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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent + +Author: Alexandre Dumas, Fils + +Release Date: September 8, 2009 [EBook #29937] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le +typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée +et n'a pas été harmonisée. + + + + + + Les + + FEMMES QUI TUENT + + et les + + FEMMES QUI VOTENT + + + + +_Il a été tiré de cet ouvrage_: + + + 20 exemplaires sur papier de Hollande. + 10 -- -- de Chine. + 12 -- -- Whatman. + + +TOUS NUMÉROTÉS + + + + + ALEXANDRE DUMAS FILS + de l'Académie Française + + LES + + FEMMES QUI TUENT + + ET LES + + FEMMES QUI VOTENT + + DOUZIÈME ÉDITION + + PARIS + CALMANN LÉVY, ÉDITEUR + RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15 + 1880 + Droits de reproduction et de traduction réservés. + + + + + LES FEMMES QUI TUENT + + ET + + LES FEMMES QUI VOTENT + + + A JULES CLARETIE + + 20 août 1880. + + Mon cher Claretie, + +Vous avez publié le 24 août un long article dans _le Temps_, sur les +derniers procès de mademoiselle Dumaire et de madame de Tilly. Cet +article contenait à la fin les lignes suivantes: + + _Je m'attendais à ce que M. Dumas prît la parole dans + ce vif et poignant débat. Il est le grand avocat consultant de + ces causes saignantes, et je ne sais pas de président qui puisse + résumer comme lui les faits de semblables procès et en déduire + toutes les conséquences. Il doit s'applaudir d'avoir si hardiment + et tant de fois soulevé de pareilles questions, lorsqu'il voit + que la vie, sévère comme un problème de mathématique, en rend la + solution de plus en plus nécessaire chaque jour. Sans doute la + comédie est écrite,_ la Princesse Georges _a tout dit; mais + j'aurais voulu savoir ce que pensait de la comtesse de + Tilly--cette princesse Georges au vitriol--le philosophe du + théâtre contemporain._ + +Chose curieuse, quand cet article m'est arrivé de votre part, j'avais, +depuis trois ou quatre jours, commencé le travail que vous attendiez de +moi, et j'en étais juste à une phrase, que vous retrouverez dans cette +lettre, où je parlais de l'auteur de _la Princesse Georges_. Il y avait +là une sympathie manifeste, des atomes crochus visibles; aussi, je vous +demande la permission de vous adresser et de vous dédier ce travail; ce +me sera, de plus, une occasion de vous témoigner publiquement toute +l'affection et toute l'estime que j'ai pour votre personne, votre +caractère et votre talent. + +Et puis, nous sommes tout à fait à l'aise pour causer ainsi de ce +sujet, étant du même avis, car vous dites encore dans le même article: + + _Il y a eu, comme toujours débordement de sympathie pour les_ + exécutrices; _et les victimes, selon l'usage, ont semblé fort peu + intéressantes. Il y a à cela une raison morale; car cet + enthousiasme pour la brutalité serait ironique s'il n'était que + le produit d'une admiration malsaine pour les êtres qui, se + plaçant au-dessus de la loi, ont l'audace de se faire justice + eux-mêmes. La raison de toutes ces acclamations saluant une + meurtrière, c'est que la femme, décidément, n'est pas + suffisamment protégée par la loi, qui est essentiellement et + uniquement une_ loi mâle, _si je puis dire. L'auteur de_ la + Princesse Georges _l'a fort bien montré, dramatiquement et + philosophiquement à la fois, lorsqu'il nous présente l'épouse + trompée s'adressant tour à tour à sa mère, c'est-à-dire à la + famille, puis à la loi, c'est-à-dire à la société, pour leur + réclamer une consolation ou un secours. De consolation, il n'y en + a point; de secours, il n'en faut attendre de personne. Faut-il + donc souffrir, éternellement souffrir dans son amour et dans son + amour-propre, dans sa dignité de femme, dans la sécurité même de + sa vie, car la ruine matérielle est possible après cette terrible + ruine morale? Que faut-il faire, enfin?_ + +Mais tout le monde ne pense pas comme nous, mon cher ami, et, pour +tout dire, j'avais d'abord pris la plume pour répondre à un +article d'un de vos confrères, M. Racot, lequel, dans _le Figaro_, +exprimait des idées, sinon toutes contraires, du moins très opposées +aux nôtres. Je fais donc, comme on dit, d'une pierre deux coups; c'est +à vous que je m'adresse, et c'est à M. Racot et à ceux qui pensent +comme lui que je réponds. + +Votre confrère ne se contentait pas, lui, de parler de mademoiselle +Virginie Dumaire et de madame de Tilly: il parlait aussi de madame +Hubertine Auclert, et il paraissait même conclure, philosophiquement, +contre cette dernière en faveur de madame de Tilly. C'était vif; mais +il résumait quelques-unes des idées que j'ai émises dans la préface de +_Monsieur Alphonse_, et l'enchaînement de son idée concordait +parfaitement avec l'enchaînement des miennes. Selon moi, les femmes +qui tuent mènent aux femmes qui votent. De là ce titre dont on a déjà +fait dans la presse des jeux de mots que j'avais prévus; car, en +annonçant la brochure à mon éditeur, je lui disais: «Recommandez bien +à l'imprimeur de ne pas se tromper, et de ne pas mettre les femmes +qui, etc.» + +J'ai donc déjà eu, à ce propos, l'esprit de tout le monde, et je l'ai +eu plus tôt; c'est d'un excellent augure. Un ami à moi m'a écrit pour +me conseiller de supprimer au moins la seconde partie du titre; je n'en +fais rien. Le titre prête à rire, tant mieux! cela le popularisera; et +puis le rire est bon. D'ailleurs, nous trouverons encore, de temps en +temps, l'occasion de rire, en route, je vous le promets. Si notre +esprit ne nous suffit pas, la bêtise des autres nous viendra en aide. + +Maintenant qu'on a bien ri du titre, entrons dans le sujet. + +M. Racot, tout en s'étonnant et en s'alarmant de ces nouveaux +symptômes d'abaissement dans l'ordre moral, ne conclut pas comme nous +l'avons déjà fait, vous et moi, dans le passé; il reste toujours +l'adversaire du divorce, et il demande, par exemple, ce qu'au point de +vue de l'équité, de la justice et de la réparation, madame de Tilly +aurait gagné à ce que le divorce existât. Il ajoute: «Supposons le +divorce établi avant la scène du vitriol, _le mari avait le droit de +divorcer et était libre d'épouser la femme qui faisait le désespoir +de la première_.» + +On peut avoir de très bonnes raisons personnelles, dans sa conscience, +son idéal et ses traditions, pour être l'adversaire du divorce; mais il +ne faut pourtant pas le combattre avec des propositions aussi +facilement réfutables que celle-là, et nous ne pouvons, n'est-ce pas, +laisser circuler cette première assertion, sans lui barrer le chemin. + +Dans aucun des pays où le divorce existe, même en Amérique où il jouit +de facilités exceptionnelles, la loi n'eût autorisé M. de Tilly à +divorcer d'avec sa femme, et à épouser ensuite mademoiselle Maréchal. +Si la loi sur le divorce même aussi étendue que M. Naquet l'a proposée, +existait en France, aucun des articles de cette loi, si habilement +interprété ou contourné qu'il fût par l'avocat le plus subtil ou +l'avoué le plus retors, ne pourrait servir à un homme comme M. de Tilly +pour répudier une femme telle qu'était madame de Tilly avant l'attentat +qu'elle a commis, attentat que certaines raisons psychologiques peuvent +expliquer, mais, disons-le tout de suite, qu'aucune bonne raison morale +n'excuse, malgré cette sympathie un peu trop aveugle dont bénéficie la +coupable et qui rentre dans ce que Lamartine appelait les surprises du +coeur. + +J'ajouterai: la loi sur le divorce existant,--pas plus après cet +attentat acquitté par le jury, qu'auparavant,--M. de Tilly ne pourrait +encore user du divorce, et, dans l'état actuel de la législation, il +n'aurait même pas pu obtenir la séparation légale, puisqu'il n'avait +rien à reprocher ni à la conduite ni au caractère de madame de Tilly +comme mère et comme épouse, et qu'aujourd'hui même où elle est +déclarée, sinon innocente, du moins non coupable, il n'aurait pas +encore le droit ni de divorcer ni de se séparer. A la demande de M. +Racot, voilà la réponse à faire, et le premier venu aurait pu la faire +comme moi; elle est claire, simple, irréfutable. + +L'erreur de M. Racot et de beaucoup d'autres de nos adversaires, vient +de ce que, comme tous les partisans de l'indissolubilité du mariage, +il aime à se contenter, un peu trop facilement, des arguments à l'aide +desquels l'Église veut mettre les femmes de son côté. Elle leur dit, +en effet, sur tous les tons, comme on peut le voir dans le livre de +M. l'abbé Vidieu auquel j'ai répondu: «Le jour où le divorce +sera rétabli, le mari pourra répudier sa femme quand bon lui semblera +et contracter immédiatement d'autres liens.» + +Non seulement il n'y a rien de vrai, mais il n'y a rien de possible +dans une pareille assertion, et il faut toute la candeur et toute la +confiance de la foi féminine pour la croire et la propager. Si le +divorce avait existé, non seulement M. de Tilly n'aurait pas pu s'en +servir contre sa femme, mais c'est madame de Tilly qui aurait pu s'en +servir contre lui, au lieu d'en arriver, comme moyen suprême de +garantie, à l'action lâche et dégradante qu'elle a commise. Elle +aurait demandé une protection à la loi, au lieu de demander une +vengeance à l'acide sulfurique, et le Code l'eût libérée d'un mariage +qu'elle ne méritait pas, au lieu de la libérer de la prison +qu'elle avait bien méritée. Je m'arrête là. Je n'ai nulle envie de +recommencer une croisade pour le divorce. Il sera toujours temps, si +cela est nécessaire, de reprendre la parole quand le projet sera +discuté à la Chambre. Mais, si les crimes, les catastrophes de toute +sorte, nés de l'indissolubilité du mariage, continuent dans la +progression signalée par les dernières statistiques, la question aura +fait toute seule de tels progrès, qu'il n'y aura plus besoin de rien +dire et que la nécessité de la loi sera péremptoirement démontrée par +les faits. + +Mais nous sommes en vacances, les questions politiques sont +momentanément ajournées, la controverse centrale n'existe pas, le +gouvernement se promène et se repose; sénateurs et députés sont +éparpillés sur les routes; gens du monde et bourgeois sont à la +campagne, aux bains de mer, aux eaux; nul ne se soucie, en apparence, +des questions d'ensemble, et chacun se contente, en lisant son journal, +au grand air, des nouvelles du jour, des accidents de chemin de fer, +des assassinats et des éboulements. Pour moi, tout au contraire, ce +moment me semble toujours opportun pour soulever certaines discussions +et tâcher de faire pénétrer quelques idées soi-disant subversives ou +tout au moins paradoxales dans des esprits et des consciences non +influencés par leur milieu habituel et disposés à la conciliation par +une digestion lente et réparatrice. Pour parler sérieusement, la +solidarité des intérêts, des passions, des habitudes, des traditions, +des compromis, des ignorances est rompue; le grand seigneur, le +millionnaire, l'homme du monde, le bourgeois, le fonctionnaire, +l'employé, le rentier, le négociant redeviennent, par quarante degrés +de chaleur, des hommes à peu près semblables les uns aux autres, +dégagés de l'influence des groupes sociaux auxquels ils appartiennent, +et, en se reposant en face de la nature, dont l'impassible éternité les +domine, ils sont, individuellement et à leur insu, accessibles à ces +mêmes idées dont ils se seraient indignés quelques semaines auparavant. +Il y a certainement alors une détente, un laisser aller, une +complaisance réciproque tenant à plus de bien-être, à plus d'espace, à +plus d'horizon, à plus de santé. Les journaux eux-mêmes trahissent +plus d'éclectisme; ils se montrent plus accommodants; les adversaires, +du mois de février ou de mars, semblent tout près de s'accorder. «Après +tout, entend-on dire çà et là dans les deux camps, après tout, ce +républicain a du bon, ce libre penseur n'est pas si méchant qu'on le +croit, dit l'un.--Ce curé de campagne a une bonne figure; cette petite +église, ce petit cimetière sont bien poétiques et bien touchants, dit +l'autre; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de concilier tout cela, les +traditions du passé et les besoins de l'avenir, les souvenirs de +l'enfance et la raison de l'âge mûr? Ce serait possible, certainement, +s'il n'y avait pas cette question des jésuites! Je vous le demande un +peu, qu'est-ce qu'ils ont contre les jésuites? Ce sont de très braves +gens. Certainement il y a eu bien des abus, mais enfin tout pourrait +s'arranger, avec quelques concessions mutuelles. C'est un peu la faute +de M. Thiers. S'il avait voulu, à un certain moment, en 1872, on ne +demandait que ça en France; mais aussi les d'Orléans ne bougent pas; et +l'autre avec son drapeau blanc! Ah! sans ça, les choses se seraient +arrangées! Ça aurait peut-être mieux valu. Nous verrons aux élections +prochaines.--Moi, je crois que ça marchera bien. Ah! il fait bon! La +belle journée!» + +Eh bien, mon cher ami, ce moment de repos, de paresse, de façons de +voir à la Pangloss, de justice inconsciente et d'indépendance d'esprit +pour ainsi dire involontaire est tout à fait propice si l'on veut +avoir quelque chance d'inculquer à tant de gens, ordinairement +distraits, hostiles, ignorants, les idées que l'on croit vraies et +utiles. La nature elle-même n'a pas d'autre procédé à l'égard du corps +humain; elle lui communique, pendant cette même période, les éléments +vitaux dont il a besoin pour se reconstituer et durer un peu plus +longtemps. Or il en est du monde moral comme du monde physique: les +lois de l'un sont enchaînées et implacables comme les lois de l'autre. +A cette heure où je vous écris, le vent de la mer fouette les vitres de +ma chambre, il soulève en même temps les flots et enfle les voiles de +ceux qui savent se servir de cette colère apparente; il pousse sur le +continent les vapeurs qui retomberont en rosée ou en pluie, il +transporte et répand dans les champs des milliards de germes +invisibles, fécondants ou destructeurs, selon la disposition +particulière des sols où ils vont tomber; il fortifie les uns, et tue +les autres; rien ne l'arrête ni ne le détourne; il fait ce qu'il a à +faire, précipitant la mort de ce qui doit périr, créant, accélérant, +prolongeant la vie de ce qui doit vivre. Il en est de même des idées. +Elles partent d'un point de l'horizon et elles vont droit devant elles, +fécondes pour les sociétés prêtes à les recueillir, mortelles pour +celles qui les repoussent ou les dénaturent. Comment naissent-elles? +D'où viennent-elles? Comment se fait le vent? D'où vient-il? Des +attractions et des dilatations morales, du mouvement, de la pression, +du va-et-vient incessant des esprits, créant ainsi des courants +irrésistibles. Tout ce mouvement est une des conditions, une des lois +de l'humanité, laquelle ne saurait rester immobile dans cet univers où +tout se meut, évolue, se transforme et se combine autour d'elle. +Tempêtes dans la nature, révolutions dans les sociétés, telles sont les +conséquences immédiates et inévitables de la résistance inerte, inutile +et finalement vaincue, à ces courants naturels traversant dans tous les +sens le monde physique et le monde moral. + +Une similitude entre les deux mondes me frappe encore, c'est celle-ci: +Ces germes invisibles, transportés par le vent, prennent, un beau +jour, une forme; la végétation se produit là où ils sont tombés; +l'herbe pousse; l'arbre s'élève; la forêt s'étend. Même mécanisme +pour les sociétés. Au bout d'un certain temps que des idées, +nouvelles à première vue, (tandis qu'elles ne sont jamais que des +phénomènes consécutifs d'autres idées antérieures et du même ordre), +au bout d'un certain temps que des idées nouvelles sont répandues dans +l'air, discutées, niées, repoussées par les moeurs et les lois des +peuples routiniers, elles se condensent tout à coup en une réalité +palpable et visible, pensante et agissante, elles prennent une forme +humaine, elles deviennent _une personne_ avec laquelle il faut +compter parce qu'elle produit subitement son action matérielle et +contradictoire à un état social incompatible. Bref, quand une idée +doit vivre, elle se fait homme. C'est tout bonnement le mystère de +l'incarnation. + +Ceux qui haussaient les épaules ou qui pouffaient de rire quand cette +idée était purement théorique, s'arrêtent étonnés et entrent bientôt en +fureur, quand ils la voient en chair et en os, marchant à un but +déterminé. On honnit d'abord ce précurseur, cet apôtre, ce prophète; on +le tue souvent; mais il a fait immédiatement des disciples, il a +suscité des croyants, des auxiliaires, des vengeurs, et la lutte +commence. L'idée triomphe toujours, et, quand elle est enfin acceptée +et consacrée depuis longtemps, quand elle est devenue officielle et +banale, elle cherche à s'étendre encore, en raison de besoins nouveaux. +On croit à une innovation quand ce n'est qu'une déduction logique et +une conséquence fatale de l'idée première. Nouvelle résistance des +masses stationnaires, nouvelle incarnation, nouvelle lutte: nouveau +progrès. Si une idée ne produit pas _son homme_ elle est creuse; si une +idée ne produit plus son homme elle est morte. Les religions, les +philosophies, les politiques, les sciences, les libertés ne se sont pas +développées autrement. Regardez bien, où l'incarnation fait défaut: +signe de dépérissement et de mort prochaine. + +Sans nous aventurer ici dans les grands exemples historiques, présents +d'ailleurs à l'esprit de tous nos lecteurs, et pour nous en tenir aux +personnages, hier inconnus, mis en lumière par de récents procès, +mademoiselle Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire, madame de +Tilly, que représentent ces personnages? Sont-ce des êtres isolés, +séparés de la vie commune par leur tempérament, leurs moeurs, leurs +crimes particuliers et purement individuels? Non. Ce sont des +incarnations vivantes effectives et inconscientes, en même temps, de +certaines idées émises par des penseurs, des moralistes, des +politiques, des écrivains, des philosophes, idées justes, logiques, +tutélaires, auxquelles, de l'aveu de ces hommes de réflexion, le temps +est venu de faire droit. + +Que répond la société française à ces idées présentées seulement sous +toutes les formes théoriques et immatérielles? Que ceux qui les +présentent sont des fous, des rêveurs, des révolutionnaires, des +utopistes, des gens dangereux. Ces hommes signalent cependant des +dangers visibles, ils proposent d'indispensables réformes; ils disent +aux législateurs: «Vous devriez faire des lois protégeant l'innocence +de la jeune fille, la dignité de la femme, la vie de l'enfant, les +droits de l'époux, et punissant quelquefois les coupables au lieu de +punir toujours les innocents.» Les législateurs ne répondent même pas. +Alors, au milieu des observations des uns, de l'indifférence des +autres, un fait brutal se produit, un crime se commet, une victime +tombe, un assassin se montre, et, sans transition apparente, on assiste +au déplacement complet de tous les plans sociaux, au renversement de +toutes les lois juridiques et morales; la victime devient odieuse, +l'assassin devient intéressant, la conscience des jurés s'embarrasse, +la magistrature se trouble, la loi hésite, la justice officielle +désarme devant la foule qui s'impose comme dans une assemblée +populaire ou dans un théâtre. + +C'est l'incarnation de l'idée qui se dresse tout à coup en face des +vieilles traditions obstinées et insuffisantes, et elle vient, par le +feu et le sang, poser sa revendication personnelle et nécessaire +contre des lois jadis excellentes, mais qui, les moeurs s'étant +modifiées, apparaissent subitement comme des injustices et des +barbaries. + +Le meurtrier a-t-il discuté ces questions comme nous le faisons ici? +A-t-il lu ce qu'on écrivait sur ces matières avant qu'il commît son +crime? Obéit-il à un raisonnement? Non. Il obéit aveuglément à sa +passion, ce n'est pas douteux. Mais sa passion satisfaite vient, en +plein tribunal, faire appel à un droit naturel, humain, incontestable, +dont la société aurait dû tenir compte et dont elle ne s'est pas +souciée. + +L'acquittement des coupables, prononcé par le tribunal, imposé par +l'opinion, est-il juste? Non. Mais ce qui fait l'acquittement de ces +coupables arrêtés, c'est que la loi ne peut pas sévir contre les +véritables coupables qu'elle couvre depuis trop longtemps, et que, ne +pouvant pas appliquer la justice absolue, elle est condamnée elle, la +loi, à n'appliquer que la justice relative, ce qui est bien près de +l'injustice. + + * * * * * + +Vous vous rappelez sans doute l'affaire Morambat, il y a trois ou +quatre ans? J'écrivais à ce propos, dans _l'Opinion nationale_, une +lettre comme celle-ci. J'y annonçais l'acquittement inévitable du +meurtrier, et je demandais à la loi de protéger la virginité +des filles, virginité que j'appelais leur capital. Le mot fit beaucoup +rire. Toujours! En France, nous rions beaucoup des choses sérieuses; +c'est même de celles-là, je crois pouvoir l'affirmer, qu'on rit le +plus. Moi, c'est un goût particulier, j'aime mieux rire des choses qui +ne sont pas sérieuses, et qui n'en ont pas moins la prétention de +l'être; ma conscience se trouve ainsi en repos, je suis sûr d'avoir +plus longtemps des sujets de gaieté et d'avoir finalement raison. Vive +le rire, mon cher ami, quand il ne se trompe pas. + +Si j'évoque aujourd'hui cette affaire Morambat, c'est pour m'aider +à montrer les incarnations successives, variées, de plus en +plus rapprochées les unes des autres, de plus en plus menaçantes et +triomphantes de l'idée proposée de certaines réformes dans de +certaines lois. Cette affaire se résumait en ceci, (soyez tranquille, +je serai bref): Une jeune fille, ouvrière laborieuse et d'une conduite +irréprochable jusque-là, s'était laissé, faut-il dire séduire, disons +plutôt entraîner par un jeune homme, commis dans le magasin où elle +était en apprentissage: elle était devenue enceinte, ce que voyant, le +jeune homme l'avait abandonnée. Voilà le commencement et le milieu de +l'histoire. C'est vieux, c'est banal, c'est connu; le soleil aussi est +vieux, banal, connu, et il reparaît toujours et on ne s'en déshabitue +pas. Mais il passe tout à coup, par l'esprit, par le coeur, +par la conscience du père de la jeune fille de modifier le dénouement +traditionnel, aussi vieux, aussi banal, aussi connu que le soleil et +les débuts de l'histoire et qui consistait, pour la jeune fille, à se +désoler, à cacher sa honte dans un coin, à élever son enfant avec ses +seules ressources ou à lui tordre le cou, à se tuer elle-même ou à se +prostituer, tout cela parce que le Code avait oublié de faire une loi +qui protégeât le capital moral des femmes comme le capital matériel et +qui condamnât un homme qui leur aurait pris leur honneur comme elle +condamnerait le voleur qui leur aurait pris leur montre ou leur +parapluie. + +Il advint donc, cette fois, une chose nouvelle. Le père de +mademoiselle Morambat se trouvait être un très honnête ouvrier; il +adorait sa fille, et il ne permit pas aux choses de finir selon la +coutume. Il cacha un couteau sous son vêtement, s'en alla trouver le +commis, lui demanda s'il voulait épouser sa fille, et, sur les refus +réitérés de celui-ci, il le frappa en pleine poitrine. La vie du jeune +homme fut en danger; on arrêta l'assassin; grande émotion dans Paris; +instruction; procès. + +Si vous voulez bien donner un peu d'attention à ce cas particulier, +mon cher ami, vous y remarquerez facilement un fait curieux. Dans ce +procès, prévenu, plaignant, victime, tout le monde était coupable, et, +nantie de toutes les lois imaginables pour punir tous les attentats +possibles, la justice a dû s'avouer publiquement impuissante et +inutile. + +Voyons comment. + +Nous voici dans la salle de la cour d'assises. Rien n'y manque pour +que le droit soit respecté, pour que l'équité rayonne, pour que la +solennité soit imposante, pour que la leçon soit profitable. Foule +énorme, avec sergents de ville, pour la contenir et au besoin la +disperser si elle manque de respect au tribunal, si elle proteste ou +si elle applaudit; gendarmes aux deux côtés de l'accusé, pour qu'il ne +puisse ni s'enfuir, ni sauter sur les juges, ni se suicider; avocats +réunis autour de la cause, pour s'éclairer dans leurs consciences et +leur art, comme des carabins autour d'un cadavre dans un amphithéâtre +d'anatomie; conseillers en robe rouge, avocat général chargé de +soutenir l'accusation et de venger la morale et la société +compromises; avocat célèbre à la barre de la défense, ayant mission de +défendre et de sauver le prévenu; jury choisi au sort parmi les +citoyens les plus recommandables de leurs quartiers, peintures +allégoriques représentant le crime terrassé, l'innocence protégée, +Thémis en péplum bleu et blanc tenant en équilibre les deux plateaux +de sa balance; enfin, au fond de la salle, en face du public, des +témoins, du jury et des accusés, au-dessus des juges et de tout, le +Christ mourant pour la justice et la vérité, et sur lequel témoins et +jurés vont faire le serment, les uns de ne dire que la vérité, rien +que la vérité, les autres de n'avoir en vue que la justice, rien que +la justice. + +Ceci posé, donnons en quelques mots le résumé philosophique +et les conclusions morales du procès. + + LA LOI, représentée par le Président, s'adressant à la jeune + fille: + + Mademoiselle, vous étiez une personne honnête et laborieuse, tout + le monde l'atteste. + + LA JEUNE FILLE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Vous avez été séduite par ce jeune homme? + + LA JEUNE FILLE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Il vous avait promis le mariage? + + LA JEUNE FILLE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Il vous a abandonnée? + + LA JEUNE FILLE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Quand il a su que vous étiez enceinte? + + LA JEUNE FILLE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + C'est bien de lui que vous étiez enceinte? + + LA JEUNE FILLE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Vous le jurez? + + LA JEUNE FILLE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Vous avez causé le désespoir et le crime de votre père. Vous + allez mettre au monde un enfant sans père, sans état civil, + probablement sans morale et sans instruction, puisque + vous êtes sans ressources, enfant qui va être un danger ou une + charge pour la société, tout cela parce que vous n'avez pas su + résister à votre passion. C'est abominable, ce que vous avez fait + là; mais nous n'y pouvons rien, rasseyez-vous.--Qu'on amène le + jeune homme. + + LA LOI, au jeune homme. + + Vous avez été l'amant de cette jeune fille? + + LE JEUNE HOMME + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Vous étiez le premier? + + LE JEUNE HOMME, après hésitation. + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Elle est enceinte de vous? + + LE JEUNE HOMME, toujours après hésitation. + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Vous refusez de l'épouser? + + LE JEUNE HOMME, sans hésitation. + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Vous refusez de reconnaître votre enfant? + + LE JEUNE HOMME + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Vous avez déshonoré une jeune fille, vous l'abandonnez, ainsi que + votre enfant; c'est abominable, ce que vous faites là! nous n'y + pouvons rien. Rasseyez-vous.--Faites lever le père. + + LA LOI, au père. + + Vous reconnaissez que vous avez voulu tuer ce jeune homme? + + LE PÈRE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Parce qu'il avait séduit votre fille? + + LE PÈRE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Alors vous avez pris un couteau? + + LE PÈRE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Avec l'intention de tuer cet homme, s'il vous refusait d'épouser + votre fille? + + LE PÈRE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Avec préméditation alors? + + LE PÈRE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Et vous l'avez frappé avec la ferme intention de lui donner la + mort? + + LE PÈRE + + Oui, monsieur. + + LA LOI + + Vous avez voulu vous faire justice vous-même, ce qui est défendu + par toutes les lois; vous avez voulu tuer, ce qui est défendu par + toutes les morales, humaine et divine; vous avez frappé d'un + couteau, vous avez accompli volontairement, sans hésitation, sans + remords, un homicide, un crime, ce qui doit être puni de + l'échafaud ou des galères. C'est abominable, ce que vous avez + fait là! mais nous n'y pouvons rien. Ne vous rasseyez pas; vous + pouvez tous rentrer chez vous.» + + * * * * * + +Alors, magistrats, jury, gendarmes huissiers, Code civil, justice, +allégories mythologiques, menaçantes et rassurantes, Christ en +croix, qu'est-ce que vous faites là? Pourquoi tout cet appareil +inutile, toute cette solennité vide, toute cette dépense, tout ce +dérangement? Ces trois individus coupables, tous les trois, de délits +et de crimes qui compromettent non seulement leur propre honneur, leur +propre morale, mais la morale universelle et la sécurité des citoyens +électeurs, pourquoi les renvoyez-vous finalement chez eux, sans +condamnation, sans flétrissure, sans amende même? + +Parce que, me répondrez-vous, c'est là un cas exceptionnel. Cette jeune +fille était vraiment sympathique par sa bonne conduite antérieure, le +père par l'honnêteté de toute sa vie: il n'a pas pu résister à sa +douleur et à sa colère, devant la froide ingratitude et la cynique +cruauté de ce jeune homme, nous l'avons compris et nous l'avons +acquitté. + +Non; ces raisons-là, vous les donnez parce que vous ne pouvez pas, vous +ne voulez pas donner les vraies raisons. Les vraies raisons, les voici: +ne pouvant pas punir les vrais coupables, vous êtes fatalement amenés à +absoudre ceux dont le crime n'est que la conséquence directe de cette +culpabilité non seulement impunie, mais dont, dans certains cas, il ne +vous est pas permis de connaître, dont il vous est interdit de faire +mention, que vous devez respecter en un mot, qui vous est sacrée pour +ainsi dire, comme la réputation la plus intacte, comme le dogme le plus +révéré. Il est tel cas où vous n'avez même pas le droit de prononcer +le nom du véritable coupable, et où vous ne pouvez punir que l'innocent +et même la victime. + +J'ai assisté, il y a deux ou trois ans, à un procès criminel où la +coupable, du moins la personne amenée à la barre, était une jeune +femme. Elle s'était mariée, enceinte, avec un jeune homme, lequel +ignorait absolument ce détail. Elle accoucha, à terme, sans que son +mari se fût douté de cette grossesse et en l'absence de ce mari. Elle +se délivra elle-même; puis elle perdit la tête et tua son enfant, dont +elle cacha le corps dans une armoire. Le crime fut découvert et la +jeune femme arrêtée et traduite devant les assises. + +L'homme qui l'avait rendue mère était marié, c'est-à-dire doublement +coupable; il l'avait eue sous sa protection, ce qui le rendait +triplement coupable; il l'avait garantie comme la plus honnête fille du +monde au jeune homme, lorsque celui-ci était venu lui demander des +renseignements, ce qui le constituait quadruplement coupable; ni +l'accusée, ni l'accusation, ni la défense n'avaient le droit de +prononcer le nom de cet homme, le premier, le seul coupable, parce que +la recherche de la paternité est interdite par nos lois. Cet homme +était négociant. S'il n'avait pas payé un de ses billets, vous lui +auriez saisi ses meubles, et tout ce qu'il possédait; vous l'auriez +déclaré en faillite, en faillite frauduleuse, si ses livres n'avaient +pas été bien en règle, et vous l'auriez condamné à la prison. Il avait +trahi le mariage, trahi la tutelle, trahi la confiance d'un honnête +homme, donné le jour à un enfant illégitime; il était la cause d'un +meurtre, du meurtre de son propre enfant; l'action qu'il avait commise +amenait la femme qu'il avait dit aimer sur les bancs de la cour +d'assises, la faisait condamner aux galères, car elle fut condamnée; +condamnait le mari de cette femme à la honte, au désespoir, au +ridicule, au célibat, à la stérilité, à n'avoir plus d'épouse légale, à +n'avoir plus d'enfant légitime, et vous ne pouviez rien contre le vrai +coupable, à peine le réprimander, dans le vide, et encore anonyme. S'il +plaisait à ce coupable de se reconnaître dans ce que j'écris en ce +moment, il pourrait m'attaquer en diffamation; je ne pourrais pas faire +la preuve, et vous me condamneriez comme diffamateur, probablement à +un franc d'amende, ce qui ne serait pas cher, mais ce qui serait encore +une condamnation supérieure à celle que vous pouviez lui infliger. + +Qui avez-vous donc véritablement puni du double crime commis par cet +homme et par cette fille? Celui qui n'en avait commis aucun, le mari, +l'honnête homme, l'innocent. L'amant n'a même pas été inquiété; +l'infanticide, son temps fait, redeviendra libre, et très probablement +elle n'aura fait que la moitié de son temps, si elle s'est ce qu'on +appelle bien conduite, depuis son emprisonnement; quant au mari, à qui +vous n'avez rien à reprocher que d'avoir eu confiance, que d'avoir +voulu aimer selon les lois, d'avoir voulu constituer la famille, le +foyer, l'exemple, ce qui est recommandé par toutes les religions et +toutes les morales, dont vous vous déclarez les défenseurs, il reste +et demeure éternellement la victime de cet homme adultère et de cette +femme infanticide; et si, demain, il avait un enfant d'une autre femme +que celle-là, vous condamneriez cet enfant à n'avoir jamais ni famille +régulière, ni nom légal, à moins que sa mère n'eût l'idée comme +l'autre de le tuer, auquel cas, le mari, devenu à son tour adultère et +père illégal et dénaturé, n'encourrait, comme coupable, aucune des +peines qui lui ont été infligées comme innocent! + +Vous me répondrez encore: «Ce sont là des exceptions très rares dont la +loi n'a pas à tenir compte.» Où avez-vous vu cela? Le caractère +fondamental, la propriété spécifique d'une loi font que même une seule +injustice ne puisse pas être commise en son nom, et, tant que cette +injustice peut être commise, cette loi est incomplète, par conséquent +insuffisante, de là préjudiciable, et le premier venu, comme moi, peut +l'attaquer et en demander la revision. + +Et, comme cette revision demandée ne se fait pas, les faits, depuis +quelques années que ces questions ont été de plus en plus débattues +par l'opinion publique, les faits concluant en faveur de cette +revision se succèdent et se précipitent les uns sur les autres; les +_incarnations_ se multiplient avec une rapidité, une éloquence, un +retentissement, une plus value de scandale effrayants, et la +Providence paraît être absolument décidée à vous forcer la main. + +Du reste, pour les vrais observateurs, ce qu'on appelle la Providence a +des procédés qui devraient commencer à être connus. Quand une société +ne voit pas ou ne veut pas voir ce qu'elle doit faire, cette Providence +le lui indique d'abord par de petits accidents symptomatiques et +facilement remédiables; puis l'indifférence ou l'aveuglement +persistant, elle renouvelle ses indications par des phénomènes +périodiques, se rapprochant de plus en plus les uns des autres, +s'accentuant de plus en plus, jusqu'à quelque catastrophe d'une +démonstration tellement claire, qu'elle ne laisse aucun doute sur les +volontés de ladite Providence. C'est alors que la société imprévoyante +s'étonne, s'épouvante, crie à la fatalité, à l'injustice des choses et +se décide à comprendre. Ce qui est encore à constater au milieu de tout +cela, c'est l'obstination que mettent non seulement la masse des gens, +mais les hommes chargés de veiller à la moralité et au salut des +sociétés, à donner pour cause aux drames et aux crimes nés de +l'insuffisance des lois, les examens et les propositions philosophiques +que, tout au contraire, cette insuffisance inspire à certains esprits. +Pour tous les routiniers, les auteurs de la démoralisation sociale sont +ceux qui la découvrent ou la dénoncent à l'avance. Quand on a dit à une +société: «Prends garde! si tu continues tels ou tels errements, tu +provoqueras telle ou telle catastrophe;» on est pour cette société, qui +ne veut pas reconnaître ses torts, la cause même de cette catastrophe, +le jour où elle se produit. L'Église catholique en est encore à nous +dire que ce sont les abominables passions et les détestables conseils +de Luther qui ont fait tant de mal au catholicisme; elle oublie de se +rappeler ou de rechercher les causes qui ont produit Luther et +nécessité la Réforme. Les défenseurs de la monarchie de droit divin +et des traditions féodales nous disent que c'est l'esprit diabolique +de Voltaire et des encyclopédistes qui a produit la Révolution et +les excès du XVIIIe siècle; ils se gardent bien de reconnaître +et d'avouer les faits qui ont suscité les attaques de Voltaire +et de l'Encyclopédie. Même observation en littérature. Ce sont +les écrivains qui écrivent contre les moeurs immorales de leur +temps qui démoralisent leur temps. On commence par prétendre que +le mal dont ils parlent n'existe pas; puis, quand il est notoire, +que ce sont leurs écrits qui l'ont fait naître, puis, quand il gagne +de plus en plus, qu'il vaut mieux n'en rien dire. + +Ainsi, celui qui écrit ces lignes (formule ingénieuse trouvée par un +grand orgueilleux qui n'osait pas dire _moi_ aussi souvent qu'il +l'aurait voulu), ainsi celui qui écrit ces lignes a, de cette façon, +beaucoup contribué à la démoralisation de son époque; seulement ceux +qui emploient le mot démoralisation, à propos de moi ou de tout autre, +l'emploient à tort et le confondent souvent, trompés qu'ils sont par +un phénomène purement extérieur, avec un autre mot qui, du reste, +n'existe pas et que l'on ferait peut-être bien de créer. + +Une société dont on dit qu'elle se démoralise, ce que l'on a dit +d'ailleurs de toutes les sociétés depuis que le monde existe, une +société qui se démoralise n'est pas toujours une société qui modifie sa +morale, mais une société qui modifie ses moeurs, ce qui n'est pas la +même chose, et ce qui est même à l'avantage de la morale éternelle, +dont on ne peut pas plus supprimer un des principes fondamentaux qu'on +ne peut supprimer un des éléments qui composent l'air respirable. + +Aucun révolutionnaire, aucun novateur, aucun radical n'aura jamais +l'idée de proclamer que l'on doit, que l'on peut tuer, voler, manquer à +sa parole, à l'honneur, séduire les jeunes filles, abandonner sa +femme, délaisser ses enfants, renier, trahir et vendre sa patrie. Celui +qui soutiendrait une pareille thèse passerait pour fou, et tout le +monde lui tournerait le dos. La morale ne s'altère donc pas, mais elle +s'élargit, elle se développe, elle se répand, et, pour cela, elle brise +ces formules étroites et partiales dans lesquelles elle était +inégalement contenue et dosée et qu'on appelle les moeurs et les lois. + +Les esprits soi-disant révolutionnaires ou subversifs sont ceux qui +aident la morale éternelle, inaliénable à briser ces formules +particulières, locales, à se frayer un chemin à travers les plaines +stériles qu'elle doit fertiliser. Quand nous demandons, par exemple, +la recherche de la paternité, ou le divorce, ou le rétablissement des +tours, c'est-à-dire que les innocents ne souffrent plus pour +les coupables, quand alors il s'élève des clameurs contre nous, ce +n'est pas la morale qui s'indigne, car ce que nous demandons est de la +morale la plus élémentaire, ce sont les moeurs et les lois qui +s'effrayent. Nous avons contre nous les Lovelaces de toute classe, +pour qui ces moeurs et ces lois sont un privilège dont leur égoïsme +et leurs passions peuvent user sans représailles, les Prud'hommes de +tous rangs pour lesquels le monde finit à leurs habitudes, à leurs +traditions, à leurs idées, à leur famille, et qui ne se sentant pas +atteints, et convaincus qu'ils ne pourront jamais l'être, par les +calamités que ces moeurs produisent, ne voient pas qu'il y ait lieu +de changer quoi que ce soit aux lois qui les protègent; nous +avons encore contre nous les ignorants qui ne veulent rien apprendre, +les hypocrites qui ne veulent rien avouer, les gens de foi et même de +bonne foi qui croient leur Dieu compromis dès qu'on leur parle d'un +progrès en contradiction avec leurs dogmes religieux, les timides qui +ont peur d'un changement, les contribuables qui redoutent une dépense; +autrement dit, nous avons contre nous les quatre-vingt-dix-neuf +centièmes de nos compatriotes; mais c'est sans aucune importance, +puisque le centième auquel nous appartenons depuis le commencement du +monde a fait faire aux quatre-vingt-dix-neuf autres toutes les +réformes dont ils se trouvent, d'ailleurs, très bien aujourd'hui, tout +en protestant contre celles qui restent à faire. C'est par suite de +tout ce malentendu sur la signification et la valeur réelle +des institutions, des faits et des mots qu'après l'acquittement de +mademoiselle Marie Bière, un conseiller à la Cour, qui avait assisté +aux débats à côté de _celui qui écrit ces lignes_, disait à ce +dernier, d'une voix véritablement émue, avec l'accent amical mais +convaincu du reproche et de l'inquiétude: «Voilà pourtant ce dont vous +êtes cause avec votre _Tue-la_!» + +Ainsi, c'est moi qui, en écrivant la lettre qui se terminait par ce +mot, et en l'écrivant après l'assassinat de madame Dubourg par son +mari; c'est moi qui suis cause que M. Dubourg a tué sa femme! Ainsi, +voilà un magistrat des plus honorables, des plus intelligents et, +comme homme privé, des plus spirituels et des plus fins, qui +aime mieux croire à la pernicieuse influence d'un écrivain isolé qu'à +une insuffisance de la loi ancienne et à une réclamation des moeurs +nouvelles! Où sont les sociétés qui suivent le conseil d'un homme, si +ce conseil ne répond pas, d'une manière quelconque, à ses besoins. + +Mais si on a reproché à l'auteur de _l'Homme-Femme_ d'avoir dit: +_Tue-la_! on n'a pas moins reproché à l'auteur de _la Princesse +Georges_ de n'avoir pas été, dans son dénouement, jusqu'au meurtre du +mari par la femme, et le public aurait volontiers crié à l'héroïne: +_Tue-le!