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diff --git a/29843-8.txt b/29843-8.txt new file mode 100644 index 0000000..182b681 --- /dev/null +++ b/29843-8.txt @@ -0,0 +1,6991 @@ +The Project Gutenberg EBook of Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Les contemplations, v 1-2 + +Author: Victor Hugo + +Release Date: August 29, 2009 [EBook #29843] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 *** + + + + +Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + + + + + + +LES +CONTEMPLATIONS + +PAR + +VICTOR HUGO + + +I + +AUTREFOIS.--1830-1843 + +Cinquième Édition + + +COLLECTION HETZEL + +PARIS +LIBRAIRIE L. HACHETTE ET Cie +RUE PIERRE-SARRAZIN, 14 + +1858 + + +Tous droits réservés + + + + +Si un auteur pouvait avoir quelque droit d'influer sur la disposition +d'esprit des lecteurs qui ouvrent son livre, l'auteur des +_Contemplations_ se bornerait à dire ceci: Ce livre doit être lu comme +on lirait le livre d'un mort. + +Vingt-cinq années sont dans ces deux volumes. _Grande mortalis ævi +spatium_. L'auteur a laissé, pour ainsi dire, ce livre se faire en lui. +La vie, en filtrant goutte à goutte à travers les événements et les +souffrances, l'a déposé dans son coeur. Ceux qui s'y pencheront +retrouveront leur propre image dans cette eau profonde et triste, qui +s'est lentement amassée là, au fond d'une âme. + +Qu'est-ce que les _Contemplations_? C'est ce qu'on pourrait appeler, si +le mot n'avait quelque prétention, _les Mémoires d'une âme_. + +Ce sont, en effet, toutes les impressions, tous les souvenirs, toutes +les réalités, tous les fantômes vagues, riants ou funèbres, que peut +contenir une conscience, revenus et rappelés, rayon à rayon, soupir à +soupir, et mêlés dans la même nuée sombre. C'est l'existence humaine +sortant de l'énigme du berceau et aboutissant à l'énigme du cercueil; +c'est un esprit qui marche de lueur en lueur en laissant derrière lui la +jeunesse, l'amour, l'illusion, le combat, le désespoir, et qui s'arrête +éperdu «au bord de l'infini». Cela commence par un sourire, continue par +un sanglot, et finit par un bruit du clairon de l'abîme. + +Une destinée est écrite là jour à jour. + +Est-ce donc la vie d'un homme? Oui, et la vie des autres hommes aussi. +Nul de nous n'a l'honneur d'avoir une vie qui soit à lui. Ma vie est la +vôtre, votre vie est la mienne, vous vivez ce que je vis; la destinée +est une. Prenez donc ce miroir, et regardez-vous-y. On se plaint +quelquefois des écrivains qui disent moi. Parlez-nous de nous, leur +crie-t-on. Hélas! quand je vous parle de moi, je vous parle de vous. +Comment ne le sentez-vous pas? Ah! insensé, qui crois que je ne suis pas +toi! + +Ce livre contient, nous le répétons, autant l'individualité du lecteur +que celle de l'auteur. _Homo sum_. Traverser le tumulte, la rumeur, le +rêve, la lutte, le plaisir, le travail, la douleur, le silence; se +reposer dans le sacrifice, et, là, contempler Dieu; commencer à Foule et +finir à Solitude, n'est-ce pas, les proportions individuelles réservées, +l'histoire de tous? + +On ne s'étonnera donc pas de voir, nuance à nuance, ces deux volumes +s'assombrir pour arriver, cependant, à l'azur d'une vie meilleure. La +joie, cette fleur rapide de la jeunesse, s'effeuille page à page dans le +tome premier, qui est l'espérance, et disparaît dans le tome second, qui +est le deuil. Quel deuil? Le vrai, l'unique: la mort; la perte des êtres +chers. + +Nous venons de le dire, c'est une âme qui se raconte dans ces deux +volumes: _Autrefois, Aujourd'hui_. Un abîme les sépare, le tombeau. + +V. H. + +Guernesey, mars 1856. + + + + +LES +CONTEMPLATIONS + + +Un jour je vis, debout au bord des flots mouvants, + Passer, gonflant ses voiles, +Un rapide navire enveloppé de vents, + De vagues et d'étoiles; + +Et j'entendis, penché sur l'abîme des cieux + Que l'autre abîme touche, +Me parler à l'oreille une voix dont mes yeux + Ne voyaient pas la bouche: + +«Poëte, tu fais bien! Poëte au triste front, + Tu rêves près des ondes, +Et tu tires des mers bien des choses qui sont + Sous les vagues profondes! + +La mer, c'est le Seigneur, que, misère ou bonheur, + Tout destin montre et nomme; +Le vent, c'est le Seigneur; l'astre, c'est le Seigneur; + Le navire, c'est l'homme.» + +Juin 1839. + + + + +LIVRE PREMIER + +AURORE + + + + +I + +À MA FILLE + + +O mon enfant, tu vois, je me soumets. +Fais comme moi: vis du monde éloignée; +Heureuse? non; triomphante? jamais. + --Résignée!-- + +Sois bonne et douce, et lève un front pieux. +Comme le jour dans les cieux met sa flamme, +Toi, mon enfant, dans l'azur de tes yeux + Mets ton âme! + +Nul n'est heureux et nul n'est triomphant. +L'heure est pour tous une chose incomplète; +L'heure est une ombre, et notre vie, enfant, + En est faite. + +Oui, de leur sort tous les hommes sont las. +Pour être heureux, à tous,--destin morose!-- +Tout a manqué. Tout, c'est-à-dire, hélas! + Peu de chose. + +Ce peu de chose est ce que, pour sa part, +Dans l'univers chacun cherche et désire: +Un mot, un nom, un peu d'or, un regard, + Un sourire! + +La gaîté manque au grand roi sans amours; +La goutte d'eau manque au désert immense. +L'homme est un puits où le vide toujours + Recommence. + +Vois ces penseurs que nous divinisons, +Vois ces héros dont les fronts nous dominent, +Noms dont toujours nos sombres horizons + S'illuminent! + +Après avoir, comme fait un flambeau, +Ébloui tout de leurs rayons sans nombre, +Ils sont allés chercher dans le tombeau + Un peu d'ombre. + +Le ciel, qui sait nos maux et nos douleurs, +Prend en pitié nos jours vains et sonores. +Chaque matin, il baigne de ses pleurs + Nos aurores. + +Dieu nous éclaire, à chacun de nos pas, +Sur ce qu'il est et sur ce que nous sommes; +Une loi sort des choses d'ici-bas, + Et des hommes! + +Cette loi sainte, il faut s'y conformer. +Et la voici, toute âme y peut atteindre: +Ne rien haïr, mon enfant; tout aimer, + Ou tout plaindre! + +Paris, octobre 1842. + + + + +II + + +Le poëte s'en va dans les champs; il admire, +Il adore, il écoute en lui-même une lyre; +Et, le voyant venir, les fleurs, toutes les fleurs, +Celles qui des rubis font pâlir les couleurs, +Celles qui des paons même éclipseraient les queues, +Les petites fleurs d'or, les petites fleurs bleues, +Prennent, pour l'accueillir agitant leurs bouquets, +De petits airs penchés ou de grands airs coquets, +Et, familièrement, car cela sied aux belles: +«Tiens! c'est notre amoureux qui passe!» disent-elles. +Et, pleins de jour et d'ombre et de confuses voix, +Les grands arbres profonds qui vivent dans les bois, +Tous ces vieillards, les ifs, les tilleuls, les érables, +Les saules tout ridés, les chênes vénérables, +L'orme au branchage noir, de mousse appesanti, +Comme les ulémas quand paraît le muphti, +Lui font de grands saluts et courbent jusqu'à terre +Leurs têtes de feuillée et leurs barbes de lierre, +Contemplent de son front la sereine lueur, +Et murmurent tout bas: C'est lui! c'est le rêveur! + +Les Roches, juin 1831. + + + + +III + +MES DEUX FILLES + + +Dans le frais clair-obscur du soir charmant qui tombe, +L'une pareille au cygne et l'autre à la colombe, +Belles, et toutes deux joyeuses, ô douceur! +Voyez, la grande soeur et la petite soeur +Sont assises au seuil du jardin, et sur elles +Un bouquet d'oeillets blancs aux longues tiges frêles, +Dans une urne de marbre agité par le vent, +Se penche, et les regarde, immobile et vivant, +Et frissonne dans l'ombre, et semble, au bord du vase, +Un vol de papillons arrêté dans l'extase. + +La Terrasse, près Enghien, juin 1842. + + + + +IV + + +Le firmament est plein de la vaste clarté; +Tout est joie, innocence, espoir, bonheur, bonté. +Le beau lac brille au fond du vallon qui le mure; +Le champ sera fécond, la vigne sera mûre; +Tout regorge de sève et de vie et de bruit, +De rameaux verts, d'azur frissonnant, d'eau qui luit, +Et de petits oiseaux qui se cherchent querelle. +Qu'a donc le papillon? qu'a donc la sauterelle? +La sauterelle a l'herbe, et le papillon l'air; +Et tous deux ont avril, qui rit dans le ciel clair. +Un refrain joyeux sort de la nature entière; +Chanson qui doucement monte et devient prière. +Le poussin court, l'enfant joue et danse, l'agneau +Saute, et, laissant tomber goutte à goutte son eau, +Le vieux antre, attendri, pleure comme un visage; +Le vent lit à quelqu'un d'invisible un passage +Du poëme inouï de la création; +L'oiseau parle au parfum; la fleur parle au rayon; +Les pins sur les étangs dressent leur verte ombelle; +Les nids ont chaud; l'azur trouve la terre belle, +Onde et sphère, à la fois tous les climats flottants; +Ici l'automne, ici l'été; là le printemps. +O coteaux! ô sillons! souffles, soupirs, haleines! +L'hosanna des forêts, des fleuves et des plaines, +S'élève gravement vers Dieu, père du jour; +Et toutes les blancheurs sont des strophes d'amour; +Le cygne dit: Lumière! et le lys dit: Clémence! +Le ciel s'ouvre à ce chant comme une oreille immense. +Le soir vient; et le globe à son tour s'éblouit, +Devient un oeil énorme et regarde la nuit; +Il savoure, éperdu, l'immensité sacrée, +La contemplation du splendide empyrée, +Les nuages de crêpe et d'argent, le zénith, +Qui, formidable, brille et flambloie et bénit, +Les constellations, ces hydres étoilées, +Les effluves du sombre et du profond, mêlées +À vos effusions, astres de diamant, +Et toute l'ombre avec tout le rayonnement! +L'infini tout entier d'extase se soulève. +Et, pendant ce temps-là, Satan, l'envieux, rêve. + +La Terrasse, avril 1840. + + + + +V + +À ANDRÉ CHÉNIER + + +Oui, mon vers croit pouvoir, sans se mésallier, +Prendre à la prose un peu de son air familier. +André, c'est vrai, je ris quelquefois sur la lyre. +Voici pourquoi. Tout jeune encor, tâchant de lire +Dans le livre effrayant des forêts et des eaux, +J'habitais un parc sombre où jasaient des oiseaux, +Où des pleurs souriaient dans l'oeil bleu des pervenches; +Un jour que je songeais seul au milieu des branches, +Un bouvreuil qui faisait le feuilleton du bois +M'a dit: «Il faut marcher à terre quelquefois. +«La nature est un peu moqueuse autour des hommes; +O poëte, tes chants, ou ce qu'ainsi tu nommes, +Lui ressembleraient mieux si tu les dégonflais. +Les bois ont des soupirs, mais ils ont des sifflets. +L'azur luit, quand parfois la gaîté le déchire; +L'Olympe reste grand en éclatant de rire; +Ne crois pas que l'esprit du poëte descend +Lorsque entre deux grands vers un mot passe en dansant. +Ce n'est pas un pleureur que le vent en démence; +Le flot profond n'est pas un chanteur de romance; +Et la nature, au fond des siècles et des nuits, +Accouplant Rabelais à Dante plein d'ennuis, +Et l'Ugolin sinistre au Grandgousier difforme, +Près de l'immense deuil montre le rire énorme.» + + Les Roches, juillet 1830. + + + + +VI + +LA VIE AUX CHAMPS + + +Le soir, à la campagne, on sort, on se promène, +Le pauvre dans son champ, le riche en son domaine; +Moi, je vais devant moi; le poëte en tout lieu +Se sent chez lui, sentant qu'il est partout chez Dieu. +Je vais volontiers seul. Je médite ou j'écoute. +Pourtant, si quelqu'un veut m'accompagner en route, +J'accepte. Chacun a quelque chose en l'esprit; +Et tout homme est un livre où Dieu lui-même écrit. +Chaque fois qu'en mes mains un de ces livres tombe, +Volume où vit une âme et que scelle la tombe, +J'y lis. + Chaque soir donc, je m'en vais, j'ai congé, +Je sors. J'entre en passant chez des amis que j'ai. +On prend le frais, au fond du jardin, en famille. +Le serein mouille un peu les bancs sous la charmille; +N'importe: je m'assieds, et je ne sais pourquoi +Tous les petits enfants viennent autour de moi. +Dès que je suis assis, les voilà tous qui viennent. +C'est qu'ils savent que j'ai leurs goûts; ils se souviennent +Que j'aime comme eux l'air, les fleurs, les papillons +Et les bêtes qu'on voit courir dans les sillons. +Ils savent que je suis un homme qui les aime, +Un être auprès duquel on peut jouer, et même +Crier, faire du bruit, parler à haute voix; +Que je riais comme eux et plus qu'eux autrefois, +Et qu'aujourd'hui, sitôt qu'à leurs ébats j'assiste, +Je leur souris encor, bien que je sois plus triste; +Ils disent, doux amis, que je ne sais jamais +Me fâcher; qu'on s'amuse avec moi; que je fais +Des choses en carton, des dessins à la plume; +Que je raconte, à l'heure où la lampe s'allume, +Oh! des contes charmants qui vous font peur la nuit; +Et qu'enfin je suis doux, pas fier et fort instruit. +Aussi, dès qu'on m'a vu: «Le voilà!» tous accourent. +Ils quittent jeux, cerceaux et balles; ils m'entourent +Avec leurs beaux grands yeux d'enfants, sans peur, sans fiel, +Qui semblent toujours bleus, tant on y voit le ciel! + +Les petits--quand on est petit, on est très-brave-- +Grimpent sur mes genoux; les grands ont un air grave; +Ils m'apportent des nids de merles qu'ils ont pris, +Des albums, des crayons qui viennent de Paris; +On me consulte, on a cent choses à me dire, +On parle, on cause, on rit surtout;--j'aime le rire, +Non le rire ironique aux sarcasmes moqueurs, +Mais le doux rire honnête ouvrant bouches et coeurs, +Qui montre en même temps des âmes et des perles.-- + +J'admire les crayons, l'album, les nids de merles; +Et quelquefois on dit quand j'ai bien admiré: +«Il est du même avis que monsieur le curé.» +Puis, lorsqu'ils ont jasé tous ensemble à leur aise, +Ils font soudain, les grands s'appuyant à ma chaise, +Et les petits toujours groupés sur mes genoux, +Un silence, et cela veut dire: «Parle-nous.» + +Je leur parle de tout. Mes discours en eux sèment +Ou l'idée ou le fait. Comme ils m'aiment, ils aiment +Tout ce que je leur dis. Je leur montre du doigt +Le ciel, Dieu qui s'y cache, et l'astre qu'on y voit. +Tout, jusqu'à leur regard, m'écoute. Je dis comme +Il faut penser, rêver, chercher. Dieu bénit l'homme, +Non pour avoir trouvé, mais pour avoir cherché. +Je dis: Donnez l'aumône au pauvre humble et penché; +Recevez doucement la leçon ou le blâme. +Donner et recevoir, c'est faire vivre l'âme! +Je leur conte la vie, et que, dans nos douleurs, +Il faut que la bonté soit au fond de nos pleurs, +Et que, dans nos bonheurs, et que, dans nos délires, +Il faut que la bonté soit au fond de nos rires; +Qu'être bon, c'est bien vivre, et que l'adversité +Peut tout chasser d'une âme, excepté la bonté; +Et qu'ainsi les méchants, dans leur haine profonde, +Ont tort d'accuser Dieu. Grand Dieu! nul homme au monde +N'a droit, en choisissant sa route, en y marchant, +De dire que c'est toi qui l'as rendu méchant; +Car le méchant, Seigneur, ne t'est pas nécessaire! + +Je leur raconte aussi l'histoire; la misère +Du peuple juif, maudit qu'il faut enfin bénir; +La Grèce, rayonnant jusque dans l'avenir; +Rome; l'antique Égypte et ses plaines sans ombre, +Et tout ce qu'on y voit de sinistre et de sombre. +Lieux effrayants! tout meurt; le bruit humain finit. +Tous ces démons taillés dans des blocs de granit, +Olympe monstrueux des époques obscures, +Les Sphinx, les Anubis, les Ammons, les Mercures, +Sont assis au désert depuis quatre mille ans; +Autour d'eux le vent souffle, et les sables brûlants +Montent comme une mer d'où sort leur tête énorme; +La pierre mutilée a gardé quelque forme +De statue ou de spectre, et rappelle d'abord +Les plis que fait un drap sur la face d'un mort; +On y distingue encor le front, le nez, la bouche, +Les yeux, je ne sais quoi d'horrible et de farouche +Qui regarde et qui vit, masque vague et hideux. +Le voyageur de nuit, qui passe à côté d'eux, +S'épouvante, et croit voir, aux lueurs des étoiles, +Des géants enchaînés et muets sous des voiles. + + La Terrasse, août 1840. + + + + +VII + +RÉPONSE +À UN ACTE D'ACCUSATION + + +Donc, c'est moi qui suis l'ogre et le bouc émissaire. +Dans ce chaos du siècle où votre coeur se serre, +J'ai foulé le bon goût et l'ancien vers françois +Sous mes pieds, et, hideux, j'ai dit à l'ombre: «Sois!» +Et l'ombre fut.--Voilà votre réquisitoire. +Langue, tragédie, art, dogmes, conservatoire, +Toute cette clarté s'est éteinte, et je suis +Le responsable, et j'ai vidé l'urne des nuits. +De la chute de tout je suis la pioche inepte; +C'est votre point de vue. Eh bien, soit, je l'accepte; +C'est moi que votre prose en colère a choisi; +Vous me criez: Racca; moi, je vous dis: Merci! +Cette marche du temps, qui ne sort d'une église +Que pour entrer dans l'autre, et qui se civilise; +Ces grandes questions d'art et de liberté, +Voyons-les, j'y consens, par le moindre côté, +Et par le petit bout de la lorgnette. En somme, +J'en conviens, oui, je suis cet abominable homme; +Et, quoique, en vérité, je pense avoir commis, +D'autres crimes encor que vous avez omis, +Avoir un peu touché les questions obscures, +Avoir sondé les maux, avoir cherché les cures, +De la vieille ânerie insulté les vieux bâts, +Secoué le passé du haut jusques en bas, +Et saccagé le fond tout autant que la forme, +Je me borne à ceci: je suis ce monstre énorme, +Je suis le démagogue horrible et débordé. +Et le dévastateur du vieil A B C D; +Causons. + Quand je sortis du collège, du thème, +Des vers latins, farouche, espèce d'enfant blême +Et grave, au front penchant, aux membres appauvris; +Quand, tâchant de comprendre et dé juger, j'ouvris +Les yeux sur la nature et sur l'art, l'idiome, +Peuple et noblesse, était l'image du royaume; +La poésie était la monarchie; un mot +Était un duc et pair, ou n'était qu'un grimaud; +Les syllabes, pas plus que Paris et que Londre, +Ne se mêlaient; ainsi marchent sans se confondre +Piétons et cavaliers traversant le pont Neuf; +La langue était l'État avant quatre-vingt-neuf; +Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes; +Les uns, nobles, hantant les Phèdres, les Jocastes, +Les Méropes, ayant le décorum pour loi, +Et montant à Versailles aux carrosses du roi; +Les autres, tas de gueux, drôles patibulaires, +Habitant les patois; quelques-uns aux galères +Dans l'argot; dévoués à tous les genres bas, +Déchirés en haillons dans les halles; sans bas, +Sans perruque; créés pour la prose et la farce; +Populace du style au fond de l'ombre éparse; +Vilains, rustres, croquants, que Vaugelas leur chef +Dans le bagne Lexique avait marqués d'une F; +N'exprimant que la vie abjecte et familière, +Vils, dégradés, flétris, bourgeois, bons pour Molière. +Racine regardait ces marauds de travers; +Si Corneille en trouvait un blotti dans son vers, +Il le gardait, trop grand pour dire: Qu'il s'en aille; +Et Voltaire criait: Corneille s'encanaille! +Le bonhomme Corneille, humble, se tenait coi. +Alors, brigand, je vins; je m'écriai: Pourquoi +Ceux-ci toujours devant, ceux-là toujours derrière? +Et sur l'Académie, aïeule et douairière, +Cachant sous ses jupons les tropes effarés, +Et sur les bataillons d'alexandrins carrés, +Je fis souffler un vent révolutionnaire. +Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire. +Plus de mot sénateur! plus de mot roturier! +Je fis une tempête au fond de l'encrier, +Et je mêlai, parmi les ombres débordées, +Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées; +Et je dis: Pas de mot où l'idée au vol pur +Ne puisse se poser, tout humide d'azur! +Discours affreux!--Syllepse, hypallage, litote, +Frémirent; je montai sur la borne Aristote, +Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs. +Tous les envahisseurs et tous les ravageurs, +Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces, +N'étaient que des toutous auprès de mes audaces; +Je bondis hors du cercle et brisai le compas. +Je nommai le cochon par son nom; pourquoi pas? +Guichardin a nommé le Borgia! Tacite +Le Vitellius! Fauve, implacable, explicite, +J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier +D'épithètes; dans l'herbe, à l'ombre du hallier, +Je fis fraterniser la vache et la génisse, +L'une étant Margoton et l'autre Bérénice. +Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra; +Sur le sommet du Pinde on dansait Ça ira; +Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole; +L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole; +Jean, l'ânier, épousa la bergère Myrtil. +On entendit un roi dire: «Quelle heure est-il?» +Je massacrai l'albâtre, et la neige, et l'ivoire, +Je retirai le jais de la prunelle noire, +Et j'osai dire au bras: Sois blanc, tout simplement. +Je violai du vers le cadavre fumant; +J'y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate +Du siége de Cyzique eût pu citer la date. +Jours d'effroi! les Laïs devinrent des catins. +Force mots, par Restaut peignés tous les matins, +Et de Louis-Quatorze ayant gardé l'allure, +Portaient encor perruque; à cette chevelure +La Révolution, du haut de son beffroi, +Cria: «Transforme-toi! c'est l'heure. Remplis-toi +De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière!» +Et la perruque alors rugit, et fut crinière. +Liberté! c'est ainsi qu'en nos rébellions, +Avec des épagneuls nous fîmes des lions, +Et que, sous l'ouragan maudit que nous soufflâmes, +Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes. +J'affichai sur Lhomond des proclamations. +On y lisait: «Il faut que nous en finissions! +Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes +À la pensée humaine ils ont mis les poucettes. +Aux armes, prose et vers! formez vos bataillons! +Voyez où l'on en est: la strophe a des bâillons! +«L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule. +Sur le Racine mort le Campistron pullule!» +Boileau grinça des dents; je lui dis: Ci-devant, +Silence! et je criai dans la foudre et le vent: +Guerre à la rhétorique et paix à la syntaxe! +Et tout quatre-vingt-treize éclata. Sur leur axe, +On vit trembler l'athos, l'ithos et le pathos. +Les matassins, lâchant Pourceaugnac et Cathos, +Poursuivant Dumarsais dans leur hideux bastringue, +Des ondes du Permesse emplirent leur seringue. +La syllabe, enjambant la loi qui la tria, +Le substantif manant, le verbe paria, +Accoururent. On but l'horreur jusqu'à la lie. +On les vit déterrer le songe d'Athalie; +Ils jetèrent au vent les cendres du récit +De Théramène; et l'astre Institut s'obscurcit. +Oui, de l'ancien régime ils ont fait tables rases, +Et j'ai battu des mains, buveur du sang des phrases, +Quand j'ai vu par la strophe écumante et disant +Les choses dans un style énorme et rugissant, +L'Art poétique pris au collet dans la rue, +Et quand j'ai vu, parmi la foule qui se rue, +Pendre, par tous les mots que le bon goût proscrit, +La lettre aristocrate à la lanterne esprit. +Oui, je suis ce Danton! je suis ce Robespierre! +J'ai, contre le mot noble à la longue rapière, +Insurgé le vocable ignoble, son valet, +Et j'ai, sur Dangeau mort, égorgé Richelet. + +Oui, c'est vrai, ce sont là quelques-uns de mes crimes. +J'ai pris et démoli la bastille des rimes. +J'ai fait plus: j'ai brisé tous les carcans de fer +Qui liaient le mot peuple, et tiré de l'enfer +Tous les vieux mots damnés, légions sépulcrales; +J'ai de la périphrase écrasé les spirales, +Et mêlé, confondu, nivelé sous le ciel +L'alphabet, sombre tour qui naquit de Babel; +Et je n'ignorais pas que la main courroucée +Qui délivre le mot, délivre la pensée. + +L'unité, des efforts de l'homme est l'attribut. +Tout est la même flèche et frappe au même but. + +Donc, j'en conviens, voilà, déduits en style honnête, +Plusieurs de mes forfaits, et j'apporte ma tête. +Vous devez être vieux, par conséquent, papa, +Pour la dixième fois j'en fais meâ culpâ. +Oui, si Beauzée est dieu, c'est vrai, je suis athée. +La langue était en ordre, auguste, époussetée, +Fleur-de-lys d'or, Tristan et Boileau, plafond bleu, +Les quarante fauteuils et le trône au milieu; +Je l'ai troublée, et j'ai, dans ce salon illustre, +Même un peu cassé tout; le mot propre, ce rustre, +N'était que caporal: je l'ai fait colonel; +J'ai fait un jacobin du pronom personnel; +Du participe, esclave à la tête blanchie, +Une hyène, et du verbe une hydre d'anarchie. +Vous tenez le _reum consitentem_. Tonnez! +J'ai dit à la narine: Eh mais! tu n'es qu'un nez! +J'ai dit au long fruit d'or: Mais tu n'es qu'une poire! +J'ai dit à Vaugelas: Tu n'es qu'une mâchoire! +J'ai dit aux mots: Soyez république! soyez +La fourmilière immense, et travaillez! Croyez, +Aimez, vivez!--J'ai mis tout en branle, et, morose, +J'ai jeté le vers noble aux chiens noirs de la prose. + +Et, ce que je faisais, d'autres l'ont fait aussi; +Mieux que moi. Calliope, Euterpe au ton transi, +Polymnie, ont perdu leur gravité postiche. +Nous faisons basculer la balance hémistiche. +C'est vrai, maudissez-nous. Le vers, qui, sur son front +Jadis portait toujours douze plumes en rond, +Et sans cesse sautait sur la double raquette +Qu'on nomme prosodie et qu'on nomme étiquette, +Rompt désormais la règle et trompe le ciseau, +Et s'échappe, volant qui se change en oiseau, +De la cage césure, et fuit vers la ravine, +Et vole dans les cieux, alouette divine. + +Tous les mots à présent planent dans la clarté. +Les écrivains ont mis la langue en liberté. +Et, grâce à ces bandits, grâce à ces terroristes, +Le vrai, chassant l'essaim des pédagogues tristes, +L'imagination, tapageuse aux cent voix, +Qui casse des carreaux dans l'esprit des bourgeois; +La poésie au front triple, qui rit, soupire +Et chante, raille et croit; que Plaute et que Shakspeare +Semaient, l'un sur la plebs, et l'autre sur le mob; +Qui verse aux nations la sagesse de Job +Et la raison d'Horace à travers sa démence; +Qu'enivre de l'azur la frénésie immense, +Et qui, folle sacrée aux regards éclatants, +Monte à l'éternité par les degrés du temps, +La muse reparaît, nous reprend, nous ramène, +Se remet à pleurer sur la misère humaine, +Frappe et console, va du zénith au nadir, +Et fait sur tous les fronts reluire et resplendir +Son vol, tourbillon, lyre, ouragan d'étincelles, +Et ses millions d'yeux sur ses millions d'ailes. + +Le mouvement complète ainsi son action. +Grâce à toi, progrès saint, la Révolution +Vibre aujourd'hui dans l'air, dans la voix, dans le livre; +Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre; +Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit, +Sa langue est déliée ainsi que son esprit. +Elle est dans le roman, parlant tout bas aux femmes. +Elle ouvre maintenant deux yeux où sont deux flammes, +L'un sur le citoyen, l'autre sur le penseur. +Elle prend par la main la Liberté, sa soeur, +Et la fait dans tout homme entrer par tous les pores. +Les préjugés, formés, comme les madrépores, +Du sombre entassement des abus sous les temps, +Se dissolvent au choc de tous les mots flottants, +Pleins de sa volonté, de son but, de son âme. +Elle est la prose, elle est le vers, elle est le drame; +Elle est l'expression, elle est le sentiment, +Lanterne dans la rue, étoile au firmament. +Elle entre aux profondeurs du langage insondable; +Elle souffle dans l'art, porte-voix formidable; +Et, c'est Dieu qui le veut, après avoir rempli +De ses fiertés le peuple, effacé le vieux pli +Des fronts, et relevé la foule dégradée, +Et s'être faite droit, elle se fait idée! + +Paris, janvier 1834. + + + + +VIII + +SUITE + + +Car le mot, qu'on le sache, est un être vivant. +La main du songeur vibre et tremble en l'écrivant; +La plume, qui d'une aile allongeait l'envergure, +Frémit sur le papier quand sort cette figure, +Le mot, le terme, type on ne sait d'où venu, +Face de l'invisible, aspect de l'inconnu; +Créé, par qui? forgé, par qui? jailli de l'ombre; +Montant et descendant dans notre tête sombre, +Trouvant toujours le sens comme l'eau le niveau; +Formule des lueurs flottantes du cerveau. + +Oui, vous tous, comprenez que les mots sont des choses. +Ils roulent pêle-mêle au gouffre obscur des proses, +Ou font gronder le vers, orageuse forêt. +Du sphinx Esprit Humain le mot sait le secret. +Le mot veut, ne veut pas, accourt, fée ou bacchante, +S'offre, se donne ou fuit; devant Néron qui chante +Ou Charles-Neuf qui rime, il recule hagard; +Tel mot est un sourire, et tel autre un regard; +De quelque mot profond tout homme est le disciple; +Toute force ici-bas a le mot pour multiple; +Moulé sur le cerveau, vif ou lent, grave ou bref, +Le creux du crâne humain lui donne son relief; +La vieille empreinte y reste auprès de la nouvelle; +Ce qu'un mot ne sait pas, un autre le révèle; +Les mots heurtent le front comme l'eau le récif; +Ils fourmillent, ouvrant dans notre esprit pensif +Des griffes ou des mains, et quelques-uns des ailes; +Comme en un âtre noir errent des étincelles, +Rêveurs, tristes, joyeux, amers, sinistres, doux, +Sombre peuple, les mots vont et viennent en nous; +Les mots sont les passants mystérieux de l'âme. + +Chacun d'eux porte une ombre ou secoue une flamme; +Chacun d'eux du cerveau garde une région; +Pourquoi? c'est que le mot s'appelle Légion; +C'est que chacun, selon l'éclair qui le traverse, +Dans le labeur commun fait une oeuvre diverse; +C'est que de ce troupeau de signes et de sons +Qu'écrivant ou parlant, devant nous nous chassons, +Naissent les cris, les chants, les soupirs, les harangues, +C'est que, présent partout, nain caché sous les langues, +Le mot tient sous ses pieds le globe et l'asservit; +Et, de même que l'homme est l'animal où vit +L'âme, clarté d'en haut par le corps possédée, +C'est que Dieu fait du mot la bête de l'idée. + +Le mot fait vibrer tout au fond de nos esprits. +Il remue, en disant: Béatrix, Lycoris, +Dante au Campo-Santo, Virgile au Pausilippe. +De l'océan pensée il est le noir polype. +Quand un livre jaillit d'Eschyle ou de Manou, +Quand saint Jean à Patmos écrit sur son genou, +On voit parmi leurs vers pleins d'hydres et de stryges, +Des mots monstres ramper dans ces oeuvres prodiges. + +O main de l'impalpable! ô pouvoir surprenant! +Mets un mot sur un homme, et l'homme frissonnant +Sèche et meurt, pénétré par la force profonde; +Attache un mot vengeur au flanc de tout un monde, +Et le monde, entraînant pavois, glaive, échafaud, +Ses lois, ses moeurs, ses dieux, s'écroule sous le mot. +Cette toute-puissance immense sort des bouches. +La terre est sous les mots comme un champ sous les mouches. + +Le mot dévore, et rien ne résiste à sa dent. +À son haleine, l'âme et la lumière aidant, +L'obscure énormité lentement s'exfolie. +Il met sa force sombre en ceux que rien ne plie; +Caton a dans les reins cette syllabe: NON. +Tous les grands obstinés, Brutus, Colomb, Zénon, +Ont ce mot flamboyant qui luit sous leur paupière: +ESPÉRANCE!