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+The Project Gutenberg EBook of Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Les contemplations, v 1-2
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: August 29, 2009 [EBook #29843]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 ***
+
+
+
+
+Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the
+Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+(This file was produced from images generously made
+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
+
+
+
+
+
+
+
+LES
+CONTEMPLATIONS
+
+PAR
+
+VICTOR HUGO
+
+
+I
+
+AUTREFOIS.--1830-1843
+
+Cinquième Édition
+
+
+COLLECTION HETZEL
+
+PARIS
+LIBRAIRIE L. HACHETTE ET Cie
+RUE PIERRE-SARRAZIN, 14
+
+1858
+
+
+Tous droits réservés
+
+
+
+
+Si un auteur pouvait avoir quelque droit d'influer sur la disposition
+d'esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l'auteur des
+_Contemplations_ se bornerait à dire ceci: Ce livre doit être lu comme
+on lirait le livre d'un mort.
+
+Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. _Grande mortalis ævi
+spatium_. L'auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui.
+La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les
+souffrances, l'a déposé dans son coeur. Ceux qui s'y pencheront
+retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui
+s'est lentement amassée là, au fond d'une âme.
+
+Qu'est-ce que les _Contemplations_? C'est ce qu'on pourrait appeler, si
+le mot n'avait quelque prétention, _les Mémoires d'une âme_.
+
+Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes
+les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut
+contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à
+soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C'est l'existence humaine
+sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil;
+c'est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la
+jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le désespoir, et qui s'arrête
+éperdu «au bord de l'infini». Cela commence par un sourire, continue par
+un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abîme.
+
+Une destinée est écrite là jour à jour.
+
+Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi.
+Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la
+vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée
+est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint
+quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur
+crie-t-on. Hélas! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous.
+Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insensé, qui crois que je ne suis pas
+toi!
+
+Ce livre contient, nous le répétons, autant l'individualité du lecteur
+que celle de l'auteur. _Homo sum_. Traverser le tumulte, la rumeur, le
+rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence; se
+reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu; commencer à Foule et
+finir à Solitude, n'est-ce pas, les proportions individuelles réservées,
+l'histoire de tous?
+
+On ne s'étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes
+s'assombrir pour arriver, cependant, à l'azur d'une vie meilleure. La
+joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page à page dans le
+tome premier, qui est l'espérance, et disparaît dans le tome second, qui
+est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l'unique: la mort; la perte des êtres
+chers.
+
+Nous venons de le dire, c'est une âme qui se raconte dans ces deux
+volumes: _Autrefois, Aujourd'hui_. Un abîme les sépare, le tombeau.
+
+V. H.
+
+Guernesey, mars 1856.
+
+
+
+
+LES
+CONTEMPLATIONS
+
+
+Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants,
+ Passer, gonflant ses voiles,
+Un rapide navire enveloppé de vents,
+ De vagues et d'étoiles;
+
+Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux
+ Que l'autre abîme touche,
+Me parler à l'oreille une voix dont mes yeux
+ Ne voyaient pas la bouche:
+
+«Poëte, tu fais bien! Poëte au triste front,
+ Tu rêves près des ondes,
+Et tu tires des mers bien des choses qui sont
+ Sous les vagues profondes!
+
+La mer, c'est le Seigneur, que, misère ou bonheur,
+ Tout destin montre et nomme;
+Le vent, c'est le Seigneur; l'astre, c'est le Seigneur;
+ Le navire, c'est l'homme.»
+
+Juin 1839.
+
+
+
+
+LIVRE PREMIER
+
+AURORE
+
+
+
+
+I
+
+À MA FILLE
+
+
+O mon enfant, tu vois, je me soumets.
+Fais comme moi: vis du monde éloignée;
+Heureuse? non; triomphante? jamais.
+ --Résignée!--
+
+Sois bonne et douce, et lève un front pieux.
+Comme le jour dans les cieux met sa flamme,
+Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux
+ Mets ton âme!
+
+Nul n'est heureux et nul n'est triomphant.
+L'heure est pour tous une chose incomplète;
+L'heure est une ombre, et notre vie, enfant,
+ En est faite.
+
+Oui, de leur sort tous les hommes sont las.
+Pour être heureux, à tous,--destin morose!--
+Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas!
+ Peu de chose.
+
+Ce peu de chose est ce que, pour sa part,
+Dans l'univers chacun cherche et désire:
+Un mot, un nom, un peu d'or, un regard,
+ Un sourire!
+
+La gaîté manque au grand roi sans amours;
+La goutte d'eau manque au désert immense.
+L'homme est un puits où le vide toujours
+ Recommence.
+
+Vois ces penseurs que nous divinisons,
+Vois ces héros dont les fronts nous dominent,
+Noms dont toujours nos sombres horizons
+ S'illuminent!
+
+Après avoir, comme fait un flambeau,
+Ébloui tout de leurs rayons sans nombre,
+Ils sont allés chercher dans le tombeau
+ Un peu d'ombre.
+
+Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs,
+Prend en pitié nos jours vains et sonores.
+Chaque matin, il baigne de ses pleurs
+ Nos aurores.
+
+Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas,
+Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes;
+Une loi sort des choses d'ici-bas,
+ Et des hommes!
+
+Cette loi sainte, il faut s'y conformer.
+Et la voici, toute âme y peut atteindre:
+Ne rien haïr, mon enfant; tout aimer,
+ Ou tout plaindre!
+
+Paris, octobre 1842.
+
+
+
+
+II
+
+
+Le poëte s'en va dans les champs; il admire,
+Il adore, il écoute en lui-même une lyre;
+Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs,
+Celles qui des rubis font pâlir les couleurs,
+Celles qui des paons même éclipseraient les queues,
+Les petites fleurs d'or, les petites fleurs bleues,
+Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets,
+De petits airs penchés ou de grands airs coquets,
+Et, familièrement, car cela sied aux belles:
+«Tiens! c'est notre amoureux qui passe!» disent-elles.
+Et, pleins de jour et d'ombre et de confuses voix,
+Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois,
+Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables,
+Les saules tout ridés, les chênes vénérables,
+L'orme au branchage noir, de mousse appesanti,
+Comme les ulémas quand paraît le muphti,
+Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre
+Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre,
+Contemplent de son front la sereine lueur,
+Et murmurent tout bas: C'est lui! c'est le rêveur!
+
+Les Roches, juin 1831.
+
+
+
+
+III
+
+MES DEUX FILLES
+
+
+Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe,
+L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe,
+Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur!
+Voyez, la grande soeur et la petite soeur
+Sont assises au seuil du jardin, et sur elles
+Un bouquet d'oeillets blancs aux longues tiges frêles,
+Dans une urne de marbre agité par le vent,
+Se penche, et les regarde, immobile et vivant,
+Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase,
+Un vol de papillons arrêté dans l'extase.
+
+La Terrasse, près Enghien, juin 1842.
+
+
+
+
+IV
+
+
+Le firmament est plein de la vaste clarté;
+Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté.
+Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure;
+Le champ sera fécond, la vigne sera mûre;
+Tout regorge de sève et de vie et de bruit,
+De rameaux verts, d'azur frissonnant, d'eau qui luit,
+Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle.
+Qu'a donc le papillon? qu'a donc la sauterelle?
+La sauterelle a l'herbe, et le papillon l'air;
+Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair.
+Un refrain joyeux sort de la nature entière;
+Chanson qui doucement monte et devient prière.
+Le poussin court, l'enfant joue et danse, l'agneau
+Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau,
+Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage;
+Le vent lit à quelqu'un d'invisible un passage
+Du poëme inouï de la création;
+L'oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon;
+Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle;
+Les nids ont chaud; l'azur trouve la terre belle,
+Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants;
+Ici l'automne, ici l'été; là le printemps.
+O coteaux! ô sillons! souffles, soupirs, haleines!
+L'hosanna des forêts, des fleuves et des plaines,
+S'élève gravement vers Dieu, père du jour;
+Et toutes les blancheurs sont des strophes d'amour;
+Le cygne dit: Lumière! et le lys dit: Clémence!
+Le ciel s'ouvre à ce chant comme une oreille immense.
+Le soir vient; et le globe à son tour s'éblouit,
+Devient un oeil énorme et regarde la nuit;
+Il savoure, éperdu, l'immensité sacrée,
+La contemplation du splendide empyrée,
+Les nuages de crêpe et d'argent, le zénith,
+Qui, formidable, brille et flambloie et bénit,
+Les constellations, ces hydres étoilées,
+Les effluves du sombre et du profond, mêlées
+À vos effusions, astres de diamant,
+Et toute l'ombre avec tout le rayonnement!
+L'infini tout entier d'extase se soulève.
+Et, pendant ce temps-là, Satan, l'envieux, rêve.
+
+La Terrasse, avril 1840.
+
+
+
+
+V
+
+À ANDRÉ CHÉNIER
+
+
+Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier,
+Prendre à la prose un peu de son air familier.
+André, c'est vrai, je ris quelquefois sur la lyre.
+Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire
+Dans le livre effrayant des forêts et des eaux,
+J'habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux,
+Où des pleurs souriaient dans l'oeil bleu des pervenches;
+Un jour que je songeais seul au milieu des branches,
+Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois
+M'a dit: «Il faut marcher à terre quelquefois.
+«La nature est un peu moqueuse autour des hommes;
+O poëte, tes chants, ou ce qu'ainsi tu nommes,
+Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais.
+Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets.
+L'azur luit, quand parfois la gaîté le déchire;
+L'Olympe reste grand en éclatant de rire;
+Ne crois pas que l'esprit du poëte descend
+Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant.
+Ce n'est pas un pleureur que le vent en démence;
+Le flot profond n'est pas un chanteur de romance;
+Et la nature, au fond des siècles et des nuits,
+Accouplant Rabelais à Dante plein d'ennuis,
+Et l'Ugolin sinistre au Grandgousier difforme,
+Près de l'immense deuil montre le rire énorme.»
+
+ Les Roches, juillet 1830.
+
+
+
+
+VI
+
+LA VIE AUX CHAMPS
+
+
+Le soir, à la campagne, on sort, on se promène,
+Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine;
+Moi, je vais devant moi; le poëte en tout lieu
+Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu.
+Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute.
+Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route,
+J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit;
+Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit.
+Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe,
+Volume où vit une âme et que scelle la tombe,
+J'y lis.
+ Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé,
+Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai.
+On prend le frais, au fond du jardin, en famille.
+Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille;
+N'importe: je m'assieds, et je ne sais pourquoi
+Tous les petits enfants viennent autour de moi.
+Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent.
+C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent
+Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons
+Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons.
+Ils savent que je suis un homme qui les aime,
+Un être auprès duquel on peut jouer, et même
+Crier, faire du bruit, parler à haute voix;
+Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois,
+Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste,
+Je leur souris encor, bien que je sois plus triste;
+Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais
+Me fâcher; qu'on s'amuse avec moi; que je fais
+Des choses en carton, des dessins à la plume;
+Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume,
+Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit;
+Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit.
+Aussi, dès qu'on m'a vu: «Le voilà!» tous accourent.
+Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent
+Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel,
+Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel!
+
+Les petits--quand on est petit, on est très-brave--
+Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave;
+Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris,
+Des albums, des crayons qui viennent de Paris;
+On me consulte, on a cent choses à me dire,
+On parle, on cause, on rit surtout;--j'aime le rire,
+Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs,
+Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et coeurs,
+Qui montre en même temps des âmes et des perles.--
+
+J'admire les crayons, l'album, les nids de merles;
+Et quelquefois on dit quand j'ai bien admiré:
+«Il est du même avis que monsieur le curé.»
+Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise,
+Ils font soudain, les grands s'appuyant à ma chaise,
+Et les petits toujours groupés sur mes genoux,
+Un silence, et cela veut dire: «Parle-nous.»
+
+Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment
+Ou l'idée ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment
+Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt
+Le ciel, Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit.
+Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute. Je dis comme
+Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme,
+Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché.
+Je dis: Donnez l'aumône au pauvre humble et penché;
+Recevez doucement la leçon ou le blâme.
+Donner et recevoir, c'est faire vivre l'âme!
+Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs,
+Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs,
+Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires,
+Il faut que la bonté soit au fond de nos rires;
+Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité
+Peut tout chasser d'une âme, excepté la bonté;
+Et qu'ainsi les méchants, dans leur haine profonde,
+Ont tort d'accuser Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde
+N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant,
+De dire que c'est toi qui l'as rendu méchant;
+Car le méchant, Seigneur, ne t'est pas nécessaire!
+
+Je leur raconte aussi l'histoire; la misère
+Du peuple juif, maudit qu'il faut enfin bénir;
+La Grèce, rayonnant jusque dans l'avenir;
+Rome; l'antique Égypte et ses plaines sans ombre,
+Et tout ce qu'on y voit de sinistre et de sombre.
+Lieux effrayants! tout meurt; le bruit humain finit.
+Tous ces démons taillés dans des blocs de granit,
+Olympe monstrueux des époques obscures,
+Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures,
+Sont assis au désert depuis quatre mille ans;
+Autour d'eux le vent souffle, et les sables brûlants
+Montent comme une mer d'où sort leur tête énorme;
+La pierre mutilée a gardé quelque forme
+De statue ou de spectre, et rappelle d'abord
+Les plis que fait un drap sur la face d'un mort;
+On y distingue encor le front, le nez, la bouche,
+Les yeux, je ne sais quoi d'horrible et de farouche
+Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux.
+Le voyageur de nuit, qui passe à côté d'eux,
+S'épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles,
+Des géants enchaînés et muets sous des voiles.
+
+ La Terrasse, août 1840.
+
+
+
+
+VII
+
+RÉPONSE
+À UN ACTE D'ACCUSATION
+
+
+Donc, c'est moi qui suis l'ogre et le bouc émissaire.
+Dans ce chaos du siècle où votre coeur se serre,
+J'ai foulé le bon goût et l'ancien vers françois
+Sous mes pieds, et, hideux, j'ai dit à l'ombre: «Sois!»
+Et l'ombre fut.--Voilà votre réquisitoire.
+Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire,
+Toute cette clarté s'est éteinte, et je suis
+Le responsable, et j'ai vidé l'urne des nuits.
+De la chute de tout je suis la pioche inepte;
+C'est votre point de vue. Eh bien, soit, je l'accepte;
+C'est moi que votre prose en colère a choisi;
+Vous me criez: Racca; moi, je vous dis: Merci!
+Cette marche du temps, qui ne sort d'une église
+Que pour entrer dans l'autre, et qui se civilise;
+Ces grandes questions d'art et de liberté,
+Voyons-les, j'y consens, par le moindre côté,
+Et par le petit bout de la lorgnette. En somme,
+J'en conviens, oui, je suis cet abominable homme;
+Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis,
+D'autres crimes encor que vous avez omis,
+Avoir un peu touché les questions obscures,
+Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures,
+De la vieille ânerie insulté les vieux bâts,
+Secoué le passé du haut jusques en bas,
+Et saccagé le fond tout autant que la forme,
+Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme,
+Je suis le démagogue horrible et débordé.
+Et le dévastateur du vieil A B C D;
+Causons.
+ Quand je sortis du collège, du thème,
+Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême
+Et grave, au front penchant, aux membres appauvris;
+Quand, tâchant de comprendre et dé juger, j'ouvris
+Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome,
+Peuple et noblesse, était l'image du royaume;
+La poésie était la monarchie; un mot
+Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud;
+Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre,
+Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre
+Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf;
+La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf;
+Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes;
+Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes,
+Les Méropes, ayant le décorum pour loi,
+Et montant à Versailles aux carrosses du roi;
+Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires,
+Habitant les patois; quelques-uns aux galères
+Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas,
+Déchirés en haillons dans les halles; sans bas,
+Sans perruque; créés pour la prose et la farce;
+Populace du style au fond de l'ombre éparse;
+Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef
+Dans le bagne Lexique avait marqués d'une F;
+N'exprimant que la vie abjecte et familière,
+Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière.
+Racine regardait ces marauds de travers;
+Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers,
+Il le gardait, trop grand pour dire: Qu'il s'en aille;
+Et Voltaire criait: Corneille s'encanaille!
+Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi.
+Alors, brigand, je vins; je m'écriai: Pourquoi
+Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière?
+Et sur l'Académie, aïeule et douairière,
+Cachant sous ses jupons les tropes effarés,
+Et sur les bataillons d'alexandrins carrés,
+Je fis souffler un vent révolutionnaire.
+Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.
+Plus de mot sénateur! plus de mot roturier!
+Je fis une tempête au fond de l'encrier,
+Et je mêlai, parmi les ombres débordées,
+Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées;
+Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur
+Ne puisse se poser, tout humide d'azur!
+Discours affreux!--Syllepse, hypallage, litote,
+Frémirent; je montai sur la borne Aristote,
+Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.
+Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,
+Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces,
+N'étaient que des toutous auprès de mes audaces;
+Je bondis hors du cercle et brisai le compas.
+Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas?
+Guichardin a nommé le Borgia! Tacite
+Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite,
+J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier
+D'épithètes; dans l'herbe, à l'ombre du hallier,
+Je fis fraterniser la vache et la génisse,
+L'une étant Margoton et l'autre Bérénice.
+Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra;
+Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira;
+Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole;
+L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole;
+Jean, l'ânier, épousa la bergère Myrtil.
+On entendit un roi dire: «Quelle heure est-il?»
+Je massacrai l'albâtre, et la neige, et l'ivoire,
+Je retirai le jais de la prunelle noire,
+Et j'osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement.
+Je violai du vers le cadavre fumant;
+J'y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate
+Du siége de Cyzique eût pu citer la date.
+Jours d'effroi! les Laïs devinrent des catins.
+Force mots, par Restaut peignés tous les matins,
+Et de Louis-Quatorze ayant gardé l'allure,
+Portaient encor perruque; à cette chevelure
+La Révolution, du haut de son beffroi,
+Cria: «Transforme-toi! c'est l'heure. Remplis-toi
+De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière!»
+Et la perruque alors rugit, et fut crinière.
+Liberté! c'est ainsi qu'en nos rébellions,
+Avec des épagneuls nous fîmes des lions,
+Et que, sous l'ouragan maudit que nous soufflâmes,
+Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes.
+J'affichai sur Lhomond des proclamations.
+On y lisait: «Il faut que nous en finissions!
+Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes
+À la pensée humaine ils ont mis les poucettes.
+Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons!
+Voyez où l'on en est: la strophe a des bâillons!
+«L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule.
+Sur le Racine mort le Campistron pullule!»
+Boileau grinça des dents; je lui dis: Ci-devant,
+Silence! et je criai dans la foudre et le vent:
+Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe!
+Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe,
+On vit trembler l'athos, l'ithos et le pathos.
+Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos,
+Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue,
+Des ondes du Permesse emplirent leur seringue.
+La syllabe, enjambant la loi qui la tria,
+Le substantif manant, le verbe paria,
+Accoururent. On but l'horreur jusqu'à la lie.
+On les vit déterrer le songe d'Athalie;
+Ils jetèrent au vent les cendres du récit
+De Théramène; et l'astre Institut s'obscurcit.
+Oui, de l'ancien régime ils ont fait tables rases,
+Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases,
+Quand j'ai vu par la strophe écumante et disant
+Les choses dans un style énorme et rugissant,
+L'Art poétique pris au collet dans la rue,
+Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue,
+Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit,
+La lettre aristocrate à la lanterne esprit.
+Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre!
+J'ai, contre le mot noble à la longue rapière,
+Insurgé le vocable ignoble, son valet,
+Et j'ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet.
+
+Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes.
+J'ai pris et démoli la bastille des rimes.
+J'ai fait plus: j'ai brisé tous les carcans de fer
+Qui liaient le mot peuple, et tiré de l'enfer
+Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales;
+J'ai de la périphrase écrasé les spirales,
+Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel
+L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel;
+Et je n'ignorais pas que la main courroucée
+Qui délivre le mot, délivre la pensée.
+
+L'unité, des efforts de l'homme est l'attribut.
+Tout est la même flèche et frappe au même but.
+
+Donc, j'en conviens, voilà, déduits en style honnête,
+Plusieurs de mes forfaits, et j'apporte ma tête.
+Vous devez être vieux, par conséquent, papa,
+Pour la dixième fois j'en fais meâ culpâ.
+Oui, si Beauzée est dieu, c'est vrai, je suis athée.
+La langue était en ordre, auguste, époussetée,
+Fleur-de-lys d'or, Tristan et Boileau, plafond bleu,
+Les quarante fauteuils et le trône au milieu;
+Je l'ai troublée, et j'ai, dans ce salon illustre,
+Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre,
+N'était que caporal: je l'ai fait colonel;
+J'ai fait un jacobin du pronom personnel;
+Du participe, esclave à la tête blanchie,
+Une hyène, et du verbe une hydre d'anarchie.
+Vous tenez le _reum consitentem_. Tonnez!
+J'ai dit à la narine: Eh mais! tu n'es qu'un nez!
+J'ai dit au long fruit d'or: Mais tu n'es qu'une poire!
+J'ai dit à Vaugelas: Tu n'es qu'une mâchoire!
+J'ai dit aux mots: Soyez république! soyez
+La fourmilière immense, et travaillez! Croyez,
+Aimez, vivez!--J'ai mis tout en branle, et, morose,
+J'ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose.
+
+Et, ce que je faisais, d'autres l'ont fait aussi;
+Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi,
+Polymnie, ont perdu leur gravité postiche.
+Nous faisons basculer la balance hémistiche.
+C'est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front
+Jadis portait toujours douze plumes en rond,
+Et sans cesse sautait sur la double raquette
+Qu'on nomme prosodie et qu'on nomme étiquette,
+Rompt désormais la règle et trompe le ciseau,
+Et s'échappe, volant qui se change en oiseau,
+De la cage césure, et fuit vers la ravine,
+Et vole dans les cieux, alouette divine.
+
+Tous les mots à présent planent dans la clarté.
+Les écrivains ont mis la langue en liberté.
+Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes,
+Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes,
+L'imagination, tapageuse aux cent voix,
+Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois;
+La poésie au front triple, qui rit, soupire
+Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakspeare
+Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob;
+Qui verse aux nations la sagesse de Job
+Et la raison d'Horace à travers sa démence;
+Qu'enivre de l'azur la frénésie immense,
+Et qui, folle sacrée aux regards éclatants,
+Monte à l'éternité par les degrés du temps,
+La muse reparaît, nous reprend, nous ramène,
+Se remet à pleurer sur la misère humaine,
+Frappe et console, va du zénith au nadir,
+Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir
+Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles,
+Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes.
+
+Le mouvement complète ainsi son action.
+Grâce à toi, progrès saint, la Révolution
+Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre;
+Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre;
+Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit,
+Sa langue est déliée ainsi que son esprit.
+Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes.
+Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes,
+L'un sur le citoyen, l'autre sur le penseur.
+Elle prend par la main la Liberté, sa soeur,
+Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores.
+Les préjugés, formés, comme les madrépores,
+Du sombre entassement des abus sous les temps,
+Se dissolvent au choc de tous les mots flottants,
+Pleins de sa volonté, de son but, de son âme.
+Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame;
+Elle est l'expression, elle est le sentiment,
+Lanterne dans la rue, étoile au firmament.
+Elle entre aux profondeurs du langage insondable;
+Elle souffle dans l'art, porte-voix formidable;
+Et, c'est Dieu qui le veut, après avoir rempli
+De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli
+Des fronts, et relevé la foule dégradée,
+Et s'être faite droit, elle se fait idée!
+
+Paris, janvier 1834.
+
+
+
+
+VIII
+
+SUITE
+
+
+Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant.
+La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant;
+La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure,
+Frémit sur le papier quand sort cette figure,
+Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu,
+Face de l'invisible, aspect de l'inconnu;
+Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l'ombre;
+Montant et descendant dans notre tête sombre,
+Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau;
+Formule des lueurs flottantes du cerveau.
+
+Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses.
+Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses,
+Ou font gronder le vers, orageuse forêt.
+Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret.
+Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante,
+S'offre, se donne ou fuit; devant Néron qui chante
+Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard;
+Tel mot est un sourire, et tel autre un regard;
+De quelque mot profond tout homme est le disciple;
+Toute force ici-bas a le mot pour multiple;
+Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref,
+Le creux du crâne humain lui donne son relief;
+La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle;
+Ce qu'un mot ne sait pas, un autre le révèle;
+Les mots heurtent le front comme l'eau le récif;
+Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif
+Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes;
+Comme en un âtre noir errent des étincelles,
+Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux,
+Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous;
+Les mots sont les passants mystérieux de l'âme.
+
+Chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme;
+Chacun d'eux du cerveau garde une région;
+Pourquoi? c'est que le mot s'appelle Légion;
+C'est que chacun, selon l'éclair qui le traverse,
+Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse;
+C'est que de ce troupeau de signes et de sons
+Qu'écrivant ou parlant, devant nous nous chassons,
+Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues,
+C'est que, présent partout, nain caché sous les langues,
+Le mot tient sous ses pieds le globe et l'asservit;
+Et, de même que l'homme est l'animal où vit
+L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée,
+C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée.
+
+Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits.
+Il remue, en disant: Béatrix, Lycoris,
+Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe.
+De l'océan pensée il est le noir polype.
