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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:47:58 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mademoiselle de la Seiglière + Comédie en quatre actes, en prose + +Author: Jules Sandeau + +Release Date: August 9, 2009 [EBook #29651] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE + +COMÉDIE + +EN QUATRE ACTES, EN PROSE + +PAR JULES SANDEAU +De l'Académie française + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +3, RUE AUBER, 3 + +1892 + +Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés. + +Représentée pour la première fois, à la COMÉDIE-FRANÇAISE, +le 4 novembre 1851 + + + + +PERSONNAGES + +LE MARQUIS DE LA SEIGLIÈRE MM. SANSON. +DESTOURNELLES, avocat REGNIER. +RAOUL DE VAUBERT DELAUNAY. +BERNARD MAILLART. +JASMIN, valet de chambre du marquis MATHIEN. +LA BARONNE DE VAUBERT Mmes NATHALIE. +HÉLÈNE, fille du marquis de la Seiglière Mme BROHAN. + +==La scène se passe en 1817, au château de la Seiglière, dans le Poitou.== + +Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les +personnages sont inscrits en tête de chaque scène dans l'ordre qu'ils +occupent: le premier inscrit au nº. 1, tient la première place à +gauche. + + + + +MADEMOISELLE + +DE + +LA SEIGLIÈRE + + + + +ACTE PREMIER + +==Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au +fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à +droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à +gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au +fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi: +derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin +d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.--À gauche, au +premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même +plan, un petit guéridon.== + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +JASMIN, UN JEUNE HOMME. + +==(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations +d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)== + +JASMIN. + +Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est +à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure. + +LE JEUNE HOMME, =s'asseyant à droite.= + +C'est bien, j'attendrai. + +JASMIN. + +Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi. + +LE JEUNE HOMME. + +C'est pour affaire. + +JASMIN. + +Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La +Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son +déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de +l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre +département de la Vienne. + +LE JEUNE HOMME, =qui n'a pas écouté.= + +Hein!... vous dites?... + +JASMIN. + +Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous +trouve ici, il me chassera. + +LE JEUNE HOMME, =se levant.=[1] + +C'est différent!... J'attendrai dans le parc. + +JASMIN, =à part.= + +C'est bien heureux! =(Haut.)= Monsieur veut-il que je le conduise du côté +de l'étang? + +LE JEUNE HOMME. + +C'est inutile, je sais le chemin. + +JASMIN, =étonné.= + +Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis? + +LE JEUNE HOMME, =après une courte réflexion.= + +Aucun. Je repasserai dans une heure. + +=(Il sort par le fond.)= + + + + +SCÈNE II. + +JASMIN, =seul.= + +Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis +partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à +l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'Å“il vif, le teint frais et +l'air plus gaillard encore que d'habitude... + + + + +SCÈNE III. + +JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, =appuyée au bras de son père.= + +LE MARQUIS. =(Ils entrent par la porte de droite.)= + +Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de +Vaubert n'est pas arrivée? + +JASMIN. + +Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un... + +LE MARQUIS. + +C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!... +Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux +châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse +de ce jour? + +HÉLÈNE. + +Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante. + +LE MARQUIS. + +Bah! bah!... =(Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.[2])= Je +ne me suis jamais si bien porté.--Jasmin! + +JASMIN. + +Monsieur le marquis? + +LE MARQUIS. + +La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au +carrefour de Chambly? + +JASMIN. + +Oui, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Toute la nuit? + +JASMIN. + +Toute la nuit. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! que dit-il? + +JASMIN. + +Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos... + +LE MARQUIS. + +Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier? + +JASMIN. + +Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son +fort dans le buisson des Cormiers. + +LE MARQUIS. + +Bravo! nous le tenons! + +JASMIN. + +Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le +marquis. + +LE MARQUIS. + +Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros? + +JASMIN. + +Très-gros. + +LE MARQUIS. + +Est-il bas jointé? + +JASMIN. + +Il n'en dit rien. + +LE MARQUIS. + +Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est +par le pied, aura de mes nouvelles.--(=Il se lève. Hélène est redescendue +en scène.=)[3] Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et +son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour +de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les +simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la +science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup. + +JASMIN, =à part.= + +Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... =(Haut.)= + +Monsieur le marquis? + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce? + +JASMIN. + +Il est venu pour monsieur le marquis une visite... + +LE MARQUIS. + +Une visite, à cette heure! + +JASMIN. + +Un étranger qui a refusé de donner son nom. + +LE MARQUIS. + +Qu'il le garde.--Tu l'as congédié, c'est bien fait. + +JASMIN. + +Pardon, monsieur le marquis, il a insisté... + +LE MARQUIS. + +Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux. + +JASMIN. + +C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire. + +LE MARQUIS. + +Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait. + +JASMIN. + +Pardon, monsieur le marquis, mais il est là ... + +LE MARQUIS. + +Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles +d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès +que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner. + +JASMIN =à part, en s'en allant.= + +J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra. + +==(Il sort par le fond.)== + + + + +SCÈNE IV. + +LE MARQUIS, HÉLÈNE. + +==(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près +de la fenêtre ouverte.)== + +HÉLÈNE. + +Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux +chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père! + +LE MARQUIS. + +Oui, la journée s'annonce bien. =(Se frottant les mains.)= Jamais, je +crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux +qui le nient sont des ingrats. + +HÉLÈNE. + +Que j'aime à vous entendre parler ainsi! + +LE MARQUIS. + +Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à +courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et +dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta +jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et +m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans. + +HÉLÈNE. + +Que vous êtes bon! + +LE MARQUIS. + +Et toi, n'es-tu pas heureuse? + +HÉLÈNE. + +Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que +tout me sourit quand je vous vois sourire. + +LE MARQUIS. + +Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre, +celle que nous menions là -bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne. + +HÉLÈNE. + +Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le +souvenir m'en est doux. + +LE MARQUIS. + +Grand merci! + +HÉLÈNE. + +C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte +mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi +une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer? +j'ai pleuré. + +LE MARQUIS. + +Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un +triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères, +et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse +consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je +serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon +dévouement, je n'hésitai pas, je partis...[4] =(Allant à la fenêtre à +droite.)=--Et la baronne qui n'arrive pas!--Oh! c'est elle qui s'amusait +en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg. + +HÉLÈNE. + +Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était +pleine d'entrain et de gaieté. + +LE MARQUIS. + +Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on +trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse +vite. + +HÉLÈNE. + +Le bonheur vit de peu. + +LE MARQUIS. + +Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement +nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?... + +HÉLÈNE. + +Vingt-quatre ans. + +LE MARQUIS. + +Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai +passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves +que ce n'est pas suffisant. + +HÉLÈNE. + +Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil. + +LE MARQUIS. + +Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son +fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le +joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là , ton père serait +mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût +tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que +Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il +espérait, à force de victoires... + +HÉLÈNE, =souriant.= + +Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?... + +LE MARQUIS. + +Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles +pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un +jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une +étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le +faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit +Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par +dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La +Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que +je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la +France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi. + +HÉLÈNE. + +Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous +permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères! + +LE MARQUIS. + +Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon +ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme. + +HÉLÈNE. + +Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui +devons-nous pas! + +LE MARQUIS. + +Moi! + +HÉLÈNE. + +Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de +cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de +larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue: +Monsieur le marquis, vous êtes chez vous. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi? + +HÉLÈNE. + +La République avait confisqué tous vos biens. + +LE MARQUIS. + +Jamais je ne lui en ai reconnu le droit. + +HÉLÈNE. + +Cependant... + +LE MARQUIS. + +Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le +reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux, +des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé +d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa +Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré +qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât +un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas +content là -haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat; +je suis quitte envers sa mémoire. + +HÉLÈNE. + +Oh! mon père, vous ne le pensez pas. + +LE MARQUIS. + +Si fait, pardieu! je le pense. + +HÉLÈNE. + +Si vous saviez le mal que vous me faites!... + +LE MARQUIS. + +À toi, mon enfant? + +JASMIN, =annonçant du fond.=[5] + +Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert. + +LE MARQUIS. + +Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien, +maintenant!--Qu'ils entrent.--Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense +plus, et embrasse-moi. =(Il la presse sur son cÅ“ur.)= + + + + +SCÈNE V. + +HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE. + +==(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)== + +LE MARQUIS. + +Bonjour, bonjour, Baronne. + +LA BARONNE.[6] + +Bonjour, bonjour, heureux père. + +RAOUL, =à Hélène.= + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE, =lui tendant la main.= + +Bonjour, Raoul. + +LE MARQUIS. + +Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et +vous!...--Jasmin, le déjeuner. + +JASMIN. + +Il est servi, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS.[7] + +À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès +de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse +était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux +d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore. + +LA BARONNE. + +Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi +seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui. + +LE MARQUIS. + +Comment cela?--Jasmin, du perdreau! + +LA BARONNE. + +Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une +horrible nuit. + +LE MARQUIS. + +Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli +dans la rosée d'avril.--Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le +verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. =(Il boit.)= Moi, j'ai une +santé de fer. + +LA BARONNE, =souriant.= + +Grand bien me fasse! + +LE MARQUIS. + +Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un +papillon, un scarabée, un brin d'herbe? + +RAOUL. + +Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin +d'herbe manquait à mon herbier. + +LE MARQUIS. + +Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert +lui pardonne! Voilà , Baronne, les beaux résultats de l'éducation que +vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant, +entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues! + +RAOUL. + +Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de +la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science +qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois +aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se +montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence. + +LA BARONNE. + +Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur +santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le +lever du soleil. + +LE MARQUIS. + +Ah! vous voilà , Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils. +Prenez garde, il va s'enrhumer. + +LA BARONNE. + +Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse, +vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la +tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes +entrés.... + +LE MARQUIS. + +Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle +ma fille achevait de me donner une leçon. + +LA BARONNE. + +Oui-da? + +LE MARQUIS. + +Une leçon de reconnaissance. + +LA BARONNE. + +À vous? =(À part.)= Comme s'il en avait besoin. =(Haut.)= Et à quel propos, +je vous prie? + +LE MARQUIS. + +Devinez... à propos de feu monsieur Stamply. + +LA BARONNE, =riant.= + +Votre ancien fermier?... Ah! charmant! + +HÉLÈNE. + +Mon père, de grâce!... + +LE MARQUIS. + +Non, non, je veux en avoir le cÅ“ur net. Mieux que personne, la baronne +peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué +un acte de probité?... + +LA BARONNE. + +Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de +l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps +le domaine de ses anciens maîtres. + +LE MARQUIS. + +Très-bien. + +LA BARONNE. + +Cet homme n'a fait que son devoir. + +LE MARQUIS. + +C'est évident.--Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!... + +HÉLÈNE. + +Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame? + +LA BARONNE. + +Sans doute, c'est quelque chose, mais... + +HÉLÈNE. + +Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous +cette enveloppe rustique il y avait un cÅ“ur d'or. + +RAOUL. + +Vous l'aimiez!... + +HÉLÈNE. + +Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard +pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de +charmant. + +LA BARONNE. + +Bonne Hélène! + +HÉLÈNE. + +Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par +la mort de son fils! + +LE MARQUIS. + +Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard! + +HÉLÈNE. + +Un héros! + +LE MARQUIS. + +Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus +quel engagement. + +HÉLÈNE. + +À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en +chargeant l'ennemi à la tête de son escadron. + +LE MARQUIS. + +Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas, +coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en +pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais +pas pour cela un héros.--Sers le café, maroufle. + +HÉLÈNE, =se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.= + +Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie +si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?... + +LE MARQUIS, =se levant à son tour.=[8] + +Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina! +Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les +oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là ; mais croiriez-vous, Baronne, +qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi, +haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux... +C'étaient les lettres de son fils. + +LA BARONNE. + +Les lettres de monsieur Bernard! + +LE MARQUIS. + +Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions +pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le +lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est +très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne +ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit +mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres. + +LA BARONNE. + +Vous les aviez lues? + +LE MARQUIS. + +Moi?... pas une seule. + +HÉLÈNE, =passant devant Raoul.= + +Eh bien! moi, je les ai lues, mon père. + +LE MARQUIS, =étonné.= + +Pas possible! + +HÉLÈNE. + +Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les +a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec +un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse. + +LE MARQUIS. + +Comment? + +HÉLÈNE. + +Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces +lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le +lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils. +Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge +qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni +par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas +la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect; +cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été +fier de presser la main qui l'avait écrite. + +RAOUL, =prenant la main d'Hélène.= + +Bien, Hélène, bien! + +LE MARQUIS. + +Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu? + +LA BARONNE. + +Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que +monsieur Bernard ne soit plus de ce monde. + +LE MARQUIS. + +Et pourquoi? + +LA BARONNE. + +C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival +dangereux peut-être. + +HÉLÈNE. + +Madame! =(Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La +Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main[9].)= + +LE MARQUIS, =riant.= + +Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La +Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!... + +RAOUL. + +Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. =(Jasmin entre au fond, tenant +à la main un paquet de lettres et de journaux.)= Mais assez parler des +Stamply, occupons-nous de choses plus graves[10].--Jasmin, piqueurs, +chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai +Roland. Qu'apportes-tu là ? + +JASMIN. + +Les lettres, les journaux de monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Le _Drapeau blanc_, la _Quotidienne_, le _Journal des savants_... Ce +n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... =(_Jasmin porte le _journal des +savants_ à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène, +auprès de laquelle il s'est assis.--Jasmin sort._)= Ah! une lettre pour +vous, Baronne... on vous sait ici. + +LA BARONNE, =quittant Hélène=. + +Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil... + +LE MARQUIS. + +Aujourd'hui garde des sceaux?... + +LA BARONNE. + +Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour +royale... il y a une vacance... + +LE MARQUIS. + +Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela? + +LA BARONNE. + +Vous ne le devinez pas? + +LE MARQUIS. + +J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre +vieil adorateur... + +LA BARONNE. + +Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez =(Elle lui remet la lettre +qu'elle vient de parcourir.)=, sa nomination ne dépend plus que de sa +promptitude à se rendre auprès du ministre. =(Montrant une lettre +cachetée qui était renfermée dans la première.)= Malebois m'envoie la +lettre qui l'appelle à Paris. + +LE MARQUIS. + +Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?... +bien imaginé! + +LA BARONNE. + +N'est-ce pas? + +LE MARQUIS. + +Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de +Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée. +Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant +par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte. + +JASMIN, =annonçant du fond=. + +Monsieur Destournelles. + +LE MARQUIS. + +Hein?... Que disais-je?... parfait! + +LA BARONNE. + +Comment! me poursuivre jusqu'ici! + +LE MARQUIS. + +C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre. + +LA BARONNE. + +Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.--Marquis, je +vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire +le secret le plus absolu. + +LE MARQUIS, =serrant les papiers dans la table à gauche=. + +Soit.--Qu'il entre! =(Jasmin introduit Destournelles.)= J'ai le cÅ“ur en +joie, il arrive bien. + + + + +SCÈNE VI. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL. + +LE MARQUIS, =riant=. + +Salut au d'Aguesseau poitevin. + +DESTOURNELLES. + +Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir +en si belle humeur. + +LE MARQUIS, =riant plus fort=. + +C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur +Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Vous êtes bien bon. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc +plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les +bosquets d'Amathonte. + +DESTOURNELLES. + +Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à +mes goûts champêtres, voilà tout. + +LE MARQUIS. + +Vous aimez les bucoliques... + +DESTOURNELLES. + +Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici. + +LE MARQUIS, =raillant=. + +Heureux hasard! + +DESTOURNELLES. + +Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes +devoirs à monsieur le marquis... + +=(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le +couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)= + +LE MARQUIS. + +Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence +inattendue de madame la baronne. + +DESTOURNELLES, =s'inclinant et passant près de la Baronne=.[11] + +J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur. + +LE MARQUIS, =le poussant du coude=. + +Roué!... + +DESTOURNELLES. + +Hein? + +LE MARQUIS, =à Jasmin=. + +Ah! Jasmin, tout est-il prêt? + +JASMIN. + +On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un +enragé, il faut deux hommes pour le tenir. =(Hélène, un peu effrayée, se +lève et se rapproche de son père.)= + +LE MARQUIS, =la rassurant=. + +Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous +n'êtes point des nôtres? =(Hélène passe auprès de la Baronne.)=[12] + +LA BARONNE. + +Décidément. + +LE MARQUIS. + +Tant pis.--Mon ceinturon. =(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le +Marquis à l'attacher.)= + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Elle reste, à merveille! + +LE MARQUIS, =bouclant son ceinturon.= + +Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai +Roland. + +DESTOURNELLES. + +Bien obligé. + +HÉLÈNE.[13] + +La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était +agréable... + +DESTOURNELLES. + +Merci, Mademoiselle, merci. =(À part.)= Aimable enfant! toujours occupée à +rouler dans le miel les pilules de monsieur son père. + +LE MARQUIS. + +Mes gants!--À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque +belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre. + +DESTOURNELLES. + +Que de bontés! + +LE MARQUIS. + +On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour +vous arrêter. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux +côtes! + +LE MARQUIS. + +Mon fouet, ma casquette.--Raoul, la main à votre fiancée. + +RAOUL, =passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.= + +Au revoir. + +HÉLÈNE. + +Adieu, mon bon monsieur Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE. + +À ce soir, Madame. + +LA BARONNE. + +À ce soir, chère enfant. =(Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul, +et va ensuite à la fenêtre à droite.)= + +LE MARQUIS, =s'approchant de Destournelles.= + +Je me retire et vous laisse. Bonne chance! + +DESTOURNELLES. + +Comment! + +LE MARQUIS. + +Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes +enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles! + +=(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui +s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)= + + + + +SCÈNE VII. + +DESTOURNELLES, LA BARONNE. + +DESTOURNELLES. + +Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme +heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, cÅ“ur +égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune. + +LA BARONNE, =quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux +chasseurs=. + +Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis, +c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce +de m'apprendre?... + +DESTOURNELLES. + +Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas? + +LA BARONNE. + +Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine... +Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref... +puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que +vous êtes avocat. =(Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)= + +DESTOURNELLES, =debout.= + +Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je +n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la +dialectique et de l'éloquence... + +LA BARONNE. + +Au fait, au fait, avocat. + +DESTOURNELLES. + +Permettez... + +LA BARONNE. + +Au fait, au fait! + +DESTOURNELLES. + +Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne... + +LA BARONNE. + +Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique +début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est +entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt. + +DESTOURNELLES. + +J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens; +mais je ne me tiens pas pour battu. + +LA BARONNE. + +Vous êtes difficile. + +DESTOURNELLES. + +N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous +voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui +ait jamais brûlé sous le ciel. + +LA BARONNE, =se levant et passant devant Destournelles.[14]= + +C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la +centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos +plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients. + +DESTOURNELLES. + +Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes +feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps... + +LA BARONNE, =ironiquement.= + +Vraiment! + +DESTOURNELLES. + +Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous +débarrasser de moi. + +LA BARONNE. + +Et ce moyen... c'est?... + +DESTOURNELLES. + +C'est de vous appeler madame Destournelles. + +LA BARONNE. + +Oh!... moyen coûteux.--J'en sais un autre moins agréable, sans doute, +mais plus sûr. + +DESTOURNELLES, =piqué.= + +Ah!... je serais bien aise de le connaître. + +LA BARONNE. + +C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que +soit le mal que votre cÅ“ur endure, j'ai le moyen de le guérir. +Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas +d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout +d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre, +et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Jamais? + +LA BARONNE. + +Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot. + +DESTOURNELLES. + +À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?... + +LA BARONNE, =hautaine.= + +Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois +jamais descendue jusqu'à vous en faire. + +DESTOURNELLES. + +Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de +votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des +services... + +LA BARONNE. + +Des services?... + +DESTOURNELLES. + +Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons, +ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez +lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au +service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires +qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune, +épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait +pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait +relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la +reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines +d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un +sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande +dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de +ses espérances. Que s'était-il passé? + +LA BARONNE. + +Je ne vous le dirai pas. + +DESTOURNELLES. + +Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici, +dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence +que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui, +car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé, +dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était +faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse, +elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la +considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines. +À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le +gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (=Mouvement de la +Baronne.=)... La mémoire vous revient, vous savez le reste. + +LA BARONNE. + +C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que +vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué +de donner un tour des plus piquants. + +DESTOURNELLES. + +Certains détails?... Il me semble pourtant... + +LA BARONNE. + +Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et +nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra +défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers. + +DESTOURNELLES. + +Voyons, Madame, je vous écoute. + +LA BARONNE. + +Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet +avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et +d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps +convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son +dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop +fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir +à rester l'obligée de son homme d'affaires... + +DESTOURNELLES. + +Madame... + +LA BARONNE. + +En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les +payer.--Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le +dénouement de notre petite histoire? + +DESTOURNELLES. + +Volontiers. Je ne le devine pas. + +LA BARONNE. + +Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace +qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main +délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de +sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans +maintien.--J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de +la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des +sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,--et, après une +révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (=Elle le salue et sort par +le fond.=) + + + + +SCÈNE VIII + +DESTOURNELLES, =seul.= + +Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui, +j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais +rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition +qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un +fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là , je n'ai +nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre... +Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que +moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris. + + + + +SCÈNE IX. + +DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME. + +LE JEUNE HOMME, =entrant par le fond.= + +Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le +marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler? + +DESTOURNELLES. + +Moi!... (=À part.=) D'où vient-il donc, celui-là ?--=(Haut.)= Non, Monsieur, +non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière. + +LE JEUNE HOMME. + +Il était ici tout à l'heure. + +DESTOURNELLES. + +Il y était, mais il n'y est plus. + +LE JEUNE HOMME. + +Où donc est-il? + +DESTOURNELLES. + +À la chasse. + +LE JEUNE HOMME. + +Morbleu! + +DESTOURNELLES. + +Cela vous fâche? + +LE JEUNE HOMME. + +Oui. + +DESTOURNELLES. + +Ah!... puis-je savoir?... + +LE JEUNE HOMME. + +Non. + +DESTOURNELLES. + +À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame +de Vaubert, je vais... + +LE JEUNE HOMME. + +Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert? + +DESTOURNELLES. + +Elle-même. Vous la connaissez? + +LE JEUNE HOMME. + +Personnellement?... Non. + +DESTOURNELLES. + +Tant mieux pour vous! + +LE JEUNE HOMME. + +De réputation?... Oui. + +DESTOURNELLES. + +Tant pis pour elle! + +LE JEUNE HOMME. + +Serait-elle ici, par hasard? + +DESTOURNELLES. + +Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis? + +LE JEUNE HOMME. + +Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à +elle. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Qu'a-t-il donc? =(Haut).= Si je pouvais être utile à monsieur?... Je +connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer. + +LE JEUNE HOMME. + +Ni moi, morbleu! + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... =(Haut.)= J'ajouterai même +que j'ai fort à me plaindre d'elle. + +LE JEUNE HOMME. + +Moi aussi. + +DESTOURNELLES. + +Et que je cherche à me venger. + +LE JEUNE HOMME. + +Moi aussi. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. =(Haut.)= Eh bien! +Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque +secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de +Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin. + +LE JEUNE HOMME. + +Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce +n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le +choisir. + +DESTOURNELLES. + +Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que +des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me +voyant ici, que je suis l'ami de la maison. + +LE JEUNE HOMME. + +N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de +compléter certains renseignements... + +DESTOURNELLES. + +Ne suis-je pas là ? Je connais toute la noblesse du pays. + +LE JEUNE HOMME. + +Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier +propriétaire de ce château. + +LE JEUNE HOMME. + +Thomas Stamply? + +LE JEUNE HOMME. + +Vous l'avez connu? + +DESTOURNELLES. + +Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre +nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu +de cas. + +LE JEUNE HOMME. + +Pourquoi? + +DESTOURNELLES. + +Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient +éloigné du temple de la Justice. + +LE JEUNE HOMME. + +Son honnêteté!... sa droiture!... + +DESTOURNELLES. + +Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années +nous avions cessé de nous voir. + +LE JEUNE HOMME. + +L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais, +Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là +l'opinion du pays. + +DESTOURNELLES. + +Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en +majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence... +Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine... + +LE JEUNE HOMME. + +Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le +restituer? + +DESTOURNELLES. + +Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont +on se sert ici... + +LE JEUNE HOMME, =irrité.= + +Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire? + +DESTOURNELLES. + +Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation. + +LE JEUNE HOMME. + +Complète? + +DESTOURNELLES. + +Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins +de terre dont il avait arrondi le domaine. + +LE JEUNE HOMME. + +Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des +choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de +Stamply pour un si grand bienfait. + +DESTOURNELLES. + +Sa récompense?... + +LE JEUNE HOMME. + +Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on +entoura sa vieillesse d'amour et de respect?... + +DESTOURNELLES. + +Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en +famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté +comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit +gaulois dans sa fleur... un cÅ“ur biblique, une âme patriarcale... + +LE JEUNE HOMME. + +Eh bien?... + +DESTOURNELLES. + +Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et +le cÅ“ur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien +fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté. + +LE JEUNE HOMME. + +Oh! quelle honte! + +DESTOURNELLES. + +Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer. + +LE JEUNE HOMME. + +Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?... + +DESTOURNELLES. + +La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont +parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle +parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an, +il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais +existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué, +sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé, +heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et +d'aller rejoindre là -haut sa femme et son fils dont il murmura le nom +dans son dernier soupir. + +LE JEUNE HOMME. + +Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux! + +DESTOURNELLES. + +Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux +devoir. + +LE JEUNE HOMME. + +Laquelle? + +DESTOURNELLES. + +La main de la propre fille du marquis de La Seiglière. + +LE JEUNE HOMME. + +La fille du marquis? + +DESTOURNELLES. + +Celle-là , c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive, +elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien +de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée +vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans +s'en douter, paya la dette de son père. + +LE JEUNE HOMME. + +Mademoiselle de La Seiglière! + +DESTOURNELLES. + +Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque +jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait +sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser. + +LE JEUNE HOMME. + +Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice +se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités. + +=(Il passe devant Destournelles.)= + +DESTOURNELLES, =à part[15].= + +Il parle comme un Dieu vengeur. + +LE JEUNE HOMME. + +Vous êtes avocat? + +DESTOURNELLES. + +J'ai blanchi dans l'étude des lois. + +LE JEUNE HOMME. + +Les connaissez-vous? + +DESTOURNELLES. + +Je m'en flatte. + +LE JEUNE HOMME. + +Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité? + +DESTOURNELLES. + +Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver. + +LE JEUNE HOMME. + +S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré +l'existence... un héritier de sa famille? + +DESTOURNELLES. + +Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en +rester là , mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions +pour notre courte honte. + +LE JEUNE HOMME. + +Comment!... un héritier direct? + +DESTOURNELLES. + +Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication. + +LE JEUNE HOMME. + +Lequel? + +DESTOURNELLES. + +Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais. + +LE JEUNE HOMME. + +Pourquoi? + +DESTOURNELLES. + +Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige. + +LE JEUNE HOMME. + +Le fils de Stamply? + +DESTOURNELLES. + +Oui, Bernard. + +LE JEUNE HOMME. + +Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait +revendiquer une partie de l'héritage de son père? + +DESTOURNELLES. + +Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer. + +LE JEUNE HOMME. + +Vous en êtes sûr? + +DESTOURNELLES. + +Très-sûr. + +LE JEUNE HOMME. + +Vous en répondriez? + +DESTOURNELLES. + +Sur ma tête!... Mais à quoi bon? + +LE JEUNE HOMME. + +Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre +cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La +Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers? + +DESTOURNELLES. + +Je suis prêt. + +LE JEUNE HOMME. + +Là , croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne +de Vaubert. + +DESTOURNELLES. + +Vraiment? Et ce moyen?... + +LE JEUNE HOMME. + +Est infaillible. + +DESTOURNELLES. + +Vous en êtes sûr? + +LE JEUNE HOMME. + +Très-sûr! + +DESTOURNELLES. =(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)= + +Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités. + +LE JEUNE HOMME. + +Je vous suis. =(Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)= + +DESTOURNELLES. + +Après vous, Monsieur. + +LE JEUNE HOMME. + +Après vous. + +DESTOURNELLES, =faisant des façons.= + +Ah! Monsieur... + +LE JEUNE HOMME. + +Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi. + +DESTOURNELLES, =effaré.= + +Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... =(Changeant de ton.)= je +passe devant. + + + + +ACTE DEUXIÈME. + +==Même décoration.== + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL. + +==(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.--On +entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)== + +LE MARQUIS. + +Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux +trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était +qu'un tireur de grives... =(Les laquais et les piqueurs se retirent.)= +Qu'en dites-vous, mon jeune baron? + +RAOUL. + +Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de +fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle? + +HÉLÈNE. + +Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée +par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle +m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés... + +LE MARQUIS. + +C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier, +est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la +chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute +rentrer au chenil après la curée? + +RAOUL. + +Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu. + +LE MARQUIS. + +Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des +haies. + +RAOUL. + +Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis; +=(Montrant un oiseau.)= voici un _turdus merula_ qui enrichira mes +collections. + +LE MARQUIS. + +Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous +devez être fatigué. + +RAOUL. + +Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire +un peu. =(Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)= + +LE MARQUIS. + +Allez, mon jeune ami[16], allez vous mettre dans votre lit, après +l'avoir fait bassiner. + +RAOUL. + +C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de +dîner ce soir avec vous... + +LE MARQUIS. + +Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien. + +RAOUL, =à Hélène.= + +Mademoiselle!... =(Il lui serre la main.)= + +HÉLÈNE. + +À bientôt, monsieur de Vaubert. + +LE MARQUIS. + +Prenez un lait de poule en vous couchant. + +=(Raoul sort par le fond.)= + + + + +SCÈNE II. + +HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN. + +LE MARQUIS. + +Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!... +Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait +là un joli choix.--Jasmin, débarrasse-moi de ceci. =(Il ôte son +ceinturon.)= + +HÉLÈNE. + +Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?... + +LE MARQUIS. + +Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous +vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre. + +HÉLÈNE. + +Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous +nous appelions frère et sÅ“ur. Cependant, je suis heureuse de vivre près +de vous, pour vous seul, et mon cÅ“ur ne rêve, ne demande rien au delà . + +LE MARQUIS. + +Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en +cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que +veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier. + +HÉLÈNE. + +Plus tard... rien ne presse. + +LE MARQUIS. + +Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un +gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue +à courir un cerf! + +HÉLÈNE, =grondeuse.= + +Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos +jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. =(Le +Marquis s'assied près du guéridon à droite.)= Pour attendre l'heure du +dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne? + +LE MARQUIS. + +J'en prendrai bien deux. + +HÉLÈNE. + +Avec des mouillettes de biscuit? + +LE MARQUIS. + +Pas plus épaisses que la langue d'un chat. + +HÉLÈNE. + +Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. =(Pendant que Jasmin est +aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le +plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de +biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)= + +LE MARQUIS. + +Bonne fille, va!... =(Il boit.)= Bah!... tu seras baronne de Vaubert... + +HÉLÈNE. + +Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut? + +LE MARQUIS, =se dorlotant dans son fauteuil.= + +Pas tout à fait. + +HÉLÈNE. + +Que souhaitez-vous encore? + +LE MARQUIS. + +Embrasse-moi. + +HÉLÈNE. + +Mon bon père! =(Elle l'embrasse.)= Je vous quitte un instant pour aller +changer de toilette. + +LE MARQUIS, =lui tenant les mains.= + +Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon cÅ“ur, +tu es aussi la joie de mes yeux. + +=(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste +d'adieu à son père.)= + + + + +SCÈNE III. + +JASMIN, LE MARQUIS. + +==(Jasmin achève de déboutonner les guêtres du Marquis.)== + +LE MARQUIS. + +Eh bien, drôle! te voilà content. Tu vas pouvoir raconter partout que +ton maître a tué un cerf dix-cors. + +JASMIN. + +Il n'est déjà bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis. + +LE MARQUIS, =lui pinçant l'oreille.= + +Tu n'es pas à plaindre, maroufle... + +JASMIN. + +Aïe! + +LE MARQUIS, =pinçant plus fort.= + +Tu n'es pas à plaindre d'être au service d'un gentilhomme qui fait ainsi +parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages. + +JASMIN. + +La Brisée dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire +aujourd'hui. + +LE MARQUIS. + +Juge un peu, si je me fusse trouvé à Fontenoy... par la sambleu!... +=(Jasmin a retiré les guêtres... Le Marquis frotte ses mollets.)= Jasmin, +que dis-tu de ça? + +JASMIN, =agenouillé près du Marquis.= + +Assurément, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou. + +LE MARQUIS. + +Et comme c'est ferme... Tâte, Jasmin, je te le permets... du marbre! + +JASMIN. + +Mieux que cela... Du bronze coulé dans un bas de soie. + +LE MARQUIS. + +Je crois que monsieur de Buonaparte eût été assez embarrassé d'en +montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'émigration, le mollet se +perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauvé. + +JASMIN. + +Si monsieur le marquis voulait se remarier... + +LE MARQUIS. + +Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre +de ce vieux vin qui me ragaillardit le cÅ“ur.[17] =(Jasmin passe à droite, +prend le flacon sur le guéridon, et verse à boire au Marquis.)= Mon Dieu! +la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se +plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu'à ta figure bête que je ne +prenne plaisir à regarder. + +JASMIN. + +Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon. + +LE MARQUIS. + +Eh! c'est madame la baronne. + + + + +SCÈNE IV. + +LA BARONNE, =entrant d'un air effaré, du fond;= LE MARQUIS, JASMIN. + +LA BARONNE. + +Moi-même!... Jasmin, laissez-nous. + +LE MARQUIS. + +Oui... Va-t'en, faquin. =(Jasmin sort par le fond emportant les guêtres +du Marquis.)= Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un éléphant! + +LA BARONNE, =qui a suivi Jasmin de l'Å“il.= + +C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout +est perdu. + +LE MARQUIS. + +Hein?... comment! tout est perdu? + +LA BARONNE. + +Croyez-vous aux revenants? + +LE MARQUIS. + +Eh! Madame... + +LA BARONNE. + +Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply, +Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glaces de la +Russie... + +LE MARQUIS. + +Eh bien? + +LA BARONNE. + +Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, à Poitiers; on +l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a +parlé, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre +ancien fermier... Il existe, il vit, le drôle n'est pas mort. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! qu'est-ce que ça me fait? + +LA BARONNE. + +Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il +est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce +que cela vous fait? + +LE MARQUIS. + +Mais sans doute; si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux +pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir... +Pourquoi ne s'est-il pas déjà présenté? + +LA BARONNE. + +Oh! soyez calme, il se présentera. + +LE MARQUIS. + +Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui +fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera. + +LA BARONNE. + +Et s'il demande tout? + +LE MARQUIS. + +Hein? + +LA BARONNE. + +Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code? + +LE MARQUIS. + +Le Code? + +LA BARONNE. + +Oui, le Code Napoléon? + +LE MARQUIS. + +Jamais. + +LA BARONNE. + +C'est un livre d'un style assez sec, très-goûté lorsqu'il consacre nos +droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute, +par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations +entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande à vos méditations. + +LE MARQUIS. + +Ah! ça, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que +tout cela signifie? + +LA BARONNE. + +Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son +fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses +biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils +était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que +vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en +restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en +bonne forme, ce garçon à qui vous parlez de faire un sort, vous sommera +de déguerpir, et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous +maintenant? + +LE MARQUIS, =passant devant la baronne.=[18] + +Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations +entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce +qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une +donation! Un La Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les +La Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu. + +LA BARONNE, =à part.= + +Vieil enfant! + +LE MARQUIS. + +Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux, +paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre, +je devrai lui compter la fortune de mes ancêtres? C'est le Code qui le +veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre +Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent! + +LA BARONNE. + +Voyons, Marquis, parlons sérieusement, la chose en vaut la peine. +Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions; la gravité des circonstances ne +me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien +dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel +et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée. + +LE MARQUIS. + +Sang de mes aïeux!... + +LA BARONNE. + +Voilà pour le passé; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard +n'arrive ici d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, mais en +maître... + +LE MARQUIS. + +Mais puisqu'il a été tué à cette bataille de la Moskowa! + +LA BARONNE. + +On l'a vu, on lui a parlé. + +LE MARQUIS. + +Impossible!... Il est mort. + +LA BARONNE. + +Vous êtes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui même, sur le +coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-là même que +vous avez si galamment accueilli ce matin... + +LE MARQUIS. + +Destournelles?... l'ingrat!... + +LA BARONNE. + +Destournelles s'est présenté dans l'étude de l'huissier Durousseau, et +là , en vertu d'un plein pouvoir signé de Bernard, il a fait dresser un +acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'êtes +pas disposé à livrer les clefs de la place. + +LE MARQUIS. + +Comment avez-vous pu savoir?... + +LA BARONNE. + +C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau, +qui a tout vu, tout entendu, et s'est échappé pour venir me donner avis +de la mine chargée sous vos pieds. + +LE MARQUIS. + +Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mère autrefois... +c'était Marie Bontems!... =(Il fredonne).