--Il entr'ouvre une bouche de pierre +Dans l'enclos formidable où les morts ont leur lit, +Et voilà que don Juan pétrifié pâlit! +Il fait le marbre spectre, il fait l'homme statue. +Il frappe, il blesse, il marque, il ressuscite, il tue; +Nemrod dit: «Guerre!» alors, du Gange à l'Illissus, +Le fer luit, le sang coule. «Aimez-vous!» dit Jésus. +Et ce mot à jamais brille et se réverbère +Dans le vaste univers, sur tous, sur toi, Tibère, +Dans les cieux, sur les fleurs, sur l'homme rajeuni, +Comme le flamboiement d'amour de l'infini! + +Quand, aux jours où la terre entr'ouvrait sa corolle, +Le premier homme dit la première parole, +Le mot né de sa lèvre, et que tout entendit, +Rencontra dans les cieux la lumière, et lui dit: +«Ma soeur! + + «Envole-toi! plane! sois éternelle! +Allume l'astre! emplis à jamais la prunelle! +Échauffe éthers, azurs, sphères, globes ardents! +Éclaire le dehors, j'éclaire le dedans. + +«Tu vas être une vie, et je vais être l'autre. +Sois la langue de feu, ma soeur, je suis l'apôtre. +Surgis, effare l'ombre, éblouis l'horizon, +Sois l'aube; je te vaux, car je suis la raison; +À toi les yeux, à moi les fronts. O ma soeur blonde, +Sous le réseau Clarté tu vas saisir le monde; +Avec tes rayons d'or, tu vas lier entre eux +Les terres, les soleils, les fleurs, les flots vitreux, +Les champs, les cieux; et moi, je vais lier les bouches; +Et sur l'homme, emporté par mille essors farouches, +Tisser, avec des fils d'harmonie et de jour, +Pour prendre tous les coeurs, l'immense toile Amour. +J'existais avant l'âme, Adam n'est pas mon père. +J'étais même avant toi; tu n'aurais pu, lumière, +Sortir sans moi du gouffre où tout rampe enchaîné; +Mon nom est FIAT LUX, et je suis ton aîné!» + +Oui, tout-puissant! tel est le mot. Fou qui s'en joue! +Quand l'erreur fait un noeud dans l'homme, il le dénoue. +Il est foudre dans l'ombre et ver dans le fruit mûr. +Il sort d'une trompette, il tremble sur un mur, +Et Balthazar chancelle, et Jéricho s'écroule. +Il s'incorpore au peuple, étant lui-même foule. +Il est vie, esprit, germe, ouragan, vertu, feu; +Car le mot, c'est le Verbe, et le Verbe, c'est Dieu. + +Jersey, juin 1855. + + + + +IX + + +Le poëme éploré se lamente; le drame +Souffre, et par vingt acteurs répand à flots son âme; +Et la foule accoudée un moment s'attendrit, +Puis reprend: «Bah! l'auteur est un homme d'esprit, +Qui, sur de faux héros lançant de faux tonnerres, +Rit de nous voir pleurer leurs maux imaginaires. +«Ma femme, calme-toi; sèche tes yeux, ma soeur.» +La foule a tort: l'esprit c'est le coeur; le penseur +Souffre de sa pensée et se brûle à sa flamme. +Le poëte a saigné le sang qui sort du drame; +Tous ces êtres qu'il fait l'étreignent de leurs noeuds; +Il tremble en eux, il vit en eux, il meurt en eux; +Dans sa création le poëte tressaille; +Il est elle; elle est lui; quand dans l'ombre il travaille, +Il pleure, et s'arrachant les entrailles, les met +Dans son drame, et, sculpteur, seul sur son noir sommet +Pétrit sa propre chair dans l'argile sacrée; +Il y renaît sans cesse, et ce songeur qui crée +Othello d'une larme, Alceste d'un sanglot, +Avec eux pêle-mêle en ses oeuvres éclot. +Dans sa genèse immense et vraie, une et diverse, +Lui, le souffrant du mal éternel, il se verse, +Sans épuiser son flanc d'où sort une clarté. +Ce qui fait qu'il est dieu, c'est plus d'humanité. +Il est génie, étant, plus que les autres, homme. +Corneille est à Rouen, mais son âme est à Rome; +Son front des vieux Catons porte le mâle ennui. +Comme Shakspeare est pâle! avant Hamlet, c'est lui +Que le fantôme attend sur l'âpre plate-forme, +Pendant qu'à l'horizon surgit la lune énorme. +Du mal dont rêve Argan, Poquelin est mourant; +Il rit: oui, peuple, il râle! Avec Ulysse errant, +Homère éperdu fuit dans la brume marine. +Saint Jean frissonne: au fond de sa sombre poitrine, +L'Apocalypse horrible agite son tocsin. +Eschyle! Oreste marche et rugit dans ton sein, +Et c'est, ô noir poëte à la lèvre irritée, +Sur ton crâne géant qu'est cloué Prométhée. + +Paris, janvier 1834. + + + + +X + +A MADAME D. G. DE G. + + +Jadis je vous disais:--Vivez, régnez, Madame! +Le salon vous attend! le succès vous réclame! +Le bal éblouissant pâlit quand vous partez! +Soyez illustre et belle! aimez! riez! chantez! +Vous avez la splendeur des astres et des roses! +Votre regard charmant, où je lis tant de choses, +Commente vos discours légers et gracieux. +Ce que dit votre bouche étincelle en vos yeux. +Il semble, quand parfois un chagrin vous alarme, +Qu'ils versent une perle et non pas une larme. +Même quand vous rêvez, vous souriez encor. +Vivez, fêtée et fière, ô belle aux cheveux d'or! +Maintenant vous voilà pâle, grave, muette, +Morte, et transfigurée, et je vous dis:--Poëte! +Viens me chercher! Archange! être mystérieux! +Fais pour moi transparents et la terre et les cieux! +Révèle-moi, d'un mot de ta bouche profonde, +La grande énigme humaine et le secret du monde! +Confirme en mon esprit Descartes ou Spinosa! +Car tu sais le vrai nom de celui qui perça, +Pour que nous puissions voir sa lumière sans voiles, +Ces trous du noir plafond qu'on nomme les étoiles! +Car je te sens flotter sous mes rameaux penchants; +Car ta lyre invisible a de sublimes chants! +Car mon sombre océan, où l'esquif s'aventure, +T'épouvante et te plaît; car la sainte nature, +La nature éternelle, et les champs, et les bois, +Parlent à ta grande âme avec leur grande voix! + +Paris, 1840.--Jersey, 1855. + + + + +XI + +LISE + + +J'avais douze ans; elle en avait bien seize. +Elle était grande, et, moi, j'étais petit. +Pour lui parler le soir plus à mon aise, +Moi, j'attendais que sa mère sortit; +Puis je venais m'asseoir près de sa chaise +Pour lui parler le soir plus à mon aise. + +Que de printemps passés avec leurs fleurs! +Que de feux morts, et que de tombes closes! +Se souvient-on qu'il fut jadis des coeurs? +Se souvient-on qu'il fut jadis des roses? +Elle m'aimait. Je l'aimais. Nous étions +Deux purs enfants, deux parfums, deux rayons. + +Dieu l'avait faite ange, fée et princesse. +Comme elle était bien plus grande que moi, +Je lui faisais des questions sans cesse +Pour le plaisir de lui dire: Pourquoi? +Et, par moments, elle évitait, craintive, +Mon oeil rêveur qui la rendait pensive. + +Puis j'étalais mon savoir enfantin, +Mes jeux, la balle et la toupie agile; +J'étais tout fier d'apprendre le latin; +Je lui montrais mon Phèdre et mon Virgile; +Je bravais tout; rien ne me faisait mal; +Je lui disais: Mon père est général. + +Quoiqu'on soit femme, il faut parfois qu'on lise +Dans le latin, qu'on épèle en rêvant; +Pour lui traduire un verset, à l'église, +Je me penchais sur son livre souvent. +Un ange ouvrait sur nous son aile blanche +Quand nous étions à vêpres le dimanche. + +Elle disait de moi: C'est un enfant! +Je l'appelais mademoiselle Lise; +Pour lui traduire un psaume, bien souvent, +Je me penchais sur son livre, à l'église; +Si bien qu'un jour, vous le vîtes, mon Dieu! +Sa joue en fleur toucha ma lèvre en feu. + +Jeunes amours, si vite épanouies, +Vous êtes l'aube et le matin du coeur. +Charmez l'enfant, extases inouïes! +Et, quand le soir vient avec la douleur, +Charmez encor nos âmes éblouies, +Jeunes amours, si vite évanouies! + +Mai 1843. + + + + +XII + +VERE NOVO + + +Comme le matin rit sur les roses en pleurs! +Oh! les charmants petits amoureux qu'ont les fleurs! +Ce n'est dans les jasmins, ce n'est dans les pervenches +Qu'un éblouissement de folles ailes blanches +Qui vont, viennent, s'en vont, reviennent, se fermant, +Se rouvrant, dans un vaste et doux frémissement. +O printemps! quand on songe à toutes les missives +Qui des amants rêveurs vont aux belles pensives, +A ces coeurs confiés au papier, à ce tas +De lettres que le feutre écrit au taffetas, +Aux messages d'amour, d'ivresse et de délire +Qu'on reçoit en avril et qu'en mai l'on déchire, +On croit voir s'envoler, au gré du vent joyeux, +Dans les prés, dans les bois, sur les eaux, dans les cieux, +Et rôder en tous lieux, cherchant partout une âme, +Et courir à la fleur en sortant de la femme, +Les petits morceaux blancs, chassés en tourbillons +De tous les billets doux, devenus papillons. + +Mai 1831. + + + + +XIII + +A PROPOS D'HORACE + + +Marchands de grec! marchands de latin! cuistres! dogues! +Philistins! magisters! je vous hais, pédagogues! +Car, dans votre aplomb grave, infaillible, hébété, +Vous niez l'idéal, la grâce et la beauté! +Car vos textes, vos lois, vos règles sont fossiles! +Car, avec l'air profond, vous êtes imbéciles! +Car vous enseignez tout, et vous ignorez tout! +Car vous êtes mauvais et méchants!--Mon sang bout +Rien qu'à songer au temps où, rêveuse bourrique, +Grand diable de seize ans, j'étais en rhétorique! + +Que d'ennuis! de fureurs! de bêtises!--gredins!-- +Que de froids châtiments et que de chocs soudains! +«Dimanche en retenue et cinq cents vers d'Horace!» +Je regardais le monstre aux ongles noirs de crasse, +Et je balbutiais: «Monsieur...--Pas de raisons! +Vingt fois l'ode à Plancus et l'épître aux Pisons!» +Or, j'avais justement, ce jour-là,--douce idée. +Qui me faisait rêver d'Armide et d'Haydée,-- +Un rendez-vous avec la fille du portier. +Grand Dieu! perdre un tel jour! le perdre tout entier! +Je devais, en parlant d'amour, extase pure! +En l'enivrant avec le ciel et la nature, +La mener, si le temps n'était pas trop mauvais +Manger de la galette aux buttes Saint-Gervais! +Rêve heureux! je voyais, dans ma colère bleue, +Tout cet Éden, congé, les lilas, la banlieue, +Et j'entendais, parmi le thym et le muguet, +Les vagues violons de la mère Saguet! +O douleur! furieux, je montais à ma chambre, +Fournaise au mois de juin, et glacière en décembre; +Et, là, je m'écriais: + --Horace! ô bon garçon! +Qui vivais dans le calme et selon la raison, +Et qui t'allais poser, dans ta sagesse franche, +Sur tout, comme l'oiseau se pose sur la branche, +Sans peser, sans rester, ne demandant aux dieux +Que le temps de chanter ton chant libre et joyeux! +Tu marchais, écoutant le soir, sous les charmilles, +Les rires étouffés des folles jeunes filles, +Les doux chuchotements dans l'angle obscur du bois; +Tu courtisais ta belle esclave quelquefois, +Myrtale aux blonds cheveux, qui s'irrite et se cabre +Comme la mer creusant les golfes de Calabre, +Ou bien tu t'accoudais à table, buvant sec +Ton vin que tu mettais toi-même en un pot grec. +Pégase te soufflait des vers de sa narine; +Tu songeais; tu faisais des odes à Barine, +A Mécène, à Virgile, à ton champ de Tibur, +A Chloë, qui passait le long de ton vieux mur, +Portant sur son beau front l'amphore délicate. +La nuit, lorsque Phoebé devient la sombre Hécate, +Les halliers s'emplissaient pour toi de visions; +Tu voyais des lueurs, des formes, des rayons, +Cerbère se frotter, la queue entre les jambes, +A Bacchus, dieu des vins et père des ïambes; +Silène digérer dans sa grotte, pensif; +Et se glisser dans l'ombre, et s'enivrer, lascif, +Aux blanches nudités des nymphes peu vêtues, +Le faune aux pieds de chèvre, aux oreilles pointues! +Horace, quand grisé d'un petit vin sabin, +Tu surprenais Glycère ou Lycoris au bain, +Qui t'eût dit, ô Flaccus! quand tu peignais à Rome +Les jeunes chevaliers courant dans l'hippodrome, +Comme Molière a peint en France les marquis, +Que tu faisais ces vers charmants, profonds, exquis, +Pour servir, dans le siècle odieux où nous sommes, +D'instruments de torture à d'horribles bonshommes, +Mal peignés, mal vêtus, qui mâchent, lourds pédants, +Comme un singe une fleur, ton nom entre leurs dents! +Grimauds hideux qui n'ont, tant leur tête est vidée, +Jamais eu de maîtresse et jamais eu d'idée! + +Puis j'ajoutais, farouche: + --O cancres! qui mettez +Une soutane aux dieux de l'éther irrités, +Un béguin à Diane, et qui de vos tricornes +Coiffez sinistrement les olympiens mornes, +Eunuques, tourmenteurs, crétins, soyez maudits! +Car vous êtes les vieux, les noirs, les engourdis, +Car vous êtes l'hiver; car vous êtes, ô cruches! +L'ours qui va dans les bois cherchant un arbre à ruches, +L'ombre, le plomb, la mort, la tombe, le néant! +Nul ne vit près de vous dressé sur son séant; +Et vous pétrifiez d'une haleine sordide +Le jeune homme naïf, étincelant, splendide; +Et vous vous approchez de l'aurore, endormeurs! +A Pindare serein plein d'épiques rumeurs, +A Sophocle, à Térence, à Plaute, à l'ambroisie, +O traîtres, vous mêlez l'antique hypocrisie, +Vos ténèbres, vos moeurs, vos jougs, vos exeats, +Et l'assoupissement des noirs couvents béats; +Vos coups d'ongle rayant tous les sublimes livres, +Vos préjugés qui font vos yeux de brouillards ivres, +L'horreur de l'avenir, la haine du progrès; +Et vous faites, sans peur, sans pitié, sans regrets, +A la jeunesse, aux coeurs vierges, à l'espérance, +Boire dans votre nuit ce vieil opium rance! +O fermoirs de la bible humaine! sacristains +De l'art, de la science, et des maîtres lointains, +Et de la vérité que l'homme aux cieux épèle, +Vous changez ce grand temple en petite chapelle! +Guichetiers de l'esprit, faquins dont le goût sûr +Mène en laisse le beau; porte-clefs de l'azur, +Vous prenez Théocrite, Eschyle aux sacrés voiles, +Tibulle plein d'amour, Virgile plein d'étoiles; +Vous faites de l'enfer avec ces paradis! + +Et, ma rage croissant, je reprenais: + --Maudits, +Ces monastères sourds! bouges! prisons haïes! +Oh! comme on fit jadis au pédant de Veïes, +Culotte bas, vieux tigre! Écoliers! écoliers! +Accourez par essaims, par bandes, par milliers, +Du gamin de Paris au groeculus de Rome, +Et coupez du bois vert, et fouaillez-moi cet homme! +Jeunes bouches, mordez le metteur de bâillons! +Le mannequin sur qui l'on drape des haillons +A tout autant d'esprit que ce cuistre en son antre, +Et tout autant de coeur; et l'un a dans le ventre +Du latin et du grec comme l'autre a du foin. +Ah! je prends Phyllodoce et Xantis à témoin +Que je suis amoureux de leurs claires tuniques; +Mais je hais l'affreux tas des vils pédants iniques! +Confier un enfant, je vous demande un peu, +A tous ces êtres noirs! autant mettre, morbleu! +La mouche en pension chez une tarentule! +Ces moines, expliquer Platon, lire Catulle, +Tacite racontant le grand Agricola, +Lucrèce! eux, déchiffrer Homère, ces gens-là! +Ces diacres! ces bedeaux dont le groin renifle! +Crânes d'où sort la nuit, pattes d'où sort la giffle, +Vieux dadais à l'air rogue, au sourcil triomphant, +Qui ne savent pas même épeler un enfant! +Ils ignorent comment l'âme naît et veut croître. +Cela vous a Laharpe et Nonotte pour cloître! +Ils en sont à l'A, B, C, D, du coeur humain; +Ils sont l'horrible Hier qui veut tuer Demain; +Ils offrent à l'aiglon leurs règles d'écrevisses. +Et puis ces noirs tessons ont une odeur de vices. +O vieux pots égueulés des soifs qu'on ne dit pas! +Le pluriel met une S à leurs meâs culpâs, +Les boucs mystérieux, en les voyant s'indignent, +Et, quand on dit: «Amour!» terre et cieux! ils se signent. +Leur vieux viscère mort insulte au coeur naissant. +Ils le prennent de haut avec l'adolescent, +Et ne tolèrent pas le jour entrant dans l'âme +Sous la forme pensée ou sous la forme femme. + +Quand la muse apparaît, ces hurleurs de holà +Disent: «Qu'est-ce que c'est que cette folle-là?» +Et, devant ses beautés, de ses rayons accrues, +Ils reprennent: «Couleurs dures, nuances crues; +Vapeurs, illusions, rêves; et quel travers +Avez-vous de fourrer l'arc-en-ciel dans vos vers?» +Ils raillent les enfants, ils raillent les poëtes; +Ils font aux rossignols leurs gros yeux de chouettes: +L'enfant est l'ignorant, ils sont l'ignorantin; +Ils raturent l'esprit, la splendeur, le matin; +Ils sarclent l'idéal ainsi qu'un barbarisme, +Et ces culs de bouteille ont le dédain du prisme. + +Ainsi l'on m'entendait dans ma geôle crier. + +Le monologue avait le temps de varier. +Et je m'exaspérais, faisant la faute énorme, +Ayant raison au fond, d'avoir tort dans la forme. +Après l'abbé Tuet, je maudissais Bezout; +Car, outre les pensums où l'esprit se dissout, +J'étais alors en proie à la mathématique. +Temps sombre! enfant ému du frisson poétique, +Pauvre oiseau qui heurtais du crâne mes barreaux, +On me livrait tout vif aux chiffres, noirs bourreaux; +On me faisait de force ingurgiter l'algèbre; +On me liait au fond d'un Boisbertrand funèbre; +On me tordait, depuis les ailes jusqu'au bec. +Sur l'affreux chevalet des X et des Y; +Hélas! on me fourrait sous les os maxillaires +Le théorème orné de tous ses corollaires; +Et je me débattais, lugubre patient +Du diviseur prêtant main-forte au quotient. +De là mes cris. + + · + + Un jour, quand l'homme sera sage, +Lorsqu'on n'instruira plus les oiseaux par la cage, +Quand les sociétés difformes sentiront +Dans l'enfant mieux compris se redresser leur front, +Que, des libres essors ayant sondé les règles, +On connaîtra la loi de croissance des aigles, +Et que le plein midi rayonnera pour tous, +Savoir étant sublime, apprendre sera doux. +Alors, tout en laissant au sommet des études +Les grands livres latins et grecs, ces solitudes +Où l'éclair gronde, où luit la mer, où l'astre rit, +Et qu'emplissent les vents immenses de l'esprit, +C'est en les pénétrant d'explication tendre, +En les faisant aimer, qu'on les fera comprendre. +Homère emportera dans son vaste reflux +L'écolier ébloui; l'enfant ne sera plus +Une bête de somme attelée à Virgile; +Et l'on ne verra plus ce vif esprit agile +Devenir, sous le fouet d'un cuistre ou d'un abbé, +Le lourd cheval poussif du pensum embourbé. +Chaque village aura, dans un temple rustique, +Dans la lumière, au lieu du magister antique, +Trop noir pour que jamais le jour y pénétrât, +L'instituteur lucide et grave, magistrat +Du progrès, médecin de l'ignorance, et prêtre +De l'idée; et dans l'ombre on verra disparaître +L'éternel écolier et l'éternel pédant. +L'aube vient en chantant, et non pas en grondant. +Nos fils riront de nous dans cette blanche sphère; +Ils se demanderont ce que nous pouvions faire +Enseigner au moineau par le hibou hagard. +Alors, le jeune esprit et le jeune regard +Se lèveront avec une clarté sereine +Vers la science auguste, aimable et souveraine; +Alors, plus de grimoire obscur, fade, étouffant; +Le maître, doux apôtre incliné sur l'enfant, +Fera, lui versant Dieu, l'azur et l'harmonie, +Boire la petite âme à la coupe infinie. +Alors, tout sera vrai, lois, dogmes, droits, devoirs. +Tu laisseras passer dans tes jambages noirs +Une pure lueur, de jour en jour moins sombre, +O nature, alphabet des grandes lettres d'ombre! + +Paris, mai 1831. + + + + +XIV + +A GRANVILLE, EN 1836 + + +Voie juin. Le moineau raille +Dans les champs les amoureux; +Le rossignol de muraille +Chante dans son nid pierreux. + +Les herbes et les branchages, +Pleins de soupirs et d'abois, +Font de charmants rabâchages +Dans la profondeur des bois. + +La grive et la tourterelle +Prolongent, dans les nids sourds, +La ravissante querelle +Des baisers et des amours. + +Sous les treilles de la plaine, +Dans l'antre où verdit l'osier, +Virgile enivre Silène, +Et Rabelais Grandgousier. + +O Virgile, verse à boire! +Verse à boire, ô Rabelais! +La forêt est une gloire; +La caverne est un palais! + +Il n'est pas de lac ni d'île +Qui ne nous prenne au gluau, +Qui n'improvise une idylle, +Ou qui ne chante un duo. + +Car l'amour chasse aux bocages, +Et l'amour pêche aux ruisseaux, +Car les belles sont les cages +Dont nos coeurs sont les oiseaux. + +De la source, sa cuvette, +La fleur, faisant son miroir, +Dit: «Bonjour,» à la fauvette, +Et dit au hibou: «Bonsoir.» + +Le toit espère la gerbe, +Pain d'abord et chaume après; +La croupe du boeuf dans l'herbe +Semble un mont dans les forêts. + +L'étang rit à la macreuse, +Le pré rit au loriot, +Pendant que l'ornière creuse +Gronde le lourd chariot. + +L'or fleurit en giroflée; +L'ancien zéphir fabuleux +Souffle avec sa joue enflée +Au fond des nuages bleus. + +Jersey, sur l'onde docile, +Se drape d'un beau ciel pur, +Et prend des airs de Sicile +Dans un grand haillon d'azur + +Partout l'églogue est écrite: +Même en la froide Albion, +L'air est plein de Théocrite, +Le vent sait par coeur Bion, + +Et redit, mélancolique, +La chanson que fredonna +Moschus, grillon bucolique +De la cheminée Etna. + +L'hiver tousse, vieux phthisique, +Et s'en va; la brume fond; +Les vagues font la musique +Des vers que les arbres font. + +Toute la nature sombre +Verse un mystérieux jour; +L'âme qui rêve a plus d'ombre +Et la fleur a plus d'amour. + +L'herbe éclate en pâquerettes; +Les parfums, qu'on croit muets, +Content les peines secrètes +Des liserons aux bleuets. + +Les petites ailes blanches +Sur les eaux et les sillons +S'abattent en avalanches; +Il neige des papillons. + +Et sur la mer, qui reflète +L'aube au sourire d'émail, +La bruyère violette +Met au vieux mont un camail; + +Afin qu'il puisse, à l'abîme +Qu'il contient et qu'il bénit, +Dire sa messe sublime +Sous sa mitre de granit. + +Granville, juin 1836. + + + + +XV + +LA COCCINELLE + + +Elle me dit: «Quelque chose +Me tourmente.» Et j'aperçus +Son cou de neige, et, dessus, +Un petit insecte rose. + +J'aurais dû,--mais, sage ou fou, +A seize ans, on est farouche,-- +Voir le baiser sur sa bouche +Plus que l'insecte à son cou. + +On eût dit un coquillage; +Dos rose et taché de noir. +Les fauvettes pour nous voir +Se penchaient dans le feuillage. + +Sa bouche fraîche était là; +Je me courbai sur la belle, +Et je pris la coccinelle; +Mais le baiser s'envola. + +«Fils, apprends comme on me nomme,» +Dit l'insecte du ciel bleu; +«Les bêtes sont au bon Dieu, +Mais la bêtise est à l'homme.» + +Paris, mai 1830. + + + + +XVI + +VERS 1820 + + +Denise, ton mari, notre vieux pédagogue, +Se promène; il s'en va troubler la fraîche églogue +Du bel adolescent Avril dans la forêt; +Tout tremble et tout devient pédant, dès qu'il paraît: +L'âne bougonne un thème au boeuf son camarade; +Le vent fait sa tartine, et l'arbre sa tirade; +L'églantier verdissant, doux garçon qui grandit, +Déclame le récit de Théramène, et dit: +Son front large est armé de cornes menaçantes. + +Denise, cependant, tu rêves et tu chantes, +A l'âge où l'innocence ouvre sa vague fleur; +Et, d'un oeil ignorant, sans joie et sans douleur, +Sans crainte et sans désir, tu vois, à l'heure où rentre +L'étudiant en classe et le docteur dans l'antre, +Venir à toi, montant ensemble l'escalier, +L'ennui, maître d'école, et l'amour, écolier. + + + + +XVII + +A M. FROMENT MEURICE + + +Nous sommes frères: la fleur +Par deux arts peut être faite. +Le poëte est ciseleur; +Le ciseleur est poëte. + +Poëtes ou ciseleurs, +Par nous l'esprit se révèle. +Nous rendons les bons meilleurs, +Tu rends la beauté plus belle. + +Sur son bras ou sur son cou, +Tu fais de tes rêveries, +Statuaire du bijou, +Des palais de pierreries! + +Ne dis pas: «Mon art n'est rien...» +Sors de la route tracée, +Ouvrier magicien, +Et mêle à l'or la pensée! + +Tous les penseurs, sans chercher +Qui finit ou qui commence, +Sculptent le même rocher: +Ce rocher, c'est l'art immense. + +Michel-Ange, grand vieillard, +En larges blocs qu'il nous jette, +Le fait jaillir au hasard; +Benvenuto nous l'émiette. + +Et, devant l'art infini, +Dont jamais la loi ne change, +La miette de Cellini +Vaut le bloc de Michel-Ange. + +Tout est grand; sombre ou vermeil, +Tout feu qui brille est une âme. +L'étoile vaut le soleil; +L'étincelle vaut la flamme. + +Paris, octobre 1841. + + + + +XVIII + +LES OISEAUX + + +Je rêvais dans un grand cimetière désert; +De mon âme et des morts j'écoutais le concert, +Parmi les fleurs de l'herbe et les croix de la tombe. +Dieu veut que ce qui naît sorte de ce qui tombe. +Et l'ombre m'emplissait. + + Autour de moi, nombreux, +Gais, sans avoir souci de mon front ténébreux, +Dans ce champ, lit fatal de la sieste dernière, +Des moineaux francs faisaient l'école buissonnière. + +C'était l'éternité que taquine l'instant. +Ils allaient et venaient, chantant, volant, sautant, +Égratignant la mort de leurs griffes pointues, +Lissant leur bec au nez lugubre des statues, +Becquetant les tombeaux, ces grains mystérieux. +Je pris ces tapageurs ailés au sérieux; +Je criai:--Paix aux morts! vous êtes des harpies. +--Nous sommes des moineaux, me dirent ces impies. +--Silence! allez-vous-en! repris-je, peu clément. +Ils s'enfuirent; j'étais le plus fort. Seulement, +Un d'eux resta derrière, et, pour toute musique, +Dressa la queue, et dit:--Quel est ce vieux classique? + +Comme ils s'en allaient tous, furieux, maugréant, +Criant, et regardant de travers le géant, +Un houx noir qui songeait près d'une tombe, un sage, +M'arrêta brusquement par la manche au passage, +Et me dit:--Ces oiseaux sont dans leur fonction. +Laisse-les. Nous avons besoin de ce rayon. +Dieu les envoie. Ils font vivre le cimetière. +Homme, ils sont la gaîté de la nature entière; +Ils prennent son murmure au ruisseau, sa clarté +A l'astre, son sourire au matin enchanté; +Partout où rit un sage, ils lui prennent sa joie, +Et nous l'apportent; l'ombre en les voyant flamboie; +Ils emplissent leurs becs des cris des écoliers; +A travers l'homme et l'herbe, et l'onde, et les halliers, +Ils vont pillant la joie en l'univers immense. +Ils ont cette raison qui te semble démence. +Ils ont pitié de nous qui loin d'eux languissons; +Et, lorsqu'ils sont bien pleins de jeux et de chansons, +D'églogues, de baisers, de tous les commérages +Que les nids en avril font sous les verts ombrages, +Ils accourent, joyeux, charmants, légers, bruyants, +Nous jeter tout cela dans nos trous effrayants; +Et viennent, des palais, des bois, de la chaumière, +Vider dans notre nuit toute cette lumière! +Quand mai nous les ramène, ô songeur, nous disons: +«Les voilà!» tout s'émeut, pierres, tertres, gazons; +Le moindre arbrisseau parle, et l'herbe est en extase; +Le saule pleureur chante en achevant sa phrase; +Ils confessent les ifs, devenus babillards; +Ils jasent de la vie avec les corbillards; +Des linceuls trop pompeux ils décrochent l'agrafe; +Ils se moquent du marbre; ils savent l'orthographe; +Et, moi qui suis ici le vieux chardon boudeur, +Devant qui le mensonge étale sa laideur, +Et ne se gêne pas, me traitant comme un hôte, +Je trouve juste, ami, qu'en lisant à voix haute +L'épitaphe où le mort est toujours bon et beau, +Ils fassent éclater de rire le tombeau. + +Paris, mai 1835. + + + + +XIX + +VIEILLE CHANSON +DU JEUNE TEMPS + + +Je ne songeais pas à Rose; +Rose au bois vint avec moi; +Nous parlions de quelque chose, +Mais je ne sais plus de quoi. + +J'étais froid comme les marbres; +Je marchais à pas distraits; +Je parlais des fleurs, des arbres; +Son oeil semblait dire: «Après?» + +La rosée offrait ses perles, +Les taillis ses parasols; +J'allais; j'écoutais les merles, +Et Rose les rossignols. + +Moi, seize ans, et l'air morose; +Elle vingt; ses yeux brillaient. +Les rossignols chantaient Rose +Et les merles me sifflaient. + +Rose, droite sur ses hanches, +Leva son beau bras tremblant +Pour prendre une mûre aux branches; +Je ne vis pas son bras blanc. + +Une eau courait, fraîche et creuse +Sur les mousses de velours; +Et la nature amoureuse +Dormait dans les grands bois sourds. + +Rose défit sa chaussure, +Et mit, d'un air ingénu, +Son petit pied dans l'eau pure; +Je ne vis pas son pied nu. + +Je ne savais que lui dire; +Je la suivais dans le bois, +La voyant parfois sourire +Et soupirer quelquefois. + +Je ne vis qu'elle était belle +Qu'en sortant des grands bois sourds. +«Soit; n'y pensons plus!» dit-elle. +Depuis, j'y pense toujours. + +Paris, juin 1831. + + + + +XX + +A UN POËTE AVEUGLE + + +Merci, poëte!