_ La presse l'a crié le lendemain pour le public, et l'auteur +a été forcé, dans une préface, d'expliquer pourquoi il n'y avait pas +eu mort d'homme. Il a donné ses raisons, bonnes ou mauvaises, +là n'est pas la question. Ce qui est certain, c'est qu'il a dû +s'expliquer, s'excuser même de n'avoir pas fait tuer par une honnête +femme, indignement sacrifiée, un mari qui la trompait pour une +drôlesse. Croyez-vous que madame de Tilly avait vu ou lu _la Princesse +Georges_, et qu'elle se soit dit: «Eh bien, moi, je vais aller plus +loin que l'héroïne de M. Dumas, et je vais brûler la figure à madame +de Terremonde»? + +Non, n'est-ce pas? N'admettons donc pas, comme le conseiller à la Cour +et tous ceux qui s'en prennent aux effets au lieu de s'en prendre aux +causes, n'admettons donc pas que la littérature ait la moindre +influence sur les moeurs. Tandis que la corruption du XVIIIe siècle se +peint dans _Manon Lescaut_, le besoin d'idéal qui domine toutes les +sociétés, quel que soit le numéro du siècle, se traduit dans _Paul et +Virginie_. On pleure sur Manon, on pleure sur Virginie; on ne devient +ni meilleur ni pire; on a deux points de comparaison et deux +chefs-d'oeuvre de plus, voilà la vérité, et voilà le bénéfice pour +l'humanité pensante. + +Cependant, si la littérature, par le drame ou le roman est incapable de +produire un mouvement des idées et de les faire naître, elle est +capable, par le plus ou moins d'émotion qu'elle produit, en traitant +certains sujets, de faire voir et de constater où les idées en sont de +leur mouvement naturel, et le chemin parcouru depuis une certaine +époque, et l'imminence de certains dangers, et la nécessité de +certaines préoccupations, de certaines études, de certains efforts. +Ainsi à ne prendre _l'Homme-Femme_ et _la Princesse Georges_ que pour +ce qu'ils valent au point de vue de la moralisation ou de la +démoralisation de la société, à ne les prendre que comme thermomètres +particuliers chargés de mesurer la température morale de notre société +actuelle, il résulterait de l'expérience, surtout si l'on y ajoute le +mauvais accueil fait à la _Femme de Claude_, que, il y a déjà huit ans, +le public ne voulait pas qu'on tuât la femme coupable, en matière +d'amour, mais que, pour l'homme coupable en cette même matière, il +voulait qu'on le tuât. + +Il faut tenir compte aussi, je le sais bien, dans ce jugement du +public, des inégales influences atmosphériques du théâtre et du livre, +du spectateur collectif et du lecteur individuel, ce qui peut supposer +un écart de quinze degrés sur vingt, la chaleur cérébrale développée +par la discussion imprimée, par la déduction philosophique d'un cas ne +pouvant jamais atteindre à celle que développe le même cas, mis en +forme et en action par des personnages des deux sexes devant des +spectateurs mâles et femelles. Il faut faire aussi la part des raisons +secrètes et spécieuses que les gens d'esprit, mêlés à une foule, dans +une proportion très modeste, il est vrai, mais cependant toujours +appréciable, peuvent avoir de confirmer l'opinion de la foule +instinctive et de première impression. Ces raisons, on peut les +traduire ainsi: + +«Le péché d'amour adultère dont si peu d'hommes sont ou se savent les +victimes, et dont tant d'autres hommes sont ou peuvent être les +bénéficiaires, mérite-t-il qu'on inflige à la femme un châtiment aussi +disproportionné que la mort et qui peut priver tant de gens d'un +bonheur éphémère mais recherché que cette femme aurait pu donner +encore; car évidemment elle devait être jeune, jolie, et destinée, dans +un avenir prochain, à trahir son amant comme elle avait trahi son mari, +soit qu'elle eût à se venger d'un abandon toujours facile à prévoir, +soit qu'elle se fût lassée d'une distraction dont la continuité devient +une servitude? Le meurtre, dans ce cas, serait donc cause d'une +non-valeur qu'on ne doit jamais autoriser. + +»D'un autre côté, il n'y aurait pas justice égale entre les deux +parties, puisque, tandis que l'on conseillerait le meurtre de la femme, +si facile à surveiller, à suivre et à surprendre, on ne saurait +conseiller à la femme, être faible et timide, ne sachant se servir +d'aucune arme à feu, de tuer son mari adultère, celui-ci ayant, +d'ailleurs, tous les moyens de se soustraire à ses recherches, et +allant où bon lui semble sans avoir jamais à lui en demander la +permission ni à lui en rendre compte. + +»Pour ces motifs, il ne nous coûte pas du tout, à propos de la pièce de +M. Dumas, dans laquelle mademoiselle Desclée est si remarquable, de +donner une petite satisfaction aux femmes, en déclarant que l'auteur de +_l'Homme-Femme_ a eu tort de dire: _Tue-la!_ et que l'auteur de _la +Princesse Georges_ a eu tort de ne pas dire: _Tue-le!_» + +Eh bien, nous le répétons, en mêlant comme des cartes de toutes +couleurs les raisons de toute nature, évidemment un grand mouvement +s'était opéré dans l'opinion; on commençait à reprocher le trop +d'indulgence pour les passions de l'homme et le _pas assez_ de pitié +pour les souffrances et même pour les faiblesses de la femme. + +C'est alors qu'après les incarnations littéraires, symptômes +sympathiques et précurseurs, appartenant au monde fictif, se sont +produites des incarnations vivantes, appartenant au monde réel, +incarnations dont les dernières ont été, en quelques mois et coup sur +coup, mademoiselle Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire, +madame de Tilly. Il n'est pas besoin d'être prophète pour en prédire +d'autres, dans de très brefs délais, et encore plus effrayantes, +encore plus significatives que celles dont nous nous occupons en ce +moment. + + * * * * * + +Soyons donc sérieux en face des faits réels. + +Ici, nous ne sommes plus au théâtre, nous sommes en pleine vie; il ne +s'agit plus d'esthétique et de thèses, il s'agit de crimes et de sang; +ce ne sont plus des comédiens débitant leurs rôles que nous allons +applaudir ou siffler, ce sont des victimes et des bourreaux que nous +allons condamner ou absoudre; il s'agit de la liberté, de l'honneur et +de la vie; le bagne et l'échafaud sont là. + +Regardons bien attentivement, nous allons voir les mêmes causes, les +mêmes effets, les mêmes conséquences se produire. Ces trois criminelles +vont formuler la même plainte, proclamer la même injustice, en appeler +à la même revendication, et cependant elles appartiennent toutes les +trois à des milieux tout à fait différents, tout à fait opposés même. +La première est une femme de théâtre, la seconde une servante, une +prostituée, dit-on, la troisième une femme du monde; l'une était +vierge, l'autre avait déjà eu un enfant d'un autre homme, la dernière +était une femme mariée qui avait des enfants légitimes, qui les aimait +et qui avait toujours été digne de tous les respects comme fille, +comme épouse, comme mère. + +Si ces trois crimes n'avaient pas été commis, si les choses avaient +suivi leur cours naturel, si la fille de mademoiselle Bière avait +vécu, et que, plus tard, le fils de mademoiselle Virginie Dumaire la +prostituée eût voulu l'épouser, mademoiselle Marie Bière ne l'aurait +pas voulu. + +Si l'un des enfants de madame de Tilly avait voulu s'allier avec +l'enfant de Marie Bière ou de Virginie Dumaire, madame de Tilly s'y +serait opposée. Avant leurs crimes respectifs, la première se croyait +hiérarchiquement en droit de mépriser la seconde, la dernière de +mépriser les deux autres. + +Les voici cependant sur les mêmes bancs, entre les mêmes gendarmes, +ayant à répondre à la même accusation, inspirant la même sympathie. +Pourquoi? parce que, arrivées là, elles ne sont plus la comédienne, la +servante, la femme du monde, elles ne sont plus telles ou telles +femmes, elles sont la Femme, qui vient violemment et publiquement +demander justice contre l'homme et à qui l'opinion, mise en demeure de +se prononcer, accorde cette justice, avec des manifestations telles que +la loi en est réduite à s'incliner. + +Or quel est cet homme, contre lequel ces trois femmes viennent +demander justice? On l'appelle ici M. G..., là M. P..., plus loin M. +T. Sont-ce trois hommes différents? Non. C'est un seul homme, toujours +le même, sous des noms divers, c'est l'Homme, non pas tel que le +veulent la nature et la morale, mais tel que nos lois l'autorisent à +être. + +En effet, la nature dit à l'homme: «Je t'ai donné des curiosités, des +besoins, des désirs, des passions, des sentiments que peut seul +satisfaire cet être nommé femme à qui j'ai donné un coeur, une +imagination et quelquefois des sens qui la disposent à se laisser +convaincre et entraîner par toi; prends cette femme; une fois tes +curiosités, tes besoins, tes désirs, tes passions satisfaits, si tu +sais te servir de l'intelligence, de la conscience, des sentiments +dont je t'ai doué, tu aimeras cette femme, tu feras d'elle la compagne +de toute ta vie, la mère de tes enfants. S'il y a une chance de +bonheur pour toi, sur cette terre, elle est là.» + +La morale dit ensuite à cet homme: «Ce n'est pas assez. Cette femme, +tu l'as choisie, tu l'aimes, tu veux la posséder et la rendre mère? +N'attends pas la possession et la maternité pour te l'attacher à tout +jamais. Tu ne dois pas seulement avoir de l'amour pour elle, mais aussi +du respect; il n'y a pas d'amour durable sans cela, et pourquoi ton +amour ne serait-il pas durable, puisque tu le déclares irrésistible? +Prouve donc l'un et l'autre à cette personne, en lui donnant d'avance +ce que d'autres ne lui donnent qu'après, en te bornant à elle, en +l'honorant de ton nom, en travaillant pour elle et les enfants qui +naîtront de vous deux.» + +Les moeurs et les lois disent ensuite au même homme: «Méfie toi; il y a +là une amorce décevante, une solidarité douteuse, un bonheur +incertain. Prends le plaisir, laisse le mariage, c'est une chaîne; +laisse l'enfant, c'est une charge; et recommence avec d'autres femmes +tant que tu pourras. Tu auras ainsi le plaisir, et tu garderas la +liberté. Personne n'aura le droit de te rien dire, mais si, par hasard, +on te demande des comptes, sois sans honte et sans crainte, nous sommes +là, lois et moeurs, nous répondrons pour toi et de toi.» + +Et nombre d'hommes, surtout parmi les plus civilisés, laissent de côté +ce que les principes de la morale ont d'assujettissant, et joignant +directement ce que les invitations de la nature ont d'agréable à ce que +les insuffisances de la loi ont de commode, ces hommes, depuis des +siècles, se sont mis et ont continué et continuent à prendre des +filles sans fortune, sans famille, sans défense sociale, à les posséder +tant qu'elles leur plaisent et à les abandonner quand elles ne leur +plaisent plus. La chose était acceptée ainsi, la prostitution et le +suicide faisant le reste. Par le suicide, la société est débarrassée +d'un souci et d'un reproche; par la prostitution, d'autres hommes, plus +_moraux_, plus méthodiques, plus garantis encore, _moralement_, se +procurent un plaisir de seconde main, moins raffiné, mais souvent plus +agréable que le premier, dont le commerce des carrossiers et des +couturières se trouve d'ailleurs très bien, ce qui fait que l'économie +sociale gagne d'un côté ce que la morale et la dignité humaine perdent +de l'autre. Les grandes civilisations ont besoin, paraît-il, de ces +échanges «et après tout, dirait M. Prud'homme, qui apparaît toujours +quand il s'agit de résoudre les problèmes momentanément insolubles, ces +demoiselles n'étaient pas si intéressantes; pourquoi ne se sont-elles +pas mieux défendues? Elles devaient bien prévoir le résultat; elles +savaient bien qu'elles faisaient le mal, puisqu'elles le faisaient en +cachette; il est tout naturel que le mal soit puni. Elles ont eu les +agréments de l'amour sans en accepter les devoirs, elles en ont les +chagrins sans en avoir les droits, elles ont ce qu'elles méritent.» + +Il y a du vrai; il y en a toujours dans ce que dit M. Prud'homme, sans +quoi il ne serait pas si universel et si triomphant. Les choses +continuaient donc leur marche ascendante et il n'y avait ni à espérer +ni à craindre un changement de route, quand, tout à coup, un troisième +personnage est intervenu dans la question, personnage toujours muet, +quelquefois mort, et cependant d'une éloquence terrifiante. Voyons +comment il procède, celui-là, depuis quelque temps. Voyons ce qui +ressort, en substance, des débats récents où il intervient avec +obstination. + + LA JUSTICE, à mademoiselle Bière. + + Pourquoi avez-vous frappé cet homme? + + L'ACCUSÉE + + Parce que l'enfant que j'avais eu de lui est mort par lui, et + que, mon enfant étant mort, et son père m'ayant abandonnée, je + voulais que cet homme mourût. + + LA JUSTICE + + Pourquoi, étant dans ces idées, avez-vous renoué des relations + avec cet homme? + + L'ACCUSÉE + + Parce que j'aurais voulu avoir un autre enfant. + + LA JUSTICE + + Expliquez-nous cela. + + L'ACCUSÉE + + Je ne peux pas; mais toutes les mères me comprendront... + +Depuis le mot de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire, +jamais l'âme de la femme traquée par la férocité de l'homme n'avait +trouvé un mot plus profond, plus troublant, plus vrai. + + * * * * * + +Passons à mademoiselle Virginie Dumaire. + + LA JUSTICE, à l'accusée. + + Vous avez tué votre amant? + + L'ACCUSÉE + + Oui. + + LA JUSTICE + + Vous regrettez d'avoir donné la mort à cet homme? + + L'ACCUSÉE + + Non; ce serait à recommencer que je recommencerais. + + LA JUSTICE + + Pourquoi l'avez-vous tué? + + L'ACCUSÉE + + Parce que j'avais un enfant de lui et que je voulais qu'il + reconnût cet enfant et que je ne voulais pas qu'il l'abandonnât. + + LA JUSTICE + + Mais vous avez déjà eu un enfant d'un autre homme? + + L'ACCUSÉE + + C'est vrai, mais il était mort. + + LA JUSTICE + + Ainsi, vous aviez appartenu déjà à d'autres hommes? + + L'ACCUSÉE + + Oui, mais j'avais un enfant vivant de celui-là. + +Passons à madame de Tilly. + + LA JUSTICE, à l'accusée. + + Vous avez jeté du vitriol au visage de mademoiselle Maréchal. + + L'ACCUSÉE + + Oui. + + LA JUSTICE + + Parce qu'elle était la maîtresse de votre mari? + + L'ACCUSÉE + + Non. S'il n'y avait que cette raison, j'aurais pardonné. + + LA JUSTICE + + Pourquoi alors? + + L'ACCUSÉE + + Parce que j'ai des enfants et que mon mari, leur père, n'attendait + que ma mort pour faire de cette femme la mère de mes enfants; il + me l'avait dit: et je ne voulais pas que mes enfants eussent + d'autre mère que moi, même moi morte. + + * * * * * + +Voilà donc les enfants, ou plutôt l'enfant qui entre dans le débat, et +qui, par la voix de la femme, de la mère, de celle qui, comédienne, +servante, grande dame, dans la honte ou la glorification, dans le +secret ou en pleine lumière, a mis cet enfant au monde, au risque de sa +propre vie, au milieu des angoisses, des terreurs, des tortures et des +cris, voilà l'enfant qui entre dans le débat, et qui, légitime ou non, +vivant ou mort, du sein de sa mère, du fond de son berceau ou du fond +de sa tombe, prend la défense de sa mère, que vous voulez condamner, +contre son père, qui vous échappe; et le voilà défiant la loi qui +recule. + +Est-ce clair? + +C'est que vous aurez beau faire et surtout beau dire, les lois de la +nature resteront toujours antérieures aux lois du code et même de la +morale; c'est qu'elles seront, en définitive, les plus fortes et que +vous n'aurez de repos et de sécurité véritables que quand vous aurez +mis d'accord ces trois termes: la nature, la morale et la loi. Il y en +a deux qui s'entendent, la loi et la morale; mais la nature n'est pas +admise dans leur convention et il faut qu'elle le soit. + +C'est peut-être très moral et surtout très simple de dire: «Les +enfants naturels n'auront pas le droit de rechercher leur père; nous ne +reconnaîtrons comme ayant des droits quelconques que les enfants nés +d'un mariage ou reconnus par acte authentique et encore ceux-ci +n'auront que des droits restreints à la notoriété, à l'estime, à +l'héritage; il n'y a de femme respectable et pouvant invoquer notre +protection que la femme mariée; à partir de quinze ans et trois mois, +la jeune fille qui aura cédé à un homme, sans que celui-ci ait employé +le rapt ou la violence, n'aura rien à nous demander si cet homme la +rend mère et l'abandonne; le meurtre volontaire est puni de la prison +ou des galères: s'il est accompagné de préméditation, il est puni de +mort, etc.» + +Tout cela est très moral, très simple, très clair, très joli, si vous +voulez, mais cela n'a aucun rapport avec les instincts, les besoins, +les exigences de la création universelle; ce sont des vues +particulières, des menaces inutiles dont elle ne tient, dont elle ne +peut tenir aucun compte dans son évolution providentielle et +progressive; et, lorsque cette grande lutte du masculin et du féminin, +lutte dans laquelle, comme mâles, nous nous sommes donnés tous les +droits, vient finalement aboutir au champ clos du tribunal, la femme, +sacrifiée depuis des siècles à vos combinaisons sociales comme fille, +comme épouse, comme mère, se révolte et vous dit en face, car telle est +la conclusion que l'on doit tirer de la répétition de certains faits +déclarés jadis infâmes par vos lois et aujourd'hui indemnes par vos +jugements, et la femme criminelle, révoltée, entre deux gendarmes, sans +repentir, menaçante, prête à recommencer, vous dit en face: + +«Eh bien, oui, j'ai aimé; oui, j'ai ce que vous appelez failli, +c'est-à-dire cédé à la nature; oui, je me suis donnée à un homme, à +plusieurs même; oui, j'ai ensuite prémédité un crime, je me suis +exercée à manier les armes des mâles; oui, j'ai attendu cet homme et je +l'ai frappé par surprise, lâchement, dans le dos et en pleine rue; oui, +j'ai demandé à celui-ci un dernier baiser, et, tandis qu'il me serrait +dans ses bras et qu'il ne pouvait m'échapper, je lui ai brûlé la +cervelle; oui, j'ai marqué mon mari infidèle et ingrat sur le visage +de sa complice, de cette jeune fille qui ne m'avait rien fait +personnellement, qui ne me devait rien, qui ne se défiait pas de moi, +qui ne pouvait pas me croire capable, moi femme du monde et respectée, +d'une lâcheté et d'une ignominie; tout cela est vrai; mais je suis la +mère, l'être sacré s'il n'a jamais failli, l'être racheté s'il aime +l'enfant né de sa faute. + +«Eh bien, ce que j'ai fait, je l'ai fait au nom de mon enfant qui est +innocent, quelle que soit sa mère, que vous auriez dû protéger et que +vous ne protégez pas. Vous avez permis à l'homme de me prendre vierge, +de me rendre mère, de me rejeter ensuite déshonorée et sans ressources, +et de me laisser à la fois la honte et la charge de son enfant; vous +lui avez permis aussi, quand il m'avait épousée, de me trahir, d'avoir +d'autres femmes, contre lesquelles vous ne pouvez pas ou ne voulez pas +me défendre, de me prendre ma fortune, celle de mes enfants pour la +porter à l'autre, et vous m'avez condamnée à être éternellement la +femme de cet homme, tant qu'il vivrait, si misérable qu'il fût. Vous me +ridiculisez si je reste fille, vous me déshonorez et me conspuez si, en +restant fille, je deviens mère; vous m'emprisonnez et m'annihilez si je +me constitue épouse pour devenir mère; soit, j'en ai assez, et je tue. +Vous avez permis que mon enfant, illégitime ou légitime, puisse ne pas +avoir de père; emprisonnez-lui ou tuez-lui maintenant sa mère: il ne +nous manque plus que ça; allez!» + +Qu'est-ce que vous pouvez répondre? qu'on n'a pas le droit de se faire +justice soi-même? que l'homicide volontaire est prévu par tel article +du Code pénal et doit être puni de telle et telle peine par tel autre? +Essayez. + +Les criminelles sont-elles donc véritablement dans leur droit? Non; +mais elles montrent l'homme dans son tort, la loi dans son tort, et +alors c'est la foule, c'est-à-dire l'instinct naturel qui devient +l'arbitre et qui vous force à rendre votre verdict au nom de l'innocent +qui est l'enfant. Et ce sentiment naturel et cette émotion sont montés +à un tel degré, que, si celui que vous appelez le ministère public, le +défenseur de vos lois, le protecteur de la morale, l'organe de la +justice (un incident nouveau se produisant qui peut donner aux débats +un cours moins favorable à l'accusée), si ce magistrat inquiet, +responsable, demande un surcroît d'enquête pour mieux connaître de la +vérité, le public présent proteste comme dans une salle de spectacle, +l'opinion s'irrite, la presse s'indigne. On ne rend pas assez tôt à la +liberté cette femme qui a tué, cette meurtrière qui ne nie pas son +crime, qui ne le regrette pas, qui le recommencerait si elle l'avait +manqué. Et c'est le magistrat, c'est l'accusateur qui devient pour +ainsi dire l'accusé. + + * * * * * + +Qu'est-ce que cela signifie vraiment? où en est la majesté de la +justice? que devient le respect dû à la loi? Celui-ci a reçu deux +balles dans les reins; il peut en mourir d'un moment à l'autre, on +vous l'a dit. Celui-là est mort assassiné; c'est encore plus net et +plus sûr; ces hommes aussi avaient une mère, une famille, le dernier +avait une profession, il servait à quelque chose; il n'avait ni volé ni +tué, il n'avait commis aucun des délits que les législateurs, dans +leurs longues et minutieuses méditations, ont prévus, numérotés, +flétris, frappés d'une peine infamante ou taxés d'une réparation +matérielle. Cette autre est défigurée, estropiée, condamnée à la honte, +au célibat, à la misère et à la maladie. Ces trois personnes n'ont +cependant agi comme elles l'ont fait qu'avec l'autorisation et la +garantie de vos lois; elles n'ont commis ni un des crimes, ni un des +délits, ni une des contraventions que vous avez incriminés ou même +signalés comme immoraux et justiciables d'une forte ou d'une petite +peine; elles seraient en droit de vous dire: «Vous ne nous avez pas +renseignés; vous ne nous avez pas indiqué nos devoirs; vous nous avez +même dévolu des droits; nous ne pensions pas mal agir, puisque votre +Code, si clair et si détaillé à la fois, n'indique nulle part que notre +conduite soit répréhensible. La religion à laquelle nous avons été +voués par nos parents en venant au monde et la morale qu'on nous a +inculquée depuis nous apprenaient bien que notre conduite n'était pas +très régulière, puisque nous pratiquions l'amour autrement que dans le +mariage; mais les habitudes et les moeurs autorisent de tous côtés +autour de nous ce que vos lois ne punissent ni ne défendent, et, +d'ailleurs la religion et la morale défendent tout aussi bien la +séduction, l'abandon des enfants, les vengeances et les meurtres dont +nous sommes victimes. Puis cette religion et cette morale n'ont aucun +moyen coercitif à leur disposition, et, n'ayant plus à discuter qu'avec +notre conscience, nous étions toujours sûrs, tant que nos forces +physiques resteraient à la disposition de nos fantaisies, de trouver +cette conscience aussi élastique et accommodante que la société au +milieu de laquelle nous vivons; en outre, cette religion et cette +morale tenant le repentir à notre service sans lui fixer d'époque, nous +avions cru devoir remettre cette formalité aux derniers moments de +cette vie terrestre et réjouir ainsi le ciel plus que ne le feraient +les justes qui n'ont jamais péché.» + +Voilà ce que ces trois personnes seraient en droit de vous dire si vous +les écoutiez; mais vous en êtes réduits à ne plus les écouter, et, +après leur avoir donné tant de droits de faire le mal, à ne pouvoir les +défendre contre celui qu'on leur fait. La loi de Lynch tout bonnement. +Les représailles personnelles, la justice par soi-même, oeil pour oeil, +dent pour dent, voilà où vous en êtes, avec votre Code, objet +d'admiration pour tous les peuples! + +Et tous ces désordres, tous ces crimes, tous ces scandales, toutes +ces illégalités parce que vous n'avez pas le courage, car ce n'est +pas le temps qui vous manque, de faire des lois qui assurent à +l'honneur des filles les mêmes garanties qu'à la plus grossière +marchandise, qui rendent la même justice à tous les enfants de la même +espèce, de la même patrie, de la même destinée, et qui autorisent +celui des deux époux que l'autre déshonore, abandonne, ruine ou trahit, +à reprendre sa dignité, sa liberté, son utilité, sans avoir recours à +l'adultère, à la stérilité, au suicide ou au meurtre. Alors, faute +d'équité prévoyante et de justice préventive, maris qui égorgent leurs +femmes, filles qui tuent leurs amants, épouses qui mutilent leurs +rivales, applaudissements de la foule, prédominance des sentiments, +défaite de la loi--et triomphe de l'idée. + +Car tout se tient. Cette incarnation nouvelle de l'idée dans les +_femmes qui tuent_ n'est pas la seule à laquelle vous allez avoir à +répondre, et nous en voyons déjà une autre, soeur de la première, +poindre dans les brumes de l'horizon, du côté où le soleil se lève. + + * * * * * + +Dieu sait si, dans notre beau pays de France, raisonnable, prévoyant, +logique comme nous venons essayer de le démontrer une fois de plus, +Dieu sait s'il y a des gens qui se tordent de rire chaque fois qu'on +avance cette proposition: que les femmes, ces éternelles mineures des +religions et des codes, ces êtres tellement faibles, tellement +incapables de se diriger, ayant tellement besoin d'être guidés, +protégés et défendus que la loi a mieux aimé y renoncer, voyant qu'elle +aurait trop à faire, Dieu sait, disons-nous, s'il y a des gens qui se +tordent de rire à cette seule proposition que les femmes pourraient +bien, un jour, revendiquer les mêmes droits politiques que les hommes +et prétendre à exercer le vote tout comme eux. Jusqu'à présent, cette +proposition n'avait été énoncée et soutenue que dans des journaux +rédigés par des femmes et le seul retentissement qu'elle avait en était +dans le rire presque universel dont elle avait été accueillie; ceux qui +ne riaient pas, les personnages sérieux haussaient les épaules; +quelques-uns, dont je suis, se demandaient tout bas si les réclamantes +n'avaient pas raison. A vrai dire, la réclamation était faite le plus +souvent dans des termes tellement exaltés, proclamant si haut la +supériorité intellectuelle, morale, civile de la femme sur l'homme, +qu'en effet elle disposait au rire. Mais, de ce qu'un droit est +maladroitement revendiqué, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit point un +droit. Tous les jours, un créancier sans instruction, dans une lettre +dont l'orthographe aussi fait pouffer de rire, réclame ce qui lui est +dû pour son travail, et, si comique que soit la forme de la +réclamation, il n'en faut pas moins y faire droit et payer la créance. + + * * * * * + +En janvier 1879, je trouvais et relevais, dans un journal, une +proclamation des femmes, et, comme en ce moment-là même, avec cette +manie de prévoir qu'on a pu facilement constater dans mes habitudes, +je touchais à la question dans la préface de _Monsieur Alphonse_, +j'imprimai en note cette proclamation que je vais reproduire ici pour +en arriver où je veux. + + APPEL AUX FEMMES + + «_Après ce dernier appel au triomphe de la République, voici + venir l'heure de conquérir notre liberté. La question politique + tranchée, on va s'occuper de la question sociale. Si nous ne + sortons pas de notre indifférence, si nous ne réclamons pas + contre notre situation de mortes civiles, la liberté, l'égalité + viendront pour l'homme; pour nous femmes, ce sera toujours de + vains mots._ + + »_Les ministères se succéderont, la République de nom deviendra + République de fait; si la femme se contente d'être résignée, elle + continuera sa vie d'esclave sans pouvoir se rendre indépendante + de l'homme, dont le droit seul est reconnu, le travail seul + rétribué._ + + »_Femmes de France_, + + »_Trois projets de loi qui nous concernent sont en ce moment + soumis aux Chambres. Eh bien, pas une de nous ne pourra les + soutenir ou les amender. Une assemblée d'hommes va faire des + lois pour les femmes comme on fait des règlements pour les fous. + Les femmes sont-elles donc des folles auxquelles on puisse + appliquer un règlement?_ + + »_L'homme fait les lois à son avantage, et nous sommes forcées de + courber le front. Parias de la société, debout! Ne souffrons plus + que l'homme commette ce crime de lèse-créature de donner à la + mère moins de droits qu'à son fils. Entendons-nous pour + revendiquer la liberté et la faculté de nous instruire, la + possibilité de vivre indépendantes en travaillant, la libre + accession à toutes les carrières pour lesquelles elles + justifieront des capacités nécessaires;_ + + »_L'association, et non la subordination dans le mariage;_ + + »_L'admission des femmes aux fonctions de juges consulaires, de + juges civils, de jurés;_ + + »_Le droit d'être électeurs et éligibles dans la commune et dans + l'État._ + + »_Femmes de Paris, il ne tient qu'à nous de changer notre sort. + Affirmons nos droits, réclamons-les avec persévérance et + insistance. Nos soeurs de la province nous suivront, et les + républicains sincères nous donneront leur concours à la tribune + et au scrutin, parce que tous savent qu'émanciper la femme, c'est + affranchir la génération naissante, c'est républicaniser le + foyer._» + +Tel est cet appel, resté et devant rester sans écho. En le transcrivant +dans ma préface, je le faisais suivre de cette seule réflexion: + +Le rédacteur du journal qui a cité cette proclamation trouve cela +drôle. S'il est encore de ce monde dans vingt ans, il reconnaîtra que +cela n'était pas aussi drôle qu'il le croyait le 23 janvier 1879. + + * * * * * + +Reprenons aujourd'hui cette proclamation, tenons-la pour une +expression sincère, et jugeons-la avec l'impartialité à laquelle tout +ce qui est sincère a droit, quelle que soit la forme; tâchons d'établir +le vrai, le faux, les contradictions, les résultats d'un pareil +manifeste et mettons toute la méthode, toute la justice, toute la +clarté, toute la logique possibles dans cette discussion. Ce n'est pas +très facile quand on discute de la femme telle qu'elle doit être avec +la femme telle qu'elle est, telle que nous l'avons faite, avouons-le, +nous les hommes; car nous l'autorisons tantôt par notre despotisme, +tantôt par notre admiration, tantôt par notre mépris, à dire que tout +ce qu'elle a de bon vient d'elle et que tout ce qu'elle a de mauvais +vient de nous. Prenons le fond même des choses et traitons-les avec le +même sérieux que l'auteur du manifeste. + +La question n'est pas nouvelle. Cette revendication politique des +femmes, ce désir de vouloir être associées à l'homme et même +substituées à lui dans le gouvernement de l'État, date de loin; il y a +deux mille trois cents ans, Aristophane écrivait sur ce sujet une de +ses meilleures comédies et la tentative féminine a maintes et maintes +fois été répétée depuis lors. Prenons la dernière, elle est restée et +restera longtemps peut-être sans acquiescement, du moins parmi les +femmes. Les raisons de l'insuccès sont bien simples et bien faciles à +donner. + +D'abord, nombre de femmes n'ont pas lu ce manifeste; mais toutes les +femmes de l'univers l'eussent-elles lu, le résultat obtenu eût été +absolument le même. Dans quel groupe féminin eût-il pu trouver de +l'approbation et de l'appui. Voyons comment se répartit l'espèce +féminine dans notre pays et dans tous les pays civilisés. + +Il y a d'abord (à tout bonheur tout honneur), il y a d'abord les femmes +heureuses dans l'état actuel des choses. Celles-là non seulement ne +demandent pas la moindre réforme, mais elles la redoutent et elles +traitent de folles ou de déclassées celles qui en demandent une. Il est +vrai de dire que le bonheur personnel n'est pas un argument dans une +discussion générale, ce n'est qu'un privilège et il devient aisément de +l'égoïsme. Nombre d'hommes aussi avaient trouvé le bonheur dans l'état +social au milieu duquel ils vivaient; cela n'a pas empêché d'autres +hommes, ayant à souffrir de cet état social, de faire des révolutions +nécessaires, et ce n'est pas fini, quels que soient la satisfaction et +le profit que des hommes nouveaux tirent des réformes nouvelles. Il n'y +a donc pas à compter sur l'adhésion des femmes heureuses du moins tant +qu'elles seront heureuses, et, en attendant, si elles se comptent, +elles verront qu'elles seront loin d'être la majorité. + +Il y a les femmes habiles, intelligentes, si vous aimez mieux, qui, +munies de certaines qualités physiques et morales, ont tourné +l'obstacle, comme on dit, et faisant ce qu'elles veulent du milieu +qu'elles occupent, tiennent les hommes pour des êtres inférieurs et +déclarent que celles qui ne se tirent pas d'affaire, comme elles, sont +des niaises et des maladroites. Il n'y a pas non plus à compter sur +celles-là, encore moins que sur les premières. Non seulement elles ne +se plaindront jamais de l'état des choses, mais elles le trouvent +parfait et comptent bien qu'il n'y sera rien changé. En tout cas, si le +changement arrivait, elles seraient toutes prêtes à en tirer parti +comme de ce qui est. Mais, dans cette discussion, la ruse n'est pas +plus un argument irréfutable que le bonheur. + +Il y a, et c'est la masse, les femmes du peuple et de la campagne, +suant du matin au soir pour gagner le pain quotidien, faisant ainsi ce +que faisaient leurs mères, et mettant au monde, sans savoir pourquoi ni +comment, des filles qui, à leur tour, feront comme elles, à moins que, +plus jolies, et par conséquent plus insoumises, elles ne sortent du +groupe par le chemin tentant et facile de la prostitution, mais où le +labeur est encore plus rude. Le dos courbé sous le travail du jour, +regardant la terre quand elles marchent, domptées par la misère, +vaincues par l'habitude, asservies aux besoins des autres, ces +créatures à forme de femme ne supposent pas que leur condition puisse +être modifiée jamais. Elles n'ont pas le temps, elles n'ont jamais eu +la faculté de penser et de réfléchir; à peine un souhait vague et +bientôt refoulé de quelque chose de mieux! Quand la charge est trop +lourde elles tombent, elles geignent comme des animaux terrassés, elles +versent de grosses larmes à l'idée de laisser leurs petits sans +ressources, ou elles remercient instinctivement la mort, c'est-à-dire +le repos dont elles ont tant besoin. Il n'y a donc pas à compter sur +l'adhésion de ces malheureuses. Si le journal où se trouve l'_Appel aux +femmes_ leur tombe entre les mains, elles en enveloppent le morceau de +hareng salé ou de fromage mangé à la hâte sur un morceau de pain dur, +et elles ne le liront pas même après, par la meilleure de toutes les +raisons: elles ne savent pas lire. Vienne l'émeute, quelques-unes, dans +les grandes villes, assassineront, incendieront et se feront fusiller +dans le vin, le pétrole et le sang; voilà tout; mais l'ignorance, la +misère et la servitude ne sont pas plus que le bonheur et la ruse des +arguments en faveur du maintien des choses. + +Il y a les femmes honnêtes, esclaves du devoir, pieuses. Leur religion +leur a enseigné le sacrifice. Non seulement elles ne se plaignent pas +des épreuves à traverser, mais elles les appellent pour mériter encore +plus la récompense promise, et elles les bénissent quand elles +viennent. Tout arrive, pour elles, par la volonté de Dieu, et tout est +comme il doit être dans cette vallée de larmes, chemin de l'éternité +bienheureuse. Non seulement celles-là ne réclameraient, dans aucun cas, +ce que l'_Appel aux femmes_ demande, mais elles ne l'accepteraient pas +si on le leur offrait. D'ailleurs, elles ne lisent ni les journaux, ni +les livres où il est question de ces choses-là; cette lecture leur est +interdite. Si, par hasard, elles avaient connaissance de pareilles +idées, suggérées certainement par l'esprit du mal, elles en +rougiraient, elles en souffriraient pour leur sexe, et elles prieraient +pour celles qui se laissent aller à propager de si dangereuses erreurs +et à donner de si déplorables exemples. Il ne faut donc pas non plus +compter sur celles-là, quoi qu'elles aient à souffrir de notre état +social, puisque la soumission est leur règle, le sacrifice leur joie et +le martyre leur espérance. Mais, pas plus que le bonheur, la ruse, +l'ignorance, la misère et la servitude,--la foi aveugle, l'extase et +l'immobilité volontaire de l'esprit ne sont des arguments sans +réplique. + +Il y a celles qui ne sont ni heureuses, ni adroites, ni abruties, ni +pieuses, qui ont assez de dignité pour vouloir rester dans le bien, +assez d'intelligence pour pouvoir être associées à n'importe quel +homme, ou pour entrer seules dans n'importe quelle carrière, où il +n'est besoin que de volonté, de patience, d'énergie, de probité; assez +d'idéal, de tendresse, et de dévouement pour être épouses et mères; +assez de réserve et de respect d'elles-mêmes pour ne jamais récriminer, +et qui, parce qu'elles sont femmes, et femmes ou moins belles, ou moins +hardies ou moins riches surtout que d'autres, se voient refuser, non +seulement les sentiments et les joies, mais les positions, les moyens +d'existence auxquels elles pourraient prétendre. Trop affinées par +l'éducation pour le travail des manoeuvres, trop fières pour la +domesticité ou la galanterie, trop timides pour la révolte ou +l'aventure, trop _femmes_ pour les voeux monastiques, sous la pression +régulièrement pesante, circulaire et infranchissable de l'égoïsme +collectif, celles-là voient, de jour en jour, en sondant l'horizon +toujours le même, s'effeuiller dans l'isolement, dans l'inaction, dans +l'impuissance, les facultés divines qui leur avaient d'abord fait faire +de si beaux rêves et dont il leur semble que l'expansion eût pu être +matériellement et moralement si profitable aux autres et à elles-mêmes. +Elles sentent qu'elles auraient pu donner au moins autant de bonheur +qu'elles en auraient reçu, et elles meurent sans avoir été ni amantes, +ni épouses, ni mères. De temps en temps, elles font une tentative +individuelle, isolée, avec leurs seules ressources et leurs seules +forces dans quelqu'une de ces carrières ou de ces entreprises des +mâles, où l'appui si nécessaire de l'homme et de l'argent leur manque +presque toujours et qui avorte, ajoutant des soucis pour l'avenir aux +tristesses du présent et du passé; quelquefois une espérance secrète +de revanche par le coeur, par l'amour, amène un écart mystérieux, une +faute désintéressée et touchante cruellement et silencieusement expiée +sans recours à l'assassinat. S'il est un groupe de femmes auquel +l'_Appel aux femmes_ devrait s'adresser, où il devrait trouver des +alliées, c'est celui-là. Mais il ne faut pas compter non plus sur ces +femmes. Leur intelligence, leur instruction, leurs chagrins, leurs +déceptions sans cesse renouvelées, tout leur dit qu'il y aurait autre +chose à faire d'elles et pour elles que ce qu'on fait; mais, leur +modestie, l'habitude de l'effort inutile, la peur du bruit et du +scandale ne leur permettent que des adhésions secrètes et des +complicités tout intérieures. Elles souffrent, elles doutent, elles se +taisent, et, passé un certain âge, elles n'espèrent même plus. + +Enfin, il y a les femmes intelligentes, dont l'intelligence, grâce à la +fortune ou à l'indépendance matérielle, n'a pas besoin d'aller jusqu'à +l'habileté; ces femmes, ne se considèrent pas seulement comme des êtres +de sentiment, de fonction et de plaisir: elles s'intéressent aux +grandes questions humaines et sociales; elles lisent, s'éclairent, +vivent, sans le pédantisme fustigé par Molière, dans le commerce des +esprits supérieurs, et, se faisant accessibles aux idées de progrès et +de civilisation en dehors des formules traditionnelles et consacrées, +dites «bonnes pour les femmes», elles se tiennent pour aussi capables +que les hommes de comprendre, de réfléchir, de savoir et de juger. Ces +femmes-là ne doutent pas que la femme, en qualité de personne humaine, +douée d'un coeur et d'un cerveau, tout comme l'autre personne humaine, +ne doive avoir un jour les mêmes droits, noms, raisons et actions que +celle-ci. Seulement, elles savent que ce progrès, elles ne sauraient le +conquérir de prime abord par elles seules, que c'est là, au +commencement, oeuvre d'homme, et que ce progrès ne peut être que +retardé à être violemment et publiquement revendiqué par elles. Dans le +groupe des hommes où ces questions de l'avenir s'agitent et qui sont +appelés à les traiter un jour dans la politique, groupe qu'elles +traversent constamment, elles sont par leur éducation, par leurs +aptitudes, par leur droiture, par leur morale élevée, large, +conciliante, par leurs qualités intellectuelles et morales, par leurs +perceptions fines et leur interprétation ingénieuse des choses, elles +sont le meilleur exemple et le plus puissant témoignage en faveur de +l'égalité sociale, morale, légale de l'homme et de la femme. Mais ces +femmes ne sont pas nombreuses, et l'appel public qui leur est fait ne +doit pas compter sur leur adhésion publique. La question, pour elles, +est à la fois trop sérieuse, trop complexe et trop délicate pour être +livrée aux hasards des discussions en plein air, et compromise par les +utopies des impatientes et des excessives, sur lesquelles seulement un +tel manifeste pouvait compter, de sorte que les auxiliaires qu'il +recrute et qui adhèrent à lui publiquement sont justement celles qui le +compromettent et qui éloignent les autres. + +D'où viennent l'impatience, l'exagération, l'agitation extérieure de +ces adhérentes dangereuses? De convictions sincères, nous n'en doutons +pas, mais plus souvent nées de souffrances, de déceptions, d'erreurs +individuelles que d'observations désintéressées. «Ce sont ceux qui +souffrent qui crient!» diront ces femmes; ce n'est pas douteux; et, si +ceux qui souffrent ne criaient pas, on ne saurait pas qu'ils souffrent +et personne ne songerait à soulager les maux ou à réparer les +injustices dont ils ont à se plaindre, c'est tout aussi évident. Mais +la souffrance par elle seule n'est pas plus un argument irréfutable que +le bonheur. Toute souffrance a droit à la pitié et à l'assistance; mais +elle est quelquefois la conséquence logique et le châtiment fatal +d'une imagination exaltée, d'une insoumission irréfléchie, d'un rêve +déçu, d'un orgueil trop grand, d'un manque d'énergie et de volonté. + +On n'arrive, très souvent, homme ou femme, à craindre et à tenter de +détruire un état social, qu'après l'avoir longtemps exploité tel qu'il +était. On n'a donc à lui reprocher que de ne s'être pas prêté à +certaines combinaisons peut-être trop exigeantes. Ce n'est pas là une +raison suffisante pour ceux que l'on veut troubler dans leur repos et +leurs habitudes. De là cette résistance instinctive et naturelle à des +réformes radicales dont la cause peut être attribuée aux intérêts +purement personnels et même mal définis de ceux qui les réclament. «Il +faut voir», disent les gens sans parti pris; mais, pour bien voir, il +faut du temps, et les impatients déclarent qu'ils ont vu et bien vu +pour tout le monde. Cela n'est pas toujours convaincant. + +La personne humaine, homme ou femme, est continuellement à la recherche +du bonheur; mais le bonheur est relatif et dépend des tempéraments, des +caractères, des milieux. Chacun se rêve un bonheur particulier, et +celui-là serait le fou des fous qui croirait qu'en donnant à chacun le +bonheur particulier qu'il désire, on constituerait le bonheur +universel. D'un autre côté, disons-le, au risque de passer une fois de +plus pour un esprit paradoxal, si nous ne pouvons pas toujours nous +procurer le bonheur que nous souhaitons, nous pouvons toujours nous +soustraire aux malheurs qui