= Marie... Marion... +Marionnette... + +LA BARONNE. + +Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-être, +Bernard paraîtra devant vous; voyons, répondez, comment comptez-vous le +recevoir? + +LE MARQUIS. + +Qui ça?... Bernard?... qu'il aille à tous les diables!... + +LA BARONNE. + +Pourtant, s'il se présente?... + +LE MARQUIS. + +S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas +gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter ma +canne par la fenêtre. + +LA BARONNE. + +Vous êtes fou, Marquis. + +LE MARQUIS. + +S'il faut plaider, nous plaiderons. + +LA BARONNE. + +Marquis, vous êtes un enfant. + +LE MARQUIS. + +J'aurai pour moi le roi. + +LA BARONNE. + +La loi sera pour lui. + +LE MARQUIS. + +J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin +d'herbe. + +LA BARONNE. + +Mêler votre nom à des débats scandaleux! et cela pour arriver à des +conclusions prévues, infaillibles, inévitables. Vous avez un blason; +vous ne lui ferez pas cette injure. + +LE MARQUIS. + +Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse? + +LA BARONNE. + +Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui +s'introduisit étourdiment dans une ruche? + +LE MARQUIS. + +Un colimaçon!... ce doit être une histoire de votre fils... + +LA BARONNE. + +Peu importe. Les abeilles l'empâtèrent de miel et de cire; puis +lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent +cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison. + +LE MARQUIS. + +Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaçon?... + +LA BARONNE. + +Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que +ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de +l'exaspérer, Destournelles, que j'ai congédié ce matin, n'aura pas +manqué de se faire l'écho de tous les bruits répandus contre nous; en ce +moment Bernard accourt, furieux, le cÅ“ur rempli de tempêtes. Eh bien! il +faut que sa colère avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend à briser +des chênes, ne courbe que des roseaux. + +LE MARQUIS. + +Je commence à comprendre. + +LA BARONNE. + +Bernard pressent une résistance orgueilleuse; soyons doux, patients, +résignés. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin +de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de +l'amener doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela +fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste. + +LE MARQUIS. + +Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble +que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon +royaume. + +LA BARONNE. + +Le Béarnais était d'avis que Paris valait une messe. + +LE MARQUIS. + +Passe pour une messe; mais quel rôle allons-nous jouer ici? + +LA BARONNE. + +Un grand rôle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour +nos autels et pour nos foyers. + +LE MARQUIS. + +S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu! + +LA BARONNE. + +Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon +à la mendicité; vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais, +en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq années +dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couché d'être +étendu tout de son long sur un million de propriétés? + +LE MARQUIS. + +En bonne conscience, non... mais... cependant. + +LA BARONNE. + +Après cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien! +ruinés de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile +dans l'humble castel des Vaubert, d'où vous pourrez contempler à votre +aise votre château, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard +chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres. + +LE MARQUIS. + +Savez-vous, Baronne, que vous avez le génie d'une Médicis? + +LA BARONNE. + +Ingrat!... J'ai le génie du cÅ“ur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que +je demande? le bonheur des êtres que j'aime. Pensez-vous que je +m'effraie à l'idée de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir? +Mais vous, mais votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une +union charmante... + +LE MARQUIS. + +C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. =(Il lui +baise la main.)= + +JASMIN, =annonçant du fond.[19]= + +L'étranger que monsieur le marquis a refusé de voir ce matin... + +LE MARQUIS. + +C'était lui! + +JASMIN. + +Il est accompagné de monsieur Destournelles. + +LE MARQUIS. + +Destournelles! + +LA BARONNE, =bas au Marquis.= + +Oh! le traître!... Il ne le quitte plus... S'il assiste à cette première +entrevue, il déjouera tous nos projets... plus d'espoir. + +LE MARQUIS. + +Je vais le jeter par la fenêtre. + +LA BARONNE. + +Y pensez-vous? + +LE MARQUIS. + +Comment nous en défaire, alors! + +LA BARONNE. + +Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent. + +LE MARQUIS, =à Jasmin.= + +Fais entrer. + +LA BARONNE. + +Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le +museler. + +LE MARQUIS. + +Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre à table. + + + + +SCÈNE V. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES. + +==(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort après avoir avancé des +fauteuils; Destournelles, qui est entré le premier, salue profondément; +Bernard va droit au Marquis.)== + +BERNARD. + +C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler? + +LE MARQUIS. + +Oui, Monsieur. Puis-je savoir... [20] =DESTOURNELLES, vivement, passant +devant Bernard.= + +Permettez... permettez,.. avant de décliner nos noms et qualités... Ah! +madame la baronne... + +La place m'est heureuse à vous y rencontrer. + +LA BARONNE. + +Toujours galant, monsieur Destournelles. + +BERNARD, =bas à Destournelles, au côté droit de la scène.= + +Madame de Vaubert? + +DESTOURNELLES, =de même.= + +Oui. + +BERNARD, =à part.= + +Bien! + +LA BARONNE, =bas au Marquis, après avoir examiné Bernard, au côté gauche.= + +Ce n'est pas un rustre. + +LE MARQUIS, =de même et dédaigneusement.= + +C'est le fils de Stamply. + +LA BARONNE, =de même.= + +Ce regard hautain et décidé... Marquis, tenez-vous sur vos gardes. + +LE MARQUIS, =de même.= + +Soyez donc tranquille... =(Haut.)= Eh bien! Messieurs, me ferez-vous +l'honneur de m'apprendre à quelle circonstance je dois l'avantage de +vous recevoir? + +BERNARD. + +Rien de plus aisé, Monsieur; sachez... + +DESTOURNELLES. + +Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat. + +LE MARQUIS. + +Un avocat!... que signifie?... + +DESTOURNELLES. + +Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se +rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter à mon +expérience et de me laisser exposer le sujet de notre visite. + +BERNARD, =se contenant, bas à Destournelles.= + +C'est juste, je me suis promis de savourer à longs traits ma vengeance. + +DESTOURNELLES, =de même.= + +Laissez-moi donc déguster la mienne. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il? + +DESTOURNELLES, =d'un ton posé.= + +Monsieur le marquis, parmi les nombreux témoignages de bienveillance +dont vous m'avez comblé ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais +oublier. Monsieur le marquis a daigné m'exprimer en termes aussi +touchants que flatteurs pour mon amour-propre le désir de m'entendre +dans quelque importante affaire. Il s'en présente une qui promet d'être +magnifique et paraît devoir exciter au plus haut point l'intérêt de +monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Mon intérêt? =(Bas à la Baronne.)= Il me raille, je crois. + +DESTOURNELLES. + +C'est un de ces beaux drames que le théâtre envie au temple de Thémis. +Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble +ami, je lui réserverai une place d'honneur, et tâcherai que ma parole +soit digne d'un si brillant auditoire. + +LE MARQUIS, =bas à la Baronne.= + +Encore!... Baronne, ne me retenez pas! + +LA BARONNE, =bas au Marquis et passant derrière lui.= + +Du calme, du sang-froid..[21] =(Haut.)= Et cette affaire, monsieur +Destournelles?... + +DESTOURNELLES. + +Touche de près monsieur le marquis, et c'est précisément l'affaire dont +mon client vient l'entretenir. + +LA BARONNE. + +Ce sera pour nous un grand charme d'entendre à l'audience l'éloquente +parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et +sa présence ici, à titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'étonner +monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles... + +BERNARD. + +Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser... + +LE MARQUIS, =fièrement et passant devant la Baronne.[22]= + +Monsieur, si un intérêt à débattre entre nous vous amène auprès de moi, +vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux +prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractère +particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes +d'admettre un tiers à de pareils entretiens. + +LA BARONNE, =à part.= + +Très-bien! + +DESTOURNELLES. + +Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministère à mon client. + +LE MARQUIS. + +Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi, +devant moi, c'est autre chose. + +DESTOURNELLES. + +Mais... + +BERNARD. + +Finissons =(Il passe devant Destournelles.)=[23]; ce que j'ai dans le +cÅ“ur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur +Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Comment!... + +BERNARD. + +Je l'exige. + +DESTOURNELLES. + +Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre +un tiers à cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'à +nous retirer. + +LA BARONNE, =à part.= + +Ô ciel! + +BERNARD, =vivement.= + +Non pas; restez, Madame. + +DESTOURNELLES. + +Hein?... + +LA BARONNE, =à part.= + +Je respire. + +BERNARD. + +Monsieur le marquis, j'en suis sûr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai à +dire vous intéresse également tous les deux. + +DESTOURNELLES, =bas à Bernard.= + +Malheureux!... Vous ne la connaissez pas. + +BERNARD, =de même.= + +Je la connais, soyez sans crainte. + +DESTOURNELLES, =de même.= + +Vous ignorez quelle langue dorée... + +BERNARD, =de même.= + +Je réponds de moi. Encore une fois, laissez-nous. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet +entretien... + +LE MARQUIS. + +Monsieur Destournelles!... + +DESTOURNELLES. + +Je me retire. =(Il passe devant Bernard.)=[24] Madame la baronne, je +laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout +lieu d'espérer que vous serez satisfait de mon client. + +LE MARQUIS, =lui montrant poliment la porte.= + +Monsieur Destournelles... + +DESTOURNELLES, =saluant.= + +Monsieur le marquis... =(Il sort.)= + + + + +SCÈNE VI. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD. + +LE MARQUIS. + +Maintenant, Monsieur, nous voilà seuls, veuillez vous asseoir?... je +suis tout prêt à vous entendre. =(Il s'asseoit.)= + +BERNARD, =à part, s'asseyant.= + +Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les +frappe au cÅ“ur comme un remords. + +LE MARQUIS. + +Puis-je savoir d'abord, Monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler? + +BERNARD. + +Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis, +j'ai besoin de rappeler à vos souvenirs des choses que vous avez +oubliées, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'écoutant +pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains +de la justice. + +LE MARQUIS. + +Parlez donc, Monsieur, je vous écoute. + +BERNARD. + +Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses +allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous +n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un +des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela, +c'était son devoir; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute +votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté +souveraine. + +LE MARQUIS. + +Monsieur!... + +LA BARONNE, =bas.= + +Mon ami! + +BERNARD. + +Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les +acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par +lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un +manteau et vous le mit sur les épaules. + +LE MARQUIS. + +Monsieur!... + +LA BARONNE, =bas.= + +Silence! + +BERNARD. + +Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de +générosité? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte +propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me +l'apprendre? + +LA BARONNE. + +Moi, Monsieur? + +BERNARD. + +Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement +réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant, +monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait +coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la +recevoir. + +LE MARQUIS, =se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.= + +Monsieur... un pareil langage... + +BERNARD, =se levant à son tour.[25]= + +Oh! vous m'entendrez... vous n'êtes pas au bout... Il faut que vous +sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend. + +LE MARQUIS. + +Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier. + +BERNARD. + +Chez vous!... + +LA BARONNE. + +Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et +nous blesseraient au cÅ“ur, si elles étaient méritées. + +BERNARD. + +Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes +paroles sont cruelles... Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas +méritées? + +LE MARQUIS. + +Monsieur..... + +LA BARONNE. + +Asseyez-vous, mon ami. =(Le Marquis s'assied dans le fauteuil occupé +précédemment par la Baronne.)=--Monsieur, puisque vous m'avez priée +d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne +part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? =(Elle +s'assied ainsi que Bernard.)= Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle +aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme +nous que ce fut une aurore de sang. + +BERNARD. + +Madame... + +LE MARQUIS. + +Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait +vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos +pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous +assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière +le dos, vous appelait d'une voix câline, vous empresseriez-vous +d'accourir? + +BERNARD. + +Monsieur... + +LA BARONNE. + +Croyez qu'il s'est rencontré dans les rangs de l'émigration de nobles +cÅ“urs demeurés français sur la terre étrangère; Rocroi n'exclut point +Austerlitz; Bouvines et Marengo sont sÅ“urs; ce n'est pas le même +drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse. + +LE MARQUIS, =prenant une prise de tabac.= + +Certainement, certainement. =(Bas.)= Très-bien, Baronne, très-bien. + +LA BARONNE. + +Et ce petit compte une fois réglé, si vous tenez à savoir par quel +enchantement monsieur Stamply s'est décidé à réintégrer dans ce domaine +une famille qui de tout temps l'avait comblé de ses bontés, je vous +dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obéir aux pieux instincts de sa belle +âme. + +BERNARD. + +En êtes-vous bien sûre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que, +du vivant de son fils, il ne se souciait pas même de savoir si cette +famille existait encore. + +LA BARONNE. + +Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire. + +BERNARD. + +Moi! + +LA BARONNE. + +Si son fils revenait parmi nous... + +BERNARD, =se levant.= + +Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons +que, laissé pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu traîné de +steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après cinq ans d'une +horrible captivité, il va revoir son vieux père qui ne l'attend plus... +Il part, il traverse gaîment les plaines désolées. Il arrive, son père +est mort, son héritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il +s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité de son éloignement pour +capter un vieillard crédule et sans défense; il apprend qu'après l'avoir +amené à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire +ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des +suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lâchetés et de ces +trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le +fils de l'homme que vous avez dépouillé, laissé mourir d'ennui et de +chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que répondraient-ils? + +LA BARONNE. + +Ce qu'ils répondraient?... + +LE MARQUIS, =se levant et passant au milieu.=[26] + +C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons là toute +feinte, car nous savons maintenant qui vous êtes. + +LA BARONNE, =qui s'est levée après le Marquis, bas.= + +Qu'allez-vous faire? + +LE MARQUIS. + +Laissez-moi.--Quand je rentrai dans le domaine de mes aïeux, votre père, +qui était un brave homme, me reçut au seuil de cette porte et me tint ce +simple discours: «Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.» Je ne vous +en dirai pas davantage: vous êtes chez vous, monsieur Bernard. + +BERNARD. + +Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre? + +LE MARQUIS. + +Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé +avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener +bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce +domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la +valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un +accommodement... + +BERNARD. + +Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de +la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui +qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait +arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en +fasse le théâtre d'une comédie. + +=(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près +de la Baronne.)= + +LA BARONNE.[27] + +Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre +vieil ami. + +BERNARD. + +Madame la baronne... + +LA BARONNE. + +Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit, +d'un cÅ“ur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports +d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la +calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il +n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant. + +BERNARD. + +Madame... + +LE MARQUIS. + +Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas. + +BERNARD. + +Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu'à croire +à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai... + +LA BARONNE. + +Eh bien, Monsieur... Permettez-moi... + +=(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)= + + + + +SCÈNE VII. + +LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD. + +DESTOURNELLES. + +Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne, +pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému... + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce donc? + +DESTOURNELLES. + +Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le +retour miraculeux de notre jeune guerrier... + +LA BARONNE. + +Eh quoi! vous vous êtes permis... + +DESTOURNELLES. + +Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme +universel... Ils sont là ... deux cents paysans... qui demandent à grands +cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina! + +LE MARQUIS. + +Monsieur Destournelles!... + +DESTOURNELLES. + +Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un +spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de +leur nouveau seigneur. =(Les cris augmentent.)= + +LE MARQUIS, =passant devant la Baronne.=[28] + +Monsieur Destournelles! + +DESTOURNELLES.[29] =(Il va à la porte-fenêtre à droite.)= + +Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les +voilà dans la cour. + +BERNARD. + +Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre... + +DESTOURNELLES. + +Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château. + +LE MARQUIS. + +Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà ... Jasmin, La +Brisée... tous mes laquais! + +BERNARD. + +N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les +congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles? + +=(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)= + +DESTOURNELLES, =en sortant, au Marquis.= + +Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah! +monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie! + +=(Il sort avec Bernard.--À leur aspect les cris redoublent au dehors.)= + + + + +SCÈNE VIII. + +LA BARONNE, LE MARQUIS. + +LE MARQUIS. + +Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis +revenu. + +LA BARONNE. + +Maudit avocat! + +LE MARQUIS. + +Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client... + +LA BARONNE. + +Calmez-vous. + +LE MARQUIS, =parcourant la scène.= + +Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le +lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien! + +LA BARONNE. + +Calmez-vous, vous dis-je. + +LE MARQUIS. + +Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de +panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir! + +LA BARONNE. + +Bienfaits de la révolution! + +LE MARQUIS. + +Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de +bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont +tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et +les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le +travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi? +Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau? + +LA BARONNE. + +Il peut rentrer d'un instant à l'autre. + +LE MARQUIS. + +Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces +héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait +si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se +ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la +baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever. + +LA BARONNE. + +À la bonne heure. + +LE MARQUIS. + +Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la +France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux +gens. Si ce garnement avait pour deux sous de cÅ“ur, il rougirait de se +sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière. + +LA BARONNE, ==riant==. + +Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre. + +LE MARQUIS. + +Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!--«Cache ta vie,» a dit le sage. +Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes. + +LA BARONNE. + +Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de +l'Oural et l'intimité des Baskirs. + +LE MARQUIS. + +Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout... + +LA BARONNE. + +Que ferez-vous? + +LE MARQUIS. + +Je le traînerai de tribunaux en tribunaux. + +LA BARONNE. + +Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le +voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé. + +LE MARQUIS, =irrité.= + +Oui, par ce Destournelles. + +LA BARONNE. + +Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette +influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien +encore... + +LE MARQUIS, =haussant les épaules.= + +Oui, mais comment?... c'est impossible! + +LA BARONNE, =vivement.= + +Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!... + +LE MARQUIS. + +Quoi donc? + +LA BARONNE. + +Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?... +que je vous ai donnée?... + +LE MARQUIS, ==montrant la table à gauche==. + +Eh bien! cette lettre, elle est là , dans le tiroir. + +LA BARONNE, =court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.= + +Jasmin! + +LE MARQUIS. + +Que voulez-vous faire? + +LA BARONNE. + +Vous le saurez.--Jasmin! + +LE MARQUIS. + +Mais expliquez-moi du moins... + +LA BARONNE. + +Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle +Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller +dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre. + +LE MARQUIS. + +Eh bien? + +LA BARONNE. + +Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les +siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira. + +LE MARQUIS. + +Vous pourriez croire?... + +LA BARONNE. + +J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là -bas +plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son +client.--Jasmin!--Dieu! Bernard! + +=(Bernard rentre par la droite.)= + + + + +SCÈNE IX. + +LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD. + +BERNARD. + +Merci, mes bons amis, merci.--Braves gens! j'ai vu le moment où ils +forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en +défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme. + +LA BARONNE. + +Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous +hait pas. + +BERNARD, =sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et +va au Marquis.=[30] + +Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus +rentrer qu'en maître, je reviens le cÅ“ur apaisé pour vous dire que si je +n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez +à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit +au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations; +consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous +dira ce que vous avez à faire. =(Il s'incline, le Marquis lui rend son +salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)= + +LA BARONNE, =allant au Marquis, bas.= + +Il s'en va. + +LE MARQUIS. + +Qu'il s'en aille! =(Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)= + +LA BARONNE, =se rapprochant vivement de Bernard.= + +Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?... + +BERNARD, =se retournant, près de la fenêtre.= + +Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer. + +=(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)= + + + + +SCÈNE X. + +LE MARQUIS ==(assis)==, HÉLÈNE, LA BARONNE; ==au second plan,== BERNARD, +==entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de +la scène.== + +HÉLÈNE. + +Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce +possible?... Monsieur Stamply... Bernard... + +LE MARQUIS, =montrant Bernard.= + +Il est devant toi. + +HÉLÈNE =se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.= + +Ah! + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +=hélène.= + +Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai? + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE. + +Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous +reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je +suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur... + +LA BARONNE. + +C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis. + +HÉLÈNE. + +Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver +dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses +déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la +baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur? +Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux +compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui. + +BERNARD. + +De lui! + +HÉLÈNE. + +Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de +monsieur Bernard? + +BERNARD. + +Eh quoi? + +HÉLÈNE. + +Car vous êtes ici chez vous, Monsieur. + +LE MARQUIS. + +Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous. + +LA BARONNE. + +Il nous hait. + +HÉLÈNE. + +Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous +me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter +votre haine? + +BERNARD. + +Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas. + +HÉLÈNE, =regardant autour d'elle.= + +Alors... qui donc? + +LE MARQUIS. + +Ce parquet lui brûle les pieds. + +LA BARONNE. + +Il lui serait impossible de fermer l'Å“il sous ce toit. + +HÉLÈNE. + +Comment?... =(À elle-même.)= Noble cÅ“ur!... victime de la probité de son +père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.--Monsieur Bernard, +nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une +main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous +humilier. + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +LE MARQUIS. + +Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le +poignet que de mettre sa main dans la nôtre. + +HÉLÈNE, =après un silence, tendant la main à Bernard.= + +Est-ce vrai, Monsieur? + +BERNARD, =pressant la main d'Hélène.= + +Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais... + +HÉLÈNE. + +Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des +Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une +perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de +votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le +veux, je l'exige. + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE. + +Je vous en prie. + +LA BARONNE, =à part.= + +Il est à nous! =(Hélène se rapproche de son père.)= + +BERNARD, =à part.= + +Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé. + +HÉLÈNE, =se retournant.= + +Eh bien? + +LA BARONNE, =à part.= + +Il hésite! + +BERNARD. + +Je ne sais... je ne puis... + +JASMIN, =entrant par la porte de gauche.= + +Monsieur le marquis est servi. + +LE MARQUIS, =se levant.= + +Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs +de faim. + +HÉLÈNE. + +Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous +parlerons de votre père. + +BERNARD. + +De mon père! + +LE MARQUIS, =près de la Baronne.= + +Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas. + +BERNARD. + +Est-ce un rêve? + +LE MARQUIS. + +Votre bras, Baronne. + +HÉLÈNE. + +Le vôtre, monsieur Bernard. + +LE MARQUIS. + +À table! + +LA BARONNE. + +Allons..... + +DESTOURNELLES, =entrant, du fond.= + +Ciel! que vois-je?... mon client![32]... + +LE MARQUIS. + +Monsieur Destournelles!... + +LA BARONNE. + +Qui arrive à propos. + +HÉLÈNE. + +Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles, +vous allez dîner avec nous. + +LE MARQUIS. + +Hein? =(Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à +la gauche de Bernard.)= + +DESTOURNELLES. + +Comment!... + +LA BARONNE, =bas.= + +Laissez-la faire. + +DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=[33] + +Malheureux, que faites-vous? + +BERNARD, =bas à Destournelles.= + +Impossible de refuser... Nous partirons ce soir. + +LE MARQUIS, =offrant son bras à la Baronne.= + +Madame... + +LA BARONNE, =bas au Marquis.= + +Non... emmenez Destournelles. + +DESTOURNELLES, =à part, vivement.= + +Il s'agit de veiller sur mon client. =(Hélène et Bernard sont près de la +porte de gauche.)= + +LE MARQUIS. + +Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?... + +DESTOURNELLES. + +J'accepte, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert. + +DESTOURNELLES. + +Allons!... + +=(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils +sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui +est à sa gauche.)= + +LA BARONNE. + +Jasmin! + +JASMIN. + +Madame la baronne? + +LA BARONNE. + +Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur +Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un +exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers. + +JASMIN. + +Oui, Madame. =(Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.)= Il +s'agit?... + +LA BARONNE. + +De faire ce que je vous dis. Vous avez compris? + +JASMIN. + +Parfaitement. =(Il sort.)= + +LA BARONNE, =seule.= + +Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert. + + + + +ACTE TROISIÈME + +==Le grand salon du château.--Salon à deux plans, à pans coupés; porte au +fond, portes dans les angles.--Au premier plan de chaque côté de la +scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène. + +Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est +debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la +table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité +opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil +à bras, lit _la Quotidienne_.== + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE. + +HÉLÈNE. + +Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard? + +BERNARD. + +Très exact. + +HÉLÈNE. + +Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne +rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille. +C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas? + +BERNARD. + +Magnifique, Mademoiselle. + +HÉLÈNE, =baissant la voix.= + +Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis. + +LE MARQUIS, =interrompant sa lecture.= + +Oh! délicieux! + +LA BARONNE. + +Qu'est-ce? + +LE MARQUIS. + +Baronne, écoutez un peu ce que dit _la Quotidienne_. + +LA BARONNE. + +J'écoute. + +LE MARQUIS, =lisant.= + +«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en +France une véritable épidémie.» + +LA BARONNE. + +Ce n'est pas nouveau. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais +attendez. =(Lisant.)= «Dans la foule des aspirants aux grâces +ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait +remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines, +Baronne! + +LA BARONNE. + +J'entends bien. + +LE MARQUIS, =lisant.= + +«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des +sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... =(Lisant.)= «Prendra pitié de +ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour +royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des +titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»--Le trait est +piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce +goût. Qu'en dites-vous? + +LA BARONNE. + +Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses +amis, et que ce qu'il fait est bien fait. + +HÉLÈNE. + +Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas +donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange. + +LA BARONNE. + +Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous? + +BERNARD. + +Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?... + +LA BARONNE. + +C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je +pensais... + +HÉLÈNE. + +Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur +Destournelles nous a si brusquement quittés? + +LA BARONNE. + +C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien. + +HÉLÈNE. + +C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois, +monsieur Bernard dînait avec nous. + +LA BARONNE. + +En effet. + +HÉLÈNE. + +Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et +encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la +pensée de vous offrir la maison du garde. + +BERNARD. + +C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez +fermé les yeux. + +HÉLÈNE. + +Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des +préventions. + +BERNARD. + +Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle. + +HÉLÈNE. + +Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore... + +BERNARD. + +Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas? + +HÉLÈNE. + +À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles +discussions avec mon père... + +BERNARD. + +Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces +discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre +franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions +dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. =(En disant ces +mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).= + +HÉLÈNE. =(Elle se lève.)= + +N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop +d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple... + +LE MARQUIS, =se levant.= + +Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations. +Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de +monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le +chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos +soldats.[34] + +BERNARD, =ironiquement.= + +C'est bien de l'honneur que vous leur faites. + +LE MARQUIS. + +Cependant je tiens à vous dire... + +LA BARONNE, =qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est +descendue à sa droite.= + +Oh!... vous allez recommencer... + +HÉLÈNE. + +C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise. + +LA BARONNE. + +Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier. + +HÉLÈNE. + +Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord. + +LE MARQUIS. + +J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre +avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour. + +BERNARD. + +Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. =(Ils se serrent la main.)= + +HÉLÈNE. + +À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez +ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... =(Elle se rassied, le +Marquis en fait autant).= Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?... +Est-ce bien là le cours de la rivière?[35]... + +BERNARD. + +Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de +Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je +le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de +prince. + +LE MARQUIS. + +Hein? de quel prince parlez-vous? + +BERNARD. + +Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust. + +LE MARQUIS. + +Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça? + +BERNARD. + +Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram. + +LE MARQUIS. + +Wagram! =(À part.)= Encore un prince! + +BERNARD. + +C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur +a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice. + +LE MARQUIS. + +Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune... + +BERNARD. + +Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis! + +LE MARQUIS, =se levant.= + +Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de +l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur +rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en +Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos +talons. + +LA BARONNE, =riant.= + +Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois +semaines... + +BERNARD. + +C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans +Berlin.[36] =(Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)= + +LE MARQUIS. + +Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept +ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des +généraux bien élevés! + +LA BARONNE, =riant.= + +On avait le temps de se reconnaître. + +LE MARQUIS. + +Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes. + +BERNARD. + +Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin. + +LE MARQUIS. + +Nous l'avons mis à la raison. + +BERNARD. + +Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe. + +LE MARQUIS. + +Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades. + +LA BARONNE, =au Marquis.=[37] + +Mon ami! + +BERNARD, =irrité.= + +Ses escapades!... + +HÉLÈNE. + +Monsieur Bernard! + +LE MARQUIS. + +Oui, je maintiens le mot: ses escapades!... + +BERNARD. + +Vous osez?... + +HÉLÈNE, =à voix basse.= + +Eh quoi! encore!... + +BERNARD, =passant devant Hélène.=[38] + +Monsieur le marquis... + +HÉLÈNE. + +Pas un mot de plus... pour mon père!... + +BERNARD, =l'écoutant à peine.= + +Mademoiselle!... + +HÉLÈNE. + +Pour moi!... + +BERNARD. + +Pour vous!... =(Après un silence.)= J'obéis. + +HÉLÈNE, =lui tendant la main.= + +Merci. + +LE MARQUIS. + +Je l'ai réduit au silence. =(Il va s'étendre dans son fauteuil.)= + +=(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le +fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche +d'elle et s'assied à sa gauche.)= + +LA BARONNE, =qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est +debout sur le devant de la scène.= + +D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien. +Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce +côté, je suis tranquille.--Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce +qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion +qu'elle inspire? J'y veillerai. + +LE MARQUIS, =pliant la Quotidienne.= + +Passons au _Drapeau blanc_... Mais qui vient là ? Raoul! + +=(Il se lève et va à lui.)= + + + + +SCÈNE II. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD. + +RAOUL, =entrant du fond.= + +Moi même. =(Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)= + +LE MARQUIS. + +Nous apportant quelque nouvelle découverte. + +RAOUL. + +Vous l'avez dit. J'ai découvert... + +LA BARONNE. + +Quoi donc? + +RAOUL. + +Je vous le donne en cent. + +LE MARQUIS. + +Une salamandre?... un blaireau sans queue?... + +RAOUL. + +Monsieur Destournelles. + +TOUS. + +Destournelles! =(Mouvement général.)= + +LA BARONNE, =à part.= + +Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis. + +BERNARD, =à part.= + +Fâcheux contre-temps! + +RAOUL. + +Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens +de découvrir... + +LE MARQUIS. + +À l'état fossile? + +RAOUL. + +Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de +l'avenue. + +BERNARD, =à part.= + +Que lui dire? + +LE MARQUIS. + +Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments? + +JASMIN, =annonçant du fond.= + +Monsieur Destournelles. + +LE MARQUIS, =allant s'asseoir.= + +Eh! arrivez donc, notre ami. + + + + +SCÈNE III. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, =assis;= RAOUL, =près de la table, derrière le +Marquis;= DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD. + +DESTOURNELLES, =qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.= + +C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. =(Apercevant la +Baronne.)= Madame la baronne! + +LA BARONNE, =passant devant le Marquis.=[39] + +Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas +si tôt. + +DESTOURNELLES. + +Je m'en doute bien. + +LA BARONNE. + +Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus +vives. + +DESTOURNELLES. + +Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux +gens. + +LA BARONNE. + +Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Et qui vous le rendent, madame la baronne. =(À part.)= Quelle audace!... +=(Haut.)= Ah!... monsieur Bernard... + +BERNARD, =froidement, en remontant la scène=. + +Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour. + +DESTOURNELLES, =à part=. + +Cet accueil!... On m'a dit vrai. + +HÉLÈNE. + +Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon? + +DESTOURNELLES, =jetant un regard sur la Baronne.= + +Mon voyage?... excellent, Mademoiselle. + +LE MARQUIS. + +Vraiment!... Que chante donc _la Quotidienne_? + +LA BARONNE. + +Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois +tirer ma révérence? + +DESTOURNELLES. + +Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre. + +HÉLÈNE. + +Comment? + +RAOUL. + +Il serait possible? + +DESTOURNELLES. + +C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +LE MARQUIS. + +Un refus, à vous! + +LA BARONNE. + +Je n'en reviens pas. + +DESTOURNELLES. + +Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au +fond de son âme, a traversé toutes mes démarches. + +RAOUL. + +Une fée? + +HÉLÈNE. + +Vous en êtes sûr? + +DESTOURNELLES. + +Très-sûr. + +LA BARONNE. + +Il faut qu'elle soit bien habile. + +DESTOURNELLES. + +Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour +balancer sa maligne influence... + +LE MARQUIS. + +Un autre que vous l'a emporté. + +DESTOURNELLES. + +Voilà . + +LE MARQUIS. + +C'est abominable! + +LA BARONNE. + +C'est une injustice criante. + +LE MARQUIS. + +Destournelles, je m'en plaindrai au roi. + +DESTOURNELLES. + +Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché... +Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je +reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des +droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles, +abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le +pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la +baronne? + +LE MARQUIS. + +Sans doute, sans doute. + +LA BARONNE. + +La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes. + +HÉLÈNE, =se rapprochant de Destournelles.= + +Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite +a été pour nous? + +DESTOURNELLES. + +Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite... + +LA BARONNE. + +Et ensuite... pour monsieur Bernard. + +BERNARD. + +Pour moi? + +DESTOURNELLES. + +Mais effectivement... je ne vous cacherai pas... + +HÉLÈNE, =passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne +remonte=. + +Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas +aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais. + +LE MARQUIS. + +Au moulin de Gençais? + +HÉLÈNE. + +La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques +vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien +m'attendre un instant... + +BERNARD. + +À vos ordres, Mademoiselle. + +LE MARQUIS. + +Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres? + +RAOUL. + +Non, monsieur le marquis. + +LA BARONNE, =à part.= + +Maladroit!... =(Haut.)= Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire? + +RAOUL. + +Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui, +je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres. + +HÉLÈNE. + +C'est vrai. + +LE MARQUIS, =à part.= + +S'ils comptent là -dessus pour avoir des sabots!... =(Haut.)= Allons, +puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le +jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant +nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami. + +=(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard +les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en +sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait. +Bernard disparaît pour quelques instants.)= + + + + +SCÈNE IV. + +LA BARONNE, DESTOURNELLES. + +DESTOURNELLES. + +Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais +revenir. + +LA BARONNE. + +Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient +de voir et d'entendre. + +DESTOURNELLES. + +Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus +habile. + +LA BARONNE. + +Vous dites? + +DESTOURNELLES. + +Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux +profiter de mon absence. + +LA BARONNE. + +Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de +vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le +champ libre. =(Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son +père.)= Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à -tête; et, +après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas, +monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou +l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue. + +=(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît +embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à +lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)= + + + + +SCÈNE V. + +DESTOURNELLES, BERNARD. + +DESTOURNELLES. + +Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard... +Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au +trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie. + +BERNARD. + +Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous +écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits? + +DESTOURNELLES. + +Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime +pas à me répéter. + +BERNARD. + +Eh bien! alors... + +DESTOURNELLES. + +Je ne suis venu que pour connaître vos intentions. + +BERNARD. + +Mes intentions?... + +DESTOURNELLES. + +Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes +lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous +m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains... + +BERNARD. + +J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter? + +DESTOURNELLES. + +Je vous consulte... Que dois-je faire? + +BERNARD. + +Rien. + +DESTOURNELLES. + +Ainsi, vous renoncez?... + +BERNARD. + +Je ne m'explique pas là -dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en +reparlerons, rien ne presse. + +DESTOURNELLES. + +En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts +peuvent attendre. + +BERNARD. + +Monsieur! + +DESTOURNELLES. + +Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait +amolli votre cÅ“ur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli. + +BERNARD. + +Encore une fois!... + +DESTOURNELLES. + +Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de +votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de +votre dignité. + +BERNARD. + +Monsieur Destournelles!... + +DESTOURNELLES. + +Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y +commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi +le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de +vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et +voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez... +rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos +ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père. + +BERNARD. + +Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails... +on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont +dissipées. + +DESTOURNELLES. + +Vraiment?... + +BERNARD. + +C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de +nobles cÅ“urs indignement calomniés par l'envie? + +DESTOURNELLES. + +Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais +calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que +madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le +marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un +enfant!--Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le +charme qui vous a retenu, qui vous retient encore? + +BERNARD. + +Monsieur! + +DESTOURNELLES. + +Est-il besoin de vous l'apprendre? + +BERNARD, =effrayé.= + +Monsieur, pas un mot de plus. + +DESTOURNELLES. + +Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez. + +BERNARD. + +Silence!... silence, malheureux! + +DESTOURNELLES. + +Vous aimez mademoiselle de La Seiglière. + +BERNARD. + +Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait... + +DESTOURNELLES. + +Atteint et convaincu, vous l'aimez. =(Geste de dépit de Bernard; il garde +le silence.)= Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie +passe!--Comment comptez-vous en sortir? + +BERNARD. + +Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous +voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre +et à mourir. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Le tour est joué. =(Haut.)= Que ferez-vous alors? + +BERNARD. + +Je partirai. + +DESTOURNELLES. + +Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage? + +BERNARD. + +Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi +sur la neige; mon épée me reste, il suffit. + +DESTOURNELLES. + +Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez, +tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu? + +BERNARD. + +Que voulez-vous dire? + +DESTOURNELLES. + +Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux +croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection +qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je +parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici. +De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes +de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui: +c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?--Vous +souvient-il de l'apologue du lion amoureux? + +BERNARD. + +Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il +s'agit!--Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore +à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle +continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de +ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut +triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. =(Il quitte +Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)= + +DESTOURNELLES, =à part, traversant la scène.=[41] + +Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne +trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans +son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce +garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si +j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. =(Haut.)= Monsieur +Bernard, vous ne partirez pas. + +BERNARD. + +Ma résolution est inébranlable. + +DESTOURNELLES. + +Vous ne partirez pas, vous dis-je. + +BERNARD. + +Qui m'en empêchera? + +DESTOURNELLES. + +Qui?... Mademoiselle de La Seiglière. + +BERNARD. + +Comment? + +DESTOURNELLES. + +Elle vous aime. + +BERNARD. + +Vous êtes fou! + +DESTOURNELLES. + +Elle vous aime... et vous l'épouserez. + +BERNARD. + +Moi! + +DESTOURNELLES. + +Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert? + +BERNARD. + +Monsieur de Vaubert! + +DESTOURNELLES. + +Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre +femme et de vos domaines? + +BERNARD. + +Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon cÅ“ur... Comment +m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat. + +DESTOURNELLES. + +Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes. + +BERNARD. + +Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je +suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle +connaissait mes droits, si elle se doutait seulement... + +DESTOURNELLES. + +Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout +donner et la certitude d'être aimé pour vous-même. + +BERNARD. + +La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply. + +DESTOURNELLES. + +Bah! si elle vous aime?--L'amour est un bon diable qui n'a pas +d'armoiries. + +BERNARD. + +Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas. + +DESTOURNELLES. + +Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours +temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!--Le voici.... Pour +l'honneur de la grande armée, déclarez-vous. + +BERNARD. + +Jamais! + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Oh! nous verrons bien. + + + + +SCÈNE VI. + +BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE. + +HÉLÈNE, =entrant par la porte de droite.= + +Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras... + +DESTOURNELLES. + +Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une +félonie. + +BERNARD. + +Monsieur... pas un mot... + +HÉLÈNE. + +Une félonie!... monsieur Bernard? + +DESTOURNELLES. + +Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut... + +BERNARD. + +Je vous défends... + +HÉLÈNE. + +Qu'est-ce donc? + +BERNARD. + +Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat. + +HÉLÈNE. + +Mais encore? + +DESTOURNELLES. + +Il veut partir... il se dispose à vous quitter. + +HÉLÈNE. + +Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons? + +DESTOURNELLES. + +Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous +expliquera, pour peu que vous l'en pressiez. + +HÉLÈNE. + +Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard? + +DESTOURNELLES. + +Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse +l'en empêcher. + +HÉLÈNE. + +Cette personne?... + +DESTOURNELLES. + +Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de +me retirer... =(Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à +droite.)= =(Bas à Bernard.)= Allons, ventrebleu, en avant!... La charge +sonne... Vive l'empereur! + +=(Il salue Hélène et sort par le fond.)= + + + + +SCÈNE VII. + +BERNARD, HÉLÈNE. + +HÉLÈNE. + +Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir, +nous quitter? + +BERNARD. + +Oui, Mademoiselle... oui, il le faut. + +HÉLÈNE. + +Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution? + +BERNARD. + +Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif +impérieux... + +HÉLÈNE. + +Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que +j'éprouve.... =(Timidement)=. Monsieur Bernard, votre cÅ“ur a-t-il à se +plaindre de nous? + +BERNARD, =vivement.= + +Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas. + +HÉLÈNE. + +Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il +involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les +mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon +pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous +offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir. + +BERNARD. + +Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien +à lui pardonner. + +HÉLÈNE. + +Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être +qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine? + +BERNARD. + +Vous, Mademoiselle... Vous!... + +HÉLÈNE. + +Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur +Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs. + +BERNARD. + +Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je +suis jeune encore... j'aime mon métier. + +HÉLÈNE, =souriant d'un air de doute.