summaryrefslogtreecommitdiff
path: root/old/2lomb10h.htm
diff options
context:
space:
mode:
Diffstat (limited to 'old/2lomb10h.htm')
-rw-r--r--old/2lomb10h.htm8491
1 files changed, 8491 insertions, 0 deletions
diff --git a/old/2lomb10h.htm b/old/2lomb10h.htm
new file mode 100644
index 0000000..4f07dc4
--- /dev/null
+++ b/old/2lomb10h.htm
@@ -0,0 +1,8491 @@
+<!DOCTYPE HTML PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN">
+<html>
+<head>
+<title>New File</title>
+<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1">
+<style type="text/css">
+<!--
+body {margin:10%; text-align:justify}
+blockquote {font-size:14pt}
+P {font-size:14pt}
+-->
+</style>
+</head>
+<body>
+
+
+<pre>
+
+The Project Gutenberg EBook of A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur,
+Volume 2, by Marcel Proust
+#2 in our series by Marcel Proust
+
+Copyright laws are changing all over the world. Be sure to check the
+copyright laws for your country before downloading or redistributing
+this or any other Project Gutenberg eBook.
+
+This header should be the first thing seen when viewing this Project
+Gutenberg file. Please do not remove it. Do not change or edit the
+header without written permission.
+
+Please read the "legal small print," and other information about the
+eBook and Project Gutenberg at the bottom of this file. Included is
+important information about your specific rights and restrictions in
+how the file may be used. You can also find out about how to make a
+donation to Project Gutenberg, and how to get involved.
+
+
+**Welcome To The World of Free Plain Vanilla Electronic Texts**
+
+**eBooks Readable By Both Humans and By Computers, Since 1971**
+
+*****These eBooks Were Prepared By Thousands of Volunteers!*****
+
+
+Title: A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur, Volume 2
+
+Author: Marcel Proust
+
+Release Date: December, 2001 [EBook #2999]
+[Yes, we are more than one year ahead of schedule]
+[This file was first posted on June 19, 2003]
+
+Edition: 10
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-Latin-1
+
+*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES ***
+
+
+
+
+This HTML file was produced by Walter Debeuf
+
+
+
+
+
+</pre>
+
+
+
+
+<p align="center">This etext was prepared by Sue Asscher
+asschers@dingoblue.net.au</p>
+
+<p align="center"> </p>
+
+<p align="center">MARCEL PROUST</p>
+
+<p align="center">A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</p>
+
+<hr width="50%" align="center">
+<br>
+<h2> </h2>
+
+<h1 align="center">A LA RECHERCHE DU TEMPS PERDU</h1>
+
+<h2 align="center">Tome II</h2>
+
+<br>
+<hr width="50%" align="center">
+<p><br>
+</p>
+
+<p> </p>
+
+<h2 align="center">A L'OMBRE DES JEUNES FILLES EN FLEURS</h2>
+
+<h3 align="center">VOLUME II<br>
+</h3>
+
+<p><br>
+</p>
+
+<p> </p>
+
+<p>Cependant Mme Bontemps qui avait dit cent fois qu'elle ne
+voulait pas aller chez les Verdurin, ravie d'&ecirc;tre
+invit&eacute;e aux mercredis, &eacute;tait en train de calculer
+comment elle pourrait s'y rendre le plus de fois possible. Elle
+ignorait que Mme Verdurin souhaitait qu'on n'en manqu&acirc;t
+aucun; d'autre part, elle &eacute;tait de ces personnes peu
+recherch&eacute;es, qui quand elles sont convi&eacute;es &agrave;
+des &laquo;s&eacute;ries&raquo; par une ma&icirc;tresse de
+maison, ne vont pas chez elle comme ceux qui savent faire
+toujours plaisir, quand ils ont un moment et le d&eacute;sir de
+sortir; elles, au contraire, se privent par exemple de la
+premi&egrave;re soir&eacute;e et de la troisi&egrave;me,
+s'imaginant que leur absence sera remarqu&eacute;e et se
+r&eacute;servent pour la deuxi&egrave;me et la quatri&egrave;me;
+&agrave; moins que leurs informations ne leur ayant appris que la
+troisi&egrave;me sera particuli&egrave;rement brillante, elles ne
+suivent un ordre inverse, all&eacute;guant que
+&laquo;malheureusement la derni&egrave;re fois elles
+n'&eacute;taient pas libres&raquo;. Telle Mme Bontemps supputait
+combien il pouvait y avoir encore de mercredis avant P&acirc;ques
+et de quelle fa&ccedil;on elle arriverait &agrave; en avoir un de
+plus, sans pourtant para&icirc;tre s'imposer. Elle comptait sur
+Mme Cottard, avec laquelle elle allait revenir, pour lui donner
+quelques indications. &laquo;Oh! Madame Bontemps, je vois que
+vous vous levez, c'est tr&egrave;s mal de donner ainsi le signal
+de la fuite. Vous me devez une compensation pour n'&ecirc;tre pas
+venue jeudi dernier... Allons rasseyez-vous un moment. Vous ne
+ferez tout de m&ecirc;me plus d'autre visite avant le
+d&icirc;ner. Vraiment vous ne vous laissez pas tenter, ajoutait
+Mme Swann et tout en tendant une assiette de g&acirc;teaux: Vous
+savez que ce n'est pas mauvais du tout ces petites
+salet&eacute;s-l&agrave;. &Ccedil;a ne paye pas de mine mais
+go&ucirc;tez-en, vous m'en direz des nouvelles.&raquo; &laquo;Au
+contraire, &ccedil;a a l'air d&eacute;licieux, r&eacute;pondait
+Mme Cottard, chez vous, Odette, on n'est jamais &agrave; court de
+victuailles. Je n'ai pas besoin de vous demander la marque de
+fabrique, je sais que vous faites tout venir de chez Rebattet. Je
+dois dire que je suis plus &eacute;clectique. Pour les petits
+fours, pour toutes les friandises, je m'adresse souvent &agrave;
+Bourbonneux. Mais je reconnais qu'ils ne savent pas ce que c'est
+qu'une glace. Rebattet, pour tout ce qui est glace, bavaroise ou
+sorbet, c'est le grand art. Comme dirait mon mari, le nec plus
+ultra.&laquo; &raquo;Mais ceci est tout simplement fait ici.
+Vraiment non?&raquo; &laquo;Je ne pourrai pas d&icirc;ner,
+r&eacute;pondait Mme Bontemps, mais je me rassieds un instant,
+vous savez, moi j'adore causer avec une femme intelligente comme
+vous.&raquo; &laquo;Vous allez me trouver indiscr&egrave;te,
+Odette, mais j'aimerais savoir comment vous jugez le chapeau
+qu'avait Mme Trombert.<br>
+ Je sais bien que la mode est aux grands chapeaux. Tout de
+m&ecirc;me n'y a-t-il pas un peu d'exag&eacute;ration? Et
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de celui avec lequel elle est venue
+l'autre jour chez moi, celui qu'elle portait tant&ocirc;t
+&eacute;tait microscopique.&raquo; &laquo;Mais non je ne suis pas
+intelligente, disait Odette, pensant que cela faisait bien. Je
+suis au fond une gobeuse, qui croit tout ce qu'on lui dit, qui se
+fait du chagrin pour un rien.&raquo; Et elle insinuait qu'elle
+avait, au commencement, beaucoup souffert d'avoir
+&eacute;pous&eacute; un homme comme Swann qui avait une vie de
+son c&ocirc;t&eacute; et qui la trompait.&raquo; Cependant le
+Prince d'Agrigente ayant entendu les mots: &laquo;Je ne suis pas
+intelligente&raquo;, trouvait de son devoir de protester, mais il
+n'avait pas d'esprit de r&eacute;partie. &laquo;Taratata,
+s'&eacute;criait Mme Bontemps, vous pas intelligente!&raquo;
+&laquo;En effet je me disais: &laquo;Qu'est-ce que j'entends?
+disait le Prince en saisissant cette perche. Il faut que mes
+oreilles m'aient tromp&eacute;.&raquo; &laquo;Mais non, je vous
+assure, disait Odette, je suis au fond une petite bourgeoise
+tr&egrave;s choquable, pleine de pr&eacute;jug&eacute;s, vivant
+dans son trou, surtout tr&egrave;s ignorante.&raquo; Et pour
+demander des nouvelles du baron de Charlus: &laquo;Avez-vous vu
+cher baronet?&raquo; lui disait-elle. &laquo;Vous, ignorante,
+s'&eacute;criait Mme Bontemps!<br>
+ H&eacute; bien alors qu'est-ce que vous diriez du monde
+officiel, toutes ces femmes d'Excellences, qui ne savent parler
+que de chiffons!... Tenez, madame, pas plus tard qu'il y a huit
+jours je mets sur Lohengrin la ministresse de l'Instruction
+publique. Elle me r&eacute;pond: &laquo;Lohengrin? Ah!<br>
+ oui, la derni&egrave;re revue des Folies-Berg&egrave;res, il
+para&icirc;t que c'est tordant.&raquo; H&eacute; bien! madame,
+qu'est-ce que vous voulez, quand on entend des choses comme
+&ccedil;a, &ccedil;a vous fait bouillir. J'avais envie de la
+gifler. Parce que j'ai mon petit caract&egrave;re vous savez.
+Voyons, monsieur, disait-elle en se tournant vers moi, est-ce que
+je n'ai pas raison?&raquo; &laquo;&Eacute;coutez, disait Mme
+Cottard, on est excusable de r&eacute;pondre un peu de travers
+quand on est interrog&eacute;e ainsi de but en blanc, sans
+&ecirc;tre pr&eacute;venue. J'en sais quelque chose car Mme
+Verdurin a l'habitude de nous mettre aussi le couteau sur la
+gorge.&raquo; &laquo;A propos de Mme Verdurin demandait Mme
+Bontemps &agrave; Mme Cottard, savez-vous qui il y aura mercredi
+chez elle?... Ah! je me rappelle maintenant que nous avons
+accept&eacute; une invitation pour mercredi prochain. Vous ne
+voulez pas d&icirc;ner de mercredi en huit avec nous. Nous irions
+ensemble chez Madame Verdurin. Cela m'intimide d'entrer seule, je
+ne sais pas pourquoi cette grande femme m'a toujours fait
+peur.&raquo; &laquo;Je vais vous le dire, r&eacute;pondait Mme
+Cottard, ce qui vous effraye chez Mme Verdurin, c'est son organe.
+Que voulez-vous, tout le monde n'a pas un aussi joli organe que
+Madame Swann. Mais le temps de prendre langue comme dit la
+Patronne et la glace sera bient&ocirc;t rompue. Car dans le fond
+elle est tr&egrave;s accueillante. Mais je comprends tr&egrave;s
+bien votre sensation, ce n'est jamais agr&eacute;able de se
+trouver la premi&egrave;re fois en pays perdu&raquo;.<br>
+ Vous pourriez aussi d&icirc;ner avec nous, disait Mme Bontemps
+&agrave; Mme Swann.<br>
+ Apr&egrave;s d&icirc;ner on irait tous ensemble en Verdurin,
+faire Verdurin; et m&ecirc;me si ce devait avoir pour effet que
+la Patronne me fasse les gros yeux et ne m'invite plus, une fois
+chez elle nous resterons toutes les trois &agrave; causer entre
+nous, je sens que c'est ce qui m'amusera le plus.&raquo; Mais
+cette affirmation ne devait pas &ecirc;tre tr&egrave;s
+v&eacute;ridique car Mme Bontemps demandait: &laquo;Qui
+pensez-vous qu'il y aura de mercredi en huit? Qu'est-ce qui se
+passera? Il n'y aura pas trop de monde, au moins?&raquo;
+&laquo;Moi, je n'irai certainement pas, disait Odette. Nous ne
+ferons qu'une petite apparition au mercredi final. Si cela vous
+est &eacute;gal d'attendre jusque-l&agrave;...&raquo; Mais Mme
+Bontemps ne semblait pas s&eacute;duite par cette proposition
+d'ajournement.</p>
+
+<p><br>
+ Bien que les m&eacute;rites spirituels d'un salon et son
+&eacute;l&eacute;gance soient g&eacute;n&eacute;ralement en
+rapports inverses plut&ocirc;t que directs, il faut croire,
+puisque Swann trouvait Mme Bontemps agr&eacute;able, que toute
+d&eacute;ch&eacute;ance accept&eacute;e a pour cons&eacute;quence
+de rendre les gens moins difficiles sur ceux avec qui ils sont
+r&eacute;sign&eacute;s &agrave; se plaire, moins difficiles sur
+leur esprit comme sur le reste. Et si cela est vrai, les hommes
+doivent, comme les peuples, voir leur culture et m&ecirc;me leur
+langage dispara&icirc;tre avec leur ind&eacute;pendance. Un des
+effets de cette indulgence est d'aggraver la tendance qu'&agrave;
+partir d'un certain &acirc;ge on a &agrave; trouver
+agr&eacute;ables les paroles qui sont un hommage &agrave; notre
+propre tour d'esprit, &agrave; nos penchants, un encouragement
+&agrave; nous y livrer; cet &acirc;ge-l&agrave; est celui
+o&ugrave; un grand artiste pr&eacute;f&egrave;re &agrave; la
+soci&eacute;t&eacute; de g&eacute;nies originaux celle
+d'&eacute;l&egrave;ves qui n'ont en commun avec lui que la lettre
+de sa doctrine et par qui il est encens&eacute;,
+&eacute;cout&eacute;; o&ugrave; un homme ou une femme
+remarquables qui vivent pour un amour trouveront la plus
+intelligente dans une r&eacute;union la personne peut-&ecirc;tre
+inf&eacute;rieure, mais dont une phrase aura montr&eacute;
+qu'elle sait comprendre et approuver ce qu'est une existence
+vou&eacute;e &agrave; la galanterie, et aura ainsi
+chatouill&eacute; agr&eacute;ablement la tendance voluptueuse de
+l'amant ou de la ma&icirc;tresse; c'&eacute;tait l'&acirc;ge
+aussi o&ugrave; Swann, en tant qu'il &eacute;tait devenu le mari
+d'Odette se plaisait &agrave; entendre dire &agrave; Mme Bontemps
+que c'est ridicule de ne recevoir que des duchesses (concluant de
+l&agrave;, au contraire de ce qu'il e&ucirc;t fait jadis chez les
+Verdurin, que c'&eacute;tait une bonne femme, tr&egrave;s
+spirituelle et qui n'&eacute;tait pas snob) et &agrave; lui
+raconter des histoires qui la faisaient &laquo;tordre&raquo;,
+parce qu'elle ne les connaissait pas et que d'ailleurs elle
+&laquo;saisissait&raquo; vite, aimant &agrave; flatter et
+&agrave; s'amuser. &laquo;Alors le docteur ne raffolle pas comme
+vous, des fleurs&raquo;, demandait Mme Swann &agrave; Mme
+Cottard. -- &laquo;Oh! vous savez que mon mari est un sage; il
+est mod&eacute;r&eacute; en toutes choses. Si, pourtant, il a une
+passion.&raquo; L'il brillant de malveillance, de joie et de
+curiosit&eacute;: -- &laquo;Laquelle, madame?&raquo; demandait
+Mme Bontemps. Avec simplicit&eacute;, Mme Cottard
+r&eacute;pondait: -- &laquo;La lecture.&raquo; -- &laquo;Oh!
+c'est une passion de tout repos chez un mari!&raquo;
+s'&eacute;criait Mme Bontemps en &eacute;touffant un rire
+satanique. -- &laquo;Quand le docteur est dans un livre, vous
+savez!&raquo; -- &laquo;H&eacute; bien, madame, cela ne doit pas
+vous effrayer beaucoup...&raquo; -- &laquo;Mais si!... pour sa
+vue. Je vais aller le retrouver, Odette, et je reviendrai au
+premier jour frapper &agrave; votre porte. A propos de vue, vous
+a-t-on dit que l'h&ocirc;tel particulier que vient d'acheter Mme
+Verdurin sera &eacute;clair&eacute; &agrave;
+l'&eacute;lectricit&eacute;? Je ne le tiens pas de ma petite
+police particuli&egrave;re, mais d'une autre source: c'est
+l'&eacute;lectricien lui-m&ecirc;me, Mild&eacute;, qui me l'a
+dit. Vous voyez que je cite mes auteurs!<br>
+ Jusqu'aux chambres qui auront leurs lampes &eacute;lectriques
+avec un abat-jour qui tamisera la lumi&egrave;re. C'est
+&eacute;videmment un luxe charmant.<br>
+ D'ailleurs nos contemporaines veulent absolument du nouveau,
+n'en f&ucirc;t-il plus au monde. Il y a la belle-sur d'une de mes
+amies qui a le t&eacute;l&eacute;phone pos&eacute; chez elle!
+Elle peut faire une commande &agrave; un fournisseur sans sortir
+de son appartement! J'avoue que j'ai platement intrigu&eacute;
+pour avoir la permission de venir un jour parler devant
+l'appareil. Cela me tente beaucoup, mais plut&ocirc;t chez une
+amie que chez moi. Il me semble que je n'aimerais pas avoir le
+t&eacute;l&eacute;phone &agrave; domicile.<br>
+ Le premier amusement pass&eacute;, cela doit &ecirc;tre vrai
+casse-t&ecirc;te. Allons, Odette, je me sauve, ne retenez plus
+Mme Bontemps puisqu'elle se charge de moi, il faut absolument que
+je m'arrache, vous me faites faire du joli, je vais &ecirc;tre
+rentr&eacute;e apr&egrave;s mon mari!&raquo;</p>
+
+<p>Et moi aussi, il fallait que je rentrasse, avant d'avoir
+go&ucirc;t&eacute; &agrave; ces plaisirs de l'hiver, desquels les
+chrysanth&egrave;mes m'avaient sembl&eacute; &ecirc;tre
+l'enveloppe &eacute;clatante. Ces plaisirs n'&eacute;taient pas
+venus et cependant Mme Swann n'avait pas l'air d'attendre encore
+quelque chose. Elle laissait les domestiques emporter le
+th&eacute; comme elle aurait annonc&eacute;: &laquo;On
+ferme!&raquo; Et elle finissait par me dire: &laquo;Alors,
+vraiment, vous partez? H&eacute; bien, good bye!&raquo; Je
+sentais que j'aurais pu rester sans rencontrer ces plaisirs
+inconnus et que ma tristesse n'&eacute;tait pas seule &agrave;
+m'avoir priv&eacute; d'eux. Ne se trouvaient-ils donc pas
+situ&eacute;s sur cette route battue des heures, qui
+m&egrave;nent toujours si vite &agrave; l'instant du
+d&eacute;part, mais plut&ocirc;t sur quelque chemin de traverse
+inconnu de moi et par o&ugrave; il e&ucirc;t fallu bifurquer? Du
+moins le but de ma visite &eacute;tait atteint, Gilberte saurait
+que j'&eacute;tais venu chez ses parents quand elle
+n'&eacute;tait pas l&agrave;, et que j'y avais, comme n'avait
+cess&eacute; de le r&eacute;p&eacute;ter Mme Cottard, &laquo;fait
+d'embl&eacute;e, de prime-abord, la conqu&ecirc;te de Mme
+Verdurin, laquelle ajoutait la femme du docteur, qui ne l'avait
+jamais vue faire &laquo;autant de frais&raquo;. &laquo;Il faut,
+avait-elle dit, que vous ayez ensemble des atomes crochus.&raquo;
+Elle saurait que j'avais parl&eacute; d'elle comme je devais le
+faire, avec tendresse, mais que je n'avais pas cette
+incapacit&eacute; de vivre sans que nous nous vissions que je
+croyais &agrave; la base de l'ennui qu'elle avait
+&eacute;prouv&eacute; ces derniers temps aupr&egrave;s de moi.
+J'avais dit &agrave; Mme Swann que je ne pouvais plus me trouver
+avec Gilberte. Je l'avais dit comme si j'avais
+d&eacute;cid&eacute; pour toujours de ne plus la voir. Et la
+lettre que j'allais envoyer &agrave; Gilberte serait
+con&ccedil;ue dans le m&ecirc;me sens. Seulement &agrave;
+moi-m&ecirc;me, pour me donner courage je ne me proposais qu'un
+supr&ecirc;me et court effort de peu de jours. Je me disais:
+&laquo;C'est le dernier rendez-vous d'elle que je refuse,
+j'accepterai le prochain.&raquo; Pour me rendre la
+s&eacute;paration moins difficile &agrave; r&eacute;aliser, je ne
+me la pr&eacute;sentais pas comme d&eacute;finitive.<br>
+ Mais je sentais bien qu'elle le serait.</p>
+
+<p>Le 1er janvier me fut particuli&egrave;rement douloureux cette
+ann&eacute;e-l&agrave;. Tout l'est sans doute, qui fait date et
+anniversaire, quand on est malheureux. Mais si c'est par exemple
+d'avoir perdu un &ecirc;tre cher, la souffrance consiste
+seulement dans une comparaison plus vive avec le pass&eacute;. Il
+s'y ajoutait dans mon cas l'espoir informul&eacute; que Gilberte,
+ayant voulu me laisser l'initiative des premiers pas et
+constatant que je ne les avais pas faits, n'avait attendu que le
+pr&eacute;texte du 1er janvier pour m'&eacute;crire:
+&laquo;Enfin, qu'y a-t-il? je suis folle de vous, venez que nous
+nous expliquions franchement, je ne peux pas vivre sans vous
+voir.&raquo; D&egrave;s les derniers jours de l'ann&eacute;e
+cette lettre me parut probable. Elle ne l'&eacute;tait
+peut-&ecirc;tre pas, mais, pour que nous la croyions telle, le
+d&eacute;sir, le besoin que nous en avons suffit. Le soldat est
+persuad&eacute; qu'un certain d&eacute;lai ind&eacute;finiment
+prolongeable lui sera accord&eacute; avant qu'il soit tu&eacute;,
+le voleur avant qu'il soit pris, les hommes en
+g&eacute;n&eacute;ral avant qu'ils aient &agrave; mourir. C'est
+l&agrave; l'amulette qui pr&eacute;serve les individus -- et
+parfois les peuples -- non du danger mais de la peur du danger,
+en r&eacute;alit&eacute; de la croyance au danger, ce qui dans
+certains cas permet de les braver sans qu'il soit besoin
+d'&ecirc;tre brave. Une confiance de ce genre et aussi peu
+fond&eacute;e, soutient l'amoureux qui compte sur une
+r&eacute;conciliation, sur une lettre. Pour que je n'eusse pas
+attendu celle-l&agrave;, il e&ucirc;t suffi que j'eusse
+cess&eacute; de la souhaiter. Si indiff&eacute;rent qu'on sache
+que l'on est &agrave; celle qu'on aime encore, on lui pr&ecirc;te
+une s&eacute;rie de pens&eacute;es -- fussent-elles
+d'indiff&eacute;rence -- une intention de les manifester, une
+complication de vie int&eacute;rieure o&ugrave; l'on est l'objet
+peut-&ecirc;tre d'une antipathie, mais aussi d'une attention
+permanentes. Pour imaginer au contraire ce qui se passait en
+Gilberte, il e&ucirc;t fallu que je pusse tout simplement
+anticiper d&egrave;s ce 1er janvier-l&agrave;, ce que j'eusse
+ressenti celui d'une des ann&eacute;es suivantes, et o&ugrave;
+l'attention, ou le silence, ou la tendresse, ou la froideur de
+Gilberte eussent pass&eacute; &agrave; peu pr&egrave;s
+inaper&ccedil;us &agrave; mes yeux et o&ugrave; je n'eusse pas
+song&eacute;, pas m&ecirc;me pu songer &agrave; chercher la
+solution de probl&egrave;mes qui auraient cess&eacute; de se
+poser pour moi. Quand on aime l'amour est trop grand pour pouvoir
+&ecirc;tre contenu tout entier en nous; il irradie vers la
+personne aim&eacute;e, rencontre en elle une surface qui
+l'arr&ecirc;te, le force &agrave; revenir vers son point de
+d&eacute;part et c'est ce choc en retour de notre propre
+tendresse que nous appelons les sentiments de l'autre et qui nous
+charme plus qu'&agrave; l'aller, parce que nous ne connaissons
+pas qu'elle vient de nous. Le 1er janvier sonna toutes ses heures
+sans qu'arriv&acirc;t cette lettre de Gilberte. Et comme j'en
+re&ccedil;us quelques-unes de vux tardifs ou retard&eacute;s par
+l'encombrement des courriers &agrave; ces dates-l&agrave;, le 3
+et le 4 janvier, j'esp&eacute;rais encore, de moins en moins
+pourtant. Les jours qui suivirent, je pleurai beaucoup. Certes
+cela tenait &agrave; ce qu'ayant &eacute;t&eacute; moins
+sinc&egrave;re que je ne l'avais cru quand j'avais renonc&eacute;
+&agrave; Gilberte, j'avais gard&eacute; cet espoir d'une lettre
+d'elle pour la nouvelle ann&eacute;e.<br>
+ Et le voyant &eacute;puis&eacute; avant que j'eusse eu le temps
+de me pr&eacute;cautionner d'un autre, je souffrais comme un
+malade qui a vid&eacute; sa fiole de morphine sans en avoir sous
+la main une seconde. Mais peut-&ecirc;tre en moi -- et ces deux
+explications ne s'excluent pas, car un seul sentiment est
+quelquefois fait de contraires -- l'esp&eacute;rance que j'avais
+de recevoir enfin une lettre, avait-elle rapproch&eacute; de moi
+l'image de Gilberte, recr&eacute;&eacute; les &eacute;motions que
+l'attente de me trouver pr&egrave;s d'elle, sa vue, sa
+mani&egrave;re d'&ecirc;tre avec moi, me causaient autrefois. La
+possibilit&eacute; imm&eacute;diate d'une r&eacute;conciliation
+avait supprim&eacute; cette chose de l'&eacute;normit&eacute; de
+laquelle nous ne nous rendons pas compte -- la
+r&eacute;signation. Les neurasth&eacute;niques ne peuvent croire
+les gens qui leur assurent qu'ils seront &agrave; peu pr&egrave;s
+calm&eacute;s en restant au lit sans recevoir de lettres, sans
+lire de journaux. Ils se figurent que ce r&eacute;gime ne fera
+qu'exasp&eacute;rer leur nervosit&eacute;. De m&ecirc;me les
+amoureux, le consid&eacute;rant du sein d'un &eacute;tat
+contraire, n'ayant pas commenc&eacute; de l'exp&eacute;rimenter,
+ne peuvent croire &agrave; la puissance bienfaisante du
+renoncement.</p>
+
+<p>A cause de la violence de mes battements de cur on me fit
+diminuer la caf&eacute;ine, ils cess&egrave;rent. Alors je me
+demandai si ce n'&eacute;tait pas un peu &agrave; elle
+qu'&eacute;tait due cette angoisse que j'avais
+&eacute;prouv&eacute;e quand je m'&eacute;tais &agrave; peu
+pr&egrave;s brouill&eacute; avec Gilberte, et que j'avais
+attribu&eacute;e chaque fois qu'elle se renouvelait &agrave; la
+souffrance de ne plus voir mon amie, ou de risquer de ne la voir
+qu'en proie &agrave; la m&ecirc;me mauvaise humeur. Mais si ce
+m&eacute;dicament avait &eacute;t&eacute; &agrave; l'origine des
+souffrances que mon imagination e&ucirc;t alors faussement
+interpr&eacute;t&eacute;es (ce qui n'aurait rien
+d'extraordinaire, les plus cruelles peines morales ayant souvent
+chez les amants, l'habitude physique de la femme avec qui ils
+vivent), c'&eacute;tait &agrave; la fa&ccedil;on du philtre qui
+longtemps apr&egrave;s avoir &eacute;t&eacute; absorb&eacute;
+continue &agrave; lier Tristan &agrave; Yseult. Car
+l'am&eacute;lioration physique que la diminution de la
+caf&eacute;ine amena presque imm&eacute;diatement chez moi
+n'arr&ecirc;ta pas l'&eacute;volution de chagrin que l'absorption
+du toxique avait peut-&ecirc;tre sinon cr&eacute;&eacute;, du
+moins su rendre plus aigu.</p>
+
+<p>Seulement, quand le milieu du mois de janvier approcha, une
+fois d&eacute;&ccedil;ues mes esp&eacute;rances d'une lettre pour
+le jour de l'an et la douleur suppl&eacute;mentaire qui avait
+accompagn&eacute; leur d&eacute;ception une fois calm&eacute;e,
+ce fut mon chagrin d'avant &laquo;les F&ecirc;tes&raquo; qui
+recommen&ccedil;a. Ce qu'il y avait peut-&ecirc;tre encore en lui
+de plus cruel, c'est que j'en fusse moi-m&ecirc;me l'artisan
+inconscient, volontaire, impitoyable et patient. La seule chose
+&agrave; laquelle je tinsse, mes relations avec Gilberte, c'est
+moi qui travaillais &agrave; les rendre impossibles en
+cr&eacute;ant peu &agrave; peu, par la s&eacute;paration
+prolong&eacute;e d'avec mon amie, non pas son
+indiff&eacute;rence, mais ce qui reviendrait finalement au
+m&ecirc;me, la mienne. C'&eacute;tait &agrave; un long et cruel
+suicide du moi qui en moi-m&ecirc;me aimait Gilberte que je
+m'acharnais avec continuit&eacute;, avec la clairvoyance non
+seulement de ce que je faisais dans le pr&eacute;sent, mais de ce
+qui en r&eacute;sulterait pour l'avenir: je savais non pas
+seulement que dans un certain temps je n'aimerais plus Gilberte,
+mais encore qu'elle-m&ecirc;me le regretterait, et que les
+tentatives qu'elle ferait alors pour me voir, seraient aussi
+vaines que celles d'aujourd'hui, non plus parce que je l'aimerais
+trop, mais parce que j'aimerais certainement une autre femme que
+je resterais &agrave; d&eacute;sirer, &agrave; attendre, pendant
+des heures dont je n'oserais pas distraire une parcelle pour
+Gilberte qui ne me serait plus rien.<br>
+ Et sans doute en ce moment m&ecirc;me, o&ugrave; (puisque
+j'&eacute;tais r&eacute;solu &agrave; ne plus la voir, &agrave;
+moins d'une demande formelle d'explications, d'une
+compl&egrave;te d&eacute;claration d'amour de sa part, lesquelles
+n'avaient plus aucune chance de venir), j'avais
+d&eacute;j&agrave; perdu Gilberte, et l'aimais davantage, je
+sentais tout ce qu'elle &eacute;tait pour moi, mieux que
+l'ann&eacute;e pr&eacute;c&eacute;dente, quand passant tous mes
+apr&egrave;s-midi avec elle, selon que je voulais, je croyais que
+rien ne mena&ccedil;ait notre amiti&eacute;, sans doute en ce
+moment l'id&eacute;e que j'&eacute;prouverais un jour les
+m&ecirc;mes sentiments pour une autre m'&eacute;tait odieuse, car
+cette id&eacute;e m'enlevait outre Gilberte, mon amour et ma
+souffrance. Mon amour, ma souffrance, o&ugrave; en pleurant
+j'essayais de saisir justement ce qu'&eacute;tait Gilberte, et
+desquels il me fallait reconna&icirc;tre qu'ils ne lui
+appartenaient pas sp&eacute;cialement et seraient, t&ocirc;t ou
+tard, le lot de telle ou telle femme. De sorte -- c'&eacute;tait
+du moins alors ma mani&egrave;re de penser -- qu'on est toujours
+d&eacute;tach&eacute; des &ecirc;tres: quand on aime, on sent que
+cet amour ne porte pas leur nom, pourra dans l'avenir
+rena&icirc;tre, aurait m&ecirc;me pu, m&ecirc;me dans le
+pass&eacute;, na&icirc;tre pour une autre et non pour
+celle-l&agrave;. Et dans le temps o&ugrave; l'on n'aime pas, si
+l'on prend philosophiquement son parti de ce qu'il y a de
+contradictoire dans l'amour, c'est que cet amour dont on parle
+&agrave; son aise on ne l'&eacute;prouve pas alors, donc on ne le
+conna&icirc;t pas, la connaissance en ces mati&egrave;res
+&eacute;tant intermittente et ne survivant pas &agrave; la
+pr&eacute;sence effective du sentiment. Cet avenir o&ugrave; je
+n'aimerais plus Gilberte et que ma souffrance m'aidait &agrave;
+deviner sans que mon imagination p&ucirc;t encore se le
+repr&eacute;senter clairement, certes il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; temps encore d'avertir Gilberte qu'il se
+formerait peu &agrave; peu, que sa venue &eacute;tait sinon
+imminente, du moins in&eacute;luctable, si elle-m&ecirc;me,
+Gilberte, ne venait pas &agrave; mon aide et ne d&eacute;truisait
+pas dans son germe ma future indiff&eacute;rence. Combien de fois
+ne fus-je pas sur le point d'&eacute;crire, ou d'aller dire
+&agrave; Gilberte: &laquo;Prenez garde, j'en ai pris la
+r&eacute;solution, la d&eacute;marche que je fais est une
+d&eacute;marche supr&ecirc;me. Je vous vois pour la
+derni&egrave;re fois. Bient&ocirc;t je ne vous aimerai
+plus.&raquo; A quoi bon? De quel droit euss&eacute;-je
+reproch&eacute; &agrave; Gilberte une indiff&eacute;rence que,
+sans me croire coupable pour cela, je manifestais &agrave; tout
+ce qui n'&eacute;tait pas elle? La derni&egrave;re fois! A moi,
+cela me paraissait quelque chose d'immense, parce que j'aimais
+Gilberte. A elle cela lui e&ucirc;t fait sans doute autant
+d'impression que ces lettres o&ugrave; des amis demandent
+&agrave; nous faire une visite avant de s'expatrier, visite que,
+comme aux ennuyeuses femmes qui nous aiment, nous leur refusons
+parce que nous avons des plaisirs devant nous. Le temps dont nous
+disposons chaque jour est &eacute;lastique; les passions que nous
+ressentons le dilatent, celles que nous inspirons le
+r&eacute;tr&eacute;cissent et l'habitude le remplit.</p>
+
+<p>D'ailleurs, j'aurais eu beau parler &agrave; Gilberte, elle ne
+m'aurait pas entendu. Nous nous imaginons toujours, quand nous
+parlons, que ce sont nos oreilles, notre esprit qui
+&eacute;coutent. Mes paroles ne seraient parvenues &agrave;
+Gilberte que d&eacute;vi&eacute;es, comme si elles avaient eu
+&agrave; traverser le rideau mouvant d'une cataracte avant
+d'arriver &agrave; mon amie, m&eacute;connaissables, rendant un
+son ridicule, n'ayant plus aucune esp&egrave;ce de sens. La
+v&eacute;rit&eacute; qu'on met dans les mots ne se fraye pas son
+chemin directement, n'est pas dou&eacute;e d'une &eacute;vidence
+irr&eacute;sistible. Il faut qu'assez de temps passe pour qu'une
+v&eacute;rit&eacute; de m&ecirc;me ordre ait pu se former en eux.
+Alors l'adversaire politique qui, malgr&eacute; tous les
+raisonnements et toutes les preuves tenait le sectateur de la
+doctrine oppos&eacute;e pour un tra&icirc;tre, partage
+lui-m&ecirc;me la conviction d&eacute;test&eacute;e &agrave;
+laquelle celui qui cherchait inutilement &agrave; la
+r&eacute;pandre ne tient plus.<br>
+ Alors, le chef-d'uvre qui pour les admirateurs qui le lisaient
+haut semblait montrer en soi les preuves de son excellence et
+n'offrait &agrave; ceux qui &eacute;coutaient qu'une image insane
+ou m&eacute;diocre, sera par eux proclam&eacute; chef-d'uvre,
+trop tard pour que l'auteur puisse l'apprendre.<br>
+ Pareillement en amour les barri&egrave;res, quoi qu'on fasse, ne
+peuvent &ecirc;tre bris&eacute;es du dehors par celui qu'elles
+d&eacute;sesp&egrave;rent; et c'est quand il ne se souciera plus
+d'elles, que, tout &agrave; coup, par l'effet du travail venu
+d'un autre c&ocirc;t&eacute;, accompli &agrave;
+l'int&eacute;rieur de celle qui n'aimait pas, ces
+barri&egrave;res, attaqu&eacute;es jadis sans succ&egrave;s,
+tomberont sans utilit&eacute;. Si j'&eacute;tais venu annoncer
+&agrave; Gilberte mon indiff&eacute;rence future et le moyen de
+la pr&eacute;venir, elle aurait induit de cette d&eacute;marche
+que mon amour pour elle, le besoin que j'avais d'elle,
+&eacute;taient encore plus grands qu'elle n'avait cru, et son
+ennui de me voir en e&ucirc;t &eacute;t&eacute; augment&eacute;.
+Et il est bien vrai, du reste, que c'est cet amour qui m'aidait,
+par les &eacute;tats d'esprit disparates, qu'il faisait se
+succ&eacute;der en moi, &agrave; pr&eacute;voir, mieux qu'elle,
+la fin de cet amour. Pourtant, un tel avertissement, je l'eusse
+peut-&ecirc;tre adress&eacute;, par lettre ou de vive voix,
+&agrave; Gilberte, quand assez de temps e&ucirc;t pass&eacute;,
+me la rendant ainsi, il est vrai, moins indispensable, mais aussi
+ayant pu lui prouver qu'elle ne me l'&eacute;tait pas.
+Malheureusement, certaines personnes bien ou mal
+intentionn&eacute;es lui parl&egrave;rent de moi d'une
+fa&ccedil;on qui dut lui laisser croire qu'elles le faisaient
+&agrave; ma pri&egrave;re. Chaque fois que j'appris ainsi que
+Cottard, ma m&egrave;re elle-m&ecirc;me, et jusqu'&agrave; M. de
+Norpois avaient, par de maladroites paroles, rendu inutile tout
+le sacrifice que je venais d'accomplir, g&acirc;ch&eacute; tout
+le r&eacute;sultat de ma r&eacute;serve en me donnant faussement
+l'air d'en &ecirc;tre sorti, j'avais un double ennui. D'abord je
+ne pouvais plus faire dater que de ce jour-l&agrave; ma
+p&eacute;nible et fructueuse abstention que les f&acirc;cheux
+avaient &agrave; mon insu interrompue et, par cons&eacute;quent,
+annihil&eacute;e. Mais, de plus, j'eusse eu moins de plaisir
+&agrave; voir Gilberte qui me croyait maintenant non plus
+dignement r&eacute;sign&eacute;, mais manoeuvrant dans l'ombre
+pour une entrevue qu'elle avait d&eacute;daign&eacute;
+d'accorder. Je maudissais ces vains bavardages de gens qui
+souvent, sans m&ecirc;me l'intention de nuire ou de rendre
+service, pour rien, pour parler, quelquefois parce que nous
+n'avons pas pu nous emp&ecirc;cher de le faire devant eux et
+qu'ils sont indiscrets (comme nous), nous causent, &agrave; point
+nomm&eacute;, tant de mal. Il est vrai que dans la funeste
+besogne accomplie pour la destruction de notre amour, ils sont
+loin de jouer un r&ocirc;le &eacute;gal &agrave; deux personnes
+qui ont pour habitude l'une par exc&egrave;s de bont&eacute; et
+l'autre de m&eacute;chancet&eacute; de tout d&eacute;faire au
+moment que tout allait s'arranger. Mais ces deux
+personnes-l&agrave;, nous ne leur en voulons pas comme aux
+inopportuns Cottard, car la derni&egrave;re, c'est la personne
+que nous aimons et la premi&egrave;re, c'est nous-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cependant, comme presque chaque fois que j'allais la voir, Mme
+Swann m'invitait &agrave; venir go&ucirc;ter avec sa fille et me
+disait de r&eacute;pondre directement &agrave; celle-ci,
+j'&eacute;crivais souvent &agrave; Gilberte, et dans cette
+correspondance je ne choisissais pas les phrases qui eussent pu,
+me semblait-il la persuader, je cherchais seulement &agrave;
+frayer le lit le plus doux au ruissellement de mes pleurs. Car le
+regret comme le d&eacute;sir ne cherche pas &agrave; s'analyser,
+mais &agrave; se satisfaire; quand on commence d'aimer on passe
+le temps non &agrave; savoir ce qu'est son amour, mais &agrave;
+pr&eacute;parer les possibilit&eacute;s des rendez-vous du
+lendemain. Quand on renonce, on cherche non &agrave;
+conna&icirc;tre son chagrin, mais &agrave; offrir de lui &agrave;
+celle qui le cause l'expression qui nous para&icirc;t la plus
+tendre. On dit les choses qu'on &eacute;prouve le besoin de dire
+et que l'autre ne comprendra pas, on ne parle que pour
+soi-m&ecirc;me. J'&eacute;crivais: &laquo;J'avais cru que ce ne
+serait pas possible. H&eacute;las, je vois que ce n'est pas si
+difficile.&raquo; Je disais aussi: &laquo;Je ne vous verrai
+probablement plus&raquo;, je le disais en continuant &agrave; me
+garder d'une froideur qu'elle e&ucirc;t pu croire
+affect&eacute;e, et ces mots, en les &eacute;crivant, me
+faisaient pleurer, parce que je sentais qu'ils exprimaient non ce
+que j'aurais voulu croire, mais ce qui arriverait en
+r&eacute;alit&eacute;. Car &agrave; la prochaine demande de
+rendez-vous qu'elle me ferait adresser, j'aurais encore comme
+cette fois le courage de ne pas c&eacute;der et, de refus en
+refus, j'arriverais peu &agrave; peu au moment o&ugrave; &agrave;
+force de ne plus l'avoir vue je ne d&eacute;sirerais pas la voir.
+Je pleurais mais je trouvais le courage, je connaissais la
+douceur, de sacrifier le bonheur d'&ecirc;tre aupr&egrave;s
+d'elle &agrave; la possibilit&eacute; de lui para&icirc;tre
+agr&eacute;able un jour, un jour o&ugrave;, h&eacute;las! lui
+para&icirc;tre agr&eacute;able me serait indiff&eacute;rent.
+L'hypoth&egrave;se m&ecirc;me, pourtant si peu vraisemblable,
+qu'en ce moment, comme elle l'avait pr&eacute;tendu pendant la
+derni&egrave;re visite que je lui avais faite, elle
+m'aim&acirc;t, que ce que je prenais pour l'ennui qu'on
+&eacute;prouve aupr&egrave;s de quelqu'un dont on est las, ne
+f&ucirc;t d&ucirc; qu'&agrave; une susceptibilit&eacute; jalouse,
+&agrave; une feinte d'indiff&eacute;rence analogue &agrave; la
+mienne, ne faisait que rendre ma r&eacute;solution moins cruelle.
+Il me semblait alors que dans quelques ann&eacute;es,
+apr&egrave;s que nous nous serions oubli&eacute;s l'un l'autre,
+quand je pourrais r&eacute;trospectivement lui dire que cette
+lettre qu'en ce moment j'&eacute;tais en train de lui
+&eacute;crire n'avait &eacute;t&eacute; nullement sinc&egrave;re,
+elle me r&eacute;pondrait: &laquo;Comment, vous, vous m'aimiez?
+Si vous saviez comme je l'attendais, cette lettre, comme
+j'esp&eacute;rais un rendez-vous, comme elle me fit
+pleurer.&raquo; La pens&eacute;e, pendant que je lui
+&eacute;crivais, aussit&ocirc;t rentr&eacute; de chez sa
+m&egrave;re, que j'&eacute;tais peut-&ecirc;tre en train de
+consommer pr&eacute;cis&eacute;ment ce malentendu-l&agrave;,
+cette pens&eacute;e par sa tristesse m&ecirc;me, par le plaisir
+d'imaginer que j'&eacute;tais aim&eacute; de Gilberte, me
+poussait &agrave; continuer ma lettre.</p>
+
+<p><br>
+ Si, au moment de quitter Mme Swann quand son
+&laquo;th&eacute;&raquo; finissait, je pensais &agrave; ce que
+j'allais &eacute;crire &agrave; sa fille, Mme Cottard elle, en
+s'en allant, avait eu des pens&eacute;es d'un caract&egrave;re
+tout diff&eacute;rent. Faisant sa &laquo;petite
+inspection&raquo;, elle n'avait pas manqu&eacute; de
+f&eacute;liciter Mme Swann sur les meubles nouveaux, les
+r&eacute;centes &laquo;acquisitions&raquo; remarqu&eacute;es dans
+le salon. Elle pouvait d'ailleurs y retrouver, quoique en bien
+petit nombre, quelques-uns des objets qu'Odette avait autrefois
+dans l'h&ocirc;tel de la rue Lap&eacute;rouse, notamment ses
+animaux en mati&egrave;res pr&eacute;cieuses, ses
+f&eacute;tiches.</p>
+
+<p>Mais Mme Swann ayant appris d'un ami qu'elle
+v&eacute;n&eacute;rait le mot &laquo;tocard&raquo; -- lequel lui
+avait ouvert de nouveaux horizons parce qu'il d&eacute;signait
+pr&eacute;cis&eacute;ment les choses que quelques ann&eacute;es
+auparavant elle avait trouv&eacute;es &laquo;chic&raquo; --
+toutes ces choses-l&agrave; successivement avaient suivi dans
+leur retraite le treillage dor&eacute; qui servait d'appui aux
+chrysanth&egrave;mes, mainte bonbonni&egrave;re de chez Giroux et
+le papier &agrave; lettres &agrave; couronne (pour ne pas parler
+des louis en carton sem&eacute;s sur les chemin&eacute;es et que,
+bien avant qu'elle connut Swann, un homme de go&ucirc;t lui avait
+conseill&eacute; de sacrifier). D'ailleurs dans le
+d&eacute;sordre artiste, dans le p&ecirc;le-m&ecirc;le d'atelier,
+des pi&egrave;ces aux murs encore peints de couleurs sombres qui
+les faisaient aussi diff&eacute;rentes que possible des salons
+blancs que Mme Swann eut un peu plus tard,
+l'Extr&ecirc;me-Orient, reculait de plus en plus devant
+l'invasion du XVIIIe si&egrave;cle; et les coussins que, afin que
+je fusse plus &laquo;confortable&raquo;, Mme Swann entassait et
+p&eacute;trissait derri&egrave;re mon dos &eacute;taient
+sem&eacute;s de bouquets Louis XV, et non plus comme autrefois de
+dragons chinois.<br>
+ Dans la chambre o&ugrave; on la trouvait le plus souvent et dont
+elle disait: &laquo;Oui, je l'aime assez, je m'y tiens beaucoup;
+je ne pourrais pas vivre au milieu de choses hostiles et pompier;
+c'est ici que je travaille&raquo; (sans d'ailleurs
+pr&eacute;ciser si c'&eacute;tait &agrave; un tableau,
+peut-&ecirc;tre &agrave; un livre, le go&ucirc;t d'en
+&eacute;crire commen&ccedil;ait &agrave; venir aux femmes qui
+aiment &agrave; faire quelque chose, et &agrave; ne pas
+&ecirc;tre inutiles), elle &eacute;tait entour&eacute;e de Saxe
+(aimant cette derni&egrave;re sorte de porcelaine, dont elle
+pronon&ccedil;ait le nom avec un accent anglais, jusqu'&agrave;
+dire &agrave; propos de tout: c'est joli, cela ressemble &agrave;
+des fleurs de Saxe) elle redoutait pour eux, plus encore que
+jadis pour ses magots et ses potiches, le toucher ignorant des
+domestiques auxquels elle faisait expier les transes qu'ils lui
+avaient donn&eacute;es par des emportement auxquels Swann,
+ma&icirc;tre si poli et doux, assistait sans en &ecirc;tre
+choqu&eacute;. La vue lucide de certaines
+inf&eacute;riorit&eacute;s n'&ocirc;te d'ailleurs rien &agrave;
+la tendresse; celle-ci les fait au contraire trouver charmantes.
+Maintenant c'&eacute;tait plus rarement dans des robes de chambre
+japonaises qu'Odette recevait ses intimes, mais plut&ocirc;t dans
+les soies claires et mousseuses de peignoirs Watteau desquelles
+elle faisait le geste de caresser sur ses seins l'&eacute;cume
+fleurie, et dans lesquelles elle se baignait, se
+pr&eacute;lassait, s'&eacute;battait avec un tel air de
+bien-&ecirc;tre, de rafra&icirc;chissement de la peau, et des
+respirations si profondes, qu'elle semblait les consid&eacute;rer
+non pas comme d&eacute;coratives &agrave; la fa&ccedil;on d'un
+cadre, mais comme n&eacute;cessaires de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re que le &laquo;tub&raquo; et le
+&laquo;footing&raquo;, pour contenter les exigences de sa
+physionomie et les raffinements de son hygi&egrave;ne. Elle avait
+l'habitude de dire qu'elle se passerait plus ais&eacute;ment de
+pain que d'art et de propret&eacute;, et qu'elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; plus triste de voir br&ucirc;ler la Joconde que
+des &laquo;foultitudes&raquo; de personnes qu'elle connaissait.
+Th&eacute;ories qui semblaient paradoxales &agrave; ses amies,
+mais la faisaient passer pour une femme sup&eacute;rieure
+aupr&egrave;s d'elles et lui valaient une fois par semaine la
+visite du ministre de Belgique, de sorte que dans le petit monde
+dont elle &eacute;tait le soleil, chacun e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; bien &eacute;tonn&eacute; si l'on avait appris
+qu'ailleurs, chez les Verdurin par exemple, elle pass&acirc;t
+pour b&ecirc;te. A cause de cette vivacit&eacute; d'esprit, Mme
+Swann pr&eacute;f&eacute;rait la soci&eacute;t&eacute; des hommes
+&agrave; celle des femmes. Mais quand elle critiquait celles-ci
+c'&eacute;tait toujours en cocotte, signalant en elles les
+d&eacute;fauts qui pouvaient leur nuire aupr&egrave;s des hommes,
+de grosses attaches, un vilain teint, pas d'orthographe, des
+poils aux jambes, une odeur pestilentielle, de faux sourcils.
+Pour telle au contraire qui lui avait jadis montr&eacute; de
+l'indulgence et de l'amabilit&eacute;, elle &eacute;tait plus
+tendre, surtout si celle-l&agrave; &eacute;tait malheureuse. Elle
+la d&eacute;fendait avec adresse et disait: &laquo;On est injuste
+pour elle, car c'est une gentille femme, je vous
+assure.&raquo;</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait pas seulement l'ameublement du salon
+d'Odette, c'&eacute;tait Odette elle-m&ecirc;me que Mme Cottard
+et tous ceux qui avaient fr&eacute;quent&eacute; Mme de
+Cr&eacute;cy auraient eu peine s'ils ne l'avaient pas vue depuis
+longtemps, &agrave; reconna&icirc;tre. Elle semblait avoir tant
+d'ann&eacute;es de moins qu'autrefois. Sans doute, cela tenait en
+partie &agrave; ce qu'elle avait engraiss&eacute;, et devenue
+mieux portante, avait l'air plus calme, plus frais, repos&eacute;
+et d'autre part &agrave; ce que les coiffures nouvelles aux
+cheveux liss&eacute;s, donnaient plus d'extension &agrave; son
+visage qu'une poudre rose animait, et o&ugrave; ses yeux et son
+profil jadis trop saillants, semblaient maintenant
+r&eacute;sorb&eacute;s. Mais une autre raison de ce changement
+consistait en ceci que, arriv&eacute;e au milieu de la vie,
+Odette s'&eacute;tait enfin d&eacute;couvert, ou invent&eacute;,
+une physionomie personnelle, un &laquo;caract&egrave;re&raquo;
+immuable, un &laquo;genre de beaut&eacute;&raquo;, et sur ses
+traits d&eacute;cousus -- qui pendant si longtemps, livr&eacute;s
+aux caprices hasardeux et impuissants de la chair, prenant
+&agrave; la moindre fatigue pour un instant, des ann&eacute;es,
+une sorte de vieillesse passag&egrave;re, lui avaient
+compos&eacute; tant bien que mal, selon son humeur et selon sa
+mine, un visage &eacute;pars, journalier, informe et charmant --
+avait appliqu&eacute; ce type fixe, comme une jeunesse
+immortelle.</p>
+
+<p>Swann avait dans sa chambre, au lieu des belles photographies
+qu'on faisait maintenant de sa femme, et o&ugrave; la m&ecirc;me
+expression &eacute;nigmatique et victorieuse laissait
+reconna&icirc;tre, quels que fussent la robe et le chapeau, sa
+silhouette et son visage triomphants, un petit
+daguerr&eacute;otype ancien tout simple, ant&eacute;rieur
+&agrave; ce type, et duquel la jeunesse et la beaut&eacute;
+d'Odette, non encore trouv&eacute;es par elle, semblaient
+absentes. Mais sans doute Swann, fid&egrave;le ou revenu &agrave;
+une conception diff&eacute;rente, go&ucirc;tait-il dans la jeune
+femme gr&ecirc;le aux yeux pensifs, aux traits las, &agrave;
+l'attitude suspendue entre la marche et l'immobilit&eacute;, une
+gr&acirc;ce plus botticellienne. Il aimait encore en effet
+&agrave; voir en sa femme un Botticelli. Odette qui au contraire
+cherchait non &agrave; faire ressortir mais &agrave; compenser,
+&agrave; dissimuler ce qui, en elle-m&ecirc;me, ne lui plaisait
+pas, ce qui &eacute;tait peut-&ecirc;tre, pour un artiste, son
+&laquo;caract&egrave;re&raquo;, mais que comme femme, elle
+trouvait des d&eacute;fauts, ne voulait pas entendre parler de ce
+peintre. Swann poss&eacute;dait une merveilleuse &eacute;charpe
+orientale, bleue et rose, qu'il avait achet&eacute;e parce que
+c'&eacute;tait exactement celle de la vierge du Magnificat. Mais
+Mme Swann ne voulait pas la porter. Une fois seulement elle
+laissa son mari lui commander une toilette toute cribl&eacute;e
+de p&acirc;querettes, de bluets, de myosotis et de campanules
+d'apr&egrave;s la Primavera du Printemps. Parfois, le soir, quand
+elle &eacute;tait fatigu&eacute;e, il me faisait remarquer tout
+bas comme elle donnait sans s'en rendre compte &agrave; ses mains
+pensives, le mouvement d&eacute;li&eacute;, un peu
+tourment&eacute; de la Vierge qui trempe sa plume dans l'encrier
+que lui tend l'ange, avant d'&eacute;crire sur le livre saint
+o&ugrave; est d&eacute;j&agrave; trac&eacute; le mot Magnificat.
+Mais il ajoutait: &laquo;Surtout ne le lui dites pas, il
+suffirait qu'elle le s&ucirc;t pour qu'elle f&icirc;t
+autrement.&raquo;</p>
+
+<p>Sauf &agrave; ces moments d'involontaire fl&eacute;chissement
+o&ugrave; Swann essayait de retrouver la m&eacute;lancolique
+cadence botticellienne, le corps d'Odette &eacute;tait maintenant
+d&eacute;coup&eacute; en une seule silhouette cern&eacute;e tout
+enti&egrave;re par une &laquo;ligne&raquo; qui, pour suivre le
+contour de la femme, avait abandonn&eacute; les chemins
+accident&eacute;s, les rentrants et les sortants factices, les
+lacis, l'&eacute;parpillement composite des modes d'autrefois,
+mais qui aussi, l&agrave; o&ugrave; c'&eacute;tait l'anatomie qui
+se trompait en faisant des d&eacute;tours inutiles en
+de&ccedil;&agrave; ou au del&agrave; du trac&eacute;
+id&eacute;al, savait rectifier d'un trait hardi les &eacute;carts
+de la nature, suppl&eacute;er, pour toute une partie du parcours,
+aux d&eacute;faillances aussi bien de la chair que des
+&eacute;toffes. Les coussins, le &laquo;strapontin&raquo; de
+l'affreuse &laquo;tournure&raquo; avaient disparu ainsi que ces
+corsages &agrave; basques qui, d&eacute;passant la jupe et raidis
+par des baleines avaient ajout&eacute; si longtemps &agrave;
+Odette un ventre postiche et lui avaient donn&eacute; l'air
+d'&ecirc;tre compos&eacute;e de pi&egrave;ces disparates
+qu'aucune individualit&eacute; ne reliait. La verticale des
+&laquo;effil&eacute;s&raquo; et la courbe des ruches avaient
+c&eacute;d&eacute; la place &agrave; l'inflexion d'un corps qui
+faisait palpiter la soie comme la sir&egrave;ne bat l'onde et
+donnait &agrave; la percaline une expression humaine, maintenant
+qu'il s'&eacute;tait d&eacute;gag&eacute;, comme une forme
+organis&eacute;e et vivante, du long chaos et de l'enveloppement
+n&eacute;buleux des modes d&eacute;tr&ocirc;n&eacute;es. Mais Mme
+Swann cependant avait voulu, avait su garder un vestige de
+certaines d'entre elles, au milieu m&ecirc;me de celles qui les
+avaient remplac&eacute;es. Quand le soir, ne pouvant travailler
+et &eacute;tant assur&eacute; que Gilberte &eacute;tait au
+th&eacute;&acirc;tre avec des amies, j'allais &agrave;
+l'improviste chez ses parents, je trouvais souvent Mme Swann dans
+quelque &eacute;l&eacute;gant d&eacute;shabill&eacute; dont la
+jupe, d'un de ces beaux tons sombres, rouge fonc&eacute; ou
+orange qui avaient l'air d'avoir une signification
+particuli&egrave;re parce qu'ils n'&eacute;taient plus &agrave;
+la mode, &eacute;tait obliquement travers&eacute;e d'une rampe
+ajour&eacute;e et large de dentelle noire qui faisait penser aux
+volants d'autrefois. Quand par un jour encore froid de printemps
+elle m'avait, avant ma brouille avec sa fille, emmen&eacute; au
+Jardin d'Acclimatation, sous sa veste qu'elle entr'ouvrait plus
+ou moins selon qu'elle se r&eacute;chauffait en marchant, le
+&laquo;d&eacute;passant&raquo; en dents de scie de sa chemisette
+avait l'air du revers entrevu de quelque gilet absent, pareil
+&agrave; l'un de ceux qu'elle avait port&eacute;s quelques
+ann&eacute;es plus t&ocirc;t et dont elle aimait que les bords
+eussent ce l&eacute;ger d&eacute;chiquetage; et sa cravate -- de
+cet &laquo;&eacute;cossais&raquo; auquel elle &eacute;tait
+rest&eacute;e fid&egrave;le, mais en adoucissant tellement les
+tons (le rouge devenu rose et le bleu lilas), que l'on aurait
+presque cru &agrave; un de ces taffetas gorge de pigeon qui
+&eacute;taient la derni&egrave;re nouveaut&eacute; --
+&eacute;tait nou&eacute;e de telle fa&ccedil;on sous son menton
+sans qu'on p&ucirc;t voir o&ugrave; elle &eacute;tait
+attach&eacute;e, qu'on pensait invinciblement &agrave; ces
+&laquo;brides&raquo; de chapeaux, qui ne se portaient plus. Pour
+peu qu'elle s&ucirc;t &laquo;durer&raquo; encore quelque temps
+ainsi, les jeunes gens, essayant de comprendre ses toilettes,
+diraient: &laquo;Madame Swann, n'est-ce pas, c'est toute une
+&eacute;poque?&raquo; Comme dans un beau style qui superpose des
+formes diff&eacute;rentes et que fortifie une tradition
+cach&eacute;e, dans la toilette de Mme Swann, ces souvenirs
+incertains de gilets, ou de boucles, parfois une tendance
+aussit&ocirc;t r&eacute;prim&eacute;e au &laquo;saute en
+barque&raquo;, et jusqu'&agrave; une illusion lointaine et vague
+au &laquo;suivez-moi jeune homme&raquo;, faisaient circuler sous
+la forme concr&egrave;te la ressemblance inachev&eacute;e
+d'autres plus anciennes qu'on n'aurait pu y trouver effectivement
+r&eacute;alis&eacute;es par la couturi&egrave;re ou la modiste,
+mais auxquelles on pensait sans cesse, et enveloppaient Mme Swann
+de quelque chose de noble -- peut-&ecirc;tre parce que
+l'inutilit&eacute; m&ecirc;me de ces atours faisait qu'ils
+semblaient r&eacute;pondre &agrave; un but plus qu'utilitaire,
+peut-&ecirc;tre &agrave; cause du vestige conserv&eacute; des
+ann&eacute;es pass&eacute;es, ou encore d'une sorte
+d'individualit&eacute; vestimentaire, particuli&egrave;re
+&agrave; cette femme et qui donnait &agrave; ses mises les plus
+diff&eacute;rentes un m&ecirc;me air de famille. On sentait
+qu'elle ne s'habillait pas seulement pour la commodit&eacute; ou
+la parure de son corps; elle &eacute;tait entour&eacute;e de sa
+toilette comme de l'appareil d&eacute;licat et
+spiritualis&eacute; d'une civilisation.</p>
+
+<p>Quand Gilberte qui d'habitude donnait ses go&ucirc;ters le
+jour o&ugrave; recevait sa m&egrave;re, devait au contraire
+&ecirc;tre absente et qu'&agrave; cause de cela je pouvais aller
+au &laquo;Choufleury&raquo; de Mme Swann, je la trouvais
+v&ecirc;tue de quelque belle robe, certaines en taffetas,
+d'autres en faille, ou en velours, ou en cr&ecirc;pe de Chine, ou
+en satin, ou en soie, et qui non point l&acirc;ches comme les
+d&eacute;shabill&eacute;s qu'elle rev&ecirc;tait ordinairement
+&agrave; la maison, mais combin&eacute;es comme pour la sortie au
+dehors, donnaient cet apr&egrave;s-midi-l&agrave; &agrave; son
+oisivet&eacute; chez elle quelque chose d'alerte et d'agissant.
+Et sans doute la simplicit&eacute; hardie de leur coupe,
+&eacute;tait bien appropri&eacute;e &agrave; sa taille et
+&agrave; ses mouvements dont les manches avaient l'air
+d'&ecirc;tre la couleur, changeante selon les jours; on aurait
+dit qu'il y avait soudain de la d&eacute;cision dans le velours
+bleu, une humeur facile dans le taffetas blanc, et qu'une sorte
+de r&eacute;serve supr&ecirc;me et pleine de distinction dans la
+fa&ccedil;on d'avancer le bras avait, pour devenir visible,
+rev&ecirc;tu l'apparence brillante du sourire des grands
+sacrifices, du cr&ecirc;pe de Chine noir. Mais en m&ecirc;me
+temps &agrave; ces robes si vives, la complication des
+&laquo;garnitures&raquo; sans utilit&eacute; pratique, sans
+raison d'&ecirc;tre visible, ajoutait quelque chose de
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;, de pensif, de secret, qui
+s'accordait &agrave; la m&eacute;lancolie que Mme Swann gardait
+toujours au moins dans la cernure de ses yeux et les phalanges de
+ses mains. Sous la profusion des porte-bonheur en saphir, des
+tr&egrave;fles &agrave; quatre feuilles d'&eacute;mail, des
+m&eacute;dailles d'argent, des m&eacute;daillons d'or, des
+amulettes de turquoise, des cha&icirc;nettes de rubis, des
+ch&acirc;taignes de topaze, il y avait dans la robe
+elle-m&ecirc;me tel dessin colori&eacute; poursuivant sur un
+empi&egrave;cement rapport&eacute; son existence
+ant&eacute;rieure, telle rang&eacute;e de petits boutons de satin
+qui ne boutonnaient rien et ne pouvaient pas se
+d&eacute;boutonner, une soutache cherchant &agrave; faire plaisir
+avec la minutie, la discr&eacute;tion d'un rappel d&eacute;licat,
+lesquels, tout autant que les bijoux, avaient l'air -- n'ayant
+sans cela aucune justification possible -- de d&eacute;celer une
+intention, d'&ecirc;tre un gage de tendresse, de retenir une
+confidence, de r&eacute;pondre &agrave; une superstition, de
+garder le souvenir d'une gu&eacute;rison, d'un vu, d'un amour ou
+d'une philippine. Et parfois, dans le velours bleu du corsage un
+soup&ccedil;on de crev&eacute; Henri II, dans la robe de satin
+noir un l&eacute;ger renflement qui soit aux manches, pr&egrave;s
+des &eacute;paules, faisaient penser aux &laquo;gigots&raquo;
+1830, soit, au contraire sous la jupe &laquo;aux paniers&raquo;
+Louis XV, donnaient &agrave; la robe un air imperceptible
+d'&ecirc;tre un costume et en insinuant sous la vie
+pr&eacute;sente comme une r&eacute;miniscence indiscernable du
+pass&eacute;, m&ecirc;laient &agrave; la personne de Mme Swann le
+charme de certaines h&eacute;ro&iuml;nes historiques ou
+romanesques. Et si je lui faisais remarquer: &laquo;Je ne joue
+pas au golf comme plusieurs de mes amies, disait-elle. Je
+n'aurais aucune excuse &agrave; &ecirc;tre comme elles,
+v&ecirc;tues de Swetters.&raquo;</p>
+
+<p>Dans la confusion du salon, revenant de reconduire une visite,
+ou prenant une assiette de g&acirc;teaux pour les offrir &agrave;
+une autre, Mme Swann en passant pr&egrave;s de moi, me prenait
+une seconde &agrave; part: &laquo;Je suis sp&eacute;cialement
+charg&eacute;e par Gilberte de vous inviter &agrave;
+d&eacute;jeuner pour apr&egrave;s-demain. Comme je n'&eacute;tais
+pas certaine de vous voir, j'allais vous &eacute;crire si vous
+n'&eacute;tiez pas venu.&raquo; Je continuais &agrave;
+r&eacute;sister. Et cette r&eacute;sistance me co&ucirc;tait de
+moins en moins, parce qu'on a beau aimer le poison qui vous fait
+du mal, quand on en est priv&eacute; par quelque
+n&eacute;cessit&eacute;, depuis d&eacute;j&agrave; un certain
+temps, on ne peut pas ne pas attacher quelque prix au repos qu'on
+ne connaissait plus, &agrave; l'absence d'&eacute;motions et de
+souffrances. Si l'on n'est pas tout &agrave; fait sinc&egrave;re
+en se disant qu'on ne voudra jamais revoir celle qu'on aime, on
+ne le serait pas non plus en disant qu'on veut la revoir. Car,
+sans doute, on ne peut supporter son absence qu'en se la
+promettant courte, en pensant au jour o&ugrave; on se retrouvera,
+mais d'autre part on sent &agrave; quel point ces r&ecirc;ves
+quotidiens d'une r&eacute;union prochaine et sans cesse
+ajourn&eacute;e sont moins douloureux que ne serait une entrevue
+qui pourrait &ecirc;tre suivie de jalousie, de sorte que la
+nouvelle qu'on va revoir celle qu'on aime donnerait une commotion
+peu agr&eacute;able. Ce qu'on recule maintenant de jour en jour,
+ce n'est plus la fin de l'intol&eacute;rable
+anxi&eacute;t&eacute; caus&eacute;e par la s&eacute;paration,
+c'est le recommencement redout&eacute; d'&eacute;motions sans
+issue. Comme &agrave; une telle entrevue on pr&eacute;f&egrave;re
+le souvenir docile qu'on compl&egrave;te &agrave; son gr&eacute;
+de r&ecirc;veries o&ugrave; celle qui, dans la
+r&eacute;alit&eacute; ne vous aime pas, vous fait au contraire
+des d&eacute;clarations, quand vous &ecirc;tes tout seul; ce
+souvenir qu'on peut arriver en y m&ecirc;lant peu &agrave; peu
+beaucoup de ce qu'on d&eacute;sire &agrave; rendre aussi doux
+qu'on veut, comme on le pr&eacute;f&egrave;re &agrave;
+l'entretien ajourn&eacute; o&ugrave; on aurait affaire &agrave;
+un &ecirc;tre &agrave; qui on ne dicterait plus &agrave; son
+gr&eacute; les paroles qu'on d&eacute;sire, mais dont on subirait
+les nouvelles froideurs, les violences inattendues. Nous savons
+tous quand nous n'aimons plus, que l'oubli, m&ecirc;me le
+souvenir vague ne causent pas tant de souffrances que l'amour
+malheureux. C'est d'un tel oubli anticip&eacute; que je
+pr&eacute;f&eacute;rais sans me l'avouer, la reposante
+douceur.</p>
+
+<p>D'ailleurs, ce qu'une telle cure de d&eacute;tachement
+psychique et d'isolement peut avoir de p&eacute;nible, le devient
+de moins en moins pour une autre raison, c'est qu'elle affaiblit,
+en attendant de la gu&eacute;rir, cette id&eacute;e fixe qu'est
+un amour. Le mien &eacute;tait encore assez fort pour que je
+tinsse &agrave; reconqu&eacute;rir tout mon prestige aux yeux de
+Gilberte, lequel, par ma s&eacute;paration volontaire devait, me
+semblait-il, grandir progressivement, de sorte que chacune de ces
+calmes et tristes journ&eacute;es o&ugrave; je ne la voyais pas,
+venant chacune apr&egrave;s l'autre, sans interruption, sans
+prescription (quand un f&acirc;cheux ne se m&ecirc;lait pas de
+mes affaires), &eacute;tait une journ&eacute;e non pas perdue,
+mais gagn&eacute;e.<br>
+ Inutilement gagn&eacute;e peut-&ecirc;tre, car bient&ocirc;t on
+pourrait me d&eacute;clarer gu&eacute;ri. La r&eacute;signation,
+modalit&eacute; de l'habitude, permet &agrave; certaines forces
+de s'accro&icirc;tre ind&eacute;finiment. Celles, si infimes que
+j'avais pour supporter mon chagrin, le premier soir de ma
+brouille avec Gilberte, avaient &eacute;t&eacute; port&eacute;es
+depuis lors &agrave; une puissance incalculable. Seulement la
+tendance de tout ce qui existe &agrave; se prolonger, est parfois
+coup&eacute;e de brusques impulsions auxquelles nous nous
+conc&eacute;dons avec d'autant moins de scrupules de nous laisser
+aller que nous savons pendant combien de jours, de mois, nous
+avons pu, nous pourrions encore, nous priver. Et souvent, c'est
+quand la bourse o&ugrave; l'on &eacute;pargne va &ecirc;tre
+pleine qu'on la vide tout d'un coup, c'est sans attendre le
+r&eacute;sultat du traitement et quand d&eacute;j&agrave; on
+s'est habitu&eacute; &agrave; lui, qu'on le cesse. Et un jour
+o&ugrave; Mme Swann me redisait ses habituelles paroles sur le
+plaisir que Gilberte aurait &agrave; me voir, mettant ainsi le
+bonheur dont je me privais d&eacute;j&agrave; depuis si longtemps
+comme &agrave; la port&eacute;e de ma main, je fus
+boulevers&eacute; en comprenant qu'il &eacute;tait encore
+possible de le go&ucirc;ter; et j'eus peine &agrave; attendre le
+lendemain; je venais de me r&eacute;soudre &agrave; aller
+surprendre Gilberte avant son d&icirc;ner.</p>
+
+<p>Ce qui m'aida &agrave; patienter tout l'espace d'une
+journ&eacute;e fut un projet que je fis. Du moment que tout
+&eacute;tait oubli&eacute;, que j'&eacute;tais
+r&eacute;concili&eacute; avec Gilberte, je ne voulais plus la
+voir qu'en amoureux. Tous les jours elle recevrait de moi les
+plus belles fleurs qui fussent. Et si Mme Swann, bien qu'elle
+n'e&ucirc;t pas le droit d'&ecirc;tre une m&egrave;re trop
+s&eacute;v&egrave;re, ne me permettait pas des envois de fleurs
+quotidiens, je trouverais des cadeaux plus pr&eacute;cieux et
+moins fr&eacute;quents. Mes parents ne me donnaient pas assez
+d'argent pour acheter des choses ch&egrave;res. Je songeai
+&agrave; une grande potiche de vieux Chine qui me venait de ma
+tante L&eacute;onie et dont maman pr&eacute;disait chaque jour
+que Fran&ccedil;oise allait venir en lui disant: &laquo;A s'est
+d&eacute;coll&eacute;e&raquo; et qu'il n'en resterait rien. Dans
+ces conditions n'&eacute;tait-il pas plus sage de la vendre, de
+la vendre pour pouvoir faire tout le plaisir que je voudrais
+&agrave; Gilberte. Il me semblait que je pourrais bien en tirer
+mille francs. Je la fis envelopper; l'habitude m'avait
+emp&ecirc;ch&eacute; de jamais la voir: m'en s&eacute;parer eut
+au moins un avantage qui fut de me faire faire sa connaissance.