nous frappent, lesquels ne sont jamais, +passez-moi le mot, que des bonheurs qui n'ont pas voulu _se laisser +faire_. + +Il n'y a pour l'homme que deux malheurs involontaires, qu'il puisse +qualifier d'immérités, dont il ait vraiment le droit de se plaindre et +auxquels la société doive vraiment assistance et pitié; ce sont ceux +qu'il peut trouver à sa naissance: la misère et la maladie. En dehors +de ces fatalités congénitales, ce qu'il appelle son malheur est +toujours son oeuvre. La vie ne réalise pas toutes ses espérances, et +alors il se déclare malheureux. Il veut le plaisir, il veut la fortune, +il veut l'amour, il veut la gloire, il veut la famille! Un jour, le +plaisir se dérobe, la fortune échappe, l'amour trompe, la gloire +trahit, la famille se dissout par l'ingratitude ou la mort; alors +l'homme maudit la destinée, il crie à l'injustice. + +En réalité le malheur de l'homme se réduit à ceci: à ce qu'il n'a pas +été aussi heureux qu'il comptait l'être, qu'il s'attribuait le droit de +l'être. Si cet homme qui se plaint tant, avait su pour lui-même ce +qu'il savait si bien pour les autres, et ce qu'il leur disait si bien, +quand il les entendait gémir en lui demandant de les consoler: que le +plaisir est éphémère, que la fortune est changeante, que l'amour est +volage, que la gloire est trompeuse, que l'enfant est mortel et souvent +ingrat, il n'aurait pas connu les malheurs qu'au lieu et place du +bonheur espéré, lui ont causés la famille, la gloire, l'amour, la +fortune et le plaisir. Il a joué, avec l'espoir de gagner, il a perdu, +il paye. Qu'y faire? Il n'avait qu'à ne pas jouer. + +Un homme qui ne se marie pas est sûr de ne pas avoir les ennuis, les +dangers, les chagrins du mariage; un homme qui n'a pas d'enfants est +sûr de ne pas en perdre et de ne pas les voir ingrats; un homme qui a +de quoi vivre, qui s'en contente et qui ne cherche pas à devenir +millionnaire est sûr de ne pas perdre ce qu'il possède; un homme qui +n'a pas de maîtresse est sûr de ne pas être trahi par elle; un homme +qui n'a pas l'ambition des hautes destinées est sûr de ne pas être +précipité des sommets, et il se soucie fort peu que la roche tarpéienne +soit près du Capitole. Ce n'est pour lui que de la géographie et de +l'architecture. Ce qui fait le malheur de l'être humain, toujours en +dehors de la misère et de la maladie natives, c'est qu'il met son +bonheur dans les choses périssables, lesquelles, en se désagrégeant +par la loi des épuisements et des métamorphoses, laissent dans le vide, +dans la stupeur et dans le désespoir ceux qui se sont fiés à elles. +Tout être qui ne s'attachera qu'aux choses éternelles ne connaîtra pas +ces malheurs-là. De là cette sérénité des grands religieux et des +grands philosophes; de là leur mépris bienveillant, charitable et doux +pour les infortunes humaines dont ils ont trouvé la cause dans les +erreurs et les faiblesses du petit désir humain. Pas de déceptions, pas +de fatalités, pas de récriminations pour ceux qui se vouent à l'amour +exclusif, sans calculs et sans ambitions terrestres, de la nature, de +Dieu, de l'art, de la science, de l'humanité. + +Alors plus d'action, plus de mouvement, plus d'idéal, plus +d'espérances; plus de but, plus de liens, plus de familles, plus de +sociétés par conséquent! La vie, non pas même des animaux, lesquels +obéissent encore à des instincts, à des besoins, à des émotions, à des +sentiments, mais des automates et des machines, ou alors un monde de +raisonneurs, de saints, de contemplatifs, s'extasiant devant la +création sans rien demander, sans rien comprendre à la créature, et, en +définitive, la stérilité et la mort pour éviter l'illusion, la faute et +la douleur. Voilà ce que vous nous demandez? + +Moi, je ne vous demande rien. J'établis tout bonnement ce qu'on appelle +un état de situation. Je me trouve en face de personnes qui se +plaignent et qui accusent la société de tous les maux dont elles +souffrent. Je cherche si, en effet, collectivement, les hommes sont +aussi coupables que certaines personnes le disent de leurs malheurs +particuliers. Je trouve et je prouve que l'initiative personnelle y +entre pour beaucoup, je démontre mathématiquement qu'il n'y a vraiment +que deux malheurs involontaires et immérités, et, ce point établi que +nous ne saurions poursuivre la réalisation du bonheur humain à travers +tous les _alea_ de ce monde, sans avoir la chance de nous égarer et de +nous perdre, j'indique le moyen certain, bien connu, qui est et restera +peu usité de n'avoir rien à redouter des douleurs communes, et, après +ce préliminaire indispensable à mes conclusions, j'en reviens à +l'_Appel aux femmes_, et je m'occupe de discerner en toute conscience, +avec ceux qui ne se croient pas le droit de tout railler à première +vue, ce qu'il faut prendre, ce qu'il faut laisser des revendications +féminines qui, par des actes violents ou des manifestes libellés, se +proposent et vont bientôt s'imposer à la discussion politique. + + * * * * * + +Établissons avant tout ceci: + +Quand la femme demande à ne pas être esclave de l'homme, et quand, en +même temps, elle croit pouvoir être indépendante de l'homme, elle a +tort. + +D'abord la femme n'est esclave de l'homme que quand elle le veut bien, +quand elle l'épouse, et rien, légalement, ne la force de l'épouser. +Ensuite elle ne peut pas avoir une vie à part, indépendante de +l'homme, puisque l'homme remplit certaines fonctions matérielles +qu'elle ne peut remplir, et sans lesquelles sa vie à elle, sa +vie à part, sa vie indépendante comme elle la voudrait, n'aurait +aucune sécurité, aucune possibilité d'être; ainsi l'homme est soldat +et la femme ne l'est pas. Elle dépend donc de l'homme, même si elle +reste célibataire, pour la défense de son foyer. Quant à son +esclavage, il est, nous le répétons, volontaire; elle est légalement +libre, aussi libre, plus libre que l'homme, à partir de vingt et un +ans, et pas un pouvoir au monde ne saurait lui prendre la moindre +parcelle de cette liberté légale, si elle veut la garder, liberté bien +autrement étendue, bien autrement avantageuse, toujours légalement, +que la nôtre. + +En effet, à vingt et un ans, la femme peut se marier sans le +consentement de ses parents ou plutôt en passant outre; à vingt-cinq +ans seulement, l'homme peut se marier dans les mêmes conditions; +autrement dit, il est, pendant quatre ans de plus qu'elle, esclave de +la loi, et, sur ce point, dans l'état social, inférieur à la femme. Ce +n'est pas tout. L'homme est astreint, non de son plein gré, mais par un +de ces règlements que la femme l'accuse d'avoir dirigés contre elle +seule, l'homme est astreint au service militaire et, s'il déserte, s'il +se révolte, les galères ou la mort. De cet esclavage qui pèse sur +l'homme et dont elle est dispensée, la femme ne parle pas. Cette +dispense, vaut cependant bien quelque chose. La femme est donc mal +venue à demander son admission aux fonctions de juge civil et de juré; +il n'y a pas plus lieu de lui accorder le droit de diriger l'État qu'il +n'y a eu lieu de lui imposer le devoir de le défendre. Qu'elle soit +soldat d'abord, elle sera juge, consul ou juré ensuite. + +Voilà donc de grands avantages sur les hommes concédés par les lois à +la femme. En les lui attribuant, les lois se sont conformées aux +indications de la nature. La femme leur a paru être organiquement plus +précoce, musculairement plus faible que l'homme; elle a tenu compte de +sa précocité, quant au mariage; de sa faiblesse, quant aux fonctions. +La femme lui paraissant plus faible que l'homme, la loi, dans le +mariage, a voulu la mettre non pas sous le pouvoir, mais sous la +protection de l'homme. Là encore, elle a suivi les indications de la +nature. L'enfantement, l'allaitement, les soins assidus à donner à +l'enfant pendant son enfance, c'est-à-dire pendant dix ou douze ans, +tout cela, joint à la faiblesse naturelle de la femme, exigeait la +tutelle du mari. Cette tutelle devient facilement de la surveillance, +de la tyrannie, parce que la loi a dû compenser pour l'homme les trop +grands privilèges que, dans l'union conjugale, la nature accordait à la +femme et qui étaient un danger incessant pour le mari. En effet, avec +un peu d'habileté, qui n'est pas rare, la femme peut introduire dans le +foyer commun, donner le nom et appeler à des biens patrimoniaux ou +acquis, à la succession de son époux, l'enfant d'un autre homme, tandis +que l'homme ne peut jamais, quoi qu'il fasse, imposer à sa femme +l'enfant d'une autre femme. L'homme s'est donc attribué certains +droits ou plutôt certaines garanties qui ne le garantissent pas +toujours, bien qu'il en abuse souvent à l'égard de ces femmes +irréprochables et sacrifiées, en faveur desquelles nous demandons le +divorce. La femme peut donc avoir à se plaindre de l'homme dans le +mariage; mais alors elle rentre dans les _alea_ de la recherche du +bonheur commune aux deux sexes. Elle a espéré être heureuse par le +mariage, elle ne l'est pas; elle s'est trompée, et elle paye son +erreur. L'homme est soumis comme elle à la même déception, s'il a +commis la même faute; ce n'est pas là une loi spéciale prise en défaut, +c'est une loi générale, pour les uns et les autres. La femme pouvait +éviter les chagrins du mariage. Elle n'avait qu'à ne pas se marier. +Rien ne l'y forçait. Elle a cédé à l'espérance d'être plus heureuse +par le mariage que par le célibat, soit; la loi humaine, jusque-là, n'a +rien à se reprocher. + +Savez-vous ce qui fait le malentendu dans cette interminable discussion +de la revendication des droits des femmes? C'est que les femmes se +trompent de mot, involontairement bien entendu, dans l'exposé de cette +revendication et qu'elles s'en prennent aux lois de ce qui est, encore +une fois, l'oeuvre des moeurs. Voilà la vérité. Les droits accordés par +les lois sont identiques pour elles comme pour l'homme, et, même, nous +l'avons dit, s'il y a un avantage, il est pour la femme. La loi lui +laisse faire tout ce qu'elle permet à l'homme. Elle lui donne toute la +liberté compatible avec la sécurité publique, et l'homme n'en a pas +plus qu'elle. C'est seulement quand la femme a fait une chose, non pas +commandée, mais recommandée par les moeurs, lesquelles n'ont pas de +règlement fixe, ni de moyens matériels de contrainte, c'est seulement +enfin lorsque la femme a cédé aux conseils et à l'influence des moeurs, +toujours avec l'espérance de les utiliser à son profit, c'est alors +seulement qu'il lui vient l'idée d'accuser les lois de son insuccès ou +de son erreur. La loi n'impose à la femme aucun mode particulier +d'existence; elle se borne à les prévoir tous, autant que possible, +pour le cas où, une difficulté survenant par suite de la mauvaise +exécution d'un contrat particulier volontaire, signé par les deux +parties, on vient réclamer son intervention et son arbitrage. La femme +n'a donc pas à réclamer les mêmes droits légaux que les hommes; elle +les a. La femme majeure, comme l'homme majeur, est complètement libre: +elle peut quitter sa famille, aller, venir, voyager, s'expatrier, +acheter, vendre, négocier, entrer dans toutes les carrières en accord +avec son intelligence, son instruction, ses aptitudes, ses forces, son +sexe. Elle peut vivre à sa fantaisie et avoir autant d'enfants qu'il +lui plaît, si la nature s'y prête, avec qui bon lui semble. + +«Mais cette femme qui vit selon sa fantaisie, qui a des enfants avec +qui bon lui semble, elle est compromise, déshonorée, honnie.» + +Par qui? pas par les lois, par les moeurs. + +«Mais il est dans la destinée de la femme de se marier, d'avoir un +époux légal, des enfants légitimes.» + +Où avez-vous vu cela? Dans les moeurs. Il n'en est pas question dans +les lois. + +Les lois réglementent le mariage, mais elles ne l'ordonnent pas, elles +ne le conseillent même pas. + +Je comprendrais les réclamations des femmes, si ces réclamations se +produisaient contre les moeurs. Je comprendrais les femmes disant: +«Nous avons un idéal: l'amour; nous avons une mission: la maternité. +Nous demandons à réaliser notre idéal, à accomplir notre mission. + +»C'est non seulement notre idéal, c'est non seulement notre mission, +c'est encore, au nom de la nature qui prime toutes les institutions +humaines et morales, toutes les lois et toutes les moeurs, c'est +notre droit et c'est notre devoir. Nous demandons les moyens +d'exercer notre droit et de faire notre devoir.» + +A quoi la société répondrait: + +«Le mariage a été justement institué pour la satisfaction de cet +idéal, de cette mission, de ce droit et de ce devoir. + +--Mais les hommes veulent seulement épouser celles qui leur apportent +une dot, et un très grand nombre parmi nous, n'ayant pas cette dot, ne +peuvent pas se marier. Pouvez-vous forcer les hommes à nous épouser? + +--Non. + +--Soit; nous comprenons l'homme ne voulant pas perdre définitivement +et irréparablement sa liberté; il a une action à faire comme nous +avons une mission à accomplir; il ne recule pas devant l'amour, il +recule devant un contrat par lequel il se trouve trop engagé. Il y a +un moyen de tout concilier, c'est l'union libre, nous demandons le +droit de la contracter, au risque d'être abandonnées par l'homme +demeuré libre. + +--Vous avez ce droit, personne ne s'y oppose; mais la morale le +réprouve. + +--Qui a édicté cette morale? + +--Des législateurs religieux et politiques. + +--Des hommes alors? + +--Oui. + +--Ont-ils appelé des femmes dans leurs conseils avant de prendre ces +arrêtés? + +--Non. + +--Cependant les femmes composent la moitié du genre humain, et elles +étaient fort intéressées dans la question. + +--Ils ont pris cette décision tout seuls. + +--Et qu'ont-ils établi pour les filles que les hommes +n'épousaient pas? + +--Qu'elles se résigneraient au célibat et à la stérilité; elles +peuvent aussi se faire religieuses et servir le Dieu au nom duquel +cette morale a été proclamée. + +--Et si elles ne se résignent pas? + +--Elles seront ce qu'on appelle des femmes de mauvaise vie, elles +seront méprisées et exclues de la société des honnêtes gens. + +--Alors les hommes qui ne se marient pas et qui se donnent avec ces +femmes les plaisirs de l'amour sans en assumer les charges, qu'ils leur +laissent, sont encore plus méprisés qu'elles et plus ignominieusement +chassés de la société des honnêtes gens? + +--Non. + +--Pourquoi? + +--Parce que ce sont les hommes qui ont établi ces lois morales et +qu'ils les ont établies naturellement à leur avantage. + +--Alors, moi qui enfante dans la douleur et dans les cris, les +entrailles ouvertes, en face de la mort, je suis, même si j'ai succombé +par ignorance, sans savoir ce que je faisais, je suis plus coupable et +plus méprisée que l'homme qui de la génération ne connaît que le +plaisir? + +--Oui. + +--C'est souverainement injuste! + +--Ça dure ainsi depuis très longtemps; maintenant, c'est consacré. + +--Très bien; mais, dans cette société des honnêtes gens, dont nous +serions exclues en cas d'unions libres publiquement contractées, nous +voyons beaucoup d'unions libres malgré les mariages légaux contractés +antérieurement. Nous voyons des hommes mariés qui ont d'autres femmes +que les leurs, des femmes mariées qui ont d'autres hommes que leurs +maris; tout le monde le sait, personne ne leur dit rien; comment cela +se fait-il? + +--Ces gens-là ont eu la bonne chance et la précaution de se mettre en +règle avec la société par leur mariage. + +--Mais la morale? + +--Elle n'a rien à voir là dedans; c'est affaire de moeurs. + +--Nous demandons des lois qui changent ces moeurs. + +--Impossible. Les moeurs modifient quelquefois les lois; les lois ne +modifient pas les moeurs. + +--Soit; je cours la chance de la honte pour avoir l'enfant; car, mon +enfant, je pourrai au moins le garder? + +--Peut-être! + +--Comment, peut-être? qui me le prendrait? + +--Son père. + +--Mais puisqu'il ne sera pas mon mari. + +--Il pourra le reconnaître, et, si tu as approuvé la reconnaissance et +que ce soit un garçon, c'est-à-dire ton soutien et ton défenseur dans +l'avenir, son père pourra te le prendre quand il aura sept ans, en +prouvant qu'il a, lui, le père, plus de moyens d'existence que toi, ce +qui arrive presque toujours; mais ne crains rien: le père tient bien +rarement à élever son enfant, à moins que ce ne soit pour se venger de +la mère. + +--Se venger, et de quoi? + +--Nous ne savons pas; cela rentre dans la conscience. + +--Mais je puis nier, m'a-t-on dit, que cet homme soit le père de mon +enfant. + +--Parfaitement. + +--Alors on me laissera mon fils. + +--Oui. + +--Et je pourrai lui donner mon nom? + +--Si tu le veux. + +--Et, si j'acquiers du bien en travaillant pour lui, je pourrai lui +laisser mon bien pour qu'il ait au moins l'indépendance? + +--Non. Si tu lui donnes ton nom, et que tu aies un père, une mère, des +frères, des soeurs, tu ne pourras lui donner qu'une partie de ton bien. + +--Même si mon père, ma mère, mes frères et mes soeurs m'ont chassée +pour l'avoir mis au monde. + +--Oui; mais tu n'as qu'à ne pas lui donner ton nom, qu'à ne pas +l'appeler ton fils, qu'à le traiter comme un étranger, tu pourras lui +donner tout ton bien. + +--Qui a décidé cela? + +--Les lois. + +--Qui a fait les lois? + +--Les hommes. + +--Ceux qui avaient déjà fait la morale et les moeurs? + +--Les mêmes. + +--Merci.» + + * * * * * + +Là évidemment et non dans l'occupation des carrières et des fonctions +publiques, est le vrai, l'unique, l'éternel sujet, l'éternel droit des +revendications de la femme. Sur ce terrain, elle a pour elle la nature, +la justice, la vérité et tous ceux qui ont un coeur et une conscience. +Voilà pourquoi, quand, poussée à bout par la lâcheté de l'homme et la +sauvagerie de la loi, et se faisant lâche comme l'un et sauvage comme +l'autre, elle tue et mutile, voilà pourquoi la justice en est réduite à +l'absoudre et l'opinion à l'acclamer. + +Mais toutes les femmes abandonnées par leur amant, trahies par leur +mari, victimes de l'ingratitude ou de l'égoïsme de l'homme ne peuvent +pas jouer du revolver ou du vitriol et elles n'en souffrent pas moins, +pour avoir une douleur moins retentissante et moins meurtrière; c'est +alors que certaines femmes, à qui ces moyens répugnent, posent dans +des manifestes exagérés, maladroits, ridicules, des conclusions +irréalisables. Elles veulent déclarer à l'homme, dans les lois, la +guerre que l'homme leur fait dans les moeurs; elles veulent lui prouver +qu'elles peuvent être moralement et intellectuellement leurs égales; +qu'elles peuvent même leur être supérieures. Lasses de voir l'homme +leur prendre impunément l'honneur, la liberté, l'amour, elles veulent +lui prendre ses travaux et ses places, et elles s'étonnent du silence +ou du rire qui leur répondent. C'est que, tout le monde le sait, et +elles le savent tout aussi bien, les femmes ne tiennent en aucune façon +à faire le métier des hommes, leur métier de femmes leur suffit bien. +Seulement, celui-là, elles veulent le faire et le faire complètement, +en quoi elles ont raison. Alors, elles disent aux hommes: «Ou +donnez-nous ce que la nature vous a dit de nous donner, l'amour, le +respect, la protection, la famille régulière, ou donnez-nous ce que +vous avez gardé pour vous seuls, la liberté.» Ce dilemme a du bon. +Voyons comment cette liberté réclamée par la femme lui arrivera, en +dehors des lois qu'elle sollicite. + + * * * * * + +Évidemment, au train que suivent les choses, l'homme va de moins en +moins donner l'amour, le respect, la protection, la famille régulière à +la femme. Entraîné par la liberté qu'il s'adjuge de plus en plus, il va +tendre à supprimer de plus en plus toutes les entraves et toutes les +attaches; il va vouloir de plus en plus être maître de lui. Je ne l'en +blâme pas. Croire, espérer qu'au milieu de l'ébranlement, de la +décomposition et de l'éparpillement de toutes les choses du passé, +l'homme va faire un retour sur lui-même à l'endroit de la femme, et se +mettre à reconstituer la famille sur les bases de l'idéal, de l'amour +et de l'unité, c'est une erreur nouvelle à joindre à toutes les erreurs +connues. La femme va donc être de plus en plus dans son droit de se +plaindre et de réclamer. Les revendications personnelles deviendront +plus nombreuses et plus inquiétantes; la justice légale ayant déjà +désarmé plusieurs fois, les justices individuelles et arbitraires se +feront jour et place de plus en plus; l'opinion sera constamment +appelée en témoignage, l'émotion sera sollicitée par des avocats +habiles, désireux de s'illustrer et de s'enrichir; la question posée +dans les faits et souvent, toujours résolue en faveur des accusées, +commencera à s'imposer aux lois. Les scandales seront si grands, si +contagieux, si applaudis, qu'il faudra se décider à prendre un parti. +Quand, en dehors du mariage, les femmes auront égorgé un plus grand +nombre d'hommes et tordu le cou à un plus grand nombre d'enfants; +quand, dans le ménage, les hommes et les femmes qui auront été assez +bêtes pour contracter des unions indissolubles, auront enrichi les +armuriers et les épiciers à force de se tirer des coups de fusil ou de +revolver et de se jeter du vitriol au visage, il faudra bien +s'apercevoir qu'il y a un vice fondamental de construction dans ce +beau monument du Code civil, y faire quelques réparations, y changer +quelques pierres de place et aérer davantage les articles trop étroits +et devenus inhabitables. De temps en temps, la justice officielle +essayera de ressaisir son autorité et de rendre quelques jugements +destinés à inspirer une salutaire terreur et à arrêter le mouvement; +elle verra alors ce qui se passera: les jurés et les magistrats seront +sifflés, hués, maltraités peut-être. Notre magistrature, _que +l'étranger nous envie_, sera compromise; notre belle institution du +jury, soit qu'elle reste dans la sentimentalité, soit qu'elle tourne à +la résistance, sera traitée d'institution caduque et grotesque; +personne ne voudra plus être juré, pas même l'auteur du manifeste qui +nous occupe, et la réforme depuis longtemps nécessaire, obstinément +refusée, se fera, comme, hélas! se font chez nous toutes les réformes, +par la violence et les excès. + +Dans le mariage, le divorce sera rétabli, fatalement, inévitablement. + +Le divorce étant rétabli, la femme étant par conséquent moins opprimée, +elle n'aura plus d'excuses de recourir à l'adultère et elle aura moins +besoin d'être consolée. L'amant se trouvera éliminé, le prêtre sera +remis à son plan respectif, et la femme, ayant conquis plus de droits, +aura ainsi acquis plus de valeur. + +Voilà pour le mariage, qui, ainsi équilibré par des devoirs et des +droits équipollents, comme eût dit Montaigne, deviendra pour les +contractants à la fois plus attrayant, plus moral et plus sûr. + +Quant aux amours libres, ils ne vont faire que croître et embellir, +pour une foule de raisons que j'ai développées autre part[1] et qu'il +n'y a pas lieu de rappeler ici. La prostitution de la femme va perdre +peu à peu son caractère d'autrefois. Sauve qui peut, après tout, dans +une société où personne ne s'occupe de son voisin que pour l'entraver, +le mépriser ou le détruire! Ce qui fut jadis une honte pour +quelques-unes, un danger pour quelques autres, va devenir une carrière, +un fait, un monde, avec lesquels la civilisation devra compter, et qui +amèneront d'abord des modifications imprévues dans les moeurs, encore +plus imprévues dans les lois. Cette carrière, toujours disponible pour +les filles pauvres douées de jeunesse, de beauté, d'esprit; ce monde +de la sensation et du plaisir toujours ouvert aux hommes jeunes ou +vieux, dotés d'appétits et d'argent; ce monde étrange, sans droits et +sans devoirs, à mesure qu'il se développera, se prendra au sérieux +comme tous les autres mondes coïncidant avec un état nouveau des +sociétés, comme l'aristocratie, comme la bourgeoisie, comme la +démocratie actuelle, dont il a émergé. Semblable à ces îles jaillissant +tout à coup d'une mer tourmentée par quelques mouvements géologiques et +devenant un jour des forêts, puis des cités, ce monde aura bientôt son +autonomie, ses institutions, ses intérêts communs, ses sentiments de +progrès et de solidarité, son idéal, sa morale même. C'est certain. Ce +sera une colonie comme beaucoup d'autres, fondées par des exilés, des +criminels et des parias. Au bout d'un certain temps elles ont oublié +leur origine dans la fortune acquise, et elles réclament et elles +obtiennent le droit de s'appeler État ou Nation. Il vient même un +moment où elles traitent avec les grandes puissances. Il en sera de +même de la prostitution féminine, dont le luxe, la notoriété, +l'accroissement déjà considérables, depuis un quart de siècle, +permettent de prévoir ce que j'annonce aujourd'hui. + + [1] Préface de _Monsieur Alphonse_. + +Des hommes du monde, des millionnaires, des princes, ont déjà épousé +quelques-unes des indigènes; et nombre des filles de ces dernières, +sans rougir encore de la profession maternelle, n'ont plus besoin de +l'exercer et viennent, par des unions régulières dès le commencement, +féconder de leurs dots l'industrie, le commerce, les affaires et +quelquefois redorer et même nettoyer des blasons historiques. Ce n'est +pas tout; et la nature humaine a des enchaînements inconscients, +mystérieux, bien intéressants à étudier. Ces femmes n'ont pas de +remords, elles n'ont même pas de regrets; elles sont maintenant trop +nombreuses, trop groupées, trop riches, trop célèbres pour cela. Le +monde qui les exclut et qui souvent les envie, ne leur manque pas +du tout. Non seulement elles y exercent des représailles sur les +hommes, mais quelquefois elles font de bonnes recrues parmi les +femmes; tout irait donc pour le mieux, si elles ne vieillissaient pas. +Malheureusement, dans ce monde, on vieillit encore plus vite que dans +l'autre. Il s'agit donc d'occuper les années du crépuscule et du soir. +Arrive alors le désir d'imiter les femmes comme il faut, le besoin de +faire parler de soi autrement que par le passé et de franchir les +limites de leur activité connue, une sorte de préoccupation du mystère +de la mort, peut-être un vague et secret espoir d'un rachat par la +charité, espoir déposé à temps et utilement entretenu dans leur âme par +un bon prêtre subitement intervenu, indulgent et attentif. + + Dieu lui-même ordonne qu'on aime, + Sauvez-vous par la charité. + +L'Évangile finit par demander le concours de Béranger! + +Tout cela joint à la sensibilité naturelle à leur sexe, développée par +le bien-être, tout cela fait que ces femmes appliquent, à l'étonnement +de tous, une part de leur fortune à des oeuvres pies. Voilà tout à coup +ces filles du mal qui se passionnent pour le bien, plein d'attraits +souvent pour les consciences attardées. Cela les amuse, d'être utiles, +et la nouveauté de cet amusement leur tient lieu de traditions et +d'habitude. Elles donnent aux églises de leurs villages, elles +couronnent des rosières dans leurs communes natales ou dans le village +voisin de leurs domaines, et elles finissent par fonder des +établissements de secours, de refuge, d'éducation pour _les leurs_ et +les enfants _des leurs_ qui ont eu moins de chance ou de prévoyance +qu'elles. + +Les voilà donc déjà en rapport avec l'administration, non pour en subir +comme autrefois les règlements particuliers, mais pour lui communiquer +ceux qu'elles font. Voilà cette administration garante, auxiliaire, +respectueuse. Voilà ces femmes patronnesses, quêteuses, utiles, mêlées +à la civilisation, à la religion ou du moins à l'Église, à la morale +publique, sans rien changer à leur genre de vie. Elles n'ont imposé +à leurs vieillards ou à leurs enfants recueillis aucune formule +religieuse particulière. Enfants et vieillards catholiques, +protestants, israélites, musulmans, libres penseurs, athées, tous bien +venus, surtout s'ils viennent on ne sait d'où. Elles gardent pour elles +leur foi particulière, elles ne l'exigent pas de leurs obligés. Qui +fait la charité sans préférence et sans exclusion, a toutes les Églises +et toutes les philosophies pour soi. Ne sommes-nous pas dans l'ère de +l'indulgence et de la conciliation? + +Leurs pauvres augmentent de plus en plus; elles ne peuvent plus ou +elles ne veulent plus suffire, elles seules, aux besoins croissants des +oeuvres. Parmi les orphelins, les abandonnés dont on s'occupe là, +beaucoup d'enfants naturels, adultérins de gens de théâtre, de petits +artistes misérables ou morts. Cela donne le droit d'invoquer +l'assistance et de demander le patronage de quelques grandes et +honorables célébrités féminines. On organise des concerts, des +représentations, des fêtes, des tombolas. Le secours de la presse est +sollicité et obtenu. Quelques articles bien faits, les larmes coulent; +le public est convoqué, au nom du plaisir et de la charité réunis. Les +amants...,--pardon! ne parlons plus des amants, ce serait de mauvais +goût en un pareil sujet!--les amis de ces dames, enchantés d'avoir une +nouvelle occasion de parler d'elles et de les vanter, après avoir pris +part à leur première organisation, après les avoir aidées de leur +bourse, et après avoir bien ri ensemble de les voir dans ce rôle +nouveau et tout à fait imprévu, leurs amis leur apportent l'offrande, +les encouragements, les conseils de leurs autres amies du monde, de +leurs parents, de leurs soeurs, de leurs mères, de leurs femmes, en +attendant que ces dames, charitables aussi, et curieuses, autorisent, +provoquent des rencontres, dont elles reviennent en disant: «Il y a +vraiment, parmi ces créatures, des femmes très intelligentes, très +bonnes, très distinguées.» Voyez-vous les contacts, les infiltrations, +les enchevêtrements, les concessions, les indulgences, les sympathies, +les intérêts, les mélanges, l'égalité. + + * * * * * + +Mais ce n'est pas là, heureusement, pour le féminin opprimé par les +moeurs et les coutumes, le seul débouché ouvert à son évolution +instinctive et providentielle. Il prend maintenant d'autres routes, +plus dures, dans le commencement, que celle-là, plus solitaires, plus +tristes, mais sûres pour toute énergie et toute persévérance, et où +l'homme qui la rencontre devient un auxiliaire et non un ennemi. + +Je ne parle même pas du théâtre, où la femme trône et passionne à ce +point, qu'il faut révoquer des diplomates qui abandonnent le char de +l'État pour s'atteler au sien, où elle s'enrichit si vite et par le +théâtre seul, qu'elle peut donner un million pour racheter sa liberté +conjugale, acheter des résidences royales, fonder des hôpitaux et des +écoles dans les pays qu'elle traverse. Je ne parle pas non plus des +autres arts, comme la peinture et la sculpture, où elle forme un groupe +qu'on pourrait appeler l'école des femmes et dont Rosa Bonheur est le +chef illustre et respecté. Elle est déjà dans le théâtre, dans +l'atelier; la voilà comédienne, peintre, statuaire. Nous allons la voir +bachelier, étudiant en droit, élève en médecine, clerc et carabin. En +effet, elle tente aujourd'hui l'étude des sciences réservées jadis à +l'autre sexe. J'en suis désolé pour Molière, mais Chrysale a tort: la +femme trouve décidément que son esprit a mieux à faire que de se +hausser à connaître un pourpoint d'avec un haut de chausses; elle ne +borne plus son étude et sa philosophie à faire aller son ménage, à +avoir l'oeil sur ses gens, à former aux bonnes moeurs l'esprit de ses +enfants, à savoir comment va le pot dont son mari a besoin par la +raison bien simple qu'elle perdait sa jeunesse à attendre le ménage qui +ne venait pas, et qu'elle ne pouvait ni surveiller les gens qu'elle +n'avait pas le moyen d'avoir, ni former aux bonnes moeurs l'esprit des +enfants qu'aucun mari ne songeait à lui donner. Entre Chrysale, qui ne +voulait pas d'elle, et don Juan, dont elle ne voulait pas, elle a pris +le parti d'essayer de se suffire à elle-même et d'escalader toute seule +les hautes régions de la science et de la philosophie. Voyant son âme +mal comprise et son corps mal convoité, elle a immolé son sexe et elle +en a appelé à son esprit; elle prend ses inscriptions; elle subit des +examens dans les sciences et dans les lettres, dans la médecine et dans +le droit; elle troque la robe de la faiseuse en renom contre la robe +noire de Pancrace et de Marphurius. + +Le bourgeois dont riait Molière a beaucoup ri en voyant cela, comme il +fait toujours quand il voit quelque chose de nouveau; mais, lorsque ce +n'est pas Molière qui rit des choses, les choses ne courent aucun +danger. S'il vivait de nos jours, il n'en rirait pas. Molière avait le +grand bonheur de vivre dans une époque où l'on pouvait rire de la +sottise humaine sans être forcé d'y chercher remède. Le poète riait, +le roi riait, la cour riait, la chose dont on riait était tenue pour +risible. Aujourd'hui, il n'en va plus tout à fait de même. Non +seulement le roi ne rit plus, mais il a disparu, la cour a disparu, et +Molière a fait comme eux, malheureusement, car cet esprit profond et +sagace verrait certainement, le mieux du monde, ce qu'alors il ne +pouvait même pas prévoir. + +Voilà donc la femme ou plutôt une des formes de la femme se dérobant à +la domination de l'homme par le travail jusqu'alors attribué à l'homme +et dont l'homme seul passait pour être capable; la voilà non pas lui +déclarant la guerre, mais réclamant et venant prendre sa place dans le +domaine où il croyait pouvoir à tout jamais rester seul occupant. +A-t-elle, pour cela, demandé l'intervention des lois ou une loi +nouvelle? Non. Elle a tout simplement usé de son droit et de ses +facultés intellectuelles qui se sont trouvées être à la hauteur de son +ambition, sans qu'elle s'en fût doutée auparavant, prise qu'elle était +dans les classements arbitraires des dominations politiques et +religieuses. Cette femme nouvelle va faire souche, et son schisme va +avoir ses conséquences non seulement dans l'ordre social, mais même +dans l'ordre psychologique. + +Dans toutes les classes de la société, la jeune fille, riche ou pauvre, +belle ou laide était élevée ou dressée en vue non pas du mari, +entendons-nous bien, mais d'un mari. Sans ce mari, rêvé, espéré, +cherché çà et là, elle ne pouvait rien être. Si le mari ne se +présentait pas, mélancolie ridicule, stérilité physique et +intellectuelle pour la pauvre créature. + +Elle voyait toutes ses contemporaines partir en riant pour les régions +soi-disant enchantées du mariage et de la liberté, et elle restait +seule sur le rivage désert où Thésée non seulement ne revenait pas la +prendre, mais ne venait même pas l'abandonner. Elle n'avait d'Ariane +que le désespoir; elle n'avait pas ses souvenirs. + +Aujourd'hui, la femme commence, et, si quelqu'un l'approuve, c'est bien +moi, à ne plus faire du mariage son seul but et de l'amour son seul +idéal. Elle peut se passer de l'homme pour conquérir la liberté; elle +commence à l'entrevoir, sans pour cela faire abandon de sa pudeur et de +sa dignité: tout au contraire, en développant son intelligence, en +élargissant son domaine; et la liberté qui lui viendra par le travail +sera bien autrement réelle et complète que la liberté purement nominale +qui lui venait par le mariage. Quant à l'amour, il perd ainsi à ses +yeux beaucoup de ses tentations premières, dont les nécessités sociales +où elle était parquée lui exagéraient énormément l'importance. Réduite +à sa seule valeur de sentiment, il faut bien le dire, l'amour fait +souvent assez piètre figure. Il est volage, dominateur, éphémère, +ingrat, aveugle; il est d'amorce séduisante, mais voilà tout. La +nature s'en sert très habilement pour la création universelle +et indispensable; les sociétés s'en servent religieusement et +politiquement, s'efforçant d'en tirer le mariage, c'est-à-dire le +groupement des êtres, rendus plus soumis et plus producteurs par le +stationnement et les solidarités locales de la famille. Si on +l'examine de près, on voit qu'il produit, somme toute, plus +d'inquiétudes, de déceptions, de douleurs que de joies. Aussi a-t-il +besoin d'une forte doublure pour être un peu durable et résister aux +intempéries de l'âme humaine. + +Il a fallu, pour arriver à le rendre d'apparence éternelle, le +flanquer, quant à l'homme, d'une compensation matérielle, d'une dot, +et, quant à la femme, d'une garantie légale, en dehors de l'espérance +non avouée d'une liberté plus grande. Les religions et les philosophies +le tiennent pour si méprisable, qu'elles ont pour premier principe +d'essayer d'en dégager complètement l'homme. En dehors des religieux et +des philosophes, tous les grands esprits ayant vraiment quelque chose +à faire dans ce monde ou le tiennent pour dangereux ou monotone, ou en +font un culte secret, s'alliant avec leur génie et leur liberté, avec +le mystère et l'idéal, avec le rêve et la forme, avec l'imagination et +l'infini. Héloïse, Béatrix, Laure, Léonore, la Fornarine, Victoria +Colonna, sont les incarnations supérieures de cette combinaison +particulière, inaccessible à la masse des hommes. + +Les femmes qui vont aux arts, aux sciences, aux professions libérales +sont des femmes auxquelles le mariage ne vient pas, parce qu'elles +manquent de la dot compensatrice pour l'homme, ou parce qu'elles ne se +sentent aucun goût pour cette association. Du moment qu'elles font le +travail, qu'elles entrent dans les carrières et qu'elles aspirent au +talent des hommes, c'est pour conquérir comme eux la fortune ou la +liberté, ou l'une et l'autre. Une fois la fortune et la liberté +acquises, que leur représentera le mariage, sinon une dépossession, le +mari étant le chef de la communauté, et un esclavage, la femme devant +obéissance au mari? Tout cela était bon quand il n'y avait pas d'autre +moyen pour la femme d'accomplir sa destinée sexuelle et sociale; mais, +maintenant, elle perdrait trop à rentrer volontairement dans les +compartiments du passé. «L'amour l'y ramènera?» Le croyez-vous? Ce doit +être l'orgueil d'un homme qui me fait cette objection. Êtes-vous sûr +que les femmes aiment _tant que ça_ les hommes? + +Il y avait dans l'Église catholique un grand prélat qui me faisait +quelquefois l'honneur de philosopher avec moi en dehors du dogme, et +tout en maudissant mes hérésies. Un matin du mois d'août, sous les +grands arbres de son jardin épiscopal, nous devisions, et je me +permettais de soutenir cette proposition, à savoir: «qu'il n'y a pour +la femme, au milieu de toutes ses transformations naturelles et +sociales, que deux états, bien différents l'un de l'autre, auxquels +elle aspire véritablement, qu'elle comprenne bien, et dont elle jouisse +pleinement: c'est l'état de maternité ou l'état de liberté. La +virginité, l'amour et le mariage sont pour elle des états passagers, +intermédiaires, sans données précises, n'ayant qu'une valeur d'attente +et de préparation». + +«Il y a du vrai dans ce que vous me dites, me répondait mon illustre +interlocuteur. J'ai pu constater que, sur cent jeunes filles dont +j'avais fait l'éducation religieuse et qui se mariaient, il y en avait +au moins quatre-vingts qui, en revenant me voir, après un mois de +mariage, me disaient qu'elles regrettaient de s'être mariées.