--au seuil de mes lares pieux, +Comme un hôte divin, tu viens et te dévoiles; +Et l'auréole d'or de tes vers radieux +Brille autour de mon nom comme un cercle d'étoiles. + +Chante! Milton chantait; chante! Homère a chanté. +Le poëte des sens perce la triste brume; +L'aveugle voit dans l'ombre un monde de clarté. +Quand l'oeil du corps s'éteint, l'oeil de l'esprit s'allume. + +Paris, mai 1842 + + + + +XXI + + +Elle était déchaussée, elle était décoiffée, +Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants; +Moi qui passais par là, je crus voir une fée, +Et je lui dis: Veux-tu t'en venir dans les champs? + +Elle me regarda de ce regard suprême +Qui reste à la beauté quand nous en triomphons, +Et je lui dis: Veux-tu, c'est le mois où l'on aime, +Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds? + +Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive; +Elle me regarda pour la seconde fois, +Et la belle folâtre alors devint pensive. +Oh! comme les oiseaux chantaient au fond des bois! + +Comme l'eau caressait doucement le rivage! +Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts, +La belle fille heureuse, effarée et sauvage, +Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers. + +Mont.-l'Am., juin 183... + + + + +XXII + +LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE + + +La chose fut exquise et fort bien ordonnée. +C'était au mois d'avril, et dans une journée +Si douce, qu'on eût dit qu'amour l'eût faite exprès. +Thérèse la duchesse à qui je donnerais, +Si j'étais roi, Paris, si j'étais Dieu, le monde, +Quand elle ne serait que Thérèse la blonde; +Cette belle Thérèse, aux yeux de diamant, +Nous avait conviés dans son jardin charmant. +On était peu nombreux. Le choix faisait la fête. +Nous étions tous ensemble et chacun tête à tête. +Des couples pas à pas erraient de tous côtés. +C'étaient les fiers seigneurs et les rares beautés, +Les Amyntas rêvant auprès des Léonores, +Les marquises riant avec les monsignores; +Et l'on voyait rôder dans les grands escaliers +Un nain qui dérobait leur bourse aux cavaliers. + +A midi, le spectacle avec la mélodie. +Pourquoi jouer Plautus la nuit? La comédie +Est une belle fille, et rit mieux au grand jour. +Or, on avait bâti, comme un temple d'amour, +Près d'un bassin dans l'ombre habité par un cygne, +Un théâtre en treillage où grimpait une vigne. +Un cintre à claire-voie en anse de panier, +Cage verte où sifflait un bouvreuil prisonnier, +Couvrait toute la scène, et, sur leurs gorges blanches, +Les actrices sentaient errer l'ombre des branches. +On entendait au loin de magiques accords; +Et, tout en haut, sortant de la frise à mi-corps, +Pour attirer la foule aux lazzis qu'il répète, +Le blanc Pulcinella sonnait de la trompette. +Deux faunes soutenaient le manteau d'Arlequin; +Trivelin leur riait au nez comme un faquin. +Parmi les ornements sculptés dans le treillage, +Colombine dormait dans un gros coquillage, +Et, quand elle montrait son sein et ses bras nus, +On eût cru voir la conque, et l'on eût dit Vénus. +Le seigneur Pantalon, dans une niche, à droite, +Vendait des limons doux sur une table étroite, +Et criait par instants: «Seigneurs, l'homme est divin. +Dieu n'avait fait que l'eau, mais l'homme a fait le vin.» +Scaramouche en un coin harcelait de sa batte +Le tragique Alcantor, suivi du triste Arbate; +Crispin, vêtu de noir, jouait de l'éventail; +Perché, jambe pendante, au sommet du portail, +Carlino se penchait, écoutant les aubades, +Et son pied ébauchait de rêveuses gambades. + +Le soleil tenait lieu de lustre; la saison +Avait brodé de fleurs un immense gazon, +Vert tapis déroulé sous maint groupe folâtre. +Rangés des deux côtés de l'agreste théâtre, +Les vrais arbres du parc, les sorbiers, les lilas, +Les ébéniers qu'avril charge de falbalas, +De leur sève embaumée exhalant les délices, +Semblaient se divertir à faire les coulisses, +Et, pour nous voir, ouvrant leurs fleurs comme des yeux. +Joignaient aux violons leur murmure joyeux; +Si bien qu'à ce concert gracieux et classique, +La nature mêlait un peu de sa musique. + +Tout nous charmait, les bois, le jour serein, l'air pur, +Les femmes tout amour, et le ciel tout azur. +Pour la pièce, elle était fort bonne, quoique ancienne, +C'était, nonchalamment assis sur l'avant-scène, +Pierrot qui haranguait, dans un grave entretien, +Un singe timbalier à cheval sur un chien. + +Rien de plus. C'était simple et beau.--Par intervalles, +Le singe faisait rage et cognait ses timbales; +Puis Pierrot répliquait.--Écoutait qui voulait. +L'un faisait apporter des glaces au valet; +L'autre, galant drapé d'une cape fantasque, +Parlait bas à sa dame en lui nouant son masque; +Trois marquis attablés chantaient une chanson; +Thérèse était assise à l'ombre d'un buisson: +Les roses pâlissaient à côté de sa joue, +Et, la voyant si belle, un paon faisait la roue. + +Moi, j'écoutais, pensif, un profane couplet +Que fredonnait dans l'ombre un abbé violet. + +La nuit vint, tout se tut; les flambeaux s'éteignirent; +Dans les bois assombris les sources se plaignirent. +Le rossignol, caché dans son nid ténébreux, +Chanta comme un poëte et comme un amoureux. +Chacun se dispersa sous les profonds feuillages; +Les folles en riant entraînèrent les sages; +L'amante s'en alla dans l'ombre avec l'amant; +Et, troublés comme on l'est en songe, vaguement, +Il sentaient par degrés se mêler à leur âme, +A leurs discours secrets, à leurs regards de flamme, +A leur coeur, à leurs sens, à leur molle raison, +Le clair de lune bleu qui baignait l'horizon. + +Avril 18... + + + + +XXIII + +L'ENFANCE + + +L'enfant chantait; la mère au lit exténuée, +Agonisait, beau front dans l'ombre se penchant; +La mort au-dessus d'elle errait dans la nuée; +Et j'écoutais ce râle, et j'entendais ce chant. + +L'enfant avait cinq ans, et, près de la fenêtre, +Ses rires et ses jeux faisaient un charmant bruit; +Et la mère, à côté de ce pauvre doux être +Qui chantait tout le jour, toussait toute la nuit. + +La mère alla dormir sous les dalles du cloître; +Et le petit enfant se remit à chanter...-- +La douleur est un fruit: Dieu ne le fait pas croître +Sur la branche trop faible encor pour le porter. + +Paris, janvier 1835. + + + + +XXIV + + +Heureux l'homme, occupé de l'éternel destin, +Qui, tel qu'un voyageur qui part de grand matin, +Se réveille, l'esprit rempli de rêverie, +Et, dès l'aube du jour, se met à lire et prie! +A mesure qu'il lit, le jour vient lentement +Et se fait dans son âme ainsi qu'au firmament. +Il voit distinctement, à cette clarté blême, +Des choses dans sa chambre et d'autres en lui-même; +Tout dort dans la maison; il est seul, il le croit; +Et, cependant, fermant leur bouche de leur doigt, +Derrière lui, tandis que l'extase l'enivre, +Les anges souriants se penchent sur son livre. + +Paris, septembre 1842. + + + + +XXV + +UNITÉ + + +Par-dessus l'horizon aux collines brunies. +Le soleil, cette fleur des splendeurs infinies, +Se penchait sur la terre à l'heure du couchant; +Une humble marguerite, éclose au bord d'un champ, +Sur un mur gris, croulant parmi l'avoine folle, +Blanche épanouissait sa candide auréole; +Et la petite fleur, par-dessus le vieux mur, +Regardait fixement, dans l'éternel azur, +Le grand astre épanchant sa lumière immortelle. +«Et, moi, j'ai des rayons aussi!» lui disait-elle. + +Granville, juillet 1836. + + + + +XXVI + +QUELQUES MOTS A UN AUTRE + + +On y revient; il faut y revenir moi-même. +Ce qu'on attaque en moi, c'est mon temps, et je l'aime. +Certes, on me laisserait en paix, passant obscur, +Si je ne contenais, atome de l'azur, +Un peu du grand rayon dont notre époque est faite. + +Hier le citoyen, aujourd'hui le poëte; +Le «romantique» après le «libéral».--Allons, +Soit; dans mes deux sentiers mordez mes deux talons. +Je suis le ténébreux par qui tout dégénère. +Sur mon autre côté lancez l'autre tonnerre. + +Vous aussi, vous m'avez vu tout jeune, et voici +Que vous me dénoncez, bonhomme, vous aussi; +Me déchirant le plus allègrement du monde, +Par attendrissement pour mon enfance blonde. +Vous me criez: «Comment, Monsieur! qu'est-ce que c'est? +La stance va nu-pieds! le drame est sans corset! +La muse jette au vent sa robe d'innocence! +Et l'art crève la règle et dit: «C'est la croissance!» +Géronte littéraire aux aboiements plaintifs, +Vous vous ébahissez, en vers rétrospectifs, +Que ma voix trouble l'ordre, et que ce romantique +Vive, et que ce petit, à qui l'Art Poétique +Avec tant de bonté donna le pain et l'eau, +Devienne si pesant aux genoux de Boileau! +Vous regardez mes vers, pourvus d'ongles et d'ailes, +Refusant de marcher derrière les modèles, +Comme après les doyens marchent les petits clercs; +Vous en voyez sortir de sinistres éclairs; +Horreur! et vous voilà poussant des cris d'hyène +A travers les barreaux de la Quotidienne. + +Vous épuisez sur moi tout votre calepin, +Et le père Bouhours et le père Rapin; +Et m'écrasant avec tous les noms qu'on vénère, +Vous lâchez le grand mot: Révolutionnaire. + +Et, sur ce, les pédants en choeur disent: Amen! +On m'empoigne; on me fait passer mon examen; +La Sorbonne bredouille et l'école griffonne; +De vingt plumes jaillit la colère bouffonne: +«Que veulent ces affreux novateurs? ça, des vers? +Devant leurs livres noirs, la nuit, dans l'ombre ouverts, +Les lectrices ont peur au fond de leurs alcôves. +Le Pinde entend rugir leurs rimes bêtes fauves, +Et frémit. Par leur faute aujourd'hui tout est mort; +L'alexandrin saisit la césure, et la mord; +Comme le sanglier dans l'herbe et dans la sauge, +Au beau milieu du vers l'enjambement patauge; +Que va-t-on devenir? Richelet s'obscurcit. +Il faut à toute chose un magister dixit. +Revenons à la règle, et sortons de l'opprobre; +L'hippocrène est de l'eau; donc, le beau, c'est le sobre. +Les vrais sages ayant la raison pour lien, +Ont toujours consulté, sur l'art, Quintilien; +Sur l'algèbre, Leibnitz; sur la guerre, Végèce.» + +Quand l'impuissance écrit, elle signe: Sagesse. + +Je ne vois pas pourquoi je ne vous dirais point +Ce qu'à d'autres j'ai dit sans leur montrer le poing. +Eh bien, démasquons-nous! c'est vrai, notre âme est noire; +Sortons du domino nommé forme oratoire. +On nous a vus, poussant vers un autre horizon +La langue, avec la rime entraînant la raison, +Lancer au pas de charge, en batailles rangées, +Sur Laharpe éperdu, toutes ces insurgées. +Nous avons au vieux style attaché ce brûlot: +Liberté! Nous avons, dans le même complot, +Mis l'esprit, pauvre diable, et le mot, pauvre hère; +Nous avons déchiré le capuchon, la haire, +Le froc, dont on couvrait l'Idée aux yeux divins. +Tous ont fait rage en foule. Orateurs, écrivains, +Poëtes, nous avons, du doigt avançant l'heure, +Dit à la rhétorique:--Allons, fille majeure, +Lève les yeux!--et j'ai, chantant, luttant, bravant, +Tordu plus d'une grille au parloir du couvent; +J'ai, torche en main, ouvert les deux battants du drame; +Pirates, nous avons, à la voile, à la rame, +De la triple unité pris l'aride archipel; +Sur l'Hélicon tremblant j'ai battu le rappel. +Tout est perdu! le vers vague sans muselière! +A Racine effaré nous préférons Molière; +O pédants! à Ducis nous préférons Rotrou. +Lucrèce Borgia sort brusquement d'un trou, +Et mêle des poisons hideux à vos guimauves; +Le drame échevelé fait peur à vos fronts chauves; +C'est horrible! oui, brigand, jacobin, malandrin, +J'ai disloqué ce grand niais d'alexandrin; +Les mots de qualité, les syllabes marquises, +Vivaient ensemble au fond de leurs grottes exquises, +Faisant la bouche en coeur et ne parlant qu'entre eux, +J'ai dit aux mots d'en bas: Manchots, boiteux, goîtreux, +Redressez-vous! planez, et mêlez-vous, sans règles, +Dans la caverne immense et farouche des aigles! +J'ai déjà confessé ce tas de crimes-là; +Oui, je suis Papavoine, Érostrate, Attila: +Après? + Emportez-vous, et criez à la garde, +Brave homme! tempêtez! tonnez! je vous regarde. +Nos progrès prétendus vous semblent outrageants; +Vous détestez ce siècle où, quand il parle aux gens, +Le vers des trois saluts d'usage se dispense; +Temps sombre où, sans pudeur, on écrit comme on pense, +Où l'on est philosophe et poëte crûment, +Où de ton vin sincère, adorable, écumant, +O sévère idéal, tous les songeurs sont ivres. +Vous couvrez d'abat-jour, quand vous ouvrez nos livres, +Vos yeux, par la clarté du mot propre brûlés; +Vous exécrez nos vers francs et vrais, vous hurlez +De fureur en voyant nos strophes toutes nues. +Mais où donc est le temps des nymphes ingénues, +Qui couraient dans les bois, et dont la nudité +Dansait dans la lueur des vagues soirs d'été? +Sur l'aube nue et blanche, entr'ouvrant sa fenêtre, +Faut-il plisser la brume honnête et prude, et mettre +Une feuille de vigne à l'astre dans l'azur? +Le flot, conque d'amour, est-il d'un goût peu sûr? +O Virgile, Pindare, Orphée! est-ce qu'on gaze, +Comme une obscénité, les ailes de Pégase, +Qui semble, les ouvrant au haut du mont béni, +L'immense papillon du baiser infini? +Est-ce que le soleil splendide est un cynique? +La fleur a-t-elle tort d'écarter sa tunique? +Calliope, planant derrière un pan des cieux, +Fait donc mal de montrer à Dante soucieux +Ses seins éblouissants à travers les étoiles? +Vous êtes un ancien d'hier. Libre et sans voiles, +Le grand Olympe nu vous ferait dire: Fi! +Vous mettez une jupe au Cupidon bouffi; +Au clinquant, aux neuf soeurs en atours, au Parnasse +De Titon du Tillet, votre goût est tenace; +Les Ménades pour vous danseraient le cancan; +Apollon vous ferait l'effet d'un Mohican; +Vous prendriez Vénus pour une sauvagesse. + +L'âge--c'est là souvent toute notre sagesse-- +A beau vous bougonner tout bas: «Vous avez tort, +Vous vous ferez tousser si vous criez si fort; +Pour quelques nouveautés sauvages et fortuites, +Monsieur, ne troublez pas la paix de vos pituites. +Ces gens-ci vont leur train; qu'est-ce que ça vous fait? +Ils ne trouvent que cendre au feu qui vous chauffait. +Pourquoi déclarez-vous la guerre à leur tapage? +Ce siècle est libéral comme vous fûtes page. +Fermez bien vos volets, tirez bien vos rideaux, +Soufflez votre chandelle, et tournez-lui le dos! +Qu'est l'âme du vrai sage? Une sourde-muette. +Que vous importe, à vous, que tel ou tel poëte, +Comme l'oiseau des cieux, veuille avoir sa chanson; +Et que tel garnement du Pinde, nourrisson +Des Muses, au milieu d'un bruit de corybante, +Marmot sombre, ait mordu leur gorge un peu tombante?» + +Vous n'en tenez nul compte, et vous n'écoutez rien. +Voltaire, en vain, grand homme et peu voltairien, +Vous murmure à l'oreille: «Ami, tu nous assommes!» +--Vous écumez!--partant de ceci: que nous, hommes +De ce temps d'anarchie et d'enfer, nous donnons +L'assaut au grand Louis juché sur vingt grands noms; +Vous dites qu'après tout nous perdons notre peine, +Que haute est l'escalade et courte notre haleine; +Que c'est dit, que jamais nous ne réussirons; +Que Batteux nous regarde avec ses gros yeux ronds, +Que Tancrède est de bronze et qu'Hamlet est de sable. +Vous déclarez Boileau perruque indéfrisable; +Et, coiffé de lauriers, d'un coup d'oeil de travers, +Vous indiquez le tas d'ordures de nos vers, +Fumier où la laideur de ce siècle se guinde +Au pauvre vieux bon goût, ce balayeur du Pinde; +Et même, allant plus loin, vaillant, vous nous criez: +«Je vais vous balayer moi-même!» + +Balayez. + +Paris, novembre 1834. + + + + +XXVII + + +Oui, je suis le rêveur; je suis le camarade +Des petites fleurs d'or du mur qui se dégrade, +Et l'interlocuteur des arbres et du vent. +Tout cela me connaît, voyez-vous. J'ai souvent, +En mai, quand de parfums les branches sont gonflées, +Des conversations avec les giroflées; +Je reçois des conseils du lierre et du bleuet. +L'être mystérieux, que vous croyez muet, +Sur moi se penche, et vient avec ma plume écrire. +J'entends ce qu'entendit Rabelais; je vois rire +Et pleurer; et j'entends ce qu'Orphée entendit. +Ne vous étonnez pas de tout ce que me dit +La nature aux soupirs ineffables. Je cause +Avec toutes les voix de la métempsycose. +Avant de commencer le grand concert sacré, +Le moineau, le buisson, l'eau vive dans le pré, +La forêt, basse énorme, et l'aile et la corolle, +Tous ces doux instruments, m'adressent la parole; +Je suis l'habitué de l'orchestre divin; +Si je n'étais songeur, j'aurais été sylvain. +J'ai fini, grâce au calme en qui je me recueille, +A force de parler doucement à la feuille, +A la goutte de pluie, à la plume, au rayon, +Par descendre à ce point dans la création, +Cet abîme où frissonne un tremblement farouche, +Que je ne fais plus même envoler une mouche! +Le brin d'herbe, vibrant d'un éternel émoi, +S'apprivoise et devient familier avec moi, +Et, sans s'apercevoir que je suis là, les roses +Font avec les bourdons toutes sortes de choses; +Quelquefois, à travers les doux rameaux bénis, +J'avance largement ma face sur les nids, +Et le petit oiseau, mère inquiète et sainte, +N'a pas plus peur de moi que nous n'aurions de crainte, +Nous, si l'oeil du bon Dieu regardait dans nos trous; +Le lys prude me voit approcher sans courroux, +Quand il s'ouvre aux baisers du jour; la violette +La plus pudique fait devant moi sa toilette; +Je suis pour ces beautés l'ami discret et sûr +Et le frais papillon, libertin de l'azur, +Qui chiffonne gaîment une fleur demi-nue, +Si je viens à passer dans l'ombre, continue, +Et, si la fleur se veut cacher dans le gazon, +Il lui dit: «Es-tu bête! Il est de la maison.» + +Les Roches, août 1835. + + + + +XXVIII + + +Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur, +Esprit doux et splendide, au rayonnement pur, +Qui marche devant tous, éclairant ceux qui doutent, +Chanteur mystérieux qu'en tressaillant écoutent +Les femmes, les songeurs, les sages, les amants, +Devienne formidable à de certains moments. +Parfois, lorsqu'on se met à rêver sur son livre, +Où tout berce, éblouit, calme, caresse, enivre, +Où l'âme, à chaque pas, trouve à faire son miel, +Où les coins les plus noirs ont des lueurs du ciel; +Au milieu de cette humble et haute poésie, +Dans cette paix sacrée où croît la fleur choisie, +Où l'on entend couler les sources et les pleurs, +Où les strophes, oiseaux peints de mille couleurs, +Volent chantant l'amour, l'espérance et la joie; +Il faut que, par instants, on frissonne, et qu'on voie +Tout à coup, sombre, grave et terrible au passant, +Un vers fauve sortir de l'ombre en rugissant! +Il faut que le poëte, aux semences fécondes, +Soit comme ces forêts vertes, fraîches, profondes, +Pleines de chants, amour du vent et du rayon, +Charmantes, où, soudain, l'on rencontre un lion. + +Paris, mai 1842. + + + + +XXIX + +HALTE EN MARCHANT + + +Une brume couvrait l'horizon; maintenant, +Voici le clair midi qui surgit rayonnant; +Le brouillard se dissout en perles sur les branches, +Et brille, diamant, au collier des pervenches. +Le vent souffle à travers les arbres, sur les toits +Du hameau noir cachant ses chaumes dans les bois; +Et l'on voit tressaillir, épars dans les ramées, +Le vague arrachement des tremblantes fumées; +Un ruisseau court dans l'herbe, entre deux hauts talus, +Sous l'agitation des saules chevelus; +Un orme, un hêtre, anciens du vallon, arbres frères +Qui se donnent la main des deux rives contraires, +Semblent, sous le ciel bleu, dire: A la bonne foi! +L'oiseau chante son chant plein d'amour et d'effroi, +Et du frémissement des feuilles et des ailes +L'étang luit sous le vol des vertes demoiselles. +Un bouge est là, montrant dans la sauge et le thym +Un vieux saint souriant parmi des brocs d'étain, +Avec tant de rayons et de fleurs sur la berge, +Que c'est peut-être un temple ou peut-être une auberge. +Que notre bouche ait soif, ou que ce soit le coeur, +Gloire au Dieu bon qui tend la coupe au voyageur! +Nous entrons. «Qu'avez-vous!--Des oeufs frais, de l'eau fraîche.» +On croit voir l'humble toit effondré d'une crèche. +A la source du pré, qu'abrite un vert rideau, +Une enfant blonde alla remplir sa jarre d'eau, +Joyeuse et soulevant son jupon de futaine. +Pendant qu'elle plongeait sa cruche à la fontaine, +L'eau semblait admirer, gazouillant doucement, +Cette belle petite aux yeux de firmament. +Et moi, près du grand lit drapé de vieilles serges, +Pensif, je regardais un Christ battu de verges. +Eh! qu'importe l'outrage aux martyrs éclatants, +Affront de tous les lieux, crachat de tous les temps, +Vaine clameur d'aveugle, éternelle huée +Où la foule toujours s'est follement ruée! + +Plus tard, le vagabond flagellé devient Dieu. +Ce front noir et saignant semble fait de ciel bleu, +Et, dans l'ombre, éclairant palais, temple, masure, +Le crucifix blanchit et Jésus-Christ s'azure. +La foule un jour suivra vos pas; allez, saignez, +Souffrez, penseurs, des pleurs de vos bourreaux baignés! +Le deuil sacre les saints, les sages, les génies; +La tremblante auréole éclôt aux gémonies, +Et, sur ce vil marais, flotte, lueur du ciel, +Du cloaque de sang feu follet éternel. +Toujours au même but le même sort ramène: +Il est, au plus profond de notre histoire humaine, +Une sorte de gouffre, où viennent, tour à tour, +Tomber tous ceux qui sont de la vie et du jour, +Les bons, les purs, les grands, les divins, les célèbres, +Flambeaux échevelés au souffle des ténèbres; +Là se sont engloutis les Dantes disparus, +Socrate, Scipion, Milton, Thomas Morus, +Eschyle, ayant aux mains des palmes frissonnantes. +Nuit d'où l'on voit sortir leurs mémoires planantes! +Car ils ne sont complets qu'après qu'ils sont déchus. +De l'exil d'Aristide, au bûcher de Jean Huss, +Le genre humain pensif--c'est ainsi que nous sommes-- +Rêve ébloui devant l'abîme des grands hommes. +Ils sont, telle est la loi des hauts destins penchant, +Tes semblables, soleil! leur gloire est leur couchant; +Et, fier Niagara dont le flot gronde et lutte, +Tes pareils: ce qu'ils ont de plus beau, c'est leur chute. + +Un de ceux qui liaient Jésus-Christ au poteau, +Et qui, sur son dos nu, jetaient un vil manteau, +Arracha de ce front tranquille une poignée +De cheveux qu'inondait la sueur résignée, +Et dit: «Je vais montrer à Caïphe cela!» +Et, crispant son poing noir, cet homme s'en alla. +La nuit était venue et la rue était sombre; +L'homme marchait; soudain, il s'arrêta dans l'ombre, +Stupéfait, pâle, et comme en proie aux visions, +Frémissant!--Il avait dans la main des rayons. + +Forêt de Compiègne, juin 1837. + + + + +LIVRE DEUXIÈME + +L'AME EN FLEUR + + + + +I + +PREMIER MAI + + +Tout conjugue le verbe aimer. Voici les roses. +Je ne suis pas en train de parler d'autres choses; +Premier mai! l'amour gai, triste, brûlant, jaloux, +Fait soupirer les bois, les nids, les fleurs, les loups; +L'arbre où j'ai, l'autre automne, écrit une devise, +La redit pour son compte, et croit qu'il l'improvise; +Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur, +Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en coeur; +L'atmosphère, embaumée et tendre, semble pleine, +Des déclarations qu'au Printemps fait la plaine, +Et que l'herbe amoureuse adresse au ciel charmant. +A chaque pas du jour dans le bleu firmament, +La campagne éperdue, et toujours plus éprise, +Prodigue les senteurs, et, dans la tiède brise, +Envoie au renouveau ses baisers odorants; +Tous ses bouquets, azurs, carmins, pourpres, safrans, +Dont l'haleine s'envole en murmurant: Je t'aime! +Sur le ravin, l'étang, le pré, le sillon même, +Font des taches partout de toutes les couleurs; +Et, donnant les parfums, elle a gardé les fleurs; +Comme si ses soupirs et ses tendres missives +Au mois de mai, qui rit dans les branches lascives, +Et tous les billets doux de son amour bavard, +Avaient laissé leur trace aux pages du buvard! + +Les oiseaux dans les bois, molles voix étouffées, +Chantent des triolets et des rondeaux aux fées; +Tout semble confier à l'ombre un doux secret; +Tout aime, et tout l'avoue à voix basse; on dirait +Qu'au nord, au sud brûlant, au couchant, à l'aurore, +La haie en fleur, le lierre et la source sonore, +Les monts, les champs, les lacs et les chênes mouvants +Répètent un quatrain fait par les quatre vents. + +Saint-Germain, 1er mai 18... + + + + +II + + +Mes vers fuiraient, doux et frêles, +Vers votre jardin si beau, +Si mes vers avaient des ailes, +Des ailes comme l'oiseau. + +Ils voleraient, étincelles, +Vers votre foyer qui rit, +Si mes vers avaient des ailes, +Des ailes comme l'esprit. + +Près de vous, purs et fidèles, +Ils accourraient nuit et jour, +Si mes vers avaient des ailes, +Des ailes comme l'amour. + +Paris, mars 18... + + + + +III + +LE ROUET D'OMPHALE + + +Il est dans l'atrium, le beau rouet d'ivoire. +La roue agile est blanche, et la quenouille est noire; +La quenouille est d'ébène incrusté de lapis. +Il est dans l'atrium sur un riche tapis. + +Un ouvrier d'Égine a sculpté sur la plinthe +Europe, dont un dieu n'écoute pas la plainte. +Le taureau blanc l'emporte. Europe, sans espoir, +Crie, et baissant les yeux, s'épouvante de voir +L'Océan monstrueux qui baise ses pieds roses. + +Des aiguilles, du fil, des boites demi-closes, +Les laines de Milet, peintes de pourpre et d'or, +Emplissent un panier près du rouet qui dort. + +Cependant, odieux, effroyables, énormes, +Dans le fond du palais, vingt fantômes difformes, +Vingt monstres tout sanglants, qu'on ne voit qu'à demi, +Errent en foule autour du rouet endormi: +Le lion néméen, l'hydre affreuse de Lerne, +Cacus, le noir brigand de la noire caverne, +Le triple Géryon, et les typhons des eaux, +Qui, le soir, à grand bruit, soufflent dans les roseaux; +De la massue au front tous ont l'empreinte horrible; +Et tous, sans approcher, rôdant d'un air terrible +Sur le rouet, où pend un fil souple et lié, +Fixent de loin, dans l'ombre, un oeil humilié. + +Juin 18... + + + + +IV + +CHANSON + + +Si vous n'avez rien à me dire, +Pourquoi venir auprès de moi? +Pourquoi me faire ce sourire +Qui tournerait la tête au roi? +Si vous n'avez rien à me dire, +Pourquoi venir auprès de moi? + +Si vous n'avez rien à m'apprendre, +Pourquoi me pressez-vous la main? +Sur le rêve angélique et tendre, +Auquel vous songez en chemin, +Si vous n'avez rien à m'apprendre, +Pourquoi me pressez-vous la main? + +Si vous voulez que je m'en aille, +Pourquoi passez-vous par ici? +Lorsque je vous vois, je tressaille: +C'est ma joie et c'est mon souci. +Si vous voulez que je m'en aille, +Pourquoi passez-vous par ici? + +Mai 18... + + + + +V + +HIER AU SOIR + + +Hier, le vent du soir, dont le souffle caresse, +Nous apportait l'odeur des fleurs qui s'ouvrent tard; +La nuit tombait; l'oiseau dormait dans l'ombre épaisse. +Le printemps embaumait, moins que votre jeunesse; +Les astres rayonnaient, moins que votre regard. + +Moi, je parlais tout bas. C'est l'heure solennelle +Où l'âme aime à chanter son hymne le plus doux. +Voyant la nuit si pure, et vous voyant si belle, +J'ai dit aux astres d'or: Versez le ciel sur elle! +Et j'ai dit à vos yeux: Versez l'amour sur nous! + +Mai 18... + + + + +VI + +LETTRE + + +Tu vois cela d'ici. Des ocres et des craies; +Plaines où les sillons croisent leurs mille raies, +Chaumes à fleur de terre et que masque un buisson; +Quelques meules de foin debout sur le gazon; +De vieux toits enfumant le paysage bistre; +Un fleuve qui n'est pas le Gange ou le Caystre, +Pauvre cours d'eau normand troublé de sels marins; +A droite, vers le nord, de bizarres terrains +Pleins d'angles qu'on dirait façonnés à la pelle; +Voilà les premiers plans; une ancienne chapelle +Y mêle son aiguille, et range à ses côtés +Quelques ormes tortus, aux profils irrités, +Qui semblent, fatigués du zéphyr qui s'en joue, +Faire une remontrance au vent qui les secoue. +Une grosse charrette, au coin de ma maison, +Se rouille; et, devant moi, j'ai le vaste horizon, +Dont la mer bleue emplit toutes les échancrures; +Des poules et des coqs, étalant leurs dorures, +Causent sous ma fenêtre, et les greniers des toits +Me jettent, par instants, des chansons en patois. +Dans mon allée habite un cordier patriarche, +Vieux qui fait bruyamment tourner sa roue, et marche +A reculons, son chanvre autour des reins tordu. +J'aime ces flots où court le grand vent éperdu; +Les champs à promener tout le jour me convient; +Les petits villageois, leur livre en main, m'envient, +Chez le maître d'école où je me suis logé, +Comme un grand écolier abusant d'un congé. +Le ciel rit, l'air est pur; tout le jour, chez mon hôte, +C'est un doux bruit d'enfants épelant à voix haute; +L'eau coule, un verdier passe; et, moi, je dis: Merci! +Merci, Dieu tout-puissant!