+Quand un livre jaillit d'Eschyle ou de Manou,
+Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou,
+On voit parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryges,
+Des mots monstres ramper dans ces oeuvres prodiges.
+
+O main de l'impalpable! ô pouvoir surprenant!
+Mets un mot sur un homme, et l'homme frissonnant
+Sèche et meurt, pénétré par la force profonde;
+Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde,
+Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud,
+Ses lois, ses moeurs, ses dieux, s'écroule sous le mot.
+Cette toute-puissance immense sort des bouches.
+La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches.
+
+Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent.
+À son haleine, l'âme et la lumière aidant,
+L'obscure énormité lentement s'exfolie.
+Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie;
+Caton a dans les reins cette syllabe: NON.
+Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon,
+Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière:
+ESPÉRANCE!--Il entr'ouvre une bouche de pierre
+Dans l'enclos formidable où les morts ont leur lit,
+Et voilà que don Juan pétrifié pâlit!
+Il fait le marbre spectre, il fait l'homme statue.
+Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue;
+Nemrod dit: «Guerre!» alors, du Gange à l'Illissus,
+Le fer luit, le sang coule. «Aimez-vous!» dit Jésus.
+Et ce mot à jamais brille et se réverbère
+Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère,
+Dans les cieux, sur les fleurs, sur l'homme rajeuni,
+Comme le flamboiement d'amour de l'infini!
+
+Quand, aux jours où la terre entr'ouvrait sa corolle,
+Le premier homme dit la première parole,
+Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit,
+Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit:
+«Ma soeur!
+
+ «Envole-toi! plane! sois éternelle!
+Allume l'astre! emplis à jamais la prunelle!
+Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents!
+Éclaire le dehors, j'éclaire le dedans.
+
+«Tu vas être une vie, et je vais être l'autre.
+Sois la langue de feu, ma soeur, je suis l'apôtre.
+Surgis, effare l'ombre, éblouis l'horizon,
+Sois l'aube; je te vaux, car je suis la raison;
+À toi les yeux, à moi les fronts. O ma soeur blonde,
+Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde;
+Avec tes rayons d'or, tu vas lier entre eux
+Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux,
+Les champs, les cieux; et moi, je vais lier les bouches;
+Et sur l'homme, emporté par mille essors farouches,
+Tisser, avec des fils d'harmonie et de jour,
+Pour prendre tous les coeurs, l'immense toile Amour.
+J'existais avant l'âme, Adam n'est pas mon père.
+J'étais même avant toi; tu n'aurais pu, lumière,
+Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné;
+Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné!»
+
+Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue!
+Quand l'erreur fait un noeud dans l'homme, il le dénoue.
+Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr.
+Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur,
+Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule.
+Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule.
+Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu;
+Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu.
+
+Jersey, juin 1855.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Le poëme éploré se lamente; le drame
+Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme;
+Et la foule accoudée un moment s'attendrit,
+Puis reprend: «Bah! l'auteur est un homme d'esprit,
+Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres,
+Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires.
+«Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.»
+La foule a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseur
+Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme.
+Le poëte a saigné le sang qui sort du drame;
+Tous ces êtres qu'il fait l'étreignent de leurs noeuds;
+Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux;
+Dans sa création le poëte tressaille;
+Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre il travaille,
+Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les met
+Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet
+Pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée;
+Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée
+Othello d'une larme, Alceste d'un sanglot,
+Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclot.
+Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse,
+Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse,
+Sans épuiser son flanc d'où sort une clarté.
+Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité.
+Il est génie, étant, plus que les autres, homme.
+Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome;
+Son front des vieux Catons porte le mâle ennui.
+Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet, c'est lui
+Que le fantôme attend sur l'âpre plate-forme,
+Pendant qu'à l'horizon surgit la lune énorme.
+Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant;
+Il rit: oui, peuple, il râle! Avec Ulysse errant,
+Homère éperdu fuit dans la brume marine.
+Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine,
+L'Apocalypse horrible agite son tocsin.
+Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein,
+Et c'est, ô noir poëte à la lèvre irritée,
+Sur ton crâne géant qu'est cloué Prométhée.
+
+Paris, janvier 1834.
+
+
+
+
+X
+
+A MADAME D. G. DE G.
+
+
+Jadis je vous disais:--Vivez, régnez, Madame!
+Le salon vous attend! le succès vous réclame!
+Le bal éblouissant pâlit quand vous partez!
+Soyez illustre et belle! aimez! riez! chantez!
+Vous avez la splendeur des astres et des roses!
+Votre regard charmant, où je lis tant de choses,
+Commente vos discours légers et gracieux.
+Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux.
+Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme,
+Qu'ils versent une perle et non pas une larme.
+Même quand vous rêvez, vous souriez encor.
+Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or!
+Maintenant vous voilà pâle, grave, muette,
+Morte, et transfigurée, et je vous dis:--Poëte!
+Viens me chercher! Archange! être mystérieux!
+Fais pour moi transparents et la terre et les cieux!
+Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde,
+La grande énigme humaine et le secret du monde!
+Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa!
+Car tu sais le vrai nom de celui qui perça,
+Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles,
+Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles!
+Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants;
+Car ta lyre invisible a de sublimes chants!
+Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure,
+T'épouvante et te plaît; car la sainte nature,
+La nature éternelle, et les champs, et les bois,
+Parlent à ta grande âme avec leur grande voix!
+
+Paris, 1840.--Jersey, 1855.
+
+
+
+
+XI
+
+LISE
+
+
+J'avais douze ans; elle en avait bien seize.
+Elle était grande, et, moi, j'étais petit.
+Pour lui parler le soir plus à mon aise,
+Moi, j'attendais que sa mère sortit;
+Puis je venais m'asseoir près de sa chaise
+Pour lui parler le soir plus à mon aise.
+
+Que de printemps passés avec leurs fleurs!
+Que de feux morts, et que de tombes closes!
+Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs?
+Se souvient-on qu'il fut jadis des roses?
+Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étions
+Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons.
+
+Dieu l'avait faite ange, fée et princesse.
+Comme elle était bien plus grande que moi,
+Je lui faisais des questions sans cesse
+Pour le plaisir de lui dire: Pourquoi?
+Et, par moments, elle évitait, craintive,
+Mon oeil rêveur qui la rendait pensive.
+
+Puis j'étalais mon savoir enfantin,
+Mes jeux, la balle et la toupie agile;
+J'étais tout fier d'apprendre le latin;
+Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile;
+Je bravais tout; rien ne me faisait mal;
+Je lui disais: Mon père est général.
+
+Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on lise
+Dans le latin, qu'on épèle en rêvant;
+Pour lui traduire un verset, à l'église,
+Je me penchais sur son livre souvent.
+Un ange ouvrait sur nous son aile blanche
+Quand nous étions à vêpres le dimanche.
+
+Elle disait de moi: C'est un enfant!
+Je l'appelais mademoiselle Lise;
+Pour lui traduire un psaume, bien souvent,
+Je me penchais sur son livre, à l'église;
+Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mon Dieu!
+Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu.
+
+Jeunes amours, si vite épanouies,
+Vous êtes l'aube et le matin du coeur.
+Charmez l'enfant, extases inouïes!
+Et, quand le soir vient avec la douleur,
+Charmez encor nos âmes éblouies,
+Jeunes amours, si vite évanouies!
+
+Mai 1843.
+
+
+
+
+XII
+
+VERE NOVO
+
+
+Comme le matin rit sur les roses en pleurs!
+Oh! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs!
+Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenches
+Qu'un éblouissement de folles ailes blanches
+Qui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant,
+Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement.
+O printemps! quand on songe à toutes les missives
+Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives,
+A ces coeurs confiés au papier, à ce tas
+De lettres que le feutre écrit au taffetas,
+Aux messages d'amour, d'ivresse et de délire
+Qu'on reçoit en avril et qu'en mai l'on déchire,
+On croit voir s'envoler, au gré du vent joyeux,
+Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux,
+Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme,
+Et courir à la fleur en sortant de la femme,
+Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons
+De tous les billets doux, devenus papillons.
+
+Mai 1831.
+
+
+
+
+XIII
+
+A PROPOS D'HORACE
+
+
+Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues!
+Philistins! magisters! je vous hais, pédagogues!
+Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété,
+Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté!
+Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles!
+Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles!
+Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout!
+Car vous êtes mauvais et méchants!--Mon sang bout
+Rien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique,
+Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique!
+
+Que d'ennuis! de fureurs! de bêtises!--gredins!--
+Que de froids châtiments et que de chocs soudains!
+«Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!»
+Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse,
+Et je balbutiais: «Monsieur...--Pas de raisons!
+Vingt fois l'ode à Plancus et l'épître aux Pisons!»
+Or, j'avais justement, ce jour-là,--douce idée.
+Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée,--
+Un rendez-vous avec la fille du portier.
+Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier!
+Je devais, en parlant d'amour, extase pure!
+En l'enivrant avec le ciel et la nature,
+La mener, si le temps n'était pas trop mauvais
+Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais!
+Rêve heureux! je voyais, dans ma colère bleue,
+Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue,
+Et j'entendais, parmi le thym et le muguet,
+Les vagues violons de la mère Saguet!
+O douleur! furieux, je montais à ma chambre,
+Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre;
+Et, là, je m'écriais:
+ --Horace! ô bon garçon!
+Qui vivais dans le calme et selon la raison,
+Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche,
+Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche,
+Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux
+Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux!
+Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles,
+Les rires étouffés des folles jeunes filles,
+Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois;
+Tu courtisais ta belle esclave quelquefois,
+Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabre
+Comme la mer creusant les golfes de Calabre,
+Ou bien tu t'accoudais à table, buvant sec
+Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec.
+Pégase te soufflait des vers de sa narine;
+Tu songeais; tu faisais des odes à Barine,
+A Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur,
+A Chloë, qui passait le long de ton vieux mur,
+Portant sur son beau front l'amphore délicate.
+La nuit, lorsque Phoebé devient la sombre Hécate,
+Les halliers s'emplissaient pour toi de visions;
+Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons,
+Cerbère se frotter, la queue entre les jambes,
+A Bacchus, dieu des vins et père des ïambes;
+Silène digérer dans sa grotte, pensif;
+Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif,
+Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues,
+Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues!
+Horace, quand grisé d'un petit vin sabin,
+Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain,
+Qui t'eût dit, ô Flaccus! quand tu peignais à Rome
+Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome,
+Comme Molière a peint en France les marquis,
+Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis,
+Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes,
+D'instruments de torture à d'horribles bonshommes,
+Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants,
+Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents!
+Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée,
+Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée!
+
+Puis j'ajoutais, farouche:
+ --O cancres! qui mettez
+Une soutane aux dieux de l'éther irrités,
+Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes
+Coiffez sinistrement les olympiens mornes,
+Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits!
+Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis,
+Car vous êtes l'hiver; car vous êtes, ô cruches!
+L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches,
+L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant!
+Nul ne vit près de vous dressé sur son séant;
+Et vous pétrifiez d'une haleine sordide
+Le jeune homme naïf, étincelant, splendide;
+Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs!
+A Pindare serein plein d'épiques rumeurs,
+A Sophocle, à Térence, à Plaute, à l'ambroisie,
+O traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie,
+Vos ténèbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats,
+Et l'assoupissement des noirs couvents béats;
+Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres,
+Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres,
+L'horreur de l'avenir, la haine du progrès;
+Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets,
+A la jeunesse, aux coeurs vierges, à l'espérance,
+Boire dans votre nuit ce vieil opium rance!
+O fermoirs de la bible humaine! sacristains
+De l'art, de la science, et des maîtres lointains,
+Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle,
+Vous changez ce grand temple en petite chapelle!
+Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûr
+Mène en laisse le beau; porte-clefs de l'azur,
+Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles,
+Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles;
+Vous faites de l'enfer avec ces paradis!
+
+Et, ma rage croissant, je reprenais:
+ --Maudits,
+Ces monastères sourds! bouges! prisons haïes!
+Oh! comme on fit jadis au pédant de Veïes,
+Culotte bas, vieux tigre! Écoliers! écoliers!
+Accourez par essaims, par bandes, par milliers,
+Du gamin de Paris au groeculus de Rome,
+Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme!
+Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons!
+Le mannequin sur qui l'on drape des haillons
+A tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre,
+Et tout autant de coeur; et l'un a dans le ventre
+Du latin et du grec comme l'autre a du foin.
+Ah! je prends Phyllodoce et Xantis à témoin
+Que je suis amoureux de leurs claires tuniques;
+Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques!
+Confier un enfant, je vous demande un peu,
+A tous ces êtres noirs! autant mettre, morbleu!
+La mouche en pension chez une tarentule!
+Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle,
+Tacite racontant le grand Agricola,
+Lucrèce! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là!
+Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle!
+Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la giffle,
+Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant,
+Qui ne savent pas même épeler un enfant!
+Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître.
+Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître!
+Ils en sont à l'A, B, C, D, du coeur humain;
+Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain;
+Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses.
+Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices.
+O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas!
+Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs,
+Les boucs mystérieux, en les voyant s'indignent,
+Et, quand on dit: «Amour!» terre et cieux! ils se signent.
+Leur vieux viscère mort insulte au coeur naissant.
+Ils le prennent de haut avec l'adolescent,
+Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âme
+Sous la forme pensée ou sous la forme femme.
+
+Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà
+Disent: «Qu'est-ce que c'est que cette folle-là?»
+Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues,
+Ils reprennent: «Couleurs dures, nuances crues;
+Vapeurs, illusions, rêves; et quel travers
+Avez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers?»
+Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes;
+Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes:
+L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin;
+Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin;
+Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme,
+Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme.
+
+Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier.
+
+Le monologue avait le temps de varier.
+Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme,
+Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme.
+Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout;
+Car, outre les pensums où l'esprit se dissout,
+J'étais alors en proie à la mathématique.
+Temps sombre! enfant ému du frisson poétique,
+Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux,
+On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux;
+On me faisait de force ingurgiter l'algèbre;
+On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre;
+On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec.
+Sur l'affreux chevalet des X et des Y;
+Hélas! on me fourrait sous les os maxillaires
+Le théorème orné de tous ses corollaires;
+Et je me débattais, lugubre patient
+Du diviseur prêtant main-forte au quotient.
+De là mes cris.
+
+ ·
+
+ Un jour, quand l'homme sera sage,
+Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage,
+Quand les sociétés difformes sentiront
+Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front,
+Que, des libres essors ayant sondé les règles,
+On connaîtra la loi de croissance des aigles,
+Et que le plein midi rayonnera pour tous,
+Savoir étant sublime, apprendre sera doux.
+Alors, tout en laissant au sommet des études
+Les grands livres latins et grecs, ces solitudes
+Où l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit,
+Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit,
+C'est en les pénétrant d'explication tendre,
+En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre.
+Homère emportera dans son vaste reflux
+L'écolier ébloui; l'enfant ne sera plus
+Une bête de somme attelée à Virgile;
+Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile
+Devenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé,
+Le lourd cheval poussif du pensum embourbé.
+Chaque village aura, dans un temple rustique,
+Dans la lumière, au lieu du magister antique,
+Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât,
+L'instituteur lucide et grave, magistrat
+Du progrès, médecin de l'ignorance, et prêtre
+De l'idée; et dans l'ombre on verra disparaître
+L'éternel écolier et l'éternel pédant.
+L'aube vient en chantant, et non pas en grondant.
+Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère;
+Ils se demanderont ce que nous pouvions faire
+Enseigner au moineau par le hibou hagard.
+Alors, le jeune esprit et le jeune regard
+Se lèveront avec une clarté sereine
+Vers la science auguste, aimable et souveraine;
+Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant;
+Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant,
+Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie,
+Boire la petite âme à la coupe infinie.
+Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs.
+Tu laisseras passer dans tes jambages noirs
+Une pure lueur, de jour en jour moins sombre,
+O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre!
+
+Paris, mai 1831.
+
+
+
+
+XIV
+
+A GRANVILLE, EN 1836
+
+
+Voie juin. Le moineau raille
+Dans les champs les amoureux;
+Le rossignol de muraille
+Chante dans son nid pierreux.
+
+Les herbes et les branchages,
+Pleins de soupirs et d'abois,
+Font de charmants rabâchages
+Dans la profondeur des bois.
+
+La grive et la tourterelle
+Prolongent, dans les nids sourds,
+La ravissante querelle
+Des baisers et des amours.
+
+Sous les treilles de la plaine,
+Dans l'antre où verdit l'osier,
+Virgile enivre Silène,
+Et Rabelais Grandgousier.
+
+O Virgile, verse à boire!
+Verse à boire, ô Rabelais!
+La forêt est une gloire;
+La caverne est un palais!
+
+Il n'est pas de lac ni d'île
+Qui ne nous prenne au gluau,
+Qui n'improvise une idylle,
+Ou qui ne chante un duo.
+
+Car l'amour chasse aux bocages,
+Et l'amour pêche aux ruisseaux,
+Car les belles sont les cages
+Dont nos coeurs sont les oiseaux.
+
+De la source, sa cuvette,
+La fleur, faisant son miroir,
+Dit: «Bonjour,» à la fauvette,
+Et dit au hibou: «Bonsoir.»
+
+Le toit espère la gerbe,
+Pain d'abord et chaume après;
+La croupe du boeuf dans l'herbe
+Semble un mont dans les forêts.
+
+L'étang rit à la macreuse,
+Le pré rit au loriot,
+Pendant que l'ornière creuse
+Gronde le lourd chariot.
+
+L'or fleurit en giroflée;
+L'ancien zéphir fabuleux
+Souffle avec sa joue enflée
+Au fond des nuages bleus.
+
+Jersey, sur l'onde docile,
+Se drape d'un beau ciel pur,
+Et prend des airs de Sicile
+Dans un grand haillon d'azur
+
+Partout l'églogue est écrite:
+Même en la froide Albion,
+L'air est plein de Théocrite,
+Le vent sait par coeur Bion,
+
+Et redit, mélancolique,
+La chanson que fredonna
+Moschus, grillon bucolique
+De la cheminée Etna.
+
+L'hiver tousse, vieux phthisique,
+Et s'en va; la brume fond;
+Les vagues font la musique
+Des vers que les arbres font.
+
+Toute la nature sombre
+Verse un mystérieux jour;
+L'âme qui rêve a plus d'ombre
+Et la fleur a plus d'amour.
+
+L'herbe éclate en pâquerettes;
+Les parfums, qu'on croit muets,
+Content les peines secrètes
+Des liserons aux bleuets.
+
+Les petites ailes blanches
+Sur les eaux et les sillons
+S'abattent en avalanches;
+Il neige des papillons.
+
+Et sur la mer, qui reflète
+L'aube au sourire d'émail,
+La bruyère violette
+Met au vieux mont un camail;
+
+Afin qu'il puisse, à l'abîme
+Qu'il contient et qu'il bénit,
+Dire sa messe sublime
+Sous sa mitre de granit.
+
+Granville, juin 1836.
+
+
+
+
+XV
+
+LA COCCINELLE
+
+
+Elle me dit: «Quelque chose
+Me tourmente.» Et j'aperçus
+Son cou de neige, et, dessus,
+Un petit insecte rose.
+
+J'aurais dû,--mais, sage ou fou,
+A seize ans, on est farouche,--
+Voir le baiser sur sa bouche
+Plus que l'insecte à son cou.
+
+On eût dit un coquillage;
+Dos rose et taché de noir.
+Les fauvettes pour nous voir
+Se penchaient dans le feuillage.
+
+Sa bouche fraîche était là;
+Je me courbai sur la belle,
+Et je pris la coccinelle;
+Mais le baiser s'envola.
+
+«Fils, apprends comme on me nomme,»
+Dit l'insecte du ciel bleu;
+«Les bêtes sont au bon Dieu,
+Mais la bêtise est à l'homme.»
+
+Paris, mai 1830.
+
+
+
+
+XVI
+
+VERS 1820
+
+
+Denise, ton mari, notre vieux pédagogue,
+Se promène; il s'en va troubler la fraîche églogue
+Du bel adolescent Avril dans la forêt;
+Tout tremble et tout devient pédant, dès qu'il paraît:
+L'âne bougonne un thème au boeuf son camarade;
+Le vent fait sa tartine, et l'arbre sa tirade;
+L'églantier verdissant, doux garçon qui grandit,
+Déclame le récit de Théramène, et dit:
+Son front large est armé de cornes menaçantes.
+
+Denise, cependant, tu rêves et tu chantes,
+A l'âge où l'innocence ouvre sa vague fleur;
+Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur,
+Sans crainte et sans désir, tu vois, à l'heure où rentre
+L'étudiant en classe et le docteur dans l'antre,
+Venir à toi, montant ensemble l'escalier,
+L'ennui, maître d'école, et l'amour, écolier.
+
+
+
+
+XVII
+
+A M. FROMENT MEURICE
+
+
+Nous sommes frères: la fleur
+Par deux arts peut être faite.
+Le poëte est ciseleur;
+Le ciseleur est poëte.
+
+Poëtes ou ciseleurs,
+Par nous l'esprit se révèle.
+Nous rendons les bons meilleurs,
+Tu rends la beauté plus belle.
+
+Sur son bras ou sur son cou,
+Tu fais de tes rêveries,
+Statuaire du bijou,
+Des palais de pierreries!
+
+Ne dis pas: «Mon art n'est rien...»
+Sors de la route tracée,
+Ouvrier magicien,
+Et mêle à l'or la pensée!
+
+Tous les penseurs, sans chercher
+Qui finit ou qui commence,
+Sculptent le même rocher:
+Ce rocher, c'est l'art immense.
+
+Michel-Ange, grand vieillard,
+En larges blocs qu'il nous jette,
+Le fait jaillir au hasard;
+Benvenuto nous l'émiette.
+
+Et, devant l'art infini,
+Dont jamais la loi ne change,
+La miette de Cellini
+Vaut le bloc de Michel-Ange.
+
+Tout est grand; sombre ou vermeil,
+Tout feu qui brille est une âme.
+L'étoile vaut le soleil;
+L'étincelle vaut la flamme.
+
+Paris, octobre 1841.
+
+
+
+
+XVIII
+
+LES OISEAUX
+
+
+Je rêvais dans un grand cimetière désert;
+De mon âme et des morts j'écoutais le concert,
+Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe.
+Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe.
+Et l'ombre m'emplissait.
+
+ Autour de moi, nombreux,
+Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux,
+Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière,
+Des moineaux francs faisaient l'école buissonnière.
+
+C'était l'éternité que taquine l'instant.
+Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant,
+Égratignant la mort de leurs griffes pointues,
+Lissant leur bec au nez lugubre des statues,
+Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux.
+Je pris ces tapageurs ailés au sérieux;
+Je criai:--Paix aux morts! vous êtes des harpies.
+--Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies.
+--Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clément.
+Ils s'enfuirent; j'étais le plus fort. Seulement,
+Un d'eux resta derrière, et, pour toute musique,
+Dressa la queue, et dit:--Quel est ce vieux classique?
+
+Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant,
+Criant, et regardant de travers le géant,
+Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage,
+M'arrêta brusquement par la manche au passage,
+Et me dit:--Ces oiseaux sont dans leur fonction.
+Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon.
+Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière.
+Homme, ils sont la gaîté de la nature entière;
+Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté
+A l'astre, son sourire au matin enchanté;
+Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie,
+Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie;
+Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers;
+A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers,
+Ils vont pillant la joie en l'univers immense.
+Ils ont cette raison qui te semble démence.
+Ils ont pitié de nous qui loin d'eux languissons;
+Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons,
+D'églogues, de baisers, de tous les commérages
+Que les nids en avril font sous les verts ombrages,
+Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants,
+Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants;
+Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière,
+Vider dans notre nuit toute cette lumière!
+Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons:
+«Les voilà!» tout s'émeut, pierres, tertres, gazons;
+Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase;
+Le saule pleureur chante en achevant sa phrase;
+Ils confessent les ifs, devenus babillards;
+Ils jasent de la vie avec les corbillards;
+Des linceuls trop pompeux ils décrochent l'agrafe;
+Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe;
+Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur,
+Devant qui le mensonge étale sa laideur,
+Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte,
+Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix haute
+L'épitaphe où le mort est toujours bon et beau,
+Ils fassent éclater de rire le tombeau.
+
+Paris, mai 1835.
+
+
+
+
+XIX
+
+VIEILLE CHANSON
+DU JEUNE TEMPS
+
+
+Je ne songeais pas à Rose;
+Rose au bois vint avec moi;
+Nous parlions de quelque chose,
+Mais je ne sais plus de quoi.
+
+J'étais froid comme les marbres;
+Je marchais à pas distraits;
+Je parlais des fleurs, des arbres;
+Son oeil semblait dire: «Après?»
+
+La rosée offrait ses perles,
+Les taillis ses parasols;
+J'allais; j'écoutais les merles,
+Et Rose les rossignols.
+
+Moi, seize ans, et l'air morose;
+Elle vingt; ses yeux brillaient.
+Les rossignols chantaient Rose
+Et les merles me sifflaient.
+
+Rose, droite sur ses hanches,
+Leva son beau bras tremblant
+Pour prendre une mûre aux branches;
+Je ne vis pas son bras blanc.
+
+Une eau courait, fraîche et creuse
+Sur les mousses de velours;
+Et la nature amoureuse
+Dormait dans les grands bois sourds.