--Cela +tient, monseigneur, à ce que le mariage surtout, au bout d'un mois, n'a +pas encore initié la femme ou à la maternité qu'elle souhaite ou à la +liberté qu'elle rêve.» + +Sautons de là chez les Mormons, c'est-à-dire aux antipodes. Ce peuple +m'intéresse beaucoup; je l'ai beaucoup étudié, sans me contenter d'en +rire tout de suite, parce que toute société qui se forme contient +toujours pour l'observateur des bases intéressantes d'expérimentations +physiologiques, les instincts naturels s'y mouvant à leur aise. Chez +les Mormons, où la polygamie existe, l'homme ne peut épouser une +seconde femme qu'avec le consentement de la première; une troisième, +qu'avec le consentement des deux autres, et ainsi de suite. Jamais ce +consentement n'a été refusé, bien que la femme ne puisse, elle, avoir +plusieurs maris, et il y a eu, en vingt ans, deux cas seulement +d'adultère féminin et de prostitution. Pas un seul adultère d'homme. +Mais les femmes mormonnes aiment et soignent les enfants les unes +des autres. Ce n'est pas tout; non seulement elles donnent leur +consentement à leurs maris, quand ils le leur demandent pour un nouveau +mariage, mais elles sont quelquefois les premières à leur proposer +une nouvelle femme qui a, disent-elles, des qualités nécessaires à +la communauté, en réalité pour augmenter un peu la possession +d'elles-mêmes, c'est-à-dire leur liberté. Je ne serais pas étonné que +les missionnaires mormons qui viennent chercher des femmes en Europe +pour les hommes du lac Salé finissent par emmener beaucoup de nos +filles françaises, lasses d'attendre le mari français. Cela vaudrait +beaucoup mieux que la stérilité des unes et la prostitution des autres. +Les missionnaires mormons ne font pas plus de prosélytes femmes chez +nous, parce qu'ils s'y prennent mal. Nous avons en France, grâce à nos +lois et à nos moeurs, un féminin considérable à leur disposition. + +En attendant il semble démontré, par cette nouvelle expérience de la +polygamie, que la femme se contente très bien d'une portion d'homme et +n'est même pas fâchée de voir d'autres femmes lui prendre une part de +ce qu'elle appelle ses sentiments et ses droits, surtout dans les pays +où les devoirs lui paraissent trop lourds. En somme, chez nous, +coutume, curiosité, nécessité sociale et morale, voilà ce qui décide +les jeunes filles au mariage; mais d'amour dans le véritable sens du +mot, point. Une femme mariée peut dire qu'elle aime son mari ou un +autre homme, elle sait bien ce que veut dire le mot amour, elle sait ce +qu'elle fait et où elle va; une jeune fille, je parle des plus droites, +des plus innocentes et en même temps des plus enthousiastes, une jeune +fille ne peut jamais dire avec certitude qu'elle aime son fiancé. Une +jeune fille qui fait ce qu'on appelle un mariage d'amour n'aime pas +l'homme qu'elle épouse, elle le préfère, ce n'est pas la même chose. De +là ce mot beaucoup plus juste: mariage d'inclination. Comment +saurait-elle, la pauvre enfant, à n'en pouvoir douter, à quoi +reconnaîtrait-elle sûrement qu'elle aime? L'amour n'est pas fait que de +rêve, d'idéal, d'espérance, de sympathie: il est fait de réalités +physiologiques qui ne se révèlent qu'après le mariage, qui peuvent +fortifier et compléter l'amour dans le coeur de la jeune fille, mais +qui peuvent aussi ramener au confessionnal, avec des regrets au taux de +quatre-vingts pour cent, certaines natures délicates qui ne les avaient +pas prévues. L'homme sait toujours comment, pourquoi, avec quoi il +aime; la femme l'ignore. De là le conflit si fréquent et quelquefois +si rapide dans les mariages d'amour. + +L'amour ne ramènera donc pas au mariage les femmes libérées par le +travail, la connaissance et la liberté des mâles. Qui sait même si +l'amour subsistera en elles? Parmi les grandes artistes vivantes dont +nous parlions tout à l'heure, nous en pourrions nommer une arrivée +aujourd'hui à soixante ans, qui ne sait pas plus qu'il y a des hommes +que Newton arrivé au même âge ne savait qu'il y avait des femmes. Si, +au contraire, l'amour subsiste, s'il est un vrai besoin de la nature de +ces femmes émancipées par les professions libérales, elles aimeront +selon la loi, dans le cas où la loi aura été modifiée de façon à rendre +le mariage supportable pour les contractants: sinon, elles aimeront +selon la nature et s'en tiendront aux unions libres, dont la durée +reposera purement et simplement sur la volonté et la loyauté de chacun. +L'étude et le travail diminuent considérablement les proportions des +légalités réputées nécessaires aux sentiments comme ils diminuent, il +faut bien le reconnaître, l'importance de ces mêmes sentiments. Quand +on ne regarde plus qu'avec son cerveau, on voit de plus haut et plus +loin. Quiconque s'est donné la peine d'étudier un peu attentivement la +nature de l'homme dans le fonctionnement social, sait que, là où le +sentiment vrai existe, aucune légalité ne l'arrête, et que, là où il +est mort, aucune légalité ne le réveille. Une légalité peut contraindre +un être vivant à traîner éternellement un cadavre avec lui, mais ce +sera tout. Est-ce absolument nécessaire? «Oui, pour les intérêts +sociaux et moraux de ceux qui sont nés du rapprochement de cet être +vivant et de ce cadavre, vivant aussi jadis.» Mais, si une nouvelle +légalité a pourvu à ces intérêts, la première n'aura plus sa raison +d'être et cette nouvelle légalité va bien être forcée de se produire +par suite des mouvements nouveaux que nous constatons. Le Code fera +comme le Dictionnaire, il subira et il sanctionnera l'usage. + +Enfin la science, et, principalement, la recherche des causes et des +fins de l'homme, des moyens et du but de la nature, la science va +faire, sous l'impulsion et sous la garantie de la liberté, des progrès +rapides, effrayants pour tout ce qui est de révélation purement +sentimentale et surnaturelle. La science est la religion de l'avenir, +Auguste Comte et Littré sont ses prophètes, le positivisme est son +dogme fondamental; vous aurez beau faire, vous n'y échapperez pas; cela +est évident pour tout esprit de bonne foi, n'ayant pas d'intérêt à voir +autre chose que ce qui est. Cette religion, comme toutes les autres, va +avoir ses fanatiques, ses apôtres, ses martyrs. Le docteur Tanner, s'il +n'est pas une invention américaine, est déjà là pour le prouver. S'il +est une invention, un autre le prouvera bientôt et les sectaires +suivront. Ces sectaires, on ne les comptera pas seulement parmi les +hommes, mais aussi parmi les femmes, les curieuses par excellence, +dérobeuses de pommes comme Ève, ouvreuses de boîtes comme Pandore, et +toujours prêtes pour le nouveau, pour l'imprévu, pour tout ce qui les +fait sortir de la pure fonction sexuelle, de l'état _terrien_. Une fois +entraînées par certains exemples, une fois leur cadre conventionnel +brisé, les femmes vont donc se jeter dans la science comme elles se +jettent dans tout ce qui les passionne, la tête en avant, à corps +perdu, c'est le vrai mot. Prenant leur revanche de l'immobilité +séculaire à laquelle on les a condamnées, elles vont courir, par +n'importe quels chemins à côté de l'homme, devant lui si elles peuvent, +contre lui s'il le faut, à la conquête d'un nouveau monde. En matière +de sensation, la femme est l'extrême, l'excès de l'homme. Quand on sait +avec quel mépris de toute raison et de toute souffrance, la femme va à +l'hallucination et au martyre, dès qu'elle est vraiment dans la foi; +avec quel oubli de toute dignité et de toute pudeur elle va à la +soumission et à la débauche dès qu'elle est vraiment dans l'amour, on +peut prévoir l'audace et la frénésie avec lesquelles elle tentera la +découverte et affrontera le fait lorsqu'elle sera vraiment dans la +science. Elle se soumettra comme l'homme aux plus rudes travaux, aux +expériences les plus douloureuses, aux épreuves les plus étranges pour +trouver le mot de l'énigme. Elle se laissera arracher les seins comme +sainte Agathe, si cela peut révéler le mystère de la lactation; elle +passera son enfant à sa voisine, comme sainte Félicité, pour aller se +livrer aux bêtes, non pour prouver que Jésus a dit la vérité, mais pour +savoir si Darwin a raison. + +Jeune homme de quinze ans, qui lisez ces pages en cachette, vous +vivrez peut-être encore soixante ans; je vous le souhaite, car il va +être à la fois de plus en plus difficile et de plus en plus intéressant +de vivre jusqu'à soixante-quinze ans. Vous entendrez probablement, +avant votre mort, un de mes futurs confrères réclamer comme nous le +faisons si inutilement d'ailleurs aujourd'hui pour les enfants nés de +l'homme et de la femme, réclamer la création d'établissements destinés +à recueillir les enfants nés des hommes et des guenons, des femmes et +des singes. La première fois que vous entendrez cette réclamation, +venez sur ma tombe, frappez-la trois fois du fer de votre canne et +dites tout haut: «C'est fait.» Quelque passant vous demandera peut-être +de quoi il s'agit, vous le lui expliquerez, si toutefois à cette +époque il passe encore quelqu'un dans les cimetières et s'il y a encore +des tombes! + + * * * * * + +Jusque-là, tenons-nous-en aux phénomènes présents, de constatation +évidente. + +Donc, développement du meurtre, de la prostitution, du travail +intellectuel, c'est-à-dire représailles sur l'homme, exploitation de +l'homme, concurrence à l'homme. Telle est la triple indication nouvelle +et symptomatique que nous donne la femme moderne. + + * * * * * + +Mais tout s'enchaîne, nous le répétons, tout est de logique et de +déduction, dans le monde moral comme dans le monde physique, et +nous avons vu la revendication politique de la femme se produire +parallèlement à ces diverses revendications morales. Nous allons voir +maintenant ces idées politiques éparses, informes, commencer à +s'incarner dans une personne humaine, corps et verbe, comme doit être +toute incarnation et venir publiquement et résolument mettre opposition +et faire résistance à la loi. En un mot, une femme, mademoiselle +Hubertine Auclert, a refusé tout à coup de payer l'impôt, prétendant, +puisque les femmes n'étaient pas admises à le voter, qu'il n'y avait +pas de raisons pour qu'elles le payassent; que, du moment qu'on leur +imposait les mêmes charges qu'aux hommes, on devait leur reconnaître +les mêmes droits qu'à eux, et qu'elle demandait finalement que les +femmes eussent le droit de voter, comme les hommes, puisqu'elles +payent comme eux. On a beaucoup ri, et la loi a passé outre: l'officier +public est venu saisir les meubles et objets appartenant à mademoiselle +Hubertine Auclert, pour qu'elle eût à payer ce qu'elle doit à l'État. +Elle a payé, mais en protestant et en prenant acte de cet abus de +pouvoir. On a encore beaucoup ri. + +La loi a passé outre, parce que le terrain n'était pas suffisamment +préparé pour cette lutte légale. La loi n'est pas toujours si fière, +même dans les pays où elle a le plus d'autorité. Quand elle rencontre +un adversaire bien résolu et bien armé sur un terrain bien choisi, elle +bat en retraite immédiatement, cet adversaire fût-il aussi seul que +l'était mademoiselle Hubertine Auclert. + +Il y a toujours eu, de par le monde, mais en ce moment plus que +jamais, une foule de gens qui ne croient pas à la Bible comme livre +divin. Ces gens ont raison. La Bible est, par endroits, un beau livre +de conception religieuse, d'autorité sacerdotale, de théocratie +politique, mais que Dieu n'a pas plus dicté qu'il n'a dicté les livres +sacrés indous, les Védas, dont la Bible est sortie, ainsi que toute la +mythologie grecque. Cependant l'Angleterre ayant fait retour, avec +Henri VIII, après Luther, à la religion pure, a tenu et déclare tenir +encore ce livre pour la parole même de Dieu. On le donne à toutes les +jeunes filles, et les nobles membres du Parlement, quand ils entrent +pour la première fois à la Chambre, font voeu de fidélité et de respect +à la reine et aux lois sur un exemplaire, probablement très ancien, de +ce livre. Dernièrement, M. Bradlaugh, nommé membre du Parlement, eut à +prêter le serment traditionnel. Il refusa, non parce qu'il ne voulait +pas être fidèle à la reine et soumis aux lois, mais parce que, ne +croyant pas à la Bible, comme livre divin, il refusait justement de +prêter un serment dans lequel il voulait qu'on eût de la confiance sur +un livre dans lequel il n'en avait pas. M. Bradlaugh était prêt à faire +le serment exigé, mais tout simplement sur son honneur, dont il était +plus sûr que du Dieu d'Abraham et de Jacob. Grand émoi. Un Anglais +envoyé par ses électeurs au Parlement, chargé par conséquent de faire +respecter les lois anciennes, tout en en faisant de nouvelles, dès son +entrée dans la Chambre, refusait de se soumettre à la loi qui en +gardait la porte! Un Anglais de la grande Angleterre protestante +rejetait et niait l'autorité de la Bible consacrée. Et le livre divin +attendait! Parmi tous les miracles qu'il relate, il ne s'en trouvait +pas un pour forcer la langue de M. Bradlaugh. Ni l'ange avec son épée +de feu, ni Moïse avec sa verge de fer, ni Samson avec sa mâchoire d'âne +ne pouvaient venir à bout de ce mécréant. Il fallut recourir aux moyens +humains, à la menace d'exclusion. Exclure le délégué d'un groupe +nombreux d'électeurs qui ne le déléguaient que parce qu'ils pensaient +probablement comme lui, c'était grave; mais renier la Bible, c'est +sérieux aussi, en Angleterre surtout. On vote: M. Bradlaugh est exclu. +Il proteste. On lui ordonne de sortir. Il refuse. «Je suis ici par la +volonté du peuple, je ne sortirai que par la force.» Toujours Mirabeau. +Seulement ce n'est pas, cette fois, un des trois ordres qui parle +ainsi; c'est un homme seul, tout seul, mais fort de sa conviction et de +son bon sens, en face d'une coutume d'un autre âge, d'une loi surannée, +en contradiction absolue avec l'esprit des temps modernes. On met la +main sur l'épaule du parlementaire et on le fait sortir de la salle des +séances: voilà qui est fait. Le livre triomphe. Trois jours après, M. +Bradlaugh est réintégré sur son siège et donne à son serment la forme +qu'il préférait. Comme c'est simple! on avait reconnu qu'il était dans +son droit, que cela n'empêchait pas la Bible d'être un livre divin, +surtout pour ceux qui le croient, mais qu'à l'avenir elle ne serait +plus associée au serment politique, probablement pour qu'elle ne soit +plus exposée aux mêmes désagréments. Le livre divin rentra dans la +bibliothèque, M. Bradlaugh rentra dans le Parlement, et tout fut dit. + +Voilà donc la loi du serment sur la Bible abrogée en Angleterre après +des siècles d'existence. La libre pensée, incarnée politiquement en M. +Bradlaugh, a eu raison, en trois jours, d'une tradition séculaire. +David, avec sa petite fronde, a de nouveau tué Goliath. Pourquoi? Parce +que ce que M. Bradlaugh venait dire tout haut, tout le monde qui pense, +le pensait depuis longtemps et le disait tout haut ou tout bas. A son +interpellation subite et résolue, la légende, la coutume, la routine, +ont fait leur résistance accoutumée en pareil cas; puis elles se sont +évanouies et ont disparu dans les brumes où elles étaient nées. + +Eh bien, mademoiselle Hubertine Auclert fait aujourd'hui chez nous +contre l'impôt ce que M. Bradlaugh vient de faire contre le serment +biblique. Seulement mademoiselle Hubertine Auclert n'a ni le sexe +reconnu, ni le lieu consacré, ni l'arrière-garde indispensable pour ces +sortes de déclarations de guerre; elle est femme, elle proteste en +plein air, en son nom seul, sans groupe d'électeurs, ayant fait une +première élection avec une intention formelle qu'ils sont prêts à +confirmer par une ou plusieurs élections semblables. Mademoiselle +Hubertine Auclert est donc battue. + +Est-ce parce que le payement de l'impôt est plus admiré et surtout plus +aimé en France, que le serment biblique en Angleterre? Non, +certainement. _Celui qui écrit ces lignes_ ne paye jamais ses +contributions qu'à la dernière extrémité, sur invitation verte, sur +contrainte avec frais, et il n'est pas le seul parmi ceux qui +pourraient s'exécuter tout de suite. Qu'est-ce que ce doit être pour +ceux qui ont à peine de quoi vivre! L'impôt est tout ce qu'il y a de +plus impopulaire chez nous; seulement il a pour lui un argument hors de +toute discussion: aucune société ne peut fonctionner sans lui. Il faut +donc le payer quand même. + +Aussi mademoiselle Hubertine Auclert ne refuse-t-elle pas de le payer; +seulement elle demande à savoir pourquoi on le lui fait payer; elle +demande à prendre part aux droits des citoyens dont on lui impose les +charges. En un mot, elle demande à être assimilée aux hommes, qui +payent aussi l'impôt, mais qui le votent, directement ou par +délégation. Elle consent à donner son argent, mais elle voudrait donner +son avis. Bref, elle réclame ses droits politiques, qu'elle borne pour +le moment au droit de voter. Elle ne demande pas, comme l'auteur de la +proclamation, à être juge consulaire, juge civil, juré, éligible, elle +demande à être électeur. + +Eh bien, pourquoi ne serait-elle pas électeur, elle et toutes les +autres femmes de France aussi? Quel empêchement y voyez-vous? Quelles +raisons péremptoires peut-on opposer à cette revendication? + +Mademoiselle Hubertine Auclert dit: «Je ne dois pas payer l'impôt +puisque je ne le vote pas, ni par moi-même, ni par des délégués nommés +par moi.» C'est une raison, mais ce n'est pas la meilleure. Les +orphelins mineurs et propriétaires payent aussi l'impôt sans le voter +ni par eux-mêmes, ni par leurs délégués. Mademoiselle Hubertine Auclert +aurait pu ajouter: «Je ne dois pas payer l'impôt comme les hommes, +parce que la société, qui me réclame cet impôt, me fournit moins qu'aux +hommes le moyen de le gagner, et que les moyens personnels que j'ai de +le gagner sont inférieurs à ceux des hommes.» C'est une meilleure +raison que la sienne, mais ce ne serait toujours pas la meilleure. + +La meilleure de toutes les raisons est qu'il n'y a aucune raison pour +que les femmes ne votent pas comme les hommes. + +En 1847, des hommes politiques, peu exigeants en vérité, demandaient au +gouvernement l'abaissement du cens électoral et l'adjonction des +capacités. Le gouvernement refusait. De bonnes raisons, il n'en donnait +pas non plus. Je ne sais même pas s'il en donnait de mauvaises. Cette +résistance fut la cause de la révolution de 1848, qui ne se contenta +naturellement pas du projet, c'était son droit de révolution, et qui +nous dota du suffrage universel, c'est-à-dire du cens nul et de +l'adjonction non seulement de toutes les capacités masculines, mais de +toutes les incapacités possibles du même sexe. Aujourd'hui, bien ou +mal, le suffrage universel fonctionne pour les hommes et rien ne le +supprimera plus. Les femmes arrivent à leur tour et disent: «Et nous? +Nous demandons l'adjonction de nos capacités.» Quoi de plus conséquent? +quoi de plus raisonnable? quoi de plus juste? + +Quelle différence constatez-vous entre l'homme et la femme, pour +refuser à celle-ci le droit de voter, quand vous l'avez donné à +celui-là? Aucune différence. + +Et le sexe? + +--Quel sexe? + +--Le sexe de la femme. + +--Qu'est-ce qu'il a à faire là dedans, le sexe de la femme? Rien; pas +plus que le nôtre. La femme n'a pas la barbe de l'homme, mais l'homme +n'a pas les cheveux de la femme. Quant aux autres dissemblances, elles +sont tellement à l'avantage de la femme, que nous ferons mieux de ne +pas en parler. + +--Soyons sérieux. + +--Je le veux bien. + +--Il ne s'agit pas de son sexe physique, il s'agit de son sexe moral. + +--Je ne comprends pas. + +--C'est pourtant bien clair. Par son sexe, la femme est plus faible que +l'homme, et la preuve, c'est que l'homme est continuellement forcé de +la défendre. + +--Nous la défendons si peu que, comme vous venez de le voir plus haut, +elle est forcée de se défendre toute seule à coups de revolver, et nous +avions pris si peu de précautions en sa faveur, que nous sommes ensuite +forcés de l'acquitter. + +--_Ce sont des cas exceptionnels_; mais il est notoire que, comme +intelligence, la femme est inférieure à l'homme. Vous l'avez écrit +vous-même. + +--Si je l'ai écrit, j'ai écrit une bêtise, et je change d'opinion +aujourd'hui. Je ne serai pas le premier qui aura écrit une bêtise, ni +le premier qui aura changé d'opinion, voilà tout. Mais, cette bêtise, +je ne l'ai jamais dite; on me l'aura fait dire, ce qui n'est pas +équivalent, mais ce qui est très commode dans la discussion. + +--Si vous n'avez pas écrit, non pas cette bêtise, mais cette vérité, +vous avez eu tort; car elle est écrite et démontrée dans tous les +livres de religion, de philosophie, de médecine. + +»Nos livres de religion nous disent que la femme a fait perdre le +paradis à l'homme, ce qui n'est peut-être pas bien sûr et ce qui, en +tout cas, prouverait qu'à l'origine du monde, si l'on en croit cette +Bible à laquelle M. Bradlaugh ne veut pas croire, la femme non +seulement n'était pas inférieure, mais était supérieure à l'homme +puisqu'elle lui faisait faire ce qu'elle voulait. C'est peut-être pour +cela que vous ne voulez pas la laisser voter, dans la crainte qu'elle +ne vous fasse encore perdre le paradis que nous avons reconquis et que +nous habitons, comme chacun peut voir. Mais les livres de religion +indous, antérieurs aux livres de notre religion de sept ou huit mille +ans, disent, au contraire, qu'Adam a perdu le paradis malgré les +conseils de sa femme Ève, qui ne voulait pas lui laisser franchir les +limites que Dieu avait fixées à ce paradis. Je trouve aussi dans nos +livres de religion, quand j'y reviens, que la femme écrasera la tête +du serpent, tout en étant mordue au talon. Prenez donc garde; les +livres de religion ne s'entendent pas très bien; en tout cas, l'homme y +paraît bien au-dessous d'elle. Quant aux livres de philosophie, ils +nous conseillent d'éviter le plus possible le commerce des femmes, +parce que ces êtres séduisants sont capables d'écarter l'homme de ses +grandes destinées et de le dissoudre dans le sentiment. Les philosophes +constatent ainsi, non pas l'infériorité certaine de la femme, mais la +faiblesse possible de l'homme. Pour les livres de médecine, ils +établissent tout bonnement que l'homme et la femme sont deux êtres de +fonctions différentes, apportant chacun dans la fonction qu'il +accomplit les forces nécessaires à cette fonction. Ils vous +démontreront ensuite que, si la force musculaire de l'homme est plus +grande que celle de la femme, la force nerveuse de la femme est plus +grande que celle de l'homme; que, si l'intelligence tient, comme on +l'affirme aujourd'hui, au développement et au poids de la matière +cérébrale, l'intelligence de la femme pourrait être déclarée supérieure +à celle de l'homme, le plus grand cerveau et le plus lourd comme poids, +étant un cerveau de femme, lequel pesait 2,200 grammes, c'est-à-dire +400 grammes de plus que celui de Cuvier. On ne dit pas, il est vrai, +que cette femme ait écrit l'équivalent du livre de Cuvier sur les +fossiles. + +»Mais, comme, pour déposer un vote dans une urne, il n'est pas plus +nécessaire d'avoir inventé la poudre, comme le prouvent suffisamment +les sept millions d'électeurs que nous avons en France, que de porter +500 kilos sur ses épaules, je ne vois pas en quoi l'infériorité +musculaire de la femme, défalcation faite, cependant, des femmes de la +halle, des porteuses de galets et des acrobates femelles, je ne vois +pas en quoi l'infériorité musculaire de la femme lui interdirait de +voter. En revanche, je vois beaucoup de raisons pour le contraire. Si +madame de Sévigné vivait de nos jours, elle n'amènerait certainement +pas d'un coup de poing le 500 sur la tête du Turc, à la fête des Loges; +est-ce pour cela qu'elle ne voterait pas; car madame de Sévigné ne +voterait pas, et maître Paul, son jardinier, voterait. Pourquoi? Quel +inconvénient verriez-vous à ce que madame de Sévigné votât tout comme +son jardinier? + +--Mais, madame de Sévigné est _une exception_, et on ne modifie pas les +coutumes, les idées et les lois de tout un pays pour une exception. + +--Et, sa grand'mère, madame de Chantal? Et madame de la Fayette? Et +madame de Maintenon? Et madame Dacier? Et madame Guyon? Et madame de +Longueville? Et madame du Châtelet? Et madame du Deffand? Et madame de +Staël? Et madame Rolland? Et madame Sand? + +--_Toujours des exceptions._ + +--Un sexe qui fournit de pareilles exceptions a bien conquis le droit +de donner son avis sur la nomination des maires, des conseillers +municipaux et même des députés. Mais les exceptions ne s'arrêtent pas +là. Et Clotilde, qui a fait convertir les Francs, et nous, par +conséquent, au catholicisme, croyez-vous qu'elle ait eu quelque +influence sur Clovis, et les destinées de notre pays? Et Anne de +Beaujeu et la bonne reine Anne, et Blanche de Castille, et Élisabeth de +Hongrie, et Élisabeth d'Angleterre, et Catherine la Grande, et +Marie-Thérèse. + +--C'étaient des reines. + +--Cela ne change pas leur sexe, et, si elles ont régné comme elles +l'ont fait, elles ont prouvé qu'elles pouvaient régner par +l'intelligence et l'énergie aussi bien que les hommes. Jamais on ne me +fera croire que des femmes qui peuvent être reines comme celles-là, +malgré leur sexe, ne puissent pas être électeurs à cause de leur sexe. + +--Mais enfin il n'y a pas que ces femmes-là; il y a la masse des +femmes, n'ayant aucune idée et aucun sens de la politique et du +gouvernement. + +--Sens peu difficile à acquérir, si j'en juge par les hommes qui +prétendent l'avoir. En effet, il y a la masse des femmes, c'est-à-dire +toutes celles, dont tous les hommes distingués disent: «Ma mère était +la plus intelligente et la plus honnête des femmes; sans elle, je ne +serais pas ce que je suis.» Je ne sais pas pourquoi tant de femmes +obscures, mais honnêtes et intelligentes, ne voteraient pas aussi +justement que tous les gredins et imbéciles d'un autre sexe. + +--Mais, enfin, vous le disiez tout à l'heure, ici même, deux cents +lignes plus haut, les devoirs doivent être égaux aux droits, et les +femmes ne font pas et ne peuvent pas faire la guerre comme les hommes. + +--Et Jeanne de France, et Jeanne de Flandres, et Jeanne de Blois et +Jeanne Hachette? à propos de laquelle Louis XI donna le pas aux femmes +sur les hommes dans les processions de la fête de Beauvais, qu'elle +avait si bien défendu, à la tête des autres femmes de la ville, contre +Charles le Téméraire? Et Jeanne d'Arc, enfin? Alors aucune de ces +femmes, ayant fait de nos jours ce qu'elles ont fait de leur temps, ne +serait admise à élire des représentants dans le pays qu'elles auraient +sauvé? C'est bien comique. + +--Ces femmes ont été très extraordinaires certainement, et elles font +grand honneur à leur sexe; mais _ce sont des exceptions_, et plus elles +ont été extraordinaires, plus elles ont prouvé que ce qu'elles +faisaient était en dehors de leur sexe. Quelques femmes ont été braves +et héroïques, comme des hommes de guerre, mais toutes les femmes ne +peuvent pas être soldats, tandis que tous les hommes le sont. + +--Où avez-vous vu cela? Et ceux qui n'ont pas un mètre cinquante-quatre +centimètres de taille, ce qui est, je crois, la taille réglementaire +pour être enrôlé? Et les bossus? Et les bancals? Et les myopes? Et les +phtisiques? Et tous les souffreteux? Et les soutiens de famille? Et les +fils des septuagénaires. Et les prix de Rome? Et ceux qui tirent un bon +numéro, c'est-à-dire trois cent cinquante sur cinq cents et qui ne sont +plus astreints qu'à un service que toutes les femmes pourraient faire? +Et les cent cinquante mille prêtres de France? Est-ce que tous ces +hommes-là portent le fusil? et cependant ils votent. La femme ne doit +pas être soldat parce qu'elle a mieux à faire que de l'être: elle a à +l'enfanter, et, quand il passe un conquérant comme Napoléon qui lui tue +dix-huit cent mille enfants, si elle n'a pas eu, comme femme, le droit +de voter contre cette forme de gouvernement, elle a bien gagné comme +mère, par sa fécondité, ses angoisses et ses douleurs, le droit de +voter contre lui s'il voulait revenir. Non; toutes les objections que +l'on fait contre le droit que réclame mademoiselle Hubertine Auclert et +que bien d'autres réclameront prochainement, toutes ces objections sont +de pure fantaisie. + +»Quand la loi française déclare la femme inférieure à l'homme, ce n'est +jamais pour libérer la femme d'un devoir vis-à-vis de l'homme ou de la +société, c'est pour armer l'homme ou la société d'un droit de plus +contre elle. Il n'est jamais venu à l'idée de la loi de tenir compte de +la faiblesse de la femme dans les différents délits qu'elle peut +commettre; au contraire, la loi en abuse. C'est ainsi qu'elle permet à +l'enfant naturel de rechercher sa mère, mais non son père; c'est ainsi +qu'elle permet au mari d'aller où bon lui semble, de s'expatrier sans +la permission de sa femme, et, en cas d'adultère, de sa part à elle, +bien entendu, de lui retirer sa dot et même de la tuer. Quant à la +femme veuve ou non mariée, elle est absolument assimilée à l'homme dans +toutes les responsabilités imposées à celui-ci. Ce serait bien le moins +cependant que, comme l'héroïne de Domrémi, ayant été au danger, elle +fût à l'honneur. Quand une femme libre exerce une industrie quelconque, +elle a besoin d'une patente, elle doit tenir des livres en règle; si +elle ne paye pas ses effets de commerce, on la poursuit, on la met en +faillite. Si, comme mademoiselle Hubertine Auclert, elle refuse de +payer l'impôt, on lui fait des sommations avec frais, tout comme à moi; +on lui vend ses meubles et jusqu'à ses dernières nippes, et elle est +forcée de payer, comme je paye. Si elle vole, si elle fait des faux, on +l'arrête, on l'emprisonne, on la condamne. Il ne vient jamais à l'idée +de la loi de dire: «Cette pauvre petite femme! elle peut ne pas payer +son loyer, ses billets ou ses impositions; elle peut voler dans les +magasins et faire des faux en écriture privée ou publique, laissez-la +faire, c'est un être irresponsable, faible et inférieur à l'homme.» + +»Il commence à lui être permis de tirer des coups de revolver sur les +hommes ou de jeter du vitriol à la figure de ses semblables; mais nous +avons vu que c'est encore par la faute de la loi; et c'est justement +pour que la loi et la morale soient plus respectées qu'elles ne sont +que nous demandons que les femmes soient admises, par leur concours au +vote et par conséquent aux lois, à la connaissance et par conséquent au +respect des lois qu'elles auraient contribué à faire. De deux choses +l'une, ou, malgré leur admission au scrutin, la loi ne sera pas +modifiée, en ce qui les regarde, et ce serait bien extraordinaire, +car elles auront soin de nommer des hommes décidés à obtenir les +modifications nécessaires, urgentes que nous réclamons, ou la loi sera +modifiée. Dans le premier cas, la femme saura bien que l'homme a le +droit de la prendre à partir d'un certain âge, de la rendre mère, de +l'abandonner avec son enfant, sans qu'elle ait le droit de rien lui +dire et encore moins de le tuer ou d'estropier les femmes qui passent +dans la rue; et alors vous pourrez condamner ces femmes comme de +vulgaires meurtrières qui, après s'être mariées ou données en sachant +bien à quoi elles s'exposaient, tuent ou se vengent en sachant bien à +quoi elles s'exposent; dans le second cas, justice sera faite d'avance, +et, les droits de l'homme et de la femme étant égaux, leurs +responsabilités seront les mêmes. + +--Alors, c'est sérieux; vous demandez que les femmes votent? + +--Tout bonnement. + +--Mais vous voulez donc leur faire perdre toutes leurs grâces, tous +leurs charmes. La femme... + +--Nous voilà dans les platitudes! Soyez tranquille, elles voteront +avec grâce. On rira encore beaucoup dans le commencement, puisque, chez +nous, il faut toujours commencer par rire. Eh bien, on rira. Les femmes +se feront faire des chapeaux à l'urne, des corsages au suffrage +universel et des jupes au scrutin secret. Après? Ce sera d'abord un +étonnement, puis une mode, puis une habitude, puis une expérience, puis +un devoir, puis un bien. En tout cas, c'est déjà un droit. Quelques +belles dames dans les villes, quelques grandes propriétaires dans les +provinces, quelques grosses fermières dans les campagnes, donneront +l'exemple et les autres suivront. Elles auront des réunions, des +assemblées, des clubs comme nous; elles diront des bêtises comme nous, +elles en feront comme nous, elles les payeront comme nous, et elles +apprendront peu à peu à les réparer, comme nous. Un peu plus mêlées à +la politique de l'État, elles feront moins de propagande à celle de +l'Église, ce ne sera pas un mal.» + +Nous entendons tous les jours des gens se plaindre, et quelquefois avec +raison, du suffrage universel, où nombre d'électeurs ne savent même pas +lire le nom qu'ils déposent dans l'urne et pour lesquels il faut le +faire imprimer, incapables qu'ils seraient de voter, s'il leur fallait +l'écrire. Les gens qui se plaignent réclament le suffrage à deux +degrés; eh bien, voilà une excellente occasion de faire l'expérience de +ce suffrage, en l'appliquant aux femmes pour commencer. Enfin la preuve +que la chose est possible c'est qu'elle existe déjà. + + * * * * * + +Je lis dans un journal: + + _«Une loi récente de New-York a donné aux femmes le droit de + participer à l'élection des directeurs et des administrateurs des + écoles publiques. Les partisans des droits de la femme font une + propagande très active en vue d'obtenir que, le 12 octobre + prochain, les nouveaux électeurs prennent part au scrutin dans + les 11,000 districts scolaires de l'État de New-York. Un premier + essai fait ces jours derniers dans quatre localités, et notamment + à Staten-Island, dans la banlieue de New-York, a donné des + résultats assez satisfaisants. On pense généralement, dit + le Herald, que les femmes, quand elles votent, suivent les + indications de leurs maris, à moins toutefois qu'il ne s'agisse + pour elles d'une manifestation faite en masse contre leur ennemi + commun: l'homme. Cette supposition se trouve contredite par le + résultat du scrutin qui a eu lieu à Staten-Island. Sauf les cas + où le vote du meeting a été unanime, les voix féminines ont été + généralement partagées; il y a même eu, à un moment donné, un + mouvement d'hilarité générale, quand, une femme ayant voté non + immédiatement après que son mari venait de voter oui, celui-ci a + félicité sa moitié d'avoir eu le courage de son opinion.»_ + +C'est concluant. + + * * * * * + +Donc, la femme, c'est-à-dire la mère, l'épouse, la fille, cette moitié +de nous-mêmes à tous les âges de la vie, ayant, ainsi que nous, devant +la loi, toute la responsabilité de ses devoirs, comme personne +publique; ayant, plus que nous, comme personne privée, devant +l'opinion, la responsabilité de ses sentiments; cet être vivant, +pensant, aimant, souffrant, ayant un cerveau, un coeur, une âme tout +comme nous, si décidément nous en avons une, a aussi des besoins, des +aspirations, des intérêts particuliers, des progrès à accomplir, et, +par conséquent, des droits à faire valoir, qui veulent, qui doivent +être représentés directement dans la discussion des choses publiques, +par des délégués nommés par elle. Établissez cette loi nouvelle du vote +des femmes, comme vous l'entendrez, au commencement, avec toutes les +précautions et toutes les réserves possibles dans ce pays à qui la +routine est si chère; mettez les élections à un, à deux, à trois +degrés, si bon vous semble, mais établissez cette loi. Il doit y avoir +à la Chambre des députés des femmes de France. La France doit au monde +civilisé l'exemple de cette grande initiative. Qu'elle se hâte. +L'Amérique est là qui va le donner. + +Ces premiers députés des femmes ne seront pas, ne doivent pas être +nombreux tout d'abord à l'Assemblée nationale, je l'accorde, mais ils +auront un grand avantage sur leurs collègues, ils sauront bien ce +qu'ils viennent y faire. Les députés de la République n'étaient pas +nombreux non plus en 1854, ils étaient cinq. Ils sont la majorité +aujourd'hui. Les majorités, il est vrai, ne prouvent rien, quand les +minorités sont bien convaincues et bien unies. Les majorités ne sont +que la preuve de ce qui est; les minorités sont souvent le germe de ce +qui doit être et de ce qui sera. Avant dix ans, les femmes seront +électeurs comme les hommes. Quant à être éligibles, nous verrons après; +si elles sont bien sages. + +«Mais alors, me demandera à son tour quelque dame pieuse et disciplinée +qui croit sincèrement que l'humanité doit se tirer éternellement +d'affaire avec les Codes et les Évangiles, avec le droit romain et la +foi romaine; mais alors où allons-nous, monsieur, avec toutes ces +idées-là?» + +Eh! madame, nous allons où nous avons toujours été, à ce qui doit être. +Nous y allons tout doucement parce que nous avons encore des millions +d'années devant nous et qu'il faut bien laisser quelque chose à faire +à ceux qui viendront plus tard. Pour le moment, nous sommes en train de +délivrer la femme; quand ce sera fait, nous tâcherons de délivrer Dieu; +et, comme alors il y aura entente parfaite entre les trois corps d'état +éternels, Dieu, l'homme et la femme, nous verrons plus clair et nous +marcherons plus vite. + + + + + A. DUMAS FILS + + 9 septembre 1880. + + + + + IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX et Cie, + RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--18656-0. + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes qui tuent et les Femmes qui +votent, by Alexandre Dumas, Fils + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT *** + +***** This file should be named 29937-8.txt or 29937-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/9/3/29937/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent + +Author: Alexandre Dumas, Fils + +Release Date: September 8, 2009 [EBook #29937] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT *** + + + + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="box"> +<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées. +L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p></div> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_i" id="Page_i">i</a></span></p> +<h4 class="p4">Les</h4> + +<h1>FEMMES QUI TUENT</h1> + +<h5>et les</h5> + +<h2>FEMMES QUI VOTENT</h2> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_ii" id="Page_ii">ii</a></span></p> +<div class="left35"> +<p class="p4"><span class="i2"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i>:</span></p> + +<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="papier"> +<tr> + <td class="p4" align="left">20 exemplaires sur papier</td> + <td> de Hollande.</td> +</tr> +<tr> + <td>10 — — —</td> + <td> de Chine.</td> +</tr> +<tr> + <td>12 — — —</td> + <td> Whatman.</td> +</tr> +</table> + +<p class="p2"><span class="i1 sper">TOUS NUMÉROTÉS</span></p> +</div> + +<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_iii" id="Page_iii">iii</a></span> </p> +<h3 class="p6">ALEXANDRE DUMAS FILS</h3> +<h5>de l'Académie Française</h5> + +<h5>LES</h5> + +<h1>FEMMES QUI TUENT</h1> + +<h5>ET LES</h5> + +<h2>FEMMES QUI VOTENT</h2> + +<h5>DOUZIÈME ÉDITION</h5> + +<div class="figcenter"> +<img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182" alt="colophon" title="" /> +</div> + +<h5 class="p4">PARIS<br /> +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h5> +<h6>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h6> +<h5>1880</h5> +<h6>Droits de reproduction et de traduction réservés.</h6> + +<hr class="c30 p4" /> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_001" id="Page_001">1</a></span></p> +<h2>LES FEMMES QUI TUENT</h2> + +<h5>ET</h5> + +<h3>LES FEMMES QUI VOTENT</h3> +<hr class="c15 p4" /> + +<p class="center">A JULES CLARETIE</p> + +<p class="right">20 août 1880.</p> + +<p class="left5">Mon cher Claretie,</p> + +<p class="p2">Vous avez publié le 24 août un long article dans <i>le Temps</i>, sur les +derniers procès de mademoiselle Dumaire et de madame de Tilly. Cet +article contenait à la fin les lignes suivantes:</p> + +<div class="blockquote"> +<p><i>Je m'attendais à ce que M. Dumas prît</i> <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> <i>la parole dans ce vif et +poignant débat. Il est le grand avocat consultant de ces causes +saignantes, et je ne sais pas de président qui puisse résumer comme lui +les faits de semblables procès et en déduire toutes les conséquences. +Il doit s'applaudir d'avoir si hardiment et tant de fois soulevé de +pareilles questions, lorsqu'il voit que la vie, sévère comme un +problème de mathématique, en rend la solution de plus en plus +nécessaire chaque jour. Sans doute la comédie est écrite, <span class="emph">la Princesse +Georges</span> a tout dit; mais j'aurais voulu savoir ce que pensait de la +comtesse de Tilly—cette princesse Georges au vitriol—le +philosophe du théâtre contemporain.</i></p></div> + +<p>Chose curieuse, quand cet article m'est arrivé de votre part, j'avais, +depuis trois ou quatre jours, commencé le travail que vous attendiez de +moi, et j'en étais juste à une phrase, que vous retrouverez dans cette +lettre, où je parlais de l'auteur <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> de <i>la Princesse Georges</i>. Il y +avait là une sympathie manifeste, des atomes crochus visibles; aussi, +je vous demande la permission de vous adresser et de vous dédier ce +travail; ce me sera, de plus, une occasion de vous témoigner +publiquement toute l'affection et toute l'estime que j'ai pour votre +personne, votre caractère et votre talent.</p> + +<p>Et puis, nous sommes tout à fait à l'aise pour causer ainsi de ce +sujet, étant du même avis, car vous dites encore dans le même article:</p> + +<div class="blockquote"> +<p><i>Il y a eu, comme toujours débordement de sympathie pour les +<span class="emph">exécutrices</span>; et les victimes, selon l'usage, ont semblé +fort peu intéressantes. Il y a à cela une raison morale; car cet +enthousiasme pour la brutalité serait ironique s'il n'était que le +produit d'une admiration malsaine pour les êtres qui, se plaçant <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span> +au-dessus de la loi, ont l'audace de se +faire justice eux-mêmes. La raison de toutes ces acclamations saluant +une meurtrière, c'est que la femme, décidément, n'est pas suffisamment +protégée par la loi, qui est essentiellement et uniquement une <span class="emph">loi +mâle,</span> si je puis dire. L'auteur de <span class="emph">la Princesse Georges</span> l'a fort bien +montré, dramatiquement et philosophiquement à la fois, lorsqu'il nous +présente l'épouse trompée s'adressant tour à tour à sa mère, +c'est-à-dire à la famille, puis à la loi, c'est-à-dire à la société, +pour leur réclamer une consolation ou un secours. De consolation, il +n'y en a point; de secours, il n'en faut attendre de personne. Faut-il +donc souffrir, éternellement souffrir dans son amour et dans son +amour-propre, dans sa dignité de femme, dans la sécurité même de sa +vie, car la ruine matérielle est possible après cette terrible ruine +morale? Que faut-il faire, enfin?</i></p></div> + +<p>Mais tout le monde ne pense pas comme nous, mon cher ami, et, pour +tout dire, <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> j'avais d'abord pris la plume pour répondre à un +article d'un de vos confrères, M. Racot, lequel, dans <i>le Figaro</i>, +exprimait des idées, sinon toutes contraires, du moins très opposées +aux nôtres. Je fais donc, comme on dit, d'une pierre deux coups; c'est +à vous que je m'adresse, et c'est à M. Racot et à ceux qui pensent +comme lui que je réponds.</p> + +<p>Votre confrère ne se contentait pas, lui, de parler de mademoiselle +Virginie Dumaire et de madame de Tilly: il parlait aussi de madame +Hubertine Auclert, et il paraissait même conclure, philosophiquement, +contre cette dernière en faveur de madame de Tilly. C'était vif; mais +il résumait quelques-unes des idées que j'ai émises dans la préface de +<i>Monsieur Alphonse</i>, et l'enchaînement de son <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> idée concordait +parfaitement avec l'enchaînement des miennes. Selon moi, les femmes qui +tuent mènent aux femmes qui votent. De là ce titre dont on a déjà fait +dans la presse des jeux de mots que j'avais prévus; car, en annonçant +la brochure à mon éditeur, je lui disais: «Recommandez bien à +l'imprimeur de ne pas se tromper, et de ne pas mettre les femmes qui, +etc.»</p> + +<p>J'ai donc déjà eu, à ce propos, l'esprit de tout le monde, et je l'ai +eu plus tôt; c'est d'un excellent augure. Un ami à moi m'a écrit pour +me conseiller de supprimer au moins la seconde partie du titre; je n'en +fais rien. Le titre prête à rire, tant mieux! cela le popularisera; et +puis le rire est bon. D'ailleurs, nous trouverons encore, de temps en +temps, l'occasion <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> de rire, en route, je vous le promets. Si notre +esprit ne nous suffit pas, la bêtise des autres nous viendra en aide.</p> + +<p>Maintenant qu'on a bien ri du titre, entrons dans le sujet.</p> + +<p>M. Racot, tout en s'étonnant et en s'alarmant de ces nouveaux symptômes +d'abaissement dans l'ordre moral, ne conclut pas comme nous l'avons +déjà fait, vous et moi, dans le passé; il reste toujours l'adversaire +du divorce, et il demande, par exemple, ce qu'au point de vue de +l'équité, de la justice et de la réparation, madame de Tilly aurait +gagné à ce que le divorce existât. Il ajoute: «Supposons le divorce +établi avant la scène du vitriol, <i>le mari avait le droit de divorcer +et était libre d'épouser la femme qui faisait le désespoir de la +première</i>.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> On peut avoir de très bonnes raisons personnelles, dans sa +conscience, son idéal et ses traditions, pour être l'adversaire du +divorce; mais il ne faut pourtant pas le combattre avec des +propositions aussi facilement réfutables que celle-là, et nous ne +pouvons, n'est-ce pas, laisser circuler cette première assertion, sans +lui barrer le chemin.