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authorRoger Frank <rfrank@pglaf.org>2025-10-15 02:48:30 -0700
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+The Project Gutenberg EBook of Les Femmes qui tuent et les Femmes qui
+votent, by Alexandre Dumas, Fils
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent
+
+Author: Alexandre Dumas, Fils
+
+Release Date: September 8, 2009 [EBook #29937]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT ***
+
+
+
+
+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
+Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica)
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+Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
+typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée
+et n'a pas été harmonisée.
+
+
+
+
+
+ Les
+
+ FEMMES QUI TUENT
+
+ et les
+
+ FEMMES QUI VOTENT
+
+
+
+
+_Il a été tiré de cet ouvrage_:
+
+
+ 20 exemplaires sur papier de Hollande.
+ 10 -- -- de Chine.
+ 12 -- -- Whatman.
+
+
+TOUS NUMÉROTÉS
+
+
+
+
+ ALEXANDRE DUMAS FILS
+ de l'Académie Française
+
+ LES
+
+ FEMMES QUI TUENT
+
+ ET LES
+
+ FEMMES QUI VOTENT
+
+ DOUZIÈME ÉDITION
+
+ PARIS
+ CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15
+ 1880
+ Droits de reproduction et de traduction réservés.
+
+
+
+
+ LES FEMMES QUI TUENT
+
+ ET
+
+ LES FEMMES QUI VOTENT
+
+
+ A JULES CLARETIE
+
+ 20 août 1880.
+
+ Mon cher Claretie,
+
+Vous avez publié le 24 août un long article dans _le Temps_, sur les
+derniers procès de mademoiselle Dumaire et de madame de Tilly. Cet
+article contenait à la fin les lignes suivantes:
+
+ _Je m'attendais à ce que M. Dumas prît la parole dans
+ ce vif et poignant débat. Il est le grand avocat consultant de
+ ces causes saignantes, et je ne sais pas de président qui puisse
+ résumer comme lui les faits de semblables procès et en déduire
+ toutes les conséquences. Il doit s'applaudir d'avoir si hardiment
+ et tant de fois soulevé de pareilles questions, lorsqu'il voit
+ que la vie, sévère comme un problème de mathématique, en rend la
+ solution de plus en plus nécessaire chaque jour. Sans doute la
+ comédie est écrite,_ la Princesse Georges _a tout dit; mais
+ j'aurais voulu savoir ce que pensait de la comtesse de
+ Tilly--cette princesse Georges au vitriol--le philosophe du
+ théâtre contemporain._
+
+Chose curieuse, quand cet article m'est arrivé de votre part, j'avais,
+depuis trois ou quatre jours, commencé le travail que vous attendiez de
+moi, et j'en étais juste à une phrase, que vous retrouverez dans cette
+lettre, où je parlais de l'auteur de _la Princesse Georges_. Il y avait
+là une sympathie manifeste, des atomes crochus visibles; aussi, je vous
+demande la permission de vous adresser et de vous dédier ce travail; ce
+me sera, de plus, une occasion de vous témoigner publiquement toute
+l'affection et toute l'estime que j'ai pour votre personne, votre
+caractère et votre talent.
+
+Et puis, nous sommes tout à fait à l'aise pour causer ainsi de ce
+sujet, étant du même avis, car vous dites encore dans le même article:
+
+ _Il y a eu, comme toujours débordement de sympathie pour les_
+ exécutrices; _et les victimes, selon l'usage, ont semblé fort peu
+ intéressantes. Il y a à cela une raison morale; car cet
+ enthousiasme pour la brutalité serait ironique s'il n'était que
+ le produit d'une admiration malsaine pour les êtres qui, se
+ plaçant au-dessus de la loi, ont l'audace de se faire justice
+ eux-mêmes. La raison de toutes ces acclamations saluant une
+ meurtrière, c'est que la femme, décidément, n'est pas
+ suffisamment protégée par la loi, qui est essentiellement et
+ uniquement une_ loi mâle, _si je puis dire. L'auteur de_ la
+ Princesse Georges _l'a fort bien montré, dramatiquement et
+ philosophiquement à la fois, lorsqu'il nous présente l'épouse
+ trompée s'adressant tour à tour à sa mère, c'est-à-dire à la
+ famille, puis à la loi, c'est-à-dire à la société, pour leur
+ réclamer une consolation ou un secours. De consolation, il n'y en
+ a point; de secours, il n'en faut attendre de personne. Faut-il
+ donc souffrir, éternellement souffrir dans son amour et dans son
+ amour-propre, dans sa dignité de femme, dans la sécurité même de
+ sa vie, car la ruine matérielle est possible après cette terrible
+ ruine morale? Que faut-il faire, enfin?_
+
+Mais tout le monde ne pense pas comme nous, mon cher ami, et, pour
+tout dire, j'avais d'abord pris la plume pour répondre à un
+article d'un de vos confrères, M. Racot, lequel, dans _le Figaro_,
+exprimait des idées, sinon toutes contraires, du moins très opposées
+aux nôtres. Je fais donc, comme on dit, d'une pierre deux coups; c'est
+à vous que je m'adresse, et c'est à M. Racot et à ceux qui pensent
+comme lui que je réponds.
+
+Votre confrère ne se contentait pas, lui, de parler de mademoiselle
+Virginie Dumaire et de madame de Tilly: il parlait aussi de madame
+Hubertine Auclert, et il paraissait même conclure, philosophiquement,
+contre cette dernière en faveur de madame de Tilly. C'était vif; mais
+il résumait quelques-unes des idées que j'ai émises dans la préface de
+_Monsieur Alphonse_, et l'enchaînement de son idée concordait
+parfaitement avec l'enchaînement des miennes. Selon moi, les femmes
+qui tuent mènent aux femmes qui votent. De là ce titre dont on a déjà
+fait dans la presse des jeux de mots que j'avais prévus; car, en
+annonçant la brochure à mon éditeur, je lui disais: «Recommandez bien
+à l'imprimeur de ne pas se tromper, et de ne pas mettre les femmes
+qui, etc.»
+
+J'ai donc déjà eu, à ce propos, l'esprit de tout le monde, et je l'ai
+eu plus tôt; c'est d'un excellent augure. Un ami à moi m'a écrit pour
+me conseiller de supprimer au moins la seconde partie du titre; je n'en
+fais rien. Le titre prête à rire, tant mieux! cela le popularisera; et
+puis le rire est bon. D'ailleurs, nous trouverons encore, de temps en
+temps, l'occasion de rire, en route, je vous le promets. Si notre
+esprit ne nous suffit pas, la bêtise des autres nous viendra en aide.
+
+Maintenant qu'on a bien ri du titre, entrons dans le sujet.
+
+M. Racot, tout en s'étonnant et en s'alarmant de ces nouveaux
+symptômes d'abaissement dans l'ordre moral, ne conclut pas comme nous
+l'avons déjà fait, vous et moi, dans le passé; il reste toujours
+l'adversaire du divorce, et il demande, par exemple, ce qu'au point de
+vue de l'équité, de la justice et de la réparation, madame de Tilly
+aurait gagné à ce que le divorce existât. Il ajoute: «Supposons le
+divorce établi avant la scène du vitriol, _le mari avait le droit de
+divorcer et était libre d'épouser la femme qui faisait le désespoir
+de la première_.»
+
+On peut avoir de très bonnes raisons personnelles, dans sa conscience,
+son idéal et ses traditions, pour être l'adversaire du divorce; mais il
+ne faut pourtant pas le combattre avec des propositions aussi
+facilement réfutables que celle-là, et nous ne pouvons, n'est-ce pas,
+laisser circuler cette première assertion, sans lui barrer le chemin.
+
+Dans aucun des pays où le divorce existe, même en Amérique où il jouit
+de facilités exceptionnelles, la loi n'eût autorisé M. de Tilly à
+divorcer d'avec sa femme, et à épouser ensuite mademoiselle Maréchal.
+Si la loi sur le divorce même aussi étendue que M. Naquet l'a proposée,
+existait en France, aucun des articles de cette loi, si habilement
+interprété ou contourné qu'il fût par l'avocat le plus subtil ou
+l'avoué le plus retors, ne pourrait servir à un homme comme M. de Tilly
+pour répudier une femme telle qu'était madame de Tilly avant l'attentat
+qu'elle a commis, attentat que certaines raisons psychologiques peuvent
+expliquer, mais, disons-le tout de suite, qu'aucune bonne raison morale
+n'excuse, malgré cette sympathie un peu trop aveugle dont bénéficie la
+coupable et qui rentre dans ce que Lamartine appelait les surprises du
+coeur.
+
+J'ajouterai: la loi sur le divorce existant,--pas plus après cet
+attentat acquitté par le jury, qu'auparavant,--M. de Tilly ne pourrait
+encore user du divorce, et, dans l'état actuel de la législation, il
+n'aurait même pas pu obtenir la séparation légale, puisqu'il n'avait
+rien à reprocher ni à la conduite ni au caractère de madame de Tilly
+comme mère et comme épouse, et qu'aujourd'hui même où elle est
+déclarée, sinon innocente, du moins non coupable, il n'aurait pas
+encore le droit ni de divorcer ni de se séparer. A la demande de M.
+Racot, voilà la réponse à faire, et le premier venu aurait pu la faire
+comme moi; elle est claire, simple, irréfutable.
+
+L'erreur de M. Racot et de beaucoup d'autres de nos adversaires, vient
+de ce que, comme tous les partisans de l'indissolubilité du mariage,
+il aime à se contenter, un peu trop facilement, des arguments à l'aide
+desquels l'Église veut mettre les femmes de son côté. Elle leur dit,
+en effet, sur tous les tons, comme on peut le voir dans le livre de
+M. l'abbé Vidieu auquel j'ai répondu: «Le jour où le divorce
+sera rétabli, le mari pourra répudier sa femme quand bon lui semblera
+et contracter immédiatement d'autres liens.»
+
+Non seulement il n'y a rien de vrai, mais il n'y a rien de possible
+dans une pareille assertion, et il faut toute la candeur et toute la
+confiance de la foi féminine pour la croire et la propager. Si le
+divorce avait existé, non seulement M. de Tilly n'aurait pas pu s'en
+servir contre sa femme, mais c'est madame de Tilly qui aurait pu s'en
+servir contre lui, au lieu d'en arriver, comme moyen suprême de
+garantie, à l'action lâche et dégradante qu'elle a commise. Elle
+aurait demandé une protection à la loi, au lieu de demander une
+vengeance à l'acide sulfurique, et le Code l'eût libérée d'un mariage
+qu'elle ne méritait pas, au lieu de la libérer de la prison
+qu'elle avait bien méritée. Je m'arrête là. Je n'ai nulle envie de
+recommencer une croisade pour le divorce. Il sera toujours temps, si
+cela est nécessaire, de reprendre la parole quand le projet sera
+discuté à la Chambre. Mais, si les crimes, les catastrophes de toute
+sorte, nés de l'indissolubilité du mariage, continuent dans la
+progression signalée par les dernières statistiques, la question aura
+fait toute seule de tels progrès, qu'il n'y aura plus besoin de rien
+dire et que la nécessité de la loi sera péremptoirement démontrée par
+les faits.
+
+Mais nous sommes en vacances, les questions politiques sont
+momentanément ajournées, la controverse centrale n'existe pas, le
+gouvernement se promène et se repose; sénateurs et députés sont
+éparpillés sur les routes; gens du monde et bourgeois sont à la
+campagne, aux bains de mer, aux eaux; nul ne se soucie, en apparence,
+des questions d'ensemble, et chacun se contente, en lisant son journal,
+au grand air, des nouvelles du jour, des accidents de chemin de fer,
+des assassinats et des éboulements. Pour moi, tout au contraire, ce
+moment me semble toujours opportun pour soulever certaines discussions
+et tâcher de faire pénétrer quelques idées soi-disant subversives ou
+tout au moins paradoxales dans des esprits et des consciences non
+influencés par leur milieu habituel et disposés à la conciliation par
+une digestion lente et réparatrice. Pour parler sérieusement, la
+solidarité des intérêts, des passions, des habitudes, des traditions,
+des compromis, des ignorances est rompue; le grand seigneur, le
+millionnaire, l'homme du monde, le bourgeois, le fonctionnaire,
+l'employé, le rentier, le négociant redeviennent, par quarante degrés
+de chaleur, des hommes à peu près semblables les uns aux autres,
+dégagés de l'influence des groupes sociaux auxquels ils appartiennent,
+et, en se reposant en face de la nature, dont l'impassible éternité les
+domine, ils sont, individuellement et à leur insu, accessibles à ces
+mêmes idées dont ils se seraient indignés quelques semaines auparavant.
+Il y a certainement alors une détente, un laisser aller, une
+complaisance réciproque tenant à plus de bien-être, à plus d'espace, à
+plus d'horizon, à plus de santé. Les journaux eux-mêmes trahissent
+plus d'éclectisme; ils se montrent plus accommodants; les adversaires,
+du mois de février ou de mars, semblent tout près de s'accorder. «Après
+tout, entend-on dire çà et là dans les deux camps, après tout, ce
+républicain a du bon, ce libre penseur n'est pas si méchant qu'on le
+croit, dit l'un.--Ce curé de campagne a une bonne figure; cette petite
+église, ce petit cimetière sont bien poétiques et bien touchants, dit
+l'autre; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de concilier tout cela, les
+traditions du passé et les besoins de l'avenir, les souvenirs de
+l'enfance et la raison de l'âge mûr? Ce serait possible, certainement,
+s'il n'y avait pas cette question des jésuites! Je vous le demande un
+peu, qu'est-ce qu'ils ont contre les jésuites? Ce sont de très braves
+gens. Certainement il y a eu bien des abus, mais enfin tout pourrait
+s'arranger, avec quelques concessions mutuelles. C'est un peu la faute
+de M. Thiers. S'il avait voulu, à un certain moment, en 1872, on ne
+demandait que ça en France; mais aussi les d'Orléans ne bougent pas; et
+l'autre avec son drapeau blanc! Ah! sans ça, les choses se seraient
+arrangées! Ça aurait peut-être mieux valu. Nous verrons aux élections
+prochaines.--Moi, je crois que ça marchera bien. Ah! il fait bon! La
+belle journée!»
+
+Eh bien, mon cher ami, ce moment de repos, de paresse, de façons de
+voir à la Pangloss, de justice inconsciente et d'indépendance d'esprit
+pour ainsi dire involontaire est tout à fait propice si l'on veut
+avoir quelque chance d'inculquer à tant de gens, ordinairement
+distraits, hostiles, ignorants, les idées que l'on croit vraies et
+utiles. La nature elle-même n'a pas d'autre procédé à l'égard du corps
+humain; elle lui communique, pendant cette même période, les éléments
+vitaux dont il a besoin pour se reconstituer et durer un peu plus
+longtemps. Or il en est du monde moral comme du monde physique: les
+lois de l'un sont enchaînées et implacables comme les lois de l'autre.
+A cette heure où je vous écris, le vent de la mer fouette les vitres de
+ma chambre, il soulève en même temps les flots et enfle les voiles de
+ceux qui savent se servir de cette colère apparente; il pousse sur le
+continent les vapeurs qui retomberont en rosée ou en pluie, il
+transporte et répand dans les champs des milliards de germes
+invisibles, fécondants ou destructeurs, selon la disposition
+particulière des sols où ils vont tomber; il fortifie les uns, et tue
+les autres; rien ne l'arrête ni ne le détourne; il fait ce qu'il a à
+faire, précipitant la mort de ce qui doit périr, créant, accélérant,
+prolongeant la vie de ce qui doit vivre. Il en est de même des idées.
+Elles partent d'un point de l'horizon et elles vont droit devant elles,
+fécondes pour les sociétés prêtes à les recueillir, mortelles pour
+celles qui les repoussent ou les dénaturent. Comment naissent-elles?
+D'où viennent-elles? Comment se fait le vent? D'où vient-il? Des
+attractions et des dilatations morales, du mouvement, de la pression,
+du va-et-vient incessant des esprits, créant ainsi des courants
+irrésistibles. Tout ce mouvement est une des conditions, une des lois
+de l'humanité, laquelle ne saurait rester immobile dans cet univers où
+tout se meut, évolue, se transforme et se combine autour d'elle.
+Tempêtes dans la nature, révolutions dans les sociétés, telles sont les
+conséquences immédiates et inévitables de la résistance inerte, inutile
+et finalement vaincue, à ces courants naturels traversant dans tous les
+sens le monde physique et le monde moral.
+
+Une similitude entre les deux mondes me frappe encore, c'est celle-ci:
+Ces germes invisibles, transportés par le vent, prennent, un beau
+jour, une forme; la végétation se produit là où ils sont tombés;
+l'herbe pousse; l'arbre s'élève; la forêt s'étend. Même mécanisme
+pour les sociétés. Au bout d'un certain temps que des idées,
+nouvelles à première vue, (tandis qu'elles ne sont jamais que des
+phénomènes consécutifs d'autres idées antérieures et du même ordre),
+au bout d'un certain temps que des idées nouvelles sont répandues dans
+l'air, discutées, niées, repoussées par les moeurs et les lois des
+peuples routiniers, elles se condensent tout à coup en une réalité
+palpable et visible, pensante et agissante, elles prennent une forme
+humaine, elles deviennent _une personne_ avec laquelle il faut
+compter parce qu'elle produit subitement son action matérielle et
+contradictoire à un état social incompatible. Bref, quand une idée
+doit vivre, elle se fait homme. C'est tout bonnement le mystère de
+l'incarnation.
+
+Ceux qui haussaient les épaules ou qui pouffaient de rire quand cette
+idée était purement théorique, s'arrêtent étonnés et entrent bientôt en
+fureur, quand ils la voient en chair et en os, marchant à un but
+déterminé. On honnit d'abord ce précurseur, cet apôtre, ce prophète; on
+le tue souvent; mais il a fait immédiatement des disciples, il a
+suscité des croyants, des auxiliaires, des vengeurs, et la lutte
+commence. L'idée triomphe toujours, et, quand elle est enfin acceptée
+et consacrée depuis longtemps, quand elle est devenue officielle et
+banale, elle cherche à s'étendre encore, en raison de besoins nouveaux.
+On croit à une innovation quand ce n'est qu'une déduction logique et
+une conséquence fatale de l'idée première. Nouvelle résistance des
+masses stationnaires, nouvelle incarnation, nouvelle lutte: nouveau
+progrès. Si une idée ne produit pas _son homme_ elle est creuse; si une
+idée ne produit plus son homme elle est morte. Les religions, les
+philosophies, les politiques, les sciences, les libertés ne se sont pas
+développées autrement. Regardez bien, où l'incarnation fait défaut:
+signe de dépérissement et de mort prochaine.
+
+Sans nous aventurer ici dans les grands exemples historiques, présents
+d'ailleurs à l'esprit de tous nos lecteurs, et pour nous en tenir aux
+personnages, hier inconnus, mis en lumière par de récents procès,
+mademoiselle Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire, madame de
+Tilly, que représentent ces personnages? Sont-ce des êtres isolés,
+séparés de la vie commune par leur tempérament, leurs moeurs, leurs
+crimes particuliers et purement individuels? Non. Ce sont des
+incarnations vivantes effectives et inconscientes, en même temps, de
+certaines idées émises par des penseurs, des moralistes, des
+politiques, des écrivains, des philosophes, idées justes, logiques,
+tutélaires, auxquelles, de l'aveu de ces hommes de réflexion, le temps
+est venu de faire droit.
+
+Que répond la société française à ces idées présentées seulement sous
+toutes les formes théoriques et immatérielles? Que ceux qui les
+présentent sont des fous, des rêveurs, des révolutionnaires, des
+utopistes, des gens dangereux. Ces hommes signalent cependant des
+dangers visibles, ils proposent d'indispensables réformes; ils disent
+aux législateurs: «Vous devriez faire des lois protégeant l'innocence
+de la jeune fille, la dignité de la femme, la vie de l'enfant, les
+droits de l'époux, et punissant quelquefois les coupables au lieu de
+punir toujours les innocents.» Les législateurs ne répondent même pas.
+Alors, au milieu des observations des uns, de l'indifférence des
+autres, un fait brutal se produit, un crime se commet, une victime
+tombe, un assassin se montre, et, sans transition apparente, on assiste
+au déplacement complet de tous les plans sociaux, au renversement de
+toutes les lois juridiques et morales; la victime devient odieuse,
+l'assassin devient intéressant, la conscience des jurés s'embarrasse,
+la magistrature se trouble, la loi hésite, la justice officielle
+désarme devant la foule qui s'impose comme dans une assemblée
+populaire ou dans un théâtre.
+
+C'est l'incarnation de l'idée qui se dresse tout à coup en face des
+vieilles traditions obstinées et insuffisantes, et elle vient, par le
+feu et le sang, poser sa revendication personnelle et nécessaire
+contre des lois jadis excellentes, mais qui, les moeurs s'étant
+modifiées, apparaissent subitement comme des injustices et des
+barbaries.
+
+Le meurtrier a-t-il discuté ces questions comme nous le faisons ici?
+A-t-il lu ce qu'on écrivait sur ces matières avant qu'il commît son
+crime? Obéit-il à un raisonnement? Non. Il obéit aveuglément à sa
+passion, ce n'est pas douteux. Mais sa passion satisfaite vient, en
+plein tribunal, faire appel à un droit naturel, humain, incontestable,
+dont la société aurait dû tenir compte et dont elle ne s'est pas
+souciée.
+
+L'acquittement des coupables, prononcé par le tribunal, imposé par
+l'opinion, est-il juste? Non. Mais ce qui fait l'acquittement de ces
+coupables arrêtés, c'est que la loi ne peut pas sévir contre les
+véritables coupables qu'elle couvre depuis trop longtemps, et que, ne
+pouvant pas appliquer la justice absolue, elle est condamnée elle, la
+loi, à n'appliquer que la justice relative, ce qui est bien près de
+l'injustice.
+
+ * * * * *
+
+Vous vous rappelez sans doute l'affaire Morambat, il y a trois ou
+quatre ans? J'écrivais à ce propos, dans _l'Opinion nationale_, une
+lettre comme celle-ci. J'y annonçais l'acquittement inévitable du
+meurtrier, et je demandais à la loi de protéger la virginité
+des filles, virginité que j'appelais leur capital. Le mot fit beaucoup
+rire. Toujours! En France, nous rions beaucoup des choses sérieuses;
+c'est même de celles-là, je crois pouvoir l'affirmer, qu'on rit le
+plus. Moi, c'est un goût particulier, j'aime mieux rire des choses qui
+ne sont pas sérieuses, et qui n'en ont pas moins la prétention de
+l'être; ma conscience se trouve ainsi en repos, je suis sûr d'avoir
+plus longtemps des sujets de gaieté et d'avoir finalement raison. Vive
+le rire, mon cher ami, quand il ne se trompe pas.
+
+Si j'évoque aujourd'hui cette affaire Morambat, c'est pour m'aider
+à montrer les incarnations successives, variées, de plus en
+plus rapprochées les unes des autres, de plus en plus menaçantes et
+triomphantes de l'idée proposée de certaines réformes dans de
+certaines lois. Cette affaire se résumait en ceci, (soyez tranquille,
+je serai bref): Une jeune fille, ouvrière laborieuse et d'une conduite
+irréprochable jusque-là, s'était laissé, faut-il dire séduire, disons
+plutôt entraîner par un jeune homme, commis dans le magasin où elle
+était en apprentissage: elle était devenue enceinte, ce que voyant, le
+jeune homme l'avait abandonnée. Voilà le commencement et le milieu de
+l'histoire. C'est vieux, c'est banal, c'est connu; le soleil aussi est
+vieux, banal, connu, et il reparaît toujours et on ne s'en déshabitue
+pas. Mais il passe tout à coup, par l'esprit, par le coeur,
+par la conscience du père de la jeune fille de modifier le dénouement
+traditionnel, aussi vieux, aussi banal, aussi connu que le soleil et
+les débuts de l'histoire et qui consistait, pour la jeune fille, à se
+désoler, à cacher sa honte dans un coin, à élever son enfant avec ses
+seules ressources ou à lui tordre le cou, à se tuer elle-même ou à se
+prostituer, tout cela parce que le Code avait oublié de faire une loi
+qui protégeât le capital moral des femmes comme le capital matériel et
+qui condamnât un homme qui leur aurait pris leur honneur comme elle
+condamnerait le voleur qui leur aurait pris leur montre ou leur
+parapluie.
+
+Il advint donc, cette fois, une chose nouvelle. Le père de
+mademoiselle Morambat se trouvait être un très honnête ouvrier; il
+adorait sa fille, et il ne permit pas aux choses de finir selon la
+coutume. Il cacha un couteau sous son vêtement, s'en alla trouver le
+commis, lui demanda s'il voulait épouser sa fille, et, sur les refus
+réitérés de celui-ci, il le frappa en pleine poitrine. La vie du jeune
+homme fut en danger; on arrêta l'assassin; grande émotion dans Paris;
+instruction; procès.
+
+Si vous voulez bien donner un peu d'attention à ce cas particulier,
+mon cher ami, vous y remarquerez facilement un fait curieux. Dans ce
+procès, prévenu, plaignant, victime, tout le monde était coupable, et,
+nantie de toutes les lois imaginables pour punir tous les attentats
+possibles, la justice a dû s'avouer publiquement impuissante et
+inutile.
+
+Voyons comment.
+
+Nous voici dans la salle de la cour d'assises. Rien n'y manque pour
+que le droit soit respecté, pour que l'équité rayonne, pour que la
+solennité soit imposante, pour que la leçon soit profitable. Foule
+énorme, avec sergents de ville, pour la contenir et au besoin la
+disperser si elle manque de respect au tribunal, si elle proteste ou
+si elle applaudit; gendarmes aux deux côtés de l'accusé, pour qu'il ne
+puisse ni s'enfuir, ni sauter sur les juges, ni se suicider; avocats
+réunis autour de la cause, pour s'éclairer dans leurs consciences et
+leur art, comme des carabins autour d'un cadavre dans un amphithéâtre
+d'anatomie; conseillers en robe rouge, avocat général chargé de
+soutenir l'accusation et de venger la morale et la société
+compromises; avocat célèbre à la barre de la défense, ayant mission de
+défendre et de sauver le prévenu; jury choisi au sort parmi les
+citoyens les plus recommandables de leurs quartiers, peintures
+allégoriques représentant le crime terrassé, l'innocence protégée,
+Thémis en péplum bleu et blanc tenant en équilibre les deux plateaux
+de sa balance; enfin, au fond de la salle, en face du public, des
+témoins, du jury et des accusés, au-dessus des juges et de tout, le
+Christ mourant pour la justice et la vérité, et sur lequel témoins et
+jurés vont faire le serment, les uns de ne dire que la vérité, rien
+que la vérité, les autres de n'avoir en vue que la justice, rien que
+la justice.
+
+Ceci posé, donnons en quelques mots le résumé philosophique
+et les conclusions morales du procès.
+
+ LA LOI, représentée par le Président, s'adressant à la jeune
+ fille:
+
+ Mademoiselle, vous étiez une personne honnête et laborieuse, tout
+ le monde l'atteste.
+
+ LA JEUNE FILLE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Vous avez été séduite par ce jeune homme?
+
+ LA JEUNE FILLE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Il vous avait promis le mariage?
+
+ LA JEUNE FILLE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Il vous a abandonnée?
+
+ LA JEUNE FILLE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Quand il a su que vous étiez enceinte?
+
+ LA JEUNE FILLE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ C'est bien de lui que vous étiez enceinte?
+
+ LA JEUNE FILLE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Vous le jurez?
+
+ LA JEUNE FILLE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Vous avez causé le désespoir et le crime de votre père. Vous
+ allez mettre au monde un enfant sans père, sans état civil,
+ probablement sans morale et sans instruction, puisque
+ vous êtes sans ressources, enfant qui va être un danger ou une
+ charge pour la société, tout cela parce que vous n'avez pas su
+ résister à votre passion. C'est abominable, ce que vous avez fait
+ là; mais nous n'y pouvons rien, rasseyez-vous.--Qu'on amène le
+ jeune homme.
+
+ LA LOI, au jeune homme.
+
+ Vous avez été l'amant de cette jeune fille?
+
+ LE JEUNE HOMME
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Vous étiez le premier?
+
+ LE JEUNE HOMME, après hésitation.
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Elle est enceinte de vous?
+
+ LE JEUNE HOMME, toujours après hésitation.
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Vous refusez de l'épouser?
+
+ LE JEUNE HOMME, sans hésitation.
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Vous refusez de reconnaître votre enfant?
+
+ LE JEUNE HOMME
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Vous avez déshonoré une jeune fille, vous l'abandonnez, ainsi que
+ votre enfant; c'est abominable, ce que vous faites là! nous n'y
+ pouvons rien. Rasseyez-vous.--Faites lever le père.
+
+ LA LOI, au père.
+
+ Vous reconnaissez que vous avez voulu tuer ce jeune homme?
+
+ LE PÈRE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Parce qu'il avait séduit votre fille?
+
+ LE PÈRE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Alors vous avez pris un couteau?
+
+ LE PÈRE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Avec l'intention de tuer cet homme, s'il vous refusait d'épouser
+ votre fille?
+
+ LE PÈRE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Avec préméditation alors?
+
+ LE PÈRE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Et vous l'avez frappé avec la ferme intention de lui donner la
+ mort?
+
+ LE PÈRE
+
+ Oui, monsieur.
+
+ LA LOI
+
+ Vous avez voulu vous faire justice vous-même, ce qui est défendu
+ par toutes les lois; vous avez voulu tuer, ce qui est défendu par
+ toutes les morales, humaine et divine; vous avez frappé d'un
+ couteau, vous avez accompli volontairement, sans hésitation, sans
+ remords, un homicide, un crime, ce qui doit être puni de
+ l'échafaud ou des galères. C'est abominable, ce que vous avez
+ fait là! mais nous n'y pouvons rien. Ne vous rasseyez pas; vous
+ pouvez tous rentrer chez vous.»
+
+ * * * * *
+
+Alors, magistrats, jury, gendarmes huissiers, Code civil, justice,
+allégories mythologiques, menaçantes et rassurantes, Christ en
+croix, qu'est-ce que vous faites là? Pourquoi tout cet appareil
+inutile, toute cette solennité vide, toute cette dépense, tout ce
+dérangement? Ces trois individus coupables, tous les trois, de délits
+et de crimes qui compromettent non seulement leur propre honneur, leur
+propre morale, mais la morale universelle et la sécurité des citoyens
+électeurs, pourquoi les renvoyez-vous finalement chez eux, sans
+condamnation, sans flétrissure, sans amende même?
+
+Parce que, me répondrez-vous, c'est là un cas exceptionnel. Cette jeune
+fille était vraiment sympathique par sa bonne conduite antérieure, le
+père par l'honnêteté de toute sa vie: il n'a pas pu résister à sa
+douleur et à sa colère, devant la froide ingratitude et la cynique
+cruauté de ce jeune homme, nous l'avons compris et nous l'avons
+acquitté.
+
+Non; ces raisons-là, vous les donnez parce que vous ne pouvez pas, vous
+ne voulez pas donner les vraies raisons. Les vraies raisons, les voici:
+ne pouvant pas punir les vrais coupables, vous êtes fatalement amenés à
+absoudre ceux dont le crime n'est que la conséquence directe de cette
+culpabilité non seulement impunie, mais dont, dans certains cas, il ne
+vous est pas permis de connaître, dont il vous est interdit de faire
+mention, que vous devez respecter en un mot, qui vous est sacrée pour
+ainsi dire, comme la réputation la plus intacte, comme le dogme le plus
+révéré. Il est tel cas où vous n'avez même pas le droit de prononcer
+le nom du véritable coupable, et où vous ne pouvez punir que l'innocent
+et même la victime.
+
+J'ai assisté, il y a deux ou trois ans, à un procès criminel où la
+coupable, du moins la personne amenée à la barre, était une jeune
+femme. Elle s'était mariée, enceinte, avec un jeune homme, lequel
+ignorait absolument ce détail. Elle accoucha, à terme, sans que son
+mari se fût douté de cette grossesse et en l'absence de ce mari. Elle
+se délivra elle-même; puis elle perdit la tête et tua son enfant, dont
+elle cacha le corps dans une armoire. Le crime fut découvert et la
+jeune femme arrêtée et traduite devant les assises.
+
+L'homme qui l'avait rendue mère était marié, c'est-à-dire doublement
+coupable; il l'avait eue sous sa protection, ce qui le rendait
+triplement coupable; il l'avait garantie comme la plus honnête fille du
+monde au jeune homme, lorsque celui-ci était venu lui demander des
+renseignements, ce qui le constituait quadruplement coupable; ni
+l'accusée, ni l'accusation, ni la défense n'avaient le droit de
+prononcer le nom de cet homme, le premier, le seul coupable, parce que
+la recherche de la paternité est interdite par nos lois. Cet homme
+était négociant. S'il n'avait pas payé un de ses billets, vous lui
+auriez saisi ses meubles, et tout ce qu'il possédait; vous l'auriez
+déclaré en faillite, en faillite frauduleuse, si ses livres n'avaient
+pas été bien en règle, et vous l'auriez condamné à la prison. Il avait
+trahi le mariage, trahi la tutelle, trahi la confiance d'un honnête
+homme, donné le jour à un enfant illégitime; il était la cause d'un
+meurtre, du meurtre de son propre enfant; l'action qu'il avait commise
+amenait la femme qu'il avait dit aimer sur les bancs de la cour
+d'assises, la faisait condamner aux galères, car elle fut condamnée;
+condamnait le mari de cette femme à la honte, au désespoir, au
+ridicule, au célibat, à la stérilité, à n'avoir plus d'épouse légale, à
+n'avoir plus d'enfant légitime, et vous ne pouviez rien contre le vrai
+coupable, à peine le réprimander, dans le vide, et encore anonyme. S'il
+plaisait à ce coupable de se reconnaître dans ce que j'écris en ce
+moment, il pourrait m'attaquer en diffamation; je ne pourrais pas faire
+la preuve, et vous me condamneriez comme diffamateur, probablement à
+un franc d'amende, ce qui ne serait pas cher, mais ce qui serait encore
+une condamnation supérieure à celle que vous pouviez lui infliger.
+
+Qui avez-vous donc véritablement puni du double crime commis par cet
+homme et par cette fille? Celui qui n'en avait commis aucun, le mari,
+l'honnête homme, l'innocent. L'amant n'a même pas été inquiété;
+l'infanticide, son temps fait, redeviendra libre, et très probablement
+elle n'aura fait que la moitié de son temps, si elle s'est ce qu'on
+appelle bien conduite, depuis son emprisonnement; quant au mari, à qui
+vous n'avez rien à reprocher que d'avoir eu confiance, que d'avoir
+voulu aimer selon les lois, d'avoir voulu constituer la famille, le
+foyer, l'exemple, ce qui est recommandé par toutes les religions et
+toutes les morales, dont vous vous déclarez les défenseurs, il reste
+et demeure éternellement la victime de cet homme adultère et de cette
+femme infanticide; et si, demain, il avait un enfant d'une autre femme
+que celle-là, vous condamneriez cet enfant à n'avoir jamais ni famille
+régulière, ni nom légal, à moins que sa mère n'eût l'idée comme
+l'autre de le tuer, auquel cas, le mari, devenu à son tour adultère et
+père illégal et dénaturé, n'encourrait, comme coupable, aucune des
+peines qui lui ont été infligées comme innocent!
+
+Vous me répondrez encore: «Ce sont là des exceptions très rares dont la
+loi n'a pas à tenir compte.» Où avez-vous vu cela? Le caractère
+fondamental, la propriété spécifique d'une loi font que même une seule
+injustice ne puisse pas être commise en son nom, et, tant que cette
+injustice peut être commise, cette loi est incomplète, par conséquent
+insuffisante, de là préjudiciable, et le premier venu, comme moi, peut
+l'attaquer et en demander la revision.
+
+Et, comme cette revision demandée ne se fait pas, les faits, depuis
+quelques années que ces questions ont été de plus en plus débattues
+par l'opinion publique, les faits concluant en faveur de cette
+revision se succèdent et se précipitent les uns sur les autres; les
+_incarnations_ se multiplient avec une rapidité, une éloquence, un
+retentissement, une plus value de scandale effrayants, et la
+Providence paraît être absolument décidée à vous forcer la main.
+
+Du reste, pour les vrais observateurs, ce qu'on appelle la Providence a
+des procédés qui devraient commencer à être connus. Quand une société
+ne voit pas ou ne veut pas voir ce qu'elle doit faire, cette Providence
+le lui indique d'abord par de petits accidents symptomatiques et
+facilement remédiables; puis l'indifférence ou l'aveuglement
+persistant, elle renouvelle ses indications par des phénomènes
+périodiques, se rapprochant de plus en plus les uns des autres,
+s'accentuant de plus en plus, jusqu'à quelque catastrophe d'une
+démonstration tellement claire, qu'elle ne laisse aucun doute sur les
+volontés de ladite Providence. C'est alors que la société imprévoyante
+s'étonne, s'épouvante, crie à la fatalité, à l'injustice des choses et
+se décide à comprendre. Ce qui est encore à constater au milieu de tout
+cela, c'est l'obstination que mettent non seulement la masse des gens,
+mais les hommes chargés de veiller à la moralité et au salut des
+sociétés, à donner pour cause aux drames et aux crimes nés de
+l'insuffisance des lois, les examens et les propositions philosophiques
+que, tout au contraire, cette insuffisance inspire à certains esprits.
+Pour tous les routiniers, les auteurs de la démoralisation sociale sont
+ceux qui la découvrent ou la dénoncent à l'avance. Quand on a dit à une
+société: «Prends garde! si tu continues tels ou tels errements, tu
+provoqueras telle ou telle catastrophe;» on est pour cette société, qui
+ne veut pas reconnaître ses torts, la cause même de cette catastrophe,
+le jour où elle se produit. L'Église catholique en est encore à nous
+dire que ce sont les abominables passions et les détestables conseils
+de Luther qui ont fait tant de mal au catholicisme; elle oublie de se
+rappeler ou de rechercher les causes qui ont produit Luther et
+nécessité la Réforme. Les défenseurs de la monarchie de droit divin
+et des traditions féodales nous disent que c'est l'esprit diabolique
+de Voltaire et des encyclopédistes qui a produit la Révolution et
+les excès du XVIIIe siècle; ils se gardent bien de reconnaître
+et d'avouer les faits qui ont suscité les attaques de Voltaire
+et de l'Encyclopédie. Même observation en littérature. Ce sont
+les écrivains qui écrivent contre les moeurs immorales de leur
+temps qui démoralisent leur temps. On commence par prétendre que
+le mal dont ils parlent n'existe pas; puis, quand il est notoire,
+que ce sont leurs écrits qui l'ont fait naître, puis, quand il gagne
+de plus en plus, qu'il vaut mieux n'en rien dire.
+
+Ainsi, celui qui écrit ces lignes (formule ingénieuse trouvée par un
+grand orgueilleux qui n'osait pas dire _moi_ aussi souvent qu'il
+l'aurait voulu), ainsi celui qui écrit ces lignes a, de cette façon,
+beaucoup contribué à la démoralisation de son époque; seulement ceux
+qui emploient le mot démoralisation, à propos de moi ou de tout autre,
+l'emploient à tort et le confondent souvent, trompés qu'ils sont par
+un phénomène purement extérieur, avec un autre mot qui, du reste,
+n'existe pas et que l'on ferait peut-être bien de créer.
+
+Une société dont on dit qu'elle se démoralise, ce que l'on a dit
+d'ailleurs de toutes les sociétés depuis que le monde existe, une
+société qui se démoralise n'est pas toujours une société qui modifie sa
+morale, mais une société qui modifie ses moeurs, ce qui n'est pas la
+même chose, et ce qui est même à l'avantage de la morale éternelle,
+dont on ne peut pas plus supprimer un des principes fondamentaux qu'on
+ne peut supprimer un des éléments qui composent l'air respirable.
+
+Aucun révolutionnaire, aucun novateur, aucun radical n'aura jamais
+l'idée de proclamer que l'on doit, que l'on peut tuer, voler, manquer à
+sa parole, à l'honneur, séduire les jeunes filles, abandonner sa
+femme, délaisser ses enfants, renier, trahir et vendre sa patrie. Celui
+qui soutiendrait une pareille thèse passerait pour fou, et tout le
+monde lui tournerait le dos. La morale ne s'altère donc pas, mais elle
+s'élargit, elle se développe, elle se répand, et, pour cela, elle brise
+ces formules étroites et partiales dans lesquelles elle était
+inégalement contenue et dosée et qu'on appelle les moeurs et les lois.
+
+Les esprits soi-disant révolutionnaires ou subversifs sont ceux qui
+aident la morale éternelle, inaliénable à briser ces formules
+particulières, locales, à se frayer un chemin à travers les plaines
+stériles qu'elle doit fertiliser. Quand nous demandons, par exemple,
+la recherche de la paternité, ou le divorce, ou le rétablissement des
+tours, c'est-à-dire que les innocents ne souffrent plus pour
+les coupables, quand alors il s'élève des clameurs contre nous, ce
+n'est pas la morale qui s'indigne, car ce que nous demandons est de la
+morale la plus élémentaire, ce sont les moeurs et les lois qui
+s'effrayent. Nous avons contre nous les Lovelaces de toute classe,
+pour qui ces moeurs et ces lois sont un privilège dont leur égoïsme
+et leurs passions peuvent user sans représailles, les Prud'hommes de
+tous rangs pour lesquels le monde finit à leurs habitudes, à leurs
+traditions, à leurs idées, à leur famille, et qui ne se sentant pas
+atteints, et convaincus qu'ils ne pourront jamais l'être, par les
+calamités que ces moeurs produisent, ne voient pas qu'il y ait lieu
+de changer quoi que ce soit aux lois qui les protègent; nous
+avons encore contre nous les ignorants qui ne veulent rien apprendre,
+les hypocrites qui ne veulent rien avouer, les gens de foi et même de
+bonne foi qui croient leur Dieu compromis dès qu'on leur parle d'un
+progrès en contradiction avec leurs dogmes religieux, les timides qui
+ont peur d'un changement, les contribuables qui redoutent une dépense;
+autrement dit, nous avons contre nous les quatre-vingt-dix-neuf
+centièmes de nos compatriotes; mais c'est sans aucune importance,
+puisque le centième auquel nous appartenons depuis le commencement du
+monde a fait faire aux quatre-vingt-dix-neuf autres toutes les
+réformes dont ils se trouvent, d'ailleurs, très bien aujourd'hui, tout
+en protestant contre celles qui restent à faire. C'est par suite de
+tout ce malentendu sur la signification et la valeur réelle
+des institutions, des faits et des mots qu'après l'acquittement de
+mademoiselle Marie Bière, un conseiller à la Cour, qui avait assisté
+aux débats à côté de _celui qui écrit ces lignes_, disait à ce
+dernier, d'une voix véritablement émue, avec l'accent amical mais
+convaincu du reproche et de l'inquiétude: «Voilà pourtant ce dont vous
+êtes cause avec votre _Tue-la_!»
+
+Ainsi, c'est moi qui, en écrivant la lettre qui se terminait par ce
+mot, et en l'écrivant après l'assassinat de madame Dubourg par son
+mari; c'est moi qui suis cause que M. Dubourg a tué sa femme! Ainsi,
+voilà un magistrat des plus honorables, des plus intelligents et,
+comme homme privé, des plus spirituels et des plus fins, qui
+aime mieux croire à la pernicieuse influence d'un écrivain isolé qu'à
+une insuffisance de la loi ancienne et à une réclamation des moeurs
+nouvelles! Où sont les sociétés qui suivent le conseil d'un homme, si
+ce conseil ne répond pas, d'une manière quelconque, à ses besoins.
+
+Mais si on a reproché à l'auteur de _l'Homme-Femme_ d'avoir dit:
+_Tue-la_! on n'a pas moins reproché à l'auteur de _la Princesse
+Georges_ de n'avoir pas été, dans son dénouement, jusqu'au meurtre du
+mari par la femme, et le public aurait volontiers crié à l'héroïne:
+_Tue-le!_ La presse l'a crié le lendemain pour le public, et l'auteur
+a été forcé, dans une préface, d'expliquer pourquoi il n'y avait pas
+eu mort d'homme. Il a donné ses raisons, bonnes ou mauvaises,
+là n'est pas la question. Ce qui est certain, c'est qu'il a dû
+s'expliquer, s'excuser même de n'avoir pas fait tuer par une honnête
+femme, indignement sacrifiée, un mari qui la trompait pour une
+drôlesse. Croyez-vous que madame de Tilly avait vu ou lu _la Princesse
+Georges_, et qu'elle se soit dit: «Eh bien, moi, je vais aller plus
+loin que l'héroïne de M. Dumas, et je vais brûler la figure à madame
+de Terremonde»?
+
+Non, n'est-ce pas? N'admettons donc pas, comme le conseiller à la Cour
+et tous ceux qui s'en prennent aux effets au lieu de s'en prendre aux
+causes, n'admettons donc pas que la littérature ait la moindre
+influence sur les moeurs. Tandis que la corruption du XVIIIe siècle se
+peint dans _Manon Lescaut_, le besoin d'idéal qui domine toutes les
+sociétés, quel que soit le numéro du siècle, se traduit dans _Paul et
+Virginie_. On pleure sur Manon, on pleure sur Virginie; on ne devient
+ni meilleur ni pire; on a deux points de comparaison et deux
+chefs-d'oeuvre de plus, voilà la vérité, et voilà le bénéfice pour
+l'humanité pensante.