+
+Rose défit sa chaussure,
+Et mit, d'un air ingénu,
+Son petit pied dans l'eau pure;
+Je ne vis pas son pied nu.
+
+Je ne savais que lui dire;
+Je la suivais dans le bois,
+La voyant parfois sourire
+Et soupirer quelquefois.
+
+Je ne vis qu'elle était belle
+Qu'en sortant des grands bois sourds.
+«Soit; n'y pensons plus!» dit-elle.
+Depuis, j'y pense toujours.
+
+Paris, juin 1831.
+
+
+
+
+XX
+
+A UN POËTE AVEUGLE
+
+
+Merci, poëte!--au seuil de mes lares pieux,
+Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles;
+Et l'auréole d'or de tes vers radieux
+Brille autour de mon nom comme un cercle d'étoiles.
+
+Chante! Milton chantait; chante! Homère a chanté.
+Le poëte des sens perce la triste brume;
+L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté.
+Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume.
+
+Paris, mai 1842
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Elle était déchaussée, elle était décoiffée,
+Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants;
+Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
+Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs?
+
+Elle me regarda de ce regard suprême
+Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
+Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime,
+Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds?
+
+Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive;
+Elle me regarda pour la seconde fois,
+Et la belle folâtre alors devint pensive.
+Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois!
+
+Comme l'eau caressait doucement le rivage!
+Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts,
+La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
+Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers.
+
+Mont.-l'Am., juin 183...
+
+
+
+
+XXII
+
+LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE
+
+
+La chose fut exquise et fort bien ordonnée.
+C'était au mois d'avril, et dans une journée
+Si douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès.
+Thérèse la duchesse à qui je donnerais,
+Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde,
+Quand elle ne serait que Thérèse la blonde;
+Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant,
+Nous avait conviés dans son jardin charmant.
+On était peu nombreux. Le choix faisait la fête.
+Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête.
+Des couples pas à pas erraient de tous côtés.
+C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés,
+Les Amyntas rêvant auprès des Léonores,
+Les marquises riant avec les monsignores;
+Et l'on voyait rôder dans les grands escaliers
+Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers.
+
+A midi, le spectacle avec la mélodie.
+Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comédie
+Est une belle fille, et rit mieux au grand jour.
+Or, on avait bâti, comme un temple d'amour,
+Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne,
+Un théâtre en treillage où grimpait une vigne.
+Un cintre à claire-voie en anse de panier,
+Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier,
+Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches,
+Les actrices sentaient errer l'ombre des branches.
+On entendait au loin de magiques accords;
+Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps,
+Pour attirer la foule aux lazzis qu'il répète,
+Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette.
+Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin;
+Trivelin leur riait au nez comme un faquin.
+Parmi les ornements sculptés dans le treillage,
+Colombine dormait dans un gros coquillage,
+Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus,
+On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus.
+Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite,
+Vendait des limons doux sur une table étroite,
+Et criait par instants: «Seigneurs, l'homme est divin.
+Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin.»
+Scaramouche en un coin harcelait de sa batte
+Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate;
+Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail;
+Perché, jambe pendante, au sommet du portail,
+Carlino se penchait, écoutant les aubades,
+Et son pied ébauchait de rêveuses gambades.
+
+Le soleil tenait lieu de lustre; la saison
+Avait brodé de fleurs un immense gazon,
+Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre.
+Rangés des deux côtés de l'agreste théâtre,
+Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas,
+Les ébéniers qu'avril charge de falbalas,
+De leur sève embaumée exhalant les délices,
+Semblaient se divertir à faire les coulisses,
+Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux.
+Joignaient aux violons leur murmure joyeux;
+Si bien qu'à ce concert gracieux et classique,
+La nature mêlait un peu de sa musique.
+
+Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur,
+Les femmes tout amour, et le ciel tout azur.
+Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne,
+C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène,
+Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien,
+Un singe timbalier à cheval sur un chien.
+
+Rien de plus. C'était simple et beau.--Par intervalles,
+Le singe faisait rage et cognait ses timbales;
+Puis Pierrot répliquait.--Écoutait qui voulait.
+L'un faisait apporter des glaces au valet;
+L'autre, galant drapé d'une cape fantasque,
+Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque;
+Trois marquis attablés chantaient une chanson;
+Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson:
+Les roses pâlissaient à côté de sa joue,
+Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue.
+
+Moi, j'écoutais, pensif, un profane couplet
+Que fredonnait dans l'ombre un abbé violet.
+
+La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent;
+Dans les bois assombris les sources se plaignirent.
+Le rossignol, caché dans son nid ténébreux,
+Chanta comme un poëte et comme un amoureux.
+Chacun se dispersa sous les profonds feuillages;
+Les folles en riant entraînèrent les sages;
+L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant;
+Et, troublés comme on l'est en songe, vaguement,
+Il sentaient par degrés se mêler à leur âme,
+A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme,
+A leur coeur, à leurs sens, à leur molle raison,
+Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon.
+
+Avril 18...
+
+
+
+
+XXIII
+
+L'ENFANCE
+
+
+L'enfant chantait; la mère au lit exténuée,
+Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant;
+La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée;
+Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant.
+
+L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre,
+Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit;
+Et la mère, à côté de ce pauvre doux être
+Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit.
+
+La mère alla dormir sous les dalles du cloître;
+Et le petit enfant se remit à chanter...--
+La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croître
+Sur la branche trop faible encor pour le porter.
+
+Paris, janvier 1835.
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin,
+Qui, tel qu'un voyageur qui part de grand matin,
+Se réveille, l'esprit rempli de rêverie,
+Et, dès l'aube du jour, se met à lire et prie!
+A mesure qu'il lit, le jour vient lentement
+Et se fait dans son âme ainsi qu'au firmament.
+Il voit distinctement, à cette clarté blême,
+Des choses dans sa chambre et d'autres en lui-même;
+Tout dort dans la maison; il est seul, il le croit;
+Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt,
+Derrière lui, tandis que l'extase l'enivre,
+Les anges souriants se penchent sur son livre.
+
+Paris, septembre 1842.
+
+
+
+
+XXV
+
+UNITÉ
+
+
+Par-dessus l'horizon aux collines brunies.
+Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies,
+Se penchait sur la terre à l'heure du couchant;
+Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ,
+Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle,
+Blanche épanouissait sa candide auréole;
+Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur,
+Regardait fixement, dans l'éternel azur,
+Le grand astre épanchant sa lumière immortelle.
+«Et, moi, j'ai des rayons aussi!» lui disait-elle.
+
+Granville, juillet 1836.
+
+
+
+
+XXVI
+
+QUELQUES MOTS A UN AUTRE
+
+
+On y revient; il faut y revenir moi-même.
+Ce qu'on attaque en moi, c'est mon temps, et je l'aime.
+Certes, on me laisserait en paix, passant obscur,
+Si je ne contenais, atome de l'azur,
+Un peu du grand rayon dont notre époque est faite.
+
+Hier le citoyen, aujourd'hui le poëte;
+Le «romantique» après le «libéral».--Allons,
+Soit; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons.
+Je suis le ténébreux par qui tout dégénère.
+Sur mon autre côté lancez l'autre tonnerre.
+
+Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici
+Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi;
+Me déchirant le plus allègrement du monde,
+Par attendrissement pour mon enfance blonde.
+Vous me criez: «Comment, Monsieur! qu'est-ce que c'est?
+La stance va nu-pieds! le drame est sans corset!
+La muse jette au vent sa robe d'innocence!
+Et l'art crève la règle et dit: «C'est la croissance!»
+Géronte littéraire aux aboiements plaintifs,
+Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs,
+Que ma voix trouble l'ordre, et que ce romantique
+Vive, et que ce petit, à qui l'Art Poétique
+Avec tant de bonté donna le pain et l'eau,
+Devienne si pesant aux genoux de Boileau!
+Vous regardez mes vers, pourvus d'ongles et d'ailes,
+Refusant de marcher derrière les modèles,
+Comme après les doyens marchent les petits clercs;
+Vous en voyez sortir de sinistres éclairs;
+Horreur! et vous voilà poussant des cris d'hyène
+A travers les barreaux de la Quotidienne.
+
+Vous épuisez sur moi tout votre calepin,
+Et le père Bouhours et le père Rapin;
+Et m'écrasant avec tous les noms qu'on vénère,
+Vous lâchez le grand mot: Révolutionnaire.
+
+Et, sur ce, les pédants en choeur disent: Amen!
+On m'empoigne; on me fait passer mon examen;
+La Sorbonne bredouille et l'école griffonne;
+De vingt plumes jaillit la colère bouffonne:
+«Que veulent ces affreux novateurs? ça, des vers?
+Devant leurs livres noirs, la nuit, dans l'ombre ouverts,
+Les lectrices ont peur au fond de leurs alcôves.
+Le Pinde entend rugir leurs rimes bêtes fauves,
+Et frémit. Par leur faute aujourd'hui tout est mort;
+L'alexandrin saisit la césure, et la mord;
+Comme le sanglier dans l'herbe et dans la sauge,
+Au beau milieu du vers l'enjambement patauge;
+Que va-t-on devenir? Richelet s'obscurcit.
+Il faut à toute chose un magister dixit.
+Revenons à la règle, et sortons de l'opprobre;
+L'hippocrène est de l'eau; donc, le beau, c'est le sobre.
+Les vrais sages ayant la raison pour lien,
+Ont toujours consulté, sur l'art, Quintilien;
+Sur l'algèbre, Leibnitz; sur la guerre, Végèce.»
+
+Quand l'impuissance écrit, elle signe: Sagesse.
+
+Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point
+Ce qu'à d'autres j'ai dit sans leur montrer le poing.
+Eh bien, démasquons-nous! c'est vrai, notre âme est noire;
+Sortons du domino nommé forme oratoire.
+On nous a vus, poussant vers un autre horizon
+La langue, avec la rime entraînant la raison,
+Lancer au pas de charge, en batailles rangées,
+Sur Laharpe éperdu, toutes ces insurgées.
+Nous avons au vieux style attaché ce brûlot:
+Liberté! Nous avons, dans le même complot,
+Mis l'esprit, pauvre diable, et le mot, pauvre hère;
+Nous avons déchiré le capuchon, la haire,
+Le froc, dont on couvrait l'Idée aux yeux divins.
+Tous ont fait rage en foule. Orateurs, écrivains,
+Poëtes, nous avons, du doigt avançant l'heure,
+Dit à la rhétorique:--Allons, fille majeure,
+Lève les yeux!--et j'ai, chantant, luttant, bravant,
+Tordu plus d'une grille au parloir du couvent;
+J'ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame;
+Pirates, nous avons, à la voile, à la rame,
+De la triple unité pris l'aride archipel;
+Sur l'Hélicon tremblant j'ai battu le rappel.
+Tout est perdu! le vers vague sans muselière!
+A Racine effaré nous préférons Molière;
+O pédants! à Ducis nous préférons Rotrou.
+Lucrèce Borgia sort brusquement d'un trou,
+Et mêle des poisons hideux à vos guimauves;
+Le drame échevelé fait peur à vos fronts chauves;
+C'est horrible! oui, brigand, jacobin, malandrin,
+J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin;
+Les mots de qualité, les syllabes marquises,
+Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises,
+Faisant la bouche en coeur et ne parlant qu'entre eux,
+J'ai dit aux mots d'en bas: Manchots, boiteux, goîtreux,
+Redressez-vous! planez, et mêlez-vous, sans règles,
+Dans la caverne immense et farouche des aigles!
+J'ai déjà confessé ce tas de crimes-là;
+Oui, je suis Papavoine, Érostrate, Attila:
+Après?
+ Emportez-vous, et criez à la garde,
+Brave homme! tempêtez! tonnez! je vous regarde.
+Nos progrès prétendus vous semblent outrageants;
+Vous détestez ce siècle où, quand il parle aux gens,
+Le vers des trois saluts d'usage se dispense;
+Temps sombre où, sans pudeur, on écrit comme on pense,
+Où l'on est philosophe et poëte crûment,
+Où de ton vin sincère, adorable, écumant,
+O sévère idéal, tous les songeurs sont ivres.
+Vous couvrez d'abat-jour, quand vous ouvrez nos livres,
+Vos yeux, par la clarté du mot propre brûlés;
+Vous exécrez nos vers francs et vrais, vous hurlez
+De fureur en voyant nos strophes toutes nues.
+Mais où donc est le temps des nymphes ingénues,
+Qui couraient dans les bois, et dont la nudité
+Dansait dans la lueur des vagues soirs d'été?
+Sur l'aube nue et blanche, entr'ouvrant sa fenêtre,
+Faut-il plisser la brume honnête et prude, et mettre
+Une feuille de vigne à l'astre dans l'azur?
+Le flot, conque d'amour, est-il d'un goût peu sûr?
+O Virgile, Pindare, Orphée! est-ce qu'on gaze,
+Comme une obscénité, les ailes de Pégase,
+Qui semble, les ouvrant au haut du mont béni,
+L'immense papillon du baiser infini?
+Est-ce que le soleil splendide est un cynique?
+La fleur a-t-elle tort d'écarter sa tunique?
+Calliope, planant derrière un pan des cieux,
+Fait donc mal de montrer à Dante soucieux
+Ses seins éblouissants à travers les étoiles?
+Vous êtes un ancien d'hier. Libre et sans voiles,
+Le grand Olympe nu vous ferait dire: Fi!
+Vous mettez une jupe au Cupidon bouffi;
+Au clinquant, aux neuf soeurs en atours, au Parnasse
+De Titon du Tillet, votre goût est tenace;
+Les Ménades pour vous danseraient le cancan;
+Apollon vous ferait l'effet d'un Mohican;
+Vous prendriez Vénus pour une sauvagesse.
+
+L'âge--c'est là souvent toute notre sagesse--
+A beau vous bougonner tout bas: «Vous avez tort,
+Vous vous ferez tousser si vous criez si fort;
+Pour quelques nouveautés sauvages et fortuites,
+Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites.
+Ces gens-ci vont leur train; qu'est-ce que ça vous fait?
+Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous chauffait.
+Pourquoi déclarez-vous la guerre à leur tapage?
+Ce siècle est libéral comme vous fûtes page.
+Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux,
+Soufflez votre chandelle, et tournez-lui le dos!
+Qu'est l'âme du vrai sage? Une sourde-muette.
+Que vous importe, à vous, que tel ou tel poëte,
+Comme l'oiseau des cieux, veuille avoir sa chanson;
+Et que tel garnement du Pinde, nourrisson
+Des Muses, au milieu d'un bruit de corybante,
+Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante?»
+
+Vous n'en tenez nul compte, et vous n'écoutez rien.
+Voltaire, en vain, grand homme et peu voltairien,
+Vous murmure à l'oreille: «Ami, tu nous assommes!»
+--Vous écumez!--partant de ceci: que nous, hommes
+De ce temps d'anarchie et d'enfer, nous donnons
+L'assaut au grand Louis juché sur vingt grands noms;
+Vous dites qu'après tout nous perdons notre peine,
+Que haute est l'escalade et courte notre haleine;
+Que c'est dit, que jamais nous ne réussirons;
+Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds,
+Que Tancrède est de bronze et qu'Hamlet est de sable.
+Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable;
+Et, coiffé de lauriers, d'un coup d'oeil de travers,
+Vous indiquez le tas d'ordures de nos vers,
+Fumier où la laideur de ce siècle se guinde
+Au pauvre vieux bon goût, ce balayeur du Pinde;
+Et même, allant plus loin, vaillant, vous nous criez:
+«Je vais vous balayer moi-même!»
+
+Balayez.
+
+Paris, novembre 1834.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+Oui, je suis le rêveur; je suis le camarade
+Des petites fleurs d'or du mur qui se dégrade,
+Et l'interlocuteur des arbres et du vent.
+Tout cela me connaît, voyez-vous. J'ai souvent,
+En mai, quand de parfums les branches sont gonflées,
+Des conversations avec les giroflées;
+Je reçois des conseils du lierre et du bleuet.
+L'être mystérieux, que vous croyez muet,
+Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire.
+J'entends ce qu'entendit Rabelais; je vois rire
+Et pleurer; et j'entends ce qu'Orphée entendit.
+Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit
+La nature aux soupirs ineffables. Je cause
+Avec toutes les voix de la métempsycose.
+Avant de commencer le grand concert sacré,
+Le moineau, le buisson, l'eau vive dans le pré,
+La forêt, basse énorme, et l'aile et la corolle,
+Tous ces doux instruments, m'adressent la parole;
+Je suis l'habitué de l'orchestre divin;
+Si je n'étais songeur, j'aurais été sylvain.
+J'ai fini, grâce au calme en qui je me recueille,
+A force de parler doucement à la feuille,
+A la goutte de pluie, à la plume, au rayon,
+Par descendre à ce point dans la création,
+Cet abîme où frissonne un tremblement farouche,
+Que je ne fais plus même envoler une mouche!
+Le brin d'herbe, vibrant d'un éternel émoi,
+S'apprivoise et devient familier avec moi,
+Et, sans s'apercevoir que je suis là, les roses
+Font avec les bourdons toutes sortes de choses;
+Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis,
+J'avance largement ma face sur les nids,
+Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte,
+N'a pas plus peur de moi que nous n'aurions de crainte,
+Nous, si l'oeil du bon Dieu regardait dans nos trous;
+Le lys prude me voit approcher sans courroux,
+Quand il s'ouvre aux baisers du jour; la violette
+La plus pudique fait devant moi sa toilette;
+Je suis pour ces beautés l'ami discret et sûr
+Et le frais papillon, libertin de l'azur,
+Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue,
+Si je viens à passer dans l'ombre, continue,
+Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon,
+Il lui dit: «Es-tu bête! Il est de la maison.»
+
+Les Roches, août 1835.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+
+Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur,
+Esprit doux et splendide, au rayonnement pur,
+Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent,
+Chanteur mystérieux qu'en tressaillant écoutent
+Les femmes, les songeurs, les sages, les amants,
+Devienne formidable à de certains moments.
+Parfois, lorsqu'on se met à rêver sur son livre,
+Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre,
+Où l'âme, à chaque pas, trouve à faire son miel,
+Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel;
+Au milieu de cette humble et haute poésie,
+Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie,
+Où l'on entend couler les sources et les pleurs,
+Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs,
+Volent chantant l'amour, l'espérance et la joie;
+Il faut que, par instants, on frissonne, et qu'on voie
+Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant,
+Un vers fauve sortir de l'ombre en rugissant!
+Il faut que le poëte, aux semences fécondes,
+Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes,
+Pleines de chants, amour du vent et du rayon,
+Charmantes, où, soudain, l'on rencontre un lion.
+
+Paris, mai 1842.
+
+
+
+
+XXIX
+
+HALTE EN MARCHANT
+
+
+Une brume couvrait l'horizon; maintenant,
+Voici le clair midi qui surgit rayonnant;
+Le brouillard se dissout en perles sur les branches,
+Et brille, diamant, au collier des pervenches.
+Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits
+Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois;
+Et l'on voit tressaillir, épars dans les ramées,
+Le vague arrachement des tremblantes fumées;
+Un ruisseau court dans l'herbe, entre deux hauts talus,
+Sous l'agitation des saules chevelus;
+Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres frères
+Qui se donnent la main des deux rives contraires,
+Semblent, sous le ciel bleu, dire: A la bonne foi!
+L'oiseau chante son chant plein d'amour et d'effroi,
+Et du frémissement des feuilles et des ailes
+L'étang luit sous le vol des vertes demoiselles.
+Un bouge est là, montrant dans la sauge et le thym
+Un vieux saint souriant parmi des brocs d'étain,
+Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge,
+Que c'est peut-être un temple ou peut-être une auberge.
+Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le coeur,
+Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur!
+Nous entrons. «Qu'avez-vous!--Des oeufs frais, de l'eau fraîche.»
+On croit voir l'humble toit effondré d'une crèche.
+A la source du pré, qu'abrite un vert rideau,
+Une enfant blonde alla remplir sa jarre d'eau,
+Joyeuse et soulevant son jupon de futaine.
+Pendant qu'elle plongeait sa cruche à la fontaine,
+L'eau semblait admirer, gazouillant doucement,
+Cette belle petite aux yeux de firmament.
+Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges,
+Pensif, je regardais un Christ battu de verges.
+Eh! qu'importe l'outrage aux martyrs éclatants,
+Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps,
+Vaine clameur d'aveugle, éternelle huée
+Où la foule toujours s'est follement ruée!
+
+Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu.
+Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu,
+Et, dans l'ombre, éclairant palais, temple, masure,
+Le crucifix blanchit et Jésus-Christ s'azure.
+La foule un jour suivra vos pas; allez, saignez,
+Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés!
+Le deuil sacre les saints, les sages, les génies;
+La tremblante auréole éclôt aux gémonies,
+Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel,
+Du cloaque de sang feu follet éternel.
+Toujours au même but le même sort ramène:
+Il est, au plus profond de notre histoire humaine,
+Une sorte de gouffre, où viennent, tour à tour,
+Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour,
+Les bons, les purs, les grands, les divins, les célèbres,
+Flambeaux échevelés au souffle des ténèbres;
+Là se sont engloutis les Dantes disparus,
+Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus,
+Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes.
+Nuit d'où l'on voit sortir leurs mémoires planantes!
+Car ils ne sont complets qu'après qu'ils sont déchus.
+De l'exil d'Aristide, au bûcher de Jean Huss,
+Le genre humain pensif--c'est ainsi que nous sommes--
+Rêve ébloui devant l'abîme des grands hommes.
+Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant,
+Tes semblables, soleil! leur gloire est leur couchant;
+Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte,
+Tes pareils: ce qu'ils ont de plus beau, c'est leur chute.
+
+Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau,
+Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau,
+Arracha de ce front tranquille une poignée
+De cheveux qu'inondait la sueur résignée,
+Et dit: «Je vais montrer à Caïphe cela!»
+Et, crispant son poing noir, cet homme s'en alla.
+La nuit était venue et la rue était sombre;
+L'homme marchait; soudain, il s'arrêta dans l'ombre,
+Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions,
+Frémissant!--Il avait dans la main des rayons.
+
+Forêt de Compiègne, juin 1837.
+
+
+
+
+LIVRE DEUXIÈME
+
+L'AME EN FLEUR
+
+
+
+
+I
+
+PREMIER MAI
+
+
+Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses.
+Je ne suis pas en train de parler d'autres choses;
+Premier mai! l'amour gai, triste, brûlant, jaloux,
+Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups;
+L'arbre où j'ai, l'autre automne, écrit une devise,
+La redit pour son compte, et croit qu'il l'improvise;
+Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur,
+Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur;
+L'atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine,
+Des déclarations qu'au Printemps fait la plaine,
+Et que l'herbe amoureuse adresse au ciel charmant.
+A chaque pas du jour dans le bleu firmament,
+La campagne éperdue, et toujours plus éprise,
+Prodigue les senteurs, et, dans la tiède brise,
+Envoie au renouveau ses baisers odorants;
+Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans,
+Dont l'haleine s'envole en murmurant: Je t'aime!
+Sur le ravin, l'étang, le pré, le sillon même,
+Font des taches partout de toutes les couleurs;
+Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs;
+Comme si ses soupirs et ses tendres missives
+Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives,
+Et tous les billets doux de son amour bavard,
+Avaient laissé leur trace aux pages du buvard!
+
+Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées,
+Chantent des triolets et des rondeaux aux fées;
+Tout semble confier à l'ombre un doux secret;
+Tout aime, et tout l'avoue à voix basse; on dirait
+Qu'au nord, au sud brûlant, au couchant, à l'aurore,
+La haie en fleur, le lierre et la source sonore,
+Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants
+Répètent un quatrain fait par les quatre vents.
+
+Saint-Germain, 1er mai 18...
+
+
+
+
+II
+
+
+Mes vers fuiraient, doux et frêles,
+Vers votre jardin si beau,
+Si mes vers avaient des ailes,
+Des ailes comme l'oiseau.
+
+Ils voleraient, étincelles,
+Vers votre foyer qui rit,
+Si mes vers avaient des ailes,
+Des ailes comme l'esprit.
+
+Près de vous, purs et fidèles,
+Ils accourraient nuit et jour,
+Si mes vers avaient des ailes,
+Des ailes comme l'amour.
+
+Paris, mars 18...
+
+
+
+
+III
+
+LE ROUET D'OMPHALE
+
+
+Il est dans l'atrium, le beau rouet d'ivoire.
+La roue agile est blanche, et la quenouille est noire;
+La quenouille est d'ébène incrusté de lapis.
+Il est dans l'atrium sur un riche tapis.
+
+Un ouvrier d'Égine a sculpté sur la plinthe
+Europe, dont un dieu n'écoute pas la plainte.
+Le taureau blanc l'emporte. Europe, sans espoir,
+Crie, et baissant les yeux, s'épouvante de voir
+L'Océan monstrueux qui baise ses pieds roses.
+
+Des aiguilles, du fil, des boites demi-closes,
+Les laines de Milet, peintes de pourpre et d'or,
+Emplissent un panier près du rouet qui dort.