+Je l'emportai avec moi avant d'aller chez les Swann, et en
+donnant leur adresse au cocher, je lui dis de prendre, par les
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, au coin desquels &eacute;tait le
+magasin d'un grand marchand de chinoiseries que connaissait mon
+p&egrave;re. A ma grande surprise, il m'offrit s&eacute;ance
+tenante de la potiche non pas mille, mais dix mille francs. Je
+pris ces billets avec ravissement; pendant toute une
+ann&eacute;e, je pourrais combler chaque jour Gilberte de roses
+et de lilas. Quand je fus remont&eacute; dans la voiture en
+quittant le marchand, le cocher, tout naturellement, comme les
+Swann demeuraient pr&egrave;s du Bois, se trouva, au lieu du
+chemin habituel, descendre l'avenue des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Il avait d&eacute;j&agrave;
+d&eacute;pass&eacute; le coin de la rue de Berri, quand, dans le
+cr&eacute;puscule, je crus reconna&icirc;tre, tr&egrave;s
+pr&egrave;s de la maison des Swann mais allant dans la direction
+inverse et s'en &eacute;loignant, Gilberte qui marchait
+lentement, quoique d'un pas d&eacute;lib&eacute;r&eacute;
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un jeune homme avec qui elle causait
+et duquel je ne pus distinguer le visage. Je me soulevai dans la
+voiture, voulant faire arr&ecirc;ter, puis j'h&eacute;sitai. Les
+deux promeneurs &eacute;taient d&eacute;j&agrave; un peu loin et
+les deux lignes douces et parall&egrave;les que tra&ccedil;ait
+leur lente promenade allaient s'estompant dans l'ombre
+&eacute;lys&eacute;enne. Bient&ocirc;t j'arrivai devant la maison
+de Gilberte. Je fus re&ccedil;u par Mme Swann: &laquo;Oh! elle va
+&ecirc;tre d&eacute;sol&eacute;e, me dit-elle, je ne sais pas
+comment elle n'est pas l&agrave;. Elle a eu tr&egrave;s chaud
+tant&ocirc;t &agrave; un cours, elle m'a dit qu'elle voulait
+aller prendre un peu l'air avec une de ses amies.&raquo;
+&laquo;Je crois que je l'ai aper&ccedil;ue avenue des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es.&raquo; &laquo;Je ne pense pas que
+ce f&ucirc;t elle. En tous cas ne le dites pas &agrave; son
+p&egrave;re, il n'aime pas qu'elle sorte &agrave; ces
+heures-l&agrave;. Good evening.&raquo; Je partis, dis au cocher
+de reprendre le m&ecirc;me chemin, mais ne retrouvai pas les deux
+promeneurs. O&ugrave; avaient-ils &eacute;t&eacute;? Que se
+disaient-ils dans le soir, de cet air confidentiel?</p>
+
+<p>Je rentrai, tenant avec d&eacute;sespoir les dix mille francs
+inesp&eacute;r&eacute;s qui avaient d&ucirc; me permettre de
+faire tant de petits plaisirs &agrave; cette Gilberte que,
+maintenant, j'&eacute;tais d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne plus
+revoir. Sans doute, cet arr&ecirc;t chez le marchand de
+chinoiseries m'avait r&eacute;joui en me faisant esp&eacute;rer
+que je ne verrais plus jamais mon amie que contente de moi et
+reconnaissante. Mais si je n'avais pas fait cet arr&ecirc;t, si
+la voiture n'avait pas pris par l'avenue des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es, je n'eusse pas rencontr&eacute;
+Gilberte et ce jeune homme. Ainsi un m&ecirc;me fait porte des
+rameaux opposites et le malheur qu'il engendre annule le bonheur
+qu'il avait caus&eacute;. Il m'&eacute;tait arriv&eacute; le
+contraire de ce qui se produit si fr&eacute;quemment. On
+d&eacute;sire une joie, et le moyen mat&eacute;riel de
+l'atteindre fait d&eacute;faut. &laquo;Il est triste, a dit
+Labruy&egrave;re, d'aimer sans une grande fortune.&raquo; Il ne
+reste plus qu'&agrave; essayer d'an&eacute;antir peu &agrave; peu
+le d&eacute;sir de cette joie. Pour moi, au contraire, le moyen
+mat&eacute;riel avait &eacute;t&eacute; obtenu, mais, au
+m&ecirc;me moment, sinon par un effet logique, du moins par une
+cons&eacute;quence fortuite de cette r&eacute;ussite
+premi&egrave;re, la joie avait &eacute;t&eacute;
+d&eacute;rob&eacute;e. Il semble, d'ailleurs, qu'elle doive nous
+l'&ecirc;tre toujours.<br>
+ D'ordinaire, il est vrai, pas dans la m&ecirc;me soir&eacute;e
+o&ugrave; nous avons acquis ce qui la rend possible. Le plus
+souvent nous continuons de nous &eacute;vertuer et
+d'esp&eacute;rer quelque temps. Mais le bonheur ne peut jamais
+avoir lieu. Si les circonstances arrivent &agrave; &ecirc;tre
+surmont&eacute;es, la nature transporte la lutte du dehors au
+dedans et fait peu &agrave; peu changer assez notre cur pour
+qu'il d&eacute;sire autre chose que ce qu'il va poss&eacute;der.
+Et si la p&eacute;rip&eacute;tie a &eacute;t&eacute; si rapide
+que notre cur n'a pas eu le temps de changer, la nature ne
+d&eacute;sesp&egrave;re pas pour cela de nous vaincre, d'une
+mani&egrave;re plus tardive il est vrai, plus subtile, mais aussi
+efficace. C'est alors &agrave; la derni&egrave;re seconde que la
+possession du bonheur nous est enlev&eacute;e, ou plut&ocirc;t
+c'est cette possession m&ecirc;me que par une ruse diabolique la
+nature charge de d&eacute;truire le bonheur. Ayant
+&eacute;chou&eacute; dans tout ce qui &eacute;tait du domaine des
+faits et de la vie, c'est une impossibilit&eacute;
+derni&egrave;re, l'impossibilit&eacute; psychologique du bonheur
+que la nature cr&eacute;e. Le ph&eacute;nom&egrave;ne du bonheur
+ne se produit pas ou donne lieu aux r&eacute;actions les plus
+am&egrave;res.</p>
+
+<p>Je serrai les dix mille francs. Mais ils ne me servaient plus
+&agrave; rien.<br>
+ Je les d&eacute;pensai du reste encore plus vite que si j'eusse
+envoy&eacute; tous les jours des fleurs &agrave; Gilberte, car
+quand le soir venait, j'&eacute;tais si malheureux que je ne
+pouvais rester chez moi et allais pleurer dans les bras de femmes
+que je n'aimais pas. Quant &agrave; chercher &agrave; faire un
+plaisir quelconque &agrave; Gilberte, je ne le souhaitais plus;
+maintenant retourner dans la maison de Gilberte n'e&ucirc;t pu
+que me faire souffrir.<br>
+ M&ecirc;me revoir Gilberte, qui m'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; si
+d&eacute;licieux la veille ne m'e&ucirc;t plus suffi. Car
+j'aurais &eacute;t&eacute; inquiet tout le temps o&ugrave; je
+n'aurais pas &eacute;t&eacute; pr&egrave;s d'elle. C'est ce qui
+fait qu'une femme par toute nouvelle souffrance qu'elle nous
+inflige, souvent sans le savoir, augmente son pouvoir sur nous,
+mais aussi nos exigences envers elle. Par ce mal qu'elle nous a
+fait, la femme nous cerne de plus en plus, redouble nos
+cha&icirc;nes, mais aussi celles dont il nous aurait
+jusque-l&agrave; sembl&eacute; suffisant de la garotter pour que
+nous nous sentions tranquilles. La veille encore, si je n'avais
+pas cru ennuyer Gilberte, je me serais content&eacute; de
+r&eacute;clamer de rares entrevues, lesquelles maintenant ne
+m'eussent plus content&eacute; et que j'eusse remplac&eacute;es
+par bien d'autres conditions. Car en amour, au contraire de ce
+qui se passe apr&egrave;s les combats, on les fait plus dures, on
+ne cesse de les aggraver, plus on est vaincu, si toutefois on est
+en situation de les imposer. Ce n'&eacute;tait pas mon cas
+&agrave; l'&eacute;gard de Gilberte. Aussi je
+pr&eacute;f&eacute;rai d'abord ne pas retourner chez sa
+m&egrave;re. Je continuais bien &agrave; me dire que Gilberte ne
+m'aimait pas, que je le savais depuis assez longtemps, que je
+pouvais la revoir si je voulais, et, si je ne le voulais pas,
+l'oublier &agrave; la longue. Mais ces id&eacute;es, comme un
+rem&egrave;de qui n'agit pas contre certaines affections,
+&eacute;taient sans aucune esp&egrave;ce de pouvoir efficace
+contre ces deux lignes parall&egrave;les que je revoyais de temps
+&agrave; autre, de Gilberte et du jeune homme s'enfon&ccedil;ant
+&agrave; petits pas dans l'avenue des
+Champs-&Eacute;lys&eacute;es. C'&eacute;tait un mal nouveau, qui
+lui aussi finirait par s'user, c'&eacute;tait une image qui un
+jour se pr&eacute;senterait &agrave; mon esprit
+enti&egrave;rement d&eacute;cant&eacute;e de tout ce qu'elle
+contenait de nocif, comme ces poisons mortels qu'on manie sans
+danger, comme un peu de dynamite &agrave; quoi on peut allumer sa
+cigarette sans crainte d'explosion.<br>
+ En attendant, il y avait en moi une autre force qui luttait de
+toute sa puissance, contre cette force malsaine qui me
+repr&eacute;sentait sans changement la promenade de Gilberte dans
+le cr&eacute;puscule: pour briser les assauts renouvel&eacute;s
+de ma m&eacute;moire, travaillait utilement en sens inverse mon
+imagination. La premi&egrave;re de ces deux forces, certes,
+continuait &agrave; me montrer ces deux promeneurs de l'avenue
+des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, et m'offrait d'autres images
+d&eacute;sagr&eacute;ables, tir&eacute;es du pass&eacute;, par
+exemple Gilberte haussant les &eacute;paules quand sa m&egrave;re
+lui demandait de rester avec moi. Mais la seconde force,
+travaillant sur le canevas de mes esp&eacute;rances, dessinait un
+avenir bien plus complaisamment d&eacute;velopp&eacute; que ce
+pauvre pass&eacute; en somme si restreint.<br>
+ Pour une minute o&ugrave; je revoyais Gilberte maussade, combien
+n'y en avait-il pas o&ugrave; je combinais une d&eacute;marche
+qu'elle ferait faire pour notre r&eacute;conciliation, pour nos
+fian&ccedil;ailles peut-&ecirc;tre. Il est vrai que cette force
+que l'imagination dirigeait vers l'avenir, elle la puisait
+malgr&eacute; tout dans le pass&eacute;. Au fur et &agrave;
+mesure que s'effacerait mon ennui que Gilberte e&ucirc;t
+hauss&eacute; les &eacute;paules, diminuerait aussi le souvenir
+de son charme, souvenir qui me faisait souhaiter qu'elle
+rev&icirc;nt vers moi. Mais j'&eacute;tais encore bien loin de
+cette mort du pass&eacute;.<br>
+ J'aimais toujours celle qu'il est vrai que je croyais
+d&eacute;tester. Mais chaque fois qu'on me trouvait bien
+coiff&eacute;, ayant bonne mine, j'aurais voulu qu'elle f&ucirc;t
+l&agrave;. J'&eacute;tais irrit&eacute; du d&eacute;sir que
+beaucoup de gens manifest&egrave;rent &agrave; cette
+&eacute;poque de me recevoir et chez lesquels je refusai d'aller.
+Il y eut une sc&egrave;ne &agrave; la maison parce que je
+n'accompagnai pas mon p&egrave;re &agrave; un d&icirc;ner
+officiel o&ugrave; il devait y avoir les Bontemps avec leur
+ni&egrave;ce Albertine, petite jeune fille, presque encore
+enfant. Les diff&eacute;rentes p&eacute;riodes de notre vie se
+chevauchent ainsi l'une l'autre. On refuse
+d&eacute;daigneusement, &agrave; cause de ce qu'on aime et qui
+vous sera un jour si &eacute;gal, de voir ce qui vous est
+&eacute;gal aujourd'hui, qu'on aimera demain, qu'on aurait
+peut-&ecirc;tre pu, si on avait consenti &agrave; le voir, aimer
+plus t&ocirc;t, et qui e&ucirc;t ainsi abr&eacute;g&eacute; vos
+souffrances actuelles, pour les remplacer il est vrai par
+d'autres.<br>
+ Les miennes allaient se modifiant. J'avais l'&eacute;tonnement
+d'apercevoir au fond de moi-m&ecirc;me, un jour un sentiment, le
+jour suivant un autre, g&eacute;n&eacute;ralement inspir&eacute;s
+par telle esp&eacute;rance ou telle crainte relatives &agrave;
+Gilberte. A la Gilberte que je portais en moi. J'aurais d&ucirc;
+me dire que l'autre, la r&eacute;elle, &eacute;tait
+peut-&ecirc;tre enti&egrave;rement diff&eacute;rente de
+celle-l&agrave;, ignorait tous les regrets que je lui
+pr&ecirc;tais, pensait probablement beaucoup moins &agrave; moi
+non seulement que moi &agrave; elle, mais que je ne la faisais
+elle-m&ecirc;me penser &agrave; moi quand j'&eacute;tais seul en
+t&ecirc;te &agrave; t&ecirc;te avec ma Gilberte fictive,
+cherchais quelles pouvaient &ecirc;tre ses vraies intentions
+&agrave; mon &eacute;gard et l'imaginais ainsi, son attention
+toujours tourn&eacute;e vers moi.</p>
+
+<p>Pendant ces p&eacute;riodes o&ugrave;, tout en
+s'affaiblissant, persiste le chagrin, il faut distinguer entre
+celui que nous cause la pens&eacute;e constante de la personne
+elle-m&ecirc;me, et celui que raniment certains souvenirs, telle
+phrase m&eacute;chante dite, tel verbe employ&eacute; dans une
+lettre qu'on a re&ccedil;ue.<br>
+ En r&eacute;servant de d&eacute;crire &agrave; l'occasion d'un
+amour ult&eacute;rieur, les formes diverses du chagrin, disons
+que de ces deux-l&agrave;, la premi&egrave;re est infiniment
+moins cruelle que la seconde. Cela tient &agrave; ce que notre
+notion de la personne vivant toujours en nous, y est embellie de
+l'aur&eacute;ole que nous ne tardons pas &agrave; lui rendre, et
+s'empreint sinon des douceurs fr&eacute;quentes de l'espoir, tout
+au moins du calme d'une tristesse permanente. (D'ailleurs, il est
+&agrave; remarquer que l'image d'une personne qui nous fait
+souffrir tient peu de place, dans ces complications qui aggravent
+un chagrin d'amour, le prolongent et l'emp&ecirc;chent de
+gu&eacute;rir, comme dans certaines maladies la cause est hors de
+proportions avec la fi&egrave;vre cons&eacute;cutive et la
+lenteur &agrave; entrer en convalescence.) Mais si l'id&eacute;e
+de la personne que nous aimons re&ccedil;oit le reflet d'une
+intelligence g&eacute;n&eacute;ralement optimiste, il n'en est
+pas de m&ecirc;me de ces souvenirs particuliers, de ces propos
+m&eacute;chants, de cette lettre hostile (je n'en re&ccedil;us
+qu'une seule qui le f&ucirc;t, de Gilberte), on dirait que la
+personne elle-m&ecirc;me r&eacute;side dans ces fragments
+pourtant si restreints et port&eacute;e &agrave; une puissance
+qu'elle est bien loin d'avoir dans l'id&eacute;e habituelle que
+nous formons d'elle tout enti&egrave;re. C'est que la lettre nous
+ne l'avons pas comme l'image de l'&ecirc;tre aim&eacute;,
+contempl&eacute;e dans le calme m&eacute;lancolique du regret;
+nous l'avons lue, d&eacute;vor&eacute;e, dans l'angoisse affreuse
+dont nous &eacute;treignait un malheur inattendu. La formation de
+cette sorte de chagrins est autre; ils nous viennent du dehors et
+c'est par le chemin de la plus cruelle souffrance qu'ils sont
+all&eacute;s jusqu'&agrave; notre cur. L'image de notre amie que
+nous croyons ancienne, authentique, a &eacute;t&eacute; en
+r&eacute;alit&eacute; refaite par nous bien des fois. Le souvenir
+cruel lui, n'est pas contemporain de cette image
+restaur&eacute;e, il est d'un autre &acirc;ge, il est un des
+rares t&eacute;moins d'un monstrueux pass&eacute;. Mais comme ce
+pass&eacute; continue &agrave; exister, sauf en nous &agrave; qui
+il a plu de lui substituer un merveilleux &acirc;ge d'or, un
+paradis o&ugrave; tout le monde sera r&eacute;concili&eacute;,
+ces souvenirs, ces lettres, sont un rappel &agrave; la
+r&eacute;alit&eacute; et devraient nous faire sentir par le
+brusque mal qu'ils nous font, combien nous nous sommes
+&eacute;loign&eacute;s d'elle dans les folles esp&eacute;rances
+de notre attente quotidienne. Ce n'est pas que cette
+r&eacute;alit&eacute; doive toujours rester la m&ecirc;me bien
+que cela arrive parfois. Il y a dans notre vie bien des femmes
+que nous n'avons jamais cherch&eacute; &agrave; revoir et qui ont
+tout naturellement r&eacute;pondu &agrave; notre silence
+nullement voulu par un silence pareil. Seulement
+celles-l&agrave;, comme nous ne les aimions pas, nous n'avons pas
+compt&eacute; les ann&eacute;es pass&eacute;es loin d'elles, et
+cet exemple qui l'infirmerait est n&eacute;glig&eacute; par nous
+quand nous raisonnons sur l'efficacit&eacute; de l'isolement,
+comme le sont, par ceux qui croient aux pressentiments, tous les
+cas o&ugrave; les leurs ne furent pas v&eacute;rifi&eacute;s.</p>
+
+<p>Mais enfin l'&eacute;loignement peut &ecirc;tre efficace. Le
+d&eacute;sir, l'app&eacute;tit de nous revoir, finissent par
+rena&icirc;tre dans le cur qui actuellement nous
+m&eacute;conna&icirc;t. Seulement il y faut du temps. Or, nos
+exigences en ce qui concerne le temps ne sont pas moins
+exorbitantes que celles r&eacute;clam&eacute;es par le cur pour
+changer. D'abord, du temps, c'est pr&eacute;cis&eacute;ment ce
+que nous accordons le moins ais&eacute;ment, car notre souffrance
+est cruelle et nous sommes press&eacute;s de la voir finir.
+Ensuite, ce temps dont l'autre cur aura besoin pour changer, le
+n&ocirc;tre s'en servira pour changer lui aussi, de sorte que
+quand le but que nous nous proposions deviendra accessible, il
+aura cess&eacute; d'&ecirc;tre un but pour nous. D'ailleurs,
+l'id&eacute;e m&ecirc;me qu'il sera accessible, qu'il n'est pas
+de bonheur que, lorsqu'il ne sera plus un bonheur pour nous, nous
+ne finissions par atteindre, cette id&eacute;e comporte une part,
+mais une part seulement, de v&eacute;rit&eacute;. Il nous
+&eacute;choit quand nous y sommes devenus indiff&eacute;rents.
+Mais pr&eacute;cis&eacute;ment cette indiff&eacute;rence nous a
+rendus moins exigeants et nous permet de croire
+r&eacute;trospectivement qu'il nous e&ucirc;t ravi &agrave; une
+&eacute;poque o&ugrave; il nous e&ucirc;t peut-&ecirc;tre
+sembl&eacute; fort incomplet. On n'est pas tr&egrave;s difficile
+ni tr&egrave;s bon juge sur ce dont on ne se soucie point.
+L'amabilit&eacute; d'un &ecirc;tre que nous n'aimons plus et qui
+semble encore excessive &agrave; notre indiff&eacute;rence
+e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute; bien loin de suffire
+&agrave; notre amour. Ces tendres paroles, cette offre d'un
+rendez-vous, nous pensons au plaisir qu'elles nous auraient
+caus&eacute;, non &agrave; toutes celles dont nous les aurions
+voulu voir imm&eacute;diatement suivies et que par cette
+avidit&eacute; nous aurions peut-&ecirc;tre emp&ecirc;ch&eacute;
+de se produire. De sorte qu'il n'est pas certain que le bonheur
+survenu trop tard, quand on ne peut plus en jouir, quand on
+n'aime plus, soit tout &agrave; fait ce m&ecirc;me bonheur dont
+le manque nous rendit jadis si malheureux. Une seule personne
+pourrait en d&eacute;cider, notre moi d'alors; il n'est plus
+l&agrave;; et sans doute suffirait-il qu'il rev&icirc;nt, pour
+que, identique ou non, le bonheur s'&eacute;vanou&icirc;t.</p>
+
+<p>En attendant ces r&eacute;alisations apr&egrave;s coup d'un
+r&egrave;ve auquel je ne tiendrais plus, &agrave; force
+d'inventer, comme au temps o&ugrave; je connaissais &agrave;
+peine Gilberte, des paroles, des lettres, o&ugrave; elle
+implorait mon pardon, avouait n'avoir jamais aim&eacute; que moi
+et demandait &agrave; m'&eacute;pouser, une s&eacute;rie de
+douces images incessamment recr&eacute;&eacute;es, finirent par
+prendre plus de place dans mon esprit que la vision de Gilberte
+et du jeune homme, laquelle n'&eacute;tait plus aliment&eacute;e
+par rien. Je serais peut-&ecirc;tre d&egrave;s lors
+retourn&eacute; chez Mme Swann sans un r&ecirc;ve que je fis et
+o&ugrave; un de mes amis, lequel n'&eacute;tait pourtant pas de
+ceux que je me connaissais, agissait envers moi avec la plus
+grande fausset&eacute; et croyait &agrave; la mienne. Brusquement
+r&eacute;veill&eacute; par la souffrance que venait de me causer
+ce r&ecirc;ve et voyant qu'elle persistait, je repensai &agrave;
+lui, cherchai &agrave; me rappeler quel &eacute;tait l'ami que
+j'avais vu en dormant et dont le nom espagnol n'&eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; plus distinct. A la fois Joseph et Pharaon, je
+me mis &agrave; interpr&eacute;ter mon r&ecirc;ve. Je savais que
+dans beaucoup d'entre eux il ne faut tenir compte ni de
+l'apparence des personnes lesquelles peuvent &ecirc;tre
+d&eacute;guis&eacute;es et avoir interchang&eacute; leurs
+visages, comme ces saints mutil&eacute;s des cath&eacute;drales
+que des arch&eacute;ologues ignorants ont refaits, en mettant sur
+le corps de l'un la t&ecirc;te de l'autre, et en m&ecirc;lant les
+attributs et les noms. Ceux que les &ecirc;tres portent dans un
+r&ecirc;ve peuvent nous abuser. La personne que nous aimons doit
+y &ecirc;tre reconnue seulement &agrave; la force de la douleur
+&eacute;prouv&eacute;e. La mienne m'apprit que devenue pendant
+mon sommeil un jeune homme, la personne dont la fausset&eacute;
+r&eacute;cente me faisait encore mal &eacute;tait Gilberte. Je me
+rappelai alors que la derni&egrave;re fois que je l'avais vue, le
+jour o&ugrave; sa m&egrave;re l'avait emp&ecirc;ch&eacute;e
+d'aller &agrave; une matin&eacute;e de danse, elle avait soit
+sinc&egrave;rement, soit en le feignant, refus&eacute; tout en
+riant d'une fa&ccedil;on &eacute;trange de croire &agrave; mes
+bonnes intentions pour elle. Par association, ce souvenir en
+ramena un autre dans ma m&eacute;moire. Longtemps auparavant,
+&ccedil;'avait &eacute;t&eacute; Swann qui n'avait pas voulu
+croire &agrave; ma sinc&eacute;rit&eacute;, ni que je fusse un
+bon ami pour Gilberte. Inutilement je lui avais &eacute;crit,
+Gilberte m'avait rapport&eacute; ma lettre et me l'avait rendue
+avec le m&ecirc;me rire incompr&eacute;hensible. Elle ne me
+l'avait pas rendue tout de suite, je me rappelai toute la
+sc&egrave;ne derri&egrave;re le massif de lauriers. On devient
+moral d&egrave;s qu'on est malheureux. L'antipathie actuelle de
+Gilberte pour moi me sembla comme un ch&acirc;timent
+inflig&eacute; par la vie &agrave; cause de la conduite que
+j'avais eue ce jour-l&agrave;. Les ch&acirc;timents on croit les
+&eacute;viter, parce qu'on fait attention aux voitures en
+traversant, qu'on &eacute;vite les dangers. Mais il en est
+d'internes. L'accident vient du c&ocirc;t&eacute; auquel on ne
+songeait pas, du dedans, du cur. Les mots de Gilberte: &laquo;Si
+vous voulez, continuons &agrave; lutter&raquo; me firent horreur.
+Je l'imaginai telle, chez elle peut-&ecirc;tre, dans la lingerie,
+avec le jeune homme que j'avais vu l'accompagnant dans l'avenue
+des Champs-&Eacute;lys&eacute;es. Ainsi, autant que (il y avait
+quelque temps) de croire que j'&eacute;tais tranquillement
+install&eacute; dans le bonheur, j'avais &eacute;t&eacute;
+insens&eacute;, maintenant que j'avais renonc&eacute; &agrave;
+&ecirc;tre heureux, de tenir pour assur&eacute; que du moins
+j'&eacute;tais devenu, je pourrais rester calme. Car tant que
+notre cur enferme d'une fa&ccedil;on permanente l'image d'un
+autre &ecirc;tre, ce n'est pas seulement notre bonheur, qui peut
+&agrave; tout moment &ecirc;tre d&eacute;truit; quand ce bonheur
+est &eacute;vanoui, quand nous avons souffert, puis, que nous
+avons r&eacute;ussi &agrave; endormir notre souffrance, ce qui
+est aussi trompeur et pr&eacute;caire qu'avait &eacute;t&eacute;
+le bonheur m&ecirc;me, c'est le calme. Le mien finit par revenir,
+car ce qui, modifiant notre &eacute;tat moral, nos d&eacute;sirs,
+est entr&eacute;, &agrave; la faveur d'un r&ecirc;ve, dans notre
+esprit, cela aussi peu &agrave; peu se dissipe, la permanence et
+la dur&eacute;e ne sont promises &agrave; rien, pas m&ecirc;me
+&agrave; la douleur. D'ailleurs, ceux qui souffrent par l'amour
+sont comme on dit de certains malades, leur propre
+m&eacute;decin. Comme il ne peut leur venir de consolation que de
+l'&ecirc;tre qui cause leur douleur et que cette douleur est une
+&eacute;manation de lui, c'est en elle qu'ils finissent par
+trouver un rem&egrave;de. Elle le leur d&eacute;couvre
+elle-m&ecirc;me &agrave; un moment donn&eacute;, car au fur et
+&agrave; mesure qu'ils la retournent en eux, cette douleur leur
+montre un autre aspect de la personne regrett&eacute;e,
+tant&ocirc;t si ha&iuml;ssable qu'on n'a m&ecirc;me plus le
+d&eacute;sir de la revoir parce qu'avant de se plaire avec elle
+il faudrait la faire souffrir, tant&ocirc;t si douce que la
+douceur qu'on lui pr&ecirc;te on lui en fait un m&eacute;rite et
+on en tire une raison d'esp&eacute;rer. Mais la souffrance qui
+s'&eacute;tait renouvel&eacute;e en moi eut beau finir par
+s'apaiser, je ne voulus plus retourner que rarement chez Mme
+Swann. C'est d'abord que chez ceux qui aiment et sont
+abandonn&eacute;s, le sentiment d'attente -- m&ecirc;me d'attente
+inavou&eacute;e -- dans lequel ils vivent se transforme de
+lui-m&ecirc;me, et bien qu'en apparence identique, fait
+succ&eacute;der &agrave; un premier &eacute;tat, un second
+extr&ecirc;mement identique, fait succ&eacute;der &aacute; un
+premier &eacute;tat, un second exactement contraire. Le premier
+&eacute;tait la suite, le reflet des incidents douloureux qui
+nous avaient boulevers&eacute;s. L'attente de ce qui pourrait se
+produire est m&ecirc;l&eacute;e d'effroi, d'autant plus que nous
+d&eacute;sirons &agrave; ce moment-l&agrave;, si rien de nouveau
+ne nous vient du c&ocirc;t&eacute; de celle que nous aimons, agir
+nous-m&ecirc;me, et nous ne savons trop quel sera le
+succ&egrave;s d'une d&eacute;marche apr&egrave;s laquelle il ne
+sera peut-&ecirc;tre plus possible d'en entamer d'autre. Mais
+bient&ocirc;t, sans que nous nous en rendions compte, notre
+attente qui continue est d&eacute;termin&eacute;e, nous l'avons
+vu, non plus par le souvenir du pass&eacute; que nous avons subi,
+mais par l'esp&eacute;rance d'un avenir imaginaire. D&egrave;s
+lors, elle est presque agr&eacute;able. Puis la premi&egrave;re
+en durant un peu, nous a habitu&eacute;s &agrave; vivre dans
+l'expectative.<br>
+ La souffrance que nous avons &eacute;prouv&eacute;e durant nos
+derniers rendez-vous, survit encore en nous, mais
+d&eacute;j&agrave; ensommeill&eacute;e. Nous ne sommes pas trop
+press&eacute;s de la renouveler, d'autant plus que nous ne voyons
+pas bien ce que nous demanderions maintenant. La possession d'un
+peu plus de la femme que nous aimons ne ferait que nous rendre
+plus n&eacute;cessaire ce que nous ne poss&eacute;dons pas, et
+qui resterait malgr&eacute; tout, nos besoins naissant de nos
+satisfactions, quelque chose d'irr&eacute;ductible.</p>
+
+<p>Enfin une derni&egrave;re raison s'ajouta plus tard &agrave;
+celle-ci pour me faire cesser compl&egrave;tement mes visites
+&agrave; Mme Swann. Cette raison, plus tardive, n'&eacute;tait
+pas que j'eusse encore oubli&eacute; Gilberte, mais de
+t&acirc;cher de l'oublier plus vite. Sans doute, depuis que ma
+grande souffrance &eacute;tait finie, mes visites chez Mme Swann
+&eacute;taient redevenues pour ce qui me restait de tristesse, le
+calmant et la distraction qui m'avaient &eacute;t&eacute; si
+pr&eacute;cieux au d&eacute;but. Mais la raison de
+l'efficacit&eacute; du premier faisait aussi
+l'inconv&eacute;nient de la seconde, &agrave; savoir qu'&agrave;
+ces visites le souvenir de Gilberte &eacute;tait intimement
+m&ecirc;l&eacute;. La distraction ne m'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; utile que si elle e&ucirc;t mis en lutte avec
+un sentiment que la pr&eacute;sence de Gilberte n'alimentait
+plus, des pens&eacute;es, des int&eacute;r&ecirc;ts, des passions
+o&ugrave; Gilberte ne f&ucirc;t entr&eacute;e pour rien. Ces
+&eacute;tats de conscience auxquels l'&ecirc;tre qu'on aime reste
+&eacute;tranger occupent alors une place qui, si petite qu'elle
+soit d'abord est autant de retranch&eacute; &agrave; l'amour qui
+occupait l'&acirc;me tout enti&egrave;re. Il faut chercher
+&agrave; nourrir, &agrave; faire cro&icirc;tre ces
+pens&eacute;es, cependant que d&eacute;cline le sentiment qui
+n'est plus qu'un souvenir, de fa&ccedil;on que les
+&eacute;l&eacute;ments nouveaux introduits dans l'esprit, lui
+disputent, lui arrachent une part de plus en plus grande de
+l'&acirc;me, et finalement la lui d&eacute;robent toute. Je me
+rendais compte que c'&eacute;tait la seule mani&egrave;re de tuer
+un amour et j'&eacute;tais encore assez jeune, assez courageux
+pour entreprendre de le faire, pour assumer la plus cruelle des
+douleurs qui na&icirc;t de la certitude, que, quelque temps qu'on
+doive y mettre, on r&eacute;ussira. La raison que je donnais
+maintenant dans mes lettres &agrave; Gilberte, de mon refus de la
+voir, c'&eacute;tait une allusion &agrave; quelque
+myst&eacute;rieux malentendu, parfaitement fictif, qu'il y aurait
+eu entre elle et moi et sur lequel j'avais esp&eacute;r&eacute;
+d'abord que Gilberte me demanderait des explications. Mais, en
+fait, m&ecirc;me dans les relations les plus insignifiantes de la
+vie, un &eacute;claircissement n'est sollicit&eacute; par un
+correspondant qui sait qu'une phrase obscure, mensong&egrave;re,
+incriminatrice, est mise &agrave; dessein pour qu'il proteste, et
+qui est trop heureux de sentir par l&agrave; qu'il
+poss&egrave;de, -- et de garder -- la ma&icirc;trise et
+l'initiative des op&eacute;rations. A plus forte raison en est-il
+de m&ecirc;me dans des relations plus tendres, o&ugrave; l'amour
+a tant d'&eacute;loquence, l'indiff&eacute;rence si peu de
+curiosit&eacute;. Gilberte n'ayant pas mis en doute ni
+cherch&eacute; &agrave; conna&icirc;tre ce malentendu, il devint
+pour moi quelque chose de r&eacute;el auquel je me
+r&eacute;f&eacute;rais dans chaque lettre. Et il y a dans ces
+situations prises &agrave; faux, dans l'affectation de la
+froideur, un sortil&egrave;ge qui vous y fait
+pers&eacute;v&eacute;rer. A force d'&eacute;crire: &laquo;Depuis
+que nos curs sont d&eacute;sunis&raquo; pour que Gilberte me
+r&eacute;pondit: &laquo;Mais ils ne le sont pas,
+expliquons-nous&raquo;, j'avais fini par me persuader qu'ils
+l'&eacute;taient. En r&eacute;p&eacute;tant toujours: &laquo;La
+vie a pu changer pour nous, elle n'effacera pas le sentiment que
+nous e&ucirc;mes&raquo;, par d&eacute;sir de m'entendre dire
+enfin: &laquo;Mais il n'y a rien de chang&eacute;, ce sentiment
+est plus fort que jamais&raquo;, je vivais avec l'id&eacute;e que
+la vie avait chang&eacute; en effet, que nous garderions le
+souvenir du sentiment qui n'&eacute;tait plus, comme certains
+nerveux pour avoir simul&eacute; une maladie finissent par rester
+toujours malades. Maintenant chaque fois que j'avais &agrave;
+&eacute;crire &agrave; Gilberte, je me reportais &agrave; ce
+changement imagin&eacute; et dont l'existence d&eacute;sormais
+tacitement reconnue par le silence qu'elle gardait &agrave; ce
+sujet dans ses r&eacute;ponses, subsisterait entre nous.<br>
+ Puis Gilberte cessa de s'en tenir &agrave; la
+pr&eacute;t&eacute;rition. Elle-m&ecirc;me adopta mon point de
+vue; et, comme dans les toasts officiels, o&ugrave; le chef
+d'&Eacute;tat qui est re&ccedil;u reprend peu &agrave; peu les
+m&ecirc;mes expressions dont vient d'user le chef d'&Eacute;tat
+qui le re&ccedil;oit, chaque fois que j'&eacute;crivais &agrave;
+Gilberte: &laquo;La vie a pu nous s&eacute;parer, le souvenir du
+temps o&ugrave; nous nous conn&ucirc;mes durera&raquo; elle ne
+manqua pas de r&eacute;pondre: &laquo;La vie a pu nous
+s&eacute;parer, elle ne pourra nous faire oublier les bonnes
+heures qui nous seront toujours ch&egrave;res&raquo; (nous
+aurions &eacute;t&eacute; bien embarrass&eacute; de dire pourquoi
+&laquo;la vie&raquo; nous avait s&eacute;par&eacute;s, quel
+changement s'&eacute;tait produit). Je ne souffrais plus trop.
+Pourtant un jour o&ugrave; je lui disais dans une lettre que
+j'avais appris la mort de notre vieille marchande de sucre d'orge
+des Champs-&Eacute;lys&eacute;es, comme je venais d'&eacute;crire
+ces mots: &laquo;J'ai pens&eacute; que cela vous a fait de la
+peine, en moi cela a remu&eacute; bien des souvenirs&raquo;, je
+ne pus m'emp&ecirc;cher de fondre en larmes en voyant que je
+parlais au pass&eacute;, et comme s'il s'agissait d'un mort
+d&eacute;j&agrave; presque oubli&eacute;, de cet amour auquel
+malgr&eacute; moi je n'avais jamais cess&eacute; de penser comme
+&eacute;tant vivant, pouvant du moins rena&icirc;tre. Rien de
+plus tendre que cette correspondance entre amis qui ne voulaient
+plus se voir. Les lettres de Gilberte avaient la
+d&eacute;licatesse de celles que j'&eacute;crivais aux
+indiff&eacute;rents et me donnaient les m&ecirc;mes marques
+apparentes d'affection si douces pour moi &agrave; recevoir
+d'elle.</p>
+
+<p>D'ailleurs peu &agrave; peu chaque refus de la voir me fit
+moins de peine. Et comme elle me devenait moins ch&egrave;re, mes
+souvenirs douloureux n'avaient plus assez de force pour
+d&eacute;truire dans leur retour incessant la formation du
+plaisir que j'avais &agrave; penser &agrave; Florence, &agrave;
+Venise. Je regrettais &agrave; ces moments-l&agrave; d'avoir
+renonc&eacute; &agrave; entrer dans la diplomatie et de
+m'&ecirc;tre fait une existence s&eacute;dentaire, pour ne pas
+m'&eacute;loigner d'une jeune fille que je ne verrais plus et que
+j'avais d&eacute;j&agrave; presque oubli&eacute;e. On construit
+sa vie pour une personne et quand enfin on peut l'y recevoir,
+cette personne ne vient pas, puis meurt pour vous et on vit
+prisonnier, dans ce qui n'&eacute;tait destin&eacute; qu'&agrave;
+elle.<br>
+ Si Venise semblait &agrave; mes parents bien lointain et bien
+fi&eacute;vreux pour moi, il &eacute;tait du moins facile d'aller
+sans fatigue s'installer &agrave; Balbec. Mais pour cela il
+e&ucirc;t fallu quitter Paris, renoncer &agrave; ces visites,
+gr&acirc;ce auxquelles, si rares qu'elles fussent, j'entendais
+quelquefois Mme Swann me parler de sa fille. Je commen&ccedil;ais
+du reste &agrave; y trouver tel ou tel plaisir o&ugrave; Gilberte
+n'&eacute;tait pour rien.</p>
+
+<p><br>
+ Quand le printemps approcha, ramenant le froid, au temps des
+Saints de glace et des giboul&eacute;es de la Semaine Sainte,
+comme Mme Swann trouvait qu'on gelait chez elle, il m'arrivait
+souvent de la voir recevant dans des fourrures, ses mains et ses
+&eacute;paules frileuses disparaissant sous le blanc et brillant
+tapis d'un immense manchon plat et d'un collet, tous deux
+d'hermine, qu'elle n'avait pas quitt&eacute;s en rentrant et qui
+avaient l'air des derniers carr&eacute;s des neiges de l'hiver
+plus persistants que les autres et que la chaleur du feu ni le
+progr&egrave;s de la saison n'avaient r&eacute;ussi &agrave;
+fondre. Et la v&eacute;rit&eacute; totale de ces semaines
+glaciales mais d&eacute;j&agrave; fleurissantes &eacute;tait
+sugg&eacute;r&eacute;e pour moi dans ce salon, o&ugrave;
+bient&ocirc;t je n'irais plus, par d'autres blancheurs plus
+enivrantes, celles par exemple, des &laquo;boules de neige&raquo;
+assemblant au sommet de leurs hautes tiges nues comme les
+arbustes lin&eacute;aires des pr&eacute;rapha&eacute;lites, leurs
+globes parcell&eacute;s mais unis, blancs comme des anges
+annonciateurs et qu'entourait une odeur de citron. Car la
+ch&acirc;telaine de Tansonville savait qu'avril, m&ecirc;me
+glac&eacute;, n'est pas d&eacute;pourvu de fleurs, que l'hiver,
+le printemps, l'&eacute;t&eacute;, ne sont pas
+s&eacute;par&eacute;s par des cloisons aussi herm&eacute;tiques
+que tend &agrave; le croire le boulevardier qui jusqu'aux
+premi&egrave;res chaleurs s'imagine le monde comme renfermant
+seulement des maisons nues sous la pluie. Que Mme Swann se
+content&acirc;t des envois que lui faisait son jardinier de
+Combray, et que par l'interm&eacute;diaire de sa fleuriste
+&laquo;attitr&eacute;e&raquo; elle ne combl&acirc;t pas les
+lacunes d'une insuffisante &eacute;vocation &agrave; l'aide
+d'emprunts faits &agrave; la pr&eacute;cocit&eacute;
+m&eacute;diterran&eacute;enne, je suis loin de le
+pr&eacute;tendre et je ne m'en souciais pas. Il me suffisait pour
+avoir la nostalgie de la campagne, qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute;
+des n&eacute;v&eacute;s du manchon que tenait Mme Swann, les
+boules de neige (qui n'avaient peut-&ecirc;tre dans la
+pens&eacute;e de la ma&icirc;tresse de la maison d'autre but que
+de faire, sur les conseils de Bergoe, &laquo;symphonie en blanc
+majeur&raquo; avec son ameublement et sa toilette) me
+rappelassent que l'Enchantement du Vendredi Saint figure un
+miracle naturel auquel on pourrait assister tous les ans si l'on
+&eacute;tait plus sage, et aid&eacute;es du parfum acide et
+capiteux de corolles d'autres esp&egrave;ces dont j'ignorais les
+noms et qui m'avait fait rester tant de fois en arr&ecirc;t dans
+mes promenades de Combray, rendissent le salon de Mme Swann aussi
+virginal, aussi candidement fleuri sans aucune feuille, aussi
+surcharg&eacute; d'odeurs authentiques, que le petit raidillon de
+Tansonville.</p>
+
+<p>Mais c'&eacute;tait encore trop que celui-ci me f&ucirc;t
+rappel&eacute;. Son souvenir risquait d'entretenir le peu qui
+subsistait de mon amour pour Gilberte. Aussi, bien que je ne
+souffrisse plus du tout durant ces visites &agrave; Mme Swann, je
+les espa&ccedil;ai encore et cherchai &agrave; la voir le moins
+possible. Tout au plus, comme je continuais &agrave; ne pas
+quitter Paris, me conc&eacute;dai-je certaines promenades avec
+elle. Les beaux jours &eacute;taient enfin revenus, et la
+chaleur. Comme je savais qu'avant le d&eacute;jeuner Mme Swann
+sortait pendant une heure et allait faire quelques pas avenue du
+Bois, pr&egrave;s de l'&Eacute;toile, et de l'endroit qu'on
+appelait alors, &agrave; cause des gens qui venaient regarder les
+riches qu'ils ne connaissaient que de nom, le &laquo;Club des
+Pann&eacute;s&raquo; -- j'obtins de mes parents que le dimanche,
+-- car je n'&eacute;tais pas libre en semaine &agrave; cette
+heure-l&agrave;, -- je pourrais ne d&eacute;jeuner que bien
+apr&egrave;s eux, &agrave; une heure un quart, et aller faire un
+tour auparavant. Je n'y manquai jamais pendant ce mois de mai,
+Gilberte &eacute;tant all&eacute;e &agrave; la campagne chez des
+amies. J'arrivais &agrave; l'Arc-de-Triomphe vers midi. Je
+faisais le guet &agrave; l'entr&eacute;e de l'avenue, ne perdant
+pas des yeux le coin de la petite rue par o&ugrave; Mme Swann qui
+n'avait que quelques m&egrave;tres &agrave; franchir, venait de
+chez elle. Comme c'&eacute;tait d&eacute;j&agrave; l'heure
+o&ugrave; beaucoup de promeneurs rentraient d&eacute;jeuner, ceux
+qui restaient &eacute;taient peu nombreux et, pour la plus grande
+part, des gens &eacute;l&eacute;gants. Tout d'un coup, sur le
+sable de l'all&eacute;e, tardive, alentie et luxuriante comme la
+plus belle fleur et qui ne s'ouvrirait qu'&agrave; midi, Mme
+Swann apparaissait, &eacute;panouissant autour d'elle une
+toilette toujours diff&eacute;rente mais que je me rappelle
+surtout mauve; puis elle hissait et d&eacute;ployait sur un long
+p&eacute;doncule, au moment de sa plus compl&egrave;te
+irradiation, le pavillon de soie d'une large ombrelle de la
+m&ecirc;me nuance que l'effeuillaison des p&eacute;tales de sa
+robe. Toute une suite l'environnait; Swann, quatre ou cinq hommes
+de club qui &eacute;taient venus la voir le matin chez elle ou
+qu'elle avait rencontr&eacute;s: et leur noire ou grise
+agglom&eacute;ration ob&eacute;issante, ex&eacute;cutant les
+mouvements presque m&eacute;caniques d'un cadre inerte autour
+d'Odette, donnait l'air &agrave; cette femme qui seule avait de
+l'intensit&eacute; dans les yeux, de regarder devant elle,
+d'entre tous ces hommes, comme d'une fen&ecirc;tre dont elle se
+f&ucirc;t approch&eacute;e, et la faisait surgir, fr&ecirc;le,
+sans crainte, dans la nudit&eacute; de ses tendres couleurs,
+comme l'apparition d'un &ecirc;tre d'une esp&egrave;ce
+diff&eacute;rente, d'une race inconnue, et d'une puissance
+presque guerri&egrave;re, gr&acirc;ce &agrave; quoi elle
+compensait &agrave; elle seule sa multiple escorte.<br>
+ Souriante, heureuse du beau temps, du soleil qui n'incommodait
+pas encore, ayant l'air d'assurance et de calme du
+cr&eacute;ateur qui a accompli son uvre et ne se soucie plus du
+reste, certaine que sa toilette, -- dussent des passants
+vulgaires ne pas l'appr&eacute;cier, -- &eacute;tait la plus
+&eacute;l&eacute;gante de toutes, elle la portait pour
+soi-m&ecirc;me et pour ses amis, naturellement, sans attention
+exag&eacute;r&eacute;e, mais aussi sans d&eacute;tachement
+complet; n'emp&ecirc;chant pas les petits nuds de son corsage et
+de sa jupe de flotter l&eacute;g&egrave;rement devant elle comme
+des cr&eacute;atures dont elle n'ignorait pas la pr&eacute;sence
+et &agrave; qui elle permettait avec indulgence de se livrer
+&agrave; leurs jeux, selon leur rythme propre, pourvu qu'ils
+suivissent sa marche, et m&ecirc;me sur son ombrelle mauve que
+souvent elle tenait encore ferm&eacute;e quand elle arrivait,
+elle laissait tomber par moment comme sur un bouquet de violettes
+de Parme, son regard heureux et si doux que quand il ne
+s'attachait plus &agrave; ses amis mais &agrave; un objet
+inanim&eacute;, il avait l'air de sourire encore. Elle
+r&eacute;servait ainsi, elle faisait occuper &agrave; sa toilette
+cet intervalle d'&eacute;l&eacute;gance dont les hommes &agrave;
+qui Mme Swann parlait le plus en camarades, respectaient l'espace
+et la n&eacute;cessit&eacute;, non sans une certaine
+d&eacute;f&eacute;rence de profanes, un aveu de leur propre
+ignorance, et sur lequel ils reconnaissaient &agrave; leur amie
+comme &agrave; un malade sur les soins sp&eacute;ciaux qu'il doit
+prendre, ou comme &agrave; une m&egrave;re sur l'&eacute;ducation
+de ses enfants, comp&eacute;tence et juridiction. Non moins que
+par la cour qui l'entourait et ne semblait pas voir les passants,
+Mme Swann, &agrave; cause de l'heure tardive de son apparition,
+&eacute;voquait cet appartement o&ugrave; elle avait pass&eacute;
+une matin&eacute;e si longue et o&ugrave; il faudrait qu'elle
+rentr&acirc;t bient&ocirc;t d&eacute;jeuner; elle semblait en
+indiquer la proximit&eacute; par la tranquillit&eacute;
+fl&acirc;neuse de sa promenade, pareille &agrave; celle qu'on
+fait &agrave; petits pas dans son jardin; de cet appartement on
+aurait dit qu'elle portait encore autour d'elle l'ombre
+int&eacute;rieure et fra&icirc;che. Mais, par tout cela
+m&ecirc;me, sa vue ne me donnait que davantage la sensation du
+plein air et de la chaleur.<br>
+ D'autant plus que d&eacute;j&agrave; persuad&eacute; qu'en vertu
+de la liturgie et des rites dans lesquels Mme Swann &eacute;tait
+profond&eacute;ment vers&eacute;e, sa toilette &eacute;tait unie
+&agrave; la saison et &agrave; l'heure par un lien
+n&eacute;cessaire, unique, les fleurs de son inflexible chapeau
+de paille, les petits rubans de sa robe me semblaient
+na&icirc;tre du mois de mai plus naturellement encore que les
+fleurs des jardins et des bois; et pour conna&icirc;tre le
+trouble nouveau de la saison, je ne levais pas les yeux plus haut
+que son ombrelle, ouverte et tendue comme un autre ciel plus
+proche, rond, cl&eacute;ment, mobile et bleu. Car ces rites,
+s'ils &eacute;taient souverains, mettaient leur gloire, et par
+cons&eacute;quent Mme Swann mettait la sienne &agrave;
+ob&eacute;ir avec condescendance, au matin, au printemps, au
+soleil, lesquels ne me semblaient pas assez flatt&eacute;s qu'une
+femme si &eacute;l&eacute;gante voul&ucirc;t bien ne pas les
+ignorer, et e&ucirc;t choisi &agrave; cause d'eux une robe d'une
+&eacute;toffe plus claire, plus l&eacute;g&egrave;re, faisant
+penser, par son &eacute;vasement au col et aux manches, &agrave;
+la moiteur du cou et des poignets, f&icirc;t enfin pour eux tous
+les frais d'une grande dame qui s'&eacute;tant ga&icirc;ment
+abaiss&eacute;e &agrave; aller voir &agrave; la campagne des gens
+communs et que tout le monde, m&ecirc;me le vulgaire,
+conna&icirc;t, n'en a pas moins tenu &agrave; rev&ecirc;tir
+sp&eacute;cialement pour ce jour-l&agrave; une toilette
+champ&ecirc;tre. D&egrave;s son arriv&eacute;e, je saluais Mme
+Swann, elle m'arr&ecirc;tait et me disait: &laquo;Good
+morning&raquo; en souriant.<br>
+ Nous faisions quelques pas. Et je comprenais que ces canons
+selon lesquels elle s'habillait, c'&eacute;tait pour
+elle-m&ecirc;me qu'elle y ob&eacute;issait, comme &agrave; une
+sagesse sup&eacute;rieure dont elle e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+la grande pr&ecirc;tresse: car s'il lui arrivait qu'ayant trop
+chaud, elle entr'ouvr&icirc;t, ou m&ecirc;me &ocirc;t&acirc;t,
+tout &agrave; fait et me donn&acirc;t &agrave; porter sa jaquette
+qu'elle avait cru garder ferm&eacute;e, je d&eacute;couvrais dans
+la chemisette mille d&eacute;tails d'ex&eacute;cution qui avaient
+eu grande chance de rester inaper&ccedil;us comme ces parties
+d'orchestre auxquelles le compositeur a donn&eacute; tous ses
+soins, bien qu'elles ne doivent jamais arriver aux oreilles du
+public; ou dans les manches de la jaquette pli&eacute;e sur mon
+bras je voyais, je regardais longuement par plaisir ou par
+amabilit&eacute;, quelque d&eacute;tail exquis, une bande d'une
+teinte d&eacute;licieuse, une satinette mauve habituellement
+cach&eacute;e aux yeux de tous, mais aussi d&eacute;licatement
+travaill&eacute;e que les parties ext&eacute;rieures, comme ces
+sculptures gothiques d'une cath&eacute;drale dissimul&eacute;es
+au revers d'une balustrade &agrave; quatre-vingts pieds de
+hauteur, aussi parfaites que les bas-reliefs du grand porche,
+mais que personne n'avait jamais vues avant qu'au hasard d'un
+voyage, un artiste n'e&ucirc;t obtenu de monter se promener en
+plein ciel, pour dominer toute la ville, entre les deux
+tours.</p>
+
+<p>Ce qui augmentait cette impression que Mme Swann se promenait
+dans l'avenue du Bois comme dans l'all&eacute;e d'un jardin
+&agrave; elle, c'&eacute;tait -- pour ces gens qui ignoraient ses
+habitudes de &laquo;footing&raquo; -- qu'elle f&ucirc;t venue
+&agrave; pieds, sans voiture qui suiv&icirc;t, elle que
+d&egrave;s le mois de mai, on avait l'habitude de voir passer
+avec l'attelage le plus soign&eacute;, la livr&eacute;e la mieux
+tenue de Paris, mollement et majestueusement assise comme une
+d&eacute;esse, dans le ti&egrave;de plein air d'une immense
+victoria &agrave; huit ressorts. A pieds, Mme Swann avait l'air,
+surtout avec sa d&eacute;marche que ralentissait la chaleur,
+d'avoir c&eacute;d&eacute; &agrave; une curiosit&eacute;, de
+commettre une &eacute;l&eacute;gante infraction aux r&egrave;gles
+du protocole, comme ces souverains qui sans consulter personne,
+accompagn&eacute;s par l'admiration un peu scandalis&eacute;e
+d'une suite qui n'ose formuler une critique, sortent de leur loge
+pendant un gala et visitent le foyer en se m&ecirc;lant pendant
+quelques instants aux autres spectateurs. Ainsi, entre Mme Swann
+et la foule, celle-ci sentait ces barri&egrave;res d'une certaine
+sorte de richesse, lesquelles lui semblent les plus
+infranchissables de toutes. Le faubourg Saint-Germain a bien
+aussi les siennes, mais moins parlantes aux yeux et &agrave;
+l'imagination des &laquo;pann&eacute;s&raquo;. Ceux-ci
+aupr&egrave;s d'une grande dame, plus simple, plus facile
+&agrave; confondre avec une petite bourgeoise, moins
+&eacute;loign&eacute;e du peuple, n'&eacute;prouveront pas ce
+sentiment de leur in&eacute;galit&eacute;, presque de leur
+indignit&eacute;, qu'ils ont devant une Mme Swann. Sans doute,
+ces sortes de femmes ne sont pas elles-m&ecirc;mes
+frapp&eacute;es comme eux du brillant appareil dont elles sont
+entour&eacute;es, elles n'y font plus attention, mais c'est
+&agrave; force d'y &ecirc;tre habitu&eacute;es,
+c'est-&agrave;-dire d'avoir fini par le trouver d'autant plus
+naturel, d'autant plus n&eacute;cessaire, par juger les autres
+&ecirc;tres selon qu'ils sont plus ou moins initi&eacute;s
+&agrave; ces habitudes du luxe: de sorte que (la grandeur
+qu'elles laissent &eacute;clater en elles, qu'elles
+d&eacute;couvrent chez les autres, &eacute;tant toute
+mat&eacute;rielle, facile &agrave; constater, longue &agrave;
+acqu&eacute;rir, difficile &agrave; compenser), si ces femmes
+mettent un passant au rang le plus bas, c'est de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re qu'elles lui sont apparues au plus haut, &agrave;
+savoir imm&eacute;diatement, &agrave; premi&egrave;re vue, sans
+appel. Peut-&ecirc;tre cette classe sociale particuli&egrave;re
+qui comptait alors des femmes comme lady Israels
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; celles de l'aristocratie et Mme Swann
+qui devait les fr&eacute;quenter un jour, cette classe
+interm&eacute;diaire, inf&eacute;rieure au faubourg
+Saint-Germain, puisqu'elle le courtisait, mais sup&eacute;rieure
+&agrave; ce qui n'est pas du faubourg Saint-Germain, et qui avait
+ceci de particulier que d&eacute;j&agrave; d&eacute;gag&eacute;e
+du monde des riches, elle &eacute;tait la richesse encore, mais
+la richesse devenue ductile, ob&eacute;issant &agrave; une
+destination, &agrave; une pens&eacute;e artistiques, l'argent
+mall&eacute;able, po&eacute;tiquement cisel&eacute; et qui sait
+sourire, peut-&ecirc;tre cette classe, du moins avec le
+m&ecirc;me caract&egrave;re et le m&ecirc;me charme,
+n'existe-t-elle plus. D'ailleurs, les femmes qui en faisaient
+partie n'auraient plus aujourd'hui ce qui &eacute;tait la
+premi&egrave;re condition de leur r&egrave;gne, puisque avec
+l'&acirc;ge elles ont, presque toutes, perdu leur beaut&eacute;.
+Or, autant que du fa&icirc;te de sa noble richesse,
+c'&eacute;tait du comble glorieux de son &eacute;t&eacute;
+m&ucirc;r et si savoureux encore, que Mme Swann, majestueuse,
+souriante et bonne, s'avan&ccedil;ant dans l'avenue du Bois,
+voyait comme Hypatie, sous la lente marche de ses pieds, rouler
+les mondes. Des jeunes gens qui passaient la regardaient
+anxieusement, incertains si leurs vagues relations avec elle
+(d'autant plus qu'ayant &agrave; peine &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sent&eacute;s une fois &agrave; Swann ils craignaient
+qu'il ne les reconn&ucirc;t pas), &eacute;taient suffisantes pour
+qu'ils se permissent de la saluer. Et ce n'&eacute;tait qu'en
+tremblant devant les cons&eacute;quences, qu'ils s'y
+d&eacute;cidaient, se demandant si leur geste audacieusement
+provocateur et sacril&egrave;ge, attentant &agrave; l'inviolable
+supr&eacute;matie d'une caste, n'allait pas
+d&eacute;cha&icirc;ner des catastrophes ou faire descendre le
+ch&acirc;timent d'un dieu. Il d&eacute;clenchait seulement, comme
+un mouvement d'horlogerie, la gesticulation de petits personnages
+salueurs qui n'&eacute;taient autres que l'entourage d'Odette,
+&agrave; commencer par Swann, lequel soulevait son tube
+doubl&eacute; de cuir vert, avec une gr&acirc;ce souriante,
+apprise dans le faubourg Saint-Germain, mais &agrave; laquelle ne
+s'alliait plus l'indiff&eacute;rence qu'il aurait eue autrefois.
+Elle &eacute;tait remplac&eacute;e (comme s'il &eacute;tait dans
+une certaine mesure p&eacute;n&eacute;tr&eacute; des
+pr&eacute;jug&eacute;s d'Odette), &agrave; la fois par l'ennui
+d'avoir &agrave; r&eacute;pondre &agrave; quelqu'un d'assez mal
+habill&eacute;, et par la satisfaction que sa femme conn&ucirc;t
+tant de monde, sentiment mixte qu'il traduisait en disant aux
+amis &eacute;l&eacute;gants qui l'accompagnaient: &laquo;Encore
+un! Ma parole, je me demande o&ugrave; Odette va chercher tous
+ces gens-l&agrave;!&raquo; Cependant, ayant r&eacute;pondu par un
+signe de t&ecirc;te au passant alarm&eacute; d&eacute;j&agrave;
+hors de vue, mais dont le cur battait encore, Mme Swann se
+tournait vers moi: &laquo;Alors, me disait-elle, c'est fini? Vous
+ne viendrez plus jamais voir Gilberte? Je suis contente
+d'&ecirc;tre except&eacute;e et que vous ne me
+&laquo;dropiez&raquo; pas tout &agrave; fait. J'aime vous voir,
+mais j'aimais aussi l'influence que vous aviez sur ma fille. Je
+crois qu'elle le regrette beaucoup aussi.<br>
+ Enfin, je ne veux pas vous tyranniser parce que vous n'auriez
+qu'&agrave; ne plus vouloir me voir non plus!&raquo;
+&laquo;Odette, Sagan qui vous dit bonjour&raquo;, faisait
+remarquer Swann &agrave; sa femme. Et, en effet, le prince
+faisant comme dans une apoth&eacute;ose de th&eacute;&acirc;tre,
+de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front &agrave; son
+cheval dans une magnifique apoth&eacute;ose, adressait &agrave;
+Odette un grand salut th&eacute;&acirc;tral et comme
+all&eacute;gorique o&ugrave; s'amplifiait toute la chevaleresque
+courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la
+Femme, f&ucirc;t-elle incarn&eacute;e en une femme que sa
+m&egrave;re ou sa sur ne pourraient pas fr&eacute;quenter.