+
+Cependant, si la littérature, par le drame ou le roman est incapable de
+produire un mouvement des idées et de les faire naître, elle est
+capable, par le plus ou moins d'émotion qu'elle produit, en traitant
+certains sujets, de faire voir et de constater où les idées en sont de
+leur mouvement naturel, et le chemin parcouru depuis une certaine
+époque, et l'imminence de certains dangers, et la nécessité de
+certaines préoccupations, de certaines études, de certains efforts.
+Ainsi à ne prendre _l'Homme-Femme_ et _la Princesse Georges_ que pour
+ce qu'ils valent au point de vue de la moralisation ou de la
+démoralisation de la société, à ne les prendre que comme thermomètres
+particuliers chargés de mesurer la température morale de notre société
+actuelle, il résulterait de l'expérience, surtout si l'on y ajoute le
+mauvais accueil fait à la _Femme de Claude_, que, il y a déjà huit ans,
+le public ne voulait pas qu'on tuât la femme coupable, en matière
+d'amour, mais que, pour l'homme coupable en cette même matière, il
+voulait qu'on le tuât.
+
+Il faut tenir compte aussi, je le sais bien, dans ce jugement du
+public, des inégales influences atmosphériques du théâtre et du livre,
+du spectateur collectif et du lecteur individuel, ce qui peut supposer
+un écart de quinze degrés sur vingt, la chaleur cérébrale développée
+par la discussion imprimée, par la déduction philosophique d'un cas ne
+pouvant jamais atteindre à celle que développe le même cas, mis en
+forme et en action par des personnages des deux sexes devant des
+spectateurs mâles et femelles. Il faut faire aussi la part des raisons
+secrètes et spécieuses que les gens d'esprit, mêlés à une foule, dans
+une proportion très modeste, il est vrai, mais cependant toujours
+appréciable, peuvent avoir de confirmer l'opinion de la foule
+instinctive et de première impression. Ces raisons, on peut les
+traduire ainsi:
+
+«Le péché d'amour adultère dont si peu d'hommes sont ou se savent les
+victimes, et dont tant d'autres hommes sont ou peuvent être les
+bénéficiaires, mérite-t-il qu'on inflige à la femme un châtiment aussi
+disproportionné que la mort et qui peut priver tant de gens d'un
+bonheur éphémère mais recherché que cette femme aurait pu donner
+encore; car évidemment elle devait être jeune, jolie, et destinée, dans
+un avenir prochain, à trahir son amant comme elle avait trahi son mari,
+soit qu'elle eût à se venger d'un abandon toujours facile à prévoir,
+soit qu'elle se fût lassée d'une distraction dont la continuité devient
+une servitude? Le meurtre, dans ce cas, serait donc cause d'une
+non-valeur qu'on ne doit jamais autoriser.
+
+»D'un autre côté, il n'y aurait pas justice égale entre les deux
+parties, puisque, tandis que l'on conseillerait le meurtre de la femme,
+si facile à surveiller, à suivre et à surprendre, on ne saurait
+conseiller à la femme, être faible et timide, ne sachant se servir
+d'aucune arme à feu, de tuer son mari adultère, celui-ci ayant,
+d'ailleurs, tous les moyens de se soustraire à ses recherches, et
+allant où bon lui semble sans avoir jamais à lui en demander la
+permission ni à lui en rendre compte.
+
+»Pour ces motifs, il ne nous coûte pas du tout, à propos de la pièce de
+M. Dumas, dans laquelle mademoiselle Desclée est si remarquable, de
+donner une petite satisfaction aux femmes, en déclarant que l'auteur de
+_l'Homme-Femme_ a eu tort de dire: _Tue-la!_ et que l'auteur de _la
+Princesse Georges_ a eu tort de ne pas dire: _Tue-le!_»
+
+Eh bien, nous le répétons, en mêlant comme des cartes de toutes
+couleurs les raisons de toute nature, évidemment un grand mouvement
+s'était opéré dans l'opinion; on commençait à reprocher le trop
+d'indulgence pour les passions de l'homme et le _pas assez_ de pitié
+pour les souffrances et même pour les faiblesses de la femme.
+
+C'est alors qu'après les incarnations littéraires, symptômes
+sympathiques et précurseurs, appartenant au monde fictif, se sont
+produites des incarnations vivantes, appartenant au monde réel,
+incarnations dont les dernières ont été, en quelques mois et coup sur
+coup, mademoiselle Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire,
+madame de Tilly. Il n'est pas besoin d'être prophète pour en prédire
+d'autres, dans de très brefs délais, et encore plus effrayantes,
+encore plus significatives que celles dont nous nous occupons en ce
+moment.
+
+ * * * * *
+
+Soyons donc sérieux en face des faits réels.
+
+Ici, nous ne sommes plus au théâtre, nous sommes en pleine vie; il ne
+s'agit plus d'esthétique et de thèses, il s'agit de crimes et de sang;
+ce ne sont plus des comédiens débitant leurs rôles que nous allons
+applaudir ou siffler, ce sont des victimes et des bourreaux que nous
+allons condamner ou absoudre; il s'agit de la liberté, de l'honneur et
+de la vie; le bagne et l'échafaud sont là.
+
+Regardons bien attentivement, nous allons voir les mêmes causes, les
+mêmes effets, les mêmes conséquences se produire. Ces trois criminelles
+vont formuler la même plainte, proclamer la même injustice, en appeler
+à la même revendication, et cependant elles appartiennent toutes les
+trois à des milieux tout à fait différents, tout à fait opposés même.
+La première est une femme de théâtre, la seconde une servante, une
+prostituée, dit-on, la troisième une femme du monde; l'une était
+vierge, l'autre avait déjà eu un enfant d'un autre homme, la dernière
+était une femme mariée qui avait des enfants légitimes, qui les aimait
+et qui avait toujours été digne de tous les respects comme fille,
+comme épouse, comme mère.
+
+Si ces trois crimes n'avaient pas été commis, si les choses avaient
+suivi leur cours naturel, si la fille de mademoiselle Bière avait
+vécu, et que, plus tard, le fils de mademoiselle Virginie Dumaire la
+prostituée eût voulu l'épouser, mademoiselle Marie Bière ne l'aurait
+pas voulu.
+
+Si l'un des enfants de madame de Tilly avait voulu s'allier avec
+l'enfant de Marie Bière ou de Virginie Dumaire, madame de Tilly s'y
+serait opposée. Avant leurs crimes respectifs, la première se croyait
+hiérarchiquement en droit de mépriser la seconde, la dernière de
+mépriser les deux autres.
+
+Les voici cependant sur les mêmes bancs, entre les mêmes gendarmes,
+ayant à répondre à la même accusation, inspirant la même sympathie.
+Pourquoi? parce que, arrivées là, elles ne sont plus la comédienne, la
+servante, la femme du monde, elles ne sont plus telles ou telles
+femmes, elles sont la Femme, qui vient violemment et publiquement
+demander justice contre l'homme et à qui l'opinion, mise en demeure de
+se prononcer, accorde cette justice, avec des manifestations telles que
+la loi en est réduite à s'incliner.
+
+Or quel est cet homme, contre lequel ces trois femmes viennent
+demander justice? On l'appelle ici M. G..., là M. P..., plus loin M.
+T. Sont-ce trois hommes différents? Non. C'est un seul homme, toujours
+le même, sous des noms divers, c'est l'Homme, non pas tel que le
+veulent la nature et la morale, mais tel que nos lois l'autorisent à
+être.
+
+En effet, la nature dit à l'homme: «Je t'ai donné des curiosités, des
+besoins, des désirs, des passions, des sentiments que peut seul
+satisfaire cet être nommé femme à qui j'ai donné un coeur, une
+imagination et quelquefois des sens qui la disposent à se laisser
+convaincre et entraîner par toi; prends cette femme; une fois tes
+curiosités, tes besoins, tes désirs, tes passions satisfaits, si tu
+sais te servir de l'intelligence, de la conscience, des sentiments
+dont je t'ai doué, tu aimeras cette femme, tu feras d'elle la compagne
+de toute ta vie, la mère de tes enfants. S'il y a une chance de
+bonheur pour toi, sur cette terre, elle est là.»
+
+La morale dit ensuite à cet homme: «Ce n'est pas assez. Cette femme,
+tu l'as choisie, tu l'aimes, tu veux la posséder et la rendre mère?
+N'attends pas la possession et la maternité pour te l'attacher à tout
+jamais. Tu ne dois pas seulement avoir de l'amour pour elle, mais aussi
+du respect; il n'y a pas d'amour durable sans cela, et pourquoi ton
+amour ne serait-il pas durable, puisque tu le déclares irrésistible?
+Prouve donc l'un et l'autre à cette personne, en lui donnant d'avance
+ce que d'autres ne lui donnent qu'après, en te bornant à elle, en
+l'honorant de ton nom, en travaillant pour elle et les enfants qui
+naîtront de vous deux.»
+
+Les moeurs et les lois disent ensuite au même homme: «Méfie toi; il y a
+là une amorce décevante, une solidarité douteuse, un bonheur
+incertain. Prends le plaisir, laisse le mariage, c'est une chaîne;
+laisse l'enfant, c'est une charge; et recommence avec d'autres femmes
+tant que tu pourras. Tu auras ainsi le plaisir, et tu garderas la
+liberté. Personne n'aura le droit de te rien dire, mais si, par hasard,
+on te demande des comptes, sois sans honte et sans crainte, nous sommes
+là, lois et moeurs, nous répondrons pour toi et de toi.»
+
+Et nombre d'hommes, surtout parmi les plus civilisés, laissent de côté
+ce que les principes de la morale ont d'assujettissant, et joignant
+directement ce que les invitations de la nature ont d'agréable à ce que
+les insuffisances de la loi ont de commode, ces hommes, depuis des
+siècles, se sont mis et ont continué et continuent à prendre des
+filles sans fortune, sans famille, sans défense sociale, à les posséder
+tant qu'elles leur plaisent et à les abandonner quand elles ne leur
+plaisent plus. La chose était acceptée ainsi, la prostitution et le
+suicide faisant le reste. Par le suicide, la société est débarrassée
+d'un souci et d'un reproche; par la prostitution, d'autres hommes, plus
+_moraux_, plus méthodiques, plus garantis encore, _moralement_, se
+procurent un plaisir de seconde main, moins raffiné, mais souvent plus
+agréable que le premier, dont le commerce des carrossiers et des
+couturières se trouve d'ailleurs très bien, ce qui fait que l'économie
+sociale gagne d'un côté ce que la morale et la dignité humaine perdent
+de l'autre. Les grandes civilisations ont besoin, paraît-il, de ces
+échanges «et après tout, dirait M. Prud'homme, qui apparaît toujours
+quand il s'agit de résoudre les problèmes momentanément insolubles, ces
+demoiselles n'étaient pas si intéressantes; pourquoi ne se sont-elles
+pas mieux défendues? Elles devaient bien prévoir le résultat; elles
+savaient bien qu'elles faisaient le mal, puisqu'elles le faisaient en
+cachette; il est tout naturel que le mal soit puni. Elles ont eu les
+agréments de l'amour sans en accepter les devoirs, elles en ont les
+chagrins sans en avoir les droits, elles ont ce qu'elles méritent.»
+
+Il y a du vrai; il y en a toujours dans ce que dit M. Prud'homme, sans
+quoi il ne serait pas si universel et si triomphant. Les choses
+continuaient donc leur marche ascendante et il n'y avait ni à espérer
+ni à craindre un changement de route, quand, tout à coup, un troisième
+personnage est intervenu dans la question, personnage toujours muet,
+quelquefois mort, et cependant d'une éloquence terrifiante. Voyons
+comment il procède, celui-là, depuis quelque temps. Voyons ce qui
+ressort, en substance, des débats récents où il intervient avec
+obstination.
+
+ LA JUSTICE, à mademoiselle Bière.
+
+ Pourquoi avez-vous frappé cet homme?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Parce que l'enfant que j'avais eu de lui est mort par lui, et
+ que, mon enfant étant mort, et son père m'ayant abandonnée, je
+ voulais que cet homme mourût.
+
+ LA JUSTICE
+
+ Pourquoi, étant dans ces idées, avez-vous renoué des relations
+ avec cet homme?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Parce que j'aurais voulu avoir un autre enfant.
+
+ LA JUSTICE
+
+ Expliquez-nous cela.
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Je ne peux pas; mais toutes les mères me comprendront...
+
+Depuis le mot de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire,
+jamais l'âme de la femme traquée par la férocité de l'homme n'avait
+trouvé un mot plus profond, plus troublant, plus vrai.
+
+ * * * * *
+
+Passons à mademoiselle Virginie Dumaire.
+
+ LA JUSTICE, à l'accusée.
+
+ Vous avez tué votre amant?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Oui.
+
+ LA JUSTICE
+
+ Vous regrettez d'avoir donné la mort à cet homme?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Non; ce serait à recommencer que je recommencerais.
+
+ LA JUSTICE
+
+ Pourquoi l'avez-vous tué?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Parce que j'avais un enfant de lui et que je voulais qu'il
+ reconnût cet enfant et que je ne voulais pas qu'il l'abandonnât.
+
+ LA JUSTICE
+
+ Mais vous avez déjà eu un enfant d'un autre homme?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ C'est vrai, mais il était mort.
+
+ LA JUSTICE
+
+ Ainsi, vous aviez appartenu déjà à d'autres hommes?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Oui, mais j'avais un enfant vivant de celui-là.
+
+Passons à madame de Tilly.
+
+ LA JUSTICE, à l'accusée.
+
+ Vous avez jeté du vitriol au visage de mademoiselle Maréchal.
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Oui.
+
+ LA JUSTICE
+
+ Parce qu'elle était la maîtresse de votre mari?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Non. S'il n'y avait que cette raison, j'aurais pardonné.
+
+ LA JUSTICE
+
+ Pourquoi alors?
+
+ L'ACCUSÉE
+
+ Parce que j'ai des enfants et que mon mari, leur père, n'attendait
+ que ma mort pour faire de cette femme la mère de mes enfants; il
+ me l'avait dit: et je ne voulais pas que mes enfants eussent
+ d'autre mère que moi, même moi morte.
+
+ * * * * *
+
+Voilà donc les enfants, ou plutôt l'enfant qui entre dans le débat, et
+qui, par la voix de la femme, de la mère, de celle qui, comédienne,
+servante, grande dame, dans la honte ou la glorification, dans le
+secret ou en pleine lumière, a mis cet enfant au monde, au risque de sa
+propre vie, au milieu des angoisses, des terreurs, des tortures et des
+cris, voilà l'enfant qui entre dans le débat, et qui, légitime ou non,
+vivant ou mort, du sein de sa mère, du fond de son berceau ou du fond
+de sa tombe, prend la défense de sa mère, que vous voulez condamner,
+contre son père, qui vous échappe; et le voilà défiant la loi qui
+recule.
+
+Est-ce clair?
+
+C'est que vous aurez beau faire et surtout beau dire, les lois de la
+nature resteront toujours antérieures aux lois du code et même de la
+morale; c'est qu'elles seront, en définitive, les plus fortes et que
+vous n'aurez de repos et de sécurité véritables que quand vous aurez
+mis d'accord ces trois termes: la nature, la morale et la loi. Il y en
+a deux qui s'entendent, la loi et la morale; mais la nature n'est pas
+admise dans leur convention et il faut qu'elle le soit.
+
+C'est peut-être très moral et surtout très simple de dire: «Les
+enfants naturels n'auront pas le droit de rechercher leur père; nous ne
+reconnaîtrons comme ayant des droits quelconques que les enfants nés
+d'un mariage ou reconnus par acte authentique et encore ceux-ci
+n'auront que des droits restreints à la notoriété, à l'estime, à
+l'héritage; il n'y a de femme respectable et pouvant invoquer notre
+protection que la femme mariée; à partir de quinze ans et trois mois,
+la jeune fille qui aura cédé à un homme, sans que celui-ci ait employé
+le rapt ou la violence, n'aura rien à nous demander si cet homme la
+rend mère et l'abandonne; le meurtre volontaire est puni de la prison
+ou des galères: s'il est accompagné de préméditation, il est puni de
+mort, etc.»
+
+Tout cela est très moral, très simple, très clair, très joli, si vous
+voulez, mais cela n'a aucun rapport avec les instincts, les besoins,
+les exigences de la création universelle; ce sont des vues
+particulières, des menaces inutiles dont elle ne tient, dont elle ne
+peut tenir aucun compte dans son évolution providentielle et
+progressive; et, lorsque cette grande lutte du masculin et du féminin,
+lutte dans laquelle, comme mâles, nous nous sommes donnés tous les
+droits, vient finalement aboutir au champ clos du tribunal, la femme,
+sacrifiée depuis des siècles à vos combinaisons sociales comme fille,
+comme épouse, comme mère, se révolte et vous dit en face, car telle est
+la conclusion que l'on doit tirer de la répétition de certains faits
+déclarés jadis infâmes par vos lois et aujourd'hui indemnes par vos
+jugements, et la femme criminelle, révoltée, entre deux gendarmes, sans
+repentir, menaçante, prête à recommencer, vous dit en face:
+
+«Eh bien, oui, j'ai aimé; oui, j'ai ce que vous appelez failli,
+c'est-à-dire cédé à la nature; oui, je me suis donnée à un homme, à
+plusieurs même; oui, j'ai ensuite prémédité un crime, je me suis
+exercée à manier les armes des mâles; oui, j'ai attendu cet homme et je
+l'ai frappé par surprise, lâchement, dans le dos et en pleine rue; oui,
+j'ai demandé à celui-ci un dernier baiser, et, tandis qu'il me serrait
+dans ses bras et qu'il ne pouvait m'échapper, je lui ai brûlé la
+cervelle; oui, j'ai marqué mon mari infidèle et ingrat sur le visage
+de sa complice, de cette jeune fille qui ne m'avait rien fait
+personnellement, qui ne me devait rien, qui ne se défiait pas de moi,
+qui ne pouvait pas me croire capable, moi femme du monde et respectée,
+d'une lâcheté et d'une ignominie; tout cela est vrai; mais je suis la
+mère, l'être sacré s'il n'a jamais failli, l'être racheté s'il aime
+l'enfant né de sa faute.
+
+«Eh bien, ce que j'ai fait, je l'ai fait au nom de mon enfant qui est
+innocent, quelle que soit sa mère, que vous auriez dû protéger et que
+vous ne protégez pas. Vous avez permis à l'homme de me prendre vierge,
+de me rendre mère, de me rejeter ensuite déshonorée et sans ressources,
+et de me laisser à la fois la honte et la charge de son enfant; vous
+lui avez permis aussi, quand il m'avait épousée, de me trahir, d'avoir
+d'autres femmes, contre lesquelles vous ne pouvez pas ou ne voulez pas
+me défendre, de me prendre ma fortune, celle de mes enfants pour la
+porter à l'autre, et vous m'avez condamnée à être éternellement la
+femme de cet homme, tant qu'il vivrait, si misérable qu'il fût. Vous me
+ridiculisez si je reste fille, vous me déshonorez et me conspuez si, en
+restant fille, je deviens mère; vous m'emprisonnez et m'annihilez si je
+me constitue épouse pour devenir mère; soit, j'en ai assez, et je tue.
+Vous avez permis que mon enfant, illégitime ou légitime, puisse ne pas
+avoir de père; emprisonnez-lui ou tuez-lui maintenant sa mère: il ne
+nous manque plus que ça; allez!»
+
+Qu'est-ce que vous pouvez répondre? qu'on n'a pas le droit de se faire
+justice soi-même? que l'homicide volontaire est prévu par tel article
+du Code pénal et doit être puni de telle et telle peine par tel autre?
+Essayez.
+
+Les criminelles sont-elles donc véritablement dans leur droit? Non;
+mais elles montrent l'homme dans son tort, la loi dans son tort, et
+alors c'est la foule, c'est-à-dire l'instinct naturel qui devient
+l'arbitre et qui vous force à rendre votre verdict au nom de l'innocent
+qui est l'enfant. Et ce sentiment naturel et cette émotion sont montés
+à un tel degré, que, si celui que vous appelez le ministère public, le
+défenseur de vos lois, le protecteur de la morale, l'organe de la
+justice (un incident nouveau se produisant qui peut donner aux débats
+un cours moins favorable à l'accusée), si ce magistrat inquiet,
+responsable, demande un surcroît d'enquête pour mieux connaître de la
+vérité, le public présent proteste comme dans une salle de spectacle,
+l'opinion s'irrite, la presse s'indigne. On ne rend pas assez tôt à la
+liberté cette femme qui a tué, cette meurtrière qui ne nie pas son
+crime, qui ne le regrette pas, qui le recommencerait si elle l'avait
+manqué. Et c'est le magistrat, c'est l'accusateur qui devient pour
+ainsi dire l'accusé.
+
+ * * * * *
+
+Qu'est-ce que cela signifie vraiment? où en est la majesté de la
+justice? que devient le respect dû à la loi? Celui-ci a reçu deux
+balles dans les reins; il peut en mourir d'un moment à l'autre, on
+vous l'a dit. Celui-là est mort assassiné; c'est encore plus net et
+plus sûr; ces hommes aussi avaient une mère, une famille, le dernier
+avait une profession, il servait à quelque chose; il n'avait ni volé ni
+tué, il n'avait commis aucun des délits que les législateurs, dans
+leurs longues et minutieuses méditations, ont prévus, numérotés,
+flétris, frappés d'une peine infamante ou taxés d'une réparation
+matérielle. Cette autre est défigurée, estropiée, condamnée à la honte,
+au célibat, à la misère et à la maladie. Ces trois personnes n'ont
+cependant agi comme elles l'ont fait qu'avec l'autorisation et la
+garantie de vos lois; elles n'ont commis ni un des crimes, ni un des
+délits, ni une des contraventions que vous avez incriminés ou même
+signalés comme immoraux et justiciables d'une forte ou d'une petite
+peine; elles seraient en droit de vous dire: «Vous ne nous avez pas
+renseignés; vous ne nous avez pas indiqué nos devoirs; vous nous avez
+même dévolu des droits; nous ne pensions pas mal agir, puisque votre
+Code, si clair et si détaillé à la fois, n'indique nulle part que notre
+conduite soit répréhensible. La religion à laquelle nous avons été
+voués par nos parents en venant au monde et la morale qu'on nous a
+inculquée depuis nous apprenaient bien que notre conduite n'était pas
+très régulière, puisque nous pratiquions l'amour autrement que dans le
+mariage; mais les habitudes et les moeurs autorisent de tous côtés
+autour de nous ce que vos lois ne punissent ni ne défendent, et,
+d'ailleurs la religion et la morale défendent tout aussi bien la
+séduction, l'abandon des enfants, les vengeances et les meurtres dont
+nous sommes victimes. Puis cette religion et cette morale n'ont aucun
+moyen coercitif à leur disposition, et, n'ayant plus à discuter qu'avec
+notre conscience, nous étions toujours sûrs, tant que nos forces
+physiques resteraient à la disposition de nos fantaisies, de trouver
+cette conscience aussi élastique et accommodante que la société au
+milieu de laquelle nous vivons; en outre, cette religion et cette
+morale tenant le repentir à notre service sans lui fixer d'époque, nous
+avions cru devoir remettre cette formalité aux derniers moments de
+cette vie terrestre et réjouir ainsi le ciel plus que ne le feraient
+les justes qui n'ont jamais péché.»
+
+Voilà ce que ces trois personnes seraient en droit de vous dire si vous
+les écoutiez; mais vous en êtes réduits à ne plus les écouter, et,
+après leur avoir donné tant de droits de faire le mal, à ne pouvoir les
+défendre contre celui qu'on leur fait. La loi de Lynch tout bonnement.
+Les représailles personnelles, la justice par soi-même, oeil pour oeil,
+dent pour dent, voilà où vous en êtes, avec votre Code, objet
+d'admiration pour tous les peuples!
+
+Et tous ces désordres, tous ces crimes, tous ces scandales, toutes
+ces illégalités parce que vous n'avez pas le courage, car ce n'est
+pas le temps qui vous manque, de faire des lois qui assurent à
+l'honneur des filles les mêmes garanties qu'à la plus grossière
+marchandise, qui rendent la même justice à tous les enfants de la même
+espèce, de la même patrie, de la même destinée, et qui autorisent
+celui des deux époux que l'autre déshonore, abandonne, ruine ou trahit,
+à reprendre sa dignité, sa liberté, son utilité, sans avoir recours à
+l'adultère, à la stérilité, au suicide ou au meurtre. Alors, faute
+d'équité prévoyante et de justice préventive, maris qui égorgent leurs
+femmes, filles qui tuent leurs amants, épouses qui mutilent leurs
+rivales, applaudissements de la foule, prédominance des sentiments,
+défaite de la loi--et triomphe de l'idée.
+
+Car tout se tient. Cette incarnation nouvelle de l'idée dans les
+_femmes qui tuent_ n'est pas la seule à laquelle vous allez avoir à
+répondre, et nous en voyons déjà une autre, soeur de la première,
+poindre dans les brumes de l'horizon, du côté où le soleil se lève.
+
+ * * * * *
+
+Dieu sait si, dans notre beau pays de France, raisonnable, prévoyant,
+logique comme nous venons essayer de le démontrer une fois de plus,
+Dieu sait s'il y a des gens qui se tordent de rire chaque fois qu'on
+avance cette proposition: que les femmes, ces éternelles mineures des
+religions et des codes, ces êtres tellement faibles, tellement
+incapables de se diriger, ayant tellement besoin d'être guidés,
+protégés et défendus que la loi a mieux aimé y renoncer, voyant qu'elle
+aurait trop à faire, Dieu sait, disons-nous, s'il y a des gens qui se
+tordent de rire à cette seule proposition que les femmes pourraient
+bien, un jour, revendiquer les mêmes droits politiques que les hommes
+et prétendre à exercer le vote tout comme eux. Jusqu'à présent, cette
+proposition n'avait été énoncée et soutenue que dans des journaux
+rédigés par des femmes et le seul retentissement qu'elle avait en était
+dans le rire presque universel dont elle avait été accueillie; ceux qui
+ne riaient pas, les personnages sérieux haussaient les épaules;
+quelques-uns, dont je suis, se demandaient tout bas si les réclamantes
+n'avaient pas raison. A vrai dire, la réclamation était faite le plus
+souvent dans des termes tellement exaltés, proclamant si haut la
+supériorité intellectuelle, morale, civile de la femme sur l'homme,
+qu'en effet elle disposait au rire. Mais, de ce qu'un droit est
+maladroitement revendiqué, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit point un
+droit. Tous les jours, un créancier sans instruction, dans une lettre
+dont l'orthographe aussi fait pouffer de rire, réclame ce qui lui est
+dû pour son travail, et, si comique que soit la forme de la
+réclamation, il n'en faut pas moins y faire droit et payer la créance.
+
+ * * * * *
+
+En janvier 1879, je trouvais et relevais, dans un journal, une
+proclamation des femmes, et, comme en ce moment-là même, avec cette
+manie de prévoir qu'on a pu facilement constater dans mes habitudes,
+je touchais à la question dans la préface de _Monsieur Alphonse_,
+j'imprimai en note cette proclamation que je vais reproduire ici pour
+en arriver où je veux.
+
+ APPEL AUX FEMMES
+
+ «_Après ce dernier appel au triomphe de la République, voici
+ venir l'heure de conquérir notre liberté. La question politique
+ tranchée, on va s'occuper de la question sociale. Si nous ne
+ sortons pas de notre indifférence, si nous ne réclamons pas
+ contre notre situation de mortes civiles, la liberté, l'égalité
+ viendront pour l'homme; pour nous femmes, ce sera toujours de
+ vains mots._
+
+ »_Les ministères se succéderont, la République de nom deviendra
+ République de fait; si la femme se contente d'être résignée, elle
+ continuera sa vie d'esclave sans pouvoir se rendre indépendante
+ de l'homme, dont le droit seul est reconnu, le travail seul
+ rétribué._
+
+ »_Femmes de France_,
+
+ »_Trois projets de loi qui nous concernent sont en ce moment
+ soumis aux Chambres. Eh bien, pas une de nous ne pourra les
+ soutenir ou les amender. Une assemblée d'hommes va faire des
+ lois pour les femmes comme on fait des règlements pour les fous.
+ Les femmes sont-elles donc des folles auxquelles on puisse
+ appliquer un règlement?_
+
+ »_L'homme fait les lois à son avantage, et nous sommes forcées de
+ courber le front. Parias de la société, debout! Ne souffrons plus
+ que l'homme commette ce crime de lèse-créature de donner à la
+ mère moins de droits qu'à son fils. Entendons-nous pour
+ revendiquer la liberté et la faculté de nous instruire, la
+ possibilité de vivre indépendantes en travaillant, la libre
+ accession à toutes les carrières pour lesquelles elles
+ justifieront des capacités nécessaires;_
+
+ »_L'association, et non la subordination dans le mariage;_
+
+ »_L'admission des femmes aux fonctions de juges consulaires, de
+ juges civils, de jurés;_
+
+ »_Le droit d'être électeurs et éligibles dans la commune et dans
+ l'État._
+
+ »_Femmes de Paris, il ne tient qu'à nous de changer notre sort.
+ Affirmons nos droits, réclamons-les avec persévérance et
+ insistance. Nos soeurs de la province nous suivront, et les
+ républicains sincères nous donneront leur concours à la tribune
+ et au scrutin, parce que tous savent qu'émanciper la femme, c'est
+ affranchir la génération naissante, c'est républicaniser le
+ foyer._»
+
+Tel est cet appel, resté et devant rester sans écho. En le transcrivant
+dans ma préface, je le faisais suivre de cette seule réflexion:
+
+Le rédacteur du journal qui a cité cette proclamation trouve cela
+drôle. S'il est encore de ce monde dans vingt ans, il reconnaîtra que
+cela n'était pas aussi drôle qu'il le croyait le 23 janvier 1879.
+
+ * * * * *
+
+Reprenons aujourd'hui cette proclamation, tenons-la pour une
+expression sincère, et jugeons-la avec l'impartialité à laquelle tout
+ce qui est sincère a droit, quelle que soit la forme; tâchons d'établir
+le vrai, le faux, les contradictions, les résultats d'un pareil
+manifeste et mettons toute la méthode, toute la justice, toute la
+clarté, toute la logique possibles dans cette discussion. Ce n'est pas
+très facile quand on discute de la femme telle qu'elle doit être avec
+la femme telle qu'elle est, telle que nous l'avons faite, avouons-le,
+nous les hommes; car nous l'autorisons tantôt par notre despotisme,
+tantôt par notre admiration, tantôt par notre mépris, à dire que tout
+ce qu'elle a de bon vient d'elle et que tout ce qu'elle a de mauvais
+vient de nous. Prenons le fond même des choses et traitons-les avec le
+même sérieux que l'auteur du manifeste.
+
+La question n'est pas nouvelle. Cette revendication politique des
+femmes, ce désir de vouloir être associées à l'homme et même
+substituées à lui dans le gouvernement de l'État, date de loin; il y a
+deux mille trois cents ans, Aristophane écrivait sur ce sujet une de
+ses meilleures comédies et la tentative féminine a maintes et maintes
+fois été répétée depuis lors. Prenons la dernière, elle est restée et
+restera longtemps peut-être sans acquiescement, du moins parmi les
+femmes. Les raisons de l'insuccès sont bien simples et bien faciles à
+donner.
+
+D'abord, nombre de femmes n'ont pas lu ce manifeste; mais toutes les
+femmes de l'univers l'eussent-elles lu, le résultat obtenu eût été
+absolument le même. Dans quel groupe féminin eût-il pu trouver de
+l'approbation et de l'appui. Voyons comment se répartit l'espèce
+féminine dans notre pays et dans tous les pays civilisés.
+
+Il y a d'abord (à tout bonheur tout honneur), il y a d'abord les femmes
+heureuses dans l'état actuel des choses. Celles-là non seulement ne
+demandent pas la moindre réforme, mais elles la redoutent et elles
+traitent de folles ou de déclassées celles qui en demandent une. Il est
+vrai de dire que le bonheur personnel n'est pas un argument dans une
+discussion générale, ce n'est qu'un privilège et il devient aisément de
+l'égoïsme. Nombre d'hommes aussi avaient trouvé le bonheur dans l'état
+social au milieu duquel ils vivaient; cela n'a pas empêché d'autres
+hommes, ayant à souffrir de cet état social, de faire des révolutions
+nécessaires, et ce n'est pas fini, quels que soient la satisfaction et
+le profit que des hommes nouveaux tirent des réformes nouvelles. Il n'y
+a donc pas à compter sur l'adhésion des femmes heureuses du moins tant
+qu'elles seront heureuses, et, en attendant, si elles se comptent,
+elles verront qu'elles seront loin d'être la majorité.
+
+Il y a les femmes habiles, intelligentes, si vous aimez mieux, qui,
+munies de certaines qualités physiques et morales, ont tourné
+l'obstacle, comme on dit, et faisant ce qu'elles veulent du milieu
+qu'elles occupent, tiennent les hommes pour des êtres inférieurs et
+déclarent que celles qui ne se tirent pas d'affaire, comme elles, sont
+des niaises et des maladroites. Il n'y a pas non plus à compter sur
+celles-là, encore moins que sur les premières. Non seulement elles ne
+se plaindront jamais de l'état des choses, mais elles le trouvent
+parfait et comptent bien qu'il n'y sera rien changé. En tout cas, si le
+changement arrivait, elles seraient toutes prêtes à en tirer parti
+comme de ce qui est. Mais, dans cette discussion, la ruse n'est pas
+plus un argument irréfutable que le bonheur.
+
+Il y a, et c'est la masse, les femmes du peuple et de la campagne,
+suant du matin au soir pour gagner le pain quotidien, faisant ainsi ce
+que faisaient leurs mères, et mettant au monde, sans savoir pourquoi ni
+comment, des filles qui, à leur tour, feront comme elles, à moins que,
+plus jolies, et par conséquent plus insoumises, elles ne sortent du
+groupe par le chemin tentant et facile de la prostitution, mais où le
+labeur est encore plus rude. Le dos courbé sous le travail du jour,
+regardant la terre quand elles marchent, domptées par la misère,
+vaincues par l'habitude, asservies aux besoins des autres, ces
+créatures à forme de femme ne supposent pas que leur condition puisse
+être modifiée jamais. Elles n'ont pas le temps, elles n'ont jamais eu
+la faculté de penser et de réfléchir; à peine un souhait vague et
+bientôt refoulé de quelque chose de mieux! Quand la charge est trop
+lourde elles tombent, elles geignent comme des animaux terrassés, elles
+versent de grosses larmes à l'idée de laisser leurs petits sans
+ressources, ou elles remercient instinctivement la mort, c'est-à-dire
+le repos dont elles ont tant besoin. Il n'y a donc pas à compter sur
+l'adhésion de ces malheureuses. Si le journal où se trouve l'_Appel aux
+femmes_ leur tombe entre les mains, elles en enveloppent le morceau de
+hareng salé ou de fromage mangé à la hâte sur un morceau de pain dur,
+et elles ne le liront pas même après, par la meilleure de toutes les
+raisons: elles ne savent pas lire. Vienne l'émeute, quelques-unes, dans
+les grandes villes, assassineront, incendieront et se feront fusiller
+dans le vin, le pétrole et le sang; voilà tout; mais l'ignorance, la
+misère et la servitude ne sont pas plus que le bonheur et la ruse des
+arguments en faveur du maintien des choses.
+
+Il y a les femmes honnêtes, esclaves du devoir, pieuses. Leur religion
+leur a enseigné le sacrifice. Non seulement elles ne se plaignent pas
+des épreuves à traverser, mais elles les appellent pour mériter encore
+plus la récompense promise, et elles les bénissent quand elles
+viennent. Tout arrive, pour elles, par la volonté de Dieu, et tout est
+comme il doit être dans cette vallée de larmes, chemin de l'éternité
+bienheureuse. Non seulement celles-là ne réclameraient, dans aucun cas,
+ce que l'_Appel aux femmes_ demande, mais elles ne l'accepteraient pas
+si on le leur offrait. D'ailleurs, elles ne lisent ni les journaux, ni
+les livres où il est question de ces choses-là; cette lecture leur est
+interdite. Si, par hasard, elles avaient connaissance de pareilles
+idées, suggérées certainement par l'esprit du mal, elles en
+rougiraient, elles en souffriraient pour leur sexe, et elles prieraient
+pour celles qui se laissent aller à propager de si dangereuses erreurs
+et à donner de si déplorables exemples. Il ne faut donc pas non plus
+compter sur celles-là, quoi qu'elles aient à souffrir de notre état
+social, puisque la soumission est leur règle, le sacrifice leur joie et
+le martyre leur espérance. Mais, pas plus que le bonheur, la ruse,
+l'ignorance, la misère et la servitude,--la foi aveugle, l'extase et
+l'immobilité volontaire de l'esprit ne sont des arguments sans
+réplique.
+
+Il y a celles qui ne sont ni heureuses, ni adroites, ni abruties, ni
+pieuses, qui ont assez de dignité pour vouloir rester dans le bien,
+assez d'intelligence pour pouvoir être associées à n'importe quel
+homme, ou pour entrer seules dans n'importe quelle carrière, où il
+n'est besoin que de volonté, de patience, d'énergie, de probité; assez
+d'idéal, de tendresse, et de dévouement pour être épouses et mères;
+assez de réserve et de respect d'elles-mêmes pour ne jamais récriminer,
+et qui, parce qu'elles sont femmes, et femmes ou moins belles, ou moins
+hardies ou moins riches surtout que d'autres, se voient refuser, non
+seulement les sentiments et les joies, mais les positions, les moyens
+d'existence auxquels elles pourraient prétendre. Trop affinées par
+l'éducation pour le travail des manoeuvres, trop fières pour la
+domesticité ou la galanterie, trop timides pour la révolte ou
+l'aventure, trop _femmes_ pour les voeux monastiques, sous la pression
+régulièrement pesante, circulaire et infranchissable de l'égoïsme
+collectif, celles-là voient, de jour en jour, en sondant l'horizon
+toujours le même, s'effeuiller dans l'isolement, dans l'inaction, dans
+l'impuissance, les facultés divines qui leur avaient d'abord fait faire
+de si beaux rêves et dont il leur semble que l'expansion eût pu être
+matériellement et moralement si profitable aux autres et à elles-mêmes.
+Elles sentent qu'elles auraient pu donner au moins autant de bonheur
+qu'elles en auraient reçu, et elles meurent sans avoir été ni amantes,
+ni épouses, ni mères. De temps en temps, elles font une tentative
+individuelle, isolée, avec leurs seules ressources et leurs seules
+forces dans quelqu'une de ces carrières ou de ces entreprises des
+mâles, où l'appui si nécessaire de l'homme et de l'argent leur manque
+presque toujours et qui avorte, ajoutant des soucis pour l'avenir aux
+tristesses du présent et du passé; quelquefois une espérance secrète
+de revanche par le coeur, par l'amour, amène un écart mystérieux, une
+faute désintéressée et touchante cruellement et silencieusement expiée
+sans recours à l'assassinat. S'il est un groupe de femmes auquel
+l'_Appel aux femmes_ devrait s'adresser, où il devrait trouver des
+alliées, c'est celui-là. Mais il ne faut pas compter non plus sur ces
+femmes. Leur intelligence, leur instruction, leurs chagrins, leurs
+déceptions sans cesse renouvelées, tout leur dit qu'il y aurait autre
+chose à faire d'elles et pour elles que ce qu'on fait; mais, leur
+modestie, l'habitude de l'effort inutile, la peur du bruit et du
+scandale ne leur permettent que des adhésions secrètes et des
+complicités tout intérieures. Elles souffrent, elles doutent, elles se
+taisent, et, passé un certain âge, elles n'espèrent même plus.
+
+Enfin, il y a les femmes intelligentes, dont l'intelligence, grâce à la
+fortune ou à l'indépendance matérielle, n'a pas besoin d'aller jusqu'à
+l'habileté; ces femmes, ne se considèrent pas seulement comme des êtres
+de sentiment, de fonction et de plaisir: elles s'intéressent aux
+grandes questions humaines et sociales; elles lisent, s'éclairent,
+vivent, sans le pédantisme fustigé par Molière, dans le commerce des
+esprits supérieurs, et, se faisant accessibles aux idées de progrès et
+de civilisation en dehors des formules traditionnelles et consacrées,
+dites «bonnes pour les femmes», elles se tiennent pour aussi capables
+que les hommes de comprendre, de réfléchir, de savoir et de juger. Ces
+femmes-là ne doutent pas que la femme, en qualité de personne humaine,
+douée d'un coeur et d'un cerveau, tout comme l'autre personne humaine,
+ne doive avoir un jour les mêmes droits, noms, raisons et actions que
+celle-ci. Seulement, elles savent que ce progrès, elles ne sauraient le
+conquérir de prime abord par elles seules, que c'est là, au
+commencement, oeuvre d'homme, et que ce progrès ne peut être que
+retardé à être violemment et publiquement revendiqué par elles. Dans le
+groupe des hommes où ces questions de l'avenir s'agitent et qui sont
+appelés à les traiter un jour dans la politique, groupe qu'elles
+traversent constamment, elles sont par leur éducation, par leurs
+aptitudes, par leur droiture, par leur morale élevée, large,
+conciliante, par leurs qualités intellectuelles et morales, par leurs
+perceptions fines et leur interprétation ingénieuse des choses, elles
+sont le meilleur exemple et le plus puissant témoignage en faveur de
+l'égalité sociale, morale, légale de l'homme et de la femme. Mais ces
+femmes ne sont pas nombreuses, et l'appel public qui leur est fait ne
+doit pas compter sur leur adhésion publique. La question, pour elles,
+est à la fois trop sérieuse, trop complexe et trop délicate pour être
+livrée aux hasards des discussions en plein air, et compromise par les
+utopies des impatientes et des excessives, sur lesquelles seulement un
+tel manifeste pouvait compter, de sorte que les auxiliaires qu'il
+recrute et qui adhèrent à lui publiquement sont justement celles qui le
+compromettent et qui éloignent les autres.
+
+D'où viennent l'impatience, l'exagération, l'agitation extérieure de
+ces adhérentes dangereuses? De convictions sincères, nous n'en doutons
+pas, mais plus souvent nées de souffrances, de déceptions, d'erreurs
+individuelles que d'observations désintéressées. «Ce sont ceux qui
+souffrent qui crient!» diront ces femmes; ce n'est pas douteux; et, si
+ceux qui souffrent ne criaient pas, on ne saurait pas qu'ils souffrent
+et personne ne songerait à soulager les maux ou à réparer les
+injustices dont ils ont à se plaindre, c'est tout aussi évident. Mais
+la souffrance par elle seule n'est pas plus un argument irréfutable que
+le bonheur. Toute souffrance a droit à la pitié et à l'assistance; mais
+elle est quelquefois la conséquence logique et le châtiment fatal
+d'une imagination exaltée, d'une insoumission irréfléchie, d'un rêve
+déçu, d'un orgueil trop grand, d'un manque d'énergie et de volonté.
+
+On n'arrive, très souvent, homme ou femme, à craindre et à tenter de
+détruire un état social, qu'après l'avoir longtemps exploité tel qu'il
+était. On n'a donc à lui reprocher que de ne s'être pas prêté à
+certaines combinaisons peut-être trop exigeantes. Ce n'est pas là une
+raison suffisante pour ceux que l'on veut troubler dans leur repos et
+leurs habitudes. De là cette résistance instinctive et naturelle à des
+réformes radicales dont la cause peut être attribuée aux intérêts
+purement personnels et même mal définis de ceux qui les réclament. «Il
+faut voir», disent les gens sans parti pris; mais, pour bien voir, il
+faut du temps, et les impatients déclarent qu'ils ont vu et bien vu
+pour tout le monde. Cela n'est pas toujours convaincant.
+
+La personne humaine, homme ou femme, est continuellement à la recherche
+du bonheur; mais le bonheur est relatif et dépend des tempéraments, des
+caractères, des milieux. Chacun se rêve un bonheur particulier, et
+celui-là serait le fou des fous qui croirait qu'en donnant à chacun le
+bonheur particulier qu'il désire, on constituerait le bonheur
+universel. D'un autre côté, disons-le, au risque de passer une fois de
+plus pour un esprit paradoxal, si nous ne pouvons pas toujours nous
+procurer le bonheur que nous souhaitons, nous pouvons toujours nous
+soustraire aux malheurs qui nous frappent, lesquels ne sont jamais,
+passez-moi le mot, que des bonheurs qui n'ont pas voulu _se laisser
+faire_.
+
+Il n'y a pour l'homme que deux malheurs involontaires, qu'il puisse
+qualifier d'immérités, dont il ait vraiment le droit de se plaindre et
+auxquels la société doive vraiment assistance et pitié; ce sont ceux
+qu'il peut trouver à sa naissance: la misère et la maladie. En dehors
+de ces fatalités congénitales, ce qu'il appelle son malheur est
+toujours son oeuvre. La vie ne réalise pas toutes ses espérances, et
+alors il se déclare malheureux. Il veut le plaisir, il veut la fortune,
+il veut l'amour, il veut la gloire, il veut la famille! Un jour, le
+plaisir se dérobe, la fortune échappe, l'amour trompe, la gloire
+trahit, la famille se dissout par l'ingratitude ou la mort; alors
+l'homme maudit la destinée, il crie à l'injustice.
+
+En réalité le malheur de l'homme se réduit à ceci: à ce qu'il n'a pas
+été aussi heureux qu'il comptait l'être, qu'il s'attribuait le droit de
+l'être. Si cet homme qui se plaint tant, avait su pour lui-même ce
+qu'il savait si bien pour les autres, et ce qu'il leur disait si bien,
+quand il les entendait gémir en lui demandant de les consoler: que le
+plaisir est éphémère, que la fortune est changeante, que l'amour est
+volage, que la gloire est trompeuse, que l'enfant est mortel et souvent
+ingrat, il n'aurait pas connu les malheurs qu'au lieu et place du
+bonheur espéré, lui ont causés la famille, la gloire, l'amour, la
+fortune et le plaisir. Il a joué, avec l'espoir de gagner, il a perdu,
+il paye. Qu'y faire? Il n'avait qu'à ne pas jouer.
