au milieu de vous,
+il a voulu vivre et mourir parmi vous; vous fûtes à la fois ses
+compatriotes, ses amis, les compagnons de ses travaux littéraires, les
+témoins de sa vie privée, les spectateurs de sa vertu; partout ailleurs
+on a admiré ses écrits; vous avez encore connu et chéri sa personne.
+C'est l'amitié qui semble aujourd'hui s'unir à la patrie pour honorer
+sa mémoire. En proposant son éloge à l'émulation publique, vous
+paraissez chercher une consolation à la douleur que vous cause sa perte
+dans les nouveaux monuments qu'elle s'empressera d'élever à sa gloire.
+
+Oui, répandons des fleurs à l'envi sur la tombe du plus aimable des
+poètes. Quoiqu'aucun lien ne m'ait attaché à lui, mon zèle ne le cédera
+point au vôtre. Pour chérir sa mémoire, ne suffit-il pas d'avoir lu ses
+écrits, d'avoir entendu parler de ses vertus?
+
+O Gresset, tu fus un grand poète. Tu fis beaucoup plus, tu fus un homme
+de bien. En vantant tes ouvrages, je ne serai point obligé de détourner
+mes yeux de ta conduite; la religion et la vertu ne s'indigneront pas
+contre les éloges donnés à tes talents. Heureux l'écrivain qui, comme
+toi, sait toujours les respecter et les suivre, et marquer leur auguste
+empreinte dans sa vie comme dans ses ouvrages!
+
+Gresset entra de bonne heure dans cette société célèbre qui avait
+instruit sa jeunesse, et qui semblait offrir une retraite si douce aux
+hommes épris des charmes de l'étude et des lettres. Ce fut dans son
+sein que se forma le Poète des Grâces.
+
+La voix publique lui a déféré ce titre, qui suffirait seul pour lui
+assurer le rang le plus distingué dans l'empire des Muses.
+
+Tous les ouvrages qui portent le caractère du génie, semblent donner à
+leurs auteurs un droit égal aux hommages de la postérité. Les Muses
+partagent leurs présents entre leurs favoris; les couronnes qu'elles
+leur décernent sont différentes; il est difficile de décider quelles
+sont les plus brillantes. Les Sophocle, les Théocrite, les Tibulle, les
+Virgile, les Corneille, les la Fontaine, entrent ensemble au Temple de
+l'Immortalité; les roses qui couronnent Anacréon ne sont pas moins
+durables que les lauriers qui ceignent le front d'Homère; et si le
+grand caractère de ces poètes majestueux qui osèrent chanter les Héros
+et les Dieux impose plus de respect à la postérité, elle semble aussi
+sourire avec un plus doux sentiment de plaisir à ces poètes aimables,
+que les ris et les grâces ont inspirés.
+
+Mais à combien peu de mortels elles accordent cette faveur? En vain un
+peuple de rimeurs ose se croire né pour jouer avec elles, ils inondent
+le public de leurs productions légères; mais elles meurent en naissant;
+ces fleurs délicates qu'ils veulent cueillir se fanent dès qu'ils les
+ont touchées; elles ne conservent un éclat immortel qu'entre les mains
+de ce petit nombre d'écrivains fortunés que la nature a doués d'un
+génie vraiment original.
+ Le premier ouvrage qui lit connaître Gresset dans la République des Let
+tres le plaça incontestablement dans cette classe privilégiée. Ici,
+Messieurs, l'idée du _Ververt_ se présente d'elles-mêmes à vos esprits.
+A ce nom, un souris involontaire semble naître, excité par les images
+charmantes qu'il réveille dans noire mémoire; et c'est-là, sans doute,
+le plus bel éloge d'un ouvrage de ce genre.
+
+Cette production parut, comme un phénomène littéraire. Avant cette
+époque, nous possédions plusieurs poèmes héroï-comiques justement
+admirés; et, par un contraste assez singulier, c'est aux plus imposants
+et aux plus graves d'entre les poètes, que nous devons ces productions
+badines. Le chantre d'Achille ne dédaigna pas de célébrer la guerre des
+rats et des grenouilles. Pope, ce poète philosophe, trouva dans une
+boucle de cheveux la matière d'une nouvelle Iliade. Boileau, le poète
+de la raison, emboucha la trompette héroïque pour chanter la discorde
+qu'un Lutrin avait allumée dans le sein d'une paisible église.
+
+Tous les siècles réunis n'avaient produit que quatre ou cinq
+chefs-d'oeuvre en ce genre, et notre langue n'en possédait qu'un seul,
+lorsqu'un jeune poète, inconnu jusqu'alors, sembla les surpasser tous
+par un ouvrage encore plus étonnant.
+
+Sa muse osa franchir les grilles des couvents, pour y observer ces
+riens importants nés de la frivolité du sexe. Cette matière neuve, mais
+aride, prêtait, sans doute, beaucoup moins à l'imagination que celle du
+_Lutrin_ et de _la Boucle de Cheveux enlevés_.
+
+Pope et Boileau avaient d'ailleurs étendu les ressources de leurs
+sujets: le premier, par l'intervention des _Silphes_, qu'il intéresse à
+la destinée des cheveux de _Bélise_; l'autre, par l'introduction des
+divinités allégoriques auxquelles il fait prendre parti dans la
+querelle du _Lutrin_. Le chantre de Ververt néglige tous ces ressorts;
+au lieu d'adopter la marche imposante de l'épopée, dont la dignité,
+formant un contraste plaisant avec la petitesse du sujet, offre déjà
+par elle-même une source de beautés piquantes et faciles, il célèbre la
+gloire de son béros sur un ton plus simple, plus naïf, et par
+conséquent plus difficile. Il semble que son génie, rejetant tous
+appuis étrangers, cherche à multiplier les obstacles pour les vaincre,
+et veuille lutter avec ses seules forces contre toute la sécheresse de
+la matière.
+
+Mais, avec cette unique ressource, quel poème ne fait-il point éclore
+d'un sujet qui semblait à peine susceptible de fournir quelques
+plaisanteries!
+
+Quoique l'imagination n'ait peut-être jamais rien produit de si riant
+que les détails de ce poème, il est douteux, si le mérite de
+l'invention et de la richesse de la fiction ne sont pas encore
+au-dessus. Mais n'allais-je point entreprendre de développer les
+beautés du Ververt, comme si le discours pouvait exprimer des grâces
+que sa lecture seule peut faire sentir? Quelles paroles pourraient
+peindre la fraîcheur et l'éclat du coloris qui caractérise le style de
+cet ouvrage, cet heureux accord de la finesse avec la naïveté, de la
+plaisanterie la plus délicate avec toutes les richesses de la poésie;
+cotte imagination brillante qui, de l'idée la plus stérile et la plus
+triviale, sait faire sortir mille détails aussi nobles que gracieux;
+qui, à un trait ingénieux, fait succéder sans cesse un trait plus
+piquant encore, effacé lui-même par une saillie nouvelle qui achève
+d'étonner l'esprit, et de dérider le front le plus sévère? Quel éloge
+pourrait valoir cette impression de plaisir et d'admiration qu'il a
+laissée à tous ceux qui le connaisse? Et à qui est-il inconnu? Il est
+entre les mains de tous les âges et de toutes les conditions: il fait
+les délices des hommes lettrés, il procure des heures agréables aux
+hommes les moins instruits; ceux qui sont les plus étrangers aux autres
+chefs-d'oeuvre de notre littérature sont familiers avec le Ververt. Il
+rappelle à tous les esprits des souvenirs riants; il leur retrace
+l'idée du plus charmant ouvrage qu'aient produit le goût, l'imagination
+et la gaîté. Lisez le Ververt, vous qui aspirez au mérite de badiner et
+d'écrire avec grâce; lisez-le, vous qui ne cherchez que l'amusement; et
+vous à qui la nature semble avoir refusé la faculté de rire; lisez le
+Ververt, et vous connaîtrez une nouvelle source de plaisirs.
+
+Oui, tant que la langue française subsistera, le Ververt trouvera des
+admirateurs. Grâce au pouvoir du génie, les aventures d'un perroquet
+occuperont encore nos derniers neveux. Une foule de héros est restée
+plongée dans un éternel oubli, parce qu'elle n'a point trouvé une plume
+digne de célébrer ses exploits; mais toi, heureux Ververt, puisqu'il a
+plu à un grand poète de l'immortaliser, ta gloire passera à la
+postérité la plus reculée. Dans plusieurs siècles, on parlera encore
+avec intérêt de tes prospérités et de tes revers, de tes charmes et de
+tes erreurs, des tendres soins que te prodiguèrent les douces
+maîtresses dont tu fus l'idole, et des plaisirs que tu leur procuras,
+et des larmes que lu leur fis répandre.
+
+Aussi ne devons-nous pas nous étonner si cet ouvrage fit une si
+prodigieuse sensation dès sa naissance; les applaudissements qu'il
+excitait redoublaient encore lorsqu'on apprenait que ce chef-d'oeuvre
+était le coup d'essai d'un homme de vingt-six ans, renfermé dans
+l'enceinte d'un collège, et destiné à la vie monastique. Le grand
+Rousseau, frappé de l'éclat d'un tel début, annonçait dès lors le jeune
+auteur à son siècle comme un des plus beaux génies qui devaient
+l'illustrer. C'était, sans doute, un spectacle assez intéressant de
+voir un des plus célèbres poètes de nos jours applaudir au triomphe
+d'une muse naissante, faite pour partager avec lui l'attention du
+public, et confondre, par son exemple, les lâches complots de l'envie,
+qui veille toujours pour arrêter le grand homme à l'entrée de sa
+carrière.
+
+Mais, tandis que Gresset jouit de la gloire attachée à ses premiers
+succès, quel orage s'est tout-à-coup formé sur sa tête? On conspire
+contre lui, on l'accuse d'attenter à l'honneur de l'Ordre de la
+Visitation, on crie au scandale, à la calomnie... Aimable poète,
+reprenez vos pinceaux; peignez-nous des évènements véritables, beaucoup
+plus plaisants que toutes les fictions du Ververt. Mais que dis-je? Le
+badinage n'est plus de saison, l'intrigue et le crédit ont secondé le
+courroux de ses ennemis; les Jésuites sont forcés de faire un
+sacrifice, et le jeune poète est condamné à s'ennuyer à la Flèche, pour
+expier le plaisir que procuraient au public les ingénieuses saillies du
+Ververt.
+
+Mais les Muses le suivirent dans son exil, pour en adoucir la rigueur,
+et bientôt parurent _le Carême impromptu_ et _le Lutrin vivant_.
+
+Censeurs austères, mélancoliques, dédaignez, tant qu'il vous plaira, la
+petitesse du sujet de ces deux productions; blâmez l'enjouement qui a
+imaginé le Lutrin vivant; mais pardonnez-moi si je ne puis rougir des
+ris qu'obtient de moi cet ingénieux badinage, et dont vous l'avez, sans
+doute, vous-mêmes honoré; souffrez que j'observe avec quel art l'auteur
+sait répandre tant de sel et d'agrément sur une matière qui semblait
+les exclure, et permettre, pour ainsi dire, à sa muse, de se livrer aux
+accès d'une gaieté folle, sans perdre ni la finesse ni la grâce qui la
+caractérise.
+
+Quand on quitte le Lutrin vivant et le Carême impromptu pour lire _la
+Chartreuse_, on croit contempler un tableau du _Corrège_ après avoir
+examiné des peintures de _Calot_. Ce n'est plus seulement ici une
+production légère, c'est un ouvrage intéressant, qui n'a de commun avec
+les poésies qui portent ce nom que l'aisance et l'agrément. Quelle
+gaieté et quelle douceur de sentiment! Quelle heureuse négligence et
+quelle étonnante richesse! Quelles vives saillies et quelle
+philosophie! Jamais on ne vit la raison badiner avec tant de grâces et
+parler un langage si aimable, si propre à s'insinuer dans les coeurs,
+sous l'appas de l'enjouement.
+
+Gresset est le premier qui ait présenté un si parfait modèle de ce
+genre de beautés, et cette épître charmante mérita d'être placée au
+rang des productions originales qui font époque dans noire littérature.
+Tel est le privilège du génie: un écrit agréable qui semble échapper à
+une plume facile et légère parvient à la célébrité des plus grands
+ouvrages; et l'auteur de la Chartreuse, avec ce seul titre, aurait pris
+sa place parmi nos plus illustres poètes. Telle était l'idée que s'en
+formait le grand Rousseau, lorsqu'il s'écriait en parlant de celle
+pièce: _Quel prodige dans un homme de vingt-six ans! Quel désespoir
+pour tons nos prétendus beaux esprits modernes!_
+
+Cependant de tels ouvrages annonçaient assez que Gresset n'était point
+fait pour rester enseveli dans le cloître où il s'était renfermé. Son
+estime pour ses premiers maîtres, son goût pour l'étude, et son
+admiration pour les talents qui brillaient parmi eux, l'avaient d'abord
+enrôlé sous leur bannière; mais cet état ne convenait guères ni à
+l'amour de l'indépendance qui semble caractériser les hommes de génie,
+ni à la nature de ses travaux littéraires. Une muse aimable et légère
+n'était point faite pour habiter une maison religieuse. Comment
+aurait-elle pu librement placer une couronne de myrte sur le front d'un
+Cénobite?
+
+Déjà le Ververt même lui avait attiré des disgrâces qui le
+déterminèrent à briser la chaîne dont elles lui avaient fait sentir
+tout le poids.
+
+Mais, en quittant ceux auxquels il était uni par les liens de la
+fraternité, il n'abjura point les sentiments d'amitié qu'il leur avait
+voués. Il s'empressa de leur rendre un hommage public qui l'honore
+encore plus lui-même que ceux à qui il était adressé; il leur laissa,
+dans des vers dignes de son coeur et de ses talents, un gage immortel
+de son estime et de ses regrets. C'était ainsi qu'il convenait à
+Gresset de quitter les Jésuites; c'est ainsi qu'une congrégation où il
+laissait les _Brumoi_, les _Tournemine_, les _Bougeant_, et tant
+d'autres, méritait d'être quittée.
+
+Rendu au monde et à la liberté, Gresset voyait la plus riante carrière
+s'ouvrir devant lui. Annoncé par sa réputation et par ses ouvrages, il
+était attendu dans la société avec impatience, et il pouvait s'y
+montrer sans rien redouter de cet empressement curieux avec lequel on
+observe les hommes célèbres. On sait que peu de gens de lettres ont su
+réunir, aussi bien que lui, au talent d'écrire, le don d'être aimable,
+qui n'accompagne pas toujours le génie. On retrouvait dans sa
+conversation le plaisir que donne la lecture de ses ouvrages, et ceux
+qui l'ont connu avaient peine à décider lequel en lui était le plus sûr
+de plaire, ou de l'homme ou de l'auteur. Son amabilité ne tenait pas
+seulement à l'enjouement et à la délicatesse de son esprit; elle était
+surtout attachée à la simplicité de ses moeurs, à la franchise et à
+l'aménité de son caractère, à cette sensibilité d'une âme expansive et
+tendre, qui est la source de la vraie politesse et le charme le plus
+fort par lequel l'homme puisse attirer son semblable. Aussi, répandu,
+recherché dans le plus grand monde, accueilli des grands, qui
+s'honoraient de son amitié, chéri de tous ceux qui le connaissaient, il
+goûtait, dans un âge où tous les sentiments sont vifs, tous les
+agréments qu'un nom célèbre peut donner dans une capitale passionnée
+pour les talents; il trouvait dès l'entrée de sa carrière, dans ce
+triomphe continuel, des jouissances plus douces et plus réelles, sans
+doute, que ce fantôme imposant de l'immortalité, qui couronne les
+travaux du grand homme qui n'est plus.
+
+Cependant de nouveaux ouvrages, dignes de la plume qui avait tracé le
+Ververt et la Chartreuse, venaient de temps en temps réveiller
+l'attention du public en multipliant ses plaisirs. L'imagination
+brillante de Gresset éclate avec toute sa pompe dans son Epître à sa
+muse. Toute la sensibilité de son âme respire dans son Epître à sa
+soeur; la tendre amitié qui dicta cet ouvrage y a laissé une empreinte
+que le génie seul n'imitera jamais. Je retrouve la même âme dans
+l'inexprimable douceur du pinceau qui traça l'image de la vie pastorale
+et des plaisirs de l'âge d'or. Non, cette expression touchante n'a pu
+sortir que d'un coeur pur, digne de goûter le calme et le bonheur de
+l'innocence qu'il décrit si bien.
+
+Un mérite frappant distingue, ce me semble, les Poésies Fugitives de
+Gresset des autres productions du même genre. Les _Anacréon_ et leurs
+successeurs ont chanté les plaisirs de Bacchus et les charmes de
+l'Amour. Gresset, s'ouvrant une roule nouvelle, sut unir la raison au
+badinage et associer les ris à la sagesse. La poésie légère a pris
+entre ses mains un plus grand caractère; jusque-là, uniquement bornée
+au soin de plaire, elle avait été peu scrupuleuse sur les moyens de
+parvenir à son but. Amie de la licence et de la volupté, elle semblait
+avoir acquis le privilège d'attaquer, en se jouant, le bon sens cl la
+morale, dont la gravité paraissait faite pour détruire toute sa grâce
+et toute sa gaité. Gresset sut lui donner une décence et une noblesse
+dont on la croyait à peine susceptible, sans lui ôter aucun de ses
+agréments naturels. C'est ainsi qu'en l'élevant au-dessus d'elle-même
+par le nouvel essor qu'il lui a imprimé, il s'est lui-même placé
+au-dessus de tous les poètes qui l'avaient cultivée avec le plus de
+succès, par les beautés dont il a su l'enrichir autant que par le
+mérite de la difficulté vaincue.
+
+A Dieu ne plaise que je veuille imiter la manie de ces panégyristes
+déterminés, qui semblent se faire un devoir d'immoler à la grandeur de
+leur héros tous ceux qui se sont signalés par les mêmes talents; j'ose
+croire que le goût et l'équité ne démentiront pas le jugement que je
+viens de porter.
+
+Aimable _Chapelle_, tendre _Chaulieu_, puissé-je être à jamais privé du
+plaisir de lire vos écrits si j'osais entreprendre d'obscurcir votre
+gloire! Mais vous avoueriez vous-même qu'au feu qui anime vos riants
+tableaux, à la mollesse, à la légèreté de votre pinceau, Gresset a
+joint la précision, la correction, l'élégance continue, avec une
+élévation et une philosophie que vous ne possédez point au même degré.
+Satisfaits de votre destinée, contents de jouer entre _Bacchus_ et
+_Glycère_, vous verriez, sans murmurer, les Grâces lui composer une
+couronne plus brillante que les vôtres.
+
+Un poète contemporain, semblait offrira Gresset un rival plus
+redoutable. Entraîné par une ambition ardente vers toutes les espèces
+de gloire, _Voltaire_ avait embrassé toutes les parties de la
+littérature; mais, de tous les genres dans lesquels il s'était exercé,
+la poésie légère était celui où il avait obtenu le succès le plus
+complet et déployé le talent le plus décidé. Vainqueur de tous ceux qui
+l'avaient précédé dans la même carrière, il avait acquis une réputation
+désespérante pour ceux qui seraient tentés d'y marcher après lui,
+lorsque Gresset osa lui disputer le prix. Ce jeune poète, que
+l'amusement et l'instinct du génie, plutôt que l'ambition, semblaient
+conduire vers la gloire, fut peut-être étonné lui-même de partager avec
+son brillant rival l'attention et les suffrages du public.
+
+Il serait hardi, peut-être, de décider entre ces deux poètes, dont les
+productions sont distinguées par un caractère différent. Peut-être
+trouvera-t-on dans Voltaire plus d'esprit, de variété, de finesse, de
+correction; dans Gresset, plus d'harmonie, d'abondance, de naturel: on
+y sentira plus cette aimable négligence, cet heureux abandon, qui fait
+le premier charme de ce genre de poésie. Les grâces de Voltaire
+paraîtront plus brillantes, plus parées, plus vives, plus sémillantes;
+celles de Gresset plus simples, plus naïves, plus gaies et plus
+touchantes. Le premier amuse, surprend, enchante mon esprit; le second
+porte à mon coeur une plus douce volupté; et s'il m'était permis de
+peindre par des images sensibles les impressions que produisent sur moi
+les ouvrages de ces deux grands Poêles, je dirais que les Pièces
+Fugitives de Voltaire me causent un plaisir semblable à celui que fait
+naître l'aspect d'un jardin délicieux, embelli parle goût d'un
+propriétaire opulent; je comparerais les sensations qu'excitent en moi
+celles de Gresset à la douce émotion que donne la vue de ces paysages
+enchanteurs où la Nature semble prodiguer tous ses charmes et faire
+passer jusqu'à l'âme le sentiment de sa beauté touchante.
+
+Tant de succès encouragèrent Gresset à en obtenir de nouveaux, il osa
+entreprendre de s'élever jusqu'à l'ode.
+
+Tout le monde convient qu'il n'a point échoué dans cette tentative,
+comme plusieurs poètes, fameux dans d'autres genres; mais peut-être la
+réputation de ses odes est-elle au-dessous de leur mérite. La
+supériorité du _Méchant_, du Ververt, et de ses Poésies légères, semble
+les avoir éclipsées, et s'être emparé de toute l'attention du public,
+qu'elles méritaient de partager. Si l'on n'y trouve point la sublimité
+et le divin enthousiasme de Rousseau, on ne peut au moins y méconnaître
+une chaleur, une noblesse qui soutient dignement l'éclat et la majesté
+de l'ode, et surtout une douce sensibilité que l'on chercherait en vain
+dans Rousseau lui-même, chez qui la magnificence des images et la
+hauteur des idées dominent beaucoup plus que le sentiment. Ce n'est
+point assez, sans doute, pour placer Gresset à côté de Rousseau; mais
+c'en est trop pour le tirer de la foule de nos poètes lyriques, et pour
+compter ses Odes au nombre des ouvrages qui ont honoré ses talents, et
+enrichi notre littérature.
+
+Sa célébrité et le voeu public, semblaient l'appellera courir une
+nouvelle carrière.
+
+L'éclat attaché parmi nous aux couronnes dramatiques, dirige
+presqu'infailliblement vers le théâtre, l'ambition de tout écrivain qui
+sent ou qui croit sentir l'impulsion du talent. De là tous ces
+chefs-d'oeuvre qui font la gloire de la scène française; et cette foule
+encore plus nombreuse d'ouvrages infortunés qui ne s'y montrent
+quelques moments que pour subir l'arrêt du public redoutable, qui leur
+imprime le sceau d'une éternelle réprobation. De là le concours
+tumultueux de ce peuple d'auteurs qui se pressent à l'entrée du Temple
+de Thalie ou de Melpomène, attendant avec une ardeur persévérante, que
+la porte fatale s'ouvre enfin devant eux.
+
+Gresset ne s'y présenta pas avec cet empressement inquiet. Peut-être
+même l'appât de la gloire n'eut-il pas suffi pour l'y conduire, si la
+force des circonstances et les pressantes sollicitations de ses amis
+n'avaient triomphé pour quelques moments de la rigueur de ses
+principes, et de cette douce paresse dont il vante si souvent les
+charmes dans ses écrits.
+
+La plus fière et la plus imposante des deux Muses qui règnent sur le
+théâtre, obtint son premier hommage. Cette voix légère qui avait fait
+entendre des sons si gracieux, osa essayer de faire retentir la Scène
+des accents terribles de Melpomène.
+
+L'accueil favorable que le public fit à la tragédie d'_Edouard_, sembla
+justifier cette entreprise; mais, quelque succès qu'elle ait obtenu, je
+ne ferai point un mérite à Gresset d'en être l'Auteur. Ce n'est pas
+qu'elle n'eut pu honorer un talent moins illustre que le sien.
+L'invention du sujet, le plus heureux peut-être qui soit au théâtre, le
+plus fécond en vertus héroïques et en situations tragiques, le
+caractère sublime de Worcestre, celui d'Arondel, non moins grand et
+plus original encore; les traits mâles et fiers, les beautés neuves et
+hardies qui brillent dans ces deux rôles; si tout cela ne suffit pas
+pour faire d'Edouard un chef-d'oeuvre tragique, c'en est assez,
+peut-être, pour prouver que le génie de son auteur n'était point
+incapable de s'élever à la hauteur de la tragédie, et pour nous faire
+regretter que d'autres ouvrages du même genre n'aient point suivi son
+premier essai.
+
+Mais il dirigea bientôt après ses travaux vers un autre but.
+
+Nous avons vu de nos jours le domaine du théâtre s'agrandir par la
+naissance de ces productions, connues sous le nom de _drames_. Mais je
+ne sais quelle manie poussa une foule de critiques à déclamer contre ce
+nouveau genre avec une sorte de fanatisme. Ces fougueux censeurs,
+persuadés que la Nature ne connaissait que des tragédies et des
+comédies, prenaient tout ouvrage dramatique, qui ne portait pas l'un de
+ces deux noms, pour un monstre en littérature, qu'il fallait étouffer
+dès sa naissance: comme si cette inépuisable variété de tableaux
+intéressants que nous présentent l'homme et la société, devait être
+nécessairement renfermée dans ces deux cadres; comme si la Nature
+n'avait que deux tons, et qu'il n'y eut point de milieu pour nous entre
+les saillies de la gaité, et les transports des plus furieuses passions.
+
+Mais les drames et le bon sens ont triomphé de toutes leurs clameurs.
+C'est en vain qu'ils ont voulu nous faire honte du plaisir que ces
+ouvrages nous procuraient, et nous persuader qu'il n'était permis de
+s'attendrir que sur les catastrophes des rois et des héros: tandis
+qu'ils faisaient des livres contre les drames, nous courrions au
+théâtre les voir représenter, et nous éprouvions que nos larmes peuvent
+couler avec douceur pour d'autres malheurs que ceux d'Oreste et
+d'Andromaque; nous sentions que plus l'action ressemble aux événements
+ordinaires de la vie, plus les personnages sont rapprochés de notre
+condition, et plus l'illusion est complète, l'intérêt puissant, et
+l'instruction frappante.
+
+C'est, ce me semble, dans la classe des drames que l'on doit ranger
+_Sydnei_; mais quelque nom qu'on lui donne, cette pièce sera toujours
+un des plus beaux titres de la gloire de Gresset. Ce n'était point
+l'ouvrage d'un talent médiocre, d'oser le premier développer sur la
+scène française la situation d'un homme fatigué de la vie, occupé des
+tristes apprêts d'une mort volontaire; de traiter avec succès un sujet
+si lugubre, si étranger à nos moeurs et à notre théâtre. C'est
+cependant dans le seul développement de ce caractère, que Gresset a
+trouvé la matière d'un de nos meilleurs drames. On a admiré l'art avec
+lequel il a su le faire ressortir par le contraste de la mélancolie du
+principal personnage avec la gaîté qui brille dans le rôle du valet: on
+a été frappé de la force et de l'élégance qui distingue le style de cet
+ouvrage; ce qui me paraît sur tout digne des plus grands éloges, c'est
+l'intrigue, intéressante malgré son extrême simplicité, et malgré la
+philosophie qui domine dans toute la pièce. Il est vrai que cette
+philosophie naît du fond même du sujet; qu'elle est liée à l'action, et
+qu'elle parle au coeur le langage du sentiment, en même temps qu'elle
+présente à l'esprit les plus justes et les plus nobles idées. Il n'est
+peut-être point de pièce en ce genre qui offre un si heureux accord du
+mérite théâtral avec la solidité des plus graves raisonnements. On
+croirait quelquefois lire un Dialogue de Platon, si l'intérêt du roman,
+croissant toujours de scène en scène jusqu'au dénouement le plus
+satisfaisant et le plus naturel, ne mettait _Sydnei_ au rang des
+ouvrages dramatiques les plus estimables.
+
+Cependant, le dirai-je? le mérite même de cette pièce, simple, belle,
+touchante, mais peu éclatante à la représentation, jointe à la nature
+du sujet, qui a trop peu de rapport avec l'humeur de notre nation, fera
+peut-être qu'elle sera beaucoup lue et jouée rarement, différente en
+cela de plusieurs drames célèbres que l'on voit souvent, et qu'on se
+garde bien de lire. Tandis que la foule se portera aux représentations
+de ces romans absurdes, où le faste des déclamations philosophiques,
+les explosions d'une chaleur factice, et le fracas des coups de théâtre
+redoublés, tiennent lieu des vraies et solides beautés qu'elle ne sait
+guère apprécier; les hommes de goût pourront se renfermer avec
+_Sydnei_, et le relire dans le silence du cabinet, avec un plaisir
+toujours nouveau.
+
+C'était la destinée de Gresset de cueillir, comme en passant, toutes
+les palmes que présente le théâtre.
+
+La comédie semblait attendre depuis longtemps un successeur aux grands
+écrivains qui l'avaient illustrée. La gaîté et la délicatesse du génie
+français, favorable à ce genre de productions, enfanta de tout temps de
+jolies pièces dignes d'amuser le loisir d'une nation spirituelle et
+polie: mais ces comédies à caractères, ces magnifiques tableaux, où les
+travers de l'esprit humain, et les moeurs de la société, sont dessinés
+à grands traits, et peints avec autant de finesse que de profondeur,
+ils furent toujours rares, même parmi nous. Qui a remplacé _Molière?_
+L'auteur du Joueur et celui du Glorieux, s'étaient placés assez près de
+lui; mais à cette époque brillante, n'ont succédé que des temps de
+stérilité. Nos plus illustres poètes ont échoué dans cette carrière.
+Rousseau n'y fit que des chutes humiliantes. _Voltaire_, si léger, si
+gai, si ingénieux, si agréable même dans les sujets les plus graves;
+Voltaire, si habile à manier la plaisanterie, à saisir et à peindre le
+ridicule, semble déployer partout le talent comique, excepté dans ses
+comédies. Cette contrariété (pour le dire en passant) présente une
+espèce de phénomène digne de fixer l'attention d'un observateur
+éclairé, et qui lui fournirait, peut-être, le plus sûr moyen de
+déterminer la trempe du génie de ce célèbre écrivain.
+
+Quoi qu'il en soit, par tant de malheureuses tentatives, Voltaire
+prouva que la comédie exige de grandes ressources qui lui manquaient
+absolument; et par un seul ouvrage, Gresset fit voir qu'il les
+réunissait toutes dans un degré éminent. Retenu, pour ainsi dire malgré
+lui, dans la carrière dramatique; entraîné par l'amitié vers une gloire
+qu'il semblait fuir, il consentit à composer une comédie, et la scène
+française compta un chef-d'oeuvre de plus.
+
+Cette pièce excita au même degré l'admiration et l'envie. Une foule de
+gens de lettres dont elle mit l'amour-propre au désespoir, écrivit,
+intrigua, cabala contre elle, et le public l'applaudit avec transport.
+Les critiques et les cabales ont disparu, et la pièce durera aussi
+longtemps que la langue française.
+
+Je ne m'amuserai point ici à en relever les beautés; je ne répéterai
+point tout ce que les gens de goût ont tant de fois observé sur la
+finesse et l'énergie avec lesquelles les caractères sont tracés et
+approfondis; sur l'aisance, le naturel et la vivacité du dialogue; sur
+la conduite de l'action, que certains censeurs ont trouvée un peu
+faible et languissante, parce qu'elle était simple, et qui n'en mérite
+que plus d'éloge, puisqu'elle réunit cette qualité précieuse à
+l'intérêt soutenu et gradué avec le plus grand art, jusqu'au
+dénouement. Je n'ajouterai point que cette pièce l'emporte, peut-être,
+sur nos plus belles comédies par la vigueur, l'éclat, la facilité et
+les grâces du style; qu'il n'en est aucune dont on retienne, et dont on
+cite plus de vers; qui fournisse un plus grand nombre de ces traits
+frappants, de ces pensées à la fois délicates et profondes; de ces
+expressions neuves et originales que la raison publique érige en
+proverbes: nommer _le Méchant_, c'est dire plus que tout cela, et le
+plus inutile de tous les soins serait, à mon avis, de louer une
+production qui est déjà parvenue à la réputation de ces ouvrages
+immortels, que l'admiration de plusieurs siècles a consacrés.
