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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:48:19 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les contemplations, v 1-2 + +Author: Victor Hugo + +Release Date: August 29, 2009 [EBook #29843] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + + +LES +CONTEMPLATIONS + +PAR + +VICTOR HUGO + + +I + +AUTREFOIS.--1830-1843 + +Cinquième Édition + + +COLLECTION HETZEL + +PARIS +LIBRAIRIE L. HACHETTE ET Cie +RUE PIERRE-SARRAZIN, 14 + +1858 + + +Tous droits réservés + + + + +Si un auteur pouvait avoir quelque droit d'influer sur la disposition +d'esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l'auteur des +_Contemplations_ se bornerait à dire ceci: Ce livre doit être lu comme +on lirait le livre d'un mort. + +Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. _Grande mortalis ævi +spatium_. L'auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. +La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les +souffrances, l'a déposé dans son coeur. Ceux qui s'y pencheront +retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui +s'est lentement amassée là, au fond d'une âme. + +Qu'est-ce que les _Contemplations_? C'est ce qu'on pourrait appeler, si +le mot n'avait quelque prétention, _les Mémoires d'une âme_. + +Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes +les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut +contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à +soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C'est l'existence humaine +sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil; +c'est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la +jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le désespoir, et qui s'arrête +éperdu «au bord de l'infini». Cela commence par un sourire, continue par +un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abîme. + +Une destinée est écrite là jour à jour. + +Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. +Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la +vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée +est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint +quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur +crie-t-on. Hélas! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. +Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insensé, qui crois que je ne suis pas +toi! + +Ce livre contient, nous le répétons, autant l'individualité du lecteur +que celle de l'auteur. _Homo sum_. Traverser le tumulte, la rumeur, le +rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence; se +reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu; commencer à Foule et +finir à Solitude, n'est-ce pas, les proportions individuelles réservées, +l'histoire de tous? + +On ne s'étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes +s'assombrir pour arriver, cependant, à l'azur d'une vie meilleure. La +joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page à page dans le +tome premier, qui est l'espérance, et disparaît dans le tome second, qui +est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l'unique: la mort; la perte des êtres +chers. + +Nous venons de le dire, c'est une âme qui se raconte dans ces deux +volumes: _Autrefois, Aujourd'hui_. Un abîme les sépare, le tombeau. + +V. H. + +Guernesey, mars 1856. + + + + +LES +CONTEMPLATIONS + + +Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants, + Passer, gonflant ses voiles, +Un rapide navire enveloppé de vents, + De vagues et d'étoiles; + +Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux + Que l'autre abîme touche, +Me parler à l'oreille une voix dont mes yeux + Ne voyaient pas la bouche: + +«Poëte, tu fais bien! Poëte au triste front, + Tu rêves près des ondes, +Et tu tires des mers bien des choses qui sont + Sous les vagues profondes! + +La mer, c'est le Seigneur, que, misère ou bonheur, + Tout destin montre et nomme; +Le vent, c'est le Seigneur; l'astre, c'est le Seigneur; + Le navire, c'est l'homme.» + +Juin 1839. + + + + +LIVRE PREMIER + +AURORE + + + + +I + +À MA FILLE + + +O mon enfant, tu vois, je me soumets. +Fais comme moi: vis du monde éloignée; +Heureuse? non; triomphante? jamais. + --Résignée!-- + +Sois bonne et douce, et lève un front pieux. +Comme le jour dans les cieux met sa flamme, +Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux + Mets ton âme! + +Nul n'est heureux et nul n'est triomphant. +L'heure est pour tous une chose incomplète; +L'heure est une ombre, et notre vie, enfant, + En est faite. + +Oui, de leur sort tous les hommes sont las. +Pour être heureux, à tous,--destin morose!-- +Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas! + Peu de chose. + +Ce peu de chose est ce que, pour sa part, +Dans l'univers chacun cherche et désire: +Un mot, un nom, un peu d'or, un regard, + Un sourire! + +La gaîté manque au grand roi sans amours; +La goutte d'eau manque au désert immense. +L'homme est un puits où le vide toujours + Recommence. + +Vois ces penseurs que nous divinisons, +Vois ces héros dont les fronts nous dominent, +Noms dont toujours nos sombres horizons + S'illuminent! + +Après avoir, comme fait un flambeau, +Ébloui tout de leurs rayons sans nombre, +Ils sont allés chercher dans le tombeau + Un peu d'ombre. + +Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs, +Prend en pitié nos jours vains et sonores. +Chaque matin, il baigne de ses pleurs + Nos aurores. + +Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas, +Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes; +Une loi sort des choses d'ici-bas, + Et des hommes! + +Cette loi sainte, il faut s'y conformer. +Et la voici, toute âme y peut atteindre: +Ne rien haïr, mon enfant; tout aimer, + Ou tout plaindre! + +Paris, octobre 1842. + + + + +II + + +Le poëte s'en va dans les champs; il admire, +Il adore, il écoute en lui-même une lyre; +Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs, +Celles qui des rubis font pâlir les couleurs, +Celles qui des paons même éclipseraient les queues, +Les petites fleurs d'or, les petites fleurs bleues, +Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets, +De petits airs penchés ou de grands airs coquets, +Et, familièrement, car cela sied aux belles: +«Tiens! c'est notre amoureux qui passe!» disent-elles. +Et, pleins de jour et d'ombre et de confuses voix, +Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois, +Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables, +Les saules tout ridés, les chênes vénérables, +L'orme au branchage noir, de mousse appesanti, +Comme les ulémas quand paraît le muphti, +Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre +Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre, +Contemplent de son front la sereine lueur, +Et murmurent tout bas: C'est lui! c'est le rêveur! + +Les Roches, juin 1831. + + + + +III + +MES DEUX FILLES + + +Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe, +L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe, +Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur! +Voyez, la grande soeur et la petite soeur +Sont assises au seuil du jardin, et sur elles +Un bouquet d'oeillets blancs aux longues tiges frêles, +Dans une urne de marbre agité par le vent, +Se penche, et les regarde, immobile et vivant, +Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase, +Un vol de papillons arrêté dans l'extase. + +La Terrasse, près Enghien, juin 1842. + + + + +IV + + +Le firmament est plein de la vaste clarté; +Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté. +Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure; +Le champ sera fécond, la vigne sera mûre; +Tout regorge de sève et de vie et de bruit, +De rameaux verts, d'azur frissonnant, d'eau qui luit, +Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle. +Qu'a donc le papillon? qu'a donc la sauterelle? +La sauterelle a l'herbe, et le papillon l'air; +Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair. +Un refrain joyeux sort de la nature entière; +Chanson qui doucement monte et devient prière. +Le poussin court, l'enfant joue et danse, l'agneau +Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau, +Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage; +Le vent lit à quelqu'un d'invisible un passage +Du poëme inouï de la création; +L'oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon; +Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle; +Les nids ont chaud; l'azur trouve la terre belle, +Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants; +Ici l'automne, ici l'été; là le printemps. +O coteaux! ô sillons! souffles, soupirs, haleines! +L'hosanna des forêts, des fleuves et des plaines, +S'élève gravement vers Dieu, père du jour; +Et toutes les blancheurs sont des strophes d'amour; +Le cygne dit: Lumière! et le lys dit: Clémence! +Le ciel s'ouvre à ce chant comme une oreille immense. +Le soir vient; et le globe à son tour s'éblouit, +Devient un oeil énorme et regarde la nuit; +Il savoure, éperdu, l'immensité sacrée, +La contemplation du splendide empyrée, +Les nuages de crêpe et d'argent, le zénith, +Qui, formidable, brille et flambloie et bénit, +Les constellations, ces hydres étoilées, +Les effluves du sombre et du profond, mêlées +À vos effusions, astres de diamant, +Et toute l'ombre avec tout le rayonnement! +L'infini tout entier d'extase se soulève. +Et, pendant ce temps-là, Satan, l'envieux, rêve. + +La Terrasse, avril 1840. + + + + +V + +À ANDRÉ CHÉNIER + + +Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier, +Prendre à la prose un peu de son air familier. +André, c'est vrai, je ris quelquefois sur la lyre. +Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire +Dans le livre effrayant des forêts et des eaux, +J'habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux, +Où des pleurs souriaient dans l'oeil bleu des pervenches; +Un jour que je songeais seul au milieu des branches, +Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois +M'a dit: «Il faut marcher à terre quelquefois. +«La nature est un peu moqueuse autour des hommes; +O poëte, tes chants, ou ce qu'ainsi tu nommes, +Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais. +Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets. +L'azur luit, quand parfois la gaîté le déchire; +L'Olympe reste grand en éclatant de rire; +Ne crois pas que l'esprit du poëte descend +Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant. +Ce n'est pas un pleureur que le vent en démence; +Le flot profond n'est pas un chanteur de romance; +Et la nature, au fond des siècles et des nuits, +Accouplant Rabelais à Dante plein d'ennuis, +Et l'Ugolin sinistre au Grandgousier difforme, +Près de l'immense deuil montre le rire énorme.» + + Les Roches, juillet 1830. + + + + +VI + +LA VIE AUX CHAMPS + + +Le soir, à la campagne, on sort, on se promène, +Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine; +Moi, je vais devant moi; le poëte en tout lieu +Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu. +Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute. +Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route, +J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit; +Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit. +Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe, +Volume où vit une âme et que scelle la tombe, +J'y lis. + Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé, +Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai. +On prend le frais, au fond du jardin, en famille. +Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille; +N'importe: je m'assieds, et je ne sais pourquoi +Tous les petits enfants viennent autour de moi. +Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent. +C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent +Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons +Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons. +Ils savent que je suis un homme qui les aime, +Un être auprès duquel on peut jouer, et même +Crier, faire du bruit, parler à haute voix; +Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois, +Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste, +Je leur souris encor, bien que je sois plus triste; +Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais +Me fâcher; qu'on s'amuse avec moi; que je fais +Des choses en carton, des dessins à la plume; +Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume, +Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit; +Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit. +Aussi, dès qu'on m'a vu: «Le voilà!» tous accourent. +Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent +Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel, +Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel! + +Les petits--quand on est petit, on est très-brave-- +Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave; +Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, +Des albums, des crayons qui viennent de Paris; +On me consulte, on a cent choses à me dire, +On parle, on cause, on rit surtout;--j'aime le rire, +Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs, +Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et coeurs, +Qui montre en même temps des âmes et des perles.-- + +J'admire les crayons, l'album, les nids de merles; +Et quelquefois on dit quand j'ai bien admiré: +«Il est du même avis que monsieur le curé.» +Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise, +Ils font soudain, les grands s'appuyant à ma chaise, +Et les petits toujours groupés sur mes genoux, +Un silence, et cela veut dire: «Parle-nous.» + +Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment +Ou l'idée ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment +Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt +Le ciel, Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit. +Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute. Je dis comme +Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme, +Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché. +Je dis: Donnez l'aumône au pauvre humble et penché; +Recevez doucement la leçon ou le blâme. +Donner et recevoir, c'est faire vivre l'âme! +Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs, +Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs, +Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires, +Il faut que la bonté soit au fond de nos rires; +Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité +Peut tout chasser d'une âme, excepté la bonté; +Et qu'ainsi les méchants, dans leur haine profonde, +Ont tort d'accuser Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde +N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant, +De dire que c'est toi qui l'as rendu méchant; +Car le méchant, Seigneur, ne t'est pas nécessaire! + +Je leur raconte aussi l'histoire; la misère +Du peuple juif, maudit qu'il faut enfin bénir; +La Grèce, rayonnant jusque dans l'avenir; +Rome; l'antique Égypte et ses plaines sans ombre, +Et tout ce qu'on y voit de sinistre et de sombre. +Lieux effrayants! tout meurt; le bruit humain finit. +Tous ces démons taillés dans des blocs de granit, +Olympe monstrueux des époques obscures, +Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures, +Sont assis au désert depuis quatre mille ans; +Autour d'eux le vent souffle, et les sables brûlants +Montent comme une mer d'où sort leur tête énorme; +La pierre mutilée a gardé quelque forme +De statue ou de spectre, et rappelle d'abord +Les plis que fait un drap sur la face d'un mort; +On y distingue encor le front, le nez, la bouche, +Les yeux, je ne sais quoi d'horrible et de farouche +Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux. +Le voyageur de nuit, qui passe à côté d'eux, +S'épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles, +Des géants enchaînés et muets sous des voiles. + + La Terrasse, août 1840. + + + + +VII + +RÉPONSE +À UN ACTE D'ACCUSATION + + +Donc, c'est moi qui suis l'ogre et le bouc émissaire. +Dans ce chaos du siècle où votre coeur se serre, +J'ai foulé le bon goût et l'ancien vers françois +Sous mes pieds, et, hideux, j'ai dit à l'ombre: «Sois!» +Et l'ombre fut.--Voilà votre réquisitoire. +Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire, +Toute cette clarté s'est éteinte, et je suis +Le responsable, et j'ai vidé l'urne des nuits. +De la chute de tout je suis la pioche inepte; +C'est votre point de vue. Eh bien, soit, je l'accepte; +C'est moi que votre prose en colère a choisi; +Vous me criez: Racca; moi, je vous dis: Merci! +Cette marche du temps, qui ne sort d'une église +Que pour entrer dans l'autre, et qui se civilise; +Ces grandes questions d'art et de liberté, +Voyons-les, j'y consens, par le moindre côté, +Et par le petit bout de la lorgnette. En somme, +J'en conviens, oui, je suis cet abominable homme; +Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis, +D'autres crimes encor que vous avez omis, +Avoir un peu touché les questions obscures, +Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures, +De la vieille ânerie insulté les vieux bâts, +Secoué le passé du haut jusques en bas, +Et saccagé le fond tout autant que la forme, +Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme, +Je suis le démagogue horrible et débordé. +Et le dévastateur du vieil A B C D; +Causons. + Quand je sortis du collège, du thème, +Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême +Et grave, au front penchant, aux membres appauvris; +Quand, tâchant de comprendre et dé juger, j'ouvris +Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome, +Peuple et noblesse, était l'image du royaume; +La poésie était la monarchie; un mot +Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud; +Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre, +Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre +Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf; +La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf; +Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes; +Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes, +Les Méropes, ayant le décorum pour loi, +Et montant à Versailles aux carrosses du roi; +Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires, +Habitant les patois; quelques-uns aux galères +Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas, +Déchirés en haillons dans les halles; sans bas, +Sans perruque; créés pour la prose et la farce; +Populace du style au fond de l'ombre éparse; +Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef +Dans le bagne Lexique avait marqués d'une F; +N'exprimant que la vie abjecte et familière, +Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière. +Racine regardait ces marauds de travers; +Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers, +Il le gardait, trop grand pour dire: Qu'il s'en aille; +Et Voltaire criait: Corneille s'encanaille! +Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi. +Alors, brigand, je vins; je m'écriai: Pourquoi +Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière? +Et sur l'Académie, aïeule et douairière, +Cachant sous ses jupons les tropes effarés, +Et sur les bataillons d'alexandrins carrés, +Je fis souffler un vent révolutionnaire. +Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. +Plus de mot sénateur! plus de mot roturier! +Je fis une tempête au fond de l'encrier, +Et je mêlai, parmi les ombres débordées, +Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées; +Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur +Ne puisse se poser, tout humide d'azur! +Discours affreux!--Syllepse, hypallage, litote, +Frémirent; je montai sur la borne Aristote, +Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs. +Tous les envahisseurs et tous les ravageurs, +Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces, +N'étaient que des toutous auprès de mes audaces; +Je bondis hors du cercle et brisai le compas. +Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas? +Guichardin a nommé le Borgia! Tacite +Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite, +J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier +D'épithètes; dans l'herbe, à l'ombre du hallier, +Je fis fraterniser la vache et la génisse, +L'une étant Margoton et l'autre Bérénice. +Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra; +Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira; +Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole; +L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole; +Jean, l'ânier, épousa la bergère Myrtil. +On entendit un roi dire: «Quelle heure est-il?» +Je massacrai l'albâtre, et la neige, et l'ivoire, +Je retirai le jais de la prunelle noire, +Et j'osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement. +Je violai du vers le cadavre fumant; +J'y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate +Du siége de Cyzique eût pu citer la date. +Jours d'effroi! les Laïs devinrent des catins. +Force mots, par Restaut peignés tous les matins, +Et de Louis-Quatorze ayant gardé l'allure, +Portaient encor perruque; à cette chevelure +La Révolution, du haut de son beffroi, +Cria: «Transforme-toi! c'est l'heure. Remplis-toi +De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière!» +Et la perruque alors rugit, et fut crinière. +Liberté! c'est ainsi qu'en nos rébellions, +Avec des épagneuls nous fîmes des lions, +Et que, sous l'ouragan maudit que nous soufflâmes, +Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes. +J'affichai sur Lhomond des proclamations. +On y lisait: «Il faut que nous en finissions! +Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes +À la pensée humaine ils ont mis les poucettes. +Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons! +Voyez où l'on en est: la strophe a des bâillons! +«L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule. +Sur le Racine mort le Campistron pullule!» +Boileau grinça des dents; je lui dis: Ci-devant, +Silence! et je criai dans la foudre et le vent: +Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe! +Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe, +On vit trembler l'athos, l'ithos et le pathos. +Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos, +Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue, +Des ondes du Permesse emplirent leur seringue. +La syllabe, enjambant la loi qui la tria, +Le substantif manant, le verbe paria, +Accoururent. On but l'horreur jusqu'à la lie. +On les vit déterrer le songe d'Athalie; +Ils jetèrent au vent les cendres du récit +De Théramène; et l'astre Institut s'obscurcit. +Oui, de l'ancien régime ils ont fait tables rases, +Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases, +Quand j'ai vu par la strophe écumante et disant +Les choses dans un style énorme et rugissant, +L'Art poétique pris au collet dans la rue, +Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue, +Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit, +La lettre aristocrate à la lanterne esprit. +Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre! +J'ai, contre le mot noble à la longue rapière, +Insurgé le vocable ignoble, son valet, +Et j'ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet. + +Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes. +J'ai pris et démoli la bastille des rimes. +J'ai fait plus: j'ai brisé tous les carcans de fer +Qui liaient le mot peuple, et tiré de l'enfer +Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales; +J'ai de la périphrase écrasé les spirales, +Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel +L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel; +Et je n'ignorais pas que la main courroucée +Qui délivre le mot, délivre la pensée. + +L'unité, des efforts de l'homme est l'attribut. +Tout est la même flèche et frappe au même but. + +Donc, j'en conviens, voilà, déduits en style honnête, +Plusieurs de mes forfaits, et j'apporte ma tête. +Vous devez être vieux, par conséquent, papa, +Pour la dixième fois j'en fais meâ culpâ. +Oui, si Beauzée est dieu, c'est vrai, je suis athée. +La langue était en ordre, auguste, époussetée, +Fleur-de-lys d'or, Tristan et Boileau, plafond bleu, +Les quarante fauteuils et le trône au milieu; +Je l'ai troublée, et j'ai, dans ce salon illustre, +Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre, +N'était que caporal: je l'ai fait colonel; +J'ai fait un jacobin du pronom personnel; +Du participe, esclave à la tête blanchie, +Une hyène, et du verbe une hydre d'anarchie. +Vous tenez le _reum consitentem_. Tonnez! +J'ai dit à la narine: Eh mais! tu n'es qu'un nez! +J'ai dit au long fruit d'or: Mais tu n'es qu'une poire! +J'ai dit à Vaugelas: Tu n'es qu'une mâchoire! +J'ai dit aux mots: Soyez république! soyez +La fourmilière immense, et travaillez! Croyez, +Aimez, vivez!--J'ai mis tout en branle, et, morose, +J'ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose. + +Et, ce que je faisais, d'autres l'ont fait aussi; +Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi, +Polymnie, ont perdu leur gravité postiche. +Nous faisons basculer la balance hémistiche. +C'est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front +Jadis portait toujours douze plumes en rond, +Et sans cesse sautait sur la double raquette +Qu'on nomme prosodie et qu'on nomme étiquette, +Rompt désormais la règle et trompe le ciseau, +Et s'échappe, volant qui se change en oiseau, +De la cage césure, et fuit vers la ravine, +Et vole dans les cieux, alouette divine. + +Tous les mots à présent planent dans la clarté. +Les écrivains ont mis la langue en liberté. +Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes, +Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes, +L'imagination, tapageuse aux cent voix, +Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois; +La poésie au front triple, qui rit, soupire +Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakspeare +Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob; +Qui verse aux nations la sagesse de Job +Et la raison d'Horace à travers sa démence; +Qu'enivre de l'azur la frénésie immense, +Et qui, folle sacrée aux regards éclatants, +Monte à l'éternité par les degrés du temps, +La muse reparaît, nous reprend, nous ramène, +Se remet à pleurer sur la misère humaine, +Frappe et console, va du zénith au nadir, +Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir +Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles, +Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes. + +Le mouvement complète ainsi son action. +Grâce à toi, progrès saint, la Révolution +Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre; +Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre; +Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit, +Sa langue est déliée ainsi que son esprit. +Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes. +Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes, +L'un sur le citoyen, l'autre sur le penseur. +Elle prend par la main la Liberté, sa soeur, +Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores. +Les préjugés, formés, comme les madrépores, +Du sombre entassement des abus sous les temps, +Se dissolvent au choc de tous les mots flottants, +Pleins de sa volonté, de son but, de son âme. +Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame; +Elle est l'expression, elle est le sentiment, +Lanterne dans la rue, étoile au firmament. +Elle entre aux profondeurs du langage insondable; +Elle souffle dans l'art, porte-voix formidable; +Et, c'est Dieu qui le veut, après avoir rempli +De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli +Des fronts, et relevé la foule dégradée, +Et s'être faite droit, elle se fait idée! + +Paris, janvier 1834. + + + + +VIII + +SUITE + + +Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. +La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant; +La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure, +Frémit sur le papier quand sort cette figure, +Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu, +Face de l'invisible, aspect de l'inconnu; +Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l'ombre; +Montant et descendant dans notre tête sombre, +Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau; +Formule des lueurs flottantes du cerveau. + +Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses. +Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, +Ou font gronder le vers, orageuse forêt. +Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret. +Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante, +S'offre, se donne ou fuit; devant Néron qui chante +Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard; +Tel mot est un sourire, et tel autre un regard; +De quelque mot profond tout homme est le disciple; +Toute force ici-bas a le mot pour multiple; +Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref, +Le creux du crâne humain lui donne son relief; +La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle; +Ce qu'un mot ne sait pas, un autre le révèle; +Les mots heurtent le front comme l'eau le récif; +Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif +Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes; +Comme en un âtre noir errent des étincelles, +Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux, +Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous; +Les mots sont les passants mystérieux de l'âme. + +Chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme; +Chacun d'eux du cerveau garde une région; +Pourquoi? c'est que le mot s'appelle Légion; +C'est que chacun, selon l'éclair qui le traverse, +Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse; +C'est que de ce troupeau de signes et de sons +Qu'écrivant ou parlant, devant nous nous chassons, +Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues, +C'est que, présent partout, nain caché sous les langues, +Le mot tient sous ses pieds le globe et l'asservit; +Et, de même que l'homme est l'animal où vit +L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée, +C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée. + +Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits. +Il remue, en disant: Béatrix, Lycoris, +Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe. +De l'océan pensée il est le noir polype. +Quand un livre jaillit d'Eschyle ou de Manou, +Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou, +On voit parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryges, +Des mots monstres ramper dans ces oeuvres prodiges. + +O main de l'impalpable! ô pouvoir surprenant! +Mets un mot sur un homme, et l'homme frissonnant +Sèche et meurt, pénétré par la force profonde; +Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde, +Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud, +Ses lois, ses moeurs, ses dieux, s'écroule sous le mot. +Cette toute-puissance immense sort des bouches. +La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches. + +Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent. +À son haleine, l'âme et la lumière aidant, +L'obscure énormité lentement s'exfolie. +Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie; +Caton a dans les reins cette syllabe: NON. +Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon, +Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière: +ESPÉRANCE!--Il entr'ouvre une bouche de pierre +Dans l'enclos formidable où les morts ont leur lit, +Et voilà que don Juan pétrifié pâlit! +Il fait le marbre spectre, il fait l'homme statue. +Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue; +Nemrod dit: «Guerre!» alors, du Gange à l'Illissus, +Le fer luit, le sang coule. «Aimez-vous!» dit Jésus. +Et ce mot à jamais brille et se réverbère +Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère, +Dans les cieux, sur les fleurs, sur l'homme rajeuni, +Comme le flamboiement d'amour de l'infini! + +Quand, aux jours où la terre entr'ouvrait sa corolle, +Le premier homme dit la première parole, +Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit, +Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit: +«Ma soeur! + + «Envole-toi! plane! sois éternelle! +Allume l'astre! emplis à jamais la prunelle! +Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents! +Éclaire le dehors, j'éclaire le dedans. + +«Tu vas être une vie, et je vais être l'autre. +Sois la langue de feu, ma soeur, je suis l'apôtre. +Surgis, effare l'ombre, éblouis l'horizon, +Sois l'aube; je te vaux, car je suis la raison; +À toi les yeux, à moi les fronts. O ma soeur blonde, +Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde; +Avec tes rayons d'or, tu vas lier entre eux +Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux, +Les champs, les cieux; et moi, je vais lier les bouches; +Et sur l'homme, emporté par mille essors farouches, +Tisser, avec des fils d'harmonie et de jour, +Pour prendre tous les coeurs, l'immense toile Amour. +J'existais avant l'âme, Adam n'est pas mon père. +J'étais même avant toi; tu n'aurais pu, lumière, +Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné; +Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné!» + +Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue! +Quand l'erreur fait un noeud dans l'homme, il le dénoue. +Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr. +Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur, +Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule. +Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule. +Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu; +Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu. + +Jersey, juin 1855. + + + + +IX + + +Le poëme éploré se lamente; le drame +Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme; +Et la foule accoudée un moment s'attendrit, +Puis reprend: «Bah! l'auteur est un homme d'esprit, +Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres, +Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires. +«Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.» +La foule a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseur +Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme. +Le poëte a saigné le sang qui sort du drame; +Tous ces êtres qu'il fait l'étreignent de leurs noeuds; +Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux; +Dans sa création le poëte tressaille; +Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre il travaille, +Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les met +Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet +Pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée; +Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée +Othello d'une larme, Alceste d'un sanglot, +Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclot. +Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse, +Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse, +Sans épuiser son flanc d'où sort une clarté. +Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité. +Il est génie, étant, plus que les autres, homme. +Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome; +Son front des vieux Catons porte le mâle ennui. +Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet, c'est lui +Que le fantôme attend sur l'âpre plate-forme, +Pendant qu'à l'horizon surgit la lune énorme. +Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant; +Il rit: oui, peuple, il râle! Avec Ulysse errant, +Homère éperdu fuit dans la brume marine. +Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine, +L'Apocalypse horrible agite son tocsin. +Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein, +Et c'est, ô noir poëte à la lèvre irritée, +Sur ton crâne géant qu'est cloué Prométhée. + +Paris, janvier 1834. + + + + +X + +A MADAME D. G. DE G. + + +Jadis je vous disais:--Vivez, régnez, Madame! +Le salon vous attend! le succès vous réclame! +Le bal éblouissant pâlit quand vous partez! +Soyez illustre et belle! aimez! riez! chantez! +Vous avez la splendeur des astres et des roses! +Votre regard charmant, où je lis tant de choses, +Commente vos discours légers et gracieux. +Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux. +Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme, +Qu'ils versent une perle et non pas une larme. +Même quand vous rêvez, vous souriez encor. +Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or! +Maintenant vous voilà pâle, grave, muette, +Morte, et transfigurée, et je vous dis:--Poëte! +Viens me chercher! Archange! être mystérieux! +Fais pour moi transparents et la terre et les cieux! +Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde, +La grande énigme humaine et le secret du monde! +Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa! +Car tu sais le vrai nom de celui qui perça, +Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles, +Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles! +Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants; +Car ta lyre invisible a de sublimes chants! +Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure, +T'épouvante et te plaît; car la sainte nature, +La nature éternelle, et les champs, et les bois, +Parlent à ta grande âme avec leur grande voix! + +Paris, 1840.--Jersey, 1855. + + + + +XI + +LISE + + +J'avais douze ans; elle en avait bien seize. +Elle était grande, et, moi, j'étais petit. +Pour lui parler le soir plus à mon aise, +Moi, j'attendais que sa mère sortit; +Puis je venais m'asseoir près de sa chaise +Pour lui parler le soir plus à mon aise. + +Que de printemps passés avec leurs fleurs! +Que de feux morts, et que de tombes closes! +Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs? +Se souvient-on qu'il fut jadis des roses? +Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étions +Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons. + +Dieu l'avait faite ange, fée et princesse. +Comme elle était bien plus grande que moi, +Je lui faisais des questions sans cesse +Pour le plaisir de lui dire: Pourquoi? +Et, par moments, elle évitait, craintive, +Mon oeil rêveur qui la rendait pensive. + +Puis j'étalais mon savoir enfantin, +Mes jeux, la balle et la toupie agile; +J'étais tout fier d'apprendre le latin; +Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile; +Je bravais tout; rien ne me faisait mal; +Je lui disais: Mon père est général. + +Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on lise +Dans le latin, qu'on épèle en rêvant; +Pour lui traduire un verset, à l'église, +Je me penchais sur son livre souvent. +Un ange ouvrait sur nous son aile blanche +Quand nous étions à vêpres le dimanche. + +Elle disait de moi: C'est un enfant! +Je l'appelais mademoiselle Lise; +Pour lui traduire un psaume, bien souvent, +Je me penchais sur son livre, à l'église; +Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mon Dieu! +Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu. + +Jeunes amours, si vite épanouies, +Vous êtes l'aube et le matin du coeur. +Charmez l'enfant, extases inouïes! +Et, quand le soir vient avec la douleur, +Charmez encor nos âmes éblouies, +Jeunes amours, si vite évanouies! + +Mai 1843. + + + + +XII + +VERE NOVO + + +Comme le matin rit sur les roses en pleurs! +Oh! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs! +Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenches +Qu'un éblouissement de folles ailes blanches +Qui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant, +Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement. +O printemps! quand on songe à toutes les missives +Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives, +A ces coeurs confiés au papier, à ce tas +De lettres que le feutre écrit au taffetas, +Aux messages d'amour, d'ivresse et de délire +Qu'on reçoit en avril et qu'en mai l'on déchire, +On croit voir s'envoler, au gré du vent joyeux, +Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux, +Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme, +Et courir à la fleur en sortant de la femme, +Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons +De tous les billets doux, devenus papillons. + +Mai 1831. + + + + +XIII + +A PROPOS D'HORACE + + +Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues! +Philistins! magisters! je vous hais, pédagogues! +Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété, +Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté! +Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles! +Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles! +Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout! +Car vous êtes mauvais et méchants!--Mon sang bout +Rien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique, +Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique! + +Que d'ennuis! de fureurs! de bêtises!--gredins!-- +Que de froids châtiments et que de chocs soudains! +«Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!» +Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse, +Et je balbutiais: «Monsieur...--Pas de raisons! +Vingt fois l'ode à Plancus et l'épître aux Pisons!» +Or, j'avais justement, ce jour-là,--douce idée. +Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée,-- +Un rendez-vous avec la fille du portier. +Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier! +Je devais, en parlant d'amour, extase pure! +En l'enivrant avec le ciel et la nature, +La mener, si le temps n'était pas trop mauvais +Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais! +Rêve heureux! je voyais, dans ma colère bleue, +Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue, +Et j'entendais, parmi le thym et le muguet, +Les vagues violons de la mère Saguet! +O douleur! furieux, je montais à ma chambre, +Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre; +Et, là, je m'écriais: + --Horace! ô bon garçon! +Qui vivais dans le calme et selon la raison, +Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche, +Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche, +Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux +Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux! +Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles, +Les rires étouffés des folles jeunes filles, +Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois; +Tu courtisais ta belle esclave quelquefois, +Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabre +Comme la mer creusant les golfes de Calabre, +Ou bien tu t'accoudais à table, buvant sec +Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec. +Pégase te soufflait des vers de sa narine; +Tu songeais; tu faisais des odes à Barine, +A Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur, +A Chloë, qui passait le long de ton vieux mur, +Portant sur son beau front l'amphore délicate. +La nuit, lorsque Phoebé devient la sombre Hécate, +Les halliers s'emplissaient pour toi de visions; +Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons, +Cerbère se frotter, la queue entre les jambes, +A Bacchus, dieu des vins et père des ïambes; +Silène digérer dans sa grotte, pensif; +Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif, +Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues, +Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues! +Horace, quand grisé d'un petit vin sabin, +Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain, +Qui t'eût dit, ô Flaccus! quand tu peignais à Rome +Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome, +Comme Molière a peint en France les marquis, +Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis, +Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes, +D'instruments de torture à d'horribles bonshommes, +Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants, +Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents! +Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée, +Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée! + +Puis j'ajoutais, farouche: + --O cancres! qui mettez +Une soutane aux dieux de l'éther irrités, +Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes +Coiffez sinistrement les olympiens mornes, +Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits! +Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis, +Car vous êtes l'hiver; car vous êtes, ô cruches! +L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches, +L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant! +Nul ne vit près de vous dressé sur son séant; +Et vous pétrifiez d'une haleine sordide +Le jeune homme naïf, étincelant, splendide; +Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs! +A Pindare serein plein d'épiques rumeurs, +A Sophocle, à Térence, à Plaute, à l'ambroisie, +O traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie, +Vos ténèbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats, +Et l'assoupissement des noirs couvents béats; +Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres, +Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres, +L'horreur de l'avenir, la haine du progrès; +Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets, +A la jeunesse, aux coeurs vierges, à l'espérance, +Boire dans votre nuit ce vieil opium rance! +O fermoirs de la bible humaine! sacristains +De l'art, de la science, et des maîtres lointains, +Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle, +Vous changez ce grand temple en petite chapelle! +Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûr +Mène en laisse le beau; porte-clefs de l'azur, +Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles, +Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles; +Vous faites de l'enfer avec ces paradis! + +Et, ma rage croissant, je reprenais: + --Maudits, +Ces monastères sourds! bouges! prisons haïes! +Oh! comme on fit jadis au pédant de Veïes, +Culotte bas, vieux tigre! Écoliers! écoliers! +Accourez par essaims, par bandes, par milliers, +Du gamin de Paris au groeculus de Rome, +Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme! +Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons! +Le mannequin sur qui l'on drape des haillons +A tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre, +Et tout autant de coeur; et l'un a dans le ventre +Du latin et du grec comme l'autre a du foin. +Ah! je prends Phyllodoce et Xantis à témoin +Que je suis amoureux de leurs claires tuniques; +Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques! +Confier un enfant, je vous demande un peu, +A tous ces êtres noirs! autant mettre, morbleu! +La mouche en pension chez une tarentule! +Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle, +Tacite racontant le grand Agricola, +Lucrèce! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là! +Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle! +Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la giffle, +Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant, +Qui ne savent pas même épeler un enfant! +Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître. +Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître! +Ils en sont à l'A, B, C, D, du coeur humain; +Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain; +Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses. +Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices. +O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas! +Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs, +Les boucs mystérieux, en les voyant s'indignent, +Et, quand on dit: «Amour!» terre et cieux! ils se signent. +Leur vieux viscère mort insulte au coeur naissant. +Ils le prennent de haut avec l'adolescent, +Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âme +Sous la forme pensée ou sous la forme femme. + +Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà +Disent: «Qu'est-ce que c'est que cette folle-là?» +Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues, +Ils reprennent: «Couleurs dures, nuances crues; +Vapeurs, illusions, rêves; et quel travers +Avez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers?» +Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes; +Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes: +L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin; +Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin; +Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme, +Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme. + +Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier. + +Le monologue avait le temps de varier. +Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme, +Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme. +Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout; +Car, outre les pensums où l'esprit se dissout, +J'étais alors en proie à la mathématique. +Temps sombre! enfant ému du frisson poétique, +Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux, +On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux; +On me faisait de force ingurgiter l'algèbre; +On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre; +On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec. +Sur l'affreux chevalet des X et des Y; +Hélas! on me fourrait sous les os maxillaires +Le théorème orné de tous ses corollaires; +Et je me débattais, lugubre patient +Du diviseur prêtant main-forte au quotient. +De là mes cris. + + · + + Un jour, quand l'homme sera sage, +Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage, +Quand les sociétés difformes sentiront +Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front, +Que, des libres essors ayant sondé les règles, +On connaîtra la loi de croissance des aigles, +Et que le plein midi rayonnera pour tous, +Savoir étant sublime, apprendre sera doux. +Alors, tout en laissant au sommet des études +Les grands livres latins et grecs, ces solitudes +Où l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit, +Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit, +C'est en les pénétrant d'explication tendre, +En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre. +Homère emportera dans son vaste reflux +L'écolier ébloui; l'enfant ne sera plus +Une bête de somme attelée à Virgile; +Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile +Devenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé, +Le lourd cheval poussif du pensum embourbé. +Chaque village aura, dans un temple rustique, +Dans la lumière, au lieu du magister antique, +Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât, +L'instituteur lucide et grave, magistrat +Du progrès, médecin de l'ignorance, et prêtre +De l'idée; et dans l'ombre on verra disparaître +L'éternel écolier et l'éternel pédant. +L'aube vient en chantant, et non pas en grondant. +Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère; +Ils se demanderont ce que nous pouvions faire +Enseigner au moineau par le hibou hagard. +Alors, le jeune esprit et le jeune regard +Se lèveront avec une clarté sereine +Vers la science auguste, aimable et souveraine; +Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant; +Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant, +Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie, +Boire la petite âme à la coupe infinie. +Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs. +Tu laisseras passer dans tes jambages noirs +Une pure lueur, de jour en jour moins sombre, +O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre! + +Paris, mai 1831. + + + + +XIV + +A GRANVILLE, EN 1836 + + +Voie juin. Le moineau raille +Dans les champs les amoureux; +Le rossignol de muraille +Chante dans son nid pierreux. + +Les herbes et les branchages, +Pleins de soupirs et d'abois, +Font de charmants rabâchages +Dans la profondeur des bois. + +La grive et la tourterelle +Prolongent, dans les nids sourds, +La ravissante querelle +Des baisers et des amours. + +Sous les treilles de la plaine, +Dans l'antre où verdit l'osier, +Virgile enivre Silène, +Et Rabelais Grandgousier. + +O Virgile, verse à boire! +Verse à boire, ô Rabelais! +La forêt est une gloire; +La caverne est un palais! + +Il n'est pas de lac ni d'île +Qui ne nous prenne au gluau, +Qui n'improvise une idylle, +Ou qui ne chante un duo. + +Car l'amour chasse aux bocages, +Et l'amour pêche aux ruisseaux, +Car les belles sont les cages +Dont nos coeurs sont les oiseaux. + +De la source, sa cuvette, +La fleur, faisant son miroir, +Dit: «Bonjour,» à la fauvette, +Et dit au hibou: «Bonsoir.» + +Le toit espère la gerbe, +Pain d'abord et chaume après; +La croupe du boeuf dans l'herbe +Semble un mont dans les forêts. + +L'étang rit à la macreuse, +Le pré rit au loriot, +Pendant que l'ornière creuse +Gronde le lourd chariot. + +L'or fleurit en giroflée; +L'ancien zéphir fabuleux +Souffle avec sa joue enflée +Au fond des nuages bleus. + +Jersey, sur l'onde docile, +Se drape d'un beau ciel pur, +Et prend des airs de Sicile +Dans un grand haillon d'azur + +Partout l'églogue est écrite: +Même en la froide Albion, +L'air est plein de Théocrite, +Le vent sait par coeur Bion, + +Et redit, mélancolique, +La chanson que fredonna +Moschus, grillon bucolique +De la cheminée Etna. + +L'hiver tousse, vieux phthisique, +Et s'en va; la brume fond; +Les vagues font la musique +Des vers que les arbres font. + +Toute la nature sombre +Verse un mystérieux jour; +L'âme qui rêve a plus d'ombre +Et la fleur a plus d'amour. + +L'herbe éclate en pâquerettes; +Les parfums, qu'on croit muets, +Content les peines secrètes +Des liserons aux bleuets. + +Les petites ailes blanches +Sur les eaux et les sillons +S'abattent en avalanches; +Il neige des papillons. + +Et sur la mer, qui reflète +L'aube au sourire d'émail, +La bruyère violette +Met au vieux mont un camail; + +Afin qu'il puisse, à l'abîme +Qu'il contient et qu'il bénit, +Dire sa messe sublime +Sous sa mitre de granit. + +Granville, juin 1836. + + + + +XV + +LA COCCINELLE + + +Elle me dit: «Quelque chose +Me tourmente.» Et j'aperçus +Son cou de neige, et, dessus, +Un petit insecte rose. + +J'aurais dû,--mais, sage ou fou, +A seize ans, on est farouche,-- +Voir le baiser sur sa bouche +Plus que l'insecte à son cou. + +On eût dit un coquillage; +Dos rose et taché de noir. +Les fauvettes pour nous voir +Se penchaient dans le feuillage. + +Sa bouche fraîche était là; +Je me courbai sur la belle, +Et je pris la coccinelle; +Mais le baiser s'envola. + +«Fils, apprends comme on me nomme,» +Dit l'insecte du ciel bleu; +«Les bêtes sont au bon Dieu, +Mais la bêtise est à l'homme.» + +Paris, mai 1830. + + + + +XVI + +VERS 1820 + + +Denise, ton mari, notre vieux pédagogue, +Se promène; il s'en va troubler la fraîche églogue +Du bel adolescent Avril dans la forêt; +Tout tremble et tout devient pédant, dès qu'il paraît: +L'âne bougonne un thème au boeuf son camarade; +Le vent fait sa tartine, et l'arbre sa tirade; +L'églantier verdissant, doux garçon qui grandit, +Déclame le récit de Théramène, et dit: +Son front large est armé de cornes menaçantes. + +Denise, cependant, tu rêves et tu chantes, +A l'âge où l'innocence ouvre sa vague fleur; +Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur, +Sans crainte et sans désir, tu vois, à l'heure où rentre +L'étudiant en classe et le docteur dans l'antre, +Venir à toi, montant ensemble l'escalier, +L'ennui, maître d'école, et l'amour, écolier. + + + + +XVII + +A M. FROMENT MEURICE + + +Nous sommes frères: la fleur +Par deux arts peut être faite. +Le poëte est ciseleur; +Le ciseleur est poëte. + +Poëtes ou ciseleurs, +Par nous l'esprit se révèle. +Nous rendons les bons meilleurs, +Tu rends la beauté plus belle. + +Sur son bras ou sur son cou, +Tu fais de tes rêveries, +Statuaire du bijou, +Des palais de pierreries! + +Ne dis pas: «Mon art n'est rien...» +Sors de la route tracée, +Ouvrier magicien, +Et mêle à l'or la pensée! + +Tous les penseurs, sans chercher +Qui finit ou qui commence, +Sculptent le même rocher: +Ce rocher, c'est l'art immense. + +Michel-Ange, grand vieillard, +En larges blocs qu'il nous jette, +Le fait jaillir au hasard; +Benvenuto nous l'émiette. + +Et, devant l'art infini, +Dont jamais la loi ne change, +La miette de Cellini +Vaut le bloc de Michel-Ange. + +Tout est grand; sombre ou vermeil, +Tout feu qui brille est une âme. +L'étoile vaut le soleil; +L'étincelle vaut la flamme. + +Paris, octobre 1841. + + + + +XVIII + +LES OISEAUX + + +Je rêvais dans un grand cimetière désert; +De mon âme et des morts j'écoutais le concert, +Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe. +Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe. +Et l'ombre m'emplissait. + + Autour de moi, nombreux, +Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux, +Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière, +Des moineaux francs faisaient l'école buissonnière. + +C'était l'éternité que taquine l'instant. +Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant, +Égratignant la mort de leurs griffes pointues, +Lissant leur bec au nez lugubre des statues, +Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux. +Je pris ces tapageurs ailés au sérieux; +Je criai:--Paix aux morts! vous êtes des harpies. +--Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies. +--Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clément. +Ils s'enfuirent; j'étais le plus fort. Seulement, +Un d'eux resta derrière, et, pour toute musique, +Dressa la queue, et dit:--Quel est ce vieux classique? + +Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant, +Criant, et regardant de travers le géant, +Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage, +M'arrêta brusquement par la manche au passage, +Et me dit:--Ces oiseaux sont dans leur fonction. +Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon. +Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière. +Homme, ils sont la gaîté de la nature entière; +Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté +A l'astre, son sourire au matin enchanté; +Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie, +Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie; +Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers; +A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers, +Ils vont pillant la joie en l'univers immense. +Ils ont cette raison qui te semble démence. +Ils ont pitié de nous qui loin d'eux languissons; +Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons, +D'églogues, de baisers, de tous les commérages +Que les nids en avril font sous les verts ombrages, +Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants, +Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants; +Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière, +Vider dans notre nuit toute cette lumière! +Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons: +«Les voilà!» tout s'émeut, pierres, tertres, gazons; +Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase; +Le saule pleureur chante en achevant sa phrase; +Ils confessent les ifs, devenus babillards; +Ils jasent de la vie avec les corbillards; +Des linceuls trop pompeux ils décrochent l'agrafe; +Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe; +Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur, +Devant qui le mensonge étale sa laideur, +Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte, +Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix haute +L'épitaphe où le mort est toujours bon et beau, +Ils fassent éclater de rire le tombeau. + +Paris, mai 1835. + + + + +XIX + +VIEILLE CHANSON +DU JEUNE TEMPS + + +Je ne songeais pas à Rose; +Rose au bois vint avec moi; +Nous parlions de quelque chose, +Mais je ne sais plus de quoi. + +J'étais froid comme les marbres; +Je marchais à pas distraits; +Je parlais des fleurs, des arbres; +Son oeil semblait dire: «Après?» + +La rosée offrait ses perles, +Les taillis ses parasols; +J'allais; j'écoutais les merles, +Et Rose les rossignols. + +Moi, seize ans, et l'air morose; +Elle vingt; ses yeux brillaient. +Les rossignols chantaient Rose +Et les merles me sifflaient. + +Rose, droite sur ses hanches, +Leva son beau bras tremblant +Pour prendre une mûre aux branches; +Je ne vis pas son bras blanc. + +Une eau courait, fraîche et creuse +Sur les mousses de velours; +Et la nature amoureuse +Dormait dans les grands bois sourds. + +Rose défit sa chaussure, +Et mit, d'un air ingénu, +Son petit pied dans l'eau pure; +Je ne vis pas son pied nu. + +Je ne savais que lui dire; +Je la suivais dans le bois, +La voyant parfois sourire +Et soupirer quelquefois. + +Je ne vis qu'elle était belle +Qu'en sortant des grands bois sourds. +«Soit; n'y pensons plus!» dit-elle. +Depuis, j'y pense toujours. + +Paris, juin 1831. + + + + +XX + +A UN POËTE AVEUGLE + + +Merci, poëte!--au seuil de mes lares pieux, +Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles; +Et l'auréole d'or de tes vers radieux +Brille autour de mon nom comme un cercle d'étoiles. + +Chante! Milton chantait; chante! Homère a chanté. +Le poëte des sens perce la triste brume; +L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté. +Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume. + +Paris, mai 1842 + + + + +XXI + + +Elle était déchaussée, elle était décoiffée, +Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants; +Moi qui passais par là, je crus voir une fée, +Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs? + +Elle me regarda de ce regard suprême +Qui reste à la beauté quand nous en triomphons, +Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime, +Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds? + +Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive; +Elle me regarda pour la seconde fois, +Et la belle folâtre alors devint pensive. +Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois! + +Comme l'eau caressait doucement le rivage! +Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts, +La belle fille heureuse, effarée et sauvage, +Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers. + +Mont.-l'Am., juin 183... + + + + +XXII + +LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE + + +La chose fut exquise et fort bien ordonnée. +C'était au mois d'avril, et dans une journée +Si douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès. +Thérèse la duchesse à qui je donnerais, +Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde, +Quand elle ne serait que Thérèse la blonde; +Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant, +Nous avait conviés dans son jardin charmant. +On était peu nombreux. Le choix faisait la fête. +Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête. +Des couples pas à pas erraient de tous côtés. +C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés, +Les Amyntas rêvant auprès des Léonores, +Les marquises riant avec les monsignores; +Et l'on voyait rôder dans les grands escaliers +Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers. + +A midi, le spectacle avec la mélodie. +Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comédie +Est une belle fille, et rit mieux au grand jour. +Or, on avait bâti, comme un temple d'amour, +Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne, +Un théâtre en treillage où grimpait une vigne. +Un cintre à claire-voie en anse de panier, +Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier, +Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches, +Les actrices sentaient errer l'ombre des branches. +On entendait au loin de magiques accords; +Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps, +Pour attirer la foule aux lazzis qu'il répète, +Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette. +Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin; +Trivelin leur riait au nez comme un faquin. +Parmi les ornements sculptés dans le treillage, +Colombine dormait dans un gros coquillage, +Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus, +On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus. +Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite, +Vendait des limons doux sur une table étroite, +Et criait par instants: «Seigneurs, l'homme est divin. +Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin.» +Scaramouche en un coin harcelait de sa batte +Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate; +Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail; +Perché, jambe pendante, au sommet du portail, +Carlino se penchait, écoutant les aubades, +Et son pied ébauchait de rêveuses gambades. + +Le soleil tenait lieu de lustre; la saison +Avait brodé de fleurs un immense gazon, +Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre. +Rangés des deux côtés de l'agreste théâtre, +Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas, +Les ébéniers qu'avril charge de falbalas, +De leur sève embaumée exhalant les délices, +Semblaient se divertir à faire les coulisses, +Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux. +Joignaient aux violons leur murmure joyeux; +Si bien qu'à ce concert gracieux et classique, +La nature mêlait un peu de sa musique. + +Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur, +Les femmes tout amour, et le ciel tout azur. +Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne, +C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène, +Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien, +Un singe timbalier à cheval sur un chien. + +Rien de plus. C'était simple et beau.--Par intervalles, +Le singe faisait rage et cognait ses timbales; +Puis Pierrot répliquait.--Écoutait qui voulait. +L'un faisait apporter des glaces au valet; +L'autre, galant drapé d'une cape fantasque, +Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque; +Trois marquis attablés chantaient une chanson; +Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson: +Les roses pâlissaient à côté de sa joue, +Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue. + +Moi, j'écoutais, pensif, un profane couplet +Que fredonnait dans l'ombre un abbé violet. + +La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent; +Dans les bois assombris les sources se plaignirent. +Le rossignol, caché dans son nid ténébreux, +Chanta comme un poëte et comme un amoureux. +Chacun se dispersa sous les profonds feuillages; +Les folles en riant entraînèrent les sages; +L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant; +Et, troublés comme on l'est en songe, vaguement, +Il sentaient par degrés se mêler à leur âme, +A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme, +A leur coeur, à leurs sens, à leur molle raison, +Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon. + +Avril 18... + + + + +XXIII + +L'ENFANCE + + +L'enfant chantait; la mère au lit exténuée, +Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant; +La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée; +Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant. + +L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre, +Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit; +Et la mère, à côté de ce pauvre doux être +Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit. + +La mère alla dormir sous les dalles du cloître; +Et le petit enfant se remit à chanter...-- +La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croître +Sur la branche trop faible encor pour le porter. + +Paris, janvier 1835. + + + + +XXIV + + +Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin, +Qui, tel qu'un voyageur qui part de grand matin, +Se réveille, l'esprit rempli de rêverie, +Et, dès l'aube du jour, se met à lire et prie! +A mesure qu'il lit, le jour vient lentement +Et se fait dans son âme ainsi qu'au firmament. +Il voit distinctement, à cette clarté blême, +Des choses dans sa chambre et d'autres en lui-même; +Tout dort dans la maison; il est seul, il le croit; +Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt, +Derrière lui, tandis que l'extase l'enivre, +Les anges souriants se penchent sur son livre. + +Paris, septembre 1842. + + + + +XXV + +UNITÉ + + +Par-dessus l'horizon aux collines brunies. +Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies, +Se penchait sur la terre à l'heure du couchant; +Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ, +Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle, +Blanche épanouissait sa candide auréole; +Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur, +Regardait fixement, dans l'éternel azur, +Le grand astre épanchant sa lumière immortelle. +«Et, moi, j'ai des rayons aussi!» lui disait-elle. + +Granville, juillet 1836. + + + + +XXVI + +QUELQUES MOTS A UN AUTRE + + +On y revient; il faut y revenir moi-même. +Ce qu'on attaque en moi, c'est mon temps, et je l'aime. +Certes, on me laisserait en paix, passant obscur, +Si je ne contenais, atome de l'azur, +Un peu du grand rayon dont notre époque est faite. + +Hier le citoyen, aujourd'hui le poëte; +Le «romantique» après le «libéral».--Allons, +Soit; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons. +Je suis le ténébreux par qui tout dégénère. +Sur mon autre côté lancez l'autre tonnerre. + +Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici +Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi; +Me déchirant le plus allègrement du monde, +Par attendrissement pour mon enfance blonde. +Vous me criez: «Comment, Monsieur! qu'est-ce que c'est? +La stance va nu-pieds! le drame est sans corset! +La muse jette au vent sa robe d'innocence! +Et l'art crève la règle et dit: «C'est la croissance!» +Géronte littéraire aux aboiements plaintifs, +Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs, +Que ma voix trouble l'ordre, et que ce romantique +Vive, et que ce petit, à qui l'Art Poétique +Avec tant de bonté donna le pain et l'eau, +Devienne si pesant aux genoux de Boileau! +Vous regardez mes vers, pourvus d'ongles et d'ailes, +Refusant de marcher derrière les modèles, +Comme après les doyens marchent les petits clercs; +Vous en voyez sortir de sinistres éclairs; +Horreur! et vous voilà poussant des cris d'hyène +A travers les barreaux de la Quotidienne. + +Vous épuisez sur moi tout votre calepin, +Et le père Bouhours et le père Rapin; +Et m'écrasant avec tous les noms qu'on vénère, +Vous lâchez le grand mot: Révolutionnaire. + +Et, sur ce, les pédants en choeur disent: Amen! +On m'empoigne; on me fait passer mon examen; +La Sorbonne bredouille et l'école griffonne; +De vingt plumes jaillit la colère bouffonne: +«Que veulent ces affreux novateurs? ça, des vers? +Devant leurs livres noirs, la nuit, dans l'ombre ouverts, +Les lectrices ont peur au fond de leurs alcôves. +Le Pinde entend rugir leurs rimes bêtes fauves, +Et frémit. Par leur faute aujourd'hui tout est mort; +L'alexandrin saisit la césure, et la mord; +Comme le sanglier dans l'herbe et dans la sauge, +Au beau milieu du vers l'enjambement patauge; +Que va-t-on devenir? Richelet s'obscurcit. +Il faut à toute chose un magister dixit. +Revenons à la règle, et sortons de l'opprobre; +L'hippocrène est de l'eau; donc, le beau, c'est le sobre. +Les vrais sages ayant la raison pour lien, +Ont toujours consulté, sur l'art, Quintilien; +Sur l'algèbre, Leibnitz; sur la guerre, Végèce.» + +Quand l'impuissance écrit, elle signe: Sagesse. + +Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point +Ce qu'à d'autres j'ai dit sans leur montrer le poing. +Eh bien, démasquons-nous! c'est vrai, notre âme est noire; +Sortons du domino nommé forme oratoire. +On nous a vus, poussant vers un autre horizon +La langue, avec la rime entraînant la raison, +Lancer au pas de charge, en batailles rangées, +Sur Laharpe éperdu, toutes ces insurgées. +Nous avons au vieux style attaché ce brûlot: +Liberté! Nous avons, dans le même complot, +Mis l'esprit, pauvre diable, et le mot, pauvre hère; +Nous avons déchiré le capuchon, la haire, +Le froc, dont on couvrait l'Idée aux yeux divins. +Tous ont fait rage en foule. Orateurs, écrivains, +Poëtes, nous avons, du doigt avançant l'heure, +Dit à la rhétorique:--Allons, fille majeure, +Lève les yeux!