= + +Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous. + +BERNARD, =embarrassé.= + +Non... sans doute... mais... + +HÉLÈNE, =lui imposant silence.= + +Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps +de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous +jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin +du feu, vous me raconterez vos campagnes. + +BERNARD. + +Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est +pas fait pour moi. + +HÉLÈNE. + +C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner? + +BERNARD. + +Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil. + +HÉLÈNE. + +Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous? + +BERNARD. + +Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas. + +HÉLÈNE. + +Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et +je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre cÅ“ur. +Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre sÅ“ur? + +BERNARD. + +Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous +initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir. + +HÉLÈNE. + +Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce +mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie? + +BERNARD. + +Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret +doit mourir avec moi. + +HÉLÈNE. + +Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains +d'entrevoir... + +BERNARD. + +Si je vous le disais... Oh! non, non, votre cÅ“ur ignorera toujours le +martyre que j'endure. + +HÉLÈNE, =très-troublée.= + +Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?... + +BERNARD. + +Sans remède. + +HÉLÈNE. + +Je devine. Il est peut-être au monde une personne... =(À part.)= Il se +tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue... +=(Haut.)= Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en +effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être... +=(Bernard ne répond rien.--Elle met la main sur son cÅ“ur.)= Oh! je +comprends maintenant ce que vous devez souffrir. + +BERNARD. + +Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez +l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il +n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux. + +HÉLÈNE, =avec une joie contenue.= + +Eh! quoi, celle que vous aimez... + +BERNARD. + +Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est +tellement au-dessus de moi! + +HÉLÈNE. + +Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous? + +BERNARD. + +J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai +pas songé un seul instant à la franchir. + +HÉLÈNE, =souriant.= + +Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse +de sang royal? + +BERNARD. + +Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle +est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons +en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau +est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat? + +HÉLÈNE. + +Soyez plus juste envers vous-même... Quel cÅ“ur si haut placé pourrait se +croire au-dessus du vôtre? + +BERNARD. + +Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir... +C'est par pitié que vous parlez ainsi. + +HÉLÈNE. + +Par pitié!... + +BERNARD. + +Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche +ne vous offenserait donc pas? + +HÉLÈNE. + +Monsieur Bernard! + +BERNARD. + +Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai +vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la +noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le +cÅ“ur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser. +Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais +m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à +toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au +prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez, +n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que +vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis +être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous..... + +HÉLÈNE, =très-émue.= + +Et si je vous dis que mon cÅ“ur me le permet? + +BERNARD. + +Ah! =(Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.--La porte +du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en +se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire +brusquement sa main)=. + + + + +SCÈNE VIII. + +BERNARD, LA BARONNE, HÉLÈNE. + +HÉLÈNE. + +Madame de Vaubert! + +LA BARONNE, =à part.= + +Il est temps! =(Haut).= Qu'est-ce donc, mes amis? d'où vient cet embarras? + +HÉLÈNE. + +Madame! + +LA BARONNE. + +Est-ce que ma présence dérange votre entretien? + +HÉLÈNE. + +Pourquoi donc, Madame? + +LA BARONNE. + +Vous parliez quand je suis entrée... vous vous taisez en me voyant. + +BERNARD. + +Non, Madame; j'offrais mon bras à mademoiselle jusqu'à la ferme de +Gençais. + +HÉLÈNE. + +Oui, oui, Madame... et nous allions partir. + +LA BARONNE. + +Sans votre père? + +HÉLÈNE. + +Non, sans doute, et je vais... =(Elle fait un pas pour sortir.)= + +LA BARONNE. + +Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert. + +BERNARD. + +Monsieur de Vaubert? + +LA BARONNE. + +Oui. + +BERNARD. + +Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire... + +LA BARONNE. + +Qu'il n'accompagnerait pas tantôt sa fiancée?... + +BERNARD, =à part.= + +Sa fiancée!... =(Tressaillement d'Hélène).= + +LA BARONNE. + +Il a changé d'avis. + +BERNARD. + +Ah! + +LA BARONNE. + +Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hélène, mon fils dont le +cÅ“ur s'associe aux nobles préoccupations du vôtre, n'avait d'autre +pensée que de continuer pour sa part au bien-être des malheureux dont +vous êtes la providence. + +HÉLÈNE, =troublée.= + +Eh bien?... + +LA BARONNE. + +Mais aux termes où vous en êtes... + +HÉLÈNE, =à part.= + +Ciel! =(Mouvement de Bernard).= + +LA BARONNE. + +À la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre +enfance... + +HÉLÈNE. + +Ah! malheureuse! + +BERNARD. + +Quel réveil! + +LA BARONNE. + +Il n'a pas eu de peine à comprendre qu'il ne doit plus céder à personne +le droit d'être votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les +voici. =(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)= + + + + +SCÈNE IX. + +BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HÉLÈNE. + +LE MARQUIS. =Il a sa canne et son chapeau.= + +Oui, le jarret dispos, et prêt à partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici +un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais +gare les distractions le long du chemin! + +RAOUL, =passant près d'Hélène devant le Marquis.[42]= + +Non, chère Hélène, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon cÅ“ur ne suit +pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure, à l'avenir +l'étude ne me détournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai +longtemps du nom de sÅ“ur; je n'aspire qu'à vous donner un nom plus doux. + +LE MARQUIS. + +Peste! Le savant se fait poëte. Voilà un madrigal galamment troussé. + +LA BARONNE. + +Galanterie permise à un mari... =(À part.)= N'hésitons plus. =(Haut.)= Ne +vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le +jour?... + +LE MARQUIS. + +Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le +temps de se marier. + +LA BARONNE. + +Pourtant... + +LE MARQUIS. + +Dans un pareil moment... Comment puis-je décider?... D'ailleurs ce n'est +pas moi, c'est ma fille que cela regarde. + +HÉLÈNE. + +Moi? + +BERNARD, =à part.= + +Grand Dieu! + +LA BARONNE. + +Alors, Hélène, prononcez. + +HÉLÈNE. + +Madame... =(À part.)= Eh! quoi, là , sous ses yeux... Oh! je me soutiens à +peine. + +RAOUL. + +N'insistez pas, ma mère... Mais rappelez-vous, Hélène, que mon bonheur +est entre vos mains. + +HÉLÈNE, =à part=. + +Son bonheur! + +RAOUL. + +Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancèle... Hélène!... +Voyez donc. + +=(Il approche vivement le fauteuil qui est derrière elle.)= + +TOUS. + +Ô ciel! =(Tous se groupent autour d'Hélène.)=[43] + +LE MARQUIS. + +Ma fille, qu'as-tu donc? + +HÉLÈNE. + +Moi?... rien... Ah! je me sens mourir. + +LE MARQUIS. + +Ma fille!... mon enfant!... + +RAOUL. + +Il faut appeler. =(Courant à la porte du fond.)= + +LE MARQUIS. + +Oui, du secours... Holà ! Jasmin? + +HÉLÈNE. + +Ce n'est rien, mon père, je me sens mieux. + +LE MARQUIS. + +Oh! mon Dieu!... Serait-ce?... + +HÉLÈNE. =Elle se lève.=[44] + +Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra. + +LE MARQUIS. + +Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin... + +LA BARONNE. + +Pouvais-je prévoir qu'en rappelant à mademoiselle de la seiglière ses +engagements?... + +HÉLÈNE, =avec dignité.= + +Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous +remercierais de me les avoir rappelés. =(Bas à Bernard.)= Vous aviez +raison, monsieur Bernard; partez.--Votre bras, mon père? + +BERNARD, =à part.= + +Ah! =(Hélène s'appuie sur le bras de son père.)= + +LA BARONNE. + +Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chère enfant. Raoul, +ramenez-la chez elle... =(Raoul passe derrière la Baronne, Destournelles +entre du fond.)= Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. =(À +part, en sortant et apercevant Destournelles.)= Partie gagnée! + +=(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le théâtre.)= + + + + +SCÈNE X. + +DESTOURNELLES, BERNARD. + +DESTOURNELLES. + +Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il? + +BERNARD, =avec égarement.= + +Adieu, monsieur Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Comment?... vous partez!... Elle vous aime? + +BERNARD. + +Oui, elle m'aime et je pars.... + +DESTOURNELLES. + +Pourquoi? + +BERNARD. + +Avez-vous donc oublié, vous aussi, les engagements qui la lient? + +DESTOURNELLES. + +Bah! bah! + +BERNARD. + +Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir. + +DESTOURNELLES. + +Qu'allez-vous faire? + +BERNARD. + +Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux +donner ma vie à la femme que j'aime, lui laisser du mon héritage. + +DESTOURNELLES. + +Ô ciel!... Où allez-vous? + +BERNARD. + +Chez un notaire. =(Il sort par le fond.)= + + + + +SCÈNE XI. + +DESTOURNELLES, =seul.= + +C'est trop fort! Tous ces gens-là sont aveugles ou fous... Mais, +pardieu! je les sauverai malgré eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon +ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.--Vous +allez chez un notaire... =(Avec résolution.)= Eh bien! moi, je vais chez +un huissier. + +=(Il sort précipitamment par le fond.)= + + + + +ACTE QUATRIÈME + +==Même décor.== + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DESTOURNELLES, =entrant du fond.= + +==La mèche est allumée... gare la mine!... nous allons enfin voir, madame +la baronne, à qui de nous deux restera le champ de bataille. L'exploit +est libellé... Durousseau est exact... =(Il regarde sa montre.)= Trois +heures... le poulet doit être entre les mains de monsieur le marquis. +Bernard est à Poitiers, il ne sait rien, ne su doute de rien; avant +qu'il soit de retour, je serai maître de la place. Encanailler le +marquis, confiner la baronne dans son petit castel, unir deux braves +jeunes gens qui s'aiment, voilà ma vengeance, voilà mon but, et je +l'atteindrai, morbleu!... Le marquis... attention!== + + + + +SCÈNE II. + +LE MARQUIS, DESTOURNELLES. + +LE MARQUIS, =entrant par la porte de gauche qui reste ouverte.= + +C'est vous? + +DESTOURNELLES. + +C'est moi. + +LE MARQUIS. + +Qui diable vous amène?... + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Il ne sait rien encore. =(Haut.)= Les intérêts de mon client. + +LE MARQUIS, =allant s'asseoir à gauche.= + +Votre client!... Ah! ça, sans reproche, monsieur Destournelles, vous +finirez par établir chez moi votre cabinet de consultations. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Je le gêne, mais Durousseau ne saurait tarder... je tiendrai bon... +=(Jasmin entre du fond.)=--Jasmin!... que vient-il lui servir sur ce plat +d'argent?[45] + +JASMIN. + +Monsieur le marquis... + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce? + +JASMIN. + +Un papier que l'on vient d'apporter pour monsieur le marquis. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Oh!... délicieux!... l'exploit de Durousseau!... quel honneur!... + +LE MARQUIS, =tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre.= + +Qu'est-ce que cela?... un papier sans enveloppe! + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Nous allons rire! + +LE MARQUIS, =se décidant à prendre le papier.= + +Que me veut ce chiffon?... du papier timbré!... =(Il se lève.)= Pouah!... +mes gants!... =(Tâtant ses poches.)=[46] Du papier timbré au marquis de La +Seiglière!... quel est le drôle qui s'est permis?... + +JASMIN, =troublé.= + +Mais je ne sais... ce n'est pas à moi qu'on l'a remis. + +LE MARQUIS. + +Et que chante ce grimoire?... =(Il déploie le papier et lit.)= «L'an 1817, +ce jour d'hui 5 octobre, à la requête du sieur Bernard Stamply...» Eh! +quoi, Bernard?... ce n'est pas possible. Voyons... «Domicilié de droit, +et logeant de fait au château de La Seiglière!...» Comment, Bernard?... +Sortez, Jasmin. =(Jasmin sort par le fond.--Le Marquis continuant de +lire.)= «Agissant aux poursuites et diligences de maître +Destournelles...» =(Le Marquis, au nom de Destournelles, lève les yeux +par dessus son binocle sur l'avocat, qui se tient impassible de l'autre +côté de la scène.)= =(À part.)= Ah! très-bien, c'est l'affaire qui l'amène +ici. + +LE MARQUIS, =reprenant sa lecture.= + +«De maître Destournelles... j'ai, Guillaume Durousseau, huissier, baillé +assignation au sieur Louis Tancrède Hector, marquis de La Seiglière, +sans domicile connu...» =(Nouveau coup d'Å“il du Marquis sur +Destournelles.)= «Mais logeant indûment au dit château de La Seiglière, +où je me suis exprès transporté et où parlant à une femme à son service, +à comparoir...» =(Cherchant à comprendre.)= Comparoir?... + +DESTOURNELLES. + +Comparoir, pour comparaître... terme de pratique. + +LE MARQUIS. + +Ah!... c'est un terme... de... =(À part.)= Pardieu! je suis curieux de +savoir jusqu'où ils ont poussé l'insolence et l'audace... Poursuivons. +=(Haut et continuant de lire.)= «À comparoir dès demain, vu l'urgence, à +sept heures du matin.» Par exemple!... «Par devant monsieur le président +du tribunal civil, jugeant en état de ré-fé-ré...» + +DESTOURNELLES. + +Référé. + +LE MARQUIS, =sans se retourner.= + +Référé. J'ai parfaitement lu. «Attendu qu'en vertu de l'axiome: «_le +mort saisit le vif_...» Hein?... + +DESTOURNELLES. + +Terme de pratique. + +LE MARQUIS. + +Ah!... toujours... =(À part.)= Patience!... nous allons voir.--=(Haut, +lisant.)= «Attendu, attendu...» La conclusion... «Voir dire le marquis de +La Seiglière que dans les vingt-quatre heures, il sera tenu de +déguerpir...» Déguerpir!... «Sinon y être contraint dans les formes +accoutumées, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force +publique...» =(Avec une colère contenue.=) C'est tout. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Le coup est porté. + +LE MARQUIS, =pliant le papier qu'il met froidement et résolument dans sa +poche.= + +Jasmin! + +DESTOURNELLES. + +Si monsieur le marquis avait besoin? + +LE MARQUIS. + +Je vous suis obligé... Jasmin!... mon épée. + +DESTOURNELLES. + +Votre épée!... Que voulez-vous faire? + +LE MARQUIS. + +Vous allez le savoir. + +DESTOURNELLES. + +Mais, monsieur le marquis... + +LE MARQUIS, =éclatant.= + +Ah! vous avez pensé que vous pourriez impunément souffleter mon blason! +Ah! vous êtes venu pour me narguer, pour me braver en face!... Un +huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est à vous que je dois cet +affront!... Mon épée!... l'épée de mes pères!... + +DESTOURNELLES. + +Encore une fois, que prétendez-vous faire? + +LE MARQUIS. + +Vous sauterez par cette fenêtre, ou je vous couperai les deux +oreilles... à votre choix. + +DESTOURNELLES, =froidement.= + +Monsieur le marquis, vous me divertissez. + +LE MARQUIS. + +Je ne vous divertirai pas longtemps... Jasmin!... Mais ce maraud +arrivera-t-il?... Jasmin! + +JASMIN, =entrant du fond.=[47] + +Me voilà ... Que demande monsieur le marquis? + +LE MARQUIS. + +Ce que je demande?... + +DESTOURNELLES, =froidement.= + +Monsieur le marquis demande son épée. + +LE MARQUIS. + +Hein? + +DESTOURNELLES. + +Allez la lui quérir. + +LE MARQUIS, =à part.= + +Comment? voilà l'impression... Il n'a pas peur... + +JASMIN, =avec stupeur.= + +Son épée?... + +DESTOURNELLES. + +Oui, l'épée de ses pères. + +JASMIN. + +Si monsieur le marquis voulait me dire où il l'a mise?... + +LE MARQUIS. + +C'est bon... drôle!... laisse-nous. =(Jasmin sort. Le Marquis se jette +avec colère dans son fauteuil.)= Diable d'homme! + +DESTOURNELLES, =à part.= + +C'est le premier transport... Il n'a pas été long... Frappons les +derniers coups. =(Il se rapproche du Marquis; avec respect.)= Monsieur le +marquis veut-il me permettre une observation? + +LE MARQUIS, =après un silence.= + +Laquelle, Monsieur? + +DESTOURNELLES. + +En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eût-il sensiblement +amélioré sa situation? Il est permis d'en douter; peut-être n'eût-il +réussi qu'à se priver des services d'un homme venu ici, non pour le +narguer, mais pour l'aider à sortir de l'abîme où il est tombé. + +LE MARQUIS. + +J'en sortirai, Monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de +personne; mais, auparavant, je dirai à monsieur Bernard que s'il chasse +comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant. + +DESTOURNELLES. + +Vous ne direz pas cela. + +LE MARQUIS, =se levant.= + +Je le dirai... Comment, ventre-saint-gris! un garçon que j'aimais, que +j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux, +dépeuple mes forêts!... Hier encore, il m'a tué trois loups. + +DESTOURNELLES. + +Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous héberge, +et c'est vous qui tuez son gibier. + +LE MARQUIS. + +Soit... je pouvais en douter... Mais, tête-bleu, Monsieur, lorsqu'on a +l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de La Seiglière, ce n'est +pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le +lui dirai. + +DESTOURNELLES. + +Pouvez-vous méconnaître à ce point le plus noble cÅ“ur qui ait jamais +battu dans la poitrine d'un galant homme? + +LE MARQUIS. + +Vous nous la donnez belle!... Et ce papier, Monsieur, cet immonde +papier! + +DESTOURNELLES. + +Ce papier, monsieur le marquis?... Comment n'avez-vous pas deviné +sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'à l'insu de ce brave jeune +homme. + +LE MARQUIS. + +Qui donc, alors?... + +DESTOURNELLES. + +C'est moi... qui sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il +m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens +extrêmes. + +LE MARQUIS. + +Pour me sauver? + +DESTOURNELLES. + +Pour vous sauver! Il y a des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le +fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'êtes ici que par la tolérance +de Bernard. + +LE MARQUIS. + +La tolérance! + +DESTOURNELLES. + +Ah!... voilà ce que vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez +pas qu'aux yeux de tous vous êtes dans une condition humiliante et +précaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout à l'heure à sauter +par la fenêtre... Eh bien! mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre +que de se traîner dans les escaliers. On traverse une position +équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous +dormiez, je vous ai réveillé. + +LE MARQUIS. + +Pensez-vous qu'il m'effraie?... Je connais le chemin de la pauvreté, +Monsieur... je le reprendrai sans pâlir. + +DESTOURNELLES. + +Bien, monsieur le marquis, très-bien... Je reconnais là l'héritier d'une +race de preux... car, à votre âge, renoncer à ce luxe héréditaire, pour +aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel. + +LE MARQUIS. + +Très-cruel. + +DESTOURNELLES. + +Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille?... + +LE MARQUIS. + +Ma fille!... + +DESTOURNELLES. + +Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coûtent rien à +votre grand cÅ“ur, s'il vous plaît d'accepter le rôle d'Å’dipe, songez que +vous imposez à cette aimable enfant la tâche d'Antigone. + +LE MARQUIS, =attendri.= + +Eh quoi?... ma pauvre Hélène... ma fille bien-aimée!... + +DESTOURNELLES. + +Monsieur le marquis, vous êtes bien ici. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal. + +DESTOURNELLES. + +Séjour enchanté!... Si nous pouvions trouver un moyen de tout +concilier... + +LE MARQUIS. + +Un moyen? + +DESTOURNELLES. + +Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune +de l'enfant. + +LE MARQUIS. + +Est-ce que vous entrevoyez?... Destournelles, voyons, mon vieil ami. Car +nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains... conseillez-moi, +dirigez-moi... Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen?... + +DESTOURNELLES. + +Sans doute... il y en a un... un seul... mais il est bon. + +LE MARQUIS. + +S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?... + +DESTOURNELLES, =hésitant.= + +Ah!... je crains de vous l'apprendre... Vos idées sont telles.... + +LE MARQUIS. + +Parlez, parlez, de grâce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre? + +DESTOURNELLES. + +Eh bien! puisque vous le voulez... Monsieur le marquis, ce Napoléon que +vous jugez si sévèrement n'était pourtant pas sans mérite; il avait +compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un +homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées +de l'empereur? + +LE MARQUIS. + +Sans doute... mais veuillez m'apprendre?... + +DESTOURNELLES. + +Pensez-vous que monsieur de Vaubert soit sérieusement épris de sa +fiancée?... + +LE MARQUIS. + +Peuh!... + +DESTOURNELLES. + +Pensez-vous que, de son côté, mademoiselle de La Seiglière aime +éperdument le baron? + +LE MARQUIS. + +Peuh!... + +DESTOURNELLES. + +Trouvez-vous en lui le modèle des gendres? + +LE MARQUIS. + +Il manque un lièvre à vingt pas... + +DESTOURNELLES. + +Vous disiez tout à l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme... Le +fait est qu'à vous voir ensemble, on jurerait deux frères d'armes, deux +chevaliers de la table ronde... Que lui manque-t-il donc pour être un +gentilhomme accompli? + +LE MARQUIS. + +La noblesse. + +DESTOURNELLES. + +Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reçoive de vous... + +LE MARQUIS. + +Comment? + +DESTOURNELLES. + +Avec la main de votre fille. + +LE MARQUIS. + +Qu'entends-je?... une mésalliance!... + +DESTOURNELLES. + +Non pas... une fusion de races... et vous êtes sauvé! + +LE MARQUIS. + +Jamais, Monsieur, jamais!... Plutôt la ruine. + +DESTOURNELLES. + +Je m'en doutais; à votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le +marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vôtre n'ait pas là -dessus des +idées plus conformes aux besoins du siècle. + +LE MARQUIS. + +Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle. + +DESTOURNELLES. + +Au temps où nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous +connaître toute ma pensée? Vous avez des ennemis. + +LE MARQUIS. + +Moi? + +DESTOURNELLES. + +Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de +vous? + +LE MARQUIS. + +Quoi donc? + +DESTOURNELLES. + +Ils vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit +court que vous détestez la Charte. + +LE MARQUIS. + +Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie?... Moi, l'ennemi des +libertés publiques!... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour +détester la Charte? je ne la connais pas. + +DESTOURNELLES. + +Enfin, je ne veux pas vous effrayer... Mais si une seconde révolution +éclatait... + +LE MARQUIS. + +Parlez-vous sérieusement?... une seconde révolution!... + +DESTOURNELLES. + +Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan. + +LE MARQUIS. + +Un volcan? + +DESTOURNELLES. + +Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente? + +LE MARQUIS. + +Que dites-vous?... Hélène!... + +DESTOURNELLES. + +Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre. + +LE MARQUIS. + +Ma fille!... Ah! plutôt que de la voir exposée... + +DESTOURNELLES. + +Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance? En adoptant +un enfant de l'empire, vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez +des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de +vieillir, près de votre fille, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des +révolutions. + +LE MARQUIS, =à part.= + +Il parle bien. + +DESTOURNELLES. + +Et puis, vous serez, pardieu! bien à plaindre d'avoir pour gendre un +jeune héros qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et +qui héritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de +Stamply-La Seiglière! cela sonne-t-il si mal à l'oreille? + +LE MARQUIS. + +Stamply-La Seiglière... J'aimerais mieux La Seiglière-Stamply... +Enfin... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles, il n'est pas de +sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille... +Mais comment la décider?... + +DESTOURNELLES, =souriant.= + +Croyez-moi, vous y réussirez. + +LE MARQUIS. + +Hein? qui peut vous faire croire?... + +DESTOURNELLES. + +Vous y réussirez, vous dis-je; et quant à Bernard, je réponds de lui. + +LE MARQUIS. + +Parbleu!... Je voudrais bien voir... Mais, Destournelles... nous +oublions... Et la baronne? + +DESTOURNELLES. + +Madame de Vaubert? + +LE MARQUIS. + +Mes engagements sont tels... + +DESTOURNELLES. + +Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez à quoi vous en +tenir sur le désintéressement de cette noble dame. + +LE MARQUIS. + +Qu'entends-je?... Quel trait de lumière!... + +=(La porte de droite s'ouvre, la Baronne s'arrête inquiète, voyant +Destournelles.)= + +DESTOURNELLES. + +La voici... Faut-il que je me retire? + +LE MARQUIS. + +Grand Dieu!... me laisser seul avec elle... + +DESTOURNELLES, =à part.= + +C'est juste. Pauvre marquis!... Il n'est pas de force. + + + + +SCÈNE III. + +LE MARQUIS, DESTOURNELLES, LA BARONNE. + +LA BARONNE. + +Encore ici, monsieur Destournelles? + +DESTOURNELLES. + +C'est à peu près ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me +dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu. + +LA BARONNE. + +Vous causiez?... + +DESTOURNELLES. + +Oui, Madame! =(Bas au Marquis, passant derrière lui.)= Allons, ferme! +Aborder la question. + +LA BARONNE.[48] + +Puis-je savoir?... + +LE MARQUIS. + +Ah! Baronne, nos affaires vont mal. + +LA BARONNE. + +Que dites-vous? + +DESTOURNELLES. =(Bas.)= + +Le papier... donnez-lui le papier. + +LE MARQUIS. + +Tâchez de déchiffrer ce grimoire. + +LA BARONNE, =prenant l'exploit.= + +Qu'est-ce que cela? =(Elle parcourt le papier.)= Un exploit!... de +Bernard!... + +LE MARQUIS. + +Hein?... Qu'en dites-vous? + +LA BARONNE, =à part.= + +Destournelles, ici... C'est un piége. =(Haut.)= Eh bien, Marquis, que +comptez-vous faire? + +LE MARQUIS. + +Mais... Baronne... je vous le demanderai... car avant tout... je serais +bien aise d'avoir votre avis. + +LA BARONNE. + +Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité +sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte +de brutalité, l'hésitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester +ici, vous n'avez plus qu'à vous retirer. + +LE MARQUIS. + +Où? + +LA BARONNE. + +Vous le demandez? Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient, +la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de La Seiglière, +le château de Vaubert est à vous. + +LE MARQUIS. + +Généreuse Baronne!... Croyez que mon cÅ“ur... =(À part.)= Cela devient fort +embarrassant. + +LA BARONNE, =à part.= + +Il paraît troublé. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Tant de grandeur d'âme!... C'est clair, elle est sûre de Bernard. + +LA BARONNE. + +Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple +les biens que vous aurez perdus. + +LE MARQUIS, =la retenant.= + +Oh! certainement... Mais, croyez-vous, Baronne, que nos enfants aient +l'un pour l'autre une affection bien tendre? + +DESTOURNELLES, =bas.= + +Très-bien! + +LA BARONNE. + +Ils s'adorent. + +LE MARQUIS. + +Vous croyez? + +LA BARONNE. + +J'en suis sûre. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! moi, Baronne, après la scène de tantôt, j'en doute un peu. + +LA BARONNE. + +Que voulez-vous dire? + +LE MARQUIS. + +Et puis, pensez-vous que dans les circonstances où nous sommes, un tel +mariage fût bien d'accord avec les besoins du siècle? + +DESTOURNELLES. + +Bravo! + +LA BARONNE. + +Les besoins du siècle!... Quel conte me faites-vous là ? + +LE MARQUIS. + +Voyez-vous, Baronne, j'ai mûrement réfléchi. + +LA BARONNE. + +Vous? + +LE MARQUIS. + +Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se plaît à +le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout à +l'heure... + +LA BARONNE, =à part.= + +Où veut-il en venir? + +DESTOURNELLES. + +C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part... + +LE MARQUIS. + +Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan... le disais-je, +Destournelles? + +DESTOURNELLES. + +En effet, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Je ne suis pas le marquis de Carabas, moi. + +DESTOURNELLES. + +Autres temps, autres mÅ“urs! + +LE MARQUIS. + +Allons au peuple..... + +DESTOURNELLES. + +C'est cela: pour qu'à son tour il vienne... + +LE MARQUIS. + +Pour qu'à son tour il vienne à nous. + +LA BARONNE, =à part.= + +Je suis jouée. =(Haut.)= Marquis, regardez-moi en face. Vous avez résolu +de marier votre fille à Bernard. + +LE MARQUIS. + +Madame! + +DESTOURNELLES, =bas au Marquis.= + +Pas de faiblesse! + +LA BARONNE. + +Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard. + +LE MARQUIS. + +Moi? + +LA BARONNE. + +Vous!... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin +de vos intérêts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer à +votre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac au +champion qui combattait pour vous. + +DESTOURNELLES, =au Marquis.= + +Un coup de Jarnac!... souffrirez-vous?... + +LE MARQUIS, =étourdi.= + +Moi! (=avec force.=) Eh bien! oui, Madame, c'est la vérité; je suis las +du rôle que je joue ici, le cÅ“ur m'en lève. Morbleu vous me poussez à +bout... Ma fille épousera Bernard. + +LA BARONNE. + +Prenez garde, Marquis, c'est la guerre. + +LE MARQUIS. + +Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une +fois. + +LA BARONNE. + +Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu'à savoir si +mademoiselle de La Seiglière se fera complice de votre félonie. +Justement, la voici. Je vais... + +=(Elle se dirige vers la porte de gauche.)= + +DESTOURNELLES.[49] + +Madame! + +LE MARQUIS. + +Au nom du ciel! + +LA BARONNE. + +Vous le voyez, à la seule pensée de mettre votre fille dans la +confidence de vos lâches projets, vous tremblez; la conscience même de +monsieur Destournelles se révolte. + +LE MARQUIS. + +C'est que j'entends me réserver le droit, Madame, d'expliquer à ma +fille... + +LA BARONNE. + +Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession... je +n'assisterai pas à votre honte. C'est déjà bien assez que vous ayez à +rougir devant votre enfant. + +=(Hélène entre par la porte de gauche, qui se referme.)= + + + + +SCÈNE IV. + +DESTOURNELLES, HÉLÈNE, LA BARONNE, LE MARQUIS + +LA BARONNE. + +Vous arrivez à propos, chère Hélène. + +HÉLÈNE. + +À propos, Madame!... Que se passe-t-il donc? + +LA BARONNE. + +Je laisse à votre père le soin de vous l'apprendre. =(Bas au Marquis.)= +Allons, monsieur le marquis, à l'Å“uvre, la tâche est belle. Pour moi, je +sais ce qu'il me reste à faire; adieu. + +=(Elle sort.--Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le +Marquis.)= + + + + +SCÈNE V. + +HÉLÈNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES. + +LE MARQUIS. + +Bon voyage. + +DESTOURNELLES. + +Vous triomphez! + +LE MARQUIS. + +Si elle croit que je suis dupe de son désintéressement!... Mais comment +préparer ma fille?... + +DESTOURNELLES, =bas.= + +Pas de préparations... Allez droit au but... et je vous réponds du +succès.--Je vous laisse. + +=(Il sort par la porte de droite.)= + + + + +SCÈNE VI. + +LE MARQUIS, HÉLÈNE. + +LE MARQUIS. + +Allons!... + +HÉLÈNE. + +Qu'est-ce donc, mon père? que veut dire madame de Vaubert, et +qu'avez-vous à m'apprendre? + +LE MARQUIS, =à part.= + +Il a beau dire... si je sais par où commencer... + +HÉLÈNE. + +Madame de Vaubert paraissait émue... Vous-même vous semblez inquiet... +agité... + +LE MARQUIS. + +J'ai le droit de l'être... Des projets si longuement caressés!... + +HÉLÈNE, =à part.= + +Que veut-il dire? + +LE MARQUIS. + +Notre amitié avec les Vaubert... + +HÉLÈNE, =à part.= + +Grand Dieu! saurait-il?... + +LE MARQUIS. + +Certains détails, enfin... =(À part.)= Ah! ma foi, Destournelles a raison, +allons droit au but.--Réponds, ma fille, aimes-tu monsieur de Vaubert? + +HÉLÈNE. + +Comment? + +LE MARQUIS. + +Aimes-tu monsieur de Vaubert? + +HÉLÈNE. + +Mais... je ne sais... mon père, il a ma parole. + +LE MARQUIS. + +Ce n'est pas là ce que je te demande. Ce mariage te sourit-il? +Réponds-moi franchement. + +HÉLÈNE. + +Mon père, à quoi bon? + +LE MARQUIS. + +À quoi bon?... Il s'agit de ton bonheur, de ta destinée tout entière, et +tu demandes à quoi bon? + +HÉLÈNE. + +Sans doute, car je ne puis comprendre... + +LE MARQUIS. + +Ah!... tu le sais, cette union ne fut jamais de mon goût, et je commence +à me demander avec effroi... qui te protégera quand je ne serai plus. + +HÉLÈNE. + +Quand vous ne serez plus, mon père!... Monsieur de Vaubert est un cÅ“ur +dévoué. + +LE MARQUIS. + +Bête aubaine que son dévouement... Un mari qui ne fera que la chasse aux +papillons, qui passera sa vie à chercher dans l'herbe des bêtes à bon +Dieu... qui, le soir, pour te distraire, montera des oiseaux, ou +empaillera des lézards... Voilà l'existence enchantée qu'il te prépare. + +HÉLÈNE. + +Mais, mon père... + +LE MARQUIS. + +Tiens, ma fille, il est triste de voir un gentilhomme occuper sa +jeunesse à de pareilles niaiseries... Regarde Bernard, ça n'a pas encore +vingt-huit ans; eh bien! ça vous a déjà un bout de ruban à la +boutonnière; ça s'est promené en vainqueur dans les capitales de +l'Europe; ça s'est fait tuer à la bataille de... enfin, n'importe!... Je +l'avoue, je suis obligé de l'avouer, je mourrais plus tranquille, si je +te laissais appuyée sur le bras de ce jeune guerrier. + +HÉLÈNE. + +Oh! mon Dieu!... Mais je ne puis comprendre... vous le savez, nos +engagements... + +LE MARQUIS. + +Nos engagements!... Mariage et fiançailles sont deux. + +HÉLÈNE. + +Monsieur de Vaubert a ma parole. + +LE MARQUIS. + +Je te délie, il n'a pas la mienne. + +HÉLÈNE. + +Mais, mon père... + +LE MARQUIS. + +Je te délie, te dis-je, mon repos en dépend. + +HÉLÈNE. + +Votre repos! + +LE MARQUIS. + +Mon repos... mon bonheur... Et si tu comprenais comme moi la nécessité +d'un appui... + +HÉLÈNE. + +Si je comprenais... + +LE MARQUIS. + +Si par hasard, ce jeune héros pouvait te plaire... + +HÉLÈNE. + +Lui!... + +LE MARQUIS. + +Si tu sentais, comme moi, que tu ne peux être heureuse que par lui... + +HÉLÈNE. + +Eh bien! mon père, eh bien?... + +LE MARQUIS. + +Eh bien! je n'hésiterais pas... je foulerais aux pieds l'orgueil de ta +race, et mes aïeux en penseraient ce qu'ils voudraient. Mes aïeux sont +morts... et toi, tu vis, mon Hélène. + +HÉLÈNE, =se jetant dans ses bras.= + +Oh! mon père... oh! mon ami... je puis donc vous avouer... vous dire... + +LE MARQUIS. + +Quoi? + +HÉLÈNE. + +Que Bernard... + +LE MARQUIS. + +Eh bien!... Bernard... + +HÉLÈNE. + +Il m'aime... + +LE MARQUIS. + +Qu'entends-je?... et toi?... + +HÉLÈNE. + +Moi! + +LE MARQUIS. + +Eh bien? + +HÉLÈNE. + +Ah! ne m'interrogez pas... + +LE MARQUIS. + +Comment!... Il est donc vrai! + +=(On entend au dehors la voix de Bernard.)= + +HÉLÈNE. + +Je l'entends!... oh! je vous en conjure, pas un mot... + +LE MARQUIS, =à part.= + +Qu'ai-je appris!... Allons, c'était moins difficile que je ne croyais. + + + + +SCÈNE VII. + +HÉLÈNE, BERNARD, LE MARQUIS. + +BERNARD, =entrant agité, du fond.= + +Ah! monsieur le marquis, ce qu'on vient de me dire est-il vrai? En mon +nom et à mon insu, on s'est permis de vous adresser?... + +LE MARQUIS, =bas à Bernard.= + +Silence!... je sais tout. + +BERNARD. + +C'est un indigne abus de confiance... + +LE MARQUIS, =bas.= + +Encore une fois, je le sais, taisez-vous.[50] =(Il passe devant lui.)= +=(Haut.)= D'ailleurs, c'est bien de cela qu'il s'agit!... J'en apprends de +belles sur votre compte, monsieur le héros. + +BERNARD. + +Sur mon compte? + +LE MARQUIS. + +Accueilli sous ce toit comme un frère, comme un fils... oui, Monsieur, +comme un fils... vous vous êtes oublié jusqu'à porter vos vues... + +BERNARD. + +Ah! monsieur le marquis, épargnez un malheureux. Je m'éloigne, je +pars... je vais expier loin de vous, loin de votre fille, un espoir +insensé qui n'a fait que traverser mon cÅ“ur. + +LE MARQUIS. + +À d'autres!... + +BERNARD. + +Je ne suis revenu que pour me justifier et vous dire un éternel adieu. + +LE MARQUIS. + +Ah! vous croyez, Monsieur, que les choses peuvent se passer de la sorte? +Vous croyez que lorsqu'on a jeté le trouble dans un jeune cÅ“ur, il ne +reste plus qu'à faire sa valise, et que tout est dit? non pas, s'il vous +plaît. + +BERNARD. + +Si je savais une expiation plus rigoureuse... s'il vous fallait mon +sang... + +LE MARQUIS. + +Que diable voulez-vous que je fasse de votre sang? Vous ne partirez pas, +Monsieur. + +BERNARD. + +Mais, monsieur le marquis... + +LE MARQUIS. + +Vous ne partirez pas, vous dis-je. =(À Hélène.)= Eh bien! et toi, ma +fille, tu ne dis rien? + +HÉLÈNE. + +Monsieur Bernard... puisque mon père l'exige... il vous aime... vous ne +voudriez pas l'affliger... + +BERNARD, =passant devant le Marquis.=[51] + +Ah! mon Dieu!... ma raison s'égare... Ai-je rêvé le désespoir, ou bien +rêvé-je maintenant le bonheur? Monsieur le marquis... Mademoiselle... +que dois-je croire? + +HÉLÈNE. + +Que mon père est bon comme le bon Dieu. + +BERNARD. + +Oh!... monsieur le marquis. + +HÉLÈNE, =apercevant Raoul.= + +Monsieur de Vaubert! + +LE MARQUIS. + +Ah! diable, que vient-il faire en ce moment?... Retirez-vous tous deux, +laissez-nous. + +=(Raoul entre du fond et se tient un moment sur le pas de la porte.)= + + + + +SCÈNE VIII. + +HÉLÈNE, BERNARD, RAOUL, LE MARQUIS. + +RAOUL. + +Monsieur Bernard, vous n'êtes pas de trop entre nous. Mademoiselle, +c'est vous que je cherchais. + +HÉLÈNE. + +Moi, monsieur de Vaubert? + +LE MARQUIS. + +Permettez; vous voulez une explication, vous l'aurez... mais il ne +convient pas que ma fille... + +RAOUL. + +Pardon, monsieur le marquis, il est nécessaire, au contraire, que votre +fille sache... + +LE MARQUIS. + +Monsieur!... c'est moi seul que cela regarde. + +RAOUL. + +Non, monsieur le marquis, c'est à moi de parler... et je parlerai. +Mademoiselle, j'apprends à l'instant même ce que vous ignorez encore, ce +qu'on m'avait laissé ignorer jusqu'ici... j'apprends... + +LE MARQUIS. + +Eh!... ventre-saint-gris, Monsieur, laissez les gens en paix, et +retournez à vos coquilles. + +BERNARD. + +Prenez garde, Monsieur, prenez garde. + +RAOUL, =avec hauteur.= + +Qu'entendez-vous par là , monsieur Bernard? + +BERNARD. + +Monsieur!... + +RAOUL. + +Vous n'étoufferez pas la voix d'un galant homme, je signalerai à +mademoiselle de La Seiglière le précipice où l'on veut la pousser. + +HÉLÈNE.[52] + +Qu'entends-je!... Ah! parlez, monsieur de Vaubert, parlez. + +RAOUL. + +J'apprends, Mademoiselle, que la donation faite à monsieur le marquis +par son ancien fermier, est nulle de plein droit par le seul fait de +l'existence du fils du donateur; depuis six semaines vous n'êtes plus +chez votre père, vous êtes chez monsieur Bernard. + +HÉLÈNE, =regardant tour à tour Bernard et le Marquis.= + +Comment?... + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +LE MARQUIS. + +Chansons que tout cela!... + +RAOUL. + +Ce n'est pas tout. J'apprends aussi les nouvelles dispositions faites +pour éteindre un procès, perdu d'avance, pour replacer sur votre tête +l'héritage de vos ancêtres. + +LE MARQUIS. + +Eh! morbleu! Monsieur... + +RAOUL, =poursuivant.= + +J'apprends qu'aujourd'hui même sous le coup d'une assignation... + +LE MARQUIS, =avec emportement.= + +N'achevez pas. + +BERNARD, =de même.= + +Cela est faux, Monsieur, vous ignorez... + +RAOUL, =avec calme.= + +Vous avez raison, Messieurs, les oreilles de cette noble créature ne +sont pas faites à de telles révélations. Mademoiselle, vous êtes libre; +il ne sied pas à la pauvreté de se mettre en balance avec la fortune. +Sachez seulement qu'en vous rendant votre parole, je n'entends pas +retirer la mienne. S'il ne convenait pas à mademoiselle de La Seiglière +de se prêter à une transaction, que je m'abstiens de qualifier... + +BERNARD. + +Monsieur de Vaubert! + +RAOUL. + +Ma maison s'ouvrirait avec joie pour vous recevoir, et béni serait le +jour où vous auriez pris place à mon foyer. =(Moment de silence.--Hélène +regarde tour à tour, et lentement, Bernard et monsieur de Vaubert; elle +s'approche du Marquis.)=[53] + +HÉLÈNE. + +Répondez, mon père, est-ce vrai? + +LE MARQUIS. + +Quoi? + +HÉLÈNE. + +Ce que monsieur de Vaubert vient de m'apprendre. + +LE MARQUIS. + +Monsieur de Vaubert ne sait ce qu'il dit. + +HÉLÈNE. + +Mon père, répondez, franchement, sans détours, et ne craignez pas de +trouver votre fille au-dessous des devoirs que pourra lui imposer le +soin de votre honneur. Répondez en vrai gentilhomme. Qui reçoit ici +l'hospitalité?... Est-ce nous?... Est-ce monsieur Bernard? + +BERNARD, =passant devant Raoul.= + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE, =l'arrêtant du geste.= + +Répondez, mon père. + +LE MARQUIS. + +Que veux-tu que je te dise? On a profité de mon absence pour faire un +code de lois auxquelles il est impossible de rien comprendre. Suis-je +chez Bernard? Bernard est-il chez moi? Personne n'en peut rien savoir. + +HÉLÈNE. + +C'est donc vrai!... Ainsi, mon père, ainsi, quand ce jeune homme s'est +présenté armé de ses droits, nous ne lui avons pas restitué loyalement +son héritage!... Au lieu de nous retirer tête haute... nous avons obtenu +qu'il consentît à nous garder chez lui! De votre fille qui ne savait +rien... =(Se retournant vers Bernard avec fierté.)= Qu'avez-vous dû penser +de moi, Monsieur? + +BERNARD. + +Ah! Mademoiselle, le ciel m'est témoin... + +HÉLÈNE. + +Quand je vous ai tendu la main, vous croyant pauvre et déshérité... et +plus tard... et tout à l'heure encore... =(Avec égarement.)= Oh! mon père, +est-ce assez de honte? + +LE MARQUIS. + +Ma fille, mon enfant, calme-toi, je ne voulais que ton bonheur. + +HÉLÈNE, =relevant la tête.= + +Mon bonheur!... et vous ne vous aperceviez pas que j'étais le prix d'un +marché. + +BERNARD. + +Non, Mademoiselle, non. + +HÉLÈNE. + +Et si monsieur de Vaubert ne fût venu à temps... Bien, Monsieur de +Vaubert, voici ma main. =(Raoul s'approche d'elle.)= + +BERNARD.[54] + +Ô ciel! + +RAOUL. + +Merci, Mademoiselle. + +HÉLÈNE. + +Allons, mon père, relevez-vous, la pauvreté n'a pas droit de +mésalliance. Marquis de La Seiglière, reprenez la fierté de votre race. +Partons, sortons d'ici. Mon père, appuyez-vous sur moi. Baron de +Vaubert, emmenez votre femme. =(La Baronne et Destournelles paraissent au +fond.)= + + + + +SCÈNE IX. + +RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD, DESTOURNELLES, LA BARONNE, LE MARQUIS. + +DESTOURNELLES.[55] + +Sa femme! + +LA BARONNE, =avec joie.= + +J'en étais sûre! + +RAOUL. + +Oui, ma mère, oui, embrassez votre fille. + +BERNARD, =à part.= + +Ah! tout est perdu. + +LA BARONNE. + +Chère Hélène!... =(Triomphante, bas au Marquis.)= Eh bien! mon vieil ami, +était-il si facile de briser des liens aussi sacrés? + +LE MARQUIS. + +Madame!... =(À part.)= Que la peste l'étouffe, elle et son fils. + +HÉLÈNE. + +Par pitié, monsieur de Vaubert, ne restons pas ici. + +LA BARONNE. + +Venez, nobles enfants. =(Ils font un pas pour sortir.)= + +DESTOURNELLES, =s'avançant.= + +Eh! non, Madame; demeurez.[56] Vous voyez un homme sans fortune, il n'a +plus rien que son épée. + +HÉLÈNE. + +Que veut dire?... + +RAOUL. + +Je ne comprends pas... + +LE MARQUIS. + +Oui, qu'est-ce que cela signifie? + +DESTOURNELLES. + +Ce que cela signifie, monsieur le marquis... + +BERNARD. + +Monsieur Destournelles! + +DESTOURNELLES. + +Oh! soyez tranquille, ce ne sera pas long, et je pars avec vous. Cela +signifie que ce matin, quand j'allais chez maître Durousseau pour vous +rendre à tous la vue ou la raison, ce brave garçon allait chez un +notaire légaliser sa ruine et signer l'abandon de ses droits. + +TOUS. + +Ô ciel! + +HÉLÈNE. + +Refusez, mon père, refusez. + +DESTOURNELLES. + +Refuser!... Est-ce que vous le pouvez maintenant? Vous avez accepté la +donation du père. Personne au monde ne peut empêcher Bernard de ratifier +ce que son père a fait. + +LE MARQUIS. + +Cependant, Monsieur... + +DESTOURNELLES. + +Après cela, monsieur le marquis, si la possession de ce château +embarrasse votre délicatesse, le domaine public s'en arrangera +volontiers. Quant à moi, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais; mais je +ne partirai pas sans avoir soulagé mon cÅ“ur, sans vous avoir dit, madame +la baronne, que si vous l'emportez, c'est en faisant votre malheur à +tous: celui de monsieur le marquis, séparé pour jamais d'un compagnon +qu'il aimait déjà comme son fils.... + +LE MARQUIS. + +C'est vrai. + +DESTOURNELLES. + +Celui de vos enfants, que vous condamnez à des regrets éternels... + +RAOUL, =regardant Hélène, qui tressaille.= + +Des regrets!... + +DESTOURNELLES. + +Le vôtre, enfin; oui, Madame, le vôtre, car, sachez-le bien, vous +n'aurez pas impunément désuni deux cÅ“urs qui s'aiment pour river l'un à +l'autre deux cÅ“urs qui ne s'aiment pas. Et maintenant que j'ai tout dit, +partons, monsieur Bernard. + +HÉLÈNE, =à part.= + +Grand Dieu! + +RAOUL, =l'arrêtant du geste.= + +Que voulez-vous dire? Non pas, Monsieur, expliquez-vous. + +DESTOURNELLES. + +Monsieur... observez ces deux jeunes gens: leur silence vous apprendra +peut-être ce que vous ne devinez pas. + +RAOUL. + +Il serait possible!... =(Il se retourne vers Hélène, et après un silence, +l'interrogeant du geste et du regard.)= Hélène?... + +HÉLÈNE, =les yeux baissés.= + +Monsieur de Vaubert, je ne reviens pas sur ma parole: voici ma main. + +RAOUL. + +Bien! =(Avec effort.)= La vôtre, monsieur Bernard. + +BERNARD. + +La mienne! + +RAOUL. + +La refuserez-vous à votre frère? + +BERNARD. + +Mon frère! + +LA BARONNE, =vivement.= + +Raoul!... + +RAOUL. + +Ma mère, il est temps que chacun reprenne ici sa place. Oui, mon frère, +puisque je mets sa main dans la main de ma sÅ“ur. + +TOUS. + +Ô ciel!... + +HÉLÈNE. + +Ô mon ami!... + +BERNARD. + +Mon frère!... + +LE MARQUIS. + +Ce sont deux paladins! + +DESTOURNELLES. + +À la bonne heure donc... ma cause est gagnée. + +BERNARD ET HÉLÈNE. + +Notre cher avocat![57] + +DESTOURNELLES. + +Votre bonheur paiera mes honoraires. + +LE MARQUIS. + +Quel tableau!... Hein?... qu'en dites-vous, Baronne? =(Il passe derrière +la Baronne et va serrer la main de ses enfants.)= + +LA BARONNE. + +Rien. Je ne cherchais que le bonheur de mon fils... + +RAOUL. + +Mon bonheur?... Ne le cherchez plus, ma mère, il est auprès de vous. + +DESTOURNELLES.[58] + +C'est ma plus belle affaire!... =(À la Baronne.)= Madame la baronne me +pardonnera-t-elle?... + +LA BARONNE. + +Quoi donc? + +DESTOURNELLES, =s'essuyant le front.= + +Mon triomphe. + +LA BARONNE. + +Il y manque encore quelque chose. + +DESTOURNELLES. + +Quelque chose?... + +LA BARONNE, =lui remettant un papier.= + +Il n'y manque plus rien, monsieur le conseiller. + +DESTOURNELLES. + +Que vois-je!... ma nomination!... + +LA BARONNE, =avec hauteur et lui tournant le dos.= + +Nous sommes quittes, monsieur Destournelles. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Quittes?... J'ai la place... et je n'épouse pas... J'y gagne. + +FIN + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + +NOTES: + +[1] Le Jeune Homme, Jasmin. + +[2] Jasmin, le Marquis, Hélène + +[3] Jasmin, le Marquis, Hélène. + +[4] Hélène, le Marquis. + +[5] Hélène, le Marquis, Jasmin. + +[6] Les laquais sont entrés derrière la Baronne, ils avancent la table +du déjeuner au milieu du théâtre, pendant que les principaux acteurs +sont sur le devant de la scène. + +[7] Le Marquis remonte et prend le milieu de table à gauche; la Baronne +traverse la scène et embrasse Hélène sur le front. Les acteurs sont +placés dans l'ordre suivant: la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. +Jasmin est debout à la droite du Marquis; les laquais, derrière Raoul. + +[8] La Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. + +Les laquais emportent la table par la porte du fond. + +[9] Le Marquis, Raoul, au milieu; la Baronne, Hélène, à droite. + +[10] Le Marquis, Jasmin, la Baronne, Hélène, Raoul. + +[11] La Baronne, Destournelles, le Marquis, Jasmin, Hélène, Raoul. + +[12] La Baronne, Hélène, le Marquis, Destournelles, Jasmin, Raoul. + +[13] La Baronne, Destournelles, Hélène, le Marquis, Jasmin, Raoul. + +[14] La Baronne, Destournelles. + +[15] Le Jeune Homme, Destournelles. + +[16] Hélène, Raoul, le Marquis. + +[17] Le Marquis, Jasmin. + +[18] Le Marquis, la Baronne. + +[19] Jasmin, le Marquis, la Baronne. + +[20] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard. + +[21] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard. + +[22] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard. + +[23] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles. + +[24] Bernard, Destournelles, le Marquis, la Baronne. + +[25] Le Marquis, la Baronne, Bernard. + +[26] La Baronne, le Marquis, Bernard. + +[27] Le Marquis, la Baronne, Bernard. + +[28] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard. + +[29] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles. + +[30] Le Marquis, Bernard et la Baronne au second plan. + +[31] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard. + +[32] Bernard, Hélène, Destournelles, le Marquis, la Baronne, Jasmin au +fond. + +[33] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles. + +[34] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène. + +[35] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène. + +[36] La Baronne, le Marquis,--Hélène au second plan;--Bernard. + +[37] Le Marquis, la Baronne, Hélène, Bernard. + +[38] Le Marquis, la Baronne, Bernard, Hélène. + +[39] Raoul, le Marquis, à gauche;--la Baronne, Destournelles, au +milieu;--Hélène, Bernard, à droite. + +[40] La Baronne est remontée et redescend ensuite au nº +1.--Destournelles, pendant qu'Hélène parle à son père, se rapproche de +Bernard qui évite son regard.--Les acteurs sont placés dans l'ordre +suivant: + +La Baronne, Raoul, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles. + +[41] Bernard, Destournelles. + +[42] Bernard, la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. + +[43] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Raoul. + +[44] Raoul, la Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard. + +[45] Le Marquis, Jasmin, Destournelles. + +[46] Jasmin, le Marquis, Destournelles. + +[47] Le Marquis, Jasmin, Destournelles. + +[48] Destournelles, le Marquis, la Baronne. + +[49] Destournelles, la Baronne, le Marquis. + +[50] Hélène, le Marquis, Bernard. + +[51] Hélène, Bernard, le Marquis. + +[52] Bernard, Hélène, Raoul, le Marquis. + +[53] Bernard, Raoul, Hélène, le Marquis. + +[54] Bernard, Raoul, Hélène, Le Marquis. + +[55] Destournelles et Bernard sont au second. + +[56] Hélène, Raoul, Bernard; un peu en arrière, Destournelles, la +Baronne, le Marquis. + +[57] Hélène, Bernard, Destournelles, Raoul, la Baronne, le Marquis. + +[58] Hélène, Bernard, le Marquis, Raoul, la Baronne, Destournelles. + + * * * * * + + +DU MÊME AUTEUR + +LE GENDRE DE M. POIRIER + +Comédie en quatre actes, en prose + +LA PIERRE DE TOUCHE + +Comédie en cinq actes, en prose + +LA CHASSE AU ROMAN + +Comédie en trois actes, en prose + +JEAN DE THOMMERAY + +Comédie en cinq actes, en prose + +(Ces quatre pièces en collaboration avec M. Émile AUGIER) + +LA MAISON DE PENARVAN + +Comédie en quatre actes, en prose + +MARCEL + +Drame en un acte + + + + + +End of Project Gutenberg's Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE *** + +***** This file should be named 29651-0.txt or 29651-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/6/5/29651/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you +do not charge anything for copies of this eBook, complying with the +rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose +such as creation of derivative works, reports, performances and +research. They may be modified and printed and given away--you may do +practically ANYTHING with public domain eBooks. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29651-0.zip b/29651-0.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..8be4745 --- /dev/null +++ b/29651-0.zip diff --git a/29651-8.txt b/29651-8.txt new file mode 100644 index 0000000..870e6bc --- /dev/null +++ b/29651-8.txt @@ -0,0 +1,7693 @@ +The Project Gutenberg EBook of Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mademoiselle de la Seiglière + Comédie en quatre actes, en prose + +Author: Jules Sandeau + +Release Date: August 9, 2009 [EBook #29651] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + + + + +MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE + +COMÉDIE + +EN QUATRE ACTES, EN PROSE + +PAR JULES SANDEAU +De l'Académie française + +NOUVELLE ÉDITION + +PARIS + +CALMANN LÉVY, ÉDITEUR +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES +3, RUE AUBER, 3 + +1892 + +Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés. + +Représentée pour la première fois, à la COMÉDIE-FRANÇAISE, +le 4 novembre 1851 + + + + +PERSONNAGES + +LE MARQUIS DE LA SEIGLIÈRE MM. SANSON. +DESTOURNELLES, avocat REGNIER. +RAOUL DE VAUBERT DELAUNAY. +BERNARD MAILLART. +JASMIN, valet de chambre du marquis MATHIEN. +LA BARONNE DE VAUBERT Mmes NATHALIE. +HÉLÈNE, fille du marquis de la Seiglière Mme BROHAN. + +==La scène se passe en 1817, au château de la Seiglière, dans le Poitou.== + +Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les +personnages sont inscrits en tête de chaque scène dans l'ordre qu'ils +occupent: le premier inscrit au nº. 1, tient la première place à +gauche. + + + + +MADEMOISELLE + +DE + +LA SEIGLIÈRE + + + + +ACTE PREMIER + +==Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au +fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à +droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à +gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au +fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi: +derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin +d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.