+
+Un homme qui ne se marie pas est sûr de ne pas avoir les ennuis, les
+dangers, les chagrins du mariage; un homme qui n'a pas d'enfants est
+sûr de ne pas en perdre et de ne pas les voir ingrats; un homme qui a
+de quoi vivre, qui s'en contente et qui ne cherche pas à devenir
+millionnaire est sûr de ne pas perdre ce qu'il possède; un homme qui
+n'a pas de maîtresse est sûr de ne pas être trahi par elle; un homme
+qui n'a pas l'ambition des hautes destinées est sûr de ne pas être
+précipité des sommets, et il se soucie fort peu que la roche tarpéienne
+soit près du Capitole. Ce n'est pour lui que de la géographie et de
+l'architecture. Ce qui fait le malheur de l'être humain, toujours en
+dehors de la misère et de la maladie natives, c'est qu'il met son
+bonheur dans les choses périssables, lesquelles, en se désagrégeant
+par la loi des épuisements et des métamorphoses, laissent dans le vide,
+dans la stupeur et dans le désespoir ceux qui se sont fiés à elles.
+Tout être qui ne s'attachera qu'aux choses éternelles ne connaîtra pas
+ces malheurs-là. De là cette sérénité des grands religieux et des
+grands philosophes; de là leur mépris bienveillant, charitable et doux
+pour les infortunes humaines dont ils ont trouvé la cause dans les
+erreurs et les faiblesses du petit désir humain. Pas de déceptions, pas
+de fatalités, pas de récriminations pour ceux qui se vouent à l'amour
+exclusif, sans calculs et sans ambitions terrestres, de la nature, de
+Dieu, de l'art, de la science, de l'humanité.
+
+Alors plus d'action, plus de mouvement, plus d'idéal, plus
+d'espérances; plus de but, plus de liens, plus de familles, plus de
+sociétés par conséquent! La vie, non pas même des animaux, lesquels
+obéissent encore à des instincts, à des besoins, à des émotions, à des
+sentiments, mais des automates et des machines, ou alors un monde de
+raisonneurs, de saints, de contemplatifs, s'extasiant devant la
+création sans rien demander, sans rien comprendre à la créature, et, en
+définitive, la stérilité et la mort pour éviter l'illusion, la faute et
+la douleur. Voilà ce que vous nous demandez?
+
+Moi, je ne vous demande rien. J'établis tout bonnement ce qu'on appelle
+un état de situation. Je me trouve en face de personnes qui se
+plaignent et qui accusent la société de tous les maux dont elles
+souffrent. Je cherche si, en effet, collectivement, les hommes sont
+aussi coupables que certaines personnes le disent de leurs malheurs
+particuliers. Je trouve et je prouve que l'initiative personnelle y
+entre pour beaucoup, je démontre mathématiquement qu'il n'y a vraiment
+que deux malheurs involontaires et immérités, et, ce point établi que
+nous ne saurions poursuivre la réalisation du bonheur humain à travers
+tous les _alea_ de ce monde, sans avoir la chance de nous égarer et de
+nous perdre, j'indique le moyen certain, bien connu, qui est et restera
+peu usité de n'avoir rien à redouter des douleurs communes, et, après
+ce préliminaire indispensable à mes conclusions, j'en reviens à
+l'_Appel aux femmes_, et je m'occupe de discerner en toute conscience,
+avec ceux qui ne se croient pas le droit de tout railler à première
+vue, ce qu'il faut prendre, ce qu'il faut laisser des revendications
+féminines qui, par des actes violents ou des manifestes libellés, se
+proposent et vont bientôt s'imposer à la discussion politique.
+
+ * * * * *
+
+Établissons avant tout ceci:
+
+Quand la femme demande à ne pas être esclave de l'homme, et quand, en
+même temps, elle croit pouvoir être indépendante de l'homme, elle a
+tort.
+
+D'abord la femme n'est esclave de l'homme que quand elle le veut bien,
+quand elle l'épouse, et rien, légalement, ne la force de l'épouser.
+Ensuite elle ne peut pas avoir une vie à part, indépendante de
+l'homme, puisque l'homme remplit certaines fonctions matérielles
+qu'elle ne peut remplir, et sans lesquelles sa vie à elle, sa
+vie à part, sa vie indépendante comme elle la voudrait, n'aurait
+aucune sécurité, aucune possibilité d'être; ainsi l'homme est soldat
+et la femme ne l'est pas. Elle dépend donc de l'homme, même si elle
+reste célibataire, pour la défense de son foyer. Quant à son
+esclavage, il est, nous le répétons, volontaire; elle est légalement
+libre, aussi libre, plus libre que l'homme, à partir de vingt et un
+ans, et pas un pouvoir au monde ne saurait lui prendre la moindre
+parcelle de cette liberté légale, si elle veut la garder, liberté bien
+autrement étendue, bien autrement avantageuse, toujours légalement,
+que la nôtre.
+
+En effet, à vingt et un ans, la femme peut se marier sans le
+consentement de ses parents ou plutôt en passant outre; à vingt-cinq
+ans seulement, l'homme peut se marier dans les mêmes conditions;
+autrement dit, il est, pendant quatre ans de plus qu'elle, esclave de
+la loi, et, sur ce point, dans l'état social, inférieur à la femme. Ce
+n'est pas tout. L'homme est astreint, non de son plein gré, mais par un
+de ces règlements que la femme l'accuse d'avoir dirigés contre elle
+seule, l'homme est astreint au service militaire et, s'il déserte, s'il
+se révolte, les galères ou la mort. De cet esclavage qui pèse sur
+l'homme et dont elle est dispensée, la femme ne parle pas. Cette
+dispense, vaut cependant bien quelque chose. La femme est donc mal
+venue à demander son admission aux fonctions de juge civil et de juré;
+il n'y a pas plus lieu de lui accorder le droit de diriger l'État qu'il
+n'y a eu lieu de lui imposer le devoir de le défendre. Qu'elle soit
+soldat d'abord, elle sera juge, consul ou juré ensuite.
+
+Voilà donc de grands avantages sur les hommes concédés par les lois à
+la femme. En les lui attribuant, les lois se sont conformées aux
+indications de la nature. La femme leur a paru être organiquement plus
+précoce, musculairement plus faible que l'homme; elle a tenu compte de
+sa précocité, quant au mariage; de sa faiblesse, quant aux fonctions.
+La femme lui paraissant plus faible que l'homme, la loi, dans le
+mariage, a voulu la mettre non pas sous le pouvoir, mais sous la
+protection de l'homme. Là encore, elle a suivi les indications de la
+nature. L'enfantement, l'allaitement, les soins assidus à donner à
+l'enfant pendant son enfance, c'est-à-dire pendant dix ou douze ans,
+tout cela, joint à la faiblesse naturelle de la femme, exigeait la
+tutelle du mari. Cette tutelle devient facilement de la surveillance,
+de la tyrannie, parce que la loi a dû compenser pour l'homme les trop
+grands privilèges que, dans l'union conjugale, la nature accordait à la
+femme et qui étaient un danger incessant pour le mari. En effet, avec
+un peu d'habileté, qui n'est pas rare, la femme peut introduire dans le
+foyer commun, donner le nom et appeler à des biens patrimoniaux ou
+acquis, à la succession de son époux, l'enfant d'un autre homme, tandis
+que l'homme ne peut jamais, quoi qu'il fasse, imposer à sa femme
+l'enfant d'une autre femme. L'homme s'est donc attribué certains
+droits ou plutôt certaines garanties qui ne le garantissent pas
+toujours, bien qu'il en abuse souvent à l'égard de ces femmes
+irréprochables et sacrifiées, en faveur desquelles nous demandons le
+divorce. La femme peut donc avoir à se plaindre de l'homme dans le
+mariage; mais alors elle rentre dans les _alea_ de la recherche du
+bonheur commune aux deux sexes. Elle a espéré être heureuse par le
+mariage, elle ne l'est pas; elle s'est trompée, et elle paye son
+erreur. L'homme est soumis comme elle à la même déception, s'il a
+commis la même faute; ce n'est pas là une loi spéciale prise en défaut,
+c'est une loi générale, pour les uns et les autres. La femme pouvait
+éviter les chagrins du mariage. Elle n'avait qu'à ne pas se marier.
+Rien ne l'y forçait. Elle a cédé à l'espérance d'être plus heureuse
+par le mariage que par le célibat, soit; la loi humaine, jusque-là, n'a
+rien à se reprocher.
+
+Savez-vous ce qui fait le malentendu dans cette interminable discussion
+de la revendication des droits des femmes? C'est que les femmes se
+trompent de mot, involontairement bien entendu, dans l'exposé de cette
+revendication et qu'elles s'en prennent aux lois de ce qui est, encore
+une fois, l'oeuvre des moeurs. Voilà la vérité. Les droits accordés par
+les lois sont identiques pour elles comme pour l'homme, et, même, nous
+l'avons dit, s'il y a un avantage, il est pour la femme. La loi lui
+laisse faire tout ce qu'elle permet à l'homme. Elle lui donne toute la
+liberté compatible avec la sécurité publique, et l'homme n'en a pas
+plus qu'elle. C'est seulement quand la femme a fait une chose, non pas
+commandée, mais recommandée par les moeurs, lesquelles n'ont pas de
+règlement fixe, ni de moyens matériels de contrainte, c'est seulement
+enfin lorsque la femme a cédé aux conseils et à l'influence des moeurs,
+toujours avec l'espérance de les utiliser à son profit, c'est alors
+seulement qu'il lui vient l'idée d'accuser les lois de son insuccès ou
+de son erreur. La loi n'impose à la femme aucun mode particulier
+d'existence; elle se borne à les prévoir tous, autant que possible,
+pour le cas où, une difficulté survenant par suite de la mauvaise
+exécution d'un contrat particulier volontaire, signé par les deux
+parties, on vient réclamer son intervention et son arbitrage. La femme
+n'a donc pas à réclamer les mêmes droits légaux que les hommes; elle
+les a. La femme majeure, comme l'homme majeur, est complètement libre:
+elle peut quitter sa famille, aller, venir, voyager, s'expatrier,
+acheter, vendre, négocier, entrer dans toutes les carrières en accord
+avec son intelligence, son instruction, ses aptitudes, ses forces, son
+sexe. Elle peut vivre à sa fantaisie et avoir autant d'enfants qu'il
+lui plaît, si la nature s'y prête, avec qui bon lui semble.
+
+«Mais cette femme qui vit selon sa fantaisie, qui a des enfants avec
+qui bon lui semble, elle est compromise, déshonorée, honnie.»
+
+Par qui? pas par les lois, par les moeurs.
+
+«Mais il est dans la destinée de la femme de se marier, d'avoir un
+époux légal, des enfants légitimes.»
+
+Où avez-vous vu cela? Dans les moeurs. Il n'en est pas question dans
+les lois.
+
+Les lois réglementent le mariage, mais elles ne l'ordonnent pas, elles
+ne le conseillent même pas.
+
+Je comprendrais les réclamations des femmes, si ces réclamations se
+produisaient contre les moeurs. Je comprendrais les femmes disant:
+«Nous avons un idéal: l'amour; nous avons une mission: la maternité.
+Nous demandons à réaliser notre idéal, à accomplir notre mission.
+
+»C'est non seulement notre idéal, c'est non seulement notre mission,
+c'est encore, au nom de la nature qui prime toutes les institutions
+humaines et morales, toutes les lois et toutes les moeurs, c'est
+notre droit et c'est notre devoir. Nous demandons les moyens
+d'exercer notre droit et de faire notre devoir.»
+
+A quoi la société répondrait:
+
+«Le mariage a été justement institué pour la satisfaction de cet
+idéal, de cette mission, de ce droit et de ce devoir.
+
+--Mais les hommes veulent seulement épouser celles qui leur apportent
+une dot, et un très grand nombre parmi nous, n'ayant pas cette dot, ne
+peuvent pas se marier. Pouvez-vous forcer les hommes à nous épouser?
+
+--Non.
+
+--Soit; nous comprenons l'homme ne voulant pas perdre définitivement
+et irréparablement sa liberté; il a une action à faire comme nous
+avons une mission à accomplir; il ne recule pas devant l'amour, il
+recule devant un contrat par lequel il se trouve trop engagé. Il y a
+un moyen de tout concilier, c'est l'union libre, nous demandons le
+droit de la contracter, au risque d'être abandonnées par l'homme
+demeuré libre.
+
+--Vous avez ce droit, personne ne s'y oppose; mais la morale le
+réprouve.
+
+--Qui a édicté cette morale?
+
+--Des législateurs religieux et politiques.
+
+--Des hommes alors?
+
+--Oui.
+
+--Ont-ils appelé des femmes dans leurs conseils avant de prendre ces
+arrêtés?
+
+--Non.
+
+--Cependant les femmes composent la moitié du genre humain, et elles
+étaient fort intéressées dans la question.
+
+--Ils ont pris cette décision tout seuls.
+
+--Et qu'ont-ils établi pour les filles que les hommes
+n'épousaient pas?
+
+--Qu'elles se résigneraient au célibat et à la stérilité; elles
+peuvent aussi se faire religieuses et servir le Dieu au nom duquel
+cette morale a été proclamée.
+
+--Et si elles ne se résignent pas?
+
+--Elles seront ce qu'on appelle des femmes de mauvaise vie, elles
+seront méprisées et exclues de la société des honnêtes gens.
+
+--Alors les hommes qui ne se marient pas et qui se donnent avec ces
+femmes les plaisirs de l'amour sans en assumer les charges, qu'ils leur
+laissent, sont encore plus méprisés qu'elles et plus ignominieusement
+chassés de la société des honnêtes gens?
+
+--Non.
+
+--Pourquoi?
+
+--Parce que ce sont les hommes qui ont établi ces lois morales et
+qu'ils les ont établies naturellement à leur avantage.
+
+--Alors, moi qui enfante dans la douleur et dans les cris, les
+entrailles ouvertes, en face de la mort, je suis, même si j'ai succombé
+par ignorance, sans savoir ce que je faisais, je suis plus coupable et
+plus méprisée que l'homme qui de la génération ne connaît que le
+plaisir?
+
+--Oui.
+
+--C'est souverainement injuste!
+
+--Ça dure ainsi depuis très longtemps; maintenant, c'est consacré.
+
+--Très bien; mais, dans cette société des honnêtes gens, dont nous
+serions exclues en cas d'unions libres publiquement contractées, nous
+voyons beaucoup d'unions libres malgré les mariages légaux contractés
+antérieurement. Nous voyons des hommes mariés qui ont d'autres femmes
+que les leurs, des femmes mariées qui ont d'autres hommes que leurs
+maris; tout le monde le sait, personne ne leur dit rien; comment cela
+se fait-il?
+
+--Ces gens-là ont eu la bonne chance et la précaution de se mettre en
+règle avec la société par leur mariage.
+
+--Mais la morale?
+
+--Elle n'a rien à voir là dedans; c'est affaire de moeurs.
+
+--Nous demandons des lois qui changent ces moeurs.
+
+--Impossible. Les moeurs modifient quelquefois les lois; les lois ne
+modifient pas les moeurs.
+
+--Soit; je cours la chance de la honte pour avoir l'enfant; car, mon
+enfant, je pourrai au moins le garder?
+
+--Peut-être!
+
+--Comment, peut-être? qui me le prendrait?
+
+--Son père.
+
+--Mais puisqu'il ne sera pas mon mari.
+
+--Il pourra le reconnaître, et, si tu as approuvé la reconnaissance et
+que ce soit un garçon, c'est-à-dire ton soutien et ton défenseur dans
+l'avenir, son père pourra te le prendre quand il aura sept ans, en
+prouvant qu'il a, lui, le père, plus de moyens d'existence que toi, ce
+qui arrive presque toujours; mais ne crains rien: le père tient bien
+rarement à élever son enfant, à moins que ce ne soit pour se venger de
+la mère.
+
+--Se venger, et de quoi?
+
+--Nous ne savons pas; cela rentre dans la conscience.
+
+--Mais je puis nier, m'a-t-on dit, que cet homme soit le père de mon
+enfant.
+
+--Parfaitement.
+
+--Alors on me laissera mon fils.
+
+--Oui.
+
+--Et je pourrai lui donner mon nom?
+
+--Si tu le veux.
+
+--Et, si j'acquiers du bien en travaillant pour lui, je pourrai lui
+laisser mon bien pour qu'il ait au moins l'indépendance?
+
+--Non. Si tu lui donnes ton nom, et que tu aies un père, une mère, des
+frères, des soeurs, tu ne pourras lui donner qu'une partie de ton bien.
+
+--Même si mon père, ma mère, mes frères et mes soeurs m'ont chassée
+pour l'avoir mis au monde.
+
+--Oui; mais tu n'as qu'à ne pas lui donner ton nom, qu'à ne pas
+l'appeler ton fils, qu'à le traiter comme un étranger, tu pourras lui
+donner tout ton bien.
+
+--Qui a décidé cela?
+
+--Les lois.
+
+--Qui a fait les lois?
+
+--Les hommes.
+
+--Ceux qui avaient déjà fait la morale et les moeurs?
+
+--Les mêmes.
+
+--Merci.»
+
+ * * * * *
+
+Là évidemment et non dans l'occupation des carrières et des fonctions
+publiques, est le vrai, l'unique, l'éternel sujet, l'éternel droit des
+revendications de la femme. Sur ce terrain, elle a pour elle la nature,
+la justice, la vérité et tous ceux qui ont un coeur et une conscience.
+Voilà pourquoi, quand, poussée à bout par la lâcheté de l'homme et la
+sauvagerie de la loi, et se faisant lâche comme l'un et sauvage comme
+l'autre, elle tue et mutile, voilà pourquoi la justice en est réduite à
+l'absoudre et l'opinion à l'acclamer.
+
+Mais toutes les femmes abandonnées par leur amant, trahies par leur
+mari, victimes de l'ingratitude ou de l'égoïsme de l'homme ne peuvent
+pas jouer du revolver ou du vitriol et elles n'en souffrent pas moins,
+pour avoir une douleur moins retentissante et moins meurtrière; c'est
+alors que certaines femmes, à qui ces moyens répugnent, posent dans
+des manifestes exagérés, maladroits, ridicules, des conclusions
+irréalisables. Elles veulent déclarer à l'homme, dans les lois, la
+guerre que l'homme leur fait dans les moeurs; elles veulent lui prouver
+qu'elles peuvent être moralement et intellectuellement leurs égales;
+qu'elles peuvent même leur être supérieures. Lasses de voir l'homme
+leur prendre impunément l'honneur, la liberté, l'amour, elles veulent
+lui prendre ses travaux et ses places, et elles s'étonnent du silence
+ou du rire qui leur répondent. C'est que, tout le monde le sait, et
+elles le savent tout aussi bien, les femmes ne tiennent en aucune façon
+à faire le métier des hommes, leur métier de femmes leur suffit bien.
+Seulement, celui-là, elles veulent le faire et le faire complètement,
+en quoi elles ont raison. Alors, elles disent aux hommes: «Ou
+donnez-nous ce que la nature vous a dit de nous donner, l'amour, le
+respect, la protection, la famille régulière, ou donnez-nous ce que
+vous avez gardé pour vous seuls, la liberté.» Ce dilemme a du bon.
+Voyons comment cette liberté réclamée par la femme lui arrivera, en
+dehors des lois qu'elle sollicite.
+
+ * * * * *
+
+Évidemment, au train que suivent les choses, l'homme va de moins en
+moins donner l'amour, le respect, la protection, la famille régulière à
+la femme. Entraîné par la liberté qu'il s'adjuge de plus en plus, il va
+tendre à supprimer de plus en plus toutes les entraves et toutes les
+attaches; il va vouloir de plus en plus être maître de lui. Je ne l'en
+blâme pas. Croire, espérer qu'au milieu de l'ébranlement, de la
+décomposition et de l'éparpillement de toutes les choses du passé,
+l'homme va faire un retour sur lui-même à l'endroit de la femme, et se
+mettre à reconstituer la famille sur les bases de l'idéal, de l'amour
+et de l'unité, c'est une erreur nouvelle à joindre à toutes les erreurs
+connues. La femme va donc être de plus en plus dans son droit de se
+plaindre et de réclamer. Les revendications personnelles deviendront
+plus nombreuses et plus inquiétantes; la justice légale ayant déjà
+désarmé plusieurs fois, les justices individuelles et arbitraires se
+feront jour et place de plus en plus; l'opinion sera constamment
+appelée en témoignage, l'émotion sera sollicitée par des avocats
+habiles, désireux de s'illustrer et de s'enrichir; la question posée
+dans les faits et souvent, toujours résolue en faveur des accusées,
+commencera à s'imposer aux lois. Les scandales seront si grands, si
+contagieux, si applaudis, qu'il faudra se décider à prendre un parti.
+Quand, en dehors du mariage, les femmes auront égorgé un plus grand
+nombre d'hommes et tordu le cou à un plus grand nombre d'enfants;
+quand, dans le ménage, les hommes et les femmes qui auront été assez
+bêtes pour contracter des unions indissolubles, auront enrichi les
+armuriers et les épiciers à force de se tirer des coups de fusil ou de
+revolver et de se jeter du vitriol au visage, il faudra bien
+s'apercevoir qu'il y a un vice fondamental de construction dans ce
+beau monument du Code civil, y faire quelques réparations, y changer
+quelques pierres de place et aérer davantage les articles trop étroits
+et devenus inhabitables. De temps en temps, la justice officielle
+essayera de ressaisir son autorité et de rendre quelques jugements
+destinés à inspirer une salutaire terreur et à arrêter le mouvement;
+elle verra alors ce qui se passera: les jurés et les magistrats seront
+sifflés, hués, maltraités peut-être. Notre magistrature, _que
+l'étranger nous envie_, sera compromise; notre belle institution du
+jury, soit qu'elle reste dans la sentimentalité, soit qu'elle tourne à
+la résistance, sera traitée d'institution caduque et grotesque;
+personne ne voudra plus être juré, pas même l'auteur du manifeste qui
+nous occupe, et la réforme depuis longtemps nécessaire, obstinément
+refusée, se fera, comme, hélas! se font chez nous toutes les réformes,
+par la violence et les excès.
+
+Dans le mariage, le divorce sera rétabli, fatalement, inévitablement.
+
+Le divorce étant rétabli, la femme étant par conséquent moins opprimée,
+elle n'aura plus d'excuses de recourir à l'adultère et elle aura moins
+besoin d'être consolée. L'amant se trouvera éliminé, le prêtre sera
+remis à son plan respectif, et la femme, ayant conquis plus de droits,
+aura ainsi acquis plus de valeur.
+
+Voilà pour le mariage, qui, ainsi équilibré par des devoirs et des
+droits équipollents, comme eût dit Montaigne, deviendra pour les
+contractants à la fois plus attrayant, plus moral et plus sûr.
+
+Quant aux amours libres, ils ne vont faire que croître et embellir,
+pour une foule de raisons que j'ai développées autre part[1] et qu'il
+n'y a pas lieu de rappeler ici. La prostitution de la femme va perdre
+peu à peu son caractère d'autrefois. Sauve qui peut, après tout, dans
+une société où personne ne s'occupe de son voisin que pour l'entraver,
+le mépriser ou le détruire! Ce qui fut jadis une honte pour
+quelques-unes, un danger pour quelques autres, va devenir une carrière,
+un fait, un monde, avec lesquels la civilisation devra compter, et qui
+amèneront d'abord des modifications imprévues dans les moeurs, encore
+plus imprévues dans les lois. Cette carrière, toujours disponible pour
+les filles pauvres douées de jeunesse, de beauté, d'esprit; ce monde
+de la sensation et du plaisir toujours ouvert aux hommes jeunes ou
+vieux, dotés d'appétits et d'argent; ce monde étrange, sans droits et
+sans devoirs, à mesure qu'il se développera, se prendra au sérieux
+comme tous les autres mondes coïncidant avec un état nouveau des
+sociétés, comme l'aristocratie, comme la bourgeoisie, comme la
+démocratie actuelle, dont il a émergé. Semblable à ces îles jaillissant
+tout à coup d'une mer tourmentée par quelques mouvements géologiques et
+devenant un jour des forêts, puis des cités, ce monde aura bientôt son
+autonomie, ses institutions, ses intérêts communs, ses sentiments de
+progrès et de solidarité, son idéal, sa morale même. C'est certain. Ce
+sera une colonie comme beaucoup d'autres, fondées par des exilés, des
+criminels et des parias. Au bout d'un certain temps elles ont oublié
+leur origine dans la fortune acquise, et elles réclament et elles
+obtiennent le droit de s'appeler État ou Nation. Il vient même un
+moment où elles traitent avec les grandes puissances. Il en sera de
+même de la prostitution féminine, dont le luxe, la notoriété,
+l'accroissement déjà considérables, depuis un quart de siècle,
+permettent de prévoir ce que j'annonce aujourd'hui.
+
+ [1] Préface de _Monsieur Alphonse_.
+
+Des hommes du monde, des millionnaires, des princes, ont déjà épousé
+quelques-unes des indigènes; et nombre des filles de ces dernières,
+sans rougir encore de la profession maternelle, n'ont plus besoin de
+l'exercer et viennent, par des unions régulières dès le commencement,
+féconder de leurs dots l'industrie, le commerce, les affaires et
+quelquefois redorer et même nettoyer des blasons historiques. Ce n'est
+pas tout; et la nature humaine a des enchaînements inconscients,
+mystérieux, bien intéressants à étudier. Ces femmes n'ont pas de
+remords, elles n'ont même pas de regrets; elles sont maintenant trop
+nombreuses, trop groupées, trop riches, trop célèbres pour cela. Le
+monde qui les exclut et qui souvent les envie, ne leur manque pas
+du tout. Non seulement elles y exercent des représailles sur les
+hommes, mais quelquefois elles font de bonnes recrues parmi les
+femmes; tout irait donc pour le mieux, si elles ne vieillissaient pas.
+Malheureusement, dans ce monde, on vieillit encore plus vite que dans
+l'autre. Il s'agit donc d'occuper les années du crépuscule et du soir.
+Arrive alors le désir d'imiter les femmes comme il faut, le besoin de
+faire parler de soi autrement que par le passé et de franchir les
+limites de leur activité connue, une sorte de préoccupation du mystère
+de la mort, peut-être un vague et secret espoir d'un rachat par la
+charité, espoir déposé à temps et utilement entretenu dans leur âme par
+un bon prêtre subitement intervenu, indulgent et attentif.
+
+ Dieu lui-même ordonne qu'on aime,
+ Sauvez-vous par la charité.
+
+L'Évangile finit par demander le concours de Béranger!
+
+Tout cela joint à la sensibilité naturelle à leur sexe, développée par
+le bien-être, tout cela fait que ces femmes appliquent, à l'étonnement
+de tous, une part de leur fortune à des oeuvres pies. Voilà tout à coup
+ces filles du mal qui se passionnent pour le bien, plein d'attraits
+souvent pour les consciences attardées. Cela les amuse, d'être utiles,
+et la nouveauté de cet amusement leur tient lieu de traditions et
+d'habitude. Elles donnent aux églises de leurs villages, elles
+couronnent des rosières dans leurs communes natales ou dans le village
+voisin de leurs domaines, et elles finissent par fonder des
+établissements de secours, de refuge, d'éducation pour _les leurs_ et
+les enfants _des leurs_ qui ont eu moins de chance ou de prévoyance
+qu'elles.
+
+Les voilà donc déjà en rapport avec l'administration, non pour en subir
+comme autrefois les règlements particuliers, mais pour lui communiquer
+ceux qu'elles font. Voilà cette administration garante, auxiliaire,
+respectueuse. Voilà ces femmes patronnesses, quêteuses, utiles, mêlées
+à la civilisation, à la religion ou du moins à l'Église, à la morale
+publique, sans rien changer à leur genre de vie. Elles n'ont imposé
+à leurs vieillards ou à leurs enfants recueillis aucune formule
+religieuse particulière. Enfants et vieillards catholiques,
+protestants, israélites, musulmans, libres penseurs, athées, tous bien
+venus, surtout s'ils viennent on ne sait d'où. Elles gardent pour elles
+leur foi particulière, elles ne l'exigent pas de leurs obligés. Qui
+fait la charité sans préférence et sans exclusion, a toutes les Églises
+et toutes les philosophies pour soi. Ne sommes-nous pas dans l'ère de
+l'indulgence et de la conciliation?
+
+Leurs pauvres augmentent de plus en plus; elles ne peuvent plus ou
+elles ne veulent plus suffire, elles seules, aux besoins croissants des
+oeuvres. Parmi les orphelins, les abandonnés dont on s'occupe là,
+beaucoup d'enfants naturels, adultérins de gens de théâtre, de petits
+artistes misérables ou morts. Cela donne le droit d'invoquer
+l'assistance et de demander le patronage de quelques grandes et
+honorables célébrités féminines. On organise des concerts, des
+représentations, des fêtes, des tombolas. Le secours de la presse est
+sollicité et obtenu. Quelques articles bien faits, les larmes coulent;
+le public est convoqué, au nom du plaisir et de la charité réunis. Les
+amants...,--pardon! ne parlons plus des amants, ce serait de mauvais
+goût en un pareil sujet!--les amis de ces dames, enchantés d'avoir une
+nouvelle occasion de parler d'elles et de les vanter, après avoir pris
+part à leur première organisation, après les avoir aidées de leur
+bourse, et après avoir bien ri ensemble de les voir dans ce rôle
+nouveau et tout à fait imprévu, leurs amis leur apportent l'offrande,
+les encouragements, les conseils de leurs autres amies du monde, de
+leurs parents, de leurs soeurs, de leurs mères, de leurs femmes, en
+attendant que ces dames, charitables aussi, et curieuses, autorisent,
+provoquent des rencontres, dont elles reviennent en disant: «Il y a
+vraiment, parmi ces créatures, des femmes très intelligentes, très
+bonnes, très distinguées.» Voyez-vous les contacts, les infiltrations,
+les enchevêtrements, les concessions, les indulgences, les sympathies,
+les intérêts, les mélanges, l'égalité.
+
+ * * * * *
+
+Mais ce n'est pas là, heureusement, pour le féminin opprimé par les
+moeurs et les coutumes, le seul débouché ouvert à son évolution
+instinctive et providentielle. Il prend maintenant d'autres routes,
+plus dures, dans le commencement, que celle-là, plus solitaires, plus
+tristes, mais sûres pour toute énergie et toute persévérance, et où
+l'homme qui la rencontre devient un auxiliaire et non un ennemi.
+
+Je ne parle même pas du théâtre, où la femme trône et passionne à ce
+point, qu'il faut révoquer des diplomates qui abandonnent le char de
+l'État pour s'atteler au sien, où elle s'enrichit si vite et par le
+théâtre seul, qu'elle peut donner un million pour racheter sa liberté
+conjugale, acheter des résidences royales, fonder des hôpitaux et des
+écoles dans les pays qu'elle traverse. Je ne parle pas non plus des
+autres arts, comme la peinture et la sculpture, où elle forme un groupe
+qu'on pourrait appeler l'école des femmes et dont Rosa Bonheur est le
+chef illustre et respecté. Elle est déjà dans le théâtre, dans
+l'atelier; la voilà comédienne, peintre, statuaire. Nous allons la voir
+bachelier, étudiant en droit, élève en médecine, clerc et carabin. En
+effet, elle tente aujourd'hui l'étude des sciences réservées jadis à
+l'autre sexe. J'en suis désolé pour Molière, mais Chrysale a tort: la
+femme trouve décidément que son esprit a mieux à faire que de se
+hausser à connaître un pourpoint d'avec un haut de chausses; elle ne
+borne plus son étude et sa philosophie à faire aller son ménage, à
+avoir l'oeil sur ses gens, à former aux bonnes moeurs l'esprit de ses
+enfants, à savoir comment va le pot dont son mari a besoin par la
+raison bien simple qu'elle perdait sa jeunesse à attendre le ménage qui
+ne venait pas, et qu'elle ne pouvait ni surveiller les gens qu'elle
+n'avait pas le moyen d'avoir, ni former aux bonnes moeurs l'esprit des
+enfants qu'aucun mari ne songeait à lui donner. Entre Chrysale, qui ne
+voulait pas d'elle, et don Juan, dont elle ne voulait pas, elle a pris
+le parti d'essayer de se suffire à elle-même et d'escalader toute seule
+les hautes régions de la science et de la philosophie. Voyant son âme
+mal comprise et son corps mal convoité, elle a immolé son sexe et elle
+en a appelé à son esprit; elle prend ses inscriptions; elle subit des
+examens dans les sciences et dans les lettres, dans la médecine et dans
+le droit; elle troque la robe de la faiseuse en renom contre la robe
+noire de Pancrace et de Marphurius.
+
+Le bourgeois dont riait Molière a beaucoup ri en voyant cela, comme il
+fait toujours quand il voit quelque chose de nouveau; mais, lorsque ce
+n'est pas Molière qui rit des choses, les choses ne courent aucun
+danger. S'il vivait de nos jours, il n'en rirait pas. Molière avait le
+grand bonheur de vivre dans une époque où l'on pouvait rire de la
+sottise humaine sans être forcé d'y chercher remède. Le poète riait,
+le roi riait, la cour riait, la chose dont on riait était tenue pour
+risible. Aujourd'hui, il n'en va plus tout à fait de même. Non
+seulement le roi ne rit plus, mais il a disparu, la cour a disparu, et
+Molière a fait comme eux, malheureusement, car cet esprit profond et
+sagace verrait certainement, le mieux du monde, ce qu'alors il ne
+pouvait même pas prévoir.
+
+Voilà donc la femme ou plutôt une des formes de la femme se dérobant à
+la domination de l'homme par le travail jusqu'alors attribué à l'homme
+et dont l'homme seul passait pour être capable; la voilà non pas lui
+déclarant la guerre, mais réclamant et venant prendre sa place dans le
+domaine où il croyait pouvoir à tout jamais rester seul occupant.
+A-t-elle, pour cela, demandé l'intervention des lois ou une loi
+nouvelle? Non. Elle a tout simplement usé de son droit et de ses
+facultés intellectuelles qui se sont trouvées être à la hauteur de son
+ambition, sans qu'elle s'en fût doutée auparavant, prise qu'elle était
+dans les classements arbitraires des dominations politiques et
+religieuses. Cette femme nouvelle va faire souche, et son schisme va
+avoir ses conséquences non seulement dans l'ordre social, mais même
+dans l'ordre psychologique.
+
+Dans toutes les classes de la société, la jeune fille, riche ou pauvre,
+belle ou laide était élevée ou dressée en vue non pas du mari,
+entendons-nous bien, mais d'un mari. Sans ce mari, rêvé, espéré,
+cherché çà et là, elle ne pouvait rien être. Si le mari ne se
+présentait pas, mélancolie ridicule, stérilité physique et
+intellectuelle pour la pauvre créature.
+
+Elle voyait toutes ses contemporaines partir en riant pour les régions
+soi-disant enchantées du mariage et de la liberté, et elle restait
+seule sur le rivage désert où Thésée non seulement ne revenait pas la
+prendre, mais ne venait même pas l'abandonner. Elle n'avait d'Ariane
+que le désespoir; elle n'avait pas ses souvenirs.
+
+Aujourd'hui, la femme commence, et, si quelqu'un l'approuve, c'est bien
+moi, à ne plus faire du mariage son seul but et de l'amour son seul
+idéal. Elle peut se passer de l'homme pour conquérir la liberté; elle
+commence à l'entrevoir, sans pour cela faire abandon de sa pudeur et de
+sa dignité: tout au contraire, en développant son intelligence, en
+élargissant son domaine; et la liberté qui lui viendra par le travail
+sera bien autrement réelle et complète que la liberté purement nominale
+qui lui venait par le mariage. Quant à l'amour, il perd ainsi à ses
+yeux beaucoup de ses tentations premières, dont les nécessités sociales
+où elle était parquée lui exagéraient énormément l'importance. Réduite
+à sa seule valeur de sentiment, il faut bien le dire, l'amour fait
+souvent assez piètre figure. Il est volage, dominateur, éphémère,
+ingrat, aveugle; il est d'amorce séduisante, mais voilà tout. La
+nature s'en sert très habilement pour la création universelle
+et indispensable; les sociétés s'en servent religieusement et
+politiquement, s'efforçant d'en tirer le mariage, c'est-à-dire le
+groupement des êtres, rendus plus soumis et plus producteurs par le
+stationnement et les solidarités locales de la famille. Si on
+l'examine de près, on voit qu'il produit, somme toute, plus
+d'inquiétudes, de déceptions, de douleurs que de joies. Aussi a-t-il
+besoin d'une forte doublure pour être un peu durable et résister aux
+intempéries de l'âme humaine.
+
+Il a fallu, pour arriver à le rendre d'apparence éternelle, le
+flanquer, quant à l'homme, d'une compensation matérielle, d'une dot,
+et, quant à la femme, d'une garantie légale, en dehors de l'espérance
+non avouée d'une liberté plus grande. Les religions et les philosophies
+le tiennent pour si méprisable, qu'elles ont pour premier principe
+d'essayer d'en dégager complètement l'homme. En dehors des religieux et
+des philosophes, tous les grands esprits ayant vraiment quelque chose
+à faire dans ce monde ou le tiennent pour dangereux ou monotone, ou en
+font un culte secret, s'alliant avec leur génie et leur liberté, avec
+le mystère et l'idéal, avec le rêve et la forme, avec l'imagination et
+l'infini. Héloïse, Béatrix, Laure, Léonore, la Fornarine, Victoria
+Colonna, sont les incarnations supérieures de cette combinaison
+particulière, inaccessible à la masse des hommes.
+
+Les femmes qui vont aux arts, aux sciences, aux professions libérales
+sont des femmes auxquelles le mariage ne vient pas, parce qu'elles
+manquent de la dot compensatrice pour l'homme, ou parce qu'elles ne se
+sentent aucun goût pour cette association. Du moment qu'elles font le
+travail, qu'elles entrent dans les carrières et qu'elles aspirent au
+talent des hommes, c'est pour conquérir comme eux la fortune ou la
+liberté, ou l'une et l'autre. Une fois la fortune et la liberté
+acquises, que leur représentera le mariage, sinon une dépossession, le
+mari étant le chef de la communauté, et un esclavage, la femme devant
+obéissance au mari? Tout cela était bon quand il n'y avait pas d'autre
+moyen pour la femme d'accomplir sa destinée sexuelle et sociale; mais,
+maintenant, elle perdrait trop à rentrer volontairement dans les
+compartiments du passé. «L'amour l'y ramènera?» Le croyez-vous? Ce doit
+être l'orgueil d'un homme qui me fait cette objection. Êtes-vous sûr
+que les femmes aiment _tant que ça_ les hommes?
+
+Il y avait dans l'Église catholique un grand prélat qui me faisait
+quelquefois l'honneur de philosopher avec moi en dehors du dogme, et
+tout en maudissant mes hérésies. Un matin du mois d'août, sous les
+grands arbres de son jardin épiscopal, nous devisions, et je me
+permettais de soutenir cette proposition, à savoir: «qu'il n'y a pour
+la femme, au milieu de toutes ses transformations naturelles et
+sociales, que deux états, bien différents l'un de l'autre, auxquels
+elle aspire véritablement, qu'elle comprenne bien, et dont elle jouisse
+pleinement: c'est l'état de maternité ou l'état de liberté. La
+virginité, l'amour et le mariage sont pour elle des états passagers,
+intermédiaires, sans données précises, n'ayant qu'une valeur d'attente
+et de préparation».
+
+«Il y a du vrai dans ce que vous me dites, me répondait mon illustre
+interlocuteur. J'ai pu constater que, sur cent jeunes filles dont
+j'avais fait l'éducation religieuse et qui se mariaient, il y en avait
+au moins quatre-vingts qui, en revenant me voir, après un mois de
+mariage, me disaient qu'elles regrettaient de s'être mariées.--Cela
+tient, monseigneur, à ce que le mariage surtout, au bout d'un mois, n'a
+pas encore initié la femme ou à la maternité qu'elle souhaite ou à la
+liberté qu'elle rêve.»
+
+Sautons de là chez les Mormons, c'est-à-dire aux antipodes. Ce peuple
+m'intéresse beaucoup; je l'ai beaucoup étudié, sans me contenter d'en
+rire tout de suite, parce que toute société qui se forme contient
+toujours pour l'observateur des bases intéressantes d'expérimentations
+physiologiques, les instincts naturels s'y mouvant à leur aise. Chez
+les Mormons, où la polygamie existe, l'homme ne peut épouser une
+seconde femme qu'avec le consentement de la première; une troisième,
+qu'avec le consentement des deux autres, et ainsi de suite. Jamais ce
+consentement n'a été refusé, bien que la femme ne puisse, elle, avoir
+plusieurs maris, et il y a eu, en vingt ans, deux cas seulement
+d'adultère féminin et de prostitution. Pas un seul adultère d'homme.
+Mais les femmes mormonnes aiment et soignent les enfants les unes
+des autres. Ce n'est pas tout; non seulement elles donnent leur
+consentement à leurs maris, quand ils le leur demandent pour un nouveau
+mariage, mais elles sont quelquefois les premières à leur proposer
+une nouvelle femme qui a, disent-elles, des qualités nécessaires à
+la communauté, en réalité pour augmenter un peu la possession
+d'elles-mêmes, c'est-à-dire leur liberté. Je ne serais pas étonné que
+les missionnaires mormons qui viennent chercher des femmes en Europe
+pour les hommes du lac Salé finissent par emmener beaucoup de nos
+filles françaises, lasses d'attendre le mari français. Cela vaudrait
+beaucoup mieux que la stérilité des unes et la prostitution des autres.
+Les missionnaires mormons ne font pas plus de prosélytes femmes chez
+nous, parce qu'ils s'y prennent mal. Nous avons en France, grâce à nos
+lois et à nos moeurs, un féminin considérable à leur disposition.
+
+En attendant il semble démontré, par cette nouvelle expérience de la
+polygamie, que la femme se contente très bien d'une portion d'homme et
+n'est même pas fâchée de voir d'autres femmes lui prendre une part de
+ce qu'elle appelle ses sentiments et ses droits, surtout dans les pays
+où les devoirs lui paraissent trop lourds. En somme, chez nous,
+coutume, curiosité, nécessité sociale et morale, voilà ce qui décide
+les jeunes filles au mariage; mais d'amour dans le véritable sens du
+mot, point. Une femme mariée peut dire qu'elle aime son mari ou un
+autre homme, elle sait bien ce que veut dire le mot amour, elle sait ce
+qu'elle fait et où elle va; une jeune fille, je parle des plus droites,
+des plus innocentes et en même temps des plus enthousiastes, une jeune
+fille ne peut jamais dire avec certitude qu'elle aime son fiancé. Une
+jeune fille qui fait ce qu'on appelle un mariage d'amour n'aime pas
+l'homme qu'elle épouse, elle le préfère, ce n'est pas la même chose. De
+là ce mot beaucoup plus juste: mariage d'inclination. Comment
+saurait-elle, la pauvre enfant, à n'en pouvoir douter, à quoi
+reconnaîtrait-elle sûrement qu'elle aime? L'amour n'est pas fait que de
+rêve, d'idéal, d'espérance, de sympathie: il est fait de réalités
+physiologiques qui ne se révèlent qu'après le mariage, qui peuvent
+fortifier et compléter l'amour dans le coeur de la jeune fille, mais
+qui peuvent aussi ramener au confessionnal, avec des regrets au taux de
+quatre-vingts pour cent, certaines natures délicates qui ne les avaient
+pas prévues. L'homme sait toujours comment, pourquoi, avec quoi il
+aime; la femme l'ignore. De là le conflit si fréquent et quelquefois
+si rapide dans les mariages d'amour.
+
+L'amour ne ramènera donc pas au mariage les femmes libérées par le
+travail, la connaissance et la liberté des mâles. Qui sait même si
+l'amour subsistera en elles? Parmi les grandes artistes vivantes dont
+nous parlions tout à l'heure, nous en pourrions nommer une arrivée
+aujourd'hui à soixante ans, qui ne sait pas plus qu'il y a des hommes
+que Newton arrivé au même âge ne savait qu'il y avait des femmes. Si,
+au contraire, l'amour subsiste, s'il est un vrai besoin de la nature de
+ces femmes émancipées par les professions libérales, elles aimeront
+selon la loi, dans le cas où la loi aura été modifiée de façon à rendre
+le mariage supportable pour les contractants: sinon, elles aimeront
+selon la nature et s'en tiendront aux unions libres, dont la durée
+reposera purement et simplement sur la volonté et la loyauté de chacun.
+L'étude et le travail diminuent considérablement les proportions des
+légalités réputées nécessaires aux sentiments comme ils diminuent, il
+faut bien le reconnaître, l'importance de ces mêmes sentiments. Quand
+on ne regarde plus qu'avec son cerveau, on voit de plus haut et plus
+loin. Quiconque s'est donné la peine d'étudier un peu attentivement la
+nature de l'homme dans le fonctionnement social, sait que, là où le
+sentiment vrai existe, aucune légalité ne l'arrête, et que, là où il
+est mort, aucune légalité ne le réveille. Une légalité peut contraindre
+un être vivant à traîner éternellement un cadavre avec lui, mais ce
+sera tout. Est-ce absolument nécessaire? «Oui, pour les intérêts
+sociaux et moraux de ceux qui sont nés du rapprochement de cet être
+vivant et de ce cadavre, vivant aussi jadis.» Mais, si une nouvelle
+légalité a pourvu à ces intérêts, la première n'aura plus sa raison
+d'être et cette nouvelle légalité va bien être forcée de se produire
+par suite des mouvements nouveaux que nous constatons. Le Code fera
+comme le Dictionnaire, il subira et il sanctionnera l'usage.