--et j'ai, chantant, luttant, bravant, +Tordu plus d'une grille au parloir du couvent; +J'ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame; +Pirates, nous avons, à la voile, à la rame, +De la triple unité pris l'aride archipel; +Sur l'Hélicon tremblant j'ai battu le rappel. +Tout est perdu! le vers vague sans muselière! +A Racine effaré nous préférons Molière; +O pédants! à Ducis nous préférons Rotrou. +Lucrèce Borgia sort brusquement d'un trou, +Et mêle des poisons hideux à vos guimauves; +Le drame échevelé fait peur à vos fronts chauves; +C'est horrible! oui, brigand, jacobin, malandrin, +J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin; +Les mots de qualité, les syllabes marquises, +Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises, +Faisant la bouche en coeur et ne parlant qu'entre eux, +J'ai dit aux mots d'en bas: Manchots, boiteux, goîtreux, +Redressez-vous! planez, et mêlez-vous, sans règles, +Dans la caverne immense et farouche des aigles! +J'ai déjà confessé ce tas de crimes-là; +Oui, je suis Papavoine, Érostrate, Attila: +Après? + Emportez-vous, et criez à la garde, +Brave homme! tempêtez! tonnez! je vous regarde. +Nos progrès prétendus vous semblent outrageants; +Vous détestez ce siècle où, quand il parle aux gens, +Le vers des trois saluts d'usage se dispense; +Temps sombre où, sans pudeur, on écrit comme on pense, +Où l'on est philosophe et poëte crûment, +Où de ton vin sincère, adorable, écumant, +O sévère idéal, tous les songeurs sont ivres. +Vous couvrez d'abat-jour, quand vous ouvrez nos livres, +Vos yeux, par la clarté du mot propre brûlés; +Vous exécrez nos vers francs et vrais, vous hurlez +De fureur en voyant nos strophes toutes nues. +Mais où donc est le temps des nymphes ingénues, +Qui couraient dans les bois, et dont la nudité +Dansait dans la lueur des vagues soirs d'été? +Sur l'aube nue et blanche, entr'ouvrant sa fenêtre, +Faut-il plisser la brume honnête et prude, et mettre +Une feuille de vigne à l'astre dans l'azur? +Le flot, conque d'amour, est-il d'un goût peu sûr? +O Virgile, Pindare, Orphée! est-ce qu'on gaze, +Comme une obscénité, les ailes de Pégase, +Qui semble, les ouvrant au haut du mont béni, +L'immense papillon du baiser infini? +Est-ce que le soleil splendide est un cynique? +La fleur a-t-elle tort d'écarter sa tunique? +Calliope, planant derrière un pan des cieux, +Fait donc mal de montrer à Dante soucieux +Ses seins éblouissants à travers les étoiles? +Vous êtes un ancien d'hier. Libre et sans voiles, +Le grand Olympe nu vous ferait dire: Fi! +Vous mettez une jupe au Cupidon bouffi; +Au clinquant, aux neuf soeurs en atours, au Parnasse +De Titon du Tillet, votre goût est tenace; +Les Ménades pour vous danseraient le cancan; +Apollon vous ferait l'effet d'un Mohican; +Vous prendriez Vénus pour une sauvagesse. + +L'âge--c'est là souvent toute notre sagesse-- +A beau vous bougonner tout bas: «Vous avez tort, +Vous vous ferez tousser si vous criez si fort; +Pour quelques nouveautés sauvages et fortuites, +Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites. +Ces gens-ci vont leur train; qu'est-ce que ça vous fait? +Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous chauffait. +Pourquoi déclarez-vous la guerre à leur tapage? +Ce siècle est libéral comme vous fûtes page. +Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux, +Soufflez votre chandelle, et tournez-lui le dos! +Qu'est l'âme du vrai sage? Une sourde-muette. +Que vous importe, à vous, que tel ou tel poëte, +Comme l'oiseau des cieux, veuille avoir sa chanson; +Et que tel garnement du Pinde, nourrisson +Des Muses, au milieu d'un bruit de corybante, +Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante?» + +Vous n'en tenez nul compte, et vous n'écoutez rien. +Voltaire, en vain, grand homme et peu voltairien, +Vous murmure à l'oreille: «Ami, tu nous assommes!» +--Vous écumez!--partant de ceci: que nous, hommes +De ce temps d'anarchie et d'enfer, nous donnons +L'assaut au grand Louis juché sur vingt grands noms; +Vous dites qu'après tout nous perdons notre peine, +Que haute est l'escalade et courte notre haleine; +Que c'est dit, que jamais nous ne réussirons; +Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds, +Que Tancrède est de bronze et qu'Hamlet est de sable. +Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable; +Et, coiffé de lauriers, d'un coup d'oeil de travers, +Vous indiquez le tas d'ordures de nos vers, +Fumier où la laideur de ce siècle se guinde +Au pauvre vieux bon goût, ce balayeur du Pinde; +Et même, allant plus loin, vaillant, vous nous criez: +«Je vais vous balayer moi-même!» + +Balayez. + +Paris, novembre 1834. + + + + +XXVII + + +Oui, je suis le rêveur; je suis le camarade +Des petites fleurs d'or du mur qui se dégrade, +Et l'interlocuteur des arbres et du vent. +Tout cela me connaît, voyez-vous. J'ai souvent, +En mai, quand de parfums les branches sont gonflées, +Des conversations avec les giroflées; +Je reçois des conseils du lierre et du bleuet. +L'être mystérieux, que vous croyez muet, +Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire. +J'entends ce qu'entendit Rabelais; je vois rire +Et pleurer; et j'entends ce qu'Orphée entendit. +Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit +La nature aux soupirs ineffables. Je cause +Avec toutes les voix de la métempsycose. +Avant de commencer le grand concert sacré, +Le moineau, le buisson, l'eau vive dans le pré, +La forêt, basse énorme, et l'aile et la corolle, +Tous ces doux instruments, m'adressent la parole; +Je suis l'habitué de l'orchestre divin; +Si je n'étais songeur, j'aurais été sylvain. +J'ai fini, grâce au calme en qui je me recueille, +A force de parler doucement à la feuille, +A la goutte de pluie, à la plume, au rayon, +Par descendre à ce point dans la création, +Cet abîme où frissonne un tremblement farouche, +Que je ne fais plus même envoler une mouche! +Le brin d'herbe, vibrant d'un éternel émoi, +S'apprivoise et devient familier avec moi, +Et, sans s'apercevoir que je suis là, les roses +Font avec les bourdons toutes sortes de choses; +Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis, +J'avance largement ma face sur les nids, +Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte, +N'a pas plus peur de moi que nous n'aurions de crainte, +Nous, si l'oeil du bon Dieu regardait dans nos trous; +Le lys prude me voit approcher sans courroux, +Quand il s'ouvre aux baisers du jour; la violette +La plus pudique fait devant moi sa toilette; +Je suis pour ces beautés l'ami discret et sûr +Et le frais papillon, libertin de l'azur, +Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue, +Si je viens à passer dans l'ombre, continue, +Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon, +Il lui dit: «Es-tu bête! Il est de la maison.» + +Les Roches, août 1835. + + + + +XXVIII + + +Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur, +Esprit doux et splendide, au rayonnement pur, +Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent, +Chanteur mystérieux qu'en tressaillant écoutent +Les femmes, les songeurs, les sages, les amants, +Devienne formidable à de certains moments. +Parfois, lorsqu'on se met à rêver sur son livre, +Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre, +Où l'âme, à chaque pas, trouve à faire son miel, +Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel; +Au milieu de cette humble et haute poésie, +Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie, +Où l'on entend couler les sources et les pleurs, +Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs, +Volent chantant l'amour, l'espérance et la joie; +Il faut que, par instants, on frissonne, et qu'on voie +Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant, +Un vers fauve sortir de l'ombre en rugissant! +Il faut que le poëte, aux semences fécondes, +Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes, +Pleines de chants, amour du vent et du rayon, +Charmantes, où, soudain, l'on rencontre un lion. + +Paris, mai 1842. + + + + +XXIX + +HALTE EN MARCHANT + + +Une brume couvrait l'horizon; maintenant, +Voici le clair midi qui surgit rayonnant; +Le brouillard se dissout en perles sur les branches, +Et brille, diamant, au collier des pervenches. +Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits +Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois; +Et l'on voit tressaillir, épars dans les ramées, +Le vague arrachement des tremblantes fumées; +Un ruisseau court dans l'herbe, entre deux hauts talus, +Sous l'agitation des saules chevelus; +Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres frères +Qui se donnent la main des deux rives contraires, +Semblent, sous le ciel bleu, dire: A la bonne foi! +L'oiseau chante son chant plein d'amour et d'effroi, +Et du frémissement des feuilles et des ailes +L'étang luit sous le vol des vertes demoiselles. +Un bouge est là, montrant dans la sauge et le thym +Un vieux saint souriant parmi des brocs d'étain, +Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge, +Que c'est peut-être un temple ou peut-être une auberge. +Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le coeur, +Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur! +Nous entrons. «Qu'avez-vous!--Des oeufs frais, de l'eau fraîche.» +On croit voir l'humble toit effondré d'une crèche. +A la source du pré, qu'abrite un vert rideau, +Une enfant blonde alla remplir sa jarre d'eau, +Joyeuse et soulevant son jupon de futaine. +Pendant qu'elle plongeait sa cruche à la fontaine, +L'eau semblait admirer, gazouillant doucement, +Cette belle petite aux yeux de firmament. +Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges, +Pensif, je regardais un Christ battu de verges. +Eh! qu'importe l'outrage aux martyrs éclatants, +Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps, +Vaine clameur d'aveugle, éternelle huée +Où la foule toujours s'est follement ruée! + +Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu. +Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu, +Et, dans l'ombre, éclairant palais, temple, masure, +Le crucifix blanchit et Jésus-Christ s'azure. +La foule un jour suivra vos pas; allez, saignez, +Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés! +Le deuil sacre les saints, les sages, les génies; +La tremblante auréole éclôt aux gémonies, +Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel, +Du cloaque de sang feu follet éternel. +Toujours au même but le même sort ramène: +Il est, au plus profond de notre histoire humaine, +Une sorte de gouffre, où viennent, tour à tour, +Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour, +Les bons, les purs, les grands, les divins, les célèbres, +Flambeaux échevelés au souffle des ténèbres; +Là se sont engloutis les Dantes disparus, +Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus, +Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes. +Nuit d'où l'on voit sortir leurs mémoires planantes! +Car ils ne sont complets qu'après qu'ils sont déchus. +De l'exil d'Aristide, au bûcher de Jean Huss, +Le genre humain pensif--c'est ainsi que nous sommes-- +Rêve ébloui devant l'abîme des grands hommes. +Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant, +Tes semblables, soleil! leur gloire est leur couchant; +Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte, +Tes pareils: ce qu'ils ont de plus beau, c'est leur chute. + +Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau, +Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau, +Arracha de ce front tranquille une poignée +De cheveux qu'inondait la sueur résignée, +Et dit: «Je vais montrer à Caïphe cela!» +Et, crispant son poing noir, cet homme s'en alla. +La nuit était venue et la rue était sombre; +L'homme marchait; soudain, il s'arrêta dans l'ombre, +Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions, +Frémissant!--Il avait dans la main des rayons. + +Forêt de Compiègne, juin 1837. + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +L'AME EN FLEUR + + + + +I + +PREMIER MAI + + +Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses. +Je ne suis pas en train de parler d'autres choses; +Premier mai! l'amour gai, triste, brûlant, jaloux, +Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups; +L'arbre où j'ai, l'autre automne, écrit une devise, +La redit pour son compte, et croit qu'il l'improvise; +Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur, +Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur; +L'atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine, +Des déclarations qu'au Printemps fait la plaine, +Et que l'herbe amoureuse adresse au ciel charmant. +A chaque pas du jour dans le bleu firmament, +La campagne éperdue, et toujours plus éprise, +Prodigue les senteurs, et, dans la tiède brise, +Envoie au renouveau ses baisers odorants; +Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans, +Dont l'haleine s'envole en murmurant: Je t'aime! +Sur le ravin, l'étang, le pré, le sillon même, +Font des taches partout de toutes les couleurs; +Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs; +Comme si ses soupirs et ses tendres missives +Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives, +Et tous les billets doux de son amour bavard, +Avaient laissé leur trace aux pages du buvard! + +Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées, +Chantent des triolets et des rondeaux aux fées; +Tout semble confier à l'ombre un doux secret; +Tout aime, et tout l'avoue à voix basse; on dirait +Qu'au nord, au sud brûlant, au couchant, à l'aurore, +La haie en fleur, le lierre et la source sonore, +Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants +Répètent un quatrain fait par les quatre vents. + +Saint-Germain, 1er mai 18... + + + + +II + + +Mes vers fuiraient, doux et frêles, +Vers votre jardin si beau, +Si mes vers avaient des ailes, +Des ailes comme l'oiseau. + +Ils voleraient, étincelles, +Vers votre foyer qui rit, +Si mes vers avaient des ailes, +Des ailes comme l'esprit. + +Près de vous, purs et fidèles, +Ils accourraient nuit et jour, +Si mes vers avaient des ailes, +Des ailes comme l'amour. + +Paris, mars 18... + + + + +III + +LE ROUET D'OMPHALE + + +Il est dans l'atrium, le beau rouet d'ivoire. +La roue agile est blanche, et la quenouille est noire; +La quenouille est d'ébène incrusté de lapis. +Il est dans l'atrium sur un riche tapis. + +Un ouvrier d'Égine a sculpté sur la plinthe +Europe, dont un dieu n'écoute pas la plainte. +Le taureau blanc l'emporte. Europe, sans espoir, +Crie, et baissant les yeux, s'épouvante de voir +L'Océan monstrueux qui baise ses pieds roses. + +Des aiguilles, du fil, des boites demi-closes, +Les laines de Milet, peintes de pourpre et d'or, +Emplissent un panier près du rouet qui dort. + +Cependant, odieux, effroyables, énormes, +Dans le fond du palais, vingt fantômes difformes, +Vingt monstres tout sanglants, qu'on ne voit qu'à demi, +Errent en foule autour du rouet endormi: +Le lion néméen, l'hydre affreuse de Lerne, +Cacus, le noir brigand de la noire caverne, +Le triple Géryon, et les typhons des eaux, +Qui, le soir, à grand bruit, soufflent dans les roseaux; +De la massue au front tous ont l'empreinte horrible; +Et tous, sans approcher, rôdant d'un air terrible +Sur le rouet, où pend un fil souple et lié, +Fixent de loin, dans l'ombre, un oeil humilié. + +Juin 18... + + + + +IV + +CHANSON + + +Si vous n'avez rien à me dire, +Pourquoi venir auprès de moi? +Pourquoi me faire ce sourire +Qui tournerait la tête au roi? +Si vous n'avez rien à me dire, +Pourquoi venir auprès de moi? + +Si vous n'avez rien à m'apprendre, +Pourquoi me pressez-vous la main? +Sur le rêve angélique et tendre, +Auquel vous songez en chemin, +Si vous n'avez rien à m'apprendre, +Pourquoi me pressez-vous la main? + +Si vous voulez que je m'en aille, +Pourquoi passez-vous par ici? +Lorsque je vous vois, je tressaille: +C'est ma joie et c'est mon souci. +Si vous voulez que je m'en aille, +Pourquoi passez-vous par ici? + +Mai 18... + + + + +V + +HIER AU SOIR + + +Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse, +Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard; +La nuit tombait; l'oiseau dormait dans l'ombre épaisse. +Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse; +Les astres rayonnaient, moins que votre regard. + +Moi, je parlais tout bas. C'est l'heure solennelle +Où l'âme aime à chanter son hymne le plus doux. +Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle, +J'ai dit aux astres d'or: Versez le ciel sur elle! +Et j'ai dit à vos yeux: Versez l'amour sur nous! + +Mai 18... + + + + +VI + +LETTRE + + +Tu vois cela d'ici. Des ocres et des craies; +Plaines où les sillons croisent leurs mille raies, +Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson; +Quelques meules de foin debout sur le gazon; +De vieux toits enfumant le paysage bistre; +Un fleuve qui n'est pas le Gange ou le Caystre, +Pauvre cours d'eau normand troublé de sels marins; +A droite, vers le nord, de bizarres terrains +Pleins d'angles qu'on dirait façonnés à la pelle; +Voilà les premiers plans; une ancienne chapelle +Y mêle son aiguille, et range à ses côtés +Quelques ormes tortus, aux profils irrités, +Qui semblent, fatigués du zéphyr qui s'en joue, +Faire une remontrance au vent qui les secoue. +Une grosse charrette, au coin de ma maison, +Se rouille; et, devant moi, j'ai le vaste horizon, +Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures; +Des poules et des coqs, étalant leurs dorures, +Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits +Me jettent, par instants, des chansons en patois. +Dans mon allée habite un cordier patriarche, +Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche +A reculons, son chanvre autour des reins tordu. +J'aime ces flots où court le grand vent éperdu; +Les champs à promener tout le jour me convient; +Les petits villageois, leur livre en main, m'envient, +Chez le maître d'école où je me suis logé, +Comme un grand écolier abusant d'un congé. +Le ciel rit, l'air est pur; tout le jour, chez mon hôte, +C'est un doux bruit d'enfants épelant à voix haute; +L'eau coule, un verdier passe; et, moi, je dis: Merci! +Merci, Dieu tout-puissant!--Ainsi je vis; ainsi, +Paisible, heure par heure, à petit bruit, j'épanche +Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche! +J'écoute les enfants jaser, et, par moment, +Je vois en pleine mer, passer superbement, +Au-dessus des pignons du tranquille village, +Quelque navire ailé qui fait un long voyage, +Et fuit sur l'Océan, par tous les vents traqué, +Qui, naguère dormait au port, le long du quai, +Et que n'ont retenu, loin des vagues jalouses, +Ni les pleurs des parents, ni l'effroi des épouses, +Ni le sombre reflet des écueils dans les eaux, +Ni l'importunité des sinistres oiseaux. + +Près le Tréport, juin 18... + + + + +VII + + +Nous allions au verger cueillir des bigarreaux. +Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros, +Elle montait dans l'arbre et courbait une branche; +Les feuilles frissonnaient au vent; sa gorge blanche, +O Virgile, ondoyait dans l'ombre et le soleil; +Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil, +Semblable au feu qu'on voit dans le buisson qui flambe. +Je montais derrière elle; elle montrait sa jambe, +Et disait: «Taisez-vous!» à mes regards ardents; +Et chantait. Par moments, entre ses belles dents, +Pareille, aux chansons près, à Diane farouche, +Penchée, elle m'offrait la cerise à sa bouche; +Et ma bouche riait, et venait s'y poser. +Et laissait la cerise et prenait le baiser. + +Triel, juillet 18... + + + + +VIII + + +Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux. +Comme le soleil fait serein ou pluvieux +L'azur dont il est l'âme et que sa clarté dore, +Tu peux m'emplir de brume ou m'inonder d'aurore. +Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis, +Tu sembles une femme enfermée en un lys, +Et qu'à d'autres moments, l'oeil qu'éblouit ton âme +Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme. +Si tu m'as souri, Dieu! tout mon être bondit! +Si, Madame, au milieu de tous, vous m'avez dit, +A haute voix: «Bonjour, Monsieur», et bas: «Je t'aime!» +Si tu m'as caressé de ton regard suprême, +Je vis! je suis léger, je suis fier, je suis grand; +Ta prunelle m'éclaire en me transfigurant; +J'ai le reflet charmant des yeux dont tu m'accueilles; +Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles, +On sent de la gaîté sous chacun de mes mots; +Je cours, je vais, je ris; plus d'ennuis, plus de maux; +Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse! +Mais que ton coeur injuste, un jour, me méconnaisse; +Qu'il me faille porter en moi, jusqu'à demain, +L'énigme de ta main retirée à ma main; +--Qu'ai-je fait? qu'avait-elle? Elle avait quelque chose. +Pourquoi, dans la rumeur du salon où l'on cause, +Personne n'entendant, me disait-elle _vous_?-- +Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux +A passé comme passe au ciel une nuée, +Je sens mon âme en moi toute diminuée; +Je m'en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul; +Il semble que sur moi, secouant son linceul, +Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre; +Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre; +Le chagrin--âge et deuil, hélas! ont le même air,-- +Assombrit chaque trait de mon visage amer, +Et m'y creuse une ride avec sa main pesante. +Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai soixante. + +Paris, juin 18... + + + + +IX + +EN ÉCOUTANT LES OISEAUX + + +Oh! quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux, +De jaser au milieu des branches et des eaux, +Que nous nous expliquions et que je vous querelle? +Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle, +Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez +Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés, +De votre mélodie et de votre langage. +Celle que j'aime est loin et pense à moi; je gage, +O rossignol dont l'hymne, exquis et gracieux, +Donne un frémissement à l'astre dans les cieux, +Que ce que tu dis là, c'est le chant de son âme. +Vous guettez les soupirs de l'homme et de la femme, +Oiseaux; quand nous aimons et quand nous triomphons, +Quand notre être, tout bas, s'exhale en chants profonds, +Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles, +Vous saisissez au vol ces strophes invisibles, +Et vous les répétez tout haut, comme de vous; +Et vous mêlez, pour rendre encor l'hymne plus doux, +A la chanson des coeurs, le battement des ailes; +Si bien qu'on vous admire, écouteurs infidèles, +Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls: +«Sont-ils charmants d'avoir trouvé cela tout seuls!» +Et que l'eau, palpitant sous le chant qui l'effleure, +Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure; +Et que le dur tronc d'arbre a des airs attendris; +Et que l'épervier rêve, oubliant la perdrix; +Et que les loups s'en vont songer auprès des louves! +«Divin!» dit le hibou; le moineau dit: «Tu trouves?» +Amour, lorsqu'en nos coeurs tu te réfugias, +L'oiseau vint y puiser; ce sont ces plagiats, +Ces chants qu'un rossignol, belles, prend sur vos bouches, +Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches, +Et que les lourds rochers, stupides et ravis, +Se penchent, les laissant piller le chènevis, +Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges, +La langue des oiseaux de la langue des anges. + +Caudebec, septembre 183... + + + + +X + + +Mon bras pressait ta taille frêle +Et souple comme le roseau; +Ton sein palpitait comme l'aile + D'un jeune oiseau. + +Longtemps muets, nous contemplâmes +Le ciel où s'éteignait le jour. +Que se passait-il dans nos âmes? + Amour! amour! + +Comme un ange qui se dévoile, +Tu me regardais, dans ma nuit, +Avec ton beau regard d'étoile, + Qui m'éblouit. + +Forêt de Fontainebleau, juillet 18... + + + + +XI + + +Les femmes sont sur la terre +Pour tout idéaliser; +L'univers est un mystère +Que commente leur baiser. + +C'est l'amour qui, pour ceinture, +A l'onde et le firmament, +Et dont toute la nature, +N'est, au fond, que l'ornement. + +Tout ce qui brille, offre à l'âme +Son parfum ou sa couleur; +Si Dieu n'avait fait la femme, +Il n'aurait pas fait la fleur. + +A quoi bon vos étincelles, +Bleus saphirs, sans les yeux doux? +Les diamants, sans les belles, +Ne sont plus que des cailloux; + +Et, dans les charmilles vertes, +Les roses dorment debout, +Et sont des bouches ouvertes +Pour ne rien dire du tout. + +Tout objet qui charme ou rêve +Tient des femmes sa clarté; +La perle blanche, sans Ève, +Sans toi, ma fière beauté, + +Ressemblant, tout enlaidie, +A mon amour qui te fuit, +N'est plus que la maladie +D'une bête dans la nuit. + +Paris, avril 18... + + + + +XII + +ÉGLOGUE + + +Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile. +Elle est fière pour tous et pour moi seul docile. +Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois. +Oh! comme aux lieux déserts les coeurs sont peu farouches! +Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches, + Quand on est dans l'ombre des bois! + +Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime, +Nous parvînmes enfin tout au bord d'un abîme. +Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir; +Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches, +Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches, + D'en voir le fond lugubre et noir. + +En ce même moment, un titan centenaire, +Qui venait d'y rouler sous vingt coups de tonnerre, +Se tordait dans ce gouffre où le jour n'ose entrer; +Et d'horribles vautours au bec impitoyable, +Attirés par le bruit de sa chute effroyable, + Commençaient à le dévorer. + +Alors, elle me dit: «J'ai peur qu'on ne nous voie! +Cherchons un antre afin d'y cacher notre joie! +Vois ce pauvre géant! nous aurions notre tour! +Car les dieux envieux qui l'ont fait disparaître, +Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être + Seraient jaloux de notre amour!» + +Septembre 18... + + + + +XIII + + +Viens!--une flûte invisible +Soupire dans les vergers.-- +La chanson la plus paisible +Est la chanson des bergers. + +Le vent ride, sous l'yeuse, +Le sombre miroir des eaux.-- +La chanson la plus joyeuse +Est la chanson des oiseaux. + +Que nul soin ne te tourmente. +Aimons-nous! aimons toujours!-- +La chanson la plus charmante +Est la chanson des amours. + +Les Metz, août 18... + + + + +XIV + +BILLET DU MATIN + + +Si les liens des coeurs ne sont pas des mensonges, +Oh! dites, vous devez avoir eu de doux songes, +Je n'ai fait que rêver de vous toute la nuit. +Et nous nous aimions tant! vous me disiez: «Tout fuit, +Tout s'éteint, tout s'en va; ta seule image reste.» +Nous devions être morts dans ce rêve céleste; +Il semblait que c'était déjà le paradis. +Oh! oui, nous étions morts, bien sûr; je vous le dis. +Nous avions tous les deux la forme de nos âmes. +Tout ce que, l'un de l'autre, ici-bas nous aimâmes +Composait notre corps de flamme et de rayons, +Et, naturellement, nous nous reconnaissions. +Il nous apparaissait des visages d'aurore +Qui nous disaient: «C'est moi!» la lumière sonore +Chantait; et nous étions des frissons et des voix. +Vous me disiez: «Écoute!» et je répondais: «Vois!» +Je disais: «Viens-nous-en dans les profondeurs sombres; +Vivons; c'est autrefois que nous étions des ombres.» +Et, mêlant nos appels et nos cris: «Viens! oh! viens! +Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens.» +Éblouis, nous chantions:--C'est nous-mêmes qui sommes +Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes, +Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant; +Nous sommes le regard et le rayonnement; +Le sourire de l'aube et l'odeur de la rose, +C'est nous; l'astre est le nid où notre aile se pose; +Nous avons l'infini pour sphère et pour milieu, +L'éternité pour l'âge; et, notre amour, c'est Dieu. + +Paris, juin 18... + + + + +XV + +PAROLES DANS L'OMBRE + + +Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux; +Les heures sont ainsi très-doucement passées; +Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux, +Où je regarde aller et venir vos pensées. + +Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet. +Sans doute, c'est encor bien charmant de la sorte! +Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît, +A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte; + +Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous; +Vous êtes mon lion, je suis votre colombe; +J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux; +Je ramasse parfois votre plume qui tombe; + +Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi. +La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres, +Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe à moi. +Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres, + +Sans relever la tête et sans me dire un mot, +Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime; +Et, pour que je vous voie entièrement, il faut +Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même. + +Paris, octobre 18... + + + + +XVI + + +L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours, +Débris où n'est plus l'homme, où la vie est toujours; +La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée, +La forêt sombre et fraîche et l'épaisse ramée, +La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toits +Qu'en se superposant font les feuilles des bois. +Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville, +Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille, +Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et méchants, +La rue où les volets sont fermés; dans les champs, +Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte; +Dans les bois, la clairière inconnue et muette +Où le silence éteint les bruits lointains et sourds. +L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours. + +Fontainebleau, juin 18... + + + + +XVII + +SOUS LES ARBRES + + +Ils marchaient à côté l'un de l'autre; des danses +Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s'arrêtaient, +Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences, +Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient. + +Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute, +Sur la création au sourire innocent +Penchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte, +Disaient à chaque fleur quelque chose en passant. + +Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille +Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours; +Elle les lui nommait comme eût fait une abeille, +Puis elle reprenait: «Parlons de nos amours. + +«Je suis en haut, je suis en bas,» lui disait-elle, +«Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.» +Il demandait comment chaque plante s'appelle, +Se faisant expliquer le printemps mot à mot. + +O champs! il savourait ces fleurs et cette femme. +O bois! ô prés! nature où tout s'absorbe en un, +Le parfum de la fleur est votre petite âme, +Et l'âme de la femme est votre grand parfum! + +La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre, +Il s'adossait pensif; elle disait: «Voyez +Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre, +Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.» + +Juin 18... + + + + +XVIII + + +Je sais bien qu'il est d'usage +D'aller en tous lieux criant +Que l'homme est d'autant plus sage +Qu'il rêve plus de néant; + +D'applaudir la grandeur noire, +Les héros, le fer qui luit, +Et la guerre, cette gloire +Qu'on fait avec de la nuit; + +D'admirer les coups d'épée, +Et la fortune, ce char +Dont une roue est Pompée, +Dont l'autre roue est César; + +Et Pharsale et Trasimène, +Et tout ce que les Nérons +Font voler de cendre humaine +Dans le souffle des clairons! + +Je sais que c'est la coutume +D'adorer ces nains géants +Qui, parce qu'ils sont écume, +Se supposent océans; + +Et de croire à la poussière, +A la fanfare qui fuit, +Aux pyramides de pierre, +Aux avalanches de bruit. + +Moi, je préfère, ô fontaines! +Moi, je préfère, ô ruisseaux! +Au Dieu des grands capitaines, +Le Dieu des petits oiseaux! + +O mon doux ange, en ces ombres +Où, nous aimant, nous brillons, +Au Dieu des ouragans sombres +Qui poussent les bataillons, + +Au Dieu des vastes armées, +Des canons au lourd essieu, +Des flammes et des fumées, +Je préfère le bon Dieu! + +Le bon Dieu, qui veut qu'on aime, +Qui met au coeur de l'amant +Le premier vers du poëme, +Le dernier au firmament! + +Qui songe à l'aile qui pousse, +Aux oeufs blancs, au nid troublé, +Si la caille a de la mousse, +Et si la grive a du blé; + +Et qui fait, pour les Orphées, +Tenir, immense et subtil, +Tout le doux monde des fées +Dans le vert bourgeon d'avril! + +Si bien, que cela s'envole +Et se disperse au printemps, +Et qu'une vague auréole +Sort de tous les nids chantants! + +Vois-tu, quoique notre gloire +Brille en ce que nous créons, +Et dans notre grande histoire +Pleine de grands panthéons; + +Quoique nous ayons des glaives, +Des temples, Chéops, Babel, +Des tours, des palais, des rêves, +Et des tombeaux jusqu'au ciel; + +Il resterait peu de choses +A l'homme, qui vit un jour, +Si Dieu nous ôtait les roses, +Si Dieu nous ôtait l'amour! + +Chelles, septembre 18... + + + + +XIX + +N'ENVIONS RIEN + + +O femme, pensée aimante + Et coeur souffrant, +Vous trouvez la fleur charmante + Et l'oiseau grand; + +Vous enviez la pelouse + Aux fleurs de miel; +Vous voulez que je jalouse + L'oiseau du ciel. + +Vous dites, beauté superbe + Au front terni, +Regardant tour à tour l'herbe + Et l'infini: + +«Leur existence est la bonne; + Là, tout est beau; +Là, sur la fleur qui rayonne. + Plane l'oiseau! + +«Près de vous, aile bénie, + Lys enchanté, +Qu'est-ce, hélas! que le génie + Et la beauté? + +«Fleur pure, alouette agile, + A vous le prix! +Toi, tu dépasses Virgile; + Toi, Lycoris! + +«Quel vol profond dans l'air sombre! + Quels doux parfums!--» +Et des pleurs brillent sous l'ombre + De vos cils bruns. + +Oui, contemplez l'hirondelle, + Les liserons; +Mais ne vous plaignez pas, belle, + Car nous mourrons! + +Car nous irons dans la sphère + De l'éther pur; +La femme y sera lumière, + Et l'homme azur; + +Et les roses sont moins belles + Que les houris; +Et les oiseaux ont moins d'ailes + Que les esprits! + +Août 18... + + + + +XX + +IL FAIT FROID + + +L'hiver blanchit le dur chemin. +Tes jours aux méchants sont en proie. +La bise mord ta douce main; +La haine souffle sur ta joie. + +La neige emplit le noir sillon. +La lumière est diminuée...-- +Ferme ta porte à l'aquilon! +Ferme ta vitre à la nuée! + +Et puis laisse ton coeur ouvert! +Le coeur, c'est la sainte fenêtre. +Le soleil de brume est couvert; +Mais Dieu va rayonner peut-être! + +Doute du bonheur, fruit mortel; +Doute de l'homme plein d'envie; +Doute du prêtre et de l'autel; +Mais crois à l'amour, ô ma vie! + +Crois à l'amour, toujours entier, +Toujours brillant sous tous les voiles! +A l'amour, tison du foyer! +A l'amour rayon des étoiles! + +Aime et ne désespère pas, +Dans ton âme où parfois je passe, +Où mes vers chuchotent tout bas, +Laisse chaque chose à sa place. + +La fidélité sans ennui, +La paix des vertus élevées, +Et l'indulgence pour autrui, +Éponge des fautes lavées. + +Dans ta pensée où tout est beau, +Que rien ne tombe ou ne recule. +Fais de ton amour ton flambeau. +On s'éclaire de ce qui brûle. + +A ces démons d'inimitié, +Oppose ta douceur sereine, +Et reverse-leur en pitié +Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine. + +La haine, c'est l'hiver du coeur. +Plains-les! mais garde ton courage. +Garde ton sourire vainqueur; +Bel arc-en-ciel, sors de l'orage! + +Garde ton amour éternel. +L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme? +Dieu ne retire rien du ciel, +Ne retire rien de ton âme! + +Décembre 18... + + + + +XXI + + +Il lui disait: «Vois-tu, si tous deux nous pouvions, +L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons, +Ivres de douce extase et de mélancolie, +Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie; +Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou, +Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où, +Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses, +Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses; +«Une maison petite avec des fleurs, un peu +De solitude, un peu de silence, un ciel bleu, +La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose, +De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?» + +Juillet 18... + + + + +XXII + + +Aimons toujours! aimons encore! +Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit. +L'amour, c'est le cri de l'aurore, +L'amour, c'est l'hymne de la nuit. + +Ce que le flot dit aux rivages, +Ce que le vent dit aux vieux monts, +Ce que l'astre dit aux nuages, +C'est le mot ineffable: Aimons! + +L'amour fait songer, vivre et croire. +Il a, pour réchauffer le coeur, +Un rayon de plus que la gloire, +Et ce rayon, c'est le bonheur! + +Aime! qu'on les loue ou les blâme, +Toujours les grands coeurs aimeront: +Joins cette jeunesse de l'âme +A la jeunesse de ton front! + +Aime, afin de charmer tes heures! +Afin qu'on voie en tes beaux yeux +Des voluptés intérieures +Le sourire mystérieux! + +Aimons-nous toujours davantage! +Unissons-nous mieux chaque jour. +Les arbres croissent en feuillage; +Que notre âme croisse en amour! + +Soyons le miroir et l'image! +Soyons la fleur et le parfum! +Les amants, qui, seuls sous l'ombrage, +Se sentent deux et ne sont qu'un! + +Les poëtes cherchent les belles. +La femme, ange aux chastes faveurs, +Aime à rafraîchir sous ses ailes +Ces grands fronts brûlants et rêveurs. + +Venez à nous, beautés touchantes! +Viens à moi, toi, mon bien, ma loi! +Ange! viens à moi quand tu chantes, +Et, quand tu pleures, viens à moi! + +Nous seuls comprenons vos extases; +Car notre esprit n'est point moqueur; +Car les poëtes sont les vases +Où les femmes versent leur coeur. + +Moi qui ne cherche dans ce monde +Que la seule réalité, +Moi qui laisse fuir comme l'onde +Tout ce qui n'est que vanité, + +Je préfère, aux biens dont s'enivre +L'orgueil du soldat ou du roi, +L'ombre que tu fais sur mon livre +Quand ton front se penche sur moi. + +Toute ambition allumée +Dans notre esprit, brasier subtil, +Tombe en cendre ou vole en fumée, +Et l'on se dit: «Qu'en reste-t-il?» + +Tout plaisir, fleur à peine éclose +Dans notre avril sombre et terni, +S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose, +Et l'on se dit: «C'est donc fini!» + +L'amour seul reste. O noble femme, +Si tu veux, dans ce vil séjour, +Garder ta foi, garder ton âme, +Garder ton Dieu, garde l'amour! + +Conserve en ton coeur, sans rien craindre, +Dusses-tu pleurer et souffrir, +La flamme qui ne peut s'éteindre +Et la fleur qui ne peut mourir! + +Mai 18... + + + + +XXIII + +APRÈS L'HIVER + + +Tout revit, ma bien-aimée! +Le ciel gris perd sa pâleur; +Quand la terre est embaumée, +Le coeur de l'homme est meilleur. + +En haut, d'où l'amour ruisselle, +En bas, où meurt la douleur, +La même immense étincelle +Allume l'astre et la fleur. + +L'hiver fuit, saison d'alarmes, +Noir avril mystérieux +Où l'âpre sève des larmes +Coule, et du coeur monte aux yeux. + +O douce désuétude +De souffrir et de pleurer! +Veux-tu, dans la solitude, +Nous mettre à nous adorer? + +La branche au soleil se dore +Et penche, pour l'abriter, +Ses boutons qui vont éclore +Sur l'oiseau qui va chanter. + +L'aurore où nous nous aimâmes +Semble renaître à nos yeux; +Et mai sourit dans nos âmes +Comme il sourit dans les cieux. + +On entend rire, on voit luire +Tous les êtres tour à tour, +La nuit, les astres bruire, +Et les abeilles, le jour. + +Et partout nos regards lisent, +Et, dans l'herbe et dans les nids, +De petites voix nous disent: +«Les aimants sont les bénis!» + +L'air enivre; tu reposes +A mon cou tes bras vainqueurs.-- +Sur les rosiers que de roses! +Que de soupirs dans nos coeurs! + +Comme l'aube, tu me charmes; +Ta bouche et tes yeux chéris +Ont, quand tu pleures, ses larmes, +Et ses perles quand tu ris. + +La nature, soeur jumelle +D'Ève et d'Adam et du jour, +Nous aime, nous berce et mêle +Son mystère à notre amour. + +Il suffit que tu paraisses +Pour que le ciel, t'adorant, +Te contemple; et, nos caresses, +Toute l'ombre nous les rend! + +Clartés et parfums nous-mêmes, +Nous baignons nos coeurs heureux +Dans les effluves suprêmes +Des éléments amoureux. + +Et, sans qu'un souci t'oppresse, +Sans que ce soit mon tourment, +J'ai l'étoile pour maîtresse; +Le soleil est ton amant; + +Et nous donnons notre fièvre +Aux fleurs où nous appuyons +Nos bouches, et notre lèvre +Sent le baiser des rayons. + +Juin 18... + + + + +XXIV + + +Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande! + Que demain soit doux comme hier! +Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande + Le découragement amer, +Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dénouent, +Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli, + Dans l'ombre, à petit bruit secouent + Les froides ailes de l'oubli! + +Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime! + Mes chants dans mon âme allumés! +Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même! + Après avoir souffert, aimez! +Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres, +L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs, + Tout ce qui luit dans les ténèbres, + Tout ce qui sourit dans les pleurs! + +Octobre 18... + + + + +XXV + + +Je respire où tu palpites, +Tu sais; à quoi bon, hélas! +Rester là si tu me quittes, +Et vivre si tu t'en vas? + +A quoi bon vivre, étant l'ombre +De cet ange qui s'enfuit! +A quoi bon, sous le ciel sombre, +N'être plus que de la nuit? + +Je suis la fleur des murailles, +Dont avril est le seul bien. +Il suffit que tu t'en ailles +Pour qu'il ne reste plus rien. + +Tu m'entoures d'auréoles; +Te voir est mon seul souci. +Il suffit que tu t'envoles +Pour que je m'envole aussi. + +Si tu pars, mon front se penche; +Mon âme au ciel, son berceau, +Fuira, car dans ta main blanche +Tu tiens ce sauvage oiseau. + +Que veux-tu que je devienne, +Si je n'entends plus ton pas? +Est-ce ta vie ou la mienne +Qui s'en va? Je ne sais pas. + +Quand mon courage succombe, +J'en reprends dans ton coeur pur; +Je suis comme la colombe +Qui vient boire au lac d'azur. + +L'amour fait comprendre à l'âme +L'univers, sombre et béni; +Et cette petite flamme +Seule éclaire l'infini. + +Sans toi, toute la nature +N'est plus qu'un cachot fermé, +Où je vais à l'aventure, +Pâle et n'étant plus aimé. + +Sans toi, tout s'effeuille et tombe; +L'ombre emplit mon noir sourcil; +Une fête est une tombe, +La patrie est un exil. + +Je t'implore et te réclame; +Ne fuis pas loin de mes maux, +O fauvette de mon âme +Qui chantes dans mes rameaux! + +De quoi puis-je avoir envie, +De quoi puis-je avoir effroi, +Que ferai-je de la vie, +Si tu n'es plus près de moi? + +Tu portes dans la lumière, +Tu portes dans les buissons, +Sur une aile ma prière, +Et sur l'autre mes chansons. + +Que dirai-je aux champs que voile +L'inconsolable douleur? +Que ferai-je de l'étoile? +Que ferai-je de la fleur? + +Que dirai-je au bois morose +Qu'illuminait ta douceur? +Que répondrai-je à la rose +Disant: «Où donc est ma soeur?» + +J'en mourrai; fuis, si tu l'oses. +A quoi bon, jours révolus! +Regarder toutes ces choses +Qu'elle ne regarde plus? + +Que ferai-je de la lyre, +De la vertu, du destin? +Hélas! et, sans ton sourire, +Que ferai-je du matin? + +Que ferai-je seul, farouche, +Sans toi, du jour et des cieux, +De mes baisers sans ta bouche, +Et de mes pleurs sans tes yeux! + +Août 18... + + + + +XXVI + +CRÉPUSCULE + + +L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires, +Frissonne; au fond du bois, la clairière apparaît; +Les arbres sont profonds et les branches sont noires; +Avez-vous vu Vénus à travers la forêt? + +Avez-vous vu Vénus au sommet des collines? +Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants? +Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines; +L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants. + +Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe? +Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs. +Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe; +Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs. + +Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie, +O couples qui passez sous le vert coudrier. +Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie, +On emporta d'amour, on l'emploie à prier. + +Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles. +Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau. +Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles, +Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau. + +La forme d'un toit noir dessine une chaumière; +On entend dans les prés le pas lourd du faucheur; +L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière, +Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur. + +Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres. +L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents, +Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures, +Les prières des morts aux baisers des vivants. + +Chelles, août 18... + + + + +XXVII + +LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL + + +Oui, va prier à l'église, +Va; mais regarde en passant, +Sous la vieille voûte grise, +Ce petit nid innocent. + +Aux grands temples où l'on prie, +Le martinet, frais et pur, +Suspend la maçonnerie +Qui contient le plus d'azur. + +La couvée est dans la mousse +Du portail qui s'attendrit; +Elle sent la chaleur douce +Des ailes de Jésus-Christ. + +L'église, où l'ombre flamboie, +Vibre, émue à ce doux bruit; +Les oiseaux sont pleins de joie, +La pierre est pleine de nuit. + +Les saints, graves personnages +Sous les porches palpitants, +Aiment ces doux voisinages +Du baiser et du printemps. + +Les vierges et les prophètes +Se penchent dans l'âpre tour, +Sur ces ruches d'oiseaux faites +Pour le divin miel amour. + +L'oiseau se perche sur l'ange; +L'apôtre rit sous l'arceau. +«Bonjour, saint!» dit la mésange. +Le saint dit: «Bonjour, oiseau!» + +Les cathédrales sont belles +Et hautes sous le ciel bleu; +Mais le nid des hirondelles +Est l'édifice de Dieu. + +Lagny, juin 18... + + + + +XXVIII + +UN SOIR +QUE JE REGARDAIS LE CIEL + + +Elle me dit, un soir, en souriant: +--Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse +Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse, +Ou l'astre d'or qui monte à l'orient? +Que font vos yeux là-haut? je les réclame. +Quittez le ciel; regardez dans mon âme! + +Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez, +Où vos regards démesurés vont lire, +Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire? +Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers? +Oh! de mon coeur lève les chastes voiles. +Si tu savais comme il est plein d'étoiles! + +Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons, +Tout est en nous un radieux spectacle. +Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle, +Vaut bien Vénus qui brille sur les monts. +Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste; +Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste! + +C'est beau de voir un astre s'allumer. +Le monde est plein de merveilleuses choses. +Douce est l'aurore, et douces sont les roses. +Rien n'est si doux que le charme d'aimer! +La clarté vraie et la meilleure flamme, +C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme! + +L'amour vaut mieux, au fond des antres frais, +Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme. +Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme, +Le ciel bien loin et la femme tout près. +Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre: +«Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!» + +Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi. +Laisse ton ciel que de froids rayons dorent! +Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent, +Plus de beauté, plus de lumière aussi! +Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre. +L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre. + +Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujours +Dans nos transports une harmonie étrange? +Autour de nous la nature se change +En une lyre et chante nos amours! +Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse. +Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!-- + +Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait, +Avec son front posé sur sa main blanche, +Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche, +Et sa voix grave, et cet air qui me plaît; +Belle et tranquille, et de me voir charmée, +Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée. + +Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait; +Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles.... +Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles? +De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait? +C'est un destin bien triste que le nôtre, +Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre! + +O souvenir! trésor dans l'ombre accru! +Sombre horizon des anciennes pensées! +Chère lueur des choses éclipsées! +Rayonnement du passé disparu! +Comme du seuil et du dehors d'un temple, +L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple! + +Quand les beaux jours font place aux jours amers, +De tout bonheur il faut quitter l'idée; +Quand l'espérance est tout à fait vidée, +Laissons tomber la coupe au fond des mers. +L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie; +C'est la mer sombre où l'on jette sa joie. + +Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18... + + + + +LIVRE TROISIÈME + +LES LUTTES ET LES RÊVES + + + + +I + +ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE +DE LA DIVINA COMMEDIA + + +Un soir, dans le chemin je vis passer un homme +Vêtu d'un grand manteau comme un consul de Rome, +Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux. +Ce passant s'arrêta, fixant sur moi ses yeux +Brillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages, +Et me dit: «J'ai d'abord été, dans les vieux âges, +Une haute montagne emplissant l'horizon; +Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison, +Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres, +Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres, +Et je jetai des bruits étranges dans les airs; +Puis je fus un lion rêvant dans les déserts, +Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante; +Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.» + +Juillet 1843. + + + + +II + +MELANCHOLIA + + +Écoutez. Une femme au profil décharné, +Maigre, blême, portant un enfant étonné, +Est là qui se lamente au milieu de la rue. +La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue. +Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien +Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien; +Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille. +L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille. +Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé, +O penseurs, au milieu de ce groupe amassé, +Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire, +Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire. + +Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour, +Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour. +Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille! +Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille! +Elle travaille, et peut gagner dans son réduit, +En travaillant le jour, en travaillant la nuit, +Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile. +Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile, +Et chante au bord du toit tant que dure l'été. +Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité, +Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe; +Les jours sont courts, il faut allumer une lampe; +L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher. +O jeunesse! printemps! aube! en proie à l'hiver! +La faim passe bientôt sa griffe sous la porte, +Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte +Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or; +Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor; +Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille, +La misère, démon, qui lui parle à l'oreille. +L'ouvrage manque, hélas! cela se voit souvent. +Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vend +La pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure; +Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure! +A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--Voilà +Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla +Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte +A son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte. +Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels! +C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels, +La suivent dans la rue avec des cris de joie. +Malheureuse! elle traîne une robe de soie, +Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme aux abois! +Et le peuple sévère, avec sa grande voix, +Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme, +Lui dit quand elle vient: «C'est toi? Va-t'en, infâme!» + +Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids; +La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids, +Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille. +Regardez cette salle où le peuple fourmille; +Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien. +C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien. +Ce juge,--ce marchand,--fâché de perdre une heure, +Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure, +L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs. +Tous s'en vont en disant: «C'est bien!» bons et méchants, +Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle, +Levant les bras au ciel dans le fond de la salle. + +Un homme de génie apparaît. Il est doux, +Il est fort, il est grand; il est utile à tous; +Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule, +Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule; +Il luit; le jour qu'il jette est un jour éclatant; +Il apporte une idée au siècle qui l'attend; +Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires, +Agrandir les esprits, amoindrir les misères; +Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins, +Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins! +Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue! +Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue, +Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout, +Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout, +Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre. +Si c'est un orateur ou si c'est un ministre, +On le siffle. Si c'est un poëte, il entend +Ce choeur: «Absurde! faux! monstrueux! révoltant!» +Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme, +Debout, les bras croisés, le front levé, l'oeil calme, +Il contemple, serein, l'idéal et le beau; +Il rêve; et, par moments, il secoue un flambeau +Qui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine, +Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine; +Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours; +Orateur, il entasse efforts, travaux, discours; +Il marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste, +A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste. +Nul abri. Ce serait un ennemi public, +Un monstre fabuleux, dragon ou basilic, +Qu'il serait moins traqué de toutes les manières, +Moins entouré de gens armés de grosses pierres, +Moins haï!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront, +Il va semant la gloire, il recueille l'affront. +Le progrès est son but, le bien est sa boussole; +Pilote, sur l'avant du navire il s'isole; +Tout marin, pour dompter les vents et les courants, +Met tour à tour le cap sur des points différents, +Et, pour mieux arriver, dévie en apparence; +Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignorance +Sait tout, dénonce tout; il allait vers le nord, +Il avait tort; il va vers le sud, il a tort; +Si le temps devient noir, que de rage et de joie! +Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie, +L'âge vient, il couvait un mal profond et lent, +Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant, +Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière, +Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière, +Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit +S'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit, +S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme +Et, s'essuyant les yeux, dit: «C'était un grand homme!» + +Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit? +Ces doux êtres pensifs, que la lièvre maigrit? +Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules? +Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules; +Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement +Dans la même prison le même mouvement. +Accroupis sous les dents d'une machine sombre, +Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre, +Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, +Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. +Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue. +Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue. +Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las. +Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas! +Ils semblent dire à Dieu: «Petits comme nous sommes, +Notre père, voyez ce que nous font les hommes!» +O servitude infâme imposée à l'enfant! +Rachitisme! travail dont le souffle étouffant +Défait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée, +La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée, +Et qui ferait--c'est là son fruit le plus certain-- +D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin! + +Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre, +Qui produit la richesse en créant la misère, +Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil! +Progrès dont on demande: «Où va-t-il? que veut-il?» +Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme, +Une âme à la machine et la retire à l'homme! +Que ce travail, haï des mères, soit maudit! +Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit, +Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème! +O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même, +Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux, +Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux! + +Le pesant chariot porte une énorme pierre; +Le limonier, suant du mors à la croupière, +Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant +Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang. +Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête; +Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête; +C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons +Un vin plein de fureur, de cris et de jurons; +Oh! quelle est donc la loi formidable qui livre +L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre! +L'animal éperdu ne peut plus faire un pas; +Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas, +Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme, +Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme. +Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups +Tombant sur ce forçat qui traîne des licous, +Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche. +Si la corde se casse, il frappe avec le manche, +Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié; +Et le cheval, tremblant, hagard, estropié, +Baisse son cou lugubre et sa tête égarée; +On entend, sous les coups de la botte ferrée, +Sonner le ventre nu du pauvre être muet! +Il râle; tout à l'heure encore il remuait; +Mais il ne bouge plus, et sa force est finie; +Et les coups furieux pleuvent; son agonie +Tente un dernier effort; son pied fait un écart, +Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard; +Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble, +Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble; +Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni, +Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini, +Où luit vaguement l'âme effrayante des choses. +Hélas! + + Cet avocat plaide toutes les causes; +Il rit des généreux qui désirent savoir +Si blanc n'a pas raison avant de dire noir; +Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre, +Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre; +Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut. +Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot, +Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame. +La foule hait cet homme et proscrit cette femme; +Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé. +L'opinion rampante accable l'opprimé, +Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse. +De l'inventeur mourant le parasite engraisse. +Le monde parle, assure, affirme, jure, ment, +Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement. +Le puissant resplendit et du destin se joue; +Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue, +Sa fiente épanouie engendre son flatteur. +Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur. +O hideux coin de rue où le chiffonnier morne +Va, tenant à la main sa lanterne de corne, +Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants! +Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sûr? Les vents. +Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire; +Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'âme noire; +Il se courbe; il sera votre maître demain. + +Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin; +Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille; +Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille; +Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau; +Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau; +Ta cahute, au niveau du fossé de la route, +Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute; +Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir +Pour manger le matin et pour jeûner le soir; +Et, fantôme suspect devant qui l'on recule, +Regardé de travers quand vient le crépuscule, +Pauvre au point d'alarmer les allants et venants, +Frère sombre et pensif des arbres frissonnants, +Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage; +Autrefois, homme alors dans la force de l'âge, +Quand tu vis que l'Europe implacable venait, +Et menaçait Paris et notre aube qui naît, +Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée, +Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée +Se ruer, et le nord revomir Attila, +Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là, +Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne, +Un des grands paysans de la grande Champagne. +C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon, +Une calèche arrive, et, comme un tourbillon, +Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues, +Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues. +Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passant +Fit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang; +Il jouait à la baisse, et montait à mesure +Que notre chute était plus profonde et plus sûre; +Il fallait un vautour à nos morts; il le fut; +Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût, +Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes; +Moscou remplit ses prés de meules odorantes; +Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets, +Et la Bérésina charriait un palais; +Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles, +Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles, +Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau, +Un million joyeux sortit de Waterloo; +Si bien que du désastre il a fait sa victoire, +Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire, +Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher, +A coupé sur la France une livre de chair. +Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère; +Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire, +C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas! + +Les carrefours sont pleins de chocs et de combats. +Les multitudes vont et viennent dans les rues. +Foules! sillons creusés par ces mornes charrues: +Nuit, douleur, deuil! champ triste où souvent a germé +Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé! +Vie et mort! onde où l'hydre à l'infini s'enlace! +Peuple océan jetant l'écume populace! +Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs; +Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs, +Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances, +Qu'on distingue à travers de vagues transparences, +Ses rudes appétits, redoutables aimants, +Ses prostitutions, ses avilissements, +Et la fatalité de ses moeurs imperdables, +La misère épaissit ses couches formidables. +Les malheureux sont là, dans le malheur reclus. +L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux, +Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres, +Roulent l'obscur filet des pénalités sombres. +Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit, +Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit; +Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres; +Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres; +Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons, +Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons; +Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère. +Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mère. +Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux. +Qui dit: «J'ai froid?» L'aïeule. Et qui dit: «J'ai faim?» Tous! +Et le fond est horreur, et la surface est joie. +Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie, +Et sur le pâle amas des cris et des douleurs, +Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs! +Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée: +A quel néant jeter la journée insensée? +Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil! +Poussière dont les grains semblent d'or au soleil! +Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve, +Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêve +L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus. +Quand on voile Lazare, on efface Jésus. +Ils ne regardent pas dans les ombres moroses. +Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses, +La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais +Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets. +Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases. +Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases, +Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit; +Éden étrange fait de lumière et de nuit. +Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes, +Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes +De quelque arbre céleste épanoui plus haut. +Noir paradis dansant sur l'immense cachot! +Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombre +Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre, +Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs. +Les valses, visions, passent dans les miroirs. +Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales, +Les galops effrénés courent; par intervalles, +Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit, +On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit; +Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées; +La musique, jetant les notes à poignées, +Revient, et les regards s'allument, et l'archet, +Bondissant, ressaisit la foule qui marchait. +O délire! et d'encens et de bruit enivrées, +L'heure emporte en riant les rapides soirées, +Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux. +D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux, +Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent, +Où des spectres riants ou sanglants apparaissent, +Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert, +Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert, +Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre, +Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre, +Pendant que les greniers grelottent sous les toits, +Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix, +Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient. +Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient, +Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux, +Deux poteaux soutenant un triangle hideux, +Qui sortent lentement du noir pavé des villes...-- + +O forêts! bois profonds! solitudes! asiles! + +Paris, juillet 1838. + + + + +III + +SATURNE + + +I + +Il est des jours de brume et de lumière vague, +Où l'homme, que la vie à chaque instant confond, +Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague, +S'accoude au bord croulant du problème sans fond; + +Où le songeur, pareil aux antiques augures, +Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit, +Médite en regardant fixement les figures + Qu'on a dans l'ombre de l'esprit; + +Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres. +Des spectres du dehors errer sur le plafond, +Il sonde le destin, et contemple les ombres +Que nos rêves jetés parmi les choses font! + +Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtre +Une montagne, un bois, l'océan qui dit tout, +Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître, + En soi-même on voit tout à coup + +Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent, +Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur, +Éclore des clartés effrayantes qui donnent +Des éblouissements à l'oeil intérieur; + +De sorte qu'une fois que ces visions glissent +Devant notre paupière en ce vallon d'exil, +Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent + L'arcade sombre du sourcil! + + +II + +Donc, puisque j'ai parlé de ces heures de doute +Où l'on trouve le calme et l'autre le remords, +Je ne cacherai pas au peuple qui m'écoute +Que je songe souvent à ce que font les morts; + +Et que j'en suis venu--tant la nuit étoilée +A fatigué de fois mes regards et mes voeux, +Et tant une pensée inquiète est mêlée + Aux racines de mes cheveux!-- + +A croire qu'à la mort, continuant sa route, +L'âme, se souvenant de son humanité, +Envolée à jamais sous la céleste voûte, +A franchir l'infini passait l'éternité! + +Et que les morts voyaient l'extase et la prière, +Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore, +Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière, + Au vol rayonnant, aux pieds d'or, + +Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes, +Semble une âme visible en ce monde réel, +Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes, +Leur laisse le parfum en leur prenant le miel! + +Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même, +Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil, +Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme, + Vers à vers, soleil à soleil! + +Admirer tout système en ses formes fécondes, +Toute création dans sa variété, +Et, comparant à Dieu chaque face des mondes, +Avec l'âme de tout confronter leur beauté! + +Et que chacun ferait ce voyage des âmes, +Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré. +Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmes + Sont comme un livre déchiré. + +Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire, +Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir, +Châtiés à la fois par le ciel et la terre, +Par l'aspiration et par le souvenir! + + +III + +Saturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres! +Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit! +Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres! + Enfer fait d'hiver et de nuit! + +Son atmosphère flotte en zones tortueuses. +Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur, +Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses +D'où tombe une éternelle et profonde terreur. + +Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile, +Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux; +Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile, + Se perd, sinistre, au fond des cieux! + +Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre, +Se sont épouvantés de ce globe hideux. +Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre, +En le voyant errer formidable autour d'eux! + + +IV + +Oh! ce serait vraiment un mystère sublime +Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau, +Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme, + Fût l'intérieur du tombeau! + +Que tout se révélât à nos paupières closes! +Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés!... +Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses? +Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez. + + +V + +Il est certain aussi que, jadis, sur la terre, +Le patriarche, ému d'un redoutable effroi, +Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère + Ont fait des songes comme moi; + +Que, dans sa solitude auguste, le prophète +Voyait, pour son regard plein d'étranges rayons, +Par la même fêlure aux réalités faite, +S'ouvrir le monde obscur des pâles visions; + +Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule, +Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit, +Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule + Le trouble de leur sombre esprit; + +Tandis que l'eau sortait des sources cristallines, +Et que les grands lions, de moments en moments, +Vaguement apparus au sommet des collines, +Poussaient dans le désert de longs rugissements! + +Avril 1839. + + + + +IV + +ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX + + +Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. +Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit. +Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit. +Vous qui passez, venez à lui, car il demeure. + +Mars 1842. + + + + +V + +QUIA PULVIS ES + + + Ceux-ci partent, ceux-là demeurent. +Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent, +Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois. +Hélas! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes, + Sur toutes les têtes des hommes, + Sur toutes les feuilles des bois. + + Ceux qui restent à ceux qui passent +Disent:--Infortunés! déjà vos fronts s'effacent. +Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit! +Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres! + Vous allez dormir sous les marbres! + Vous allez tomber dans la nuit!-- + + Ceux qui passent à ceux qui restent +Disent:--Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent! +Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants, +Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes. + Vivants! vous êtes des fantômes; + C'est nous qui sommes les vivants!-- + +Février 1843 + + + + +VI + +LA SOURCE + + +Un lion habitait près d'une source; un aigle + Y venait boire aussi. +Or, deux héros, un jour, deux rois--souvent Dieu règle + La destinée ainsi-- + +Vinrent à cette source où des palmiers attirent + Le passant hasardeux, +Et, s'étant reconnus, ces hommes se battirent + Et tombèrent tous deux. + +L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes, + Et leur dit, rayonnant: +--Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtes + Qu'une ombre maintenant! + +O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse, + Ne seront plus demain +Que des cailloux mêlés, sans qu'on les reconnaisse, + Aux pierres du chemin! + +Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude, + Ce duel, ce talion!...-- +Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitude + Avec lui, le lion. + +Nous venons tous deux boire à la même fontaine, + Rois dans les mêmes lieux; +Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine, + Et je garde les cieux. + +Octobre 1846. + + + + +VII + +LA STATUE + + +Quand l'empire romain tomba désespéré, +--Car, ô Rome, l'abîme où Carthage a sombré + Attendait que tu la suivisses!-- +Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé, +Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé + Tous les Césars et tous les vices; + +Quand il expira, vide et riche comme Tyr; +Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir + Le pied du maître sur leurs nuques; +Ivre de vin, de sang et d'or; continuant +Caton par Tigellin, l'astre par le néant, + Et les géants par les eunuques; + +Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait. +Le pâle cénobite y songeait, inquiet, + Dans les antres visionnaires; +Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit +Sur ce monde damné, sur ce festin maudit, +Un écroulement de tonnerres. + +Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil, +Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil, + Planèrent avec des huées; +Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs, +Les glaives monstrueux des sept archanges noirs + Flamboyèrent dans les nuées. + +Juvénal, qui peignit ce gouffre universel, +Est statue aujourd'hui; la statue est de sel, + Seule sous le nocturne dôme; +Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameaux +Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots: + Pour avoir regardé Sodôme. + +Février 1843. + + + + +VIII + + +Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austère, +Le poëme éternel!--La Bible?--Non, la terre. +Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu, +Lisait les vers d'Homère, et moi les fleurs de Dieu. +J'épèle les buissons, les brins d'herbe, les sources; +Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses +Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds. +Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés, +Et j'étudie à fond le texte, et je me penche, +Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche. +Donc, courbé,--c'est ainsi qu'en marchant je traduis +La lumière en idée, en syllabes les bruits,-- +J'étais en train de lire un champ, page fleurie. +Je fus interrompu dans cette rêverie; +Un doux martinet noir avec un ventre blanc +Me parlait; il disait:--O pauvre homme, tremblant +Entre le doute morne et la foi qui délivre, +Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre. +Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité, +Et que les champs profonds t'emplissent de clarté! +Il est sain de toujours feuilleter la nature, +Car c'est la grande lettre et la grande écriture; +Car la terre, cantique où nous nous abîmons, +A pour versets les bois et pour strophes les monts! +Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'homme +Qui, bien questionné par l'âme, ne se nomme. +Médite. Tout est plein de jour, même la nuit; +Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit, +A des rayons: la roue au dur moyeu, l'étoile, +La fleur, et l'araignée au centre de sa toile. +Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer. +Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer, +L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sage +Voit serpenter des sens qu'il saisit au passage. +Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu; +Et voir la vérité, c'est trouver la vertu. +Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie. +Le monde est l'oeuvre où rien ne ment et ne dévie, +Et dont les mots sacrés répandent de l'encens. +L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens. +Oui, la création tout entière, les choses, +Les êtres, les rapports, les éléments, les causes, +Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir, +L'arabesque des bois sur les cuivres du soir, +La bête, le rocher, l'épi d'or, l'aile peinte, +Tout cet ensemble obscur, végétation sainte, +Compose en se croisant ce chiffre énorme: DIEU. +L'éternel est écrit dans ce qui dure peu; +Toute l'immensité, sombre, bleue, étoilée, +Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée; +On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit. +Le lys que tu comprends en toi s'épanouit; +Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme. +Les fleurs chastes, d'où sort une invisible flamme, +Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin; +C'est l'âme qui les doit cueillir, et non la main. +Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre; +Aussi tu deviens bon, juste et sage; et dans l'ombre +Tu reprends la candeur sublime du berceau.-- +Je répondis:--Hélas! tu te trompes, oiseau. +Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe; +Mon âme ne sera blanche que dans la tombe; +Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou méchant. +Et je continuai la lecture du champ. + +Juillet 1833. + + + + +IX + + +Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans. +Ton regard dit: Matin, et ton front dit: Printemps. +Il semble que ta main porte un lys invisible. +Don Juan te voit passer et murmure: «Impossible!» +Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté. +La nature s'égaye à toute ta clarté; +Tu fais une lueur sous les arbres; la guêpe +Touche ta joue en fleur de son aile de crêpe; +La mouche à tes yeux vole ainsi qu'à des flambeaux. +Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos +Et les marins d'Hydra, s'ils te voyaient sans voiles, +Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'étoiles. +Les êtres de l'azur froncent leur pur sourcil, +Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil, +Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée. +Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée, +Un ange vient baiser ton pied quand il est nu, +Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu. + +Février 1843. + + + + +X + +AMOUR + + +Amour! «Loi,» dit Jésus. «Mystère,» dit Platon. +Sait-on quel fil nous lie au firmament? Sait-on +Ce que les mains de Dieu dans l'immensité sèment? +Est-on maître d'aimer? pourquoi deux êtres s'aiment, +Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui fuit, +Au moucheron qui vole à la flamme la nuit, +Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mûre! +Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure! +Demande aux nids profonds qu'avril met en émoi +Le coeur éperdu crie: Est-ce que je sais, moi? +Cette femme a passé: je suis fou. C'est l'histoire. +Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire; +En plein midi, joyeuse, une fleur au corset, +Illumination du jour, elle passait; +Elle allait, la charmante, et riait, la superbe; +Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe; +Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla; +Et comment voulez-vous que j'échappe à cela? +Est-ce que je sais, moi? c'était au temps des roses; +Les arbres se disaient tout bas de douces choses; +Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté. +J'aime!--O Rodin, Vouglans, Delancre! prévôté, +Bailliage, châtelet, grand'chambre, saint-office, +Demandez le secret de ce doux maléfice +Aux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard, +Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard, +Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse, +A ce magicien, à cette charmeresse! +Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois, +Vous font recommencer les mêmes pas cent fois, +A la branche de mai, cette Armide qui guette, +Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette! +Demandez à la vie, à la nature, aux cieux, +Au vague enchantement des champs mystérieux! +Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme! +Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme +Aux sources dont le coeur écoute les sanglots, +Au soupir éternel des forêts et des flots. +Dressez procès-verbal contre les pâquerettes +Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes; +Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amants +Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants, +Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre, +Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre, +Et l'extase chantant des hymnes inconnus, +Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus, +Sur l'herbe que la brise agite par bouffées, +Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées, +Éperdus, possédés d'un adorable ennui, +Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui! +Quoi! nous sommes encore aux temps où la Tournelle, +Déclarant la magie impie et criminelle, +Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour, +Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour! + +Juillet 1843. + + + + +XI + + +Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément +Où les vivants pensifs travaillent tristement, +Et qui donne à regret à cette race humaine +Un peu de pain pour tant de labeur et de peine; +Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats; +Des cités d'où s'en vont, en se tordant les bras, +La charité, la paix, la foi, soeurs vénérables; +L'orgueil chez les puissants et chez les misérables; +La haine au coeur de tous; la mort, spectre sans yeux, +Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux; +Sur tous les hauts sommets des brumes répandues; +Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues; +Toutes les passions engendrant tous les maux; +Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux; +Là le désert torride, ici les froids polaires; +Des océans émus de subites colères, +Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit; +Des continents couverts de fumée et de bruit, +Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme, +Où toujours quelque part fume une ville en flamme, +Où se heurtent sanglants les peuples furieux;-- + +Et que tout cela fasse un astre dans les cieux! + +Octobre 1840. + + + + +XII + +EXPLICATION + + +La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange. +L'un est fait de splendeur; l'autre est pétri de fange. +Toute étoile est soleil; tout astre est paradis. +Autour des globes purs sont les mondes maudits; +Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette, +Le soleil paradis traîne l'enfer planète. + +L'ange habitant de l'astre est faillible; et, séduit, +Il peut devenir l'homme habitant de la nuit. +Voilà ce que le vent m'a dit sur la montagne. + +Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagne +Où la vie en pleurant, jusqu'au jour du réveil, +Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil. +Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible. +La mort est là, vannant les âmes dans un crible, +Qui juge, et, de la vie invisible témoin, +Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin. + +O globes sans rayons et presque sans aurores! +Énorme Jupiter fouetté de météores, +Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan, +O nocturne Uranus! ô Saturne au carcan! +Châtiments inconnus! rédemptions! mystères! +Deuils! ô lunes encor plus mortes que les terres! +Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font? +L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond, +Comme on entend, le soir, la plainte des cigales. +Mondes spectres, tirant des chaînes inégales, +Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s'enfuit. +Rougis confusément d'un reflet dans la nuit, +Implorant un messie, espérant des apôtres, +Seuls, séparés, les uns en arrière des autres, +Tristes, échevelés par des souffles hagards, +Jetant à la clarté de farouches regards, +Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes, +Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes, +Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux, +Autour du paradis ils tournent envieux; +Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres, +On voit passer au loin toutes ces faces sombres. + +Novembre 1840. + + + + +XIII + +LA CHOUETTE + + +Une chouette était sur la porte clouée; +Larve de l'ombre au toit des hommes échouée. +La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts, +Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers, +Dans la bête sauvage et la bête de somme, +Toujours en dialogue avec l'esprit de l'homme, +Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont +Ses signes, alphabet formidable et profond; +Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte, +Parle deux langues: l'une, admirable et correcte, +L'autre, obscur bégaîment. L'éléphant aux pieds lourds, +Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours, +Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe, +Sont le langage altier et splendide, le verbe; +Et la chauve-souris, le crapaud, le putois, +Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois. +Or, j'étais là, pensif, bienveillant, presque tendre, +Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre +Ce qu'entre les trois clous où son spectre pendait, +Aux vivants, aux souffrants, au boeuf triste, au baudet, +Disait, hélas! la pauvre et sinistre chouette, +Du côté noir de l'être informe silhouette. + +Elle disait: + «Sur son front sombre +Comme la brume se répand! +Il remplit tout le fond de l'ombre. +Comme sa tête morte pend! +De ses yeux coulent ses pensées. +Ses pieds troués, ses mains percées + +Bleuissent à l'air glacial. +Oh! comme il saigne dans le gouffre! +Lui qui faisait le bien, il souffre +Comme moi qui faisais le mal. + +«Une lumière à son front tremble.» +Et la nuit dit au vent: «Soufflons +Sur cette flamme!» et, tous ensemble, +Les ténèbres, les aquilons, +La pluie et l'horreur, froides bouches, +Soufflent, hagards, hideux, farouches, +Et dans la tempête et le bruit +La clarté reparaît grandie...-- +Tu peux éteindre un incendie, +Mais pas une auréole, ô nuit! + +«Cette âme arriva sur la terre, +Qu'assombrit le soir incertain; +Elle entra dans l'obscur mystère +Que l'ombre appelle son destin; +Au mensonge, aux forfaits sans nombre, +A tout l'horrible essaim de l'ombre, +Elle livrait de saints combats; +Elle volait, et ses prunelles +Semblaient deux lueurs éternelles +Qui passaient dans la nuit d'en bas. + +«Elle allait parmi les ténèbres, +Poursuivant, chassant, dévorant +Les vices, ces taupes funèbres, +Le crime, ce phalène errant; +Arrachant de leurs trous la haine, +L'orgueil, la fraude qui se traîne, +L'âpre envie, aspic du chemin, +Les vers de terre et les vipères, +Que la nuit cache dans les pierres +Et le mal dans le coeur humain! + +«Elle cherchait ces infidèles, +L'Achab, le Nemrod, le Mathan, +Que, dans son temple et sous ses ailes, +Réchauffe le faux dieu Satan, +Les vendeurs cachés sous les porches, +Le brûleur allumant ses torches +Au même feu que l'encensoir; +Et, quand elle l'avait trouvée, +Toute la sinistre couvée +Se hérissait sous l'autel noir. + +«Elle allait, délivrant les hommes +De leurs ennemis ténébreux; +Les hommes, noirs comme nous sommes, +Prirent l'esprit luttant pour eux; +Puis ils clouèrent, les infâmes, +L'âme qui défendait leurs âmes, +L'être dont l'oeil jetait du jour; +Et leur foule, dans sa démence, +Railla cette chouette immense +De la lumière et de l'amour! + +«Race qui frappes et lapides, +Je te plains! hommes, je vous plains! +Hélas! je plains vos poings stupides, +D'affreux clous et de marteaux pleins! +Vous persécutez pêle-mêle +Le mal, le bien, la griffe et l'aile, +Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux! +Vous clouez de vos mains mal sûres +Les hiboux au seuil des masures, +Et Christ sur la porte des cieux!» + +Mai 1843. + + + + +XIV + +A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT + + +Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange + Qu'il est d'autres anges là-haut, +Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change, + Qu'il est doux d'y rentrer bientôt; + +Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres, + Une tente aux riches couleurs, +Un jardin bleu rempli de lys qui sont des astres, + Et d'étoiles qui sont des fleurs; + +Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire, + Où toujours, se laissant charmer, +On a les chérubins pour jouer et pour rire, + Et le bon Dieu pour nous aimer; + +Qu'il est doux d'être un coeur qui brûle comme un cierge, + Et de vivre, en toute saison, +Près de l'enfant Jésus et de la sainte Vierge + Dans une si belle maison! + +Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère, + A ce fils si frêle et si doux, +Que vous étiez à lui dans cette vie amère, + Mais aussi qu'il était à vous; + +Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille, + Mais que plus tard on la défend; +Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille, + D'un homme qui soit son enfant; + +Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âme + Que Dieu veut qu'on reste ici-bas, +La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme, + Pour les douleurs et les combats; + +Si bien qu'un jour, ô deuil! irréparable perte! + Le doux être s'en est allé!...-- +Hélas! vous avez donc laissé la cage ouverte, + Que votre oiseau s'est envolé! + +Avril 1843. + + + + +XV + +ÉPITAPHE + + +Il vivait, il jouait, riante créature. +Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô nature? +N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs, +Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amère? +Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère, +Et de l'avoir caché sous des touffes de fleurs? + +Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuplée, +Tu n'es pas plus joyeuse, ô nature étoilée! +Et le coeur de la mère en proie à tant de soins, +Ce coeur où toute joie engendre une torture, +Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature, +Est vide et désolé pour cet enfant de moins! + +Mai 1843. + + + + +XVI + +LE MAITRE D'ÉTUDES + + +Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui +Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui; +Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître! +Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître, +Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains, +Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux Romains +Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres, +Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres, +Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons. +Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons +Mais, lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme; +L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme, +Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné, +Votre frère, écoliers, et votre frère aîné, +Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres, +Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres, +Indigent, chancelant, et cependant vainqueur, +Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur, +A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse. +Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse! + +Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort, +Les inégalités des âmes et du sort; +Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine, +Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine, +Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand. +Songez que, triste, en butte au souci dévorant, +A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière +Vous verse la raison, le savoir, la lumière, +Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain. +Oh! dans la longue salle aux tables de sapin, +Enfants, faites silence à la lueur des lampes! +Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes: +Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits. +L'herbe que mord la dent cruelle des brebis, +C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme. +Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme; +Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleurs +Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs! +Aux heures du travail votre ennui le dévore, +Aux heures du plaisir vous le rongez encore; +Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous, +Et, pareille au papier qu'on distribue à tous, +Page blanche d'abord, devient lentement noire. +Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire; +Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot, +Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt, +Toutes en même temps dans son esprit écrivent. +Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent, +Vous répandez votre encre à flots sur cet azur; +Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur, +De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle. +Le nuage d'ennui passe et se renouvelle. +Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut. +Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud. +Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre, +Laisser voler son âme aux chimères sans nombre, +Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants, +Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments, +Et le font retomber des voûtes immortelles; +Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes. +Saint et grave martyr changeant de chevalet, +Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est +Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies; +Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies, +Il porte sur son front votre essaim orageux; +Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux, +Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête. +Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête; +Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant. + +Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachant +De sa bonne action comme d'une mauvaise, +Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise, +Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait, +Peut-être a des parents qu'il soutient en secret, +Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles, +Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles, +Et de cette sueur qui coule sur sa chair, +Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver, +Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère; +Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère; +De sorte que, vivant à son ombre sans bruit, +Une colombe vient la boire dans la nuit! +Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue, +Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue, +Traîne la chaîne! hélas, pour lui, pour son destin, +Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain, +Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle, +Votre cage d'un jour est prison éternelle! +Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas! +Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas! +L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie; +Vous vous envolerez demain en pleine vie; +Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui, +Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui; +Demain, même en juillet, sera toujours décembre, +Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre, +Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux; +Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux. +Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte, +Toujours il sera là, seul sous la sombre porte, +Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté, +Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté. +Oh! que votre pensée aime, console, encense +Ce sublime forçat du bagne d'innocence! +Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit. +Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit +Celui qui vous grandit, celui qui vous élève, +Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive, +Art et science, afin qu'en marchant au tombeau, +Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau! +Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste +De conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste, +Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit! +Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit. + +Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classe +Un chuchotement vague endort son âme lasse, +Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs, +Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants, +Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide, +Et de Virgile, cygne errant du vers limpide, +Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux, +Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux, +Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée, +Pour l'humble défricheur de la jeune pensée, +Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fend +Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant, +De tous ces livres pleins de hautes harmonies, +La bénédiction sereine des génies! + +Juin 1842. + + + + +XVII + +CHOSE VUE +UN JOUR DE PRINTEMPS + + +Entendant des sanglots, je poussai cette porte. + +Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte. +Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard. +Sur le grabat gisait le cadavre hagard; +C'était déjà la tombe et déjà le fantôme. +Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume. + +Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards. +On voyait, comme une aube à travers des brouillards, +Aux lèvres de la morte un sinistre sourire; +Et l'aîné, qui n'avait que six ans, semblait dire: +«Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis!» + +Un crime en cette chambre avait été commis. +Ce crime, le voici:--Sous le ciel qui rayonne, +Une femme est candide, intelligente, bonne; +Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri, +La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari +Un ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie, +Tirent d'un pas égal le licou de la vie. +Le choléra lui prend son mari; la voilà +Veuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a. +Alors, elle se met au labeur comme un homme. +Elle est active, propre, attentive, économe; +Pas de drap à son lit, pas d'âtre à son foyer; +Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer, +Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille, +Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille +Pour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin. +Un jour, on va chez elle, elle est morte de faim. + +Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges, +Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges, +Les masques abondaient dans les bals, et partout +Les baisers soulevaient la dentelle du loup; +Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes: +On entendait rouler les chars, rire les hommes; +Les wagons ébranlaient les plaines; le steamer +Secouait son panache au-dessus de la mer; +Et, dans cette rumeur de joie et de lumière, +Cette femme étant seule au fond de sa chaumière, +La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs, +Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs, +Sans bruit, et l'avait prise à la gorge, et tuée. + +La faim, c'est le regard de la prostituée, +C'est le bâton ferré du bandit, c'est la main +Du pâle enfant volant un pain sur le chemin, +C'est la fièvre du pauvre oublié, c'est le râle +Du grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale. +O Dieu! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés, +La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés, +Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence; +Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence, +Que la mouche connaît la feuille du sureau, +Pendant que l'étang donne à boire au passereau, +Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves, +Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves, +Fait manger le chacal, l'once et le basilic. +L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public; +C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres. + +Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres, +Dit-il: «J'ai faim!» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau? +Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau? + +Avril 1840. + + + + +XVIII + +INTÉRIEUR + + +La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent, +Vipère dont la haine empoisonne la dent, +Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure. +Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure. +La femme et le mari laissent l'enfant crier. + +--D'où viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier! +Il vit dans la débauche et mourra sur la paille. +--Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille! +--Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu? +--L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu. +Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches! +--Où cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches? +--Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu! +--Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu! +--Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as tuée! +--Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostituée! + +Un beau soleil couchant, empourprant le taudis, +Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis +Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme +La misère du coeur et la laideur de l'âme, +Étalait son ulcère et ses difformités +Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités. +Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile, +Était, grâce au soleil, une éclatante étoile +Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur, +Éblouissait au loin quelque passant rêveur! + +Septembre 1841. + + + + +XIX + +BARAQUES DE LA FOIRE + + +Lion! j'étais pensif, ô bête prisonnière, +Devant la majesté de ta grave crinière; +Du plafond de ta cage elle faisait un dais. +Nous songions tous les deux, et tu me regardais. +Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes, +Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes, +Emplit notre pensée, et dans nos regards vains +Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins, +Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense, +Et notre petitesse, ivre de sa puissance; +Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin, +Notre prunelle éclate et dit: Je suis ce nain! +Nous avons dans nos yeux notre moi misérable. +Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable, +Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds, +Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons, +Respire, solitaire, avec l'astre et la rose, +L'être sauvage, obscur et tranquille qui cause +Avec la roche énorme et les petites fleurs, +Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs, +Plonge son mufle roux aux herbes non foulées, +La brute qui rugit sous les nuits constellées, +Qui rêve et dont les pas fauves et familiers +De l'antre formidable ébranlent les piliers, +Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres, +A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres, +Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux, +Et le mystère obscur des bois silencieux, +Et porte en son oeil calme, où l'infini commence, +Le regard éternel de la nature immense. + +Juin 1842. + + + + +XX + +INSOMNIE + + +Quand une lueur pâle à l'orient se lève, +Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve, +Commence à s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon, +Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison, +Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste. +Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste, +Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel, +Est la strophe sacrée au pied du sombre autel; +Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublime +Qui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme, +Au bruit de la cognée, au choc des avirons, +Sort des durs matelots et des noirs bûcherons. + +Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère! +Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre! +Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu; +Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleu +Rentrent à l'écurie et descendent au pôle, +Se sentir dans son lit soudain toucher l'épaule +Par quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi! +Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi. +--Je dors. Je suis très-las de la course dernière; +Ma paupière est encor du somme prisonnière; +Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu? +Certes, il faut que tu sois un démon bien têtu +De venir m'éveiller toujours quand tout repose! +Aie un peu de raison. Il est encor nuit close; +Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît; +Pas la moindre lueur aux fentes du volet; +Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve à ma maîtresse. +Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse, +D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs. +Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs. +Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe! +Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe. +La biche illusion me mangeait dans le creux +De la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux, +Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide. +Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide, +Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau. +Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseau +Que tu viens de saisir dans les pâles nuées. +Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées, +Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons, +Passent en secouant ma porte sur ses gonds. +--Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche. +Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche; +Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon. +Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir! + + --Non! +Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable. +Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble. +Quoi! cette bête a goût au vil foin du sommeil! +L'orient est pour moi toujours clair et vermeil. +Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure! +Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure. + +Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps; +Nul moyen de lutter; et tout revient alors, +Le drame commencé dont l'ébauche frissonne, +Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne, +Ou le roman pleurant avec des yeux humains, +Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins, +Dans l'azur près d'Horace, et dans l'ombre avec Dante; +Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente; +Dans ces grands horizons subitement rouverts, +Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers, +S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre; +Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre, +Gravir le dur sentier de l'inspiration; +Poursuivre la lointaine et blanche vision, +Traverser, effaré, les clairières désertes, +Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes, +Et franchir la forêt, le torrent, le hallier, +Noir cheval galopant sous le noir cavalier. + +1843, nuit. + + + + +XXI + +ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE +A MADEMOISELLE LOUISE B. + + +La musique est dans tout. Un hymne sort du monde. +Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde, +Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur, +Passion des amants jeunes et beaux, douceur +Des vieux époux usés ensemble par la vie, +Fanfare de la plaine émaillée et ravie, +Mots échangés le soir sur les seuils fraternels, +Sombre tressaillement des chênes éternels, +Vous êtes l'harmonie et la musique même! +Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême! +Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons, +Les songes de nos coeurs, les plis des horizons, +L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies, +Flottent dans un réseau de vagues mélodies; +Une voix dans les champs nous parle, une autre voix +Dit à l'homme autre chose et chante dans les bois. +Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte. +Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte, +De toutes parts on voit danser et resplendir, +Dans le ciel étoilé du zénith au nadir, +Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales, +Le groupe éblouissant des notes inégales. +Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla; +La nature nous dit: Chante! et c'est pour cela +Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre +Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière. + +Juin 1833. + + + + +XXII + + +La clarté du dehors ne distrait pas mon âme. +La plaine chante et rit comme une jeune femme; + Le nid palpite dans les houx; +Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes; +Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes, + Fait aux amoureux les yeux doux. + +Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves, +Les vagues papillons errent pareils aux rêves; + Le blé vert sort des sillons bruns; +Et les abeilles d'or courent à la pervenche, +Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche + A ces buveuses de parfums. + +La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres; +Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres; + Les branches, dans leurs doux ébats, +Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes; +Le bourdon galonné fait aux roses coquettes + Des propositions tout bas. + +Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes, +Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes, + Et l'aube dire: Vous vivrez! +Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure, +L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure, + Je songe aux morts, ces délivrés! + +Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe, +Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe, + Blanche au milieu du frais gazon, +A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache; +On y lira:--Passant, cette pierre te cache + La ruine d'une prison. + +Ingouville, mai 1843. + + + + +XXIII + +LE REVENANT + + +Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus. +Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus, +Parfois au même nid rend la même colombe. +O mères! le berceau communique à la tombe. +L'éternité contient plus d'un divin secret. + +La mère dont je vais vous parler demeurait +A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère; +Et sa maison touchait à celle de mon père. +Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet. +On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait. +Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie. + +Ce premier-né couchait dans un berceau de soie; +Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruit +A côté du chevet nuptial; et, la nuit, +La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre, +Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre, +Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil, +Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil. +Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière. + +Elle se renversait sur sa chaise en arrière, +Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait, +Et souriait au faible enfant, et l'appelait +Ange, trésor, amour; et mille folles choses. +Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses! +Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu, +Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu, +Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche. + +Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche, +Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler. +Il se mit à marcher, il se mit à parler, +Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole, +Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole. +Et la mère disait: «Mon fils!» et reprenait: +«Voyez comme il est grand! il apprend; il connaît +Ses lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habille +En homme; il ne veut plus de ses robes de fille; +C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là! +C'est égal, il lit bien; il ira loin; il a +De l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.»-- +Et ses yeux adoraient cette tête fragile, +Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant, +Elle sentait son coeur battre dans son enfant. + +Un jour,--nous avons tous de ces dates funèbres!-- +Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres, +Sur la blanche maison brusquement s'abattit, +Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit, +Le saisit à la gorge; ô noire maladie! +De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie! +Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfants +Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants! +Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange. +Et de leur bouche froide il sort un râle étrange, +Et si mystérieux, qu'il semble qu'on entend, +Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant, +L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure. +Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre, +L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur +Et le prit.--Une mère, un père, la douleur, +Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles, +Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles, +Oh! la parole expire où commence le cri; +Silence aux mots humains! + La mère au coeur meurtri, +Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre, +Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre, +L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur, +Et regardant toujours le même angle du mur. +Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre; +Elle ne répondait à personne; sa lèvre +Tremblait; on l'entendait, avec un morne effroi, +Qui disait à voix basse à quelqu'un:--Rends-le-moi! +Et le médecin dit au père:--Il faut distraire +Ce coeur triste, et donner à l'enfant mort un frère.-- +Le temps passa; les jours, les semaines, les mois. + +Elle se sentit mère une seconde fois. + +Devant le berceau froid de son ange éphémère, +Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mère,-- +Elle songeait, muette, assise sur son lit. +Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit +L'être inconnu promis à notre aube mortelle, +Elle pâlit.--Quel est cet étranger? dit-elle. +Puis elle cria, sombre et tombant à genoux: +--Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux! +O mon doux endormi, toi que la terre glace, +Tu dirais: «On m'oublie; un autre a pris ma place; +Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau, +Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!» +Non, non!-- + + Ainsi pleurait cette douleur profonde. + +Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde, +Et le père joyeux cria:--C'est un garçon. +Mais le père était seul joyeux dans la maison; +La mère restait morne, et la pâle accouchée, +Sur l'ancien souvenir tout entière penchée, +Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin; +Elle se laissa faire et lui donna le sein; +Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée, +Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée, +Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul, +Elle disait:--Cet ange en son sépulcre est seul! + +--O doux miracle! ô mère au bonheur revenue!-- +Elle entendit, avec une voix bien connue, +Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras, +Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas. + +Août 1843. + + + + +XXIV + +AUX ARBRES + + +Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme! +Au gré des envieux la foule loue et blâme; +Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent, +Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant. +Vous le savez, la pierre où court un scarabée, +Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée. +Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour. +La contemplation m'emplit le coeur d'amour. +Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure, +Avec ces mots que dit l'esprit à la nature, +Questionner tout bas vos rameaux palpitants, +Et du même regard poursuivre en même temps, +Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde, +L'étude d'un atome et l'étude du monde. +Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu, +Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu! +Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches, +Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches, +Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux, +Vous savez que je suis calme et pur comme vous. +Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance, +Et je suis plein d'oubli comme vous de silence! +La haine sur mon nom répand en vain son fiel; +Toujours,--je vous atteste, ô bois aimés du ciel!-- +J'ai chassé loin de moi toute pensée amère, +Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère! + +Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours, +Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds, +Ravins où l'on entend filtrer les sources vives, +Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives! +Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois, +Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois, +Dans votre solitude où je rentre en moi-même, +Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime! + +Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît, +Arbres religieux, chênes, mousses, forêt, +Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère, +C'est sous votre branchage auguste et solitaire, +Que je veux abriter mon sépulcre ignoré, +Et que je veux dormir quand je m'endormirai. + + + + +Juin 1843. + +XXV + + +L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée, +Veut faire une quenouille à sa grande poupée. +L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment. +L'enfant vient par derrière et tire doucement +Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie, +Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie +La belle laine d'or que le safran jaunit, +Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid. + +Cauteretz, août 1843. + + + + +XXVI + +JOIES DU SOIR + + +Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale, +Ajuste à son arc d'or sa flèche horizontale; +Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons; +Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres, +Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres. + Au-dessous, un bouquet d'enfants. + +C'est l'instant de songer aux choses redoutables. +On entend les buveurs danser autour des tables; +Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux, +Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches, +Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches +Vont écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux. + +Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-même: +--Comment passerons-nous le passage suprême?-- +Finir avec grandeur est un illustre effort. +Le moment est lugubre et l'âme est accablée; +Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse vallée + Que l'embuscade de la mort! + +Quel frisson dans les os de l'agonisant blême! +Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime; +La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été, +Tandis que le mourant en qui décroît la flamme, +Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme, +Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité! + +Souvent, me rappelant le front étrange et pâle +De tous ceux que j'ai vus à cette heure fatale, +Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents, +Aux instants où l'esprit à rêver se hasarde, +Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regarde + Cet oeil effaré des mourants? + +Que voit-il?...--O terreur! de ténébreuses routes, +Un chaos composé de spectres et de doutes, +La terre vision, le ver réalité, +Un jour oblique et noir qui, troublant l'âme errante, +Mêle au dernier rayon de la vie expirante +Ta première lueur, sinistre éternité! + +On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre. +Tout ce qu'on fit s'en va comme une fête obscure, +Et tout ce qui riait devient peine ou remord. +Quel moment, même, hélas! pour l'âme la plus haute, +Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte + Son masque, et dit: «Je suis la mort!» + +Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche, +Sépulcre! le méchant avec horreur t'approche. +Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu; +Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève, +Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve, +La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu. + +Biarritz, juillet 1843. + + + + +XXVII + + +J'aime l'araignée et j'aime l'ortie, + Parce qu'on les hait; +Et que rien n'exauce et que tout châtie + Leur morne souhait; + +Parce qu'elles sont maudites, chétives, + Noirs êtres rampants; +Parce qu'elles sont les tristes captives + De leur guet-apens; + +Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre; + O sort! fatals noeuds! +Parce que l'ortie est une couleuvre, + L'araignée un gueux; + +Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes, + Parce qu'on les fuit, +Parce qu'elles sont toutes deux victimes + De la sombre nuit. + +Passants, faites grâce à la plante obscure, + Au pauvre animal. +Plaignez la laideur, plaignez la piqûre, + Oh! plaignez le mal! + +Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie; + Tout veut un baiser. +Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie + De les écraser, + +Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe, + Tout bas, loin du jour, +La vilaine bête et la mauvaise herbe + Murmurent: Amour! + +Juillet 1842. + + + + +XXVIII + +LE POËTE + + +Shakspeare songe; loin du Versailles éclatant, +Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entend +Gémir la tragédie éplorée et prolixe, +Il contemple la foule avec son regard fixe, +Et toute la forêt frissonne devant lui. +Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui; +Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière, +Secouant sur sa tête un haillon de lumière. +Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps, +De rêves, dont on voit la lueur du dehors; +Le monde tout entier passe à travers son crible; +Il tient toute la vie en son poignet terrible; +Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain, +Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin, +Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre; +Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre, +Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant, +Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc. +Jamais il ne recule; il est géant, il dompte +Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte; +L'idéal est le vin que verse ce Bacchus. +Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincus +Râlent autour de lui, splendides ou difformes; +Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes, +Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour, +Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour; +Et, même après Eschyle, effarant Melpomène, +Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine, +De la chair d'Othello, des restes de Macbeth, +Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet, +Il se repose; ainsi le noir lion des jongles +S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles. + +Paris, avril 1835. + + + + +XXIX + +LA NATURE + + +La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre; +C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre, +Être dans mon foyer la bûche de Noël? +--Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel. +Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme, +Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme. +Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, être timon +De charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon, +Et tirer l'épi d'or de la terre profonde. +Quand le soc a passé, la plaine devient blonde, +La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert, +Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert, +Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe, +De la maison de l'homme être le pilier?--Frappe. +Je puis porter les toits, ayant porté les nids. +Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis; +Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles; +Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles. +--Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau? +--Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau. +Le navire est pour moi, dans l'immense mystère, +Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la terre, +Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini. +J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni, +Et dont plus d'un essaim me parle en son passage. +Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage, +Le profond Océan, d'obscurité vêtu, +Ne m'épouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tu +Être gibet?--Silence, homme! va-t'en, cognée! +J'appartiens à la vie, à la vie indignée! +Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, démons! +Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts; +Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches; +Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches! +Arrière! homme, tuez, ouvriers du trépas, +Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas, +Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes, +Vous chercher un complice au milieu des grands chênes! +Ne faites pas servir à vos crimes, vivants, +L'arbre mystérieux à qui parlent les vents! +Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres. +Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres. +Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts. +A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts, +Accouplez l'échafaud et le supplice; faites. +Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes, +Le malheureux, chargé de fautes et de maux; +Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux! + +Janvier 1843. + + + + +XXX + +MAGNITUDO PARVI + + +I + +Le jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève. +Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve, + Jeune esprit qui se tait! +La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre, +En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre; + La pâle nuit montait. + +La pâle nuit levait son front dans les nuées; +Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées, + Sans forme et sans couleur; +Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre; +On sentait à la fois la tristesse descendre + Et monter la douleur. + +Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature +Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure, + Se pencher dans les cieux, +Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes, +Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes, + Le soir silencieux! + +Les nuages rampaient le long des promontoires; +Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires, + Sentait confusément +De tout cet océan, de toute cette terre, +Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère, + D'auguste et de charmant! + +J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée. +La nuit se répandait ainsi qu'une fumée. + Rêveur, ô Jéhovah, +Je regardais en moi, les paupières baissées, +Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées + Quant ton soleil s'en va! + +Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme, +Dont je tenais la main et qui tenait mon âme, + Me parla, douce voix! +Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune, +Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune: + --Père, dit-elle, vois! + +Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe, +Ces feux jumeaux briller comme une double lampe + Qui remuerait au vent! +Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile? +--L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile; + Deux mondes, mon enfant! + +II + + Deux mondes!--l'un est dans l'espace, + Dans les ténèbres de l'azur, + Dans l'étendue où tout s'efface. + Radieux gouffre! abîme obscur! + Enfant, comme deux hirondelles, + Oh, si tous deux, âmes fidèles, + Nous pouvions fuir à tire-d'ailes. + Et plonger dans cette épaisseur + D'où la création découle, + Où flotte, vit, meurt, brille et roule + L'astre imperceptible à la foule, + Incommensurable au penseur; + +Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes; +Si nous pouvions passer les bleus septentrions, +Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes +Jusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions, +Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore, +Cette petite étoile, atome de phosphore, +Devenir par degrés un monstre de rayons; + + S'il nous était donné de faire + Ce voyage démesuré, + Et de voler, de sphère en sphère, + A ce grand soleil ignoré; + Si, par un archange qui l'aime, + L'homme aveugle, frémissant, blême, + Dans les profondeurs du problème, + Vivant, pouvait être introduit; + Si nous pouvions fuir notre centre, + Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre, + Aller voir de près dans leur antre + Ces énormités de la nuit; + +Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange! +Rien, pas de vision, pas de songe insensé, +Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange, +Monde informe, et d'un tel mystère composé, +Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante, +Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvante +Qu'un regard ébloui sous un front hérissé! + + O contemplation splendide! + Oh! de pôles, d'axes, de feux, + De la matière et du fluide, + Balancement prodigieux! + D'aimant qui lutte, d'air qui vibre, + De force esclave et d'éther libre, + Vaste et magnifique équilibre! + Monde rêve! idéal réel! + Lueurs! tonnerres! jets de soufre! + Mystère qui chante et qui souffre! + Formule nouvelle du gouffre! + Mot nouveau du noir livre ciel! + +Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes, +Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux; +Là, des fourmillements de sphères vagabondes; +Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux; +Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie; +D'un coin de l'infini formidable incendie, +Rayonnement sublime ou flamboiement hideux! + + Regardons, puisque nous y sommes! + Figure-toi! figure-toi! + Plus rien des choses que tu nommes! + Un autre monde! une autre loi! + La terre a fui dans l'étendue; + Derrière nous elle est perdue! + Jour nouveau! nuit inattendue! + D'autres groupes d'astres au ciel! + Une nature qu'on ignore, + Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore, + Ferait accourir Pythagore + Et reculer Ézéchiel! + +Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres +Sont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur; +Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres. +Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur? +O possibles qui sont pour nous les impossibles! +Réverbérations des chimères visibles! +Le baiser de la vie ici nous fait horreur. + + Et, si nous pouvions voir les hommes + Les ébauches, les embryons, + Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes, + Comme, eux et nous, nous frémirions + Rencontre inexprimable et sombre! + Nous nous regarderions dans l'ombre + De monstre à monstre, fils du nombre + Et du temps qui s'évanouit; + Et, si nos langages funèbres + Pouvaient échanger leurs algèbres, + Nous dirions: «Qu'êtes-vous, ténèbres?» + Ils diraient: «D'où venez-vous, nuit?» + + · + +Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles? +Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé? +Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles, +Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé, +Qui, du noir infini feuilletant les registres, +Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres; +Et, penchés sur l'abîme, ont dit: «L'oeil est crevé!» + + Tous ces êtres, comme nous-même, + S'en vont en pâles tourbillons; + La création mêle et sème + Leur cendre à de nouveaux sillons; + Un vient, un autre le remplace, + Et passe sans laisser de trace; + Le souffle les crée et les chasse; + Le gouffre en proie aux quatre vents, + Comme la mer aux vastes lames, + Mêle éternellement ses flammes + A ce sombre écroulement d'âmes, + De fantômes et de vivants! + +L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être. +Quelle tempête autour de l'astre radieux! +Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître, +Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux; +Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe, +L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe, +L'âme verra neiger les astres dans les cieux! + + · + + Par instant, dans le vague espace, + Regarde, enfant! tu vas la voir! + Une brusque planète passe; + C'est d'abord au loin un point noir; + Plus prompte que la trombe folle, + Elle vient, court, approche, vole; + A peine a lui son auréole, + Que déjà, remplissant le ciel, + Sa rondeur farouche commence + A cacher le gouffre en démence, + Et semble ton couvercle immense, + O puits du vertige éternel! + +C'est elle! éclair! voilà sa livide surface +Avec tous les frissons de ses océans verts! +Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface, +Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts, +Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime...-- +Quel est ce projectile inouï de l'abîme? +O boulets monstrueux qui sont des univers! + + Dans un éloignement nocturne, + Roule avec un râle effrayant + Quelque épouvantable Saturne + Tournant son anneau flamboyant; + La braise en pleut comme d'un crible; + Jean de Patmos, l'esprit terrible, + Vit en songe cet astre horrible + Et tomba presque évanoui: + Car, rêvant sa noire épopée, + Il crut, d'éclairs enveloppée, + Voir fuir une roue, échappée + Au sombre char d'Adonaï! + +Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?-- +Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit, +Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre, +Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit; +Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle, +Traînant sa chevelure éparse derrière elle, +Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit. + + Quelques-uns de ces globes meurent; + Dans le semoun et le mistral + Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent; + Leur flanc crache un brasier central. + Sphères par la neige engourdies, + Ils ont d'étranges maladies, + Pestes, déluges, incendies, + Tremblements profonds et fréquents; + Leur propre abîme les consume; + Leur haleine flamboie et fume; + On entend de loin dans leur brume + La toux lugubre des volcans. + + · + +Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes, +Tous portant des vivants et des créations! +Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes, +Ténèbres qui des cieux traversent les rayons, +Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches +L'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches, +Voit plonger tour à tour les constellations! + + Quel Zorobabel formidable, + Quel Dédale vertigineux, + Cieux! a bâti dans l'insondable + Tout ce noir chaos lumineux? + Soleils, astres aux larges queues, + Gouffres! ô millions de lieues! + Sombres architectures bleues! + Quel bras a fait, créé, produit + Ces tours d'or que nuls yeux ne comptent, + Ces firmaments qui se confrontent, + Ces Babels d'étoiles qui montent + Dans ces Babylones de nuit? + +Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale, +Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond, +A tordu ta splendide et sinistre spirale, +Ciel, où les univers se font et se défont? +Un double précipice à la fois les réclame. +«Immensité!» dit l'être. «Éternité!» dit l'âme. +A jamais! le sans fin roule dans le sans fond. + + · + + L'inconnu, celui dont maint sage + Dans la brume obscure a douté, + L'immobile et muet visage, + Le voile de l'éternité, + A, pour montrer son ombre au crime, + Sa flamme au juste magnanime, + Jeté pêle-mêle à l'abîme + Tous ses masques, noirs ou vermeils; + Dans les éthers inaccessibles, + Ils flottent, cachés ou visibles; + Et ce sont ces masques terribles + Que nous appelons les soleils! + +Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres +Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra; +Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres, +Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra! +Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes, +Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes; +Alors, la face immense et calme apparaîtra! + +III + + Enfant! l'autre de ces deux mondes, + C'est le coeur d'un homme!--parfois, + Comme une perle au fond des ondes, + Dieu cache une âme au fond des bois. + + Dieu cache un homme sous les chênes; + Et le sacre en d'austères lieux + Avec le silence des plaines, + L'ombre des monts, l'azur des cieux! + + O ma fille, avec son mystère + Le soir envahit pas à pas + L'esprit d'un prêtre involontaire, + Près de ce feu qui luit là-bas! + + Cet homme, dans quelque ruine, + Avec la ronce et le lézard, + Vit sous la brume et la bruine, + Fruit tombé de l'arbre hasard! + + Il est devenu presque fauve; + Son bâton est son seul appui. + En le voyant, l'homme se sauve; + La bête seule vient à lui. + + Il est l'être crépusculaire. + On a peur de l'apercevoir; + Pâtre tant que le jour l'éclaire, + Fantôme dès que vient le soir. + + La faneuse dans la clairière + Le voit quand il fait, par moment, + Comme une ombre hors de sa bière, + Un pas hors de l'isolement. + + Son vêtement dans ces décombres, + C'est un sac de cendre et de deuil, + Linceul troué par les clous sombres + De la misère, ce cercueil. + + Le pommier lui jette ses pommes; + Il vit dans l'ombre enseveli; + C'est un pauvre homme loin des hommes, + C'est un habitant de l'oubli; + + C'est un indigent sous la bure, + Un vieux front de la pauvreté, + Un haillon dans une masure, + Un esprit dans l'immensité! + + · + + Dans la nature transparente, + C'est l'oeil des regards ingénus, + Un penseur à l'âme ignorante, + Un grave marcheur aux pieds nus! + + Oui, c'est un coeur, une prunelle, + C'est un souffrant, c'est un songeur, + Sur qui la lueur éternelle + Fait trembler sa vague rougeur. + + Il est là, l'âme aux cieux ravie, + Et près d'un branchage enflammé. + Pense, lui-même par la vie + Tison à demi consumé. + + Il est calme en cette ombre épaisse; + Il aura bien toujours un peu + D'herbe pour que son bétail paisse, + De bois pour attiser son feu. + + Nos luttes, nos chocs, nos désastres, + Il les ignore; il ne veut rien + Que, la nuit, le regard des astres, + Le jour, le regard de son chien. + + Son troupeau gît sur l'herbe unie; + Il est là, lui, pasteur, ami, + Seul éveillé, comme un génie + A côté d'un peuple endormi. + + Ses brebis, d'un rien remuées, + Ouvrant l'oeil près du feu qui luit, + Aperçoivent sous les nuées + Sa forme droite dans la nuit; + + Et, bouc qui bêle, agneau qui danse, + Dorment dans les bois hasardeux + Sous ce grand spectre Providence + Qu'ils sentent debout auprès d'eux. + + · + + Le pâtre songe, solitaire, + Pauvre et nu, mangeant son pain bis; + Il ne connaît rien de la terre + Que ce que broute la brebis. + + Pourtant, il sait que l'homme souffre; + Mais il sonde l'éther profond. + Toute solitude est un gouffre, + Toute solitude est un mont. + + Dès qu'il est debout sur ce faîte, + Le ciel reprend cet étranger; + La Judée avait le prophète, + La Chaldée avait le berger. + + Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre; + Et, plus tard, sous le feu divin, + Du prophète naquit l'apôtre, + Du pâtre naquit le devin. + + La foule raillait leur démence; + Et l'homme dut, aux jours passés, + A ces ignorants la science, + La sagesse à ces insensés. + + La nuit voyait, témoin austère, + Se rencontrer sur les hauteurs, + Face à face dans le mystère, + Les prophètes et les pasteurs. + + --Où marchez-vous, tremblants prophètes? + --Où courez-vous, pâtres troublés? + Ainsi parlaient ces sombres têtes, + Et l'ombre leur criait: Allez! + + Aujourd'hui, l'on ne sait plus même + Qui monta le plus de degrés + Des Zoroastres au front blême + Ou des Abrahams effarés. + + Et, quand nos yeux, qui les admirent, + Veulent mesurer leur chemin, + Et savoir quels sont ceux qui mirent + Le plus de jour dans l'oeil humain, + + Du noir passé perçant les voiles, + Notre esprit flotte sans repos + Entre tous ces compteurs d'étoiles + Et tous ces compteurs de troupeaux. + + Dans nos temps, où l'aube enfin dore + Les bords du terrestre ravin, + Le rêve humain s'approche encore + Plus près de l'idéal divin. + + · + + L'homme que la brume enveloppe, + Dans le ciel que Jésus ouvrit, + Comme à travers un télescope + Regarde à travers son esprit. + + L'âme humaine, après le Calvaire, + A plus d'ampleur et de rayon; + Le grossissement de ce verre + Grandit encor la vision. + + La solitude vénérable + Mène aujourd'hui l'homme sacré + Plus avant dans l'impénétrable, + Plus loin dans le démesuré. + + Oui, si dans l'homme, que le nombre + Et le temps trompent tour à tour, + La foule dégorge de l'ombre, + La solitude fait le jour. + + Le désert au ciel nous convie. + O seuil de l'azur! l'homme seul, + Vivant qui voit hors de la vie, + Lève d'avance son linceul. + + Il parle aux voix que Dieu fit taire, + Mêlant sur son front pastoral + Aux lueurs troubles de la terre + Le serein rayon sépulcral. + + Dans le désert, l'esprit qui pense + Subit par degrés sous les cieux + La dilatation immense + De l'infini mystérieux. + + Il plonge au fond. Calme, il savoure + Le réel, le vrai, l'élément. + Toute la grandeur qui l'entoure + Le pénètre confusément. + + Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte, + Marche, et, grandissant en raison, + Croît comme l'herbe aux champs, et monte + Comme l'aurore à l'horizon. + + Il voit, il adore, il s'effare; + Il entend le clairon du ciel, + Et l'universelle fanfare + Dans le silence universel. + + Avec ses fleurs au pur calice, + Avec sa mer pleine de deuil, + Qui donne un baiser de complice + A l'âpre bouche de l'écueil, + + Avec sa plaine, vaste bible, + Son mont noir, son brouillard fuyant, + Regards du visage, invisible, + Syllabes du mot flamboyant; + + Avec sa paix, avec son trouble, + Son bois voilé, son rocher nu, + Avec son écho qui redouble + Toutes les voix de l'inconnu, + + La solitude éclaire, enflamme, + Attire l'homme aux grands aimants, + Et lentement compose une âme + De tous les éblouissements! + + L'homme en son sein palpite et vibre, + Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux, + Étrange oiseau d'autant plus libre + Que le mystère le tient mieux. + + Il sent croître en lui, d'heure en heure, + L'humble foi, l'amour recueilli, + Et la mémoire antérieure + Qui le remplit d'un vaste oubli. + + Il a des soifs inassouvies; + Dans son passé vertigineux, + Il sent revivre d'autres vies; + De son âme il compte les noeuds. + + Il cherche au fond des sombres dômes + Sous quelles formes il a lui; + Il entend ses propres fantômes + Qui lui parlent derrière lui. + + Il sent que l'humaine aventure + N'est rien qu'une apparition; + Il se dit:--Chaque créature + Est toute la création.