+
+Le Méchant mit le sceau à la gloire de Gresset; il le plaçait au rang
+des grands maîtres de l'art Dramatique, et semblait le destiner à faire
+renaître les jours les plus brillants de la scène comique. Bientôt
+l'Académie Françoise confirma le choix du public, en l'admettant au
+nombre de ses membres; celle de _Berlin_ crut s'honorer elle-même en
+l'adoptant: ses qualités aimables, jointes à sa célébrité, réunissaient
+pour lui tout ce que le commerce du monde a de flatteur, à tout ce que
+la gloire a d'éclatant; il était parvenu à cet âge où l'ambition domine
+avec plus d'empire, et où le génie, ayant acquis toute sa force, sans
+avoir encore rien perdu de son ardeur et de son éclat, semble devoir
+enfanter ses plus heureuses productions, quand s'arrêtant tout-à-coup
+au milieu de sa carrière, il quitta le théâtre où ses talents avaient
+triomphés tant de fois, pour aller chercher le repos dans le sein de sa
+patrie. Que dis-je! On le vit dans la suite abjurer solennellement
+l'art dramatique, et condamner lui-même dans un écrit public, les
+succès qu'il avait obtenus dans ce genre.
+
+Comment traiter cet endroit de l'histoire de Gresset? J'écris peut-être
+dans un temps où il n'est permis de parler de cette démarche, que pour
+lui faire le procès. Je crois entendre les sarcasmes qu'une foule de
+gens de lettres lui a prodigués; je vois le plus célèbre d'entre eux
+lui lancer des traits plus absurdes encore qu'injurieux; je vois
+l'auteur de _Chariot_, _du Droit du Seigneur_, _de la Princesse de
+Navarre_, oser contestera celui du _Méchant_, le mérite d'avoir fait
+une comédie, et tourner en ridicule une résolution dont s'applaudissait
+en secret son inquiet orgueil, alarmé par des talents qui brillaient
+avec trop d'éclat.
+
+Ce n'est point avec de pareils yeux que j'examinerai la conduite de
+Gresset. Quel parti prendrai-je donc ici? Celui qui convient à un homme
+qui aime la vertu encore plus que les lettres, et pour qui toutes les
+productions du génie ne vaillent pas une belle action. Je ne prétends
+point décider entre les philosophes qui ont combattu les spectacles, et
+ceux qui les ont loués; je veux bien ne point examiner si Gresset eut
+raison, lorsqu'il composa d'excellents ouvrages dramatiques, ou
+lorsqu'il se repentit de les avoir faits. L'ami des Lettres peut
+regretter les productions dont il aurait pu enrichir encore la
+littérature; le citoyen qui gémit de voir la scène trop souvent occupée
+par des pièces qui la changent en une école publique de mauvaises
+moeurs, peut voir avec peine qu'elle ait été sitôt privée d'un génie
+qui, dans tous ses ouvrages, aurait laissé l'empreinte d'un coeur
+honnête et pur: mais qui osera faire un crime à l'homme de bien, des
+sacrifices qu'il croit devoir à la délicatesse de sa conscience, et lui
+marquer les bornes qu'il doit donner à son amour pour la vertu?
+
+Que les principes de Gresset aient été trop sévères, ou non, peu
+m'importe: ils étaient les siens, et il eut le courage de les suivre;
+il crut voir d'un côté sa gloire, et de l'autre son devoir; et comme il
+était beaucoup moins philosophe que ses ennemis, la gloire fut immolée
+au devoir. Esprits fiers et sublimes qui foulez aux pieds ce que vous
+appeliez les préjugés avec tant de hauteur, le sentiment généreux qui
+produisit un tel sacrifice, vous paraît donc digne de votre mépris et
+de vos censures? Eh bien! je me dévoue moi-même à vos épigrammes, je
+déclare que ce qu'il y a de grand et d'héroïque, rachète amplement à
+mes yeux le tort de n'avoir pas eu une aussi haute idée que vous des
+études dont vous êtes épris; je le préfère à tous les ouvrages qui ont
+illustré Gresset, à tous ceux qui auraient pu l'illustrer encore; et la
+gloire d'être le premier des poètes comiques, ne balance point à mes
+yeux le mérite de savoir dédaigner ce titre.
+
+Au reste, le parti que prit Gresset de se dérober au tourbillon, et de
+cultiver les Muses avec moins d'empressement, n'étonnera point ceux qui
+auront une juste idée de son caractère.
+
+Qu'un homme qui joint à de grands talents une âme petite et vaine, sans
+cesse affamé de louanges et de célébrité, passe sa vie entière à
+s'enivrer de cette douce fumée; cela est dans l'ordre. Que peut-il
+faire de mieux? S'il n'était plus auteur, il ne serait plus rien; il se
+survivrait à lui-même, s'il cessait de rimer et d'écrire avant sa mort;
+mais une âme noble et sensible est au-dessus de la gloire que lui ont
+acquise ses succès littéraires. Ces brillants trophées qui sont pour
+l'homme vulgaire l'unique but de ses vieux et de ses travaux, ne sont
+pour elle que de simples amusements; elle est faite, pour goûter des
+biens plus doux et plus précieux, elle sait aspirer à une destinée plus
+grande et plus digne d'elle; celle de vivre en homme avec Dieu et la
+nature; celle de jouir de sa raison dans le sein de l'amitié, de la
+paix et de la vertu.
+
+Le coeur droit et sain de Gresset avait conservé ces puissantes
+affections de la nature, effacées chez la plupart des hommes par le
+goût des biens factices qu'ont créés l'opinion et la vanité. Tel fut le
+mobile de sa conduite, qui dût paraître extraordinaire, précisément
+parce qu'elle était raisonnable et trop étrangère aux principes qui
+déterminent les actions du vulgaire.
+
+L'amour de la patrie avait fixé son séjour dans le lieu de sa
+naissance; les liens qu'il y forma le lui rendirent encore plus cher.
+Son âme sensible lui avait fait connaître le besoin de se choisir une
+compagne digne de lui; il la trouva dans une de ces familles
+honorables, où le mérite et la probité sont héréditaires, et coula des
+jours heureux dans une tendre union, que l'inclination et l'estime
+avaient formée: car s'il est sur la terre un sort digne d'envie, c'est
+sans doute celui de l'homme de bien, qui a l'inestimable avantage de
+pouvoir rentrer avec délices au fond de son coeur, joint encore le
+charme de l'épancher dans une âme noble et pure comme la sienne, à
+laquelle il se sent lié par une chaîne aussi douce qu'indissoluble.
+
+Si le reste de sa carrière m'offre pou de productions littéraires, je
+m'en console facilement; elle me présente des objets plus intéressants:
+le bonheur et la vertu. L'éloge de beaucoup d'écrivains finit avec la
+liste de leurs ouvrages; ceux de Gresset sont la moindre partie du sien.
+
+Pourquoi cette réflexion ne peut-elle pas s'appliquer à tous ceux qui
+ont brillé par de grands talents? Le génie et la vertu ne sont ils pas
+destinés à s'unir par une alliance immortelle? L'une et l'autre
+n'ont-ils pas une source commune dans l'élévation, dans la fierté, dans
+la sensibilité de lame? Par quelle fatalité avons nous donc vu si
+souvent le génie déclarer la guerre à la vertu? Ecrivains plus célèbres
+encore par vos écarts que par vos talents, vous étiez nés pour adoucir
+les maux de vos semblables; pour jeter quelques fleurs sur le passage
+de la vie humaine, et vous êtes venus en empoisonner le cours. Vous
+vous êtes l'ait un jeu cruel de déchaîner sur nous toutes les passions
+terribles qui font nos misères et nos crimes? Que nous avons payé cher
+vos chefs-d'oeuvre tant vantés! Ils nous ont coûté nos moeurs, notre
+repos, notre bonheur, et celui de toute notre postérité, à laquelle ils
+transmettront d'âge en âge la licence et la corruption du nôtre!
+
+Mais au milieu de ces funestes désordres, c'était un grand spectacle de
+voir l'un des plus beaux génies, dont le siècle s'honore, venger la
+Religion et la Vertu par son courage à suivre leurs augustes lois, et
+les défendre, pour ainsi dire, par l'ascendant de son exemple contre
+les attaques de tant de plumes audacieuses.
+
+Heureux poète! vous pouviez goûter les doux fruits de votre gloire!
+Vous pouviez vous dire à vous-même: Jamais la basse flatterie, ni
+l'odieuse satyre ne profanèrent ma plume; mon nom n'alarme point la
+pudeur, et ne fait point frémir l'innocence. Le père ne veille point
+pour écarter mes ouvrages des mains de ses enfants. On ne voit point
+l'époux craindre qu'ils ne portent un funeste poison dans le coeur de
+sa jeune épouse. Dans tous les âges, ils rendront un témoignage
+honorable du caractère de leur auteur; et formant le goût des citoyens,
+sans corrompre leurs moeurs, ils leur présenteront souvent sous
+l'attrait d'un plaisir honnête, les utiles leçons de la sagesse et de
+la vérité".
+
+Mais plus encore que vos ouvrages, votre vie rendra votre nom
+respectable et cher à la postérité. L'image de votre âme gravée dans le
+coeur de vos compatriotes qui se montrent aujourd'hui si jaloux
+d'honorer votre mémoire, fera encore aimer la vertu chez les
+générations futures, lorsqu'animés d'un sentiment patriotique, ils
+citeront les productions de votre génie, comme des monuments glorieux à
+leur pays; ils ajouteront: "Son coeur était encore au-dessus de ses
+talents;" il fut quelque chose de plus qu'un écrivain célèbre; il fut
+juste, modeste, sensible, bienfaisant, ami sincère, tendre époux,
+excellent citoyen".
+
+Parmi ces sublimes philosophes, qui censurent si amèrement la conduite
+de Gresset, en est-il beaucoup dont la postérité pourra faire un
+semblable éloge? Voilà une gloire qu'ils n'ont pas même songé à lui
+disputer. Bornant toute leur ambition au mérite de bien écrire, ils ont
+fait de vains efforts pour rabaisser ses talents; ils ont osé
+entreprendre de l'avilir par ses vertus mêmes, et c'est par elles qu'il
+s'est élevé au-dessus de tous ses rivaux. Quelques-uns d'eux sont
+parvenus à la célébrité; lui seul a su mériter l'estime et la
+vénération publique. Tandis que leur absurde jalousie s'exhalait en
+clameurs impuissantes, tranquille, inaccessible à leurs faibles traits,
+il ne fut pas même tenté de les écraser par la supériorité de ses
+talents. Eh! comment leur malignité aurait-elle troublé son repos? Lui
+ôtait-elle quelque chose de sa vertu? Touchait-elle aux véritables
+fondements de sa gloire et de son bonheur.
+
+Je me livre. Messieurs, au plaisir de m'étendre sur ce sujet; mais vous
+seul peut-être pourriez le bien remplir. Qui peut connaître aussi bien
+que vous des vertus qui ont brillé sous vos yeux, et dont vous avez
+joui vous-mêmes dans le commerce de l'illustre citoyen que vous
+regrettez? Combien de faits intéressants ne pourriez-vous pas nous
+apprendre, qui sont perdus pour le public, et qui échappent
+nécessairement à une plume étrangère?
+
+Mais comment s'occuper des vertus de Gresset, sans penser à ce
+respectable prélat, dont il fut le disciple et l'ami? LAMOTHE ET
+GRESSET, que vos noms soient toujours unis, comme vos âmes le furent
+autrefois. Qu'ils volent ensemble à la postérité pour l'honneur et pour
+l'instruction de l'humanité. Que Gresset soit à jamais le modèle des
+gens de lettres, et Lamothe l'exemple des prélats! Lamothe! Grâce à vos
+vertus, nous avons cru voir un de ces saints évêques qui, jadis,
+illustrèrent le berceau du Christianisme, revivre au milieu de nous
+pour consoler la Religion éplorée, et affermir la piété chancelante.
+Dévoué tout entier au bonheur du troupeau qui vous était confié, vous
+mettiez votre félicité à vivre auprès de lui, et votre gloire à faire
+son bonheur; l'éclat et les richesses attachées à votre dignité, ne
+furent entre vos mains que les instruments de votre bienfaisance et de
+votre charité. Illustre prélat, recevez l'hommage de toutes les âmes
+honnêtes et sensibles; la vertu chez vous n'eut rien de la rudesse que
+lui prête quelquefois une humeur dure et sauvage; sévère envers
+vous-même, vous fûtes indulgent pour les autres. Votre zèle était pur;
+votre coeur était doux, votre esprit aimable et éclairé; votre vie fut
+le modèle des peuples soumis à votre autorité, et votre mort fut
+honorée de leurs larmes. Qu'il était difficile de les consoler de votre
+perte! Vous leur laissâtes du moins un puissant motif pour adoucir
+leurs regrets dans le zèle et dans la piété d'un prélat dès longtemps
+associé par vous-même à vos nobles travaux; c'était la destinée de
+l'Eglise d'Amiens d'être gouvernée successivement par des évêques faits
+pour donner à un siècle corrompu le spectacle des vertus qui brillèrent
+dans des temps plus heureux.
+
+J'ai trop cédé peut-être au sentiment qui vient d'entraîner ma plume;
+mais non, Messieurs, un hommage rendu à l'illustre ami de Gresset,
+n'est point étranger à son éloge; et j'oserai toujours compter sur
+votre indulgence pour un écart qui aurait sa source dans un juste
+sentiment d'admiration pour les objets de votre amour et de vos regrets.
+
+Quoiqu'un homme qui trouvait en lui-même la paix et le bonheur, dût
+être peu tourmenté par le désir de la célébrité, le goût des lettres ne
+laissa jamais les talents de Gresset absolument oisifs.
+
+Un événement intéressant avait réveillé sa muse. Ce prince étonnant qui
+avait fixé l'attention de l'Europe, lorsqu'il n'était encore que
+l'héritier de la couronne de Prusse, venait de monter sur un trône
+fondé par la politique de son père, et qu'il devait lui-même affermir
+et illustrer par des prodiges de courage et de génie. L'enthousiasme de
+Gresset s'alluma pour un tel héros. Il reprit la lyre pour annoncer ses
+hautes destinées sur un ton digne de la gloire du poète et de celle du
+monarque.
+
+Ce prince pour qui nul des grands talents qui brillaient en Europe
+n'était étranger, sut apprécier à la fois et ses éloges et son génie.
+Plusieurs rois avant lui avaient honoré les savants par des largesses.
+_Frédéric_ sut donner à Gresset une preuve d'estime plus flatteuse et
+plus décisive; il composa lui-même une ode à sa louange, et lui accorda
+l'honneur d'être célébré à la face de l'Europe par un grand roi et par
+un héros. C'est ainsi que l'on vit, pour la première fois, peut-être,
+la poésie, dont la plus ordinaire fonction paraît être de flatter les
+princes, employée par un souverain à honorer le mérite d'un
+particulier. Pour produire ce phénomène, il fallait à la fois un
+monarque, qui au talent de vaincre et de régner, sût joindre encore le
+talent d'écrire, avec un noble enthousiasme pour les lettres, et un
+homme de lettres digne de justifier un si éclatant hommage de la part
+d'un tel monarque.
+
+Parlerai-je, Messieurs, des charmantes productions dont Gresset n'a pas
+fait présent au public; mais dont vous fûtes les confidents? Qui n'a
+point désiré, par exemple, de lire l'Ouvroir? Celle pièce qui a fait
+une si vive sensation sur tous ceux qui en ont entendu la lecture,
+est-elle absolument perdue pour les lettres? Un ouvrage qui promettait
+une si douce jouissance à tous les gens de goût, ne leur causera-t-il
+que des regrets? Quelle main jalouse d'ajouter une nouvelle fleur à la
+couronne de Gresset, remplira enfin le voeu du public par ces dons
+précieux, auxquels il semble avoir tant de droits.
+
+Je ne crois pas devoir passer sons silence des productions d'une autre
+espèce, qui me paraissent très intéressantes sous certains rapports;
+mais que d'autres pourraient bien ne pas voir du même oeil que moi.
+
+La capitale voyait de temps on temps Gresset reparaître au milieu de
+l'Académie Française, dont il était membre. Chargé de porter la parole
+en qualité de Directeur à la tête de cette Compagnie, on sait quel
+langage il parla quelquefois et avec quelles dispositions il fut écouté.
+
+Cette vigoureuse indignation que le vice inspira toujours aux âmes
+droites, était encore fortifiée dans celle de Gresset par l'habitude de
+cultiver la vertu au sein de la retraite, loin de cette ville immense
+dont les moeurs accoutument nécessairement nos yeux au spectacle de
+tous les excès, et ce sentiment profond se marqua quelquefois dans les
+discours dont je parle.
+
+Ce fut sans doute pour le public une scène assez nouvelle de voir le
+Directeur de l'Académie Française, chargé de répondre à un discours de
+réception qui contenait le plus magnifique éloge de ce siècle, ne pas
+appuyer le sentiment de l'orateur; ne pas enrichir sur son
+enthousiasme; mais trouver que ce siècle n'est pas le meilleur des
+siècles possibles; croire, en dépit de toutes les lumières dont il se
+vante, que le plus fortuné de tous les âges n'est pas celui où un
+débordement de désolantes doctrines a renversé toutes les digues des
+passions irritées par les énormes besoins du luxe, et s'élever au nom
+de la raison et de la vérité, contre la corruption du goût et la
+dépravation des moeurs auxquelles il trouvait une origine commune.
+
+Personne n'ignore que ce discours trouva beaucoup de censeurs, et
+personne n'en doit être surpris. La vérité des reproches qu'il fait à
+nos moeurs, eut peut-être été moins évidentes, s'il eût obtenu une
+approbation générale. On prétendit que le procédé de l'auteur était
+contraire à la bienséance; je ne vois aucun fondement à cette opinion,
+à moins qu'on ne dise qu'il est indécent de plaider la cause de la
+vertu dans un siècle où elle est devenue ridicule: car on ne voulait
+pas dire sans doute que le chef de l'Académie Française eût blessé la
+bienséance, pour avoir réclamé au milieu d'elle contre la corruption de
+la langue et du goût, ou pour avoir vengé les moeurs devant une
+Compagnie faite pour répandre les lumières, et, par conséquent les
+bonnes moeurs et les bons principes.
+
+Au reste, Gresset n'était pas seulement destiné à faire la gloire de
+son pays, il devait encore en être le bienfaiteur. On sait combien son
+zèle contribua à l'établissement de l'Académie d'Amiens. Ainsi,
+Messieurs, les services que vous avez rendus, et que vous rendrez
+encore aux lettres et à votre patrie, sont autant de titres qui lui
+donnent des droits à la reconnaissance de ses concitoyens. Il dut
+goûter avec une vive satisfaction les fruits de cette heureuse
+entreprise, lorsqu'il vit vos lumières et votre zèle si puissamment
+secondés par les dépositaires de l'autorité dans votre province; vous
+n'oublierez jamais le nom de ce magistrat qui semble regarder le soin
+de contribuer aux succès et à la gloire de l'Académie, comme un des
+plus nobles devoirs de son administration. Ce n'est point assez pour
+lui d'encourager les Sciences, et de les exciter par ses bienfaits à
+des découvertes importantes au bien public; vous l'avez encore vu au
+milieu de vous, célébrer leurs merveilles avec noblesse et avec grâce;
+et joindre à la gloire de protéger les Lettres, celle de les cultiver
+lui-même avec succès.
+
+Je rends sans scrupule cet hommage à votre Mécène, quelque répugnance
+qu'un écrivain honnête doive éprouver à louer un homme en place; il est
+toujours permis au citoyen de célébrer les protecteurs des Arts utiles
+à l'humanité.
+
+Je ne quitterai point cette matière, sans rappeler un trait, qui me
+paraît également honorable à l'Académie et à Gresset. Cette Compagnie
+voulant lui donner un témoignage éclatant de son estime pour ses
+talents et de sa reconnaissance pour les obligations qu'elle avait à
+son zèle, le nomma Président perpétuel de l'Académie.
+
+Gresset se montra digne de cette distinction en la refusant; et sa
+conduite prouva sa justice et son estime pour la Compagnie dont il
+était membre, autant que sa modestie. Il pensa que la dictature ne
+convenait pas à la constitution d'une république littéraire, et il se
+serait fait un scrupule d'accepter un litre de prééminence sur ceux
+dont il s'honorait d'être l'égal.
+
+Au défaut de cette prérogative, il lui restait ses talents et sa
+gloire. Les distinctions et les récompenses semblaient le chercher dans
+sa retraite, à proportion du peu d'empressement qu'il montrait pour
+elles; aux marques d'estime dont le roi de Prusse l'avait comblé, notre
+auguste monarque daigna joindre les preuves les plus frappantes de sa
+bienveillance et de sa faveur.
+
+Ce fut sans doute, un jour de triomphe pour les Lettres, que celui où
+M. d'Agui [d'Agai], Intendant de Picardie, dans une assemblée publique
+de l'Académie d'Amiens, fit solennellement la lecture des lettres de
+noblesse dont LOUIS XVI venait d'honorer Gresset.
+
+Cette grâce, l'une des premières que ce monarque ait accordées, n'était
+pas un des traits les moins dignes de signaler le commencement d'un
+règne sur lequel la nation fondait de si douces espérances. Quel
+heureux présage pour les peuples, de voir le jeune prince qui allait
+faire leur destin, du haut du trône où il venait de monter, jeter, pour
+ainsi dire, les yeux autour de lui pour chercher les hommes illustres
+qui faisaient l'ornement de son empire, et distinguer dans la foule un
+citoyen modeste et paisible pour couronner à la fois dans sa personne,
+et les talents et les vertus. Il est beau, ce me semble, de voir le
+souverain annoncer lui-même dans le préambule des Lettres dont je
+parle, que Gresset doit à ce double litre celle éclatante faveur, et
+déclarer par là, comme à la lace de sa nation, que le génie ne peut
+prétendre à son estime, qu'à condition qu'il respectera lui-même la
+religion et les moeurs.
+
+On sait que le roi ajouta bientôt à celle grâce un bienfait non moins
+flatteur, en accordant à Gresset le Cordon de son Ordre, et le titre
+d'Historiographe de celui de S. Lazare; et j'ose croire que ces
+distinctions fur ent pins honorables aux Lettres en général, et au
+monarque qui les donna, qu'au poète célèbre qui les reçut.
+
+Elles n'ajoutaient rien à la véritable gloire de Gresset. Sans lettres
+de noblesse, le génie est toujours noble; il est illustre sans aucun
+signe extérieur d'illustration. Son nom et ses ouvrages: voilà ses
+litres de noblesse; c'est par eux qu'il est grand chez toutes les
+nations, et dans tous les siècles, tandis que ceux qui ne le furent
+que par des dignités, sont à jamais replongés dans le néant. Toutes
+les prérogatives qu'il a partagées avec eux, disparaissent aux yeux
+de la postérité, qui ne s'informe pas de ce qu'un grand homme a été,
+mais de ce qu'il a fait.
+
+Mais cette équitable postérité n'en consacre pas moins la mémoire des
+rois, qui, mettant les avantages que les Lettres procurent à l'Etat au
+rang des services qui donnent droit à ses récompenses, savent
+encourager les talents, et relever à la fois l'éclat de la noblesse
+même, en l'associant au génie, et en la faisant le prix de ses sublimes
+travaux.
+
+Gresset ne jouit pas longtemps de ces honneurs. Une mort prompte
+l'enleva à la littérature et à la patrie. Je n'arrêterai pas mes
+regards sur sa tombe, comme s'il y avait été enseveli tout entier.
+Celui qui fut à la fois homme de bien et homme de génie, n'est-il pas
+doublement immortel?
+
+Mais un trait glorieux à ses compatriotes n'échappera pas à mon
+attention. Je n'oublierai pas la vivacité des regrets que sa perte
+excita pour honorer sa mémoire. On vit l'Académie en corps et les
+magistrats municipaux, accompagner solennellement sa pompe funèbre, et
+la douleur publique rendre au mérite d'un particulier des hommages que
+l'on n'accorde parmi nous qu'à la puissance et à la grandeur. Qui
+pourra voir d'un oeil indifférent ce noble enthousiasme d'un peuple
+sensible, qui semble expier par une telle conduite toutes ces honteuses
+persécutions que l'envie a tant de fois suscitées au génie?
+
+Que dis-je, Messieurs, le sujet que je traite n'est-il pas lui-même un
+monument de ce sentiment généreux qui vous anime? Puis-je avoir été
+assez heureux pour le seconder? Mais le ton que j'ai adopté dans cet
+éloge, semble exiger de moi quelques réflexions.
+
+J'ai loué Gresset d'une manière très décidée, non pour remplir le rôle
+d'un panégyriste, mais pour suivre ma propre conviction. Je méprise une
+plume complaisante qui peut prostituer à la médiocrité l'hommage qui
+n'est dû qu'au mérite éclatant; et je hais presqu'autant la méthode de
+ces écrivains qui prennent avec leurs héros la morgue d'un juge, et la
+ferté d'un censeur, relèvent minutieusement les plus faibles taches,
+parlent froidement des plus grandes beautés, et changent l'éloge d'un
+grand homme en une sèche et sévère critique.
+
+J'ai fait un mérite à Gresset des choses mêmes qui lui ont attiré les
+sarcasmes d'un grand nombre de gens de lettres; j'ai osé insister sur
+sa vertu, sur son respect pour les moeurs; sur son amour pour la
+religion; je me suis donc exposé au ridicule aux yeux d'une foule de
+beaux esprits; mais en même temps, je me suis assuré deux suffrages
+faits pour me dédommager de cet inconvénient; celui de ma conscience et
+le vôtre.
+
+Quant au mérite littéraire, je n'ai pas balancé à placer Gresset au
+rang des plus beaux génies qui aient illustré notre littérature. Je
+n'ai pas compté ses ouvrages; j'ai cru qu'il fallait les peser. J'ai
+été frappé de voir un poète débutant, dès l'âge le plus tendre dans la
+carrière des Lettres, par une production qui étonne les plus grands
+maîtres, parcourant ensuite rapidement tant de genres différents, et
+laissant presqu'autant d'ouvrages immortels que de coups d'essai. Ses
+succès dans la comédie, dans le drame, dans l'épître, dans l'ode même,
+un poème héroï-comique regardé comme le modèle de ce genre; la palme de
+la poésie légère remportée sur tant de poètes charmants, tout cela
+m'annonçait une prodigieuse variété de talents à laquelle on n'a,
+peut-être, pas fait assez d'attention; mais qui eût étonné le Public,
+si, au lieu de s'arrêter tout-à-coup au milieu de sa course brillante
+dans la vigueur de l'âge et du génie, il eût cédé à l'ambition
+d'étendre sa renommé par de nouveaux ouvrages.
+
+Aussi, quelque réputation qu'il ait obtenue durant sa vie, le temps ne
+fera, sans doute, que l'étendre encore. Sa retraite, le soin qu'il
+sembla prendre de se faire oublier, l'écrit qu'il publia contre le
+théâtre; ses principes de religion si éloignés des idées de plusieurs
+écrivains qui donnaient le ton à la littérature, et qui s'armèrent à
+l'envi de ce prétexte, pour lui imprimer du ridicule; tout cela a
+obscurci l'éclat de sa gloire aux yeux de ses contemporains; mais la
+postérité, qui juge sans préjugés et sans passions, le lui rendra tout
+entier, et le vengera de l'injustice de ses rivaux, en le plaçant à son
+véritable rang.
+
+Pour moi, je n'ai fait qu'annoncer son jugement et suivre celui du
+Public équitable et éclairé. Puissé-je avoir rendu à la mémoire de
+Gresset un hommage digne de lui. L'éloge d'un homme illustre est un
+monument élevé à la gloire de sa patrie, et la couronne que vous devez
+décerner m'a paru faite, Messieurs, pour exciter l'ambition d'une âme
+noble; parce que je l'ai moins regardée comme la récompense du talent,
+que comme le prix glorieux d'un acte patriotique. Ce sentiment a
+échauffé mon zèle, qu'un simple laurier littéraire eut laissé froid et
+languissant. Et si un sort flatteur attendait cet ouvrage, j'aurais
+lieu, sans doute, d'être content de moi-même: car je devrais ce succès
+au désir de remplir les nobles vues de la compagnie savante à laquelle
+il est offert, et à l'ambition d'obtenir l'estime de vos concitoyens
+auxquels je le consacre.
+
+
+
+ * * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+[Transcriber's note: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Les notes
+de Robespierre contre les Dantonistes_ (c. mars 1793)]
+
+
+
+
+Observations: Le manuscrit a appartenu à Victorien Sardou. Il se
+compose de vingt-cinq pages. Il a été publié en fac-simile par
+l'éditeur France en 1841. Un manuscrit de quatre pages de la collection
+Morrison vol. 5 p. 282 permet de le compléter en partie. Albert Mathiez
+a estimé dans son _Robespierre terroriste_ (1921) qu'il s'agissait de
+notes écrites par Robespierre après avoir lu un premier état du
+discours de Saint-Just. Les commentaires en notes sont d'Albert
+Mathiez. Orthographe de l'original conservée. Seules les douze
+premières notes de Robespierre sont numérotées.
+
+
+
+1. Depuis plusieurs années.
+
+2. _Deleatur_.
+
+3. A rectifier.
+
+4. A retrancher.
+
+5. A examiner.
+
+6. Faux.
+
+7. A expliquer.
+
+8. A expliquer.
+
+9. Leurs périls.
+
+10. Danton se montra bien (1). L'ambassade de Fabre auprès de Dumouriez
+(2). Son frère loué dans les lettres de Dumouriez (3).
+
+11. Le voyage de Chaumette dans la Nièvre, où commença l'intrigue
+religieuse, où la société de Moulins, par une adresse insolente,
+censure le décret de la Convention sur la liberté des cultes, et vante
+les principes de Hébert et de Chaumette (4). Fabre donna aussi dans
+l'intrigue religieuse (5); il provoqua une mention honorable des
+premiers actes qui furent faits à ce sujet (6), et s'élevoit contre ce
+système en parlant aux patriotes (7).
+
+12. Tous se rendoient coupables de tous ces crimes à la fois (8).
+
+Le plan de Fabre et de ses complices étoit de s'emparer du pouvoir et
+d'opprimer la liberté par l'aristocratie pour donner un tyran à la
+France (9).
+
+Il y avoit une faction que Fabre connaissoit parfaitement: c'étoit
+celle de Hébert, Proli, Ronsin. Cette faction étoit le point d'appui
+que Fabre vouloit donner à la sienne; comme elle arboroit l'étendard du
+patriotisme le plus exalté, en l'attaquant (10), il espéroit décréditer
+le patriotisme, arrêter les mesures révolutionnaires et pousser la
+Convention en sens contraire, jusqu'au modérantisme et à
+l'aristocratie. Comme les chefs de cette faction se mêloient aux
+patriotes ardents, en les frappant, il se proposoit d'abattre du même
+coup les patriotes, surtout ceux qui auroient été soupçonnés d'avoir eu
+quelques relations avec eux (11), surtout ceux qui avoient des
+fonctions publiques importantes au succès de la Révolution (12).
+
+Cependant, Fabre ne dénonça pas la conspiration avec énergie, il
+attaqua assez légèrement quelques individus, sans démasquer la faction;
+il ne les attaqua pas le premier, et ne leur porta pas les coups les
+plus forts (13); il aima mieux mettre en avant quelques hommes qu'il
+faisoit mouvoir (14).
+
+C'est qu'un conspirateur ne peut mettre au jour (15) le fond d'une
+conspiration, sans se dénoncer lui-même. Sa réputation étoit si hideuse
+et ses crimes si connus (16) qu'il se seroit exposé à des répliques
+trop foudroyantes de la part de ses adversaires, s'il les avoit
+combattus sans ménagement, et s'il s'étoit interdit les moyens de
+rallier leurs partisans à sa propre faction. On seroit tenté de croire
+qu'il n'étoit pas si mal avec eux qu'il vouloit le paraître; car il les
+attaqua de manière à relever leur crédit (17).
