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+The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mademoiselle de la Seiglière
+ Comédie en quatre actes, en prose
+
+Author: Jules Sandeau
+
+Release Date: August 9, 2009 [EBook #29651]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE ***
+
+
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+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
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+MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE
+
+COMÉDIE
+
+EN QUATRE ACTES, EN PROSE
+
+PAR JULES SANDEAU
+De l'Académie française
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1892
+
+Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.
+
+Représentée pour la première fois, à la COMÉDIE-FRANÇAISE,
+le 4 novembre 1851
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE MARQUIS DE LA SEIGLIÈRE MM. SANSON.
+DESTOURNELLES, avocat REGNIER.
+RAOUL DE VAUBERT DELAUNAY.
+BERNARD MAILLART.
+JASMIN, valet de chambre du marquis MATHIEN.
+LA BARONNE DE VAUBERT Mmes NATHALIE.
+HÉLÈNE, fille du marquis de la Seiglière Mme BROHAN.
+
+==La scène se passe en 1817, au château de la Seiglière, dans le Poitou.==
+
+Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les
+personnages sont inscrits en tête de chaque scène dans l'ordre qu'ils
+occupent: le premier inscrit au nº. 1, tient la première place à
+gauche.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE
+
+DE
+
+LA SEIGLIÈRE
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+==Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au
+fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à
+droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à
+gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au
+fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi:
+derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin
+d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.--À gauche, au
+premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même
+plan, un petit guéridon.==
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+JASMIN, UN JEUNE HOMME.
+
+==(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations
+d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)==
+
+JASMIN.
+
+Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est
+à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure.
+
+LE JEUNE HOMME, =s'asseyant à droite.=
+
+C'est bien, j'attendrai.
+
+JASMIN.
+
+Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+C'est pour affaire.
+
+JASMIN.
+
+Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La
+Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son
+déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de
+l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre
+département de la Vienne.
+
+LE JEUNE HOMME, =qui n'a pas écouté.=
+
+Hein!... vous dites?...
+
+JASMIN.
+
+Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous
+trouve ici, il me chassera.
+
+LE JEUNE HOMME, =se levant.=[1]
+
+C'est différent!... J'attendrai dans le parc.
+
+JASMIN, =à part.=
+
+C'est bien heureux! =(Haut.)= Monsieur veut-il que je le conduise du côté
+de l'étang?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+C'est inutile, je sais le chemin.
+
+JASMIN, =étonné.=
+
+Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis?
+
+LE JEUNE HOMME, =après une courte réflexion.=
+
+Aucun. Je repasserai dans une heure.
+
+=(Il sort par le fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+JASMIN, =seul.=
+
+Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis
+partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à
+l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'œil vif, le teint frais et
+l'air plus gaillard encore que d'habitude...
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, =appuyée au bras de son père.=
+
+LE MARQUIS. =(Ils entrent par la porte de droite.)=
+
+Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de
+Vaubert n'est pas arrivée?
+
+JASMIN.
+
+Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!...
+Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux
+châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse
+de ce jour?
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bah! bah!... =(Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.[2])= Je
+ne me suis jamais si bien porté.--Jasmin!
+
+JASMIN.
+
+Monsieur le marquis?
+
+LE MARQUIS.
+
+La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au
+carrefour de Chambly?
+
+JASMIN.
+
+Oui, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Toute la nuit?
+
+JASMIN.
+
+Toute la nuit.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! que dit-il?
+
+JASMIN.
+
+Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos...
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier?
+
+JASMIN.
+
+Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son
+fort dans le buisson des Cormiers.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bravo! nous le tenons!
+
+JASMIN.
+
+Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le
+marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros?
+
+JASMIN.
+
+Très-gros.
+
+LE MARQUIS.
+
+Est-il bas jointé?
+
+JASMIN.
+
+Il n'en dit rien.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est
+par le pied, aura de mes nouvelles.--(=Il se lève. Hélène est redescendue
+en scène.=)[3] Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et
+son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour
+de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les
+simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la
+science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup.
+
+JASMIN, =à part.=
+
+Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... =(Haut.)=
+
+Monsieur le marquis?
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce?
+
+JASMIN.
+
+Il est venu pour monsieur le marquis une visite...
+
+LE MARQUIS.
+
+Une visite, à cette heure!
+
+JASMIN.
+
+Un étranger qui a refusé de donner son nom.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il le garde.--Tu l'as congédié, c'est bien fait.
+
+JASMIN.
+
+Pardon, monsieur le marquis, il a insisté...
+
+LE MARQUIS.
+
+Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux.
+
+JASMIN.
+
+C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire.
+
+LE MARQUIS.
+
+Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait.
+
+JASMIN.
+
+Pardon, monsieur le marquis, mais il est là...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles
+d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès
+que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner.
+
+JASMIN =à part, en s'en allant.=
+
+J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra.
+
+==(Il sort par le fond.)==
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LE MARQUIS, HÉLÈNE.
+
+==(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près
+de la fenêtre ouverte.)==
+
+HÉLÈNE.
+
+Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux
+chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père!
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, la journée s'annonce bien. =(Se frottant les mains.)= Jamais, je
+crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux
+qui le nient sont des ingrats.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que j'aime à vous entendre parler ainsi!
+
+LE MARQUIS.
+
+Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à
+courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et
+dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta
+jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et
+m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que vous êtes bon!
+
+LE MARQUIS.
+
+Et toi, n'es-tu pas heureuse?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que
+tout me sourit quand je vous vois sourire.
+
+LE MARQUIS.
+
+Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre,
+celle que nous menions là-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne.
+
+HÉLÈNE.
+
+Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le
+souvenir m'en est doux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Grand merci!
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte
+mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi
+une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer?
+j'ai pleuré.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un
+triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères,
+et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse
+consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je
+serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon
+dévouement, je n'hésitai pas, je partis...[4] =(Allant à la fenêtre à
+droite.)=--Et la baronne qui n'arrive pas!--Oh! c'est elle qui s'amusait
+en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg.
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était
+pleine d'entrain et de gaieté.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on
+trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse
+vite.
+
+HÉLÈNE.
+
+Le bonheur vit de peu.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement
+nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?...
+
+HÉLÈNE.
+
+Vingt-quatre ans.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai
+passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves
+que ce n'est pas suffisant.
+
+HÉLÈNE.
+
+Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son
+fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le
+joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là, ton père serait
+mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût
+tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que
+Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il
+espérait, à force de victoires...
+
+HÉLÈNE, =souriant.=
+
+Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles
+pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un
+jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une
+étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le
+faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit
+Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par
+dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La
+Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que
+je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la
+France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous
+permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères!
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon
+ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui
+devons-nous pas!
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi!
+
+HÉLÈNE.
+
+Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de
+cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de
+larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue:
+Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi?
+
+HÉLÈNE.
+
+La République avait confisqué tous vos biens.
+
+LE MARQUIS.
+
+Jamais je ne lui en ai reconnu le droit.
+
+HÉLÈNE.
+
+Cependant...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le
+reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux,
+des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé
+d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa
+Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré
+qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât
+un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas
+content là-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat;
+je suis quitte envers sa mémoire.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! mon père, vous ne le pensez pas.
+
+LE MARQUIS.
+
+Si fait, pardieu! je le pense.
+
+HÉLÈNE.
+
+Si vous saviez le mal que vous me faites!...
+
+LE MARQUIS.
+
+À toi, mon enfant?
+
+JASMIN, =annonçant du fond.=[5]
+
+Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert.
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien,
+maintenant!--Qu'ils entrent.--Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense
+plus, et embrasse-moi. =(Il la presse sur son cœur.)=
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE.
+
+==(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)==
+
+LE MARQUIS.
+
+Bonjour, bonjour, Baronne.
+
+LA BARONNE.[6]
+
+Bonjour, bonjour, heureux père.
+
+RAOUL, =à Hélène.=
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE, =lui tendant la main.=
+
+Bonjour, Raoul.
+
+LE MARQUIS.
+
+Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et
+vous!...--Jasmin, le déjeuner.
+
+JASMIN.
+
+Il est servi, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.[7]
+
+À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès
+de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse
+était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux
+d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore.
+
+LA BARONNE.
+
+Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi
+seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment cela?--Jasmin, du perdreau!
+
+LA BARONNE.
+
+Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une
+horrible nuit.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli
+dans la rosée d'avril.--Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le
+verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. =(Il boit.)= Moi, j'ai une
+santé de fer.
+
+LA BARONNE, =souriant.=
+
+Grand bien me fasse!
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un
+papillon, un scarabée, un brin d'herbe?
+
+RAOUL.
+
+Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin
+d'herbe manquait à mon herbier.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert
+lui pardonne! Voilà, Baronne, les beaux résultats de l'éducation que
+vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant,
+entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues!
+
+RAOUL.
+
+Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de
+la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science
+qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois
+aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se
+montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence.
+
+LA BARONNE.
+
+Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur
+santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le
+lever du soleil.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! vous voilà, Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils.
+Prenez garde, il va s'enrhumer.
+
+LA BARONNE.
+
+Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse,
+vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la
+tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes
+entrés....
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle
+ma fille achevait de me donner une leçon.
+
+LA BARONNE.
+
+Oui-da?
+
+LE MARQUIS.
+
+Une leçon de reconnaissance.
+
+LA BARONNE.
+
+À vous? =(À part.)= Comme s'il en avait besoin. =(Haut.)= Et à quel propos,
+je vous prie?
+
+LE MARQUIS.
+
+Devinez... à propos de feu monsieur Stamply.
+
+LA BARONNE, =riant.=
+
+Votre ancien fermier?... Ah! charmant!
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon père, de grâce!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Non, non, je veux en avoir le cœur net. Mieux que personne, la baronne
+peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué
+un acte de probité?...
+
+LA BARONNE.
+
+Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de
+l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps
+le domaine de ses anciens maîtres.
+
+LE MARQUIS.
+
+Très-bien.
+
+LA BARONNE.
+
+Cet homme n'a fait que son devoir.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est évident.--Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame?
+
+LA BARONNE.
+
+Sans doute, c'est quelque chose, mais...
+
+HÉLÈNE.
+
+Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous
+cette enveloppe rustique il y avait un cœur d'or.
+
+RAOUL.
+
+Vous l'aimiez!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard
+pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de
+charmant.
+
+LA BARONNE.
+
+Bonne Hélène!
+
+HÉLÈNE.
+
+Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par
+la mort de son fils!
+
+LE MARQUIS.
+
+Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard!
+
+HÉLÈNE.
+
+Un héros!
+
+LE MARQUIS.
+
+Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus
+quel engagement.
+
+HÉLÈNE.
+
+À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en
+chargeant l'ennemi à la tête de son escadron.
+
+LE MARQUIS.
+
+Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas,
+coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en
+pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais
+pas pour cela un héros.--Sers le café, maroufle.
+
+HÉLÈNE, =se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.=
+
+Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie
+si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?...
+
+LE MARQUIS, =se levant à son tour.=[8]
+
+Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina!
+Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les
+oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là; mais croiriez-vous, Baronne,
+qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi,
+haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux...
+C'étaient les lettres de son fils.
+
+LA BARONNE.
+
+Les lettres de monsieur Bernard!
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions
+pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le
+lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est
+très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne
+ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit
+mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous les aviez lues?
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi?... pas une seule.
+
+HÉLÈNE, =passant devant Raoul.=
+
+Eh bien! moi, je les ai lues, mon père.
+
+LE MARQUIS, =étonné.=
+
+Pas possible!
+
+HÉLÈNE.
+
+Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les
+a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec
+un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces
+lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le
+lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils.
+Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge
+qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni
+par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas
+la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect;
+cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été
+fier de presser la main qui l'avait écrite.
+
+RAOUL, =prenant la main d'Hélène.=
+
+Bien, Hélène, bien!
+
+LE MARQUIS.
+
+Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu?
+
+LA BARONNE.
+
+Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que
+monsieur Bernard ne soit plus de ce monde.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et pourquoi?
+
+LA BARONNE.
+
+C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival
+dangereux peut-être.
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame! =(Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La
+Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main[9].)=
+
+LE MARQUIS, =riant.=
+
+Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La
+Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!...
+
+RAOUL.
+
+Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. =(Jasmin entre au fond, tenant
+à la main un paquet de lettres et de journaux.)= Mais assez parler des
+Stamply, occupons-nous de choses plus graves[10].--Jasmin, piqueurs,
+chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai
+Roland. Qu'apportes-tu là?
+
+JASMIN.
+
+Les lettres, les journaux de monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Le _Drapeau blanc_, la _Quotidienne_, le _Journal des savants_... Ce
+n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... =(_Jasmin porte le _journal des
+savants_ à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène,
+auprès de laquelle il s'est assis.--Jasmin sort._)= Ah! une lettre pour
+vous, Baronne... on vous sait ici.
+
+LA BARONNE, =quittant Hélène=.
+
+Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil...
+
+LE MARQUIS.
+
+Aujourd'hui garde des sceaux?...
+
+LA BARONNE.
+
+Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour
+royale... il y a une vacance...
+
+LE MARQUIS.
+
+Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous ne le devinez pas?
+
+LE MARQUIS.
+
+J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre
+vieil adorateur...
+
+LA BARONNE.
+
+Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez =(Elle lui remet la lettre
+qu'elle vient de parcourir.)=, sa nomination ne dépend plus que de sa
+promptitude à se rendre auprès du ministre. =(Montrant une lettre
+cachetée qui était renfermée dans la première.)= Malebois m'envoie la
+lettre qui l'appelle à Paris.
+
+LE MARQUIS.
+
+Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?...
+bien imaginé!
+
+LA BARONNE.
+
+N'est-ce pas?
+
+LE MARQUIS.
+
+Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de
+Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée.
+Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant
+par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte.
+
+JASMIN, =annonçant du fond=.
+
+Monsieur Destournelles.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?... Que disais-je?... parfait!
+
+LA BARONNE.
+
+Comment! me poursuivre jusqu'ici!
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre.
+
+LA BARONNE.
+
+Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.--Marquis, je
+vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire
+le secret le plus absolu.
+
+LE MARQUIS, =serrant les papiers dans la table à gauche=.
+
+Soit.--Qu'il entre! =(Jasmin introduit Destournelles.)= J'ai le cœur en
+joie, il arrive bien.
+
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL.
+
+LE MARQUIS, =riant=.
+
+Salut au d'Aguesseau poitevin.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir
+en si belle humeur.
+
+LE MARQUIS, =riant plus fort=.
+
+C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur
+Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous êtes bien bon.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc
+plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les
+bosquets d'Amathonte.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à
+mes goûts champêtres, voilà tout.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous aimez les bucoliques...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici.
+
+LE MARQUIS, =raillant=.
+
+Heureux hasard!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes
+devoirs à monsieur le marquis...
+
+=(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le
+couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence
+inattendue de madame la baronne.
+
+DESTOURNELLES, =s'inclinant et passant près de la Baronne=.[11]
+
+J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur.
+
+LE MARQUIS, =le poussant du coude=.
+
+Roué!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Hein?
+
+LE MARQUIS, =à Jasmin=.
+
+Ah! Jasmin, tout est-il prêt?
+
+JASMIN.
+
+On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un
+enragé, il faut deux hommes pour le tenir. =(Hélène, un peu effrayée, se
+lève et se rapproche de son père.)=
+
+LE MARQUIS, =la rassurant=.
+
+Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous
+n'êtes point des nôtres? =(Hélène passe auprès de la Baronne.)=[12]
+
+LA BARONNE.
+
+Décidément.
+
+LE MARQUIS.
+
+Tant pis.--Mon ceinturon. =(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le
+Marquis à l'attacher.)=
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Elle reste, à merveille!
+
+LE MARQUIS, =bouclant son ceinturon.=
+
+Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai
+Roland.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bien obligé.
+
+HÉLÈNE.[13]
+
+La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était
+agréable...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Merci, Mademoiselle, merci. =(À part.)= Aimable enfant! toujours occupée à
+rouler dans le miel les pilules de monsieur son père.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mes gants!--À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque
+belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que de bontés!
+
+LE MARQUIS.
+
+On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour
+vous arrêter.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux
+côtes!
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon fouet, ma casquette.--Raoul, la main à votre fiancée.
+
+RAOUL, =passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.=
+
+Au revoir.
+
+HÉLÈNE.
+
+Adieu, mon bon monsieur Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE.
+
+À ce soir, Madame.
+
+LA BARONNE.
+
+À ce soir, chère enfant. =(Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul,
+et va ensuite à la fenêtre à droite.)=
+
+LE MARQUIS, =s'approchant de Destournelles.=
+
+Je me retire et vous laisse. Bonne chance!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comment!
+
+LE MARQUIS.
+
+Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes
+enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles!
+
+=(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui
+s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+DESTOURNELLES, LA BARONNE.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme
+heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, cœur
+égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune.
+
+LA BARONNE, =quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux
+chasseurs=.
+
+Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis,
+c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce
+de m'apprendre?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas?
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine...
+Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref...
+puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que
+vous êtes avocat. =(Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)=
+
+DESTOURNELLES, =debout.=
+
+Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je
+n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la
+dialectique et de l'éloquence...
+
+LA BARONNE.
+
+Au fait, au fait, avocat.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Permettez...
+
+LA BARONNE.
+
+Au fait, au fait!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne...
+
+LA BARONNE.
+
+Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique
+début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est
+entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt.
+
+DESTOURNELLES.
+
+J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens;
+mais je ne me tiens pas pour battu.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous êtes difficile.
+
+DESTOURNELLES.
+
+N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous
+voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui
+ait jamais brûlé sous le ciel.
+
+LA BARONNE, =se levant et passant devant Destournelles.[14]=
+
+C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la
+centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos
+plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes
+feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps...
+
+LA BARONNE, =ironiquement.=
+
+Vraiment!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous
+débarrasser de moi.
+
+LA BARONNE.
+
+Et ce moyen... c'est?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est de vous appeler madame Destournelles.
+
+LA BARONNE.
+
+Oh!... moyen coûteux.--J'en sais un autre moins agréable, sans doute,
+mais plus sûr.
+
+DESTOURNELLES, =piqué.=
+
+Ah!... je serais bien aise de le connaître.
+
+LA BARONNE.
+
+C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que
+soit le mal que votre cœur endure, j'ai le moyen de le guérir.
+Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas
+d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout
+d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre,
+et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Jamais?
+
+LA BARONNE.
+
+Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot.
+
+DESTOURNELLES.
+
+À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?...
+
+LA BARONNE, =hautaine.=
+
+Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois
+jamais descendue jusqu'à vous en faire.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de
+votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des
+services...
+
+LA BARONNE.
+
+Des services?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons,
+ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez
+lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au
+service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires
+qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune,
+épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait
+pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait
+relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la
+reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines
+d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un
+sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande
+dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de
+ses espérances. Que s'était-il passé?
+
+LA BARONNE.
+
+Je ne vous le dirai pas.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici,
+dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence
+que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui,
+car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé,
+dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était
+faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse,
+elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la
+considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines.
+À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le
+gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (=Mouvement de la
+Baronne.=)... La mémoire vous revient, vous savez le reste.
+
+LA BARONNE.
+
+C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que
+vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué
+de donner un tour des plus piquants.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Certains détails?... Il me semble pourtant...
+
+LA BARONNE.
+
+Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et
+nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra
+défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Voyons, Madame, je vous écoute.
+
+LA BARONNE.
+
+Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet
+avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et
+d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps
+convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son
+dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop
+fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir
+à rester l'obligée de son homme d'affaires...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Madame...
+
+LA BARONNE.
+
+En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les
+payer.--Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le
+dénouement de notre petite histoire?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Volontiers. Je ne le devine pas.
+
+LA BARONNE.
+
+Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace
+qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main
+délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de
+sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans
+maintien.--J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de
+la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des
+sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,--et, après une
+révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (=Elle le salue et sort par
+le fond.=)
+
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+DESTOURNELLES, =seul.=
+
+Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui,
+j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais
+rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition
+qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un
+fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là, je n'ai
+nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre...
+Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que
+moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris.
+
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME.
+
+LE JEUNE HOMME, =entrant par le fond.=
+
+Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le
+marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Moi!... (=À part.=) D'où vient-il donc, celui-là?--=(Haut.)= Non, Monsieur,
+non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Il était ici tout à l'heure.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il y était, mais il n'y est plus.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Où donc est-il?
+
+DESTOURNELLES.
+
+À la chasse.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Morbleu!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Cela vous fâche?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Oui.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ah!... puis-je savoir?...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Non.
+
+DESTOURNELLES.
+
+À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame
+de Vaubert, je vais...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Elle-même. Vous la connaissez?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Personnellement?... Non.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Tant mieux pour vous!
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+De réputation?... Oui.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Tant pis pour elle!
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Serait-elle ici, par hasard?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à
+elle.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Qu'a-t-il donc? =(Haut).= Si je pouvais être utile à monsieur?... Je
+connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ni moi, morbleu!
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... =(Haut.)= J'ajouterai même
+que j'ai fort à me plaindre d'elle.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Moi aussi.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et que je cherche à me venger.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Moi aussi.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. =(Haut.)= Eh bien!
+Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque
+secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de
+Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce
+n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le
+choisir.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que
+des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me
+voyant ici, que je suis l'ami de la maison.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de
+compléter certains renseignements...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ne suis-je pas là? Je connais toute la noblesse du pays.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier
+propriétaire de ce château.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Thomas Stamply?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous l'avez connu?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre
+nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu
+de cas.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Pourquoi?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient
+éloigné du temple de la Justice.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Son honnêteté!... sa droiture!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années
+nous avions cessé de nous voir.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais,
+Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là
+l'opinion du pays.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en
+majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence...
+Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le
+restituer?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont
+on se sert ici...
+
+LE JEUNE HOMME, =irrité.=
+
+Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Complète?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins
+de terre dont il avait arrondi le domaine.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des
+choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de
+Stamply pour un si grand bienfait.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Sa récompense?...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on
+entoura sa vieillesse d'amour et de respect?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en
+famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté
+comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit
+gaulois dans sa fleur... un cœur biblique, une âme patriarcale...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Eh bien?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et
+le cœur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien
+fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Oh! quelle honte!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont
+parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle
+parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an,
+il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais
+existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué,
+sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé,
+heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et
+d'aller rejoindre là-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom
+dans son dernier soupir.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux
+devoir.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Laquelle?
+
+DESTOURNELLES.
+
+La main de la propre fille du marquis de La Seiglière.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+La fille du marquis?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Celle-là, c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive,
+elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien
+de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée
+vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans
+s'en douter, paya la dette de son père.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Mademoiselle de La Seiglière!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque
+jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait
+sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice
+se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités.
+
+=(Il passe devant Destournelles.)=
+
+DESTOURNELLES, =à part[15].=
+
+Il parle comme un Dieu vengeur.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous êtes avocat?
+
+DESTOURNELLES.
+
+J'ai blanchi dans l'étude des lois.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Les connaissez-vous?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je m'en flatte.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré
+l'existence... un héritier de sa famille?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en
+rester là, mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions
+pour notre courte honte.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Comment!... un héritier direct?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Lequel?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Pourquoi?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Le fils de Stamply?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Bernard.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait
+revendiquer une partie de l'héritage de son père?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous en êtes sûr?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Très-sûr.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous en répondriez?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Sur ma tête!... Mais à quoi bon?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre
+cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La
+Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je suis prêt.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Là, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne
+de Vaubert.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vraiment? Et ce moyen?...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Est infaillible.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous en êtes sûr?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Très-sûr!
+
+DESTOURNELLES. =(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)=
+
+Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je vous suis. =(Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)=
+
+DESTOURNELLES.
+
+Après vous, Monsieur.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Après vous.
+
+DESTOURNELLES, =faisant des façons.=
+
+Ah! Monsieur...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi.
+
+DESTOURNELLES, =effaré.=
+
+Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... =(Changeant de ton.)= je
+passe devant.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME.
+
+==Même décoration.==
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL.
+
+==(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.--On
+entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)==
+
+LE MARQUIS.
+
+Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux
+trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était
+qu'un tireur de grives... =(Les laquais et les piqueurs se retirent.)=
+Qu'en dites-vous, mon jeune baron?
+
+RAOUL.
+
+Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de
+fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée
+par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle
+m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier,
+est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la
+chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute
+rentrer au chenil après la curée?
+
+RAOUL.
+
+Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu.
+
+LE MARQUIS.
+
+Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des
+haies.
+
+RAOUL.
+
+Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis;
+=(Montrant un oiseau.)= voici un _turdus merula_ qui enrichira mes
+collections.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous
+devez être fatigué.
+
+RAOUL.
+
+Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire
+un peu. =(Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Allez, mon jeune ami[16], allez vous mettre dans votre lit, après
+l'avoir fait bassiner.
+
+RAOUL.
+
+C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de
+dîner ce soir avec vous...
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien.
+
+RAOUL, =à Hélène.=
+
+Mademoiselle!... =(Il lui serre la main.)=
+
+HÉLÈNE.
+
+À bientôt, monsieur de Vaubert.
+
+LE MARQUIS.
+
+Prenez un lait de poule en vous couchant.
+
+=(Raoul sort par le fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN.
+
+LE MARQUIS.
+
+Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!...
+Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait
+là un joli choix.--Jasmin, débarrasse-moi de ceci. =(Il ôte son
+ceinturon.)=
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous
+vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre.
+
+HÉLÈNE.
+
+Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous
+nous appelions frère et sœur. Cependant, je suis heureuse de vivre près
+de vous, pour vous seul, et mon cœur ne rêve, ne demande rien au delà.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en
+cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que
+veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier.
+
+HÉLÈNE.
+
+Plus tard... rien ne presse.
+
+LE MARQUIS.
+
+Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un
+gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue
+à courir un cerf!
+
+HÉLÈNE, =grondeuse.=
+
+Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos
+jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. =(Le
+Marquis s'assied près du guéridon à droite.)= Pour attendre l'heure du
+dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne?
+
+LE MARQUIS.
+
+J'en prendrai bien deux.
+
+HÉLÈNE.
+
+Avec des mouillettes de biscuit?
+
+LE MARQUIS.
+
+Pas plus épaisses que la langue d'un chat.
+
+HÉLÈNE.
+
+Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. =(Pendant que Jasmin est
+aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le
+plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de
+biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Bonne fille, va!... =(Il boit.)= Bah!... tu seras baronne de Vaubert...
+
+HÉLÈNE.
+
+Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut?
+
+LE MARQUIS, =se dorlotant dans son fauteuil.=
+
+Pas tout à fait.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que souhaitez-vous encore?
+
+LE MARQUIS.
+
+Embrasse-moi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon bon père! =(Elle l'embrasse.)= Je vous quitte un instant pour aller
+changer de toilette.
+
+LE MARQUIS, =lui tenant les mains.=
+
+Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon cœur,
+tu es aussi la joie de mes yeux.
+
+=(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste
+d'adieu à son père.)=
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+JASMIN, LE MARQUIS.
+
+==(Jasmin achève de déboutonner les guêtres du Marquis.)==
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien, drôle! te voilà content. Tu vas pouvoir raconter partout que
+ton maître a tué un cerf dix-cors.
+
+JASMIN.
+
+Il n'est déjà bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS, =lui pinçant l'oreille.=
+
+Tu n'es pas à plaindre, maroufle...
+
+JASMIN.
+
+Aïe!
+
+LE MARQUIS, =pinçant plus fort.=
+
+Tu n'es pas à plaindre d'être au service d'un gentilhomme qui fait ainsi
+parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages.
+
+JASMIN.
+
+La Brisée dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire
+aujourd'hui.
+
+LE MARQUIS.
+
+Juge un peu, si je me fusse trouvé à Fontenoy... par la sambleu!...
+=(Jasmin a retiré les guêtres... Le Marquis frotte ses mollets.)= Jasmin,
+que dis-tu de ça?
+
+JASMIN, =agenouillé près du Marquis.=
+
+Assurément, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et comme c'est ferme... Tâte, Jasmin, je te le permets... du marbre!
+
+JASMIN.
+
+Mieux que cela... Du bronze coulé dans un bas de soie.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je crois que monsieur de Buonaparte eût été assez embarrassé d'en
+montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'émigration, le mollet se
+perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauvé.
+
+JASMIN.
+
+Si monsieur le marquis voulait se remarier...
+
+LE MARQUIS.
+
+Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre
+de ce vieux vin qui me ragaillardit le cœur.[17] =(Jasmin passe à droite,
+prend le flacon sur le guéridon, et verse à boire au Marquis.)= Mon Dieu!
+la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se
+plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu'à ta figure bête que je ne
+prenne plaisir à regarder.
+
+JASMIN.
+
+Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! c'est madame la baronne.
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LA BARONNE, =entrant d'un air effaré, du fond;= LE MARQUIS, JASMIN.
+
+LA BARONNE.
+
+Moi-même!... Jasmin, laissez-nous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui... Va-t'en, faquin. =(Jasmin sort par le fond emportant les guêtres
+du Marquis.)= Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un éléphant!
+
+LA BARONNE, =qui a suivi Jasmin de l'œil.=
+
+C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout
+est perdu.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?... comment! tout est perdu?
+
+LA BARONNE.
+
+Croyez-vous aux revenants?
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! Madame...
+
+LA BARONNE.
+
+Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply,
+Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glaces de la
+Russie...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien?
+
+LA BARONNE.
+
+Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, à Poitiers; on
+l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a
+parlé, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre
+ancien fermier... Il existe, il vit, le drôle n'est pas mort.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! qu'est-ce que ça me fait?
+
+LA BARONNE.
+
+Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il
+est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce
+que cela vous fait?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais sans doute; si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux
+pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir...
+Pourquoi ne s'est-il pas déjà présenté?
+
+LA BARONNE.
+
+Oh! soyez calme, il se présentera.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui
+fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera.
+
+LA BARONNE.
+
+Et s'il demande tout?
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?
+
+LA BARONNE.
+
+Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code?
+
+LE MARQUIS.
+
+Le Code?
+
+LA BARONNE.
+
+Oui, le Code Napoléon?
+
+LE MARQUIS.
+
+Jamais.
+
+LA BARONNE.
+
+C'est un livre d'un style assez sec, très-goûté lorsqu'il consacre nos
+droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute,
+par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations
+entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande à vos méditations.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! ça, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que
+tout cela signifie?
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son
+fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses
+biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils
+était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que
+vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en
+restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en
+bonne forme, ce garçon à qui vous parlez de faire un sort, vous sommera
+de déguerpir, et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous
+maintenant?
+
+LE MARQUIS, =passant devant la baronne.=[18]
+
+Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations
+entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce
+qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une
+donation! Un La Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les
+La Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Vieil enfant!
+
+LE MARQUIS.
+
+Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux,
+paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre,
+je devrai lui compter la fortune de mes ancêtres? C'est le Code qui le
+veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre
+Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent!
+
+LA BARONNE.
+
+Voyons, Marquis, parlons sérieusement, la chose en vaut la peine.
+Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions; la gravité des circonstances ne
+me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien
+dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel
+et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée.
+
+LE MARQUIS.
+
+Sang de mes aïeux!...
+
+LA BARONNE.
+
+Voilà pour le passé; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard
+n'arrive ici d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, mais en
+maître...
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais puisqu'il a été tué à cette bataille de la Moskowa!
+
+LA BARONNE.
+
+On l'a vu, on lui a parlé.
+
+LE MARQUIS.
+
+Impossible!... Il est mort.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous êtes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui même, sur le
+coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-là même que
+vous avez si galamment accueilli ce matin...
+
+LE MARQUIS.
+
+Destournelles?... l'ingrat!...
+
+LA BARONNE.
+
+Destournelles s'est présenté dans l'étude de l'huissier Durousseau, et
+là, en vertu d'un plein pouvoir signé de Bernard, il a fait dresser un
+acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'êtes
+pas disposé à livrer les clefs de la place.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment avez-vous pu savoir?...
+
+LA BARONNE.
+
+C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau,
+qui a tout vu, tout entendu, et s'est échappé pour venir me donner avis
+de la mine chargée sous vos pieds.
+
+LE MARQUIS.
+
+Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mère autrefois...
+c'était Marie Bontems!... =(Il fredonne).= Marie... Marion...
+Marionnette...
+
+LA BARONNE.
+
+Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-être,
+Bernard paraîtra devant vous; voyons, répondez, comment comptez-vous le
+recevoir?
+
+LE MARQUIS.
+
+Qui ça?... Bernard?... qu'il aille à tous les diables!...
+
+LA BARONNE.
+
+Pourtant, s'il se présente?...
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas
+gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter ma
+canne par la fenêtre.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous êtes fou, Marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il faut plaider, nous plaiderons.
+
+LA BARONNE.
+
+Marquis, vous êtes un enfant.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'aurai pour moi le roi.
+
+LA BARONNE.
+
+La loi sera pour lui.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin
+d'herbe.
+
+LA BARONNE.
+
+Mêler votre nom à des débats scandaleux! et cela pour arriver à des
+conclusions prévues, infaillibles, inévitables. Vous avez un blason;
+vous ne lui ferez pas cette injure.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse?
+
+LA BARONNE.
+
+Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui
+s'introduisit étourdiment dans une ruche?
+
+LE MARQUIS.
+
+Un colimaçon!... ce doit être une histoire de votre fils...
+
+LA BARONNE.
+
+Peu importe. Les abeilles l'empâtèrent de miel et de cire; puis
+lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent
+cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaçon?...
+
+LA BARONNE.
+
+Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que
+ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de
+l'exaspérer, Destournelles, que j'ai congédié ce matin, n'aura pas
+manqué de se faire l'écho de tous les bruits répandus contre nous; en ce
+moment Bernard accourt, furieux, le cœur rempli de tempêtes. Eh bien! il
+faut que sa colère avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend à briser
+des chênes, ne courbe que des roseaux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je commence à comprendre.
+
+LA BARONNE.
+
+Bernard pressent une résistance orgueilleuse; soyons doux, patients,
+résignés. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin
+de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de
+l'amener doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela
+fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble
+que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon
+royaume.
+
+LA BARONNE.
+
+Le Béarnais était d'avis que Paris valait une messe.
+
+LE MARQUIS.
+
+Passe pour une messe; mais quel rôle allons-nous jouer ici?
+
+LA BARONNE.
+
+Un grand rôle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour
+nos autels et pour nos foyers.
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu!
+
+LA BARONNE.
+
+Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon
+à la mendicité; vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais,
+en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq années
+dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couché d'être
+étendu tout de son long sur un million de propriétés?
+
+LE MARQUIS.
+
+En bonne conscience, non... mais... cependant.
+
+LA BARONNE.
+
+Après cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien!
+ruinés de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile
+dans l'humble castel des Vaubert, d'où vous pourrez contempler à votre
+aise votre château, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard
+chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres.
+
+LE MARQUIS.
+
+Savez-vous, Baronne, que vous avez le génie d'une Médicis?
+
+LA BARONNE.
+
+Ingrat!... J'ai le génie du cœur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que
+je demande? le bonheur des êtres que j'aime. Pensez-vous que je
+m'effraie à l'idée de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir?
+Mais vous, mais votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une
+union charmante...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. =(Il lui
+baise la main.)=
+
+JASMIN, =annonçant du fond.[19]=
+
+L'étranger que monsieur le marquis a refusé de voir ce matin...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'était lui!
+
+JASMIN.
+
+Il est accompagné de monsieur Destournelles.
+
+LE MARQUIS.
+
+Destournelles!
+
+LA BARONNE, =bas au Marquis.=
+
+Oh! le traître!... Il ne le quitte plus... S'il assiste à cette première
+entrevue, il déjouera tous nos projets... plus d'espoir.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vais le jeter par la fenêtre.
+
+LA BARONNE.
+
+Y pensez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment nous en défaire, alors!
+
+LA BARONNE.
+
+Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent.
+
+LE MARQUIS, =à Jasmin.=
+
+Fais entrer.
+
+LA BARONNE.
+
+Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le
+museler.
+
+LE MARQUIS.
+
+Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre à table.
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES.
+
+==(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort après avoir avancé des
+fauteuils; Destournelles, qui est entré le premier, salue profondément;
+Bernard va droit au Marquis.)==
+
+BERNARD.
+
+C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, Monsieur. Puis-je savoir... [20] =DESTOURNELLES, vivement, passant
+devant Bernard.=
+
+Permettez... permettez,.. avant de décliner nos noms et qualités... Ah!
+madame la baronne...
+
+La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
+
+LA BARONNE.
+
+Toujours galant, monsieur Destournelles.
+
+BERNARD, =bas à Destournelles, au côté droit de la scène.=
+
+Madame de Vaubert?
+
+DESTOURNELLES, =de même.=
+
+Oui.
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Bien!
+
+LA BARONNE, =bas au Marquis, après avoir examiné Bernard, au côté gauche.=
+
+Ce n'est pas un rustre.
+
+LE MARQUIS, =de même et dédaigneusement.=
+
+C'est le fils de Stamply.
+
+LA BARONNE, =de même.=
+
+Ce regard hautain et décidé... Marquis, tenez-vous sur vos gardes.
+
+LE MARQUIS, =de même.=
+
+Soyez donc tranquille... =(Haut.)= Eh bien! Messieurs, me ferez-vous
+l'honneur de m'apprendre à quelle circonstance je dois l'avantage de
+vous recevoir?
+
+BERNARD.
+
+Rien de plus aisé, Monsieur; sachez...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un avocat!... que signifie?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se
+rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter à mon
+expérience et de me laisser exposer le sujet de notre visite.
+
+BERNARD, =se contenant, bas à Destournelles.=
+
+C'est juste, je me suis promis de savourer à longs traits ma vengeance.
+
+DESTOURNELLES, =de même.=
+
+Laissez-moi donc déguster la mienne.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il?
+
+DESTOURNELLES, =d'un ton posé.=
+
+Monsieur le marquis, parmi les nombreux témoignages de bienveillance
+dont vous m'avez comblé ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais
+oublier. Monsieur le marquis a daigné m'exprimer en termes aussi
+touchants que flatteurs pour mon amour-propre le désir de m'entendre
+dans quelque importante affaire. Il s'en présente une qui promet d'être
+magnifique et paraît devoir exciter au plus haut point l'intérêt de
+monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon intérêt? =(Bas à la Baronne.)= Il me raille, je crois.
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est un de ces beaux drames que le théâtre envie au temple de Thémis.
+Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble
+ami, je lui réserverai une place d'honneur, et tâcherai que ma parole
+soit digne d'un si brillant auditoire.
+
+LE MARQUIS, =bas à la Baronne.=
+
+Encore!... Baronne, ne me retenez pas!
+
+LA BARONNE, =bas au Marquis et passant derrière lui.=
+
+Du calme, du sang-froid..[21] =(Haut.)= Et cette affaire, monsieur
+Destournelles?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Touche de près monsieur le marquis, et c'est précisément l'affaire dont
+mon client vient l'entretenir.
+
+LA BARONNE.
+
+Ce sera pour nous un grand charme d'entendre à l'audience l'éloquente
+parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et
+sa présence ici, à titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'étonner
+monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles...
+
+BERNARD.
+
+Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser...
+
+LE MARQUIS, =fièrement et passant devant la Baronne.[22]=
+
+Monsieur, si un intérêt à débattre entre nous vous amène auprès de moi,
+vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux
+prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractère
+particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes
+d'admettre un tiers à de pareils entretiens.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Très-bien!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministère à mon client.
+
+LE MARQUIS.
+
+Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi,
+devant moi, c'est autre chose.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mais...
+
+BERNARD.
+
+Finissons =(Il passe devant Destournelles.)=[23]; ce que j'ai dans le
+cœur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur
+Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comment!...
+
+BERNARD.
+
+Je l'exige.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre
+un tiers à cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'à
+nous retirer.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Ô ciel!
+
+BERNARD, =vivement.=
+
+Non pas; restez, Madame.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Hein?...
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Je respire.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur le marquis, j'en suis sûr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai à
+dire vous intéresse également tous les deux.
+
+DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=
+
+Malheureux!... Vous ne la connaissez pas.
+
+BERNARD, =de même.=
+
+Je la connais, soyez sans crainte.
+
+DESTOURNELLES, =de même.=
+
+Vous ignorez quelle langue dorée...
+
+BERNARD, =de même.=
+
+Je réponds de moi. Encore une fois, laissez-nous.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet
+entretien...
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur Destournelles!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je me retire. =(Il passe devant Bernard.)=[24] Madame la baronne, je
+laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout
+lieu d'espérer que vous serez satisfait de mon client.
+
+LE MARQUIS, =lui montrant poliment la porte.=
+
+Monsieur Destournelles...
+
+DESTOURNELLES, =saluant.=
+
+Monsieur le marquis... =(Il sort.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD.
+
+LE MARQUIS.
+
+Maintenant, Monsieur, nous voilà seuls, veuillez vous asseoir?... je
+suis tout prêt à vous entendre. =(Il s'asseoit.)=
+
+BERNARD, =à part, s'asseyant.=
+
+Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les
+frappe au cœur comme un remords.
+
+LE MARQUIS.
+
+Puis-je savoir d'abord, Monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?
+
+BERNARD.
+
+Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis,
+j'ai besoin de rappeler à vos souvenirs des choses que vous avez
+oubliées, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'écoutant
+pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains
+de la justice.
+
+LE MARQUIS.
+
+Parlez donc, Monsieur, je vous écoute.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses
+allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous
+n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un
+des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela,
+c'était son devoir; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute
+votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté
+souveraine.
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur!...
+
+LA BARONNE, =bas.=
+
+Mon ami!
+
+BERNARD.
+
+Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les
+acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par
+lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un
+manteau et vous le mit sur les épaules.
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur!...
+
+LA BARONNE, =bas.=
+
+Silence!
+
+BERNARD.
+
+Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de
+générosité? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte
+propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me
+l'apprendre?
+
+LA BARONNE.
+
+Moi, Monsieur?
+
+BERNARD.
+
+Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement
+réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant,
+monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait
+coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la
+recevoir.
+
+LE MARQUIS, =se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.=
+
+Monsieur... un pareil langage...
+
+BERNARD, =se levant à son tour.[25]=
+
+Oh! vous m'entendrez... vous n'êtes pas au bout... Il faut que vous
+sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend.
+
+LE MARQUIS.
+
+Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier.
+
+BERNARD.
+
+Chez vous!...
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et
+nous blesseraient au cœur, si elles étaient méritées.
+
+BERNARD.
+
+Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes
+paroles sont cruelles... Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas
+méritées?
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur.....
+
+LA BARONNE.
+
+Asseyez-vous, mon ami. =(Le Marquis s'assied dans le fauteuil occupé
+précédemment par la Baronne.)=--Monsieur, puisque vous m'avez priée
+d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne
+part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? =(Elle
+s'assied ainsi que Bernard.)= Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle
+aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme
+nous que ce fut une aurore de sang.
+
+BERNARD.
+
+Madame...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait
+vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos
+pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous
+assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière
+le dos, vous appelait d'une voix câline, vous empresseriez-vous
+d'accourir?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur...
+
+LA BARONNE.
+
+Croyez qu'il s'est rencontré dans les rangs de l'émigration de nobles
+cœurs demeurés français sur la terre étrangère; Rocroi n'exclut point
+Austerlitz; Bouvines et Marengo sont sœurs; ce n'est pas le même
+drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse.
+
+LE MARQUIS, =prenant une prise de tabac.=
+
+Certainement, certainement. =(Bas.)= Très-bien, Baronne, très-bien.
+
+LA BARONNE.
+
+Et ce petit compte une fois réglé, si vous tenez à savoir par quel
+enchantement monsieur Stamply s'est décidé à réintégrer dans ce domaine
+une famille qui de tout temps l'avait comblé de ses bontés, je vous
+dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obéir aux pieux instincts de sa belle
+âme.
+
+BERNARD.
+
+En êtes-vous bien sûre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que,
+du vivant de son fils, il ne se souciait pas même de savoir si cette
+famille existait encore.
+
+LA BARONNE.
+
+Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire.
+
+BERNARD.
+
+Moi!
+
+LA BARONNE.
+
+Si son fils revenait parmi nous...
+
+BERNARD, =se levant.=
+
+Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons
+que, laissé pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu traîné de
+steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après cinq ans d'une
+horrible captivité, il va revoir son vieux père qui ne l'attend plus...
+Il part, il traverse gaîment les plaines désolées. Il arrive, son père
+est mort, son héritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il
+s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité de son éloignement pour
+capter un vieillard crédule et sans défense; il apprend qu'après l'avoir
+amené à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire
+ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des
+suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lâchetés et de ces
+trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le
+fils de l'homme que vous avez dépouillé, laissé mourir d'ennui et de
+chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que répondraient-ils?
+
+LA BARONNE.
+
+Ce qu'ils répondraient?...
+
+LE MARQUIS, =se levant et passant au milieu.=[26]
+
+C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons là toute
+feinte, car nous savons maintenant qui vous êtes.