+D'ailleurs &agrave; tout moment, reconnue au fond de la
+transparence liquide et du vernis lumineux de l'ombre que versait
+sur elle son ombrelle, Mme Swann &eacute;tait salu&eacute;e par
+les derniers cavaliers attard&eacute;s, comme
+cin&eacute;matographi&eacute;s au galop sur l'ensoleillement
+blanc de l'avenue, hommes de cercle dont les noms,
+c&eacute;l&egrave;bres pour le public, -- Antoine de Castellane,
+Adalbert de Montmorency et tant d'autres -- &eacute;taient pour
+Mme Swann des noms familiers d'amis. Et, comme la dur&eacute;e
+moyenne de la vie, -- la long&eacute;vit&eacute; relative, -- est
+beaucoup plus grande pour les souvenirs des sensations
+po&eacute;tiques que pour ceux des souffrances du cur, depuis si
+longtemps que se sont &eacute;vanouis les chagrins que j'avais
+alors &agrave; cause de Gilberte, il leur a surv&eacute;cu le
+plaisir que j'&eacute;prouve, chaque fois que je veux lire, en
+une sorte de cadran solaire les minutes qu'il y a entre midi un
+quart et une heure, au mois de mai, &agrave; me revoir causant
+ainsi avec Mme Swann, sous son ombrelle, comme sous le reflet
+d'un berceau de glycines.</p>
+
+<p>...</p>
+
+<p>J'&eacute;tais arriv&eacute; &agrave; une presque
+compl&egrave;te indiff&eacute;rence &agrave; l'&eacute;gard de
+Gilberte, quand deux ans plus tard je partis avec ma
+grand'm&egrave;re pour Balbec. Quand je subissais le charme d'un
+visage nouveau, quand c'&eacute;tait &agrave; l'aide d'une autre
+jeune fille que j'esp&eacute;rais conna&icirc;tre les
+cath&eacute;drales gothiques, les palais et les jardins de
+l'Italie, je me disais tristement que notre amour, en tant qu'il
+est l'amour d'une certaine cr&eacute;ature, n'est peut-&ecirc;tre
+pas quelque chose de bien r&eacute;el, puisque, si des
+associations de r&ecirc;veries agr&eacute;ables ou douloureuses
+peuvent le lier pendant quelque temps &agrave; une femme
+jusqu'&agrave; nous faire penser qu'il a &eacute;t&eacute;
+inspir&eacute; par elle d'une fa&ccedil;on n&eacute;cessaire, en
+revanche si nous nous d&eacute;gageons volontairement ou &agrave;
+notre insu de ces associations, cet amour comme s'il &eacute;tait
+au contraire spontan&eacute; et venait de nous seuls,
+rena&icirc;t pour se donner &agrave; une autre femme.<br>
+ Pourtant au moment de ce d&eacute;part pour Balbec, et pendant
+les premiers temps de mon s&eacute;jour mon indiff&eacute;rence
+n'&eacute;tait encore qu'intermittente.<br>
+ Souvent (notre vie &eacute;tant si peu chronologique,
+interf&eacute;rant tant d'anachronismes dans la suite des jours),
+je vivais dans ceux, plus anciens que la veille ou
+l'avant-veille, o&ugrave; j'aimais Gilberte. Alors ne plus la
+voir m'&eacute;tait soudain douloureux, comme c'e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; dans ce temps-l&agrave;. Le moi qui l'avait
+aim&eacute;e, remplac&eacute; d&eacute;j&agrave; presque
+enti&egrave;rement par un autre, resurgissait, et il
+m'&eacute;tait rendu beaucoup plus fr&eacute;quemment par une
+chose futile que par une chose importante. Par exemple, pour
+anticiper sur mon s&eacute;jour en Normandie j'entendis &agrave;
+Balbec un inconnu que je croisai sur la digue dire: &laquo;La
+famille du directeur du minist&egrave;re des Postes.&raquo; Or
+(comme je ne savais pas alors l'influence que cette famille
+devait avoir sur ma vie), ce propos aurait d&ucirc; me
+para&icirc;tre oiseux, mais il me causa une vive souffrance,
+celle qu'&eacute;prouvait un moi, aboli pour une grande part
+depuis longtemps, &agrave; &ecirc;tre s&eacute;par&eacute; de
+Gilberte. C'est que jamais je n'avais repens&eacute; &agrave; une
+conversation que Gilberte avait eue devant moi avec son
+p&egrave;re, relativement &agrave; la famille du &laquo;directeur
+du minist&egrave;re des Postes&raquo;. Or, les souvenirs d'amour
+ne font pas exception aux lois g&eacute;n&eacute;rales de la
+m&eacute;moire elles-m&ecirc;mes r&eacute;gies par les lois plus
+g&eacute;n&eacute;rales de l'habitude. Comme celle-ci affaiblit
+tout, ce qui nous rappelle le mieux un &ecirc;tre, c'est
+justement ce que nous avions oubli&eacute; (parce que
+c'&eacute;tait insignifiant et que nous lui avions ainsi
+laiss&eacute; toute sa force). C'est pourquoi la meilleure part
+de notre m&eacute;moire est hors de nous, dans un souffle
+pluvieux, dans l'odeur de renferm&eacute; d'une chambre ou dans
+l'odeur d'une premi&egrave;re flamb&eacute;e, partout o&ugrave;
+nous retrouvons de nous-m&ecirc;me ce que notre intelligence,
+n'en ayant pas l'emploi, avait d&eacute;daign&eacute;, la
+derni&egrave;re r&eacute;serve du pass&eacute;, la meilleure,
+celle qui quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous
+faire pleurer encore.<br>
+ Hors de nous? En nous pour mieux dire, mais
+d&eacute;rob&eacute;e &agrave; nos propres regards, dans un oubli
+plus ou moins prolong&eacute;. C'est gr&acirc;ce &agrave; cet
+oubli seul que nous pouvons de temps &agrave; autre retrouver
+l'&ecirc;tre que nous f&ucirc;mes, nous placer vis-&agrave;-vis
+des choses comme cet &ecirc;tre l'&eacute;tait, souffrir &agrave;
+nouveau, parce que nous ne sommes plus nous, mais lui, et qu'il
+aimait ce qui nous est maintenant indiff&eacute;rent. Au grand
+jour de la m&eacute;moire habituelle, les images du pass&eacute;
+p&acirc;lissent peu &agrave; peu, s'effacent, il ne reste plus
+rien d'elles, nous ne le retrouverions plus. Ou plut&ocirc;t nous
+ne le retrouverions plus, si quelques mots (comme
+&laquo;directeur au minist&egrave;re des Postes&raquo;) n'avaient
+&eacute;t&eacute; soigneusement enferm&eacute;s dans l'oubli, de
+m&ecirc;me qu'on d&eacute;pose &agrave; la Biblioth&egrave;que
+nationale un exemplaire d'un livre qui sans cela risquerait de
+devenir introuvable.</p>
+
+<p>Mais cette souffrance et ce regain d'amour pour Gilberte ne
+furent pas plus longs que ceux qu'on a en r&ecirc;ve, et cette
+fois au contraire parce qu'&agrave; Balbec, l'Habitude ancienne
+n'&eacute;tait plus l&agrave; pour les faire durer.<br>
+ Et si ces effets de l'Habitude semblent contradictoires, c'est
+qu'elle ob&eacute;it &agrave; des lois multiples. A Paris
+j'&eacute;tais devenu de plus en plus indiff&eacute;rent &agrave;
+Gilberte, gr&acirc;ce &agrave; l'Habitude. Le changement
+d'habitude, c'est-&agrave;-dire la cessation momentan&eacute;e de
+l'Habitude paracheva l'uvre de l'Habitude quand je partis pour
+Balbec. Elle affaiblit mais stabilise, elle am&egrave;ne la
+d&eacute;sagr&eacute;gation mais la fait durer
+ind&eacute;finiment. Chaque jour depuis des ann&eacute;es je
+calquais tant bien que mal mon &eacute;tat d'&acirc;me sur celui
+de la veille. A Balbec un lit nouveau &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+duquel on m'apportait le matin un petit d&eacute;jeuner
+diff&eacute;rent de celui de Paris, ne devait plus soutenir les
+pens&eacute;es dont s'&eacute;tait nourri mon amour pour
+Gilberte: il y a des cas (assez rares, il est vrai) o&ugrave; la
+s&eacute;dentarit&eacute; immobilisant les jours, le meilleur
+moyen de gagner du temps, c'est de changer de place. Mon voyage
+&agrave; Balbec fut comme la premi&egrave;re sortie d'un
+convalescent qui n'attendait plus qu'elle pour s'apercevoir qu'il
+est gu&eacute;ri.</p>
+
+<p><br>
+ Ce voyage, on le ferait sans doute aujourd'hui en automobile,
+croyant le rendre ainsi plus agr&eacute;able. On verra,
+qu'accompli de cette fa&ccedil;on, il serait m&ecirc;me en un
+sens plus vrai puisque on y suivrait de plus pr&egrave;s, dans
+une intimit&eacute; plus &eacute;troite, les diverses gradations
+selon lesquelles change la surface de la terre. Mais enfin le
+plaisir sp&eacute;cifique du voyage n'est pas de pouvoir
+descendre en route et s'arr&ecirc;ter quand on est
+fatigu&eacute;, c'est de rendre la diff&eacute;rence entre le
+d&eacute;part et l'arriv&eacute;e non pas aussi insensible, mais
+aussi profonde qu'on peut, de la ressentir dans sa
+totalit&eacute;, intacte, telle quelle &eacute;tait dans notre
+pens&eacute;e quand notre imagination nous portait du lieu
+o&ugrave; nous vivions jusqu'au cur d'un lieu
+d&eacute;sir&eacute;, en un bond qui nous semblait moins
+miraculeux parce qu'il franchissait une distance que parce qu'il
+unissait deux individualit&eacute;s distinctes de la terre, qu'il
+nous menait d'un nom &agrave; un autre nom, et que
+sch&eacute;matise (mieux qu'une promenade o&ugrave;, comme on
+d&eacute;barque o&ugrave; l'on veut, il n'y a gu&egrave;re plus
+d'arriv&eacute;e) l'op&eacute;ration myst&eacute;rieuse qui
+s'accomplissait dans ces lieux sp&eacute;ciaux, les gares,
+lesquels ne font pas presque partie pour ainsi dire de la ville
+mais contiennent l'essence de sa personnalit&eacute; de
+m&ecirc;me que sur un &eacute;criteau signal&eacute;tique elles
+portent son nom.</p>
+
+<p>Mais en tout genre, notre temps a la manie de vouloir ne
+montrer les choses qu'avec ce qui les entoure dans la
+r&eacute;alit&eacute;, et par l&agrave; de supprimer l'essentiel,
+l'acte de l'esprit, qui les isola d'elle. On
+&laquo;pr&eacute;sente&raquo; un tableau au milieu de meubles, de
+bibelots, de tentures de la m&ecirc;me &eacute;poque, fade
+d&eacute;cor qu'excelle &agrave; composer dans les h&ocirc;tels
+d'aujourd'hui la ma&icirc;tresse de maison la plus ignorante la
+veille, passant maintenant ses journ&eacute;es dans les archives
+et les biblioth&egrave;ques et au milieu duquel le chef-d'uvre
+qu'on regarde tout en d&icirc;nant ne nous donne pas la
+m&ecirc;me enivrante joie qu'on ne doit lui demander que dans une
+salle de mus&eacute;e, laquelle symbolise bien mieux par sa
+nudit&eacute; et son d&eacute;pouillement de toutes
+particularit&eacute;s, les espaces int&eacute;rieurs o&ugrave;
+l'artiste s'est abstrait pour cr&eacute;er.</p>
+
+<p>Malheureusement ces lieux merveilleux que sont les gares,
+d'o&ugrave; l'on part pour une destination
+&eacute;loign&eacute;e, sont aussi des lieux tragiques, car si le
+miracle s'y accomplit gr&acirc;ce auquel les pays qui n'avaient
+encore d'existence que dans notre pens&eacute;e vont &ecirc;tre
+ceux au milieu desquels nous vivrons, pour cette raison
+m&ecirc;me il faut renoncer au sortir de la salle d'attente
+&agrave; retrouver tout &agrave; l'heure la chambre
+famili&egrave;re o&ugrave; l'on &eacute;tait il y a un instant
+encore. Il faut laisser toute esp&eacute;rance de rentrer coucher
+chez soi, une fois qu'on s'est d&eacute;cid&eacute; &agrave;
+p&eacute;n&eacute;trer dans l'antre empest&eacute; par o&ugrave;
+l'on acc&egrave;de au myst&egrave;re, dans un de ces grands
+ateliers vitr&eacute;s, comme celui de Saint-Lazare o&ugrave;
+j'allai chercher le train de Balbec, et qui d&eacute;ployait
+au-dessus de la ville &eacute;ventr&eacute;e un de ces immenses
+ciels crus et gros de menaces amoncel&eacute;es de drame, pareils
+&agrave; certains ciels, d'une modernit&eacute; presque
+parisienne, de Mantegna ou de V&eacute;ron&egrave;se, et sous
+lequel ne pouvait s'accomplir que quelque acte terrible et
+solennel comme un d&eacute;part en chemin de fer ou
+l'&eacute;rection de la Croix.</p>
+
+<p>Tant que je m'&eacute;tais content&eacute; d'apercevoir du
+fond de mon lit de Paris l'&eacute;glise persane de Balbec au
+milieu des flocons de la temp&ecirc;te, aucune objection &agrave;
+ce voyage n'avait &eacute;t&eacute; faite par mon corps. Elles
+avaient commenc&eacute; seulement quand il avait compris qu'il
+serait de la partie et que le soir de l'arriv&eacute;e on me
+conduirait &agrave; &laquo;ma&raquo; chambre qui lui serait
+inconnue. Sa r&eacute;volte &eacute;tait d'autant plus profonde
+que la veille m&ecirc;me du d&eacute;part j'avais appris que ma
+m&egrave;re ne nous accompagnerait pas, mon p&egrave;re, retenu
+au minist&egrave;re jusqu'au moment o&ugrave; il partirait pour
+l'Espagne avec M. de Norpois ayant pr&eacute;f&eacute;r&eacute;
+louer une maison dans les environs de Paris. D'ailleurs la
+contemplation de Balbec ne me semblait pas moins d&eacute;sirable
+parce qu'il fallait l'acheter au prix d'un mal qui au contraire
+me semblait figurer et garantir, la r&eacute;alit&eacute; de
+l'impression que j'allais chercher, impression que n'aurait
+remplac&eacute;e aucun spectacle pr&eacute;tendu
+&eacute;quivalent, aucun &laquo;panorama&raquo; que j'eusse pu
+aller voir sans &ecirc;tre emp&ecirc;ch&eacute; par cela
+m&ecirc;me de rentrer dormir dans mon lit. Ce n'&eacute;tait pas
+la premi&egrave;re fois que je sentais que ceux qui aiment et
+ceux qui ont du plaisir ne sont pas les m&ecirc;mes.<br>
+ Je croyais d&eacute;sirer aussi profond&eacute;ment Balbec que
+le docteur qui me soignait et qui me dit s'&eacute;tonnant, le
+matin du d&eacute;part, de mon air malheureux: &laquo;Je vous
+r&eacute;ponds que si je pouvais seulement trouver huit jours
+pour aller prendre le frais au bord de la mer, je ne me ferais
+pas prier. Vous allez avoir les courses, les r&eacute;gates, ce
+sera exquis.&raquo; Pour moi j'avais d&eacute;j&agrave; appris et
+m&ecirc;me bien avant d'aller entendre la Berma, que quelle que
+f&ucirc;t la chose que j'aimerais, elle ne serait jamais
+plac&eacute;e qu'au terme d'une poursuite douloureuse au cours de
+laquelle il me faudrait d'abord sacrifier mon plaisir &agrave; ce
+bien supr&ecirc;me, au lieu de l'y chercher.</p>
+
+<p>Ma grand'm&egrave;re concevait naturellement notre
+d&eacute;part d'une fa&ccedil;on un peu diff&eacute;rente et
+toujours aussi d&eacute;sireuse qu'autrefois de donner aux
+pr&eacute;sents qu'on me faisait un caract&egrave;re artistique,
+avait voulu pour m'offrir de ce voyage une
+&laquo;&eacute;preuve&raquo; en partie ancienne, que nous
+refissions moiti&eacute; en chemin de fer, moiti&eacute; en
+voiture le trajet qu'avait suivi Mme de S&eacute;vign&eacute;
+quand elle &eacute;tait all&eacute;e de Paris &agrave;
+&laquo;L'Orient&raquo; en passant par Chaulnes et par &laquo;le
+Pont-Audemer&raquo;. Mais ma grand'm&egrave;re avait
+&eacute;t&eacute; oblig&eacute;e de renoncer &agrave; ce projet,
+sur la d&eacute;fense de mon p&egrave;re, qui savait, quand elle
+organisait un d&eacute;placement en vue de lui faire rendre tout
+le profit intellectuel qu'il pouvait comporter, combien on
+pouvait pronostiquer de trains manqu&eacute;s, de bagages perdus,
+de maux de gorge et de contraventions. Elle se r&eacute;jouissait
+du moins &agrave; la pens&eacute;e que jamais au moment d'aller
+sur la plage, nous ne serions expos&eacute;s &agrave; en
+&ecirc;tre emp&ecirc;ch&eacute;s par la survenue de ce que sa
+ch&egrave;re S&eacute;vign&eacute; appelle une chienne de
+carross&eacute;e, puisque nous ne conna&icirc;trions personne
+&agrave; Balbec, Legrandin ne nous ayant pas offert de lettre
+d'introduction pour sa sur. (Abstention qui n'avait pas
+&eacute;t&eacute; appr&eacute;ci&eacute;e de m&ecirc;me par mes
+tantes C&eacute;line et Victoire lesquelles ayant connu jeune
+fille celle qu'elles n'avaient appel&eacute;e jusqu'ici, pour
+marquer cette intimit&eacute; d'autrefois que &laquo;Ren&eacute;e
+de Cambremer&raquo;, et poss&eacute;dant encore d'elle de ces
+cadeaux qui meublent une chambre et la conversation mais auxquels
+la r&eacute;alit&eacute; actuelle ne correspond pas, croyaient
+venger notre affront en ne pronon&ccedil;ant plus jamais chez Mme
+Legrandin m&egrave;re, le nom de sa fille, et se bornant &agrave;
+se congratuler une fois sorties par des phrases comme: &laquo;Je
+n'ai pas fait allusion &agrave; qui tu sais&raquo;, &laquo;je
+crois qu'on aura compris&raquo;.)</p>
+
+<p>Donc nous partirions simplement de Paris par ce train de une
+heure vingt-deux que je m'&eacute;tais plu trop longtemps
+&agrave; chercher dans l'indicateur des chemins de fer o&ugrave;
+il me donnait chaque fois l'&eacute;motion, presque la
+bienheureuse illusion du d&eacute;part, pour ne pas me figurer
+que je le connaissais. Comme la d&eacute;termination dans notre
+imagination des traits d'un bonheur tient plut&ocirc;t &agrave;
+l'identit&eacute; des d&eacute;sirs qu'il nous inspire,
+qu'&agrave; la pr&eacute;cision des renseignements que nous avons
+sur lui, je croyais conna&icirc;tre celui-l&agrave; dans ses
+d&eacute;tails, et je ne doutais pas que j'&eacute;prouverais
+dans le wagon un plaisir sp&eacute;cial quand la journ&eacute;e
+commencerait &agrave; fra&icirc;chir, que je contemplerais tel
+effet &agrave; l'approche d'une certaine station; si bien que ce
+train r&eacute;veillant toujours en moi les images des
+m&ecirc;mes villes que j'enveloppais dans la lumi&egrave;re de
+ces heures de l'apr&egrave;s-midi qu'il traverse, me semblait
+diff&eacute;rent de tous les autres trains; et j'avais fini comme
+on fait souvent pour un &ecirc;tre qu'on n'a jamais vu mais dont
+on se pla&icirc;t &agrave; s'imaginer qu'on a conquis
+l'amiti&eacute;, par donner une physionomie particuli&egrave;re
+et immuable &agrave; ce voyageur artiste et blond qui m'aurait
+emmen&eacute; sur sa route, et &agrave; qui j'aurais dit adieu au
+pied de la cath&eacute;drale de Saint-L&ocirc;, avant qu'il se
+f&ucirc;t &eacute;loign&eacute; vers le couchant.</p>
+
+<p>Comme ma grand'm&egrave;re ne pouvait se r&eacute;soudre
+&agrave; aller &laquo;tout b&ecirc;tement&raquo; &agrave; Balbec,
+elle s'arr&ecirc;terait vingt-quatre heures chez une de ses
+amies, de chez laquelle je repartirais le soir m&ecirc;me pour ne
+pas d&eacute;ranger, et aussi de fa&ccedil;on &agrave; voir dans
+la journ&eacute;e du lendemain l'&eacute;glise de Balbec, qui,
+avions-nous appris, &eacute;tait assez &eacute;loign&eacute;e de
+Balbec-Plage, et o&ugrave; je ne pourrais peut-&ecirc;tre pas
+aller ensuite au d&eacute;but de mon traitement de bains. Et
+peut-&ecirc;tre &eacute;tait-il moins p&eacute;nible pour moi de
+sentir l'objet admirable de mon voyage plac&eacute; avant la
+cruelle premi&egrave;re nuit o&ugrave; j'entrerais dans une
+demeure nouvelle et accepterais d'y vivre.<br>
+ Mais il avait fallu d'abord quitter l'ancienne; ma m&egrave;re
+avait arrang&eacute; de s'installer ce jour-l&agrave; m&ecirc;me
+&agrave; Saint-Cloud, et elle avait pris, ou feint de prendre,
+toutes ses dispositions pour y aller directement apr&egrave;s
+nous avoir conduits &agrave; la gare, sans avoir &agrave;
+repasser par la maison o&ugrave; elle craignait que je ne
+voulusse, au lieu de partir pour Balbec, rentrer avec elle. Et
+m&ecirc;me sous le pr&eacute;texte d'avoir beaucoup &agrave;
+faire dans la maison qu'elle venait de louer et d'&ecirc;tre
+&agrave; court de temps, en r&eacute;alit&eacute; pour
+m'&eacute;viter la cruaut&eacute; de ce genre d'adieux, elle
+avait d&eacute;cid&eacute; de ne pas rester avec nous
+jusqu'&agrave; ce d&eacute;part du train o&ugrave;,
+dissimul&eacute;e auparavant dans des all&eacute;es et venues et
+des pr&eacute;paratifs qui n'engagent pas d&eacute;finitivement,
+une s&eacute;paration appara&icirc;t brusquement, impossible
+&agrave; souffrir, alors qu'elle n'est d&eacute;j&agrave; plus
+possible &agrave; &eacute;viter, concentr&eacute;e tout
+enti&egrave;re dans un instant immense de lucidit&eacute;
+impuissante et supr&ecirc;me.</p>
+
+<p>Pour la premi&egrave;re fois je sentais qu'il &eacute;tait
+possible que ma m&egrave;re v&eacute;c&ucirc;t sans moi,
+autrement que pour moi, d'une autre vie. Elle allait habiter de
+son c&ocirc;t&eacute; avec mon p&egrave;re &agrave; qui
+peut-&ecirc;tre elle trouvait que ma mauvaise sant&eacute;, ma
+nervosit&eacute;, rendaient l'existence un peu compliqu&eacute;e
+et triste. Cette s&eacute;paration me d&eacute;solait davantage
+parce que je me disais qu'elle &eacute;tait probablement pour ma
+m&egrave;re le terme des d&eacute;ceptions successives que je lui
+avais caus&eacute;es, qu'elle m'avait tues et apr&egrave;s
+lesquelles elle avait compris la difficult&eacute; de vacances
+communes; et peut-&ecirc;tre aussi le premier essai d'une
+existence &agrave; laquelle elle commen&ccedil;ait &agrave; se
+r&eacute;signer pour l'avenir, au fur et &agrave; mesure que les
+ann&eacute;es viendraient pour mon p&egrave;re et pour elle,
+d'une existence o&ugrave; je la verrais moins, o&ugrave; ce qui
+m&ecirc;me dans mes cauchemars ne m'&eacute;tait jamais apparu,
+elle serait d&eacute;j&agrave; pour moi un peu
+&eacute;trang&egrave;re, une dame qu'on verrait rentrer seule
+dans une maison o&ugrave; je ne serais pas, demandant au
+concierge s'il n'y avait pas de lettres de moi.</p>
+
+<p>Je pus &agrave; peine r&eacute;pondre &agrave;
+l'employ&eacute; qui voulut me prendre ma valise.<br>
+ Ma m&egrave;re essayait pour me consoler des moyens qui lui
+paraissaient les plus efficaces. Elle croyait inutile d'avoir
+l'air de ne pas voir mon chagrin, elle le plaisantait
+doucement:</p>
+
+<p>-- &laquo;Eh bien, qu'est-ce que dirait l'&eacute;glise de
+Balbec si elle savait que c'est avec cet air malheureux qu'on
+s'appr&ecirc;te &agrave; aller la voir?<br>
+ Est-ce cela le voyageur ravi dont parle Ruskin? D'ailleurs, je
+saurai si tu as &eacute;t&eacute; &agrave; la hauteur des
+circonstances, m&ecirc;me loin je serai encore avec mon petit
+loup. Tu auras demain une lettre de ta maman.&raquo;</p>
+
+<p>&laquo;Ma fille, dit ma grand'm&egrave;re, je te vois comme
+Mme de S&eacute;vign&eacute;, une carte devant les yeux et ne
+nous quittant pas un instant.&raquo;</p>
+
+<p>Puis maman cherchait &agrave; me distraire, elle me demandait
+ce que je commanderais pour d&icirc;ner, elle admirait
+Fran&ccedil;oise, lui faisait compliment d'un chapeau et d'un
+manteau qu'elle ne reconnaissait pas, bien qu'ils eussent jadis
+excit&eacute; son horreur quand elle les avait vus neufs sur ma
+grand'tante, l'un avec l'immense oiseau qui le surmontait,
+l'autre charg&eacute; de dessins affreux et de jais. Mais le
+manteau &eacute;tant hors d'usage, Fran&ccedil;oise l'avait fait
+retourner et exhibait un envers de drap uni d'un beau ton. Quant
+&agrave; l'oiseau, il y avait longtemps que, cass&eacute;, il
+avait &eacute;t&eacute; mis au rancart. Et, de m&ecirc;me qu'il
+est quelquefois troublant de rencontrer les raffinements vers
+lesquels les artistes les plus conscients s'efforcent, dans une
+chanson populaire, &agrave; la fa&ccedil;ade de quelque maison de
+paysan qui fait &eacute;panouir au-dessus de la porte une rose
+blanche ou soufr&eacute;e juste &agrave; la place qu'il fallait
+-- de m&ecirc;me le nud de velours, la coque de ruban qui eussent
+ravi dans un portrait de Chardin ou de Whistler, Fran&ccedil;oise
+les avait plac&eacute;s avec un go&ucirc;t infaillible et
+na&iuml;f sur le chapeau devenu charmant.</p>
+
+<p>Pour remonter &agrave; un temps plus ancien, la modestie et
+l'honn&ecirc;tet&eacute; qui donnaient souvent de la noblesse
+souvent au visage de notre vieille servante ayant gagn&eacute;
+les v&ecirc;tements que, en femme r&eacute;serv&eacute;e mais
+sans bassesse, qui sait &laquo;tenir son rang et garder sa
+place&raquo;, elle avait rev&ecirc;tus pour le voyage afin
+d'&ecirc;tre digne d'&ecirc;tre vue avec nous sans avoir l'air de
+chercher &agrave; se faire voir, -- Fran&ccedil;oise dans le drap
+cerise mais pass&eacute; de son manteau et les poils sans rudesse
+de son collet de fourrure, faisait penser &agrave; quelqu'une de
+ces images d'Anne de Bretagne peintes dans des livres d'Heures
+par un vieux ma&icirc;tre, et dans lesquelles tout est si bien en
+place, le sentiment de l'ensemble s'est si &eacute;galement
+r&eacute;pandu dans toutes les parties que la riche et
+d&eacute;su&egrave;te singularit&eacute; du costume exprime la
+m&ecirc;me gravit&eacute; pieuse que les yeux, les l&egrave;vres
+et les mains.</p>
+
+<p>On n'aurait pu parler de pens&eacute;e &agrave; propos de
+Fran&ccedil;oise. Elle ne savait rien, dans ce sens total
+o&ugrave; ne rien savoir &eacute;quivaut &agrave; ne rien
+comprendre, sauf les rares v&eacute;rit&eacute;s que le cur est
+capable d'atteindre directement. Le monde immense des
+id&eacute;es n'existait pas pour elle. Mais devant la
+clart&eacute; de son regard, devant les lignes d&eacute;licates
+de ce nez, de ces l&egrave;vres, devant tous ces
+t&eacute;moignages absents de tant d'&ecirc;tres cultiv&eacute;s
+chez qui ils eussent signifi&eacute; la distinction
+supr&ecirc;me, le noble d&eacute;tachement d'un esprit
+d'&eacute;lite, on &eacute;tait troubl&eacute; comme devant le
+regard intelligent et bon d'un chien &agrave; qui on sait
+pourtant que sont &eacute;trang&egrave;res toutes les conceptions
+des hommes, et on pouvait se demander s'il n'y a pas parmi ces
+autres humbles fr&egrave;res, les paysans, des &ecirc;tres qui
+sont comme les hommes sup&eacute;rieurs du monde des simples
+d'esprit, ou plut&ocirc;t qui, condamn&eacute;s par une injuste
+destin&eacute;e &agrave; vivre parmi les simples d'esprit,
+priv&eacute;s de lumi&egrave;re, mais qui pourtant plus
+naturellement, plus essentiellement apparent&eacute;s aux natures
+d'&eacute;lite que ne le sont la plupart des gens instruits, sont
+comme des membres dispers&eacute;s, &eacute;gar&eacute;s,
+priv&eacute;s de raison, de la famille sainte, des parents,
+rest&eacute;s en enfance, des plus hautes intelligences, et
+auxquels -- comme il appara&icirc;t dans la lueur impossible
+&agrave; m&eacute;conna&icirc;tre de leurs yeux o&ugrave;
+pourtant elle ne s'applique &agrave; rien -- il n'a
+manqu&eacute;, pour avoir du talent, que du savoir.</p>
+
+<p>Ma m&egrave;re voyant que j'avais peine &agrave; contenir mes
+larmes, me disait: &laquo;R&eacute;gulus avait coutume dans les
+grandes circonstances... Et puis ce n'est pas gentil pour ta
+maman. Citons Madame de S&eacute;vign&eacute;, comme ta
+grand'm&egrave;re: &laquo;Je vais &ecirc;tre oblig&eacute;e de me
+servir de tout le courage que tu n'as pas.&raquo; Et se rappelant
+que l'affection pour autrui d&eacute;tourne des douleurs
+&eacute;go&iuml;stes, elle t&acirc;chait de me faire plaisir en
+me disant qu'elle croyait que son trajet de Saint-Cloud
+s'effectuerait bien, qu'elle &eacute;tait contente du fiacre
+qu'elle avait gard&eacute;, que le cocher &eacute;tait poli, et
+la voiture confortable. Je m'effor&ccedil;ais de sourire &agrave;
+ces d&eacute;tails et j'inclinais la t&ecirc;te d'un air
+d'acquiescement et de satisfaction. Mais ils ne m'aidaient
+qu'&agrave; me repr&eacute;senter avec plus de
+v&eacute;rit&eacute; le d&eacute;part de Maman et c'est le cur
+serr&eacute; que je la regardais comme si elle &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; s&eacute;par&eacute;e de moi, sous ce chapeau
+de paille rond qu'elle avait achet&eacute; pour la campagne, dans
+une robe l&eacute;g&egrave;re qu'elle avait mise &agrave; cause
+de cette longue course par la pleine chaleur, et qui la faisaient
+autre, appartenant d&eacute;j&agrave; &agrave; la villa de
+&laquo;Montretout&raquo; o&ugrave; je ne la verrais pas.</p>
+
+<p>Pour &eacute;viter les crises de suffocation que me donnerait
+le voyage, le m&eacute;decin m'avait conseill&eacute; de prendre
+au moment du d&eacute;part un peu trop de bi&egrave;re ou de
+cognac, afin d'&ecirc;tre dans un &eacute;tat qu'il appelait
+&laquo;euphorie&raquo;, o&ugrave; le syst&egrave;me nerveux est
+momentan&eacute;ment moins vuln&eacute;rable.<br>
+ J'&eacute;tais encore incertain si je le ferais, mais je voulais
+au moins que ma grand'm&egrave;re reconn&ucirc;t qu'au cas
+o&ugrave; je m'y d&eacute;ciderais, j'aurais pour moi le droit et
+la sagesse. Aussi j'en parlais comme si mon h&eacute;sitation ne
+portait que sur l'endroit o&ugrave; je boirais de l'alcool,
+buffet ou wagon-bar. Mais aussit&ocirc;t &agrave; l'air de
+bl&acirc;me que prit le visage de ma grand'm&egrave;re et de ne
+pas m&ecirc;me vouloir s'arr&ecirc;ter &agrave; cette
+id&eacute;e: &laquo;Comment, m'&eacute;criai-je, me
+r&eacute;solvant soudain &agrave; cette action d'aller boire,
+dont l'ex&eacute;cution devenait n&eacute;cessaire &agrave;
+prouver ma libert&eacute; puisque son annonce verbale n'avait pu
+passer sans protestation, comment tu sais combien je suis malade,
+tu sais ce que le m&eacute;decin m'a dit, et voil&agrave; le
+conseil que tu me donnes!&raquo;</p>
+
+<p>Quand j'eus expliqu&eacute; mon malaise &agrave; ma
+grand'm&egrave;re, elle eut un air si d&eacute;sol&eacute;, si
+bon, en r&eacute;pondant: &laquo;Mais alors, va vite chercher de
+la bi&egrave;re ou une liqueur, si cela doit te faire du
+bien&raquo; que je me jetai sur elle et la couvris de baisers. Et
+si j'allai cependant boire beaucoup trop dans le bar du train, ce
+fut parce que je sentais que sans cela j'aurais un acc&egrave;s
+trop violent et que c'est encore ce qui la peinerait le plus.
+Quand, &agrave; la premi&egrave;re station je remontai dans notre
+wagon, je dis &agrave; ma grand'm&egrave;re combien
+j'&eacute;tais heureux d'aller &agrave; Balbec, que je sentais
+que tout s'arrangerait bien, qu'au fond je m'habituerais vite
+&agrave; &ecirc;tre loin de maman, que ce train &eacute;tait
+agr&eacute;able, l'homme du bar et les employ&eacute;s si
+charmants que j'aurais voulu refaire souvent ce trajet pour avoir
+la possibilit&eacute; de les revoir. Ma grand'm&egrave;re
+cependant ne paraissait pas &eacute;prouver la m&ecirc;me joie
+que moi de toutes ces bonnes nouvelles. Elle me r&eacute;pondit
+en &eacute;vitant de me regarder:</p>
+
+<p>&laquo;-- Tu devrais peut-&ecirc;tre essayer de dormir un
+peu&raquo;, et tourna les yeux vers la fen&ecirc;tre dont nous
+avions baiss&eacute; le rideau qui ne remplissait pas tout le
+cadre de la vitre, de sorte que le soleil pouvait glisser sur le
+ch&ecirc;ne cir&eacute; de la porti&egrave;re et le drap de la
+banquette (comme une r&eacute;clame beaucoup plus persuasive pour
+une vie m&ecirc;l&eacute;e &agrave; la nature que celles
+accroch&eacute;es trop haut dans le wagon, par les soins de la
+Compagnie, et repr&eacute;sentant des paysages dont je ne pouvais
+pas lire les noms) la m&ecirc;me clart&eacute; ti&egrave;de et
+dormante qui faisait la sieste dans les clairi&egrave;res.</p>
+
+<p>Mais quand ma grand'm&egrave;re croyait que j'avais les yeux
+ferm&eacute;s, je la voyais par moments sous son voile &agrave;
+gros pois jeter un regard sur moi puis le retirer, puis
+recommencer, comme quelqu'un qui cherche &agrave; s'efforcer pour
+s'y habituer, &agrave; un exercice qui lui est
+p&eacute;nible.</p>
+
+<p>Alors je lui parlais, mais cela ne semblait pas lui &ecirc;tre
+agr&eacute;able. Et &agrave; moi pourtant ma propre voix me
+donnait du plaisir, et de m&ecirc;me les mouvements les plus
+insensibles, les plus int&eacute;rieurs de mon corps.<br>
+ Aussi je t&acirc;chais de les faire durer, je laissais chacune
+de mes inflexions s'attarder longtemps aux mots, je sentais
+chacun de mes regards se trouver bien l&agrave; o&ugrave; il
+s'&eacute;tait pos&eacute; et y rester au del&agrave; du temps
+habituel. &laquo;Allons, repose-toi, me dit ma grand'm&egrave;re.
+Si tu ne peux pas dormir lis quelque chose.&raquo; Et elle me
+passa un volume de Mme de S&eacute;vign&eacute; que j'ouvris,
+pendant qu'elle-m&ecirc;me s'absorbait dans les M&eacute;moires
+de Madame de Beausergent. Elle ne voyageait jamais sans un tome
+de l'une et de l'autre. C'&eacute;tait ses deux auteurs de
+pr&eacute;dilection.<br>
+ Ne bougeant pas volontiers ma t&ecirc;te en ce moment et
+&eacute;prouvant un grand plaisir &agrave; garder une position
+une fois que je l'avais prise, je restai &agrave; tenir le volume
+de Mme de S&eacute;vign&eacute; sans l'ouvrir, et je n'abaissai
+pas sur lui mon regard qui n'avait devant lui que le store bleu
+de la fen&ecirc;tre. Mais contempler ce store me paraissait
+admirable et je n'eusse pas pris la peine de r&eacute;pondre
+&agrave; qui e&ucirc;t voulu me d&eacute;tourner de ma
+contemplation. La couleur bleue du store me semblait non
+peut-&ecirc;tre par sa beaut&eacute; mais par sa vivacit&eacute;
+intense effacer &agrave; tel point toutes les couleurs qui
+avaient &eacute;t&eacute; devant mes yeux depuis le jour de ma
+naissance jusqu'au moment o&ugrave; j'avais fini d'avaler ma
+boisson et o&ugrave; elle avait commenc&eacute; de faire son
+effet, qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; de ce bleu du store, elles
+&eacute;taient pour moi aussi ternes, aussi nulles, que peut
+l'&ecirc;tre r&eacute;trospectivement l'obscurit&eacute;
+o&ugrave; ils ont v&eacute;cu pour les aveugles-n&eacute;s qu'on
+op&egrave;re sur le tard et qui voient enfin les couleurs. Un
+vieil employ&eacute; vint nous demander nos billets. Les reflets
+argent&eacute;s qu'avaient les boutons en m&eacute;tal de sa
+tunique ne laiss&egrave;rent pas de me charmer. Je voulus lui
+demander de s'asseoir &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous. Mais il
+passa dans un autre wagon, et je songeai avec nostalgie &agrave;
+la vie des cheminots, lesquels passant tout leur temps en chemin
+de fer, ne devaient gu&egrave;re manquer un seul jour de voir ce
+vieil employ&eacute;. Le plaisir que j'&eacute;prouvais &agrave;
+regarder le store bleu et &agrave; sentir que ma bouche
+&eacute;tait &agrave; demi ouverte commen&ccedil;a enfin &agrave;
+diminuer. Je devins plus mobile; je remuai un peu; j'ouvris le
+volume que ma grand'm&egrave;re m'avait tendu et je pus fixer mon
+attention sur les pages que je choisis &ccedil;&agrave; et
+l&agrave;. Tout en lisant je sentais grandir mon admiration pour
+Mme de S&eacute;vign&eacute;.</p>
+
+<p>Il ne faut pas se laisser tromper par des
+particularit&eacute;s purement formelles qui tiennent &agrave;
+l'&eacute;poque, &agrave; la vie de salon et qui font que
+certaines personnes croient qu'elles ont fait leur
+S&eacute;vign&eacute; quand elles ont dit: &laquo;Mandez-moi ma
+bonne&raquo; ou &laquo;Ce comte me parut avoir bien de
+l'esprit&raquo;, ou &laquo;faner est la plus jolie chose du
+monde&raquo;. D&eacute;j&agrave; Mme de Simiane s'imagine
+ressembler &agrave; sa grand'm&egrave;re parce qu'elle
+&eacute;crit: &laquo;M.<br>
+ de la Boulie se porte &agrave; merveille, monsieur, et il est
+fort en &eacute;tat d'entendre des nouvelles de sa mort&raquo;,
+ou &laquo;Oh! mon cher marquis, que votre lettre me pla&icirc;t!
+Le moyen de ne pas y r&eacute;pondre&raquo;, ou encore: &laquo;Il
+me semble, monsieur, que vous me devez une r&eacute;ponse et moi
+des tabati&egrave;res de bergamote. Je m'en acquitte pour huit,
+il en viendra d'autres...; jamais la terre n'en avait tant
+port&eacute;. C'est apparemment pour vous plaire.&raquo; Et elle
+&eacute;crit dans ce m&ecirc;me genre la lettre sur la
+saign&eacute;e, sur les citrons, etc., qu'elle se figure
+&ecirc;tre des lettres de Mme de S&eacute;vign&eacute;. Mais ma
+grand'm&egrave;re qui &eacute;tait venue &agrave; celle-ci par le
+dedans, par l'amour pour les siens, pour la nature, m'avait
+appris &agrave; en aimer les vraies beaut&eacute;s, qui sont tout
+autres. Elles devaient bient&ocirc;t me frapper d'autant plus que
+Mme de S&eacute;vign&eacute; est une grande artiste de la
+m&ecirc;me famille qu'un peintre que j'allais rencontrer &agrave;
+Balbec et qui eut une influence si profonde sur ma vision des
+choses, Elstir. Je me rendis compte &agrave; Balbec que c'est de
+la m&ecirc;me fa&ccedil;on que lui, qu'elle nous pr&eacute;sente
+les choses, dans l'ordre de nos perceptions, au lieu de les
+expliquer d'abord par leur cause. Mais d&eacute;j&agrave; cet
+apr&egrave;s-midi-l&agrave;, dans ce wagon, en relisant la lettre
+o&ugrave; appara&icirc;t le clair de lune: &laquo;Je ne pus
+r&eacute;sister &agrave; la tentation, je mets toutes mes coiffes
+et casques qui n'&eacute;taient pas n&eacute;cessaires, je vais
+dans ce mail dont l'air est bon comme celui de ma chambre; je
+trouve mille coquecigrues, des moines blancs et noirs, plusieurs
+religieuses grises et blanches, du linge jet&eacute; par-ci
+par-l&agrave;, des hommes ensevelis tout droits contre des
+arbres, etc.&raquo;, je fus ravi par ce que j'eusse appel&eacute;
+un peu plus tard (ne peint-elle pas les paysages de la m&ecirc;me
+fa&ccedil;on que lui les caract&egrave;res?) le c&ocirc;t&eacute;
+Dosto&iuml;ewski des Lettres de Madame de
+S&eacute;vign&eacute;.</p>
+
+<p>Quand le soir, apr&egrave;s avoir conduit ma grand'm&egrave;re
+et &ecirc;tre rest&eacute; quelques heures chez son amie, j'eus
+repris seul le train, du moins je ne trouvai pas p&eacute;nible
+la nuit qui vint; c'est que je n'avais pas &agrave; la passer
+dans la prison d'une chambre dont l'ensommeillement me tiendrait
+&eacute;veill&eacute;; j'&eacute;tais entour&eacute; par la
+calmante activit&eacute; de tous ces mouvements du train qui me
+tenaient compagnie, s'offraient &agrave; causer avec moi si je ne
+trouvais pas le sommeil, me ber&ccedil;aient de leurs bruits que
+j'accouplais comme le son des cloches &agrave; Combray
+tant&ocirc;t sur un rythme, tant&ocirc;t sur un autre (entendant
+selon ma fantaisie d'abord quatre doubles croches &eacute;gales,
+puis une double croche furieusement pr&eacute;cipit&eacute;e
+contre une noire); ils neutralisaient la force centrifuge de mon
+insomnie en exer&ccedil;ant sur elle des pressions contraires qui
+me maintenaient en &eacute;quilibre et sur lesquelles mon
+immobilit&eacute; et bient&ocirc;t mon sommeil se sentirent
+port&eacute;s avec la m&ecirc;me impression rafra&icirc;chissante
+que m'aurait donn&eacute;e le repos d&ucirc; &agrave; la
+vigilance de forces puissantes au sein de la nature et de la vie,
+si j'avais pu pour un moment m'incarner en quelque poisson qui
+dort dans la mer, promen&eacute; dans son assoupissement par les
+courants et la vague, ou en quelque aigle &eacute;tendu sur le
+seul appui de la temp&ecirc;te.</p>
+
+<p>Les levers de soleil sont un accompagnement des longs voyages
+en chemin de fer, comme les ufs durs, les journaux
+illustr&eacute;s, les jeux de cartes, les rivi&egrave;res
+o&ugrave; des barques s'&eacute;vertuent sans avancer. A un
+moment o&ugrave; je d&eacute;nombrais les pens&eacute;es qui
+avaient rempli mon esprit pendant les minutes
+pr&eacute;c&eacute;dentes, pour me rendre compte si je venais ou
+non de dormir (et o&ugrave; l'incertitude m&ecirc;me qui me
+faisait me poser la question, &eacute;tait en train de me fournir
+une r&eacute;ponse affirmative), dans le carreau de la
+fen&ecirc;tre, au-dessus d'un petit bois noir, je vis des nuages
+&eacute;chancr&eacute;s dont le doux duvet &eacute;tait d'un rose
+fix&eacute;, mort, qui ne changera plus, comme celui qui teint
+les plumes de l'aile qui l'a assimil&eacute; ou le pastel sur
+lequel l'a d&eacute;pos&eacute; la fantaisie du peintre.<br>
+ Mais je sentais qu'au contraire cette couleur n'&eacute;tait ni
+inertie, ni caprice, mais n&eacute;cessit&eacute; et vie.
+Bient&ocirc;t s'amoncel&egrave;rent derri&egrave;re elle des
+r&eacute;serves de lumi&egrave;re. Elle s'aviva, le ciel devint
+d'un incarnat que je t&acirc;chais, en collant mes yeux &agrave;
+la vitre, de mieux voir car je le sentais en rapport avec
+l'existence profonde de la nature, mais la ligne du chemin de fer
+ayant chang&eacute; de direction, le train tourna, la
+sc&egrave;ne matinale fut remplac&eacute;e dans le cadre de la
+fen&ecirc;tre par un village nocturne aux toits bleus de clair de
+lune, avec un lavoir encrass&eacute; de la nacre opaline de la
+nuit, sous un ciel encore sem&eacute; de toutes ses
+&eacute;toiles, et je me d&eacute;solais d'avoir perdu ma bande
+de ciel rose quand je l'aper&ccedil;us de nouveau, mais rouge
+cette fois, dans la fen&ecirc;tre d'en face qu'elle abandonna
+&agrave; un deuxi&egrave;me coude de la voie ferr&eacute;e; si
+bien que je passais mon temps &agrave; courir d'une fen&ecirc;tre
+&agrave; l'autre pour rapprocher, pour rentoiler les fragments
+intermittents et opposites de mon beau matin &eacute;carlate et
+versatile et en avoir une vue totale et un tableau continu.</p>
+
+<p>Le paysage devint accident&eacute;, abrupt, le train
+s'arr&ecirc;ta &agrave; une petite gare entre deux montagnes. On
+ne voyait au fond de la gorge, au bord du torrent, qu'une maison
+de garde enfonc&eacute;e dans l'eau qui coulait au ras des
+fen&ecirc;tres. Si un &ecirc;tre peut &ecirc;tre le produit d'un
+sol dont on go&ucirc;te en lui le charme particulier, plus encore
+que la paysanne que j'avais tant d&eacute;sir&eacute; voir
+appara&icirc;tre quand j'errais seul du c&ocirc;t&eacute; de
+M&eacute;s&eacute;glise, dans les bois de Roussainville, ce
+devait &ecirc;tre la grande fille que je vis sortir de cette
+maison et, sur le sentier qu'illuminait obliquement le soleil
+levant, venir vers la gare en portant une jarre de lait. Dans la
+vall&eacute;e &agrave; qui ces hauteurs cachaient le reste du
+monde, elle ne devait jamais voir personne que dans ces trains
+qui ne s'arr&ecirc;taient qu'un instant. Elle longea les wagons,
+offrant du caf&eacute; au lait &agrave; quelques voyageurs
+r&eacute;veill&eacute;s. Empourpr&eacute; des reflets du matin,
+son visage &eacute;tait plus rose que le ciel. Je ressentis
+devant elle ce d&eacute;sir de vivre qui rena&icirc;t en nous
+chaque fois que nous prenons de nouveau conscience de la
+beaut&eacute; et du bonheur. Nous oublions toujours qu'ils sont
+individuels et, leur substituant dans notre esprit un type de
+convention que nous formons en faisant une sorte de moyenne entre
+les diff&eacute;rents visages qui nous ont plu, entre les
+plaisirs que nous avons connus, nous n'avons que des images
+abstraites qui sont languissantes et fades parce qu'il leur
+manque pr&eacute;cis&eacute;ment ce caract&egrave;re d'une chose
+nouvelle, diff&eacute;rente de ce que nous avons connu, ce
+caract&egrave;re qui est propre &agrave; la beaut&eacute; et au
+bonheur. Et nous portons sur la vie un jugement pessimiste et que
+nous supposons juste, car nous avons cru y faire entrer en ligne
+de compte le bonheur et la beaut&eacute; quand nous les avons
+omis et remplac&eacute;s par des synth&egrave;ses o&ugrave; d'eux
+il n'y a pas un seul atome. C'est ainsi que b&acirc;ille d'avance
+d'ennui un lettr&eacute; &agrave; qui on parle d'un nouveau
+&laquo;beau livre&raquo;, parce qu'il imagine une sorte de
+compos&eacute; de tous les beaux livres qu'il a lus, tandis qu'un
+beau livre est particulier, impr&eacute;visible, et n'est pas
+fait de la somme de tous les chefs-d'uvre
+pr&eacute;c&eacute;dents mais de quelque chose que s'&ecirc;tre
+parfaitement assimil&eacute; cette somme, ne suffit nullement
+&agrave; faire trouver, car c'est justement en dehors d'elle.
+D&egrave;s qu'il a eu connaissance de cette nouvelle uvre, le
+lettr&eacute;, tout &agrave; l'heure blas&eacute;, se sent de
+l'int&eacute;r&ecirc;t pour la r&eacute;alit&eacute; qu'elle
+d&eacute;peint.<br>
+ Telle, &eacute;trang&egrave;re aux mod&egrave;les de
+beaut&eacute; que dessinait ma pens&eacute;e quand je me trouvais
+seul, la belle fille me donna aussit&ocirc;t le go&ucirc;t d'un
+certain bonheur (seule forme, toujours particuli&egrave;re, sous
+laquelle nous puissions conna&icirc;tre le go&ucirc;t du
+bonheur), d'un bonheur qui se r&eacute;aliserait en vivant
+aupr&egrave;s d'elle. Mais ici encore la cessation
+momentan&eacute;e de l'Habitude agissait pour une grande part. Je
+faisais b&eacute;n&eacute;ficier la marchande de lait de ce que
+c'&eacute;tait mon &ecirc;tre complet, apte &agrave; go&ucirc;ter
+de vives jouissances, qui &eacute;tait en face d'elle. C'est
+d'ordinaire avec notre &ecirc;tre r&eacute;duit au minimum que
+nous vivons, la plupart de nos facult&eacute;s restent endormies
+parce qu'elles se reposent sur l'habitude qui sait ce qu'il y a
+&agrave; faire et n'a pas besoin d'elles. Mais par ce matin de
+voyage l'interruption de la routine de mon existence, le
+changement de lieu et d'heure avaient rendu leur pr&eacute;sence
+indispensable. Mon habitude qui &eacute;taient s&eacute;dentaire
+et n'&eacute;tait pas matinale, faisait d&eacute;faut, et toutes
+mes facult&eacute;s &eacute;taient accourues pour la remplacer,
+rivalisant entre elles de z&egrave;le, -- s'&eacute;levant
+toutes, comme des vagues &agrave; un m&ecirc;me niveau
+inaccoutum&eacute; -- de la plus basse, &agrave; la plus noble,
+de la respiration, de l'app&eacute;tit, et de la circulation
+sanguine &agrave; la sensibilit&eacute; et &agrave;
+l'imagination. Je ne sais si, en me faisant croire que cette
+fille n'&eacute;tait pas pareille aux autres femmes, le charme
+sauvage de ces lieux ajoutait au sien, mais elle le leur rendait.
+La vie m'aurait paru d&eacute;licieuse si seulement j'avais pu,
+heure par heure, la passer avec elle, l'accompagner jusqu'au
+torrent, jusqu'&agrave; la vache, jusqu'au train, &ecirc;tre
+toujours &agrave; ses c&ocirc;t&eacute;s, me sentir connu d'elle,
+ayant ma place dans sa pens&eacute;e. Elle m'aurait initi&eacute;
+aux charmes de la vie rustique et des premi&egrave;res heures du
+jour. Je lui fis signe qu'elle v&icirc;nt me donner du
+caf&eacute; au lait.<br>
+ J'avais besoin d'&ecirc;tre remarqu&eacute; d'elle. Elle ne me
+vit pas, je l'appelai. Au-dessus de son corps tr&egrave;s grand,
+le teint de sa figure &eacute;tait si dor&eacute; et si rose
+qu'elle avait l'air d'&ecirc;tre vue &agrave; travers un vitrail
+illumin&eacute;. Elle revint sur ses pas, je ne pouvais
+d&eacute;tacher mes yeux de son visage de plus en plus large,
+pareil &agrave; un soleil qu'on pourrait fixer et qui
+s'approcherait jusqu'&agrave; venir tout pr&egrave;s de vous, se
+laissant regarder de pr&egrave;s, vous &eacute;blouissant d'or et
+de rouge. Elle posa sur moi son regard per&ccedil;ant, mais comme
+les employ&eacute;s fermaient les porti&egrave;res, le train se
+mit en marche; je la vis quitter la gare et reprendre le sentier,
+il faisait grand jour maintenant: je m'&eacute;loignais de
+l'aurore. Que mon exaltation e&ucirc;t &eacute;t&eacute; produite
+par cette fille, ou au contraire e&ucirc;t caus&eacute; la plus
+grande partie du plaisir que j'avais eu &agrave; me trouver
+pr&egrave;s d'elle, en tous cas elle &eacute;tait si
+m&ecirc;l&eacute;e &agrave; lui, que mon d&eacute;sir de la
+revoir &eacute;tait avant tout le d&eacute;sir moral de ne pas
+laisser cet &eacute;tat d'excitation p&eacute;rir
+enti&egrave;rement, de ne pas &ecirc;tre s&eacute;par&eacute;
+&agrave; jamais de l'&ecirc;tre qui y avait m&ecirc;me &agrave;
+son insu, particip&eacute;. Ce n'est pas seulement que cet
+&eacute;tat f&ucirc;t agr&eacute;able. C'est surtout que (comme
+la tension plus grande d'une corde ou la vibration plus rapide
+d'un nerf produit une sonorit&eacute; ou une couleur
+diff&eacute;rente), il donnait une autre tonalit&eacute; &agrave;
+ce que je voyais, il m'introduisait comme acteur dans un univers
+inconnu et infiniment plus int&eacute;ressant; cette belle fille
+que j'apercevais encore, tandis que le train
+acc&eacute;l&eacute;rait sa marche, c'&eacute;tait comme une
+partie d'une vie autre que celle que je connaissais,
+s&eacute;par&eacute;e d'elle par un liser&eacute;, et o&ugrave;
+les sensations qu'&eacute;veillaient les objets n'&eacute;taient
+plus les m&ecirc;mes; et d'o&ugrave; sortir maintenant e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; comme mourir &agrave; moi-m&ecirc;me. Pour
+avoir la douceur de me sentir du moins attach&eacute; &agrave;
+cette vie il e&ucirc;t suffi que j'habitasse assez pr&egrave;s de
+la petite station pour pouvoir venir tous les matins demander du
+caf&eacute; au lait &agrave; cette paysanne. Mais, h&eacute;las!
+elle serait toujours absente de l'autre vie vers laquelle je m'en
+allais de plus en plus vite et que je ne me r&eacute;signais
+&agrave; accepter qu'en combinant des plans qui me permettraient
+un jour de reprendre ce m&ecirc;me train et de m'arr&ecirc;ter
+&agrave; cette m&ecirc;me gare, projet qui avait aussi l'avantage
+de fournir un aliment &agrave; la disposition
+int&eacute;ress&eacute;e, active, pratique, machinale,
+paresseuse, centrifuge qui est celle de notre esprit car il se
+d&eacute;tourne volontiers de l'effort qu'il faut pour
+approfondir en soi-m&ecirc;me, d'une fa&ccedil;on
+g&eacute;n&eacute;rale et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e, une
+impression agr&eacute;able que nous avons eue.<br>
+ Et comme d'autre part nous voulons continuer &agrave; penser
+&agrave; elle, il pr&eacute;f&egrave;re l'imaginer dans l'avenir,
+pr&eacute;parer habilement les circonstances qui pourront la
+faire rena&icirc;tre, ce qui ne nous apprend rien sur son
+essence, mais nous &eacute;vite la fatigue de la recr&eacute;er
+en nous-m&ecirc;me et nous permet d'esp&eacute;rer la recevoir de
+nouveau du dehors.</p>
+
+<p>Certains noms de villes, Vezelay ou Chartres, Bourges ou
+Beauvais servent &agrave; d&eacute;signer, par
+abr&eacute;viation, leur &eacute;glise principale. Cette
+acception partielle o&ugrave; nous le prenons si souvent, finit
+-- s'il s'agit de lieux que nous ne connaissons pas encore, --
+par sculpter le nom tout entier qui d&egrave;s lors quand nous
+voudrons y faire entrer l'id&eacute;e de la ville -- de la ville
+que nous n'avons jamais vue, -- lui imposera -- comme un moule,
+-- les m&ecirc;mes ciselures, et du m&ecirc;me style, en fera une
+sorte de grande cath&eacute;drale. Ce fut pourtant &agrave; une
+station de chemin de fer, au-dessus d'un buffet, en lettres
+blanches sur un avertisseur bleu, que je lus le nom, presque de
+style persan, de Balbec. Je traversai vivement la gare et le
+boulevard qui y aboutissait, je demandai la gr&egrave;ve pour ne
+voir que l'&eacute;glise et la mer; on n'avait pas l'air de
+comprendre ce que je voulais dire.<br>
+ Balbec-le-vieux, Balbec-en-terre, o&ugrave; je me trouvais,
+n'&eacute;tait ni une plage ni un port. Certes, c'&eacute;tait
+bien dans la mer que les p&ecirc;cheurs avaient trouv&eacute;,
+selon la l&eacute;gende, le Christ miraculeux dont un vitrail de
+cette &eacute;glise qui &eacute;tait &agrave; quelques
+m&egrave;tres de moi racontait la d&eacute;couverte;
+c'&eacute;tait bien de falaises battues par les flots qu'avait
+&eacute;t&eacute; tir&eacute;e la pierre de la nef et des tours.
+Mais cette mer, qu'&agrave; cause de cela j'avais imagin&eacute;e
+venant mourir au pied du vitrail, &eacute;tait &agrave; plus de
+cinq lieues de distance, &agrave; Balbec-plage, et, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de sa coupole, ce clocher que, parce que
+j'avais lu qu'il &eacute;tait lui-m&ecirc;me une &acirc;pre
+falaise normande o&ugrave; s'amassaient les grains, o&ugrave;
+tournoyaient les oiseaux, je m'&eacute;tais toujours
+repr&eacute;sent&eacute; comme recevant &agrave; sa base la
+derni&egrave;re &eacute;cume des vagues soulev&eacute;es, il se
+dressait sur une place o&ugrave; &eacute;tait l'embranchement de
+deux lignes de tramways, en face d'un Caf&eacute; qui portait,
+&eacute;crit en lettres d'or, le mot &laquo;Billard&raquo;; il se
+d&eacute;tachait sur un fond de maisons aux toits desquelles ne
+se m&ecirc;lait aucun m&acirc;t. Et l'&eacute;glise, -- entrant
+dans mon attention avec le Caf&eacute;, avec le passant &agrave;
+qui il avait fallu demander mon chemin, avec la gare o&ugrave;
+j'allais retourner, -- faisait un avec tout le reste, semblait un
+accident, un produit de cette fin d'apr&egrave;s-midi, dans
+laquelle la coupe moelleuse et gonfl&eacute;e sur le ciel
+&eacute;tait comme un fruit dont la m&ecirc;me lumi&egrave;re qui
+baignait les chemin&eacute;es des maisons, m&ucirc;rissait la
+peau rose, dor&eacute;e et fondante. Mais je ne voulus plus
+penser qu'&agrave; la signification &eacute;ternelle des
+sculptures, quand je reconnus les Ap&ocirc;tres dont j'avais vu
+les statues moul&eacute;es au mus&eacute;e du Trocad&eacute;ro et
+qui des deux c&ocirc;t&eacute;s de la Vierge, devant la baie
+profonde du porche m'attendaient comme pour me faire honneur. La
+figure bienveillante, camuse et douce, le dos vo&ucirc;t&eacute;,
+ils semblaient s'avancer d'un air de bienvenue en chantant
+l'Alleluia d'un beau jour. Mais on s'apercevait que leur
+expression &eacute;tait immuable comme celle d'un mort et ne se
+modifiait que si on tournait autour d'eux. Je me disais: c'est
+ici, c'est l'&eacute;glise de Balbec. Cette place qui a l'air de
+savoir sa gloire est le seul lieu du monde qui poss&egrave;de
+l'&eacute;glise de Balbec. Ce que j'ai vu jusqu'ici
+c'&eacute;tait des photographies de cette &eacute;glise, et, de
+ces Ap&ocirc;tres, de cette Vierge du porche si
+c&eacute;l&egrave;bres, les moulages seulement. Maintenant c'est
+l'&eacute;glise elle-m&ecirc;me, c'est la statue elle-m&ecirc;me,
+ce sont elles; elles, les uniques: c'est bien plus.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait moins aussi peut-&ecirc;tre. Comme un jeune
+homme un jour d'examen ou de duel, trouve le fait sur lequel on
+l'a interrog&eacute;, la balle qu'il a tir&eacute;e, bien peu de
+chose, quand il pense aux r&eacute;serves de science et de
+courage qu'il poss&egrave;de et dont il aurait voulu faire
+preuve, de m&ecirc;me mon esprit qui avait dress&eacute; la
+Vierge du Porche hors des reproductions que j'en avais eues sous
+les yeux, inaccessible aux vicissitudes qui pouvaient menacer
+celles-ci, intacte si on les d&eacute;truisait, id&eacute;ale,
+ayant une valeur universelle, s'&eacute;tonnait de voir la statue
+qu'il avait mille fois sculpt&eacute;e r&eacute;duite maintenant
+&agrave; sa propre apparence de pierre, occupant par rapport
+&agrave; la port&eacute;e de mon bras une place o&ugrave; elle
+avait pour rivales une affiche &eacute;lectorale et la pointe de
+ma canne, encha&icirc;n&eacute;e &agrave; la Place,
+ins&eacute;parable du d&eacute;bouch&eacute; de la grand'rue, ne
+pouvant fuir les regards du caf&eacute; et du bureau d'omnibus,
+recevant sur son visage la moiti&eacute; du rayon de soleil
+couchant -- et bient&ocirc;t, dans quelques heures de la
+clart&eacute; du r&eacute;verb&egrave;re -- dont le bureau du
+Comptoir d'Escompte recevait l'autre moiti&eacute;, gagn&eacute;e
+en m&ecirc;me temps que cette Succursale d'un
+&Egrave;tablissement de cr&eacute;dit, par le relent des cuisines
+du p&acirc;tissier, soumise &agrave; la tyrannie du Particulier
+au point que, si j'avais voulu tracer ma signature sur cette
+pierre, c'est elle, la Vierge illustre que jusque-l&agrave;
+j'avais dou&eacute;e d'une existence g&eacute;n&eacute;rale et
+d'une intangible beaut&eacute;, la Vierge de Balbec, l'unique (ce
+qui, h&eacute;las! voulait dire la seule), qui, sur son corps
+encrass&eacute; de la m&ecirc;me suie que les maisons voisines,
+aurait, sans pouvoir s'en d&eacute;faire, montr&eacute; &agrave;
+tous les admirateurs venus l&agrave; pour la contempler, la trace
+de mon morceau de craie et les lettres de mon nom, et
+c'&eacute;tait elle enfin l'uvre d'art immortelle et si longtemps
+d&eacute;sir&eacute;e, que je trouvais,
+m&eacute;tamorphos&eacute;e ainsi que l'&eacute;glise
+elle-m&ecirc;me, en une petite vieille de pierre dont je pouvais
+mesurer la hauteur et compter les rides.<br>
+ L'heure passait, il fallait retourner &agrave; la gare o&ugrave;
+je devais attendre ma grand'm&egrave;re et Fran&ccedil;oise pour
+gagner ensemble Balbec-Plage. Je me rappelais ce que j'avais lu
+sur Balbec, les paroles de Swann: &laquo;C'est d&eacute;licieux,
+c'est aussi beau que Sienne.&raquo; Et n'accusant de ma
+d&eacute;ception que des contingences, la mauvaise disposition
+o&ugrave; j'&eacute;tais, ma fatigue, mon incapacit&eacute; de
+savoir regarder, j'essayais de me consoler en pensant qu'il
+restait d'autres villes encore intactes pour moi, que je pourrais
+prochainement peut-&ecirc;tre p&eacute;n&eacute;trer comme au
+milieu d'une pluie de perles dans le frais gazouillis des
+&eacute;gouttements de Quimperl&eacute;, traverser le reflet
+verdissant et rose qui baignait Pont-Aven; mais pour Balbec
+d&egrave;s que j'y &eacute;tais entr&eacute; &ccedil;'avait
+&eacute;t&eacute; comme si j'avais entr'ouvert un nom qu'il
+e&ucirc;t fallu tenir herm&eacute;tiquement clos et o&ugrave;,
+profitant de l'issue que je leur avais imprudemment offerte en
+chassant toutes les images qui y vivaient jusque-l&agrave;, un
+tramway, un caf&eacute;, les gens qui passaient sur la place, la
+succursale du Comptoir d'Escompte, irr&eacute;sistiblement
+pouss&eacute;s par une pression externe et une force pneumatique,
+s'&eacute;taient engouffr&eacute;s &agrave; l'int&eacute;rieur
+des syllabes qui, referm&eacute;es sur eux, les laissaient
+maintenant encadrer le porche de l'&eacute;glise persane et ne
+cesseraient plus de les contenir.</p>
+
+<p>Dans le petit chemin de fer d'int&eacute;r&ecirc;t local qui
+devait nous conduire &agrave; Balbec-Plage, je retrouvai ma
+grand'm&egrave;re mais l'y retrouvai seule -- car elle avait
+imagin&eacute; de faire partir avant elle pour que tout f&ucirc;t
+pr&eacute;par&eacute; d'avance (mais lui ayant donn&eacute; un
+renseignement faux n'avait r&eacute;ussi qu'&agrave; faire partir
+dans une mauvaise direction), Fran&ccedil;oise qui en ce moment
+sans s'en douter filait &agrave; toute vitesse sur Nantes et se
+r&eacute;veillerait peut-&ecirc;tre &agrave; Bordeaux. -- A peine
+fus-je assis dans le wagon rempli par la lumi&egrave;re fugitive
+du couchant et par la chaleur persistante de l'apr&egrave;s-midi
+(la premi&egrave;re, h&eacute;las! me permettant de voir en plein
+sur le visage de ma grand'm&egrave;re combien la seconde l'avait
+fatigu&eacute;e), elle me demanda: &laquo;H&eacute; bien,
+Balbec?&raquo; avec un sourire si ardemment &eacute;clair&eacute;
+par l'esp&eacute;rance du grand plaisir qu'elle pensait que
+j'avais &eacute;prouv&eacute;, que je n'osai pas lui avouer tout
+d'un coup ma d&eacute;ception. D'ailleurs, l'impression que mon
+esprit avait recherch&eacute;e m'occupait moins au fur et
+&agrave; mesure que se rapprochait le lieu auquel mon corps
+aurait &agrave; s'accoutumer. Au terme, encore
+&eacute;loign&eacute; de plus d'une heure, de ce trajet, je
+cherchais &agrave; imaginer le directeur de l'h&ocirc;tel de
+Balbec pour qui j'&eacute;tais, en ce moment, inexistant, et
+j'aurais voulu me pr&eacute;senter &agrave; lui dans une
+compagnie plus prestigieuse que celle de ma grand'm&egrave;re qui
+allait certainement lui demander des rabais. Il m'apparaissait
+empreint d'une morgue certaine, mais tr&egrave;s vague de
+contours.</p>
+
+<p><br>
+ A tout moment le petit chemin de fer nous arr&ecirc;tait
+&agrave; l'une des stations qui pr&eacute;c&eacute;daient
+Balbec-Plage et dont les noms m&ecirc;mes (Incarville,
+Marcouville, Doville, Pont-&agrave;-Couleuvre, Arambouville,
+Saint-Mars-le-Vieux, Hermonville, Maineville) me semblaient
+&eacute;tranges, alors que lus dans un livre ils auraient eu
+quelque rapport avec les noms de certaines localit&eacute;s qui
+&eacute;taient voisines de Combray. Mais &agrave; l'oreille d'un
+musicien deux motifs, mat&eacute;riellement compos&eacute;s de
+plusieurs des m&ecirc;mes notes, peuvent ne pr&eacute;senter
+aucune ressemblance, s'ils diff&egrave;rent par la couleur de
+l'harmonie et de l'orchestration. De m&ecirc;me, rien moins que
+ces tristes noms faits de sable, d'espace trop a&eacute;r&eacute;
+et vide, et de sel, au-dessus desquels le mot ville
+s'&eacute;chappait comme vole dans Pigeon-vole, ne me faisait
+penser &agrave; ces autres noms de Roussainville ou de
+Martinville, qui parce que je les avais entendu prononcer si
+souvent par ma grand'tante &agrave; table, dans la
+&laquo;salle&raquo;, avaient acquis un certain charme sombre
+o&ugrave; s'&eacute;taient peut-&ecirc;tre m&eacute;lang&eacute;s
+des extraits du go&ucirc;t des confitures, de l'odeur du feu de
+bois et du papier d'un livre de Bergotte, de la couleur de
+gr&egrave;s de la maison d'en face, et qui, aujourd'hui encore,
+quand ils remontent comme une bulle gazeuse, du fond de ma
+m&eacute;moire, conservent leur vertu sp&eacute;cifique &agrave;
+travers les couches superpos&eacute;es de milieux
+diff&eacute;rents qu'ils ont &agrave; franchir avant d'atteindre
+jusqu'&agrave; la surface.</p>
+
+<p>C'&eacute;taient, dominant la mer lointaine du haut de leur
+dune, ou s'accommodant d&eacute;j&agrave; pour la nuit au pied de
+collines d'un vert cru et d'une forme d&eacute;sobligeante, comme
+celle du canap&eacute; d'une chambre d'h&ocirc;tel o&ugrave; l'on
+vient d'arriver, compos&eacute;es de quelques villas que
+prolongeait un terrain de tennis et quelquefois un casino dont le
+drapeau claquait au vent fra&icirc;chissant, &eacute;vid&eacute;
+et anxieux, de petites stations qui me montraient pour la
+premi&egrave;re fois leurs h&ocirc;tes habituels, mais me les
+montraient par leur dehors -- des joueurs de tennis en casquettes
+blanches, le chef de gare vivant l&agrave;, pr&egrave;s de ses
+tamaris et de ses roses, une dame, coiff&eacute;e d'un
+&laquo;canotier&raquo;, qui, d&eacute;crivant le trac&eacute;
+quotidien d'une vie que je ne conna&icirc;trais jamais, rappelait
+son l&eacute;vrier qui s'attardait et rentrait dans son chalet
+o&ugrave; la lampe &eacute;tait d&eacute;j&agrave; allum&eacute;e
+-- et qui blessaient cruellement de ces images &eacute;trangement
+usuelles et d&eacute;daigneusement famili&egrave;res, mes regards
+inconnus et mon cur d&eacute;pays&eacute;. Mais combien ma
+souffrance s'aggrava quand nous e&ucirc;mes
+d&eacute;barqu&eacute; dans le hall du grand h&ocirc;tel de
+Balbec, en face de l'escalier monumental qui imitait le marbre,
+et pendant que ma grand'm&egrave;re, sans souci d'accro&icirc;tre
+l'hostilit&eacute; et le m&eacute;pris des &eacute;trangers au
+milieu desquels nous allions vivre, discutait les
+&laquo;conditions&raquo; avec le directeur, sorte de poussah
+&agrave; la figure et &agrave; la voix pleines de cicatrices
+(qu'avait laiss&eacute;es l'extirpation sur l'une, de nombreux
+boutons, sur l'autre des divers accents dus &agrave; des origines
+lointaines et &agrave; une enfance cosmopolite), au smoking de
+mondain, au regard de psychologue, prenant
+g&eacute;n&eacute;ralement &agrave; l'arriv&eacute;e de
+l'&laquo;omnibus&raquo;, les grands seigneurs pour des
+r&acirc;leux et les rats d'h&ocirc;tel pour des grands seigneurs.
+Oubliant sans doute que lui-m&ecirc;me ne touchait pas cinq cent
+francs d'appointements mensuels, il m&eacute;prisait
+profond&eacute;ment les personnes pour qui cinq cents francs ou
+plut&ocirc;t comme il disait &laquo;vingt-cinq louis&raquo; est
+&laquo;une somme&raquo; et les consid&eacute;rait comme faisant
+partie d'une race de parias &agrave; qui n'&eacute;tait pas
+destin&eacute; le Grand H&ocirc;tel. Il est vrai que dans ce
+Palace m&ecirc;me, il y avait des gens qui ne payaient pas
+tr&egrave;s cher, tout en &eacute;tant estim&eacute;s du
+directeur &agrave; condition que celui-ci f&ucirc;t certain
+qu'ils regardaient &agrave; d&eacute;penser non pas par
+pauvret&eacute; mais par avarice. Elle ne saurait en effet rien
+&ocirc;ter au prestige, puisqu'elle est un vice et peut par
+cons&eacute;quent se rencontrer dans toutes les situations
+sociales. La situation sociale &eacute;tait la seule chose
+&agrave; laquelle le directeur f&icirc;t attention, la situation
+sociale, ou plut&ocirc;t les signes qui lui paraissaient
+impliquer qu'elle &eacute;tait &eacute;lev&eacute;e, comme de ne
+pas se d&eacute;couvrir en entrant dans le hall, de porter des
+knickerbockers, un paletot &agrave; taille, et de sortir un
+cigare ceint de pourpre et d'or d'un &eacute;tui en maroquin
+&eacute;cras&eacute; (tous avantages, h&eacute;las! qui me
+faisaient d&eacute;faut). Il &eacute;maillait ses propos
+commerciaux d'expressions choisies, mais &agrave;
+contre-sens.</p>
+
+<p>Tandis que j'entendais ma grand'm&egrave;re, sans se froisser
+qu'il l'&eacute;cout&acirc;t son chapeau sur la t&ecirc;te et
+tout en sifflotant, lui demander avec une intonation
+artificielle: &laquo;Et quels sont... vos prix?... Oh! beaucoup
+trop &eacute;lev&eacute;s pour mon petit budget&raquo;, attendant
+sur une banquette, je me r&eacute;fugiais au plus profond de
+moi-m&ecirc;me, je m'effor&ccedil;ais d'&eacute;migrer dans des
+pens&eacute;es &eacute;ternelles, de ne laisser rien de moi, rien
+de vivant, &agrave; la surface de mon corps --
+insensibilis&eacute;e comme l'est celle des animaux qui par
+inhibition font les morts quand on les blesse, -- afin de ne pas
+trop souffrir dans ce lieu o&ugrave; mon manque total d'habitude
+m'&eacute;tait rendu plus sensible encore par la vue de celle que
+semblait en avoir au m&ecirc;me moment, une dame
+&eacute;l&eacute;gante &agrave; qui le directeur
+t&eacute;moignait son respect en prenant des familiarit&eacute;s
+avec le petit chien dont elle &eacute;tait suivie, le jeune
+gandin qui, la plume au chapeau, rentrait en demandant
+&laquo;s'il avait des lettres&raquo;, tous ces gens pour qui
+c'&eacute;tait regagner leur home que de gravir les degr&eacute;s
+en faux marbre. Et en m&ecirc;me temps le regard de Minos, Eaque
+et Rhadamante (regard dans lequel je plongeai mon &acirc;me
+d&eacute;pouill&eacute;e, comme dans un inconnu o&ugrave; plus
+rien ne la prot&eacute;geait), me fut jet&eacute;
+s&eacute;v&egrave;rement par des messieurs qui, peu vers&eacute;s
+peut-&ecirc;tre dans l'art de &laquo;recevoir&raquo;, portaient
+le titre de &laquo;chefs de r&eacute;ception&raquo;; plus loin,
+derri&egrave;re un vitrage clos, des gens &eacute;taient assis
+dans un salon de lecture pour la description duquel il m'aurait
+fallu choisir dans le Dante, tour &agrave; tour les couleurs
+qu'il pr&ecirc;te au Paradis et &agrave; l'Enfer, selon que je
+pensais au bonheur des &eacute;lus qui avaient le droit d'y lire
+en toute tranquillit&eacute;, ou &agrave; la terreur que
+m'e&ucirc;t caus&eacute;e ma grand'm&egrave;re si, dans son
+insouci de ce genre d'impressions, elle m'e&ucirc;t
+ordonn&eacute; d'y p&eacute;n&eacute;trer.</p>
+
+<p>Mon impression de solitude s'accrut encore un moment
+apr&egrave;s. Comme j'avais avou&eacute; &agrave; ma
+grand'm&egrave;re que je n'&eacute;tais pas bien, que je croyais
+que nous allions &ecirc;tre oblig&eacute;s de revenir &agrave;
+Paris, sans protester elle avait dit qu'elle sortait pour
+quelques emplettes, utiles aussi bien si nous partions que si
+nous restions (et que je sus ensuite m'&ecirc;tre toutes
+destin&eacute;es, Fran&ccedil;oise ayant avec elle des affaires
+qui m'eussent manqu&eacute;); en l'attendant j'&eacute;tais
+all&eacute; faire les cent pas dans les rues encombr&eacute;es
+d'une foule qui y maintenait une chaleur d'appartement et
+o&ugrave; &eacute;tait encore ouverts la boutique du coiffeur et
+le salon d'un p&acirc;tissier chez lequel des habitu&eacute;s
+prenaient des glaces, devant la statue de Duguay-Trouin. Elle me
+causa &agrave; peu pr&egrave;s autant de plaisir que son image au
+milieu d'un &laquo;illustr&eacute;&raquo;, peut en procurer au
+malade qui le feuillette dans le cabinet d'attente d'un
+chirurgien. Je m'&eacute;tonnais qu'il y e&ucirc;t des gens assez
+diff&eacute;rents de moi pour que, cette promenade dans la ville,
+le directeur e&ucirc;t pu me la conseiller comme une distraction,
+et aussi pour que le lieu de supplice qu'est une demeure nouvelle
+p&ucirc;t para&icirc;tre &agrave; certains &laquo;un
+s&eacute;jour de d&eacute;lices&raquo; comme disait le prospectus
+de l'h&ocirc;tel qui pouvait exag&eacute;rer, mais pourtant
+s'adressait &agrave; toute une client&egrave;le dont il flattait
+les go&ucirc;ts.<br>
+ Il est vrai qu'il invoquait, pour la faire venir au
+Grand-H&ocirc;tel de Balbec, non seulement &laquo;la ch&egrave;re
+exquise&raquo; et le &laquo;coup d'il f&eacute;erique des jardins
+du Casino&raquo;, mais encore les &laquo;arr&ecirc;ts de Sa
+Majest&eacute; la Mode, qu'on ne peut violer impun&eacute;ment
+sans passer pour un b&eacute;otien, ce &agrave; quoi aucun homme
+bien &eacute;lev&eacute; ne voudrait s'exposer&raquo;. Le besoin
+que j'avais de ma grand'm&egrave;re &eacute;tait grandi par ma
+crainte de lui avoir caus&eacute; une d&eacute;sillusion. Elle
+devait &ecirc;tre d&eacute;courag&eacute;e, sentir que si je ne
+supportais pas cette fatigue c'&eacute;tait &agrave;
+d&eacute;sesp&eacute;rer qu'aucun voyage p&ucirc;t me faire du
+bien. Je me d&eacute;cidai &agrave; rentrer l'attendre; le
+directeur vint lui-m&ecirc;me pousser un bouton: et un personnage
+encore inconnu de moi, qu'on appelait &laquo;lift&raquo; (et qui
+&agrave; ce point le plus haut de l'h&ocirc;tel o&ugrave; serait
+le lanternon d'une &eacute;glise normande, &eacute;tait
+install&eacute; comme un photographe derri&egrave;re son vitrage
+ou comme un organiste dans sa chambre), se mit &agrave; descendre
+vers moi avec l'agilit&eacute; d'un &eacute;cureuil domestique,
+industrieux et captif. Puis en glissant de nouveau le long d'un
+pilier il m'entra&icirc;na &agrave; sa suite vers le d&ocirc;me
+de la nef commerciale. A chaque &eacute;tage, des deux
+c&ocirc;t&eacute;s de petits escaliers de communication, se
+d&eacute;pliaient en &eacute;ventails de sombres galeries, dans
+lesquelles portant un traversin, passait une femme de
+chambre.<br>
+ J'appliquais &agrave; son visage rendu ind&eacute;cis par le
+cr&eacute;puscule, le masque de mes r&ecirc;ves les plus
+passionn&eacute;s, mais lisais dans son regard tourn&eacute; vers
+moi l'horreur de mon n&eacute;ant. Cependant pour dissiper, au
+cours de l'interminable ascension, l'angoisse mortelle que
+j'&eacute;prouvais &agrave; traverser en silence le
+myst&egrave;re de ce clair-obscur sans po&eacute;sie,
+&eacute;clair&eacute; d'une seule rang&eacute;e verticale de
+verri&egrave;res que faisait l'unique water-closet de chaque
+&eacute;tage, j'adressai la parole au jeune organiste, artisan de
+mon voyage et compagnon de ma captivit&eacute;, lequel continuait
+&agrave; tirer les registres de son instrument et &agrave;
+pousser les tuyaux. Je m'excusai de tenir autant de place, de lui
+donner tellement de peine, et lui demandai si je ne le
+g&ecirc;nais pas dans l'exercice d'un art, &agrave; l'endroit
+duquel, pour flatter le virtuose, je fis plus que manifester de
+la curiosit&eacute;, je confessai ma pr&eacute;dilection. Mais il
+ne me r&eacute;pondit pas, soit &eacute;tonnement de mes paroles,
+attention &agrave; son travail, souci de l'&eacute;tiquette,
+duret&eacute; de son ou&iuml;e, respect du lieu, crainte du
+danger, paresse d'intelligence ou consigne du directeur.</p>
+
+<p>Il n'est peut-&ecirc;tre rien qui donne plus l'impression de
+la r&eacute;alit&eacute; de ce qui nous est ext&eacute;rieur, que
+le changement de la position, par rapport &agrave; nous, d'une
+personne m&ecirc;me insignifiante, avant que nous l'ayons connue,
+et apr&egrave;s. J'&eacute;tais le m&ecirc;me homme qui avait
+pris &agrave; la fin de l'apr&egrave;s-midi le petit chemin de
+fer de Balbec, je portais en moi la m&ecirc;me &acirc;me. Mais
+dans cette &acirc;me, &agrave; l'endroit o&ugrave;, &agrave; six
+heures, il y avait avec l'impossibilit&eacute; d'imaginer le
+directeur, le Palace, son personnel, une attente vague et
+craintive du moment o&ugrave; j'arriverais, se trouvaient
+maintenant les boutons extirp&eacute;s dans la figure du
+directeur cosmopolite (en r&eacute;alit&eacute; naturalis&eacute;
+Mon&eacute;gasque, bien qu'il f&ucirc;t -- comme il disait parce
+qu'il employait toujours des expressions qu'il croyait
+distingu&eacute;es, sans s'apercevoir qu'elles &eacute;taient
+vicieuses -- &laquo;d'originalit&eacute; roumaine&raquo;) -- son
+geste pour sonner le lift, le lift lui-m&ecirc;me, toute une
+frise de personnages de guignol sortis de cette bo&icirc;te de
+Pandore, qu'&eacute;tait le Grand-H&ocirc;tel,
+ind&eacute;niables, inamovibles, et comme tout ce qui est
+r&eacute;alis&eacute;, st&eacute;rilisants. Mais du moins ce
+changement dans lequel je n'&eacute;tais pas intervenu me
+prouvait qu'il s'&eacute;tait pass&eacute; quelque chose
+d'ext&eacute;rieur &agrave; moi -- si d&eacute;nu&eacute;e
+d'int&eacute;r&ecirc;t que cette chose f&ucirc;t en soi -- et
+j'&eacute;tais comme le voyageur qui, ayant eu le soleil devant
+lui en commen&ccedil;ant une course, constate que les heures sont
+pass&eacute;es, quand il le voit derri&egrave;re lui.