+
+Il n'articula contre eux que des faits vagues et minutieux, lorsqu'il
+pouvoit leur reprocher des crimes. Ils jouissaient d'une réputation de
+patriotisme et il les fit admettre brusquement en arrestation par on
+décret faiblement motivé, et qui sembloit dicté par la passion et
+décrédité par la renommée de ceux qui l'avoient provoqué (18). Les
+détenus sembloient être des patriotes ardents, opprimés par des
+intrigans qui arboraient les couleurs du modérantisme. Pouvoit-on mieux
+servir des conspirateurs, à la veille de consommer leurs attentats? On
+avoit promis des faits contre eux (19). Le Comité de Sûreté générale
+les attendit en vain pendant près de deux mois. Quand (20) il fit son
+rapport, Fabre avoit paru se désister de sa dénonciation: Danton les
+justifia, en se réservant le droit de (21) témoigner la même indulgence
+pour leurs adversaires, c'est-à-dire pour Chabot et ses complices et
+particulièrement pour Fabre, son ami (22).
+
+Ce n'étoit pas, en effet, aux conspirateurs que Fabre en youloit
+directement: c'étoit aux vrais patriotes et au Comité de Salut public,
+dont il vouloit s'emparer (23) avec ses adhérents.
+
+Ils (24) ne cessoient de calomnier Pache et Hanriot; ils intriguaient
+(25), ils déclamoient surtout contre le Comité de Salut public. Les
+écrits de Desmoulins, ceux de Philippeaux étoient dirigés vers ce but;
+dès le mois de... (26), on croyoit avoir préparé sa destruction; on
+proposa et on en fit décréter le renouvellement. Les noms des chefs de
+la faction composoient la liste des membres qui devoient le remplacer.
+La Convention révoqua son décret; on continua de l'entraver, de le
+calomnier. On l'accusait d'avance de tous les événements malheureux
+qu'on espéroit. Tous les ennemis de la liberté avoient répandu le bruit
+qu'il vouloit livrer Toulon et abandonner les départements au-delà de
+la Duranoe (27); et la calomnie circuloit partout au sein de la
+Convention. La victoire de Toulon, celle de la Vendée et du Rhin le
+défendirent seules; mais la faction continua d'ourdir dans l'ombre son
+système d'intrigues, de diffamations et de dissolution. Cet acharnement
+à dissoudre le gouvernement au milieu de ses succès, cet empressement à
+s'emparer de l'autorité avoit pour but le triomphe de l'aristocratie et
+la résurrection de la tyrannie. C'est au temps où on livroit ces
+attaques au Comité qu'on repandoit ces écrits liberticides où on
+demandoit l'absolution des contre-révolutionnaires, où l'on prêchoit la
+doctrine du feuillantisme le plus perfide. Fabre présidoit à ce système
+de contre-révolution: il inspiroit (28) Desmoulins; le titre même de
+cette brochure (29) étoit destiné à concilier l'opinion publique aux
+chefs de cette coterie qui cachoient leurs projets sous le nom de
+_Vieux Cordeliers_, de vétérans de la Révolution. Danton, en qualité de
+président de ce _Vieux Cardelier_, a corrigé les épreuves de ses
+numéros; il y a fait des changements, de son aveu. On reconnoît son
+influence et sa main dans ceux de Philippeaux, et même de Bourdon. Les
+dîners, les conciliabules, où ils présidoient, étoient destinés à
+propager ces principes (30), et à préparer le triomphe de l'intrigue.
+C'est dans le même temps qu'on accueilloit à la barre les veuves des
+conspirateurs lyonnais (31), qu'on fesoit décréter des pensions pour
+celles des contre-révolutionnaires immolés par le glaive de la justice
+(32), que l'on arrachoit des conspirateurs à la peine de leurs crimes
+par des décrets surpris (33), que l'on cherchoit à rallier à soi les
+riches et l'aristocratie. Que pouvoient faire de plus des conspirateurs
+dans les circonstances? Ceux qui firent de telles tentatives à cette
+époque auroient agi et parlé ouvertement comme La Fayette dans des
+circonstances plus favorables au développement de leur système.
+
+Camille Desmoulins (34), par la mobilité de son imagination et par sa
+vanité, était propre à devenir le séide de Fabre et de Danton. Ce fut
+par cette route qu'ils le poussèrent jusqu'au crime; mais ils ne se
+l'étoient attaché que par les dehors du patriotisme dont ils se
+couvraient. Demoulins montra de la franchise et du républicanisme en
+censurant (35) avec véhémence dans ses feuilles Mirabeau, La Fayette,
+Barnave et Lameth, au temps de leur puissance et de leur réputation,
+après les avoir loués de bonne foi (36).
+
+Danton (37) et Fabre vécurent avec Lafayette, avec les Lameth (38); il
+eut à Mirabeau une obligation bien remarquable: celui-ci lui fit
+rembourser sa charge d'avocat au conseil; on assure même que le prix
+lui en a été payé deux fois. Le fait du remboursement est facile à
+prouver (39).
+
+Les amis de Mirabeau se vantoient hautement d'avoir fermé la bouche à
+Danton; et tant qu'a vécu ce personnage, Danton resta muet (40).
+
+Je me rappelle une anecdote à laquelle j'attachai dans le temps trop
+peu d'importance: Dans les premiers mois de la Résolution, me trouvant
+à dîner avec Danton, Danton me reprocha de gâter la bonne cause, en
+m'écartant de la ligne où marchoient Barnave et les Lameth, qui alors
+commençoient à dévier des principes populaires (41).
+
+A l'époque où parurent les numéros (42) du _Vieux Cordelier_, le père
+de Desmoulins (43) lui témoignait sa satisfaction et l'embrassait avec
+tendresse. Fabre, présent à cette scène, se mit à pleurer, et
+Desmoulins, étonné, ne douta plus que Fabre ne fut un excellent coeur
+et par conséquent un patriote (44).
+
+Danton tâchait d'imiter le talent de Fabre, mais sans succès, comme le
+prouvent les efforts impuissants et ridicules qu'il fit pour pleurer,
+d'abord à la tribune des Jacobins, ensuite chez moi (45).
+
+Il y a un trait de Danton qui prouve une âme ingrate et noire: il avoit
+hautement préconisé les dernières productions de Desmoulins: il avoit
+osé, aux Jacobins, réclamer en leur faveur la liberté de la presse,
+lorsque je proposai pour elles les honneurs de la brûlure (46). Dans la
+dernière visite dont je parle, il me parla de Desmoulins avec mépris:
+il attribua ses écarts à un vice privé et honteux, mais absolument
+étranger (47) à la Révolution (48). Laignelot était témoin (49). La
+contenance de Laignelot m'a paru équivoque: il a gardé à obstinément le
+silence (50). Cet homme (51) a pour principe de briser lui-même les
+instruments dont il s'est servi. Ils sont décrédités. Il n'a jamais
+défendu un seul patriote, jamais attaqué un seul conspirateur, mais il
+a fait le panégyrique de Fabre à l'assemblée électorale dernière (52);
+il a prétendu que les liaisons de Fabre avec les aristocrates et ses
+longues éclipses sur l'horizon révolutionnaire étaient un espionnage
+concerté entre eux pour connaître les secrets (53) de l'aristocratie.
+
+Pendant son court ministère, il a fait présent à Fabre, qu'il avait
+choisi pour son secrétaire du sceau et pour son secrétaire intime, de
+sommes considérables puisées dans le Trésor public. Il a lui-même
+avancé 10 000 francs (54). Je l'ai entendu avouer les escroqueries et
+les vols de Fabre tels que des souliers appartenant à l'armée, dont il
+avoit chez lui magasin (55).
+
+Il ne donna point asile à Adrien Duport, comme il est dit dans le
+rapport (56), mais Adrien Duport qui, le 10 août, concertoit avec la
+Cour le massacre du peuple, ayant été arrêté et détenu assez longtemps
+dans les prisons de Melun, fut mis en liberté par ordre du ministre de
+la justice Danton (57). Charles Lameth, prisonnier au Havre, fut aussi
+élargi, je ne sais comment (58). Danton rejeta hautement toutes les
+propositions que je lui fis d'écraser la conspiration et d'empêcher
+Brissot de renouer ses trames, sous le prétexte qu'il ne fallait
+s'occuper que de la guerre (59).
+
+Au mois de septembre, il envoya Fabre en ambassade auprès de Dumouriez
+(60). Il prétendit que l'objet de sa mission étoit de réconcilier
+Dumouriez et Kellermann qu'il supposoit brouillés. Or, Dumouriez et
+Kellermann n'écrivoient jamais à la Convention nationale sans parler de
+leur intime amitié (61).
+
+Dumouriez, lorsqu'il parut à la barre, appela Kellermann son intime ami
+(62), et le résultat de cette union fut le salut du roi de Prusse et de
+son armée (63). Et (64) quel conciliateur que Fabre pour deux généraux
+orgueilleux qui prétendoient (65) faire les destinées de la France!
+
+C'est en vain que, dès lors, on se plaignoit à Danton et à Fabre de la
+faction girondine: ils soutenoient qu'il n'y avoit point là de faction
+et que tout étoit le résultat de la vanité et des animosités
+personnelles (66). Dans le même temps, chez Petion, où j'eus une
+explication sur les projets de Brissot (67), Fabre et Danton se
+réunirent à Petion pour attester l'innocence de leurs vues.
+
+Quand je montrois à Danton le système de calomnie de Roland et des
+brissotins, développé dans tous les papiers publics, Danton me
+répondoit: "Que m'importe! L'opinion publique est une putain, la
+postérité une sottise!" (68).
+
+Le mot de vertu faisoit rire Danton; il n'y avoit pas de vertu plus
+solide, disait-il plaisamment, que celle qu'il déployoit toutes les
+nuits (69) avec sa femme. Comment un homme, à qui toute idée de morale
+étoit étrangère, pouvoit-il être le défenseur de la liberté?
+
+Une autre maxime de Danton étoit qu'il falloit se servir des fripons.
+Aussi étoit-il entouré des intrigans les plus impurs (70). Il
+professoit pour le vice une tolérance qui devoit lui donner autant de
+partisans qu'il y a d'hommes corrompus dans le monde (71). C'étoit (72)
+sans doute le secret de sa politique qu'il (73) révéla lui-même par un
+mot remarquable: "Ce qui rend notre cause foible, disoit-il à un vrai
+patriote, dont il feignoit de partager les sentimens (74), c'est que la
+sévérité de nos principes effarouche beaucoup de monde."
+
+Il ne faut pas oublier les thés de Robert, où d'Orléans faisoit
+lui-même le punch, où Fabre, Danton et Wimpffen assistoient (75).
+C'était là qu'on cherchoit à attirer le plus grand nombre de députés de
+la Montagne qu'il étoit possible, pour les séduire ou pour les
+compromettre.
+
+Dans le temps de l'assemblée électorale, je m'opposai de toutes mes
+forces à la nomination de d'Orléans, je voulus en vain inspirer (76)
+mon opinion à Danton; il me répondit que la nomination d'un prince du
+sang rendroit la Convention nationale plus imposante (77) aux yeux des
+rois (78) de l'Europe, surtout s'il étoit nommé le dernier de la
+députation. Je répliquai qu'elle seroit donc bien plus imposante encore
+s'il n'étoit nommé que le dernier suppléant; je ne persuadai point; la
+doctrine de Fabre d'Eglantine étoit la même que celle du maître ou du
+disciple, je ne sais trop lequel (79).
+
+Chabot vota pour d'Orléans (80). Je lui témoignais tout bas ma surprise
+et ma douleur; il s'écria bien haut que son opinion étoit libre.
+
+On a pu remarquer la consternation de Fabre d'Eglantine et de beaucoup
+d'autres, lorsque je fis sérieusement la motion de chasser les
+Bourbons, que les meneurs du côté droit avoient jetée en avant, avec
+tant d'artifice, et le concert des chefs brissotins et des intrigans de
+la Montagne pour la rejeter à cette époque. Cette contradiction est
+facile à expliquer: la motion venue (81) du côté droit popularisoit
+d'Orléans et échouait contre la résistance de la Montagne abusée par ce
+jeu perfide; faite par un montagnard, elle démasquait d'Orléans et le
+perdoit si le côté droit ne s'y étoit lui-même opposé. L'époque où je
+fis cette motion étoit voisine de celle où la conjuration de d'Orléans
+et de Dumouriez devoit éclater et éclata en effet (82). Ce fut alors
+que les brissotins continuèrent (83) de tromper la Convention et de
+rompre l'indignation publique en mettant sous la garde d'un gendarme
+d'Orléans et Silleri, qui riaient eux-mêmes de cette comédie qui leur
+donna le prétexte de parler à la tribune le langage de Brutus (84).
+C'est alors que Danton et Fabre, loin de dénoncer cette façon
+criminelle, se prêtèrent à toutes les vues de ses chefs (85). Joignez à
+cela le développement des trahisons de la Belgique.
+
+Analysez (86) toute la conduite politique de Danton: vous verrez que la
+réputation de civisme qu'on lui a faite était l'ouvrage de l'intrigue
+et qu'il n'y a pas une mesure liberticide qu'il n'ait adoptée.
+
+On le voit, dans les premiers jours de la Révolution, montrer à la Cour
+un front menaçant et parler avec véhémence dans le club des Cordeliers;
+mais bientôt il se lie avec les Lameth et transige avec eux: il se
+laisse séduire par Mirabeau et se montre aux yeux des observateurs
+l'ennemi des principes sévères. On n'entend plus parler de Danton
+jusqu'à l'époque des massacres du Champ-de-Mars: il avoit beaucoup
+appuyé aux Jacobins la motion de La Clos, qui fut le le prétexte de ce
+désastre et à laquelle je m'opposai. Il fut nommé le rédacteur (87) de
+la pétition avec Brissot. Deux mille patriotes sans armes furent
+assassinés par les satellites de La Fayette. D'autres furent jetés dans
+les fers. Danton se retira à Arcis-sur-Aube, son pays, où il resta
+plusieurs mois, et il y vécut tranquille. On a remarqué comme un indice
+de la complicité de Brissot que depuis la journée du Champ-de-Mars, il
+avoit continué de se promener paisiblement dans Paris; mais la
+tranquillité dont Danton jouissoit à Arcis-sur-Aube étoit-elle moins
+étonnante? Etoit-il plus difficile (88) de l'atteindre là qu'à Paris,
+s'il eût été alors pour les tyrans un objet de haine ou de terreur?
+
+Les patriotes se souvinrent longtemps de ce lâche abandon de la cause
+publique; on remarqua ensuite que, dans toutes les crises, il prenait
+le parti de la retraite (89).
+
+Tant que dura l'Assemblée législative, il se tut. Il demeura neutre
+dans la lutte pénible des jacobins contre Brissot et contre la faction
+girondine. Il appuya d'abord leur opinion sur la déclaration de guerre.
+Ensuite, pressé par le reproche des patriotes, dont il ne vouloit pas
+perdre la confiance usurpée, il eut l'air de dire un mot pour ma
+défense (90) et annonça qu'il observoit attentivement les deux partis
+et se renferma dans le silence. C'est dans ce temps-là que, me voyant
+seul, en butte aux calomnies et aux persécutions de cette faction
+toute-puissante, il dit à ses amis: "Puisqu'il veut se perdre, qu'il se
+perde; nous ne devons point partager son sort." Legendre lui-même me
+rapporta ce propos qu'il avoit entendu (91).
+
+Tandis que la Cour conspiroit contre le peuple et les patriotes contre
+la Cour, dans les longues agitations qui préparèrent la journée du 10
+août, Danton étoit à Arcis-sur-Aube; les patriotes désespéroient de le
+revoir. Cependant, pressé par leurs reproches, il fut contraint de se
+montrer et arriva la veille du 10 août; mais, dans cette nuit fatale,
+il vouloit se coucher, si ceux qui Tentouroient ne l'avoient forcé de
+se rendre à sa section où le bataillon (92) de Marseille étoit
+rassemblé. Il y parla avec énergie: l'insurrection étoit déjà décidée
+et inévitable. Pendant ce temps-là, Fabre parlementoit avec la Cour.
+Danton et lui ont prétendu qu'il n'étoit là (93) que pour tromper la
+Cour (94).
+
+J'ai tracé quelques faits de son court ministère. Quelle (95) a été sa
+conduite durant la Convention? Marat fut accusé par les chefs de la
+faction du côté droit. Il commença par déclarer qu'il n'aimoit point
+Marat et par protester qu'il étoit isolé et qu'il se séparoit de ceux
+de ses collègues que la calomnie poursuivoit; et il fit son propre
+éloge ou sa propre apologie (96).
+
+Robespierre fut accusé; il ne dit pas un seul mot si ce n'est pour
+s'isoler de lui (97).
+
+La Montagne fut outragée chaque jour; il garda le silence. Il fut
+attaqué lui-même, il pardonna, il se montra sans cesse aux
+conspirateurs comme un conciliateur tolérant; il se fit (98) un mérite
+publiquement de n'avoir jamais dénoncé ni Brissot, ni Guadet, ni
+Gensonné, ni aucun ennemi de la liberté! (99). Il leur tendait sans
+cesse la palme de l'olivier et le gage d'une alliance contre les
+républicains sévères. La seule fois qu'il parla (100) avec énergie, ce
+fut la Montagne qui l'y força et il ne parla que de lui-même (101).
+Lorsque (102) Ducos lui reprocha de n'avoir pas rendu ses compte; il
+menaça le côté droit de la foudre populaire, comme d'un instrument dont
+il pouvoit disposer. Il termina son discours (103) par des propositions
+de paix. Pendant le cours des orageux débats de la liberté et de la
+tyrannie, les patriotes de la Montagne s'indignoient de son absence ou
+de son silence; ses amis et lui en cherchoient l'excuse dans sa
+paresse, dans son embonpoint, dans son tempérament. Il savoit bien
+sortir de son engourdissement lorsqu'il s'agissoit de défendre
+Dumouriez et les généraux ses complices (104); de faire l'éloge de
+Beurnonville, que les intrigues de Fabre avaient porté au ministère
+(105).
+
+Lorsque quelque trahison nouvelle dans l'armée donnoit aux patriotes le
+prétexte de provoquer quelques mesures rigoureuses contre les
+conspirateurs du dedans et contre les traîtres de la Convention, il
+avoit soin de les faire oublier ou de les altérer, en tournant sans
+cesse l'attention de l'Assemblée vers de nouvelles levées d'hommes
+(106).
+
+Il ne vouloit pas la mort du tyran (107); il vouloit qu'on se contentât
+de le bannir, comme Dumouriez qui étoit venu à Paris avec Westermann,
+le messager de Dumouriez auprès de Gensonné et tous les généraux, ses
+complices, pour égorger les patriotes et sauver Louis XVI. La force de
+l'opinion publique détermina la sienne et il vota contre son premier
+avis, ainsi que Lacroix, conspirateur décrié, avec lequel il ne put
+s'unir dans la Belgique que par le crime. Ce qui le prouve encore plus,
+c'est le bizarre motif qu'il donna de cette union: ce motif étoit la
+conversion de Lacroix, qu'il prétendoit avoir déterminé à voter la mort
+du tyran (108). Comment aurait-il fait les fonctions de missionnaire
+auprès d'un pécheur aussi endurci pour l'attirer à une doctrine qu'il
+réprouvoit lui-même (109)?
+
+Il a vu avec horreur (110) la révolution du 31 mai; il a cherché à la
+faire avorter ou à la tourner contre la liberté, en demandant (111) la
+tête du général Hanriot, sous prétexte qu'il avoit gêné la liberté des
+membres de la Convention par une consigne nécessaire pour parvenir au
+but de l'insurrection qui étoit l'arrestation des conspirateurs (112).
+
+Ensuite, pendant l'indigne procession qui eut lieu dans les Tuileries,
+Hérault, Lacroix et lui voulurent faire arrêter Hanriot, et lui firent
+ensuite un crime du mouvement qu'il fit pour se soustraire à un acte
+d'oppression qui devoit assurer le triomphe de la tyrannie. C'est ici
+que Danton déploya toute sa perfidie (113). N'ayant pu (114) consommer
+ce crime, il regarda Hanriot en riant et lui dit: "N'aie pas peur, va
+toujours ton train!", voulant lui faire entendre qu'il avoit eu l'air
+de le blâmer par bienséance et par politique, mais qu'au fond il étoit
+de son avis. Un moment après, il aborda le général à la buvette et lui
+présenta un verre d'un air caressant, en lui disant: "Trinquons, et
+point de rancune!" Cependant, le lendemain, irrité sans doute du
+dénouement heureux de l'insurrection, il osa la calomnier de la manière
+la plus atroce à la tribune et dit, entre autres choses, qu'on (115)
+avoit voulu l'assassiner, lui et quelques-uns de ses collègues. Hérault
+et Lacroix ne cessèrent de propager la même calomnie contre le général
+que l'on vouloit immoler (116).
+
+J'ai entendu Lacroix et Danton dire: "II faudra que Brissot passe une
+heure sur les planches à cause de son faux passeport."
+
+Lacroix disoit: "Si vous les faites mourir, la législature prochaine
+vous traitera de même (117)."
+
+Danton fit tous ses efforts pour sauver Brissot et ses complices. Il
+s'opposa à leur punition: il vouloit qu'on envoyât des ôtages à
+Bordeaux (118). Il envoya un ambassadeur à Wimpfen dans le Calvados
+(119).
+
+Danton et Lacroix vouloient dissoudre la Convention nationale et
+établir la Constitution (120).
+
+Danton m'a dit un jour: "Il est fâcheux que l'on ne puisse pas proposer
+de céder nos colonies aux Américains; ce seroit un moyen de faire
+alliance avec eux." Danton et Lacroix ont depuis fait passer un décret
+dont le résultat vraisemblable étoit la perte de nos colonies (121).
+
+Leurs vues furent de tout temps semblables à celles des Brissotins. Le
+8 mars, on vouloit exciter une fausse insurrection pour donner à
+Dumouriez le prétexte qu'il cherchoit de marcher sur Paris, non avec le
+rôle défavorable de rebelle et de royaliste, mais avec l'air d'un
+vengeur de la Convention (122). Desfieux en donna le signal aux
+Jacobins: un attroupement se porta au club des Cordeliers, de là à la
+Commune. Fabre s'agitoit beaucoup dans le même temps, pour exciter ce
+mouvement dont les Brissotins tirèrent un si grand avantage. On m'a
+assuré que Danton avoit été chez Pache, qu'il avoit proposé d'insurger,
+en disant que, s'il falloit de l'argent, il avoit (123) la main dans la
+caisse de la Belgique (124).
+
+Danton vouloit une amnistie pour tous les coupables; il s'en est
+expliqué ouvertement (125); il vouloit donc la contre-révolution. Il
+vouloit la dissolution de lia Convention, ensuite la destruction du
+gouvernement: il vouloit donc la contre-révolution (126).
+
+Fabre, dans ses notes, indiquait comme une preuve de la conspiration de
+Hébert les dénonciations contre Dillon et Castellane (127), et
+Desmoulins, inspiré par Fabre, vantait Dillon (128).
+
+Westermann est le héros de la faction; elle l'a mis au-dessus des lois,
+en faisant décréter qu'il ne pouvoit être arrêté (129). Westermann a
+été appelé par eux à Paris dans le moment de la conspiration.
+Westermann est un imposteur, un traître, un complice, un reste impur de
+la faction de Dumouriez. Quels rapprochements!
+
+(Ici s'arrête la partie des Notes de Robespierre que le libraire France
+a publiées. Le manuscrit qui a été publié dans le catalogue
+d'autographes de la collection Morrison, t. V, p. 282-283 forme la
+suite naturelle des notes précédentes.)
+
+Le 8 mars, Danton vouloit faire partir Paris (130), en laissant
+Dumourier à la tête de l'armée, moïen sûr de livrer Paris à la faction
+de Dumourier, sans arrêter les ennemis avec lesquels il s'entendoit et
+surtout sans étouffer la trahison; mesure qui fut accueillie facilement
+des Brissotins.
+
+Le même jour, Danton, à la mairie, proposa une insurrection, moïen sûr
+de fournir à Dumourier le prétexte qu'il cherchoit de marcher contre
+Paris comme le défenseur de la Convention contre ce qu'il 'appeloit des
+anarchistes et des brigands (131).
+
+Cette espèce d'insurrection eut lieu en effet le 10 mars telle qu'elle
+convenoit à la faction de Dumourier. Ce fut Desfieux (132) qui en donna
+le signal aux jacobins, qu'il s'efforça de précipiter dans une démarche
+inconsidérée. Un attroupement préparé entra dans cette société, se
+porta aux Cordeliers, de là au Conseil de la Commune pour demander
+qu'elle se mît à la tête de l'insurrection. Le maire et les membres du
+Conseil s'y opposèrent avec fermeté. Ce jour-là même, on vit Fabre
+s'agiter, courir de tout côté pour exciter ce mouvement, un député lui
+demandant dans les corridors de la Convention quelle étoit la situation
+de Paris, Fabre lui répartit: "Le mouvement est arrêté, il a été aussi
+loin qu'il le falloit (133)." En effet, le but de la faction de
+Dumourier étoit rempli. On lui avoit fourni le prétexte qu'il cherchoit
+de motiver sa rébellion par les mouvements de Paris, et il en fit la
+base des manifestes séditieux qu'il publia peu de temps après contre la
+Montagne et des adresses insolentes qu'il envoioit à la Convention
+(134).
+
+Ainsi Desfieux étoit d'accord parfaitement avec la faction girondine, à
+laquelle il feignoit de faire une guerre terrible à la tribune des
+jacobins. C'est ce même Défieux qui, tout en déclamant contre Brissot,
+reçut de Lebrun, ami et complice de Brissot, une somme de 3 000 livres
+pour envoier des courriers chargés de répandre dans le Midi des
+adresses véhémentes où les députés girondins étoient maltraités, mais
+dont le stile étoit fait pour justifier les calomnies et la révolte
+projettée des fédéralistes; qui fit arrêter ces courriers précisément à
+Bordeaux d'où elles furent envoyées à la Convention nationale pour
+servir de texte aux déclamations criminelles des Gensonné et des
+Vergniaux contre Paris, contre la Montagne et contre les jacobins
+(135). Ce fut ce même Défieux qui, après avoir si lontems fait retentir
+les tribunes populaires des crimes de la faction girondine, déposa en
+leur faveur au tribunal révolutionnaire (136). Fabre, dans cette
+journée du 8 mars, agissoit comme Défieux, et cependant il se déclaroit
+l'ennemi de Défieux. Il se déclaroit l'ennemi de la Gironde, il a
+dénoncé Défieux et les girondins; il a dénoncé Proli (137); des mandats
+d'arrêt étoient lancés contre Proli, et il déjeûnoit et dînoit avec
+Proli (138); et, afin qu'on ne put en induire aucune conséquence contre
+lui, il prenoit la précaution d'en venir faire sa déclaration au Comité
+de Sûreté générale, comme il fit sa déclaration au même Comité des 100
+000 livres que Chabot avoit reçues pour lui, lorsqu'il eut appris
+l'arrestation de Chabot (139).
+
+C'est ainsi que se dévoile le jeu perfide des factieux qui semblent se
+combattre lorsqu'ils sont d'accord pour enfermer les patriotes de bonne
+foi entre deux armées. La faction de Dumourier et de d'Orléans étoit
+destinée à fournir l'exemple le plus frappant de cette politique
+artificieuse.
+
+Fabre a dit que la France devoit être démembrée en quatre portions
+(140). C'étoit encore le système girondin. Il était d'accord avec les
+girondins, il l'étoit encore avec Hébert sur les résultats: la
+dissolution de la Convention, la ruine du gouvernement républicain,
+l'impunité des traîtres, la perte des patriotes, la ruine de la
+liberté; toutes les factions tendant nécessairement à ce dernier but
+doivent s'accorder en effet dans les résultats, et soit que leurs chfs
+agissent [en] intelligence, soit qu'ils soient divisés, ils doivent
+tomber également sous le glaive de la loi, qui ne doit voir que les
+effets et la patrie.
+
+Proli autrichien, bâtard du prince de Kaunitz, principal agent de la
+faction (141) de l'étranger.
+
+Hérault entièrement lié avec Proli (142).
+
+Hérault tenant des conciliabules de conspirateurs; ami de Hébert et
+autres.
+
+Hérault entouré (143) de tous les scélérats de l'Europe, dont il a
+placé un grand nombre (144) avec Lamourette, comme il est convenu au
+Comité de Salut public; avec un chanoine de Troies, prêtre réfractaire
+guillotiné dernièrement, auquel il écrit sur le ton de la familiarité,
+en persiflant indirectement la Révolution, lui promettant ses bons
+offices et lui offrant la perspective d'une place dans l'éducation
+publique. Cette lettre est entre nos mains (145).
+
+Hérault, espion des cours étrangères au Comité de Salut public, dont il
+transmet les opérations à Vienne par le canal de Proli et une lettre
+écrite à de Forgues par un de nos envoyés (146).
+
+L'un des coquins dont Hérault s'étoit entouré, poursuivi comme émigré
+et comme conspirateur, ayant été arrêté dans l'appartement d'Hérault
+par le comité de la section Le Peletier (147), le Comité de Salut
+public ayant approuvé cette arrestation, Hérault fit les démarches les
+plus vives et voulut abuser de son caractère de député, pour forcer le
+Comité à le relâcher; n'ayant pu l'obtenir, il fut trouver
+clandestinement l'homme au violon et fut surpris en conférence avec lui.
+
+Simond étoit avec lui et partagea ce délit. Simond est le compagnon,
+l'ami, le complice de Hérault, ce qui a déterminé le Comité à le mettre
+en état d'arrestation (148)
+
+
+
+
+Notes explicatives d'Albert Mathiez:
+
+
+(1) Ici Robespierre rectifie un jugement défavorable de Saint-Just sur
+Danton. Cet exemple prouve avec quel scrupule il respectait la vérité
+et donne à ses accusations un poids singulier.
+
+(2) "Tu envoyas Fabre en ambassade près de Dumouriez, sous prétexte,
+disois-tu, de le réconcilier avec Kellermann." (Rapport de Saint-Just,
+p. 13.) Fabre arriva le 29 septembre 1792 au camp de Kellermann, il le
+flatta, lui promit le bâton de maréchal afin de ramener à consentir aux
+plans de Dumouriez. (A. Chuquet, _Dumouriez_, p. 131.)
+
+(3) "Dumouriez louoit Fabre-Fond, frère de Fabre d'Eglantine; peut-on
+douter de votre concert criminel pour renverser la République?"
+(Saint-Just, p. 13.)
+
+(4) "Une société populaire, livrée à Chaumette, osa censurer votre
+décret sur les cultes et loua, dans une adresse, l'opinion d'Hébert et
+de Chaumette." (Saint-Just, p. 8.) L'adresse du club de Moulins est
+publiée dans les _Archives parlementaires_, t. LXXXI, p. 433 (séance du
+24 frimaire).
+
+(5) "Fabre soutint ici ces opinions artificieuses." (Saint-Just, p. 8.)
+
+(6) Sur le rôle de Fabre et des indulgents dans le mouvement de
+déchristianisation, voir mon livre _La Révolution et l'Eglise_, p. 76
+et sq. Le 17 brumaire, jour de l'abdication de Gobel, Fabre fit
+décréter que le procès-verbal de la séance et les discours des prêtres
+abdicataires seraient distribués à tous les départements.
+
+(7) Saint-Just a laissé tomber cette observation sur l'hypocrisie de
+Fabre.
+
+(8) "Vous êtes tous complices du même attentat." (Rapport de
+Saint-Just, p. 19.)
+
+(9) Comparer le rapport de Saint-Just: "Fabre d'Eglantine fut à la tête
+de ce parti; il n'y fut point seul, il fut le cardinal de Retz
+d'aujourd'hui...", etc. (p. 7).
+
+(10) Fabre dénonça secrètement Hérault de Séchelles, Chabot et les
+Hébertistes, et notamment Proli, dans une réunion de membres des
+Comités de Salut public et de Sûreté générale, qui eut lieu vers le 10
+octobre. Voir notre étude "Fabre d'Eglantine inventeur de la
+conspiration de l'étranger", dans les _Annales révolutionnaires_,
+mai-juin 1916.
+
+(11) Allusion à Billaud-Varenne et à Collot d'Herbois, protecteurs des
+Hébertistes. Fabre les avait écartés de la réunion des Comités où il
+fit ses soi-disant révélations contre Desfieux, Proli, Chabot, Hérault
+de Séchelles, etc.