</p> + +<p>Dans aucun des pays où le divorce existe, même en Amérique où il jouit +de facilités exceptionnelles, la loi n'eût autorisé M. de Tilly à +divorcer d'avec sa femme, et à épouser ensuite mademoiselle Maréchal. +Si la loi sur le divorce même aussi étendue que M. Naquet l'a proposée, +existait en France, aucun des articles de cette loi, si habilement +interprété ou contourné qu'il fût par l'avocat le plus<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span> +subtil ou l'avoué le plus retors, ne +pourrait servir à un homme comme M. de Tilly pour répudier une femme +telle qu'était madame de Tilly avant l'attentat qu'elle a commis, +attentat que certaines raisons psychologiques peuvent expliquer, mais, +disons-le tout de suite, qu'aucune bonne raison morale n'excuse, malgré +cette sympathie un peu trop aveugle dont bénéficie la coupable et qui +rentre dans ce que Lamartine appelait les surprises du cœur.</p> + +<p>J'ajouterai: la loi sur le divorce existant,—pas plus après cet +attentat acquitté par le jury, qu'auparavant,—M. de Tilly ne +pourrait encore user du divorce, et, dans l'état actuel de la +législation, il n'aurait même pas pu obtenir la séparation légale, +puisqu'il n'avait rien à reprocher <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> ni à la conduite ni au +caractère de madame de Tilly comme mère et comme épouse, et +qu'aujourd'hui même où elle est déclarée, sinon innocente, du moins non +coupable, il n'aurait pas encore le droit ni de divorcer ni de se +séparer. A la demande de M. Racot, voilà la réponse à faire, et le +premier venu aurait pu la faire comme moi; elle est claire, simple, +irréfutable.</p> + +<p>L'erreur de M. Racot et de beaucoup d'autres de nos adversaires, vient +de ce que, comme tous les partisans de l'indissolubilité du mariage, il +aime à se contenter, un peu trop facilement, des arguments à l'aide +desquels l'Église veut mettre les femmes de son côté. Elle leur dit, en +effet, sur tous les tons, comme on peut le voir dans le livre de M. +l'abbé Vidieu <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> auquel j'ai répondu: «Le jour où le divorce sera +rétabli, le mari pourra répudier sa femme quand bon lui semblera et +contracter immédiatement d'autres liens.»</p> + +<p>Non seulement il n'y a rien de vrai, mais il n'y a rien de possible +dans une pareille assertion, et il faut toute la candeur et toute la +confiance de la foi féminine pour la croire et la propager. Si le +divorce avait existé, non seulement M. de Tilly n'aurait pas pu s'en +servir contre sa femme, mais c'est madame de Tilly qui aurait pu s'en +servir contre lui, au lieu d'en arriver, comme moyen suprême de +garantie, à l'action lâche et dégradante qu'elle a commise. Elle aurait +demandé une protection à la loi, au lieu de demander une vengeance à +l'acide sulfurique, et le Code l'eût libérée d'un mariage qu'elle ne +<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> méritait pas, au lieu de la libérer de la prison qu'elle avait +bien méritée. Je m'arrête là. Je n'ai nulle envie de recommencer une +croisade pour le divorce. Il sera toujours temps, si cela est +nécessaire, de reprendre la parole quand le projet sera discuté à la +Chambre. Mais, si les crimes, les catastrophes de toute sorte, nés de +l'indissolubilité du mariage, continuent dans la progression signalée +par les dernières statistiques, la question aura fait toute seule de +tels progrès, qu'il n'y aura plus besoin de rien dire et que la +nécessité de la loi sera péremptoirement démontrée par les faits.</p> + +<p>Mais nous sommes en vacances, les questions politiques sont +momentanément ajournées, la controverse centrale n'existe pas, le +gouvernement se promène et se <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> repose; sénateurs et députés sont +éparpillés sur les routes; gens du monde et bourgeois sont à la +campagne, aux bains de mer, aux eaux; nul ne se soucie, en apparence, +des questions d'ensemble, et chacun se contente, en lisant son journal, +au grand air, des nouvelles du jour, des accidents de chemin de fer, +des assassinats et des éboulements. Pour moi, tout au contraire, ce +moment me semble toujours opportun pour soulever certaines discussions +et tâcher de faire pénétrer quelques idées soi-disant subversives ou +tout au moins paradoxales dans des esprits et des consciences non +influencés par leur milieu habituel et disposés à la conciliation par +une digestion lente et réparatrice. Pour parler sérieusement, la +solidarité des intérêts, des passions, des <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> habitudes, des +traditions, des compromis, des ignorances est rompue; le grand +seigneur, le millionnaire, l'homme du monde, le bourgeois, le +fonctionnaire, l'employé, le rentier, le négociant redeviennent, par +quarante degrés de chaleur, des hommes à peu près semblables les uns +aux autres, dégagés de l'influence des groupes sociaux auxquels ils +appartiennent, et, en se reposant en face de la nature, dont +l'impassible éternité les domine, ils sont, individuellement et à leur +insu, accessibles à ces mêmes idées dont ils se seraient indignés +quelques semaines auparavant. Il y a certainement alors une détente, un +laisser aller, une complaisance réciproque tenant à plus de bien-être, +à plus d'espace, à plus d'horizon, à plus de santé. Les journaux <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span> +eux-mêmes trahissent plus +d'éclectisme; ils se montrent plus accommodants; les adversaires, du +mois de février ou de mars, semblent tout près de s'accorder. «Après +tout, entend-on dire çà et là dans les deux camps, après tout, ce +républicain a du bon, ce libre penseur n'est pas si méchant qu'on le +croit, dit l'un.—Ce curé de campagne a une bonne figure; cette +petite église, ce petit cimetière sont bien poétiques et bien +touchants, dit l'autre; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de concilier +tout cela, les traditions du passé et les besoins de l'avenir, les +souvenirs de l'enfance et la raison de l'âge mûr? Ce serait possible, +certainement, s'il n'y avait pas cette question des jésuites! Je vous +le demande un peu, qu'est-ce qu'ils ont contre les jésuites? Ce sont +<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> de très braves gens. Certainement il y a eu bien des abus, mais +enfin tout pourrait s'arranger, avec quelques concessions mutuelles. +C'est un peu la faute de M. Thiers. S'il avait voulu, à un certain +moment, en 1872, on ne demandait que ça en France; mais aussi les +d'Orléans ne bougent pas; et l'autre avec son drapeau blanc! Ah! sans +ça, les choses se seraient arrangées! Ça aurait peut-être mieux valu. +Nous verrons aux élections prochaines.—Moi, je crois que ça +marchera bien. Ah! il fait bon! La belle journée!»</p> + +<p>Eh bien, mon cher ami, ce moment de repos, de paresse, de façons de +voir à la Pangloss, de justice inconsciente et d'indépendance d'esprit +pour ainsi dire involontaire est tout à fait propice si l'on veut +avoir quelque chance d'inculquer à <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> tant de gens, ordinairement +distraits, hostiles, ignorants, les idées que l'on croit vraies et +utiles. La nature elle-même n'a pas d'autre procédé à l'égard du corps +humain; elle lui communique, pendant cette même période, les éléments +vitaux dont il a besoin pour se reconstituer et durer un peu plus +longtemps. Or il en est du monde moral comme du monde physique: les +lois de l'un sont enchaînées et implacables comme les lois de l'autre. +A cette heure où je vous écris, le vent de la mer fouette les vitres de +ma chambre, il soulève en même temps les flots et enfle les voiles de +ceux qui savent se servir de cette colère apparente; il pousse sur le +continent les vapeurs qui retomberont en rosée ou en pluie, il +transporte et répand dans <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> les champs des milliards de germes +invisibles, fécondants ou destructeurs, selon la disposition +particulière des sols où ils vont tomber; il fortifie les uns, et tue +les autres; rien ne l'arrête ni ne le détourne; il fait ce qu'il a à +faire, précipitant la mort de ce qui doit périr, créant, accélérant, +prolongeant la vie de ce qui doit vivre. Il en est de même des idées. +Elles partent d'un point de l'horizon et elles vont droit devant elles, +fécondes pour les sociétés prêtes à les recueillir, mortelles pour +celles qui les repoussent ou les dénaturent. Comment naissent-elles? +D'où viennent-elles? Comment se fait le vent? D'où vient-il? Des +attractions et des dilatations morales, du mouvement, de la pression, +du va-et-vient incessant des esprits, créant ainsi des courants +irrésistibles. <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> Tout ce mouvement est une des conditions, une des +lois de l'humanité, laquelle ne saurait rester immobile dans cet +univers où tout se meut, évolue, se transforme et se combine autour +d'elle. Tempêtes dans la nature, révolutions dans les sociétés, telles +sont les conséquences immédiates et inévitables de la résistance +inerte, inutile et finalement vaincue, à ces courants naturels +traversant dans tous les sens le monde physique et le monde moral.</p> + +<p>Une similitude entre les deux mondes me frappe encore, c'est celle-ci: +Ces germes invisibles, transportés par le vent, prennent, un beau jour, +une forme; la végétation se produit là où ils sont tombés; l'herbe +pousse; l'arbre s'élève; la forêt s'étend. Même mécanisme pour les +<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> sociétés. Au bout d'un certain temps que des idées, nouvelles à +première vue, (tandis qu'elles ne sont jamais que des phénomènes +consécutifs d'autres idées antérieures et du même ordre), au bout d'un +certain temps que des idées nouvelles sont répandues dans l'air, +discutées, niées, repoussées par les mœurs et les lois des +peuples routiniers, elles se condensent tout à coup en une réalité +palpable et visible, pensante et agissante, elles prennent une forme +humaine, elles deviennent <i>une personne</i> avec laquelle il faut compter +parce qu'elle produit subitement son action matérielle et +contradictoire à un état social incompatible. Bref, quand une idée doit +vivre, elle se fait homme. C'est tout bonnement le mystère de +l'incarnation.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> Ceux qui haussaient les épaules ou qui pouffaient de rire quand +cette idée était purement théorique, s'arrêtent étonnés et entrent +bientôt en fureur, quand ils la voient en chair et en os, marchant à un +but déterminé. On honnit d'abord ce précurseur, cet apôtre, ce +prophète; on le tue souvent; mais il a fait immédiatement des +disciples, il a suscité des croyants, des auxiliaires, des vengeurs, et +la lutte commence. L'idée triomphe toujours, et, quand elle est enfin +acceptée et consacrée depuis longtemps, quand elle est devenue +officielle et banale, elle cherche à s'étendre encore, en raison de +besoins nouveaux. On croit à une innovation quand ce n'est qu'une +déduction logique et une conséquence fatale de l'idée première. +Nouvelle résistance des <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> masses stationnaires, nouvelle +incarnation, nouvelle lutte: nouveau progrès. Si une idée ne produit +pas <i>son homme</i> elle est creuse; si une idée ne produit plus son homme +elle est morte. Les religions, les philosophies, les politiques, les +sciences, les libertés ne se sont pas développées autrement. Regardez +bien, où l'incarnation fait défaut: signe de dépérissement et de mort +prochaine.</p> + +<p>Sans nous aventurer ici dans les grands exemples historiques, présents +d'ailleurs à l'esprit de tous nos lecteurs, et pour nous en tenir aux +personnages, hier inconnus, mis en lumière par de récents procès, +mademoiselle Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire, madame de +Tilly, que représentent ces personnages? Sont-ce des êtres isolés, +séparés de la vie <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> commune par leur tempérament, leurs +mœlig;urs, leurs crimes particuliers et purement individuels? +Non. Ce sont des incarnations vivantes effectives et inconscientes, en +même temps, de certaines idées émises par des penseurs, des moralistes, +des politiques, des écrivains, des philosophes, idées justes, logiques, +tutélaires, auxquelles, de l'aveu de ces hommes de réflexion, le temps +est venu de faire droit.</p> + +<p>Que répond la société française à ces idées présentées seulement sous +toutes les formes théoriques et immatérielles? Que ceux qui les +présentent sont des fous, des rêveurs, des révolutionnaires, des +utopistes, des gens dangereux. Ces hommes signalent cependant des +dangers visibles, ils proposent d'indispensables réformes; ils disent +aux législateurs: <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> «Vous devriez faire des lois protégeant +l'innocence de la jeune fille, la dignité de la femme, la vie de +l'enfant, les droits de l'époux, et punissant quelquefois les coupables +au lieu de punir toujours les innocents.» Les législateurs ne répondent +même pas. Alors, au milieu des observations des uns, de l'indifférence +des autres, un fait brutal se produit, un crime se commet, une victime +tombe, un assassin se montre, et, sans transition apparente, on assiste +au déplacement complet de tous les plans sociaux, au renversement de +toutes les lois juridiques et morales; la victime devient odieuse, +l'assassin devient intéressant, la conscience des jurés s'embarrasse, +la magistrature se trouble, la loi hésite, la justice officielle +désarme devant la foule qui s'impose comme dans une <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> assemblée +populaire ou dans un théâtre.</p> + +<p>C'est l'incarnation de l'idée qui se dresse tout à coup en face des +vieilles traditions obstinées et insuffisantes, et elle vient, par le +feu et le sang, poser sa revendication personnelle et nécessaire contre +des lois jadis excellentes, mais qui, les mœurs s'étant +modifiées, apparaissent subitement comme des injustices et des +barbaries.</p> + +<p>Le meurtrier a-t-il discuté ces questions comme nous le faisons ici? +A-t-il lu ce qu'on écrivait sur ces matières avant qu'il commît son +crime? Obéit-il à un raisonnement? Non. Il obéit aveuglément à sa +passion, ce n'est pas douteux. Mais sa passion satisfaite vient, en +plein tribunal, faire appel à un droit naturel, humain, incontestable, +dont la <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> société aurait dû tenir compte et dont elle ne s'est pas +souciée.</p> + +<p>L'acquittement des coupables, prononcé par le tribunal, imposé par +l'opinion, est-il juste? Non. Mais ce qui fait l'acquittement de ces +coupables arrêtés, c'est que la loi ne peut pas sévir contre les +véritables coupables qu'elle couvre depuis trop longtemps, et que, ne +pouvant pas appliquer la justice absolue, elle est condamnée elle, la +loi, à n'appliquer que la justice relative, ce qui est bien près de +l'injustice.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Vous vous rappelez sans doute l'affaire Morambat, il y a trois ou +quatre ans? J'écrivais à ce propos, dans <i>l'Opinion nationale</i>, une +lettre comme celle-ci. J'y annonçais l'acquittement inévitable du +<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> meurtrier, et je demandais à la loi de protéger la virginité des +filles, virginité que j'appelais leur capital. Le mot fit beaucoup +rire. Toujours! En France, nous rions beaucoup des choses sérieuses; +c'est même de celles-là, je crois pouvoir l'affirmer, qu'on rit le +plus. Moi, c'est un goût particulier, j'aime mieux rire des choses qui +ne sont pas sérieuses, et qui n'en ont pas moins la prétention de +l'être; ma conscience se trouve ainsi en repos, je suis sûr d'avoir +plus longtemps des sujets de gaieté et d'avoir finalement raison. Vive +le rire, mon cher ami, quand il ne se trompe pas.</p> + +<p>Si j'évoque aujourd'hui cette affaire Morambat, c'est pour m'aider à +montrer les incarnations successives, variées, <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> de plus en plus +rapprochées les unes des autres, de plus en plus menaçantes et +triomphantes de l'idée proposée de certaines réformes dans de certaines +lois. Cette affaire se résumait en ceci, (soyez tranquille, je serai +bref): Une jeune fille, ouvrière laborieuse et d'une conduite +irréprochable jusque-là, s'était laissé, faut-il dire séduire, disons +plutôt entraîner par un jeune homme, commis dans le magasin où elle +était en apprentissage: elle était devenue enceinte, ce que voyant, le +jeune homme l'avait abandonnée. Voilà le commencement et le milieu de +l'histoire. C'est vieux, c'est banal, c'est connu; le soleil aussi est +vieux, banal, connu, et il reparaît toujours et on ne s'en déshabitue +pas. Mais il passe tout à coup, par l'esprit, par <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> le cœur, +par la conscience du père de la jeune fille de modifier le dénouement +traditionnel, aussi vieux, aussi banal, aussi connu que le soleil et +les débuts de l'histoire et qui consistait, pour la jeune fille, à se +désoler, à cacher sa honte dans un coin, à élever son enfant avec ses +seules ressources ou à lui tordre le cou, à se tuer elle-même ou à se +prostituer, tout cela parce que le Code avait oublié de faire une loi +qui protégeât le capital moral des femmes comme le capital matériel et +qui condamnât un homme qui leur aurait pris leur honneur comme elle +condamnerait le voleur qui leur aurait pris leur montre ou leur +parapluie.</p> + +<p>Il advint donc, cette fois, une chose nouvelle. Le père de +mademoiselle Morambat <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> se trouvait être un très honnête ouvrier; +il adorait sa fille, et il ne permit pas aux choses de finir selon la +coutume. Il cacha un couteau sous son vêtement, s'en alla trouver le +commis, lui demanda s'il voulait épouser sa fille, et, sur les refus +réitérés de celui-ci, il le frappa en pleine poitrine. La vie du jeune +homme fut en danger; on arrêta l'assassin; grande émotion dans Paris; +instruction; procès.</p> + +<p>Si vous voulez bien donner un peu d'attention à ce cas particulier, mon +cher ami, vous y remarquerez facilement un fait curieux. Dans ce +procès, prévenu, plaignant, victime, tout le monde était coupable, et, +nantie de toutes les lois imaginables pour punir tous les attentats +possibles, la justice a dû s'avouer publiquement impuissante et +inutile.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span> +Voyons comment.</p> + +<p>Nous voici dans la salle de la cour d'assises. Rien n'y manque pour que +le droit soit respecté, pour que l'équité rayonne, pour que la +solennité soit imposante, pour que la leçon soit profitable. Foule +énorme, avec sergents de ville, pour la contenir et au besoin la +disperser si elle manque de respect au tribunal, si elle proteste ou si +elle applaudit; gendarmes aux deux côtés de l'accusé, pour qu'il ne +puisse ni s'enfuir, ni sauter sur les juges, ni se suicider; avocats +réunis autour de la cause, pour s'éclairer dans leurs consciences et +leur art, comme des carabins autour d'un cadavre dans un amphithéâtre +d'anatomie; conseillers en robe rouge, avocat général chargé de +soutenir l'accusation et de venger la <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> morale et la société +compromises; avocat célèbre à la barre de la défense, ayant mission de +défendre et de sauver le prévenu; jury choisi au sort parmi les +citoyens les plus recommandables de leurs quartiers, peintures +allégoriques représentant le crime terrassé, l'innocence protégée, +Thémis en péplum bleu et blanc tenant en équilibre les deux plateaux de +sa balance; enfin, au fond de la salle, en face du public, des témoins, +du jury et des accusés, au-dessus des juges et de tout, le Christ +mourant pour la justice et la vérité, et sur lequel témoins et jurés +vont faire le serment, les uns de ne dire que la vérité, rien que la +vérité, les autres de n'avoir en vue que la justice, rien que la +justice.</p> + +<p>Ceci posé, donnons en quelques mots <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> le résumé philosophique et +les conclusions morales du procès.</p> + +<div class="block"> +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI,</span><span class="font85"> représentée par le Président, s'adressant à la jeune fille:</span></p> + +<p>Mademoiselle, vous étiez une personne honnête et laborieuse, tout le +monde l'atteste.</p> + +<p class="center"> <span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Vous avez été séduite par ce jeune homme?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Il vous avait promis le mariage?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Il vous a abandonnée? +<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Quand il a su que vous étiez enceinte?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>C'est bien de lui que vous étiez enceinte?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Vous le jurez?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Vous avez causé le désespoir et le crime de votre père. Vous allez +mettre au monde un enfant sans père, sans état civil, probablement sans +morale et sans instruction, <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> puisque vous êtes sans ressources, +enfant qui va être un danger ou une charge pour la société, tout cela +parce que vous n'avez pas su résister à votre passion. C'est +abominable, ce que vous avez fait là; mais nous n'y pouvons rien, +rasseyez-vous.—Qu'on amène le jeune homme.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI,</span><span class="font85"> au jeune homme.</span></p> + +<p>Vous avez été l'amant de cette jeune fille?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Vous étiez le premier?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME,</span><span class="font85"> après hésitation.</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center">LA LOI</p> + +<p>Elle est enceinte de vous?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME</span>,<span class="font85"> toujours après hésitation.</span></p> + +<p>Oui, monsieur. +<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Vous refusez de l'épouser?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME</span>,<span class="font85"> sans hésitation.</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Vous refusez de reconnaître votre enfant?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Vous avez déshonoré une jeune fille, vous l'abandonnez, ainsi que votre +enfant; c'est abominable, ce que vous faites là! nous n'y pouvons rien. +Rasseyez-vous. — Faites lever le père.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI,</span><span class="font85"> au père.</span></p> + +<p>Vous reconnaissez que vous avez voulu tuer ce jeune homme?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p> + +<p>Oui, monsieur. +<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Parce qu'il avait séduit votre fille?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Alors vous avez pris un couteau?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center">LA LOI</p> + +<p>Avec l'intention de tuer cet homme, s'il vous refusait d'épouser votre fille?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Avec préméditation alors?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Et vous l'avez frappé avec la ferme intention de lui donner la mort?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span> +<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p> + +<p>Oui, monsieur.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p> + +<p>Vous avez voulu vous faire justice vous-même, ce qui est défendu par +toutes les lois; vous avez voulu tuer, ce qui est défendu par toutes +les morales, humaine et divine; vous avez frappé d'un couteau, vous +avez accompli volontairement, sans hésitation, sans remords, un +homicide, un crime, ce qui doit être puni de l'échafaud ou des galères. +C'est abominable, ce que vous avez fait là! mais nous n'y pouvons rien. +Ne vous rasseyez pas; vous pouvez tous rentrer chez vous.»</p></div> + +<hr class="c15" /> + +<p>Alors, magistrats, jury, gendarmes huissiers, Code civil, justice, +allégories <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> mythologiques, menaçantes et rassurantes, Christ en +croix, qu'est-ce que vous faites là? Pourquoi tout cet appareil +inutile, toute cette solennité vide, toute cette dépense, tout ce +dérangement? Ces trois individus coupables, tous les trois, de délits +et de crimes qui compromettent non seulement leur propre honneur, leur +propre morale, mais la morale universelle et la sécurité des citoyens +électeurs, pourquoi les renvoyez-vous finalement chez eux, sans +condamnation, sans flétrissure, sans amende même?</p> + +<p>Parce que, me répondrez-vous, c'est là un cas exceptionnel. Cette jeune +fille était vraiment sympathique par sa bonne conduite antérieure, le +père par l'honnêteté de toute sa vie: il n'a pas pu résister à sa +douleur et à sa colère, devant <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> la froide ingratitude et la +cynique cruauté de ce jeune homme, nous l'avons compris et nous l'avons +acquitté.</p> + +<p>Non; ces raisons-là, vous les donnez parce que vous ne pouvez pas, vous +ne voulez pas donner les vraies raisons. Les vraies raisons, les voici: +ne pouvant pas punir les vrais coupables, vous êtes fatalement amenés à +absoudre ceux dont le crime n'est que la conséquence directe de cette +culpabilité non seulement impunie, mais dont, dans certains cas, il ne +vous est pas permis de connaître, dont il vous est interdit de faire +mention, que vous devez respecter en un mot, qui vous est sacrée pour +ainsi dire, comme la réputation la plus intacte, comme le dogme le plus +révéré. Il est tel cas où vous n'avez même pas le droit de prononcer +<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> le nom du véritable coupable, et où vous ne pouvez punir que +l'innocent et même la victime.</p> + +<p>J'ai assisté, il y a deux ou trois ans, à un procès criminel où la +coupable, du moins la personne amenée à la barre, était une jeune +femme. Elle s'était mariée, enceinte, avec un jeune homme, lequel +ignorait absolument ce détail. Elle accoucha, à terme, sans que son +mari se fût douté de cette grossesse et en l'absence de ce mari. Elle +se délivra elle-même; puis elle perdit la tête et tua son enfant, dont +elle cacha le corps dans une armoire. Le crime fut découvert et la +jeune femme arrêtée et traduite devant les assises.</p> + +<p>L'homme qui l'avait rendue mère était marié, c'est-à-dire doublement +coupable; <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> il l'avait eue sous sa protection, ce qui le rendait +triplement coupable; il l'avait garantie comme la plus honnête fille du +monde au jeune homme, lorsque celui-ci était venu lui demander des +renseignements, ce qui le constituait quadruplement coupable; ni +l'accusée, ni l'accusation, ni la défense n'avaient le droit de +prononcer le nom de cet homme, le premier, le seul coupable, parce que +la recherche de la paternité est interdite par nos lois. Cet homme +était négociant. S'il n'avait pas payé un de ses billets, vous lui +auriez saisi ses meubles, et tout ce qu'il possédait; vous l'auriez +déclaré en faillite, en faillite frauduleuse, si ses livres n'avaient +pas été bien en règle, et vous l'auriez condamné à la prison. Il avait +trahi le mariage, trahi la tutelle, trahi la <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> confiance d'un +honnête homme, donné le jour à un enfant illégitime; il était la cause +d'un meurtre, du meurtre de son propre enfant; l'action qu'il avait +commise amenait la femme qu'il avait dit aimer sur les bancs de la cour +d'assises, la faisait condamner aux galères, car elle fut condamnée; +condamnait le mari de cette femme à la honte, au désespoir, au +ridicule, au célibat, à la stérilité, à n'avoir plus d'épouse légale, à +n'avoir plus d'enfant légitime, et vous ne pouviez rien contre le vrai +coupable, à peine le réprimander, dans le vide, et encore anonyme. S'il +plaisait à ce coupable de se reconnaître dans ce que j'écris en ce +moment, il pourrait m'attaquer en diffamation; je ne pourrais pas faire +la preuve, et vous me condamneriez comme diffamateur, <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span> +probablement à un franc d'amende, ce +qui ne serait pas cher, mais ce qui serait encore une condamnation +supérieure à celle que vous pouviez lui infliger.</p> + +<p>Qui avez-vous donc véritablement puni du double crime commis par cet +homme et par cette fille? Celui qui n'en avait commis aucun, le mari, +l'honnête homme, l'innocent. L'amant n'a même pas été inquiété; +l'infanticide, son temps fait, redeviendra libre, et très probablement +elle n'aura fait que la moitié de son temps, si elle s'est ce qu'on +appelle bien conduite, depuis son emprisonnement; quant au mari, à qui +vous n'avez rien à reprocher que d'avoir eu confiance, que d'avoir +voulu aimer selon les lois, d'avoir voulu constituer la famille, le +foyer, l'exemple, ce qui est recommandé par <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> toutes les religions +et toutes les morales, dont vous vous déclarez les défenseurs, il reste +et demeure éternellement la victime de cet homme adultère et de cette +femme infanticide; et si, demain, il avait un enfant d'une autre femme +que celle-là, vous condamneriez cet enfant à n'avoir jamais ni famille +régulière, ni nom légal, à moins que sa mère n'eût l'idée comme l'autre +de le tuer, auquel cas, le mari, devenu à son tour adultère et père +illégal et dénaturé, n'encourrait, comme coupable, aucune des peines +qui lui ont été infligées comme innocent!</p> + +<p>Vous me répondrez encore: «Ce sont là des exceptions très rares dont la +loi n'a pas à tenir compte.» Où avez-vous vu cela? Le caractère +fondamental, la propriété spécifique d'une loi font que <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span> +même une seule injustice ne puisse +pas être commise en son nom, et, tant que cette injustice peut être +commise, cette loi est incomplète, par conséquent insuffisante, de là +préjudiciable, et le premier venu, comme moi, peut l'attaquer et en +demander la revision.</p> + +<p>Et, comme cette revision demandée ne se fait pas, les faits, depuis +quelques années que ces questions ont été de plus en plus débattues par +l'opinion publique, les faits concluant en faveur de cette revision se +succèdent et se précipitent les uns sur les autres; les <i>incarnations</i> +se multiplient avec une rapidité, une éloquence, un retentissement, une +plus value de scandale effrayants, et la Providence paraît être +absolument décidée à vous forcer la main.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> Du reste, pour les vrais observateurs, ce qu'on appelle la +Providence a des procédés qui devraient commencer à être connus. Quand +une société ne voit pas ou ne veut pas voir ce qu'elle doit faire, +cette Providence le lui indique d'abord par de petits accidents +symptomatiques et facilement remédiables; puis l'indifférence ou +l'aveuglement persistant, elle renouvelle ses indications par des +phénomènes périodiques, se rapprochant de plus en plus les uns des +autres, s'accentuant de plus en plus, jusqu'à quelque catastrophe d'une +démonstration tellement claire, qu'elle ne laisse aucun doute sur les +volontés de ladite Providence. C'est alors que la société imprévoyante +s'étonne, s'épouvante, crie à la fatalité, à l'injustice des choses et +se décide <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> à comprendre. Ce qui est encore à constater au milieu +de tout cela, c'est l'obstination que mettent non seulement la masse +des gens, mais les hommes chargés de veiller à la moralité et au salut +des sociétés, à donner pour cause aux drames et aux crimes nés de +l'insuffisance des lois, les examens et les propositions philosophiques +que, tout au contraire, cette insuffisance inspire à certains esprits. +Pour tous les routiniers, les auteurs de la démoralisation sociale sont +ceux qui la découvrent ou la dénoncent à l'avance. Quand on a dit à une +société: «Prends garde! si tu continues tels ou tels errements, tu +provoqueras telle ou telle catastrophe;» on est pour cette société, qui +ne veut pas reconnaître ses torts, la cause même de cette catastrophe, +<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> le jour où elle se produit. L'Église catholique en est encore à +nous dire que ce sont les abominables passions et les détestables +conseils de Luther qui ont fait tant de mal au catholicisme; elle +oublie de se rappeler ou de rechercher les causes qui ont produit +Luther et nécessité la Réforme. Les défenseurs de la monarchie de droit +divin et des traditions féodales nous disent que c'est l'esprit +diabolique de Voltaire et des encyclopédistes qui a produit la +Révolution et les excès du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle; ils se gardent bien de +reconnaître et d'avouer les faits qui ont suscité les attaques de +Voltaire et de l'Encyclopédie. Même observation en littérature. Ce sont +les écrivains qui écrivent contre les mœurs immorales de leur +temps qui démoralisent <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> leur temps. On commence par prétendre que +le mal dont ils parlent n'existe pas; puis, quand il est notoire, que +ce sont leurs écrits qui l'ont fait naître, puis, quand il gagne de +plus en plus, qu'il vaut mieux n'en rien dire.</p> + +<p>Ainsi, celui qui écrit ces lignes (formule ingénieuse trouvée par un +grand orgueilleux qui n'osait pas dire <i>moi</i> aussi souvent qu'il +l'aurait voulu), ainsi celui qui écrit ces lignes a, de cette façon, +beaucoup contribué à la démoralisation de son époque; seulement ceux +qui emploient le mot démoralisation, à propos de moi ou de tout autre, +l'emploient à tort et le confondent souvent, trompés qu'ils sont par un +phénomène purement extérieur, avec un autre mot qui, du reste, n'existe +pas et que l'on ferait peut-être bien de créer.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> Une société dont on dit qu'elle se démoralise, ce que l'on a dit +d'ailleurs de toutes les sociétés depuis que le monde existe, une +société qui se démoralise n'est pas toujours une société qui modifie sa +morale, mais une société qui modifie ses mœurs, ce qui n'est pas +la même chose, et ce qui est même à l'avantage de la morale éternelle, +dont on ne peut pas plus supprimer un des principes fondamentaux qu'on +ne peut supprimer un des éléments qui composent l'air respirable.</p> + +<p>Aucun révolutionnaire, aucun novateur, aucun radical n'aura jamais +l'idée de proclamer que l'on doit, que l'on peut tuer, voler, manquer à +sa parole, à l'honneur, séduire les jeunes filles, abandonner sa +femme, délaisser ses <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> enfants, renier, trahir et vendre sa patrie. +Celui qui soutiendrait une pareille thèse passerait pour fou, et tout +le monde lui tournerait le dos. La morale ne s'altère donc pas, mais +elle s'élargit, elle se développe, elle se répand, et, pour cela, elle +brise ces formules étroites et partiales dans lesquelles elle était +inégalement contenue et dosée et qu'on appelle les mœurs et les +lois.</p> + +<p>Les esprits soi-disant révolutionnaires ou subversifs sont ceux qui +aident la morale éternelle, inaliénable à briser ces formules +particulières, locales, à se frayer un chemin à travers les plaines +stériles qu'elle doit fertiliser. Quand nous demandons, par exemple, la +recherche de la paternité, ou le divorce, ou le rétablissement des +tours, c'est-à-dire que les <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> innocents ne souffrent plus pour les +coupables, quand alors il s'élève des clameurs contre nous, ce n'est +pas la morale qui s'indigne, car ce que nous demandons est de la morale +la plus élémentaire, ce sont les mœurs et les lois qui +s'effrayent. Nous avons contre nous les Lovelaces de toute classe, pour +qui ces mœurs et ces lois sont un privilège dont leur égoïsme et +leurs passions peuvent user sans représailles, les Prud'hommes de tous +rangs pour lesquels le monde finit à leurs habitudes, à leurs +traditions, à leurs idées, à leur famille, et qui ne se sentant pas +atteints, et convaincus qu'ils ne pourront jamais l'être, par les +calamités que ces mœurs produisent, ne voient pas qu'il y ait +lieu de changer quoi que ce soit aux lois qui les protègent; nous +<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> avons encore contre nous les ignorants qui ne veulent rien +apprendre, les hypocrites qui ne veulent rien avouer, les gens de foi +et même de bonne foi qui croient leur Dieu compromis dès qu'on leur +parle d'un progrès en contradiction avec leurs dogmes religieux, les +timides qui ont peur d'un changement, les contribuables qui redoutent +une dépense; autrement dit, nous avons contre nous les +quatre-vingt-dix-neuf centièmes de nos compatriotes; mais c'est sans +aucune importance, puisque le centième auquel nous appartenons depuis +le commencement du monde a fait faire aux quatre-vingt-dix-neuf autres +toutes les réformes dont ils se trouvent, d'ailleurs, très bien +aujourd'hui, tout en protestant contre celles qui restent à faire. +C'est par suite de tout ce <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> malentendu sur la signification et la +valeur réelle des institutions, des faits et des mots qu'après +l'acquittement de mademoiselle Marie Bière, un conseiller à la Cour, +qui avait assisté aux débats à côté de <i>celui qui écrit ces lignes</i>, +disait à ce dernier, d'une voix véritablement émue, avec l'accent +amical mais convaincu du reproche et de l'inquiétude: «Voilà pourtant +ce dont vous êtes cause avec votre <i>Tue-la</i>!»</p> + +<p>Ainsi, c'est moi qui, en écrivant la lettre qui se terminait par ce +mot, et en l'écrivant après l'assassinat de madame Dubourg par son +mari; c'est moi qui suis cause que M. Dubourg a tué sa femme! Ainsi, +voilà un magistrat des plus honorables, des plus intelligents et, +comme homme privé, des plus spirituels <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> et des plus fins, qui +aime mieux croire à la pernicieuse influence d'un écrivain isolé qu'à +une insuffisance de la loi ancienne et à une réclamation des +mœurs nouvelles! Où sont les sociétés qui suivent le conseil d'un +homme, si ce conseil ne répond pas, d'une manière quelconque, à ses +besoins.</p> + +<p>Mais si on a reproché à l'auteur de <i>l'Homme-Femme</i> d'avoir dit: +<i>Tue-la</i>! on n'a pas moins reproché à l'auteur de <i>la Princesse +Georges</i> de n'avoir pas été, dans son dénouement, jusqu'au meurtre du +mari par la femme, et le public aurait volontiers crié à l'héroïne: +<i>Tue-le!</i> La presse l'a crié le lendemain pour le public, et l'auteur a +été forcé, dans une préface, d'expliquer pourquoi il n'y avait pas eu +mort d'homme. Il a donné ses raisons, <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> bonnes ou mauvaises, là +n'est pas la question. Ce qui est certain, c'est qu'il a dû +s'expliquer, s'excuser même de n'avoir pas fait tuer par une honnête +femme, indignement sacrifiée, un mari qui la trompait pour une +drôlesse. Croyez-vous que madame de Tilly avait vu ou lu <i>la Princesse +Georges</i>, et qu'elle se soit dit: «Eh bien, moi, je vais aller plus +loin que l'héroïne de M. Dumas, et je vais brûler la figure à madame de +Terremonde»?</p> + +<p>Non, n'est-ce pas? N'admettons donc pas, comme le conseiller à la Cour +et tous ceux qui s'en prennent aux effets au lieu de s'en prendre aux +causes, n'admettons donc pas que la littérature ait la moindre +influence sur les mœurs. Tandis que la corruption du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> +siècle se peint dans <i>Manon Lescaut</i>, le besoin d'idéal qui <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span> +domine toutes les sociétés, quel que +soit le numéro du siècle, se traduit dans <i>Paul et Virginie</i>. On pleure +sur Manon, on pleure sur Virginie; on ne devient ni meilleur ni pire; +on a deux points de comparaison et deux chefs-d'œuvre de plus, +voilà la vérité, et voilà le bénéfice pour l'humanité pensante.</p> + +<p>Cependant, si la littérature, par le +drame ou le roman est incapable de produire un mouvement des idées et +de les faire naître, elle est capable, par le plus ou moins d'émotion +qu'elle produit, en traitant certains sujets, de faire voir et de +constater où les idées en sont de leur mouvement naturel, et le chemin +parcouru depuis une certaine époque, et l'imminence de certains +dangers, et la nécessité de certaines préoccupations, de <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span> +certaines études, de certains +efforts. Ainsi à ne prendre <i>l'Homme-Femme</i> et <i>la Princesse Georges</i> +que pour ce qu'ils valent au point de vue de la moralisation ou de la +démoralisation de la société, à ne les prendre que comme thermomètres +particuliers chargés de mesurer la température morale de notre société +actuelle, il résulterait de l'expérience, surtout si l'on y ajoute le +mauvais accueil fait à la <i>Femme de Claude</i>, que, il y a déjà huit ans, +le public ne voulait pas qu'on tuât la femme coupable, en matière +d'amour, mais que, pour l'homme coupable en cette même matière, il +voulait qu'on le tuât.</p> + +<p>Il faut tenir compte aussi, je le sais bien, dans ce jugement du +public, des inégales influences atmosphériques du théâtre et du livre, +du spectateur collectif et du <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> lecteur individuel, ce qui peut +supposer un écart de quinze degrés sur vingt, la chaleur cérébrale +développée par la discussion imprimée, par la déduction philosophique +d'un cas ne pouvant jamais atteindre à celle que développe le même cas, +mis en forme et en action par des personnages des deux sexes devant des +spectateurs mâles et femelles. Il faut faire aussi la part des raisons +secrètes et spécieuses que les gens d'esprit, mêlés à une foule, dans +une proportion très modeste, il est vrai, mais cependant toujours +appréciable, peuvent avoir de confirmer l'opinion de la foule +instinctive et de première impression. Ces raisons, on peut les +traduire ainsi:</p> + +<p>«Le péché d'amour adultère dont si peu d'hommes sont ou se savent les +<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> victimes, et dont tant d'autres hommes sont ou peuvent être les +bénéficiaires, mérite-t-il qu'on inflige à la femme un châtiment aussi +disproportionné que la mort et qui peut priver tant de gens d'un +bonheur éphémère mais recherché que cette femme aurait pu donner +encore; car évidemment elle devait être jeune, jolie, et destinée, dans +un avenir prochain, à trahir son amant comme elle avait trahi son mari, +soit qu'elle eût à se venger d'un abandon toujours facile à prévoir, +soit qu'elle se fût lassée d'une distraction dont la continuité devient +une servitude? Le meurtre, dans ce cas, serait donc cause d'une +non-valeur qu'on ne doit jamais autoriser.