--Ainsi je vis; ainsi, +Paisible, heure par heure, à petit bruit, j'épanche +Mes jours, tout en songeant à vous, ma beauté blanche! +J'écoute les enfants jaser, et, par moment, +Je vois en pleine mer, passer superbement, +Au-dessus des pignons du tranquille village, +Quelque navire ailé qui fait un long voyage, +Et fuit sur l'Océan, par tous les vents traqué, +Qui, naguère dormait au port, le long du quai, +Et que n'ont retenu, loin des vagues jalouses, +Ni les pleurs des parents, ni l'effroi des épouses, +Ni le sombre reflet des écueils dans les eaux, +Ni l'importunité des sinistres oiseaux. + +Près le Tréport, juin 18... + + + + +VII + + +Nous allions au verger cueillir des bigarreaux. +Avec ses beaux bras blancs en marbre de Paros, +Elle montait dans l'arbre et courbait une branche; +Les feuilles frissonnaient au vent; sa gorge blanche, +O Virgile, ondoyait dans l'ombre et le soleil; +Ses petits doigts allaient chercher le fruit vermeil, +Semblable au feu qu'on voit dans le buisson qui flambe. +Je montais derrière elle; elle montrait sa jambe, +Et disait: «Taisez-vous!» à mes regards ardents; +Et chantait. Par moments, entre ses belles dents, +Pareille, aux chansons près, à Diane farouche, +Penchée, elle m'offrait la cerise à sa bouche; +Et ma bouche riait, et venait s'y poser. +Et laissait la cerise et prenait le baiser. + +Triel, juillet 18... + + + + +VIII + + +Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux. +Comme le soleil fait serein ou pluvieux +L'azur dont il est l'âme et que sa clarté dore, +Tu peux m'emplir de brume ou m'inonder d'aurore. +Du haut de ta splendeur, si pure qu'en ses plis, +Tu sembles une femme enfermée en un lys, +Et qu'à d'autres moments, l'oeil qu'éblouit ton âme +Croit voir, en te voyant, un lys dans une femme. +Si tu m'as souri, Dieu! tout mon être bondit! +Si, Madame, au milieu de tous, vous m'avez dit, +A haute voix: «Bonjour, Monsieur», et bas: «Je t'aime!» +Si tu m'as caressé de ton regard suprême, +Je vis! je suis léger, je suis fier, je suis grand; +Ta prunelle m'éclaire en me transfigurant; +J'ai le reflet charmant des yeux dont tu m'accueilles; +Comme on sent dans un bois des ailes sous les feuilles, +On sent de la gaîté sous chacun de mes mots; +Je cours, je vais, je ris; plus d'ennuis, plus de maux; +Et je chante, et voilà sur mon front la jeunesse! +Mais que ton coeur injuste, un jour, me méconnaisse; +Qu'il me faille porter en moi, jusqu'à demain, +L'énigme de ta main retirée à ma main; +--Qu'ai-je fait? qu'avait-elle? Elle avait quelque chose. +Pourquoi, dans la rumeur du salon où l'on cause, +Personne n'entendant, me disait-elle _vous_?-- +Si je ne sais quel froid dans ton regard si doux +A passé comme passe au ciel une nuée, +Je sens mon âme en moi toute diminuée; +Je m'en vais, courbé, las, sombre comme un aïeul; +Il semble que sur moi, secouant son linceul, +Se soit soudain penché le noir vieillard Décembre; +Comme un loup dans son trou, je rentre dans ma chambre; +Le chagrin--âge et deuil, hélas! ont le même air,-- +Assombrit chaque trait de mon visage amer, +Et m'y creuse une ride avec sa main pesante. +Joyeux, j'ai vingt-cinq ans; triste, j'en ai soixante. + +Paris, juin 18... + + + + +IX + +EN ÉCOUTANT LES OISEAUX + + +Oh! quand donc aurez-vous fini, petits oiseaux, +De jaser au milieu des branches et des eaux, +Que nous nous expliquions et que je vous querelle? +Rouge-gorge, verdier, fauvette, tourterelle, +Oiseaux, je vous entends, je vous connais. Sachez +Que je ne suis pas dupe, ô doux ténors cachés, +De votre mélodie et de votre langage. +Celle que j'aime est loin et pense à moi; je gage, +O rossignol dont l'hymne, exquis et gracieux, +Donne un frémissement à l'astre dans les cieux, +Que ce que tu dis là, c'est le chant de son âme. +Vous guettez les soupirs de l'homme et de la femme, +Oiseaux; quand nous aimons et quand nous triomphons, +Quand notre être, tout bas, s'exhale en chants profonds, +Vous, attentifs, parmi les bois inaccessibles, +Vous saisissez au vol ces strophes invisibles, +Et vous les répétez tout haut, comme de vous; +Et vous mêlez, pour rendre encor l'hymne plus doux, +A la chanson des coeurs, le battement des ailes; +Si bien qu'on vous admire, écouteurs infidèles, +Et que le noir sapin murmure aux vieux tilleuls: +«Sont-ils charmants d'avoir trouvé cela tout seuls!» +Et que l'eau, palpitant sous le chant qui l'effleure, +Baise avec un sanglot le beau saule qui pleure; +Et que le dur tronc d'arbre a des airs attendris; +Et que l'épervier rêve, oubliant la perdrix; +Et que les loups s'en vont songer auprès des louves! +«Divin!» dit le hibou; le moineau dit: «Tu trouves?» +Amour, lorsqu'en nos coeurs tu te réfugias, +L'oiseau vint y puiser; ce sont ces plagiats, +Ces chants qu'un rossignol, belles, prend sur vos bouches, +Qui font que les grands bois courbent leurs fronts farouches, +Et que les lourds rochers, stupides et ravis, +Se penchent, les laissant piller le chènevis, +Et ne distinguent plus, dans leurs rêves étranges, +La langue des oiseaux de la langue des anges. + +Caudebec, septembre 183... + + + + +X + + +Mon bras pressait ta taille frêle +Et souple comme le roseau; +Ton sein palpitait comme l'aile + D'un jeune oiseau. + +Longtemps muets, nous contemplâmes +Le ciel où s'éteignait le jour. +Que se passait-il dans nos âmes? + Amour! amour! + +Comme un ange qui se dévoile, +Tu me regardais, dans ma nuit, +Avec ton beau regard d'étoile, + Qui m'éblouit. + +Forêt de Fontainebleau, juillet 18... + + + + +XI + + +Les femmes sont sur la terre +Pour tout idéaliser; +L'univers est un mystère +Que commente leur baiser. + +C'est l'amour qui, pour ceinture, +A l'onde et le firmament, +Et dont toute la nature, +N'est, au fond, que l'ornement. + +Tout ce qui brille, offre à l'âme +Son parfum ou sa couleur; +Si Dieu n'avait fait la femme, +Il n'aurait pas fait la fleur. + +A quoi bon vos étincelles, +Bleus saphirs, sans les yeux doux? +Les diamants, sans les belles, +Ne sont plus que des cailloux; + +Et, dans les charmilles vertes, +Les roses dorment debout, +Et sont des bouches ouvertes +Pour ne rien dire du tout. + +Tout objet qui charme ou rêve +Tient des femmes sa clarté; +La perle blanche, sans Ève, +Sans toi, ma fière beauté, + +Ressemblant, tout enlaidie, +A mon amour qui te fuit, +N'est plus que la maladie +D'une bête dans la nuit. + +Paris, avril 18... + + + + +XII + +ÉGLOGUE + + +Nous errions, elle et moi, dans les monts de Sicile. +Elle est fière pour tous et pour moi seul docile. +Les cieux et nos pensers rayonnaient à la fois. +Oh! comme aux lieux déserts les coeurs sont peu farouches! +Que de fleurs aux buissons, que de baisers aux bouches, + Quand on est dans l'ombre des bois! + +Pareils à deux oiseaux qui vont de cime en cime, +Nous parvînmes enfin tout au bord d'un abîme. +Elle osa s'approcher de ce sombre entonnoir; +Et, quoique mainte épine offensât ses mains blanches, +Nous tâchâmes, penchés et nous tenant aux branches, + D'en voir le fond lugubre et noir. + +En ce même moment, un titan centenaire, +Qui venait d'y rouler sous vingt coups de tonnerre, +Se tordait dans ce gouffre où le jour n'ose entrer; +Et d'horribles vautours au bec impitoyable, +Attirés par le bruit de sa chute effroyable, + Commençaient à le dévorer. + +Alors, elle me dit: «J'ai peur qu'on ne nous voie! +Cherchons un antre afin d'y cacher notre joie! +Vois ce pauvre géant! nous aurions notre tour! +Car les dieux envieux qui l'ont fait disparaître, +Et qui furent jaloux de sa grandeur, peut-être + Seraient jaloux de notre amour!» + +Septembre 18... + + + + +XIII + + +Viens!--une flûte invisible +Soupire dans les vergers.-- +La chanson la plus paisible +Est la chanson des bergers. + +Le vent ride, sous l'yeuse, +Le sombre miroir des eaux.-- +La chanson la plus joyeuse +Est la chanson des oiseaux. + +Que nul soin ne te tourmente. +Aimons-nous! aimons toujours!-- +La chanson la plus charmante +Est la chanson des amours. + +Les Metz, août 18... + + + + +XIV + +BILLET DU MATIN + + +Si les liens des coeurs ne sont pas des mensonges, +Oh! dites, vous devez avoir eu de doux songes, +Je n'ai fait que rêver de vous toute la nuit. +Et nous nous aimions tant! vous me disiez: «Tout fuit, +Tout s'éteint, tout s'en va; ta seule image reste.» +Nous devions être morts dans ce rêve céleste; +Il semblait que c'était déjà le paradis. +Oh! oui, nous étions morts, bien sûr; je vous le dis. +Nous avions tous les deux la forme de nos âmes. +Tout ce que, l'un de l'autre, ici-bas nous aimâmes +Composait notre corps de flamme et de rayons, +Et, naturellement, nous nous reconnaissions. +Il nous apparaissait des visages d'aurore +Qui nous disaient: «C'est moi!» la lumière sonore +Chantait; et nous étions des frissons et des voix. +Vous me disiez: «Écoute!» et je répondais: «Vois!» +Je disais: «Viens-nous-en dans les profondeurs sombres; +Vivons; c'est autrefois que nous étions des ombres.» +Et, mêlant nos appels et nos cris: «Viens! oh! viens! +Et moi, je me rappelle, et toi, tu te souviens.» +Éblouis, nous chantions:--C'est nous-mêmes qui sommes +Tout ce qui nous semblait, sur la terre des hommes, +Bon, juste, grand, sublime, ineffable et charmant; +Nous sommes le regard et le rayonnement; +Le sourire de l'aube et l'odeur de la rose, +C'est nous; l'astre est le nid où notre aile se pose; +Nous avons l'infini pour sphère et pour milieu, +L'éternité pour l'âge; et, notre amour, c'est Dieu. + +Paris, juin 18... + + + + +XV + +PAROLES DANS L'OMBRE + + +Elle disait: C'est vrai, j'ai tort de vouloir mieux; +Les heures sont ainsi très-doucement passées; +Vous êtes là; mes yeux ne quittent pas vos yeux, +Où je regarde aller et venir vos pensées. + +Vous voir est un bonheur; je ne l'ai pas complet. +Sans doute, c'est encor bien charmant de la sorte! +Je veille, car je sais tout ce qui vous déplaît, +A ce que nul fâcheux ne vienne ouvrir la porte; + +Je me fais bien petite, en mon coin, près de vous; +Vous êtes mon lion, je suis votre colombe; +J'entends de vos papiers le bruit paisible et doux; +Je ramasse parfois votre plume qui tombe; + +Sans doute, je vous ai; sans doute, je vous voi. +La pensée est un vin dont les rêveurs sont ivres, +Je le sais; mais, pourtant, je veux qu'on songe à moi. +Quand vous êtes ainsi tout un soir dans vos livres, + +Sans relever la tête et sans me dire un mot, +Une ombre reste au fond de mon coeur qui vous aime; +Et, pour que je vous voie entièrement, il faut +Me regarder un peu, de temps en temps, vous-même. + +Paris, octobre 18... + + + + +XVI + + +L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours, +Débris où n'est plus l'homme, où la vie est toujours; +La fauvette en avril cherche, ô ma bien-aimée, +La forêt sombre et fraîche et l'épaisse ramée, +La mousse, et, dans les noeuds des branches, les doux toits +Qu'en se superposant font les feuilles des bois. +Ainsi fait l'oiseau. Nous, nous cherchons, dans la ville, +Le coin désert, l'abri solitaire et tranquille, +Le seuil qui n'a pas d'yeux obliques et méchants, +La rue où les volets sont fermés; dans les champs, +Nous cherchons le sentier du pâtre et du poëte; +Dans les bois, la clairière inconnue et muette +Où le silence éteint les bruits lointains et sourds. +L'oiseau cache son nid, nous cachons nos amours. + +Fontainebleau, juin 18... + + + + +XVII + +SOUS LES ARBRES + + +Ils marchaient à côté l'un de l'autre; des danses +Troublaient le bois joyeux; ils marchaient, s'arrêtaient, +Parlaient, s'interrompaient, et, pendant les silences, +Leurs bouches se taisant, leurs âmes chuchotaient. + +Ils songeaient; ces deux coeurs, que le mystère écoute, +Sur la création au sourire innocent +Penchés, et s'y versant dans l'ombre goutte à goutte, +Disaient à chaque fleur quelque chose en passant. + +Elle sait tous les noms des fleurs qu'en sa corbeille +Mai nous rapporte avec la joie et les beaux jours; +Elle les lui nommait comme eût fait une abeille, +Puis elle reprenait: «Parlons de nos amours. + +«Je suis en haut, je suis en bas,» lui disait-elle, +«Et je veille sur vous, d'en bas comme d'en haut.» +Il demandait comment chaque plante s'appelle, +Se faisant expliquer le printemps mot à mot. + +O champs! il savourait ces fleurs et cette femme. +O bois! ô prés! nature où tout s'absorbe en un, +Le parfum de la fleur est votre petite âme, +Et l'âme de la femme est votre grand parfum! + +La nuit tombait; au tronc d'un chêne, noir pilastre, +Il s'adossait pensif; elle disait: «Voyez +Ma prière toujours dans vos cieux comme un astre, +Et mon amour toujours comme un chien à tes pieds.» + +Juin 18... + + + + +XVIII + + +Je sais bien qu'il est d'usage +D'aller en tous lieux criant +Que l'homme est d'autant plus sage +Qu'il rêve plus de néant; + +D'applaudir la grandeur noire, +Les héros, le fer qui luit, +Et la guerre, cette gloire +Qu'on fait avec de la nuit; + +D'admirer les coups d'épée, +Et la fortune, ce char +Dont une roue est Pompée, +Dont l'autre roue est César; + +Et Pharsale et Trasimène, +Et tout ce que les Nérons +Font voler de cendre humaine +Dans le souffle des clairons! + +Je sais que c'est la coutume +D'adorer ces nains géants +Qui, parce qu'ils sont écume, +Se supposent océans; + +Et de croire à la poussière, +A la fanfare qui fuit, +Aux pyramides de pierre, +Aux avalanches de bruit. + +Moi, je préfère, ô fontaines! +Moi, je préfère, ô ruisseaux! +Au Dieu des grands capitaines, +Le Dieu des petits oiseaux! + +O mon doux ange, en ces ombres +Où, nous aimant, nous brillons, +Au Dieu des ouragans sombres +Qui poussent les bataillons, + +Au Dieu des vastes armées, +Des canons au lourd essieu, +Des flammes et des fumées, +Je préfère le bon Dieu! + +Le bon Dieu, qui veut qu'on aime, +Qui met au coeur de l'amant +Le premier vers du poëme, +Le dernier au firmament! + +Qui songe à l'aile qui pousse, +Aux oeufs blancs, au nid troublé, +Si la caille a de la mousse, +Et si la grive a du blé; + +Et qui fait, pour les Orphées, +Tenir, immense et subtil, +Tout le doux monde des fées +Dans le vert bourgeon d'avril! + +Si bien, que cela s'envole +Et se disperse au printemps, +Et qu'une vague auréole +Sort de tous les nids chantants! + +Vois-tu, quoique notre gloire +Brille en ce que nous créons, +Et dans notre grande histoire +Pleine de grands panthéons; + +Quoique nous ayons des glaives, +Des temples, Chéops, Babel, +Des tours, des palais, des rêves, +Et des tombeaux jusqu'au ciel; + +Il resterait peu de choses +A l'homme, qui vit un jour, +Si Dieu nous ôtait les roses, +Si Dieu nous ôtait l'amour! + +Chelles, septembre 18... + + + + +XIX + +N'ENVIONS RIEN + + +O femme, pensée aimante + Et coeur souffrant, +Vous trouvez la fleur charmante + Et l'oiseau grand; + +Vous enviez la pelouse + Aux fleurs de miel; +Vous voulez que je jalouse + L'oiseau du ciel. + +Vous dites, beauté superbe + Au front terni, +Regardant tour à tour l'herbe + Et l'infini: + +«Leur existence est la bonne; + Là, tout est beau; +Là, sur la fleur qui rayonne. + Plane l'oiseau! + +«Près de vous, aile bénie, + Lys enchanté, +Qu'est-ce, hélas! que le génie + Et la beauté? + +«Fleur pure, alouette agile, + A vous le prix! +Toi, tu dépasses Virgile; + Toi, Lycoris! + +«Quel vol profond dans l'air sombre! + Quels doux parfums!--» +Et des pleurs brillent sous l'ombre + De vos cils bruns. + +Oui, contemplez l'hirondelle, + Les liserons; +Mais ne vous plaignez pas, belle, + Car nous mourrons! + +Car nous irons dans la sphère + De l'éther pur; +La femme y sera lumière, + Et l'homme azur; + +Et les roses sont moins belles + Que les houris; +Et les oiseaux ont moins d'ailes + Que les esprits! + +Août 18... + + + + +XX + +IL FAIT FROID + + +L'hiver blanchit le dur chemin. +Tes jours aux méchants sont en proie. +La bise mord ta douce main; +La haine souffle sur ta joie. + +La neige emplit le noir sillon. +La lumière est diminuée...-- +Ferme ta porte à l'aquilon! +Ferme ta vitre à la nuée! + +Et puis laisse ton coeur ouvert! +Le coeur, c'est la sainte fenêtre. +Le soleil de brume est couvert; +Mais Dieu va rayonner peut-être! + +Doute du bonheur, fruit mortel; +Doute de l'homme plein d'envie; +Doute du prêtre et de l'autel; +Mais crois à l'amour, ô ma vie! + +Crois à l'amour, toujours entier, +Toujours brillant sous tous les voiles! +A l'amour, tison du foyer! +A l'amour rayon des étoiles! + +Aime et ne désespère pas, +Dans ton âme où parfois je passe, +Où mes vers chuchotent tout bas, +Laisse chaque chose à sa place. + +La fidélité sans ennui, +La paix des vertus élevées, +Et l'indulgence pour autrui, +Éponge des fautes lavées. + +Dans ta pensée où tout est beau, +Que rien ne tombe ou ne recule. +Fais de ton amour ton flambeau. +On s'éclaire de ce qui brûle. + +A ces démons d'inimitié, +Oppose ta douceur sereine, +Et reverse-leur en pitié +Tout ce qu'ils t'ont vomi de haine. + +La haine, c'est l'hiver du coeur. +Plains-les! mais garde ton courage. +Garde ton sourire vainqueur; +Bel arc-en-ciel, sors de l'orage! + +Garde ton amour éternel. +L'hiver, l'astre éteint-il sa flamme? +Dieu ne retire rien du ciel, +Ne retire rien de ton âme! + +Décembre 18... + + + + +XXI + + +Il lui disait: «Vois-tu, si tous deux nous pouvions, +L'âme pleine de foi, le coeur plein de rayons, +Ivres de douce extase et de mélancolie, +Rompre les mille noeuds dont la ville nous lie; +Si nous pouvions quitter ce Paris triste et fou, +Nous fuirions; nous irions quelque part, n'importe où, +Chercher loin des vains bruits, loin des haines jalouses, +Un coin où nous aurions des arbres, des pelouses; +«Une maison petite avec des fleurs, un peu +De solitude, un peu de silence, un ciel bleu, +La chanson d'un oiseau qui sur le toit se pose, +De l'ombre;--et quel besoin avons-nous d'autre chose?» + +Juillet 18... + + + + +XXII + + +Aimons toujours! aimons encore! +Quand l'amour s'en va, l'espoir fuit. +L'amour, c'est le cri de l'aurore, +L'amour, c'est l'hymne de la nuit. + +Ce que le flot dit aux rivages, +Ce que le vent dit aux vieux monts, +Ce que l'astre dit aux nuages, +C'est le mot ineffable: Aimons! + +L'amour fait songer, vivre et croire. +Il a, pour réchauffer le coeur, +Un rayon de plus que la gloire, +Et ce rayon, c'est le bonheur! + +Aime! qu'on les loue ou les blâme, +Toujours les grands coeurs aimeront: +Joins cette jeunesse de l'âme +A la jeunesse de ton front! + +Aime, afin de charmer tes heures! +Afin qu'on voie en tes beaux yeux +Des voluptés intérieures +Le sourire mystérieux! + +Aimons-nous toujours davantage! +Unissons-nous mieux chaque jour. +Les arbres croissent en feuillage; +Que notre âme croisse en amour! + +Soyons le miroir et l'image! +Soyons la fleur et le parfum! +Les amants, qui, seuls sous l'ombrage, +Se sentent deux et ne sont qu'un! + +Les poëtes cherchent les belles. +La femme, ange aux chastes faveurs, +Aime à rafraîchir sous ses ailes +Ces grands fronts brûlants et rêveurs. + +Venez à nous, beautés touchantes! +Viens à moi, toi, mon bien, ma loi! +Ange! viens à moi quand tu chantes, +Et, quand tu pleures, viens à moi! + +Nous seuls comprenons vos extases; +Car notre esprit n'est point moqueur; +Car les poëtes sont les vases +Où les femmes versent leur coeur. + +Moi qui ne cherche dans ce monde +Que la seule réalité, +Moi qui laisse fuir comme l'onde +Tout ce qui n'est que vanité, + +Je préfère, aux biens dont s'enivre +L'orgueil du soldat ou du roi, +L'ombre que tu fais sur mon livre +Quand ton front se penche sur moi. + +Toute ambition allumée +Dans notre esprit, brasier subtil, +Tombe en cendre ou vole en fumée, +Et l'on se dit: «Qu'en reste-t-il?» + +Tout plaisir, fleur à peine éclose +Dans notre avril sombre et terni, +S'effeuille et meurt, lys, myrte ou rose, +Et l'on se dit: «C'est donc fini!» + +L'amour seul reste. O noble femme, +Si tu veux, dans ce vil séjour, +Garder ta foi, garder ton âme, +Garder ton Dieu, garde l'amour! + +Conserve en ton coeur, sans rien craindre, +Dusses-tu pleurer et souffrir, +La flamme qui ne peut s'éteindre +Et la fleur qui ne peut mourir! + +Mai 18... + + + + +XXIII + +APRÈS L'HIVER + + +Tout revit, ma bien-aimée! +Le ciel gris perd sa pâleur; +Quand la terre est embaumée, +Le coeur de l'homme est meilleur. + +En haut, d'où l'amour ruisselle, +En bas, où meurt la douleur, +La même immense étincelle +Allume l'astre et la fleur. + +L'hiver fuit, saison d'alarmes, +Noir avril mystérieux +Où l'âpre sève des larmes +Coule, et du coeur monte aux yeux. + +O douce désuétude +De souffrir et de pleurer! +Veux-tu, dans la solitude, +Nous mettre à nous adorer? + +La branche au soleil se dore +Et penche, pour l'abriter, +Ses boutons qui vont éclore +Sur l'oiseau qui va chanter. + +L'aurore où nous nous aimâmes +Semble renaître à nos yeux; +Et mai sourit dans nos âmes +Comme il sourit dans les cieux. + +On entend rire, on voit luire +Tous les êtres tour à tour, +La nuit, les astres bruire, +Et les abeilles, le jour. + +Et partout nos regards lisent, +Et, dans l'herbe et dans les nids, +De petites voix nous disent: +«Les aimants sont les bénis!» + +L'air enivre; tu reposes +A mon cou tes bras vainqueurs.-- +Sur les rosiers que de roses! +Que de soupirs dans nos coeurs! + +Comme l'aube, tu me charmes; +Ta bouche et tes yeux chéris +Ont, quand tu pleures, ses larmes, +Et ses perles quand tu ris. + +La nature, soeur jumelle +D'Ève et d'Adam et du jour, +Nous aime, nous berce et mêle +Son mystère à notre amour. + +Il suffit que tu paraisses +Pour que le ciel, t'adorant, +Te contemple; et, nos caresses, +Toute l'ombre nous les rend! + +Clartés et parfums nous-mêmes, +Nous baignons nos coeurs heureux +Dans les effluves suprêmes +Des éléments amoureux. + +Et, sans qu'un souci t'oppresse, +Sans que ce soit mon tourment, +J'ai l'étoile pour maîtresse; +Le soleil est ton amant; + +Et nous donnons notre fièvre +Aux fleurs où nous appuyons +Nos bouches, et notre lèvre +Sent le baiser des rayons. + +Juin 18... + + + + +XXIV + + +Que le sort, quel qu'il soit, vous trouve toujours grande! + Que demain soit doux comme hier! +Qu'en vous, ô ma beauté, jamais ne se répande + Le découragement amer, +Ni le fiel, ni l'ennui des coeurs qui se dénouent, +Ni cette cendre, hélas! que sur un front pâli, + Dans l'ombre, à petit bruit secouent + Les froides ailes de l'oubli! + +Laissez, laissez brûler pour vous, ô vous que j'aime! + Mes chants dans mon âme allumés! +Vivez pour la nature, et le ciel, et moi-même! + Après avoir souffert, aimez! +Laissez entrer en vous, après nos deuils funèbres, +L'aube, fille des nuits, l'amour, fils des douleurs, + Tout ce qui luit dans les ténèbres, + Tout ce qui sourit dans les pleurs! + +Octobre 18... + + + + +XXV + + +Je respire où tu palpites, +Tu sais; à quoi bon, hélas! +Rester là si tu me quittes, +Et vivre si tu t'en vas? + +A quoi bon vivre, étant l'ombre +De cet ange qui s'enfuit! +A quoi bon, sous le ciel sombre, +N'être plus que de la nuit? + +Je suis la fleur des murailles, +Dont avril est le seul bien. +Il suffit que tu t'en ailles +Pour qu'il ne reste plus rien. + +Tu m'entoures d'auréoles; +Te voir est mon seul souci. +Il suffit que tu t'envoles +Pour que je m'envole aussi. + +Si tu pars, mon front se penche; +Mon âme au ciel, son berceau, +Fuira, car dans ta main blanche +Tu tiens ce sauvage oiseau. + +Que veux-tu que je devienne, +Si je n'entends plus ton pas? +Est-ce ta vie ou la mienne +Qui s'en va? Je ne sais pas. + +Quand mon courage succombe, +J'en reprends dans ton coeur pur; +Je suis comme la colombe +Qui vient boire au lac d'azur. + +L'amour fait comprendre à l'âme +L'univers, sombre et béni; +Et cette petite flamme +Seule éclaire l'infini. + +Sans toi, toute la nature +N'est plus qu'un cachot fermé, +Où je vais à l'aventure, +Pâle et n'étant plus aimé. + +Sans toi, tout s'effeuille et tombe; +L'ombre emplit mon noir sourcil; +Une fête est une tombe, +La patrie est un exil. + +Je t'implore et te réclame; +Ne fuis pas loin de mes maux, +O fauvette de mon âme +Qui chantes dans mes rameaux! + +De quoi puis-je avoir envie, +De quoi puis-je avoir effroi, +Que ferai-je de la vie, +Si tu n'es plus près de moi? + +Tu portes dans la lumière, +Tu portes dans les buissons, +Sur une aile ma prière, +Et sur l'autre mes chansons. + +Que dirai-je aux champs que voile +L'inconsolable douleur? +Que ferai-je de l'étoile? +Que ferai-je de la fleur? + +Que dirai-je au bois morose +Qu'illuminait ta douceur? +Que répondrai-je à la rose +Disant: «Où donc est ma soeur?» + +J'en mourrai; fuis, si tu l'oses. +A quoi bon, jours révolus! +Regarder toutes ces choses +Qu'elle ne regarde plus? + +Que ferai-je de la lyre, +De la vertu, du destin? +Hélas! et, sans ton sourire, +Que ferai-je du matin? + +Que ferai-je seul, farouche, +Sans toi, du jour et des cieux, +De mes baisers sans ta bouche, +Et de mes pleurs sans tes yeux! + +Août 18... + + + + +XXVI + +CRÉPUSCULE + + +L'étang mystérieux, suaire aux blanches moires, +Frissonne; au fond du bois, la clairière apparaît; +Les arbres sont profonds et les branches sont noires; +Avez-vous vu Vénus à travers la forêt? + +Avez-vous vu Vénus au sommet des collines? +Vous qui passez dans l'ombre, êtes-vous des amants? +Les sentiers bruns sont pleins de blanches mousselines; +L'herbe s'éveille et parle aux sépulcres dormants. + +Que dit-il, le brin d'herbe? et que répond la tombe? +Aimez, vous qui vivez! on a froid sous les ifs. +Lèvre, cherche la bouche! aimez-vous! la nuit tombe; +Soyez heureux pendant que nous sommes pensifs. + +Dieu veut qu'on ait aimé. Vivez! faites envie, +O couples qui passez sous le vert coudrier. +Tout ce que dans la tombe, en sortant de la vie, +On emporta d'amour, on l'emploie à prier. + +Les mortes d'aujourd'hui furent jadis les belles. +Le ver luisant dans l'ombre erre avec son flambeau. +Le vent fait tressaillir, au milieu des javelles, +Le brin d'herbe, et Dieu fait tressaillir le tombeau. + +La forme d'un toit noir dessine une chaumière; +On entend dans les prés le pas lourd du faucheur; +L'étoile aux cieux, ainsi qu'une fleur de lumière, +Ouvre et fait rayonner sa splendide fraîcheur. + +Aimez-vous! c'est le mois où les fraises sont mûres. +L'ange du soir rêveur, qui flotte dans les vents, +Mêle, en les emportant sur ses ailes obscures, +Les prières des morts aux baisers des vivants. + +Chelles, août 18... + + + + +XXVII + +LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL + + +Oui, va prier à l'église, +Va; mais regarde en passant, +Sous la vieille voûte grise, +Ce petit nid innocent. + +Aux grands temples où l'on prie, +Le martinet, frais et pur, +Suspend la maçonnerie +Qui contient le plus d'azur. + +La couvée est dans la mousse +Du portail qui s'attendrit; +Elle sent la chaleur douce +Des ailes de Jésus-Christ. + +L'église, où l'ombre flamboie, +Vibre, émue à ce doux bruit; +Les oiseaux sont pleins de joie, +La pierre est pleine de nuit. + +Les saints, graves personnages +Sous les porches palpitants, +Aiment ces doux voisinages +Du baiser et du printemps. + +Les vierges et les prophètes +Se penchent dans l'âpre tour, +Sur ces ruches d'oiseaux faites +Pour le divin miel amour. + +L'oiseau se perche sur l'ange; +L'apôtre rit sous l'arceau. +«Bonjour, saint!» dit la mésange. +Le saint dit: «Bonjour, oiseau!» + +Les cathédrales sont belles +Et hautes sous le ciel bleu; +Mais le nid des hirondelles +Est l'édifice de Dieu. + +Lagny, juin 18... + + + + +XXVIII + +UN SOIR +QUE JE REGARDAIS LE CIEL + + +Elle me dit, un soir, en souriant: +--Ami, pourquoi contemplez-vous sans cesse +Le jour qui fuit, ou l'ombre qui s'abaisse, +Ou l'astre d'or qui monte à l'orient? +Que font vos yeux là-haut? je les réclame. +Quittez le ciel; regardez dans mon âme! + +Dans ce ciel vaste, ombre où vous vous plaisez, +Où vos regards démesurés vont lire, +Qu'apprendrez-vous qui vaille mon sourire? +Qu'apprendras-tu qui vaille nos baisers? +Oh! de mon coeur lève les chastes voiles. +Si tu savais comme il est plein d'étoiles! + +Que de soleils! vois-tu, quand nous aimons, +Tout est en nous un radieux spectacle. +Le dévouement, rayonnant sur l'obstacle, +Vaut bien Vénus qui brille sur les monts. +Le vaste azur n'est rien, je te l'atteste; +Le ciel que j'ai dans l'âme est plus céleste! + +C'est beau de voir un astre s'allumer. +Le monde est plein de merveilleuses choses. +Douce est l'aurore, et douces sont les roses. +Rien n'est si doux que le charme d'aimer! +La clarté vraie et la meilleure flamme, +C'est le rayon qui va de l'âme à l'âme! + +L'amour vaut mieux, au fond des antres frais, +Que ces soleils qu'on ignore et qu'on nomme. +Dieu mit, sachant ce qui convient à l'homme, +Le ciel bien loin et la femme tout près. +Il dit à ceux qui scrutent l'azur sombre: +«Vivez! aimez! le reste, c'est mon ombre!» + +Aimons! c'est tout. Et Dieu le veut ainsi. +Laisse ton ciel que de froids rayons dorent! +Tu trouveras, dans deux yeux qui t'adorent, +Plus de beauté, plus de lumière aussi! +Aimer, c'est voir, sentir, rêver, comprendre. +L'esprit plus grand s'ajoute au coeur plus tendre. + +Viens! bien-aimé! n'entends-tu pas toujours +Dans nos transports une harmonie étrange? +Autour de nous la nature se change +En une lyre et chante nos amours! +Viens! aimons-nous! errons sur la pelouse. +Ne songe plus au ciel! j'en suis jalouse!