+J'&eacute;tais bris&eacute; par la fatigue, j'avais la
+fi&egrave;vre, je me serais bien couch&eacute;, mais je n'avais
+rien de ce qu'il e&ucirc;t fallu pour cela. J'aurais voulu au
+moins m'&eacute;tendre un instant sur le lit, mais &agrave; quoi
+bon puisque je n'aurais pu y faire trouver de repos &agrave; cet
+ensemble de sensations qui est pour chacun de nous son corps
+conscient, sinon son corps mat&eacute;riel, et puisque les objets
+inconnus qui l'encerclaient, en le for&ccedil;ant &agrave; mettre
+ses perceptions sur le pied permanent d'une d&eacute;fensive
+vigilante, auraient maintenu mes regards, mon ou&iuml;e, tous mes
+sens, dans une position aussi r&eacute;duite et incommode
+(m&ecirc;me si j'avais allong&eacute; mes jambes) que celle du
+cardinal La Balue dans la cage o&ugrave; il ne pouvait ni se
+tenir debout ni s'asseoir. C'est notre attention qui met des
+objets dans une chambre, et l'habitude qui les en retire, et nous
+y fait de la place. De la place, il n'y en avait pas pour moi
+dans ma chambre de Balbec (mienne de nom seulement), elle
+&eacute;tait pleine de choses qui ne me connaissaient pas, me
+rendirent le coup d'il m&eacute;fiant que je leur jetai et sans
+tenir aucun compte de mon existence, t&eacute;moign&egrave;rent
+que je d&eacute;rangeais le train-train de la leur. La pendule --
+alors qu'&agrave; la maison je n'entendais la mienne que quelques
+secondes par semaine, seulement quand je sortais d'une profonde
+m&eacute;ditation -- continua sans s'interrompre un instant
+&agrave; tenir dans une langue inconnue des propos qui devaient
+&ecirc;tre d&eacute;sobligeants pour moi, car les grands rideaux
+violets l'&eacute;coutaient sans r&eacute;pondre, mais dans une
+attitude analogue &agrave; celle des gens qui haussent les
+&eacute;paules pour montrer que la vue d'un tiers les irrite. Ils
+donnaient &agrave; cette chambre si haute un caract&egrave;re
+quasi-historique qui e&ucirc;t pu la rendre appropri&eacute;e
+&agrave; l'assassinat du duc de Guise, et plus tard &agrave; une
+visite de touristes, conduits par un guide de l'agence Cook, mais
+nullement &agrave; mon sommeil. J'&eacute;tais tourment&eacute;
+par la pr&eacute;sence de petites biblioth&egrave;ques &agrave;
+vitrines, qui couraient le long des murs, mais surtout par une
+grande glace &agrave; pieds, arr&ecirc;t&eacute;e en travers de
+la pi&egrave;ce et avant le d&eacute;part de laquelle je sentais
+qu'il n'y aurait pas pour moi de d&eacute;tente possible. Je
+levais &agrave; tout moment mes regards, -- que les objets de ma
+chambre de Paris ne g&ecirc;naient pas plus que ne faisaient mes
+propres prunelles, car ils n'&eacute;taient plus que des annexes
+de mes organes, un agrandissement de moi-m&ecirc;me, -- vers le
+plafond sur&eacute;lev&eacute; de ce belv&eacute;d&egrave;re
+situ&eacute; au sommet de l'h&ocirc;tel et que ma
+grand'm&egrave;re avait choisi pour moi; et, jusque dans cette
+r&eacute;gion plus intime que celle o&ugrave; nous voyons et
+o&ugrave; nous entendons, dans cette r&eacute;gion o&ugrave; nous
+&eacute;prouvons la qualit&eacute; des odeurs, c'&eacute;tait
+presque &agrave; l'int&eacute;rieur de mon moi que celle du
+v&eacute;tiver venait pousser dans mes derniers retranchements
+son offensive, &agrave; laquelle j'opposais non sans fatigue la
+riposte inutile et incessante d'un reniflement alarm&eacute;.
+N'ayant plus d'univers, plus de chambre, plus de corps que
+menac&eacute; par les ennemis qui m'entouraient, qu'envahi jusque
+dans les os par la fi&egrave;vre, j'&eacute;tais seul, j'avais
+envie de mourir.<br>
+ Alors ma grand'm&egrave;re entra; et &agrave; l'expansion de mon
+cur refoul&eacute; s'ouvrirent aussit&ocirc;t des espaces
+infinis.</p>
+
+<p>Elle portait une robe de chambre de percale qu'elle
+rev&ecirc;tait &agrave; la maison chaque fois que l'un de nous
+&eacute;tait malade (parce qu'elle s'y sentait plus &agrave;
+l'aise, disait-elle, attribuant toujours &agrave; ce qu'elle
+faisait des mobiles &eacute;go&iuml;stes), et qui &eacute;tait
+pour nous soigner, pour nous veiller, sa blouse de servante et de
+garde, son habit de religieuse. Mais tandis que les soins de
+celles-l&agrave;, la bont&eacute; qu'elles ont, le m&eacute;rite
+qu'on leur trouve et la reconnaissance qu'on leur doit augmentent
+encore l'impression qu'on a d'&ecirc;tre, pour elles, un autre,
+de se sentir seul, gardant pour soi la charge de ses
+pens&eacute;es, de son propre d&eacute;sir de vivre, je savais,
+quand j'&eacute;tais avec ma grand'm&egrave;re, si grand chagrin
+qu'il y e&ucirc;t en moi, qu'il serait re&ccedil;u dans une
+piti&eacute; plus vaste encore; que tout ce qui &eacute;tait
+mien, mes soucis, mon vouloir, serait, en ma grand'm&egrave;re,
+&eacute;tay&eacute; sur un d&eacute;sir de conservation et
+d'accroissement de ma propre vie autrement fort que celui que
+j'avais de moi-m&ecirc;me; et mes pens&eacute;es se prolongeaient
+en elle sans subir de d&eacute;viation parce qu'elles passaient
+de mon esprit dans le sien sans changer de milieu, de personne.
+Et -- comme quelqu'un qui veut nouer sa cravate devant une glace
+sans comprendre que le bout qu'il voit n'est pas plac&eacute; par
+rapport &agrave; lui du c&ocirc;t&eacute; o&ugrave; il dirige sa
+main, ou comme un chien qui poursuit &agrave; terre l'ombre
+dansante d'un insecte, -- tromp&eacute; par l'apparence du corps
+comme on l'est dans ce monde o&ugrave; nous ne percevons pas
+directement les &acirc;mes, je me jetai dans les bras de ma
+grand'm&egrave;re et je suspendis mes l&egrave;vres &agrave; sa
+figure comme si j'acc&eacute;dais ainsi &agrave; ce cur immense
+qu'elle m'ouvrait. Quand j'avais ainsi ma bouche coll&eacute;e
+&agrave; ses joues, &agrave; son front, j'y puisais quelque chose
+de si bienfaisant, de si nourricier, que je gardais
+l'immobilit&eacute;, le s&eacute;rieux, la tranquille
+avidit&eacute; d'un enfant qui tette.</p>
+
+<p>Je regardais ensuite sans me lasser son grand visage
+d&eacute;coup&eacute; comme un beau nuage ardent et calme,
+derri&egrave;re lequel on sentait rayonner la tendresse. Et tout
+ce qui recevait encore, si faiblement que ce f&ucirc;t, un peu de
+ses sensations, tout ce qui pouvait ainsi &ecirc;tre dit encore
+&agrave; elle, en &eacute;tait aussit&ocirc;t si
+spiritualis&eacute;, si sanctifi&eacute; que de mes paumes je
+lissais ses beaux cheveux &agrave; peine gris avec autant de
+respect, de pr&eacute;caution et de douceur que si j'y avais
+caress&eacute; sa bont&eacute;. Elle trouvait un tel plaisir dans
+toute peine qui m'en &eacute;pargnait une, et, dans un moment
+d'immobilit&eacute; et de calme pour mes membres fatigu&eacute;s,
+quelque chose de si d&eacute;licieux, que quand, ayant vu qu'elle
+voulait m'aider &agrave; me coucher et me d&eacute;chausser, je
+fis le geste de l'en emp&ecirc;cher et de commencer &agrave; me
+d&eacute;shabiller moi-m&ecirc;me, elle arr&ecirc;ta d'un regard
+suppliant mes mains qui touchaient aux premiers boutons de ma
+veste et de mes bottines.</p>
+
+<p>-- &laquo;Oh, je t'en prie, me dit-elle. C'est une telle joie
+pour ta grand'm&egrave;re. Et surtout ne manque pas de frapper au
+mur si tu as besoin de quelque chose cette nuit, mon lit est
+adoss&eacute; au tien, la cloison est tr&egrave;s mince. D'ici un
+moment quand tu seras couch&eacute; fais-le, pour voir si nous
+nous comprenons bien.&raquo;</p>
+
+<p>Et, en effet, ce soir-l&agrave;, je frappai trois coups -- que
+une semaine plus tard quand je fus souffrant je renouvelai
+pendant quelques jours tous les matins parce que ma
+grand'm&egrave;re voulait me donner du lait de bonne heure. Alors
+quand je croyais entendre qu'elle &eacute;tait
+r&eacute;veill&eacute;e -- pour qu'elle n'attend&icirc;t pas et
+p&ucirc;t, tout de suite apr&egrave;s, se rendormir, -- je
+risquais trois petits coups, timidement, faiblement,
+distinctement malgr&eacute; tout, car si je craignais
+d'interrompre son sommeil dans le cas o&ugrave; je me serais
+tromp&eacute; et o&ugrave; elle e&ucirc;t dormi, je n'aurais pas
+voulu non plus qu'elle continu&acirc;t d'&eacute;pier un appel
+qu'elle n'aurait pas distingu&eacute; d'abord et que je n'oserais
+pas renouveler. Et &agrave; peine j'avais frapp&eacute; mes coups
+que j'en entendais trois autres, d'une intonation
+diff&eacute;rente de ceux-l&agrave;, empreints d'une calme
+autorit&eacute;, r&eacute;p&eacute;t&eacute;s &agrave; deux
+reprises pour plus de clart&eacute; et qui disaient: &laquo;Ne
+t'agite pas, j'ai entendu, dans quelques instants je serai
+l&agrave;&raquo;; et bient&ocirc;t apr&egrave;s ma
+grand'm&egrave;re arrivait. Je lui disais que j'avais eu peur
+qu'elle ne m'entend&icirc;t pas ou cr&ucirc;t que c'&eacute;tait
+un voisin qui avait frapp&eacute;; elle riait:</p>
+
+<p>-- &laquo;Confondre les coups de mon pauvre chou avec
+d'autres, mais entre mille sa grand'm&egrave;re les
+reconna&icirc;trait! Crois-tu donc qu'il y en ait d'autres au
+monde qui soient aussi b&ecirc;tas, aussi f&eacute;briles, aussi
+partag&eacute;s entre la crainte de me r&eacute;veiller et de ne
+pas &ecirc;tre compris.<br>
+ Mais quand m&ecirc;me elle se contenterait d'un grattement, on
+reconna&icirc;trait tout de suite sa petite souris, surtout quand
+elle est aussi unique et &agrave; plaindre que la mienne. Je
+l'entendais d&eacute;j&agrave; depuis un moment qui
+h&eacute;sitait, qui se remuait dans le lit, qui faisait tous ses
+man&egrave;ges.&raquo;</p>
+
+<p>Elle entr'ouvrait les persiennes; &agrave; l'annexe en saillie
+de l'h&ocirc;tel, le soleil &eacute;tait d&eacute;j&agrave;
+install&eacute; sur les toits comme un couvreur matinal qui
+commence t&ocirc;t son ouvrage et l'accomplit en silence pour ne
+pas r&eacute;veiller la ville qui dort encore et de laquelle
+l'immobilit&eacute; le fait para&icirc;tre plus agile. Elle me
+disait l'heure, le temps qu'il ferait, que ce n'&eacute;tait pas
+la peine que j'allasse jusqu'&agrave; la fen&ecirc;tre, qu'il y
+avait de la brume sur la mer, si la boulangerie &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; ouverte, quelle &eacute;tait cette voiture
+qu'on entendait: tout cet insignifiant lever de rideau, ce
+n&eacute;gligeable intro&iuml;t du jour auquel personne
+n'assiste, petit morceau de vie qui n'&eacute;tait qu'&agrave;
+nous deux, que j'&eacute;voquerais volontiers dans la
+journ&eacute;e devant Fran&ccedil;oise ou des &eacute;trangers en
+parlant du brouillard &agrave; couper au couteau qu'il y avait eu
+le matin &agrave; six heures, avec l'ostentation non d'un savoir
+acquis, mais d'une marque d'affection re&ccedil;ue par moi, seul;
+doux instant matinal qui s'ouvrait comme une symphonie par le
+dialogue rythm&eacute; de mes trois coups auquel la cloison
+p&eacute;n&eacute;tr&eacute;e de tendresse et de joie, devenue
+harmonieuse, immat&eacute;rielle, chantant comme les anges,
+r&eacute;pondait par trois autres coups, ardemment attendus, deux
+fois r&eacute;p&eacute;t&eacute;s, et o&ugrave; elle savait
+transporter l'&acirc;me de ma grand'm&egrave;re tout
+enti&egrave;re et la promesse de sa venue, avec une
+all&eacute;gresse d'annonciation et une fid&eacute;lit&eacute;
+musicale. Mais cette premi&egrave;re nuit d'arriv&eacute;e, quand
+ma grand'm&egrave;re m'eut quitt&eacute;, je recommen&ccedil;ai
+&agrave; souffrir, comme j'avais d&eacute;j&agrave; souffert
+&agrave; Paris au moment de quitter la maison. Peut-&ecirc;tre
+cet effroi que j'avais -- qu'ont tant d'autres -- de coucher dans
+une chambre inconnue, peut-&ecirc;tre cet effroi, n'est-il que la
+forme la plus humble, obscure, organique, presque inconsciente,
+de ce grand refus d&eacute;sesp&eacute;r&eacute; qu'opposent les
+choses qui constituent le meilleur de notre vie pr&eacute;sente
+&agrave; ce que nous rev&ecirc;tions mentalement de notre
+acceptation la formule d'un avenir o&ugrave; elles ne figurent
+pas; refus qui &eacute;tait au fond de l'horreur que m'avait fait
+si souvent &eacute;prouver la pens&eacute;e que mes parents
+mourraient un jour, que les n&eacute;cessit&eacute;s de la vie
+pourraient m'obliger &agrave; vivre loin de Gilberte, ou
+simplement &agrave; me fixer d&eacute;finitivement dans un pays
+o&ugrave; je ne verrais plus jamais mes amis; refus qui
+&eacute;tait encore au fond de la difficult&eacute; que j'avais
+&agrave; penser &agrave; ma propre mort ou &agrave; une survie
+comme celle que Bergotte promettait aux hommes dans ses livres,
+dans laquelle je ne pourrais emporter mes souvenirs, mes
+d&eacute;fauts, mon caract&egrave;re qui ne se r&eacute;signaient
+pas &agrave; l'id&eacute;e de ne plus &ecirc;tre et ne voulaient
+pour moi ni du n&eacute;ant, ni d'une &eacute;ternit&eacute;
+o&ugrave; ils ne seraient plus.</p>
+
+<p>Quand Swann m'avait dit &agrave; Paris, un jour que
+j'&eacute;tais particuli&egrave;rement souffrant: &laquo;Vous
+devriez partir pour ces d&eacute;licieuses &icirc;les de
+l'Oc&eacute;anie, vous verrez que vous n'en reviendrez
+plus&raquo;, j'aurais voulu lui r&eacute;pondre: &laquo;Mais
+alors je ne verrai plus votre fille, je vivrai au milieu de
+choses et de gens qu'elle n'a jamais vus.&raquo; Et pourtant ma
+raison me disait: &laquo;Qu'est-ce que cela peut faire, puisque
+tu n'en seras pas afflig&eacute;? Quand M. Swann te dit que tu ne
+reviendras pas, il entend par l&agrave; que tu ne voudras pas
+revenir, et puisque tu ne le voudras pas, c'est que,
+l&agrave;-bas, tu seras heureux.&raquo; Car ma raison savait que
+l'habitude -- l'habitude qui allait assumer maintenant
+l'entreprise de me faire aimer ce logis inconnu, de changer da
+place la glace, la nuance des rideaux, d'arr&ecirc;ter la
+pendule, -- se charge aussi bien de nous rendre chers les
+compagnons qui nous avaient d&eacute;plu d'abord, de donner une
+autre forme aux visages, de rendre sympathique le son d'une voix,
+de modifier l'inclination des curs. Certes ces amiti&eacute;s
+nouvelles pour des lieux et des gens, ont pour trame l'oubli des
+anciennes; mais justement ma raison pensait que je pouvais
+envisager sans terreur la perspective d'une vie o&ugrave; je
+serais &agrave; jamais s&eacute;par&eacute; d'&ecirc;tres dont je
+perdrais le souvenir, et, c'est comme une consolation, qu'elle
+offrait &agrave; mon cur une promesse d'oubli qui ne faisait au
+contraire qu'affoler son d&eacute;sespoir. Ce n'est pas que notre
+cur ne doive &eacute;prouver lui aussi, quand la
+s&eacute;paration sera consomm&eacute;e, les effets
+analg&eacute;siques de l'habitude; mais jusque-l&agrave; il
+continuera de souffrir. Et la crainte d'un avenir o&ugrave; nous
+serons enlev&eacute;s la vue et l'entretien de ceux que nous
+aimons et d'o&ugrave; nous tirons aujourd'hui notre plus
+ch&egrave;re joie, cette crainte, loin de se dissiper,
+s'accro&icirc;t, si &agrave; la douleur d'une telle privation
+nous pensons que s'ajoutera ce qui pour nous semble actuellement
+plus cruel encore: ne pas la ressentir comme une douleur, y
+rester indiff&eacute;rent; car alors notre moi serait
+chang&eacute;, ce ne serait plus seulement le charme de nos
+parents, de notre ma&icirc;tresse, de nos amis, qui ne serait
+plus autour de nous, mais notre affection pour eux; elle aurait
+&eacute;t&eacute; si parfaitement arrach&eacute;e de notre cur
+dont elle est aujourd'hui une notable part, que nous pourrions
+nous plaire &agrave; cette vie s&eacute;par&eacute;e d'eux dont
+la pens&eacute;e nous fait horreur aujourd'hui; ce serait donc
+une vraie mort de nous-m&ecirc;me, mort suivie, il est vrai, de
+r&eacute;surrection, mais en un moi diff&eacute;rent et
+jusqu'&agrave; l'amour duquel ne peuvent s'&eacute;lever les
+parties de l'ancien moi condamn&eacute;es &agrave; mourir. Ce
+sont elles, -- m&ecirc;me les plus ch&eacute;tives, comme les
+obscurs attachements aux dimensions, &agrave; l'atmosph&egrave;re
+d'une chambre, -- qui s'effarent et refusent, en des
+r&eacute;bellions o&ugrave; il faut voir un mode secret, partiel,
+tangible et vrai de la r&eacute;sistance &agrave; la mort, de la
+longue r&eacute;sistance d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;e et
+quotidienne &agrave; la mort fragmentaire et successive telle
+qu'elle s'ins&egrave;re dans toute la dur&eacute;e de notre vie,
+d&eacute;tachant de nous &agrave; chaque moment des lambeaux de
+nous-m&ecirc;mes sur la mortification desquels des cellules
+nouvelles multiplieront. Et pour une nature nerveuse comme
+&eacute;tait la mienne, c'est-&agrave;-dire chez qui les
+interm&eacute;diaires, les nerfs, remplissent mal leurs
+fonctions, -- n'arr&ecirc;tent pas dans sa route vers la
+conscience, mais y laissent au contraire parvenir, distincte,
+&eacute;puisante, innombrable et douloureuse, la plainte des plus
+humbles &eacute;l&eacute;ments du moi qui vont dispara&icirc;tre,
+-- l'anxieuse alarme que j'&eacute;prouvais sous ce plafond
+inconnu et trop haut, n'&eacute;tait que la protestation d'une
+amiti&eacute; qui survivait en moi, pour un plafond familier et
+bas. Sans doute cette amiti&eacute; dispara&icirc;trait, une
+autre ayant pris sa place (alors la mort, puis une nouvelle vie
+auraient, sous le nom d'Habitude, accompli leur uvre double);
+mais jusqu'&agrave; son an&eacute;antissement, chaque soir elle
+souffrirait, et ce premier soir-l&agrave; surtout, mise en
+pr&eacute;sence d'un avenir d&eacute;j&agrave;
+r&eacute;alis&eacute; o&ugrave; il n'y avait plus de place pour
+elle, elle se r&eacute;voltait, elle me torturait du cri de ses
+lamentations chaque fois que mes regards, ne pouvant se
+d&eacute;tourner de ce qui les blessait, essayaient de se poser
+au plafond inaccessible.</p>
+
+<p>Mais le lendemain matin! -- apr&egrave;s qu'un domestique fut
+venu m'&eacute;veiller et m'apporter de l'eau chaude, et pendant
+que je faisais ma toilette et essayais vainement de trouver les
+affaires dont j'avais besoin dans ma malle d'o&ugrave; je ne
+tirais, p&ecirc;le-m&ecirc;le, que celles qui ne pouvaient me
+servir &agrave; rien, quelle joie, pensant d&eacute;j&agrave; au
+plaisir du d&eacute;jeuner et de la promenade, de voir dans la
+fen&ecirc;tre et dans toutes les vitrines des
+biblioth&egrave;ques comme dans les hublots d'une cabine de
+navire, la mer nue, sans ombrages et pourtant &agrave; l'ombre
+sur une moiti&eacute; de son &eacute;tendue que d&eacute;limitait
+une ligne mince et mobile, et de suivre des yeux les flots qui
+s'&eacute;lan&ccedil;aient l'un apr&egrave;s l'autre comme des
+sauteurs sur un tremplin. A tous moments, tenant &agrave; la main
+la serviette raide et empes&eacute;e o&ugrave; &eacute;tait
+&eacute;crit le nom de l'h&ocirc;tel et avec laquelle je faisais
+d'inutiles efforts pour me s&eacute;cher, je retournais
+pr&egrave;s de la fen&ecirc;tre jeter encore un regard sur ce
+vaste cirque &eacute;blouissant et montagneux et sur les sommets
+neigeux de ses vagues en pierre d'&eacute;meraude
+&ccedil;&agrave; et l&agrave; polie et translucide, lesquelles
+avec une placide violence et un froncement l&eacute;onin,
+laissaient s'accomplir et d&eacute;valer l'&eacute;coulement de
+leurs pentes auxquelles le soleil ajoutait un sourire sans
+visage.<br>
+ Fen&ecirc;tre &agrave; laquelle je devais ensuite me mettre
+chaque matin comme au carreau d'une diligence dans laquelle on a
+dormi, pour voir si pendant la nuit s'est rapproch&eacute;e ou
+&eacute;loign&eacute;e une cha&icirc;ne d&eacute;sir&eacute;e, --
+ici ces collines de la mer qui avant de revenir vers nous en
+dansant, peuvent reculer si loin que souvent ce n'&eacute;tait
+qu'apr&egrave;s une longue plaine sablonneuse que j'apercevais
+&agrave; une grande distance leurs premi&egrave;res ondulations,
+dans un lointain transparent, vaporeux et bleu&acirc;tre comme
+ces glaciers qu'on voit au fond des tableaux des primitifs
+toscans.<br>
+ D'autres fois, c'&eacute;tait tout pr&egrave;s de moi que le
+soleil riait sur ces flots d'un vert aussi tendre que celui que
+conserve aux prairies alpestres (dans les montagnes o&ugrave; le
+soleil s'&eacute;tale &ccedil;&agrave; et l&agrave; comme un
+g&eacute;ant qui en descendrait gaiement, par bonds
+in&eacute;gaux, les pentes), moins l'humidit&eacute; du sol que
+la liquide mobilit&eacute; de la lumi&egrave;re. Au reste, dans
+cette br&ecirc;che que la plage et les flots pratiquent au milieu
+du monde pour du reste y faire passer, pour y accumuler la
+lumi&egrave;re, c'est elle surtout, selon la direction
+d'o&ugrave; elle vient et que suit notre il, c'est elle qui
+d&eacute;place et situe les vallonnements de la mer. La
+diversit&eacute; de l'&eacute;clairage ne modifie pas moins
+l'orientation d'un lieu, ne dresse pas moins devant nous de
+nouveaux buts qu'il nous donne le d&eacute;sir d'atteindre, que
+ne ferait un trajet longuement et effectivement parcouru en
+voyage. Quand le matin le soleil venait de derri&egrave;re
+l'h&ocirc;tel, d&eacute;couvrant devant moi les gr&egrave;ves
+illumin&eacute;es jusqu'aux premiers contreforts de la mer, il
+semblait m'en montrer un autre versant et m'engager &agrave;
+poursuivre, sur la route tournante de ses rayons, un voyage
+immobile et vari&eacute; &agrave; travers les plus beaux sites du
+paysage accident&eacute; des heures. Et d&egrave;s ce premier
+matin le soleil me d&eacute;signait au loin d'un doigt souriant
+ces cimes bleues de la mer qui n'ont de nom sur aucune carte
+g&eacute;ographique, jusqu'&agrave; ce qu'&eacute;tourdi de sa
+sublime promenade &agrave; la surface retentissante et chaotique
+de leurs cr&ecirc;tes et de leurs avalanches, il v&icirc;nt se
+mettre &agrave; l'abri du vent dans ma chambre, se
+pr&eacute;lassant sur le lit d&eacute;fait et &eacute;grenant ses
+richesses sur le lavabo mouill&eacute;, dans la malle ouverte,
+o&ugrave; par sa splendeur m&ecirc;me et son luxe
+d&eacute;plac&eacute;, il ajoutait encore &agrave; l'impression
+du d&eacute;sordre.<br>
+ H&eacute;las, le vent de mer, une heure plus tard, dans la
+grande salle &agrave; manger, -- tandis que nous
+d&eacute;jeunions et que, de la gourde de cuir d'un citron, nous
+r&eacute;pandions quelques gouttes d'or sur deux soles qui
+bient&ocirc;t laiss&egrave;rent dans nos assiettes le panoche de
+leurs ar&ecirc;tes, fris&eacute; comme une plume et sonore comme
+une cithare, -- il parut cruel &agrave; ma grand'm&egrave;re de
+n'en pas sentir le souffle vivifiant &agrave; cause du
+ch&acirc;ssis transparent mais clos qui, comme une vitrine, nous
+s&eacute;parait de la plage tout en nous la laissant
+enti&egrave;rement voir et dans lequel le ciel entrait si
+compl&egrave;tement que son azur avait l'air d'&ecirc;tre la
+couleur des fen&ecirc;tres et ses nuages blancs un d&eacute;faut
+du verre. Me persuadant que j'&eacute;tais &laquo;assis sur le
+m&ocirc;le&raquo; ou au fond du &laquo;boudoir&raquo; dont parle
+Beaudelaire, je me demandais si son &laquo;soleil rayonnant sur
+la mer&raquo; ce n'&eacute;tait pas -- bien diff&eacute;rent du
+rayon du soir, simple et superficiel comme un trait dor&eacute;
+et tremblant -- celui qui en ce moment br&ucirc;lait la mer comme
+une topaze, la faisait fermenter, devenir blonde et laiteuse
+comme de la bi&egrave;re &eacute;cumante comme du lait, tandis
+que par moments s'y promenaient &ccedil;&agrave; et l&agrave; de
+grandes ombres bleues, que quelque Dieu semblait s'amuser
+&agrave; d&eacute;placer, en bougeant un miroir dans le ciel.<br>
+ Malheureusement ce n'&eacute;tait pas seulement par son aspect
+que diff&eacute;rait de la &laquo;salle&raquo; de Combray donnant
+sur les maisons d'en face, cette salle &agrave; manger de Balbec,
+nue, emplie de soleil vert comme l'eau d'une piscine, et &agrave;
+quelques m&egrave;tres de laquelle, la mar&eacute;e pleine et le
+grand jour &eacute;levaient comme devant la cit&eacute;
+c&eacute;leste, un rempart indestructible et mobile
+d'&eacute;meraude et d'or. A Combray, comme nous &eacute;tions
+connus de tout le monde, je ne me souciais de personne. Dans la
+vie de bains de mer on ne conna&icirc;t que ses voisins. Je
+n'&eacute;tais pas encore assez &acirc;g&eacute; et
+j'&eacute;tais rest&eacute; trop sensible pour avoir
+renonc&eacute; au d&eacute;sir de plaire aux &ecirc;tres et de
+les poss&eacute;der. Je n'avais pas l'indiff&eacute;rence plus
+noble qu'aurait &eacute;prouv&eacute;e un homme du monde,
+&agrave; l'&eacute;gard des personnes qui d&eacute;jeunaient dans
+la salle &agrave; manger, ni des jeunes gens et des jeunes filles
+passant sur la digue, avec lesquels je souffrais de penser que je
+ne pourrais pas faire d'excursions, moins pourtant que si ma
+grand'm&egrave;re, d&eacute;daigneuse des formes mondaines et ne
+s'occupant que de ma sant&eacute;, leur avait adress&eacute; la
+demande, humiliante pour moi, de m'agr&eacute;er comme compagnon
+de promenade. Soit qu'ils rentrassent vers quelque chalet
+inconnu, soit qu'ils en sortissent pour se rendre raquette en
+mains &agrave; un terrain de tennis, ou montassent sur des
+chevaux dont les sabots me pi&eacute;tinaient le cur, je les
+regardais avec une curiosit&eacute; passionn&eacute;e, dans cet
+&eacute;clairage aveuglant de la plage o&ugrave; les proportions
+sociales sont chang&eacute;es, je suivais tous leurs mouvements
+&agrave; travers la transparence de cette grande baie
+vitr&eacute;e qui laissait passer tant de lumi&egrave;re. Mais
+elle interceptait le vent et c'&eacute;tait un d&eacute;faut
+&agrave; l'avis de ma grand'm&egrave;re qui, ne pouvant supporter
+l'id&eacute;e que je perdisse le b&eacute;n&eacute;fice d'une
+heure d'air, ouvrit subrepticement un carreau et fit envoler du
+m&ecirc;me coup avec les menus, les journaux, voiles et
+casquettes de toutes les personnes qui &eacute;taient en train de
+d&eacute;jeuner; elle-m&ecirc;me, soutenue par le souffle
+c&eacute;leste, restait calme et souriante comme sainte Blandine,
+au milieu des invectives qui, augmentant mon impression
+d'isolement et de tristesse, r&eacute;unissaient contre nous les
+touristes m&eacute;prisants, d&eacute;peign&eacute;s et
+furieux.</p>
+
+<p>Pour une certaine partie -- ce qui, &agrave; Balbec, donnait
+&agrave; la population, d'ordinaire banalement riche et
+cosmopolite, de ces sortes d'h&ocirc;tels de grand luxe, un
+caract&egrave;re r&eacute;gional assez accentu&eacute; -- ils se
+composaient de personnalit&eacute;s &eacute;minentes des
+principaux d&eacute;partements de cette partie de la France, d'un
+premier pr&eacute;sident de Caen, d'un b&acirc;tonnier de
+Cherbourg, d'un grand notaire du Mans, qui &agrave;
+l'&eacute;poque des vacances, partant des points sur lesquels
+toute l'ann&eacute;e ils &eacute;taient diss&eacute;min&eacute;s
+en tirailleurs ou comme des pions au jeu de dames, venaient se
+concentrer dans cet h&ocirc;tel. Ils y conservaient toujours les
+m&ecirc;mes chambres, et, avec leurs femmes qui avaient des
+pr&eacute;tentions &agrave; l'aristocratie, formaient un petit
+groupe, auquel s'&eacute;taient adjoints un grand avocat et un
+grand m&eacute;decin de Paris qui le jour du d&eacute;part leur
+disaient:</p>
+
+<p>-- &laquo;Ah! c'est vrai, vous ne prenez pas le m&ecirc;me
+train que nous, vous &ecirc;tes privil&eacute;gi&eacute;s, vous
+serez rendus pour le d&eacute;jeuner.&raquo;</p>
+
+<p>-- &laquo;Comment, privil&eacute;gi&eacute;s? Vous qui habitez
+la capitale, Paris, la grand ville, tandis que j'habite un pauvre
+chef-lieu de cent mille &acirc;mes, il est vrai cent deux mille
+au dernier recensement; mais qu'est-ce &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+de vous qui en comptez deux millions cinq cent mille?<br>
+ et qui allez retrouver l'asphalte et tout l'&eacute;clat du
+monde parisien.&raquo;</p>
+
+<p>Ils le disaient avec un roulement d'r paysan, sans y mettre
+d'aigreur, car c'&eacute;taient des lumi&egrave;res de leur
+province qui auraient pu comme d'autres venir &agrave; Paris --
+on avait plusieurs fois offert au premier pr&eacute;sident de
+Caen un si&egrave;ge &agrave; la Cour de cassation -- mais
+avaient pr&eacute;f&eacute;r&eacute; rester sur place, par amour
+de leur ville, ou de l'obscurit&eacute;, ou de la gloire, ou
+parce qu'ils &eacute;taient r&eacute;actionnaires, et pour
+l'agr&eacute;ment des relations de voisinage avec les
+ch&acirc;teaux. Plusieurs d'ailleurs ne regagnaient pas tout de
+suite leur chef-lieu.</p>
+
+<p>Car, -- comme la baie de Balbec &eacute;tait un petit univers
+&agrave; part au milieu du grand, une corbeille des saisons
+o&ugrave; &eacute;taient rassembl&eacute;s en cercle les jours
+vari&eacute;s et les mois successifs, si bien que, non seulement
+les jours o&ugrave; on apercevait Rivelelle ce qui &eacute;tait
+signe d'orage, on y distinguait du soleil sur les maisons pendant
+qu'il faisait noir &agrave; Balbec, mais encore que quand les
+froids avaient gagn&eacute; Balbec, on &eacute;tait certain de
+trouver sur cette autre rive deux ou trois mois
+suppl&eacute;mentaires de chaleur -- ceux de ces habitu&eacute;s
+du Grand-H&ocirc;tel dont les vacances commen&ccedil;aient tard
+ou duraient longtemps, faisaient, quand arrivaient les pluies et
+les brumes, &agrave; l'approche de l'automne, charger leurs
+malles sur une barque, et traversaient rejoindre
+l'&eacute;t&eacute; &agrave; Rivelelle ou &agrave; Costedor. Ce
+petit groupe de l'h&ocirc;tel de Balbec regardait d'un air
+m&eacute;fiant chaque nouveau venu, et, ayant l'air de ne pas
+s'int&eacute;resser &agrave; lui, tous interrogeaient sur son
+compte leur ami le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel. Car c'&eacute;tait
+le m&ecirc;me, -- Aim&eacute; -- qui revenait tous les ans faire
+la saison et leur gardait leurs tables; et mesdames leurs
+&eacute;pouses, sachant que sa femme attendait un
+b&eacute;b&eacute;, travaillaient apr&egrave;s les repas chacune
+&agrave; une pi&egrave;ce de la layette, tout en nous toisant
+avec leur face &agrave; main, ma grand'm&egrave;re et moi, parce
+que nous mangions des ufs durs dans la salade, ce qui
+&eacute;tait r&eacute;put&eacute; commun et ne se faisait pas
+dans la bonne soci&eacute;t&eacute; d'Alen&ccedil;on. Ils
+affectaient une attitude de m&eacute;prisante ironie &agrave;
+l'&eacute;gard d'un Fran&ccedil;ais qu'on appelait Majest&eacute;
+et qui s'&eacute;tait, en effet, proclam&eacute; lui-m&ecirc;me
+roi d'un petit &icirc;lot de l'Oc&eacute;anie peupl&eacute; par
+quelques sauvages. Il habitait l'h&ocirc;tel avec sa jolie
+ma&icirc;tresse, sur le passage de qui quand elle allait se
+baigner, les gamins criaient: &laquo;Vive la reine!&raquo; parce
+qu'elle faisait pleuvoir sur eux des pi&egrave;ces de cinquante
+centimes. Le premier pr&eacute;sident et le b&acirc;tonnier ne
+voulaient m&ecirc;me pas avoir l'air de la voir, et si quelqu'un
+de leurs amis la regardait, ils croyaient devoir le
+pr&eacute;venir que c'&eacute;tait une petite
+ouvri&egrave;re.</p>
+
+<p>-- &laquo;Mais on m'avait assur&eacute; qu'&agrave; Ostende
+ils usaient de la cabine royale.&raquo;</p>
+
+<p>-- &laquo;Naturellement! On la loue pour vingt francs. Vous
+pouvez la prendre si cela vous fait plaisir. Et je sais
+pertinemment que lui avait fait demander une audience au roi qui
+lui a fait savoir qu'il n'avait pas &agrave; conna&icirc;tre ce
+souverain de Guignol.</p>
+
+<p>-- &laquo;Ah, vraiment, c'est int&eacute;ressant! il y a tout
+de m&ecirc;me des gens!...&raquo;</p>
+
+<p>Et sans doute tout cela &eacute;tait vrai, mais c'&eacute;tait
+aussi par ennui de sentir que pour une bonne partie de la foule
+ils n'&eacute;taient, eux, que de bons bourgeois qui ne
+connaissaient pas ce roi et cette reine prodigues de leur
+monnaie, que le notaire, le pr&eacute;sident, le b&acirc;tonnier,
+au passage de ce qu'ils appelaient un carnaval,
+&eacute;prouvaient tant de mauvaise humeur et manifestaient tout
+haut une indignation au courant de laquelle &eacute;tait leur ami
+le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel, qui, oblig&eacute; de faire bon
+visage aux souverains plus g&eacute;n&eacute;reux
+qu'authentiques, cependant tout en prenant leur commande,
+adressait de loin &agrave; ses vieux clients un clignement d'il
+significatif. Peut-&ecirc;tre y avait-il aussi un peu de ce
+m&ecirc;me ennui d'&ecirc;tre par erreur crus moins
+&laquo;chic&raquo; et de ne pouvoir expliquer qu'ils
+l'&eacute;taient davantage, au fond du &laquo;Joli
+Monsieur!&raquo; dont ils qualifiaient un jeune gommeux, fils
+poitrinaire et f&ecirc;tard d'un grand industriel et qui, tous
+les jours, dans un veston nouveau, une orchid&eacute;e &agrave;
+la boutonni&egrave;re, d&eacute;jeunait au champagne, et allait,
+p&acirc;le, impassible, un sourire d'indiff&eacute;rence aux
+l&egrave;vres, jeter au Casino sur la table de baccarat des
+sommes &eacute;normes &laquo;qu'il n'a pas les moyens de
+perdre&raquo; disait d'un air renseign&eacute; le notaire au
+premier pr&eacute;sident duquel la femme &laquo;tenait de bonne
+source&raquo; que ce jeune homme &laquo;fin de
+si&egrave;cle&raquo; faisait mourir de chagrin ses parents.</p>
+
+<p>D'autre part, le b&acirc;tonnier et ses amis ne tarissaient
+pas de sarcasmes, au sujet d'une vieille dame riche et
+titr&eacute;e, parce qu'elle ne se d&eacute;pla&ccedil;ait
+qu'avec tout son train de maison. Chaque fois que la femme du
+notaire et la femme du premier pr&eacute;sident la voyaient dans
+la salle &agrave; manger au moment des repas, elles
+l'inspectaient insolemment avec leur face &agrave; main du
+m&ecirc;me air minutieux et d&eacute;fiant que si elle avait
+&eacute;t&eacute; quelque plat au nom pompeux mais &agrave;
+l'apparence suspecte qu'apr&egrave;s le r&eacute;sultat
+d&eacute;favorable d'une observation m&eacute;thodique on fait
+&eacute;loigner, avec un geste distant, et une grimace de
+d&eacute;go&ucirc;t.</p>
+
+<br>
+ Sans doute par l&agrave; voulaient-elles seulement montrer, que
+s'il y avait certaines choses dont elles manquaient -- dans
+l'esp&egrave;ce certaines pr&eacute;rogatives de la vieille dame,
+et &ecirc;tre en relations avec elle -- c'&eacute;tait non pas
+parce qu'elles ne pouvaient, mais ne voulaient pas les
+poss&eacute;der. Mais elles avaient fini par s'en convaincre
+elles-m&ecirc;mes; et c'est la suppression de tout d&eacute;sir,
+de la curiosit&eacute; pour les formes de la vie qu'on ne
+conna&icirc;t pas, de l'espoir de plaire &agrave; de nouveaux
+&ecirc;tres, remplac&eacute;s chez ces femmes par un
+d&eacute;dain simul&eacute;, par une all&eacute;gresse factice,
+qui avait l'inconv&eacute;nient de leur faire mettre du
+d&eacute;plaisir sous l'&eacute;tiquette de contentement et se
+mentir perp&eacute;tuellement &agrave; elles-m&ecirc;mes, deux
+conditions pour qu'elles fussent malheureuses. Mais tout le monde
+dans cet h&ocirc;tel agissait sans doute de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re qu'elles, bien que sous d'autres formes, et
+sacrifiait sinon &agrave; l'amour-propre, du moins &agrave;
+certains principes d'&eacute;ducations ou &agrave; des habitudes
+intellectuelles, le trouble d&eacute;licieux de se m&ecirc;ler
+&agrave; une vie inconnue. Sans doute le microcosme dans lequel
+la s'isolait la vieille dame n'&eacute;tait pas empoisonn&eacute;
+de virulentes aigreurs comme le groupe o&ugrave; ricanaient de
+rage la femme du notaire et du premier pr&eacute;sident. Il
+&eacute;tait au contraire embaum&eacute; d'un parfum fin et
+vieillot mais qui n'&eacute;tait pas moins factice. Car au fond
+la vieille dame e&ucirc;t probablement trouv&eacute; &agrave;
+s&eacute;duire, &agrave; s'attacher, en se renouvelant pour cela
+elle-m&ecirc;me, la sympathie myst&eacute;rieuse d'&ecirc;tres
+nouveaux, un charme dont est d&eacute;nu&eacute; le plaisir qu'il
+y a &agrave; ne fr&eacute;quenter que des gens de son monde et
+&agrave; se rappeler que, ce monde &eacute;tant le meilleur qui
+soit, le d&eacute;dain mal inform&eacute; d'autrui est
+n&eacute;gligeable. Peut-&ecirc;tre sentait-elle que, si elle
+&eacute;tait arriv&eacute;e inconnue au Grand-H&ocirc;tel de
+Balbec elle e&ucirc;t avec sa robe de laine noire et son bonnet
+d&eacute;mod&eacute; fait sourire quelque noceur qui de son
+&laquo;rocking&raquo; e&ucirc;t murmur&eacute; &laquo;quelle
+pur&eacute;e!&raquo; ou surtout quelque homme de valeur ayant
+gard&eacute; comme le premier pr&eacute;sident entre ses favoris
+poivre et sel, un visage frais et des yeux spirituels comme elle
+les aimait, et qui e&ucirc;t aussit&ocirc;t d&eacute;sign&eacute;
+&agrave; la lentille rapprochante du face &agrave; main conjugal
+l'apparition de ce ph&eacute;nom&egrave;ne insolite; et
+peut-&ecirc;tre &eacute;tait-ce par inconsciente
+appr&eacute;hension de cette premi&egrave;re minute qu'on sait
+courte mais qui n'est pas moins redout&eacute;e -- comme la
+premi&egrave;re t&ecirc;te qu'on pique dans l'eau -- que cette
+dame envoyait d'avance un domestique mettre l'h&ocirc;tel au
+courant de sa personnalit&eacute; et de ses habitudes, et coupant
+court aux salutations du directeur gagnait avec une
+bri&egrave;vet&eacute; o&ugrave; il y avait plus de
+timidit&eacute; que d'orgueil sa chambre o&ugrave; des rideaux
+personnels rempla&ccedil;ant ceux qui pendaient aux
+fen&ecirc;tres, des paravents, des photographies, mettaient si
+bien entre elle et le monde ext&eacute;rieur auquel il e&ucirc;t
+fallu s'adapter, la cloison de ses habitudes, que c'&eacute;tait
+son chez elle, au sein duquel elle &eacute;tait rest&eacute;e,
+qui voyageait plut&ocirc;t qu'elle-m&ecirc;me...
+
+<p>D&egrave;s lors, ayant plac&eacute; entre elle d'une part, le
+personnel de l'h&ocirc;tel et les fournisseurs de l'autre, ses
+domestiques qui recevaient &agrave; sa place le contact de cette
+humanit&eacute; nouvelle et entretenaient autour de leur
+ma&icirc;tresse l'atmosph&egrave;re accoutum&eacute;e, ayant mis
+ses pr&eacute;jug&eacute;s entre elle et les baigneurs,
+insoucieuse de d&eacute;plaire &agrave; des gens que ses amies
+n'auraient pas re&ccedil;us, c'est dans son monde qu'elle
+continuait &agrave; vivre par la correspondance avec ses amies,
+par le souvenir, par la conscience intime qu'elle avait de sa
+situation, de la qualit&eacute; de ses mani&egrave;res, de la
+comp&eacute;tence de sa politesse. Et tous les jours, quand elle
+descendait pour aller dans sa cal&egrave;che faire une promenade,
+sa femme de chambre qui portait ses affaires derri&egrave;re
+elle, son valet de pied qui la devan&ccedil;ait semblaient comme
+ces sentinelles, qui aux portes d'une ambassade, pavois&eacute;e
+aux couleurs du pays dont elle d&eacute;pend, garantissent pour
+elle, au milieu d'un sol &eacute;tranger, le privil&egrave;ge de
+son exterritorialit&eacute;. Elle ne quitta pas sa chambre avant
+le milieu de l'apr&egrave;s-midi, le jour de notre arriv&eacute;e
+et nous ne l'aper&ccedil;&ucirc;mes pas dans la salle &agrave;
+manger o&ugrave; le directeur, comme nous &eacute;tions nouveaux
+venus, nous conduisit, sous sa protection, &agrave; l'heure du
+d&eacute;jeuner comme un grad&eacute; qui m&egrave;ne des bleus
+chez le caporal tailleur pour les faire habiller; mais nous y
+v&icirc;mes, en revanche, au bout d'un instant un hobereau et sa
+fille, d'une obscure mais tr&egrave;s ancienne famille de
+Bretagne, M. et Mlle de Stermaria dont on nous avait fait donner
+la table croyant qu'ils ne rentreraient que le soir. Venus
+seulement &agrave; Balbec pour retrouver des ch&acirc;telains
+qu'ils connaissaient dans le voisinage, ils ne passaient dans la
+salle &agrave; manger de l'h&ocirc;tel, entre les invitations
+accept&eacute;es au dehors et les visites rendues que le temps
+strictement n&eacute;cessaire. C'&eacute;tait leur morgue qui les
+pr&eacute;servait de toute sympathie humaine, de tout
+int&eacute;r&ecirc;t pour les inconnus assis autour d'eux, et au
+milieu desquels M. de Stermaria gardait l'air glacial,
+press&eacute;, distant, rude, pointilleux et
+malintentionn&eacute;, qu'on a dans un buffet de chemin de fer au
+milieu de voyageurs qu'on n'a jamais vus, qu'on ne reverra pas,
+et avec qui on ne con&ccedil;oit d'autres rapports que de
+d&eacute;fendre contre eux son poulet froid et son coin dans le
+wagon. A peine commencions-nous &agrave; d&eacute;jeuner qu'on
+vint nous faire lever sur l'ordre de M. de Stermaria, lequel
+venait d'arriver et sans le moindre geste d'excuse &agrave; notre
+adresse, pria &agrave; haute voix le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel
+de veiller &agrave; ce qu'une pareille erreur ne se
+renouvel&acirc;t pas, car il lui &eacute;tait
+d&eacute;sagr&eacute;able que &laquo;des gens qu'il ne
+connaissait pas&raquo; eussent pris sa table.</p>
+
+<p>Et certes dans le sentiment qui poussait une certaine actrice
+(plus connue d'ailleurs &agrave; cause de son
+&eacute;l&eacute;gance, de son esprit, de ses belles collections
+de porcelaine allemande que pour quelques r&ocirc;les
+jou&eacute;s &agrave; l'Od&eacute;on), son amant, jeune homme
+tr&egrave;s riche pour lequel elle s'&eacute;tait
+cultiv&eacute;e, et deux hommes tr&egrave;s en vue de
+l'aristocratie &agrave; faire dans la vie bande &agrave; part,
+&agrave; ne voyager qu'ensemble, &agrave; prendre &agrave; Balbec
+leur d&eacute;jeuner, tr&egrave;s tard quand tout le monde avait
+fini; &agrave; passer la journ&eacute;e dans leur salon &agrave;
+jouer aux cartes, il n'entrait aucune malveillance, mais
+seulement les exigences du go&ucirc;t qu'ils avaient pour
+certaines formes spirituelles de conversation, pour certains
+raffinements de bonne ch&egrave;re, lequel leur faisait trouver
+plaisir &agrave; ne vivre, &agrave; ne prendre leurs repas
+qu'ensemble, et leur e&ucirc;t rendu insupportable la vie en
+commun avec des gens qui n'y avaient pas &eacute;t&eacute;
+initi&eacute;s. M&ecirc;me devant une table servie, ou devant une
+table &agrave; jeu, chacun d'eux avait besoin de savoir que dans
+le convive ou le partenaire qui &eacute;tait assis en face de
+lui, reposaient en suspens et inutilis&eacute;s un certain savoir
+qui permet de reconna&icirc;tre la camelote dont tant de demeures
+parisiennes se parent comme d'un &laquo;moyen age&raquo; ou d'une
+&laquo;Renaissance&raquo; authentiques et, en toutes choses, des
+crit&eacute;riums communs &agrave; eux pour distinguer le bon et
+le mauvais. Sans doute ce n'&eacute;tait plus, dans ces
+moments-l&agrave;, que par quelque rare et dr&ocirc;le
+interjection jet&eacute;e au milieu du silence du repas ou de la
+partie, ou par la robe charmante et nouvelle que la jeune actrice
+avait rev&ecirc;tue pour d&eacute;jeuner ou faire un poker, que
+se manifestait l'existence sp&eacute;ciale dans laquelle ces amis
+voulaient partout rester plong&eacute;s. Mais en les enveloppant
+ainsi d'habitudes qu'ils connaissaient &agrave; fond, elle
+suffisait &agrave; les prot&eacute;ger contre le myst&egrave;re
+de la vie ambiante. Pendant de longs apr&egrave;s-midi, la mer
+n'&eacute;tait suspendue en face d'eux que comme une toile d'une
+couleur agr&eacute;able accroch&eacute;e dans le boudoir d'un
+riche c&eacute;libataire, et ce n'&eacute;tait que dans
+l'intervalle des coups qu'un des joueurs n'ayant rien de mieux
+&agrave; faire, levait les yeux vers elle pour en tirer une
+indication sur le beau temps ou sur l'heure, et rappeler aux
+autres que le go&ucirc;ter attendait. Et le soir ils ne
+d&icirc;naient pas &agrave; l'h&ocirc;tel o&ugrave; les sources
+&eacute;lectriques faisant sourdre &agrave; flots la
+lumi&egrave;re dans la grande salle &agrave; manger, celle-ci
+devenait comme un immense et merveilleux aquarium devant la paroi
+de verre duquel la population ouvri&egrave;re de Balbec, les
+p&ecirc;cheurs et aussi les familles de petits bourgeois,
+invisibles dans l'ombre, s'&eacute;crasaient au vitrage pour
+apercevoir, lentement balanc&eacute;e dans des remous d'or la vie
+luxueuse de ces gens, aussi extraordinaire pour les pauvres que
+celle de poissons et de mollusques &eacute;tranges: (une grande
+question sociale de savoir si la paroi de verre prot&egrave;gera
+toujours le festin des b&ecirc;tes merveilleuses et si les gens
+obscurs qui regardent avidement dans la nuit ne viendront pas les
+cueillir dans leur aquarium et les manger). En attendant
+peut-&ecirc;tre parmi la foule arr&ecirc;t&eacute;e et confondue
+dans la nuit, y avait-il quelque &eacute;crivain, quelque amateur
+d'ichtyologie humaine, qui, regardant les m&acirc;choires de
+vieux monstres f&eacute;minins se refermer sur un morceau de
+nourriture engloutie, se complaisait &agrave; classer ceux-ci par
+race, par caract&egrave;res inn&eacute;s et aussi par ces
+caract&egrave;res acquis qui font qu'une vieille dame serbe dont
+l'appendice buccal est d'un grand poisson de mer, parce que
+depuis son enfance elle vit dans les eaux douces du faubourg
+Saint-Germain, mange la salade comme une La Rochefoucauld.</p>
+
+<p>A cette heure-l&agrave; on apercevait les trois hommes en
+smoking attendant la femme en retard laquelle bient&ocirc;t, en
+une robe presque chaque fois nouvelle et des &eacute;charpes,
+choisies selon un go&ucirc;t particulier &agrave; son amant,
+apr&egrave;s avoir de son &eacute;tage, sonn&eacute; le lift,
+sortait de l'ascenseur comme d'une bo&icirc;te de joujoux. Et
+tous les quatre qui trouvaient que le ph&eacute;nom&egrave;ne
+international du Palace, implant&eacute; &agrave; Balbec, y avait
+fait fleurir le luxe plus que la bonne cuisine, s'engouffraient
+dans une voiture, allaient d&icirc;ner &agrave; une demi-lieue de
+l&agrave; dans un petit restaurant r&eacute;put&eacute; o&ugrave;
+ils avaient avec le cuisinier d'interminables conf&eacute;rences
+sur la composition du menu, et la confection des plats.<br>
+ Pendant ce trajet la route bord&eacute;e de pommiers qui part de
+Balbec n'&eacute;tait pour eux que la distance qu'il fallait
+franchir -- peu distincte dans la nuit noire de celle qui
+s&eacute;parait leurs domiciles parisiens du Caf&eacute; Anglais
+ou de la Tour d'Argent, avant d'arriver au petit restaurant
+&eacute;l&eacute;gant o&ugrave; tandis que les amis du jeune
+homme riche l'enviaient d'avoir une ma&icirc;tresse si bien
+habill&eacute;e, les &eacute;charpes de celle-ci tendaient devant
+la petite soci&eacute;t&eacute; comme un voile parfum&eacute; et
+souple, mais qui la s&eacute;parait du monde.</p>
+
+<p>Malheureusement pour ma tranquillit&eacute;, j'&eacute;tais
+bien loin d'&ecirc;tre comme tous ces gens. De beaucoup d'entre
+eux je me souciais; j'aurais voulu ne pas &ecirc;tre
+ignor&eacute; d'un homme au front d&eacute;prim&eacute;, au
+regard fuyant entre les ill&egrave;res de ses
+pr&eacute;jug&eacute;s et de son &eacute;ducation, le grand
+seigneur de la contr&eacute;e, lequel n'&eacute;tait autre que le
+beau-fr&egrave;re de Legrandin, venait quelquefois en visite
+&agrave; Balbec et, le dimanche, par la garden-party hebdomadaire
+que sa femme et lui donnaient, d&eacute;peuplait l'h&ocirc;tel
+d'une partie de ses habitants, parce qu'un ou deux d'entre eux
+&eacute;taient invit&eacute;s &agrave; ces f&ecirc;tes, et parce
+que les autres pour ne pas avoir l'air de ne pas l'&ecirc;tre,
+choisissaient ce jour-l&agrave; pour faire une excursion
+&eacute;loign&eacute;e. Il avait, d'ailleurs, &eacute;t&eacute;
+le premier jour fort mal re&ccedil;u &agrave; l'h&ocirc;tel quand
+le personnel, frais d&eacute;barqu&eacute; de la C&ocirc;te
+d'Azur, ne savait pas encore qui il &eacute;tait. Non seulement
+il n'&eacute;tait pas habill&eacute; en flanelle blanche, mais
+par vieille mani&egrave;re fran&ccedil;aise, et ignorance de la
+vie des Palaces, entrant dans un hall o&ugrave; il y avait des
+femmes, il avait &ocirc;t&eacute; son chapeau d&egrave;s la
+porte, ce qui avait fait que le directeur n'avait m&ecirc;me pas
+touch&eacute; le sien pour lui r&eacute;pondre, estimant que ce
+devait &ecirc;tre quelqu'un de la plus humble extraction, ce
+qu'il appelait un homme &laquo;sortant de l'ordinaire&raquo;.
+Seule la femme du notaire s'&eacute;tait sentie attir&eacute;e
+vers le nouveau venu qui fleurait toute la vulgarit&eacute;
+gourm&eacute;e des gens comme il faut et elle avait
+d&eacute;clar&eacute;, avec le fond de discernement infaillible
+et d'autorit&eacute; sans r&eacute;plique d'une personne pour qui
+la premi&egrave;re soci&eacute;t&eacute; du Mans n'a pas de
+secrets, qu'on se sentait devant lui en pr&eacute;sence d'un
+homme d'une haute distinction, parfaitement bien
+&eacute;lev&eacute; et qui tranchait sur tout ce qu'on
+rencontrait &agrave; Balbec et qu'elle jugeait
+infr&eacute;quentable tant qu'elle ne le fr&eacute;quentait pas.
+Ce jugement favorable qu'elle avait port&eacute; sur le
+beau-fr&egrave;re de Legrandin, tenait peut-&ecirc;tre au terne
+aspect de quelqu'un qui n'avait rien d'intimidant,
+peut-&ecirc;tre &agrave; ce qu'elle avait reconnu dans ce
+gentilhomme-fermier &agrave; allure de sacristain les signes
+ma&ccedil;onniques de son propre cl&eacute;ricalisme.</p>
+
+<p>J'avais beau avoir appris que les jeunes gens qui montaient
+tous les jours &agrave; cheval devant l'h&ocirc;tel
+&eacute;taient les fils du propri&eacute;taire v&eacute;reux d'un
+magasin de nouveaut&eacute;s et que mon p&egrave;re n'e&ucirc;t
+jamais consenti &agrave; conna&icirc;tre, la &laquo;vie de bains
+de mer&raquo; les dressait, &agrave; mes yeux, en statues
+&eacute;questres de demi-dieux et le mieux que je pouvais
+esp&eacute;rer &eacute;tait qu'ils ne laissassent jamais tomber
+leurs regards sur le pauvre gar&ccedil;on que j'&eacute;tais, qui
+ne quittait la salle &agrave; manger de l'h&ocirc;tel que pour
+aller s'asseoir sur le sable. J'aurais voulu inspirer de la
+sympathie m&ecirc;me &agrave; l'aventurier m&ecirc;me qui avait
+&eacute;t&eacute; roi d'une &icirc;le d&eacute;serte en
+Oc&eacute;anie, m&ecirc;me au jeune tuberculeux dont j'aimais
+&agrave; supposer qu'il cachait sous ses dehors insolents une
+&acirc;me craintive et tendre qui e&ucirc;t peut-&ecirc;tre
+prodigu&eacute; pour moi seul des tr&eacute;sors d'affection.
+D'ailleurs (au contraire de ce qu'on dit d'habitude des relations
+de voyage) comme &ecirc;tre vu avec certaines personnes peut vous
+ajouter, sur une plage o&ugrave; l'on retourne quelquefois un
+coefficient sans &eacute;quivalent dans la vraie vie mondaine, il
+n'y a rien, non pas qu'on tienne aussi &agrave; distance, mais
+qu'on cultive si soigneusement dans la vie de Paris, que les
+amiti&eacute;s de bains de mer. Je me souciais de l'opinion que
+pouvaient avoir de moi toutes ces notabilit&eacute;s
+momentan&eacute;es ou locales que ma disposition &agrave; me
+mettre &agrave; la place des gens et &agrave; recr&eacute;er leur
+&eacute;tat d'esprit me faisait situer non &agrave; leur rang
+r&eacute;el, &agrave; celui qu'ils auraient occup&eacute;
+&agrave; Paris par exemple et qui e&ucirc;t &eacute;t&eacute;
+fort bas, mais &agrave; celui qu'ils devaient croire le leur, et
+qui l'&eacute;tait &agrave; vrai dire &agrave; Balbec o&ugrave;
+l'absence de commune mesure leur donnait une sorte de
+sup&eacute;riorit&eacute; relative et d'int&eacute;r&ecirc;t
+singulier. H&eacute;las d'aucune de ces personnes le
+m&eacute;pris ne m'&eacute;tait aussi p&eacute;nible que celui de
+M. de Stermaria.</p>
+
+<p>Car j'avais remarqu&eacute; sa fille, d&egrave;s son
+entr&eacute;e, son joli visage p&acirc;le et presque
+bleut&eacute;, ce qu'il y avait de particulier dans le port de sa
+haute taille, dans sa d&eacute;marche, et qui m'&eacute;voquait
+avec raison son h&eacute;r&eacute;dit&eacute;, son
+&eacute;ducation aristocratique et d'autant plus clairement que
+je savais son nom, -- comme ces th&egrave;mes expressifs
+invent&eacute;s par des musiciens de g&eacute;nie et qui peignent
+splendidement le scintillement de la flamme, le bruissement du
+fleuve, et la paix de la campagne, pour les auditeurs qui en
+parcourant pr&eacute;alablement le livret, ont aiguill&eacute;
+leur imagination dans la bonne voie. La &laquo;race&raquo; en
+ajoutant aux charmes de Mlle de Stermaria l'id&eacute;e de leur
+cause les rendait plus intelligibles, plus complets. Elle les
+faisait aussi plus d&eacute;sirables, annon&ccedil;ant qu'ils
+&eacute;taient peu accessibles, comme un prix &eacute;lev&eacute;
+ajoute &agrave; la valeur d'un objet qui nous a plu. Et la tige
+h&eacute;r&eacute;ditaire donnait &agrave; ce teint
+compos&eacute; de sucs choisis la saveur d'un fruit exotique ou
+d'un cru c&eacute;l&egrave;bre.</p>
+
+<p>Or, un hasard mit tout d'un coup entre nos mains le moyen de
+nous donner &agrave; ma grand'm&egrave;re et &agrave; moi, pour
+tous les habitants de l'h&ocirc;tel, un prestige imm&eacute;diat.
+En effet, d&egrave;s ce premier jour, au moment o&ugrave; la
+vieille dame descendait de chez elle, exer&ccedil;ant,
+gr&acirc;ce au valet de pied qui la pr&eacute;c&eacute;dait,
+&agrave; la femme de chambre qui courait derri&egrave;re avec un
+livre et une couverture oubli&eacute;s, une action sur les
+&acirc;mes et excitant chez tous une curiosit&eacute; et un
+respect auxquels il fut visible qu'&eacute;chappait moins que
+personne M. de Stermaria, le directeur se pencha vers ma
+grand'm&egrave;re, et par amabilit&eacute; (comme on montre le
+Shah de Perse ou la Reine Ranavalo &agrave; un spectateur obscur
+qui ne peut &eacute;videmment avoir aucune relation avec le
+puissant souverain, mais peut trouver int&eacute;ressant de
+l'avoir vu &agrave; quelques pas), il lui coula dans l'oreille:
+&laquo;La Marquise de Villeparisis&raquo;, cependant qu'au
+m&ecirc;me moment cette dame apercevant ma grand'm&egrave;re ne
+pouvait retenir un regard de joyeuse surprise.</p>
+
+<p>On peut penser que l'apparition soudaine, sous les traits
+d'une petite vieille, de la plus puissante des f&eacute;es, ne
+m'aurait pas caus&eacute; plus de plaisir, d&eacute;nu&eacute;
+comme j'&eacute;tais, de tout recours pour m'approcher de Mlle de
+Stermaria, dans un pays o&ugrave; je ne connaissais personne.
+J'entends personne au point de vue pratique.
+Esth&eacute;tiquement, le nombre des types humains est trop
+restreint pour qu'on n'ait pas bien souvent, dans quelque endroit
+qu'on aille, la joie de revoir des gens de connaissance,
+m&ecirc;me sans les chercher dans les tableaux des vieux
+ma&icirc;tres, comme faisait Swann. C'est ainsi que d&egrave;s
+les premiers jours de notre s&eacute;jour &agrave; Balbec, il
+m'&eacute;tait arriv&eacute; de rencontrer Legrandin, le
+concierge de Swann, et Mme Swann elle-m&ecirc;me, devenus le
+premier gar&ccedil;on de caf&eacute;, le second un
+&eacute;tranger de passage que je ne revis pas, et la
+derni&egrave;re, un ma&icirc;tre baigneur. Et une sorte
+d'aimantation attire et retient si ins&eacute;parablement les uns
+aupr&egrave;s les autres certains caract&egrave;res de
+physionomie et de mentalit&eacute; que quand la nature introduit
+ainsi une personne dans un nouveau corps, elle ne la mutile pas
+trop. Legrandin chang&eacute; en gar&ccedil;on de caf&eacute;
+gardait intacts sa stature, le profil de son nez et une partie du
+menton; Mme Swann dans le sexe masculin et la condition de
+ma&icirc;tre baigneur avait &eacute;t&eacute; suivie non
+seulement par sa physionomie habituelle, mais m&ecirc;me par une
+certaine mani&egrave;re de parler. Seulement elle ne pouvait pas
+m'&ecirc;tre de plus d'utilit&eacute; entour&eacute;e de sa
+ceinture rouge, et hissant, &agrave; la moindre houle, le drapeau
+qui interdit les bains, car les ma&icirc;tres-baigneurs sont
+prudents, sachant rarement nager, qu'elle ne l'e&ucirc;t pu dans
+la fresque de la Vie de Mo&iuml;se o&ugrave; Swann l'avait
+reconnue jadis sous les traits de la fille de Jethro. Tandis que
+cette Mme de Villeparisis &eacute;tait bien la v&eacute;ritable,
+elle n'avait pas &eacute;t&eacute; victime d'un enchantement qui
+l'e&ucirc;t d&eacute;pouill&eacute;e de sa puissance, mais
+&eacute;tait capable au contraire d'en mettre un &agrave; la
+disposition de la mienne qu'il centuplerait, et gr&acirc;ce
+auquel, comme si j'avais &eacute;t&eacute; port&eacute; par les
+ailes d'un oiseau fabuleux, j'allais franchir en quelques
+instants les distances sociales infinies, au moins &agrave;
+Balbec, -- qui me s&eacute;paraient de Mlle de Stermaria.</p>
+
+<p>Malheureusement, s'il y avait quelqu'un qui, plus que
+quiconque, v&eacute;c&ucirc;t enferm&eacute; dans son univers
+particulier, c'&eacute;tait ma grand'm&egrave;re. Elle ne
+m'aurait m&ecirc;me pas m&eacute;pris&eacute;, elle ne m'aurait
+pas compris, si elle avait su que j'attachais de l'importance
+&agrave; l'opinion, que j'&eacute;prouvais de
+l'int&eacute;r&ecirc;t pour la personne, de gens dont elle ne
+remarquait seulement pas l'existence et dont elle devait quitter
+Balbec sans avoir retenu le nom; je n'osais pas lui avouer que si
+ces m&ecirc;mes gens l'avaient vu causer avec Mme de
+Villeparisis, j'en aurais eu un grand plaisir, parce que je
+sentais que la marquise avait du prestige dans l'h&ocirc;tel et
+que son amiti&eacute; nous e&ucirc;t pos&eacute;s aux yeux de M.
+de Stermaria. Non d'ailleurs que l'amie de ma grand'm&egrave;re
+me repr&eacute;sent&acirc;t le moins du monde une personne de
+l'aristocratie: j'&eacute;tais trop habitu&eacute; &agrave; son
+nom devenu familier &agrave; mes oreilles avant que mon esprit
+s'arr&ecirc;t&acirc;t sur lui, quand tout enfant je l'entendais
+prononcer &agrave; la maison; et son titre n'y ajoutait qu'une
+particularit&eacute; bizarre comme aurait fait un pr&eacute;nom
+peu usit&eacute;, ainsi qu'il arrive dans les noms de rue
+o&ugrave; on n'aper&ccedil;oit rien de plus noble, dans la rue
+Lord-Byron, dans la si populaire et vulgaire rue Rochechouart, ou
+dans la rue de Gramont que dans la rue L&eacute;once-Reynaud ou
+la rue Hippolyte-Lebas. Mme de Villeparisis ne me faisait pas
+plus penser &agrave; une personne d'un monde sp&eacute;cial, que
+son cousin Mac-Mahon que je ne diff&eacute;renciais pas de M.
+Carnot, pr&eacute;sident de la R&eacute;publique, comme lui, et
+de Raspail dont Fran&ccedil;oise avait achet&eacute; la
+photographie avec celle de Pie IX. Ma grand'm&egrave;re avait
+pour principe qu'en voyage on ne doit plus avoir de relations,
+qu'on ne va pas au bord de la mer pour voir des gens, qu'on a
+tout le temps pour cela &agrave; Paris, qu'ils vous feraient
+perdre en politesses, en banalit&eacute;s, le temps
+pr&eacute;cieux qu'il faut passer tout entier au grand air,
+devant les vagues; et trouvant plus commode de supposer que cette
+opinion &eacute;tait partag&eacute;e par tout le monde et qu'elle
+autorisait entre de vieux amis que le hasard mettait en
+pr&eacute;sence dans le m&ecirc;me h&ocirc;tel la fiction d'un
+incognito r&eacute;ciproque, au nom que lui cita le directeur,
+elle se contenta de d&eacute;tourner les yeux et eut l'air de ne
+pas voir Mme de Villeparisis qui, comprenant que ma
+grand'm&egrave;re ne tenait pas &agrave; faire de
+reconnaissances, regarda &agrave; son tour dans le vague. Elle
+s'&eacute;loigna, et je restai dans mon isolement comme un
+naufrag&eacute; de qui a paru s'approcher un vaisseau, lequel a
+disparu ensuite sans s'&ecirc;tre arr&ecirc;t&eacute;.</p>
+
+<p>Elle prenait aussi ses repas dans la salle &agrave; manger,
+mais &agrave; l'autre bout. Elle ne connaissait aucune des
+personnes qui habitaient l'h&ocirc;tel ou y venaient en visite,
+pas m&ecirc;me M. de Cambremer; en effet, je vis qu'il ne la
+saluait pas, un jour o&ugrave; il avait accept&eacute; avec sa
+femme une invitation &agrave; d&eacute;jeuner du b&acirc;tonnier,
+lequel, ivre de l'honneur d'avoir le gentilhomme &agrave; sa
+table, &eacute;vitait ses amis des autres jours et se contentait
+de leur adresser de loin un clignement d'il pour faire &agrave;
+cet &eacute;v&eacute;nement historique une allusion toutefois
+assez discr&egrave;te pour qu'elle ne p&ucirc;t pas &ecirc;tre
+interpr&eacute;t&eacute;e comme une invite &agrave;
+s'approcher.</p>
+
+<p>Eh bien, j'esp&egrave;re que vous vous mettez bien, que vous
+&ecirc;tes un homme chic, lui dit le soir la femme du premier
+pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>-- &laquo;Chic? pourquoi? demanda le b&acirc;tonnier,
+dissimulant sa joie sous un &eacute;tonnement
+exag&eacute;r&eacute;; &agrave; cause de mes invit&eacute;s?
+dit-il en sentant qu'il &eacute;tait incapable de feindre plus
+longtemps; mais qu'est-ce que &ccedil;a a de chic d'avoir des
+amis &agrave; d&eacute;jeuner? Faut bien qu'ils d&eacute;jeunent
+quelque part!</p>
+
+<p>-- Mais si, c'est chic! C'&eacute;tait bien les de Cambremer,
+n'est-ce pas?<br>
+ Je les ai bien reconnus. C'est une marquise. Et authentique. Pas
+par les femmes.&raquo;</p>
+
+<p>-- &laquo;Oh! c'est une femme bien simple, elle est charmante,
+on ne fait pas moins de fa&ccedil;ons. Je pensais que vous alliez
+venir, je vous faisais des signes... je vous aurais
+pr&eacute;sent&eacute;! dit-il en corrigeant par une
+l&eacute;g&egrave;re ironie l'&eacute;normit&eacute; de cette
+proposition comme Assu&eacute;rus quand il dit &agrave; Esther:
+&laquo;Faut-il de mes &Eacute;tats vous donner la
+moiti&eacute;!&raquo; -- &laquo;Non, non, non, non, nous restons
+cach&eacute;s, comme l'humble violette.&raquo;</p>
+
+<p>-- &laquo;Mais vous avez eu tort, je vous le
+r&eacute;p&egrave;te, r&eacute;pondit le b&acirc;tonnier enhardi
+maintenant que le danger &eacute;tait pass&eacute;. Ils ne vous
+auraient pas mang&eacute;s. Allons-nous faire notre petit
+bezigue?&raquo;</p>
+
+<p>-- Mais volontiers, nous n'osions pas vous le proposer,
+maintenant que vous traitez des marquises!</p>
+
+<p>-- &laquo;Oh! allez, elles n'ont rien de si extraordinaire.