</p> + +<p>»D'un autre côté, il n'y aurait pas justice égale entre les deux +parties, <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> puisque, tandis que l'on conseillerait le meurtre de la +femme, si facile à surveiller, à suivre et à surprendre, on ne saurait +conseiller à la femme, être faible et timide, ne sachant se servir +d'aucune arme à feu, de tuer son mari adultère, celui-ci ayant, +d'ailleurs, tous les moyens de se soustraire à ses recherches, et +allant où bon lui semble sans avoir jamais à lui en demander la +permission ni à lui en rendre compte.</p> + +<p>»Pour ces motifs, il ne nous coûte pas du tout, à propos de la pièce de +M. Dumas, dans laquelle mademoiselle Desclée est si remarquable, de +donner une petite satisfaction aux femmes, en déclarant que l'auteur de +<i>l'Homme-Femme</i> a eu tort de dire: <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> <i>Tue-la!</i> et que l'auteur de +<i>la Princesse Georges</i> a eu tort de ne pas dire: <i>Tue-le!</i>»</p> + +<p>Eh bien, nous le répétons, en mêlant comme des cartes de toutes +couleurs les raisons de toute nature, évidemment un grand mouvement +s'était opéré dans l'opinion; on commençait à reprocher le trop +d'indulgence pour les passions de l'homme et le <i>pas assez</i> de pitié +pour les souffrances et même pour les faiblesses de la femme.</p> + +<p>C'est alors qu'après les incarnations littéraires, symptômes +sympathiques et précurseurs, appartenant au monde fictif, se sont +produites des incarnations vivantes, appartenant au monde réel, +incarnations dont les dernières ont été, en quelques mois et coup sur +coup, mademoiselle <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire, +madame de Tilly. Il n'est pas besoin d'être prophète pour en prédire +d'autres, dans de très brefs délais, et encore plus effrayantes, encore +plus significatives que celles dont nous nous occupons en ce moment.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Soyons donc sérieux en face des faits réels.</p> + +<p>Ici, nous ne sommes plus au théâtre, nous sommes en pleine vie; il ne +s'agit plus d'esthétique et de thèses, il s'agit de crimes et de sang; +ce ne sont plus des comédiens débitant leurs rôles que nous allons +applaudir ou siffler, ce sont des victimes et des bourreaux que nous +allons condamner ou absoudre; il s'agit <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> de la liberté, de +l'honneur et de la vie; le bagne et l'échafaud sont là.</p> + +<p>Regardons bien attentivement, nous allons voir les mêmes causes, les +mêmes effets, les mêmes conséquences se produire. Ces trois criminelles +vont formuler la même plainte, proclamer la même injustice, en appeler +à la même revendication, et cependant elles appartiennent toutes les +trois à des milieux tout à fait différents, tout à fait opposés même. +La première est une femme de théâtre, la seconde une servante, une +prostituée, dit-on, la troisième une femme du monde; l'une était +vierge, l'autre avait déjà eu un enfant d'un autre homme, la dernière +était une femme mariée qui avait des enfants légitimes, qui les aimait +et qui avait toujours été digne de tous les respects <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> comme +fille, comme épouse, comme mère.</p> + +<p>Si ces trois crimes n'avaient pas été commis, si les choses avaient +suivi leur cours naturel, si la fille de mademoiselle Bière avait vécu, +et que, plus tard, le fils de mademoiselle Virginie Dumaire la +prostituée eût voulu l'épouser, mademoiselle Marie Bière ne l'aurait +pas voulu.</p> + +<p>Si l'un des enfants de madame de Tilly avait voulu s'allier avec +l'enfant de Marie Bière ou de Virginie Dumaire, madame de Tilly s'y +serait opposée. Avant leurs crimes respectifs, la première se croyait +hiérarchiquement en droit de mépriser la seconde, la dernière de +mépriser les deux autres.</p> + +<p>Les voici cependant sur les mêmes bancs, entre les mêmes gendarmes, +ayant <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> à répondre à la même accusation, inspirant la même +sympathie. Pourquoi? parce que, arrivées là, elles ne sont plus la +comédienne, la servante, la femme du monde, elles ne sont plus telles +ou telles femmes, elles sont la Femme, qui vient violemment et +publiquement demander justice contre l'homme et à qui l'opinion, mise +en demeure de se prononcer, accorde cette justice, avec des +manifestations telles que la loi en est réduite à s'incliner.</p> + +<p>Or quel est cet homme, contre lequel ces trois femmes viennent demander +justice? On l'appelle ici M. G..., là M. P..., plus loin M. T. Sont-ce +trois hommes différents? Non. C'est un seul homme, toujours le même, +sous des noms divers, c'est l'Homme, non pas tel que le veulent <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span> +la nature et la morale, mais tel que +nos lois l'autorisent à être.</p> + +<p>En effet, la nature dit à l'homme: «Je t'ai donné des curiosités, des +besoins, des désirs, des passions, des sentiments que peut seul +satisfaire cet être nommé femme à qui j'ai donné un cœur, une +imagination et quelquefois des sens qui la disposent à se laisser +convaincre et entraîner par toi; prends cette femme; une fois tes +curiosités, tes besoins, tes désirs, tes passions satisfaits, si tu +sais te servir de l'intelligence, de la conscience, des sentiments dont +je t'ai doué, tu aimeras cette femme, tu feras d'elle la compagne de +toute ta vie, la mère de tes enfants. S'il y a une chance de bonheur +pour toi, sur cette terre, elle est là.»</p> + +<p>La morale dit ensuite à cet homme: <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> «Ce n'est pas assez. Cette +femme, tu l'as choisie, tu l'aimes, tu veux la posséder et la rendre +mère? N'attends pas la possession et la maternité pour te l'attacher à +tout jamais. Tu ne dois pas seulement avoir de l'amour pour elle, mais +aussi du respect; il n'y a pas d'amour durable sans cela, et pourquoi +ton amour ne serait-il pas durable, puisque tu le déclares +irrésistible? Prouve donc l'un et l'autre à cette personne, en lui +donnant d'avance ce que d'autres ne lui donnent qu'après, en te bornant +à elle, en l'honorant de ton nom, en travaillant pour elle et les +enfants qui naîtront de vous deux.»</p> + +<p>Les mœurs et les lois disent ensuite au même homme: «Méfie toi; +il y a là une amorce décevante, une solidarité douteuse, un bonheur +incertain. Prends le <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> plaisir, laisse le mariage, c'est une +chaîne; laisse l'enfant, c'est une charge; et recommence avec d'autres +femmes tant que tu pourras. Tu auras ainsi le plaisir, et tu garderas +la liberté. Personne n'aura le droit de te rien dire, mais si, par +hasard, on te demande des comptes, sois sans honte et sans crainte, +nous sommes là, lois et mœurs, nous répondrons pour toi et de +toi.»</p> + +<p>Et nombre d'hommes, surtout parmi les plus civilisés, laissent de côté +ce que les principes de la morale ont d'assujettissant, et joignant +directement ce que les invitations de la nature ont d'agréable à ce que +les insuffisances de la loi ont de commode, ces hommes, depuis des +siècles, se sont mis et ont continué et continuent à prendre des <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span> +filles sans fortune, sans famille, +sans défense sociale, à les posséder tant qu'elles leur plaisent et à +les abandonner quand elles ne leur plaisent plus. La chose était +acceptée ainsi, la prostitution et le suicide faisant le reste. Par le +suicide, la société est débarrassée d'un souci et d'un reproche; par la +prostitution, d'autres hommes, plus <i>moraux</i>, plus méthodiques, plus +garantis encore, <i>moralement</i>, se procurent un plaisir de seconde main, +moins raffiné, mais souvent plus agréable que le premier, dont le +commerce des carrossiers et des couturières se trouve d'ailleurs très +bien, ce qui fait que l'économie sociale gagne d'un côté ce que la +morale et la dignité humaine perdent de l'autre. Les grandes +civilisations ont besoin, paraît-il, de ces <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> échanges «et après +tout, dirait M. Prud'homme, qui apparaît toujours quand il s'agit de +résoudre les problèmes momentanément insolubles, ces demoiselles +n'étaient pas si intéressantes; pourquoi ne se sont-elles pas mieux +défendues? Elles devaient bien prévoir le résultat; elles savaient bien +qu'elles faisaient le mal, puisqu'elles le faisaient en cachette; il +est tout naturel que le mal soit puni. Elles ont eu les agréments de +l'amour sans en accepter les devoirs, elles en ont les chagrins sans en +avoir les droits, elles ont ce qu'elles méritent.»</p> + +<p>Il y a du vrai; il y en a toujours dans ce que dit M. Prud'homme, sans +quoi il ne serait pas si universel et si triomphant. Les choses +continuaient donc leur marche ascendante et il n'y <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> avait ni à +espérer ni à craindre un changement de route, quand, tout à coup, un +troisième personnage est intervenu dans la question, personnage +toujours muet, quelquefois mort, et cependant d'une éloquence +terrifiante. Voyons comment il procède, celui-là, depuis quelque temps. +Voyons ce qui ressort, en substance, des débats récents où il +intervient avec obstination.</p> + +<div class="block"> +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span>,<span class="font85"> à mademoiselle Bière.</span></p> + +<p>Pourquoi avez-vous frappé cet homme?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Parce que l'enfant que j'avais eu de lui est mort par lui, et que, mon +enfant étant mort, et son père m'ayant abandonnée, je voulais que cet +homme mourût. <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p> + +<p>Pourquoi, étant dans ces idées, avez-vous renoué des relations avec cet +homme?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Parce que j'aurais voulu avoir un autre enfant.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p> + +<p>Expliquez-nous cela.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Je ne peux pas; mais toutes les mères me comprendront...</p> +</div> + +<p>Depuis le mot de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire, +jamais l'âme de la femme traquée par la férocité de l'homme n'avait +trouvé un mot plus profond, plus troublant, plus vrai.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Passons à mademoiselle Virginie Dumaire.</p> + +<div class="block"> +<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span>,<span class="font85"> à l'accusée.</span></p> + +<p>Vous avez tué votre amant?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p> + +<p>Vous regrettez d'avoir donné la mort à cet homme?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Non; ce serait à recommencer que je recommencerais.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p> + +<p>Pourquoi l'avez-vous tué?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Parce que j'avais un enfant de lui et que je voulais qu'il reconnût cet +enfant et que je ne voulais pas qu'il l'abandonnât.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p> + +<p>Mais vous avez déjà eu un enfant d'un autre homme?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>C'est vrai, mais il était mort. +<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p> + +<p>Ainsi, vous aviez appartenu déjà à d'autres hommes?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Oui, mais j'avais un enfant vivant de celui-là.</p> +</div> + +<p>Passons à madame de Tilly.</p> + +<div class="block"> +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE,</span><span class="font85"> à l'accusée.</span></p> + +<p>Vous avez jeté du vitriol au visage de mademoiselle Maréchal.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p> + +<p>Parce qu'elle était la maîtresse de votre mari?</p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Non. S'il n'y avait que cette raison, j'aurais pardonné.</p> + +<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p> + +<p>Pourquoi alors? +<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p> + +<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p> + +<p>Parce que j'ai des enfants et que mon mari, leur père, n'attendait que +ma mort pour faire de cette femme la mère de mes enfants; il me l'avait +dit: et je ne voulais pas que mes enfants eussent d'autre mère que moi, +même moi morte.</p></div> + +<hr class="c15" /> + +<p>Voilà donc les enfants, ou plutôt l'enfant qui entre dans le débat, et +qui, par la voix de la femme, de la mère, de celle qui, comédienne, +servante, grande dame, dans la honte ou la glorification, dans le +secret ou en pleine lumière, a mis cet enfant au monde, au risque de sa +propre vie, au milieu des angoisses, des terreurs, des tortures et des +cris, voilà l'enfant qui entre dans le débat, et qui, légitime ou non, +vivant ou mort, du sein <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> de sa mère, du fond de son berceau ou du +fond de sa tombe, prend la défense de sa mère, que vous voulez +condamner, contre son père, qui vous échappe; et le voilà défiant la +loi qui recule.</p> + +<p>Est-ce clair?</p> + +<p>C'est que vous aurez beau faire et surtout beau dire, les lois de la +nature resteront toujours antérieures aux lois du code et même de la +morale; c'est qu'elles seront, en définitive, les plus fortes et que +vous n'aurez de repos et de sécurité véritables que quand vous aurez +mis d'accord ces trois termes: la nature, la morale et la loi. Il y en +a deux qui s'entendent, la loi et la morale; mais la nature n'est pas +admise dans leur convention et il faut qu'elle le soit.</p> + +<p>C'est peut-être très moral et surtout <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> très simple de dire: «Les +enfants naturels n'auront pas le droit de rechercher leur père; nous ne +reconnaîtrons comme ayant des droits quelconques que les enfants nés +d'un mariage ou reconnus par acte authentique et encore ceux-ci +n'auront que des droits restreints à la notoriété, à l'estime, à +l'héritage; il n'y a de femme respectable et pouvant invoquer notre +protection que la femme mariée; à partir de quinze ans et trois mois, +la jeune fille qui aura cédé à un homme, sans que celui-ci ait employé +le rapt ou la violence, n'aura rien à nous demander si cet homme la +rend mère et l'abandonne; le meurtre volontaire est puni de la prison +ou des galères: s'il est accompagné de préméditation, il est puni de +mort, etc.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> Tout cela est très moral, très simple, très clair, très joli, si +vous voulez, mais cela n'a aucun rapport avec les instincts, les +besoins, les exigences de la création universelle; ce sont des vues +particulières, des menaces inutiles dont elle ne tient, dont elle ne +peut tenir aucun compte dans son évolution providentielle et +progressive; et, lorsque cette grande lutte du masculin et du féminin, +lutte dans laquelle, comme mâles, nous nous sommes donnés tous les +droits, vient finalement aboutir au champ clos du tribunal, la femme, +sacrifiée depuis des siècles à vos combinaisons sociales comme fille, +comme épouse, comme mère, se révolte et vous dit en face, car telle est +la conclusion que l'on doit tirer de la répétition de certains faits +déclarés jadis infâmes <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> par vos lois et aujourd'hui indemnes par +vos jugements, et la femme criminelle, révoltée, entre deux gendarmes, +sans repentir, menaçante, prête à recommencer, vous dit en face:</p> + +<p>«Eh bien, oui, j'ai aimé; oui, j'ai ce que vous appelez failli, +c'est-à-dire cédé à la nature; oui, je me suis donnée à un homme, à +plusieurs même; oui, j'ai ensuite prémédité un crime, je me suis +exercée à manier les armes des mâles; oui, j'ai attendu cet homme et je +l'ai frappé par surprise, lâchement, dans le dos et en pleine rue; oui, +j'ai demandé à celui-ci un dernier baiser, et, tandis qu'il me serrait +dans ses bras et qu'il ne pouvait m'échapper, je lui ai brûlé la +cervelle; oui, j'ai marqué mon mari infidèle et ingrat sur le visage +de sa complice, de <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> cette jeune fille qui ne m'avait rien fait +personnellement, qui ne me devait rien, qui ne se défiait pas de moi, +qui ne pouvait pas me croire capable, moi femme du monde et respectée, +d'une lâcheté et d'une ignominie; tout cela est vrai; mais je suis la +mère, l'être sacré s'il n'a jamais failli, l'être racheté s'il aime +l'enfant né de sa faute.</p> + +<p>«Eh bien, ce que j'ai fait, je l'ai fait au nom de mon enfant qui est +innocent, quelle que soit sa mère, que vous auriez dû protéger et que +vous ne protégez pas. Vous avez permis à l'homme de me prendre vierge, +de me rendre mère, de me rejeter ensuite déshonorée et sans ressources, +et de me laisser à la fois la honte et la charge de son enfant; vous +lui avez permis aussi, quand il m'avait <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> épousée, de me trahir, +d'avoir d'autres femmes, contre lesquelles vous ne pouvez pas ou ne +voulez pas me défendre, de me prendre ma fortune, celle de mes enfants +pour la porter à l'autre, et vous m'avez condamnée à être éternellement +la femme de cet homme, tant qu'il vivrait, si misérable qu'il fût. Vous +me ridiculisez si je reste fille, vous me déshonorez et me conspuez si, +en restant fille, je deviens mère; vous m'emprisonnez et m'annihilez si +je me constitue épouse pour devenir mère; soit, j'en ai assez, et je +tue. Vous avez permis que mon enfant, illégitime ou légitime, puisse ne +pas avoir de père; emprisonnez-lui ou tuez-lui maintenant sa mère: il +ne nous manque plus que ça; allez!»</p> + +<p>Qu'est-ce que vous pouvez répondre? <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> qu'on n'a pas le droit de se +faire justice soi-même? que l'homicide volontaire est prévu par tel +article du Code pénal et doit être puni de telle et telle peine par tel +autre? Essayez.</p> + +<p>Les criminelles sont-elles donc véritablement dans leur droit? Non; +mais elles montrent l'homme dans son tort, la loi dans son tort, et +alors c'est la foule, c'est-à-dire l'instinct naturel qui devient +l'arbitre et qui vous force à rendre votre verdict au nom de l'innocent +qui est l'enfant. Et ce sentiment naturel et cette émotion sont montés +à un tel degré, que, si celui que vous appelez le ministère public, le +défenseur de vos lois, le protecteur de la morale, l'organe de la +justice (un incident nouveau se produisant qui peut donner aux débats +un cours <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> moins favorable à l'accusée), si ce magistrat inquiet, +responsable, demande un surcroît d'enquête pour mieux connaître de la +vérité, le public présent proteste comme dans une salle de spectacle, +l'opinion s'irrite, la presse s'indigne. On ne rend pas assez tôt à la +liberté cette femme qui a tué, cette meurtrière qui ne nie pas son +crime, qui ne le regrette pas, qui le recommencerait si elle l'avait +manqué. Et c'est le magistrat, c'est l'accusateur qui devient pour +ainsi dire l'accusé.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Qu'est-ce que cela signifie vraiment? où en est la majesté de la +justice? que devient le respect dû à la loi? Celui-ci a reçu deux +balles dans les reins; il peut en mourir d'un moment à l'autre, on +<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> vous l'a dit. Celui-là est mort assassiné; c'est encore plus net +et plus sûr; ces hommes aussi avaient une mère, une famille, le dernier +avait une profession, il servait à quelque chose; il n'avait ni volé ni +tué, il n'avait commis aucun des délits que les législateurs, dans +leurs longues et minutieuses méditations, ont prévus, numérotés, +flétris, frappés d'une peine infamante ou taxés d'une réparation +matérielle. Cette autre est défigurée, estropiée, condamnée à la honte, +au célibat, à la misère et à la maladie. Ces trois personnes n'ont +cependant agi comme elles l'ont fait qu'avec l'autorisation et la +garantie de vos lois; elles n'ont commis ni un des crimes, ni un des +délits, ni une des contraventions que vous avez incriminés ou même +signalés <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> comme immoraux et justiciables d'une forte ou d'une +petite peine; elles seraient en droit de vous dire: «Vous ne nous avez +pas renseignés; vous ne nous avez pas indiqué nos devoirs; vous nous +avez même dévolu des droits; nous ne pensions pas mal agir, puisque +votre Code, si clair et si détaillé à la fois, n'indique nulle part que +notre conduite soit répréhensible. La religion à laquelle nous avons +été voués par nos parents en venant au monde et la morale qu'on nous a +inculquée depuis nous apprenaient bien que notre conduite n'était pas +très régulière, puisque nous pratiquions l'amour autrement que dans le +mariage; mais les habitudes et les mœurs autorisent de tous côtés +autour de nous ce que vos lois ne punissent ni ne défendent, et, <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span> +d'ailleurs la religion et la morale +défendent tout aussi bien la séduction, l'abandon des enfants, les +vengeances et les meurtres dont nous sommes victimes. Puis cette +religion et cette morale n'ont aucun moyen coercitif à leur +disposition, et, n'ayant plus à discuter qu'avec notre conscience, nous +étions toujours sûrs, tant que nos forces physiques resteraient à la +disposition de nos fantaisies, de trouver cette conscience aussi +élastique et accommodante que la société au milieu de laquelle nous +vivons; en outre, cette religion et cette morale tenant le repentir à +notre service sans lui fixer d'époque, nous avions cru devoir remettre +cette formalité aux derniers moments de cette vie terrestre et réjouir +ainsi le ciel plus que ne le feraient les justes qui n'ont jamais +péché.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> Voilà ce que ces trois personnes seraient en droit de vous dire +si vous les écoutiez; mais vous en êtes réduits à ne plus les écouter, +et, après leur avoir donné tant de droits de faire le mal, à ne pouvoir +les défendre contre celui qu'on leur fait. La loi de Lynch tout +bonnement. Les représailles personnelles, la justice par soi-même, +œil pour œil, dent pour dent, voilà où vous en êtes, avec +votre Code, objet d'admiration pour tous les peuples!</p> + +<p>Et tous ces désordres, tous ces crimes, tous ces scandales, toutes ces +illégalités parce que vous n'avez pas le courage, car ce n'est pas le +temps qui vous manque, de faire des lois qui assurent à l'honneur des +filles les mêmes garanties qu'à la plus grossière marchandise, qui +rendent la même justice à tous les enfants <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> de la même espèce, de +la même patrie, de la même destinée, et qui autorisent celui des deux +époux que l'autre déshonore, abandonne, ruine ou trahit, à reprendre sa +dignité, sa liberté, son utilité, sans avoir recours à l'adultère, à la +stérilité, au suicide ou au meurtre. Alors, faute d'équité prévoyante +et de justice préventive, maris qui égorgent leurs femmes, filles qui +tuent leurs amants, épouses qui mutilent leurs rivales, +applaudissements de la foule, prédominance des sentiments, défaite de +la loi—et triomphe de l'idée.</p> + +<p>Car tout se tient. Cette incarnation nouvelle de l'idée dans les +<i>femmes qui tuent</i> n'est pas la seule à laquelle vous allez avoir à +répondre, et nous en voyons déjà une autre, sœur de la première, +poindre <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> dans les brumes de l'horizon, du côté où le soleil se +lève.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Dieu sait si, dans notre beau pays de France, raisonnable, prévoyant, +logique comme nous venons essayer de le démontrer une fois de plus, +Dieu sait s'il y a des gens qui se tordent de rire chaque fois qu'on +avance cette proposition: que les femmes, ces éternelles mineures des +religions et des codes, ces êtres tellement faibles, tellement +incapables de se diriger, ayant tellement besoin d'être guidés, +protégés et défendus que la loi a mieux aimé y renoncer, voyant qu'elle +aurait trop à faire, Dieu sait, disons-nous, s'il y a des gens qui se +tordent de rire à cette seule proposition que les femmes pourraient +bien, un jour, revendiquer les mêmes droits <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> politiques que les +hommes et prétendre à exercer le vote tout comme eux. Jusqu'à présent, +cette proposition n'avait été énoncée et soutenue que dans des journaux +rédigés par des femmes et le seul retentissement qu'elle avait en était +dans le rire presque universel dont elle avait été accueillie; ceux qui +ne riaient pas, les personnages sérieux haussaient les épaules; +quelques-uns, dont je suis, se demandaient tout bas si les réclamantes +n'avaient pas raison. A vrai dire, la réclamation était faite le plus +souvent dans des termes tellement exaltés, proclamant si haut la +supériorité intellectuelle, morale, civile de la femme sur l'homme, +qu'en effet elle disposait au rire. Mais, de ce qu'un droit est +maladroitement revendiqué, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit point un +<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> droit. Tous les jours, un créancier sans instruction, dans une +lettre dont l'orthographe aussi fait pouffer de rire, réclame ce qui +lui est dû pour son travail, et, si comique que soit la forme de la +réclamation, il n'en faut pas moins y faire droit et payer la créance.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>En janvier 1879, je trouvais et relevais, dans un journal, une +proclamation des femmes, et, comme en ce moment-là même, avec cette +manie de prévoir qu'on a pu facilement constater dans mes habitudes, je +touchais à la question dans la préface de <i>Monsieur Alphonse</i>, +j'imprimai en note cette proclamation que je vais reproduire ici pour +en arriver où je veux.</p> + +<p class="center p2">APPEL AUX FEMMES +<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p> + +<div class="blockquote"> +<p>«<i>Après ce dernier appel au triomphe de la République, voici venir +l'heure de conquérir notre liberté. La question politique tranchée, on +va s'occuper de la question sociale. Si nous ne sortons pas de notre +indifférence, si nous ne réclamons pas contre notre situation de mortes +civiles, la liberté, l'égalité viendront pour l'homme; pour nous +femmes, ce sera toujours de vains mots.</i></p> + +<p>»<i>Les ministères se succéderont, la République de nom deviendra +République de fait; si la femme se contente d'être résignée, elle +continuera sa vie d'esclave sans pouvoir se rendre indépendante de +l'homme, dont le droit seul est reconnu, le travail seul rétribué.</i></p> + +<p class="left5">»<i>Femmes de France</i>,</p> + +<p>»<i>Trois projets de loi qui nous concernent sont en ce moment soumis aux +Chambres. Eh bien, pas une de nous ne pourra les soutenir ou les +amender. Une assemblée <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> d'hommes va faire des lois pour les +femmes comme on fait des règlements pour les fous. Les femmes +sont-elles donc des folles auxquelles on puisse appliquer un +règlement?</i></p> + +<p>»<i>L'homme fait les lois à son avantage, et nous sommes forcées de +courber le front. Parias de la société, debout! Ne souffrons plus que +l'homme commette ce crime de lèse-créature de donner à la mère moins de +droits qu'à son fils. Entendons-nous pour revendiquer la liberté et la +faculté de nous instruire, la possibilité de vivre indépendantes en +travaillant, la libre accession à toutes les carrières pour lesquelles +elles justifieront des capacités nécessaires;</i></p> + +<p>»<i>L'association, et non la subordination dans le mariage;</i></p> + +<p>»<i>L'admission des femmes aux fonctions de juges consulaires, de juges civils, de jurés;</i></p> + +<p>»<i>Le droit d'être électeurs et éligibles dans la commune et dans l'État.</i></p> + +<p>»<i>Femmes de Paris, il ne tient qu'à nous <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> de changer notre sort. +Affirmons nos droits, réclamons-les avec persévérance et insistance. +Nos sœurs de la province nous suivront, et les républicains +sincères nous donneront leur concours à la tribune et au scrutin, parce +que tous savent qu'émanciper la femme, c'est affranchir la génération +naissante, c'est républicaniser le foyer.</i>»</p></div> + +<p class="p2">Tel est cet appel, resté et devant rester sans écho. En le transcrivant +dans ma préface, je le faisais suivre de cette seule réflexion:</p> + +<p>Le rédacteur du journal qui a cité cette proclamation trouve cela +drôle. S'il est encore de ce monde dans vingt ans, il reconnaîtra que +cela n'était pas aussi drôle qu'il le croyait le 23 janvier 1879.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Reprenons aujourd'hui cette proclamation, tenons-la pour une +expression <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> sincère, et jugeons-la avec l'impartialité à laquelle +tout ce qui est sincère a droit, quelle que soit la forme; tâchons +d'établir le vrai, le faux, les contradictions, les résultats d'un +pareil manifeste et mettons toute la méthode, toute la justice, toute +la clarté, toute la logique possibles dans cette discussion. Ce n'est +pas très facile quand on discute de la femme telle qu'elle doit être +avec la femme telle qu'elle est, telle que nous l'avons faite, +avouons-le, nous les hommes; car nous l'autorisons tantôt par notre +despotisme, tantôt par notre admiration, tantôt par notre mépris, à +dire que tout ce qu'elle a de bon vient d'elle et que tout ce qu'elle a +de mauvais vient de nous. Prenons le fond même des choses et +traitons-les avec le même sérieux que l'auteur du manifeste.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> La question n'est pas nouvelle. Cette revendication politique des +femmes, ce désir de vouloir être associées à l'homme et même +substituées à lui dans le gouvernement de l'État, date de loin; il y a +deux mille trois cents ans, Aristophane écrivait sur ce sujet une de +ses meilleures comédies et la tentative féminine a maintes et maintes +fois été répétée depuis lors. Prenons la dernière, elle est restée et +restera longtemps peut-être sans acquiescement, du moins parmi les +femmes. Les raisons de l'insuccès sont bien simples et bien faciles à +donner.</p> + +<p>D'abord, nombre de femmes n'ont pas lu ce manifeste; mais toutes les +femmes de l'univers l'eussent-elles lu, le résultat obtenu eût été +absolument le même. Dans quel groupe féminin eût-il pu trouver <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span> +de l'approbation et de l'appui. +Voyons comment se répartit l'espèce féminine dans notre pays et dans +tous les pays civilisés.</p> + +<p>Il y a d'abord (à tout bonheur tout honneur), il y a d'abord les femmes +heureuses dans l'état actuel des choses. Celles-là non seulement ne +demandent pas la moindre réforme, mais elles la redoutent et elles +traitent de folles ou de déclassées celles qui en demandent une. Il est +vrai de dire que le bonheur personnel n'est pas un argument dans une +discussion générale, ce n'est qu'un privilège et il devient aisément de +l'égoïsme. Nombre d'hommes aussi avaient trouvé le bonheur dans l'état +social au milieu duquel ils vivaient; cela n'a pas empêché d'autres +hommes, ayant à souffrir de cet état social, de faire des révolutions +nécessaires, et ce n'est pas <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> fini, quels que soient la +satisfaction et le profit que des hommes nouveaux tirent des réformes +nouvelles. Il n'y a donc pas à compter sur l'adhésion des femmes +heureuses du moins tant qu'elles seront heureuses, et, en attendant, si +elles se comptent, elles verront qu'elles seront loin d'être la +majorité.</p> + +<p>Il y a les femmes habiles, intelligentes, si vous aimez mieux, qui, +munies de certaines qualités physiques et morales, ont tourné +l'obstacle, comme on dit, et faisant ce qu'elles veulent du milieu +qu'elles occupent, tiennent les hommes pour des êtres inférieurs et +déclarent que celles qui ne se tirent pas d'affaire, comme elles, sont +des niaises et des maladroites. Il n'y a pas non plus à compter sur +celles-là, encore moins que sur les premières. Non seulement <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span> +elles ne se plaindront jamais de l'état des choses, mais elles le +trouvent parfait et comptent bien qu'il n'y sera rien changé. En tout +cas, si le changement arrivait, elles seraient toutes prêtes à en tirer +parti comme de ce qui est. Mais, dans cette discussion, la ruse n'est +pas plus un argument irréfutable que le bonheur.</p> + +<p>Il y a, et c'est la masse, les femmes du peuple et de la campagne, +suant du matin au soir pour gagner le pain quotidien, faisant ainsi ce +que faisaient leurs mères, et mettant au monde, sans savoir pourquoi ni +comment, des filles qui, à leur tour, feront comme elles, à moins que, +plus jolies, et par conséquent plus insoumises, elles ne sortent du +groupe par le chemin tentant et facile de la prostitution, mais <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span> +où le labeur est encore plus rude. +Le dos courbé sous le travail du jour, regardant la terre quand elles +marchent, domptées par la misère, vaincues par l'habitude, asservies +aux besoins des autres, ces créatures à forme de femme ne supposent pas +que leur condition puisse être modifiée jamais. Elles n'ont pas le +temps, elles n'ont jamais eu la faculté de penser et de réfléchir; à +peine un souhait vague et bientôt refoulé de quelque chose de mieux! +Quand la charge est trop lourde elles tombent, elles geignent comme des +animaux terrassés, elles versent de grosses larmes à l'idée de laisser +leurs petits sans ressources, ou elles remercient instinctivement la +mort, c'est-à-dire le repos dont elles ont tant besoin. Il n'y a donc +pas à compter sur l'adhésion de ces malheureuses. <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> Si le journal +où se trouve l'<i>Appel aux femmes</i> leur tombe entre les mains, elles en +enveloppent le morceau de hareng salé ou de fromage mangé à la hâte sur +un morceau de pain dur, et elles ne le liront pas même après, par la +meilleure de toutes les raisons: elles ne savent pas lire. Vienne +l'émeute, quelques-unes, dans les grandes villes, assassineront, +incendieront et se feront fusiller dans le vin, le pétrole et le sang; +voilà tout; mais l'ignorance, la misère et la servitude ne sont pas +plus que le bonheur et la ruse des arguments en faveur du maintien des +choses.</p> + +<p>Il y a les femmes honnêtes, esclaves du devoir, pieuses. Leur religion +leur a enseigné le sacrifice. Non seulement elles ne se plaignent pas +des épreuves à traverser, mais elles les appellent pour mériter <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span> +encore plus la récompense promise, +et elles les bénissent quand elles viennent. Tout arrive, pour elles, +par la volonté de Dieu, et tout est comme il doit être dans cette +vallée de larmes, chemin de l'éternité bienheureuse. Non seulement +celles-là ne réclameraient, dans aucun cas, ce que l'<i>Appel aux femmes</i> +demande, mais elles ne l'accepteraient pas si on le leur offrait. +D'ailleurs, elles ne lisent ni les journaux, ni les livres où il est +question de ces choses-là; cette lecture leur est interdite. Si, par +hasard, elles avaient connaissance de pareilles idées, suggérées +certainement par l'esprit du mal, elles en rougiraient, elles en +souffriraient pour leur sexe, et elles prieraient pour celles qui se +laissent aller à propager de si dangereuses erreurs et à donner de si +déplorables <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> exemples. Il ne faut donc pas non plus compter sur +celles-là, quoi qu'elles aient à souffrir de notre état social, puisque +la soumission est leur règle, le sacrifice leur joie et le martyre leur +espérance. Mais, pas plus que le bonheur, la ruse, l'ignorance, la +misère et la servitude,—la foi aveugle, l'extase et l'immobilité +volontaire de l'esprit ne sont des arguments sans réplique.</p> + +<p>Il y a celles qui ne sont ni heureuses, ni adroites, ni abruties, ni +pieuses, qui ont assez de dignité pour vouloir rester dans le bien, +assez d'intelligence pour pouvoir être associées à n'importe quel +homme, ou pour entrer seules dans n'importe quelle carrière, où il +n'est besoin que de volonté, de patience, d'énergie, de probité; assez +d'idéal, de tendresse, et <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> de dévouement pour être épouses et +mères; assez de réserve et de respect d'elles-mêmes pour ne jamais +récriminer, et qui, parce qu'elles sont femmes, et femmes ou moins +belles, ou moins hardies ou moins riches surtout que d'autres, se +voient refuser, non seulement les sentiments et les joies, mais les +positions, les moyens d'existence auxquels elles pourraient prétendre. +Trop affinées par l'éducation pour le travail des manœuvres, trop +fières pour la domesticité ou la galanterie, trop timides pour la +révolte ou l'aventure, trop <i>femmes</i> pour les vœux monastiques, +sous la pression régulièrement pesante, circulaire et infranchissable +de l'égoïsme collectif, celles-là voient, de jour en jour, en sondant +l'horizon toujours le même, s'effeuiller <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> dans l'isolement, dans +l'inaction, dans l'impuissance, les facultés divines qui leur avaient +d'abord fait faire de si beaux rêves et dont il leur semble que +l'expansion eût pu être matériellement et moralement si profitable aux +autres et à elles-mêmes. Elles sentent qu'elles auraient pu donner au +moins autant de bonheur qu'elles en auraient reçu, et elles meurent +sans avoir été ni amantes, ni épouses, ni mères. De temps en temps, +elles font une tentative individuelle, isolée, avec leurs seules +ressources et leurs seules forces dans quelqu'une de ces carrières ou +de ces entreprises des mâles, où l'appui si nécessaire de l'homme et de +l'argent leur manque presque toujours et qui avorte, ajoutant des +soucis pour l'avenir aux tristesses du présent et du passé; +quelquefois <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> une espérance secrète de revanche par le cœur, +par l'amour, amène un écart mystérieux, une faute désintéressée et +touchante cruellement et silencieusement expiée sans recours à +l'assassinat. S'il est un groupe de femmes auquel l'<i>Appel aux femmes</i> +devrait s'adresser, où il devrait trouver des alliées, c'est celui-là. +Mais il ne faut pas compter non plus sur ces femmes. Leur intelligence, +leur instruction, leurs chagrins, leurs déceptions sans cesse +renouvelées, tout leur dit qu'il y aurait autre chose à faire d'elles +et pour elles que ce qu'on fait; mais, leur modestie, l'habitude de +l'effort inutile, la peur du bruit et du scandale ne leur permettent +que des adhésions secrètes et des complicités tout intérieures. Elles +souffrent, elles doutent, elles se taisent, <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> et, passé un +certain âge, elles n'espèrent même plus.</p> + +<p>Enfin, il y a les femmes intelligentes, dont l'intelligence, grâce à la +fortune ou à l'indépendance matérielle, n'a pas besoin d'aller jusqu'à +l'habileté; ces femmes, ne se considèrent pas seulement comme des êtres +de sentiment, de fonction et de plaisir: elles s'intéressent aux +grandes questions humaines et sociales; elles lisent, s'éclairent, +vivent, sans le pédantisme fustigé par Molière, dans le commerce des +esprits supérieurs, et, se faisant accessibles aux idées de progrès et +de civilisation en dehors des formules traditionnelles et consacrées, +dites «bonnes pour les femmes», elles se tiennent pour aussi capables +que les hommes de comprendre, de réfléchir, de savoir et de <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span> +juger. Ces femmes-là ne doutent +pas que la femme, en qualité de personne humaine, douée d'un cœur +et d'un cerveau, tout comme l'autre personne humaine, ne doive avoir un +jour les mêmes droits, noms, raisons et actions que celle-ci. +Seulement, elles savent que ce progrès, elles ne sauraient le conquérir +de prime abord par elles seules, que c'est là, au commencement, +œuvre d'homme, et que ce progrès ne peut être que retardé à être +violemment et publiquement revendiqué par elles. Dans le groupe des +hommes où ces questions de l'avenir s'agitent et qui sont appelés à les +traiter un jour dans la politique, groupe qu'elles traversent +constamment, elles sont par leur éducation, par leurs aptitudes, par +leur droiture, par leur morale élevée, large, conciliante, <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span> +par leurs qualités intellectuelles +et morales, par leurs perceptions fines et leur interprétation +ingénieuse des choses, elles sont le meilleur exemple et le plus +puissant témoignage en faveur de l'égalité sociale, morale, légale de +l'homme et de la femme. Mais ces femmes ne sont pas nombreuses, et +l'appel public qui leur est fait ne doit pas compter sur leur adhésion +publique. La question, pour elles, est à la fois trop sérieuse, trop +complexe et trop délicate pour être livrée aux hasards des discussions +en plein air, et compromise par les utopies des impatientes et des +excessives, sur lesquelles seulement un tel manifeste pouvait compter, +de sorte que les auxiliaires qu'il recrute et qui adhèrent à lui +publiquement sont justement celles qui le compromettent et qui +éloignent les autres.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> D'où viennent l'impatience, l'exagération, l'agitation +extérieure de ces adhérentes dangereuses? De convictions sincères, nous +n'en doutons pas, mais plus souvent nées de souffrances, de déceptions, +d'erreurs individuelles que d'observations désintéressées. «Ce sont +ceux qui souffrent qui crient!» diront ces femmes; ce n'est pas +douteux; et, si ceux qui souffrent ne criaient pas, on ne saurait pas +qu'ils souffrent et personne ne songerait à soulager les maux ou à +réparer les injustices dont ils ont à se plaindre, c'est tout aussi +évident. Mais la souffrance par elle seule n'est pas plus un argument +irréfutable que le bonheur. Toute souffrance a droit à la pitié et à +l'assistance; mais elle est quelquefois la conséquence logique et le +châtiment fatal d'une imagination <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> exaltée, d'une insoumission +irréfléchie, d'un rêve déçu, d'un orgueil trop grand, d'un manque +d'énergie et de volonté.