-- + +Ma bien-aimée ainsi tout bas parlait, +Avec son front posé sur sa main blanche, +Et l'oeil rêveur d'un ange qui se penche, +Et sa voix grave, et cet air qui me plaît; +Belle et tranquille, et de me voir charmée, +Ainsi tout bas parlait ma bien-aimée. + +Nos coeurs battaient; l'extase m'étouffait; +Les fleurs du soir entr'ouvraient leurs corolles.... +Qu'avez-vous fait, arbres, de nos paroles? +De nos soupirs, rochers, qu'avez-vous fait? +C'est un destin bien triste que le nôtre, +Puisqu'un tel jour s'envole comme un autre! + +O souvenir! trésor dans l'ombre accru! +Sombre horizon des anciennes pensées! +Chère lueur des choses éclipsées! +Rayonnement du passé disparu! +Comme du seuil et du dehors d'un temple, +L'oeil de l'esprit en rêvant vous contemple! + +Quand les beaux jours font place aux jours amers, +De tout bonheur il faut quitter l'idée; +Quand l'espérance est tout à fait vidée, +Laissons tomber la coupe au fond des mers. +L'oubli! l'oubli! c'est l'onde où tout se noie; +C'est la mer sombre où l'on jette sa joie. + +Montf., septembre, 18...--Brux..., janvier 18... + + + + +LIVRE TROISIÈME + +LES LUTTES ET LES RÊVES + + + + +I + +ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE +DE LA DIVINA COMMEDIA + + +Un soir, dans le chemin je vis passer un homme +Vêtu d'un grand manteau comme un consul de Rome, +Et qui me semblait noir sur la clarté des cieux. +Ce passant s'arrêta, fixant sur moi ses yeux +Brillants, et si profonds, qu'ils en étaient sauvages, +Et me dit: «J'ai d'abord été, dans les vieux âges, +Une haute montagne emplissant l'horizon; +Puis, âme encore aveugle et brisant ma prison, +Je montai d'un degré dans l'échelle des êtres, +Je fus un chêne, et j'eus des autels et des prêtres, +Et je jetai des bruits étranges dans les airs; +Puis je fus un lion rêvant dans les déserts, +Parlant à la nuit sombre avec sa voix grondante; +Maintenant, je suis homme, et je m'appelle Dante.» + +Juillet 1843. + + + + +II + +MELANCHOLIA + + +Écoutez. Une femme au profil décharné, +Maigre, blême, portant un enfant étonné, +Est là qui se lamente au milieu de la rue. +La foule, pour l'entendre, autour d'elle se rue. +Elle accuse quelqu'un, une autre femme, ou bien +Son mari. Ses enfants ont faim. Elle n'a rien; +Pas d'argent; pas de pain; à peine un lit de paille. +L'homme est au cabaret pendant qu'elle travaille. +Elle pleure, et s'en va. Quand ce spectre a passé, +O penseurs, au milieu de ce groupe amassé, +Qui vient de voir le fond d'un coeur qui se déchire, +Qu'entendez-vous toujours? Un long éclat de rire. + +Cette fille au doux front a cru peut-être, un jour, +Avoir droit au bonheur, à la joie, à l'amour. +Mais elle est seule, elle est sans parents, pauvre fille! +Seule!--n'importe! elle a du courage, une aiguille! +Elle travaille, et peut gagner dans son réduit, +En travaillant le jour, en travaillant la nuit, +Un peu de pain, un gîte, une jupe de toile. +Le soir, elle regarde en rêvant quelque étoile, +Et chante au bord du toit tant que dure l'été. +Mais l'hiver vient. Il fait bien froid, en vérité, +Dans ce logis mal clos tout en haut de la rampe; +Les jours sont courts, il faut allumer une lampe; +L'huile est chère, le bois est cher, le pain est cher. +O jeunesse! printemps! aube! en proie à l'hiver! +La faim passe bientôt sa griffe sous la porte, +Décroche un vieux manteau, saisit la montre, emporte +Les meubles, prend enfin quelque humble bague d'or; +Tout est vendu! L'enfant travaille et lutte encor; +Elle est honnête; mais elle a, quand elle veille, +La misère, démon, qui lui parle à l'oreille. +L'ouvrage manque, hélas! cela se voit souvent. +Que devenir? Un jour, ô jour sombre! elle vend +La pauvre croix d'honneur de son vieux père, et pleure; +Elle tousse, elle a froid. Il faut donc qu'elle meure! +A dix-sept ans! grand Dieu! mais que faire?...--Voilà +Ce qui fait qu'un matin la douce fille alla +Droit au gouffre, et qu'enfin, à présent, ce qui monte +A son front, ce n'est plus la pudeur, c'est la honte. +Hélas, et maintenant, deuil et pleurs éternels! +C'est fini. Les enfants, ces innocents cruels, +La suivent dans la rue avec des cris de joie. +Malheureuse! elle traîne une robe de soie, +Elle chante, elle rit... ah! pauvre âme aux abois! +Et le peuple sévère, avec sa grande voix, +Souffle qui courbe un homme et qui brise une femme, +Lui dit quand elle vient: «C'est toi? Va-t'en, infâme!» + +Un homme s'est fait riche en vendant à faux poids; +La loi le fait juré. L'hiver, dans les temps froids, +Un pauvre a pris un pain pour nourrir sa famille. +Regardez cette salle où le peuple fourmille; +Ce riche y vient juger ce pauvre. Écoutez bien. +C'est juste, puisque l'un a tout et l'autre rien. +Ce juge,--ce marchand,--fâché de perdre une heure, +Jette un regard distrait sur cet homme qui pleure, +L'envoie au bagne, et part pour sa maison des champs. +Tous s'en vont en disant: «C'est bien!» bons et méchants, +Et rien ne reste là qu'un Christ pensif et pâle, +Levant les bras au ciel dans le fond de la salle. + +Un homme de génie apparaît. Il est doux, +Il est fort, il est grand; il est utile à tous; +Comme l'aube au-dessus de l'océan qui roule, +Il dore d'un rayon tous les fronts de la foule; +Il luit; le jour qu'il jette est un jour éclatant; +Il apporte une idée au siècle qui l'attend; +Il fait son oeuvre; il veut des choses nécessaires, +Agrandir les esprits, amoindrir les misères; +Heureux, dans ses travaux dont les cieux sont témoins, +Si l'on pense un peu plus, si l'on souffre un peu moins! +Il vient.--Certes, on le va couronner!--On le hue! +Scribes, savants, rhéteurs, les salons, la cohue, +Ceux qui n'ignorent rien, ceux qui doutent de tout, +Ceux qui flattent le roi, ceux qui flattent l'égout, +Tous hurlent à la fois et font un bruit sinistre. +Si c'est un orateur ou si c'est un ministre, +On le siffle. Si c'est un poëte, il entend +Ce choeur: «Absurde! faux! monstrueux! révoltant!» +Lui, cependant, tandis qu'on bave sur sa palme, +Debout, les bras croisés, le front levé, l'oeil calme, +Il contemple, serein, l'idéal et le beau; +Il rêve; et, par moments, il secoue un flambeau +Qui, sous ses pieds, dans l'ombre, éblouissant la haine, +Éclaire tout à coup le fond de l'âme humaine; +Ou, ministre, il prodigue et ses nuits et ses jours; +Orateur, il entasse efforts, travaux, discours; +Il marche, il lutte! Hélas! l'injure ardente et triste, +A chaque pas qu'il fait, se transforme et persiste. +Nul abri. Ce serait un ennemi public, +Un monstre fabuleux, dragon ou basilic, +Qu'il serait moins traqué de toutes les manières, +Moins entouré de gens armés de grosses pierres, +Moins haï!--Pour eux tous et pour ceux qui viendront, +Il va semant la gloire, il recueille l'affront. +Le progrès est son but, le bien est sa boussole; +Pilote, sur l'avant du navire il s'isole; +Tout marin, pour dompter les vents et les courants, +Met tour à tour le cap sur des points différents, +Et, pour mieux arriver, dévie en apparence; +Il fait de même; aussi blâme et cris; l'ignorance +Sait tout, dénonce tout; il allait vers le nord, +Il avait tort; il va vers le sud, il a tort; +Si le temps devient noir, que de rage et de joie! +Cependant, sous le faix sa tête à la fin ploie, +L'âge vient, il couvait un mal profond et lent, +Il meurt. L'envie alors, ce démon vigilant, +Accourt, le reconnaît, lui ferme la paupière, +Prend soin de le clouer de ses mains dans la bière, +Se penche, écoute, épie en cette sombre nuit +S'il est vraiment bien mort, s'il ne fait pas de bruit, +S'il ne peut plus savoir de quel nom on le nomme +Et, s'essuyant les yeux, dit: «C'était un grand homme!» + +Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit? +Ces doux êtres pensifs, que la lièvre maigrit? +Ces filles de huit ans qu'on voit cheminer seules? +Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules; +Ils vont, de l'aube au soir, faire éternellement +Dans la même prison le même mouvement. +Accroupis sous les dents d'une machine sombre, +Monstre hideux qui mâche on ne sait quoi dans l'ombre, +Innocents dans un bagne, anges dans un enfer, +Ils travaillent. Tout est d'airain, tout est de fer. +Jamais on ne s'arrête et jamais on ne joue. +Aussi quelle pâleur! la cendre est sur leur joue. +Il fait à peine jour, ils sont déjà bien las. +Ils ne comprennent rien à leur destin, hélas! +Ils semblent dire à Dieu: «Petits comme nous sommes, +Notre père, voyez ce que nous font les hommes!» +O servitude infâme imposée à l'enfant! +Rachitisme! travail dont le souffle étouffant +Défait ce qu'a fait Dieu: qui tue, oeuvre insensée, +La beauté sur les fronts, dans les coeurs la pensée, +Et qui ferait--c'est là son fruit le plus certain-- +D'Apollon un bossu, de Voltaire un crétin! + +Travail mauvais qui prend l'âge tendre en sa serre, +Qui produit la richesse en créant la misère, +Qui se sert d'un enfant ainsi que d'un outil! +Progrès dont on demande: «Où va-t-il? que veut-il?» +Qui brise la jeunesse en fleur! qui donne, en somme, +Une âme à la machine et la retire à l'homme! +Que ce travail, haï des mères, soit maudit! +Maudit comme le vice où l'on s'abâtardit, +Maudit comme l'opprobre et comme le blasphème! +O Dieu! qu'il soit maudit au nom du travail même, +Au nom du vrai travail, saint, fécond, généreux, +Qui fait le peuple libre et qui rend l'homme heureux! + +Le pesant chariot porte une énorme pierre; +Le limonier, suant du mors à la croupière, +Tire, et le roulier fouette, et le pavé glissant +Monte, et le cheval triste a le poitrail en sang. +Il tire, traîne, geint, tire encore et s'arrête; +Le fouet noir tourbillonne au-dessus de sa tête; +C'est lundi; l'homme hier buvait aux Porcherons +Un vin plein de fureur, de cris et de jurons; +Oh! quelle est donc la loi formidable qui livre +L'être à l'être, et la bête effarée à l'homme ivre! +L'animal éperdu ne peut plus faire un pas; +Il sent l'ombre sur lui peser; il ne sait pas, +Sous le bloc qui l'écrase et le fouet qui l'assomme, +Ce que lui veut la pierre et ce que lui veut l'homme. +Et le roulier n'est plus qu'un orage de coups +Tombant sur ce forçat qui traîne des licous, +Qui souffre et ne connaît ni repos ni dimanche. +Si la corde se casse, il frappe avec le manche, +Et, si le fouet se casse, il frappe avec le pié; +Et le cheval, tremblant, hagard, estropié, +Baisse son cou lugubre et sa tête égarée; +On entend, sous les coups de la botte ferrée, +Sonner le ventre nu du pauvre être muet! +Il râle; tout à l'heure encore il remuait; +Mais il ne bouge plus, et sa force est finie; +Et les coups furieux pleuvent; son agonie +Tente un dernier effort; son pied fait un écart, +Il tombe, et le voilà brisé sous le brancard; +Et, dans l'ombre, pendant que son bourreau redouble, +Il regarde Quelqu'un de sa prunelle trouble; +Et l'on voit lentement s'éteindre, humble et terni, +Son oeil plein des stupeurs sombres de l'infini, +Où luit vaguement l'âme effrayante des choses. +Hélas! + + Cet avocat plaide toutes les causes; +Il rit des généreux qui désirent savoir +Si blanc n'a pas raison avant de dire noir; +Calme, en sa conscience il met ce qu'il rencontre, +Ou le sac d'argent Pour, ou le sac d'argent Contre; +Le sac pèse pour lui ce que la cause vaut. +Embusqué, plume au poing, dans un journal dévot, +Comme un bandit tuerait, cet écrivain diffame. +La foule hait cet homme et proscrit cette femme; +Ils sont maudits. Quel est leur crime? Ils ont aimé. +L'opinion rampante accable l'opprimé, +Et, chatte aux pieds des forts, pour le faible est tigresse. +De l'inventeur mourant le parasite engraisse. +Le monde parle, assure, affirme, jure, ment, +Triche, et rit d'escroquer la dupe Dévouement. +Le puissant resplendit et du destin se joue; +Derrière lui, tandis qu'il marche et fait la roue, +Sa fiente épanouie engendre son flatteur. +Les nains sont dédaigneux de toute leur hauteur. +O hideux coin de rue où le chiffonnier morne +Va, tenant à la main sa lanterne de corne, +Vos tas d'ordures sont moins noirs que les vivants! +Qui, des vents ou des coeurs, est le plus sûr? Les vents. +Cet homme ne croit rien et fait semblant de croire; +Il a l'oeil clair, le front gracieux, l'âme noire; +Il se courbe; il sera votre maître demain. + +Tu casses des cailloux, vieillard, sur le chemin; +Ton feutre humble et troué s'ouvre à l'air qui le mouille; +Sous la pluie et le temps ton crâne nu se rouille; +Le chaud est ton tyran, le froid est ton bourreau; +Ton vieux corps grelottant tremble sous ton sarrau; +Ta cahute, au niveau du fossé de la route, +Offre son toit de mousse à la chèvre qui broute; +Tu gagnes dans ton jour juste assez de pain noir +Pour manger le matin et pour jeûner le soir; +Et, fantôme suspect devant qui l'on recule, +Regardé de travers quand vient le crépuscule, +Pauvre au point d'alarmer les allants et venants, +Frère sombre et pensif des arbres frissonnants, +Tu laisses choir tes ans ainsi qu'eux leur feuillage; +Autrefois, homme alors dans la force de l'âge, +Quand tu vis que l'Europe implacable venait, +Et menaçait Paris et notre aube qui naît, +Et, mer d'hommes, roulait vers la France effarée, +Et le Russe et le Hun sur la terre sacrée +Se ruer, et le nord revomir Attila, +Tu te levas, tu pris ta fourche; en ces temps-là, +Tu fus, devant les rois qui tenaient la campagne, +Un des grands paysans de la grande Champagne. +C'est bien. Mais, vois, là-bas, le long du vert sillon, +Une calèche arrive, et, comme un tourbillon, +Dans la poudre du soir qu'à ton front tu secoues, +Mêle l'éclair du fouet au tonnerre des roues. +Un homme y dort. Vieillard, chapeau bas! Ce passant +Fit sa fortune à l'heure où tu versais ton sang; +Il jouait à la baisse, et montait à mesure +Que notre chute était plus profonde et plus sûre; +Il fallait un vautour à nos morts; il le fut; +Il fit, travailleur âpre et toujours à l'affût, +Suer à nos malheurs des châteaux et des rentes; +Moscou remplit ses prés de meules odorantes; +Pour lui, Leipsick payait des chiens et des valets, +Et la Bérésina charriait un palais; +Pour lui, pour que cet homme ait des fleurs, des charmilles, +Des parcs dans Paris même ouvrant leurs larges grilles, +Des jardins où l'on voit le cygne errer sur l'eau, +Un million joyeux sortit de Waterloo; +Si bien que du désastre il a fait sa victoire, +Et que, pour la manger, et la tordre, et la boire, +Ce Shaylock, avec le sabre de Blucher, +A coupé sur la France une livre de chair. +Or, de vous deux, c'est toi qu'on hait, lui qu'on vénère; +Vieillard, tu n'es qu'un gueux, et ce millionnaire, +C'est l'honnête homme. Allons, debout, et chapeau bas! + +Les carrefours sont pleins de chocs et de combats. +Les multitudes vont et viennent dans les rues. +Foules! sillons creusés par ces mornes charrues: +Nuit, douleur, deuil! champ triste où souvent a germé +Un épi qui fait peur à ceux qui l'ont semé! +Vie et mort! onde où l'hydre à l'infini s'enlace! +Peuple océan jetant l'écume populace! +Là sont tous les chaos et toutes les grandeurs; +Là, fauve, avec ses maux, ses horreurs, ses laideurs, +Ses larves, désespoirs, haines, désirs, souffrances, +Qu'on distingue à travers de vagues transparences, +Ses rudes appétits, redoutables aimants, +Ses prostitutions, ses avilissements, +Et la fatalité de ses moeurs imperdables, +La misère épaissit ses couches formidables. +Les malheureux sont là, dans le malheur reclus. +L'indigence, flux noir, l'ignorance, reflux, +Montent, marée affreuse, et, parmi les décombres, +Roulent l'obscur filet des pénalités sombres. +Le besoin fuit le mal qui le tente et le suit, +Et l'homme cherche l'homme à tâtons; il fait nuit; +Les petits enfants nus tendent leurs mains funèbres; +Le crime, antre béant, s'ouvre dans ces ténèbres; +Le vent secoue et pousse, en ses froids tourbillons, +Les âmes en lambeaux dans les corps en haillons; +Pas de coeur où ne croisse une aveugle chimère. +Qui grince des dents? L'homme. Et qui pleure? La mère. +Qui sanglote? La vierge aux yeux hagards et doux. +Qui dit: «J'ai froid?» L'aïeule. Et qui dit: «J'ai faim?» Tous! +Et le fond est horreur, et la surface est joie. +Au-dessus de la faim, le festin qui flamboie, +Et sur le pâle amas des cris et des douleurs, +Les chansons et le rire et les chapeaux de fleurs! +Ceux-là sont les heureux. Ils n'ont qu'une pensée: +A quel néant jeter la journée insensée? +Chiens, voitures, chevaux! centre au reflet vermeil! +Poussière dont les grains semblent d'or au soleil! +Leur vie est aux plaisirs sans fin, sans but, sans trêve, +Et se passe à tâcher d'oublier dans un rêve +L'enfer au-dessous d'eux et le ciel au-dessus. +Quand on voile Lazare, on efface Jésus. +Ils ne regardent pas dans les ombres moroses. +Ils n'admettent que l'air tout parfumé de roses, +La volupté, l'orgueil, l'ivresse, et le laquais +Ce spectre galonné du pauvre, à leurs banquets. +Les fleurs couvrent les seins et débordent des vases. +Le bal, tout frissonnant de souffles et d'extases, +Rayonne, étourdissant ce qui s'évanouit; +Éden étrange fait de lumière et de nuit. +Les lustres aux plafonds laissent pendre leurs flammes, +Et semblent la racine ardente et pleine d'âmes +De quelque arbre céleste épanoui plus haut. +Noir paradis dansant sur l'immense cachot! +Ils savourent, ravis, l'éblouissement sombre +Des beautés, des splendeurs, des quadrilles sans nombre, +Des couples, des amours, des yeux bleus, des yeux noirs. +Les valses, visions, passent dans les miroirs. +Parfois, comme aux forêts la fuite des cavales, +Les galops effrénés courent; par intervalles, +Le bal reprend haleine; on s'interrompt, on fuit, +On erre, deux à deux, sous les arbres sans bruit; +Puis, folle, et rappelant les ombres éloignées; +La musique, jetant les notes à poignées, +Revient, et les regards s'allument, et l'archet, +Bondissant, ressaisit la foule qui marchait. +O délire! et d'encens et de bruit enivrées, +L'heure emporte en riant les rapides soirées, +Et les nuits et les jours, feuilles mortes des deux. +D'autres, toute la nuit, roulent les dés joyeux, +Ou bien, âpre, et mêlant les cartes qu'ils caressent, +Où des spectres riants ou sanglants apparaissent, +Leur soif de l'or, penchée autour d'un tapis vert, +Jusqu'à ce qu'au volet le jour bâille entr'ouvert, +Poursuit le pharaon, le lansquenet ou l'hombre, +Et, pendant qu'on gémit et qu'on frémit dans l'ombre, +Pendant que les greniers grelottent sous les toits, +Que les fleuves, passants pleins de lugubres voix, +Heurtent aux grands quais blancs les glaçons qu'ils charrient. +Tous ces hommes contents de vivre, boivent, rient, +Chantent; et, par moments, on voit, au-dessus d'eux, +Deux poteaux soutenant un triangle hideux, +Qui sortent lentement du noir pavé des villes...-- + +O forêts! bois profonds! solitudes! asiles! + +Paris, juillet 1838. + + + + +III + +SATURNE + + +I + +Il est des jours de brume et de lumière vague, +Où l'homme, que la vie à chaque instant confond, +Étudiant la plante, ou l'étoile, ou la vague, +S'accoude au bord croulant du problème sans fond; + +Où le songeur, pareil aux antiques augures, +Cherchant Dieu, que jadis plus d'un voyant surprit, +Médite en regardant fixement les figures + Qu'on a dans l'ombre de l'esprit; + +Où, comme en s'éveillant on voit, en reflets sombres. +Des spectres du dehors errer sur le plafond, +Il sonde le destin, et contemple les ombres +Que nos rêves jetés parmi les choses font! + +Des heures où, pourvu qu'on ait à sa fenêtre +Une montagne, un bois, l'océan qui dit tout, +Le jour prêt à mourir ou l'aube prête à naître, + En soi-même on voit tout à coup + +Sur l'amour, sur les biens qui tous nous abandonnent, +Sur l'homme, masque vide et fantôme rieur, +Éclore des clartés effrayantes qui donnent +Des éblouissements à l'oeil intérieur; + +De sorte qu'une fois que ces visions glissent +Devant notre paupière en ce vallon d'exil, +Elles n'en sortent plus et pour jamais emplissent + L'arcade sombre du sourcil! + + +II + +Donc, puisque j'ai parlé de ces heures de doute +Où l'on trouve le calme et l'autre le remords, +Je ne cacherai pas au peuple qui m'écoute +Que je songe souvent à ce que font les morts; + +Et que j'en suis venu--tant la nuit étoilée +A fatigué de fois mes regards et mes voeux, +Et tant une pensée inquiète est mêlée + Aux racines de mes cheveux!-- + +A croire qu'à la mort, continuant sa route, +L'âme, se souvenant de son humanité, +Envolée à jamais sous la céleste voûte, +A franchir l'infini passait l'éternité! + +Et que les morts voyaient l'extase et la prière, +Nos deux rayons, pour eux grandir bien plus encore, +Et qu'ils étaient pareils à la mouche ouvrière, + Au vol rayonnant, aux pieds d'or, + +Qui, visitant les fleurs pleines de chastes gouttes, +Semble une âme visible en ce monde réel, +Et, leur disant tout bas quelque mystère à toutes, +Leur laisse le parfum en leur prenant le miel! + +Et qu'ainsi, faits vivants par le sépulcre même, +Nous irions tous un jour, dans l'espace vermeil, +Lire l'oeuvre infinie et l'éternel poëme, + Vers à vers, soleil à soleil! + +Admirer tout système en ses formes fécondes, +Toute création dans sa variété, +Et, comparant à Dieu chaque face des mondes, +Avec l'âme de tout confronter leur beauté! + +Et que chacun ferait ce voyage des âmes, +Pourvu qu'il ait souffert, pourvu qu'il ait pleuré. +Tous! hormis les méchants, dont les esprits infâmes + Sont comme un livre déchiré. + +Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire, +Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir, +Châtiés à la fois par le ciel et la terre, +Par l'aspiration et par le souvenir! + + +III + +Saturne! sphère énorme! astre aux aspects funèbres! +Bagne du ciel! prison dont le soupirail luit! +Monde en proie à la brume, aux souffles, aux ténèbres! + Enfer fait d'hiver et de nuit! + +Son atmosphère flotte en zones tortueuses. +Deux anneaux flamboyants, tournant avec fureur, +Font, dans son ciel d'airain, deux arches monstrueuses +D'où tombe une éternelle et profonde terreur. + +Ainsi qu'une araignée au centre de sa toile, +Il tient sept lunes d'or qu'il lie à ses essieux; +Pour lui, notre soleil, qui n'est plus qu'une étoile, + Se perd, sinistre, au fond des cieux! + +Les autres univers, l'entrevoyant dans l'ombre, +Se sont épouvantés de ce globe hideux. +Tremblants, ils l'ont peuplé de chimères sans nombre, +En le voyant errer formidable autour d'eux! + + +IV + +Oh! ce serait vraiment un mystère sublime +Que ce ciel si profond, si lumineux, si beau, +Qui flamboie à nos yeux ouvert comme un abîme, + Fût l'intérieur du tombeau! + +Que tout se révélât à nos paupières closes! +Que, morts, ces grands destins nous fussent réservés!... +Qu'en est-il de ce rêve et de bien d'autres choses? +Il est certain, Seigneur, que seul vous le savez. + + +V + +Il est certain aussi que, jadis, sur la terre, +Le patriarche, ému d'un redoutable effroi, +Et les saints qui peuplaient la Thébaïde austère + Ont fait des songes comme moi; + +Que, dans sa solitude auguste, le prophète +Voyait, pour son regard plein d'étranges rayons, +Par la même fêlure aux réalités faite, +S'ouvrir le monde obscur des pâles visions; + +Et qu'à l'heure où le jour devant la nuit recule, +Ces sages que jamais l'homme, hélas! ne comprit, +Mêlaient, silencieux, au morne crépuscule + Le trouble de leur sombre esprit; + +Tandis que l'eau sortait des sources cristallines, +Et que les grands lions, de moments en moments, +Vaguement apparus au sommet des collines, +Poussaient dans le désert de longs rugissements! + +Avril 1839. + + + + +IV + +ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX + + +Vous qui pleurez, venez à ce Dieu, car il pleure. +Vous qui souffrez, venez à lui, car il guérit. +Vous qui tremblez, venez à lui, car il sourit. +Vous qui passez, venez à lui, car il demeure. + +Mars 1842. + + + + +V + +QUIA PULVIS ES + + + Ceux-ci partent, ceux-là demeurent. +Sous le sombre aquilon, dont les mille voix pleurent, +Poussière et genre humain, tout s'envole à la fois. +Hélas! le même vent souffle, en l'ombre où nous sommes, + Sur toutes les têtes des hommes, + Sur toutes les feuilles des bois. + + Ceux qui restent à ceux qui passent +Disent:--Infortunés! déjà vos fronts s'effacent. +Quoi! vous n'entendrez plus la parole et le bruit! +Quoi! vous ne verrez plus ni le ciel ni les arbres! + Vous allez dormir sous les marbres! + Vous allez tomber dans la nuit!-- + + Ceux qui passent à ceux qui restent +Disent:--Vous n'avez rien à vous! vos pleurs l'attestent! +Pour vous, gloire et bonheur sont des mots décevants, +Dieu donne aux morts les biens réels, les vrais royaumes. + Vivants! vous êtes des fantômes; + C'est nous qui sommes les vivants!-- + +Février 1843 + + + + +VI + +LA SOURCE + + +Un lion habitait près d'une source; un aigle + Y venait boire aussi. +Or, deux héros, un jour, deux rois--souvent Dieu règle + La destinée ainsi-- + +Vinrent à cette source où des palmiers attirent + Le passant hasardeux, +Et, s'étant reconnus, ces hommes se battirent + Et tombèrent tous deux. + +L'aigle, comme ils mouraient, vint planer sur leurs têtes, + Et leur dit, rayonnant: +--Vous trouviez l'univers trop petit, et vous n'êtes + Qu'une ombre maintenant! + +O princes! et vos os, hier pleins de jeunesse, + Ne seront plus demain +Que des cailloux mêlés, sans qu'on les reconnaisse, + Aux pierres du chemin! + +Insensés! à quoi bon cette guerre âpre et rude, + Ce duel, ce talion!...