--À gauche, au +premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même +plan, un petit guéridon.== + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +JASMIN, UN JEUNE HOMME. + +==(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations +d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)== + +JASMIN. + +Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est +à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure. + +LE JEUNE HOMME, =s'asseyant à droite.= + +C'est bien, j'attendrai. + +JASMIN. + +Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi. + +LE JEUNE HOMME. + +C'est pour affaire. + +JASMIN. + +Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La +Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son +déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de +l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre +département de la Vienne. + +LE JEUNE HOMME, =qui n'a pas écouté.= + +Hein!... vous dites?... + +JASMIN. + +Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous +trouve ici, il me chassera. + +LE JEUNE HOMME, =se levant.=[1] + +C'est différent!... J'attendrai dans le parc. + +JASMIN, =à part.= + +C'est bien heureux! =(Haut.)= Monsieur veut-il que je le conduise du côté +de l'étang? + +LE JEUNE HOMME. + +C'est inutile, je sais le chemin. + +JASMIN, =étonné.= + +Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis? + +LE JEUNE HOMME, =après une courte réflexion.= + +Aucun. Je repasserai dans une heure. + +=(Il sort par le fond.)= + + + + +SCÈNE II. + +JASMIN, =seul.= + +Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis +partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à +l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'oeil vif, le teint frais et +l'air plus gaillard encore que d'habitude... + + + + +SCÈNE III. + +JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, =appuyée au bras de son père.= + +LE MARQUIS. =(Ils entrent par la porte de droite.)= + +Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de +Vaubert n'est pas arrivée? + +JASMIN. + +Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un... + +LE MARQUIS. + +C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!... +Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux +châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse +de ce jour? + +HÉLÈNE. + +Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante. + +LE MARQUIS. + +Bah! bah!... =(Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.[2])= Je +ne me suis jamais si bien porté.--Jasmin! + +JASMIN. + +Monsieur le marquis? + +LE MARQUIS. + +La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au +carrefour de Chambly? + +JASMIN. + +Oui, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Toute la nuit? + +JASMIN. + +Toute la nuit. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! que dit-il? + +JASMIN. + +Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos... + +LE MARQUIS. + +Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier? + +JASMIN. + +Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son +fort dans le buisson des Cormiers. + +LE MARQUIS. + +Bravo! nous le tenons! + +JASMIN. + +Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le +marquis. + +LE MARQUIS. + +Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros? + +JASMIN. + +Très-gros. + +LE MARQUIS. + +Est-il bas jointé? + +JASMIN. + +Il n'en dit rien. + +LE MARQUIS. + +Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est +par le pied, aura de mes nouvelles.--(=Il se lève. Hélène est redescendue +en scène.=)[3] Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et +son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour +de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les +simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la +science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup. + +JASMIN, =à part.= + +Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... =(Haut.)= + +Monsieur le marquis? + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce? + +JASMIN. + +Il est venu pour monsieur le marquis une visite... + +LE MARQUIS. + +Une visite, à cette heure! + +JASMIN. + +Un étranger qui a refusé de donner son nom. + +LE MARQUIS. + +Qu'il le garde.--Tu l'as congédié, c'est bien fait. + +JASMIN. + +Pardon, monsieur le marquis, il a insisté... + +LE MARQUIS. + +Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux. + +JASMIN. + +C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire. + +LE MARQUIS. + +Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait. + +JASMIN. + +Pardon, monsieur le marquis, mais il est là... + +LE MARQUIS. + +Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles +d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès +que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner. + +JASMIN =à part, en s'en allant.= + +J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra. + +==(Il sort par le fond.)== + + + + +SCÈNE IV. + +LE MARQUIS, HÉLÈNE. + +==(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près +de la fenêtre ouverte.)== + +HÉLÈNE. + +Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux +chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père! + +LE MARQUIS. + +Oui, la journée s'annonce bien. =(Se frottant les mains.)= Jamais, je +crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux +qui le nient sont des ingrats. + +HÉLÈNE. + +Que j'aime à vous entendre parler ainsi! + +LE MARQUIS. + +Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à +courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et +dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta +jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et +m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans. + +HÉLÈNE. + +Que vous êtes bon! + +LE MARQUIS. + +Et toi, n'es-tu pas heureuse? + +HÉLÈNE. + +Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que +tout me sourit quand je vous vois sourire. + +LE MARQUIS. + +Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre, +celle que nous menions là-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne. + +HÉLÈNE. + +Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le +souvenir m'en est doux. + +LE MARQUIS. + +Grand merci! + +HÉLÈNE. + +C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte +mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi +une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer? +j'ai pleuré. + +LE MARQUIS. + +Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un +triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères, +et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse +consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je +serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon +dévouement, je n'hésitai pas, je partis...[4] =(Allant à la fenêtre à +droite.)=--Et la baronne qui n'arrive pas!--Oh! c'est elle qui s'amusait +en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg. + +HÉLÈNE. + +Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était +pleine d'entrain et de gaieté. + +LE MARQUIS. + +Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on +trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse +vite. + +HÉLÈNE. + +Le bonheur vit de peu. + +LE MARQUIS. + +Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement +nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?... + +HÉLÈNE. + +Vingt-quatre ans. + +LE MARQUIS. + +Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai +passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves +que ce n'est pas suffisant. + +HÉLÈNE. + +Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil. + +LE MARQUIS. + +Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son +fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le +joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là, ton père serait +mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût +tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que +Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il +espérait, à force de victoires... + +HÉLÈNE, =souriant.= + +Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?... + +LE MARQUIS. + +Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles +pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un +jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une +étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le +faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit +Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par +dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La +Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que +je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la +France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi. + +HÉLÈNE. + +Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous +permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères! + +LE MARQUIS. + +Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon +ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme. + +HÉLÈNE. + +Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui +devons-nous pas! + +LE MARQUIS. + +Moi! + +HÉLÈNE. + +Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de +cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de +larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue: +Monsieur le marquis, vous êtes chez vous. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi? + +HÉLÈNE. + +La République avait confisqué tous vos biens. + +LE MARQUIS. + +Jamais je ne lui en ai reconnu le droit. + +HÉLÈNE. + +Cependant... + +LE MARQUIS. + +Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le +reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux, +des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé +d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa +Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré +qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât +un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas +content là-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat; +je suis quitte envers sa mémoire. + +HÉLÈNE. + +Oh! mon père, vous ne le pensez pas. + +LE MARQUIS. + +Si fait, pardieu! je le pense. + +HÉLÈNE. + +Si vous saviez le mal que vous me faites!... + +LE MARQUIS. + +À toi, mon enfant? + +JASMIN, =annonçant du fond.=[5] + +Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert. + +LE MARQUIS. + +Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien, +maintenant!--Qu'ils entrent.--Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense +plus, et embrasse-moi. =(Il la presse sur son coeur.)= + + + + +SCÈNE V. + +HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE. + +==(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)== + +LE MARQUIS. + +Bonjour, bonjour, Baronne. + +LA BARONNE.[6] + +Bonjour, bonjour, heureux père. + +RAOUL, =à Hélène.= + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE, =lui tendant la main.= + +Bonjour, Raoul. + +LE MARQUIS. + +Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et +vous!...--Jasmin, le déjeuner. + +JASMIN. + +Il est servi, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS.[7] + +À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès +de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse +était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux +d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore. + +LA BARONNE. + +Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi +seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui. + +LE MARQUIS. + +Comment cela?--Jasmin, du perdreau! + +LA BARONNE. + +Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une +horrible nuit. + +LE MARQUIS. + +Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli +dans la rosée d'avril.--Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le +verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. =(Il boit.)= Moi, j'ai une +santé de fer. + +LA BARONNE, =souriant.= + +Grand bien me fasse! + +LE MARQUIS. + +Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un +papillon, un scarabée, un brin d'herbe? + +RAOUL. + +Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin +d'herbe manquait à mon herbier. + +LE MARQUIS. + +Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert +lui pardonne! Voilà, Baronne, les beaux résultats de l'éducation que +vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant, +entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues! + +RAOUL. + +Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de +la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science +qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois +aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se +montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence. + +LA BARONNE. + +Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur +santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le +lever du soleil. + +LE MARQUIS. + +Ah! vous voilà, Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils. +Prenez garde, il va s'enrhumer. + +LA BARONNE. + +Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse, +vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la +tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes +entrés.... + +LE MARQUIS. + +Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle +ma fille achevait de me donner une leçon. + +LA BARONNE. + +Oui-da? + +LE MARQUIS. + +Une leçon de reconnaissance. + +LA BARONNE. + +À vous? =(À part.)= Comme s'il en avait besoin. =(Haut.)= Et à quel propos, +je vous prie? + +LE MARQUIS. + +Devinez... à propos de feu monsieur Stamply. + +LA BARONNE, =riant.= + +Votre ancien fermier?... Ah! charmant! + +HÉLÈNE. + +Mon père, de grâce!... + +LE MARQUIS. + +Non, non, je veux en avoir le coeur net. Mieux que personne, la baronne +peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué +un acte de probité?... + +LA BARONNE. + +Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de +l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps +le domaine de ses anciens maîtres. + +LE MARQUIS. + +Très-bien. + +LA BARONNE. + +Cet homme n'a fait que son devoir. + +LE MARQUIS. + +C'est évident.--Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!... + +HÉLÈNE. + +Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame? + +LA BARONNE. + +Sans doute, c'est quelque chose, mais... + +HÉLÈNE. + +Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous +cette enveloppe rustique il y avait un coeur d'or. + +RAOUL. + +Vous l'aimiez!... + +HÉLÈNE. + +Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard +pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de +charmant. + +LA BARONNE. + +Bonne Hélène! + +HÉLÈNE. + +Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par +la mort de son fils! + +LE MARQUIS. + +Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard! + +HÉLÈNE. + +Un héros! + +LE MARQUIS. + +Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus +quel engagement. + +HÉLÈNE. + +À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en +chargeant l'ennemi à la tête de son escadron. + +LE MARQUIS. + +Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas, +coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en +pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais +pas pour cela un héros.--Sers le café, maroufle. + +HÉLÈNE, =se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.= + +Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie +si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?... + +LE MARQUIS, =se levant à son tour.=[8] + +Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina! +Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les +oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là; mais croiriez-vous, Baronne, +qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi, +haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux... +C'étaient les lettres de son fils. + +LA BARONNE. + +Les lettres de monsieur Bernard! + +LE MARQUIS. + +Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions +pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le +lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est +très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne +ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit +mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres. + +LA BARONNE. + +Vous les aviez lues? + +LE MARQUIS. + +Moi?... pas une seule. + +HÉLÈNE, =passant devant Raoul.= + +Eh bien! moi, je les ai lues, mon père. + +LE MARQUIS, =étonné.= + +Pas possible! + +HÉLÈNE. + +Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les +a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec +un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse. + +LE MARQUIS. + +Comment? + +HÉLÈNE. + +Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces +lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le +lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils. +Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge +qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni +par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas +la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect; +cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été +fier de presser la main qui l'avait écrite. + +RAOUL, =prenant la main d'Hélène.= + +Bien, Hélène, bien! + +LE MARQUIS. + +Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu? + +LA BARONNE. + +Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que +monsieur Bernard ne soit plus de ce monde. + +LE MARQUIS. + +Et pourquoi? + +LA BARONNE. + +C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival +dangereux peut-être. + +HÉLÈNE. + +Madame! =(Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La +Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main[9].)= + +LE MARQUIS, =riant.= + +Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La +Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!... + +RAOUL. + +Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. =(Jasmin entre au fond, tenant +à la main un paquet de lettres et de journaux.)= Mais assez parler des +Stamply, occupons-nous de choses plus graves[10].--Jasmin, piqueurs, +chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai +Roland. Qu'apportes-tu là? + +JASMIN. + +Les lettres, les journaux de monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Le _Drapeau blanc_, la _Quotidienne_, le _Journal des savants_... Ce +n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... =(_Jasmin porte le _journal des +savants_ à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène, +auprès de laquelle il s'est assis.--Jasmin sort._)= Ah! une lettre pour +vous, Baronne... on vous sait ici. + +LA BARONNE, =quittant Hélène=. + +Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil... + +LE MARQUIS. + +Aujourd'hui garde des sceaux?... + +LA BARONNE. + +Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour +royale... il y a une vacance... + +LE MARQUIS. + +Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela? + +LA BARONNE. + +Vous ne le devinez pas? + +LE MARQUIS. + +J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre +vieil adorateur... + +LA BARONNE. + +Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez =(Elle lui remet la lettre +qu'elle vient de parcourir.)=, sa nomination ne dépend plus que de sa +promptitude à se rendre auprès du ministre. =(Montrant une lettre +cachetée qui était renfermée dans la première.)= Malebois m'envoie la +lettre qui l'appelle à Paris. + +LE MARQUIS. + +Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?... +bien imaginé! + +LA BARONNE. + +N'est-ce pas? + +LE MARQUIS. + +Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de +Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée. +Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant +par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte. + +JASMIN, =annonçant du fond=. + +Monsieur Destournelles. + +LE MARQUIS. + +Hein?... Que disais-je?... parfait! + +LA BARONNE. + +Comment! me poursuivre jusqu'ici! + +LE MARQUIS. + +C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre. + +LA BARONNE. + +Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.--Marquis, je +vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire +le secret le plus absolu. + +LE MARQUIS, =serrant les papiers dans la table à gauche=. + +Soit.--Qu'il entre! =(Jasmin introduit Destournelles.)= J'ai le coeur en +joie, il arrive bien. + + + + +SCÈNE VI. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL. + +LE MARQUIS, =riant=. + +Salut au d'Aguesseau poitevin. + +DESTOURNELLES. + +Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir +en si belle humeur. + +LE MARQUIS, =riant plus fort=. + +C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur +Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Vous êtes bien bon. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc +plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les +bosquets d'Amathonte. + +DESTOURNELLES. + +Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à +mes goûts champêtres, voilà tout. + +LE MARQUIS. + +Vous aimez les bucoliques... + +DESTOURNELLES. + +Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici. + +LE MARQUIS, =raillant=. + +Heureux hasard! + +DESTOURNELLES. + +Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes +devoirs à monsieur le marquis... + +=(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le +couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)= + +LE MARQUIS. + +Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence +inattendue de madame la baronne. + +DESTOURNELLES, =s'inclinant et passant près de la Baronne=.[11] + +J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur. + +LE MARQUIS, =le poussant du coude=. + +Roué!... + +DESTOURNELLES. + +Hein? + +LE MARQUIS, =à Jasmin=. + +Ah! Jasmin, tout est-il prêt? + +JASMIN. + +On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un +enragé, il faut deux hommes pour le tenir. =(Hélène, un peu effrayée, se +lève et se rapproche de son père.)= + +LE MARQUIS, =la rassurant=. + +Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous +n'êtes point des nôtres? =(Hélène passe auprès de la Baronne.)=[12] + +LA BARONNE. + +Décidément. + +LE MARQUIS. + +Tant pis.--Mon ceinturon. =(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le +Marquis à l'attacher.)= + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Elle reste, à merveille! + +LE MARQUIS, =bouclant son ceinturon.= + +Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai +Roland. + +DESTOURNELLES. + +Bien obligé. + +HÉLÈNE.[13] + +La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était +agréable... + +DESTOURNELLES. + +Merci, Mademoiselle, merci. =(À part.)= Aimable enfant! toujours occupée à +rouler dans le miel les pilules de monsieur son père. + +LE MARQUIS. + +Mes gants!--À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque +belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre. + +DESTOURNELLES. + +Que de bontés! + +LE MARQUIS. + +On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour +vous arrêter. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux +côtes! + +LE MARQUIS. + +Mon fouet, ma casquette.--Raoul, la main à votre fiancée. + +RAOUL, =passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.= + +Au revoir. + +HÉLÈNE. + +Adieu, mon bon monsieur Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE. + +À ce soir, Madame. + +LA BARONNE. + +À ce soir, chère enfant. =(Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul, +et va ensuite à la fenêtre à droite.)= + +LE MARQUIS, =s'approchant de Destournelles.= + +Je me retire et vous laisse. Bonne chance! + +DESTOURNELLES. + +Comment! + +LE MARQUIS. + +Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes +enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles! + +=(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui +s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)= + + + + +SCÈNE VII. + +DESTOURNELLES, LA BARONNE. + +DESTOURNELLES. + +Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme +heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, coeur +égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune. + +LA BARONNE, =quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux +chasseurs=. + +Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis, +c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce +de m'apprendre?... + +DESTOURNELLES. + +Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas? + +LA BARONNE. + +Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine... +Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref... +puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que +vous êtes avocat. =(Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)= + +DESTOURNELLES, =debout.= + +Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je +n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la +dialectique et de l'éloquence... + +LA BARONNE. + +Au fait, au fait, avocat. + +DESTOURNELLES. + +Permettez... + +LA BARONNE. + +Au fait, au fait! + +DESTOURNELLES. + +Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne... + +LA BARONNE. + +Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique +début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est +entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt. + +DESTOURNELLES. + +J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens; +mais je ne me tiens pas pour battu. + +LA BARONNE. + +Vous êtes difficile. + +DESTOURNELLES. + +N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous +voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui +ait jamais brûlé sous le ciel. + +LA BARONNE, =se levant et passant devant Destournelles.[14]= + +C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la +centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos +plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients. + +DESTOURNELLES. + +Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes +feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps... + +LA BARONNE, =ironiquement.= + +Vraiment! + +DESTOURNELLES. + +Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous +débarrasser de moi. + +LA BARONNE. + +Et ce moyen... c'est?... + +DESTOURNELLES. + +C'est de vous appeler madame Destournelles. + +LA BARONNE. + +Oh!... moyen coûteux.--J'en sais un autre moins agréable, sans doute, +mais plus sûr. + +DESTOURNELLES, =piqué.= + +Ah!... je serais bien aise de le connaître. + +LA BARONNE. + +C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que +soit le mal que votre coeur endure, j'ai le moyen de le guérir. +Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas +d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout +d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre, +et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Jamais? + +LA BARONNE. + +Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot. + +DESTOURNELLES. + +À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?... + +LA BARONNE, =hautaine.= + +Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois +jamais descendue jusqu'à vous en faire. + +DESTOURNELLES. + +Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de +votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des +services... + +LA BARONNE. + +Des services?... + +DESTOURNELLES. + +Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons, +ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez +lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au +service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires +qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune, +épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait +pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait +relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la +reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines +d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un +sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande +dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de +ses espérances. Que s'était-il passé? + +LA BARONNE. + +Je ne vous le dirai pas. + +DESTOURNELLES. + +Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici, +dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence +que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui, +car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé, +dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était +faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse, +elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la +considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines. +À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le +gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (=Mouvement de la +Baronne.=)... La mémoire vous revient, vous savez le reste. + +LA BARONNE. + +C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que +vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué +de donner un tour des plus piquants. + +DESTOURNELLES. + +Certains détails?... Il me semble pourtant... + +LA BARONNE. + +Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et +nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra +défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers. + +DESTOURNELLES. + +Voyons, Madame, je vous écoute. + +LA BARONNE. + +Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet +avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et +d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps +convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son +dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop +fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir +à rester l'obligée de son homme d'affaires... + +DESTOURNELLES. + +Madame... + +LA BARONNE. + +En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les +payer.--Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le +dénouement de notre petite histoire? + +DESTOURNELLES. + +Volontiers. Je ne le devine pas. + +LA BARONNE. + +Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace +qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main +délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de +sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans +maintien.--J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de +la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des +sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,--et, après une +révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (=Elle le salue et sort par +le fond.=) + + + + +SCÈNE VIII + +DESTOURNELLES, =seul.= + +Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui, +j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais +rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition +qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un +fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là, je n'ai +nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre... +Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que +moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris. + + + + +SCÈNE IX. + +DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME. + +LE JEUNE HOMME, =entrant par le fond.= + +Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le +marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler? + +DESTOURNELLES. + +Moi!... (=À part.=) D'où vient-il donc, celui-là?--=(Haut.)= Non, Monsieur, +non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière. + +LE JEUNE HOMME. + +Il était ici tout à l'heure. + +DESTOURNELLES. + +Il y était, mais il n'y est plus. + +LE JEUNE HOMME. + +Où donc est-il? + +DESTOURNELLES. + +À la chasse. + +LE JEUNE HOMME. + +Morbleu! + +DESTOURNELLES. + +Cela vous fâche? + +LE JEUNE HOMME. + +Oui. + +DESTOURNELLES. + +Ah!... puis-je savoir?... + +LE JEUNE HOMME. + +Non. + +DESTOURNELLES. + +À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame +de Vaubert, je vais... + +LE JEUNE HOMME. + +Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert? + +DESTOURNELLES. + +Elle-même. Vous la connaissez? + +LE JEUNE HOMME. + +Personnellement?... Non. + +DESTOURNELLES. + +Tant mieux pour vous! + +LE JEUNE HOMME. + +De réputation?... Oui. + +DESTOURNELLES. + +Tant pis pour elle! + +LE JEUNE HOMME. + +Serait-elle ici, par hasard? + +DESTOURNELLES. + +Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis? + +LE JEUNE HOMME. + +Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à +elle. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Qu'a-t-il donc? =(Haut).= Si je pouvais être utile à monsieur?... Je +connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer. + +LE JEUNE HOMME. + +Ni moi, morbleu! + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... =(Haut.)= J'ajouterai même +que j'ai fort à me plaindre d'elle. + +LE JEUNE HOMME. + +Moi aussi. + +DESTOURNELLES. + +Et que je cherche à me venger. + +LE JEUNE HOMME. + +Moi aussi. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. =(Haut.)= Eh bien! +Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque +secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de +Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin. + +LE JEUNE HOMME. + +Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce +n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le +choisir. + +DESTOURNELLES. + +Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que +des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me +voyant ici, que je suis l'ami de la maison. + +LE JEUNE HOMME. + +N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de +compléter certains renseignements... + +DESTOURNELLES. + +Ne suis-je pas là? Je connais toute la noblesse du pays. + +LE JEUNE HOMME. + +Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier +propriétaire de ce château. + +LE JEUNE HOMME. + +Thomas Stamply? + +LE JEUNE HOMME. + +Vous l'avez connu? + +DESTOURNELLES. + +Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre +nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu +de cas. + +LE JEUNE HOMME. + +Pourquoi? + +DESTOURNELLES. + +Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient +éloigné du temple de la Justice. + +LE JEUNE HOMME. + +Son honnêteté!... sa droiture!... + +DESTOURNELLES. + +Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années +nous avions cessé de nous voir. + +LE JEUNE HOMME. + +L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais, +Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là +l'opinion du pays. + +DESTOURNELLES. + +Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en +majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence... +Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine... + +LE JEUNE HOMME. + +Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le +restituer? + +DESTOURNELLES. + +Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont +on se sert ici... + +LE JEUNE HOMME, =irrité.= + +Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire? + +DESTOURNELLES. + +Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation. + +LE JEUNE HOMME. + +Complète? + +DESTOURNELLES. + +Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins +de terre dont il avait arrondi le domaine. + +LE JEUNE HOMME. + +Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des +choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de +Stamply pour un si grand bienfait. + +DESTOURNELLES. + +Sa récompense?... + +LE JEUNE HOMME. + +Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on +entoura sa vieillesse d'amour et de respect?... + +DESTOURNELLES. + +Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en +famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté +comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit +gaulois dans sa fleur... un coeur biblique, une âme patriarcale... + +LE JEUNE HOMME. + +Eh bien?... + +DESTOURNELLES. + +Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et +le coeur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien +fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté. + +LE JEUNE HOMME. + +Oh! quelle honte! + +DESTOURNELLES. + +Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer. + +LE JEUNE HOMME. + +Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?... + +DESTOURNELLES. + +La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont +parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle +parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an, +il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais +existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué, +sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé, +heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et +d'aller rejoindre là-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom +dans son dernier soupir. + +LE JEUNE HOMME. + +Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux! + +DESTOURNELLES. + +Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux +devoir. + +LE JEUNE HOMME. + +Laquelle? + +DESTOURNELLES. + +La main de la propre fille du marquis de La Seiglière. + +LE JEUNE HOMME. + +La fille du marquis? + +DESTOURNELLES. + +Celle-là, c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive, +elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien +de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée +vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans +s'en douter, paya la dette de son père. + +LE JEUNE HOMME. + +Mademoiselle de La Seiglière! + +DESTOURNELLES. + +Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque +jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait +sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser. + +LE JEUNE HOMME. + +Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice +se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités. + +=(Il passe devant Destournelles.)= + +DESTOURNELLES, =à part[15].= + +Il parle comme un Dieu vengeur. + +LE JEUNE HOMME. + +Vous êtes avocat? + +DESTOURNELLES. + +J'ai blanchi dans l'étude des lois. + +LE JEUNE HOMME. + +Les connaissez-vous? + +DESTOURNELLES. + +Je m'en flatte. + +LE JEUNE HOMME. + +Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité? + +DESTOURNELLES. + +Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver. + +LE JEUNE HOMME. + +S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré +l'existence... un héritier de sa famille? + +DESTOURNELLES. + +Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en +rester là, mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions +pour notre courte honte. + +LE JEUNE HOMME. + +Comment!... un héritier direct? + +DESTOURNELLES. + +Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication. + +LE JEUNE HOMME. + +Lequel? + +DESTOURNELLES. + +Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais. + +LE JEUNE HOMME. + +Pourquoi? + +DESTOURNELLES. + +Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige. + +LE JEUNE HOMME. + +Le fils de Stamply? + +DESTOURNELLES. + +Oui, Bernard. + +LE JEUNE HOMME. + +Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait +revendiquer une partie de l'héritage de son père? + +DESTOURNELLES. + +Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer. + +LE JEUNE HOMME. + +Vous en êtes sûr? + +DESTOURNELLES. + +Très-sûr. + +LE JEUNE HOMME. + +Vous en répondriez? + +DESTOURNELLES. + +Sur ma tête!... Mais à quoi bon? + +LE JEUNE HOMME. + +Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre +cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La +Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers? + +DESTOURNELLES. + +Je suis prêt. + +LE JEUNE HOMME. + +Là, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne +de Vaubert. + +DESTOURNELLES. + +Vraiment? Et ce moyen?... + +LE JEUNE HOMME. + +Est infaillible. + +DESTOURNELLES. + +Vous en êtes sûr? + +LE JEUNE HOMME. + +Très-sûr! + +DESTOURNELLES. =(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)= + +Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités. + +LE JEUNE HOMME. + +Je vous suis. =(Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)= + +DESTOURNELLES. + +Après vous, Monsieur. + +LE JEUNE HOMME. + +Après vous. + +DESTOURNELLES, =faisant des façons.= + +Ah! Monsieur... + +LE JEUNE HOMME. + +Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi. + +DESTOURNELLES, =effaré.= + +Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... =(Changeant de ton.)= je +passe devant. + + + + +ACTE DEUXIÈME. + +==Même décoration.== + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL. + +==(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.--On +entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)== + +LE MARQUIS. + +Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux +trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était +qu'un tireur de grives... =(Les laquais et les piqueurs se retirent.)= +Qu'en dites-vous, mon jeune baron? + +RAOUL. + +Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de +fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle? + +HÉLÈNE. + +Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée +par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle +m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés... + +LE MARQUIS. + +C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier, +est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la +chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute +rentrer au chenil après la curée? + +RAOUL. + +Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu. + +LE MARQUIS. + +Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des +haies. + +RAOUL. + +Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis; +=(Montrant un oiseau.)= voici un _turdus merula_ qui enrichira mes +collections. + +LE MARQUIS. + +Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous +devez être fatigué. + +RAOUL. + +Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire +un peu. =(Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)= + +LE MARQUIS. + +Allez, mon jeune ami[16], allez vous mettre dans votre lit, après +l'avoir fait bassiner. + +RAOUL. + +C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de +dîner ce soir avec vous... + +LE MARQUIS. + +Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien. + +RAOUL, =à Hélène.= + +Mademoiselle!... =(Il lui serre la main.)= + +HÉLÈNE. + +À bientôt, monsieur de Vaubert. + +LE MARQUIS. + +Prenez un lait de poule en vous couchant. + +=(Raoul sort par le fond.)= + + + + +SCÈNE II. + +HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN. + +LE MARQUIS. + +Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!... +Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait +là un joli choix.--Jasmin, débarrasse-moi de ceci. =(Il ôte son +ceinturon.)= + +HÉLÈNE. + +Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?... + +LE MARQUIS. + +Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous +vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre. + +HÉLÈNE. + +Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous +nous appelions frère et soeur. Cependant, je suis heureuse de vivre près +de vous, pour vous seul, et mon coeur ne rêve, ne demande rien au delà. + +LE MARQUIS. + +Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en +cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que +veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier. + +HÉLÈNE. + +Plus tard... rien ne presse. + +LE MARQUIS. + +Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un +gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue +à courir un cerf! + +HÉLÈNE, =grondeuse.= + +Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos +jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. =(Le +Marquis s'assied près du guéridon à droite.)= Pour attendre l'heure du +dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne? + +LE MARQUIS. + +J'en prendrai bien deux. + +HÉLÈNE. + +Avec des mouillettes de biscuit? + +LE MARQUIS. + +Pas plus épaisses que la langue d'un chat. + +HÉLÈNE. + +Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. =(Pendant que Jasmin est +aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le +plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de +biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)= + +LE MARQUIS. + +Bonne fille, va!... =(Il boit.)= Bah!... tu seras baronne de Vaubert... + +HÉLÈNE. + +Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut? + +LE MARQUIS, =se dorlotant dans son fauteuil.= + +Pas tout à fait. + +HÉLÈNE. + +Que souhaitez-vous encore? + +LE MARQUIS. + +Embrasse-moi. + +HÉLÈNE. + +Mon bon père! =(Elle l'embrasse.)= Je vous quitte un instant pour aller +changer de toilette. + +LE MARQUIS, =lui tenant les mains.= + +Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon coeur, +tu es aussi la joie de mes yeux. + +=(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste +d'adieu à son père.)= + + + + +SCÈNE III. + +JASMIN, LE MARQUIS. + +==(Jasmin achève de déboutonner les guêtres du Marquis.)== + +LE MARQUIS. + +Eh bien, drôle! te voilà content. Tu vas pouvoir raconter partout que +ton maître a tué un cerf dix-cors. + +JASMIN. + +Il n'est déjà bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis. + +LE MARQUIS, =lui pinçant l'oreille.= + +Tu n'es pas à plaindre, maroufle... + +JASMIN. + +Aïe! + +LE MARQUIS, =pinçant plus fort.= + +Tu n'es pas à plaindre d'être au service d'un gentilhomme qui fait ainsi +parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages. + +JASMIN. + +La Brisée dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire +aujourd'hui. + +LE MARQUIS. + +Juge un peu, si je me fusse trouvé à Fontenoy... par la sambleu!... +=(Jasmin a retiré les guêtres... Le Marquis frotte ses mollets.)= Jasmin, +que dis-tu de ça? + +JASMIN, =agenouillé près du Marquis.= + +Assurément, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou. + +LE MARQUIS. + +Et comme c'est ferme... Tâte, Jasmin, je te le permets... du marbre! + +JASMIN. + +Mieux que cela... Du bronze coulé dans un bas de soie. + +LE MARQUIS. + +Je crois que monsieur de Buonaparte eût été assez embarrassé d'en +montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'émigration, le mollet se +perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauvé. + +JASMIN. + +Si monsieur le marquis voulait se remarier... + +LE MARQUIS. + +Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre +de ce vieux vin qui me ragaillardit le coeur.[17] =(Jasmin passe à droite, +prend le flacon sur le guéridon, et verse à boire au Marquis.)= Mon Dieu! +la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se +plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu'à ta figure bête que je ne +prenne plaisir à regarder. + +JASMIN. + +Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon. + +LE MARQUIS. + +Eh! c'est madame la baronne. + + + + +SCÈNE IV. + +LA BARONNE, =entrant d'un air effaré, du fond;= LE MARQUIS, JASMIN. + +LA BARONNE. + +Moi-même!... Jasmin, laissez-nous. + +LE MARQUIS. + +Oui... Va-t'en, faquin. =(Jasmin sort par le fond emportant les guêtres +du Marquis.)= Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un éléphant! + +LA BARONNE, =qui a suivi Jasmin de l'oeil.= + +C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout +est perdu. + +LE MARQUIS. + +Hein?... comment! tout est perdu? + +LA BARONNE. + +Croyez-vous aux revenants? + +LE MARQUIS. + +Eh! Madame... + +LA BARONNE. + +Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply, +Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glaces de la +Russie... + +LE MARQUIS. + +Eh bien? + +LA BARONNE. + +Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, à Poitiers; on +l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a +parlé, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre +ancien fermier... Il existe, il vit, le drôle n'est pas mort. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! qu'est-ce que ça me fait? + +LA BARONNE. + +Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il +est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce +que cela vous fait? + +LE MARQUIS. + +Mais sans doute; si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux +pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir... +Pourquoi ne s'est-il pas déjà présenté? + +LA BARONNE. + +Oh! soyez calme, il se présentera. + +LE MARQUIS. + +Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui +fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera. + +LA BARONNE. + +Et s'il demande tout? + +LE MARQUIS. + +Hein? + +LA BARONNE. + +Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code? + +LE MARQUIS. + +Le Code? + +LA BARONNE. + +Oui, le Code Napoléon? + +LE MARQUIS. + +Jamais. + +LA BARONNE. + +C'est un livre d'un style assez sec, très-goûté lorsqu'il consacre nos +droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute, +par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations +entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande à vos méditations. + +LE MARQUIS. + +Ah! ça, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que +tout cela signifie? + +LA BARONNE. + +Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son +fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses +biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils +était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que +vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en +restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en +bonne forme, ce garçon à qui vous parlez de faire un sort, vous sommera +de déguerpir, et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous +maintenant? + +LE MARQUIS, =passant devant la baronne.=[18] + +Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations +entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce +qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une +donation! Un La Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les +La Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu. + +LA BARONNE, =à part.= + +Vieil enfant! + +LE MARQUIS. + +Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux, +paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre, +je devrai lui compter la fortune de mes ancêtres? C'est le Code qui le +veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre +Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent! + +LA BARONNE. + +Voyons, Marquis, parlons sérieusement, la chose en vaut la peine. +Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions; la gravité des circonstances ne +me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien +dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel +et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée. + +LE MARQUIS. + +Sang de mes aïeux!... + +LA BARONNE. + +Voilà pour le passé; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard +n'arrive ici d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, mais en +maître... + +LE MARQUIS. + +Mais puisqu'il a été tué à cette bataille de la Moskowa! + +LA BARONNE. + +On l'a vu, on lui a parlé. + +LE MARQUIS. + +Impossible!... Il est mort. + +LA BARONNE. + +Vous êtes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui même, sur le +coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-là même que +vous avez si galamment accueilli ce matin... + +LE MARQUIS. + +Destournelles?... l'ingrat!... + +LA BARONNE. + +Destournelles s'est présenté dans l'étude de l'huissier Durousseau, et +là, en vertu d'un plein pouvoir signé de Bernard, il a fait dresser un +acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'êtes +pas disposé à livrer les clefs de la place. + +LE MARQUIS. + +Comment avez-vous pu savoir?... + +LA BARONNE. + +C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau, +qui a tout vu, tout entendu, et s'est échappé pour venir me donner avis +de la mine chargée sous vos pieds. + +LE MARQUIS. + +Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mère autrefois... +c'était Marie Bontems!... =(Il fredonne).= Marie... Marion... +Marionnette... + +LA BARONNE. + +Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-être, +Bernard paraîtra devant vous; voyons, répondez, comment comptez-vous le +recevoir? + +LE MARQUIS. + +Qui ça?... Bernard?... qu'il aille à tous les diables!... + +LA BARONNE. + +Pourtant, s'il se présente?... + +LE MARQUIS. + +S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas +gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter ma +canne par la fenêtre. + +LA BARONNE. + +Vous êtes fou, Marquis. + +LE MARQUIS. + +S'il faut plaider, nous plaiderons. + +LA BARONNE. + +Marquis, vous êtes un enfant. + +LE MARQUIS. + +J'aurai pour moi le roi. + +LA BARONNE. + +La loi sera pour lui. + +LE MARQUIS. + +J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin +d'herbe. + +LA BARONNE. + +Mêler votre nom à des débats scandaleux! et cela pour arriver à des +conclusions prévues, infaillibles, inévitables. Vous avez un blason; +vous ne lui ferez pas cette injure. + +LE MARQUIS. + +Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse? + +LA BARONNE. + +Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui +s'introduisit étourdiment dans une ruche? + +LE MARQUIS. + +Un colimaçon!... ce doit être une histoire de votre fils... + +LA BARONNE. + +Peu importe. Les abeilles l'empâtèrent de miel et de cire; puis +lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent +cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison. + +LE MARQUIS. + +Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaçon?... + +LA BARONNE. + +Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que +ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de +l'exaspérer, Destournelles, que j'ai congédié ce matin, n'aura pas +manqué de se faire l'écho de tous les bruits répandus contre nous; en ce +moment Bernard accourt, furieux, le coeur rempli de tempêtes. Eh bien! il +faut que sa colère avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend à briser +des chênes, ne courbe que des roseaux. + +LE MARQUIS. + +Je commence à comprendre. + +LA BARONNE. + +Bernard pressent une résistance orgueilleuse; soyons doux, patients, +résignés. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin +de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de +l'amener doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela +fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste. + +LE MARQUIS. + +Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble +que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon +royaume. + +LA BARONNE. + +Le Béarnais était d'avis que Paris valait une messe. + +LE MARQUIS. + +Passe pour une messe; mais quel rôle allons-nous jouer ici? + +LA BARONNE. + +Un grand rôle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour +nos autels et pour nos foyers. + +LE MARQUIS. + +S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu! + +LA BARONNE. + +Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon +à la mendicité; vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais, +en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq années +dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couché d'être +étendu tout de son long sur un million de propriétés? + +LE MARQUIS. + +En bonne conscience, non... mais... cependant. + +LA BARONNE. + +Après cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien! +ruinés de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile +dans l'humble castel des Vaubert, d'où vous pourrez contempler à votre +aise votre château, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard +chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres. + +LE MARQUIS. + +Savez-vous, Baronne, que vous avez le génie d'une Médicis? + +LA BARONNE. + +Ingrat!... J'ai le génie du coeur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que +je demande? le bonheur des êtres que j'aime. Pensez-vous que je +m'effraie à l'idée de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir? +Mais vous, mais votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une +union charmante... + +LE MARQUIS. + +C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. =(Il lui +baise la main.)= + +JASMIN, =annonçant du fond.[19]= + +L'étranger que monsieur le marquis a refusé de voir ce matin... + +LE MARQUIS. + +C'était lui! + +JASMIN. + +Il est accompagné de monsieur Destournelles. + +LE MARQUIS. + +Destournelles! + +LA BARONNE, =bas au Marquis.= + +Oh! le traître!... Il ne le quitte plus... S'il assiste à cette première +entrevue, il déjouera tous nos projets... plus d'espoir. + +LE MARQUIS. + +Je vais le jeter par la fenêtre. + +LA BARONNE. + +Y pensez-vous? + +LE MARQUIS. + +Comment nous en défaire, alors! + +LA BARONNE. + +Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent. + +LE MARQUIS, =à Jasmin.= + +Fais entrer. + +LA BARONNE. + +Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le +museler. + +LE MARQUIS. + +Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre à table. + + + + +SCÈNE V. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES. + +==(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort après avoir avancé des +fauteuils; Destournelles, qui est entré le premier, salue profondément; +Bernard va droit au Marquis.)== + +BERNARD. + +C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler? + +LE MARQUIS. + +Oui, Monsieur. Puis-je savoir... [20] =DESTOURNELLES, vivement, passant +devant Bernard.= + +Permettez... permettez,.. avant de décliner nos noms et qualités... Ah! +madame la baronne... + +La place m'est heureuse à vous y rencontrer. + +LA BARONNE. + +Toujours galant, monsieur Destournelles. + +BERNARD, =bas à Destournelles, au côté droit de la scène.= + +Madame de Vaubert? + +DESTOURNELLES, =de même.= + +Oui. + +BERNARD, =à part.= + +Bien! + +LA BARONNE, =bas au Marquis, après avoir examiné Bernard, au côté gauche.= + +Ce n'est pas un rustre. + +LE MARQUIS, =de même et dédaigneusement.= + +C'est le fils de Stamply. + +LA BARONNE, =de même.= + +Ce regard hautain et décidé... Marquis, tenez-vous sur vos gardes. + +LE MARQUIS, =de même.= + +Soyez donc tranquille... =(Haut.)= Eh bien! Messieurs, me ferez-vous +l'honneur de m'apprendre à quelle circonstance je dois l'avantage de +vous recevoir? + +BERNARD. + +Rien de plus aisé, Monsieur; sachez... + +DESTOURNELLES. + +Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat. + +LE MARQUIS. + +Un avocat!... que signifie?... + +DESTOURNELLES. + +Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se +rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter à mon +expérience et de me laisser exposer le sujet de notre visite. + +BERNARD, =se contenant, bas à Destournelles.= + +C'est juste, je me suis promis de savourer à longs traits ma vengeance. + +DESTOURNELLES, =de même.= + +Laissez-moi donc déguster la mienne. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il? + +DESTOURNELLES, =d'un ton posé.= + +Monsieur le marquis, parmi les nombreux témoignages de bienveillance +dont vous m'avez comblé ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais +oublier. Monsieur le marquis a daigné m'exprimer en termes aussi +touchants que flatteurs pour mon amour-propre le désir de m'entendre +dans quelque importante affaire. Il s'en présente une qui promet d'être +magnifique et paraît devoir exciter au plus haut point l'intérêt de +monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Mon intérêt? =(Bas à la Baronne.)= Il me raille, je crois. + +DESTOURNELLES. + +C'est un de ces beaux drames que le théâtre envie au temple de Thémis. +Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble +ami, je lui réserverai une place d'honneur, et tâcherai que ma parole +soit digne d'un si brillant auditoire. + +LE MARQUIS, =bas à la Baronne.= + +Encore!... Baronne, ne me retenez pas! + +LA BARONNE, =bas au Marquis et passant derrière lui.= + +Du calme, du sang-froid..[21] =(Haut.)= Et cette affaire, monsieur +Destournelles?... + +DESTOURNELLES. + +Touche de près monsieur le marquis, et c'est précisément l'affaire dont +mon client vient l'entretenir. + +LA BARONNE. + +Ce sera pour nous un grand charme d'entendre à l'audience l'éloquente +parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et +sa présence ici, à titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'étonner +monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles... + +BERNARD. + +Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser... + +LE MARQUIS, =fièrement et passant devant la Baronne.[22]= + +Monsieur, si un intérêt à débattre entre nous vous amène auprès de moi, +vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux +prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractère +particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes +d'admettre un tiers à de pareils entretiens. + +LA BARONNE, =à part.= + +Très-bien! + +DESTOURNELLES. + +Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministère à mon client. + +LE MARQUIS. + +Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi, +devant moi, c'est autre chose. + +DESTOURNELLES. + +Mais... + +BERNARD. + +Finissons =(Il passe devant Destournelles.)=[23]; ce que j'ai dans le +coeur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur +Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Comment!... + +BERNARD. + +Je l'exige. + +DESTOURNELLES. + +Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre +un tiers à cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'à +nous retirer. + +LA BARONNE, =à part.= + +Ô ciel! + +BERNARD, =vivement.= + +Non pas; restez, Madame. + +DESTOURNELLES. + +Hein?... + +LA BARONNE, =à part.= + +Je respire. + +BERNARD. + +Monsieur le marquis, j'en suis sûr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai à +dire vous intéresse également tous les deux. + +DESTOURNELLES, =bas à Bernard.= + +Malheureux!... Vous ne la connaissez pas. + +BERNARD, =de même.= + +Je la connais, soyez sans crainte. + +DESTOURNELLES, =de même.= + +Vous ignorez quelle langue dorée... + +BERNARD, =de même.= + +Je réponds de moi. Encore une fois, laissez-nous. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet +entretien... + +LE MARQUIS. + +Monsieur Destournelles!... + +DESTOURNELLES. + +Je me retire. =(Il passe devant Bernard.)=[24] Madame la baronne, je +laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout +lieu d'espérer que vous serez satisfait de mon client. + +LE MARQUIS, =lui montrant poliment la porte.= + +Monsieur Destournelles... + +DESTOURNELLES, =saluant.= + +Monsieur le marquis... =(Il sort.)= + + + + +SCÈNE VI. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD. + +LE MARQUIS. + +Maintenant, Monsieur, nous voilà seuls, veuillez vous asseoir?... je +suis tout prêt à vous entendre. =(Il s'asseoit.)= + +BERNARD, =à part, s'asseyant.= + +Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les +frappe au coeur comme un remords. + +LE MARQUIS. + +Puis-je savoir d'abord, Monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler? + +BERNARD. + +Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis, +j'ai besoin de rappeler à vos souvenirs des choses que vous avez +oubliées, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'écoutant +pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains +de la justice. + +LE MARQUIS. + +Parlez donc, Monsieur, je vous écoute. + +BERNARD. + +Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses +allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous +n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un +des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela, +c'était son devoir; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute +votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté +souveraine. + +LE MARQUIS. + +Monsieur!... + +LA BARONNE, =bas.= + +Mon ami! + +BERNARD. + +Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les +acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par +lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un +manteau et vous le mit sur les épaules. + +LE MARQUIS. + +Monsieur!... + +LA BARONNE, =bas.= + +Silence! + +BERNARD. + +Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de +générosité? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte +propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me +l'apprendre? + +LA BARONNE. + +Moi, Monsieur? + +BERNARD. + +Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement +réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant, +monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait +coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la +recevoir. + +LE MARQUIS, =se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.= + +Monsieur... un pareil langage... + +BERNARD, =se levant à son tour.[25]= + +Oh! vous m'entendrez... vous n'êtes pas au bout... Il faut que vous +sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend. + +LE MARQUIS. + +Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier. + +BERNARD. + +Chez vous!... + +LA BARONNE. + +Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et +nous blesseraient au coeur, si elles étaient méritées. + +BERNARD. + +Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes +paroles sont cruelles... Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas +méritées? + +LE MARQUIS. + +Monsieur..... + +LA BARONNE. + +Asseyez-vous, mon ami. =(Le Marquis s'assied dans le fauteuil occupé +précédemment par la Baronne.)=--Monsieur, puisque vous m'avez priée +d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne +part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? =(Elle +s'assied ainsi que Bernard.)= Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle +aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme +nous que ce fut une aurore de sang. + +BERNARD. + +Madame... + +LE MARQUIS. + +Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait +vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos +pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous +assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière +le dos, vous appelait d'une voix câline, vous empresseriez-vous +d'accourir? + +BERNARD. + +Monsieur... + +LA BARONNE. + +Croyez qu'il s'est rencontré dans les rangs de l'émigration de nobles +coeurs demeurés français sur la terre étrangère; Rocroi n'exclut point +Austerlitz; Bouvines et Marengo sont soeurs; ce n'est pas le même +drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse. + +LE MARQUIS, =prenant une prise de tabac.= + +Certainement, certainement. =(Bas.)= Très-bien, Baronne, très-bien. + +LA BARONNE. + +Et ce petit compte une fois réglé, si vous tenez à savoir par quel +enchantement monsieur Stamply s'est décidé à réintégrer dans ce domaine +une famille qui de tout temps l'avait comblé de ses bontés, je vous +dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obéir aux pieux instincts de sa belle +âme. + +BERNARD. + +En êtes-vous bien sûre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que, +du vivant de son fils, il ne se souciait pas même de savoir si cette +famille existait encore. + +LA BARONNE. + +Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire. + +BERNARD. + +Moi! + +LA BARONNE. + +Si son fils revenait parmi nous... + +BERNARD, =se levant.= + +Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons +que, laissé pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu traîné de +steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après cinq ans d'une +horrible captivité, il va revoir son vieux père qui ne l'attend plus... +Il part, il traverse gaîment les plaines désolées. Il arrive, son père +est mort, son héritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il +s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité de son éloignement pour +capter un vieillard crédule et sans défense; il apprend qu'après l'avoir +amené à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire +ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des +suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lâchetés et de ces +trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le +fils de l'homme que vous avez dépouillé, laissé mourir d'ennui et de +chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que répondraient-ils? + +LA BARONNE. + +Ce qu'ils répondraient?... + +LE MARQUIS, =se levant et passant au milieu.=[26] + +C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons là toute +feinte, car nous savons maintenant qui vous êtes. + +LA BARONNE, =qui s'est levée après le Marquis, bas.= + +Qu'allez-vous faire? + +LE MARQUIS. + +Laissez-moi.--Quand je rentrai dans le domaine de mes aïeux, votre père, +qui était un brave homme, me reçut au seuil de cette porte et me tint ce +simple discours: «Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.» Je ne vous +en dirai pas davantage: vous êtes chez vous, monsieur Bernard. + +BERNARD. + +Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre? + +LE MARQUIS. + +Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé +avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener +bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce +domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la +valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un +accommodement... + +BERNARD. + +Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de +la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui +qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait +arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en +fasse le théâtre d'une comédie. + +=(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près +de la Baronne.)= + +LA BARONNE.[27] + +Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre +vieil ami. + +BERNARD. + +Madame la baronne... + +LA BARONNE. + +Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit, +d'un coeur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports +d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la +calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il +n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant. + +BERNARD. + +Madame... + +LE MARQUIS. + +Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas. + +BERNARD. + +Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu'à croire +à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai... + +LA BARONNE. + +Eh bien, Monsieur... Permettez-moi... + +=(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)= + + + + +SCÈNE VII. + +LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD. + +DESTOURNELLES. + +Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne, +pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému... + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce donc? + +DESTOURNELLES. + +Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le +retour miraculeux de notre jeune guerrier... + +LA BARONNE. + +Eh quoi! vous vous êtes permis... + +DESTOURNELLES. + +Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme +universel... Ils sont là... deux cents paysans... qui demandent à grands +cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina! + +LE MARQUIS. + +Monsieur Destournelles!... + +DESTOURNELLES. + +Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un +spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de +leur nouveau seigneur. =(Les cris augmentent.)= + +LE MARQUIS, =passant devant la Baronne.=[28] + +Monsieur Destournelles! + +DESTOURNELLES.[29] =(Il va à la porte-fenêtre à droite.)= + +Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les +voilà dans la cour. + +BERNARD. + +Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre... + +DESTOURNELLES. + +Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château. + +LE MARQUIS. + +Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà... Jasmin, La +Brisée... tous mes laquais! + +BERNARD. + +N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les +congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles? + +=(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)= + +DESTOURNELLES, =en sortant, au Marquis.= + +Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah! +monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie! + +=(Il sort avec Bernard.--À leur aspect les cris redoublent au dehors.)= + + + + +SCÈNE VIII. + +LA BARONNE, LE MARQUIS. + +LE MARQUIS. + +Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis +revenu. + +LA BARONNE. + +Maudit avocat! + +LE MARQUIS. + +Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client... + +LA BARONNE. + +Calmez-vous. + +LE MARQUIS, =parcourant la scène.= + +Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le +lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien! + +LA BARONNE. + +Calmez-vous, vous dis-je. + +LE MARQUIS. + +Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de +panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir! + +LA BARONNE. + +Bienfaits de la révolution! + +LE MARQUIS. + +Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de +bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont +tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et +les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le +travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi? +Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau? + +LA BARONNE. + +Il peut rentrer d'un instant à l'autre. + +LE MARQUIS. + +Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces +héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait +si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se +ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la +baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever. + +LA BARONNE. + +À la bonne heure. + +LE MARQUIS. + +Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la +France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux +gens. Si ce garnement avait pour deux sous de coeur, il rougirait de se +sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière. + +LA BARONNE, ==riant==. + +Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre. + +LE MARQUIS. + +Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!--«Cache ta vie,» a dit le sage. +Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes. + +LA BARONNE. + +Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de +l'Oural et l'intimité des Baskirs. + +LE MARQUIS. + +Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout... + +LA BARONNE. + +Que ferez-vous? + +LE MARQUIS. + +Je le traînerai de tribunaux en tribunaux. + +LA BARONNE. + +Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le +voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé. + +LE MARQUIS, =irrité.= + +Oui, par ce Destournelles. + +LA BARONNE. + +Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette +influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien +encore... + +LE MARQUIS, =haussant les épaules.= + +Oui, mais comment?... c'est impossible! + +LA BARONNE, =vivement.= + +Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!... + +LE MARQUIS. + +Quoi donc? + +LA BARONNE. + +Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?... +que je vous ai donnée?... + +LE MARQUIS, ==montrant la table à gauche==. + +Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir. + +LA BARONNE, =court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.= + +Jasmin! + +LE MARQUIS. + +Que voulez-vous faire? + +LA BARONNE. + +Vous le saurez.--Jasmin! + +LE MARQUIS. + +Mais expliquez-moi du moins... + +LA BARONNE. + +Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle +Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller +dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre. + +LE MARQUIS. + +Eh bien? + +LA BARONNE. + +Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les +siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira. + +LE MARQUIS. + +Vous pourriez croire?... + +LA BARONNE. + +J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là-bas +plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son +client.--Jasmin!--Dieu! Bernard! + +=(Bernard rentre par la droite.)= + + + + +SCÈNE IX. + +LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD. + +BERNARD. + +Merci, mes bons amis, merci.--Braves gens! j'ai vu le moment où ils +forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en +défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme. + +LA BARONNE. + +Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous +hait pas. + +BERNARD, =sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et +va au Marquis.=[30] + +Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus +rentrer qu'en maître, je reviens le coeur apaisé pour vous dire que si je +n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez +à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit +au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations; +consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous +dira ce que vous avez à faire. =(Il s'incline, le Marquis lui rend son +salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)= + +LA BARONNE, =allant au Marquis, bas.= + +Il s'en va. + +LE MARQUIS. + +Qu'il s'en aille! =(Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)= + +LA BARONNE, =se rapprochant vivement de Bernard.= + +Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?... + +BERNARD, =se retournant, près de la fenêtre.= + +Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer. + +=(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)= + + + + +SCÈNE X. + +LE MARQUIS ==(assis)==, HÉLÈNE, LA BARONNE; ==au second plan,== BERNARD, +==entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de +la scène.== + +HÉLÈNE. + +Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce +possible?... Monsieur Stamply... Bernard... + +LE MARQUIS, =montrant Bernard.= + +Il est devant toi. + +HÉLÈNE =se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.= + +Ah! + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +=hélène.= + +Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai? + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE. + +Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous +reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je +suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur... + +LA BARONNE. + +C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis. + +HÉLÈNE. + +Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver +dans l'autre![31]... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses +déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la +baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur? +Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux +compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui. + +BERNARD. + +De lui! + +HÉLÈNE. + +Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de +monsieur Bernard? + +BERNARD. + +Eh quoi? + +HÉLÈNE. + +Car vous êtes ici chez vous, Monsieur. + +LE MARQUIS. + +Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous. + +LA BARONNE. + +Il nous hait. + +HÉLÈNE. + +Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous +me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter +votre haine? + +BERNARD. + +Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas. + +HÉLÈNE, =regardant autour d'elle.= + +Alors... qui donc? + +LE MARQUIS. + +Ce parquet lui brûle les pieds. + +LA BARONNE. + +Il lui serait impossible de fermer l'oeil sous ce toit. + +HÉLÈNE. + +Comment?... =(À elle-même.)= Noble coeur!... victime de la probité de son +père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.--Monsieur Bernard, +nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une +main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous +humilier. + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +LE MARQUIS. + +Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le +poignet que de mettre sa main dans la nôtre. + +HÉLÈNE, =après un silence, tendant la main à Bernard.= + +Est-ce vrai, Monsieur? + +BERNARD, =pressant la main d'Hélène.= + +Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais... + +HÉLÈNE. + +Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des +Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une +perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de +votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le +veux, je l'exige. + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE. + +Je vous en prie. + +LA BARONNE, =à part.= + +Il est à nous! =(Hélène se rapproche de son père.)= + +BERNARD, =à part.= + +Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé. + +HÉLÈNE, =se retournant.= + +Eh bien? + +LA BARONNE, =à part.= + +Il hésite! + +BERNARD. + +Je ne sais... je ne puis... + +JASMIN, =entrant par la porte de gauche.= + +Monsieur le marquis est servi. + +LE MARQUIS, =se levant.= + +Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs +de faim. + +HÉLÈNE. + +Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous +parlerons de votre père. + +BERNARD. + +De mon père! + +LE MARQUIS, =près de la Baronne.= + +Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas. + +BERNARD. + +Est-ce un rêve? + +LE MARQUIS. + +Votre bras, Baronne. + +HÉLÈNE. + +Le vôtre, monsieur Bernard. + +LE MARQUIS. + +À table! + +LA BARONNE. + +Allons..... + +DESTOURNELLES, =entrant, du fond.= + +Ciel! que vois-je?... mon client![32]... + +LE MARQUIS. + +Monsieur Destournelles!... + +LA BARONNE. + +Qui arrive à propos. + +HÉLÈNE. + +Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles, +vous allez dîner avec nous. + +LE MARQUIS. + +Hein? =(Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à +la gauche de Bernard.)= + +DESTOURNELLES. + +Comment!... + +LA BARONNE, =bas.= + +Laissez-la faire. + +DESTOURNELLES, =bas à Bernard.=[33] + +Malheureux, que faites-vous? + +BERNARD, =bas à Destournelles.= + +Impossible de refuser... Nous partirons ce soir. + +LE MARQUIS, =offrant son bras à la Baronne.= + +Madame... + +LA BARONNE, =bas au Marquis.= + +Non... emmenez Destournelles. + +DESTOURNELLES, =à part, vivement.= + +Il s'agit de veiller sur mon client. =(Hélène et Bernard sont près de la +porte de gauche.)= + +LE MARQUIS. + +Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?... + +DESTOURNELLES. + +J'accepte, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert. + +DESTOURNELLES. + +Allons!... + +=(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils +sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui +est à sa gauche.)= + +LA BARONNE. + +Jasmin! + +JASMIN. + +Madame la baronne? + +LA BARONNE. + +Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur +Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un +exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers. + +JASMIN. + +Oui, Madame. =(Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.)= Il +s'agit?... + +LA BARONNE. + +De faire ce que je vous dis. Vous avez compris? + +JASMIN. + +Parfaitement. =(Il sort.)= + +LA BARONNE, =seule.= + +Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert. + + + + +ACTE TROISIÈME + +==Le grand salon du château.--Salon à deux plans, à pans coupés; porte au +fond, portes dans les angles.--Au premier plan de chaque côté de la +scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène. + +Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est +debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la +table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité +opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil +à bras, lit _la Quotidienne_.== + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE. + +HÉLÈNE. + +Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard? + +BERNARD. + +Très exact. + +HÉLÈNE. + +Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne +rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille. +C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas? + +BERNARD. + +Magnifique, Mademoiselle. + +HÉLÈNE, =baissant la voix.= + +Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis. + +LE MARQUIS, =interrompant sa lecture.= + +Oh! délicieux! + +LA BARONNE. + +Qu'est-ce? + +LE MARQUIS. + +Baronne, écoutez un peu ce que dit _la Quotidienne_. + +LA BARONNE. + +J'écoute. + +LE MARQUIS, =lisant.= + +«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en +France une véritable épidémie.» + +LA BARONNE. + +Ce n'est pas nouveau. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais +attendez. =(Lisant.)= «Dans la foule des aspirants aux grâces +ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait +remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines, +Baronne! + +LA BARONNE. + +J'entends bien. + +LE MARQUIS, =lisant.= + +«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des +sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... =(Lisant.)= «Prendra pitié de +ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour +royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des +titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»--Le trait est +piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce +goût. Qu'en dites-vous? + +LA BARONNE. + +Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses +amis, et que ce qu'il fait est bien fait. + +HÉLÈNE. + +Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas +donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange. + +LA BARONNE. + +Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous? + +BERNARD. + +Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?... + +LA BARONNE. + +C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je +pensais... + +HÉLÈNE. + +Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur +Destournelles nous a si brusquement quittés? + +LA BARONNE. + +C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien. + +HÉLÈNE. + +C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois, +monsieur Bernard dînait avec nous. + +LA BARONNE. + +En effet. + +HÉLÈNE. + +Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et +encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la +pensée de vous offrir la maison du garde. + +BERNARD. + +C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez +fermé les yeux. + +HÉLÈNE. + +Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des +préventions. + +BERNARD. + +Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle. + +HÉLÈNE. + +Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore... + +BERNARD. + +Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas? + +HÉLÈNE. + +À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles +discussions avec mon père... + +BERNARD. + +Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces +discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre +franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions +dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. =(En disant ces +mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).= + +HÉLÈNE. =(Elle se lève.)= + +N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop +d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple... + +LE MARQUIS, =se levant.= + +Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations. +Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de +monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le +chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos +soldats.[34] + +BERNARD, =ironiquement.= + +C'est bien de l'honneur que vous leur faites. + +LE MARQUIS. + +Cependant je tiens à vous dire... + +LA BARONNE, =qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est +descendue à sa droite.= + +Oh!... vous allez recommencer... + +HÉLÈNE. + +C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise. + +LA BARONNE. + +Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier. + +HÉLÈNE. + +Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord. + +LE MARQUIS. + +J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre +avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour. + +BERNARD. + +Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. =(Ils se serrent la main.)= + +HÉLÈNE. + +À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez +ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... =(Elle se rassied, le +Marquis en fait autant).= Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?... +Est-ce bien là le cours de la rivière?[35]... + +BERNARD. + +Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de +Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je +le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de +prince. + +LE MARQUIS. + +Hein? de quel prince parlez-vous? + +BERNARD. + +Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust. + +LE MARQUIS. + +Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça? + +BERNARD. + +Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram. + +LE MARQUIS. + +Wagram! =(À part.)= Encore un prince! + +BERNARD. + +C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur +a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice. + +LE MARQUIS. + +Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune... + +BERNARD. + +Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis! + +LE MARQUIS, =se levant.= + +Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de +l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur +rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en +Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos +talons. + +LA BARONNE, =riant.= + +Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois +semaines... + +BERNARD. + +C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans +Berlin.[36] =(Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)= + +LE MARQUIS. + +Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept +ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des +généraux bien élevés! + +LA BARONNE, =riant.= + +On avait le temps de se reconnaître. + +LE MARQUIS. + +Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes. + +BERNARD. + +Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin. + +LE MARQUIS. + +Nous l'avons mis à la raison. + +BERNARD. + +Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe. + +LE MARQUIS. + +Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades. + +LA BARONNE, =au Marquis.=[37] + +Mon ami! + +BERNARD, =irrité.= + +Ses escapades!... + +HÉLÈNE. + +Monsieur Bernard! + +LE MARQUIS. + +Oui, je maintiens le mot: ses escapades!... + +BERNARD. + +Vous osez?... + +HÉLÈNE, =à voix basse.= + +Eh quoi! encore!... + +BERNARD, =passant devant Hélène.=[38] + +Monsieur le marquis... + +HÉLÈNE. + +Pas un mot de plus... pour mon père!... + +BERNARD, =l'écoutant à peine.= + +Mademoiselle!... + +HÉLÈNE. + +Pour moi!... + +BERNARD. + +Pour vous!... =(Après un silence.)= J'obéis. + +HÉLÈNE, =lui tendant la main.= + +Merci. + +LE MARQUIS. + +Je l'ai réduit au silence. =(Il va s'étendre dans son fauteuil.)= + +=(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le +fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche +d'elle et s'assied à sa gauche.)= + +LA BARONNE, =qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est +debout sur le devant de la scène.= + +D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien. +Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce +côté, je suis tranquille.--Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce +qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion +qu'elle inspire? J'y veillerai. + +LE MARQUIS, =pliant la Quotidienne.= + +Passons au _Drapeau blanc_... Mais qui vient là? Raoul! + +=(Il se lève et va à lui.)= + + + + +SCÈNE II. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD. + +RAOUL, =entrant du fond.= + +Moi même. =(Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)= + +LE MARQUIS. + +Nous apportant quelque nouvelle découverte. + +RAOUL. + +Vous l'avez dit. J'ai découvert... + +LA BARONNE. + +Quoi donc? + +RAOUL. + +Je vous le donne en cent. + +LE MARQUIS. + +Une salamandre?... un blaireau sans queue?... + +RAOUL. + +Monsieur Destournelles. + +TOUS. + +Destournelles! =(Mouvement général.)= + +LA BARONNE, =à part.= + +Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis. + +BERNARD, =à part.= + +Fâcheux contre-temps! + +RAOUL. + +Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens +de découvrir... + +LE MARQUIS. + +À l'état fossile? + +RAOUL. + +Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de +l'avenue. + +BERNARD, =à part.= + +Que lui dire? + +LE MARQUIS. + +Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments? + +JASMIN, =annonçant du fond.= + +Monsieur Destournelles. + +LE MARQUIS, =allant s'asseoir.= + +Eh! arrivez donc, notre ami. + + + + +SCÈNE III. + +LA BARONNE, LE MARQUIS, =assis;= RAOUL, =près de la table, derrière le +Marquis;= DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD. + +DESTOURNELLES, =qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.= + +C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. =(Apercevant la +Baronne.)= Madame la baronne! + +LA BARONNE, =passant devant le Marquis.=[39] + +Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas +si tôt. + +DESTOURNELLES. + +Je m'en doute bien. + +LA BARONNE. + +Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus +vives. + +DESTOURNELLES. + +Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux +gens. + +LA BARONNE. + +Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Et qui vous le rendent, madame la baronne. =(À part.)= Quelle audace!... +=(Haut.)= Ah!... monsieur Bernard... + +BERNARD, =froidement, en remontant la scène=. + +Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour. + +DESTOURNELLES, =à part=. + +Cet accueil!... On m'a dit vrai. + +HÉLÈNE. + +Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon? + +DESTOURNELLES, =jetant un regard sur la Baronne.= + +Mon voyage?... excellent, Mademoiselle. + +LE MARQUIS. + +Vraiment!... Que chante donc _la Quotidienne_? + +LA BARONNE. + +Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois +tirer ma révérence? + +DESTOURNELLES. + +Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre. + +HÉLÈNE. + +Comment? + +RAOUL. + +Il serait possible? + +DESTOURNELLES. + +C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire. + +LE MARQUIS. + +Un refus, à vous! + +LA BARONNE. + +Je n'en reviens pas. + +DESTOURNELLES. + +Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au +fond de son âme, a traversé toutes mes démarches. + +RAOUL. + +Une fée? + +HÉLÈNE. + +Vous en êtes sûr? + +DESTOURNELLES. + +Très-sûr. + +LA BARONNE. + +Il faut qu'elle soit bien habile. + +DESTOURNELLES. + +Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour +balancer sa maligne influence... + +LE MARQUIS. + +Un autre que vous l'a emporté. + +DESTOURNELLES. + +Voilà. + +LE MARQUIS. + +C'est abominable! + +LA BARONNE. + +C'est une injustice criante. + +LE MARQUIS. + +Destournelles, je m'en plaindrai au roi. + +DESTOURNELLES. + +Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché... +Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je +reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des +droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles, +abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le +pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la +baronne? + +LE MARQUIS. + +Sans doute, sans doute. + +LA BARONNE. + +La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes. + +HÉLÈNE, =se rapprochant de Destournelles.= + +Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite +a été pour nous? + +DESTOURNELLES. + +Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite... + +LA BARONNE. + +Et ensuite... pour monsieur Bernard. + +BERNARD. + +Pour moi? + +DESTOURNELLES. + +Mais effectivement... je ne vous cacherai pas... + +HÉLÈNE, =passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne +remonte=. + +Ah! plus tard, un autre jour...[40] Monsieur Bernard ne s'appartient pas +aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais. + +LE MARQUIS. + +Au moulin de Gençais? + +HÉLÈNE. + +La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques +vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien +m'attendre un instant... + +BERNARD. + +À vos ordres, Mademoiselle. + +LE MARQUIS. + +Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres? + +RAOUL. + +Non, monsieur le marquis. + +LA BARONNE, =à part.= + +Maladroit!... =(Haut.)= Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire? + +RAOUL. + +Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui, +je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres. + +HÉLÈNE. + +C'est vrai. + +LE MARQUIS, =à part.= + +S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... =(Haut.)= Allons, +puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le +jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant +nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami. + +=(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard +les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en +sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait. +Bernard disparaît pour quelques instants.)= + + + + +SCÈNE IV. + +LA BARONNE, DESTOURNELLES. + +DESTOURNELLES. + +Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais +revenir. + +LA BARONNE. + +Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient +de voir et d'entendre. + +DESTOURNELLES. + +Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus +habile. + +LA BARONNE. + +Vous dites? + +DESTOURNELLES. + +Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux +profiter de mon absence. + +LA BARONNE. + +Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de +vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le +champ libre. =(Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son +père.)= Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et, +après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas, +monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou +l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue. + +=(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît +embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à +lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)= + + + + +SCÈNE V. + +DESTOURNELLES, BERNARD. + +DESTOURNELLES. + +Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard... +Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au +trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie. + +BERNARD. + +Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous +écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits? + +DESTOURNELLES. + +Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime +pas à me répéter. + +BERNARD. + +Eh bien! alors... + +DESTOURNELLES. + +Je ne suis venu que pour connaître vos intentions. + +BERNARD. + +Mes intentions?... + +DESTOURNELLES. + +Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes +lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous +m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains... + +BERNARD. + +J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter? + +DESTOURNELLES. + +Je vous consulte... Que dois-je faire? + +BERNARD. + +Rien. + +DESTOURNELLES. + +Ainsi, vous renoncez?... + +BERNARD. + +Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en +reparlerons, rien ne presse. + +DESTOURNELLES. + +En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts +peuvent attendre. + +BERNARD. + +Monsieur! + +DESTOURNELLES. + +Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait +amolli votre coeur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli. + +BERNARD. + +Encore une fois!... + +DESTOURNELLES. + +Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de +votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de +votre dignité. + +BERNARD. + +Monsieur Destournelles!... + +DESTOURNELLES. + +Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y +commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi +le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de +vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et +voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez... +rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos +ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père. + +BERNARD. + +Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails... +on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont +dissipées. + +DESTOURNELLES. + +Vraiment?... + +BERNARD. + +C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de +nobles coeurs indignement calomniés par l'envie? + +DESTOURNELLES. + +Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais +calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que +madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le +marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un +enfant!--Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le +charme qui vous a retenu, qui vous retient encore? + +BERNARD. + +Monsieur! + +DESTOURNELLES. + +Est-il besoin de vous l'apprendre? + +BERNARD, =effrayé.= + +Monsieur, pas un mot de plus. + +DESTOURNELLES. + +Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez. + +BERNARD. + +Silence!... silence, malheureux! + +DESTOURNELLES. + +Vous aimez mademoiselle de La Seiglière. + +BERNARD. + +Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait... + +DESTOURNELLES. + +Atteint et convaincu, vous l'aimez. =(Geste de dépit de Bernard; il garde +le silence.)= Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie +passe!--Comment comptez-vous en sortir? + +BERNARD. + +Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous +voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre +et à mourir. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Le tour est joué. =(Haut.)= Que ferez-vous alors? + +BERNARD. + +Je partirai. + +DESTOURNELLES. + +Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage? + +BERNARD. + +Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi +sur la neige; mon épée me reste, il suffit. + +DESTOURNELLES. + +Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez, +tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu? + +BERNARD. + +Que voulez-vous dire? + +DESTOURNELLES. + +Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux +croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection +qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je +parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici. +De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes +de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui: +c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?--Vous +souvient-il de l'apologue du lion amoureux? + +BERNARD. + +Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il +s'agit!--Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore +à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle +continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de +ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut +triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. =(Il quitte +Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)= + +DESTOURNELLES, =à part, traversant la scène.=[41] + +Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne +trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans +son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce +garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si +j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. =(Haut.)= Monsieur +Bernard, vous ne partirez pas. + +BERNARD. + +Ma résolution est inébranlable. + +DESTOURNELLES. + +Vous ne partirez pas, vous dis-je. + +BERNARD. + +Qui m'en empêchera? + +DESTOURNELLES. + +Qui?... Mademoiselle de La Seiglière. + +BERNARD. + +Comment? + +DESTOURNELLES. + +Elle vous aime. + +BERNARD. + +Vous êtes fou! + +DESTOURNELLES. + +Elle vous aime... et vous l'épouserez. + +BERNARD. + +Moi! + +DESTOURNELLES. + +Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert? + +BERNARD. + +Monsieur de Vaubert! + +DESTOURNELLES. + +Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre +femme et de vos domaines? + +BERNARD. + +Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon coeur... Comment +m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat. + +DESTOURNELLES. + +Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes. + +BERNARD. + +Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je +suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle +connaissait mes droits, si elle se doutait seulement... + +DESTOURNELLES. + +Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout +donner et la certitude d'être aimé pour vous-même. + +BERNARD. + +La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply. + +DESTOURNELLES. + +Bah! si elle vous aime?--L'amour est un bon diable qui n'a pas +d'armoiries. + +BERNARD. + +Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas. + +DESTOURNELLES. + +Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours +temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!--Le voici.... Pour +l'honneur de la grande armée, déclarez-vous. + +BERNARD. + +Jamais! + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Oh! nous verrons bien. + + + + +SCÈNE VI. + +BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE. + +HÉLÈNE, =entrant par la porte de droite.= + +Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras... + +DESTOURNELLES. + +Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une +félonie. + +BERNARD. + +Monsieur... pas un mot... + +HÉLÈNE. + +Une félonie!... monsieur Bernard? + +DESTOURNELLES. + +Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut... + +BERNARD. + +Je vous défends... + +HÉLÈNE. + +Qu'est-ce donc? + +BERNARD. + +Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat. + +HÉLÈNE. + +Mais encore? + +DESTOURNELLES. + +Il veut partir... il se dispose à vous quitter. + +HÉLÈNE. + +Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons? + +DESTOURNELLES. + +Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous +expliquera, pour peu que vous l'en pressiez. + +HÉLÈNE. + +Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard? + +DESTOURNELLES. + +Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse +l'en empêcher. + +HÉLÈNE. + +Cette personne?... + +DESTOURNELLES. + +Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de +me retirer... =(Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à +droite.)= =(Bas à Bernard.)= Allons, ventrebleu, en avant!... La charge +sonne... Vive l'empereur! + +=(Il salue Hélène et sort par le fond.)= + + + + +SCÈNE VII. + +BERNARD, HÉLÈNE. + +HÉLÈNE. + +Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir, +nous quitter? + +BERNARD. + +Oui, Mademoiselle... oui, il le faut. + +HÉLÈNE. + +Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution? + +BERNARD. + +Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif +impérieux... + +HÉLÈNE. + +Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que +j'éprouve.... =(Timidement)=. Monsieur Bernard, votre coeur a-t-il à se +plaindre de nous? + +BERNARD, =vivement.= + +Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas. + +HÉLÈNE. + +Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il +involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les +mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon +pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous +offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir. + +BERNARD. + +Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien +à lui pardonner. + +HÉLÈNE. + +Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être +qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine? + +BERNARD. + +Vous, Mademoiselle... Vous!... + +HÉLÈNE. + +Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur +Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs. + +BERNARD. + +Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je +suis jeune encore... j'aime mon métier. + +HÉLÈNE, =souriant d'un air de doute.= + +Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous. + +BERNARD, =embarrassé.= + +Non... sans doute... mais... + +HÉLÈNE, =lui imposant silence.= + +Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps +de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous +jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin +du feu, vous me raconterez vos campagnes. + +BERNARD. + +Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est +pas fait pour moi. + +HÉLÈNE. + +C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner? + +BERNARD. + +Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil. + +HÉLÈNE. + +Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous? + +BERNARD. + +Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas. + +HÉLÈNE. + +Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et +je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre coeur. +Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre soeur? + +BERNARD. + +Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous +initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir. + +HÉLÈNE. + +Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce +mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie? + +BERNARD. + +Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret +doit mourir avec moi. + +HÉLÈNE. + +Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains +d'entrevoir... + +BERNARD. + +Si je vous le disais... Oh! non, non, votre coeur ignorera toujours le +martyre que j'endure. + +HÉLÈNE, =très-troublée.