</p> + +<p>On n'arrive, très souvent, homme ou femme, à craindre et à tenter de +détruire un état social, qu'après l'avoir longtemps exploité tel qu'il +était. On n'a donc à lui reprocher que de ne s'être pas prêté à +certaines combinaisons peut-être trop exigeantes. Ce n'est pas là une +raison suffisante pour ceux que l'on veut troubler dans leur repos et +leurs habitudes. De là cette résistance instinctive et naturelle à des +réformes radicales dont la cause peut être attribuée aux intérêts +purement personnels et même mal définis de ceux qui les réclament. «Il +faut voir», disent les gens sans parti pris; mais, pour bien voir, il +faut du temps, et les impatients <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> déclarent qu'ils ont vu et bien +vu pour tout le monde. Cela n'est pas toujours convaincant.</p> + +<p>La personne humaine, homme ou femme, est continuellement à la recherche +du bonheur; mais le bonheur est relatif et dépend des tempéraments, des +caractères, des milieux. Chacun se rêve un bonheur particulier, et +celui-là serait le fou des fous qui croirait qu'en donnant à chacun le +bonheur particulier qu'il désire, on constituerait le bonheur +universel. D'un autre côté, disons-le, au risque de passer une fois de +plus pour un esprit paradoxal, si nous ne pouvons pas toujours nous +procurer le bonheur que nous souhaitons, nous pouvons toujours nous +soustraire aux malheurs qui nous frappent, lesquels ne sont jamais, +passez-moi le mot, <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> que des bonheurs qui n'ont pas voulu <i>se +laisser faire</i>.</p> + +<p>Il n'y a pour l'homme que deux malheurs involontaires, qu'il puisse +qualifier d'immérités, dont il ait vraiment le droit de se plaindre et +auxquels la société doive vraiment assistance et pitié; ce sont ceux +qu'il peut trouver à sa naissance: la misère et la maladie. En dehors +de ces fatalités congénitales, ce qu'il appelle son malheur est +toujours son œuvre. La vie ne réalise pas toutes ses espérances, +et alors il se déclare malheureux. Il veut le plaisir, il veut la +fortune, il veut l'amour, il veut la gloire, il veut la famille! Un +jour, le plaisir se dérobe, la fortune échappe, l'amour trompe, la +gloire trahit, la famille se dissout par l'ingratitude ou la mort; +alors l'homme maudit la destinée, il crie à l'injustice.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> En réalité le malheur de l'homme se réduit à ceci: à ce qu'il +n'a pas été aussi heureux qu'il comptait l'être, qu'il s'attribuait le +droit de l'être. Si cet homme qui se plaint tant, avait su pour +lui-même ce qu'il savait si bien pour les autres, et ce qu'il leur +disait si bien, quand il les entendait gémir en lui demandant de les +consoler: que le plaisir est éphémère, que la fortune est changeante, +que l'amour est volage, que la gloire est trompeuse, que l'enfant est +mortel et souvent ingrat, il n'aurait pas connu les malheurs qu'au lieu +et place du bonheur espéré, lui ont causés la famille, la gloire, +l'amour, la fortune et le plaisir. Il a joué, avec l'espoir de gagner, +il a perdu, il paye. Qu'y faire? Il n'avait qu'à ne pas jouer.</p> + +<p>Un homme qui ne se marie pas est sûr <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> de ne pas avoir les +ennuis, les dangers, les chagrins du mariage; un homme qui n'a pas +d'enfants est sûr de ne pas en perdre et de ne pas les voir ingrats; un +homme qui a de quoi vivre, qui s'en contente et qui ne cherche pas à +devenir millionnaire est sûr de ne pas perdre ce qu'il possède; un +homme qui n'a pas de maîtresse est sûr de ne pas être trahi par elle; +un homme qui n'a pas l'ambition des hautes destinées est sûr de ne pas +être précipité des sommets, et il se soucie fort peu que la roche +tarpéienne soit près du Capitole. Ce n'est pour lui que de la +géographie et de l'architecture. Ce qui fait le malheur de l'être +humain, toujours en dehors de la misère et de la maladie natives, c'est +qu'il met son bonheur dans les choses périssables, lesquelles, en se +désagrégeant <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> par la loi des épuisements et des métamorphoses, +laissent dans le vide, dans la stupeur et dans le désespoir ceux qui se +sont fiés à elles. Tout être qui ne s'attachera qu'aux choses +éternelles ne connaîtra pas ces malheurs-là. De là cette sérénité des +grands religieux et des grands philosophes; de là leur mépris +bienveillant, charitable et doux pour les infortunes humaines dont ils +ont trouvé la cause dans les erreurs et les faiblesses du petit désir +humain. Pas de déceptions, pas de fatalités, pas de récriminations pour +ceux qui se vouent à l'amour exclusif, sans calculs et sans ambitions +terrestres, de la nature, de Dieu, de l'art, de la science, de +l'humanité.</p> + +<p>Alors plus d'action, plus de mouvement, plus d'idéal, plus +d'espérances; plus <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> de but, plus de liens, plus de familles, plus +de sociétés par conséquent! La vie, non pas même des animaux, lesquels +obéissent encore à des instincts, à des besoins, à des émotions, à des +sentiments, mais des automates et des machines, ou alors un monde de +raisonneurs, de saints, de contemplatifs, s'extasiant devant la +création sans rien demander, sans rien comprendre à la créature, et, en +définitive, la stérilité et la mort pour éviter l'illusion, la faute et +la douleur. Voilà ce que vous nous demandez?</p> + +<p>Moi, je ne vous demande rien. J'établis tout bonnement ce qu'on appelle +un état de situation. Je me trouve en face de personnes qui se +plaignent et qui accusent la société de tous les maux dont elles +souffrent. Je cherche si, en effet, <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> collectivement, les hommes +sont aussi coupables que certaines personnes le disent de leurs +malheurs particuliers. Je trouve et je prouve que l'initiative +personnelle y entre pour beaucoup, je démontre mathématiquement qu'il +n'y a vraiment que deux malheurs involontaires et immérités, et, ce +point établi que nous ne saurions poursuivre la réalisation du bonheur +humain à travers tous les <i>alea</i> de ce monde, sans avoir la chance de +nous égarer et de nous perdre, j'indique le moyen certain, bien connu, +qui est et restera peu usité de n'avoir rien à redouter des douleurs +communes, et, après ce préliminaire indispensable à mes conclusions, +j'en reviens à l'<i>Appel aux femmes</i>, et je m'occupe de discerner en +toute conscience, avec ceux qui ne se <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> croient pas le droit de +tout railler à première vue, ce qu'il faut prendre, ce qu'il faut +laisser des revendications féminines qui, par des actes violents ou des +manifestes libellés, se proposent et vont bientôt s'imposer à la +discussion politique.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Établissons avant tout ceci:</p> + +<p>Quand la femme demande à ne pas être esclave de l'homme, et quand, en +même temps, elle croit pouvoir être indépendante de l'homme, elle a +tort.</p> + +<p>D'abord la femme n'est esclave de l'homme que quand elle le veut bien, +quand elle l'épouse, et rien, légalement, ne la force de l'épouser. +Ensuite elle ne peut pas avoir une vie à part, indépendante de l'homme, +puisque l'homme remplit certaines fonctions matérielles <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span> +qu'elle ne peut remplir, et sans +lesquelles sa vie à elle, sa vie à part, sa vie indépendante comme elle +la voudrait, n'aurait aucune sécurité, aucune possibilité d'être; ainsi +l'homme est soldat et la femme ne l'est pas. Elle dépend donc de +l'homme, même si elle reste célibataire, pour la défense de son foyer. +Quant à son esclavage, il est, nous le répétons, volontaire; elle est +légalement libre, aussi libre, plus libre que l'homme, à partir de +vingt et un ans, et pas un pouvoir au monde ne saurait lui prendre la +moindre parcelle de cette liberté légale, si elle veut la garder, +liberté bien autrement étendue, bien autrement avantageuse, toujours +légalement, que la nôtre. +</p> + +<p>En effet, à vingt et un ans, la femme peut se marier sans le +consentement de <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> ses parents ou plutôt en passant outre; à +vingt-cinq ans seulement, l'homme peut se marier dans les mêmes +conditions; autrement dit, il est, pendant quatre ans de plus qu'elle, +esclave de la loi, et, sur ce point, dans l'état social, inférieur à la +femme. Ce n'est pas tout. L'homme est astreint, non de son plein gré, +mais par un de ces règlements que la femme l'accuse d'avoir dirigés +contre elle seule, l'homme est astreint au service militaire et, s'il +déserte, s'il se révolte, les galères ou la mort. De cet esclavage qui +pèse sur l'homme et dont elle est dispensée, la femme ne parle pas. +Cette dispense, vaut cependant bien quelque chose. La femme est donc +mal venue à demander son admission aux fonctions de juge civil et de +juré; il n'y a pas plus lieu de lui <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> accorder le droit de diriger +l'État qu'il n'y a eu lieu de lui imposer le devoir de le défendre. +Qu'elle soit soldat d'abord, elle sera juge, consul ou juré ensuite.</p> + +<p>Voilà donc de grands avantages sur les hommes concédés par les lois à +la femme. En les lui attribuant, les lois se sont conformées aux +indications de la nature. La femme leur a paru être organiquement plus +précoce, musculairement plus faible que l'homme; elle a tenu compte de +sa précocité, quant au mariage; de sa faiblesse, quant aux fonctions. +La femme lui paraissant plus faible que l'homme, la loi, dans le +mariage, a voulu la mettre non pas sous le pouvoir, mais sous la +protection de l'homme. Là encore, elle a suivi les indications de la +nature. L'enfantement, l'allaitement, les soins assidus à donner <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span> +à l'enfant pendant son enfance, +c'est-à-dire pendant dix ou douze ans, tout cela, joint à la faiblesse +naturelle de la femme, exigeait la tutelle du mari. Cette tutelle +devient facilement de la surveillance, de la tyrannie, parce que la loi +a dû compenser pour l'homme les trop grands privilèges que, dans +l'union conjugale, la nature accordait à la femme et qui étaient un +danger incessant pour le mari. En effet, avec un peu d'habileté, qui +n'est pas rare, la femme peut introduire dans le foyer commun, donner +le nom et appeler à des biens patrimoniaux ou acquis, à la succession +de son époux, l'enfant d'un autre homme, tandis que l'homme ne peut +jamais, quoi qu'il fasse, imposer à sa femme l'enfant d'une autre +femme. L'homme s'est donc attribué certains droits ou plutôt <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span> +certaines garanties qui ne le +garantissent pas toujours, bien qu'il en abuse souvent à l'égard de ces +femmes irréprochables et sacrifiées, en faveur desquelles nous +demandons le divorce. La femme peut donc avoir à se plaindre de l'homme +dans le mariage; mais alors elle rentre dans les <i>alea</i> de la recherche +du bonheur commune aux deux sexes. Elle a espéré être heureuse par le +mariage, elle ne l'est pas; elle s'est trompée, et elle paye son +erreur. L'homme est soumis comme elle à la même déception, s'il a +commis la même faute; ce n'est pas là une loi spéciale prise en défaut, +c'est une loi générale, pour les uns et les autres. La femme pouvait +éviter les chagrins du mariage. Elle n'avait qu'à ne pas se marier. +Rien ne l'y forçait. Elle a cédé à l'espérance d'être plus heureuse +par <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> le mariage que par le célibat, soit; la loi humaine, +jusque-là, n'a rien à se reprocher.</p> + +<p>Savez-vous ce qui fait le malentendu dans cette interminable discussion +de la revendication des droits des femmes? C'est que les femmes se +trompent de mot, involontairement bien entendu, dans l'exposé de cette +revendication et qu'elles s'en prennent aux lois de ce qui est, encore +une fois, l'œuvre des mœurs. Voilà la vérité. Les droits +accordés par les lois sont identiques pour elles comme pour l'homme, +et, même, nous l'avons dit, s'il y a un avantage, il est pour la femme. +La loi lui laisse faire tout ce qu'elle permet à l'homme. Elle lui +donne toute la liberté compatible avec la sécurité publique, et l'homme +n'en a pas plus qu'elle. C'est seulement quand la <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> femme a fait +une chose, non pas commandée, mais recommandée par les mœurs, +lesquelles n'ont pas de règlement fixe, ni de moyens matériels de +contrainte, c'est seulement enfin lorsque la femme a cédé aux conseils +et à l'influence des mœurs, toujours avec l'espérance de les +utiliser à son profit, c'est alors seulement qu'il lui vient l'idée +d'accuser les lois de son insuccès ou de son erreur. La loi n'impose à +la femme aucun mode particulier d'existence; elle se borne à les +prévoir tous, autant que possible, pour le cas où, une difficulté +survenant par suite de la mauvaise exécution d'un contrat particulier +volontaire, signé par les deux parties, on vient réclamer son +intervention et son arbitrage. La femme n'a donc pas à réclamer les +mêmes droits légaux que les hommes; <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> elle les a. La femme +majeure, comme l'homme majeur, est complètement libre: elle peut +quitter sa famille, aller, venir, voyager, s'expatrier, acheter, +vendre, négocier, entrer dans toutes les carrières en accord avec son +intelligence, son instruction, ses aptitudes, ses forces, son sexe. +Elle peut vivre à sa fantaisie et avoir autant d'enfants qu'il lui +plaît, si la nature s'y prête, avec qui bon lui semble.</p> + +<p>«Mais cette femme qui vit selon sa fantaisie, qui a des enfants avec +qui bon lui semble, elle est compromise, déshonorée, honnie.»</p> + +<p>Par qui? pas par les lois, par les mœurs.</p> + +<p>«Mais il est dans la destinée de la femme de se marier, d'avoir un +époux légal, des enfants légitimes.»</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> Où avez-vous vu cela? Dans les mœurs. Il n'en est pas +question dans les lois.</p> + +<p>Les lois réglementent le mariage, mais elles ne l'ordonnent pas, elles +ne le conseillent même pas.</p> + +<p>Je comprendrais les réclamations des femmes, si ces réclamations se +produisaient contre les mœurs. Je comprendrais les femmes disant: +«Nous avons un idéal: l'amour; nous avons une mission: la maternité. +Nous demandons à réaliser notre idéal, à accomplir notre mission.</p> + +<p>»C'est non seulement notre idéal, c'est non seulement notre mission, +c'est encore, au nom de la nature qui prime toutes les institutions +humaines et morales, toutes les lois et toutes les mœurs, c'est +notre droit et c'est notre devoir. Nous demandons les moyens d'exercer +<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> notre droit et de faire notre devoir.»</p> + +<p>A quoi la société répondrait:</p> + +<p>«Le mariage a été justement institué pour la satisfaction de cet idéal, +de cette mission, de ce droit et de ce devoir.</p> + +<p>—Mais les hommes veulent seulement épouser celles qui leur +apportent une dot, et un très grand nombre parmi nous, n'ayant pas +cette dot, ne peuvent pas se marier. Pouvez-vous forcer les hommes à +nous épouser?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Soit; nous comprenons l'homme ne voulant pas perdre +définitivement et irréparablement sa liberté; il a une action à faire +comme nous avons une mission à accomplir; il ne recule pas devant +l'amour, il recule devant un contrat par lequel il se trouve trop +engagé. Il y a un <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> moyen de tout concilier, c'est l'union libre, +nous demandons le droit de la contracter, au risque d'être abandonnées +par l'homme demeuré libre.</p> + +<p>—Vous avez ce droit, personne ne s'y oppose; mais la morale le +réprouve.</p> + +<p>—Qui a édicté cette morale?</p> + +<p>—Des législateurs religieux et politiques.</p> + +<p>—Des hommes alors?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Ont-ils appelé des femmes dans leurs conseils avant de prendre +ces arrêtés?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p>—Cependant les femmes composent la moitié du genre humain, et +elles étaient fort intéressées dans la question.</p> + +<p>—Ils ont pris cette décision tout seuls.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> —Et qu'ont-ils établi pour les filles que les hommes +n'épousaient pas?</p> + +<p>—Qu'elles se résigneraient au célibat et à la stérilité; elles +peuvent aussi se faire religieuses et servir le Dieu au nom duquel +cette morale a été proclamée.</p> + +<p>—Et si elles ne se résignent pas?</p> + +<p>—Elles seront ce qu'on appelle des femmes de mauvaise vie, elles +seront méprisées et exclues de la société des honnêtes gens.</p> + +<p>—Alors les hommes qui ne se marient pas et qui se donnent avec +ces femmes les plaisirs de l'amour sans en assumer les charges, qu'ils +leur laissent, sont encore plus méprisés qu'elles et plus +ignominieusement chassés de la société des honnêtes gens?</p> + +<p>—Non.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> —Pourquoi? —Parce que ce sont les hommes qui ont +établi ces lois morales et qu'ils les ont établies naturellement à leur +avantage.</p> + +<p>—Alors, moi qui enfante dans la douleur et dans les cris, les +entrailles ouvertes, en face de la mort, je suis, même si j'ai succombé +par ignorance, sans savoir ce que je faisais, je suis plus coupable et +plus méprisée que l'homme qui de la génération ne connaît que le +plaisir?</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—C'est souverainement injuste!</p> + +<p>—Ça dure ainsi depuis très longtemps; maintenant, c'est consacré.</p> + +<p>—Très bien; mais, dans cette société des honnêtes gens, dont nous +serions exclues en cas d'unions libres publiquement contractées, nous +voyons beaucoup <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> d'unions libres malgré les mariages légaux +contractés antérieurement. Nous voyons des hommes mariés qui ont +d'autres femmes que les leurs, des femmes mariées qui ont d'autres +hommes que leurs maris; tout le monde le sait, personne ne leur dit +rien; comment cela se fait-il?</p> + +<p>—Ces gens-là ont eu la bonne chance et la précaution de se mettre +en règle avec la société par leur mariage.</p> + +<p>—Mais la morale?</p> + +<p>—Elle n'a rien à voir là dedans; c'est affaire de mœurs.</p> + +<p>—Nous demandons des lois qui changent ces mœurs.</p> + +<p>—Impossible. Les mœurs modifient quelquefois les lois; les +lois ne modifient pas les mœurs.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> —Soit; je cours la chance de la honte pour avoir l'enfant; +car, mon enfant, je pourrai au moins le garder?</p> + +<p>—Peut-être!</p> + +<p>—Comment, peut-être? qui me le prendrait?</p> + +<p>—Son père.</p> + +<p>—Mais puisqu'il ne sera pas mon mari.</p> + +<p>—Il pourra le reconnaître, et, si tu as approuvé la +reconnaissance et que ce soit un garçon, c'est-à-dire ton soutien et +ton défenseur dans l'avenir, son père pourra te le prendre quand il +aura sept ans, en prouvant qu'il a, lui, le père, plus de moyens +d'existence que toi, ce qui arrive presque toujours; mais ne crains +rien: le père tient bien rarement à élever son enfant, à moins que ce +ne soit pour se venger de la mère.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> —Se venger, et de quoi? —Nous ne savons pas; cela +rentre dans la conscience.</p> + +<p>—Mais je puis nier, m'a-t-on dit, que cet homme soit le père de mon enfant.</p> + +<p>—Parfaitement.</p> + +<p>—Alors on me laissera mon fils.</p> + +<p>—Oui.</p> + +<p>—Et je pourrai lui donner mon nom?</p> + +<p>—Si tu le veux.</p> + +<p>—Et, si j'acquiers du bien en travaillant pour lui, je pourrai +lui laisser mon bien pour qu'il ait au moins l'indépendance?</p> + +<p>—Non. Si tu lui donnes ton nom, et que tu aies un père, une mère, +des frères, des sœurs, tu ne pourras lui donner qu'une partie de +ton bien.</p> + +<p>—Même si mon père, ma mère, mes <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> frères et mes sœurs +m'ont chassée pour l'avoir mis au monde.</p> + +<p>—Oui; mais tu n'as qu'à ne pas lui donner ton nom, qu'à ne pas +l'appeler ton fils, qu'à le traiter comme un étranger, tu pourras lui +donner tout ton bien.</p> + +<p>—Qui a décidé cela?</p> + +<p>—Les lois.</p> + +<p>—Qui a fait les lois?</p> + +<p>—Les hommes.</p> + +<p>—Ceux qui avaient déjà fait la morale et les mœurs?</p> + +<p>—Les mêmes.</p> + +<p>—Merci.»</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Là évidemment et non dans l'occupation des carrières et des fonctions +publiques, est le vrai, l'unique, l'éternel sujet, l'éternel droit des +revendications <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> de la femme. Sur ce terrain, elle a pour elle la +nature, la justice, la vérité et tous ceux qui ont un cœur et une +conscience. Voilà pourquoi, quand, poussée à bout par la lâcheté de +l'homme et la sauvagerie de la loi, et se faisant lâche comme l'un et +sauvage comme l'autre, elle tue et mutile, voilà pourquoi la justice en +est réduite à l'absoudre et l'opinion à l'acclamer.</p> + +<p>Mais toutes les femmes abandonnées par leur amant, trahies par leur +mari, victimes de l'ingratitude ou de l'égoïsme de l'homme ne peuvent +pas jouer du revolver ou du vitriol et elles n'en souffrent pas moins, +pour avoir une douleur moins retentissante et moins meurtrière; c'est +alors que certaines femmes, à qui ces moyens répugnent, posent dans +des <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> manifestes exagérés, maladroits, ridicules, des conclusions +irréalisables. Elles veulent déclarer à l'homme, dans les lois, la +guerre que l'homme leur fait dans les mœurs; elles veulent lui +prouver qu'elles peuvent être moralement et intellectuellement leurs +égales; qu'elles peuvent même leur être supérieures. Lasses de voir +l'homme leur prendre impunément l'honneur, la liberté, l'amour, elles +veulent lui prendre ses travaux et ses places, et elles s'étonnent du +silence ou du rire qui leur répondent. C'est que, tout le monde le +sait, et elles le savent tout aussi bien, les femmes ne tiennent en +aucune façon à faire le métier des hommes, leur métier de femmes leur +suffit bien. Seulement, celui-là, elles veulent le faire et le faire +complètement, en <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> quoi elles ont raison. Alors, elles disent aux +hommes: «Ou donnez-nous ce que la nature vous a dit de nous donner, +l'amour, le respect, la protection, la famille régulière, ou +donnez-nous ce que vous avez gardé pour vous seuls, la liberté.» Ce +dilemme a du bon. Voyons comment cette liberté réclamée par la femme +lui arrivera, en dehors des lois qu'elle sollicite.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Évidemment, au train que suivent les choses, l'homme va de moins en +moins donner l'amour, le respect, la protection, la famille régulière à +la femme. Entraîné par la liberté qu'il s'adjuge de plus en plus, il va +tendre à supprimer de plus en plus toutes les entraves et toutes les +attaches; il va vouloir de plus en plus être <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> maître de lui. Je +ne l'en blâme pas. Croire, espérer qu'au milieu de l'ébranlement, de la +décomposition et de l'éparpillement de toutes les choses du passé, +l'homme va faire un retour sur lui-même à l'endroit de la femme, et se +mettre à reconstituer la famille sur les bases de l'idéal, de l'amour +et de l'unité, c'est une erreur nouvelle à joindre à toutes les erreurs +connues. La femme va donc être de plus en plus dans son droit de se +plaindre et de réclamer. Les revendications personnelles deviendront +plus nombreuses et plus inquiétantes; la justice légale ayant déjà +désarmé plusieurs fois, les justices individuelles et arbitraires se +feront jour et place de plus en plus; l'opinion sera constamment +appelée en témoignage, l'émotion sera sollicitée par des <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span> +avocats habiles, désireux de +s'illustrer et de s'enrichir; la question posée dans les faits et +souvent, toujours résolue en faveur des accusées, commencera à +s'imposer aux lois. Les scandales seront si grands, si contagieux, si +applaudis, qu'il faudra se décider à prendre un parti. Quand, en dehors +du mariage, les femmes auront égorgé un plus grand nombre d'hommes et +tordu le cou à un plus grand nombre d'enfants; quand, dans le ménage, +les hommes et les femmes qui auront été assez bêtes pour contracter des +unions indissolubles, auront enrichi les armuriers et les épiciers à +force de se tirer des coups de fusil ou de revolver et de se jeter du +vitriol au visage, il faudra bien s'apercevoir qu'il y a un vice +fondamental de construction dans ce beau <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> monument du Code +civil, y faire quelques réparations, y changer quelques pierres de +place et aérer davantage les articles trop étroits et devenus +inhabitables. De temps en temps, la justice officielle essayera de +ressaisir son autorité et de rendre quelques jugements destinés à +inspirer une salutaire terreur et à arrêter le mouvement; elle verra +alors ce qui se passera: les jurés et les magistrats seront sifflés, +hués, maltraités peut-être. Notre magistrature, <i>que l'étranger nous +envie</i>, sera compromise; notre belle institution du jury, soit qu'elle +reste dans la sentimentalité, soit qu'elle tourne à la résistance, sera +traitée d'institution caduque et grotesque; personne ne voudra plus +être juré, pas même l'auteur du manifeste qui nous occupe, et la +réforme depuis longtemps <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> nécessaire, obstinément refusée, se +fera, comme, hélas! se font chez nous toutes les réformes, par la +violence et les excès.</p> + +<p>Dans le mariage, le divorce sera rétabli, fatalement, inévitablement.</p> + +<p>Le divorce étant rétabli, la femme étant par conséquent moins opprimée, +elle n'aura plus d'excuses de recourir à l'adultère et elle aura moins +besoin d'être consolée. L'amant se trouvera éliminé, le prêtre sera +remis à son plan respectif, et la femme, ayant conquis plus de droits, +aura ainsi acquis plus de valeur.</p> + +<p>Voilà pour le mariage, qui, ainsi équilibré par des devoirs et des +droits équipollents, comme eût dit Montaigne, deviendra pour les +contractants à la fois plus attrayant, plus moral et plus sûr.</p> + +<p>Quant aux amours libres, ils ne vont <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> faire que croître et +embellir, pour une foule de raisons que j'ai développées autre part<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a> +et qu'il n'y a pas lieu de rappeler ici. La prostitution de la femme va +perdre peu à peu son caractère d'autrefois. Sauve qui peut, après tout, +dans une société où personne ne s'occupe de son voisin que pour +l'entraver, le mépriser ou le détruire! Ce qui fut jadis une honte pour +quelques-unes, un danger pour quelques autres, va devenir une carrière, +un fait, un monde, avec lesquels la civilisation devra compter, et qui +amèneront d'abord des modifications imprévues dans les mœurs, +encore plus imprévues dans les lois. Cette carrière, toujours +disponible pour les filles pauvres douées de jeunesse, de beauté, +d'esprit; ce monde de la sensation <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> et du plaisir toujours ouvert +aux hommes jeunes ou vieux, dotés d'appétits et d'argent; ce monde +étrange, sans droits et sans devoirs, à mesure qu'il se développera, se +prendra au sérieux comme tous les autres mondes coïncidant avec un état +nouveau des sociétés, comme l'aristocratie, comme la bourgeoisie, comme +la démocratie actuelle, dont il a émergé. Semblable à ces îles +jaillissant tout à coup d'une mer tourmentée par quelques mouvements +géologiques et devenant un jour des forêts, puis des cités, ce monde +aura bientôt son autonomie, ses institutions, ses intérêts communs, ses +sentiments de progrès et de solidarité, son idéal, sa morale même. +C'est certain. Ce sera une colonie comme beaucoup d'autres, fondées par +des exilés, des criminels et des parias. <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> Au bout d'un certain +temps elles ont oublié leur origine dans la fortune acquise, et elles +réclament et elles obtiennent le droit de s'appeler État ou Nation. Il +vient même un moment où elles traitent avec les grandes puissances. Il +en sera de même de la prostitution féminine, dont le luxe, la +notoriété, l'accroissement déjà considérables, depuis un quart de +siècle, permettent de prévoir ce que j'annonce aujourd'hui.</p> + +<div class="footnote"> +<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>Préface de <i>Monsieur Alphonse</i></p> +</div> + +<p>Des hommes du monde, des millionnaires, des princes, ont déjà épousé +quelques-unes des indigènes; et nombre des filles de ces dernières, +sans rougir encore de la profession maternelle, n'ont plus besoin de +l'exercer et viennent, par des unions régulières dès le commencement, +féconder de leurs dots l'industrie, le commerce, les <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span> +affaires et quelquefois redorer et +même nettoyer des blasons historiques. Ce n'est pas tout; et la nature +humaine a des enchaînements inconscients, mystérieux, bien intéressants +à étudier. Ces femmes n'ont pas de remords, elles n'ont même pas de +regrets; elles sont maintenant trop nombreuses, trop groupées, trop +riches, trop célèbres pour cela. Le monde qui les exclut et qui souvent +les envie, ne leur manque pas du tout. Non seulement elles y exercent +des représailles sur les hommes, mais quelquefois elles font de bonnes +recrues parmi les femmes; tout irait donc pour le mieux, si elles ne +vieillissaient pas. Malheureusement, dans ce monde, on vieillit encore +plus vite que dans l'autre. Il s'agit donc d'occuper les années du +crépuscule et du soir. Arrive <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> alors le désir d'imiter les femmes +comme il faut, le besoin de faire parler de soi autrement que par le +passé et de franchir les limites de leur activité connue, une sorte de +préoccupation du mystère de la mort, peut-être un vague et secret +espoir d'un rachat par la charité, espoir déposé à temps et utilement +entretenu dans leur âme par un bon prêtre subitement intervenu, +indulgent et attentif.</p> + +<p class="left30 font90">Dieu lui-même ordonne qu'on aime,<br /> +<span class="i2">Sauvez-vous par la charité.</span></p> + +<p>L'Évangile finit par demander le concours de Béranger!</p> + +<p>Tout cela joint à la sensibilité naturelle à leur sexe, développée par +le bien-être, tout cela fait que ces femmes appliquent, à l'étonnement +de tous, une part de leur <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> fortune à des œuvres pies. Voilà +tout à coup ces filles du mal qui se passionnent pour le bien, plein +d'attraits souvent pour les consciences attardées. Cela les amuse, +d'être utiles, et la nouveauté de cet amusement leur tient lieu de +traditions et d'habitude. Elles donnent aux églises de leurs villages, +elles couronnent des rosières dans leurs communes natales ou dans le +village voisin de leurs domaines, et elles finissent par fonder des +établissements de secours, de refuge, d'éducation pour <i>les leurs</i> et +les enfants <i>des leurs</i> qui ont eu moins de chance ou de prévoyance +qu'elles.</p> + +<p>Les voilà donc déjà en rapport avec l'administration, non pour en subir +comme autrefois les règlements particuliers, mais pour lui communiquer +ceux <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> qu'elles font. Voilà cette administration garante, +auxiliaire, respectueuse. Voilà ces femmes patronnesses, quêteuses, +utiles, mêlées à la civilisation, à la religion ou du moins à l'Église, +à la morale publique, sans rien changer à leur genre de vie. Elles +n'ont imposé à leurs vieillards ou à leurs enfants recueillis aucune +formule religieuse particulière. Enfants et vieillards catholiques, +protestants, israélites, musulmans, libres penseurs, athées, tous bien +venus, surtout s'ils viennent on ne sait d'où. Elles gardent pour elles +leur foi particulière, elles ne l'exigent pas de leurs obligés. Qui +fait la charité sans préférence et sans exclusion, a toutes les Églises +et toutes les philosophies pour soi. Ne sommes-nous pas dans l'ère de +l'indulgence et de la conciliation?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> Leurs pauvres augmentent de plus en plus; elles ne peuvent plus +ou elles ne veulent plus suffire, elles seules, aux besoins croissants +des œuvres. Parmi les orphelins, les abandonnés dont on s'occupe +là, beaucoup d'enfants naturels, adultérins de gens de théâtre, de +petits artistes misérables ou morts. Cela donne le droit d'invoquer +l'assistance et de demander le patronage de quelques grandes et +honorables célébrités féminines. On organise des concerts, des +représentations, des fêtes, des tombolas. Le secours de la presse est +sollicité et obtenu. Quelques articles bien faits, les larmes coulent; +le public est convoqué, au nom du plaisir et de la charité réunis. Les +amants...,—pardon! ne parlons plus des amants, ce serait de +mauvais goût en un pareil sujet!—les <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> amis de ces dames, +enchantés d'avoir une nouvelle occasion de parler d'elles et de les +vanter, après avoir pris part à leur première organisation, après les +avoir aidées de leur bourse, et après avoir bien ri ensemble de les +voir dans ce rôle nouveau et tout à fait imprévu, leurs amis leur +apportent l'offrande, les encouragements, les conseils de leurs autres +amies du monde, de leurs parents, de leurs sœurs, de leurs mères, +de leurs femmes, en attendant que ces dames, charitables aussi, et +curieuses, autorisent, provoquent des rencontres, dont elles reviennent +en disant: «Il y a vraiment, parmi ces créatures, des femmes très +intelligentes, très bonnes, très distinguées.» Voyez-vous les contacts, +les infiltrations, les enchevêtrements, les concessions, <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span> +les indulgences, les sympathies, +les intérêts, les mélanges, l'égalité.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Mais ce n'est pas là, heureusement, pour le féminin opprimé par les +mœurs et les coutumes, le seul débouché ouvert à son évolution +instinctive et providentielle. Il prend maintenant d'autres routes, +plus dures, dans le commencement, que celle-là, plus solitaires, plus +tristes, mais sûres pour toute énergie et toute persévérance, et où +l'homme qui la rencontre devient un auxiliaire et non un ennemi.</p> + +<p>Je ne parle même pas du théâtre, où la femme trône et passionne à ce +point, qu'il faut révoquer des diplomates qui abandonnent le char de +l'État pour s'atteler au sien, où elle s'enrichit si vite et <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span> +par le théâtre seul, qu'elle peut +donner un million pour racheter sa liberté conjugale, acheter des +résidences royales, fonder des hôpitaux et des écoles dans les pays +qu'elle traverse. Je ne parle pas non plus des autres arts, comme la +peinture et la sculpture, où elle forme un groupe qu'on pourrait +appeler l'école des femmes et dont Rosa Bonheur est le chef illustre et +respecté. Elle est déjà dans le théâtre, dans l'atelier; la voilà +comédienne, peintre, statuaire. Nous allons la voir bachelier, étudiant +en droit, élève en médecine, clerc et carabin. En effet, elle tente +aujourd'hui l'étude des sciences réservées jadis à l'autre sexe. J'en +suis désolé pour Molière, mais Chrysale a tort: la femme trouve +décidément que son esprit a mieux à faire que de se hausser <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span> +à connaître un pourpoint d'avec un +haut de chausses; elle ne borne plus son étude et sa philosophie à +faire aller son ménage, à avoir l'œil sur ses gens, à former aux +bonnes mœurs l'esprit de ses enfants, à savoir comment va le pot +dont son mari a besoin par la raison bien simple qu'elle perdait sa +jeunesse à attendre le ménage qui ne venait pas, et qu'elle ne pouvait +ni surveiller les gens qu'elle n'avait pas le moyen d'avoir, ni former +aux bonnes mœurs l'esprit des enfants qu'aucun mari ne songeait à +lui donner. Entre Chrysale, qui ne voulait pas d'elle, et don Juan, +dont elle ne voulait pas, elle a pris le parti d'essayer de se suffire +à elle-même et d'escalader toute seule les hautes régions de la science +et de la philosophie. Voyant son âme mal comprise et son <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span> +corps mal convoité, elle a immolé +son sexe et elle en a appelé à son esprit; elle prend ses inscriptions; +elle subit des examens dans les sciences et dans les lettres, dans la +médecine et dans le droit; elle troque la robe de la faiseuse en renom +contre la robe noire de Pancrace et de Marphurius.</p> + +<p>Le bourgeois dont riait Molière a beaucoup ri en voyant cela, comme il +fait toujours quand il voit quelque chose de nouveau; mais, lorsque ce +n'est pas Molière qui rit des choses, les choses ne courent aucun +danger. S'il vivait de nos jours, il n'en rirait pas. Molière avait le +grand bonheur de vivre dans une époque où l'on pouvait rire de la +sottise humaine sans être forcé d'y chercher remède. Le poète riait, +le roi riait, la cour riait, la chose <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> dont on riait était tenue +pour risible. Aujourd'hui, il n'en va plus tout à fait de même. Non +seulement le roi ne rit plus, mais il a disparu, la cour a disparu, et +Molière a fait comme eux, malheureusement, car cet esprit profond et +sagace verrait certainement, le mieux du monde, ce qu'alors il ne +pouvait même pas prévoir.</p> + +<p>Voilà donc la femme ou plutôt une des formes de la femme se dérobant à +la domination de l'homme par le travail jusqu'alors attribué à l'homme +et dont l'homme seul passait pour être capable; la voilà non pas lui +déclarant la guerre, mais réclamant et venant prendre sa place dans le +domaine où il croyait pouvoir à tout jamais rester seul occupant. +A-t-elle, pour cela, demandé l'intervention des lois ou une loi +nouvelle? Non. Elle a tout simplement <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> usé de son droit et de ses +facultés intellectuelles qui se sont trouvées être à la hauteur de son +ambition, sans qu'elle s'en fût doutée auparavant, prise qu'elle était +dans les classements arbitraires des dominations politiques et +religieuses. Cette femme nouvelle va faire souche, et son schisme va +avoir ses conséquences non seulement dans l'ordre social, mais même +dans l'ordre psychologique.</p> + +<p>Dans toutes les classes de la société, la jeune fille, riche ou pauvre, +belle ou laide était élevée ou dressée en vue non pas du mari, +entendons-nous bien, mais d'un mari. Sans ce mari, rêvé, espéré, +cherché çà et là, elle ne pouvait rien être. Si le mari ne se +présentait pas, mélancolie ridicule, stérilité physique et +intellectuelle pour la pauvre créature.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> Elle voyait toutes ses contemporaines partir en riant pour les +régions soi-disant enchantées du mariage et de la liberté, et elle +restait seule sur le rivage désert où Thésée non seulement ne revenait +pas la prendre, mais ne venait même pas l'abandonner. Elle n'avait +d'Ariane que le désespoir; elle n'avait pas ses souvenirs.</p> + +<p>Aujourd'hui, la femme commence, et, si quelqu'un l'approuve, c'est bien +moi, à ne plus faire du mariage son seul but et de l'amour son seul +idéal. Elle peut se passer de l'homme pour conquérir la liberté; elle +commence à l'entrevoir, sans pour cela faire abandon de sa pudeur et de +sa dignité: tout au contraire, en développant son intelligence, en +élargissant son domaine; et la liberté qui lui viendra par le travail +sera bien autrement réelle <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> et complète que la liberté purement +nominale qui lui venait par le mariage. Quant à l'amour, il perd ainsi +à ses yeux beaucoup de ses tentations premières, dont les nécessités +sociales où elle était parquée lui exagéraient énormément l'importance. +Réduite à sa seule valeur de sentiment, il faut bien le dire, l'amour +fait souvent assez piètre figure. Il est volage, dominateur, éphémère, +ingrat, aveugle; il est d'amorce séduisante, mais voilà tout. La nature +s'en sert très habilement pour la création universelle et +indispensable; les sociétés s'en servent religieusement et +politiquement, s'efforçant d'en tirer le mariage, c'est-à-dire le +groupement des êtres, rendus plus soumis et plus producteurs par le +stationnement et les solidarités locales de la famille. Si on +l'examine <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> de près, on voit qu'il produit, somme toute, plus +d'inquiétudes, de déceptions, de douleurs que de joies. Aussi a-t-il +besoin d'une forte doublure pour être un peu durable et résister aux +intempéries de l'âme humaine.</p> + +<p>Il a fallu, pour arriver à le rendre d'apparence éternelle, le +flanquer, quant à l'homme, d'une compensation matérielle, d'une dot, +et, quant à la femme, d'une garantie légale, en dehors de l'espérance +non avouée d'une liberté plus grande. Les religions et les philosophies +le tiennent pour si méprisable, qu'elles ont pour premier principe +d'essayer d'en dégager complètement l'homme. En dehors des religieux et +des philosophes, tous les grands esprits ayant vraiment quelque chose +à faire dans ce monde <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> ou le tiennent pour dangereux ou monotone, +ou en font un culte secret, s'alliant avec leur génie et leur liberté, +avec le mystère et l'idéal, avec le rêve et la forme, avec +l'imagination et l'infini. Héloïse, Béatrix, Laure, Léonore, la +Fornarine, Victoria Colonna, sont les incarnations supérieures de cette +combinaison particulière, inaccessible à la masse des hommes.</p> + +<p>Les femmes qui vont aux arts, aux sciences, aux professions libérales +sont des femmes auxquelles le mariage ne vient pas, parce qu'elles +manquent de la dot compensatrice pour l'homme, ou parce qu'elles ne se +sentent aucun goût pour cette association. Du moment qu'elles font le +travail, qu'elles entrent dans les carrières et qu'elles aspirent au +talent des <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> hommes, c'est pour conquérir comme eux la fortune ou +la liberté, ou l'une et l'autre. Une fois la fortune et la liberté +acquises, que leur représentera le mariage, sinon une dépossession, le +mari étant le chef de la communauté, et un esclavage, la femme devant +obéissance au mari? Tout cela était bon quand il n'y avait pas d'autre +moyen pour la femme d'accomplir sa destinée sexuelle et sociale; mais, +maintenant, elle perdrait trop à rentrer volontairement dans les +compartiments du passé. «L'amour l'y ramènera?» Le croyez-vous? Ce doit +être l'orgueil d'un homme qui me fait cette objection. Êtes-vous sûr +que les femmes aiment <i>tant que ça</i> les hommes?