+Tenez, j'y d&icirc;ne demain soir. Voulez-vous y aller &agrave;
+ma place. C'est de grand cur.<br>
+ Franchement, j'aime autant rester ici.&raquo;</p>
+
+<p>-- &laquo;Non, non!... on ne me r&eacute;voquerait comme
+r&eacute;actionnaire, s'&eacute;cria le pr&eacute;sident, riant
+aux larmes de sa plaisanterie. Mais vous aussi vous &ecirc;tes
+re&ccedil;u &agrave; F&eacute;terne&raquo;, ajouta-t-il en se
+tournant vers le notaire.</p>
+
+<p>-- &laquo;Oh! je vais l&agrave; les dimanches, on entre par
+une porte, on sort par l'autre. Mais ils ne d&eacute;jeunent pas
+chez moi comme chez le b&acirc;tonnier.&raquo;</p>
+
+<p>M. de Stermaria n'&eacute;tait pas ce jour-l&agrave; &agrave;
+Balbec au grand regret du b&acirc;tonnier. Mais insidieusement il
+dit au ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel:</p>
+
+<p>-- &laquo;Aim&eacute;, vous pourrez dire &agrave; M. de
+Stermaria qu'il n'est pas le seul noble qu'il y ait eu dans cette
+salle &agrave; manger. Vous avez bien vu ce monsieur qui a
+d&eacute;jeun&eacute; avec moi ce matin? Hein? petites
+moustaches, air militaire? Eh bien, c'est le marquis de
+Cambremer.&raquo;</p>
+
+<p>-- &laquo;Ah, vraiment? cela ne m'&eacute;tonne
+pas!&raquo;</p>
+
+<p>-- &laquo;&Ccedil;a lui montrera qu'il n'est pas le seul homme
+titr&eacute;. Et attrape donc! Il n'est pas mal de leur rabattre
+leur caquet &agrave; ces nobles. Vous savez, Aim&eacute;, ne lui
+dites rien si vous voulez, moi, ce que j'en dis, ce n'est pas
+pour moi; du reste, il le conna&icirc;t bien.&raquo;</p>
+
+<p>Et le lendemain, M. de Stermaria qui savait que le
+b&acirc;tonnier avait plaid&eacute; pour un de ses amis, alla se
+pr&eacute;senter lui-m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- &laquo;Nos amis communs, les de Cambremer, voulaient
+justement nous r&eacute;unir, nos jours n'ont pas
+co&iuml;ncid&eacute;, enfin je ne sais plus&raquo;, dit le
+b&acirc;tonnier, qui comme beaucoup de menteurs s'imaginent qu'on
+ne cherchera pas &agrave; &eacute;lucider un d&eacute;tail
+insignifiant qui suffit pourtant (si le hasard vous met en
+possession de l'humble r&eacute;alit&eacute; qui est en
+contradiction avec lui) pour d&eacute;noncer un caract&egrave;re
+et inspirer &agrave; jamais la m&eacute;fiance.</p>
+
+<p>Comme toujours, mais plus facilement pendant que son
+p&egrave;re s'&eacute;tait &eacute;loign&eacute; pour causer avec
+le b&acirc;tonnier, je regardais Mlle de Stermaria.<br>
+ Autant que la singularit&eacute; hardie et toujours belle de ses
+attitudes, comme quand les deux coudes pos&eacute;s sur la table,
+elle &eacute;levait son verre au-dessus de ses deux avant-bras,
+la s&eacute;cheresse d'un regard vite &eacute;puis&eacute;, la
+duret&eacute; fonci&egrave;re, familiale, qu'on sentait, mal
+recouverte sous ses inflexions personnelles, au fond de sa voix,
+et qui avait choqu&eacute; ma grand'm&egrave;re, une sorte de
+cran d'arr&ecirc;t atavique auquel elle revenait d&egrave;s que
+dans un coup d'il ou une intonation elle avait achev&eacute; de
+donner sa pens&eacute;e propre; tout cela ramenait la
+pens&eacute;e de celui qui la regardait vers la lign&eacute;e qui
+lui avait l&eacute;gu&eacute; cette insuffisance de sympathie
+humaine, des lacunes de sensibilit&eacute;, un manque d'ampleur
+dans l'&eacute;toffe qui &agrave; tout moment faisait faute. Mais
+&agrave; certains regards qui passaient un instant sur le fond si
+vite &agrave; sec de sa prunelle et dans lesquels on sentait
+cette douceur presque humble que le go&ucirc;t pr&eacute;dominant
+des plaisirs des sens donne &agrave; la plus fi&egrave;re,
+laquelle bient&ocirc;t ne reconna&icirc;t plus qu'un prestige,
+celui qu'a pour elle tout &ecirc;tre qui peut les lui faire
+&eacute;prouver, f&ucirc;t-ce un com&eacute;dien ou un
+saltimbanque pour lequel elle quittera peut-&ecirc;tre un jour
+son mari; &agrave; certaine teinte d'un rose sensuel et vif qui
+s'&eacute;panouissait dans ses joues p&acirc;les, pareille
+&agrave; celle qui mettait son incarnat au cur des
+nymph&eacute;as blancs de la Vivonne, je croyais sentir qu'elle
+e&ucirc;t facilement permis que je vinsse chercher sur elle le
+go&ucirc;t de cette vie si po&eacute;tique, qu'elle menait en
+Bretagne, vie &agrave; laquelle, soit par trop d'habitude, soit
+par distinction inn&eacute;e, soit par d&eacute;go&ucirc;t de la
+pauvret&eacute; ou de l'avarice des siens, elle ne semblait pas
+trouver grand prix, mais que pourtant elle contenait enclose en
+son corps. Dans la ch&eacute;tive r&eacute;serve de
+volont&eacute; qui lui avait &eacute;t&eacute; transmise et qui
+donnait &agrave; son expression quelque chose de l&acirc;che,
+peut-&ecirc;tre n'e&ucirc;t-elle pas trouv&eacute; les ressources
+d'une r&eacute;sistance. Et surmont&eacute; d'une plume un peu
+d&eacute;mod&eacute;e et pr&eacute;tentieuse, le feutre gris
+qu'elle portait invariablement &agrave; chaque repas me la
+rendait plus douce, non parce qu'il s'harmonisait avec son teint
+d'argent ou de rose, mais parce qu'en me la faisant supposer
+pauvre, il la rapprochait de moi. Oblig&eacute;e &agrave; une
+attitude de convention par la pr&eacute;sence de son p&egrave;re,
+mais apportant d&eacute;j&agrave; &agrave; la perception et au
+classement des &ecirc;tres qui &eacute;taient devant elle des
+principes autres que lui, peut-&ecirc;tre voyait-elle en moi non
+le rang insignifiant, mais le sexe et l'&acirc;ge. Si un jour M.
+de Stermaria &eacute;tait sorti sans elle, surtout si Mme de
+Villeparisis en venant s'asseoir &agrave; notre table lui avait
+donn&eacute; de nous une opinion qui m'e&ucirc;t enhardi &agrave;
+m'approcher d'elle, peut-&ecirc;tre aurions-nous pu
+&eacute;changer quelques paroles, prendre un rendez-vous, nous
+lier davantage. Et, un mois o&ugrave; elle serait rest&eacute;e
+seule sans ses parents dans son ch&acirc;teau romanesque
+peut-&ecirc;tre aurions-nous pu nous promener seuls le soir tous
+deux dans le cr&eacute;puscule o&ugrave; luiraient plus doucement
+au-dessus de l'eau assombrie les fleurs roses des
+bruy&egrave;res, sous les ch&ecirc;nes battus par le clapotement
+des vagues. Ensemble nous aurions parcouru cette &icirc;le
+empreinte pour moi de tant de charme parce qu'elle avait
+enferm&eacute; la vie habituelle de Mlle de Stermaria et qu'elle
+reposait dans la m&eacute;moire de ses yeux. Car il me semblait
+que je ne l'aurais vraiment poss&eacute;d&eacute;e que l&agrave;
+quand j'aurais travers&eacute; ces lieux qui l'enveloppaient de
+tant de souvenirs -- voile que mon d&eacute;sir voulait arracher
+et de ceux que la nature interpose entre la femme et quelques
+&ecirc;tres (dans la m&ecirc;me intention qui lui fait, pour
+tous, mettre l'acte de la reproduction entre eux et le plus vif
+plaisir, et pour les insectes, placer devant le nectar le pollen
+qu'ils doivent emporter) afin que tromp&eacute;s par l'illusion
+de la poss&eacute;der ainsi plus enti&egrave;re ils soient
+forc&eacute;s de s'emparer d'abord des paysages au milieu
+desquels elle vit et qui plus utiles pour leur imagination que le
+plaisir sensuel, n'eussent pas suffi pourtant, sans lui, &agrave;
+les attirer.</p>
+
+<p>Mais je dus d&eacute;tourner mes regards de Mlle de Stermaria,
+car d&eacute;j&agrave;, consid&eacute;rant sans doute que faire
+la connaissance d'une personnalit&eacute; importante &eacute;tait
+un acte curieux et bref qui se suffisait &agrave; lui-m&ecirc;me
+et qui pour d&eacute;velopper tout l'int&eacute;r&ecirc;t qu'il
+comportait n'exigeait qu'une poign&eacute;e de mains et un coup
+d'il p&eacute;n&eacute;trant sans conversation imm&eacute;diate
+ni relations ult&eacute;rieures, son p&egrave;re avait pris
+cong&eacute; du b&acirc;tonnier et retournait s'asseoir en face
+d'elle, en se frottant les mains comme un homme qui vient de
+faire une pr&eacute;cieuse acquisition.<br>
+ Quant au b&acirc;tonnier, la premi&egrave;re &eacute;motion de
+cette entrevue une fois pass&eacute;e, comme les autres jours, on
+l'entendait par moments s'adressant au ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel:</p>
+
+<p>-- &laquo;Mais moi je ne suis pas roi, Aim&eacute;; allez donc
+pr&egrave;s du roi; dites, Premier, cela a l'air tr&egrave;s bon
+ces petites truites-l&agrave;, nous allons en demander &agrave;
+Aim&eacute;. Aim&eacute; cela me semble tout &agrave; fait
+recommandable ce petit poisson que vous avez l&agrave;-bas: vous
+allez nous apporter de cela, Aim&eacute;, et &agrave;
+discr&eacute;tion.&raquo;</p>
+
+<p>Il r&eacute;p&eacute;tait tout le temps le nom d'Aim&eacute;,
+ce qui faisait que quand il avait quelqu'un &agrave; d&icirc;ner,
+son invit&eacute; lui disait: &laquo;Je vois que vous &ecirc;tes
+tout &agrave; fait bien dans la maison&raquo; et croyait devoir
+aussi prononcer constamment &laquo;Aim&eacute;&raquo; par cette
+disposition, o&ugrave; il entre &agrave; la fois de la
+timidit&eacute;, de la vulgarit&eacute; et de la sottise, qu'ont
+certaines personnes &agrave; croire qu'il est spirituel et
+&eacute;l&eacute;gant d'imiter &agrave; la lettre les gens avec
+qui elles se trouvent. Il le r&eacute;p&eacute;tait sans cesse,
+mais avec un sourire, car il tenait &agrave; &eacute;taler
+&agrave; la fois ses bonnes relations avec le ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel et sa sup&eacute;riorit&eacute; sur lui. Et le
+ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel lui aussi chaque fois que revenait son
+nom, souriait d'un air attendri et fier, montrant qu'il
+ressentait l'honneur et comprenait la plaisanterie.</p>
+
+<p>Si intimidants que fussent toujours pour moi les repas, dans
+ce vaste restaurant, habituellement comble du grand-h&ocirc;tel,
+ils le devenaient davantage encore quand arrivait pour quelques
+jours le propri&eacute;taire (ou directeur g&eacute;n&eacute;ral
+&eacute;lu par une soci&eacute;t&eacute; de commanditaires, je ne
+sais), non seulement de ce palace mais de sept ou huit autres,
+situ&eacute;s aux quatre coins de la France, et dans chacun
+desquels, faisant entre eux la navette, il venait passer, de
+temps en temps, une semaine.<br>
+ Alors, presque au commencement du d&icirc;ner, apparaissait
+chaque soir, &agrave; l'entr&eacute;e de la salle &agrave;
+manger, cet homme petit, &agrave; cheveux blancs, &agrave; nez
+rouge, d'une impassibilit&eacute; et d'une correction
+extraordinaires, et qui &eacute;tait connu para&icirc;t-il,
+&agrave; Londres aussi bien qu'&agrave; Monte-carlo, pour un des
+premiers h&ocirc;teliers de l'Europe. Une fois que j'&eacute;tais
+sorti un instant au commencement du d&icirc;ner, comme en
+rentrant, je passai devant lui, il me salua, mais avec une
+froideur dont je ne pus d&eacute;m&ecirc;ler si la cause
+&eacute;tait la r&eacute;serve de quelqu'un qui n'oublie pas ce
+qu'il est, ou le d&eacute;dain pour un client sans importance.
+Devant ceux qui en avaient au contraire une tr&egrave;s grande,
+le Directeur g&eacute;n&eacute;ral s'inclinait avec autant de
+froideur mais plus profond&eacute;ment, les paupi&egrave;res
+abaiss&eacute;es par une sorte de respect pudique, comme s'il
+e&ucirc;t eu devant lui, &agrave; un enterrement, le p&egrave;re
+de la d&eacute;funte ou le Saint-Sacrement. Sauf pour ces saluts
+glac&eacute;s et rares, il ne faisait pas un mouvement comme pour
+montrer que ses yeux &eacute;tincelants qui semblaient lui sortir
+de la figure, voyaient tout, r&eacute;glaient tout, assuraient
+dans &laquo;le D&icirc;ner au Grand-H&ocirc;tel&raquo; aussi bien
+le fini des d&eacute;tails que l'harmonie de l'ensemble. Il se
+sentait &eacute;videmment plus que metteur en sc&egrave;ne, que
+chef d'orchestre, v&eacute;ritable g&eacute;n&eacute;ralissime.
+Jugeant qu'une contemplation port&eacute;e &agrave; son maximum
+d'intensit&eacute;, lui suffisait pour s'assurer que tout
+&eacute;tait pr&ecirc;t, qu'aucune faute commise ne pouvait
+entra&icirc;ner la d&eacute;route et pour prendre enfin ses
+responsabilit&eacute;s, il s'abstenait non seulement de tout
+geste, m&ecirc;me de bouger ses yeux p&eacute;trifi&eacute;s par
+l'attention qui embrassaient et dirigeaient la totalit&eacute;
+des op&eacute;rations. Je sentais que les mouvements de ma
+cuiller eux-m&ecirc;mes ne lui &eacute;chappaient pas, et
+s'&eacute;clips&acirc;t-il d&egrave;s apr&egrave;s le potage,
+pour tout le d&icirc;ner la revue qu'il venait de passer m'avait
+coup&eacute; l'app&eacute;tit.<br>
+ Le sien &eacute;tait fort bon, comme on pouvait le voir au
+d&eacute;jeuner qu'il prenait comme un simple particulier,
+&agrave; la m&ecirc;me table que tout le monde, dans la salle
+&agrave; manger. Sa table n'avait qu'une particularit&eacute;,
+c'est qu'&agrave; c&ocirc;t&eacute; pendant qu'il mangeait,
+l'autre directeur, l'habituel, restait debout tout le temps
+&agrave; faire la conversation. Car &eacute;tant le
+subordonn&eacute; du Directeur g&eacute;n&eacute;ral, il
+cherchait &agrave; le flatter et avait de lui une grande peur. La
+mienne &eacute;tait moindre pendant ces d&eacute;jeuners, car
+perdu alors au milieu des clients, il mettait la
+discr&eacute;tion d'un g&eacute;n&eacute;ral assis dans un
+restaurant o&ugrave; se trouvent aussi des soldats &agrave; ne
+pas avoir l'air de s'occuper d'eux. N&eacute;anmoins quand le
+concierge, entour&eacute; de ses &laquo;chasseurs&raquo;,
+m'annon&ccedil;ait: &laquo;Il repart demain matin pour Dinard. De
+l&agrave; il va &agrave; Biarritz et apr&egrave;s &agrave;
+Cannes&raquo;, je respirais plus librement.</p>
+
+<p>Ma vie dans l'h&ocirc;tel &eacute;tait rendue non seulement
+triste parce que je n'y avais pas de relations, mais incommode,
+parce que Fran&ccedil;oise en avait nou&eacute; de nombreuses. Il
+peut sembler qu'elles auraient d&ucirc; nous faciliter bien des
+choses. C'&eacute;tait tout le contraire. Les prol&eacute;taires
+s'ils avaient quelque peine &agrave; &ecirc;tre trait&eacute;s en
+personnes de connaissance par Fran&ccedil;oise et ne le pouvaient
+qu'&agrave; de certaines conditions de grande politesse envers
+elle, en revanche, une fois qu'ils y &eacute;taient
+arriv&eacute;s, &eacute;taient les seules gens qui comptassent
+pour elle. Son vieux code lui enseignait qu'elle n'&eacute;tait
+tenue &agrave; rien envers les amis de ses ma&icirc;tres, qu'elle
+pouvait si elle &eacute;tait press&eacute;e envoyer promener une
+dame venue pour voir ma grand'm&egrave;re. Mais envers ses
+relations &agrave; elle, c'est-&agrave;-dire avec les rares gens
+du peuple admis &agrave; sa difficile amiti&eacute;, le protocole
+le plus subtil et le plus absolu r&eacute;glait ses actions.
+Ainsi Fran&ccedil;oise ayant fait la connaissance du cafetier et
+d'une petite femme de chambre qui faisait des robes pour une dame
+belge, ne remontait plus pr&eacute;parer les affaires de ma
+grand'm&egrave;re tout de suite apr&egrave;s d&eacute;jeuner,
+mais seulement une heure plus tard parce que le cafetier voulait
+lui faire du caf&eacute; ou une tisane &agrave; la
+caf&eacute;terie, que la femme de chambre lui demandait de venir
+la regarder coudre et que leur refuser e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; impossible et de ces choses qui ne se font pas.
+D'ailleurs des &eacute;gards particuliers &eacute;taient dus
+&agrave; la petite femme de chambre qui &eacute;tait orpheline et
+avait &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;e chez des
+&eacute;trangers aupr&egrave;s desquels elle allait passer
+parfois quelques jours. Cette situation excitait la piti&eacute;
+de Fran&ccedil;oise et aussi son d&eacute;dain bienveillant. Elle
+qui avait de la famille, une petite maison qui lui venait de ses
+parents et o&ugrave; son fr&egrave;re &eacute;levait quelques
+vaches, elle ne pouvait pas consid&eacute;rer comme son
+&eacute;gale une d&eacute;racin&eacute;e. Et comme cette petite
+esp&eacute;rait pour le 15 ao&ucirc;t aller voir ses
+bienfaiteurs, Fran&ccedil;oise ne pouvait se tenir de
+r&eacute;p&eacute;ter: &laquo;Elle me fait rire. Elle dit:
+j'esp&egrave;re d'aller chez moi pour le 15 ao&ucirc;t. Chez moi,
+qu'elle dit! C'est seulement pas son pays, c'est des gens qui
+l'ont recueillie, et &ccedil;a dit chez moi comme si
+c'&eacute;tait vraiment chez elle. Pauvre petite! quelle
+mis&egrave;re qu'elle peut bien avoir pour qu'elle ne connaisse
+pas ce que c'est que d'avoir un chez soi.&raquo; Mais si encore
+Fran&ccedil;oise ne s'&eacute;tait li&eacute;e qu'avec des femmes
+de chambre amen&eacute;es par des clients, lesquelles
+d&icirc;naient avec elle aux &laquo;courriers&raquo; et devant
+son beau bonnet de dentelles et son fin profil la prenaient pour
+quelque dame noble peut-&ecirc;tre, r&eacute;duite par les
+circonstances, ou pouss&eacute;e par l'attachement &agrave;
+servir de dame de compagnie &agrave; ma grand'm&egrave;re, si en
+un mot Fran&ccedil;oise n'e&ucirc;t connu que des gens qui
+n'&eacute;taient pas de l'h&ocirc;tel, le mal n'e&ucirc;t pas
+&eacute;t&eacute; grand, parce qu'elle n'e&ucirc;t pu les
+emp&ecirc;cher de nous servir &agrave; quelque chose, pour la
+raison qu'en aucun cas, et m&ecirc;me inconnus d'elle, ils
+n'auraient pu nous servir &agrave; rien. Mais elle s'&eacute;tait
+li&eacute;e aussi avec un sommelier, avec un homme de la cuisine,
+avec une gouvernante d'&eacute;tage. Et il en r&eacute;sultait en
+ce qui concernait notre vie de tous les jours que,
+Fran&ccedil;oise qui le jour de son arriv&eacute;e, quand elle ne
+connaissait encore personne sonnait &agrave; tort et &agrave;
+travers pour la moindre chose, &agrave; des heures o&ugrave; ma
+grand'm&egrave;re et moi nous n'aurions pas os&eacute; le faire,
+et, si nous lui en faisions une l&eacute;g&egrave;re observation
+r&eacute;pondait: &laquo;Mais on paye assez cher pour
+&ccedil;a&raquo;, comme si elle avait pay&eacute;
+elle-m&ecirc;me; maintenant depuis qu'elle &eacute;tait amie
+d'une personnalit&eacute; de la cuisine, ce qui nous avait paru
+de bon augure pour notre commodit&eacute;, si ma
+grand'm&egrave;re ou moi nous avions froid aux pieds,
+Fran&ccedil;oise, f&ucirc;t-il une heure tout &agrave; fait
+normale, n'osait pas sonner; elle assurait que ce serait mal vu
+parce que cela obligerait &agrave; rallumer les fourneaux, ou
+g&ecirc;nerait le d&icirc;ner des domestiques qui seraient
+m&eacute;contents. Et elle finissait par une locution qui
+malgr&eacute; la fa&ccedil;on incertaine dont elle la
+pronon&ccedil;ait n'en &eacute;tait pas moins claire et nous
+donnait nettement tort: &laquo;Le fait est...&raquo; Nous
+n'insistions pas, de peur de nous en faire infliger une, bien
+plus grave: &laquo;C'est quelque chose!...&raquo; De sorte qu'en
+somme nous ne pouvions plus avoir d'eau chaude parce que
+Fran&ccedil;oise &eacute;tait devenue l'amie de celui qui la
+faisait chauffer.</p>
+
+<p>A la fin nous aussi, nous f&icirc;mes une relation,
+malgr&eacute; mais par ma grand'm&egrave;re, car elle et Mme de
+Villeparisis tomb&egrave;rent un matin l'une sur l'autre dans une
+porte et furent oblig&eacute;es de s'aborder non sans
+&eacute;changer au pr&eacute;alable des gestes de surprise,
+d'h&eacute;sitation, ex&eacute;cuter des mouvements de recul, de
+doute et enfin des protestations de politesse et de joie comme
+dans certaines sc&egrave;nes de Moli&egrave;re o&ugrave; deux
+acteurs monologuant depuis longtemps chacun de son
+c&ocirc;t&eacute; &agrave; quelques pas l'un de l'autre, sont
+cens&eacute;s ne pas s'&ecirc;tre vus encore, et tout &agrave;
+coup s'aper&ccedil;oivent, n'en peuvent croire leurs yeux,
+entrecoupent leurs propos, finalement parlent ensemble, le chur
+ayant suivi le dialogue et se jettent dans les bras l'un de
+l'autre. Mme de Villeparisis par discr&eacute;tion voulut au bout
+d'un instant quitter ma grand'm&egrave;re qui, au contraire,
+pr&eacute;f&eacute;ra la retenir jusqu'au d&eacute;jeuner,
+d&eacute;sirant apprendre comment elle faisait pour avoir son
+courrier plus t&ocirc;t que nous et de bonnes grillades (car Mme
+de Villeparisis, tr&egrave;s gourmande, go&ucirc;tait fort peu la
+cuisine de l'h&ocirc;tel o&ugrave; l'on nous servait des repas
+que ma grand'm&egrave;re citant toujours Mme de
+S&eacute;vign&eacute; pr&eacute;tendait &ecirc;tre &laquo;d'une
+magnificence &agrave; mourir de faim&raquo;). Et la marquise prit
+l'habitude de venir tous les jours en attendant qu'on la
+serv&icirc;t, s'asseoir un moment pr&egrave;s de nous dans la
+salle &agrave; manger, sans permettre que nous nous levions, que
+nous nous d&eacute;rangions en rien. Tout au plus nous
+attardions-nous souvent &agrave; causer avec elle, notre
+d&eacute;jeuner fini, &agrave; ce moment sordide o&ugrave; les
+couteaux tra&icirc;nent sur la nappe &agrave; c&ocirc;t&eacute;
+des serviettes d&eacute;faites. Pour ma part, afin de garder,
+pour pouvoir aimer Balbec, l'id&eacute;e que j'&eacute;tais sur
+la pointe extr&ecirc;me de la terre, je m'effor&ccedil;ais de
+regarder plus loin, de ne voir que la mer, d'y chercher des
+effets d&eacute;crits par Beaudelaire et de ne laisser tomber mes
+regards sur notre table que les jours o&ugrave; y &eacute;tait
+servi quelque vaste poisson, monstre marin, qui au contraire des
+couteaux et des fourchettes &eacute;tait contemporain des
+&eacute;poques primitives o&ugrave; la vie commen&ccedil;ait
+&agrave; affluer dans l'Oc&eacute;an, au temps des
+Cimm&eacute;riens, et duquel le corps aux innombrables
+vert&egrave;bres, aux nerfs bleus et roses avait
+&eacute;t&eacute; construit par la nature, mais selon un plan
+architectural, comme une polychrome cath&eacute;drale de la
+mer.</p>
+
+<p>Comme un coiffeur voyant un officier qu'il sert avec une
+consid&eacute;ration particuli&egrave;re, reconna&icirc;tre un
+client qui vient d'entrer et entamer un bout de causette avec
+lui, se r&eacute;jouit en comprenant qu'ils sont du m&ecirc;me
+monde et ne peut s'emp&ecirc;cher de sourire en allant chercher
+le bol de savon, car il sait que dans son &eacute;tablissement,
+aux besognes vulgaires du simple salon de coiffure, s'ajoutent
+des plaisirs sociaux, voire aristocratiques, tel Aim&eacute;,
+voyant que Mme de Villeparisis avait retrouv&eacute; en nous
+d'anciennes relations, s'en allait chercher nos rince-bouches
+avec le m&ecirc;me sourire orgueilleusement modeste et savamment
+discret de ma&icirc;tresse de maison qui sait se retirer &agrave;
+propos. On e&ucirc;t dit aussi un p&egrave;re heureux et attendri
+qui veille sans le troubler sur le bonheur de fian&ccedil;ailles
+qui se sont nou&eacute;es &agrave; sa table. Du reste, il
+suffisait qu'on pronon&ccedil;&acirc;t le nom d'une personne
+titr&eacute;e pour qu'Aim&eacute; par&ucirc;t heureux, au
+contraire de Fran&ccedil;oise devant qui on ne pouvait dire
+&laquo;le comte Un tel&raquo; sans que son visage
+s'assombr&icirc;t et que sa parole dev&icirc;nt s&egrave;che et
+br&egrave;ve, ce qui signifiait qu'elle ch&eacute;rissait la
+noblesse, non pas moins que ne faisait Aim&eacute;, mais
+davantage. Puis Fran&ccedil;oise avait la qualit&eacute; qu'elle
+trouvait chez les autres le plus grand des d&eacute;fauts, elle
+&eacute;tait fi&egrave;re. Elle n'&eacute;tait pas de la race
+agr&eacute;able et pleine de bonhomie dont Aim&eacute; faisait
+partie. Ils &eacute;prouvent, ils manifestent un vif plaisir
+quand on leur raconte un fait plus ou moins piquant, mais
+in&eacute;dit qui n'est pas dans le journal. Fran&ccedil;oise ne
+voulait pas avoir l'air &eacute;tonn&eacute;. On aurait dit
+devant elle que l'archiduc Rodolphe, dont elle n'avait jamais
+soup&ccedil;onn&eacute; l'existence, &eacute;tait non pas mort
+comme cela passait pour assur&eacute;, mais vivant, qu'elle
+e&ucirc;t r&eacute;pondu &laquo;Oui&raquo;, comme si elle le
+savait depuis longtemps. Il est, d'ailleurs, &agrave; croire que
+pour que m&ecirc;me de notre bouche &agrave; nous, qu'elle
+appelait si humblement ses ma&icirc;tres et qui l'avions presque
+si enti&egrave;rement dompt&eacute;e, elle ne p&ucirc;t entendre,
+sans avoir &agrave; r&eacute;primer un mouvement de
+col&egrave;re, le nom d'un noble, il fallait que la famille dont
+elle &eacute;tait sortie, occup&acirc;t dans son village une
+situation ais&eacute;e, ind&eacute;pendante, et qui ne devait
+&ecirc;tre troubl&eacute;e dans la consid&eacute;ration dont elle
+jouissait que par ces m&ecirc;mes nobles chez lesquels au
+contraire, d&egrave;s l'enfance, un Aim&eacute; a servi comme
+domestique, s'il n'y a pas &eacute;t&eacute; &eacute;lev&eacute;
+par charit&eacute;. Pour Fran&ccedil;oise, Mme de Villeparisis
+avait donc &agrave; se faire pardonner d'&ecirc;tre noble. Mais,
+en France du moins, c'est justement le talent, comme la seule
+occupation, des grands seigneurs et des grandes dames.<br>
+ Fran&ccedil;oise, ob&eacute;issant &agrave; la tendance des
+domestiques qui recueillent sans cesse sur les rapports de leurs
+ma&icirc;tres avec les autres personnes des observations
+fragmentaires dont ils tirent parfois des inductions
+erron&eacute;es, comme font les humains sur la vie des animaux --
+trouvait &agrave; tout moment qu'on nous avait
+&laquo;manqu&eacute;&raquo;, conclusion &agrave; laquelle
+l'amenait facilement, d'ailleurs, autant que son amour excessif
+pour nous, le plaisir qu'elle avait &agrave; nous &ecirc;tre
+d&eacute;sagr&eacute;able. Mais ayant constat&eacute;, sans
+erreur possible, les mille pr&eacute;venances dont nous entourait
+et dont l'entourait elle-m&ecirc;me Mme de Villeparisis,
+Fran&ccedil;oise l'excusa d'&ecirc;tre marquise et comme elle
+n'avait jamais cess&eacute; de lui savoir gr&eacute; de
+l'&ecirc;tre, elle la pr&eacute;f&eacute;ra &agrave; toutes les
+personnes que nous connaissions. C'est qu'aussi aucune ne
+s'effor&ccedil;ait d'&ecirc;tre aussi continuellement aimable.
+Chaque fois que ma grand'm&egrave;re remarquait un livre que Mme
+de Villeparisis lisait ou disait avoir trouv&eacute; beaux des
+fruits que celle-ci avait re&ccedil;us d'une amie, une heure
+apr&egrave;s un valet de chambre montait nous remettre livre ou
+fruits. Et quand nous la voyions ensuite, pour r&eacute;pondre
+&agrave; nos remerciements, elle se contentait de dire, ayant
+l'air de chercher une excuse &agrave; son pr&eacute;sent dans
+quelque utilit&eacute; sp&eacute;ciale: &laquo;Ce n'est pas un
+chef-d'uvre, mais les journaux arrivent si tard, il faut bien
+avoir quelque chose &agrave; lire.&raquo; Ou: &laquo;C'est
+toujours plus prudent d'avoir du fruit dont on est s&ucirc;r au
+bord de la mer.&raquo; &laquo;Mais il me semble que vous ne
+mangez jamais d'hu&icirc;tres nous dit Mme de Villeparisis,
+(augmentant l'impression de d&eacute;go&ucirc;t que j'avais
+&agrave; cette heure-l&agrave;, car la chair vivante des
+hu&icirc;tres me r&eacute;pugnait encore plus que la
+viscosit&eacute; des m&eacute;duses ne me ternissait la plage de
+Balbec); elles sont exquises sur cette c&ocirc;te! Ah! je dirai
+&agrave; ma femme de chambre d'aller prendre vos lettres en
+m&ecirc;me temps que les miennes.<br>
+ Comment, votre fille vous &eacute;crit tous les jours? Mais
+qu'est-ce que vous pouvez trouver &agrave; vous dire!&raquo; Ma
+grand'm&egrave;re se tut, mais on peut croire que ce fut par
+d&eacute;dain, elle qui r&eacute;p&eacute;tait pour maman les
+mots de Mme de S&eacute;vign&eacute;: &laquo;D&egrave;s que j'ai
+re&ccedil;u une lettre, j'en voudrais tout &agrave; l'heure une
+autre, je ne respire que d'en recevoir. Peu de gens sont dignes
+de comprendre ce que je sens.&raquo; Et je craignais qu'elle
+n'appliqu&acirc;t &agrave; Mme de Villeparisis la conclusion:
+&laquo;Je cherche ceux qui sont de ce petit nombre et
+j'&eacute;vite les autres.&raquo; Elle se rabattit sur
+l'&eacute;loge des fruits que Mme de Villeparisis nous avait fait
+apporter la veille. Et ils &eacute;taient en effet si beaux que
+le directeur malgr&eacute; la jalousie de ses compotiers
+d&eacute;daign&eacute;s, m'avait dit: &laquo;Je suis comme vous,
+je suis plus frivole de fruit que de tout autre dessert.&raquo;
+Ma grand'm&egrave;re dit &agrave; son amie qu'elle les avait
+d'autant plus appr&eacute;ci&eacute;s que ceux qu'on servait
+&agrave; l'h&ocirc;tel &eacute;taient g&eacute;n&eacute;ralement
+d&eacute;testables. &laquo;Je ne peux pas, ajouta-t-elle, dire
+comme Mme de S&eacute;vign&eacute; que si nous voulions par
+fantaisie trouver un mauvais fruit, nous serions oblig&eacute;s
+de le faire venir de Paris.&raquo; &laquo;Ah, oui, vous lisez Mme
+de S&eacute;vign&eacute;. Je vous vois depuis le premier jour
+avec ses lettres&raquo; (elle oubliait qu'elle n'avait jamais
+aper&ccedil;u ma grand'm&egrave;re dans l'h&ocirc;tel avant de la
+rencontrer dans cette porte). &laquo;Est-ce que vous ne trouvez
+pas que c'est un peu exag&eacute;r&eacute; ce souci constant de
+sa fille, elle en parle trop pour que ce soit bien
+sinc&egrave;re. Elle manque de naturel.&raquo; Ma
+grand'm&egrave;re trouva la discussion inutile et pour
+&eacute;viter d'avoir &agrave; parler des choses qu'elle aimait
+devant quelqu'un qui ne pouvait les comprendre, elle cacha, en
+posant son sac sur eux, les m&eacute;moires de Madame de
+Beausergent.</p>
+
+<p>Quand Mme de Villeparisis rencontrait Fran&ccedil;oise au
+moment (que celle-ci appelait &laquo;le midi&raquo;) o&ugrave;,
+coiff&eacute;e d'un beau bonnet et entour&eacute;e de la
+consid&eacute;ration g&eacute;n&eacute;rale elle descendait
+&laquo;manger aux courriers&raquo;, Mme de Villeparisis
+l'arr&ecirc;tait pour lui demander de nos nouvelles. Et
+Fran&ccedil;oise, nous transmettant les commissions de la
+marquise: &laquo;Elle a dit: &laquo;Vous leur donnerez bien le
+bonjour&raquo;, contrefaisait la voix de Mme de Villeparisis de
+laquelle elle croyait citer textuellement les paroles, tout en ne
+les d&eacute;formant pas moins que Platon celles de Socrate ou
+saint Jean celles de J&eacute;sus. Fran&ccedil;oise &eacute;tait
+naturellement tr&egrave;s touch&eacute;e de ces attentions. Tout
+au plus ne croyait-elle pas ma grand'm&egrave;re et pensait-elle
+que celle-ci mentait dans un int&eacute;r&ecirc;t de classe, les
+gens riches se soutenant les uns les autres, quand elle assurait
+que Mme de Villeparisis avait &eacute;t&eacute; autrefois
+ravissante. Il est vrai qu'il n'en subsistait que de bien faibles
+restes dont on n'e&ucirc;t pu, &agrave; moins d'&ecirc;tre plus
+artiste que Fran&ccedil;oise, restituer la beaut&eacute;
+d&eacute;truite. Car pour comprendre combien une vieille femme a
+pu &ecirc;tre jolie, il ne faut pas seulement regarder, mais
+traduire chaque trait.</p>
+
+<p>&laquo;Il faudra que je pense une fois &agrave; lui demander
+si je me trompe et si elle n'a pas quelque parent&eacute; avec
+des Guermantes&raquo;, me dit ma grand'm&egrave;re qui excita par
+l&agrave; mon indignation. Comment aurais-je pu croire &agrave;
+une communaut&eacute; d'origine entre deux noms qui
+&eacute;taient entr&eacute;s en moi l'un par la porte basse et
+honteuse de l'exp&eacute;rience, l'autre par la porte d'or de
+l'imagination?</p>
+
+<p>On voyait souvent passer depuis quelques jours, en pompeux
+&eacute;quipage, grande, rousse, belle, avec un nez un peu fort,
+la princesse de Luxembourg qui &eacute;tait en
+vill&eacute;giature pour quelques semaines dans le pays. Sa
+cal&egrave;che s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute;e devant
+l'h&ocirc;tel, un valet de pied &eacute;tait venu parler au
+directeur, &eacute;tait retourn&eacute; &agrave; la voiture et
+avait rapport&eacute; des fruits merveilleux (qui unissaient dans
+une seule corbeille, comme la baie elle-m&ecirc;me, diverses
+saisons), avec une carte: &laquo;La princesse de
+Luxembourg&raquo;, o&ugrave; &eacute;taient &eacute;crits
+quelques mots au crayon. A quel voyageur princier demeurant ici
+incognito, pouvaient &ecirc;tre destin&eacute;s ces prunes
+glauques, lumineuses et sph&eacute;riques comme &eacute;tait
+&agrave; ce moment-l&agrave; la rotondit&eacute; de la mer, des
+raisins transparents suspendus au bois dess&eacute;ch&eacute;
+comme une claire journ&eacute;e d'automne, des poires d'un
+outre-mer c&eacute;leste? Car ce ne pouvait &ecirc;tre &agrave;
+l'amie de ma grand'm&egrave;re que la princesse avait voulu faire
+visite. Pourtant le lendemain soir Mme de Villeparisis nous
+envoya la grappe de raisins fra&icirc;che et dor&eacute;e et des
+prunes et des poires que nous reconn&ucirc;mes aussi, quoique les
+prunes eussent pass&eacute; comme la mer &agrave; l'heure de
+notre d&icirc;ner, au mauve et que dans l'outre-mer des poires
+flotassent quelques formes de nuages roses. Quelques jours
+apr&egrave;s nous rencontr&acirc;mes Mme de Villeparisis en
+sortant du concert symphonique qui se donnait le matin sur la
+plage. Persuad&eacute; que les uvres que j'y entendais (le
+Pr&eacute;lude de Lohengrin, l'ouverture de Tannhauser, etc.)
+exprimaient les v&eacute;rit&eacute;s les plus hautes, je
+t&acirc;chais de m'&eacute;lever autant que je pouvais pour
+atteindre jusqu'&agrave; elles, je tirais de moi pour les
+comprendre, je leur remettais, tout ce que je rec&eacute;lais
+alors de meilleur, de plus profond.</p>
+
+<p><br>
+ Or, en sortant du concert, comme, en reprenant le chemin qui va
+vers l'h&ocirc;tel, nous nous &eacute;tions arr&ecirc;t&eacute;s
+un instant sur la digue, ma grand'm&egrave;re et moi, pour
+&eacute;changer quelques mots avec Mme de Villeparisis qui nous
+annon&ccedil;ait qu'elle avait command&eacute; pour nous &agrave;
+l'h&ocirc;tel des &laquo;Croque Monsieur&raquo; et des ufs
+&agrave; la cr&egrave;me, je vis de loin venir dans notre
+direction la princesse de Luxembourg, &agrave;
+demi-appuy&eacute;e sur une ombrelle de fa&ccedil;on &agrave;
+imprimer &agrave; son grand et merveilleux corps cette
+l&eacute;g&egrave;re inclinaison, &agrave; lui faire dessiner
+cette arabesque si ch&egrave;re aux femmes qui avaient
+&eacute;t&eacute; belles sous l'Empire et qui savaient, les
+&eacute;paules tombantes, le dos remont&eacute;, la hanche
+creuse, la jambe tendue, faire flotter mollement leur corps comme
+un foulard, autour de l'armature d'une invisible tige inflexible
+et oblique, qui l'aurait travers&eacute;. Elle sortait tous les
+matins faire son tour de plage presque &agrave; l'heure o&ugrave;
+tout le monde apr&egrave;s le bain remontait pour d&eacute;jeuner
+et comme le sien &eacute;tait seulement &agrave; une heure et
+demie, elle ne rentrait &agrave; sa villa que longtemps
+apr&egrave;s que les baigneurs avaient abandonn&eacute; la digue
+d&eacute;serte et br&ucirc;lante. Mme de Villeparisis
+pr&eacute;senta ma grand'm&egrave;re, voulut me pr&eacute;senter,
+mais dut me demander mon nom, car elle ne se le rappelait pas.
+Elle ne l'avait peut-&ecirc;tre jamais su, ou en tous cas avait
+oubli&eacute; depuis bien des ann&eacute;es &agrave; qui ma
+grand'm&egrave;re avait mari&eacute; sa fille. Ce nom parut faire
+une vive impression sur Mme de Villeparisis.<br>
+ Cependant la princesse de Luxembourg nous avait tendu la main
+et, de temps en temps, tout en causant avec la marquise, elle se
+d&eacute;tournait pour poser de doux regards, sur ma
+grand'm&egrave;re et sur moi, avec cet embryon de baiser qu'on
+ajoute au sourire quand celui-ci s'adresse &agrave; un
+b&eacute;b&eacute; avec sa nounou. M&ecirc;me dans son
+d&eacute;sir de ne pas avoir l'air de si&eacute;ger dans une
+sph&egrave;re sup&eacute;rieure &agrave; la n&ocirc;tre, elle
+avait sans doute mal calcul&eacute; la distance, car, par une
+erreur de r&eacute;glage, ses regards
+s'impr&eacute;gn&egrave;rent d'une telle bont&eacute; que je vis
+approcher le moment o&ugrave; elle nous flatterait de la main
+comme deux b&ecirc;tes sympathiques qui eussent pass&eacute; la
+t&ecirc;te vers elle, &agrave; travers un grillage, au Jardin
+d'Acclimatation. Aussit&ocirc;t du reste cette id&eacute;e
+d'animaux et de Bois-de-Boulogne prit plus de consistance pour
+moi. C'&eacute;tait l'heure o&ugrave; la digue est parcourue par
+des marchands ambulants et criards qui vendent des g&acirc;teaux,
+des bonbons, des petits pains. Ne sachant que faire pour nous
+t&eacute;moigner sa bienveillance, la princesse arr&ecirc;ta le
+premier qui passa; il n'avait plus qu'un pain de seigle, du genre
+de ceux qu'on jette aux canards. La princesse le prit et me dit:
+&laquo;C'est pour votre grand'm&egrave;re.&raquo; Pourtant, ce
+fut &agrave; moi qu'elle le tendit, en me disant avec un fin
+sourire: &laquo;Vous le lui donnerez vous-m&ecirc;me&raquo;,
+pensant qu'ainsi mon plaisir serait plus complet s'il n'y avait
+pas d'interm&eacute;diaires entre moi et les animaux. D'autres
+marchands s'approch&egrave;rent, elle remplit mes poches de tout
+ce qu'ils avaient, de paquets tout ficel&eacute;s, de plaisirs,
+de babas et de sucres d'orge. Elle me dit: &laquo;Vous en
+mangerez et vous en ferez manger aussi &agrave; votre
+grand'm&egrave;re&raquo; et elle fit payer les marchands par le
+petit n&egrave;gre habill&eacute; en satin rouge qui la suivait
+partout et qui faisait l'&eacute;merveillement de la plage. Puis
+elle dit adieu &agrave; Mme de Villeparisis et nous tendit la
+main avec l'intention de nous traiter de la m&ecirc;me
+mani&egrave;re que son amie, en intimes et de se mettre &agrave;
+notre port&eacute;e. Mais cette fois, elle pla&ccedil;a sans
+doute notre niveau un peu moins bas dans l'&eacute;chelle des
+&ecirc;tres, car son &eacute;galit&eacute; avec nous fut
+signifi&eacute;e par la princesse &agrave; ma grand'm&egrave;re
+au moyen de ce tendre et maternel sourire qu'on adresse &agrave;
+un gamin quand on lui dit au revoir comme &agrave; une grande
+personne. Par un merveilleux progr&egrave;s de
+l'&eacute;volution, ma grand'm&egrave;re n'&eacute;tait plus un
+canard ou une antilope, mais d&eacute;j&agrave; ce que Mme Swann
+e&ucirc;t appel&eacute; un &laquo;baby&raquo;. Enfin, nous ayant
+quitt&eacute;s tous trois, la Princesse reprit sa promenade sur
+la digue ensoleill&eacute;e en incurvant sa taille magnifique qui
+comme un serpent autour d'une baguette s'enla&ccedil;ait &agrave;
+l'ombrelle blanche imprim&eacute;e de bleu que Mme de Luxembourg
+tenait ferm&eacute;e &agrave; la main. C'&eacute;tait ma
+premi&egrave;re altesse, je dis la premi&egrave;re, car la
+princesse Mathilde n'&eacute;tait pas altesse du tout de
+fa&ccedil;ons. La seconde, on le verra plus tard, ne devait pas
+moins m'&eacute;tonner par sa bonne gr&acirc;ce. Une forme de
+l'amabilit&eacute; des grands seigneurs, interm&eacute;diaires
+b&eacute;n&eacute;voles entre les souverains et les bourgeois me
+fut apprise le lendemain quand Mme de Villeparisis nous dit:
+&laquo;Elle vous a trouv&eacute;s charmants. C'est une femme d'un
+grand jugement, de beaucoup de cur.<br>
+ Elle n'est pas comme tant de souverains ou d'altesses. Elle a
+une vraie valeur.&raquo; Et Mme de Villeparisis ajouta d'un air
+convaincu, et toute ravie de pouvoir nous le dire: &laquo;Je
+crois qu'elle serait enchant&eacute;e de vous revoir.&raquo;</p>
+
+<p>Mais ce matin-l&agrave; m&ecirc;me en quittant la princesse de
+Luxembourg, Mme de Villeparisis me dit une chose qui me frappa
+davantage et qui n'&eacute;tait pas du domaine de
+l'amabilit&eacute;.</p>
+
+<p>-- Est-ce que vous &ecirc;tes le fils du directeur au
+Minist&egrave;re? me demanda-t-elle. Ah! il para&icirc;t que
+votre p&egrave;re est un homme charmant. Il fait un bien beau
+voyage en ce moment.</p>
+
+<p>Quelques jours auparavant nous avions appris par une lettre de
+maman que mon p&egrave;re et son compagnon M. de Norpois avaient
+perdu leurs bagages.</p>
+
+<p>-- Ils sont retrouv&eacute;s, ou plut&ocirc;t ils n'ont jamais
+&eacute;t&eacute; perdus, voici ce qui &eacute;tait
+arriv&eacute;, nous dit Mme de Villeparisis, qui sans que nous
+sussions comment, avait l'air beaucoup plus renseign&eacute; que
+nous sur les d&eacute;tails du voyage. Je crois que votre
+p&egrave;re avancera son retour &agrave; la semaine prochaine car
+il renoncera probablement &agrave; aller &agrave;
+Alg&eacute;siras.<br>
+ Mais il a envie de consacrer un jour de plus &agrave;
+Tol&egrave;de car il est admirateur d'un &eacute;l&egrave;ve de
+Titien dont je ne me rappelle pas le nom et qu'on ne voit bien
+que l&agrave;.</p>
+
+<p>Et je me demandais par quel hasard dans la lunette
+indiff&eacute;rente &agrave; travers laquelle Mme de Villeparisis
+consid&eacute;rait d'assez loin l'agitation sommaire, minuscule
+et vague de la foule des gens qu'elle connaissait, se trouvait
+intercal&eacute; &agrave; l'endroit o&ugrave; elle
+consid&eacute;rait mon p&egrave;re, un morceau de verre
+prodigieusement grossissant qui lui faisait voir avec tant de
+relief et dans le plus grand d&eacute;tail tout ce qu'il avait
+d'agr&eacute;able, les contingences qui le for&ccedil;aient
+&agrave; revenir, ses ennuis de douane, son go&ucirc;t pour le
+Greco, et changeant pour elle l'&eacute;chelle de sa vision, lui
+montrait ce seul homme si grand au milieu des autres, tout
+petits, comme ce Jupiter &agrave; qui Gustave Moreau a
+donn&eacute;, quand il l'a peint &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'une
+faible mortelle, une stature plus qu'humaine.</p>
+
+<p>Ma grand'm&egrave;re prit cong&eacute; de Mme de Villeparisis
+pour que nous pussions rester &agrave; respirer l'air un instant
+de plus devant l'h&ocirc;tel, en attendant qu'on nous f&icirc;t
+signe &agrave; travers le vitrage que notre d&eacute;jeuner
+&eacute;tait servi. On entendit un tumulte. C'&eacute;tait la
+jeune ma&icirc;tresse du roi des sauvages, qui venait de prendre
+son bain et rentrait d&eacute;jeuner.</p>
+
+<p>-- Vraiment c'est un fl&eacute;au, c'est &agrave; quitter la
+France! s'&eacute;cria rageusement le b&acirc;tonnier qui passait
+&agrave; ce moment.</p>
+
+<p>Cependant la femme du notaire attachait des yeux
+&eacute;carquill&eacute;s sur la fausse souveraine.</p>
+
+<p>-- Je ne peux pas vous dire comme Mme Blandais m'agace en
+regardant ces gens-l&agrave; comme cela, dit le b&acirc;tonnier
+au pr&eacute;sident. Je voudrais pouvoir lui donner une gifle.
+C'est comme cela qu'on donne de l'importance &agrave; cette
+canaille qui naturellement ne demande qu'&agrave; ce que l'on
+s'occupe d'elle. Dites donc &agrave; son mari de l'avertir que
+c'est ridicule; moi je ne sors plus avec eux s'ils ont l'air de
+faire attention aux d&eacute;guis&eacute;s.</p>
+
+<p>Quant &agrave; la venue de la princesse de Luxembourg, dont
+l'&eacute;quipage le jour o&ugrave; elle avait apport&eacute; des
+fruits, s'&eacute;tait arr&ecirc;t&eacute; devant l'h&ocirc;tel,
+elle n'avait pas &eacute;chapp&eacute; au groupe de la femme du
+notaire, du b&acirc;tonnier et du premier pr&eacute;sident,
+d&eacute;j&agrave; depuis quelque temps fort agit&eacute;es de
+savoir si c'&eacute;tait une marquise authentique et non une
+aventuri&egrave;re que cette Madame de Villeparisis qu'on
+traitait avec tant d'&eacute;gards, desquels toutes ces dames
+br&ucirc;laient d'apprendre qu'elle &eacute;tait indigne. Quand
+Mme de Villeparisis traversait le hall, la femme du premier
+pr&eacute;sident qui flairait partout des
+irr&eacute;guli&egrave;res, levait son nez sur son ouvrage et la
+regardait d'une fa&ccedil;on qui faisait mourir de rire ses
+amies.</p>
+
+<p>-- Oh! moi, vous savez, disait-elle avec orgueil, je commence
+toujours par croire le mal. Je ne consens &agrave; admettre
+qu'une femme est vraiment mari&eacute;e que quand on m'a sorti
+les extraits de naissance et les actes notari&eacute;s. Du reste,
+n'ayez crainte, je vais proc&eacute;der &agrave; ma petite
+enqu&ecirc;te.</p>
+
+<p>Et chaque jour toutes ces dames accouraient en riant.</p>
+
+<p>-- Nous venons aux nouvelles.</p>
+
+<p>Mais le soir de la visite de la princesse de Luxembourg, la
+femme du Premier mit un doigt sur sa bouche.</p>
+
+<p>-- Il y a du nouveau.</p>
+
+<p>-- Oh! elle est extraordinaire, Mme Poncin! je n'ai jamais
+vu... mais dites, qu'y a-t-il?</p>
+
+<p>-- H&eacute; bien, il y a qu'une femme aux cheveux jaunes,
+avec un pied de rouge sur la figure, une voiture qui sentait
+l'horizontale d'une lieue, et comme n'en ont que ces demoiselles,
+est venue tant&ocirc;t pour voir la pr&eacute;tendue
+marquise.</p>
+
+<p>-- Ouil you uouil! patatras! Voyez-vous &ccedil;a! mais c'est
+cette dame que nous avons vue, vous vous rappelez
+b&acirc;tonnier, nous avons bien trouv&eacute; qu'elle marquait
+tr&egrave;s mal mais nous ne savions pas qu'elle &eacute;tait
+venue pour la marquise. Une femme avec un n&egrave;gre, n'est-ce
+pas?</p>
+
+<p>-- C'est cela m&ecirc;me.</p>
+
+<p>-- Ah! vous m'en direz tant. Vous ne savez pas son nom?</p>
+
+<p>-- Si, j'ai fait semblant de me tromper, j'ai pris la carte,
+elle a comme nom de guerre la princesse de Luxembourg! Avais-je
+raison de me m&eacute;fier! C'est agr&eacute;able d'avoir ici une
+promiscuit&eacute; avec cette esp&egrave;ce de Baronne
+d'Ange.&raquo; Le b&acirc;tonnier cita Mathurin R&eacute;gnier et
+Macette au premier Pr&eacute;sident.</p>
+
+<p>Il ne faut, d'ailleurs, pas croire que ce malentendu fut
+momentan&eacute; comme ceux qui se forment au deuxi&egrave;me
+acte d'un vaudeville pour se dissiper au dernier, Mme de
+Luxembourg, ni&egrave;ce du roi d'Angleterre et de l'empereur
+d'Autriche, et Mme de Villeparisis, parurent toujours quand la
+premi&egrave;re venait chercher la seconde pour se promener en
+voiture deux dr&ocirc;lesses de l'esp&egrave;ce de celles dont on
+se gare difficilement dans les villes d'eaux. Les trois quarts
+des hommes du faubourg Saint-Germain passent aux yeux d'une bonne
+partie de la bourgeoisie pour des d&eacute;cav&eacute;s crapuleux
+(qu'ils sont d'ailleurs quelquefois individuellement) et que, par
+cons&eacute;quent, personne ne re&ccedil;oit. La bourgeoisie est
+trop honn&ecirc;te en cela, car leurs tares ne les
+emp&ecirc;cheraient nullement d'&ecirc;tre re&ccedil;us avec la
+plus grande faveur l&agrave; o&ugrave; elle ne le sera jamais. Et
+eux s'imaginent tellement que la bourgeoisie le sait qu'ils
+affectent une simplicit&eacute; en ce qui les concerne, un
+d&eacute;nigrement pour leurs amis particuli&egrave;rement
+&laquo;&agrave; la c&ocirc;te&raquo;, qui ach&egrave;ve le
+malentendu. Si par hasard un homme du grand monde est en rapports
+avec la petite bourgeoisie parce qu'il se trouve, &eacute;tant
+extr&ecirc;mement riche, avoir la pr&eacute;sidence des plus
+importantes soci&eacute;t&eacute;s financi&egrave;res, la
+bourgeoisie qui voit enfin un noble digne d'&ecirc;tre grand
+bourgeois jurerait qu'il ne fraye pas avec le marquis joueur et
+ruin&eacute; qu'elle croit d'autant plus d&eacute;nu&eacute; de
+relations qu'il est plus aimable.<br>
+ Et elle n'en revient pas quand le duc, pr&eacute;sident du
+conseil d'administration de la colossale Affaire, donne pour
+femme &agrave; son fils, la fille du marquis joueur, mais dont le
+nom est le plus ancien de France, de m&ecirc;me qu'un souverain
+fera plut&ocirc;t &eacute;pouser &agrave; son fils la fille d'un
+roi d&eacute;tr&ocirc;n&eacute; que d'un pr&eacute;sident de la
+r&eacute;publique en fonctions. C'est dire que les deux mondes
+ont l'un de l'autre une vue aussi chim&eacute;rique que les
+habitants d'une plage situ&eacute;e &agrave; une des
+extr&eacute;mit&eacute;s de la baie de Balbec, ont de la plage
+situ&eacute;e &agrave; l'autre extr&eacute;mit&eacute;: de
+Rivebelle on voit un peu Marcouville l'Orgueilleuse; mais cela
+m&ecirc;me trompe, car on croit qu'on est vu de Marcouville,
+d'o&ugrave; au contraire les splendeurs de Rivebelle sont en
+grande partie invisibles.</p>
+
+<p>Le m&eacute;decin de Balbec appel&eacute; pour un acc&egrave;s
+de fi&egrave;vre que j'avais eu, ayant estim&eacute; que je ne
+devrais pas rester toute la journ&eacute;e au bord de la mer, en
+plein soleil, par les grandes chaleurs, et r&eacute;dig&eacute;
+&agrave; mon usage quelques ordonnances pharmaceutiques, ma
+grand'm&egrave;re prit les ordonnances avec un respect apparent
+o&ugrave; je reconnus tout de suite sa ferme d&eacute;cision de
+n'en faire ex&eacute;cuter aucune, mais tint compte du conseil en
+mati&egrave;re d'hygi&egrave;ne et accepta l'offre de Mme de
+Villeparisis de nous faire faire quelques promenades en voiture.
+J'allais et venais, jusqu'&agrave; l'heure du d&eacute;jeuner, de
+ma chambre &agrave; celle de ma grand'm&egrave;re. Elle ne
+donnait pas directement sur la mer comme la mienne mais prenait
+jour de trois c&ocirc;t&eacute;s diff&eacute;rents: sur un coin
+de la digue, sur une cour et sur la campagne, et &eacute;tait
+meubl&eacute;e autrement, avec des fauteuils brod&eacute;s de
+filigranes m&eacute;talliques et de fleurs roses d'o&ugrave;
+semblait &eacute;maner l'agr&eacute;able et fra&icirc;che odeur
+qu'on trouvait en entrant.<br>
+ Et &agrave; cette heure o&ugrave; des rayons venus
+d'expositions, et comme d'heures diff&eacute;rentes, brisaient
+les angles du mur, &agrave; c&ocirc;t&eacute; d'un reflet de la
+plage, mettaient sur la commode un reposoir diapr&eacute; comme
+les fleurs du sentier, suspendaient &agrave; la paroi les ailes
+repli&eacute;es, tremblantes et ti&egrave;des d'une clart&eacute;
+pr&ecirc;te &agrave; reprendre son vol, chauffaient comme un bain
+un carr&eacute; de tapis provincial devant la fen&ecirc;tre de la
+courette que le soleil festonnait comme une vigne, ajoutaient au
+charme et &agrave; la complexit&eacute; de la d&eacute;coration
+mobili&egrave;re en semblant exfolier la soie fleurie des
+fauteuils et d&eacute;tacher leur passementerie, cette chambre
+que je traversais un moment avant de m'habiller pour la
+promenade, avait l'air d'un prisme o&ugrave; se
+d&eacute;composaient les couleurs de la lumi&egrave;re du dehors,
+d'une ruche o&ugrave; les sucs de la journ&eacute;e que j'allais
+go&ucirc;ter &eacute;taient dissoci&eacute;s, &eacute;pars,
+enivrants et visibles, d'un jardin de l'esp&eacute;rance qui se
+dissolvait en une palpitation de rayons d'argent et de
+p&eacute;tales de rose. Mais avant tout j'avais ouvert mes
+rideaux dans l'impatience de savoir quelle &eacute;tait la Mer
+qui jouait ce matin-l&agrave; au bord du rivage, comme une
+n&eacute;reide. Car chacune de ces Mers ne restait jamais plus
+d'un jour. Le lendemain il y en avait une autre qui parfois lui
+ressemblait. Mais je ne vis jamais deux fois la m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Il y en avait qui &eacute;taient d'une beaut&eacute; si rare
+qu'en les apercevant mon plaisir &eacute;tait encore accru par la
+surprise. Par quel privil&egrave;ge, un matin plut&ocirc;t qu'un
+autre, la fen&ecirc;tre en s'entr'ouvrant d&eacute;couvrit-elle
+&agrave; mes yeux &eacute;merveill&eacute;s la nymphe
+Glaukonom&egrave;n&eacute;, dont la beaut&eacute; paresseuse et
+qui respirait mollement, avait la transparence d'une vaporeuse
+&eacute;meraude &agrave; travers laquelle je voyais affluer les
+&eacute;l&eacute;ments pond&eacute;rables qui la coloraient? Elle
+faisait jouer le soleil avec un sourire alangui par une brume
+invisible qui n'&eacute;tait qu'un espace vide
+r&eacute;serv&eacute; autour de sa surface translucide rendue
+ainsi plus abr&eacute;g&eacute;e et plus saisissante, comme ces
+d&eacute;esses que le sculpteur d&eacute;tache sur le reste du
+bloc qu'il ne daigne pas d&eacute;grossir. Telle, dans sa couleur
+unique, elle nous invitait &agrave; la promenade sur ces routes
+grossi&egrave;res et terriennes, d'o&ugrave;, install&eacute;s
+dans la cal&egrave;che de Mme de Villeparisis, nous apercevions
+tout le jour et sans jamais l'atteindre la fra&icirc;cheur de sa
+molle palpitation.</p>
+
+<p>Mme de Villeparisis faisait atteler de bonne heure, pour que
+nous eussions le temps d'aller soit jusqu'&agrave;
+Saint-Mars-le-V&ecirc;tu, soit jusqu'aux rochers de Quetteholme
+ou &agrave; quelque autre but d'excursion qui, pour une voiture
+assez lente, &eacute;tait fort lointain et demandait toute la
+journ&eacute;e. Dans ma joie de la longue promenade que nous
+allions entreprendre, je fredonnais quelque air r&eacute;cemment
+&eacute;cout&eacute;, et je faisais les cent pas en attendant que
+Mme de Villeparisis f&ucirc;t pr&ecirc;te.<br>
+ Si c'&eacute;tait dimanche, sa voiture n'&eacute;tait pas seule
+devant l'h&ocirc;tel; plusieurs fiacres lou&eacute;s attendaient
+non seulement les personnes qui &eacute;taient invit&eacute;es au
+ch&acirc;teau de F&eacute;terne chez Mme de Cambremer, mais
+celles qui plut&ocirc;t que de rester l&agrave; comme des enfants
+punis d&eacute;claraient que le dimanche &eacute;tait un jour
+assommant &agrave; Balbec et partaient d&egrave;s apr&egrave;s
+d&eacute;jeuner se cacher dans une plage voisine ou visiter
+quelque site, et m&ecirc;me souvent quand on demandait &agrave;
+Mme Blandais si elle avait &eacute;t&eacute; chez les Cambremer,
+elle r&eacute;pondait p&eacute;remptoirement: &laquo;Non, nous
+&eacute;tions aux cascades du Bec&raquo;, comme si c'&eacute;tait
+l&agrave; la seule raison pour laquelle elle n'avait pas
+pass&eacute; la journ&eacute;e &agrave; F&eacute;terne. Et le
+b&acirc;tonnier disait charitablement:</p>
+
+<p>-- Je vous envie, j'aurais bien chang&eacute; avec vous, c'est
+autrement int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>A c&ocirc;t&eacute; des voitures, devant le porche o&ugrave;
+j'attendais, &eacute;tait plant&eacute; comme un arbrisseau d'une
+esp&egrave;ce rare un jeune chasseur qui ne frappait pas moins
+les yeux par l'harmonie singuli&egrave;re de ses cheveux
+color&eacute;s, que par son &eacute;piderme de plante. A
+l'int&eacute;rieur, dans le hall qui correspondait au narthex ou
+&eacute;glise des Cat&eacute;chum&egrave;nes, des &eacute;glises
+romanes, et o&ugrave; les personnes qui n'habitaient pas
+l'h&ocirc;tel avaient le droit de passer, les camarades du groom
+&laquo;ext&eacute;rieur&raquo; ne travaillaient pas beaucoup plus
+que lui mais ex&eacute;cutaient du moins quelques mouvements. Il
+est probable que le matin ils aidaient au nettoyage.<br>
+ Mais l'apr&egrave;s-midi ils restaient l&agrave; seulement comme
+des choristes qui, m&ecirc;me quand ils ne servent &agrave; rien,
+demeurent en sc&egrave;ne pour ajouter &agrave; la figuration. Le
+Directeur g&eacute;n&eacute;ral, celui qui me faisait si peur,
+comptait augmenter consid&eacute;rablement leur nombre
+l'ann&eacute;e suivante, car il &laquo;voyait grand&raquo;. Et sa
+d&eacute;cision affligeait beaucoup le Directeur de
+l'H&ocirc;tel, lequel trouvait que tous ces enfants
+n'&eacute;taient que des &laquo;faiseurs d'embarras&raquo;
+entendant par l&agrave; qu'ils embarrassaient le passage et ne
+servaient &agrave; rien. Du moins entre le d&eacute;jeuner et le
+d&icirc;ner, entre les sorties et les rentr&eacute;es des clients
+remplissaient-ils le vide de l'action, comme ces
+&eacute;l&egrave;ves de Mme de Maintenon qui sous le costume de
+jeunes isra&eacute;lites font interm&egrave;de chaque fois
+qu'Esther ou Joad s'en vont. Mais le chasseur du dehors, aux
+nuances pr&eacute;cieuses, &agrave; la taille
+&eacute;lanc&eacute;e et fr&ecirc;le, non loin duquel j'attendais
+que la marquise descend&icirc;t, gardait une immobilit&eacute;
+&agrave; laquelle s'ajoutait de la m&eacute;lancolie, car ses
+fr&egrave;res a&icirc;n&eacute;s avaient quitt&eacute;
+l'h&ocirc;tel pour des destin&eacute;es plus brillantes et il se
+sentait isol&eacute; sur cette terre &eacute;trang&egrave;re.
+Enfin Mme de Villeparisis arrivait. S'occuper de sa voiture et
+l'y faire monter e&ucirc;t peut-&ecirc;tre d&ucirc; faire partie
+des fonctions du chasseur. Mais il savait qu'une personne qui
+am&egrave;ne ses gens avec soi se fait servir par eux, et
+d'habitude donne peu de pourboires dans un h&ocirc;tel, que les
+nobles de l'ancien faubourg Saint-Germain agissent de m&ecirc;me.
+Mme de Villeparisis appartenait &agrave; la fois &agrave; ces
+deux cat&eacute;gories.<br>
+ Le chasseur arborescent en concluait qu'il n'avait rien &agrave;
+attendre de la marquise en laissant le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel
+et la femme de chambre de celle-ci, l'installer avec ses
+affaires, il r&ecirc;vait tristement au sort envi&eacute; de ses
+fr&egrave;res et conservait son immobilit&eacute;
+v&eacute;g&eacute;tale.</p>
+
+<p>Nous partions; quelque temps apr&egrave;s avoir
+contourn&eacute; la station du chemin de fer nous entrions dans
+une route campagnarde qui me devint bient&ocirc;t aussi
+famili&egrave;re que celles de Combray, depuis le coude o&ugrave;
+elle s'amor&ccedil;ait entre des clos charmants jusqu'au tournant
+o&ugrave; nous la quittions et qui avait de chaque
+c&ocirc;t&eacute; des terres labour&eacute;es. Au milieu d'elles,
+on voyait &ccedil;&agrave; et l&agrave; un pommier priv&eacute;
+il est vrai de ses fleurs et ne portant plus qu'un bouquet de
+pistils, mais qui suffisait &agrave; m'enchanter parce que je
+reconnaissais ces feuilles inimitables dont la large
+&eacute;tendue, comme le tapis d'estrade d'une f&ecirc;te
+nuptiale maintenant termin&eacute;e avait &eacute;t&eacute; tout
+r&eacute;cemment foul&eacute;e par la tra&icirc;ne de satin blanc
+des fleurs rougissantes.</p>
+
+<p>Combien de fois &agrave; Paris dans le mois de mai de
+l'ann&eacute;e suivante, il m'arriva d'acheter une branche de
+pommier chez le fleuriste et de passer ensuite la nuit devant ses
+fleurs o&ugrave; s'&eacute;panouissait la m&ecirc;me essence
+cr&eacute;meuse qui poudrait encore de son &eacute;cume les
+bourgeons des feuilles et entre les blanches corolles desquelles
+il semblait que ce f&ucirc;t le marchand qui, par
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; envers moi, par go&ucirc;t
+inventif aussi et contraste ing&eacute;nieux e&ucirc;t
+ajout&eacute; de chaque c&ocirc;t&eacute;, en surplus, un seyant
+bouton rose; je les regardais, je les faisais poser sous ma
+lampe, -- si longtemps que j'&eacute;tais souvent encore
+l&agrave; quand l'aurore leur apportait la m&ecirc;me rougeur
+qu'elle devait faire en m&ecirc;me temps &agrave; Balbec -- et je
+cherchais &agrave; les reporter sur cette route par
+l'imagination, &agrave; les multiplier, &agrave; les
+&eacute;tendre dans le cadre pr&eacute;par&eacute;, sur la toile
+toute pr&ecirc;te, de ces clos dont je savais le dessin par cur
+et que j'aurais tant voulu, qu'un jour je devais, -- revoir, --
+au moment o&ugrave; avec la verve ravissante du g&eacute;nie, le
+printemps couvre leur canevas de ses couleurs.</p>
+
+<p>Avant de monter en voiture j'avais compos&eacute; le tableau
+de mer que j'allais chercher, que j'esp&eacute;rais voir avec le
+&laquo;soleil rayonnant&raquo;, et qu'&agrave; Balbec je
+n'apercevais que trop morcel&eacute; entre tant d'enclaves
+vulgaires et que mon r&ecirc;ve n'admettait pas, de baigneurs, de
+cabines, de yacht de plaisance. Mais quand la voiture de Mme de
+Villeparisis &eacute;tant parvenue au haut d'une c&ocirc;te,
+j'apercevais la mer entre les feuillages des arbres, alors sans
+doute de si loin disparaissaient ces d&eacute;tails contemporains
+qui l'avaient mise comme en dehors de la nature et de l'histoire,
+et je pouvais en regardant les flots m'efforcer de penser que
+c'&eacute;tait les m&ecirc;mes que Leconte de Lisle nous peint
+dans l'Orestie quand &laquo;tel qu'un vol d'oiseaux carnassiers
+dans l'aurore&raquo;, les guerriers chevelus de
+l'h&eacute;ro&iuml;que Hellas &laquo;de cent mille avirons
+battaient le flot sonore&raquo;. Mais en revanche je
+n'&eacute;tais plus assez pr&egrave;s de la mer qui ne me
+semblait pas vivante, mais fig&eacute;e, je ne sentais plus de
+puissance sous ses couleurs &eacute;tendues comme celles d'une
+peinture entre les feuilles o&ugrave; elle apparaissait aussi
+inconsistante que le ciel, et seulement plus fonc&eacute;e que
+lui.</p>
+
+<p>Mme de Villeparisis voyant que j'aimais les &eacute;glises me
+promettait que nous irions voir une fois l'une, une fois l'autre,
+et surtout celle de Carqueville &laquo;toute cach&eacute;e sous
+son vieux lierre&raquo;, dit-elle avec un mouvement de la main
+qui semblait envelopper avec go&ucirc;t la fa&ccedil;ade absente
+dans un feuillage invisible et d&eacute;licat. Mme de
+Villeparisis avait souvent, avec ce petit geste descriptif, un
+mot juste pour d&eacute;finir le charme et la
+particularit&eacute; d'un monument, &eacute;vitant toujours les
+termes techniques, mais ne pouvant dissimuler qu'elle savait
+tr&egrave;s bien les choses dont elle parlait. Elle semblait
+chercher &agrave; s'en excuser sur ce qu'un des ch&acirc;teaux de
+son p&egrave;re, et o&ugrave; elle avait &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e, &eacute;tant situ&eacute; dans une
+r&eacute;gion o&ugrave; il y avait des &eacute;glises du
+m&ecirc;me style qu'autour de Balbec il e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; honteux qu'elle n'e&ucirc;t pas pris le
+go&ucirc;t de l'architecture ce ch&acirc;teau &eacute;tant
+d'ailleurs le plus bel exemplaire de celle de la Renaissance.