+
+Enfin la science, et, principalement, la recherche des causes et des
+fins de l'homme, des moyens et du but de la nature, la science va
+faire, sous l'impulsion et sous la garantie de la liberté, des progrès
+rapides, effrayants pour tout ce qui est de révélation purement
+sentimentale et surnaturelle. La science est la religion de l'avenir,
+Auguste Comte et Littré sont ses prophètes, le positivisme est son
+dogme fondamental; vous aurez beau faire, vous n'y échapperez pas; cela
+est évident pour tout esprit de bonne foi, n'ayant pas d'intérêt à voir
+autre chose que ce qui est. Cette religion, comme toutes les autres, va
+avoir ses fanatiques, ses apôtres, ses martyrs. Le docteur Tanner, s'il
+n'est pas une invention américaine, est déjà là pour le prouver. S'il
+est une invention, un autre le prouvera bientôt et les sectaires
+suivront. Ces sectaires, on ne les comptera pas seulement parmi les
+hommes, mais aussi parmi les femmes, les curieuses par excellence,
+dérobeuses de pommes comme Ève, ouvreuses de boîtes comme Pandore, et
+toujours prêtes pour le nouveau, pour l'imprévu, pour tout ce qui les
+fait sortir de la pure fonction sexuelle, de l'état _terrien_. Une fois
+entraînées par certains exemples, une fois leur cadre conventionnel
+brisé, les femmes vont donc se jeter dans la science comme elles se
+jettent dans tout ce qui les passionne, la tête en avant, à corps
+perdu, c'est le vrai mot. Prenant leur revanche de l'immobilité
+séculaire à laquelle on les a condamnées, elles vont courir, par
+n'importe quels chemins à côté de l'homme, devant lui si elles peuvent,
+contre lui s'il le faut, à la conquête d'un nouveau monde. En matière
+de sensation, la femme est l'extrême, l'excès de l'homme. Quand on sait
+avec quel mépris de toute raison et de toute souffrance, la femme va à
+l'hallucination et au martyre, dès qu'elle est vraiment dans la foi;
+avec quel oubli de toute dignité et de toute pudeur elle va à la
+soumission et à la débauche dès qu'elle est vraiment dans l'amour, on
+peut prévoir l'audace et la frénésie avec lesquelles elle tentera la
+découverte et affrontera le fait lorsqu'elle sera vraiment dans la
+science. Elle se soumettra comme l'homme aux plus rudes travaux, aux
+expériences les plus douloureuses, aux épreuves les plus étranges pour
+trouver le mot de l'énigme. Elle se laissera arracher les seins comme
+sainte Agathe, si cela peut révéler le mystère de la lactation; elle
+passera son enfant à sa voisine, comme sainte Félicité, pour aller se
+livrer aux bêtes, non pour prouver que Jésus a dit la vérité, mais pour
+savoir si Darwin a raison.
+
+Jeune homme de quinze ans, qui lisez ces pages en cachette, vous
+vivrez peut-être encore soixante ans; je vous le souhaite, car il va
+être à la fois de plus en plus difficile et de plus en plus intéressant
+de vivre jusqu'à soixante-quinze ans. Vous entendrez probablement,
+avant votre mort, un de mes futurs confrères réclamer comme nous le
+faisons si inutilement d'ailleurs aujourd'hui pour les enfants nés de
+l'homme et de la femme, réclamer la création d'établissements destinés
+à recueillir les enfants nés des hommes et des guenons, des femmes et
+des singes. La première fois que vous entendrez cette réclamation,
+venez sur ma tombe, frappez-la trois fois du fer de votre canne et
+dites tout haut: «C'est fait.» Quelque passant vous demandera peut-être
+de quoi il s'agit, vous le lui expliquerez, si toutefois à cette
+époque il passe encore quelqu'un dans les cimetières et s'il y a encore
+des tombes!
+
+ * * * * *
+
+Jusque-là, tenons-nous-en aux phénomènes présents, de constatation
+évidente.
+
+Donc, développement du meurtre, de la prostitution, du travail
+intellectuel, c'est-à-dire représailles sur l'homme, exploitation de
+l'homme, concurrence à l'homme. Telle est la triple indication nouvelle
+et symptomatique que nous donne la femme moderne.
+
+ * * * * *
+
+Mais tout s'enchaîne, nous le répétons, tout est de logique et de
+déduction, dans le monde moral comme dans le monde physique, et
+nous avons vu la revendication politique de la femme se produire
+parallèlement à ces diverses revendications morales. Nous allons voir
+maintenant ces idées politiques éparses, informes, commencer à
+s'incarner dans une personne humaine, corps et verbe, comme doit être
+toute incarnation et venir publiquement et résolument mettre opposition
+et faire résistance à la loi. En un mot, une femme, mademoiselle
+Hubertine Auclert, a refusé tout à coup de payer l'impôt, prétendant,
+puisque les femmes n'étaient pas admises à le voter, qu'il n'y avait
+pas de raisons pour qu'elles le payassent; que, du moment qu'on leur
+imposait les mêmes charges qu'aux hommes, on devait leur reconnaître
+les mêmes droits qu'à eux, et qu'elle demandait finalement que les
+femmes eussent le droit de voter, comme les hommes, puisqu'elles
+payent comme eux. On a beaucoup ri, et la loi a passé outre: l'officier
+public est venu saisir les meubles et objets appartenant à mademoiselle
+Hubertine Auclert, pour qu'elle eût à payer ce qu'elle doit à l'État.
+Elle a payé, mais en protestant et en prenant acte de cet abus de
+pouvoir. On a encore beaucoup ri.
+
+La loi a passé outre, parce que le terrain n'était pas suffisamment
+préparé pour cette lutte légale. La loi n'est pas toujours si fière,
+même dans les pays où elle a le plus d'autorité. Quand elle rencontre
+un adversaire bien résolu et bien armé sur un terrain bien choisi, elle
+bat en retraite immédiatement, cet adversaire fût-il aussi seul que
+l'était mademoiselle Hubertine Auclert.
+
+Il y a toujours eu, de par le monde, mais en ce moment plus que
+jamais, une foule de gens qui ne croient pas à la Bible comme livre
+divin. Ces gens ont raison. La Bible est, par endroits, un beau livre
+de conception religieuse, d'autorité sacerdotale, de théocratie
+politique, mais que Dieu n'a pas plus dicté qu'il n'a dicté les livres
+sacrés indous, les Védas, dont la Bible est sortie, ainsi que toute la
+mythologie grecque. Cependant l'Angleterre ayant fait retour, avec
+Henri VIII, après Luther, à la religion pure, a tenu et déclare tenir
+encore ce livre pour la parole même de Dieu. On le donne à toutes les
+jeunes filles, et les nobles membres du Parlement, quand ils entrent
+pour la première fois à la Chambre, font voeu de fidélité et de respect
+à la reine et aux lois sur un exemplaire, probablement très ancien, de
+ce livre. Dernièrement, M. Bradlaugh, nommé membre du Parlement, eut à
+prêter le serment traditionnel. Il refusa, non parce qu'il ne voulait
+pas être fidèle à la reine et soumis aux lois, mais parce que, ne
+croyant pas à la Bible, comme livre divin, il refusait justement de
+prêter un serment dans lequel il voulait qu'on eût de la confiance sur
+un livre dans lequel il n'en avait pas. M. Bradlaugh était prêt à faire
+le serment exigé, mais tout simplement sur son honneur, dont il était
+plus sûr que du Dieu d'Abraham et de Jacob. Grand émoi. Un Anglais
+envoyé par ses électeurs au Parlement, chargé par conséquent de faire
+respecter les lois anciennes, tout en en faisant de nouvelles, dès son
+entrée dans la Chambre, refusait de se soumettre à la loi qui en
+gardait la porte! Un Anglais de la grande Angleterre protestante
+rejetait et niait l'autorité de la Bible consacrée. Et le livre divin
+attendait! Parmi tous les miracles qu'il relate, il ne s'en trouvait
+pas un pour forcer la langue de M. Bradlaugh. Ni l'ange avec son épée
+de feu, ni Moïse avec sa verge de fer, ni Samson avec sa mâchoire d'âne
+ne pouvaient venir à bout de ce mécréant. Il fallut recourir aux moyens
+humains, à la menace d'exclusion. Exclure le délégué d'un groupe
+nombreux d'électeurs qui ne le déléguaient que parce qu'ils pensaient
+probablement comme lui, c'était grave; mais renier la Bible, c'est
+sérieux aussi, en Angleterre surtout. On vote: M. Bradlaugh est exclu.
+Il proteste. On lui ordonne de sortir. Il refuse. «Je suis ici par la
+volonté du peuple, je ne sortirai que par la force.» Toujours Mirabeau.
+Seulement ce n'est pas, cette fois, un des trois ordres qui parle
+ainsi; c'est un homme seul, tout seul, mais fort de sa conviction et de
+son bon sens, en face d'une coutume d'un autre âge, d'une loi surannée,
+en contradiction absolue avec l'esprit des temps modernes. On met la
+main sur l'épaule du parlementaire et on le fait sortir de la salle des
+séances: voilà qui est fait. Le livre triomphe. Trois jours après, M.
+Bradlaugh est réintégré sur son siège et donne à son serment la forme
+qu'il préférait. Comme c'est simple! on avait reconnu qu'il était dans
+son droit, que cela n'empêchait pas la Bible d'être un livre divin,
+surtout pour ceux qui le croient, mais qu'à l'avenir elle ne serait
+plus associée au serment politique, probablement pour qu'elle ne soit
+plus exposée aux mêmes désagréments. Le livre divin rentra dans la
+bibliothèque, M. Bradlaugh rentra dans le Parlement, et tout fut dit.
+
+Voilà donc la loi du serment sur la Bible abrogée en Angleterre après
+des siècles d'existence. La libre pensée, incarnée politiquement en M.
+Bradlaugh, a eu raison, en trois jours, d'une tradition séculaire.
+David, avec sa petite fronde, a de nouveau tué Goliath. Pourquoi? Parce
+que ce que M. Bradlaugh venait dire tout haut, tout le monde qui pense,
+le pensait depuis longtemps et le disait tout haut ou tout bas. A son
+interpellation subite et résolue, la légende, la coutume, la routine,
+ont fait leur résistance accoutumée en pareil cas; puis elles se sont
+évanouies et ont disparu dans les brumes où elles étaient nées.
+
+Eh bien, mademoiselle Hubertine Auclert fait aujourd'hui chez nous
+contre l'impôt ce que M. Bradlaugh vient de faire contre le serment
+biblique. Seulement mademoiselle Hubertine Auclert n'a ni le sexe
+reconnu, ni le lieu consacré, ni l'arrière-garde indispensable pour ces
+sortes de déclarations de guerre; elle est femme, elle proteste en
+plein air, en son nom seul, sans groupe d'électeurs, ayant fait une
+première élection avec une intention formelle qu'ils sont prêts à
+confirmer par une ou plusieurs élections semblables. Mademoiselle
+Hubertine Auclert est donc battue.
+
+Est-ce parce que le payement de l'impôt est plus admiré et surtout plus
+aimé en France, que le serment biblique en Angleterre? Non,
+certainement. _Celui qui écrit ces lignes_ ne paye jamais ses
+contributions qu'à la dernière extrémité, sur invitation verte, sur
+contrainte avec frais, et il n'est pas le seul parmi ceux qui
+pourraient s'exécuter tout de suite. Qu'est-ce que ce doit être pour
+ceux qui ont à peine de quoi vivre! L'impôt est tout ce qu'il y a de
+plus impopulaire chez nous; seulement il a pour lui un argument hors de
+toute discussion: aucune société ne peut fonctionner sans lui. Il faut
+donc le payer quand même.
+
+Aussi mademoiselle Hubertine Auclert ne refuse-t-elle pas de le payer;
+seulement elle demande à savoir pourquoi on le lui fait payer; elle
+demande à prendre part aux droits des citoyens dont on lui impose les
+charges. En un mot, elle demande à être assimilée aux hommes, qui
+payent aussi l'impôt, mais qui le votent, directement ou par
+délégation. Elle consent à donner son argent, mais elle voudrait donner
+son avis. Bref, elle réclame ses droits politiques, qu'elle borne pour
+le moment au droit de voter. Elle ne demande pas, comme l'auteur de la
+proclamation, à être juge consulaire, juge civil, juré, éligible, elle
+demande à être électeur.
+
+Eh bien, pourquoi ne serait-elle pas électeur, elle et toutes les
+autres femmes de France aussi? Quel empêchement y voyez-vous? Quelles
+raisons péremptoires peut-on opposer à cette revendication?
+
+Mademoiselle Hubertine Auclert dit: «Je ne dois pas payer l'impôt
+puisque je ne le vote pas, ni par moi-même, ni par des délégués nommés
+par moi.» C'est une raison, mais ce n'est pas la meilleure. Les
+orphelins mineurs et propriétaires payent aussi l'impôt sans le voter
+ni par eux-mêmes, ni par leurs délégués. Mademoiselle Hubertine Auclert
+aurait pu ajouter: «Je ne dois pas payer l'impôt comme les hommes,
+parce que la société, qui me réclame cet impôt, me fournit moins qu'aux
+hommes le moyen de le gagner, et que les moyens personnels que j'ai de
+le gagner sont inférieurs à ceux des hommes.» C'est une meilleure
+raison que la sienne, mais ce ne serait toujours pas la meilleure.
+
+La meilleure de toutes les raisons est qu'il n'y a aucune raison pour
+que les femmes ne votent pas comme les hommes.
+
+En 1847, des hommes politiques, peu exigeants en vérité, demandaient au
+gouvernement l'abaissement du cens électoral et l'adjonction des
+capacités. Le gouvernement refusait. De bonnes raisons, il n'en donnait
+pas non plus. Je ne sais même pas s'il en donnait de mauvaises. Cette
+résistance fut la cause de la révolution de 1848, qui ne se contenta
+naturellement pas du projet, c'était son droit de révolution, et qui
+nous dota du suffrage universel, c'est-à-dire du cens nul et de
+l'adjonction non seulement de toutes les capacités masculines, mais de
+toutes les incapacités possibles du même sexe. Aujourd'hui, bien ou
+mal, le suffrage universel fonctionne pour les hommes et rien ne le
+supprimera plus. Les femmes arrivent à leur tour et disent: «Et nous?
+Nous demandons l'adjonction de nos capacités.» Quoi de plus conséquent?
+quoi de plus raisonnable? quoi de plus juste?
+
+Quelle différence constatez-vous entre l'homme et la femme, pour
+refuser à celle-ci le droit de voter, quand vous l'avez donné à
+celui-là? Aucune différence.
+
+Et le sexe?
+
+--Quel sexe?
+
+--Le sexe de la femme.
+
+--Qu'est-ce qu'il a à faire là dedans, le sexe de la femme? Rien; pas
+plus que le nôtre. La femme n'a pas la barbe de l'homme, mais l'homme
+n'a pas les cheveux de la femme. Quant aux autres dissemblances, elles
+sont tellement à l'avantage de la femme, que nous ferons mieux de ne
+pas en parler.
+
+--Soyons sérieux.
+
+--Je le veux bien.
+
+--Il ne s'agit pas de son sexe physique, il s'agit de son sexe moral.
+
+--Je ne comprends pas.
+
+--C'est pourtant bien clair. Par son sexe, la femme est plus faible que
+l'homme, et la preuve, c'est que l'homme est continuellement forcé de
+la défendre.
+
+--Nous la défendons si peu que, comme vous venez de le voir plus haut,
+elle est forcée de se défendre toute seule à coups de revolver, et nous
+avions pris si peu de précautions en sa faveur, que nous sommes ensuite
+forcés de l'acquitter.
+
+--_Ce sont des cas exceptionnels_; mais il est notoire que, comme
+intelligence, la femme est inférieure à l'homme. Vous l'avez écrit
+vous-même.
+
+--Si je l'ai écrit, j'ai écrit une bêtise, et je change d'opinion
+aujourd'hui. Je ne serai pas le premier qui aura écrit une bêtise, ni
+le premier qui aura changé d'opinion, voilà tout. Mais, cette bêtise,
+je ne l'ai jamais dite; on me l'aura fait dire, ce qui n'est pas
+équivalent, mais ce qui est très commode dans la discussion.
+
+--Si vous n'avez pas écrit, non pas cette bêtise, mais cette vérité,
+vous avez eu tort; car elle est écrite et démontrée dans tous les
+livres de religion, de philosophie, de médecine.
+
+»Nos livres de religion nous disent que la femme a fait perdre le
+paradis à l'homme, ce qui n'est peut-être pas bien sûr et ce qui, en
+tout cas, prouverait qu'à l'origine du monde, si l'on en croit cette
+Bible à laquelle M. Bradlaugh ne veut pas croire, la femme non
+seulement n'était pas inférieure, mais était supérieure à l'homme
+puisqu'elle lui faisait faire ce qu'elle voulait. C'est peut-être pour
+cela que vous ne voulez pas la laisser voter, dans la crainte qu'elle
+ne vous fasse encore perdre le paradis que nous avons reconquis et que
+nous habitons, comme chacun peut voir. Mais les livres de religion
+indous, antérieurs aux livres de notre religion de sept ou huit mille
+ans, disent, au contraire, qu'Adam a perdu le paradis malgré les
+conseils de sa femme Ève, qui ne voulait pas lui laisser franchir les
+limites que Dieu avait fixées à ce paradis. Je trouve aussi dans nos
+livres de religion, quand j'y reviens, que la femme écrasera la tête
+du serpent, tout en étant mordue au talon. Prenez donc garde; les
+livres de religion ne s'entendent pas très bien; en tout cas, l'homme y
+paraît bien au-dessous d'elle. Quant aux livres de philosophie, ils
+nous conseillent d'éviter le plus possible le commerce des femmes,
+parce que ces êtres séduisants sont capables d'écarter l'homme de ses
+grandes destinées et de le dissoudre dans le sentiment. Les philosophes
+constatent ainsi, non pas l'infériorité certaine de la femme, mais la
+faiblesse possible de l'homme. Pour les livres de médecine, ils
+établissent tout bonnement que l'homme et la femme sont deux êtres de
+fonctions différentes, apportant chacun dans la fonction qu'il
+accomplit les forces nécessaires à cette fonction. Ils vous
+démontreront ensuite que, si la force musculaire de l'homme est plus
+grande que celle de la femme, la force nerveuse de la femme est plus
+grande que celle de l'homme; que, si l'intelligence tient, comme on
+l'affirme aujourd'hui, au développement et au poids de la matière
+cérébrale, l'intelligence de la femme pourrait être déclarée supérieure
+à celle de l'homme, le plus grand cerveau et le plus lourd comme poids,
+étant un cerveau de femme, lequel pesait 2,200 grammes, c'est-à-dire
+400 grammes de plus que celui de Cuvier. On ne dit pas, il est vrai,
+que cette femme ait écrit l'équivalent du livre de Cuvier sur les
+fossiles.
+
+»Mais, comme, pour déposer un vote dans une urne, il n'est pas plus
+nécessaire d'avoir inventé la poudre, comme le prouvent suffisamment
+les sept millions d'électeurs que nous avons en France, que de porter
+500 kilos sur ses épaules, je ne vois pas en quoi l'infériorité
+musculaire de la femme, défalcation faite, cependant, des femmes de la
+halle, des porteuses de galets et des acrobates femelles, je ne vois
+pas en quoi l'infériorité musculaire de la femme lui interdirait de
+voter. En revanche, je vois beaucoup de raisons pour le contraire. Si
+madame de Sévigné vivait de nos jours, elle n'amènerait certainement
+pas d'un coup de poing le 500 sur la tête du Turc, à la fête des Loges;
+est-ce pour cela qu'elle ne voterait pas; car madame de Sévigné ne
+voterait pas, et maître Paul, son jardinier, voterait. Pourquoi? Quel
+inconvénient verriez-vous à ce que madame de Sévigné votât tout comme
+son jardinier?
+
+--Mais, madame de Sévigné est _une exception_, et on ne modifie pas les
+coutumes, les idées et les lois de tout un pays pour une exception.
+
+--Et, sa grand'mère, madame de Chantal? Et madame de la Fayette? Et
+madame de Maintenon? Et madame Dacier? Et madame Guyon? Et madame de
+Longueville? Et madame du Châtelet? Et madame du Deffand? Et madame de
+Staël? Et madame Rolland? Et madame Sand?
+
+--_Toujours des exceptions._
+
+--Un sexe qui fournit de pareilles exceptions a bien conquis le droit
+de donner son avis sur la nomination des maires, des conseillers
+municipaux et même des députés. Mais les exceptions ne s'arrêtent pas
+là. Et Clotilde, qui a fait convertir les Francs, et nous, par
+conséquent, au catholicisme, croyez-vous qu'elle ait eu quelque
+influence sur Clovis, et les destinées de notre pays? Et Anne de
+Beaujeu et la bonne reine Anne, et Blanche de Castille, et Élisabeth de
+Hongrie, et Élisabeth d'Angleterre, et Catherine la Grande, et
+Marie-Thérèse.
+
+--C'étaient des reines.
+
+--Cela ne change pas leur sexe, et, si elles ont régné comme elles
+l'ont fait, elles ont prouvé qu'elles pouvaient régner par
+l'intelligence et l'énergie aussi bien que les hommes. Jamais on ne me
+fera croire que des femmes qui peuvent être reines comme celles-là,
+malgré leur sexe, ne puissent pas être électeurs à cause de leur sexe.
+
+--Mais enfin il n'y a pas que ces femmes-là; il y a la masse des
+femmes, n'ayant aucune idée et aucun sens de la politique et du
+gouvernement.
+
+--Sens peu difficile à acquérir, si j'en juge par les hommes qui
+prétendent l'avoir. En effet, il y a la masse des femmes, c'est-à-dire
+toutes celles, dont tous les hommes distingués disent: «Ma mère était
+la plus intelligente et la plus honnête des femmes; sans elle, je ne
+serais pas ce que je suis.» Je ne sais pas pourquoi tant de femmes
+obscures, mais honnêtes et intelligentes, ne voteraient pas aussi
+justement que tous les gredins et imbéciles d'un autre sexe.
+
+--Mais, enfin, vous le disiez tout à l'heure, ici même, deux cents
+lignes plus haut, les devoirs doivent être égaux aux droits, et les
+femmes ne font pas et ne peuvent pas faire la guerre comme les hommes.
+
+--Et Jeanne de France, et Jeanne de Flandres, et Jeanne de Blois et
+Jeanne Hachette? à propos de laquelle Louis XI donna le pas aux femmes
+sur les hommes dans les processions de la fête de Beauvais, qu'elle
+avait si bien défendu, à la tête des autres femmes de la ville, contre
+Charles le Téméraire? Et Jeanne d'Arc, enfin? Alors aucune de ces
+femmes, ayant fait de nos jours ce qu'elles ont fait de leur temps, ne
+serait admise à élire des représentants dans le pays qu'elles auraient
+sauvé? C'est bien comique.
+
+--Ces femmes ont été très extraordinaires certainement, et elles font
+grand honneur à leur sexe; mais _ce sont des exceptions_, et plus elles
+ont été extraordinaires, plus elles ont prouvé que ce qu'elles
+faisaient était en dehors de leur sexe. Quelques femmes ont été braves
+et héroïques, comme des hommes de guerre, mais toutes les femmes ne
+peuvent pas être soldats, tandis que tous les hommes le sont.
+
+--Où avez-vous vu cela? Et ceux qui n'ont pas un mètre cinquante-quatre
+centimètres de taille, ce qui est, je crois, la taille réglementaire
+pour être enrôlé? Et les bossus? Et les bancals? Et les myopes? Et les
+phtisiques? Et tous les souffreteux? Et les soutiens de famille? Et les
+fils des septuagénaires. Et les prix de Rome? Et ceux qui tirent un bon
+numéro, c'est-à-dire trois cent cinquante sur cinq cents et qui ne sont
+plus astreints qu'à un service que toutes les femmes pourraient faire?
+Et les cent cinquante mille prêtres de France? Est-ce que tous ces
+hommes-là portent le fusil? et cependant ils votent. La femme ne doit
+pas être soldat parce qu'elle a mieux à faire que de l'être: elle a à
+l'enfanter, et, quand il passe un conquérant comme Napoléon qui lui tue
+dix-huit cent mille enfants, si elle n'a pas eu, comme femme, le droit
+de voter contre cette forme de gouvernement, elle a bien gagné comme
+mère, par sa fécondité, ses angoisses et ses douleurs, le droit de
+voter contre lui s'il voulait revenir. Non; toutes les objections que
+l'on fait contre le droit que réclame mademoiselle Hubertine Auclert et
+que bien d'autres réclameront prochainement, toutes ces objections sont
+de pure fantaisie.
+
+»Quand la loi française déclare la femme inférieure à l'homme, ce n'est
+jamais pour libérer la femme d'un devoir vis-à-vis de l'homme ou de la
+société, c'est pour armer l'homme ou la société d'un droit de plus
+contre elle. Il n'est jamais venu à l'idée de la loi de tenir compte de
+la faiblesse de la femme dans les différents délits qu'elle peut
+commettre; au contraire, la loi en abuse. C'est ainsi qu'elle permet à
+l'enfant naturel de rechercher sa mère, mais non son père; c'est ainsi
+qu'elle permet au mari d'aller où bon lui semble, de s'expatrier sans
+la permission de sa femme, et, en cas d'adultère, de sa part à elle,
+bien entendu, de lui retirer sa dot et même de la tuer. Quant à la
+femme veuve ou non mariée, elle est absolument assimilée à l'homme dans
+toutes les responsabilités imposées à celui-ci. Ce serait bien le moins
+cependant que, comme l'héroïne de Domrémi, ayant été au danger, elle
+fût à l'honneur. Quand une femme libre exerce une industrie quelconque,
+elle a besoin d'une patente, elle doit tenir des livres en règle; si
+elle ne paye pas ses effets de commerce, on la poursuit, on la met en
+faillite. Si, comme mademoiselle Hubertine Auclert, elle refuse de
+payer l'impôt, on lui fait des sommations avec frais, tout comme à moi;
+on lui vend ses meubles et jusqu'à ses dernières nippes, et elle est
+forcée de payer, comme je paye. Si elle vole, si elle fait des faux, on
+l'arrête, on l'emprisonne, on la condamne. Il ne vient jamais à l'idée
+de la loi de dire: «Cette pauvre petite femme! elle peut ne pas payer
+son loyer, ses billets ou ses impositions; elle peut voler dans les
+magasins et faire des faux en écriture privée ou publique, laissez-la
+faire, c'est un être irresponsable, faible et inférieur à l'homme.»
+
+»Il commence à lui être permis de tirer des coups de revolver sur les
+hommes ou de jeter du vitriol à la figure de ses semblables; mais nous
+avons vu que c'est encore par la faute de la loi; et c'est justement
+pour que la loi et la morale soient plus respectées qu'elles ne sont
+que nous demandons que les femmes soient admises, par leur concours au
+vote et par conséquent aux lois, à la connaissance et par conséquent au
+respect des lois qu'elles auraient contribué à faire. De deux choses
+l'une, ou, malgré leur admission au scrutin, la loi ne sera pas
+modifiée, en ce qui les regarde, et ce serait bien extraordinaire,
+car elles auront soin de nommer des hommes décidés à obtenir les
+modifications nécessaires, urgentes que nous réclamons, ou la loi sera
+modifiée. Dans le premier cas, la femme saura bien que l'homme a le
+droit de la prendre à partir d'un certain âge, de la rendre mère, de
+l'abandonner avec son enfant, sans qu'elle ait le droit de rien lui
+dire et encore moins de le tuer ou d'estropier les femmes qui passent
+dans la rue; et alors vous pourrez condamner ces femmes comme de
+vulgaires meurtrières qui, après s'être mariées ou données en sachant
+bien à quoi elles s'exposaient, tuent ou se vengent en sachant bien à
+quoi elles s'exposent; dans le second cas, justice sera faite d'avance,
+et, les droits de l'homme et de la femme étant égaux, leurs
+responsabilités seront les mêmes.
+
+--Alors, c'est sérieux; vous demandez que les femmes votent?
+
+--Tout bonnement.
+
+--Mais vous voulez donc leur faire perdre toutes leurs grâces, tous
+leurs charmes. La femme...
+
+--Nous voilà dans les platitudes! Soyez tranquille, elles voteront
+avec grâce. On rira encore beaucoup dans le commencement, puisque, chez
+nous, il faut toujours commencer par rire. Eh bien, on rira. Les femmes
+se feront faire des chapeaux à l'urne, des corsages au suffrage
+universel et des jupes au scrutin secret. Après? Ce sera d'abord un
+étonnement, puis une mode, puis une habitude, puis une expérience, puis
+un devoir, puis un bien. En tout cas, c'est déjà un droit. Quelques
+belles dames dans les villes, quelques grandes propriétaires dans les
+provinces, quelques grosses fermières dans les campagnes, donneront
+l'exemple et les autres suivront. Elles auront des réunions, des
+assemblées, des clubs comme nous; elles diront des bêtises comme nous,
+elles en feront comme nous, elles les payeront comme nous, et elles
+apprendront peu à peu à les réparer, comme nous. Un peu plus mêlées à
+la politique de l'État, elles feront moins de propagande à celle de
+l'Église, ce ne sera pas un mal.»
+
+Nous entendons tous les jours des gens se plaindre, et quelquefois avec
+raison, du suffrage universel, où nombre d'électeurs ne savent même pas
+lire le nom qu'ils déposent dans l'urne et pour lesquels il faut le
+faire imprimer, incapables qu'ils seraient de voter, s'il leur fallait
+l'écrire. Les gens qui se plaignent réclament le suffrage à deux
+degrés; eh bien, voilà une excellente occasion de faire l'expérience de
+ce suffrage, en l'appliquant aux femmes pour commencer. Enfin la preuve
+que la chose est possible c'est qu'elle existe déjà.
+
+ * * * * *
+
+Je lis dans un journal:
+
+ _«Une loi récente de New-York a donné aux femmes le droit de
+ participer à l'élection des directeurs et des administrateurs des
+ écoles publiques. Les partisans des droits de la femme font une
+ propagande très active en vue d'obtenir que, le 12 octobre
+ prochain, les nouveaux électeurs prennent part au scrutin dans
+ les 11,000 districts scolaires de l'État de New-York. Un premier
+ essai fait ces jours derniers dans quatre localités, et notamment
+ à Staten-Island, dans la banlieue de New-York, a donné des
+ résultats assez satisfaisants. On pense généralement, dit
+ le Herald, que les femmes, quand elles votent, suivent les
+ indications de leurs maris, à moins toutefois qu'il ne s'agisse
+ pour elles d'une manifestation faite en masse contre leur ennemi
+ commun: l'homme. Cette supposition se trouve contredite par le
+ résultat du scrutin qui a eu lieu à Staten-Island. Sauf les cas
+ où le vote du meeting a été unanime, les voix féminines ont été
+ généralement partagées; il y a même eu, à un moment donné, un
+ mouvement d'hilarité générale, quand, une femme ayant voté non
+ immédiatement après que son mari venait de voter oui, celui-ci a
+ félicité sa moitié d'avoir eu le courage de son opinion.»_
+
+C'est concluant.
+
+ * * * * *
+
+Donc, la femme, c'est-à-dire la mère, l'épouse, la fille, cette moitié
+de nous-mêmes à tous les âges de la vie, ayant, ainsi que nous, devant
+la loi, toute la responsabilité de ses devoirs, comme personne
+publique; ayant, plus que nous, comme personne privée, devant
+l'opinion, la responsabilité de ses sentiments; cet être vivant,
+pensant, aimant, souffrant, ayant un cerveau, un coeur, une âme tout
+comme nous, si décidément nous en avons une, a aussi des besoins, des
+aspirations, des intérêts particuliers, des progrès à accomplir, et,
+par conséquent, des droits à faire valoir, qui veulent, qui doivent
+être représentés directement dans la discussion des choses publiques,
+par des délégués nommés par elle. Établissez cette loi nouvelle du vote
+des femmes, comme vous l'entendrez, au commencement, avec toutes les
+précautions et toutes les réserves possibles dans ce pays à qui la
+routine est si chère; mettez les élections à un, à deux, à trois
+degrés, si bon vous semble, mais établissez cette loi. Il doit y avoir
+à la Chambre des députés des femmes de France. La France doit au monde
+civilisé l'exemple de cette grande initiative. Qu'elle se hâte.
+L'Amérique est là qui va le donner.
+
+Ces premiers députés des femmes ne seront pas, ne doivent pas être
+nombreux tout d'abord à l'Assemblée nationale, je l'accorde, mais ils
+auront un grand avantage sur leurs collègues, ils sauront bien ce
+qu'ils viennent y faire. Les députés de la République n'étaient pas
+nombreux non plus en 1854, ils étaient cinq. Ils sont la majorité
+aujourd'hui. Les majorités, il est vrai, ne prouvent rien, quand les
+minorités sont bien convaincues et bien unies. Les majorités ne sont
+que la preuve de ce qui est; les minorités sont souvent le germe de ce
+qui doit être et de ce qui sera. Avant dix ans, les femmes seront
+électeurs comme les hommes. Quant à être éligibles, nous verrons après;
+si elles sont bien sages.
+
+«Mais alors, me demandera à son tour quelque dame pieuse et disciplinée
+qui croit sincèrement que l'humanité doit se tirer éternellement
+d'affaire avec les Codes et les Évangiles, avec le droit romain et la
+foi romaine; mais alors où allons-nous, monsieur, avec toutes ces
+idées-là?»
+
+Eh! madame, nous allons où nous avons toujours été, à ce qui doit être.
+Nous y allons tout doucement parce que nous avons encore des millions
+d'années devant nous et qu'il faut bien laisser quelque chose à faire
+à ceux qui viendront plus tard. Pour le moment, nous sommes en train de
+délivrer la femme; quand ce sera fait, nous tâcherons de délivrer Dieu;
+et, comme alors il y aura entente parfaite entre les trois corps d'état
+éternels, Dieu, l'homme et la femme, nous verrons plus clair et nous
+marcherons plus vite.
+
+
+
+
+ A. DUMAS FILS
+
+ 9 septembre 1880.
+
+
+
+
+ IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.--A. CHAIX et Cie,
+ RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.--18656-0.
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes qui tuent et les Femmes qui
+votent, by Alexandre Dumas, Fils
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT ***
+
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This file was
+produced from images generously made available by the
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+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
+copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to
+protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project
+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
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+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
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+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
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+LIABLE TO YOU FOR ACTUAL, DIRECT, INDIRECT, CONSEQUENTIAL, PUNITIVE OR
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+DAMAGE.
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
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+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Title: Les Femmes qui tuent et les Femmes qui votent
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+Author: Alexandre Dumas, Fils
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+Release Date: September 8, 2009 [EBook #29937]
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT ***
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+Produced by Hélène de Mink and the Online Distributed
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+
+
+
+</pre>
+
+
+
+<div class="box">
+<p>Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
+L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.</p></div>
+
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_i" id="Page_i">i</a></span></p>
+<h4 class="p4">Les</h4>
+
+<h1>FEMMES QUI TUENT</h1>
+
+<h5>et les</h5>
+
+<h2>FEMMES QUI VOTENT</h2>
+
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_ii" id="Page_ii">ii</a></span></p>
+<div class="left35">
+<p class="p4"><span class="i2"><i>Il a été tiré de cet ouvrage</i>:</span></p>
+
+<table border="0" cellpadding="0" cellspacing="0" summary="papier">
+<tr>
+ <td class="p4" align="left">20 exemplaires sur papier</td>
+ <td>&nbsp;de Hollande.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>10 &nbsp; &nbsp; &nbsp; &mdash; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &mdash; &nbsp; &mdash;</td>
+ <td>&nbsp;de Chine.</td>
+</tr>
+<tr>
+ <td>12 &nbsp; &nbsp; &nbsp; &mdash; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &nbsp; &mdash; &nbsp; &mdash;</td>
+ <td>&nbsp;Whatman.</td>
+</tr>
+</table>
+
+<p class="p2"><span class="i1 sper">TOUS NUMÉROTÉS</span></p>
+</div>
+
+<p><span class="pagenum invisible"><a name="Page_iii" id="Page_iii">iii</a></span> </p>
+<h3 class="p6">ALEXANDRE DUMAS FILS</h3>
+<h5>de l'Académie Française</h5>
+
+<h5>LES</h5>
+
+<h1>FEMMES QUI TUENT</h1>
+
+<h5>ET LES</h5>
+
+<h2>FEMMES QUI VOTENT</h2>
+
+<h5>DOUZIÈME ÉDITION</h5>
+
+<div class="figcenter">
+<img src="images/colophon.jpg" width="267" height="182" alt="colophon" title="" />
+</div>
+
+<h5 class="p4">PARIS<br />
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR</h5>
+<h6>RUE AUBER, 3, ET BOULEVARD DES ITALIENS, 15</h6>
+<h5>1880</h5>
+<h6>Droits de reproduction et de traduction réservés.</h6>
+
+<hr class="c30 p4" />
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_001" id="Page_001">1</a></span></p>
+<h2>LES FEMMES QUI TUENT</h2>
+
+<h5>ET</h5>
+
+<h3>LES FEMMES QUI VOTENT</h3>
+<hr class="c15 p4" />
+
+<p class="center">A JULES CLARETIE</p>
+
+<p class="right">20 août 1880.</p>
+
+<p class="left5">Mon cher Claretie,</p>
+
+<p class="p2">Vous avez publié le 24 août un long article dans <i>le Temps</i>, sur les
+derniers procès de mademoiselle Dumaire et de madame de Tilly. Cet
+article contenait à la fin les lignes suivantes:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p><i>Je m'attendais à ce que M. Dumas prît</i> <span class="pagenum"><a name="Page_2" id="Page_2">2</a></span> <i>la parole dans ce vif et
+poignant débat. Il est le grand avocat consultant de ces causes
+saignantes, et je ne sais pas de président qui puisse résumer comme lui
+les faits de semblables procès et en déduire toutes les conséquences.
+Il doit s'applaudir d'avoir si hardiment et tant de fois soulevé de
+pareilles questions, lorsqu'il voit que la vie, sévère comme un
+problème de mathématique, en rend la solution de plus en plus
+nécessaire chaque jour. Sans doute la comédie est écrite, <span class="emph">la Princesse
+Georges</span> a tout dit; mais j'aurais voulu savoir ce que pensait de la
+comtesse de Tilly&mdash;cette princesse Georges au vitriol&mdash;le
+philosophe du théâtre contemporain.</i></p></div>
+
+<p>Chose curieuse, quand cet article m'est arrivé de votre part, j'avais,
+depuis trois ou quatre jours, commencé le travail que vous attendiez de
+moi, et j'en étais juste à une phrase, que vous retrouverez dans cette
+lettre, où je parlais de l'auteur <span class="pagenum"><a name="Page_3" id="Page_3">3</a></span> de <i>la Princesse Georges</i>. Il y
+avait là une sympathie manifeste, des atomes crochus visibles; aussi,
+je vous demande la permission de vous adresser et de vous dédier ce
+travail; ce me sera, de plus, une occasion de vous témoigner
+publiquement toute l'affection et toute l'estime que j'ai pour votre
+personne, votre caractère et votre talent.</p>
+
+<p>Et puis, nous sommes tout à fait à l'aise pour causer ainsi de ce
+sujet, étant du même avis, car vous dites encore dans le même article:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p><i>Il y a eu, comme toujours débordement de sympathie pour les
+<span class="emph">exécutrices</span>; et les victimes, selon l'usage, ont semblé
+fort peu intéressantes. Il y a à cela une raison morale; car cet
+enthousiasme pour la brutalité serait ironique s'il n'était que le
+produit d'une admiration malsaine pour les êtres qui, se plaçant <span class="pagenum"><a name="Page_4" id="Page_4">4</a></span>
+au-dessus de la loi, ont l'audace de se
+faire justice eux-mêmes. La raison de toutes ces acclamations saluant
+une meurtrière, c'est que la femme, décidément, n'est pas suffisamment
+protégée par la loi, qui est essentiellement et uniquement une <span class="emph">loi
+mâle,</span> si je puis dire. L'auteur de <span class="emph">la Princesse Georges</span> l'a fort bien
+montré, dramatiquement et philosophiquement à la fois, lorsqu'il nous
+présente l'épouse trompée s'adressant tour à tour à sa mère,
+c'est-à-dire à la famille, puis à la loi, c'est-à-dire à la société,
+pour leur réclamer une consolation ou un secours. De consolation, il
+n'y en a point; de secours, il n'en faut attendre de personne. Faut-il
+donc souffrir, éternellement souffrir dans son amour et dans son
+amour-propre, dans sa dignité de femme, dans la sécurité même de sa
+vie, car la ruine matérielle est possible après cette terrible ruine
+morale? Que faut-il faire, enfin?</i></p></div>
+
+<p>Mais tout le monde ne pense pas comme nous, mon cher ami, et, pour
+tout dire, <span class="pagenum"><a name="Page_5" id="Page_5">5</a></span> j'avais d'abord pris la plume pour répondre à un
+article d'un de vos confrères, M. Racot, lequel, dans <i>le Figaro</i>,
+exprimait des idées, sinon toutes contraires, du moins très opposées
+aux nôtres. Je fais donc, comme on dit, d'une pierre deux coups; c'est
+à vous que je m'adresse, et c'est à M. Racot et à ceux qui pensent
+comme lui que je réponds.</p>
+
+<p>Votre confrère ne se contentait pas, lui, de parler de mademoiselle
+Virginie Dumaire et de madame de Tilly: il parlait aussi de madame
+Hubertine Auclert, et il paraissait même conclure, philosophiquement,
+contre cette dernière en faveur de madame de Tilly. C'était vif; mais
+il résumait quelques-unes des idées que j'ai émises dans la préface de
+<i>Monsieur Alphonse</i>, et l'enchaînement de son <span class="pagenum"><a name="Page_6" id="Page_6">6</a></span> idée concordait
+parfaitement avec l'enchaînement des miennes. Selon moi, les femmes qui
+tuent mènent aux femmes qui votent. De là ce titre dont on a déjà fait
+dans la presse des jeux de mots que j'avais prévus; car, en annonçant
+la brochure à mon éditeur, je lui disais: «Recommandez bien à
+l'imprimeur de ne pas se tromper, et de ne pas mettre les femmes qui,
+etc.»</p>
+
+<p>J'ai donc déjà eu, à ce propos, l'esprit de tout le monde, et je l'ai
+eu plus tôt; c'est d'un excellent augure. Un ami à moi m'a écrit pour
+me conseiller de supprimer au moins la seconde partie du titre; je n'en
+fais rien. Le titre prête à rire, tant mieux! cela le popularisera; et
+puis le rire est bon. D'ailleurs, nous trouverons encore, de temps en
+temps, l'occasion <span class="pagenum"><a name="Page_7" id="Page_7">7</a></span> de rire, en route, je vous le promets. Si notre
+esprit ne nous suffit pas, la bêtise des autres nous viendra en aide.</p>
+
+<p>Maintenant qu'on a bien ri du titre, entrons dans le sujet.</p>
+
+<p>M. Racot, tout en s'étonnant et en s'alarmant de ces nouveaux symptômes
+d'abaissement dans l'ordre moral, ne conclut pas comme nous l'avons
+déjà fait, vous et moi, dans le passé; il reste toujours l'adversaire
+du divorce, et il demande, par exemple, ce qu'au point de vue de
+l'équité, de la justice et de la réparation, madame de Tilly aurait
+gagné à ce que le divorce existât. Il ajoute: «Supposons le divorce
+établi avant la scène du vitriol, <i>le mari avait le droit de divorcer
+et était libre d'épouser la femme qui faisait le désespoir de la
+première</i>.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_8" id="Page_8">8</a></span> On peut avoir de très bonnes raisons personnelles, dans sa
+conscience, son idéal et ses traditions, pour être l'adversaire du
+divorce; mais il ne faut pourtant pas le combattre avec des
+propositions aussi facilement réfutables que celle-là, et nous ne
+pouvons, n'est-ce pas, laisser circuler cette première assertion, sans
+lui barrer le chemin.</p>
+
+<p>Dans aucun des pays où le divorce existe, même en Amérique où il jouit
+de facilités exceptionnelles, la loi n'eût autorisé M. de Tilly à
+divorcer d'avec sa femme, et à épouser ensuite mademoiselle Maréchal.