-- +Je vis en paix, moi, l'aigle, en cette solitude + Avec lui, le lion. + +Nous venons tous deux boire à la même fontaine, + Rois dans les mêmes lieux; +Je lui laisse le bois, la montagne et la plaine, + Et je garde les cieux. + +Octobre 1846. + + + + +VII + +LA STATUE + + +Quand l'empire romain tomba désespéré, +--Car, ô Rome, l'abîme où Carthage a sombré + Attendait que tu la suivisses!-- +Quand, n'ayant rien en lui de grand qu'il n'eût brisé, +Ce monde agonisa, triste, ayant épuisé + Tous les Césars et tous les vices; + +Quand il expira, vide et riche comme Tyr; +Tas d'esclaves ayant pour gloire de sentir + Le pied du maître sur leurs nuques; +Ivre de vin, de sang et d'or; continuant +Caton par Tigellin, l'astre par le néant, + Et les géants par les eunuques; + +Ce fut un noir spectacle et dont on s'enfuyait. +Le pâle cénobite y songeait, inquiet, + Dans les antres visionnaires; +Et, pendant trois cents ans, dans l'ombre on entendit +Sur ce monde damné, sur ce festin maudit, +Un écroulement de tonnerres. + +Et Luxure, Paresse, Envie, Orgie, Orgueil, +Avarice et Colère, au-dessus de ce deuil, + Planèrent avec des huées; +Et, comme des éclairs sous le plafond des soirs, +Les glaives monstrueux des sept archanges noirs + Flamboyèrent dans les nuées. + +Juvénal, qui peignit ce gouffre universel, +Est statue aujourd'hui; la statue est de sel, + Seule sous le nocturne dôme; +Pas un arbre à ses pieds; pas d'herbe et de rameaux +Et dans son oeil sinistre on lit ces sombres mots: + Pour avoir regardé Sodôme. + +Février 1843. + + + + +VIII + + +Je lisais. Que lisais-je? Oh! le vieux livre austère, +Le poëme éternel!--La Bible?--Non, la terre. +Platon, tous les matins, quand revit le ciel bleu, +Lisait les vers d'Homère, et moi les fleurs de Dieu. +J'épèle les buissons, les brins d'herbe, les sources; +Et je n'ai pas besoin d'emporter dans mes courses +Mon livre sous mon bras, car je l'ai sous mes pieds. +Je m'en vais devant moi dans les lieux non frayés, +Et j'étudie à fond le texte, et je me penche, +Cherchant à déchiffrer la corolle et la branche. +Donc, courbé,--c'est ainsi qu'en marchant je traduis +La lumière en idée, en syllabes les bruits,-- +J'étais en train de lire un champ, page fleurie. +Je fus interrompu dans cette rêverie; +Un doux martinet noir avec un ventre blanc +Me parlait; il disait:--O pauvre homme, tremblant +Entre le doute morne et la foi qui délivre, +Je t'approuve. Il est bon de lire dans ce livre. +Lis toujours, lis sans cesse, ô penseur agité, +Et que les champs profonds t'emplissent de clarté! +Il est sain de toujours feuilleter la nature, +Car c'est la grande lettre et la grande écriture; +Car la terre, cantique où nous nous abîmons, +A pour versets les bois et pour strophes les monts! +Lis. Il n'est rien dans tout ce que peut sonder l'homme +Qui, bien questionné par l'âme, ne se nomme. +Médite. Tout est plein de jour, même la nuit; +Et tout ce qui travaille, éclaire, aime ou détruit, +A des rayons: la roue au dur moyeu, l'étoile, +La fleur, et l'araignée au centre de sa toile. +Rends-toi compte de Dieu. Comprendre, c'est aimer. +Les plaines où le ciel aide l'herbe à germer, +L'eau, les prés, sont autant de phrases où le sage +Voit serpenter des sens qu'il saisit au passage. +Marche au vrai. Le réel, c'est le juste, vois-tu; +Et voir la vérité, c'est trouver la vertu. +Bien lire l'univers, c'est bien lire la vie. +Le monde est l'oeuvre où rien ne ment et ne dévie, +Et dont les mots sacrés répandent de l'encens. +L'homme injuste est celui qui fait des contre-sens. +Oui, la création tout entière, les choses, +Les êtres, les rapports, les éléments, les causes, +Rameaux dont le ciel clair perce le réseau noir, +L'arabesque des bois sur les cuivres du soir, +La bête, le rocher, l'épi d'or, l'aile peinte, +Tout cet ensemble obscur, végétation sainte, +Compose en se croisant ce chiffre énorme: DIEU. +L'éternel est écrit dans ce qui dure peu; +Toute l'immensité, sombre, bleue, étoilée, +Traverse l'humble fleur, du penseur contemplée; +On voit les champs, mais c'est de Dieu qu'on s'éblouit. +Le lys que tu comprends en toi s'épanouit; +Les roses que tu lis s'ajoutent à ton âme. +Les fleurs chastes, d'où sort une invisible flamme, +Sont les conseils que Dieu sème sur le chemin; +C'est l'âme qui les doit cueillir, et non la main. +Ainsi tu fais; aussi l'aube est sur ton front sombre; +Aussi tu deviens bon, juste et sage; et dans l'ombre +Tu reprends la candeur sublime du berceau.-- +Je répondis:--Hélas! tu te trompes, oiseau. +Ma chair, faite de cendre, à chaque instant succombe; +Mon âme ne sera blanche que dans la tombe; +Car l'homme, quoi qu'il fasse, est aveugle ou méchant. +Et je continuai la lecture du champ. + +Juillet 1833. + + + + +IX + + +Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans. +Ton regard dit: Matin, et ton front dit: Printemps. +Il semble que ta main porte un lys invisible. +Don Juan te voit passer et murmure: «Impossible!» +Sois belle. Sois bénie, enfant, dans ta beauté. +La nature s'égaye à toute ta clarté; +Tu fais une lueur sous les arbres; la guêpe +Touche ta joue en fleur de son aile de crêpe; +La mouche à tes yeux vole ainsi qu'à des flambeaux. +Ton souffle est un encens qui monte au ciel. Lesbos +Et les marins d'Hydra, s'ils te voyaient sans voiles, +Te prendraient pour l'Aurore aux cheveux pleins d'étoiles. +Les êtres de l'azur froncent leur pur sourcil, +Quand l'homme, spectre obscur du mal et de l'exil, +Ose approcher ton âme, aux rayons fiancée. +Sois belle. Tu te sens par l'ombre caressée, +Un ange vient baiser ton pied quand il est nu, +Et c'est ce qui te fait ton sourire ingénu. + +Février 1843. + + + + +X + +AMOUR + + +Amour! «Loi,» dit Jésus. «Mystère,» dit Platon. +Sait-on quel fil nous lie au firmament? Sait-on +Ce que les mains de Dieu dans l'immensité sèment? +Est-on maître d'aimer? pourquoi deux êtres s'aiment, +Demande à l'eau qui court, demande à l'air qui fuit, +Au moucheron qui vole à la flamme la nuit, +Au rayon d'or qui veut baiser la grappe mûre! +Demande à ce qui chante, appelle, attend, murmure! +Demande aux nids profonds qu'avril met en émoi +Le coeur éperdu crie: Est-ce que je sais, moi? +Cette femme a passé: je suis fou. C'est l'histoire. +Ses cheveux étaient blonds, sa prunelle était noire; +En plein midi, joyeuse, une fleur au corset, +Illumination du jour, elle passait; +Elle allait, la charmante, et riait, la superbe; +Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l'herbe; +Un oiseau bleu volait dans l'air, et me parla; +Et comment voulez-vous que j'échappe à cela? +Est-ce que je sais, moi? c'était au temps des roses; +Les arbres se disaient tout bas de douces choses; +Les ruisseaux l'ont voulu, les fleurs l'ont comploté. +J'aime!--O Rodin, Vouglans, Delancre! prévôté, +Bailliage, châtelet, grand'chambre, saint-office, +Demandez le secret de ce doux maléfice +Aux vents, au frais printemps chassant l'hiver hagard, +Au philtre qu'un regard boit dans l'autre regard, +Au sourire qui rêve, à la voix qui caresse, +A ce magicien, à cette charmeresse! +Demandez aux sentiers traîtres qui, dans les bois, +Vous font recommencer les mêmes pas cent fois, +A la branche de mai, cette Armide qui guette, +Et fait tourner sur nous en cercle sa baguette! +Demandez à la vie, à la nature, aux cieux, +Au vague enchantement des champs mystérieux! +Exorcisez le pré tentateur, l'antre, l'orme! +Faites, Cujas au poing, un bon procès en forme +Aux sources dont le coeur écoute les sanglots, +Au soupir éternel des forêts et des flots. +Dressez procès-verbal contre les pâquerettes +Qui laissent les bourdons froisser leurs collerettes; +Instrumentez; tonnez. Prouvez que deux amants +Livraient leur âme aux fleurs, aux bois, aux lacs dormants, +Et qu'ils ont fait un pacte avec la lune sombre, +Avec l'illusion, l'espérance aux yeux d'ombre, +Et l'extase chantant des hymnes inconnus, +Et qu'ils allaient tous deux, dès que brillait Vénus, +Sur l'herbe que la brise agite par bouffées, +Danser au bleu sabbat de ces nocturnes fées, +Éperdus, possédés d'un adorable ennui, +Elle n'étant plus elle et lui n'étant plus lui! +Quoi! nous sommes encore aux temps où la Tournelle, +Déclarant la magie impie et criminelle, +Lui dressait un bûcher par arrêt de la cour, +Et le dernier sorcier qu'on brûle, c'est l'Amour! + +Juillet 1843. + + + + +XI + + +Une terre au flanc maigre, âpre, avare, inclément +Où les vivants pensifs travaillent tristement, +Et qui donne à regret à cette race humaine +Un peu de pain pour tant de labeur et de peine; +Des hommes durs, éclos sur ces sillons ingrats; +Des cités d'où s'en vont, en se tordant les bras, +La charité, la paix, la foi, soeurs vénérables; +L'orgueil chez les puissants et chez les misérables; +La haine au coeur de tous; la mort, spectre sans yeux, +Frappant sur les meilleurs des coups mystérieux; +Sur tous les hauts sommets des brumes répandues; +Deux vierges, la justice et la pudeur, vendues; +Toutes les passions engendrant tous les maux; +Des forêts abritant des loups sous leurs rameaux; +Là le désert torride, ici les froids polaires; +Des océans émus de subites colères, +Pleins de mâts frissonnants qui sombrent dans la nuit; +Des continents couverts de fumée et de bruit, +Où, deux torches aux mains, rugit la guerre infâme, +Où toujours quelque part fume une ville en flamme, +Où se heurtent sanglants les peuples furieux;-- + +Et que tout cela fasse un astre dans les cieux! + +Octobre 1840. + + + + +XII + +EXPLICATION + + +La terre est au soleil ce que l'homme est à l'ange. +L'un est fait de splendeur; l'autre est pétri de fange. +Toute étoile est soleil; tout astre est paradis. +Autour des globes purs sont les mondes maudits; +Et dans l'ombre, où l'esprit voit mieux que la lunette, +Le soleil paradis traîne l'enfer planète. + +L'ange habitant de l'astre est faillible; et, séduit, +Il peut devenir l'homme habitant de la nuit. +Voilà ce que le vent m'a dit sur la montagne. + +Tout globe obscur gémit; toute terre est un bagne +Où la vie en pleurant, jusqu'au jour du réveil, +Vient écrouer l'esprit qui tombe du soleil. +Plus le globe est lointain, plus le bagne est terrible. +La mort est là, vannant les âmes dans un crible, +Qui juge, et, de la vie invisible témoin, +Rapporte l'ange à l'astre ou le jette plus loin. + +O globes sans rayons et presque sans aurores! +Énorme Jupiter fouetté de météores, +Mars qui semble de loin la bouche d'un volcan, +O nocturne Uranus! ô Saturne au carcan! +Châtiments inconnus! rédemptions! mystères! +Deuils! ô lunes encor plus mortes que les terres! +Ils souffrent; ils sont noirs; et qui sait ce qu'ils font? +L'ombre entend par moments leur cri rauque et profond, +Comme on entend, le soir, la plainte des cigales. +Mondes spectres, tirant des chaînes inégales, +Ils vont, blêmes, pareils au rêve qui s'enfuit. +Rougis confusément d'un reflet dans la nuit, +Implorant un messie, espérant des apôtres, +Seuls, séparés, les uns en arrière des autres, +Tristes, échevelés par des souffles hagards, +Jetant à la clarté de farouches regards, +Ceux-ci, vagues, roulant dans les profondeurs mornes, +Ceux-là, presque engloutis dans l'infini sans bornes, +Ténébreux, frissonnants, froids, glacés, pluvieux, +Autour du paradis ils tournent envieux; +Et, du soleil, parmi les brumes et les ombres, +On voit passer au loin toutes ces faces sombres. + +Novembre 1840. + + + + +XIII + +LA CHOUETTE + + +Une chouette était sur la porte clouée; +Larve de l'ombre au toit des hommes échouée. +La nature, qui mêle une âme aux rameaux verts, +Qui remplit tout, et vit, à des degrés divers, +Dans la bête sauvage et la bête de somme, +Toujours en dialogue avec l'esprit de l'homme, +Lui donne à déchiffrer les animaux, qui sont +Ses signes, alphabet formidable et profond; +Et, sombre, ayant pour mots l'oiseau, le ver, l'insecte, +Parle deux langues: l'une, admirable et correcte, +L'autre, obscur bégaîment. L'éléphant aux pieds lourds, +Le lion, ce grand front de l'antre, l'aigle, l'ours, +Le taureau, le cheval, le tigre au bond superbe, +Sont le langage altier et splendide, le verbe; +Et la chauve-souris, le crapaud, le putois, +Le crabe, le hibou, le porc, sont le patois. +Or, j'étais là, pensif, bienveillant, presque tendre, +Épelant ce squelette, et tâchant de comprendre +Ce qu'entre les trois clous où son spectre pendait, +Aux vivants, aux souffrants, au boeuf triste, au baudet, +Disait, hélas! la pauvre et sinistre chouette, +Du côté noir de l'être informe silhouette. + +Elle disait: + «Sur son front sombre +Comme la brume se répand! +Il remplit tout le fond de l'ombre. +Comme sa tête morte pend! +De ses yeux coulent ses pensées. +Ses pieds troués, ses mains percées + +Bleuissent à l'air glacial. +Oh! comme il saigne dans le gouffre! +Lui qui faisait le bien, il souffre +Comme moi qui faisais le mal. + +«Une lumière à son front tremble.» +Et la nuit dit au vent: «Soufflons +Sur cette flamme!» et, tous ensemble, +Les ténèbres, les aquilons, +La pluie et l'horreur, froides bouches, +Soufflent, hagards, hideux, farouches, +Et dans la tempête et le bruit +La clarté reparaît grandie...-- +Tu peux éteindre un incendie, +Mais pas une auréole, ô nuit! + +«Cette âme arriva sur la terre, +Qu'assombrit le soir incertain; +Elle entra dans l'obscur mystère +Que l'ombre appelle son destin; +Au mensonge, aux forfaits sans nombre, +A tout l'horrible essaim de l'ombre, +Elle livrait de saints combats; +Elle volait, et ses prunelles +Semblaient deux lueurs éternelles +Qui passaient dans la nuit d'en bas. + +«Elle allait parmi les ténèbres, +Poursuivant, chassant, dévorant +Les vices, ces taupes funèbres, +Le crime, ce phalène errant; +Arrachant de leurs trous la haine, +L'orgueil, la fraude qui se traîne, +L'âpre envie, aspic du chemin, +Les vers de terre et les vipères, +Que la nuit cache dans les pierres +Et le mal dans le coeur humain! + +«Elle cherchait ces infidèles, +L'Achab, le Nemrod, le Mathan, +Que, dans son temple et sous ses ailes, +Réchauffe le faux dieu Satan, +Les vendeurs cachés sous les porches, +Le brûleur allumant ses torches +Au même feu que l'encensoir; +Et, quand elle l'avait trouvée, +Toute la sinistre couvée +Se hérissait sous l'autel noir. + +«Elle allait, délivrant les hommes +De leurs ennemis ténébreux; +Les hommes, noirs comme nous sommes, +Prirent l'esprit luttant pour eux; +Puis ils clouèrent, les infâmes, +L'âme qui défendait leurs âmes, +L'être dont l'oeil jetait du jour; +Et leur foule, dans sa démence, +Railla cette chouette immense +De la lumière et de l'amour! + +«Race qui frappes et lapides, +Je te plains! hommes, je vous plains! +Hélas! je plains vos poings stupides, +D'affreux clous et de marteaux pleins! +Vous persécutez pêle-mêle +Le mal, le bien, la griffe et l'aile, +Chasseurs sans but, bourreaux sans yeux! +Vous clouez de vos mains mal sûres +Les hiboux au seuil des masures, +Et Christ sur la porte des cieux!» + +Mai 1843. + + + + +XIV + +A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT + + +Oh! vous aurez trop dit au pauvre petit ange + Qu'il est d'autres anges là-haut, +Que rien ne souffre au ciel, que jamais rien n'y change, + Qu'il est doux d'y rentrer bientôt; + +Que le ciel est un dôme aux merveilleux pilastres, + Une tente aux riches couleurs, +Un jardin bleu rempli de lys qui sont des astres, + Et d'étoiles qui sont des fleurs; + +Que c'est un lieu joyeux plus qu'on ne saurait dire, + Où toujours, se laissant charmer, +On a les chérubins pour jouer et pour rire, + Et le bon Dieu pour nous aimer; + +Qu'il est doux d'être un coeur qui brûle comme un cierge, + Et de vivre, en toute saison, +Près de l'enfant Jésus et de la sainte Vierge + Dans une si belle maison! + +Et puis vous n'aurez pas assez dit, pauvre mère, + A ce fils si frêle et si doux, +Que vous étiez à lui dans cette vie amère, + Mais aussi qu'il était à vous; + +Que, tant qu'on est petit, la mère sur nous veille, + Mais que plus tard on la défend; +Et qu'elle aura besoin, quand elle sera vieille, + D'un homme qui soit son enfant; + +Vous n'aurez point assez dit à cette jeune âme + Que Dieu veut qu'on reste ici-bas, +La femme guidant l'homme et l'homme aidant la femme, + Pour les douleurs et les combats; + +Si bien qu'un jour, ô deuil! irréparable perte! + Le doux être s'en est allé!...-- +Hélas! vous avez donc laissé la cage ouverte, + Que votre oiseau s'est envolé! + +Avril 1843. + + + + +XV + +ÉPITAPHE + + +Il vivait, il jouait, riante créature. +Que te sert d'avoir pris cet enfant, ô nature? +N'as-tu pas les oiseaux peints de mille couleurs, +Les astres, les grands bois, le ciel bleu, l'onde amère? +Que te sert d'avoir pris cet enfant à sa mère, +Et de l'avoir caché sous des touffes de fleurs? + +Pour cet enfant de plus tu n'es pas plus peuplée, +Tu n'es pas plus joyeuse, ô nature étoilée! +Et le coeur de la mère en proie à tant de soins, +Ce coeur où toute joie engendre une torture, +Cet abîme aussi grand que toi-même, ô nature, +Est vide et désolé pour cet enfant de moins! + +Mai 1843. + + + + +XVI + +LE MAITRE D'ÉTUDES + + +Ne le tourmentez pas, il souffre. Il est celui +Sur qui, jusqu'à ce jour, pas un rayon n'a lui; +Oh! ne confondez pas l'esclave avec le maître! +Et, quand vous le voyez dans vos rangs apparaître, +Humble et calme, et s'asseoir la tête dans ses mains, +Ayant peut-être en lui l'esprit des vieux Romains +Dont il vous dit les noms, dont il vous lit les livres, +Écoliers, frais enfants de joie et d'aurore ivres, +Ne le tourmentez pas! soyez doux, soyez bons. +Tous nous portons la vie et tous nous nous courbons +Mais, lui, c'est le flambeau qui la nuit se consomme; +L'ombre le tient captif, et ce pâle jeune homme, +Enfermé plus que vous, plus que vous enchaîné, +Votre frère, écoliers, et votre frère aîné, +Destin tronqué, matin noyé dans les ténèbres, +Ayant l'ennui sans fin devant ses yeux funèbres, +Indigent, chancelant, et cependant vainqueur, +Sans oiseaux dans son ciel, sans amours dans son coeur, +A l'heure du plein jour, attend que l'aube naisse. +Enfance, ayez pitié de la sombre jeunesse! + +Apprenez à connaître, enfants qu'attend l'effort, +Les inégalités des âmes et du sort; +Respectez-le deux fois, dans le deuil qui le mine, +Puisque de deux sommets, enfant, il vous domine, +Puisqu'il est le plus pauvre et qu'il est le plus grand. +Songez que, triste, en butte au souci dévorant, +A travers ses douleurs, ce fils de la chaumière +Vous verse la raison, le savoir, la lumière, +Et qu'il vous donne l'or, et qu'il n'a pas de pain. +Oh! dans la longue salle aux tables de sapin, +Enfants, faites silence à la lueur des lampes! +Voyez, la morne angoisse a fait blêmir ses tempes: +Songez qu'il saigne, hélas! sous ses pauvres habits. +L'herbe que mord la dent cruelle des brebis, +C'est lui; vous riez, vous, et vous lui rongez l'âme. +Songez qu'il agonise, amer, sans air, sans flamme; +Que sa colère dit: Plaignez-moi; que ses pleurs +Ne peuvent pas couler devant vos yeux railleurs! +Aux heures du travail votre ennui le dévore, +Aux heures du plaisir vous le rongez encore; +Sa pensée, arrachée et froissée, est à vous, +Et, pareille au papier qu'on distribue à tous, +Page blanche d'abord, devient lentement noire. +Vous feuilletez son coeur, vous videz sa mémoire; +Vos mains, jetant chacune un bruit, un trouble, un mot, +Et raturant l'idée en lui dès qu'elle éclôt, +Toutes en même temps dans son esprit écrivent. +Si des rêves, parfois, jusqu'à son front arrivent, +Vous répandez votre encre à flots sur cet azur; +Vos plumes, tas d'oiseaux hideux au vol obscur, +De leurs mille becs noirs lui fouillent la cervelle. +Le nuage d'ennui passe et se renouvelle. +Dormir, il ne le peut; penser, il ne le peut. +Chaque enfant est un fil dont son coeur sent le noeud. +Oui, s'il veut songer, fuir, oublier, franchir l'ombre, +Laisser voler son âme aux chimères sans nombre, +Ces écoliers joueurs, vifs, légers, doux, aimants, +Pèsent sur lui, de l'aube au soir, à tous moments, +Et le font retomber des voûtes immortelles; +Et tous ces papillons sont le plomb de ses ailes. +Saint et grave martyr changeant de chevalet, +Crucifié par vous, bourreaux charmants, il est +Votre souffre-douleurs et votre souffre-joies; +Ses nuits sont vos hochets et ses jours sont vos proies, +Il porte sur son front votre essaim orageux; +Il a toujours vos bruits, vos rires et vos jeux, +Tourbillonnant sur lui comme une âpre tempête. +Hélas! il est le deuil dont vous êtes la fête; +Hélas! il est le cri dont vous êtes le chant. + +Et, qui sait? sans rien dire, austère, et se cachant +De sa bonne action comme d'une mauvaise, +Ce pauvre être qui rêve accoudé sur sa chaise, +Mal nourri, mal vêtu, qu'un mendiant plaindrait, +Peut-être a des parents qu'il soutient en secret, +Et fait de ses labeurs, de sa faim, de ses veilles, +Des siècles dont sa voix vous traduit les merveilles, +Et de cette sueur qui coule sur sa chair, +Des rubans au printemps, un peu de feu l'hiver, +Pour quelque jeune soeur ou quelque vieille mère; +Changeant en goutte d'eau la sombre larme amère; +De sorte que, vivant à son ombre sans bruit, +Une colombe vient la boire dans la nuit! +Songez que pour cette oeuvre, enfants, il se dévoue, +Brûle ses yeux, meurtrit son coeur, tourne la roue, +Traîne la chaîne! hélas, pour lui, pour son destin, +Pour ses espoirs perdus à l'horizon lointain, +Pour ses voeux, pour son âme aux fers, pour sa prunelle, +Votre cage d'un jour est prison éternelle! +Songez que c'est sur lui que marchent tous vos pas! +Songez qu'il ne rit pas, songez qu'il ne vit pas! +L'avenir, cet avril plein de fleurs, vous convie; +Vous vous envolerez demain en pleine vie; +Vous sortirez de l'ombre, il restera. Pour lui, +Demain sera muet et sourd comme aujourd'hui; +Demain, même en juillet, sera toujours décembre, +Toujours l'étroit préau, toujours la pauvre chambre, +Toujours le ciel glacé, gris, blafard, pluvieux; +Et, quand vous serez grands, enfants, il sera vieux. +Et, si quelque heureux vent ne souffle et ne l'emporte, +Toujours il sera là, seul sous la sombre porte, +Gardant les beaux enfants sous ce mur redouté, +Ayant tout de leur peine et rien de leur gaîté. +Oh! que votre pensée aime, console, encense +Ce sublime forçat du bagne d'innocence! +Pesez ce qu'il prodigue avec ce qu'il reçoit. +Oh! qu'il se transfigure à vos yeux, et qu'il soit +Celui qui vous grandit, celui qui vous élève, +Qui donne à vos raisons les deux tranchants du glaive, +Art et science, afin qu'en marchant au tombeau, +Vous viviez pour le vrai, vous luttiez pour le beau! +Oh! qu'il vous soit sacré dans cette tâche auguste +De conduire à l'utile, au sage, au grand, au juste, +Vos âmes en tumulte à qui le ciel sourit! +Quand les coeurs sont troupeau, le berger est esprit. + +Et, pendant qu'il est là, triste, et que dans la classe +Un chuchotement vague endort son âme lasse, +Oh! des poëtes purs entr'ouverts sur vos bancs, +Qu'il sorte, dans le bruit confus des soirs tombants, +Qu'il sorte de Platon, qu'il sorte d'Euripide, +Et de Virgile, cygne errant du vers limpide, +Et d'Eschyle, lion du drame monstrueux, +Et d'Horace et d'Homère à demi dans les cieux, +Qu'il sorte, pour sa tête aux saints travaux baissée, +Pour l'humble défricheur de la jeune pensée, +Qu'il sorte, pour ce front qui se penche et se fend +Sur ce sillon humain qu'on appelle l'enfant, +De tous ces livres pleins de hautes harmonies, +La bénédiction sereine des génies! + +Juin 1842. + + + + +XVII + +CHOSE VUE +UN JOUR DE PRINTEMPS + + +Entendant des sanglots, je poussai cette porte. + +Les quatre enfants pleuraient et la mère était morte. +Tout dans ce lieu lugubre effrayait le regard. +Sur le grabat gisait le cadavre hagard; +C'était déjà la tombe et déjà le fantôme. +Pas de feu; le plafond laissait passer le chaume. + +Les quatre enfants songeaient comme quatre vieillards. +On voyait, comme une aube à travers des brouillards, +Aux lèvres de la morte un sinistre sourire; +Et l'aîné, qui n'avait que six ans, semblait dire: +«Regardez donc cette ombre où le sort nous a mis!» + +Un crime en cette chambre avait été commis. +Ce crime, le voici:--Sous le ciel qui rayonne, +Une femme est candide, intelligente, bonne; +Dieu, qui la suit d'en haut d'un regard attendri, +La fit pour être heureuse. Humble, elle a pour mari +Un ouvrier; tous deux, sans aigreur, sans envie, +Tirent d'un pas égal le licou de la vie. +Le choléra lui prend son mari; la voilà +Veuve avec la misère et quatre enfants qu'elle a. +Alors, elle se met au labeur comme un homme. +Elle est active, propre, attentive, économe; +Pas de drap à son lit, pas d'âtre à son foyer; +Elle ne se plaint pas, sert qui veut l'employer, +Ravaude de vieux bas, fait des nattes de paille, +Tricote, file, coud, passe les nuits, travaille +Pour nourrir ses enfants; elle est honnête enfin. +Un jour, on va chez elle, elle est morte de faim. + +Oui, les buissons étaient remplis de rouges-gorges, +Les lourds marteaux sonnaient dans la lueur des forges, +Les masques abondaient dans les bals, et partout +Les baisers soulevaient la dentelle du loup; +Tout vivait; les marchands comptaient de grosses sommes: +On entendait rouler les chars, rire les hommes; +Les wagons ébranlaient les plaines; le steamer +Secouait son panache au-dessus de la mer; +Et, dans cette rumeur de joie et de lumière, +Cette femme étant seule au fond de sa chaumière, +La faim, goule effarée aux hurlements plaintifs, +Maigre et féroce, était entrée à pas furtifs, +Sans bruit, et l'avait prise à la gorge, et tuée. + +La faim, c'est le regard de la prostituée, +C'est le bâton ferré du bandit, c'est la main +Du pâle enfant volant un pain sur le chemin, +C'est la fièvre du pauvre oublié, c'est le râle +Du grabat naufragé dans l'ombre sépulcrale. +O Dieu! la sève abonde, et, dans ses flancs troublés, +La terre est pleine d'herbe et de fruits et de blés, +Dès que l'arbre a fini, le sillon recommence; +Et, pendant que tout vit, ô Dieu, dans ta clémence, +Que la mouche connaît la feuille du sureau, +Pendant que l'étang donne à boire au passereau, +Pendant que le tombeau nourrit les vautours chauves, +Pendant que la nature, en ses profondeurs fauves, +Fait manger le chacal, l'once et le basilic. +L'homme expire!--Oh! la faim, c'est le crime public; +C'est l'immense assassin qui sort de nos ténèbres. + +Dieu! pourquoi l'orphelin, dans ses langes funèbres, +Dit-il: «J'ai faim!» L'enfant, n'est-ce pas un oiseau? +Pourquoi le nid a-t-il ce qui manque au berceau? + +Avril 1840. + + + + +XVIII + +INTÉRIEUR + + +La querelle irritée, amère, à l'oeil ardent, +Vipère dont la haine empoisonne la dent, +Siffle et trouble le toit d'une pauvre demeure. +Les mots heurtent les mots. L'enfant s'effraie et pleure. +La femme et le mari laissent l'enfant crier. + +--D'où viens-tu?--Qu'as-tu fait?--Oh! mauvais ouvrier! +Il vit dans la débauche et mourra sur la paille. +--Femme vaine et sans coeur qui jamais ne travaille! +--Tu sors du cabaret?--Quelque amant est venu? +--L'enfant pleure, l'enfant a faim, l'enfant est nu. +Pas de pain.--Elle a peur de salir ses mains blanches! +--Où cours-tu tous les jours?--Et toi, tous les dimanches? +--Va boire!--Va danser!--Il n'a ni feu ni lieu! +--Ta fille seulement ne sait pas prier Dieu! +--Et ta mère, bandit, c'est toi qui l'as tuée! +--Paix!--Silence, assassin!