+Mais comme il &eacute;tait aussi un vrai mus&eacute;e, comme
+d'autre part Chopin et Listz y avaient jou&eacute;, Lamartine
+r&eacute;cit&eacute; des vers, tous les artistes connus de tout
+un si&egrave;cle &eacute;crit des pens&eacute;es, des
+m&eacute;lodies, fait des croquis sur l'album familial. Mme de
+Villeparisis ne donnait, par gr&acirc;ce, bonne &eacute;ducation,
+modestie r&eacute;elle, ou manque d'esprit philosophique, que
+cette origine purement mat&eacute;rielle &agrave; sa connaissance
+de tous les arts, et finissait par avoir l'air de
+consid&eacute;rer la peinture, la musique, la litt&eacute;rature
+et la philosophie comme l'apanage d'une jeune fille
+&eacute;lev&eacute;e de la fa&ccedil;on la plus aristocratique
+dans un monument class&eacute; et illustre. On aurait dit qu'il
+n'y avait pas pour elle d'autres tableaux que ceux dont on a
+h&eacute;rit&eacute;s. Elle fut contente que ma grand'm&egrave;re
+aim&acirc;t un collier qu'elle portait et qui d&eacute;passait de
+sa robe. Il &eacute;tait dans le portrait d'une bisa&iuml;eule
+&agrave; elle, par Titien, et qui n'&eacute;tait jamais sorti de
+la famille. Comme cela on &eacute;tait s&ucirc;r que
+c'&eacute;tait un vrai. Elle ne voulait pas entendre parler des
+tableaux achet&eacute;s on ne sait comment par un Cr&eacute;sus,
+elle &eacute;tait d'avance persuad&eacute;e qu'ils &eacute;taient
+faux et n'avait aucun d&eacute;sir de les voir, nous savions
+qu'elle-m&ecirc;me faisait des aquarelles de fleurs, et ma
+grand'm&egrave;re qui les avait entendu vanter lui en parla. Mme
+de Villeparisis changea de conversation par modestie, mais sans
+montrer plus d'&eacute;tonnement ni de plaisir qu'une artiste
+suffisamment connue &agrave; qui les compliments n'apprennent
+rien.<br>
+ Elle se contenta de dire que c'&eacute;tait un passe-temps
+charmant parce que si les fleurs n&eacute;es du pinceau
+n'&eacute;taient pas fameuses, du moins les peindre vous faisait
+vivre dans la soci&eacute;t&eacute; des fleurs naturelles, de la
+beaut&eacute; desquelles, surtout quand on &eacute;tait
+oblig&eacute; de les regarder de plus pr&egrave;s pour les
+imiter, on ne se lassait pas. Mais &agrave; Balbec Mme de
+Villeparisis se donnait cong&eacute; pour laisser reposer ses
+yeux.</p>
+
+<p>Nous f&ucirc;mes &eacute;tonn&eacute;s, ma grand'm&egrave;re
+et moi, de voir combien elle &eacute;tait plus
+&laquo;lib&eacute;rale&raquo; que m&ecirc;me la plus grande
+partie de la bourgeoisie. Elle s'&eacute;tonnait qu'on f&ucirc;t
+scandalis&eacute; des expulsions des j&eacute;suites, disant que
+cela s'&eacute;tait toujours fait, m&ecirc;me sous la monarchie,
+m&ecirc;me en Espagne. Elle d&eacute;fendait la R&eacute;publique
+&agrave; laquelle elle ne reprochait son anticl&eacute;ricalisme
+que dans cette mesure: &laquo;Je trouverais tout aussi mauvais
+qu'on m'emp&ecirc;ch&acirc;t d'aller &agrave; la messe si j'en ai
+envie que d'&ecirc;tre forc&eacute;e d'y aller si je ne le veux
+pas&raquo;, lan&ccedil;ant m&ecirc;me certains mots comme:
+&laquo;Oh! la noblesse aujourd'hui, qu'est-ce que c'est!&raquo;
+&laquo;Pour moi, un homme qui ne travaille pas, ce n'est
+rien&raquo;, peut-&ecirc;tre seulement parce qu'elle sentait ce
+qu'ils prenaient de piquant, de savoureux, de m&eacute;morable
+dans sa bouche.</p>
+
+<p>En entendant souvent exprimer avec franchise des opinions
+avanc&eacute;es -- pas jusqu'au socialisme cependant qui
+&eacute;tait la b&ecirc;te noire de Mme de Villeparisis --
+pr&eacute;cis&eacute;ment par une de ces personnes en
+consid&eacute;ration de l'esprit desquelles, notre scrupuleuse et
+timide impartialit&eacute; se refuse &agrave; condamner les
+id&eacute;es des conservateurs, nous n'&eacute;tions pas loin, ma
+grand'm&egrave;re et moi, de croire qu'en notre agr&eacute;able
+compagne, se trouvaient la mesure et le mod&egrave;le de la
+v&eacute;rit&eacute; en toutes choses.<br>
+ Nous la croyions sur parole tandis qu'elle jugeait ses Titiens,
+la colonnade de son ch&acirc;teau, l'esprit de conversation de
+Louis-philippe.<br>
+ Mais -- comme ces &eacute;rudits qui &eacute;merveillent quand
+on les met sur la peinture &eacute;gyptienne et les inscriptions
+&eacute;trusques, et qui parlant d'une fa&ccedil;on si banale des
+uvres modernes que nous nous demandons si nous n'avons pas
+surfait l'int&eacute;r&ecirc;t des sciences o&ugrave; ils sont
+vers&eacute;s, puisque n'y appara&icirc;t pas cette m&ecirc;me
+m&eacute;diocrit&eacute; qu'ils ont pourtant d&ucirc; y apporter
+aussi bien que dans leurs niaises &eacute;tudes sur Beaudelaire,
+-- Mme de Villeparisis, interrog&eacute;e par moi sur
+Chateaubriand, sur Balzac, sur Victor Hugo, tous re&ccedil;us
+jadis par ses parents et entrevus par elle-m&ecirc;me, riait de
+mon admiration, racontait sur eux des traits piquants comme elle
+venait de faire sur des grands seigneurs ou des hommes
+politiques, et jugeait s&eacute;v&egrave;rement ces
+&eacute;crivains, pr&eacute;cis&eacute;ment parce qu'ils avaient
+manqu&eacute; de cette modestie, de cet effacement de soi, de cet
+art sobre qui se contente d'un seul trait juste et n'appuie pas,
+qui fuit plus que tout le ridicule de la grandiloquence, de cet
+&agrave;-propos, de ces qualit&eacute;s de mod&eacute;ration de
+jugement et de simplicit&eacute;, auxquelles on lui avait appris
+qu'atteint la vraie valeur: on voyait qu'elle n'h&eacute;sitait
+pas &agrave; leur pr&eacute;f&eacute;rer des hommes qui,
+peut-&ecirc;tre, en effet, avaient eu, &agrave; cause d'elles,
+l'avantage sur un Balzac, un Hugo, un Vigny, dans un salon, une
+acad&eacute;mie, un conseil des ministres, Mol&eacute;, Fontanes,
+Vitroles, Bersot, Pasquier, Lebrun, Salvandy ou Daru.</p>
+
+<br>
+ &laquo;C'est comme les romans de Stendhal pour qui vous aviez
+l'air d'avoir de l'admiration. Vous l'auriez beaucoup
+&eacute;tonn&eacute; en lui parlant sur ce ton. Mon p&egrave;re
+qui le voyait chez M. M&eacute;rim&eacute;e -- un homme de talent
+au moins celui-l&agrave; -- m'a souvent dit que Beyle
+(c'&eacute;tait son nom) &eacute;tait d'une vulgarit&eacute;
+affreuse, mais spirituel dans un d&icirc;ner, et ne s'en faisant
+pas accroire pour ses livres. Du reste, vous avez pu voir
+vous-m&ecirc;me par quel haussement d'&eacute;paules il a
+r&eacute;pondu aux &eacute;loges outr&eacute;s de M. de Balzac.
+En cela du moins il &eacute;tait homme de bonne compagnie.&raquo;
+Elle avait de tous ces grands hommes des autographes, et
+semblait, se pr&eacute;valant des relations particuli&egrave;res
+que sa famille avait eues avec eux, penser que son jugement
+&agrave; leur &eacute;gard &eacute;tait plus juste que celui de
+jeunes gens qui comme moi n'avaient pas pu les fr&eacute;quenter.
+&laquo;Je crois que je peux en parler, car ils venaient chez mon
+p&egrave;re; et comme disait M. Sainte-Beuve, qui avait bien de
+l'esprit, il faut croire sur eux ceux qui les ont vus de
+pr&egrave;s et ont pu juger plus exactement de ce qu'ils
+valaient.&raquo;
+
+<p>Parfois, comme la voiture gravissait une route montante entre
+des terres labour&eacute;es, rendant les champs plus
+r&eacute;els, leur ajoutant une marque d'authenticit&eacute;,
+comme la pr&eacute;cieuse fleurette dont certains ma&icirc;tres
+anciens signaient leurs tableaux, quelques bleuets
+h&eacute;sitants pareils &agrave; ceux de Combray suivaient notre
+voiture. Bient&ocirc;t nos chevaux les distan&ccedil;aient, mais,
+mais apr&egrave;s quelques pas, nous en apercevions un autre qui
+en nous attendant avait piqu&eacute; devant nous dans l'herbe son
+&eacute;toile bleue; plusieurs s'enhardissaient jusqu'&agrave;
+venir se poser au bord de la route et c'&eacute;tait toute une
+n&eacute;buleuse qui se formait avec mes souvenirs lointains et
+les fleurs apprivois&eacute;es.</p>
+
+<p>Nous redescendions la c&ocirc;te; alors nous croisions, la
+montant &agrave; pied, &agrave; bicyclette, en carriole ou en
+voiture, quelqu'une de ces cr&eacute;atures, -- fleurs de la
+belle journ&eacute;e, mais qui ne sont pas comme les fleurs des
+champs, car chacune rec&egrave;le quelque chose qui n'est pas
+dans une autre et qui emp&ecirc;chera que nous puissions
+contenter avec ses pareilles le d&eacute;sir qu'elle a fait
+na&icirc;tre en nous -- quelque fille de ferme poussant sa vache
+ou &agrave; demi couch&eacute;e sur une charrette, quelque fille
+de boutiquier en promenade, quelque &eacute;l&eacute;gante
+demoiselle assise sur le strapontin d'un landau, en face de ses
+parents. Certes Bloch m'avait ouvert une &egrave;re nouvelle et
+avait chang&eacute; pour moi la valeur de la vie, le jour
+o&ugrave; il m'avait appris que les r&ecirc;ves que j'avais
+promen&eacute;s solitairement du c&ocirc;t&eacute; de
+M&eacute;s&eacute;glise quand je souhaitais que pass&acirc;t une
+paysanne que je prendrais dans mes bras, n'&eacute;taient pas une
+chim&egrave;re qui ne correspondait &agrave; rien
+d'ext&eacute;rieur &agrave; moi, mais que toutes les filles qu'on
+rencontrait, villageoises ou demoiselles &eacute;taient toutes
+pr&ecirc;tes &agrave; en exaucer de pareils. Et duss&eacute;-je,
+maintenant que j'&eacute;tais souffrant et ne sortais pas seul,
+ne jamais pouvoir faire l'amour avec elles, j'&eacute;tais tout
+de m&ecirc;me heureux comme un enfant n&eacute; dans une prison
+ou dans un h&ocirc;pital et qui, ayant cru longtemps que
+l'organisme humain ne peut dig&eacute;rer que du pain sec et des
+m&eacute;dicaments, a appris tout d'un coup que les p&ecirc;ches,
+les abricots, le raisin, ne sont pas une simple parure de la
+campagne, mais des aliments d&eacute;licieux et assimilables.<br>
+ M&ecirc;me si son ge&ocirc;lier ou son garde-malade ne lui
+permettent pas de cueillir ces beaux fruits, le monde cependant
+lui para&icirc;t meilleur et l'existence plus cl&eacute;mente.
+Car un d&eacute;sir nous semble plus beau, nous nous appuyons
+&agrave; lui avec plus de confiance quand nous savons qu'en
+dehors de nous la r&eacute;alit&eacute; s'y conforme, m&ecirc;me
+si pour nous il n'est pas r&eacute;alisable. Et nous pensons avec
+plus de joie &agrave; une vie o&ugrave;, &agrave; condition que
+nous &eacute;cartions pour un instant de notre pens&eacute;e le
+petit obstacle accidentel et particulier qui nous emp&ecirc;che
+personnellement de le faire, nous pouvons nous imaginer
+l'assouvissant. Pour les belles filles qui passaient, du jour
+o&ugrave; j'avais su que leurs joues pouvaient &ecirc;tre
+embrass&eacute;es, j'&eacute;tais devenu curieux de leur
+&acirc;me. Et l'univers m'avait paru plus int&eacute;ressant.</p>
+
+<p>La voiture de Mme de Villeparisis allait vite. A peine
+avais-je le temps de voir la fillette qui venait dans notre
+direction; et pourtant -- comme la beaut&eacute; des &ecirc;tres
+n'est pas comme celle des choses, et que nous sentons qu'elle est
+celle d'une cr&eacute;ature unique, consciente et volontaire --
+d&egrave;s que son individualit&eacute;, &acirc;me vague,
+volont&eacute; inconnue de moi, se peignait en une petite image
+prodigieusement r&eacute;duite, mais compl&egrave;te, au fond de
+son regard distrait, -- aussit&ocirc;t myst&eacute;rieuse
+r&eacute;plique des pollens tout pr&eacute;par&eacute;s pour les
+pistils, je sentais saillir en moi l'embryon aussi vague, aussi
+minuscule, du d&eacute;sir de ne pas laisser passer cette fille,
+sans que sa pens&eacute;e pr&icirc;t conscience de ma personne,
+sans que j'emp&ecirc;chasse ses d&eacute;sirs d'aller &agrave;
+quelqu'un d'autre, sans que je vinsse me fixer dans sa
+r&ecirc;verie et saisir son cur. Cependant notre voiture
+s'&eacute;loignait, la belle fille &eacute;tait
+d&eacute;j&agrave; derri&egrave;re nous et comme elle ne
+poss&eacute;dait de moi aucune des notions qui constituent une
+personne, ses yeux qui m'avaient &agrave; peine vu, m'avaient
+d&eacute;j&agrave; oubli&eacute;. &Eacute;tait-ce parce que je ne
+l'avais qu'entreaper&ccedil;ue que je l'avais trouv&eacute;e si
+belle. Peut-&ecirc;tre. D'abord l'impossibilit&eacute; de
+s'arr&ecirc;ter aupr&egrave;s d'une femme, le risque de ne pas la
+retrouver un autre jour lui donnent brusquement le m&ecirc;me
+charme qu'&agrave; un pays la maladie ou la pauvret&eacute; qui
+nous emp&ecirc;chent de le visiter, ou qu'aux jours si ternes qui
+nous restent &agrave; vivre le combat o&ugrave; nous succomberons
+sans doute. De sorte que s'il n'y avait pas l'habitude, la vie
+devrait para&icirc;tre d&eacute;licieuse &agrave; des &ecirc;tres
+qui seraient &agrave; chaque heure menac&eacute;s de mourir, --
+c'est-&agrave;-dire &agrave; tous les hommes. Puis si
+l'imagination est entra&icirc;n&eacute;e par le d&eacute;sir de
+ce que nous ne pouvons poss&eacute;der, son essor n'est pas
+limit&eacute; par une r&eacute;alit&eacute; compl&egrave;tement
+per&ccedil;ue dans ces rencontres o&ugrave; les charmes de la
+passante sont g&eacute;n&eacute;ralement en relation directe avec
+la rapidit&eacute; du passage. Pour peu que la nuit tombe et que
+la voiture aille vite, &agrave; la campagne, dans une ville, il
+n'y a pas un torse f&eacute;minin mutil&eacute; comme un marbre
+antique par la vitesse qui nous entra&icirc;ne et le
+cr&eacute;puscule qui le noie, qui ne tire sur notre cur,
+&agrave; chaque coin de route, du fond de chaque boutique, les
+fl&egrave;ches de la Beaut&eacute;, de la Beaut&eacute; dont on
+serait parfois tent&eacute; de se demander si elle est en ce
+monde autre chose que la partie de compl&eacute;ment qu'ajoute
+&agrave; une passante fragmentaire et fugitive notre imagination
+surexcit&eacute;e par le regret.</p>
+
+<p>Si j'avais pu descendre parler &agrave; la fille que nous
+croisions, peut-&ecirc;tre euss&eacute;-je &eacute;t&eacute;
+d&eacute;sillusionn&eacute; par quelque d&eacute;faut de sa peau
+que de la voiture je n'avais pas distingu&eacute;? (Et alors,
+tout effort pour p&eacute;n&eacute;trer dans sa vie m'e&ucirc;t
+sembl&eacute; soudain impossible. Car la beaut&eacute; est une
+suite d'hypoth&egrave;ses que r&eacute;tr&eacute;cit la laideur
+en barrant la route que nous voyions d&eacute;j&agrave; s'ouvrir
+sur l'inconnu.) Peut-&ecirc;tre un seul mot qu'elle e&ucirc;t
+dit, un sourire, m'eussent fourni une clef, un chiffre
+inattendus, pour lire l'expression de sa figure et de sa
+d&eacute;marche, qui seraient aussit&ocirc;t devenues banales.
+C'est possible, car je n'ai jamais rencontr&eacute; dans la vie
+de filles aussi d&eacute;sirables que les jours o&ugrave;
+j'&eacute;tais avec quelque grave personne que malgr&eacute; les
+mille pr&eacute;textes que j'inventais je ne pouvais quitter:
+quelques ann&eacute;es apr&egrave;s celle o&ugrave; j'allai pour
+la premi&egrave;re fois &agrave; Balbec, faisant &agrave; Paris
+une course en voiture avec un ami de mon p&egrave;re et ayant
+aper&ccedil;u une femme qui marchait vite dans la nuit, je pensai
+qu'il &eacute;tait d&eacute;raisonnable de perdre pour une raison
+de convenances, ma part de bonheur dans la seule vie qu'il y ait
+sans doute, et sautant &agrave; terre sans m'excuser, je me mis
+&agrave; la recherche de l'inconnue, la perdis au carrefour de
+deux rues, la retrouvai dans une troisi&egrave;me, et me trouvai
+enfin, tout essouffl&eacute;, sous un r&eacute;verb&egrave;re, en
+face de la vieille Mme Verdurin que j'&eacute;vitais partout et
+qui heureuse et surprise s'&eacute;cria: &laquo;Oh! comme c'est
+aimable d'avoir couru pour me dire bonjour.&raquo;</p>
+
+<p>Cette ann&eacute;e-l&agrave;, &agrave; Balbec, au moment de
+ces rencontres, j'assurais &agrave; ma grand'm&egrave;re,
+&agrave; Mme de Villeparisis qu'&agrave; cause d'un grand mal de
+t&ecirc;te, il valait mieux que je rentrasse seul &agrave; pied.
+Elles refusaient de me laisser descendre. Et j'ajoutais la belle
+fille (bien plus difficile &agrave; retrouver que ne l'est un
+monument, car elle &eacute;tait anonyme et mobile) &agrave; la
+collection de toutes celles que je me promettais de voir de
+pr&egrave;s.<br>
+ Une pourtant se trouva repasser sous mes yeux, dans des
+conditions telles que je crus que je pourrais la conna&icirc;tre
+comme je voudrais.<br>
+ C'&eacute;tait une laiti&egrave;re qui vint d'une ferme apporter
+un suppl&eacute;ment de cr&egrave;me &agrave; l'h&ocirc;tel. Je
+pensai qu'elle m'avait aussi reconnu et elle me regardait, en
+effet, avec une attention qui n'&eacute;tait peut-&ecirc;tre
+caus&eacute;e que par l'&eacute;tonnement que lui causait la
+mienne. Or le lendemain, jour o&ugrave; je m'&eacute;tais
+repos&eacute; toute la matin&eacute;e quand Fran&ccedil;oise vint
+ouvrir les rideaux vers midi, elle me remit une lettre qui avait
+&eacute;t&eacute; d&eacute;pos&eacute;e pour moi &agrave;
+l'h&ocirc;tel. Je ne connaissais personne &agrave; Balbec. Je ne
+doutai pas que la lettre ne f&ucirc;t de la laiti&egrave;re.
+H&eacute;las, elle n'&eacute;tait que de Bergotte qui, de
+passage, avait essay&eacute; de me voir, mais ayant su que je
+dormais m'avait laiss&eacute; un mot charmant pour lequel le
+liftman avait fait une enveloppe que j'avais cru &eacute;crite
+par la laiti&egrave;re. J'&eacute;tais affreusement
+d&eacute;&ccedil;u, et l'id&eacute;e qu'il &eacute;tait plus
+difficile et plus flatteur d'avoir une lettre de Bergotte, ne me
+consolait en rien qu'elle ne f&ucirc;t pas de la laiti&egrave;re.
+Cette fille-l&agrave; m&ecirc;me, je ne la retrouvai pas plus que
+celles que j'apercevais seulement de la voiture de Mme de
+Villeparisis. La vue et la perte de toutes accroissaient
+l'&eacute;tat d'agitation o&ugrave; je vivais et je trouvais
+quelque sagesse aux philosophes qui nous recommandent de borner
+nos d&eacute;sirs (si toutefois ils veulent parler du
+d&eacute;sir des &ecirc;tres, car c'est le seul qui puisse
+laisser de l'anxi&eacute;t&eacute;, s'appliquant &agrave; de
+l'inconnu conscient. Supposer que la philosophie veut parler du
+d&eacute;sir des richesses serait trop absurde). Pourtant
+j'&eacute;tais dispos&eacute; &agrave; juger cette sagesse
+incompl&egrave;te, car je me disais que ces rencontres me
+faisaient trouver encore plus beau un monde qui fait ainsi
+cro&icirc;tre sur toutes les routes campagnardes des fleurs
+&agrave; la fois singuli&egrave;res et communes, tr&eacute;sors
+fugitifs de la journ&eacute;e, aubaines de la promenade, dont les
+circonstances contingentes qui ne se reproduiraient
+peut-&ecirc;tre pas toujours m'avaient seules
+emp&ecirc;ch&eacute; de profiter, et qui donnent un go&ucirc;t
+nouveau &agrave; la vie.</p>
+
+<p>Mais peut-&ecirc;tre, en esp&eacute;rant qu'un jour, plus
+libre, je pourrais trouver sur d'autres routes de semblables
+filles, je commen&ccedil;ais d&eacute;j&agrave; &agrave; fausser
+ce qu'a d'exclusivement individuel le d&eacute;sir de vivre
+aupr&egrave;s d'une femme qu'on a trouv&eacute; jolie, et du seul
+fait que j'admettais la possibilit&eacute; de le faire
+na&icirc;tre artificiellement, j'en avais implicitement reconnu
+l'illusion.</p>
+
+<p>Le jour que Mme de Villeparisis nous mena &agrave; Carqueville
+o&ugrave; &eacute;tait cette &eacute;glise couverte de lierre
+dont elle avait parl&eacute; et qui, b&acirc;tie sur un tertre,
+domine le village, la rivi&egrave;re qui le traverse et qui a
+conserv&eacute; son petit pont du moyen &acirc;ge, ma
+grand'm&egrave;re, pensant que je serais content d'&ecirc;tre
+seul pour regarder le monument, proposa &agrave; mon amie d'aller
+go&ucirc;ter chez le p&acirc;tissier, sur la place qu'on
+apercevait distinctement et qui sous sa patine dor&eacute;e
+&eacute;tait comme une autre partie d'un objet tout entier
+ancien. Il fut convenu que j'irais les y retrouver. Dans le bloc
+de verdure devant lequel on me laissa, il fallait pour
+reconna&icirc;tre une &eacute;glise faire un effort qui me
+f&icirc;t serrer de plus pr&egrave;s l'id&eacute;e
+d'&eacute;glise; en effet, comme il arrive aux
+&eacute;l&egrave;ves qui saisissent plus compl&egrave;tement le
+sens d'une phrase quand on les oblige par la version ou par le
+th&egrave;me &agrave; la d&eacute;v&ecirc;tir des formes
+auxquelles ils sont accoutum&eacute;s, cette id&eacute;e
+d'&eacute;glise dont je n'avais gu&egrave;re besoin d'habitude
+devant des clochers qui se faisaient reconna&icirc;tre
+d'eux-m&ecirc;mes, j'&eacute;tais oblig&eacute; d'y faire
+perp&eacute;tuellement appel pour ne pas oublier, ici que le
+cintre de cette touffe de lierre &eacute;tait celui d'une
+verri&egrave;re ogivale, l&agrave;, que la saillie des feuilles
+&eacute;tait due au relief d'un chapiteau. Mais alors un peu de
+vent soufflait, faisait fr&eacute;mir le porche mobile que
+parcouraient des remous propag&eacute;s et tremblants comme une
+clart&eacute;; les feuilles d&eacute;ferlaient les unes contre
+les autres; et frisssonnante, la fa&ccedil;ade
+v&eacute;g&eacute;tale entra&icirc;nait avec elle les piliers
+onduleux, caress&eacute;s et fuyants.</p>
+
+<p>Comme je quittais l'&eacute;glise, je vis devant le vieux pont
+des filles du village qui sans doute parce que c'&eacute;tait un
+dimanche se tenaient attif&eacute;es, interpellant les
+gar&ccedil;ons qui passaient. Moins bien v&ecirc;tue que les
+autres, mais semblant les dominer par quelque ascendant, -- car
+elle r&eacute;pondait &agrave; peine &agrave; ce qu'elles lui
+disaient -- l'air plus grave et plus volontaire, il y en avait
+une grande qui assise &agrave; demi sur le rebord du pont,
+laissant pendre ses jambes, avait devant elle un petit pot plein
+de poissons qu'elle venait probablement de p&ecirc;cher. Elle
+avait un teint bruni, des yeux doux, mais un regard
+d&eacute;daigneux de ce qui l'entourait, un petit nez d'une forme
+fine et charmante. Mes regards se posaient sur sa peau et mes
+l&egrave;vres &agrave; la rigueur pouvaient croire qu'elles
+avaient suivi mes regards. Mais ce n'est pas seulement son corps
+que j'aurais voulu atteindre, c'&eacute;tait aussi la personne,
+qui vivait en lui et avec laquelle il n'est qu'une sorte
+d'attouchement, qui est d'attirer son attention, qu'une sorte de
+p&eacute;n&eacute;tration, y &eacute;veiller une id&eacute;e.</p>
+
+<p>Et cet &ecirc;tre int&eacute;rieur de la belle p&ecirc;cheuse,
+semblait m'&ecirc;tre clos encore, je doutais si j'y &eacute;tais
+entr&eacute;, m&ecirc;me apr&egrave;s que j'eus aper&ccedil;u ma
+propre image se refl&eacute;ter furtivement dans le miroir de son
+regard, suivant un indice de r&eacute;fraction qui m'&eacute;tait
+aussi inconnu que si je me fusse plac&eacute; dans le champ
+visuel d'une biche. Mais de m&ecirc;me qu'il ne m'e&ucirc;t pas
+suffi que mes l&egrave;vres prissent du plaisir sur les siennes
+mais leur en donnassent, de m&ecirc;me j'aurais voulu que
+l'id&eacute;e de moi qui entrerait en cet &ecirc;tre, qui s'y
+accrocherait, n'amen&acirc;t pas &agrave; moi seulement son
+attention, mais son admiration, son d&eacute;sir, et le
+for&ccedil;&acirc;t &agrave; garder mon souvenir jusqu'au jour
+o&ugrave; je pourrais le retrouver.<br>
+ Cependant, j'apercevais &agrave; quelques pas la place o&ugrave;
+devait m'attendre la voiture de Mme de Villeparisis. Je n'avais
+qu'un instant; et d&eacute;j&agrave; je sentais que les filles
+commen&ccedil;aient &agrave; rire de me voir ainsi
+arr&ecirc;t&eacute;.<br>
+ J'avais cinq francs dans ma poche. Je les en sortis, et avant
+d'expliquer &agrave; la belle fille la commission dont je la
+chargeais, pour avoir plus de chance qu'elle
+m'&eacute;cout&acirc;t, je tins un instant la pi&egrave;ce devant
+ses yeux:</p>
+
+<p>-- Puisque vous avez l'air d'&ecirc;tre du pays, dis-je
+&agrave; la p&ecirc;cheuse, est-ce que vous auriez la
+bont&eacute; de faire une petite course pour moi?<br>
+ Il faudrait aller devant un p&acirc;tissier qui est
+para&icirc;t-il sur une place, mais je ne sais pas o&ugrave;
+c'est, et o&ugrave; une voiture m'attend. Attendez!...<br>
+ pour ne pas confondre vous demanderez si c'est la voiture de la
+marquise de Villeparisis. Du reste vous verrez bien, elle a deux
+chevaux.</p>
+
+<p>C'&eacute;tait cela que je voulais qu'elle s&ucirc;t pour
+prendre une grande id&eacute;e de moi. Mais quand j'eus
+prononc&eacute; les mots &laquo;marquise&raquo; et &laquo;deux
+chevaux&raquo;, soudain j'&eacute;prouvai un grand apaisement. Je
+sentis que la p&ecirc;cheuse se souviendrait de moi et se
+dissiper avec mon effroi de ne pouvoir la retrouver, une partie
+de mon d&eacute;sir de la retrouver. Il me semblait que je venais
+de toucher sa personne avec des l&egrave;vres invisibles et que
+je lui avais plu. Et cette prise de force de son esprit, cette
+possession immat&eacute;rielle, lui avait &ocirc;t&eacute; de son
+myst&egrave;re autant que fait la possession physique.</p>
+
+<p>Nous descend&icirc;mes sur Hudimesnil; tout d'un coup je fus
+rempli de ce bonheur profond que je n'avais pas souvent ressenti
+depuis Combray, un bonheur analogue &agrave; celui que m'avaient
+donn&eacute;, entre autres, les clochers de Martinville. Mais
+cette fois il resta incomplet. Je venais d'apercevoir, en retrait
+de la route en dos d'&acirc;ne que nous suivions, trois arbres
+qui devaient servir d'entr&eacute;e &agrave; une all&eacute;e
+couverte et formaient un dessin que je ne voyais pas pour la
+premi&egrave;re fois, je ne pouvais arriver &agrave;
+reconna&icirc;tre le lieu dont ils &eacute;taient comme
+d&eacute;tach&eacute;s mais je sentais qu'il m'avait
+&eacute;t&eacute; familier autrefois; de sorte que mon esprit
+ayant tr&eacute;buch&eacute; entre quelque ann&eacute;e lointaine
+et le moment pr&eacute;sent, les environs de Balbec
+vacill&egrave;rent et je me demandai si toute cette promenade
+n'&eacute;tait pas une fiction, Balbec un endroit o&ugrave; je
+n'&eacute;tais jamais all&eacute; que par l'imagination, Mme de
+Villeparisis un personnage de roman et les trois vieux arbres la
+r&eacute;alit&eacute; qu'on retrouve en levant les yeux de dessus
+le livre qu'on &eacute;tait en train de lire et qui vous
+d&eacute;crivait un milieu dans lequel on avait fini par se
+croire effectivement transport&eacute;.</p>
+
+<p>Je regardais les trois arbres, je les voyais bien, mais mon
+esprit sentait qu'ils recouvraient quelque chose sur quoi il
+n'avait pas prise, comme sur ces objets plac&eacute;s trop loin
+dont nos doigts allong&eacute;s au bout de notre bras tendu,
+effleurent seulement par instant l'enveloppe sans arriver
+&agrave; rien saisir. Alors on se repose un moment pour jeter le
+bras en avant d'un &eacute;lan plus fort et t&acirc;cher
+d'atteindre plus loin. Mais pour que mon esprit p&ucirc;t ainsi
+se rassembler, prendre son &eacute;lan, il m'e&ucirc;t fallu
+&ecirc;tre seul. Que j'aurais voulu pouvoir m'&eacute;carter
+comme je faisais dans les promenades du c&ocirc;t&eacute; de
+Guermantes quand je m'isolais de mes parents. Il me semblait
+m&ecirc;me que j'aurais d&ucirc; le faire. Je reconnaissais ce
+genre de plaisir qui requiert, il est vrai, un certain travail de
+la pens&eacute;e sur elle-m&ecirc;me, mais &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; duquel les agr&eacute;ments de la nonchalance
+qui vous fait renoncer &agrave; lui, semblent bien
+m&eacute;diocres. Ce plaisir, dont l'objet n'&eacute;tait que
+pressenti, que j'avais &agrave; cr&eacute;er moi-m&ecirc;me, je
+ne l'&eacute;prouvais que de rares fois, mais &agrave; chacune
+d'elles il me semblait que les choses qui s'&eacute;taient
+pass&eacute;es dans l'intervalle n'avaient gu&egrave;re
+d'importance et qu'en m'attachant &agrave; la seule
+r&eacute;alit&eacute; je pourrais commencer enfin une vraie vie.
+Je mis un instant ma main devant mes yeux pour pouvoir les fermer
+sans que Mme de Villeparisis s'en aper&ccedil;&ucirc;t. Je restai
+sans penser &agrave; rien, puis de ma pens&eacute;e
+ramass&eacute;e, ressaisie avec plus de force, je bondis plus
+avant dans la direction des arbres, ou plut&ocirc;t dans cette
+direction int&eacute;rieure au bout de laquelle je les voyais en
+moi-m&ecirc;me. Je sentis de nouveau derri&egrave;re eux le
+m&ecirc;me objet connu mais vague et que je pus ramener &agrave;
+moi. Cependant tous trois au fur et &agrave; mesure que la
+voiture avan&ccedil;ait, je les voyais s'approcher. O&ugrave; les
+avais-je d&eacute;j&agrave; regard&eacute;s? Il n'y avait aucun
+lieu autour de Combray, o&ugrave; une all&eacute;e s'ouvrit
+ainsi. Le site qu'ils me rappelaient il n'y avait pas de place
+pour lui davantage dans la campagne allemande o&ugrave;
+j'&eacute;tais all&eacute; une ann&eacute;e avec ma
+grand'm&egrave;re prendre les eaux. Fallait-il croire qu'ils
+venaient d'ann&eacute;es d&eacute;j&agrave; si lointaines de ma
+vie que le paysage qui les entourait avait &eacute;t&eacute;
+enti&egrave;rement aboli dans ma m&eacute;moire et que, comme ces
+pages qu'on est tout d'un coup &eacute;mu de retrouver dans un
+ouvrage qu'on s'imaginait n'avoir jamais lu, ils surnageaient
+seuls du livre oubli&eacute; de ma premi&egrave;re enfance.
+N'appartenaient-ils au contraire qu'&agrave; ces paysages du
+r&ecirc;ve, toujours les m&ecirc;mes, du moins pour moi chez qui
+leur aspect &eacute;trange n'&eacute;tait que l'objectivation
+dans mon sommeil de l'effort que je faisais pendant la veille
+soit pour atteindre le myst&egrave;re dans un lieu
+derri&egrave;re l'apparence duquel je pressentais, comme cela
+m'&eacute;tait arriv&eacute; si souvent du c&ocirc;t&eacute; de
+Guermantes, soit pour essayer de le r&eacute;introduire dans un
+lieu que j'avais d&eacute;sir&eacute; conna&icirc;tre et qui du
+jour o&ugrave; je l'avais connu n'avait paru tout superficiel,
+comme Balbec? N'&eacute;taient-ils qu'une image toute nouvelle
+d&eacute;tach&eacute;e d'un r&ecirc;ve de la nuit
+pr&eacute;c&eacute;dente mais d&eacute;j&agrave; si
+effac&eacute;e qu'elle me semblait venir de beaucoup plus loin?
+Ou bien ne les avais-je jamais vus et cachaient-ils
+derri&egrave;re eux comme tels arbres, telle touffe d'herbes que
+j'avais vus du c&ocirc;t&eacute; de Guermantes un sens aussi
+obscur, aussi difficile &agrave; saisir qu'un pass&eacute;
+lointain de sorte que, sollicit&eacute; par eux d'approfondir une
+pens&eacute;e, je croyais avoir &agrave; reconna&icirc;tre un
+souvenir. Ou encore ne cachaient-ils m&ecirc;me pas de
+pens&eacute;es et &eacute;tait-ce une fatigue de ma vision qui me
+les faisait voir doubles dans le temps comme on voit quelquefois
+double dans l'espace? Je ne savais.<br>
+ Cependant ils venaient vers moi; peut-&ecirc;tre apparition
+mythique, ronde de sorci&egrave;res ou de nornes qui me proposait
+ses oracles. Je crus plut&ocirc;t que c'&eacute;taient des
+fant&ocirc;mes du pass&eacute;, de chers compagnons de mon
+enfance, des amis disparus qui invoquaient nos communs
+souvenirs.<br>
+ Comme des ombres ils semblaient me demander de les emmener avec
+moi, de les rendre &agrave; la vie. Dans leur gesticulation
+na&iuml;ve et passionn&eacute;e, je reconnaissais le regret
+impuissant d'un &ecirc;tre aim&eacute; qui a perdu l'usage de la
+parole, sent qu'il ne pourra nous dire ce qu'il veut et que nous
+ne savons pas deviner. Bient&ocirc;t &agrave; un croisement de
+routes, la voiture les abandonna. Elle m'entra&icirc;nait loin de
+ce que je croyais seul vrai, de ce qui m'e&ucirc;t rendu vraiment
+heureux, elle ressemblait &agrave; ma vie.</p>
+
+<p>Je vis les arbres s'&eacute;loigner en agitant leurs bras
+d&eacute;sesp&eacute;r&eacute;s, semblant me dire: ce que tu
+n'apprends pas de nous aujourd'hui tu ne le sauras jamais. Si tu
+nous laisses retomber au fond de ce chemin d'o&ugrave; nous
+cherchions &agrave; nous hisser jusqu'&agrave; toi, toute une
+partie de toi-m&ecirc;me que nous t'apportions tombera pour
+jamais au n&eacute;ant. En effet, si dans la suite je retrouvai
+le genre de plaisir et d'inqui&eacute;tude que je venais de
+sentir encore une fois, et si un soir -- trop tard, mais pour
+toujours -- je m'attachai &agrave; lui, de ces arbres
+eux-m&ecirc;mes en revanche je ne sus jamais ce qu'ils avaient
+voulu m'apporter ni o&ugrave; je les avais vus. Et quand la
+voiture ayant bifurqu&eacute;, je leur tournai le dos et cessai
+de les voir, tandis que Mme de Villeparisis, me demandant
+pourquoi j'avais l'air r&ecirc;veur, j'&eacute;tais triste comme
+si je venais de perdre un ami, de mourir moi-m&ecirc;me, de
+renier un mort ou de m&eacute;conna&icirc;tre un Dieu.</p>
+
+<p>Il fallait songer au retour. Mme de Villeparisis qui avait un
+certain sens de la nature, plus froid que celui de ma
+grand'm&egrave;re mais qui sait reconna&icirc;tre m&ecirc;me en
+dehors des mus&eacute;es et des demeures aristocratiques, la
+beaut&eacute; simple et majestueuse de certaines choses
+anciennes, disait au cocher de prendre la vieille route de
+Balbec, peu fr&eacute;quent&eacute;e, mais plant&eacute;e de
+vieux ormes qui nous semblaient admirables.</p>
+
+<p>Une fois que nous conn&ucirc;mes cette vieille route, pour
+changer, nous rev&icirc;nmes, &agrave; moins que nous ne
+l'eussions prise &agrave; l'aller, par une autre qui traversait
+les bois de Chantereine et de Canteloup.<br>
+ L'invisibilit&eacute; des innombrables oiseaux qui s'y
+r&eacute;pondaient tout &agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous dans
+les arbres donnait la m&ecirc;me impression de repos qu'on a les
+yeux ferm&eacute;s. Encha&icirc;n&eacute; &agrave; mon strapontin
+comme Prom&eacute;th&eacute;e sur son rocher, j'&eacute;coutais
+mes Oc&eacute;anides. Et, quand par hasard, j'apercevais l'un de
+ces oiseaux qui passait d'une feuille sous une autre, il y avait
+si peu de lien apparent entre lui et ces chants que je ne croyais
+pas voir la cause de ceux-ci dans ce petit corps sautillant,
+&eacute;tonn&eacute; et sans regard.</p>
+
+<p>Cette route &eacute;tait pareille &agrave; bien d'autres de ce
+genre qu'on rencontre en France, montant en pente assez raide,
+puis redescendant sur une grande longueur. Au moment m&ecirc;me,
+je ne lui trouvais pas un grand charme, j'&eacute;tais seulement
+content de rentrer. Mais elle devint pour moi dans la suite une
+cause de joies en restant dans ma m&eacute;moire comme une amorce
+o&ugrave; toutes les routes semblables sur lesquelles je
+passerais plus tard au cours d'une promenade ou d'un voyage
+s'embrancheraient aussit&ocirc;t sans solution de
+continuit&eacute; et pourraient gr&acirc;ce &agrave; elle,
+communiquer imm&eacute;diatement avec mon cur. Car d&egrave;s que
+la voiture ou l'automobile s'engagerait dans une de ces routes
+qui auraient l'air d'&ecirc;tre la continuation de celle que
+j'avais parcourue avec Mme de Villeparisis, ce &agrave; quoi ma
+conscience actuelle se trouverait imm&eacute;diatement
+appuy&eacute;e comme &agrave; mon pass&eacute; le plus
+r&eacute;cent, ce serait (toutes les ann&eacute;es
+interm&eacute;diaires se trouvant abolies) les impressions que
+j'avais eues par ces fins d'apr&egrave;s-midi-l&agrave;, en
+promenade pr&egrave;s de Balbec, quand les feuilles sentaient
+bon, que la brume s'&eacute;levait et qu'au del&agrave; du
+prochain village, on apercevrait entre les arbres le coucher du
+soleil comme s'il avait &eacute;t&eacute; quelque localit&eacute;
+suivante, foresti&egrave;re, distante et qu'on n'atteindra pas le
+soir m&ecirc;me. Raccord&eacute;es &agrave; celles que
+j'&eacute;prouvais maintenant dans un autre pays, sur une route
+semblable, s'entourant de toutes les sensations accessoires de
+libre respiration, de curiosit&eacute;, d'indolence,
+d'app&eacute;tit, de gaiet&eacute;, qui leur &eacute;taient
+communes, excluant toutes les autres, ces impressions se
+renforceraient, prendraient la consistance d'un type particulier
+de plaisir, et presque d'un cadre d'existence que j'avais
+d'ailleurs rarement l'occasion de retrouver, mais dans lequel le
+r&eacute;veil des souvenirs mettait au milieu de la
+r&eacute;alit&eacute; mat&eacute;riellement per&ccedil;ue une
+part assez grande de r&eacute;alit&eacute; &eacute;voqu&eacute;e,
+song&eacute;e, insaisissable, pour me donner, au milieu de ces
+r&eacute;gions o&ugrave; je passais, plus qu'un sentiment
+esth&eacute;tique, un d&eacute;sir fugitif mais exalt&eacute;,
+d'y vivre d&eacute;sormais pour toujours. Que de fois pour avoir
+simplement senti une odeur de feuill&eacute;e, &ecirc;tre assis
+sur un strapontin en face de Mme de Villeparisis, croiser la
+princesse de Luxembourg qui lui envoyait des bonjours de sa
+voiture, rentrer d&icirc;ner au grand-h&ocirc;tel, ne m'est-il
+pas apparu comme un de ces bonheurs ineffables que ni le
+pr&eacute;sent ni l'avenir ne peuvent nous rendre et qu'on ne
+go&ucirc;te qu'une fois dans la vie.</p>
+
+<p>Souvent le jour &eacute;tait tomb&eacute; avant que nous
+fussions de retour.<br>
+ Timidement je citais &agrave; Mme de Villeparisis en lui
+montrant la lune dans le ciel, quelque belle expression de
+Chateaubriand ou de Vigny, ou de Victor Hugo: &laquo;Elle
+r&eacute;pandait ce vieux secret de m&eacute;lancolie&raquo; ou
+&laquo;pleurant comme Diane au bord de ses fontaines&raquo; ou
+&laquo;L'ombre &eacute;tait nuptiale, auguste et
+solennelle.&raquo;</p>
+
+<p>-- &laquo;Et vous trouvez cela beau? me demandait-elle,
+g&eacute;nial comme vous dites. Je vous dirai que je suis
+toujours &eacute;tonn&eacute;e de voir qu'on prend maintenant au
+s&eacute;rieux des choses que les amis de ces messieurs, tout en
+rendant pleine justice &agrave; leurs qualit&eacute;s,
+&eacute;taient les premiers &agrave; plaisanter. On ne prodiguait
+pas le nom de g&eacute;nie comme aujourd'hui, o&ugrave; si vous
+dites &agrave; un &eacute;crivain qu'il n'a que du talent il
+prend cela pour une injure. Vous me citez une grande phrase de M.
+de Ch&acirc;teaubriand sur le clair de lune. Vous allez voir que
+j'ai mes raisons pour y &ecirc;tre r&eacute;fractaire. M. de
+Chateaubriand venait bien souvent chez mon p&egrave;re. Il
+&eacute;tait du reste agr&eacute;able quand on &eacute;tait seul
+parce qu'alors il &eacute;tait simple et amusant, mais d&egrave;s
+qu'il y avait du monde, il se mettait &agrave; poser et devenait
+ridicule; devant mon p&egrave;re, il pr&eacute;tendait avoir
+jet&eacute; sa d&eacute;mission &agrave; la face du roi et
+dirig&eacute; le conclave, oubliant que mon p&egrave;re avait
+&eacute;t&eacute; charg&eacute; par lui de supplier le roi de le
+reprendre; et l'avait entendu faire sur l'&eacute;lection du pape
+les pronostics les plus insens&eacute;s. Il fallait entendre sur
+ce fameux conclave M. de Blacas, qui &eacute;tait un autre homme
+que M. de Chateaubriand. Quant aux phrases de celui-ci sur le
+clair de lune elles &eacute;taient tout simplement devenues une
+charge &agrave; la maison. Chaque fois qu'il faisait clair de
+lune autour du ch&acirc;teau, s'il y avait quelque invit&eacute;
+nouveau, on lui conseillait d'emmener M. de Chateaubriand prendre
+l'air apr&egrave;s le d&icirc;ner. Quand ils revenaient, mon
+p&egrave;re ne manquait pas de prendre &agrave; part
+l'invit&eacute;: &laquo;M.<br>
+ de Chateaubriand a &eacute;t&eacute; bien
+&eacute;loquent?&raquo; -- Oh! oui.&raquo; --Il vous a
+parl&eacute; du clair de lune.&raquo; -- &laquo;Oui, comment
+savez-vous?&raquo; -- &laquo;Attendez, ne vous a-t-il pas
+dit&raquo;, et il lui citait la phrase. -- &laquo;Oui, mais par
+quel myst&egrave;re.&raquo; -- &laquo;Et il vous a parl&eacute;
+m&ecirc;me du clair de lune dans la campagne romaine.&raquo; --
+&laquo;Mais vous &ecirc;tes sorcier.&raquo; Mon p&egrave;re
+n'&eacute;tait pas sorcier, mais M. de Chateaubriand se
+contentait de servir toujours un m&ecirc;me morceau tout
+pr&eacute;par&eacute;.</p>
+
+<p>Au nom de Vigny elle se mit &agrave; rire.</p>
+
+<p>-- Celui qui disait: &laquo;Je suis le comte Alfred de
+Vigny.&raquo; On est comte ou on n'est pas comte, &ccedil;a n'a
+aucune esp&egrave;ce d'importance.</p>
+
+<p>Et peut-&ecirc;tre trouvait-elle que cela en avait tout de
+m&ecirc;me un peu, car elle ajoutait:</p>
+
+<p>-- D'abord je ne suis pas s&ucirc;re qu'il le f&ucirc;t, et il
+&eacute;tait en tout cas de tr&egrave;s petite souche, ce
+monsieur qui a parl&eacute; dans ses vers de son &laquo;cimier de
+gentilhomme&raquo;. Comme c'est de bon go&ucirc;t et comme c'est
+int&eacute;ressant pour le lecteur! Comme c'est Musset, simple
+bourgeois de Paris, qui disait emphatiquement:
+&laquo;L'&eacute;pervier d'or dont mon casque est
+arm&eacute;.&raquo; Jamais un vrai grand seigneur ne dit de ces
+choses-l&agrave;. Au moins Musset avait du talent comme
+po&egrave;te. Mais &agrave; part Cinq-Mars je n'ai jamais rien pu
+lire de M. de Vigny, l'ennui me fait tomber le livre des mains.
+M. Mol&eacute;, qui avait autant d'esprit et de tact que M. de
+Vigny en avait peu, l'a arrang&eacute; de belle fa&ccedil;on en
+le recevant &agrave; l'Acad&eacute;mie. Comment, vous ne
+connaissez pas son discours? C'est un chef-d'uvre de malice et
+d'impertinence.&raquo; Elle reprochait &agrave; Balzac qu'elle
+s'&eacute;tonnait de voir admir&eacute; par ses neveux, d'avoir
+pr&eacute;tendu peindre une soci&eacute;t&eacute;
+&laquo;o&ugrave; il n'&eacute;tait pas re&ccedil;u&raquo;, et
+dont il a racont&eacute; mille invraisemblances. Quant &agrave;
+Victor Hugo, elle nous disait que M.<br>
+ de Bouillon, son p&egrave;re, qui avait des camarades dans la
+jeunesse romantique, &eacute;tait entr&eacute; gr&acirc;ce
+&agrave; eux &agrave; la premi&egrave;re d'Hernani mais qu'il
+n'avait pu rester jusqu'au bout, tant il avait trouv&eacute;
+ridicule, les vers de cet &eacute;crivain dou&eacute; mais
+exag&eacute;r&eacute; et qui n'a re&ccedil;u le titre de grand
+po&egrave;te qu'en vertu d'un march&eacute; fait, et comme
+r&eacute;compense de l'indulgence int&eacute;ress&eacute;e qu'il
+a profess&eacute;e pour les dangereuses divagations des
+socialistes.</p>
+
+<p>Nous apercevions d&eacute;j&agrave; l'h&ocirc;tel, ses
+lumi&egrave;res si hostiles le premier soir, &agrave;
+l'arriv&eacute;e, maintenant protectrices et douces,
+annonciatrices du foyer. Et quand la voiture arrivait pr&egrave;s
+de la porte, le concierge, les grooms, le lift, empress&eacute;s,
+na&iuml;fs, vaguement inquiets, de notre retard, mass&eacute;s
+sur les degr&eacute;s &agrave; nous attendre, &eacute;taient
+devenus familiers, de ces &ecirc;tres qui changent tant de fois
+au cours de notre vie, comme nous changeons nous-m&ecirc;mes,
+mais dans lesquels au moment o&ugrave; ils sont pour un temps le
+miroir de nos habitudes, nous trouvons de la douceur &agrave;
+nous sentir fid&egrave;lement et amicalement
+refl&eacute;t&eacute;s. Nous les pr&eacute;f&eacute;rons &agrave;
+des amis que nous n'avons pas vus depuis longtemps, car ils
+contiennent davantage de ce que nous sommes actuellement. Seul
+&laquo;le chasseur&raquo; expos&eacute; au soleil dans la
+journ&eacute;e avait &eacute;t&eacute; rentr&eacute; pour ne pas
+supporter la rigueur du soir, et emmaillot&eacute; de lainages,
+lesquels joints &agrave; l'&eacute;plorement orang&eacute; de sa
+chevelure, et &agrave; la fleur curieusement rose de ses joues,
+faisaient au milieu du hall vitr&eacute;, penser &agrave; une
+plante de serre qu'on prot&egrave;ge contre le froid. Nous
+descendions de voiture, aid&eacute;s par beaucoup plus de
+serviteurs qu'il n'&eacute;tait n&eacute;cessaire, mais ils
+sentaient l'importance de la sc&egrave;ne et se croyaient
+oblig&eacute;s d'y jouer un r&ocirc;le. J'&eacute;tais
+affam&eacute;. Aussi souvent pour ne pas retarder le moment de
+d&icirc;ner, je ne remontais pas dans la chambre qui avait fini
+par devenir si r&eacute;ellement mienne que revoir les grands
+rideaux violets et les biblioth&egrave;ques basses,
+c'&eacute;tait me retrouver seul avec ce moi-m&ecirc;me dont les
+choses, comme les gens, m'offraient l'image, et nous attendions
+tous ensemble dans le hall que le ma&icirc;tre d'h&ocirc;tel
+v&icirc;nt nous dire que nous &eacute;tions servis.
+C'&eacute;tait encore l'occasion pour nous d'&eacute;couter Mme
+de Villeparisis.</p>
+
+<p><br>
+ -- Nous abusons de vous, disait ma grand'm&egrave;re.</p>
+
+<p>-- Mais comment, je suis ravie, cela m'enchante,
+r&eacute;pondait son amie avec un sourire c&acirc;lin, en filant
+les sons, sur un ton m&eacute;lodieux, qui contrastait avec sa
+simplicit&eacute; coutumi&egrave;re.</p>
+
+<p>C'est qu'en effet dans ces moments-l&agrave; elle
+n'&eacute;tait pas naturelle, elle se souvenait de son
+&eacute;ducation, des fa&ccedil;ons aristocratiques avec
+lesquelles une grande dame doit montrer &agrave; des bourgeois
+qu'elle est heureuse de se trouver avec eux, qu'elle est sans
+morgue. Et le seul manque de v&eacute;ritable politesse qu'il y
+e&ucirc;t en elle &eacute;tait dans l'exc&egrave;s de ses
+politesses; car on y reconnaissait ce pli professionnel d'une
+dame du faubourg Saint-Germain, laquelle voyant toujours dans
+certains bourgeois, les m&eacute;contents qu'elle est
+destin&eacute;e &agrave; faire certains jours, profite avidement
+de toutes les occasions o&ugrave; il lui est possible, dans le
+livre de compte de son amabilit&eacute; avec eux, de prendre
+l'avance d'un solde cr&eacute;diteur, qui lui permettra
+prochainement d'inscrire &agrave; son d&eacute;bit, le
+d&icirc;ner ou le raout o&ugrave; elle ne les invitera pas.
+Ainsi, ayant agi jadis sur elle une fois pour toutes, et ignorant
+que maintenant les circonstances &eacute;taient autres, les
+personnes diff&eacute;rentes et qu'&agrave; Paris elle
+souhaiterait de nous voir chez elles souvent, le g&eacute;nie de
+sa caste poussait avec une ardeur fi&eacute;vreuse Mme de
+Villeparisis comme si le temps qui lui &eacute;tait
+conc&eacute;d&eacute; pour &ecirc;tre aimable &eacute;tait court,
+&agrave; multiplier avec nous, pendant que nous &eacute;tions
+&agrave; Balbec, les envois de roses et de melons, les
+pr&ecirc;ts de livres, les promenades en voiture et les effusions
+verbales. Et par l&agrave;, -- tout autant que la splendeur
+aveuglante de la plage, que le flamboiement multicolore et les
+lueurs sous-oc&eacute;aniques des chambres, tout autant
+m&ecirc;me que les le&ccedil;ons d'&eacute;quitation par
+lesquelles des fils de commer&ccedil;ants &eacute;taient
+d&eacute;ifi&eacute;s comme Alexandre de Mac&eacute;doine -- les
+amabilit&eacute;s quotidiennes de Mme de Villeparisis et aussi la
+facilit&eacute; momentan&eacute;e, estivale, avec laquelle ma
+grand'm&egrave;re les acceptait, sont rest&eacute;es dans mon
+souvenir comme caract&eacute;ristiques de la vie de bains de
+mer.</p>
+
+<p>-- Donnez donc vos manteaux pour qu'on les remonte.</p>
+
+<p>Ma grand'm&egrave;re les passait au directeur, et &agrave;
+cause de ses gentillesses pour moi, j'&eacute;tais
+d&eacute;sol&eacute; de ce manque d'&eacute;gards dont il
+paraissait souffrir.</p>
+
+<p>-- Je crois que ce monsieur est froiss&eacute;, disait la
+marquise. Il se croit probablement trop grand seigneur pour
+prendre vos ch&acirc;les. Je me rappelle le duc de Nemours quand
+j'&eacute;tais encore bien petite entrant chez mon p&egrave;re
+qui habitait le dernier &eacute;tage de l'h&ocirc;tel Bouillon,
+avec un gros paquet sous le bras, des lettres et des journaux. Je
+crois voir le prince dans son habit bleu sous l'encadrement de
+notre porte qui avait de jolies boiseries, je crois que c'est
+Bagard qui faisait cela, vous savez ces fines baguettes si
+souples que l'&eacute;b&eacute;niste parfois leur faisait former
+des petites coques, et des fleurs, comme des rubans qui nouent un
+bouquet. &laquo;Tenez, Cyrus, dit-il &agrave; mon p&egrave;re,
+voil&agrave; ce que votre concierge m'a donn&eacute; pour vous.
+Il m'a dit: &laquo;Puisque vous allez chez M. le comte, ce n'est
+pas la peine que je monte les &eacute;tages, mais prenez garde de
+ne pas g&acirc;ter la ficelle.&raquo; Maintenant que vous avez
+donn&eacute; vos affaires, asseyez-vous, tenez, mettez-vous
+l&agrave;, disait-elle &agrave; ma grand'm&egrave;re en lui
+prenant la main.</p>
+
+<p>-- Oh! si cela vous est &eacute;gal, pas dans ce fauteuil! Il
+est trop petit pour deux, mais trop grand pour moi seule, j'y
+serais mal.</p>
+
+<p>-- Vous me faites penser, car c'&eacute;tait tout &agrave;
+fait le m&ecirc;me, &agrave; un fauteuil que j'ai eu longtemps
+mais que j'ai fini par ne pas pouvoir garder parce qu'il avait
+&eacute;t&eacute; donn&eacute; &agrave; ma m&egrave;re par la
+malheureuse duchesse de Praslin. Ma m&egrave;re qui &eacute;tait
+pourtant la personne la plus simple du monde, mais qui avait
+encore des id&eacute;es qui viennent d'un autre temps et que
+d&eacute;j&agrave; je ne comprenais pas tr&egrave;s bien, n'avait
+pas voulu d'abord se laisser pr&eacute;senter &agrave; Mme de
+Praslin qui n'&eacute;tait que Mlle Sebastiani, tandis que
+celle-ci, parce qu'elle &eacute;tait duchesse, trouvait que ce
+n'&eacute;tait pas &agrave; elle &agrave; se faire
+pr&eacute;senter. Et par le fait, ajoutait Mme de Villeparisis
+oubliant qu'elle ne comprenait pas ce genre de nuances,
+n'e&ucirc;t-elle &eacute;t&eacute; que Mme de Choiseul que sa
+pr&eacute;tention aurait pu se soutenir. Les Choiseul sont tout
+ce qu'il y a de plus grand, ils sortent d'une sur du roi
+Louis-le-Gros, ils &eacute;taient de vrais souverains en Basigny.
+J'admets que nous l'emportons par les alliances et
+l'illustration, mais l'anciennet&eacute; est presque la
+m&ecirc;me. Il &eacute;tait r&eacute;sult&eacute; de cette
+question de pr&eacute;s&eacute;ance des incidents comiques, comme
+un d&eacute;jeuner qui fut servi en retard de plus d'une grande
+heure que mit l'une de ces dames &agrave; accepter de se laisser
+pr&eacute;senter. Elles &eacute;taient malgr&eacute; cela
+devenues de grandes amies et elle avait donn&eacute; &agrave; ma
+m&egrave;re un fauteuil du genre de celui-ci et o&ugrave;, comme
+vous venez de faire, chacun refusait de s'asseoir. Un jour ma
+m&egrave;re entend une voiture dans la cour de son h&ocirc;tel.
+Elle demande &agrave; un petit domestique qui c'est. &laquo;C'est
+Madame la duchesse de La Rochefoucauld, madame la
+comtesse.&raquo; -- &laquo;Ah! bien, je la recevrai.&raquo; Au
+bout d'un quart d'heure, personne. &laquo;H&eacute; bien, Madame
+la duchesse de La Rochefoucauld? o&ugrave; est-elle donc?&raquo;
+-- &laquo;Elle est dans l'escalier, &agrave; souffle, madame la
+comtesse&raquo;, r&eacute;pond le petit domestique qui arrivait
+depuis peu de la campagne o&ugrave; ma m&egrave;re avait la bonne
+habitude de les prendre. Elle les avait souvent vu na&icirc;tre.
+C'est comme cela qu'on a chez soi de braves gens. Et c'est le
+premier des luxes. En effet, la duchesse de La Rochefoucauld
+montait difficilement, &eacute;tant &eacute;norme, si
+&eacute;norme, que quand elle entra ma m&egrave;re eut un instant
+d'inqui&eacute;tude en se demandant o&ugrave; elle pourrait la
+placer. A ce moment le meuble donn&eacute; par Mme de Praslin
+frappa ses yeux: &laquo;Prenez donc la peine de vous asseoir, dit
+ma m&egrave;re en le lui avan&ccedil;ant.&raquo; Et la duchesse
+le remplit jusqu'aux bords.<br>
+ Elle &eacute;tait, malgr&eacute; cette importance, rest&eacute;e
+assez agr&eacute;able. &laquo;Elle fait encore un certain effet
+quand elle entre&raquo;, disait un de nos amis.<br>
+ &laquo;Elle en fait surtout quand elle sort&raquo;,
+r&eacute;pondit ma m&egrave;re qui avait le mot plus leste qu'il
+ne serait de mise aujourd'hui. Chez Mme de La Rochefoucauld
+m&ecirc;me, on ne se g&ecirc;nait pas pour plaisanter devant elle
+qui en riait la premi&egrave;re, ses amples proportions.
+&laquo;Mais est-ce que vous &ecirc;tes seul?&raquo; demanda un
+jour &agrave; M. de La Rochefoucauld ma m&egrave;re qui venait
+faire visite &agrave; la duchesse et qui, re&ccedil;ue &agrave;
+l'entr&eacute;e par le mari, n'avait pas aper&ccedil;u sa femme
+qui &eacute;tait dans une baie du fond.<br>
+ &laquo;Est-ce que Madame de La Rochefoucauld n'est pas
+l&agrave;? je ne la vois pas.&raquo; -- &laquo;Comme vous
+&ecirc;tes aimable!&raquo; r&eacute;pondit le duc qui avait un
+des jugements les plus faux que j'aie jamais connus mais ne
+manquait pas d'un certain esprit.</p>
+
+<p>Apr&egrave;s le d&icirc;ner, quand j'&eacute;tais
+remont&eacute; avec ma grand'm&egrave;re, je lui disais que les
+qualit&eacute;s qui nous charmaient chez Mme de Villeparisis, le
+tact, la finesse, la discr&eacute;tion, l'effacement de
+soi-m&ecirc;me n'&eacute;taient peut-&ecirc;tre pas bien
+pr&eacute;cieux puisque ceux qui les poss&eacute;d&egrave;rent au
+plus haut degr&eacute; ne furent que des Mol&eacute; et des
+Lom&eacute;nie, et que si leur absence peut rendre les relations
+quotidiennes d&eacute;sagr&eacute;ables, elle n'a pas
+emp&ecirc;ch&eacute; de devenir Chateaubriand, Vigny, Hugo,
+Balzac, des vaniteux qui n'avaient pas de jugement, qu'il
+&eacute;tait facile de railler, comme Bloch... Mais au nom de
+Bloch ma grand'm&egrave;re se r&eacute;criait. Et elle me vantait
+Mme de Villeparisis. Comme on dit que c'est
+l'int&eacute;r&ecirc;t de l'esp&egrave;ce qui guide en amour les
+pr&eacute;f&eacute;rences de chacun, et pour que l'enfant soit
+constitu&eacute; de la fa&ccedil;on la plus normale fait
+rechercher les femmes maigres aux hommes gras et les grasses aux
+maigres, de m&ecirc;me c'&eacute;tait obscur&eacute;ment les
+exigences de mon bonheur menac&eacute; par le nervosisme, par mon
+penchant maladif &agrave; la tristesse, &agrave; l'isolement, qui
+lui faisaient donner le premier rang aux qualit&eacute;s de
+pond&eacute;ration et de jugement, particuli&egrave;res non
+seulement &agrave; Mme de Villeparisis mais &agrave; une
+soci&eacute;t&eacute; o&ugrave; je pourrais trouver une
+distraction, un apaisement, une soci&eacute;t&eacute; pareille
+&agrave; celle o&ugrave; l'on vit fleurir l'esprit d'un Doudan,
+d'un M. de R&eacute;musat, pour ne pas dire d'un Beausergent,
+d'un Joubert, d'une S&eacute;vign&eacute;, esprit qui met plus de
+bonheur, plus de dignit&eacute; dans la vie que les raffinements
+oppos&eacute;s lesquels ont conduit un Baudelaire, un Po&euml;,
+un Verlaine, un Rimbaud, &agrave; des souffrances, &agrave; une
+d&eacute;consid&eacute;ration dont ma grand'm&egrave;re ne
+voulait pas pour son petit-fils.<br>
+ Je l'interrompais pour l'embrasser et lui demandais si elle
+avait remarqu&eacute; telle phrase que Mme de Villeparisis avait
+dite et dans laquelle se marquait la femme qui tenait plus
+&agrave; sa naissance qu'elle ne l'avouait. Ainsi soumettais-je
+&agrave; ma grand'm&egrave;re mes impressions car je ne savais
+jamais le degr&eacute; d'estime d&ucirc; &agrave; quelqu'un que
+quand elle me l'avait indiqu&eacute;. Chaque soir je venais lui
+apporter les croquis que j'avais pris dans la journ&eacute;e
+d'apr&egrave;s tous ces &ecirc;tres inexistants qui
+n'&eacute;taient pas elle. Une fois je luis dis: -- &laquo;Sans
+toi je ne pourrai pas vivre. -- Mais il ne faut pas, me
+r&eacute;pondit-elle d'une voix troubl&eacute;e. Il faut nous
+faire un cur plus dur que &ccedil;a. Sans cela que deviendrais-tu
+si je partais en voyage. J'esp&egrave;re au contraire que tu
+serais tr&egrave;s raisonnable et tr&egrave;s heureux.&raquo;</p>
+
+<p>-- Je saurais &ecirc;tre raisonnable si tu partais pour
+quelques jours, mais je compterais les heures.</p>
+
+<p>-- Mais si je partais pour des mois... (A cette seule
+id&eacute;e mon cur se serrait), pour des ann&eacute;es...
+pour...</p>
+
+<p>Nous nous taisions tous les deux. Nous n'osions pas nous
+regarder.<br>
+ Pourtant je souffrais plus de son angoisse que de la mienne.
+Aussi je m'approchai de la fen&ecirc;tre et distinctement je lui
+dis en d&eacute;tournant les yeux:</p>
+
+<p>-- Tu sais comme je suis un &ecirc;tre d'habitudes. Les
+premiers jours o&ugrave; je viens d'&ecirc;tre
+s&eacute;par&eacute; des gens que j'aime le plus, je suis
+malheureux.<br>
+ Mais tout en les aimant toujours autant, je m'accoutume, ma vie
+devient calme, douce; je supporterais d'&ecirc;tre
+s&eacute;par&eacute; d'eux, des mois, des ann&eacute;es.</p>
+
+<p>Je dus me taire et regarder tout &agrave; fait par la
+fen&ecirc;tre. Ma grand'm&egrave;re sortit un instant de la
+chambre. Mais le lendemain je me mis &agrave; parler de
+philosophie, sur le ton le plus indiff&eacute;rent, en
+m'arrangeant cependant pour que ma grand'm&egrave;re f&icirc;t
+attention &agrave; mes paroles, je dis que c'&eacute;tait
+curieux, qu'apr&egrave;s les derni&egrave;res d&eacute;couvertes
+de la science, le mat&eacute;rialisme semblait ruin&eacute;, et
+que le plus probable &eacute;tait encore l'&eacute;ternit&eacute;
+des &acirc;mes et leur future r&eacute;union.</p>
+
+<p>Mme de Villeparisis nous pr&eacute;vint que bient&ocirc;t elle
+ne pourrait nous voir aussi souvent. Un jeune neveu qui
+pr&eacute;parait Saumur, actuellement en garnison dans le
+voisinage, &agrave; Donci&egrave;res, devait venir passer
+aupr&egrave;s d'elle un cong&eacute; de quelques semaines et elle
+lui donnerait beaucoup de son temps. Au cours de nos promenades,
+elle nous avait vant&eacute; sa grande intelligence, surtout son
+bon cur; d&eacute;j&agrave; je me figurais qu'il allait se
+prendre de sympathie pour moi, que je serais son ami
+pr&eacute;f&eacute;r&eacute; et quand, avant son arriv&eacute;e,
+sa tante laissa entendre &agrave; ma grand'm&egrave;re qu'il
+&eacute;tait malheureusement tomb&eacute; dans les griffes d'une
+mauvaise femme dont il &eacute;tait fou et qui ne le
+l&acirc;cherait pas, comme j'&eacute;tais persuad&eacute; que ce
+genre d'amour finissait fatalement par l'ali&eacute;nation
+mentale, le crime et le suicide, pensant au temps si court qui
+&eacute;tait r&eacute;serv&eacute; &agrave; notre amiti&eacute;,
+d&eacute;j&agrave; si grande dans mon cur sans que je l'eusse
+encore vu, je pleurai sur elle et sur les malheurs qui
+l'attendaient comme sur un &ecirc;tre cher dont on vient de nous
+apprendre qu'il est gravement atteint et que ses jours sont
+compt&eacute;s.</p>
+
+<p>Une apr&egrave;s-midi de grande chaleur j'&eacute;tais dans la
+salle &agrave; manger de l'h&ocirc;tel qu'on avait laiss&eacute;e
+&agrave; demi dans l'obscurit&eacute; pour la prot&eacute;ger du
+soleil en tirant des rideaux qu'il jaunissait et qui par leurs
+interstices laissaient clignoter le bleu de la mer, quand, dans
+la trav&eacute;e centrale qui allait de la plage &agrave; la
+route, je vis, grand, mince, le cou d&eacute;gag&eacute;, la
+t&ecirc;te haute et fi&egrave;rement port&eacute;e, passer un
+jeune homme aux yeux p&eacute;n&eacute;trants et dont la peau
+&eacute;tait aussi blonde et les cheveux aussi dor&eacute;s que
+s'ils avaient absorb&eacute; tous les rayons du soleil.
+V&ecirc;tu d'une &eacute;toffe souple et blanch&acirc;tre comme
+je n'aurais jamais cru qu'un homme e&ucirc;t os&eacute; en
+porter, et dont la minceur n'&eacute;voquait pas moins que le
+frais de la salle &agrave; manger, la chaleur et le beau temps du
+dehors, il marchait vite. Ses yeux, de l'un desquels tombait
+&agrave; tout moment un monocle, &eacute;taient de la couleur de
+la mer.<br>
+ Chacun le regarda curieusement passer, on savait que ce jeune
+marquis de Saint-Loup-en-Bray &eacute;tait c&eacute;l&egrave;bre
+pour son &eacute;l&eacute;gance. Tous les journaux avaient
+d&eacute;crit le costume dans lequel il avait r&eacute;cemment
+servi de t&eacute;moin au jeune duc d'Uz&egrave;s, dans un duel.
+Il semblait que la qualit&eacute; si particuli&egrave;re de ses
+cheveux, de ses yeux, de sa peau, de sa tournure qui l'eussent
+distingu&eacute; au milieu d'une foule comme un filon
+pr&eacute;cieux d'opale azur&eacute;e et lumineuse,
+enga&icirc;n&eacute; dans une mati&egrave;re grossi&egrave;re,
+devait correspondre &agrave; une vie diff&eacute;rente de celle
+des autres hommes. Et en cons&eacute;quence quand avant la
+liaison dont Mme de Villeparisis se plaignait, les plus jolies
+femmes du grand monde se l'&eacute;taient disput&eacute;, sa
+pr&eacute;sence, dans une plage par exemple, &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; de la beaut&eacute; en renom &agrave; laquelle
+il faisait la cour, ne la mettait pas seulement tout &agrave;
+fait en vedette, mais attirait les regards autant sur lui que sur
+elle. A cause de son &laquo;chic&raquo;, de son impertinence de
+jeune &laquo;lion&raquo;, &agrave; cause de son extraordinaire
+beaut&eacute; surtout, certains lui trouvaient m&ecirc;me un air
+eff&eacute;min&eacute;, mais sans le lui reprocher car on savait
+combien il &eacute;tait viril et qu'il aimait
+passionn&eacute;ment les femmes. C'&eacute;tait ce neveu de Mme
+de Villeparisis duquel elle nous avait parl&eacute;. Je fus ravi
+de penser que j'allais le conna&icirc;tre pendant quelques
+semaines et s&ucirc;r qu'il me donnerait toute son affection. Il
+traversa rapidement l'h&ocirc;tel dans toute sa largeur, semblant
+poursuivre son monocle qui voltigeait devant lui comme un
+papillon. Il venait de la plage, et la mer qui remplissait
+jusqu'&agrave; mi-hauteur le vitrage du hall lui faisait un fond
+sur lequel il se d&eacute;tachait en pied, comme dans certains
+portraits o&ugrave; des peintres pr&eacute;tendent sans tricher
+en rien sur l'observation la plus exacte de la vie actuelle, mais
+en choisissant pour leur mod&egrave;le un cadre appropri&eacute;,
+pelouse de polo, de golf, champ de courses, pont de yacht, donner
+un &eacute;quivalent moderne de ces toiles o&ugrave; les
+primitifs faisaient appara&icirc;tre la figure humaine au premier
+plan d'un paysage. Une voiture &agrave; deux chevaux l'attendait
+devant la porte; et tandis que son monocle reprenait ses
+&eacute;bats sur la route ensoleill&eacute;e, avec
+l'&eacute;l&eacute;gance et la ma&icirc;trise qu'un grand
+pianiste trouve le moyen de montrer dans le trait le plus simple,
+o&ugrave; il ne semblait pas possible qu'il s&ucirc;t se montrer
+sup&eacute;rieur &agrave; un ex&eacute;cutant de deuxi&egrave;me
+ordre, le neveu de Mme de Villeparisis prenant les guides que lui
+passa le cocher, s'assit &agrave; c&ocirc;t&eacute; de lui et
+tout en d&eacute;cachetant une lettre que le directeur de
+l'h&ocirc;tel lui remit, fit partir les b&ecirc;tes.</p>
+
+<p>Quelle d&eacute;ception j'&eacute;prouvai les jours suivants
+quand, chaque fois que je le rencontrai dehors ou dans
+l'h&ocirc;tel, -- le col haut, &eacute;quilibrant
+perp&eacute;tuellement les mouvements de ses membres autour de
+son monocle fugitif et dansant qui semblait leur centre de
+gravit&eacute;, -- je pus me rendre compte qu'il ne cherchait pas
+&agrave; se rapprocher de nous et vis qu'il ne nous saluait pas
+quoiqu'il ne p&ucirc;t ignorer que nous &eacute;tions les amis de
+sa tante. Et me rappelant l'amabilit&eacute; que m'avaient
+t&eacute;moign&eacute;e Mme de Villeparisis et avant elle M. de
+Norpois, je pensais que peut-&ecirc;tre ils n'&eacute;taient que
+des nobles pour rire et qu'un article secret des lois qui
+gouvernent l'aristocratie doit y permettre peut-&ecirc;tre aux
+femmes et &agrave; certains diplomates de manquer dans leurs
+rapports avec les roturiers, et pour une raison qui
+m'&eacute;chappait, &agrave; la morgue que devait au contraire
+pratiquer impitoyablement un jeune marquis. Mon intelligence
+aurait pu me dire le contraire. Mais la caract&eacute;ristique de
+l'&acirc;ge ridicule que je traversais -- &acirc;ge nullement
+ingrat, tr&egrave;s f&eacute;cond -- est qu'on n'y consulte pas
+l'intelligence et que les moindres attributs des &ecirc;tres
+semblent faire partie indivisible de leur personnalit&eacute;.