+
+LA BARONNE, =qui s'est levée après le Marquis, bas.=
+
+Qu'allez-vous faire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Laissez-moi.--Quand je rentrai dans le domaine de mes aïeux, votre père,
+qui était un brave homme, me reçut au seuil de cette porte et me tint ce
+simple discours: «Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.» Je ne vous
+en dirai pas davantage: vous êtes chez vous, monsieur Bernard.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre?
+
+LE MARQUIS.
+
+Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé
+avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener
+bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce
+domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la
+valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un
+accommodement...
+
+BERNARD.
+
+Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de
+la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui
+qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait
+arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en
+fasse le théâtre d'une comédie.
+
+=(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près
+de la Baronne.)=
+
+LA BARONNE.[27]
+
+Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre
+vieil ami.
+
+BERNARD.
+
+Madame la baronne...
+
+LA BARONNE.
+
+Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit,
+d'un cœur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports
+d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la
+calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il
+n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant.
+
+BERNARD.
+
+Madame...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu'à croire
+à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai...
+
+LA BARONNE.
+
+Eh bien, Monsieur... Permettez-moi...
+
+=(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne,
+pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému...
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le
+retour miraculeux de notre jeune guerrier...
+
+LA BARONNE.
+
+Eh quoi! vous vous êtes permis...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme
+universel... Ils sont là... deux cents paysans... qui demandent à grands
+cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina!
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur Destournelles!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un
+spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de
+leur nouveau seigneur. =(Les cris augmentent.)=
+
+LE MARQUIS, =passant devant la Baronne.=[28]
+
+Monsieur Destournelles!
+
+DESTOURNELLES.[29] =(Il va à la porte-fenêtre à droite.)=
+
+Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les
+voilà dans la cour.
+
+BERNARD.
+
+Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château.
+
+LE MARQUIS.
+
+Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà... Jasmin, La
+Brisée... tous mes laquais!
+
+BERNARD.
+
+N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les
+congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles?
+
+=(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)=
+
+DESTOURNELLES, =en sortant, au Marquis.=
+
+Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah!
+monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie!
+
+=(Il sort avec Bernard.--À leur aspect les cris redoublent au dehors.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS.
+
+LE MARQUIS.
+
+Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis
+revenu.
+
+LA BARONNE.
+
+Maudit avocat!
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client...
+
+LA BARONNE.
+
+Calmez-vous.
+
+LE MARQUIS, =parcourant la scène.=
+
+Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le
+lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!
+
+LA BARONNE.
+
+Calmez-vous, vous dis-je.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de
+panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir!
+
+LA BARONNE.
+
+Bienfaits de la révolution!
+
+LE MARQUIS.
+
+Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de
+bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont
+tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et
+les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le
+travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi?
+Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?
+
+LA BARONNE.
+
+Il peut rentrer d'un instant à l'autre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces
+héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait
+si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se
+ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la
+baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever.
+
+LA BARONNE.
+
+À la bonne heure.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la
+France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux
+gens. Si ce garnement avait pour deux sous de cœur, il rougirait de se
+sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.
+
+LA BARONNE, ==riant==.
+
+Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!--«Cache ta vie,» a dit le sage.
+Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.
+
+LA BARONNE.
+
+Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de
+l'Oural et l'intimité des Baskirs.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout...
+
+LA BARONNE.
+
+Que ferez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je le traînerai de tribunaux en tribunaux.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le
+voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé.
+
+LE MARQUIS, =irrité.=
+
+Oui, par ce Destournelles.
+
+LA BARONNE.
+
+Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette
+influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien
+encore...
+
+LE MARQUIS, =haussant les épaules.=
+
+Oui, mais comment?... c'est impossible!
+
+LA BARONNE, =vivement.=
+
+Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi donc?
+
+LA BARONNE.
+
+Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?...
+que je vous ai donnée?...
+
+LE MARQUIS, ==montrant la table à gauche==.
+
+Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir.
+
+LA BARONNE, =court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.=
+
+Jasmin!
+
+LE MARQUIS.
+
+Que voulez-vous faire?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous le saurez.--Jasmin!
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais expliquez-moi du moins...
+
+LA BARONNE.
+
+Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle
+Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller
+dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien?
+
+LA BARONNE.
+
+Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les
+siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous pourriez croire?...
+
+LA BARONNE.
+
+J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là-bas
+plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son
+client.--Jasmin!--Dieu! Bernard!
+
+=(Bernard rentre par la droite.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD.
+
+BERNARD.
+
+Merci, mes bons amis, merci.--Braves gens! j'ai vu le moment où ils
+forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en
+défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme.
+
+LA BARONNE.
+
+Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous
+hait pas.
+
+BERNARD, =sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et
+va au Marquis.=[30]
+
+Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus
+rentrer qu'en maître, je reviens le cœur apaisé pour vous dire que si je
+n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez
+à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit
+au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations;
+consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous
+dira ce que vous avez à faire. =(Il s'incline, le Marquis lui rend son
+salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)=
+
+LA BARONNE, =allant au Marquis, bas.=
+
+Il s'en va.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il s'en aille! =(Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)=
+
+LA BARONNE, =se rapprochant vivement de Bernard.=
+
+Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?...
+
+BERNARD, =se retournant, près de la fenêtre.=
+
+Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer.
+
+=(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE X.
+
+LE MARQUIS ==(assis)==, HÉLÈNE, LA BARONNE; ==au second plan,== BERNARD,
+==entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de
+la scène.==
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce
+possible?... Monsieur Stamply... Bernard...
+
+LE MARQUIS, =montrant Bernard.=
+
+Il est devant toi.
+
+HÉLÈNE =se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.=
+
+Ah!
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+=hélène.=
+
+Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous
+reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je
+suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur...
+
+LA BARONNE.
+
+C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver
+dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses
+déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la
+baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur?
+Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux
+compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.
+
+BERNARD.
+
+De lui!
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de
+monsieur Bernard?
+
+BERNARD.
+
+Eh quoi?
+
+HÉLÈNE.
+
+Car vous êtes ici chez vous, Monsieur.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.
+
+LA BARONNE.
+
+Il nous hait.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous
+me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter
+votre haine?
+
+BERNARD.
+
+Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.
+
+HÉLÈNE, =regardant autour d'elle.=
+
+Alors... qui donc?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce parquet lui brûle les pieds.
+
+LA BARONNE.
+
+Il lui serait impossible de fermer l'œil sous ce toit.
+
+HÉLÈNE.
+
+Comment?... =(À elle-même.)= Noble cœur!... victime de la probité de son
+père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.--Monsieur Bernard,
+nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une
+main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous
+humilier.
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+LE MARQUIS.
+
+Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le
+poignet que de mettre sa main dans la nôtre.
+
+HÉLÈNE, =après un silence, tendant la main à Bernard.=
+
+Est-ce vrai, Monsieur?
+
+BERNARD, =pressant la main d'Hélène.=
+
+Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais...
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des
+Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une
+perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de
+votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le
+veux, je l'exige.
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE.
+
+Je vous en prie.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Il est à nous! =(Hélène se rapproche de son père.)=
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé.
+
+HÉLÈNE, =se retournant.=
+
+Eh bien?
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Il hésite!
+
+BERNARD.
+
+Je ne sais... je ne puis...
+
+JASMIN, =entrant par la porte de gauche.=
+
+Monsieur le marquis est servi.
+
+LE MARQUIS, =se levant.=
+
+Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs
+de faim.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous
+parlerons de votre père.
+
+BERNARD.
+
+De mon père!
+
+LE MARQUIS, =près de la Baronne.=
+
+Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas.
+
+BERNARD.
+
+Est-ce un rêve?
+
+LE MARQUIS.
+
+Votre bras, Baronne.
+
+HÉLÈNE.
+
+Le vôtre, monsieur Bernard.
+
+LE MARQUIS.
+
+À table!
+
+LA BARONNE.
+
+Allons.....
+
+DESTOURNELLES, =entrant, du fond.=
+
+Ciel! que vois-je?... mon client![32]...
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur Destournelles!...
+
+LA BARONNE.
+
+Qui arrive à propos.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles,
+vous allez dîner avec nous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein? =(Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à
+la gauche de Bernard.)=
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comment!...
+
+LA BARONNE, =bas.=
+
+Laissez-la faire.
+
+DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=[33]
+
+Malheureux, que faites-vous?
+
+BERNARD, =bas à Destournelles.=
+
+Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.
+
+LE MARQUIS, =offrant son bras à la Baronne.=
+
+Madame...
+
+LA BARONNE, =bas au Marquis.=
+
+Non... emmenez Destournelles.
+
+DESTOURNELLES, =à part, vivement.=
+
+Il s'agit de veiller sur mon client. =(Hélène et Bernard sont près de la
+porte de gauche.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+J'accepte, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Allons!...
+
+=(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils
+sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui
+est à sa gauche.)=
+
+LA BARONNE.
+
+Jasmin!
+
+JASMIN.
+
+Madame la baronne?
+
+LA BARONNE.
+
+Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur
+Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un
+exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.
+
+JASMIN.
+
+Oui, Madame. =(Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.)= Il
+s'agit?...
+
+LA BARONNE.
+
+De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?
+
+JASMIN.
+
+Parfaitement. =(Il sort.)=
+
+LA BARONNE, =seule.=
+
+Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+==Le grand salon du château.--Salon à deux plans, à pans coupés; porte au
+fond, portes dans les angles.--Au premier plan de chaque côté de la
+scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène.
+
+Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est
+debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la
+table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité
+opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil
+à bras, lit _la Quotidienne_.==
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?
+
+BERNARD.
+
+Très exact.
+
+HÉLÈNE.
+
+Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne
+rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille.
+C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas?
+
+BERNARD.
+
+Magnifique, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE, =baissant la voix.=
+
+Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.
+
+LE MARQUIS, =interrompant sa lecture.=
+
+Oh! délicieux!
+
+LA BARONNE.
+
+Qu'est-ce?
+
+LE MARQUIS.
+
+Baronne, écoutez un peu ce que dit _la Quotidienne_.
+
+LA BARONNE.
+
+J'écoute.
+
+LE MARQUIS, =lisant.=
+
+«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en
+France une véritable épidémie.»
+
+LA BARONNE.
+
+Ce n'est pas nouveau.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais
+attendez. =(Lisant.)= «Dans la foule des aspirants aux grâces
+ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait
+remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines,
+Baronne!
+
+LA BARONNE.
+
+J'entends bien.
+
+LE MARQUIS, =lisant.=
+
+«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des
+sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... =(Lisant.)= «Prendra pitié de
+ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour
+royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des
+titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»--Le trait est
+piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce
+goût. Qu'en dites-vous?
+
+LA BARONNE.
+
+Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses
+amis, et que ce qu'il fait est bien fait.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas
+donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange.
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous?
+
+BERNARD.
+
+Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...
+
+LA BARONNE.
+
+C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je
+pensais...
+
+HÉLÈNE.
+
+Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur
+Destournelles nous a si brusquement quittés?
+
+LA BARONNE.
+
+C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois,
+monsieur Bernard dînait avec nous.
+
+LA BARONNE.
+
+En effet.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et
+encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la
+pensée de vous offrir la maison du garde.
+
+BERNARD.
+
+C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez
+fermé les yeux.
+
+HÉLÈNE.
+
+Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des
+préventions.
+
+BERNARD.
+
+Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...
+
+BERNARD.
+
+Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas?
+
+HÉLÈNE.
+
+À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles
+discussions avec mon père...
+
+BERNARD.
+
+Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces
+discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre
+franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions
+dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. =(En disant ces
+mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).=
+
+HÉLÈNE. =(Elle se lève.)=
+
+N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop
+d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...
+
+LE MARQUIS, =se levant.=
+
+Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations.
+Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de
+monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le
+chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos
+soldats.[34]
+
+BERNARD, =ironiquement.=
+
+C'est bien de l'honneur que vous leur faites.
+
+LE MARQUIS.
+
+Cependant je tiens à vous dire...
+
+LA BARONNE, =qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est
+descendue à sa droite.=
+
+Oh!... vous allez recommencer...
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise.
+
+LA BARONNE.
+
+Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre
+avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour.
+
+BERNARD.
+
+Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. =(Ils se serrent la main.)=
+
+HÉLÈNE.
+
+À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez
+ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... =(Elle se rassied, le
+Marquis en fait autant).= Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?...
+Est-ce bien là le cours de la rivière?[35]...
+
+BERNARD.
+
+Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de
+Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je
+le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de
+prince.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein? de quel prince parlez-vous?
+
+BERNARD.
+
+Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust.
+
+LE MARQUIS.
+
+Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+BERNARD.
+
+Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram.
+
+LE MARQUIS.
+
+Wagram! =(À part.)= Encore un prince!
+
+BERNARD.
+
+C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur
+a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice.
+
+LE MARQUIS.
+
+Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune...
+
+BERNARD.
+
+Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis!
+
+LE MARQUIS, =se levant.=
+
+Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de
+l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur
+rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en
+Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos
+talons.
+
+LA BARONNE, =riant.=
+
+Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois
+semaines...
+
+BERNARD.
+
+C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans
+Berlin.[36] =(Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept
+ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des
+généraux bien élevés!
+
+LA BARONNE, =riant.=
+
+On avait le temps de se reconnaître.
+
+LE MARQUIS.
+
+Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.
+
+BERNARD.
+
+Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin.
+
+LE MARQUIS.
+
+Nous l'avons mis à la raison.
+
+BERNARD.
+
+Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe.
+
+LE MARQUIS.
+
+Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades.
+
+LA BARONNE, =au Marquis.=[37]
+
+Mon ami!
+
+BERNARD, =irrité.=
+
+Ses escapades!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur Bernard!
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...
+
+BERNARD.
+
+Vous osez?...
+
+HÉLÈNE, =à voix basse.=
+
+Eh quoi! encore!...
+
+BERNARD, =passant devant Hélène.=[38]
+
+Monsieur le marquis...
+
+HÉLÈNE.
+
+Pas un mot de plus... pour mon père!...
+
+BERNARD, =l'écoutant à peine.=
+
+Mademoiselle!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Pour moi!...
+
+BERNARD.
+
+Pour vous!... =(Après un silence.)= J'obéis.
+
+HÉLÈNE, =lui tendant la main.=
+
+Merci.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je l'ai réduit au silence. =(Il va s'étendre dans son fauteuil.)=
+
+=(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le
+fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche
+d'elle et s'assied à sa gauche.)=
+
+LA BARONNE, =qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est
+debout sur le devant de la scène.=
+
+D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien.
+Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce
+côté, je suis tranquille.--Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce
+qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion
+qu'elle inspire? J'y veillerai.
+
+LE MARQUIS, =pliant la Quotidienne.=
+
+Passons au _Drapeau blanc_... Mais qui vient là? Raoul!
+
+=(Il se lève et va à lui.)=
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD.
+
+RAOUL, =entrant du fond.=
+
+Moi même. =(Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Nous apportant quelque nouvelle découverte.
+
+RAOUL.
+
+Vous l'avez dit. J'ai découvert...
+
+LA BARONNE.
+
+Quoi donc?
+
+RAOUL.
+
+Je vous le donne en cent.
+
+LE MARQUIS.
+
+Une salamandre?... un blaireau sans queue?...
+
+RAOUL.
+
+Monsieur Destournelles.
+
+TOUS.
+
+Destournelles! =(Mouvement général.)=
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis.
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Fâcheux contre-temps!
+
+RAOUL.
+
+Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens
+de découvrir...
+
+LE MARQUIS.
+
+À l'état fossile?
+
+RAOUL.
+
+Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de
+l'avenue.
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Que lui dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?
+
+JASMIN, =annonçant du fond.=
+
+Monsieur Destournelles.
+
+LE MARQUIS, =allant s'asseoir.=
+
+Eh! arrivez donc, notre ami.
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, =assis;= RAOUL, =près de la table, derrière le
+Marquis;= DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD.
+
+DESTOURNELLES, =qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.=
+
+C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. =(Apercevant la
+Baronne.)= Madame la baronne!
+
+LA BARONNE, =passant devant le Marquis.=[39]
+
+Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas
+si tôt.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je m'en doute bien.
+
+LA BARONNE.
+
+Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus
+vives.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux
+gens.
+
+LA BARONNE.
+
+Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et qui vous le rendent, madame la baronne. =(À part.)= Quelle audace!...
+=(Haut.)= Ah!... monsieur Bernard...
+
+BERNARD, =froidement, en remontant la scène=.
+
+Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.
+
+DESTOURNELLES, =à part=.
+
+Cet accueil!... On m'a dit vrai.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon?
+
+DESTOURNELLES, =jetant un regard sur la Baronne.=
+
+Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vraiment!... Que chante donc _la Quotidienne_?
+
+LA BARONNE.
+
+Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois
+tirer ma révérence?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre.
+
+HÉLÈNE.
+
+Comment?
+
+RAOUL.
+
+Il serait possible?
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un refus, à vous!
+
+LA BARONNE.
+
+Je n'en reviens pas.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au
+fond de son âme, a traversé toutes mes démarches.
+
+RAOUL.
+
+Une fée?
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous en êtes sûr?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Très-sûr.
+
+LA BARONNE.
+
+Il faut qu'elle soit bien habile.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour
+balancer sa maligne influence...
+
+LE MARQUIS.
+
+Un autre que vous l'a emporté.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Voilà.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est abominable!
+
+LA BARONNE.
+
+C'est une injustice criante.
+
+LE MARQUIS.
+
+Destournelles, je m'en plaindrai au roi.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché...
+Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je
+reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des
+droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles,
+abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le
+pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la
+baronne?
+
+LE MARQUIS.
+
+Sans doute, sans doute.
+
+LA BARONNE.
+
+La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes.
+
+HÉLÈNE, =se rapprochant de Destournelles.=
+
+Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite
+a été pour nous?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...
+
+LA BARONNE.
+
+Et ensuite... pour monsieur Bernard.
+
+BERNARD.
+
+Pour moi?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...
+
+HÉLÈNE, =passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne
+remonte=.
+
+Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas
+aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais.
+
+LE MARQUIS.
+
+Au moulin de Gençais?
+
+HÉLÈNE.
+
+La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques
+vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien
+m'attendre un instant...
+
+BERNARD.
+
+À vos ordres, Mademoiselle.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres?
+
+RAOUL.
+
+Non, monsieur le marquis.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Maladroit!... =(Haut.)= Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire?
+
+RAOUL.
+
+Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui,
+je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est vrai.
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... =(Haut.)= Allons,
+puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le
+jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant
+nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami.
+
+=(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard
+les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en
+sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait.
+Bernard disparaît pour quelques instants.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LA BARONNE, DESTOURNELLES.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais
+revenir.
+
+LA BARONNE.
+
+Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient
+de voir et d'entendre.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus
+habile.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous dites?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux
+profiter de mon absence.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de
+vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le
+champ libre. =(Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son
+père.)= Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et,
+après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas,
+monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou
+l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue.
+
+=(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît
+embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à
+lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)=
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+DESTOURNELLES, BERNARD.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard...
+Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au
+trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie.
+
+BERNARD.
+
+Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous
+écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime
+pas à me répéter.
+
+BERNARD.
+
+Eh bien! alors...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je ne suis venu que pour connaître vos intentions.
+
+BERNARD.
+
+Mes intentions?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes
+lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous
+m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...
+
+BERNARD.
+
+J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je vous consulte... Que dois-je faire?
+
+BERNARD.
+
+Rien.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ainsi, vous renoncez?...
+
+BERNARD.
+
+Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en
+reparlerons, rien ne presse.
+
+DESTOURNELLES.
+
+En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts
+peuvent attendre.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait
+amolli votre cœur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli.
+
+BERNARD.
+
+Encore une fois!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de
+votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de
+votre dignité.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur Destournelles!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y
+commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi
+le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de
+vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et
+voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez...
+rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos
+ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails...
+on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont
+dissipées.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vraiment?...
+
+BERNARD.
+
+C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de
+nobles cœurs indignement calomniés par l'envie?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais
+calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que
+madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le
+marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un
+enfant!--Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le
+charme qui vous a retenu, qui vous retient encore?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Est-il besoin de vous l'apprendre?
+
+BERNARD, =effrayé.=
+
+Monsieur, pas un mot de plus.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez.
+
+BERNARD.
+
+Silence!... silence, malheureux!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous aimez mademoiselle de La Seiglière.
+
+BERNARD.
+
+Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Atteint et convaincu, vous l'aimez. =(Geste de dépit de Bernard; il garde
+le silence.)= Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie
+passe!--Comment comptez-vous en sortir?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous
+voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre
+et à mourir.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Le tour est joué. =(Haut.)= Que ferez-vous alors?
+
+BERNARD.
+
+Je partirai.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage?
+
+BERNARD.
+
+Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi
+sur la neige; mon épée me reste, il suffit.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez,
+tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu?
+
+BERNARD.
+
+Que voulez-vous dire?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux
+croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection
+qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je
+parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici.
+De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes
+de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui:
+c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?--Vous
+souvient-il de l'apologue du lion amoureux?
+
+BERNARD.
+
+Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il
+s'agit!--Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore
+à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle
+continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de
+ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut
+triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. =(Il quitte
+Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)=
+
+DESTOURNELLES, =à part, traversant la scène.=[41]
+
+Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne
+trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans
+son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce
+garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si
+j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. =(Haut.)= Monsieur
+Bernard, vous ne partirez pas.
+
+BERNARD.
+
+Ma résolution est inébranlable.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous ne partirez pas, vous dis-je.
+
+BERNARD.
+
+Qui m'en empêchera?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Qui?... Mademoiselle de La Seiglière.
+
+BERNARD.
+
+Comment?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Elle vous aime.
+
+BERNARD.
+
+Vous êtes fou!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Elle vous aime... et vous l'épouserez.
+
+BERNARD.
+
+Moi!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur de Vaubert!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre
+femme et de vos domaines?
+
+BERNARD.
+
+Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon cœur... Comment
+m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes.
+
+BERNARD.
+
+Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je
+suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle
+connaissait mes droits, si elle se doutait seulement...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout
+donner et la certitude d'être aimé pour vous-même.
+
+BERNARD.
+
+La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bah! si elle vous aime?--L'amour est un bon diable qui n'a pas
+d'armoiries.
+
+BERNARD.
+
+Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours
+temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!--Le voici.... Pour
+l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.
+
+BERNARD.
+
+Jamais!
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Oh! nous verrons bien.
+
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE.
+
+HÉLÈNE, =entrant par la porte de droite.=
+
+Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une
+félonie.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur... pas un mot...
+
+HÉLÈNE.
+
+Une félonie!... monsieur Bernard?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut...
+
+BERNARD.
+
+Je vous défends...
+
+HÉLÈNE.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+BERNARD.
+
+Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais encore?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il veut partir... il se dispose à vous quitter.
+
+HÉLÈNE.
+
+Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous
+expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse
+l'en empêcher.
+
+HÉLÈNE.
+
+Cette personne?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de
+me retirer... =(Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à
+droite.)= =(Bas à Bernard.)= Allons, ventrebleu, en avant!... La charge
+sonne... Vive l'empereur!
+
+=(Il salue Hélène et sort par le fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+BERNARD, HÉLÈNE.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir,
+nous quitter?
+
+BERNARD.
+
+Oui, Mademoiselle... oui, il le faut.
+
+HÉLÈNE.
+
+Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution?
+
+BERNARD.
+
+Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif
+impérieux...
+
+HÉLÈNE.
+
+Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que
+j'éprouve.... =(Timidement)=. Monsieur Bernard, votre cœur a-t-il à se
+plaindre de nous?
+
+BERNARD, =vivement.=
+
+Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas.
+
+HÉLÈNE.
+
+Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il
+involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les
+mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon
+pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous
+offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir.
+
+BERNARD.
+
+Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien
+à lui pardonner.
+
+HÉLÈNE.
+
+Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être
+qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine?
+
+BERNARD.
+
+Vous, Mademoiselle... Vous!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur
+Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs.
+
+BERNARD.
+
+Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je
+suis jeune encore... j'aime mon métier.
+
+HÉLÈNE, =souriant d'un air de doute.=
+
+Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous.
+
+BERNARD, =embarrassé.=
+
+Non... sans doute... mais...
+
+HÉLÈNE, =lui imposant silence.=
+
+Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps
+de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous
+jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin
+du feu, vous me raconterez vos campagnes.
+
+BERNARD.
+
+Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est
+pas fait pour moi.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner?
+
+BERNARD.
+
+Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous?
+
+BERNARD.
+
+Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et
+je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre cœur.
+Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre sœur?
+
+BERNARD.
+
+Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous
+initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce
+mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie?
+
+BERNARD.
+
+Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret
+doit mourir avec moi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains
+d'entrevoir...
+
+BERNARD.
+
+Si je vous le disais... Oh! non, non, votre cœur ignorera toujours le
+martyre que j'endure.
+
+HÉLÈNE, =très-troublée.=
+
+Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?...
+
+BERNARD.
+
+Sans remède.
+
+HÉLÈNE.
+
+Je devine. Il est peut-être au monde une personne... =(À part.)= Il se
+tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue...
+=(Haut.)= Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en
+effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être...
+=(Bernard ne répond rien.--Elle met la main sur son cœur.)= Oh! je
+comprends maintenant ce que vous devez souffrir.
+
+BERNARD.
+
+Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez
+l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il
+n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux.
+
+HÉLÈNE, =avec une joie contenue.=
+
+Eh! quoi, celle que vous aimez...
+
+BERNARD.
+
+Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est
+tellement au-dessus de moi!
+
+HÉLÈNE.
+
+Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous?
+
+BERNARD.
+
+J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai
+pas songé un seul instant à la franchir.
+
+HÉLÈNE, =souriant.=
+
+Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse
+de sang royal?
+
+BERNARD.
+
+Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle
+est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons
+en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau
+est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat?
+
+HÉLÈNE.
+
+Soyez plus juste envers vous-même... Quel cœur si haut placé pourrait se
+croire au-dessus du vôtre?
+
+BERNARD.
+
+Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir...
+C'est par pitié que vous parlez ainsi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Par pitié!...
+
+BERNARD.
+
+Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche
+ne vous offenserait donc pas?
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur Bernard!
+
+BERNARD.
+
+Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai
+vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la
+noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le
+cœur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser.
+Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais
+m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à
+toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au
+prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez,
+n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que
+vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis
+être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous.....
+
+HÉLÈNE, =très-émue.=
+
+Et si je vous dis que mon cœur me le permet?
+
+BERNARD.
+
+Ah! =(Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.--La porte
+du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en
+se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire
+brusquement sa main)=.
+
+
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+BERNARD, LA BARONNE, HÉLÈNE.
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame de Vaubert!
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Il est temps! =(Haut).= Qu'est-ce donc, mes amis? d'où vient cet embarras?
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame!
+
+LA BARONNE.
+
+Est-ce que ma présence dérange votre entretien?
+
+HÉLÈNE.
+
+Pourquoi donc, Madame?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous parliez quand je suis entrée... vous vous taisez en me voyant.
+
+BERNARD.
+
+Non, Madame; j'offrais mon bras à mademoiselle jusqu'à la ferme de
+Gençais.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, oui, Madame... et nous allions partir.
+
+LA BARONNE.
+
+Sans votre père?
+
+HÉLÈNE.
+
+Non, sans doute, et je vais... =(Elle fait un pas pour sortir.)=
+
+LA BARONNE.
+
+Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur de Vaubert?
+
+LA BARONNE.
+
+Oui.
+
+BERNARD.
+
+Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire...
+
+LA BARONNE.
+
+Qu'il n'accompagnerait pas tantôt sa fiancée?...
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Sa fiancée!... =(Tressaillement d'Hélène).=
+
+LA BARONNE.
+
+Il a changé d'avis.
+
+BERNARD.
+
+Ah!
+
+LA BARONNE.
+
+Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hélène, mon fils dont le
+cœur s'associe aux nobles préoccupations du vôtre, n'avait d'autre
+pensée que de continuer pour sa part au bien-être des malheureux dont
+vous êtes la providence.
+
+HÉLÈNE, =troublée.=
+
+Eh bien?...
+
+LA BARONNE.
+
+Mais aux termes où vous en êtes...
+
+HÉLÈNE, =à part.=
+
+Ciel! =(Mouvement de Bernard).=
+
+LA BARONNE.
+
+À la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre
+enfance...
+
+HÉLÈNE.
+
+Ah! malheureuse!
+
+BERNARD.
+
+Quel réveil!
+
+LA BARONNE.
+
+Il n'a pas eu de peine à comprendre qu'il ne doit plus céder à personne
+le droit d'être votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les
+voici. =(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HÉLÈNE.
+
+LE MARQUIS. =Il a sa canne et son chapeau.=
+
+Oui, le jarret dispos, et prêt à partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici
+un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais
+gare les distractions le long du chemin!
+
+RAOUL, =passant près d'Hélène devant le Marquis.[42]=
+
+Non, chère Hélène, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon cœur ne suit
+pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure, à l'avenir
+l'étude ne me détournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai
+longtemps du nom de sœur; je n'aspire qu'à vous donner un nom plus doux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Peste! Le savant se fait poëte. Voilà un madrigal galamment troussé.
+
+LA BARONNE.
+
+Galanterie permise à un mari... =(À part.)= N'hésitons plus. =(Haut.)= Ne
+vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le
+jour?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le
+temps de se marier.
+
+LA BARONNE.
+
+Pourtant...
+
+LE MARQUIS.
+
+Dans un pareil moment... Comment puis-je décider?... D'ailleurs ce n'est
+pas moi, c'est ma fille que cela regarde.
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi?
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Grand Dieu!
+
+LA BARONNE.
+
+Alors, Hélène, prononcez.
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame... =(À part.)= Eh! quoi, là, sous ses yeux... Oh! je me soutiens à
+peine.
+
+RAOUL.
+
+N'insistez pas, ma mère... Mais rappelez-vous, Hélène, que mon bonheur
+est entre vos mains.
+
+HÉLÈNE, =à part=.
+
+Son bonheur!
+
+RAOUL.
+
+Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancèle... Hélène!...
+Voyez donc.
+
+=(Il approche vivement le fauteuil qui est derrière elle.)=
+
+TOUS.
+
+Ô ciel! =(Tous se groupent autour d'Hélène.)=[43]
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille, qu'as-tu donc?
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi?... rien... Ah! je me sens mourir.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille!... mon enfant!...
+
+RAOUL.
+
+Il faut appeler. =(Courant à la porte du fond.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, du secours... Holà! Jasmin?
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce n'est rien, mon père, je me sens mieux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! mon Dieu!... Serait-ce?...
+
+HÉLÈNE. =Elle se lève.=[44]
+
+Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra.
+
+LE MARQUIS.
+
+Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin...
+
+LA BARONNE.
+
+Pouvais-je prévoir qu'en rappelant à mademoiselle de la seiglière ses
+engagements?...
+
+HÉLÈNE, =avec dignité.=
+
+Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous
+remercierais de me les avoir rappelés. =(Bas à Bernard.)= Vous aviez
+raison, monsieur Bernard; partez.--Votre bras, mon père?
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Ah! =(Hélène s'appuie sur le bras de son père.)=
+
+LA BARONNE.
+
+Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chère enfant. Raoul,
+ramenez-la chez elle... =(Raoul passe derrière la Baronne, Destournelles
+entre du fond.)= Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. =(À
+part, en sortant et apercevant Destournelles.)= Partie gagnée!
+
+=(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le théâtre.)=
+
+
+
+
+SCÈNE X.
+
+DESTOURNELLES, BERNARD.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il?
+
+BERNARD, =avec égarement.=
+
+Adieu, monsieur Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comment?... vous partez!... Elle vous aime?
+
+BERNARD.
+
+Oui, elle m'aime et je pars....
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pourquoi?
+
+BERNARD.
+
+Avez-vous donc oublié, vous aussi, les engagements qui la lient?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bah! bah!
+
+BERNARD.
+
+Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Qu'allez-vous faire?
+
+BERNARD.
+
+Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux
+donner ma vie à la femme que j'aime, lui laisser du mon héritage.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ô ciel!... Où allez-vous?
+
+BERNARD.
+
+Chez un notaire. =(Il sort par le fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE XI.
+
+DESTOURNELLES, =seul.=
+
+C'est trop fort! Tous ces gens-là sont aveugles ou fous... Mais,
+pardieu! je les sauverai malgré eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon
+ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.--Vous
+allez chez un notaire... =(Avec résolution.)= Eh bien! moi, je vais chez
+un huissier.
+
+=(Il sort précipitamment par le fond.)=
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+==Même décor.==
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DESTOURNELLES, =entrant du fond.=
+
+==La mèche est allumée... gare la mine!... nous allons enfin voir, madame
+la baronne, à qui de nous deux restera le champ de bataille. L'exploit
+est libellé... Durousseau est exact... =(Il regarde sa montre.)= Trois
+heures... le poulet doit être entre les mains de monsieur le marquis.
+Bernard est à Poitiers, il ne sait rien, ne su doute de rien; avant
+qu'il soit de retour, je serai maître de la place. Encanailler le
+marquis, confiner la baronne dans son petit castel, unir deux braves
+jeunes gens qui s'aiment, voilà ma vengeance, voilà mon but, et je
+l'atteindrai, morbleu!... Le marquis... attention!==
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE MARQUIS, DESTOURNELLES.
+
+LE MARQUIS, =entrant par la porte de gauche qui reste ouverte.=
+
+C'est vous?
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est moi.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qui diable vous amène?...
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Il ne sait rien encore. =(Haut.)= Les intérêts de mon client.
+
+LE MARQUIS, =allant s'asseoir à gauche.=
+
+Votre client!... Ah! ça, sans reproche, monsieur Destournelles, vous
+finirez par établir chez moi votre cabinet de consultations.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Je le gêne, mais Durousseau ne saurait tarder... je tiendrai bon...
+=(Jasmin entre du fond.)=--Jasmin!... que vient-il lui servir sur ce plat
+d'argent?[45]
+
+JASMIN.
+
+Monsieur le marquis...
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce?
+
+JASMIN.
+
+Un papier que l'on vient d'apporter pour monsieur le marquis.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Oh!... délicieux!... l'exploit de Durousseau!... quel honneur!...
+
+LE MARQUIS, =tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre.=
+
+Qu'est-ce que cela?... un papier sans enveloppe!
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Nous allons rire!
+
+LE MARQUIS, =se décidant à prendre le papier.=
+
+Que me veut ce chiffon?... du papier timbré!... =(Il se lève.)= Pouah!...
+mes gants!... =(Tâtant ses poches.)=[46] Du papier timbré au marquis de La
+Seiglière!... quel est le drôle qui s'est permis?...
+
+JASMIN, =troublé.=
+
+Mais je ne sais... ce n'est pas à moi qu'on l'a remis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et que chante ce grimoire?... =(Il déploie le papier et lit.)= «L'an 1817,
+ce jour d'hui 5 octobre, à la requête du sieur Bernard Stamply...» Eh!
+quoi, Bernard?... ce n'est pas possible. Voyons... «Domicilié de droit,
+et logeant de fait au château de La Seiglière!...» Comment, Bernard?...
+Sortez, Jasmin. =(Jasmin sort par le fond.--Le Marquis continuant de
+lire.)= «Agissant aux poursuites et diligences de maître
+Destournelles...» =(Le Marquis, au nom de Destournelles, lève les yeux
+par dessus son binocle sur l'avocat, qui se tient impassible de l'autre
+côté de la scène.)= =(À part.)= Ah! très-bien, c'est l'affaire qui l'amène
+ici.
+
+LE MARQUIS, =reprenant sa lecture.=
+
+«De maître Destournelles... j'ai, Guillaume Durousseau, huissier, baillé
+assignation au sieur Louis Tancrède Hector, marquis de La Seiglière,
+sans domicile connu...» =(Nouveau coup d'œil du Marquis sur
+Destournelles.)= «Mais logeant indûment au dit château de La Seiglière,
+où je me suis exprès transporté et où parlant à une femme à son service,
+à comparoir...» =(Cherchant à comprendre.)= Comparoir?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comparoir, pour comparaître... terme de pratique.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah!... c'est un terme... de... =(À part.)= Pardieu! je suis curieux de
+savoir jusqu'où ils ont poussé l'insolence et l'audace... Poursuivons.
+=(Haut et continuant de lire.)= «À comparoir dès demain, vu l'urgence, à
+sept heures du matin.» Par exemple!... «Par devant monsieur le président
+du tribunal civil, jugeant en état de ré-fé-ré...»
+
+DESTOURNELLES.
+
+Référé.
+
+LE MARQUIS, =sans se retourner.=
+
+Référé. J'ai parfaitement lu. «Attendu qu'en vertu de l'axiome: «_le
+mort saisit le vif_...» Hein?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Terme de pratique.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah!... toujours... =(À part.)= Patience!... nous allons voir.--=(Haut,
+lisant.)= «Attendu, attendu...» La conclusion... «Voir dire le marquis de
+La Seiglière que dans les vingt-quatre heures, il sera tenu de
+déguerpir...» Déguerpir!... «Sinon y être contraint dans les formes
+accoutumées, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force
+publique...» =(Avec une colère contenue.=) C'est tout.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Le coup est porté.
+
+LE MARQUIS, =pliant le papier qu'il met froidement et résolument dans sa
+poche.=
+
+Jasmin!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Si monsieur le marquis avait besoin?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vous suis obligé... Jasmin!... mon épée.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Votre épée!... Que voulez-vous faire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous allez le savoir.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mais, monsieur le marquis...
+
+LE MARQUIS, =éclatant.=
+
+Ah! vous avez pensé que vous pourriez impunément souffleter mon blason!
+Ah! vous êtes venu pour me narguer, pour me braver en face!... Un
+huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est à vous que je dois cet
+affront!... Mon épée!... l'épée de mes pères!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Encore une fois, que prétendez-vous faire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous sauterez par cette fenêtre, ou je vous couperai les deux
+oreilles... à votre choix.
+
+DESTOURNELLES, =froidement.=
+
+Monsieur le marquis, vous me divertissez.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne vous divertirai pas longtemps... Jasmin!... Mais ce maraud
+arrivera-t-il?... Jasmin!
+
+JASMIN, =entrant du fond.=[47]
+
+Me voilà... Que demande monsieur le marquis?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce que je demande?...
+
+DESTOURNELLES, =froidement.=
+
+Monsieur le marquis demande son épée.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Allez la lui quérir.
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+Comment? voilà l'impression... Il n'a pas peur...
+
+JASMIN, =avec stupeur.=
+
+Son épée?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, l'épée de ses pères.
+
+JASMIN.
+
+Si monsieur le marquis voulait me dire où il l'a mise?...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est bon... drôle!... laisse-nous. =(Jasmin sort. Le Marquis se jette
+avec colère dans son fauteuil.)= Diable d'homme!
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+C'est le premier transport... Il n'a pas été long... Frappons les
+derniers coups. =(Il se rapproche du Marquis; avec respect.)= Monsieur le
+marquis veut-il me permettre une observation?
+
+LE MARQUIS, =après un silence.=
+
+Laquelle, Monsieur?
+
+DESTOURNELLES.
+
+En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eût-il sensiblement
+amélioré sa situation? Il est permis d'en douter; peut-être n'eût-il
+réussi qu'à se priver des services d'un homme venu ici, non pour le
+narguer, mais pour l'aider à sortir de l'abîme où il est tombé.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'en sortirai, Monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de
+personne; mais, auparavant, je dirai à monsieur Bernard que s'il chasse
+comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous ne direz pas cela.
+
+LE MARQUIS, =se levant.=
+
+Je le dirai... Comment, ventre-saint-gris! un garçon que j'aimais, que
+j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux,
+dépeuple mes forêts!... Hier encore, il m'a tué trois loups.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous héberge,
+et c'est vous qui tuez son gibier.
+
+LE MARQUIS.
+
+Soit... je pouvais en douter... Mais, tête-bleu, Monsieur, lorsqu'on a
+l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de La Seiglière, ce n'est
+pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le
+lui dirai.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pouvez-vous méconnaître à ce point le plus noble cœur qui ait jamais
+battu dans la poitrine d'un galant homme?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous nous la donnez belle!... Et ce papier, Monsieur, cet immonde
+papier!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ce papier, monsieur le marquis?... Comment n'avez-vous pas deviné
+sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'à l'insu de ce brave jeune
+homme.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qui donc, alors?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est moi... qui sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il
+m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens
+extrêmes.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pour me sauver?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pour vous sauver! Il y a des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le
+fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'êtes ici que par la tolérance
+de Bernard.
+
+LE MARQUIS.
+
+La tolérance!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ah!... voilà ce que vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez
+pas qu'aux yeux de tous vous êtes dans une condition humiliante et
+précaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout à l'heure à sauter
+par la fenêtre... Eh bien! mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre
+que de se traîner dans les escaliers. On traverse une position
+équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous
+dormiez, je vous ai réveillé.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pensez-vous qu'il m'effraie?... Je connais le chemin de la pauvreté,
+Monsieur... je le reprendrai sans pâlir.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bien, monsieur le marquis, très-bien... Je reconnais là l'héritier d'une
+race de preux... car, à votre âge, renoncer à ce luxe héréditaire, pour
+aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel.
+
+LE MARQUIS.
+
+Très-cruel.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coûtent rien à
+votre grand cœur, s'il vous plaît d'accepter le rôle d'Œdipe, songez que
+vous imposez à cette aimable enfant la tâche d'Antigone.
+
+LE MARQUIS, =attendri.=
+
+Eh quoi?... ma pauvre Hélène... ma fille bien-aimée!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur le marquis, vous êtes bien ici.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Séjour enchanté!... Si nous pouvions trouver un moyen de tout
+concilier...
+
+LE MARQUIS.
+
+Un moyen?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune
+de l'enfant.
+
+LE MARQUIS.
+
+Est-ce que vous entrevoyez?... Destournelles, voyons, mon vieil ami. Car
+nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains... conseillez-moi,
+dirigez-moi... Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Sans doute... il y en a un... un seul... mais il est bon.
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?...
+
+DESTOURNELLES, =hésitant.=
+
+Ah!... je crains de vous l'apprendre... Vos idées sont telles....
+
+LE MARQUIS.
+
+Parlez, parlez, de grâce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien! puisque vous le voulez... Monsieur le marquis, ce Napoléon que
+vous jugez si sévèrement n'était pourtant pas sans mérite; il avait
+compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un
+homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées
+de l'empereur?
+
+LE MARQUIS.
+
+Sans doute... mais veuillez m'apprendre?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pensez-vous que monsieur de Vaubert soit sérieusement épris de sa
+fiancée?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Peuh!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pensez-vous que, de son côté, mademoiselle de La Seiglière aime
+éperdument le baron?
+
+LE MARQUIS.
+
+Peuh!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Trouvez-vous en lui le modèle des gendres?
+
+LE MARQUIS.
+
+Il manque un lièvre à vingt pas...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous disiez tout à l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme... Le
+fait est qu'à vous voir ensemble, on jurerait deux frères d'armes, deux
+chevaliers de la table ronde... Que lui manque-t-il donc pour être un
+gentilhomme accompli?
+
+LE MARQUIS.
+
+La noblesse.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reçoive de vous...
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Avec la main de votre fille.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'entends-je?... une mésalliance!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Non pas... une fusion de races... et vous êtes sauvé!
+
+LE MARQUIS.
+
+Jamais, Monsieur, jamais!... Plutôt la ruine.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je m'en doutais; à votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le
+marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vôtre n'ait pas là-dessus des
+idées plus conformes aux besoins du siècle.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Au temps où nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous
+connaître toute ma pensée? Vous avez des ennemis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de
+vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi donc?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ils vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit
+court que vous détestez la Charte.
+
+LE MARQUIS.
+
+Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie?... Moi, l'ennemi des
+libertés publiques!... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour
+détester la Charte? je ne la connais pas.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Enfin, je ne veux pas vous effrayer... Mais si une seconde révolution
+éclatait...
+
+LE MARQUIS.
+
+Parlez-vous sérieusement?... une seconde révolution!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un volcan?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente?
+
+LE MARQUIS.
+
+Que dites-vous?... Hélène!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille!... Ah! plutôt que de la voir exposée...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance? En adoptant
+un enfant de l'empire, vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez
+des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de
+vieillir, près de votre fille, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des
+révolutions.
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+Il parle bien.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et puis, vous serez, pardieu! bien à plaindre d'avoir pour gendre un
+jeune héros qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et
+qui héritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de
+Stamply-La Seiglière! cela sonne-t-il si mal à l'oreille?
+
+LE MARQUIS.
+
+Stamply-La Seiglière... J'aimerais mieux La Seiglière-Stamply...
+Enfin... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles, il n'est pas de
+sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille...
+Mais comment la décider?...
+
+DESTOURNELLES, =souriant.=
+
+Croyez-moi, vous y réussirez.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein? qui peut vous faire croire?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous y réussirez, vous dis-je; et quant à Bernard, je réponds de lui.
+
+LE MARQUIS.
+
+Parbleu!... Je voudrais bien voir... Mais, Destournelles... nous
+oublions... Et la baronne?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Madame de Vaubert?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mes engagements sont tels...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez à quoi vous en
+tenir sur le désintéressement de cette noble dame.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'entends-je?... Quel trait de lumière!...