+
+(12) Allusion à Bouchotte, ministre de la Guerre, dont les bureaux
+étaient peuplés d'Hébertistes. Bouchotte fut attaqué à plusieurs
+reprises par les amis de Fabre, notamment par Bourdon de l'Oise et
+Philippeaux.
+
+(13) Mot barré: décisifs (note de France).
+
+(14) Alors que Fabre se bornait à des dénonciations secrètes au sein
+des Comités, il faisait agir Dufourny qui attaquait Desfieux et Proli
+aux Jacobins, et les faisait même arrêter le 12 octobre. Quand Chabot
+dénonça à son tour ses anciens amis hébertistes pour se sauver, ce fut
+Robespierre qui dénonça le 1er frimaire, aux Jacobins, l'avant-garde
+hébertiste. Outre Dufourny, les hommes que Fabre lance en avant sont,
+dans l'esprit de Robespierre, Guffroy, rédacteur du journal _Le
+Rougyff_, Bourdon de l'Oise qui attaque 'Bouchotte, le 9 frimaire, à la
+Convention, Camille Desmoulins qui fait paraître _Le Vieux Cordelier_,
+le 15 frimaire, Philippeaux qui attaque Ronsin et Rossignol dans de
+nombreux pamphlets.
+
+(15) Mot barré: dénoncer (France).
+
+(16) Voir nos articles _Une candidature de Fabre d'Eglantine_, _Fabre
+d'Eglantine fournisseur aux armées_, _Fabre d'Eglantine et les femmes_,
+etc. (_Annales révolutionnaires_, 1911, t. IV, et 1914, t. VII).
+
+(16 bis) Ici, dans le manuscrit de Robespierre, un mot barré: notoires
+(France).
+
+(17) Mots barrés: il les fit décréter d'arrestation (France).
+
+(18) Le 27 frimaire, Fabre d'Eglantine avait dénoncé Maillard, Vincent
+et Ronsin, qui furent décrétés d'arrestation.
+
+(19) Mots barrés: les conspirateurs (France).
+
+(20) Mots barrés: ne trouvant rien contre eux, Fabre parut (France).
+
+(21) Mots barrés: ne soutint pas (France).
+
+(22) Le 14 pluviôse, 2 février 1794, Voulland, au nom du Comité de
+Sûreté générale, proposa de remettre en liberté Ronsin et Vincent.
+Danton, tout en appuyant la mise en liberté qui fut votée, affectait de
+prendre la défense de Fabre d'Eglantine, leur dénonciateur. Il faut
+comparer les notes de Robespierre avec le rapport qu'il écrivit sur la
+conspiration de Fabre d'Eglantine, et qui figure dans les pièces
+annexes du rapport de Courtois. On doit remarquer que ce passage des
+notes n'a pas été utilisé par Saint-Just dans son rapport définitif.
+
+(23) Mots barrés: c'étoit Pache, c'étoit Hanriot qu'ils inculpoient,
+c'étoit Bouchotte, c'étoit le principe (France).
+
+(24) Mot barré: déclarèrent (France).
+
+(25) Mots barrés: où ils vouloient s'introduire (France).
+
+(26) Le 22 frimaire, Barère ayant annoncé à la Convention que les
+pouvoirs du Comité de Salut public étaient expirés, Bourdon de l'Oise
+insista pour qu'on procédât à son renouvellement. Il fut appuyé par
+Merlin de Thionville, et la Convention décréta qu'un scrutin aurait
+lieu le lendemain pour ce renouvellement. Mais le lendemain, 23
+frimaire, le montagnard Jay de Sainte-Foy fit décider la continuation
+des pouvoirs du Comité sortant. Il n'y eut pas de scrutin.
+
+(27) On trouve l'écho de ce bruit dans les correspondances de l'époque.
+(Lettre de Barras et Fréron du 30 frimaire dans le _Moniteur_, t XIX,
+p. 64.)
+
+(28) Mots barrés: a corrigé (France).
+
+(29) _Le Vieux Cordelier_.
+
+(30) Mots barrés: cette doct... (France).
+
+(31) Le 30 frimaire, la Convention fut littéralement assiégée par une
+foule de femmes qui réclamaient la liberté de leurs parents détenus.
+Peu après, à la même séance, une députation de Lyonnais protesta contre
+les barbares exécutions ordonnées à Lyon par Fouché et Collot
+d'Herbois. Aucune trace de tout ce passage des notes de Robespierre
+dans le rapport de Saint-Just, à l'exception de la phrase suivante:
+"Que diroi-je de l'aveu fait par Danton qu'il avoit dirigé les derniers
+écrits de Desmoulins et de Philippeaux?" (p. 18)
+
+(32) Le 25 brumaire, les deux filles du girondin Lauze-Deperret avaient
+sollicité un secours de la Convention pour retourner dans leur pays.
+Sur la proposition de Merlin de Thionville et de Philippeaux, la
+Convention avait voté le principe de ce secours et chargé son Comité
+des secours publics de lui faire un rapport sur les pensions
+alimentaires à accorder aux femmes et aux enfants des condamnés. Un
+secours fut accordé à la veuve et aux enfants de Gorsas, sur la
+proposition de Briez, le 13 pluviôse.
+
+(33) Robespierre fait sans doute allusion aux affaires Gaudon et
+Chaudot. Le marchand de vin Gaudon, condamné à mort pour accaparement,
+avait été l'objet d'un sursis le 2 nivôse, sa condamnation avait été
+ensuite annulée le 7 nivôse. Danton et son ami Bourdon de l'Oise
+avaient contribué à le faire remettre en liberté. Le notaire Chaudot,
+compromis dans l'affaire de Baune-Winter (prêt de 100 000 livres
+sterling aux trois fils du roi d'Angleterre), avait été condamné à
+mort, le 25 pluviôse, pour avoir entretenu des intelligences avec les
+ennemis de la France. A la demande de Clauzel et de Vadier, la
+Convention avait ordonné, le 26 pluviôse, qu'il serait sursis à son
+exécution. Mais le sursis fut levé, le 29 pluviôse, sur le rapport
+d'Oudot, au nom des Comités de législation et de Sûreté générale.
+Chaudot, qui avait été le notaire de d'Espagnac, fut guillotiné. Le 29
+pluviôse encore, le dantoniste Gufîroy avait pris sa défense.
+
+
+(34) France fait remarquer en note que Robespierre écrit toujours
+Demoulins, de même qu'il écrit Dumourier, Défieux, Henriot, Simon.
+
+(35) Mot barré: louant (France).
+
+(36) On voit que Robespierre, qui avait déjà essayé, aux Jacobins,
+d'atténuer les torts de Camille, le représente ici encore comme un
+égaré de bonne foi. Saint-Just le jugera plus sévèrement: "Camille
+Desmoulins, qui fut d'abord dupe et finit par être complice, fut, comme
+Philippeaux, un instrument de Fabre et de Danton... Comme Camille
+Desmoulins manquoit de caractère, on se servit de son orgueil. Il
+attaqua en rhéteur le gouvernement révolutionnaire dans toutes ses
+conséquences; il parla effrontément en faveur des ennemis de la
+Révolution, proposa pour eux, un comité de clémence, se montra très
+inclément pour le parti populaire, attaqua, comme Hébert et Vincent,
+les représentans du peuple dans les armées; comme Hébert, Vincent et
+Buzot lui-même, il les traita de proconsuls. Il avoit été le défenseur
+de l'infâme Dillon, avec la même audace que montra Dillon lui-même
+lorsqu'à Maubeuge il ordonna à son armée de marcher sur Paris et de
+prêter serment de fidélité au roi. Il combattit la loi contre les
+Anglais, etc." (p. 19).
+
+(37) Mots raturés: mais il fut (France).
+
+(38) Les relations étroites de Danton avec les Lameth ne sont pas
+douteuses. Voir notre étude: Danton dans les mémoires de Théodore
+Lameth (_Annales révolutionnaires_ de janvier 1913).
+
+(39) Ici une phrase raturée par Robespierre: "C'est par la protection
+de Mirabeau que Danton fut nommé administrateur du département de
+Paris, en 1790, dans le temps où l'Assemblée électorale était
+décidément royaliste." (France). Cette phrase n'en figure pas moins
+textuellement dans le discours de Saint-Just: "Ce fut par la protection
+de Mirabeau que tu fus nommé administrateur du département de Paris
+dans le temps où l'Assemblée électorale étoit décidément royaliste."
+(Rapport, p. 10). L'accusation de Robespierre, concernant le
+remboursement de la charge de Danton, se retrouve dans diverses sources
+contemporaines, notamment dans les mémoires de Lafayette, t. III, p.
+84, note. Robinet a publié la quittance du remboursement fait à Danton,
+mais ce document officiel ne prouve pas que Danton n'eût pas touché
+irrégulièrement d'autres sommes. Le directeur de la liquidation
+Dufresne de Saint-Léon, ami de Talleyrand et de Talon, fut fortement
+soupçonné d'avoir une comptabilité secrète. Compromis dans la
+découverte de l'armoire de fer et traduit au tribunal criminel de
+Paris, il fut acquitté à un moment où l'influence de Danton au
+gouvernement et à Paris était encore puissante.
+
+(40) France fait remarquer en note que cet alinéa et le suivant ont été
+bâtonnés d'un trait de plume. Il croit que Saint-Just est l'auteur de
+ce trait de plume. Il me paraît plutôt que c'est Robespierre lui-même,
+car Saint-Just a maintenu la phrase dans son rapport: "Tous les amis de
+Mirabeau se vantoient hautement qu'ils t'avoient fermé la bouche. Aussi
+tant qu'a vécu ce personnage affreux, tu es resté presque muet" (p. 10).
+
+
+(41) Ce passage a été reproduit par Saint-Just: "Dans ce temps-là tu
+reprochais à un personnage rigide, dans un repas, qu'il compromettait
+la bonne cause, en s'écartant du chemin où marchoient Barnave et
+Lameth, qui abandonnoient le parti populaire" (p. zo). C'est en mai
+1791, sur l'affaire des colonies, que Robespierre rompit définitivement
+avec les Lameth et Barnave. Mais leur évolution à droite datait déjà de
+quelques mois.
+
+(42) Mots barrés: les derniers numéros (France).
+
+(43) Mots barrés: qui avait fort improuvé la... assez entachée
+d'aristocratie (France).
+
+(44) Saint-Just a recueilli cette anecdote en l'enjolivant dans son
+rapport: "On racontoit comme une preuve de la bonhomie de Fabre, que
+celui-ci se trouvant chez Desmoulins au moment où il lisoit à quelqu'un
+l'écrit dans lequel il demandoit un comité de clémence pour
+l'aristocratie, et appeloit la Convention la Cour de Tibère, Fabre se
+mit à pleurer. Le crocodile pleure aussi." (p. 19).
+
+(45) Je n'ai pas retrouvé ce passage dans le rapport de Saint-Just.
+
+(46) Voir la séance des Jacobins du 18 nivôse an II.
+
+(47) Mots barrés: aux crimes des conspirateurs (France).
+
+(48) "Faux ami, tu disois, il y a deux jours, du mal de Desmoulins,
+instrument que tu as perdu et tu lui prêtois des vices honteux."
+(Rapport de Saint-Just, p. 17.)
+
+(49) Cette dernière entrevue de Danton avec Robespierre doit être
+distincte de celle que Daubigny a racontée dans ses _Principaux
+événements_, p. 49, car Daubigny ne nomme pas Laignelot parmi les
+convives du repas chez Humbert. Il doit s'agir de l'entretien rapporté
+dans les Mémoires de Barras.
+
+(50) Les pressentiments de Robespierre étaient justifiés. Laignelot,
+qui était un ami de Daubigny (_Principaux événements_, p. 98), se
+rangera parmi les thermidoriens.
+
+(51) Mots barrés: n'a jamais (France). Cet homme désigne Danton.
+
+(52) A l'Assemblée électorale du département de Paris qui nomma les
+députés à la Convention.
+
+(53) Mot barré: projets (France).
+
+(54) Mots barrés: Fabre s'était fait fournisseur de l'armée, il avait
+(France). "Tu enrichis Fabre pendant ton ministère." (Rapport de
+Saint-Just, p. 12).
+
+(55) Voir notre article: Fabre d'Eglantine, fournisseur aux armées,
+dans les Annales révolutionnaires, 1911, t. IV, p. 532-534.
+
+
+(56) n ne peut s'agir ici que du premier rapport de Saint-Just fait
+devant les Comités et que Robespierre a sous les yeux quand il écrit
+ses notes.
+
+(57) "Tu donnas des ordres pour sauver Duport; il s'échappa au milieu
+d'une émeute concertée à Melun par tes émissaires pour fouiller une
+voiture d'armes." (Saint-Just, p. 12). Adrien Duport fut détenu dix
+jours dans les prisons de Melun. Un jugement du tribunal de cette
+ville, rendu sur l'initiative de Danton, le remit en liberté le 17
+septembre 1792. Voir les lettres de Danton publiées par
+Mortimer-Ternaux, _Histoire de la Terreur_, t. III, p. 354 et 557.
+Robespierre présente les faits d'une façon plus exacte que Saint-Just.
+
+(58) Sur le rôle de Danton dans l'élargissement des deux chefs
+feuillants Charles Lameth et Adrien Duport, voir les extraits des
+mémoires de Théodore Lameth, que nous avons publiés dans les _Annales
+révolutionnaires_, 1913, t. VI, p. 9-13 et 17-27. Avec son cynisme
+ordinaire, Danton prétendra devant le tribunal révolutionnaire qu'il
+avait donné "les ordres les plus précis pour arrêter Duport".
+
+(59) Voir la conversation que Robespierre eut avec Petion et Danton à
+la Commune, le 4 septembre, dans la brochure de Petion intitulée:
+_Discours sur l'accusation intentée à Robespierre_, Bûchez et Roux, t.
+XXI, p. 107-108.
+
+(60) Ce passage n'est que le développement d'une note plus sommaire de
+Robespierre, que nous avons publiée en tête, p. 84.
+
+(61) Exact. Voir la lettre de Kellermann, en date du 21 septembre 1792,
+où il fait un vif éloge de Dumouriez. _Archives parlementaires_, t.
+LII, p. 100.
+
+(62) Voir le discours de Dumouriez à la barre de la Convention le 12
+octobre 1792. _Archives parlementaires_, t. LII, p. 472.
+
+(63) "Les traîtres n'étoient que trop unis pour notre malheur: dans
+toutes leurs lettres à la Convention, dans leurs discours à la barre,
+ils se traitoient d'amis et tu étois le leur. Le résultat de
+l'ambassade de Fabre fut le salut de l'armée prussienne, à des
+conditions secrètes que ta conduite expliqua depuis." (Saint-Just, p.
+13.)
+
+(64) Mot barré: or (France).
+
+(65) Mots barrés: qui se croient (France).
+
+(66) "Le parti de Brissot accusa Marat; tu te déclaras son ennemi; tu
+t'isolas de la Montagne dans les dangers qu'elle courait. Tu te fis
+publiquement un mérite de n'avoir jamais dénoncé Gensonné, Guadet et
+Brissot, tu leur tendois sans cesse l'olivier, gage de ton alliance
+avec eux contre le peuple et les républicains sévères. La Gironde te
+fit une guerre feinte..." (Saint-Just, p. 12.)
+
+(67) Le 4 septembre à la mairie.
+
+(68) "Méchant homme, tu as comparé l'opinion publique à une femme de
+mauvaise vie; tu as dit que l'honneur étoit ridicule, que la gloire et
+la postérité étoient une sottise." (Saint-Just, p. 17.)
+
+(69) Mots barrés: tous les soirs (France).
+
+(70) Exact. On n'a que l'embarras de les nommer: Westermann, Fabre
+d'Eglantine, Villain dit d'Aubigny, Latouche-Chephtel,
+Lalligant-Morillon, Osselin, etc.
+
+(71) "Tu disois que des maximes sévères feroient trop d'ennemis à la
+République." (Saint-Just, p. 14.)
+
+(72) Mots barrés: il me disoit un jour (France).
+
+(73) Mot barré: me (France).
+
+(74) Mots barrés: en feignant de partager nos principes (France).
+
+(75) "Tu te trouvois dans des conciliabules avec Wimpfen et d'Orléans."
+(Saint-Just, p. 14.) Saint-Just a supprimé le nom de Robert.
+
+(76) Mot barré: persuader (France).
+
+(77) Mot barré: impuissante (France).
+
+(78) Mots barrés: de l'Univ... (France).
+
+(79) Chabot dans sa réponse à Lanjuinais (séance de la Convention du 16
+décembre 1792) et Camille Desmoulins (dans son _Histoire des Brissotins_)
+ont reconnu que Robespierre combattit la candidature de Philippe-Egalité
+à la Convention.
+
+(80) Saint-Just a inséré tout ce passage dans son rapport: "Ce fut toi
+qui fis nommer Fabre et d'Orléans à l'assemblée électorale où tu vantas
+le premier comme un homme très adroit et où tu dis du second que,
+prince du sang, sa présence au milieu des représentants du peuple leur
+donneroit plus d'importance aux yeux de l'Europe. Chabot vota en faveur
+de Fabre et d'Orléans" (p. 12).
+
+(81) Mot barré: présentée (France).
+
+(82) C'est le 27 mars 1793, au moment où les premiers bruits de la
+trahison de Dumouriez arrivaient à Paris, que Robespierre proposa à la
+Convention de décréter que tous les parents de Capet seraient tenus de
+sortir sous huit jours du territoire français.
+
+(83) Mot barré: cherchèrent (France).
+
+(84) C'est dans la séance du 4 avril 1793 que Philippe-Egalité et
+Sillery furent décrétés d'arrestation à vue, sous la garde d'un
+gendarme. Sillery demanda lui-même que les scellés fussent apposés sur
+ses papiers. "Quand il s'agira de punir les traîtres, dit-il, si mon
+gendre est coupable, je suis ici devant l'image de Brutus; je fais le
+jugement qu'il porta contre son fils." (_Archives parlementaires_,
+t. LXI, p. 301).
+
+(85) "Fabre et toi fûtes les apologistes de d'Orléans, que vous vous
+efforçâtes de faire passer pour un homme simple et très malheureux;
+vous répétâtes souvent ce propos. Vous étiez sur la Montagne le point
+de contact et de répercussion de la conjuration de Dumouriez, Brissot
+"t d'Orléans." (Saint-Just, p. 16.)
+
+(86) Mot barré: maintenant (France).
+
+(87) Mots barrés: il avoit été le rédacteur (France).
+
+(88) Mots barrés: si on ne suppose pas un concordat tacite entre lui
+et La Fayette (France). Tout cet alinéa a passé presque textuellement
+dans le rapport de Saint-Just (p. 10 et 11). Sur le rôle de Danton dans
+l'affaire du Champ-de-Mars, voir mon livre sur _Le Club des Cordeliers
+pendant la crise de Varennes_ et l'article de M. G. Rouanet: Danton
+en juillet 1791, dans les _Annales révolutionnaires_, 1910, t. III,
+p. 514-521.
+
+(89) "Que dirai-je de ton lâche et constant abandon de la cause
+publique au milieu des crises, où tu prenois toujours le parti de la
+retraite?" (Saint-Just, p. 11.)
+
+(90) Mots barrés: contre les persécutions (France).
+
+(91) Voir notre article: Danton sous la Législative, dans les _Annales
+révolutionnaires_, t. V. 1912, p. 301-324, et notre livre _Danton et la
+Paix_.
+
+(92) Mots barrés: une portion (France).
+
+(93) Mots barrés: que son intention étoit de (France).
+
+(94) Sur les intrigues de Danton et de ses amis avec la Cour, à la
+veille du 10 août, voir notre article: Westermann et la Cour à la
+veille du 10 août (_Annales révolutionnaires_, 1917, t. IX, p. 398 et
+sq.) et l'extrait des Essais historiques de Beaulieu sur les rapports
+de Fabre d'Eglantine avec le ministre de la Marine Dubouchage (_Annales
+révolutionnaires_, 1914, t. VII, p. 565). Tout ce passage des notes de
+Robespierre a passé dans le rapport de Saint-Just (p. 11 et 12). Le
+mémorial de Lucile Desmoulins confirme l'exactitude des notes de
+Robespierre sur l'attitude de Danton dans la nuit du 9 au 10 août.
+
+(95) Mot barré: comment (France).
+
+(96) "Tu nous avois dit: je n'aime point Marat." (Saint-Just, p. 15.)
+C'est à la séance du 25 septembre 1792 que Danton répondit aux attaques
+girondines en désavouant Marat. "Il existe, il est vrai, dans la
+députation de Paris, un homme dont les opinions sont pour le parti
+républicain ce qu'étoient celles de Royou pour le parti aristocratique:
+c'est Marat. Assez et trop longtemps on m'a accusé d'être l'auteur des
+écrits de cet homme. J'invoque le témoignage du citoyen qui vous
+préside [Petion]..., etc."
+
+(97) Quand Louvet attaqua Robespierre, le 29 octobre 1792, Danton garda
+en effet le silence sur ses accusations. Dans cette même séance, il se
+désolidarisa une fois de plus d'avec Marat et il ajouta: "Je le
+déclare hautement, parce qu'il est temps de le dire, tous ceux qui
+parlent de la faction Robespierre sont à mas yeux ou des hommes prévenus
+ou de mauvais citoyens."
+
+(98) Mots barrés: il se vanta même (France).
+
+(99) Voir notamment le discours de Danton, en date du 21 janvier 1793:
+"Je vous interpelle, citoyens, vous qui m'avez vu dans le ministère, de
+dire si je n'ai pas porté l'union partout. Je vous adjure, vous Petion,
+vous Brissot, je vous adjure tous, car enfin, je veux me faire
+connaître; je vous adjure tous, car enfin je veux être connu, etc."
+Celui du 27 mars 1793: "Etouffons nos divisions; je ne demande pas de
+baisers partiels, les antipathies particulières sont indestructibles,
+mais il y va de notre salut..."
+
+(100) Mots barrés: se défendit (France).
+
+(101) Allusion à la séance du 1er avril 1793. Accusé par Lasource de
+complicité avec Dumouriez, Danton se taisait quand l'extrême gauche se
+leva tout entière et l'invita à monter à la tribune pour se disculper.
+
+(102) Mots barrés: il commençait par un éclat de tonnerre et finissait
+par des propositions de paix. Il montrait la colère du p... (France).
+
+(103) Mots barrés: parla comme un orateur du côté droit (France). Voir
+les séances de la Convention des 27 et 30 mars 1793.
+
+(104) Danton défendit adroitement le général Stengel contre Carra, à la
+séance du 10 mars 1793; quand ce général et son collègue Lanoue furent
+interrogés à la barre, le 28 mars, Danton intervint encore en leur
+faveur.
+
+(105) Danton fit l'éloge de Beurnonville à la séance du 11 mars 1793.
+Tout l'essentiel de ce passage est passé dans le rapport de Saint-Just:
+"Dans les débats orageux, on s'indignoit de ton absence et de ton
+silence; toi, tu parfois de la campagne, des délices de la solitude et
+de ta paresse; mais tu savois sortir de ton engourdissement pour
+défendre Dumouriez, Westermann, sa créature vantée et les généraux ses
+complices" (p. 13).
+
+(106) Danton demande de nouvelles levées d'hommes le 10 mars, le 27
+mars, le 31 mars 1793. Saint-Just a repris, en l'aggravant,
+l'accusation de Robespierre: "Tu savois amortir le courroux des
+patriotes; tu faisois envisager nos malheurs comme résultant de la
+foiblesse de nos armées, et tu détournois l'attention de la perfidie
+des généraux pour t'occuper des nouvelles levées d'hommes" (p. 13).
+Saint-Just a même soupçonné que Danton poussait à ces levées dans une
+intention scélérate: "A ton retour de la Belgique, tu provoquas la
+levée en masse des patriotes de Paris pour marcher aux frontières. Si
+cela fût alors arrivé, qui auroit résisté à l'aristocratie qui avoit
+tenté plusieurs soulèvements? Brissot ne désiroit point autre chose, et
+les patriotes mis en campagne n'auroient-ils pas été sacrifiés? Ainsi
+se trouvoit accompli le voeu de tous les tyrans du monde pour la
+destruction de Paris et de la liberté" (p. 14).
+
+(107) Voir l'article de M. G. Rouanet: Danton et la mort de Louis XVI
+(_Annales révolutionnaires_, 1916, t. VIII, p. 1-33); et nos articles:
+Danton, Talon, Pitt et la mort de Louis XVI (_Ibid_., p. 367-376),
+Danton, Dannon, Pitt et M. J. Holland-Rose (_Ibid_., t. IX, p. 103 sq.)
+et notre livre _Danton et la Paix_.
+
+(108) C'est dans son discours du 1er avril 1793 que Danton fit l'éloge
+de Delacroix: "Oui, sans doute, j'aime Delacroix; on l'inculpe parce
+qu'il a eu le bon esprit de ne pas partager, je le dis franchement,
+je le tiens de lui, parce qu'il n'a pas voulu partager les vues et
+les projets de ceux qui ont cherché à sauver le tyran..., parce que
+Delacroix s'est écarté, du fédéralisme et du système perfide de l'appel
+au peuple..., etc." (Discours de Danton, édition Fribourg, p. 352-353).
+
+(109) Saint-Just a accentué dans son rapport ce passage de Robespierre:
+"Tu t'associas dans tes crimes Lacroix, conspirateur depuis longtemps
+décrié, avec l'âme impure duquel on ne peut être uni que par le noeud
+qui associe des conjurés. Lacroix fut de tout temps plus que suspect:
+hypocrite et perfide, il n'a jamais parlé de bonne foi dans cette
+enceinte; il eut l'audace de louer Mirabeau; il eut celle de proposer
+le renouvellement de la Convention; il tint la même conduite que toi
+avec Dumouriez; votre agitation étoit la même pour cacher les mêmes
+forfaits. Lacroix a témoigné souvent sa haine pour les jacobins" (p.
+13).
+
+(109 bis) France fait remarquer que les huit alinéas précédents sont
+bâtonnés sur le manuscrit.
+
+(110) Mot barré: douleur (France).
+
+(111) Mots barrés: voulant faire arrêter (France).
+
+(112) Le dimanche 2 juin 1793, au moment où la Convention s'aperçut
+qu'elle était cernée par la garde nationale parisienne, Danton
+s'indigna, demanda une enquête du Comité de Salut public et s'écria:
+"Je me charge, en son nom, de remonter à la source de cet ordre [donné
+par Hanriot]. Vous pouvez comptez sur son zèle à vous présenter les
+moyens de venger vigoureusement la majesté nationale, outragée en ce
+moment."
+
+(113) Mots barrés: bassesse et le lâche syst... (France).
+
+(114) Mots barrés: après avoir fait cet ouvrage, il aborde Hanriot à la
+buvette et... (France).
+
+(115) Mots barrés: que lui et quelques-uns de ses collègues (France).
+
+(116) "Tu vis avec horreur la révolution du 31 mai. Hérault, Lacroix et
+toi demandâtes la tête d'Hanriot, qui avoit servi la liberté, et vous
+lui fîtes un crime du mouvement qu'il avoit fait pour échapper à un
+acte d'oppression de votre part. Ici, Danton, tu déployas ton
+hypocrisie: n'ayant pu consommer ton projet, tu dissimulas ta fureur;
+tu regardas Hanriot en riant, et tu lui dis: _N'aie pas peur, vas
+toujours ton train_, voulant lui faire entendre que tu avois eu l'air
+de blâmer par bienséance, mais qu'au fond tu étois de son avis. Un
+moment après tu l'abordas à la buvette et lui présentas un verre d'un
+air caressant, en lui disant: _Point de rancune_. Cependant, le
+lendemain tu le calomnias de la manière la plus atroce, et tu lui
+reprochas d'avoir voulu t'assassiner. Hérault et Lacroix t'appuyèrent."
+(Saint-Just, p. 16.)
+
+(117) Dans le rapport de Saint-Just, ces traits précis ont disparu sous
+cette affirmation vague: "Ne t'es-tu pas opposé à la punition des
+députés de la Gironde?" (p. 16).
+
+(118) C'est à la séance du 7 juin 1793 que Danton fit cette proposition.
+
+(119) "Mais n'as-tu pas envoyé depuis un ambassadeur à Petion et à
+Wimpfen dans le Calvados?" (Saint-Just, p. 16). Voir à ce sujet notre
+étude: Danton et Louis Comte, dans les _Annales révolutionnaires_,
+1912, t. V, p. 641-660.
+
+(120) A la séance du 11 août 1793, Delacroix déclara que la mission de
+la Convention était terminée et qu'on devait prendre les mesures
+nécessaires pour mettre en vigueur la Constitution nouvelle proclamée
+la veille dans la grande Fédération anniversaire du 10 août Saint-Just
+a retenu ce grief (p. 20).
+
+(121) Le 6 pluviôse, Delacroix fit voter par acclamation la suppression
+de l'esclavage dans les colonies françaises. Danton appuya Delacroix.
+On voit que Robespierre désapprouvait cette politique qu'il avait déjà
+blâmée comme imprudente quand Brissot en était le protagoniste.
+Saint-Just a laissé tomber cette observation de Robespierre.
+
+(122) Mot barré: Constitution (France).
+
+(123) Mots barrés: il mettroit (France).
+
+(124) Saint-Just a développé tout ce passage: "Tu provoquas une
+insurrection dans Paris; elle étoit concertée avec Dumouriez; tu
+annonças même que s'il falloit de l'argent pour la faire, tu avois la
+main dans les caisses de la Belgique. Dumouriez vouloit une révolte
+dans Paris pour avoir un prétexte de marcher contre cette ville de la
+liberté, sous un titre moins défavorable que celui de rebelle et de
+royaliste. Toi qui restois à Arcis-sur-Aube avant le 9 août, opposant
+ta paresse à l'insurrection nécessaire, tu avois retrouvé ta chaleur au
+mois de mars pour servir Dumouriez et lui fournir un prétexte honorable
+de marcher sur Paris. Desfieux, reconnu royaliste et du parti de
+l'étranger, donna le signal de cette fausse insurrection. Le 10 mars,
+un attroupement se porta aux Cordeliers, de là à la Commune..."
+(Saint-Just, p. 14-15.)
+
+(125) Le bruit courut en effet qu'une amnistie générale serait votée
+pour la fédération du 10 août, et Hébert consacra à la combattre
+plusieurs numéros du _Père Duchesne_. A la séance du 2 août, comme une
+députation de Nantais demandait l'indulgence en faveur du général
+Beysser et du député Coustard, compromis dans la révolte fédéraliste,
+Danton profita de l'occasion pour insinuer l'idée de l'amnistie: "La
+Convention, dit-il, sait que les hommes égarés se réuniront toujours à
+la masse, mais elle a cru différer à la conversion de ceux qui veulent
+fédéraliser le peuple... Elle désire que, le 10 août, vous resserriez
+le noeud de la fraternité." Saint-Just a relevé à la charge de Danton
+cette proposition indirecte d'amnistie (p. 15). Sur cette amnistie,
+voir notre livre _Danton et la Paix_.
+
+(126) France nous apprend que les trois alinéas précédents sont biffés
+d'un trait sur le manuscrit.
+
+(127) On lit en effet dans le "précis et relevé des matériaux sur la
+conspiration dénoncée par Chabot et Bazire", que nous avons publié sous
+le titre: Un rapport dantoniste sur la conspiration de l'étranger, sous
+la rubrique faits, la phrase suivante: "les dénonciations contre
+Dillon, Castellane, etc." (_Annales révolutionnaires_, 1916, t. VIII,
+p. 255). Il ne me semble donc pas douteux que c'est à ce document que
+se réfère Robespierre, et il est ainsi prouvé, comme je l'avais supposé
+dès le premier moment, que ce rapport anonyme est bien l'oeuvre de
+Fabre d'Eglantine.
+
+(128) Desmoulins essaya de prendre la défense du royaliste Dillon,
+d'abord à la tribune de la Convention, le n juillet 1793, puis dans un
+pamphlet qu'il intitula _Lettre au général Dillon en prison aux
+Madelonnettes_. Voir, sur l'affaire Dillon, la fin de notre article:
+Les divisions de la Montagne, la chute de Danton (_Annales
+révolutionnaires_, 1913, t. VI, p. 228 sq.).