-- + + Il se dit:--Mourir, c'est connaître; + Nous cherchons l'issue à tâtons. + J'étais, je suis, et je dois être. + L'ombre est une échelle. Montons.-- + + Il se dit:--Le vrai, c'est le centre, + Le reste est apparence ou bruit. + Cherchons le lion, et non l'antre; + Allons où l'oeil fixe reluit.-- + + Il sent plus que l'homme en lui naître; + Il sent, jusque dans ses sommeils, + Lueur à lueur, dans son être, + L'infiltration des soleils. + + Ils cessent d'être son problème; + Un astre est un voile. Il veut mieux; + Il reçoit de leur rayon même + Le regard qui va plus loin qu'eux. + + · + + Pendant que, nous, hommes des villes, + Nous croyons prendre un vaste essor + Lorsqu'entre en nos prunelles viles + Le spectre d'une étoile d'or; + + Que, savants dont la vue est basse, + Nous nous ruons et nous brûlons + Dans le premier astre qui passe, + Comme aux lampes les papillons, + + Et qu'oubliant le nécessaire, + Nous contentant de l'incomplet, + Croyant éclairés, ô misère! + Ceux qu'éclaire le feu follet, + + Prenant pour l'être et pour l'essence + Les fantômes du ciel profond, + Voulant nous faire une science + Avec des formes qui s'en vont, + + Ne comprenant, pour nous distraire + De la terre, où l'homme est damné, + Qu'un autre monde, sombre frère + De notre globe infortuné, + + Comme l'oiseau né dans la cage, + Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit, + Ne sait pas trouver le bocage, + Et va d'un toit à l'autre toit; + + Chercheurs que le néant captive, + Qui, dans l'ombre, avons en passant, + La curiosité chétive + Du ciron pour le ver luisant, + + Poussière admirant la poussière, + Nous poursuivons obstinément, + Grains de cendre, un grain de lumière + En fuite dans le firmament! + + Pendant que notre âme humble et lasse + S'arrête au seuil du ciel béni, + Et va becqueter dans l'espace + Une miette de l'infini, + + Lui, ce berger, ce passant frêle, + Ce pauvre gardeur de bétail + Que la cathédrale éternelle + Abrite sous son noir portail, + + Cet homme qui ne sait pas lire, + Cet hôte des arbres mouvants, + Qui ne connaît pas d'autre lyre + Que les grands bois et les grands vents, + + Lui, dont l'âme semble étouffée, + Il s'envole, et, touchant le but, + Boit avec la coupe d'Orphée + A la source où Moïse but! + + Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde, + Cet ignorant, cet indigent, + Sans docteur, sans maître, sans guide, + Fouillant, scrutant, interrogeant + + De sa roche où la paix séjourne, + Les cieux noirs, les bleus horizons, + Double ornière où sans cesse tourne + La roue énorme des saisons; + + Seul, quand mai vide sa corbeille, + Quand octobre emplit son panier; + Seul, quand l'hiver à notre oreille + Vient siffler, gronder, et nier; + + Quand sur notre terre, où se joue + Le blanc flocon flottant sans bruit, + La mort, spectre vierge, secoue, + Ses ailes pâles dans la nuit; + + Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres, + Nous jetant la neige en rêvant, + Ce sombre cygne des ténèbres + Laisse tomber sa plume au vent; + + Quand la mer tourmente la barque; + Quand la plaine est là, ressemblant + A la morte dont un drap marque + L'obscur profil sinistre et blanc; + + Seul sur cet âpre monticule, + A l'heure où, sous le ciel dormant, + Les Méduses du crépuscule + Montrent leur face vaguement; + + Seul la nuit, quand dorment ses chèvres, + Quand la terre et l'immensité + Se referment comme deux lèvres + Après que le psaume est chanté; + + Seul, quand renaît le jour sonore, + À l'heure où sur le mont lointain + Flamboie et frissonne l'aurore, + Crête rouge du coq matin; + + Seul, toujours seul, l'été, l'automne; + Front sans remords et sans effroi + À qui le nuage qui tonne + Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi! + + Oubliant dans ces grandes choses + Les trous de ses pauvres habits, + Comparant la douceur des roses + À la douceur de la brebis, + + Sondant l'être, la loi fatale; + L'amour, la mort, la fleur, le fruit; + Voyant l'auréole idéale + Sortir de toute cette nuit, + + Il sent, faisant passer le monde + Par sa pensée à chaque instant, + Dans cette obscurité profonde + Son oeil devenir éclatant; + + Et, dépassant la créature, + Montant toujours, toujours accru, + Il regarde tant la nature, + Que la nature a disparu! + + Car, des effets allant aux causes, + L'oeil perce et franchit le miroir, + Enfant; et contempler les choses, + C'est finir par ne plus les voir. + + La matière tombe détruite + Devant l'esprit aux yeux de lynx; + Voir, c'est rejeter; la poursuite + De l'énigme est l'oubli du sphynx. + + Il ne voit plus le ver qui rampe, + La feuille morte émue au vent, + Le pré, la source où l'oiseau trempe + Son petit pied rose en buvant; + + Ni l'araignée, hydre étoilée, + Au centre du mal se tenant, + Ni l'abeille, lumière ailée, + Ni la fleur, parfum rayonnant; + + Ni l'arbre où sur l'écorce dure + L'amant grave un chiffre d'un jour, + Que les ans font croître à mesure + Qu'ils font décroître son amour. + + Il ne voit plus la vigne mûre, + La ville, large toit fumant, + Ni la campagne, ce murmure, + Ni la mer, ce rugissement; + + Ni l'aube dorant les prairies, + Ni le couchant aux longs rayons, + Ni tous ces tas de pierreries + Qu'on nomme constellations, + + Que l'éther de son ombre couvre, + Et qu'entrevoit notre oeil terni + Quand la nuit curieuse entr'ouvre + Le sombre écrin de l'infini; + + Il ne voit plus Saturne pâle, + Mars écarlate, Arcturus bleu, + Sirius, couronne d'opale, + Aldebaran, turban de feu; + + Ni les mondes, esquifs sans voiles, + Ni, dans le grand ciel sans milieu, + Toute cette cendre d'étoiles; + Il voit l'astre unique; il voit Dieu! + + · + + Il le regarde, il le contemple; + Vision que rien n'interrompt! + Il devient tombe, il devient temple; + Le mystère flambe à son front. + + Oeil serein dans l'ombre ondoyante, + Il a conquis, il a compris, + Il aime; il est l'âme voyante + Parmi nos ténébreux esprits. + + Il marche, heureux et plein d'aurore, + De plain-pied avec l'élément; + Il croit, il accepte. Il ignore + Le doute, notre escarpement; + + Le doute, qu'entourent les vides, + Bord que nul ne peut enjamber, + Où nous nous arrêtons stupides, + Disant: Avancer, c'est tomber! + + Le doute, roche où nos pensées + Errent loin du pré qui fleurit, + Où vont et viennent, dispersées, + Toutes ces chèvres de l'esprit! + + Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?» + Quand Locke dit: «Quelle est la loi?» + Que font à sa splendide extase + Ces dialogues de l'effroi? + + Qu'importe à cet anachorète + De la caverne Vérité, + L'homme qui dans l'homme s'arrête, + La nuit qui croit à sa clarté? + + Que lui fait la philosophie, + Calcul, algèbre, orgueil puni, + Que sur les cimes pétrifie + L'effarement de l'infini! + + Lueurs que couvre la fumée! + Sciences disant: Que sait-on? + Qui, de l'aveugle Ptolémée, + Montent au myope Newton! + + Que lui font les choses bornées, + Grands, petits, couronnes, carcans? + L'ombre qui sort des cheminées + Vaut l'ombre qui sort des volcans. + + Que lui font la larve et la cendre, + Et, dans les tourbillons mouvants, + Toutes les formes que peut prendre + L'obscur nuage des vivants? + + Que lui fait l'assurance triste + Des créatures dans leurs nuits? + La terre s'écriant: J'existe! + Le soleil répliquant: Je suis! + + Quand le spectre, dans le mystère, + S'affirme à l'apparition, + Qu'importe à cet oeil solitaire + Qui s'éblouit du seul rayon? + + Que lui fait l'astre, autel et prêtre + De sa propre religion, + Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'être + Se nomme Gouffre et Légion! + + Que lui font, sur son sacré faîte, + Les démentis audacieux + Que donne aux soleils la comète, + Cette hérésiarque des cieux? + + Que lui fait le temps, cette brume? + L'espace, cette illusion? + Que lui fait l'éternelle écume + De l'océan Création? + + Il boit, hors de l'inabordable, + Du surhumain, du sidéral, + Les délices du formidable, + L'âpre ivresse de l'idéal; + + Son être, dont rien ne surnage, + S'engloutit dans le gouffre bleu; + Il fait ce sublime naufrage; + Et, murmurant sans cesse:--Dieu,-- + + Parmi les feuillages farouches, + Il songe, l'âme et l'oeil là-haut, + À l'imbécillité des bouches + Qui prononcent un autre mot! + + · + + Il le voit, ce soleil unique, + Fécondant, travaillant, créant, + Par le rayon qu'il communique + Égalant l'atome au géant, + + Semant de feux, de souffles, d'ondes, + Les tourbillons d'obscurité, + Emplissant d'étincelles mondes + L'épouvantable immensité, + + Remuant, dans l'ombre et les brumes, + De sombres forces dans les cieux + Qui font comme des bruits d'enclumes + Sous des marteaux mystérieux, + + Doux pour le nid du rouge-gorge, + Terrible aux satans qu'il détruit; + Et, comme aux lueurs d'une forge, + Un mur s'éclaire dans la nuit, + + On distingue en l'ombre où nous sommes, + On reconnaît dans ce bas lieu, + À sa clarté parmi les hommes, + L'âme qui réverbère Dieu! + + Et ce pâtre devient auguste; + Jusqu'à l'auréole monté, + Étant le sage, il est le juste; + O ma fille, cette clarté + + Soeur du grand flambeau des génies, + Faite de tous les rayons purs + Et de toutes les harmonies + Qui flottent dans tous les azurs, + + Plus belle dans une chaumière, + Éclairant hier par demain, + Cette éblouissante lumière, + Cette blancheur du coeur humain + + S'appelle en ce monde, où l'honnête + Et le vrai des vents est battu, + Innocence avant la tempête, + Après la tempête vertu! + + · + +Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme; +Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme; + Sacre l'obscurité, +Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge, +Et, dans les profondeurs de son immense songe, + T'allume, ô vérité! + +Elle emplit l'ignorant de la science énorme; +Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme, + Ce que le chêne sent, +Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme, +Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublime + D'un pâtre frémissant. + +L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile. +Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile, + Un mage; et, par moments, +Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres, +Apparaît couronné d'une tiare d'astres, + Vêtu de flamboiements! + +Il ne se doute pas de cette grandeur sombre: +Assis près de son feu que la broussaille encombre, + Devant l'être béant, +Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie, +Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie, + Son gouffre de néant. + +Quand il sort de son rêve, il revoit la nature. +Il parle à la nuée, errant à l'aventure, + Dans l'azur émigrant; +Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!» +Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite, + Mais que ton vol est grand!» + +Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages, +Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages, + Et les pauvres chevaux +Que le laboureur bat et fouette avec colère, +Sans songer que le vent va le rendre à son frère + Le marin sur les flots; + +Quand il voit les forçats passer, portant leur charge, +Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large, + Et hâtant leur retour, +Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne, +La bénédiction qu'il a puisée à l'urne + De l'insondable amour! + +Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline, +Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline, + Doux rêveur bienfaisant, +Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse, +Et l'herbe et le rocher de la majesté douce + De son coeur innocent, + +S'il passe par hasard, près de sa paix féconde, +Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde + Révolté devant eux, +Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres, +La terre de granit et le ciel de ténèbres, + L'homme ingrat, Dieu douteux; + +Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible, +Et dont l'obscurité rend la lueur visible, + Homme heureux sans effort, +Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde, +Va lui jeter soudain quelque clarté profonde + Qui lui montre le port! + +Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre, +Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre + Entre le ciel et l'eau; +Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre, +Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre, + Il sauve un grand vaisseau! + +IV + +Et je repris, montrant à l'enfant adorée +L'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée: + +De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombrit +L'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit, + C'est l'infini que notre oeil sonde; +Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit! +C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit; + Une âme est plus grande qu'un monde. + +Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé, +Et cet astre, splendeur du plafond constellé + Que l'éclair et la foudre gardent, +Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit, +Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit, + Dans l'immensité se regardent. + +Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des bois +Toute l'énormité de l'abîme à la fois, + Les baisers de l'azur superbe, +Et l'éblouissement des visions d'Endor; +Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'or + Le frémissement du brin d'herbe. + +Le feu de pâtre dit:--La mère pleure, hélas! +L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las; + Tout est noir; la montée est rude; +Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau; +L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau. + L'étoile répond: Certitude! + +De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel, +L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel; + Dieu les prend, et joint leur lumière, +Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt, +Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut + Les deux ailes de la prière. + +Ingouville, août 1839. + + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE + +TABLE +DU TOME PREMIER +1830-1843. + + Pages. + +PRÉFACE 1 +Un jour, je vis debout au bord des flots mouvants 5 + +LIVRE PREMIER. + +AURORE + + I À MA FILLE 9 + II Le poëte s'en va dans les champs 13 + III MES DEUX FILLES 15 + IV Le firmament est plein de la vaste clarté 17 + V A ANDRÉ CHÉNIER 21 + VI LA VIE AUX CHAMPS 23 + VII RÉPONSE À UN ACTE D'ACCUSATION 29 + VIII SUITE 39 + IX Le poëme éploré se lamente 45 + X A MADAME D. G. DE G. 49 + XI LISE 51 + XII VERE NOVO 55 + XIII A PROPOS D'HORACE 57 + XIV A GRANVILLE, EN 1836 67 + XV LA COCCINELLE. 73 + XVI VERS 1820 75 + XVII A M. FROMENT MEURICE 77 + XVIII LES OISEAUX 81 + XIX VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS 85 + XX A UN POÈTE AVEUGLE 89 + XXI Elle était déchaussée, elle était décoiffée 91 + XXII LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE 93 + XXIII L'ENFANCE 99 + XXIV Heureux l'homme occupé de l'éternel destin 101 + XXV UNITÉ 103 + XXVI QUELQUES MOTS À UN AUTRE 105 + XXVII Oui, je suis le rêveur 113 +XXVIII Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur 117 + XXIX HALTE EN MARCHANT 119 + +LIVRE DEUXIÈME. + +L'AME EN FLEUR. + + I PREMIER MAI 125 + II Mes vers fuiraient, doux et frêles 127 + III LE ROUET D'OMPHALE 129 + IV CHANSON 131 + V HIER AU SOIR 133 + VI LETTRE 135 + VII Nous allions au verger cueillir des bigarreaux 139 + VIII Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux 141 + IX EN ÉCOUTANT LES OISEAUX 143 + X Mon bras pressait sa taille 145 + XI Les femmes sont sur la terre 147 + XII ÉGLOGUE 149 + XIII Viens! 151 + XIV BILLET DU MATIN 153 + XV PAROLES DANS L'OMBRE 155 + XVI L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours 157 + XVII SOUS LES ARBRES 159 +XVIII Je sais bien qu'il est d'usage 161 + XIX N'ENVIONS RIEN 165 + XX IL FAIT FROID 169 + XXI Il lui disait 173 + XXII Aimons toujours! 175 + XXIII APRÈS L'HIVER 179 + XXIV Que le sort, quel qu'il soit 183 + XXV Je respire où tu palpites 185 + XXVI CRÉPUSCULE 189 + XXVII LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL 191 +XXVIII UN SOIR QUE JE REGARDAIS LE CIEL 195 + +LIVRE TROISIÈME. + +LES LUTTES ET LES RÊVES. + + I ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA 201 + II MELANCHOLIA 203 + III SATURNE 217 + IV ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX 225 + V QUIA PULVIS ES 227 + VI LA SOURCE 229 + VII LA STATUE 231 + VIII Je lisais 235 + IX Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans 239 + X AMOUR 241 + XI ? 245 + XII EXPLICATION 247 + XIII LA CHOUETTE 251 + XIV A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT 257 + XV ÉPITAPHE 261 + XVI LE MAÎTRE D'ÉTUDES 263 + XVII CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS 269 + XVIII INTÉRIEUR 273 + XIX BARAQUES DE LA FOIRE 275 + XX INSOMNIE 277 + XXI ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE 281 + XXII La clarté du dehors ne distrait pas mon âme 283 + XXIII LE REVENANT 287 + XXIV AUX ARBRES 293 + XXV L'enfant voyant l'aïeule à filer occupée 297 + XXVI JOIES DU SOIR 299 + XXVII J'aime l'araignée 303 +XXVIII LE POÈTE 305 + XXIX LA NATURE 307 + XXX MAGNITUDO PARVI 311 + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 *** + +***** This file should be named 29843-8.txt or 29843-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/8/4/29843/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. Compliance requirements are not uniform and it takes a +considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up +with these requirements. We do not solicit donations in locations +where we have not received written confirmation of compliance. To +SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any +particular state visit http://pglaf.org + +While we cannot and do not solicit contributions from states where we +have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition +against accepting unsolicited donations from donors in such states who +approach us with offers to donate. + +International donations are gratefully accepted, but we cannot make +any statements concerning tax treatment of donations received from +outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff. + +Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation +methods and addresses. Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29843-8.zip b/29843-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..1fba2d2 --- /dev/null +++ b/29843-8.zip diff --git a/29843-h.zip b/29843-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..3c10728 --- /dev/null +++ b/29843-h.zip diff --git a/29843-h/29843-h.htm b/29843-h/29843-h.htm new file mode 100644 index 0000000..2ff59b6 --- /dev/null +++ b/29843-h/29843-h.htm @@ -0,0 +1,7109 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html> +<head> + <meta http-equiv="content-type" content="text/html; charset=ISO-8859-1"> + <title>The Project Gutenberg eBook of Les Contemplations (1/2), par Victor Hugo</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} + +h1,h2,h3,h4,h5,h6 {text-align: center;} +p {text-align: justify} +blockquote {text-align: justify} + +hr {width: 50%; text-align: center} +hr.full {width: 100%} +hr.short {width: 10%; text-align: center} + +.note {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.footnote {font-size: 0.8em; margin-left: 10%; margin-right: 10%} +.side {padding-left: 10px; font-weight: bold; font-size: 75%; + float: right; margin-left: 10px; border-left: thin dashed; + width: 25%; text-indent: 0px; font-style: italic; text-align: left} + +.sc {font-variant: small-caps} +.lef {float: left} +.mid {text-align: center} +.rig {float: right} +.sml {font-size: 10pt} +.xlarge {font-size: 24pt} + +span.pagenum {font-size: 70%; left: 91%; right: 1%; position: absolute} +span.linenum {font-size: 70%; right: 91%; left: 1%; position: absolute} + +.poem {margin-bottom: 1em; margin-left: 10%; margin-right: 10%; + text-align: left} +.poem .stanza {margin: 1em 0em} +.poem .stanza.i {margin: 1em 0em; font-style: italic;} +.poem p {padding-left: 3em; margin: 0px; text-indent: -3em} +.poem p.i2 {margin-left: 1em} +.poem p.i4 {margin-left: 2em} +.poem p.i6 {margin-left: 3em} +.poem p.i8 {margin-left: 4em} +.poem p.i10 {margin-left: 5em} +.poem p.i12 {margin-left: 6em} +.poem p.i14 {margin-left: 7em} +.poem p.i16 {margin-left: 8em} +.poem p.i18 {margin-left: 9em} +.poem p.i20 {margin-left: 10em} +.poem p.i22 {margin-left: 11em} +.poem p.i24 {margin-left: 12em} +.poem p.i26 {margin-left: 13em} +.poem p.i28 {margin-left: 14em} +.poem p.i30 {margin-left: 15em} +.poem p.i40 {margin-left: 20em} + +--> +</style> +</head> +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les contemplations, v 1-2 + +Author: Victor Hugo + +Release Date: August 29, 2009 [EBook #29843] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + +</pre> + + + + +<br><br> + + +<h4>LES</h4> + +<h1>CONTEMPLATIONS</h1> + +<h5>PAR</h5> + +<h2>VICTOR HUGO</h2> + +<hr class="short"> + +<h3>I</h3> + +<h3>AUTREFOIS.--1830-1843</h3> + +<h4>Cinquième Édition</h4> + +<p class="mid">__</P> + +<h5>COLLECTION HETZEL</h5> + +<p class="mid">__</P> + +<p class="mid">PARIS<br> + +LIBRAIRIE L. HACHETTE ET Cie<br> + +RUE PIERRE-SARRAZIN, 14</p> + +<p class="mid">__</P> + +<p class="mid">1858</p> + +<h5>Tous droits réservés</h5> + +<a name="pref" id="pref"></a> +<br><br><br> + +<p>Si un auteur pouvait avoir quelque droit d'influer sur la disposition +d'esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l'auteur des +<i>Contemplations</i> se bornerait à dire ceci: Ce livre doit être lu comme +on lirait le livre d'un mort.</p> + +<p>Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. <i>Grande mortalis ævi +spatium</i>. L'auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. +La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les +souffrances, l'a déposé dans son coeur. Ceux qui s'y pencheront +retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui +s'est lentement amassée là, au fond d'une âme.</p> + +<p>Qu'est-ce que les <i>Contemplations</i>? C'est ce qu'on pourrait appeler, si +le mot n'avait quelque prétention, <i>les Mémoires d'une âme</i>.</p> + +<p>Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes +les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut +contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à +soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C'est l'existence humaine +sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil; +c'est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la +jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le désespoir, et qui s'arrête +éperdu «au bord de l'infini». Cela commence par un sourire, continue par +un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abîme.</p> + +<p>Une destinée est écrite là jour à jour.</p> + +<p>Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. +Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la +vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée +est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint +quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur +crie-t-on. Hélas! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. +Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insensé, qui crois que je ne suis pas +toi!</p> + +<p>Ce livre contient, nous le répétons, autant l'individualité du lecteur +que celle de l'auteur. <i>Homo sum</i>. Traverser le tumulte, la rumeur, le +rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence; se +reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu; commencer à Foule et +finir à Solitude, n'est-ce pas, les proportions individuelles réservées, +l'histoire de tous?</p> + +<p>On ne s'étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes +s'assombrir pour arriver, cependant, à l'azur d'une vie meilleure. La +joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page à page dans le +tome premier, qui est l'espérance, et disparaît dans le tome second, qui +est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l'unique: la mort; la perte des êtres +chers.</p> + +<p>Nous venons de le dire, c'est une âme qui se raconte dans ces deux +volumes: <i>Autrefois, Aujourd'hui</i>. Un abîme les sépare, le tombeau.</p> + +<p class="rig">V. H.</p><br> + +<p>Guernesey, mars 1856.</p> + +<br><br> + + + +<h2>LES<br> +CONTEMPLATIONS </h2> + +<a name="un_jour" id="un_jour"></a> +<br><br><br> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,<br> +<p class="i18"> Passer, gonflant ses voiles,<br> +<p class="i12">Un rapide navire enveloppé de vents,<br> +<p class="i18"> De vagues et d'étoiles;<br> +<br> +<p class="i12">Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux<br> +<p class="i18"> Que l'autre abîme touche,<br> +<p class="i12">Me parler à l'oreille une voix dont mes yeux<br> +<p class="i18"> Ne voyaient pas la bouche:<br> +<br> +<p class="i12">«Poëte, tu fais bien! Poëte au triste front,<br> +<p class="i18"> Tu rêves près des ondes,<br> +<p class="i12">Et tu tires des mers bien des choses qui sont<br> +<p class="i18"> Sous les vagues profondes!<br> +<br> +<p class="i12">La mer, c'est le Seigneur, que, misère ou bonheur,<br> +<p class="i18"> Tout destin montre et nomme;<br> +<p class="i12">Le vent, c'est le Seigneur; l'astre, c'est le Seigneur;<br> +<p class="i18"> Le navire, c'est l'homme.»<br> + +<p class="i40"> Juin 1839.<br> +</div></div> + +<br><br><br> +<h2>LIVRE PREMIER</h2> + +<h3>AURORE</h3> +<a name="aI" id="aI"></a> +<br><br> + +<h3>I</h3> +<h3>À MA FILLE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">O mon enfant, tu vois, je me soumets.</p> +<p class="i14">Fais comme moi: vis du monde éloignée;</p> +<p class="i14">Heureuse? non; triomphante? jamais.</p> +<p class="i20"> --Résignée!--</p> +<br> +<p class="i14">Sois bonne et douce, et lève un front pieux.</p> +<p class="i14">Comme le jour dans les cieux met sa flamme,</p> +<p class="i14">Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux</p> +<p class="i20"> Mets ton âme!</p> +<br> +<p class="i14">Nul n'est heureux et nul n'est triomphant.</p> +<p class="i14">L'heure est pour tous une chose incomplète;</p> +<p class="i14">L'heure est une ombre, et notre vie, enfant,</p> +<p class="i20"> En est faite.</p> +<br> +<p class="i14">Oui, de leur sort tous les hommes sont las.</p> +<p class="i14">Pour être heureux, à tous,--destin morose!--</p> +<p class="i14">Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas!</p> +<p class="i20"> Peu de chose.</p> +<br> +<p class="i14">Ce peu de chose est ce que, pour sa part,</p> +<p class="i14">Dans l'univers chacun cherche et désire:</p> +<p class="i14">Un mot, un nom, un peu d'or, un regard,</p> +<p class="i20"> Un sourire!</p> +<br> +<p class="i14">La gaîté manque au grand roi sans amours;</p> +<p class="i14">La goutte d'eau manque au désert immense.</p> +<p class="i14">L'homme est un puits où le vide toujours</p> +<p class="i20"> Recommence.</p> +<br> +<p class="i14">Vois ces penseurs que nous divinisons,</p> +<p class="i14">Vois ces héros dont les fronts nous dominent,</p> +<p class="i14">Noms dont toujours nos sombres horizons</p> +<p class="i20"> S'illuminent!</p> +<br> +<p class="i14">Après avoir, comme fait un flambeau,</p> +<p class="i14">Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,</p> +<p class="i14">Ils sont allés chercher dans le tombeau</p> +<p class="i20"> Un peu d'ombre.</p> +<br> +<p class="i14">Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,</p> +<p class="i14">Prend en pitié nos jours vains et sonores.</p> +<p class="i14">Chaque matin, il baigne de ses pleurs</p> +<p class="i20"> Nos aurores.</p> +<br> +<p class="i14">Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,</p> +<p class="i14">Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes;</p> +<p class="i14">Une loi sort des choses d'ici-bas,</p> +<p class="i20"> Et des hommes!</p> +<br> +<p class="i14">Cette loi sainte, il faut s'y conformer.</p> +<p class="i14">Et la voici, toute âme y peut atteindre:</p> +<p class="i14">Ne rien haïr, mon enfant; tout aimer,</p> +<p class="i20"> Ou tout plaindre!</p> +<br> +<p class="i40">Paris, octobre 1842.</p> +</div></div> + +<a name="aII" id="aII"></a> +<br> + + + +<h3>II</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Le poëte s'en va dans les champs; il admire,</p> +<p class="i12">Il adore, il écoute en lui-même une lyre;</p> +<p class="i12">Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,</p> +<p class="i12">Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,</p> +<p class="i12">Celles qui des paons même éclipseraient les queues,</p> +<p class="i12">Les petites fleurs d'or, les petites fleurs bleues,</p> +<p class="i12">Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets,</p> +<p class="i12">De petits airs penchés ou de grands airs coquets,</p> +<p class="i12">Et, familièrement, car cela sied aux belles:</p> +<p class="i12">«Tiens! c'est notre amoureux qui passe!» disent-elles.</p> +<p class="i12">Et, pleins de jour et d'ombre et de confuses voix,</p> +<p class="i12">Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,</p> +<p class="i12">Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,</p> +<p class="i12">Les saules tout ridés, les chênes vénérables,</p> +<p class="i12">L'orme au branchage noir, de mousse appesanti,</p> +<p class="i12">Comme les ulémas quand paraît le muphti,</p> +<p class="i12">Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre</p> +<p class="i12">Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,</p> +<p class="i12">Contemplent de son front la sereine lueur,</p> +<p class="i12">Et murmurent tout bas: C'est lui! c'est le rêveur!</p> +<br> +<p class="i40">Les Roches, juin 1831.</p> +</div></div> + +<a name="aIII" id="aIII"></a> +<br> +<h3>III</h3> +<h3>MES DEUX FILLES</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,</p> +<p class="i12">L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,</p> +<p class="i12">Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur!</p> +<p class="i12">Voyez, la grande soeur et la petite soeur</p> +<p class="i12">Sont assises au seuil du jardin, et sur elles</p> +<p class="i12">Un bouquet d'oeillets blancs aux longues tiges frêles,</p> +<p class="i12">Dans une urne de marbre agité par le vent,</p> +<p class="i12">Se penche, et les regarde, immobile et vivant,</p> +<p class="i12">Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,</p> +<p class="i12">Un vol de papillons arrêté dans l'extase.</p> +<br> +<p class="i30">La Terrasse, près Enghien, juin 1842.</p> +</div></div> + +<a name="aIV" id="aIV"></a> +<br> +<h3>IV</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Le firmament est plein de la vaste clarté;</p> +<p class="i12">Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.</p> +<p class="i12">Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure;</p> +<p class="i12">Le champ sera fécond, la vigne sera mûre;</p> +<p class="i12">Tout regorge de sève et de vie et de bruit,</p> +<p class="i12">De rameaux verts, d'azur frissonnant, d'eau qui luit,</p> +<p class="i12">Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.</p> +<p class="i12">Qu'a donc le papillon? qu'a donc la sauterelle?</p> +<p class="i12">La sauterelle a l'herbe, et le papillon l'air;</p> +<p class="i12">Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.</p> +<p class="i12">Un refrain joyeux sort de la nature entière;</p> +<p class="i12">Chanson qui doucement monte et devient prière.</p> +<p class="i12">Le poussin court, l'enfant joue et danse, l'agneau</p> +<p class="i12">aute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau,</p> +<p class="i12">Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage;</p> +<p class="i12">Le vent lit à quelqu'un d'invisible un passage</p> +<p class="i12">Du poëme inouï de la création;</p> +<p class="i12">L'oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon;</p> +<p class="i12">Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle;</p> +<p class="i12">Les nids ont chaud; l'azur trouve la terre belle,</p> +<p class="i12">Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants;</p> +<p class="i12">Ici l'automne, ici l'été; là le printemps.</p> +<p class="i12">O coteaux! ô sillons! souffles, soupirs, haleines!</p> +<p class="i12">L'hosanna des forêts, des fleuves et des plaines,</p> +<p class="i12">S'élève gravement vers Dieu, père du jour;</p> +<p class="i12">Et toutes les blancheurs sont des strophes d'amour;</p> +<p class="i12">Le cygne dit: Lumière! et le lys dit: Clémence!</p> +<p class="i12">Le ciel s'ouvre à ce chant comme une oreille immense.</p> +<p class="i12">Le soir vient; et le globe à son tour s'éblouit,</p> +<p class="i12">Devient un oeil énorme et regarde la nuit;</p> +<p class="i12">Il savoure, éperdu, l'immensité sacrée,</p> +<p class="i12">La contemplation du splendide empyrée,</p> +<p class="i12">Les nuages de crêpe et d'argent, le zénith,</p> +<p class="i12">Qui, formidable, brille et flambloie et bénit,</p> +<p class="i12">Les constellations, ces hydres étoilées,</p> +<p class="i12">Les effluves du sombre et du profond, mêlées</p> +<p class="i12">À vos effusions, astres de diamant,</p> +<p class="i12">Et toute l'ombre avec tout le rayonnement!</p> +<p class="i12">L'infini tout entier d'extase se soulève.</p> +<p class="i12">Et, pendant ce temps-là, Satan, l'envieux, rêve.</p> +<br> +<p class="i30">La Terrasse, avril 1840.</p> +</div></div> + +<a name="aV" id="aV"></a> +<br> +<h3>V</h3> +<h3> À ANDRÉ CHÉNIER</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,</p> +<p class="i12">Prendre à la prose un peu de son air familier.</p> +<p class="i12">André, c'est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.</p> +<p class="i12">Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire</p> +<p class="i12">Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,</p> +<p class="i12">J'habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,</p> +<p class="i12">Où des pleurs souriaient dans l'oeil bleu des pervenches;</p> +<p class="i12">Un jour que je songeais seul au milieu des branches,</p> +<p class="i12">Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois</p> +<p class="i12">M'a dit: «Il faut marcher à terre quelquefois.</p> +<p class="i12">«La nature est un peu moqueuse autour des hommes;</p> +<p class="i12">O poëte, tes chants, ou ce qu'ainsi tu nommes,</p> +<p class="i12">Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais.</p> +<p class="i12">Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.</p> +<p class="i12">L'azur luit, quand parfois la gaîté le déchire;</p> +<p class="i12">L'Olympe reste grand en éclatant de rire;</p> +<p class="i12">Ne crois pas que l'esprit du poëte descend</p> +<p class="i12">Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.</p> +<p class="i12">Ce n'est pas un pleureur que le vent en démence;</p> +<p class="i12">Le flot profond n'est pas un chanteur de romance;</p> +<p class="i12">Et la nature, au fond des siècles et des nuits,</p> +<p class="i12">Accouplant Rabelais à Dante plein d'ennuis,</p> +<p class="i12">Et l'Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,</p> +<p class="i12">Près de l'immense deuil montre le rire énorme.»</p> +<br> +<p class="i30"> Les Roches, juillet 1830.</p> +</div></div> +<br> + +<a name="aVI" id="aVI"></a> +<br> +<h3>VI</h3> +<h3>LA VIE AUX CHAMPS</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Le soir, à la campagne, on sort, on se promène,</p> +<p class="i12">Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine;</p> +<p class="i12">Moi, je vais devant moi; le poëte en tout lieu</p> +<p class="i12">Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu.</p> +<p class="i12">Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute.</p> +<p class="i12">Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route,</p> +<p class="i12">J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit;</p> +<p class="i12">Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit.</p> +<p class="i12">Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe,</p> +<p class="i12">Volume où vit une âme et que scelle la tombe,</p> +<p class="i12">J'y lis.</p> +<p class="i16"> Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé,</p> +<p class="i12">Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai.</p> +<p class="i12">On prend le frais, au fond du jardin, en famille.</p> +<p class="i12">Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille;</p> +<p class="i12">N'importe: je m'assieds, et je ne sais pourquoi</p> +<p class="i12">Tous les petits enfants viennent autour de moi.</p> +<p class="i12">Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.</p> +<p class="i12">C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent</p> +<p class="i12">Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons</p> +<p class="i12">Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons.</p> +<p class="i12">Ils savent que je suis un homme qui les aime,</p> +<p class="i12">Un être auprès duquel on peut jouer, et même</p> +<p class="i12">Crier, faire du bruit, parler à haute voix;</p> +<p class="i12">Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois,</p> +<p class="i12">Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste,</p> +<p class="i12">Je leur souris encor, bien que je sois plus triste;</p> +<p class="i12">Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais</p> +<p class="i12">Me fâcher; qu'on s'amuse avec moi; que je fais</p> +<p class="i12">Des choses en carton, des dessins à la plume;</p> +<p class="i12">Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume,</p> +<p class="i12">Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit;</p> +<p class="i12">Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.</p> +<p class="i12">Aussi, dès qu'on m'a vu: «Le voilà!» tous accourent.</p> +<p class="i12">Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent</p> +<p class="i12">Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel,</p> +<p class="i12">Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel!</p> +<br> +<p class="i12"> Les petits--quand on est petit, on est très-brave--</p> +<p class="i12">Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave;</p> +<p class="i12">Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris,</p> +<p class="i12">Des albums, des crayons qui viennent de Paris;</p> +<p class="i12">On me consulte, on a cent choses à me dire,</p> +<p class="i12">On parle, on cause, on rit surtout;--j'aime le rire,</p> +<p class="i12">Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,</p> +<p class="i12">Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et coeurs,</p> +<p class="i12">Qui montre en même temps des âmes et des perles.--</p> +<br> +<p class="i12"> J'admire les crayons, l'album, les nids de merles;</p> +<p class="i12">Et quelquefois on dit quand j'ai bien admiré:</p> +<p class="i12">«Il est du même avis que monsieur le curé.»</p> +<p class="i12">Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise,</p> +<p class="i12">Ils font soudain, les grands s'appuyant à ma chaise,</p> +<p class="i12">Et les petits toujours groupés sur mes genoux,</p> +<p class="i12">Un silence, et cela veut dire: «Parle-nous.»</p> +<br> +<p class="i12"> Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment</p> +<p class="i12">Ou l'idée ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment</p> +<p class="i12">Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt</p> +<p class="i12">Le ciel, Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit.</p> +<p class="i12">Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute. Je dis comme</p> +<p class="i12">Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme,</p> +<p class="i12">Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché.</p> +<p class="i12">Je dis: Donnez l'aumône au pauvre humble et penché;</p> +<p class="i12">Recevez doucement la leçon ou le blâme.</p> +<p class="i12">Donner et recevoir, c'est faire vivre l'âme!</p> +<p class="i12">Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,</p> +<p class="i12">Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs,</p> +<p class="i12">Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,</p> +<p class="i12">Il faut que la bonté soit au fond de nos rires;</p> +<p class="i12">Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité</p> +<p class="i12">Peut tout chasser d'une âme, excepté la bonté;</p> +<p class="i12">Et qu'ainsi les méchants, dans leur haine profonde,</p> +<p class="i12">Ont tort d'accuser Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde</p> +<p class="i12">N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant,</p> +<p class="i12">De dire que c'est toi qui l'as rendu méchant;</p> +<p class="i12">Car le méchant, Seigneur, ne t'est pas nécessaire!</p> +<br> +<p class="i12"> Je leur raconte aussi l'histoire; la misère</p> +<p class="i12">Du peuple juif, maudit qu'il faut enfin bénir;</p> +<p class="i12">La Grèce, rayonnant jusque dans l'avenir;</p> +<p class="i12">Rome; l'antique Égypte et ses plaines sans ombre,</p> +<p class="i12">Et tout ce qu'on y voit de sinistre et de sombre.</p> +<p class="i12">Lieux effrayants! tout meurt; le bruit humain finit.</p> +<p class="i12">Tous ces démons taillés dans des blocs de granit,</p> +<p class="i12">Olympe monstrueux des époques obscures,</p> +<p class="i12">Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures,</p> +<p class="i12">Sont assis au désert depuis quatre mille ans;</p> +<p class="i12">Autour d'eux le vent souffle, et les sables brûlants</p> +<p class="i12">Montent comme une mer d'où sort leur tête énorme;</p> +<p class="i12">La pierre mutilée a gardé quelque forme</p> +<p class="i12">De statue ou de spectre, et rappelle d'abord</p> +<p class="i12">Les plis que fait un drap sur la face d'un mort;</p> +<p class="i12">On y distingue encor le front, le nez, la bouche,</p> +<p class="i12">Les yeux, je ne sais quoi d'horrible et de farouche</p> +<p class="i12">Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux.</p> +<p class="i12">Le voyageur de nuit, qui passe à côté d'eux,</p> +<p class="i12">S'épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles,</p> +<p class="i12">Des géants enchaînés et muets sous des voiles.</p> +<br> +<p class="i30"> La Terrasse, août 1840.<br> +</div></div> + +<a name="aVII" id="aVII"></a> +<br> + +<h3>VII</h3> +<h3> RÉPONSE<br> +À UN ACTE D'ACCUSATION </h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Donc, c'est moi qui suis l'ogre et le bouc émissaire.</p> +<p class="i12">Dans ce chaos du siècle où votre coeur se serre,</p> +<p class="i12">J'ai foulé le bon goût et l'ancien vers françois</p> +<p class="i12">Sous mes pieds, et, hideux, j'ai dit à l'ombre: «Sois!»</p> +<p class="i12">Et l'ombre fut.--Voilà votre réquisitoire.</p> +<p class="i12">Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,</p> +<p class="i12">Toute cette clarté s'est éteinte, et je suis</p> +<p class="i12">Le responsable, et j'ai vidé l'urne des nuits.</p> +<p class="i12">De la chute de tout je suis la pioche inepte;</p> +<p class="i12">C'est votre point de vue. Eh bien, soit, je l'accepte;</p> +<p class="i12">C'est moi que votre prose en colère a choisi;</p> +<p class="i12">Vous me criez: Racca; moi, je vous dis: Merci!</p> +<p class="i12">Cette marche du temps, qui ne sort d'une église</p> +<p class="i12">Que pour entrer dans l'autre, et qui se civilise;</p> +<p class="i12">Ces grandes questions d'art et de liberté,</p> +<p class="i12">Voyons-les, j'y consens, par le moindre côté,</p> +<p class="i12">Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,</p> +<p class="i12">J'en conviens, oui, je suis cet abominable homme;</p> +<p class="i12">Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis,</p> +<p class="i12">D'autres crimes encor que vous avez omis,</p> +<p class="i12">Avoir un peu touché les questions obscures,</p> +<p class="i12">Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,</p> +<p class="i12">De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,</p> +<p class="i12">Secoué le passé du haut jusques en bas,</p> +<p class="i12">Et saccagé le fond tout autant que la forme,</p> +<p class="i12">Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme,</p> +<p class="i12">Je suis le démagogue horrible et débordé.</p> +<p class="i12">Et le dévastateur du vieil A B C D;</p> +<p class="i12">Causons.</p> +<p class="i18"> Quand je sortis du collège, du thème,</p> +<p class="i12">Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême</p> +<p class="i12">Et grave, au front penchant, aux membres appauvris;</p> +<p class="i12">Quand, tâchant de comprendre et dé juger, j'ouvris</p> +<p class="i12">Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome,</p> +<p class="i12">Peuple et noblesse, était l'image du royaume;</p> +<p class="i12">La poésie était la monarchie; un mot</p> +<p class="i12">Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud;</p> +<p class="i12">Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,</p> +<p class="i12">Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre</p> +<p class="i12">Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf;</p> +<p class="i12">La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf;</p> +<p class="i12">Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes;</p> +<p class="i12">Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,</p> +<p class="i12">Les Méropes, ayant le décorum pour loi,</p> +<p class="i12">Et montant à Versailles aux carrosses du roi;</p> +<p class="i12">Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,</p> +<p class="i12">Habitant les patois; quelques-uns aux galères</p> +<p class="i12">Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas,</p> +<p class="i12">Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,</p> +<p class="i12">Sans perruque; créés pour la prose et la farce;</p> +<p class="i12">Populace du style au fond de l'ombre éparse;</p> +<p class="i12">Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef</p> +<p class="i12">Dans le bagne Lexique avait marqués d'une F;</p> +<p class="i12">N'exprimant que la vie abjecte et familière,</p> +<p class="i12">Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.</p> +<p class="i12">Racine regardait ces marauds de travers;</p> +<p class="i12">Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,</p> +<p class="i12">Il le gardait, trop grand pour dire: Qu'il s'en aille;</p> +<p class="i12">Et Voltaire criait: Corneille s'encanaille!</p> +<p class="i12">Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.</p> +<p class="i12">Alors, brigand, je vins; je m'écriai: Pourquoi</p> +<p class="i12">Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?</p> +<p class="i12">Et sur l'Académie, aïeule et douairière,</p> +<p class="i12">Cachant sous ses jupons les tropes effarés,</p> +<p class="i12">Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,</p> +<p class="i12">Je fis souffler un vent révolutionnaire.</p> +<p class="i12">Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.</p> +<p class="i12">Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!</p> +<p class="i12">Je fis une tempête au fond de l'encrier,</p> +<p class="i12">Et je mêlai, parmi les ombres débordées,</p> +<p class="i12">Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;</p> +<p class="i12">Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur</p> +<p class="i12">Ne puisse se poser, tout humide d'azur!</p> +<p class="i12">Discours affreux!--Syllepse, hypallage, litote,</p> +<p class="i12">Frémirent; je montai sur la borne Aristote,</p> +<p class="i12">Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.</p> +<p class="i12">Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,</p> +<p class="i12">Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,</p> +<p class="i12">N'étaient que des toutous auprès de mes audaces;</p> +<p class="i12">Je bondis hors du cercle et brisai le compas.</p> +<p class="i12">Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas?</p> +<p class="i12">Guichardin a nommé le Borgia! Tacite</p> +<p class="i12">Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite,</p> +<p class="i12">J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier</p> +<p class="i12">D'épithètes; dans l'herbe, à l'ombre du hallier,</p> +<p class="i12">Je fis fraterniser la vache et la génisse,</p> +<p class="i12">L'une étant Margoton et l'autre Bérénice.</p> +<p class="i12">Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra;</p> +<p class="i12">Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira;</p> +<p class="i12">Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole;</p> +<p class="i12">L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole;</p> +<p class="i12">Jean, l'ânier, épousa la bergère Myrtil.</p> +<p class="i12">On entendit un roi dire: «Quelle heure est-il?»</p> +<p class="i12">Je massacrai l'albâtre, et la neige, et l'ivoire,</p> +<p class="i12">Je retirai le jais de la prunelle noire,</p> +<p class="i12">Et j'osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement.</p> +<p class="i12">Je violai du vers le cadavre fumant;</p> +<p class="i12">J'y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate</p> +<p class="i12">Du siége de Cyzique eût pu citer la date.</p> +<p class="i12">Jours d'effroi! les Laïs devinrent des catins.</p> +<p class="i12">Force mots, par Restaut peignés tous les matins,</p> +<p class="i12">Et de Louis-Quatorze ayant gardé l'allure,</p> +<p class="i12">Portaient encor perruque; à cette chevelure</p> +<p class="i12">La Révolution, du haut de son beffroi,</p> +<p class="i12">Cria: «Transforme-toi! c'est l'heure. Remplis-toi</p> +<p class="i12">De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière!»</p> +<p class="i12">Et la perruque alors rugit, et fut crinière.</p> +<p class="i12">Liberté! c'est ainsi qu'en nos rébellions,</p> +<p class="i12">Avec des épagneuls nous fîmes des lions,</p> +<p class="i12">Et que, sous l'ouragan maudit que nous soufflâmes,</p> +<p class="i12">Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.</p> +<p class="i12">J'affichai sur Lhomond des proclamations.</p> +<p class="i12">On y lisait: «Il faut que nous en finissions!</p> +<p class="i12">Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes</p> +<p class="i12">À la pensée humaine ils ont mis les poucettes.</p> +<p class="i12">Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons!</p> +<p class="i12">Voyez où l'on en est: la strophe a des bâillons!</p> +<p class="i12">«L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule.</p> +<p class="i12">Sur le Racine mort le Campistron pullule!»</p> +<p class="i12">Boileau grinça des dents; je lui dis: Ci-devant,</p> +<p class="i12">Silence! et je criai dans la foudre et le vent:</p> +<p class="i12">Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe!</p> +<p class="i12">Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,</p> +<p class="i12">On vit trembler l'athos, l'ithos et le pathos.</p> +<p class="i12">Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,</p> +<p class="i12">Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,</p> +<p class="i12">Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.</p> +<p class="i12">La syllabe, enjambant la loi qui la tria,</p> +<p class="i12">Le substantif manant, le verbe paria,</p> +<p class="i12">Accoururent. On but l'horreur jusqu'à la lie.</p> +<p class="i12">On les vit déterrer le songe d'Athalie;</p> +<p class="i12">Ils jetèrent au vent les cendres du récit</p> +<p class="i12">De Théramène; et l'astre Institut s'obscurcit.</p> +<p class="i12">Oui, de l'ancien régime ils ont fait tables rases,</p> +<p class="i12">Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases,</p> +<p class="i12">Quand j'ai vu par la strophe écumante et disant</p> +<p class="i12">Les choses dans un style énorme et rugissant,</p> +<p class="i12">L'Art poétique pris au collet dans la rue,</p> +<p class="i12">Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue,</p> +<p class="i12">Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,</p> +<p class="i12">La lettre aristocrate à la lanterne esprit.</p> +<p class="i12">Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre!</p> +<p class="i12">J'ai, contre le mot noble à la longue rapière,</p> +<p class="i12">Insurgé le vocable ignoble, son valet,</p> +<p class="i12">Et j'ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.</p> +<br> +<p class="i12"> Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.</p> +<p class="i12">J'ai pris et démoli la bastille des rimes.</p> +<p class="i12">J'ai fait plus: j'ai brisé tous les carcans de fer</p> +<p class="i12">Qui liaient le mot peuple, et tiré de l'enfer</p> +<p class="i12">Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales;</p> +<p class="i12">J'ai de la périphrase écrasé les spirales,</p> +<p class="i12">Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel</p> +<p class="i12">L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel;</p> +<p class="i12">Et je n'ignorais pas que la main courroucée</p> +<p class="i12">Qui délivre le mot, délivre la pensée.</p> +<br> +<p class="i12"> L'unité, des efforts de l'homme est l'attribut.</p> +<p class="i12">Tout est la même flèche et frappe au même but.</p> +<br> +<p class="i12">Donc, j'en conviens, voilà, déduits en style honnête,</p> +<p class="i12">Plusieurs de mes forfaits, et j'apporte ma tête.</p> +<p class="i12">Vous devez être vieux, par conséquent, papa,</p> +<p class="i12">Pour la dixième fois j'en fais meâ culpâ.</p> +<p class="i12">Oui, si Beauzée est dieu, c'est vrai, je suis athée.</p> +<p class="i12">La langue était en ordre, auguste, époussetée,</p> +<p class="i12">Fleur-de-lys d'or, Tristan et Boileau, plafond bleu,</p> +<p class="i12">Les quarante fauteuils et le trône au milieu;</p> +<p class="i12">Je l'ai troublée, et j'ai, dans ce salon illustre,</p> +<p class="i12">Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre,</p> +<p class="i12">N'était que caporal: je l'ai fait colonel;</p> +<p class="i12">J'ai fait un jacobin du pronom personnel;</p> +<p class="i12">Du participe, esclave à la tête blanchie,</p> +<p class="i12">Une hyène, et du verbe une hydre d'anarchie.</p> +<p class="i12">Vous tenez le <i>reum consitentem</i>. Tonnez!</p> +<p class="i12">J'ai dit à la narine: Eh mais! tu n'es qu'un nez!</p> +<p class="i12">J'ai dit au long fruit d'or: Mais tu n'es qu'une poire!</p> +<p class="i12">J'ai dit à Vaugelas: Tu n'es qu'une mâchoire!</p> +<p class="i12">J'ai dit aux mots: Soyez république! soyez</p> +<p class="i12">La fourmilière immense, et travaillez! Croyez,</p> +<p class="i12">Aimez, vivez!--J'ai mis tout en branle, et, morose,</p> +<p class="i12">J'ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.</p> +<br> +<p class="i12"> Et, ce que je faisais, d'autres l'ont fait aussi;</p> +<p class="i12">Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,</p> +<p class="i12">Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.</p> +<p class="i12">Nous faisons basculer la balance hémistiche.</p> +<p class="i12">C'est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front</p> +<p class="i12">Jadis portait toujours douze plumes en rond,</p> +<p class="i12">Et sans cesse sautait sur la double raquette</p> +<p class="i12">Qu'on nomme prosodie et qu'on nomme étiquette,</p> +<p class="i12">Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,</p> +<p class="i12">Et s'échappe, volant qui se change en oiseau,</p> +<p class="i12">De la cage césure, et fuit vers la ravine,</p> +<p class="i12"> Et vole dans les cieux, alouette divine.</p> +<br> +<p class="i12"> Tous les mots à présent planent dans la clarté.</p> +<p class="i12">Les écrivains ont mis la langue en liberté.</p> +<p class="i12">Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,</p> +<p class="i12">Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes,</p> +<p class="i12">L'imagination, tapageuse aux cent voix,</p> +<p class="i12">Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois;</p> +<p class="i12">La poésie au front triple, qui rit, soupire</p> +<p class="i12">Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakspeare</p> +<p class="i12">Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob;</p> +<p class="i12">Qui verse aux nations la sagesse de Job</p> +<p class="i12">Et la raison d'Horace à travers sa démence;</p> +<p class="i12">Qu'enivre de l'azur la frénésie immense,</p> +<p class="i12">Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,</p> +<p class="i12">Monte à l'éternité par les degrés du temps,</p> +<p class="i12">La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,</p> +<p class="i12">Se remet à pleurer sur la misère humaine,</p> +<p class="i12">Frappe et console, va du zénith au nadir,</p> +<p class="i12">Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir</p> +<p class="i12">Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles,</p> +<p class="i12">Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes.</p> +<br> +<p class="i12"> Le mouvement complète ainsi son action.</p> +<p class="i12">Grâce à toi, progrès saint, la Révolution</p> +<p class="i12">Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre;</p> +<p class="i12">Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre;</p> +<p class="i12">Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit,</p> +<p class="i12">Sa langue est déliée ainsi que son esprit.</p> +<p class="i12">Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.</p> +<p class="i12">Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,</p> +<p class="i12">L'un sur le citoyen, l'autre sur le penseur.</p> +<p class="i12">Elle prend par la main la Liberté, sa soeur,</p> +<p class="i12">Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.</p> +<p class="i12">Les préjugés, formés, comme les madrépores,</p> +<p class="i12">Du sombre entassement des abus sous les temps,</p> +<p class="i12">Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,</p> +<p class="i12">Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.</p> +<p class="i12">Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame;</p> +<p class="i12">Elle est l'expression, elle est le sentiment,</p> +<p class="i12">Lanterne dans la rue, étoile au firmament.</p> +<p class="i12">Elle entre aux profondeurs du langage insondable;</p> +<p class="i12">Elle souffle dans l'art, porte-voix formidable;</p> +<p class="i12">Et, c'est Dieu qui le veut, après avoir rempli</p> +<p class="i12">De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli</p> +<p class="i12">Des fronts, et relevé la foule dégradée,</p> +<p class="i12">Et s'être faite droit, elle se fait idée!</p> +<br> +<p class="i30"> Paris, janvier 1834.</p> +</div></div> + +<a name="aVIII" id="aVIII"></a> +<br> + +<h3>VIII</h3> + +<h3>SUITE</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.</p> +<p class="i12">La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant;</p> +<p class="i12">La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,</p> +<p class="i12">Frémit sur le papier quand sort cette figure,</p> +<p class="i12">Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu,</p> +<p class="i12">Face de l'invisible, aspect de l'inconnu;</p> +<p class="i12">Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l'ombre;</p> +<p class="i12">Montant et descendant dans notre tête sombre,</p> +<p class="i12">Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau;</p> +<p class="i12">Formule des lueurs flottantes du cerveau.</p> +<br> +<p class="i12"> Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.</p> +<p class="i12">Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,</p> +<p class="i12">Ou font gronder le vers, orageuse forêt.</p> +<p class="i12">Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.</p> +<p class="i12">Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante,</p> +<p class="i12">S'offre, se donne ou fuit; devant Néron qui chante</p> +<p class="i12">Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard;</p> +<p class="i12">Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;</p> +<p class="i12">De quelque mot profond tout homme est le disciple;</p> +<p class="i12">Toute force ici-bas a le mot pour multiple;</p> +<p class="i12">Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,</p> +<p class="i12">Le creux du crâne humain lui donne son relief;</p> +<p class="i12">La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle;</p> +<p class="i12">Ce qu'un mot ne sait pas, un autre le révèle;</p> +<p class="i12">Les mots heurtent le front comme l'eau le récif;</p> +<p class="i12">Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif</p> +<p class="i12">Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes;</p> +<p class="i12">Comme en un âtre noir errent des étincelles,</p> +<p class="i12">Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,</p> +<p class="i12">Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous;</p> +<p class="i12">Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.</p> +<br> +<p class="i12"> Chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme;</p> +<p class="i12">Chacun d'eux du cerveau garde une région;</p> +<p class="i12">Pourquoi? c'est que le mot s'appelle Légion;</p> +<p class="i12">C'est que chacun, selon l'éclair qui le traverse,</p> +<p class="i12">Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse;</p> +<p class="i12">C'est que de ce troupeau de signes et de sons</p> +<p class="i12">Qu'écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,</p> +<p class="i12">Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues,</p> +<p class="i12">C'est que, présent partout, nain caché sous les langues,</p> +<p class="i12">Le mot tient sous ses pieds le globe et l'asservit;</p> +<p class="i12">Et, de même que l'homme est l'animal où vit</p> +<p class="i12">L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée,</p> +<p class="i12">C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée.</p> +<br> +<p class="i12"> Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.</p> +<p class="i12">Il remue, en disant: Béatrix, Lycoris,</p> +<p class="i12">Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.</p> +<p class="i12">De l'océan pensée il est le noir polype.</p> +<p class="i12">Quand un livre jaillit d'Eschyle ou de Manou,</p> +<p class="i12">Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,</p> +<p class="i12">On voit parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryges,</p> +<p class="i12">Des mots monstres ramper dans ces oeuvres prodiges.</p> +<br> +<p class="i12"> O main de l'impalpable! ô pouvoir surprenant!</p> +<p class="i12">Mets un mot sur un homme, et l'homme frissonnant</p> +<p class="i12">Sèche et meurt, pénétré par la force profonde;</p> +<p class="i12">Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,</p> +<p class="i12">Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,</p> +<p class="i12">Ses lois, ses moeurs, ses dieux, s'écroule sous le mot.</p> +<p class="i12">Cette toute-puissance immense sort des bouches.</p> +<p class="i12">La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches.</p> +<br> +<p class="i12"> Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.</p> +<p class="i12">À son haleine, l'âme et la lumière aidant,</p> +<p class="i12">L'obscure énormité lentement s'exfolie.</p> +<p class="i12">Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie;</p> +<p class="i12">Caton a dans les reins cette syllabe: <span class="sc">non</span>.</p> +<p class="i12">Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,</p> +<p class="i12">Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière:</p> +<p class="i12"><span class="sc">Espérance</span>!--Il entr'ouvre une bouche de pierre</p> +<p class="i12">Dans l'enclos formidable où les morts ont leur lit,</p> +<p class="i12">Et voilà que don Juan pétrifié pâlit!</p> +<p class="i12">Il fait le marbre spectre, il fait l'homme statue.</p> +<p class="i12">Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue;</p> +<p class="i12">Nemrod dit: «Guerre!» alors, du Gange à l'Illissus,</p> +<p class="i12">Le fer luit, le sang coule. «Aimez-vous!» dit Jésus.</p> +<p class="i12">Et ce mot à jamais brille et se réverbère</p> +<p class="i12">Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,</p> +<p class="i12">Dans les cieux, sur les fleurs, sur l'homme rajeuni,</p> +<p class="i12">Comme le flamboiement d'amour de l'infini!</p> +<br> +<p class="i12"> Quand, aux jours où la terre entr'ouvrait sa corolle,</p> +<p class="i12">Le premier homme dit la première parole,</p> +<p class="i12">Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit,</p> +<p class="i12">Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit:</p> +<p class="i12">«Ma soeur!</p> +<br> +<p class="i20"> «Envole-toi! plane! sois éternelle!</p> +<p class="i12"><p class="i12"> Allume l'astre! emplis à jamais la prunelle!</p> +<p class="i12">Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents!</p> +<p class="i12">Éclaire le dehors, j'éclaire le dedans.<p> +<br> +<p class="i12"> «Tu vas être une vie, et je vais être l'autre.</p> +<p class="i12">Sois la langue de feu, ma soeur, je suis l'apôtre.</p> +<p class="i12">Surgis, effare l'ombre, éblouis l'horizon,</p> +<p class="i12">Sois l'aube; je te vaux, car je suis la raison;</p> +<p class="i12">À toi les yeux, à moi les fronts. O ma soeur blonde,</p> +<p class="i12">Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde;</p> +<p class="i12">Avec tes rayons d'or, tu vas lier entre eux</p> +<p class="i12">Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,</p> +<p class="i12">Les champs, les cieux; et moi, je vais lier les bouches;</p> +<p class="i12">Et sur l'homme, emporté par mille essors farouches,</p> +<p class="i12">Tisser, avec des fils d'harmonie et de jour,</p> +<p class="i12">Pour prendre tous les coeurs, l'immense toile Amour.</p> +<p class="i12">J'existais avant l'âme, Adam n'est pas mon père.</p> +<p class="i12">J'étais même avant toi; tu n'aurais pu, lumière,</p> +<p class="i12">Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné;</p> +<p class="i12">Mon nom est <span class="sc">Fiat Lux</span>, et je suis ton aîné!»</p> +<br> +<p class="i12"> Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue!</p> +<p class="i12">Quand l'erreur fait un noeud dans l'homme, il le dénoue.</p> +<p class="i12">Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr.</p> +<p class="i12">Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur,</p> +<p class="i12">Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule.</p> +<p class="i12">Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule.</p> +<p class="i12">Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu;</p> +<p class="i12">Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.</p> +<br> +<p class="i30"> Jersey, juin 1855.</p> +</div></div> + +<a name="aIX" id="aIX"></a> +<br> +<h3>IX</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Le poëme éploré se lamente; le drame</p> +<p class="i12">Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme;</p> +<p class="i12">Et la foule accoudée un moment s'attendrit,</p> +<p class="i12">Puis reprend: «Bah! l'auteur est un homme d'esprit,</p> +<p class="i12">Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,</p> +<p class="i12">Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.</p> +<p class="i12">«Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.»</p> +<p class="i12">La foule a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseur</p> +<p class="i12">Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.</p> +<p class="i12">Le poëte a saigné le sang qui sort du drame;</p> +<p class="i12">Tous ces êtres qu'il fait l'étreignent de leurs noeuds;</p> +<p class="i12">Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux;</p> +<p class="i12">Dans sa création le poëte tressaille;</p> +<p class="i12">Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre il travaille,</p> +<p class="i12">Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les met</p> +<p class="i12">Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet</p> +<p class="i12">Pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée;</p> +<p class="i12">Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée</p> +<p class="i12">Othello d'une larme, Alceste d'un sanglot,</p> +<p class="i12">Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclot.</p> +<p class="i12">Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,</p> +<p class="i12">Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,</p> +<p class="i12">Sans épuiser son flanc d'où sort une clarté.</p> +<p class="i12">Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité.</p> +<p class="i12">Il est génie, étant, plus que les autres, homme.</p> +<p class="i12">Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome;</p> +<p class="i12">Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.</p> +<p class="i12">Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet, c'est lui</p> +<p class="i12">Que le fantôme attend sur l'âpre plate-forme,</p> +<p class="i12">Pendant qu'à l'horizon surgit la lune énorme.</p> +<p class="i12">Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant;</p> +<p class="i12">Il rit: oui, peuple, il râle! Avec Ulysse errant,</p> +<p class="i12">Homère éperdu fuit dans la brume marine.</p> +<p class="i12">Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine,</p> +<p class="i12">L'Apocalypse horrible agite son tocsin.</p> +<p class="i12">Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein,</p> +<p class="i12">Et c'est, ô noir poëte à la lèvre irritée,</p> +<p class="i12">Sur ton crâne géant qu'est cloué Prométhée.</p> +<br> +<p class="i30"> Paris, janvier 1834.</p> +</div></div> + +<a name="aX" id="aX"></a> +<br> +<h3>X</h3> +<h3> A MADAME D. G. DE G.</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Jadis je vous disais:--Vivez, régnez, Madame!</p> +<p class="i12">Le salon vous attend! le succès vous réclame!</p> +<p class="i12">Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!</p> +<p class="i12">Soyez illustre et belle! aimez! riez! chantez!</p> +<p class="i12">Vous avez la splendeur des astres et des roses!</p> +<p class="i12">Votre regard charmant, où je lis tant de choses,</p> +<p class="i12">Commente vos discours légers et gracieux.</p> +<p class="i12">Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.</p> +<p class="i12">Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,</p> +<p class="i12">Qu'ils versent une perle et non pas une larme.</p> +<p class="i12">Même quand vous rêvez, vous souriez encor.</p> +<p class="i12">Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!</p> +<p class="i12">Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,</p> +<p class="i12">Morte, et transfigurée, et je vous dis:--Poëte!</p> +<p class="i12">Viens me chercher! Archange! être mystérieux!</p> +<p class="i12">Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!</p> +<p class="i12">Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,</p> +<p class="i12">La grande énigme humaine et le secret du monde!</p> +<p class="i12">Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa!</p> +<p class="i12">Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,</p> +<p class="i12">Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,</p> +<p class="i12">Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!</p> +<p class="i12">Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;</p> +<p class="i12">Car ta lyre invisible a de sublimes chants!</p> +<p class="i12">Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure,</p> +<p class="i12">T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,</p> +<p class="i12">La nature éternelle, et les champs, et les bois,</p> +<p class="i12">Parlent à ta grande âme avec leur grande voix!</p> +<br> +<p class="i30"> Paris, 1840.--Jersey, 1855.</p> +</div></div> + +<a name="aXI" id="aXI"></a> +<br> + +<h3>XI</h3> +<h3>LISE</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> J'avais douze ans; elle en avait bien seize.</p> +<p class="i12">Elle était grande, et, moi, j'étais petit.</p> +<p class="i12">Pour lui parler le soir plus à mon aise,</p> +<p class="i12">Moi, j'attendais que sa mère sortit;</p> +<p class="i12">Puis je venais m'asseoir près de sa chaise</p> +<p class="i12">Pour lui parler le soir plus à mon aise.