= + +Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?... + +BERNARD. + +Sans remède. + +HÉLÈNE. + +Je devine. Il est peut-être au monde une personne... =(À part.)= Il se +tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue... +=(Haut.)= Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en +effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être... +=(Bernard ne répond rien.--Elle met la main sur son coeur.)= Oh! je +comprends maintenant ce que vous devez souffrir. + +BERNARD. + +Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez +l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il +n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux. + +HÉLÈNE, =avec une joie contenue.= + +Eh! quoi, celle que vous aimez... + +BERNARD. + +Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est +tellement au-dessus de moi! + +HÉLÈNE. + +Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous? + +BERNARD. + +J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai +pas songé un seul instant à la franchir. + +HÉLÈNE, =souriant.= + +Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse +de sang royal? + +BERNARD. + +Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle +est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons +en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau +est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat? + +HÉLÈNE. + +Soyez plus juste envers vous-même... Quel coeur si haut placé pourrait se +croire au-dessus du vôtre? + +BERNARD. + +Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir... +C'est par pitié que vous parlez ainsi. + +HÉLÈNE. + +Par pitié!... + +BERNARD. + +Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche +ne vous offenserait donc pas? + +HÉLÈNE. + +Monsieur Bernard! + +BERNARD. + +Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai +vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la +noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le +coeur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser. +Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais +m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à +toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au +prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez, +n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que +vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis +être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous..... + +HÉLÈNE, =très-émue.= + +Et si je vous dis que mon coeur me le permet? + +BERNARD. + +Ah! =(Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.--La porte +du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en +se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire +brusquement sa main)=. + + + + +SCÈNE VIII. + +BERNARD, LA BARONNE, HÉLÈNE. + +HÉLÈNE. + +Madame de Vaubert! + +LA BARONNE, =à part.= + +Il est temps! =(Haut).= Qu'est-ce donc, mes amis? d'où vient cet embarras? + +HÉLÈNE. + +Madame! + +LA BARONNE. + +Est-ce que ma présence dérange votre entretien? + +HÉLÈNE. + +Pourquoi donc, Madame? + +LA BARONNE. + +Vous parliez quand je suis entrée... vous vous taisez en me voyant. + +BERNARD. + +Non, Madame; j'offrais mon bras à mademoiselle jusqu'à la ferme de +Gençais. + +HÉLÈNE. + +Oui, oui, Madame... et nous allions partir. + +LA BARONNE. + +Sans votre père? + +HÉLÈNE. + +Non, sans doute, et je vais... =(Elle fait un pas pour sortir.)= + +LA BARONNE. + +Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert. + +BERNARD. + +Monsieur de Vaubert? + +LA BARONNE. + +Oui. + +BERNARD. + +Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire... + +LA BARONNE. + +Qu'il n'accompagnerait pas tantôt sa fiancée?... + +BERNARD, =à part.= + +Sa fiancée!... =(Tressaillement d'Hélène).= + +LA BARONNE. + +Il a changé d'avis. + +BERNARD. + +Ah! + +LA BARONNE. + +Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hélène, mon fils dont le +coeur s'associe aux nobles préoccupations du vôtre, n'avait d'autre +pensée que de continuer pour sa part au bien-être des malheureux dont +vous êtes la providence. + +HÉLÈNE, =troublée.= + +Eh bien?... + +LA BARONNE. + +Mais aux termes où vous en êtes... + +HÉLÈNE, =à part.= + +Ciel! =(Mouvement de Bernard).= + +LA BARONNE. + +À la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre +enfance... + +HÉLÈNE. + +Ah! malheureuse! + +BERNARD. + +Quel réveil! + +LA BARONNE. + +Il n'a pas eu de peine à comprendre qu'il ne doit plus céder à personne +le droit d'être votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les +voici. =(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)= + + + + +SCÈNE IX. + +BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HÉLÈNE. + +LE MARQUIS. =Il a sa canne et son chapeau.= + +Oui, le jarret dispos, et prêt à partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici +un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais +gare les distractions le long du chemin! + +RAOUL, =passant près d'Hélène devant le Marquis.[42]= + +Non, chère Hélène, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon coeur ne suit +pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure, à l'avenir +l'étude ne me détournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai +longtemps du nom de soeur; je n'aspire qu'à vous donner un nom plus doux. + +LE MARQUIS. + +Peste! Le savant se fait poëte. Voilà un madrigal galamment troussé. + +LA BARONNE. + +Galanterie permise à un mari... =(À part.)= N'hésitons plus. =(Haut.)= Ne +vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le +jour?... + +LE MARQUIS. + +Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le +temps de se marier. + +LA BARONNE. + +Pourtant... + +LE MARQUIS. + +Dans un pareil moment... Comment puis-je décider?... D'ailleurs ce n'est +pas moi, c'est ma fille que cela regarde. + +HÉLÈNE. + +Moi? + +BERNARD, =à part.= + +Grand Dieu! + +LA BARONNE. + +Alors, Hélène, prononcez. + +HÉLÈNE. + +Madame... =(À part.)= Eh! quoi, là, sous ses yeux... Oh! je me soutiens à +peine. + +RAOUL. + +N'insistez pas, ma mère... Mais rappelez-vous, Hélène, que mon bonheur +est entre vos mains. + +HÉLÈNE, =à part=. + +Son bonheur! + +RAOUL. + +Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancèle... Hélène!... +Voyez donc. + +=(Il approche vivement le fauteuil qui est derrière elle.)= + +TOUS. + +Ô ciel! =(Tous se groupent autour d'Hélène.)=[43] + +LE MARQUIS. + +Ma fille, qu'as-tu donc? + +HÉLÈNE. + +Moi?... rien... Ah! je me sens mourir. + +LE MARQUIS. + +Ma fille!... mon enfant!... + +RAOUL. + +Il faut appeler. =(Courant à la porte du fond.)= + +LE MARQUIS. + +Oui, du secours... Holà! Jasmin? + +HÉLÈNE. + +Ce n'est rien, mon père, je me sens mieux. + +LE MARQUIS. + +Oh! mon Dieu!... Serait-ce?... + +HÉLÈNE. =Elle se lève.=[44] + +Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra. + +LE MARQUIS. + +Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin... + +LA BARONNE. + +Pouvais-je prévoir qu'en rappelant à mademoiselle de la seiglière ses +engagements?... + +HÉLÈNE, =avec dignité.= + +Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous +remercierais de me les avoir rappelés. =(Bas à Bernard.)= Vous aviez +raison, monsieur Bernard; partez.--Votre bras, mon père? + +BERNARD, =à part.= + +Ah! =(Hélène s'appuie sur le bras de son père.)= + +LA BARONNE. + +Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chère enfant. Raoul, +ramenez-la chez elle... =(Raoul passe derrière la Baronne, Destournelles +entre du fond.)= Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. =(À +part, en sortant et apercevant Destournelles.)= Partie gagnée! + +=(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le théâtre.)= + + + + +SCÈNE X. + +DESTOURNELLES, BERNARD. + +DESTOURNELLES. + +Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il? + +BERNARD, =avec égarement.= + +Adieu, monsieur Destournelles. + +DESTOURNELLES. + +Comment?... vous partez!... Elle vous aime? + +BERNARD. + +Oui, elle m'aime et je pars.... + +DESTOURNELLES. + +Pourquoi? + +BERNARD. + +Avez-vous donc oublié, vous aussi, les engagements qui la lient? + +DESTOURNELLES. + +Bah! bah! + +BERNARD. + +Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir. + +DESTOURNELLES. + +Qu'allez-vous faire? + +BERNARD. + +Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux +donner ma vie à la femme que j'aime, lui laisser du mon héritage. + +DESTOURNELLES. + +Ô ciel!... Où allez-vous? + +BERNARD. + +Chez un notaire. =(Il sort par le fond.)= + + + + +SCÈNE XI. + +DESTOURNELLES, =seul.= + +C'est trop fort! Tous ces gens-là sont aveugles ou fous... Mais, +pardieu! je les sauverai malgré eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon +ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.--Vous +allez chez un notaire... =(Avec résolution.)= Eh bien! moi, je vais chez +un huissier. + +=(Il sort précipitamment par le fond.)= + + + + +ACTE QUATRIÈME + +==Même décor.== + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +DESTOURNELLES, =entrant du fond.= + +==La mèche est allumée... gare la mine!... nous allons enfin voir, madame +la baronne, à qui de nous deux restera le champ de bataille. L'exploit +est libellé... Durousseau est exact... =(Il regarde sa montre.)= Trois +heures... le poulet doit être entre les mains de monsieur le marquis. +Bernard est à Poitiers, il ne sait rien, ne su doute de rien; avant +qu'il soit de retour, je serai maître de la place. Encanailler le +marquis, confiner la baronne dans son petit castel, unir deux braves +jeunes gens qui s'aiment, voilà ma vengeance, voilà mon but, et je +l'atteindrai, morbleu!... Le marquis... attention!== + + + + +SCÈNE II. + +LE MARQUIS, DESTOURNELLES. + +LE MARQUIS, =entrant par la porte de gauche qui reste ouverte.= + +C'est vous? + +DESTOURNELLES. + +C'est moi. + +LE MARQUIS. + +Qui diable vous amène?... + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Il ne sait rien encore. =(Haut.)= Les intérêts de mon client. + +LE MARQUIS, =allant s'asseoir à gauche.= + +Votre client!... Ah! ça, sans reproche, monsieur Destournelles, vous +finirez par établir chez moi votre cabinet de consultations. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Je le gêne, mais Durousseau ne saurait tarder... je tiendrai bon... +=(Jasmin entre du fond.)=--Jasmin!... que vient-il lui servir sur ce plat +d'argent?[45] + +JASMIN. + +Monsieur le marquis... + +LE MARQUIS. + +Qu'est-ce? + +JASMIN. + +Un papier que l'on vient d'apporter pour monsieur le marquis. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Oh!... délicieux!... l'exploit de Durousseau!... quel honneur!... + +LE MARQUIS, =tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre.= + +Qu'est-ce que cela?... un papier sans enveloppe! + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Nous allons rire! + +LE MARQUIS, =se décidant à prendre le papier.= + +Que me veut ce chiffon?... du papier timbré!... =(Il se lève.)= Pouah!... +mes gants!... =(Tâtant ses poches.)=[46] Du papier timbré au marquis de La +Seiglière!... quel est le drôle qui s'est permis?... + +JASMIN, =troublé.= + +Mais je ne sais... ce n'est pas à moi qu'on l'a remis. + +LE MARQUIS. + +Et que chante ce grimoire?... =(Il déploie le papier et lit.)= «L'an 1817, +ce jour d'hui 5 octobre, à la requête du sieur Bernard Stamply...» Eh! +quoi, Bernard?... ce n'est pas possible. Voyons... «Domicilié de droit, +et logeant de fait au château de La Seiglière!...» Comment, Bernard?... +Sortez, Jasmin. =(Jasmin sort par le fond.--Le Marquis continuant de +lire.)= «Agissant aux poursuites et diligences de maître +Destournelles...» =(Le Marquis, au nom de Destournelles, lève les yeux +par dessus son binocle sur l'avocat, qui se tient impassible de l'autre +côté de la scène.)= =(À part.)= Ah! très-bien, c'est l'affaire qui l'amène +ici. + +LE MARQUIS, =reprenant sa lecture.= + +«De maître Destournelles... j'ai, Guillaume Durousseau, huissier, baillé +assignation au sieur Louis Tancrède Hector, marquis de La Seiglière, +sans domicile connu...» =(Nouveau coup d'oeil du Marquis sur +Destournelles.)= «Mais logeant indûment au dit château de La Seiglière, +où je me suis exprès transporté et où parlant à une femme à son service, +à comparoir...» =(Cherchant à comprendre.)= Comparoir?... + +DESTOURNELLES. + +Comparoir, pour comparaître... terme de pratique. + +LE MARQUIS. + +Ah!... c'est un terme... de... =(À part.)= Pardieu! je suis curieux de +savoir jusqu'où ils ont poussé l'insolence et l'audace... Poursuivons. +=(Haut et continuant de lire.)= «À comparoir dès demain, vu l'urgence, à +sept heures du matin.» Par exemple!... «Par devant monsieur le président +du tribunal civil, jugeant en état de ré-fé-ré...» + +DESTOURNELLES. + +Référé. + +LE MARQUIS, =sans se retourner.= + +Référé. J'ai parfaitement lu. «Attendu qu'en vertu de l'axiome: «_le +mort saisit le vif_...» Hein?... + +DESTOURNELLES. + +Terme de pratique. + +LE MARQUIS. + +Ah!... toujours... =(À part.)= Patience!... nous allons voir.--=(Haut, +lisant.)= «Attendu, attendu...» La conclusion... «Voir dire le marquis de +La Seiglière que dans les vingt-quatre heures, il sera tenu de +déguerpir...» Déguerpir!... «Sinon y être contraint dans les formes +accoutumées, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force +publique...» =(Avec une colère contenue.=) C'est tout. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Le coup est porté. + +LE MARQUIS, =pliant le papier qu'il met froidement et résolument dans sa +poche.= + +Jasmin! + +DESTOURNELLES. + +Si monsieur le marquis avait besoin? + +LE MARQUIS. + +Je vous suis obligé... Jasmin!... mon épée. + +DESTOURNELLES. + +Votre épée!... Que voulez-vous faire? + +LE MARQUIS. + +Vous allez le savoir. + +DESTOURNELLES. + +Mais, monsieur le marquis... + +LE MARQUIS, =éclatant.= + +Ah! vous avez pensé que vous pourriez impunément souffleter mon blason! +Ah! vous êtes venu pour me narguer, pour me braver en face!... Un +huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est à vous que je dois cet +affront!... Mon épée!... l'épée de mes pères!... + +DESTOURNELLES. + +Encore une fois, que prétendez-vous faire? + +LE MARQUIS. + +Vous sauterez par cette fenêtre, ou je vous couperai les deux +oreilles... à votre choix. + +DESTOURNELLES, =froidement.= + +Monsieur le marquis, vous me divertissez. + +LE MARQUIS. + +Je ne vous divertirai pas longtemps... Jasmin!... Mais ce maraud +arrivera-t-il?... Jasmin! + +JASMIN, =entrant du fond.=[47] + +Me voilà... Que demande monsieur le marquis? + +LE MARQUIS. + +Ce que je demande?... + +DESTOURNELLES, =froidement.= + +Monsieur le marquis demande son épée. + +LE MARQUIS. + +Hein? + +DESTOURNELLES. + +Allez la lui quérir. + +LE MARQUIS, =à part.= + +Comment? voilà l'impression... Il n'a pas peur... + +JASMIN, =avec stupeur.= + +Son épée?... + +DESTOURNELLES. + +Oui, l'épée de ses pères. + +JASMIN. + +Si monsieur le marquis voulait me dire où il l'a mise?... + +LE MARQUIS. + +C'est bon... drôle!... laisse-nous. =(Jasmin sort. Le Marquis se jette +avec colère dans son fauteuil.)= Diable d'homme! + +DESTOURNELLES, =à part.= + +C'est le premier transport... Il n'a pas été long... Frappons les +derniers coups. =(Il se rapproche du Marquis; avec respect.)= Monsieur le +marquis veut-il me permettre une observation? + +LE MARQUIS, =après un silence.= + +Laquelle, Monsieur? + +DESTOURNELLES. + +En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eût-il sensiblement +amélioré sa situation? Il est permis d'en douter; peut-être n'eût-il +réussi qu'à se priver des services d'un homme venu ici, non pour le +narguer, mais pour l'aider à sortir de l'abîme où il est tombé. + +LE MARQUIS. + +J'en sortirai, Monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de +personne; mais, auparavant, je dirai à monsieur Bernard que s'il chasse +comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant. + +DESTOURNELLES. + +Vous ne direz pas cela. + +LE MARQUIS, =se levant.= + +Je le dirai... Comment, ventre-saint-gris! un garçon que j'aimais, que +j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux, +dépeuple mes forêts!... Hier encore, il m'a tué trois loups. + +DESTOURNELLES. + +Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous héberge, +et c'est vous qui tuez son gibier. + +LE MARQUIS. + +Soit... je pouvais en douter... Mais, tête-bleu, Monsieur, lorsqu'on a +l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de La Seiglière, ce n'est +pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le +lui dirai. + +DESTOURNELLES. + +Pouvez-vous méconnaître à ce point le plus noble coeur qui ait jamais +battu dans la poitrine d'un galant homme? + +LE MARQUIS. + +Vous nous la donnez belle!... Et ce papier, Monsieur, cet immonde +papier! + +DESTOURNELLES. + +Ce papier, monsieur le marquis?... Comment n'avez-vous pas deviné +sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'à l'insu de ce brave jeune +homme. + +LE MARQUIS. + +Qui donc, alors?... + +DESTOURNELLES. + +C'est moi... qui sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il +m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens +extrêmes. + +LE MARQUIS. + +Pour me sauver? + +DESTOURNELLES. + +Pour vous sauver! Il y a des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le +fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'êtes ici que par la tolérance +de Bernard. + +LE MARQUIS. + +La tolérance! + +DESTOURNELLES. + +Ah!... voilà ce que vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez +pas qu'aux yeux de tous vous êtes dans une condition humiliante et +précaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout à l'heure à sauter +par la fenêtre... Eh bien! mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre +que de se traîner dans les escaliers. On traverse une position +équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous +dormiez, je vous ai réveillé. + +LE MARQUIS. + +Pensez-vous qu'il m'effraie?... Je connais le chemin de la pauvreté, +Monsieur... je le reprendrai sans pâlir. + +DESTOURNELLES. + +Bien, monsieur le marquis, très-bien... Je reconnais là l'héritier d'une +race de preux... car, à votre âge, renoncer à ce luxe héréditaire, pour +aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel. + +LE MARQUIS. + +Très-cruel. + +DESTOURNELLES. + +Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille?... + +LE MARQUIS. + +Ma fille!... + +DESTOURNELLES. + +Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coûtent rien à +votre grand coeur, s'il vous plaît d'accepter le rôle d'OEdipe, songez que +vous imposez à cette aimable enfant la tâche d'Antigone. + +LE MARQUIS, =attendri.= + +Eh quoi?... ma pauvre Hélène... ma fille bien-aimée!... + +DESTOURNELLES. + +Monsieur le marquis, vous êtes bien ici. + +LE MARQUIS. + +C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal. + +DESTOURNELLES. + +Séjour enchanté!... Si nous pouvions trouver un moyen de tout +concilier... + +LE MARQUIS. + +Un moyen? + +DESTOURNELLES. + +Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune +de l'enfant. + +LE MARQUIS. + +Est-ce que vous entrevoyez?... Destournelles, voyons, mon vieil ami. Car +nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains... conseillez-moi, +dirigez-moi... Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen?... + +DESTOURNELLES. + +Sans doute... il y en a un... un seul... mais il est bon. + +LE MARQUIS. + +S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?... + +DESTOURNELLES, =hésitant.= + +Ah!... je crains de vous l'apprendre... Vos idées sont telles.... + +LE MARQUIS. + +Parlez, parlez, de grâce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre? + +DESTOURNELLES. + +Eh bien! puisque vous le voulez... Monsieur le marquis, ce Napoléon que +vous jugez si sévèrement n'était pourtant pas sans mérite; il avait +compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un +homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées +de l'empereur? + +LE MARQUIS. + +Sans doute... mais veuillez m'apprendre?... + +DESTOURNELLES. + +Pensez-vous que monsieur de Vaubert soit sérieusement épris de sa +fiancée?... + +LE MARQUIS. + +Peuh!... + +DESTOURNELLES. + +Pensez-vous que, de son côté, mademoiselle de La Seiglière aime +éperdument le baron? + +LE MARQUIS. + +Peuh!... + +DESTOURNELLES. + +Trouvez-vous en lui le modèle des gendres? + +LE MARQUIS. + +Il manque un lièvre à vingt pas... + +DESTOURNELLES. + +Vous disiez tout à l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme... Le +fait est qu'à vous voir ensemble, on jurerait deux frères d'armes, deux +chevaliers de la table ronde... Que lui manque-t-il donc pour être un +gentilhomme accompli? + +LE MARQUIS. + +La noblesse. + +DESTOURNELLES. + +Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reçoive de vous... + +LE MARQUIS. + +Comment? + +DESTOURNELLES. + +Avec la main de votre fille. + +LE MARQUIS. + +Qu'entends-je?... une mésalliance!... + +DESTOURNELLES. + +Non pas... une fusion de races... et vous êtes sauvé! + +LE MARQUIS. + +Jamais, Monsieur, jamais!... Plutôt la ruine. + +DESTOURNELLES. + +Je m'en doutais; à votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le +marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vôtre n'ait pas là-dessus des +idées plus conformes aux besoins du siècle. + +LE MARQUIS. + +Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle. + +DESTOURNELLES. + +Au temps où nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous +connaître toute ma pensée? Vous avez des ennemis. + +LE MARQUIS. + +Moi? + +DESTOURNELLES. + +Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de +vous? + +LE MARQUIS. + +Quoi donc? + +DESTOURNELLES. + +Ils vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit +court que vous détestez la Charte. + +LE MARQUIS. + +Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie?... Moi, l'ennemi des +libertés publiques!... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour +détester la Charte? je ne la connais pas. + +DESTOURNELLES. + +Enfin, je ne veux pas vous effrayer... Mais si une seconde révolution +éclatait... + +LE MARQUIS. + +Parlez-vous sérieusement?... une seconde révolution!... + +DESTOURNELLES. + +Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan. + +LE MARQUIS. + +Un volcan? + +DESTOURNELLES. + +Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente? + +LE MARQUIS. + +Que dites-vous?... Hélène!... + +DESTOURNELLES. + +Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre. + +LE MARQUIS. + +Ma fille!... Ah! plutôt que de la voir exposée... + +DESTOURNELLES. + +Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance? En adoptant +un enfant de l'empire, vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez +des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de +vieillir, près de votre fille, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des +révolutions. + +LE MARQUIS, =à part.= + +Il parle bien. + +DESTOURNELLES. + +Et puis, vous serez, pardieu! bien à plaindre d'avoir pour gendre un +jeune héros qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et +qui héritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de +Stamply-La Seiglière! cela sonne-t-il si mal à l'oreille? + +LE MARQUIS. + +Stamply-La Seiglière... J'aimerais mieux La Seiglière-Stamply... +Enfin... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles, il n'est pas de +sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille... +Mais comment la décider?... + +DESTOURNELLES, =souriant.= + +Croyez-moi, vous y réussirez. + +LE MARQUIS. + +Hein? qui peut vous faire croire?... + +DESTOURNELLES. + +Vous y réussirez, vous dis-je; et quant à Bernard, je réponds de lui. + +LE MARQUIS. + +Parbleu!... Je voudrais bien voir... Mais, Destournelles... nous +oublions... Et la baronne? + +DESTOURNELLES. + +Madame de Vaubert? + +LE MARQUIS. + +Mes engagements sont tels... + +DESTOURNELLES. + +Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez à quoi vous en +tenir sur le désintéressement de cette noble dame. + +LE MARQUIS. + +Qu'entends-je?... Quel trait de lumière!... + +=(La porte de droite s'ouvre, la Baronne s'arrête inquiète, voyant +Destournelles.)= + +DESTOURNELLES. + +La voici... Faut-il que je me retire? + +LE MARQUIS. + +Grand Dieu!... me laisser seul avec elle... + +DESTOURNELLES, =à part.= + +C'est juste. Pauvre marquis!... Il n'est pas de force. + + + + +SCÈNE III. + +LE MARQUIS, DESTOURNELLES, LA BARONNE. + +LA BARONNE. + +Encore ici, monsieur Destournelles? + +DESTOURNELLES. + +C'est à peu près ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me +dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu. + +LA BARONNE. + +Vous causiez?... + +DESTOURNELLES. + +Oui, Madame! =(Bas au Marquis, passant derrière lui.)= Allons, ferme! +Aborder la question. + +LA BARONNE.[48] + +Puis-je savoir?... + +LE MARQUIS. + +Ah! Baronne, nos affaires vont mal. + +LA BARONNE. + +Que dites-vous? + +DESTOURNELLES. =(Bas.)= + +Le papier... donnez-lui le papier. + +LE MARQUIS. + +Tâchez de déchiffrer ce grimoire. + +LA BARONNE, =prenant l'exploit.= + +Qu'est-ce que cela? =(Elle parcourt le papier.)= Un exploit!... de +Bernard!... + +LE MARQUIS. + +Hein?... Qu'en dites-vous? + +LA BARONNE, =à part.= + +Destournelles, ici... C'est un piége. =(Haut.)= Eh bien, Marquis, que +comptez-vous faire? + +LE MARQUIS. + +Mais... Baronne... je vous le demanderai... car avant tout... je serais +bien aise d'avoir votre avis. + +LA BARONNE. + +Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité +sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte +de brutalité, l'hésitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester +ici, vous n'avez plus qu'à vous retirer. + +LE MARQUIS. + +Où? + +LA BARONNE. + +Vous le demandez? Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient, +la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de La Seiglière, +le château de Vaubert est à vous. + +LE MARQUIS. + +Généreuse Baronne!... Croyez que mon coeur... =(À part.)= Cela devient fort +embarrassant. + +LA BARONNE, =à part.= + +Il paraît troublé. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Tant de grandeur d'âme!... C'est clair, elle est sûre de Bernard. + +LA BARONNE. + +Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple +les biens que vous aurez perdus. + +LE MARQUIS, =la retenant.= + +Oh! certainement... Mais, croyez-vous, Baronne, que nos enfants aient +l'un pour l'autre une affection bien tendre? + +DESTOURNELLES, =bas.= + +Très-bien! + +LA BARONNE. + +Ils s'adorent. + +LE MARQUIS. + +Vous croyez? + +LA BARONNE. + +J'en suis sûre. + +LE MARQUIS. + +Eh bien! moi, Baronne, après la scène de tantôt, j'en doute un peu. + +LA BARONNE. + +Que voulez-vous dire? + +LE MARQUIS. + +Et puis, pensez-vous que dans les circonstances où nous sommes, un tel +mariage fût bien d'accord avec les besoins du siècle? + +DESTOURNELLES. + +Bravo! + +LA BARONNE. + +Les besoins du siècle!... Quel conte me faites-vous là? + +LE MARQUIS. + +Voyez-vous, Baronne, j'ai mûrement réfléchi. + +LA BARONNE. + +Vous? + +LE MARQUIS. + +Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se plaît à +le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout à +l'heure... + +LA BARONNE, =à part.= + +Où veut-il en venir? + +DESTOURNELLES. + +C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part... + +LE MARQUIS. + +Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan... le disais-je, +Destournelles? + +DESTOURNELLES. + +En effet, monsieur le marquis. + +LE MARQUIS. + +Je ne suis pas le marquis de Carabas, moi. + +DESTOURNELLES. + +Autres temps, autres moeurs! + +LE MARQUIS. + +Allons au peuple..... + +DESTOURNELLES. + +C'est cela: pour qu'à son tour il vienne... + +LE MARQUIS. + +Pour qu'à son tour il vienne à nous. + +LA BARONNE, =à part.= + +Je suis jouée. =(Haut.)= Marquis, regardez-moi en face. Vous avez résolu +de marier votre fille à Bernard. + +LE MARQUIS. + +Madame! + +DESTOURNELLES, =bas au Marquis.= + +Pas de faiblesse! + +LA BARONNE. + +Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard. + +LE MARQUIS. + +Moi? + +LA BARONNE. + +Vous!... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin +de vos intérêts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer à +votre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac au +champion qui combattait pour vous. + +DESTOURNELLES, =au Marquis.= + +Un coup de Jarnac!... souffrirez-vous?... + +LE MARQUIS, =étourdi.= + +Moi! (=avec force.=) Eh bien! oui, Madame, c'est la vérité; je suis las +du rôle que je joue ici, le coeur m'en lève. Morbleu vous me poussez à +bout... Ma fille épousera Bernard. + +LA BARONNE. + +Prenez garde, Marquis, c'est la guerre. + +LE MARQUIS. + +Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une +fois. + +LA BARONNE. + +Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu'à savoir si +mademoiselle de La Seiglière se fera complice de votre félonie. +Justement, la voici. Je vais... + +=(Elle se dirige vers la porte de gauche.)= + +DESTOURNELLES.[49] + +Madame! + +LE MARQUIS. + +Au nom du ciel! + +LA BARONNE. + +Vous le voyez, à la seule pensée de mettre votre fille dans la +confidence de vos lâches projets, vous tremblez; la conscience même de +monsieur Destournelles se révolte. + +LE MARQUIS. + +C'est que j'entends me réserver le droit, Madame, d'expliquer à ma +fille... + +LA BARONNE. + +Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession... je +n'assisterai pas à votre honte. C'est déjà bien assez que vous ayez à +rougir devant votre enfant. + +=(Hélène entre par la porte de gauche, qui se referme.)= + + + + +SCÈNE IV. + +DESTOURNELLES, HÉLÈNE, LA BARONNE, LE MARQUIS + +LA BARONNE. + +Vous arrivez à propos, chère Hélène. + +HÉLÈNE. + +À propos, Madame!... Que se passe-t-il donc? + +LA BARONNE. + +Je laisse à votre père le soin de vous l'apprendre. =(Bas au Marquis.)= +Allons, monsieur le marquis, à l'oeuvre, la tâche est belle. Pour moi, je +sais ce qu'il me reste à faire; adieu. + +=(Elle sort.--Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le +Marquis.)= + + + + +SCÈNE V. + +HÉLÈNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES. + +LE MARQUIS. + +Bon voyage. + +DESTOURNELLES. + +Vous triomphez! + +LE MARQUIS. + +Si elle croit que je suis dupe de son désintéressement!... Mais comment +préparer ma fille?... + +DESTOURNELLES, =bas.= + +Pas de préparations... Allez droit au but... et je vous réponds du +succès.--Je vous laisse. + +=(Il sort par la porte de droite.)= + + + + +SCÈNE VI. + +LE MARQUIS, HÉLÈNE. + +LE MARQUIS. + +Allons!... + +HÉLÈNE. + +Qu'est-ce donc, mon père? que veut dire madame de Vaubert, et +qu'avez-vous à m'apprendre? + +LE MARQUIS, =à part.= + +Il a beau dire... si je sais par où commencer... + +HÉLÈNE. + +Madame de Vaubert paraissait émue... Vous-même vous semblez inquiet... +agité... + +LE MARQUIS. + +J'ai le droit de l'être... Des projets si longuement caressés!... + +HÉLÈNE, =à part.= + +Que veut-il dire? + +LE MARQUIS. + +Notre amitié avec les Vaubert... + +HÉLÈNE, =à part.= + +Grand Dieu! saurait-il?... + +LE MARQUIS. + +Certains détails, enfin... =(À part.)= Ah! ma foi, Destournelles a raison, +allons droit au but.--Réponds, ma fille, aimes-tu monsieur de Vaubert? + +HÉLÈNE. + +Comment? + +LE MARQUIS. + +Aimes-tu monsieur de Vaubert? + +HÉLÈNE. + +Mais... je ne sais... mon père, il a ma parole. + +LE MARQUIS. + +Ce n'est pas là ce que je te demande. Ce mariage te sourit-il? +Réponds-moi franchement. + +HÉLÈNE. + +Mon père, à quoi bon? + +LE MARQUIS. + +À quoi bon?... Il s'agit de ton bonheur, de ta destinée tout entière, et +tu demandes à quoi bon? + +HÉLÈNE. + +Sans doute, car je ne puis comprendre... + +LE MARQUIS. + +Ah!... tu le sais, cette union ne fut jamais de mon goût, et je commence +à me demander avec effroi... qui te protégera quand je ne serai plus. + +HÉLÈNE. + +Quand vous ne serez plus, mon père!... Monsieur de Vaubert est un coeur +dévoué. + +LE MARQUIS. + +Bête aubaine que son dévouement... Un mari qui ne fera que la chasse aux +papillons, qui passera sa vie à chercher dans l'herbe des bêtes à bon +Dieu... qui, le soir, pour te distraire, montera des oiseaux, ou +empaillera des lézards... Voilà l'existence enchantée qu'il te prépare. + +HÉLÈNE. + +Mais, mon père... + +LE MARQUIS. + +Tiens, ma fille, il est triste de voir un gentilhomme occuper sa +jeunesse à de pareilles niaiseries... Regarde Bernard, ça n'a pas encore +vingt-huit ans; eh bien! ça vous a déjà un bout de ruban à la +boutonnière; ça s'est promené en vainqueur dans les capitales de +l'Europe; ça s'est fait tuer à la bataille de... enfin, n'importe!... Je +l'avoue, je suis obligé de l'avouer, je mourrais plus tranquille, si je +te laissais appuyée sur le bras de ce jeune guerrier. + +HÉLÈNE. + +Oh! mon Dieu!... Mais je ne puis comprendre... vous le savez, nos +engagements... + +LE MARQUIS. + +Nos engagements!... Mariage et fiançailles sont deux. + +HÉLÈNE. + +Monsieur de Vaubert a ma parole. + +LE MARQUIS. + +Je te délie, il n'a pas la mienne. + +HÉLÈNE. + +Mais, mon père... + +LE MARQUIS. + +Je te délie, te dis-je, mon repos en dépend. + +HÉLÈNE. + +Votre repos! + +LE MARQUIS. + +Mon repos... mon bonheur... Et si tu comprenais comme moi la nécessité +d'un appui... + +HÉLÈNE. + +Si je comprenais... + +LE MARQUIS. + +Si par hasard, ce jeune héros pouvait te plaire... + +HÉLÈNE. + +Lui!... + +LE MARQUIS. + +Si tu sentais, comme moi, que tu ne peux être heureuse que par lui... + +HÉLÈNE. + +Eh bien! mon père, eh bien?... + +LE MARQUIS. + +Eh bien! je n'hésiterais pas... je foulerais aux pieds l'orgueil de ta +race, et mes aïeux en penseraient ce qu'ils voudraient. Mes aïeux sont +morts... et toi, tu vis, mon Hélène. + +HÉLÈNE, =se jetant dans ses bras.= + +Oh! mon père... oh! mon ami... je puis donc vous avouer... vous dire... + +LE MARQUIS. + +Quoi? + +HÉLÈNE. + +Que Bernard... + +LE MARQUIS. + +Eh bien!... Bernard... + +HÉLÈNE. + +Il m'aime... + +LE MARQUIS. + +Qu'entends-je?... et toi?... + +HÉLÈNE. + +Moi! + +LE MARQUIS. + +Eh bien? + +HÉLÈNE. + +Ah! ne m'interrogez pas... + +LE MARQUIS. + +Comment!... Il est donc vrai! + +=(On entend au dehors la voix de Bernard.)= + +HÉLÈNE. + +Je l'entends!... oh! je vous en conjure, pas un mot... + +LE MARQUIS, =à part.= + +Qu'ai-je appris!... Allons, c'était moins difficile que je ne croyais. + + + + +SCÈNE VII. + +HÉLÈNE, BERNARD, LE MARQUIS. + +BERNARD, =entrant agité, du fond.= + +Ah! monsieur le marquis, ce qu'on vient de me dire est-il vrai? En mon +nom et à mon insu, on s'est permis de vous adresser?... + +LE MARQUIS, =bas à Bernard.= + +Silence!... je sais tout. + +BERNARD. + +C'est un indigne abus de confiance... + +LE MARQUIS, =bas.= + +Encore une fois, je le sais, taisez-vous.[50] =(Il passe devant lui.)= +=(Haut.)= D'ailleurs, c'est bien de cela qu'il s'agit!... J'en apprends de +belles sur votre compte, monsieur le héros. + +BERNARD. + +Sur mon compte? + +LE MARQUIS. + +Accueilli sous ce toit comme un frère, comme un fils... oui, Monsieur, +comme un fils... vous vous êtes oublié jusqu'à porter vos vues... + +BERNARD. + +Ah! monsieur le marquis, épargnez un malheureux. Je m'éloigne, je +pars... je vais expier loin de vous, loin de votre fille, un espoir +insensé qui n'a fait que traverser mon coeur. + +LE MARQUIS. + +À d'autres!... + +BERNARD. + +Je ne suis revenu que pour me justifier et vous dire un éternel adieu. + +LE MARQUIS. + +Ah! vous croyez, Monsieur, que les choses peuvent se passer de la sorte? +Vous croyez que lorsqu'on a jeté le trouble dans un jeune coeur, il ne +reste plus qu'à faire sa valise, et que tout est dit? non pas, s'il vous +plaît. + +BERNARD. + +Si je savais une expiation plus rigoureuse... s'il vous fallait mon +sang... + +LE MARQUIS. + +Que diable voulez-vous que je fasse de votre sang? Vous ne partirez pas, +Monsieur. + +BERNARD. + +Mais, monsieur le marquis... + +LE MARQUIS. + +Vous ne partirez pas, vous dis-je. =(À Hélène.)= Eh bien! et toi, ma +fille, tu ne dis rien? + +HÉLÈNE. + +Monsieur Bernard... puisque mon père l'exige... il vous aime... vous ne +voudriez pas l'affliger... + +BERNARD, =passant devant le Marquis.=[51] + +Ah! mon Dieu!... ma raison s'égare... Ai-je rêvé le désespoir, ou bien +rêvé-je maintenant le bonheur? Monsieur le marquis... Mademoiselle... +que dois-je croire? + +HÉLÈNE. + +Que mon père est bon comme le bon Dieu. + +BERNARD. + +Oh!... monsieur le marquis. + +HÉLÈNE, =apercevant Raoul.= + +Monsieur de Vaubert! + +LE MARQUIS. + +Ah! diable, que vient-il faire en ce moment?... Retirez-vous tous deux, +laissez-nous. + +=(Raoul entre du fond et se tient un moment sur le pas de la porte.)= + + + + +SCÈNE VIII. + +HÉLÈNE, BERNARD, RAOUL, LE MARQUIS. + +RAOUL. + +Monsieur Bernard, vous n'êtes pas de trop entre nous. Mademoiselle, +c'est vous que je cherchais. + +HÉLÈNE. + +Moi, monsieur de Vaubert? + +LE MARQUIS. + +Permettez; vous voulez une explication, vous l'aurez... mais il ne +convient pas que ma fille... + +RAOUL. + +Pardon, monsieur le marquis, il est nécessaire, au contraire, que votre +fille sache... + +LE MARQUIS. + +Monsieur!... c'est moi seul que cela regarde. + +RAOUL. + +Non, monsieur le marquis, c'est à moi de parler... et je parlerai. +Mademoiselle, j'apprends à l'instant même ce que vous ignorez encore, ce +qu'on m'avait laissé ignorer jusqu'ici... j'apprends... + +LE MARQUIS. + +Eh!... ventre-saint-gris, Monsieur, laissez les gens en paix, et +retournez à vos coquilles. + +BERNARD. + +Prenez garde, Monsieur, prenez garde. + +RAOUL, =avec hauteur.= + +Qu'entendez-vous par là, monsieur Bernard? + +BERNARD. + +Monsieur!... + +RAOUL. + +Vous n'étoufferez pas la voix d'un galant homme, je signalerai à +mademoiselle de La Seiglière le précipice où l'on veut la pousser. + +HÉLÈNE.[52] + +Qu'entends-je!... Ah! parlez, monsieur de Vaubert, parlez. + +RAOUL. + +J'apprends, Mademoiselle, que la donation faite à monsieur le marquis +par son ancien fermier, est nulle de plein droit par le seul fait de +l'existence du fils du donateur; depuis six semaines vous n'êtes plus +chez votre père, vous êtes chez monsieur Bernard. + +HÉLÈNE, =regardant tour à tour Bernard et le Marquis.= + +Comment?... + +BERNARD. + +Mademoiselle... + +LE MARQUIS. + +Chansons que tout cela!... + +RAOUL. + +Ce n'est pas tout. J'apprends aussi les nouvelles dispositions faites +pour éteindre un procès, perdu d'avance, pour replacer sur votre tête +l'héritage de vos ancêtres. + +LE MARQUIS. + +Eh! morbleu! Monsieur... + +RAOUL, =poursuivant.= + +J'apprends qu'aujourd'hui même sous le coup d'une assignation... + +LE MARQUIS, =avec emportement.= + +N'achevez pas. + +BERNARD, =de même.= + +Cela est faux, Monsieur, vous ignorez... + +RAOUL, =avec calme.= + +Vous avez raison, Messieurs, les oreilles de cette noble créature ne +sont pas faites à de telles révélations. Mademoiselle, vous êtes libre; +il ne sied pas à la pauvreté de se mettre en balance avec la fortune. +Sachez seulement qu'en vous rendant votre parole, je n'entends pas +retirer la mienne. S'il ne convenait pas à mademoiselle de La Seiglière +de se prêter à une transaction, que je m'abstiens de qualifier... + +BERNARD. + +Monsieur de Vaubert! + +RAOUL. + +Ma maison s'ouvrirait avec joie pour vous recevoir, et béni serait le +jour où vous auriez pris place à mon foyer. =(Moment de silence.--Hélène +regarde tour à tour, et lentement, Bernard et monsieur de Vaubert; elle +s'approche du Marquis.)=[53] + +HÉLÈNE. + +Répondez, mon père, est-ce vrai? + +LE MARQUIS. + +Quoi? + +HÉLÈNE. + +Ce que monsieur de Vaubert vient de m'apprendre. + +LE MARQUIS. + +Monsieur de Vaubert ne sait ce qu'il dit. + +HÉLÈNE. + +Mon père, répondez, franchement, sans détours, et ne craignez pas de +trouver votre fille au-dessous des devoirs que pourra lui imposer le +soin de votre honneur. Répondez en vrai gentilhomme. Qui reçoit ici +l'hospitalité?... Est-ce nous?... Est-ce monsieur Bernard? + +BERNARD, =passant devant Raoul.= + +Mademoiselle... + +HÉLÈNE, =l'arrêtant du geste.= + +Répondez, mon père. + +LE MARQUIS. + +Que veux-tu que je te dise? On a profité de mon absence pour faire un +code de lois auxquelles il est impossible de rien comprendre. Suis-je +chez Bernard? Bernard est-il chez moi? Personne n'en peut rien savoir. + +HÉLÈNE. + +C'est donc vrai!... Ainsi, mon père, ainsi, quand ce jeune homme s'est +présenté armé de ses droits, nous ne lui avons pas restitué loyalement +son héritage!... Au lieu de nous retirer tête haute... nous avons obtenu +qu'il consentît à nous garder chez lui! De votre fille qui ne savait +rien... =(Se retournant vers Bernard avec fierté.)= Qu'avez-vous dû penser +de moi, Monsieur? + +BERNARD. + +Ah! Mademoiselle, le ciel m'est témoin... + +HÉLÈNE. + +Quand je vous ai tendu la main, vous croyant pauvre et déshérité... et +plus tard... et tout à l'heure encore... =(Avec égarement.)= Oh! mon père, +est-ce assez de honte? + +LE MARQUIS. + +Ma fille, mon enfant, calme-toi, je ne voulais que ton bonheur. + +HÉLÈNE, =relevant la tête.= + +Mon bonheur!... et vous ne vous aperceviez pas que j'étais le prix d'un +marché. + +BERNARD. + +Non, Mademoiselle, non. + +HÉLÈNE. + +Et si monsieur de Vaubert ne fût venu à temps... Bien, Monsieur de +Vaubert, voici ma main. =(Raoul s'approche d'elle.)= + +BERNARD.[54] + +Ô ciel! + +RAOUL. + +Merci, Mademoiselle. + +HÉLÈNE. + +Allons, mon père, relevez-vous, la pauvreté n'a pas droit de +mésalliance. Marquis de La Seiglière, reprenez la fierté de votre race. +Partons, sortons d'ici. Mon père, appuyez-vous sur moi. Baron de +Vaubert, emmenez votre femme. =(La Baronne et Destournelles paraissent au +fond.)= + + + + +SCÈNE IX. + +RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD, DESTOURNELLES, LA BARONNE, LE MARQUIS. + +DESTOURNELLES.[55] + +Sa femme! + +LA BARONNE, =avec joie.= + +J'en étais sûre! + +RAOUL. + +Oui, ma mère, oui, embrassez votre fille. + +BERNARD, =à part.= + +Ah! tout est perdu. + +LA BARONNE. + +Chère Hélène!... =(Triomphante, bas au Marquis.)= Eh bien! mon vieil ami, +était-il si facile de briser des liens aussi sacrés? + +LE MARQUIS. + +Madame!... =(À part.)= Que la peste l'étouffe, elle et son fils. + +HÉLÈNE. + +Par pitié, monsieur de Vaubert, ne restons pas ici. + +LA BARONNE. + +Venez, nobles enfants. =(Ils font un pas pour sortir.)= + +DESTOURNELLES, =s'avançant.= + +Eh! non, Madame; demeurez.[56] Vous voyez un homme sans fortune, il n'a +plus rien que son épée. + +HÉLÈNE. + +Que veut dire?... + +RAOUL. + +Je ne comprends pas... + +LE MARQUIS. + +Oui, qu'est-ce que cela signifie? + +DESTOURNELLES. + +Ce que cela signifie, monsieur le marquis... + +BERNARD. + +Monsieur Destournelles! + +DESTOURNELLES. + +Oh! soyez tranquille, ce ne sera pas long, et je pars avec vous. Cela +signifie que ce matin, quand j'allais chez maître Durousseau pour vous +rendre à tous la vue ou la raison, ce brave garçon allait chez un +notaire légaliser sa ruine et signer l'abandon de ses droits. + +TOUS. + +Ô ciel! + +HÉLÈNE. + +Refusez, mon père, refusez. + +DESTOURNELLES. + +Refuser!... Est-ce que vous le pouvez maintenant? Vous avez accepté la +donation du père. Personne au monde ne peut empêcher Bernard de ratifier +ce que son père a fait. + +LE MARQUIS. + +Cependant, Monsieur... + +DESTOURNELLES. + +Après cela, monsieur le marquis, si la possession de ce château +embarrasse votre délicatesse, le domaine public s'en arrangera +volontiers. Quant à moi, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais; mais je +ne partirai pas sans avoir soulagé mon coeur, sans vous avoir dit, madame +la baronne, que si vous l'emportez, c'est en faisant votre malheur à +tous: celui de monsieur le marquis, séparé pour jamais d'un compagnon +qu'il aimait déjà comme son fils.... + +LE MARQUIS. + +C'est vrai. + +DESTOURNELLES. + +Celui de vos enfants, que vous condamnez à des regrets éternels... + +RAOUL, =regardant Hélène, qui tressaille.= + +Des regrets!... + +DESTOURNELLES. + +Le vôtre, enfin; oui, Madame, le vôtre, car, sachez-le bien, vous +n'aurez pas impunément désuni deux coeurs qui s'aiment pour river l'un à +l'autre deux coeurs qui ne s'aiment pas. Et maintenant que j'ai tout dit, +partons, monsieur Bernard. + +HÉLÈNE, =à part.= + +Grand Dieu! + +RAOUL, =l'arrêtant du geste.= + +Que voulez-vous dire? Non pas, Monsieur, expliquez-vous. + +DESTOURNELLES. + +Monsieur... observez ces deux jeunes gens: leur silence vous apprendra +peut-être ce que vous ne devinez pas. + +RAOUL. + +Il serait possible!... =(Il se retourne vers Hélène, et après un silence, +l'interrogeant du geste et du regard.)= Hélène?... + +HÉLÈNE, =les yeux baissés.= + +Monsieur de Vaubert, je ne reviens pas sur ma parole: voici ma main. + +RAOUL. + +Bien! =(Avec effort.)= La vôtre, monsieur Bernard. + +BERNARD. + +La mienne! + +RAOUL. + +La refuserez-vous à votre frère? + +BERNARD. + +Mon frère! + +LA BARONNE, =vivement.= + +Raoul!... + +RAOUL. + +Ma mère, il est temps que chacun reprenne ici sa place. Oui, mon frère, +puisque je mets sa main dans la main de ma soeur. + +TOUS. + +Ô ciel!... + +HÉLÈNE. + +Ô mon ami!... + +BERNARD. + +Mon frère!... + +LE MARQUIS. + +Ce sont deux paladins! + +DESTOURNELLES. + +À la bonne heure donc... ma cause est gagnée. + +BERNARD ET HÉLÈNE. + +Notre cher avocat![57] + +DESTOURNELLES. + +Votre bonheur paiera mes honoraires. + +LE MARQUIS. + +Quel tableau!... Hein?... qu'en dites-vous, Baronne? =(Il passe derrière +la Baronne et va serrer la main de ses enfants.)= + +LA BARONNE. + +Rien. Je ne cherchais que le bonheur de mon fils... + +RAOUL. + +Mon bonheur?... Ne le cherchez plus, ma mère, il est auprès de vous. + +DESTOURNELLES.[58] + +C'est ma plus belle affaire!... =(À la Baronne.)= Madame la baronne me +pardonnera-t-elle?... + +LA BARONNE. + +Quoi donc? + +DESTOURNELLES, =s'essuyant le front.= + +Mon triomphe. + +LA BARONNE. + +Il y manque encore quelque chose. + +DESTOURNELLES. + +Quelque chose?... + +LA BARONNE, =lui remettant un papier.= + +Il n'y manque plus rien, monsieur le conseiller. + +DESTOURNELLES. + +Que vois-je!... ma nomination!... + +LA BARONNE, =avec hauteur et lui tournant le dos.= + +Nous sommes quittes, monsieur Destournelles. + +DESTOURNELLES, =à part.= + +Quittes?... J'ai la place... et je n'épouse pas... J'y gagne. + +FIN + + +ÉMILE COLIN.--IMPRIMERIE DE LAGNY. + + +NOTES: + +[1] Le Jeune Homme, Jasmin. + +[2] Jasmin, le Marquis, Hélène + +[3] Jasmin, le Marquis, Hélène. + +[4] Hélène, le Marquis. + +[5] Hélène, le Marquis, Jasmin. + +[6] Les laquais sont entrés derrière la Baronne, ils avancent la table +du déjeuner au milieu du théâtre, pendant que les principaux acteurs +sont sur le devant de la scène. + +[7] Le Marquis remonte et prend le milieu de table à gauche; la Baronne +traverse la scène et embrasse Hélène sur le front. Les acteurs sont +placés dans l'ordre suivant: la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. +Jasmin est debout à la droite du Marquis; les laquais, derrière Raoul. + +[8] La Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. + +Les laquais emportent la table par la porte du fond. + +[9] Le Marquis, Raoul, au milieu; la Baronne, Hélène, à droite. + +[10] Le Marquis, Jasmin, la Baronne, Hélène, Raoul. + +[11] La Baronne, Destournelles, le Marquis, Jasmin, Hélène, Raoul. + +[12] La Baronne, Hélène, le Marquis, Destournelles, Jasmin, Raoul. + +[13] La Baronne, Destournelles, Hélène, le Marquis, Jasmin, Raoul. + +[14] La Baronne, Destournelles. + +[15] Le Jeune Homme, Destournelles. + +[16] Hélène, Raoul, le Marquis. + +[17] Le Marquis, Jasmin. + +[18] Le Marquis, la Baronne. + +[19] Jasmin, le Marquis, la Baronne. + +[20] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard. + +[21] Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard. + +[22] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard. + +[23] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles. + +[24] Bernard, Destournelles, le Marquis, la Baronne. + +[25] Le Marquis, la Baronne, Bernard. + +[26] La Baronne, le Marquis, Bernard. + +[27] Le Marquis, la Baronne, Bernard. + +[28] La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard. + +[29] La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles. + +[30] Le Marquis, Bernard et la Baronne au second plan. + +[31] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard. + +[32] Bernard, Hélène, Destournelles, le Marquis, la Baronne, Jasmin au +fond. + +[33] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles. + +[34] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène. + +[35] La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène. + +[36] La Baronne, le Marquis,--Hélène au second plan;--Bernard. + +[37] Le Marquis, la Baronne, Hélène, Bernard. + +[38] Le Marquis, la Baronne, Bernard, Hélène. + +[39] Raoul, le Marquis, à gauche;--la Baronne, Destournelles, au +milieu;--Hélène, Bernard, à droite. + +[40] La Baronne est remontée et redescend ensuite au nº +1.--Destournelles, pendant qu'Hélène parle à son père, se rapproche de +Bernard qui évite son regard.--Les acteurs sont placés dans l'ordre +suivant: + +La Baronne, Raoul, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles. + +[41] Bernard, Destournelles. + +[42] Bernard, la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. + +[43] La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Raoul. + +[44] Raoul, la Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard. + +[45] Le Marquis, Jasmin, Destournelles. + +[46] Jasmin, le Marquis, Destournelles. + +[47] Le Marquis, Jasmin, Destournelles. + +[48] Destournelles, le Marquis, la Baronne. + +[49] Destournelles, la Baronne, le Marquis. + +[50] Hélène, le Marquis, Bernard. + +[51] Hélène, Bernard, le Marquis. + +[52] Bernard, Hélène, Raoul, le Marquis. + +[53] Bernard, Raoul, Hélène, le Marquis. + +[54] Bernard, Raoul, Hélène, Le Marquis. + +[55] Destournelles et Bernard sont au second. + +[56] Hélène, Raoul, Bernard; un peu en arrière, Destournelles, la +Baronne, le Marquis. + +[57] Hélène, Bernard, Destournelles, Raoul, la Baronne, le Marquis. + +[58] Hélène, Bernard, le Marquis, Raoul, la Baronne, Destournelles. + + * * * * * + + +DU MÊME AUTEUR + +LE GENDRE DE M. POIRIER + +Comédie en quatre actes, en prose + +LA PIERRE DE TOUCHE + +Comédie en cinq actes, en prose + +LA CHASSE AU ROMAN + +Comédie en trois actes, en prose + +JEAN DE THOMMERAY + +Comédie en cinq actes, en prose + +(Ces quatre pièces en collaboration avec M. Émile AUGIER) + +LA MAISON DE PENARVAN + +Comédie en quatre actes, en prose + +MARCEL + +Drame en un acte + + + + + +End of Project Gutenberg's Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE *** + +***** This file should be named 29651-8.txt or 29651-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/6/5/29651/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. 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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Mademoiselle de la Seiglière + Comédie en quatre actes, en prose + +Author: Jules Sandeau + +Release Date: August 9, 2009 [EBook #29651] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + + + + + +</pre> + +<hr /> + +<h3>MADEMOISELLE</h3> + +<p class="c">DE</p> + +<h1>LA SEIGLIÈRE</h1> + +<p class="c"><b>COMÉDIE</b></p> + +<p class="head">EN QUATRE ACTES, EN PROSE</p> + +<p class="c"><b>PAR</b></p> + +<h2>JULES SANDEAU</h2> + +<p class="c"><b>De l'Académie française</b></p> + +<p class="head">NOUVELLE ÉDITION</p> + +<p class="c"><b>PARIS</b></p> + +<p class="c"><b>CALMANN LÉVY, ÉDITEUR<br /> +ANCIENNE MAISON MICHEL LÉVY FRÈRES<br /> +3, RUE AUBER, 3</b></p> + +<p class="c"><b>1892</b></p> + +<p class="c"><b>Droits de reproduction, de traduction et de représentation réservés.</b></p> + + +<p class="c"><b>Représentée pour la première fois, à la <span class="smcap">Comédie-Française</span>, +le 4 novembre 1851</b></p> + +<hr class="top8" /> + +<table summary="toc" +cellspacing="0" +cellpadding="3"> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td><a href="#ACTE_PREMIER">Acte premier</a></td><td><a href="#ACTE_DEUXIEME">Acte deuxième.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREa">Scène première</a></td><td> <a href="#SCENE_PREMIEREb">Scène première.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_IIa">Scène II.</a></td><td> <a href="#SCENE_IIb">Scène II.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_IIIa">Scène III.</a></td><td> <a href="#SCENE_IIIb">Scène III.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_IVa">Scène IV.</a></td><td> <a href="#SCENE_IVb">Scène IV.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_Va">Scène V.</a></td><td> <a href="#SCENE_Vb">Scène V.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_VIa">Scène VI.</a></td><td> <a href="#SCENE_VIb">Scène VI.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_VIIa">Scène VII.</a></td><td> <a href="#SCENE_VIIb">Scène VII.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_VIIIa">Scène VIII</a></td><td> <a href="#SCENE_VIIIb">Scène VIII.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_IXa">Scène IX.</a></td><td> <a href="#SCENE_IXb">Scène IX.</a></td></tr> +<tr><td> </td><td><a href="#SCENE_Xb">Scène X.</a></td></tr> +<tr><td colspan="2"> </td></tr> +<tr><td><a href="#ACTE_TROISIEME">Acte troisième</a></td><td> <a href="#ACTE_QUATRIEME">Acte quatrième</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_PREMIEREc">Scène première.</a></td><td> <a href="#SCENE_PREMIEREd">Scène première.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_IIc">Scène II.</a></td><td> <a href="#SCENE_IId">Scène II.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_IIIc">Scène III.</a></td><td> <a href="#SCENE_IIId">Scène III.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_IVc">Scène IV.</a></td><td> <a href="#SCENE_IVd">Scène IV.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_Vc">Scène V.</a></td><td> <a href="#SCENE_Vd">Scène V.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_VIc">Scène VI.</a></td><td> <a href="#SCENE_VId">Scène VI.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_VIIc">Scène VII.</a></td><td> <a href="#SCENE_VIId">Scène VII.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_VIIIc">Scène VIII.</a></td><td> <a href="#SCENE_VIIId">Scène VIII.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_IXc">Scène IX.</a></td><td> <a href="#SCENE_IXd">Scène IX.</a></td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_Xc">Scène X.</a></td><td> </td></tr> +<tr><td><a href="#SCENE_XIc">Scène XI.</a></td><td> </td></tr> +</table> + +<hr /> + + +<h3>PERSONNAGES</h3> + +<table summary="personnages" +cellspacing="0" +cellpadding="3"> +<tr><td>LE MARQUIS DE LA SEIGLIÈRE</td><td>MM.