+
+Cependant, odieux, effroyables, énormes,
+Dans le fond du palais, vingt fantômes difformes,
+Vingt monstres tout sanglants, qu'on ne voit qu'à demi,
+Errent en foule autour du rouet endormi:
+Le lion néméen, l'hydre affreuse de Lerne,
+Cacus, le noir brigand de la noire caverne,
+Le triple Géryon, et les typhons des eaux,
+Qui, le soir, à grand bruit, soufflent dans les roseaux;
+De la massue au front tous ont l'empreinte horrible;
+Et tous, sans approcher, rôdant d'un air terrible
+Sur le rouet, où pend un fil souple et lié,
+Fixent de loin, dans l'ombre, un oeil humilié.
+
+Juin 18...
+
+
+
+
+IV
+
+CHANSON
+
+
+Si vous n'avez rien à me dire,
+Pourquoi venir auprès de moi?
+Pourquoi me faire ce sourire
+Qui tournerait la tête au roi?
+Si vous n'avez rien à me dire,
+Pourquoi venir auprès de moi?
+
+Si vous n'avez rien à m'apprendre,
+Pourquoi me pressez-vous la main?
+Sur le rêve angélique et tendre,
+Auquel vous songez en chemin,
+Si vous n'avez rien à m'apprendre,
+Pourquoi me pressez-vous la main?
+
+Si vous voulez que je m'en aille,
+Pourquoi passez-vous par ici?
+Lorsque je vous vois, je tressaille:
+C'est ma joie et c'est mon souci.
+Si vous voulez que je m'en aille,
+Pourquoi passez-vous par ici?
+
+Mai 18...
+
+
+
+
+V
+
+HIER AU SOIR
+
+
+Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse,
+Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard;
+La nuit tombait; l'oiseau dormait dans l'ombre épaisse.
+Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse;
+Les astres rayonnaient, moins que votre regard.
+
+Moi, je parlais tout bas. C'est l'heure solennelle
+Où l'âme aime à chanter son hymne le plus doux.
+Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle,
+J'ai dit aux astres d'or: Versez le ciel sur elle!
+Et j'ai dit à vos yeux: Versez l'amour sur nous!
+
+Mai 18...
+
+
+
+
+VI
+
+LETTRE
+
+
+Tu vois cela d'ici. Des ocres et des craies;
+Plaines où les sillons croisent leurs mille raies,
+Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson;
+Quelques meules de foin debout sur le gazon;
+De vieux toits enfumant le paysage bistre;
+Un fleuve qui n'est pas le Gange ou le Caystre,
+Pauvre cours d'eau normand troublé de sels marins;
+A droite, vers le nord, de bizarres terrains
+Pleins d'angles qu'on dirait façonnés à la pelle;
+Voilà les premiers plans; une ancienne chapelle
+Y mêle son aiguille, et range à ses côtés
+Quelques ormes tortus, aux profils irrités,
+Qui semblent, fatigués du zéphyr qui s'en joue,
+Faire une remontrance au vent qui les secoue.
+Une grosse charrette, au coin de ma maison,
+Se rouille; et, devant moi, j'ai le vaste horizon,
+Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures;
+Des poules et des coqs, étalant leurs dorures,
+Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits
+Me jettent, par instants, des chansons en patois.
+Dans mon allée habite un cordier patriarche,
+Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche
+A reculons, son chanvre autour des reins tordu.
+J'aime ces flots où court le grand vent éperdu;
+Les champs à promener tout le jour me convient;
+Les petits villageois, leur livre en main, m'envient,
+Chez le maître d'école où je me suis logé,
+Comme un grand écolier abusant d'un congé.
+Le ciel rit, l'air est pur; tout le jour, chez mon hôte,
+C'est un doux bruit d'enfants épelant à voix haute;
+L'eau coule, un verdier passe; et, moi, je dis: Merci!
+Merci, Dieu tout-puissant!--Ainsi je vis; ainsi,
+Paisible, heure par heure, à petit bruit, j'épanche
+Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche!
+J'écoute les enfants jaser, et, par moment,
+Je vois en pleine mer, passer superbement,
+Au-dessus des pignons du tranquille village,
+Quelque navire ailé qui fait un long voyage,
+Et fuit sur l'Océan, par tous les vents traqué,
+Qui, naguère dormait au port, le long du quai,
+Et que n'ont retenu, loin des vagues jalouses,
+Ni les pleurs des parents, ni l'effroi des épouses,
+Ni le sombre reflet des écueils dans les eaux,
+Ni l'importunité des sinistres oiseaux.
+
+Près le Tréport, juin 18...
+
+
+
+
+VII
+
+
+Nous allions au verger cueillir des bigarreaux.
+Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros,
+Elle montait dans l'arbre et courbait une branche;
+Les feuilles frissonnaient au vent; sa gorge blanche,
+O Virgile, ondoyait dans l'ombre et le soleil;
+Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil,
+Semblable au feu qu'on voit dans le buisson qui flambe.
+Je montais derrière elle; elle montrait sa jambe,
+Et disait: «Taisez-vous!» à mes regards ardents;
+Et chantait. Par moments, entre ses belles dents,
+Pareille, aux chansons près, à Diane farouche,
+Penchée, elle m'offrait la cerise à sa bouche;
+Et ma bouche riait, et venait s'y poser.
+Et laissait la cerise et prenait le baiser.
+
+Triel, juillet 18...
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux.
+Comme le soleil fait serein ou pluvieux
+L'azur dont il est l'âme et que sa clarté dore,
+Tu peux m'emplir de brume ou m'inonder d'aurore.
+Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis,
+Tu sembles une femme enfermée en un lys,
+Et qu'à d'autres moments, l'oeil qu'éblouit ton âme
+Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme.
+Si tu m'as souri, Dieu! tout mon être bondit!
+Si, Madame, au milieu de tous, vous m'avez dit,
+A haute voix: «Bonjour, Monsieur», et bas: «Je t'aime!»
+Si tu m'as caressé de ton regard suprême,
+Je vis! je suis léger, je suis fier, je suis grand;
+Ta prunelle m'éclaire en me transfigurant;
+J'ai le reflet charmant des yeux dont tu m'accueilles;
+Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles,
+On sent de la gaîté sous chacun de mes mots;
+Je cours, je vais, je ris; plus d'ennuis, plus de maux;
+Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse!
+Mais que ton coeur injuste, un jour, me méconnaisse;
+Qu'il me faille porter en moi, jusqu'à demain,
+L'énigme de ta main retirée à ma main;
+--Qu'ai-je fait? qu'avait-elle? Elle avait quelque chose.
+Pourquoi, dans la rumeur du salon où l'on cause,
+Personne n'entendant, me disait-elle _vous_?--
+Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux
+A passé comme passe au ciel une nuée,
+Je sens mon âme en moi toute diminuée;
+Je m'en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul;
+Il semble que sur moi, secouant son linceul,
+Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre;
+Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre;
+Le chagrin--âge et deuil, hélas! ont le même air,--
+Assombrit chaque trait de mon visage amer,
+Et m'y creuse une ride avec sa main pesante.
+Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai soixante.
+
+Paris, juin 18...
+
+
+
+
+IX
+
+EN ÉCOUTANT LES OISEAUX
+
+
+Oh! quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux,
+De jaser au milieu des branches et des eaux,
+Que nous nous expliquions et que je vous querelle?
+Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle,
+Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez
+Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés,
+De votre mélodie et de votre langage.
+Celle que j'aime est loin et pense à moi; je gage,
+O rossignol dont l'hymne, exquis et gracieux,
+Donne un frémissement à l'astre dans les cieux,
+Que ce que tu dis là, c'est le chant de son âme.
+Vous guettez les soupirs de l'homme et de la femme,
+Oiseaux; quand nous aimons et quand nous triomphons,
+Quand notre être, tout bas, s'exhale en chants profonds,
+Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles,
+Vous saisissez au vol ces strophes invisibles,
+Et vous les répétez tout haut, comme de vous;
+Et vous mêlez, pour rendre encor l'hymne plus doux,
+A la chanson des coeurs, le battement des ailes;
+Si bien qu'on vous admire, écouteurs infidèles,
+Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls:
+«Sont-ils charmants d'avoir trouvé cela tout seuls!»
+Et que l'eau, palpitant sous le chant qui l'effleure,
+Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure;
+Et que le dur tronc d'arbre a des airs attendris;
+Et que l'épervier rêve, oubliant la perdrix;
+Et que les loups s'en vont songer auprès des louves!
+«Divin!» dit le hibou; le moineau dit: «Tu trouves?»
+Amour, lorsqu'en nos coeurs tu te réfugias,
+L'oiseau vint y puiser; ce sont ces plagiats,
+Ces chants qu'un rossignol, belles, prend sur vos bouches,
+Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches,
+Et que les lourds rochers, stupides et ravis,
+Se penchent, les laissant piller le chènevis,
+Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges,
+La langue des oiseaux de la langue des anges.
+
+Caudebec, septembre 183...
+
+
+
+
+X
+
+
+Mon bras pressait ta taille frêle
+Et souple comme le roseau;
+Ton sein palpitait comme l'aile
+ D'un jeune oiseau.
+
+Longtemps muets, nous contemplâmes
+Le ciel où s'éteignait le jour.
+Que se passait-il dans nos âmes?
+ Amour! amour!
+
+Comme un ange qui se dévoile,
+Tu me regardais, dans ma nuit,
+Avec ton beau regard d'étoile,
+ Qui m'éblouit.
+
+Forêt de Fontainebleau, juillet 18...
+
+
+
+
+XI
+
+
+Les femmes sont sur la terre
+Pour tout idéaliser;
+L'univers est un mystère
+Que commente leur baiser.
+
+C'est l'amour qui, pour ceinture,
+A l'onde et le firmament,
+Et dont toute la nature,
+N'est, au fond, que l'ornement.
+
+Tout ce qui brille, offre à l'âme
+Son parfum ou sa couleur;
+Si Dieu n'avait fait la femme,
+Il n'aurait pas fait la fleur.
+
+A quoi bon vos étincelles,
+Bleus saphirs, sans les yeux doux?
+Les diamants, sans les belles,
+Ne sont plus que des cailloux;
+
+Et, dans les charmilles vertes,
+Les roses dorment debout,
+Et sont des bouches ouvertes
+Pour ne rien dire du tout.
+
+Tout objet qui charme ou rêve
+Tient des femmes sa clarté;
+La perle blanche, sans Ève,
+Sans toi, ma fière beauté,
+
+Ressemblant, tout enlaidie,
+A mon amour qui te fuit,
+N'est plus que la maladie
+D'une bête dans la nuit.
+
+Paris, avril 18...
+
+
+
+
+XII
+
+ÉGLOGUE
+
+
+Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile.
+Elle est fière pour tous et pour moi seul docile.
+Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois.
+Oh! comme aux lieux déserts les coeurs sont peu farouches!
+Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches,
+ Quand on est dans l'ombre des bois!
+
+Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime,
+Nous parvînmes enfin tout au bord d'un abîme.
+Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir;
+Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches,
+Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches,
+ D'en voir le fond lugubre et noir.
+
+En ce même moment, un titan centenaire,
+Qui venait d'y rouler sous vingt coups de tonnerre,
+Se tordait dans ce gouffre où le jour n'ose entrer;
+Et d'horribles vautours au bec impitoyable,
+Attirés par le bruit de sa chute effroyable,
+ Commençaient à le dévorer.
+
+Alors, elle me dit: «J'ai peur qu'on ne nous voie!
+Cherchons un antre afin d'y cacher notre joie!
+Vois ce pauvre géant! nous aurions notre tour!
+Car les dieux envieux qui l'ont fait disparaître,
+Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être
+ Seraient jaloux de notre amour!»
+
+Septembre 18...
+
+
+
+
+XIII
+
+
+Viens!--une flûte invisible
+Soupire dans les vergers.--
+La chanson la plus paisible
+Est la chanson des bergers.
+
+Le vent ride, sous l'yeuse,
+Le sombre miroir des eaux.--
+La chanson la plus joyeuse
+Est la chanson des oiseaux.
+
+Que nul soin ne te tourmente.
+Aimons-nous! aimons toujours!--
+La chanson la plus charmante
+Est la chanson des amours.
+
+Les Metz, août 18...
+
+
+
+
+XIV
+
+BILLET DU MATIN
+
+
+Si les liens des coeurs ne sont pas des mensonges,
+Oh! dites, vous devez avoir eu de doux songes,
+Je n'ai fait que rêver de vous toute la nuit.
+Et nous nous aimions tant! vous me disiez: «Tout fuit,
+Tout s'éteint, tout s'en va; ta seule image reste.»
+Nous devions être morts dans ce rêve céleste;
+Il semblait que c'était déjà le paradis.
+Oh! oui, nous étions morts, bien sûr; je vous le dis.
+Nous avions tous les deux la forme de nos âmes.
+Tout ce que, l'un de l'autre, ici-bas nous aimâmes
+Composait notre corps de flamme et de rayons,
+Et, naturellement, nous nous reconnaissions.
+Il nous apparaissait des visages d'aurore
+Qui nous disaient: «C'est moi!» la lumière sonore
+Chantait; et nous étions des frissons et des voix.
+Vous me disiez: «Écoute!» et je répondais: «Vois!»
+Je disais: «Viens-nous-en dans les profondeurs sombres;
+Vivons; c'est autrefois que nous étions des ombres.»
+Et, mêlant nos appels et nos cris: «Viens! oh! viens!
+Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens.»
+Éblouis, nous chantions:--C'est nous-mêmes qui sommes
+Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes,
+Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant;
+Nous sommes le regard et le rayonnement;
+Le sourire de l'aube et l'odeur de la rose,
+C'est nous; l'astre est le nid où notre aile se pose;
+Nous avons l'infini pour sphère et pour milieu,
+L'éternité pour l'âge; et, notre amour, c'est Dieu.
+
+Paris, juin 18...
+
+
+
+
+XV
+
+PAROLES DANS L'OMBRE
+
+
+Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux;
+Les heures sont ainsi très-doucement passées;
+Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux,
+Où je regarde aller et venir vos pensées.
+
+Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet.
+Sans doute, c'est encor bien charmant de la sorte!
+Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît,
+A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte;
+
+Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous;
+Vous êtes mon lion, je suis votre colombe;
+J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux;
+Je ramasse parfois votre plume qui tombe;
+
+Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi.
+La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres,
+Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe à moi.
+Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres,
+
+Sans relever la tête et sans me dire un mot,
+Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime;
+Et, pour que je vous voie entièrement, il faut
+Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même.
+
+Paris, octobre 18...
+
+
+
+
+XVI
+
+
+L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours,
+Débris où n'est plus l'homme, où la vie est toujours;
+La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée,
+La forêt sombre et fraîche et l'épaisse ramée,
+La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toits
+Qu'en se superposant font les feuilles des bois.
+Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville,
+Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille,
+Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et méchants,
+La rue où les volets sont fermés; dans les champs,
+Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte;
+Dans les bois, la clairière inconnue et muette
+Où le silence éteint les bruits lointains et sourds.
+L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours.
+
+Fontainebleau, juin 18...
+
+
+
+
+XVII
+
+SOUS LES ARBRES
+
+
+Ils marchaient à côté l'un de l'autre; des danses
+Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s'arrêtaient,
+Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences,
+Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient.
+
+Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute,
+Sur la création au sourire innocent
+Penchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte,
+Disaient à chaque fleur quelque chose en passant.
+
+Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille
+Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours;
+Elle les lui nommait comme eût fait une abeille,
+Puis elle reprenait: «Parlons de nos amours.
+
+«Je suis en haut, je suis en bas,» lui disait-elle,
+«Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.»
+Il demandait comment chaque plante s'appelle,
+Se faisant expliquer le printemps mot à mot.
+
+O champs! il savourait ces fleurs et cette femme.
+O bois! ô prés! nature où tout s'absorbe en un,
+Le parfum de la fleur est votre petite âme,
+Et l'âme de la femme est votre grand parfum!
+
+La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre,
+Il s'adossait pensif; elle disait: «Voyez
+Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre,
+Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.»
+
+Juin 18...
+
+
+
+
+XVIII
+
+
+Je sais bien qu'il est d'usage
+D'aller en tous lieux criant
+Que l'homme est d'autant plus sage
+Qu'il rêve plus de néant;
+
+D'applaudir la grandeur noire,
+Les héros, le fer qui luit,
+Et la guerre, cette gloire
+Qu'on fait avec de la nuit;
+
+D'admirer les coups d'épée,
+Et la fortune, ce char
+Dont une roue est Pompée,
+Dont l'autre roue est César;
+
+Et Pharsale et Trasimène,
+Et tout ce que les Nérons
+Font voler de cendre humaine
+Dans le souffle des clairons!
+
+Je sais que c'est la coutume
+D'adorer ces nains géants
+Qui, parce qu'ils sont écume,
+Se supposent océans;
+
+Et de croire à la poussière,
+A la fanfare qui fuit,
+Aux pyramides de pierre,
+Aux avalanches de bruit.
+
+Moi, je préfère, ô fontaines!
+Moi, je préfère, ô ruisseaux!
+Au Dieu des grands capitaines,
+Le Dieu des petits oiseaux!
+
+O mon doux ange, en ces ombres
+Où, nous aimant, nous brillons,
+Au Dieu des ouragans sombres
+Qui poussent les bataillons,
+
+Au Dieu des vastes armées,
+Des canons au lourd essieu,
+Des flammes et des fumées,
+Je préfère le bon Dieu!
+
+Le bon Dieu, qui veut qu'on aime,
+Qui met au coeur de l'amant
+Le premier vers du poëme,
+Le dernier au firmament!
+
+Qui songe à l'aile qui pousse,
+Aux oeufs blancs, au nid troublé,
+Si la caille a de la mousse,
+Et si la grive a du blé;
+
+Et qui fait, pour les Orphées,
+Tenir, immense et subtil,
+Tout le doux monde des fées
+Dans le vert bourgeon d'avril!
+
+Si bien, que cela s'envole
+Et se disperse au printemps,
+Et qu'une vague auréole
+Sort de tous les nids chantants!
+
+Vois-tu, quoique notre gloire
+Brille en ce que nous créons,
+Et dans notre grande histoire
+Pleine de grands panthéons;
+
+Quoique nous ayons des glaives,
+Des temples, Chéops, Babel,
+Des tours, des palais, des rêves,
+Et des tombeaux jusqu'au ciel;
+
+Il resterait peu de choses
+A l'homme, qui vit un jour,
+Si Dieu nous ôtait les roses,
+Si Dieu nous ôtait l'amour!
+
+Chelles, septembre 18...
+
+
+
+
+XIX
+
+N'ENVIONS RIEN
+
+
+O femme, pensée aimante
+ Et coeur souffrant,
+Vous trouvez la fleur charmante
+ Et l'oiseau grand;
+
+Vous enviez la pelouse
+ Aux fleurs de miel;
+Vous voulez que je jalouse
+ L'oiseau du ciel.
+
+Vous dites, beauté superbe
+ Au front terni,
+Regardant tour à tour l'herbe
+ Et l'infini:
+
+«Leur existence est la bonne;
+ Là, tout est beau;
+Là, sur la fleur qui rayonne.
+ Plane l'oiseau!
+
+«Près de vous, aile bénie,
+ Lys enchanté,
+Qu'est-ce, hélas! que le génie
+ Et la beauté?
+
+«Fleur pure, alouette agile,
+ A vous le prix!
+Toi, tu dépasses Virgile;
+ Toi, Lycoris!
+
+«Quel vol profond dans l'air sombre!
+ Quels doux parfums!--»
+Et des pleurs brillent sous l'ombre
+ De vos cils bruns.
+
+Oui, contemplez l'hirondelle,
+ Les liserons;
+Mais ne vous plaignez pas, belle,
+ Car nous mourrons!
+
+Car nous irons dans la sphère
+ De l'éther pur;
+La femme y sera lumière,
+ Et l'homme azur;
+
+Et les roses sont moins belles
+ Que les houris;
+Et les oiseaux ont moins d'ailes
+ Que les esprits!
+
+Août 18...
+
+
+
+
+XX
+
+IL FAIT FROID
+
+
+L'hiver blanchit le dur chemin.
+Tes jours aux méchants sont en proie.
+La bise mord ta douce main;
+La haine souffle sur ta joie.
+
+La neige emplit le noir sillon.
+La lumière est diminuée...--
+Ferme ta porte à l'aquilon!
+Ferme ta vitre à la nuée!
+
+Et puis laisse ton coeur ouvert!
+Le coeur, c'est la sainte fenêtre.
+Le soleil de brume est couvert;
+Mais Dieu va rayonner peut-être!
+
+Doute du bonheur, fruit mortel;
+Doute de l'homme plein d'envie;
+Doute du prêtre et de l'autel;
+Mais crois à l'amour, ô ma vie!
+
+Crois à l'amour, toujours entier,
+Toujours brillant sous tous les voiles!
+A l'amour, tison du foyer!
+A l'amour rayon des étoiles!
+
+Aime et ne désespère pas,
+Dans ton âme où parfois je passe,
+Où mes vers chuchotent tout bas,
+Laisse chaque chose à sa place.
+
+La fidélité sans ennui,
+La paix des vertus élevées,
+Et l'indulgence pour autrui,
+Éponge des fautes lavées.
+
+Dans ta pensée où tout est beau,
+Que rien ne tombe ou ne recule.
+Fais de ton amour ton flambeau.
+On s'éclaire de ce qui brûle.
+
+A ces démons d'inimitié,
+Oppose ta douceur sereine,
+Et reverse-leur en pitié
+Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine.
+
+La haine, c'est l'hiver du coeur.
+Plains-les! mais garde ton courage.
+Garde ton sourire vainqueur;
+Bel arc-en-ciel, sors de l'orage!
+
+Garde ton amour éternel.
+L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme?
+Dieu ne retire rien du ciel,
+Ne retire rien de ton âme!
+
+Décembre 18...
+
+
+
+
+XXI
+
+
+Il lui disait: «Vois-tu, si tous deux nous pouvions,
+L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons,
+Ivres de douce extase et de mélancolie,
+Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie;
+Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou,
+Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où,
+Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses,
+Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses;
+«Une maison petite avec des fleurs, un peu
+De solitude, un peu de silence, un ciel bleu,
+La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose,
+De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?»
+
+Juillet 18...
+
+
+
+
+XXII
+
+
+Aimons toujours! aimons encore!
+Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit.
+L'amour, c'est le cri de l'aurore,
+L'amour, c'est l'hymne de la nuit.
+
+Ce que le flot dit aux rivages,
+Ce que le vent dit aux vieux monts,
+Ce que l'astre dit aux nuages,
+C'est le mot ineffable: Aimons!
+
+L'amour fait songer, vivre et croire.
+Il a, pour réchauffer le coeur,
+Un rayon de plus que la gloire,
+Et ce rayon, c'est le bonheur!
+
+Aime! qu'on les loue ou les blâme,
+Toujours les grands coeurs aimeront:
+Joins cette jeunesse de l'âme
+A la jeunesse de ton front!
+
+Aime, afin de charmer tes heures!
+Afin qu'on voie en tes beaux yeux
+Des voluptés intérieures
+Le sourire mystérieux!
+
+Aimons-nous toujours davantage!
+Unissons-nous mieux chaque jour.
+Les arbres croissent en feuillage;
+Que notre âme croisse en amour!
+
+Soyons le miroir et l'image!
+Soyons la fleur et le parfum!
+Les amants, qui, seuls sous l'ombrage,
+Se sentent deux et ne sont qu'un!
+
+Les poëtes cherchent les belles.
+La femme, ange aux chastes faveurs,
+Aime à rafraîchir sous ses ailes
+Ces grands fronts brûlants et rêveurs.
+
+Venez à nous, beautés touchantes!
+Viens à moi, toi, mon bien, ma loi!
+Ange! viens à moi quand tu chantes,
+Et, quand tu pleures, viens à moi!
+
+Nous seuls comprenons vos extases;
+Car notre esprit n'est point moqueur;
+Car les poëtes sont les vases
+Où les femmes versent leur coeur.
+
+Moi qui ne cherche dans ce monde
+Que la seule réalité,
+Moi qui laisse fuir comme l'onde
+Tout ce qui n'est que vanité,
+
+Je préfère, aux biens dont s'enivre
+L'orgueil du soldat ou du roi,
+L'ombre que tu fais sur mon livre
+Quand ton front se penche sur moi.
+
+Toute ambition allumée
+Dans notre esprit, brasier subtil,
+Tombe en cendre ou vole en fumée,
+Et l'on se dit: «Qu'en reste-t-il?»
+
+Tout plaisir, fleur à peine éclose
+Dans notre avril sombre et terni,
+S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose,
+Et l'on se dit: «C'est donc fini!»
+
+L'amour seul reste. O noble femme,
+Si tu veux, dans ce vil séjour,
+Garder ta foi, garder ton âme,
+Garder ton Dieu, garde l'amour!
+
+Conserve en ton coeur, sans rien craindre,
+Dusses-tu pleurer et souffrir,
+La flamme qui ne peut s'éteindre
+Et la fleur qui ne peut mourir!
+
+Mai 18...
+
+
+
+
+XXIII
+
+APRÈS L'HIVER
+
+
+Tout revit, ma bien-aimée!
+Le ciel gris perd sa pâleur;
+Quand la terre est embaumée,
+Le coeur de l'homme est meilleur.
+
+En haut, d'où l'amour ruisselle,
+En bas, où meurt la douleur,
+La même immense étincelle
+Allume l'astre et la fleur.