</p> +<br> +<p class="i12">Que de printemps passés avec leurs fleurs!</p> +<p class="i12">Que de feux morts, et que de tombes closes!</p> +<p class="i12">Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs?</p> +<p class="i12">Se souvient-on qu'il fut jadis des roses?</p> +<p class="i12">Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étions</p> +<p class="i12">Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.</p> +<br> +<p class="i12">Dieu l'avait faite ange, fée et princesse.</p> +<p class="i12">Comme elle était bien plus grande que moi,</p> +<p class="i12">Je lui faisais des questions sans cesse</p> +<p class="i12">Pour le plaisir de lui dire: Pourquoi?</p> +<p class="i12">Et, par moments, elle évitait, craintive,</p> +<p class="i12">Mon oeil rêveur qui la rendait pensive.</p> +<br> +<p class="i12">Puis j'étalais mon savoir enfantin,</p> +<p class="i12">Mes jeux, la balle et la toupie agile;</p> +<p class="i12">J'étais tout fier d'apprendre le latin;</p> +<p class="i12">Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile;</p> +<p class="i12">Je bravais tout; rien ne me faisait mal;</p> +<p class="i12">Je lui disais: Mon père est général.</p> +<br> +<p class="i12">Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on lise</p> +<p class="i12">Dans le latin, qu'on épèle en rêvant;</p> +<p class="i12">Pour lui traduire un verset, à l'église,</p> +<p class="i12">Je me penchais sur son livre souvent.</p> +<p class="i12">Un ange ouvrait sur nous son aile blanche</p> +<p class="i12">Quand nous étions à vêpres le dimanche.</p> +<br> +<p class="i12">Elle disait de moi: C'est un enfant!</p> +<p class="i12">Je l'appelais mademoiselle Lise;</p> +<p class="i12">Pour lui traduire un psaume, bien souvent,</p> +<p class="i12">Je me penchais sur son livre, à l'église;</p> +<p class="i12">Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mon Dieu!</p> +<p class="i12">Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.</p> +<br> +<p class="i12">Jeunes amours, si vite épanouies,</p> +<p class="i12">Vous êtes l'aube et le matin du coeur.</p> +<p class="i12">Charmez l'enfant, extases inouïes!</p> +<p class="i12">Et, quand le soir vient avec la douleur,</p> +<p class="i12">Charmez encor nos âmes éblouies,</p> +<p class="i12">Jeunes amours, si vite évanouies!</p> +<br> +<p class="i30">Mai 1843.</p> +</div></div> + +<a name="aXII" id="aXII"></a> +<br> +<h3>XII</h3> +<h3>VERE NOVO</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Comme le matin rit sur les roses en pleurs!</p> +<p class="i12">Oh! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs!</p> +<p class="i12">Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenches</p> +<p class="i12">Qu'un éblouissement de folles ailes blanches</p> +<p class="i12">Qui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant,</p> +<p class="i12">Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.</p> +<p class="i12">O printemps! quand on songe à toutes les missives</p> +<p class="i12">Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,</p> +<p class="i12">A ces coeurs confiés au papier, à ce tas</p> +<p class="i12">De lettres que le feutre écrit au taffetas,</p> +<p class="i12">Aux messages d'amour, d'ivresse et de délire</p> +<p class="i12">Qu'on reçoit en avril et qu'en mai l'on déchire,</p> +<p class="i12">On croit voir s'envoler, au gré du vent joyeux,</p> +<p class="i12">Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,</p> +<p class="i12">Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,</p> +<p class="i12">Et courir à la fleur en sortant de la femme,</p> +<p class="i12">Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons</p> +<p class="i12">De tous les billets doux, devenus papillons.</p> +<br> +<p class="i40">Mai 1831.</p> +</div></div> + +<a name="aXIII" id="aXIII"></a> +<br> +<h3>XIII</h3> +<h3>A PROPOS D'HORACE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues!</p> +<p class="i12">Philistins! magisters! je vous hais, pédagogues!</p> +<p class="i12">Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,</p> +<p class="i12">Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté!</p> +<p class="i12">Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles!</p> +<p class="i12">Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles!</p> +<p class="i12">Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout!</p> +<p class="i12">Car vous êtes mauvais et méchants!--Mon sang bout</p> +<p class="i12">Rien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique,</p> +<p class="i12">Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique!</p> +<br> +<p class="i12">Que d'ennuis! de fureurs! de bêtises!--gredins!--</p> +<p class="i12">Que de froids châtiments et que de chocs soudains!</p> +<p class="i12">«Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!»</p> +<p class="i12">Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,</p> +<p class="i12">Et je balbutiais: «Monsieur...--Pas de raisons!</p> +<p class="i12">Vingt fois l'ode à Plancus et l'épître aux Pisons!»</p> +<p class="i12">Or, j'avais justement, ce jour-là,--douce idée.</p> +<p class="i12">Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée,--</p> +<p class="i12">Un rendez-vous avec la fille du portier.</p> +<p class="i12">Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier!</p> +<p class="i12">Je devais, en parlant d'amour, extase pure!</p> +<p class="i12">En l'enivrant avec le ciel et la nature,</p> +<p class="i12">La mener, si le temps n'était pas trop mauvais</p> +<p class="i12">Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais!</p> +<p class="i12">Rêve heureux! je voyais, dans ma colère bleue,</p> +<p class="i12">Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue,</p> +<p class="i12">Et j'entendais, parmi le thym et le muguet,</p> +<p class="i12">Les vagues violons de la mère Saguet!</p> +<p class="i12">O douleur! furieux, je montais à ma chambre,</p> +<p class="i12">Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre;</p> +<p class="i12">Et, là, je m'écriais:</p> +<p class="i30"> --Horace! ô bon garçon!</p> +<p class="i12">Qui vivais dans le calme et selon la raison,</p> +<p class="i12">Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche,</p> +<p class="i12">Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche,</p> +<p class="i12">Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux</p> +<p class="i12">Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux!</p> +<p class="i12">Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,</p> +<p class="i12">Les rires étouffés des folles jeunes filles,</p> +<p class="i12">Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois;</p> +<p class="i12">Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,</p> +<p class="i12">Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabre</p> +<p class="i12">Comme la mer creusant les golfes de Calabre,</p> +<p class="i12">Ou bien tu t'accoudais à table, buvant sec</p> +<p class="i12">Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec.</p> +<p class="i12">Pégase te soufflait des vers de sa narine;</p> +<p class="i12">Tu songeais; tu faisais des odes à Barine,</p> +<p class="i12">A Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,</p> +<p class="i12">A Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,</p> +<p class="i12">Portant sur son beau front l'amphore délicate.</p> +<p class="i12">La nuit, lorsque Phoebé devient la sombre Hécate,</p> +<p class="i12">Les halliers s'emplissaient pour toi de visions;</p> +<p class="i12">Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,</p> +<p class="i12">Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,</p> +<p class="i12">A Bacchus, dieu des vins et père des ïambes;</p> +<p class="i12">Silène digérer dans sa grotte, pensif;</p> +<p class="i12">Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif,</p> +<p class="i12">Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,</p> +<p class="i12">Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues!</p> +<p class="i12">Horace, quand grisé d'un petit vin sabin,</p> +<p class="i12">Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,</p> +<p class="i12">Qui t'eût dit, ô Flaccus! quand tu peignais à Rome</p> +<p class="i12">Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome,</p> +<p class="i12">Comme Molière a peint en France les marquis,</p> +<p class="i12">Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,</p> +<p class="i12">Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,</p> +<p class="i12">D'instruments de torture à d'horribles bonshommes,</p> +<p class="i12">Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,</p> +<p class="i12">Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents!</p> +<p class="i12">Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée,</p> +<p class="i12">Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée!</p> +<br> +<p class="i12">Puis j'ajoutais, farouche:</p> +<p class="i30"> --O cancres! qui mettez</p> +<p class="i12">Une soutane aux dieux de l'éther irrités,</p> +<p class="i12">Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes</p> +<p class="i12">Coiffez sinistrement les olympiens mornes,</p> +<p class="i12">Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits!</p> +<p class="i12">Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,</p> +<p class="i12">Car vous êtes l'hiver; car vous êtes, ô cruches!</p> +<p class="i12">L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,</p> +<p class="i12">L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant!</p> +<p class="i12">Nul ne vit près de vous dressé sur son séant;</p> +<p class="i12">Et vous pétrifiez d'une haleine sordide</p> +<p class="i12">Le jeune homme naïf, étincelant, splendide;</p> +<p class="i12">Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs!</p> +<p class="i12">A Pindare serein plein d'épiques rumeurs,</p> +<p class="i12">A Sophocle, à Térence, à Plaute, à l'ambroisie,</p> +<p class="i12">O traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie,</p> +<p class="i12">Vos ténèbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats,</p> +<p class="i12">Et l'assoupissement des noirs couvents béats;</p> +<p class="i12">Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres,</p> +<p class="i12">Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres,</p> +<p class="i12">L'horreur de l'avenir, la haine du progrès;</p> +<p class="i12">Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,</p> +<p class="i12">A la jeunesse, aux coeurs vierges, à l'espérance,</p> +<p class="i12">Boire dans votre nuit ce vieil opium rance!</p> +<p class="i12">O fermoirs de la bible humaine! sacristains</p> +<p class="i12">De l'art, de la science, et des maîtres lointains,</p> +<p class="i12">Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle,</p> +<p class="i12">Vous changez ce grand temple en petite chapelle!</p> +<p class="i12">Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûr</p> +<p class="i12">Mène en laisse le beau; porte-clefs de l'azur,</p> +<p class="i12">Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,</p> +<p class="i12">Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles;</p> +<p class="i12">Vous faites de l'enfer avec ces paradis!</p> +<br> +<p class="i12">Et, ma rage croissant, je reprenais:</p> +<p class="i40"> --Maudits,</p> +<p class="i12">Ces monastères sourds! bouges! prisons haïes!</p> +<p class="i12">Oh! comme on fit jadis au pédant de Veïes,</p> +<p class="i12">Culotte bas, vieux tigre! Écoliers! écoliers!</p> +<p class="i12">Accourez par essaims, par bandes, par milliers,</p> +<p class="i12">Du gamin de Paris au groeculus de Rome,</p> +<p class="i12">Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme!</p> +<p class="i12">Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons!</p> +<p class="i12">Le mannequin sur qui l'on drape des haillons</p> +<p class="i12">A tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre,</p> +<p class="i12">Et tout autant de coeur; et l'un a dans le ventre</p> +<p class="i12">Du latin et du grec comme l'autre a du foin.</p> +<p class="i12">Ah! je prends Phyllodoce et Xantis à témoin</p> +<p class="i12">Que je suis amoureux de leurs claires tuniques;</p> +<p class="i12">Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques!</p> +<p class="i12">Confier un enfant, je vous demande un peu,</p> +<p class="i12">A tous ces êtres noirs! autant mettre, morbleu!</p> +<p class="i12">La mouche en pension chez une tarentule!</p> +<p class="i12">Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,</p> +<p class="i12">Tacite racontant le grand Agricola,</p> +<p class="i12">Lucrèce! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là!</p> +<p class="i12">Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle!</p> +<p class="i12">Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la giffle,</p> +<p class="i12">Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant,</p> +<p class="i12">Qui ne savent pas même épeler un enfant!</p> +<p class="i12">Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître.</p> +<p class="i12">Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître!</p> +<p class="i12">Ils en sont à l'A, B, C, D, du coeur humain;</p> +<p class="i12">Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain;</p> +<p class="i12">Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses.</p> +<p class="i12">Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.</p> +<p class="i12">O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas!</p> +<p class="i12">Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs,</p> +<p class="i12">Les boucs mystérieux, en les voyant s'indignent,</p> +<p class="i12">Et, quand on dit: «Amour!» terre et cieux! ils se signent.</p> +<p class="i12">Leur vieux viscère mort insulte au coeur naissant.</p> +<p class="i12">Ils le prennent de haut avec l'adolescent,</p> +<p class="i12">Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âme</p> +<p class="i12">Sous la forme pensée ou sous la forme femme.</p> +<br> +<p class="i12">Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà</p> +<p class="i12">Disent: «Qu'est-ce que c'est que cette folle-là?»</p> +<p class="i12">Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,</p> +<p class="i12">Ils reprennent: «Couleurs dures, nuances crues;</p> +<p class="i12">Vapeurs, illusions, rêves; et quel travers</p> +<p class="i12">Avez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers?»</p> +<p class="i12">Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes;</p> +<p class="i12">Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes:</p> +<p class="i12">L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin;</p> +<p class="i12">Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin;</p> +<p class="i12">Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme,</p> +<p class="i12">Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme.</p> +<br> +<p class="i12">Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier.</p> +<br> +<p class="i12">Le monologue avait le temps de varier.</p> +<p class="i12">Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme,</p> +<p class="i12">Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme.</p> +<p class="i12">Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout;</p> +<p class="i12">Car, outre les pensums où l'esprit se dissout,</p> +<p class="i12">J'étais alors en proie à la mathématique.</p> +<p class="i12">Temps sombre! enfant ému du frisson poétique,</p> +<p class="i12">Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,</p> +<p class="i12">On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux;</p> +<p class="i12">On me faisait de force ingurgiter l'algèbre;</p> +<p class="i12">On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre;</p> +<p class="i12">On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec.</p> +<p class="i12">Sur l'affreux chevalet des X et des Y;</p> +<p class="i12">Hélas! on me fourrait sous les os maxillaires</p> +<p class="i12">Le théorème orné de tous ses corollaires;</p> +<p class="i12">Et je me débattais, lugubre patient</p> +<p class="i12">Du diviseur prêtant main-forte au quotient.</p> +<p class="i12">De là mes cris.</p> +</div></div> + +<p class="mid"><span class="xlarge">·</span></p> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i24"> Un jour, quand l'homme sera sage,</p> +<p class="i12"> Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,</p> +<p class="i12">Quand les sociétés difformes sentiront</p> +<p class="i12">Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front,</p> +<p class="i12">Que, des libres essors ayant sondé les règles,</p> +<p class="i12">On connaîtra la loi de croissance des aigles,</p> +<p class="i12">Et que le plein midi rayonnera pour tous,</p> +<p class="i12">Savoir étant sublime, apprendre sera doux.</p> +<p class="i12">Alors, tout en laissant au sommet des études</p> +<p class="i12">Les grands livres latins et grecs, ces solitudes</p> +<p class="i12">Où l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit,</p> +<p class="i12">Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit,</p> +<p class="i12">C'est en les pénétrant d'explication tendre,</p> +<p class="i12">En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre.</p> +<p class="i12">Homère emportera dans son vaste reflux</p> +<p class="i12">L'écolier ébloui; l'enfant ne sera plus</p> +<p class="i12">Une bête de somme attelée à Virgile;</p> +<p class="i12">Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile</p> +<p class="i12">Devenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé,</p> +<p class="i12">Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.</p> +<p class="i12">Chaque village aura, dans un temple rustique,</p> +<p class="i12">Dans la lumière, au lieu du magister antique,</p> +<p class="i12">Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,</p> +<p class="i12">L'instituteur lucide et grave, magistrat</p> +<p class="i12">Du progrès, médecin de l'ignorance, et prêtre</p> +<p class="i12">De l'idée; et dans l'ombre on verra disparaître</p> +<p class="i12">L'éternel écolier et l'éternel pédant.</p> +<p class="i12">L'aube vient en chantant, et non pas en grondant.</p> +<p class="i12">Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère;</p> +<p class="i12">Ils se demanderont ce que nous pouvions faire</p> +<p class="i12">Enseigner au moineau par le hibou hagard.</p> +<p class="i12">Alors, le jeune esprit et le jeune regard</p> +<p class="i12">Se lèveront avec une clarté sereine</p> +<p class="i12">Vers la science auguste, aimable et souveraine;</p> +<p class="i12">Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant;</p> +<p class="i12">Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant,</p> +<p class="i12">Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie,</p> +<p class="i12">Boire la petite âme à la coupe infinie.</p> +<p class="i12">Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.</p> +<p class="i12">Tu laisseras passer dans tes jambages noirs</p> +<p class="i12">Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,</p> +<p class="i12">O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre!</p> +<br> +<p class="i30">Paris, mai 1831.<br> +</div></div> + +<a name="aXIV" id="aXIV"></a> +<br> + +<h3>XIV</h3> +<h3>A GRANVILLE, EN 1836</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Voie juin. Le moineau raille</p> +<p class="i20">Dans les champs les amoureux;</p> +<p class="i20">Le rossignol de muraille</p> +<p class="i20">Chante dans son nid pierreux.</p> +<br> +<p class="i20">Les herbes et les branchages,</p> +<p class="i20">Pleins de soupirs et d'abois,</p> +<p class="i20">Font de charmants rabâchages</p> +<p class="i20">Dans la profondeur des bois.</p> +<br> +<p class="i20">La grive et la tourterelle</p> +<p class="i20">Prolongent, dans les nids sourds,</p> +<p class="i20">La ravissante querelle</p> +<p class="i20">Des baisers et des amours.</p> +<br> +<p class="i20">Sous les treilles de la plaine,</p> +<p class="i20">Dans l'antre où verdit l'osier,</p> +<p class="i20">Virgile enivre Silène,</p> +<p class="i20">Et Rabelais Grandgousier.</p> +<br> +<p class="i20">O Virgile, verse à boire!</p> +<p class="i20">Verse à boire, ô Rabelais!</p> +<p class="i20">La forêt est une gloire;</p> +<p class="i20">La caverne est un palais!</p> +<br> +<p class="i20">Il n'est pas de lac ni d'île</p> +<p class="i20">Qui ne nous prenne au gluau,</p> +<p class="i20">Qui n'improvise une idylle,</p> +<p class="i20">Ou qui ne chante un duo.</p> +<br> +<p class="i20">Car l'amour chasse aux bocages,</p> +<p class="i20">Et l'amour pêche aux ruisseaux,</p> +<p class="i20">Car les belles sont les cages</p> +<p class="i20">Dont nos coeurs sont les oiseaux.</p> +<br> +<p class="i20">De la source, sa cuvette,</p> +<p class="i20">La fleur, faisant son miroir,</p> +<p class="i20">Dit: «Bonjour,» à la fauvette,</p> +<p class="i20">Et dit au hibou: «Bonsoir.»</p> +<br> +<p class="i20">Le toit espère la gerbe,</p> +<p class="i20">Pain d'abord et chaume après;</p> +<p class="i20">La croupe du boeuf dans l'herbe</p> +<p class="i20">Semble un mont dans les forêts.</p> +<br> +<p class="i20">L'étang rit à la macreuse,</p> +<p class="i20">Le pré rit au loriot,</p> +<p class="i20">Pendant que l'ornière creuse</p> +<p class="i20">Gronde le lourd chariot.</p> +<br> +<p class="i20">L'or fleurit en giroflée;</p> +<p class="i20">L'ancien zéphir fabuleux</p> +<p class="i20">Souffle avec sa joue enflée</p> +<p class="i20">Au fond des nuages bleus.</p> +<br> +<p class="i20">Jersey, sur l'onde docile,</p> +<p class="i20">Se drape d'un beau ciel pur,</p> +<p class="i20">Et prend des airs de Sicile</p> +<p class="i20">Dans un grand haillon d'azur</p> +<br> +<p class="i20">Partout l'églogue est écrite:</p> +<p class="i20">Même en la froide Albion,</p> +<p class="i20">L'air est plein de Théocrite,</p> +<p class="i20">Le vent sait par coeur Bion,</p> +<br> +<p class="i20">Et redit, mélancolique,</p> +<p class="i20">La chanson que fredonna</p> +<p class="i20">Moschus, grillon bucolique</p> +<p class="i20">De la cheminée Etna.</p> +<br> +<p class="i20">L'hiver tousse, vieux phthisique,</p> +<p class="i20">Et s'en va; la brume fond;</p> +<p class="i20">Les vagues font la musique</p> +<p class="i20">Des vers que les arbres font.</p> +<br> +<p class="i20">Toute la nature sombre</p> +<p class="i20">Verse un mystérieux jour;</p> +<p class="i20">L'âme qui rêve a plus d'ombre</p> +<p class="i20">Et la fleur a plus d'amour.</p> +<br> +<p class="i20">L'herbe éclate en pâquerettes;</p> +<p class="i20">Les parfums, qu'on croit muets,</p> +<p class="i20">Content les peines secrètes</p> +<p class="i20">Des liserons aux bleuets.</p> +<br> +<p class="i20">Les petites ailes blanches</p> +<p class="i20">Sur les eaux et les sillons</p> +<p class="i20">S'abattent en avalanches;</p> +<p class="i20">Il neige des papillons.</p> +<br> +<p class="i20">Et sur la mer, qui reflète</p> +<p class="i20">L'aube au sourire d'émail,</p> +<p class="i20">La bruyère violette</p> +<p class="i20">Met au vieux mont un camail;</p> +<br> +<p class="i20">Afin qu'il puisse, à l'abîme</p> +<p class="i20">Qu'il contient et qu'il bénit,</p> +<p class="i20">Dire sa messe sublime</p> +<p class="i20">Sous sa mitre de granit.</p> +<br> +<p class="i30">Granville, juin 1836.</p> +</div></div> + +<a name="aXV" id="aXV"></a> +<br> +<h3>XV</h3> +<h3> LA COCCINELLE</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> Elle me dit: «Quelque chose</p> +<p class="i18">Me tourmente.» Et j'aperçus</p> +<p class="i18">Son cou de neige, et, dessus,</p> +<p class="i18">Un petit insecte rose.</p> +<br> +<p class="i18">J'aurais dû,--mais, sage ou fou,</p> +<p class="i18">A seize ans, on est farouche,--</p> +<p class="i18">Voir le baiser sur sa bouche</p> +<p class="i18">Plus que l'insecte à son cou.</p> +<br> +<p class="i18">On eût dit un coquillage;</p> +<p class="i18">Dos rose et taché de noir.</p> +<p class="i18">Les fauvettes pour nous voir</p> +<p class="i18">Se penchaient dans le feuillage.</p> +<br> +<p class="i18">Sa bouche fraîche était là;</p> +<p class="i18">Je me courbai sur la belle,</p> +<p class="i18">Et je pris la coccinelle;</p> +<p class="i18">Mais le baiser s'envola.</p> +<br> +<p class="i18">«Fils, apprends comme on me nomme,»</p> +<p class="i18">Dit l'insecte du ciel bleu;</p> +<p class="i18">«Les bêtes sont au bon Dieu,</p> +<p class="i18">Mais la bêtise est à l'homme.»</p> +<br> +<p class="i30">Paris, mai 1830.</p> +</div></div> + +<a name="aXVI" id="aXVI"></a> +<br> +<h3>XVI</h3> +<h3>VERS 1820</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,</p> +<p class="i14">Se promène; il s'en va troubler la fraîche églogue</p> +<p class="i14">Du bel adolescent Avril dans la forêt;</p> +<p class="i14">Tout tremble et tout devient pédant, dès qu'il paraît:</p> +<p class="i14">L'âne bougonne un thème au boeuf son camarade;</p> +<p class="i14">Le vent fait sa tartine, et l'arbre sa tirade;</p> +<p class="i14">L'églantier verdissant, doux garçon qui grandit,</p> +<p class="i14">Déclame le récit de Théramène, et dit:</p> +<p class="i14">Son front large est armé de cornes menaçantes.</p> +<br> +<p class="i14">Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,</p> +<p class="i14">A l'âge où l'innocence ouvre sa vague fleur;</p> +<p class="i14">Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,</p> +<p class="i14">Sans crainte et sans désir, tu vois, à l'heure où rentre</p> +<p class="i14">L'étudiant en classe et le docteur dans l'antre,</p> +<p class="i14">Venir à toi, montant ensemble l'escalier,</p> +<p class="i14">L'ennui, maître d'école, et l'amour, écolier.</p> +</div></div> + + +<a name="aXVII" id="aXVII"></a> +<br> +<h3>XVII</h3> +<h3> A M. FROMENT MEURICE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Nous sommes frères: la fleur</p> +<p class="i20">Par deux arts peut être faite.</p> +<p class="i20">Le poëte est ciseleur;</p> +<p class="i20">Le ciseleur est poëte.</p> +<br> +<p class="i20">Poëtes ou ciseleurs,</p> +<p class="i20">Par nous l'esprit se révèle.</p> +<p class="i20">Nous rendons les bons meilleurs,</p> +<p class="i20">Tu rends la beauté plus belle.</p> +<br> +<p class="i20">Sur son bras ou sur son cou,</p> +<p class="i20">Tu fais de tes rêveries,</p> +<p class="i20">Statuaire du bijou,</p> +<p class="i20">Des palais de pierreries!</p> +<br> +<p class="i20">Ne dis pas: «Mon art n'est rien...»</p> +<p class="i20">Sors de la route tracée,</p> +<p class="i20">Ouvrier magicien,</p> +<p class="i20">Et mêle à l'or la pensée!</p> +<br> +<p class="i20">Tous les penseurs, sans chercher</p> +<p class="i20">Qui finit ou qui commence,</p> +<p class="i20">Sculptent le même rocher:</p> +<p class="i20">Ce rocher, c'est l'art immense.</p> +<br> +<p class="i20">Michel-Ange, grand vieillard,</p> +<p class="i20">En larges blocs qu'il nous jette,</p> +<p class="i20">Le fait jaillir au hasard;</p> +<p class="i20">Benvenuto nous l'émiette.</p> +<br> +<p class="i20">Et, devant l'art infini,</p> +<p class="i20">Dont jamais la loi ne change,</p> +<p class="i20">La miette de Cellini</p> +<p class="i20">Vaut le bloc de Michel-Ange.</p> +<br> +<p class="i20">Tout est grand; sombre ou vermeil,</p> +<p class="i20">Tout feu qui brille est une âme.</p> +<p class="i20">L'étoile vaut le soleil;</p> +<p class="i20">L'étincelle vaut la flamme.</p> +<br> +<p class="i30">Paris, octobre 1841.</p> +</div></div> + +<a name="aXVIII" id="aXVIII"></a> +<br> +<h3>XVIII</h3> +<h3>LES OISEAUX</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Je rêvais dans un grand cimetière désert;</p> +<p class="i14">De mon âme et des morts j'écoutais le concert,</p> +<p class="i14">Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe.</p> +<p class="i14">Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.</p> +<p class="i14">Et l'ombre m'emplissait.</p> +<br> +<p class="i30"> Autour de moi, nombreux,</p> +<p class="i14">Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,</p> +<p class="i14">Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,</p> +<p class="i14">Des moineaux francs faisaient l'école buissonnière.</p> +<br> +<p class="i14">C'était l'éternité que taquine l'instant.</p> +<p class="i14">Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,</p> +<p class="i14">Égratignant la mort de leurs griffes pointues,</p> +<p class="i14">Lissant leur bec au nez lugubre des statues,</p> +<p class="i14">Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.</p> +<p class="i14">Je pris ces tapageurs ailés au sérieux;</p> +<p class="i14">Je criai:--Paix aux morts! vous êtes des harpies.</p> +<p class="i14">--Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.</p> +<p class="i14">--Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clément.</p> +<p class="i14">Ils s'enfuirent; j'étais le plus fort. Seulement,</p> +<p class="i14">Un d'eux resta derrière, et, pour toute musique,</p> +<p class="i14">Dressa la queue, et dit:--Quel est ce vieux classique?</p> +<br> +<p class="i14">Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant,</p> +<p class="i14">Criant, et regardant de travers le géant,</p> +<p class="i14">Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage,</p> +<p class="i14">M'arrêta brusquement par la manche au passage,</p> +<p class="i14">Et me dit:--Ces oiseaux sont dans leur fonction.</p> +<p class="i14">Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.</p> +<p class="i14">Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.</p> +<p class="i14">Homme, ils sont la gaîté de la nature entière;</p> +<p class="i14">Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté</p> +<p class="i14">A l'astre, son sourire au matin enchanté;</p> +<p class="i14">Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,</p> +<p class="i14">Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie;</p> +<p class="i14">Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers;</p> +<p class="i14">A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers,</p> +<p class="i14">Ils vont pillant la joie en l'univers immense.</p> +<p class="i14">Ils ont cette raison qui te semble démence.</p> +<p class="i14">Ils ont pitié de nous qui loin d'eux languissons;</p> +<p class="i14">Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons,</p> +<p class="i14">D'églogues, de baisers, de tous les commérages</p> +<p class="i14">Que les nids en avril font sous les verts ombrages,</p> +<p class="i14">Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,</p> +<p class="i14">Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;</p> +<p class="i14">Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,</p> +<p class="i14">Vider dans notre nuit toute cette lumière!</p> +<p class="i14">Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons:</p> +<p class="i14">«Les voilà!» tout s'émeut, pierres, tertres, gazons;</p> +<p class="i14">Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase;</p> +<p class="i14">Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;</p> +<p class="i14">Ils confessent les ifs, devenus babillards;</p> +<p class="i14">Ils jasent de la vie avec les corbillards;</p> +<p class="i14">Des linceuls trop pompeux ils décrochent l'agrafe;</p> +<p class="i14">Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe;</p> +<p class="i14">Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,</p> +<p class="i14">Devant qui le mensonge étale sa laideur,</p> +<p class="i14">Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte,</p> +<p class="i14">Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix haute</p> +<p class="i14">L'épitaphe où le mort est toujours bon et beau,</p> +<p class="i14">Ils fassent éclater de rire le tombeau.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, mai 1835.</p> +</div></div> + +<a name="aXIX" id="aXIX"></a> +<br> +<h3>XIX</h3> +<h3>VIEILLE CHANSON<br> +DU JEUNE TEMPS</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i22"> Je ne songeais pas à Rose;</p> +<p class="i22">Rose au bois vint avec moi;</p> +<p class="i22">Nous parlions de quelque chose,</p> +<p class="i22">Mais je ne sais plus de quoi.</p> +<br> +<p class="i22">J'étais froid comme les marbres;</p> +<p class="i22">Je marchais à pas distraits;</p> +<p class="i22">Je parlais des fleurs, des arbres;</p> +<p class="i22">Son oeil semblait dire: «Après?»</p> +<br> +<p class="i22">La rosée offrait ses perles,</p> +<p class="i22">Les taillis ses parasols;</p> +<p class="i22">J'allais; j'écoutais les merles,</p> +<p class="i22">Et Rose les rossignols.</p> +<br> +<p class="i22">Moi, seize ans, et l'air morose;</p> +<p class="i22">Elle vingt; ses yeux brillaient.</p> +<p class="i22">Les rossignols chantaient Rose</p> +<p class="i22">Et les merles me sifflaient.</p> +<br> +<p class="i22">Rose, droite sur ses hanches,</p> +<p class="i22">Leva son beau bras tremblant</p> +<p class="i22">Pour prendre une mûre aux branches;</p> +<p class="i22">Je ne vis pas son bras blanc.</p> +<br> +<p class="i22">Une eau courait, fraîche et creuse</p> +<p class="i22">Sur les mousses de velours;</p> +<p class="i22">Et la nature amoureuse</p> +<p class="i22">Dormait dans les grands bois sourds.</p> +<br> +<p class="i22">Rose défit sa chaussure,</p> +<p class="i22">Et mit, d'un air ingénu,</p> +<p class="i22">Son petit pied dans l'eau pure;</p> +<p class="i22">Je ne vis pas son pied nu.</p> +<br> +<p class="i22">Je ne savais que lui dire;</p> +<p class="i22">Je la suivais dans le bois,</p> +<p class="i22">La voyant parfois sourire</p> +<p class="i22">Et soupirer quelquefois.</p> +<br> +<p class="i22">Je ne vis qu'elle était belle</p> +<p class="i22">Qu'en sortant des grands bois sourds.</p> +<p class="i22">«Soit; n'y pensons plus!» dit-elle.</p> +<p class="i22">Depuis, j'y pense toujours.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, juin 1831.</p> +</div></div> + +<a name="aXX" id="aXX"></a> +<br> + + +<h3>XX</h3> +<h3>A UN POËTE AVEUGLE</h3> + + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Merci, poëte!--au seuil de mes lares pieux,</p> +<p class="i14">Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles;</p> +<p class="i14">Et l'auréole d'or de tes vers radieux</p> +<p class="i14">Brille autour de mon nom comme un cercle d'étoiles.</p> +<br> +<p class="i14">Chante! Milton chantait; chante! Homère a chanté.</p> +<p class="i14">Le poëte des sens perce la triste brume;</p> +<p class="i14">L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté.</p> +<p class="i14">Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, mai 1842</p> +</div></div> + +<a name="aXXI" id="aXXI"></a> +<br> + +<h3>XXI</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Elle était déchaussée, elle était décoiffée,</p> +<p class="i14">Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;</p> +<p class="i14">Moi qui passais par là, je crus voir une fée,</p> +<p class="i14">Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs?</p> +<br> +<p class="i14">Elle me regarda de ce regard suprême</p> +<p class="i14">Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,</p> +<p class="i14">Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,</p> +<p class="i14">Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?</p> +<br> +<p class="i14">Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive;</p> +<p class="i14">Elle me regarda pour la seconde fois,</p> +<p class="i14">Et la belle folâtre alors devint pensive.</p> +<p class="i14">Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!</p> +<br> +<p class="i14">Comme l'eau caressait doucement le rivage!</p> +<p class="i14">Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,</p> +<p class="i14">La belle fille heureuse, effarée et sauvage,</p> +<p class="i14">Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.</p> +<br> +<p class="i40">Mont.-l'Am., juin 183...</p> +</div></div> + +<a name="aXXII" id="aXXII"></a> +<br> + +<h3>XXII</h3> +<h3>LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> La chose fut exquise et fort bien ordonnée.</p> +<p class="i14">C'était au mois d'avril, et dans une journée</p> +<p class="i14">Si douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès.</p> +<p class="i14">Thérèse la duchesse à qui je donnerais,</p> +<p class="i14">Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde,</p> +<p class="i14">Quand elle ne serait que Thérèse la blonde;</p> +<p class="i14">Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant,</p> +<p class="i14">Nous avait conviés dans son jardin charmant.</p> +<p class="i14">On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.</p> +<p class="i14">Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.</p> +<p class="i14">Des couples pas à pas erraient de tous côtés.</p> +<p class="i14">C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés,</p> +<p class="i14">Les Amyntas rêvant auprès des Léonores,</p> +<p class="i14">Les marquises riant avec les monsignores;</p> +<p class="i14">Et l'on voyait rôder dans les grands escaliers</p> +<p class="i14">Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.</p> +<br> +<p class="i14">A midi, le spectacle avec la mélodie.</p> +<p class="i14">Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comédie</p> +<p class="i14">Est une belle fille, et rit mieux au grand jour.</p> +<p class="i14">Or, on avait bâti, comme un temple d'amour,</p> +<p class="i14">Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne,</p> +<p class="i14">Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.</p> +<p class="i14">Un cintre à claire-voie en anse de panier,</p> +<p class="i14">Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,</p> +<p class="i14">Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,</p> +<p class="i14">Les actrices sentaient errer l'ombre des branches.</p> +<p class="i14">On entendait au loin de magiques accords;</p> +<p class="i14">Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,</p> +<p class="i14">Pour attirer la foule aux lazzis qu'il répète,</p> +<p class="i14">Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.</p> +<p class="i14">Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin;</p> +<p class="i14">Trivelin leur riait au nez comme un faquin.</p> +<p class="i14">Parmi les ornements sculptés dans le treillage,</p> +<p class="i14">Colombine dormait dans un gros coquillage,</p> +<p class="i14">Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,</p> +<p class="i14">On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus.</p> +<p class="i14">Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,</p> +<p class="i14">Vendait des limons doux sur une table étroite,</p> +<p class="i14">Et criait par instants: «Seigneurs, l'homme est divin.</p> +<p class="i14">Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin.»</p> +<p class="i14">Scaramouche en un coin harcelait de sa batte</p> +<p class="i14">Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate;</p> +<p class="i14">Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail;</p> +<p class="i14">Perché, jambe pendante, au sommet du portail,</p> +<p class="i14">Carlino se penchait, écoutant les aubades,</p> +<p class="i14">Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.</p> +<br> +<p class="i14">Le soleil tenait lieu de lustre; la saison</p> +<p class="i14">Avait brodé de fleurs un immense gazon,</p> +<p class="i14">Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.</p> +<p class="i14">Rangés des deux côtés de l'agreste théâtre,</p> +<p class="i14">Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,</p> +<p class="i14">Les ébéniers qu'avril charge de falbalas,</p> +<p class="i14">De leur sève embaumée exhalant les délices,</p> +<p class="i14">Semblaient se divertir à faire les coulisses,</p> +<p class="i14">Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux.</p> +<p class="i14">Joignaient aux violons leur murmure joyeux;</p> +<p class="i14">Si bien qu'à ce concert gracieux et classique,</p> +<p class="i14">La nature mêlait un peu de sa musique.</p> +<br> +<p class="i14">Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur,</p> +<p class="i14">Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.</p> +<p class="i14">Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne,</p> +<p class="i14">C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène,</p> +<p class="i14">Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien,</p> +<p class="i14">Un singe timbalier à cheval sur un chien.</p> +<br> +<p class="i14">Rien de plus. C'était simple et beau.--Par intervalles,</p> +<p class="i14">Le singe faisait rage et cognait ses timbales;</p> +<p class="i14">Puis Pierrot répliquait.--Écoutait qui voulait.</p> +<p class="i14">L'un faisait apporter des glaces au valet;</p> +<p class="i14">L'autre, galant drapé d'une cape fantasque,</p> +<p class="i14">Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque;</p> +<p class="i14">Trois marquis attablés chantaient une chanson;</p> +<p class="i14">Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson:</p> +<p class="i14">Les roses pâlissaient à côté de sa joue,</p> +<p class="i14">Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.</p> +<br> +<p class="i14">Moi, j'écoutais, pensif, un profane couplet</p> +<p class="i14">Que fredonnait dans l'ombre un abbé violet.</p> +<br> +<p class="i14">La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent;</p> +<p class="i14">Dans les bois assombris les sources se plaignirent.</p> +<p class="i14">Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,</p> +<p class="i14">Chanta comme un poëte et comme un amoureux.</p> +<p class="i14">Chacun se dispersa sous les profonds feuillages;</p> +<p class="i14">Les folles en riant entraînèrent les sages;</p> +<p class="i14">L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant;</p> +<p class="i14">Et, troublés comme on l'est en songe, vaguement,</p> +<p class="i14">Il sentaient par degrés se mêler à leur âme,</p> +<p class="i14">A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,</p> +<p class="i14">A leur coeur, à leurs sens, à leur molle raison,</p> +<p class="i14">Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.</p> +<br> +<p class="i40">Avril 18...</p> +</div></div> + +<a name="aXXIII" id="aXXIII"></a> +<br> +<h3>XXIII</h3> + +<h3>L'ENFANCE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> L'enfant chantait; la mère au lit exténuée,</p> +<p class="i16">Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant;</p> +<p class="i16">La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée;</p> +<p class="i16">Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant.</p> +<br> +<p class="i16">L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,</p> +<p class="i16">Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit;</p> +<p class="i16">Et la mère, à côté de ce pauvre doux être</p> +<p class="i16">Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.</p> +<br> +<p class="i16">La mère alla dormir sous les dalles du cloître;</p> +<p class="i16">Et le petit enfant se remit à chanter...--</p> +<p class="i16">La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croître</p> +<p class="i16">Sur la branche trop faible encor pour le porter.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, janvier 1835.</p> +</div></div> +<a name="aXXIV" id="aXXIV"></a> +<br> + +<h3>XXIV</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin,</p> +<p class="i16">Qui, tel qu'un voyageur qui part de grand matin,</p> +<p class="i16">Se réveille, l'esprit rempli de rêverie,</p> +<p class="i16">Et, dès l'aube du jour, se met à lire et prie!</p> +<p class="i16">A mesure qu'il lit, le jour vient lentement</p> +<p class="i16">Et se fait dans son âme ainsi qu'au firmament.</p> +<p class="i16">Il voit distinctement, à cette clarté blême,</p> +<p class="i16">Des choses dans sa chambre et d'autres en lui-même;</p> +<p class="i16">Tout dort dans la maison; il est seul, il le croit;</p> +<p class="i16">Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt,</p> +<p class="i16">Derrière lui, tandis que l'extase l'enivre,</p> +<p class="i16">Les anges souriants se penchent sur son livre.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, septembre 1842.</p> +</div></div> + +<a name="aXXV" id="aXXV"></a> +<br> + +<h3>XXV</h3> +<h3>UNITÉ</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Par-dessus l'horizon aux collines brunies.</p> +<p class="i16">Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,</p> +<p class="i16">Se penchait sur la terre à l'heure du couchant;</p> +<p class="i16">Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ,</p> +<p class="i16">Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,</p> +<p class="i16">Blanche épanouissait sa candide auréole;</p> +<p class="i16">Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,</p> +<p class="i16">Regardait fixement, dans l'éternel azur,</p> +<p class="i16">Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.</p> +<p class="i16">«Et, moi, j'ai des rayons aussi!» lui disait-elle.</p> +<br> +<p class="i40">Granville, juillet 1836.</p> +</div></div> + +<a name="aXXVI" id="aXXVI"></a> +<br> + + +<h3>XXVI</h3> +<h3>QUELQUES MOTS A UN AUTRE</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> On y revient; il faut y revenir moi-même.</p> +<p class="i16">Ce qu'on attaque en moi, c'est mon temps, et je l'aime.</p> +<p class="i16">Certes, on me laisserait en paix, passant obscur,</p> +<p class="i16">Si je ne contenais, atome de l'azur,</p> +<p class="i16">Un peu du grand rayon dont notre époque est faite.</p> +<br> +<p class="i16">Hier le citoyen, aujourd'hui le poëte;</p> +<p class="i16">Le «romantique» après le «libéral».--Allons,</p> +<p class="i16">Soit; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.</p> +<p class="i16">Je suis le ténébreux par qui tout dégénère.</p> +<p class="i16">Sur mon autre côté lancez l'autre tonnerre.</p> +<br> +<p class="i16">Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici</p> +<p class="i16">Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi;</p> +<p class="i16">Me déchirant le plus allègrement du monde,</p> +<p class="i16">Par attendrissement pour mon enfance blonde.</p> +<p class="i16">Vous me criez: «Comment, Monsieur! qu'est-ce que c'est?</p> +<p class="i16">La stance va nu-pieds! le drame est sans corset!</p> +<p class="i16">La muse jette au vent sa robe d'innocence!</p> +<p class="i16">Et l'art crève la règle et dit: «C'est la croissance!»</p> +<p class="i16">Géronte littéraire aux aboiements plaintifs,</p> +<p class="i16">Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs,</p> +<p class="i16">Que ma voix trouble l'ordre, et que ce romantique</p> +<p class="i16">Vive, et que ce petit, à qui l'Art Poétique</p> +<p class="i16">Avec tant de bonté donna le pain et l'eau,</p> +<p class="i16">Devienne si pesant aux genoux de Boileau!</p> +<p class="i16">Vous regardez mes vers, pourvus d'ongles et d'ailes,</p> +<p class="i16">Refusant de marcher derrière les modèles,</p> +<p class="i16">Comme après les doyens marchent les petits clercs;</p> +<p class="i16">Vous en voyez sortir de sinistres éclairs;</p> +<p class="i16">Horreur! et vous voilà poussant des cris d'hyène</p> +<p class="i16">A travers les barreaux de la Quotidienne.</p> +<br> +<p class="i16">Vous épuisez sur moi tout votre calepin,</p> +<p class="i16">Et le père Bouhours et le père Rapin;</p> +<p class="i16">Et m'écrasant avec tous les noms qu'on vénère,</p> +<p class="i16">Vous lâchez le grand mot: Révolutionnaire.</p> +<br> +<p class="i16">Et, sur ce, les pédants en choeur disent: Amen!</p> +<p class="i16">On m'empoigne; on me fait passer mon examen;</p> +<p class="i16">La Sorbonne bredouille et l'école griffonne;</p> +<p class="i16">De vingt plumes jaillit la colère bouffonne:</p> +<p class="i16">«Que veulent ces affreux novateurs? ça, des vers?</p> +<p class="i16">Devant leurs livres noirs, la nuit, dans l'ombre ouverts,</p> +<p class="i16">Les lectrices ont peur au fond de leurs alcôves.</p> +<p class="i16">Le Pinde entend rugir leurs rimes bêtes fauves,</p> +<p class="i16">Et frémit. Par leur faute aujourd'hui tout est mort;</p> +<p class="i16">L'alexandrin saisit la césure, et la mord;</p> +<p class="i16">Comme le sanglier dans l'herbe et dans la sauge,</p> +<p class="i16">Au beau milieu du vers l'enjambement patauge;</p> +<p class="i16">Que va-t-on devenir? Richelet s'obscurcit.</p> +<p class="i16">Il faut à toute chose un magister dixit.</p> +<p class="i16">Revenons à la règle, et sortons de l'opprobre;</p> +<p class="i16">L'hippocrène est de l'eau; donc, le beau, c'est le sobre.</p> +<p class="i16">Les vrais sages ayant la raison pour lien,</p> +<p class="i16">Ont toujours consulté, sur l'art, Quintilien;</p> +<p class="i16">Sur l'algèbre, Leibnitz; sur la guerre, Végèce.»</p> +<br> +<p class="i16">Quand l'impuissance écrit, elle signe: Sagesse.</p> +<br> +<p class="i16">Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point</p> +<p class="i16">Ce qu'à d'autres j'ai dit sans leur montrer le poing.</p> +<p class="i16">Eh bien, démasquons-nous! c'est vrai, notre âme est noire;</p> +<p class="i16">Sortons du domino nommé forme oratoire.</p> +<p class="i16">On nous a vus, poussant vers un autre horizon</p> +<p class="i16">La langue, avec la rime entraînant la raison,</p> +<p class="i16">Lancer au pas de charge, en batailles rangées,</p> +<p class="i16">Sur Laharpe éperdu, toutes ces insurgées.</p> +<p class="i16">Nous avons au vieux style attaché ce brûlot:</p> +<p class="i16">Liberté! Nous avons, dans le même complot,</p> +<p class="i16">Mis l'esprit, pauvre diable, et le mot, pauvre hère;</p> +<p class="i16">Nous avons déchiré le capuchon, la haire,</p> +<p class="i16">Le froc, dont on couvrait l'Idée aux yeux divins.</p> +<p class="i16">Tous ont fait rage en foule. Orateurs, écrivains,</p> +<p class="i16">Poëtes, nous avons, du doigt avançant l'heure,</p> +<p class="i16">Dit à la rhétorique:--Allons, fille majeure,</p> +<p class="i16">Lève les yeux!--et j'ai, chantant, luttant, bravant,</p> +<p class="i16">Tordu plus d'une grille au parloir du couvent;</p> +<p class="i16">J'ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame;</p> +<p class="i16">Pirates, nous avons, à la voile, à la rame,</p> +<p class="i16">De la triple unité pris l'aride archipel;</p> +<p class="i16">Sur l'Hélicon tremblant j'ai battu le rappel.</p> +<p class="i16">Tout est perdu! le vers vague sans muselière!</p> +<p class="i16">A Racine effaré nous préférons Molière;</p> +<p class="i16">O pédants! à Ducis nous préférons Rotrou.</p> +<p class="i16">Lucrèce Borgia sort brusquement d'un trou,</p> +<p class="i16">Et mêle des poisons hideux à vos guimauves;</p> +<p class="i16">Le drame échevelé fait peur à vos fronts chauves;</p> +<p class="i16">C'est horrible! oui, brigand, jacobin, malandrin,</p> +<p class="i16">J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin;</p> +<p class="i16">Les mots de qualité, les syllabes marquises,</p> +<p class="i16">Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises,</p> +<p class="i16">Faisant la bouche en coeur et ne parlant qu'entre eux,</p> +<p class="i16">J'ai dit aux mots d'en bas: Manchots, boiteux, goîtreux,</p> +<p class="i16">Redressez-vous! planez, et mêlez-vous, sans règles,</p> +<p class="i16">Dans la caverne immense et farouche des aigles!</p> +<p class="i16">J'ai déjà confessé ce tas de crimes-là;</p> +<p class="i16">Oui, je suis Papavoine, Érostrate, Attila:</p> +<p class="i16">Après?</p> +<p class="i20"> Emportez-vous, et criez à la garde,</p> +<p class="i16">Brave homme! tempêtez! tonnez! je vous regarde.</p> +<p class="i16">Nos progrès prétendus vous semblent outrageants;</p> +<p class="i16">Vous détestez ce siècle où, quand il parle aux gens,</p> +<p class="i16">Le vers des trois saluts d'usage se dispense;</p> +<p class="i16">Temps sombre où, sans pudeur, on écrit comme on pense,</p> +<p class="i16">Où l'on est philosophe et poëte crûment,</p> +<p class="i16">Où de ton vin sincère, adorable, écumant,</p> +<p class="i16">O sévère idéal, tous les songeurs sont ivres.</p> +<p class="i16">Vous couvrez d'abat-jour, quand vous ouvrez nos livres,</p> +<p class="i16">Vos yeux, par la clarté du mot propre brûlés;</p> +<p class="i16">Vous exécrez nos vers francs et vrais, vous hurlez</p> +<p class="i16">De fureur en voyant nos strophes toutes nues.</p> +<p class="i16">Mais où donc est le temps des nymphes ingénues,</p> +<p class="i16">Qui couraient dans les bois, et dont la nudité</p> +<p class="i16">Dansait dans la lueur des vagues soirs d'été?</p> +<p class="i16">Sur l'aube nue et blanche, entr'ouvrant sa fenêtre,</p> +<p class="i16">Faut-il plisser la brume honnête et prude, et mettre</p> +<p class="i16">Une feuille de vigne à l'astre dans l'azur?</p> +<p class="i16">Le flot, conque d'amour, est-il d'un goût peu sûr?</p> +<p class="i16">O Virgile, Pindare, Orphée! est-ce qu'on gaze,</p> +<p class="i16">Comme une obscénité, les ailes de Pégase,</p> +<p class="i16">Qui semble, les ouvrant au haut du mont béni,</p> +<p class="i16">L'immense papillon du baiser infini?</p> +<p class="i16">Est-ce que le soleil splendide est un cynique?</p> +<p class="i16">La fleur a-t-elle tort d'écarter sa tunique?</p> +<p class="i16">Calliope, planant derrière un pan des cieux,</p> +<p class="i16">Fait donc mal de montrer à Dante soucieux</p> +<p class="i16">Ses seins éblouissants à travers les étoiles?</p> +<p class="i16">Vous êtes un ancien d'hier. Libre et sans voiles,</p> +<p class="i16">Le grand Olympe nu vous ferait dire: Fi!</p> +<p class="i16">Vous mettez une jupe au Cupidon bouffi;</p> +<p class="i16">Au clinquant, aux neuf soeurs en atours, au Parnasse</p> +<p class="i16">De Titon du Tillet, votre goût est tenace;</p> +<p class="i16">Les Ménades pour vous danseraient le cancan;</p> +<p class="i16">Apollon vous ferait l'effet d'un Mohican;</p> +<p class="i16">Vous prendriez Vénus pour une sauvagesse.</p> +<br> +<p class="i16">L'âge--c'est là souvent toute notre sagesse--</p> +<p class="i16">A beau vous bougonner tout bas: «Vous avez tort,</p> +<p class="i16">Vous vous ferez tousser si vous criez si fort;</p> +<p class="i16">Pour quelques nouveautés sauvages et fortuites,</p> +<p class="i16">Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites.</p> +<p class="i16">Ces gens-ci vont leur train; qu'est-ce que ça vous fait?</p> +<p class="i16">Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous chauffait.</p> +<p class="i16">Pourquoi déclarez-vous la guerre à leur tapage?</p> +<p class="i16">Ce siècle est libéral comme vous fûtes page.</p> +<p class="i16">Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux,</p> +<p class="i16">Soufflez votre chandelle, et tournez-lui le dos!</p> +<p class="i16">Qu'est l'âme du vrai sage? Une sourde-muette.</p> +<p class="i16">Que vous importe, à vous, que tel ou tel poëte,</p> +<p class="i16">Comme l'oiseau des cieux, veuille avoir sa chanson;</p> +<p class="i16">Et que tel garnement du Pinde, nourrisson</p> +<p class="i16">Des Muses, au milieu d'un bruit de corybante,</p> +<p class="i16">Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante?»</p> +<br> +<p class="i16">Vous n'en tenez nul compte, et vous n'écoutez rien.</p> +<p class="i16">Voltaire, en vain, grand homme et peu voltairien,</p> +<p class="i16">Vous murmure à l'oreille: «Ami, tu nous assommes!»</p> +<p class="i16">--Vous écumez!--partant de ceci: que nous, hommes</p> +<p class="i16">De ce temps d'anarchie et d'enfer, nous donnons</p> +<p class="i16">L'assaut au grand Louis juché sur vingt grands noms;</p> +<p class="i16">Vous dites qu'après tout nous perdons notre peine,</p> +<p class="i16">Que haute est l'escalade et courte notre haleine;</p> +<p class="i16">Que c'est dit, que jamais nous ne réussirons;</p> +<p class="i16">Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds,</p> +<p class="i16">Que Tancrède est de bronze et qu'Hamlet est de sable.</p> +<p class="i16">Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable;</p> +<p class="i16">Et, coiffé de lauriers, d'un coup d'oeil de travers,</p> +<p class="i16">Vous indiquez le tas d'ordures de nos vers,</p> +<p class="i16">Fumier où la laideur de ce siècle se guinde</p> +<p class="i16">Au pauvre vieux bon goût, ce balayeur du Pinde;</p> +<p class="i16">Et même, allant plus loin, vaillant, vous nous criez:</p> +<p class="i16">«Je vais vous balayer moi-même!»</p> +<br> +<p class="i16">Balayez.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, novembre 1834.</p> +</div></div> + +<a name="aXXVII" id="aXXVII"></a> +<br> + +<h3>XXVII</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Oui, je suis le rêveur; je suis le camarade</p> +<p class="i16">Des petites fleurs d'or du mur qui se dégrade,</p> +<p class="i16">Et l'interlocuteur des arbres et du vent.</p> +<p class="i16">Tout cela me connaît, voyez-vous. J'ai souvent,</p> +<p class="i16">En mai, quand de parfums les branches sont gonflées,</p> +<p class="i16">Des conversations avec les giroflées;</p> +<p class="i16">Je reçois des conseils du lierre et du bleuet.</p> +<p class="i16">L'être mystérieux, que vous croyez muet,</p> +<p class="i16">Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire.</p> +<p class="i16">J'entends ce qu'entendit Rabelais; je vois rire</p> +<p class="i16">Et pleurer; et j'entends ce qu'Orphée entendit.</p> +<p class="i16">Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit</p> +<p class="i16">La nature aux soupirs ineffables. Je cause</p> +<p class="i16">Avec toutes les voix de la métempsycose.</p> +<p class="i16">Avant de commencer le grand concert sacré,</p> +<p class="i16">Le moineau, le buisson, l'eau vive dans le pré,</p> +<p class="i16">La forêt, basse énorme, et l'aile et la corolle,</p> +<p class="i16">Tous ces doux instruments, m'adressent la parole;</p> +<p class="i16">Je suis l'habitué de l'orchestre divin;</p> +<p class="i16">Si je n'étais songeur, j'aurais été sylvain.</p> +<p class="i16">J'ai fini, grâce au calme en qui je me recueille,</p> +<p class="i16">A force de parler doucement à la feuille,</p> +<p class="i16">A la goutte de pluie, à la plume, au rayon,</p> +<p class="i16">Par descendre à ce point dans la création,</p> +<p class="i16">Cet abîme où frissonne un tremblement farouche,</p> +<p class="i16">Que je ne fais plus même envoler une mouche!</p> +<p class="i16">Le brin d'herbe, vibrant d'un éternel émoi,</p> +<p class="i16">S'apprivoise et devient familier avec moi,</p> +<p class="i16">Et, sans s'apercevoir que je suis là, les roses</p> +<p class="i16">Font avec les bourdons toutes sortes de choses;</p> +<p class="i16">Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis,</p> +<p class="i16">J'avance largement ma face sur les nids,</p> +<p class="i16">Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte,</p> +<p class="i16">N'a pas plus peur de moi que nous n'aurions de crainte,</p> +<p class="i16">Nous, si l'oeil du bon Dieu regardait dans nos trous;</p> +<p class="i16">Le lys prude me voit approcher sans courroux,</p> +<p class="i16">Quand il s'ouvre aux baisers du jour; la violette</p> +<p class="i16">La plus pudique fait devant moi sa toilette;</p> +<p class="i16">Je suis pour ces beautés l'ami discret et sûr</p> +<p class="i16">Et le frais papillon, libertin de l'azur,</p> +<p class="i16">Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue,</p> +<p class="i16">Si je viens à passer dans l'ombre, continue,</p> +<p class="i16">Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon,</p> +<p class="i16">Il lui dit: «Es-tu bête! Il est de la maison.»</p> +<br> +<p class="i40">Les Roches, août 1835.</p> +</div></div> +<a name="aXXVIII" id="aXXVIII"></a> +<br> + +<h3>XXVIII</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur,</p> +<p class="i14">Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,</p> +<p class="i14">Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,</p> +<p class="i14">Chanteur mystérieux qu'en tressaillant écoutent</p> +<p class="i14">Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,</p> +<p class="i14">Devienne formidable à de certains moments.</p> +<p class="i14">Parfois, lorsqu'on se met à rêver sur son livre,</p> +<p class="i14">Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,</p> +<p class="i14">Où l'âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,</p> +<p class="i14">Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel;</p> +<p class="i14">Au milieu de cette humble et haute poésie,</p> +<p class="i14">Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie,</p> +<p class="i14">Où l'on entend couler les sources et les pleurs,</p> +<p class="i14">Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,</p> +<p class="i14">Volent chantant l'amour, l'espérance et la joie;</p> +<p class="i14">Il faut que, par instants, on frissonne, et qu'on voie</p> +<p class="i14">Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant,</p> +<p class="i14">Un vers fauve sortir de l'ombre en rugissant!</p> +<p class="i14">Il faut que le poëte, aux semences fécondes,</p> +<p class="i14">Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes,</p> +<p class="i14">Pleines de chants, amour du vent et du rayon,</p> +<p class="i14">Charmantes, où, soudain, l'on rencontre un lion.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, mai 1842.</p> +</div></div> + +<a name="aXXIX" id="aXXIX"></a> +<br> +<h3>XXIX</h3> +<h3> HALTE EN MARCHANT</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Une brume couvrait l'horizon; maintenant,</p> +<p class="i14">Voici le clair midi qui surgit rayonnant;</p> +<p class="i14">Le brouillard se dissout en perles sur les branches,</p> +<p class="i14">Et brille, diamant, au collier des pervenches.</p> +<p class="i14">Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits</p> +<p class="i14">Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois;</p> +<p class="i14">Et l'on voit tressaillir, épars dans les ramées,</p> +<p class="i14">Le vague arrachement des tremblantes fumées;</p> +<p class="i14">Un ruisseau court dans l'herbe, entre deux hauts talus,</p> +<p class="i14">Sous l'agitation des saules chevelus;</p> +<p class="i14">Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres frères</p> +<p class="i14">Qui se donnent la main des deux rives contraires,</p> +<p class="i14">Semblent, sous le ciel bleu, dire: A la bonne foi!</p> +<p class="i14">L'oiseau chante son chant plein d'amour et d'effroi,</p> +<p class="i14">Et du frémissement des feuilles et des ailes</p> +<p class="i14">L'étang luit sous le vol des vertes demoiselles.</p> +<p class="i14">Un bouge est là, montrant dans la sauge et le thym</p> +<p class="i14">Un vieux saint souriant parmi des brocs d'étain,</p> +<p class="i14">Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge,</p> +<p class="i14">Que c'est peut-être un temple ou peut-être une auberge.</p> +<p class="i14">Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le coeur,</p> +<p class="i14">Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur!</p> +<p class="i14">Nous entrons. «Qu'avez-vous!--Des oeufs frais, de l'eau fraîche.»</p> +<p class="i14">On croit voir l'humble toit effondré d'une crèche.</p> +<p class="i14">A la source du pré, qu'abrite un vert rideau,</p> +<p class="i14">Une enfant blonde alla remplir sa jarre d'eau,</p> +<p class="i14">Joyeuse et soulevant son jupon de futaine.</p> +<p class="i14">Pendant qu'elle plongeait sa cruche à la fontaine,</p> +<p class="i14">L'eau semblait admirer, gazouillant doucement,</p> +<p class="i14">Cette belle petite aux yeux de firmament.</p> +<p class="i14">Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges,</p> +<p class="i14">Pensif, je regardais un Christ battu de verges.</p> +<p class="i14">Eh! qu'importe l'outrage aux martyrs éclatants,</p> +<p class="i14">Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps,</p> +<p class="i14">Vaine clameur d'aveugle, éternelle huée</p> +<p class="i14">Où la foule toujours s'est follement ruée!</p> +<br> +<p class="i14">Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu.</p> +<p class="i14">Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu,</p> +<p class="i14">Et, dans l'ombre, éclairant palais, temple, masure,</p> +<p class="i14">Le crucifix blanchit et Jésus-Christ s'azure.</p> +<p class="i14">La foule un jour suivra vos pas; allez, saignez,</p> +<p class="i14">Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés!</p> +<p class="i14">Le deuil sacre les saints, les sages, les génies;</p> +<p class="i14">La tremblante auréole éclôt aux gémonies,</p> +<p class="i14">Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel,</p> +<p class="i14">Du cloaque de sang feu follet éternel.</p> +<p class="i14">Toujours au même but le même sort ramène:</p> +<p class="i14">Il est, au plus profond de notre histoire humaine,</p> +<p class="i14">Une sorte de gouffre, où viennent, tour à tour,</p> +<p class="i14">Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour,</p> +<p class="i14">Les bons, les purs, les grands, les divins, les célèbres,</p> +<p class="i14">Flambeaux échevelés au souffle des ténèbres;</p> +<p class="i14">Là se sont engloutis les Dantes disparus,</p> +<p class="i14">Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus,</p> +<p class="i14">Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes.</p> +<p class="i14">Nuit d'où l'on voit sortir leurs mémoires planantes!</p> +<p class="i14">Car ils ne sont complets qu'après qu'ils sont déchus.</p> +<p class="i14">De l'exil d'Aristide, au bûcher de Jean Huss,</p> +<p class="i14">Le genre humain pensif--c'est ainsi que nous sommes--</p> +<p class="i14">Rêve ébloui devant l'abîme des grands hommes.</p> +<p class="i14">Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant,</p> +<p class="i14">Tes semblables, soleil! leur gloire est leur couchant;</p> +<p class="i14">Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte,</p> +<p class="i14">Tes pareils: ce qu'ils ont de plus beau, c'est leur chute.</p> +<br> +<p class="i14">Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau,</p> +<p class="i14">Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau,</p> +<p class="i14">Arracha de ce front tranquille une poignée</p> +<p class="i14">De cheveux qu'inondait la sueur résignée,</p> +<p class="i14">Et dit: «Je vais montrer à Caïphe cela!»</p> +<p class="i14">Et, crispant son poing noir, cet homme s'en alla.</p> +<p class="i14">La nuit était venue et la rue était sombre;</p> +<p class="i14">L'homme marchait; soudain, il s'arrêta dans l'ombre,</p> +<p class="i14">Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions,</p> +<p class="i14">Frémissant!--Il avait dans la main des rayons.</p> +<br> +<p class="i40">Forêt de Compiègne, juin 1837.</p> +</div></div> + +<br><br> + +<h2>LIVRE DEUXIÈME</h2> +<h2>L'AME EN FLEUR</h2> + +<a name="bI" id="bI"></a> +<br><br> + +<h3>I</h3> +<h3>PREMIER MAI</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.</p> +<p class="i14">Je ne suis pas en train de parler d'autres choses;</p> +<p class="i14">Premier mai! l'amour gai, triste, brûlant, jaloux,</p> +<p class="i14">Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups;</p> +<p class="i14">L'arbre où j'ai, l'autre automne, écrit une devise,</p> +<p class="i14">La redit pour son compte, et croit qu'il l'improvise;</p> +<p class="i14">Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,</p> +<p class="i14">Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur;</p> +<p class="i14">L'atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine,</p> +<p class="i14">Des déclarations qu'au Printemps fait la plaine,</p> +<p class="i14">Et que l'herbe amoureuse adresse au ciel charmant.</p> +<p class="i14">A chaque pas du jour dans le bleu firmament,</p> +<p class="i14">La campagne éperdue, et toujours plus éprise,</p> +<p class="i14">Prodigue les senteurs, et, dans la tiède brise,</p> +<p class="i14">Envoie au renouveau ses baisers odorants;</p> +<p class="i14">Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,</p> +<p class="i14">Dont l'haleine s'envole en murmurant: Je t'aime!</p> +<p class="i14">Sur le ravin, l'étang, le pré, le sillon même,</p> +<p class="i14">Font des taches partout de toutes les couleurs;</p> +<p class="i14">Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs;</p> +<p class="i14">Comme si ses soupirs et ses tendres missives</p> +<p class="i14">Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,</p> +<p class="i14">Et tous les billets doux de son amour bavard,</p> +<p class="i14">Avaient laissé leur trace aux pages du buvard!</p> +<br> +<p class="i14">Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,</p> +<p class="i14">Chantent des triolets et des rondeaux aux fées;</p> +<p class="i14">Tout semble confier à l'ombre un doux secret;</p> +<p class="i14">Tout aime, et tout l'avoue à voix basse; on dirait</p> +<p class="i14">Qu'au nord, au sud brûlant, au couchant, à l'aurore,</p> +<p class="i14">La haie en fleur, le lierre et la source sonore,</p> +<p class="i14">Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants</p> +<p class="i14">Répètent un quatrain fait par les quatre vents.</p> +<br> +<p class="i14">Saint-Germain, 1er mai 18...</p> +</div></div> + +<a name="bII" id="bII"></a> +<br> +<h3>II</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Mes vers fuiraient, doux et frêles,</p> +<p class="i20">Vers votre jardin si beau,</p> +<p class="i20">Si mes vers avaient des ailes,</p> +<p class="i20">Des ailes comme l'oiseau.</p> +<br> +<p class="i20">Ils voleraient, étincelles,</p> +<p class="i20">Vers votre foyer qui rit,</p> +<p class="i20">Si mes vers avaient des ailes,</p> +<p class="i20">Des ailes comme l'esprit.</p> +<br> +<p class="i20">Près de vous, purs et fidèles,</p> +<p class="i20">Ils accourraient nuit et jour,</p> +<p class="i20">Si mes vers avaient des ailes,</p> +<p class="i20">Des ailes comme l'amour.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, mars 18...</p> +</div></div> + +<a name="bIII" id="bIII"></a> +<br> + +<h3>III</h3> +<h3>LE ROUET D'OMPHALE</h3> +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Il est dans l'atrium, le beau rouet d'ivoire.</p> +<p class="i14">La roue agile est blanche, et la quenouille est noire;</p> +<p class="i14">La quenouille est d'ébène incrusté de lapis.</p> +<p class="i14">Il est dans l'atrium sur un riche tapis.</p> +<br> +<p class="i14">Un ouvrier d'Égine a sculpté sur la plinthe</p> +<p class="i14">Europe, dont un dieu n'écoute pas la plainte.</p> +<p class="i14">Le taureau blanc l'emporte. Europe, sans espoir,</p> +<p class="i14">Crie, et baissant les yeux, s'épouvante de voir</p> +<p class="i14">L'Océan monstrueux qui baise ses pieds roses.</p> +<br> +<p class="i14">Des aiguilles, du fil, des boites demi-closes,</p> +<p class="i14">Les laines de Milet, peintes de pourpre et d'or,</p> +<p class="i14">Emplissent un panier près du rouet qui dort.</p> +<br> +<p class="i14">Cependant, odieux, effroyables, énormes,</p> +<p class="i14">Dans le fond du palais, vingt fantômes difformes,</p> +<p class="i14">Vingt monstres tout sanglants, qu'on ne voit qu'à demi,</p> +<p class="i14">Errent en foule autour du rouet endormi:</p> +<p class="i14">Le lion néméen, l'hydre affreuse de Lerne,</p> +<p class="i14">Cacus, le noir brigand de la noire caverne,</p> +<p class="i14">Le triple Géryon, et les typhons des eaux,</p> +<p class="i14">Qui, le soir, à grand bruit, soufflent dans les roseaux;</p> +<p class="i14">De la massue au front tous ont l'empreinte horrible;</p> +<p class="i14">Et tous, sans approcher, rôdant d'un air terrible</p> +<p class="i14">Sur le rouet, où pend un fil souple et lié,</p> +<p class="i14">Fixent de loin, dans l'ombre, un oeil humilié.</p> +<br> +<p class="i40">Juin 18...</p> +</div></div> + +<a name="bIV" id="bIV"></a> +<br> +<h3>IV</h3> + +<h3>CHANSON</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Si vous n'avez rien à me dire,</p> +<p class="i20">Pourquoi venir auprès de moi?</p> +<p class="i20">Pourquoi me faire ce sourire</p> +<p class="i20">Qui tournerait la tête au roi?</p> +<p class="i20">Si vous n'avez rien à me dire,</p> +<p class="i20">Pourquoi venir auprès de moi?</p> +<br> +<p class="i20">Si vous n'avez rien à m'apprendre,</p> +<p class="i20">Pourquoi me pressez-vous la main?</p> +<p class="i20">Sur le rêve angélique et tendre,</p> +<p class="i20">Auquel vous songez en chemin,</p> +<p class="i20">Si vous n'avez rien à m'apprendre,</p> +<p class="i20">Pourquoi me pressez-vous la main?</p> +<br> +<p class="i20">Si vous voulez que je m'en aille,</p> +<p class="i20">Pourquoi passez-vous par ici?