+
+=(La porte de droite s'ouvre, la Baronne s'arrête inquiète, voyant
+Destournelles.)=
+
+DESTOURNELLES.
+
+La voici... Faut-il que je me retire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Grand Dieu!... me laisser seul avec elle...
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+C'est juste. Pauvre marquis!... Il n'est pas de force.
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+LE MARQUIS, DESTOURNELLES, LA BARONNE.
+
+LA BARONNE.
+
+Encore ici, monsieur Destournelles?
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est à peu près ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me
+dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous causiez?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Madame! =(Bas au Marquis, passant derrière lui.)= Allons, ferme!
+Aborder la question.
+
+LA BARONNE.[48]
+
+Puis-je savoir?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! Baronne, nos affaires vont mal.
+
+LA BARONNE.
+
+Que dites-vous?
+
+DESTOURNELLES. =(Bas.)=
+
+Le papier... donnez-lui le papier.
+
+LE MARQUIS.
+
+Tâchez de déchiffrer ce grimoire.
+
+LA BARONNE, =prenant l'exploit.=
+
+Qu'est-ce que cela? =(Elle parcourt le papier.)= Un exploit!... de
+Bernard!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?... Qu'en dites-vous?
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Destournelles, ici... C'est un piége. =(Haut.)= Eh bien, Marquis, que
+comptez-vous faire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais... Baronne... je vous le demanderai... car avant tout... je serais
+bien aise d'avoir votre avis.
+
+LA BARONNE.
+
+Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité
+sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte
+de brutalité, l'hésitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester
+ici, vous n'avez plus qu'à vous retirer.
+
+LE MARQUIS.
+
+Où?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous le demandez? Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient,
+la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de La Seiglière,
+le château de Vaubert est à vous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Généreuse Baronne!... Croyez que mon cœur... =(À part.)= Cela devient fort
+embarrassant.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Il paraît troublé.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Tant de grandeur d'âme!... C'est clair, elle est sûre de Bernard.
+
+LA BARONNE.
+
+Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple
+les biens que vous aurez perdus.
+
+LE MARQUIS, =la retenant.=
+
+Oh! certainement... Mais, croyez-vous, Baronne, que nos enfants aient
+l'un pour l'autre une affection bien tendre?
+
+DESTOURNELLES, =bas.=
+
+Très-bien!
+
+LA BARONNE.
+
+Ils s'adorent.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous croyez?
+
+LA BARONNE.
+
+J'en suis sûre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! moi, Baronne, après la scène de tantôt, j'en doute un peu.
+
+LA BARONNE.
+
+Que voulez-vous dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Et puis, pensez-vous que dans les circonstances où nous sommes, un tel
+mariage fût bien d'accord avec les besoins du siècle?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bravo!
+
+LA BARONNE.
+
+Les besoins du siècle!... Quel conte me faites-vous là?
+
+LE MARQUIS.
+
+Voyez-vous, Baronne, j'ai mûrement réfléchi.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se plaît à
+le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout à
+l'heure...
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Où veut-il en venir?
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part...
+
+LE MARQUIS.
+
+Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan... le disais-je,
+Destournelles?
+
+DESTOURNELLES.
+
+En effet, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne suis pas le marquis de Carabas, moi.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Autres temps, autres mœurs!
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons au peuple.....
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est cela: pour qu'à son tour il vienne...
+
+LE MARQUIS.
+
+Pour qu'à son tour il vienne à nous.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Je suis jouée. =(Haut.)= Marquis, regardez-moi en face. Vous avez résolu
+de marier votre fille à Bernard.
+
+LE MARQUIS.
+
+Madame!
+
+DESTOURNELLES, =bas au Marquis.=
+
+Pas de faiblesse!
+
+LA BARONNE.
+
+Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous!... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin
+de vos intérêts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer à
+votre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac au
+champion qui combattait pour vous.
+
+DESTOURNELLES, =au Marquis.=
+
+Un coup de Jarnac!... souffrirez-vous?...
+
+LE MARQUIS, =étourdi.=
+
+Moi! (=avec force.=) Eh bien! oui, Madame, c'est la vérité; je suis las
+du rôle que je joue ici, le cœur m'en lève. Morbleu vous me poussez à
+bout... Ma fille épousera Bernard.
+
+LA BARONNE.
+
+Prenez garde, Marquis, c'est la guerre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une
+fois.
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu'à savoir si
+mademoiselle de La Seiglière se fera complice de votre félonie.
+Justement, la voici. Je vais...
+
+=(Elle se dirige vers la porte de gauche.)=
+
+DESTOURNELLES.[49]
+
+Madame!
+
+LE MARQUIS.
+
+Au nom du ciel!
+
+LA BARONNE.
+
+Vous le voyez, à la seule pensée de mettre votre fille dans la
+confidence de vos lâches projets, vous tremblez; la conscience même de
+monsieur Destournelles se révolte.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est que j'entends me réserver le droit, Madame, d'expliquer à ma
+fille...
+
+LA BARONNE.
+
+Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession... je
+n'assisterai pas à votre honte. C'est déjà bien assez que vous ayez à
+rougir devant votre enfant.
+
+=(Hélène entre par la porte de gauche, qui se referme.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+DESTOURNELLES, HÉLÈNE, LA BARONNE, LE MARQUIS
+
+LA BARONNE.
+
+Vous arrivez à propos, chère Hélène.
+
+HÉLÈNE.
+
+À propos, Madame!... Que se passe-t-il donc?
+
+LA BARONNE.
+
+Je laisse à votre père le soin de vous l'apprendre. =(Bas au Marquis.)=
+Allons, monsieur le marquis, à l'œuvre, la tâche est belle. Pour moi, je
+sais ce qu'il me reste à faire; adieu.
+
+=(Elle sort.--Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le
+Marquis.)=
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+HÉLÈNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bon voyage.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous triomphez!
+
+LE MARQUIS.
+
+Si elle croit que je suis dupe de son désintéressement!... Mais comment
+préparer ma fille?...
+
+DESTOURNELLES, =bas.=
+
+Pas de préparations... Allez droit au but... et je vous réponds du
+succès.--Je vous laisse.
+
+=(Il sort par la porte de droite.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LE MARQUIS, HÉLÈNE.
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Qu'est-ce donc, mon père? que veut dire madame de Vaubert, et
+qu'avez-vous à m'apprendre?
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+Il a beau dire... si je sais par où commencer...
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame de Vaubert paraissait émue... Vous-même vous semblez inquiet...
+agité...
+
+LE MARQUIS.
+
+J'ai le droit de l'être... Des projets si longuement caressés!...
+
+HÉLÈNE, =à part.=
+
+Que veut-il dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Notre amitié avec les Vaubert...
+
+HÉLÈNE, =à part.=
+
+Grand Dieu! saurait-il?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Certains détails, enfin... =(À part.)= Ah! ma foi, Destournelles a raison,
+allons droit au but.--Réponds, ma fille, aimes-tu monsieur de Vaubert?
+
+HÉLÈNE.
+
+Comment?
+
+LE MARQUIS.
+
+Aimes-tu monsieur de Vaubert?
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais... je ne sais... mon père, il a ma parole.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce n'est pas là ce que je te demande. Ce mariage te sourit-il?
+Réponds-moi franchement.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon père, à quoi bon?
+
+LE MARQUIS.
+
+À quoi bon?... Il s'agit de ton bonheur, de ta destinée tout entière, et
+tu demandes à quoi bon?
+
+HÉLÈNE.
+
+Sans doute, car je ne puis comprendre...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah!... tu le sais, cette union ne fut jamais de mon goût, et je commence
+à me demander avec effroi... qui te protégera quand je ne serai plus.
+
+HÉLÈNE.
+
+Quand vous ne serez plus, mon père!... Monsieur de Vaubert est un cœur
+dévoué.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bête aubaine que son dévouement... Un mari qui ne fera que la chasse aux
+papillons, qui passera sa vie à chercher dans l'herbe des bêtes à bon
+Dieu... qui, le soir, pour te distraire, montera des oiseaux, ou
+empaillera des lézards... Voilà l'existence enchantée qu'il te prépare.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais, mon père...
+
+LE MARQUIS.
+
+Tiens, ma fille, il est triste de voir un gentilhomme occuper sa
+jeunesse à de pareilles niaiseries... Regarde Bernard, ça n'a pas encore
+vingt-huit ans; eh bien! ça vous a déjà un bout de ruban à la
+boutonnière; ça s'est promené en vainqueur dans les capitales de
+l'Europe; ça s'est fait tuer à la bataille de... enfin, n'importe!... Je
+l'avoue, je suis obligé de l'avouer, je mourrais plus tranquille, si je
+te laissais appuyée sur le bras de ce jeune guerrier.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! mon Dieu!... Mais je ne puis comprendre... vous le savez, nos
+engagements...
+
+LE MARQUIS.
+
+Nos engagements!... Mariage et fiançailles sont deux.
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur de Vaubert a ma parole.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je te délie, il n'a pas la mienne.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais, mon père...
+
+LE MARQUIS.
+
+Je te délie, te dis-je, mon repos en dépend.
+
+HÉLÈNE.
+
+Votre repos!
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon repos... mon bonheur... Et si tu comprenais comme moi la nécessité
+d'un appui...
+
+HÉLÈNE.
+
+Si je comprenais...
+
+LE MARQUIS.
+
+Si par hasard, ce jeune héros pouvait te plaire...
+
+HÉLÈNE.
+
+Lui!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Si tu sentais, comme moi, que tu ne peux être heureuse que par lui...
+
+HÉLÈNE.
+
+Eh bien! mon père, eh bien?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! je n'hésiterais pas... je foulerais aux pieds l'orgueil de ta
+race, et mes aïeux en penseraient ce qu'ils voudraient. Mes aïeux sont
+morts... et toi, tu vis, mon Hélène.
+
+HÉLÈNE, =se jetant dans ses bras.=
+
+Oh! mon père... oh! mon ami... je puis donc vous avouer... vous dire...
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi?
+
+HÉLÈNE.
+
+Que Bernard...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien!... Bernard...
+
+HÉLÈNE.
+
+Il m'aime...
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'entends-je?... et toi?...
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi!
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien?
+
+HÉLÈNE.
+
+Ah! ne m'interrogez pas...
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment!... Il est donc vrai!
+
+=(On entend au dehors la voix de Bernard.)=
+
+HÉLÈNE.
+
+Je l'entends!... oh! je vous en conjure, pas un mot...
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+Qu'ai-je appris!... Allons, c'était moins difficile que je ne croyais.
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+HÉLÈNE, BERNARD, LE MARQUIS.
+
+BERNARD, =entrant agité, du fond.=
+
+Ah! monsieur le marquis, ce qu'on vient de me dire est-il vrai? En mon
+nom et à mon insu, on s'est permis de vous adresser?...
+
+LE MARQUIS, =bas à Bernard.=
+
+Silence!... je sais tout.
+
+BERNARD.
+
+C'est un indigne abus de confiance...
+
+LE MARQUIS, =bas.=
+
+Encore une fois, je le sais, taisez-vous.[50] =(Il passe devant lui.)=
+=(Haut.)= D'ailleurs, c'est bien de cela qu'il s'agit!... J'en apprends de
+belles sur votre compte, monsieur le héros.
+
+BERNARD.
+
+Sur mon compte?
+
+LE MARQUIS.
+
+Accueilli sous ce toit comme un frère, comme un fils... oui, Monsieur,
+comme un fils... vous vous êtes oublié jusqu'à porter vos vues...
+
+BERNARD.
+
+Ah! monsieur le marquis, épargnez un malheureux. Je m'éloigne, je
+pars... je vais expier loin de vous, loin de votre fille, un espoir
+insensé qui n'a fait que traverser mon cœur.
+
+LE MARQUIS.
+
+À d'autres!...
+
+BERNARD.
+
+Je ne suis revenu que pour me justifier et vous dire un éternel adieu.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! vous croyez, Monsieur, que les choses peuvent se passer de la sorte?
+Vous croyez que lorsqu'on a jeté le trouble dans un jeune cœur, il ne
+reste plus qu'à faire sa valise, et que tout est dit? non pas, s'il vous
+plaît.
+
+BERNARD.
+
+Si je savais une expiation plus rigoureuse... s'il vous fallait mon
+sang...
+
+LE MARQUIS.
+
+Que diable voulez-vous que je fasse de votre sang? Vous ne partirez pas,
+Monsieur.
+
+BERNARD.
+
+Mais, monsieur le marquis...
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous ne partirez pas, vous dis-je. =(À Hélène.)= Eh bien! et toi, ma
+fille, tu ne dis rien?
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur Bernard... puisque mon père l'exige... il vous aime... vous ne
+voudriez pas l'affliger...
+
+BERNARD, =passant devant le Marquis.=[51]
+
+Ah! mon Dieu!... ma raison s'égare... Ai-je rêvé le désespoir, ou bien
+rêvé-je maintenant le bonheur? Monsieur le marquis... Mademoiselle...
+que dois-je croire?
+
+HÉLÈNE.
+
+Que mon père est bon comme le bon Dieu.
+
+BERNARD.
+
+Oh!... monsieur le marquis.
+
+HÉLÈNE, =apercevant Raoul.=
+
+Monsieur de Vaubert!
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! diable, que vient-il faire en ce moment?... Retirez-vous tous deux,
+laissez-nous.
+
+=(Raoul entre du fond et se tient un moment sur le pas de la porte.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+HÉLÈNE, BERNARD, RAOUL, LE MARQUIS.
+
+RAOUL.
+
+Monsieur Bernard, vous n'êtes pas de trop entre nous. Mademoiselle,
+c'est vous que je cherchais.
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi, monsieur de Vaubert?
+
+LE MARQUIS.
+
+Permettez; vous voulez une explication, vous l'aurez... mais il ne
+convient pas que ma fille...
+
+RAOUL.
+
+Pardon, monsieur le marquis, il est nécessaire, au contraire, que votre
+fille sache...
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur!... c'est moi seul que cela regarde.
+
+RAOUL.
+
+Non, monsieur le marquis, c'est à moi de parler... et je parlerai.
+Mademoiselle, j'apprends à l'instant même ce que vous ignorez encore, ce
+qu'on m'avait laissé ignorer jusqu'ici... j'apprends...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh!... ventre-saint-gris, Monsieur, laissez les gens en paix, et
+retournez à vos coquilles.
+
+BERNARD.
+
+Prenez garde, Monsieur, prenez garde.
+
+RAOUL, =avec hauteur.=
+
+Qu'entendez-vous par là, monsieur Bernard?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur!...
+
+RAOUL.
+
+Vous n'étoufferez pas la voix d'un galant homme, je signalerai à
+mademoiselle de La Seiglière le précipice où l'on veut la pousser.
+
+HÉLÈNE.[52]
+
+Qu'entends-je!... Ah! parlez, monsieur de Vaubert, parlez.
+
+RAOUL.
+
+J'apprends, Mademoiselle, que la donation faite à monsieur le marquis
+par son ancien fermier, est nulle de plein droit par le seul fait de
+l'existence du fils du donateur; depuis six semaines vous n'êtes plus
+chez votre père, vous êtes chez monsieur Bernard.
+
+HÉLÈNE, =regardant tour à tour Bernard et le Marquis.=
+
+Comment?...
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+LE MARQUIS.
+
+Chansons que tout cela!...
+
+RAOUL.
+
+Ce n'est pas tout. J'apprends aussi les nouvelles dispositions faites
+pour éteindre un procès, perdu d'avance, pour replacer sur votre tête
+l'héritage de vos ancêtres.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! morbleu! Monsieur...
+
+RAOUL, =poursuivant.=
+
+J'apprends qu'aujourd'hui même sous le coup d'une assignation...
+
+LE MARQUIS, =avec emportement.=
+
+N'achevez pas.
+
+BERNARD, =de même.=
+
+Cela est faux, Monsieur, vous ignorez...
+
+RAOUL, =avec calme.=
+
+Vous avez raison, Messieurs, les oreilles de cette noble créature ne
+sont pas faites à de telles révélations. Mademoiselle, vous êtes libre;
+il ne sied pas à la pauvreté de se mettre en balance avec la fortune.
+Sachez seulement qu'en vous rendant votre parole, je n'entends pas
+retirer la mienne. S'il ne convenait pas à mademoiselle de La Seiglière
+de se prêter à une transaction, que je m'abstiens de qualifier...
+
+BERNARD.
+
+Monsieur de Vaubert!
+
+RAOUL.
+
+Ma maison s'ouvrirait avec joie pour vous recevoir, et béni serait le
+jour où vous auriez pris place à mon foyer. =(Moment de silence.--Hélène
+regarde tour à tour, et lentement, Bernard et monsieur de Vaubert; elle
+s'approche du Marquis.)=[53]
+
+HÉLÈNE.
+
+Répondez, mon père, est-ce vrai?
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi?
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce que monsieur de Vaubert vient de m'apprendre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur de Vaubert ne sait ce qu'il dit.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon père, répondez, franchement, sans détours, et ne craignez pas de
+trouver votre fille au-dessous des devoirs que pourra lui imposer le
+soin de votre honneur. Répondez en vrai gentilhomme. Qui reçoit ici
+l'hospitalité?... Est-ce nous?... Est-ce monsieur Bernard?
+
+BERNARD, =passant devant Raoul.=
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE, =l'arrêtant du geste.=
+
+Répondez, mon père.
+
+LE MARQUIS.
+
+Que veux-tu que je te dise? On a profité de mon absence pour faire un
+code de lois auxquelles il est impossible de rien comprendre. Suis-je
+chez Bernard? Bernard est-il chez moi? Personne n'en peut rien savoir.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est donc vrai!... Ainsi, mon père, ainsi, quand ce jeune homme s'est
+présenté armé de ses droits, nous ne lui avons pas restitué loyalement
+son héritage!... Au lieu de nous retirer tête haute... nous avons obtenu
+qu'il consentît à nous garder chez lui! De votre fille qui ne savait
+rien... =(Se retournant vers Bernard avec fierté.)= Qu'avez-vous dû penser
+de moi, Monsieur?
+
+BERNARD.
+
+Ah! Mademoiselle, le ciel m'est témoin...
+
+HÉLÈNE.
+
+Quand je vous ai tendu la main, vous croyant pauvre et déshérité... et
+plus tard... et tout à l'heure encore... =(Avec égarement.)= Oh! mon père,
+est-ce assez de honte?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille, mon enfant, calme-toi, je ne voulais que ton bonheur.
+
+HÉLÈNE, =relevant la tête.=
+
+Mon bonheur!... et vous ne vous aperceviez pas que j'étais le prix d'un
+marché.
+
+BERNARD.
+
+Non, Mademoiselle, non.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et si monsieur de Vaubert ne fût venu à temps... Bien, Monsieur de
+Vaubert, voici ma main. =(Raoul s'approche d'elle.)=
+
+BERNARD.[54]
+
+Ô ciel!
+
+RAOUL.
+
+Merci, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE.
+
+Allons, mon père, relevez-vous, la pauvreté n'a pas droit de
+mésalliance. Marquis de La Seiglière, reprenez la fierté de votre race.
+Partons, sortons d'ici. Mon père, appuyez-vous sur moi. Baron de
+Vaubert, emmenez votre femme. =(La Baronne et Destournelles paraissent au
+fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD, DESTOURNELLES, LA BARONNE, LE MARQUIS.
+
+DESTOURNELLES.[55]
+
+Sa femme!
+
+LA BARONNE, =avec joie.=
+
+J'en étais sûre!
+
+RAOUL.
+
+Oui, ma mère, oui, embrassez votre fille.
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Ah! tout est perdu.
+
+LA BARONNE.
+
+Chère Hélène!... =(Triomphante, bas au Marquis.)= Eh bien! mon vieil ami,
+était-il si facile de briser des liens aussi sacrés?
+
+LE MARQUIS.
+
+Madame!... =(À part.)= Que la peste l'étouffe, elle et son fils.
+
+HÉLÈNE.
+
+Par pitié, monsieur de Vaubert, ne restons pas ici.
+
+LA BARONNE.
+
+Venez, nobles enfants. =(Ils font un pas pour sortir.)=
+
+DESTOURNELLES, =s'avançant.=
+
+Eh! non, Madame; demeurez.[56] Vous voyez un homme sans fortune, il n'a
+plus rien que son épée.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que veut dire?...
+
+RAOUL.
+
+Je ne comprends pas...
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, qu'est-ce que cela signifie?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ce que cela signifie, monsieur le marquis...
+
+BERNARD.
+
+Monsieur Destournelles!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oh! soyez tranquille, ce ne sera pas long, et je pars avec vous. Cela
+signifie que ce matin, quand j'allais chez maître Durousseau pour vous
+rendre à tous la vue ou la raison, ce brave garçon allait chez un
+notaire légaliser sa ruine et signer l'abandon de ses droits.
+
+TOUS.
+
+Ô ciel!
+
+HÉLÈNE.
+
+Refusez, mon père, refusez.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Refuser!... Est-ce que vous le pouvez maintenant? Vous avez accepté la
+donation du père. Personne au monde ne peut empêcher Bernard de ratifier
+ce que son père a fait.
+
+LE MARQUIS.
+
+Cependant, Monsieur...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Après cela, monsieur le marquis, si la possession de ce château
+embarrasse votre délicatesse, le domaine public s'en arrangera
+volontiers. Quant à moi, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais; mais je
+ne partirai pas sans avoir soulagé mon cœur, sans vous avoir dit, madame
+la baronne, que si vous l'emportez, c'est en faisant votre malheur à
+tous: celui de monsieur le marquis, séparé pour jamais d'un compagnon
+qu'il aimait déjà comme son fils....
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Celui de vos enfants, que vous condamnez à des regrets éternels...
+
+RAOUL, =regardant Hélène, qui tressaille.=
+
+Des regrets!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Le vôtre, enfin; oui, Madame, le vôtre, car, sachez-le bien, vous
+n'aurez pas impunément désuni deux cœurs qui s'aiment pour river l'un à
+l'autre deux cœurs qui ne s'aiment pas. Et maintenant que j'ai tout dit,
+partons, monsieur Bernard.
+
+HÉLÈNE, =à part.=
+
+Grand Dieu!
+
+RAOUL, =l'arrêtant du geste.=
+
+Que voulez-vous dire? Non pas, Monsieur, expliquez-vous.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur... observez ces deux jeunes gens: leur silence vous apprendra
+peut-être ce que vous ne devinez pas.
+
+RAOUL.
+
+Il serait possible!... =(Il se retourne vers Hélène, et après un silence,
+l'interrogeant du geste et du regard.)= Hélène?...
+
+HÉLÈNE, =les yeux baissés.=
+
+Monsieur de Vaubert, je ne reviens pas sur ma parole: voici ma main.
+
+RAOUL.
+
+Bien! =(Avec effort.)= La vôtre, monsieur Bernard.
+
+BERNARD.
+
+La mienne!
+
+RAOUL.
+
+La refuserez-vous à votre frère?
+
+BERNARD.
+
+Mon frère!
+
+LA BARONNE, =vivement.=
+
+Raoul!...
+
+RAOUL.
+
+Ma mère, il est temps que chacun reprenne ici sa place. Oui, mon frère,
+puisque je mets sa main dans la main de ma sœur.
+
+TOUS.
+
+Ô ciel!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Ô mon ami!...
+
+BERNARD.
+
+Mon frère!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce sont deux paladins!
+
+DESTOURNELLES.
+
+À la bonne heure donc... ma cause est gagnée.
+
+BERNARD ET HÉLÈNE.
+
+Notre cher avocat![57]
+
+DESTOURNELLES.
+
+Votre bonheur paiera mes honoraires.
+
+LE MARQUIS.
+
+Quel tableau!... Hein?... qu'en dites-vous, Baronne? =(Il passe derrière
+la Baronne et va serrer la main de ses enfants.)=
+
+LA BARONNE.
+
+Rien. Je ne cherchais que le bonheur de mon fils...
+
+RAOUL.
+
+Mon bonheur?... Ne le cherchez plus, ma mère, il est auprès de vous.
+
+DESTOURNELLES.[58]
+
+C'est ma plus belle affaire!... =(À la Baronne.)= Madame la baronne me
+pardonnera-t-elle?...
+
+LA BARONNE.
+
+Quoi donc?
+
+DESTOURNELLES, =s'essuyant le front.=
+
+Mon triomphe.
+
+LA BARONNE.
+
+Il y manque encore quelque chose.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Quelque chose?...
+
+LA BARONNE, =lui remettant un papier.=
+
+Il n'y manque plus rien, monsieur le conseiller.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que vois-je!... ma nomination!...
+
+LA BARONNE, =avec hauteur et lui tournant le dos.=
+
+Nous sommes quittes, monsieur Destournelles.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Quittes?... J'ai la place... et je n'épouse pas... J'y gagne.
+
+FIN
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Le Jeune Homme, Jasmin.
+
+[2] Jasmin, le Marquis, Hélène
+
+[3] Jasmin, le Marquis, Hélène.
+
+[4] Hélène, le Marquis.
+
+[5] Hélène, le Marquis, Jasmin.
+
+[6] Les laquais sont entrés derrière la Baronne, ils avancent la table
+du déjeuner au milieu du théâtre, pendant que les principaux acteurs
+sont sur le devant de la scène.
+
+[7] Le Marquis remonte et prend le milieu de table à gauche; la Baronne
+traverse la scène et embrasse Hélène sur le front. Les acteurs sont
+placés dans l'ordre suivant: la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.
+Jasmin est debout à la droite du Marquis; les laquais, derrière Raoul.
+
+[8] La Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.
+
+Les laquais emportent la table par la porte du fond.
+
+[9] Le Marquis, Raoul, au milieu; la Baronne, Hélène, à droite.
+
+[10] Le Marquis, Jasmin, la Baronne, Hélène, Raoul.
+
+[11] La Baronne, Destournelles, le Marquis, Jasmin, Hélène, Raoul.
+
+[12] La Baronne, Hélène, le Marquis, Destournelles, Jasmin, Raoul.
+
+[13] La Baronne, Destournelles, Hélène, le Marquis, Jasmin, Raoul.
+
+[14] La Baronne, Destournelles.
+
+[15] Le Jeune Homme, Destournelles.
+
+[16] Hélène, Raoul, le Marquis.
+
+[17] Le Marquis, Jasmin.
+
+[18] Le Marquis, la Baronne.
+
+[19] Jasmin, le Marquis, la Baronne.
+
+[20] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.
+
+[21] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.
+
+[22] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.
+
+[23] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.
+
+[24] Bernard, Destournelles, le Marquis, la Baronne.
+
+[25] Le Marquis, la Baronne, Bernard.
+
+[26] La Baronne, le Marquis, Bernard.
+
+[27] Le Marquis, la Baronne, Bernard.
+
+[28] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.
+
+[29] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.
+
+[30] Le Marquis, Bernard et la Baronne au second plan.
+
+[31] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.
+
+[32] Bernard, Hélène, Destournelles, le Marquis, la Baronne, Jasmin au
+fond.
+
+[33] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.
+
+[34] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.
+
+[35] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.
+
+[36] La Baronne, le Marquis,--Hélène au second plan;--Bernard.
+
+[37] Le Marquis, la Baronne, Hélène, Bernard.
+
+[38] Le Marquis, la Baronne, Bernard, Hélène.
+
+[39] Raoul, le Marquis, à gauche;--la Baronne, Destournelles, au
+milieu;--Hélène, Bernard, à droite.
+
+[40] La Baronne est remontée et redescend ensuite au nº
+1.--Destournelles, pendant qu'Hélène parle à son père, se rapproche de
+Bernard qui évite son regard.--Les acteurs sont placés dans l'ordre
+suivant:
+
+La Baronne, Raoul, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.
+
+[41] Bernard, Destournelles.
+
+[42] Bernard, la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.
+
+[43] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Raoul.
+
+[44] Raoul, la Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.
+
+[45] Le Marquis, Jasmin, Destournelles.
+
+[46] Jasmin, le Marquis, Destournelles.
+
+[47] Le Marquis, Jasmin, Destournelles.
+
+[48] Destournelles, le Marquis, la Baronne.
+
+[49] Destournelles, la Baronne, le Marquis.
+
+[50] Hélène, le Marquis, Bernard.
+
+[51] Hélène, Bernard, le Marquis.
+
+[52] Bernard, Hélène, Raoul, le Marquis.
+
+[53] Bernard, Raoul, Hélène, le Marquis.
+
+[54] Bernard, Raoul, Hélène, Le Marquis.
+
+[55] Destournelles et Bernard sont au second.
+
+[56] Hélène, Raoul, Bernard; un peu en arrière, Destournelles, la
+Baronne, le Marquis.
+
+[57] Hélène, Bernard, Destournelles, Raoul, la Baronne, le Marquis.
+
+[58] Hélène, Bernard, le Marquis, Raoul, la Baronne, Destournelles.
+
+ * * * * *
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+LE GENDRE DE M. POIRIER
+
+Comédie en quatre actes, en prose
+
+LA PIERRE DE TOUCHE
+
+Comédie en cinq actes, en prose
+
+LA CHASSE AU ROMAN
+
+Comédie en trois actes, en prose
+
+JEAN DE THOMMERAY
+
+Comédie en cinq actes, en prose
+
+(Ces quatre pièces en collaboration avec M. Émile AUGIER)
+
+LA MAISON DE PENARVAN
+
+Comédie en quatre actes, en prose
+
+MARCEL
+
+Drame en un acte
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE ***
+
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+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+ distribution of Project Gutenberg-tm works.
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+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
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+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
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+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
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+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
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+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
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+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
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+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
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+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
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+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
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+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
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+ http://www.gutenberg.org
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+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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@@ -0,0 +1,7693 @@
+The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
+
+Title: Mademoiselle de la Seiglière
+ Comédie en quatre actes, en prose
+
+Author: Jules Sandeau
+
+Release Date: August 9, 2009 [EBook #29651]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: ISO-8859-1
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE ***
+
+
+
+
+Produced by Chuck Greif and the Online Distributed
+Proofreading Team at http://www.pgdp.net
+
+
+
+
+
+
+
+
+
+MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE
+
+COMÉDIE
+
+EN QUATRE ACTES, EN PROSE
+
+PAR JULES SANDEAU
+De l'Académie française
+
+NOUVELLE ÉDITION
+
+PARIS
+
+CALMANN LÉVY, ÉDITEUR
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES
+3, RUE AUBER, 3
+
+1892
+
+Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.
+
+Représentée pour la première fois, à la COMÉDIE-FRANÇAISE,
+le 4 novembre 1851
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+LE MARQUIS DE LA SEIGLIÈRE MM. SANSON.
+DESTOURNELLES, avocat REGNIER.
+RAOUL DE VAUBERT DELAUNAY.
+BERNARD MAILLART.
+JASMIN, valet de chambre du marquis MATHIEN.
+LA BARONNE DE VAUBERT Mmes NATHALIE.
+HÉLÈNE, fille du marquis de la Seiglière Mme BROHAN.
+
+==La scène se passe en 1817, au château de la Seiglière, dans le Poitou.==
+
+Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les
+personnages sont inscrits en tête de chaque scène dans l'ordre qu'ils
+occupent: le premier inscrit au nº. 1, tient la première place à
+gauche.
+
+
+
+
+MADEMOISELLE
+
+DE
+
+LA SEIGLIÈRE
+
+
+
+
+ACTE PREMIER
+
+==Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au
+fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à
+droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à
+gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au
+fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi:
+derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin
+d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.--À gauche, au
+premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même
+plan, un petit guéridon.==
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+JASMIN, UN JEUNE HOMME.
+
+==(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations
+d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)==
+
+JASMIN.
+
+Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est
+à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure.
+
+LE JEUNE HOMME, =s'asseyant à droite.=
+
+C'est bien, j'attendrai.
+
+JASMIN.
+
+Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+C'est pour affaire.
+
+JASMIN.
+
+Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La
+Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son
+déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de
+l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre
+département de la Vienne.
+
+LE JEUNE HOMME, =qui n'a pas écouté.=
+
+Hein!... vous dites?...
+
+JASMIN.
+
+Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous
+trouve ici, il me chassera.
+
+LE JEUNE HOMME, =se levant.=[1]
+
+C'est différent!... J'attendrai dans le parc.
+
+JASMIN, =à part.=
+
+C'est bien heureux! =(Haut.)= Monsieur veut-il que je le conduise du côté
+de l'étang?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+C'est inutile, je sais le chemin.
+
+JASMIN, =étonné.=
+
+Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis?
+
+LE JEUNE HOMME, =après une courte réflexion.=
+
+Aucun. Je repasserai dans une heure.
+
+=(Il sort par le fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+JASMIN, =seul.=
+
+Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis
+partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à
+l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'oeil vif, le teint frais et
+l'air plus gaillard encore que d'habitude...
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, =appuyée au bras de son père.=
+
+LE MARQUIS. =(Ils entrent par la porte de droite.)=
+
+Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de
+Vaubert n'est pas arrivée?
+
+JASMIN.
+
+Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!...
+Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux
+châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse
+de ce jour?
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bah! bah!... =(Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.[2])= Je
+ne me suis jamais si bien porté.--Jasmin!
+
+JASMIN.
+
+Monsieur le marquis?
+
+LE MARQUIS.
+
+La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au
+carrefour de Chambly?
+
+JASMIN.
+
+Oui, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Toute la nuit?
+
+JASMIN.
+
+Toute la nuit.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! que dit-il?
+
+JASMIN.
+
+Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos...
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier?
+
+JASMIN.
+
+Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son
+fort dans le buisson des Cormiers.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bravo! nous le tenons!
+
+JASMIN.
+
+Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le
+marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros?
+
+JASMIN.
+
+Très-gros.
+
+LE MARQUIS.
+
+Est-il bas jointé?
+
+JASMIN.
+
+Il n'en dit rien.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est
+par le pied, aura de mes nouvelles.--(=Il se lève. Hélène est redescendue
+en scène.=)[3] Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et
+son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour
+de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les
+simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la
+science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup.
+
+JASMIN, =à part.=
+
+Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... =(Haut.)=
+
+Monsieur le marquis?
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce?
+
+JASMIN.
+
+Il est venu pour monsieur le marquis une visite...
+
+LE MARQUIS.
+
+Une visite, à cette heure!
+
+JASMIN.
+
+Un étranger qui a refusé de donner son nom.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il le garde.--Tu l'as congédié, c'est bien fait.
+
+JASMIN.
+
+Pardon, monsieur le marquis, il a insisté...
+
+LE MARQUIS.
+
+Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux.
+
+JASMIN.
+
+C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire.
+
+LE MARQUIS.
+
+Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait.
+
+JASMIN.
+
+Pardon, monsieur le marquis, mais il est là...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles
+d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès
+que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner.
+
+JASMIN =à part, en s'en allant.=
+
+J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra.
+
+==(Il sort par le fond.)==
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LE MARQUIS, HÉLÈNE.
+
+==(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près
+de la fenêtre ouverte.)==
+
+HÉLÈNE.
+
+Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux
+chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père!
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, la journée s'annonce bien. =(Se frottant les mains.)= Jamais, je
+crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux
+qui le nient sont des ingrats.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que j'aime à vous entendre parler ainsi!
+
+LE MARQUIS.
+
+Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à
+courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et
+dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta
+jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et
+m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que vous êtes bon!
+
+LE MARQUIS.
+
+Et toi, n'es-tu pas heureuse?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que
+tout me sourit quand je vous vois sourire.
+
+LE MARQUIS.
+
+Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre,
+celle que nous menions là-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne.
+
+HÉLÈNE.
+
+Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le
+souvenir m'en est doux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Grand merci!
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte
+mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi
+une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer?
+j'ai pleuré.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un
+triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères,
+et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse
+consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je
+serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon
+dévouement, je n'hésitai pas, je partis...[4] =(Allant à la fenêtre à
+droite.)=--Et la baronne qui n'arrive pas!--Oh! c'est elle qui s'amusait
+en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg.
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était
+pleine d'entrain et de gaieté.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on
+trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse
+vite.
+
+HÉLÈNE.
+
+Le bonheur vit de peu.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement
+nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?...
+
+HÉLÈNE.
+
+Vingt-quatre ans.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai
+passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves
+que ce n'est pas suffisant.
+
+HÉLÈNE.
+
+Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son
+fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le
+joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là, ton père serait
+mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût
+tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que
+Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il
+espérait, à force de victoires...
+
+HÉLÈNE, =souriant.=
+
+Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles
+pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un
+jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une
+étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le
+faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit
+Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par
+dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La
+Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que
+je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la
+France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous
+permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères!
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon
+ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui
+devons-nous pas!
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi!
+
+HÉLÈNE.
+
+Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de
+cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de
+larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue:
+Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi?
+
+HÉLÈNE.
+
+La République avait confisqué tous vos biens.
+
+LE MARQUIS.
+
+Jamais je ne lui en ai reconnu le droit.
+
+HÉLÈNE.
+
+Cependant...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le
+reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux,
+des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé
+d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa
+Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré
+qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât
+un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas
+content là-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat;
+je suis quitte envers sa mémoire.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! mon père, vous ne le pensez pas.
+
+LE MARQUIS.
+
+Si fait, pardieu! je le pense.
+
+HÉLÈNE.
+
+Si vous saviez le mal que vous me faites!...
+
+LE MARQUIS.
+
+À toi, mon enfant?
+
+JASMIN, =annonçant du fond.=[5]
+
+Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert.
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien,
+maintenant!--Qu'ils entrent.--Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense
+plus, et embrasse-moi. =(Il la presse sur son coeur.)=
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE.
+
+==(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)==
+
+LE MARQUIS.
+
+Bonjour, bonjour, Baronne.
+
+LA BARONNE.[6]
+
+Bonjour, bonjour, heureux père.
+
+RAOUL, =à Hélène.=
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE, =lui tendant la main.=
+
+Bonjour, Raoul.
+
+LE MARQUIS.
+
+Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et
+vous!...--Jasmin, le déjeuner.
+
+JASMIN.
+
+Il est servi, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.[7]
+
+À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès
+de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse
+était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux
+d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore.
+
+LA BARONNE.
+
+Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi
+seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment cela?--Jasmin, du perdreau!
+
+LA BARONNE.
+
+Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une
+horrible nuit.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli
+dans la rosée d'avril.--Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le
+verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. =(Il boit.)= Moi, j'ai une
+santé de fer.
+
+LA BARONNE, =souriant.=
+
+Grand bien me fasse!
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un
+papillon, un scarabée, un brin d'herbe?
+
+RAOUL.
+
+Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin
+d'herbe manquait à mon herbier.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert
+lui pardonne! Voilà, Baronne, les beaux résultats de l'éducation que
+vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant,
+entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues!
+
+RAOUL.
+
+Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de
+la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science
+qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois
+aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se
+montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence.
+
+LA BARONNE.
+
+Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur
+santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le
+lever du soleil.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! vous voilà, Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils.
+Prenez garde, il va s'enrhumer.
+
+LA BARONNE.
+
+Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse,
+vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la
+tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes
+entrés....
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle
+ma fille achevait de me donner une leçon.
+
+LA BARONNE.
+
+Oui-da?
+
+LE MARQUIS.
+
+Une leçon de reconnaissance.
+
+LA BARONNE.
+
+À vous? =(À part.)= Comme s'il en avait besoin. =(Haut.)= Et à quel propos,
+je vous prie?
+
+LE MARQUIS.
+
+Devinez... à propos de feu monsieur Stamply.
+
+LA BARONNE, =riant.=
+
+Votre ancien fermier?... Ah! charmant!
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon père, de grâce!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Non, non, je veux en avoir le coeur net. Mieux que personne, la baronne
+peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué
+un acte de probité?...
+
+LA BARONNE.
+
+Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de
+l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps
+le domaine de ses anciens maîtres.
+
+LE MARQUIS.
+
+Très-bien.
+
+LA BARONNE.
+
+Cet homme n'a fait que son devoir.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est évident.--Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame?
+
+LA BARONNE.
+
+Sans doute, c'est quelque chose, mais...
+
+HÉLÈNE.
+
+Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous
+cette enveloppe rustique il y avait un coeur d'or.
+
+RAOUL.
+
+Vous l'aimiez!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard
+pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de
+charmant.
+
+LA BARONNE.
+
+Bonne Hélène!
+
+HÉLÈNE.
+
+Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par
+la mort de son fils!
+
+LE MARQUIS.
+
+Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard!
+
+HÉLÈNE.
+
+Un héros!
+
+LE MARQUIS.
+
+Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus
+quel engagement.
+
+HÉLÈNE.
+
+À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en
+chargeant l'ennemi à la tête de son escadron.
+
+LE MARQUIS.
+
+Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas,
+coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en
+pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais
+pas pour cela un héros.--Sers le café, maroufle.
+
+HÉLÈNE, =se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.=
+
+Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie
+si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?...
+
+LE MARQUIS, =se levant à son tour.=[8]
+
+Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina!
+Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les
+oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là; mais croiriez-vous, Baronne,
+qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi,
+haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux...
+C'étaient les lettres de son fils.
+
+LA BARONNE.
+
+Les lettres de monsieur Bernard!
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions
+pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le
+lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est
+très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne
+ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit
+mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous les aviez lues?
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi?... pas une seule.
+
+HÉLÈNE, =passant devant Raoul.=
+
+Eh bien! moi, je les ai lues, mon père.
+
+LE MARQUIS, =étonné.=
+
+Pas possible!
+
+HÉLÈNE.
+
+Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les
+a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec
+un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces
+lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le
+lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils.
+Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge
+qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni
+par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas
+la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect;
+cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été
+fier de presser la main qui l'avait écrite.
+
+RAOUL, =prenant la main d'Hélène.=
+
+Bien, Hélène, bien!
+
+LE MARQUIS.
+
+Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu?
+
+LA BARONNE.
+
+Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que
+monsieur Bernard ne soit plus de ce monde.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et pourquoi?
+
+LA BARONNE.
+
+C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival
+dangereux peut-être.
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame! =(Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La
+Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main[9].)=
+
+LE MARQUIS, =riant.=
+
+Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La
+Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!...
+
+RAOUL.
+
+Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. =(Jasmin entre au fond, tenant
+à la main un paquet de lettres et de journaux.)= Mais assez parler des
+Stamply, occupons-nous de choses plus graves[10].--Jasmin, piqueurs,
+chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai
+Roland. Qu'apportes-tu là?
+
+JASMIN.
+
+Les lettres, les journaux de monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Le _Drapeau blanc_, la _Quotidienne_, le _Journal des savants_... Ce
+n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... =(_Jasmin porte le _journal des
+savants_ à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène,
+auprès de laquelle il s'est assis.--Jasmin sort._)= Ah! une lettre pour
+vous, Baronne... on vous sait ici.
+
+LA BARONNE, =quittant Hélène=.
+
+Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil...
+
+LE MARQUIS.
+
+Aujourd'hui garde des sceaux?...
+
+LA BARONNE.
+
+Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour
+royale... il y a une vacance...
+
+LE MARQUIS.
+
+Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous ne le devinez pas?
+
+LE MARQUIS.
+
+J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre
+vieil adorateur...
+
+LA BARONNE.
+
+Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez =(Elle lui remet la lettre
+qu'elle vient de parcourir.)=, sa nomination ne dépend plus que de sa
+promptitude à se rendre auprès du ministre. =(Montrant une lettre
+cachetée qui était renfermée dans la première.)= Malebois m'envoie la
+lettre qui l'appelle à Paris.
+
+LE MARQUIS.
+
+Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?...
+bien imaginé!
+
+LA BARONNE.
+
+N'est-ce pas?
+
+LE MARQUIS.
+
+Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de
+Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée.
+Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant
+par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte.
+
+JASMIN, =annonçant du fond=.
+
+Monsieur Destournelles.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?... Que disais-je?... parfait!
+
+LA BARONNE.
+
+Comment! me poursuivre jusqu'ici!
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre.
+
+LA BARONNE.
+
+Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.--Marquis, je
+vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire
+le secret le plus absolu.
+
+LE MARQUIS, =serrant les papiers dans la table à gauche=.
+
+Soit.--Qu'il entre! =(Jasmin introduit Destournelles.)= J'ai le coeur en
+joie, il arrive bien.
+
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL.
+
+LE MARQUIS, =riant=.
+
+Salut au d'Aguesseau poitevin.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir
+en si belle humeur.
+
+LE MARQUIS, =riant plus fort=.
+
+C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur
+Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous êtes bien bon.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc
+plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les
+bosquets d'Amathonte.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à
+mes goûts champêtres, voilà tout.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous aimez les bucoliques...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici.
+
+LE MARQUIS, =raillant=.
+
+Heureux hasard!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes
+devoirs à monsieur le marquis...
+
+=(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le
+couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence
+inattendue de madame la baronne.
+
+DESTOURNELLES, =s'inclinant et passant près de la Baronne=.[11]
+
+J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur.
+
+LE MARQUIS, =le poussant du coude=.
+
+Roué!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Hein?
+
+LE MARQUIS, =à Jasmin=.
+
+Ah! Jasmin, tout est-il prêt?
+
+JASMIN.
+
+On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un
+enragé, il faut deux hommes pour le tenir. =(Hélène, un peu effrayée, se
+lève et se rapproche de son père.)=
+
+LE MARQUIS, =la rassurant=.