+
+(129) Saint-Just, dans son rapport, est très bref sur Westermann. Il se
+borne à le qualifier sommairement de complice de Dumouriez. Il est
+certain que l'aventurier alsacien échappa à toutes les poursuites aussi
+longtemps que les dantonistes furent influents. En avril 1793, il sort
+blanchi de l'enquête ordonnée contre lui pour sa conduite à Lille au
+moment de la trahison de Dumouriez (Voir notre article: Westermann et
+la Cour à la veille du 10 août). En juillet 1793, enquêté de nouveau
+pour son rôle dans la défaite de Châtillon-en-Vendée, il est de nouveau
+blanchi par Julien de Toulouse, malgré les adjurations de Marat, qui
+attaque à ce sujet Danton, etc. Quand Fouquier-Tinville décerna un
+mandat d'arrêt contre Westermann, comme compromis dans le procès de
+Fabre et de ses complices, Couthon dut faire ratifier l'arrestation par
+la Convention elle-même, parce que, dit-il, le 13 germinal, "il existe
+un décret qui porte que le général ne pourra être mis en état
+d'arrestation sans qu'au préalable la Convention en ait été instruite".
+Il s'agit du décret du 18 nivôse an II rendu sur la motion de Lecointre.
+
+(130) Danton fit voter, le 8 mars 1793, la nomination des commissaires
+de la Convention, qui se rendirent, le soir même, dans les sections de
+Paris pour enrôler les citoyens.
+
+(131) On a vu plus haut que Saint-Just a adopté la version de
+Robespierre.
+
+(132) Sur ce personnage, consulter mon livre _La Révolution et les
+Etrangers_, p. 104 et sq. Saint-Just a reproduit presque textuellement
+dans son rapport ces phrases de Robespierre (p. 15).
+
+(133 et 134) Ces phrases ont passé presque littéralement dans le
+rapport de Saint-Just (p. 15). On trouvera les manifestes de Dumouriez:
+au tome LXI des Archives parlementaires.
+
+(135) Le 10 avril 1793, les autorités girondines de Bordeaux saisirent,
+sur un courrier extraordinaire que le jacobin Desfieux envoyait à
+Toulouse, une série de correspondances très compromettantes, parmi
+lesquelles une lettre de Desfieux à son ami Grignon, qui ne laissaient
+aucun doute sur les projets d'insurrection du parti montagnard.
+Boyer-Fonfrède donna lecture de ces pièces à la Convention le 18 avril
+(_Archives parlementaires_, t. LXII). Desfieux avait obtenu du ministre
+des Affaires étrangères Lebrun, qui déjà l'avait envoyé en mission
+auprès de Dumouriez, une subvention de 4 000 livres pour payer les
+frais du courrier extraordinaire envoyé dans le Midi. Il dut en
+convenir lors de son procès au tribunal révolutionnaire. Les jacobins
+clairvoyants s'étonnèrent que Lebrun, dont les sympathies girondines
+étaient notoires, ait accordé une telle subvention à Desfieux qui ne
+cessait de dénoncer les girondins à la tribune du club et qui avait été
+un des principaux organisateurs du mouvement du 10 mars. Ils
+soupçonnèrent que Desfieux était de mèche avec les girondins et que
+l'arrestation du courrier envoyé à Bordeaux et à Toulouse était un coup
+monté. (Voir la déposition de Dufourny au procès d'Hébert). Ces
+soupçons prenaient une grande vraisemblance de l'attitude équivoque de
+Desfieux, qu'une pièce de l'armoire de fer (pièce 201) montrait comme
+un agent de la Cour en mars 1791, et dont le rôle dans la trahison de
+Dumouriez paraissait très louche. Desfieux avait d'ailleurs une fort
+mauvaise réputation. Il était intéressé avec Chabot au tripot de la
+Sainte-Amaranthe au Palais-Royal, et il fut accusé, lors de son procès,
+de percevoir dans ce tripot le dixième du produit du jeu, de part à
+demi avec Chabot. Quand celui-ci fut arrêté, un des premiers soins de
+Robespierre fut de faire mettre Desfieux sous les verroux. Comparez
+avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just (p. 15):
+"Desfieux fit arrêter ses propres courriers à Bordeaux, ce qui donna
+lieu à Gensonné de dénoncer la Montagne et à Guadet de déclamer contre
+Paris."
+
+(136) "Desfieux déposa depuis en faveur de Brissot au tribunal
+révolutionnaire" (Saint-Just, p. 15). Desfieux déposa, le 8 brumaire,
+au procès des girondins. Le texte de sa déposition, telle qu'elle est
+transcrite au Moniteur, est hostile à Brissot. Mais il est possible que
+les passages favorables à celui-ci aient été supprimés. Un dialogue
+s'engagea entre Desfieux et Brissot au cours de la déposition du
+premier. Brissot contesta certains faits et Desfieux ne lui répondit
+pas.
+
+(137) Voir mon étude: Fabre d'Eglantine inventeur de la Conspiration de
+l'Etranger, dans les Annales révolutionnaires, 19x6, t. VIII, p.
+311-335.
+
+(138) L'agent de change Boucher déposa, le 4 frimaire, devant
+l'administration de police de la commune de Paris, que Proli déjeunait
+assez souvent chez lui avec Fabre d'Eglantine, Richer-Sérizy,
+Bentabole, etc. (Archives nationales, W 76).
+
+(139) La déclaration de Fabre d'Eglantine, faite le 28 brumaire au
+Comité de Sûreté générale, ligure dans le recueil intitulé _Pièces
+trouvées dans les papiers de Robespierre, imprimées en exécution du
+décret du 3 vendémiaire an III_, p. 81-84. Voir mon livra sur
+_L'affaire de la Compagnie des Indes_.
+
+(140) "Fabre professoit alors [pendant le ministère de Danton]
+hautement le fédéralisme et disoit qu'on diviseroit la France en quatre
+parties" (Saint-Just, p. 12). Je n'ai pas retrouvé le document où Fabre
+aurait exprimé l'opinion qui lui est reprochée par Robespierre et par
+Saint-Just.
+
+(141) Mot barré: chef (France). Robespierre est revenu sur Proli dans
+son rapport sur la conspiration de l'étranger, publié dans les pièces
+trouvées chez lui en l'an III.
+
+(142) Voir notre étude: Hérault de Séchelles était-il dantoniste? dans
+notre livre _La Conspiration de l'Etranger_.
+
+(143) Mots barrés: il a été en relations avec tous les conspirateurs
+(France).
+
+(144) Mots barrés: espions des cours (France).
+
+(145) Au tribunal révolutionnaire, Hérault reconnut qu'il avait
+correspondu, en 1792, avec un prêtre réfractaire; mais il prétendit
+qu'il lui avait donné de bons conseils: "Je lui conseillois de se
+conformer aux lois et de ne point se plaindre de l'espèce d'anarchie
+dans laquelle nous vivions..." (_Bulletin du tribunal_, 4e partie, n°
+23.)
+
+(146) Il s'agit d'une lettre de Henin, notre chargé d'affaires à
+Constantinople, qui transmit au Comité de Salut public, le 11 novembre
+1793, une communication écrite qu'il avait reçue de l'ambassadeur
+d'Espagne à Venise Las Cazas, contenant des révélations sur les séances
+du Comité de Salut public. Voir à ce sujet mon article: L'histoire
+secrète du Comité de Salut public, dans la _Revue des questions
+historiques_ de janvier 1914. Barère déclare dans ses mémoires (t. II,
+p. 159-165) que Hérault avait fait porter chez lui une grande quantité
+de papiers diplomatiques qu'il aurait confiés à Proli, son ami.
+Comparez avec le texte de Robespierre le rapport de Saint-Just, p. 20:
+"Alors Hérault, qui s'étoit placé à la tête des affaires diplomatiques,
+mit tout en usage pour éventer les projets du gouvernement. Par lui les
+délibérations les plus secrètes du Comité sur les affaires étrangères
+étoient communiquées aux gouvernements ennemis."
+
+(147) Pons de Boutier de Catus fut arrêté, le 25 ventôse an II, dans la
+maison de Hérault, par le Comité de surveillance de la section Le
+Peletier (Arch. nat. F7 4635). Hérault et Simond allèrent le réclamer.
+Déjà Hérault était allé réclamer Proli à la même section, quand elle
+l'avait mis en arrestation le 12 octobre 1793. Voir les lettres de
+l'administrateur de police Blandier, en date de ce jour (Arch. nat. F7
+4574 83).
+
+(147) Simond avait accompagné Hérault de Séchelles dans sa mission du
+Mont-Blanc. Il était lié, comme Hérault lui-même, avec le parti
+hébertiste. Du Mont-Blanc, il avait ramené une des soeurs de
+Bellegarde, dont l'autre, femme d'un colonel au service de la
+Sardaigne, était la maîtresse d'Hérault.
+
+
+
+ * * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+[Transcriber's notes: Maximilien Robespierre (1758-1794), _Discours
+couronné par la Société royale des arts et sciences de Metz, sur les
+questions suivantes, proposées pour sujet du prix de l'année 1784:
+1° Quelle est l'origine de l'opinion qui étend, sur tous les individus
+d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines
+infamantes que subit un coupable? 2° Cette opinion est-elle plus
+nuisible qu'utile? 3° Dans le cas où l'on se déciderait pour
+l'affirmative, quels seraient les moyens de parer aux inconvénients
+qui en résultent?_
+
+Texte du discours imprimé
+
+Transcrit en français moderne]
+
+
+
+
+
+DISCOURS
+
+COURONNE
+
+PAR LA SOCIETE ROYALE
+
+DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ,
+
+
+
+_Sur les Questions suivantes, proposées pour sujet du Prix de l'année
+1784_.
+
+1°. Quelle est l'origine de l'opinion, qui étend sur tous les individus
+d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines
+infâmantes que subit un coupable?
+
+2°. Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?
+
+3°. Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels
+seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?
+
+
+_Par M. DE ROBESPIERRE, Avoc. en Parlement_.
+
+
+
+Quod genus hoc Hominum? Quaeve hunc tam barbara morem
+
+Permittit Patria?
+
+VIRG. AEn.
+
+
+
+A AMSTERDAM,
+
+_ET se trouve A PARIS_,
+
+Chez J. G. MERIGOT, jeune, Libraire, quai des Augustins.
+
+
+M. DCC. LXXXV.
+
+
+
+DISCOURS
+
+COURONNE
+
+PAR LA SOCIETE ROYALE
+
+DES ARTS ET DES SCIENCES DE METZ,
+
+
+Sur les Questions suivantes, proposées pour sujet du Prix de l'année
+1784.
+
+1°. _Quelle est l'origine de l'opinion, qui étend sur tous les
+individus d'une même famille, une partie de la honte attachée aux
+peines infâmantes que subit un coupable?_
+
+2°. _Cette opinion est-elle plus nuisible qu'utile?_
+
+3°. _Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels
+seraient les moyens de parer aux inconvénients qui en résultent?_
+
+
+
+
+Messieurs,
+
+C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse
+occupées d'objets utiles à l'intérêt public, inviter le génie, par
+l'appât des plus flatteuses récompenses, à frapper sur les préjugés qui
+troublent le bonheur de la société.
+
+Cette opinion impérieuse, qui voue à l'infamie les parents des
+malheureux qui ont encouru l'animadversion des lois, semblait avoir
+échappé jusqu'ici à leur attention. Vous avez eu la gloire, Messieurs,
+de diriger les premiers vers cet objet intéressant les travaux de ceux
+qui aspirent aux couronnes académiques. Un sujet si grand a éveillé
+l'attention du public; il a allumé parmi les gens de lettres une noble
+émulation. Heureux ceux qui ont reçu de la nature le génie nécessaire
+pour le traiter d'une manière qui réponde à son importance, et qui soit
+digne de la Société célèbre qui l'a proposé! Je suis loin de trouver en
+moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas moins osé vous
+présenter mon tribut: c'est le désir d'être utile; c'est l'amour de
+l'humanité qui vous l'offre; il ne saurait être tout à fait indigne de
+vous.
+
+PREMIERE PARTIE.
+
+La première des trois questions que j'ai à discuter pourra paraître, au
+premier coup d'oeil, offrir des difficultés insurmontables.
+
+Comment découvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux siècles les
+plus reculés? Comment démêler les rapports imperceptibles par lesquels
+un préjugé peut tenir à mille circonstances inconnues, à mille causes
+impénétrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas
+d'ailleurs s'exposer à rendre raison de ce qui n'est peut-être que
+l'ouvrage du hasard? N'est-ce pas vouloir chercher des règles au
+caprice et des motifs à la bizarrerie?
+
+Telles sont les idées qui se présentèrent d'abord à mon esprit; mais
+j'ai réfléchi qu'en proposant cette question, vous aviez jugé par là
+même qu'elle n'était pas impossible à résoudre: votre autorité m'a
+séduit, et j'ai osé entreprendre cette tâche.
+
+II m'a semblé d'abord qu'une observation très simple me découvrait les
+premières traces du préjugé dont je parle.
+
+Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai
+cru remarquer que les hommes étaient partout naturellement enclins à
+étendre, en quelque sorte, le mérite ou les fautes d'un individu à ceux
+qui lui sont unis par des liens étroits. Il semble que les sentiments
+d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se répandent jusqu'à
+un certain point sur tout ce qui tient à elle; tandis que le mépris et
+l'indignation qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui
+ont quelques rapports avec lui.
+
+Tous les jours, on dit de cet homme, qu'il est l'honneur de sa famille;
+et de cet autre, qu'il en est la honte. On applique même cette idée à
+des liaisons plus générales, et par conséquent plus faibles; on
+intéresse quelquefois, pour ainsi dire, à la conduite d'un particulier
+la gloire d'une nation. Que dis-je? celle de l'humanité entière.
+N'appelle-t-on pas un Trajan, un Antonin, l'honneur de l'espèce
+humaine? Ne dit-on pas d'un Néron, d'un Caligula qu'il en est
+l'opprobre?
+
+Ces manières de s'exprimer sont de toutes les langues, de tous les
+temps et de tous les pays; elles annoncent un sentiment commun à tous
+les peuples; et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve
+le premier germe de l'opinion dont je cherche l'origine. Modifiée chez
+les différents peuples par des circonstances différentes elle a acquis
+plus ou moins d'empire; ici elle est restée dans les bornes que lui
+prescrivaient la nature et la raison; là, elle a prévalu sur les
+principes de la justice et de l'humanité; elle a enfanté ce préjugé
+terrible, qui flétrit une famille entière pour le crime d'un seul, et
+ravit l'honneur à l'innocence même.
+
+Vouloir expliquer en détail toutes les raisons particulières qui
+auraient pu influer sur ses progrès, ce serait un projet aussi immense
+que chimérique; je me bornerai dans cette recherche à l'examen des
+causes générales.
+
+La plus puissante de toutes me parait être la nature du gouvernement.
+
+Dans les Etats despotiques, la loi n'est autre chose que la volonté du
+Prince; les peines et les récompenses semblent être plutôt les signes
+de sa colère ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la
+vertu. Lorsqu'il punit, sa justice même ressemble toujours à la
+violence et à l'oppression.
+
+Ce n'est point la loi, inexorable, incorruptible; mais sage, juste,
+équitable, qui procède au jugement des accusés avec l'appareil de ces
+formes salutaires qui attestent son respect pour l'honneur et pour la
+vie des hommes, qui ne dévoue un citoyen au supplice que lorsqu'elle y
+est forcée par l'évidence des preuves, mais qui par cette raison même
+imprime à celui qu'elle condamne une flétrissure ineffaçable.
+
+C'est un pouvoir irrésistible, qui frappe sans discernement et sans
+règle; c'est la foudre qui tombe, brise, écrase tout ce qu'elle
+rencontre; dans un pareil gouvernement, la honte attachée au supplice
+est trop faible pour rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a
+subi.
+
+D'ailleurs ce préjugé suppose des idées d'honneur poussées jusqu'au
+raffinement. Mais qu'est-ce que l'honneur dans les Etats despotiques?
+On sait qu'il est tellement inconnu dans ces contrées, que dans
+quelques-unes, en Perse par exemple, la langue n'a pas même de mot pour
+exprimer cette idée. Eh! comment des âmes dégradées par l'esclavage
+pourraient-elles outrer la délicatesse en ce genre? Au reste, ces
+raisonnements sont assez justifiés par l'expérience, puisque non
+seulement en Perse, mais en Turquie, à la Chine, au Japon et chez les
+autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune trace de
+l'opinion dont il s'agit ici.
+
+Ce n'est pas non plus dans les véritables républiques qu'elle exercera
+sa tyrannie.
+
+Là l'état d'un citoyen est un objet trop important, pour être abandonné
+à la discrétion d'autrui. Chaque particulier ayant part au
+gouvernement, étant membre de la souveraineté, il ne peut être
+dépouillé de cette auguste prérogative par la faute d'un autre; et,
+tant qu'il la conserve, l'intérêt et la dignité de l'Etat ne souffrent
+pas qu'il soit flétri si légèrement par les préjugés. La liberté
+républicaine se révolterait contre ce despotisme de l'opinion; loin de
+permettre à l'honneur de sacrifier à ses fantaisies les droits des
+citoyens, elle l'oblige de les soumettre à la force des lois et à
+l'influence des moeurs qui les protègent.
+
+D'ailleurs chez des peuples où la carrière de la gloire et des dignités
+est toujours ouverte aux talents, la facilité de faire oublier des
+crimes qui nous sont étrangers, par des actions éclatantes qui nous
+sont propres, ne laisse point lieu au genre de flétrissure dont je
+parle; l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents d'un
+coupable suffirait seule pour anéantir ce préjugé.
+
+On pourrait ajouter une autre raison, qui tient au principe fondamental
+de l'espèce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des
+républiques est la vertu, comme l'a prouvé l'auteur de l'Esprit des
+Lois, c'est-à-dire la vertu politique, qui n'est autre chose que
+l'amour des lois et de la patrie; leur constitution même exige que tous
+les intérêts particuliers, toutes les liaisons personnelles, cèdent
+sans cesse au bien général. Chaque citoyen faisant partie de la
+souveraineté, comme je l'ai déjà dit, il est obligé à ce titre de
+veiller à la sûreté de la patrie, dont les droits sont remis entre ses
+mains: il ne doit pas épargner même le coupable le plus cher, quand le
+salut de la république demande sa punition. Mais comment pourrait-il
+observer ce pénible devoir, si le déshonneur devait être le prix de sa
+fidélité à le remplir? Soumettez Brutus à cette terrible épreuve,
+croyez-vous qu'il aura le triste courage de cimenter la liberté romaine
+par le sang de deux fils criminels? Non: une grande âme peut immoler à
+l'Etat la fortune, la vie, la nature même, mais jamais l'honneur.
+
+Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon système n'est point démenti
+par les faits. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire des anciennes
+républiques suffit pour me convaincre que le préjugé dont je parle en
+était banni.
+
+A Rome, par exemple, le décemvir _Appius Claudius_, convaincu d'avoir
+opprimé la liberté publique, souillé du sang innocent de Virginie,
+meurt dans la prison d'où il allait sortir pour subir la peine due à
+tant de forfaits. La famille de _Claudius_ fut-elle déshonorée? Non:
+immédiatement après sa mort, je vois _Caïus Claudius_ son oncle briller
+encore aux premiers rangs des citoyens, soutenir avec hauteur les
+prérogatives du Sénat, s'élever contre les entreprises des Tribuns avec
+cette fierté héréditaire que ses ancêtres avoient toujours déployée
+dans les affaires publiques. Ce qui me paraît surtout caractériser
+l'esprit de la nation relativement à l'objet dont il est ici question,
+c'est que dans les discours que les historiens de la république prêtent
+à _Claudius_ dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au
+peuple le souvenir de ces mêmes décemvirs dont son neveu avait été le
+chef. Il y a plus; je vois le fils même de cet _Appius_ gouverner, en
+qualité de tribun militaire, la république dont son père avait été
+l'oppresseur et la victime.
+
+La punition des autres décemvirs ne ferma pas non plus le chemin des
+honneurs à leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamné
+_Duillius_, qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son
+nom. Les jugements qui flétrirent _Fabius Vibulanus_, _Marcus
+Cervilius_ et _M. Cornelius_ ne précèdent que de quelques années
+l'élévation de leurs proches au tribunal militaire et au consulat.
+
+_M. Manlius_ accusé d'avoir conspiré contre la république est condamné
+à être précipité du haut de la roche Tarpéienne: quatorze ou quinze ans
+après son supplice, les Romains défèrent à _Publius Manlius_, l'un de
+ses descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus
+absolue à laquelle un citoyen puisse aspirer.
+
+Je ne finirais pas si je voulais épuiser tous les exemples de ce genre
+que l'histoire me présente. Je me contenterai de rappeler encore ici
+celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de
+mon système: tout le monde sait que l'Angleterre, qui, malgré le nom de
+monarchie, n'en est pas moins une véritable république, a secoué le
+joug de l'opinion qui fait l'objet de nos recherches.
+
+Quels sont donc les lieux où elle domine? Ce sont les monarchies: c'est
+là que secondée par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs,
+nourrie par l'esprit général, elle semble établir son empire sur une
+base inébranlable.
+
+L'honneur, comme on l'a souvent remarqué, l'honneur est l'âme du
+gouvernement monarchique; non pas cet honneur philosophique, qui n'est
+autre chose que le sentiment exquis qu'une âme noble et pure a de sa
+propre dignité, qui a la raison pour base et se confond avec le devoir,
+qui existerait même loin des regards des hommes sans autre témoin que
+le Ciel et sans autre juge que la conscience; mais cet honneur
+politique dont la nature est d'aspirer aux préférences et aux
+distinctions, qui fait que l'on ne se contente pas d'être estimable,
+mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux de mettre dans sa
+conduite de la grandeur que de la justice, de l'éclat et de la dignité
+que [de] la raison; cet honneur qui tient plus à la vanité qu'à la
+vertu, mais qui, dans l'ordre politique, supplée à la vertu même,
+puisque, par le plus simple de tous les ressorts, il force les citoyens
+à marcher vers le bien public lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de
+leurs passions particulières; cet honneur enfin souvent aussi bizarre
+dans ses lois que grand dans ses effets; qui produit tant de sentiments
+sublimes et tant d'absurdes préjugés, tant de traits héroïques et tant
+d'actions extravagantes; qui se pique ordinairement de respecter les
+lois, et quelquefois aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui
+prescrit impérieusement l'obéissance aux volontés du Prince; et
+cependant permet de refuser ses services, à quiconque se croit blessé
+par une injuste préférence; qui ordonne en même temps de traiter avec
+générosité les ennemis de la patrie, et de laver un affront dans le
+sang du citoyen.
+
+Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons
+de le peindre, la source du préjugé dont il est ici question. Si l'on
+considère la nature de cet honneur, fertile en caprices, toujours porté
+à une excessive délicatesse, appréciant les choses par leur éclat
+plutôt que par leur valeur intrinsèque, les hommes par des accessoires,
+par des titres qui leur sont étrangers, plutôt que par leurs qualités
+personnelles, on concevra facilement comment il a pu livrer au mépris
+ceux qui tiennent à un scélérat flétri par la société.
+
+Il pouvait établir ce préjugé d'autant plus aisément, qu'il était
+encore favorisé par d'autres circonstances relatives à la nature du
+gouvernement dont je parle. L'Etat monarchique exige nécessairement des
+prééminences, des distinctions de rangs; surtout un corps de noblesse,
+regardé comme essentiel à sa constitution, suivant ce principe, que
+_Bacon_ a développé avant _Montesquieu_: sans nobles point de monarque;
+sans monarque, point de nobles. Dans ce gouvernement, l'opinion
+publique attache nécessairement un prix infini à l'avantage de la
+naissance; mais cette habitude même de faire dépendre l'estime que l'on
+accorde à un citoyen de l'ancienneté de son origine, de l'illustration
+de sa famille, de la grandeur de ses alliances, a déjà des rapports
+assez sensibles avec le préjugé dont il est question. La même tournure
+d'esprit qui fait que l'on respecte un homme parce qu'il est né d'un
+père noble, qu'on le dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs,
+conduit naturellement à le mépriser lorsqu'il a reçu le jour d'un homme
+flétri, ou qu'il l'a donné à un scélérat.
+
+Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter
+l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes, et
+surtout en France!
+
+Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que
+par la perte de leurs privilèges; les peines afflictives étaient
+réservées pour le roturier ou vilain; dans la suite le clergé fut aussi
+affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punitions.
+
+Quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les
+familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait
+qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la
+plus dure et la plus honteuse servitude.
+
+S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût
+mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent
+alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt
+anéanti
+
+Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu
+étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume. Aujourd'hui
+que les nobles ont été soumis aux punitions corporelles, la famille
+d'un illustre coupable échappe encore au déshonneur. Tandis que le
+gibet flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la
+tête d'un Grand n'imprime aucune tache à sa postérité.
+
+Mais par la raison contraire, cette opinion cruelle s'est établie sans
+peine dans des temps de barbarie où elle frappait à loisir sur un
+peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de
+cette superbe noblesse qui l'opprimaient.
+
+Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même
+préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna
+longtemps chez la plupart des nations de l'Europe: je parle du combat
+judiciaire.
+
+Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les affaires
+civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient souvent obligés
+de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où dépendait son sort.
+Lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe surtout ne lui
+permettaient pas de prouver son innocence l'épée à la main, ses proches
+embrassaient sa querelle et combattaient à sa place. Le procès devenait
+donc en quelque sorte pour eux une affaire personnelle, la punition de
+l'accusé était la suite de leur défaite; et dès lors il était moins
+étonnant qu'ils en partageassent la honte, surtout chez des peuples qui
+ne connaissaient d'autre mérite que les qualités guerrières.
+
+SECONDE PARTIE.
+
+Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos
+réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus
+intéressante encore: ce préjugé est-il plus nuisible qu'utile?
+
+J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments
+pouvaient être partagés sur un point que la raison et l'humanité
+décident si clairement. Aussi quand j'ai vu une société savante aussi
+distinguée proposer cette question, je n'ai jamais cru que son
+intention fût d'offrir un problème à résoudre; mais seulement une
+erreur funeste à combattre, un usage barbare à détruire, une des plaies
+de la société à guérir.
+
+D'abord, qu'une opinion, dont l'effet est de faire porter à l'innocence
+ce que la peine du crime a de plus accablant, soit injuste, c'est une
+vérité, ce me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point
+résolu, la question est décidée; si elle est injuste, elle n'est donc
+pas utile? De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la
+plus sublime peut-être, et en même temps la plus certaine, est celle
+qui dit: que rien n'est utile, que ce qui est honnête.
+
+Les lois de l'Etre suprême n'ont pas besoin d'autre sanction que des
+suites naturelles qu'il a lui-même attachées à la fidélité qui les
+respecte ou à l'audace qui les enfreint: la vertu produit le bonheur,
+comme le soleil produit la lumière; tandis que le malheur sort du
+crime, comme l'insecte impur naît du sein de la corruption.
+
+Le jour est arrivé où _César_ saisit enfin le prix de ses travaux, de
+ses victoires et de ses forfaits; il triomphe, il règne, il est assis
+fur le trône de l'univers. César est-il heureux? Non. Il échapperait en
+vain au fer de ses ennemis qui vont l'immoler à la liberté; la peine
+qui le poursuit ne l'atteindrait pas moins sûrement: il ne vivrait que
+pour apprendre tous les jours par de terribles leçons, que ce qui n'est
+point honnête ne saurait être juste.
+
+Cette maxime vraie en morale ne l'est pas moins en politique: les
+hommes isolés et les hommes réunis en corps de nations sont également
+soumis à celte loi. La prospérité des Etats repose nécessairement sur
+la base immuable de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi
+injuste, toute institution cruelle qui offense le droit naturel,
+contrarie ouvertement leur but, qui est la conservation des droits de
+l'homme, le bonheur et la tranquillité des citoyens.
+
+Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ces principes, c'est
+qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale;
+c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop
+souvent gouverné la terre.
+
+Au reste, si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que j'ai
+exposée par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément celui que
+me fournit le préjugé dont il est ici question.
+
+Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer
+dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez
+grand nombre de partisans. Il est, dit-on, salutaire à la société; il
+prévient une infinité de crimes; il force les parents à veiller sur la
+conduite des parents; il rend les familles garantes des membres qui les
+composent.
+
+Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! Eh! c'est
+précisément ce monstre de l'ordre social que j'attaque. C'est par des
+lois sages, c'est par le maintien des moeurs, plus puissantes que les
+lois, qu'il faut arrêter le crime; et non par des usages atroces,
+toujours plus funestes à la société que les délits mêmes qu'ils
+pourraient prévenir.
+
+A la Chine on a imaginé un moyen frappant d'établir cette espèce de
+garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois condamnent à
+mort les pères dont les enfants ont commis un crime capital. Que
+n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir... et nous
+l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que nous
+n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents du coupable: nous avons
+fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous rougirions de
+mettre la vie même en concurrence avec l'honneur.
+
+Mais, après tout, ce préjugé nous donne t-il en effet le dédommagement
+qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de
+la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée
+d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus
+sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat,
+pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute
+pas pour lui-même.
+
+Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des parents? Rendra
+t-il le père plus attentif à l'éducation de ses enfants? Quand son
+esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui
+présenterait, quand la tendresse paternelle, toujours si prompte à se
+flatter, pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des
+monstres capables de mériter un jour toute la sévérité des lois, cet
+affreux mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père
+qui ne se propose quelque chose de plus que d'empêcher que ses enfants
+n'expirent un jour sur un échafaud.
+
+Peut-être m'objectera-t-on que ce motif peut engager les parents à
+réclamer le secours de l'autorité contre des enfants pervers qui les
+menacent d'un déshonneur prochain.
+
+Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources
+nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand un père se
+détermine-il à en faire usage? Lorsque le mal est devenu incurable;
+lorsque la corruption de son fils est parvenue à sa dernière période;
+lorsque des écarts multipliés qu'il connaît souvent le dernier, et qui
+ont déjà mérité l'animadversion de la justice, le force à des démarches
+humiliantes, qui laissent toujours une tache sur l'objet de sa
+tendresse.
+
+Et souvent, à peine l'aura-t-il privé de la liberté dont il abuse, que
+séduit par l'espoir d'un changement dont lui seul peut se flatter, il
+obtiendra la révocation de l'ordre fatal qu'il aura sollicité; le
+coupable, dont les inclinations funestes auront été fortifiées encore
+par la compagnie des hommes vicieux, que la même punition aura
+rassemblés dans sa prison, ou par la solitude, non moins dangereuse
+pour les âmes perverses que le commerce des méchants, rentrera dans le
+sein de la société, où il rapportera de funestes dispositions à tous
+les crimes qui peuvent la troubler.
+
+Voilà donc les avantages que nous procure ce préjugé; c'était bien la
+peine d'être injustes et barbares.
+
+Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père
+responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait au moins
+lui laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger.
+
+Les _Chinois_ sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur
+donnent un pouvoir sans bornes sur leur famille; elles punissent,
+dit-on, de n'en avoir pas usé. Mais nous qui avons presque entièrement
+soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants,
+nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance,
+comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent
+empêcher? Ah! si nous voulons exercer envers eux cette rigueur,
+rendons-leur du moins toutes leurs prérogatives; rétablissons ce
+tribunal domestique que les anciens peuples regardaient avec raison
+comme la sauvegarde des moeurs... ou plutôt cette institution nous
+prouverait bientôt que pour mettre un frein au crime, il n'est pas
+nécessaire d'opprimer l'innocence et d'outrager l'humanité.
+
+Mais enfin, quand nous pourrions pallier par ce frivole prétexte notre
+injustice envers des pères, comment la justifierons-nous à l'égard des
+autres parents du coupable? Quelle autorité le frère a-t-il pour
+corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père?
+Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour
+n'avoir pas réprimé les excès du maître auquel la loi l'a soumise? De
+quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel
+droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa
+honte, les pleurs mêmes que lui arrache l'excès de son infortune?
+
+J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité on pouvait colorer
+l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins embarrassé à
+découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui.
+
+Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment
+l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le
+considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné.