+Si la loi sur le divorce même aussi étendue que M. Naquet l'a proposée,
+existait en France, aucun des articles de cette loi, si habilement
+interprété ou contourné qu'il fût par l'avocat le plus<span class="pagenum"><a name="Page_9" id="Page_9">9</a></span>
+subtil ou l'avoué le plus retors, ne
+pourrait servir à un homme comme M. de Tilly pour répudier une femme
+telle qu'était madame de Tilly avant l'attentat qu'elle a commis,
+attentat que certaines raisons psychologiques peuvent expliquer, mais,
+disons-le tout de suite, qu'aucune bonne raison morale n'excuse, malgré
+cette sympathie un peu trop aveugle dont bénéficie la coupable et qui
+rentre dans ce que Lamartine appelait les surprises du c&oelig;ur.</p>
+
+<p>J'ajouterai: la loi sur le divorce existant,&mdash;pas plus après cet
+attentat acquitté par le jury, qu'auparavant,&mdash;M. de Tilly ne
+pourrait encore user du divorce, et, dans l'état actuel de la
+législation, il n'aurait même pas pu obtenir la séparation légale,
+puisqu'il n'avait rien à reprocher <span class="pagenum"><a name="Page_10" id="Page_10">10</a></span> ni à la conduite ni au
+caractère de madame de Tilly comme mère et comme épouse, et
+qu'aujourd'hui même où elle est déclarée, sinon innocente, du moins non
+coupable, il n'aurait pas encore le droit ni de divorcer ni de se
+séparer. A la demande de M. Racot, voilà la réponse à faire, et le
+premier venu aurait pu la faire comme moi; elle est claire, simple,
+irréfutable.</p>
+
+<p>L'erreur de M. Racot et de beaucoup d'autres de nos adversaires, vient
+de ce que, comme tous les partisans de l'indissolubilité du mariage, il
+aime à se contenter, un peu trop facilement, des arguments à l'aide
+desquels l'Église veut mettre les femmes de son côté. Elle leur dit, en
+effet, sur tous les tons, comme on peut le voir dans le livre de M.
+l'abbé Vidieu <span class="pagenum"><a name="Page_11" id="Page_11">11</a></span> auquel j'ai répondu: «Le jour où le divorce sera
+rétabli, le mari pourra répudier sa femme quand bon lui semblera et
+contracter immédiatement d'autres liens.»</p>
+
+<p>Non seulement il n'y a rien de vrai, mais il n'y a rien de possible
+dans une pareille assertion, et il faut toute la candeur et toute la
+confiance de la foi féminine pour la croire et la propager. Si le
+divorce avait existé, non seulement M. de Tilly n'aurait pas pu s'en
+servir contre sa femme, mais c'est madame de Tilly qui aurait pu s'en
+servir contre lui, au lieu d'en arriver, comme moyen suprême de
+garantie, à l'action lâche et dégradante qu'elle a commise. Elle aurait
+demandé une protection à la loi, au lieu de demander une vengeance à
+l'acide sulfurique, et le Code l'eût libérée d'un mariage qu'elle ne
+<span class="pagenum"><a name="Page_12" id="Page_12">12</a></span> méritait pas, au lieu de la libérer de la prison qu'elle avait
+bien méritée. Je m'arrête là. Je n'ai nulle envie de recommencer une
+croisade pour le divorce. Il sera toujours temps, si cela est
+nécessaire, de reprendre la parole quand le projet sera discuté à la
+Chambre. Mais, si les crimes, les catastrophes de toute sorte, nés de
+l'indissolubilité du mariage, continuent dans la progression signalée
+par les dernières statistiques, la question aura fait toute seule de
+tels progrès, qu'il n'y aura plus besoin de rien dire et que la
+nécessité de la loi sera péremptoirement démontrée par les faits.</p>
+
+<p>Mais nous sommes en vacances, les questions politiques sont
+momentanément ajournées, la controverse centrale n'existe pas, le
+gouvernement se promène et se <span class="pagenum"><a name="Page_13" id="Page_13">13</a></span> repose; sénateurs et députés sont
+éparpillés sur les routes; gens du monde et bourgeois sont à la
+campagne, aux bains de mer, aux eaux; nul ne se soucie, en apparence,
+des questions d'ensemble, et chacun se contente, en lisant son journal,
+au grand air, des nouvelles du jour, des accidents de chemin de fer,
+des assassinats et des éboulements. Pour moi, tout au contraire, ce
+moment me semble toujours opportun pour soulever certaines discussions
+et tâcher de faire pénétrer quelques idées soi-disant subversives ou
+tout au moins paradoxales dans des esprits et des consciences non
+influencés par leur milieu habituel et disposés à la conciliation par
+une digestion lente et réparatrice. Pour parler sérieusement, la
+solidarité des intérêts, des passions, des <span class="pagenum"><a name="Page_14" id="Page_14">14</a></span> habitudes, des
+traditions, des compromis, des ignorances est rompue; le grand
+seigneur, le millionnaire, l'homme du monde, le bourgeois, le
+fonctionnaire, l'employé, le rentier, le négociant redeviennent, par
+quarante degrés de chaleur, des hommes à peu près semblables les uns
+aux autres, dégagés de l'influence des groupes sociaux auxquels ils
+appartiennent, et, en se reposant en face de la nature, dont
+l'impassible éternité les domine, ils sont, individuellement et à leur
+insu, accessibles à ces mêmes idées dont ils se seraient indignés
+quelques semaines auparavant. Il y a certainement alors une détente, un
+laisser aller, une complaisance réciproque tenant à plus de bien-être,
+à plus d'espace, à plus d'horizon, à plus de santé. Les journaux <span class="pagenum"><a name="Page_15" id="Page_15">15</a></span>
+eux-mêmes trahissent plus
+d'éclectisme; ils se montrent plus accommodants; les adversaires, du
+mois de février ou de mars, semblent tout près de s'accorder. «Après
+tout, entend-on dire çà et là dans les deux camps, après tout, ce
+républicain a du bon, ce libre penseur n'est pas si méchant qu'on le
+croit, dit l'un.&mdash;Ce curé de campagne a une bonne figure; cette
+petite église, ce petit cimetière sont bien poétiques et bien
+touchants, dit l'autre; est-ce qu'il n'y aurait pas moyen de concilier
+tout cela, les traditions du passé et les besoins de l'avenir, les
+souvenirs de l'enfance et la raison de l'âge mûr? Ce serait possible,
+certainement, s'il n'y avait pas cette question des jésuites! Je vous
+le demande un peu, qu'est-ce qu'ils ont contre les jésuites? Ce sont
+<span class="pagenum"><a name="Page_16" id="Page_16">16</a></span> de très braves gens. Certainement il y a eu bien des abus, mais
+enfin tout pourrait s'arranger, avec quelques concessions mutuelles.
+C'est un peu la faute de M. Thiers. S'il avait voulu, à un certain
+moment, en 1872, on ne demandait que ça en France; mais aussi les
+d'Orléans ne bougent pas; et l'autre avec son drapeau blanc! Ah! sans
+ça, les choses se seraient arrangées! Ça aurait peut-être mieux valu.
+Nous verrons aux élections prochaines.&mdash;Moi, je crois que ça
+marchera bien. Ah! il fait bon! La belle journée!»</p>
+
+<p>Eh bien, mon cher ami, ce moment de repos, de paresse, de façons de
+voir à la Pangloss, de justice inconsciente et d'indépendance d'esprit
+pour ainsi dire involontaire est tout à fait propice si l'on veut
+avoir quelque chance d'inculquer à <span class="pagenum"><a name="Page_17" id="Page_17">17</a></span> tant de gens, ordinairement
+distraits, hostiles, ignorants, les idées que l'on croit vraies et
+utiles. La nature elle-même n'a pas d'autre procédé à l'égard du corps
+humain; elle lui communique, pendant cette même période, les éléments
+vitaux dont il a besoin pour se reconstituer et durer un peu plus
+longtemps. Or il en est du monde moral comme du monde physique: les
+lois de l'un sont enchaînées et implacables comme les lois de l'autre.
+A cette heure où je vous écris, le vent de la mer fouette les vitres de
+ma chambre, il soulève en même temps les flots et enfle les voiles de
+ceux qui savent se servir de cette colère apparente; il pousse sur le
+continent les vapeurs qui retomberont en rosée ou en pluie, il
+transporte et répand dans <span class="pagenum"><a name="Page_18" id="Page_18">18</a></span> les champs des milliards de germes
+invisibles, fécondants ou destructeurs, selon la disposition
+particulière des sols où ils vont tomber; il fortifie les uns, et tue
+les autres; rien ne l'arrête ni ne le détourne; il fait ce qu'il a à
+faire, précipitant la mort de ce qui doit périr, créant, accélérant,
+prolongeant la vie de ce qui doit vivre. Il en est de même des idées.
+Elles partent d'un point de l'horizon et elles vont droit devant elles,
+fécondes pour les sociétés prêtes à les recueillir, mortelles pour
+celles qui les repoussent ou les dénaturent. Comment naissent-elles?
+D'où viennent-elles? Comment se fait le vent? D'où vient-il? Des
+attractions et des dilatations morales, du mouvement, de la pression,
+du va-et-vient incessant des esprits, créant ainsi des courants
+irrésistibles. <span class="pagenum"><a name="Page_19" id="Page_19">19</a></span> Tout ce mouvement est une des conditions, une des
+lois de l'humanité, laquelle ne saurait rester immobile dans cet
+univers où tout se meut, évolue, se transforme et se combine autour
+d'elle. Tempêtes dans la nature, révolutions dans les sociétés, telles
+sont les conséquences immédiates et inévitables de la résistance
+inerte, inutile et finalement vaincue, à ces courants naturels
+traversant dans tous les sens le monde physique et le monde moral.</p>
+
+<p>Une similitude entre les deux mondes me frappe encore, c'est celle-ci:
+Ces germes invisibles, transportés par le vent, prennent, un beau jour,
+une forme; la végétation se produit là où ils sont tombés; l'herbe
+pousse; l'arbre s'élève; la forêt s'étend. Même mécanisme pour les
+<span class="pagenum"><a name="Page_20" id="Page_20">20</a></span> sociétés. Au bout d'un certain temps que des idées, nouvelles à
+première vue, (tandis qu'elles ne sont jamais que des phénomènes
+consécutifs d'autres idées antérieures et du même ordre), au bout d'un
+certain temps que des idées nouvelles sont répandues dans l'air,
+discutées, niées, repoussées par les m&oelig;urs et les lois des
+peuples routiniers, elles se condensent tout à coup en une réalité
+palpable et visible, pensante et agissante, elles prennent une forme
+humaine, elles deviennent <i>une personne</i> avec laquelle il faut compter
+parce qu'elle produit subitement son action matérielle et
+contradictoire à un état social incompatible. Bref, quand une idée doit
+vivre, elle se fait homme. C'est tout bonnement le mystère de
+l'incarnation.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_21" id="Page_21">21</a></span> Ceux qui haussaient les épaules ou qui pouffaient de rire quand
+cette idée était purement théorique, s'arrêtent étonnés et entrent
+bientôt en fureur, quand ils la voient en chair et en os, marchant à un
+but déterminé. On honnit d'abord ce précurseur, cet apôtre, ce
+prophète; on le tue souvent; mais il a fait immédiatement des
+disciples, il a suscité des croyants, des auxiliaires, des vengeurs, et
+la lutte commence. L'idée triomphe toujours, et, quand elle est enfin
+acceptée et consacrée depuis longtemps, quand elle est devenue
+officielle et banale, elle cherche à s'étendre encore, en raison de
+besoins nouveaux. On croit à une innovation quand ce n'est qu'une
+déduction logique et une conséquence fatale de l'idée première.
+Nouvelle résistance des <span class="pagenum"><a name="Page_22" id="Page_22">22</a></span> masses stationnaires, nouvelle
+incarnation, nouvelle lutte: nouveau progrès. Si une idée ne produit
+pas <i>son homme</i> elle est creuse; si une idée ne produit plus son homme
+elle est morte. Les religions, les philosophies, les politiques, les
+sciences, les libertés ne se sont pas développées autrement. Regardez
+bien, où l'incarnation fait défaut: signe de dépérissement et de mort
+prochaine.</p>
+
+<p>Sans nous aventurer ici dans les grands exemples historiques, présents
+d'ailleurs à l'esprit de tous nos lecteurs, et pour nous en tenir aux
+personnages, hier inconnus, mis en lumière par de récents procès,
+mademoiselle Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire, madame de
+Tilly, que représentent ces personnages? Sont-ce des êtres isolés,
+séparés de la vie <span class="pagenum"><a name="Page_23" id="Page_23">23</a></span> commune par leur tempérament, leurs
+m&oelig;lig;urs, leurs crimes particuliers et purement individuels?
+Non. Ce sont des incarnations vivantes effectives et inconscientes, en
+même temps, de certaines idées émises par des penseurs, des moralistes,
+des politiques, des écrivains, des philosophes, idées justes, logiques,
+tutélaires, auxquelles, de l'aveu de ces hommes de réflexion, le temps
+est venu de faire droit.</p>
+
+<p>Que répond la société française à ces idées présentées seulement sous
+toutes les formes théoriques et immatérielles? Que ceux qui les
+présentent sont des fous, des rêveurs, des révolutionnaires, des
+utopistes, des gens dangereux. Ces hommes signalent cependant des
+dangers visibles, ils proposent d'indispensables réformes; ils disent
+aux législateurs: <span class="pagenum"><a name="Page_24" id="Page_24">24</a></span> «Vous devriez faire des lois protégeant
+l'innocence de la jeune fille, la dignité de la femme, la vie de
+l'enfant, les droits de l'époux, et punissant quelquefois les coupables
+au lieu de punir toujours les innocents.» Les législateurs ne répondent
+même pas. Alors, au milieu des observations des uns, de l'indifférence
+des autres, un fait brutal se produit, un crime se commet, une victime
+tombe, un assassin se montre, et, sans transition apparente, on assiste
+au déplacement complet de tous les plans sociaux, au renversement de
+toutes les lois juridiques et morales; la victime devient odieuse,
+l'assassin devient intéressant, la conscience des jurés s'embarrasse,
+la magistrature se trouble, la loi hésite, la justice officielle
+désarme devant la foule qui s'impose comme dans une <span class="pagenum"><a name="Page_25" id="Page_25">25</a></span> assemblée
+populaire ou dans un théâtre.</p>
+
+<p>C'est l'incarnation de l'idée qui se dresse tout à coup en face des
+vieilles traditions obstinées et insuffisantes, et elle vient, par le
+feu et le sang, poser sa revendication personnelle et nécessaire contre
+des lois jadis excellentes, mais qui, les m&oelig;urs s'étant
+modifiées, apparaissent subitement comme des injustices et des
+barbaries.</p>
+
+<p>Le meurtrier a-t-il discuté ces questions comme nous le faisons ici?
+A-t-il lu ce qu'on écrivait sur ces matières avant qu'il commît son
+crime? Obéit-il à un raisonnement? Non. Il obéit aveuglément à sa
+passion, ce n'est pas douteux. Mais sa passion satisfaite vient, en
+plein tribunal, faire appel à un droit naturel, humain, incontestable,
+dont la <span class="pagenum"><a name="Page_26" id="Page_26">26</a></span> société aurait dû tenir compte et dont elle ne s'est pas
+souciée.</p>
+
+<p>L'acquittement des coupables, prononcé par le tribunal, imposé par
+l'opinion, est-il juste? Non. Mais ce qui fait l'acquittement de ces
+coupables arrêtés, c'est que la loi ne peut pas sévir contre les
+véritables coupables qu'elle couvre depuis trop longtemps, et que, ne
+pouvant pas appliquer la justice absolue, elle est condamnée elle, la
+loi, à n'appliquer que la justice relative, ce qui est bien près de
+l'injustice.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Vous vous rappelez sans doute l'affaire Morambat, il y a trois ou
+quatre ans? J'écrivais à ce propos, dans <i>l'Opinion nationale</i>, une
+lettre comme celle-ci. J'y annonçais l'acquittement inévitable du
+<span class="pagenum"><a name="Page_27" id="Page_27">27</a></span> meurtrier, et je demandais à la loi de protéger la virginité des
+filles, virginité que j'appelais leur capital. Le mot fit beaucoup
+rire. Toujours! En France, nous rions beaucoup des choses sérieuses;
+c'est même de celles-là, je crois pouvoir l'affirmer, qu'on rit le
+plus. Moi, c'est un goût particulier, j'aime mieux rire des choses qui
+ne sont pas sérieuses, et qui n'en ont pas moins la prétention de
+l'être; ma conscience se trouve ainsi en repos, je suis sûr d'avoir
+plus longtemps des sujets de gaieté et d'avoir finalement raison. Vive
+le rire, mon cher ami, quand il ne se trompe pas.</p>
+
+<p>Si j'évoque aujourd'hui cette affaire Morambat, c'est pour m'aider à
+montrer les incarnations successives, variées, <span class="pagenum"><a name="Page_28" id="Page_28">28</a></span> de plus en plus
+rapprochées les unes des autres, de plus en plus menaçantes et
+triomphantes de l'idée proposée de certaines réformes dans de certaines
+lois. Cette affaire se résumait en ceci, (soyez tranquille, je serai
+bref): Une jeune fille, ouvrière laborieuse et d'une conduite
+irréprochable jusque-là, s'était laissé, faut-il dire séduire, disons
+plutôt entraîner par un jeune homme, commis dans le magasin où elle
+était en apprentissage: elle était devenue enceinte, ce que voyant, le
+jeune homme l'avait abandonnée. Voilà le commencement et le milieu de
+l'histoire. C'est vieux, c'est banal, c'est connu; le soleil aussi est
+vieux, banal, connu, et il reparaît toujours et on ne s'en déshabitue
+pas. Mais il passe tout à coup, par l'esprit, par <span class="pagenum"><a name="Page_29" id="Page_29">29</a></span> le c&oelig;ur,
+par la conscience du père de la jeune fille de modifier le dénouement
+traditionnel, aussi vieux, aussi banal, aussi connu que le soleil et
+les débuts de l'histoire et qui consistait, pour la jeune fille, à se
+désoler, à cacher sa honte dans un coin, à élever son enfant avec ses
+seules ressources ou à lui tordre le cou, à se tuer elle-même ou à se
+prostituer, tout cela parce que le Code avait oublié de faire une loi
+qui protégeât le capital moral des femmes comme le capital matériel et
+qui condamnât un homme qui leur aurait pris leur honneur comme elle
+condamnerait le voleur qui leur aurait pris leur montre ou leur
+parapluie.</p>
+
+<p>Il advint donc, cette fois, une chose nouvelle. Le père de
+mademoiselle Morambat <span class="pagenum"><a name="Page_30" id="Page_30">30</a></span> se trouvait être un très honnête ouvrier;
+il adorait sa fille, et il ne permit pas aux choses de finir selon la
+coutume. Il cacha un couteau sous son vêtement, s'en alla trouver le
+commis, lui demanda s'il voulait épouser sa fille, et, sur les refus
+réitérés de celui-ci, il le frappa en pleine poitrine. La vie du jeune
+homme fut en danger; on arrêta l'assassin; grande émotion dans Paris;
+instruction; procès.</p>
+
+<p>Si vous voulez bien donner un peu d'attention à ce cas particulier, mon
+cher ami, vous y remarquerez facilement un fait curieux. Dans ce
+procès, prévenu, plaignant, victime, tout le monde était coupable, et,
+nantie de toutes les lois imaginables pour punir tous les attentats
+possibles, la justice a dû s'avouer publiquement impuissante et
+inutile.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_31" id="Page_31">31</a></span>
+Voyons comment.</p>
+
+<p>Nous voici dans la salle de la cour d'assises. Rien n'y manque pour que
+le droit soit respecté, pour que l'équité rayonne, pour que la
+solennité soit imposante, pour que la leçon soit profitable. Foule
+énorme, avec sergents de ville, pour la contenir et au besoin la
+disperser si elle manque de respect au tribunal, si elle proteste ou si
+elle applaudit; gendarmes aux deux côtés de l'accusé, pour qu'il ne
+puisse ni s'enfuir, ni sauter sur les juges, ni se suicider; avocats
+réunis autour de la cause, pour s'éclairer dans leurs consciences et
+leur art, comme des carabins autour d'un cadavre dans un amphithéâtre
+d'anatomie; conseillers en robe rouge, avocat général chargé de
+soutenir l'accusation et de venger la <span class="pagenum"><a name="Page_32" id="Page_32">32</a></span> morale et la société
+compromises; avocat célèbre à la barre de la défense, ayant mission de
+défendre et de sauver le prévenu; jury choisi au sort parmi les
+citoyens les plus recommandables de leurs quartiers, peintures
+allégoriques représentant le crime terrassé, l'innocence protégée,
+Thémis en péplum bleu et blanc tenant en équilibre les deux plateaux de
+sa balance; enfin, au fond de la salle, en face du public, des témoins,
+du jury et des accusés, au-dessus des juges et de tout, le Christ
+mourant pour la justice et la vérité, et sur lequel témoins et jurés
+vont faire le serment, les uns de ne dire que la vérité, rien que la
+vérité, les autres de n'avoir en vue que la justice, rien que la
+justice.</p>
+
+<p>Ceci posé, donnons en quelques mots <span class="pagenum"><a name="Page_33" id="Page_33">33</a></span> le résumé philosophique et
+les conclusions morales du procès.</p>
+
+<div class="block">
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI,</span><span class="font85"> représentée par le Président, s'adressant à la jeune fille:</span></p>
+
+<p>Mademoiselle, vous étiez une personne honnête et laborieuse, tout le
+monde l'atteste.</p>
+
+<p class="center"> <span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Vous avez été séduite par ce jeune homme?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Il vous avait promis le mariage?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Il vous a abandonnée?
+<span class="pagenum"><a name="Page_34" id="Page_34">34</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Quand il a su que vous étiez enceinte?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>C'est bien de lui que vous étiez enceinte?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Vous le jurez?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JEUNE FILLE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Vous avez causé le désespoir et le crime de votre père. Vous allez
+mettre au monde un enfant sans père, sans état civil, probablement sans
+morale et sans instruction, <span class="pagenum"><a name="Page_35" id="Page_35">35</a></span> puisque vous êtes sans ressources,
+enfant qui va être un danger ou une charge pour la société, tout cela
+parce que vous n'avez pas su résister à votre passion. C'est
+abominable, ce que vous avez fait là; mais nous n'y pouvons rien,
+rasseyez-vous.&mdash;Qu'on amène le jeune homme.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI,</span><span class="font85"> au jeune homme.</span></p>
+
+<p>Vous avez été l'amant de cette jeune fille?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Vous étiez le premier?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME,</span><span class="font85"> après hésitation.</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center">LA LOI</p>
+
+<p>Elle est enceinte de vous?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME</span>,<span class="font85"> toujours après hésitation.</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.
+<span class="pagenum"><a name="Page_36" id="Page_36">36</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Vous refusez de l'épouser?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME</span>,<span class="font85"> sans hésitation.</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Vous refusez de reconnaître votre enfant?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE JEUNE HOMME</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Vous avez déshonoré une jeune fille, vous l'abandonnez, ainsi que votre
+enfant; c'est abominable, ce que vous faites là! nous n'y pouvons rien.
+Rasseyez-vous.&nbsp;&mdash;&nbsp;Faites lever le père.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI,</span><span class="font85"> au père.</span></p>
+
+<p>Vous reconnaissez que vous avez voulu tuer ce jeune homme?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.
+<span class="pagenum"><a name="Page_37" id="Page_37">37</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Parce qu'il avait séduit votre fille?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Alors vous avez pris un couteau?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center">LA LOI</p>
+
+<p>Avec l'intention de tuer cet homme, s'il vous refusait d'épouser votre fille?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Avec préméditation alors?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Et vous l'avez frappé avec la ferme intention de lui donner la mort?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LE PÈRE</span>
+<span class="pagenum"><a name="Page_38" id="Page_38">38</a></span></p>
+
+<p>Oui, monsieur.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA LOI</span></p>
+
+<p>Vous avez voulu vous faire justice vous-même, ce qui est défendu par
+toutes les lois; vous avez voulu tuer, ce qui est défendu par toutes
+les morales, humaine et divine; vous avez frappé d'un couteau, vous
+avez accompli volontairement, sans hésitation, sans remords, un
+homicide, un crime, ce qui doit être puni de l'échafaud ou des galères.
+C'est abominable, ce que vous avez fait là! mais nous n'y pouvons rien.
+Ne vous rasseyez pas; vous pouvez tous rentrer chez vous.»</p></div>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Alors, magistrats, jury, gendarmes huissiers, Code civil, justice,
+allégories <span class="pagenum"><a name="Page_39" id="Page_39">39</a></span> mythologiques, menaçantes et rassurantes, Christ en
+croix, qu'est-ce que vous faites là? Pourquoi tout cet appareil
+inutile, toute cette solennité vide, toute cette dépense, tout ce
+dérangement? Ces trois individus coupables, tous les trois, de délits
+et de crimes qui compromettent non seulement leur propre honneur, leur
+propre morale, mais la morale universelle et la sécurité des citoyens
+électeurs, pourquoi les renvoyez-vous finalement chez eux, sans
+condamnation, sans flétrissure, sans amende même?</p>
+
+<p>Parce que, me répondrez-vous, c'est là un cas exceptionnel. Cette jeune
+fille était vraiment sympathique par sa bonne conduite antérieure, le
+père par l'honnêteté de toute sa vie: il n'a pas pu résister à sa
+douleur et à sa colère, devant <span class="pagenum"><a name="Page_40" id="Page_40">40</a></span> la froide ingratitude et la
+cynique cruauté de ce jeune homme, nous l'avons compris et nous l'avons
+acquitté.</p>
+
+<p>Non; ces raisons-là, vous les donnez parce que vous ne pouvez pas, vous
+ne voulez pas donner les vraies raisons. Les vraies raisons, les voici:
+ne pouvant pas punir les vrais coupables, vous êtes fatalement amenés à
+absoudre ceux dont le crime n'est que la conséquence directe de cette
+culpabilité non seulement impunie, mais dont, dans certains cas, il ne
+vous est pas permis de connaître, dont il vous est interdit de faire
+mention, que vous devez respecter en un mot, qui vous est sacrée pour
+ainsi dire, comme la réputation la plus intacte, comme le dogme le plus
+révéré. Il est tel cas où vous n'avez même pas le droit de prononcer
+<span class="pagenum"><a name="Page_41" id="Page_41">41</a></span> le nom du véritable coupable, et où vous ne pouvez punir que
+l'innocent et même la victime.</p>
+
+<p>J'ai assisté, il y a deux ou trois ans, à un procès criminel où la
+coupable, du moins la personne amenée à la barre, était une jeune
+femme. Elle s'était mariée, enceinte, avec un jeune homme, lequel
+ignorait absolument ce détail. Elle accoucha, à terme, sans que son
+mari se fût douté de cette grossesse et en l'absence de ce mari. Elle
+se délivra elle-même; puis elle perdit la tête et tua son enfant, dont
+elle cacha le corps dans une armoire. Le crime fut découvert et la
+jeune femme arrêtée et traduite devant les assises.</p>
+
+<p>L'homme qui l'avait rendue mère était marié, c'est-à-dire doublement
+coupable; <span class="pagenum"><a name="Page_42" id="Page_42">42</a></span> il l'avait eue sous sa protection, ce qui le rendait
+triplement coupable; il l'avait garantie comme la plus honnête fille du
+monde au jeune homme, lorsque celui-ci était venu lui demander des
+renseignements, ce qui le constituait quadruplement coupable; ni
+l'accusée, ni l'accusation, ni la défense n'avaient le droit de
+prononcer le nom de cet homme, le premier, le seul coupable, parce que
+la recherche de la paternité est interdite par nos lois. Cet homme
+était négociant. S'il n'avait pas payé un de ses billets, vous lui
+auriez saisi ses meubles, et tout ce qu'il possédait; vous l'auriez
+déclaré en faillite, en faillite frauduleuse, si ses livres n'avaient
+pas été bien en règle, et vous l'auriez condamné à la prison. Il avait
+trahi le mariage, trahi la tutelle, trahi la <span class="pagenum"><a name="Page_43" id="Page_43">43</a></span> confiance d'un
+honnête homme, donné le jour à un enfant illégitime; il était la cause
+d'un meurtre, du meurtre de son propre enfant; l'action qu'il avait
+commise amenait la femme qu'il avait dit aimer sur les bancs de la cour
+d'assises, la faisait condamner aux galères, car elle fut condamnée;
+condamnait le mari de cette femme à la honte, au désespoir, au
+ridicule, au célibat, à la stérilité, à n'avoir plus d'épouse légale, à
+n'avoir plus d'enfant légitime, et vous ne pouviez rien contre le vrai
+coupable, à peine le réprimander, dans le vide, et encore anonyme. S'il
+plaisait à ce coupable de se reconnaître dans ce que j'écris en ce
+moment, il pourrait m'attaquer en diffamation; je ne pourrais pas faire
+la preuve, et vous me condamneriez comme diffamateur, <span class="pagenum"><a name="Page_44" id="Page_44">44</a></span>
+probablement à un franc d'amende, ce
+qui ne serait pas cher, mais ce qui serait encore une condamnation
+supérieure à celle que vous pouviez lui infliger.</p>
+
+<p>Qui avez-vous donc véritablement puni du double crime commis par cet
+homme et par cette fille? Celui qui n'en avait commis aucun, le mari,
+l'honnête homme, l'innocent. L'amant n'a même pas été inquiété;
+l'infanticide, son temps fait, redeviendra libre, et très probablement
+elle n'aura fait que la moitié de son temps, si elle s'est ce qu'on
+appelle bien conduite, depuis son emprisonnement; quant au mari, à qui
+vous n'avez rien à reprocher que d'avoir eu confiance, que d'avoir
+voulu aimer selon les lois, d'avoir voulu constituer la famille, le
+foyer, l'exemple, ce qui est recommandé par <span class="pagenum"><a name="Page_45" id="Page_45">45</a></span> toutes les religions
+et toutes les morales, dont vous vous déclarez les défenseurs, il reste
+et demeure éternellement la victime de cet homme adultère et de cette
+femme infanticide; et si, demain, il avait un enfant d'une autre femme
+que celle-là, vous condamneriez cet enfant à n'avoir jamais ni famille
+régulière, ni nom légal, à moins que sa mère n'eût l'idée comme l'autre
+de le tuer, auquel cas, le mari, devenu à son tour adultère et père
+illégal et dénaturé, n'encourrait, comme coupable, aucune des peines
+qui lui ont été infligées comme innocent!</p>
+
+<p>Vous me répondrez encore: «Ce sont là des exceptions très rares dont la
+loi n'a pas à tenir compte.» Où avez-vous vu cela? Le caractère
+fondamental, la propriété spécifique d'une loi font que <span class="pagenum"><a name="Page_46" id="Page_46">46</a></span>
+même une seule injustice ne puisse
+pas être commise en son nom, et, tant que cette injustice peut être
+commise, cette loi est incomplète, par conséquent insuffisante, de là
+préjudiciable, et le premier venu, comme moi, peut l'attaquer et en
+demander la revision.</p>
+
+<p>Et, comme cette revision demandée ne se fait pas, les faits, depuis
+quelques années que ces questions ont été de plus en plus débattues par
+l'opinion publique, les faits concluant en faveur de cette revision se
+succèdent et se précipitent les uns sur les autres; les <i>incarnations</i>
+se multiplient avec une rapidité, une éloquence, un retentissement, une
+plus value de scandale effrayants, et la Providence paraît être
+absolument décidée à vous forcer la main.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_47" id="Page_47">47</a></span> Du reste, pour les vrais observateurs, ce qu'on appelle la
+Providence a des procédés qui devraient commencer à être connus. Quand
+une société ne voit pas ou ne veut pas voir ce qu'elle doit faire,
+cette Providence le lui indique d'abord par de petits accidents
+symptomatiques et facilement remédiables; puis l'indifférence ou
+l'aveuglement persistant, elle renouvelle ses indications par des
+phénomènes périodiques, se rapprochant de plus en plus les uns des
+autres, s'accentuant de plus en plus, jusqu'à quelque catastrophe d'une
+démonstration tellement claire, qu'elle ne laisse aucun doute sur les
+volontés de ladite Providence. C'est alors que la société imprévoyante
+s'étonne, s'épouvante, crie à la fatalité, à l'injustice des choses et
+se décide <span class="pagenum"><a name="Page_48" id="Page_48">48</a></span> à comprendre. Ce qui est encore à constater au milieu
+de tout cela, c'est l'obstination que mettent non seulement la masse
+des gens, mais les hommes chargés de veiller à la moralité et au salut
+des sociétés, à donner pour cause aux drames et aux crimes nés de
+l'insuffisance des lois, les examens et les propositions philosophiques
+que, tout au contraire, cette insuffisance inspire à certains esprits.
+Pour tous les routiniers, les auteurs de la démoralisation sociale sont
+ceux qui la découvrent ou la dénoncent à l'avance. Quand on a dit à une
+société: «Prends garde! si tu continues tels ou tels errements, tu
+provoqueras telle ou telle catastrophe;» on est pour cette société, qui
+ne veut pas reconnaître ses torts, la cause même de cette catastrophe,
+<span class="pagenum"><a name="Page_49" id="Page_49">49</a></span> le jour où elle se produit. L'Église catholique en est encore à
+nous dire que ce sont les abominables passions et les détestables
+conseils de Luther qui ont fait tant de mal au catholicisme; elle
+oublie de se rappeler ou de rechercher les causes qui ont produit
+Luther et nécessité la Réforme. Les défenseurs de la monarchie de droit
+divin et des traditions féodales nous disent que c'est l'esprit
+diabolique de Voltaire et des encyclopédistes qui a produit la
+Révolution et les excès du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup> siècle; ils se gardent bien de
+reconnaître et d'avouer les faits qui ont suscité les attaques de
+Voltaire et de l'Encyclopédie. Même observation en littérature. Ce sont
+les écrivains qui écrivent contre les m&oelig;urs immorales de leur
+temps qui démoralisent <span class="pagenum"><a name="Page_50" id="Page_50">50</a></span> leur temps. On commence par prétendre que
+le mal dont ils parlent n'existe pas; puis, quand il est notoire, que
+ce sont leurs écrits qui l'ont fait naître, puis, quand il gagne de
+plus en plus, qu'il vaut mieux n'en rien dire.</p>
+
+<p>Ainsi, celui qui écrit ces lignes (formule ingénieuse trouvée par un
+grand orgueilleux qui n'osait pas dire <i>moi</i> aussi souvent qu'il
+l'aurait voulu), ainsi celui qui écrit ces lignes a, de cette façon,
+beaucoup contribué à la démoralisation de son époque; seulement ceux
+qui emploient le mot démoralisation, à propos de moi ou de tout autre,
+l'emploient à tort et le confondent souvent, trompés qu'ils sont par un
+phénomène purement extérieur, avec un autre mot qui, du reste, n'existe
+pas et que l'on ferait peut-être bien de créer.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_51" id="Page_51">51</a></span> Une société dont on dit qu'elle se démoralise, ce que l'on a dit
+d'ailleurs de toutes les sociétés depuis que le monde existe, une
+société qui se démoralise n'est pas toujours une société qui modifie sa
+morale, mais une société qui modifie ses m&oelig;urs, ce qui n'est pas
+la même chose, et ce qui est même à l'avantage de la morale éternelle,
+dont on ne peut pas plus supprimer un des principes fondamentaux qu'on
+ne peut supprimer un des éléments qui composent l'air respirable.</p>
+
+<p>Aucun révolutionnaire, aucun novateur, aucun radical n'aura jamais
+l'idée de proclamer que l'on doit, que l'on peut tuer, voler, manquer à
+sa parole, à l'honneur, séduire les jeunes filles, abandonner sa
+femme, délaisser ses <span class="pagenum"><a name="Page_52" id="Page_52">52</a></span> enfants, renier, trahir et vendre sa patrie.
+Celui qui soutiendrait une pareille thèse passerait pour fou, et tout
+le monde lui tournerait le dos. La morale ne s'altère donc pas, mais
+elle s'élargit, elle se développe, elle se répand, et, pour cela, elle
+brise ces formules étroites et partiales dans lesquelles elle était
+inégalement contenue et dosée et qu'on appelle les m&oelig;urs et les
+lois.</p>
+
+<p>Les esprits soi-disant révolutionnaires ou subversifs sont ceux qui
+aident la morale éternelle, inaliénable à briser ces formules
+particulières, locales, à se frayer un chemin à travers les plaines
+stériles qu'elle doit fertiliser. Quand nous demandons, par exemple, la
+recherche de la paternité, ou le divorce, ou le rétablissement des
+tours, c'est-à-dire que les <span class="pagenum"><a name="Page_53" id="Page_53">53</a></span> innocents ne souffrent plus pour les
+coupables, quand alors il s'élève des clameurs contre nous, ce n'est
+pas la morale qui s'indigne, car ce que nous demandons est de la morale
+la plus élémentaire, ce sont les m&oelig;urs et les lois qui
+s'effrayent. Nous avons contre nous les Lovelaces de toute classe, pour
+qui ces m&oelig;urs et ces lois sont un privilège dont leur égoïsme et
+leurs passions peuvent user sans représailles, les Prud'hommes de tous
+rangs pour lesquels le monde finit à leurs habitudes, à leurs
+traditions, à leurs idées, à leur famille, et qui ne se sentant pas
+atteints, et convaincus qu'ils ne pourront jamais l'être, par les
+calamités que ces m&oelig;urs produisent, ne voient pas qu'il y ait
+lieu de changer quoi que ce soit aux lois qui les protègent; nous
+<span class="pagenum"><a name="Page_54" id="Page_54">54</a></span> avons encore contre nous les ignorants qui ne veulent rien
+apprendre, les hypocrites qui ne veulent rien avouer, les gens de foi
+et même de bonne foi qui croient leur Dieu compromis dès qu'on leur
+parle d'un progrès en contradiction avec leurs dogmes religieux, les
+timides qui ont peur d'un changement, les contribuables qui redoutent
+une dépense; autrement dit, nous avons contre nous les
+quatre-vingt-dix-neuf centièmes de nos compatriotes; mais c'est sans
+aucune importance, puisque le centième auquel nous appartenons depuis
+le commencement du monde a fait faire aux quatre-vingt-dix-neuf autres
+toutes les réformes dont ils se trouvent, d'ailleurs, très bien
+aujourd'hui, tout en protestant contre celles qui restent à faire.
+C'est par suite de tout ce <span class="pagenum"><a name="Page_55" id="Page_55">55</a></span> malentendu sur la signification et la
+valeur réelle des institutions, des faits et des mots qu'après
+l'acquittement de mademoiselle Marie Bière, un conseiller à la Cour,
+qui avait assisté aux débats à côté de <i>celui qui écrit ces lignes</i>,
+disait à ce dernier, d'une voix véritablement émue, avec l'accent
+amical mais convaincu du reproche et de l'inquiétude: «Voilà pourtant
+ce dont vous êtes cause avec votre <i>Tue-la</i>!»</p>
+
+<p>Ainsi, c'est moi qui, en écrivant la lettre qui se terminait par ce
+mot, et en l'écrivant après l'assassinat de madame Dubourg par son
+mari; c'est moi qui suis cause que M. Dubourg a tué sa femme! Ainsi,
+voilà un magistrat des plus honorables, des plus intelligents et,
+comme homme privé, des plus spirituels <span class="pagenum"><a name="Page_56" id="Page_56">56</a></span> et des plus fins, qui
+aime mieux croire à la pernicieuse influence d'un écrivain isolé qu'à
+une insuffisance de la loi ancienne et à une réclamation des
+m&oelig;urs nouvelles! Où sont les sociétés qui suivent le conseil d'un
+homme, si ce conseil ne répond pas, d'une manière quelconque, à ses
+besoins.</p>
+
+<p>Mais si on a reproché à l'auteur de <i>l'Homme-Femme</i> d'avoir dit:
+<i>Tue-la</i>! on n'a pas moins reproché à l'auteur de <i>la Princesse
+Georges</i> de n'avoir pas été, dans son dénouement, jusqu'au meurtre du
+mari par la femme, et le public aurait volontiers crié à l'héroïne:
+<i>Tue-le!</i> La presse l'a crié le lendemain pour le public, et l'auteur a
+été forcé, dans une préface, d'expliquer pourquoi il n'y avait pas eu
+mort d'homme. Il a donné ses raisons, <span class="pagenum"><a name="Page_57" id="Page_57">57</a></span> bonnes ou mauvaises, là
+n'est pas la question. Ce qui est certain, c'est qu'il a dû
+s'expliquer, s'excuser même de n'avoir pas fait tuer par une honnête
+femme, indignement sacrifiée, un mari qui la trompait pour une
+drôlesse. Croyez-vous que madame de Tilly avait vu ou lu <i>la Princesse
+Georges</i>, et qu'elle se soit dit: «Eh bien, moi, je vais aller plus
+loin que l'héroïne de M. Dumas, et je vais brûler la figure à madame de
+Terremonde»?</p>
+
+<p>Non, n'est-ce pas? N'admettons donc pas, comme le conseiller à la Cour
+et tous ceux qui s'en prennent aux effets au lieu de s'en prendre aux
+causes, n'admettons donc pas que la littérature ait la moindre
+influence sur les m&oelig;urs. Tandis que la corruption du <span class="smcap">xviii</span><sup>e</sup>
+siècle se peint dans <i>Manon Lescaut</i>, le besoin d'idéal qui <span class="pagenum"><a name="Page_58" id="Page_58">58</a></span>
+domine toutes les sociétés, quel que
+soit le numéro du siècle, se traduit dans <i>Paul et Virginie</i>. On pleure
+sur Manon, on pleure sur Virginie; on ne devient ni meilleur ni pire;
+on a deux points de comparaison et deux chefs-d'&oelig;uvre de plus,
+voilà la vérité, et voilà le bénéfice pour l'humanité pensante.</p>
+
+<p>Cependant, si la littérature, par le
+drame ou le roman est incapable de produire un mouvement des idées et
+de les faire naître, elle est capable, par le plus ou moins d'émotion
+qu'elle produit, en traitant certains sujets, de faire voir et de
+constater où les idées en sont de leur mouvement naturel, et le chemin
+parcouru depuis une certaine époque, et l'imminence de certains
+dangers, et la nécessité de certaines préoccupations, de <span class="pagenum"><a name="Page_59" id="Page_59">59</a></span>
+certaines études, de certains
+efforts. Ainsi à ne prendre <i>l'Homme-Femme</i> et <i>la Princesse Georges</i>
+que pour ce qu'ils valent au point de vue de la moralisation ou de la
+démoralisation de la société, à ne les prendre que comme thermomètres
+particuliers chargés de mesurer la température morale de notre société
+actuelle, il résulterait de l'expérience, surtout si l'on y ajoute le
+mauvais accueil fait à la <i>Femme de Claude</i>, que, il y a déjà huit ans,
+le public ne voulait pas qu'on tuât la femme coupable, en matière
+d'amour, mais que, pour l'homme coupable en cette même matière, il
+voulait qu'on le tuât.</p>
+
+<p>Il faut tenir compte aussi, je le sais bien, dans ce jugement du
+public, des inégales influences atmosphériques du théâtre et du livre,
+du spectateur collectif et du <span class="pagenum"><a name="Page_60" id="Page_60">60</a></span> lecteur individuel, ce qui peut
+supposer un écart de quinze degrés sur vingt, la chaleur cérébrale
+développée par la discussion imprimée, par la déduction philosophique
+d'un cas ne pouvant jamais atteindre à celle que développe le même cas,
+mis en forme et en action par des personnages des deux sexes devant des
+spectateurs mâles et femelles. Il faut faire aussi la part des raisons
+secrètes et spécieuses que les gens d'esprit, mêlés à une foule, dans
+une proportion très modeste, il est vrai, mais cependant toujours
+appréciable, peuvent avoir de confirmer l'opinion de la foule
+instinctive et de première impression. Ces raisons, on peut les
+traduire ainsi:</p>
+
+<p>«Le péché d'amour adultère dont si peu d'hommes sont ou se savent les
+<span class="pagenum"><a name="Page_61" id="Page_61">61</a></span> victimes, et dont tant d'autres hommes sont ou peuvent être les
+bénéficiaires, mérite-t-il qu'on inflige à la femme un châtiment aussi
+disproportionné que la mort et qui peut priver tant de gens d'un
+bonheur éphémère mais recherché que cette femme aurait pu donner
+encore; car évidemment elle devait être jeune, jolie, et destinée, dans
+un avenir prochain, à trahir son amant comme elle avait trahi son mari,
+soit qu'elle eût à se venger d'un abandon toujours facile à prévoir,
+soit qu'elle se fût lassée d'une distraction dont la continuité devient
+une servitude? Le meurtre, dans ce cas, serait donc cause d'une
+non-valeur qu'on ne doit jamais autoriser.</p>
+
+<p>»D'un autre côté, il n'y aurait pas justice égale entre les deux
+parties, <span class="pagenum"><a name="Page_62" id="Page_62">62</a></span> puisque, tandis que l'on conseillerait le meurtre de la
+femme, si facile à surveiller, à suivre et à surprendre, on ne saurait
+conseiller à la femme, être faible et timide, ne sachant se servir
+d'aucune arme à feu, de tuer son mari adultère, celui-ci ayant,
+d'ailleurs, tous les moyens de se soustraire à ses recherches, et
+allant où bon lui semble sans avoir jamais à lui en demander la
+permission ni à lui en rendre compte.</p>
+
+<p>»Pour ces motifs, il ne nous coûte pas du tout, à propos de la pièce de
+M. Dumas, dans laquelle mademoiselle Desclée est si remarquable, de
+donner une petite satisfaction aux femmes, en déclarant que l'auteur de
+<i>l'Homme-Femme</i> a eu tort de dire: <span class="pagenum"><a name="Page_63" id="Page_63">63</a></span> <i>Tue-la!</i> et que l'auteur de
+<i>la Princesse Georges</i> a eu tort de ne pas dire: <i>Tue-le!</i>»</p>
+
+<p>Eh bien, nous le répétons, en mêlant comme des cartes de toutes
+couleurs les raisons de toute nature, évidemment un grand mouvement
+s'était opéré dans l'opinion; on commençait à reprocher le trop
+d'indulgence pour les passions de l'homme et le <i>pas assez</i> de pitié
+pour les souffrances et même pour les faiblesses de la femme.</p>
+
+<p>C'est alors qu'après les incarnations littéraires, symptômes
+sympathiques et précurseurs, appartenant au monde fictif, se sont
+produites des incarnations vivantes, appartenant au monde réel,
+incarnations dont les dernières ont été, en quelques mois et coup sur
+coup, mademoiselle <span class="pagenum"><a name="Page_64" id="Page_64">64</a></span> Marie Bière, mademoiselle Virginie Dumaire,
+madame de Tilly. Il n'est pas besoin d'être prophète pour en prédire
+d'autres, dans de très brefs délais, et encore plus effrayantes, encore
+plus significatives que celles dont nous nous occupons en ce moment.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Soyons donc sérieux en face des faits réels.</p>
+
+<p>Ici, nous ne sommes plus au théâtre, nous sommes en pleine vie; il ne
+s'agit plus d'esthétique et de thèses, il s'agit de crimes et de sang;
+ce ne sont plus des comédiens débitant leurs rôles que nous allons
+applaudir ou siffler, ce sont des victimes et des bourreaux que nous
+allons condamner ou absoudre; il s'agit <span class="pagenum"><a name="Page_65" id="Page_65">65</a></span> de la liberté, de
+l'honneur et de la vie; le bagne et l'échafaud sont là.</p>
+
+<p>Regardons bien attentivement, nous allons voir les mêmes causes, les
+mêmes effets, les mêmes conséquences se produire. Ces trois criminelles
+vont formuler la même plainte, proclamer la même injustice, en appeler
+à la même revendication, et cependant elles appartiennent toutes les
+trois à des milieux tout à fait différents, tout à fait opposés même.