+
+Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous
+n'êtes point des nôtres? =(Hélène passe auprès de la Baronne.)=[12]
+
+LA BARONNE.
+
+Décidément.
+
+LE MARQUIS.
+
+Tant pis.--Mon ceinturon. =(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le
+Marquis à l'attacher.)=
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Elle reste, à merveille!
+
+LE MARQUIS, =bouclant son ceinturon.=
+
+Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai
+Roland.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bien obligé.
+
+HÉLÈNE.[13]
+
+La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était
+agréable...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Merci, Mademoiselle, merci. =(À part.)= Aimable enfant! toujours occupée à
+rouler dans le miel les pilules de monsieur son père.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mes gants!--À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque
+belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que de bontés!
+
+LE MARQUIS.
+
+On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour
+vous arrêter.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux
+côtes!
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon fouet, ma casquette.--Raoul, la main à votre fiancée.
+
+RAOUL, =passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.=
+
+Au revoir.
+
+HÉLÈNE.
+
+Adieu, mon bon monsieur Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE.
+
+À ce soir, Madame.
+
+LA BARONNE.
+
+À ce soir, chère enfant. =(Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul,
+et va ensuite à la fenêtre à droite.)=
+
+LE MARQUIS, =s'approchant de Destournelles.=
+
+Je me retire et vous laisse. Bonne chance!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comment!
+
+LE MARQUIS.
+
+Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes
+enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles!
+
+=(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui
+s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+DESTOURNELLES, LA BARONNE.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme
+heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, coeur
+égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune.
+
+LA BARONNE, =quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux
+chasseurs=.
+
+Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis,
+c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce
+de m'apprendre?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas?
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine...
+Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref...
+puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que
+vous êtes avocat. =(Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)=
+
+DESTOURNELLES, =debout.=
+
+Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je
+n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la
+dialectique et de l'éloquence...
+
+LA BARONNE.
+
+Au fait, au fait, avocat.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Permettez...
+
+LA BARONNE.
+
+Au fait, au fait!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne...
+
+LA BARONNE.
+
+Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique
+début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est
+entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt.
+
+DESTOURNELLES.
+
+J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens;
+mais je ne me tiens pas pour battu.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous êtes difficile.
+
+DESTOURNELLES.
+
+N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous
+voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui
+ait jamais brûlé sous le ciel.
+
+LA BARONNE, =se levant et passant devant Destournelles.[14]=
+
+C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la
+centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos
+plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes
+feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps...
+
+LA BARONNE, =ironiquement.=
+
+Vraiment!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous
+débarrasser de moi.
+
+LA BARONNE.
+
+Et ce moyen... c'est?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est de vous appeler madame Destournelles.
+
+LA BARONNE.
+
+Oh!... moyen coûteux.--J'en sais un autre moins agréable, sans doute,
+mais plus sûr.
+
+DESTOURNELLES, =piqué.=
+
+Ah!... je serais bien aise de le connaître.
+
+LA BARONNE.
+
+C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que
+soit le mal que votre coeur endure, j'ai le moyen de le guérir.
+Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas
+d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout
+d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre,
+et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Jamais?
+
+LA BARONNE.
+
+Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot.
+
+DESTOURNELLES.
+
+À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?...
+
+LA BARONNE, =hautaine.=
+
+Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois
+jamais descendue jusqu'à vous en faire.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de
+votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des
+services...
+
+LA BARONNE.
+
+Des services?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons,
+ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez
+lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au
+service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires
+qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune,
+épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait
+pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait
+relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la
+reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines
+d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un
+sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande
+dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de
+ses espérances. Que s'était-il passé?
+
+LA BARONNE.
+
+Je ne vous le dirai pas.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici,
+dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence
+que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui,
+car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé,
+dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était
+faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse,
+elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la
+considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines.
+À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le
+gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (=Mouvement de la
+Baronne.=)... La mémoire vous revient, vous savez le reste.
+
+LA BARONNE.
+
+C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que
+vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué
+de donner un tour des plus piquants.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Certains détails?... Il me semble pourtant...
+
+LA BARONNE.
+
+Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et
+nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra
+défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Voyons, Madame, je vous écoute.
+
+LA BARONNE.
+
+Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet
+avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et
+d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps
+convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son
+dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop
+fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir
+à rester l'obligée de son homme d'affaires...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Madame...
+
+LA BARONNE.
+
+En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les
+payer.--Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le
+dénouement de notre petite histoire?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Volontiers. Je ne le devine pas.
+
+LA BARONNE.
+
+Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace
+qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main
+délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de
+sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans
+maintien.--J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de
+la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des
+sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,--et, après une
+révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (=Elle le salue et sort par
+le fond.=)
+
+
+
+
+SCÈNE VIII
+
+DESTOURNELLES, =seul.=
+
+Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui,
+j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais
+rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition
+qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un
+fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là, je n'ai
+nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre...
+Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que
+moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris.
+
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME.
+
+LE JEUNE HOMME, =entrant par le fond.=
+
+Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le
+marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Moi!... (=À part.=) D'où vient-il donc, celui-là?--=(Haut.)= Non, Monsieur,
+non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Il était ici tout à l'heure.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il y était, mais il n'y est plus.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Où donc est-il?
+
+DESTOURNELLES.
+
+À la chasse.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Morbleu!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Cela vous fâche?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Oui.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ah!... puis-je savoir?...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Non.
+
+DESTOURNELLES.
+
+À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame
+de Vaubert, je vais...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Elle-même. Vous la connaissez?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Personnellement?... Non.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Tant mieux pour vous!
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+De réputation?... Oui.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Tant pis pour elle!
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Serait-elle ici, par hasard?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à
+elle.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Qu'a-t-il donc? =(Haut).= Si je pouvais être utile à monsieur?... Je
+connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ni moi, morbleu!
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... =(Haut.)= J'ajouterai même
+que j'ai fort à me plaindre d'elle.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Moi aussi.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et que je cherche à me venger.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Moi aussi.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. =(Haut.)= Eh bien!
+Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque
+secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de
+Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce
+n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le
+choisir.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que
+des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me
+voyant ici, que je suis l'ami de la maison.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de
+compléter certains renseignements...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ne suis-je pas là? Je connais toute la noblesse du pays.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier
+propriétaire de ce château.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Thomas Stamply?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous l'avez connu?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre
+nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu
+de cas.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Pourquoi?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient
+éloigné du temple de la Justice.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Son honnêteté!... sa droiture!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années
+nous avions cessé de nous voir.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais,
+Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là
+l'opinion du pays.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en
+majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence...
+Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le
+restituer?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont
+on se sert ici...
+
+LE JEUNE HOMME, =irrité.=
+
+Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Complète?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins
+de terre dont il avait arrondi le domaine.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des
+choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de
+Stamply pour un si grand bienfait.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Sa récompense?...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on
+entoura sa vieillesse d'amour et de respect?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en
+famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté
+comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit
+gaulois dans sa fleur... un coeur biblique, une âme patriarcale...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Eh bien?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et
+le coeur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien
+fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Oh! quelle honte!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont
+parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle
+parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an,
+il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais
+existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué,
+sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé,
+heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et
+d'aller rejoindre là-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom
+dans son dernier soupir.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux
+devoir.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Laquelle?
+
+DESTOURNELLES.
+
+La main de la propre fille du marquis de La Seiglière.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+La fille du marquis?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Celle-là, c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive,
+elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien
+de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée
+vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans
+s'en douter, paya la dette de son père.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Mademoiselle de La Seiglière!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque
+jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait
+sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice
+se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités.
+
+=(Il passe devant Destournelles.)=
+
+DESTOURNELLES, =à part[15].=
+
+Il parle comme un Dieu vengeur.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous êtes avocat?
+
+DESTOURNELLES.
+
+J'ai blanchi dans l'étude des lois.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Les connaissez-vous?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je m'en flatte.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré
+l'existence... un héritier de sa famille?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en
+rester là, mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions
+pour notre courte honte.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Comment!... un héritier direct?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Lequel?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Pourquoi?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Le fils de Stamply?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Bernard.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait
+revendiquer une partie de l'héritage de son père?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous en êtes sûr?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Très-sûr.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Vous en répondriez?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Sur ma tête!... Mais à quoi bon?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre
+cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La
+Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je suis prêt.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Là, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne
+de Vaubert.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vraiment? Et ce moyen?...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Est infaillible.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous en êtes sûr?
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Très-sûr!
+
+DESTOURNELLES. =(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)=
+
+Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Je vous suis. =(Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)=
+
+DESTOURNELLES.
+
+Après vous, Monsieur.
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Après vous.
+
+DESTOURNELLES, =faisant des façons.=
+
+Ah! Monsieur...
+
+LE JEUNE HOMME.
+
+Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi.
+
+DESTOURNELLES, =effaré.=
+
+Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... =(Changeant de ton.)= je
+passe devant.
+
+
+
+
+ACTE DEUXIÈME.
+
+==Même décoration.==
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL.
+
+==(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.--On
+entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)==
+
+LE MARQUIS.
+
+Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux
+trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était
+qu'un tireur de grives... =(Les laquais et les piqueurs se retirent.)=
+Qu'en dites-vous, mon jeune baron?
+
+RAOUL.
+
+Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de
+fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle?
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée
+par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle
+m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier,
+est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la
+chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute
+rentrer au chenil après la curée?
+
+RAOUL.
+
+Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu.
+
+LE MARQUIS.
+
+Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des
+haies.
+
+RAOUL.
+
+Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis;
+=(Montrant un oiseau.)= voici un _turdus merula_ qui enrichira mes
+collections.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous
+devez être fatigué.
+
+RAOUL.
+
+Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire
+un peu. =(Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Allez, mon jeune ami[16], allez vous mettre dans votre lit, après
+l'avoir fait bassiner.
+
+RAOUL.
+
+C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de
+dîner ce soir avec vous...
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien.
+
+RAOUL, =à Hélène.=
+
+Mademoiselle!... =(Il lui serre la main.)=
+
+HÉLÈNE.
+
+À bientôt, monsieur de Vaubert.
+
+LE MARQUIS.
+
+Prenez un lait de poule en vous couchant.
+
+=(Raoul sort par le fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN.
+
+LE MARQUIS.
+
+Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!...
+Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait
+là un joli choix.--Jasmin, débarrasse-moi de ceci. =(Il ôte son
+ceinturon.)=
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous
+vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre.
+
+HÉLÈNE.
+
+Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous
+nous appelions frère et soeur. Cependant, je suis heureuse de vivre près
+de vous, pour vous seul, et mon coeur ne rêve, ne demande rien au delà.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en
+cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que
+veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier.
+
+HÉLÈNE.
+
+Plus tard... rien ne presse.
+
+LE MARQUIS.
+
+Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un
+gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue
+à courir un cerf!
+
+HÉLÈNE, =grondeuse.=
+
+Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos
+jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. =(Le
+Marquis s'assied près du guéridon à droite.)= Pour attendre l'heure du
+dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne?
+
+LE MARQUIS.
+
+J'en prendrai bien deux.
+
+HÉLÈNE.
+
+Avec des mouillettes de biscuit?
+
+LE MARQUIS.
+
+Pas plus épaisses que la langue d'un chat.
+
+HÉLÈNE.
+
+Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. =(Pendant que Jasmin est
+aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le
+plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de
+biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Bonne fille, va!... =(Il boit.)= Bah!... tu seras baronne de Vaubert...
+
+HÉLÈNE.
+
+Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut?
+
+LE MARQUIS, =se dorlotant dans son fauteuil.=
+
+Pas tout à fait.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que souhaitez-vous encore?
+
+LE MARQUIS.
+
+Embrasse-moi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon bon père! =(Elle l'embrasse.)= Je vous quitte un instant pour aller
+changer de toilette.
+
+LE MARQUIS, =lui tenant les mains.=
+
+Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon coeur,
+tu es aussi la joie de mes yeux.
+
+=(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste
+d'adieu à son père.)=
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+JASMIN, LE MARQUIS.
+
+==(Jasmin achève de déboutonner les guêtres du Marquis.)==
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien, drôle! te voilà content. Tu vas pouvoir raconter partout que
+ton maître a tué un cerf dix-cors.
+
+JASMIN.
+
+Il n'est déjà bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS, =lui pinçant l'oreille.=
+
+Tu n'es pas à plaindre, maroufle...
+
+JASMIN.
+
+Aïe!
+
+LE MARQUIS, =pinçant plus fort.=
+
+Tu n'es pas à plaindre d'être au service d'un gentilhomme qui fait ainsi
+parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages.
+
+JASMIN.
+
+La Brisée dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire
+aujourd'hui.
+
+LE MARQUIS.
+
+Juge un peu, si je me fusse trouvé à Fontenoy... par la sambleu!...
+=(Jasmin a retiré les guêtres... Le Marquis frotte ses mollets.)= Jasmin,
+que dis-tu de ça?
+
+JASMIN, =agenouillé près du Marquis.=
+
+Assurément, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et comme c'est ferme... Tâte, Jasmin, je te le permets... du marbre!
+
+JASMIN.
+
+Mieux que cela... Du bronze coulé dans un bas de soie.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je crois que monsieur de Buonaparte eût été assez embarrassé d'en
+montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'émigration, le mollet se
+perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauvé.
+
+JASMIN.
+
+Si monsieur le marquis voulait se remarier...
+
+LE MARQUIS.
+
+Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre
+de ce vieux vin qui me ragaillardit le coeur.[17] =(Jasmin passe à droite,
+prend le flacon sur le guéridon, et verse à boire au Marquis.)= Mon Dieu!
+la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se
+plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu'à ta figure bête que je ne
+prenne plaisir à regarder.
+
+JASMIN.
+
+Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! c'est madame la baronne.
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LA BARONNE, =entrant d'un air effaré, du fond;= LE MARQUIS, JASMIN.
+
+LA BARONNE.
+
+Moi-même!... Jasmin, laissez-nous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui... Va-t'en, faquin. =(Jasmin sort par le fond emportant les guêtres
+du Marquis.)= Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un éléphant!
+
+LA BARONNE, =qui a suivi Jasmin de l'oeil.=
+
+C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout
+est perdu.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?... comment! tout est perdu?
+
+LA BARONNE.
+
+Croyez-vous aux revenants?
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! Madame...
+
+LA BARONNE.
+
+Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply,
+Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glaces de la
+Russie...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien?
+
+LA BARONNE.
+
+Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, à Poitiers; on
+l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a
+parlé, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre
+ancien fermier... Il existe, il vit, le drôle n'est pas mort.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! qu'est-ce que ça me fait?
+
+LA BARONNE.
+
+Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il
+est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce
+que cela vous fait?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais sans doute; si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux
+pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir...
+Pourquoi ne s'est-il pas déjà présenté?
+
+LA BARONNE.
+
+Oh! soyez calme, il se présentera.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui
+fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera.
+
+LA BARONNE.
+
+Et s'il demande tout?
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?
+
+LA BARONNE.
+
+Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code?
+
+LE MARQUIS.
+
+Le Code?
+
+LA BARONNE.
+
+Oui, le Code Napoléon?
+
+LE MARQUIS.
+
+Jamais.
+
+LA BARONNE.
+
+C'est un livre d'un style assez sec, très-goûté lorsqu'il consacre nos
+droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute,
+par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations
+entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande à vos méditations.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! ça, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que
+tout cela signifie?
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son
+fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses
+biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils
+était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que
+vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en
+restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en
+bonne forme, ce garçon à qui vous parlez de faire un sort, vous sommera
+de déguerpir, et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous
+maintenant?
+
+LE MARQUIS, =passant devant la baronne.=[18]
+
+Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations
+entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce
+qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une
+donation! Un La Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les
+La Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Vieil enfant!
+
+LE MARQUIS.
+
+Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux,
+paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre,
+je devrai lui compter la fortune de mes ancêtres? C'est le Code qui le
+veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre
+Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent!
+
+LA BARONNE.
+
+Voyons, Marquis, parlons sérieusement, la chose en vaut la peine.
+Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions; la gravité des circonstances ne
+me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien
+dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel
+et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée.
+
+LE MARQUIS.
+
+Sang de mes aïeux!...
+
+LA BARONNE.
+
+Voilà pour le passé; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard
+n'arrive ici d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, mais en
+maître...
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais puisqu'il a été tué à cette bataille de la Moskowa!
+
+LA BARONNE.
+
+On l'a vu, on lui a parlé.
+
+LE MARQUIS.
+
+Impossible!... Il est mort.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous êtes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui même, sur le
+coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-là même que
+vous avez si galamment accueilli ce matin...
+
+LE MARQUIS.
+
+Destournelles?... l'ingrat!...
+
+LA BARONNE.
+
+Destournelles s'est présenté dans l'étude de l'huissier Durousseau, et
+là, en vertu d'un plein pouvoir signé de Bernard, il a fait dresser un
+acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'êtes
+pas disposé à livrer les clefs de la place.
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment avez-vous pu savoir?...
+
+LA BARONNE.
+
+C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau,
+qui a tout vu, tout entendu, et s'est échappé pour venir me donner avis
+de la mine chargée sous vos pieds.
+
+LE MARQUIS.
+
+Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mère autrefois...
+c'était Marie Bontems!... =(Il fredonne).= Marie... Marion...
+Marionnette...
+
+LA BARONNE.
+
+Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-être,
+Bernard paraîtra devant vous; voyons, répondez, comment comptez-vous le
+recevoir?
+
+LE MARQUIS.
+
+Qui ça?... Bernard?... qu'il aille à tous les diables!...
+
+LA BARONNE.
+
+Pourtant, s'il se présente?...
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas
+gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter ma
+canne par la fenêtre.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous êtes fou, Marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il faut plaider, nous plaiderons.
+
+LA BARONNE.
+
+Marquis, vous êtes un enfant.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'aurai pour moi le roi.
+
+LA BARONNE.
+
+La loi sera pour lui.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin
+d'herbe.
+
+LA BARONNE.
+
+Mêler votre nom à des débats scandaleux! et cela pour arriver à des
+conclusions prévues, infaillibles, inévitables. Vous avez un blason;
+vous ne lui ferez pas cette injure.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse?
+
+LA BARONNE.
+
+Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui
+s'introduisit étourdiment dans une ruche?
+
+LE MARQUIS.
+
+Un colimaçon!... ce doit être une histoire de votre fils...
+
+LA BARONNE.
+
+Peu importe. Les abeilles l'empâtèrent de miel et de cire; puis
+lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent
+cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaçon?...
+
+LA BARONNE.
+
+Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que
+ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de
+l'exaspérer, Destournelles, que j'ai congédié ce matin, n'aura pas
+manqué de se faire l'écho de tous les bruits répandus contre nous; en ce
+moment Bernard accourt, furieux, le coeur rempli de tempêtes. Eh bien! il
+faut que sa colère avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend à briser
+des chênes, ne courbe que des roseaux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je commence à comprendre.
+
+LA BARONNE.
+
+Bernard pressent une résistance orgueilleuse; soyons doux, patients,
+résignés. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin
+de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de
+l'amener doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela
+fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble
+que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon
+royaume.
+
+LA BARONNE.
+
+Le Béarnais était d'avis que Paris valait une messe.
+
+LE MARQUIS.
+
+Passe pour une messe; mais quel rôle allons-nous jouer ici?
+
+LA BARONNE.
+
+Un grand rôle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour
+nos autels et pour nos foyers.
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu!
+
+LA BARONNE.
+
+Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon
+à la mendicité; vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais,
+en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq années
+dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couché d'être
+étendu tout de son long sur un million de propriétés?
+
+LE MARQUIS.
+
+En bonne conscience, non... mais... cependant.
+
+LA BARONNE.
+
+Après cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien!
+ruinés de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile
+dans l'humble castel des Vaubert, d'où vous pourrez contempler à votre
+aise votre château, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard
+chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres.
+
+LE MARQUIS.
+
+Savez-vous, Baronne, que vous avez le génie d'une Médicis?
+
+LA BARONNE.
+
+Ingrat!... J'ai le génie du coeur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que
+je demande? le bonheur des êtres que j'aime. Pensez-vous que je
+m'effraie à l'idée de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir?
+Mais vous, mais votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une
+union charmante...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. =(Il lui
+baise la main.)=
+
+JASMIN, =annonçant du fond.[19]=
+
+L'étranger que monsieur le marquis a refusé de voir ce matin...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'était lui!
+
+JASMIN.
+
+Il est accompagné de monsieur Destournelles.
+
+LE MARQUIS.
+
+Destournelles!
+
+LA BARONNE, =bas au Marquis.=
+
+Oh! le traître!... Il ne le quitte plus... S'il assiste à cette première
+entrevue, il déjouera tous nos projets... plus d'espoir.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vais le jeter par la fenêtre.
+
+LA BARONNE.
+
+Y pensez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment nous en défaire, alors!
+
+LA BARONNE.
+
+Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent.
+
+LE MARQUIS, =à Jasmin.=
+
+Fais entrer.
+
+LA BARONNE.
+
+Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le
+museler.
+
+LE MARQUIS.
+
+Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre à table.
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES.
+
+==(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort après avoir avancé des
+fauteuils; Destournelles, qui est entré le premier, salue profondément;
+Bernard va droit au Marquis.)==
+
+BERNARD.
+
+C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, Monsieur. Puis-je savoir... [20] =DESTOURNELLES, vivement, passant
+devant Bernard.=
+
+Permettez... permettez,.. avant de décliner nos noms et qualités... Ah!
+madame la baronne...
+
+La place m'est heureuse à vous y rencontrer.
+
+LA BARONNE.
+
+Toujours galant, monsieur Destournelles.
+
+BERNARD, =bas à Destournelles, au côté droit de la scène.=
+
+Madame de Vaubert?
+
+DESTOURNELLES, =de même.=
+
+Oui.
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Bien!
+
+LA BARONNE, =bas au Marquis, après avoir examiné Bernard, au côté gauche.=
+
+Ce n'est pas un rustre.
+
+LE MARQUIS, =de même et dédaigneusement.=
+
+C'est le fils de Stamply.
+
+LA BARONNE, =de même.=
+
+Ce regard hautain et décidé... Marquis, tenez-vous sur vos gardes.
+
+LE MARQUIS, =de même.=
+
+Soyez donc tranquille... =(Haut.)= Eh bien! Messieurs, me ferez-vous
+l'honneur de m'apprendre à quelle circonstance je dois l'avantage de
+vous recevoir?
+
+BERNARD.
+
+Rien de plus aisé, Monsieur; sachez...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un avocat!... que signifie?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se
+rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter à mon
+expérience et de me laisser exposer le sujet de notre visite.
+
+BERNARD, =se contenant, bas à Destournelles.=
+
+C'est juste, je me suis promis de savourer à longs traits ma vengeance.
+
+DESTOURNELLES, =de même.=
+
+Laissez-moi donc déguster la mienne.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il?
+
+DESTOURNELLES, =d'un ton posé.=
+
+Monsieur le marquis, parmi les nombreux témoignages de bienveillance
+dont vous m'avez comblé ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais
+oublier. Monsieur le marquis a daigné m'exprimer en termes aussi
+touchants que flatteurs pour mon amour-propre le désir de m'entendre
+dans quelque importante affaire. Il s'en présente une qui promet d'être
+magnifique et paraît devoir exciter au plus haut point l'intérêt de
+monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon intérêt? =(Bas à la Baronne.)= Il me raille, je crois.
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est un de ces beaux drames que le théâtre envie au temple de Thémis.
+Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble
+ami, je lui réserverai une place d'honneur, et tâcherai que ma parole
+soit digne d'un si brillant auditoire.
+
+LE MARQUIS, =bas à la Baronne.=
+
+Encore!... Baronne, ne me retenez pas!
+
+LA BARONNE, =bas au Marquis et passant derrière lui.=
+
+Du calme, du sang-froid..[21] =(Haut.)= Et cette affaire, monsieur
+Destournelles?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Touche de près monsieur le marquis, et c'est précisément l'affaire dont
+mon client vient l'entretenir.
+
+LA BARONNE.
+
+Ce sera pour nous un grand charme d'entendre à l'audience l'éloquente
+parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et
+sa présence ici, à titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'étonner
+monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles...
+
+BERNARD.
+
+Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser...
+
+LE MARQUIS, =fièrement et passant devant la Baronne.[22]=
+
+Monsieur, si un intérêt à débattre entre nous vous amène auprès de moi,
+vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux
+prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractère
+particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes
+d'admettre un tiers à de pareils entretiens.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Très-bien!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministère à mon client.
+
+LE MARQUIS.
+
+Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi,
+devant moi, c'est autre chose.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mais...
+
+BERNARD.
+
+Finissons =(Il passe devant Destournelles.)=[23]; ce que j'ai dans le
+coeur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur
+Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comment!...
+
+BERNARD.
+
+Je l'exige.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre
+un tiers à cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'à
+nous retirer.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Ô ciel!
+
+BERNARD, =vivement.=
+
+Non pas; restez, Madame.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Hein?...
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Je respire.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur le marquis, j'en suis sûr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai à
+dire vous intéresse également tous les deux.
+
+DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=
+
+Malheureux!... Vous ne la connaissez pas.
+
+BERNARD, =de même.=
+
+Je la connais, soyez sans crainte.
+
+DESTOURNELLES, =de même.=
+
+Vous ignorez quelle langue dorée...
+
+BERNARD, =de même.=
+
+Je réponds de moi. Encore une fois, laissez-nous.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet
+entretien...
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur Destournelles!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je me retire. =(Il passe devant Bernard.)=[24] Madame la baronne, je
+laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout
+lieu d'espérer que vous serez satisfait de mon client.
+
+LE MARQUIS, =lui montrant poliment la porte.=
+
+Monsieur Destournelles...
+
+DESTOURNELLES, =saluant.=
+
+Monsieur le marquis... =(Il sort.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD.
+
+LE MARQUIS.
+
+Maintenant, Monsieur, nous voilà seuls, veuillez vous asseoir?... je
+suis tout prêt à vous entendre. =(Il s'asseoit.)=
+
+BERNARD, =à part, s'asseyant.=
+
+Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les
+frappe au coeur comme un remords.
+
+LE MARQUIS.
+
+Puis-je savoir d'abord, Monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?
+
+BERNARD.
+
+Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis,
+j'ai besoin de rappeler à vos souvenirs des choses que vous avez
+oubliées, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'écoutant
+pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains
+de la justice.
+
+LE MARQUIS.
+
+Parlez donc, Monsieur, je vous écoute.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses
+allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous
+n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un
+des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela,
+c'était son devoir; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute
+votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté
+souveraine.
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur!...
+
+LA BARONNE, =bas.=
+
+Mon ami!
+
+BERNARD.
+
+Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les
+acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par
+lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un
+manteau et vous le mit sur les épaules.
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur!...
+
+LA BARONNE, =bas.=
+
+Silence!
+
+BERNARD.
+
+Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de
+générosité? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte
+propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me
+l'apprendre?
+
+LA BARONNE.
+
+Moi, Monsieur?
+
+BERNARD.
+
+Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement
+réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant,
+monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait
+coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la
+recevoir.
+
+LE MARQUIS, =se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.=
+
+Monsieur... un pareil langage...
+
+BERNARD, =se levant à son tour.[25]=
+
+Oh! vous m'entendrez... vous n'êtes pas au bout... Il faut que vous
+sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend.
+
+LE MARQUIS.
+
+Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier.
+
+BERNARD.
+
+Chez vous!...
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et
+nous blesseraient au coeur, si elles étaient méritées.
+
+BERNARD.
+
+Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes
+paroles sont cruelles... Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas
+méritées?
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur.....
+
+LA BARONNE.
+
+Asseyez-vous, mon ami. =(Le Marquis s'assied dans le fauteuil occupé
+précédemment par la Baronne.)=--Monsieur, puisque vous m'avez priée
+d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne
+part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? =(Elle
+s'assied ainsi que Bernard.)= Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle
+aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme
+nous que ce fut une aurore de sang.
+
+BERNARD.
+
+Madame...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait
+vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos
+pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous
+assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière
+le dos, vous appelait d'une voix câline, vous empresseriez-vous
+d'accourir?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur...
+
+LA BARONNE.
+
+Croyez qu'il s'est rencontré dans les rangs de l'émigration de nobles
+coeurs demeurés français sur la terre étrangère; Rocroi n'exclut point
+Austerlitz; Bouvines et Marengo sont soeurs; ce n'est pas le même
+drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse.
+
+LE MARQUIS, =prenant une prise de tabac.=
+
+Certainement, certainement. =(Bas.)= Très-bien, Baronne, très-bien.
+
+LA BARONNE.
+
+Et ce petit compte une fois réglé, si vous tenez à savoir par quel
+enchantement monsieur Stamply s'est décidé à réintégrer dans ce domaine
+une famille qui de tout temps l'avait comblé de ses bontés, je vous
+dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obéir aux pieux instincts de sa belle
+âme.
+
+BERNARD.
+
+En êtes-vous bien sûre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que,
+du vivant de son fils, il ne se souciait pas même de savoir si cette
+famille existait encore.
+
+LA BARONNE.
+
+Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire.
+
+BERNARD.
+
+Moi!
+
+LA BARONNE.
+
+Si son fils revenait parmi nous...
+
+BERNARD, =se levant.=
+
+Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons
+que, laissé pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu traîné de
+steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après cinq ans d'une
+horrible captivité, il va revoir son vieux père qui ne l'attend plus...
+Il part, il traverse gaîment les plaines désolées. Il arrive, son père
+est mort, son héritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il
+s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité de son éloignement pour
+capter un vieillard crédule et sans défense; il apprend qu'après l'avoir
+amené à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire
+ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des
+suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lâchetés et de ces
+trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le
+fils de l'homme que vous avez dépouillé, laissé mourir d'ennui et de
+chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que répondraient-ils?
+
+LA BARONNE.
+
+Ce qu'ils répondraient?...
+
+LE MARQUIS, =se levant et passant au milieu.=[26]
+
+C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons là toute
+feinte, car nous savons maintenant qui vous êtes.
+
+LA BARONNE, =qui s'est levée après le Marquis, bas.=
+
+Qu'allez-vous faire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Laissez-moi.--Quand je rentrai dans le domaine de mes aïeux, votre père,
+qui était un brave homme, me reçut au seuil de cette porte et me tint ce
+simple discours: «Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.» Je ne vous
+en dirai pas davantage: vous êtes chez vous, monsieur Bernard.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre?
+
+LE MARQUIS.
+
+Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé
+avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener
+bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce
+domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la
+valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un
+accommodement...
+
+BERNARD.
+
+Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de
+la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui
+qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait
+arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en
+fasse le théâtre d'une comédie.
+
+=(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près
+de la Baronne.)=
+
+LA BARONNE.[27]
+
+Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre
+vieil ami.
+
+BERNARD.
+
+Madame la baronne...
+
+LA BARONNE.
+
+Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit,
+d'un coeur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports
+d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la
+calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il
+n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant.
+
+BERNARD.
+
+Madame...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu'à croire
+à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai...
+
+LA BARONNE.
+
+Eh bien, Monsieur... Permettez-moi...
+
+=(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne,
+pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému...
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le
+retour miraculeux de notre jeune guerrier...
+
+LA BARONNE.
+
+Eh quoi! vous vous êtes permis...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme
+universel... Ils sont là... deux cents paysans... qui demandent à grands
+cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina!
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur Destournelles!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un
+spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de
+leur nouveau seigneur. =(Les cris augmentent.)=
+
+LE MARQUIS, =passant devant la Baronne.=[28]
+
+Monsieur Destournelles!
+
+DESTOURNELLES.[29] =(Il va à la porte-fenêtre à droite.)=
+
+Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les
+voilà dans la cour.
+
+BERNARD.
+
+Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château.
+
+LE MARQUIS.
+
+Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà... Jasmin, La
+Brisée... tous mes laquais!
+
+BERNARD.
+
+N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les
+congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles?
+
+=(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)=
+
+DESTOURNELLES, =en sortant, au Marquis.=
+
+Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah!
+monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie!
+
+=(Il sort avec Bernard.--À leur aspect les cris redoublent au dehors.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS.
+
+LE MARQUIS.
+
+Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis
+revenu.
+
+LA BARONNE.
+
+Maudit avocat!
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client...
+
+LA BARONNE.
+
+Calmez-vous.
+
+LE MARQUIS, =parcourant la scène.=
+
+Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le
+lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!
+
+LA BARONNE.
+
+Calmez-vous, vous dis-je.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de
+panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir!
+
+LA BARONNE.
+
+Bienfaits de la révolution!
+
+LE MARQUIS.
+
+Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de
+bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont
+tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et
+les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le
+travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi?
+Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?
+
+LA BARONNE.
+
+Il peut rentrer d'un instant à l'autre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces
+héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait
+si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se
+ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la
+baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever.
+
+LA BARONNE.
+
+À la bonne heure.
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la
+France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux
+gens. Si ce garnement avait pour deux sous de coeur, il rougirait de se
+sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.
+
+LA BARONNE, ==riant==.
+
+Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!--«Cache ta vie,» a dit le sage.
+Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.
+
+LA BARONNE.
+
+Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de
+l'Oural et l'intimité des Baskirs.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout...
+
+LA BARONNE.
+
+Que ferez-vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je le traînerai de tribunaux en tribunaux.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le
+voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé.
+
+LE MARQUIS, =irrité.=
+
+Oui, par ce Destournelles.
+
+LA BARONNE.
+
+Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette
+influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien
+encore...
+
+LE MARQUIS, =haussant les épaules.=
+
+Oui, mais comment?... c'est impossible!
+
+LA BARONNE, =vivement.=
+
+Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi donc?
+
+LA BARONNE.
+
+Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?...
+que je vous ai donnée?...
+
+LE MARQUIS, ==montrant la table à gauche==.
+
+Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir.
+
+LA BARONNE, =court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.=
+
+Jasmin!
+
+LE MARQUIS.
+
+Que voulez-vous faire?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous le saurez.--Jasmin!
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais expliquez-moi du moins...
+
+LA BARONNE.
+
+Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle
+Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller
+dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien?
+
+LA BARONNE.
+
+Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les
+siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous pourriez croire?...
+
+LA BARONNE.
+
+J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là-bas
+plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son
+client.--Jasmin!--Dieu! Bernard!
+
+=(Bernard rentre par la droite.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD.
+
+BERNARD.
+
+Merci, mes bons amis, merci.--Braves gens! j'ai vu le moment où ils
+forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en
+défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme.
+
+LA BARONNE.
+
+Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous
+hait pas.
+
+BERNARD, =sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et
+va au Marquis.=[30]
+
+Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus
+rentrer qu'en maître, je reviens le coeur apaisé pour vous dire que si je
+n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez
+à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit
+au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations;
+consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous
+dira ce que vous avez à faire. =(Il s'incline, le Marquis lui rend son
+salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)=
+
+LA BARONNE, =allant au Marquis, bas.=
+
+Il s'en va.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'il s'en aille! =(Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)=
+
+LA BARONNE, =se rapprochant vivement de Bernard.=
+
+Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?...
+
+BERNARD, =se retournant, près de la fenêtre.=
+
+Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer.
+
+=(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE X.
+
+LE MARQUIS ==(assis)==, HÉLÈNE, LA BARONNE; ==au second plan,== BERNARD,
+==entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de
+la scène.==
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce
+possible?... Monsieur Stamply... Bernard...
+
+LE MARQUIS, =montrant Bernard.=
+
+Il est devant toi.
+
+HÉLÈNE =se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.=
+
+Ah!
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+=hélène.=
+
+Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous
+reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je
+suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur...
+
+LA BARONNE.
+
+C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver
+dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses
+déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la
+baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur?
+Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux
+compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.
+
+BERNARD.
+
+De lui!
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de
+monsieur Bernard?
+
+BERNARD.
+
+Eh quoi?
+
+HÉLÈNE.
+
+Car vous êtes ici chez vous, Monsieur.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.
+
+LA BARONNE.
+
+Il nous hait.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous
+me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter
+votre haine?
+
+BERNARD.
+
+Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.
+
+HÉLÈNE, =regardant autour d'elle.=
+
+Alors... qui donc?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce parquet lui brûle les pieds.
+
+LA BARONNE.
+
+Il lui serait impossible de fermer l'oeil sous ce toit.
+
+HÉLÈNE.
+
+Comment?... =(À elle-même.)= Noble coeur!... victime de la probité de son
+père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.--Monsieur Bernard,
+nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une
+main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous
+humilier.
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+LE MARQUIS.
+
+Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le
+poignet que de mettre sa main dans la nôtre.
+
+HÉLÈNE, =après un silence, tendant la main à Bernard.=
+
+Est-ce vrai, Monsieur?
+
+BERNARD, =pressant la main d'Hélène.=
+
+Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais...
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des
+Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une
+perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de
+votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le
+veux, je l'exige.
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE.
+
+Je vous en prie.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Il est à nous! =(Hélène se rapproche de son père.)=
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé.
+
+HÉLÈNE, =se retournant.=
+
+Eh bien?
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Il hésite!
+
+BERNARD.
+
+Je ne sais... je ne puis...
+
+JASMIN, =entrant par la porte de gauche.=
+
+Monsieur le marquis est servi.
+
+LE MARQUIS, =se levant.=
+
+Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs
+de faim.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous
+parlerons de votre père.
+
+BERNARD.
+
+De mon père!
+
+LE MARQUIS, =près de la Baronne.=
+
+Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas.
+
+BERNARD.
+
+Est-ce un rêve?
+
+LE MARQUIS.
+
+Votre bras, Baronne.
+
+HÉLÈNE.
+
+Le vôtre, monsieur Bernard.
+
+LE MARQUIS.
+
+À table!
+
+LA BARONNE.
+
+Allons.....
+
+DESTOURNELLES, =entrant, du fond.=
+
+Ciel! que vois-je?... mon client![32]...
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur Destournelles!...
+
+LA BARONNE.
+
+Qui arrive à propos.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles,
+vous allez dîner avec nous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein? =(Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à
+la gauche de Bernard.)=
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comment!...
+
+LA BARONNE, =bas.=
+
+Laissez-la faire.
+
+DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=[33]
+
+Malheureux, que faites-vous?
+
+BERNARD, =bas à Destournelles.=
+
+Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.
+
+LE MARQUIS, =offrant son bras à la Baronne.=
+
+Madame...
+
+LA BARONNE, =bas au Marquis.=
+
+Non... emmenez Destournelles.
+
+DESTOURNELLES, =à part, vivement.=
+
+Il s'agit de veiller sur mon client. =(Hélène et Bernard sont près de la
+porte de gauche.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+J'accepte, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Allons!...
+
+=(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils
+sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui
+est à sa gauche.)=
+
+LA BARONNE.
+
+Jasmin!
+
+JASMIN.
+
+Madame la baronne?
+
+LA BARONNE.
+
+Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur
+Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un
+exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.
+
+JASMIN.
+
+Oui, Madame. =(Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.)= Il
+s'agit?...
+
+LA BARONNE.
+
+De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?
+
+JASMIN.
+
+Parfaitement. =(Il sort.)=
+
+LA BARONNE, =seule.=
+
+Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.
+
+
+
+
+ACTE TROISIÈME
+
+==Le grand salon du château.--Salon à deux plans, à pans coupés; porte au
+fond, portes dans les angles.--Au premier plan de chaque côté de la
+scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène.
+
+Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est
+debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la
+table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité
+opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil
+à bras, lit _la Quotidienne_.==
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?
+
+BERNARD.
+
+Très exact.
+
+HÉLÈNE.
+
+Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne
+rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille.
+C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas?
+
+BERNARD.
+
+Magnifique, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE, =baissant la voix.=
+
+Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.
+
+LE MARQUIS, =interrompant sa lecture.=
+
+Oh! délicieux!
+
+LA BARONNE.
+
+Qu'est-ce?
+
+LE MARQUIS.
+
+Baronne, écoutez un peu ce que dit _la Quotidienne_.
+
+LA BARONNE.
+
+J'écoute.
+
+LE MARQUIS, =lisant.=
+
+«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en
+France une véritable épidémie.»
+
+LA BARONNE.
+
+Ce n'est pas nouveau.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais
+attendez. =(Lisant.)= «Dans la foule des aspirants aux grâces
+ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait
+remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines,
+Baronne!
+
+LA BARONNE.
+
+J'entends bien.
+
+LE MARQUIS, =lisant.=
+
+«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des
+sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... =(Lisant.)= «Prendra pitié de
+ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour
+royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des
+titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»--Le trait est
+piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce
+goût. Qu'en dites-vous?
+
+LA BARONNE.
+
+Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses
+amis, et que ce qu'il fait est bien fait.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas
+donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange.
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous?
+
+BERNARD.
+
+Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...
+
+LA BARONNE.
+
+C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je
+pensais...
+
+HÉLÈNE.
+
+Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur
+Destournelles nous a si brusquement quittés?
+
+LA BARONNE.
+
+C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois,
+monsieur Bernard dînait avec nous.
+
+LA BARONNE.
+
+En effet.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et
+encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la
+pensée de vous offrir la maison du garde.
+
+BERNARD.
+
+C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez
+fermé les yeux.
+
+HÉLÈNE.
+
+Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des
+préventions.
+
+BERNARD.
+
+Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...
+
+BERNARD.
+
+Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas?
+
+HÉLÈNE.
+
+À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles
+discussions avec mon père...
+
+BERNARD.
+
+Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces
+discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre
+franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions
+dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. =(En disant ces
+mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).=
+
+HÉLÈNE. =(Elle se lève.)=
+
+N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop
+d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...
+
+LE MARQUIS, =se levant.=
+
+Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations.
+Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de
+monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le
+chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos
+soldats.[34]
+
+BERNARD, =ironiquement.=
+
+C'est bien de l'honneur que vous leur faites.
+
+LE MARQUIS.
+
+Cependant je tiens à vous dire...
+
+LA BARONNE, =qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est
+descendue à sa droite.=
+
+Oh!... vous allez recommencer...
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise.
+
+LA BARONNE.
+
+Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre
+avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour.
+
+BERNARD.
+
+Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. =(Ils se serrent la main.)=
+
+HÉLÈNE.
+
+À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez
+ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... =(Elle se rassied, le
+Marquis en fait autant).= Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?...
+Est-ce bien là le cours de la rivière?[35]...
+
+BERNARD.
+
+Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de
+Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je
+le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de
+prince.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein? de quel prince parlez-vous?
+
+BERNARD.
+
+Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust.
+
+LE MARQUIS.
+
+Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça?
+
+BERNARD.
+
+Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram.
+
+LE MARQUIS.
+
+Wagram! =(À part.)= Encore un prince!
+
+BERNARD.
+
+C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur
+a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice.
+
+LE MARQUIS.
+
+Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune...
+
+BERNARD.
+
+Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis!
+
+LE MARQUIS, =se levant.=
+
+Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de
+l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur
+rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en
+Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos
+talons.
+
+LA BARONNE, =riant.=
+
+Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois
+semaines...
+
+BERNARD.
+
+C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans
+Berlin.[36] =(Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept
+ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des
+généraux bien élevés!
+
+LA BARONNE, =riant.=
+
+On avait le temps de se reconnaître.
+
+LE MARQUIS.
+
+Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.
+
+BERNARD.
+
+Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin.
+
+LE MARQUIS.
+
+Nous l'avons mis à la raison.
+
+BERNARD.
+
+Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe.
+
+LE MARQUIS.
+
+Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades.
+
+LA BARONNE, =au Marquis.=[37]
+
+Mon ami!
+
+BERNARD, =irrité.=
+
+Ses escapades!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur Bernard!
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...
+
+BERNARD.
+
+Vous osez?...
+
+HÉLÈNE, =à voix basse.=
+
+Eh quoi! encore!...
+
+BERNARD, =passant devant Hélène.=[38]
+
+Monsieur le marquis...
+
+HÉLÈNE.
+
+Pas un mot de plus... pour mon père!...
+
+BERNARD, =l'écoutant à peine.=
+
+Mademoiselle!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Pour moi!...
+
+BERNARD.
+
+Pour vous!... =(Après un silence.)= J'obéis.
+
+HÉLÈNE, =lui tendant la main.=
+
+Merci.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je l'ai réduit au silence. =(Il va s'étendre dans son fauteuil.)=
+
+=(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le
+fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche
+d'elle et s'assied à sa gauche.)=
+
+LA BARONNE, =qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est
+debout sur le devant de la scène.=
+
+D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien.
+Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce
+côté, je suis tranquille.--Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce
+qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion
+qu'elle inspire? J'y veillerai.
+
+LE MARQUIS, =pliant la Quotidienne.=
+
+Passons au _Drapeau blanc_... Mais qui vient là? Raoul!
+
+=(Il se lève et va à lui.)=
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD.
+
+RAOUL, =entrant du fond.=
+
+Moi même. =(Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Nous apportant quelque nouvelle découverte.
+
+RAOUL.
+
+Vous l'avez dit. J'ai découvert...
+
+LA BARONNE.
+
+Quoi donc?
+
+RAOUL.
+
+Je vous le donne en cent.