--Tais-toi, prostituée! + +Un beau soleil couchant, empourprant le taudis, +Embrasait la fenêtre et le plafond, tandis +Que ce couple hideux, que rend deux fois infâme +La misère du coeur et la laideur de l'âme, +Étalait son ulcère et ses difformités +Sans honte, et sans pudeur montrait ses nudités. +Et leur vitre, où pendait un vieux haillon de toile, +Était, grâce au soleil, une éclatante étoile +Qui, dans ce même instant, vive et pure lueur, +Éblouissait au loin quelque passant rêveur! + +Septembre 1841. + + + + +XIX + +BARAQUES DE LA FOIRE + + +Lion! j'étais pensif, ô bête prisonnière, +Devant la majesté de ta grave crinière; +Du plafond de ta cage elle faisait un dais. +Nous songions tous les deux, et tu me regardais. +Ton regard était beau, lion. Nous autres hommes, +Le peu que nous faisons et le rien que nous sommes, +Emplit notre pensée, et dans nos regards vains +Brillent nos plans chétifs que nous croyons divins, +Nos voeux, nos passions que notre orgueil encense, +Et notre petitesse, ivre de sa puissance; +Et, bouffis d'ignorance ou gonflés de venin, +Notre prunelle éclate et dit: Je suis ce nain! +Nous avons dans nos yeux notre moi misérable. +Mais la bête qui vit sous le chêne et l'érable, +Qui paît le thym, ou fuit dans les halliers profonds, +Qui dans les champs, où nous, hommes, nous étouffons, +Respire, solitaire, avec l'astre et la rose, +L'être sauvage, obscur et tranquille qui cause +Avec la roche énorme et les petites fleurs, +Qui, parmi les vallons et les sources en pleurs, +Plonge son mufle roux aux herbes non foulées, +La brute qui rugit sous les nuits constellées, +Qui rêve et dont les pas fauves et familiers +De l'antre formidable ébranlent les piliers, +Et qui se sent à peine en ces profondeurs sombres, +A sous son fier sourcil les monts, les vastes ombres, +Les étoiles, les prés, le lac serein, les cieux, +Et le mystère obscur des bois silencieux, +Et porte en son oeil calme, où l'infini commence, +Le regard éternel de la nature immense. + +Juin 1842. + + + + +XX + +INSOMNIE + + +Quand une lueur pâle à l'orient se lève, +Quand la porte du jour, vague et pareille au rêve, +Commence à s'entr'ouvrir et blanchit l'horizon, +Comme l'espoir blanchit le seuil d'une prison, +Se réveiller, c'est bien, et travailler, c'est juste. +Quand le matin à Dieu chante son hymne auguste, +Le travail, saint tribut dû par l'homme mortel, +Est la strophe sacrée au pied du sombre autel; +Le soc murmure un psaume; et c'est un chant sublime +Qui, dès l'aurore, au fond des forêts, sur l'abîme, +Au bruit de la cognée, au choc des avirons, +Sort des durs matelots et des noirs bûcherons. + +Mais, au milieu des nuits, s'éveiller! quel mystère! +Songer, sinistre et seul, quand tout dort sur la terre! +Quand pas un oeil vivant ne veille, pas un feu; +Quand les sept chevaux d'or du grand chariot bleu +Rentrent à l'écurie et descendent au pôle, +Se sentir dans son lit soudain toucher l'épaule +Par quelqu'un d'inconnu qui dit: Allons! c'est moi! +Travaillons!--La chair gronde et demande pourquoi. +--Je dors. Je suis très-las de la course dernière; +Ma paupière est encor du somme prisonnière; +Maître mystérieux, grâce! que me veux-tu? +Certes, il faut que tu sois un démon bien têtu +De venir m'éveiller toujours quand tout repose! +Aie un peu de raison. Il est encor nuit close; +Regarde, j'ouvre l'oeil puisque cela te plaît; +Pas la moindre lueur aux fentes du volet; +Va-t'en! je dors, j'ai chaud, je rêve à ma maîtresse. +Elle faisait flotter sur moi sa longue tresse, +D'où pleuvaient sur mon front des astres et des fleurs. +Va-t'en, tu reviendras demain, au jour, ailleurs. +Je te tourne le dos, je ne veux pas! décampe! +Ne pose pas ton doigt de braise sur ma tempe. +La biche illusion me mangeait dans le creux +De la main; tu l'as fait enfuir. J'étais heureux, +Je ronflais comme un boeuf; laisse-moi. C'est stupide. +Ciel! déjà ma pensée, inquiète et rapide, +Fil sans bout, se dévide et tourne à ton fuseau. +Tu m'apportes un vers, étrange et fauve oiseau +Que tu viens de saisir dans les pâles nuées. +Je n'en veux pas. Le vent, de ses tristes huées, +Emplit l'antre des cieux; les souffles, noirs dragons, +Passent en secouant ma porte sur ses gonds. +--Paix là! va-t'en, bourreau! quant au vers, je le lâche. +Je veux toute la nuit dormir comme un vieux lâche; +Voyons, ménage un peu ton pauvre compagnon. +Je suis las, je suis mort, laisse-moi dormir! + + --Non! +Est-ce que je dors, moi? dit l'idée implacable. +Penseur, subis ta loi; forçat, tire ton câble. +Quoi! cette bête a goût au vil foin du sommeil! +L'orient est pour moi toujours clair et vermeil. +Que m'importe le corps! qu'il marche, souffre et meure! +Horrible esclave, allons, travaille! c'est mon heure. + +Et l'ange étreint Jacob, et l'âme tient le corps; +Nul moyen de lutter; et tout revient alors, +Le drame commencé dont l'ébauche frissonne, +Ruy-Blas, Marion, Job, Sylva, son cor qui sonne, +Ou le roman pleurant avec des yeux humains, +Ou l'ode qui s'enfonce en deux profonds chemins, +Dans l'azur près d'Horace, et dans l'ombre avec Dante; +Il faut dans ces labeurs rentrer la tête ardente; +Dans ces grands horizons subitement rouverts, +Il faut de strophe en strophe, il faut de vers en vers, +S'en aller devant soi, pensif, ivre de l'ombre; +Il faut, rêveur nocturne en proie à l'esprit sombre, +Gravir le dur sentier de l'inspiration; +Poursuivre la lointaine et blanche vision, +Traverser, effaré, les clairières désertes, +Le champ plein de tombeaux, les eaux, les herbes vertes, +Et franchir la forêt, le torrent, le hallier, +Noir cheval galopant sous le noir cavalier. + +1843, nuit. + + + + +XXI + +ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE +A MADEMOISELLE LOUISE B. + + +La musique est dans tout. Un hymne sort du monde. +Rumeur de la galère aux flancs lavés par l'onde, +Bruits des villes, pitié de la soeur pour la soeur, +Passion des amants jeunes et beaux, douceur +Des vieux époux usés ensemble par la vie, +Fanfare de la plaine émaillée et ravie, +Mots échangés le soir sur les seuils fraternels, +Sombre tressaillement des chênes éternels, +Vous êtes l'harmonie et la musique même! +Vous êtes les soupirs qui font le chant suprême! +Pour notre âme, les jours, la vie et les saisons, +Les songes de nos coeurs, les plis des horizons, +L'aube et ses pleurs, le soir et ses grands incendies, +Flottent dans un réseau de vagues mélodies; +Une voix dans les champs nous parle, une autre voix +Dit à l'homme autre chose et chante dans les bois. +Par moment, un troupeau bêle, une cloche tinte. +Quand par l'ombre, la nuit, la colline est atteinte, +De toutes parts on voit danser et resplendir, +Dans le ciel étoilé du zénith au nadir, +Dans la voix des oiseaux, dans le cri des cigales, +Le groupe éblouissant des notes inégales. +Toujours avec notre âme un doux bruit s'accoupla; +La nature nous dit: Chante! et c'est pour cela +Qu'un statuaire ancien sculpta sur cette pierre +Un pâtre sur sa flûte abaissant sa paupière. + +Juin 1833. + + + + +XXII + + +La clarté du dehors ne distrait pas mon âme. +La plaine chante et rit comme une jeune femme; + Le nid palpite dans les houx; +Partout la gaîté luit dans les bouches ouvertes; +Mai, couché dans la mousse au fond des grottes vertes, + Fait aux amoureux les yeux doux. + +Dans les champs de luzerne et dans les champs de fèves, +Les vagues papillons errent pareils aux rêves; + Le blé vert sort des sillons bruns; +Et les abeilles d'or courent à la pervenche, +Au thym, au liseron, qui tend son urne blanche + A ces buveuses de parfums. + +La nue étale au ciel ses pourpres et ses cuivres; +Les arbres, tout gonflés de printemps, semblent ivres; + Les branches, dans leurs doux ébats, +Se jettent les oiseaux du bout de leurs raquettes; +Le bourdon galonné fait aux roses coquettes + Des propositions tout bas. + +Moi, je laisse voler les senteurs et les baumes, +Je laisse chuchoter les fleurs, ces doux fantômes, + Et l'aube dire: Vous vivrez! +Je regarde en moi-même, et, seul, oubliant l'heure, +L'oeil plein des visions de l'ombre intérieure, + Je songe aux morts, ces délivrés! + +Encore un peu de temps, encore, ô mer superbe, +Quelques reflux; j'aurai ma tombe aussi dans l'herbe, + Blanche au milieu du frais gazon, +A l'ombre de quelque arbre où le lierre s'attache; +On y lira:--Passant, cette pierre te cache + La ruine d'une prison. + +Ingouville, mai 1843. + + + + +XXIII + +LE REVENANT + + +Mères en deuil, vos cris là-haut sont entendus. +Dieu, qui tient dans sa main tous les oiseaux perdus, +Parfois au même nid rend la même colombe. +O mères! le berceau communique à la tombe. +L'éternité contient plus d'un divin secret. + +La mère dont je vais vous parler demeurait +A Blois; je l'ai connue en un temps plus prospère; +Et sa maison touchait à celle de mon père. +Elle avait tous les biens que Dieu donne ou permet. +On l'avait mariée à l'homme qu'elle aimait. +Elle eut un fils; ce fut une ineffable joie. + +Ce premier-né couchait dans un berceau de soie; +Sa mère l'allaitait; il faisait un doux bruit +A côté du chevet nuptial; et, la nuit, +La mère ouvrait son âme aux chimères sans nombre, +Pauvre mère, et ses yeux resplendissaient dans l'ombre, +Quand, sans souffle, sans voix, renonçant au sommeil, +Penchée, elle écoutait dormir l'enfant vermeil. +Dès l'aube, elle chantait, ravie et toute fière. + +Elle se renversait sur sa chaise en arrière, +Son fichu laissant voir son sein gonflé de lait, +Et souriait au faible enfant, et l'appelait +Ange, trésor, amour; et mille folles choses. +Oh! comme elle baisait ces beaux petits pieds roses! +Comme elle leur parlait! l'enfant, charmant et nu, +Riait, et, par ses mains sous les bras soutenu, +Joyeux, de ses genoux montait jusqu'à sa bouche. + +Tremblant comme le daim qu'une feuille effarouche, +Il grandit. Pour l'enfant, grandir, c'est chanceler. +Il se mit à marcher, il se mit à parler, +Il eut trois ans; doux âge, où déjà la parole, +Comme le jeune oiseau, bat de l'aile et s'envole. +Et la mère disait: «Mon fils!» et reprenait: +«Voyez comme il est grand! il apprend; il connaît +Ses lettres. C'est un diable! Il veut que je l'habille +En homme; il ne veut plus de ses robes de fille; +C'est déjà très-méchant, ces petits hommes-là! +C'est égal, il lit bien; il ira loin; il a +De l'esprit; je lui fais épeler l'Évangile.»-- +Et ses yeux adoraient cette tête fragile, +Et, femme heureuse, et mère au regard triomphant, +Elle sentait son coeur battre dans son enfant. + +Un jour,--nous avons tous de ces dates funèbres!-- +Le croup, monstre hideux, épervier des ténèbres, +Sur la blanche maison brusquement s'abattit, +Horrible, et, se ruant sur le pauvre petit, +Le saisit à la gorge; ô noire maladie! +De l'air par qui l'on vit sinistre perfidie! +Qui n'a vu se débattre, hélas! ces doux enfants +Qu'étreint le croup féroce en ses doigts étouffants! +Ils luttent; l'ombre emplit lentement leurs yeux d'ange. +Et de leur bouche froide il sort un râle étrange, +Et si mystérieux, qu'il semble qu'on entend, +Dans leur poitrine, où meurt le souffle haletant, +L'affreux coq du tombeau chanter son aube obscure. +Tel qu'un fruit qui du givre a senti la piqûre, +L'enfant mourut. La mort entra comme un voleur +Et le prit.--Une mère, un père, la douleur, +Le noir cercueil, le front qui se heurte aux murailles, +Les lugubres sanglots qui sortent des entrailles, +Oh! la parole expire où commence le cri; +Silence aux mots humains! + La mère au coeur meurtri, +Pendant qu'à ses côtés pleurait le père sombre, +Resta trois mois sinistre, immobile dans l'ombre, +L'oeil fixe, murmurant on ne sait quoi d'obscur, +Et regardant toujours le même angle du mur. +Elle ne mangeait pas; sa vie était sa fièvre; +Elle ne répondait à personne; sa lèvre +Tremblait; on l'entendait, avec un morne effroi, +Qui disait à voix basse à quelqu'un:--Rends-le-moi! +Et le médecin dit au père:--Il faut distraire +Ce coeur triste, et donner à l'enfant mort un frère.-- +Le temps passa; les jours, les semaines, les mois. + +Elle se sentit mère une seconde fois. + +Devant le berceau froid de son ange éphémère, +Se rappelant l'accent dont il disait:--Ma mère,-- +Elle songeait, muette, assise sur son lit. +Le jour où, tout à coup, dans son flanc tressaillit +L'être inconnu promis à notre aube mortelle, +Elle pâlit.--Quel est cet étranger? dit-elle. +Puis elle cria, sombre et tombant à genoux: +--Non, non, je ne veux pas! non! tu serais jaloux! +O mon doux endormi, toi que la terre glace, +Tu dirais: «On m'oublie; un autre a pris ma place; +Ma mère l'aime, et rit; elle le trouve beau, +Elle l'embrasse, et, moi, je suis dans mon tombeau!» +Non, non!-- + + Ainsi pleurait cette douleur profonde. + +Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde, +Et le père joyeux cria:--C'est un garçon. +Mais le père était seul joyeux dans la maison; +La mère restait morne, et la pâle accouchée, +Sur l'ancien souvenir tout entière penchée, +Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin; +Elle se laissa faire et lui donna le sein; +Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée, +Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme envolée, +Hélas! et songeant moins aux langes qu'au linceul, +Elle disait:--Cet ange en son sépulcre est seul! + +--O doux miracle! ô mère au bonheur revenue!-- +Elle entendit, avec une voix bien connue, +Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras, +Et tout bas murmurer:--C'est moi. Ne le dis pas. + +Août 1843. + + + + +XXIV + +AUX ARBRES + + +Arbres de la forêt, vous connaissez mon âme! +Au gré des envieux la foule loue et blâme; +Vous me connaissez, vous!--vous m'avez vu souvent, +Seul dans vos profondeurs, regardant et rêvant. +Vous le savez, la pierre où court un scarabée, +Une humble goutte d'eau de fleur en fleur tombée. +Un nuage, un oiseau, m'occupent tout un jour. +La contemplation m'emplit le coeur d'amour. +Vous m'avez vu cent fois, dans la vallée obscure, +Avec ces mots que dit l'esprit à la nature, +Questionner tout bas vos rameaux palpitants, +Et du même regard poursuivre en même temps, +Pensif, le front baissé, l'oeil dans l'herbe profonde, +L'étude d'un atome et l'étude du monde. +Attentif à vos bruits qui parlent tous un peu, +Arbres, vous m'avez vu fuir l'homme et chercher Dieu! +Feuilles qui tressaillez à la pointe des branches, +Nids dont le vent au loin sème les plumes blanches, +Clairières, vallons verts, déserts sombres et doux, +Vous savez que je suis calme et pur comme vous. +Comme au ciel vos parfums, mon culte à Dieu s'élance, +Et je suis plein d'oubli comme vous de silence! +La haine sur mon nom répand en vain son fiel; +Toujours,--je vous atteste, ô bois aimés du ciel!-- +J'ai chassé loin de moi toute pensée amère, +Et mon coeur est encor tel que le fit ma mère! + +Arbres de ces grands bois qui frissonnez toujours, +Je vous aime, et vous, lierre au seuil des antres sourds, +Ravins où l'on entend filtrer les sources vives, +Buissons que les oiseaux pillent, joyeux convives! +Quand je suis parmi vous, arbres de ces grands bois, +Dans tout ce qui m'entoure et me cache à la fois, +Dans votre solitude où je rentre en moi-même, +Je sens quelqu'un de grand qui m'écoute et qui m'aime! + +Aussi, taillis sacrés où Dieu même apparaît, +Arbres religieux, chênes, mousses, forêt, +Forêt! c'est dans votre ombre et dans votre mystère, +C'est sous votre branchage auguste et solitaire, +Que je veux abriter mon sépulcre ignoré, +Et que je veux dormir quand je m'endormirai. + + + + +Juin 1843. + +XXV + + +L'enfant, voyant l'aïeule à filer occupée, +Veut faire une quenouille à sa grande poupée. +L'aïeule s'assoupit un peu; c'est le moment. +L'enfant vient par derrière et tire doucement +Un brin de la quenouille où le fuseau tournoie, +Puis s'enfuit triomphante, emportant avec joie +La belle laine d'or que le safran jaunit, +Autant qu'en pourrait prendre un oiseau pour son nid. + +Cauteretz, août 1843. + + + + +XXVI + +JOIES DU SOIR + + +Le soleil, dans les monts où sa clarté s'étale, +Ajuste à son arc d'or sa flèche horizontale; +Les hauts taillis sont pleins de biches et de faons; +Là rit dans les rochers, veinés comme des marbres, +Une chaumière heureuse; en haut, un bouquet d'arbres. + Au-dessous, un bouquet d'enfants. + +C'est l'instant de songer aux choses redoutables. +On entend les buveurs danser autour des tables; +Tandis que, gais, joyeux, heurtant les escabeaux, +Ils mêlent aux refrains leurs amours peu farouches, +Les lettres des chansons qui sortent de leurs bouches +Vont écrire autour d'eux leurs noms sur leurs tombeaux. + +Mourir! demandons-nous, à toute heure, en nous-même: +--Comment passerons-nous le passage suprême?-- +Finir avec grandeur est un illustre effort. +Le moment est lugubre et l'âme est accablée; +Quel pas que la sortie!--Oh! l'affreuse vallée + Que l'embuscade de la mort! + +Quel frisson dans les os de l'agonisant blême! +Autour de lui tout marche et vit, tout rit, tout aime; +La fleur luit, l'oiseau chante en son palais d'été, +Tandis que le mourant en qui décroît la flamme, +Frémit sous ce grand ciel, précipice de l'âme, +Abîme effrayant d'ombre et de tranquillité! + +Souvent, me rappelant le front étrange et pâle +De tous ceux que j'ai vus à cette heure fatale, +Êtres qui ne sont plus, frères, amis, parents, +Aux instants où l'esprit à rêver se hasarde, +Souvent je me suis dit: Qu'est-ce donc qu'il regarde + Cet oeil effaré des mourants? + +Que voit-il?...--O terreur! de ténébreuses routes, +Un chaos composé de spectres et de doutes, +La terre vision, le ver réalité, +Un jour oblique et noir qui, troublant l'âme errante, +Mêle au dernier rayon de la vie expirante +Ta première lueur, sinistre éternité! + +On croit sentir dans l'ombre une horrible piqûre. +Tout ce qu'on fit s'en va comme une fête obscure, +Et tout ce qui riait devient peine ou remord. +Quel moment, même, hélas! pour l'âme la plus haute, +Quand le vrai tout à coup paraît, quand la vie ôte + Son masque, et dit: «Je suis la mort!» + +Ah! si tu fais trembler même un coeur sans reproche, +Sépulcre! le méchant avec horreur t'approche. +Ton seuil profond lui semble une rougeur de feu; +Sur ton vide pour lui quand ta pierre se lève, +Il s'y penche; il y voit, ainsi que dans un rêve, +La face vague et sombre et l'oeil fixe de Dieu. + +Biarritz, juillet 1843. + + + + +XXVII + + +J'aime l'araignée et j'aime l'ortie, + Parce qu'on les hait; +Et que rien n'exauce et que tout châtie + Leur morne souhait; + +Parce qu'elles sont maudites, chétives, + Noirs êtres rampants; +Parce qu'elles sont les tristes captives + De leur guet-apens; + +Parce qu'elles sont prises dans leur oeuvre; + O sort! fatals noeuds! +Parce que l'ortie est une couleuvre, + L'araignée un gueux; + +Parce qu'elles ont l'ombre des abîmes, + Parce qu'on les fuit, +Parce qu'elles sont toutes deux victimes + De la sombre nuit. + +Passants, faites grâce à la plante obscure, + Au pauvre animal. +Plaignez la laideur, plaignez la piqûre, + Oh! plaignez le mal! + +Il n'est rien qui n'ait sa mélancolie; + Tout veut un baiser. +Dans leur fauve horreur, pour peu qu'on oublie + De les écraser, + +Pour peu qu'on leur jette un oeil moins superbe, + Tout bas, loin du jour, +La vilaine bête et la mauvaise herbe + Murmurent: Amour! + +Juillet 1842. + + + + +XXVIII + +LE POËTE + + +Shakspeare songe; loin du Versailles éclatant, +Des buis taillés, des ifs peignés, où l'on entend +Gémir la tragédie éplorée et prolixe, +Il contemple la foule avec son regard fixe, +Et toute la forêt frissonne devant lui. +Pâle, il marche, au dedans de lui-même ébloui; +Il va, farouche, fauve, et, comme une crinière, +Secouant sur sa tête un haillon de lumière. +Son crâne transparent est plein d'âmes, de corps, +De rêves, dont on voit la lueur du dehors; +Le monde tout entier passe à travers son crible; +Il tient toute la vie en son poignet terrible; +Il fait sortir de l'homme un sanglot surhumain, +Dans ce génie étrange où l'on perd son chemin, +Comme dans une mer, notre esprit parfois sombre; +Nous sentons, frémissants, dans son théâtre sombre, +Passer sur nous le vent de sa bouche soufflant, +Et ses doigts nous ouvrir et nous fouiller le flanc. +Jamais il ne recule; il est géant, il dompte +Richard-Trois, léopard, Caliban, mastodonte; +L'idéal est le vin que verse ce Bacchus. +Les sujets monstrueux qu'il a pris et vaincus +Râlent autour de lui, splendides ou difformes; +Il étreint Lear, Brutus, Hamlet, êtres énormes, +Capulet, Montaigu, César, et, tour à tour, +Les stryges dans le bois, le spectre sur la tour; +Et, même après Eschyle, effarant Melpomène, +Sinistre, ayant aux mains des lambeaux d'âme humaine, +De la chair d'Othello, des restes de Macbeth, +Dans son oeuvre, du drame effrayant alphabet, +Il se repose; ainsi le noir lion des jongles +S'endort dans l'antre immense avec du sang aux ongles. + +Paris, avril 1835. + + + + +XXIX + +LA NATURE + + +La terre est de granit, les ruisseaux sont de marbre; +C'est l'hiver; nous avons bien froid. Veux-tu, bon arbre, +Être dans mon foyer la bûche de Noël? +--Bois, je viens de la terre, et, feu, je monte au ciel. +Frappe, bon bûcheron. Père, aïeul, homme, femme, +Chauffez au feu vos mains, chauffez à Dieu votre âme. +Aimez, vivez.--Veux-tu, bon arbre, être timon +De charrue?--Oui, je veux creuser le noir limon, +Et tirer l'épi d'or de la terre profonde. +Quand le soc a passé, la plaine devient blonde, +La paix aux doux yeux sort du sillon entr'ouvert, +Et l'aube en pleurs sourit.--Veux-tu, bel arbre vert, +Arbre du hallier sombre où le chevreuil s'échappe, +De la maison de l'homme être le pilier?--Frappe. +Je puis porter les toits, ayant porté les nids. +Ta demeure est sacrée, homme, et je la bénis; +Là, dans l'ombre et l'amour, pensif, tu te recueilles; +Et le bruit des enfants ressemble au bruit des feuilles. +--Veux-tu, dis-moi, bon arbre, être mât de vaisseau? +--Frappe, bon charpentier. Je veux bien être oiseau. +Le navire est pour moi, dans l'immense mystère, +Ce qu'est pour vous la tombe; il m'arrache à la terre, +Et, frissonnant, m'emporte à travers l'infini. +J'irai voir ces grands cieux d'où l'hiver est banni, +Et dont plus d'un essaim me parle en son passage. +Pas plus que le tombeau n'épouvante le sage, +Le profond Océan, d'obscurité vêtu, +Ne m'épouvante point: oui, frappe.--Arbre, veux-tu +Être gibet?--Silence, homme! va-t'en, cognée! +J'appartiens à la vie, à la vie indignée! +Va-t'en, bourreau! va-t'en, juge! fuyez, démons! +Je suis l'arbre des bois, je suis l'arbre des monts; +Je porte les fruits mûrs, j'abrite les pervenches; +Laissez-moi ma racine et laissez-moi mes branches! +Arrière! homme, tuez, ouvriers du trépas, +Soyez sanglants, mauvais, durs; mais ne venez pas, +Ne venez pas, traînant des cordes et des chaînes, +Vous chercher un complice au milieu des grands chênes! +Ne faites pas servir à vos crimes, vivants, +L'arbre mystérieux à qui parlent les vents! +Vos lois portent la nuit sur leurs ailes funèbres. +Je suis fils du soleil, soyez fils des ténèbres. +Allez-vous-en! laissez l'arbre dans ses déserts. +A vos plaisirs, aux jeux, aux festins, aux concerts, +Accouplez l'échafaud et le supplice; faites. +Soit. Vivez et tuez. Tuez, entre deux fêtes, +Le malheureux, chargé de fautes et de maux; +Moi, je ne mêle pas de spectre à mes rameaux! + +Janvier 1843. + + + + +XXX + +MAGNITUDO PARVI + + +I + +Le jour mourait; j'étais près des mers, sur la grève. +Je tenais par la main ma fille, enfant qui rêve, + Jeune esprit qui se tait! +La terre, s'inclinant comme un vaisseau qui sombre, +En tournant dans l'espace allait plongeant dans l'ombre; + La pâle nuit montait. + +La pâle nuit levait son front dans les nuées; +Les choses s'effaçaient, blêmes, diminuées, + Sans forme et sans couleur; +Quand il monte de l'ombre, il tombe de la cendre; +On sentait à la fois la tristesse descendre + Et monter la douleur. + +Ceux dont les yeux pensifs contemplent la nature +Voyaient l'urne d'en haut, vague rondeur obscure, + Se pencher dans les cieux, +Et verser sur les monts, sur les campagnes blondes, +Et sur les flots confus pleins de rumeurs profondes, + Le soir silencieux! + +Les nuages rampaient le long des promontoires; +Mon âme, où se mêlaient ces ombres et ces gloires, + Sentait confusément +De tout cet océan, de toute cette terre, +Sortir sous l'oeil de Dieu je ne sais quoi d'austère, + D'auguste et de charmant! + +J'avais à mes côtés ma fille bien-aimée. +La nuit se répandait ainsi qu'une fumée. + Rêveur, ô Jéhovah, +Je regardais en moi, les paupières baissées, +Cette ombre qui se fait aussi dans nos pensées + Quant ton soleil s'en va! + +Soudain l'enfant bénie, ange au regard de femme, +Dont je tenais la main et qui tenait mon âme, + Me parla, douce voix! +Et, me montrant l'eau sombre et la rive âpre et brune, +Et deux points lumineux qui tremblaient sur la dune: + --Père, dit-elle, vois! + +Vois donc, là-bas, où l'ombre aux flancs des coteaux rampe, +Ces feux jumeaux briller comme une double lampe + Qui remuerait au vent! +Quels sont ces deux foyers qu'au loin la brume voile? +--L'un est un feu de pâtre et l'autre est une étoile; + Deux mondes, mon enfant! + +II + + Deux mondes!--l'un est dans l'espace, + Dans les ténèbres de l'azur, + Dans l'étendue où tout s'efface. + Radieux gouffre! abîme obscur! + Enfant, comme deux hirondelles, + Oh, si tous deux, âmes fidèles, + Nous pouvions fuir à tire-d'ailes. + Et plonger dans cette épaisseur + D'où la création découle, + Où flotte, vit, meurt, brille et roule + L'astre imperceptible à la foule, + Incommensurable au penseur; + +Si nous pouvions franchir ces solitudes mornes; +Si nous pouvions passer les bleus septentrions, +Si nous pouvions atteindre au fond des cieux sans bornes +Jusqu'à ce qu'à la fin, éperdus, nous voyions, +Comme un navire en mer croît, monte et semble éclore, +Cette petite étoile, atome de phosphore, +Devenir par degrés un monstre de rayons; + + S'il nous était donné de faire + Ce voyage démesuré, + Et de voler, de sphère en sphère, + A ce grand soleil ignoré; + Si, par un archange qui l'aime, + L'homme aveugle, frémissant, blême, + Dans les profondeurs du problème, + Vivant, pouvait être introduit; + Si nous pouvions fuir notre centre, + Et, forçant l'ombre où Dieu seul entre, + Aller voir de près dans leur antre + Ces énormités de la nuit; + +Ce qui t'apparaîtrait te ferait trembler, ange! +Rien, pas de vision, pas de songe insensé, +Qui ne fût dépassé par ce spectacle étrange, +Monde informe, et d'un tel mystère composé, +Que son rayon fondrait nos chairs, cire vivante, +Et qu'il ne resterait de nous dans l'épouvante +Qu'un regard ébloui sous un front hérissé! + + O contemplation splendide! + Oh! de pôles, d'axes, de feux, + De la matière et du fluide, + Balancement prodigieux! + D'aimant qui lutte, d'air qui vibre, + De force esclave et d'éther libre, + Vaste et magnifique équilibre! + Monde rêve! idéal réel! + Lueurs! tonnerres! jets de soufre! + Mystère qui chante et qui souffre! + Formule nouvelle du gouffre! + Mot nouveau du noir livre ciel! + +Tu verrais!--un soleil, autour de lui des mondes, +Centres eux-mêmes, ayant des lunes autour d'eux; +Là, des fourmillements de sphères vagabondes; +Là, des globes jumeaux qui tournent deux à deux; +Au milieu, cette étoile, effrayante, agrandie; +D'un coin de l'infini formidable incendie, +Rayonnement sublime ou flamboiement hideux! + + Regardons, puisque nous y sommes! + Figure-toi! figure-toi! + Plus rien des choses que tu nommes! + Un autre monde! une autre loi! + La terre a fui dans l'étendue; + Derrière nous elle est perdue! + Jour nouveau! nuit inattendue! + D'autres groupes d'astres au ciel! + Une nature qu'on ignore, + Qui, s'ils voyaient sa fauve aurore, + Ferait accourir Pythagore + Et reculer Ézéchiel! + +Ce qu'on prend pour un mont est une hydre; ces arbres +Sont des bêtes; ces rocs hurlent avec fureur; +Le feu chante; le sang coule aux veines des marbres. +Ce monde est-il le vrai? le nôtre est-il l'erreur? +O possibles qui sont pour nous les impossibles! +Réverbérations des chimères visibles! +Le baiser de la vie ici nous fait horreur. + + Et, si nous pouvions voir les hommes + Les ébauches, les embryons, + Qui sont là ce qu'ailleurs nous sommes, + Comme, eux et nous, nous frémirions + Rencontre inexprimable et sombre! + Nous nous regarderions dans l'ombre + De monstre à monstre, fils du nombre + Et du temps qui s'évanouit; + Et, si nos langages funèbres + Pouvaient échanger leurs algèbres, + Nous dirions: «Qu'êtes-vous, ténèbres?» + Ils diraient: «D'où venez-vous, nuit?» + + · + +Sont-ils aussi des coeurs, des cerveaux, des entrailles? +Cherchent-ils comme nous le mot jamais trouvé? +Ont-ils des Spinosa qui frappent aux murailles, +Des Lucrèce niant tout ce qu'on a rêvé, +Qui, du noir infini feuilletant les registres, +Ont écrit: Rien, au bas de ses pages sinistres; +Et, penchés sur l'abîme, ont dit: «L'oeil est crevé!» + + Tous ces êtres, comme nous-même, + S'en vont en pâles tourbillons; + La création mêle et sème + Leur cendre à de nouveaux sillons; + Un vient, un autre le remplace, + Et passe sans laisser de trace; + Le souffle les crée et les chasse; + Le gouffre en proie aux quatre vents, + Comme la mer aux vastes lames, + Mêle éternellement ses flammes + A ce sombre écroulement d'âmes, + De fantômes et de vivants! + +L'abîme semble fou sous l'ouragan de l'être. +Quelle tempête autour de l'astre radieux! +Tout ne doit que surgir, flotter et disparaître, +Jusqu'à ce que la nuit ferme à son tour ses yeux; +Car, un jour, il faudra que l'étoile aussi tombe, +L'étoile voit neiger les âmes dans la tombe, +L'âme verra neiger les astres dans les cieux! + + · + + Par instant, dans le vague espace, + Regarde, enfant! tu vas la voir! + Une brusque planète passe; + C'est d'abord au loin un point noir; + Plus prompte que la trombe folle, + Elle vient, court, approche, vole; + A peine a lui son auréole, + Que déjà, remplissant le ciel, + Sa rondeur farouche commence + A cacher le gouffre en démence, + Et semble ton couvercle immense, + O puits du vertige éternel! + +C'est elle! éclair! voilà sa livide surface +Avec tous les frissons de ses océans verts! +Elle apparaît, s'en va, décroît, pâlit, s'efface, +Et rentre, atome obscur, aux cieux d'ombre couverts, +Et tout s'évanouit, vaste aspect, bruit sublime...