+
+Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos
+usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses
+compatriotes et leur tienne ce discours:
+
+"J'ai vu des pays où règne une coutume singulière: toutes les fois
+qu'un criminel est condamné au supplice, il faut que plusieurs autres
+citoyens soient déshonorés. Ce n'est pas qu'on leur reproche aucune
+faute; ils peuvent être justes, bienfaisants, généreux; ils peuvent
+posséder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins
+des gens infâmes.
+
+"Avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus touchants à la
+commisération de leurs concitoyens. C'est, par exemple, une famille
+désolée, à qui l'on arrache son chef et son appui, pour le traîner à
+l'échafaud: on juge qu'elle serait trop heureuse si elle n'avait que ce
+malheur à pleurer; on la dévoue elle-même à un opprobre éternel.
+
+"Les infortunés! avec toute la sensibilité d'une âme honnête, ils sont
+réduits à porter tout le poids de cette peine horrible, que le scélérat
+peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever les yeux, de peur de lire le
+mépris sur le visage de tous ceux qui les environnent; tous les états
+les dédaignent; tous les corps les repoussent; toutes les familles
+craignent de se souiller par leur alliance; la société entière les
+abandonne et les laisse dans une solitude affreuse; la bienfaisance
+même qui les soulage se défend à peine du sentiment superbe et cruel
+qui les outrage; l'amitié... j'oubliais que l'amitié ne peut plus
+exister pour eux. Enfin leur situation est si terrible qu'elle fait
+pitié à ceux mêmes qui en sont les auteurs; on les plaint du mépris que
+l'on se sent pour eux, et on continue de les flétrir; on plonge le
+couteau dans le coeur de ces victimes innocentes, mais ce n'est pas
+sans être un peu ému de leurs cris."
+
+A cet étonnant mais fidèle récit, que diraient les peuples dont je
+parle? Ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel préjugé ne peut régner
+que dans quelque contrée sauvage? On aurait beau ajouter que les
+peuples qui l'ont adopté sont, d'ailleurs, justes, humains, éclairés;
+qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions
+sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre connaître les principes du
+bonheur social et respecter les droits de l'humanité; qu'ils ont porté
+les arts et les sciences à un degré de perfection inconnu au reste de
+l'univers. Ils ne voudraient jamais croire à ces inconcevables
+contradictions; ignorant tous les avantages qui nous dédommagent de ces
+restes de l'ancienne barbarie, ils nous regarderaient peut-être comme
+les plus malheureux des hommes; ils s'applaudiraient de ne pas vivre
+dans des pays où l'innocence n'est point en sûreté, où les citoyens
+sont sans cesse exposés au danger affreux de perdre le plus précieux de
+tous les biens par des événements qui leur sont étrangers.
+
+Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est
+fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la
+stabilité de nos propriétés comme un coup funeste qui ébranle les
+fondements du bonheur public; quelle idée nous formerons-nous donc d'un
+préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même, sans lequel
+tous les autres biens sont sans prix et la vie n'est qu'un supplice?
+
+Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux
+épargner mille coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne
+punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents!
+
+La punition d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour
+d'autres scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de
+la société entière; et tous les jours nous donnons à la société ce
+spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de
+nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les
+déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain
+être opprimés à notre tour.
+
+Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à
+tant de citoyens!
+
+Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même
+le plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont pas
+voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la
+punition des criminels, qu'ils n'ont pas cru devoir condamner à la
+mort. De là les peines qui attachent aux travaux publics les auteurs de
+certains délits. Nos lois mêmes ont adopté ces principes; et nos
+préjugés les blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat tous les
+citoyens irréprochables qui tiennent à un coupable.
+
+Si, au lieu de leur imputer les fautes de leur parent, on leur faisait
+un mérite de ne pas lui ressembler, la condamnation de ce dernier
+serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à la faire
+oublier par leurs qualités personnelles; mais nos préjugés privent à
+jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur
+ôtant l'honneur, ils les anéantissent, ils les frappent d'une espèce de
+mort civile non moins funeste que celle que la loi donne aux coupables
+qu'elle condamne.
+
+Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne
+devinssent jamais dangereux!
+
+L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé
+à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action
+généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de
+ses semblables? Privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il
+faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice.
+
+Si la honte lui a laissé quelque ressort, craignons-le encore
+davantage. Craignons son énergie même qui va se tourner en haine et en
+désespoir... Je ne pense pas sens frémir aux mouvements terribles qui
+doivent agiter une âme forte dans cette inconcevable situation: je
+crois voir une de ces familles que le préjugé a précipitées à ce
+dernier degré des misères humaines.
+
+C'étaient des hommes pleins de talents et d'honneur: enflammés par une
+noble ambition, encouragés par l'estime publique, ils marchaient à
+grands pas vers la gloire et vers la fortune... Tout a changé: un
+moment de délire a égaré quelqu'un de leurs proches, et les lois l'ont
+puni. Accablés de ce coup horrible, ils sont demeurés longtemps
+ensevelis dans un stupide abattement. Enfin il" ont levé les yeux en
+tremblant vers leurs concitoyens; leur faible voix n'a osé se faire
+entendre; mais un regard où la crainte se peignait avec la douleur a
+imploré pour eux la protection de ceux qui les environnaient... mais le
+terrible préjugé leur a défendu d'écouter la pitié; tous ont détourné
+les yeux, et les ont voués pour jamais à l'abandon, à la misère, à
+l'infamie... Que faites-vous, citoyens insensés? Comment osez-vous
+ravir à ces infortunés l'honneur et l'espérance, si vous ne pouvez leur
+arracher en même temps ce courage et cette ardente sensibilité que leur
+donna la nature? Que feront-ils désormais de ces âmes fières et actives
+dont ils portent tout le poids? Vous ne voulez plus qu'ils les exercent
+pour la gloire, pour la vertu, pour la patrie; à quoi les
+emploieront-ils donc? Au crime et à la vengeance. Tous les biens qui
+peuvent flatter le coeur de l'homme et occuper son activité, se sons
+tout-à-coup éclipsés pour eux; l'amitié, l'amour, la bienfaisance,
+toutes ces affections douces qui consolent et qui élèvent l'âme, leur
+sont désormais interdites; s'ils jettent les yeux autour d'eux, ils ne
+voient plus que des oppresseurs; s'ils rentrent au-dedans d'eux- mêmes,
+ils n'y trouvent que le sentiment amer de l'injustice atroce dont ils
+sont les victimes; leur âme sans cesse irritée par cet excès de
+barbarie, ne peut plus enfanter que des idées sinistres et des projets
+cruels... Ah! que dans cet état affreux, un nouveau _Catilina_ ne
+vienne point les inviter à conspirer avec lui pour la ruine d'une
+odieuse patrie! je crains bien qu'il ne les trouve trop disposés à
+surpasser ses fureurs. Dans une telle situation, les mêmes qualités qui
+devaient être une source de grandes actions, doivent nécessairement les
+conduire aux grands crimes. Pour combler tant d'horreurs, il ne
+manquerait plus que de les voir un jour, ces malheureux, expirer
+eux-mêmes sous le glaive de la justice. O citoyens! vous la verrez tôt
+ou tard cette sanglante catastrophe; après avoir puni en eux des crimes
+dont ils n'étaient point coupables, vous punirez ceux auxquels vous les
+aurez vous-mêmes forcés; vous les condamnerez à mourir sur ce même
+échafaud, encore teint du sang de ce parent coupable, dont leurs vertus
+auraient pu surpasser les forfaits. Que dis-je; vous y volerez
+peut-être en foule pour satisfaire une curiosité barbare; et qu'y
+verrez-vous? Un spectacle fait pour vous instruire sans doute, le
+triomphe de votre injustice et de votre folie, l'exemple le plus
+terrible des horreurs que traîne après lui le plus atroce de tous les
+préjugés.
+
+Si nous considérons toute retendue des maux dont je viens de parler,
+nous nous estimerons heureux toutes les fois que les parents des
+coupables prendront le parti auquel ils ont assez souvent recours, de
+fuir loin d'une injuste patrie, pour aller cacher leur honte dans des
+contrées étrangères; et qu'ils ne feront point d'autre mal à l'Etat que
+de porter aux nations rivales leur industrie, leurs talents, leurs
+fortunes, avec la haine de la patrie qui les a persécutés.
+
+Plus j'avance, et plus je découvre de nouvelles raisons de détester le
+préjugé que j'attaque. Je le vois partout élever un signal de discorde
+entre les citoyens; c'est par lui qu'une barrière insurmontable s'élève
+tout à coup entre deux familles prêtes à s'unir par une étroite alliance;
+c'est par lui que le dédain, le mépris, le deuil, le désespoir, succède
+à l'estime, à l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui,
+arrachant l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les
+voeux, ordonne à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à
+l'impuissance de remplir jamais un des devoirs les plus sacrés du
+citoyen. C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes.
+Ceux qu'il flétrit sont sans cesse exposés à des affronts, qu'ils ne
+souffrent pas toujours patiemment. La cause de leurs malheurs est un
+des textes d'injures les plus familiers à la haine, à l'insolence, à
+la brutalité, au faux honneur. De là les discussions, les rixes et
+surtout les duels. C'est ainsi que ce préjugé fournit un aliment
+inépuisable à cette autre frénésie, non moins funeste ni moins barbare
+que lui, et avec laquelle il est sans doute bien digne de s'allier.
+
+Il produit encore un autre inconvénient, peut-être moins sensible, mais
+non moins réel.
+
+J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs
+mains la destinée de leurs parents, se prévaloir de cet odieux avantage
+pour leur arracher d'injustes complaisances, les forcer à se relâcher
+d'une sévérité nécessaire par la crainte de les pousser à des excès qui
+auraient déshonoré leur famille; et faire ainsi du préjugé dont je
+parle l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur licence.
+Je ne doute pas que ces exemples soient beaucoup plus communs qu'on ne
+pense; ils ne demandent qu'un oeil attentif pour être aperçus.
+
+Mais il est, Messieurs, un point de vue plus important, et digne de
+fixer toute votre attention, sous lequel on peut considérer ce préjugé.
+
+Dans toute société bien constituée, il est des tribunaux établis par
+tes lois pour juger les crimes suivant des formes invariables, faites
+pour servir de sauvegarde à l'innocence et de rempart à la liberté
+civile, mais ces principes sacrés sur lesquels portent les premiers
+fondements du bonheur public, le préjugé permet-il de les suivre avec
+rigueur?
+
+Un de ses premiers effets est de forcer les familles à solliciter sans
+cesse des ordres supérieurs contre les particuliers, dont les
+inclinations perverses ou les passions ardentes semblent leur annoncer
+un funeste avenir. C'est en vain que l'intérêt général semble réclamer
+contre leurs démarches; le voeu public invoque lui-même ce secours en
+faveur des citoyens honnêtes que menace cette opinion fatale. Car après
+tout nos moeurs en général ne sont point cruelles; le préjugé nous
+révolte en nous subjuguant; nous ne voyons pas sans épouvante les
+suites affreuses qu'il traîne après lui; l'intervention de l'autorité
+se présente à nous comme le seul moyen de les prévenir, et nous le
+saisissons avec empressement.
+
+Nous connaissons les inconvénients qu'il entraîne; nous savons que les
+alarmes d'une famille peuvent être pour des parents malintentionnés un
+prétexte aux vengeances domestiques, un instrument d'injustice et
+d'oppression; nous sentons que la jalousie d'un frère ambitieux, la
+haine dune marâtre cruelle, les intrigues d'une perfide épouse, peuvent
+faire quelquefois tout le crime du malheureux contre qui l'on conspire
+au pied du trône: et nous ne pourrons nous défendre d'un sentiment
+d'effroi, si nous songeons qu'alors ces citoyens en butte à des
+accusations clandestines, ayant pour juges leurs adversaires mêmes,
+sont privés de tous les secours que les formes ordinaires de la justice
+présentent à l'innocence pour confondre la calomnie.
+
+Mais ces inconvénients et tant d'autres nous paraissent encore
+préférables à tous les malheurs qui suivent le plus odieux des
+préjugés. Contre un mal si redouté, il n'est point de remède si violent
+que nous ne puissions employer sans effroi.
+
+Cependant que faut-il penser d'un fléau qui a pu nous familiariser avec
+une pareille ressource, et qui seul perpétue encore parmi nous un usage
+si pernicieux en lui-même.
+
+Oui, sans lui les _Lettres de cachet_ seraient ignorées parmi nous, et
+nous venions bientôt ce mot effacé de notre langue. La tranquillité
+publique et la puissance royale établies désormais fur des fondements
+inébranlables, ne nous permettent pas même de prévoir aucun de ces
+événements funestes, qui peuvent forcer le gouvernement à employer ces
+ressorts extraordinaires et violents. L'auguste bonté de nos
+souverains, qui se fait une loi d'en restreindre l'usage avec tant de
+sévérité, s'empresserait de l'abolir entièrement; mais aussi longtemps
+que nous conserverons l'habitude d'envelopper l'innocence dans la
+proscription du crime, il nous faudra des Lettres de cachet, et nous ne
+cesserons de les invoquer contre notre propre folie.
+
+Que sera-ce lorsque les familles n'auront pu recourir à ces précautions
+funestes, et que le crime d'un particulier aura éveillé l'attention de
+la police? C'est alors que l'on verra tous ceux qui tiennent au
+coupable par quelque lien, se liguer pour l'arracher à la peine qui le
+menace. Tour ce que peut le crédit, la faveur, les richesses, l'amitié,
+la bienfaisance, le zèle, le courage, le désespoir, toutes les passions
+humaines exaltées par le plus puissant de tous les intérêts, tout est
+prodigué pour imposer silence à la loi; à chaque délit qu'elle veut
+réprimer, elle voit se former contre elle une nouvelle conspiration,
+plus ou moins redoutable, suivant le degré de crédit et de
+considération dont jouit la famille du criminel. Eh! qui pourrait faire
+un crime à ces infortunés de réunir toutes leurs forces pour échapper à
+un tel désastre? La commisération publique se range elle-même de leur
+parti. Quels étranges contrastes! L'intérêt de la société demande la
+punition du coupable; et la société elle-même est en quelque sorte
+contrainte à faire des voeux pour son salut. Une foule de citoyens
+irréprochables est placée entre les magistrats et l'accusé; pour
+frapper celui-ci, il faut qu'ils plongent dans le coeur des autres le
+glaive dont ils sont armés pour punir le crime. Que je plains un juge
+réduit à cette situation cruelle, où il ne peut déployer la sévérité de
+son ministère, sans immoler à la fois la vertu, l'innocence, les
+talents, la beauté! La loi, toujours inexorable, lui crie: Armez votre
+âme d'un triple airain; frappez sans faiblesse et sans pitié. Mais
+l'humanité, la nature, l'équité même, lui demandent grâce pour une
+famille que sa bienfaisance, ses moeurs, ses services, ont rendue
+respectable et chère à toute la contrée qu'elle habite; à leur voix
+touchante se mêlent les gémissements de tout un peuple, qui partage
+l'horreur de sa situation; au deuil, à la consternation qui glace tous
+les coeurs, vous diriez que tous les citoyens font la famille de
+l'accusé; le spectacle de la douleur publique redouble et justifie la
+sensibilité des magistrats. Ah! ce n'est point contre le vice qu'il
+faut ici se tenir en garde, c'est contre leurs propres vertus qu'ils
+ont à se défendre...
+
+Je veux croire cependant que dans des combats si dangereux,
+l'inflexible sévérité triomphera toujours; je veux croire que tant de
+penchants impérieux ne mettront jamais le plus faible poids dans la
+balance de la justice; je veux croire qu'un juge ne se laissera jamais
+égarer par quelqu'une de ces illusions, qui séduisent si facilement
+l'homme même le plus vertueux; mais enfin malheur au peuple dont les
+préjugés semblent imprimer à la sagesse même des lois un caractère
+d'injustice et de férocité, et qui pour compter sur leur exécution a
+besoin que ses magistrats soient toujours capables de s'élever à
+l'héroïsme d'une vertu presque barbare.
+
+Mais c'est surtout auprès du souverain que l'on fera les plus grands
+efforts, pour sauver les coupables: le pouvoir de faire grâce réside en
+ses mains. Il est vrai que le dépôt de la félicité d'un peuple dont il
+est chargé, élève son âme au-dessus des mouvements d'une sensibilité
+vulgaire, et lui inspire une sainte réserve dans la dispensation de
+cette sorte de bienfaits. Mais ici tant de circonstances impérieuses se
+réuniront souvent en faveur des familles! tant d'objets touchants
+s'offriront à l'humanité du Prince! tant de raisons séduisantes seront
+présentées même à sa sagesse... comment la clémence pourrait-elle
+demeurer toujours inexorable quand la justice elle-même tremble de
+punir? On lui arrachera la grâce du coupable; mais, dans le moment même
+où son coeur combattu la laissera échapper, il sera forcé de gémir sur
+la bizarrerie d'un peuple frivole, dont les préjugés font violence à la
+juste sévérité des lois, et ébranlent les principes salutaires qui font
+la base de l'ordre public.
+
+TROISIEME PARTIE.
+
+Ce que je viens de dire, Messieurs, me paraît suffisant, pour mettre
+tous les esprits à portée de décider si le préjugé dont il est question
+est plus nuisible qu'utile à la société.
+
+J'ai fait voir que ses prétendus avantages sont chimériques et nuls,
+son injustice extrême et ses inconvénients affreux.
+
+C'est dire assez que nous devons réunir toutes nos forces pour le
+détruire: mais la manière dont vous avez posé la question qui me reste
+à discuter m'a paru mériter une attention particulière.
+
+Quels sont, demandez-vous, les moyens de détruire le préjugé, ou de
+parer aux inconvénients qui en résultent, si l'on jugeait qu'il fût
+nécessaire de le conserver en partie?
+
+Cet énoncé nous invitait à examiner si le préjugé, restreint dans
+certaines bornes, ne pouvait pas produire quelques bons effets, et s'il
+ne serait pas encore plus utile de le modérer que de l'anéantir
+entièrement. Cette marche convenait qans doute à la sagesse d'une
+Compagnie savante, qui, cherchant à éclaircir une question importante
+au bien public, se proposait d'engager les Gens de Lettres à examiner
+un si grand sujet sous toutes les faces, et à le discuter avec toute
+l'exactitude et toute la profondeur qu'il demande.
+
+Pour moi, l'idée que je me suis formée de l'abus dont je parle, ne me
+permet pas d'admettre ici aucun tempérament, et mes principes me
+conduisent directement à la destruction totale du préjugé.
+
+Je sais qu'il est chez tous les hommes, comme je l'ai observé dans la
+première partie de ce discours, un sentiment équitable et naturel qui
+fait dépendre jusqu'à un certain point la considération attachée à une
+famille, du mérite ou des vices de chacun de ses membres. Cette manière
+de penser, commune à toutes les nations, est bonne, raisonnable, utile
+à la société; mais, encore un coup, ce n'est point là le préjugé dont
+il est ici question. Ce discours n'a pour objet que cette opinion
+meurtrière, particulière à certains peuples, qui, couvrant d'un
+opprobre éternel les parents d'un coupable que les lois ont puni, les
+rendent à jamais des objets de mépris et d'horreur pour le reste de la
+société: voilà l'abus qu'il faut anéantir.
+
+En le frappant, ne craignons pas de détruire en même temps cette
+opinion primitive et modérée qui distribue avec équité le blâme et la
+honte aux familles des coupables. Elle survivra toujours à la ruine de
+notre préjugé: c'est à elle que tous nos efforts nous ramèneront
+naturellement, sans qu'il soit besoin de nous en occuper; il ne serait
+pas même en notre pouvoir de l'étouffer, elle tient à la nature même
+des choses. Jamais dans aucune société les grandes actions ou les
+crimes d'un particulier ne seront absolument indifférents à la gloire
+de fa famille. Mais si cette vaine terreur nous engageait à user de
+ménagements envers le préjugé, nous ne ferions contre lui que
+d'impuissantes tentatives; si nous craignons de passer le but, nous le
+manquons. Les précautions que nous prendrions pour conserver une partie
+du préjugé, ne feraient que l'affermir davantage.
+
+Quoi! lorsque nous avons besoin de faire les plus grands efforts pour
+déraciner une opinion terrible, fortifiée par le temps, cimentée par
+l'habitude, entretenue par les causes les plus puissantes, la crainte
+d'obtenir un succès trop complet est-elle donc le soin qui nous doive
+inquiéter? Non, ne songeons point à modérer l'usage de nos forces quand
+nous ne saurions les déployer toutes avec trop de courage. Bannissons
+tous ces vains scrupules, dégageons-nous de toutes ces entraves, et
+marchons d'un pas ferme à la ruine du préjugé.
+
+Mais ici une réflexion m'arrête. Ne nous flattons-nous point d'une
+vaine espérance ì Est-il vraiment quelque moyen de guérir les hommes
+d'un mal si invétéré? L'abus que nous attaquons n'est-il pas destiné à
+triompher éternellement de tous les efforts de la raison? Ainsi parle
+le vulgaire; maïs l'homme qui pense rejette ce funeste présage.
+
+Les préjugés invincibles ne font faits que pour les temps d'ignorance,
+où l'homme, courbé sous le joug de l'habitude, regarde toutes les
+coutumes anciennes comme sacrées, parce qu'il n'a ni la faculté de les
+apprécier, ni même l'idée de les examiner; mais dans un siècle éclairé,
+où tout est pesé, jugé, discuté; où la voix de la raison et de
+l'humanité retentit avec tant de force; où devenus plus sensibles et
+plus délicats en raison du progrès de nos connaissances, nous nous
+appliquons sans cesse à diminuer nos misères et à augmenter nos
+jouissances, un usage atroce ne peut longtemps retarder sa ruine, s'il
+n'est protégé par les passions des hommes, ou par le crédit d'un trop
+grand nombre de citoyens intéressés à le perpétuer. Or, le préjugé dont
+nous parlons n'est utile a personne; il est redoutable à tous; la
+société entière demande qu'il périsse.
+
+Oui, Messieurs, le seul progrès des lumières suffirait peut-être pour
+amener tôt ou tard cette heureuse révolution; mais nous ne devons pas
+employer avec moins de zèle tous les moyens nécessaires pour
+l'accélérer. Ne vous semble-t-il pas voir toutes les familles que le
+préjugé fatal peut frapper encore dans l'avenir, élever vers nous une
+voix touchante, pour nous inviter à précipiter, s'il est possible,
+l'époque de sa destruction? Heureux l'homme d'Etat qui pourra se dire à
+lui-même: J'ai trouvé au milieu de ma nation un monstre, qui avait
+désolé tous les siècles précédents; il menaçait de ses fureurs les
+générations futures, mais je Tai anéanti avant qu'il ait pu parvenir
+jusqu'à elles. Heureux aussi et non moins grand peut-être l'Homme de
+Lettres, qui saurait montrer à l'Homme d'Etat les traits dont il doit
+frapper ce monstre, et obtenir la plus douce récompense qui puisse
+couronner les travaux du génie, l'avantage de contribuer au bonheur de
+ses concitoyens.
+
+La nature du préjugé dont il est question nous indique celle des moyens
+que nous devons employer contre lui.
+
+Ce n'est point par des lois directes qu'il faut le combattre, ce n'est
+point par l'autorité qu'il faut l'attaquer; l'autorité n'a point de
+prise sur l'opinion: loin de détruire celle qui nous occupe, elle ne
+ferait peut-être que la fortifier. Cette opinion a sa source dans
+l'honneur, comme je l'ai prouvé; et l'honneur, loin de céder à la
+force, se fait un devoir de la braver. Essentiellement libre et
+indépendant, il n'obéit qu'a ses propres lois, il ne connaît d'autre
+maître ni d'antre juge que lui-même.
+
+Nous n'avons pas besoin non plus de bouleverser tout le système de
+notre législation, pour chercher le remède d'un mal particulier dans
+une révolution souvent dangereuse; des moyens plus simples et en même
+temps plus sûrs vont bientôt s'offrir à nous.
+
+Tout ce que l'on pourrait désirer, c'est qu'on s'efforçât de mieux
+éclairer l'opinion publique sur l'esprit de quelques-unes de nos
+institutions, que nous nous obstinons à regarder comme favorables au
+préjugé: telle est surtout l'opinion attachée à la confiscation. Quel
+en est donc l'objet? Est-ce le coupable qu'on veut punir? Non, la
+confiscation n'est pas la peine destinée à expier le crime, elle n'en
+est que la conséquence; et d'ailleurs quand le fisc s'empare des biens
+d'un criminel, ils ont pour l'ordinaire cessé de lui appartenir, parce
+que la juste sévérité des lois lui a ôté la vie; c'est donc sur sa
+famille que tombe cette peine; c'est à ses héritiers qu'elle enlève le
+patrimoine que l'ordre naturel des successions leur déférait; et,
+tandis qu'ils auraient besoin de toute la considération que le vulgaire
+attache à l'opulence, pour se défendre contre le mépris public qui les
+environne, nous ajoutons encore à leur avilissement par la misère... la
+misère et l'infamie! Ah! c'est trop de maux à la fois: craignons-nous
+donc qu'il ne reste à ces malheureux quelques moyens d'échapper au
+désespoir et au crime où tout semble les entraîner! La raison,
+l'intérêt public, la douceur de nos moeurs, tout nous invite donc à
+proscrire cet usage, que l'on peut regarder comme le plus puissant
+protecteur du préjugé.
+
+Mais il en est encore un autre, qui doit avoir sur le préjugé que nous
+combattons une influence très réelle, quoique plus éloignée, c'est la
+honte attachée à la bâtardise.
+
+Je voudrais que l'opinion publique n'imprimât plus aucune tache aux
+bâtards; qu'on ne parût point punir en eux les désordres de leurs pères
+en les excluant des bénéfices ecclésiastiques. Pourquoi se persuader
+que les vices de ceux qui leur ont donné le jour leur ont été transmis
+avec leur sang? Je ne proposerais pas cependant de leur accorder les
+droits de famille, et de les appeler avec les enfants légitimes à la
+succession de leurs parents: non, pour l'intérêt des moeurs, pour la
+dignité du lien conjugal, ne souffrons pas que les fruits d'une union
+illicite viennent partager avec les enfants de la loi les honneurs et
+la patrimoine des familles auxquelles ils sont étrangers à ses yeux;
+laissons aux coeurs des citoyens qu'égare l'ivresse des passions la
+douleur salutaire de ne pouvoir prodiguer librement toutes les preuves
+de leur tendresse aux gages d'un amour que la vertu n'approuve pas; ne
+leur permettons pas de goûter toutes les douceurs attachées au titre de
+père s'ils n'ont plié leur tête sous le joug sacré du mariage. La seule
+chose où l'on cherche en vain les principes de la justice et de la
+raison, la seule qui favorise le principe du préjugé dont il est
+question, c'est cette espèce de flétrissure que nous semblons attacher
+à la personne des bâtards, en les déclarant incapables de posséder des
+bénéfices. Cet usage inconnu aux premiers âges de l'Eglise, né dans le
+onzième siècle, c'est-à-dire au milieu des plus épaisses ténèbres de
+l'ignorance, ne va pas même au but qu'il semble se proposer, puisque
+l'indignité qu'on suppose dans les bâtards est toujours levée par des
+dispenses qui ne se refusent jamais et qui ne sont que de pure
+formalité. Si le bien public et l'intérêt de l'Eglise exigent qu'ils
+soient exclus des bénéfices, ces dispenses sont injustes et nulles;
+dans le cas contraire, elles sont absurdes et inutiles, ou plutôt elles
+servent à faire penser que l'on peut raisonnablement imputer aux hommes
+des fautes commises dans un temps où ils n'étaient point encore; c'est
+cet abus trop analogue à notre préjugé qu'il faut proscrire, aussi bien
+que tous ceux de nos autres usages qui peuvent retracer les mêmes idées
+et le même esprit.
+
+Mais il est temps de porter un plus grand coup au préjugé, en réformant
+une autre institution plus déraisonnable encore.
+
+Quel étrange spectacle se présente ici à mes yeux! deux citoyens ont
+offensé la loi: l'un, pressé par le besoin autant que par la cupidité,
+a osé porter des mains avides sur les trésors de son voisin opulent;
+l'autre a trahi l'Etat, en livrant aux ennemis la florissante armée
+qu'il devait conduire à la victoire. La loi s'apprête à punir ces deux
+coupables; on déploie pour le premier l'appareil d'un supplice aussi
+cruel qu'ignominieux; mais l'autre, on le regarde encore d'un oeil de
+faveur et de prédilection, l'indulgence éclate jusque dans les coups
+qu'on lui porte; on a réservé pour lui une espèce de punition
+particulière; on attache à l'instrument même de son supplice une idée
+de grandeur et de prééminence, qui le distingue encore en ce moment de
+la foule des citoyens, et semble imposer au mépris public qui devait
+l'écraser. Le premier transmettra sa honte au dernier rejeton de sa
+race malheureuse; mais la honte n'oserait approcher de la famille du
+second; et ses glorieux descendants citeront un jour avec orgueil la
+catastrophe même qui termina sa vie, comme un titre éclatant de leur
+noblesse et de leur illustration.
+
+Quel est donc le motif d'une telle partialité! le Noble et le Roturier,
+condamnés à servir de victime à la vindicte publique, sont deux
+coupables, tous deux déchus du rang qu'ils occupaient dans l'Etat, tous
+deux dépouillés de la qualité de citoyen; une seule différence reste
+entre eux, c'est que le premier est plus criminel parce qu'il avait
+violé des lois qui avaient accumulé sur sa tête toutes les distinctions
+et tous les avantages de la société. Pourquoi donc le traiter avec tant
+d'honneur au sein même de l'infamie? O toi, qui vas expier à la face
+du public les attentats dont tu t'es souillé, viens-tu donc jusque sur
+l'échafaud humilier, par le faste d'une orgueilleuse prérogative, les
+citoyens vertueux auxquels les lois vont t'immoler! viens-tu leur dire:
+je fuis si grand et vous êtes si viles, que mes crimes mêmes sont plus
+nobles que ceux des gens de votre espèce, et que ni mes forfaits, ni
+mon supplice, ne peuvent encore m'abaisser jusqu'à vous?
+
+Vous venez de voir, Messieurs, dans cet usage une injustice, une
+atteinte portée à la vigueur des lois, une insulte à l'humanité; mais
+ce qui me touche ici particulièrement, c'est l'appui qu'il prête au
+préjugé qui nous occupe.
+
+Cette différence de peines qui semble dire aux Roturiers, qu'ils ne
+sont pas dignes de mourir de la même manière que les Nobles, ajoute
+nécessairement à celle des premiers un nouveau caractère d'ignominie;
+tandis que les punitions des grands paraissent en quelque sorte
+honorables, parce qu'elles font réservées pour les grands, celles du
+peuple deviennent plus avilissantes, parce qu'elles ne font faites que
+pour le peuple. C'est ainsi que le déshonneur s'est attaché aux
+familles plébéiennes, parce que les instruments destinés au supplice de
+leurs membres étaient en même temps les tristes monuments de leur
+humiliation et du mépris que la loi même semblait témoigner pour elles.
+Et voilà peut-être le ressort à plus puissant du préjugé; car ce n'est
+ni la raison ni la vérité, mais l'éclat des distinctions extérieures
+qui détermine l'estime de la multitude. Voyez comme partout elle
+considère la vertu moins que les talents, les talents moins que la
+grandeur et l'opulence; voyez comme le peuple se méprise toujours
+lui-même, à proportion du mépris qu'on a pour lui; c'est par ce
+principe que le préjugé trouve, dans l'usage dont je viens de parler,
+de puissantes ressources pour opprimer cette partie de la nation, qui
+reste en butte à ses injustices, et pour faire retomber sur elle tout
+le déshonneur dont l'autre s'affranchit.
+
+Que devons-nous faire pour remédier à de tels inconvénients? Si
+j'entreprends de l'indiquer, ce n'est pas que je veuille porter une
+main profane sur l'édifice sacré de nos lois; je sais qu'il
+n'appartient qu'aux chefs de la législation de peser dans leur sagesse
+les avantages ou les inconvénients des lois; et que le ministère de
+l'écrivain philosophe se borne à diriger l'opinion publique. C'est
+donc à elle seule que je m'adresse quand je désire de voir étendu à
+toutes les classes de la société le genre de peines jusque ici réservé
+pour les grands. Je préfère ce parti à celui d'étendre aux grands les
+châtiments affectés aux autres citoyens, non seulement parce qu'il est
+plus doux, plus humain et plus équitable, mais aussi parce qu'il nous
+fournirait encore un moyen plus directe d'affaiblir le préjugé.