</td><td><span class="smcap">Sanson</span>.</td></tr> +<tr><td>DESTOURNELLES, avocat</td><td> </td><td><span class="smcap">Regnier</span>.</td></tr> +<tr><td>RAOUL DE VAUBERT</td><td> </td><td><span class="smcap">Delaunay</span>.</td></tr> +<tr><td>BERNARD</td><td> </td><td><span class="smcap">Maillart</span>.</td></tr> +<tr><td>JASMIN, valet de chambre du marquis</td><td> </td><td><span class="smcap">Mathien</span>.</td></tr> +<tr><td>LA BARONNE DE VAUBERT</td><td>M<sup>mes</sup></td><td><span class="smcap">Nathalie</span>.</td></tr> +<tr><td>HÉLÈNE, fille du marquis de la Seiglière</td><td>M<sup>me</sup></td><td><span class="smcap">Brohan</span>.</td></tr> +</table> + +<p class="c stage">La scène se passe en 1817, au château de la Seiglière, dans le Poitou.</p> + +<p>Les indications de droite et de gauche sont prises dans la salle; les +personnages sont inscrits en tête de chaque scène dans l'ordre qu'ils +occupent: le premier inscrit au nº. 1, tient la première place à +gauche.</p> + + +<div class="piece"> +<h3>MADEMOISELLE</h3> + +<p class="nom">DE</p> + +<h1>LA SEIGLIÈRE</h1> + + + +<h3><a name="ACTE_PREMIER" id="ACTE_PREMIER"></a>ACTE PREMIER</h3> + +<p class="hang stage">Un petit salon du château de La Seiglière, au rez-de-chausée; porte au +fond; deux portes latérales au second plan de chaque côté du théâtre; à +droite au premier plan, une porte-fenêtre donnant sur un parterre; à +gauche, en regard sur le même plan, une cheminée avec une pendule; au +fond, à gauche, une table toute dressée, avec un déjeuner servi: +derrière cette table, une console sur laquelle est un flacon de vin +d'Espagne, un verre à pied et une assiette de biscuits.—À gauche, au +premier plan, une table Louis XV, des livres, une; à droite, sur le même +plan, un petit guéridon.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_PREMIEREa" id="SCENE_PREMIEREa"></a>SCÈNE PREMIÈRE</h3> + +<p class="c">JASMIN, UN JEUNE HOMME.</p> + +<p><span class="stage">(La porte du fond s'ouvre, et un domestique essaie par ses observations +d'empêcher un jeune homme d'entrer plus avant.)</span></p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Mais, encore une fois, Monsieur, monsieur le marquis de La Seiglière est +à peine levé, et n'est jamais visible à pareille heure.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">s'asseyant à droite.</span></p> + +<p>C'est bien, j'attendrai.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Ici!... mais c'est impossible!... le déjeuner est servi.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>C'est pour affaire.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Pour affaire!... raison de plus. Quand monsieur le marquis de La +Seiglière déjeune, il n'y a pour lui qu'une affaire au monde, c'est son +déjeuner. Si Monsieur veut passer dans le parc, il y a sur le bord de +l'étang un bien joli monument, qui fait l'admiration de tout notre +département de la Vienne.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">qui n'a pas écouté.</span></p> + +<p>Hein!... vous dites?...</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Je dis, Monsieur, que monsieur le marquis va descendre, et que s'il vous +trouve ici, il me chassera.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">se levant.</span><a name="FNanchor_1_1" id="FNanchor_1_1"></a><a href="#Footnote-1" class="fnanchor" +title="Allez à la note 1.">[1]</a></p> + +<p>C'est différent!... J'attendrai dans le parc.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>C'est bien heureux! <span class="direct">(Haut.)</span> Monsieur veut-il que je le conduise du côté +de l'étang?</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>C'est inutile, je sais le chemin.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">étonné.</span></p> + +<p>Ah!... Quel nom annoncerai-je à monsieur le marquis?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">après une courte réflexion.</span></p> + +<p>Aucun. Je repasserai dans une heure.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il sort par le fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IIa" id="SCENE_IIa"></a>SCÈNE II.</h3> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">seul.</span></p> + +<p>Ah bien, oui, dans une heure!... Dans une heure, monsieur le marquis +partira pour la chasse, et comme c'est probable qu'il s'amusera à +l'écouter! Mais le voici avec sa fille... l'œil vif, le teint frais et +l'air plus gaillard encore que d'habitude...</p> + + + +<h3><a name="SCENE_IIIa" id="SCENE_IIIa"></a>SCÈNE III.</h3> + +<p class="c">JASMIN, LE MARQUIS, HÉLÈNE, <span class="direct">appuyée au bras de son père.</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis.</span> <span class="direct">(Ils entrent par la porte de droite.)</span></p> + +<p>Ah! Jasmin... c'est toi?... Eh bien! est-ce que madame la baronne de +Vaubert n'est pas arrivée?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Non, monsieur le marquis... mais il y a là quelqu'un...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est étrange!... Elle qui se vante d'être plus matinale que moi!... +Elle n'a pourtant qu'à traverser l'allée de tilleuls qui sépare nos deux +châteaux. Aurait-elle oublié sa promesse de suivre en calèche la chasse +de ce jour?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mon père, madame de Vaubert était hier soir un peu souffrante.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Bah! bah!... <span class="direct">(Il va s'asseoir à gauche, Hélène remonte au fond.</span>)<a name="FNanchor_2_2" id="FNanchor_2_2"></a><a href="#Footnote-2" class="fnanchor" title="Allez à la note 2.">[2]</a> Je +ne me suis jamais si bien porté.—Jasmin!</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Monsieur le marquis?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>La Brisée, mon piqueur, s'est-il tenu, comme je l'avais prescrit, au +carrefour de Chambly?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Oui, monsieur le marquis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Toute la nuit?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Toute la nuit.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! que dit-il?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Il dit... qu'il a un rhumatisme qui le tient à partir du dos...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Allons!... Je te demande ce qu'il dit du cerf que j'ai détourné hier?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Ah! c'est autre chose, monsieur le marquis; il dit que le cerf a son +fort dans le buisson des Cormiers.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Bravo! nous le tenons!</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Il ajoute que c'est un cerf qui fera voir du chemin à monsieur le +marquis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Tant mieux! morbleu! A-t-il les pinces et les os gros?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Très-gros.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Est-il bas jointé?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Il n'en dit rien.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je vais le savoir, et, ventre-saint-gris! ce cerf, tout cerf qu'il est +par le pied, aura de mes nouvelles.—(<span class="direct">Il se lève. Hélène est redescendue +en scène.</span>)<a name="FNanchor_3_3" id="FNanchor_3_3"></a><a href="#Footnote-3" class="fnanchor" title="Allez à la note 3.">[3]</a> Mais la Baronne ne vient pas... Près de neuf heures!... Et +son fils, un Vaubert, ton fiancé, mon Hélène, se faire attendre un jour +de chasse!... Il aura passé la nuit à étiqueter les cailloux et les +simples dont il avait hier soir ses poches pleines... Au diable la +science et les savants! J'ai ce matin un appétit de loup.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Ce matin!... on pourrait croire que les autres jours... <span class="direct">(Haut.)</span></p> + +<p>Monsieur le marquis?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'est-ce?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Il est venu pour monsieur le marquis une visite...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Une visite, à cette heure!</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Un étranger qui a refusé de donner son nom.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'il le garde.—Tu l'as congédié, c'est bien fait.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Pardon, monsieur le marquis, il a insisté...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et toi, tu as persisté; de mieux en mieux.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>C'est que ce monsieur m'a dit que c'était pour affaire.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Alors tu l'as renvoyé à mon intendant, c'est parfait.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Pardon, monsieur le marquis, mais il est là...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! monsieur Jasmin, c'est assez... Je n'ai point d'affaire, et celles +d'autrui ne m'intéressent pas. Pas un mot de plus, je vous prie; et dès +que vous apercevrez madame de Vaubert dans l'avenue, servez le déjeuner.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin</span> <span class="direct">à part, en s'en allant.</span></p> + +<p>J'en étais sûr... Ma foi, il en sera ce qu'il pourra.</p> + +<p><span class="stage">(Il sort par le fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IVa" id="SCENE_IVa"></a>SCÈNE IV.</h3> + +<p class="c">LE MARQUIS, HÉLÈNE.</p> + +<p><span class="stage">(Hélène, aux derniers mots de la scène précédente, s'est rapprochée près +de la fenêtre ouverte.)</span></p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Le soleil a percé le brouillard: le ciel s'est éclairci; les oiseaux +chantent sous la fouillée. La belle matinée, mon père!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oui, la journée s'annonce bien. <span class="direct">(Se frottant les mains.)</span> Jamais, je +crois, je ne me suis senti si dispos. Décidément la vie est bonne; ceux +qui le nient sont des ingrats.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Que j'aime à vous entendre parler ainsi!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Cet air frais du matin que je respire à pleins poumons, un cerf à +courir, ce déjeuner qui me fait les doux yeux, ce luxe qui m'entoure et +dont je fus si longtemps sevré; que sais-je encore?... ta beauté, ta +jeunesse, ta grâce toujours croissante, tout me ravit, et m'enchante et +m'enivre... Ma fille, ton vieux père a vingt ans.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Que vous êtes bon!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et toi, n'es-tu pas heureuse?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oh! mon père, bien heureuse, puisque votre joie fait ma joie, et que +tout me sourit quand je vous vois sourire.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Aimable enfant!... L'existence qu'on mène ici vaut, à tout prendre, +celle que nous menions là-bas, au fond de cette ennuyeuse Allemagne.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Cette ennuyeuse Allemagne, vous le savez, mon père, je l'aimais; et le +souvenir m'en est doux.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Grand merci!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>C'est là que je suis née, que j'ai grandi; c'est là que repose ma sainte +mère. Cette terre, que vous appeliez la terre de l'exil, était pour moi +une patrie; et quand il a fallu lui dire adieu, dois-je vous l'avouer? +j'ai pleuré.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Bien obligé!... Tu en parles trop à ton aise. Va, mon enfant, ce fut un +triste jour, celui où je me vis forcé de quitter le toit de mes pères, +et la France, devenue la proie d'une poignée de factieux. Si je n'eusse +consulté que les instincts militaires de ma race, par la sambleu! je +serais resté; mais la monarchie aux abois avait besoin de mon +dévouement, je n'hésitai pas, je partis...<a name="FNanchor_4_4" id="FNanchor_4_4"></a><a href="#Footnote-4" class="fnanchor" title="Allez à la note 4.">[4]</a> <span class="direct">(Allant à la fenêtre à +droite.)</span>—Et la baronne qui n'arrive pas!—Oh! c'est elle qui s'amusait +en Allemagne... Il faut l'entendre parler de Nuremberg.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Madame de Vaubert m'a répété souvent que votre petite colonie était +pleine d'entrain et de gaieté.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oui, d'abord, dans les premiers temps. On jouait avec la pauvreté; on +trouvait ça original... Malheureusement, c'est un jeu dont on se lasse +vite.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Le bonheur vit de peu.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ce n'est pas mon avis. Le bonheur aime ses aises et veut être grassement +nourri. Quand je pense que de 1794 à 1845... Combien cela fait-il?...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vingt-quatre ans.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vingt-quatre ans!... Tu en es sûre?... Comment! Ventre-saint-gris, j'ai +passé vingt-quatre ans chez ces mangeurs de choucroute!... Et tu trouves +que ce n'est pas suffisant.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Il n'eût tenu qu'à vous, mon père, d'abréger la durée de votre exil.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Comme madame de Vaubert, n'est-ce pas, qui pour sauver l'héritage de son +fils, partit un beau jour pour la France et consentit à vivre sous le +joug de l'usurpateur? Plutôt que d'en passer par là, ton père serait +mort sur la terre étrangère. Je le crois, pardieu! bien, qu'il n'eût +tenu qu'à moi!... Une chose que je ne t'ai pas dite, c'est que +Buonaparte, monsieur de Buonaparte a tout fait pour m'attirer à lui. Il +espérait, à force de victoires...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">souriant.</span></p> + +<p>Il paraît que décidément il en a remporté quelques-unes?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mon Dieu! je ne dis pas non. Mais à quoi lui ont-elles servi? Ont-elles +pu triompher de ma résistance, lasser ma patience héroïque? Tiens, un +jour, il disait à Barbanpré... au chevalier de Barbanpré: «Il manque une +étoile au ciel de l'empire.» C'était moi! et il ajouta: «J'irai, s'il le +faut, mettre le siège devant Nuremberg.» Sais-tu ce que répondit +Barbanpré? «Sire,» dit-il... Ils l'appelaient tous, Sire... par +dérision, «Sire, vous pourrez conquérir le monde; le marquis de La +Seiglière, jamais!» Belles paroles qui vivront dans l'histoire, et que +je n'ai point démenties; car voilà deux ans seulement que j'ai revu la +France, et je n'y suis rentré qu'avec mon roi.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Bénie soit donc la mémoire de l'homme dont la probité scrupuleuse vous +permit de rentrer du même coup dans le domaine de vos pères!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Comment!... De qui parles-tu?... Ah! bien, bien, de Thomas Stamply, mon +ancien fermier... Mais oui, mais oui, c'était un vieux brave homme.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oh! mon père, un digne, un excellent ami! Que de reconnaissance ne lui +devons-nous pas!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Moi!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Rappelez-vous avec quelle simplicité touchante il nous reçut au seuil de +cette porte; ses genoux fléchissaient, ses yeux étaient mouillés de +larmes; il prit votre main, la baisa, et vous dit d'une voix émue: +Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! est-ce qu'en effet je n'étais pas chez moi?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>La République avait confisqué tous vos biens.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Jamais je ne lui en ai reconnu le droit.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Cependant...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! par exemple, il m'a rendu le tout en bon état, je me plais à le +reconnaître. Oui, oui, des bois bien aménagés, des étangs poissonneux, +des forêts giboyeuses... le bonhomme s'y entendait. Aussi l'ai-je comblé +d'égards. Du plus loin que je l'apercevais, je lui criais: Bonjour, papa +Stamply, bonjour! Ça le flattait. Et quand il est mort, tu as désiré +qu'il fût inhumé au fond du parc, m'y suis-je opposé? qu'on lui élevât +un petit mausolée, me suis-je fait tirer l'oreille? S'il n'est pas +content là-haut, ma foi, il est bien difficile, ce n'est qu'un ingrat; +je suis quitte envers sa mémoire.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oh! mon père, vous ne le pensez pas.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Si fait, pardieu! je le pense.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Si vous saviez le mal que vous me faites!...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>À toi, mon enfant?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">annonçant du fond.</span><a name="FNanchor_5_5" id="FNanchor_5_5"></a><a href="#Footnote-5" class="fnanchor" title="Allez à la note 5.">[5]</a></p> + +<p>Madame la baronne et monsieur le baron de Vaubert.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Allons, bon! Ils étaient en retard... ils arrivent bien, +maintenant!—Qu'ils entrent.—Voyons, voyons, j'ai eu tort... n'y pense +plus, et embrasse-moi. <span class="direct">(Il la presse sur son cœur.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_Va" id="SCENE_Va"></a>SCÈNE V.</h3> + +<p class="c">HÉLÈNE, RAOUL, LE MARQUIS, LA BARONNE.</p> + +<p><span class="stage">(Jasmin, au fond, avec deux laquais à la livrée du Marquis.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Bonjour, bonjour, Baronne.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne.</span><a name="FNanchor_6_6" id="FNanchor_6_6"></a><a href="#Footnote-6" class="fnanchor" title="Allez à la note 6.">[6]</a></p> + +<p>Bonjour, bonjour, heureux père.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">à Hélène.</span></p> + +<p>Mademoiselle...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">lui tendant la main.</span></p> + +<p>Bonjour, Raoul.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Venir si tard... cruelle amie!... Et vous, jeune homme, et +vous!...—Jasmin, le déjeuner.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Il est servi, monsieur le marquis.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis.</span><a name="FNanchor_7_7" id="FNanchor_7_7"></a><a href="#Footnote-7" class="fnanchor" title="Allez à la note 7.">[7]</a></p> + +<p>À table, donc! Madame la baronne à côté de son vieil ami, Hélène auprès +de son fiancé. Gronde-le, ma fille. De mon temps vive Dieu! la jeunesse +était plus alerte; quand il s'agissait de courir un cerf sous les yeux +d'une belle, c'est moi qui éveillais l'aurore.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Mes bons amis, si Raoul s'est fait attendre, ne vous en prenez qu'à moi +seule. Marquis, je ne verrai pas vos exploits d'aujourd'hui.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Comment cela?—Jasmin, du perdreau!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Hier soir, en vous quittant, j'étais déjà souffrante. J'ai passé une +horrible nuit.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vrai Dieu! Madame, il n'y paraît pas; fraîche comme un bouquet cueilli +dans la rosée d'avril.—Jasmin, à boire, du Sauterne! Remplis donc le +verre, maraud, verse comme si c'était pour toi. <span class="direct">(Il boit.)</span> Moi, j'ai une +santé de fer.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">souriant.</span></p> + +<p>Grand bien me fasse!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! mon jeune savant, qu'avons-nous découvert ce matin? un +papillon, un scarabée, un brin d'herbe?</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Vous l'avez dit, monsieur le marquis, un brin d'herbe; mais ce brin +d'herbe manquait à mon herbier.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un jour de chasse, s'occuper de végétaux... Que le grand saint Hubert +lui pardonne! Voilà, Baronne, les beaux résultats de l'éducation que +vous avez donnée à votre fils! D'un gentilhomme avoir fait un savant, +entouré d'in-folios, d'oiseaux empaillés, d'alambics et de cornues!</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Le temps des grandes guerres est passé, monsieur le marquis. Le règne de +la force brutale ne reviendra pas. C'est aux arts, c'est à la science +qu'appartient désormais le droit de gouverner le monde. Comme autrefois +aux croisades, il convient que la noblesse, sous peine d'abdiquer, se +montre au premier rang dans les conquêtes de l'intelligence.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Oui, à condition que les nouveaux croises ne compromettront pas leur +santé dans des veilles trop prolongées ou dans des promenades avant le +lever du soleil.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! vous voilà, Baronne! déjà tremblante pour la santé de votre fils. +Prenez garde, il va s'enrhumer.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vraiment, mon vieil ami, vous avez bonne grâce à railler ma faiblesse, +vous dont l'affection pour Hélène a tous les enfantillages de la +tendresse d'une jeune mère!... Tout à l'heure encore, quand nous sommes +entrés....</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! pardieu, vous tombez bien!... quand vous êtes entrés, mademoiselle +ma fille achevait de me donner une leçon.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Oui-da?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Une leçon de reconnaissance.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>À vous? <span class="direct">(À part.)</span> Comme s'il en avait besoin. <span class="direct">(Haut.)</span> Et à quel propos, +je vous prie?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Devinez... à propos de feu monsieur Stamply.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">riant.</span></p> + +<p>Votre ancien fermier?... Ah! charmant!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mon père, de grâce!...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Non, non, je veux en avoir le cœur net. Mieux que personne, la baronne +peut intervenir dans notre différend; n'est-ce pas elle qui a provoqué +un acte de probité?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Auquel le vieux Stamply eût été forcément amené plus tard. Mis au ban de +l'opinion, il comprit sans effort qu'il ne pouvait garder plus longtemps +le domaine de ses anciens maîtres.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Très-bien.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Cet homme n'a fait que son devoir.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est évident.—Eh bien! ma fille, qu'est-ce que je disais!...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Un grand devoir, simplement accompli, n'est-ce rien à vos yeux, Madame?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Sans doute, c'est quelque chose, mais...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ah! je ne le vois que trop, personne ici ne l'a connu que moi. Sous +cette enveloppe rustique il y avait un cœur d'or.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Vous l'aimiez!...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oui, je l'aimais, je ne m'en défends pas. J'aimais ce doux vieillard +pour tout ce que la vie avait laissé en lui de résigné, de triste et de +charmant.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Bonne Hélène!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Et puis, il avait tant souffert, il avait été si cruellement frappé par +la mort de son fils!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Bon! voilà son fils maintenant.... un hussard!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Un héros!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un héros? parce qu'il s'est fait tuer comme un lièvre, à je ne sais plus +quel engagement.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>À la Moskowa, mon père, à cette bataille terrible où il est tombé en +chargeant l'ennemi à la tête de son escadron.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Le beau miracle!... Voilà Jasmin qui n'est pas un héros... n'est-ce pas, +coquin, tu n'es pas un héros?... Eh bien! si tu recevais une balle en +pleine poitrine, tu tomberais tout de ton long,... et tu ne te croirais +pas pour cela un héros.—Sers le café, maroufle.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">se levant, ainsi que Raoul et la Baronne.</span></p> + +<p>Et comptez-vous pour rien, mon père, son avancement si rapide, sa vie +si courte et pourtant si remplie? Est-il besoin de vous rappeler?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant à son tour.</span><a name="FNanchor_8_8" id="FNanchor_8_8"></a><a href="#Footnote-8" class="fnanchor" title="Allez à la note 8.">[8]</a></p> + +<p>Quoi? les exploits de monsieur Bernard Stamply? L'affaire de Volontina! +Je t'en tiens quitte... Assez longtemps son père nous en a rebattu les +oreilles. Encore s'il s'en fût tenu là; mais croiriez-vous, Baronne, +qu'un jour il m'apporta un paquet de lettres... il y en avait, ma foi, +haut comme ça... en me priant de vouloir bien y jeter les yeux... +C'étaient les lettres de son fils.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Les lettres de monsieur Bernard!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'il conservait comme des reliques.... Moi, toujours plein d'attentions +pour ce vieux, je pris le paquet, je le fourrai dans un tiroir, et le +lui rendis quelques jours après, en lui disant pour le flatter: C'est +très-bien, papa Stamply, c'est très-bien... jolie main, bonne +ponctuation, orthographe irréprochable. C'est dommage que ce garçon soit +mort, il aurait fait son chemin. Je suis très-content de ses lettres.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous les aviez lues?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Moi?... pas une seule.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">passant devant Raoul.</span></p> + +<p>Eh bien! moi, je les ai lues, mon père.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">étonné.</span></p> + +<p>Pas possible!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ces lettres sont encore entre mes mains, le bon monsieur Stamply me les +a données à son lit de mort, et croyez-moi, il pouvait les montrer avec +un juste orgueil, c'étaient ses titres de noblesse.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oh! oui, mon père, je les ai lues, et vous-même, en les lisant ces +lettres d'un soldat, toutes écrites dans l'ivresse du triomphe, le +lendemain d'un jour de combat, vous eussiez envié un pareil fils. +Tenez... celle où il envoyait à son père le premier bout de ruban rouge +qui avait brillé sur sa poitrine... Le ruban s'y trouve encore, terni +par la fumée de la poudre et par les baisers du vieux père. Ce n'est pas +la croix de Saint-Louis, et pourtant vous l'eussiez touché avec respect; +cette lettre n'est pas d'un gentilhomme, et pourtant, vous eussiez été +fier de presser la main qui l'avait écrite.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">prenant la main d'Hélène.</span></p> + +<p>Bien, Hélène, bien!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Voyons, voyons, calme-toi... à qui diable en as-tu?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Quel feu! quel enthousiasme! En vérité, chère enfant, il est heureux que +monsieur Bernard ne soit plus de ce monde.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et pourquoi?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est qu'il serait pour mon fils, pour le futur mari d'Hélène, un rival +dangereux peut-être.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Madame! <span class="direct">(Elle remonte et va s'asseoir près du guéridon à droite. La +Baronne va à elle et lui donne affectueusement la main.)</span><a name="FNanchor_9_9" id="FNanchor_9_9"></a><a href="#Footnote-9" class="fnanchor" title="Allez à la note 9.">[9]</a></p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">riant.</span></p> + +<p>Ah! ah! bravo!... Hein? Raoul, qu'en dites-vous? La fille d'un La +Seiglière amoureuse d'un hussard, d'un hussard de Buonaparte!...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Eh! eh! monsieur le marquis, Bonaparte était membre de l'Institut.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! il ne lui manquait plus que cela. <span class="direct">(Jasmin entre au fond, tenant +à la main un paquet de lettres et de journaux.)</span> Mais assez parler des +Stamply, occupons-nous de choses plus graves<a name="FNanchor_10_10" id="FNanchor_10_10"></a><a href="#Footnote-10" class="fnanchor" title="Allez à la note 10.">[10]</a>.—Jasmin, piqueurs, +chevaux et chiens, que tout soit prêt pour le départ! je monterai +Roland. Qu'apportes-tu là?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Les lettres, les journaux de monsieur le marquis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Le <i>Drapeau blanc</i>, la <i>Quotidienne</i>, le <i>Journal des savants</i>... Ce +n'est pas pour moi... Tenez, Raoul... <span class="direct">(<i>Jasmin porte le </i>journal des +savants<i> à Raoul, qui en détache la bande et le parcourt avec Hélène, +auprès de laquelle il s'est assis.—Jasmin sort.</i>)</span> Ah! une lettre pour +vous, Baronne... on vous sait ici.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">quittant Hélène</span>.</p> + +<p>Ah! de notre ami, le président de Malebois, notre compagnon d'exil...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Aujourd'hui garde des sceaux?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Précisément... Je lui ai demandé une place de conseiller à notre cour +royale... il y a une vacance...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Une place de conseiller?... Que diable voulez-vous faire de cela?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous ne le devinez pas?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>J'y suis... la fleur du barreau de Poitiers... Destournelles... votre +vieil adorateur...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Voici de quoi éteindre sa flamme. Voyez <span class="direct">(Elle lui remet la lettre +qu'elle vient de parcourir.)</span>, sa nomination ne dépend plus que de sa +promptitude à se rendre auprès du ministre. <span class="direct">(Montrant une lettre +cachetée qui était renfermée dans la première.)</span> Malebois m'envoie la +lettre qui l'appelle à Paris.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Destournelles... conseiller... Et c'est pour vous débarrasser de lui?... +bien imaginé!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>N'est-ce pas?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Le vieux renard! je l'ai vu hier encore, rôdant à l'entour du château de +Vaubert, guettant votre retour, furieux de ne vous avoir pas rencontrée. +Tenez, je jurerais qu'à l'heure où nous parlons, il est déjà trottant +par les sentiers pour venir se casser le nez à votre porte.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin</span>, <span class="direct">annonçant du fond</span>.</p> + +<p>Monsieur Destournelles.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hein?... Que disais-je?... parfait!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Comment! me poursuivre jusqu'ici!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est qu'il aura flairé la bonne nouvelle que vous allez lui apprendre.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Non pas, j'ai des raisons pour ne lui rien dire encore.—Marquis, je +vous en prie, serrez ces papiers, et gardez-moi sur toute cette affaire +le secret le plus absolu.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">serrant les papiers dans la table à gauche</span>.</p> + +<p>Soit.—Qu'il entre! <span class="direct">(Jasmin introduit Destournelles.)</span> J'ai le cœur en +joie, il arrive bien.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIa" id="SCENE_VIa"></a>SCÈNE VI.</h3> + +<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES, HÉLÈNE, RAOUL.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">riant</span>.</p> + +<p>Salut au d'Aguesseau poitevin.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Salut à toute la compagnie. Enchanté, monsieur le marquis, de vous voir +en si belle humeur.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">riant plus fort</span>.</p> + +<p>C'est que vous apportez la joie partout où vous entrez, monsieur +Destournelles.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous êtes bien bon.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! mon luron, les palmes de la chicane ne nous suffisent donc +plus? Nous voulons y joindre quelques brins de myrte cueillis dans les +bosquets d'Amathonte.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Amathonte!... Je profite des vacances de la cour royale pour me livrer à +mes goûts champêtres, voilà tout.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vous aimez les bucoliques...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Et le hasard de la promenade a conduit mes pas près d'ici.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">raillant</span>.</p> + +<p>Heureux hasard!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Des plus heureux, en effet, puisqu'il me permet de venir rendre mes +devoirs à monsieur le marquis...</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Jasmin entre du fond et pose sur une chaise, auprès de la porte, le +couteau de chasse, le fouet, la casquette du Marquis.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et que, de plus en plus favorable, il vous gratifie de la présence +inattendue de madame la baronne.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">s'inclinant et passant près de la Baronne</span>.<a name="FNanchor_11_11" id="FNanchor_11_11"></a><a href="#Footnote-11" class="fnanchor" title="Allez à la note 11.">[11]</a></p> + +<p>J'avoue que je ne comptais pas sur tant de bonheur.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">le poussant du coude</span>.</p> + +<p>Roué!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Hein?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">à Jasmin</span>.</p> + +<p>Ah! Jasmin, tout est-il prêt?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>On n'attend plus que monsieur le marquis. Mais Roland est comme un +enragé, il faut deux hommes pour le tenir. <span class="direct">(Hélène, un peu effrayée, se +lève et se rapproche de son père.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">la rassurant</span>.</p> + +<p>Je le ramènerai aussi doux qu'un mouton bridé. Décidément, Baronne, vous +n'êtes point des nôtres? <span class="direct">(Hélène passe auprès de la Baronne.)</span><a name="FNanchor_12_12" id="FNanchor_12_12"></a><a href="#Footnote-12" class="fnanchor" title="Allez à la note 12.">[12]</a></p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Décidément.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Tant pis.—Mon ceinturon. <span class="direct">(Jasmin va chercher le ceinturon et aide le +Marquis à l'attacher.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Elle reste, à merveille!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">bouclant son ceinturon.</span></p> + +<p>Si monsieur Destournelles veut courir le cerf avec nous, je lui céderai +Roland.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Bien obligé.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène.</span><a name="FNanchor_13_13" id="FNanchor_13_13"></a><a href="#Footnote-13" class="fnanchor" title="Allez à la note 13.">[13]</a></p> + +<p>La calèche est attelée, monsieur Destournelles, et s'il vous était +agréable...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Merci, Mademoiselle, merci. <span class="direct">(À part.)</span> Aimable enfant! toujours occupée à +rouler dans le miel les pilules de monsieur son père.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mes gants!—À propos, Destournelles, quand vous plaiderez dans quelque +belle affaire, faites-le-moi donc savoir: j'irai vous entendre.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Que de bontés!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>On dit que vous parlez d'or, et qu'une fois parti, c'est le diable pour +vous arrêter.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Je ne suis pas méchant; mais si Roland pouvait seulement lui rompre deux +côtes!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mon fouet, ma casquette.—Raoul, la main à votre fiancée.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">passant derrière le Marquis pour aller prendre la main d'Hélène.</span></p> + +<p>Au revoir.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Adieu, mon bon monsieur Destournelles.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Mademoiselle...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>À ce soir, Madame.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>À ce soir, chère enfant. <span class="direct">(Elle remonte en reconduisant Hélène et Raoul, +et va ensuite à la fenêtre à droite.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">s'approchant de Destournelles.</span></p> + +<p>Je me retire et vous laisse. Bonne chance!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Comment!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Adieu, Fronsac... adieu, Lauzun... Et maintenant, en chasse, mes +enfants, en chasse, et une fanfare pour monsieur Destournelles!</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il sort en agitant son fouet, et on entend le bruit d'une fanfare qui +s'éteint peu à peu dans l'éloignement.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIIa" id="SCENE_VIIa"></a>SCÈNE VII.</h3> + +<p class="c">DESTOURNELLES, LA BARONNE.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Quel épanouissement!... quels éclats!... quelle gaieté!... Homme +heureux!... que lui manque-t-il? Esprit léger, bon estomac, cœur +égoïste... il vivra cent ans... et il mourra jeune.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">quittant la fenêtre d'où elle a dit adieu de la main aux +chasseurs</span>.</p> + +<p>Ah! ça, monsieur Destournelles, si j'en dois croire monsieur le marquis, +c'est moi que vous êtes venu chercher ici; vous me ferez alors la grâce +de m'apprendre?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ce qui m'amène... Eh! Madame, ne le devinez-vous pas?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Monsieur Destournelles, je suis souffrante, j'ai la migraine... +Expliquez-vous; mais, pour Dieu, soyez clair... et surtout soyez bref... +puisque la cour royale est en vacances, tâchez d'oublier un instant que +vous êtes avocat. <span class="direct">(Elle s'asseoit près du guéridon à droite.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">debout.</span></p> + +<p>Hélas!... je n'eus jamais tant besoin de m'en souvenir... jamais je +n'eus tant besoin d'appeler à mon aide toutes les ressources de la +dialectique et de l'éloquence...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Au fait, au fait, avocat.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Permettez...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Au fait, au fait!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Eh bien!... je commence. Jusques à quand, madame la baronne...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Oh! maître Destournelles... souffrez que je vous arrête à ce magnifique +début... Vous ne commencez pas... vous recommencez... La cause est +entendue. Depuis longtemps le tribunal a rendu son arrêt.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>J'ai perdu en instance, c'est vrai; j'ai perdu en appel, j'en conviens; +mais je ne me tiens pas pour battu.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous êtes difficile.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>N'ai-je pas le recours en grâce?... Voyons, madame la baronne, vous +voudrez couronner, en acceptant ma main, la flamme la plus constante qui +ait jamais brûlé sous le ciel.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">se levant et passant devant Destournelles.</span><a name="FNanchor_14_14" id="FNanchor_14_14"></a><a href="#Footnote-14" class="fnanchor" title="Allez à la note 14.">[14]</a></p> + +<p>C'est charmant!... Mais, mon cher monsieur Destournelles, c'est la +centième fois que vous me débitez ces belles phrases... Si tous vos +plaidoyers ne sont pas plus variés, je plains vos juges et vos clients.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Eh bien! Madame, tenez-vous pour dit que rien n'amortira l'ardeur de mes +feux obstinés... ni vos rigueurs... ni vos railleries... ni le temps...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">ironiquement.</span></p> + +<p>Vraiment!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, Madame, oui... Et songez-y, vous n'avez qu'un seul moyen pour vous +débarrasser de moi.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Et ce moyen... c'est?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>C'est de vous appeler madame Destournelles.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Oh!... moyen coûteux.—J'en sais un autre moins agréable, sans doute, +mais plus sûr.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">piqué.</span></p> + +<p>Ah!... je serais bien aise de le connaître.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est mon secret... Mais, croyez-moi, monsieur Destournelles, quel que +soit le mal que votre cœur endure, j'ai le moyen de le guérir. +Seulement, comme il faut un terme à tout, comme il ne me convient pas +d'encourager un amour dont l'éclat m'importune, je vous signifie tout +d'abord que la baronne de Vaubert se tient pour satisfaite de son titre, +et ne consentira jamais à s'appeler madame Destournelles.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Jamais?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Jamais! c'est mon premier, c'est mon dernier mot.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>À merveille, Madame!... Ainsi, malgré vos promesses?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">hautaine.</span></p> + +<p>Mes promesses!... Je ne sache pas, monsieur Destournelles, que je sois +jamais descendue jusqu'à vous en faire.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vraiment!... Ah, parbleu, madame la baronne, j'admire la fidélité de +votre mémoire. Peut-être ne vous souvient-il pas davantage des +services...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Des services?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Que vous disais-je?... Je vous étonne en vous les rappelant... Voyons, +ai-je rêvé?... Un jour, un avocat de Poitiers ne vit-il pas entrer chez +lui une émigrée, une baronne, qui venait le conjurer de mettre au +service de ses intérêts gravement compromis cette entente des affaires +qu'elle devait railler si finement plus tard? Touché de son infortune, +épargna-t-il sa peine et ses soins? Grâce à son dévouement, elle avait +pu rentrer dans son petit castel; grâce à sa fortune, elle pouvait +relever l'éclat de sa maison, et son orgueil, vaincu par la +reconnaissance, envisageait alors sans effroi les fourches caudines +d'une mésalliance. Quel bon temps pour notre avocat! il était un +sauveur, un appui tutélaire, il touchait au bonheur, lorsque la grande +dame battit en retraite, et le malheureux vit s'écrouler l'édifice de +ses espérances. Que s'était-il passé?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Je ne vous le dirai pas.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Moi, Madame, je vais vous le dire. Tout près de la grande dame, ici, +dans ce château, vivait un homme aussi misérable au sein de l'opulence +que Job sur son fumier. Il avait vu la solitude se faire autour de lui, +car de bonnes âmes affirmaient qu'il avait en 93 dénoncé, chassé, +dépossédé ses maîtres. Eh bien! la baronne, plus charitable, s'était +faite l'amie de cet homme. À force d'habileté, d'esprit et d'adresse, +elle était parvenue à le convaincre qu'il ne retrouverait le repos et la +considération qu'en restituant à son ancien seigneur tous ses domaines. +À qui pensait-elle en agissant ainsi? La baronne avait un fils. Le +gentilhomme qui lui devait tout avait une fille (<span class="direct">Mouvement de la +Baronne.</span>)... La mémoire vous revient, vous savez le reste.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est plein d'intérêt, monsieur Destournelles. Je regrette seulement que +vous ayez omis certains détails auxquels votre esprit n'eût pas manqué +de donner un tour des plus piquants.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Certains détails?... Il me semble pourtant...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Je vais, si vous le voulez bien, combler les lacunes de votre récit, et +nous aurons ainsi fait à nous deux une petite histoire qui pourra +défrayer les soirées médisantes de notre bonne ville de Poitiers.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Voyons, Madame, je vous écoute.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Par exemple, vous avez omis de dire que l'unique ambition de cet +avocat... de cet ancien procureur, était de décrasser ses écus, et +d'arriver aux dignités de la magistrature qu'il avait de tout temps +convoitées. Voilà quel était le secret de son amour et de son +dévouement; voilà ce que la grande dame avait parfaitement compris. Trop +fière pour s'abaisser à une mésalliance, trop fière aussi pour consentir +à rester l'obligée de son homme d'affaires...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Madame...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>En acceptant ses services, elle n'était pas embarrassée de les +payer.—Et maintenant, monsieur Destournelles, voulez-vous connaître le +dénouement de notre petite histoire?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Volontiers. Je ne le devine pas.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Un beau jour, elle a fait entendre clairement à ce prétendant tenace +qu'elle n'était pas dupe d'une passion si désintéressée; d'une main +délicate elle a dénoué les cordons de son masque, et après avoir joui de +sa confusion, après l'avoir tenu sous son regard, muet, penaud, sans +maintien.—J'espère, Monsieur, lui a-t-elle dit, que vous profiterez de +la leçon, qu'à l'avenir vous voudrez bien ne plus afficher des +sentiments que j'ai le malheur de trouver ridicules,—et, après une +révérence, elle l'a laissé à ses réflexions. (<span class="direct">Elle le salue et sort par +le fond.</span>)</p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIIIa" id="SCENE_VIIIa"></a>SCÈNE VIII</h3> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">seul.</span></p> + +<p>Madame la baronne, c'est entre nous une guerre à mort;... Bataille! Oui, +j'en fais le serment, oui, je me vengerai... Comment?... je n'en sais +rien... L'ingrate!... la perfide!... me reprocher la louable ambition +qui me possède... C'est vrai... je me trouverais bien assis dans un +fauteuil de conseiller ou de président. Mais pour en arriver là, je n'ai +nul besoin d'elle... ma demande est appuyée, et d'un jour à l'autre... +Et ce marquis! Oh! vous saurez ce que pèse la colère d'un homme tel que +moi... et vous me paierez, je le jure, vos dédains et vos mépris.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_IXa" id="SCENE_IXa"></a>SCÈNE IX.</h3> + +<p class="c">DESTOURNELLES, LE JEUNE HOMME.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">entrant par le fond.</span></p> + +<p>Depuis une heure j'attends dans ce parc... Ah! c'est à monsieur le +marquis de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Moi!... (<span class="direct">À part.</span>) D'où vient-il donc, celui-là?—<span class="direct">(Haut.)</span> Non, Monsieur, +non, je ne suis pas monsieur le marquis de La Seiglière.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Il était ici tout à l'heure.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Il y était, mais il n'y est plus.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Où donc est-il?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>À la chasse.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Morbleu!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Cela vous fâche?</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ah!... puis-je savoir?...</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Non.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>À votre aise. Comme, moi, je n'ai pas affaire au marquis, mais à madame +de Vaubert, je vais...</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Madame de Vaubert, avez-vous dit... Madame la baronne de Vaubert?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Elle-même. Vous la connaissez?</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Personnellement?... Non.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Tant mieux pour vous!</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>De réputation?... Oui.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Tant pis pour elle!</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Serait-elle ici, par hasard?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Par hasard? N'est-elle pas toujours fourrée chez le marquis?</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Ah! la baronne de Vaubert est ici? il faut aussi que je lui parle, à +elle.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Qu'a-t-il donc? <span class="direct">(Haut).</span> Si je pouvais être utile à monsieur?... Je +connais madame de Vaubert. Pour parler net, je n'ai point à m'en louer.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Ni moi, morbleu!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Quelle rencontre!... si je pouvais savoir... <span class="direct">(Haut.)</span> J'ajouterai même +que j'ai fort à me plaindre d'elle.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Moi aussi.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Et que je cherche à me venger.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Moi aussi.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Bon jeune homme!... C'est le ciel qui me l'envoie. <span class="direct">(Haut.)</span> Eh bien! +Monsieur, si ma vieille expérience pouvait vous être de quelque +secours?... Léonard-Sylvain Destournelles, avocat à la cour royale de +Poitiers, pour vous servir, s'il en est besoin.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Je vous suis obligé, Monsieur; mais si je dois recourir à un avocat, ce +n'est pas dans la maison du marquis de La Seiglière que j'irai le +choisir.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Et pourquoi donc, Monsieur? Un avocat n'a point d'amis... il n'a que +des clients ou des adversaires. Et vous auriez tort de conclure, en me +voyant ici, que je suis l'ami de la maison.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>N'importe, Monsieur; j'ai besoin, avant de prendre un parti, de +compléter certains renseignements...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ne suis-je pas là? Je connais toute la noblesse du pays.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Précisément... il ne s'agit pas d'un gentilhomme... mais du dernier +propriétaire de ce château.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Thomas Stamply?</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Vous l'avez connu?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Parfaitement. Il venait parfois me consulter à Poitiers, mais, entre +nous, il était de ces hommes dont les gens de loi font généralement peu +de cas.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Son caractère conciliant, son honnêteté, sa droiture, le tenaient +éloigné du temple de la Justice.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Son honnêteté!... sa droiture!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Il détestait les procès; et, quand il mourut, depuis plusieurs années +nous avions cessé de nous voir.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>L'éloge que vous faites de monsieur Stamply est mérité, je le sais, +Monsieur; cependant vous ne devez pas ignorer que ce n'était point là +l'opinion du pays.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Autrefois, c'est possible; les sots et les méchants, qui sont partout en +majorité, attaquaient sa probité pour se consoler de son opulence... +Mais quand il eut restitué ce vaste et beau domaine...</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Restitué? Monsieur Stamply avait-il dérobé son bien pour qu'il eût à le +restituer?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Non, assurément, et je regrette d'avoir employé le terme impropre dont +on se sert ici...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le jeune homme,</span> <span class="direct">irrité.</span></p> + +<p>Pour flatter l'orgueil du nouveau propriétaire?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous l'avez dit. Ce ne fut pas une restitution, mais une donation.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Complète?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Des plus complètes. Madame de Vaubert ne lui laissa pas même les lopins +de terre dont il avait arrondi le domaine.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Madame de Vaubert!... oui, je sais... Mais, pardon, Monsieur, il est des +choses que j'ignore encore: j'ai besoin de connaître la récompense de +Stamply pour un si grand bienfait.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Sa récompense?...</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Oui... on s'acquitta sans doute en soins pieux et touchants... on +entoura sa vieillesse d'amour et de respect?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, d'abord tout alla bien. On voyait peu de monde, on vivait en +famille. Le vieux Stamply était de toutes les réunions, choyé, gâté +comme un enfant. On s'extasiait à tout ce qu'il disait, c'était l'esprit +gaulois dans sa fleur... un cœur biblique, une âme patriarcale...</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Eh bien?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Eh bien! au bout de quelques mois, l'esprit gaulois était un rustre, et +le cœur biblique un bouvier; après l'avoir caressé comme un chien +fidèle, on l'avait renvoyé comme un chien crotté.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Oh! quelle honte!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Que voulez-vous? ils lui devaient trop pour l'aimer.