+
+LE MARQUIS.
+
+Une salamandre?... un blaireau sans queue?...
+
+RAOUL.
+
+Monsieur Destournelles.
+
+TOUS.
+
+Destournelles! =(Mouvement général.)=
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis.
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Fâcheux contre-temps!
+
+RAOUL.
+
+Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens
+de découvrir...
+
+LE MARQUIS.
+
+À l'état fossile?
+
+RAOUL.
+
+Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de
+l'avenue.
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Que lui dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?
+
+JASMIN, =annonçant du fond.=
+
+Monsieur Destournelles.
+
+LE MARQUIS, =allant s'asseoir.=
+
+Eh! arrivez donc, notre ami.
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+LA BARONNE, LE MARQUIS, =assis;= RAOUL, =près de la table, derrière le
+Marquis;= DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD.
+
+DESTOURNELLES, =qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.=
+
+C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. =(Apercevant la
+Baronne.)= Madame la baronne!
+
+LA BARONNE, =passant devant le Marquis.=[39]
+
+Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas
+si tôt.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je m'en doute bien.
+
+LA BARONNE.
+
+Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus
+vives.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux
+gens.
+
+LA BARONNE.
+
+Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et qui vous le rendent, madame la baronne. =(À part.)= Quelle audace!...
+=(Haut.)= Ah!... monsieur Bernard...
+
+BERNARD, =froidement, en remontant la scène=.
+
+Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.
+
+DESTOURNELLES, =à part=.
+
+Cet accueil!... On m'a dit vrai.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon?
+
+DESTOURNELLES, =jetant un regard sur la Baronne.=
+
+Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vraiment!... Que chante donc _la Quotidienne_?
+
+LA BARONNE.
+
+Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois
+tirer ma révérence?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre.
+
+HÉLÈNE.
+
+Comment?
+
+RAOUL.
+
+Il serait possible?
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un refus, à vous!
+
+LA BARONNE.
+
+Je n'en reviens pas.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au
+fond de son âme, a traversé toutes mes démarches.
+
+RAOUL.
+
+Une fée?
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous en êtes sûr?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Très-sûr.
+
+LA BARONNE.
+
+Il faut qu'elle soit bien habile.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour
+balancer sa maligne influence...
+
+LE MARQUIS.
+
+Un autre que vous l'a emporté.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Voilà.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est abominable!
+
+LA BARONNE.
+
+C'est une injustice criante.
+
+LE MARQUIS.
+
+Destournelles, je m'en plaindrai au roi.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché...
+Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je
+reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des
+droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles,
+abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le
+pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la
+baronne?
+
+LE MARQUIS.
+
+Sans doute, sans doute.
+
+LA BARONNE.
+
+La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes.
+
+HÉLÈNE, =se rapprochant de Destournelles.=
+
+Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite
+a été pour nous?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...
+
+LA BARONNE.
+
+Et ensuite... pour monsieur Bernard.
+
+BERNARD.
+
+Pour moi?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...
+
+HÉLÈNE, =passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne
+remonte=.
+
+Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas
+aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais.
+
+LE MARQUIS.
+
+Au moulin de Gençais?
+
+HÉLÈNE.
+
+La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques
+vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien
+m'attendre un instant...
+
+BERNARD.
+
+À vos ordres, Mademoiselle.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres?
+
+RAOUL.
+
+Non, monsieur le marquis.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Maladroit!... =(Haut.)= Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire?
+
+RAOUL.
+
+Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui,
+je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est vrai.
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... =(Haut.)= Allons,
+puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le
+jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant
+nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami.
+
+=(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard
+les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en
+sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait.
+Bernard disparaît pour quelques instants.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LA BARONNE, DESTOURNELLES.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais
+revenir.
+
+LA BARONNE.
+
+Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient
+de voir et d'entendre.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus
+habile.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous dites?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux
+profiter de mon absence.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de
+vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le
+champ libre. =(Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son
+père.)= Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et,
+après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas,
+monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou
+l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue.
+
+=(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît
+embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à
+lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)=
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+DESTOURNELLES, BERNARD.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard...
+Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au
+trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie.
+
+BERNARD.
+
+Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous
+écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime
+pas à me répéter.
+
+BERNARD.
+
+Eh bien! alors...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je ne suis venu que pour connaître vos intentions.
+
+BERNARD.
+
+Mes intentions?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes
+lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous
+m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...
+
+BERNARD.
+
+J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je vous consulte... Que dois-je faire?
+
+BERNARD.
+
+Rien.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ainsi, vous renoncez?...
+
+BERNARD.
+
+Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en
+reparlerons, rien ne presse.
+
+DESTOURNELLES.
+
+En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts
+peuvent attendre.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait
+amolli votre coeur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli.
+
+BERNARD.
+
+Encore une fois!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de
+votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de
+votre dignité.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur Destournelles!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y
+commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi
+le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de
+vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et
+voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez...
+rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos
+ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails...
+on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont
+dissipées.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vraiment?...
+
+BERNARD.
+
+C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de
+nobles coeurs indignement calomniés par l'envie?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais
+calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que
+madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le
+marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un
+enfant!--Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le
+charme qui vous a retenu, qui vous retient encore?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Est-il besoin de vous l'apprendre?
+
+BERNARD, =effrayé.=
+
+Monsieur, pas un mot de plus.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez.
+
+BERNARD.
+
+Silence!... silence, malheureux!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous aimez mademoiselle de La Seiglière.
+
+BERNARD.
+
+Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Atteint et convaincu, vous l'aimez. =(Geste de dépit de Bernard; il garde
+le silence.)= Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie
+passe!--Comment comptez-vous en sortir?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous
+voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre
+et à mourir.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Le tour est joué. =(Haut.)= Que ferez-vous alors?
+
+BERNARD.
+
+Je partirai.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage?
+
+BERNARD.
+
+Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi
+sur la neige; mon épée me reste, il suffit.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez,
+tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu?
+
+BERNARD.
+
+Que voulez-vous dire?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux
+croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection
+qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je
+parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici.
+De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes
+de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui:
+c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?--Vous
+souvient-il de l'apologue du lion amoureux?
+
+BERNARD.
+
+Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il
+s'agit!--Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore
+à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle
+continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de
+ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut
+triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. =(Il quitte
+Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)=
+
+DESTOURNELLES, =à part, traversant la scène.=[41]
+
+Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne
+trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans
+son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce
+garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si
+j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. =(Haut.)= Monsieur
+Bernard, vous ne partirez pas.
+
+BERNARD.
+
+Ma résolution est inébranlable.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous ne partirez pas, vous dis-je.
+
+BERNARD.
+
+Qui m'en empêchera?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Qui?... Mademoiselle de La Seiglière.
+
+BERNARD.
+
+Comment?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Elle vous aime.
+
+BERNARD.
+
+Vous êtes fou!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Elle vous aime... et vous l'épouserez.
+
+BERNARD.
+
+Moi!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur de Vaubert!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre
+femme et de vos domaines?
+
+BERNARD.
+
+Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon coeur... Comment
+m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes.
+
+BERNARD.
+
+Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je
+suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle
+connaissait mes droits, si elle se doutait seulement...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout
+donner et la certitude d'être aimé pour vous-même.
+
+BERNARD.
+
+La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bah! si elle vous aime?--L'amour est un bon diable qui n'a pas
+d'armoiries.
+
+BERNARD.
+
+Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours
+temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!--Le voici.... Pour
+l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.
+
+BERNARD.
+
+Jamais!
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Oh! nous verrons bien.
+
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE.
+
+HÉLÈNE, =entrant par la porte de droite.=
+
+Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une
+félonie.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur... pas un mot...
+
+HÉLÈNE.
+
+Une félonie!... monsieur Bernard?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut...
+
+BERNARD.
+
+Je vous défends...
+
+HÉLÈNE.
+
+Qu'est-ce donc?
+
+BERNARD.
+
+Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais encore?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il veut partir... il se dispose à vous quitter.
+
+HÉLÈNE.
+
+Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous
+expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse
+l'en empêcher.
+
+HÉLÈNE.
+
+Cette personne?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de
+me retirer... =(Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à
+droite.)= =(Bas à Bernard.)= Allons, ventrebleu, en avant!... La charge
+sonne... Vive l'empereur!
+
+=(Il salue Hélène et sort par le fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+BERNARD, HÉLÈNE.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir,
+nous quitter?
+
+BERNARD.
+
+Oui, Mademoiselle... oui, il le faut.
+
+HÉLÈNE.
+
+Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution?
+
+BERNARD.
+
+Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif
+impérieux...
+
+HÉLÈNE.
+
+Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que
+j'éprouve.... =(Timidement)=. Monsieur Bernard, votre coeur a-t-il à se
+plaindre de nous?
+
+BERNARD, =vivement.=
+
+Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas.
+
+HÉLÈNE.
+
+Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il
+involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les
+mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon
+pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous
+offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir.
+
+BERNARD.
+
+Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien
+à lui pardonner.
+
+HÉLÈNE.
+
+Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être
+qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine?
+
+BERNARD.
+
+Vous, Mademoiselle... Vous!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur
+Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs.
+
+BERNARD.
+
+Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je
+suis jeune encore... j'aime mon métier.
+
+HÉLÈNE, =souriant d'un air de doute.=
+
+Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous.
+
+BERNARD, =embarrassé.=
+
+Non... sans doute... mais...
+
+HÉLÈNE, =lui imposant silence.=
+
+Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps
+de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous
+jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin
+du feu, vous me raconterez vos campagnes.
+
+BERNARD.
+
+Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est
+pas fait pour moi.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner?
+
+BERNARD.
+
+Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous?
+
+BERNARD.
+
+Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas.
+
+HÉLÈNE.
+
+Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et
+je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre coeur.
+Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre soeur?
+
+BERNARD.
+
+Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous
+initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir.
+
+HÉLÈNE.
+
+Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce
+mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie?
+
+BERNARD.
+
+Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret
+doit mourir avec moi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains
+d'entrevoir...
+
+BERNARD.
+
+Si je vous le disais... Oh! non, non, votre coeur ignorera toujours le
+martyre que j'endure.
+
+HÉLÈNE, =très-troublée.=
+
+Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?...
+
+BERNARD.
+
+Sans remède.
+
+HÉLÈNE.
+
+Je devine. Il est peut-être au monde une personne... =(À part.)= Il se
+tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue...
+=(Haut.)= Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en
+effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être...
+=(Bernard ne répond rien.--Elle met la main sur son coeur.)= Oh! je
+comprends maintenant ce que vous devez souffrir.
+
+BERNARD.
+
+Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez
+l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il
+n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux.
+
+HÉLÈNE, =avec une joie contenue.=
+
+Eh! quoi, celle que vous aimez...
+
+BERNARD.
+
+Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est
+tellement au-dessus de moi!
+
+HÉLÈNE.
+
+Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous?
+
+BERNARD.
+
+J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai
+pas songé un seul instant à la franchir.
+
+HÉLÈNE, =souriant.=
+
+Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse
+de sang royal?
+
+BERNARD.
+
+Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle
+est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons
+en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau
+est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat?
+
+HÉLÈNE.
+
+Soyez plus juste envers vous-même... Quel coeur si haut placé pourrait se
+croire au-dessus du vôtre?
+
+BERNARD.
+
+Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir...
+C'est par pitié que vous parlez ainsi.
+
+HÉLÈNE.
+
+Par pitié!...
+
+BERNARD.
+
+Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche
+ne vous offenserait donc pas?
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur Bernard!
+
+BERNARD.
+
+Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai
+vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la
+noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le
+coeur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser.
+Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais
+m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à
+toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au
+prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez,
+n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que
+vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis
+être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous.....
+
+HÉLÈNE, =très-émue.=
+
+Et si je vous dis que mon coeur me le permet?
+
+BERNARD.
+
+Ah! =(Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.--La porte
+du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en
+se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire
+brusquement sa main)=.
+
+
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+BERNARD, LA BARONNE, HÉLÈNE.
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame de Vaubert!
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Il est temps! =(Haut).= Qu'est-ce donc, mes amis? d'où vient cet embarras?
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame!
+
+LA BARONNE.
+
+Est-ce que ma présence dérange votre entretien?
+
+HÉLÈNE.
+
+Pourquoi donc, Madame?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous parliez quand je suis entrée... vous vous taisez en me voyant.
+
+BERNARD.
+
+Non, Madame; j'offrais mon bras à mademoiselle jusqu'à la ferme de
+Gençais.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oui, oui, Madame... et nous allions partir.
+
+LA BARONNE.
+
+Sans votre père?
+
+HÉLÈNE.
+
+Non, sans doute, et je vais... =(Elle fait un pas pour sortir.)=
+
+LA BARONNE.
+
+Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert.
+
+BERNARD.
+
+Monsieur de Vaubert?
+
+LA BARONNE.
+
+Oui.
+
+BERNARD.
+
+Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire...
+
+LA BARONNE.
+
+Qu'il n'accompagnerait pas tantôt sa fiancée?...
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Sa fiancée!... =(Tressaillement d'Hélène).=
+
+LA BARONNE.
+
+Il a changé d'avis.
+
+BERNARD.
+
+Ah!
+
+LA BARONNE.
+
+Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hélène, mon fils dont le
+coeur s'associe aux nobles préoccupations du vôtre, n'avait d'autre
+pensée que de continuer pour sa part au bien-être des malheureux dont
+vous êtes la providence.
+
+HÉLÈNE, =troublée.=
+
+Eh bien?...
+
+LA BARONNE.
+
+Mais aux termes où vous en êtes...
+
+HÉLÈNE, =à part.=
+
+Ciel! =(Mouvement de Bernard).=
+
+LA BARONNE.
+
+À la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre
+enfance...
+
+HÉLÈNE.
+
+Ah! malheureuse!
+
+BERNARD.
+
+Quel réveil!
+
+LA BARONNE.
+
+Il n'a pas eu de peine à comprendre qu'il ne doit plus céder à personne
+le droit d'être votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les
+voici. =(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HÉLÈNE.
+
+LE MARQUIS. =Il a sa canne et son chapeau.=
+
+Oui, le jarret dispos, et prêt à partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici
+un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais
+gare les distractions le long du chemin!
+
+RAOUL, =passant près d'Hélène devant le Marquis.[42]=
+
+Non, chère Hélène, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon coeur ne suit
+pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure, à l'avenir
+l'étude ne me détournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai
+longtemps du nom de soeur; je n'aspire qu'à vous donner un nom plus doux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Peste! Le savant se fait poëte. Voilà un madrigal galamment troussé.
+
+LA BARONNE.
+
+Galanterie permise à un mari... =(À part.)= N'hésitons plus. =(Haut.)= Ne
+vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le
+jour?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le
+temps de se marier.
+
+LA BARONNE.
+
+Pourtant...
+
+LE MARQUIS.
+
+Dans un pareil moment... Comment puis-je décider?... D'ailleurs ce n'est
+pas moi, c'est ma fille que cela regarde.
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi?
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Grand Dieu!
+
+LA BARONNE.
+
+Alors, Hélène, prononcez.
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame... =(À part.)= Eh! quoi, là, sous ses yeux... Oh! je me soutiens à
+peine.
+
+RAOUL.
+
+N'insistez pas, ma mère... Mais rappelez-vous, Hélène, que mon bonheur
+est entre vos mains.
+
+HÉLÈNE, =à part=.
+
+Son bonheur!
+
+RAOUL.
+
+Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancèle... Hélène!...
+Voyez donc.
+
+=(Il approche vivement le fauteuil qui est derrière elle.)=
+
+TOUS.
+
+Ô ciel! =(Tous se groupent autour d'Hélène.)=[43]
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille, qu'as-tu donc?
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi?... rien... Ah! je me sens mourir.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille!... mon enfant!...
+
+RAOUL.
+
+Il faut appeler. =(Courant à la porte du fond.)=
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, du secours... Holà! Jasmin?
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce n'est rien, mon père, je me sens mieux.
+
+LE MARQUIS.
+
+Oh! mon Dieu!... Serait-ce?...
+
+HÉLÈNE. =Elle se lève.=[44]
+
+Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra.
+
+LE MARQUIS.
+
+Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin...
+
+LA BARONNE.
+
+Pouvais-je prévoir qu'en rappelant à mademoiselle de la seiglière ses
+engagements?...
+
+HÉLÈNE, =avec dignité.=
+
+Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous
+remercierais de me les avoir rappelés. =(Bas à Bernard.)= Vous aviez
+raison, monsieur Bernard; partez.--Votre bras, mon père?
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Ah! =(Hélène s'appuie sur le bras de son père.)=
+
+LA BARONNE.
+
+Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chère enfant. Raoul,
+ramenez-la chez elle... =(Raoul passe derrière la Baronne, Destournelles
+entre du fond.)= Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. =(À
+part, en sortant et apercevant Destournelles.)= Partie gagnée!
+
+=(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le théâtre.)=
+
+
+
+
+SCÈNE X.
+
+DESTOURNELLES, BERNARD.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il?
+
+BERNARD, =avec égarement.=
+
+Adieu, monsieur Destournelles.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comment?... vous partez!... Elle vous aime?
+
+BERNARD.
+
+Oui, elle m'aime et je pars....
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pourquoi?
+
+BERNARD.
+
+Avez-vous donc oublié, vous aussi, les engagements qui la lient?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bah! bah!
+
+BERNARD.
+
+Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Qu'allez-vous faire?
+
+BERNARD.
+
+Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux
+donner ma vie à la femme que j'aime, lui laisser du mon héritage.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ô ciel!... Où allez-vous?
+
+BERNARD.
+
+Chez un notaire. =(Il sort par le fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE XI.
+
+DESTOURNELLES, =seul.=
+
+C'est trop fort! Tous ces gens-là sont aveugles ou fous... Mais,
+pardieu! je les sauverai malgré eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon
+ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.--Vous
+allez chez un notaire... =(Avec résolution.)= Eh bien! moi, je vais chez
+un huissier.
+
+=(Il sort précipitamment par le fond.)=
+
+
+
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+==Même décor.==
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+DESTOURNELLES, =entrant du fond.=
+
+==La mèche est allumée... gare la mine!... nous allons enfin voir, madame
+la baronne, à qui de nous deux restera le champ de bataille. L'exploit
+est libellé... Durousseau est exact... =(Il regarde sa montre.)= Trois
+heures... le poulet doit être entre les mains de monsieur le marquis.
+Bernard est à Poitiers, il ne sait rien, ne su doute de rien; avant
+qu'il soit de retour, je serai maître de la place. Encanailler le
+marquis, confiner la baronne dans son petit castel, unir deux braves
+jeunes gens qui s'aiment, voilà ma vengeance, voilà mon but, et je
+l'atteindrai, morbleu!... Le marquis... attention!==
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE MARQUIS, DESTOURNELLES.
+
+LE MARQUIS, =entrant par la porte de gauche qui reste ouverte.=
+
+C'est vous?
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est moi.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qui diable vous amène?...
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Il ne sait rien encore. =(Haut.)= Les intérêts de mon client.
+
+LE MARQUIS, =allant s'asseoir à gauche.=
+
+Votre client!... Ah! ça, sans reproche, monsieur Destournelles, vous
+finirez par établir chez moi votre cabinet de consultations.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Je le gêne, mais Durousseau ne saurait tarder... je tiendrai bon...
+=(Jasmin entre du fond.)=--Jasmin!... que vient-il lui servir sur ce plat
+d'argent?[45]
+
+JASMIN.
+
+Monsieur le marquis...
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'est-ce?
+
+JASMIN.
+
+Un papier que l'on vient d'apporter pour monsieur le marquis.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Oh!... délicieux!... l'exploit de Durousseau!... quel honneur!...
+
+LE MARQUIS, =tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre.=
+
+Qu'est-ce que cela?... un papier sans enveloppe!
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Nous allons rire!
+
+LE MARQUIS, =se décidant à prendre le papier.=
+
+Que me veut ce chiffon?... du papier timbré!... =(Il se lève.)= Pouah!...
+mes gants!... =(Tâtant ses poches.)=[46] Du papier timbré au marquis de La
+Seiglière!... quel est le drôle qui s'est permis?...
+
+JASMIN, =troublé.=
+
+Mais je ne sais... ce n'est pas à moi qu'on l'a remis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Et que chante ce grimoire?... =(Il déploie le papier et lit.)= «L'an 1817,
+ce jour d'hui 5 octobre, à la requête du sieur Bernard Stamply...» Eh!
+quoi, Bernard?... ce n'est pas possible. Voyons... «Domicilié de droit,
+et logeant de fait au château de La Seiglière!...» Comment, Bernard?...
+Sortez, Jasmin. =(Jasmin sort par le fond.--Le Marquis continuant de
+lire.)= «Agissant aux poursuites et diligences de maître
+Destournelles...» =(Le Marquis, au nom de Destournelles, lève les yeux
+par dessus son binocle sur l'avocat, qui se tient impassible de l'autre
+côté de la scène.)= =(À part.)= Ah! très-bien, c'est l'affaire qui l'amène
+ici.
+
+LE MARQUIS, =reprenant sa lecture.=
+
+«De maître Destournelles... j'ai, Guillaume Durousseau, huissier, baillé
+assignation au sieur Louis Tancrède Hector, marquis de La Seiglière,
+sans domicile connu...» =(Nouveau coup d'oeil du Marquis sur
+Destournelles.)= «Mais logeant indûment au dit château de La Seiglière,
+où je me suis exprès transporté et où parlant à une femme à son service,
+à comparoir...» =(Cherchant à comprendre.)= Comparoir?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comparoir, pour comparaître... terme de pratique.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah!... c'est un terme... de... =(À part.)= Pardieu! je suis curieux de
+savoir jusqu'où ils ont poussé l'insolence et l'audace... Poursuivons.
+=(Haut et continuant de lire.)= «À comparoir dès demain, vu l'urgence, à
+sept heures du matin.» Par exemple!... «Par devant monsieur le président
+du tribunal civil, jugeant en état de ré-fé-ré...»
+
+DESTOURNELLES.
+
+Référé.
+
+LE MARQUIS, =sans se retourner.=
+
+Référé. J'ai parfaitement lu. «Attendu qu'en vertu de l'axiome: «_le
+mort saisit le vif_...» Hein?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Terme de pratique.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah!... toujours... =(À part.)= Patience!... nous allons voir.--=(Haut,
+lisant.)= «Attendu, attendu...» La conclusion... «Voir dire le marquis de
+La Seiglière que dans les vingt-quatre heures, il sera tenu de
+déguerpir...» Déguerpir!... «Sinon y être contraint dans les formes
+accoutumées, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force
+publique...» =(Avec une colère contenue.=) C'est tout.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Le coup est porté.
+
+LE MARQUIS, =pliant le papier qu'il met froidement et résolument dans sa
+poche.=
+
+Jasmin!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Si monsieur le marquis avait besoin?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je vous suis obligé... Jasmin!... mon épée.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Votre épée!... Que voulez-vous faire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous allez le savoir.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mais, monsieur le marquis...
+
+LE MARQUIS, =éclatant.=
+
+Ah! vous avez pensé que vous pourriez impunément souffleter mon blason!
+Ah! vous êtes venu pour me narguer, pour me braver en face!... Un
+huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est à vous que je dois cet
+affront!... Mon épée!... l'épée de mes pères!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Encore une fois, que prétendez-vous faire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous sauterez par cette fenêtre, ou je vous couperai les deux
+oreilles... à votre choix.
+
+DESTOURNELLES, =froidement.=
+
+Monsieur le marquis, vous me divertissez.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne vous divertirai pas longtemps... Jasmin!... Mais ce maraud
+arrivera-t-il?... Jasmin!
+
+JASMIN, =entrant du fond.=[47]
+
+Me voilà... Que demande monsieur le marquis?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce que je demande?...
+
+DESTOURNELLES, =froidement.=
+
+Monsieur le marquis demande son épée.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Allez la lui quérir.
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+Comment? voilà l'impression... Il n'a pas peur...
+
+JASMIN, =avec stupeur.=
+
+Son épée?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, l'épée de ses pères.
+
+JASMIN.
+
+Si monsieur le marquis voulait me dire où il l'a mise?...
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est bon... drôle!... laisse-nous. =(Jasmin sort. Le Marquis se jette
+avec colère dans son fauteuil.)= Diable d'homme!
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+C'est le premier transport... Il n'a pas été long... Frappons les
+derniers coups. =(Il se rapproche du Marquis; avec respect.)= Monsieur le
+marquis veut-il me permettre une observation?
+
+LE MARQUIS, =après un silence.=
+
+Laquelle, Monsieur?
+
+DESTOURNELLES.
+
+En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eût-il sensiblement
+amélioré sa situation? Il est permis d'en douter; peut-être n'eût-il
+réussi qu'à se priver des services d'un homme venu ici, non pour le
+narguer, mais pour l'aider à sortir de l'abîme où il est tombé.
+
+LE MARQUIS.
+
+J'en sortirai, Monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de
+personne; mais, auparavant, je dirai à monsieur Bernard que s'il chasse
+comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous ne direz pas cela.
+
+LE MARQUIS, =se levant.=
+
+Je le dirai... Comment, ventre-saint-gris! un garçon que j'aimais, que
+j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux,
+dépeuple mes forêts!... Hier encore, il m'a tué trois loups.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous héberge,
+et c'est vous qui tuez son gibier.
+
+LE MARQUIS.
+
+Soit... je pouvais en douter... Mais, tête-bleu, Monsieur, lorsqu'on a
+l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de La Seiglière, ce n'est
+pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le
+lui dirai.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pouvez-vous méconnaître à ce point le plus noble coeur qui ait jamais
+battu dans la poitrine d'un galant homme?
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous nous la donnez belle!... Et ce papier, Monsieur, cet immonde
+papier!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ce papier, monsieur le marquis?... Comment n'avez-vous pas deviné
+sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'à l'insu de ce brave jeune
+homme.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qui donc, alors?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est moi... qui sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il
+m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens
+extrêmes.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pour me sauver?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pour vous sauver! Il y a des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le
+fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'êtes ici que par la tolérance
+de Bernard.
+
+LE MARQUIS.
+
+La tolérance!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ah!... voilà ce que vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez
+pas qu'aux yeux de tous vous êtes dans une condition humiliante et
+précaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout à l'heure à sauter
+par la fenêtre... Eh bien! mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre
+que de se traîner dans les escaliers. On traverse une position
+équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous
+dormiez, je vous ai réveillé.
+
+LE MARQUIS.
+
+Pensez-vous qu'il m'effraie?... Je connais le chemin de la pauvreté,
+Monsieur... je le reprendrai sans pâlir.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bien, monsieur le marquis, très-bien... Je reconnais là l'héritier d'une
+race de preux... car, à votre âge, renoncer à ce luxe héréditaire, pour
+aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel.
+
+LE MARQUIS.
+
+Très-cruel.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coûtent rien à
+votre grand coeur, s'il vous plaît d'accepter le rôle d'OEdipe, songez que
+vous imposez à cette aimable enfant la tâche d'Antigone.
+
+LE MARQUIS, =attendri.=
+
+Eh quoi?... ma pauvre Hélène... ma fille bien-aimée!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur le marquis, vous êtes bien ici.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Séjour enchanté!... Si nous pouvions trouver un moyen de tout
+concilier...
+
+LE MARQUIS.
+
+Un moyen?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune
+de l'enfant.
+
+LE MARQUIS.
+
+Est-ce que vous entrevoyez?... Destournelles, voyons, mon vieil ami. Car
+nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains... conseillez-moi,
+dirigez-moi... Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Sans doute... il y en a un... un seul... mais il est bon.
+
+LE MARQUIS.
+
+S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?...
+
+DESTOURNELLES, =hésitant.=
+
+Ah!... je crains de vous l'apprendre... Vos idées sont telles....
+
+LE MARQUIS.
+
+Parlez, parlez, de grâce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Eh bien! puisque vous le voulez... Monsieur le marquis, ce Napoléon que
+vous jugez si sévèrement n'était pourtant pas sans mérite; il avait
+compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un
+homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées
+de l'empereur?
+
+LE MARQUIS.
+
+Sans doute... mais veuillez m'apprendre?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pensez-vous que monsieur de Vaubert soit sérieusement épris de sa
+fiancée?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Peuh!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Pensez-vous que, de son côté, mademoiselle de La Seiglière aime
+éperdument le baron?
+
+LE MARQUIS.
+
+Peuh!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Trouvez-vous en lui le modèle des gendres?
+
+LE MARQUIS.
+
+Il manque un lièvre à vingt pas...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous disiez tout à l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme... Le
+fait est qu'à vous voir ensemble, on jurerait deux frères d'armes, deux
+chevaliers de la table ronde... Que lui manque-t-il donc pour être un
+gentilhomme accompli?
+
+LE MARQUIS.
+
+La noblesse.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reçoive de vous...
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Avec la main de votre fille.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'entends-je?... une mésalliance!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Non pas... une fusion de races... et vous êtes sauvé!
+
+LE MARQUIS.
+
+Jamais, Monsieur, jamais!... Plutôt la ruine.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Je m'en doutais; à votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le
+marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vôtre n'ait pas là-dessus des
+idées plus conformes aux besoins du siècle.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Au temps où nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous
+connaître toute ma pensée? Vous avez des ennemis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de
+vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi donc?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ils vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit
+court que vous détestez la Charte.
+
+LE MARQUIS.
+
+Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie?... Moi, l'ennemi des
+libertés publiques!... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour
+détester la Charte? je ne la connais pas.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Enfin, je ne veux pas vous effrayer... Mais si une seconde révolution
+éclatait...
+
+LE MARQUIS.
+
+Parlez-vous sérieusement?... une seconde révolution!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan.
+
+LE MARQUIS.
+
+Un volcan?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente?
+
+LE MARQUIS.
+
+Que dites-vous?... Hélène!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille!... Ah! plutôt que de la voir exposée...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance? En adoptant
+un enfant de l'empire, vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez
+des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de
+vieillir, près de votre fille, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des
+révolutions.
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+Il parle bien.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Et puis, vous serez, pardieu! bien à plaindre d'avoir pour gendre un
+jeune héros qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et
+qui héritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de
+Stamply-La Seiglière! cela sonne-t-il si mal à l'oreille?
+
+LE MARQUIS.
+
+Stamply-La Seiglière... J'aimerais mieux La Seiglière-Stamply...
+Enfin... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles, il n'est pas de
+sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille...
+Mais comment la décider?...
+
+DESTOURNELLES, =souriant.=
+
+Croyez-moi, vous y réussirez.
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein? qui peut vous faire croire?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous y réussirez, vous dis-je; et quant à Bernard, je réponds de lui.
+
+LE MARQUIS.
+
+Parbleu!... Je voudrais bien voir... Mais, Destournelles... nous
+oublions... Et la baronne?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Madame de Vaubert?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mes engagements sont tels...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez à quoi vous en
+tenir sur le désintéressement de cette noble dame.
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'entends-je?... Quel trait de lumière!...
+
+=(La porte de droite s'ouvre, la Baronne s'arrête inquiète, voyant
+Destournelles.)=
+
+DESTOURNELLES.
+
+La voici... Faut-il que je me retire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Grand Dieu!... me laisser seul avec elle...
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+C'est juste. Pauvre marquis!... Il n'est pas de force.
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+LE MARQUIS, DESTOURNELLES, LA BARONNE.
+
+LA BARONNE.
+
+Encore ici, monsieur Destournelles?
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est à peu près ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me
+dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous causiez?...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oui, Madame! =(Bas au Marquis, passant derrière lui.)= Allons, ferme!
+Aborder la question.
+
+LA BARONNE.[48]
+
+Puis-je savoir?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! Baronne, nos affaires vont mal.
+
+LA BARONNE.
+
+Que dites-vous?
+
+DESTOURNELLES. =(Bas.)=
+
+Le papier... donnez-lui le papier.
+
+LE MARQUIS.
+
+Tâchez de déchiffrer ce grimoire.
+
+LA BARONNE, =prenant l'exploit.=
+
+Qu'est-ce que cela? =(Elle parcourt le papier.)= Un exploit!... de
+Bernard!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Hein?... Qu'en dites-vous?
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Destournelles, ici... C'est un piége. =(Haut.)= Eh bien, Marquis, que
+comptez-vous faire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Mais... Baronne... je vous le demanderai... car avant tout... je serais
+bien aise d'avoir votre avis.
+
+LA BARONNE.
+
+Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité
+sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte
+de brutalité, l'hésitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester
+ici, vous n'avez plus qu'à vous retirer.
+
+LE MARQUIS.
+
+Où?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous le demandez? Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient,
+la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de La Seiglière,
+le château de Vaubert est à vous.
+
+LE MARQUIS.
+
+Généreuse Baronne!... Croyez que mon coeur... =(À part.)= Cela devient fort
+embarrassant.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Il paraît troublé.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Tant de grandeur d'âme!... C'est clair, elle est sûre de Bernard.
+
+LA BARONNE.
+
+Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple
+les biens que vous aurez perdus.
+
+LE MARQUIS, =la retenant.=
+
+Oh! certainement... Mais, croyez-vous, Baronne, que nos enfants aient
+l'un pour l'autre une affection bien tendre?
+
+DESTOURNELLES, =bas.=
+
+Très-bien!
+
+LA BARONNE.
+
+Ils s'adorent.
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous croyez?
+
+LA BARONNE.
+
+J'en suis sûre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! moi, Baronne, après la scène de tantôt, j'en doute un peu.
+
+LA BARONNE.
+
+Que voulez-vous dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Et puis, pensez-vous que dans les circonstances où nous sommes, un tel
+mariage fût bien d'accord avec les besoins du siècle?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Bravo!
+
+LA BARONNE.
+
+Les besoins du siècle!... Quel conte me faites-vous là?
+
+LE MARQUIS.
+
+Voyez-vous, Baronne, j'ai mûrement réfléchi.
+
+LA BARONNE.
+
+Vous?
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se plaît à
+le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout à
+l'heure...
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Où veut-il en venir?
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part...
+
+LE MARQUIS.
+
+Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan... le disais-je,
+Destournelles?
+
+DESTOURNELLES.
+
+En effet, monsieur le marquis.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je ne suis pas le marquis de Carabas, moi.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Autres temps, autres moeurs!
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons au peuple.....
+
+DESTOURNELLES.
+
+C'est cela: pour qu'à son tour il vienne...
+
+LE MARQUIS.
+
+Pour qu'à son tour il vienne à nous.
+
+LA BARONNE, =à part.=
+
+Je suis jouée. =(Haut.)= Marquis, regardez-moi en face. Vous avez résolu
+de marier votre fille à Bernard.
+
+LE MARQUIS.
+
+Madame!
+
+DESTOURNELLES, =bas au Marquis.=
+
+Pas de faiblesse!
+
+LA BARONNE.
+
+Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.
+
+LE MARQUIS.
+
+Moi?
+
+LA BARONNE.
+
+Vous!... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin
+de vos intérêts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer à
+votre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac au
+champion qui combattait pour vous.
+
+DESTOURNELLES, =au Marquis.=
+
+Un coup de Jarnac!... souffrirez-vous?...
+
+LE MARQUIS, =étourdi.=
+
+Moi! (=avec force.=) Eh bien! oui, Madame, c'est la vérité; je suis las
+du rôle que je joue ici, le coeur m'en lève. Morbleu vous me poussez à
+bout... Ma fille épousera Bernard.
+
+LA BARONNE.
+
+Prenez garde, Marquis, c'est la guerre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une
+fois.
+
+LA BARONNE.
+
+Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu'à savoir si
+mademoiselle de La Seiglière se fera complice de votre félonie.
+Justement, la voici. Je vais...
+
+=(Elle se dirige vers la porte de gauche.)=
+
+DESTOURNELLES.[49]
+
+Madame!
+
+LE MARQUIS.
+
+Au nom du ciel!
+
+LA BARONNE.
+
+Vous le voyez, à la seule pensée de mettre votre fille dans la
+confidence de vos lâches projets, vous tremblez; la conscience même de
+monsieur Destournelles se révolte.
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est que j'entends me réserver le droit, Madame, d'expliquer à ma
+fille...
+
+LA BARONNE.
+
+Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession... je
+n'assisterai pas à votre honte. C'est déjà bien assez que vous ayez à
+rougir devant votre enfant.
+
+=(Hélène entre par la porte de gauche, qui se referme.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+DESTOURNELLES, HÉLÈNE, LA BARONNE, LE MARQUIS
+
+LA BARONNE.
+
+Vous arrivez à propos, chère Hélène.
+
+HÉLÈNE.
+
+À propos, Madame!... Que se passe-t-il donc?
+
+LA BARONNE.
+
+Je laisse à votre père le soin de vous l'apprendre. =(Bas au Marquis.)=
+Allons, monsieur le marquis, à l'oeuvre, la tâche est belle. Pour moi, je
+sais ce qu'il me reste à faire; adieu.
+
+=(Elle sort.--Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le
+Marquis.)=
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+HÉLÈNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bon voyage.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Vous triomphez!
+
+LE MARQUIS.
+
+Si elle croit que je suis dupe de son désintéressement!... Mais comment
+préparer ma fille?...
+
+DESTOURNELLES, =bas.=
+
+Pas de préparations... Allez droit au but... et je vous réponds du
+succès.--Je vous laisse.
+
+=(Il sort par la porte de droite.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VI.
+
+LE MARQUIS, HÉLÈNE.
+
+LE MARQUIS.
+
+Allons!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Qu'est-ce donc, mon père? que veut dire madame de Vaubert, et
+qu'avez-vous à m'apprendre?
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+Il a beau dire... si je sais par où commencer...
+
+HÉLÈNE.
+
+Madame de Vaubert paraissait émue... Vous-même vous semblez inquiet...
+agité...
+
+LE MARQUIS.
+
+J'ai le droit de l'être... Des projets si longuement caressés!...
+
+HÉLÈNE, =à part.=
+
+Que veut-il dire?
+
+LE MARQUIS.
+
+Notre amitié avec les Vaubert...
+
+HÉLÈNE, =à part.=
+
+Grand Dieu! saurait-il?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Certains détails, enfin... =(À part.)= Ah! ma foi, Destournelles a raison,
+allons droit au but.--Réponds, ma fille, aimes-tu monsieur de Vaubert?
+
+HÉLÈNE.
+
+Comment?
+
+LE MARQUIS.
+
+Aimes-tu monsieur de Vaubert?
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais... je ne sais... mon père, il a ma parole.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce n'est pas là ce que je te demande. Ce mariage te sourit-il?
+Réponds-moi franchement.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon père, à quoi bon?
+
+LE MARQUIS.
+
+À quoi bon?... Il s'agit de ton bonheur, de ta destinée tout entière, et
+tu demandes à quoi bon?
+
+HÉLÈNE.
+
+Sans doute, car je ne puis comprendre...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah!... tu le sais, cette union ne fut jamais de mon goût, et je commence
+à me demander avec effroi... qui te protégera quand je ne serai plus.
+
+HÉLÈNE.
+
+Quand vous ne serez plus, mon père!... Monsieur de Vaubert est un coeur
+dévoué.
+
+LE MARQUIS.
+
+Bête aubaine que son dévouement... Un mari qui ne fera que la chasse aux
+papillons, qui passera sa vie à chercher dans l'herbe des bêtes à bon
+Dieu... qui, le soir, pour te distraire, montera des oiseaux, ou
+empaillera des lézards... Voilà l'existence enchantée qu'il te prépare.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais, mon père...
+
+LE MARQUIS.
+
+Tiens, ma fille, il est triste de voir un gentilhomme occuper sa
+jeunesse à de pareilles niaiseries... Regarde Bernard, ça n'a pas encore
+vingt-huit ans; eh bien! ça vous a déjà un bout de ruban à la
+boutonnière; ça s'est promené en vainqueur dans les capitales de
+l'Europe; ça s'est fait tuer à la bataille de... enfin, n'importe!... Je
+l'avoue, je suis obligé de l'avouer, je mourrais plus tranquille, si je
+te laissais appuyée sur le bras de ce jeune guerrier.
+
+HÉLÈNE.
+
+Oh! mon Dieu!... Mais je ne puis comprendre... vous le savez, nos
+engagements...
+
+LE MARQUIS.
+
+Nos engagements!... Mariage et fiançailles sont deux.
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur de Vaubert a ma parole.
+
+LE MARQUIS.
+
+Je te délie, il n'a pas la mienne.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mais, mon père...
+
+LE MARQUIS.
+
+Je te délie, te dis-je, mon repos en dépend.
+
+HÉLÈNE.
+
+Votre repos!
+
+LE MARQUIS.
+
+Mon repos... mon bonheur... Et si tu comprenais comme moi la nécessité
+d'un appui...
+
+HÉLÈNE.
+
+Si je comprenais...
+
+LE MARQUIS.
+
+Si par hasard, ce jeune héros pouvait te plaire...
+
+HÉLÈNE.
+
+Lui!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Si tu sentais, comme moi, que tu ne peux être heureuse que par lui...
+
+HÉLÈNE.
+
+Eh bien! mon père, eh bien?...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien! je n'hésiterais pas... je foulerais aux pieds l'orgueil de ta
+race, et mes aïeux en penseraient ce qu'ils voudraient. Mes aïeux sont
+morts... et toi, tu vis, mon Hélène.
+
+HÉLÈNE, =se jetant dans ses bras.=
+
+Oh! mon père... oh! mon ami... je puis donc vous avouer... vous dire...
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi?
+
+HÉLÈNE.
+
+Que Bernard...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien!... Bernard...
+
+HÉLÈNE.
+
+Il m'aime...
+
+LE MARQUIS.
+
+Qu'entends-je?... et toi?...
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi!
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh bien?
+
+HÉLÈNE.
+
+Ah! ne m'interrogez pas...
+
+LE MARQUIS.
+
+Comment!... Il est donc vrai!
+
+=(On entend au dehors la voix de Bernard.)=
+
+HÉLÈNE.
+
+Je l'entends!... oh! je vous en conjure, pas un mot...
+
+LE MARQUIS, =à part.=
+
+Qu'ai-je appris!... Allons, c'était moins difficile que je ne croyais.
+
+
+
+
+SCÈNE VII.
+
+HÉLÈNE, BERNARD, LE MARQUIS.
+
+BERNARD, =entrant agité, du fond.=
+
+Ah! monsieur le marquis, ce qu'on vient de me dire est-il vrai? En mon
+nom et à mon insu, on s'est permis de vous adresser?...
+
+LE MARQUIS, =bas à Bernard.=
+
+Silence!... je sais tout.
+
+BERNARD.
+
+C'est un indigne abus de confiance...
+
+LE MARQUIS, =bas.=
+
+Encore une fois, je le sais, taisez-vous.[50] =(Il passe devant lui.)=
+=(Haut.)= D'ailleurs, c'est bien de cela qu'il s'agit!... J'en apprends de
+belles sur votre compte, monsieur le héros.
+
+BERNARD.
+
+Sur mon compte?
+
+LE MARQUIS.
+
+Accueilli sous ce toit comme un frère, comme un fils... oui, Monsieur,
+comme un fils... vous vous êtes oublié jusqu'à porter vos vues...
+
+BERNARD.
+
+Ah! monsieur le marquis, épargnez un malheureux. Je m'éloigne, je
+pars... je vais expier loin de vous, loin de votre fille, un espoir
+insensé qui n'a fait que traverser mon coeur.
+
+LE MARQUIS.
+
+À d'autres!...
+
+BERNARD.
+
+Je ne suis revenu que pour me justifier et vous dire un éternel adieu.
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! vous croyez, Monsieur, que les choses peuvent se passer de la sorte?
+Vous croyez que lorsqu'on a jeté le trouble dans un jeune coeur, il ne
+reste plus qu'à faire sa valise, et que tout est dit? non pas, s'il vous
+plaît.
+
+BERNARD.
+
+Si je savais une expiation plus rigoureuse... s'il vous fallait mon
+sang...
+
+LE MARQUIS.
+
+Que diable voulez-vous que je fasse de votre sang? Vous ne partirez pas,
+Monsieur.
+
+BERNARD.
+
+Mais, monsieur le marquis...
+
+LE MARQUIS.
+
+Vous ne partirez pas, vous dis-je. =(À Hélène.)= Eh bien! et toi, ma
+fille, tu ne dis rien?
+
+HÉLÈNE.
+
+Monsieur Bernard... puisque mon père l'exige... il vous aime... vous ne
+voudriez pas l'affliger...
+
+BERNARD, =passant devant le Marquis.=[51]
+
+Ah! mon Dieu!... ma raison s'égare... Ai-je rêvé le désespoir, ou bien
+rêvé-je maintenant le bonheur? Monsieur le marquis... Mademoiselle...
+que dois-je croire?
+
+HÉLÈNE.
+
+Que mon père est bon comme le bon Dieu.
+
+BERNARD.
+
+Oh!... monsieur le marquis.
+
+HÉLÈNE, =apercevant Raoul.=
+
+Monsieur de Vaubert!
+
+LE MARQUIS.
+
+Ah! diable, que vient-il faire en ce moment?... Retirez-vous tous deux,
+laissez-nous.
+
+=(Raoul entre du fond et se tient un moment sur le pas de la porte.)=
+
+
+
+
+SCÈNE VIII.