+
+Tout ce que nous venons de dire fait voir que la honte de ce préjugé
+n'est pas seulement attachée au supplice, mais à la forme même du
+supplice; et comme l'imagination des peuples est accoutumée de prêter à
+celle que je propose de rendre générale une sorte d'éclat, et d'en
+séparer l'idée du déshonneur des familles, la transporter à la
+bourgeoisie me paraît être un moyen naturel de donner le change au
+préjugé, et de tourner contre lui les choses mêmes qui ont favorisé ses
+progrès. Le mal dont nous parlons étant l'ouvrage du caprice et de
+l'imagination, ce serait peut-être un grand art que de lui opposer un
+remède puisé dans ces mêmes principes; car ce n'est pas toujours sur la
+gravité des mesures que l'on prend pour déraciner un abus, qu'il faut
+fonder le succès d'une pareille entreprise, mais sur leurs rapports
+avec la disposition des esprits qui l'a fait naître et qui le perpétue.
+
+Tous les moyens que je viens d'indiquer, ne peuvent manquer, ce me
+semble, d'affaiblir au moins le préjugé; mais il en est un puissant,
+irrésistible, qui suffirait seul pour l'anéantir: et ce moyen quel
+est-il? Interrogeons là-dessus tout homme de bon sens et il nous
+l'indiquera, tant il est simple, naturel et infaillible. Qui ne connaît
+pas cet ascendant invincible attaché à l'exemple des souverains? O
+rois! je vais parler de la plus précieuse de vos prérogatives, et de la
+plus noble partie de votre puissance. Ce n'est pas lorsqu'elle force un
+peuple entier à plier sous vos lois qu'elle me frappe davantage: le
+pouvoir des lois est bornée; elles peuvent bien commander quelques
+actions extérieures; mais sous leur empire même, nos esprits, nos
+pensées, nos passions restent libres, et ce sont elles qui forment nos
+moeurs, dont la puissance balance et renverse quelquefois celle des
+lois mêmes. Mais cette partie de notre indépendance qui échappe à votre
+autorité, vous la ressaisissez par là force de vos exemples.
+
+Partout la splendeur des titres et des dignités attire le respect et
+l'admiration des hommes; de là ce penchant impérieux qui les porte à
+copier les manières et les idées de ceux que leur rang élevé au-dessus
+du vulgaire. Considérez surtout le caractère des peuples soumis au
+gouvernement monarchique, ne semble-t-il pas que cet esprit d'imitation
+soit le ressort universel qui les fait mouvoir? Voyez comme les
+Provinces imitent la Ville, comme la Ville imite la Cour; comme la
+manière de vivre des grands devient la règle des peuples, fixe ce qu'on
+appelle le bon ton, espèce de mérite auquel chacun prétend, et qui est
+en quelque sorte la mesure de la considération qu'il obtient dans le
+commerce du monde. Que dis-je? telle est l'influence de leur conduite
+qu'elle efface souvent aux yeux du vulgaire les principes les plus
+sacrés, et forme presque son unique morale. N'est-il pas des vertus
+viles et bourgeoises, parce qu'ils les abandonnent au peuple, des
+ridicules qu'ils mettent en vogue, des vices qu'ils ennoblissent en les
+adoptant? Ils pourraient ramener un peuple entier à la vertu, si la
+vertu d'un peuple n'était point une chimère dans les vastes empires où
+le luxe irrite sans cesse toutes les passions.
+
+Si tel est le pouvoir de l'exemple des grands, que sera-ce de celui des
+souverains? Supposons qu'il y ait dans le monde un peuple à la fois
+sensible, généreux et frivole, que la mode entraîne, que l'éclat et la
+grandeur passionnent, qu'un penchant naturel à aimer ses maîtres,
+encore plus que la vanité, dispose à recevoir toutes les impressions
+qu'ils voudront lui donner, quelles ressources n'auront-ils pas pour
+diriger ses moeurs, ses idées, ses opinions?
+
+Oui, pour triompher du préjugé barbare que je combats; la raison et
+l'humanité n'attendent plus que leur secours; et j'ose croire qu'il
+nous en coûtera peu pour le leur sacrifier. En effet, quand j'examine
+plus attentivement cette opinion bizarre, je ne vois pas à quoi elle
+tient désormais parmi nous: du moins me paraît-il certain qu'elle ne
+porte point sur un mépris réel de ceux qui en sont les victimes.
+Quiconque est capable de quelque réflexion en sent aisément toute
+l'absurdité; il trouve en lui assez de philosophie pour s'en détacher,
+mais il craint le blâme d'autrui s'il osait la braver ouvertement; on
+est enchaîné par les préjugés que l'on suppose dans les autres plutôt
+que par les siens; il s'agit donc moins de changer nos principes que de
+nous autoriser à les observer par des exemples imposants: que le
+souverain nous les donne, et nous nous empresserons de les suivre.
+
+II est peu nécessaire sans doute d'entrer dans le détail des moyens que
+sa bienfaisance pourrait choisir pour exécuter un projet si digne
+d'elle; ils se présentent d'eux-mêmes à tout esprit juste.
+
+Par exemple, il ne souffrirait pas qu'on fermât désormais aux parents
+d'un coupable la route des honneurs et de la fortune; il ne
+dédaignerait pas lui-même de les décorer des marques de sa faveur
+lorsqu'ils en seraient dignes par leurs qualités personnelles. II est
+peu de familles qui ne puissent se glorifier d'un homme de mérite;
+souvent celle où les lois auront trouvé un coupable, offrira plusieurs
+citoyens distingués par des talents et par des vertus; la sagesse du
+souverain ne laissera point échapper une si belle occasion d'annoncer
+au public par des exemples éclatants combien il dédaigne ce vil préjugé
+qui ose outrager l'innocence, et de le flétrir pour ainsi dire de son
+mépris à la face de toute la nation.
+
+Un jeune homme qui tenait à une famille honnête vient de périr fur
+l'échafaud; tous les esprits sont encore pleins de l'impression de
+terreur qu'a produite l'image de son supplice; on plaint une famille
+entière digne d'un meilleur sort; on plaint surtout un père vénérable
+par ses moeurs, et par des services rendus à la patrie. Stérile pitié
+qui ne sauverait pas de l'infamie!.... mais tout a coup une étonnante
+nouvelle s'est répandue... Ce citoyen a reçu de la part du Roi une
+lettre honorable; le monarque daigne l'assurer qu'une faute étrangère
+n'efface pointa ses yeux les vertus et les services de ses fidèles
+sujets, il le nomme à un poste considérable dans sa province, il ajoute
+à ce bienfait la marque brillante d'une distinction flatteuse...
+Croit-on que cet homme-là serait vil aux yeux de ses compatriotes?
+Cependant des faits semblables se renouvellent: la renommée les publie
+partout, avec des circonstances propres à frapper l'imagination des
+peuples, et à leur montrer sous les traits ses plus touchants la
+sagesse de la bonté du Roi. II n'est pas nécessaire d'ajouter que ses
+intentions, manifestées par ses actions et par ses discours, sont
+devenues pour ses courtisans une loi; que les grands, que les hommes en
+place, seconderont, de tout leur pouvoir l'exécution de ses vues
+bienfaisantes. Voilà donc les dispensateurs des grâces, les modelés du
+goût et des moeurs publiques, les arbitres du bon ton, les législateurs
+de la société, ligués contre une opinion qui a sa source dans le faux
+honneur; la vanité même se joint à la justice et à la raison pour la
+repousser. Nous la verrons donc bientôt reléguée dans la classe de ces
+préjugés grossiers, qui ne font faits que pour le peuple, et que les
+honnêtes gens rougiraient d'adopter.
+
+Applaudissons-nous, Messieurs, de voir son sort dépendre d'un pareil
+événement; non, ce ne sera point en vain que vous aurez conçu le noble
+espoir d'en affranchir l'humanité. Cette idée intéressante, sur
+laquelle vous avez su fixer l'attention du public, parviendra tôt ou
+tard jusqu'au trône; elle ne sera pas vainement présentée au jeune et
+sage monarque qui le remplit: nous en avons pour garant cette sainte
+passion du bonheur des peuples qui forme son auguste caractère. Celui
+qui, bannissant de notre code criminel l'usage barbare de la question,
+voulut épargner aux accusés des cruautés inutiles qui déshonoraient la
+justice, est digne d'arracher l'innocence à l'infamie qui ne doit
+poursuivre que le crime. Dompter ce préjugé terrible serait du moins un
+nouveau genre de triomphe, dont il donnerait le premier exemple aux
+souverains, et dont la gloire ne serait point effacée par l'éclat des
+grands événements qui ont illustré son règne.
+
+Enfin cette ressource si puissante n'est pas la dernière qui nous
+reste; j'en vois une autre qui paraît faite pour la seconder, et qui
+seule produirait encore les plus grands effets: et cette ressource,
+Messieurs, c'est vous-mêmes qui nous l'avez présentée.
+
+En invitant les Gens de Lettres à frapper sur l'opinion funeste dont
+nous parlons, vous avez donné au public un gage certain de sa ruine, la
+raison et l'éloquence: voilà des armes que l'on peut désormais employer
+avec confiance contre les préjugés. Oui, plus je réfléchis, et plus je
+fuis porté à croire que celui dont il est question ne conserve encore
+aujourd'hui des restes de son ancien empire que parce qu'il n'a point
+encore été approfondi; parce que l'esprit philosophique ne s'est point
+encore porté particulièrement sur cet objet. On croit peut-être assez
+généralement qu'il est injuste et pernicieux; mais le croire ce n'est
+point le sentir: pour imprimer aux esprits ce sentiment profond, pour
+leur donner ces fortes secousses, nécessaires pour les arracher à un
+préjugé qui s'appuie encore sur la force d'une ancienne habitude, il
+faudrait ramener souvent leur attention sur lé tableau des injustices
+et des malheurs qu'il entraîne.
+
+C'est à vous de rendre ce service à l'humanité, illustres écrivains, à
+qui des talents supérieurs imposent le noble devoir d'éclairer vos
+semblables; c'est à vous qu'il est donné de commander à l'opinion; et
+quand votre pouvoir fût-il plus étendu que dans ce siècle avide des
+jouissances de l'esprit, où vos ouvrages, devenus l'occupation et les
+délices d'une foule innombrable de citoyens, vous donnent une si
+prodigieuse influence sur les moeurs et sur les idées dés peuples?
+Combien de coutumes barbares, combien de préjugés aussi funestes que
+respectés n'avez-vous pas détruits, malgré les profondes racines qui
+semblaient devoir ôter l'espoir de les ébranler? Hélas! le génie fait
+faire triompher l'erreur même, lorsqu'il s'abaisse à la protéger; que
+ne pourrez-vous donc pas quand vous montrerez la vérité aux hommes, non
+pas la vérité austère gourmandant les passions, imposant des devoirs,
+demandant des sacrifices; mais la vérité douce, touchante, réclamant
+les droits les plus chers de l'humanité, secondant le voeu de toutes
+les âmes sensibles, et trouvant tous les coeurs disposés à la recevoir?
+Quelle résistance éprouverez-vous quand vous attaquerez avec toutes les
+forces de la raison et du génie un préjugé odieux, déjà beaucoup
+affaibli par le progrès des lumières, et dont on s'étonnera d'avoir été
+l'esclave, dès que vous l'aurez peint avec les couleurs qui lui
+conviennent?
+
+Grâces immortelles soient donc rendues à la Compagnie savante, qui la
+première a donné l'exemple de tourner vers cet objet l'émulation des
+Gens de Lettres. Cette idée, aussi belle qu'elle est neuve, lui assure
+à jamais des droits à la reconnaissance de la société. J'ai tâché,
+Messieurs, autant qu'il était en moi, de seconder votre zèle pour le
+bien de l'humanité; puisse un grand nombre de ceux qui ont couru avec
+moi la même carrière, avoir attaqué avec des armes plus victorieuses
+l'abus funeste contre lequel nous nous sommes ligués! Si je n'obtiens
+pas la couronne à laquelle j'ai osé aspirer, je trouerai du moins au
+fond de mon coeur un prix plus flatteur encore, qu'aucun rival ne
+saurait m'enlever.
+
+
+
+_FIN_.
+
+
+
+Texte du manuscrit
+
+
+
+Note : le manuscrit est conservé par l'Académie de Metz; réédité en
+1839 dans les Mémoires de l'Académie de Metz, t. XX, p. 389 et suiv.
+
+
+
+
+Transcrit en français moderne
+
+
+
+
+
+DISCOURS
+
+ADRESSE
+
+A MESSIEURS DE LA SOCIETE ROYALE LITTERAIRE DE METZ
+
+
+
+SUR LES QUESTIONS SUIVANTES PROPOSEES POUR SUJET D'UN PRIX QU'ELLE DOIT
+DECERNER AU MOIS D'AOUT 1784:
+
+
+
+Quelle est l'origine de l'opinion qui étend sur tous les individus
+d'une même famille, une partie de la honte attachée aux peines
+infâmantes que subit un coupable? Cette opinion est-elle plus nuisible
+qu'utile? Dans le cas où l'on se déciderait pour l'affirmative, quels
+seraient les moyens de parer aux inconvénients, qui en résultent?
+
+Quod genus hoc hominum; quaeve hunc tam barbara morem
+
+Permittit patria?
+
+VIRG. AENEID.
+
+
+
+Messieurs,
+
+C'est un sublime spectacle de voir les compagnies savantes, sans cesse
+occupées d'objets utiles à l'intérêt public, inviter le génie, par
+l'appât des plus flatteuses récompenses, à combattre les abus qui
+troublent le bonheur de la société.
+
+Ce préjugé impérieux, qui voue à l'infamie les parents des malheureux,
+qui ont encouru l'animadversion des lois semblait avoir échappé
+jusqu'ici à leur attention; vous avez eu la gloire, Messieurs, de
+diriger les premiers vers cet objet intéressant les travaux de ceux qui
+aspirent aux couronnes académiques. Un sujet si grand a éveillé
+l'attention du public; il a allumé parmi les gens de lettres une noble
+émulation; heureux ceux qui ont reçu de la nature les talents
+nécessaires pour le traiter d'une manière (1) qui réponde à son
+importance, et digne de la société célèbre qui l'a proposé! je suis
+loin de trouver en moi ces grandes ressources; mais je n'en ai pas
+moins osé vous présenter mon tribut: c'est le désir d'être utile; c'est
+l'amour de l'humanité qui vous l'offre; il ne saurait être tout à fait
+indigne de vous.
+
+La première des trois questions que je dois examiner pourrait paraître,
+au premier coup d'oeil, offrir des difficultés insurmontables. Comment
+découvrir l'origine d'une opinion qui remonte aux siècles les plus
+reculés? Comment démêler les rapports imperceptibles par lesquels un
+préjugé peut tenir à mille circonstances inconnues, à mille causes
+impénétrables? S'engager dans une pareille discussion, n'est-ce pas
+d'ailleurs s'exposer à rendre raison de ce qui n'est peut être que
+l'ouvrage du hasard? n'est-ce pas vouloir en quelque sorte chercher des
+règles au caprice, et des motifs à la bizarrerie? Telles sont les idées
+qui se présentèrent d'abord à mon esprit: mais j'ai réfléchi, qu'en
+proposant cette question, vous aviez (2) jugé par là même qu'elle
+n'était pas impossible à résoudre: votre autorité m'a séduit, et j'ai
+osé entreprendre cette tâche.
+
+(3) II m'a semblé d'abord qu'une observation très simple me découvrait
+les premières traces du préjugé dont il est ici question.
+
+Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles, j'ai
+cru remarquer que les hommes étaient partout naturellement enclins à
+étendre, en quelque sorte, le mérite ou les fautes d'un individu à ceux
+qui lui sont unis par des liens étroits: il semble que les sentiments
+d'amour et d'admiration que la vertu nous inspire se répandent jusqu'à
+un certain point sur tout ce qui tient à elle; tandis que l'indignation
+et le mépris qui suivent le vice rejaillissent en partie sur ceux qui
+ont (4) des rapports avec lui. Tous les jours, on dit de cet homme,
+qu'il est l'honneur de sa famille; et de cet autre, qu'il en est la
+honte. On applique même cette idée à des liaisons plus générales, et
+par conséquent plus faibles; on intéresse quelquefois, pour ainsi dire,
+à la conduite d'un particulier la gloire d'une nation; que dis-je?
+celle de l'humanité entière; (5) n'appelle-t-on pas un Trajan, un
+Antonin, l'honneur de l'espèce humaine? Ne dit-on pas d'un Néron, d'un
+Caligula qu'il en est l'opprobre?
+
+Ces expressions sont de toutes les langues, de tous les temps et de
+tous les pays; elles annoncent un sentiment commun à tous les peuples;
+et c'est dans cette disposition naturelle, que je trouve le premier
+germe de l'opinion dont je cherche l'origine.
+
+Modifiée chez les différents peuples par des circonstances différentes
+elle a acquis plus ou moins d'empire: ici elle est restée dans les
+bornes que lui prescrivaient la nature et la raison; là elle a prévalu
+sur les principes de la justice et de l'humanité, elle a enfanté le
+préjugé terrible, qui flétrit une famille entière pour le crime d'un
+seul et ravit l'honneur à l'innocence même.
+
+Vouloir expliquer en détail toutes les raisons particulières qui
+auraient pu influer sur les progrès de cette opinion, ce serait un
+projet aussi immense que chimérique; je me bornerai dans cette
+recherche à l'examen des causes générales.
+
+La plus puissante de toutes me parait être la nature du gouvernement.
+
+Dans les états despotiques, la loi n'est autre chose que la volonté du
+prince; les peines et les récompenses semblent être plutôt les signes
+de sa colère ou de sa bienveillance que les suites du crime ou de la
+vertu. Lorsqu'il punit, sa justice même ressemble toujours à la
+violence et à l'oppression.
+
+Ce n'est point la loi, incorruptible, inexorable; mais sage, juste,
+équitable, qui procède au jugement des accusés avec l'appareil de ces
+formes salutaires, qui attestent son respect pour l'honneur et pour la
+vie des hommes; qui ne dévoue un citoyen au supplice, que lorsqu'elle y
+est forcée par l'évidence des preuves, et qui par cette raison même
+imprime à celui qu'elle condamne une flétrissure ineffaçable: c'est un
+pouvoir irrésistible, qui frappe sans discernement et sans règle; c'est
+la foudre, qui tombe, brise, écrase tout ce qu'elle rencontre: dans un
+tel gouvernement, la honte attachée au supplice est trop faible pour
+rejaillir jusque sur la famille de celui qui l'a subi.
+
+D'ailleurs ce préjugé suppose des idées d'honneur poussées jusqu'au
+raffinement; mais qu'est-ce que l'honneur dans les états despotiques?
+on sait qu'il est tellement inconnu dans ces contrées, que dans
+quelques-unes, en Perse, par exemple, la langue n'a pas même de mot
+pour exprimer cette idée; et comment des âmes dégradées par l'esclavage
+pourraient-elles outrer la délicatesse en ce genre?
+
+Au reste ces raisonnements sont assez justifiés par l'expérience;
+puisque, non seulement en Perse, mais à la Chine, en Turquie, au Japon
+et chez les autres peuples soumis au despotisme, on ne trouve aucune
+trace de l'opinion dont je cherche l'origine.
+
+Ce n'est pas non plus dans les véritables républiques qu'elle exercera
+sa tyrannie; là l'état d'un citoyen est un objet trop important, pour
+qu'il puisse être en quelque sorte abandonné à la discrétion d'autrui:
+(6) chaque particulier ayant part au gouvernement, étant membre de la
+souveraineté, il ne peut être dépouillé de cette auguste prérogative
+par la faute d'un autre, et, tant qu'il la conserve, l'intérêt et la
+dignité de l'Etat ne souffrent pas qu'il soit flétri si légèrement par
+les préjugés: la liberté républicaine se révolterait contre ce
+despotisme de l'opinion; loin de permettre à l'honneur de sacrifier à
+ses fantaisies les droits des citoyens, elle l'oblige de les soumettre,
+à la force des lois et à l'influence des moeurs qui les protègent.
+
+D'ailleurs chez des peuples, où la carrière de la gloire et des
+dignités est toujours ouverte aux talents, la facilité de faire oublier
+des crimes qui nous sont étrangers par des actions éclatantes, qui nous
+sont propres, ne laisse point lieu au genre de flétrissure dont il est
+parlé ici: l'habitude de voir des hommes illustres dans les parents
+d'un coupable suffirait seule pour anéantir ce préjugé.
+
+On pourrait ajouter une autre raison qui tient au principe fondamental
+de l'espèce de gouvernement dont je parle. Le ressort essentiel des
+républiques, est la vertu, comme l'a prouvé l'auteur de l'Esprit des
+Lois, c'est-à-dire la vertu politique, qui n'est autre chose que
+l'amour des lois et de la patrie: leur constitution même exige que tous
+les intérêts particuliers, toutes les liaisons personnelles cèdent sans
+cesse au bien général. Chaque citoyen faisant partie de la
+souveraineté, comme je l'ai déjà dit, il est obligé à ce titre de
+veiller à la sûreté de la patrie dont les droits sont remis entre ses
+mains; il ne doit pas épargner même le coupable le plus cher, quand le
+salut de la république demande sa punition; mais comment pourrait-il
+observer ce pénible devoir, si le déshonneur pouvait être le prix de sa
+fidélité à le remplir? Ne serait-il pas au contraire forcé à trahir
+lui-même les lois, en cherchant à leur arracher leur victime? Soumettez
+Brutus à cette terrible épreuve; croyez-vous qu'il aura le triste
+courage de cimenter la liberté romaine par le sang de deux fils
+criminels? non. Une grande âme peut immoler à l'Etat la fortune, la
+vie, la nature même; mais jamais l'honneur.
+
+Ici j'ai encore l'avantage de voir que mon système n'est point démenti
+par les faits. Un coup d'oeil jeté sur l'histoire des anciennes
+républiques suffit pour me convaincre que le préjugé dont je parle en
+était banni.
+
+A Rome, par exemple, le décemvir Appius Claudius convaincu d'avoir
+opprimé la liberté publique, souillé du sang innocent de Virginie,
+meurt dans les fers sur le point de subir la peine due à tant de
+forfaits. La famille de Claudius fut-elle déshonorée? non.
+Immédiatement après sa mort, je vois Caius Claudius son oncle briller
+encore au premier rang des citoyens, soutenir avec hauteur les
+prérogatives du sénat, s'élever contre les entreprises des tribuns avec
+cette fierté héréditaire que ses ancêtres avoient toujours déployée
+dans les affaires publiques. Ce qui me paraît surtout caractériser
+l'esprit de la nation relativement à l'objet dont il est ici question,
+c'est que dans les discours que les historiens de la république prêtent
+à Claudius dans ces occasions, ce Romain ne craint pas de rappeler au
+peuple le souvenir de ces mêmes décemvirs dont son neveu avait été le
+chef.
+
+Il y a plus; je vois le fils même de cet Appius gouverner après son
+père, en qualité de tribun militaire, la république dont ce dernier
+avait été l'oppresseur et la victime.
+
+La punition des autres décemvirs ne ferma pas non plus le chemin des
+honneurs à leurs familles. A peine le peuple a-t-il condamné Duillius,
+qu'il choisit pour tribun un citoyen de son sang et de son nom. Les
+jugemenst qui flétrirent Fabius Vibulanus, M. Cervilius et M. Cornelius
+ne précèdent que de quelques années l'élévation de leurs descendants ou
+de leurs proches au tribunal militaire et au consulat.
+
+M. Manlius accusé d'avoir conspiré contre la république est condamné à
+être précipité du haut de la roche Tarpéienne: 14 ou 15 ans après son
+supplice, (7) les Romains défèrent à Publius Manlius, l'un de ses
+descendants, avec le titre de dictateur, la puissance la plus absolue à
+laquelle un citoyen pût aspirer.
+
+Je ne finirais pas si je voulais épuiser tous les exemples de ce genre
+que l'histoire me présente; je me contenterai de rappeler encore ici
+celui d'une nation voisine dont les moeurs sont une nouvelle preuve de
+mon système. Tout le monde sait que l'Angleterre, qui malgré le nom de
+monarchie, n'en est pas moins par sa constitution une véritable
+république, a secoué le joug de l'opinion (8) qui fait l'objet de nos
+recherches.
+
+Quels sont donc les lieux où elle domine? ce sont les monarchies. C'est
+là que secondée par la nature du gouvernement, soutenue par les moeurs,
+nourrie par l'esprit général, elle semble établir son empire sur une
+base inébranlable.
+
+L'honneur, (9) comme l'a prouvé le grand homme que j'ai déjà cité,
+l'honneur est l'âme du gouvernement monarchique: non pas cet honneur
+philosophique, qui n'est autre chose que le sentiment exquis qu'une âme
+noble et pure a de sa propre dignité; qui a la raison pour base et se
+confond avec le devoir; qui existerait, même loin des regards des
+hommes, sans autre témoin que le ciel et sans autre juge que la
+conscience: mais cet honneur politique dont la nature est d'aspirer aux
+préférences et aux distinctions; qui fait que l'on ne se contente pas
+d'être estimable; mais que l'on veut surtout être estimé, plus jaloux
+(10) de mettre dans sa conduite de la grandeur que de la justice, de
+l'éclat et de la dignité que de la raison; cet honneur qui tient au
+moins autant à la vanité qu'à la vertu: mais qui, dans l'ordre
+politique, supplée à la vertu même; puisque, par le plus simple de tous
+les ressorts, il force les citoyens à marcher vers le bien public;
+lorsqu'ils ne pensent aller qu'au but de leurs passions particulières;
+cet honneur enfin souvent aussi bizarre dans ses lois que grand dans
+ses effets; qui produit tant de sentiments sublimes et tant d'absurdes
+préjugés, tant de traits héroïques et tant d'actions déraisonnables;
+qui se pique ordinairement de respecter les lois, et qui quelquefois
+aussi se fait un devoir de les enfreindre; qui prescrit impérieusement
+l'obéissance aux volontés du prince; et cependant permet de lui refuser
+ses services, à quiconque se croit blessé par une injuste préférence;
+qui ordonne en même temps de traiter avec générosité les ennemis de la
+patrie, et de laver un affront dans le sang du citoyen.
+
+Ne cherchons point ailleurs que dans ce sentiment, tel que nous venons
+de le peindre la source du préjugé dont nous parlons.
+
+Si l'on considère la nature de cet honneur, fertile en caprices,
+toujours porté à une excessive délicatesse, appréciant les choses par
+leur éclat plutôt que par leur valeur intrinsèque, les hommes par des
+accessoires, par des titres qui leur sont étrangers autant que par
+leurs qualités personnelles, on concevra facilement, comment il a pu
+livrer au mépris ceux qui tiennent à un scélérat flétri par la société.
+
+Il pouvait établir ce préjugé d'autant plus aisément, qu'il était
+encore favorisé par d'autres circonstances relatives à la nature du
+gouvernement dont je parle.
+
+L'Etat monarchique exige nécessairement des prééminences, des
+distinctions de rangs, surtout un corps de noblesse, regardé comme
+essentiel à sa constitution, suivant ce principe que Bacon a développé
+le premier: sans nobles point de monarque; sans monarque, point de
+nobles. Dans ce gouvernement l'opinion publique attache avec raison un
+prix infini à l'avantage de la naissance: mais cette habitude (11) même
+de faire dépendre l'estime que l'on accorde à un citoyen de
+l'ancienneté de son origine, de l'illustration de sa famille, de la
+grandeur de ses alliances a déjà des rapports assez sensibles avec le
+préjugé dont je parle. La même tournure d'esprit qui fait que l'on
+respecte un homme, parce qu'il est né d'un père noble; qu'on le
+dédaigne parce qu'il sort de parents obscurs conduit naturellement à le
+mépriser, lorsqu'il a reçu le jour d'un homme flétri, ou qu'il l'a
+donné à un scélérat.
+
+Combien d'autres circonstances particulières ont pu augmenter
+l'influence de ces causes générales dans les monarchies modernes et
+particulièrement en France.
+
+Les anciennes lois françaises ne punissaient les crimes des nobles que
+par la perte de leurs privilèges: les peines (12) corporelles étaient
+réservées pour le roturier ou vilain. Dans la suite le clergé fut aussi
+affranchi par ses prérogatives de cette dernière espèce de punition:
+quel obstacle pouvait trouver alors le préjugé qui déshonorait les
+familles de ceux qui étaient condamnés au supplice? il ne s'attachait
+qu'à cette partie de la nation, avilie pendant tant de siècles par la
+plus dure et la plus honteuse servitude.
+
+S'il eût attaqué les deux corps qui dominaient dans l'Etat, s'il eût
+mis en danger l'honneur des seuls citoyens dont les droits parussent
+alors dignes d'être respectés, il est probable qu'il aurait été bientôt
+anéanti
+
+Nous avons d'autant plus de raison de le croire, qu'il n'a jamais pu
+étendre son empire jusqu'aux grandes maisons du royaume: aujourd'hui
+que les nobles sont soumis aux peines corporelles, la famille d'un
+illustre coupable échappe encore au déshonneur; tandis que le gibet
+flétrit pour jamais les parents du roturier, le fer qui abat la tête
+d'un grand n'imprime aucune tache à sa postérité.
+
+Mais par une raison contraire cette opinion cruelle s'est établie sans
+peine, dans des siècles de barbarie où elle frappait à loisir sur un
+peuple esclave, si méprisable aux yeux de ce clergé puissant et de
+cette superbe noblesse qui l'opprimaient.
+
+Je ne dirai plus qu'un mot sur ce sujet, pour observer que ce même
+préjugé pouvait être encore fortifié par une coutume bizarre, qui régna
+longtemps chez plusieurs nations de l'Europe. Je parle du combat
+judiciaire. Lorsque cette absurde institution décidait de toutes les
+affaires civiles et criminelles, les parents de l'accusé étaient
+quelquefois obligés de devenir eux-mêmes parties dans le procès d'où
+dépendait son sort: lorsque sa faiblesse, ses infirmités, son sexe
+surtout ne lui permettait pas de prouver son innocence l'épée à la
+main, ses proches embrassaient sa querelle et combattaient à sa place:
+le procès devenait donc en quelque sorte pour eux une affaire
+personnelle; la punition de l'accusé était la suite de leur défaite, et
+dès lors il était moins étonnant qu'ils en partageassent la honte,
+surtout chez des peuples qui ne connaissaient d'autre mérite que les
+qualités guerrières.
+
+Après avoir cherché l'origine du préjugé qui fait l'objet de nos
+réflexions, j'ai à discuter une seconde question peut-être plus
+intéressante encore.
+
+Ce préjugé est-il plus utile que (13) nuisible? (14)
+
+J'avoue que je n'ai jamais pu concevoir comment les sentiments
+pouvaient être partagés sur un point que le bon sens et l'humanité
+décident si clairement: aussi quand j'ai vu une des compagnies
+littéraires les plus distinguées du royaume proposer cette question je
+n'ai jamais pensé que son intention fût d'offrir un problème à
+résoudre; mais seulement une erreur funeste à combattre, un usage
+barbare à détruire, une des plaies de la société à guérir.
+
+Qu'une opinion dont l'effet est de faire porter à l'innocence ce que la
+peine du crime a de plus accablant soit injuste, c'est une vérité, ce
+me semble, qui n'a pas besoin de preuve: mais ce point résolu, la
+question est décidée; si elle est injuste, elle n'est donc pas utile.
+
+De toutes les maximes de la morale, la plus profonde, la plus sublime
+peut-être, et en même temps la plus certaine est celle qui dit: que
+rien n'est utile, que ce qui est honnête.
+
+Les lois de l'être suprême n'ont pas besoin d'autre sanction, que des
+suites naturelles qu'il a lui-même attachées à l'audace qui les
+enfreint ou à la fidélité qui les respecte. La vertu produit le
+bonheur, comme le soleil produit la lumière, tandis que le malheur sort
+du crime, comme l'insecte impur naît du sein de la corruption.