-- +Quel est ce projectile inouï de l'abîme? +O boulets monstrueux qui sont des univers! + + Dans un éloignement nocturne, + Roule avec un râle effrayant + Quelque épouvantable Saturne + Tournant son anneau flamboyant; + La braise en pleut comme d'un crible; + Jean de Patmos, l'esprit terrible, + Vit en songe cet astre horrible + Et tomba presque évanoui: + Car, rêvant sa noire épopée, + Il crut, d'éclairs enveloppée, + Voir fuir une roue, échappée + Au sombre char d'Adonaï! + +Et, par instants encor,--tout va-t-il se dissoudre?-- +Parmi ces mondes, fauve, accourant à grand bruit, +Une comète aux crins de flamme, aux yeux de foudre, +Surgit, et les regarde, et, blême, approche et luit; +Puis s'évade en hurlant, pâle et surnaturelle, +Traînant sa chevelure éparse derrière elle, +Comme une Canidie affreuse qui s'enfuit. + + Quelques-uns de ces globes meurent; + Dans le semoun et le mistral + Leurs mers sanglotent, leurs flots pleurent; + Leur flanc crache un brasier central. + Sphères par la neige engourdies, + Ils ont d'étranges maladies, + Pestes, déluges, incendies, + Tremblements profonds et fréquents; + Leur propre abîme les consume; + Leur haleine flamboie et fume; + On entend de loin dans leur brume + La toux lugubre des volcans. + + · + +Ils sont! ils vont! ceux-ci brillants, ceux-là difformes, +Tous portant des vivants et des créations! +Ils jettent dans l'azur des cônes d'ombre énormes, +Ténèbres qui des cieux traversent les rayons, +Où le regard, ainsi que des flambeaux farouches +L'un après l'autre éteints par d'invisibles bouches, +Voit plonger tour à tour les constellations! + + Quel Zorobabel formidable, + Quel Dédale vertigineux, + Cieux! a bâti dans l'insondable + Tout ce noir chaos lumineux? + Soleils, astres aux larges queues, + Gouffres! ô millions de lieues! + Sombres architectures bleues! + Quel bras a fait, créé, produit + Ces tours d'or que nuls yeux ne comptent, + Ces firmaments qui se confrontent, + Ces Babels d'étoiles qui montent + Dans ces Babylones de nuit? + +Qui, dans l'ombre vivante et l'aube sépulcrale, +Qui, dans l'horreur fatale et dans l'amour profond, +A tordu ta splendide et sinistre spirale, +Ciel, où les univers se font et se défont? +Un double précipice à la fois les réclame. +«Immensité!» dit l'être. «Éternité!» dit l'âme. +A jamais! le sans fin roule dans le sans fond. + + · + + L'inconnu, celui dont maint sage + Dans la brume obscure a douté, + L'immobile et muet visage, + Le voile de l'éternité, + A, pour montrer son ombre au crime, + Sa flamme au juste magnanime, + Jeté pêle-mêle à l'abîme + Tous ses masques, noirs ou vermeils; + Dans les éthers inaccessibles, + Ils flottent, cachés ou visibles; + Et ce sont ces masques terribles + Que nous appelons les soleils! + +Et les peuples ont vu passer dans les ténèbres +Ces spectres de la nuit que nul ne pénétra; +Et flamines, santons, brahmanes, mages, guèbres, +Ont crié: Jupiter! Allah! Vishnou! Mithra! +Un jour, dans les lieux bas, sur les hauteurs suprêmes, +Tous ces masques hagards s'effaceront d'eux-mêmes; +Alors, la face immense et calme apparaîtra! + +III + + Enfant! l'autre de ces deux mondes, + C'est le coeur d'un homme!--parfois, + Comme une perle au fond des ondes, + Dieu cache une âme au fond des bois. + + Dieu cache un homme sous les chênes; + Et le sacre en d'austères lieux + Avec le silence des plaines, + L'ombre des monts, l'azur des cieux! + + O ma fille, avec son mystère + Le soir envahit pas à pas + L'esprit d'un prêtre involontaire, + Près de ce feu qui luit là-bas! + + Cet homme, dans quelque ruine, + Avec la ronce et le lézard, + Vit sous la brume et la bruine, + Fruit tombé de l'arbre hasard! + + Il est devenu presque fauve; + Son bâton est son seul appui. + En le voyant, l'homme se sauve; + La bête seule vient à lui. + + Il est l'être crépusculaire. + On a peur de l'apercevoir; + Pâtre tant que le jour l'éclaire, + Fantôme dès que vient le soir. + + La faneuse dans la clairière + Le voit quand il fait, par moment, + Comme une ombre hors de sa bière, + Un pas hors de l'isolement. + + Son vêtement dans ces décombres, + C'est un sac de cendre et de deuil, + Linceul troué par les clous sombres + De la misère, ce cercueil. + + Le pommier lui jette ses pommes; + Il vit dans l'ombre enseveli; + C'est un pauvre homme loin des hommes, + C'est un habitant de l'oubli; + + C'est un indigent sous la bure, + Un vieux front de la pauvreté, + Un haillon dans une masure, + Un esprit dans l'immensité! + + · + + Dans la nature transparente, + C'est l'oeil des regards ingénus, + Un penseur à l'âme ignorante, + Un grave marcheur aux pieds nus! + + Oui, c'est un coeur, une prunelle, + C'est un souffrant, c'est un songeur, + Sur qui la lueur éternelle + Fait trembler sa vague rougeur. + + Il est là, l'âme aux cieux ravie, + Et près d'un branchage enflammé. + Pense, lui-même par la vie + Tison à demi consumé. + + Il est calme en cette ombre épaisse; + Il aura bien toujours un peu + D'herbe pour que son bétail paisse, + De bois pour attiser son feu. + + Nos luttes, nos chocs, nos désastres, + Il les ignore; il ne veut rien + Que, la nuit, le regard des astres, + Le jour, le regard de son chien. + + Son troupeau gît sur l'herbe unie; + Il est là, lui, pasteur, ami, + Seul éveillé, comme un génie + A côté d'un peuple endormi. + + Ses brebis, d'un rien remuées, + Ouvrant l'oeil près du feu qui luit, + Aperçoivent sous les nuées + Sa forme droite dans la nuit; + + Et, bouc qui bêle, agneau qui danse, + Dorment dans les bois hasardeux + Sous ce grand spectre Providence + Qu'ils sentent debout auprès d'eux. + + · + + Le pâtre songe, solitaire, + Pauvre et nu, mangeant son pain bis; + Il ne connaît rien de la terre + Que ce que broute la brebis. + + Pourtant, il sait que l'homme souffre; + Mais il sonde l'éther profond. + Toute solitude est un gouffre, + Toute solitude est un mont. + + Dès qu'il est debout sur ce faîte, + Le ciel reprend cet étranger; + La Judée avait le prophète, + La Chaldée avait le berger. + + Ils tâtaient le ciel l'un de l'autre; + Et, plus tard, sous le feu divin, + Du prophète naquit l'apôtre, + Du pâtre naquit le devin. + + La foule raillait leur démence; + Et l'homme dut, aux jours passés, + A ces ignorants la science, + La sagesse à ces insensés. + + La nuit voyait, témoin austère, + Se rencontrer sur les hauteurs, + Face à face dans le mystère, + Les prophètes et les pasteurs. + + --Où marchez-vous, tremblants prophètes? + --Où courez-vous, pâtres troublés? + Ainsi parlaient ces sombres têtes, + Et l'ombre leur criait: Allez! + + Aujourd'hui, l'on ne sait plus même + Qui monta le plus de degrés + Des Zoroastres au front blême + Ou des Abrahams effarés. + + Et, quand nos yeux, qui les admirent, + Veulent mesurer leur chemin, + Et savoir quels sont ceux qui mirent + Le plus de jour dans l'oeil humain, + + Du noir passé perçant les voiles, + Notre esprit flotte sans repos + Entre tous ces compteurs d'étoiles + Et tous ces compteurs de troupeaux. + + Dans nos temps, où l'aube enfin dore + Les bords du terrestre ravin, + Le rêve humain s'approche encore + Plus près de l'idéal divin. + + · + + L'homme que la brume enveloppe, + Dans le ciel que Jésus ouvrit, + Comme à travers un télescope + Regarde à travers son esprit. + + L'âme humaine, après le Calvaire, + A plus d'ampleur et de rayon; + Le grossissement de ce verre + Grandit encor la vision. + + La solitude vénérable + Mène aujourd'hui l'homme sacré + Plus avant dans l'impénétrable, + Plus loin dans le démesuré. + + Oui, si dans l'homme, que le nombre + Et le temps trompent tour à tour, + La foule dégorge de l'ombre, + La solitude fait le jour. + + Le désert au ciel nous convie. + O seuil de l'azur! l'homme seul, + Vivant qui voit hors de la vie, + Lève d'avance son linceul. + + Il parle aux voix que Dieu fit taire, + Mêlant sur son front pastoral + Aux lueurs troubles de la terre + Le serein rayon sépulcral. + + Dans le désert, l'esprit qui pense + Subit par degrés sous les cieux + La dilatation immense + De l'infini mystérieux. + + Il plonge au fond. Calme, il savoure + Le réel, le vrai, l'élément. + Toute la grandeur qui l'entoure + Le pénètre confusément. + + Sans qu'il s'en doute, il va, se dompte, + Marche, et, grandissant en raison, + Croît comme l'herbe aux champs, et monte + Comme l'aurore à l'horizon. + + Il voit, il adore, il s'effare; + Il entend le clairon du ciel, + Et l'universelle fanfare + Dans le silence universel. + + Avec ses fleurs au pur calice, + Avec sa mer pleine de deuil, + Qui donne un baiser de complice + A l'âpre bouche de l'écueil, + + Avec sa plaine, vaste bible, + Son mont noir, son brouillard fuyant, + Regards du visage, invisible, + Syllabes du mot flamboyant; + + Avec sa paix, avec son trouble, + Son bois voilé, son rocher nu, + Avec son écho qui redouble + Toutes les voix de l'inconnu, + + La solitude éclaire, enflamme, + Attire l'homme aux grands aimants, + Et lentement compose une âme + De tous les éblouissements! + + L'homme en son sein palpite et vibre, + Ouvrant son aile, ouvrant ses yeux, + Étrange oiseau d'autant plus libre + Que le mystère le tient mieux. + + Il sent croître en lui, d'heure en heure, + L'humble foi, l'amour recueilli, + Et la mémoire antérieure + Qui le remplit d'un vaste oubli. + + Il a des soifs inassouvies; + Dans son passé vertigineux, + Il sent revivre d'autres vies; + De son âme il compte les noeuds. + + Il cherche au fond des sombres dômes + Sous quelles formes il a lui; + Il entend ses propres fantômes + Qui lui parlent derrière lui. + + Il sent que l'humaine aventure + N'est rien qu'une apparition; + Il se dit:--Chaque créature + Est toute la création.-- + + Il se dit:--Mourir, c'est connaître; + Nous cherchons l'issue à tâtons. + J'étais, je suis, et je dois être. + L'ombre est une échelle. Montons.-- + + Il se dit:--Le vrai, c'est le centre, + Le reste est apparence ou bruit. + Cherchons le lion, et non l'antre; + Allons où l'oeil fixe reluit.-- + + Il sent plus que l'homme en lui naître; + Il sent, jusque dans ses sommeils, + Lueur à lueur, dans son être, + L'infiltration des soleils. + + Ils cessent d'être son problème; + Un astre est un voile. Il veut mieux; + Il reçoit de leur rayon même + Le regard qui va plus loin qu'eux. + + · + + Pendant que, nous, hommes des villes, + Nous croyons prendre un vaste essor + Lorsqu'entre en nos prunelles viles + Le spectre d'une étoile d'or; + + Que, savants dont la vue est basse, + Nous nous ruons et nous brûlons + Dans le premier astre qui passe, + Comme aux lampes les papillons, + + Et qu'oubliant le nécessaire, + Nous contentant de l'incomplet, + Croyant éclairés, ô misère! + Ceux qu'éclaire le feu follet, + + Prenant pour l'être et pour l'essence + Les fantômes du ciel profond, + Voulant nous faire une science + Avec des formes qui s'en vont, + + Ne comprenant, pour nous distraire + De la terre, où l'homme est damné, + Qu'un autre monde, sombre frère + De notre globe infortuné, + + Comme l'oiseau né dans la cage, + Qui, s'il fuit, n'a qu'un vol étroit, + Ne sait pas trouver le bocage, + Et va d'un toit à l'autre toit; + + Chercheurs que le néant captive, + Qui, dans l'ombre, avons en passant, + La curiosité chétive + Du ciron pour le ver luisant, + + Poussière admirant la poussière, + Nous poursuivons obstinément, + Grains de cendre, un grain de lumière + En fuite dans le firmament! + + Pendant que notre âme humble et lasse + S'arrête au seuil du ciel béni, + Et va becqueter dans l'espace + Une miette de l'infini, + + Lui, ce berger, ce passant frêle, + Ce pauvre gardeur de bétail + Que la cathédrale éternelle + Abrite sous son noir portail, + + Cet homme qui ne sait pas lire, + Cet hôte des arbres mouvants, + Qui ne connaît pas d'autre lyre + Que les grands bois et les grands vents, + + Lui, dont l'âme semble étouffée, + Il s'envole, et, touchant le but, + Boit avec la coupe d'Orphée + A la source où Moïse but! + + Lui, ce pâtre, en sa Thébaïde, + Cet ignorant, cet indigent, + Sans docteur, sans maître, sans guide, + Fouillant, scrutant, interrogeant + + De sa roche où la paix séjourne, + Les cieux noirs, les bleus horizons, + Double ornière où sans cesse tourne + La roue énorme des saisons; + + Seul, quand mai vide sa corbeille, + Quand octobre emplit son panier; + Seul, quand l'hiver à notre oreille + Vient siffler, gronder, et nier; + + Quand sur notre terre, où se joue + Le blanc flocon flottant sans bruit, + La mort, spectre vierge, secoue, + Ses ailes pâles dans la nuit; + + Quand, nous glaçant jusqu'aux vertèbres, + Nous jetant la neige en rêvant, + Ce sombre cygne des ténèbres + Laisse tomber sa plume au vent; + + Quand la mer tourmente la barque; + Quand la plaine est là, ressemblant + A la morte dont un drap marque + L'obscur profil sinistre et blanc; + + Seul sur cet âpre monticule, + A l'heure où, sous le ciel dormant, + Les Méduses du crépuscule + Montrent leur face vaguement; + + Seul la nuit, quand dorment ses chèvres, + Quand la terre et l'immensité + Se referment comme deux lèvres + Après que le psaume est chanté; + + Seul, quand renaît le jour sonore, + À l'heure où sur le mont lointain + Flamboie et frissonne l'aurore, + Crête rouge du coq matin; + + Seul, toujours seul, l'été, l'automne; + Front sans remords et sans effroi + À qui le nuage qui tonne + Dit tout bas: Ce n'est pas pour toi! + + Oubliant dans ces grandes choses + Les trous de ses pauvres habits, + Comparant la douceur des roses + À la douceur de la brebis, + + Sondant l'être, la loi fatale; + L'amour, la mort, la fleur, le fruit; + Voyant l'auréole idéale + Sortir de toute cette nuit, + + Il sent, faisant passer le monde + Par sa pensée à chaque instant, + Dans cette obscurité profonde + Son oeil devenir éclatant; + + Et, dépassant la créature, + Montant toujours, toujours accru, + Il regarde tant la nature, + Que la nature a disparu! + + Car, des effets allant aux causes, + L'oeil perce et franchit le miroir, + Enfant; et contempler les choses, + C'est finir par ne plus les voir. + + La matière tombe détruite + Devant l'esprit aux yeux de lynx; + Voir, c'est rejeter; la poursuite + De l'énigme est l'oubli du sphynx. + + Il ne voit plus le ver qui rampe, + La feuille morte émue au vent, + Le pré, la source où l'oiseau trempe + Son petit pied rose en buvant; + + Ni l'araignée, hydre étoilée, + Au centre du mal se tenant, + Ni l'abeille, lumière ailée, + Ni la fleur, parfum rayonnant; + + Ni l'arbre où sur l'écorce dure + L'amant grave un chiffre d'un jour, + Que les ans font croître à mesure + Qu'ils font décroître son amour. + + Il ne voit plus la vigne mûre, + La ville, large toit fumant, + Ni la campagne, ce murmure, + Ni la mer, ce rugissement; + + Ni l'aube dorant les prairies, + Ni le couchant aux longs rayons, + Ni tous ces tas de pierreries + Qu'on nomme constellations, + + Que l'éther de son ombre couvre, + Et qu'entrevoit notre oeil terni + Quand la nuit curieuse entr'ouvre + Le sombre écrin de l'infini; + + Il ne voit plus Saturne pâle, + Mars écarlate, Arcturus bleu, + Sirius, couronne d'opale, + Aldebaran, turban de feu; + + Ni les mondes, esquifs sans voiles, + Ni, dans le grand ciel sans milieu, + Toute cette cendre d'étoiles; + Il voit l'astre unique; il voit Dieu! + + · + + Il le regarde, il le contemple; + Vision que rien n'interrompt! + Il devient tombe, il devient temple; + Le mystère flambe à son front. + + Oeil serein dans l'ombre ondoyante, + Il a conquis, il a compris, + Il aime; il est l'âme voyante + Parmi nos ténébreux esprits. + + Il marche, heureux et plein d'aurore, + De plain-pied avec l'élément; + Il croit, il accepte. Il ignore + Le doute, notre escarpement; + + Le doute, qu'entourent les vides, + Bord que nul ne peut enjamber, + Où nous nous arrêtons stupides, + Disant: Avancer, c'est tomber! + + Le doute, roche où nos pensées + Errent loin du pré qui fleurit, + Où vont et viennent, dispersées, + Toutes ces chèvres de l'esprit! + + Quand Hobbes dit: «Quelle est la base?» + Quand Locke dit: «Quelle est la loi?» + Que font à sa splendide extase + Ces dialogues de l'effroi? + + Qu'importe à cet anachorète + De la caverne Vérité, + L'homme qui dans l'homme s'arrête, + La nuit qui croit à sa clarté? + + Que lui fait la philosophie, + Calcul, algèbre, orgueil puni, + Que sur les cimes pétrifie + L'effarement de l'infini! + + Lueurs que couvre la fumée! + Sciences disant: Que sait-on? + Qui, de l'aveugle Ptolémée, + Montent au myope Newton! + + Que lui font les choses bornées, + Grands, petits, couronnes, carcans? + L'ombre qui sort des cheminées + Vaut l'ombre qui sort des volcans. + + Que lui font la larve et la cendre, + Et, dans les tourbillons mouvants, + Toutes les formes que peut prendre + L'obscur nuage des vivants? + + Que lui fait l'assurance triste + Des créatures dans leurs nuits? + La terre s'écriant: J'existe! + Le soleil répliquant: Je suis! + + Quand le spectre, dans le mystère, + S'affirme à l'apparition, + Qu'importe à cet oeil solitaire + Qui s'éblouit du seul rayon? + + Que lui fait l'astre, autel et prêtre + De sa propre religion, + Qui dit: Rien hors de moi!--quand l'être + Se nomme Gouffre et Légion! + + Que lui font, sur son sacré faîte, + Les démentis audacieux + Que donne aux soleils la comète, + Cette hérésiarque des cieux? + + Que lui fait le temps, cette brume? + L'espace, cette illusion? + Que lui fait l'éternelle écume + De l'océan Création? + + Il boit, hors de l'inabordable, + Du surhumain, du sidéral, + Les délices du formidable, + L'âpre ivresse de l'idéal; + + Son être, dont rien ne surnage, + S'engloutit dans le gouffre bleu; + Il fait ce sublime naufrage; + Et, murmurant sans cesse:--Dieu,-- + + Parmi les feuillages farouches, + Il songe, l'âme et l'oeil là-haut, + À l'imbécillité des bouches + Qui prononcent un autre mot! + + · + + Il le voit, ce soleil unique, + Fécondant, travaillant, créant, + Par le rayon qu'il communique + Égalant l'atome au géant, + + Semant de feux, de souffles, d'ondes, + Les tourbillons d'obscurité, + Emplissant d'étincelles mondes + L'épouvantable immensité, + + Remuant, dans l'ombre et les brumes, + De sombres forces dans les cieux + Qui font comme des bruits d'enclumes + Sous des marteaux mystérieux, + + Doux pour le nid du rouge-gorge, + Terrible aux satans qu'il détruit; + Et, comme aux lueurs d'une forge, + Un mur s'éclaire dans la nuit, + + On distingue en l'ombre où nous sommes, + On reconnaît dans ce bas lieu, + À sa clarté parmi les hommes, + L'âme qui réverbère Dieu! + + Et ce pâtre devient auguste; + Jusqu'à l'auréole monté, + Étant le sage, il est le juste; + O ma fille, cette clarté + + Soeur du grand flambeau des génies, + Faite de tous les rayons purs + Et de toutes les harmonies + Qui flottent dans tous les azurs, + + Plus belle dans une chaumière, + Éclairant hier par demain, + Cette éblouissante lumière, + Cette blancheur du coeur humain + + S'appelle en ce monde, où l'honnête + Et le vrai des vents est battu, + Innocence avant la tempête, + Après la tempête vertu! + + · + +Voilà donc ce que fait la solitude à l'homme; +Elle lui montre Dieu, le dévoile et le nomme; + Sacre l'obscurité, +Pénètre de splendeur le pâtre qui s'y plonge, +Et, dans les profondeurs de son immense songe, + T'allume, ô vérité! + +Elle emplit l'ignorant de la science énorme; +Ce que le cèdre voit, ce que devine l'orme, + Ce que le chêne sent, +Dieu, l'être, l'infini, l'éternité, l'abîme, +Dans l'ombre elle le mêle à la candeur sublime + D'un pâtre frémissant. + +L'homme n'est qu'une lampe, elle en fait une étoile. +Et ce pâtre devient, sous son haillon de toile, + Un mage; et, par moments, +Aux fleurs, parfums du temple, aux arbres, noirs pilastres, +Apparaît couronné d'une tiare d'astres, + Vêtu de flamboiements! + +Il ne se doute pas de cette grandeur sombre: +Assis près de son feu que la broussaille encombre, + Devant l'être béant, +Humble, il pense; et, chétif, sans orgueil, sans envie, +Il se courbe, et sent mieux, près du gouffre de vie, + Son gouffre de néant. + +Quand il sort de son rêve, il revoit la nature. +Il parle à la nuée, errant à l'aventure, + Dans l'azur émigrant; +Il dit: «Que ton encens est chaste, ô clématite!» +Il dit au doux oiseau: «Que ton aile est petite, + Mais que ton vol est grand!» + +Le soir, quand il voit l'homme aller vers les villages, +Glaneuses, bûcherons qui traînent des feuillages, + Et les pauvres chevaux +Que le laboureur bat et fouette avec colère, +Sans songer que le vent va le rendre à son frère + Le marin sur les flots; + +Quand il voit les forçats passer, portant leur charge, +Les soldats, les pêcheurs pris par la nuit au large, + Et hâtant leur retour, +Il leur envoie à tous, du haut du mont nocturne, +La bénédiction qu'il a puisée à l'urne + De l'insondable amour! + +Et, tandis qu'il est là, vivant sur sa colline, +Content, se prosternant dans tout ce qui s'incline, + Doux rêveur bienfaisant, +Emplissant le vallon, le champ, le toit de mousse, +Et l'herbe et le rocher de la majesté douce + De son coeur innocent, + +S'il passe par hasard, près de sa paix féconde, +Un de ces grands esprits en butte aux flots du monde + Révolté devant eux, +Qui craignent à la fois, sur ces vagues funèbres, +La terre de granit et le ciel de ténèbres, + L'homme ingrat, Dieu douteux; + +Peut-être, à son insu, que ce pasteur paisible, +Et dont l'obscurité rend la lueur visible, + Homme heureux sans effort, +Entrevu par cette âme en proie au choc de l'onde, +Va lui jeter soudain quelque clarté profonde + Qui lui montre le port! + +Ainsi ce feu peut-être, aux flancs du rocher sombre, +Là-bas est aperçu par quelque nef qui sombre + Entre le ciel et l'eau; +Humble, il la guide au loin de son reflet rougeâtre, +Et du même rayon dont il réchauffe un pâtre, + Il sauve un grand vaisseau! + +IV + +Et je repris, montrant à l'enfant adorée +L'obscur feu du pasteur et l'étoile sacrée: + +De ces deux feux, perçant le soir qui s'assombrit +L'un révèle un soleil, l'autre annonce un esprit, + C'est l'infini que notre oeil sonde; +Mesurons tout à Dieu, qui seul crée et conçoit! +C'est l'astre qui le prouve et l'esprit qui le voit; + Une âme est plus grande qu'un monde. + +Enfant, ce feu de pâtre à une âme mêlé, +Et cet astre, splendeur du plafond constellé + Que l'éclair et la foudre gardent, +Ces deux phares du gouffre où l'être flotte et fuit, +Ces deux clartés du deuil, ces deux yeux de la nuit, + Dans l'immensité se regardent. + +Ils se connaissent; l'astre envoie au feu des bois +Toute l'énormité de l'abîme à la fois, + Les baisers de l'azur superbe, +Et l'éblouissement des visions d'Endor; +Et le doux feu de pâtre envoie à l'astre d'or + Le frémissement du brin d'herbe. + +Le feu de pâtre dit:--La mère pleure, hélas! +L'enfant a froid, le père a faim, l'aïeul est las; + Tout est noir; la montée est rude; +Le pas tremble, éclairé par un tremblant flambeau; +L'homme au berceau chancelle et trébuche au tombeau. + L'étoile répond: Certitude! + +De chacun d'eux s'envole un rayon fraternel, +L'un plein d'humanité, l'autre rempli de ciel; + Dieu les prend, et joint leur lumière, +Et sa main, sous qui l'âme, aigle de flamme, éclôt, +Fait du rayon d'en bas et du rayon d'en haut + Les deux ailes de la prière. + +Ingouville, août 1839. + + + + +FIN DU TOME PREMIER. + + + + +TABLE + +TABLE +DU TOME PREMIER +1830-1843. + + Pages. + +PRÉFACE 1 +Un jour, je vis debout au bord des flots mouvants 5 + +LIVRE PREMIER. + +AURORE + + I À MA FILLE 9 + II Le poëte s'en va dans les champs 13 + III MES DEUX FILLES 15 + IV Le firmament est plein de la vaste clarté 17 + V A ANDRÉ CHÉNIER 21 + VI LA VIE AUX CHAMPS 23 + VII RÉPONSE À UN ACTE D'ACCUSATION 29 + VIII SUITE 39 + IX Le poëme éploré se lamente 45 + X A MADAME D. G. DE G. 49 + XI LISE 51 + XII VERE NOVO 55 + XIII A PROPOS D'HORACE 57 + XIV A GRANVILLE, EN 1836 67 + XV LA COCCINELLE. 73 + XVI VERS 1820 75 + XVII A M. FROMENT MEURICE 77 + XVIII LES OISEAUX 81 + XIX VIEILLE CHANSON DU JEUNE TEMPS 85 + XX A UN POÈTE AVEUGLE 89 + XXI Elle était déchaussée, elle était décoiffée 91 + XXII LA FÊTE CHEZ THÉRÈSE 93 + XXIII L'ENFANCE 99 + XXIV Heureux l'homme occupé de l'éternel destin 101 + XXV UNITÉ 103 + XXVI QUELQUES MOTS À UN AUTRE 105 + XXVII Oui, je suis le rêveur 113 +XXVIII Il faut que le poëte, épris d'ombre et d'azur 117 + XXIX HALTE EN MARCHANT 119 + +LIVRE DEUXIÈME. + +L'AME EN FLEUR. + + I PREMIER MAI 125 + II Mes vers fuiraient, doux et frêles 127 + III LE ROUET D'OMPHALE 129 + IV CHANSON 131 + V HIER AU SOIR 133 + VI LETTRE 135 + VII Nous allions au verger cueillir des bigarreaux 139 + VIII Tu peux, comme il te plaît, me faire jeune ou vieux 141 + IX EN ÉCOUTANT LES OISEAUX 143 + X Mon bras pressait sa taille 145 + XI Les femmes sont sur la terre 147 + XII ÉGLOGUE 149 + XIII Viens! 151 + XIV BILLET DU MATIN 153 + XV PAROLES DANS L'OMBRE 155 + XVI L'hirondelle au printemps cherche les vieilles tours 157 + XVII SOUS LES ARBRES 159 +XVIII Je sais bien qu'il est d'usage 161 + XIX N'ENVIONS RIEN 165 + XX IL FAIT FROID 169 + XXI Il lui disait 173 + XXII Aimons toujours! 175 + XXIII APRÈS L'HIVER 179 + XXIV Que le sort, quel qu'il soit 183 + XXV Je respire où tu palpites 185 + XXVI CRÉPUSCULE 189 + XXVII LA NICHÉE SOUS LE PORTAIL 191 +XXVIII UN SOIR QUE JE REGARDAIS LE CIEL 195 + +LIVRE TROISIÈME. + +LES LUTTES ET LES RÊVES. + + I ÉCRIT SUR UN EXEMPLAIRE DE LA DIVINA COMMEDIA 201 + II MELANCHOLIA 203 + III SATURNE 217 + IV ÉCRIT AU BAS D'UN CRUCIFIX 225 + V QUIA PULVIS ES 227 + VI LA SOURCE 229 + VII LA STATUE 231 + VIII Je lisais 235 + IX Jeune fille, la grâce emplit tes dix-sept ans 239 + X AMOUR 241 + XI ? 245 + XII EXPLICATION 247 + XIII LA CHOUETTE 251 + XIV A LA MÈRE DE L'ENFANT MORT 257 + XV ÉPITAPHE 261 + XVI LE MAÎTRE D'ÉTUDES 263 + XVII CHOSE VUE UN JOUR DE PRINTEMPS 269 + XVIII INTÉRIEUR 273 + XIX BARAQUES DE LA FOIRE 275 + XX INSOMNIE 277 + XXI ÉCRIT SUR LA PLINTHE D'UN BAS-RELIEF ANTIQUE 281 + XXII La clarté du dehors ne distrait pas mon âme 283 + XXIII LE REVENANT 287 + XXIV AUX ARBRES 293 + XXV L'enfant voyant l'aïeule à filer occupée 297 + XXVI JOIES DU SOIR 299 + XXVII J'aime l'araignée 303 +XXVIII LE POÈTE 305 + XXIX LA NATURE 307 + XXX MAGNITUDO PARVI 311 + + + + + + + + +End of Project Gutenberg's Les contemplations, v 1-2, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LES CONTEMPLATIONS, V 1-2 *** + +***** This file should be named 29843-8.txt or 29843-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/8/4/29843/ + +Produced by Adrian Mastronardi, Rénald Lévesque and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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