+
+HÉLÈNE, BERNARD, RAOUL, LE MARQUIS.
+
+RAOUL.
+
+Monsieur Bernard, vous n'êtes pas de trop entre nous. Mademoiselle,
+c'est vous que je cherchais.
+
+HÉLÈNE.
+
+Moi, monsieur de Vaubert?
+
+LE MARQUIS.
+
+Permettez; vous voulez une explication, vous l'aurez... mais il ne
+convient pas que ma fille...
+
+RAOUL.
+
+Pardon, monsieur le marquis, il est nécessaire, au contraire, que votre
+fille sache...
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur!... c'est moi seul que cela regarde.
+
+RAOUL.
+
+Non, monsieur le marquis, c'est à moi de parler... et je parlerai.
+Mademoiselle, j'apprends à l'instant même ce que vous ignorez encore, ce
+qu'on m'avait laissé ignorer jusqu'ici... j'apprends...
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh!... ventre-saint-gris, Monsieur, laissez les gens en paix, et
+retournez à vos coquilles.
+
+BERNARD.
+
+Prenez garde, Monsieur, prenez garde.
+
+RAOUL, =avec hauteur.=
+
+Qu'entendez-vous par là, monsieur Bernard?
+
+BERNARD.
+
+Monsieur!...
+
+RAOUL.
+
+Vous n'étoufferez pas la voix d'un galant homme, je signalerai à
+mademoiselle de La Seiglière le précipice où l'on veut la pousser.
+
+HÉLÈNE.[52]
+
+Qu'entends-je!... Ah! parlez, monsieur de Vaubert, parlez.
+
+RAOUL.
+
+J'apprends, Mademoiselle, que la donation faite à monsieur le marquis
+par son ancien fermier, est nulle de plein droit par le seul fait de
+l'existence du fils du donateur; depuis six semaines vous n'êtes plus
+chez votre père, vous êtes chez monsieur Bernard.
+
+HÉLÈNE, =regardant tour à tour Bernard et le Marquis.=
+
+Comment?...
+
+BERNARD.
+
+Mademoiselle...
+
+LE MARQUIS.
+
+Chansons que tout cela!...
+
+RAOUL.
+
+Ce n'est pas tout. J'apprends aussi les nouvelles dispositions faites
+pour éteindre un procès, perdu d'avance, pour replacer sur votre tête
+l'héritage de vos ancêtres.
+
+LE MARQUIS.
+
+Eh! morbleu! Monsieur...
+
+RAOUL, =poursuivant.=
+
+J'apprends qu'aujourd'hui même sous le coup d'une assignation...
+
+LE MARQUIS, =avec emportement.=
+
+N'achevez pas.
+
+BERNARD, =de même.=
+
+Cela est faux, Monsieur, vous ignorez...
+
+RAOUL, =avec calme.=
+
+Vous avez raison, Messieurs, les oreilles de cette noble créature ne
+sont pas faites à de telles révélations. Mademoiselle, vous êtes libre;
+il ne sied pas à la pauvreté de se mettre en balance avec la fortune.
+Sachez seulement qu'en vous rendant votre parole, je n'entends pas
+retirer la mienne. S'il ne convenait pas à mademoiselle de La Seiglière
+de se prêter à une transaction, que je m'abstiens de qualifier...
+
+BERNARD.
+
+Monsieur de Vaubert!
+
+RAOUL.
+
+Ma maison s'ouvrirait avec joie pour vous recevoir, et béni serait le
+jour où vous auriez pris place à mon foyer. =(Moment de silence.--Hélène
+regarde tour à tour, et lentement, Bernard et monsieur de Vaubert; elle
+s'approche du Marquis.)=[53]
+
+HÉLÈNE.
+
+Répondez, mon père, est-ce vrai?
+
+LE MARQUIS.
+
+Quoi?
+
+HÉLÈNE.
+
+Ce que monsieur de Vaubert vient de m'apprendre.
+
+LE MARQUIS.
+
+Monsieur de Vaubert ne sait ce qu'il dit.
+
+HÉLÈNE.
+
+Mon père, répondez, franchement, sans détours, et ne craignez pas de
+trouver votre fille au-dessous des devoirs que pourra lui imposer le
+soin de votre honneur. Répondez en vrai gentilhomme. Qui reçoit ici
+l'hospitalité?... Est-ce nous?... Est-ce monsieur Bernard?
+
+BERNARD, =passant devant Raoul.=
+
+Mademoiselle...
+
+HÉLÈNE, =l'arrêtant du geste.=
+
+Répondez, mon père.
+
+LE MARQUIS.
+
+Que veux-tu que je te dise? On a profité de mon absence pour faire un
+code de lois auxquelles il est impossible de rien comprendre. Suis-je
+chez Bernard? Bernard est-il chez moi? Personne n'en peut rien savoir.
+
+HÉLÈNE.
+
+C'est donc vrai!... Ainsi, mon père, ainsi, quand ce jeune homme s'est
+présenté armé de ses droits, nous ne lui avons pas restitué loyalement
+son héritage!... Au lieu de nous retirer tête haute... nous avons obtenu
+qu'il consentît à nous garder chez lui! De votre fille qui ne savait
+rien... =(Se retournant vers Bernard avec fierté.)= Qu'avez-vous dû penser
+de moi, Monsieur?
+
+BERNARD.
+
+Ah! Mademoiselle, le ciel m'est témoin...
+
+HÉLÈNE.
+
+Quand je vous ai tendu la main, vous croyant pauvre et déshérité... et
+plus tard... et tout à l'heure encore... =(Avec égarement.)= Oh! mon père,
+est-ce assez de honte?
+
+LE MARQUIS.
+
+Ma fille, mon enfant, calme-toi, je ne voulais que ton bonheur.
+
+HÉLÈNE, =relevant la tête.=
+
+Mon bonheur!... et vous ne vous aperceviez pas que j'étais le prix d'un
+marché.
+
+BERNARD.
+
+Non, Mademoiselle, non.
+
+HÉLÈNE.
+
+Et si monsieur de Vaubert ne fût venu à temps... Bien, Monsieur de
+Vaubert, voici ma main. =(Raoul s'approche d'elle.)=
+
+BERNARD.[54]
+
+Ô ciel!
+
+RAOUL.
+
+Merci, Mademoiselle.
+
+HÉLÈNE.
+
+Allons, mon père, relevez-vous, la pauvreté n'a pas droit de
+mésalliance. Marquis de La Seiglière, reprenez la fierté de votre race.
+Partons, sortons d'ici. Mon père, appuyez-vous sur moi. Baron de
+Vaubert, emmenez votre femme. =(La Baronne et Destournelles paraissent au
+fond.)=
+
+
+
+
+SCÈNE IX.
+
+RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD, DESTOURNELLES, LA BARONNE, LE MARQUIS.
+
+DESTOURNELLES.[55]
+
+Sa femme!
+
+LA BARONNE, =avec joie.=
+
+J'en étais sûre!
+
+RAOUL.
+
+Oui, ma mère, oui, embrassez votre fille.
+
+BERNARD, =à part.=
+
+Ah! tout est perdu.
+
+LA BARONNE.
+
+Chère Hélène!... =(Triomphante, bas au Marquis.)= Eh bien! mon vieil ami,
+était-il si facile de briser des liens aussi sacrés?
+
+LE MARQUIS.
+
+Madame!... =(À part.)= Que la peste l'étouffe, elle et son fils.
+
+HÉLÈNE.
+
+Par pitié, monsieur de Vaubert, ne restons pas ici.
+
+LA BARONNE.
+
+Venez, nobles enfants. =(Ils font un pas pour sortir.)=
+
+DESTOURNELLES, =s'avançant.=
+
+Eh! non, Madame; demeurez.[56] Vous voyez un homme sans fortune, il n'a
+plus rien que son épée.
+
+HÉLÈNE.
+
+Que veut dire?...
+
+RAOUL.
+
+Je ne comprends pas...
+
+LE MARQUIS.
+
+Oui, qu'est-ce que cela signifie?
+
+DESTOURNELLES.
+
+Ce que cela signifie, monsieur le marquis...
+
+BERNARD.
+
+Monsieur Destournelles!
+
+DESTOURNELLES.
+
+Oh! soyez tranquille, ce ne sera pas long, et je pars avec vous. Cela
+signifie que ce matin, quand j'allais chez maître Durousseau pour vous
+rendre à tous la vue ou la raison, ce brave garçon allait chez un
+notaire légaliser sa ruine et signer l'abandon de ses droits.
+
+TOUS.
+
+Ô ciel!
+
+HÉLÈNE.
+
+Refusez, mon père, refusez.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Refuser!... Est-ce que vous le pouvez maintenant? Vous avez accepté la
+donation du père. Personne au monde ne peut empêcher Bernard de ratifier
+ce que son père a fait.
+
+LE MARQUIS.
+
+Cependant, Monsieur...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Après cela, monsieur le marquis, si la possession de ce château
+embarrasse votre délicatesse, le domaine public s'en arrangera
+volontiers. Quant à moi, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais; mais je
+ne partirai pas sans avoir soulagé mon coeur, sans vous avoir dit, madame
+la baronne, que si vous l'emportez, c'est en faisant votre malheur à
+tous: celui de monsieur le marquis, séparé pour jamais d'un compagnon
+qu'il aimait déjà comme son fils....
+
+LE MARQUIS.
+
+C'est vrai.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Celui de vos enfants, que vous condamnez à des regrets éternels...
+
+RAOUL, =regardant Hélène, qui tressaille.=
+
+Des regrets!...
+
+DESTOURNELLES.
+
+Le vôtre, enfin; oui, Madame, le vôtre, car, sachez-le bien, vous
+n'aurez pas impunément désuni deux coeurs qui s'aiment pour river l'un à
+l'autre deux coeurs qui ne s'aiment pas. Et maintenant que j'ai tout dit,
+partons, monsieur Bernard.
+
+HÉLÈNE, =à part.=
+
+Grand Dieu!
+
+RAOUL, =l'arrêtant du geste.=
+
+Que voulez-vous dire? Non pas, Monsieur, expliquez-vous.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Monsieur... observez ces deux jeunes gens: leur silence vous apprendra
+peut-être ce que vous ne devinez pas.
+
+RAOUL.
+
+Il serait possible!... =(Il se retourne vers Hélène, et après un silence,
+l'interrogeant du geste et du regard.)= Hélène?...
+
+HÉLÈNE, =les yeux baissés.=
+
+Monsieur de Vaubert, je ne reviens pas sur ma parole: voici ma main.
+
+RAOUL.
+
+Bien! =(Avec effort.)= La vôtre, monsieur Bernard.
+
+BERNARD.
+
+La mienne!
+
+RAOUL.
+
+La refuserez-vous à votre frère?
+
+BERNARD.
+
+Mon frère!
+
+LA BARONNE, =vivement.=
+
+Raoul!...
+
+RAOUL.
+
+Ma mère, il est temps que chacun reprenne ici sa place. Oui, mon frère,
+puisque je mets sa main dans la main de ma soeur.
+
+TOUS.
+
+Ô ciel!...
+
+HÉLÈNE.
+
+Ô mon ami!...
+
+BERNARD.
+
+Mon frère!...
+
+LE MARQUIS.
+
+Ce sont deux paladins!
+
+DESTOURNELLES.
+
+À la bonne heure donc... ma cause est gagnée.
+
+BERNARD ET HÉLÈNE.
+
+Notre cher avocat![57]
+
+DESTOURNELLES.
+
+Votre bonheur paiera mes honoraires.
+
+LE MARQUIS.
+
+Quel tableau!... Hein?... qu'en dites-vous, Baronne? =(Il passe derrière
+la Baronne et va serrer la main de ses enfants.)=
+
+LA BARONNE.
+
+Rien. Je ne cherchais que le bonheur de mon fils...
+
+RAOUL.
+
+Mon bonheur?... Ne le cherchez plus, ma mère, il est auprès de vous.
+
+DESTOURNELLES.[58]
+
+C'est ma plus belle affaire!... =(À la Baronne.)= Madame la baronne me
+pardonnera-t-elle?...
+
+LA BARONNE.
+
+Quoi donc?
+
+DESTOURNELLES, =s'essuyant le front.=
+
+Mon triomphe.
+
+LA BARONNE.
+
+Il y manque encore quelque chose.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Quelque chose?...
+
+LA BARONNE, =lui remettant un papier.=
+
+Il n'y manque plus rien, monsieur le conseiller.
+
+DESTOURNELLES.
+
+Que vois-je!... ma nomination!...
+
+LA BARONNE, =avec hauteur et lui tournant le dos.=
+
+Nous sommes quittes, monsieur Destournelles.
+
+DESTOURNELLES, =à part.=
+
+Quittes?... J'ai la place... et je n'épouse pas... J'y gagne.
+
+FIN
+
+
+ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Le Jeune Homme, Jasmin.
+
+[2] Jasmin, le Marquis, Hélène
+
+[3] Jasmin, le Marquis, Hélène.
+
+[4] Hélène, le Marquis.
+
+[5] Hélène, le Marquis, Jasmin.
+
+[6] Les laquais sont entrés derrière la Baronne, ils avancent la table
+du déjeuner au milieu du théâtre, pendant que les principaux acteurs
+sont sur le devant de la scène.
+
+[7] Le Marquis remonte et prend le milieu de table à gauche; la Baronne
+traverse la scène et embrasse Hélène sur le front. Les acteurs sont
+placés dans l'ordre suivant: la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.
+Jasmin est debout à la droite du Marquis; les laquais, derrière Raoul.
+
+[8] La Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.
+
+Les laquais emportent la table par la porte du fond.
+
+[9] Le Marquis, Raoul, au milieu; la Baronne, Hélène, à droite.
+
+[10] Le Marquis, Jasmin, la Baronne, Hélène, Raoul.
+
+[11] La Baronne, Destournelles, le Marquis, Jasmin, Hélène, Raoul.
+
+[12] La Baronne, Hélène, le Marquis, Destournelles, Jasmin, Raoul.
+
+[13] La Baronne, Destournelles, Hélène, le Marquis, Jasmin, Raoul.
+
+[14] La Baronne, Destournelles.
+
+[15] Le Jeune Homme, Destournelles.
+
+[16] Hélène, Raoul, le Marquis.
+
+[17] Le Marquis, Jasmin.
+
+[18] Le Marquis, la Baronne.
+
+[19] Jasmin, le Marquis, la Baronne.
+
+[20] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.
+
+[21] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.
+
+[22] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.
+
+[23] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.
+
+[24] Bernard, Destournelles, le Marquis, la Baronne.
+
+[25] Le Marquis, la Baronne, Bernard.
+
+[26] La Baronne, le Marquis, Bernard.
+
+[27] Le Marquis, la Baronne, Bernard.
+
+[28] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.
+
+[29] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.
+
+[30] Le Marquis, Bernard et la Baronne au second plan.
+
+[31] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.
+
+[32] Bernard, Hélène, Destournelles, le Marquis, la Baronne, Jasmin au
+fond.
+
+[33] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.
+
+[34] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.
+
+[35] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.
+
+[36] La Baronne, le Marquis,--Hélène au second plan;--Bernard.
+
+[37] Le Marquis, la Baronne, Hélène, Bernard.
+
+[38] Le Marquis, la Baronne, Bernard, Hélène.
+
+[39] Raoul, le Marquis, à gauche;--la Baronne, Destournelles, au
+milieu;--Hélène, Bernard, à droite.
+
+[40] La Baronne est remontée et redescend ensuite au nº
+1.--Destournelles, pendant qu'Hélène parle à son père, se rapproche de
+Bernard qui évite son regard.--Les acteurs sont placés dans l'ordre
+suivant:
+
+La Baronne, Raoul, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.
+
+[41] Bernard, Destournelles.
+
+[42] Bernard, la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.
+
+[43] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Raoul.
+
+[44] Raoul, la Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.
+
+[45] Le Marquis, Jasmin, Destournelles.
+
+[46] Jasmin, le Marquis, Destournelles.
+
+[47] Le Marquis, Jasmin, Destournelles.
+
+[48] Destournelles, le Marquis, la Baronne.
+
+[49] Destournelles, la Baronne, le Marquis.
+
+[50] Hélène, le Marquis, Bernard.
+
+[51] Hélène, Bernard, le Marquis.
+
+[52] Bernard, Hélène, Raoul, le Marquis.
+
+[53] Bernard, Raoul, Hélène, le Marquis.
+
+[54] Bernard, Raoul, Hélène, Le Marquis.
+
+[55] Destournelles et Bernard sont au second.
+
+[56] Hélène, Raoul, Bernard; un peu en arrière, Destournelles, la
+Baronne, le Marquis.
+
+[57] Hélène, Bernard, Destournelles, Raoul, la Baronne, le Marquis.
+
+[58] Hélène, Bernard, le Marquis, Raoul, la Baronne, Destournelles.
+
+ * * * * *
+
+
+DU MÊME AUTEUR
+
+LE GENDRE DE M. POIRIER
+
+Comédie en quatre actes, en prose
+
+LA PIERRE DE TOUCHE
+
+Comédie en cinq actes, en prose
+
+LA CHASSE AU ROMAN
+
+Comédie en trois actes, en prose
+
+JEAN DE THOMMERAY
+
+Comédie en cinq actes, en prose
+
+(Ces quatre pièces en collaboration avec M. Émile AUGIER)
+
+LA MAISON DE PENARVAN
+
+Comédie en quatre actes, en prose
+
+MARCEL
+
+Drame en un acte
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE ***
+
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+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
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+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
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+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
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+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
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+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
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+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
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+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
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+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
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+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
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+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
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+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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+The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau
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+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE ***
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+
+<hr />
+
+<h3>MADEMOISELLE</h3>
+
+<p class="c">DE</p>
+
+<h1>LA SEIGLIÈRE</h1>
+
+<p class="c"><b>COMÉDIE</b></p>
+
+<p class="head">EN QUATRE ACTES, EN PROSE</p>
+
+<p class="c"><b>PAR</b></p>
+
+<h2>JULES SANDEAU</h2>
+
+<p class="c"><b>De l'Académie française</b></p>
+
+<p class="head">NOUVELLE ÉDITION</p>
+
+<p class="c"><b>PARIS</b></p>
+
+<p class="c"><b>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br />
+ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br />
+3, RUE AUBER, 3</b></p>
+
+<p class="c"><b>1892</b></p>
+
+<p class="c"><b>Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.</b></p>
+
+
+<p class="c"><b>Représentée pour la première fois, à la <span class="smcap">Comédie-Française</span>,
+le 4 novembre 1851</b></p>
+
+<hr class="top8" />
+
+<table summary="toc"
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+cellpadding="3">
+<tr><td colspan="2">&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#ACTE_PREMIER">Acte premier</a></td><td><a href="#ACTE_DEUXIEME">Acte deuxième.</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREa">Scène première</a></td><td> <a href="#SCENE_PREMIEREb">Scène première.</a></td></tr>
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+<tr><td><a href="#SCENE_IXc">Scène IX.</a></td><td> <a href="#SCENE_IXd">Scène IX.</a></td></tr>
+<tr><td><a href="#SCENE_Xc">Scène X.</a></td><td>&nbsp;</td></tr>
+<tr><td><a href="#SCENE_XIc">Scène XI.</a></td><td>&nbsp;</td></tr>
+</table>
+
+<hr />
+
+
+<h3>PERSONNAGES</h3>
+
+<table summary="personnages"
+cellspacing="0"
+cellpadding="3">
+<tr><td>LE MARQUIS DE LA SEIGLIÈRE</td><td>MM.</td><td><span class="smcap">Sanson</span>.</td></tr>
+<tr><td>DESTOURNELLES, avocat</td><td>&nbsp;</td><td><span class="smcap">Regnier</span>.</td></tr>
+<tr><td>RAOUL DE VAUBERT</td><td>&nbsp;</td><td><span class="smcap">Delaunay</span>.</td></tr>
+<tr><td>BERNARD</td><td>&nbsp;</td><td><span class="smcap">Maillart</span>.</td></tr>
+<tr><td>JASMIN, valet de chambre du marquis</td><td>&nbsp;</td><td><span class="smcap">Mathien</span>.</td></tr>
+<tr><td>LA BARONNE DE VAUBERT</td><td>M<sup>mes</sup></td><td><span class="smcap">Nathalie</span>.</td></tr>
+<tr><td>HÉLÈNE, fille du marquis de la Seiglière</td><td>M<sup>me</sup></td><td><span class="smcap">Brohan</span>.</td></tr>
+</table>
+
+<p class="c stage">La scène se passe en 1817, au château de la Seiglière, dans le Poitou.</p>
+
+<p>Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les
+personnages sont inscrits en tête de chaque scène dans l'ordre qu'ils
+occupent: le premier inscrit au nº. 1, tient la première place à
+gauche.</p>
+
+
+<div class="piece">
+<h3>MADEMOISELLE</h3>
+
+<p class="nom">DE</p>
+
+<h1>LA SEIGLIÈRE</h1>
+
+
+
+<h3><a name="ACTE_PREMIER" id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER</h3>
+
+<p class="hang stage">Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au
+fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à
+droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à
+gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au
+fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi:
+derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin
+d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.&mdash;À gauche, au
+premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même
+plan, un petit guéridon.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_PREMIEREa" id="SCENE_PREMIEREa"></a>SCÈNE PREMIÈRE</h3>
+
+<p class="c">JASMIN, UN JEUNE HOMME.</p>
+
+<p><span class="stage">(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations
+d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)</span></p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est
+à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">s'asseyant à droite.</span></p>
+
+<p>C'est bien, j'attendrai.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>C'est pour affaire.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La
+Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son
+déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de
+l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre
+département de la Vienne.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">qui n'a pas écouté.</span></p>
+
+<p>Hein!... vous dites?...</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous
+trouve ici, il me chassera.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">se levant.</span><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote-1" class="fnanchor"
+title="Allez à la note 1.">[1]</a></p>
+
+<p>C'est différent!... J'attendrai dans le parc.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>C'est bien heureux! <span class="direct">(Haut.)</span> Monsieur veut-il que je le conduise du côté
+de l'étang?</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>C'est inutile, je sais le chemin.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">étonné.</span></p>
+
+<p>Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">après une courte réflexion.</span></p>
+
+<p>Aucun. Je repasserai dans une heure.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il sort par le fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IIa" id="SCENE_IIa"></a>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">seul.</span></p>
+
+<p>Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis
+partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à
+l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'&#339;il vif, le teint frais et
+l'air plus gaillard encore que d'habitude...</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IIIa" id="SCENE_IIIa"></a>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="c">JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, <span class="direct">appuyée au bras de son père.</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis.</span> <span class="direct">(Ils entrent par la porte de droite.)</span></p>
+
+<p>Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de
+Vaubert n'est pas arrivée?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!...
+Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux
+châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse
+de ce jour?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Bah! bah!... <span class="direct">(Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.</span>)<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote-2" class="fnanchor" title="Allez à la note 2.">[2]</a> Je
+ne me suis jamais si bien porté.&mdash;Jasmin!</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au
+carrefour de Chambly?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Oui, monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Toute la nuit?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Toute la nuit.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! que dit-il?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son
+fort dans le buisson des Cormiers.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Bravo! nous le tenons!</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le
+marquis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Très-gros.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Est-il bas jointé?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Il n'en dit rien.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est
+par le pied, aura de mes nouvelles.&mdash;(<span class="direct">Il se lève. Hélène est redescendue
+en scène.</span>)<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote-3" class="fnanchor" title="Allez à la note 3.">[3]</a> Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et
+son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour
+de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les
+simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la
+science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... <span class="direct">(Haut.)</span></p>
+
+<p>Monsieur le marquis?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'est-ce?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Il est venu pour monsieur le marquis une visite...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Une visite, à cette heure!</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Un étranger qui a refusé de donner son nom.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'il le garde.&mdash;Tu l'as congédié, c'est bien fait.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Pardon, monsieur le marquis, il a insisté...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Pardon, monsieur le marquis, mais il est là...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles
+d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès
+que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin</span> <span class="direct">à part, en s'en allant.</span></p>
+
+<p>J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra.</p>
+
+<p><span class="stage">(Il sort par le fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IVa" id="SCENE_IVa"></a>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="c">LE MARQUIS, HÉLÈNE.</p>
+
+<p><span class="stage">(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près
+de la fenêtre ouverte.)</span></p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux
+chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oui, la journée s'annonce bien. <span class="direct">(Se frottant les mains.)</span> Jamais, je
+crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux
+qui le nient sont des ingrats.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Que j'aime à vous entendre parler ainsi!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à
+courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et
+dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta
+jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et
+m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Que vous êtes bon!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et toi, n'es-tu pas heureuse?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que
+tout me sourit quand je vous vois sourire.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre,
+celle que nous menions là-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le
+souvenir m'en est doux.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Grand merci!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte
+mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi
+une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer?
+j'ai pleuré.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un
+triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères,
+et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse
+consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je
+serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon
+dévouement, je n'hésitai pas, je partis...<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote-4" class="fnanchor" title="Allez à la note 4.">[4]</a> <span class="direct">(Allant à la fenêtre à
+droite.)</span>&mdash;Et la baronne qui n'arrive pas!&mdash;Oh! c'est elle qui s'amusait
+en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était
+pleine d'entrain et de gaieté.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on
+trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse
+vite.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Le bonheur vit de peu.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement
+nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vingt-quatre ans.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai
+passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves
+que ce n'est pas suffisant.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son
+fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le
+joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là, ton père serait
+mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût
+tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que
+Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il
+espérait, à force de victoires...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">souriant.</span></p>
+
+<p>Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles
+pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un
+jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une
+étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le
+faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit
+Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par
+dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La
+Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que
+je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la
+France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous
+permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon
+ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui
+devons-nous pas!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Moi!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de
+cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de
+larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue:
+Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>La République avait confisqué tous vos biens.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Jamais je ne lui en ai reconnu le droit.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Cependant...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le
+reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux,
+des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé
+d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa
+Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré
+qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât
+un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas
+content là-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat;
+je suis quitte envers sa mémoire.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oh! mon père, vous ne le pensez pas.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Si fait, pardieu! je le pense.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Si vous saviez le mal que vous me faites!...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>À toi, mon enfant?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">annonçant du fond.</span><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote-5" class="fnanchor" title="Allez à la note 5.">[5]</a></p>
+
+<p>Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien,
+maintenant!&mdash;Qu'ils entrent.&mdash;Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense
+plus, et embrasse-moi. <span class="direct">(Il la presse sur son c&#339;ur.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_Va" id="SCENE_Va"></a>SCÈNE V.</h3>
+
+<p class="c">HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE.</p>
+
+<p><span class="stage">(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Bonjour, bonjour, Baronne.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne.</span><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote-6" class="fnanchor" title="Allez à la note 6.">[6]</a></p>
+
+<p>Bonjour, bonjour, heureux père.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">à Hélène.</span></p>
+
+<p>Mademoiselle...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">lui tendant la main.</span></p>
+
+<p>Bonjour, Raoul.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et
+vous!...&mdash;Jasmin, le déjeuner.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Il est servi, monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis.</span><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote-7" class="fnanchor" title="Allez à la note 7.">[7]</a></p>
+
+<p>À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès
+de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse
+était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux
+d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi
+seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Comment cela?&mdash;Jasmin, du perdreau!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une
+horrible nuit.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli
+dans la rosée d'avril.&mdash;Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le
+verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. <span class="direct">(Il boit.)</span> Moi, j'ai une
+santé de fer.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">souriant.</span></p>
+
+<p>Grand bien me fasse!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un
+papillon, un scarabée, un brin d'herbe?</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin
+d'herbe manquait à mon herbier.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert
+lui pardonne! Voilà, Baronne, les beaux résultats de l'éducation que
+vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant,
+entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues!</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de
+la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science
+qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois
+aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se
+montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur
+santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le
+lever du soleil.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! vous voilà, Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils.
+Prenez garde, il va s'enrhumer.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse,
+vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la
+tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes
+entrés....</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle
+ma fille achevait de me donner une leçon.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Oui-da?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Une leçon de reconnaissance.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>À vous? <span class="direct">(À part.)</span> Comme s'il en avait besoin. <span class="direct">(Haut.)</span> Et à quel propos,
+je vous prie?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Devinez... à propos de feu monsieur Stamply.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">riant.</span></p>
+
+<p>Votre ancien fermier?... Ah! charmant!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mon père, de grâce!...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Non, non, je veux en avoir le c&#339;ur net. Mieux que personne, la baronne
+peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué
+un acte de probité?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de
+l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps
+le domaine de ses anciens maîtres.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Très-bien.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Cet homme n'a fait que son devoir.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est évident.&mdash;Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Sans doute, c'est quelque chose, mais...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous
+cette enveloppe rustique il y avait un c&#339;ur d'or.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Vous l'aimiez!...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard
+pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de
+charmant.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Bonne Hélène!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par
+la mort de son fils!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Un héros!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus
+quel engagement.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en
+chargeant l'ennemi à la tête de son escadron.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas,
+coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en
+pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais
+pas pour cela un héros.&mdash;Sers le café, maroufle.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.</span></p>
+
+<p>Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie
+si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant à son tour.</span><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote-8" class="fnanchor" title="Allez à la note 8.">[8]</a></p>
+
+<p>Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina!
+Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les
+oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là; mais croiriez-vous, Baronne,
+qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi,
+haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux...
+C'étaient les lettres de son fils.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Les lettres de monsieur Bernard!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions
+pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le
+lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est
+très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne
+ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit
+mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous les aviez lues?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Moi?... pas une seule.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">passant devant Raoul.</span></p>
+
+<p>Eh bien! moi, je les ai lues, mon père.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">étonné.</span></p>
+
+<p>Pas possible!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les
+a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec
+un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces
+lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le
+lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils.
+Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge
+qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni
+par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas
+la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect;
+cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été
+fier de presser la main qui l'avait écrite.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">prenant la main d'Hélène.</span></p>
+
+<p>Bien, Hélène, bien!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que
+monsieur Bernard ne soit plus de ce monde.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et pourquoi?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival
+dangereux peut-être.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Madame! <span class="direct">(Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La
+Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main.)</span><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote-9" class="fnanchor" title="Allez à la note 9.">[9]</a></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">riant.</span></p>
+
+<p>Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La
+Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. <span class="direct">(Jasmin entre au fond, tenant
+à la main un paquet de lettres et de journaux.)</span> Mais assez parler des
+Stamply, occupons-nous de choses plus graves<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote-10" class="fnanchor" title="Allez à la note 10.">[10]</a>.&mdash;Jasmin, piqueurs,
+chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai
+Roland. Qu'apportes-tu là?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Les lettres, les journaux de monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Le <i>Drapeau blanc</i>, la <i>Quotidienne</i>, le <i>Journal des savants</i>... Ce
+n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... <span class="direct">(<i>Jasmin porte le </i>journal des
+savants<i> à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène,
+auprès de laquelle il s'est assis.&mdash;Jasmin sort.</i>)</span> Ah! une lettre pour
+vous, Baronne... on vous sait ici.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">quittant Hélène</span>.</p>
+
+<p>Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Aujourd'hui garde des sceaux?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour
+royale... il y a une vacance...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous ne le devinez pas?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre
+vieil adorateur...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez <span class="direct">(Elle lui remet la lettre
+qu'elle vient de parcourir.)</span>, sa nomination ne dépend plus que de sa
+promptitude à se rendre auprès du ministre. <span class="direct">(Montrant une lettre
+cachetée qui était renfermée dans la première.)</span> Malebois m'envoie la
+lettre qui l'appelle à Paris.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?...
+bien imaginé!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>N'est-ce pas?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de
+Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée.
+Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant
+par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin</span>, <span class="direct">annonçant du fond</span>.</p>
+
+<p>Monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hein?... Que disais-je?... parfait!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Comment! me poursuivre jusqu'ici!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.&mdash;Marquis, je
+vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire
+le secret le plus absolu.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">serrant les papiers dans la table à gauche</span>.</p>
+
+<p>Soit.&mdash;Qu'il entre! <span class="direct">(Jasmin introduit Destournelles.)</span> J'ai le c&#339;ur en
+joie, il arrive bien.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIa" id="SCENE_VIa"></a>SCÈNE VI.</h3>
+
+<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">riant</span>.</p>
+
+<p>Salut au d'Aguesseau poitevin.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir
+en si belle humeur.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">riant plus fort</span>.</p>
+
+<p>C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur
+Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous êtes bien bon.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc
+plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les
+bosquets d'Amathonte.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à
+mes goûts champêtres, voilà tout.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vous aimez les bucoliques...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">raillant</span>.</p>
+
+<p>Heureux hasard!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes
+devoirs à monsieur le marquis...</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le
+couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence
+inattendue de madame la baronne.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">s'inclinant et passant près de la Baronne</span>.<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote-11" class="fnanchor" title="Allez à la note 11.">[11]</a></p>
+
+<p>J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">le poussant du coude</span>.</p>
+
+<p>Roué!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Hein?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">à Jasmin</span>.</p>
+
+<p>Ah! Jasmin, tout est-il prêt?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un
+enragé, il faut deux hommes pour le tenir. <span class="direct">(Hélène, un peu effrayée, se
+lève et se rapproche de son père.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">la rassurant</span>.</p>
+
+<p>Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous
+n'êtes point des nôtres? <span class="direct">(Hélène passe auprès de la Baronne.)</span><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote-12" class="fnanchor" title="Allez à la note 12.">[12]</a></p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Décidément.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Tant pis.&mdash;Mon ceinturon. <span class="direct">(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le
+Marquis à l'attacher.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Elle reste, à merveille!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">bouclant son ceinturon.</span></p>
+
+<p>Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai
+Roland.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Bien obligé.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène.</span><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote-13" class="fnanchor" title="Allez à la note 13.">[13]</a></p>
+
+<p>La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était
+agréable...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Merci, Mademoiselle, merci. <span class="direct">(À part.)</span> Aimable enfant! toujours occupée à
+rouler dans le miel les pilules de monsieur son père.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mes gants!&mdash;À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque
+belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Que de bontés!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour
+vous arrêter.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux
+côtes!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mon fouet, ma casquette.&mdash;Raoul, la main à votre fiancée.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.</span></p>
+
+<p>Au revoir.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Adieu, mon bon monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Mademoiselle...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>À ce soir, Madame.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>À ce soir, chère enfant. <span class="direct">(Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul,
+et va ensuite à la fenêtre à droite.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">s'approchant de Destournelles.</span></p>
+
+<p>Je me retire et vous laisse. Bonne chance!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Comment!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes
+enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles!</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui
+s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIIa" id="SCENE_VIIa"></a>SCÈNE VII.</h3>
+
+<p class="c">DESTOURNELLES, LA BARONNE.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme
+heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, c&#339;ur
+égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux
+chasseurs</span>.</p>
+
+<p>Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis,
+c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce
+de m'apprendre?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine...
+Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref...
+puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que
+vous êtes avocat. <span class="direct">(Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">debout.</span></p>
+
+<p>Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je
+n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la
+dialectique et de l'éloquence...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Au fait, au fait, avocat.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Permettez...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Au fait, au fait!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique
+début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est
+entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens;
+mais je ne me tiens pas pour battu.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous êtes difficile.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous
+voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui
+ait jamais brûlé sous le ciel.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">se levant et passant devant Destournelles.</span><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote-14" class="fnanchor" title="Allez à la note 14.">[14]</a></p>
+
+<p>C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la
+centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos
+plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes
+feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">ironiquement.</span></p>
+
+<p>Vraiment!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous
+débarrasser de moi.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Et ce moyen... c'est?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>C'est de vous appeler madame Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Oh!... moyen coûteux.&mdash;J'en sais un autre moins agréable, sans doute,
+mais plus sûr.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">piqué.</span></p>
+
+<p>Ah!... je serais bien aise de le connaître.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que
+soit le mal que votre c&#339;ur endure, j'ai le moyen de le guérir.
+Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas
+d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout
+d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre,
+et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Jamais?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">hautaine.</span></p>
+
+<p>Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois
+jamais descendue jusqu'à vous en faire.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de
+votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des
+services...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Des services?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons,
+ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez
+lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au
+service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires
+qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune,
+épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait
+pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait
+relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la
+reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines
+d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un
+sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande
+dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de
+ses espérances. Que s'était-il passé?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Je ne vous le dirai pas.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici,
+dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence
+que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui,
+car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé,
+dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était
+faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse,
+elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la
+considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines.
+À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le
+gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (<span class="direct">Mouvement de la
+Baronne.</span>)... La mémoire vous revient, vous savez le reste.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que
+vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué
+de donner un tour des plus piquants.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Certains détails?... Il me semble pourtant...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et
+nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra
+défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Voyons, Madame, je vous écoute.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet
+avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et
+d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps
+convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son
+dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop
+fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir
+à rester l'obligée de son homme d'affaires...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Madame...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les
+payer.&mdash;Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le
+dénouement de notre petite histoire?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Volontiers. Je ne le devine pas.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace
+qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main
+délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de
+sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans
+maintien.&mdash;J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de
+la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des
+sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,&mdash;et, après une
+révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (<span class="direct">Elle le salue et sort par
+le fond.</span>)</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIIIa" id="SCENE_VIIIa"></a>SCÈNE VIII</h3>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">seul.</span></p>
+
+<p>Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui,
+j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais
+rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition
+qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un
+fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là, je n'ai
+nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre...
+Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que
+moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IXa" id="SCENE_IXa"></a>SCÈNE IX.</h3>
+
+<p class="c">DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">entrant par le fond.</span></p>
+
+<p>Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le
+marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Moi!... (<span class="direct">À part.</span>) D'où vient-il donc, celui-là?&mdash;<span class="direct">(Haut.)</span> Non, Monsieur,
+non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Il était ici tout à l'heure.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Il y était, mais il n'y est plus.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Où donc est-il?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>À la chasse.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Morbleu!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Cela vous fâche?</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ah!... puis-je savoir?...</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Non.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame
+de Vaubert, je vais...</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Elle-même. Vous la connaissez?</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Personnellement?... Non.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Tant mieux pour vous!</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>De réputation?... Oui.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Tant pis pour elle!</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Serait-elle ici, par hasard?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis?</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à
+elle.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Qu'a-t-il donc? <span class="direct">(Haut).</span> Si je pouvais être utile à monsieur?... Je
+connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Ni moi, morbleu!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... <span class="direct">(Haut.)</span> J'ajouterai même
+que j'ai fort à me plaindre d'elle.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Moi aussi.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Et que je cherche à me venger.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Moi aussi.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. <span class="direct">(Haut.)</span> Eh bien!
+Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque
+secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de
+Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce
+n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le
+choisir.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que
+des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me
+voyant ici, que je suis l'ami de la maison.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de
+compléter certains renseignements...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ne suis-je pas là? Je connais toute la noblesse du pays.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier
+propriétaire de ce château.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Thomas Stamply?</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Vous l'avez connu?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre
+nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu
+de cas.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient
+éloigné du temple de la Justice.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Son honnêteté!... sa droiture!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années
+nous avions cessé de nous voir.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais,
+Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là
+l'opinion du pays.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en
+majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence...
+Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine...</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le
+restituer?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont
+on se sert ici...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">irrité.</span></p>
+
+<p>Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Complète?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins
+de terre dont il avait arrondi le domaine.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des
+choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de
+Stamply pour un si grand bienfait.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Sa récompense?...</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on
+entoura sa vieillesse d'amour et de respect?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en
+famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté
+comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit
+gaulois dans sa fleur... un c&#339;ur biblique, une âme patriarcale...</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Eh bien?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et
+le c&#339;ur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien
+fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Oh! quelle honte!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont
+parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle
+parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an,
+il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais
+existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué,
+sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé,
+heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et
+d'aller rejoindre là-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom
+dans son dernier soupir.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux
+devoir.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Laquelle?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>La main de la propre fille du marquis de La Seiglière.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>La fille du marquis?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Celle-là, c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive,
+elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien
+de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée
+vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans
+s'en douter, paya la dette de son père.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Mademoiselle de La Seiglière!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque
+jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait
+sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice
+se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il passe devant Destournelles.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">à part</span><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote-15" class="fnanchor" title="Allez à la note 15.">[15]</a>.</p>
+
+<p>Il parle comme un Dieu vengeur.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Vous êtes avocat?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>J'ai blanchi dans l'étude des lois.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Les connaissez-vous?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je m'en flatte.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré
+l'existence... un héritier de sa famille?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en
+rester là, mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions
+pour notre courte honte.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Comment!... un héritier direct?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Lequel?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Le fils de Stamply?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, Bernard.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait
+revendiquer une partie de l'héritage de son père?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Très-sûr.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Vous en répondriez?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Sur ma tête!... Mais à quoi bon?</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre
+cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La
+Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je suis prêt.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Là, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne
+de Vaubert.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vraiment? Et ce moyen?...</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Est infaillible.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Très-sûr!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span> <span class="direct">(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)</span></p>
+
+<p>Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Je vous suis. <span class="direct">(Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)</span></p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Après vous, Monsieur.</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Après vous.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">faisant des façons.</span></p>
+
+<p>Ah! Monsieur...</p>
+
+<p class="nom">le jeune homme.</p>
+
+<p>Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">effaré.</span></p>
+
+<p>Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... <span class="direct">(Changeant de ton.)</span> je
+passe devant.</p>
+
+
+
+<h3><a name="ACTE_DEUXIEME" id="ACTE_DEUXIEME"></a>ACTE DEUXIÈME.</h3>
+
+<p class="c"><span class="stage">Même décoration.</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_PREMIEREb" id="SCENE_PREMIEREb"></a>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="c">HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL.</p>
+
+<p><span class="stage">(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.&mdash;On
+entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux
+trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était
+qu'un tireur de grives... <span class="direct">(Les laquais et les piqueurs se retirent.)</span>
+Qu'en dites-vous, mon jeune baron?</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de
+fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée
+par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle
+m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier,
+est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la
+chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute
+rentrer au chenil après la curée?</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des
+haies.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis;
+<span class="direct">(Montrant un oiseau.)</span> voici un <i>turdus merula</i> qui enrichira mes
+collections.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous
+devez être fatigué.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire
+un peu. <span class="direct">(Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Allez, mon jeune ami<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote-16" class="fnanchor" title="Allez à la note 16.">[16]</a>, allez vous mettre dans votre lit, après
+l'avoir fait bassiner.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de
+dîner ce soir avec vous...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul</span>, <span class="direct">à Hélène.</span></p>
+
+<p>Mademoiselle!... <span class="direct">(Il lui serre la main.)</span></p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>À bientôt, monsieur de Vaubert.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Prenez un lait de poule en vous couchant.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Raoul sort par le fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IIb" id="SCENE_IIb"></a>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="c">HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!...
+Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait
+là un joli choix.&mdash;Jasmin, débarrasse-moi de ceci. <span class="direct">(Il ôte son
+ceinturon.)</span></p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous
+vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous
+nous appelions frère et s&#339;ur. Cependant, je suis heureuse de vivre près
+de vous, pour vous seul, et mon c&#339;ur ne rêve, ne demande rien au delà.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en
+cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que
+veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Plus tard... rien ne presse.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un
+gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue
+à courir un cerf!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène</span>, <span class="direct">grondeuse.</span></p>
+
+<p>Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos
+jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. <span class="direct">(Le
+Marquis s'assied près du guéridon à droite.)</span> Pour attendre l'heure du
+dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>J'en prendrai bien deux.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Avec des mouillettes de biscuit?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Pas plus épaisses que la langue d'un chat.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. <span class="direct">(Pendant que Jasmin est
+aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le
+plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de
+biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Bonne fille, va!... <span class="direct">(Il boit.)</span> Bah!... tu seras baronne de Vaubert...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se dorlotant dans son fauteuil.</span></p>
+
+<p>Pas tout à fait.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Que souhaitez-vous encore?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Embrasse-moi.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mon bon père! <span class="direct">(Elle l'embrasse.)</span> Je vous quitte un instant pour aller
+changer de toilette.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">lui tenant les mains.</span></p>
+
+<p>Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon c&#339;ur,
+tu es aussi la joie de mes yeux.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste
+d'adieu à son père.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IIIb" id="SCENE_IIIb"></a>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="c">JASMIN, LE MARQUIS.</p>
+
+<p><span class="stage">(Jasmin achève de déboutonner les guêtres du Marquis.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien, drôle! te voilà content. Tu vas pouvoir raconter partout que
+ton maître a tué un cerf dix-cors.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Il n'est déjà bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">lui pinçant l'oreille.</span></p>
+
+<p>Tu n'es pas à plaindre, maroufle...</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Aïe!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">pinçant plus fort.</span></p>
+
+<p>Tu n'es pas à plaindre d'être au service d'un gentilhomme qui fait ainsi
+parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>La Brisée dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire
+aujourd'hui.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Juge un peu, si je me fusse trouvé à Fontenoy... par la sambleu!...