+
+Rien n'est utile que ce qui est honnête; cette maxime vraie en morale
+ne l'est pas moins en politique: les hommes isolés et les hommes réunis
+en corps de nations sont également soumis à celte loi: la prospérité
+des (15) sociétés politiques repose nécessairement sur la base immuable
+de l'ordre, de la justice et de la sagesse: toute loi injuste, toute
+institution cruelle qui offense le droit naturel, contrarie directement
+leur but, qui est la conservation des droits de l'homme, le bonheur et
+la tranquillité des citoyens.
+
+Si les politiques paraissent avoir souvent méconnu ce principe, c'est
+qu'en général les politiques ont beaucoup de mépris pour la morale,
+c'est que la force, la témérité, l'ignorance et l'ambition ont trop
+souvent gouverné la terre.
+
+Au reste si j'avais eu à démontrer la vérité de la maxime que je viens
+(16) d'exposer, par un exemple frappant, j'aurais choisi précisément
+celui que me fournit le préjugé dont il est ici question.
+
+Mais ici j'entends des voix s'élever en sa faveur; je crois rencontrer
+dès le premier pas un sophisme accrédité, qui lui a donné un assez
+grand nombre de partisans.
+
+Il est, dit-on, salutaire au genre humain; il prévient une infinité de
+crimes; il force les parents à veiller sur la conduite des parents; il
+rend les familles garantes des membres qui les composent.
+
+Des citoyens garants des crimes d'un autre citoyen! condamnés à
+l'infamie qu'un autre a méritée!... Eh! c'est précisément ce monstre de
+l'ordre social que j'attaque. C'est par des lois sages, c'est par le
+maintien des moeurs plus puissantes que les lois, qu'il peut arrêter le
+crime; et non par des usages atroces toujours plus contraires au bien
+de la société que les délits mêmes qu'ils pourraient prévenir.
+
+A la Chine on a imaginé un moyen assez (17) frappant d'établir cette
+espèce de garantie dont on nous vante les avantages. Là, les lois
+condamnent à mort les pères dont les enfants ont commis un crime
+capital; que n'adoptons-nous cette loi? Cette idée nous fait frémir!...
+et nous l'avons réalisée. Ne nous prévalons pas de la circonstance que
+nous n'avons pas été jusqu'à ôter la vie aux parents des coupables:
+nous avons fait plus, même dans nos propres principes, puisque nous
+rougirions de mettre la vie même en concurrence avec l'honneur.
+
+Mais après tout ce préjugé nous donne-t-il en effet le dédommagement
+qu'on nous promet? Comment diminue-t-il le nombre des crimes? Est-ce de
+la part de ceux qui sont capables de les commettre? Je n'ai pas l'idée
+d'un homme assez scélérat pour fouler aux pieds les lois les plus
+sacrées, et cependant assez sensible, assez généreux, assez délicat
+pour craindre d'imprimer à sa famille le déshonneur qu'il ne redoute
+pas pour lui-même. Le préjugé produira-t-il plus d'effet de la part des
+parents? Rendra-t-il les pères plus attentifs à l'éducation de leurs
+enfants?
+
+Quand leur esprit pourrait se fixer sur les horribles images qu'il lui
+présenterait; quand la tendresse paternelle, si prompte à se flatter
+pourrait penser sérieusement qu'elle caresse peut-être des monstres
+capables de mériter un jour toute la rigueur des lois, cet étrange
+mobile serait au moins superflu; car il n'est pas un seul père dont les
+soins ne se proposent quelque chose de plus que d'empêcher que ses
+enfants n'expirent un jour sur un échafaud.
+
+On m'objectera peut-être que ce motif peut au moins engager les parents
+à réclamer le secours de l'autorité contre les enfants pervers qui les
+menacent d'un déshonneur prochain.
+
+Mais, outre que la dernière classe des citoyens n'a pas les ressources
+nécessaires pour se procurer ce remède violent, quand les pères se
+déterminent-ils à en faire usage? lorsque le mal est devenu incurable;
+lorsque la corruption de celui qui les réduit à l'employer est parvenue
+à son dernier période; lorsque les écarts multipliés qu'ils connaissent
+souvent les derniers, et qui ont déjà mérité l'animadversion de la
+justice les forcent à une démarche cruelle, qui laisse toujours une
+tache sur l'objet de leur tendresse.
+
+Souvent même, à peine l'auront-ils privé de la liberté dont il abuse,
+que séduits par l'espoir d'un changement (18) dont eux seuls peuvent se
+flatter, ils obtiendront la révocation de l'ordre fatal qu'ils avoient
+sollicité. Le coupable déjà corrompu avant sa détention, aigri
+peut-être encore par le châtiment rentrera dans le sein de la société
+où il (19) rapportera des dispositions funestes à tous les crimes qui
+peuvent la troubler.
+
+Voilà donc les avantages que nous procure le préjugé dont je parle:
+c'était bien la peine d'être injustes et barbares!
+
+Mais d'ailleurs pour avoir au moins un prétexte de rendre le père
+responsable à ce point des actions de ses enfants, il faudrait lui
+laisser tous les moyens nécessaires pour les diriger.
+
+Les Chinois sont en cela plus conséquents que nous: leurs lois leur
+donnent un pouvoir sans bornes sur leurs familles; elles punissent,
+dit-on, de n'en avoir pas usé, mais nous qui avons presque entièrement
+soustrait à l'autorité paternelle la personne et les biens des enfants,
+nous qui fixons à un âge si peu avancé le terme de leur indépendance,
+comment imputerions-nous aux pères tant de fautes qu'ils ne peuvent
+empêcher?
+
+Avant d'exercer contre eux cette odieuse rigueur rendons-leur du moins
+tous les droits qui leur appartiennent; rétablissons ce tribunal
+domestique que les anciens peuples regardaient avec raison comme la
+sauvegarde des moeurs; ou plutôt cette sage institution nous prouverait
+bientôt que pour diminuer le nombre des coupables, il n'est pas
+nécessaire d'accabler (19) l'innocence (20) et d'outrager l'humanité.
+
+Mais quand nous pourrions couvrir de quelque motif spécieux notre
+injustice à l'égard des pères, comment pourrions-nous l'excuser envers
+les autres parents des coupables? Quelle autorité le frère a-t-il pour
+corriger le frère? Quelle puissance le fils exerce-t-il sur son père?
+Et la tendre, la timide, la vertueuse épouse, est-elle criminelle pour
+n'avoir pas réprimé les excès du maître, auquel la loi l'a soumise? De
+quel droit portons-nous le désespoir dans son coeur abattu? De quel
+droit la forçons-nous à cacher, comme un douloureux témoignage de sa
+honte, les pleurs même que lui arrache l'excès de son infortune?
+
+J'ai cherché vainement de quelle apparence d'utilité, on pouvait
+colorer l'injustice du préjugé que je combats; mais je suis moins
+embarrassé à découvrir les maux innombrables qu'il traîne après lui.
+
+Pour bien les apprécier, il faudrait pouvoir suspendre un moment
+l'impression de l'habitude qui nous l'a rendu trop familier, et le
+considérer en quelque sorte dans un point de vue plus éloigné.
+
+Je suppose donc qu'un habitant de quelque contrée lointaine, où nos
+usages sont inconnus, après avoir voyagé parmi nous, retourne vers ses
+compatriotes et leur tienne ce discours:
+
+J'ai vu des pays où règne une coutume singulière; toutes les fois qu'un
+criminel est condamné au supplice, il faut que plusieurs autres
+citoyens soient déshonorés: ce n'est pas qu'on leur reproche aucune
+faute; ils peuvent être justes, bienfaisants, généreux; ils peuvent
+posséder mille talents et mille vertus; mais ils n'en sont pas moins
+des gens infâmes: avec l'innocence, ils ont encore les droits les plus
+touchants à la commisération de leurs concitoyens; c'est, par exemple,
+une famille désolée, à qui l'on arrache son chef et son appui, pour le
+traîner à l'échafaud: mais on juge qu'elle serait trop heureuse, si
+elle n'avait que ce malheur à pleurer; on la dévoue elle-même à un
+opprobre éternel. (21) Les infortunés, avec toute la sensibilité d'une
+âme honnête, sont réduits à porter tout le poids de cette peine
+horrible, que le scélérat peut seul soutenir. Ils n'osent plus lever
+les yeux, de peur de lire le mépris sur le visage de tous ceux qui les
+environnent; tous les états les dédaignent; tous les corps les
+repoussent; toutes les familles craignent de se souiller par leur
+alliance; la société entière les abandonne et les laisse dans une
+solitude affreuse; la bienfaisance même qui les soulage se défend à
+peine du sentiment superbe et cruel qui les outrage; l'amitié...
+j'oubliais que l'amitié ne peut plus exister pour eux. Enfin leur
+situation est si terrible qu'elle fait pitié à ceux même qui en sont
+les auteurs; on les plaint... du mépris que l'on se sent pour eux; et
+on continue de les flétrir; on plonge le couteau dans le coeur de ces
+victimes innocentes; mais ce n'est pas sans être un peu ému de leurs
+cris.
+
+A cet étonnant, mais fidèle récit, que diraient les peuples dont je
+parle; ne croiraient-ils pas d'abord qu'un tel préjugé ne peut régner
+que dans quelque contrée sauvage? on aurait beau ajouter que les
+peuples qui l'ont adopté sont d'ailleurs, justes, humains, éclairés;
+qu'ils ont des moeurs polies, des lois sages, des institutions
+sublimes; qu'ils savent mieux qu'aucun autre respecter les droits de
+l'humanité et connaître les principes du bonheur social; qu'ils ont
+porté les arts et les sciences à un degré de perfection inconnu au
+reste de l'univers: ils ne voudraient jamais croire à des
+contradictions si inconcevables; ignorant tous les avantages qui nous
+dédommagent de ces restes de l'ancienne barbarie, ils nous
+regarderaient peut-être comme les plus malheureux des hommes; ils
+s'applaudiraient de ne pas vivre dans des pays où l'innocence n'est
+point en sûreté; où les citoyens sont sans cesse exposés aux dangers
+affreux de perdre le plus précieux de tous les biens par des événements
+qui leur sont étrangers.
+
+Tel est le premier inconvénient attaché à cet absurde préjugé; il est
+fait pour nous effrayer. Nous regardons tout ce qui porte atteinte à la
+stabilité de nos propriétés, comme un coup funeste qui ébranle les
+fondements de la félicité publique; quelle idée nous formerons-nous
+donc d'un préjugé qui soumet aux caprices du hasard l'honneur même,
+sans lequel tous les autres biens sont sans prix et la vie (22) n'est
+qu'un supplice?
+
+Nous répétons tous les jours cette maxime équitable, qu'il vaut mieux
+épargner cent coupables que de sacrifier un seul innocent: et nous ne
+punissons pas un coupable, sans perdre plusieurs innocents! la punition
+d'un scélérat, disons-nous, n'est qu'un exemple pour d'autres
+scélérats; mais le supplice d'un homme de bien est l'effroi de la
+société entière: et tous les jours nous donnons à la société ce
+spectacle horrible, qui doit porter la terreur dans l'âme de chacun de
+nous, puisque rien ne nous garantit que nous n'en serons jamais les
+déplorables objets et qu'oppresseurs aujourd'hui, nous pouvons demain
+être opprimés à notre tour.
+
+Et quel tort pense-t-on que cause à l'Etat la flétrissure imprimée à
+tant de citoyens!
+
+Les législateurs éclairés se sont toujours montrés avares du sang même
+le (23) plus vil, lorsqu'ils ont pu le conserver à la patrie; ils n'ont
+pas voulu lui ôter les moindres avantages qu'elle pouvait tirer de la
+punition (24) des criminels qui auraient violé ses lois. De là les
+peines qui vouent aux travaux publics les auteurs de certains délits:
+nos lois même ont adopté ces sages principes: et nos préjugés les
+blessent ouvertement en rendant inutiles à l'Etat les citoyens
+irréprochables qui ont le malheur de tenir à un coupable.
+
+Si, au lieu de leur imputer les fautes de leurs proches, on leur
+faisait un mérite de ne pas leur ressembler, la (25) condamnation de
+ces derniers serait pour eux un aiguillon puissant qui les forcerait à
+la faire oublier par leurs qualités personnelles; mais le préjugé prive
+à jamais la société des services qu'ils pouvaient lui rendre. En leur
+ôtant l'honneur, il les anéantit; il les frappe d'une espèce de mort
+civile non moins funeste que celle que la loi donne au criminel qu'elle
+condamne.
+
+Plût au Ciel encore qu'ils ne fussent qu'inutiles et qu'ils ne
+devinssent pas dangereux!
+
+L'opprobre avilit les âmes; celui que l'on condamne au mépris est forcé
+à devenir méprisable. De quel sentiment noble, de quelle action
+généreuse sera capable celui qui ne peut plus prétendre à l'estime de
+ses semblables; privé sans retour des avantages attachés à la vertu, il
+faudra qu'il cherche un dédommagement dans les jouissances du vice.
+
+Si la honte lui a laissé quelque (26) ressort, craignons-le encore
+davantage: son énergie se tournera en haine et en désespoir; son âme se
+soulèvera contre l'injustice atroce dont il est la victime; il
+deviendra l'ennemi secret de la société qui l'opprime: heureux s'il ne
+finit pas par mériter la peine qu'il a d'abord injustement subie et si
+les lois ne punissent pas un jour en lui des crimes auxquels la
+barbarie de ses concitoyens l'aura conduit!
+
+Il est vrai que souvent ces infortunés prennent le parti de fuir leur
+pays et d'aller cacher leur honte dans des contrées lointaines: mais
+comptons-nous pour rien la perte de tant de citoyens que nous forçons à
+porter aux nations étrangères leurs fortunes, leur industrie, leurs
+talents et la haine de la patrie qui les a persécutés.
+
+Ce préjugé fatal semble fait pour être le signal de la discorde: c'est
+par lui qu'une barrière insurmontable s'élève tout à coup entre des
+familles prêtes à s'unir par une étroite alliance; c'est par lui que le
+dédain, le mépris, le deuil, le désespoir succède à l'estime, à
+l'amour, à la joie, à l'ivresse du bonheur; c'est lui qui arrachant
+l'un à l'autre des amants dont l'hymen allait combler les voeux ordonne
+à l'un de trahir sa foi, et condamne l'autre à l'impuissance de remplir
+jamais un des devoirs les plus sacrés du citoyen.
+
+C'est ce même préjugé qui allume tant de querelles funestes; le mépris
+auquel il dévoue ses victime les expose sans cesse à des affronts
+qu'elles ne souffrent pas toujours avec patience; la cause de leur
+déshonneur est un des textes d'injures les plus familiers à la haine, à
+l'insolence, à la brutalité, au faux honneur: de là les dissensions,
+les rixes, et surtout les duels; c'est ainsi que ce préjugé fournit un
+aliment à cette frénésie, et (27) devient un des appuis d'une autre
+mode (28) presqu'aussi funeste et aussi barbare que lui, et qu'il est
+sans doute bien digne de protéger.
+
+Il produit encore un autre inconvénient, moins sensible peut-être, mais
+non moins réel: il affaiblit le nerf de l'autorité paternelle.
+
+J'ai vu des enfants pervers s'apercevoir qu'ils tenaient dans leurs
+mains la destinée de leurs parents; se prévaloir de cet odieux avantage
+(29), pour leur arracher d'injustes complaisances; forcer la faiblesse
+de leurs pères à capituler, pour ainsi dire, avec eux, à oublier une
+sévérité nécessaire, par la crainte de les pousser à des excès qui
+pouvaient déshonorer leur famille; et faire ainsi du préjugé dont nous
+parlons l'instrument de leurs passions et la sauvegarde de leur (30)
+licence. Ces exemples ne sont que trop communs; ils ne demandent qu'un
+oeil attentif, pour être aperçus.
+
+Ce n'est pas tout. Pour achever de peindre le préjugé que je combats,
+il me reste à prouver que s'il est le fléau de l'innocence, il n'est
+pas moins le protecteur du crime.
+
+Attacher au sort d'un scélérat celui de plusieurs honnêtes gens,
+qu'est-ce autre chose que fournir au premier mille moyens d'échapper à
+la punition qu'il a méritée?
+
+Tandis que le bon ordre demande son supplice, la commisération publique
+sollicite sa grâce en faveur des innocents dont il doit entraîner la
+perte. Chaque procès criminel qui menace l'honneur d'une famille
+honnête fait naître, pour ainsi dire, une nouvelle conspiration contre
+les lois; les parents effrayés déploient tout leur crédit et toutes
+leurs ressources pour leur dérober la victime qu'elles doivent frapper;
+leurs (31) efforts, secondés par la voix de l'humanité l'emportent
+souvent sur l'intérêt public: qui pourrait compter tous ceux qui ont
+été enhardis au crime par le motif impérieux qui devai(32)t forcer une
+famille puissante à leur assurer l'impunité? Qui pourrait compter tous
+les criminels dont le pardon a été arraché à la clémence des princes
+par les cris des infortunés qui devaient partager leur honte?
+
+C'est ainsi que nos préjugés insensés énervent la vigueur des lois;
+c'est ainsi qu'à force d'être cruels, nous nous ôtons presque le droit
+d'être justes.
+
+Eh! celui dont nous parlons n'eût-il d'autre inconvénient que
+d'accoutumer les familles à solliciter des ordres supérieurs contre la
+liberté des particuliers, il n'en serait pas moins encore un des plus
+terribles fléaux de la société: si quelques fois de justes craintes les
+forcent à recourir à cette dangereuse ressource; combien de fois ce
+prétexte n'est-il qu'un moyen de surprendre la religion des souverains?
+Combien de fois ne (33) sert-il pas d'instrument aux vengeances
+domestiques? Combien de fois la haine ou la cupidité d'un père injuste,
+d'une marâtre cruelle, d'un frère jaloux, d'une perfide épouse ne
+sont-ils pas le seul crime des malheureux sur qui l'on cherche à
+appesantir le bras de l'autorité!...
+
+Je crois en avoir assez dit pour mettre tous les esprits à portée de
+juger si le préjugé dont je parle est plus nuisible qu'utile.
+
+Mais que sert de le dénoncer à l'indignation publique? N'est-t-il pas
+destiné à triompher de tous les efforts de la raison? Peut-on espérer
+de guérir jamais les hommes de ce mal invétéré?
+
+Ainsi raisonne le vulgaire; mais l'homme fait pour penser rejette ce
+funeste présage.
+
+Les préjugés invincibles ne sont faits que pour les temps d'ignorance,
+où l'homme courbé sous le joug de l'habitude regarde toutes les
+coutumes anciennes comme sacrées, parce qu'il n'a ni la faculté de les
+apprécier, ni même l'idée de les examiner: mais dans un siècle éclairé,
+où tout est pesé, jugé, discuté; où la voix de la raison et de
+l'humanité retentit avec tant de force; où devenus plus sensibles et
+plus délicats en raison du progrès de nos connaissances, nous nous
+appliquons sans cesse à diminuer le nombre de nos maux et à augmenter
+nos jouissances, un usage atroce ne peut longtemps retarder sa ruine,
+que lorsqu'il est protégé par les passions des hommes, ou par le crédit
+d'un trop grand nombre de citoyens intéressés à le perpétuer: mais le
+préjugé dont je parle n'est utile à personne; il est redoutable à tous;
+la société entière demande qu'il périsse.
+
+N'en doutons pas. Le progrès des lumières, qui au moment où nous
+sommes, l'a déjà beaucoup affaibli suffirait seul pour amener cet
+heureux événement; mais (34) l'intérêt de l'humanité m'invite,
+Messieurs, à remplir vos vues bienfaisantes en cherchant les moyens de
+l'accélérer.
+
+Ce n'est point par des lois expresses qu'il faut combattre (35) l'abus
+dont il est question; ce n'est point par l'autorité qu'il faut
+l'attaquer: elle n'a point de prise sur l'opinion. De pareils moyens
+loin de détruire le préjugé dont nous parlons ne feraient peut-être que
+le fortifier. Il a sa source dans l'honneur, comme je l'ai prouvé; et
+l'honneur loin de céder à la force se fait un devoir de la braver:
+essentiellement libre et indépendant il n'obéit qu'a ses propres lois;
+il ne reconnaît d'autre juge et d'autre maître que lui-même.
+
+Au reste nous n'avons pas besoin de changer tout le système de notre
+législation; de chercher le remède d'un mal particulier dans une
+révolution générale, souvent dangereuse: des moyens plus simples, plus
+faciles, et peut-être plus sûrs semblent s'offrir à nous.
+
+Cependant, si je pouvais penser que l'opinion dont je parle fût
+réellement propre à diminuer le nombre des crimes; si c'était vraiment
+ce motif, qui nous eût déterminés à l'adopter et qui nous y retînt
+attachés, je chercherais à la remplacer par quelque institution qui pût
+nous procurer les mêmes avantages: je proposerais par exemple,
+d'étendre les bornes du pouvoir paternel; et de donner aux parents
+toute l'autorité nécessaire pour récompenser ou pour punir les vertus
+ou les désordres de leurs enfants: mais comme l'intérêt des moeurs
+n'est ici qu'un vain prétexte par lequel la prévention cherche
+quelquefois à pallier notre injustice, je regarde le rétablissement de
+la puissance paternelle, à la vérité, comme le frein le plus puissant
+de la corruption, mais non comme un moyen d'anéantir l'abus dont il
+s'agit ici.
+
+Mais je voudrais que l'on abrogeât certaines lois qui paraissent tendre
+immédiatement à l'entretenir: il serait à souhaiter par exemple que les
+biens d'un homme condamné au supplice cessassent d'être soumis à la
+confiscation: cette peine tombe moins sur le coupable que sur ses
+héritiers; elle semble être par elle-même une espèce de flétrissure
+pour sa famille: dans le temps où elle aurait besoin de toute la
+considération que le vulgaire attache à la richesse, pour affaiblir le
+mépris auquel elle est exposée, la confiscation ajoute encore à son
+avilissement par la misère où elle la réduit.
+
+Je voudrais aussi que la loi n'imprimât plus aucune espèce de tache aux
+bâtards; qu'elle ne parût point punir en eux les faiblesses de leurs
+pères en les écartant des dignités civiles et même du ministère
+ecclésiastique; je voudrais que l'on effaçât cette maxime du droit
+canonique, que les inclinations perverses de ceux qui leur ont donné le
+jour sont censées leur avoir été transmises avec le sang; qu'enfin l'on
+abolît tous les usages qui peuvent familiariser les citoyens avec
+l'idée qu'on peut quelquefois raisonnablement rendre un homme
+responsable d'une faute qu'il n'a point commise.
+
+Mais le caractère même du préjugé dont il est question semble nous
+indiquer un autre moyen (36) également simple, mais (37) encore plus
+efficace pour l'affaiblir.
+
+Nous voyons qu'il n'attache pas (38) la honte seulement au supplice,
+mais à la forme même du supplice; la roue, le gibet, comme je l'ai déjà
+observé, déshonore la famille de ceux qui périssent par ce genre de
+peine, mais le fer qui tranche une tête coupable n'avilit point les
+parents du criminel; peu s'en faut même qu'il ne devienne un titre de
+noblesse pour sa postérité.
+
+Serait-il impossible de profiter de cette disposition des esprits;
+d'étendre à toutes les classes de citoyens cette dernière forme de
+punir les crimes?
+
+Effaçons une distinction injurieuse qui semble ajouter à l'humiliation
+de ceux qui restent en but au préjugé et faire retomber sur eux tout le
+déshonneur dont les autres s'affranchissent: à la place d'une peine,
+qui, à la honte inséparable du supplice, joint encore un caractère
+d'infamie qui lui est propre, établissons une autre espèce de peine à
+laquelle l'imagination est accoutumée d'attacher une sorte d'éclat, et
+dont elle sépare l'idée du déshonneur des familles; peut-être ce
+changement indifférent en lui-même en amènera-t-il un très avantageux
+dans nos idées sur cet objet; peut-être reconnaîtrons-nous par une
+heureuse expérience, que dans ce qui tient à l'opinion surtout, les
+remèdes les plus simples sont souvent les plus salutaires.
+
+Mais j'en vois un autre infiniment plus puissant, qui seul suffirait
+pour extirper le mal et dont le succès me parait absolument infaillible.
+
+Les souverains le tiennent dans leurs mains; pour anéantir ce préjugé
+fatal(39), qui semble avoir poussé de si profondes racines, ils n'ont
+pas besoin d'épuiser leurs trésors, ni de déployer toute leur
+puissance; il leur suffira de l'attaquer.
+
+Que leur justice et leur humanité viennent au secours des malheureux
+qui sont unis par le sang aux coupables condamnés; qu'ils ne souffrent
+pas que la route de la fortune et des honneurs leur soit fermée; qu'ils
+ne dédaignent pas de les décorer des marques de leur faveur, lorsqu'ils
+les auront méritées par leurs services; ou plutôt qu'ils saisissent
+avec empressement toute occasion de les récompenser; que, toutes choses
+égales, ils leur accordent même sur leurs concurrents une préférence
+qui n'a rien d'injuste; que des places, des distinctions, des titres
+d'honneur, qu'un regard favorable, un mot flatteur annonce souvent au
+public que le monarque oublie les fautes de leurs proches pour ne voir
+que leur mérite personnel, qu'il méprise ce vil préjugé qui ose
+dégrader la vertu même; bientôt sa conduite sera la loi de tous ses
+sujets.
+
+Qui pourra demeurer l'esclave de cette absurde opinion, lorsqu'il verra
+le prince se faire une gloire de la braver et un devoir de la détruire?
+
+Qui méprisera des hommes irréprochables, honorés de son estime et de sa
+bienveillance, dans des pays où la faveur est l'idole de tous les
+sujets, où ceux qui l'obtiennent sont pour les autres des objets
+d'admiration et d'envie; où le suffrage et les récompenses du (40)
+souverain sont regardés comme le comble de la gloire et le terme de
+l'ambition? J'ai fait voir que l'honneur est le principe du préjugé
+dont je parle; et ceux sur qui l'honneur a le plus d'empire sont ceux
+qui attachent le plus de prix à l'éclat des distinctions et au bonheur
+de fixer l'attention du prince; quand (41) il opposera son exemple au
+préjugé, il (42) sera donc sûr de le combattre avec des armes
+invincibles.
+
+Ah! plût an Ciel que ce faible ouvrage pût parvenir jusqu'au jeune
+monarque qui nous gouverne! une idée utile à l'humanité ne lui serait
+pas vainement présentée. Celui qui proscrivant un usage barbare
+consacré par une jurisprudence ancienne a épargné aux accusés des
+cruautés inutiles, est digne d'arracher des citoyens innocents à
+l'ignominie qui doit être réservée pour le crime. Dompter un préjugé
+atroce qui traîne tant de maux après lui, serait un triomphe d'un
+nouveau genre dont il ne partagerait la gloire avec aucun souverain, et
+dont (43) l'éclat ne serait point effacé aux yeux de la postérité par
+les grands événements qui ont illustré son règne.
+
+Ce n'est pas tout. Cette ressource si précieuse n'est pas la seule qui
+nous reste, pour nous délivrer de ce fléau. Il en est une autre non
+moins infaillible; et c'est vous-mêmes, Messieurs, qui l'avez
+découverte. En invitant les gens de lettres à frapper sur l'opinion
+fatale qui fait l'objet de celle discussion vous avez donné à la
+société un gage assuré de sa ruine.
+
+Fixer l'attention du public sur un usage également absurde et barbare
+est un des moyens les plus certains de le détruire. La raison et
+l'éloquence: voilà les armes avec lesquelles il faut attaquer les
+préjugés: leur succès n'est point douteux dans un siècle tel que le
+nôtre.
+
+Plus je réfléchis et plus je suis convaincu que celui dont je parle ne
+subsiste encore aujourd'hui que parce qu'il n'a pas encore été
+approfondi; parce que l'esprit philosophique ne s'est pas encore porté
+particulièrement sur cet objet; parce que le défaut de réflexion à cet
+égard a même laissé dans un grand nombre d'esprits l'idée fausse et
+absurde qu'il procure de précieux avantages à la société: mais si nos
+habiles écrivains avaient depuis longtemps accoutumé le public à
+envisager tout ce qu'il a de ridicule, d'injuste, d'atroce et de
+funeste; croit-on qu'il aurait conservé tout son empire?
+
+(44) Hâtez-vous de l'anéantir, ô vous sublimes génies, à qui la nature
+semble avoir (45) confié le noble emploi d'éclairer vos semblables;
+c'est à vous qu'il (46) est donné de commander à l'opinion. Et quand
+votre empire fût-il aussi étendu, que dans ce siècle avide des
+jouissances de l'esprit, où vos ouvrages devenus l'occupation et les
+délices d'une foule innombrable de citoyens vous donnent une si
+prodigieuse influence sur les moeurs et sur les idées des peuples?
+Combien de coutumes funestes? Combien de préjugés barbares n'avez-vous
+pas détruits, malgré les profondes racines qui semblaient devoir ôter
+l'espoir de les ébranler? Hélas! le génie sait faire triompher l'erreur
+même, lorsqu'il s'abaisse à la protéger: que ne pourrez-vous donc pas,
+quand vous montrerez la vérité aux hommes; non pas la vérité austère,
+effarouchant les passions, imposant des devoirs, demandant des
+sacrifices: mais la vérité douce, touchante, réclamant les droits les
+plus chers de l'humanité, secondant le voeu de toutes les âmes
+sensibles et trouvant tous les coeurs disposés à la recevoir? Quelle
+résistance éprouverez-vous, quand vous attaquerez avec toutes les
+forces du génie un préjugé odieux, dont on s'étonnera d'avoir été
+l'esclave, (47) dès que vous l'aurez peint avec les couleurs qui lui
+conviennent?
+
+Grâces immortelles soient donc rendues à la société célèbre, qui la
+première a donné l'exemple de diriger vers ce but les efforts et
+l'émulation des hommes de lettres! cette idée aussi belle qu'elle est
+neuve honore également le coeur et l'esprit de ceux qui la composent:
+elle lui (48) assure (49) à la fois la reconnaissance et l'admiration
+du public.
+
+J'ai tâché, autant qu'il était en moi, de seconder son zèle pour le
+bien de l'humanité! puisse un grand nombre de ceux qui ont couru avec
+moi la même carrière avoir combattu avec des armes plus victorieuses
+l'abus funeste contre lequel nous nous sommes ligués! Si je n'obtiens
+pas la couronne à laquelle j'ai osé aspirer, mes travaux ne demeureront
+pas tout à fait sans récompense; je trouverai au fond de mon coeur un
+autre prix assez flatteur, qu'aucun rival ne saurait m'enlever.
+
+Quod genus hoc hominum; quaevet hunc tant barbara morem
+
+Permittit patria?
+
+VIRG. AENID.
+
+De Robespierre, avocat en parlement demeurant à Arras.
+
+
+
+Mots raturés dans le manuscrit original:
+
+
+
+(1) dig
+
+(2) au moins
+
+(3) Quoique les bonnes et les mauvaises actions soient personnelles;
+j'ai cr
+
+(4) q
+
+(5) ne dit-on
+
+(6) les particuliers ayant
+
+(7) Publius Manlius l'un de ses descendants
+
+(8) dont
+
+(9) s
+
+(10) encore
+
+(11) d
+
+(12) af
+
+(13) f
+
+(14) à la
+
+(15) Etats
+
+(16) d'étab
+
+(17) e
+
+(18) impossi
+
+(19) les
+
+(20) ;
+
+(21) Les malheu
+
+(22) même
+
+(23) s
+
+(24) même
+
+(25) p
+
+(26) s
+
+(27) qu'il est
+
+(28) non mo
+
+(29) s
+
+(30) s
+
+(31) cris, appuyés
+
+(32) en
+
+(33) f
+
+(34) le bien
+
+(35) le préjugé
+
+(36) no
+
+(37) peut-être
+
+(38) seulement
+
+(39) e
+
+(40) m
+
+(41) cela
+
+(42) est
+
+(43) l'h
+
+(44) C'est à
+
+(45) donné
+
+(46) app
+
+(47) quand
+
+(48) r
+
+(49) la reco
+
+
+
+ * * * * * * * * * *
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Oeuvres par Maximilien Robespierre --
+Miscellaneous, by Maximilien Robespierre
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK OEUVRES PAR ROBESPIERRE--MISC ***
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+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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