+La première est une femme de théâtre, la seconde une servante, une
+prostituée, dit-on, la troisième une femme du monde; l'une était
+vierge, l'autre avait déjà eu un enfant d'un autre homme, la dernière
+était une femme mariée qui avait des enfants légitimes, qui les aimait
+et qui avait toujours été digne de tous les respects <span class="pagenum"><a name="Page_66" id="Page_66">66</a></span> comme
+fille, comme épouse, comme mère.</p>
+
+<p>Si ces trois crimes n'avaient pas été commis, si les choses avaient
+suivi leur cours naturel, si la fille de mademoiselle Bière avait vécu,
+et que, plus tard, le fils de mademoiselle Virginie Dumaire la
+prostituée eût voulu l'épouser, mademoiselle Marie Bière ne l'aurait
+pas voulu.</p>
+
+<p>Si l'un des enfants de madame de Tilly avait voulu s'allier avec
+l'enfant de Marie Bière ou de Virginie Dumaire, madame de Tilly s'y
+serait opposée. Avant leurs crimes respectifs, la première se croyait
+hiérarchiquement en droit de mépriser la seconde, la dernière de
+mépriser les deux autres.</p>
+
+<p>Les voici cependant sur les mêmes bancs, entre les mêmes gendarmes,
+ayant <span class="pagenum"><a name="Page_67" id="Page_67">67</a></span> à répondre à la même accusation, inspirant la même
+sympathie. Pourquoi? parce que, arrivées là, elles ne sont plus la
+comédienne, la servante, la femme du monde, elles ne sont plus telles
+ou telles femmes, elles sont la Femme, qui vient violemment et
+publiquement demander justice contre l'homme et à qui l'opinion, mise
+en demeure de se prononcer, accorde cette justice, avec des
+manifestations telles que la loi en est réduite à s'incliner.</p>
+
+<p>Or quel est cet homme, contre lequel ces trois femmes viennent demander
+justice? On l'appelle ici M. G..., là M. P..., plus loin M. T. Sont-ce
+trois hommes différents? Non. C'est un seul homme, toujours le même,
+sous des noms divers, c'est l'Homme, non pas tel que le veulent <span class="pagenum"><a name="Page_68" id="Page_68">68</a></span>
+la nature et la morale, mais tel que
+nos lois l'autorisent à être.</p>
+
+<p>En effet, la nature dit à l'homme: «Je t'ai donné des curiosités, des
+besoins, des désirs, des passions, des sentiments que peut seul
+satisfaire cet être nommé femme à qui j'ai donné un c&oelig;ur, une
+imagination et quelquefois des sens qui la disposent à se laisser
+convaincre et entraîner par toi; prends cette femme; une fois tes
+curiosités, tes besoins, tes désirs, tes passions satisfaits, si tu
+sais te servir de l'intelligence, de la conscience, des sentiments dont
+je t'ai doué, tu aimeras cette femme, tu feras d'elle la compagne de
+toute ta vie, la mère de tes enfants. S'il y a une chance de bonheur
+pour toi, sur cette terre, elle est là.»</p>
+
+<p>La morale dit ensuite à cet homme: <span class="pagenum"><a name="Page_69" id="Page_69">69</a></span> «Ce n'est pas assez. Cette
+femme, tu l'as choisie, tu l'aimes, tu veux la posséder et la rendre
+mère? N'attends pas la possession et la maternité pour te l'attacher à
+tout jamais. Tu ne dois pas seulement avoir de l'amour pour elle, mais
+aussi du respect; il n'y a pas d'amour durable sans cela, et pourquoi
+ton amour ne serait-il pas durable, puisque tu le déclares
+irrésistible? Prouve donc l'un et l'autre à cette personne, en lui
+donnant d'avance ce que d'autres ne lui donnent qu'après, en te bornant
+à elle, en l'honorant de ton nom, en travaillant pour elle et les
+enfants qui naîtront de vous deux.»</p>
+
+<p>Les m&oelig;urs et les lois disent ensuite au même homme: «Méfie toi;
+il y a là une amorce décevante, une solidarité douteuse, un bonheur
+incertain. Prends le <span class="pagenum"><a name="Page_70" id="Page_70">70</a></span> plaisir, laisse le mariage, c'est une
+chaîne; laisse l'enfant, c'est une charge; et recommence avec d'autres
+femmes tant que tu pourras. Tu auras ainsi le plaisir, et tu garderas
+la liberté. Personne n'aura le droit de te rien dire, mais si, par
+hasard, on te demande des comptes, sois sans honte et sans crainte,
+nous sommes là, lois et m&oelig;urs, nous répondrons pour toi et de
+toi.»</p>
+
+<p>Et nombre d'hommes, surtout parmi les plus civilisés, laissent de côté
+ce que les principes de la morale ont d'assujettissant, et joignant
+directement ce que les invitations de la nature ont d'agréable à ce que
+les insuffisances de la loi ont de commode, ces hommes, depuis des
+siècles, se sont mis et ont continué et continuent à prendre des <span class="pagenum"><a name="Page_71" id="Page_71">71</a></span>
+filles sans fortune, sans famille,
+sans défense sociale, à les posséder tant qu'elles leur plaisent et à
+les abandonner quand elles ne leur plaisent plus. La chose était
+acceptée ainsi, la prostitution et le suicide faisant le reste. Par le
+suicide, la société est débarrassée d'un souci et d'un reproche; par la
+prostitution, d'autres hommes, plus <i>moraux</i>, plus méthodiques, plus
+garantis encore, <i>moralement</i>, se procurent un plaisir de seconde main,
+moins raffiné, mais souvent plus agréable que le premier, dont le
+commerce des carrossiers et des couturières se trouve d'ailleurs très
+bien, ce qui fait que l'économie sociale gagne d'un côté ce que la
+morale et la dignité humaine perdent de l'autre. Les grandes
+civilisations ont besoin, paraît-il, de ces <span class="pagenum"><a name="Page_72" id="Page_72">72</a></span> échanges «et après
+tout, dirait M. Prud'homme, qui apparaît toujours quand il s'agit de
+résoudre les problèmes momentanément insolubles, ces demoiselles
+n'étaient pas si intéressantes; pourquoi ne se sont-elles pas mieux
+défendues? Elles devaient bien prévoir le résultat; elles savaient bien
+qu'elles faisaient le mal, puisqu'elles le faisaient en cachette; il
+est tout naturel que le mal soit puni. Elles ont eu les agréments de
+l'amour sans en accepter les devoirs, elles en ont les chagrins sans en
+avoir les droits, elles ont ce qu'elles méritent.»</p>
+
+<p>Il y a du vrai; il y en a toujours dans ce que dit M. Prud'homme, sans
+quoi il ne serait pas si universel et si triomphant. Les choses
+continuaient donc leur marche ascendante et il n'y <span class="pagenum"><a name="Page_73" id="Page_73">73</a></span> avait ni à
+espérer ni à craindre un changement de route, quand, tout à coup, un
+troisième personnage est intervenu dans la question, personnage
+toujours muet, quelquefois mort, et cependant d'une éloquence
+terrifiante. Voyons comment il procède, celui-là, depuis quelque temps.
+Voyons ce qui ressort, en substance, des débats récents où il
+intervient avec obstination.</p>
+
+<div class="block">
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span>,<span class="font85"> à mademoiselle Bière.</span></p>
+
+<p>Pourquoi avez-vous frappé cet homme?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Parce que l'enfant que j'avais eu de lui est mort par lui, et que, mon
+enfant étant mort, et son père m'ayant abandonnée, je voulais que cet
+homme mourût. <span class="pagenum"><a name="Page_74" id="Page_74">74</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p>
+
+<p>Pourquoi, étant dans ces idées, avez-vous renoué des relations avec cet
+homme?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Parce que j'aurais voulu avoir un autre enfant.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p>
+
+<p>Expliquez-nous cela.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Je ne peux pas; mais toutes les mères me comprendront...</p>
+</div>
+
+<p>Depuis le mot de Marie-Antoinette devant le tribunal révolutionnaire,
+jamais l'âme de la femme traquée par la férocité de l'homme n'avait
+trouvé un mot plus profond, plus troublant, plus vrai.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Passons à mademoiselle Virginie Dumaire.</p>
+
+<div class="block">
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_75" id="Page_75">75</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span>,<span class="font85"> à l'accusée.</span></p>
+
+<p>Vous avez tué votre amant?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p>
+
+<p>Vous regrettez d'avoir donné la mort à cet homme?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Non; ce serait à recommencer que je recommencerais.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p>
+
+<p>Pourquoi l'avez-vous tué?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Parce que j'avais un enfant de lui et que je voulais qu'il reconnût cet
+enfant et que je ne voulais pas qu'il l'abandonnât.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p>
+
+<p>Mais vous avez déjà eu un enfant d'un autre homme?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>C'est vrai, mais il était mort.
+<span class="pagenum"><a name="Page_76" id="Page_76">76</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p>
+
+<p>Ainsi, vous aviez appartenu déjà à d'autres hommes?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Oui, mais j'avais un enfant vivant de celui-là.</p>
+</div>
+
+<p>Passons à madame de Tilly.</p>
+
+<div class="block">
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE,</span><span class="font85"> à l'accusée.</span></p>
+
+<p>Vous avez jeté du vitriol au visage de mademoiselle Maréchal.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p>
+
+<p>Parce qu'elle était la maîtresse de votre mari?</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Non. S'il n'y avait que cette raison, j'aurais pardonné.</p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">LA JUSTICE</span></p>
+
+<p>Pourquoi alors?
+<span class="pagenum"><a name="Page_77" id="Page_77">77</a></span></p>
+
+<p class="center"><span class="smcap">L'ACCUSÉE</span></p>
+
+<p>Parce que j'ai des enfants et que mon mari, leur père, n'attendait que
+ma mort pour faire de cette femme la mère de mes enfants; il me l'avait
+dit: et je ne voulais pas que mes enfants eussent d'autre mère que moi,
+même moi morte.</p></div>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Voilà donc les enfants, ou plutôt l'enfant qui entre dans le débat, et
+qui, par la voix de la femme, de la mère, de celle qui, comédienne,
+servante, grande dame, dans la honte ou la glorification, dans le
+secret ou en pleine lumière, a mis cet enfant au monde, au risque de sa
+propre vie, au milieu des angoisses, des terreurs, des tortures et des
+cris, voilà l'enfant qui entre dans le débat, et qui, légitime ou non,
+vivant ou mort, du sein <span class="pagenum"><a name="Page_78" id="Page_78">78</a></span> de sa mère, du fond de son berceau ou du
+fond de sa tombe, prend la défense de sa mère, que vous voulez
+condamner, contre son père, qui vous échappe; et le voilà défiant la
+loi qui recule.</p>
+
+<p>Est-ce clair?</p>
+
+<p>C'est que vous aurez beau faire et surtout beau dire, les lois de la
+nature resteront toujours antérieures aux lois du code et même de la
+morale; c'est qu'elles seront, en définitive, les plus fortes et que
+vous n'aurez de repos et de sécurité véritables que quand vous aurez
+mis d'accord ces trois termes: la nature, la morale et la loi. Il y en
+a deux qui s'entendent, la loi et la morale; mais la nature n'est pas
+admise dans leur convention et il faut qu'elle le soit.</p>
+
+<p>C'est peut-être très moral et surtout <span class="pagenum"><a name="Page_79" id="Page_79">79</a></span> très simple de dire: «Les
+enfants naturels n'auront pas le droit de rechercher leur père; nous ne
+reconnaîtrons comme ayant des droits quelconques que les enfants nés
+d'un mariage ou reconnus par acte authentique et encore ceux-ci
+n'auront que des droits restreints à la notoriété, à l'estime, à
+l'héritage; il n'y a de femme respectable et pouvant invoquer notre
+protection que la femme mariée; à partir de quinze ans et trois mois,
+la jeune fille qui aura cédé à un homme, sans que celui-ci ait employé
+le rapt ou la violence, n'aura rien à nous demander si cet homme la
+rend mère et l'abandonne; le meurtre volontaire est puni de la prison
+ou des galères: s'il est accompagné de préméditation, il est puni de
+mort, etc.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_80" id="Page_80">80</a></span> Tout cela est très moral, très simple, très clair, très joli, si
+vous voulez, mais cela n'a aucun rapport avec les instincts, les
+besoins, les exigences de la création universelle; ce sont des vues
+particulières, des menaces inutiles dont elle ne tient, dont elle ne
+peut tenir aucun compte dans son évolution providentielle et
+progressive; et, lorsque cette grande lutte du masculin et du féminin,
+lutte dans laquelle, comme mâles, nous nous sommes donnés tous les
+droits, vient finalement aboutir au champ clos du tribunal, la femme,
+sacrifiée depuis des siècles à vos combinaisons sociales comme fille,
+comme épouse, comme mère, se révolte et vous dit en face, car telle est
+la conclusion que l'on doit tirer de la répétition de certains faits
+déclarés jadis infâmes <span class="pagenum"><a name="Page_81" id="Page_81">81</a></span> par vos lois et aujourd'hui indemnes par
+vos jugements, et la femme criminelle, révoltée, entre deux gendarmes,
+sans repentir, menaçante, prête à recommencer, vous dit en face:</p>
+
+<p>«Eh bien, oui, j'ai aimé; oui, j'ai ce que vous appelez failli,
+c'est-à-dire cédé à la nature; oui, je me suis donnée à un homme, à
+plusieurs même; oui, j'ai ensuite prémédité un crime, je me suis
+exercée à manier les armes des mâles; oui, j'ai attendu cet homme et je
+l'ai frappé par surprise, lâchement, dans le dos et en pleine rue; oui,
+j'ai demandé à celui-ci un dernier baiser, et, tandis qu'il me serrait
+dans ses bras et qu'il ne pouvait m'échapper, je lui ai brûlé la
+cervelle; oui, j'ai marqué mon mari infidèle et ingrat sur le visage
+de sa complice, de <span class="pagenum"><a name="Page_82" id="Page_82">82</a></span> cette jeune fille qui ne m'avait rien fait
+personnellement, qui ne me devait rien, qui ne se défiait pas de moi,
+qui ne pouvait pas me croire capable, moi femme du monde et respectée,
+d'une lâcheté et d'une ignominie; tout cela est vrai; mais je suis la
+mère, l'être sacré s'il n'a jamais failli, l'être racheté s'il aime
+l'enfant né de sa faute.</p>
+
+<p>«Eh bien, ce que j'ai fait, je l'ai fait au nom de mon enfant qui est
+innocent, quelle que soit sa mère, que vous auriez dû protéger et que
+vous ne protégez pas. Vous avez permis à l'homme de me prendre vierge,
+de me rendre mère, de me rejeter ensuite déshonorée et sans ressources,
+et de me laisser à la fois la honte et la charge de son enfant; vous
+lui avez permis aussi, quand il m'avait <span class="pagenum"><a name="Page_83" id="Page_83">83</a></span> épousée, de me trahir,
+d'avoir d'autres femmes, contre lesquelles vous ne pouvez pas ou ne
+voulez pas me défendre, de me prendre ma fortune, celle de mes enfants
+pour la porter à l'autre, et vous m'avez condamnée à être éternellement
+la femme de cet homme, tant qu'il vivrait, si misérable qu'il fût. Vous
+me ridiculisez si je reste fille, vous me déshonorez et me conspuez si,
+en restant fille, je deviens mère; vous m'emprisonnez et m'annihilez si
+je me constitue épouse pour devenir mère; soit, j'en ai assez, et je
+tue. Vous avez permis que mon enfant, illégitime ou légitime, puisse ne
+pas avoir de père; emprisonnez-lui ou tuez-lui maintenant sa mère: il
+ne nous manque plus que ça; allez!»</p>
+
+<p>Qu'est-ce que vous pouvez répondre? <span class="pagenum"><a name="Page_84" id="Page_84">84</a></span> qu'on n'a pas le droit de se
+faire justice soi-même? que l'homicide volontaire est prévu par tel
+article du Code pénal et doit être puni de telle et telle peine par tel
+autre? Essayez.</p>
+
+<p>Les criminelles sont-elles donc véritablement dans leur droit? Non;
+mais elles montrent l'homme dans son tort, la loi dans son tort, et
+alors c'est la foule, c'est-à-dire l'instinct naturel qui devient
+l'arbitre et qui vous force à rendre votre verdict au nom de l'innocent
+qui est l'enfant. Et ce sentiment naturel et cette émotion sont montés
+à un tel degré, que, si celui que vous appelez le ministère public, le
+défenseur de vos lois, le protecteur de la morale, l'organe de la
+justice (un incident nouveau se produisant qui peut donner aux débats
+un cours <span class="pagenum"><a name="Page_85" id="Page_85">85</a></span> moins favorable à l'accusée), si ce magistrat inquiet,
+responsable, demande un surcroît d'enquête pour mieux connaître de la
+vérité, le public présent proteste comme dans une salle de spectacle,
+l'opinion s'irrite, la presse s'indigne. On ne rend pas assez tôt à la
+liberté cette femme qui a tué, cette meurtrière qui ne nie pas son
+crime, qui ne le regrette pas, qui le recommencerait si elle l'avait
+manqué. Et c'est le magistrat, c'est l'accusateur qui devient pour
+ainsi dire l'accusé.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Qu'est-ce que cela signifie vraiment? où en est la majesté de la
+justice? que devient le respect dû à la loi? Celui-ci a reçu deux
+balles dans les reins; il peut en mourir d'un moment à l'autre, on
+<span class="pagenum"><a name="Page_86" id="Page_86">86</a></span> vous l'a dit. Celui-là est mort assassiné; c'est encore plus net
+et plus sûr; ces hommes aussi avaient une mère, une famille, le dernier
+avait une profession, il servait à quelque chose; il n'avait ni volé ni
+tué, il n'avait commis aucun des délits que les législateurs, dans
+leurs longues et minutieuses méditations, ont prévus, numérotés,
+flétris, frappés d'une peine infamante ou taxés d'une réparation
+matérielle. Cette autre est défigurée, estropiée, condamnée à la honte,
+au célibat, à la misère et à la maladie. Ces trois personnes n'ont
+cependant agi comme elles l'ont fait qu'avec l'autorisation et la
+garantie de vos lois; elles n'ont commis ni un des crimes, ni un des
+délits, ni une des contraventions que vous avez incriminés ou même
+signalés <span class="pagenum"><a name="Page_87" id="Page_87">87</a></span> comme immoraux et justiciables d'une forte ou d'une
+petite peine; elles seraient en droit de vous dire: «Vous ne nous avez
+pas renseignés; vous ne nous avez pas indiqué nos devoirs; vous nous
+avez même dévolu des droits; nous ne pensions pas mal agir, puisque
+votre Code, si clair et si détaillé à la fois, n'indique nulle part que
+notre conduite soit répréhensible. La religion à laquelle nous avons
+été voués par nos parents en venant au monde et la morale qu'on nous a
+inculquée depuis nous apprenaient bien que notre conduite n'était pas
+très régulière, puisque nous pratiquions l'amour autrement que dans le
+mariage; mais les habitudes et les m&oelig;urs autorisent de tous côtés
+autour de nous ce que vos lois ne punissent ni ne défendent, et, <span class="pagenum"><a name="Page_88" id="Page_88">88</a></span>
+d'ailleurs la religion et la morale
+défendent tout aussi bien la séduction, l'abandon des enfants, les
+vengeances et les meurtres dont nous sommes victimes. Puis cette
+religion et cette morale n'ont aucun moyen coercitif à leur
+disposition, et, n'ayant plus à discuter qu'avec notre conscience, nous
+étions toujours sûrs, tant que nos forces physiques resteraient à la
+disposition de nos fantaisies, de trouver cette conscience aussi
+élastique et accommodante que la société au milieu de laquelle nous
+vivons; en outre, cette religion et cette morale tenant le repentir à
+notre service sans lui fixer d'époque, nous avions cru devoir remettre
+cette formalité aux derniers moments de cette vie terrestre et réjouir
+ainsi le ciel plus que ne le feraient les justes qui n'ont jamais
+péché.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_89" id="Page_89">89</a></span> Voilà ce que ces trois personnes seraient en droit de vous dire
+si vous les écoutiez; mais vous en êtes réduits à ne plus les écouter,
+et, après leur avoir donné tant de droits de faire le mal, à ne pouvoir
+les défendre contre celui qu'on leur fait. La loi de Lynch tout
+bonnement. Les représailles personnelles, la justice par soi-même,
+&oelig;il pour &oelig;il, dent pour dent, voilà où vous en êtes, avec
+votre Code, objet d'admiration pour tous les peuples!</p>
+
+<p>Et tous ces désordres, tous ces crimes, tous ces scandales, toutes ces
+illégalités parce que vous n'avez pas le courage, car ce n'est pas le
+temps qui vous manque, de faire des lois qui assurent à l'honneur des
+filles les mêmes garanties qu'à la plus grossière marchandise, qui
+rendent la même justice à tous les enfants <span class="pagenum"><a name="Page_90" id="Page_90">90</a></span> de la même espèce, de
+la même patrie, de la même destinée, et qui autorisent celui des deux
+époux que l'autre déshonore, abandonne, ruine ou trahit, à reprendre sa
+dignité, sa liberté, son utilité, sans avoir recours à l'adultère, à la
+stérilité, au suicide ou au meurtre. Alors, faute d'équité prévoyante
+et de justice préventive, maris qui égorgent leurs femmes, filles qui
+tuent leurs amants, épouses qui mutilent leurs rivales,
+applaudissements de la foule, prédominance des sentiments, défaite de
+la loi&mdash;et triomphe de l'idée.</p>
+
+<p>Car tout se tient. Cette incarnation nouvelle de l'idée dans les
+<i>femmes qui tuent</i> n'est pas la seule à laquelle vous allez avoir à
+répondre, et nous en voyons déjà une autre, s&oelig;ur de la première,
+poindre <span class="pagenum"><a name="Page_91" id="Page_91">91</a></span> dans les brumes de l'horizon, du côté où le soleil se
+lève.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Dieu sait si, dans notre beau pays de France, raisonnable, prévoyant,
+logique comme nous venons essayer de le démontrer une fois de plus,
+Dieu sait s'il y a des gens qui se tordent de rire chaque fois qu'on
+avance cette proposition: que les femmes, ces éternelles mineures des
+religions et des codes, ces êtres tellement faibles, tellement
+incapables de se diriger, ayant tellement besoin d'être guidés,
+protégés et défendus que la loi a mieux aimé y renoncer, voyant qu'elle
+aurait trop à faire, Dieu sait, disons-nous, s'il y a des gens qui se
+tordent de rire à cette seule proposition que les femmes pourraient
+bien, un jour, revendiquer les mêmes droits <span class="pagenum"><a name="Page_92" id="Page_92">92</a></span> politiques que les
+hommes et prétendre à exercer le vote tout comme eux. Jusqu'à présent,
+cette proposition n'avait été énoncée et soutenue que dans des journaux
+rédigés par des femmes et le seul retentissement qu'elle avait en était
+dans le rire presque universel dont elle avait été accueillie; ceux qui
+ne riaient pas, les personnages sérieux haussaient les épaules;
+quelques-uns, dont je suis, se demandaient tout bas si les réclamantes
+n'avaient pas raison. A vrai dire, la réclamation était faite le plus
+souvent dans des termes tellement exaltés, proclamant si haut la
+supériorité intellectuelle, morale, civile de la femme sur l'homme,
+qu'en effet elle disposait au rire. Mais, de ce qu'un droit est
+maladroitement revendiqué, il ne s'ensuit pas qu'il ne soit point un
+<span class="pagenum"><a name="Page_93" id="Page_93">93</a></span> droit. Tous les jours, un créancier sans instruction, dans une
+lettre dont l'orthographe aussi fait pouffer de rire, réclame ce qui
+lui est dû pour son travail, et, si comique que soit la forme de la
+réclamation, il n'en faut pas moins y faire droit et payer la créance.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>En janvier 1879, je trouvais et relevais, dans un journal, une
+proclamation des femmes, et, comme en ce moment-là même, avec cette
+manie de prévoir qu'on a pu facilement constater dans mes habitudes, je
+touchais à la question dans la préface de <i>Monsieur Alphonse</i>,
+j'imprimai en note cette proclamation que je vais reproduire ici pour
+en arriver où je veux.</p>
+
+<p class="center p2">APPEL AUX FEMMES
+<span class="pagenum"><a name="Page_94" id="Page_94">94</a></span></p>
+
+<div class="blockquote">
+<p>«<i>Après ce dernier appel au triomphe de la République, voici venir
+l'heure de conquérir notre liberté. La question politique tranchée, on
+va s'occuper de la question sociale. Si nous ne sortons pas de notre
+indifférence, si nous ne réclamons pas contre notre situation de mortes
+civiles, la liberté, l'égalité viendront pour l'homme; pour nous
+femmes, ce sera toujours de vains mots.</i></p>
+
+<p>»<i>Les ministères se succéderont, la République de nom deviendra
+République de fait; si la femme se contente d'être résignée, elle
+continuera sa vie d'esclave sans pouvoir se rendre indépendante de
+l'homme, dont le droit seul est reconnu, le travail seul rétribué.</i></p>
+
+<p class="left5">»<i>Femmes de France</i>,</p>
+
+<p>»<i>Trois projets de loi qui nous concernent sont en ce moment soumis aux
+Chambres. Eh bien, pas une de nous ne pourra les soutenir ou les
+amender. Une assemblée <span class="pagenum"><a name="Page_95" id="Page_95">95</a></span> d'hommes va faire des lois pour les
+femmes comme on fait des règlements pour les fous. Les femmes
+sont-elles donc des folles auxquelles on puisse appliquer un
+règlement?</i></p>
+
+<p>»<i>L'homme fait les lois à son avantage, et nous sommes forcées de
+courber le front. Parias de la société, debout! Ne souffrons plus que
+l'homme commette ce crime de lèse-créature de donner à la mère moins de
+droits qu'à son fils. Entendons-nous pour revendiquer la liberté et la
+faculté de nous instruire, la possibilité de vivre indépendantes en
+travaillant, la libre accession à toutes les carrières pour lesquelles
+elles justifieront des capacités nécessaires;</i></p>
+
+<p>»<i>L'association, et non la subordination dans le mariage;</i></p>
+
+<p>»<i>L'admission des femmes aux fonctions de juges consulaires, de juges civils, de jurés;</i></p>
+
+<p>»<i>Le droit d'être électeurs et éligibles dans la commune et dans l'État.</i></p>
+
+<p>»<i>Femmes de Paris, il ne tient qu'à nous <span class="pagenum"><a name="Page_96" id="Page_96">96</a></span> de changer notre sort.
+Affirmons nos droits, réclamons-les avec persévérance et insistance.
+Nos s&oelig;urs de la province nous suivront, et les républicains
+sincères nous donneront leur concours à la tribune et au scrutin, parce
+que tous savent qu'émanciper la femme, c'est affranchir la génération
+naissante, c'est républicaniser le foyer.</i>»</p></div>
+
+<p class="p2">Tel est cet appel, resté et devant rester sans écho. En le transcrivant
+dans ma préface, je le faisais suivre de cette seule réflexion:</p>
+
+<p>Le rédacteur du journal qui a cité cette proclamation trouve cela
+drôle. S'il est encore de ce monde dans vingt ans, il reconnaîtra que
+cela n'était pas aussi drôle qu'il le croyait le 23 janvier 1879.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Reprenons aujourd'hui cette proclamation, tenons-la pour une
+expression <span class="pagenum"><a name="Page_97" id="Page_97">97</a></span> sincère, et jugeons-la avec l'impartialité à laquelle
+tout ce qui est sincère a droit, quelle que soit la forme; tâchons
+d'établir le vrai, le faux, les contradictions, les résultats d'un
+pareil manifeste et mettons toute la méthode, toute la justice, toute
+la clarté, toute la logique possibles dans cette discussion. Ce n'est
+pas très facile quand on discute de la femme telle qu'elle doit être
+avec la femme telle qu'elle est, telle que nous l'avons faite,
+avouons-le, nous les hommes; car nous l'autorisons tantôt par notre
+despotisme, tantôt par notre admiration, tantôt par notre mépris, à
+dire que tout ce qu'elle a de bon vient d'elle et que tout ce qu'elle a
+de mauvais vient de nous. Prenons le fond même des choses et
+traitons-les avec le même sérieux que l'auteur du manifeste.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_98" id="Page_98">98</a></span> La question n'est pas nouvelle. Cette revendication politique des
+femmes, ce désir de vouloir être associées à l'homme et même
+substituées à lui dans le gouvernement de l'État, date de loin; il y a
+deux mille trois cents ans, Aristophane écrivait sur ce sujet une de
+ses meilleures comédies et la tentative féminine a maintes et maintes
+fois été répétée depuis lors. Prenons la dernière, elle est restée et
+restera longtemps peut-être sans acquiescement, du moins parmi les
+femmes. Les raisons de l'insuccès sont bien simples et bien faciles à
+donner.</p>
+
+<p>D'abord, nombre de femmes n'ont pas lu ce manifeste; mais toutes les
+femmes de l'univers l'eussent-elles lu, le résultat obtenu eût été
+absolument le même. Dans quel groupe féminin eût-il pu trouver <span class="pagenum"><a name="Page_99" id="Page_99">99</a></span>
+de l'approbation et de l'appui.
+Voyons comment se répartit l'espèce féminine dans notre pays et dans
+tous les pays civilisés.</p>
+
+<p>Il y a d'abord (à tout bonheur tout honneur), il y a d'abord les femmes
+heureuses dans l'état actuel des choses. Celles-là non seulement ne
+demandent pas la moindre réforme, mais elles la redoutent et elles
+traitent de folles ou de déclassées celles qui en demandent une. Il est
+vrai de dire que le bonheur personnel n'est pas un argument dans une
+discussion générale, ce n'est qu'un privilège et il devient aisément de
+l'égoïsme. Nombre d'hommes aussi avaient trouvé le bonheur dans l'état
+social au milieu duquel ils vivaient; cela n'a pas empêché d'autres
+hommes, ayant à souffrir de cet état social, de faire des révolutions
+nécessaires, et ce n'est pas <span class="pagenum"><a name="Page_100" id="Page_100">100</a></span> fini, quels que soient la
+satisfaction et le profit que des hommes nouveaux tirent des réformes
+nouvelles. Il n'y a donc pas à compter sur l'adhésion des femmes
+heureuses du moins tant qu'elles seront heureuses, et, en attendant, si
+elles se comptent, elles verront qu'elles seront loin d'être la
+majorité.</p>
+
+<p>Il y a les femmes habiles, intelligentes, si vous aimez mieux, qui,
+munies de certaines qualités physiques et morales, ont tourné
+l'obstacle, comme on dit, et faisant ce qu'elles veulent du milieu
+qu'elles occupent, tiennent les hommes pour des êtres inférieurs et
+déclarent que celles qui ne se tirent pas d'affaire, comme elles, sont
+des niaises et des maladroites. Il n'y a pas non plus à compter sur
+celles-là, encore moins que sur les premières. Non seulement <span class="pagenum"><a name="Page_101" id="Page_101">101</a></span>
+elles ne se plaindront jamais de l'état des choses, mais elles le
+trouvent parfait et comptent bien qu'il n'y sera rien changé. En tout
+cas, si le changement arrivait, elles seraient toutes prêtes à en tirer
+parti comme de ce qui est. Mais, dans cette discussion, la ruse n'est
+pas plus un argument irréfutable que le bonheur.</p>
+
+<p>Il y a, et c'est la masse, les femmes du peuple et de la campagne,
+suant du matin au soir pour gagner le pain quotidien, faisant ainsi ce
+que faisaient leurs mères, et mettant au monde, sans savoir pourquoi ni
+comment, des filles qui, à leur tour, feront comme elles, à moins que,
+plus jolies, et par conséquent plus insoumises, elles ne sortent du
+groupe par le chemin tentant et facile de la prostitution, mais <span class="pagenum"><a name="Page_102" id="Page_102">102</a></span>
+où le labeur est encore plus rude.
+Le dos courbé sous le travail du jour, regardant la terre quand elles
+marchent, domptées par la misère, vaincues par l'habitude, asservies
+aux besoins des autres, ces créatures à forme de femme ne supposent pas
+que leur condition puisse être modifiée jamais. Elles n'ont pas le
+temps, elles n'ont jamais eu la faculté de penser et de réfléchir; à
+peine un souhait vague et bientôt refoulé de quelque chose de mieux!
+Quand la charge est trop lourde elles tombent, elles geignent comme des
+animaux terrassés, elles versent de grosses larmes à l'idée de laisser
+leurs petits sans ressources, ou elles remercient instinctivement la
+mort, c'est-à-dire le repos dont elles ont tant besoin. Il n'y a donc
+pas à compter sur l'adhésion de ces malheureuses. <span class="pagenum"><a name="Page_103" id="Page_103">103</a></span> Si le journal
+où se trouve l'<i>Appel aux femmes</i> leur tombe entre les mains, elles en
+enveloppent le morceau de hareng salé ou de fromage mangé à la hâte sur
+un morceau de pain dur, et elles ne le liront pas même après, par la
+meilleure de toutes les raisons: elles ne savent pas lire. Vienne
+l'émeute, quelques-unes, dans les grandes villes, assassineront,
+incendieront et se feront fusiller dans le vin, le pétrole et le sang;
+voilà tout; mais l'ignorance, la misère et la servitude ne sont pas
+plus que le bonheur et la ruse des arguments en faveur du maintien des
+choses.</p>
+
+<p>Il y a les femmes honnêtes, esclaves du devoir, pieuses. Leur religion
+leur a enseigné le sacrifice. Non seulement elles ne se plaignent pas
+des épreuves à traverser, mais elles les appellent pour mériter <span class="pagenum"><a name="Page_104" id="Page_104">104</a></span>
+encore plus la récompense promise,
+et elles les bénissent quand elles viennent. Tout arrive, pour elles,
+par la volonté de Dieu, et tout est comme il doit être dans cette
+vallée de larmes, chemin de l'éternité bienheureuse. Non seulement
+celles-là ne réclameraient, dans aucun cas, ce que l'<i>Appel aux femmes</i>
+demande, mais elles ne l'accepteraient pas si on le leur offrait.
+D'ailleurs, elles ne lisent ni les journaux, ni les livres où il est
+question de ces choses-là; cette lecture leur est interdite. Si, par
+hasard, elles avaient connaissance de pareilles idées, suggérées
+certainement par l'esprit du mal, elles en rougiraient, elles en
+souffriraient pour leur sexe, et elles prieraient pour celles qui se
+laissent aller à propager de si dangereuses erreurs et à donner de si
+déplorables <span class="pagenum"><a name="Page_105" id="Page_105">105</a></span> exemples. Il ne faut donc pas non plus compter sur
+celles-là, quoi qu'elles aient à souffrir de notre état social, puisque
+la soumission est leur règle, le sacrifice leur joie et le martyre leur
+espérance. Mais, pas plus que le bonheur, la ruse, l'ignorance, la
+misère et la servitude,&mdash;la foi aveugle, l'extase et l'immobilité
+volontaire de l'esprit ne sont des arguments sans réplique.</p>
+
+<p>Il y a celles qui ne sont ni heureuses, ni adroites, ni abruties, ni
+pieuses, qui ont assez de dignité pour vouloir rester dans le bien,
+assez d'intelligence pour pouvoir être associées à n'importe quel
+homme, ou pour entrer seules dans n'importe quelle carrière, où il
+n'est besoin que de volonté, de patience, d'énergie, de probité; assez
+d'idéal, de tendresse, et <span class="pagenum"><a name="Page_106" id="Page_106">106</a></span> de dévouement pour être épouses et
+mères; assez de réserve et de respect d'elles-mêmes pour ne jamais
+récriminer, et qui, parce qu'elles sont femmes, et femmes ou moins
+belles, ou moins hardies ou moins riches surtout que d'autres, se
+voient refuser, non seulement les sentiments et les joies, mais les
+positions, les moyens d'existence auxquels elles pourraient prétendre.
+Trop affinées par l'éducation pour le travail des man&oelig;uvres, trop
+fières pour la domesticité ou la galanterie, trop timides pour la
+révolte ou l'aventure, trop <i>femmes</i> pour les v&oelig;ux monastiques,
+sous la pression régulièrement pesante, circulaire et infranchissable
+de l'égoïsme collectif, celles-là voient, de jour en jour, en sondant
+l'horizon toujours le même, s'effeuiller <span class="pagenum"><a name="Page_107" id="Page_107">107</a></span> dans l'isolement, dans
+l'inaction, dans l'impuissance, les facultés divines qui leur avaient
+d'abord fait faire de si beaux rêves et dont il leur semble que
+l'expansion eût pu être matériellement et moralement si profitable aux
+autres et à elles-mêmes. Elles sentent qu'elles auraient pu donner au
+moins autant de bonheur qu'elles en auraient reçu, et elles meurent
+sans avoir été ni amantes, ni épouses, ni mères. De temps en temps,
+elles font une tentative individuelle, isolée, avec leurs seules
+ressources et leurs seules forces dans quelqu'une de ces carrières ou
+de ces entreprises des mâles, où l'appui si nécessaire de l'homme et de
+l'argent leur manque presque toujours et qui avorte, ajoutant des
+soucis pour l'avenir aux tristesses du présent et du passé;
+quelquefois <span class="pagenum"><a name="Page_108" id="Page_108">108</a></span> une espérance secrète de revanche par le c&oelig;ur,
+par l'amour, amène un écart mystérieux, une faute désintéressée et
+touchante cruellement et silencieusement expiée sans recours à
+l'assassinat. S'il est un groupe de femmes auquel l'<i>Appel aux femmes</i>
+devrait s'adresser, où il devrait trouver des alliées, c'est celui-là.
+Mais il ne faut pas compter non plus sur ces femmes. Leur intelligence,
+leur instruction, leurs chagrins, leurs déceptions sans cesse
+renouvelées, tout leur dit qu'il y aurait autre chose à faire d'elles
+et pour elles que ce qu'on fait; mais, leur modestie, l'habitude de
+l'effort inutile, la peur du bruit et du scandale ne leur permettent
+que des adhésions secrètes et des complicités tout intérieures. Elles
+souffrent, elles doutent, elles se taisent, <span class="pagenum"><a name="Page_109" id="Page_109">109</a></span> et, passé un
+certain âge, elles n'espèrent même plus.</p>
+
+<p>Enfin, il y a les femmes intelligentes, dont l'intelligence, grâce à la
+fortune ou à l'indépendance matérielle, n'a pas besoin d'aller jusqu'à
+l'habileté; ces femmes, ne se considèrent pas seulement comme des êtres
+de sentiment, de fonction et de plaisir: elles s'intéressent aux
+grandes questions humaines et sociales; elles lisent, s'éclairent,
+vivent, sans le pédantisme fustigé par Molière, dans le commerce des
+esprits supérieurs, et, se faisant accessibles aux idées de progrès et
+de civilisation en dehors des formules traditionnelles et consacrées,
+dites «bonnes pour les femmes», elles se tiennent pour aussi capables
+que les hommes de comprendre, de réfléchir, de savoir et de <span class="pagenum"><a name="Page_110" id="Page_110">110</a></span>
+juger. Ces femmes-là ne doutent
+pas que la femme, en qualité de personne humaine, douée d'un c&oelig;ur
+et d'un cerveau, tout comme l'autre personne humaine, ne doive avoir un
+jour les mêmes droits, noms, raisons et actions que celle-ci.