+<span class="direct">(Jasmin a retiré les guêtres... Le Marquis frotte ses mollets.)</span> Jasmin,
+que dis-tu de ça?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">agenouillé près du Marquis.</span></p>
+
+<p>Assurément, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et comme c'est ferme... Tâte, Jasmin, je te le permets... du marbre!</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Mieux que cela... Du bronze coulé dans un bas de soie.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je crois que monsieur de Buonaparte eût été assez embarrassé d'en
+montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'émigration, le mollet se
+perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauvé.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Si monsieur le marquis voulait se remarier...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre
+de ce vieux vin qui me ragaillardit le c&#339;ur.<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote-17" class="fnanchor" title="Allez à la note 17.">[17]</a> <span class="direct">(Jasmin passe à droite,
+prend le flacon sur le guéridon, et verse à boire au Marquis.)</span> Mon Dieu!
+la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se
+plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu'à ta figure bête que je ne
+prenne plaisir à regarder.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh! c'est madame la baronne.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IVb" id="SCENE_IVb"></a>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="c">LA BARONNE, <span class="direct">entrant d'un air effaré, du fond;</span> LE MARQUIS, JASMIN.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Moi-même!... Jasmin, laissez-nous.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oui... Va-t'en, faquin. <span class="direct">(Jasmin sort par le fond emportant les guêtres
+du Marquis.)</span> Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un éléphant!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">qui a suivi Jasmin de l'&#339;il.</span></p>
+
+<p>C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout
+est perdu.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hein?... comment! tout est perdu?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Croyez-vous aux revenants?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh! Madame...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply,
+Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glaces de la
+Russie...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, à Poitiers; on
+l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a
+parlé, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre
+ancien fermier... Il existe, il vit, le drôle n'est pas mort.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'est-ce que ça me fait?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il
+est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce
+que cela vous fait?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mais sans doute; si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux
+pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir...
+Pourquoi ne s'est-il pas déjà présenté?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Oh! soyez calme, il se présentera.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui
+fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Et s'il demande tout?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hein?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Le Code?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Oui, le Code Napoléon?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Jamais.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est un livre d'un style assez sec, très-goûté lorsqu'il consacre nos
+droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute,
+par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations
+entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande à vos méditations.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! ça, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que
+tout cela signifie?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son
+fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses
+biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils
+était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que
+vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en
+restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en
+bonne forme, ce garçon à qui vous parlez de faire un sort, vous sommera
+de déguerpir, et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous
+maintenant?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">passant devant la baronne.</span><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote-18" class="fnanchor" title="Allez à la note 18.">[18]</a></p>
+
+<p>Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations
+entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce
+qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une
+donation! Un La Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les
+La Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Vieil enfant!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux,
+paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre,
+je devrai lui compter la fortune de mes ancêtres? C'est le Code qui le
+veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre
+Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Voyons, Marquis, parlons sérieusement, la chose en vaut la peine.
+Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions; la gravité des circonstances ne
+me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien
+dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel
+et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Sang de mes aïeux!...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Voilà pour le passé; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard
+n'arrive ici d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, mais en
+maître...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mais puisqu'il a été tué à cette bataille de la Moskowa!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>On l'a vu, on lui a parlé.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Impossible!... Il est mort.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous êtes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui même, sur le
+coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-là même que
+vous avez si galamment accueilli ce matin...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Destournelles?... l'ingrat!...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Destournelles s'est présenté dans l'étude de l'huissier Durousseau, et
+là, en vertu d'un plein pouvoir signé de Bernard, il a fait dresser un
+acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'êtes
+pas disposé à livrer les clefs de la place.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Comment avez-vous pu savoir?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau,
+qui a tout vu, tout entendu, et s'est échappé pour venir me donner avis
+de la mine chargée sous vos pieds.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mère autrefois...
+c'était Marie Bontems!... <span class="direct">(Il fredonne).</span> Marie... Marion...
+Marionnette...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-être,
+Bernard paraîtra devant vous; voyons, répondez, comment comptez-vous le
+recevoir?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qui ça?... Bernard?... qu'il aille à tous les diables!...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Pourtant, s'il se présente?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas
+gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter ma
+canne par la fenêtre.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous êtes fou, Marquis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>S'il faut plaider, nous plaiderons.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Marquis, vous êtes un enfant.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>J'aurai pour moi le roi.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>La loi sera pour lui.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin
+d'herbe.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Mêler votre nom à des débats scandaleux! et cela pour arriver à des
+conclusions prévues, infaillibles, inévitables. Vous avez un blason;
+vous ne lui ferez pas cette injure.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui
+s'introduisit étourdiment dans une ruche?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un colimaçon!... ce doit être une histoire de votre fils...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Peu importe. Les abeilles l'empâtèrent de miel et de cire; puis
+lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent
+cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaçon?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que
+ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de
+l'exaspérer, Destournelles, que j'ai congédié ce matin, n'aura pas
+manqué de se faire l'écho de tous les bruits répandus contre nous; en ce
+moment Bernard accourt, furieux, le c&#339;ur rempli de tempêtes. Eh bien! il
+faut que sa colère avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend à briser
+des chênes, ne courbe que des roseaux.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je commence à comprendre.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Bernard pressent une résistance orgueilleuse; soyons doux, patients,
+résignés. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin
+de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de
+l'amener doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela
+fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble
+que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon
+royaume.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Le Béarnais était d'avis que Paris valait une messe.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Passe pour une messe; mais quel rôle allons-nous jouer ici?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Un grand rôle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour
+nos autels et pour nos foyers.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon
+à la mendicité; vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais,
+en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq années
+dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couché d'être
+étendu tout de son long sur un million de propriétés?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>En bonne conscience, non... mais... cependant.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Après cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien!
+ruinés de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile
+dans l'humble castel des Vaubert, d'où vous pourrez contempler à votre
+aise votre château, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard
+chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Savez-vous, Baronne, que vous avez le génie d'une Médicis?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Ingrat!... J'ai le génie du c&#339;ur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que
+je demande? le bonheur des êtres que j'aime. Pensez-vous que je
+m'effraie à l'idée de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir?
+Mais vous, mais votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une
+union charmante...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. <span class="direct">(Il lui
+baise la main.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin</span>, <span class="direct">annonçant du fond.</span><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote-19" class="fnanchor" title="Allez à la note 19.">[19]</a></p>
+
+<p>L'étranger que monsieur le marquis a refusé de voir ce matin...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'était lui!</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Il est accompagné de monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Destournelles!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas au Marquis.</span></p>
+
+<p>Oh! le traître!... Il ne le quitte plus... S'il assiste à cette première
+entrevue, il déjouera tous nos projets... plus d'espoir.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je vais le jeter par la fenêtre.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Y pensez-vous?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Comment nous en défaire, alors!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">à Jasmin.</span></p>
+
+<p>Fais entrer.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le
+museler.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre à table.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_Vb" id="SCENE_Vb"></a>SCÈNE V.</h3>
+
+<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES.</p>
+
+<p><span class="stage">(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort après avoir avancé des
+fauteuils; Destournelles, qui est entré le premier, salue profondément;
+Bernard va droit au Marquis.)</span></p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oui, Monsieur. Puis-je savoir... <a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote-20" class="fnanchor" title="Allez à la note 20.">[20]</a> <span class="direct"><span class="smcap">destournelles</span>, vivement, passant
+devant Bernard.</span></p>
+
+<p>Permettez... permettez,.. avant de décliner nos noms et qualités... Ah!
+madame la baronne...</p>
+
+<p>La place m'est heureuse à vous y rencontrer.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Toujours galant, monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">bas à Destournelles, au côté droit de la scène.</span></p>
+
+<p>Madame de Vaubert?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">de même.</span></p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Bien!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas au Marquis, après avoir examiné Bernard, au côté gauche.</span></p>
+
+<p>Ce n'est pas un rustre.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">de même et dédaigneusement.</span></p>
+
+<p>C'est le fils de Stamply.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">de même.</span></p>
+
+<p>Ce regard hautain et décidé... Marquis, tenez-vous sur vos gardes.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">de même.</span></p>
+
+<p>Soyez donc tranquille... <span class="direct">(Haut.)</span> Eh bien! Messieurs, me ferez-vous
+l'honneur de m'apprendre à quelle circonstance je dois l'avantage de
+vous recevoir?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Rien de plus aisé, Monsieur; sachez...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un avocat!... que signifie?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se
+rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter à mon
+expérience et de me laisser exposer le sujet de notre visite.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">se contenant, bas à Destournelles.</span></p>
+
+<p>C'est juste, je me suis promis de savourer à longs traits ma vengeance.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">de même.</span></p>
+
+<p>Laissez-moi donc déguster la mienne.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">d'un ton posé.</span></p>
+
+<p>Monsieur le marquis, parmi les nombreux témoignages de bienveillance
+dont vous m'avez comblé ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais
+oublier. Monsieur le marquis a daigné m'exprimer en termes aussi
+touchants que flatteurs pour mon amour-propre le désir de m'entendre
+dans quelque importante affaire. Il s'en présente une qui promet d'être
+magnifique et paraît devoir exciter au plus haut point l'intérêt de
+monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mon intérêt? <span class="direct">(Bas à la Baronne.)</span> Il me raille, je crois.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>C'est un de ces beaux drames que le théâtre envie au temple de Thémis.
+Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble
+ami, je lui réserverai une place d'honneur, et tâcherai que ma parole
+soit digne d'un si brillant auditoire.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">bas à la Baronne.</span></p>
+
+<p>Encore!... Baronne, ne me retenez pas!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas au Marquis et passant derrière lui.</span></p>
+
+<p>Du calme, du sang-froid..<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote-21" class="fnanchor" title="Allez à la note 21.">[21]</a> <span class="direct">(Haut.)</span> Et cette affaire, monsieur
+Destournelles?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Touche de près monsieur le marquis, et c'est précisément l'affaire dont
+mon client vient l'entretenir.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Ce sera pour nous un grand charme d'entendre à l'audience l'éloquente
+parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et
+sa présence ici, à titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'étonner
+monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">fièrement et passant devant la Baronne.</span><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote-22" class="fnanchor" title="Allez à la note 22.">[22]</a></p>
+
+<p>Monsieur, si un intérêt à débattre entre nous vous amène auprès de moi,
+vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux
+prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractère
+particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes
+d'admettre un tiers à de pareils entretiens.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Très-bien!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministère à mon client.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi,
+devant moi, c'est autre chose.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Mais...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Finissons <span class="direct">(Il passe devant Destournelles.)</span><a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote-23" class="fnanchor" title="Allez à la note 23.">[23]</a>; ce que j'ai dans le
+c&#339;ur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur
+Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Comment!...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je l'exige.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre
+un tiers à cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'à
+nous retirer.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Ô ciel!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">vivement.</span></p>
+
+<p>Non pas; restez, Madame.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Hein?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Je respire.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, j'en suis sûr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai à
+dire vous intéresse également tous les deux.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">bas à Bernard.</span></p>
+
+<p>Malheureux!... Vous ne la connaissez pas.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">de même.</span></p>
+
+<p>Je la connais, soyez sans crainte.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">de même.</span></p>
+
+<p>Vous ignorez quelle langue dorée...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">de même.</span></p>
+
+<p>Je réponds de moi. Encore une fois, laissez-nous.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet
+entretien...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Monsieur Destournelles!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je me retire. <span class="direct">(Il passe devant Bernard.)</span><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote-24" class="fnanchor" title="Allez à la note 24.">[24]</a> Madame la baronne, je
+laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout
+lieu d'espérer que vous serez satisfait de mon client.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">lui montrant poliment la porte.</span></p>
+
+<p>Monsieur Destournelles...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">saluant.</span></p>
+
+<p>Monsieur le marquis... <span class="direct">(Il sort.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIb" id="SCENE_VIb"></a>SCÈNE VI.</h3>
+
+<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Maintenant, Monsieur, nous voilà seuls, veuillez vous asseoir?... je
+suis tout prêt à vous entendre. <span class="direct">(Il s'asseoit.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">à part, s'asseyant.</span></p>
+
+<p>Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les
+frappe au c&#339;ur comme un remords.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Puis-je savoir d'abord, Monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis,
+j'ai besoin de rappeler à vos souvenirs des choses que vous avez
+oubliées, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'écoutant
+pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains
+de la justice.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Parlez donc, Monsieur, je vous écoute.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses
+allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous
+n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un
+des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela,
+c'était son devoir; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute
+votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté
+souveraine.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Monsieur!...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas.</span></p>
+
+<p>Mon ami!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les
+acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par
+lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un
+manteau et vous le mit sur les épaules.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis.</span> Monsieur!...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas.</span></p>
+
+<p>Silence!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de
+générosité? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte
+propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me
+l'apprendre?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Moi, Monsieur?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement
+réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant,
+monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait
+coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la
+recevoir.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.</span></p>
+
+<p>Monsieur... un pareil langage...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">se levant à son tour.</span><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote-25" class="fnanchor" title="Allez à la note 25.">[25]</a></p>
+
+<p>Oh! vous m'entendrez... vous n'êtes pas au bout... Il faut que vous
+sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Chez vous!...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et
+nous blesseraient au c&#339;ur, si elles étaient méritées.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes
+paroles sont cruelles... Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas
+méritées?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Monsieur.....</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Asseyez-vous, mon ami. <span class="direct">(Le Marquis s'assied dans le fauteuil occupé
+précédemment par la Baronne.)</span>&mdash;Monsieur, puisque vous m'avez priée
+d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne
+part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? <span class="direct">(Elle
+s'assied ainsi que Bernard.)</span> Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle
+aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme
+nous que ce fut une aurore de sang.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Madame...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait
+vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos
+pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous
+assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière
+le dos, vous appelait d'une voix câline, vous empresseriez-vous
+d'accourir?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Croyez qu'il s'est rencontré dans les rangs de l'émigration de nobles
+c&#339;urs demeurés français sur la terre étrangère; Rocroi n'exclut point
+Austerlitz; Bouvines et Marengo sont s&#339;urs; ce n'est pas le même
+drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">prenant une prise de tabac.</span></p>
+
+<p>Certainement, certainement. <span class="direct">(Bas.)</span> Très-bien, Baronne, très-bien.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Et ce petit compte une fois réglé, si vous tenez à savoir par quel
+enchantement monsieur Stamply s'est décidé à réintégrer dans ce domaine
+une famille qui de tout temps l'avait comblé de ses bontés, je vous
+dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obéir aux pieux instincts de sa belle
+âme.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>En êtes-vous bien sûre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que,
+du vivant de son fils, il ne se souciait pas même de savoir si cette
+famille existait encore.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Moi!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Si son fils revenait parmi nous...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">se levant.</span></p>
+
+<p>Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons
+que, laissé pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu traîné de
+steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après cinq ans d'une
+horrible captivité, il va revoir son vieux père qui ne l'attend plus...
+Il part, il traverse gaîment les plaines désolées. Il arrive, son père
+est mort, son héritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il
+s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité de son éloignement pour
+capter un vieillard crédule et sans défense; il apprend qu'après l'avoir
+amené à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire
+ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des
+suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lâchetés et de ces
+trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le
+fils de l'homme que vous avez dépouillé, laissé mourir d'ennui et de
+chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que répondraient-ils?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Ce qu'ils répondraient?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant et passant au milieu.</span><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote-26" class="fnanchor" title="Allez à la note 26.">[26]</a></p>
+
+<p>C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons là toute
+feinte, car nous savons maintenant qui vous êtes.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">qui s'est levée après le Marquis, bas.</span></p>
+
+<p>Qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Laissez-moi.&mdash;Quand je rentrai dans le domaine de mes aïeux, votre père,
+qui était un brave homme, me reçut au seuil de cette porte et me tint ce
+simple discours: «Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.» Je ne vous
+en dirai pas davantage: vous êtes chez vous, monsieur Bernard.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé
+avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener
+bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce
+domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la
+valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un
+accommodement...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de
+la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui
+qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait
+arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en
+fasse le théâtre d'une comédie.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près
+de la Baronne.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne.</span><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote-27" class="fnanchor" title="Allez à la note 27.">[27]</a></p>
+
+<p>Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre
+vieil ami.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Madame la baronne...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit,
+d'un c&#339;ur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports
+d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la
+calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il
+n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Madame...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu'à croire
+à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Eh bien, Monsieur... Permettez-moi...</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIIb" id="SCENE_VIIb"></a>SCÈNE VII.</h3>
+
+<p class="c">LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne,
+pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le
+retour miraculeux de notre jeune guerrier...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Eh quoi! vous vous êtes permis...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme
+universel... Ils sont là... deux cents paysans... qui demandent à grands
+cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Monsieur Destournelles!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un
+spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de
+leur nouveau seigneur. <span class="direct">(Les cris augmentent.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">passant devant la Baronne.</span><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote-28" class="fnanchor" title="Allez à la note 28.">[28]</a></p>
+
+<p>Monsieur Destournelles!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote-29" class="fnanchor" title="Allez à la note 29.">[29]</a> <span class="direct">(Il va à la porte-fenêtre à droite.)</span></p>
+
+<p>Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les
+voilà dans la cour.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà... Jasmin, La
+Brisée... tous mes laquais!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les
+congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles?</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">en sortant, au Marquis.</span></p>
+
+<p>Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah!
+monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie!</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il sort avec Bernard.&mdash;À leur aspect les cris redoublent au dehors.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIIIb" id="SCENE_VIIIb"></a>SCÈNE VIII.</h3>
+
+<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis
+revenu.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Maudit avocat!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Calmez-vous.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">parcourant la scène.</span></p>
+
+<p>Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le
+lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Calmez-vous, vous dis-je.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de
+panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Bienfaits de la révolution!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de
+bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont
+tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et
+les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le
+travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi?
+Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Il peut rentrer d'un instant à l'autre.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces
+héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait
+si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se
+ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la
+baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>À la bonne heure.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la
+France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux
+gens. Si ce garnement avait pour deux sous de c&#339;ur, il rougirait de se
+sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="stage">riant</span>.</p>
+
+<p>Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!&mdash;«Cache ta vie,» a dit le sage.
+Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de
+l'Oural et l'intimité des Baskirs.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Que ferez-vous?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je le traînerai de tribunaux en tribunaux.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le
+voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">irrité.</span></p>
+
+<p>Oui, par ce Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette
+influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien
+encore...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">haussant les épaules.</span></p>
+
+<p>Oui, mais comment?... c'est impossible!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">vivement.</span></p>
+
+<p>Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?...
+que je vous ai donnée?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="stage">montrant la table à gauche</span>.</p>
+
+<p>Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.</span></p>
+
+<p>Jasmin!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Que voulez-vous faire?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous le saurez.&mdash;Jasmin!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mais expliquez-moi du moins...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle
+Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller
+dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les
+siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vous pourriez croire?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là-bas
+plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son
+client.&mdash;Jasmin!&mdash;Dieu! Bernard!</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Bernard rentre par la droite.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IXb" id="SCENE_IXb"></a>SCÈNE IX.</h3>
+
+<p class="c">LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Merci, mes bons amis, merci.&mdash;Braves gens! j'ai vu le moment où ils
+forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en
+défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous
+hait pas.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et
+va au Marquis.</span><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote-30" class="fnanchor" title="Allez à la note 30.">[30]</a></p>
+
+<p>Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus
+rentrer qu'en maître, je reviens le c&#339;ur apaisé pour vous dire que si je
+n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez
+à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit
+au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations;
+consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous
+dira ce que vous avez à faire. <span class="direct">(Il s'incline, le Marquis lui rend son
+salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">allant au Marquis, bas.</span></p>
+
+<p>Il s'en va.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'il s'en aille! <span class="direct">(Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">se rapprochant vivement de Bernard.</span></p>
+
+<p>Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">se retournant, près de la fenêtre.</span></p>
+
+<p>Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_Xb" id="SCENE_Xb"></a>SCÈNE X.</h3>
+
+<p class="c">LE MARQUIS <span class="stage">(assis)</span>, HÉLÈNE, LA BARONNE; <span class="stage">au second plan,</span> BERNARD,
+<span class="stage">entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de
+la scène.</span></p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce
+possible?... Monsieur Stamply... Bernard...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">montrant Bernard.</span></p>
+
+<p>Il est devant toi.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène</span> <span class="direct">se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.</span></p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mademoiselle...</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">hélène.</span></p>
+
+<p>Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mademoiselle...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous
+reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je
+suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver
+dans l'autre!<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote-31" class="fnanchor" title="Allez à la note 31.">[31]</a>... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses
+déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la
+baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur?
+Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux
+compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>De lui!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de
+monsieur Bernard?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Eh quoi?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Car vous êtes ici chez vous, Monsieur.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Il nous hait.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous
+me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter
+votre haine?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">regardant autour d'elle.</span></p>
+
+<p>Alors... qui donc?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ce parquet lui brûle les pieds.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Il lui serait impossible de fermer l'&#339;il sous ce toit.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Comment?... <span class="direct">(À elle-même.)</span> Noble c&#339;ur!... victime de la probité de son
+père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.&mdash;Monsieur Bernard,
+nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une
+main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous
+humilier.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mademoiselle...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le
+poignet que de mettre sa main dans la nôtre.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">après un silence, tendant la main à Bernard.</span></p>
+
+<p>Est-ce vrai, Monsieur?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">pressant la main d'Hélène.</span></p>
+
+<p>Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des
+Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une
+perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de
+votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le
+veux, je l'exige.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mademoiselle...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Je vous en prie.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Il est à nous! <span class="direct">(Hélène se rapproche de son père.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">se retournant.</span></p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Il hésite!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je ne sais... je ne puis...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">entrant par la porte de gauche.</span></p>
+
+<p>Monsieur le marquis est servi.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant.</span></p>
+
+<p>Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs
+de faim.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous
+parlerons de votre père.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>De mon père!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">près de la Baronne.</span></p>
+
+<p>Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Est-ce un rêve?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Votre bras, Baronne.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Le vôtre, monsieur Bernard.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>À table!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Allons.....</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">entrant, du fond.</span></p>
+
+<p>Ciel! que vois-je?... mon client!<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote-32" class="fnanchor" title="Allez à la note 32.">[32]</a>...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Monsieur Destournelles!...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Qui arrive à propos.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles,
+vous allez dîner avec nous.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hein? <span class="direct">(Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à
+la gauche de Bernard.)</span></p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Comment!...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">bas.</span></p>
+
+<p>Laissez-la faire.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">bas à Bernard.</span><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote-33" class="fnanchor" title="Allez à la note 33.">[33]</a></p>
+
+<p>Malheureux, que faites-vous?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">bas à Destournelles.</span></p>
+
+<p>Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">offrant son bras à la Baronne.</span></p>
+
+<p>Madame...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">bas au Marquis.</span></p>
+
+<p>Non... emmenez Destournelles.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part, vivement.</span></p>
+
+<p>Il s'agit de veiller sur mon client. <span class="direct">(Hélène et Bernard sont près de la
+porte de gauche.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>J'accepte, monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Allons!...</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils
+sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui
+est à sa gauche.)</span></p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Jasmin!</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Madame la baronne?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur
+Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un
+exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Oui, Madame. <span class="direct">(Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.)</span> Il
+s'agit?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Parfaitement. <span class="direct">(Il sort.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">seule.</span></p>
+
+<p>Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.</p>
+
+
+
+<h3><a name="ACTE_TROISIEME" id="ACTE_TROISIEME"></a>ACTE TROISIÈME</h3>
+
+<p class="hang stage">Le grand salon du château.&mdash;Salon à deux plans, à pans coupés; porte au
+fond, portes dans les angles.&mdash;Au premier plan de chaque côté de la
+scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène.</p>
+
+<p class="stage">Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est
+debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la
+table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité
+opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil
+à bras, lit <i>la Quotidienne</i>.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_PREMIEREc" id="SCENE_PREMIEREc"></a>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="c">LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Très exact.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne
+rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille.
+C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Magnifique, Mademoiselle.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">baissant la voix.</span></p>
+
+<p>Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">interrompant sa lecture.</span></p>
+
+<p>Oh! délicieux!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Qu'est-ce?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Baronne, écoutez un peu ce que dit <i>la Quotidienne</i>.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>J'écoute.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">lisant.</span></p>
+
+<p>«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en
+France une véritable épidémie.»</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Ce n'est pas nouveau.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais
+attendez. <span class="direct">(Lisant.)</span> «Dans la foule des aspirants aux grâces
+ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait
+remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines,
+Baronne!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>J'entends bien.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">lisant.</span></p>
+
+<p>«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des
+sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... <span class="direct">(Lisant.)</span> «Prendra pitié de
+ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour
+royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des
+titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»&mdash;Le trait est
+piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce
+goût. Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses
+amis, et que ce qu'il fait est bien fait.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas
+donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je
+pensais...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur
+Destournelles nous a si brusquement quittés?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois,
+monsieur Bernard dînait avec nous.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>En effet.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et
+encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la
+pensée de vous offrir la maison du garde.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez
+fermé les yeux.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des
+préventions.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles
+discussions avec mon père...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces
+discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre
+franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions
+dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. <span class="direct">(En disant ces
+mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène.</span> <span class="direct">(Elle se lève.)</span></p>
+
+<p>N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop
+d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">se levant.</span></p>
+
+<p>Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations.
+Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de
+monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le
+chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos
+soldats.<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote-34" class="fnanchor" title="Allez à la note 34.">[34]</a></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">ironiquement.</span></p>
+
+<p>C'est bien de l'honneur que vous leur faites.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Cependant je tiens à vous dire...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est
+descendue à sa droite.</span></p>
+
+<p>Oh!... vous allez recommencer...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre
+avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. <span class="direct">(Ils se serrent la main.)</span></p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez
+ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... <span class="direct">(Elle se rassied, le
+Marquis en fait autant).</span> Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?...
+Est-ce bien là le cours de la rivière?<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote-35" class="fnanchor" title="Allez à la note 35.">[35]</a>...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de
+Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je
+le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de
+prince.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hein? de quel prince parlez-vous?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Wagram! <span class="direct">(À part.)</span> Encore un prince!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur
+a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant.</span></p>
+
+<p>Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de
+l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur
+rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en
+Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos
+talons.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">riant.</span></p>
+
+<p>Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois
+semaines...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans
+Berlin.<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote-36" class="fnanchor" title="Allez à la note 36.">[36]</a> <span class="direct">(Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept
+ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des
+généraux bien élevés!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">riant.</span></p>
+
+<p>On avait le temps de se reconnaître.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Nous l'avons mis à la raison.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">au Marquis.</span><a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote-37" class="fnanchor" title="Allez à la note 37.">[37]</a></p>
+
+<p>Mon ami!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">irrité.</span></p>
+
+<p>Ses escapades!...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Monsieur Bernard!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Vous osez?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à voix basse.</span></p>
+
+<p>Eh quoi! encore!...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">passant devant Hélène.</span><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote-38" class="fnanchor" title="Allez à la note 38.">[38]</a></p>
+
+<p>Monsieur le marquis...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Pas un mot de plus... pour mon père!...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">l'écoutant à peine.</span></p>
+
+<p>Mademoiselle!...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Pour moi!...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Pour vous!... <span class="direct">(Après un silence.)</span> J'obéis.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">lui tendant la main.</span></p>
+
+<p>Merci.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je l'ai réduit au silence. <span class="direct">(Il va s'étendre dans son fauteuil.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le
+fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche
+d'elle et s'assied à sa gauche.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est
+debout sur le devant de la scène.</span></p>
+
+<p>D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien.
+Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce
+côté, je suis tranquille.&mdash;Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce
+qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion
+qu'elle inspire? J'y veillerai.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">pliant la Quotidienne.</span></p>
+
+<p>Passons au <i>Drapeau blanc</i>... Mais qui vient là? Raoul!</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il se lève et va à lui.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IIc" id="SCENE_IIc"></a>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">entrant du fond.</span></p>
+
+<p>Moi même. <span class="direct">(Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Nous apportant quelque nouvelle découverte.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Vous l'avez dit. J'ai découvert...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Je vous le donne en cent.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Une salamandre?... un blaireau sans queue?...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">tous.</p>
+
+<p>Destournelles! <span class="direct">(Mouvement général.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Fâcheux contre-temps!</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens
+de découvrir...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>À l'état fossile?</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de
+l'avenue.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Que lui dire?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">annonçant du fond.</span></p>
+
+<p>Monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">allant s'asseoir.</span></p>
+
+<p>Eh! arrivez donc, notre ami.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IIIc" id="SCENE_IIIc"></a>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, <span class="direct">assis;</span> RAOUL, <span class="direct">près de la table, derrière le
+Marquis;</span> DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.</span></p>
+
+<p>C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. <span class="direct">(Apercevant la
+Baronne.)</span> Madame la baronne!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">passant devant le Marquis.</span><a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote-39" class="fnanchor" title="Allez à la note 39.">[39]</a></p>
+
+<p>Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas
+si tôt.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je m'en doute bien.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus
+vives.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux
+gens.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Et qui vous le rendent, madame la baronne. <span class="direct">(À part.)</span> Quelle audace!...
+<span class="direct">(Haut.)</span> Ah!... monsieur Bernard...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">froidement, en remontant la scène</span>.</p>
+
+<p>Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">à part</span>.</p>
+
+<p>Cet accueil!... On m'a dit vrai.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">jetant un regard sur la Baronne.</span></p>
+
+<p>Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vraiment!... Que chante donc <i>la Quotidienne</i>?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois
+tirer ma révérence?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Il serait possible?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un refus, à vous!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Je n'en reviens pas.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au
+fond de son âme, a traversé toutes mes démarches.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Une fée?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vous en êtes sûr?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Très-sûr.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Il faut qu'elle soit bien habile.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour
+balancer sa maligne influence...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un autre que vous l'a emporté.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Voilà.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est abominable!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>C'est une injustice criante.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Destournelles, je m'en plaindrai au roi.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché...
+Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je
+reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des
+droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles,
+abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le
+pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la
+baronne?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Sans doute, sans doute.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">se rapprochant de Destournelles.</span></p>
+
+<p>Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite
+a été pour nous?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Et ensuite... pour monsieur Bernard.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Pour moi?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène</span>, <span class="direct">passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne
+remonte</span>.</p>
+
+<p>Ah! plus tard, un autre jour...<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote-40" class="fnanchor" title="Allez à la note 40.">[40]</a> Monsieur Bernard ne s'appartient pas
+aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Au moulin de Gençais?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques
+vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien
+m'attendre un instant...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>À vos ordres, Mademoiselle.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres?</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Non, monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Maladroit!... <span class="direct">(Haut.)</span> Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire?</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui,
+je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>C'est vrai.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... <span class="direct">(Haut.)</span> Allons,
+puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le
+jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant
+nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard
+les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en
+sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait.
+Bernard disparaît pour quelques instants.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IVc" id="SCENE_IVc"></a>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="c">LA BARONNE, DESTOURNELLES.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais
+revenir.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient
+de voir et d'entendre.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus
+habile.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous dites?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux
+profiter de mon absence.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de
+vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le
+champ libre. <span class="direct">(Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son
+père.)</span> Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et,
+après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas,
+monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou
+l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît
+embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à
+lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_Vc" id="SCENE_Vc"></a>SCÈNE V.</h3>
+
+<p class="c">DESTOURNELLES, BERNARD.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard...
+Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au
+trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous
+écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime
+pas à me répéter.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Eh bien! alors...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je ne suis venu que pour connaître vos intentions.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mes intentions?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes
+lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous
+m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je vous consulte... Que dois-je faire?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Rien.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ainsi, vous renoncez?...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en
+reparlerons, rien ne presse.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts
+peuvent attendre.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait
+amolli votre c&#339;ur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Encore une fois!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de
+votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de
+votre dignité.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur Destournelles!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y
+commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi
+le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de
+vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et
+voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez...
+rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos
+ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails...
+on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont
+dissipées.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vraiment?...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de
+nobles c&#339;urs indignement calomniés par l'envie?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais
+calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que
+madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le
+marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un
+enfant!&mdash;Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le
+charme qui vous a retenu, qui vous retient encore?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Est-il besoin de vous l'apprendre?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">effrayé.</span></p>
+
+<p>Monsieur, pas un mot de plus.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Silence!... silence, malheureux!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous aimez mademoiselle de La Seiglière.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Atteint et convaincu, vous l'aimez. <span class="direct">(Geste de dépit de Bernard; il garde
+le silence.)</span> Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie
+passe!&mdash;Comment comptez-vous en sortir?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous
+voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre
+et à mourir.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Le tour est joué. <span class="direct">(Haut.)</span> Que ferez-vous alors?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je partirai.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi
+sur la neige; mon épée me reste, il suffit.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez,
+tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux
+croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection
+qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je
+parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici.
+De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes
+de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui:
+c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?&mdash;Vous
+souvient-il de l'apologue du lion amoureux?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il
+s'agit!&mdash;Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore
+à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle
+continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de
+ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut
+triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. <span class="direct">(Il quitte
+Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part, traversant la scène.</span><a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote-41" class="fnanchor" title="Allez à la note 41.">[41]</a></p>
+
+<p>Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne
+trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans
+son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce
+garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si
+j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. <span class="direct">(Haut.)</span> Monsieur
+Bernard, vous ne partirez pas.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ma résolution est inébranlable.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous ne partirez pas, vous dis-je.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Qui m'en empêchera?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Qui?... Mademoiselle de La Seiglière.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Elle vous aime.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Vous êtes fou!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Elle vous aime... et vous l'épouserez.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Moi!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur de Vaubert!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre
+femme et de vos domaines?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon c&#339;ur... Comment
+m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je
+suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle
+connaissait mes droits, si elle se doutait seulement...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout
+donner et la certitude d'être aimé pour vous-même.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Bah! si elle vous aime?&mdash;L'amour est un bon diable qui n'a pas
+d'armoiries.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours
+temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!&mdash;Le voici.... Pour
+l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Jamais!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Oh! nous verrons bien.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIc" id="SCENE_VIc"></a>SCÈNE VI.</h3>
+
+<p class="c">BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">entrant par la porte de droite.</span></p>
+
+<p>Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une
+félonie.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur... pas un mot...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Une félonie!... monsieur Bernard?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je vous défends...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais encore?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Il veut partir... il se dispose à vous quitter.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous
+expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse
+l'en empêcher.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Cette personne?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de
+me retirer... <span class="direct">(Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à
+droite.)</span> <span class="direct">(Bas à Bernard.)</span> Allons, ventrebleu, en avant!... La charge
+sonne... Vive l'empereur!</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il salue Hélène et sort par le fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIIc" id="SCENE_VIIc"></a>SCÈNE VII.</h3>
+
+<p class="c">BERNARD, HÉLÈNE.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir,
+nous quitter?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Oui, Mademoiselle... oui, il le faut.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif
+impérieux...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que
+j'éprouve.... <span class="direct">(Timidement)</span>. Monsieur Bernard, votre c&#339;ur a-t-il à se
+plaindre de nous?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">vivement.</span></p>
+
+<p>Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il
+involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les
+mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon
+pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous
+offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien
+à lui pardonner.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être
+qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Vous, Mademoiselle... Vous!...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur
+Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je
+suis jeune encore... j'aime mon métier.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">souriant d'un air de doute.</span></p>
+
+<p>Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">embarrassé.</span></p>
+
+<p>Non... sans doute... mais...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">lui imposant silence.</span></p>
+
+<p>Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps
+de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous
+jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin
+du feu, vous me raconterez vos campagnes.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est
+pas fait pour moi.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et
+je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre c&#339;ur.
+Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre s&#339;ur?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous
+initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce
+mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret
+doit mourir avec moi.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains
+d'entrevoir...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Si je vous le disais... Oh! non, non, votre c&#339;ur ignorera toujours le
+martyre que j'endure.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">très-troublée.</span></p>
+
+<p>Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Sans remède.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Je devine. Il est peut-être au monde une personne... <span class="direct">(À part.)</span> Il se
+tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue...
+<span class="direct">(Haut.)</span> Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en
+effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être...
+<span class="direct">(Bernard ne répond rien.&mdash;Elle met la main sur son c&#339;ur.)</span> Oh! je
+comprends maintenant ce que vous devez souffrir.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez
+l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il
+n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">avec une joie contenue.</span></p>
+
+<p>Eh! quoi, celle que vous aimez...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est
+tellement au-dessus de moi!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai
+pas songé un seul instant à la franchir.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">souriant.</span></p>
+
+<p>Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse
+de sang royal?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle
+est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons
+en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau
+est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Soyez plus juste envers vous-même... Quel c&#339;ur si haut placé pourrait se
+croire au-dessus du vôtre?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir...
+C'est par pitié que vous parlez ainsi.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Par pitié!...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche
+ne vous offenserait donc pas?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Monsieur Bernard!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai
+vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la
+noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le
+c&#339;ur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser.
+Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais
+m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à
+toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au
+prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez,
+n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que
+vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis
+être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous.....</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">très-émue.</span></p>
+
+<p>Et si je vous dis que mon c&#339;ur me le permet?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ah! <span class="direct">(Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.&mdash;La porte
+du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en
+se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire
+brusquement sa main)</span>.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIIIc" id="SCENE_VIIIc"></a>SCÈNE VIII.</h3>
+
+<p class="c">BERNARD, LA BARONNE, HÉLÈNE.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Madame de Vaubert!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Il est temps! <span class="direct">(Haut).</span> Qu'est-ce donc, mes amis? d'où vient cet embarras?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Madame!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Est-ce que ma présence dérange votre entretien?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Pourquoi donc, Madame?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous parliez quand je suis entrée... vous vous taisez en me voyant.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Non, Madame; j'offrais mon bras à mademoiselle jusqu'à la ferme de
+Gençais.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oui, oui, Madame... et nous allions partir.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Sans votre père?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Non, sans doute, et je vais... <span class="direct">(Elle fait un pas pour sortir.)</span></p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur de Vaubert?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Oui.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Qu'il n'accompagnerait pas tantôt sa fiancée?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Sa fiancée!... <span class="direct">(Tressaillement d'Hélène).</span></p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Il a changé d'avis.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ah!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hélène, mon fils dont le
+c&#339;ur s'associe aux nobles préoccupations du vôtre, n'avait d'autre
+pensée que de continuer pour sa part au bien-être des malheureux dont
+vous êtes la providence.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène</span>, <span class="direct">troublée.</span></p>
+
+<p>Eh bien?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Mais aux termes où vous en êtes...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène</span>, <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Ciel! <span class="direct">(Mouvement de Bernard).</span></p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>À la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre
+enfance...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ah! malheureuse!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Quel réveil!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Il n'a pas eu de peine à comprendre qu'il ne doit plus céder à personne
+le droit d'être votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les
+voici. <span class="direct">(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IXc" id="SCENE_IXc"></a>SCÈNE IX.</h3>
+
+<p class="c">BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HÉLÈNE.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis.</span> <span class="direct">Il a sa canne et son chapeau.</span></p>
+
+<p>Oui, le jarret dispos, et prêt à partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici
+un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais
+gare les distractions le long du chemin!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">passant près d'Hélène devant le Marquis.</span><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote-42" class="fnanchor" title="Allez à la note 42.">[42]</a></p>
+
+<p>Non, chère Hélène, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon c&#339;ur ne suit
+pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure, à l'avenir
+l'étude ne me détournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai
+longtemps du nom de s&#339;ur; je n'aspire qu'à vous donner un nom plus doux.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Peste! Le savant se fait poëte. Voilà un madrigal galamment troussé.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Galanterie permise à un mari... <span class="direct">(À part.)</span> N'hésitons plus. <span class="direct">(Haut.)</span> Ne
+vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le
+jour?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le
+temps de se marier.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Pourtant...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Dans un pareil moment... Comment puis-je décider?... D'ailleurs ce n'est
+pas moi, c'est ma fille que cela regarde.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Grand Dieu!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Alors, Hélène, prononcez.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Madame... <span class="direct">(À part.)</span> Eh! quoi, là, sous ses yeux... Oh! je me soutiens à
+peine.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>N'insistez pas, ma mère... Mais rappelez-vous, Hélène, que mon bonheur
+est entre vos mains.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à part</span>.</p>
+
+<p>Son bonheur!</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancèle... Hélène!...
+Voyez donc.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il approche vivement le fauteuil qui est derrière elle.)</span></p>
+
+<p class="nom">tous.</p>
+
+<p>Ô ciel! <span class="direct">(Tous se groupent autour d'Hélène.)</span><a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote-43" class="fnanchor" title="Allez à la note 43.">[43]</a></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ma fille, qu'as-tu donc?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Moi?... rien... Ah! je me sens mourir.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ma fille!... mon enfant!...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Il faut appeler. <span class="direct">(Courant à la porte du fond.)</span></p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oui, du secours... Holà! Jasmin?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ce n'est rien, mon père, je me sens mieux.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu!... Serait-ce?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène.</span> <span class="direct">Elle se lève.</span><a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote-44" class="fnanchor" title="Allez à la note 44.">[44]</a></p>
+
+<p>Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Pouvais-je prévoir qu'en rappelant à mademoiselle de la seiglière ses
+engagements?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">avec dignité.</span></p>
+
+<p>Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous
+remercierais de me les avoir rappelés. <span class="direct">(Bas à Bernard.)</span> Vous aviez
+raison, monsieur Bernard; partez.&mdash;Votre bras, mon père?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Ah! <span class="direct">(Hélène s'appuie sur le bras de son père.)</span></p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chère enfant. Raoul,
+ramenez-la chez elle... <span class="direct">(Raoul passe derrière la Baronne, Destournelles
+entre du fond.)</span> Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. <span class="direct">(À
+part, en sortant et apercevant Destournelles.)</span> Partie gagnée!</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le théâtre.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_Xc" id="SCENE_Xc"></a>SCÈNE X.</h3>
+
+<p class="c">DESTOURNELLES, BERNARD.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">avec égarement.</span></p>
+
+<p>Adieu, monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Comment?... vous partez!... Elle vous aime?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Oui, elle m'aime et je pars....</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Pourquoi?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Avez-vous donc oublié, vous aussi, les engagements qui la lient?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Bah! bah!</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Qu'allez-vous faire?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux
+donner ma vie à la femme que j'aime, lui laisser du mon héritage.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ô ciel!... Où allez-vous?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Chez un notaire. <span class="direct">(Il sort par le fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_XIc" id="SCENE_XIc"></a>SCÈNE XI.</h3>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">seul.</span></p>
+
+<p>C'est trop fort! Tous ces gens-là sont aveugles ou fous... Mais,
+pardieu! je les sauverai malgré eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon
+ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.&mdash;Vous
+allez chez un notaire... <span class="direct">(Avec résolution.)</span> Eh bien! moi, je vais chez
+un huissier.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il sort précipitamment par le fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="ACTE_QUATRIEME" id="ACTE_QUATRIEME"></a>ACTE QUATRIÈME</h3>
+
+<p class="c"><span class="stage">Même décor.</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_PREMIEREd" id="SCENE_PREMIEREd"></a>SCÈNE PREMIÈRE.</h3>
+
+<p class="c">DESTOURNELLES, <span class="direct">entrant du fond.</span></p>
+
+<p class="stage">La mèche est allumée... gare la mine!... nous allons enfin voir, madame
+la baronne, à qui de nous deux restera le champ de bataille. L'exploit
+est libellé... Durousseau est exact... <span class="direct">(Il regarde sa montre.)</span> Trois
+heures... le poulet doit être entre les mains de monsieur le marquis.
+Bernard est à Poitiers, il ne sait rien, ne su doute de rien; avant
+qu'il soit de retour, je serai maître de la place. Encanailler le
+marquis, confiner la baronne dans son petit castel, unir deux braves
+jeunes gens qui s'aiment, voilà ma vengeance, voilà mon but, et je
+l'atteindrai, morbleu!... Le marquis... attention!</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IId" id="SCENE_IId"></a>SCÈNE II.</h3>
+
+<p class="c">LE MARQUIS, DESTOURNELLES.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">entrant par la porte de gauche qui reste ouverte.</span></p>
+
+<p>C'est vous?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>C'est moi.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qui diable vous amène?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Il ne sait rien encore. <span class="direct">(Haut.)</span> Les intérêts de mon client.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">allant s'asseoir à gauche.</span></p>
+
+<p>Votre client!... Ah! ça, sans reproche, monsieur Destournelles, vous
+finirez par établir chez moi votre cabinet de consultations.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Je le gêne, mais Durousseau ne saurait tarder... je tiendrai bon...
+<span class="direct">(Jasmin entre du fond.)</span>&mdash;Jasmin!... que vient-il lui servir sur ce plat
+d'argent?<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote-45" class="fnanchor" title="Allez à la note 45.">[45]</a></p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'est-ce?</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Un papier que l'on vient d'apporter pour monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Oh!... délicieux!... l'exploit de Durousseau!... quel honneur!...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre.</span></p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela?... un papier sans enveloppe!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Nous allons rire!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se décidant à prendre le papier.</span></p>
+
+<p>Que me veut ce chiffon?... du papier timbré!... <span class="direct">(Il se lève.)</span> Pouah!...