+
+L'hiver fuit, saison d'alarmes,
+Noir avril mystérieux
+Où l'âpre sève des larmes
+Coule, et du coeur monte aux yeux.
+
+O douce désuétude
+De souffrir et de pleurer!
+Veux-tu, dans la solitude,
+Nous mettre à nous adorer?
+
+La branche au soleil se dore
+Et penche, pour l'abriter,
+Ses boutons qui vont éclore
+Sur l'oiseau qui va chanter.
+
+L'aurore où nous nous aimâmes
+Semble renaître à nos yeux;
+Et mai sourit dans nos âmes
+Comme il sourit dans les cieux.
+
+On entend rire, on voit luire
+Tous les êtres tour à tour,
+La nuit, les astres bruire,
+Et les abeilles, le jour.
+
+Et partout nos regards lisent,
+Et, dans l'herbe et dans les nids,
+De petites voix nous disent:
+«Les aimants sont les bénis!»
+
+L'air enivre; tu reposes
+A mon cou tes bras vainqueurs.--
+Sur les rosiers que de roses!
+Que de soupirs dans nos coeurs!
+
+Comme l'aube, tu me charmes;
+Ta bouche et tes yeux chéris
+Ont, quand tu pleures, ses larmes,
+Et ses perles quand tu ris.
+
+La nature, soeur jumelle
+D'Ève et d'Adam et du jour,
+Nous aime, nous berce et mêle
+Son mystère à notre amour.
+
+Il suffit que tu paraisses
+Pour que le ciel, t'adorant,
+Te contemple; et, nos caresses,
+Toute l'ombre nous les rend!
+
+Clartés et parfums nous-mêmes,
+Nous baignons nos coeurs heureux
+Dans les effluves suprêmes
+Des éléments amoureux.
+
+Et, sans qu'un souci t'oppresse,
+Sans que ce soit mon tourment,
+J'ai l'étoile pour maîtresse;
+Le soleil est ton amant;
+
+Et nous donnons notre fièvre
+Aux fleurs où nous appuyons
+Nos bouches, et notre lèvre
+Sent le baiser des rayons.
+
+Juin 18...
+
+
+
+
+XXIV
+
+
+Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande!
+ Que demain soit doux comme hier!
+Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande
+ Le découragement amer,
+Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dénouent,
+Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli,
+ Dans l'ombre, à petit bruit secouent
+ Les froides ailes de l'oubli!
+
+Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime!
+ Mes chants dans mon âme allumés!
+Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même!
+ Après avoir souffert, aimez!
+Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres,
+L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs,
+ Tout ce qui luit dans les ténèbres,
+ Tout ce qui sourit dans les pleurs!
+
+Octobre 18...
+
+
+
+
+XXV
+
+
+Je respire où tu palpites,
+Tu sais; à quoi bon, hélas!
+Rester là si tu me quittes,
+Et vivre si tu t'en vas?
+
+A quoi bon vivre, étant l'ombre
+De cet ange qui s'enfuit!
+A quoi bon, sous le ciel sombre,
+N'être plus que de la nuit?
+
+Je suis la fleur des murailles,
+Dont avril est le seul bien.
+Il suffit que tu t'en ailles
+Pour qu'il ne reste plus rien.
+
+Tu m'entoures d'auréoles;
+Te voir est mon seul souci.
+Il suffit que tu t'envoles
+Pour que je m'envole aussi.
+
+Si tu pars, mon front se penche;
+Mon âme au ciel, son berceau,
+Fuira, car dans ta main blanche
+Tu tiens ce sauvage oiseau.
+
+Que veux-tu que je devienne,
+Si je n'entends plus ton pas?
+Est-ce ta vie ou la mienne
+Qui s'en va? Je ne sais pas.
+
+Quand mon courage succombe,
+J'en reprends dans ton coeur pur;
+Je suis comme la colombe
+Qui vient boire au lac d'azur.
+
+L'amour fait comprendre à l'âme
+L'univers, sombre et béni;
+Et cette petite flamme
+Seule éclaire l'infini.
+
+Sans toi, toute la nature
+N'est plus qu'un cachot fermé,
+Où je vais à l'aventure,
+Pâle et n'étant plus aimé.
+
+Sans toi, tout s'effeuille et tombe;
+L'ombre emplit mon noir sourcil;
+Une fête est une tombe,
+La patrie est un exil.
+
+Je t'implore et te réclame;
+Ne fuis pas loin de mes maux,
+O fauvette de mon âme
+Qui chantes dans mes rameaux!
+
+De quoi puis-je avoir envie,
+De quoi puis-je avoir effroi,
+Que ferai-je de la vie,
+Si tu n'es plus près de moi?
+
+Tu portes dans la lumière,
+Tu portes dans les buissons,
+Sur une aile ma prière,
+Et sur l'autre mes chansons.
+
+Que dirai-je aux champs que voile
+L'inconsolable douleur?
+Que ferai-je de l'étoile?
+Que ferai-je de la fleur?
+
+Que dirai-je au bois morose
+Qu'illuminait ta douceur?
+Que répondrai-je à la rose
+Disant: «Où donc est ma soeur?»
+
+J'en mourrai; fuis, si tu l'oses.
+A quoi bon, jours révolus!
+Regarder toutes ces choses
+Qu'elle ne regarde plus?
+
+Que ferai-je de la lyre,
+De la vertu, du destin?
+Hélas! et, sans ton sourire,
+Que ferai-je du matin?
+
+Que ferai-je seul, farouche,
+Sans toi, du jour et des cieux,
+De mes baisers sans ta bouche,
+Et de mes pleurs sans tes yeux!
+
+Août 18...
+
+
+
+
+XXVI
+
+CRÉPUSCULE
+
+
+L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires,
+Frissonne; au fond du bois, la clairière apparaît;
+Les arbres sont profonds et les branches sont noires;
+Avez-vous vu Vénus à travers la forêt?
+
+Avez-vous vu Vénus au sommet des collines?
+Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants?
+Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines;
+L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants.
+
+Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe?
+Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs.
+Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe;
+Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs.
+
+Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie,
+O couples qui passez sous le vert coudrier.
+Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie,
+On emporta d'amour, on l'emploie à prier.
+
+Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles.
+Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau.
+Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles,
+Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau.
+
+La forme d'un toit noir dessine une chaumière;
+On entend dans les prés le pas lourd du faucheur;
+L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière,
+Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur.
+
+Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres.
+L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents,
+Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures,
+Les prières des morts aux baisers des vivants.
+
+Chelles, août 18...
+
+
+
+
+XXVII
+
+LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL
+
+
+Oui, va prier à l'église,
+Va; mais regarde en passant,
+Sous la vieille voûte grise,
+Ce petit nid innocent.
+
+Aux grands temples où l'on prie,
+Le martinet, frais et pur,
+Suspend la maçonnerie
+Qui contient le plus d'azur.
+
+La couvée est dans la mousse
+Du portail qui s'attendrit;
+Elle sent la chaleur douce
+Des ailes de Jésus-Christ.
+
+L'église, où l'ombre flamboie,
+Vibre, émue à ce doux bruit;
+Les oiseaux sont pleins de joie,
+La pierre est pleine de nuit.
+
+Les saints, graves personnages
+Sous les porches palpitants,
+Aiment ces doux voisinages
+Du baiser et du printemps.
+
+Les vierges et les prophètes
+Se penchent dans l'âpre tour,
+Sur ces ruches d'oiseaux faites
+Pour le divin miel amour.
+
+L'oiseau se perche sur l'ange;
+L'apôtre rit sous l'arceau.
+«Bonjour, saint!» dit la mésange.
+Le saint dit: «Bonjour, oiseau!»
+
+Les cathédrales sont belles
+Et hautes sous le ciel bleu;
+Mais le nid des hirondelles
+Est l'édifice de Dieu.
+
+Lagny, juin 18...
+
+
+
+
+XXVIII
+
+UN SOIR
+QUE JE REGARDAIS LE CIEL
+
+
+Elle me dit, un soir, en souriant:
+--Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse
+Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse,
+Ou l'astre d'or qui monte à l'orient?
+Que font vos yeux là-haut? je les réclame.
+Quittez le ciel; regardez dans mon âme!
+
+Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez,
+Où vos regards démesurés vont lire,
+Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire?
+Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers?
+Oh! de mon coeur lève les chastes voiles.
+Si tu savais comme il est plein d'étoiles!
+
+Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons,
+Tout est en nous un radieux spectacle.
+Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle,
+Vaut bien Vénus qui brille sur les monts.
+Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste;
+Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste!
+
+C'est beau de voir un astre s'allumer.
+Le monde est plein de merveilleuses choses.
+Douce est l'aurore, et douces sont les roses.
+Rien n'est si doux que le charme d'aimer!
+La clarté vraie et la meilleure flamme,
+C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme!
+
+L'amour vaut mieux, au fond des antres frais,
+Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme.
+Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme,
+Le ciel bien loin et la femme tout près.
+Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre:
+«Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!»
+
+Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi.
+Laisse ton ciel que de froids rayons dorent!
+Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent,
+Plus de beauté, plus de lumière aussi!
+Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre.
+L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre.
+
+Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujours
+Dans nos transports une harmonie étrange?
+Autour de nous la nature se change
+En une lyre et chante nos amours!
+Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse.
+Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!--
+
+Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait,
+Avec son front posé sur sa main blanche,
+Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche,
+Et sa voix grave, et cet air qui me plaît;
+Belle et tranquille, et de me voir charmée,
+Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée.
+
+Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait;
+Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles....
+Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles?
+De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait?
+C'est un destin bien triste que le nôtre,
+Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre!
+
+O souvenir! trésor dans l'ombre accru!
+Sombre horizon des anciennes pensées!
+Chère lueur des choses éclipsées!
+Rayonnement du passé disparu!
+Comme du seuil et du dehors d'un temple,
+L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple!
+
+Quand les beaux jours font place aux jours amers,
+De tout bonheur il faut quitter l'idée;
+Quand l'espérance est tout à fait vidée,
+Laissons tomber la coupe au fond des mers.
+L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie;
+C'est la mer sombre où l'on jette sa joie.
+
+Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18...
+
+
+
+
+LIVRE TROISIÈME
+
+LES LUTTES ET LES RÊVES
+
+
+
+
+I
+
+ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE
+DE LA DIVINA COMMEDIA
+
+
+Un soir, dans le chemin je vis passer un homme
+Vêtu d'un grand manteau comme un consul de Rome,
+Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux.
+Ce passant s'arrêta, fixant sur moi ses yeux
+Brillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages,
+Et me dit: «J'ai d'abord été, dans les vieux âges,
+Une haute montagne emplissant l'horizon;
+Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison,
+Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres,
+Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres,
+Et je jetai des bruits étranges dans les airs;
+Puis je fus un lion rêvant dans les déserts,
+Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante;
+Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.»
+
+Juillet 1843.
+
+
+
+
+II
+
+MELANCHOLIA
+
+
+Écoutez. Une femme au profil décharné,
+Maigre, blême, portant un enfant étonné,
+Est là qui se lamente au milieu de la rue.
+La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue.
+Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien
+Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien;
+Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille.
+L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille.
+Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé,
+O penseurs, au milieu de ce groupe amassé,
+Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire,
+Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire.
+
+Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour,
+Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour.
+Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille!
+Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille!
+Elle travaille, et peut gagner dans son réduit,
+En travaillant le jour, en travaillant la nuit,
+Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile.
+Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile,
+Et chante au bord du toit tant que dure l'été.
+Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité,
+Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe;
+Les jours sont courts, il faut allumer une lampe;
+L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher.
+O jeunesse! printemps! aube! en proie à l'hiver!
+La faim passe bientôt sa griffe sous la porte,
+Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte
+Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or;
+Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor;
+Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille,
+La misère, démon, qui lui parle à l'oreille.
+L'ouvrage manque, hélas! cela se voit souvent.
+Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vend
+La pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure;
+Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure!
+A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--Voilà
+Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla
+Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte
+A son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte.
+Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels!
+C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels,
+La suivent dans la rue avec des cris de joie.
+Malheureuse! elle traîne une robe de soie,
+Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme aux abois!
+Et le peuple sévère, avec sa grande voix,
+Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme,
+Lui dit quand elle vient: «C'est toi? Va-t'en, infâme!»
+
+Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids;
+La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids,
+Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille.
+Regardez cette salle où le peuple fourmille;
+Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien.
+C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien.
+Ce juge,--ce marchand,--fâché de perdre une heure,
+Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure,
+L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs.
+Tous s'en vont en disant: «C'est bien!» bons et méchants,
+Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle,
+Levant les bras au ciel dans le fond de la salle.
+
+Un homme de génie apparaît. Il est doux,
+Il est fort, il est grand; il est utile à tous;
+Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule,
+Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule;
+Il luit; le jour qu'il jette est un jour éclatant;
+Il apporte une idée au siècle qui l'attend;
+Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires,
+Agrandir les esprits, amoindrir les misères;
+Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins,
+Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins!
+Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue!
+Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue,
+Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout,
+Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout,
+Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre.
+Si c'est un orateur ou si c'est un ministre,
+On le siffle. Si c'est un poëte, il entend
+Ce choeur: «Absurde! faux! monstrueux! révoltant!»
+Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme,
+Debout, les bras croisés, le front levé, l'oeil calme,
+Il contemple, serein, l'idéal et le beau;
+Il rêve; et, par moments, il secoue un flambeau
+Qui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine,
+Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine;
+Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours;
+Orateur, il entasse efforts, travaux, discours;
+Il marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste,
+A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste.
+Nul abri. Ce serait un ennemi public,
+Un monstre fabuleux, dragon ou basilic,
+Qu'il serait moins traqué de toutes les manières,
+Moins entouré de gens armés de grosses pierres,
+Moins haï!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront,
+Il va semant la gloire, il recueille l'affront.
+Le progrès est son but, le bien est sa boussole;
+Pilote, sur l'avant du navire il s'isole;
+Tout marin, pour dompter les vents et les courants,
+Met tour à tour le cap sur des points différents,
+Et, pour mieux arriver, dévie en apparence;
+Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignorance
+Sait tout, dénonce tout; il allait vers le nord,
+Il avait tort; il va vers le sud, il a tort;
+Si le temps devient noir, que de rage et de joie!
+Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie,
+L'âge vient, il couvait un mal profond et lent,
+Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant,
+Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière,
+Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière,
+Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit
+S'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit,
+S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme
+Et, s'essuyant les yeux, dit: «C'était un grand homme!»
+
+Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit?
+Ces doux êtres pensifs, que la lièvre maigrit?
+Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules?
+Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules;
+Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement
+Dans la même prison le même mouvement.
+Accroupis sous les dents d'une machine sombre,
+Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre,
+Innocents dans un bagne, anges dans un enfer,
+Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer.
+Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue.
+Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue.
+Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las.
+Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas!
+Ils semblent dire à Dieu: «Petits comme nous sommes,
+Notre père, voyez ce que nous font les hommes!»
+O servitude infâme imposée à l'enfant!
+Rachitisme! travail dont le souffle étouffant
+Défait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée,
+La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée,
+Et qui ferait--c'est là son fruit le plus certain--
+D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin!
+
+Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre,
+Qui produit la richesse en créant la misère,
+Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil!
+Progrès dont on demande: «Où va-t-il? que veut-il?»
+Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme,
+Une âme à la machine et la retire à l'homme!
+Que ce travail, haï des mères, soit maudit!
+Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit,
+Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème!
+O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même,
+Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux,
+Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux!
+
+Le pesant chariot porte une énorme pierre;
+Le limonier, suant du mors à la croupière,
+Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant
+Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang.
+Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête;
+Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête;
+C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons
+Un vin plein de fureur, de cris et de jurons;
+Oh! quelle est donc la loi formidable qui livre
+L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre!
+L'animal éperdu ne peut plus faire un pas;
+Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas,
+Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme,
+Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme.
+Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups
+Tombant sur ce forçat qui traîne des licous,
+Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche.
+Si la corde se casse, il frappe avec le manche,
+Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié;
+Et le cheval, tremblant, hagard, estropié,
+Baisse son cou lugubre et sa tête égarée;
+On entend, sous les coups de la botte ferrée,
+Sonner le ventre nu du pauvre être muet!
+Il râle; tout à l'heure encore il remuait;
+Mais il ne bouge plus, et sa force est finie;
+Et les coups furieux pleuvent; son agonie
+Tente un dernier effort; son pied fait un écart,
+Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard;
+Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble,
+Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble;
+Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni,
+Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini,
+Où luit vaguement l'âme effrayante des choses.
+Hélas!
+
+ Cet avocat plaide toutes les causes;
+Il rit des généreux qui désirent savoir
+Si blanc n'a pas raison avant de dire noir;
+Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre,
+Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre;
+Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut.
+Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot,
+Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame.
+La foule hait cet homme et proscrit cette femme;
+Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé.
+L'opinion rampante accable l'opprimé,
+Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse.
+De l'inventeur mourant le parasite engraisse.
+Le monde parle, assure, affirme, jure, ment,
+Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement.
+Le puissant resplendit et du destin se joue;
+Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue,
+Sa fiente épanouie engendre son flatteur.
+Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur.
+O hideux coin de rue où le chiffonnier morne
+Va, tenant à la main sa lanterne de corne,
+Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants!
+Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sûr? Les vents.
+Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire;
+Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'âme noire;
+Il se courbe; il sera votre maître demain.
+
+Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin;
+Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille;
+Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille;
+Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau;
+Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau;
+Ta cahute, au niveau du fossé de la route,
+Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute;
+Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir
+Pour manger le matin et pour jeûner le soir;
+Et, fantôme suspect devant qui l'on recule,
+Regardé de travers quand vient le crépuscule,
+Pauvre au point d'alarmer les allants et venants,
+Frère sombre et pensif des arbres frissonnants,
+Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage;
+Autrefois, homme alors dans la force de l'âge,
+Quand tu vis que l'Europe implacable venait,
+Et menaçait Paris et notre aube qui naît,
+Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée,
+Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée
+Se ruer, et le nord revomir Attila,
+Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là,
+Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne,
+Un des grands paysans de la grande Champagne.
+C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon,
+Une calèche arrive, et, comme un tourbillon,
+Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues,
+Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues.
+Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passant
+Fit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang;
+Il jouait à la baisse, et montait à mesure
+Que notre chute était plus profonde et plus sûre;
+Il fallait un vautour à nos morts; il le fut;
+Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût,
+Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes;
+Moscou remplit ses prés de meules odorantes;
+Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets,
+Et la Bérésina charriait un palais;
+Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles,
+Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles,
+Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau,
+Un million joyeux sortit de Waterloo;
+Si bien que du désastre il a fait sa victoire,
+Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire,
+Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher,
+A coupé sur la France une livre de chair.
+Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère;
+Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire,
+C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas!
+
+Les carrefours sont pleins de chocs et de combats.
+Les multitudes vont et viennent dans les rues.
+Foules! sillons creusés par ces mornes charrues:
+Nuit, douleur, deuil! champ triste où souvent a germé
+Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé!
+Vie et mort! onde où l'hydre à l'infini s'enlace!
+Peuple océan jetant l'écume populace!
+Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs;
+Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs,
+Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances,
+Qu'on distingue à travers de vagues transparences,
+Ses rudes appétits, redoutables aimants,
+Ses prostitutions, ses avilissements,
+Et la fatalité de ses moeurs imperdables,
+La misère épaissit ses couches formidables.
+Les malheureux sont là, dans le malheur reclus.
+L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux,
+Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres,
+Roulent l'obscur filet des pénalités sombres.
+Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit,
+Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit;
+Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres;
+Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres;
+Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons,
+Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons;
+Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère.
+Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mère.
+Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux.
+Qui dit: «J'ai froid?» L'aïeule. Et qui dit: «J'ai faim?» Tous!
+Et le fond est horreur, et la surface est joie.
+Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie,
+Et sur le pâle amas des cris et des douleurs,
+Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs!
+Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée:
+A quel néant jeter la journée insensée?
+Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil!
+Poussière dont les grains semblent d'or au soleil!
+Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve,
+Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêve
+L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus.
+Quand on voile Lazare, on efface Jésus.
+Ils ne regardent pas dans les ombres moroses.
+Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses,
+La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais
+Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets.
+Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases.
+Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases,
+Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit;
+Éden étrange fait de lumière et de nuit.
+Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes,
+Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes
+De quelque arbre céleste épanoui plus haut.
+Noir paradis dansant sur l'immense cachot!
+Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombre
+Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre,
+Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs.
+Les valses, visions, passent dans les miroirs.
+Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales,
+Les galops effrénés courent; par intervalles,
+Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit,
+On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit;
+Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées;
+La musique, jetant les notes à poignées,
+Revient, et les regards s'allument, et l'archet,
+Bondissant, ressaisit la foule qui marchait.
+O délire! et d'encens et de bruit enivrées,
+L'heure emporte en riant les rapides soirées,
+Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux.
+D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux,
+Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent,
+Où des spectres riants ou sanglants apparaissent,
+Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert,
+Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert,
+Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre,
+Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre,
+Pendant que les greniers grelottent sous les toits,
+Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix,
+Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient.
+Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient,
+Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux,
+Deux poteaux soutenant un triangle hideux,
+Qui sortent lentement du noir pavé des villes...--
+
+O forêts! bois profonds! solitudes! asiles!
+
+Paris, juillet 1838.
+
+
+
+
+III
+
+SATURNE
+
+
+I
+
+Il est des jours de brume et de lumière vague,
+Où l'homme, que la vie à chaque instant confond,
+Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague,
+S'accoude au bord croulant du problème sans fond;
+
+Où le songeur, pareil aux antiques augures,
+Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit,
+Médite en regardant fixement les figures
+ Qu'on a dans l'ombre de l'esprit;
+
+Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres.
+Des spectres du dehors errer sur le plafond,
+Il sonde le destin, et contemple les ombres
+Que nos rêves jetés parmi les choses font!
+
+Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtre
+Une montagne, un bois, l'océan qui dit tout,
+Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître,
+ En soi-même on voit tout à coup
+
+Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent,
+Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur,
+Éclore des clartés effrayantes qui donnent
+Des éblouissements à l'oeil intérieur;
+
+De sorte qu'une fois que ces visions glissent
+Devant notre paupière en ce vallon d'exil,
+Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent
+ L'arcade sombre du sourcil!
+
+
+II
+
+Donc, puisque j'ai parlé de ces heures de doute
+Où l'on trouve le calme et l'autre le remords,
+Je ne cacherai pas au peuple qui m'écoute
+Que je songe souvent à ce que font les morts;
+
+Et que j'en suis venu--tant la nuit étoilée
+A fatigué de fois mes regards et mes voeux,
+Et tant une pensée inquiète est mêlée
+ Aux racines de mes cheveux!--
+
+A croire qu'à la mort, continuant sa route,
+L'âme, se souvenant de son humanité,
+Envolée à jamais sous la céleste voûte,
+A franchir l'infini passait l'éternité!
+
+Et que les morts voyaient l'extase et la prière,
+Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore,
+Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière,
+ Au vol rayonnant, aux pieds d'or,
+
+Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes,
+Semble une âme visible en ce monde réel,
+Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes,
+Leur laisse le parfum en leur prenant le miel!
+
+Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même,
+Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil,
+Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme,
+ Vers à vers, soleil à soleil!
+
+Admirer tout système en ses formes fécondes,
+Toute création dans sa variété,
+Et, comparant à Dieu chaque face des mondes,
+Avec l'âme de tout confronter leur beauté!
+
+Et que chacun ferait ce voyage des âmes,
+Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré.
+Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmes
+ Sont comme un livre déchiré.
+
+Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire,
+Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir,
+Châtiés à la fois par le ciel et la terre,
+Par l'aspiration et par le souvenir!
+
+
+III
+
+Saturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres!
+Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit!
+Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres!
+ Enfer fait d'hiver et de nuit!
+
+Son atmosphère flotte en zones tortueuses.
+Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur,
+Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses
+D'où tombe une éternelle et profonde terreur.
+
+Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile,
+Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux;
+Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile,
+ Se perd, sinistre, au fond des cieux!
+
+Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre,
+Se sont épouvantés de ce globe hideux.
+Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre,
+En le voyant errer formidable autour d'eux!
+
+
+IV
+
+Oh! ce serait vraiment un mystère sublime
+Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau,
+Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme,
+ Fût l'intérieur du tombeau!
+
+Que tout se révélât à nos paupières closes!
+Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés!...
+Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses?
+Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez.
+
+
+V
+
+Il est certain aussi que, jadis, sur la terre,
+Le patriarche, ému d'un redoutable effroi,
+Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère
+ Ont fait des songes comme moi;
+
+Que, dans sa solitude auguste, le prophète
+Voyait, pour son regard plein d'étranges rayons,
+Par la même fêlure aux réalités faite,
+S'ouvrir le monde obscur des pâles visions;
+
+Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule,
+Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit,
+Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule
+ Le trouble de leur sombre esprit;
+
+Tandis que l'eau sortait des sources cristallines,
+Et que les grands lions, de moments en moments,
+Vaguement apparus au sommet des collines,
+Poussaient dans le désert de longs rugissements!
+
+Avril 1839.
+
+
+
+
+IV
+
+ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX
+
+
+Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure.
+Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit.
+Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit.
+Vous qui passez, venez à lui, car il demeure.
+
+Mars 1842.