</p> +<p class="i20">Lorsque je vous vois, je tressaille:</p> +<p class="i20">C'est ma joie et c'est mon souci.</p> +<p class="i20">Si vous voulez que je m'en aille,</p> +<p class="i20">Pourquoi passez-vous par ici?</p> +<br> +<p class="i40">Mai 18...</p> +</div></div> + +<a name="bV" id="bV"></a> +<br> +<h3>V</h3> + +<h3>HIER AU SOIR</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,</p> +<p class="i14">Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard;</p> +<p class="i14">La nuit tombait; l'oiseau dormait dans l'ombre épaisse.</p> +<p class="i14">Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse;</p> +<p class="i14">Les astres rayonnaient, moins que votre regard.</p> +<br> +<p class="i14">Moi, je parlais tout bas. C'est l'heure solennelle</p> +<p class="i14">Où l'âme aime à chanter son hymne le plus doux.</p> +<p class="i14">Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle,</p> +<p class="i14">J'ai dit aux astres d'or: Versez le ciel sur elle!</p> +<p class="i14">Et j'ai dit à vos yeux: Versez l'amour sur nous!</p> +<br> +<p class="i40">Mai 18...</p> +</div></div> + +<a name="bVI" id="bVI"></a> +<br> +<h3>VI</h3> + +<h3>LETTRE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Tu vois cela d'ici. Des ocres et des craies;</p> +<p class="i14">Plaines où les sillons croisent leurs mille raies,</p> +<p class="i14">Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson;</p> +<p class="i14">Quelques meules de foin debout sur le gazon;</p> +<p class="i14">De vieux toits enfumant le paysage bistre;</p> +<p class="i14">Un fleuve qui n'est pas le Gange ou le Caystre,</p> +<p class="i14">Pauvre cours d'eau normand troublé de sels marins;</p> +<p class="i14">A droite, vers le nord, de bizarres terrains</p> +<p class="i14">Pleins d'angles qu'on dirait façonnés à la pelle;</p> +<p class="i14">Voilà les premiers plans; une ancienne chapelle</p> +<p class="i14">Y mêle son aiguille, et range à ses côtés</p> +<p class="i14">Quelques ormes tortus, aux profils irrités,</p> +<p class="i14">Qui semblent, fatigués du zéphyr qui s'en joue,</p> +<p class="i14">Faire une remontrance au vent qui les secoue.</p> +<p class="i14">Une grosse charrette, au coin de ma maison,</p> +<p class="i14">Se rouille; et, devant moi, j'ai le vaste horizon,</p> +<p class="i14">Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures;</p> +<p class="i14">Des poules et des coqs, étalant leurs dorures,</p> +<p class="i14">Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits</p> +<p class="i14">Me jettent, par instants, des chansons en patois.</p> +<p class="i14">Dans mon allée habite un cordier patriarche,</p> +<p class="i14">Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche</p> +<p class="i14">A reculons, son chanvre autour des reins tordu.</p> +<p class="i14">J'aime ces flots où court le grand vent éperdu;</p> +<p class="i14">Les champs à promener tout le jour me convient;</p> +<p class="i14">Les petits villageois, leur livre en main, m'envient,</p> +<p class="i14">Chez le maître d'école où je me suis logé,</p> +<p class="i14">Comme un grand écolier abusant d'un congé.</p> +<p class="i14">Le ciel rit, l'air est pur; tout le jour, chez mon hôte,</p> +<p class="i14">C'est un doux bruit d'enfants épelant à voix haute;</p> +<p class="i14">L'eau coule, un verdier passe; et, moi, je dis: Merci!</p> +<p class="i14">Merci, Dieu tout-puissant!--Ainsi je vis; ainsi,</p> +<p class="i14">Paisible, heure par heure, à petit bruit, j'épanche</p> +<p class="i14">Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche!</p> +<p class="i14">J'écoute les enfants jaser, et, par moment,</p> +<p class="i14">Je vois en pleine mer, passer superbement,</p> +<p class="i14">Au-dessus des pignons du tranquille village,</p> +<p class="i14">Quelque navire ailé qui fait un long voyage,</p> +<p class="i14">Et fuit sur l'Océan, par tous les vents traqué,</p> +<p class="i14">Qui, naguère dormait au port, le long du quai,</p> +<p class="i14">Et que n'ont retenu, loin des vagues jalouses,</p> +<p class="i14">Ni les pleurs des parents, ni l'effroi des épouses,</p> +<p class="i14">Ni le sombre reflet des écueils dans les eaux,</p> +<p class="i14">Ni l'importunité des sinistres oiseaux.</p> +<br> +<p class="i40">Près le Tréport, juin 18...</p> +</div></div> + +<a name="bVII" id="bVII"></a> +<br> +<h3>VII</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Nous allions au verger cueillir des bigarreaux.</p> +<p class="i14">Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros,</p> +<p class="i14">Elle montait dans l'arbre et courbait une branche;</p> +<p class="i14">Les feuilles frissonnaient au vent; sa gorge blanche,</p> +<p class="i14">O Virgile, ondoyait dans l'ombre et le soleil;</p> +<p class="i14">Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil,</p> +<p class="i14">Semblable au feu qu'on voit dans le buisson qui flambe.</p> +<p class="i14">Je montais derrière elle; elle montrait sa jambe,</p> +<p class="i14">Et disait: «Taisez-vous!» à mes regards ardents;</p> +<p class="i14">Et chantait. Par moments, entre ses belles dents,</p> +<p class="i14">Pareille, aux chansons près, à Diane farouche,</p> +<p class="i14">Penchée, elle m'offrait la cerise à sa bouche;</p> +<p class="i14">Et ma bouche riait, et venait s'y poser.</p> +<p class="i14">Et laissait la cerise et prenait le baiser.</p> +<br> +<p class="i40">Triel, juillet 18...</p> +</div></div> + +<a name="bVIII" id="bVIII"></a> +<br> +<h3>VIII</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux.</p> +<p class="i14">Comme le soleil fait serein ou pluvieux</p> +<p class="i14">L'azur dont il est l'âme et que sa clarté dore,</p> +<p class="i14">Tu peux m'emplir de brume ou m'inonder d'aurore.</p> +<p class="i14">Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis,</p> +<p class="i14">Tu sembles une femme enfermée en un lys,</p> +<p class="i14">Et qu'à d'autres moments, l'oeil qu'éblouit ton âme</p> +<p class="i14">Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme.</p> +<p class="i14">Si tu m'as souri, Dieu! tout mon être bondit!</p> +<p class="i14">Si, Madame, au milieu de tous, vous m'avez dit,</p> +<p class="i14">A haute voix: «Bonjour, Monsieur», et bas: «Je t'aime!»</p> +<p class="i14">Si tu m'as caressé de ton regard suprême,</p> +<p class="i14">Je vis! je suis léger, je suis fier, je suis grand;</p> +<p class="i14">Ta prunelle m'éclaire en me transfigurant;</p> +<p class="i14">J'ai le reflet charmant des yeux dont tu m'accueilles;</p> +<p class="i14">Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,</p> +<p class="i14">On sent de la gaîté sous chacun de mes mots;</p> +<p class="i14">Je cours, je vais, je ris; plus d'ennuis, plus de maux;</p> +<p class="i14">Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse!</p> +<p class="i14">Mais que ton coeur injuste, un jour, me méconnaisse;</p> +<p class="i14">Qu'il me faille porter en moi, jusqu'à demain,</p> +<p class="i14">L'énigme de ta main retirée à ma main;</p> +<p class="i14">--Qu'ai-je fait? qu'avait-elle? Elle avait quelque chose.</p> +<p class="i14">Pourquoi, dans la rumeur du salon où l'on cause,</p> +<p class="i14">Personne n'entendant, me disait-elle <i>vous</i>?--</p> +<p class="i14">Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux</p> +<p class="i14">A passé comme passe au ciel une nuée,</p> +<p class="i14">Je sens mon âme en moi toute diminuée;</p> +<p class="i14">Je m'en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul;</p> +<p class="i14">Il semble que sur moi, secouant son linceul,</p> +<p class="i14">Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre;</p> +<p class="i14">Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre;</p> +<p class="i14">Le chagrin--âge et deuil, hélas! ont le même air,--</p> +<p class="i14">Assombrit chaque trait de mon visage amer,</p> +<p class="i14">Et m'y creuse une ride avec sa main pesante.</p> +<p class="i14">Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai soixante.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, juin 18...</p> +</div></div> + +<a name="bIX" id="bIX"></a> +<br> +<h3>IX</h3> +<h3>EN ÉCOUTANT LES OISEAUX</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Oh! quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux,</p> +<p class="i14">De jaser au milieu des branches et des eaux,</p> +<p class="i14">Que nous nous expliquions et que je vous querelle?</p> +<p class="i14">Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle,</p> +<p class="i14">Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez</p> +<p class="i14">Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés,</p> +<p class="i14">De votre mélodie et de votre langage.</p> +<p class="i14">Celle que j'aime est loin et pense à moi; je gage,</p> +<p class="i14">O rossignol dont l'hymne, exquis et gracieux,</p> +<p class="i14">Donne un frémissement à l'astre dans les cieux,</p> +<p class="i14">Que ce que tu dis là, c'est le chant de son âme.</p> +<p class="i14">Vous guettez les soupirs de l'homme et de la femme,</p> +<p class="i14">Oiseaux; quand nous aimons et quand nous triomphons,</p> +<p class="i14">Quand notre être, tout bas, s'exhale en chants profonds,</p> +<p class="i14">Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles,</p> +<p class="i14">Vous saisissez au vol ces strophes invisibles,</p> +<p class="i14">Et vous les répétez tout haut, comme de vous;</p> +<p class="i14">Et vous mêlez, pour rendre encor l'hymne plus doux,</p> +<p class="i14">A la chanson des coeurs, le battement des ailes;</p> +<p class="i14">Si bien qu'on vous admire, écouteurs infidèles,</p> +<p class="i14">Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls:</p> +<p class="i14">«Sont-ils charmants d'avoir trouvé cela tout seuls!»</p> +<p class="i14">Et que l'eau, palpitant sous le chant qui l'effleure,</p> +<p class="i14">Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure;</p> +<p class="i14">Et que le dur tronc d'arbre a des airs attendris;</p> +<p class="i14">Et que l'épervier rêve, oubliant la perdrix;</p> +<p class="i14">Et que les loups s'en vont songer auprès des louves!</p> +<p class="i14">«Divin!» dit le hibou; le moineau dit: «Tu trouves?»</p> +<p class="i14">Amour, lorsqu'en nos coeurs tu te réfugias,</p> +<p class="i14">L'oiseau vint y puiser; ce sont ces plagiats,</p> +<p class="i14">Ces chants qu'un rossignol, belles, prend sur vos bouches,</p> +<p class="i14">Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches,</p> +<p class="i14">Et que les lourds rochers, stupides et ravis,</p> +<p class="i14">Se penchent, les laissant piller le chènevis,</p> +<p class="i14">Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges,</p> +<p class="i14">La langue des oiseaux de la langue des anges.</p> +<br> +<p class="i40">Caudebec, septembre 183...</p> +</div></div> + +<a name="bX" id="bX"></a> +<br> +<h3>X</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Mon bras pressait ta taille frêle</p> +<p class="i20">Et souple comme le roseau;</p> +<p class="i20">Ton sein palpitait comme l'aile</p> +<p class="i24"> D'un jeune oiseau.</p> +<br> +<p class="i20">Longtemps muets, nous contemplâmes</p> +<p class="i20">Le ciel où s'éteignait le jour.</p> +<p class="i20">Que se passait-il dans nos âmes?</p> +<p class="i24"> Amour! amour!</p> +<br> +<p class="i20">Comme un ange qui se dévoile,</p> +<p class="i20">Tu me regardais, dans ma nuit,</p> +<p class="i20">Avec ton beau regard d'étoile,</p> +<p class="i24"> Qui m'éblouit.</p> +<br> +<p class="i30">Forêt de Fontainebleau, juillet 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXI" id="bXI"></a> +<br> +<h3>XI</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Les femmes sont sur la terre</p> +<p class="i20">Pour tout idéaliser;</p> +<p class="i20">L'univers est un mystère</p> +<p class="i20">Que commente leur baiser.</p> +<br> +<p class="i20">C'est l'amour qui, pour ceinture,</p> +<p class="i20">A l'onde et le firmament,</p> +<p class="i20">Et dont toute la nature,</p> +<p class="i20">N'est, au fond, que l'ornement.</p> +<br> +<p class="i20">Tout ce qui brille, offre à l'âme</p> +<p class="i20">Son parfum ou sa couleur;</p> +<p class="i20">Si Dieu n'avait fait la femme,</p> +<p class="i20">Il n'aurait pas fait la fleur.</p> +<br> +<p class="i20">A quoi bon vos étincelles,</p> +<p class="i20">Bleus saphirs, sans les yeux doux?</p> +<p class="i20">Les diamants, sans les belles,</p> +<p class="i20">Ne sont plus que des cailloux;</p> +<br> +<p class="i20">Et, dans les charmilles vertes,</p> +<p class="i20">Les roses dorment debout,</p> +<p class="i20">Et sont des bouches ouvertes</p> +<p class="i20">Pour ne rien dire du tout.</p> +<br> +<p class="i20">Tout objet qui charme ou rêve</p> +<p class="i20">Tient des femmes sa clarté;</p> +<p class="i20">La perle blanche, sans Ève,</p> +<p class="i20">Sans toi, ma fière beauté,</p> +<br> +<p class="i20">Ressemblant, tout enlaidie,</p> +<p class="i20">A mon amour qui te fuit,</p> +<p class="i20">N'est plus que la maladie</p> +<p class="i20">D'une bête dans la nuit.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, avril 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXII" id="bXII"></a> +<br> +<h3>XII</h3> + +<h3>ÉGLOGUE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12">Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile.</p> +<p class="i12">Elle est fière pour tous et pour moi seul docile.</p> +<p class="i12">Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois.</p> +<p class="i12">Oh! comme aux lieux déserts les coeurs sont peu farouches!</p> +<p class="i12">Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches,</p> +<p class="i16"> Quand on est dans l'ombre des bois!</p> +<br> +<p class="i12">Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime,</p> +<p class="i12">Nous parvînmes enfin tout au bord d'un abîme.</p> +<p class="i12">Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir;</p> +<p class="i12">Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches,</p> +<p class="i12">Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches,</p> +<p class="i16"> D'en voir le fond lugubre et noir.</p> +<br> +<p class="i12">En ce même moment, un titan centenaire,</p> +<p class="i12">Qui venait d'y rouler sous vingt coups de tonnerre,</p> +<p class="i12">Se tordait dans ce gouffre où le jour n'ose entrer;</p> +<p class="i12">Et d'horribles vautours au bec impitoyable,</p> +<p class="i12">Attirés par le bruit de sa chute effroyable,</p> +<p class="i16"> Commençaient à le dévorer.</p> +<br> +<p class="i12">Alors, elle me dit: «J'ai peur qu'on ne nous voie!</p> +<p class="i12">Cherchons un antre afin d'y cacher notre joie!</p> +<p class="i12">Vois ce pauvre géant! nous aurions notre tour!</p> +<p class="i12">Car les dieux envieux qui l'ont fait disparaître,</p> +<p class="i12">Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être</p> +<p class="i16"> Seraient jaloux de notre amour!»</p> +<br> +<p class="i40">Septembre 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXIII" id="bXIII"></a> +<br> +<h3>XIII</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20">Viens!--une flûte invisible</p> +<p class="i20">Soupire dans les vergers.--</p> +<p class="i20">La chanson la plus paisible</p> +<p class="i20">Est la chanson des bergers.</p> +<br> +<p class="i20">Le vent ride, sous l'yeuse,</p> +<p class="i20">Le sombre miroir des eaux.--</p> +<p class="i20">La chanson la plus joyeuse</p> +<p class="i20">Est la chanson des oiseaux.</p> +<br> +<p class="i20">Que nul soin ne te tourmente.</p> +<p class="i20">Aimons-nous! aimons toujours!--</p> +<p class="i20">La chanson la plus charmante</p> +<p class="i20">Est la chanson des amours.</p> +<br> +<p class="i40">Les Metz, août 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXIV" id="bXIV"></a> +<br> +<h3>XIV</h3> + +<h3>BILLET DU MATIN</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Si les liens des coeurs ne sont pas des mensonges,</p> +<p class="i14">Oh! dites, vous devez avoir eu de doux songes,</p> +<p class="i14">Je n'ai fait que rêver de vous toute la nuit.</p> +<p class="i14">Et nous nous aimions tant! vous me disiez: «Tout fuit,</p> +<p class="i14">Tout s'éteint, tout s'en va; ta seule image reste.»</p> +<p class="i14">Nous devions être morts dans ce rêve céleste;</p> +<p class="i14">Il semblait que c'était déjà le paradis.</p> +<p class="i14">Oh! oui, nous étions morts, bien sûr; je vous le dis.</p> +<p class="i14">Nous avions tous les deux la forme de nos âmes.</p> +<p class="i14">Tout ce que, l'un de l'autre, ici-bas nous aimâmes</p> +<p class="i14">Composait notre corps de flamme et de rayons,</p> +<p class="i14">Et, naturellement, nous nous reconnaissions.</p> +<p class="i14">Il nous apparaissait des visages d'aurore</p> +<p class="i14">Qui nous disaient: «C'est moi!» la lumière sonore</p> +<p class="i14">Chantait; et nous étions des frissons et des voix.</p> +<p class="i14">Vous me disiez: «Écoute!» et je répondais: «Vois!»</p> +<p class="i14">Je disais: «Viens-nous-en dans les profondeurs sombres;</p> +<p class="i14">Vivons; c'est autrefois que nous étions des ombres.»</p> +<p class="i14">Et, mêlant nos appels et nos cris: «Viens! oh! viens!</p> +<p class="i14">Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens.»</p> +<p class="i14">Éblouis, nous chantions:--C'est nous-mêmes qui sommes</p> +<p class="i14">Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes,</p> +<p class="i14">Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant;</p> +<p class="i14">Nous sommes le regard et le rayonnement;</p> +<p class="i14">Le sourire de l'aube et l'odeur de la rose,</p> +<p class="i14">C'est nous; l'astre est le nid où notre aile se pose;</p> +<p class="i14">Nous avons l'infini pour sphère et pour milieu,</p> +<p class="i14">L'éternité pour l'âge; et, notre amour, c'est Dieu.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, juin 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXV" id="bXV"></a> +<br> +<h3>XV</h3> +<h3>PAROLES DANS L'OMBRE</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux;</p> +<p class="i14">Les heures sont ainsi très-doucement passées;</p> +<p class="i14">Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux,</p> +<p class="i14">Où je regarde aller et venir vos pensées.</p> +<br> +<p class="i14">Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet.</p> +<p class="i14">Sans doute, c'est encor bien charmant de la sorte!</p> +<p class="i14">Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,</p> +<p class="i14">A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte;</p> +<br> +<p class="i14">Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous;</p> +<p class="i14">Vous êtes mon lion, je suis votre colombe;</p> +<p class="i14">J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux;</p> +<p class="i14">Je ramasse parfois votre plume qui tombe;</p> +<br> +<p class="i14">Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi.</p> +<p class="i14">La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,</p> +<p class="i14">Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe à moi.</p> +<p class="i14">Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,</p> +<br> +<p class="i14">Sans relever la tête et sans me dire un mot,</p> +<p class="i14">Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime;</p> +<p class="i14">Et, pour que je vous voie entièrement, il faut</p> +<p class="i14">Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.</p> +<br> +<p class="i14">Paris, octobre 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXVI" id="bXVI"></a> +<br> +<h3>XVI</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,</p> +<p class="i14">Débris où n'est plus l'homme, où la vie est toujours;</p> +<p class="i14">La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,</p> +<p class="i14">La forêt sombre et fraîche et l'épaisse ramée,</p> +<p class="i14">La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toits</p> +<p class="i14">Qu'en se superposant font les feuilles des bois.</p> +<p class="i14">Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,</p> +<p class="i14">Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille,</p> +<p class="i14">Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et méchants,</p> +<p class="i14">La rue où les volets sont fermés; dans les champs,</p> +<p class="i14">Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte;</p> +<p class="i14">Dans les bois, la clairière inconnue et muette</p> +<p class="i14">Où le silence éteint les bruits lointains et sourds.</p> +<p class="i14">L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.</p> +<br> +<p class="i14">Fontainebleau, juin 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXVII" id="bXVII"></a> +<br> +<h3>XVII</h3> +<h3>SOUS LES ARBRES</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ils marchaient à côté l'un de l'autre; des danses</p> +<p class="i14">Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s'arrêtaient,</p> +<p class="i14">Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences,</p> +<p class="i14">Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.</p> +<br> +<p class="i14">Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,</p> +<p class="i14">Sur la création au sourire innocent</p> +<p class="i14">Penchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte,</p> +<p class="i14">Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.</p> +<br> +<p class="i14">Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille</p> +<p class="i14">Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;</p> +<p class="i14">Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,</p> +<p class="i14">Puis elle reprenait: «Parlons de nos amours.</p> +<br> +<p class="i14">«Je suis en haut, je suis en bas,» lui disait-elle,</p> +<p class="i14">«Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.»</p> +<p class="i14">Il demandait comment chaque plante s'appelle,</p> +<p class="i14">Se faisant expliquer le printemps mot à mot.</p> +<br> +<p class="i14">O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.</p> +<p class="i14">O bois! ô prés! nature où tout s'absorbe en un,</p> +<p class="i14">Le parfum de la fleur est votre petite âme,</p> +<p class="i14">Et l'âme de la femme est votre grand parfum!</p> +<br> +<p class="i14">La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre,</p> +<p class="i14">Il s'adossait pensif; elle disait: «Voyez</p> +<p class="i14">Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,</p> +<p class="i14">Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.»</p> +<br> +<p class="i40">Juin 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXVIII" id="bXVIII"></a> +<br> +<h3>XVIII</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Je sais bien qu'il est d'usage</p> +<p class="i20">D'aller en tous lieux criant</p> +<p class="i20">Que l'homme est d'autant plus sage</p> +<p class="i20">Qu'il rêve plus de néant;</p> +<br> +<p class="i20">D'applaudir la grandeur noire,</p> +<p class="i20">Les héros, le fer qui luit,</p> +<p class="i20">Et la guerre, cette gloire</p> +<p class="i20">Qu'on fait avec de la nuit;</p> +<br> +<p class="i20">D'admirer les coups d'épée,</p> +<p class="i20">Et la fortune, ce char</p> +<p class="i20">Dont une roue est Pompée,</p> +<p class="i20">Dont l'autre roue est César;</p> +<br> +<p class="i20">Et Pharsale et Trasimène,</p> +<p class="i20">Et tout ce que les Nérons</p> +<p class="i20">Font voler de cendre humaine</p> +<p class="i20">Dans le souffle des clairons!</p> +<br> +<p class="i20">Je sais que c'est la coutume</p> +<p class="i20">D'adorer ces nains géants</p> +<p class="i20">Qui, parce qu'ils sont écume,</p> +<p class="i20">Se supposent océans;</p> +<br> +<p class="i20">Et de croire à la poussière,</p> +<p class="i20">A la fanfare qui fuit,</p> +<p class="i20">Aux pyramides de pierre,</p> +<p class="i20">Aux avalanches de bruit.</p> +<br> +<p class="i20">Moi, je préfère, ô fontaines!</p> +<p class="i20">Moi, je préfère, ô ruisseaux!</p> +<p class="i20">Au Dieu des grands capitaines,</p> +<p class="i20">Le Dieu des petits oiseaux!</p> +<br> +<p class="i20">O mon doux ange, en ces ombres</p> +<p class="i20">Où, nous aimant, nous brillons,</p> +<p class="i20">Au Dieu des ouragans sombres</p> +<p class="i20">Qui poussent les bataillons,</p> +<br> +<p class="i20">Au Dieu des vastes armées,</p> +<p class="i20">Des canons au lourd essieu,</p> +<p class="i20">Des flammes et des fumées,</p> +<p class="i20">Je préfère le bon Dieu!</p> +<br> +<p class="i20">Le bon Dieu, qui veut qu'on aime,</p> +<p class="i20">Qui met au coeur de l'amant</p> +<p class="i20">Le premier vers du poëme,</p> +<p class="i20">Le dernier au firmament!</p> +<br> +<p class="i20">Qui songe à l'aile qui pousse,</p> +<p class="i20">Aux oeufs blancs, au nid troublé,</p> +<p class="i20">Si la caille a de la mousse,</p> +<p class="i20">Et si la grive a du blé;</p> +<br> +<p class="i20">Et qui fait, pour les Orphées,</p> +<p class="i20">Tenir, immense et subtil,</p> +<p class="i20">Tout le doux monde des fées</p> +<p class="i20">Dans le vert bourgeon d'avril!</p> +<br> +<p class="i20">Si bien, que cela s'envole</p> +<p class="i20">Et se disperse au printemps,</p> +<p class="i20">Et qu'une vague auréole</p> +<p class="i20">Sort de tous les nids chantants!</p> +<br> +<p class="i20">Vois-tu, quoique notre gloire</p> +<p class="i20">Brille en ce que nous créons,</p> +<p class="i20">Et dans notre grande histoire</p> +<p class="i20">Pleine de grands panthéons;</p> +<br> +<p class="i20">Quoique nous ayons des glaives,</p> +<p class="i20">Des temples, Chéops, Babel,</p> +<p class="i20">Des tours, des palais, des rêves,</p> +<p class="i20">Et des tombeaux jusqu'au ciel;</p> +<br> +<p class="i20">Il resterait peu de choses</p> +<p class="i20">A l'homme, qui vit un jour,</p> +<p class="i20">Si Dieu nous ôtait les roses,</p> +<p class="i20">Si Dieu nous ôtait l'amour!</p> +<br> +<p class="i40">Chelles, septembre 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXIX" id="bXIX"></a> +<br> +<h3>XIX</h3> +<h3>N'ENVIONS RIEN</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> O femme, pensée aimante</p> +<p class="i22"> Et coeur souffrant,</p> +<p class="i20">Vous trouvez la fleur charmante</p> +<p class="i22"> Et l'oiseau grand;</p> +<br> +<p class="i20">Vous enviez la pelouse</p> +<p class="i22"> Aux fleurs de miel;</p> +<p class="i20">Vous voulez que je jalouse</p> +<p class="i22"> L'oiseau du ciel.</p> +<br> +<p class="i20">Vous dites, beauté superbe</p> +<p class="i22"> Au front terni,</p> +<p class="i20">Regardant tour à tour l'herbe</p> +<p class="i22"> Et l'infini:</p> +<br> +<p class="i20">«Leur existence est la bonne;</p> +<p class="i22"> Là, tout est beau;</p> +<p class="i20">Là, sur la fleur qui rayonne.</p> +<p class="i22"> Plane l'oiseau!</p> +<br> +<p class="i20">«Près de vous, aile bénie,</p> +<p class="i22"> Lys enchanté,</p> +<p class="i20">Qu'est-ce, hélas! que le génie</p> +<p class="i22"> Et la beauté?</p> +<br> +<p class="i20">«Fleur pure, alouette agile,</p> +<p class="i22"> A vous le prix!</p> +<p class="i20">Toi, tu dépasses Virgile;</p> +<p class="i22"> Toi, Lycoris!</p> +<br> +<p class="i20">«Quel vol profond dans l'air sombre!</p> +<p class="i22"> Quels doux parfums!--»</p> +<p class="i20">Et des pleurs brillent sous l'ombre</p> +<p class="i22"> De vos cils bruns.</p> +<br> +<p class="i20">Oui, contemplez l'hirondelle,</p> +<p class="i22"> Les liserons;</p> +<p class="i20">Mais ne vous plaignez pas, belle,</p> +<p class="i22"> Car nous mourrons!</p> +<br> +<p class="i20">Car nous irons dans la sphère</p> +<p class="i22"> De l'éther pur;</p> +<p class="i20">La femme y sera lumière,</p> +<p class="i22"> Et l'homme azur;</p> +<br> +<p class="i20">Et les roses sont moins belles</p> +<p class="i22"> Que les houris;</p> +<p class="i20">Et les oiseaux ont moins d'ailes</p> +<p class="i22"> Que les esprits!</p> +<br> +<p class="i40">Août 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXX" id="bXX"></a> +<br> +<h3>XX</h3> +<h3>IL FAIT FROID</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> L'hiver blanchit le dur chemin.</p> +<p class="i20">Tes jours aux méchants sont en proie.</p> +<p class="i20">La bise mord ta douce main;</p> +<p class="i20">La haine souffle sur ta joie.</p> +<br> +<p class="i20">La neige emplit le noir sillon.</p> +<p class="i20">La lumière est diminuée...--</p> +<p class="i20">Ferme ta porte à l'aquilon!</p> +<p class="i20">Ferme ta vitre à la nuée!</p> +<br> +<p class="i20">Et puis laisse ton coeur ouvert!</p> +<p class="i20">Le coeur, c'est la sainte fenêtre.</p> +<p class="i20">Le soleil de brume est couvert;</p> +<p class="i20">Mais Dieu va rayonner peut-être!</p> +<br> +<p class="i20">Doute du bonheur, fruit mortel;</p> +<p class="i20">Doute de l'homme plein d'envie;</p> +<p class="i20">Doute du prêtre et de l'autel;</p> +<p class="i20">Mais crois à l'amour, ô ma vie!</p> +<br> +<p class="i20">Crois à l'amour, toujours entier,</p> +<p class="i20">Toujours brillant sous tous les voiles!</p> +<p class="i20">A l'amour, tison du foyer!</p> +<p class="i20">A l'amour rayon des étoiles!</p> +<br> +<p class="i20">Aime et ne désespère pas,</p> +<p class="i20">Dans ton âme où parfois je passe,</p> +<p class="i20">Où mes vers chuchotent tout bas,</p> +<p class="i20">Laisse chaque chose à sa place.</p> +<br> +<p class="i20">La fidélité sans ennui,</p> +<p class="i20">La paix des vertus élevées,</p> +<p class="i20">Et l'indulgence pour autrui,</p> +<p class="i20">Éponge des fautes lavées.</p> +<br> +<p class="i20">Dans ta pensée où tout est beau,</p> +<p class="i20">Que rien ne tombe ou ne recule.</p> +<p class="i20">Fais de ton amour ton flambeau.</p> +<p class="i20">On s'éclaire de ce qui brûle.</p> +<br> +<p class="i20">A ces démons d'inimitié,</p> +<p class="i20">Oppose ta douceur sereine,</p> +<p class="i20">Et reverse-leur en pitié</p> +<p class="i20">Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine.</p> +<br> +<p class="i20">La haine, c'est l'hiver du coeur.</p> +<p class="i20">Plains-les! mais garde ton courage.</p> +<p class="i20">Garde ton sourire vainqueur;</p> +<p class="i20">Bel arc-en-ciel, sors de l'orage!</p> +<br> +<p class="i20">Garde ton amour éternel.</p> +<p class="i20">L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme?</p> +<p class="i20">Dieu ne retire rien du ciel,</p> +<p class="i20">Ne retire rien de ton âme!</p> +<br> +<p class="i40">Décembre 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXXI" id="bXXI"></a> +<br> +<h3>XXI</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Il lui disait: «Vois-tu, si tous deux nous pouvions,</p> +<p class="i14">L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons,</p> +<p class="i14">Ivres de douce extase et de mélancolie,</p> +<p class="i14">Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie;</p> +<p class="i14">Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,</p> +<p class="i14">Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où,</p> +<p class="i14">Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,</p> +<p class="i14">Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses;</p> +<p class="i14">«Une maison petite avec des fleurs, un peu</p> +<p class="i14">De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,</p> +<p class="i14">La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose,</p> +<p class="i14">De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?»</p> +<br> +<p class="i40">Juillet 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXXII" id="bXXII"></a> +<br> +<h3>XXII</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Aimons toujours! aimons encore!</p> +<p class="i20">Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.</p> +<p class="i20">L'amour, c'est le cri de l'aurore,</p> +<p class="i20">L'amour, c'est l'hymne de la nuit.</p> +<br> +<p class="i20">Ce que le flot dit aux rivages,</p> +<p class="i20">Ce que le vent dit aux vieux monts,</p> +<p class="i20">Ce que l'astre dit aux nuages,</p> +<p class="i20">C'est le mot ineffable: Aimons!</p> +<br> +<p class="i20">L'amour fait songer, vivre et croire.</p> +<p class="i20">Il a, pour réchauffer le coeur,</p> +<p class="i20">Un rayon de plus que la gloire,</p> +<p class="i20">Et ce rayon, c'est le bonheur!</p> +<br> +<p class="i20">Aime! qu'on les loue ou les blâme,</p> +<p class="i20">Toujours les grands coeurs aimeront:</p> +<p class="i20">Joins cette jeunesse de l'âme</p> +<p class="i20">A la jeunesse de ton front!</p> +<br> +<p class="i20">Aime, afin de charmer tes heures!</p> +<p class="i20">Afin qu'on voie en tes beaux yeux</p> +<p class="i20">Des voluptés intérieures</p> +<p class="i20">Le sourire mystérieux!</p> +<br> +<p class="i20">Aimons-nous toujours davantage!</p> +<p class="i20">Unissons-nous mieux chaque jour.</p> +<p class="i20">Les arbres croissent en feuillage;</p> +<p class="i20">Que notre âme croisse en amour!</p> +<br> +<p class="i20">Soyons le miroir et l'image!</p> +<p class="i20">Soyons la fleur et le parfum!</p> +<p class="i20">Les amants, qui, seuls sous l'ombrage,</p> +<p class="i20">Se sentent deux et ne sont qu'un!</p> +<br> +<p class="i20">Les poëtes cherchent les belles.</p> +<p class="i20">La femme, ange aux chastes faveurs,</p> +<p class="i20">Aime à rafraîchir sous ses ailes</p> +<p class="i20">Ces grands fronts brûlants et rêveurs.</p> +<br> +<p class="i20">Venez à nous, beautés touchantes!</p> +<p class="i20">Viens à moi, toi, mon bien, ma loi!</p> +<p class="i20">Ange! viens à moi quand tu chantes,</p> +<p class="i20">Et, quand tu pleures, viens à moi!</p> +<br> +<p class="i20">Nous seuls comprenons vos extases;</p> +<p class="i20">Car notre esprit n'est point moqueur;</p> +<p class="i20">Car les poëtes sont les vases</p> +<p class="i20">Où les femmes versent leur coeur.</p> +<br> +<p class="i20">Moi qui ne cherche dans ce monde</p> +<p class="i20">Que la seule réalité,</p> +<p class="i20">Moi qui laisse fuir comme l'onde</p> +<p class="i20">Tout ce qui n'est que vanité,</p> +<br> +<p class="i20">Je préfère, aux biens dont s'enivre</p> +<p class="i20">L'orgueil du soldat ou du roi,</p> +<p class="i20">L'ombre que tu fais sur mon livre</p> +<p class="i20">Quand ton front se penche sur moi.</p> +<br> +<p class="i20">Toute ambition allumée</p> +<p class="i20">Dans notre esprit, brasier subtil,</p> +<p class="i20">Tombe en cendre ou vole en fumée,</p> +<p class="i20">Et l'on se dit: «Qu'en reste-t-il?»</p> +<br> +<p class="i20">Tout plaisir, fleur à peine éclose</p> +<p class="i20">Dans notre avril sombre et terni,</p> +<p class="i20">S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose,</p> +<p class="i20">Et l'on se dit: «C'est donc fini!»</p> +<br> +<p class="i20">L'amour seul reste. O noble femme,</p> +<p class="i20">Si tu veux, dans ce vil séjour,</p> +<p class="i20">Garder ta foi, garder ton âme,</p> +<p class="i20">Garder ton Dieu, garde l'amour!</p> +<br> +<p class="i20">Conserve en ton coeur, sans rien craindre,</p> +<p class="i20">Dusses-tu pleurer et souffrir,</p> +<p class="i20">La flamme qui ne peut s'éteindre</p> +<p class="i20">Et la fleur qui ne peut mourir!</p> +<br> +<p class="i40">Mai 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXXIII" id="bXXIII"></a> +<br> +<h3>XXIII</h3> +<h3>APRÈS L'HIVER</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i22"> Tout revit, ma bien-aimée!</p> +<p class="i22">Le ciel gris perd sa pâleur;</p> +<p class="i22">Quand la terre est embaumée,</p> +<p class="i22">Le coeur de l'homme est meilleur.</p> +<br> +<p class="i22">En haut, d'où l'amour ruisselle,</p> +<p class="i22">En bas, où meurt la douleur,</p> +<p class="i22">La même immense étincelle</p> +<p class="i22">Allume l'astre et la fleur.</p> +<br> +<p class="i22">L'hiver fuit, saison d'alarmes,</p> +<p class="i22">Noir avril mystérieux</p> +<p class="i22">Où l'âpre sève des larmes</p> +<p class="i22">Coule, et du coeur monte aux yeux.</p> +<br> +<p class="i22">O douce désuétude</p> +<p class="i22">De souffrir et de pleurer!</p> +<p class="i22">Veux-tu, dans la solitude,</p> +<p class="i22">Nous mettre à nous adorer?</p> +<br> +<p class="i22">La branche au soleil se dore</p> +<p class="i22">Et penche, pour l'abriter,</p> +<p class="i22">Ses boutons qui vont éclore</p> +<p class="i22">Sur l'oiseau qui va chanter.</p> +<br> +<p class="i22">L'aurore où nous nous aimâmes</p> +<p class="i22">Semble renaître à nos yeux;</p> +<p class="i22">Et mai sourit dans nos âmes</p> +<p class="i22">Comme il sourit dans les cieux.</p> +<br> +<p class="i22">On entend rire, on voit luire</p> +<p class="i22">Tous les êtres tour à tour,</p> +<p class="i22">La nuit, les astres bruire,</p> +<p class="i22">Et les abeilles, le jour.</p> +<br> +<p class="i22">Et partout nos regards lisent,</p> +<p class="i22">Et, dans l'herbe et dans les nids,</p> +<p class="i22">De petites voix nous disent:</p> +<p class="i22">«Les aimants sont les bénis!»</p> +<br> +<p class="i22">L'air enivre; tu reposes</p> +<p class="i22">A mon cou tes bras vainqueurs.--</p> +<p class="i22">Sur les rosiers que de roses!</p> +<p class="i22">Que de soupirs dans nos coeurs!</p> +<br> +<p class="i22">Comme l'aube, tu me charmes;</p> +<p class="i22">Ta bouche et tes yeux chéris</p> +<p class="i22">Ont, quand tu pleures, ses larmes,</p> +<p class="i22">Et ses perles quand tu ris.</p> +<br> +<p class="i22">La nature, soeur jumelle</p> +<p class="i22">D'Ève et d'Adam et du jour,</p> +<p class="i22">Nous aime, nous berce et mêle</p> +<p class="i22">Son mystère à notre amour.</p> +<br> +<p class="i22">Il suffit que tu paraisses</p> +<p class="i22">Pour que le ciel, t'adorant,</p> +<p class="i22">Te contemple; et, nos caresses,</p> +<p class="i22">Toute l'ombre nous les rend!</p> +<br> +<p class="i22">Clartés et parfums nous-mêmes,</p> +<p class="i22">Nous baignons nos coeurs heureux</p> +<p class="i22">Dans les effluves suprêmes</p> +<p class="i22">Des éléments amoureux.</p> +<br> +<p class="i22">Et, sans qu'un souci t'oppresse,</p> +<p class="i22">Sans que ce soit mon tourment,</p> +<p class="i22">J'ai l'étoile pour maîtresse;</p> +<p class="i22">Le soleil est ton amant;</p> +<br> +<p class="i22">Et nous donnons notre fièvre</p> +<p class="i22">Aux fleurs où nous appuyons</p> +<p class="i22">Nos bouches, et notre lèvre</p> +<p class="i22">Sent le baiser des rayons.</p> +<br> +<p class="i40">Juin 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXXIV" id="bXXIV"></a> +<br> +<h3>XXIV</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i12"> Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande!</p> +<p class="i18"> Que demain soit doux comme hier!</p> +<p class="i12">Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande</p> +<p class="i18"> Le découragement amer,</p> +<p class="i12">Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dénouent,</p> +<p class="i12">Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli,</p> +<p class="i18"> Dans l'ombre, à petit bruit secouent</p> +<p class="i18"> Les froides ailes de l'oubli!</p> +<br> +<p class="i12">Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime!</p> +<p class="i18"> Mes chants dans mon âme allumés!</p> +<p class="i12">Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même!</p> +<p class="i18"> Après avoir souffert, aimez!</p> +<p class="i12">Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,</p> +<p class="i12">L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs,</p> +<p class="i18"> Tout ce qui luit dans les ténèbres,</p> +<p class="i18"> Tout ce qui sourit dans les pleurs!</p> +<br> +<p class="i40">Octobre 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXXV" id="bXXV"></a> +<br> +<h3>XXV</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i22"> Je respire où tu palpites,</p> +<p class="i22">Tu sais; à quoi bon, hélas!</p> +<p class="i22">Rester là si tu me quittes,</p> +<p class="i22">Et vivre si tu t'en vas?</p> +<br> +<p class="i22">A quoi bon vivre, étant l'ombre</p> +<p class="i22">De cet ange qui s'enfuit!</p> +<p class="i22">A quoi bon, sous le ciel sombre,</p> +<p class="i22">N'être plus que de la nuit?</p> +<br> +<p class="i22">Je suis la fleur des murailles,</p> +<p class="i22">Dont avril est le seul bien.</p> +<p class="i22">Il suffit que tu t'en ailles</p> +<p class="i22">Pour qu'il ne reste plus rien.</p> +<br> +<p class="i22">Tu m'entoures d'auréoles;</p> +<p class="i22">Te voir est mon seul souci.</p> +<p class="i22">Il suffit que tu t'envoles</p> +<p class="i22">Pour que je m'envole aussi.</p> +<br> +<p class="i22">Si tu pars, mon front se penche;</p> +<p class="i22">Mon âme au ciel, son berceau,</p> +<p class="i22">Fuira, car dans ta main blanche</p> +<p class="i22">Tu tiens ce sauvage oiseau.</p> +<br> +<p class="i22">Que veux-tu que je devienne,</p> +<p class="i22">Si je n'entends plus ton pas?</p> +<p class="i22">Est-ce ta vie ou la mienne</p> +<p class="i22">Qui s'en va? Je ne sais pas.</p> +<br> +<p class="i22">Quand mon courage succombe,</p> +<p class="i22">J'en reprends dans ton coeur pur;</p> +<p class="i22">Je suis comme la colombe</p> +<p class="i22">Qui vient boire au lac d'azur.</p> +<br> +<p class="i22">L'amour fait comprendre à l'âme</p> +<p class="i22">L'univers, sombre et béni;</p> +<p class="i22">Et cette petite flamme</p> +<p class="i22">Seule éclaire l'infini.</p> +<br> +<p class="i22">Sans toi, toute la nature</p> +<p class="i22">N'est plus qu'un cachot fermé,</p> +<p class="i22">Où je vais à l'aventure,</p> +<p class="i22">Pâle et n'étant plus aimé.</p> +<br> +<p class="i22">Sans toi, tout s'effeuille et tombe;</p> +<p class="i22">L'ombre emplit mon noir sourcil;</p> +<p class="i22">Une fête est une tombe,</p> +<p class="i22">La patrie est un exil.</p> +<br> +<p class="i22">Je t'implore et te réclame;</p> +<p class="i22">Ne fuis pas loin de mes maux,</p> +<p class="i22">O fauvette de mon âme</p> +<p class="i22">Qui chantes dans mes rameaux!</p> +<br> +<p class="i22">De quoi puis-je avoir envie,</p> +<p class="i22">De quoi puis-je avoir effroi,</p> +<p class="i22">Que ferai-je de la vie,</p> +<p class="i22">Si tu n'es plus près de moi?</p> +<br> +<p class="i22">Tu portes dans la lumière,</p> +<p class="i22">Tu portes dans les buissons,</p> +<p class="i22">Sur une aile ma prière,</p> +<p class="i22">Et sur l'autre mes chansons.</p> +<br> +<p class="i22">Que dirai-je aux champs que voile</p> +<p class="i22">L'inconsolable douleur?</p> +<p class="i22">Que ferai-je de l'étoile?</p> +<p class="i22">Que ferai-je de la fleur?</p> +<br> +<p class="i22">Que dirai-je au bois morose</p> +<p class="i22">Qu'illuminait ta douceur?</p> +<p class="i22">Que répondrai-je à la rose</p> +<p class="i22">Disant: «Où donc est ma soeur?»</p> +<br> +<p class="i22">J'en mourrai; fuis, si tu l'oses.</p> +<p class="i22">A quoi bon, jours révolus!</p> +<p class="i22">Regarder toutes ces choses</p> +<p class="i22">Qu'elle ne regarde plus?</p> +<br> +<p class="i22">Que ferai-je de la lyre,</p> +<p class="i22">De la vertu, du destin?</p> +<p class="i22">Hélas! et, sans ton sourire,</p> +<p class="i22">Que ferai-je du matin?</p> +<br> +<p class="i22">Que ferai-je seul, farouche,</p> +<p class="i22">Sans toi, du jour et des cieux,</p> +<p class="i22">De mes baisers sans ta bouche,</p> +<p class="i22">Et de mes pleurs sans tes yeux!</p> +<br> +<p class="i40">Août 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXXVI" id="bXXVI"></a> +<br> +<h3>XXVI</h3> +<h3>CRÉPUSCULE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,</p> +<p class="i14">Frissonne; au fond du bois, la clairière apparaît;</p> +<p class="i14">Les arbres sont profonds et les branches sont noires;</p> +<p class="i14">Avez-vous vu Vénus à travers la forêt?</p> +<br> +<p class="i14">Avez-vous vu Vénus au sommet des collines?</p> +<p class="i14">Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants?</p> +<p class="i14">Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;</p> +<p class="i14">L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.</p> +<br> +<p class="i14">Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe?</p> +<p class="i14">Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs.</p> +<p class="i14">Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe;</p> +<p class="i14">Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.</p> +<br> +<p class="i14">Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie,</p> +<p class="i14">O couples qui passez sous le vert coudrier.</p> +<p class="i14">Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,</p> +<p class="i14">On emporta d'amour, on l'emploie à prier.</p> +<br> +<p class="i14">Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.</p> +<p class="i14">Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.</p> +<p class="i14">Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,</p> +<p class="i14">Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.</p> +<br> +<p class="i14">La forme d'un toit noir dessine une chaumière;</p> +<p class="i14">On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;</p> +<p class="i14">L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,</p> +<p class="i14">Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.</p> +<br> +<p class="i14">Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres.</p> +<p class="i14">L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,</p> +<p class="i14">Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,</p> +<p class="i14">Les prières des morts aux baisers des vivants.</p> +<br> +<p class="i40">Chelles, août 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXXVII" id="bXXVII"></a> +<br> +<h3>XXVII</h3> +<h3>LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> Oui, va prier à l'église,</p> +<p class="i20">Va; mais regarde en passant,</p> +<p class="i20">Sous la vieille voûte grise,</p> +<p class="i20">Ce petit nid innocent.</p> +<br> +<p class="i20">Aux grands temples où l'on prie,</p> +<p class="i20">Le martinet, frais et pur,</p> +<p class="i20">Suspend la maçonnerie</p> +<p class="i20">Qui contient le plus d'azur.</p> +<br> +<p class="i20">La couvée est dans la mousse</p> +<p class="i20">Du portail qui s'attendrit;</p> +<p class="i20">Elle sent la chaleur douce</p> +<p class="i20">Des ailes de Jésus-Christ.</p> +<br> +<p class="i20">L'église, où l'ombre flamboie,</p> +<p class="i20">Vibre, émue à ce doux bruit;</p> +<p class="i20">Les oiseaux sont pleins de joie,</p> +<p class="i20">La pierre est pleine de nuit.</p> +<br> +<p class="i20">Les saints, graves personnages</p> +<p class="i20">Sous les porches palpitants,</p> +<p class="i20">Aiment ces doux voisinages</p> +<p class="i20">Du baiser et du printemps.</p> +<br> +<p class="i20">Les vierges et les prophètes</p> +<p class="i20">Se penchent dans l'âpre tour,</p> +<p class="i20">Sur ces ruches d'oiseaux faites</p> +<p class="i20">Pour le divin miel amour.</p> +<br> +<p class="i20">L'oiseau se perche sur l'ange;</p> +<p class="i20">L'apôtre rit sous l'arceau.</p> +<p class="i20">«Bonjour, saint!» dit la mésange.</p> +<p class="i20">Le saint dit: «Bonjour, oiseau!»</p> +<br> +<p class="i20">Les cathédrales sont belles</p> +<p class="i20">Et hautes sous le ciel bleu;</p> +<p class="i20">Mais le nid des hirondelles</p> +<p class="i20">Est l'édifice de Dieu.</p> +<br> +<p class="i40">Lagny, juin 18...</p> +</div></div> + +<a name="bXXVIII" id="bXXVIII"></a> +<br> +<h3>XXVIII</h3> +<h3>UN SOIR<br> +QUE JE REGARDAIS LE CIEL</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Elle me dit, un soir, en souriant:</p> +<p class="i16">--Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse</p> +<p class="i16">Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,</p> +<p class="i16">Ou l'astre d'or qui monte à l'orient?</p> +<p class="i16">Que font vos yeux là-haut? je les réclame.</p> +<p class="i16">Quittez le ciel; regardez dans mon âme!</p> +<br> +<p class="i16">Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,</p> +<p class="i16">Où vos regards démesurés vont lire,</p> +<p class="i16">Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire?</p> +<p class="i16">Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers?</p> +<p class="i16">Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.</p> +<p class="i16">Si tu savais comme il est plein d'étoiles!</p> +<br> +<p class="i16">Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,</p> +<p class="i16">Tout est en nous un radieux spectacle.</p> +<p class="i16">Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle,</p> +<p class="i16">Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.</p> +<p class="i16">Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste;</p> +<p class="i16">Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste!</p> +<br> +<p class="i16">C'est beau de voir un astre s'allumer.</p> +<p class="i16">Le monde est plein de merveilleuses choses.</p> +<p class="i16">Douce est l'aurore, et douces sont les roses.</p> +<p class="i16">Rien n'est si doux que le charme d'aimer!</p> +<p class="i16">La clarté vraie et la meilleure flamme,</p> +<p class="i16">C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme!</p> +<br> +<p class="i16">L'amour vaut mieux, au fond des antres frais,</p> +<p class="i16">Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme.</p> +<p class="i16">Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme,</p> +<p class="i16">Le ciel bien loin et la femme tout près.</p> +<p class="i16">Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre:</p> +<p class="i16">«Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!»</p> +<br> +<p class="i16">Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi.</p> +<p class="i16">Laisse ton ciel que de froids rayons dorent!</p> +<p class="i16">Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent,</p> +<p class="i16">Plus de beauté, plus de lumière aussi!</p> +<p class="i16">Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre.</p> +<p class="i16">L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre.</p> +<br> +<p class="i16">Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujours</p> +<p class="i16">Dans nos transports une harmonie étrange?</p> +<p class="i16">Autour de nous la nature se change</p> +<p class="i16">En une lyre et chante nos amours!</p> +<p class="i16">Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse.</p> +<p class="i16">Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!--</p> +<br> +<p class="i16">Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,</p> +<p class="i16">Avec son front posé sur sa main blanche,</p> +<p class="i16">Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche,</p> +<p class="i16">Et sa voix grave, et cet air qui me plaît;</p> +<p class="i16">Belle et tranquille, et de me voir charmée,</p> +<p class="i16">Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.</p> +<br> +<p class="i16">Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait;</p> +<p class="i16">Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles....</p> +<p class="i16">Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles?</p> +<p class="i16">De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait?</p> +<p class="i16">C'est un destin bien triste que le nôtre,</p> +<p class="i16">Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre!</p> +<br> +<p class="i16">O souvenir! trésor dans l'ombre accru!</p> +<p class="i16">Sombre horizon des anciennes pensées!</p> +<p class="i16">Chère lueur des choses éclipsées!</p> +<p class="i16">Rayonnement du passé disparu!</p> +<p class="i16">Comme du seuil et du dehors d'un temple,</p> +<p class="i16">L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple!</p> +<br> +<p class="i16">Quand les beaux jours font place aux jours amers,</p> +<p class="i16">De tout bonheur il faut quitter l'idée;</p> +<p class="i16">Quand l'espérance est tout à fait vidée,</p> +<p class="i16">Laissons tomber la coupe au fond des mers.</p> +<p class="i16">L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie;</p> +<p class="i16">C'est la mer sombre où l'on jette sa joie.</p> +<br> +<p class="i16">Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18...</p> +</div></div> + + + +<br><br> +<h2> LIVRE TROISIÈME</h2> + +<h2> LES LUTTES ET LES RÊVES</h2> + +<a name="cI" id="cI"></a> +<br><br> + +<h3> I</h3> +<h3>ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE<br> +DE LA DIVINA COMMEDIA</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Un soir, dans le chemin je vis passer un homme</p> +<p class="i14">Vêtu d'un grand manteau comme un consul de Rome,</p> +<p class="i14">Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.</p> +<p class="i14">Ce passant s'arrêta, fixant sur moi ses yeux</p> +<p class="i14">Brillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages,</p> +<p class="i14">Et me dit: «J'ai d'abord été, dans les vieux âges,</p> +<p class="i14">Une haute montagne emplissant l'horizon;</p> +<p class="i14">Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,</p> +<p class="i14">Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres,</p> +<p class="i14">Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres,</p> +<p class="i14">Et je jetai des bruits étranges dans les airs;</p> +<p class="i14">Puis je fus un lion rêvant dans les déserts,</p> +<p class="i14">Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante;</p> +<p class="i14">Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.»</p> +<br> +<p class="i40">Juillet 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cII" id="cII"></a> +<br> +<h3>II</h3> +<h3>MELANCHOLIA</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Écoutez. Une femme au profil décharné,</p> +<p class="i16">Maigre, blême, portant un enfant étonné,</p> +<p class="i16">Est là qui se lamente au milieu de la rue.</p> +<p class="i16">La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue.</p> +<p class="i16">Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien</p> +<p class="i16">Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien;</p> +<p class="i16">Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille.</p> +<p class="i16">L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille.</p> +<p class="i16">Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé,</p> +<p class="i16">O penseurs, au milieu de ce groupe amassé,</p> +<p class="i16">Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire,</p> +<p class="i16">Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire.</p> +<br> +<p class="i16">Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,</p> +<p class="i16">Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour.</p> +<p class="i16">Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille!</p> +<p class="i16">Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille!</p> +<p class="i16">Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,</p> +<p class="i16">En travaillant le jour, en travaillant la nuit,</p> +<p class="i16">Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.</p> +<p class="i16">Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,</p> +<p class="i16">Et chante au bord du toit tant que dure l'été.</p> +<p class="i16">Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,</p> +<p class="i16">Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe;</p> +<p class="i16">Les jours sont courts, il faut allumer une lampe;</p> +<p class="i16">L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.</p> +<p class="i16">O jeunesse! printemps! aube! en proie à l'hiver!</p> +<p class="i16">La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,</p> +<p class="i16">Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte</p> +<p class="i16">Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or;</p> +<p class="i16">Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor;</p> +<p class="i16">Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille,</p> +<p class="i16">La misère, démon, qui lui parle à l'oreille.</p> +<p class="i16">L'ouvrage manque, hélas! cela se voit souvent.</p> +<p class="i16">Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vend</p> +<p class="i16">La pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure;</p> +<p class="i16">Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure!</p> +<p class="i16">A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--Voilà</p> +<p class="i16">Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla</p> +<p class="i16">Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte</p> +<p class="i16">A son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte.</p> +<p class="i16">Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels!</p> +<p class="i16">C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels,</p> +<p class="i16">La suivent dans la rue avec des cris de joie.</p> +<p class="i16">Malheureuse! elle traîne une robe de soie,</p> +<p class="i16">Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme aux abois!</p> +<p class="i16">Et le peuple sévère, avec sa grande voix,</p> +<p class="i16">Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,</p> +<p class="i16">Lui dit quand elle vient: «C'est toi? Va-t'en, infâme!»</p> +<br> +<p class="i16">Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids;</p> +<p class="i16">La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids,</p> +<p class="i16">Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.</p> +<p class="i16">Regardez cette salle où le peuple fourmille;</p> +<p class="i16">Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien.</p> +<p class="i16">C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien.</p> +<p class="i16">Ce juge,--ce marchand,--fâché de perdre une heure,</p> +<p class="i16">Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,</p> +<p class="i16">L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.</p> +<p class="i16">Tous s'en vont en disant: «C'est bien!» bons et méchants,</p> +<p class="i16">Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle,</p> +<p class="i16">Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.</p> +<br> +<p class="i16">Un homme de génie apparaît. Il est doux,</p> +<p class="i16">Il est fort, il est grand; il est utile à tous;</p> +<p class="i16">Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule,</p> +<p class="i16">Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule;</p> +<p class="i16">Il luit; le jour qu'il jette est un jour éclatant;</p> +<p class="i16">Il apporte une idée au siècle qui l'attend;</p> +<p class="i16">Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires,</p> +<p class="i16">Agrandir les esprits, amoindrir les misères;</p> +<p class="i16">Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,</p> +<p class="i16">Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins!</p> +<p class="i16">Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue!</p> +<p class="i16">Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,</p> +<p class="i16">Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout,</p> +<p class="i16">Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout,</p> +<p class="i16">Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre.</p> +<p class="i16">Si c'est un orateur ou si c'est un ministre,</p> +<p class="i16">On le siffle. Si c'est un poëte, il entend</p> +<p class="i16">Ce choeur: «Absurde! faux! monstrueux! révoltant!»</p> +<p class="i16">Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme,</p> +<p class="i16">Debout, les bras croisés, le front levé, l'oeil calme,</p> +<p class="i16">Il contemple, serein, l'idéal et le beau;</p> +<p class="i16">Il rêve; et, par moments, il secoue un flambeau</p> +<p class="i16">Qui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine,</p> +<p class="i16">Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine;</p> +<p class="i16">Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours;</p> +<p class="i16">Orateur, il entasse efforts, travaux, discours;</p> +<p class="i16">Il marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste,</p> +<p class="i16">A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste.</p> +<p class="i16">Nul abri. Ce serait un ennemi public,</p> +<p class="i16">Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,</p> +<p class="i16">Qu'il serait moins traqué de toutes les manières,</p> +<p class="i16">Moins entouré de gens armés de grosses pierres,</p> +<p class="i16">Moins haï!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront,</p> +<p class="i16">Il va semant la gloire, il recueille l'affront.</p> +<p class="i16">Le progrès est son but, le bien est sa boussole;</p> +<p class="i16">Pilote, sur l'avant du navire il s'isole;</p> +<p class="i16">Tout marin, pour dompter les vents et les courants,</p> +<p class="i16">Met tour à tour le cap sur des points différents,</p> +<p class="i16">Et, pour mieux arriver, dévie en apparence;</p> +<p class="i16">Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignorance</p> +<p class="i16">Sait tout, dénonce tout; il allait vers le nord,</p> +<p class="i16">Il avait tort; il va vers le sud, il a tort;</p> +<p class="i16">Si le temps devient noir, que de rage et de joie!</p> +<p class="i16">Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,</p> +<p class="i16">L'âge vient, il couvait un mal profond et lent,</p> +<p class="i16">Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant,</p> +<p class="i16">Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,</p> +<p class="i16">Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,</p> +<p class="i16">Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit</p> +<p class="i16">S'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit,</p> +<p class="i16">S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme</p> +<br> +<p class="i16">Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?</p> +<p class="i16">Ces doux êtres pensifs, que la lièvre maigrit?</p> +<p class="i16">Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules?</p> +<p class="i16">Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules;</p> +<p class="i16">Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement</p> +<p class="i16">Dans la même prison le même mouvement.</p> +<p class="i16">Accroupis sous les dents d'une machine sombre,</p> +<p class="i16">Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,</p> +<p class="i16">Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,</p> +<p class="i16">Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.</p> +<p class="i16">Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.</p> +<p class="i16">Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue.</p> +<p class="i16">Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.</p> +<p class="i16">Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas!</p> +<p class="i16">Ils semblent dire à Dieu: «Petits comme nous sommes,</p> +<p class="i16">Notre père, voyez ce que nous font les hommes!»</p> +<p class="i16">O servitude infâme imposée à l'enfant!</p> +<p class="i16">Rachitisme! travail dont le souffle étouffant</p> +<p class="i16">Défait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée,</p> +<p class="i16">La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,</p> +<p class="i16">Et qui ferait--c'est là son fruit le plus certain--</p> +<p class="i16">D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin!</p> +<br> +<p class="i16">Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,</p> +<p class="i16">Qui produit la richesse en créant la misère,</p> +<p class="i16">Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil!</p> +<p class="i16">Progrès dont on demande: «Où va-t-il? que veut-il?»</p> +<p class="i16">Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme,</p> +<p class="i16">Une âme à la machine et la retire à l'homme!</p> +<p class="i16">Que ce travail, haï des mères, soit maudit!</p> +<p class="i16">Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,</p> +<p class="i16">Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème!</p> +<p class="i16">O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même,</p> +<p class="i16">Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,</p> +<p class="i16">Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux!</p> +<br> +<p class="i16">Le pesant chariot porte une énorme pierre;</p> +<p class="i16">Le limonier, suant du mors à la croupière,</p> +<p class="i16">Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant</p> +<p class="i16">Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang.</p> +<p class="i16">Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête;</p> +<p class="i16">Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête;</p> +<p class="i16">C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons</p> +<p class="i16">Un vin plein de fureur, de cris et de jurons;</p> +<p class="i16">Oh! quelle est donc la loi formidable qui livre</p> +<p class="i16">L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre!</p> +<p class="i16">L'animal éperdu ne peut plus faire un pas;</p> +<p class="i16">Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas,</p> +<p class="i16">Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme,</p> +<p class="i16">Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme.</p> +<p class="i16">Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups</p> +<p class="i16">Tombant sur ce forçat qui traîne des licous,</p> +<p class="i16">Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.</p> +<p class="i16">Si la corde se casse, il frappe avec le manche,</p> +<p class="i16">Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié;</p> +<p class="i16">Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,</p> +<p class="i16">Baisse son cou lugubre et sa tête égarée;</p> +<p class="i16">On entend, sous les coups de la botte ferrée,</p> +<p class="i16">Sonner le ventre nu du pauvre être muet!</p> +<p class="i16">Il râle; tout à l'heure encore il remuait;</p> +<p class="i16">Mais il ne bouge plus, et sa force est finie;</p> +<p class="i16">Et les coups furieux pleuvent; son agonie</p> +<p class="i16">Tente un dernier effort; son pied fait un écart,</p> +<p class="i16">Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard;</p> +<p class="i16">Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble,</p> +<p class="i16">Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble;</p> +<p class="i16">Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni,</p> +<p class="i16">Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini,</p> +<p class="i16">Où luit vaguement l'âme effrayante des choses.</p> +<p class="i16">Hélas!</p> +<br> +<p class="i20"> Cet avocat plaide toutes les causes;</p> +<p class="i16">Il rit des généreux qui désirent savoir</p> +<p class="i16">Si blanc n'a pas raison avant de dire noir;</p> +<p class="i16">Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre,</p> +<p class="i16">Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre;</p> +<p class="i16">Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut.</p> +<p class="i16">Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot,</p> +<p class="i16">Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame.</p> +<p class="i16">La foule hait cet homme et proscrit cette femme;</p> +<p class="i16">Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé.</p> +<p class="i16">L'opinion rampante accable l'opprimé,</p> +<p class="i16">Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.</p> +<p class="i16">De l'inventeur mourant le parasite engraisse.</p> +<p class="i16">Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,</p> +<p class="i16">Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement.</p> +<p class="i16">Le puissant resplendit et du destin se joue;</p> +<p class="i16">Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue,</p> +<p class="i16">Sa fiente épanouie engendre son flatteur.</p> +<p class="i16">Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur.</p> +<p class="i16">O hideux coin de rue où le chiffonnier morne</p> +<p class="i16">Va, tenant à la main sa lanterne de corne,</p> +<p class="i16">Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants!</p> +<p class="i16">Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sûr? Les vents.</p> +<p class="i16">Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire;</p> +<p class="i16">Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'âme noire;</p> +<p class="i16">Il se courbe; il sera votre maître demain.</p> +<br> +<p class="i16">Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin;</p> +<p class="i16">Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille;</p> +<p class="i16">Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille;</p> +<p class="i16">Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau;</p> +<p class="i16">Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau;</p> +<p class="i16">Ta cahute, au niveau du fossé de la route,</p> +<p class="i16">Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute;</p> +<p class="i16">Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir</p> +<p class="i16">Pour manger le matin et pour jeûner le soir;</p> +<p class="i16">Et, fantôme suspect devant qui l'on recule,</p> +<p class="i16">Regardé de travers quand vient le crépuscule,</p> +<p class="i16">Pauvre au point d'alarmer les allants et venants,</p> +<p class="i16">Frère sombre et pensif des arbres frissonnants,</p> +<p class="i16">Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage;</p> +<p class="i16">Autrefois, homme alors dans la force de l'âge,</p> +<p class="i16">Quand tu vis que l'Europe implacable venait,</p> +<p class="i16">Et menaçait Paris et notre aube qui naît,</p> +<p class="i16">Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée,</p> +<p class="i16">Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée</p> +<p class="i16">Se ruer, et le nord revomir Attila,</p> +<p class="i16">Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là,</p> +<p class="i16">Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,</p> +<p class="i16">Un des grands paysans de la grande Champagne.</p> +<p class="i16">C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,</p> +<p class="i16">Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,</p> +<p class="i16">Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues,</p> +<p class="i16">Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues.</p> +<p class="i16">Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passant</p> +<p class="i16">Fit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang;</p> +<p class="i16">Il jouait à la baisse, et montait à mesure</p> +<p class="i16">Que notre chute était plus profonde et plus sûre;</p> +<p class="i16">Il fallait un vautour à nos morts; il le fut;</p> +<p class="i16">Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût,</p> +<p class="i16">Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes;</p> +<p class="i16">Moscou remplit ses prés de meules odorantes;</p> +<p class="i16">Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,</p> +<p class="i16">Et la Bérésina charriait un palais;</p> +<p class="i16">Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,</p> +<p class="i16">Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,</p> +<p class="i16">Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau,</p> +<p class="i16">Un million joyeux sortit de Waterloo;</p> +<p class="i16">Si bien que du désastre il a fait sa victoire,</p> +<p class="i16">Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,</p> +<p class="i16">Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,</p> +<p class="i16">A coupé sur la France une livre de chair.</p> +<p class="i16">Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère;</p> +<p class="i16">Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire,</p> +<p class="i16">C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas!</p> +<br> +<p class="i16">Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.</p> +<p class="i16">Les multitudes vont et viennent dans les rues.</p> +<p class="i16">Foules! sillons creusés par ces mornes charrues:</p> +<p class="i16">Nuit, douleur, deuil! champ triste où souvent a germé</p> +<p class="i16">Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé!</p> +<p class="i16">Vie et mort! onde où l'hydre à l'infini s'enlace!</p> +<p class="i16">Peuple océan jetant l'écume populace!</p> +<p class="i16">Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs;</p> +<p class="i16">Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,</p> +<p class="i16">Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,</p> +<p class="i16">Qu'on distingue à travers de vagues transparences,</p> +<p class="i16">Ses rudes appétits, redoutables aimants,</p> +<p class="i16">Ses prostitutions, ses avilissements,</p> +<p class="i16">Et la fatalité de ses moeurs imperdables,</p> +<p class="i16">La misère épaissit ses couches formidables.