+mes gants!... <span class="direct">(Tâtant ses poches.)</span><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote-46" class="fnanchor" title="Allez à la note 46.">[46]</a> Du papier timbré au marquis de La
+Seiglière!... quel est le drôle qui s'est permis?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">JASMIN,</span> <span class="direct">troublé.</span></p>
+
+<p>Mais je ne sais... ce n'est pas à moi qu'on l'a remis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et que chante ce grimoire?... <span class="direct">(Il déploie le papier et lit.)</span> «L'an 1817,
+ce jour d'hui 5 octobre, à la requête du sieur Bernard Stamply...» Eh!
+quoi, Bernard?... ce n'est pas possible. Voyons... «Domicilié de droit,
+et logeant de fait au château de La Seiglière!...» Comment, Bernard?...
+Sortez, Jasmin. <span class="direct">(Jasmin sort par le fond.&mdash;Le Marquis continuant de
+lire.)</span> «Agissant aux poursuites et diligences de maître
+Destournelles...» <span class="direct">(Le Marquis, au nom de Destournelles, lève les yeux
+par dessus son binocle sur l'avocat, qui se tient impassible de l'autre
+côté de la scène.)</span> <span class="direct">(À part.)</span> Ah! très-bien, c'est l'affaire qui l'amène
+ici.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">reprenant sa lecture.</span></p>
+
+<p>«De maître Destournelles... j'ai, Guillaume Durousseau, huissier, baillé
+assignation au sieur Louis Tancrède Hector, marquis de La Seiglière,
+sans domicile connu...» <span class="direct">(Nouveau coup d'&#339;il du Marquis sur
+Destournelles.)</span> «Mais logeant indûment au dit château de La Seiglière,
+où je me suis exprès transporté et où parlant à une femme à son service,
+à comparoir...» <span class="direct">(Cherchant à comprendre.)</span> Comparoir?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Comparoir, pour comparaître... terme de pratique.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah!... c'est un terme... de... <span class="direct">(À part.)</span> Pardieu! je suis curieux de
+savoir jusqu'où ils ont poussé l'insolence et l'audace... Poursuivons.
+<span class="direct">(Haut et continuant de lire.)</span> «À comparoir dès demain, vu l'urgence, à
+sept heures du matin.» Par exemple!... «Par devant monsieur le président
+du tribunal civil, jugeant en état de ré-fé-ré...»</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Référé.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">sans se retourner.</span></p>
+
+<p>Référé. J'ai parfaitement lu. «Attendu qu'en vertu de l'axiome: «<i>le
+mort saisit le vif</i>...» Hein?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Terme de pratique.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah!... toujours... <span class="direct">(À part.)</span> Patience!... nous allons voir.&mdash;<span class="direct">(Haut,
+lisant.)</span> «Attendu, attendu...» La conclusion... «Voir dire le marquis de
+La Seiglière que dans les vingt-quatre heures, il sera tenu de
+déguerpir...» Déguerpir!... «Sinon y être contraint dans les formes
+accoutumées, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force
+publique...» <span class="direct">(Avec une colère contenue.</span>) C'est tout.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Le coup est porté.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">pliant le papier qu'il met froidement et résolument dans sa
+poche.</span></p>
+
+<p>Jasmin!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Si monsieur le marquis avait besoin?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je vous suis obligé... Jasmin!... mon épée.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Votre épée!... Que voulez-vous faire?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vous allez le savoir.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Mais, monsieur le marquis...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">éclatant.</span></p>
+
+<p>Ah! vous avez pensé que vous pourriez impunément souffleter mon blason!
+Ah! vous êtes venu pour me narguer, pour me braver en face!... Un
+huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est à vous que je dois cet
+affront!... Mon épée!... l'épée de mes pères!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Encore une fois, que prétendez-vous faire?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vous sauterez par cette fenêtre, ou je vous couperai les deux
+oreilles... à votre choix.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">froidement.</span></p>
+
+<p>Monsieur le marquis, vous me divertissez.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je ne vous divertirai pas longtemps... Jasmin!... Mais ce maraud
+arrivera-t-il?... Jasmin!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">entrant du fond.</span><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote-47" class="fnanchor" title="Allez à la note 47.">[47]</a></p>
+
+<p>Me voilà... Que demande monsieur le marquis?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ce que je demande?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">froidement.</span></p>
+
+<p>Monsieur le marquis demande son épée.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hein?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Allez la lui quérir.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Comment? voilà l'impression... Il n'a pas peur...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">avec stupeur.</span></p>
+
+<p>Son épée?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, l'épée de ses pères.</p>
+
+<p class="nom">jasmin.</p>
+
+<p>Si monsieur le marquis voulait me dire où il l'a mise?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est bon... drôle!... laisse-nous. <span class="direct">(Jasmin sort. Le Marquis se jette
+avec colère dans son fauteuil.)</span> Diable d'homme!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>C'est le premier transport... Il n'a pas été long... Frappons les
+derniers coups. <span class="direct">(Il se rapproche du Marquis; avec respect.)</span> Monsieur le
+marquis veut-il me permettre une observation?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">après un silence.</span></p>
+
+<p>Laquelle, Monsieur?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eût-il sensiblement
+amélioré sa situation? Il est permis d'en douter; peut-être n'eût-il
+réussi qu'à se priver des services d'un homme venu ici, non pour le
+narguer, mais pour l'aider à sortir de l'abîme où il est tombé.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>J'en sortirai, Monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de
+personne; mais, auparavant, je dirai à monsieur Bernard que s'il chasse
+comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous ne direz pas cela.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant.</span></p>
+
+<p>Je le dirai... Comment, ventre-saint-gris! un garçon que j'aimais, que
+j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux,
+dépeuple mes forêts!... Hier encore, il m'a tué trois loups.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous héberge,
+et c'est vous qui tuez son gibier.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Soit... je pouvais en douter... Mais, tête-bleu, Monsieur, lorsqu'on a
+l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de La Seiglière, ce n'est
+pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le
+lui dirai.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Pouvez-vous méconnaître à ce point le plus noble c&#339;ur qui ait jamais
+battu dans la poitrine d'un galant homme?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vous nous la donnez belle!... Et ce papier, Monsieur, cet immonde
+papier!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ce papier, monsieur le marquis?... Comment n'avez-vous pas deviné
+sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'à l'insu de ce brave jeune
+homme.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qui donc, alors?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>C'est moi... qui sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il
+m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens
+extrêmes.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Pour me sauver?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Pour vous sauver! Il y a des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le
+fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'êtes ici que par la tolérance
+de Bernard.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>La tolérance!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ah!... voilà ce que vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez
+pas qu'aux yeux de tous vous êtes dans une condition humiliante et
+précaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout à l'heure à sauter
+par la fenêtre... Eh bien! mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre
+que de se traîner dans les escaliers. On traverse une position
+équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous
+dormiez, je vous ai réveillé.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Pensez-vous qu'il m'effraie?... Je connais le chemin de la pauvreté,
+Monsieur... je le reprendrai sans pâlir.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Bien, monsieur le marquis, très-bien... Je reconnais là l'héritier d'une
+race de preux... car, à votre âge, renoncer à ce luxe héréditaire, pour
+aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Très-cruel.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ma fille!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coûtent rien à
+votre grand c&#339;ur, s'il vous plaît d'accepter le rôle d'&#338;dipe, songez que
+vous imposez à cette aimable enfant la tâche d'Antigone.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">attendri.</span></p>
+
+<p>Eh quoi?... ma pauvre Hélène... ma fille bien-aimée!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, vous êtes bien ici.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Séjour enchanté!... Si nous pouvions trouver un moyen de tout
+concilier...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un moyen?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune
+de l'enfant.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Est-ce que vous entrevoyez?... Destournelles, voyons, mon vieil ami. Car
+nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains... conseillez-moi,
+dirigez-moi... Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Sans doute... il y en a un... un seul... mais il est bon.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">hésitant.</span></p>
+
+<p>Ah!... je crains de vous l'apprendre... Vos idées sont telles....</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Parlez, parlez, de grâce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Eh bien! puisque vous le voulez... Monsieur le marquis, ce Napoléon que
+vous jugez si sévèrement n'était pourtant pas sans mérite; il avait
+compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un
+homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées
+de l'empereur?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Sans doute... mais veuillez m'apprendre?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Pensez-vous que monsieur de Vaubert soit sérieusement épris de sa
+fiancée?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Peuh!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Pensez-vous que, de son côté, mademoiselle de La Seiglière aime
+éperdument le baron?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Peuh!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Trouvez-vous en lui le modèle des gendres?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Il manque un lièvre à vingt pas...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous disiez tout à l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme... Le
+fait est qu'à vous voir ensemble, on jurerait deux frères d'armes, deux
+chevaliers de la table ronde... Que lui manque-t-il donc pour être un
+gentilhomme accompli?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>La noblesse.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reçoive de vous...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Avec la main de votre fille.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'entends-je?... une mésalliance!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Non pas... une fusion de races... et vous êtes sauvé!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Jamais, Monsieur, jamais!... Plutôt la ruine.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Je m'en doutais; à votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le
+marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vôtre n'ait pas là-dessus des
+idées plus conformes aux besoins du siècle.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Au temps où nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous
+connaître toute ma pensée? Vous avez des ennemis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de
+vous?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ils vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit
+court que vous détestez la Charte.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie?... Moi, l'ennemi des
+libertés publiques!... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour
+détester la Charte? je ne la connais pas.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Enfin, je ne veux pas vous effrayer... Mais si une seconde révolution
+éclatait...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Parlez-vous sérieusement?... une seconde révolution!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Un volcan?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Que dites-vous?... Hélène!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ma fille!... Ah! plutôt que de la voir exposée...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance? En adoptant
+un enfant de l'empire, vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez
+des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de
+vieillir, près de votre fille, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des
+révolutions.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Il parle bien.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Et puis, vous serez, pardieu! bien à plaindre d'avoir pour gendre un
+jeune héros qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et
+qui héritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de
+Stamply-La Seiglière! cela sonne-t-il si mal à l'oreille?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Stamply-La Seiglière... J'aimerais mieux La Seiglière-Stamply...
+Enfin... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles, il n'est pas de
+sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille...
+Mais comment la décider?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">souriant.</span></p>
+
+<p>Croyez-moi, vous y réussirez.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hein? qui peut vous faire croire?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous y réussirez, vous dis-je; et quant à Bernard, je réponds de lui.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Parbleu!... Je voudrais bien voir... Mais, Destournelles... nous
+oublions... Et la baronne?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Madame de Vaubert?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mes engagements sont tels...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez à quoi vous en
+tenir sur le désintéressement de cette noble dame.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'entends-je?... Quel trait de lumière!...</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(La porte de droite s'ouvre, la Baronne s'arrête inquiète, voyant
+Destournelles.)</span></p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>La voici... Faut-il que je me retire?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Grand Dieu!... me laisser seul avec elle...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>C'est juste. Pauvre marquis!... Il n'est pas de force.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IIId" id="SCENE_IIId"></a>SCÈNE III.</h3>
+
+<p class="c">LE MARQUIS, DESTOURNELLES, LA BARONNE.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Encore ici, monsieur Destournelles?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>C'est à peu près ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me
+dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous causiez?...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oui, Madame! <span class="direct">(Bas au Marquis, passant derrière lui.)</span> Allons, ferme!
+Aborder la question.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne.</span><a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote-48" class="fnanchor" title="Allez à la note 48.">[48]</a></p>
+
+<p>Puis-je savoir?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! Baronne, nos affaires vont mal.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Que dites-vous?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span> <span class="direct">(Bas.)</span></p>
+
+<p>Le papier... donnez-lui le papier.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Tâchez de déchiffrer ce grimoire.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">prenant l'exploit.</span></p>
+
+<p>Qu'est-ce que cela? <span class="direct">(Elle parcourt le papier.)</span> Un exploit!... de
+Bernard!...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Hein?... Qu'en dites-vous?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Destournelles, ici... C'est un piége. <span class="direct">(Haut.)</span> Eh bien, Marquis, que
+comptez-vous faire?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mais... Baronne... je vous le demanderai... car avant tout... je serais
+bien aise d'avoir votre avis.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité
+sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte
+de brutalité, l'hésitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester
+ici, vous n'avez plus qu'à vous retirer.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Où?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous le demandez? Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient,
+la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de La Seiglière,
+le château de Vaubert est à vous.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Généreuse Baronne!... Croyez que mon c&#339;ur... <span class="direct">(À part.)</span> Cela devient fort
+embarrassant.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Il paraît troublé.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Tant de grandeur d'âme!... C'est clair, elle est sûre de Bernard.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple
+les biens que vous aurez perdus.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">la retenant.</span></p>
+
+<p>Oh! certainement... Mais, croyez-vous, Baronne, que nos enfants aient
+l'un pour l'autre une affection bien tendre?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">bas.</span></p>
+
+<p>Très-bien!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Ils s'adorent.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vous croyez?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>J'en suis sûre.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! moi, Baronne, après la scène de tantôt, j'en doute un peu.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Que voulez-vous dire?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Et puis, pensez-vous que dans les circonstances où nous sommes, un tel
+mariage fût bien d'accord avec les besoins du siècle?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Bravo!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Les besoins du siècle!... Quel conte me faites-vous là?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Voyez-vous, Baronne, j'ai mûrement réfléchi.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se plaît à
+le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout à
+l'heure...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Où veut-il en venir?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan... le disais-je,
+Destournelles?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>En effet, monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je ne suis pas le marquis de Carabas, moi.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Autres temps, autres m&#339;urs!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Allons au peuple.....</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>C'est cela: pour qu'à son tour il vienne...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Pour qu'à son tour il vienne à nous.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Je suis jouée. <span class="direct">(Haut.)</span> Marquis, regardez-moi en face. Vous avez résolu
+de marier votre fille à Bernard.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Madame!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">bas au Marquis.</span></p>
+
+<p>Pas de faiblesse!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Moi?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous!... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin
+de vos intérêts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer à
+votre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac au
+champion qui combattait pour vous.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">au Marquis.</span></p>
+
+<p>Un coup de Jarnac!... souffrirez-vous?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">étourdi.</span></p>
+
+<p>Moi! (<span class="direct">avec force.</span>) Eh bien! oui, Madame, c'est la vérité; je suis las
+du rôle que je joue ici, le c&#339;ur m'en lève. Morbleu vous me poussez à
+bout... Ma fille épousera Bernard.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Prenez garde, Marquis, c'est la guerre.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une
+fois.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu'à savoir si
+mademoiselle de La Seiglière se fera complice de votre félonie.
+Justement, la voici. Je vais...</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Elle se dirige vers la porte de gauche.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span><a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote-49" class="fnanchor" title="Allez à la note 49.">[49]</a></p>
+
+<p>Madame!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Au nom du ciel!</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous le voyez, à la seule pensée de mettre votre fille dans la
+confidence de vos lâches projets, vous tremblez; la conscience même de
+monsieur Destournelles se révolte.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est que j'entends me réserver le droit, Madame, d'expliquer à ma
+fille...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession... je
+n'assisterai pas à votre honte. C'est déjà bien assez que vous ayez à
+rougir devant votre enfant.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Hélène entre par la porte de gauche, qui se referme.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IVd" id="SCENE_IVd"></a>SCÈNE IV.</h3>
+
+<p class="c">DESTOURNELLES, HÉLÈNE, LA BARONNE, LE MARQUIS</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Vous arrivez à propos, chère Hélène.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>À propos, Madame!... Que se passe-t-il donc?</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Je laisse à votre père le soin de vous l'apprendre. <span class="direct">(Bas au Marquis.)</span>
+Allons, monsieur le marquis, à l'&#339;uvre, la tâche est belle. Pour moi, je
+sais ce qu'il me reste à faire; adieu.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Elle sort.&mdash;Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le
+Marquis.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_Vd" id="SCENE_Vd"></a>SCÈNE V.</h3>
+
+<p class="c">HÉLÈNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Bon voyage.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Vous triomphez!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Si elle croit que je suis dupe de son désintéressement!... Mais comment
+préparer ma fille?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">bas.</span></p>
+
+<p>Pas de préparations... Allez droit au but... et je vous réponds du
+succès.&mdash;Je vous laisse.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Il sort par la porte de droite.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VId" id="SCENE_VId"></a>SCÈNE VI.</h3>
+
+<p class="c">LE MARQUIS, HÉLÈNE.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Allons!...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Qu'est-ce donc, mon père? que veut dire madame de Vaubert, et
+qu'avez-vous à m'apprendre?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Il a beau dire... si je sais par où commencer...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Madame de Vaubert paraissait émue... Vous-même vous semblez inquiet...
+agité...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>J'ai le droit de l'être... Des projets si longuement caressés!...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Que veut-il dire?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Notre amitié avec les Vaubert...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Grand Dieu! saurait-il?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Certains détails, enfin... <span class="direct">(À part.)</span> Ah! ma foi, Destournelles a raison,
+allons droit au but.&mdash;Réponds, ma fille, aimes-tu monsieur de Vaubert?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Comment?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Aimes-tu monsieur de Vaubert?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais... je ne sais... mon père, il a ma parole.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ce n'est pas là ce que je te demande. Ce mariage te sourit-il?
+Réponds-moi franchement.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mon père, à quoi bon?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>À quoi bon?... Il s'agit de ton bonheur, de ta destinée tout entière, et
+tu demandes à quoi bon?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Sans doute, car je ne puis comprendre...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah!... tu le sais, cette union ne fut jamais de mon goût, et je commence
+à me demander avec effroi... qui te protégera quand je ne serai plus.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Quand vous ne serez plus, mon père!... Monsieur de Vaubert est un c&#339;ur
+dévoué.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Bête aubaine que son dévouement... Un mari qui ne fera que la chasse aux
+papillons, qui passera sa vie à chercher dans l'herbe des bêtes à bon
+Dieu... qui, le soir, pour te distraire, montera des oiseaux, ou
+empaillera des lézards... Voilà l'existence enchantée qu'il te prépare.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais, mon père...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Tiens, ma fille, il est triste de voir un gentilhomme occuper sa
+jeunesse à de pareilles niaiseries... Regarde Bernard, ça n'a pas encore
+vingt-huit ans; eh bien! ça vous a déjà un bout de ruban à la
+boutonnière; ça s'est promené en vainqueur dans les capitales de
+l'Europe; ça s'est fait tuer à la bataille de... enfin, n'importe!... Je
+l'avoue, je suis obligé de l'avouer, je mourrais plus tranquille, si je
+te laissais appuyée sur le bras de ce jeune guerrier.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Oh! mon Dieu!... Mais je ne puis comprendre... vous le savez, nos
+engagements...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Nos engagements!... Mariage et fiançailles sont deux.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Monsieur de Vaubert a ma parole.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je te délie, il n'a pas la mienne.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mais, mon père...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Je te délie, te dis-je, mon repos en dépend.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Votre repos!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Mon repos... mon bonheur... Et si tu comprenais comme moi la nécessité
+d'un appui...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Si je comprenais...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Si par hasard, ce jeune héros pouvait te plaire...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Lui!...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Si tu sentais, comme moi, que tu ne peux être heureuse que par lui...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Eh bien! mon père, eh bien?...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien! je n'hésiterais pas... je foulerais aux pieds l'orgueil de ta
+race, et mes aïeux en penseraient ce qu'ils voudraient. Mes aïeux sont
+morts... et toi, tu vis, mon Hélène.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">se jetant dans ses bras.</span></p>
+
+<p>Oh! mon père... oh! mon ami... je puis donc vous avouer... vous dire...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Que Bernard...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien!... Bernard...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Il m'aime...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Qu'entends-je?... et toi?...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Moi!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh bien?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ah! ne m'interrogez pas...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Comment!... Il est donc vrai!</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(On entend au dehors la voix de Bernard.)</span></p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Je l'entends!... oh! je vous en conjure, pas un mot...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Qu'ai-je appris!... Allons, c'était moins difficile que je ne croyais.</p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIId" id="SCENE_VIId"></a>SCÈNE VII.</h3>
+
+<p class="c">HÉLÈNE, BERNARD, LE MARQUIS.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">entrant agité, du fond.</span></p>
+
+<p>Ah! monsieur le marquis, ce qu'on vient de me dire est-il vrai? En mon
+nom et à mon insu, on s'est permis de vous adresser?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">bas à Bernard.</span></p>
+
+<p>Silence!... je sais tout.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>C'est un indigne abus de confiance...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">bas.</span></p>
+
+<p>Encore une fois, je le sais, taisez-vous.<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote-50" class="fnanchor" title="Allez à la note 50.">[50]</a> <span class="direct">(Il passe devant lui.)</span>
+<span class="direct">(Haut.)</span> D'ailleurs, c'est bien de cela qu'il s'agit!... J'en apprends de
+belles sur votre compte, monsieur le héros.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Sur mon compte?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Accueilli sous ce toit comme un frère, comme un fils... oui, Monsieur,
+comme un fils... vous vous êtes oublié jusqu'à porter vos vues...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ah! monsieur le marquis, épargnez un malheureux. Je m'éloigne, je
+pars... je vais expier loin de vous, loin de votre fille, un espoir
+insensé qui n'a fait que traverser mon c&#339;ur.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>À d'autres!...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Je ne suis revenu que pour me justifier et vous dire un éternel adieu.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! vous croyez, Monsieur, que les choses peuvent se passer de la sorte?
+Vous croyez que lorsqu'on a jeté le trouble dans un jeune c&#339;ur, il ne
+reste plus qu'à faire sa valise, et que tout est dit? non pas, s'il vous
+plaît.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Si je savais une expiation plus rigoureuse... s'il vous fallait mon
+sang...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Que diable voulez-vous que je fasse de votre sang? Vous ne partirez pas,
+Monsieur.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mais, monsieur le marquis...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Vous ne partirez pas, vous dis-je. <span class="direct">(À Hélène.)</span> Eh bien! et toi, ma
+fille, tu ne dis rien?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Monsieur Bernard... puisque mon père l'exige... il vous aime... vous ne
+voudriez pas l'affliger...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">passant devant le Marquis.</span><a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote-51" class="fnanchor" title="Allez à la note 51.">[51]</a></p>
+
+<p>Ah! mon Dieu!... ma raison s'égare... Ai-je rêvé le désespoir, ou bien
+rêvé-je maintenant le bonheur? Monsieur le marquis... Mademoiselle...
+que dois-je croire?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Que mon père est bon comme le bon Dieu.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Oh!... monsieur le marquis.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">apercevant Raoul.</span></p>
+
+<p>Monsieur de Vaubert!</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ah! diable, que vient-il faire en ce moment?... Retirez-vous tous deux,
+laissez-nous.</p>
+
+<p class="c"><span class="direct">(Raoul entre du fond et se tient un moment sur le pas de la porte.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_VIIId" id="SCENE_VIIId"></a>SCÈNE VIII.</h3>
+
+<p class="c">HÉLÈNE, BERNARD, RAOUL, LE MARQUIS.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Monsieur Bernard, vous n'êtes pas de trop entre nous. Mademoiselle,
+c'est vous que je cherchais.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Moi, monsieur de Vaubert?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Permettez; vous voulez une explication, vous l'aurez... mais il ne
+convient pas que ma fille...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Pardon, monsieur le marquis, il est nécessaire, au contraire, que votre
+fille sache...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Monsieur!... c'est moi seul que cela regarde.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Non, monsieur le marquis, c'est à moi de parler... et je parlerai.
+Mademoiselle, j'apprends à l'instant même ce que vous ignorez encore, ce
+qu'on m'avait laissé ignorer jusqu'ici... j'apprends...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh!... ventre-saint-gris, Monsieur, laissez les gens en paix, et
+retournez à vos coquilles.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Prenez garde, Monsieur, prenez garde.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">avec hauteur.</span></p>
+
+<p>Qu'entendez-vous par là, monsieur Bernard?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur!...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Vous n'étoufferez pas la voix d'un galant homme, je signalerai à
+mademoiselle de La Seiglière le précipice où l'on veut la pousser.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène.</span><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote-52" class="fnanchor" title="Allez à la note 52.">[52]</a></p>
+
+<p>Qu'entends-je!... Ah! parlez, monsieur de Vaubert, parlez.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>J'apprends, Mademoiselle, que la donation faite à monsieur le marquis
+par son ancien fermier, est nulle de plein droit par le seul fait de
+l'existence du fils du donateur; depuis six semaines vous n'êtes plus
+chez votre père, vous êtes chez monsieur Bernard.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">regardant tour à tour Bernard et le Marquis.</span></p>
+
+<p>Comment?...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mademoiselle...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Chansons que tout cela!...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Ce n'est pas tout. J'apprends aussi les nouvelles dispositions faites
+pour éteindre un procès, perdu d'avance, pour replacer sur votre tête
+l'héritage de vos ancêtres.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Eh! morbleu! Monsieur...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">poursuivant.</span></p>
+
+<p>J'apprends qu'aujourd'hui même sous le coup d'une assignation...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">avec emportement.</span></p>
+
+<p>N'achevez pas.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">de même.</span></p>
+
+<p>Cela est faux, Monsieur, vous ignorez...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">avec calme.</span></p>
+
+<p>Vous avez raison, Messieurs, les oreilles de cette noble créature ne
+sont pas faites à de telles révélations. Mademoiselle, vous êtes libre;
+il ne sied pas à la pauvreté de se mettre en balance avec la fortune.
+Sachez seulement qu'en vous rendant votre parole, je n'entends pas
+retirer la mienne. S'il ne convenait pas à mademoiselle de La Seiglière
+de se prêter à une transaction, que je m'abstiens de qualifier...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur de Vaubert!</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Ma maison s'ouvrirait avec joie pour vous recevoir, et béni serait le
+jour où vous auriez pris place à mon foyer. <span class="direct">(Moment de silence.&mdash;Hélène
+regarde tour à tour, et lentement, Bernard et monsieur de Vaubert; elle
+s'approche du Marquis.)</span><a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote-53" class="fnanchor" title="Allez à la note 53.">[53]</a></p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Répondez, mon père, est-ce vrai?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Quoi?</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ce que monsieur de Vaubert vient de m'apprendre.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Monsieur de Vaubert ne sait ce qu'il dit.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Mon père, répondez, franchement, sans détours, et ne craignez pas de
+trouver votre fille au-dessous des devoirs que pourra lui imposer le
+soin de votre honneur. Répondez en vrai gentilhomme. Qui reçoit ici
+l'hospitalité?... Est-ce nous?... Est-ce monsieur Bernard?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">passant devant Raoul.</span></p>
+
+<p>Mademoiselle...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">l'arrêtant du geste.</span></p>
+
+<p>Répondez, mon père.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Que veux-tu que je te dise? On a profité de mon absence pour faire un
+code de lois auxquelles il est impossible de rien comprendre. Suis-je
+chez Bernard? Bernard est-il chez moi? Personne n'en peut rien savoir.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>C'est donc vrai!... Ainsi, mon père, ainsi, quand ce jeune homme s'est
+présenté armé de ses droits, nous ne lui avons pas restitué loyalement
+son héritage!... Au lieu de nous retirer tête haute... nous avons obtenu
+qu'il consentît à nous garder chez lui! De votre fille qui ne savait
+rien... <span class="direct">(Se retournant vers Bernard avec fierté.)</span> Qu'avez-vous dû penser
+de moi, Monsieur?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Ah! Mademoiselle, le ciel m'est témoin...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Quand je vous ai tendu la main, vous croyant pauvre et déshérité... et
+plus tard... et tout à l'heure encore... <span class="direct">(Avec égarement.)</span> Oh! mon père,
+est-ce assez de honte?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ma fille, mon enfant, calme-toi, je ne voulais que ton bonheur.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">relevant la tête.</span></p>
+
+<p>Mon bonheur!... et vous ne vous aperceviez pas que j'étais le prix d'un
+marché.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Non, Mademoiselle, non.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Et si monsieur de Vaubert ne fût venu à temps... Bien, Monsieur de
+Vaubert, voici ma main. <span class="direct">(Raoul s'approche d'elle.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard.<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote-54" class="fnanchor" title="Allez à la note 54.">[54]</a></span></p>
+
+<p>Ô ciel!</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Merci, Mademoiselle.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Allons, mon père, relevez-vous, la pauvreté n'a pas droit de
+mésalliance. Marquis de La Seiglière, reprenez la fierté de votre race.
+Partons, sortons d'ici. Mon père, appuyez-vous sur moi. Baron de
+Vaubert, emmenez votre femme. <span class="direct">(La Baronne et Destournelles paraissent au
+fond.)</span></p>
+
+
+
+<h3><a name="SCENE_IXd" id="SCENE_IXd"></a>SCÈNE IX.</h3>
+
+<p class="c">RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD, DESTOURNELLES, LA BARONNE, LE MARQUIS.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span><a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote-55" class="fnanchor" title="Allez à la note 55.">[55]</a></p>
+
+<p>Sa femme!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">avec joie.</span></p>
+
+<p>J'en étais sûre!</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Oui, ma mère, oui, embrassez votre fille.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Ah! tout est perdu.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Chère Hélène!... <span class="direct">(Triomphante, bas au Marquis.)</span> Eh bien! mon vieil ami,
+était-il si facile de briser des liens aussi sacrés?</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Madame!... <span class="direct">(À part.)</span> Que la peste l'étouffe, elle et son fils.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Par pitié, monsieur de Vaubert, ne restons pas ici.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Venez, nobles enfants. <span class="direct">(Ils font un pas pour sortir.)</span></p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">s'avançant.</span></p>
+
+<p>Eh! non, Madame; demeurez.<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote-56" class="fnanchor" title="Allez à la note 56.">[56]</a> Vous voyez un homme sans fortune, il n'a
+plus rien que son épée.</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Que veut dire?...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Je ne comprends pas...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Oui, qu'est-ce que cela signifie?</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Ce que cela signifie, monsieur le marquis...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Monsieur Destournelles!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Oh! soyez tranquille, ce ne sera pas long, et je pars avec vous. Cela
+signifie que ce matin, quand j'allais chez maître Durousseau pour vous
+rendre à tous la vue ou la raison, ce brave garçon allait chez un
+notaire légaliser sa ruine et signer l'abandon de ses droits.</p>
+
+<p class="nom">tous.</p>
+
+<p>Ô ciel!</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Refusez, mon père, refusez.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Refuser!... Est-ce que vous le pouvez maintenant? Vous avez accepté la
+donation du père. Personne au monde ne peut empêcher Bernard de ratifier
+ce que son père a fait.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Cependant, Monsieur...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Après cela, monsieur le marquis, si la possession de ce château
+embarrasse votre délicatesse, le domaine public s'en arrangera
+volontiers. Quant à moi, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais; mais je
+ne partirai pas sans avoir soulagé mon c&#339;ur, sans vous avoir dit, madame
+la baronne, que si vous l'emportez, c'est en faisant votre malheur à
+tous: celui de monsieur le marquis, séparé pour jamais d'un compagnon
+qu'il aimait déjà comme son fils....</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>C'est vrai.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Celui de vos enfants, que vous condamnez à des regrets éternels...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">regardant Hélène, qui tressaille.</span></p>
+
+<p>Des regrets!...</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Le vôtre, enfin; oui, Madame, le vôtre, car, sachez-le bien, vous
+n'aurez pas impunément désuni deux c&#339;urs qui s'aiment pour river l'un à
+l'autre deux c&#339;urs qui ne s'aiment pas. Et maintenant que j'ai tout dit,
+partons, monsieur Bernard.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Grand Dieu!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">l'arrêtant du geste.</span></p>
+
+<p>Que voulez-vous dire? Non pas, Monsieur, expliquez-vous.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Monsieur... observez ces deux jeunes gens: leur silence vous apprendra
+peut-être ce que vous ne devinez pas.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Il serait possible!... <span class="direct">(Il se retourne vers Hélène, et après un silence,
+l'interrogeant du geste et du regard.)</span> Hélène?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">les yeux baissés.</span></p>
+
+<p>Monsieur de Vaubert, je ne reviens pas sur ma parole: voici ma main.</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Bien! <span class="direct">(Avec effort.)</span> La vôtre, monsieur Bernard.</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>La mienne!</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>La refuserez-vous à votre frère?</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mon frère!</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">vivement.</span></p>
+
+<p>Raoul!...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Ma mère, il est temps que chacun reprenne ici sa place. Oui, mon frère,
+puisque je mets sa main dans la main de ma s&#339;ur.</p>
+
+<p class="nom">tous.</p>
+
+<p>Ô ciel!...</p>
+
+<p class="nom">hélène.</p>
+
+<p>Ô mon ami!...</p>
+
+<p class="nom">bernard.</p>
+
+<p>Mon frère!...</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Ce sont deux paladins!</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>À la bonne heure donc... ma cause est gagnée.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">bernard et hélène.</span></p>
+
+<p>Notre cher avocat!<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote-57" class="fnanchor" title="Allez à la note 57.">[57]</a></p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Votre bonheur paiera mes honoraires.</p>
+
+<p class="nom">le marquis.</p>
+
+<p>Quel tableau!... Hein?... qu'en dites-vous, Baronne? <span class="direct">(Il passe derrière
+la Baronne et va serrer la main de ses enfants.)</span></p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Rien. Je ne cherchais que le bonheur de mon fils...</p>
+
+<p class="nom">raoul.</p>
+
+<p>Mon bonheur?... Ne le cherchez plus, ma mère, il est auprès de vous.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles.<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote-58" class="fnanchor" title="Allez à la note 58.">[58]</a></span></p>
+
+<p>C'est ma plus belle affaire!... <span class="direct">(À la Baronne.)</span> Madame la baronne me
+pardonnera-t-elle?...</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Quoi donc?</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">s'essuyant le front.</span></p>
+
+<p>Mon triomphe.</p>
+
+<p class="nom">la baronne.</p>
+
+<p>Il y manque encore quelque chose.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Quelque chose?...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">lui remettant un papier.</span></p>
+
+<p>Il n'y manque plus rien, monsieur le conseiller.</p>
+
+<p class="nom">destournelles.</p>
+
+<p>Que vois-je!... ma nomination!...</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">avec hauteur et lui tournant le dos.</span></p>
+
+<p>Nous sommes quittes, monsieur Destournelles.</p>
+
+<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p>
+
+<p>Quittes?... J'ai la place... et je n'épouse pas... J'y gagne.</p>
+
+
+
+<p class="nom">FIN</p>
+
+
+<p class="c">ÉMILE COLIN.&mdash;IMPRIMERIE DE LAGNY.</p>
+</div>
+
+<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3>
+<ol>
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-1" id="Footnote-1"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le Jeune Homme, Jasmin.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-2" id="Footnote-2"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Jasmin, le Marquis, Hélène</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-3" id="Footnote-3"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Jasmin, le Marquis, Hélène.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-4" id="Footnote-4"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Hélène, le Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-5" id="Footnote-5"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Hélène, le Marquis, Jasmin.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-6" id="Footnote-6"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les laquais sont entrés derrière la Baronne, ils avancent
+la table du déjeuner au milieu du théâtre, pendant que les principaux
+acteurs sont sur le devant de la scène.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-7" id="Footnote-7"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Le Marquis remonte et prend le milieu de table à gauche; la
+Baronne traverse la scène et embrasse Hélène sur le front. Les acteurs
+sont placés dans l'ordre suivant: la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.
+Jasmin est debout à la droite du Marquis; les laquais, derrière Raoul.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-8" id="Footnote-8"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> La Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.
+</p><p>
+Les laquais emportent la table par la porte du fond.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-9" id="Footnote-9"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le Marquis, Raoul, au milieu; la Baronne, Hélène, à
+droite.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-10" id="Footnote-10"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Le Marquis, Jasmin, la Baronne, Hélène, Raoul.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-11" id="Footnote-11"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> La Baronne, Destournelles, le Marquis, Jasmin, Hélène,
+Raoul.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-12" id="Footnote-12"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> La Baronne, Hélène, le Marquis, Destournelles, Jasmin,
+Raoul.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-13" id="Footnote-13"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> La Baronne, Destournelles, Hélène, le Marquis, Jasmin,
+Raoul.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-14" id="Footnote-14"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> La Baronne, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-15" id="Footnote-15"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le Jeune Homme, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-16" id="Footnote-16"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Hélène, Raoul, le Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-17" id="Footnote-17"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Le Marquis, Jasmin.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-18" id="Footnote-18"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le Marquis, la Baronne.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-19" id="Footnote-19"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Jasmin, le Marquis, la Baronne.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-20" id="Footnote-20"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-21" id="Footnote-21"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-22" id="Footnote-22"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-23" id="Footnote-23"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-24" id="Footnote-24"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Bernard, Destournelles, le Marquis, la Baronne.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-25" id="Footnote-25"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-26" id="Footnote-26"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-27" id="Footnote-27"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-28" id="Footnote-28"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-29" id="Footnote-29"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-30" id="Footnote-30"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Le Marquis, Bernard et la Baronne au second plan.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-31" id="Footnote-31"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-32" id="Footnote-32"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Bernard, Hélène, Destournelles, le Marquis, la Baronne,
+Jasmin au fond.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-33" id="Footnote-33"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-34" id="Footnote-34"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-35" id="Footnote-35"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-36" id="Footnote-36"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> La Baronne, le Marquis,&mdash;Hélène au second plan;&mdash;Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-37" id="Footnote-37"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Hélène, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-38" id="Footnote-38"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Bernard, Hélène.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-39" id="Footnote-39"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Raoul, le Marquis, à gauche;&mdash;la Baronne, Destournelles,
+au milieu;&mdash;Hélène, Bernard, à droite.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-40" id="Footnote-40"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> La Baronne est remontée et redescend ensuite au nº
+1.&mdash;Destournelles, pendant qu'Hélène parle à son père, se rapproche de
+Bernard qui évite son regard.&mdash;Les acteurs sont placés dans l'ordre
+suivant:
+</p><p>
+La Baronne, Raoul, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-41" id="Footnote-41"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Bernard, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-42" id="Footnote-42"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Bernard, la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-43" id="Footnote-43"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Raoul.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-44" id="Footnote-44"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Raoul, la Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-45" id="Footnote-45"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Le Marquis, Jasmin, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-46" id="Footnote-46"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Jasmin, le Marquis, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-47" id="Footnote-47"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Le Marquis, Jasmin, Destournelles.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-48" id="Footnote-48"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Destournelles, le Marquis, la Baronne.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-49" id="Footnote-49"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Destournelles, la Baronne, le Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-50" id="Footnote-50"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Hélène, le Marquis, Bernard.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-51" id="Footnote-51"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Hélène, Bernard, le Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-52" id="Footnote-52"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Bernard, Hélène, Raoul, le Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-53" id="Footnote-53"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Bernard, Raoul, Hélène, le Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-54" id="Footnote-54"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Bernard, Raoul, Hélène, Le Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-55" id="Footnote-55"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Destournelles et Bernard sont au second.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-56" id="Footnote-56"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Hélène, Raoul, Bernard; un peu en arrière, Destournelles,
+la Baronne, le Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-57" id="Footnote-57"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Hélène, Bernard, Destournelles, Raoul, la Baronne, le
+Marquis.</p></li>
+
+<li class="footnote"><p><a name="Footnote-58" id="Footnote-58"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Hélène, Bernard, le Marquis, Raoul, la Baronne,
+Destournelles.</p></li>
+</ol>
+</div>
+
+<hr />
+<div class="box">
+<p class="head">DU MÊME AUTEUR</p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+<p class="c"><b>LE GENDRE DE M. POIRIER</b></p>
+
+<p class="c"><b>Comédie en quatre actes, en prose</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><b>LA PIERRE DE TOUCHE</b></p>
+
+<p class="c"><b>Comédie en cinq actes, en prose</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><b>LA CHASSE AU ROMAN</b></p>
+
+<p class="c"><b>Comédie en trois actes, en prose</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><b>JEAN DE THOMMERAY</b></p>
+
+<p class="c"><b>Comédie en cinq actes, en prose</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><b>(Ces quatre pièces en collaboration avec M. Émile AUGIER)</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><b>LA MAISON DE PENARVAN</b></p>
+
+<p class="c"><b>Comédie en quatre actes, en prose</b></p>
+<p class="c">&mdash;&mdash;&mdash;</p>
+
+<p class="c"><b>MARCEL</b></p>
+
+<p class="c"><b>Drame en un acte</b></p>
+</div>
+<hr />
+
+
+
+
+
+
+
+<pre>
+
+
+
+
+
+End of Project Gutenberg's Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE ***
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+terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or
+entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8.
+
+1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be
+used on or associated in any way with an electronic work by people who
+agree to be bound by the terms of this agreement. There are a few
+things that you can do with most Project Gutenberg-tm electronic works
+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
+Gutenberg-tm electronic works if you follow the terms of this agreement
+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
+1.C. The Project Gutenberg Literary Archive Foundation ("the Foundation"
+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
+copying, distributing, performing, displaying or creating derivative
+works based on the work as long as all references to Project Gutenberg
+are removed. Of course, we hope that you will support the Project
+Gutenberg-tm mission of promoting free access to electronic works by
+freely sharing Project Gutenberg-tm works in compliance with the terms of
+this agreement for keeping the Project Gutenberg-tm name associated with
+the work. You can easily comply with the terms of this agreement by
+keeping this work in the same format with its attached full Project
+Gutenberg-tm License when you share it without charge with others.
+
+1.D. The copyright laws of the place where you are located also govern
+what you can do with this work. Copyright laws in most countries are in
+a constant state of change. If you are outside the United States, check
+the laws of your country in addition to the terms of this agreement
+before downloading, copying, displaying, performing, distributing or
+creating derivative works based on this work or any other Project
+Gutenberg-tm work. The Foundation makes no representations concerning
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+States.
+
+1.E. Unless you have removed all references to Project Gutenberg:
+
+1.E.1. The following sentence, with active links to, or other immediate
+access to, the full Project Gutenberg-tm License must appear prominently
+whenever any copy of a Project Gutenberg-tm work (any work on which the
+phrase "Project Gutenberg" appears, or with which the phrase "Project
+Gutenberg" is associated) is accessed, displayed, performed, viewed,
+copied or distributed:
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+with this eBook or online at www.gutenberg.org
+
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+from the public domain (does not contain a notice indicating that it is
+posted with permission of the copyright holder), the work can be copied
+and distributed to anyone in the United States without paying any fees
+or charges. If you are redistributing or providing access to a work
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+through 1.E.7 or obtain permission for the use of the work and the
+Project Gutenberg-tm trademark as set forth in paragraphs 1.E.8 or
+1.E.9.
+
+1.E.3. If an individual Project Gutenberg-tm electronic work is posted
+with the permission of the copyright holder, your use and distribution
+must comply with both paragraphs 1.E.1 through 1.E.7 and any additional
+terms imposed by the copyright holder. Additional terms will be linked
+to the Project Gutenberg-tm License for all works posted with the
+permission of the copyright holder found at the beginning of this work.
+
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+License terms from this work, or any files containing a part of this
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+1.E.5. Do not copy, display, perform, distribute or redistribute this
+electronic work, or any part of this electronic work, without
+prominently displaying the sentence set forth in paragraph 1.E.1 with
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+Gutenberg-tm License.
+
+1.E.6. You may convert to and distribute this work in any binary,
+compressed, marked up, nonproprietary or proprietary form, including any
+word processing or hypertext form. However, if you provide access to or
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+copy, a means of exporting a copy, or a means of obtaining a copy upon
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+License as specified in paragraph 1.E.1.
+
+1.E.7. Do not charge a fee for access to, viewing, displaying,
+performing, copying or distributing any Project Gutenberg-tm works
+unless you comply with paragraph 1.E.8 or 1.E.9.
+
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+that
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+- You pay a royalty fee of 20% of the gross profits you derive from
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+ you already use to calculate your applicable taxes. The fee is
+ owed to the owner of the Project Gutenberg-tm trademark, but he
+ has agreed to donate royalties under this paragraph to the
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+ the Project Gutenberg Literary Archive Foundation."
+
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+ License. You must require such a user to return or
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+ and discontinue all use of and all access to other copies of
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+
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+ money paid for a work or a replacement copy, if a defect in the
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+
+- You comply with all other terms of this agreement for free
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+
+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
+electronic work or group of works on different terms than are set
+forth in this agreement, you must obtain permission in writing from
+both the Project Gutenberg Literary Archive Foundation and Michael
+Hart, the owner of the Project Gutenberg-tm trademark. Contact the
+Foundation as set forth in Section 3 below.
+
+1.F.
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+effort to identify, do copyright research on, transcribe and proofread
+public domain works in creating the Project Gutenberg-tm
+collection. Despite these efforts, Project Gutenberg-tm electronic
+works, and the medium on which they may be stored, may contain
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+corrupt data, transcription errors, a copyright or other intellectual
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+received the work on a physical medium, you must return the medium with
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+providing it to you may choose to give you a second opportunity to
+receive the work electronically in lieu of a refund. If the second copy
+is also defective, you may demand a refund in writing without further
+opportunities to fix the problem.
+
+1.F.4. Except for the limited right of replacement or refund set forth
+in paragraph 1.F.3, this work is provided to you 'AS-IS' WITH NO OTHER
+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
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+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
+
+1.F.6. INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the
+trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone
+providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance
+with this agreement, and any volunteers associated with the production,
+promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works,
+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at http://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at http://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit http://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including checks, online payments and credit card donations.
+To donate, please visit: http://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ http://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
+Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to
+subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks.
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