+Seulement, elles savent que ce progrès, elles ne sauraient le conquérir
+de prime abord par elles seules, que c'est là, au commencement,
+&oelig;uvre d'homme, et que ce progrès ne peut être que retardé à être
+violemment et publiquement revendiqué par elles. Dans le groupe des
+hommes où ces questions de l'avenir s'agitent et qui sont appelés à les
+traiter un jour dans la politique, groupe qu'elles traversent
+constamment, elles sont par leur éducation, par leurs aptitudes, par
+leur droiture, par leur morale élevée, large, conciliante, <span class="pagenum"><a name="Page_111" id="Page_111">111</a></span>
+par leurs qualités intellectuelles
+et morales, par leurs perceptions fines et leur interprétation
+ingénieuse des choses, elles sont le meilleur exemple et le plus
+puissant témoignage en faveur de l'égalité sociale, morale, légale de
+l'homme et de la femme. Mais ces femmes ne sont pas nombreuses, et
+l'appel public qui leur est fait ne doit pas compter sur leur adhésion
+publique. La question, pour elles, est à la fois trop sérieuse, trop
+complexe et trop délicate pour être livrée aux hasards des discussions
+en plein air, et compromise par les utopies des impatientes et des
+excessives, sur lesquelles seulement un tel manifeste pouvait compter,
+de sorte que les auxiliaires qu'il recrute et qui adhèrent à lui
+publiquement sont justement celles qui le compromettent et qui
+éloignent les autres.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_112" id="Page_112">112</a></span> D'où viennent l'impatience, l'exagération, l'agitation
+extérieure de ces adhérentes dangereuses? De convictions sincères, nous
+n'en doutons pas, mais plus souvent nées de souffrances, de déceptions,
+d'erreurs individuelles que d'observations désintéressées. «Ce sont
+ceux qui souffrent qui crient!» diront ces femmes; ce n'est pas
+douteux; et, si ceux qui souffrent ne criaient pas, on ne saurait pas
+qu'ils souffrent et personne ne songerait à soulager les maux ou à
+réparer les injustices dont ils ont à se plaindre, c'est tout aussi
+évident. Mais la souffrance par elle seule n'est pas plus un argument
+irréfutable que le bonheur. Toute souffrance a droit à la pitié et à
+l'assistance; mais elle est quelquefois la conséquence logique et le
+châtiment fatal d'une imagination <span class="pagenum"><a name="Page_113" id="Page_113">113</a></span> exaltée, d'une insoumission
+irréfléchie, d'un rêve déçu, d'un orgueil trop grand, d'un manque
+d'énergie et de volonté.</p>
+
+<p>On n'arrive, très souvent, homme ou femme, à craindre et à tenter de
+détruire un état social, qu'après l'avoir longtemps exploité tel qu'il
+était. On n'a donc à lui reprocher que de ne s'être pas prêté à
+certaines combinaisons peut-être trop exigeantes. Ce n'est pas là une
+raison suffisante pour ceux que l'on veut troubler dans leur repos et
+leurs habitudes. De là cette résistance instinctive et naturelle à des
+réformes radicales dont la cause peut être attribuée aux intérêts
+purement personnels et même mal définis de ceux qui les réclament. «Il
+faut voir», disent les gens sans parti pris; mais, pour bien voir, il
+faut du temps, et les impatients <span class="pagenum"><a name="Page_114" id="Page_114">114</a></span> déclarent qu'ils ont vu et bien
+vu pour tout le monde. Cela n'est pas toujours convaincant.</p>
+
+<p>La personne humaine, homme ou femme, est continuellement à la recherche
+du bonheur; mais le bonheur est relatif et dépend des tempéraments, des
+caractères, des milieux. Chacun se rêve un bonheur particulier, et
+celui-là serait le fou des fous qui croirait qu'en donnant à chacun le
+bonheur particulier qu'il désire, on constituerait le bonheur
+universel. D'un autre côté, disons-le, au risque de passer une fois de
+plus pour un esprit paradoxal, si nous ne pouvons pas toujours nous
+procurer le bonheur que nous souhaitons, nous pouvons toujours nous
+soustraire aux malheurs qui nous frappent, lesquels ne sont jamais,
+passez-moi le mot, <span class="pagenum"><a name="Page_115" id="Page_115">115</a></span> que des bonheurs qui n'ont pas voulu <i>se
+laisser faire</i>.</p>
+
+<p>Il n'y a pour l'homme que deux malheurs involontaires, qu'il puisse
+qualifier d'immérités, dont il ait vraiment le droit de se plaindre et
+auxquels la société doive vraiment assistance et pitié; ce sont ceux
+qu'il peut trouver à sa naissance: la misère et la maladie. En dehors
+de ces fatalités congénitales, ce qu'il appelle son malheur est
+toujours son &oelig;uvre. La vie ne réalise pas toutes ses espérances,
+et alors il se déclare malheureux. Il veut le plaisir, il veut la
+fortune, il veut l'amour, il veut la gloire, il veut la famille! Un
+jour, le plaisir se dérobe, la fortune échappe, l'amour trompe, la
+gloire trahit, la famille se dissout par l'ingratitude ou la mort;
+alors l'homme maudit la destinée, il crie à l'injustice.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_116" id="Page_116">116</a></span> En réalité le malheur de l'homme se réduit à ceci: à ce qu'il
+n'a pas été aussi heureux qu'il comptait l'être, qu'il s'attribuait le
+droit de l'être. Si cet homme qui se plaint tant, avait su pour
+lui-même ce qu'il savait si bien pour les autres, et ce qu'il leur
+disait si bien, quand il les entendait gémir en lui demandant de les
+consoler: que le plaisir est éphémère, que la fortune est changeante,
+que l'amour est volage, que la gloire est trompeuse, que l'enfant est
+mortel et souvent ingrat, il n'aurait pas connu les malheurs qu'au lieu
+et place du bonheur espéré, lui ont causés la famille, la gloire,
+l'amour, la fortune et le plaisir. Il a joué, avec l'espoir de gagner,
+il a perdu, il paye. Qu'y faire? Il n'avait qu'à ne pas jouer.</p>
+
+<p>Un homme qui ne se marie pas est sûr <span class="pagenum"><a name="Page_117" id="Page_117">117</a></span> de ne pas avoir les
+ennuis, les dangers, les chagrins du mariage; un homme qui n'a pas
+d'enfants est sûr de ne pas en perdre et de ne pas les voir ingrats; un
+homme qui a de quoi vivre, qui s'en contente et qui ne cherche pas à
+devenir millionnaire est sûr de ne pas perdre ce qu'il possède; un
+homme qui n'a pas de maîtresse est sûr de ne pas être trahi par elle;
+un homme qui n'a pas l'ambition des hautes destinées est sûr de ne pas
+être précipité des sommets, et il se soucie fort peu que la roche
+tarpéienne soit près du Capitole. Ce n'est pour lui que de la
+géographie et de l'architecture. Ce qui fait le malheur de l'être
+humain, toujours en dehors de la misère et de la maladie natives, c'est
+qu'il met son bonheur dans les choses périssables, lesquelles, en se
+désagrégeant <span class="pagenum"><a name="Page_118" id="Page_118">118</a></span> par la loi des épuisements et des métamorphoses,
+laissent dans le vide, dans la stupeur et dans le désespoir ceux qui se
+sont fiés à elles. Tout être qui ne s'attachera qu'aux choses
+éternelles ne connaîtra pas ces malheurs-là. De là cette sérénité des
+grands religieux et des grands philosophes; de là leur mépris
+bienveillant, charitable et doux pour les infortunes humaines dont ils
+ont trouvé la cause dans les erreurs et les faiblesses du petit désir
+humain. Pas de déceptions, pas de fatalités, pas de récriminations pour
+ceux qui se vouent à l'amour exclusif, sans calculs et sans ambitions
+terrestres, de la nature, de Dieu, de l'art, de la science, de
+l'humanité.</p>
+
+<p>Alors plus d'action, plus de mouvement, plus d'idéal, plus
+d'espérances; plus <span class="pagenum"><a name="Page_119" id="Page_119">119</a></span> de but, plus de liens, plus de familles, plus
+de sociétés par conséquent! La vie, non pas même des animaux, lesquels
+obéissent encore à des instincts, à des besoins, à des émotions, à des
+sentiments, mais des automates et des machines, ou alors un monde de
+raisonneurs, de saints, de contemplatifs, s'extasiant devant la
+création sans rien demander, sans rien comprendre à la créature, et, en
+définitive, la stérilité et la mort pour éviter l'illusion, la faute et
+la douleur. Voilà ce que vous nous demandez?</p>
+
+<p>Moi, je ne vous demande rien. J'établis tout bonnement ce qu'on appelle
+un état de situation. Je me trouve en face de personnes qui se
+plaignent et qui accusent la société de tous les maux dont elles
+souffrent. Je cherche si, en effet, <span class="pagenum"><a name="Page_120" id="Page_120">120</a></span> collectivement, les hommes
+sont aussi coupables que certaines personnes le disent de leurs
+malheurs particuliers. Je trouve et je prouve que l'initiative
+personnelle y entre pour beaucoup, je démontre mathématiquement qu'il
+n'y a vraiment que deux malheurs involontaires et immérités, et, ce
+point établi que nous ne saurions poursuivre la réalisation du bonheur
+humain à travers tous les <i>alea</i> de ce monde, sans avoir la chance de
+nous égarer et de nous perdre, j'indique le moyen certain, bien connu,
+qui est et restera peu usité de n'avoir rien à redouter des douleurs
+communes, et, après ce préliminaire indispensable à mes conclusions,
+j'en reviens à l'<i>Appel aux femmes</i>, et je m'occupe de discerner en
+toute conscience, avec ceux qui ne se <span class="pagenum"><a name="Page_121" id="Page_121">121</a></span> croient pas le droit de
+tout railler à première vue, ce qu'il faut prendre, ce qu'il faut
+laisser des revendications féminines qui, par des actes violents ou des
+manifestes libellés, se proposent et vont bientôt s'imposer à la
+discussion politique.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Établissons avant tout ceci:</p>
+
+<p>Quand la femme demande à ne pas être esclave de l'homme, et quand, en
+même temps, elle croit pouvoir être indépendante de l'homme, elle a
+tort.</p>
+
+<p>D'abord la femme n'est esclave de l'homme que quand elle le veut bien,
+quand elle l'épouse, et rien, légalement, ne la force de l'épouser.
+Ensuite elle ne peut pas avoir une vie à part, indépendante de l'homme,
+puisque l'homme remplit certaines fonctions matérielles <span class="pagenum"><a name="Page_122" id="Page_122">122</a></span>
+qu'elle ne peut remplir, et sans
+lesquelles sa vie à elle, sa vie à part, sa vie indépendante comme elle
+la voudrait, n'aurait aucune sécurité, aucune possibilité d'être; ainsi
+l'homme est soldat et la femme ne l'est pas. Elle dépend donc de
+l'homme, même si elle reste célibataire, pour la défense de son foyer.
+Quant à son esclavage, il est, nous le répétons, volontaire; elle est
+légalement libre, aussi libre, plus libre que l'homme, à partir de
+vingt et un ans, et pas un pouvoir au monde ne saurait lui prendre la
+moindre parcelle de cette liberté légale, si elle veut la garder,
+liberté bien autrement étendue, bien autrement avantageuse, toujours
+légalement, que la nôtre.
+</p>
+
+<p>En effet, à vingt et un ans, la femme peut se marier sans le
+consentement de <span class="pagenum"><a name="Page_123" id="Page_123">123</a></span> ses parents ou plutôt en passant outre; à
+vingt-cinq ans seulement, l'homme peut se marier dans les mêmes
+conditions; autrement dit, il est, pendant quatre ans de plus qu'elle,
+esclave de la loi, et, sur ce point, dans l'état social, inférieur à la
+femme. Ce n'est pas tout. L'homme est astreint, non de son plein gré,
+mais par un de ces règlements que la femme l'accuse d'avoir dirigés
+contre elle seule, l'homme est astreint au service militaire et, s'il
+déserte, s'il se révolte, les galères ou la mort. De cet esclavage qui
+pèse sur l'homme et dont elle est dispensée, la femme ne parle pas.
+Cette dispense, vaut cependant bien quelque chose. La femme est donc
+mal venue à demander son admission aux fonctions de juge civil et de
+juré; il n'y a pas plus lieu de lui <span class="pagenum"><a name="Page_124" id="Page_124">124</a></span> accorder le droit de diriger
+l'État qu'il n'y a eu lieu de lui imposer le devoir de le défendre.
+Qu'elle soit soldat d'abord, elle sera juge, consul ou juré ensuite.</p>
+
+<p>Voilà donc de grands avantages sur les hommes concédés par les lois à
+la femme. En les lui attribuant, les lois se sont conformées aux
+indications de la nature. La femme leur a paru être organiquement plus
+précoce, musculairement plus faible que l'homme; elle a tenu compte de
+sa précocité, quant au mariage; de sa faiblesse, quant aux fonctions.
+La femme lui paraissant plus faible que l'homme, la loi, dans le
+mariage, a voulu la mettre non pas sous le pouvoir, mais sous la
+protection de l'homme. Là encore, elle a suivi les indications de la
+nature. L'enfantement, l'allaitement, les soins assidus à donner <span class="pagenum"><a name="Page_125" id="Page_125">125</a></span>
+à l'enfant pendant son enfance,
+c'est-à-dire pendant dix ou douze ans, tout cela, joint à la faiblesse
+naturelle de la femme, exigeait la tutelle du mari. Cette tutelle
+devient facilement de la surveillance, de la tyrannie, parce que la loi
+a dû compenser pour l'homme les trop grands privilèges que, dans
+l'union conjugale, la nature accordait à la femme et qui étaient un
+danger incessant pour le mari. En effet, avec un peu d'habileté, qui
+n'est pas rare, la femme peut introduire dans le foyer commun, donner
+le nom et appeler à des biens patrimoniaux ou acquis, à la succession
+de son époux, l'enfant d'un autre homme, tandis que l'homme ne peut
+jamais, quoi qu'il fasse, imposer à sa femme l'enfant d'une autre
+femme. L'homme s'est donc attribué certains droits ou plutôt <span class="pagenum"><a name="Page_126" id="Page_126">126</a></span>
+certaines garanties qui ne le
+garantissent pas toujours, bien qu'il en abuse souvent à l'égard de ces
+femmes irréprochables et sacrifiées, en faveur desquelles nous
+demandons le divorce. La femme peut donc avoir à se plaindre de l'homme
+dans le mariage; mais alors elle rentre dans les <i>alea</i> de la recherche
+du bonheur commune aux deux sexes. Elle a espéré être heureuse par le
+mariage, elle ne l'est pas; elle s'est trompée, et elle paye son
+erreur. L'homme est soumis comme elle à la même déception, s'il a
+commis la même faute; ce n'est pas là une loi spéciale prise en défaut,
+c'est une loi générale, pour les uns et les autres. La femme pouvait
+éviter les chagrins du mariage. Elle n'avait qu'à ne pas se marier.
+Rien ne l'y forçait. Elle a cédé à l'espérance d'être plus heureuse
+par <span class="pagenum"><a name="Page_127" id="Page_127">127</a></span> le mariage que par le célibat, soit; la loi humaine,
+jusque-là, n'a rien à se reprocher.</p>
+
+<p>Savez-vous ce qui fait le malentendu dans cette interminable discussion
+de la revendication des droits des femmes? C'est que les femmes se
+trompent de mot, involontairement bien entendu, dans l'exposé de cette
+revendication et qu'elles s'en prennent aux lois de ce qui est, encore
+une fois, l'&oelig;uvre des m&oelig;urs. Voilà la vérité. Les droits
+accordés par les lois sont identiques pour elles comme pour l'homme,
+et, même, nous l'avons dit, s'il y a un avantage, il est pour la femme.
+La loi lui laisse faire tout ce qu'elle permet à l'homme. Elle lui
+donne toute la liberté compatible avec la sécurité publique, et l'homme
+n'en a pas plus qu'elle. C'est seulement quand la <span class="pagenum"><a name="Page_128" id="Page_128">128</a></span> femme a fait
+une chose, non pas commandée, mais recommandée par les m&oelig;urs,
+lesquelles n'ont pas de règlement fixe, ni de moyens matériels de
+contrainte, c'est seulement enfin lorsque la femme a cédé aux conseils
+et à l'influence des m&oelig;urs, toujours avec l'espérance de les
+utiliser à son profit, c'est alors seulement qu'il lui vient l'idée
+d'accuser les lois de son insuccès ou de son erreur. La loi n'impose à
+la femme aucun mode particulier d'existence; elle se borne à les
+prévoir tous, autant que possible, pour le cas où, une difficulté
+survenant par suite de la mauvaise exécution d'un contrat particulier
+volontaire, signé par les deux parties, on vient réclamer son
+intervention et son arbitrage. La femme n'a donc pas à réclamer les
+mêmes droits légaux que les hommes; <span class="pagenum"><a name="Page_129" id="Page_129">129</a></span> elle les a. La femme
+majeure, comme l'homme majeur, est complètement libre: elle peut
+quitter sa famille, aller, venir, voyager, s'expatrier, acheter,
+vendre, négocier, entrer dans toutes les carrières en accord avec son
+intelligence, son instruction, ses aptitudes, ses forces, son sexe.
+Elle peut vivre à sa fantaisie et avoir autant d'enfants qu'il lui
+plaît, si la nature s'y prête, avec qui bon lui semble.</p>
+
+<p>«Mais cette femme qui vit selon sa fantaisie, qui a des enfants avec
+qui bon lui semble, elle est compromise, déshonorée, honnie.»</p>
+
+<p>Par qui? pas par les lois, par les m&oelig;urs.</p>
+
+<p>«Mais il est dans la destinée de la femme de se marier, d'avoir un
+époux légal, des enfants légitimes.»</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_130" id="Page_130">130</a></span> Où avez-vous vu cela? Dans les m&oelig;urs. Il n'en est pas
+question dans les lois.</p>
+
+<p>Les lois réglementent le mariage, mais elles ne l'ordonnent pas, elles
+ne le conseillent même pas.</p>
+
+<p>Je comprendrais les réclamations des femmes, si ces réclamations se
+produisaient contre les m&oelig;urs. Je comprendrais les femmes disant:
+«Nous avons un idéal: l'amour; nous avons une mission: la maternité.
+Nous demandons à réaliser notre idéal, à accomplir notre mission.</p>
+
+<p>»C'est non seulement notre idéal, c'est non seulement notre mission,
+c'est encore, au nom de la nature qui prime toutes les institutions
+humaines et morales, toutes les lois et toutes les m&oelig;urs, c'est
+notre droit et c'est notre devoir. Nous demandons les moyens d'exercer
+<span class="pagenum"><a name="Page_131" id="Page_131">131</a></span> notre droit et de faire notre devoir.»</p>
+
+<p>A quoi la société répondrait:</p>
+
+<p>«Le mariage a été justement institué pour la satisfaction de cet idéal,
+de cette mission, de ce droit et de ce devoir.</p>
+
+<p>&mdash;Mais les hommes veulent seulement épouser celles qui leur
+apportent une dot, et un très grand nombre parmi nous, n'ayant pas
+cette dot, ne peuvent pas se marier. Pouvez-vous forcer les hommes à
+nous épouser?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Soit; nous comprenons l'homme ne voulant pas perdre
+définitivement et irréparablement sa liberté; il a une action à faire
+comme nous avons une mission à accomplir; il ne recule pas devant
+l'amour, il recule devant un contrat par lequel il se trouve trop
+engagé. Il y a un <span class="pagenum"><a name="Page_132" id="Page_132">132</a></span> moyen de tout concilier, c'est l'union libre,
+nous demandons le droit de la contracter, au risque d'être abandonnées
+par l'homme demeuré libre.</p>
+
+<p>&mdash;Vous avez ce droit, personne ne s'y oppose; mais la morale le
+réprouve.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a édicté cette morale?</p>
+
+<p>&mdash;Des législateurs religieux et politiques.</p>
+
+<p>&mdash;Des hommes alors?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Ont-ils appelé des femmes dans leurs conseils avant de prendre
+ces arrêtés?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p>&mdash;Cependant les femmes composent la moitié du genre humain, et
+elles étaient fort intéressées dans la question.</p>
+
+<p>&mdash;Ils ont pris cette décision tout seuls.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_133" id="Page_133">133</a></span> &mdash;Et qu'ont-ils établi pour les filles que les hommes
+n'épousaient pas?</p>
+
+<p>&mdash;Qu'elles se résigneraient au célibat et à la stérilité; elles
+peuvent aussi se faire religieuses et servir le Dieu au nom duquel
+cette morale a été proclamée.</p>
+
+<p>&mdash;Et si elles ne se résignent pas?</p>
+
+<p>&mdash;Elles seront ce qu'on appelle des femmes de mauvaise vie, elles
+seront méprisées et exclues de la société des honnêtes gens.</p>
+
+<p>&mdash;Alors les hommes qui ne se marient pas et qui se donnent avec
+ces femmes les plaisirs de l'amour sans en assumer les charges, qu'ils
+leur laissent, sont encore plus méprisés qu'elles et plus
+ignominieusement chassés de la société des honnêtes gens?</p>
+
+<p>&mdash;Non.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_134" id="Page_134">134</a></span> &mdash;Pourquoi? &mdash;Parce que ce sont les hommes qui ont
+établi ces lois morales et qu'ils les ont établies naturellement à leur
+avantage.</p>
+
+<p>&mdash;Alors, moi qui enfante dans la douleur et dans les cris, les
+entrailles ouvertes, en face de la mort, je suis, même si j'ai succombé
+par ignorance, sans savoir ce que je faisais, je suis plus coupable et
+plus méprisée que l'homme qui de la génération ne connaît que le
+plaisir?</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;C'est souverainement injuste!</p>
+
+<p>&mdash;Ça dure ainsi depuis très longtemps; maintenant, c'est consacré.</p>
+
+<p>&mdash;Très bien; mais, dans cette société des honnêtes gens, dont nous
+serions exclues en cas d'unions libres publiquement contractées, nous
+voyons beaucoup <span class="pagenum"><a name="Page_135" id="Page_135">135</a></span> d'unions libres malgré les mariages légaux
+contractés antérieurement. Nous voyons des hommes mariés qui ont
+d'autres femmes que les leurs, des femmes mariées qui ont d'autres
+hommes que leurs maris; tout le monde le sait, personne ne leur dit
+rien; comment cela se fait-il?</p>
+
+<p>&mdash;Ces gens-là ont eu la bonne chance et la précaution de se mettre
+en règle avec la société par leur mariage.</p>
+
+<p>&mdash;Mais la morale?</p>
+
+<p>&mdash;Elle n'a rien à voir là dedans; c'est affaire de m&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Nous demandons des lois qui changent ces m&oelig;urs.</p>
+
+<p>&mdash;Impossible. Les m&oelig;urs modifient quelquefois les lois; les
+lois ne modifient pas les m&oelig;urs.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_136" id="Page_136">136</a></span> &mdash;Soit; je cours la chance de la honte pour avoir l'enfant;
+car, mon enfant, je pourrai au moins le garder?</p>
+
+<p>&mdash;Peut-être!</p>
+
+<p>&mdash;Comment, peut-être? qui me le prendrait?</p>
+
+<p>&mdash;Son père.</p>
+
+<p>&mdash;Mais puisqu'il ne sera pas mon mari.</p>
+
+<p>&mdash;Il pourra le reconnaître, et, si tu as approuvé la
+reconnaissance et que ce soit un garçon, c'est-à-dire ton soutien et
+ton défenseur dans l'avenir, son père pourra te le prendre quand il
+aura sept ans, en prouvant qu'il a, lui, le père, plus de moyens
+d'existence que toi, ce qui arrive presque toujours; mais ne crains
+rien: le père tient bien rarement à élever son enfant, à moins que ce
+ne soit pour se venger de la mère.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_137" id="Page_137">137</a></span> &mdash;Se venger, et de quoi? &mdash;Nous ne savons pas; cela
+rentre dans la conscience.</p>
+
+<p>&mdash;Mais je puis nier, m'a-t-on dit, que cet homme soit le père de mon enfant.</p>
+
+<p>&mdash;Parfaitement.</p>
+
+<p>&mdash;Alors on me laissera mon fils.</p>
+
+<p>&mdash;Oui.</p>
+
+<p>&mdash;Et je pourrai lui donner mon nom?</p>
+
+<p>&mdash;Si tu le veux.</p>
+
+<p>&mdash;Et, si j'acquiers du bien en travaillant pour lui, je pourrai
+lui laisser mon bien pour qu'il ait au moins l'indépendance?</p>
+
+<p>&mdash;Non. Si tu lui donnes ton nom, et que tu aies un père, une mère,
+des frères, des s&oelig;urs, tu ne pourras lui donner qu'une partie de
+ton bien.</p>
+
+<p>&mdash;Même si mon père, ma mère, mes <span class="pagenum"><a name="Page_138" id="Page_138">138</a></span> frères et mes s&oelig;urs
+m'ont chassée pour l'avoir mis au monde.</p>
+
+<p>&mdash;Oui; mais tu n'as qu'à ne pas lui donner ton nom, qu'à ne pas
+l'appeler ton fils, qu'à le traiter comme un étranger, tu pourras lui
+donner tout ton bien.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a décidé cela?</p>
+
+<p>&mdash;Les lois.</p>
+
+<p>&mdash;Qui a fait les lois?</p>
+
+<p>&mdash;Les hommes.</p>
+
+<p>&mdash;Ceux qui avaient déjà fait la morale et les m&oelig;urs?</p>
+
+<p>&mdash;Les mêmes.</p>
+
+<p>&mdash;Merci.»</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Là évidemment et non dans l'occupation des carrières et des fonctions
+publiques, est le vrai, l'unique, l'éternel sujet, l'éternel droit des
+revendications <span class="pagenum"><a name="Page_139" id="Page_139">139</a></span> de la femme. Sur ce terrain, elle a pour elle la
+nature, la justice, la vérité et tous ceux qui ont un c&oelig;ur et une
+conscience. Voilà pourquoi, quand, poussée à bout par la lâcheté de
+l'homme et la sauvagerie de la loi, et se faisant lâche comme l'un et
+sauvage comme l'autre, elle tue et mutile, voilà pourquoi la justice en
+est réduite à l'absoudre et l'opinion à l'acclamer.</p>
+
+<p>Mais toutes les femmes abandonnées par leur amant, trahies par leur
+mari, victimes de l'ingratitude ou de l'égoïsme de l'homme ne peuvent
+pas jouer du revolver ou du vitriol et elles n'en souffrent pas moins,
+pour avoir une douleur moins retentissante et moins meurtrière; c'est
+alors que certaines femmes, à qui ces moyens répugnent, posent dans
+des <span class="pagenum"><a name="Page_140" id="Page_140">140</a></span> manifestes exagérés, maladroits, ridicules, des conclusions
+irréalisables. Elles veulent déclarer à l'homme, dans les lois, la
+guerre que l'homme leur fait dans les m&oelig;urs; elles veulent lui
+prouver qu'elles peuvent être moralement et intellectuellement leurs
+égales; qu'elles peuvent même leur être supérieures. Lasses de voir
+l'homme leur prendre impunément l'honneur, la liberté, l'amour, elles
+veulent lui prendre ses travaux et ses places, et elles s'étonnent du
+silence ou du rire qui leur répondent. C'est que, tout le monde le
+sait, et elles le savent tout aussi bien, les femmes ne tiennent en
+aucune façon à faire le métier des hommes, leur métier de femmes leur
+suffit bien. Seulement, celui-là, elles veulent le faire et le faire
+complètement, en <span class="pagenum"><a name="Page_141" id="Page_141">141</a></span> quoi elles ont raison. Alors, elles disent aux
+hommes: «Ou donnez-nous ce que la nature vous a dit de nous donner,
+l'amour, le respect, la protection, la famille régulière, ou
+donnez-nous ce que vous avez gardé pour vous seuls, la liberté.» Ce
+dilemme a du bon. Voyons comment cette liberté réclamée par la femme
+lui arrivera, en dehors des lois qu'elle sollicite.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Évidemment, au train que suivent les choses, l'homme va de moins en
+moins donner l'amour, le respect, la protection, la famille régulière à
+la femme. Entraîné par la liberté qu'il s'adjuge de plus en plus, il va
+tendre à supprimer de plus en plus toutes les entraves et toutes les
+attaches; il va vouloir de plus en plus être <span class="pagenum"><a name="Page_142" id="Page_142">142</a></span> maître de lui. Je
+ne l'en blâme pas. Croire, espérer qu'au milieu de l'ébranlement, de la
+décomposition et de l'éparpillement de toutes les choses du passé,
+l'homme va faire un retour sur lui-même à l'endroit de la femme, et se
+mettre à reconstituer la famille sur les bases de l'idéal, de l'amour
+et de l'unité, c'est une erreur nouvelle à joindre à toutes les erreurs
+connues. La femme va donc être de plus en plus dans son droit de se
+plaindre et de réclamer. Les revendications personnelles deviendront
+plus nombreuses et plus inquiétantes; la justice légale ayant déjà
+désarmé plusieurs fois, les justices individuelles et arbitraires se
+feront jour et place de plus en plus; l'opinion sera constamment
+appelée en témoignage, l'émotion sera sollicitée par des <span class="pagenum"><a name="Page_143" id="Page_143">143</a></span>
+avocats habiles, désireux de
+s'illustrer et de s'enrichir; la question posée dans les faits et
+souvent, toujours résolue en faveur des accusées, commencera à
+s'imposer aux lois. Les scandales seront si grands, si contagieux, si
+applaudis, qu'il faudra se décider à prendre un parti. Quand, en dehors
+du mariage, les femmes auront égorgé un plus grand nombre d'hommes et
+tordu le cou à un plus grand nombre d'enfants; quand, dans le ménage,
+les hommes et les femmes qui auront été assez bêtes pour contracter des
+unions indissolubles, auront enrichi les armuriers et les épiciers à
+force de se tirer des coups de fusil ou de revolver et de se jeter du
+vitriol au visage, il faudra bien s'apercevoir qu'il y a un vice
+fondamental de construction dans ce beau <span class="pagenum"><a name="Page_144" id="Page_144">144</a></span> monument du Code
+civil, y faire quelques réparations, y changer quelques pierres de
+place et aérer davantage les articles trop étroits et devenus
+inhabitables. De temps en temps, la justice officielle essayera de
+ressaisir son autorité et de rendre quelques jugements destinés à
+inspirer une salutaire terreur et à arrêter le mouvement; elle verra
+alors ce qui se passera: les jurés et les magistrats seront sifflés,
+hués, maltraités peut-être. Notre magistrature, <i>que l'étranger nous
+envie</i>, sera compromise; notre belle institution du jury, soit qu'elle
+reste dans la sentimentalité, soit qu'elle tourne à la résistance, sera
+traitée d'institution caduque et grotesque; personne ne voudra plus
+être juré, pas même l'auteur du manifeste qui nous occupe, et la
+réforme depuis longtemps <span class="pagenum"><a name="Page_145" id="Page_145">145</a></span> nécessaire, obstinément refusée, se
+fera, comme, hélas! se font chez nous toutes les réformes, par la
+violence et les excès.</p>
+
+<p>Dans le mariage, le divorce sera rétabli, fatalement, inévitablement.</p>
+
+<p>Le divorce étant rétabli, la femme étant par conséquent moins opprimée,
+elle n'aura plus d'excuses de recourir à l'adultère et elle aura moins
+besoin d'être consolée. L'amant se trouvera éliminé, le prêtre sera
+remis à son plan respectif, et la femme, ayant conquis plus de droits,
+aura ainsi acquis plus de valeur.</p>
+
+<p>Voilà pour le mariage, qui, ainsi équilibré par des devoirs et des
+droits équipollents, comme eût dit Montaigne, deviendra pour les
+contractants à la fois plus attrayant, plus moral et plus sûr.</p>
+
+<p>Quant aux amours libres, ils ne vont <span class="pagenum"><a name="Page_146" id="Page_146">146</a></span> faire que croître et
+embellir, pour une foule de raisons que j'ai développées autre part<a name="FNanchor_1" id="FNanchor_1"></a><a href="#Footnote_1" class="fnanchor">[1]</a>
+et qu'il n'y a pas lieu de rappeler ici. La prostitution de la femme va
+perdre peu à peu son caractère d'autrefois. Sauve qui peut, après tout,
+dans une société où personne ne s'occupe de son voisin que pour
+l'entraver, le mépriser ou le détruire! Ce qui fut jadis une honte pour
+quelques-unes, un danger pour quelques autres, va devenir une carrière,
+un fait, un monde, avec lesquels la civilisation devra compter, et qui
+amèneront d'abord des modifications imprévues dans les m&oelig;urs,
+encore plus imprévues dans les lois. Cette carrière, toujours
+disponible pour les filles pauvres douées de jeunesse, de beauté,
+d'esprit; ce monde de la sensation <span class="pagenum"><a name="Page_147" id="Page_147">147</a></span> et du plaisir toujours ouvert
+aux hommes jeunes ou vieux, dotés d'appétits et d'argent; ce monde
+étrange, sans droits et sans devoirs, à mesure qu'il se développera, se
+prendra au sérieux comme tous les autres mondes coïncidant avec un état
+nouveau des sociétés, comme l'aristocratie, comme la bourgeoisie, comme
+la démocratie actuelle, dont il a émergé. Semblable à ces îles
+jaillissant tout à coup d'une mer tourmentée par quelques mouvements
+géologiques et devenant un jour des forêts, puis des cités, ce monde
+aura bientôt son autonomie, ses institutions, ses intérêts communs, ses
+sentiments de progrès et de solidarité, son idéal, sa morale même.
+C'est certain. Ce sera une colonie comme beaucoup d'autres, fondées par
+des exilés, des criminels et des parias. <span class="pagenum"><a name="Page_148" id="Page_148">148</a></span> Au bout d'un certain
+temps elles ont oublié leur origine dans la fortune acquise, et elles
+réclament et elles obtiennent le droit de s'appeler État ou Nation. Il
+vient même un moment où elles traitent avec les grandes puissances. Il
+en sera de même de la prostitution féminine, dont le luxe, la
+notoriété, l'accroissement déjà considérables, depuis un quart de
+siècle, permettent de prévoir ce que j'annonce aujourd'hui.</p>
+
+<div class="footnote">
+<p><a name="Footnote_1" id="Footnote_1"></a><a href="#FNanchor_1"><span class="label">[1]</span></a>Préface de <i>Monsieur Alphonse</i></p>
+</div>
+
+<p>Des hommes du monde, des millionnaires, des princes, ont déjà épousé
+quelques-unes des indigènes; et nombre des filles de ces dernières,
+sans rougir encore de la profession maternelle, n'ont plus besoin de
+l'exercer et viennent, par des unions régulières dès le commencement,
+féconder de leurs dots l'industrie, le commerce, les <span class="pagenum"><a name="Page_149" id="Page_149">149</a></span>
+affaires et quelquefois redorer et
+même nettoyer des blasons historiques. Ce n'est pas tout; et la nature
+humaine a des enchaînements inconscients, mystérieux, bien intéressants
+à étudier. Ces femmes n'ont pas de remords, elles n'ont même pas de
+regrets; elles sont maintenant trop nombreuses, trop groupées, trop
+riches, trop célèbres pour cela. Le monde qui les exclut et qui souvent
+les envie, ne leur manque pas du tout. Non seulement elles y exercent
+des représailles sur les hommes, mais quelquefois elles font de bonnes
+recrues parmi les femmes; tout irait donc pour le mieux, si elles ne
+vieillissaient pas. Malheureusement, dans ce monde, on vieillit encore
+plus vite que dans l'autre. Il s'agit donc d'occuper les années du
+crépuscule et du soir. Arrive <span class="pagenum"><a name="Page_150" id="Page_150">150</a></span> alors le désir d'imiter les femmes
+comme il faut, le besoin de faire parler de soi autrement que par le
+passé et de franchir les limites de leur activité connue, une sorte de
+préoccupation du mystère de la mort, peut-être un vague et secret
+espoir d'un rachat par la charité, espoir déposé à temps et utilement
+entretenu dans leur âme par un bon prêtre subitement intervenu,
+indulgent et attentif.</p>
+
+<p class="left30 font90">Dieu lui-même ordonne qu'on aime,<br />
+<span class="i2">Sauvez-vous par la charité.</span></p>
+
+<p>L'Évangile finit par demander le concours de Béranger!</p>
+
+<p>Tout cela joint à la sensibilité naturelle à leur sexe, développée par
+le bien-être, tout cela fait que ces femmes appliquent, à l'étonnement
+de tous, une part de leur <span class="pagenum"><a name="Page_151" id="Page_151">151</a></span> fortune à des &oelig;uvres pies. Voilà
+tout à coup ces filles du mal qui se passionnent pour le bien, plein
+d'attraits souvent pour les consciences attardées. Cela les amuse,
+d'être utiles, et la nouveauté de cet amusement leur tient lieu de
+traditions et d'habitude. Elles donnent aux églises de leurs villages,
+elles couronnent des rosières dans leurs communes natales ou dans le
+village voisin de leurs domaines, et elles finissent par fonder des
+établissements de secours, de refuge, d'éducation pour <i>les leurs</i> et
+les enfants <i>des leurs</i> qui ont eu moins de chance ou de prévoyance
+qu'elles.</p>
+
+<p>Les voilà donc déjà en rapport avec l'administration, non pour en subir
+comme autrefois les règlements particuliers, mais pour lui communiquer
+ceux <span class="pagenum"><a name="Page_152" id="Page_152">152</a></span> qu'elles font. Voilà cette administration garante,
+auxiliaire, respectueuse. Voilà ces femmes patronnesses, quêteuses,
+utiles, mêlées à la civilisation, à la religion ou du moins à l'Église,
+à la morale publique, sans rien changer à leur genre de vie. Elles
+n'ont imposé à leurs vieillards ou à leurs enfants recueillis aucune
+formule religieuse particulière. Enfants et vieillards catholiques,
+protestants, israélites, musulmans, libres penseurs, athées, tous bien
+venus, surtout s'ils viennent on ne sait d'où. Elles gardent pour elles
+leur foi particulière, elles ne l'exigent pas de leurs obligés. Qui
+fait la charité sans préférence et sans exclusion, a toutes les Églises
+et toutes les philosophies pour soi. Ne sommes-nous pas dans l'ère de
+l'indulgence et de la conciliation?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_153" id="Page_153">153</a></span> Leurs pauvres augmentent de plus en plus; elles ne peuvent plus
+ou elles ne veulent plus suffire, elles seules, aux besoins croissants
+des &oelig;uvres. Parmi les orphelins, les abandonnés dont on s'occupe
+là, beaucoup d'enfants naturels, adultérins de gens de théâtre, de
+petits artistes misérables ou morts. Cela donne le droit d'invoquer
+l'assistance et de demander le patronage de quelques grandes et
+honorables célébrités féminines. On organise des concerts, des
+représentations, des fêtes, des tombolas. Le secours de la presse est
+sollicité et obtenu. Quelques articles bien faits, les larmes coulent;
+le public est convoqué, au nom du plaisir et de la charité réunis. Les
+amants...,&mdash;pardon! ne parlons plus des amants, ce serait de
+mauvais goût en un pareil sujet!&mdash;les <span class="pagenum"><a name="Page_154" id="Page_154">154</a></span> amis de ces dames,
+enchantés d'avoir une nouvelle occasion de parler d'elles et de les
+vanter, après avoir pris part à leur première organisation, après les
+avoir aidées de leur bourse, et après avoir bien ri ensemble de les
+voir dans ce rôle nouveau et tout à fait imprévu, leurs amis leur
+apportent l'offrande, les encouragements, les conseils de leurs autres
+amies du monde, de leurs parents, de leurs s&oelig;urs, de leurs mères,
+de leurs femmes, en attendant que ces dames, charitables aussi, et
+curieuses, autorisent, provoquent des rencontres, dont elles reviennent
+en disant: «Il y a vraiment, parmi ces créatures, des femmes très
+intelligentes, très bonnes, très distinguées.» Voyez-vous les contacts,
+les infiltrations, les enchevêtrements, les concessions, <span class="pagenum"><a name="Page_155" id="Page_155">155</a></span>
+les indulgences, les sympathies,
+les intérêts, les mélanges, l'égalité.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Mais ce n'est pas là, heureusement, pour le féminin opprimé par les
+m&oelig;urs et les coutumes, le seul débouché ouvert à son évolution
+instinctive et providentielle. Il prend maintenant d'autres routes,
+plus dures, dans le commencement, que celle-là, plus solitaires, plus
+tristes, mais sûres pour toute énergie et toute persévérance, et où
+l'homme qui la rencontre devient un auxiliaire et non un ennemi.</p>
+
+<p>Je ne parle même pas du théâtre, où la femme trône et passionne à ce
+point, qu'il faut révoquer des diplomates qui abandonnent le char de
+l'État pour s'atteler au sien, où elle s'enrichit si vite et <span class="pagenum"><a name="Page_156" id="Page_156">156</a></span>
+par le théâtre seul, qu'elle peut
+donner un million pour racheter sa liberté conjugale, acheter des
+résidences royales, fonder des hôpitaux et des écoles dans les pays
+qu'elle traverse. Je ne parle pas non plus des autres arts, comme la
+peinture et la sculpture, où elle forme un groupe qu'on pourrait
+appeler l'école des femmes et dont Rosa Bonheur est le chef illustre et
+respecté. Elle est déjà dans le théâtre, dans l'atelier; la voilà
+comédienne, peintre, statuaire. Nous allons la voir bachelier, étudiant
+en droit, élève en médecine, clerc et carabin. En effet, elle tente
+aujourd'hui l'étude des sciences réservées jadis à l'autre sexe. J'en
+suis désolé pour Molière, mais Chrysale a tort: la femme trouve
+décidément que son esprit a mieux à faire que de se hausser <span class="pagenum"><a name="Page_157" id="Page_157">157</a></span>
+à connaître un pourpoint d'avec un
+haut de chausses; elle ne borne plus son étude et sa philosophie à
+faire aller son ménage, à avoir l'&oelig;il sur ses gens, à former aux
+bonnes m&oelig;urs l'esprit de ses enfants, à savoir comment va le pot
+dont son mari a besoin par la raison bien simple qu'elle perdait sa
+jeunesse à attendre le ménage qui ne venait pas, et qu'elle ne pouvait
+ni surveiller les gens qu'elle n'avait pas le moyen d'avoir, ni former
+aux bonnes m&oelig;urs l'esprit des enfants qu'aucun mari ne songeait à
+lui donner. Entre Chrysale, qui ne voulait pas d'elle, et don Juan,
+dont elle ne voulait pas, elle a pris le parti d'essayer de se suffire
+à elle-même et d'escalader toute seule les hautes régions de la science
+et de la philosophie. Voyant son âme mal comprise et son <span class="pagenum"><a name="Page_158" id="Page_158">158</a></span>
+corps mal convoité, elle a immolé
+son sexe et elle en a appelé à son esprit; elle prend ses inscriptions;
+elle subit des examens dans les sciences et dans les lettres, dans la
+médecine et dans le droit; elle troque la robe de la faiseuse en renom
+contre la robe noire de Pancrace et de Marphurius.</p>
+
+<p>Le bourgeois dont riait Molière a beaucoup ri en voyant cela, comme il
+fait toujours quand il voit quelque chose de nouveau; mais, lorsque ce
+n'est pas Molière qui rit des choses, les choses ne courent aucun
+danger. S'il vivait de nos jours, il n'en rirait pas. Molière avait le
+grand bonheur de vivre dans une époque où l'on pouvait rire de la
+sottise humaine sans être forcé d'y chercher remède. Le poète riait,
+le roi riait, la cour riait, la chose <span class="pagenum"><a name="Page_159" id="Page_159">159</a></span> dont on riait était tenue
+pour risible. Aujourd'hui, il n'en va plus tout à fait de même. Non
+seulement le roi ne rit plus, mais il a disparu, la cour a disparu, et
+Molière a fait comme eux, malheureusement, car cet esprit profond et
+sagace verrait certainement, le mieux du monde, ce qu'alors il ne
+pouvait même pas prévoir.</p>
+
+<p>Voilà donc la femme ou plutôt une des formes de la femme se dérobant à
+la domination de l'homme par le travail jusqu'alors attribué à l'homme
+et dont l'homme seul passait pour être capable; la voilà non pas lui
+déclarant la guerre, mais réclamant et venant prendre sa place dans le
+domaine où il croyait pouvoir à tout jamais rester seul occupant.
+A-t-elle, pour cela, demandé l'intervention des lois ou une loi
+nouvelle? Non. Elle a tout simplement <span class="pagenum"><a name="Page_160" id="Page_160">160</a></span> usé de son droit et de ses
+facultés intellectuelles qui se sont trouvées être à la hauteur de son
+ambition, sans qu'elle s'en fût doutée auparavant, prise qu'elle était
+dans les classements arbitraires des dominations politiques et
+religieuses. Cette femme nouvelle va faire souche, et son schisme va
+avoir ses conséquences non seulement dans l'ordre social, mais même
+dans l'ordre psychologique.</p>
+
+<p>Dans toutes les classes de la société, la jeune fille, riche ou pauvre,
+belle ou laide était élevée ou dressée en vue non pas du mari,
+entendons-nous bien, mais d'un mari. Sans ce mari, rêvé, espéré,
+cherché çà et là, elle ne pouvait rien être. Si le mari ne se
+présentait pas, mélancolie ridicule, stérilité physique et
+intellectuelle pour la pauvre créature.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_161" id="Page_161">161</a></span> Elle voyait toutes ses contemporaines partir en riant pour les
+régions soi-disant enchantées du mariage et de la liberté, et elle
+restait seule sur le rivage désert où Thésée non seulement ne revenait
+pas la prendre, mais ne venait même pas l'abandonner. Elle n'avait
+d'Ariane que le désespoir; elle n'avait pas ses souvenirs.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, la femme commence, et, si quelqu'un l'approuve, c'est bien
+moi, à ne plus faire du mariage son seul but et de l'amour son seul
+idéal. Elle peut se passer de l'homme pour conquérir la liberté; elle
+commence à l'entrevoir, sans pour cela faire abandon de sa pudeur et de
+sa dignité: tout au contraire, en développant son intelligence, en
+élargissant son domaine; et la liberté qui lui viendra par le travail
+sera bien autrement réelle <span class="pagenum"><a name="Page_162" id="Page_162">162</a></span> et complète que la liberté purement
+nominale qui lui venait par le mariage. Quant à l'amour, il perd ainsi
+à ses yeux beaucoup de ses tentations premières, dont les nécessités
+sociales où elle était parquée lui exagéraient énormément l'importance.
+Réduite à sa seule valeur de sentiment, il faut bien le dire, l'amour
+fait souvent assez piètre figure. Il est volage, dominateur, éphémère,
+ingrat, aveugle; il est d'amorce séduisante, mais voilà tout. La nature
+s'en sert très habilement pour la création universelle et
+indispensable; les sociétés s'en servent religieusement et
+politiquement, s'efforçant d'en tirer le mariage, c'est-à-dire le
+groupement des êtres, rendus plus soumis et plus producteurs par le
+stationnement et les solidarités locales de la famille. Si on
+l'examine <span class="pagenum"><a name="Page_163" id="Page_163">163</a></span> de près, on voit qu'il produit, somme toute, plus
+d'inquiétudes, de déceptions, de douleurs que de joies. Aussi a-t-il
+besoin d'une forte doublure pour être un peu durable et résister aux
+intempéries de l'âme humaine.</p>
+
+<p>Il a fallu, pour arriver à le rendre d'apparence éternelle, le
+flanquer, quant à l'homme, d'une compensation matérielle, d'une dot,
+et, quant à la femme, d'une garantie légale, en dehors de l'espérance
+non avouée d'une liberté plus grande. Les religions et les philosophies
+le tiennent pour si méprisable, qu'elles ont pour premier principe
+d'essayer d'en dégager complètement l'homme. En dehors des religieux et
+des philosophes, tous les grands esprits ayant vraiment quelque chose
+à faire dans ce monde <span class="pagenum"><a name="Page_164" id="Page_164">164</a></span> ou le tiennent pour dangereux ou monotone,
+ou en font un culte secret, s'alliant avec leur génie et leur liberté,
+avec le mystère et l'idéal, avec le rêve et la forme, avec
+l'imagination et l'infini. Héloïse, Béatrix, Laure, Léonore, la
+Fornarine, Victoria Colonna, sont les incarnations supérieures de cette
+combinaison particulière, inaccessible à la masse des hommes.</p>
+
+<p>Les femmes qui vont aux arts, aux sciences, aux professions libérales
+sont des femmes auxquelles le mariage ne vient pas, parce qu'elles
+manquent de la dot compensatrice pour l'homme, ou parce qu'elles ne se
+sentent aucun goût pour cette association. Du moment qu'elles font le
+travail, qu'elles entrent dans les carrières et qu'elles aspirent au
+talent des <span class="pagenum"><a name="Page_165" id="Page_165">165</a></span> hommes, c'est pour conquérir comme eux la fortune ou
+la liberté, ou l'une et l'autre. Une fois la fortune et la liberté
+acquises, que leur représentera le mariage, sinon une dépossession, le
+mari étant le chef de la communauté, et un esclavage, la femme devant
+obéissance au mari? Tout cela était bon quand il n'y avait pas d'autre
+moyen pour la femme d'accomplir sa destinée sexuelle et sociale; mais,
+maintenant, elle perdrait trop à rentrer volontairement dans les
+compartiments du passé. «L'amour l'y ramènera?» Le croyez-vous? Ce doit
+être l'orgueil d'un homme qui me fait cette objection. Êtes-vous sûr
+que les femmes aiment <i>tant que ça</i> les hommes?</p>
+
+<p>Il y avait dans l'Église catholique un grand prélat qui me faisait
+quelquefois <span class="pagenum"><a name="Page_166" id="Page_166">166</a></span> l'honneur de philosopher avec moi en dehors du
+dogme, et tout en maudissant mes hérésies. Un matin du mois d'août,
+sous les grands arbres de son jardin épiscopal, nous devisions, et je
+me permettais de soutenir cette proposition, à savoir: «qu'il n'y a
+pour la femme, au milieu de toutes ses transformations naturelles et
+sociales, que deux états, bien différents l'un de l'autre, auxquels
+elle aspire véritablement, qu'elle comprenne bien, et dont elle jouisse
+pleinement: c'est l'état de maternité ou l'état de liberté. La
+virginité, l'amour et le mariage sont pour elle des états passagers,
+intermédiaires, sans données précises, n'ayant qu'une valeur d'attente
+et de préparation».</p>
+
+<p>«Il y a du vrai dans ce que vous me dites, me répondait mon illustre
+interlocuteur. <span class="pagenum"><a name="Page_167" id="Page_167">167</a></span> J'ai pu constater que, sur cent jeunes filles
+dont j'avais fait l'éducation religieuse et qui se mariaient, il y en
+avait au moins quatre-vingts qui, en revenant me voir, après un mois de
+mariage, me disaient qu'elles regrettaient de s'être
+mariées.&mdash;Cela tient, monseigneur, à ce que le mariage surtout, au
+bout d'un mois, n'a pas encore initié la femme ou à la maternité
+qu'elle souhaite ou à la liberté qu'elle rêve.»</p>
+
+<p>Sautons de là chez les Mormons, c'est-à-dire aux antipodes. Ce peuple
+m'intéresse beaucoup; je l'ai beaucoup étudié, sans me contenter d'en
+rire tout de suite, parce que toute société qui se forme contient
+toujours pour l'observateur des bases intéressantes d'expérimentations
+physiologiques, les instincts naturels s'y mouvant <span class="pagenum"><a name="Page_168" id="Page_168">168</a></span> à leur aise.