</p> +<p class="i16">Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.</p> +<p class="i16">L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux,</p> +<p class="i16">Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,</p> +<p class="i16">Roulent l'obscur filet des pénalités sombres.</p> +<p class="i16">Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,</p> +<p class="i16">Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit;</p> +<p class="i16">Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres;</p> +<p class="i16">Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres;</p> +<p class="i16">Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,</p> +<p class="i16">Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons;</p> +<p class="i16">Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère.</p> +<p class="i16">Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mère.</p> +<p class="i16">Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux.</p> +<p class="i16">Qui dit: «J'ai froid?» L'aïeule. Et qui dit: «J'ai faim?» Tous!</p> +<p class="i16">Et le fond est horreur, et la surface est joie.</p> +<p class="i16">Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,</p> +<p class="i16">Et sur le pâle amas des cris et des douleurs,</p> +<p class="i16">Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs!</p> +<p class="i16">Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée:</p> +<p class="i16">A quel néant jeter la journée insensée?</p> +<p class="i16">Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil!</p> +<p class="i16">Poussière dont les grains semblent d'or au soleil!</p> +<p class="i16">Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve,</p> +<p class="i16">Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêve</p> +<p class="i16">L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus.</p> +<p class="i16">Quand on voile Lazare, on efface Jésus.</p> +<p class="i16">Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.</p> +<p class="i16">Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses,</p> +<p class="i16">La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais</p> +<p class="i16">Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.</p> +<p class="i16">Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.</p> +<p class="i16">Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases,</p> +<p class="i16">Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit;</p> +<p class="i16">Éden étrange fait de lumière et de nuit.</p> +<p class="i16">Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,</p> +<p class="i16">Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes</p> +<p class="i16">De quelque arbre céleste épanoui plus haut.</p> +<p class="i16">Noir paradis dansant sur l'immense cachot!</p> +<p class="i16">Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombre</p> +<p class="i16">Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,</p> +<p class="i16">Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.</p> +<p class="i16">Les valses, visions, passent dans les miroirs.</p> +<p class="i16">Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,</p> +<p class="i16">Les galops effrénés courent; par intervalles,</p> +<p class="i16">Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit,</p> +<p class="i16">On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit;</p> +<p class="i16">Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées;</p> +<p class="i16">La musique, jetant les notes à poignées,</p> +<p class="i16">Revient, et les regards s'allument, et l'archet,</p> +<p class="i16">Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.</p> +<p class="i16">O délire! et d'encens et de bruit enivrées,</p> +<p class="i16">L'heure emporte en riant les rapides soirées,</p> +<p class="i16">Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux.</p> +<p class="i16">D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,</p> +<p class="i16">Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent,</p> +<p class="i16">Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,</p> +<p class="i16">Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert,</p> +<p class="i16">Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert,</p> +<p class="i16">Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre,</p> +<p class="i16">Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre,</p> +<p class="i16">Pendant que les greniers grelottent sous les toits,</p> +<p class="i16">Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,</p> +<p class="i16">Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient.</p> +<p class="i16">Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,</p> +<p class="i16">Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux,</p> +<p class="i16">Deux poteaux soutenant un triangle hideux,</p> +<p class="i16">Qui sortent lentement du noir pavé des villes...--</p> +<br> +<p class="i16">O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!</p> +<br> +<p class="i40">Paris, juillet 1838.</p> +</div></div> + +<a name="cIII" id="cIII"></a> +<br> +<h3>III</h3> +<h3>SATURNE</h3> + +<p class="mid">I<br> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Il est des jours de brume et de lumière vague,</p> +<p class="i16">Où l'homme, que la vie à chaque instant confond,</p> +<p class="i16">Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague,</p> +<p class="i16">S'accoude au bord croulant du problème sans fond;</p> +<br> +<p class="i16">Où le songeur, pareil aux antiques augures,</p> +<p class="i16">Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit,</p> +<p class="i16">Médite en regardant fixement les figures</p> +<p class="i20"> Qu'on a dans l'ombre de l'esprit;</p> +<br> +<p class="i16">Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres.</p> +<p class="i16">Des spectres du dehors errer sur le plafond,</p> +<p class="i16">Il sonde le destin, et contemple les ombres</p> +<p class="i16">Que nos rêves jetés parmi les choses font!</p> +<br> +<p class="i16">Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtre</p> +<p class="i16">Une montagne, un bois, l'océan qui dit tout,</p> +<p class="i16">Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître,</p> +<p class="i20"> En soi-même on voit tout à coup</p> +<br> +<p class="i16">Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,</p> +<p class="i16">Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur,</p> +<p class="i16">Éclore des clartés effrayantes qui donnent</p> +<p class="i16">Des éblouissements à l'oeil intérieur;</p> +<br> +<p class="i16">De sorte qu'une fois que ces visions glissent</p> +<p class="i16">Devant notre paupière en ce vallon d'exil,</p> +<p class="i16">Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent</p> +<p class="i20"> L'arcade sombre du sourcil!</p> +<br> +<p class="mid">II</p> +<br> +<p class="i16">Donc, puisque j'ai parlé de ces heures de doute</p> +<p class="i16">Où l'on trouve le calme et l'autre le remords,</p> +<p class="i16">Je ne cacherai pas au peuple qui m'écoute</p> +<p class="i16">Que je songe souvent à ce que font les morts;</p> +<br> +<p class="i16">Et que j'en suis venu--tant la nuit étoilée</p> +<p class="i16">A fatigué de fois mes regards et mes voeux,</p> +<p class="i16">Et tant une pensée inquiète est mêlée</p> +<p class="i20"> Aux racines de mes cheveux!--</p> +<br> +<p class="i16">A croire qu'à la mort, continuant sa route,</p> +<p class="i16">L'âme, se souvenant de son humanité,</p> +<p class="i16">Envolée à jamais sous la céleste voûte,</p> +<p class="i16">A franchir l'infini passait l'éternité!</p> +<br> +<p class="i16">Et que les morts voyaient l'extase et la prière,</p> +<p class="i16">Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore,</p> +<p class="i16">Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière,</p> +<p class="i20"> Au vol rayonnant, aux pieds d'or,</p> +<br> +<p class="i16">Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,</p> +<p class="i16">Semble une âme visible en ce monde réel,</p> +<p class="i16">Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,</p> +<p class="i16">Leur laisse le parfum en leur prenant le miel!</p> +<br> +<p class="i16">Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même,</p> +<p class="i16">Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil,</p> +<p class="i16">Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme,</p> +<p class="i20"> Vers à vers, soleil à soleil!</p> +<br> +<p class="i16">Admirer tout système en ses formes fécondes,</p> +<p class="i16">Toute création dans sa variété,</p> +<p class="i16">Et, comparant à Dieu chaque face des mondes,</p> +<p class="i16">Avec l'âme de tout confronter leur beauté!</p> +<br> +<p class="i16">Et que chacun ferait ce voyage des âmes,</p> +<p class="i16">Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré.</p> +<p class="i16">Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmes</p> +<p class="i20"> Sont comme un livre déchiré.</p> +<br> +<p class="i16">Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,</p> +<p class="i16">Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,</p> +<p class="i16">Châtiés à la fois par le ciel et la terre,</p> +<p class="i16">Par l'aspiration et par le souvenir!</p> +<br> +<p class="mid">III</p> +<br> +<p class="i16">Saturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres!</p> +<p class="i16">Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit!</p> +<p class="i16">Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres!</p> +<p class="i20"> Enfer fait d'hiver et de nuit!</p> +<br> +<p class="i16">Son atmosphère flotte en zones tortueuses.</p> +<p class="i16">Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,</p> +<p class="i16">Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses</p> +<p class="i16">D'où tombe une éternelle et profonde terreur.</p> +<br> +<p class="i16">Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile,</p> +<p class="i16">Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux;</p> +<p class="i16">Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile,</p> +<p class="i20"> Se perd, sinistre, au fond des cieux!</p> +<br> +<p class="i16">Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre,</p> +<p class="i16">Se sont épouvantés de ce globe hideux.</p> +<p class="i16">Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre,</p> +<p class="i16">En le voyant errer formidable autour d'eux!</p> +<br> +<p class="mid">IV</p> +<br> +<p class="i16">Oh! ce serait vraiment un mystère sublime</p> +<p class="i16">Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,</p> +<p class="i16">Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,</p> +<p class="i20"> Fût l'intérieur du tombeau!</p> +<br> +<p class="i16">Que tout se révélât à nos paupières closes!</p> +<p class="i16">Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés!...</p> +<p class="i16">Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses?</p> +<p class="i16">Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.</p> +<br> +<p class="mid">V</p> +<br> +<p class="i16">Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,</p> +<p class="i16">Le patriarche, ému d'un redoutable effroi,</p> +<p class="i16">Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère</p> +<p class="i20"> Ont fait des songes comme moi;</p> +<br> +<p class="i16">Que, dans sa solitude auguste, le prophète</p> +<p class="i16">Voyait, pour son regard plein d'étranges rayons,</p> +<p class="i16">Par la même fêlure aux réalités faite,</p> +<p class="i16">S'ouvrir le monde obscur des pâles visions;</p> +<br> +<p class="i16">Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule,</p> +<p class="i16">Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit,</p> +<p class="i16">Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule</p> +<p class="i20"> Le trouble de leur sombre esprit;</p> +<br> +<p class="i16">Tandis que l'eau sortait des sources cristallines,</p> +<p class="i16">Et que les grands lions, de moments en moments,</p> +<p class="i16">Vaguement apparus au sommet des collines,</p> +<p class="i16">Poussaient dans le désert de longs rugissements!</p> +<br> +<p class="i40">Avril 1839.</p> +</div></div> + +<a name="cIV" id="cIV"></a> +<br> +<h3>IV</h3> +<h3>ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.</p> +<p class="i14">Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.</p> +<p class="i14">Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.</p> +<p class="i14">Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.</p> +<br> +<p class="i40">Mars 1842.</p> +</div></div> + +<a name="cV" id="cV"></a> +<br> +<h3>V</h3> +<h3>QUIA PULVIS ES</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i18"> Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.</p> +<p class="i14">Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,</p> +<p class="i14">Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois.</p> +<p class="i14">Hélas! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes,</p> +<p class="i18"> Sur toutes les têtes des hommes,</p> +<p class="i18"> Sur toutes les feuilles des bois.</p> +<br> +<p class="i18"> Ceux qui restent à ceux qui passent</p> +<p class="i14">Disent:--Infortunés! déjà vos fronts s'effacent.</p> +<p class="i14">Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit!</p> +<p class="i14">Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres!</p> +<p class="i18"> Vous allez dormir sous les marbres!</p> +<p class="i18"> Vous allez tomber dans la nuit!--</p> +<br> +<p class="i18"> Ceux qui passent à ceux qui restent</p> +<p class="i14">Disent:--Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent!</p> +<p class="i14">Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,</p> +<p class="i14">Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.</p> +<p class="i18"> Vivants! vous êtes des fantômes;</p> +<p class="i18"> C'est nous qui sommes les vivants!--</p> +<br> +<p class="i40">Février 1843</p> +</div></div> + +<a name="cVI" id="cVI"></a> +<br> +<h3>VI</h3> +<h3>LA SOURCE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Un lion habitait près d'une source; un aigle</p> +<p class="i20"> Y venait boire aussi.</p> +<p class="i14">Or, deux héros, un jour, deux rois--souvent Dieu règle</p> +<p class="i20"> La destinée ainsi--</p> +<br> +<p class="i14">Vinrent à cette source où des palmiers attirent</p> +<p class="i20"> Le passant hasardeux,</p> +<p class="i14">Et, s'étant reconnus, ces hommes se battirent</p> +<p class="i20"> Et tombèrent tous deux.</p> +<br> +<p class="i14">L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes,</p> +<p class="i20"> Et leur dit, rayonnant:</p> +<p class="i14">--Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtes</p> +<p class="i20"> Qu'une ombre maintenant!</p> +<br> +<p class="i14">O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse,</p> +<p class="i20"> Ne seront plus demain</p> +<p class="i14">Que des cailloux mêlés, sans qu'on les reconnaisse,</p> +<p class="i20"> Aux pierres du chemin!</p> +<br> +<p class="i14">Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude,</p> +<p class="i20"> Ce duel, ce talion!...--</p> +<p class="i14">Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitude</p> +<p class="i20"> Avec lui, le lion.</p> +<br> +<p class="i14">Nous venons tous deux boire à la même fontaine,</p> +<p class="i20"> Rois dans les mêmes lieux;</p> +<p class="i14">Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,</p> +<p class="i20"> Et je garde les cieux.</p> +<br> +<p class="i40">Octobre 1846.</p> +</div></div> + +<a name="cVII" id="cVII"></a> +<br> +<h3>VII</h3> +<h3>LA STATUE</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Quand l'empire romain tomba désespéré,</p> +<p class="i16">--Car, ô Rome, l'abîme où Carthage a sombré</p> +<p class="i18"> Attendait que tu la suivisses!--</p> +<p class="i16">Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé,</p> +<p class="i16">Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé</p> +<p class="i18"> Tous les Césars et tous les vices;</p> +<br> +<p class="i16">Quand il expira, vide et riche comme Tyr;</p> +<p class="i16">Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir</p> +<p class="i18"> Le pied du maître sur leurs nuques;</p> +<p class="i16">Ivre de vin, de sang et d'or; continuant</p> +<p class="i16">Caton par Tigellin, l'astre par le néant,</p> +<p class="i18"> Et les géants par les eunuques;</p> +<br> +<p class="i16">Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait.</p> +<p class="i16">Le pâle cénobite y songeait, inquiet,</p> +<p class="i18"> Dans les antres visionnaires;</p> +<p class="i16">Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit</p> +<p class="i16">Sur ce monde damné, sur ce festin maudit,</p> +<p class="i18">Un écroulement de tonnerres.</p> +<br> +<p class="i16">Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,</p> +<p class="i16">Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,</p> +<p class="i18"> Planèrent avec des huées;</p> +<p class="i16">Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,</p> +<p class="i16">Les glaives monstrueux des sept archanges noirs</p> +<p class="i18"> Flamboyèrent dans les nuées.</p> +<br> +<p class="i16">Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,</p> +<p class="i16">Est statue aujourd'hui; la statue est de sel,</p> +<p class="i18"> Seule sous le nocturne dôme;</p> +<p class="i16">Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameaux</p> +<p class="i16">Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots:</p> +<p class="i18"> Pour avoir regardé Sodôme.</p> +<br> +<p class="i40"> Février 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cVIII" id="cVIII"></a> +<br> +<h3>VIII</h3> + + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austère,</p> +<p class="i14">Le poëme éternel!--La Bible?--Non, la terre.</p> +<p class="i14">Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,</p> +<p class="i14">Lisait les vers d'Homère, et moi les fleurs de Dieu.</p> +<p class="i14">J'épèle les buissons, les brins d'herbe, les sources;</p> +<p class="i14">Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses</p> +<p class="i14">Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds.</p> +<p class="i14">Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés,</p> +<p class="i14">Et j'étudie à fond le texte, et je me penche,</p> +<p class="i14">Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.</p> +<p class="i14">Donc, courbé,--c'est ainsi qu'en marchant je traduis</p> +<p class="i14">La lumière en idée, en syllabes les bruits,--</p> +<p class="i14">J'étais en train de lire un champ, page fleurie.</p> +<p class="i14">Je fus interrompu dans cette rêverie;</p> +<p class="i14">Un doux martinet noir avec un ventre blanc</p> +<p class="i14">Me parlait; il disait:--O pauvre homme, tremblant</p> +<p class="i14">Entre le doute morne et la foi qui délivre,</p> +<p class="i14">Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre.</p> +<p class="i14">Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,</p> +<p class="i14">Et que les champs profonds t'emplissent de clarté!</p> +<p class="i14">Il est sain de toujours feuilleter la nature,</p> +<p class="i14">Car c'est la grande lettre et la grande écriture;</p> +<p class="i14">Car la terre, cantique où nous nous abîmons,</p> +<p class="i14">A pour versets les bois et pour strophes les monts!</p> +<p class="i14">Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'homme</p> +<p class="i14">Qui, bien questionné par l'âme, ne se nomme.</p> +<p class="i14">Médite. Tout est plein de jour, même la nuit;</p> +<p class="i14">Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,</p> +<p class="i14">A des rayons: la roue au dur moyeu, l'étoile,</p> +<p class="i14">La fleur, et l'araignée au centre de sa toile.</p> +<p class="i14">Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer.</p> +<p class="i14">Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer,</p> +<p class="i14">L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sage</p> +<p class="i14">Voit serpenter des sens qu'il saisit au passage.</p> +<p class="i14">Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu;</p> +<p class="i14">Et voir la vérité, c'est trouver la vertu.</p> +<p class="i14">Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie.</p> +<p class="i14">Le monde est l'oeuvre où rien ne ment et ne dévie,</p> +<p class="i14">Et dont les mots sacrés répandent de l'encens.</p> +<p class="i14">L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens.</p> +<p class="i14">Oui, la création tout entière, les choses,</p> +<p class="i14">Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,</p> +<p class="i14">Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,</p> +<p class="i14">L'arabesque des bois sur les cuivres du soir,</p> +<p class="i14">La bête, le rocher, l'épi d'or, l'aile peinte,</p> +<p class="i14">Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,</p> +<p class="i14">Compose en se croisant ce chiffre énorme: DIEU.</p> +<p class="i14">L'éternel est écrit dans ce qui dure peu;</p> +<p class="i14">Toute l'immensité, sombre, bleue, étoilée,</p> +<p class="i14">Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée;</p> +<p class="i14">On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit.</p> +<p class="i14">Le lys que tu comprends en toi s'épanouit;</p> +<p class="i14">Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme.</p> +<p class="i14">Les fleurs chastes, d'où sort une invisible flamme,</p> +<p class="i14">Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin;</p> +<p class="i14">C'est l'âme qui les doit cueillir, et non la main.</p> +<p class="i14">Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre;</p> +<p class="i14">Aussi tu deviens bon, juste et sage; et dans l'ombre</p> +<p class="i14">Tu reprends la candeur sublime du berceau.--</p> +<p class="i14">Je répondis:--Hélas! tu te trompes, oiseau.</p> +<p class="i14">Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe;</p> +<p class="i14">Mon âme ne sera blanche que dans la tombe;</p> +<p class="i14">Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou méchant.</p> +<p class="i14">Et je continuai la lecture du champ.</p> +<br> +<p class="i40">Juillet 1833.</p> +</div></div> + +<a name="cIX" id="cIX"></a> +<br> +<h3>IX</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.</p> +<p class="i16">Ton regard dit: Matin, et ton front dit: Printemps.</p> +<p class="i16">Il semble que ta main porte un lys invisible.</p> +<p class="i16">Don Juan te voit passer et murmure: «Impossible!»</p> +<p class="i16">Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.</p> +<p class="i16">La nature s'égaye à toute ta clarté;</p> +<p class="i16">Tu fais une lueur sous les arbres; la guêpe</p> +<p class="i16">Touche ta joue en fleur de son aile de crêpe;</p> +<p class="i16">La mouche à tes yeux vole ainsi qu'à des flambeaux.</p> +<p class="i16">Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos</p> +<p class="i16">Et les marins d'Hydra, s'ils te voyaient sans voiles,</p> +<p class="i16">Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'étoiles.</p> +<p class="i16">Les êtres de l'azur froncent leur pur sourcil,</p> +<p class="i16">Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil,</p> +<p class="i16">Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.</p> +<p class="i16">Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée,</p> +<p class="i16">Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,</p> +<p class="i16">Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu.</p> +<br> +<p class="i40">Février 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cX" id="cX"></a> +<br> +<h3>X</h3> +<h3>AMOUR</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i16"> Amour! «Loi,» dit Jésus. «Mystère,» dit Platon.<p> +<p class="i16"> Sait-on quel fil nous lie au firmament? Sait-on</p> +<p class="i16">Ce que les mains de Dieu dans l'immensité sèment?</p> +<p class="i16">Est-on maître d'aimer? pourquoi deux êtres s'aiment,</p> +<p class="i16">Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui fuit,</p> +<p class="i16">Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,</p> +<p class="i16">Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mûre!</p> +<p class="i16">Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure!</p> +<p class="i16">Demande aux nids profonds qu'avril met en émoi</p> +<p class="i16">Le coeur éperdu crie: Est-ce que je sais, moi?</p> +<p class="i16">Cette femme a passé: je suis fou. C'est l'histoire.</p> +<p class="i16">Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire;</p> +<p class="i16">En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,</p> +<p class="i16">Illumination du jour, elle passait;</p> +<p class="i16">Elle allait, la charmante, et riait, la superbe;</p> +<p class="i16">Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe;</p> +<p class="i16">Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla;</p> +<p class="i16">Et comment voulez-vous que j'échappe à cela?</p> +<p class="i16">Est-ce que je sais, moi? c'était au temps des roses;</p> +<p class="i16">Les arbres se disaient tout bas de douces choses;</p> +<p class="i16">Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté.</p> +<p class="i16">J'aime!--O Rodin, Vouglans, Delancre! prévôté,</p> +<p class="i16">Bailliage, châtelet, grand'chambre, saint-office,</p> +<p class="i16">Demandez le secret de ce doux maléfice</p> +<p class="i16">Aux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard,</p> +<p class="i16">Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard,</p> +<p class="i16">Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,</p> +<p class="i16">A ce magicien, à cette charmeresse!</p> +<p class="i16">Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,</p> +<p class="i16">Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,</p> +<p class="i16">A la branche de mai, cette Armide qui guette,</p> +<p class="i16">Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette!</p> +<p class="i16">Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,</p> +<p class="i16">Au vague enchantement des champs mystérieux!</p> +<p class="i16">Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme!</p> +<p class="i16">Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme</p> +<p class="i16">Aux sources dont le coeur écoute les sanglots,</p> +<p class="i16">Au soupir éternel des forêts et des flots.</p> +<p class="i16">Dressez procès-verbal contre les pâquerettes</p> +<p class="i16">Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes;</p> +<p class="i16">Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amants</p> +<p class="i16">Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,</p> +<p class="i16">Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre,</p> +<p class="i16">Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre,</p> +<p class="i16">Et l'extase chantant des hymnes inconnus,</p> +<p class="i16">Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,</p> +<p class="i16">Sur l'herbe que la brise agite par bouffées,</p> +<p class="i16">Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,</p> +<p class="i16">Éperdus, possédés d'un adorable ennui,</p> +<p class="i16">Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui!</p> +<p class="i16">Quoi! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,</p> +<p class="i16">Déclarant la magie impie et criminelle,</p> +<p class="i16">Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,</p> +<p class="i16">Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour!</p> +<br> +<p class="i40">Juillet 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXI" id="cXI"></a> +<br> +<h3>XI</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément</p> +<p class="i14">Où les vivants pensifs travaillent tristement,</p> +<p class="i14">Et qui donne à regret à cette race humaine</p> +<p class="i14">Un peu de pain pour tant de labeur et de peine;</p> +<p class="i14">Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats;</p> +<p class="i14">Des cités d'où s'en vont, en se tordant les bras,</p> +<p class="i14">La charité, la paix, la foi, soeurs vénérables;</p> +<p class="i14">L'orgueil chez les puissants et chez les misérables;</p> +<p class="i14">La haine au coeur de tous; la mort, spectre sans yeux,</p> +<p class="i14">Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux;</p> +<p class="i14">Sur tous les hauts sommets des brumes répandues;</p> +<p class="i14">Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues;</p> +<p class="i14">Toutes les passions engendrant tous les maux;</p> +<p class="i14">Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux;</p> +<p class="i14">Là le désert torride, ici les froids polaires;</p> +<p class="i14">Des océans émus de subites colères,</p> +<p class="i14">Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit;</p> +<p class="i14">Des continents couverts de fumée et de bruit,</p> +<p class="i14">Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,</p> +<p class="i14">Où toujours quelque part fume une ville en flamme,</p> +<p class="i14">Où se heurtent sanglants les peuples furieux;--</p> +<br> +<p class="i14">Et que tout cela fasse un astre dans les cieux!</p> +<br> +<p class="i40">Octobre 1840.</p> +</div></div> + +<a name="cXII" id="cXII"></a> +<br> +<h3>XII</h3> +<h3>EXPLICATION</h3> + + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange.</p> +<p class="i14">L'un est fait de splendeur; l'autre est pétri de fange.</p> +<p class="i14">Toute étoile est soleil; tout astre est paradis.</p> +<p class="i14">Autour des globes purs sont les mondes maudits;</p> +<p class="i14">Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette,</p> +<p class="i14">Le soleil paradis traîne l'enfer planète.</p> +<br> +<p class="i14">L'ange habitant de l'astre est faillible; et, séduit,</p> +<p class="i14">Il peut devenir l'homme habitant de la nuit.</p> +<p class="i14">Voilà ce que le vent m'a dit sur la montagne.</p> +<br> +<p class="i14">Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagne</p> +<p class="i14">Où la vie en pleurant, jusqu'au jour du réveil,</p> +<p class="i14">Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil.</p> +<p class="i14">Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.</p> +<p class="i14">La mort est là, vannant les âmes dans un crible,</p> +<p class="i14">Qui juge, et, de la vie invisible témoin,</p> +<p class="i14">Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin.</p> +<br> +<p class="i14">O globes sans rayons et presque sans aurores!</p> +<p class="i14">Énorme Jupiter fouetté de météores,</p> +<p class="i14">Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan,</p> +<p class="i14">O nocturne Uranus! ô Saturne au carcan!</p> +<p class="i14">Châtiments inconnus! rédemptions! mystères!</p> +<p class="i14">Deuils! ô lunes encor plus mortes que les terres!</p> +<p class="i14">Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font?</p> +<p class="i14">L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond,</p> +<p class="i14">Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.</p> +<p class="i14">Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,</p> +<p class="i14">Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s'enfuit.</p> +<p class="i14">Rougis confusément d'un reflet dans la nuit,</p> +<p class="i14">Implorant un messie, espérant des apôtres,</p> +<p class="i14">Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,</p> +<p class="i14">Tristes, échevelés par des souffles hagards,</p> +<p class="i14">Jetant à la clarté de farouches regards,</p> +<p class="i14">Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,</p> +<p class="i14">Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes,</p> +<p class="i14">Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,</p> +<p class="i14">Autour du paradis ils tournent envieux;</p> +<p class="i14">Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,</p> +<p class="i14">On voit passer au loin toutes ces faces sombres.</p> +<br> +<p class="i40">Novembre 1840.</p> +</div></div> + +<a name="cXIII" id="cXIII"></a> +<br> +<h3>XIII</h3> +<h3>LA CHOUETTE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Une chouette était sur la porte clouée;</p> +<p class="i14">Larve de l'ombre au toit des hommes échouée.</p> +<p class="i14">La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts,</p> +<p class="i14">Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers,</p> +<p class="i14">Dans la bête sauvage et la bête de somme,</p> +<p class="i14">Toujours en dialogue avec l'esprit de l'homme,</p> +<p class="i14">Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont</p> +<p class="i14">Ses signes, alphabet formidable et profond;</p> +<p class="i14">Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte,</p> +<p class="i14">Parle deux langues: l'une, admirable et correcte,</p> +<p class="i14">L'autre, obscur bégaîment. L'éléphant aux pieds lourds,</p> +<p class="i14">Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours,</p> +<p class="i14">Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,</p> +<p class="i14">Sont le langage altier et splendide, le verbe;</p> +<p class="i14">Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,</p> +<p class="i14">Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.</p> +<p class="i14">Or, j'étais là, pensif, bienveillant, presque tendre,</p> +<p class="i14">Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre</p> +<p class="i14">Ce qu'entre les trois clous où son spectre pendait,</p> +<p class="i14">Aux vivants, aux souffrants, au boeuf triste, au baudet,</p> +<p class="i14">Disait, hélas! la pauvre et sinistre chouette,</p> +<p class="i14">Du côté noir de l'être informe silhouette.</p> +<br> +<p class="i14">Elle disait:</p> +<p class="i22"> «Sur son front sombre</p> +<p class="i14">Comme la brume se répand!</p> +<p class="i14">Il remplit tout le fond de l'ombre.</p> +<p class="i14">Comme sa tête morte pend!</p> +<p class="i14">De ses yeux coulent ses pensées.</p> +<p class="i14">Ses pieds troués, ses mains percées</p> +<br> +<p class="i14">Bleuissent à l'air glacial.</p> +<p class="i14">Oh! comme il saigne dans le gouffre!</p> +<p class="i14">Lui qui faisait le bien, il souffre</p> +<p class="i14">Comme moi qui faisais le mal.</p> +<br> +<p class="i14">«Une lumière à son front tremble.»</p> +<p class="i14">Et la nuit dit au vent: «Soufflons</p> +<p class="i14">Sur cette flamme!» et, tous ensemble,</p> +<p class="i14">Les ténèbres, les aquilons,</p> +<p class="i14">La pluie et l'horreur, froides bouches,</p> +<p class="i14">Soufflent, hagards, hideux, farouches,</p> +<p class="i14">Et dans la tempête et le bruit</p> +<p class="i14">La clarté reparaît grandie...--</p> +<p class="i14">Tu peux éteindre un incendie,</p> +<p class="i14">Mais pas une auréole, ô nuit!</p> +<br> +<p class="i14">«Cette âme arriva sur la terre,</p> +<p class="i14">Qu'assombrit le soir incertain;</p> +<p class="i14">Elle entra dans l'obscur mystère</p> +<p class="i14">Que l'ombre appelle son destin;</p> +<p class="i14">Au mensonge, aux forfaits sans nombre,</p> +<p class="i14">A tout l'horrible essaim de l'ombre,</p> +<p class="i14">Elle livrait de saints combats;</p> +<p class="i14">Elle volait, et ses prunelles</p> +<p class="i14">Semblaient deux lueurs éternelles</p> +<p class="i14">Qui passaient dans la nuit d'en bas.</p> +<br> +<p class="i14">«Elle allait parmi les ténèbres,</p> +<p class="i14">Poursuivant, chassant, dévorant</p> +<p class="i14">Les vices, ces taupes funèbres,</p> +<p class="i14">Le crime, ce phalène errant;</p> +<p class="i14">Arrachant de leurs trous la haine,</p> +<p class="i14">L'orgueil, la fraude qui se traîne,</p> +<p class="i14">L'âpre envie, aspic du chemin,</p> +<p class="i14">Les vers de terre et les vipères,</p> +<p class="i14">Que la nuit cache dans les pierres</p> +<p class="i14">Et le mal dans le coeur humain!</p> +<br> +<p class="i14">«Elle cherchait ces infidèles,</p> +<p class="i14">L'Achab, le Nemrod, le Mathan,</p> +<p class="i14">Que, dans son temple et sous ses ailes,</p> +<p class="i14">Réchauffe le faux dieu Satan,</p> +<p class="i14">Les vendeurs cachés sous les porches,</p> +<p class="i14">Le brûleur allumant ses torches</p> +<p class="i14">Au même feu que l'encensoir;</p> +<p class="i14">Et, quand elle l'avait trouvée,</p> +<p class="i14">Toute la sinistre couvée</p> +<p class="i14">Se hérissait sous l'autel noir.</p> +<br> +<p class="i14">«Elle allait, délivrant les hommes</p> +<p class="i14">De leurs ennemis ténébreux;</p> +<p class="i14">Les hommes, noirs comme nous sommes,</p> +<p class="i14">Prirent l'esprit luttant pour eux;</p> +<p class="i14">Puis ils clouèrent, les infâmes,</p> +<p class="i14">L'âme qui défendait leurs âmes,</p> +<p class="i14">L'être dont l'oeil jetait du jour;</p> +<p class="i14">Et leur foule, dans sa démence,</p> +<p class="i14">Railla cette chouette immense</p> +<p class="i14">De la lumière et de l'amour!</p> +<br> +<p class="i14">«Race qui frappes et lapides,</p> +<p class="i14">Je te plains! hommes, je vous plains!</p> +<p class="i14">Hélas! je plains vos poings stupides,</p> +<p class="i14">D'affreux clous et de marteaux pleins!</p> +<p class="i14">Vous persécutez pêle-mêle</p> +<p class="i14">Le mal, le bien, la griffe et l'aile,</p> +<p class="i14">Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux!</p> +<p class="i14">Vous clouez de vos mains mal sûres</p> +<p class="i14">Les hiboux au seuil des masures,</p> +<p class="i14">Et Christ sur la porte des cieux!»</p> +<br> +<p class="i40">Mai 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXIV" id="cXIV"></a> +<br> +<h3>XIV</h3> +<h3>A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange</p> +<p class="i16"> Qu'il est d'autres anges là-haut,</p> +<p class="i14">Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change,</p> +<p class="i16"> Qu'il est doux d'y rentrer bientôt;</p> +<br> +<p class="i14">Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,</p> +<p class="i16"> Une tente aux riches couleurs,</p> +<p class="i14">Un jardin bleu rempli de lys qui sont des astres,</p> +<p class="i16"> Et d'étoiles qui sont des fleurs;</p> +<br> +<p class="i14">Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire,</p> +<p class="i16"> Où toujours, se laissant charmer,</p> +<p class="i14">On a les chérubins pour jouer et pour rire,</p> +<p class="i16"> Et le bon Dieu pour nous aimer;</p> +<br> +<p class="i14">Qu'il est doux d'être un coeur qui brûle comme un cierge,</p> +<p class="i16"> Et de vivre, en toute saison,</p> +<p class="i14">Près de l'enfant Jésus et de la sainte Vierge</p> +<p class="i16"> Dans une si belle maison!</p> +<br> +<p class="i14">Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère,</p> +<p class="i16"> A ce fils si frêle et si doux,</p> +<p class="i14">Que vous étiez à lui dans cette vie amère,</p> +<p class="i16"> Mais aussi qu'il était à vous;</p> +<br> +<p class="i14">Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille,</p> +<p class="i16"> Mais que plus tard on la défend;</p> +<p class="i14">Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille,</p> +<p class="i16"> D'un homme qui soit son enfant;</p> +<br> +<p class="i14">Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âme</p> +<p class="i16"> Que Dieu veut qu'on reste ici-bas,</p> +<p class="i14">La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme,</p> +<p class="i16"> Pour les douleurs et les combats;</p> +<br> +<p class="i14">Si bien qu'un jour, ô deuil! irréparable perte!</p> +<p class="i16"> Le doux être s'en est allé!...--</p> +<p class="i14">Hélas! vous avez donc laissé la cage ouverte,</p> +<p class="i16"> Que votre oiseau s'est envolé!</p> +<br> +<p class="i40">Avril 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXV" id="cXV"></a> +<br> +<h3>XV</h3> +<h3>ÉPITAPHE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Il vivait, il jouait, riante créature.</p> +<p class="i14">Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô nature?</p> +<p class="i14">N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,</p> +<p class="i14">Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amère?</p> +<p class="i14">Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère,</p> +<p class="i14">Et de l'avoir caché sous des touffes de fleurs?</p> +<br> +<p class="i14">Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuplée,</p> +<p class="i14">Tu n'es pas plus joyeuse, ô nature étoilée!</p> +<p class="i14">Et le coeur de la mère en proie à tant de soins,</p> +<p class="i14">Ce coeur où toute joie engendre une torture,</p> +<p class="i14">Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,</p> +<p class="i14">Est vide et désolé pour cet enfant de moins!</p> +<br> +<p class="i40">Mai 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXVI" id="cXVI"></a> +<br> +<h3>XVI</h3> +<h3>LE MAITRE D'ÉTUDES</h3> + + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui</p> +<p class="i14">Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui;</p> +<p class="i14">Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître!</p> +<p class="i14">Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,</p> +<p class="i14">Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains,</p> +<p class="i14">Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux Romains</p> +<p class="i14">Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,</p> +<p class="i14">Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,</p> +<p class="i14">Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons.</p> +<p class="i14">Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons</p> +<p class="i14">Mais, lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme;</p> +<p class="i14">L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,</p> +<p class="i14">Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,</p> +<p class="i14">Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,</p> +<p class="i14">Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,</p> +<p class="i14">Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres,</p> +<p class="i14">Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,</p> +<p class="i14">Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur,</p> +<p class="i14">A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse.</p> +<p class="i14">Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse!</p> +<br> +<p class="i14">Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort,</p> +<p class="i14">Les inégalités des âmes et du sort;</p> +<p class="i14">Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,</p> +<p class="i14">Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,</p> +<p class="i14">Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.</p> +<p class="i14">Songez que, triste, en butte au souci dévorant,</p> +<p class="i14">A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière</p> +<p class="i14">Vous verse la raison, le savoir, la lumière,</p> +<p class="i14">Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.</p> +<p class="i14">Oh! dans la longue salle aux tables de sapin,</p> +<p class="i14">Enfants, faites silence à la lueur des lampes!</p> +<p class="i14">Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes:</p> +<p class="i14">Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits.</p> +<p class="i14">L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,</p> +<p class="i14">C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme.</p> +<p class="i14">Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme;</p> +<p class="i14">Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleurs</p> +<p class="i14">Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs!</p> +<p class="i14">Aux heures du travail votre ennui le dévore,</p> +<p class="i14">Aux heures du plaisir vous le rongez encore;</p> +<p class="i14">Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,</p> +<p class="i14">Et, pareille au papier qu'on distribue à tous,</p> +<p class="i14">Page blanche d'abord, devient lentement noire.</p> +<p class="i14">Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire;</p> +<p class="i14">Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,</p> +<p class="i14">Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt,</p> +<p class="i14">Toutes en même temps dans son esprit écrivent.</p> +<p class="i14">Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent,</p> +<p class="i14">Vous répandez votre encre à flots sur cet azur;</p> +<p class="i14">Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,</p> +<p class="i14">De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.</p> +<p class="i14">Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.</p> +<p class="i14">Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.</p> +<p class="i14">Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.</p> +<p class="i14">Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,</p> +<p class="i14">Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,</p> +<p class="i14">Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants,</p> +<p class="i14">Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments,</p> +<p class="i14">Et le font retomber des voûtes immortelles;</p> +<p class="i14">Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.</p> +<p class="i14">Saint et grave martyr changeant de chevalet,</p> +<p class="i14">Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est</p> +<p class="i14">Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies;</p> +<p class="i14">Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,</p> +<p class="i14">Il porte sur son front votre essaim orageux;</p> +<p class="i14">Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,</p> +<p class="i14">Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.</p> +<p class="i14">Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête;</p> +<p class="i14">Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant.</p> +<br> +<p class="i14">Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachant</p> +<p class="i14">De sa bonne action comme d'une mauvaise,</p> +<p class="i14">Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,</p> +<p class="i14">Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait,</p> +<p class="i14">Peut-être a des parents qu'il soutient en secret,</p> +<p class="i14">Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,</p> +<p class="i14">Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,</p> +<p class="i14">Et de cette sueur qui coule sur sa chair,</p> +<p class="i14">Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,</p> +<p class="i14">Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère;</p> +<p class="i14">Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère;</p> +<p class="i14">De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,</p> +<p class="i14">Une colombe vient la boire dans la nuit!</p> +<p class="i14">Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue,</p> +<p class="i14">Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue,</p> +<p class="i14">Traîne la chaîne! hélas, pour lui, pour son destin,</p> +<p class="i14">Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain,</p> +<p class="i14">Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,</p> +<p class="i14">Votre cage d'un jour est prison éternelle!</p> +<p class="i14">Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas!</p> +<p class="i14">Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas!</p> +<p class="i14">L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie;</p> +<p class="i14">Vous vous envolerez demain en pleine vie;</p> +<p class="i14">Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,</p> +<p class="i14">Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;</p> +<p class="i14">Demain, même en juillet, sera toujours décembre,</p> +<p class="i14">Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre,</p> +<p class="i14">Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux;</p> +<p class="i14">Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.</p> +<p class="i14">Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,</p> +<p class="i14">Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,</p> +<p class="i14">Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,</p> +<p class="i14">Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.</p> +<p class="i14">Oh! que votre pensée aime, console, encense</p> +<p class="i14">Ce sublime forçat du bagne d'innocence!</p> +<p class="i14">Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit.</p> +<p class="i14">Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit</p> +<p class="i14">Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,</p> +<p class="i14">Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,</p> +<p class="i14">Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,</p> +<p class="i14">Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau!</p> +<p class="i14">Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste</p> +<p class="i14">De conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste,</p> +<p class="i14">Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit!</p> +<p class="i14">Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit.</p> +<br> +<p class="i14">Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classe</p> +<p class="i14">Un chuchotement vague endort son âme lasse,</p> +<p class="i14">Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs,</p> +<p class="i14">Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,</p> +<p class="i14">Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide,</p> +<p class="i14">Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,</p> +<p class="i14">Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux,</p> +<p class="i14">Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux,</p> +<p class="i14">Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,</p> +<p class="i14">Pour l'humble défricheur de la jeune pensée,</p> +<p class="i14">Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fend</p> +<p class="i14">Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant,</p> +<p class="i14">De tous ces livres pleins de hautes harmonies,</p> +<p class="i14">La bénédiction sereine des génies!</p> +<br> +<p class="i40">Juin 1842.</p> +</div></div> + +<a name="cXVII" id="cXVII"></a> +<br> +<h3>XVII</h3> +<h3>CHOSE VUE<br> +UN JOUR DE PRINTEMPS</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Entendant des sanglots, je poussai cette porte.</p> +<br> +<p class="i14">Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.</p> +<p class="i14">Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.</p> +<p class="i14">Sur le grabat gisait le cadavre hagard;</p> +<p class="i14">C'était déjà la tombe et déjà le fantôme.</p> +<p class="i14">Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume.</p> +<br> +<p class="i14">Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.</p> +<p class="i14">On voyait, comme une aube à travers des brouillards,</p> +<p class="i14">Aux lèvres de la morte un sinistre sourire;</p> +<p class="i14">Et l'aîné, qui n'avait que six ans, semblait dire:</p> +<p class="i14">«Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis!»</p> +<br> +<p class="i14">Un crime en cette chambre avait été commis.</p> +<p class="i14">Ce crime, le voici:--Sous le ciel qui rayonne,</p> +<p class="i14">Une femme est candide, intelligente, bonne;</p> +<p class="i14">Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri,</p> +<p class="i14">La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari</p> +<p class="i14">Un ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie,</p> +<p class="i14">Tirent d'un pas égal le licou de la vie.</p> +<p class="i14">Le choléra lui prend son mari; la voilà</p> +<p class="i14">Veuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a.</p> +<p class="i14">Alors, elle se met au labeur comme un homme.</p> +<p class="i14">Elle est active, propre, attentive, économe;</p> +<p class="i14">Pas de drap à son lit, pas d'âtre à son foyer;</p> +<p class="i14">Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer,</p> +<p class="i14">Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,</p> +<p class="i14">Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille</p> +<p class="i14">Pour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin.</p> +<br> +<p class="i14">Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,</p> +<p class="i14">Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,</p> +<p class="i14">Les masques abondaient dans les bals, et partout</p> +<p class="i14">Les baisers soulevaient la dentelle du loup;</p> +<p class="i14">Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes:</p> +<p class="i14">On entendait rouler les chars, rire les hommes;</p> +<p class="i14">Les wagons ébranlaient les plaines; le steamer</p> +<p class="i14">Secouait son panache au-dessus de la mer;</p> +<p class="i14">Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,</p> +<p class="i14">Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,</p> +<p class="i14">La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,</p> +<p class="i14">Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,</p> +<p class="i14">Sans bruit, et l'avait prise à la gorge, et tuée.</p> +<br> +<p class="i14">La faim, c'est le regard de la prostituée,</p> +<p class="i14">C'est le bâton ferré du bandit, c'est la main</p> +<p class="i14">Du pâle enfant volant un pain sur le chemin,</p> +<p class="i14">C'est la fièvre du pauvre oublié, c'est le râle</p> +<p class="i14">Du grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale.</p> +<p class="i14">O Dieu! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,</p> +<p class="i14">La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés,</p> +<p class="i14">Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence;</p> +<p class="i14">Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,</p> +<p class="i14">Que la mouche connaît la feuille du sureau,</p> +<p class="i14">Pendant que l'étang donne à boire au passereau,</p> +<p class="i14">Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,</p> +<p class="i14">Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,</p> +<p class="i14">Fait manger le chacal, l'once et le basilic.</p> +<p class="i14">L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public;</p> +<p class="i14">C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres.</p> +<br> +<p class="i14">Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres,</p> +<p class="i14">Dit-il: «J'ai faim!» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau?</p> +<p class="i14">Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?</p> +<br> +<p class="i40">Avril 1840.</p> +</div></div> + +<a name="cXVIII" id="cXVIII"></a> +<br> +<h3>XVIII</h3> +<h3>INTÉRIEUR</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent,</p> +<p class="i14">Vipère dont la haine empoisonne la dent,</p> +<p class="i14">Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure.</p> +<p class="i14">Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure.</p> +<p class="i14">La femme et le mari laissent l'enfant crier.</p> +<br> +<p class="i14">--D'où viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier!</p> +<p class="i14">Il vit dans la débauche et mourra sur la paille.</p> +<p class="i14">--Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille!</p> +<p class="i14">--Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu?</p> +<p class="i14">--L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu.</p> +<p class="i14">Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches!</p> +<p class="i14">--Où cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches?</p> +<p class="i14">--Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu!</p> +<p class="i14">--Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu!</p> +<p class="i14">--Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as tuée!</p> +<p class="i14">--Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostituée!</p> +<br> +<p class="i14">Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,</p> +<p class="i14">Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis</p> +<p class="i14">Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme</p> +<p class="i14">La misère du coeur et la laideur de l'âme,</p> +<p class="i14">Étalait son ulcère et ses difformités</p> +<p class="i14">Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités.</p> +<p class="i14">Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile,</p> +<p class="i14">Était, grâce au soleil, une éclatante étoile</p> +<p class="i14">Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur,</p> +<p class="i14">Éblouissait au loin quelque passant rêveur!</p> +<br> +<p class="i40">Septembre 1841.</p> +</div></div> + +<a name="cXIX" id="cXIX"></a> +<br> +<h3><br>XIX</h3> +<h3>BARAQUES DE LA FOIRE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Lion! j'étais pensif, ô bête prisonnière,</p> +<p class="i14">Devant la majesté de ta grave crinière;</p> +<p class="i14">Du plafond de ta cage elle faisait un dais.</p> +<p class="i14">Nous songions tous les deux, et tu me regardais.</p> +<p class="i14">Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes,</p> +<p class="i14">Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,</p> +<p class="i14">Emplit notre pensée, et dans nos regards vains</p> +<p class="i14">Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins,</p> +<p class="i14">Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense,</p> +<p class="i14">Et notre petitesse, ivre de sa puissance;</p> +<p class="i14">Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin,</p> +<p class="i14">Notre prunelle éclate et dit: Je suis ce nain!</p> +<p class="i14">Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.</p> +<p class="i14">Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable,</p> +<p class="i14">Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds,</p> +<p class="i14">Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons,</p> +<p class="i14">Respire, solitaire, avec l'astre et la rose,</p> +<p class="i14">L'être sauvage, obscur et tranquille qui cause</p> +<p class="i14">Avec la roche énorme et les petites fleurs,</p> +<p class="i14">Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,</p> +<p class="i14">Plonge son mufle roux aux herbes non foulées,</p> +<p class="i14">La brute qui rugit sous les nuits constellées,</p> +<p class="i14">Qui rêve et dont les pas fauves et familiers</p> +<p class="i14">De l'antre formidable ébranlent les piliers,</p> +<p class="i14">Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres,</p> +<p class="i14">A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,</p> +<p class="i14">Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux,</p> +<p class="i14">Et le mystère obscur des bois silencieux,</p> +<p class="i14">Et porte en son oeil calme, où l'infini commence,</p> +<p class="i14">Le regard éternel de la nature immense.</p> +<br> +<p class="i40">Juin 1842.</p> +</div></div> + +<a name="cXX" id="cXX"></a> +<br> +<h3>XX</h3> +<h3>INSOMNIE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Quand une lueur pâle à l'orient se lève,</p> +<p class="i14">Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve,</p> +<p class="i14">Commence à s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon,</p> +<p class="i14">Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison,</p> +<p class="i14">Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste.</p> +<p class="i14">Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste,</p> +<p class="i14">Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel,</p> +<p class="i14">Est la strophe sacrée au pied du sombre autel;</p> +<p class="i14">Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublime</p> +<p class="i14">Qui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme,</p> +<p class="i14">Au bruit de la cognée, au choc des avirons,</p> +<p class="i14">Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.</p> +<br> +<p class="i14">Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère!</p> +<p class="i14">Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre!</p> +<p class="i14">Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu;</p> +<p class="i14">Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleu</p> +<p class="i14">Rentrent à l'écurie et descendent au pôle,</p> +<p class="i14">Se sentir dans son lit soudain toucher l'épaule</p> +<p class="i14">Par quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi!</p> +<p class="i14">Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi.</p> +<p class="i14">--Je dors. Je suis très-las de la course dernière;</p> +<p class="i14">Ma paupière est encor du somme prisonnière;</p> +<p class="i14">Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu?</p> +<p class="i14">Certes, il faut que tu sois un démon bien têtu</p> +<p class="i14">De venir m'éveiller toujours quand tout repose!</p> +<p class="i14">Aie un peu de raison. Il est encor nuit close;</p> +<p class="i14">Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît;</p> +<p class="i14">Pas la moindre lueur aux fentes du volet;</p> +<p class="i14">Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve à ma maîtresse.</p> +<p class="i14">Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,</p> +<p class="i14">D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.</p> +<p class="i14">Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.</p> +<p class="i14">Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe!</p> +<p class="i14">Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.</p> +<p class="i14">La biche illusion me mangeait dans le creux</p> +<p class="i14">De la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux,</p> +<p class="i14">Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide.</p> +<p class="i14">Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide,</p> +<p class="i14">Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.</p> +<p class="i14">Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseau</p> +<p class="i14">Que tu viens de saisir dans les pâles nuées.</p> +<p class="i14">Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,</p> +<p class="i14">Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons,</p> +<p class="i14">Passent en secouant ma porte sur ses gonds.</p> +<p class="i14">--Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche.</p> +<p class="i14">Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche;</p> +<p class="i14">Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.</p> +<p class="i14">Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir!</p> +<br> +<p class="i40"> --Non!</p> +<p class="i14">Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable.</p> +<p class="i14">Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble.</p> +<p class="i14">Quoi! cette bête a goût au vil foin du sommeil!</p> +<p class="i14">L'orient est pour moi toujours clair et vermeil.</p> +<p class="i14">Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure!</p> +<p class="i14">Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure.</p> +<br> +<p class="i14">Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps;</p> +<p class="i14">Nul moyen de lutter; et tout revient alors,</p> +<p class="i14">Le drame commencé dont l'ébauche frissonne,</p> +<p class="i14">Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,</p> +<p class="i14">Ou le roman pleurant avec des yeux humains,</p> +<p class="i14">Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins,</p> +<p class="i14">Dans l'azur près d'Horace, et dans l'ombre avec Dante;</p> +<p class="i14">Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente;</p> +<p class="i14">Dans ces grands horizons subitement rouverts,</p> +<p class="i14">Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,</p> +<p class="i14">S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre;</p> +<p class="i14">Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre,</p> +<p class="i14">Gravir le dur sentier de l'inspiration;</p> +<p class="i14">Poursuivre la lointaine et blanche vision,</p> +<p class="i14">Traverser, effaré, les clairières désertes,</p> +<p class="i14">Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,</p> +<p class="i14">Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,</p> +<p class="i14">Noir cheval galopant sous le noir cavalier.</p> +<br> +<p class="i40">1843, nuit.</p> +</div></div> + +<a name="cXXI" id="cXXI"></a> +<br> +<h3>XXI</h3> +<h3>ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE<br> +A MADEMOISELLE LOUISE B.</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.</p> +<p class="i14">Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde,</p> +<p class="i14">Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur,</p> +<p class="i14">Passion des amants jeunes et beaux, douceur</p> +<p class="i14">Des vieux époux usés ensemble par la vie,</p> +<p class="i14">Fanfare de la plaine émaillée et ravie,</p> +<p class="i14">Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,</p> +<p class="i14">Sombre tressaillement des chênes éternels,</p> +<p class="i14">Vous êtes l'harmonie et la musique même!</p> +<p class="i14">Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême!</p> +<p class="i14">Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,</p> +<p class="i14">Les songes de nos coeurs, les plis des horizons,</p> +<p class="i14">L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,</p> +<p class="i14">Flottent dans un réseau de vagues mélodies;</p> +<p class="i14">Une voix dans les champs nous parle, une autre voix</p> +<p class="i14">Dit à l'homme autre chose et chante dans les bois.</p> +<p class="i14">Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.</p> +<p class="i14">Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte,</p> +<p class="i14">De toutes parts on voit danser et resplendir,</p> +<p class="i14">Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,</p> +<p class="i14">Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,</p> +<p class="i14">Le groupe éblouissant des notes inégales.</p> +<p class="i14">Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla;</p> +<p class="i14">La nature nous dit: Chante! et c'est pour cela</p> +<p class="i14">Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre</p> +<p class="i14">Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.</p> +<br> +<p class="i40">Juin 1833.</p> +</div></div> + +<a name="cXXII" id="cXXII"></a> +<br> +<h3>XXII</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.</p> +<p class="i14">La plaine chante et rit comme une jeune femme;</p> +<p class="i18"> Le nid palpite dans les houx;</p> +<p class="i14">Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes;</p> +<p class="i14">Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,</p> +<p class="i18"> Fait aux amoureux les yeux doux.</p> +<br> +<p class="i14">Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,</p> +<p class="i14">Les vagues papillons errent pareils aux rêves;</p> +<p class="i18"> Le blé vert sort des sillons bruns;</p> +<p class="i14">Et les abeilles d'or courent à la pervenche,</p> +<p class="i14">Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche</p> +<p class="i18"> A ces buveuses de parfums.</p> +<br> +<p class="i14">La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres;</p> +<p class="i14">Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres;</p> +<p class="i18"> Les branches, dans leurs doux ébats,</p> +<p class="i14">Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes;</p> +<p class="i14">Le bourdon galonné fait aux roses coquettes</p> +<p class="i18"> Des propositions tout bas.</p> +<br> +<p class="i14">Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,</p> +<p class="i14">Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,</p> +<p class="i18"> Et l'aube dire: Vous vivrez!</p> +<p class="i14">Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure,</p> +<p class="i14">L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure,</p> +<p class="i18"> Je songe aux morts, ces délivrés!</p> +<br> +<p class="i14">Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,</p> +<p class="i14">Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe,</p> +<p class="i18"> Blanche au milieu du frais gazon,</p> +<p class="i14">A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache;</p> +<p class="i14">On y lira:--Passant, cette pierre te cache</p> +<p class="i18"> La ruine d'une prison.</p> +<br> +<p class="i40">Ingouville, mai 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXXIII" id="cXXIII"></a> +<br> +<h3>XXIII</h3> +<h3>LE REVENANT</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.</p> +<p class="i14">Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,</p> +<p class="i14">Parfois au même nid rend la même colombe.</p> +<p class="i14">O mères! le berceau communique à la tombe.</p> +<p class="i14">L'éternité contient plus d'un divin secret.</p> +<br> +<p class="i14">La mère dont je vais vous parler demeurait</p> +<p class="i14">A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère;</p> +<p class="i14">Et sa maison touchait à celle de mon père.</p> +<p class="i14">Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.</p> +<p class="i14">On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait.</p> +<p class="i14">Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.</p> +<br> +<p class="i14">Ce premier-né couchait dans un berceau de soie;</p> +<p class="i14">Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruit</p> +<p class="i14">A côté du chevet nuptial; et, la nuit,</p> +<p class="i14">La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,</p> +<p class="i14">Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre,</p> +<p class="i14">Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,</p> +<p class="i14">Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil.</p> +<p class="i14">Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière.</p> +<br> +<p class="i14">Elle se renversait sur sa chaise en arrière,</p> +<p class="i14">Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,</p> +<p class="i14">Et souriait au faible enfant, et l'appelait</p> +<p class="i14">Ange, trésor, amour; et mille folles choses.</p> +<p class="i14">Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses!</p> +<p class="i14">Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu,</p> +<p class="i14">Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,</p> +<p class="i14">Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche.</p> +<br> +<p class="i14">Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche,</p> +<p class="i14">Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler.</p> +<p class="i14">Il se mit à marcher, il se mit à parler,</p> +<p class="i14">Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole,</p> +<p class="i14">Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.</p> +<p class="i14">Et la mère disait: «Mon fils!» et reprenait:</p> +<p class="i14">«Voyez comme il est grand! il apprend; il connaît</p> +<p class="i14">Ses lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habille</p> +<p class="i14">En homme; il ne veut plus de ses robes de fille;</p> +<p class="i14">C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là!</p> +<p class="i14">C'est égal, il lit bien; il ira loin; il a</p> +<p class="i14">De l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.»--</p> +<p class="i14">Et ses yeux adoraient cette tête fragile,</p> +<p class="i14">Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,</p> +<p class="i14">Elle sentait son coeur battre dans son enfant.</p> +<br> +<p class="i14">Un jour,--nous avons tous de ces dates funèbres!--</p> +<p class="i14">Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,</p> +<p class="i14">Sur la blanche maison brusquement s'abattit,</p> +<p class="i14">Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,</p> +<p class="i14">Le saisit à la gorge; ô noire maladie!</p> +<p class="i14">De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie!</p> +<p class="i14">Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfants</p> +<p class="i14">Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants!</p> +<p class="i14">Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange.</p> +<p class="i14">Et de leur bouche froide il sort un râle étrange,</p> +<p class="i14">Et si mystérieux, qu'il semble qu'on entend,</p> +<p class="i14">Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,</p> +<p class="i14">L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.</p> +<p class="i14">Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre,</p> +<p class="i14">L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur</p> +<p class="i14">Et le prit.--Une mère, un père, la douleur,</p> +<p class="i14">Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,</p> +<p class="i14">Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,</p> +<p class="i14">Oh! la parole expire où commence le cri;</p> +<p class="i14">Silence aux mots humains!</p> +<p class="i30"> La mère au coeur meurtri,</p> +<p class="i14">Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre,</p> +<p class="i14">Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre,</p> +<p class="i14">L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur,</p> +<p class="i14">Et regardant toujours le même angle du mur.</p> +<p class="i14">Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre;</p> +<p class="i14">Elle ne répondait à personne; sa lèvre</p> +<p class="i14">Tremblait; on l'entendait, avec un morne effroi,</p> +<p class="i14">Qui disait à voix basse à quelqu'un:--Rends-le-moi!</p> +<p class="i14">Et le médecin dit au père:--Il faut distraire</p> +<p class="i14">Ce coeur triste, et donner à l'enfant mort un frère.--</p> +<p class="i14">Le temps passa; les jours, les semaines, les mois.</p> +<br> +<p class="i14">Elle se sentit mère une seconde fois.</p> +<br> +<p class="i14">Devant le berceau froid de son ange éphémère,</p> +<p class="i14">Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mère,--</p> +<p class="i14">Elle songeait, muette, assise sur son lit.</p> +<p class="i14">Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit</p> +<p class="i14">L'être inconnu promis à notre aube mortelle,</p> +<p class="i14">Elle pâlit.--Quel est cet étranger? dit-elle.</p> +<p class="i14">Puis elle cria, sombre et tombant à genoux:</p> +<p class="i14">--Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux!</p> +<p class="i14">O mon doux endormi, toi que la terre glace,</p> +<p class="i14">Tu dirais: «On m'oublie; un autre a pris ma place;</p> +<p class="i14">Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau,</p> +<p class="i14">Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!»</p> +<p class="i14">Non, non!--</p> +<br> +<p class="i24"> Ainsi pleurait cette douleur profonde.</p> +<br> +<p class="i14">Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde,</p> +<p class="i14">Et le père joyeux cria:--C'est un garçon.</p> +<p class="i14">Mais le père était seul joyeux dans la maison;</p> +<p class="i14">La mère restait morne, et la pâle accouchée,</p> +<p class="i14">Sur l'ancien souvenir tout entière penchée,</p> +<p class="i14">Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin;</p> +<p class="i14">Elle se laissa faire et lui donna le sein;</p> +<p class="i14">Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,</p> +<p class="i14">Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée,</p> +<p class="i14">Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul,</p> +<p class="i14">Elle disait:--Cet ange en son sépulcre est seul!</p> +<br> +<p class="i14">--O doux miracle! ô mère au bonheur revenue!--</p> +<p class="i14">Elle entendit, avec une voix bien connue,</p> +<p class="i14">Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,</p> +<p class="i14">Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas.</p> +<br> +<p class="i40">Août 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXXIV" id="cXXIV"></a> +<br> +<h3>XXIV</h3> +<h3>AUX ARBRES</h3> + + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!</p> +<p class="i14">Au gré des envieux la foule loue et blâme;</p> +<p class="i14">Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent,</p> +<p class="i14">Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.</p> +<p class="i14">Vous le savez, la pierre où court un scarabée,</p> +<p class="i14">Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée.</p> +<p class="i14">Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour.</p> +<p class="i14">La contemplation m'emplit le coeur d'amour.</p> +<p class="i14">Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure,</p> +<p class="i14">Avec ces mots que dit l'esprit à la nature,</p> +<p class="i14">Questionner tout bas vos rameaux palpitants,</p> +<p class="i14">Et du même regard poursuivre en même temps,</p> +<p class="i14">Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde,</p> +<p class="i14">L'étude d'un atome et l'étude du monde.</p> +<p class="i14">Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,</p> +<p class="i14">Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!</p> +<p class="i14">Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,</p> +<p class="i14">Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,</p> +<p class="i14">Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,</p> +<p class="i14">Vous savez que je suis calme et pur comme vous.</p> +<p class="i14">Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,</p> +<p class="i14">Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!</p> +<p class="i14">La haine sur mon nom répand en vain son fiel;</p> +<p class="i14">Toujours,--je vous atteste, ô bois aimés du ciel!--</p> +<p class="i14">J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,</p> +<p class="i14">Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!</p> +<br> +<p class="i14">Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,</p> +<p class="i14">Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,</p> +<p class="i14">Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,</p> +<p class="i14">Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!</p> +<p class="i14">Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,</p> +<p class="i14">Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,</p> +<p class="i14">Dans votre solitude où je rentre en moi-même,</p> +<p class="i14">Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!</p> +<br> +<p class="i14">Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,</p> +<p class="i14">Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,</p> +<p class="i14">Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,</p> +<p class="i14">C'est sous votre branchage auguste et solitaire,</p> +<p class="i14">Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,</p> +<p class="i14">Et que je veux dormir quand je m'endormirai.</p> +<br> +<p class="i40">Juin 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXXV" id="cXXV"></a> +<br> +<h3>XXV</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14">L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée,</p> +<p class="i14">Veut faire une quenouille à sa grande poupée.</p> +<p class="i14">L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment.</p> +<p class="i14">L'enfant vient par derrière et tire doucement</p> +<p class="i14">Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie,</p> +<p class="i14">Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie</p> +<p class="i14">La belle laine d'or que le safran jaunit,</p> +<p class="i14">Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.</p> +<br> +<p class="i40">Cauteretz, août 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXXVI" id="cXXVI"></a> +<br> +<h3>XXVI</h3> +<h3>JOIES DU SOIR</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale,</p> +<p class="i14">Ajuste à son arc d'or sa flèche horizontale;</p> +<p class="i14">Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons;</p> +<p class="i14">Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,</p> +<p class="i14">Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres.</p> +<p class="i20"> Au-dessous, un bouquet d'enfants.</p> +<br> +<p class="i14">C'est l'instant de songer aux choses redoutables.</p> +<p class="i14">On entend les buveurs danser autour des tables;</p> +<p class="i14">Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,</p> +<p class="i14">Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,</p> +<p class="i14">Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches</p> +<p class="i14">Vont écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux.</p> +<br> +<p class="i14">Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-même:</p> +<p class="i14">--Comment passerons-nous le passage suprême?--</p> +<p class="i14">Finir avec grandeur est un illustre effort.</p> +<p class="i14">Le moment est lugubre et l'âme est accablée;</p> +<p class="i14">Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse vallée</p> +<p class="i20"> Que l'embuscade de la mort!</p> +<br> +<p class="i14">Quel frisson dans les os de l'agonisant blême!</p> +<p class="i14">Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime;</p> +<p class="i14">La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été,</p> +<p class="i14">Tandis que le mourant en qui décroît la flamme,</p> +<p class="i14">Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme,</p> +<p class="i14">Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité!</p> +<br> +<p class="i14">Souvent, me rappelant le front étrange et pâle</p> +<p class="i14">De tous ceux que j'ai vus à cette heure fatale,</p> +<p class="i14">Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,</p> +<p class="i14">Aux instants où l'esprit à rêver se hasarde,</p> +<p class="i14">Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regarde</p> +<p class="i20"> Cet oeil effaré des mourants?</p> +<br> +<p class="i14">Que voit-il?...--O terreur! de ténébreuses routes,</p> +<p class="i14">Un chaos composé de spectres et de doutes,</p> +<p class="i14">La terre vision, le ver réalité,</p> +<p class="i14">Un jour oblique et noir qui, troublant l'âme errante,</p> +<p class="i14">Mêle au dernier rayon de la vie expirante</p> +<p class="i14">Ta première lueur, sinistre éternité!</p> +<br> +<p class="i14">On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre.</p> +<p class="i14">Tout ce qu'on fit s'en va comme une fête obscure,</p> +<p class="i14">Et tout ce qui riait devient peine ou remord.</p> +<p class="i14">Quel moment, même, hélas! pour l'âme la plus haute,</p> +<p class="i14">Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte</p> +<p class="i18"> Son masque, et dit: «Je suis la mort!»</p> +<br> +<p class="i14">Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche,</p> +<p class="i14">Sépulcre! le méchant avec horreur t'approche.</p> +<p class="i14">Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu;</p> +<p class="i14">Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,</p> +<p class="i14">Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve,</p> +<p class="i14">La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu.</p> +<br> +<p class="i40">Biarritz, juillet 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXXVII" id="cXXVII"></a> +<br> +<h3>XXVII</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i20"> J'aime l'araignée et j'aime l'ortie,</p> +<p class="i24"> Parce qu'on les hait;</p> +<p class="i20">Et que rien n'exauce et que tout châtie</p> +<p class="i24"> Leur morne souhait;</p> +<br> +<p class="i20"> Parce qu'elles sont maudites, chétives,</p> +<p class="i24"> Noirs êtres rampants;</p> +<p class="i20">Parce qu'elles sont les tristes captives</p> +<p class="i24"> De leur guet-apens;</p> +<br> +<p class="i20">Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre;</p> +<p class="i24"> O sort! fatals noeuds!</p> +<p class="i20">Parce que l'ortie est une couleuvre,</p> +<p class="i24"> L'araignée un gueux;</p> +<br> +<p class="i20">Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes,</p> +<p class="i24"> Parce qu'on les fuit,</p> +<p class="i20">Parce qu'elles sont toutes deux victimes</p> +<p class="i24"> De la sombre nuit.</p> +<br> +<p class="i20">Passants, faites grâce à la plante obscure,</p> +<p class="i24"> Au pauvre animal.</p> +<p class="i20">Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,</p> +<p class="i24"> Oh! plaignez le mal!</p> +<br> +<p class="i20">Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie;</p> +<p class="i24"> Tout veut un baiser.</p> +<p class="i20">Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie</p> +<p class="i24"> De les écraser,</p> +<br> +<p class="i20">Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe,</p> +<p class="i24"> Tout bas, loin du jour,</p> +<p class="i20">La vilaine bête et la mauvaise herbe</p> +<p class="i24"> Murmurent: Amour!</p> +<br> +<p class="i40">Juillet 1842.</p> +</div></div> + +<a name="cXXVIII" id="cXXVIII"></a> +<br> +<h3>XXVIII</h3> +<h3>LE POËTE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> Shakspeare songe; loin du Versailles éclatant,</p> +<p class="i14">Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entend</p> +<p class="i14">Gémir la tragédie éplorée et prolixe,</p> +<p class="i14">Il contemple la foule avec son regard fixe,</p> +<p class="i14">Et toute la forêt frissonne devant lui.</p> +<p class="i14">Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui;</p> +<p class="i14">Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,</p> +<p class="i14">Secouant sur sa tête un haillon de lumière.</p> +<p class="i14">Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps,</p> +<p class="i14">De rêves, dont on voit la lueur du dehors;</p> +<p class="i14">Le monde tout entier passe à travers son crible;</p> +<p class="i14">Il tient toute la vie en son poignet terrible;</p> +<p class="i14">Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain,</p> +<p class="i14">Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin,</p> +<p class="i14">Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre;</p> +<p class="i14">Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,</p> +<p class="i14">Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,</p> +<p class="i14">Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.</p> +<p class="i14">Jamais il ne recule; il est géant, il dompte</p> +<p class="i14">Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte;</p> +<p class="i14">L'idéal est le vin que verse ce Bacchus.</p> +<p class="i14">Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincus</p> +<p class="i14">Râlent autour de lui, splendides ou difformes;</p> +<p class="i14">Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,</p> +<p class="i14">Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,</p> +<p class="i14">Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour;</p> +<p class="i14">Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,</p> +<p class="i14">Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine,</p> +<p class="i14">De la chair d'Othello, des restes de Macbeth,</p> +<p class="i14">Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet,</p> +<p class="i14">Il se repose; ainsi le noir lion des jongles</p> +<p class="i14">S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles.</p> +<br> +<p class="i40">Paris, avril 1835.</p> +</div></div> + +<a name="cXXIX" id="cXXIX"></a> +<br> +<h3>XXIX</h3> +<h3>LA NATURE</h3> + + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="i14"> La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre;</p> +<p class="i14">C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,</p> +<p class="i14">Être dans mon foyer la bûche de Noël?</p> +<p class="i14">--Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.</p> +<p class="i14">Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,</p> +<p class="i14">Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.</p> +<p class="i14">Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, être timon</p> +<p class="i14">De charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon,</p> +<p class="i14">Et tirer l'épi d'or de la terre profonde.</p> +<p class="i14">Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,</p> +<p class="i14">La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert,</p> +<p class="i14">Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert,</p> +<p class="i14">Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe,</p> +<p class="i14">De la maison de l'homme être le pilier?--Frappe.</p> +<p class="i14">Je puis porter les toits, ayant porté les nids.</p> +<p class="i14">Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis;</p> +<p class="i14">Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles;</p> +<p class="i14">Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.</p> +<p class="i14">--Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau?</p> +<p class="i14">--Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.</p> +<p class="i14">Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,</p> +<p class="i14">Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la terre,</p> +<p class="i14">Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini.</p> +<p class="i14">J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni,</p> +<p class="i14">Et dont plus d'un essaim me parle en son passage.</p> +<p class="i14">Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage,</p> +<p class="i14">Le profond Océan, d'obscurité vêtu,</p> +<p class="i14">Ne m'épouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tu</p> +<p class="i14">Être gibet?--Silence, homme! va-t'en, cognée!</p> +<p class="i14">J'appartiens à la vie, à la vie indignée!</p> +<p class="i14">Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, démons!</p> +<p class="i14">Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts;</p> +<p class="i14">Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches;</p> +<p class="i14">Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches!</p> +<p class="i14">Arrière! homme, tuez, ouvriers du trépas,</p> +<p class="i14">Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas,</p> +<p class="i14">Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,</p> +<p class="i14">Vous chercher un complice au milieu des grands chênes!</p> +<p class="i14">Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,</p> +<p class="i14">L'arbre mystérieux à qui parlent les vents!</p> +<p class="i14">Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.</p> +<p class="i14">Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.</p> +<p class="i14">Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts.</p> +<p class="i14">A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,</p> +<p class="i14">Accouplez l'échafaud et le supplice; faites.</p> +<p class="i14">Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes,</p> +<p class="i14">Le malheureux, chargé de fautes et de maux;</p> +<p class="i14">Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux!</p> +<br> +<p class="i40">Janvier 1843.</p> +</div></div> + +<a name="cXXX" id="cXXX"></a> +<br> +<h3>XXX</h3> +<h3>MAGNITUDO PARVI</h3> + +<div class="poem"><div class="stanza"> +<p class="mid">I</p> +<p class="i14">Le jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève.</p> +<p class="i14">Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,</p> +<p class="i20"> Jeune esprit qui se tait!</p> +<p class="i14">La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,</p> +<p class="i14">En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre;</p> +<p class="i20"> La pâle nuit montait.</p> +<br> +<p class="i14">La pâle nuit levait son front dans les nuées;</p> +<p class="i14">Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées,</p> +<p class="i20"> Sans forme et sans couleur;</p> +<p class="i14">Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre;</p> +<p class="i14">On sentait à la fois la tristesse descendre</p> +<p class="i20"> Et monter la douleur.</p> +<br> +<p class="i14">Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature</p> +<p class="i14">Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,</p> +<p class="i20"> Se pencher dans les cieux,</p> +<p class="i14">Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,</p> +<p class="i14">Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,</p> +<p class="i20"> Le soir silencieux!</p> +<br> +<p class="i14">Les nuages rampaient le long des promontoires;</p> +<p class="i14">Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,</p> +<p class="i20"> Sentait confusément</p> +<p class="i14">De tout cet océan, de toute cette terre,</p> +<p class="i14">Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère,</p> +<p class="i20"> D'auguste et de charmant!</p> +<br> +<p class="i14">J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée.</p> +<p class="i14">La nuit se répandait ainsi qu'une fumée.</p> +<p class="i20"> Rêveur, ô Jéhovah,</p> +<p class="i14">Je regardais en moi, les paupières baissées,</p> +<p class="i14">Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées</p> +<p class="i20"> Quant ton soleil s'en va!</p> +<br> +<p class="i14">Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme,</p> +<p class="i14">Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,</p> +<p class="i20"> Me parla, douce voix!</p> +<p class="i14">Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune,</p> +<p class="i14">Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune:</p> +<p class="i20"> --Père, dit-elle, vois!</p> +<br> +<p class="i14">Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe,</p> +<p class="i14">Ces feux jumeaux briller comme une double lampe</p> +<p class="i20"> Qui remuerait au vent!</p> +<p class="i14">Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile?</p> +<p class="i14">--L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile;</p> +<p class="i20"> Deux mondes, mon enfant!</p> +<br> +<p class="mid">II</p> +<br> +<p class="i20"> Deux mondes!--l'un est dans l'espace,</p> +<p class="i20"> Dans les ténèbres de l'azur,</p> +<p class="i20"> Dans l'étendue où tout s'efface.</p> +<p class="i20"> Radieux gouffre! abîme obscur!</p> +<p class="i20"> Enfant, comme deux hirondelles,</p> +<p class="i20"> Oh, si tous deux, âmes fidèles,</p> +<p class="i20"> Nous pouvions fuir à tire-d'ailes.</p> +<p class="i20"> Et plonger dans cette épaisseur</p> +<p class="i20"> D'où la création découle,</p> +<p class="i20"> Où flotte, vit, meurt, brille et roule</p> +<p class="i20"> L'astre imperceptible à la foule,</p> +<p class="i20"> Incommensurable au penseur;</p> +<br> +<p class="i14">Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes;</p> +<p class="i14">Si nous pouvions passer les bleus septentrions,</p> +<p class="i14">Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes</p> +<p class="i14">Jusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions,</p> +<p class="i14">Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,</p> +<p class="i14">Cette petite étoile, atome de phosphore,</p> +<p class="i14">Devenir par degrés un monstre de rayons;</p> +<br> +<p class="i20"> S'il nous était donné de faire</p> +<p class="i20"> Ce voyage démesuré,</p> +<p class="i20"> Et de voler, de sphère en sphère,</p> +<p class="i20"> A ce grand soleil ignoré;</p> +<p class="i20"> Si, par un archange qui l'aime,</p> +<p class="i20"> L'homme aveugle, frémissant, blême,</p> +<p class="i20"> Dans les profondeurs du problème,</p> +<p class="i20"> Vivant, pouvait être introduit;</p> +<p class="i20"> Si nous pouvions fuir notre centre,</p> +<p class="i20"> Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre,</p> +<p class="i20"> Aller voir de près dans leur antre</p> +<p class="i20"> Ces énormités de la nuit;</p> +<br> +<p class="i14">Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange!</p> +<p class="i14">Rien, pas de vision, pas de songe insensé,</p> +<p class="i14">Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,</p> +<p class="i14">Monde informe, et d'un tel mystère composé,</p> +<p class="i14">Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,</p> +<p class="i14">Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvante</p> +<p class="i14">Qu'un regard ébloui sous un front hérissé!</p> +<br> +<p class="i20"> O contemplation splendide!</p> +<p class="i20"> Oh! de pôles, d'axes, de feux,</p> +<p class="i20"> De la matière et du fluide,</p> +<p class="i20"> Balancement prodigieux!</p> +<p class="i20"> D'aimant qui lutte, d'air qui vibre,</p> +<p class="i20"> De force esclave et d'éther libre,</p> +<p class="i20"> Vaste et magnifique équilibre!</p> +<p class="i20"> Monde rêve! idéal réel!</p> +<p class="i20"> Lueurs! tonnerres! jets de soufre!</p> +<p class="i20"> Mystère qui chante et qui souffre!</p> +<p class="i20"> Formule nouvelle du gouffre!</p> +<p class="i20"> Mot nouveau du noir livre ciel!</p> +<br> +<p class="i14">Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes,</p> +<p class="i14">Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux;</p> +<p class="i14">Là, des fourmillements de sphères vagabondes;</p> +<p class="i14">Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux;</p> +<p class="i14">Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie;</p> +<p class="i14">D'un coin de l'infini formidable incendie,</p> +<p class="i14">Rayonnement sublime ou flamboiement hideux!</p> +<br> +<p class="i20"> Regardons, puisque nous y sommes!</p> +<p class="i20"> Figure-toi! figure-toi!</p> +<p class="i20"> Plus rien des choses que tu nommes!</p> +<p class="i20"> Un autre monde! une autre loi!</p> +<p class="i20"> La terre a fui dans l'étendue;</p> +<p class="i20"> Derrière nous elle est perdue!</p> +<p class="i20"> Jour nouveau! nuit inattendue!</p> +<p class="i20"> D'autres groupes d'astres au ciel!</p> +<p class="i20"> Une nature qu'on ignore,</p> +<p class="i20"> Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore,</p> +<p class="i20"> Ferait accourir Pythagore</p> +<p class="i20"> Et reculer Ézéchiel!</p> +<br> +<p class="i14">Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres</p> +<p class="i14">Sont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur;</p> +<p class="i14">Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres.</p> +<p class="i14">Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur?</p> +<p class="i14">O possibles qui sont pour nous les impossibles!</p> +<p class="i14">Réverbérations des chimères visibles!</p> +<p class="i14">Le baiser de la vie ici nous fait horreur.</p> +<br> +<p class="i20"> Et, si nous pouvions voir les hommes</p> +<p class="i20"> Les ébauches, les embryons,</p> +<p class="i20"> Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes,</p> +<p class="i20"> Comme, eux et nous, nous frémirions</p> +<p class="i20"> Rencontre inexprimable et sombre!</p> +<p class="i20"> Nous nous regarderions dans l'ombre</p> +<p class="i20"> De monstre à monstre, fils du nombre</p> +<p class="i20"> Et du temps qui s'évanouit;</p> +<p class="i20"> Et, si nos langages funèbres</p> +<p class="i20"> Pouvaient échanger leurs algèbres,</p> +<p class="i20"> Nous dirions: «Qu'êtes-vous, ténèbres?»</p> +<p class="i20"> Ils diraient: «D'où venez-vous, nuit?»</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i14">Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles?</p> +<p class="i14">Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé?</p> +<p class="i14">Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,</p> +<p class="i14">Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé,</p> +<p class="i14">Qui, du noir infini feuilletant les registres,</p> +<p class="i14">Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres;</p> +<p class="i14">Et, penchés sur l'abîme, ont dit: «L'oeil est crevé!»</p> +<br> +<p class="i20"> Tous ces êtres, comme nous-même,</p> +<p class="i20"> S'en vont en pâles tourbillons;</p> +<p class="i20"> La création mêle et sème</p> +<p class="i20"> Leur cendre à de nouveaux sillons;</p> +<p class="i20"> Un vient, un autre le remplace,</p> +<p class="i20"> Et passe sans laisser de trace;</p> +<p class="i20"> Le souffle les crée et les chasse;</p> +<p class="i20"> Le gouffre en proie aux quatre vents,</p> +<p class="i20"> Comme la mer aux vastes lames,</p> +<p class="i20"> Mêle éternellement ses flammes</p> +<p class="i20"> A ce sombre écroulement d'âmes,</p> +<p class="i20"> De fantômes et de vivants!</p> +<br> +<p class="i14">L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être.</p> +<p class="i14">Quelle tempête autour de l'astre radieux!</p> +<p class="i14">Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,</p> +<p class="i14">Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux;</p> +<p class="i14">Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe,</p> +<p class="i14">L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe,</p> +<p class="i14">L'âme verra neiger les astres dans les cieux!</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i20"> Par instant, dans le vague espace,</p> +<p class="i20"> Regarde, enfant! tu vas la voir!</p> +<p class="i20"> Une brusque planète passe;</p> +<p class="i20"> C'est d'abord au loin un point noir;</p> +<p class="i20"> Plus prompte que la trombe folle,</p> +<p class="i20"> Elle vient, court, approche, vole;</p> +<p class="i20"> A peine a lui son auréole,</p> +<p class="i20"> Que déjà, remplissant le ciel,</p> +<p class="i20"> Sa rondeur farouche commence</p> +<p class="i20"> A cacher le gouffre en démence,</p> +<p class="i20"> Et semble ton couvercle immense,</p> +<p class="i20"> O puits du vertige éternel!</p> +<br> +<p class="i14">C'est elle! éclair! voilà sa livide surface</p> +<p class="i14">Avec tous les frissons de ses océans verts!</p> +<p class="i14">Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface,</p> +<p class="i14">Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts,</p> +<p class="i14">Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime...--</p> +<p class="i14">Quel est ce projectile inouï de l'abîme?</p> +<p class="i14">O boulets monstrueux qui sont des univers!</p> +<br> +<p class="i20"> Dans un éloignement nocturne,</p> +<p class="i20"> Roule avec un râle effrayant</p> +<p class="i20"> Quelque épouvantable Saturne</p> +<p class="i20"> Tournant son anneau flamboyant;</p> +<p class="i20"> La braise en pleut comme d'un crible;</p> +<p class="i20"> Jean de Patmos, l'esprit terrible,</p> +<p class="i20"> Vit en songe cet astre horrible</p> +<p class="i20"> Et tomba presque évanoui:</p> +<p class="i20"> Car, rêvant sa noire épopée,</p> +<p class="i20"> Il crut, d'éclairs enveloppée,</p> +<p class="i20"> Voir fuir une roue, échappée</p> +<p class="i20"> Au sombre char d'Adonaï!</p> +<br> +<p class="i14">Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?--</p> +<p class="i14">Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,</p> +<p class="i14">Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,</p> +<p class="i14">Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit;</p> +<p class="i14">Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle,</p> +<p class="i14">Traînant sa chevelure éparse derrière elle,</p> +<p class="i14">Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit.</p> +<br> +<p class="i20"> Quelques-uns de ces globes meurent;</p> +<p class="i20"> Dans le semoun et le mistral</p> +<p class="i20"> Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent;</p> +<p class="i20"> Leur flanc crache un brasier central.</p> +<p class="i20"> Sphères par la neige engourdies,</p> +<p class="i20"> Ils ont d'étranges maladies,</p> +<p class="i20"> Pestes, déluges, incendies,</p> +<p class="i20"> Tremblements profonds et fréquents;</p> +<p class="i20"> Leur propre abîme les consume;</p> +<p class="i20"> Leur haleine flamboie et fume;</p> +<p class="i20"> On entend de loin dans leur brume</p> +<p class="i20"> La toux lugubre des volcans.</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i14">Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,</p> +<p class="i14">Tous portant des vivants et des créations!</p> +<p class="i14">Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes,</p> +<p class="i14">Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,</p> +<p class="i14">Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches</p> +<p class="i14">L'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches,</p> +<p class="i14">Voit plonger tour à tour les constellations!</p> +<br> +<p class="i20"> Quel Zorobabel formidable,</p> +<p class="i20"> Quel Dédale vertigineux,</p> +<p class="i20"> Cieux! a bâti dans l'insondable</p> +<p class="i20"> Tout ce noir chaos lumineux?</p> +<p class="i20"> Soleils, astres aux larges queues,</p> +<p class="i20"> Gouffres! ô millions de lieues!</p> +<p class="i20"> Sombres architectures bleues!</p> +<p class="i20"> Quel bras a fait, créé, produit</p> +<p class="i20"> Ces tours d'or que nuls yeux ne comptent,</p> +<p class="i20"> Ces firmaments qui se confrontent,</p> +<p class="i20"> Ces Babels d'étoiles qui montent</p> +<p class="i20"> Dans ces Babylones de nuit?</p> +<br> +<p class="i14">Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale,</p> +<p class="i14">Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond,</p> +<p class="i14">A tordu ta splendide et sinistre spirale,</p> +<p class="i14">Ciel, où les univers se font et se défont?</p> +<p class="i14">Un double précipice à la fois les réclame.</p> +<p class="i14">«Immensité!» dit l'être. «Éternité!» dit l'âme.</p> +<p class="i14">A jamais! le sans fin roule dans le sans fond.</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i20"> L'inconnu, celui dont maint sage</p> +<p class="i20"> Dans la brume obscure a douté,</p> +<p class="i20"> L'immobile et muet visage,</p> +<p class="i20"> Le voile de l'éternité,</p> +<p class="i20"> A, pour montrer son ombre au crime,</p> +<p class="i20"> Sa flamme au juste magnanime,</p> +<p class="i20"> Jeté pêle-mêle à l'abîme</p> +<p class="i20"> Tous ses masques, noirs ou vermeils;</p> +<p class="i20"> Dans les éthers inaccessibles,</p> +<p class="i20"> Ils flottent, cachés ou visibles;</p> +<p class="i20"> Et ce sont ces masques terribles</p> +<p class="i20"> Que nous appelons les soleils!</p> + +<p class="i14">Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres</p> +<p class="i14">Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra;</p> +<p class="i14">Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,</p> +<p class="i14">Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra!</p> +<p class="i14">Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,</p> +<p class="i14">Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes;</p> +<p class="i14">Alors, la face immense et calme apparaîtra!</p> +<br> +<p class="mid">III</p> +<br> +<p class="i20"> Enfant! l'autre de ces deux mondes,</p> +<p class="i20"> C'est le coeur d'un homme!--parfois,</p> +<p class="i20"> Comme une perle au fond des ondes,</p> +<p class="i20"> Dieu cache une âme au fond des bois.</p> +<br> +<p class="i20"> Dieu cache un homme sous les chênes;</p> +<p class="i20"> Et le sacre en d'austères lieux</p> +<p class="i20"> Avec le silence des plaines,</p> +<p class="i20"> L'ombre des monts, l'azur des cieux!</p> +<br> +<p class="i20"> O ma fille, avec son mystère</p> +<p class="i20"> Le soir envahit pas à pas</p> +<p class="i20"> L'esprit d'un prêtre involontaire,</p> +<p class="i20"> Près de ce feu qui luit là-bas!</p> +<br> +<p class="i20"> Cet homme, dans quelque ruine,</p> +<p class="i20"> Avec la ronce et le lézard,</p> +<p class="i20"> Vit sous la brume et la bruine,</p> +<p class="i20"> Fruit tombé de l'arbre hasard!</p> +<br> +<p class="i20"> Il est devenu presque fauve;</p> +<p class="i20"> Son bâton est son seul appui.</p> +<p class="i20"> En le voyant, l'homme se sauve;</p> +<p class="i20"> La bête seule vient à lui.</p> +<br> +<p class="i20"> Il est l'être crépusculaire.</p> +<p class="i20"> On a peur de l'apercevoir;</p> +<p class="i20"> Pâtre tant que le jour l'éclaire,</p> +<p class="i20"> Fantôme dès que vient le soir.</p> +<br> +<p class="i20"> La faneuse dans la clairière</p> +<p class="i20"> Le voit quand il fait, par moment,</p> +<p class="i20"> Comme une ombre hors de sa bière,</p> +<p class="i20"> Un pas hors de l'isolement.</p> +<br> +<p class="i20"> Son vêtement dans ces décombres,</p> +<p class="i20"> C'est un sac de cendre et de deuil,</p> +<p class="i20"> Linceul troué par les clous sombres</p> +<p class="i20"> De la misère, ce cercueil.</p> +<br> +<p class="i20"> Le pommier lui jette ses pommes;</p> +<p class="i20"> Il vit dans l'ombre enseveli;</p> +<p class="i20"> C'est un pauvre homme loin des hommes,</p> +<p class="i20"> C'est un habitant de l'oubli;</p> +<br> +<p class="i20"> C'est un indigent sous la bure,</p> +<p class="i20"> Un vieux front de la pauvreté,</p> +<p class="i20"> Un haillon dans une masure,</p> +<p class="i20"> Un esprit dans l'immensité!</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i20"> Dans la nature transparente,</p> +<p class="i20"> C'est l'oeil des regards ingénus,</p> +<p class="i20"> Un penseur à l'âme ignorante,</p> +<p class="i20"> Un grave marcheur aux pieds nus!</p> +<br> +<p class="i20"> Oui, c'est un coeur, une prunelle,</p> +<p class="i20"> C'est un souffrant, c'est un songeur,</p> +<p class="i20"> Sur qui la lueur éternelle</p> +<p class="i20"> Fait trembler sa vague rougeur.</p> +<br> +<p class="i20"> Il est là, l'âme aux cieux ravie,</p> +<p class="i20"> Et près d'un branchage enflammé.</p> +<p class="i20"> Pense, lui-même par la vie</p> +<p class="i20"> Tison à demi consumé.</p> +<br> +<p class="i20"> Il est calme en cette ombre épaisse;</p> +<p class="i20"> Il aura bien toujours un peu</p> +<p class="i20"> D'herbe pour que son bétail paisse,</p> +<p class="i20"> De bois pour attiser son feu.</p> +<br> +<p class="i20"> Nos luttes, nos chocs, nos désastres,</p> +<p class="i20"> Il les ignore; il ne veut rien</p> +<p class="i20"> Que, la nuit, le regard des astres,</p> +<p class="i20"> Le jour, le regard de son chien.</p> +<br> +<p class="i20"> Son troupeau gît sur l'herbe unie;</p> +<p class="i20"> Il est là, lui, pasteur, ami,</p> +<p class="i20"> Seul éveillé, comme un génie</p> +<p class="i20"> A côté d'un peuple endormi.</p> +<br> +<p class="i20"> Ses brebis, d'un rien remuées,</p> +<p class="i20"> Ouvrant l'oeil près du feu qui luit,</p> +<p class="i20"> Aperçoivent sous les nuées</p> +<p class="i20"> Sa forme droite dans la nuit;</p> +<br> +<p class="i20"> Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,</p> +<p class="i20"> Dorment dans les bois hasardeux</p> +<p class="i20"> Sous ce grand spectre Providence</p> +<p class="i20"> Qu'ils sentent debout auprès d'eux.</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i20"> Le pâtre songe, solitaire,</p> +<p class="i20"> Pauvre et nu, mangeant son pain bis;</p> +<p class="i20"> Il ne connaît rien de la terre</p> +<p class="i20"> Que ce que broute la brebis.</p> +<br> +<p class="i20"> Pourtant, il sait que l'homme souffre;</p> +<p class="i20"> Mais il sonde l'éther profond.</p> +<p class="i20"> Toute solitude est un gouffre,</p> +<p class="i20"> Toute solitude est un mont.</p> +<br> +<p class="i20"> Dès qu'il est debout sur ce faîte,</p> +<p class="i20"> Le ciel reprend cet étranger;</p> +<p class="i20"> La Judée avait le prophète,</p> +<p class="i20"> La Chaldée avait le berger.</p> +<br> +<p class="i20"> Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre;</p> +<p class="i20"> Et, plus tard, sous le feu divin,</p> +<p class="i20"> Du prophète naquit l'apôtre,</p> +<p class="i20"> Du pâtre naquit le devin.</p> +<br> +<p class="i20"> La foule raillait leur démence;</p> +<p class="i20"> Et l'homme dut, aux jours passés,</p> +<p class="i20"> A ces ignorants la science,</p> +<p class="i20"> La sagesse à ces insensés.</p> +<br> +<p class="i20"> La nuit voyait, témoin austère,</p> +<p class="i20"> Se rencontrer sur les hauteurs,</p> +<p class="i20"> Face à face dans le mystère,</p> +<p class="i20"> Les prophètes et les pasteurs.</p> +<br> +<p class="i20"> --Où marchez-vous, tremblants prophètes?</p> +<p class="i20"> --Où courez-vous, pâtres troublés?</p> +<p class="i20"> Ainsi parlaient ces sombres têtes,</p> +<p class="i20"> Et l'ombre leur criait: Allez!</p> +<br> +<p class="i20"> Aujourd'hui, l'on ne sait plus même</p> +<p class="i20"> Qui monta le plus de degrés</p> +<p class="i20"> Des Zoroastres au front blême</p> +<p class="i20"> Ou des Abrahams effarés.</p> +<br> +<p class="i20"> Et, quand nos yeux, qui les admirent,</p> +<p class="i20"> Veulent mesurer leur chemin,</p> +<p class="i20"> Et savoir quels sont ceux qui mirent</p> +<p class="i20"> Le plus de jour dans l'oeil humain,</p> +<br> +<p class="i20"> Du noir passé perçant les voiles,</p> +<p class="i20"> Notre esprit flotte sans repos</p> +<p class="i20"> Entre tous ces compteurs d'étoiles</p> +<p class="i20"> Et tous ces compteurs de troupeaux.</p> +<br> +<p class="i20"> Dans nos temps, où l'aube enfin dore</p> +<p class="i20"> Les bords du terrestre ravin,</p> +<p class="i20"> Le rêve humain s'approche encore</p> +<p class="i20"> Plus près de l'idéal divin.</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i20"> L'homme que la brume enveloppe,</p> +<p class="i20"> Dans le ciel que Jésus ouvrit,</p> +<p class="i20"> Comme à travers un télescope</p> +<p class="i20"> Regarde à travers son esprit.</p> +<br> +<p class="i20"> L'âme humaine, après le Calvaire,</p> +<p class="i20"> A plus d'ampleur et de rayon;</p> +<p class="i20"> Le grossissement de ce verre</p> +<p class="i20"> Grandit encor la vision.</p> +<br> +<p class="i20"> La solitude vénérable</p> +<p class="i20"> Mène aujourd'hui l'homme sacré</p> +<p class="i20"> Plus avant dans l'impénétrable,</p> +<p class="i20"> Plus loin dans le démesuré.</p> +<br> +<p class="i20"> Oui, si dans l'homme, que le nombre</p> +<p class="i20"> Et le temps trompent tour à tour,</p> +<p class="i20"> La foule dégorge de l'ombre,</p> +<p class="i20"> La solitude fait le jour.</p> +<br> +<p class="i20"> Le désert au ciel nous convie.</p> +<p class="i20"> O seuil de l'azur! l'homme seul,</p> +<p class="i20"> Vivant qui voit hors de la vie,</p> +<p class="i20"> Lève d'avance son linceul.</p> +<br> +<p class="i20"> Il parle aux voix que Dieu fit taire,</p> +<p class="i20"> Mêlant sur son front pastoral</p> +<p class="i20"> Aux lueurs troubles de la terre</p> +<p class="i20"> Le serein rayon sépulcral.</p> +<br> +<p class="i20"> Dans le désert, l'esprit qui pense</p> +<p class="i20"> Subit par degrés sous les cieux</p> +<p class="i20"> La dilatation immense</p> +<p class="i20"> De l'infini mystérieux.</p> +<br> +<p class="i20"> Il plonge au fond. Calme, il savoure</p> +<p class="i20"> Le réel, le vrai, l'élément.</p> +<p class="i20"> Toute la grandeur qui l'entoure</p> +<p class="i20"> Le pénètre confusément.</p> +<br> +<p class="i20"> Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte,</p> +<p class="i20"> Marche, et, grandissant en raison,</p> +<p class="i20"> Croît comme l'herbe aux champs, et monte</p> +<p class="i20"> Comme l'aurore à l'horizon.</p> +<br> +<p class="i20"> Il voit, il adore, il s'effare;</p> +<p class="i20"> Il entend le clairon du ciel,</p> +<p class="i20"> Et l'universelle fanfare</p> +<p class="i20"> Dans le silence universel.</p> +<br> +<p class="i20"> Avec ses fleurs au pur calice,</p> +<p class="i20"> Avec sa mer pleine de deuil,</p> +<p class="i20"> Qui donne un baiser de complice</p> +<p class="i20"> A l'âpre bouche de l'écueil,</p> +<br> +<p class="i20"> Avec sa plaine, vaste bible,</p> +<p class="i20"> Son mont noir, son brouillard fuyant,</p> +<p class="i20"> Regards du visage, invisible,</p> +<p class="i20"> Syllabes du mot flamboyant;</p> +<br> +<p class="i20"> Avec sa paix, avec son trouble,</p> +<p class="i20"> Son bois voilé, son rocher nu,</p> +<p class="i20"> Avec son écho qui redouble</p> +<p class="i20"> Toutes les voix de l'inconnu,</p> +<br> +<p class="i20"> La solitude éclaire, enflamme,</p> +<p class="i20"> Attire l'homme aux grands aimants,</p> +<p class="i20"> Et lentement compose une âme</p> +<p class="i20"> De tous les éblouissements!</p> +<br> +<p class="i20"> L'homme en son sein palpite et vibre,</p> +<p class="i20"> Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,</p> +<p class="i20"> Étrange oiseau d'autant plus libre</p> +<p class="i20"> Que le mystère le tient mieux.</p> +<br> +<p class="i20"> Il sent croître en lui, d'heure en heure,</p> +<p class="i20"> L'humble foi, l'amour recueilli,</p> +<p class="i20"> Et la mémoire antérieure</p> +<p class="i20"> Qui le remplit d'un vaste oubli.</p> +<br> +<p class="i20"> Il a des soifs inassouvies;</p> +<p class="i20"> Dans son passé vertigineux,</p> +<p class="i20"> Il sent revivre d'autres vies;</p> +<p class="i20"> De son âme il compte les noeuds.</p> +<br> +<p class="i20"> Il cherche au fond des sombres dômes</p> +<p class="i20"> Sous quelles formes il a lui;</p> +<p class="i20"> Il entend ses propres fantômes</p> +<p class="i20"> Qui lui parlent derrière lui.</p> +<br> +<p class="i20"> Il sent que l'humaine aventure</p> +<p class="i20"> N'est rien qu'une apparition;</p> +<p class="i20"> Il se dit:--Chaque créature</p> +<p class="i20"> Est toute la création.--</p> +<br> +<p class="i20"> Il se dit:--Mourir, c'est connaître;</p> +<p class="i20"> Nous cherchons l'issue à tâtons.</p> +<p class="i20"> J'étais, je suis, et je dois être.</p> +<p class="i20"> L'ombre est une échelle. Montons.--</p> +<br> +<p class="i20"> Il se dit:--Le vrai, c'est le centre,</p> +<p class="i20"> Le reste est apparence ou bruit.</p> +<p class="i20"> Cherchons le lion, et non l'antre;</p> +<p class="i20"> Allons où l'oeil fixe reluit.--</p> +<br> +<p class="i20"> Il sent plus que l'homme en lui naître;</p> +<p class="i20"> Il sent, jusque dans ses sommeils,</p> +<p class="i20"> Lueur à lueur, dans son être,</p> +<p class="i20"> L'infiltration des soleils.</p> +<br> +<p class="i20"> Ils cessent d'être son problème;</p> +<p class="i20"> Un astre est un voile. Il veut mieux;</p> +<p class="i20"> Il reçoit de leur rayon même</p> +<p class="i20"> Le regard qui va plus loin qu'eux.</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i20"> Pendant que, nous, hommes des villes,</p> +<p class="i20"> Nous croyons prendre un vaste essor</p> +<p class="i20"> Lorsqu'entre en nos prunelles viles</p> +<p class="i20"> Le spectre d'une étoile d'or;</p> +<br> +<p class="i20"> Que, savants dont la vue est basse,</p> +<p class="i20"> Nous nous ruons et nous brûlons</p> +<p class="i20"> Dans le premier astre qui passe,</p> +<p class="i20"> Comme aux lampes les papillons,</p> +<br> +<p class="i20"> Et qu'oubliant le nécessaire,</p> +<p class="i20"> Nous contentant de l'incomplet,</p> +<p class="i20"> Croyant éclairés, ô misère!</p> +<p class="i20"> Ceux qu'éclaire le feu follet,</p> +<br> +<p class="i20"> Prenant pour l'être et pour l'essence</p> +<p class="i20"> Les fantômes du ciel profond,</p> +<p class="i20"> Voulant nous faire une science</p> +<p class="i20"> Avec des formes qui s'en vont,</p> +<br> +<p class="i20"> Ne comprenant, pour nous distraire</p> +<p class="i20"> De la terre, où l'homme est damné,</p> +<p class="i20"> Qu'un autre monde, sombre frère</p> +<p class="i20"> De notre globe infortuné,</p> +<br> +<p class="i20"> Comme l'oiseau né dans la cage,</p> +<p class="i20"> Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit,</p> +<p class="i20"> Ne sait pas trouver le bocage,</p> +<p class="i20"> Et va d'un toit à l'autre toit;</p> +<br> +<p class="i20"> Chercheurs que le néant captive,</p> +<p class="i20"> Qui, dans l'ombre, avons en passant,</p> +<p class="i20"> La curiosité chétive</p> +<p class="i20"> Du ciron pour le ver luisant,</p> +<br> +<p class="i20"> Poussière admirant la poussière,</p> +<p class="i20"> Nous poursuivons obstinément,</p> +<p class="i20"> Grains de cendre, un grain de lumière</p> +<p class="i20"> En fuite dans le firmament!</p> +<br> +<p class="i20"> Pendant que notre âme humble et lasse</p> +<p class="i20"> S'arrête au seuil du ciel béni,</p> +<p class="i20"> Et va becqueter dans l'espace</p> +<p class="i20"> Une miette de l'infini,</p> +<br> +<p class="i20"> Lui, ce berger, ce passant frêle,</p> +<p class="i20"> Ce pauvre gardeur de bétail</p> +<p class="i20"> Que la cathédrale éternelle</p> +<p class="i20"> Abrite sous son noir portail,</p> +<br> +<p class="i20"> Cet homme qui ne sait pas lire,</p> +<p class="i20"> Cet hôte des arbres mouvants,</p> +<p class="i20"> Qui ne connaît pas d'autre lyre</p> +<p class="i20"> Que les grands bois et les grands vents,</p> +<br> +<p class="i20"> Lui, dont l'âme semble étouffée,</p> +<p class="i20"> Il s'envole, et, touchant le but,</p> +<p class="i20"> Boit avec la coupe d'Orphée</p> +<p class="i20"> A la source où Moïse but!</p> +<br> +<p class="i20"> Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,</p> +<p class="i20"> Cet ignorant, cet indigent,</p> +<p class="i20"> Sans docteur, sans maître, sans guide,</p> +<p class="i20"> Fouillant, scrutant, interrogeant</p> +<br> +<p class="i20"> De sa roche où la paix séjourne,</p> +<p class="i20"> Les cieux noirs, les bleus horizons,</p> +<p class="i20"> Double ornière où sans cesse tourne</p> +<p class="i20"> La roue énorme des saisons;</p> +<br> +<p class="i20"> Seul, quand mai vide sa corbeille,</p> +<p class="i20"> Quand octobre emplit son panier;</p> +<p class="i20"> Seul, quand l'hiver à notre oreille</p> +<p class="i20"> Vient siffler, gronder, et nier;</p> +<br> +<p class="i20"> Quand sur notre terre, où se joue</p> +<p class="i20"> Le blanc flocon flottant sans bruit,</p> +<p class="i20"> La mort, spectre vierge, secoue,</p> +<p class="i20"> Ses ailes pâles dans la nuit;</p> +<br> +<p class="i20"> Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres,</p> +<p class="i20"> Nous jetant la neige en rêvant,</p> +<p class="i20"> Ce sombre cygne des ténèbres</p> +<p class="i20"> Laisse tomber sa plume au vent;</p> +<br> +<p class="i20"> Quand la mer tourmente la barque;</p> +<p class="i20"> Quand la plaine est là, ressemblant</p> +<p class="i20"> A la morte dont un drap marque</p> +<p class="i20"> L'obscur profil sinistre et blanc;</p> +<br> +<p class="i20"> Seul sur cet âpre monticule,</p> +<p class="i20"> A l'heure où, sous le ciel dormant,</p> +<p class="i20"> Les Méduses du crépuscule</p> +<p class="i20"> Montrent leur face vaguement;</p> +<br> +<p class="i20"> Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,</p> +<p class="i20"> Quand la terre et l'immensité</p> +<p class="i20"> Se referment comme deux lèvres</p> +<p class="i20"> Après que le psaume est chanté;</p> +<br> +<p class="i20"> Seul, quand renaît le jour sonore,</p> +<p class="i20"> À l'heure où sur le mont lointain</p> +<p class="i20"> Flamboie et frissonne l'aurore,</p> +<p class="i20"> Crête rouge du coq matin;</p> +<br> +<p class="i20"> Seul, toujours seul, l'été, l'automne;</p> +<p class="i20"> Front sans remords et sans effroi</p> +<p class="i20"> À qui le nuage qui tonne</p> +<p class="i20"> Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi!</p> +<br> +<p class="i20"> Oubliant dans ces grandes choses</p> +<p class="i20"> Les trous de ses pauvres habits,</p> +<p class="i20"> Comparant la douceur des roses</p> +<p class="i20"> À la douceur de la brebis,</p> +<br> +<p class="i20"> Sondant l'être, la loi fatale;</p> +<p class="i20"> L'amour, la mort, la fleur, le fruit;</p> +<p class="i20"> Voyant l'auréole idéale</p> +<p class="i20"> Sortir de toute cette nuit,</p> +<br> +<p class="i20"> Il sent, faisant passer le monde</p> +<p class="i20"> Par sa pensée à chaque instant,</p> +<p class="i20"> Dans cette obscurité profonde</p> +<p class="i20"> Son oeil devenir éclatant;</p> +<br> +<p class="i20"> Et, dépassant la créature,</p> +<p class="i20"> Montant toujours, toujours accru,</p> +<p class="i20"> Il regarde tant la nature,</p> +<p class="i20"> Que la nature a disparu!</p> +<br> +<p class="i20"> Car, des effets allant aux causes,</p> +<p class="i20"> L'oeil perce et franchit le miroir,</p> +<p class="i20"> Enfant; et contempler les choses,</p> +<p class="i20"> C'est finir par ne plus les voir.</p> +<br> +<p class="i20"> La matière tombe détruite</p> +<p class="i20"> Devant l'esprit aux yeux de lynx;</p> +<p class="i20"> Voir, c'est rejeter; la poursuite</p> +<p class="i20"> De l'énigme est l'oubli du sphynx.</p> +<br> +<p class="i20"> Il ne voit plus le ver qui rampe,</p> +<p class="i20"> La feuille morte émue au vent,</p> +<p class="i20"> Le pré, la source où l'oiseau trempe</p> +<p class="i20"> Son petit pied rose en buvant;</p> +<br> +<p class="i20"> Ni l'araignée, hydre étoilée,</p> +<p class="i20"> Au centre du mal se tenant,</p> +<p class="i20"> Ni l'abeille, lumière ailée,</p> +<p class="i20"> Ni la fleur, parfum rayonnant;</p> +<br> +<p class="i20"> Ni l'arbre où sur l'écorce dure</p> +<p class="i20"> L'amant grave un chiffre d'un jour,</p> +<p class="i20"> Que les ans font croître à mesure</p> +<p class="i20"> Qu'ils font décroître son amour.</p> +<br> +<p class="i20"> Il ne voit plus la vigne mûre,</p> +<p class="i20"> La ville, large toit fumant,</p> +<p class="i20"> Ni la campagne, ce murmure,</p> +<p class="i20"> Ni la mer, ce rugissement;</p> +<br> +<p class="i20"> Ni l'aube dorant les prairies,</p> +<p class="i20"> Ni le couchant aux longs rayons,</p> +<p class="i20"> Ni tous ces tas de pierreries</p> +<p class="i20"> Qu'on nomme constellations,</p> +<br> +<p class="i20"> Que l'éther de son ombre couvre,</p> +<p class="i20"> Et qu'entrevoit notre oeil terni</p> +<p class="i20"> Quand la nuit curieuse entr'ouvre</p> +<p class="i20"> Le sombre écrin de l'infini;</p> +<br> +<p class="i20"> Il ne voit plus Saturne pâle,</p> +<p class="i20"> Mars écarlate, Arcturus bleu,</p> +<p class="i20"> Sirius, couronne d'opale,</p> +<p class="i20"> Aldebaran, turban de feu;</p> +<br> +<p class="i20"> Ni les mondes, esquifs sans voiles,</p> +<p class="i20"> Ni, dans le grand ciel sans milieu,</p> +<p class="i20"> Toute cette cendre d'étoiles;</p> +<p class="i20"> Il voit l'astre unique; il voit Dieu!</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i20"> Il le regarde, il le contemple;</p> +<p class="i20"> Vision que rien n'interrompt!</p> +<p class="i20"> Il devient tombe, il devient temple;</p> +<p class="i20"> Le mystère flambe à son front.</p> +<br> +<p class="i20"> Oeil serein dans l'ombre ondoyante,</p> +<p class="i20"> Il a conquis, il a compris,</p> +<p class="i20"> Il aime; il est l'âme voyante</p> +<p class="i20"> Parmi nos ténébreux esprits.</p> +<br> +<p class="i20"> Il marche, heureux et plein d'aurore,</p> +<p class="i20"> De plain-pied avec l'élément;</p> +<p class="i20"> Il croit, il accepte. Il ignore</p> +<p class="i20"> Le doute, notre escarpement;</p> +<br> +<p class="i20"> Le doute, qu'entourent les vides,</p> +<p class="i20"> Bord que nul ne peut enjamber,</p> +<p class="i20"> Où nous nous arrêtons stupides,</p> +<p class="i20"> Disant: Avancer, c'est tomber!</p> +<br> +<p class="i20"> Le doute, roche où nos pensées</p> +<p class="i20"> Errent loin du pré qui fleurit,</p> +<p class="i20"> Où vont et viennent, dispersées,</p> +<p class="i20"> Toutes ces chèvres de l'esprit!</p> +<br> +<p class="i20"> Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?»</p> +<p class="i20"> Quand Locke dit: «Quelle est la loi?»</p> +<p class="i20"> Que font à sa splendide extase</p> +<p class="i20"> Ces dialogues de l'effroi?</p> +<br> +<p class="i20"> Qu'importe à cet anachorète</p> +<p class="i20"> De la caverne Vérité,</p> +<p class="i20"> L'homme qui dans l'homme s'arrête,</p> +<p class="i20"> La nuit qui croit à sa clarté?</p> +<br> +<p class="i20"> Que lui fait la philosophie,</p> +<p class="i20"> Calcul, algèbre, orgueil puni,</p> +<p class="i20"> Que sur les cimes pétrifie</p> +<p class="i20"> L'effarement de l'infini!</p> +<br> +<p class="i20"> Lueurs que couvre la fumée!</p> +<p class="i20"> Sciences disant: Que sait-on?</p> +<p class="i20"> Qui, de l'aveugle Ptolémée,</p> +<p class="i20"> Montent au myope Newton!</p> +<br> +<p class="i20"> Que lui font les choses bornées,</p> +<p class="i20"> Grands, petits, couronnes, carcans?</p> +<p class="i20"> L'ombre qui sort des cheminées</p> +<p class="i20"> Vaut l'ombre qui sort des volcans.</p> +<br> +<p class="i20"> Que lui font la larve et la cendre,</p> +<p class="i20"> Et, dans les tourbillons mouvants,</p> +<p class="i20"> Toutes les formes que peut prendre</p> +<p class="i20"> L'obscur nuage des vivants?</p> +<br> +<p class="i20"> Que lui fait l'assurance triste</p> +<p class="i20"> Des créatures dans leurs nuits?</p> +<p class="i20"> La terre s'écriant: J'existe!</p> +<p class="i20"> Le soleil répliquant: Je suis!</p> +<br> +<p class="i20"> Quand le spectre, dans le mystère,</p> +<p class="i20"> S'affirme à l'apparition,</p> +<p class="i20"> Qu'importe à cet oeil solitaire</p> +<p class="i20"> Qui s'éblouit du seul rayon?</p> +<br> +<p class="i20"> Que lui fait l'astre, autel et prêtre</p> +<p class="i20"> De sa propre religion,</p> +<p class="i20"> Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'être</p> +<p class="i20"> Se nomme Gouffre et Légion!</p> +<br> +<p class="i20"> Que lui font, sur son sacré faîte,</p> +<p class="i20"> Les démentis audacieux</p> +<p class="i20"> Que donne aux soleils la comète,</p> +<p class="i20"> Cette hérésiarque des cieux?</p> +<br> +<p class="i20"> Que lui fait le temps, cette brume?</p> +<p class="i20"> L'espace, cette illusion?</p> +<p class="i20"> Que lui fait l'éternelle écume</p> +<p class="i20"> De l'océan Création?</p> +<br> +<p class="i20"> Il boit, hors de l'inabordable,</p> +<p class="i20"> Du surhumain, du sidéral,</p> +<p class="i20"> Les délices du formidable,</p> +<p class="i20"> L'âpre ivresse de l'idéal;</p> +<br> +<p class="i20"> Son être, dont rien ne surnage,</p> +<p class="i20"> S'engloutit dans le gouffre bleu;</p> +<p class="i20"> Il fait ce sublime naufrage;</p> +<p class="i20"> Et, murmurant sans cesse:--Dieu,--</p> +<br> +<p class="i20"> Parmi les feuillages farouches,</p> +<p class="i20"> Il songe, l'âme et l'oeil là-haut,</p> +<p class="i20"> À l'imbécillité des bouches</p> +<p class="i20"> Qui prononcent un autre mot!</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i20"> Il le voit, ce soleil unique,</p> +<p class="i20"> Fécondant, travaillant, créant,</p> +<p class="i20"> Par le rayon qu'il communique</p> +<p class="i20"> Égalant l'atome au géant,</p> +<br> +<p class="i20"> Semant de feux, de souffles, d'ondes,</p> +<p class="i20"> Les tourbillons d'obscurité,</p> +<p class="i20"> Emplissant d'étincelles mondes</p> +<p class="i20"> L'épouvantable immensité,</p> +<br> +<p class="i20"> Remuant, dans l'ombre et les brumes,</p> +<p class="i20"> De sombres forces dans les cieux</p> +<p class="i20"> Qui font comme des bruits d'enclumes</p> +<p class="i20"> Sous des marteaux mystérieux,</p> +<br> +<p class="i20"> Doux pour le nid du rouge-gorge,</p> +<p class="i20"> Terrible aux satans qu'il détruit;</p> +<p class="i20"> Et, comme aux lueurs d'une forge,</p> +<p class="i20"> Un mur s'éclaire dans la nuit,</p> +<br> +<p class="i20"> On distingue en l'ombre où nous sommes,</p> +<p class="i20"> On reconnaît dans ce bas lieu,</p> +<p class="i20"> À sa clarté parmi les hommes,</p> +<p class="i20"> L'âme qui réverbère Dieu!</p> +<br> +<p class="i20"> Et ce pâtre devient auguste;</p> +<p class="i20"> Jusqu'à l'auréole monté,</p> +<p class="i20"> Étant le sage, il est le juste;</p> +<p class="i20"> O ma fille, cette clarté</p> +<br> +<p class="i20"> Soeur du grand flambeau des génies,</p> +<p class="i20"> Faite de tous les rayons purs</p> +<p class="i20"> Et de toutes les harmonies</p> +<p class="i20"> Qui flottent dans tous les azurs,</p> +<br> +<p class="i20"> Plus belle dans une chaumière,</p> +<p class="i20"> Éclairant hier par demain,</p> +<p class="i20"> Cette éblouissante lumière,</p> +<p class="i20"> Cette blancheur du coeur humain</p> +<br> +<p class="i20"> S'appelle en ce monde, où l'honnête</p> +<p class="i20"> Et le vrai des vents est battu,</p> +<p class="i20"> Innocence avant la tempête,</p> +<p class="i20"> Après la tempête vertu!</p> + +<h1> ·</h1> + +<p class="i14">Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme;</p> +<p class="i14">Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme;</p> +<p class="i20"> Sacre l'obscurité,</p> +<p class="i14">Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge,</p> +<p class="i14">Et, dans les profondeurs de son immense songe,</p> +<p class="i20"> T'allume, ô vérité!</p> +<br> +<p class="i14">Elle emplit l'ignorant de la science énorme;</p> +<p class="i14">Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme,</p> +<p class="i20"> Ce que le chêne sent,</p> +<p class="i14">Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme,</p> +<p class="i14">Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublime</p> +<p class="i20"> D'un pâtre frémissant.</p> +<br> +<p class="i14">L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile.</p> +<p class="i14">Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,</p> +<p class="i20"> Un mage; et, par moments,</p> +<p class="i14">Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,</p> +<p class="i14">Apparaît couronné d'une tiare d'astres,</p> +<p class="i20"> Vêtu de flamboiements!</p> +<br> +<p class="i14">Il ne se doute pas de cette grandeur sombre:</p> +<p class="i14">Assis près de son feu que la broussaille encombre,</p> +<p class="i20"> Devant l'être béant,</p> +<p class="i14">Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie,</p> +<p class="i14">Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,</p> +<p class="i20"> Son gouffre de néant.</p> +<br> +<p class="i14">Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.</p> +<p class="i14">Il parle à la nuée, errant à l'aventure,</p> +<p class="i20"> Dans l'azur émigrant;</p> +<p class="i14">Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!»</p> +<p class="i14">Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite,</p> +<p class="i20"> Mais que ton vol est grand!»</p> +<br> +<p class="i14">Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages,</p> +<p class="i14">Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,</p> +<p class="i20"> Et les pauvres chevaux</p> +<p class="i14">Que le laboureur bat et fouette avec colère,</p> +<p class="i14">Sans songer que le vent va le rendre à son frère</p> +<p class="i20"> Le marin sur les flots;</p> +<br> +<p class="i14">Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,</p> +<p class="i14">Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large,</p> +<p class="i20"> Et hâtant leur retour,</p> +<p class="i14">Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,</p> +<p class="i14">La bénédiction qu'il a puisée à l'urne</p> +<p class="i20"> De l'insondable amour!</p> +<br> +<p class="i14">Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline,</p> +<p class="i14">Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline,</p> +<p class="i20"> Doux rêveur bienfaisant,</p> +<p class="i14">Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,</p> +<p class="i14">Et l'herbe et le rocher de la majesté douce</p> +<p class="i20"> De son coeur innocent,</p> +<br> +<p class="i14">S'il passe par hasard, près de sa paix féconde,</p> +<p class="i14">Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde</p> +<p class="i20"> Révolté devant eux,</p> +<p class="i14">Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,</p> +<p class="i14">La terre de granit et le ciel de ténèbres,</p> +<p class="i20"> L'homme ingrat, Dieu douteux;</p> +<br> +<p class="i14">Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,</p> +<p class="i14">Et dont l'obscurité rend la lueur visible,</p> +<p class="i20"> Homme heureux sans effort,</p> +<p class="i14">Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde,</p> +<p class="i14">Va lui jeter soudain quelque clarté profonde</p> +<p class="i20"> Qui lui montre le port!</p> +<br> +<p class="i14">Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,</p> +<p class="i14">Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre</p> +<p class="i20"> Entre le ciel et l'eau;</p> +<p class="i14">Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,</p> +<p class="i14">Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,</p> +<p class="i20"> Il sauve un grand vaisseau!</p> +<br> +<p class="mid">IV</p> +<br> +<p class="i14">Et je repris, montrant à l'enfant adorée</p> +<p class="i14">L'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée:</p> +<br> +<p class="i14">De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombrit</p> +<p class="i14">L'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit,</p> +<p class="i20"> C'est l'infini que notre oeil sonde;</p> +<p class="i14">Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit!</p> +<p class="i14">C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit;</p> +<p class="i20"> Une âme est plus grande qu'un monde.</p> +<br> +<p class="i14">Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé,</p> +<p class="i14">Et cet astre, splendeur du plafond constellé</p> +<p class="i20"> Que l'éclair et la foudre gardent,</p> +<p class="i14">Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit,</p> +<p class="i14">Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,</p> +<p class="i20"> Dans l'immensité se regardent.</p> +<br> +<p class="i14">Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des bois</p> +<p class="i14">Toute l'énormité de l'abîme à la fois,</p> +<p class="i20"> Les baisers de l'azur superbe,</p> +<p class="i14">Et l'éblouissement des visions d'Endor;</p> +<p class="i14">Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'or</p> +<p class="i20"> Le frémissement du brin d'herbe.</p> +<br> +<p class="i14">Le feu de pâtre dit:--La mère pleure, hélas!</p> +<p class="i14">L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las;</p> +<p class="i20"> Tout est noir; la montée est rude;</p> +<p class="i14">Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau;</p> +<p class="i14">L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.</p> +<p class="i20"> L'étoile répond: Certitude!</p> +<br> +<p class="i14">De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel,</p> +<p class="i14">L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel;</p> +<p class="i20"> Dieu les prend, et joint leur lumière,</p> +<p class="i14">Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt,</p> +<p class="i14">Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut</p> +<p class="i20"> Les deux ailes de la prière.</p> +<br> +<p class="i40">Ingouville, août 1839.</p> +</div></div> +<br> + + +<p>FIN DU TOME PREMIER.</p> + +<br><br><br> + +<h2>TABLE<br> +DU TOME PREMIER <br> +1830-1843.</h2> +<br><br> +<pre> +<a href="#pref">PRÉFACE</a> 1 +<a href="#un_jour">Un jour</a>, je vis debout au bord des flots mouvants 5 + +LIVRE PREMIER. + +AURORE + + <a href="#aI">I</a> À MA FILLE 9 + <a href="#aII">II</a> Le poëte s'en va dans les champs 13 + <a href="#aIII">III</a> MES DEUX FILLES 15 + <a href="#aIV">IV</a> Le firmament est plein de la vaste clarté 17 + <a href="#aV">V</a> A ANDRÉ CHÉNIER 21 + <a href="#aVI">VI</a> LA VIE AUX CHAMPS 23 + <a href="#aVII">VII</a> RÉPONSE À UN ACTE D'ACCUSATION 29 + <a href="#aVIII">VIII</a> SUITE 39 + <a href="#aIX">IX</a> Le poëme éploré se lamente 45 + <a href="#aX">X</a> A MADAME D. G. DE G. 49 + <a href="#aXI">XI</a> LISE 51 + <a href="#aXII">XII</a> VERE NOVO 55 + <a href="#aXIII">XIII</a> A PROPOS D'HORACE 57 + <a href="#aXIV">XIV</a> A GRANVILLE, EN 1836 67 + <a href="#aXV">XV</a> LA COCCINELLE. 73 + <a href="#aXVI">XVI</a> VERS 1820 75 + <a href="#aXVII">XVII</a> A M. FROMENT MEURICE 77 + <a href="#aXVIII">XVIII</a> LES OISEAUX 81 + <a href="#aXIX">XIX</a> VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS 85 + <a href="#aXX">XX</a> A UN POÈTE AVEUGLE 89 + <a href="#aXXI">XXI</a> Elle était déchaussée, elle était décoiffée 91 + <a href="#aXXII">XXII</a> LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE 93 + <a href="#aXXIII">XXIII</a> L'ENFANCE 99 + <a href="#aXXIV">XXIV</a> Heureux l'homme occupé de l'éternel destin 101 + <a href="#aXXV">XXV</a> UNITÉ 103 + <a href="#aXXVI">XXVI</a> QUELQUES MOTS À UN AUTRE 105 + <a href="#aXXVII">XXVII</a> Oui, je suis le rêveur 113 +<a href="#aXXVIII">XXVIII</a> Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur 117 + <a href="#aXXIX">XXIX</a> HALTE EN MARCHANT 119 + +LIVRE DEUXIÈME. + +L'AME EN FLEUR. + + <a href="#bI">I</a> PREMIER MAI 125 + <a href="#bII">II</a> Mes vers fuiraient, doux et frêles 127 + <a href="#bIII">III</a> LE ROUET D'OMPHALE 129 + <a href="#bIV">IV</a> CHANSON 131 + <a href="#bV">V</a> HIER AU SOIR 133 + <a href="#bVI">VI</a> LETTRE 135 + <a href="#bVII">VII</a> Nous allions au verger cueillir des bigarreaux 139 + <a href="#bVIII">VIII</a> Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux 141 + <a href="#bIX">IX</a> EN ÉCOUTANT LES OISEAUX 143 + <a href="#bX">X</a> Mon bras pressait sa taille 145 + <a href="#bXI">XI</a> Les femmes sont sur la terre 147 + <a href="#bXII">XII</a> ÉGLOGUE 149 + <a href="#bXIII">XIII</a> Viens! 151 + <a href="#bXIV">XIV</a> BILLET DU MATIN 153 + <a href="#bXV">XV</a> PAROLES DANS L'OMBRE 155 + <a href="#bXVI">XVI</a> L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours 157 + <a href="#bXVII">XVII</a> SOUS LES ARBRES 159 + <a href="#bXVIII">XVIII</a> Je sais bien qu'il est d'usage 161 + <a href="#bXIX">XIX</a> N'ENVIONS RIEN 165 + <a href="#bXX">XX</a> IL FAIT FROID 169 + <a href="#bXXI">XXI</a> Il lui disait 173 + <a href="#bXXII">XXII</a> Aimons toujours! 175 + <a href="#bXXIII">XXIII</a> APRÈS L'HIVER 179 + <a href="#bXXIV">XXIV</a> Que le sort, quel qu'il soit 183 + <a href="#bXXV">XXV</a> Je respire où tu palpites 185 + <a href="#bXXVI">XXVI</a> CRÉPUSCULE 189 + <a href="#bXXVII">XXVII</a> LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL 191 +<a href="#bXXVIII">XXVIII</a> UN SOIR QUE JE REGARDAIS LE CIEL 195 + +LIVRE TROISIÈME. + +LES LUTTES ET LES RÊVES. + + <a href="#cI">I</a> ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA 201 + <a href="#cII">II</a> MELANCHOLIA 203 + <a href="#cIII">III</a> SATURNE 217 + <a href="#cIV">IV</a> ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX 225 + <a href="#cV">V</a> QUIA PULVIS ES 227 + <a href="#cVI">VI</a> LA SOURCE 229 + <a href="#cVII">VII</a> LA STATUE 231 + <a href="#cVIII">VIII</a> Je lisais 235 + <a href="#cIX">IX</a> Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans 239 + <a href="#cX">X</a> AMOUR 241 + <a href="#cXI">XI</a> ? 245 + <a href="#cXII">XII</a> EXPLICATION 247 + <a href="#cXIII">XIII</a> LA CHOUETTE 251 + <a href="#cXIV">XIV</a> A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT 257 + <a href="#cXV">XV</a> ÉPITAPHE 261 + <a href="#cXVI">XVI</a> LE MAÎTRE D'ÉTUDES 263 + <a href="#cXVII">XVII</a> CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS 269 + <a href="#cXVIII">XVIII</a> INTÉRIEUR 273 + <a href="#cXIX">XIX</a> BARAQUES DE LA FOIRE 275 + <a href="#cXX">XX</a> INSOMNIE 277 + <a href="#cXXI">XXI</a> ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE 281 + <a href="#cXXII">XXII</a> La clarté du dehors ne distrait pas mon âme 283 + <a href="#cXXIII">XXIII</a> LE REVENANT 287 + <a href="#cXXIV">XXIV</a> AUX ARBRES 293 + <a href="#cXXV">XXV</a> L'enfant voyant l'aïeule à filer occupée 297 + <a href="#cXXVI">XXVI</a> JOIES DU SOIR 299 + <a href="#cXXVII">XXVII</a> J'aime l'araignée 303 +<a href="#cXXVIII">XXVIII</a> LE POÈTE 305 + <a href="#cXXIX">XXIX</a> LA NATURE 307 + <a href="#cXXX">XXX</a> MAGNITUDO PARVI 311 +<br><br><br> +</pre> + + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 *** + +***** This file should be named 29843-h.htm or 29843-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/8/4/29843/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. + + +</pre> + +</body> + +</html> + + + + + diff --git a/LICENSE.txt b/LICENSE.txt new file mode 100644 index 0000000..6312041 --- /dev/null +++ b/LICENSE.txt @@ -0,0 +1,11 @@ +This eBook, including all associated images, markup, improvements, +metadata, and any other content or labor, has been confirmed to be +in the PUBLIC DOMAIN IN THE UNITED STATES. + +Procedures for determining public domain status are described in +the "Copyright How-To" at https://www.gutenberg.org. + +No investigation has been made concerning possible copyrights in +jurisdictions other than the United States. 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