+Tout entour&eacute; de monstres et de dieux, on ne conna&icirc;t
+gu&egrave;re le calme. Il n'y a presque pas un des gestes qu'on a
+faits alors qu'on ne voudrait plus tard pouvoir abolir. Mais ce
+qu'on devrait regretter au contraire c'est de ne plus
+poss&eacute;der la spontan&eacute;it&eacute; qui nous les faisait
+accomplir. Plus tard on voit les choses d'une fa&ccedil;on plus
+pratique, en pleine conformit&eacute; avec le reste de la
+soci&eacute;t&eacute;, mais l'adolescence est le seul temps
+o&ugrave; l'on ait appris quelque chose.</p>
+
+<p>Cette insolence que je devinais chez M. de Saint-Loup, et tout
+ce qu'elle impliquait de duret&eacute; naturelle se trouva
+v&eacute;rifi&eacute;e par son attitude chaque fois qu'il passait
+&agrave; c&ocirc;t&eacute; de nous, le corps aussi inflexiblement
+&eacute;lanc&eacute;, la t&ecirc;te toujours aussi haute, le
+regard impassible, ce n'est pas assez dire aussi implacable,
+d&eacute;pouill&eacute; de ce vague respect qu'on a pour les
+droits d'autres cr&eacute;atures, m&ecirc;me si elles ne
+connaissent pas votre tante et qui faisait que je n'&eacute;tais
+pas tout &agrave; fait le m&ecirc;me devant une vieille dame que
+devant un bec de gaz.<br>
+ Ces mani&egrave;res glac&eacute;es &eacute;taient aussi loin des
+lettres charmantes que je l'imaginais encore il y a quelques
+jours, m'&eacute;crivant pour me dire sa sympathie, qu'est loin
+de l'enthousiasme de la Chambre et du peuple qu'il s'est
+repr&eacute;sent&eacute; en train de soulever par un discours
+inoubliable la situation m&eacute;diocre, obscure, de
+l'imaginatif qui apr&egrave;s avoir ainsi r&ecirc;vass&eacute;
+tout seul, pour son compte, &agrave; haute voix, se retrouve, les
+acclamations imaginaires une fois apais&eacute;es, gros Jean
+comme devant. Quand Mme de Villeparisis sans doute pour
+t&acirc;cher d'effacer la mauvaise impression que nous avaient
+caus&eacute;e ces dehors r&eacute;v&eacute;lateurs d'une nature
+orgueilleuse et m&eacute;chante nous reparla de
+l'in&eacute;puisable bont&eacute; de son petit-neveu (il
+&eacute;tait le fils d'une de ses ni&egrave;ces et &eacute;tait
+un peu plus &acirc;g&eacute; que moi) j'admirai comme dans le
+monde, au m&eacute;pris de toute v&eacute;rit&eacute;, on
+pr&ecirc;te des qualit&eacute;s de cur &agrave; ceux qui l'ont si
+sec, fussent-ils d'ailleurs aimables avec des gens brillants, qui
+font partie de leur milieu. Mme de Villeparisis ajouta
+elle-m&ecirc;me, quoique indirectement, une confirmation aux
+traits essentiels, d&eacute;j&agrave; certains pour moi de la
+nature de son neveu, un jour o&ugrave; je les rencontrai tous
+deux dans un chemin si &eacute;troit qu'elle ne put faire
+autrement que de me pr&eacute;senter &agrave; lui. Il sembla ne
+pas entendre qu'on lui nommait quelqu'un, aucun muscle de son
+visage ne bougea; ses yeux o&ugrave; ne brilla pas la plus faible
+lueur de sympathie humaine, montr&egrave;rent seulement dans
+l'insensibilit&eacute;, dans l'inanit&eacute; du regard, une
+exag&eacute;ration &agrave; d&eacute;faut de laquelle, rien ne
+les e&ucirc;t diff&eacute;renci&eacute;s de miroirs sans vie.
+Puis fixant sur moi ces yeux durs comme s'il e&ucirc;t voulu se
+renseigner sur moi, avant de me rendre mon salut, par un brusque
+d&eacute;clenchement qui sembla plut&ocirc;t d&ucirc; &agrave; un
+r&eacute;flexe musculaire qu'&agrave; un acte de volont&eacute;,
+mettant entre lui et moi le plus grand intervalle possible,
+allongea le bras dans toute sa longueur, et me tendit la main,
+&agrave; distance. Je crus qu'il s'agissait au moins d'un duel,
+quand le lendemain il me fit passer sa carte. Mais il ne me parla
+que de litt&eacute;rature, d&eacute;clara apr&egrave;s une longue
+causerie qu'il avait une envie extr&ecirc;me de me voir plusieurs
+heures chaque jour. Il n'avait pas, durant cette visite, fait
+preuve seulement d'un go&ucirc;t tr&egrave;s ardent pour les
+choses de l'esprit, il m'avait t&eacute;moign&eacute; une
+sympathie qui allait fort peu avec le salut de la veille. Quand
+je le lui eus vu refaire chaque fois qu'on lui pr&eacute;sentait
+quelqu'un, je compris que c'&eacute;tait une simple habitude
+mondaine particuli&egrave;re &agrave; une certaine partie de sa
+famille et &agrave; laquelle sa m&egrave;re qui tenait &agrave;
+ce qu'il f&ucirc;t admirablement bien &eacute;lev&eacute;, avait
+pli&eacute; son corps; il faisait ces saluts-l&agrave; sans y
+penser plus qu'&agrave; ses beaux v&ecirc;tements, &agrave; ses
+beaux cheveux; c'&eacute;tait une chose d&eacute;nu&eacute;e de
+la signification morale que je lui avais donn&eacute;e d'abord,
+une chose purement apprise, comme cette autre habitude qu'il
+avait aussi de se faire pr&eacute;senter imm&eacute;diatement aux
+parents de quelqu'un qu'il connaissait, et qui &eacute;tait
+devenue chez lui si instinctive, que me voyant le lendemain de
+notre rencontre, il fon&ccedil;a sur moi et, sans me dire
+bonjour, me demanda de le nommer &agrave; ma grand'm&egrave;re
+qui &eacute;tait aupr&egrave;s de moi, avec la m&ecirc;me
+rapidit&eacute; f&eacute;brile que si cette requ&ecirc;te
+e&ucirc;t &eacute;t&eacute; due &agrave; quelque instinct
+d&eacute;fensif, comme le geste de parer un coup ou de fermer les
+yeux devant un jet d'eau bouillante et sans le pr&eacute;servatif
+de laquelle il y e&ucirc;t p&eacute;ril &agrave; demeurer une
+seconde de plus.</p>
+
+<p>Les premiers rites d'exorcisme une fois accomplis, comme une
+f&eacute;e hargneuse d&eacute;pouille sa premi&egrave;re
+apparence et se pare de gr&acirc;ces enchanteresses, je vis cet
+&ecirc;tre d&eacute;daigneux devenir le plus aimable, le plus
+pr&eacute;venant jeune homme que j'eusse jamais rencontr&eacute;.
+&laquo;Bon, me dis-je, je me suis d&eacute;j&agrave;
+tromp&eacute; sur lui, j'avais &eacute;t&eacute; victime d'un
+mirage, mais je n'ai triomph&eacute; du premier que pour tomber
+dans un second car c'est un grand seigneur f&eacute;ru de
+noblesse et cherchant &agrave; le dissimuler.&raquo; Or, toute la
+charmante &eacute;ducation, toute l'amabilit&eacute; de
+Saint-Loup devait en effet, au bout de peu de temps, me laisser
+voir un autre &ecirc;tre mais bien diff&eacute;rent de celui que
+je soup&ccedil;onnais.</p>
+
+<p>Ce jeune homme qui avait l'air d'un aristocrate et d'un
+sportsman d&eacute;daigneux n'avait d'estime et de
+curiosit&eacute; que pour les choses de l'esprit, surtout pour
+ces manifestations modernistes de la litt&eacute;rature et de
+l'art qui semblaient si ridicules &agrave; sa tante; il
+&eacute;tait imbu d'autre part de ce qu'elle appelait les
+d&eacute;clamations socialistes, rempli du plus profond
+m&eacute;pris pour sa caste et passait des heures &agrave;
+&eacute;tudier Nietsche et Proudhon. C'&eacute;tait un de ces
+&laquo;intellectuels&raquo; prompts &agrave; l'admiration qui
+s'enferment dans un livre, soucieux seulement de haute
+pens&eacute;e. M&ecirc;me chez Saint-Loup l'expression de cette
+tendance tr&egrave;s abstraite et qui l'&eacute;loignait tant de
+mes pr&eacute;occupations habituelles, tout en me paraissant
+touchante m'ennuyait un peu. Je peux dire que, quand je sus bien
+qui avait &eacute;t&eacute; son p&egrave;re, les jours o&ugrave;
+je venais de lire des m&eacute;moires tout nourris d'anecdotes
+sur ce fameux comte de Marsantes en qui se r&eacute;sume
+l'&eacute;l&eacute;gance si sp&eacute;ciale d'une &eacute;poque
+d&eacute;j&agrave; lointaine, l'esprit empli de r&ecirc;veries,
+d&eacute;sireux d'avoir des pr&eacute;cisions sur la vie qu'avait
+men&eacute;e M. de Marsantes, j'enrageais que Robert de
+Saint-Loup au lieu de se contenter d'&ecirc;tre le fils de son
+p&egrave;re, au lieu d'&ecirc;tre capable de me guider dans le
+roman d&eacute;mod&eacute; qu'avait &eacute;t&eacute; l'existence
+de celui-ci, se f&ucirc;t &eacute;lev&eacute; jusqu'&agrave;
+l'amour de Nietsche et de Proudhon. Son p&egrave;re n'e&ucirc;t
+pas partag&eacute; mes regrets. Il &eacute;tait lui-m&ecirc;me un
+homme intelligent, exc&eacute;dant les bornes de sa vie d'homme
+du monde. Il n'avait gu&egrave;re eu le temps de conna&icirc;tre
+son fils, mais avait souhait&eacute; qu'il val&ucirc;t mieux que
+lui. Et je crois bien que contrairement au reste de la famille,
+il l'e&ucirc;t admir&eacute;, se f&ucirc;t r&eacute;joui qu'il
+d&eacute;laiss&acirc;t ce qui avait fait ses minces
+divertissements pour d'aust&egrave;res m&eacute;ditations, et,
+sans en rien dire, dans sa modestie de grand seigneur spirituel,
+e&ucirc;t lu en cachette les auteurs favoris de son fils pour
+appr&eacute;cier de combien Robert lui &eacute;tait
+sup&eacute;rieur.</p>
+
+<p>Il y avait, du reste, cette chose assez triste, c'est que si
+M. de Marsantes &agrave; l'esprit fort ouvert, e&ucirc;t
+appr&eacute;ci&eacute; un fils si diff&eacute;rent de lui, Robert
+de Saint-Loup parce qu'il &eacute;tait de ceux qui croient que le
+m&eacute;rite est attach&eacute; &agrave; certaines formes d'art
+et de vie, avait un souvenir affectueux mais un peu
+m&eacute;prisant d'un p&egrave;re qui s'&eacute;tait
+occup&eacute; toute sa vie de chasse et de course, avait
+b&acirc;ill&eacute; &agrave; Wagner et raffol&eacute;
+d'Offenbach. Saint-Loup n'&eacute;tait pas assez intelligent pour
+comprendre que la valeur intellectuelle n'a rien &agrave; voir
+avec l'adh&eacute;sion &agrave; une certaine formule
+esth&eacute;tique, et il avait pour l'intellectualit&eacute; de
+M.<br>
+ de Marsantes, un peu le m&ecirc;me genre de d&eacute;dain
+qu'auraient pu avoir pour Boieldieu ou pour Labiche, un fils
+Boieldieu ou un fils Labiche qui eussent &eacute;t&eacute; des
+adeptes de la litt&eacute;rature la plus symbolique et de la
+musique la plus compliqu&eacute;e. &laquo;J'ai tr&egrave;s peu
+connu mon p&egrave;re, disait Robert. Il para&icirc;t que
+c'&eacute;tait un homme exquis. Son d&eacute;sastre a
+&eacute;t&eacute; la d&eacute;plorable &eacute;poque o&ugrave; il
+a v&eacute;cu. Etre n&eacute; dans le faubourg Saint-Germain et
+avoir v&eacute;cu &agrave; l'&eacute;poque de la
+Belle-H&eacute;l&egrave;ne, cela fait cataclysme dans une
+existence. Peut-&ecirc;tre petit bourgeois fanatique du
+&laquo;Ring&raquo; e&ucirc;t-il donn&eacute; tout autre chose. On
+me dit m&ecirc;me qu'il aimait la litt&eacute;rature.<br>
+ Mais on ne peut pas savoir puisque ce qu'il entendait par
+litt&eacute;rature, se compose d'uvres
+p&eacute;rim&eacute;es.&raquo; Et pour ce qui &eacute;tait de
+moi, si je trouvais Saint-Loup un peu s&eacute;rieux, lui ne
+comprenait pas que je ne le fusse pas davantage. Ne jugeant
+chaque chose qu'au poids d'intelligence qu'elle contient, ne
+percevant pas les enchantements d'imagination que me donnaient
+certaines qu'il jugeait frivoles, il s'&eacute;tonnait que moi --
+moi &agrave; qui il s'imaginait &ecirc;tre tellement
+inf&eacute;rieur -- je pusse m'y int&eacute;resser.</p>
+
+<p>D&egrave;s les premiers jours Saint-Loup fit la conqu&ecirc;te
+de ma grand'm&egrave;re, non seulement par la bont&eacute;
+incessante qu'il s'ing&eacute;niait &agrave; nous
+t&eacute;moigner &agrave; tous deux, mais par le naturel qu'il y
+mettait comme en toutes choses. Or, le naturel -- sans doute
+parce que, sous l'art de l'homme, il laisse sentir la nature --
+&eacute;tait la qualit&eacute; que ma grand'm&egrave;re
+pr&eacute;f&eacute;rait &agrave; toutes, tant dans les jardins
+o&ugrave; elle n'aimait pas qu'il y e&ucirc;t, comme dans celui
+de Combray, de plates-bandes trop r&eacute;guli&egrave;res, qu'en
+cuisine o&ugrave; elle d&eacute;testait ces &laquo;pi&egrave;ces
+mont&eacute;es&raquo; dans lesquelles on reconna&icirc;t &agrave;
+peine les aliments qui ont servi &agrave; les faire, ou dans
+l'interpr&eacute;tation pianistique qu'elle ne voulait pas trop
+fignol&eacute;e, trop l&eacute;ch&eacute;e, ayant m&ecirc;me eu
+pour les notes accroch&eacute;es, pour les fausses notes de
+Rubinstein, une complaisance particuli&egrave;re.<br>
+ Ce naturel elle le go&ucirc;tait jusque dans les v&ecirc;tements
+de Saint-Loup, d'une &eacute;l&eacute;gance souple sans rien de
+&laquo;gommeux&raquo; ni de &laquo;compass&eacute;&raquo;, sans
+raideur et sans empois. Elle prisait davantage encore ce jeune
+homme riche dans la fa&ccedil;on n&eacute;gligente et libre qu'il
+avait de vivre dans le luxe sans &laquo;sentir l'argent&raquo;,
+sans airs importants; elle retrouvait m&ecirc;me le charme de ce
+naturel dans l'incapacit&eacute; que Saint-Loup avait
+gard&eacute;e et qui g&eacute;n&eacute;ralement dispara&icirc;t
+avec l'enfance en m&ecirc;me temps que certaines
+particularit&eacute;s physiologiques de cet &acirc;ge --
+d'emp&ecirc;cher son visage de refl&eacute;ter une
+&eacute;motion. Quelque chose qu'il d&eacute;sirait par exemple
+et sur quoi il n'avait pas compt&eacute;, ne f&ucirc;t-ce qu'un
+compliment, faisait se d&eacute;gager en lui un plaisir si
+brusque, si br&ucirc;lant, si volatile, si expansif, qu'il lui
+&eacute;tait impossible de le contenir et de le cacher; une
+grimace de plaisir s'emparait irr&eacute;sistiblement de son
+visage; la peau trop fine de ses joues laissait
+transpara&icirc;tre une vive rougeur, ses yeux refl&eacute;taient
+la confusion et la joie; et ma grand'm&egrave;re &eacute;tait
+infiniment sensible &agrave; cette gracieuse apparence de
+franchise et d'innocence, laquelle d'ailleurs chez Saint-Loup, au
+moins &agrave; l'&eacute;poque o&ugrave; je me liai avec lui, ne
+trompait pas. Mais j'ai connu un autre &ecirc;tre et il y en a
+beaucoup, chez lequel la sinc&eacute;rit&eacute; physiologique de
+cet incarnat passager n'excluait nullement la duplicit&eacute;
+morale; bien souvent il prouve seulement la vivacit&eacute; avec
+laquelle ressentent le plaisir jusqu'&agrave; &ecirc;tre
+d&eacute;sarm&eacute;es devant lui et &agrave; &ecirc;tre
+forc&eacute;es de le confesser aux autres, des natures capables
+des plus viles fourberies. Mais o&ugrave; ma grand'm&egrave;re
+adorait surtout le naturel de Saint-Loup, c'&eacute;tait dans sa
+fa&ccedil;on d'avouer sans aucun d&eacute;tour la sympathie qu'il
+avait pour moi, et pour l'expression de laquelle il avait de ces
+mots comme elle n'e&ucirc;t pas pu en trouver elle-m&ecirc;me,
+disait-elle, de plus justes et vraiment aimants, des mots
+qu'eussent contresign&eacute;s &laquo;Sevign&eacute; et
+Beausergent&raquo;; il ne se g&ecirc;nait pas pour paisanter mes
+d&eacute;fauts -- qu'il avait d&eacute;m&ecirc;l&eacute;s avec
+une finesse dont elle &eacute;tait amus&eacute;e -- mais comme
+elle-m&ecirc;me aurait fait, avec tendresse, exaltant au
+contraire mes qualit&eacute;s avec une chaleur, un abandon qui ne
+connaissait pas les r&eacute;serves et la froideur gr&acirc;ce
+auxquelles les jeunes gens de son &acirc;ge croient
+g&eacute;n&eacute;ralement se donner de l'importance.<br>
+ Et il montrait &agrave; pr&eacute;venir mes moindres malaises,
+&agrave; remettre des couvertures sur mes jambes si le temps
+fra&icirc;chissait sans que je m'en fusse aper&ccedil;u, &agrave;
+s'arranger sans le dire &agrave; rester le soir avec moi plus
+tard, s'il me sentait triste ou mal dispos&eacute;, une vigilance
+que, du point de vue de ma sant&eacute; pour laquelle plus
+d'endurcissement e&ucirc;t peut-&ecirc;tre &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;f&eacute;rable, ma grand'm&egrave;re trouvait presque
+excessive, mais qui comme preuve d'affection pour moi la touchait
+profond&eacute;ment.</p>
+
+<p>Il fut bien vite convenu entre lui et moi que nous
+&eacute;tions devenus de grands amis pour toujours, et il disait
+&laquo;notre amiti&eacute;&raquo; comme s'il e&ucirc;t
+parl&eacute; de quelque chose d'important et de d&eacute;licieux
+qui e&ucirc;t exist&eacute; en dehors de nous-m&ecirc;mes et
+qu'il appela bient&ocirc;t -- en mettant &agrave; part son amour
+pour sa ma&icirc;tresse -- la meilleure joie de sa vie. Ces
+paroles me causaient une sorte de tristesse, et j'&eacute;tais
+embarrass&eacute; pour y r&eacute;pondre, car je
+n'&eacute;prouvais &agrave; me trouver, &agrave; causer avec lui
+-- et sans doute c'e&ucirc;t &eacute;t&eacute; de m&ecirc;me avec
+tout autre -- rien de ce bonheur qu'il m'&eacute;tait au
+contraire possible de ressentir quand j'&eacute;tais sans
+compagnon. Seul, quelquefois, je sentais affluer du fond de moi
+quelqu'une de ces impressions qui me donnaient un bien-&ecirc;tre
+d&eacute;licieux.<br>
+ Mais d&egrave;s que j'&eacute;tais avec quelqu'un, d&egrave;s
+que je parlais &agrave; un ami, mon esprit faisait volte-face,
+c'&eacute;tait vers cet interlocuteur et non vers moi-m&ecirc;me
+qu'il dirigeait ses pens&eacute;es et quand elles suivaient ce
+sens inverse, elles ne me procuraient aucun plaisir. Une fois que
+j'avais quitt&eacute; Saint-Loup, je mettais, &agrave; l'aide de
+mots, une sorte d'ordre dans les minutes confuses que j'avais
+pass&eacute;es avec lui; je me disais que j'avais un bon ami,
+qu'un bon ami est une chose rare et je go&ucirc;tais, &agrave; me
+sentir entour&eacute; de biens difficiles &agrave;
+acqu&eacute;rir, ce qui &eacute;tait justement l'oppos&eacute; du
+plaisir qui m'&eacute;tait naturel, l'oppos&eacute; du plaisir
+d'avoir extrait de moi-m&ecirc;me et amen&eacute; &agrave; la
+lumi&egrave;re quelque chose qui y &eacute;tait cach&eacute; dans
+la p&eacute;nombre. Si j'avais pass&eacute; deux ou trois heures
+&agrave; causer avec Robert de Saint-Loup et qu'il e&ucirc;t
+admir&eacute; ce que je lui avais dit, j'&eacute;prouvais une
+sorte de remords, de regret, de fatigues de ne pas &ecirc;tre
+rest&eacute; seul et pr&ecirc;t enfin &agrave; travailler. Mais
+je me disais qu'on n'est pas intelligent que pour soi-m&ecirc;me,
+que les plus grands ont d&eacute;sir&eacute; d'&ecirc;tre
+appr&eacute;ci&eacute;s, que je ne pouvais pas consid&eacute;rer
+comme perdues des heures o&ugrave; j'avais b&acirc;ti une haute
+id&eacute;e de moi dans l'esprit de mon ami, je me persuadais
+facilement que je devais en &ecirc;tre heureux et je souhaitais
+d'autant plus vivement que ce bonheur ne me f&ucirc;t jamais
+enlev&eacute; que je ne l'avais pas ressenti. On craint plus que
+de tous les autres la disparition des biens rest&eacute;s en
+dehors de nous parce que notre cur ne s'en est pas empar&eacute;.
+Je me sentais capable d'exercer les vertus de l'amiti&eacute;
+mieux que beaucoup (parce que je ferais toujours passer le bien
+de mes amis avant ces int&eacute;r&ecirc;ts personnels auxquels
+d'autres sont attach&eacute;s et qui ne comptaient pas pour moi)
+mais non pas de conna&icirc;tre la joie par un sentiment qui au
+lieu d'accro&icirc;tre les diff&eacute;rences qu'il y avait entre
+mon &acirc;me et celles des autres -- comme il y en a entre les
+&acirc;mes de chacun de nous -- les effacerait. En revanche par
+moment ma pens&eacute;e d&eacute;m&ecirc;lait en Saint-Loup un
+&ecirc;tre plus g&eacute;n&eacute;ral que lui-m&ecirc;me, le
+&laquo;noble&raquo;, et qui comme un esprit int&eacute;rieur
+mouvait ses membres, ordonnait ses gestes et ses actions; alors,
+&agrave; ces moments-l&agrave;, quoique pr&egrave;s de lui
+j'&eacute;tais seul comme je l'eusse &eacute;t&eacute; devant un
+paysage dont j'aurais compris l'harmonie. Il n'&eacute;tait plus
+qu'un objet que ma r&ecirc;verie cherchait &agrave; approfondir.
+A retrouver toujours en lui cet &ecirc;tre ant&eacute;rieur,
+s&eacute;culaire, cet aristocrate que Robert aspirait justement
+&agrave; ne pas &ecirc;tre, j'&eacute;prouvais une vive joie,
+mais d'intelligence, non d'amiti&eacute;. Dans l'agilit&eacute;
+morale et physique qui donnait tant de gr&acirc;ce &agrave; son
+amabilit&eacute;, dans l'aisance avec laquelle il offrait sa
+voiture &agrave; ma grand'm&egrave;re et l'y faisait monter, dans
+son adresse &agrave; sauter du si&egrave;ge quand il avait peur
+que j'eusse froid, pour jeter son propre manteau sur mes
+&eacute;paules, je ne sentais pas seulement la souplesse
+h&eacute;r&eacute;ditaire des grands chasseurs qu'avaient
+&eacute;t&eacute; depuis des g&eacute;n&eacute;rations les
+anc&ecirc;tres de ce jeune homme qui ne pr&eacute;tendait
+qu'&agrave; l'intellectualit&eacute;, leur d&eacute;dain de la
+richesse qui, subsistant chez lui &agrave; c&ocirc;t&eacute; du
+go&ucirc;t qu'il avait d'elle rien que pour pouvoir mieux
+f&ecirc;ter ses amis, lui faisait mettre si n&eacute;gligemment
+son luxe &agrave; leurs pieds; j'y sentais surtout la certitude
+ou l'illusion qu'avaient eu ces grands seigneurs d'&ecirc;tre
+&laquo;plus que les autres&raquo;, gr&acirc;ce &agrave; quoi ils
+n'avaient pu l&eacute;guer &agrave; Saint-Loup ce d&eacute;sir de
+montrer qu'on est &laquo;autant que les autres&raquo;, cette peur
+de para&icirc;tre trop empress&eacute;, qui lui &eacute;tait en
+effet vraiment inconnue et qui enlaidit de tant de laideur et de
+gaucherie la plus sinc&egrave;re amabilit&eacute;
+pl&eacute;b&eacute;ienne.<br>
+ Quelquefois je me reprochais de prendre ainsi plaisir &agrave;
+consid&eacute;rer mon ami comme une uvre d'art,
+c'est-&agrave;-dire &agrave; regarder le jeu de toutes les
+parties de son &ecirc;tre comme harmonieusement
+r&eacute;gl&eacute; par une id&eacute;e g&eacute;n&eacute;rale
+&agrave; laquelle elles &eacute;taient suspendues mais qu'il ne
+connaissait pas et qui par cons&eacute;quent n'ajoutait rien
+&agrave; ses qualit&eacute;s propres, &agrave; cette valeur
+personnelle d'intelligence et de moralit&eacute; &agrave; quoi il
+attachait tant de prix.</p>
+
+<p>Et pourtant elle &eacute;tait dans une certaine mesure leur
+condition. C'est parce qu'il &eacute;tait un gentilhomme que
+cette activit&eacute; mentale, ces aspirations socialistes, qui
+lui faisaient rechercher de jeunes &eacute;tudiants
+pr&eacute;tentieux et mal mis, avaient chez lui quelque chose de
+vraiment pur et d&eacute;sint&eacute;ress&eacute; qu'elles
+n'avaient pas chez eux. Se croyant l'h&eacute;ritier d'une caste
+ignorante et &eacute;go&iuml;ste, il cherchait sinc&egrave;rement
+&agrave; ce qu'ils lui pardonnassent ces origines aristocratiques
+qui exer&ccedil;aient sur eux au contraire une s&eacute;duction
+et &agrave; cause desquelles ils le recherchaient, tout en
+simulant &agrave; son &eacute;gard la froideur et m&ecirc;me
+l'insolence. Il &eacute;tait ainsi amen&eacute; &agrave; faire
+des avances &agrave; des gens dont mes parents, fid&egrave;les
+&agrave; la sociologie de Combray, eussent &eacute;t&eacute;
+stup&eacute;faits qu'il ne se d&eacute;tourn&acirc;t pas. Un jour
+que nous &eacute;tions assis sur le sable, Saint-Loup et moi,
+nous entend&icirc;mes d'une tente de toile contre laquelle nous
+&eacute;tions, sortir des impr&eacute;cations contre le
+fourmillement d'isra&eacute;lites qui infestait Balbec. &laquo;On
+ne peut faire deux pas sans en rencontrer, disait la voix. Je ne
+suis pas par principe irr&eacute;ductiblement hostile &agrave; la
+nationalit&eacute; juive, mais ici il y a pl&eacute;thore. On
+n'entend que: &laquo;Dis donc Apraham, chai fu Chakop. On se
+croirait rue d'Aboukir.&raquo; L'homme qui tonnait ainsi contre
+Isra&euml;l sortit enfin de la tente, nous lev&acirc;mes les yeux
+sur cet antis&eacute;mite.<br>
+ C'&eacute;tait mon camarade Bloch. Saint-Loup me demanda
+imm&eacute;diatement de rappeler &agrave; celui-ci qu'ils
+s'&eacute;taient rencontr&eacute;s au Concours
+G&eacute;n&eacute;ral o&ugrave; Bloch avait eu le prix d'honneur,
+puis dans une Universit&eacute; populaire.</p>
+
+<p>Tout au plus souriais-je parfois de retrouver chez Robert les
+le&ccedil;ons des j&eacute;suites dans la g&ecirc;ne que la peur
+de froisser faisait na&icirc;tre chez lui, chaque fois que
+quelqu'un de ses amis intellectuels commettait une erreur
+mondaine, faisait une chose ridicule, &agrave; laquelle, lui,
+Saint-Loup, n'attachait aucune importance, mais dont il sentait
+que l'autre aurait rougi si l'on s'en &eacute;tait aper&ccedil;u.
+Et c'&eacute;tait Robert qui rougissait comme si &ccedil;'avait
+&eacute;t&eacute; lui le coupable, par exemple le jour o&ugrave;
+Bloch lui promettait d'aller le voir &agrave; l'h&ocirc;tel,
+ajouta:</p>
+
+<p>-- Comme je ne peux pas supporter d'attendre parmi le faux
+chic de ces grands caravans&eacute;rails, et que les tziganes me
+feraient trouver mal, dites au &laquo;la&iuml;ft&raquo; de les
+faire taire et de vous pr&eacute;venir de suite.</p>
+
+<p>Personnellement, je ne tenais pas beaucoup &agrave; ce que
+Bloch v&icirc;nt &agrave; l'h&ocirc;tel. Il &eacute;tait &agrave;
+Balbec, non pas seul, malheureusement, mais avec ses surs qui y
+avaient elles-m&ecirc;mes beaucoup de parents et d'amis. Or cette
+colonie juive &eacute;tait plus pittoresque qu'agr&eacute;able.
+Il en &eacute;tait de Balbec comme de certains pays, la Russie ou
+la Roumanie, o&ugrave; les cours de g&eacute;ographie nous
+enseignent que la population isra&eacute;lite n'y jouit point de
+la m&ecirc;me faveur et n'y est pas parvenue au m&ecirc;me
+degr&eacute; d'assimilation qu'&agrave; Paris par exemple.
+Toujours ensemble, sans m&eacute;lange d'aucun autre
+&eacute;l&eacute;ment, quand les cousines et les oncles de Bloch,
+ou leurs coreligionnaires m&acirc;les ou femelles se rendaient au
+Casino, les unes pour le &laquo;bal&raquo;, les autres bifurquant
+vers le baccarat, ils formaient un cort&egrave;ge homog&egrave;ne
+en soi et enti&egrave;rement dissemblable des gens qui les
+regardaient passer et les retrouvaient l&agrave; tous les ans
+sans jamais &eacute;changer un salut avec eux, que ce f&ucirc;t
+la soci&eacute;t&eacute; des Cambremer, le clan du premier
+pr&eacute;sident, ou des grands et petits bourgeois, ou
+m&ecirc;me de simples grainetiers de Paris, dont les filles,
+belles, fi&egrave;res, moqueuses et fran&ccedil;aises comme les
+statues de Reims, n'auraient pas voulu se m&ecirc;ler &agrave;
+cette horde de fillasses mal &eacute;lev&eacute;es, poussant le
+souci des modes de &laquo;bains de mer&raquo; jusqu'&agrave;
+toujours avoir l'air de revenir de p&ecirc;cher la crevette ou
+d'&ecirc;tre en train de danser le tango. Quant aux hommes,
+malgr&eacute; l'&eacute;clat des smokings et des souliers vernis,
+l'exag&eacute;ration de leur type faisait penser &agrave; ces
+recherches dites &laquo;intelligentes&raquo; des peintres qui,
+ayant &agrave; illustrer les &Eacute;vangiles ou les Mille et Une
+Nuits, pensent au pays o&ugrave; la sc&egrave;ne se passe et
+donnent &agrave; saint Pierre ou &agrave; Ali-Baba
+pr&eacute;cis&eacute;ment la figure qu'avait le plus gros
+&laquo;ponte&raquo; de Balbec. Bloch me pr&eacute;senta ses surs,
+auxquelles il fermait le bec avec la derni&egrave;re brusquerie
+et qui riaient aux &eacute;clats des moindres boutades de leur
+fr&egrave;re, leur admiration et leur idole. De sorte qu'il est
+probable que ce milieu devait renfermer comme tout autre,
+peut-&ecirc;tre plus que tout autre, beaucoup d'agr&eacute;ments,
+de qualit&eacute;s et de vertus. Mais pour les &eacute;prouver,
+il e&ucirc;t fallu y p&eacute;n&eacute;trer. Or, il ne plaisait
+pas il le sentait, il voyait l&agrave; la preuve d'un
+antis&eacute;mitisme contre lequel il faisait front en une
+phalange compacte et close o&ugrave; personne d'ailleurs ne
+songeait &agrave; se frayer un chemin.</p>
+
+<p>Pour ce qui est de &laquo;la&iuml;ft&raquo;, cela avait
+d'autant moins lieu de me surprendre que quelques jours
+auparavant, Bloch m'ayant demand&eacute; pourquoi j'&eacute;tais
+venu &agrave; Balbec (il lui semblait au contraire tout naturel
+que lui-m&ecirc;me y f&ucirc;t) et si c'&eacute;tait &laquo;dans
+l'espoir de faire de belles connaissances&raquo;, comme je lui
+avais dit que ce voyage r&eacute;pondait &agrave; un de mes plus
+anciens d&eacute;sirs, moins profond pourtant que celui d'aller
+&agrave; Venise, il avait r&eacute;pondu: &laquo;Oui,
+naturellement, pour boire des sorbets avec les belles madames,
+tout en faisant semblant de lire les Stones of Vena&iuml;ce, de
+Lord John Ruskin, sombre raseur et l'un des plus barbifiants
+bonshommes qui soient.&raquo; Bloch croyait donc
+&eacute;videmment qu'en Angleterre, non seulement tous les
+individus du sexe m&acirc;le sont lords, mais encore que la
+lettre i s'y prononce toujours a&iuml;. Quant &agrave;
+Saint-Loup, il trouvait cette faute de prononciation d'autant
+moins grave qu'il y voyait surtout un manque de ces notions
+presque mondaines que mon nouvel ami m&eacute;prisait autant
+qu'il les poss&eacute;dait.<br>
+ Mais la peur que Bloch apprenant un jour qu'on dit Venice et que
+Ruskin n'&eacute;tait pas lord, cr&ucirc;t
+r&eacute;trospectivement que Robert l'avait trouv&eacute;
+ridicule fit que ce dernier se sentit coupable comme s'il avait
+manqu&eacute; de l'indulgence dont il d&eacute;bordait et que la
+rougeur qui colorerait sans doute un jour le visage de Bloch
+&agrave; la d&eacute;couverte de son erreur, il la sentit par
+anticipation et r&eacute;versibilit&eacute; monter au sien. Car
+il pensait bien que Bloch attachait plus d'importance que lui
+&agrave; cette faute. Ce que Bloch prouva quelque temps
+apr&egrave;s, un jour qu'il m'entendit prononcer
+&laquo;lift&raquo;, en interrompant:</p>
+
+<p>-- &laquo;Ah! on dit lift.&raquo; Et d'un ton sec et hautain:
+-- &laquo;Cela n'a d'ailleurs aucune esp&egrave;ce
+d'importance.&raquo; Phrase analogue &agrave; un r&eacute;flexe,
+la m&ecirc;me chez tous les hommes qui ont de l'amour-propre,
+dans les plus graves circonstances aussi bien que dans les plus
+infimes; d&eacute;non&ccedil;ant alors aussi bien que dans
+celle-ci combien importante para&icirc;t la chose en question
+&agrave; celui qui la d&eacute;clare sans importance; phrase
+tragique parfois qui la premi&egrave;re de toutes
+s'&eacute;chappe si navrante alors, des l&egrave;vres de tout
+homme un peu fier &agrave; qui on vient d'enlever la
+derni&egrave;re esp&eacute;rance &agrave; laquelle il se
+raccrochait, en lui refusant un service: &laquo;Ah! bien, cela
+n'a aucune esp&egrave;ce d'importance, je m'arrangerai
+autrement&raquo;; l'autre arrangement vers lequel il est sans
+aucune esp&egrave;ce d'importance d'&ecirc;tre rejet&eacute;
+&eacute;tant quelquefois le suicide.</p>
+
+<p>Puis Bloch me dit des choses fort gentilles. Il avait
+certainement envie d'&ecirc;tre tr&egrave;s aimable avec moi.
+Pourtant, il me demanda: &laquo;Est-ce par go&ucirc;t de
+t'&eacute;lever vers la noblesse -- une noblesse tr&egrave;s
+&agrave;-c&ocirc;t&eacute; du reste, mais tu es demeur&eacute;
+na&iuml;f -- que tu fr&eacute;quentes de Saint-Loup-en-Bray. Tu
+dois &ecirc;tre en train de traverser une jolie crise de
+snobisme. Dis-moi es-tu snob? Oui n'est-ce pas?&raquo; Ce n'est
+pas que son d&eacute;sir d'amabilit&eacute; e&ucirc;t brusquement
+chang&eacute;. Mais ce qu'on appelle en un fran&ccedil;ais assez
+incorrect &laquo;la mauvaise &eacute;ducation&raquo; &eacute;tait
+son d&eacute;faut, par cons&eacute;quent le d&eacute;faut dont il
+ne s'apercevait pas, &agrave; plus forte raison dont il ne
+cr&ucirc;t pas que les autres pussent &ecirc;tre choqu&eacute;s.
+Dans l'humanit&eacute;, la fr&eacute;quence des vertus identiques
+pour tous, n'est pas plus merveilleuse que la multiplicit&eacute;
+des d&eacute;fauts particuliers &agrave; chacun. Sans doute, ce
+n'est pas le bon sens qui est &laquo;la chose du monde la plus
+r&eacute;pandue&raquo;, c'est la bont&eacute;. Dans les coins les
+plus lointains, les plus perdus, on s'&eacute;merveille de la
+voir fleurir d'elle-m&ecirc;me, comme dans un vallon
+&eacute;cart&eacute; un coquelicot pareil &agrave; ceux du reste
+du monde, lui qui ne les a jamais vus, et n'a jamais connu que le
+vent qui fait frissonner parfois son rouge chaperon
+solitaire.<br>
+ M&ecirc;me si cette bont&eacute;, paralys&eacute;e par
+l'int&eacute;r&ecirc;t, ne s'exerce pas, elle existe pourtant, et
+chaque fois qu'aucun mobile &eacute;go&iuml;ste ne
+l'emp&ecirc;che de le faire, par exemple, pendant la lecture d'un
+roman ou d'un journal, elle s'&eacute;panouit, se tourne,
+m&ecirc;me dans le cur de celui qui, assassin dans la vie, reste
+tendre comme amateur de feuilletons, vers le faible, vers le
+juste et le pers&eacute;cut&eacute;. Mais la
+vari&eacute;t&eacute; des d&eacute;fauts n'est pas moins
+admirable que la similitude des vertus. Chacun a tellement les
+siens que pour continuer &agrave; l'aimer, nous sommes
+oblig&eacute;s de n'en pas tenir compte et de les n&eacute;gliger
+en faveur du reste. La personne la plus parfaite a un certain
+d&eacute;faut qui choque ou qui met en rage. L'une est d'une
+belle intelligence, voit tout d'un point de vue
+&eacute;lev&eacute;, ne dit jamais de mal de personne, mais
+oublie dans sa poche les lettres les plus importantes qu'elle
+vous a demand&eacute; elle-m&ecirc;me de lui confier, et vous
+fait manquer ensuite un rendez-vous capital, sans vous faire
+d'excuses, avec un sourire, parce qu'elle met sa fiert&eacute;
+&agrave; ne jamais savoir l'heure. Un autre a tant de finesse, de
+douceur, de proc&eacute;d&eacute;s d&eacute;licats, qu'il ne vous
+dit jamais de vous-m&ecirc;me que les choses qui peuvent vous
+rendre heureux, mais vous sentez qu'il en tait, qu'il en
+ensevelit dans son cur, o&ugrave; elles aigrissent, de toutes
+diff&eacute;rentes, et le plaisir qu'il a &agrave; vous voir lui
+est si cher qu'il vous ferait crever de fatigue plut&ocirc;t que
+de vous quitter. Un troisi&egrave;me a plus de
+sinc&eacute;rit&eacute;, mais la pousse jusqu'&agrave; tenir
+&agrave; ce que vous sachiez, quand vous vous &ecirc;tes
+excus&eacute; sur votre &eacute;tat de sant&eacute; de ne pas
+&ecirc;tre all&eacute; le voir, que vous avez &eacute;t&eacute;
+vu vous rendant au th&eacute;&acirc;tre et qu'on vous a
+trouv&eacute; bonne mine, ou qu'il n'a pu profiter
+enti&egrave;rement de la d&eacute;marche que vous avez faite pour
+lui, que d'ailleurs d&eacute;j&agrave; trois autres lui ont
+propos&eacute; de faire et dont il ne vous est ainsi que
+l&eacute;g&egrave;rement oblig&eacute;. Dans les deux
+circonstances, l'ami pr&eacute;c&eacute;dent aurait fait semblant
+d'ignorer que vous &eacute;tiez all&eacute; au
+th&eacute;&acirc;tre et que d'autres personnes eussent pu lui
+rendre le m&ecirc;me service. Quant &agrave; ce dernier ami il
+&eacute;prouve le besoin de r&eacute;p&eacute;ter ou de
+r&eacute;v&eacute;ler &agrave; quelqu'un ce qui peut le plus vous
+contrarier, est ravi de sa franchise et vous dit avec force:
+&laquo;Je suis comme cela.&raquo; Tandis que d'autres vous
+agacent par leur curiosit&eacute; exag&eacute;r&eacute;e, ou par
+leur incuriosit&eacute; si absolue, que vous pouvez leur parler
+des &eacute;v&eacute;nements les plus sensationnels sans qu'ils
+sachent de quoi il s'agit; que d'autres encore restent des mois
+&agrave; vous r&eacute;pondre si votre lettre a trait &agrave; un
+fait qui concerne vous et non eux, ou bien s'ils vous disent
+qu'ils vont venir vous demander quelque chose et que vous n'osiez
+pas sortir de peur de les manquer, ne viennent pas et vous
+laissent attendre des semaines parce que n'ayant pas re&ccedil;u
+de vous la r&eacute;ponse que leur lettre ne demandait nullement,
+ils avaient cru vous avoir f&acirc;ch&eacute;. Et certains,
+consultant leur d&eacute;sir et non le v&ocirc;tre, vous parlent
+sans vous laisser placer un mot s'ils sont gais et ont envie de
+vous voir, quelque travail urgent que vous ayez &agrave; faire,
+mais s'ils se sentent fatigu&eacute;s par le temps, ou de
+mauvaise humeur, vous ne pouvez pas tirer d'eux une parole, ils
+opposent &agrave; vos efforts une inerte langueur et ne prennent
+pas plus la peine de r&eacute;pondre, m&ecirc;me par
+monosyllabes, &agrave; ce que vous dites que s'ils ne vous
+avaient pas entendus. Chacun de nos amis a tellement ses
+d&eacute;fauts que pour continuer &agrave; l'aimer nous sommes
+oblig&eacute;s d'essayer de nous consoler d'eux -- en pensant
+&agrave; son talent, &agrave; sa bont&eacute;, &agrave; sa
+tendresse, -- ou plut&ocirc;t de ne pas en tenir compte en
+d&eacute;ployant pour cela toute notre bonne volont&eacute;.
+Malheureusement notre complaisante obstination &agrave; ne pas
+voir le d&eacute;faut de notre ami est surpass&eacute;e par celle
+qu'il met &agrave; s'y adonner &agrave; cause de son aveuglement
+ou de celui qu'il pr&ecirc;te aux autres. Car il ne le voit pas
+ou croit qu'on ne le voit pas. Comme le risque de d&eacute;plaire
+vient surtout de la difficult&eacute; d'appr&eacute;cier ce qui
+passe ou non inaper&ccedil;u, on devrait, au moins, par prudence,
+ne jamais parler de soi, parce que c'est un sujet o&ugrave; on
+peut &ecirc;tre s&ucirc;r que la vue des autres et la n&ocirc;tre
+propre ne concordent jamais. Si on a autant de surprises
+qu'&agrave; visiter une maison d'apparence quelconque dont
+l'int&eacute;rieur est rempli de tr&eacute;sors, de
+pinces-monseigneur et de cadavres quand on d&eacute;couvre la
+vraie vie des autres, l'univers r&eacute;el sous l'univers
+apparent, on n'en &eacute;prouve pas moins si au lieu de l'image
+qu'on s'&eacute;tait faite de soi-m&ecirc;me gr&acirc;ce &agrave;
+ce que chacun nous en disait, on apprend par le langage qu'ils
+tiennent &agrave; notre &eacute;gard en notre absence, quelle
+image enti&egrave;rement diff&eacute;rente ils portaient en eux
+de nous et de notre vie. De sorte que chaque fois que nous avons
+parl&eacute; de nous, nous pouvons &ecirc;tre s&ucirc;rs que nos
+inoffensives et prudentes paroles, &eacute;cout&eacute;es avec
+une politesse apparente et une hypocrite approbation ont
+donn&eacute; lieu aux commentaires les plus
+exasp&eacute;r&eacute;s ou les plus joyeux, en tous cas les moins
+favorables. Le moins que nous risquions est d'agacer par la
+disproportion qu'il y a entre notre id&eacute;e de
+nous-m&ecirc;mes et nos paroles, disproportion qui rend
+g&eacute;n&eacute;ralement les propos des gens sur eux aussi
+risibles que ces chantonnements des faux amateurs de musique qui
+&eacute;prouvent le besoin de fredonner un air qu'ils aiment en
+compensant l'insuffisance de leur murmure inarticul&eacute; par
+une mimique &eacute;nergique et un air d'admiration que ce qu'ils
+nous font entendre ne justifie pas. Et &agrave; la mauvaise
+habitude de parler de soi et de ses d&eacute;fauts il faut
+ajouter comme faisant bloc avec elle, cette autre de
+d&eacute;noncer chez les autres des d&eacute;fauts
+pr&eacute;cis&eacute;ment analogues &agrave; ceux qu'on a. Or,
+c'est toujours de ces d&eacute;fauts-l&agrave; qu'on parle, comme
+si c'&eacute;tait une mani&egrave;re de parler de soi,
+d&eacute;tourn&eacute;e, et qui joint au plaisir de s'absoudre
+celui d'avouer.<br>
+ D'ailleurs il semble que notre attention toujours attir&eacute;e
+sur ce qui nous caract&eacute;rise le remarque plus que toute
+autre chose chez les autres. Un myope dit d'un autre: &laquo;Mais
+il peut &agrave; peine ouvrir les yeux&raquo;; un poitrinaire a
+des doutes sur l'int&eacute;grit&eacute; pulmonaire du plus
+solide; un malpropre ne parle que des bains que les autres ne
+prennent pas; un malodorant pr&eacute;tend qu'on sent mauvais; un
+mari tromp&eacute; voit partout des maris tromp&eacute;s; une
+femme l&eacute;g&egrave;re des femmes l&eacute;g&egrave;res; le
+snob des snobs. Et puis chaque vice comme chaque profession,
+exige et d&eacute;veloppe un savoir sp&eacute;cial qu'on n'est
+pas f&acirc;ch&eacute; d'&eacute;taler. L'investi d&eacute;piste
+les investis, le couturier invit&eacute; dans le monde n'a pas
+encore caus&eacute; avec vous qu'il a d&eacute;j&agrave;
+appr&eacute;ci&eacute; l'&eacute;toffe de votre v&ecirc;tement et
+que ses doigts br&ucirc;lent d'en palper les qualit&eacute;s, et
+si apr&egrave;s quelques instants de conversation vous demandiez
+sa vraie opinion sur vous &agrave; un odontalgiste, il vous
+dirait le nombre de vos mauvaises dents. Rien ne lui para&icirc;t
+plus important, et &agrave; vous qui avez remarqu&eacute; les
+siennes, plus ridicule. Et ce n'est pas seulement quand nous
+parlons de nous que nous croyons les autres aveugles; nous
+agissons comme s'ils l'&eacute;taient. Pour chacun de nous, un
+Dieu sp&eacute;cial est l&agrave; qui lui cache ou lui promet
+l'inversibilit&eacute; de son d&eacute;faut, de m&ecirc;me qu'il
+ferme les yeux et les narines aux gens qui ne se lavent pas sur
+la raie de crasse qu'ils portent aux oreilles et l'odeur de
+transpiration qu'ils gardent au creux des bras et les persuade
+qu'ils peuvent impun&eacute;ment promener l'une et l'autre dans
+le monde qui ne s'apercevra de rien. Et ceux qui portent ou
+donnent en pr&eacute;sent de fausses perles s'imaginent qu'on les
+prendra pour des vraies. Bloch &eacute;tait mal
+&eacute;lev&eacute;, n&eacute;vropathe, snob et appartenant
+&agrave; une famille peu estim&eacute;e supportait comme au fond
+des mers les incalculables pressions que faisaient peser sur lui
+non seulement les chr&eacute;tiens de la surface mais les couches
+superpos&eacute;es des castes juives sup&eacute;rieures &agrave;
+la sienne, chacune accablant de son m&eacute;pris celle qui lui
+&eacute;tait imm&eacute;diatement inf&eacute;rieure. Percer
+jusqu'&agrave; l'air libre en s'&eacute;levant de famille juive
+en famille juive e&ucirc;t demand&eacute; &agrave; Bloch
+plusieurs milliers d'ann&eacute;es. Il valait mieux chercher
+&agrave; se frayer une issue d'un autre c&ocirc;t&eacute;.</p>
+
+<p><br>
+ Quand Bloch me parla de la crise de snobisme que je devais
+traverser et me demanda de lui avouer que j'&eacute;tais snob,
+j'aurais pu lui r&eacute;pondre: &laquo;Si je l'&eacute;tais, je
+ne te fr&eacute;quenterais pas.&raquo; Je lui dis seulement qu'il
+&eacute;tait peu aimable. Alors il voulut s'excuser mais selon le
+mode qui est justement celui de l'homme mal &eacute;lev&eacute;,
+lequel est trop heureux en revenant sur ses paroles de trouver
+une occasion de les aggraver. &laquo;Pardonne-moi, me disait-il
+maintenant chaque fois qu'il me rencontrait, je t'ai
+chagrin&eacute;, tortur&eacute;, j'ai &eacute;t&eacute;
+m&eacute;chant &agrave; plaisir.<br>
+ Et pourtant -- l'homme en g&eacute;n&eacute;ral et ton ami en
+particulier est un si singulier animal -- tu ne peux imaginer,
+moi qui te taquine si cruellement, la tendresse que j'ai pour
+toi. Elle va souvent quand je pense &agrave; toi, jusqu'aux
+larmes.&raquo; Et il fit entendre un sanglot.</p>
+
+<p>Ce qui m'&eacute;tonnait plus chez Bloch que ses mauvaises
+mani&egrave;res, c'&eacute;tait combien la qualit&eacute; de sa
+conversation &eacute;tait in&eacute;gale. Ce gar&ccedil;on si
+difficile qui des &eacute;crivains les plus en vogue disait:
+&laquo;C'est un sombre idiot, c'est tout &agrave; fait un
+imb&eacute;cile&raquo;, par moments racontait avec une grande
+gaiet&eacute; des anecdotes qui n'avaient rien de dr&ocirc;le et
+citait comme &laquo;quelqu'un de vraiment curieux&raquo;, tel
+homme enti&egrave;rement m&eacute;diocre.<br>
+ Cette double balance pour juger de l'esprit, de la valeur, de
+l'int&eacute;r&ecirc;t des &ecirc;tres, ne laissa pas de
+m'&eacute;tonner jusqu'au jour o&ugrave; je connus M. Bloch
+p&egrave;re.</p>
+
+<p>Je n'avais pas cru que nous serions jamais admis &agrave; le
+conna&icirc;tre, car Bloch fils avait mal parl&eacute; de moi
+&agrave; Saint-Loup et de Saint-Loup &agrave; moi.<br>
+ Il avait notamment dit &agrave; Robert que j'&eacute;tais
+(toujours), affreusement snob. &laquo;Si, si, il est
+enchant&eacute; de conna&icirc;tre M. LLLLegrandin&raquo;,
+dit-il.<br>
+ Cette mani&egrave;re de d&eacute;tacher un mot &eacute;tait chez
+Bloch le signe &agrave; la fois de l'ironie et de la
+litt&eacute;rature. Saint-Loup qui n'avait jamais entendu le nom
+de Legrandin s'&eacute;tonna: &laquo;Mais qui est-ce?&raquo; --
+&laquo;Oh! c'est quelqu'un de tr&egrave;s bien&raquo;,
+r&eacute;pondit Bloch en riant et en mettant frileusement ses
+mains dans les poches de son veston, persuad&eacute; qu'il
+&eacute;tait en ce moment en train de contempler le pittoresque
+aspect d'un extraordinaire gentilhomme provincial aupr&egrave;s
+de quoi ceux de Barbey d'Aurevilly n'&eacute;taient rien. Il se
+consolait de ne pas savoir peindre M. Legrandin en lui donnant
+plusieurs L et en savourant ce nom comme un vin de
+derri&egrave;re les fagots. Mais ces jouissances subjectives
+restaient inconnues aux autres. S'il dit &agrave; Saint-Loup du
+mal de moi, d'autre part il ne m'en dit pas moins de Saint-Loup.
+Nous avions connu le d&eacute;tail de ces m&eacute;disances
+chacun d&egrave;s le lendemain, non que nous nous les fussions
+r&eacute;p&eacute;t&eacute;es l'un &agrave; l'autre, ce qui nous
+e&ucirc;t sembl&eacute; tr&egrave;s coupable, mais paraissait si
+naturel et presque si in&eacute;vitable &agrave; Bloch que dans
+son inqui&eacute;tude, et tenant pour certain qu'il ne ferait
+qu'apprendre &agrave; l'un ou &agrave; l'autre ce qu'ils allaient
+savoir, il pr&eacute;f&eacute;ra prendre les devants, et emmenant
+Saint-Loup &agrave; part lui avoua qu'il avait dit du mal de lui,
+expr&egrave;s, pour que cela lui f&ucirc;t redit, lui jura
+&laquo;par le Kroni&ocirc;n Zeus, gardien des serments&raquo;,
+qu'il l'aimait, qu'il donnerait sa vie pour lui et essuya une
+larme. Le m&ecirc;me jour, il s'arrangea pour me voir seul, me
+fit sa confession, d&eacute;clara qu'il avait agi dans mon
+int&eacute;r&ecirc;t parce qu'il croyait qu'un certain genre de
+relations mondaines m'&eacute;tait n&eacute;faste et que je
+&laquo;valais mieux que cela&raquo;.<br>
+ Puis, me prenant la main avec un attendrissement d'ivrogne, bien
+que son ivresse f&ucirc;t purement nerveuse: &laquo;Crois-moi,
+dit-il, et que la noire Ker me saisisse &agrave; l'instant et me
+fasse franchir les portes d'Had&egrave;s, odieux aux hommes, si
+hier en pensant &agrave; toi, &agrave; Combray, &agrave; ma
+tendresse infinie pour toi, &agrave; telles apr&egrave;s-midi en
+classe que tu ne te rappelles m&ecirc;me pas, je n'ai pas
+sanglot&eacute; toute la nuit. Oui, toute la nuit, je te le jure,
+et h&eacute;las, je le sais car je connais les &acirc;mes, tu ne
+me croiras pas.&raquo; Je ne le croyais pas, en effet, et
+&agrave; ces paroles que je sentais invent&eacute;es &agrave;
+l'instant m&ecirc;me et au fur et &agrave; mesure qu'il parlait,
+son serment &laquo;par la Ker&raquo; n'ajoutait pas un grand
+poids, le culte hell&eacute;nique &eacute;tant chez Bloch
+purement litt&eacute;raire. D'ailleurs d&egrave;s qu'il
+commen&ccedil;ait &agrave; s'attendrir et d&eacute;sirait qu'on
+s'attendr&icirc;t sur un fait faux, il disait: &laquo;Je te le
+jure&raquo;, plus encore pour la volupt&eacute; hyst&eacute;rique
+de mentir que dans l'int&eacute;r&ecirc;t de faire croire qu'il
+disait la v&eacute;rit&eacute;. Je ne croyais pas ce qu'il me
+disait, mais je ne lui en voulais pas, car je tenais de ma
+m&egrave;re et de ma grand'm&egrave;re d'&ecirc;tre incapable de
+rancune, m&ecirc;me contre de bien plus grands coupables et de ne
+jamais condamner personne.</p>
+
+<p>Ce n'&eacute;tait du reste pas absolument un mauvais
+gar&ccedil;on que Bloch, il pouvait avoir de grandes
+gentillesses. Et depuis que la race de Combray, la race
+d'o&ugrave; sortaient des &ecirc;tres absolument intacts comme ma
+grand'm&egrave;re et ma m&egrave;re, semble presque
+&eacute;teinte, comme je n'ai plus gu&egrave;re le choix qu'entre
+d'honn&ecirc;tes brutes, insensibles et loyales, et chez qui le
+simple son de la voix montre bien vite qu'ils ne se soucient en
+rien de votre vie -- et une autre esp&egrave;ce d'hommes qui tant
+qu'ils sont aupr&egrave;s de vous vous comprennent, vous
+ch&eacute;rissent, s'attendrissent jusqu'&agrave; pleurer,
+prennent leur revanche quelques heures plus tard en faisant une
+cruelle plaisanterie sur vous, mais vous reviennent, toujours
+aussi compr&eacute;hensifs, aussi charmants, aussi
+momentan&eacute;ment assimil&eacute;s &agrave; vous-m&ecirc;me,
+je crois que c'est cette derni&egrave;re sorte d'hommes dont je
+pr&eacute;f&egrave;re, sinon la valeur morale, du moins la
+soci&eacute;t&eacute;.</p>
+
+<p>Tu ne peux t'imaginer ma douleur quand je pense &agrave; toi,
+reprit Bloch.<br>
+ Au fond, c'est un c&ocirc;t&eacute; assez juif chez moi,
+ajouta-t-il ironiquement en r&eacute;tr&eacute;cissant sa
+prunelle comme s'il s'agissait de doser au microscope une
+quantit&eacute; infinit&eacute;simale de &laquo;sang juif&raquo;
+et comme aurait pu le dire mais ne l'e&ucirc;t pas dit -- un
+grand seigneur fran&ccedil;ais que parmi ses anc&ecirc;tres tous
+chr&eacute;tiens e&ucirc;t pourtant compt&eacute; Samuel Bernard
+ou plus anciennement encore la Sainte Vierge de qui
+pr&eacute;tendent descendre, dit-on, les L&eacute;vy -- qui
+repara&icirc;t: &laquo;J'aime assez, ajouta-t-il, faire ainsi
+dans mes sentiments la part assez mince, d'ailleurs, qui peut
+tenir &agrave; mes origines juives.&raquo; Il pronon&ccedil;a
+cette phrase parce que cela lui paraissait &agrave; la fois
+spirituel et brave de dire la v&eacute;rit&eacute; sur sa race,
+v&eacute;rit&eacute; que par la m&ecirc;me occasion il
+s'arrangeait &agrave; att&eacute;nuer singuli&egrave;rement,
+comme les avares qui se d&eacute;cident &agrave; acquitter leurs
+dettes mais n'ont le courage d'en payer que la moiti&eacute;. Le
+genre de fraudes qui consiste &agrave; avoir l'audace de
+proclamer la v&eacute;rit&eacute;, mais en y m&ecirc;lant, pour
+une bonne part des mensonges qui la falsifient, est plus
+r&eacute;pandu qu'on ne pense et m&ecirc;me chez ceux qui ne le
+pratiquent pas habituellement, certaines crises dans la vie,
+notamment celles o&ugrave; une liaison amoureuse est en jeu, leur
+donnent l'occasion de s'y livrer.</p>
+
+<p>Toutes ces diatribes confidentielles de Bloch &agrave;
+Saint-Loup contre moi, &agrave; moi contre Saint-Loup finirent
+par une invitation &agrave; d&icirc;ner. Je ne suis pas bien
+s&ucirc;r qu'il ne fit pas d'abord une tentative pour avoir
+Saint-Loup seul. La vraisemblance rend cette tentative probable,
+le succ&egrave;s ne la couronna pas, car ce fut &agrave; moi et
+&agrave; Saint-Loup que Bloch dit un jour: &laquo;Cher
+ma&icirc;tre, et vous, cavalier aim&eacute; d'Ar&egrave;s, de
+Saint-Loup-en-Bray, dompteur de chevaux, puisque je vous ai
+rencontr&eacute; sur le rivage d'Amphitrite, r&eacute;sonnant
+d'&eacute;cume, pr&egrave;s des tentes des M&eacute;nier aux nefs
+rapides, voulez-vous tous deux venir d&icirc;ner un jour de la
+semaine chez mon illustre p&egrave;re, au cur
+irr&eacute;prochable?&raquo; Il nous adressait cette invitation
+parce qu'il avait le d&eacute;sir de se lier plus
+&eacute;troitement avec Saint-Loup qui le ferait,
+esp&eacute;rait-il, p&eacute;n&eacute;trer dans des milieux
+aristocratiques. Form&eacute; par moi, pour moi -- ce souhait
+e&ucirc;t paru &agrave; Bloch la marque du plus hideux snobisme,
+bien conforme &agrave; l'opinion qu'il avait de tout un
+c&ocirc;t&eacute; de ma nature qu'il ne jugeait pas, jusqu'ici du
+moins, le principal; mais le m&ecirc;me souhait, de sa part, lui
+semblait la preuve d'une belle curiosit&eacute; de son
+intelligence d&eacute;sireuse de certains d&eacute;paysements
+sociaux o&ugrave; il pouvait peut-&ecirc;tre trouver quelque
+utilit&eacute; litt&eacute;raire. M. Bloch p&egrave;re quand son
+fils lui avait dit qu'il am&egrave;nerait &agrave; d&icirc;ner un
+de ses amis, dont il avait d&eacute;clin&eacute; sur un ton de
+satisfaction sarcastique le titre et le nom: &laquo;Le marquis de
+Saint-Loup-en-Bray&raquo; avait &eacute;prouv&eacute; une
+commotion violente.<br>
+ &laquo;Le marquis de Saint-Loup-en-Bray! Ah! bougre!&raquo;
+s'&eacute;tait-il &eacute;cri&eacute;, usant du juron qui
+&eacute;tait chez lui la marque la plus forte de la
+d&eacute;f&eacute;rence sociale. Et il avait jet&eacute; sur son
+fils, capable de s'&ecirc;tre fait de telles relations, un regard
+admiratif qui signifiait: &laquo;Il est vraiment &eacute;tonnant.
+Ce prodige est-il mon enfant?&raquo; et qui causa autant de
+plaisir &agrave; mon camarade que si cinquante francs avaient
+&eacute;t&eacute; ajout&eacute;s &agrave; sa pension mensuelle.
+Car Bloch &eacute;tait mal &agrave; l'aise chez lui et sentait
+que son p&egrave;re le traitait de d&eacute;voy&eacute; parce
+qu'il vivait dans l'admiration de Leconte de Lisle, Heredia et
+autres &laquo;boh&egrave;mes&raquo;. Mais des relations avec
+Saint-Loup-en-Bray dont le p&egrave;re avait &eacute;t&eacute;
+pr&eacute;sident du Canal de Suez! (ah! bougre!) c'&eacute;tait
+un r&eacute;sultat &laquo;indiscutable&raquo;. On regretta
+d'autant plus d'avoir laiss&eacute; &agrave; Paris, par crainte
+de l'ab&icirc;mer, le st&eacute;r&eacute;oscope. Seul, M. Bloch,
+le p&egrave;re, avait l'art ou du moins le droit de s'en servir.
+Il ne le faisait du reste que rarement, &agrave; bon escient, les
+jours o&ugrave; il y avait gala et domestiques m&acirc;les en
+extra. De sorte que de ces s&eacute;ances de
+st&eacute;r&eacute;oscope &eacute;manaient pour ceux qui y
+assistaient comme une distinction, une faveur de
+privil&eacute;gi&eacute;s, et pour le ma&icirc;tre de maison qui
+les donnait un prestige analogue &agrave; celui que le talent
+conf&egrave;re et qui n'aurait pas pu &ecirc;tre plus grand, si
+les vues avaient &eacute;t&eacute; prises par M. Bloch
+lui-m&ecirc;me et l'appareil de son invention. &laquo;Vous
+n'&eacute;tiez pas invit&eacute; hier chez Salomon?&raquo;
+disait-on dans la famille. &laquo;Non, je n'&eacute;tais pas des
+&eacute;lus! Qu'est-ce qu'il y avait?&raquo; &laquo;Un grand
+tralala, le st&eacute;r&eacute;oscope, toute la boutique.&raquo;
+&laquo;Ah! s'il y avait le st&eacute;r&eacute;oscope, je
+regrette, car il para&icirc;t que Salomon est extraordinaire
+quand il le montre.&raquo; &laquo;Que veux-tu, dit M. Bloch
+&agrave; son fils, il ne faut pas lui donner tout &agrave; la
+fois, comme cela il lui restera quelque chose &agrave;
+d&eacute;sirer.&raquo; Il avait bien pens&eacute; dans sa
+tendresse paternelle et pour &eacute;mouvoir son fils &agrave;
+faire venir l'instrument. Mais le &laquo;temps
+mat&eacute;riel&raquo; manquait, ou plut&ocirc;t on avait cru
+qu'il manquerait; mais nous d&ucirc;mes faire le d&icirc;ner
+parce que Saint-Loup ne put se d&eacute;placer, attendant un
+oncle qui allait venir passer quarante-huit heures aupr&egrave;s
+de Mme de Villeparisis. Comme, tr&egrave;s adonn&eacute; aux
+exercices physiques, surtout aux longues marches, c'&eacute;tait
+en grande partie &agrave; pied, en couchant la nuit dans les
+fermes, que cet oncle devait faire la route, depuis le
+ch&acirc;teau o&ugrave; il &eacute;tait en vill&eacute;giature,
+le moment o&ugrave; il arriverait &agrave; Balbec &eacute;tait
+assez incertain. Et Saint-Loup n'osant bouger me chargea
+m&ecirc;me d'aller porter &agrave; Incauville, o&ugrave;
+&eacute;tait le bureau t&eacute;l&eacute;graphique, la
+d&eacute;p&ecirc;che que mon ami envoyait quotidiennement
+&agrave; sa ma&icirc;tresse. L'oncle qu'on attendait s'appelait
+Palam&egrave;de, d'un pr&eacute;nom qu'il avait
+h&eacute;rit&eacute; des princes de Sicile ses anc&ecirc;tres. Et
+plus tard quand je retrouvai dans mes lectures historiques,
+appartenant &agrave; tel podestat ou tel prince de
+l'&Eacute;glise, ce pr&eacute;nom m&ecirc;me, belle
+m&eacute;daille de la Renaissance, -- d'aucuns disaient un
+v&eacute;ritable antique, -- toujours rest&eacute;e dans la
+famille, ayant gliss&eacute; de descendant en descendant depuis
+le cabinet du Vatican jusqu'&agrave; l'oncle de mon ami,
+j'&eacute;prouvais le plaisir r&eacute;serv&eacute; &agrave; ceux
+qui ne pouvant faute d'argent constituer un m&eacute;daillier,
+une pinacoth&egrave;que, recherchent les vieux noms (noms de
+localit&eacute;s, documentaires et pittoresques comme une carte
+ancienne, une vue cavali&egrave;re, une enseigne ou un coutumier,
+noms de bapt&ecirc;me o&ugrave; r&eacute;sonne et s'entend, dans
+les belles finales fran&ccedil;aises, le d&eacute;faut de langue,
+l'intonation d'une vulgarit&eacute; ethnique, la prononciation
+vicieuse selon lesquels nos anc&ecirc;tres faisaient subir aux
+mots latins et saxons des mutilations durables devenues plus tard
+les augustes l&eacute;gislatrices des grammaires) et en somme
+gr&acirc;ce &agrave; ces collections de sonorit&eacute;s
+anciennes se donnent &agrave; eux-m&ecirc;mes des concerts,
+&agrave; la fa&ccedil;on de ceux qui acqu&egrave;rent des violes
+de gambe et des violes d'amour pour jouer de la musique
+d'autrefois sur des instruments anciens. Saint-Loup me dit que
+m&ecirc;me dans la soci&eacute;t&eacute; aristocratique la plus
+ferm&eacute;e, son oncle Palam&egrave;de se distinguait encore
+comme particuli&egrave;rement difficile d'acc&egrave;s,
+d&eacute;daigneux, entich&eacute; de sa noblesse, formant avec la
+femme de son fr&egrave;re et quelques autres personnes choisies,
+ce qu'on appelait le cercle des Ph&eacute;nix. L&agrave;
+m&ecirc;me il &eacute;tait si redout&eacute; pour ses insolences
+qu'autrefois il &eacute;tait arriv&eacute; que des gens du monde
+qui d&eacute;siraient le conna&icirc;tre et s'&eacute;taient
+adress&eacute;s &agrave; son propre fr&egrave;re, avaient
+essuy&eacute; un refus. &laquo;Non, ne me demandez pas de vous
+pr&eacute;senter &agrave; mon fr&egrave;re Palam&egrave;de. Ma
+femme, nous tous, nous nous y attellerions, que nous ne pourrions
+pas. Ou bien vous risqueriez qu'il ne soit pas aimable et je ne
+le voudrais pas.&raquo; Au Jockey, il avait avec quelques amis
+d&eacute;sign&eacute; deux cents membres qu'ils ne se
+laisseraient jamais pr&eacute;senter. Et chez le comte de Paris
+il &eacute;tait connu sous le sobriquet du &laquo;Prince&raquo;
+&agrave; cause de son &eacute;l&eacute;gance et de sa
+fiert&eacute;.</p>
+
+<p>Saint-Loup me parla de la jeunesse, depuis longtemps
+pass&eacute;e, de son oncle. Il amenait tous les jours des femmes
+dans une gar&ccedil;onni&egrave;re qu'il avait en commun avec
+deux de ses amis, beaux comme lui, ce qui faisait qu'on les
+appelait &laquo;les trois Gr&acirc;ces&raquo;.</p>
+
+<p>-- &laquo;Un jour un des hommes qui est aujourd'hui des plus
+en vue dans le faubourg Saint-Germain, comme e&ucirc;t dit
+Balzac, mais qui dans une premi&egrave;re p&eacute;riode assez
+f&acirc;cheuse montrait des go&ucirc;ts bizarres avait
+demand&eacute; &agrave; mon oncle de venir dans cette
+gar&ccedil;onni&egrave;re. Mais &agrave; peine arriv&eacute; ce
+ne fut pas aux femmes, mais &agrave; mon oncle Palam&egrave;de,
+qu'il se mit &agrave; faire une d&eacute;claration. Mon oncle fit
+semblant de ne pas comprendre, emmena sous un pr&eacute;texte ses
+deux amis, ils revinrent, prirent le coupable, le
+d&eacute;shabill&egrave;rent, le frapp&egrave;rent jusqu'au sang,
+et par un froid de dix degr&eacute;s au-dessous de z&eacute;ro le
+jet&egrave;rent &agrave; coups de pieds dehors o&ugrave; il fut
+trouv&eacute; &agrave; demi-mort, si bien que la justice fit une
+enqu&ecirc;te &agrave; laquelle le malheureux eut toute la peine
+du monde &agrave; la faire renoncer. Mon oncle ne se livrerait
+plus aujourd'hui &agrave; une ex&eacute;cution aussi cruelle et
+tu n'imagines pas le nombre d'hommes du peuple, lui si hautain
+avec les gens du monde, qu'il prend en affection, qu'il
+prot&egrave;ge, quitte &agrave; &ecirc;tre pay&eacute;
+d'ingratitude. Ce sera un domestique qui l'aura servi dans un
+h&ocirc;tel et qu'il placera &agrave; Paris, ou un paysan
+&agrave; qui il fera apprendre un m&eacute;tier. C'est m&ecirc;me
+le c&ocirc;t&eacute; assez gentil qu'il y a chez lui, par
+contraste avec le c&ocirc;t&eacute; mondain.&raquo; Saint-Loup
+appartenait, en effet, &agrave; ce genre de jeunes gens du monde,
+situ&eacute;s &agrave; une altitude o&ugrave; on a pu faire
+pousser ces expressions: &laquo;Ce qu'il y a m&ecirc;me d'assez
+gentil chez lui, son c&ocirc;t&eacute; assez gentil&raquo;,
+semences assez pr&eacute;cieuses, produisant tr&egrave;s vite une
+mani&egrave;re de concevoir les choses dans laquelle on se compte
+pour rien, et le &laquo;peuple&raquo; pour tout; en somme tout le
+contraire de l'orgueil pl&eacute;b&eacute;ien.<br>
+ Il para&icirc;t qu'on ne peut se figurer comme il donnait le
+ton, comme il faisait la loi &agrave; toute la
+soci&eacute;t&eacute; dans sa jeunesse. Pour lui en toute
+circonstance il faisait ce qui lui paraissait le plus
+agr&eacute;able, le plus commode, mais aussit&ocirc;t
+c'&eacute;tait imit&eacute; par les snobs. S'il avait eu soif au
+th&eacute;&acirc;tre et s'&eacute;tait fait apporter &agrave;
+boire dans le fond de sa loge, les petits salons qu'il y avait
+derri&egrave;re chacune se remplissaient, la semaine suivante, de
+rafra&icirc;chissements. Un &eacute;t&eacute; tr&egrave;s
+pluvieux o&ugrave; il avait un peu de rhumatisme il
+s'&eacute;tait command&eacute; un pardessus d'une vigogne souple
+mais chaude qui ne sert que pour faire des couvertures de voyage
+et dont il avait respect&eacute; les raies bleues et oranges. Les
+grands tailleurs se virent commander aussit&ocirc;t par leurs
+clients des pardessus bleus et frang&eacute;s, &agrave; longs
+poils. Si pour une raison quelconque il d&eacute;sirait
+&ocirc;ter tout caract&egrave;re de solennit&eacute; &agrave; un
+d&icirc;ner dans un ch&acirc;teau o&ugrave; il passait une
+journ&eacute;e, et pour marquer cette nuance n'avait pas
+apport&eacute; d'habits et s'&eacute;tait mis &agrave; table avec
+le veston de l'apr&egrave;s-midi, la mode devenait de d&icirc;ner
+&agrave; la campagne en veston. Que pour manger un g&acirc;teau
+il se serv&icirc;t, au lieu de sa cuiller, d'une fourchette ou
+d'un couvert de son invention command&eacute; par lui &agrave; un
+orf&egrave;vre, ou de ses doigts, il n'&eacute;tait plus permis
+de faire autrement. Il avait eu envie de r&eacute;entendre
+certains quatuors de Beethoven (car avec toutes ses id&eacute;es
+saugrenues il est loin d'&ecirc;tre b&ecirc;te, et est fort
+dou&eacute;) et avait fait venir des artistes pour les jouer
+chaque semaine, pour lui et quelques amis. La grande
+&eacute;l&eacute;gance fut cette ann&eacute;e-l&agrave; de donner
+des r&eacute;unions peu nombreuses o&ugrave; on entendait de la
+musique de chambre. Je crois d'ailleurs qu'il ne s'est pas
+ennuy&eacute; dans la vie. Beau comme il a &eacute;t&eacute;, il
+a d&ucirc; avoir des femmes!<br>
+ Je ne pourrais pas vous dire d'ailleurs exactement lesquelles
+parce qu'il est tr&egrave;s discret. Mais je sais qu'il a bien
+tromp&eacute; ma pauvre tante. Ce qui n'emp&ecirc;che pas qu'il
+&eacute;tait d&eacute;licieux avec elle, qu'elle l'adorait, et
+qu'il l'a pleur&eacute;e pendant des ann&eacute;es. Quand il est
+&agrave; Paris, il va encore au cimeti&egrave;re presque chaque
+jour.&raquo;</p>
+
+<p>Le lendemain du jour o&ugrave; Robert m'avait ainsi
+parl&eacute; de son oncle tout en l'attendant, vainement du
+reste, comme je passais seul devant le casino en rentrant
+&agrave; l'h&ocirc;tel, j'eus la sensation d'&ecirc;tre
+regard&eacute; par quelqu'un qui n'&eacute;tait pas loin de moi.