+
+
+
+
+V
+
+QUIA PULVIS ES
+
+
+ Ceux-ci partent, ceux-là demeurent.
+Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent,
+Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois.
+Hélas! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes,
+ Sur toutes les têtes des hommes,
+ Sur toutes les feuilles des bois.
+
+ Ceux qui restent à ceux qui passent
+Disent:--Infortunés! déjà vos fronts s'effacent.
+Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit!
+Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres!
+ Vous allez dormir sous les marbres!
+ Vous allez tomber dans la nuit!--
+
+ Ceux qui passent à ceux qui restent
+Disent:--Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent!
+Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants,
+Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes.
+ Vivants! vous êtes des fantômes;
+ C'est nous qui sommes les vivants!--
+
+Février 1843
+
+
+
+
+VI
+
+LA SOURCE
+
+
+Un lion habitait près d'une source; un aigle
+ Y venait boire aussi.
+Or, deux héros, un jour, deux rois--souvent Dieu règle
+ La destinée ainsi--
+
+Vinrent à cette source où des palmiers attirent
+ Le passant hasardeux,
+Et, s'étant reconnus, ces hommes se battirent
+ Et tombèrent tous deux.
+
+L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes,
+ Et leur dit, rayonnant:
+--Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtes
+ Qu'une ombre maintenant!
+
+O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse,
+ Ne seront plus demain
+Que des cailloux mêlés, sans qu'on les reconnaisse,
+ Aux pierres du chemin!
+
+Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude,
+ Ce duel, ce talion!...--
+Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitude
+ Avec lui, le lion.
+
+Nous venons tous deux boire à la même fontaine,
+ Rois dans les mêmes lieux;
+Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine,
+ Et je garde les cieux.
+
+Octobre 1846.
+
+
+
+
+VII
+
+LA STATUE
+
+
+Quand l'empire romain tomba désespéré,
+--Car, ô Rome, l'abîme où Carthage a sombré
+ Attendait que tu la suivisses!--
+Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé,
+Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé
+ Tous les Césars et tous les vices;
+
+Quand il expira, vide et riche comme Tyr;
+Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir
+ Le pied du maître sur leurs nuques;
+Ivre de vin, de sang et d'or; continuant
+Caton par Tigellin, l'astre par le néant,
+ Et les géants par les eunuques;
+
+Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait.
+Le pâle cénobite y songeait, inquiet,
+ Dans les antres visionnaires;
+Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit
+Sur ce monde damné, sur ce festin maudit,
+Un écroulement de tonnerres.
+
+Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil,
+Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil,
+ Planèrent avec des huées;
+Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs,
+Les glaives monstrueux des sept archanges noirs
+ Flamboyèrent dans les nuées.
+
+Juvénal, qui peignit ce gouffre universel,
+Est statue aujourd'hui; la statue est de sel,
+ Seule sous le nocturne dôme;
+Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameaux
+Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots:
+ Pour avoir regardé Sodôme.
+
+Février 1843.
+
+
+
+
+VIII
+
+
+Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austère,
+Le poëme éternel!--La Bible?--Non, la terre.
+Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu,
+Lisait les vers d'Homère, et moi les fleurs de Dieu.
+J'épèle les buissons, les brins d'herbe, les sources;
+Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses
+Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds.
+Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés,
+Et j'étudie à fond le texte, et je me penche,
+Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche.
+Donc, courbé,--c'est ainsi qu'en marchant je traduis
+La lumière en idée, en syllabes les bruits,--
+J'étais en train de lire un champ, page fleurie.
+Je fus interrompu dans cette rêverie;
+Un doux martinet noir avec un ventre blanc
+Me parlait; il disait:--O pauvre homme, tremblant
+Entre le doute morne et la foi qui délivre,
+Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre.
+Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité,
+Et que les champs profonds t'emplissent de clarté!
+Il est sain de toujours feuilleter la nature,
+Car c'est la grande lettre et la grande écriture;
+Car la terre, cantique où nous nous abîmons,
+A pour versets les bois et pour strophes les monts!
+Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'homme
+Qui, bien questionné par l'âme, ne se nomme.
+Médite. Tout est plein de jour, même la nuit;
+Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit,
+A des rayons: la roue au dur moyeu, l'étoile,
+La fleur, et l'araignée au centre de sa toile.
+Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer.
+Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer,
+L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sage
+Voit serpenter des sens qu'il saisit au passage.
+Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu;
+Et voir la vérité, c'est trouver la vertu.
+Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie.
+Le monde est l'oeuvre où rien ne ment et ne dévie,
+Et dont les mots sacrés répandent de l'encens.
+L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens.
+Oui, la création tout entière, les choses,
+Les êtres, les rapports, les éléments, les causes,
+Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir,
+L'arabesque des bois sur les cuivres du soir,
+La bête, le rocher, l'épi d'or, l'aile peinte,
+Tout cet ensemble obscur, végétation sainte,
+Compose en se croisant ce chiffre énorme: DIEU.
+L'éternel est écrit dans ce qui dure peu;
+Toute l'immensité, sombre, bleue, étoilée,
+Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée;
+On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit.
+Le lys que tu comprends en toi s'épanouit;
+Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme.
+Les fleurs chastes, d'où sort une invisible flamme,
+Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin;
+C'est l'âme qui les doit cueillir, et non la main.
+Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre;
+Aussi tu deviens bon, juste et sage; et dans l'ombre
+Tu reprends la candeur sublime du berceau.--
+Je répondis:--Hélas! tu te trompes, oiseau.
+Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe;
+Mon âme ne sera blanche que dans la tombe;
+Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou méchant.
+Et je continuai la lecture du champ.
+
+Juillet 1833.
+
+
+
+
+IX
+
+
+Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans.
+Ton regard dit: Matin, et ton front dit: Printemps.
+Il semble que ta main porte un lys invisible.
+Don Juan te voit passer et murmure: «Impossible!»
+Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté.
+La nature s'égaye à toute ta clarté;
+Tu fais une lueur sous les arbres; la guêpe
+Touche ta joue en fleur de son aile de crêpe;
+La mouche à tes yeux vole ainsi qu'à des flambeaux.
+Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos
+Et les marins d'Hydra, s'ils te voyaient sans voiles,
+Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'étoiles.
+Les êtres de l'azur froncent leur pur sourcil,
+Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil,
+Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée.
+Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée,
+Un ange vient baiser ton pied quand il est nu,
+Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu.
+
+Février 1843.
+
+
+
+
+X
+
+AMOUR
+
+
+Amour! «Loi,» dit Jésus. «Mystère,» dit Platon.
+Sait-on quel fil nous lie au firmament? Sait-on
+Ce que les mains de Dieu dans l'immensité sèment?
+Est-on maître d'aimer? pourquoi deux êtres s'aiment,
+Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui fuit,
+Au moucheron qui vole à la flamme la nuit,
+Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mûre!
+Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure!
+Demande aux nids profonds qu'avril met en émoi
+Le coeur éperdu crie: Est-ce que je sais, moi?
+Cette femme a passé: je suis fou. C'est l'histoire.
+Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire;
+En plein midi, joyeuse, une fleur au corset,
+Illumination du jour, elle passait;
+Elle allait, la charmante, et riait, la superbe;
+Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe;
+Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla;
+Et comment voulez-vous que j'échappe à cela?
+Est-ce que je sais, moi? c'était au temps des roses;
+Les arbres se disaient tout bas de douces choses;
+Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté.
+J'aime!--O Rodin, Vouglans, Delancre! prévôté,
+Bailliage, châtelet, grand'chambre, saint-office,
+Demandez le secret de ce doux maléfice
+Aux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard,
+Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard,
+Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse,
+A ce magicien, à cette charmeresse!
+Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois,
+Vous font recommencer les mêmes pas cent fois,
+A la branche de mai, cette Armide qui guette,
+Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette!
+Demandez à la vie, à la nature, aux cieux,
+Au vague enchantement des champs mystérieux!
+Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme!
+Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme
+Aux sources dont le coeur écoute les sanglots,
+Au soupir éternel des forêts et des flots.
+Dressez procès-verbal contre les pâquerettes
+Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes;
+Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amants
+Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants,
+Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre,
+Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre,
+Et l'extase chantant des hymnes inconnus,
+Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus,
+Sur l'herbe que la brise agite par bouffées,
+Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées,
+Éperdus, possédés d'un adorable ennui,
+Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui!
+Quoi! nous sommes encore aux temps où la Tournelle,
+Déclarant la magie impie et criminelle,
+Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour,
+Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour!
+
+Juillet 1843.
+
+
+
+
+XI
+
+
+Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément
+Où les vivants pensifs travaillent tristement,
+Et qui donne à regret à cette race humaine
+Un peu de pain pour tant de labeur et de peine;
+Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats;
+Des cités d'où s'en vont, en se tordant les bras,
+La charité, la paix, la foi, soeurs vénérables;
+L'orgueil chez les puissants et chez les misérables;
+La haine au coeur de tous; la mort, spectre sans yeux,
+Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux;
+Sur tous les hauts sommets des brumes répandues;
+Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues;
+Toutes les passions engendrant tous les maux;
+Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux;
+Là le désert torride, ici les froids polaires;
+Des océans émus de subites colères,
+Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit;
+Des continents couverts de fumée et de bruit,
+Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme,
+Où toujours quelque part fume une ville en flamme,
+Où se heurtent sanglants les peuples furieux;--
+
+Et que tout cela fasse un astre dans les cieux!
+
+Octobre 1840.
+
+
+
+
+XII
+
+EXPLICATION
+
+
+La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange.
+L'un est fait de splendeur; l'autre est pétri de fange.
+Toute étoile est soleil; tout astre est paradis.
+Autour des globes purs sont les mondes maudits;
+Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette,
+Le soleil paradis traîne l'enfer planète.
+
+L'ange habitant de l'astre est faillible; et, séduit,
+Il peut devenir l'homme habitant de la nuit.
+Voilà ce que le vent m'a dit sur la montagne.
+
+Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagne
+Où la vie en pleurant, jusqu'au jour du réveil,
+Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil.
+Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible.
+La mort est là, vannant les âmes dans un crible,
+Qui juge, et, de la vie invisible témoin,
+Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin.
+
+O globes sans rayons et presque sans aurores!
+Énorme Jupiter fouetté de météores,
+Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan,
+O nocturne Uranus! ô Saturne au carcan!
+Châtiments inconnus! rédemptions! mystères!
+Deuils! ô lunes encor plus mortes que les terres!
+Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font?
+L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond,
+Comme on entend, le soir, la plainte des cigales.
+Mondes spectres, tirant des chaînes inégales,
+Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s'enfuit.
+Rougis confusément d'un reflet dans la nuit,
+Implorant un messie, espérant des apôtres,
+Seuls, séparés, les uns en arrière des autres,
+Tristes, échevelés par des souffles hagards,
+Jetant à la clarté de farouches regards,
+Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes,
+Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes,
+Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux,
+Autour du paradis ils tournent envieux;
+Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres,
+On voit passer au loin toutes ces faces sombres.
+
+Novembre 1840.
+
+
+
+
+XIII
+
+LA CHOUETTE
+
+
+Une chouette était sur la porte clouée;
+Larve de l'ombre au toit des hommes échouée.
+La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts,
+Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers,
+Dans la bête sauvage et la bête de somme,
+Toujours en dialogue avec l'esprit de l'homme,
+Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont
+Ses signes, alphabet formidable et profond;
+Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte,
+Parle deux langues: l'une, admirable et correcte,
+L'autre, obscur bégaîment. L'éléphant aux pieds lourds,
+Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours,
+Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe,
+Sont le langage altier et splendide, le verbe;
+Et la chauve-souris, le crapaud, le putois,
+Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois.
+Or, j'étais là, pensif, bienveillant, presque tendre,
+Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre
+Ce qu'entre les trois clous où son spectre pendait,
+Aux vivants, aux souffrants, au boeuf triste, au baudet,
+Disait, hélas! la pauvre et sinistre chouette,
+Du côté noir de l'être informe silhouette.
+
+Elle disait:
+ «Sur son front sombre
+Comme la brume se répand!
+Il remplit tout le fond de l'ombre.
+Comme sa tête morte pend!
+De ses yeux coulent ses pensées.
+Ses pieds troués, ses mains percées
+
+Bleuissent à l'air glacial.
+Oh! comme il saigne dans le gouffre!
+Lui qui faisait le bien, il souffre
+Comme moi qui faisais le mal.
+
+«Une lumière à son front tremble.»
+Et la nuit dit au vent: «Soufflons
+Sur cette flamme!» et, tous ensemble,
+Les ténèbres, les aquilons,
+La pluie et l'horreur, froides bouches,
+Soufflent, hagards, hideux, farouches,
+Et dans la tempête et le bruit
+La clarté reparaît grandie...--
+Tu peux éteindre un incendie,
+Mais pas une auréole, ô nuit!
+
+«Cette âme arriva sur la terre,
+Qu'assombrit le soir incertain;
+Elle entra dans l'obscur mystère
+Que l'ombre appelle son destin;
+Au mensonge, aux forfaits sans nombre,
+A tout l'horrible essaim de l'ombre,
+Elle livrait de saints combats;
+Elle volait, et ses prunelles
+Semblaient deux lueurs éternelles
+Qui passaient dans la nuit d'en bas.
+
+«Elle allait parmi les ténèbres,
+Poursuivant, chassant, dévorant
+Les vices, ces taupes funèbres,
+Le crime, ce phalène errant;
+Arrachant de leurs trous la haine,
+L'orgueil, la fraude qui se traîne,
+L'âpre envie, aspic du chemin,
+Les vers de terre et les vipères,
+Que la nuit cache dans les pierres
+Et le mal dans le coeur humain!
+
+«Elle cherchait ces infidèles,
+L'Achab, le Nemrod, le Mathan,
+Que, dans son temple et sous ses ailes,
+Réchauffe le faux dieu Satan,
+Les vendeurs cachés sous les porches,
+Le brûleur allumant ses torches
+Au même feu que l'encensoir;
+Et, quand elle l'avait trouvée,
+Toute la sinistre couvée
+Se hérissait sous l'autel noir.
+
+«Elle allait, délivrant les hommes
+De leurs ennemis ténébreux;
+Les hommes, noirs comme nous sommes,
+Prirent l'esprit luttant pour eux;
+Puis ils clouèrent, les infâmes,
+L'âme qui défendait leurs âmes,
+L'être dont l'oeil jetait du jour;
+Et leur foule, dans sa démence,
+Railla cette chouette immense
+De la lumière et de l'amour!
+
+«Race qui frappes et lapides,
+Je te plains! hommes, je vous plains!
+Hélas! je plains vos poings stupides,
+D'affreux clous et de marteaux pleins!
+Vous persécutez pêle-mêle
+Le mal, le bien, la griffe et l'aile,
+Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux!
+Vous clouez de vos mains mal sûres
+Les hiboux au seuil des masures,
+Et Christ sur la porte des cieux!»
+
+Mai 1843.
+
+
+
+
+XIV
+
+A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT
+
+
+Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange
+ Qu'il est d'autres anges là-haut,
+Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change,
+ Qu'il est doux d'y rentrer bientôt;
+
+Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres,
+ Une tente aux riches couleurs,
+Un jardin bleu rempli de lys qui sont des astres,
+ Et d'étoiles qui sont des fleurs;
+
+Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire,
+ Où toujours, se laissant charmer,
+On a les chérubins pour jouer et pour rire,
+ Et le bon Dieu pour nous aimer;
+
+Qu'il est doux d'être un coeur qui brûle comme un cierge,
+ Et de vivre, en toute saison,
+Près de l'enfant Jésus et de la sainte Vierge
+ Dans une si belle maison!
+
+Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère,
+ A ce fils si frêle et si doux,
+Que vous étiez à lui dans cette vie amère,
+ Mais aussi qu'il était à vous;
+
+Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille,
+ Mais que plus tard on la défend;
+Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille,
+ D'un homme qui soit son enfant;
+
+Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âme
+ Que Dieu veut qu'on reste ici-bas,
+La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme,
+ Pour les douleurs et les combats;
+
+Si bien qu'un jour, ô deuil! irréparable perte!
+ Le doux être s'en est allé!...--
+Hélas! vous avez donc laissé la cage ouverte,
+ Que votre oiseau s'est envolé!
+
+Avril 1843.
+
+
+
+
+XV
+
+ÉPITAPHE
+
+
+Il vivait, il jouait, riante créature.
+Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô nature?
+N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs,
+Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amère?
+Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère,
+Et de l'avoir caché sous des touffes de fleurs?
+
+Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuplée,
+Tu n'es pas plus joyeuse, ô nature étoilée!
+Et le coeur de la mère en proie à tant de soins,
+Ce coeur où toute joie engendre une torture,
+Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature,
+Est vide et désolé pour cet enfant de moins!
+
+Mai 1843.
+
+
+
+
+XVI
+
+LE MAITRE D'ÉTUDES
+
+
+Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui
+Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui;
+Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître!
+Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître,
+Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains,
+Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux Romains
+Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres,
+Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres,
+Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons.
+Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons
+Mais, lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme;
+L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme,
+Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné,
+Votre frère, écoliers, et votre frère aîné,
+Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres,
+Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres,
+Indigent, chancelant, et cependant vainqueur,
+Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur,
+A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse.
+Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse!
+
+Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort,
+Les inégalités des âmes et du sort;
+Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine,
+Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine,
+Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand.
+Songez que, triste, en butte au souci dévorant,
+A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière
+Vous verse la raison, le savoir, la lumière,
+Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain.
+Oh! dans la longue salle aux tables de sapin,
+Enfants, faites silence à la lueur des lampes!
+Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes:
+Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits.
+L'herbe que mord la dent cruelle des brebis,
+C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme.
+Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme;
+Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleurs
+Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs!
+Aux heures du travail votre ennui le dévore,
+Aux heures du plaisir vous le rongez encore;
+Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous,
+Et, pareille au papier qu'on distribue à tous,
+Page blanche d'abord, devient lentement noire.
+Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire;
+Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot,
+Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt,
+Toutes en même temps dans son esprit écrivent.
+Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent,
+Vous répandez votre encre à flots sur cet azur;
+Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur,
+De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle.
+Le nuage d'ennui passe et se renouvelle.
+Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut.
+Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud.
+Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre,
+Laisser voler son âme aux chimères sans nombre,
+Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants,
+Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments,
+Et le font retomber des voûtes immortelles;
+Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes.
+Saint et grave martyr changeant de chevalet,
+Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est
+Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies;
+Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies,
+Il porte sur son front votre essaim orageux;
+Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux,
+Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête.
+Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête;
+Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant.
+
+Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachant
+De sa bonne action comme d'une mauvaise,
+Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise,
+Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait,
+Peut-être a des parents qu'il soutient en secret,
+Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles,
+Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles,
+Et de cette sueur qui coule sur sa chair,
+Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver,
+Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère;
+Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère;
+De sorte que, vivant à son ombre sans bruit,
+Une colombe vient la boire dans la nuit!
+Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue,
+Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue,
+Traîne la chaîne! hélas, pour lui, pour son destin,
+Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain,
+Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle,
+Votre cage d'un jour est prison éternelle!
+Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas!
+Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas!
+L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie;
+Vous vous envolerez demain en pleine vie;
+Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui,
+Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui;
+Demain, même en juillet, sera toujours décembre,
+Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre,
+Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux;
+Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux.
+Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte,
+Toujours il sera là, seul sous la sombre porte,
+Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté,
+Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté.
+Oh! que votre pensée aime, console, encense
+Ce sublime forçat du bagne d'innocence!
+Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit.
+Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit
+Celui qui vous grandit, celui qui vous élève,
+Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive,
+Art et science, afin qu'en marchant au tombeau,
+Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau!
+Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste
+De conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste,
+Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit!
+Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit.
+
+Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classe
+Un chuchotement vague endort son âme lasse,
+Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs,
+Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants,
+Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide,
+Et de Virgile, cygne errant du vers limpide,
+Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux,
+Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux,
+Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée,
+Pour l'humble défricheur de la jeune pensée,
+Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fend
+Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant,
+De tous ces livres pleins de hautes harmonies,
+La bénédiction sereine des génies!
+
+Juin 1842.
+
+
+
+
+XVII
+
+CHOSE VUE
+UN JOUR DE PRINTEMPS
+
+
+Entendant des sanglots, je poussai cette porte.
+
+Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte.
+Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard.
+Sur le grabat gisait le cadavre hagard;
+C'était déjà la tombe et déjà le fantôme.
+Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume.
+
+Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards.
+On voyait, comme une aube à travers des brouillards,
+Aux lèvres de la morte un sinistre sourire;
+Et l'aîné, qui n'avait que six ans, semblait dire:
+«Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis!»
+
+Un crime en cette chambre avait été commis.
+Ce crime, le voici:--Sous le ciel qui rayonne,
+Une femme est candide, intelligente, bonne;
+Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri,
+La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari
+Un ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie,
+Tirent d'un pas égal le licou de la vie.
+Le choléra lui prend son mari; la voilà
+Veuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a.
+Alors, elle se met au labeur comme un homme.
+Elle est active, propre, attentive, économe;
+Pas de drap à son lit, pas d'âtre à son foyer;
+Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer,
+Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille,
+Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille
+Pour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin.
+Un jour, on va chez elle, elle est morte de faim.
+
+Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges,
+Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges,
+Les masques abondaient dans les bals, et partout
+Les baisers soulevaient la dentelle du loup;
+Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes:
+On entendait rouler les chars, rire les hommes;
+Les wagons ébranlaient les plaines; le steamer
+Secouait son panache au-dessus de la mer;
+Et, dans cette rumeur de joie et de lumière,
+Cette femme étant seule au fond de sa chaumière,
+La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs,
+Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs,
+Sans bruit, et l'avait prise à la gorge, et tuée.
+
+La faim, c'est le regard de la prostituée,
+C'est le bâton ferré du bandit, c'est la main
+Du pâle enfant volant un pain sur le chemin,
+C'est la fièvre du pauvre oublié, c'est le râle
+Du grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale.
+O Dieu! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés,
+La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés,
+Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence;
+Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence,
+Que la mouche connaît la feuille du sureau,
+Pendant que l'étang donne à boire au passereau,
+Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves,
+Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves,
+Fait manger le chacal, l'once et le basilic.
+L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public;
+C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres.
+
+Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres,
+Dit-il: «J'ai faim!» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau?
+Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau?
+
+Avril 1840.
+
+
+
+
+XVIII
+
+INTÉRIEUR
+
+
+La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent,
+Vipère dont la haine empoisonne la dent,
+Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure.
+Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure.
+La femme et le mari laissent l'enfant crier.
+
+--D'où viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier!
+Il vit dans la débauche et mourra sur la paille.
+--Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille!
+--Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu?
+--L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu.
+Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches!
+--Où cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches?
+--Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu!
+--Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu!
+--Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as tuée!
+--Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostituée!
+
+Un beau soleil couchant, empourprant le taudis,
+Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis
+Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme
+La misère du coeur et la laideur de l'âme,
+Étalait son ulcère et ses difformités
+Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités.
+Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile,
+Était, grâce au soleil, une éclatante étoile
+Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur,
+Éblouissait au loin quelque passant rêveur!
+
+Septembre 1841.
+
+
+
+
+XIX
+
+BARAQUES DE LA FOIRE
+
+
+Lion! j'étais pensif, ô bête prisonnière,
+Devant la majesté de ta grave crinière;
+Du plafond de ta cage elle faisait un dais.
+Nous songions tous les deux, et tu me regardais.
+Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes,
+Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes,
+Emplit notre pensée, et dans nos regards vains
+Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins,
+Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense,
+Et notre petitesse, ivre de sa puissance;
+Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin,
+Notre prunelle éclate et dit: Je suis ce nain!
+Nous avons dans nos yeux notre moi misérable.
+Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable,
+Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds,
+Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons,
+Respire, solitaire, avec l'astre et la rose,
+L'être sauvage, obscur et tranquille qui cause
+Avec la roche énorme et les petites fleurs,
+Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs,
+Plonge son mufle roux aux herbes non foulées,
+La brute qui rugit sous les nuits constellées,
+Qui rêve et dont les pas fauves et familiers
+De l'antre formidable ébranlent les piliers,
+Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres,
+A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres,
+Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux,
+Et le mystère obscur des bois silencieux,
+Et porte en son oeil calme, où l'infini commence,
+Le regard éternel de la nature immense.
+
+Juin 1842.
+
+
+
+
+XX
+
+INSOMNIE
+
+
+Quand une lueur pâle à l'orient se lève,
+Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve,
+Commence à s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon,
+Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison,
+Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste.
+Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste,
+Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel,
+Est la strophe sacrée au pied du sombre autel;
+Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublime
+Qui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme,
+Au bruit de la cognée, au choc des avirons,
+Sort des durs matelots et des noirs bûcherons.
+
+Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère!
+Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre!
+Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu;
+Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleu
+Rentrent à l'écurie et descendent au pôle,
+Se sentir dans son lit soudain toucher l'épaule
+Par quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi!
+Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi.
+--Je dors. Je suis très-las de la course dernière;
+Ma paupière est encor du somme prisonnière;
+Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu?
+Certes, il faut que tu sois un démon bien têtu
+De venir m'éveiller toujours quand tout repose!
+Aie un peu de raison. Il est encor nuit close;
+Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît;
+Pas la moindre lueur aux fentes du volet;
+Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve à ma maîtresse.
+Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse,
+D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs.
+Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs.
+Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe!
+Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe.
+La biche illusion me mangeait dans le creux
+De la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux,
+Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide.
+Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide,
+Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau.
+Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseau
+Que tu viens de saisir dans les pâles nuées.
+Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées,
+Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons,
+Passent en secouant ma porte sur ses gonds.
+--Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche.
+Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche;
+Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon.
+Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir!
+
+ --Non!
+Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable.
+Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble.
+Quoi! cette bête a goût au vil foin du sommeil!
+L'orient est pour moi toujours clair et vermeil.
+Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure!
+Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure.
+
+Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps;
+Nul moyen de lutter; et tout revient alors,
+Le drame commencé dont l'ébauche frissonne,
+Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne,
+Ou le roman pleurant avec des yeux humains,
+Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins,
+Dans l'azur près d'Horace, et dans l'ombre avec Dante;
+Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente;
+Dans ces grands horizons subitement rouverts,
+Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers,
+S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre;
+Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre,
+Gravir le dur sentier de l'inspiration;
+Poursuivre la lointaine et blanche vision,
+Traverser, effaré, les clairières désertes,
+Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes,
+Et franchir la forêt, le torrent, le hallier,
+Noir cheval galopant sous le noir cavalier.
+
+1843, nuit.
+
+
+
+
+XXI
+
+ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE
+A MADEMOISELLE LOUISE B.
+
+
+La musique est dans tout. Un hymne sort du monde.
+Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde,
+Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur,
+Passion des amants jeunes et beaux, douceur
+Des vieux époux usés ensemble par la vie,
+Fanfare de la plaine émaillée et ravie,
+Mots échangés le soir sur les seuils fraternels,
+Sombre tressaillement des chênes éternels,
+Vous êtes l'harmonie et la musique même!
+Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême!
+Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons,
+Les songes de nos coeurs, les plis des horizons,
+L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies,
+Flottent dans un réseau de vagues mélodies;
+Une voix dans les champs nous parle, une autre voix
+Dit à l'homme autre chose et chante dans les bois.
+Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte.
+Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte,
+De toutes parts on voit danser et resplendir,
+Dans le ciel étoilé du zénith au nadir,
+Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales,
+Le groupe éblouissant des notes inégales.
+Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla;
+La nature nous dit: Chante! et c'est pour cela
+Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre
+Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière.
+
+Juin 1833.
+
+
+
+
+XXII
+
+
+La clarté du dehors ne distrait pas mon âme.
+La plaine chante et rit comme une jeune femme;
+ Le nid palpite dans les houx;
+Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes;
+Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes,
+ Fait aux amoureux les yeux doux.
+
+Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves,
+Les vagues papillons errent pareils aux rêves;
+ Le blé vert sort des sillons bruns;
+Et les abeilles d'or courent à la pervenche,
+Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche
+ A ces buveuses de parfums.
+
+La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres;
+Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres;
+ Les branches, dans leurs doux ébats,
+Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes;
+Le bourdon galonné fait aux roses coquettes
+ Des propositions tout bas.
+
+Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes,
+Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes,
+ Et l'aube dire: Vous vivrez!
+Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure,
+L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure,
+ Je songe aux morts, ces délivrés!
+
+Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe,
+Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe,
+ Blanche au milieu du frais gazon,
+A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache;
+On y lira:--Passant, cette pierre te cache
+ La ruine d'une prison.
+
+Ingouville, mai 1843.
+
+
+
+
+XXIII
+
+LE REVENANT
+
+
+Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus.
+Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus,
+Parfois au même nid rend la même colombe.
+O mères! le berceau communique à la tombe.
+L'éternité contient plus d'un divin secret.
+
+La mère dont je vais vous parler demeurait
+A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère;
+Et sa maison touchait à celle de mon père.
+Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet.
+On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait.
+Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie.
+
+Ce premier-né couchait dans un berceau de soie;
+Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruit
+A côté du chevet nuptial; et, la nuit,
+La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre,
+Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre,
+Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil,
+Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil.
+Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière.
+
+Elle se renversait sur sa chaise en arrière,
+Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait,
+Et souriait au faible enfant, et l'appelait
+Ange, trésor, amour; et mille folles choses.
+Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses!
+Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu,
+Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu,
+Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche.
+
+Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche,
+Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler.
+Il se mit à marcher, il se mit à parler,
+Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole,
+Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole.
+Et la mère disait: «Mon fils!» et reprenait:
+«Voyez comme il est grand! il apprend; il connaît
+Ses lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habille
+En homme; il ne veut plus de ses robes de fille;
+C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là!
+C'est égal, il lit bien; il ira loin; il a
+De l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.»--
+Et ses yeux adoraient cette tête fragile,
+Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant,
+Elle sentait son coeur battre dans son enfant.
+
+Un jour,--nous avons tous de ces dates funèbres!--
+Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres,
+Sur la blanche maison brusquement s'abattit,
+Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit,
+Le saisit à la gorge; ô noire maladie!
+De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie!
+Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfants
+Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants!
+Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange.
+Et de leur bouche froide il sort un râle étrange,
+Et si mystérieux, qu'il semble qu'on entend,
+Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant,
+L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure.
+Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre,
+L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur
+Et le prit.--Une mère, un père, la douleur,
+Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles,
+Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles,
+Oh! la parole expire où commence le cri;
+Silence aux mots humains!
+ La mère au coeur meurtri,
+Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre,
+Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre,
+L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur,
+Et regardant toujours le même angle du mur.
+Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre;
+Elle ne répondait à personne; sa lèvre
+Tremblait; on l'entendait, avec un morne effroi,
+Qui disait à voix basse à quelqu'un:--Rends-le-moi!
+Et le médecin dit au père:--Il faut distraire
+Ce coeur triste, et donner à l'enfant mort un frère.--
+Le temps passa; les jours, les semaines, les mois.
+
+Elle se sentit mère une seconde fois.
+
+Devant le berceau froid de son ange éphémère,
+Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mère,--
+Elle songeait, muette, assise sur son lit.
+Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit
+L'être inconnu promis à notre aube mortelle,
+Elle pâlit.--Quel est cet étranger? dit-elle.
+Puis elle cria, sombre et tombant à genoux:
+--Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux!
+O mon doux endormi, toi que la terre glace,
+Tu dirais: «On m'oublie; un autre a pris ma place;
+Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau,
+Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!»
+Non, non!--
+
+ Ainsi pleurait cette douleur profonde.
+
+Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde,
+Et le père joyeux cria:--C'est un garçon.
+Mais le père était seul joyeux dans la maison;
+La mère restait morne, et la pâle accouchée,
+Sur l'ancien souvenir tout entière penchée,
+Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin;
+Elle se laissa faire et lui donna le sein;
+Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée,
+Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée,
+Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul,
+Elle disait:--Cet ange en son sépulcre est seul!
+
+--O doux miracle! ô mère au bonheur revenue!--
+Elle entendit, avec une voix bien connue,
+Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,
+Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas.
+
+Août 1843.
+
+
+
+
+XXIV
+
+AUX ARBRES
+
+
+Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme!
+Au gré des envieux la foule loue et blâme;
+Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent,
+Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant.
+Vous le savez, la pierre où court un scarabée,
+Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée.
+Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour.
+La contemplation m'emplit le coeur d'amour.
+Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure,
+Avec ces mots que dit l'esprit à la nature,
+Questionner tout bas vos rameaux palpitants,
+Et du même regard poursuivre en même temps,
+Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde,
+L'étude d'un atome et l'étude du monde.
+Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu,
+Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu!
+Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches,
+Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches,
+Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux,
+Vous savez que je suis calme et pur comme vous.
+Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance,
+Et je suis plein d'oubli comme vous de silence!
+La haine sur mon nom répand en vain son fiel;
+Toujours,--je vous atteste, ô bois aimés du ciel!--
+J'ai chassé loin de moi toute pensée amère,
+Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère!
+
+Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours,
+Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds,
+Ravins où l'on entend filtrer les sources vives,
+Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives!
+Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois,
+Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois,
+Dans votre solitude où je rentre en moi-même,
+Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime!
+
+Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît,
+Arbres religieux, chênes, mousses, forêt,
+Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère,
+C'est sous votre branchage auguste et solitaire,
+Que je veux abriter mon sépulcre ignoré,
+Et que je veux dormir quand je m'endormirai.
+
+
+
+
+Juin 1843.
+
+XXV
+
+
+L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée,
+Veut faire une quenouille à sa grande poupée.
+L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment.
+L'enfant vient par derrière et tire doucement
+Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie,
+Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie
+La belle laine d'or que le safran jaunit,
+Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid.
+
+Cauteretz, août 1843.
+
+
+
+
+XXVI
+
+JOIES DU SOIR
+
+
+Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale,
+Ajuste à son arc d'or sa flèche horizontale;
+Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons;
+Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres,
+Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres.
+ Au-dessous, un bouquet d'enfants.
+
+C'est l'instant de songer aux choses redoutables.
+On entend les buveurs danser autour des tables;
+Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux,
+Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches,
+Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches
+Vont écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux.
+
+Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-même:
+--Comment passerons-nous le passage suprême?--
+Finir avec grandeur est un illustre effort.
+Le moment est lugubre et l'âme est accablée;
+Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse vallée
+ Que l'embuscade de la mort!
+
+Quel frisson dans les os de l'agonisant blême!
+Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime;
+La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été,
+Tandis que le mourant en qui décroît la flamme,
+Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme,
+Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité!
+
+Souvent, me rappelant le front étrange et pâle
+De tous ceux que j'ai vus à cette heure fatale,
+Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents,
+Aux instants où l'esprit à rêver se hasarde,
+Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regarde
+ Cet oeil effaré des mourants?
+
+Que voit-il?...--O terreur! de ténébreuses routes,
+Un chaos composé de spectres et de doutes,
+La terre vision, le ver réalité,
+Un jour oblique et noir qui, troublant l'âme errante,
+Mêle au dernier rayon de la vie expirante
+Ta première lueur, sinistre éternité!
+
+On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre.
+Tout ce qu'on fit s'en va comme une fête obscure,
+Et tout ce qui riait devient peine ou remord.
+Quel moment, même, hélas! pour l'âme la plus haute,
+Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte
+ Son masque, et dit: «Je suis la mort!»
+
+Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche,
+Sépulcre! le méchant avec horreur t'approche.
+Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu;
+Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève,
+Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve,
+La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu.
+
+Biarritz, juillet 1843.
+
+
+
+
+XXVII
+
+
+J'aime l'araignée et j'aime l'ortie,
+ Parce qu'on les hait;
+Et que rien n'exauce et que tout châtie
+ Leur morne souhait;
+
+Parce qu'elles sont maudites, chétives,
+ Noirs êtres rampants;
+Parce qu'elles sont les tristes captives
+ De leur guet-apens;
+
+Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre;
+ O sort! fatals noeuds!
+Parce que l'ortie est une couleuvre,
+ L'araignée un gueux;
+
+Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes,
+ Parce qu'on les fuit,
+Parce qu'elles sont toutes deux victimes
+ De la sombre nuit.
+
+Passants, faites grâce à la plante obscure,
+ Au pauvre animal.
+Plaignez la laideur, plaignez la piqûre,
+ Oh! plaignez le mal!
+
+Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie;
+ Tout veut un baiser.
+Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie
+ De les écraser,
+
+Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe,
+ Tout bas, loin du jour,
+La vilaine bête et la mauvaise herbe
+ Murmurent: Amour!
+
+Juillet 1842.
+
+
+
+
+XXVIII
+
+LE POËTE
+
+
+Shakspeare songe; loin du Versailles éclatant,
+Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entend
+Gémir la tragédie éplorée et prolixe,
+Il contemple la foule avec son regard fixe,
+Et toute la forêt frissonne devant lui.
+Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui;
+Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière,
+Secouant sur sa tête un haillon de lumière.
+Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps,
+De rêves, dont on voit la lueur du dehors;
+Le monde tout entier passe à travers son crible;
+Il tient toute la vie en son poignet terrible;
+Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain,
+Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin,
+Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre;
+Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre,
+Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant,
+Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc.
+Jamais il ne recule; il est géant, il dompte
+Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte;
+L'idéal est le vin que verse ce Bacchus.
+Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincus
+Râlent autour de lui, splendides ou difformes;
+Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes,
+Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour,
+Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour;
+Et, même après Eschyle, effarant Melpomène,
+Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine,
+De la chair d'Othello, des restes de Macbeth,
+Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet,
+Il se repose; ainsi le noir lion des jongles
+S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles.
+
+Paris, avril 1835.
+
+
+
+
+XXIX
+
+LA NATURE
+
+
+La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre;
+C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre,
+Être dans mon foyer la bûche de Noël?
+--Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel.
+Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme,
+Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme.
+Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, être timon
+De charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon,
+Et tirer l'épi d'or de la terre profonde.
+Quand le soc a passé, la plaine devient blonde,
+La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert,
+Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert,
+Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe,
+De la maison de l'homme être le pilier?--Frappe.
+Je puis porter les toits, ayant porté les nids.
+Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis;
+Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles;
+Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles.
+--Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau?
+--Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau.
+Le navire est pour moi, dans l'immense mystère,
+Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la terre,
+Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini.
+J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni,
+Et dont plus d'un essaim me parle en son passage.
+Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage,
+Le profond Océan, d'obscurité vêtu,
+Ne m'épouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tu
+Être gibet?--Silence, homme! va-t'en, cognée!
+J'appartiens à la vie, à la vie indignée!
+Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, démons!
+Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts;
+Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches;
+Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches!
+Arrière! homme, tuez, ouvriers du trépas,
+Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas,
+Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes,
+Vous chercher un complice au milieu des grands chênes!
+Ne faites pas servir à vos crimes, vivants,
+L'arbre mystérieux à qui parlent les vents!
+Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres.
+Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres.
+Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts.
+A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts,
+Accouplez l'échafaud et le supplice; faites.
+Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes,
+Le malheureux, chargé de fautes et de maux;
+Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux!
+
+Janvier 1843.
+
+
+
+
+XXX
+
+MAGNITUDO PARVI
+
+
+I
+
+Le jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève.
+Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve,
+ Jeune esprit qui se tait!
+La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre,
+En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre;
+ La pâle nuit montait.
+
+La pâle nuit levait son front dans les nuées;
+Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées,
+ Sans forme et sans couleur;
+Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre;
+On sentait à la fois la tristesse descendre
+ Et monter la douleur.
+
+Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature
+Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure,
+ Se pencher dans les cieux,
+Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes,
+Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes,
+ Le soir silencieux!
+
+Les nuages rampaient le long des promontoires;
+Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires,
+ Sentait confusément
+De tout cet océan, de toute cette terre,
+Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère,
+ D'auguste et de charmant!
+
+J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée.
+La nuit se répandait ainsi qu'une fumée.
+ Rêveur, ô Jéhovah,
+Je regardais en moi, les paupières baissées,
+Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées
+ Quant ton soleil s'en va!
+
+Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme,
+Dont je tenais la main et qui tenait mon âme,
+ Me parla, douce voix!
+Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune,
+Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune:
+ --Père, dit-elle, vois!
+
+Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe,
+Ces feux jumeaux briller comme une double lampe
+ Qui remuerait au vent!
+Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile?
+--L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile;
+ Deux mondes, mon enfant!
+
+II
+
+ Deux mondes!--l'un est dans l'espace,
+ Dans les ténèbres de l'azur,
+ Dans l'étendue où tout s'efface.
+ Radieux gouffre! abîme obscur!
+ Enfant, comme deux hirondelles,
+ Oh, si tous deux, âmes fidèles,
+ Nous pouvions fuir à tire-d'ailes.
+ Et plonger dans cette épaisseur
+ D'où la création découle,
+ Où flotte, vit, meurt, brille et roule
+ L'astre imperceptible à la foule,
+ Incommensurable au penseur;
+
+Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes;
+Si nous pouvions passer les bleus septentrions,
+Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes
+Jusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions,
+Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore,
+Cette petite étoile, atome de phosphore,
+Devenir par degrés un monstre de rayons;
+
+ S'il nous était donné de faire
+ Ce voyage démesuré,
+ Et de voler, de sphère en sphère,
+ A ce grand soleil ignoré;
+ Si, par un archange qui l'aime,
+ L'homme aveugle, frémissant, blême,
+ Dans les profondeurs du problème,
+ Vivant, pouvait être introduit;
+ Si nous pouvions fuir notre centre,
+ Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre,
+ Aller voir de près dans leur antre
+ Ces énormités de la nuit;
+
+Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange!
+Rien, pas de vision, pas de songe insensé,
+Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange,
+Monde informe, et d'un tel mystère composé,
+Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante,
+Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvante
+Qu'un regard ébloui sous un front hérissé!
+
+ O contemplation splendide!
+ Oh! de pôles, d'axes, de feux,
+ De la matière et du fluide,
+ Balancement prodigieux!
+ D'aimant qui lutte, d'air qui vibre,
+ De force esclave et d'éther libre,
+ Vaste et magnifique équilibre!
+ Monde rêve! idéal réel!
+ Lueurs! tonnerres! jets de soufre!
+ Mystère qui chante et qui souffre!
+ Formule nouvelle du gouffre!
+ Mot nouveau du noir livre ciel!
+
+Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes,
+Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux;
+Là, des fourmillements de sphères vagabondes;
+Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux;
+Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie;
+D'un coin de l'infini formidable incendie,
+Rayonnement sublime ou flamboiement hideux!
+
+ Regardons, puisque nous y sommes!
+ Figure-toi! figure-toi!
+ Plus rien des choses que tu nommes!
+ Un autre monde! une autre loi!
+ La terre a fui dans l'étendue;
+ Derrière nous elle est perdue!
+ Jour nouveau! nuit inattendue!
+ D'autres groupes d'astres au ciel!
+ Une nature qu'on ignore,
+ Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore,
+ Ferait accourir Pythagore
+ Et reculer Ézéchiel!
+
+Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres
+Sont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur;
+Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres.
+Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur?
+O possibles qui sont pour nous les impossibles!
+Réverbérations des chimères visibles!
+Le baiser de la vie ici nous fait horreur.
+
+ Et, si nous pouvions voir les hommes
+ Les ébauches, les embryons,
+ Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes,
+ Comme, eux et nous, nous frémirions
+ Rencontre inexprimable et sombre!
+ Nous nous regarderions dans l'ombre
+ De monstre à monstre, fils du nombre
+ Et du temps qui s'évanouit;
+ Et, si nos langages funèbres
+ Pouvaient échanger leurs algèbres,
+ Nous dirions: «Qu'êtes-vous, ténèbres?»
+ Ils diraient: «D'où venez-vous, nuit?»
+
+ ·
+
+Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles?
+Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé?
+Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles,
+Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé,
+Qui, du noir infini feuilletant les registres,
+Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres;
+Et, penchés sur l'abîme, ont dit: «L'oeil est crevé!»
+
+ Tous ces êtres, comme nous-même,
+ S'en vont en pâles tourbillons;
+ La création mêle et sème
+ Leur cendre à de nouveaux sillons;
+ Un vient, un autre le remplace,
+ Et passe sans laisser de trace;
+ Le souffle les crée et les chasse;
+ Le gouffre en proie aux quatre vents,
+ Comme la mer aux vastes lames,
+ Mêle éternellement ses flammes
+ A ce sombre écroulement d'âmes,
+ De fantômes et de vivants!
+
+L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être.
+Quelle tempête autour de l'astre radieux!
+Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître,
+Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux;
+Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe,
+L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe,
+L'âme verra neiger les astres dans les cieux!
+
+ ·
+
+ Par instant, dans le vague espace,
+ Regarde, enfant! tu vas la voir!
+ Une brusque planète passe;
+ C'est d'abord au loin un point noir;
+ Plus prompte que la trombe folle,
+ Elle vient, court, approche, vole;
+ A peine a lui son auréole,
+ Que déjà, remplissant le ciel,
+ Sa rondeur farouche commence
+ A cacher le gouffre en démence,
+ Et semble ton couvercle immense,
+ O puits du vertige éternel!
+
+C'est elle! éclair! voilà sa livide surface
+Avec tous les frissons de ses océans verts!
+Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface,
+Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts,
+Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime...--
+Quel est ce projectile inouï de l'abîme?
+O boulets monstrueux qui sont des univers!
+
+ Dans un éloignement nocturne,
+ Roule avec un râle effrayant
+ Quelque épouvantable Saturne
+ Tournant son anneau flamboyant;
+ La braise en pleut comme d'un crible;
+ Jean de Patmos, l'esprit terrible,
+ Vit en songe cet astre horrible
+ Et tomba presque évanoui:
+ Car, rêvant sa noire épopée,
+ Il crut, d'éclairs enveloppée,
+ Voir fuir une roue, échappée
+ Au sombre char d'Adonaï!
+
+Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?--
+Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit,
+Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre,
+Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit;
+Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle,
+Traînant sa chevelure éparse derrière elle,
+Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit.
+
+ Quelques-uns de ces globes meurent;
+ Dans le semoun et le mistral
+ Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent;
+ Leur flanc crache un brasier central.
+ Sphères par la neige engourdies,
+ Ils ont d'étranges maladies,
+ Pestes, déluges, incendies,
+ Tremblements profonds et fréquents;
+ Leur propre abîme les consume;
+ Leur haleine flamboie et fume;
+ On entend de loin dans leur brume
+ La toux lugubre des volcans.
+
+ ·
+
+Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes,
+Tous portant des vivants et des créations!
+Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes,
+Ténèbres qui des cieux traversent les rayons,
+Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches
+L'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches,
+Voit plonger tour à tour les constellations!
+
+ Quel Zorobabel formidable,
+ Quel Dédale vertigineux,
+ Cieux! a bâti dans l'insondable
+ Tout ce noir chaos lumineux?
+ Soleils, astres aux larges queues,
+ Gouffres! ô millions de lieues!
+ Sombres architectures bleues!
+ Quel bras a fait, créé, produit
+ Ces tours d'or que nuls yeux ne comptent,
+ Ces firmaments qui se confrontent,
+ Ces Babels d'étoiles qui montent
+ Dans ces Babylones de nuit?
+
+Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale,
+Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond,
+A tordu ta splendide et sinistre spirale,
+Ciel, où les univers se font et se défont?
+Un double précipice à la fois les réclame.
+«Immensité!» dit l'être. «Éternité!» dit l'âme.
+A jamais! le sans fin roule dans le sans fond.
+
+ ·
+
+ L'inconnu, celui dont maint sage
+ Dans la brume obscure a douté,
+ L'immobile et muet visage,
+ Le voile de l'éternité,
+ A, pour montrer son ombre au crime,
+ Sa flamme au juste magnanime,
+ Jeté pêle-mêle à l'abîme
+ Tous ses masques, noirs ou vermeils;
+ Dans les éthers inaccessibles,
+ Ils flottent, cachés ou visibles;
+ Et ce sont ces masques terribles
+ Que nous appelons les soleils!
+
+Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres
+Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra;
+Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres,
+Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra!
+Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes,
+Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes;
+Alors, la face immense et calme apparaîtra!
+
+III
+
+ Enfant! l'autre de ces deux mondes,
+ C'est le coeur d'un homme!--parfois,
+ Comme une perle au fond des ondes,
+ Dieu cache une âme au fond des bois.
+
+ Dieu cache un homme sous les chênes;
+ Et le sacre en d'austères lieux
+ Avec le silence des plaines,
+ L'ombre des monts, l'azur des cieux!
+
+ O ma fille, avec son mystère
+ Le soir envahit pas à pas
+ L'esprit d'un prêtre involontaire,
+ Près de ce feu qui luit là-bas!
+
+ Cet homme, dans quelque ruine,
+ Avec la ronce et le lézard,
+ Vit sous la brume et la bruine,
+ Fruit tombé de l'arbre hasard!
+
+ Il est devenu presque fauve;
+ Son bâton est son seul appui.
+ En le voyant, l'homme se sauve;
+ La bête seule vient à lui.
+
+ Il est l'être crépusculaire.
+ On a peur de l'apercevoir;
+ Pâtre tant que le jour l'éclaire,
+ Fantôme dès que vient le soir.
+
+ La faneuse dans la clairière
+ Le voit quand il fait, par moment,
+ Comme une ombre hors de sa bière,
+ Un pas hors de l'isolement.
+
+ Son vêtement dans ces décombres,
+ C'est un sac de cendre et de deuil,
+ Linceul troué par les clous sombres
+ De la misère, ce cercueil.
+
+ Le pommier lui jette ses pommes;
+ Il vit dans l'ombre enseveli;
+ C'est un pauvre homme loin des hommes,
+ C'est un habitant de l'oubli;
+
+ C'est un indigent sous la bure,
+ Un vieux front de la pauvreté,
+ Un haillon dans une masure,
+ Un esprit dans l'immensité!
+
+ ·
+
+ Dans la nature transparente,
+ C'est l'oeil des regards ingénus,
+ Un penseur à l'âme ignorante,
+ Un grave marcheur aux pieds nus!
+
+ Oui, c'est un coeur, une prunelle,
+ C'est un souffrant, c'est un songeur,
+ Sur qui la lueur éternelle
+ Fait trembler sa vague rougeur.
+
+ Il est là, l'âme aux cieux ravie,
+ Et près d'un branchage enflammé.
+ Pense, lui-même par la vie
+ Tison à demi consumé.
+
+ Il est calme en cette ombre épaisse;
+ Il aura bien toujours un peu
+ D'herbe pour que son bétail paisse,
+ De bois pour attiser son feu.