+Chez les Mormons, où la polygamie existe, l'homme ne peut épouser une
+seconde femme qu'avec le consentement de la première; une troisième,
+qu'avec le consentement des deux autres, et ainsi de suite. Jamais ce
+consentement n'a été refusé, bien que la femme ne puisse, elle, avoir
+plusieurs maris, et il y a eu, en vingt ans, deux cas seulement
+d'adultère féminin et de prostitution. Pas un seul adultère d'homme.
+Mais les femmes mormonnes aiment et soignent les enfants les unes des
+autres. Ce n'est pas tout; non seulement elles donnent leur
+consentement à leurs maris, quand ils le leur demandent pour un nouveau
+mariage, mais elles sont quelquefois les premières à leur proposer une
+nouvelle femme qui a, disent-elles, des qualités nécessaires <span class="pagenum"><a name="Page_169" id="Page_169">169</a></span>
+à la communauté, en réalité pour
+augmenter un peu la possession d'elles-mêmes, c'est-à-dire leur
+liberté. Je ne serais pas étonné que les missionnaires mormons qui
+viennent chercher des femmes en Europe pour les hommes du lac Salé
+finissent par emmener beaucoup de nos filles françaises, lasses
+d'attendre le mari français. Cela vaudrait beaucoup mieux que la
+stérilité des unes et la prostitution des autres. Les missionnaires
+mormons ne font pas plus de prosélytes femmes chez nous, parce qu'ils
+s'y prennent mal. Nous avons en France, grâce à nos lois et à nos
+m&oelig;urs, un féminin considérable à leur disposition.</p>
+
+<p>En attendant il semble démontré, par cette nouvelle expérience de la
+polygamie, que la femme se contente très bien d'une <span class="pagenum"><a name="Page_170" id="Page_170">170</a></span> portion
+d'homme et n'est même pas fâchée de voir d'autres femmes lui prendre
+une part de ce qu'elle appelle ses sentiments et ses droits, surtout
+dans les pays où les devoirs lui paraissent trop lourds. En somme, chez
+nous, coutume, curiosité, nécessité sociale et morale, voilà ce qui
+décide les jeunes filles au mariage; mais d'amour dans le véritable
+sens du mot, point. Une femme mariée peut dire qu'elle aime son mari ou
+un autre homme, elle sait bien ce que veut dire le mot amour, elle sait
+ce qu'elle fait et où elle va; une jeune fille, je parle des plus
+droites, des plus innocentes et en même temps des plus enthousiastes,
+une jeune fille ne peut jamais dire avec certitude qu'elle aime son
+fiancé. Une jeune fille qui fait ce qu'on appelle un mariage d'amour
+n'aime <span class="pagenum"><a name="Page_171" id="Page_171">171</a></span> pas l'homme qu'elle épouse, elle le préfère, ce n'est pas
+la même chose. De là ce mot beaucoup plus juste: mariage d'inclination.
+Comment saurait-elle, la pauvre enfant, à n'en pouvoir douter, à quoi
+reconnaîtrait-elle sûrement qu'elle aime? L'amour n'est pas fait que de
+rêve, d'idéal, d'espérance, de sympathie: il est fait de réalités
+physiologiques qui ne se révèlent qu'après le mariage, qui peuvent
+fortifier et compléter l'amour dans le c&oelig;ur de la jeune fille,
+mais qui peuvent aussi ramener au confessionnal, avec des regrets au
+taux de quatre-vingts pour cent, certaines natures délicates qui ne les
+avaient pas prévues. L'homme sait toujours comment, pourquoi, avec quoi
+il aime; la femme l'ignore. De là le conflit si fréquent et quelquefois
+si rapide dans les mariages d'amour.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_172" id="Page_172">172</a></span> L'amour ne ramènera donc pas au mariage les femmes libérées par
+le travail, la connaissance et la liberté des mâles. Qui sait même si
+l'amour subsistera en elles? Parmi les grandes artistes vivantes dont
+nous parlions tout à l'heure, nous en pourrions nommer une arrivée
+aujourd'hui à soixante ans, qui ne sait pas plus qu'il y a des hommes
+que Newton arrivé au même âge ne savait qu'il y avait des femmes. Si,
+au contraire, l'amour subsiste, s'il est un vrai besoin de la nature de
+ces femmes émancipées par les professions libérales, elles aimeront
+selon la loi, dans le cas où la loi aura été modifiée de façon à rendre
+le mariage supportable pour les contractants: sinon, elles aimeront
+selon la nature et s'en tiendront aux unions libres, dont la durée
+reposera purement et <span class="pagenum"><a name="Page_173" id="Page_173">173</a></span> simplement sur la volonté et la loyauté de
+chacun. L'étude et le travail diminuent considérablement les
+proportions des légalités réputées nécessaires aux sentiments comme ils
+diminuent, il faut bien le reconnaître, l'importance de ces mêmes
+sentiments. Quand on ne regarde plus qu'avec son cerveau, on voit de
+plus haut et plus loin. Quiconque s'est donné la peine d'étudier un peu
+attentivement la nature de l'homme dans le fonctionnement social, sait
+que, là où le sentiment vrai existe, aucune légalité ne l'arrête, et
+que, là où il est mort, aucune légalité ne le réveille. Une légalité
+peut contraindre un être vivant à traîner éternellement un cadavre avec
+lui, mais ce sera tout. Est-ce absolument nécessaire? «Oui, pour les
+intérêts sociaux et moraux de ceux qui sont <span class="pagenum"><a name="Page_174" id="Page_174">174</a></span> nés du
+rapprochement de cet être vivant et de ce cadavre, vivant aussi jadis.»
+Mais, si une nouvelle légalité a pourvu à ces intérêts, la première
+n'aura plus sa raison d'être et cette nouvelle légalité va bien être
+forcée de se produire par suite des mouvements nouveaux que nous
+constatons. Le Code fera comme le Dictionnaire, il subira et il
+sanctionnera l'usage.</p>
+
+<p>Enfin la science, et, principalement, la recherche des causes et des
+fins de l'homme, des moyens et du but de la nature, la science va
+faire, sous l'impulsion et sous la garantie de la liberté, des progrès
+rapides, effrayants pour tout ce qui est de révélation purement
+sentimentale et surnaturelle. La science est la religion de l'avenir,
+Auguste Comte et Littré sont ses prophètes, le positivisme <span class="pagenum"><a name="Page_175" id="Page_175">175</a></span>
+est son dogme fondamental; vous
+aurez beau faire, vous n'y échapperez pas; cela est évident pour tout
+esprit de bonne foi, n'ayant pas d'intérêt à voir autre chose que ce
+qui est. Cette religion, comme toutes les autres, va avoir ses
+fanatiques, ses apôtres, ses martyrs. Le docteur Tanner, s'il n'est pas
+une invention américaine, est déjà là pour le prouver. S'il est une
+invention, un autre le prouvera bientôt et les sectaires suivront. Ces
+sectaires, on ne les comptera pas seulement parmi les hommes, mais
+aussi parmi les femmes, les curieuses par excellence, dérobeuses de
+pommes comme Ève, ouvreuses de boîtes comme Pandore, et toujours prêtes
+pour le nouveau, pour l'imprévu, pour tout ce qui les fait sortir de
+la <span class="pagenum"><a name="Page_176" id="Page_176">176</a></span> pure fonction sexuelle, de l'état <i>terrien</i>. Une fois
+entraînées par certains exemples, une fois leur cadre conventionnel
+brisé, les femmes vont donc se jeter dans la science comme elles se
+jettent dans tout ce qui les passionne, la tête en avant, à corps
+perdu, c'est le vrai mot. Prenant leur revanche de l'immobilité
+séculaire à laquelle on les a condamnées, elles vont courir, par
+n'importe quels chemins à côté de l'homme, devant lui si elles peuvent,
+contre lui s'il le faut, à la conquête d'un nouveau monde. En matière
+de sensation, la femme est l'extrême, l'excès de l'homme. Quand on sait
+avec quel mépris de toute raison et de toute souffrance, la femme va à
+l'hallucination et au martyre, dès qu'elle est vraiment dans la foi;
+avec quel oubli <span class="pagenum"><a name="Page_177" id="Page_177">177</a></span> de toute dignité et de toute pudeur elle va à la
+soumission et à la débauche dès qu'elle est vraiment dans l'amour, on
+peut prévoir l'audace et la frénésie avec lesquelles elle tentera la
+découverte et affrontera le fait lorsqu'elle sera vraiment dans la
+science. Elle se soumettra comme l'homme aux plus rudes travaux, aux
+expériences les plus douloureuses, aux épreuves les plus étranges pour
+trouver le mot de l'énigme. Elle se laissera arracher les seins comme
+sainte Agathe, si cela peut révéler le mystère de la lactation; elle
+passera son enfant à sa voisine, comme sainte Félicité, pour aller se
+livrer aux bêtes, non pour prouver que Jésus a dit la vérité, mais pour
+savoir si Darwin a raison.</p>
+
+<p>Jeune homme de quinze ans, qui lisez <span class="pagenum"><a name="Page_178" id="Page_178">178</a></span> ces pages en cachette,
+vous vivrez peut-être encore soixante ans; je vous le souhaite, car il
+va être à la fois de plus en plus difficile et de plus en plus
+intéressant de vivre jusqu'à soixante-quinze ans. Vous entendrez
+probablement, avant votre mort, un de mes futurs confrères réclamer
+comme nous le faisons si inutilement d'ailleurs aujourd'hui pour les
+enfants nés de l'homme et de la femme, réclamer la création
+d'établissements destinés à recueillir les enfants nés des hommes et
+des guenons, des femmes et des singes. La première fois que vous
+entendrez cette réclamation, venez sur ma tombe, frappez-la trois fois
+du fer de votre canne et dites tout haut: «C'est fait.» Quelque passant
+vous demandera peut-être de quoi il s'agit, vous le lui expliquerez,
+<span class="pagenum"><a name="Page_179" id="Page_179">179</a></span> si toutefois à cette époque il passe encore quelqu'un dans les
+cimetières et s'il y a encore des tombes!</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Jusque-là, tenons-nous-en aux phénomènes présents, de constatation
+évidente.</p>
+
+<p>Donc, développement du meurtre, de la prostitution, du travail
+intellectuel, c'est-à-dire représailles sur l'homme, exploitation de
+l'homme, concurrence à l'homme. Telle est la triple indication nouvelle
+et symptomatique que nous donne la femme moderne.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Mais tout s'enchaîne, nous le répétons, tout est de logique et de
+déduction, dans le monde moral comme dans le monde physique, et nous
+avons vu la revendication politique de la femme se <span class="pagenum"><a name="Page_180" id="Page_180">180</a></span> produire
+parallèlement à ces diverses revendications morales. Nous allons voir
+maintenant ces idées politiques éparses, informes, commencer à
+s'incarner dans une personne humaine, corps et verbe, comme doit être
+toute incarnation et venir publiquement et résolument mettre opposition
+et faire résistance à la loi. En un mot, une femme, mademoiselle
+Hubertine Auclert, a refusé tout à coup de payer l'impôt, prétendant,
+puisque les femmes n'étaient pas admises à le voter, qu'il n'y avait
+pas de raisons pour qu'elles le payassent; que, du moment qu'on leur
+imposait les mêmes charges qu'aux hommes, on devait leur reconnaître
+les mêmes droits qu'à eux, et qu'elle demandait finalement que les
+femmes eussent le droit de voter, comme les hommes, puisqu'elles <span class="pagenum"><a name="Page_181" id="Page_181">181</a></span>
+payent comme eux. On a beaucoup
+ri, et la loi a passé outre: l'officier public est venu saisir les
+meubles et objets appartenant à mademoiselle Hubertine Auclert, pour
+qu'elle eût à payer ce qu'elle doit à l'État. Elle a payé, mais en
+protestant et en prenant acte de cet abus de pouvoir. On a encore
+beaucoup ri.</p>
+
+<p>La loi a passé outre, parce que le terrain n'était pas suffisamment
+préparé pour cette lutte légale. La loi n'est pas toujours si fière,
+même dans les pays où elle a le plus d'autorité. Quand elle rencontre
+un adversaire bien résolu et bien armé sur un terrain bien choisi, elle
+bat en retraite immédiatement, cet adversaire fût-il aussi seul que
+l'était mademoiselle Hubertine Auclert.</p>
+
+<p>Il y a toujours eu, de par le monde, <span class="pagenum"><a name="Page_182" id="Page_182">182</a></span> mais en ce moment plus que
+jamais, une foule de gens qui ne croient pas à la Bible comme livre
+divin. Ces gens ont raison. La Bible est, par endroits, un beau livre
+de conception religieuse, d'autorité sacerdotale, de théocratie
+politique, mais que Dieu n'a pas plus dicté qu'il n'a dicté les livres
+sacrés indous, les Védas, dont la Bible est sortie, ainsi que toute la
+mythologie grecque. Cependant l'Angleterre ayant fait retour, avec
+Henri VIII, après Luther, à la religion pure, a tenu et déclare tenir
+encore ce livre pour la parole même de Dieu. On le donne à toutes les
+jeunes filles, et les nobles membres du Parlement, quand ils entrent
+pour la première fois à la Chambre, font v&oelig;u de fidélité et de
+respect à la reine et aux lois sur un exemplaire, probablement <span class="pagenum"><a name="Page_183" id="Page_183">183</a></span>
+très ancien, de ce livre.
+Dernièrement, M. Bradlaugh, nommé membre du Parlement, eut à prêter le
+serment traditionnel. Il refusa, non parce qu'il ne voulait pas être
+fidèle à la reine et soumis aux lois, mais parce que, ne croyant pas à
+la Bible, comme livre divin, il refusait justement de prêter un serment
+dans lequel il voulait qu'on eût de la confiance sur un livre dans
+lequel il n'en avait pas. M. Bradlaugh était prêt à faire le serment
+exigé, mais tout simplement sur son honneur, dont il était plus sûr que
+du Dieu d'Abraham et de Jacob. Grand émoi. Un Anglais envoyé par ses
+électeurs au Parlement, chargé par conséquent de faire respecter les
+lois anciennes, tout en en faisant de nouvelles, dès son entrée dans
+la Chambre, refusait de se <span class="pagenum"><a name="Page_184" id="Page_184">184</a></span> soumettre à la loi qui en gardait la
+porte! Un Anglais de la grande Angleterre protestante rejetait et niait
+l'autorité de la Bible consacrée. Et le livre divin attendait! Parmi
+tous les miracles qu'il relate, il ne s'en trouvait pas un pour forcer
+la langue de M. Bradlaugh. Ni l'ange avec son épée de feu, ni Moïse
+avec sa verge de fer, ni Samson avec sa mâchoire d'âne ne pouvaient
+venir à bout de ce mécréant. Il fallut recourir aux moyens humains, à
+la menace d'exclusion. Exclure le délégué d'un groupe nombreux
+d'électeurs qui ne le déléguaient que parce qu'ils pensaient
+probablement comme lui, c'était grave; mais renier la Bible, c'est
+sérieux aussi, en Angleterre surtout. On vote: M. Bradlaugh est exclu.
+Il proteste. On lui ordonne <span class="pagenum"><a name="Page_185" id="Page_185">185</a></span> de sortir. Il refuse. «Je suis ici
+par la volonté du peuple, je ne sortirai que par la force.» Toujours
+Mirabeau. Seulement ce n'est pas, cette fois, un des trois ordres qui
+parle ainsi; c'est un homme seul, tout seul, mais fort de sa conviction
+et de son bon sens, en face d'une coutume d'un autre âge, d'une loi
+surannée, en contradiction absolue avec l'esprit des temps modernes. On
+met la main sur l'épaule du parlementaire et on le fait sortir de la
+salle des séances: voilà qui est fait. Le livre triomphe. Trois jours
+après, M. Bradlaugh est réintégré sur son siège et donne à son serment
+la forme qu'il préférait. Comme c'est simple! on avait reconnu qu'il
+était dans son droit, que cela n'empêchait pas la Bible d'être un
+livre divin, surtout <span class="pagenum"><a name="Page_186" id="Page_186">186</a></span> pour ceux qui le croient, mais qu'à
+l'avenir elle ne serait plus associée au serment politique,
+probablement pour qu'elle ne soit plus exposée aux mêmes désagréments.
+Le livre divin rentra dans la bibliothèque, M. Bradlaugh rentra dans le
+Parlement, et tout fut dit.</p>
+
+<p>Voilà donc la loi du serment sur la Bible abrogée en Angleterre après
+des siècles d'existence. La libre pensée, incarnée politiquement en M.
+Bradlaugh, a eu raison, en trois jours, d'une tradition séculaire.
+David, avec sa petite fronde, a de nouveau tué Goliath. Pourquoi? Parce
+que ce que M. Bradlaugh venait dire tout haut, tout le monde qui pense,
+le pensait depuis longtemps et le disait tout haut ou tout bas. A son
+interpellation subite et résolue, la légende, la coutume, <span class="pagenum"><a name="Page_187" id="Page_187">187</a></span>
+la routine, ont fait leur
+résistance accoutumée en pareil cas; puis elles se sont évanouies et
+ont disparu dans les brumes où elles étaient nées.</p>
+
+<p>Eh bien, mademoiselle Hubertine Auclert fait aujourd'hui chez nous
+contre l'impôt ce que M. Bradlaugh vient de faire contre le serment
+biblique. Seulement mademoiselle Hubertine Auclert n'a ni le sexe
+reconnu, ni le lieu consacré, ni l'arrière-garde indispensable pour ces
+sortes de déclarations de guerre; elle est femme, elle proteste en
+plein air, en son nom seul, sans groupe d'électeurs, ayant fait une
+première élection avec une intention formelle qu'ils sont prêts à
+confirmer par une ou plusieurs élections semblables. Mademoiselle
+Hubertine Auclert est donc battue.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_188" id="Page_188">188</a></span> Est-ce parce que le payement de l'impôt est plus admiré et
+surtout plus aimé en France, que le serment biblique en Angleterre?
+Non, certainement. <i>Celui qui écrit ces lignes</i> ne paye jamais ses
+contributions qu'à la dernière extrémité, sur invitation verte, sur
+contrainte avec frais, et il n'est pas le seul parmi ceux qui
+pourraient s'exécuter tout de suite. Qu'est-ce que ce doit être pour
+ceux qui ont à peine de quoi vivre! L'impôt est tout ce qu'il y a de
+plus impopulaire chez nous; seulement il a pour lui un argument hors de
+toute discussion: aucune société ne peut fonctionner sans lui. Il faut
+donc le payer quand même.</p>
+
+<p>Aussi mademoiselle Hubertine Auclert ne refuse-t-elle pas de le payer;
+seulement elle demande à savoir pourquoi on le lui <span class="pagenum"><a name="Page_189" id="Page_189">189</a></span> fait payer;
+elle demande à prendre part aux droits des citoyens dont on lui impose
+les charges. En un mot, elle demande à être assimilée aux hommes, qui
+payent aussi l'impôt, mais qui le votent, directement ou par
+délégation. Elle consent à donner son argent, mais elle voudrait donner
+son avis. Bref, elle réclame ses droits politiques, qu'elle borne pour
+le moment au droit de voter. Elle ne demande pas, comme l'auteur de la
+proclamation, à être juge consulaire, juge civil, juré, éligible,
+elle demande à être électeur.</p>
+
+<p>Eh bien, pourquoi ne serait-elle pas électeur, elle et toutes les
+autres femmes de France aussi? Quel empêchement y voyez-vous? Quelles
+raisons péremptoires peut-on opposer à cette revendication?</p>
+
+<p>Mademoiselle Hubertine Auclert dit: <span class="pagenum"><a name="Page_190" id="Page_190">190</a></span> «Je ne dois pas payer
+l'impôt puisque je ne le vote pas, ni par moi-même, ni par des délégués
+nommés par moi.» C'est une raison, mais ce n'est pas la meilleure. Les
+orphelins mineurs et propriétaires payent aussi l'impôt sans le voter
+ni par eux-mêmes, ni par leurs délégués. Mademoiselle Hubertine Auclert
+aurait pu ajouter: «Je ne dois pas payer l'impôt comme les hommes,
+parce que la société, qui me réclame cet impôt, me fournit moins qu'aux
+hommes le moyen de le gagner, et que les moyens personnels que j'ai de
+le gagner sont inférieurs à ceux des hommes.» C'est une meilleure
+raison que la sienne, mais ce ne serait toujours pas la meilleure.</p>
+
+<p>La meilleure de toutes les raisons est qu'il n'y a aucune raison pour
+que les <span class="pagenum"><a name="Page_191" id="Page_191">191</a></span> femmes ne votent pas comme les hommes.</p>
+
+<p>En 1847, des hommes politiques, peu exigeants en vérité, demandaient au
+gouvernement l'abaissement du cens électoral et l'adjonction des
+capacités. Le gouvernement refusait. De bonnes raisons, il n'en donnait
+pas non plus. Je ne sais même pas s'il en donnait de mauvaises. Cette
+résistance fut la cause de la révolution de 1848, qui ne se contenta
+naturellement pas du projet, c'était son droit de révolution, et qui
+nous dota du suffrage universel, c'est-à-dire du cens nul et de
+l'adjonction non seulement de toutes les capacités masculines, mais de
+toutes les incapacités possibles du même sexe. Aujourd'hui, bien ou
+mal, le suffrage universel fonctionne pour les hommes et rien ne le
+supprimera plus. Les femmes <span class="pagenum"><a name="Page_192" id="Page_192">192</a></span> arrivent à leur tour et disent: «Et
+nous? Nous demandons l'adjonction de nos capacités.» Quoi de plus
+conséquent? quoi de plus raisonnable? quoi de plus juste?</p>
+
+<p>Quelle différence constatez-vous entre l'homme et la femme, pour
+refuser à celle-ci le droit de voter, quand vous l'avez donné à
+celui-là? Aucune différence.</p>
+
+<p>Et le sexe?</p>
+
+<p>&mdash;Quel sexe?</p>
+
+<p>&mdash;Le sexe de la femme.</p>
+
+<p>&mdash;Qu'est-ce qu'il a à faire là dedans, le sexe de la femme? Rien;
+pas plus que le nôtre. La femme n'a pas la barbe de l'homme, mais
+l'homme n'a pas les cheveux de la femme. Quant aux autres
+dissemblances, elles sont tellement à l'avantage de la femme, que nous
+ferons mieux de ne pas en parler.
+<span class="pagenum"><a name="Page_193" id="Page_193">193</a></span></p>
+
+<p>&mdash;Soyons sérieux.</p>
+
+<p>&mdash;Je le veux bien.</p>
+
+<p>&mdash;Il ne s'agit pas de son sexe physique, il s'agit de son sexe
+moral.</p>
+
+<p>&mdash;Je ne comprends pas.</p>
+
+<p>&mdash;C'est pourtant bien clair. Par son sexe, la femme est plus
+faible que l'homme, et la preuve, c'est que l'homme est continuellement
+forcé de la défendre.</p>
+
+<p>&mdash;Nous la défendons si peu que, comme vous venez de le voir plus
+haut, elle est forcée de se défendre toute seule à coups de revolver,
+et nous avions pris si peu de précautions en sa faveur, que nous sommes
+ensuite forcés de l'acquitter.</p>
+
+<p>&mdash;<i>Ce sont des cas exceptionnels</i>; mais il est notoire que, comme
+intelligence, la femme est inférieure à l'homme. Vous l'avez écrit
+vous-même.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_194" id="Page_194">194</a></span> &mdash;Si je l'ai écrit, j'ai écrit une bêtise, et je change
+d'opinion aujourd'hui. Je ne serai pas le premier qui aura écrit une
+bêtise, ni le premier qui aura changé d'opinion, voilà tout. Mais,
+cette bêtise, je ne l'ai jamais dite; on me l'aura fait dire, ce qui
+n'est pas équivalent, mais ce qui est très commode dans la discussion.</p>
+
+<p>&mdash;Si vous n'avez pas écrit, non pas cette bêtise, mais cette
+vérité, vous avez eu tort; car elle est écrite et démontrée dans tous
+les livres de religion, de philosophie, de médecine.</p>
+
+<p>»Nos livres de religion nous disent que la femme a fait perdre le
+paradis à l'homme, ce qui n'est peut-être pas bien sûr et ce qui, en
+tout cas, prouverait qu'à l'origine du monde, si l'on en croit cette
+Bible à laquelle <span class="pagenum"><a name="Page_195" id="Page_195">195</a></span> M. Bradlaugh ne veut pas croire, la femme non
+seulement n'était pas inférieure, mais était supérieure à l'homme
+puisqu'elle lui faisait faire ce qu'elle voulait. C'est peut-être pour
+cela que vous ne voulez pas la laisser voter, dans la crainte qu'elle
+ne vous fasse encore perdre le paradis que nous avons reconquis et que
+nous habitons, comme chacun peut voir. Mais les livres de religion
+indous, antérieurs aux livres de notre religion de sept ou huit mille
+ans, disent, au contraire, qu'Adam a perdu le paradis malgré les
+conseils de sa femme Ève, qui ne voulait pas lui laisser franchir les
+limites que Dieu avait fixées à ce paradis. Je trouve aussi dans nos
+livres de religion, quand j'y reviens, que la femme écrasera la tête
+du serpent, tout en étant <span class="pagenum"><a name="Page_196" id="Page_196">196</a></span> mordue au talon. Prenez donc garde;
+les livres de religion ne s'entendent pas très bien; en tout cas,
+l'homme y paraît bien au-dessous d'elle. Quant aux livres de
+philosophie, ils nous conseillent d'éviter le plus possible le commerce
+des femmes, parce que ces êtres séduisants sont capables d'écarter
+l'homme de ses grandes destinées et de le dissoudre dans le sentiment.
+Les philosophes constatent ainsi, non pas l'infériorité certaine de la
+femme, mais la faiblesse possible de l'homme. Pour les livres de
+médecine, ils établissent tout bonnement que l'homme et la femme sont
+deux êtres de fonctions différentes, apportant chacun dans la fonction
+qu'il accomplit les forces nécessaires à cette fonction. Ils vous
+démontreront ensuite que, si la force musculaire de <span class="pagenum"><a name="Page_197" id="Page_197">197</a></span> l'homme est
+plus grande que celle de la femme, la force nerveuse de la femme est
+plus grande que celle de l'homme; que, si l'intelligence tient, comme
+on l'affirme aujourd'hui, au développement et au poids de la matière
+cérébrale, l'intelligence de la femme pourrait être déclarée supérieure
+à celle de l'homme, le plus grand cerveau et le plus lourd comme poids,
+étant un cerveau de femme, lequel pesait 2,200 grammes, c'est-à-dire
+400 grammes de plus que celui de Cuvier. On ne dit pas, il est vrai,
+que cette femme ait écrit l'équivalent du livre de Cuvier sur les
+fossiles.</p>
+
+<p>»Mais, comme, pour déposer un vote dans une urne, il n'est pas plus
+nécessaire d'avoir inventé la poudre, comme le prouvent suffisamment
+les sept millions <span class="pagenum"><a name="Page_198" id="Page_198">198</a></span> d'électeurs que nous avons en France, que de
+porter 500 kilos sur ses épaules, je ne vois pas en quoi l'infériorité
+musculaire de la femme, défalcation faite, cependant, des femmes de la
+halle, des porteuses de galets et des acrobates femelles, je ne vois
+pas en quoi l'infériorité musculaire de la femme lui interdirait de
+voter. En revanche, je vois beaucoup de raisons pour le contraire. Si
+madame de Sévigné vivait de nos jours, elle n'amènerait certainement
+pas d'un coup de poing le 500 sur la tête du Turc, à la fête des Loges;
+est-ce pour cela qu'elle ne voterait pas; car madame de Sévigné ne
+voterait pas, et maître Paul, son jardinier, voterait. Pourquoi? Quel
+inconvénient verriez-vous à ce que madame de Sévigné votât tout comme
+son jardinier?</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_199" id="Page_199">199</a></span> &mdash;Mais, madame de Sévigné est <i>une exception</i>, et on ne
+modifie pas les coutumes, les idées et les lois de tout un pays pour
+une exception.</p>
+
+<p>&mdash;Et, sa grand'mère, madame de Chantal? Et madame de la Fayette?
+Et madame de Maintenon? Et madame Dacier? Et madame Guyon? Et madame de
+Longueville? Et madame du Châtelet? Et madame du Deffand? Et madame de
+Staël? Et madame Rolland? Et madame Sand?</p>
+
+<p>&mdash;<i>Toujours des exceptions.</i></p>
+
+<p>&mdash;Un sexe qui fournit de pareilles exceptions a bien conquis le
+droit de donner son avis sur la nomination des maires, des conseillers
+municipaux et même des députés. Mais les exceptions ne s'arrêtent pas
+là. Et Clotilde, qui a fait convertir les Francs, et nous, par
+conséquent, au catholicisme, <span class="pagenum"><a name="Page_200" id="Page_200">200</a></span> croyez-vous qu'elle ait eu quelque
+influence sur Clovis, et les destinées de notre pays? Et Anne de
+Beaujeu et la bonne reine Anne, et Blanche de Castille, et Élisabeth de
+Hongrie, et Élisabeth d'Angleterre, et Catherine la Grande, et
+Marie-Thérèse.</p>
+
+<p>&mdash;C'étaient des reines.</p>
+
+<p>&mdash;Cela ne change pas leur sexe, et, si elles ont régné comme elles
+l'ont fait, elles ont prouvé qu'elles pouvaient régner par
+l'intelligence et l'énergie aussi bien que les hommes. Jamais on ne me
+fera croire que des femmes qui peuvent être reines comme celles-là,
+malgré leur sexe, ne puissent pas être électeurs à cause de leur sexe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais enfin il n'y a pas que ces femmes-là; il y a la masse des
+femmes, n'ayant <span class="pagenum"><a name="Page_201" id="Page_201">201</a></span> aucune idée et aucun sens de la politique et du
+gouvernement.</p>
+
+<p>&mdash;Sens peu difficile à acquérir, si j'en juge par les hommes qui
+prétendent l'avoir. En effet, il y a la masse des femmes, c'est-à-dire
+toutes celles, dont tous les hommes distingués disent: «Ma mère était
+la plus intelligente et la plus honnête des femmes; sans elle, je ne
+serais pas ce que je suis.» Je ne sais pas pourquoi tant de femmes
+obscures, mais honnêtes et intelligentes, ne voteraient pas aussi
+justement que tous les gredins et imbéciles d'un autre sexe.</p>
+
+<p>&mdash;Mais, enfin, vous le disiez tout à l'heure, ici même, deux cents
+lignes plus haut, les devoirs doivent être égaux aux droits, et les
+femmes ne font pas et ne peuvent pas faire la guerre comme les hommes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_202" id="Page_202">202</a></span> &mdash;Et Jeanne de France, et Jeanne de Flandres, et Jeanne de
+Blois et Jeanne Hachette? à propos de laquelle Louis XI donna le pas
+aux femmes sur les hommes dans les processions de la fête de Beauvais,
+qu'elle avait si bien défendu, à la tête des autres femmes de la ville,
+contre Charles le Téméraire? Et Jeanne d'Arc, enfin? Alors aucune de
+ces femmes, ayant fait de nos jours ce qu'elles ont fait de leur temps,
+ne serait admise à élire des représentants dans le pays qu'elles
+auraient sauvé? C'est bien comique.</p>
+
+<p>&mdash;Ces femmes ont été très extraordinaires certainement, et elles
+font grand honneur à leur sexe; mais <i>ce sont des exceptions</i>, et plus
+elles ont été extraordinaires, plus elles ont prouvé que ce qu'elles
+faisaient était en dehors de leur <span class="pagenum"><a name="Page_203" id="Page_203">203</a></span> sexe. Quelques femmes ont été
+braves et héroïques, comme des hommes de guerre, mais toutes les femmes
+ne peuvent pas être soldats, tandis que tous les hommes le sont.</p>
+
+<p>&mdash;Où avez-vous vu cela? Et ceux qui n'ont pas un mètre
+cinquante-quatre centimètres de taille, ce qui est, je crois, la taille
+réglementaire pour être enrôlé? Et les bossus? Et les bancals? Et les
+myopes? Et les phtisiques? Et tous les souffreteux? Et les soutiens de
+famille? Et les fils des septuagénaires. Et les prix de Rome? Et ceux
+qui tirent un bon numéro, c'est-à-dire trois cent cinquante sur cinq
+cents et qui ne sont plus astreints qu'à un service que toutes les
+femmes pourraient faire? Et les cent cinquante mille prêtres de
+France? Est-ce que tous ces hommes-là <span class="pagenum"><a name="Page_204" id="Page_204">204</a></span> portent le fusil? et
+cependant ils votent. La femme ne doit pas être soldat parce qu'elle a
+mieux à faire que de l'être: elle a à l'enfanter, et, quand il passe un
+conquérant comme Napoléon qui lui tue dix-huit cent mille enfants, si
+elle n'a pas eu, comme femme, le droit de voter contre cette forme de
+gouvernement, elle a bien gagné comme mère, par sa fécondité, ses
+angoisses et ses douleurs, le droit de voter contre lui s'il voulait
+revenir. Non; toutes les objections que l'on fait contre le droit que
+réclame mademoiselle Hubertine Auclert et que bien d'autres
+réclameront prochainement, toutes ces objections sont
+de pure fantaisie.</p>
+
+<p>»Quand la loi française déclare la femme inférieure à l'homme, ce n'est
+jamais pour libérer la femme d'un devoir vis-à-vis <span class="pagenum"><a name="Page_205" id="Page_205">205</a></span> de l'homme
+ou de la société, c'est pour armer l'homme ou la société d'un droit de
+plus contre elle. Il n'est jamais venu à l'idée de la loi de tenir
+compte de la faiblesse de la femme dans les différents délits qu'elle
+peut commettre; au contraire, la loi en abuse. C'est ainsi qu'elle
+permet à l'enfant naturel de rechercher sa mère, mais non son père;
+c'est ainsi qu'elle permet au mari d'aller où bon lui semble, de
+s'expatrier sans la permission de sa femme, et, en cas d'adultère, de
+sa part à elle, bien entendu, de lui retirer sa dot et même de la tuer.
+Quant à la femme veuve ou non mariée, elle est absolument assimilée à
+l'homme dans toutes les responsabilités imposées à celui-ci. Ce serait
+bien le moins cependant que, comme l'héroïne de Domrémi, <span class="pagenum"><a name="Page_206" id="Page_206">206</a></span>
+ayant été au danger, elle fût à
+l'honneur. Quand une femme libre exerce une industrie quelconque, elle
+a besoin d'une patente, elle doit tenir des livres en règle; si elle ne
+paye pas ses effets de commerce, on la poursuit, on la met en faillite.
+Si, comme mademoiselle Hubertine Auclert, elle refuse de payer l'impôt,
+on lui fait des sommations avec frais, tout comme à moi; on lui vend
+ses meubles et jusqu'à ses dernières nippes, et elle est forcée de
+payer, comme je paye. Si elle vole, si elle fait des faux, on l'arrête,
+on l'emprisonne, on la condamne. Il ne vient jamais à l'idée de la loi
+de dire: «Cette pauvre petite femme! elle peut ne pas payer son loyer,
+ses billets ou ses impositions; elle peut voler dans les magasins et
+faire des faux en écriture privée ou <span class="pagenum"><a name="Page_207" id="Page_207">207</a></span> publique, laissez-la faire,
+c'est un être irresponsable, faible et inférieur à l'homme.»</p>
+
+<p>»Il commence à lui être permis de tirer des coups de revolver sur les
+hommes ou de jeter du vitriol à la figure de ses semblables; mais nous
+avons vu que c'est encore par la faute de la loi; et c'est justement
+pour que la loi et la morale soient plus respectées qu'elles ne sont
+que nous demandons que les femmes soient admises, par leur concours au
+vote et par conséquent aux lois, à la connaissance et par conséquent au
+respect des lois qu'elles auraient contribué à faire. De deux choses
+l'une, ou, malgré leur admission au scrutin, la loi ne sera pas
+modifiée, en ce qui les regarde, et ce serait bien extraordinaire, car
+elles auront <span class="pagenum"><a name="Page_208" id="Page_208">208</a></span> soin de nommer des hommes décidés à obtenir les
+modifications nécessaires, urgentes que nous réclamons, ou la loi sera
+modifiée. Dans le premier cas, la femme saura bien que l'homme a le
+droit de la prendre à partir d'un certain âge, de la rendre mère, de
+l'abandonner avec son enfant, sans qu'elle ait le droit de rien lui
+dire et encore moins de le tuer ou d'estropier les femmes qui passent
+dans la rue; et alors vous pourrez condamner ces femmes comme de
+vulgaires meurtrières qui, après s'être mariées ou données en sachant
+bien à quoi elles s'exposaient, tuent ou se vengent en sachant bien à
+quoi elles s'exposent; dans le second cas, justice sera faite d'avance,
+et, les droits de l'homme et de la femme étant égaux, leurs
+responsabilités seront les mêmes.</p>
+
+<p><span class="pagenum"><a name="Page_209" id="Page_209">209</a></span> &mdash;Alors, c'est sérieux; vous demandez que les femmes
+votent?</p>
+
+<p>&mdash;Tout bonnement.</p>
+
+<p>&mdash;Mais vous voulez donc leur faire perdre toutes leurs grâces,
+tous leurs charmes. La femme...</p>
+
+<p>&mdash;Nous voilà dans les platitudes! Soyez tranquille, elles voteront
+avec grâce. On rira encore beaucoup dans le commencement, puisque, chez
+nous, il faut toujours commencer par rire. Eh bien, on rira. Les femmes
+se feront faire des chapeaux à l'urne, des corsages au suffrage
+universel et des jupes au scrutin secret. Après? Ce sera d'abord un
+étonnement, puis une mode, puis une habitude, puis une expérience, puis
+un devoir, puis un bien. En tout cas, c'est déjà un droit. Quelques
+belles dames dans les villes, quelques <span class="pagenum"><a name="Page_210" id="Page_210">210</a></span> grandes propriétaires
+dans les provinces, quelques grosses fermières dans les campagnes,
+donneront l'exemple et les autres suivront. Elles auront des réunions,
+des assemblées, des clubs comme nous; elles diront des bêtises comme
+nous, elles en feront comme nous, elles les payeront comme nous, et
+elles apprendront peu à peu à les réparer, comme nous. Un peu plus
+mêlées à la politique de l'État, elles feront moins de propagande à
+celle de l'Église, ce ne sera pas un mal.»</p>
+
+<p>Nous entendons tous les jours des gens se plaindre, et quelquefois avec
+raison, du suffrage universel, où nombre d'électeurs ne savent même pas
+lire le nom qu'ils déposent dans l'urne et pour lesquels il faut le
+faire imprimer, incapables qu'ils seraient de voter, s'il leur fallait
+l'écrire. <span class="pagenum"><a name="Page_211" id="Page_211">211</a></span> Les gens qui se plaignent réclament le suffrage à deux
+degrés; eh bien, voilà une excellente occasion de faire l'expérience de
+ce suffrage, en l'appliquant aux femmes pour commencer. Enfin la preuve
+que la chose est possible c'est qu'elle existe déjà.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Je lis dans un journal:</p>
+
+<div class="blockquote">
+<p><i>«Une loi récente de New-York a donné aux femmes le droit de participer
+à l'élection des directeurs et des administrateurs des écoles
+publiques. Les partisans des droits de la femme font une propagande
+très active en vue d'obtenir que, le 12 octobre prochain, les nouveaux
+électeurs prennent part au scrutin dans les 11,000 districts scolaires
+de l'État de New-York. Un premier essai fait ces jours derniers dans
+quatre localités, et notamment à Staten-Island, dans la banlieue de
+New-York, a donné des <span class="pagenum"><a name="Page_212" id="Page_212">212</a></span> résultats assez satisfaisants. On pense
+généralement, dit le Herald, que les femmes, quand elles votent,
+suivent les indications de leurs maris, à moins toutefois qu'il ne
+s'agisse pour elles d'une manifestation faite en masse contre leur
+ennemi commun: l'homme. Cette supposition se trouve contredite par le
+résultat du scrutin qui a eu lieu à Staten-Island. Sauf les cas où le
+vote du meeting a été unanime, les voix féminines ont été généralement
+partagées; il y a même eu, à un moment donné, un mouvement d'hilarité
+générale, quand, une femme ayant voté non immédiatement après que son
+mari venait de voter oui, celui-ci a félicité sa moitié d'avoir eu le
+courage de son opinion.»</i></p></div>
+
+<p>C'est concluant.</p>
+
+<hr class="c15" />
+
+<p>Donc, la femme, c'est-à-dire la mère, l'épouse, la fille, cette moitié
+de nous-mêmes à tous les âges de la vie, ayant, <span class="pagenum"><a name="Page_213" id="Page_213">213</a></span> ainsi que nous,
+devant la loi, toute la responsabilité de ses devoirs, comme personne
+publique; ayant, plus que nous, comme personne privée, devant
+l'opinion, la responsabilité de ses sentiments; cet être vivant,
+pensant, aimant, souffrant, ayant un cerveau, un c&oelig;ur, une âme
+tout comme nous, si décidément nous en avons une, a aussi des besoins,
+des aspirations, des intérêts particuliers, des progrès à accomplir,
+et, par conséquent, des droits à faire valoir, qui veulent, qui doivent
+être représentés directement dans la discussion des choses publiques,
+par des délégués nommés par elle. Établissez cette loi nouvelle du vote
+des femmes, comme vous l'entendrez, au commencement, avec toutes les
+précautions et toutes les réserves possibles dans ce pays à qui <span class="pagenum"><a name="Page_214" id="Page_214">214</a></span>
+la routine est si chère; mettez
+les élections à un, à deux, à trois degrés, si bon vous semble, mais
+établissez cette loi. Il doit y avoir à la Chambre des députés des
+femmes de France. La France doit au monde civilisé l'exemple de cette
+grande initiative. Qu'elle se hâte. L'Amérique est là qui va le donner.</p>
+
+<p>Ces premiers députés des femmes ne seront pas, ne doivent pas être
+nombreux tout d'abord à l'Assemblée nationale, je l'accorde, mais ils
+auront un grand avantage sur leurs collègues, ils sauront bien ce
+qu'ils viennent y faire. Les députés de la République n'étaient pas
+nombreux non plus en 1854, ils étaient cinq. Ils sont la majorité
+aujourd'hui. Les majorités, il est vrai, ne prouvent rien, quand les
+minorités sont bien convaincues et bien <span class="pagenum"><a name="Page_215" id="Page_215">215</a></span> unies. Les majorités ne
+sont que la preuve de ce qui est; les minorités sont souvent le germe
+de ce qui doit être et de ce qui sera. Avant dix ans, les femmes seront
+électeurs comme les hommes. Quant à être éligibles, nous verrons après;
+si elles sont bien sages.</p>
+
+<p>«Mais alors, me demandera à son tour quelque dame pieuse et disciplinée
+qui croit sincèrement que l'humanité doit se tirer éternellement
+d'affaire avec les Codes et les Évangiles, avec le droit romain et la
+foi romaine; mais alors où allons-nous, monsieur, avec toutes ces
+idées-là?»</p>
+
+<p>Eh! madame, nous allons où nous avons toujours été, à ce qui doit être.
+Nous y allons tout doucement parce que nous avons encore des millions
+d'années devant nous et qu'il faut bien laisser quelque chose <span class="pagenum"><a name="Page_216" id="Page_216">216</a></span>
+à faire à ceux qui viendront plus
+tard. Pour le moment, nous sommes en train de délivrer la femme; quand
+ce sera fait, nous tâcherons de délivrer Dieu; et, comme alors il y
+aura entente parfaite entre les trois corps d'état éternels, Dieu,
+l'homme et la femme, nous verrons plus clair et nous marcherons plus
+vite.</p>
+
+<p class="right">A. DUMAS FILS</p>
+
+<p class="left5 p4">9 septembre 1880.</p>
+
+
+<p class="center p8 font85">IMPRIMERIE CENTRALE DES CHEMINS DE FER.&mdash;A. CHAIX et C<sup>ie</sup>,<br />
+RUE BERGÈRE, 20, A PARIS.&mdash;18656-0.</p>
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Les Femmes qui tuent et les Femmes qui
+votent, by Alexandre Dumas, Fils
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES FEMMES QUI TUENT ***
+
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+works. See paragraph 1.E below.
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+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
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+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
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+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
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+
+
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+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+Procedures for determining public domain status are described in
+the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org.
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+No investigation has been made concerning possible copyrights in
+jurisdictions other than the United States. Anyone seeking to utilize
+this eBook outside of the United States should confirm copyright
+status under the laws that apply to them.
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