+Je tournai la t&ecirc;te et j'aper&ccedil;us un homme d'une
+quarantaine d'ann&eacute;es, tr&egrave;s grand et assez gros,
+avec des moustaches tr&egrave;s noires, et qui, tout en frappant
+nerveusement son pantalon avec une badine, fixait sur moi des
+yeux dilat&eacute;s par l'attention. Par moments, ils
+&eacute;taient perc&eacute;s en tous sens par des regards d'une
+extr&ecirc;me activit&eacute; comme en ont seuls devant une
+personne qu'ils ne connaissent pas des hommes &agrave; qui, pour
+un motif quelconque, elle inspire des pens&eacute;es qui ne
+viendraient pas &agrave; tout autre, -- par exemple des fous ou
+des espions. Il lan&ccedil;a sur moi une supr&ecirc;me illade
+&agrave; la fois hardie, prudente, rapide et profonde, comme un
+dernier coup que l'on tire au moment de prendre la fuite, et
+apr&egrave;s avoir regard&eacute; tout autour de lui, prenant
+soudain un air distrait et hautain, par un brusque revirement de
+toute sa personne il se tourna vers une affiche dans la lecture
+de laquelle il s'absorba, en fredonnant un air et en arrangeant
+la rose mousseuse qui pendait &agrave; sa boutonni&egrave;re. Il
+sortit de sa poche un calepin sur lequel il eut l'air de prendre
+en note le titre du spectacle annonc&eacute;, tira deux ou trois
+fois sa montre, abaissa sur ses yeux un canotier de paille noire
+dont il prolongea le rebord avec sa main mise en visi&egrave;re
+comme pour voir si quelqu'un n'arrivait pas, fit le geste de
+m&eacute;contentement par lequel on croit faire voir qu'on a
+assez d'attendre, mais qu'on ne fait jamais quand on attend
+r&eacute;ellement, puis rejetant en arri&egrave;re son chapeau et
+laissant voir une brosse coup&eacute;e ras qui admettait
+cependant de chaque c&ocirc;t&eacute; d'assez longues ailes de
+pigeon ondul&eacute;es, il exhala le souffle bruyant des
+personnes qui ont non pas trop chaud mais le d&eacute;sir de
+montrer qu'elles ont trop chaud. J'eus l'id&eacute;e d'un escroc
+d'h&ocirc;tel qui, nous ayant peut-&ecirc;tre d&eacute;j&agrave;
+remarqu&eacute;s les jours pr&eacute;c&eacute;dents ma
+grand'm&egrave;re et moi, et pr&eacute;parant quelque mauvais
+coup, venait de s'apercevoir que je l'avais surpris pendant qu'il
+m'&eacute;piait; pour me donner le change, peut-&ecirc;tre
+cherchait-il seulement par sa nouvelle attitude &agrave; exprimer
+la distraction et le d&eacute;tachement, mais c'&eacute;tait avec
+une exag&eacute;ration si agressive que son but semblait au moins
+autant que de dissiper les soup&ccedil;ons que j'avais d&ucirc;
+avoir, de venger une humiliation qu'&agrave; mon insu je lui
+eusse inflig&eacute;e, de me donner l'id&eacute;e non pas tant
+qu'il ne m'avait pas vu, que celle que j'&eacute;tais un objet de
+trop petite importance pour attirer l'attention. Il cambrait sa
+taille d'un air de bravade, pin&ccedil;ait les l&egrave;vres,
+relevait ses moustaches et dans son regard ajustait quelque chose
+d'indiff&eacute;rent, de dur, de presque insultant. Si bien que
+la singularit&eacute; de son expression me le faisait prendre
+tant&ocirc;t pour un voleur, et tant&ocirc;t pour un
+ali&eacute;n&eacute;. Pourtant sa mise extr&ecirc;mement
+soign&eacute;e &eacute;tait beaucoup plus grave et beaucoup plus
+simple que celles de tous les baigneurs que je voyais &agrave;
+Balbec, et rassurante pour mon veston si souvent humili&eacute;
+par la blancheur &eacute;clatante et banale de leurs costumes de
+plage. Mais ma grand'm&egrave;re venait &agrave; ma rencontre,
+nous f&icirc;mes un tour ensemble et je l'attendais, une heure
+apr&egrave;s, devant l'h&ocirc;tel o&ugrave; elle &eacute;tait
+rentr&eacute;e un instant, quand je vis sortir Mme de
+Villeparisis avec Robert de Saint-Loup et l'inconnu qui m'avait
+regard&eacute; si fixement devant le casino. Avec la
+rapidit&eacute; d'un &eacute;clair son regard me traversa, ainsi
+qu'au moment o&ugrave; je l'avais aper&ccedil;u, et revint, comme
+s'il ne m'avait pas vu se ranger, un peu bas, devant ses yeux,
+&eacute;mouss&eacute;, comme le regard neutre qui feint de ne
+rien voir au dehors et n'est capable de rien dire au dedans, le
+regard qui exprime seulement la satisfaction de sentir autour de
+soi les cils qu'il &eacute;carte de sa rondeur b&eacute;ate, le
+regard d&eacute;vot et confit qu'ont certains hypocrites, le
+regard fat qu'ont certains sots. Je vis qu'il avait chang&eacute;
+de costume. Celui qu'il portait &eacute;tait encore plus sombre;
+et sans doute c'est que la v&eacute;ritable
+&eacute;l&eacute;gance est moins loin de la simplicit&eacute; que
+la fausse; mais il y avait autre chose: d'un peu pr&egrave;s on
+sentait que si la couleur &eacute;tait presque enti&egrave;rement
+absente de ces v&ecirc;tements, ce n'&eacute;tait pas parce que
+celui qui l'en avait bannie y &eacute;tait indiff&eacute;rent,
+mais plut&ocirc;t parce que pour une raison quelconque il se
+l'interdisait. Et la sobri&eacute;t&eacute; qu'ils laissaient
+para&icirc;tre semblait de celles qui viennent de
+l'ob&eacute;issance &agrave; un r&eacute;gime, plut&ocirc;t que
+du manque de gourmandise. Un filet de vert sombre s'harmonisait,
+dans le tissu du pantalon, &agrave; la rayure des chaussettes
+avec un raffinement qui d&eacute;celait la vivacit&eacute; d'un
+go&ucirc;t mat&eacute; partout ailleurs et &agrave; qui cette
+seule concession avait &eacute;t&eacute; faite par
+tol&eacute;rance, tandis qu'une tache rouge sur la cravate
+&eacute;tait imperceptible comme une libert&eacute; qu'on n'ose
+prendre.</p>
+
+<p>-- Comment, allez-vous, je vous pr&eacute;sente mon neveu, le
+baron de Guermantes, me dit Mme de Villeparisis, pendant que
+l'inconnu, sans me regarder, grommelant un vague
+&laquo;Charm&eacute;&raquo;, qu'il fit suivre de: &laquo;Heue,
+heue, heue&raquo;, pour donner &agrave; son amabilit&eacute;
+quelque chose de forc&eacute;, et repliant le petit doigt,
+l'index et le pouce, me tendait le troisi&egrave;me doigt et
+l'annulaire, d&eacute;pourvus de toute bague, que je serrai sous
+son gant de Su&egrave;de; puis sans avoir lev&eacute; les yeux
+sur moi il se d&eacute;tourna vers Mme de Villeparisis.</p>
+
+<p><br>
+ -- Mon Dieu, est-ce que je perds la t&ecirc;te, dit celle-ci,
+voil&agrave; que je t'appelle le baron de Guermantes. Je vous
+pr&eacute;sente le baron de Charlus. Apr&egrave;s tout l'erreur
+n'est pas si grande, ajouta-t-elle, tu es bien un Guermantes tout
+de m&ecirc;me.</p>
+
+<p>Cependant ma grand'm&egrave;re sortait, nous f&icirc;mes route
+ensemble. L'oncle de Saint-Loup ne m'honora non seulement pas
+d'une parole mais m&ecirc;me d'un regard. S'il d&eacute;visageait
+les inconnus (et pendant cette courte promenade il lan&ccedil;a
+deux ou trois fois son terrible et profond regard en coup de
+sonde sur des gens insignifiants et de la plus modeste extraction
+qui passaient), en revanche, il ne regardait &agrave; aucun
+moment, si j'en jugeais par moi, les personnes qu'il connaissait,
+-- comme un policier en mission secr&egrave;te mais qui tient ses
+amis en dehors de sa surveillance professionnelle. Les laissant
+causer ensemble, ma grand'm&egrave;re, Mme de Villeparisis et
+lui, je retins Saint-Loup en arri&egrave;re:</p>
+
+<p>-- Dites-moi, ai-je bien entendu, Madame de Villeparisis a dit
+&agrave; votre oncle qu'il &eacute;tait un Guermantes.</p>
+
+<p>-- Mais oui, naturellement, c'est Palam&egrave;de de
+Guermantes.</p>
+
+<p>-- Mais des m&ecirc;mes Guermantes qui ont un ch&acirc;teau
+pr&egrave;s de Combray et qui pr&eacute;tendent descendre de
+Genevi&egrave;ve de Brabant?</p>
+
+<p>-- Mais absolument: mon oncle qui est on ne peut plus
+h&eacute;raldique vous r&eacute;pondrait que notre cri, notre cri
+de guerre qui devint ensuite Passavant &eacute;tait d'abord
+Combraysis, dit-il en riant pour ne pas avoir l'air de tirer
+vanit&eacute; de cette pr&eacute;rogative du cri qu'avaient
+seules les maisons quasi-souveraines, les grands chefs des
+bandes. Il est le fr&egrave;re du possesseur actuel du
+ch&acirc;teau.</p>
+
+<p>Ainsi s'apparentait et de tout pr&egrave;s aux Guermantes,
+cette Mme de Villeparisis, rest&eacute;e si longtemps pour moi la
+dame qui m'avait donn&eacute; une bo&icirc;te de chocolat tenue
+par un canard, quand j'&eacute;tais petit, plus
+&eacute;loign&eacute;e alors du c&ocirc;t&eacute; de Guermantes
+que si elle avait &eacute;t&eacute; enferm&eacute;e dans le
+c&ocirc;t&eacute; de M&eacute;s&eacute;glise, moins brillante,
+moins haut situ&eacute;e par moi que l'opticien de Combray, et
+qui maintenant subissait brusquement une de ces hausses
+fantastiques, parall&egrave;les aux d&eacute;pr&eacute;ciations
+non moins impr&eacute;vues d'autres objets que nous
+poss&eacute;dons, lesquelles -- les unes comme les autres --
+introduisent dans notre adolescence et dans les parties de notre
+vie o&ugrave; persiste un peu de notre adolescence, des
+changements aussi nombreux que les m&eacute;tamorphoses
+d'Ovide.</p>
+
+<p>-- Est-ce qu'il n'y a pas dans ce ch&acirc;teau tous les
+bustes des anciens seigneurs de Guermantes?</p>
+
+<p>-- Oui, c'est un beau spectacle, dit ironiquement Saint-Loup.
+Entre nous je trouve toutes ces choses-l&agrave; un peu falotes.
+Mais il y a &agrave; Guermantes, ce qui est un peu plus
+int&eacute;ressant! un portrait bien touchant de ma tante par
+Carri&egrave;re. C'est beau comme du Whistler ou du
+V&eacute;lasquez, ajouta Saint-Loup qui dans son z&egrave;le de
+n&eacute;ophyte ne gardait pas toujours tr&egrave;s exactement
+l'&eacute;chelle des grandeurs. Il y a aussi d'&eacute;mouvantes
+peintures de Gustave Moreau. Ma tante est la ni&egrave;ce de
+votre amie Madame de Villeparisis, elle a &eacute;t&eacute;
+&eacute;lev&eacute;e par elle, et a &eacute;pous&eacute; son
+cousin qui &eacute;tait neveu aussi de ma tante Villeparisis, le
+duc de Guermantes actuel.</p>
+
+<p>-- Et alors qu'est votre oncle?</p>
+
+<p>-- Il porte le titre de baron de Charlus.
+R&eacute;guli&egrave;rement, quand mon grand-oncle est mort, mon
+oncle Palam&egrave;de aurait d&ucirc; prendre le titre de prince
+des Laumes, qui &eacute;tait celui de son fr&egrave;re avant
+qu'il dev&icirc;nt duc de Guermantes, car dans cette
+famille-l&agrave; ils changent de nom comme de chemise. Mais mon
+oncle a sur tout cela des id&eacute;es particuli&egrave;res. Et
+comme il trouve qu'on abuse un peu des duch&eacute;s italiens,
+grandesses espagnoles, etc., et bien qu'il e&ucirc;t le choix
+entre quatre ou cinq titres de prince il a gard&eacute; celui de
+baron de Charlus, par protestation et avec une apparente
+simplicit&eacute; o&ugrave; il ya beaucoup d'orgueil.
+Aujourd'hui, dit-il, tout le monde est prince, il faut pourtant
+bien avoir quelque chose qui vous distingue; je prendrai un titre
+de prince quand je voudrai voyager incognito. Il n'y a pas selon
+lui de titre plus ancien que celui de baron de Charlus; pour vous
+prouver qu'il est ant&eacute;rieur &agrave; celui des
+Montmorency, qui se disaient faussement les premiers barons de
+France, alors qu'ils l'&eacute;taient seulement de
+l'Ile-de-France, o&ugrave; &eacute;tait leur fief, mon oncle vous
+donnera des explications pendant des heures et avec plaisir parce
+que quoi qu'il soit tr&egrave;s fin, tr&egrave;s dou&eacute;, il
+trouve cela un sujet de conversation tout &agrave; fait vivant,
+dit Saint-Loup avec un sourire. Mais comme je ne suis pas comme
+lui, vous n'allez pas me faire parler g&eacute;n&eacute;alogie,
+je ne sais rien de plus assommant, de plus p&eacute;rim&eacute;,
+vraiment l'existence est trop courte.</p>
+
+<p>Je reconnaissais maintenant dans le regard dur qui m'avait
+fait retourner tout &agrave; l'heure pr&egrave;s du casino celui
+que j'avais vu fix&eacute; sur moi &agrave; Tansonville au moment
+o&ugrave; Mme Swann avait appel&eacute; Gilberte.</p>
+
+<p>-- Mais parmi les nombreuses ma&icirc;tresses que vous me
+disiez qu'avait eues votre oncle, M. de Charlus, est-ce qu'il n'y
+avait pas Madame Swann?</p>
+
+<p>-- Oh! pas du tout! C'est-&agrave;-dire qu'il est un grand ami
+de Swann et l'a toujours beaucoup soutenu. Mais on n'a jamais dit
+qu'il f&ucirc;t l'amant de sa femme. Vous causeriez beaucoup
+d'&eacute;tonnement dans le monde si vous aviez l'air de croire
+cela.</p>
+
+<p>Je n'osais lui r&eacute;pondre qu'on en aurait
+&eacute;prouv&eacute; bien plus &agrave; Combray si j'avais eu
+l'air de ne pas le croire.</p>
+
+<p>Ma grand'm&egrave;re fut enchant&eacute;e de M. de Charlus.
+Sans doute il attachait une extr&ecirc;me importance &agrave;
+toutes les questions de naissance et de situation mondaine, et ma
+grand'm&egrave;re l'avait remarqu&eacute;, mais sans rien de
+cette s&eacute;v&eacute;rit&eacute; o&ugrave; entrent d'habitude
+une secr&egrave;te envie et l'irritation de voir un autre se
+r&eacute;jouir d'avantages qu'on voudrait et qu'on ne peut
+poss&eacute;der. Comme au contraire ma grand'm&egrave;re contente
+de son sort et ne regrettant nullement de ne pas vivre dans une
+soci&eacute;t&eacute; plus brillante, ne se servait que de son
+intelligence pour observer les travers de M. de Charlus, elle
+parlait de l'oncle de Saint-Loup avec cette bienveillance
+d&eacute;tach&eacute;e, souriante, presque sympathique, par
+laquelle nous r&eacute;compensons l'objet de notre observation
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;e du plaisir qu'elle nous
+procure, et d'autant plus que cette fois l'objet &eacute;tait un
+personnage dont elle trouvait que les pr&eacute;tentions sinon
+l&eacute;gitimes, du moins pittoresques, le faisaient assez
+vivement trancher sur les personnes qu'elle avait
+g&eacute;n&eacute;ralement l'occasion de voir. Mais
+c'&eacute;tait surtout en faveur de l'intelligence et de la
+sensibilit&eacute; qu'on devinait extr&ecirc;mement vives chez M.
+de Charlus, au contraire de tant de gens du monde dont se moquait
+Saint-Loup, que ma grand'm&egrave;re lui avait si ais&eacute;ment
+pardonn&eacute; son pr&eacute;jug&eacute; aristocratique.<br>
+ Celui-ci n'avait pourtant pas &eacute;t&eacute; sacrifi&eacute;
+par l'oncle, comme par le neveu, &agrave; des qualit&eacute;s
+sup&eacute;rieures. M. de Charlus l'avait plut&ocirc;t
+concili&eacute; avec elles. Poss&eacute;dant comme descendant des
+ducs de Nemours et des princes de Lamballe, des archives, des
+meubles, des tapisseries, des portraits faits pour ses a&iuml;eux
+par Rapha&euml;l, par Velasquez, par Boucher, pouvant dire
+justement qu'il visitait un mus&eacute;e et une incomparable
+biblioth&egrave;que, rien qu'en parcourant ses souvenirs de
+famille, il pla&ccedil;ait au contraire au rang d'o&ugrave; son
+neveu l'avait fait d&eacute;choir, tout l'h&eacute;ritage de
+l'aristocratie. Peut-&ecirc;tre aussi moins id&eacute;ologue que
+Saint-Loup, se payant moins de mots, plus r&eacute;aliste
+observateur des hommes, ne voulait-il pas n&eacute;gliger un
+&eacute;l&eacute;ment essentiel de prestige &agrave; leurs yeux
+et qui, s'il donnait &agrave; son imagination des jouissances
+d&eacute;sint&eacute;ress&eacute;es, pouvait &ecirc;tre souvent
+pour son activit&eacute; utilitaire un adjuvant puissamment
+efficace. Le d&eacute;bat reste ouvert entre les hommes de cette
+sorte et ceux qui ob&eacute;issent &agrave; l'id&eacute;al
+int&eacute;rieur qui les pousse &agrave; se d&eacute;faire de ces
+avantages pour chercher uniquement &agrave; le r&eacute;aliser,
+semblables en cela aux peintres, aux &eacute;crivains qui
+renoncent leur virtuosit&eacute;, aux peuples artistes qui se
+modernisent, aux peuples guerriers prenant l'initiative du
+d&eacute;sarmement universel, aux gouvernements absolus qui se
+font d&eacute;mocratiques et abrogent de dures lois, bien souvent
+sans que la r&eacute;alit&eacute; r&eacute;compense leur noble
+effort; car les uns perdent leur talent, les autres leur
+pr&eacute;dominance s&eacute;culaire; le pacifisme multiplie
+quelquefois les guerres et l'indulgence la criminalit&eacute;. Si
+les efforts de sinc&eacute;rit&eacute; et d'&eacute;mancipation
+de Saint-Loup ne pouvaient &ecirc;tre trouv&eacute;s que
+tr&egrave;s nobles, &agrave; juger par le r&eacute;sultat
+ext&eacute;rieur, il &eacute;tait permis de se f&eacute;liciter
+qu'ils eussent fait d&eacute;faut chez M. de Charlus, lequel
+avait fait transporter chez lui une grande partie des admirables
+boiseries de l'h&ocirc;tel Guermantes au lieu de les
+&eacute;changer comme son neveu contre un mobilier modern-style,
+des Lebourg et des Guillaumin.<br>
+ Il n'en &eacute;tait pas moins vrai que l'id&eacute;al de M. de
+Charlus &eacute;tait fort factice, et si cette
+&eacute;pith&egrave;te peut &ecirc;tre rapproch&eacute;e du mot
+id&eacute;al, tout autant mondain qu'artistique. A quelques
+femmes de grande beaut&eacute; et de rare culture dont les
+a&iuml;eules avaient &eacute;t&eacute; deux si&egrave;cles plus
+t&ocirc;t m&ecirc;l&eacute;es &agrave; toute la gloire et
+&agrave; toute l'&eacute;l&eacute;gance de l'ancien
+r&eacute;gime, il trouvait une distinction qui le faisait pouvoir
+se plaire seulement avec elles et sans doute l'admiration qu'il
+leur avait vou&eacute;e &eacute;tait sinc&egrave;re, mais de
+nombreuses r&eacute;miniscences d'histoire et d'art
+&eacute;voqu&eacute;es par leurs noms y entraient pour une grande
+part, comme des souvenirs de l'antiquit&eacute; sont une des
+raisons du plaisir qu'un lettr&eacute; trouve &agrave; lire une
+ode d'Horace peut-&ecirc;tre inf&eacute;rieure &agrave; des
+po&egrave;mes de nos jours qui laisseraient ce m&ecirc;me
+lettr&eacute; indiff&eacute;rent. Chacune de ces femmes &agrave;
+c&ocirc;t&eacute; d'une jolie bourgeoise &eacute;tait pour lui ce
+qu'est &agrave; une toile contemporaine repr&eacute;sentant une
+route ou une noce, ces tableaux anciens dont on sait l'histoire,
+depuis le Pape ou le Roi qui les command&egrave;rent, en passant
+par tels personnages aupr&egrave;s de qui leur pr&eacute;sence,
+par don, achat, prise ou h&eacute;ritage nous rappelle quelque
+&eacute;v&eacute;nement ou tout au moins quelque alliance d'un
+int&eacute;r&ecirc;t historique, par cons&eacute;quent des
+connaissances que nous avons acquises, leur donne une nouvelle
+utilit&eacute;, augmente le sentiment de la richesse des
+possessions de notre m&eacute;moire ou de notre &eacute;rudition.
+M. de Charlus se f&eacute;licitait qu'un pr&eacute;jug&eacute;
+analogue au sien en emp&ecirc;chant ces quelques grandes dames de
+frayer avec des femmes d'un sang moins pur, les offr&icirc;t
+&agrave; son culte intactes, dans leur noblesse
+inalt&eacute;r&eacute;e, comme telle fa&ccedil;ade du XVIIIe
+si&egrave;cle soutenue par ses colonnes plates de marbre rose et
+&agrave; laquelle les temps nouveaux n'ont rien
+chang&eacute;.</p>
+
+<p>M. de Charlus c&eacute;l&eacute;brait la v&eacute;ritable
+noblesse d'esprit et de cur de ces femmes, jouant ainsi sur le
+mot par une &eacute;quivoque qui le trompait lui-m&ecirc;me et
+o&ugrave; r&eacute;sidait le mensonge de cette conception
+b&acirc;tarde, de cet ambigu d'aristocratie, de
+g&eacute;n&eacute;rosit&eacute; et d'art, mais aussi sa
+s&eacute;duction, dangereuse pour des &ecirc;tres comme ma
+grand'm&egrave;re &agrave; qui le pr&eacute;jug&eacute; plus
+grossier mais plus innocent d'un noble qui ne regarde qu'aux
+quartiers et ne se soucie pas du reste, e&ucirc;t sembl&eacute;
+trop ridicule, mais qui &eacute;tait sans d&eacute;fense
+d&egrave;s que quelque chose se pr&eacute;sentait sous les dehors
+d'une sup&eacute;riorit&eacute; spirituelle, au point qu'elle
+trouvait les princes enviables par-dessus tous les hommes, parce
+qu'ils purent avoir un Labruy&egrave;re, un F&eacute;nelon comme
+pr&eacute;cepteurs.</p>
+
+<p>Devant le Grand-H&ocirc;tel, les trois Guermantes nous
+quitt&egrave;rent; ils allaient d&eacute;jeuner chez la princesse
+de Luxembourg. Au moment o&ugrave; ma grand'm&egrave;re disait au
+revoir &agrave; Mme de Villeparisis et Saint-Loup &agrave; ma
+grand'm&egrave;re, M. de Charlus qui jusque-l&agrave; ne m'avait
+pas adress&eacute; la parole, fit quelques pas en arri&egrave;re
+et arriv&eacute; &agrave; c&ocirc;t&eacute; de moi: &laquo;Je
+prendrai le th&eacute; ce soir apr&egrave;s d&icirc;ner dans
+l'appartement de ma tante Villeparisis, me dit-il.
+J'esp&egrave;re que vous me ferez le plaisir de venir avec Madame
+votre grand'm&egrave;re.&raquo; Et il rejoignit la marquise.</p>
+
+<p>Quoique ce f&ucirc;t dimanche, il n'y avait pas plus de
+fiacres devant l'h&ocirc;tel qu'au commencement de la saison. La
+femme du notaire en particulier trouvait que c'&eacute;tait bien
+des frais que de louer chaque fois une voiture pour ne pas aller
+chez les Cambremer, et elle se contentait de rester dans sa
+chambre.</p>
+
+<p>-- Est-ce que Mme Blandais est souffrante, demandait-on au
+notaire, on ne l'a pas vue aujourd'hui?</p>
+
+<p>-- Elle a un peu mal &agrave; la t&ecirc;te, la chaleur, cet
+orage. Il lui suffit d'un rien; mais je crois que vous la verrez
+ce soir. Je lui ai conseill&eacute; de descendre. Cela ne peut
+lui faire que du bien.</p>
+
+<p>J'avais pens&eacute; qu'en nous invitant ainsi chez sa tante,
+que je ne doutais pas qu'il e&ucirc;t pr&eacute;venue, M. de
+Charlus e&ucirc;t voulu r&eacute;parer l'impolitesse qu'il
+m'avait t&eacute;moign&eacute;e pendant la promenade du
+matin.<br>
+ Mais quand arriv&eacute; dans le salon de Mme de Villeparisis,
+je voulus saluer le neveu de celle-ci, j'eus beau tourner autour
+de lui qui, d'une voix aigu&euml;, racontait une histoire assez
+malveillante pour un de ses parents, je ne pus pas attraper son
+regard; je me d&eacute;cidai &agrave; lui dire bonjour et assez
+fort, pour l'avertir de ma pr&eacute;sence, mais je compris qu'il
+l'avait remarqu&eacute;e, car avant m&ecirc;me qu'aucun mot ne
+f&ucirc;t sorti de mes l&egrave;vres, au moment o&ugrave; je
+m'inclinais je vis ses deux doigts tendus pour que je les
+serrasse, sans qu'il e&ucirc;t tourn&eacute; les yeux ou
+interrompu la conversation. Il m'avait &eacute;videmment vu, sans
+le laisser para&icirc;tre, et je m'aper&ccedil;us alors que ses
+yeux qui n'&eacute;taient jamais fix&eacute;s sur
+l'interlocuteur, se promenaient perp&eacute;tuellement dans
+toutes les directions, comme ceux de certains animaux
+effray&eacute;s, ou ceux de ces marchands en plein air qui,
+tandis qu'ils d&eacute;bitent leur boniment et exhibent leur
+marchandise illicite, scrutent, sans pourtant tourner la
+t&ecirc;te, les diff&eacute;rents points de l'horizon par
+o&ugrave; pourrait venir la police. Cependant j'&eacute;tais un
+peu &eacute;tonn&eacute; de voir que Mme de Villeparisis heureuse
+de nous voir venir, ne semblait pas s'y &ecirc;tre attendue, je
+le fus plus encore d'entendre M. de Charlus dire &agrave; ma
+grand'm&egrave;re: &laquo;Ah! c'est une tr&egrave;s bonne
+id&eacute;e que vous avez eue de venir, c'est charmant, n'est-ce
+pas, ma tante?&raquo; Sans doute avait-il remarqu&eacute; la
+surprise de celle-ci &agrave; notre entr&eacute;e et pensait-il
+en homme habitu&eacute; &agrave; donner le ton, le
+&laquo;la&raquo;, qu'il lui suffisait pour changer cette surprise
+en joie d'indiquer qu'il en &eacute;prouvait lui-m&ecirc;me, que
+c'&eacute;tait bien le sentiment que notre venue devait exciter.
+En quoi il calculait bien, car Mme de Villeparisis qui comptait
+fort son neveu et savait combien il &eacute;tait difficile de lui
+plaire, parut soudain avoir trouv&eacute; &agrave; ma
+grand'm&egrave;re de nouvelles qualit&eacute;s et ne cessa de lui
+faire f&ecirc;te. Mais je ne pouvais comprendre que M. de Charlus
+e&ucirc;t oubli&eacute; en quelques heures l'invitation si
+br&egrave;ve, mais en apparence si intentionnelle, si
+pr&eacute;m&eacute;dit&eacute;e qu'il m'avait adress&eacute;e le
+matin m&ecirc;me et qu'il appel&acirc;t &laquo;bonne
+id&eacute;e&raquo; de ma grand'm&egrave;re, une id&eacute;e qui
+&eacute;tait toute de lui. Avec un scrupule de pr&eacute;cision
+que je gardai jusqu'&agrave; l'&acirc;ge o&ugrave; je compris que
+ce n'est pas en la lui demandant qu'on apprend la
+v&eacute;rit&eacute; sur l'intention qu'un homme a eue et que le
+risque d'un malentendu qui passera probablement inaper&ccedil;u
+est moindre que celui d'une na&iuml;ve insistance: &laquo;Mais,
+monsieur, lui dis-je, vous vous rappelez bien, n'est-ce pas, que
+c'est vous qui m'avez demand&eacute; que nous vinssions ce
+soir?&raquo; Aucun son, aucun mouvement ne trahirent que M. de
+Charlus e&ucirc;t entendu ma question. Ce que voyant je la
+r&eacute;p&eacute;tai comme les diplomates ou ces jeunes gens
+brouill&eacute;s qui mettent une bonne volont&eacute; inlassable
+et vaine &agrave; obtenir des &eacute;claircissements que
+l'adversaire est d&eacute;cid&eacute; &agrave; ne pas donner. M.
+de Charlus ne me r&eacute;pondit pas davantage. Il me sembla voir
+flotter sur ses l&egrave;vres le sourire de ceux qui de
+tr&egrave;s haut jugent les caract&egrave;res et les
+&eacute;ducations.</p>
+
+<p>Puisqu'il refusait toute explication, j'essayai de m'en donner
+une, et je n'arrivai qu'&agrave; h&eacute;siter entre plusieurs
+dont aucune ne pouvait &ecirc;tre la bonne. Peut-&ecirc;tre ne se
+rappelait-il pas ou peut-&ecirc;tre c'&eacute;tait moi qui avais
+mal compris ce qu'il m'avait dit le matin... Plus probablement
+par orgueil ne voulait-il pas para&icirc;tre avoir cherch&eacute;
+&agrave; attirer des gens qu'il d&eacute;daignait, et
+pr&eacute;f&eacute;rait-il rejeter sur eux l'initiative de leur
+venue. Mais alors, s'il nous d&eacute;daignait, pourquoi avait-il
+tenu &agrave; ce que nous vinssions ou plut&ocirc;t &agrave; ce
+que ma grand'm&egrave;re v&icirc;nt, car de nous deux ce fut
+&agrave; elle seule qu'il adressa la parole pendant cette
+soir&eacute;e et pas une seule fois &agrave; moi. Causant avec la
+plus grande animation avec elle ainsi qu'avec Mme de
+Villeparisis, cach&eacute; en quelque sorte derri&egrave;re
+elles, comme il e&ucirc;t &eacute;t&eacute; au fond d'une loge,
+il se contentait seulement, d&eacute;tournant par moments le
+regard investigateur de ses yeux p&eacute;n&eacute;trants, de
+l'attacher sur ma figure, avec le m&ecirc;me s&eacute;rieux, le
+m&ecirc;me air de pr&eacute;occupation, que si elle e&ucirc;t
+&eacute;t&eacute; un manuscrit difficile &agrave;
+d&eacute;chiffrer.</p>
+
+<p>Sans doute s'il n'avait pas eu ces yeux, le visage de M. de
+Charlus &eacute;tait semblable &agrave; celui de beaucoup de
+beaux hommes. Et quand Saint-Loup en me parlant d'autres
+Guermantes me dit plus tard: &laquo;Dame, ils n'ont pas cet air
+de race, de grand seigneur jusqu'au bout des ongles, qu'a mon
+oncle Palam&egrave;de&raquo;, en confirmant que l'air de race et
+la distinction aristocratiques n'&eacute;taient rien de
+myst&eacute;rieux et de nouveau, mais qui consistaient en des
+&eacute;l&eacute;ments que j'avais reconnus sans
+difficult&eacute; et sans &eacute;prouver d'impression
+particuli&egrave;re, je devais sentir se dissiper une de mes
+illusions. Mais ce visage, auquel une l&eacute;g&egrave;re couche
+de poudre donnait un peu l'aspect d'un visage de
+th&eacute;&acirc;tre, M. de Charlus avait beau en fermer
+herm&eacute;tiquement l'expression, les yeux &eacute;taient comme
+une l&eacute;zarde, comme une meurtri&egrave;re que seule il
+n'avait pu boucher et par laquelle, selon le point o&ugrave; on
+&eacute;tait plac&eacute; par rapport &agrave; lui, on se sentait
+brusquement crois&eacute; du reflet de quelque engin
+int&eacute;rieur qui semblait n'avoir rien de rassurant,
+m&ecirc;me pour celui qui, sans en &ecirc;tre absolument
+ma&icirc;tre, le porterait en soi, &agrave; l'&eacute;tat
+d'&eacute;quilibre instable et toujours sur le point
+d'&eacute;clater; et l'expression circonspecte et incessamment
+inqui&egrave;te de ces yeux, avec toute la fatigue qui, autour
+d'eux, jusqu'&agrave; un cerne descendu tr&egrave;s bas, en
+r&eacute;sultait pour le visage, si bien compos&eacute; et
+arrang&eacute; qu'il f&ucirc;t, faisait penser &agrave; quelque
+incognito, &agrave; quelque d&eacute;guisement d'un homme
+puissant en danger, ou seulement d'un individu dangereux, mais
+tragique. J'aurais voulu deviner quel &eacute;tait ce secret que
+ne portaient pas en eux les autres hommes et qui m'avait
+d&eacute;j&agrave; rendu si &eacute;nigmatique le regard de M. de
+Charlus quand je l'avais vu le matin pr&egrave;s du casino. Mais
+avec ce que je savais maintenant de sa parent&eacute;, je ne
+pouvais plus croire ni que ce f&ucirc;t celui d'un voleur, ni,
+d'apr&egrave;s ce que j'entendais de sa conversation, que ce
+f&ucirc;t celui d'un fou. S'il &eacute;tait si froid avec moi,
+alors qu'il &eacute;tait tellement aimable avec ma
+grand'm&egrave;re, cela ne tenait peut-&ecirc;tre pas &agrave;
+une antipathie personnelle, car d'une mani&egrave;re
+g&eacute;n&eacute;rale, autant il &eacute;tait bienveillant pour
+les femmes, des d&eacute;fauts de qui il parlait sans se
+d&eacute;partir, habituellement, d'une grande indulgence, autant
+il avait &agrave; l'&eacute;gard des hommes, et
+particuli&egrave;rement des jeunes gens, une haine d'une violence
+qui rappelait celle de certains misogynes pour les femmes. De
+deux ou trois &laquo;gigolos&raquo; qui &eacute;taient de la
+famille ou de l'intimit&eacute; de Saint-Loup et dont celui-ci
+cita par hasard le nom, M.<br>
+ de Charlus dit avec une expression presque f&eacute;roce qui
+tranchait sur sa froideur habituelle: &laquo;Ce sont de petites
+canailles.&raquo; Je compris que ce qu'il reprochait surtout aux
+jeunes gens d'aujourd'hui, c'&eacute;tait d'&ecirc;tre trop
+eff&eacute;min&eacute;s. &laquo;Ce sont de vraies femmes&raquo;,
+disait-il avec m&eacute;pris.<br>
+ Mais quelle vie n'e&ucirc;t pas sembl&eacute;
+eff&eacute;min&eacute;e aupr&egrave;s de celle qu'il voulait que
+men&acirc;t un homme et qu'il ne trouvait jamais assez
+&eacute;nergique et virile? (lui-m&ecirc;me dans ses voyages
+&agrave; pied, apr&egrave;s des heures de course, se jetait
+br&ucirc;lant dans des rivi&egrave;res glac&eacute;es.) Il
+n'admettait m&ecirc;me pas qu'un homme port&acirc;t une seule
+bague. Mais ce parti pris de virilit&eacute; ne l'emp&ecirc;chait
+pas d'avoir des qualit&eacute;s de sensibilit&eacute; des plus
+fines. A Mme de Villeparisis qui le priait de d&eacute;crire pour
+ma grand'm&egrave;re un ch&acirc;teau o&ugrave; avait
+s&eacute;journ&eacute; Mme de S&eacute;vign&eacute;, ajoutant
+qu'elle voyait un peu de litt&eacute;rature dans ce
+d&eacute;sespoir d'&ecirc;tre s&eacute;par&eacute;e de cette
+ennuyeuse Mme de Grignan:</p>
+
+<p>-- &laquo;Rien au contraire, r&eacute;pondit-il, ne me semble
+plus vrai. C'&eacute;tait du reste une &eacute;poque o&ugrave;
+ces sentiments-l&agrave; &eacute;taient bien compris. L'habitant
+du Monomopata de Lafontaine, courant chez son ami qui lui est
+apparu un peu triste pendant son sommeil, le pigeon trouvant que
+le plus grand des maux est l'absence de l'autre pigeon, vous
+semblent peut-&ecirc;tre, ma tante, aussi exag&eacute;r&eacute;s
+que Mme de S&eacute;vign&eacute; ne pouvant pas attendre le
+moment o&ugrave; elle sera seule avec sa fille. C'est si beau ce
+qu'elle dit quand elle la quitte: cette s&eacute;paration me fait
+une douleur &agrave; l'&acirc;me que je sens comme un mal du
+corps. Dans l'absence on est lib&eacute;ral des heures. On avance
+dans un temps auquel on aspire.&raquo; Ma grand'm&egrave;re
+&eacute;tait ravie d'entendre parler de ces Lettres, exactement
+de la fa&ccedil;on qu'elle e&ucirc;t fait. Elle s'&eacute;tonnait
+qu'un homme p&ucirc;t les comprendre si bien. Elle trouvait
+&agrave; M. de Charlus des d&eacute;licatesses, une
+sensibilit&eacute; f&eacute;minines. Nous nous d&icirc;mes plus
+tard quand nous f&ucirc;mes seuls et parl&acirc;mes tous les deux
+de lui qu'il avait d&ucirc; subir l'influence profonde d'une
+femme, sa m&egrave;re, ou plus tard sa fille s'il avait des
+enfants. Moi je pensai: &laquo;Une ma&icirc;tresse&raquo; en me
+reportant &agrave; l'influence que celle de Saint-Loup me
+semblait avoir eue sur lui et qui me permettait de me rendre
+compte &agrave; quel point les femmes avec lesquelles ils vivent
+affinent les hommes.</p>
+
+<p>&laquo;Une fois pr&egrave;s de sa fille elle n'avait
+probablement rien &agrave; lui dire&raquo;, r&eacute;pondit Mme
+de Villeparisis.</p>
+
+<p>&laquo;Certainement si; f&ucirc;t-ce de ce qu'elle appelait
+&laquo;choses si l&eacute;g&egrave;res qu'il n'y a que vous et
+moi qui les remarquions&raquo;. Et en tous cas, elle &eacute;tait
+pr&egrave;s d'elle. Et Labruy&egrave;re nous dit que c'est tout:
+&laquo;Etre pr&egrave;s des gens qu'on aime, leur parler, ne leur
+parler point, tout est &eacute;gal.&raquo; Il a raison; c'est le
+seul bonheur, ajouta M. de Charlus d'une voix
+m&eacute;lancolique; et ce bonheur-l&agrave;, h&eacute;las, la
+vie est si mal arrang&eacute;e qu'on le go&ucirc;te bien
+rarement; Mme de S&eacute;vign&eacute; a &eacute;t&eacute; en
+somme moins &agrave; plaindre que d'autres. Elle a pass&eacute;
+une grande partie de sa vie aupr&egrave;s de ce qu'elle
+aimait.</p>
+
+<p>-- Tu oublies que ce n'&eacute;tait pas de l'amour,
+c'&eacute;tait de sa fille qu'il s'agissait.</p>
+
+<p>-- Mais l'important dans la vie n'est pas ce qu'on aime,
+reprit-il d'un ton comp&eacute;tent, p&eacute;remptoire et
+presque tranchant, c'est d'aimer.<br>
+ Ce que ressentait Mme de S&eacute;vign&eacute; pour sa fille
+peut pr&eacute;tendre beaucoup plus justement ressembler &agrave;
+la passion que Racine a d&eacute;peinte dans Andromaque ou dans
+Ph&egrave;dre, que les banales relations que le jeune
+S&eacute;vign&eacute; avait avec ses ma&icirc;tresses. De
+m&ecirc;me l'amour de tel mystique pour son Dieu. Les
+d&eacute;marcations trop &eacute;troites que nous tra&ccedil;ons
+autour de l'amour viennent seulement de notre grande ignorance de
+la vie.</p>
+
+<p>&laquo;Tu aimes beaucoup Andromaque et Ph&egrave;dre?&raquo;
+demanda Saint-Loup &agrave; son oncle, sur un ton
+l&eacute;g&egrave;rement d&eacute;daigneux. &laquo;Il y a plus de
+v&eacute;rit&eacute; dans une trag&eacute;die de Racine que dans
+tous les drames de Monsieur Victor Hugo&raquo;, r&eacute;pondit
+M. de Charlus. &laquo;C'est tout de m&ecirc;me effrayant le
+monde, me dit Saint-Loup &agrave; l'oreille.
+Pr&eacute;f&eacute;rer Racine &agrave; Victor c'est quand
+m&ecirc;me quelque chose d'&eacute;norme!&raquo; Il &eacute;tait
+sinc&egrave;rement attrist&eacute; des paroles de son oncle, mais
+le plaisir de dire &laquo;quand m&ecirc;me&raquo; et surtout
+&laquo;&eacute;norme&raquo; le consolait.</p>
+
+<p>Dans ces r&eacute;flexions sur la tristesse qu'il y a &agrave;
+vivre loin de ce qu'on aime (qui devaient amener ma
+grand'm&egrave;re &agrave; me dire que le neveu de Mme de
+Villeparisis comprenait autrement bien certaines uvres que sa
+tante, et surtout avait quelque chose qui le mettait bien
+au-dessus de la plupart des gens du club), M. de Charlus ne
+laissait pas seulement para&icirc;tre une finesse de sentiment
+que montrent en effet rarement les hommes; sa voix
+elle-m&ecirc;me, pareille &agrave; certaines voix de contralto en
+qui on n'a pas assez cultiv&eacute; le m&eacute;dium et dont le
+chant semble le duo altern&eacute; d'un jeune homme et d'une
+femme, se posait au moment o&ugrave; il exprimait ces
+pens&eacute;es si d&eacute;licates, sur des notes hautes, prenait
+une douceur impr&eacute;vue et semblait contenir des churs de
+fianc&eacute;es, de surs, qui r&eacute;pandaient leur tendresse.
+Mais la nich&eacute;e de jeunes filles que M. de Charlus, avec
+son horreur de tout eff&eacute;minement, aurait &eacute;t&eacute;
+si navr&eacute;, d'avoir l'air d'abriter ainsi dans sa voix, ne
+s'y bornait pas &agrave; l'interpr&eacute;tation, &agrave; la
+modulation, des morceaux de sentiment. Souvent tandis que causait
+M. de Charlus, on entendait leur rire aigu et frais de
+pensionnaires ou de coquettes ajuster leur prochain avec des
+malices de bonnes langues et de fines mouches.</p>
+
+<p>Il raconta qu'une demeure qui avait appartenu &agrave; sa
+famille, o&ugrave; Marie-Antoinette avait couch&eacute;, dont le
+parc &eacute;tait de Len&ocirc;tre, appartenait maintenant aux
+riches financiers Isra&euml;l, qui l'avaient achet&eacute;e.
+&laquo;Isra&euml;l, du moins c'est le nom que portent ces gens,
+qui me semble un terme g&eacute;n&eacute;rique, ethnique,
+plut&ocirc;t qu'un nom propre. On ne sait pas peut-&ecirc;tre que
+ce genre de personnes ne portent pas de noms et sont seulement
+d&eacute;sign&eacute;es par la collectivit&eacute; &agrave;
+laquelle elles appartiennent. Cela ne fait rien! Avoir
+&eacute;t&eacute; la demeure des Guermantes et appartenir aux
+Isra&euml;l!!! s'&eacute;cria-t-il. Cela fait penser &agrave;
+cette chambre du ch&acirc;teau de Blois o&ugrave; le gardien qui
+le faisait visiter me dit: &laquo;C'est ici que Marie Stuart
+faisait sa pri&egrave;re; et c'est l&agrave; maintenant o&ugrave;
+ce que je mets mes balais.&raquo; Naturellement je ne veux rien
+savoir de cette demeure qui s'est d&eacute;shonor&eacute;e, pas
+plus que de ma cousine Clara de Chimay qui a quitt&eacute; son
+mari. Mais je conserve la photographie de la premi&egrave;re
+encore intacte, comme celle de la princesse quand ses grands yeux
+n'avaient de regards que pour mon cousin. La photographie
+acquiert un peu de la dignit&eacute; qui lui manque quand elle
+cesse d'&ecirc;tre une reproduction du r&eacute;el et nous montre
+des choses qui n'existent plus. Je pourrai vous en donner une,
+puisque ce genre d'architecture vous int&eacute;resse&raquo;,
+dit-il &agrave; ma grand'm&egrave;re. A ce moment apercevant que
+le mouchoir brod&eacute; qu'il avait dans sa poche laissait
+d&eacute;passer des liser&eacute;s de couleur, il le rentra
+vivement avec la mine effarouch&eacute;e d'une femme pudibonde
+mais point innocente dissimulant des app&acirc;ts que, par un
+exc&egrave;s de scrupule, elle juge ind&eacute;cents.
+&laquo;Imaginez-vous, reprit-il, que ces gens ont commenc&eacute;
+par d&eacute;truire le parc de Len&ocirc;tre, ce qui est aussi
+coupable que de lac&eacute;rer un tableau de Poussin. Pour cela,
+ces Isra&euml;l devraient &ecirc;tre en prison.<br>
+ Il est vrai, ajouta-t-il en souriant apr&egrave;s un moment de
+silence, qu'il y a sans doute tant d'autres choses pour
+lesquelles ils devraient y &ecirc;tre! En tous cas vous vous
+imaginez l'effet que produit devant ces architectures un jardin
+anglais.</p>
+
+<p>-- Mais la maison est du m&ecirc;me style que le
+Petit-Trianon, dit Mme de Villeparisis, et Marie-Antoinette y a
+bien fait faire un jardin anglais.</p>
+
+<p>-- Qui d&eacute;pare tout de m&ecirc;me la fa&ccedil;ade de
+Gabriel, r&eacute;pondit M. de Charlus. &Eacute;videmment ce
+serait maintenant une sauvagerie que de d&eacute;truire le
+Hameau. Mais quel que soit l'esprit du jour, je doute tout de
+m&ecirc;me qu'&agrave; cet &eacute;gard une fantaisie de Mme
+Isra&euml;l ait le m&ecirc;me prestige que le souvenir de la
+Reine.</p>
+
+<p>Cependant ma grand'm&egrave;re m'avait fait signe de monter me
+coucher, malgr&eacute; l'insistance de Saint-Loup qui, &agrave;
+ma grande honte, avait fait allusion devant M. de Charlus
+&agrave; la tristesse que j'&eacute;prouvais souvent le soir
+avant de m'endormir et que son oncle devait trouver quelque chose
+de bien peu viril. Je tardai encore quelques instants, puis m'en
+allai, et fus bien &eacute;tonn&eacute; quand un peu
+apr&egrave;s, ayant entendu frapper &agrave; la porte de ma
+chambre et ayant demand&eacute; qui &eacute;tait l&agrave;,
+j'entendis la voix de M. de Charlus qui disait d'un ton sec:</p>
+
+<p>-- C'est Charlus. Puis-je entrer, monsieur? Monsieur,
+reprit-il du m&ecirc;me ton une fois qu'il eut referm&eacute; la
+porte, mon neveu racontait tout &agrave; l'heure que vous
+&eacute;tiez un peu ennuy&eacute; avant de vous endormir, et
+d'autre part que vous admiriez les livres de Bergotte. Comme j'en
+ai dans ma malle un que vous ne connaissez probablement pas, je
+vous l'apporte pour vous aider &agrave; passer ces moments
+o&ugrave; vous ne vous sentez pas heureux.</p>
+
+<p>Je remerciai M. de Charlus avec &eacute;motion et lui dis que
+j'avais au contraire eu peur que ce que Saint-Loup lui avait dit
+de mon malaise &agrave; l'approche de la nuit, m'e&ucirc;t fait
+para&icirc;tre &agrave; ses yeux plus stupide encore que je
+n'&eacute;tais.</p>
+
+<p>-- Mais non, r&eacute;pondit-il avec un accent plus doux. Vous
+n'avez peut-&ecirc;tre pas de m&eacute;rite personnel, si peu
+d'&ecirc;tres en ont! Mais pour un temps du moins vous avez la
+jeunesse et c'est toujours une s&eacute;duction.<br>
+ D'ailleurs, monsieur, la plus grande des sottises, c'est de
+trouver ridicules ou bl&acirc;mables les sentiments qu'on
+n'&eacute;prouve pas. J'aime la nuit et vous me dites que vous la
+redoutez; j'aime sentir les roses et j'ai un ami &agrave; qui
+leur odeur donne la fi&egrave;vre. Croyez-vous que je pense pour
+cela qu'il vaut moins que moi. Je m'efforce de tout comprendre et
+je me garde de rien condamner. En somme ne vous plaignez pas
+trop, je ne dirai pas que ces tristesses ne sont pas
+p&eacute;nibles, je sais ce qu'on peut souffrir pour des choses
+que les autres ne comprendraient pas.<br>
+ Mais du moins vous avez bien plac&eacute; votre affection dans
+votre grand'm&egrave;re. Vous la voyez beaucoup. Et puis c'est
+une tendresse permise, je veux dire une tendresse pay&eacute;e de
+retour. Il y en a tant dont on ne peut pas dire cela.</p>
+
+<p>Il marchait de long en large dans la chambre, regardant un
+objet, en soulevant un autre. J'avais l'impression qu'il avait
+quelque chose &agrave; m'annoncer et ne trouvait pas en quels
+termes le faire.</p>
+
+<p>&laquo;J'ai un autre volume de Bergotte ici, je vais vous le
+chercher&raquo;, ajouta-t-il, et il sonna. Un groom vint au bout
+d'un moment. &laquo;Allez me chercher votre ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel. Il n'y a que lui ici qui soit capable de faire une
+commission intelligemment, dit M. de Charlus avec hauteur.
+&laquo;Monsieur Aim&eacute;, Monsieur?&raquo; demanda le groom.
+&laquo;Je ne sais pas son nom, mais si, je me rappelle que je
+l'ai entendu appeler Aim&eacute;.<br>
+ Allez vite, je suis press&eacute;.&raquo; &laquo;Il va
+&ecirc;tre tout de suite ici, monsieur, je l'ai justement vu en
+bas&raquo;, r&eacute;pondit le groom qui voulait avoir l'air au
+courant. Un certain temps se passa. Le groom revint.<br>
+ &laquo;Monsieur, M. Aim&eacute; est couch&eacute;. Mais je peux
+faire la commission.&raquo; &laquo;Non, vous n'avez qu'&agrave;
+le faire lever.&raquo; &laquo;Monsieur, je ne peux pas, il ne
+couche pas l&agrave;.&raquo; &laquo;Alors, laissez-nous
+tranquilles.&raquo; &laquo;Mais, monsieur, dis-je, le groom
+parti, vous &ecirc;tes trop bon, un seul volume de Bergotte me
+suffira.&raquo; &laquo;C'est ce qui me semble, apr&egrave;s
+tout.&raquo; M. de Charlus marchait. Quelques minutes se
+pass&egrave;rent ainsi, puis, apr&egrave;s quelques instants
+d'h&eacute;sitation et se reprenant &agrave; plusieurs fois, il
+pivota sur lui-m&ecirc;me et de sa voix redevenue cinglante, il
+me jeta: &laquo;Bonsoir, monsieur&raquo; et partit. Apr&egrave;s
+tous les sentiments &eacute;lev&eacute;s que je lui avais entendu
+exprimer ce soir-l&agrave;, le lendemain qui &eacute;tait jour de
+son d&eacute;part, sur la plage, dans la matin&eacute;e, au
+moment o&ugrave; j'allais prendre mon bain, comme M. de Charlus
+s'&eacute;tait approch&eacute; de moi pour m'avertir que ma
+grand'm&egrave;re m'attendait aussit&ocirc;t que je serais sorti
+de l'eau, je fus bien &eacute;tonn&eacute; de l'entendre me dire,
+en me pin&ccedil;ant le cou, avec une familiarit&eacute; et un
+rire vulgaires:</p>
+
+<p>-- Mais on s'en fiche bien de sa vieille grand'm&egrave;re,
+hein? petite fripouille!</p>
+
+<p>-- Comment, monsieur, je l'adore!</p>
+
+<p>-- Monsieur, me dit-il en s'&eacute;loignant d'un pas et avec
+un air glacial, vous &ecirc;tes encore jeune, vous devriez en
+profiter pour apprendre deux choses, la premi&egrave;re c'est de
+vous abstenir d'exprimer des sentiments trop naturels pour
+n'&ecirc;tre pas sous-entendus; la seconde c'est de ne pas partir
+en guerre pour r&eacute;pondre aux choses qu'on vous dit avant
+d'avoir p&eacute;n&eacute;tr&eacute; leur signification. Si vous
+aviez pris cette pr&eacute;caution, il y a un instant, vous vous
+seriez &eacute;vit&eacute; d'avoir l'air de parler &agrave; tort
+et &agrave; travers comme un sourd et d'ajouter par l&agrave; un
+second ridicule &agrave; celui d'avoir des ancres brod&eacute;es
+sur votre costume de bain. Je vous ai pr&ecirc;t&eacute; un livre
+de Bergotte dont j'ai besoin.<br>
+ Faites-le moi rapporter dans une heure par ce ma&icirc;tre
+d'h&ocirc;tel au pr&eacute;nom risible et mal port&eacute;, qui
+je suppose n'est pas couch&eacute; &agrave; cette heure-ci. Vous
+me faites apercevoir que je vous ai parl&eacute; trop t&ocirc;t
+hier soir des s&eacute;ductions de la jeunesse, je vous aurais
+rendu meilleur service en vous signalant son &eacute;tourderie,
+ses incons&eacute;quences et son incompr&eacute;hension.
+J'esp&egrave;re, monsieur, que cette petite douche ne vous sera
+pas moins salutaire que votre bain. Mais ne restez pas ainsi
+immobile, vous pourriez prendre froid. Bonsoir, monsieur.</p>
+
+<p>Sans doute eut-il regret de ces paroles, car quelque temps
+apr&egrave;s je re&ccedil;us, -- dans une reliure de maroquin sur
+le plat de laquelle avait &eacute;t&eacute; encastr&eacute;e une
+plaque de cuir incis&eacute; qui repr&eacute;sentait en
+demi-relief une branche de myosotis -- le livre qu'il m'avait
+pr&ecirc;t&eacute; et que je lui avais fait remettre, non par
+Aim&eacute; qui se trouvait &laquo;de sortie&raquo;, mais par le
+liftier.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of A L'Ombre Des Jeunes Filles en Fleur,
+Volume 2, by Marcel Proust
+
+*** END OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK A L'OMBRE DES JEUNES FILLES ***
+
+This file should be named 2lomb10h.htm or 2lomb10h.zip
+Corrected EDITIONS of our eBooks get a new NUMBER, 2lomb11h.htm
+VERSIONS based on separate sources get new LETTER, 2lomb10ah.htm
+
+This HTML file was produced by Walter Debeuf
+
+Project Gutenberg eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the US
+unless a copyright notice is included. Thus, we usually do not
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+We are now trying to release all our eBooks one year in advance
+of the official release dates, leaving time for better editing.
+Please be encouraged to tell us about any error or corrections,
+even years after the official publication date.
+
+Please note neither this listing nor its contents are final til
+midnight of the last day of the month of any such announcement.
+The official release date of all Project Gutenberg eBooks is at
+Midnight, Central Time, of the last day of the stated month. A
+preliminary version may often be posted for suggestion, comment
+and editing by those who wish to do so.
+
+Most people start at our Web sites at:
+http://gutenberg.net or
+http://promo.net/pg
+
+These Web sites include award-winning information about Project
+Gutenberg, including how to donate, how to help produce our new
+eBooks, and how to subscribe to our email newsletter (free!).
+
+
+Those of you who want to download any eBook before announcement
+can get to them as follows, and just download by date. This is
+also a good way to get them instantly upon announcement, as the
+indexes our cataloguers produce obviously take a while after an
+announcement goes out in the Project Gutenberg Newsletter.
+
+http://www.ibiblio.org/gutenberg/etext03 or
+ftp://ftp.ibiblio.org/pub/docs/books/gutenberg/etext03
+
+Or /etext02, 01, 00, 99, 98, 97, 96, 95, 94, 93, 92, 92, 91 or 90
+
+Just search by the first five letters of the filename you want,
+as it appears in our Newsletters.
+
+
+Information about Project Gutenberg (one page)
+
+We produce about two million dollars for each hour we work. The
+time it takes us, a rather conservative estimate, is fifty hours
+to get any eBook selected, entered, proofread, edited, copyright
+searched and analyzed, the copyright letters written, etc. Our
+projected audience is one hundred million readers. If the value
+per text is nominally estimated at one dollar then we produce $2
+million dollars per hour in 2002 as we release over 100 new text
+files per month: 1240 more eBooks in 2001 for a total of 4000+
+We are already on our way to trying for 2000 more eBooks in 2002
+If they reach just 1-2% of the world's population then the total
+will reach over half a trillion eBooks given away by year's end.
+
+The Goal of Project Gutenberg is to Give Away 1 Trillion eBooks!
+This is ten thousand titles each to one hundred million readers,
+which is only about 4% of the present number of computer users.
+
+Here is the briefest record of our progress (* means estimated):
+
+eBooks Year Month
+
+ 1 1971 July
+ 10 1991 January
+ 100 1994 January
+ 1000 1997 August
+ 1500 1998 October
+ 2000 1999 December
+ 2500 2000 December
+ 3000 2001 November
+ 4000 2001 October/November
+ 6000 2002 December*
+ 9000 2003 November*
+10000 2004 January*
+
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been created
+to secure a future for Project Gutenberg into the next millennium.
+
+We need your donations more than ever!
+
+As of February, 2002, contributions are being solicited from people
+and organizations in: Alabama, Alaska, Arkansas, Connecticut,
+Delaware, District of Columbia, Florida, Georgia, Hawaii, Illinois,
+Indiana, Iowa, Kansas, Kentucky, Louisiana, Maine, Massachusetts,
+Michigan, Mississippi, Missouri, Montana, Nebraska, Nevada, New
+Hampshire, New Jersey, New Mexico, New York, North Carolina, Ohio,
+Oklahoma, Oregon, Pennsylvania, Rhode Island, South Carolina, South
+Dakota, Tennessee, Texas, Utah, Vermont, Virginia, Washington, West
+Virginia, Wisconsin, and Wyoming.
+
+We have filed in all 50 states now, but these are the only ones
+that have responded.
+
+As the requirements for other states are met, additions to this list
+will be made and fund raising will begin in the additional states.
+Please feel free to ask to check the status of your state.
+
+In answer to various questions we have received on this:
+
+We are constantly working on finishing the paperwork to legally
+request donations in all 50 states. If your state is not listed and
+you would like to know if we have added it since the list you have,
+just ask.
+
+While we cannot solicit donations from people in states where we are
+not yet registered, we know of no prohibition against accepting
+donations from donors in these states who approach us with an offer to
+donate.
+
+International donations are accepted, but we don't know ANYTHING about
+how to make them tax-deductible, or even if they CAN be made
+deductible, and don't have the staff to handle it even if there are
+ways.
+
+Donations by check or money order may be sent to:
+
+Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+PMB 113
+1739 University Ave.
+Oxford, MS 38655-4109
+
+Contact us if you want to arrange for a wire transfer or payment
+method other than by check or money order.
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation has been approved by
+the US Internal Revenue Service as a 501(c)(3) organization with EIN
+[Employee Identification Number] 64-622154. Donations are
+tax-deductible to the maximum extent permitted by law. As fund-raising
+requirements for other states are met, additions to this list will be
+made and fund-raising will begin in the additional states.
+
+We need your donations more than ever!
+
+You can get up to date donation information online at:
+
+http://www.gutenberg.net/donation.html
+
+
+***
+
+If you can't reach Project Gutenberg,
+you can always email directly to:
+
+Michael S. Hart hart@pobox.com
+
+Prof. Hart will answer or forward your message.
+
+We would prefer to send you information by email.
+
+
+**The Legal Small Print**
+
+
+(Three Pages)
+
+***START**THE SMALL PRINT!**FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS**START***
+Why is this "Small Print!" statement here? You know: lawyers.
+They tell us you might sue us if there is something wrong with
+your copy of this eBook, even if you got it for free from
+someone other than us, and even if what's wrong is not our
+fault. So, among other things, this "Small Print!" statement
+disclaims most of our liability to you. It also tells you how
+you may distribute copies of this eBook if you want to.
+
+*BEFORE!* YOU USE OR READ THIS EBOOK
+By using or reading any part of this PROJECT GUTENBERG-tm
+eBook, you indicate that you understand, agree to and accept
+this "Small Print!" statement. If you do not, you can receive
+a refund of the money (if any) you paid for this eBook by
+sending a request within 30 days of receiving it to the person
+you got it from. If you received this eBook on a physical
+medium (such as a disk), you must return it with your request.
+
+ABOUT PROJECT GUTENBERG-TM EBOOKS
+This PROJECT GUTENBERG-tm eBook, like most PROJECT GUTENBERG-tm eBooks,
+is a "public domain" work distributed by Professor Michael S. Hart
+through the Project Gutenberg Association (the "Project").
+Among other things, this means that no one owns a United States copyright
+on or for this work, so the Project (and you!) can copy and
+distribute it in the United States without permission and
+without paying copyright royalties. Special rules, set forth
+below, apply if you wish to copy and distribute this eBook
+under the "PROJECT GUTENBERG" trademark.
+
+Please do not use the "PROJECT GUTENBERG" trademark to market
+any commercial products without permission.
+
+To create these eBooks, the Project expends considerable
+efforts to identify, transcribe and proofread public domain
+works. Despite these efforts, the Project's eBooks and any
+medium they may be on may contain "Defects". Among other
+things, Defects may take the form of incomplete, inaccurate or
+corrupt data, transcription errors, a copyright or other
+intellectual property infringement, a defective or damaged
+disk or other eBook medium, a computer virus, or computer
+codes that damage or cannot be read by your equipment.
+
+LIMITED WARRANTY; DISCLAIMER OF DAMAGES
+But for the "Right of Replacement or Refund" described below,
+[1] Michael Hart and the Foundation (and any other party you may
+receive this eBook from as a PROJECT GUTENBERG-tm eBook) disclaims
+all liability to you for damages, costs and expenses, including
+legal fees, and [2] YOU HAVE NO REMEDIES FOR NEGLIGENCE OR
+UNDER STRICT LIABILITY, OR FOR BREACH OF WARRANTY OR CONTRACT,
+INCLUDING BUT NOT LIMITED TO INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE
+OR INCIDENTAL DAMAGES, EVEN IF YOU GIVE NOTICE OF THE
+POSSIBILITY OF SUCH DAMAGES.
+
+If you discover a Defect in this eBook within 90 days of
+receiving it, you can receive a refund of the money (if any)
+you paid for it by sending an explanatory note within that
+time to the person you received it from. If you received it
+on a physical medium, you must return it with your note, and
+such person may choose to alternatively give you a replacement
+copy. If you received it electronically, such person may
+choose to alternatively give you a second opportunity to
+receive it electronically.
+
+THIS EBOOK IS OTHERWISE PROVIDED TO YOU "AS-IS". NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, ARE MADE TO YOU AS
+TO THE EBOOK OR ANY MEDIUM IT MAY BE ON, INCLUDING BUT NOT
+LIMITED TO WARRANTIES OF MERCHANTABILITY OR FITNESS FOR A
+PARTICULAR PURPOSE.
+
+Some states do not allow disclaimers of implied warranties or
+the exclusion or limitation of consequential damages, so the
+above disclaimers and exclusions may not apply to you, and you
+may have other legal rights.
+
+INDEMNITY
+You will indemnify and hold Michael Hart, the Foundation,
+and its trustees and agents, and any volunteers associated
+with the production and distribution of Project Gutenberg-tm
+texts harmless, from all liability, cost and expense, including
+legal fees, that arise directly or indirectly from any of the
+following that you do or cause: [1] distribution of this eBook,
+[2] alteration, modification, or addition to the eBook,
+or [3] any Defect.
+
+DISTRIBUTION UNDER "PROJECT GUTENBERG-tm"
+You may distribute copies of this eBook electronically, or by
+disk, book or any other medium if you either delete this
+"Small Print!" and all other references to Project Gutenberg,
+or:
+
+[1] Only give exact copies of it. Among other things, this
+ requires that you do not remove, alter or modify the
+ eBook or this "small print!" statement. You may however,
+ if you wish, distribute this eBook in machine readable
+ binary, compressed, mark-up, or proprietary form,
+ including any form resulting from conversion by word
+ processing or hypertext software, but only so long as
+ *EITHER*:
+
+ [*] The eBook, when displayed, is clearly readable, and
+ does *not* contain characters other than those
+ intended by the author of the work, although tilde
+ (~), asterisk (*) and underline (_) characters may
+ be used to convey punctuation intended by the
+ author, and additional characters may be used to
+ indicate hypertext links; OR
+
+ [*] The eBook may be readily converted by the reader at
+ no expense into plain ASCII, EBCDIC or equivalent
+ form by the program that displays the eBook (as is
+ the case, for instance, with most word processors);
+ OR
+
+ [*] You provide, or agree to also provide on request at
+ no additional cost, fee or expense, a copy of the
+ eBook in its original plain ASCII form (or in EBCDIC
+ or other equivalent proprietary form).
+
+[2] Honor the eBook refund and replacement provisions of this
+ "Small Print!" statement.
+
+[3] Pay a trademark license fee to the Foundation of 20% of the
+ gross profits you derive calculated using the method you
+ already use to calculate your applicable taxes. If you
+ don't derive profits, no royalty is due. Royalties are
+ payable to "Project Gutenberg Literary Archive Foundation"
+ the 60 days following each date you prepare (or were
+ legally required to prepare) your annual (or equivalent
+ periodic) tax return. Please contact us beforehand to
+ let us know your plans and to work out the details.
+
+WHAT IF YOU *WANT* TO SEND MONEY EVEN IF YOU DON'T HAVE TO?
+Project Gutenberg is dedicated to increasing the number of
+public domain and licensed works that can be freely distributed
+in machine readable form.
+
+The Project gratefully accepts contributions of money, time,
+public domain materials, or royalty free copyright licenses.
+Money should be paid to the:
+"Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
+If you are interested in contributing scanning equipment or
+software or other items, please contact Michael Hart at:
+hart@pobox.com
+
+[Portions of this eBook's header and trailer may be reprinted only
+when distributed free of all fees. Copyright (C) 2001, 2002 by
+Michael S. Hart. Project Gutenberg is a TradeMark and may not be
+used in any sales of Project Gutenberg eBooks or other materials be
+they hardware or software or any other related product without
+express permission.]
+
+*END THE SMALL PRINT! FOR PUBLIC DOMAIN EBOOKS*Ver.02/11/02*END*
+
+
+
+</pre>
+
+</body>
+</html>
+
+