+
+ Nos luttes, nos chocs, nos désastres,
+ Il les ignore; il ne veut rien
+ Que, la nuit, le regard des astres,
+ Le jour, le regard de son chien.
+
+ Son troupeau gît sur l'herbe unie;
+ Il est là, lui, pasteur, ami,
+ Seul éveillé, comme un génie
+ A côté d'un peuple endormi.
+
+ Ses brebis, d'un rien remuées,
+ Ouvrant l'oeil près du feu qui luit,
+ Aperçoivent sous les nuées
+ Sa forme droite dans la nuit;
+
+ Et, bouc qui bêle, agneau qui danse,
+ Dorment dans les bois hasardeux
+ Sous ce grand spectre Providence
+ Qu'ils sentent debout auprès d'eux.
+
+ ·
+
+ Le pâtre songe, solitaire,
+ Pauvre et nu, mangeant son pain bis;
+ Il ne connaît rien de la terre
+ Que ce que broute la brebis.
+
+ Pourtant, il sait que l'homme souffre;
+ Mais il sonde l'éther profond.
+ Toute solitude est un gouffre,
+ Toute solitude est un mont.
+
+ Dès qu'il est debout sur ce faîte,
+ Le ciel reprend cet étranger;
+ La Judée avait le prophète,
+ La Chaldée avait le berger.
+
+ Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre;
+ Et, plus tard, sous le feu divin,
+ Du prophète naquit l'apôtre,
+ Du pâtre naquit le devin.
+
+ La foule raillait leur démence;
+ Et l'homme dut, aux jours passés,
+ A ces ignorants la science,
+ La sagesse à ces insensés.
+
+ La nuit voyait, témoin austère,
+ Se rencontrer sur les hauteurs,
+ Face à face dans le mystère,
+ Les prophètes et les pasteurs.
+
+ --Où marchez-vous, tremblants prophètes?
+ --Où courez-vous, pâtres troublés?
+ Ainsi parlaient ces sombres têtes,
+ Et l'ombre leur criait: Allez!
+
+ Aujourd'hui, l'on ne sait plus même
+ Qui monta le plus de degrés
+ Des Zoroastres au front blême
+ Ou des Abrahams effarés.
+
+ Et, quand nos yeux, qui les admirent,
+ Veulent mesurer leur chemin,
+ Et savoir quels sont ceux qui mirent
+ Le plus de jour dans l'oeil humain,
+
+ Du noir passé perçant les voiles,
+ Notre esprit flotte sans repos
+ Entre tous ces compteurs d'étoiles
+ Et tous ces compteurs de troupeaux.
+
+ Dans nos temps, où l'aube enfin dore
+ Les bords du terrestre ravin,
+ Le rêve humain s'approche encore
+ Plus près de l'idéal divin.
+
+ ·
+
+ L'homme que la brume enveloppe,
+ Dans le ciel que Jésus ouvrit,
+ Comme à travers un télescope
+ Regarde à travers son esprit.
+
+ L'âme humaine, après le Calvaire,
+ A plus d'ampleur et de rayon;
+ Le grossissement de ce verre
+ Grandit encor la vision.
+
+ La solitude vénérable
+ Mène aujourd'hui l'homme sacré
+ Plus avant dans l'impénétrable,
+ Plus loin dans le démesuré.
+
+ Oui, si dans l'homme, que le nombre
+ Et le temps trompent tour à tour,
+ La foule dégorge de l'ombre,
+ La solitude fait le jour.
+
+ Le désert au ciel nous convie.
+ O seuil de l'azur! l'homme seul,
+ Vivant qui voit hors de la vie,
+ Lève d'avance son linceul.
+
+ Il parle aux voix que Dieu fit taire,
+ Mêlant sur son front pastoral
+ Aux lueurs troubles de la terre
+ Le serein rayon sépulcral.
+
+ Dans le désert, l'esprit qui pense
+ Subit par degrés sous les cieux
+ La dilatation immense
+ De l'infini mystérieux.
+
+ Il plonge au fond. Calme, il savoure
+ Le réel, le vrai, l'élément.
+ Toute la grandeur qui l'entoure
+ Le pénètre confusément.
+
+ Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte,
+ Marche, et, grandissant en raison,
+ Croît comme l'herbe aux champs, et monte
+ Comme l'aurore à l'horizon.
+
+ Il voit, il adore, il s'effare;
+ Il entend le clairon du ciel,
+ Et l'universelle fanfare
+ Dans le silence universel.
+
+ Avec ses fleurs au pur calice,
+ Avec sa mer pleine de deuil,
+ Qui donne un baiser de complice
+ A l'âpre bouche de l'écueil,
+
+ Avec sa plaine, vaste bible,
+ Son mont noir, son brouillard fuyant,
+ Regards du visage, invisible,
+ Syllabes du mot flamboyant;
+
+ Avec sa paix, avec son trouble,
+ Son bois voilé, son rocher nu,
+ Avec son écho qui redouble
+ Toutes les voix de l'inconnu,
+
+ La solitude éclaire, enflamme,
+ Attire l'homme aux grands aimants,
+ Et lentement compose une âme
+ De tous les éblouissements!
+
+ L'homme en son sein palpite et vibre,
+ Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux,
+ Étrange oiseau d'autant plus libre
+ Que le mystère le tient mieux.
+
+ Il sent croître en lui, d'heure en heure,
+ L'humble foi, l'amour recueilli,
+ Et la mémoire antérieure
+ Qui le remplit d'un vaste oubli.
+
+ Il a des soifs inassouvies;
+ Dans son passé vertigineux,
+ Il sent revivre d'autres vies;
+ De son âme il compte les noeuds.
+
+ Il cherche au fond des sombres dômes
+ Sous quelles formes il a lui;
+ Il entend ses propres fantômes
+ Qui lui parlent derrière lui.
+
+ Il sent que l'humaine aventure
+ N'est rien qu'une apparition;
+ Il se dit:--Chaque créature
+ Est toute la création.--
+
+ Il se dit:--Mourir, c'est connaître;
+ Nous cherchons l'issue à tâtons.
+ J'étais, je suis, et je dois être.
+ L'ombre est une échelle. Montons.--
+
+ Il se dit:--Le vrai, c'est le centre,
+ Le reste est apparence ou bruit.
+ Cherchons le lion, et non l'antre;
+ Allons où l'oeil fixe reluit.--
+
+ Il sent plus que l'homme en lui naître;
+ Il sent, jusque dans ses sommeils,
+ Lueur à lueur, dans son être,
+ L'infiltration des soleils.
+
+ Ils cessent d'être son problème;
+ Un astre est un voile. Il veut mieux;
+ Il reçoit de leur rayon même
+ Le regard qui va plus loin qu'eux.
+
+ ·
+
+ Pendant que, nous, hommes des villes,
+ Nous croyons prendre un vaste essor
+ Lorsqu'entre en nos prunelles viles
+ Le spectre d'une étoile d'or;
+
+ Que, savants dont la vue est basse,
+ Nous nous ruons et nous brûlons
+ Dans le premier astre qui passe,
+ Comme aux lampes les papillons,
+
+ Et qu'oubliant le nécessaire,
+ Nous contentant de l'incomplet,
+ Croyant éclairés, ô misère!
+ Ceux qu'éclaire le feu follet,
+
+ Prenant pour l'être et pour l'essence
+ Les fantômes du ciel profond,
+ Voulant nous faire une science
+ Avec des formes qui s'en vont,
+
+ Ne comprenant, pour nous distraire
+ De la terre, où l'homme est damné,
+ Qu'un autre monde, sombre frère
+ De notre globe infortuné,
+
+ Comme l'oiseau né dans la cage,
+ Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit,
+ Ne sait pas trouver le bocage,
+ Et va d'un toit à l'autre toit;
+
+ Chercheurs que le néant captive,
+ Qui, dans l'ombre, avons en passant,
+ La curiosité chétive
+ Du ciron pour le ver luisant,
+
+ Poussière admirant la poussière,
+ Nous poursuivons obstinément,
+ Grains de cendre, un grain de lumière
+ En fuite dans le firmament!
+
+ Pendant que notre âme humble et lasse
+ S'arrête au seuil du ciel béni,
+ Et va becqueter dans l'espace
+ Une miette de l'infini,
+
+ Lui, ce berger, ce passant frêle,
+ Ce pauvre gardeur de bétail
+ Que la cathédrale éternelle
+ Abrite sous son noir portail,
+
+ Cet homme qui ne sait pas lire,
+ Cet hôte des arbres mouvants,
+ Qui ne connaît pas d'autre lyre
+ Que les grands bois et les grands vents,
+
+ Lui, dont l'âme semble étouffée,
+ Il s'envole, et, touchant le but,
+ Boit avec la coupe d'Orphée
+ A la source où Moïse but!
+
+ Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde,
+ Cet ignorant, cet indigent,
+ Sans docteur, sans maître, sans guide,
+ Fouillant, scrutant, interrogeant
+
+ De sa roche où la paix séjourne,
+ Les cieux noirs, les bleus horizons,
+ Double ornière où sans cesse tourne
+ La roue énorme des saisons;
+
+ Seul, quand mai vide sa corbeille,
+ Quand octobre emplit son panier;
+ Seul, quand l'hiver à notre oreille
+ Vient siffler, gronder, et nier;
+
+ Quand sur notre terre, où se joue
+ Le blanc flocon flottant sans bruit,
+ La mort, spectre vierge, secoue,
+ Ses ailes pâles dans la nuit;
+
+ Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres,
+ Nous jetant la neige en rêvant,
+ Ce sombre cygne des ténèbres
+ Laisse tomber sa plume au vent;
+
+ Quand la mer tourmente la barque;
+ Quand la plaine est là, ressemblant
+ A la morte dont un drap marque
+ L'obscur profil sinistre et blanc;
+
+ Seul sur cet âpre monticule,
+ A l'heure où, sous le ciel dormant,
+ Les Méduses du crépuscule
+ Montrent leur face vaguement;
+
+ Seul la nuit, quand dorment ses chèvres,
+ Quand la terre et l'immensité
+ Se referment comme deux lèvres
+ Après que le psaume est chanté;
+
+ Seul, quand renaît le jour sonore,
+ À l'heure où sur le mont lointain
+ Flamboie et frissonne l'aurore,
+ Crête rouge du coq matin;
+
+ Seul, toujours seul, l'été, l'automne;
+ Front sans remords et sans effroi
+ À qui le nuage qui tonne
+ Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi!
+
+ Oubliant dans ces grandes choses
+ Les trous de ses pauvres habits,
+ Comparant la douceur des roses
+ À la douceur de la brebis,
+
+ Sondant l'être, la loi fatale;
+ L'amour, la mort, la fleur, le fruit;
+ Voyant l'auréole idéale
+ Sortir de toute cette nuit,
+
+ Il sent, faisant passer le monde
+ Par sa pensée à chaque instant,
+ Dans cette obscurité profonde
+ Son oeil devenir éclatant;
+
+ Et, dépassant la créature,
+ Montant toujours, toujours accru,
+ Il regarde tant la nature,
+ Que la nature a disparu!
+
+ Car, des effets allant aux causes,
+ L'oeil perce et franchit le miroir,
+ Enfant; et contempler les choses,
+ C'est finir par ne plus les voir.
+
+ La matière tombe détruite
+ Devant l'esprit aux yeux de lynx;
+ Voir, c'est rejeter; la poursuite
+ De l'énigme est l'oubli du sphynx.
+
+ Il ne voit plus le ver qui rampe,
+ La feuille morte émue au vent,
+ Le pré, la source où l'oiseau trempe
+ Son petit pied rose en buvant;
+
+ Ni l'araignée, hydre étoilée,
+ Au centre du mal se tenant,
+ Ni l'abeille, lumière ailée,
+ Ni la fleur, parfum rayonnant;
+
+ Ni l'arbre où sur l'écorce dure
+ L'amant grave un chiffre d'un jour,
+ Que les ans font croître à mesure
+ Qu'ils font décroître son amour.
+
+ Il ne voit plus la vigne mûre,
+ La ville, large toit fumant,
+ Ni la campagne, ce murmure,
+ Ni la mer, ce rugissement;
+
+ Ni l'aube dorant les prairies,
+ Ni le couchant aux longs rayons,
+ Ni tous ces tas de pierreries
+ Qu'on nomme constellations,
+
+ Que l'éther de son ombre couvre,
+ Et qu'entrevoit notre oeil terni
+ Quand la nuit curieuse entr'ouvre
+ Le sombre écrin de l'infini;
+
+ Il ne voit plus Saturne pâle,
+ Mars écarlate, Arcturus bleu,
+ Sirius, couronne d'opale,
+ Aldebaran, turban de feu;
+
+ Ni les mondes, esquifs sans voiles,
+ Ni, dans le grand ciel sans milieu,
+ Toute cette cendre d'étoiles;
+ Il voit l'astre unique; il voit Dieu!
+
+ ·
+
+ Il le regarde, il le contemple;
+ Vision que rien n'interrompt!
+ Il devient tombe, il devient temple;
+ Le mystère flambe à son front.
+
+ Oeil serein dans l'ombre ondoyante,
+ Il a conquis, il a compris,
+ Il aime; il est l'âme voyante
+ Parmi nos ténébreux esprits.
+
+ Il marche, heureux et plein d'aurore,
+ De plain-pied avec l'élément;
+ Il croit, il accepte. Il ignore
+ Le doute, notre escarpement;
+
+ Le doute, qu'entourent les vides,
+ Bord que nul ne peut enjamber,
+ Où nous nous arrêtons stupides,
+ Disant: Avancer, c'est tomber!
+
+ Le doute, roche où nos pensées
+ Errent loin du pré qui fleurit,
+ Où vont et viennent, dispersées,
+ Toutes ces chèvres de l'esprit!
+
+ Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?»
+ Quand Locke dit: «Quelle est la loi?»
+ Que font à sa splendide extase
+ Ces dialogues de l'effroi?
+
+ Qu'importe à cet anachorète
+ De la caverne Vérité,
+ L'homme qui dans l'homme s'arrête,
+ La nuit qui croit à sa clarté?
+
+ Que lui fait la philosophie,
+ Calcul, algèbre, orgueil puni,
+ Que sur les cimes pétrifie
+ L'effarement de l'infini!
+
+ Lueurs que couvre la fumée!
+ Sciences disant: Que sait-on?
+ Qui, de l'aveugle Ptolémée,
+ Montent au myope Newton!
+
+ Que lui font les choses bornées,
+ Grands, petits, couronnes, carcans?
+ L'ombre qui sort des cheminées
+ Vaut l'ombre qui sort des volcans.
+
+ Que lui font la larve et la cendre,
+ Et, dans les tourbillons mouvants,
+ Toutes les formes que peut prendre
+ L'obscur nuage des vivants?
+
+ Que lui fait l'assurance triste
+ Des créatures dans leurs nuits?
+ La terre s'écriant: J'existe!
+ Le soleil répliquant: Je suis!
+
+ Quand le spectre, dans le mystère,
+ S'affirme à l'apparition,
+ Qu'importe à cet oeil solitaire
+ Qui s'éblouit du seul rayon?
+
+ Que lui fait l'astre, autel et prêtre
+ De sa propre religion,
+ Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'être
+ Se nomme Gouffre et Légion!
+
+ Que lui font, sur son sacré faîte,
+ Les démentis audacieux
+ Que donne aux soleils la comète,
+ Cette hérésiarque des cieux?
+
+ Que lui fait le temps, cette brume?
+ L'espace, cette illusion?
+ Que lui fait l'éternelle écume
+ De l'océan Création?
+
+ Il boit, hors de l'inabordable,
+ Du surhumain, du sidéral,
+ Les délices du formidable,
+ L'âpre ivresse de l'idéal;
+
+ Son être, dont rien ne surnage,
+ S'engloutit dans le gouffre bleu;
+ Il fait ce sublime naufrage;
+ Et, murmurant sans cesse:--Dieu,--
+
+ Parmi les feuillages farouches,
+ Il songe, l'âme et l'oeil là-haut,
+ À l'imbécillité des bouches
+ Qui prononcent un autre mot!
+
+ ·
+
+ Il le voit, ce soleil unique,
+ Fécondant, travaillant, créant,
+ Par le rayon qu'il communique
+ Égalant l'atome au géant,
+
+ Semant de feux, de souffles, d'ondes,
+ Les tourbillons d'obscurité,
+ Emplissant d'étincelles mondes
+ L'épouvantable immensité,
+
+ Remuant, dans l'ombre et les brumes,
+ De sombres forces dans les cieux
+ Qui font comme des bruits d'enclumes
+ Sous des marteaux mystérieux,
+
+ Doux pour le nid du rouge-gorge,
+ Terrible aux satans qu'il détruit;
+ Et, comme aux lueurs d'une forge,
+ Un mur s'éclaire dans la nuit,
+
+ On distingue en l'ombre où nous sommes,
+ On reconnaît dans ce bas lieu,
+ À sa clarté parmi les hommes,
+ L'âme qui réverbère Dieu!
+
+ Et ce pâtre devient auguste;
+ Jusqu'à l'auréole monté,
+ Étant le sage, il est le juste;
+ O ma fille, cette clarté
+
+ Soeur du grand flambeau des génies,
+ Faite de tous les rayons purs
+ Et de toutes les harmonies
+ Qui flottent dans tous les azurs,
+
+ Plus belle dans une chaumière,
+ Éclairant hier par demain,
+ Cette éblouissante lumière,
+ Cette blancheur du coeur humain
+
+ S'appelle en ce monde, où l'honnête
+ Et le vrai des vents est battu,
+ Innocence avant la tempête,
+ Après la tempête vertu!
+
+ ·
+
+Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme;
+Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme;
+ Sacre l'obscurité,
+Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge,
+Et, dans les profondeurs de son immense songe,
+ T'allume, ô vérité!
+
+Elle emplit l'ignorant de la science énorme;
+Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme,
+ Ce que le chêne sent,
+Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme,
+Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublime
+ D'un pâtre frémissant.
+
+L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile.
+Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile,
+ Un mage; et, par moments,
+Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres,
+Apparaît couronné d'une tiare d'astres,
+ Vêtu de flamboiements!
+
+Il ne se doute pas de cette grandeur sombre:
+Assis près de son feu que la broussaille encombre,
+ Devant l'être béant,
+Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie,
+Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie,
+ Son gouffre de néant.
+
+Quand il sort de son rêve, il revoit la nature.
+Il parle à la nuée, errant à l'aventure,
+ Dans l'azur émigrant;
+Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!»
+Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite,
+ Mais que ton vol est grand!»
+
+Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages,
+Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages,
+ Et les pauvres chevaux
+Que le laboureur bat et fouette avec colère,
+Sans songer que le vent va le rendre à son frère
+ Le marin sur les flots;
+
+Quand il voit les forçats passer, portant leur charge,
+Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large,
+ Et hâtant leur retour,
+Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne,
+La bénédiction qu'il a puisée à l'urne
+ De l'insondable amour!
+
+Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline,
+Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline,
+ Doux rêveur bienfaisant,
+Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse,
+Et l'herbe et le rocher de la majesté douce
+ De son coeur innocent,
+
+S'il passe par hasard, près de sa paix féconde,
+Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde
+ Révolté devant eux,
+Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres,
+La terre de granit et le ciel de ténèbres,
+ L'homme ingrat, Dieu douteux;
+
+Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible,
+Et dont l'obscurité rend la lueur visible,
+ Homme heureux sans effort,
+Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde,
+Va lui jeter soudain quelque clarté profonde
+ Qui lui montre le port!
+
+Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre,
+Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre
+ Entre le ciel et l'eau;
+Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre,
+Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre,
+ Il sauve un grand vaisseau!
+
+IV
+
+Et je repris, montrant à l'enfant adorée
+L'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée:
+
+De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombrit
+L'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit,
+ C'est l'infini que notre oeil sonde;
+Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit!
+C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit;
+ Une âme est plus grande qu'un monde.
+
+Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé,
+Et cet astre, splendeur du plafond constellé
+ Que l'éclair et la foudre gardent,
+Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit,
+Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit,
+ Dans l'immensité se regardent.
+
+Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des bois
+Toute l'énormité de l'abîme à la fois,
+ Les baisers de l'azur superbe,
+Et l'éblouissement des visions d'Endor;
+Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'or
+ Le frémissement du brin d'herbe.
+
+Le feu de pâtre dit:--La mère pleure, hélas!
+L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las;
+ Tout est noir; la montée est rude;
+Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau;
+L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau.
+ L'étoile répond: Certitude!
+
+De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel,
+L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel;
+ Dieu les prend, et joint leur lumière,
+Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt,
+Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut
+ Les deux ailes de la prière.
+
+Ingouville, août 1839.
+
+
+
+
+FIN DU TOME PREMIER.
+
+
+
+
+TABLE
+
+TABLE
+DU TOME PREMIER
+1830-1843.
+
+ Pages.
+
+PRÉFACE 1
+Un jour, je vis debout au bord des flots mouvants 5
+
+LIVRE PREMIER.
+
+AURORE
+
+ I À MA FILLE 9
+ II Le poëte s'en va dans les champs 13
+ III MES DEUX FILLES 15
+ IV Le firmament est plein de la vaste clarté 17
+ V A ANDRÉ CHÉNIER 21
+ VI LA VIE AUX CHAMPS 23
+ VII RÉPONSE À UN ACTE D'ACCUSATION 29
+ VIII SUITE 39
+ IX Le poëme éploré se lamente 45
+ X A MADAME D. G. DE G. 49
+ XI LISE 51
+ XII VERE NOVO 55
+ XIII A PROPOS D'HORACE 57
+ XIV A GRANVILLE, EN 1836 67
+ XV LA COCCINELLE. 73
+ XVI VERS 1820 75
+ XVII A M. FROMENT MEURICE 77
+ XVIII LES OISEAUX 81
+ XIX VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS 85
+ XX A UN POÈTE AVEUGLE 89
+ XXI Elle était déchaussée, elle était décoiffée 91
+ XXII LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE 93
+ XXIII L'ENFANCE 99
+ XXIV Heureux l'homme occupé de l'éternel destin 101
+ XXV UNITÉ 103
+ XXVI QUELQUES MOTS À UN AUTRE 105
+ XXVII Oui, je suis le rêveur 113
+XXVIII Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur 117
+ XXIX HALTE EN MARCHANT 119
+
+LIVRE DEUXIÈME.
+
+L'AME EN FLEUR.
+
+ I PREMIER MAI 125
+ II Mes vers fuiraient, doux et frêles 127
+ III LE ROUET D'OMPHALE 129
+ IV CHANSON 131
+ V HIER AU SOIR 133
+ VI LETTRE 135
+ VII Nous allions au verger cueillir des bigarreaux 139
+ VIII Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux 141
+ IX EN ÉCOUTANT LES OISEAUX 143
+ X Mon bras pressait sa taille 145
+ XI Les femmes sont sur la terre 147
+ XII ÉGLOGUE 149
+ XIII Viens! 151
+ XIV BILLET DU MATIN 153
+ XV PAROLES DANS L'OMBRE 155
+ XVI L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours 157
+ XVII SOUS LES ARBRES 159
+XVIII Je sais bien qu'il est d'usage 161
+ XIX N'ENVIONS RIEN 165
+ XX IL FAIT FROID 169
+ XXI Il lui disait 173
+ XXII Aimons toujours! 175
+ XXIII APRÈS L'HIVER 179
+ XXIV Que le sort, quel qu'il soit 183
+ XXV Je respire où tu palpites 185
+ XXVI CRÉPUSCULE 189
+ XXVII LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL 191
+XXVIII UN SOIR QUE JE REGARDAIS LE CIEL 195
+
+LIVRE TROISIÈME.
+
+LES LUTTES ET LES RÊVES.
+
+ I ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA 201
+ II MELANCHOLIA 203
+ III SATURNE 217
+ IV ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX 225
+ V QUIA PULVIS ES 227
+ VI LA SOURCE 229
+ VII LA STATUE 231
+ VIII Je lisais 235
+ IX Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans 239
+ X AMOUR 241
+ XI ? 245
+ XII EXPLICATION 247
+ XIII LA CHOUETTE 251
+ XIV A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT 257
+ XV ÉPITAPHE 261
+ XVI LE MAÎTRE D'ÉTUDES 263
+ XVII CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS 269
+ XVIII INTÉRIEUR 273
+ XIX BARAQUES DE LA FOIRE 275
+ XX INSOMNIE 277
+ XXI ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE 281
+ XXII La clarté du dehors ne distrait pas mon âme 283
+ XXIII LE REVENANT 287
+ XXIV AUX ARBRES 293
+ XXV L'enfant voyant l'aïeule à filer occupée 297
+ XXVI JOIES DU SOIR 299
+ XXVII J'aime l'araignée 303
+XXVIII LE POÈTE 305
+ XXIX LA NATURE 307
+ XXX MAGNITUDO PARVI 311
+
+
+
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 ***
+
+***** This file should be named 29843-8.txt or 29843-8.zip *****
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+available by the Bibliothèque nationale de France
+(BnF/Gallica)
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+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
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+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
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+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
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+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
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+
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+ must be paid within 60 days following each date on which you
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+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ of receipt of the work.
+
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
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+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
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+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
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