</p> + +<p>Il y avait dans l'Église catholique un grand prélat qui me faisait +quelquefois <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> l'honneur de philosopher avec moi en dehors du +dogme, et tout en maudissant mes hérésies. Un matin du mois d'août, +sous les grands arbres de son jardin épiscopal, nous devisions, et je +me permettais de soutenir cette proposition, à savoir: «qu'il n'y a +pour la femme, au milieu de toutes ses transformations naturelles et +sociales, que deux états, bien différents l'un de l'autre, auxquels +elle aspire véritablement, qu'elle comprenne bien, et dont elle jouisse +pleinement: c'est l'état de maternité ou l'état de liberté. La +virginité, l'amour et le mariage sont pour elle des états passagers, +intermédiaires, sans données précises, n'ayant qu'une valeur d'attente +et de préparation».</p> + +<p>«Il y a du vrai dans ce que vous me dites, me répondait mon illustre +interlocuteur. <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> J'ai pu constater que, sur cent jeunes filles +dont j'avais fait l'éducation religieuse et qui se mariaient, il y en +avait au moins quatre-vingts qui, en revenant me voir, après un mois de +mariage, me disaient qu'elles regrettaient de s'être +mariées.—Cela tient, monseigneur, à ce que le mariage surtout, au +bout d'un mois, n'a pas encore initié la femme ou à la maternité +qu'elle souhaite ou à la liberté qu'elle rêve.»</p> + +<p>Sautons de là chez les Mormons, c'est-à-dire aux antipodes. Ce peuple +m'intéresse beaucoup; je l'ai beaucoup étudié, sans me contenter d'en +rire tout de suite, parce que toute société qui se forme contient +toujours pour l'observateur des bases intéressantes d'expérimentations +physiologiques, les instincts naturels s'y mouvant <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> à leur aise. +Chez les Mormons, où la polygamie existe, l'homme ne peut épouser une +seconde femme qu'avec le consentement de la première; une troisième, +qu'avec le consentement des deux autres, et ainsi de suite. Jamais ce +consentement n'a été refusé, bien que la femme ne puisse, elle, avoir +plusieurs maris, et il y a eu, en vingt ans, deux cas seulement +d'adultère féminin et de prostitution. Pas un seul adultère d'homme. +Mais les femmes mormonnes aiment et soignent les enfants les unes des +autres. Ce n'est pas tout; non seulement elles donnent leur +consentement à leurs maris, quand ils le leur demandent pour un nouveau +mariage, mais elles sont quelquefois les premières à leur proposer une +nouvelle femme qui a, disent-elles, des qualités nécessaires <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span> +à la communauté, en réalité pour +augmenter un peu la possession d'elles-mêmes, c'est-à-dire leur +liberté. Je ne serais pas étonné que les missionnaires mormons qui +viennent chercher des femmes en Europe pour les hommes du lac Salé +finissent par emmener beaucoup de nos filles françaises, lasses +d'attendre le mari français. Cela vaudrait beaucoup mieux que la +stérilité des unes et la prostitution des autres. Les missionnaires +mormons ne font pas plus de prosélytes femmes chez nous, parce qu'ils +s'y prennent mal. Nous avons en France, grâce à nos lois et à nos +mœurs, un féminin considérable à leur disposition.</p> + +<p>En attendant il semble démontré, par cette nouvelle expérience de la +polygamie, que la femme se contente très bien d'une <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> portion +d'homme et n'est même pas fâchée de voir d'autres femmes lui prendre +une part de ce qu'elle appelle ses sentiments et ses droits, surtout +dans les pays où les devoirs lui paraissent trop lourds. En somme, chez +nous, coutume, curiosité, nécessité sociale et morale, voilà ce qui +décide les jeunes filles au mariage; mais d'amour dans le véritable +sens du mot, point. Une femme mariée peut dire qu'elle aime son mari ou +un autre homme, elle sait bien ce que veut dire le mot amour, elle sait +ce qu'elle fait et où elle va; une jeune fille, je parle des plus +droites, des plus innocentes et en même temps des plus enthousiastes, +une jeune fille ne peut jamais dire avec certitude qu'elle aime son +fiancé. Une jeune fille qui fait ce qu'on appelle un mariage d'amour +n'aime <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> pas l'homme qu'elle épouse, elle le préfère, ce n'est pas +la même chose. De là ce mot beaucoup plus juste: mariage d'inclination. +Comment saurait-elle, la pauvre enfant, à n'en pouvoir douter, à quoi +reconnaîtrait-elle sûrement qu'elle aime? L'amour n'est pas fait que de +rêve, d'idéal, d'espérance, de sympathie: il est fait de réalités +physiologiques qui ne se révèlent qu'après le mariage, qui peuvent +fortifier et compléter l'amour dans le cœur de la jeune fille, +mais qui peuvent aussi ramener au confessionnal, avec des regrets au +taux de quatre-vingts pour cent, certaines natures délicates qui ne les +avaient pas prévues. L'homme sait toujours comment, pourquoi, avec quoi +il aime; la femme l'ignore. De là le conflit si fréquent et quelquefois +si rapide dans les mariages d'amour.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> L'amour ne ramènera donc pas au mariage les femmes libérées par +le travail, la connaissance et la liberté des mâles. Qui sait même si +l'amour subsistera en elles? Parmi les grandes artistes vivantes dont +nous parlions tout à l'heure, nous en pourrions nommer une arrivée +aujourd'hui à soixante ans, qui ne sait pas plus qu'il y a des hommes +que Newton arrivé au même âge ne savait qu'il y avait des femmes. Si, +au contraire, l'amour subsiste, s'il est un vrai besoin de la nature de +ces femmes émancipées par les professions libérales, elles aimeront +selon la loi, dans le cas où la loi aura été modifiée de façon à rendre +le mariage supportable pour les contractants: sinon, elles aimeront +selon la nature et s'en tiendront aux unions libres, dont la durée +reposera purement et <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> simplement sur la volonté et la loyauté de +chacun. L'étude et le travail diminuent considérablement les +proportions des légalités réputées nécessaires aux sentiments comme ils +diminuent, il faut bien le reconnaître, l'importance de ces mêmes +sentiments. Quand on ne regarde plus qu'avec son cerveau, on voit de +plus haut et plus loin. Quiconque s'est donné la peine d'étudier un peu +attentivement la nature de l'homme dans le fonctionnement social, sait +que, là où le sentiment vrai existe, aucune légalité ne l'arrête, et +que, là où il est mort, aucune légalité ne le réveille. Une légalité +peut contraindre un être vivant à traîner éternellement un cadavre avec +lui, mais ce sera tout. Est-ce absolument nécessaire? «Oui, pour les +intérêts sociaux et moraux de ceux qui sont <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> nés du +rapprochement de cet être vivant et de ce cadavre, vivant aussi jadis.» +Mais, si une nouvelle légalité a pourvu à ces intérêts, la première +n'aura plus sa raison d'être et cette nouvelle légalité va bien être +forcée de se produire par suite des mouvements nouveaux que nous +constatons. Le Code fera comme le Dictionnaire, il subira et il +sanctionnera l'usage.</p> + +<p>Enfin la science, et, principalement, la recherche des causes et des +fins de l'homme, des moyens et du but de la nature, la science va +faire, sous l'impulsion et sous la garantie de la liberté, des progrès +rapides, effrayants pour tout ce qui est de révélation purement +sentimentale et surnaturelle. La science est la religion de l'avenir, +Auguste Comte et Littré sont ses prophètes, le positivisme <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span> +est son dogme fondamental; vous +aurez beau faire, vous n'y échapperez pas; cela est évident pour tout +esprit de bonne foi, n'ayant pas d'intérêt à voir autre chose que ce +qui est. Cette religion, comme toutes les autres, va avoir ses +fanatiques, ses apôtres, ses martyrs. Le docteur Tanner, s'il n'est pas +une invention américaine, est déjà là pour le prouver. S'il est une +invention, un autre le prouvera bientôt et les sectaires suivront. Ces +sectaires, on ne les comptera pas seulement parmi les hommes, mais +aussi parmi les femmes, les curieuses par excellence, dérobeuses de +pommes comme Ève, ouvreuses de boîtes comme Pandore, et toujours prêtes +pour le nouveau, pour l'imprévu, pour tout ce qui les fait sortir de +la <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> pure fonction sexuelle, de l'état <i>terrien</i>. Une fois +entraînées par certains exemples, une fois leur cadre conventionnel +brisé, les femmes vont donc se jeter dans la science comme elles se +jettent dans tout ce qui les passionne, la tête en avant, à corps +perdu, c'est le vrai mot. Prenant leur revanche de l'immobilité +séculaire à laquelle on les a condamnées, elles vont courir, par +n'importe quels chemins à côté de l'homme, devant lui si elles peuvent, +contre lui s'il le faut, à la conquête d'un nouveau monde. En matière +de sensation, la femme est l'extrême, l'excès de l'homme. Quand on sait +avec quel mépris de toute raison et de toute souffrance, la femme va à +l'hallucination et au martyre, dès qu'elle est vraiment dans la foi; +avec quel oubli <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> de toute dignité et de toute pudeur elle va à la +soumission et à la débauche dès qu'elle est vraiment dans l'amour, on +peut prévoir l'audace et la frénésie avec lesquelles elle tentera la +découverte et affrontera le fait lorsqu'elle sera vraiment dans la +science. Elle se soumettra comme l'homme aux plus rudes travaux, aux +expériences les plus douloureuses, aux épreuves les plus étranges pour +trouver le mot de l'énigme. Elle se laissera arracher les seins comme +sainte Agathe, si cela peut révéler le mystère de la lactation; elle +passera son enfant à sa voisine, comme sainte Félicité, pour aller se +livrer aux bêtes, non pour prouver que Jésus a dit la vérité, mais pour +savoir si Darwin a raison.</p> + +<p>Jeune homme de quinze ans, qui lisez <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> ces pages en cachette, +vous vivrez peut-être encore soixante ans; je vous le souhaite, car il +va être à la fois de plus en plus difficile et de plus en plus +intéressant de vivre jusqu'à soixante-quinze ans. Vous entendrez +probablement, avant votre mort, un de mes futurs confrères réclamer +comme nous le faisons si inutilement d'ailleurs aujourd'hui pour les +enfants nés de l'homme et de la femme, réclamer la création +d'établissements destinés à recueillir les enfants nés des hommes et +des guenons, des femmes et des singes. La première fois que vous +entendrez cette réclamation, venez sur ma tombe, frappez-la trois fois +du fer de votre canne et dites tout haut: «C'est fait.» Quelque passant +vous demandera peut-être de quoi il s'agit, vous le lui expliquerez, +<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> si toutefois à cette époque il passe encore quelqu'un dans les +cimetières et s'il y a encore des tombes!</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Jusque-là, tenons-nous-en aux phénomènes présents, de constatation +évidente.</p> + +<p>Donc, développement du meurtre, de la prostitution, du travail +intellectuel, c'est-à-dire représailles sur l'homme, exploitation de +l'homme, concurrence à l'homme. Telle est la triple indication nouvelle +et symptomatique que nous donne la femme moderne.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Mais tout s'enchaîne, nous le répétons, tout est de logique et de +déduction, dans le monde moral comme dans le monde physique, et nous +avons vu la revendication politique de la femme se <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> produire +parallèlement à ces diverses revendications morales. Nous allons voir +maintenant ces idées politiques éparses, informes, commencer à +s'incarner dans une personne humaine, corps et verbe, comme doit être +toute incarnation et venir publiquement et résolument mettre opposition +et faire résistance à la loi. En un mot, une femme, mademoiselle +Hubertine Auclert, a refusé tout à coup de payer l'impôt, prétendant, +puisque les femmes n'étaient pas admises à le voter, qu'il n'y avait +pas de raisons pour qu'elles le payassent; que, du moment qu'on leur +imposait les mêmes charges qu'aux hommes, on devait leur reconnaître +les mêmes droits qu'à eux, et qu'elle demandait finalement que les +femmes eussent le droit de voter, comme les hommes, puisqu'elles <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span> +payent comme eux. On a beaucoup +ri, et la loi a passé outre: l'officier public est venu saisir les +meubles et objets appartenant à mademoiselle Hubertine Auclert, pour +qu'elle eût à payer ce qu'elle doit à l'État. Elle a payé, mais en +protestant et en prenant acte de cet abus de pouvoir. On a encore +beaucoup ri.</p> + +<p>La loi a passé outre, parce que le terrain n'était pas suffisamment +préparé pour cette lutte légale. La loi n'est pas toujours si fière, +même dans les pays où elle a le plus d'autorité. Quand elle rencontre +un adversaire bien résolu et bien armé sur un terrain bien choisi, elle +bat en retraite immédiatement, cet adversaire fût-il aussi seul que +l'était mademoiselle Hubertine Auclert.</p> + +<p>Il y a toujours eu, de par le monde, <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> mais en ce moment plus que +jamais, une foule de gens qui ne croient pas à la Bible comme livre +divin. Ces gens ont raison. La Bible est, par endroits, un beau livre +de conception religieuse, d'autorité sacerdotale, de théocratie +politique, mais que Dieu n'a pas plus dicté qu'il n'a dicté les livres +sacrés indous, les Védas, dont la Bible est sortie, ainsi que toute la +mythologie grecque. Cependant l'Angleterre ayant fait retour, avec +Henri VIII, après Luther, à la religion pure, a tenu et déclare tenir +encore ce livre pour la parole même de Dieu. On le donne à toutes les +jeunes filles, et les nobles membres du Parlement, quand ils entrent +pour la première fois à la Chambre, font vœu de fidélité et de +respect à la reine et aux lois sur un exemplaire, probablement <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span> +très ancien, de ce livre. +Dernièrement, M. Bradlaugh, nommé membre du Parlement, eut à prêter le +serment traditionnel. Il refusa, non parce qu'il ne voulait pas être +fidèle à la reine et soumis aux lois, mais parce que, ne croyant pas à +la Bible, comme livre divin, il refusait justement de prêter un serment +dans lequel il voulait qu'on eût de la confiance sur un livre dans +lequel il n'en avait pas. M. Bradlaugh était prêt à faire le serment +exigé, mais tout simplement sur son honneur, dont il était plus sûr que +du Dieu d'Abraham et de Jacob. Grand émoi. Un Anglais envoyé par ses +électeurs au Parlement, chargé par conséquent de faire respecter les +lois anciennes, tout en en faisant de nouvelles, dès son entrée dans +la Chambre, refusait de se <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> soumettre à la loi qui en gardait la +porte! Un Anglais de la grande Angleterre protestante rejetait et niait +l'autorité de la Bible consacrée. Et le livre divin attendait! Parmi +tous les miracles qu'il relate, il ne s'en trouvait pas un pour forcer +la langue de M. Bradlaugh. Ni l'ange avec son épée de feu, ni Moïse +avec sa verge de fer, ni Samson avec sa mâchoire d'âne ne pouvaient +venir à bout de ce mécréant. Il fallut recourir aux moyens humains, à +la menace d'exclusion. Exclure le délégué d'un groupe nombreux +d'électeurs qui ne le déléguaient que parce qu'ils pensaient +probablement comme lui, c'était grave; mais renier la Bible, c'est +sérieux aussi, en Angleterre surtout. On vote: M. Bradlaugh est exclu. +Il proteste. On lui ordonne <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> de sortir. Il refuse. «Je suis ici +par la volonté du peuple, je ne sortirai que par la force.» Toujours +Mirabeau. Seulement ce n'est pas, cette fois, un des trois ordres qui +parle ainsi; c'est un homme seul, tout seul, mais fort de sa conviction +et de son bon sens, en face d'une coutume d'un autre âge, d'une loi +surannée, en contradiction absolue avec l'esprit des temps modernes. On +met la main sur l'épaule du parlementaire et on le fait sortir de la +salle des séances: voilà qui est fait. Le livre triomphe. Trois jours +après, M. Bradlaugh est réintégré sur son siège et donne à son serment +la forme qu'il préférait. Comme c'est simple! on avait reconnu qu'il +était dans son droit, que cela n'empêchait pas la Bible d'être un +livre divin, surtout <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> pour ceux qui le croient, mais qu'à +l'avenir elle ne serait plus associée au serment politique, +probablement pour qu'elle ne soit plus exposée aux mêmes désagréments. +Le livre divin rentra dans la bibliothèque, M. Bradlaugh rentra dans le +Parlement, et tout fut dit.</p> + +<p>Voilà donc la loi du serment sur la Bible abrogée en Angleterre après +des siècles d'existence. La libre pensée, incarnée politiquement en M. +Bradlaugh, a eu raison, en trois jours, d'une tradition séculaire. +David, avec sa petite fronde, a de nouveau tué Goliath. Pourquoi? Parce +que ce que M. Bradlaugh venait dire tout haut, tout le monde qui pense, +le pensait depuis longtemps et le disait tout haut ou tout bas. A son +interpellation subite et résolue, la légende, la coutume, <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span> +la routine, ont fait leur +résistance accoutumée en pareil cas; puis elles se sont évanouies et +ont disparu dans les brumes où elles étaient nées.</p> + +<p>Eh bien, mademoiselle Hubertine Auclert fait aujourd'hui chez nous +contre l'impôt ce que M. Bradlaugh vient de faire contre le serment +biblique. Seulement mademoiselle Hubertine Auclert n'a ni le sexe +reconnu, ni le lieu consacré, ni l'arrière-garde indispensable pour ces +sortes de déclarations de guerre; elle est femme, elle proteste en +plein air, en son nom seul, sans groupe d'électeurs, ayant fait une +première élection avec une intention formelle qu'ils sont prêts à +confirmer par une ou plusieurs élections semblables. Mademoiselle +Hubertine Auclert est donc battue.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> Est-ce parce que le payement de l'impôt est plus admiré et +surtout plus aimé en France, que le serment biblique en Angleterre? +Non, certainement. <i>Celui qui écrit ces lignes</i> ne paye jamais ses +contributions qu'à la dernière extrémité, sur invitation verte, sur +contrainte avec frais, et il n'est pas le seul parmi ceux qui +pourraient s'exécuter tout de suite. Qu'est-ce que ce doit être pour +ceux qui ont à peine de quoi vivre! L'impôt est tout ce qu'il y a de +plus impopulaire chez nous; seulement il a pour lui un argument hors de +toute discussion: aucune société ne peut fonctionner sans lui. Il faut +donc le payer quand même.</p> + +<p>Aussi mademoiselle Hubertine Auclert ne refuse-t-elle pas de le payer; +seulement elle demande à savoir pourquoi on le lui <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> fait payer; +elle demande à prendre part aux droits des citoyens dont on lui impose +les charges. En un mot, elle demande à être assimilée aux hommes, qui +payent aussi l'impôt, mais qui le votent, directement ou par +délégation. Elle consent à donner son argent, mais elle voudrait donner +son avis. Bref, elle réclame ses droits politiques, qu'elle borne pour +le moment au droit de voter. Elle ne demande pas, comme l'auteur de la +proclamation, à être juge consulaire, juge civil, juré, éligible, +elle demande à être électeur.</p> + +<p>Eh bien, pourquoi ne serait-elle pas électeur, elle et toutes les +autres femmes de France aussi? Quel empêchement y voyez-vous? Quelles +raisons péremptoires peut-on opposer à cette revendication?</p> + +<p>Mademoiselle Hubertine Auclert dit: <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> «Je ne dois pas payer +l'impôt puisque je ne le vote pas, ni par moi-même, ni par des délégués +nommés par moi.» C'est une raison, mais ce n'est pas la meilleure. Les +orphelins mineurs et propriétaires payent aussi l'impôt sans le voter +ni par eux-mêmes, ni par leurs délégués. Mademoiselle Hubertine Auclert +aurait pu ajouter: «Je ne dois pas payer l'impôt comme les hommes, +parce que la société, qui me réclame cet impôt, me fournit moins qu'aux +hommes le moyen de le gagner, et que les moyens personnels que j'ai de +le gagner sont inférieurs à ceux des hommes.» C'est une meilleure +raison que la sienne, mais ce ne serait toujours pas la meilleure.</p> + +<p>La meilleure de toutes les raisons est qu'il n'y a aucune raison pour +que les <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> femmes ne votent pas comme les hommes.</p> + +<p>En 1847, des hommes politiques, peu exigeants en vérité, demandaient au +gouvernement l'abaissement du cens électoral et l'adjonction des +capacités. Le gouvernement refusait. De bonnes raisons, il n'en donnait +pas non plus. Je ne sais même pas s'il en donnait de mauvaises. Cette +résistance fut la cause de la révolution de 1848, qui ne se contenta +naturellement pas du projet, c'était son droit de révolution, et qui +nous dota du suffrage universel, c'est-à-dire du cens nul et de +l'adjonction non seulement de toutes les capacités masculines, mais de +toutes les incapacités possibles du même sexe. Aujourd'hui, bien ou +mal, le suffrage universel fonctionne pour les hommes et rien ne le +supprimera plus. Les femmes <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> arrivent à leur tour et disent: «Et +nous? Nous demandons l'adjonction de nos capacités.» Quoi de plus +conséquent? quoi de plus raisonnable? quoi de plus juste?</p> + +<p>Quelle différence constatez-vous entre l'homme et la femme, pour +refuser à celle-ci le droit de voter, quand vous l'avez donné à +celui-là? Aucune différence.</p> + +<p>Et le sexe?</p> + +<p>—Quel sexe?</p> + +<p>—Le sexe de la femme.</p> + +<p>—Qu'est-ce qu'il a à faire là dedans, le sexe de la femme? Rien; +pas plus que le nôtre. La femme n'a pas la barbe de l'homme, mais +l'homme n'a pas les cheveux de la femme. Quant aux autres +dissemblances, elles sont tellement à l'avantage de la femme, que nous +ferons mieux de ne pas en parler. +<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p> + +<p>—Soyons sérieux.</p> + +<p>—Je le veux bien.</p> + +<p>—Il ne s'agit pas de son sexe physique, il s'agit de son sexe +moral.</p> + +<p>—Je ne comprends pas.</p> + +<p>—C'est pourtant bien clair. Par son sexe, la femme est plus +faible que l'homme, et la preuve, c'est que l'homme est continuellement +forcé de la défendre.</p> + +<p>—Nous la défendons si peu que, comme vous venez de le voir plus +haut, elle est forcée de se défendre toute seule à coups de revolver, +et nous avions pris si peu de précautions en sa faveur, que nous sommes +ensuite forcés de l'acquitter.</p> + +<p>—<i>Ce sont des cas exceptionnels</i>; mais il est notoire que, comme +intelligence, la femme est inférieure à l'homme. Vous l'avez écrit +vous-même.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> —Si je l'ai écrit, j'ai écrit une bêtise, et je change +d'opinion aujourd'hui. Je ne serai pas le premier qui aura écrit une +bêtise, ni le premier qui aura changé d'opinion, voilà tout. Mais, +cette bêtise, je ne l'ai jamais dite; on me l'aura fait dire, ce qui +n'est pas équivalent, mais ce qui est très commode dans la discussion.</p> + +<p>—Si vous n'avez pas écrit, non pas cette bêtise, mais cette +vérité, vous avez eu tort; car elle est écrite et démontrée dans tous +les livres de religion, de philosophie, de médecine.</p> + +<p>»Nos livres de religion nous disent que la femme a fait perdre le +paradis à l'homme, ce qui n'est peut-être pas bien sûr et ce qui, en +tout cas, prouverait qu'à l'origine du monde, si l'on en croit cette +Bible à laquelle <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> M. Bradlaugh ne veut pas croire, la femme non +seulement n'était pas inférieure, mais était supérieure à l'homme +puisqu'elle lui faisait faire ce qu'elle voulait. C'est peut-être pour +cela que vous ne voulez pas la laisser voter, dans la crainte qu'elle +ne vous fasse encore perdre le paradis que nous avons reconquis et que +nous habitons, comme chacun peut voir. Mais les livres de religion +indous, antérieurs aux livres de notre religion de sept ou huit mille +ans, disent, au contraire, qu'Adam a perdu le paradis malgré les +conseils de sa femme Ève, qui ne voulait pas lui laisser franchir les +limites que Dieu avait fixées à ce paradis. Je trouve aussi dans nos +livres de religion, quand j'y reviens, que la femme écrasera la tête +du serpent, tout en étant <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> mordue au talon. Prenez donc garde; +les livres de religion ne s'entendent pas très bien; en tout cas, +l'homme y paraît bien au-dessous d'elle. Quant aux livres de +philosophie, ils nous conseillent d'éviter le plus possible le commerce +des femmes, parce que ces êtres séduisants sont capables d'écarter +l'homme de ses grandes destinées et de le dissoudre dans le sentiment. +Les philosophes constatent ainsi, non pas l'infériorité certaine de la +femme, mais la faiblesse possible de l'homme. Pour les livres de +médecine, ils établissent tout bonnement que l'homme et la femme sont +deux êtres de fonctions différentes, apportant chacun dans la fonction +qu'il accomplit les forces nécessaires à cette fonction. Ils vous +démontreront ensuite que, si la force musculaire de <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> l'homme est +plus grande que celle de la femme, la force nerveuse de la femme est +plus grande que celle de l'homme; que, si l'intelligence tient, comme +on l'affirme aujourd'hui, au développement et au poids de la matière +cérébrale, l'intelligence de la femme pourrait être déclarée supérieure +à celle de l'homme, le plus grand cerveau et le plus lourd comme poids, +étant un cerveau de femme, lequel pesait 2,200 grammes, c'est-à-dire +400 grammes de plus que celui de Cuvier. On ne dit pas, il est vrai, +que cette femme ait écrit l'équivalent du livre de Cuvier sur les +fossiles.</p> + +<p>»Mais, comme, pour déposer un vote dans une urne, il n'est pas plus +nécessaire d'avoir inventé la poudre, comme le prouvent suffisamment +les sept millions <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> d'électeurs que nous avons en France, que de +porter 500 kilos sur ses épaules, je ne vois pas en quoi l'infériorité +musculaire de la femme, défalcation faite, cependant, des femmes de la +halle, des porteuses de galets et des acrobates femelles, je ne vois +pas en quoi l'infériorité musculaire de la femme lui interdirait de +voter. En revanche, je vois beaucoup de raisons pour le contraire. Si +madame de Sévigné vivait de nos jours, elle n'amènerait certainement +pas d'un coup de poing le 500 sur la tête du Turc, à la fête des Loges; +est-ce pour cela qu'elle ne voterait pas; car madame de Sévigné ne +voterait pas, et maître Paul, son jardinier, voterait. Pourquoi? Quel +inconvénient verriez-vous à ce que madame de Sévigné votât tout comme +son jardinier?</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> —Mais, madame de Sévigné est <i>une exception</i>, et on ne +modifie pas les coutumes, les idées et les lois de tout un pays pour +une exception.</p> + +<p>—Et, sa grand'mère, madame de Chantal? Et madame de la Fayette? +Et madame de Maintenon? Et madame Dacier? Et madame Guyon? Et madame de +Longueville? Et madame du Châtelet? Et madame du Deffand? Et madame de +Staël? Et madame Rolland? Et madame Sand?</p> + +<p>—<i>Toujours des exceptions.</i></p> + +<p>—Un sexe qui fournit de pareilles exceptions a bien conquis le +droit de donner son avis sur la nomination des maires, des conseillers +municipaux et même des députés. Mais les exceptions ne s'arrêtent pas +là. Et Clotilde, qui a fait convertir les Francs, et nous, par +conséquent, au catholicisme, <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> croyez-vous qu'elle ait eu quelque +influence sur Clovis, et les destinées de notre pays? Et Anne de +Beaujeu et la bonne reine Anne, et Blanche de Castille, et Élisabeth de +Hongrie, et Élisabeth d'Angleterre, et Catherine la Grande, et +Marie-Thérèse.</p> + +<p>—C'étaient des reines.</p> + +<p>—Cela ne change pas leur sexe, et, si elles ont régné comme elles +l'ont fait, elles ont prouvé qu'elles pouvaient régner par +l'intelligence et l'énergie aussi bien que les hommes. Jamais on ne me +fera croire que des femmes qui peuvent être reines comme celles-là, +malgré leur sexe, ne puissent pas être électeurs à cause de leur sexe.</p> + +<p>—Mais enfin il n'y a pas que ces femmes-là; il y a la masse des +femmes, n'ayant <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> aucune idée et aucun sens de la politique et du +gouvernement.</p> + +<p>—Sens peu difficile à acquérir, si j'en juge par les hommes qui +prétendent l'avoir. En effet, il y a la masse des femmes, c'est-à-dire +toutes celles, dont tous les hommes distingués disent: «Ma mère était +la plus intelligente et la plus honnête des femmes; sans elle, je ne +serais pas ce que je suis.» Je ne sais pas pourquoi tant de femmes +obscures, mais honnêtes et intelligentes, ne voteraient pas aussi +justement que tous les gredins et imbéciles d'un autre sexe.</p> + +<p>—Mais, enfin, vous le disiez tout à l'heure, ici même, deux cents +lignes plus haut, les devoirs doivent être égaux aux droits, et les +femmes ne font pas et ne peuvent pas faire la guerre comme les hommes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> —Et Jeanne de France, et Jeanne de Flandres, et Jeanne de +Blois et Jeanne Hachette? à propos de laquelle Louis XI donna le pas +aux femmes sur les hommes dans les processions de la fête de Beauvais, +qu'elle avait si bien défendu, à la tête des autres femmes de la ville, +contre Charles le Téméraire? Et Jeanne d'Arc, enfin? Alors aucune de +ces femmes, ayant fait de nos jours ce qu'elles ont fait de leur temps, +ne serait admise à élire des représentants dans le pays qu'elles +auraient sauvé? C'est bien comique.</p> + +<p>—Ces femmes ont été très extraordinaires certainement, et elles +font grand honneur à leur sexe; mais <i>ce sont des exceptions</i>, et plus +elles ont été extraordinaires, plus elles ont prouvé que ce qu'elles +faisaient était en dehors de leur <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> sexe. Quelques femmes ont été +braves et héroïques, comme des hommes de guerre, mais toutes les femmes +ne peuvent pas être soldats, tandis que tous les hommes le sont.</p> + +<p>—Où avez-vous vu cela? Et ceux qui n'ont pas un mètre +cinquante-quatre centimètres de taille, ce qui est, je crois, la taille +réglementaire pour être enrôlé? Et les bossus? Et les bancals? Et les +myopes? Et les phtisiques? Et tous les souffreteux? Et les soutiens de +famille? Et les fils des septuagénaires. Et les prix de Rome? Et ceux +qui tirent un bon numéro, c'est-à-dire trois cent cinquante sur cinq +cents et qui ne sont plus astreints qu'à un service que toutes les +femmes pourraient faire? Et les cent cinquante mille prêtres de +France? Est-ce que tous ces hommes-là <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> portent le fusil? et +cependant ils votent. La femme ne doit pas être soldat parce qu'elle a +mieux à faire que de l'être: elle a à l'enfanter, et, quand il passe un +conquérant comme Napoléon qui lui tue dix-huit cent mille enfants, si +elle n'a pas eu, comme femme, le droit de voter contre cette forme de +gouvernement, elle a bien gagné comme mère, par sa fécondité, ses +angoisses et ses douleurs, le droit de voter contre lui s'il voulait +revenir. Non; toutes les objections que l'on fait contre le droit que +réclame mademoiselle Hubertine Auclert et que bien d'autres +réclameront prochainement, toutes ces objections sont +de pure fantaisie.</p> + +<p>»Quand la loi française déclare la femme inférieure à l'homme, ce n'est +jamais pour libérer la femme d'un devoir vis-à-vis <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> de l'homme +ou de la société, c'est pour armer l'homme ou la société d'un droit de +plus contre elle. Il n'est jamais venu à l'idée de la loi de tenir +compte de la faiblesse de la femme dans les différents délits qu'elle +peut commettre; au contraire, la loi en abuse. C'est ainsi qu'elle +permet à l'enfant naturel de rechercher sa mère, mais non son père; +c'est ainsi qu'elle permet au mari d'aller où bon lui semble, de +s'expatrier sans la permission de sa femme, et, en cas d'adultère, de +sa part à elle, bien entendu, de lui retirer sa dot et même de la tuer. +Quant à la femme veuve ou non mariée, elle est absolument assimilée à +l'homme dans toutes les responsabilités imposées à celui-ci. Ce serait +bien le moins cependant que, comme l'héroïne de Domrémi, <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span> +ayant été au danger, elle fût à +l'honneur. Quand une femme libre exerce une industrie quelconque, elle +a besoin d'une patente, elle doit tenir des livres en règle; si elle ne +paye pas ses effets de commerce, on la poursuit, on la met en faillite. +Si, comme mademoiselle Hubertine Auclert, elle refuse de payer l'impôt, +on lui fait des sommations avec frais, tout comme à moi; on lui vend +ses meubles et jusqu'à ses dernières nippes, et elle est forcée de +payer, comme je paye. Si elle vole, si elle fait des faux, on l'arrête, +on l'emprisonne, on la condamne. Il ne vient jamais à l'idée de la loi +de dire: «Cette pauvre petite femme! elle peut ne pas payer son loyer, +ses billets ou ses impositions; elle peut voler dans les magasins et +faire des faux en écriture privée ou <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> publique, laissez-la faire, +c'est un être irresponsable, faible et inférieur à l'homme.»</p> + +<p>»Il commence à lui être permis de tirer des coups de revolver sur les +hommes ou de jeter du vitriol à la figure de ses semblables; mais nous +avons vu que c'est encore par la faute de la loi; et c'est justement +pour que la loi et la morale soient plus respectées qu'elles ne sont +que nous demandons que les femmes soient admises, par leur concours au +vote et par conséquent aux lois, à la connaissance et par conséquent au +respect des lois qu'elles auraient contribué à faire. De deux choses +l'une, ou, malgré leur admission au scrutin, la loi ne sera pas +modifiée, en ce qui les regarde, et ce serait bien extraordinaire, car +elles auront <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> soin de nommer des hommes décidés à obtenir les +modifications nécessaires, urgentes que nous réclamons, ou la loi sera +modifiée. Dans le premier cas, la femme saura bien que l'homme a le +droit de la prendre à partir d'un certain âge, de la rendre mère, de +l'abandonner avec son enfant, sans qu'elle ait le droit de rien lui +dire et encore moins de le tuer ou d'estropier les femmes qui passent +dans la rue; et alors vous pourrez condamner ces femmes comme de +vulgaires meurtrières qui, après s'être mariées ou données en sachant +bien à quoi elles s'exposaient, tuent ou se vengent en sachant bien à +quoi elles s'exposent; dans le second cas, justice sera faite d'avance, +et, les droits de l'homme et de la femme étant égaux, leurs +responsabilités seront les mêmes.</p> + +<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> —Alors, c'est sérieux; vous demandez que les femmes +votent?</p> + +<p>—Tout bonnement.</p> + +<p>—Mais vous voulez donc leur faire perdre toutes leurs grâces, +tous leurs charmes. La femme...</p> + +<p>—Nous voilà dans les platitudes! Soyez tranquille, elles voteront +avec grâce. On rira encore beaucoup dans le commencement, puisque, chez +nous, il faut toujours commencer par rire. Eh bien, on rira. Les femmes +se feront faire des chapeaux à l'urne, des corsages au suffrage +universel et des jupes au scrutin secret. Après? Ce sera d'abord un +étonnement, puis une mode, puis une habitude, puis une expérience, puis +un devoir, puis un bien. En tout cas, c'est déjà un droit. Quelques +belles dames dans les villes, quelques <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> grandes propriétaires +dans les provinces, quelques grosses fermières dans les campagnes, +donneront l'exemple et les autres suivront. Elles auront des réunions, +des assemblées, des clubs comme nous; elles diront des bêtises comme +nous, elles en feront comme nous, elles les payeront comme nous, et +elles apprendront peu à peu à les réparer, comme nous. Un peu plus +mêlées à la politique de l'État, elles feront moins de propagande à +celle de l'Église, ce ne sera pas un mal.»</p> + +<p>Nous entendons tous les jours des gens se plaindre, et quelquefois avec +raison, du suffrage universel, où nombre d'électeurs ne savent même pas +lire le nom qu'ils déposent dans l'urne et pour lesquels il faut le +faire imprimer, incapables qu'ils seraient de voter, s'il leur fallait +l'écrire. <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> Les gens qui se plaignent réclament le suffrage à deux +degrés; eh bien, voilà une excellente occasion de faire l'expérience de +ce suffrage, en l'appliquant aux femmes pour commencer. Enfin la preuve +que la chose est possible c'est qu'elle existe déjà.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Je lis dans un journal:</p> + +<div class="blockquote"> +<p><i>«Une loi récente de New-York a donné aux femmes le droit de participer +à l'élection des directeurs et des administrateurs des écoles +publiques. Les partisans des droits de la femme font une propagande +très active en vue d'obtenir que, le 12 octobre prochain, les nouveaux +électeurs prennent part au scrutin dans les 11,000 districts scolaires +de l'État de New-York. Un premier essai fait ces jours derniers dans +quatre localités, et notamment à Staten-Island, dans la banlieue de +New-York, a donné des <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> résultats assez satisfaisants. On pense +généralement, dit le Herald, que les femmes, quand elles votent, +suivent les indications de leurs maris, à moins toutefois qu'il ne +s'agisse pour elles d'une manifestation faite en masse contre leur +ennemi commun: l'homme. Cette supposition se trouve contredite par le +résultat du scrutin qui a eu lieu à Staten-Island. Sauf les cas où le +vote du meeting a été unanime, les voix féminines ont été généralement +partagées; il y a même eu, à un moment donné, un mouvement d'hilarité +générale, quand, une femme ayant voté non immédiatement après que son +mari venait de voter oui, celui-ci a félicité sa moitié d'avoir eu le +courage de son opinion.»</i></p></div> + +<p>C'est concluant.</p> + +<hr class="c15" /> + +<p>Donc, la femme, c'est-à-dire la mère, l'épouse, la fille, cette moitié +de nous-mêmes à tous les âges de la vie, ayant, <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> ainsi que nous, +devant la loi, toute la responsabilité de ses devoirs, comme personne +publique; ayant, plus que nous, comme personne privée, devant +l'opinion, la responsabilité de ses sentiments; cet être vivant, +pensant, aimant, souffrant, ayant un cerveau, un cœur, une âme +tout comme nous, si décidément nous en avons une, a aussi des besoins, +des aspirations, des intérêts particuliers, des progrès à accomplir, +et, par conséquent, des droits à faire valoir, qui veulent, qui doivent +être représentés directement dans la discussion des choses publiques, +par des délégués nommés par elle. Établissez cette loi nouvelle du vote +des femmes, comme vous l'entendrez, au commencement, avec toutes les +précautions et toutes les réserves possibles dans ce pays à qui <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span> +la routine est si chère; mettez +les élections à un, à deux, à trois degrés, si bon vous semble, mais +établissez cette loi. Il doit y avoir à la Chambre des députés des +femmes de France. La France doit au monde civilisé l'exemple de cette +grande initiative. Qu'elle se hâte. L'Amérique est là qui va le donner.</p> + +<p>Ces premiers députés des femmes ne seront pas, ne doivent pas être +nombreux tout d'abord à l'Assemblée nationale, je l'accorde, mais ils +auront un grand avantage sur leurs collègues, ils sauront bien ce +qu'ils viennent y faire. Les députés de la République n'étaient pas +nombreux non plus en 1854, ils étaient cinq. Ils sont la majorité +aujourd'hui. Les majorités, il est vrai, ne prouvent rien, quand les +minorités sont bien convaincues et bien <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> unies. Les majorités ne +sont que la preuve de ce qui est; les minorités sont souvent le germe +de ce qui doit être et de ce qui sera. Avant dix ans, les femmes seront +électeurs comme les hommes. Quant à être éligibles, nous verrons après; +si elles sont bien sages.</p> + +<p>«Mais alors, me demandera à son tour quelque dame pieuse et disciplinée +qui croit sincèrement que l'humanité doit se tirer éternellement +d'affaire avec les Codes et les Évangiles, avec le droit romain et la +foi romaine; mais alors où allons-nous, monsieur, avec toutes ces +idées-là?»</p> + +<p>Eh! madame, nous allons où nous avons toujours été, à ce qui doit être. +Nous y allons tout doucement parce que nous avons encore des millions +d'années devant nous et qu'il faut bien laisser quelque chose <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span> +à faire à ceux qui viendront plus +tard. Pour le moment, nous sommes en train de délivrer la femme; quand +ce sera fait, nous tâcherons de délivrer Dieu; et, comme alors il y +aura entente parfaite entre les trois corps d'état éternels, Dieu, +l'homme et la femme, nous verrons plus clair et nous marcherons plus +vite.</p> + +<p class="right">A. DUMAS FILS</p> + +<p class="left5 p4">9 septembre 1880.</p> + + +<p class="center p8 font85">IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.—A. CHAIX et C<sup>ie</sup>,<br /> +RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.—18656-0.</p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes qui tuent et les Femmes qui +votent, by Alexandre Dumas, Fils + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT *** + +***** This file should be named 29937-h.htm or 29937-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/9/3/29937/ + +Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was +produced from images generously made available by the +Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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