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Eh! quoi, Monsieur, la reconnaissance?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>La reconnaissance, Monsieur, est pareille à cette liqueur d'Orient, dont +parlent les voyageurs, qui ne se conserve que dans des vases d'or; elle +parfume les grandes âmes et s'aigrit dans les petites. Au bout d'un an, +il n'était pas plus question du vieux Stamply que s'il n'eût jamais +existé. Il mourut oublié dans la maison du garde, où on l'avait relégué, +sans proférer une plainte contre les ingrats qui l'avaient repoussé, +heureux de quitter cette terre, si justement appelée le bas monde, et +d'aller rejoindre là-haut sa femme et son fils dont il murmura le nom +dans son dernier soupir.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Et pas une main, pas une main amie pour lui fermer les yeux!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Si, oh! si fait... une main presque filiale s'acquitta de ce pieux +devoir.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Laquelle?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>La main de la propre fille du marquis de La Seiglière.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>La fille du marquis?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Celle-là, c'est un ange. Étrangère à tous les actes de la vie positive, +elle croit encore aujourd'hui que Stamply n'a fait que restituer le bien +de ses maîtres; et pourtant elle s'était sentie tout d'abord entraînée +vers lui par l'instinct de la reconnaissance, et c'est elle qui, sans +s'en douter, paya la dette de son père.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Mademoiselle de La Seiglière!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, Monsieur. C'était la joie du pauvre homme de voir entrer chaque +jour dans sa petite chambre cette charmante créature qui lui apportait +sa grâce, son sourire, et lui donnait ses deux mains à baiser.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Brave enfant!... Je te bénis, et je te plains, car il faut que justice +se fasse, il faut que les méchants soient punis de leurs iniquités.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il passe devant Destournelles.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">à part</span><a name="FNanchor_15_15" id="FNanchor_15_15"></a><a href="#Footnote-15" class="fnanchor" title="Allez à la note 15.">[15]</a>.</p> + +<p>Il parle comme un Dieu vengeur.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Vous êtes avocat?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>J'ai blanchi dans l'étude des lois.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Les connaissez-vous?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je m'en flatte.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Si l'acte de donation de feu Thomas Stamply renfermait quelque nullité?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Il n'en existe aucune... Mais on peut en trouver.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>S'il se présentait un héritier dont le donateur aurait ignoré +l'existence... un héritier de sa famille?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Si vous n'avez que cette corde à votre arc, je vous conseille d'en +rester là, mon cher monsieur; l'héritier, vous ou moi, nous en serions +pour notre courte honte.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Comment!... un héritier direct?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Un seul pourrait se présenter avec un droit de revendication.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Lequel?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Malheureusement, il n'est pas probable que celui-là se présente jamais.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Parce qu'il dort en Russie, depuis cinq ans, sous six pieds de neige.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Le fils de Stamply?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, Bernard.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Ainsi, Monsieur, malgré la donation, Bernard Stamply pourrait +revendiquer une partie de l'héritage de son père?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Une partie! C'est, pardieu! bien le tout qu'il pourrait réclamer.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Vous en êtes sûr?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Très-sûr.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Vous en répondriez?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Sur ma tête!... Mais à quoi bon?</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Cet entretien, Monsieur, se terminera plus convenablement dans votre +cabinet qu'ici. Je n'ai que faire maintenant de voir monsieur de La +Seiglière... Pouvez-vous m'accompagner à Poitiers?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je suis prêt.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Là, croyez-moi, je vous donnerai le moyen de vous venger de la baronne +de Vaubert.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vraiment? Et ce moyen?...</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Est infaillible.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous en êtes sûr?</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Très-sûr!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span> <span class="direct">(Il va prendre son chapeau sur un fauteuil à droite.)</span></p> + +<p>Partons, alors; et, sans plus attendre, commençons les hostilités.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Je vous suis. <span class="direct">(Ils remontent la scène. Arrivés à la porte du fond:)</span></p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Après vous, Monsieur.</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Après vous.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">faisant des façons.</span></p> + +<p>Ah! Monsieur...</p> + +<p class="nom">le jeune homme.</p> + +<p>Passez donc, Monsieur, et pas de façons; je suis ici chez moi.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">effaré.</span></p> + +<p>Chez vous?... Eh! quoi, vous seriez?... Ah!..... <span class="direct">(Changeant de ton.)</span> je +passe devant.</p> + + + +<h3><a name="ACTE_DEUXIEME" id="ACTE_DEUXIEME"></a>ACTE DEUXIÈME.</h3> + +<p class="c"><span class="stage">Même décoration.</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_PREMIEREb" id="SCENE_PREMIEREb"></a>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="c">HÉLÈNE, LE MARQUIS, RAOUL.</p> + +<p><span class="stage">(Ils entrent du fond, précédés de deux laquais et de deux piqueurs.—On +entend sous les fenêtres la fin d'une fanfare.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hallali!... quelle chasse!... quel cerf!... Que sa tête, glorieux +trophée, soit clouée à la porte de la première cour!... Nemrod n'était +qu'un tireur de grives... <span class="direct">(Les laquais et les piqueurs se retirent.)</span> +Qu'en dites-vous, mon jeune baron?</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Je dis, monsieur le marquis, que je suis sur les dents; il faut être de +fer pour résister à de pareils plaisirs. Et vous, Mademoiselle?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oh! moi, vous le savez, je suis de ma race; j'aime à me sentir emportée +par mon cheval à travers les bois. Cependant, je l'avoue, ce spectacle +m'a fait mal: cette bête aux abois, ces chiens ensanglantés...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est vrai, la victoire nous a coûté cher. Arcas, mon meilleur limier, +est resté sur le champ de bataille, éventré d'un coup d'andouiller. À la +chasse comme à la guerre!... Baron, si nous allions voir la meute +rentrer au chenil après la curée?</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Mille grâces, monsieur le marquis, je suis moulu.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Moulu?... Vous n'avez pas fait autre chose que de flâner le long des +haies.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Flâner!... flâner!... Je n'ai pas perdu ma journée, monsieur le marquis; +<span class="direct">(Montrant un oiseau.)</span> voici un <i>turdus merula</i> qui enrichira mes +collections.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ça?... Nous appelons cela un merle, nous autres. Vous avez raison, vous +devez être fatigué.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Eh bien! si vous le permettez, je vais rentrer chez moi pour me refaire +un peu. <span class="direct">(Il remonte et redescend auprès d'Hélène.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Allez, mon jeune ami<a name="FNanchor_16_16" id="FNanchor_16_16"></a><a href="#Footnote-16" class="fnanchor" title="Allez à la note 16.">[16]</a>, allez vous mettre dans votre lit, après +l'avoir fait bassiner.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>C'est, pardieu! bien ce que je compte faire. Si je n'ai pas l'honneur de +dîner ce soir avec vous...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je ne vous en voudrai pas... Dormez bien.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul</span>, <span class="direct">à Hélène.</span></p> + +<p>Mademoiselle!... <span class="direct">(Il lui serre la main.)</span></p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>À bientôt, monsieur de Vaubert.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Prenez un lait de poule en vous couchant.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Raoul sort par le fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IIb" id="SCENE_IIb"></a>SCÈNE II.</h3> + +<p class="c">HÉLÈNE, LE MARQUIS, JASMIN.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Voilà un brave garçon qui ne sera jamais un diable à quatre!... +Ventre-saint-gris! ma pauvre fille, reçois mes compliments, tu as fait +là un joli choix.—Jasmin, débarrasse-moi de ceci. <span class="direct">(Il ôte son +ceinturon.)</span></p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais ce mari, est-ce bien moi qui l'ai choisi?... N'est-ce pas vous?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Moi?... Je m'en lave les mains... C'est la baronne qui prétend que vous +vous adorez... que vous êtes créés l'un pour l'autre.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Elle a peut-être raison. Raoul est un galant homme. Dès l'enfance, nous +nous appelions frère et sœur. Cependant, je suis heureuse de vivre près +de vous, pour vous seul, et mon cœur ne rêve, ne demande rien au delà.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et moi aussi, je suis heureux; crois-tu qu'il me déplaise d'avoir en +cage un si gentil oiseau qui ne gazouille que pour moi? Mais, que +veux-tu? la baronne dit qu'il faut vous marier.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Plus tard... rien ne presse.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Le fait est, ma pauvre enfant, que j'aurai là un piteux gendre... Un +gentilhomme de vingt ans, qui tire sa poudre aux moineaux et se fatigue +à courir un cerf!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène</span>, <span class="direct">grondeuse.</span></p> + +<p>Et vous, mon père, vous ne vous ménagez pas assez... Vous exposez vos +jours comme s'ils ne m'appartenaient pas. Voyons, asseyez-vous. <span class="direct">(Le +Marquis s'assied près du guéridon à droite.)</span> Pour attendre l'heure du +dîner, ne prendriez-vous pas bien un verre de vin d'Espagne?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>J'en prendrai bien deux.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Avec des mouillettes de biscuit?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Pas plus épaisses que la langue d'un chat.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Jasmin, ôtez les guêtres de monsieur le marquis. <span class="direct">(Pendant que Jasmin est +aux pieds du Marquis à droite, elle va chercher sur la console le +plateau sur lequel est le flacon de vin d'Espagne et l'assiette de +biscuits, qu'elle remet ensuite à Jasmin.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Bonne fille, va!... <span class="direct">(Il boit.)</span> Bah!... tu seras baronne de Vaubert...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Êtes-vous bien?... avez-vous tout ce qu'il vous faut?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se dorlotant dans son fauteuil.</span></p> + +<p>Pas tout à fait.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Que souhaitez-vous encore?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Embrasse-moi.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mon bon père! <span class="direct">(Elle l'embrasse.)</span> Je vous quitte un instant pour aller +changer de toilette.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">lui tenant les mains.</span></p> + +<p>Va, mon enfant, et fais-toi belle... car, tu le sais, joie de mon cœur, +tu es aussi la joie de mes yeux.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Hélène, sur le pas de la porte, se retourne et envoie encore un geste +d'adieu à son père.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IIIb" id="SCENE_IIIb"></a>SCÈNE III.</h3> + +<p class="c">JASMIN, LE MARQUIS.</p> + +<p><span class="stage">(Jasmin achève de déboutonner les guêtres du Marquis.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien, drôle! te voilà content. Tu vas pouvoir raconter partout que +ton maître a tué un cerf dix-cors.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Il n'est déjà bruit que du dernier exploit de monsieur le marquis.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">lui pinçant l'oreille.</span></p> + +<p>Tu n'es pas à plaindre, maroufle...</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Aïe!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">pinçant plus fort.</span></p> + +<p>Tu n'es pas à plaindre d'être au service d'un gentilhomme qui fait ainsi +parler de lui. Je ne sais pas pourquoi je te donne des gages.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>La Brisée dit que monsieur le marquis s'est couvert de gloire +aujourd'hui.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Juge un peu, si je me fusse trouvé à Fontenoy... par la sambleu!... +<span class="direct">(Jasmin a retiré les guêtres... Le Marquis frotte ses mollets.)</span> Jasmin, +que dis-tu de ça?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">agenouillé près du Marquis.</span></p> + +<p>Assurément, monsieur le marquis a le plus beau mollet du Poitou.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et comme c'est ferme... Tâte, Jasmin, je te le permets... du marbre!</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Mieux que cela... Du bronze coulé dans un bas de soie.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je crois que monsieur de Buonaparte eût été assez embarrassé d'en +montrer autant... Vois-tu, Jasmin, sans l'émigration, le mollet se +perdait en France: c'est nous autres qui l'avons sauvé.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Si monsieur le marquis voulait se remarier...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Tu me flattes, coquin!... mais je te pardonne. Allons, encore un verre +de ce vieux vin qui me ragaillardit le cœur.<a name="FNanchor_17_17" id="FNanchor_17_17"></a><a href="#Footnote-17" class="fnanchor" title="Allez à la note 17.">[17]</a> <span class="direct">(Jasmin passe à droite, +prend le flacon sur le guéridon, et verse à boire au Marquis.)</span> Mon Dieu! +la douce vie!... Comprends-tu, Jasmin, qu'il y ait des gens qui se +plaignent de l'existence? Il n'est pas jusqu'à ta figure bête que je ne +prenne plaisir à regarder.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Eh! eh!... monsieur le marquis est bien bon.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh! c'est madame la baronne.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_IVb" id="SCENE_IVb"></a>SCÈNE IV.</h3> + +<p class="c">LA BARONNE, <span class="direct">entrant d'un air effaré, du fond;</span> LE MARQUIS, JASMIN.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Moi-même!... Jasmin, laissez-nous.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oui... Va-t'en, faquin. <span class="direct">(Jasmin sort par le fond emportant les guêtres +du Marquis.)</span> Figurez-vous, Baronne, un cerf gros comme un éléphant!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">qui a suivi Jasmin de l'œil.</span></p> + +<p>C'est bien de chasse qu'il s'agit!... Nous sommes seuls... Marquis, tout +est perdu.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hein?... comment! tout est perdu?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Croyez-vous aux revenants?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh! Madame...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Si vous n'y croyez pas, vous avez tort; le fils Stamply, +Bernard, ce héros mort et enterré depuis cinq ans sous les glaces de la +Russie...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Eh bien! on l'a vu aujourd'hui, il n'y a qu'un instant, à Poitiers; on +l'a vu en chair et en os, on l'a vu, ce qui s'appelle vu, et on lui a +parlé, et c'est lui, c'est Bernard, Bernard Stamply, le fils de votre +ancien fermier... Il existe, il vit, le drôle n'est pas mort.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! qu'est-ce que ça me fait?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Comment, ce que cela vous fait?... Le fils de Stamply n'est pas mort, il +est de retour au pays, on a constaté son identité, et vous demandez ce +que cela vous fait?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mais sans doute; si ce garçon a des raisons d'aimer la vie, tant mieux +pour lui qu'il ne soit pas en terre. Je serai charmé de le voir... +Pourquoi ne s'est-il pas déjà présenté?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Oh! soyez calme, il se présentera.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'il vienne! on le recevra, on aura soin de lui; au besoin, on lui +fera un sort; s'il hésite, qu'on le rassure: il aura ce qu'il demandera.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Et s'il demande tout?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hein?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Avez-vous lu un livre qui s'appelle le Code?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Le Code?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Oui, le Code Napoléon?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Jamais.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est un livre d'un style assez sec, très-goûté lorsqu'il consacre nos +droits, mais peu estimé quand il contrarie nos prétentions. Je doute, +par exemple, que vous en aimiez beaucoup le chapitre des donations +entre-vifs. Lisez-le, cependant, je le recommande à vos méditations.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! ça, madame la baronne, me ferez-vous l'amitié de m'apprendre ce que +tout cela signifie?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Monsieur le marquis, cela signifie que Thomas Stamply, du vivant de son +fils, n'aurait pu disposer en votre faveur que de la moitié de ses +biens, et que n'ayant disposé de tout que dans l'hypothèse que son fils +était mort, ces dispositions se trouvent anéanties; cela signifie que +vous n'êtes plus chez vous, que Bernard va vous faire assigner en +restitution de titres, et qu'au premier jour, armé d'un jugement en +bonne forme, ce garçon à qui vous parlez de faire un sort, vous sommera +de déguerpir, et vous mettra poliment à la porte. Comprenez-vous +maintenant?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">passant devant la baronne.</span><a name="FNanchor_18_18" id="FNanchor_18_18"></a><a href="#Footnote-18" class="fnanchor" title="Allez à la note 18.">[18]</a></p> + +<p>Ta, ta, ta!... Je ne me soucie pas mal de votre Code et de vos donations +entre-vifs. Que parlez-vous d'ailleurs de donation? On me restitue ce +qu'on m'a dérobé, et cela s'appelle une donation! Le mot est joli. Une +donation! Un La Seiglière acceptant une donation! Madame la baronne, les +La Seiglière n'ont jamais rien accepté que de la main de Dieu.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Vieil enfant!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Une donation! Comment, ventre-de-loup, je suis chez moi, heureux, +paisible, et parce qu'un vaurien qu'on croyait mort se permet de vivre, +je devrai lui compter la fortune de mes ancêtres? C'est le Code qui le +veut ainsi! mais ce sont donc des cannibales qui l'ont rédigé, votre +Code, qui se dit civil, je crois, l'impertinent!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Voyons, Marquis, parlons sérieusement, la chose en vaut la peine. +Jusqu'ici j'ai respecté vos illusions; la gravité des circonstances ne +me permet plus de ménagements. Votre ancien fermier ne vous avait rien +dérobé; il ne vous devait rien; il pouvait tout garder. C'est donc bel +et bien une donation qu'il vous a faite et que vous avez acceptée.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Sang de mes aïeux!...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Voilà pour le passé; occupons-nous de l'avenir. Nul doute que ce Bernard +n'arrive ici d'un instant à l'autre, non pas en solliciteur, mais en +maître...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mais puisqu'il a été tué à cette bataille de la Moskowa!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>On l'a vu, on lui a parlé.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Impossible!... Il est mort.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous êtes donc comme saint Thomas?... Eh bien! aujourd'hui même, sur le +coup de midi, un avocat... de votre connaissance... celui-là même que +vous avez si galamment accueilli ce matin...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Destournelles?... l'ingrat!...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Destournelles s'est présenté dans l'étude de l'huissier Durousseau, et +là, en vertu d'un plein pouvoir signé de Bernard, il a fait dresser un +acte de sommation qui va tomber chez vous comme un obus, si vous n'êtes +pas disposé à livrer les clefs de la place.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Comment avez-vous pu savoir?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est le petit Guichard, mon filleul, saute-ruisseau chez Durousseau, +qui a tout vu, tout entendu, et s'est échappé pour venir me donner avis +de la mine chargée sous vos pieds.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Le petit Guichard... tiens, tiens... j'ai connu sa mère autrefois... +c'était Marie Bontems!... <span class="direct">(Il fredonne).</span> Marie... Marion... +Marionnette...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vraiment, je vous admire... Dans une heure, dans un instant peut-être, +Bernard paraîtra devant vous; voyons, répondez, comment comptez-vous le +recevoir?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qui ça?... Bernard?... qu'il aille à tous les diables!...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Pourtant, s'il se présente?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>S'il l'osait, madame la baronne, je me souviendrais qu'il n'est pas +gentilhomme, et, plus heureux que Louis XIV, je n'aurais pas à jeter ma +canne par la fenêtre.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous êtes fou, Marquis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>S'il faut plaider, nous plaiderons.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Marquis, vous êtes un enfant.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>J'aurai pour moi le roi.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>La loi sera pour lui.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>J'y mangerai mon dernier champ, plutôt que de lui laisser un brin +d'herbe.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Mêler votre nom à des débats scandaleux! et cela pour arriver à des +conclusions prévues, infaillibles, inévitables. Vous avez un blason; +vous ne lui ferez pas cette injure.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mais, pour Dieu! madame la baronne, que voulez-vous que je fasse?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Je vais vous le dire. Savez-vous l'histoire d'un colimaçon qui +s'introduisit étourdiment dans une ruche?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un colimaçon!... ce doit être une histoire de votre fils...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Peu importe. Les abeilles l'empâtèrent de miel et de cire; puis +lorsqu'elles l'eurent ainsi emprisonné dans sa coquille, elles roulèrent +cet hôte incommode et le poussèrent hors de leur maison.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mais quel rapport voyez-vous entre un colimaçon?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Marquis, c'est ainsi qu'il faut nous y prendre. Vous ne supposez pas que +ce Bernard ait pour nous une affection bien vive? Pour achever de +l'exaspérer, Destournelles, que j'ai congédié ce matin, n'aura pas +manqué de se faire l'écho de tous les bruits répandus contre nous; en ce +moment Bernard accourt, furieux, le cœur rempli de tempêtes. Eh bien! il +faut que sa colère avorte. Il faut que l'ouragan qui s'attend à briser +des chênes, ne courbe que des roseaux.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je commence à comprendre.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Bernard pressent une résistance orgueilleuse; soyons doux, patients, +résignés. Gardez-vous surtout de discuter vos droits ou les siens! Loin +de les contrarier, flattez ses opinions. L'essentiel d'abord est de +l'amener doucement à s'installer comme un hôte dans ce château. Cela +fait, vous gagnez du temps... Le temps et moi nous ferons le reste.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ventre-saint-gris!... Madame, je jure comme Henri IV, mais il me semble +que je vais m'y prendre autrement que le Béarnais pour reconquérir mon +royaume.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Le Béarnais était d'avis que Paris valait une messe.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Passe pour une messe; mais quel rôle allons-nous jouer ici?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Un grand rôle, Monsieur: nous allons combattre pour nos principes, pour +nos autels et pour nos foyers.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>S'il s'agit de combattre, je ne reculerai pas, vive Dieu!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Que voulons-nous d'ailleurs? Il n'est pas question de réduire ce garçon +à la mendicité; vous serez généreux, vous ferez bien les choses; mais, +en bonne conscience, un pauvre diable qui vient de passer cinq années +dans la neige, a-t-il besoin pour se sentir mollement couché d'être +étendu tout de son long sur un million de propriétés?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>En bonne conscience, non... mais... cependant.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Après cela, mon vieil ami, s'il vous reste des scrupules, eh bien! +ruinés de fond en comble, venez, vous et votre fille, chercher un asile +dans l'humble castel des Vaubert, d'où vous pourrez contempler à votre +aise votre château, les ombrages de ce beau parc, et monsieur Bernard +chassant, vivant en liesse et menant grand train sur vos terres.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Savez-vous, Baronne, que vous avez le génie d'une Médicis?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Ingrat!... J'ai le génie du cœur. Qu'est-ce que je veux? Qu'est-ce que +je demande? le bonheur des êtres que j'aime. Pensez-vous que je +m'effraie à l'idée de vivre pauvrement avec vous dans mon petit manoir? +Mais vous, mais votre belle Hélène, mais les enfants qui naîtront d'une +union charmante...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est vrai, pauvres petits!... sauvons le duvet de leur nid. <span class="direct">(Il lui +baise la main.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin</span>, <span class="direct">annonçant du fond.</span><a name="FNanchor_19_19" id="FNanchor_19_19"></a><a href="#Footnote-19" class="fnanchor" title="Allez à la note 19.">[19]</a></p> + +<p>L'étranger que monsieur le marquis a refusé de voir ce matin...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'était lui!</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Il est accompagné de monsieur Destournelles.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Destournelles!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas au Marquis.</span></p> + +<p>Oh! le traître!... Il ne le quitte plus... S'il assiste à cette première +entrevue, il déjouera tous nos projets... plus d'espoir.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je vais le jeter par la fenêtre.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Y pensez-vous?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Comment nous en défaire, alors!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Je ne sais, mais je m'en charge. Qu'ils entrent.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">à Jasmin.</span></p> + +<p>Fais entrer.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Allons, Marquis... l'heure est solennelle. Voici le lion; il faut le +museler.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Quelle abominable aventure!... Au moment de se mettre à table.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_Vb" id="SCENE_Vb"></a>SCÈNE V.</h3> + +<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD, DESTOURNELLES.</p> + +<p><span class="stage">(Jasmin introduit les deux nouveaux venus et sort après avoir avancé des +fauteuils; Destournelles, qui est entré le premier, salue profondément; +Bernard va droit au Marquis.)</span></p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>C'est à monsieur de La Seiglière que j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oui, Monsieur. Puis-je savoir... <a name="FNanchor_20_20" id="FNanchor_20_20"></a><a href="#Footnote-20" class="fnanchor" title="Allez à la note 20.">[20]</a> <span class="direct"><span class="smcap">destournelles</span>, vivement, passant +devant Bernard.</span></p> + +<p>Permettez... permettez,.. avant de décliner nos noms et qualités... Ah! +madame la baronne...</p> + +<p>La place m'est heureuse à vous y rencontrer.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Toujours galant, monsieur Destournelles.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">bas à Destournelles, au côté droit de la scène.</span></p> + +<p>Madame de Vaubert?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">de même.</span></p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Bien!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas au Marquis, après avoir examiné Bernard, au côté gauche.</span></p> + +<p>Ce n'est pas un rustre.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">de même et dédaigneusement.</span></p> + +<p>C'est le fils de Stamply.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">de même.</span></p> + +<p>Ce regard hautain et décidé... Marquis, tenez-vous sur vos gardes.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">de même.</span></p> + +<p>Soyez donc tranquille... <span class="direct">(Haut.)</span> Eh bien! Messieurs, me ferez-vous +l'honneur de m'apprendre à quelle circonstance je dois l'avantage de +vous recevoir?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Rien de plus aisé, Monsieur; sachez...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Permettez... c'est contre nos conventions; laissez parler votre avocat.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un avocat!... que signifie?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous allez le savoir, monsieur le marquis; mais mon honorable client se +rappellera la promesse qu'il m'a faite de s'en rapporter à mon +expérience et de me laisser exposer le sujet de notre visite.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">se contenant, bas à Destournelles.</span></p> + +<p>C'est juste, je me suis promis de savourer à longs traits ma vengeance.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">de même.</span></p> + +<p>Laissez-moi donc déguster la mienne.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! Monsieur, de quoi s'agit-il?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">d'un ton posé.</span></p> + +<p>Monsieur le marquis, parmi les nombreux témoignages de bienveillance +dont vous m'avez comblé ce matin, il en est un surtout que je ne pouvais +oublier. Monsieur le marquis a daigné m'exprimer en termes aussi +touchants que flatteurs pour mon amour-propre le désir de m'entendre +dans quelque importante affaire. Il s'en présente une qui promet d'être +magnifique et paraît devoir exciter au plus haut point l'intérêt de +monsieur le marquis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mon intérêt? <span class="direct">(Bas à la Baronne.)</span> Il me raille, je crois.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>C'est un de ces beaux drames que le théâtre envie au temple de Thémis. +Quand il se jouera, si madame la baronne veut bien accompagner son noble +ami, je lui réserverai une place d'honneur, et tâcherai que ma parole +soit digne d'un si brillant auditoire.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">bas à la Baronne.</span></p> + +<p>Encore!... Baronne, ne me retenez pas!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas au Marquis et passant derrière lui.</span></p> + +<p>Du calme, du sang-froid..<a name="FNanchor_21_21" id="FNanchor_21_21"></a><a href="#Footnote-21" class="fnanchor" title="Allez à la note 21.">[21]</a> <span class="direct">(Haut.)</span> Et cette affaire, monsieur +Destournelles?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Touche de près monsieur le marquis, et c'est précisément l'affaire dont +mon client vient l'entretenir.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Ce sera pour nous un grand charme d'entendre à l'audience l'éloquente +parole de monsieur Destournelles, mais nous ne sommes pas au palais, et +sa présence ici, à titre d'avocat, a lieu, je n'en doute pas, d'étonner +monsieur le marquis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est vrai... je ne m'explique pas que monsieur Destournelles...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Eh bien! soit, c'est moi, Monsieur, qui vais vous adresser...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">fièrement et passant devant la Baronne.</span><a name="FNanchor_22_22" id="FNanchor_22_22"></a><a href="#Footnote-22" class="fnanchor" title="Allez à la note 22.">[22]</a></p> + +<p>Monsieur, si un intérêt à débattre entre nous vous amène auprès de moi, +vous auriez pu, ce me semble, mettre tout simplement mon procureur aux +prises avec votre avocat. Si notre entrevue doit avoir un caractère +particulier, je vous dirai, Monsieur, qu'il n'est pas dans mes habitudes +d'admettre un tiers à de pareils entretiens.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Très-bien!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Par exemple!... Je dois l'appui de mon ministère à mon client.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Dans votre cabinet... au palais... c'est possible! Mais ici, chez moi, +devant moi, c'est autre chose.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Mais...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Finissons <span class="direct">(Il passe devant Destournelles.)</span><a name="FNanchor_23_23" id="FNanchor_23_23"></a><a href="#Footnote-23" class="fnanchor" title="Allez à la note 23.">[23]</a>; ce que j'ai dans le +cœur, personne ne vous le dira mieux que moi... Laissez-nous, monsieur +Destournelles.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Comment!...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je l'exige.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Allons, puisqu'il le faut, puisque monsieur le marquis refuse d'admettre +un tiers à cet entretien... madame la baronne, nous n'avons plus qu'à +nous retirer.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Ô ciel!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">vivement.</span></p> + +<p>Non pas; restez, Madame.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Hein?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Je respire.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur le marquis, j'en suis sûr, ne s'y opposera pas: ce que j'ai à +dire vous intéresse également tous les deux.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">bas à Bernard.</span></p> + +<p>Malheureux!... Vous ne la connaissez pas.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">de même.</span></p> + +<p>Je la connais, soyez sans crainte.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">de même.</span></p> + +<p>Vous ignorez quelle langue dorée...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">de même.</span></p> + +<p>Je réponds de moi. Encore une fois, laissez-nous.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Il est perdu... Et si je ne trouve pas le moyen d'interrompre cet +entretien...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Monsieur Destournelles!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je me retire. <span class="direct">(Il passe devant Bernard.)</span><a name="FNanchor_24_24" id="FNanchor_24_24"></a><a href="#Footnote-24" class="fnanchor" title="Allez à la note 24.">[24]</a> Madame la baronne, je +laisse Renaud dans les jardins d'Armide. Monsieur le marquis, j'ai tout +lieu d'espérer que vous serez satisfait de mon client.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">lui montrant poliment la porte.</span></p> + +<p>Monsieur Destournelles...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">saluant.</span></p> + +<p>Monsieur le marquis... <span class="direct">(Il sort.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIb" id="SCENE_VIb"></a>SCÈNE VI.</h3> + +<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, BERNARD.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Maintenant, Monsieur, nous voilà seuls, veuillez vous asseoir?... je +suis tout prêt à vous entendre. <span class="direct">(Il s'asseoit.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">à part, s'asseyant.</span></p> + +<p>Contenons-nous, s'il est possible, et que chacune de mes paroles les +frappe au cœur comme un remords.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Puis-je savoir d'abord, Monsieur, à qui j'ai l'honneur de parler?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Dans un instant, monsieur le marquis. Avant de vous dire qui je suis, +j'ai besoin de rappeler à vos souvenirs des choses que vous avez +oubliées, dit-on; il vous sera facile de comprendre en m'écoutant +pourquoi j'ai voulu vous voir avant de remettre ma cause entre les mains +de la justice.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Parlez donc, Monsieur, je vous écoute.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur le marquis, voilà un quart de siècle, de grandes choses +allaient s'accomplir, une aurore nouvelle se levait sur la France. Vous +n'étiez pas de ceux qui la saluaient alors avec amour, car vous fûtes un +des premiers qui donnèrent le signal du départ. La patrie vous rappela, +c'était son devoir; vous fûtes sourd à son appel, c'était sans doute +votre bon plaisir; elle confisqua vos biens, c'était sa volonté +souveraine.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Monsieur!...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas.</span></p> + +<p>Mon ami!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ces biens devinrent la propriété de la nation, un de vos fermiers les +acheta du prix de ses sueurs, et lorsqu'il eut recousu lambeaux par +lambeaux le domaine de vos ancêtres, il s'en dépouilla comme d'un +manteau et vous le mit sur les épaules.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis.</span> Monsieur!...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">bas.</span></p> + +<p>Silence!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Par quel enchantement cet homme se porta-t-il à un tel excès de +générosité? Comment se décida-t-il à résigner entre vos mains la sainte +propriété du travail?... Madame la baronne, peut-être pourriez-vous me +l'apprendre?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Moi, Monsieur?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ce que je sais, moi, c'est que cet homme mourut sans s'être seulement +réservé un coin de terre pour son dernier sommeil, vous laissant, +monsieur le marquis, paisible possesseur d'une fortune qui ne vous avait +coûté d'autre peine que de rentrer en France et d'ouvrir la main pour la +recevoir.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">se levant et passant devant la Baronne qui se lève aussi.</span></p> + +<p>Monsieur... un pareil langage...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">se levant à son tour.</span><a name="FNanchor_25_25" id="FNanchor_25_25"></a><a href="#Footnote-25" class="fnanchor" title="Allez à la note 25.">[25]</a></p> + +<p>Oh! vous m'entendrez... vous n'êtes pas au bout... Il faut que vous +sachiez ce que vous avez fait, et ce qui vous attend.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Prenez garde, Monsieur, je suis ici chez moi, mais je puis l'oublier.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Chez vous!...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Monsieur le marquis a raison, vos paroles sont cruelles, Monsieur, et +nous blesseraient au cœur, si elles étaient méritées.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Il est vrai, je m'emporte. Eh bien! Monsieur, voyons, ai-je eu tort? Mes +paroles sont cruelles... Répondez, prouvez-moi qu'elles ne sont pas +méritées?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Monsieur.....</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Asseyez-vous, mon ami. <span class="direct">(Le Marquis s'assied dans le fauteuil occupé +précédemment par la Baronne.)</span>—Monsieur, puisque vous m'avez priée +d'assister à cet entretien, vous souffrirez sans doute que j'y prenne +part, et, puisque je suis en cause, que je réponde pour tous deux? <span class="direct">(Elle +s'assied ainsi que Bernard.)</span> Vous êtes jeune, Monsieur; cette nouvelle +aurore dont vous parlez, si vous l'aviez vu poindre, vous sauriez comme +nous que ce fut une aurore de sang.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Madame...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! pardieu! Monsieur, j'aurais bien voulu vous y voir. Si l'on venait +vous dire que ce château menace ruine, si ce parquet tremblait sous vos +pieds, et que le plafond criât et craquât sur nos têtes, resteriez-vous +assis tranquillement dans ce fauteuil? Si le bourreau, la hache derrière +le dos, vous appelait d'une voix câline, vous empresseriez-vous +d'accourir?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Croyez qu'il s'est rencontré dans les rangs de l'émigration de nobles +cœurs demeurés français sur la terre étrangère; Rocroi n'exclut point +Austerlitz; Bouvines et Marengo sont sœurs; ce n'est pas le même +drapeau, mais c'est toujours la France victorieuse.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">prenant une prise de tabac.</span></p> + +<p>Certainement, certainement. <span class="direct">(Bas.)</span> Très-bien, Baronne, très-bien.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Et ce petit compte une fois réglé, si vous tenez à savoir par quel +enchantement monsieur Stamply s'est décidé à réintégrer dans ce domaine +une famille qui de tout temps l'avait comblé de ses bontés, je vous +dirai, Monsieur, qu'il n'a fait qu'obéir aux pieux instincts de sa belle +âme.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>En êtes-vous bien sûre, Madame? Ce que je puis vous affirmer, c'est que, +du vivant de son fils, il ne se souciait pas même de savoir si cette +famille existait encore.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Je crois, Monsieur, que vous calomniez sa mémoire.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Moi!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Si son fils revenait parmi nous...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">se levant.</span></p> + +<p>Si son fils revenait!... Supposons qu'il revienne en effet... Supposons +que, laissé pour mort sur un champ de bataille, il se soit vu traîné de +steppe en steppe jusqu'au fond de la Sibérie. Après cinq ans d'une +horrible captivité, il va revoir son vieux père qui ne l'attend plus... +Il part, il traverse gaîment les plaines désolées. Il arrive, son père +est mort, son héritage est envahi, il n'a plus ni toit ni foyer. Il +s'informe, et bientôt il apprend qu'on a profité de son éloignement pour +capter un vieillard crédule et sans défense; il apprend qu'après l'avoir +amené à se déposséder, on a payé ses bienfaits de la plus noire +ingratitude. Que fera-t-il alors? (Ce ne sont toujours que des +suppositions.) Il ira trouver les auteurs de ces lâchetés et de ces +trahisons, il leur dira: C'est moi, moi que vous croyiez mort, moi le +fils de l'homme que vous avez dépouillé, laissé mourir d'ennui et de +chagrin; c'est moi, Bernard Stamply! Eux, que répondraient-ils?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Ce qu'ils répondraient?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant et passant au milieu.</span><a name="FNanchor_26_26" id="FNanchor_26_26"></a><a href="#Footnote-26" class="fnanchor" title="Allez à la note 26.">[26]</a></p> + +<p>C'est moi qui vais vous le dire, Monsieur... et laissons là toute +feinte, car nous savons maintenant qui vous êtes.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">qui s'est levée après le Marquis, bas.</span></p> + +<p>Qu'allez-vous faire?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Laissez-moi.—Quand je rentrai dans le domaine de mes aïeux, votre père, +qui était un brave homme, me reçut au seuil de cette porte et me tint ce +simple discours: «Monsieur le marquis, vous êtes chez vous.» Je ne vous +en dirai pas davantage: vous êtes chez vous, monsieur Bernard.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur le marquis, croyez-vous me l'apprendre?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Veuillez donc regarder cette maison comme la vôtre. Vous êtes arrivé +avec des intentions hostiles; je ne désespère pas de vous ramener +bientôt à des sentiments meilleurs. Vous pensez avoir à exercer sur ce +domaine des droits dont moi je crois être en mesure de contester la +valeur: commençons par nous connaître... et plus tard un +accommodement...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Non, Monsieur, non, je n'attends rien de votre bonté, n'attendez rien de +la mienne. Je ne sais qu'un arrangement possible entre nous, c'est celui +qu'a prévu la loi. Il n'est pas un coin de ce domaine que mon père n'ait +arrosé de ses sueurs et aussi de ses larmes, il ne convient pas que j'en +fasse le théâtre d'une comédie.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Le Marquis remonte vers le fond du théâtre; il redescend ensuite près +de la Baronne.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne.</span><a name="FNanchor_27_27" id="FNanchor_27_27"></a><a href="#Footnote-27" class="fnanchor" title="Allez à la note 27.">[27]</a></p> + +<p>Ah! Monsieur, vous n'êtes pas Bernard, vous n'êtes pas le fils de notre +vieil ami.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Madame la baronne...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Non, Monsieur. Votre père était un homme équitable, d'un sens droit, +d'un cœur modéré... Ce n'est pas lui qui se fût abandonné aux transports +d'une colère irréfléchie: il eût craint de céder aux suggestions de la +calomnie; avant de se décider à la haine, il eût voulu s'assurer qu'il +n'était pas l'instrument de la vengeance d'un méchant.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Madame...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh! Baronne, à son aise; de grâce, n'insistez pas.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur le marquis, je ne sais rien du monde, je ne demande qu'à croire +à l'honneur, au dévouement, à la loyauté... et s'il était vrai...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Eh bien, Monsieur... Permettez-moi...</p> + +<p class="c"><span class="direct">(On entend des cris au dehors; Destournelles entre impétueusement.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIIb" id="SCENE_VIIb"></a>SCÈNE VII.</h3> + +<p class="c">LE MARQUIS, LA BARONNE, DESTOURNELLES, BERNARD.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Venez, venez, noble jeune homme... Oh! pardon, madame la baronne, +pardon, monsieur le marquis, mais je suis si ému...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'est-ce donc?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Tout le village... que j'ai rencontré, et à qui je n'ai pu taire le +retour miraculeux de notre jeune guerrier...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Eh quoi! vous vous êtes permis...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Cette nouvelle inattendue a excité une surprise, un enthousiasme +universel... Ils sont là... deux cents paysans... qui demandent à grands +cris le compagnon de leurs premiers jeux... le héros de Volontina!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Monsieur Destournelles!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Si monsieur le marquis veut se mettre à cette fenêtre, il jouira d'un +spectacle bien émouvant: deux cents villageois se disputant les mains de +leur nouveau seigneur. <span class="direct">(Les cris augmentent.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">passant devant la Baronne.</span><a name="FNanchor_28_28" id="FNanchor_28_28"></a><a href="#Footnote-28" class="fnanchor" title="Allez à la note 28.">[28]</a></p> + +<p>Monsieur Destournelles!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span><a name="FNanchor_29_29" id="FNanchor_29_29"></a><a href="#Footnote-29" class="fnanchor" title="Allez à la note 29.">[29]</a> <span class="direct">(Il va à la porte-fenêtre à droite.)</span></p> + +<p>Tenez, tenez, les entendez-vous?... Voyez! ils ont forcé la grille, les +voilà dans la cour.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Un tel accueil!... j'étais loin de m'attendre...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Hâtez-vous... ils sont capables de faire irruption dans le château.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Irruption!... Qu'ils viennent... je les attends!... Holà... Jasmin, La +Brisée... tous mes laquais!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>N'appelez personne, Monsieur; ce sont mes amis, et je suffirai pour les +congédier. Venez-vous, monsieur Destournelles?</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il sort par la porte-fenêtre de droite.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">en sortant, au Marquis.</span></p> + +<p>Comment donc! mon client l'objet d'une ovation aussi populaire!... Ah! +monsieur le marquis, quel épisode pour ma plaidoirie!</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il sort avec Bernard.—À leur aspect les cris redoublent au dehors.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIIIb" id="SCENE_VIIIb"></a>SCÈNE VIII.</h3> + +<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Quel vacarme!... Ces animaux-là ne criaient pas autrement quand je suis +revenu.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Maudit avocat!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oh!... il ne mourra que sous ma canne... et quant à son client...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Calmez-vous.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">parcourant la scène.</span></p> + +<p>Comment! un drôle, dont j'ai vu la mère apporter ici pendant dix ans le +lait de ses vaches, viendra m'insulter chez moi, et je n'y pourrai rien!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Calmez-vous, vous dis-je.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un va-nu-pieds qui, trente ans plus tôt, se fût estimé trop heureux de +panser mes chevaux et de les conduire à l'abreuvoir!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Bienfaits de la révolution!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Le malheureux!... Mais avez-vous entendu avec quelle emphase ce fils de +bouvier a parlé des sueurs de son père? Quand ils ont dit cela, ils ont +tout dit: La sueur!... la sueur de leurs pères!... Les impertinents et +les sots!... Comme si leurs pères avaient inventé la sueur et le +travail! S'imaginent-ils donc que nos pères ne suaient pas, eux aussi? +Pensent-ils qu'on suait moins sous le haubert que sous le sarrau?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Il peut rentrer d'un instant à l'autre.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et ce Destournelles, avec son héros de Volontina.... Les voilà ces +héros! Voilà ces fameuses rencontres dont monsieur de Buonaparte a fait +si grand bruit! Il se trouve qu'en fin de compte, les morts se +ramassaient eux-mêmes, et les tués ne s'en portent que mieux. Madame la +baronne, quand un La Seiglière tombe, c'est pour ne plus se relever.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>À la bonne heure.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mais ne fût-on qu'un Stamply, quand on s'est fait tuer au service de la +France, c'est le moins qu'on ne vienne pas soi-même le raconter aux +gens. Si ce garnement avait pour deux sous de cœur, il rougirait de se +sentir en vie, et il irait se jeter tête baissée dans la rivière.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="stage">riant</span>.</p> + +<p>Que voulez vous?... ça ne sait pas vivre.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'il vive donc, mais qu'il se cache!—«Cache ta vie,» a dit le sage. +Que ne restait-il en Sibérie? il y avait ses habitudes.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Un héritage d'un million!... On peut quitter pour moins les coteaux de +l'Oural et l'intimité des Baskirs.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un héritage d'un million!... Tenez, Baronne, s'il me pousse à bout...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Que ferez-vous?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je le traînerai de tribunaux en tribunaux.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous lui épargnerez la peine de vous y traîner lui-même; car, vous le +voyez, il connaît ses droits; il est bien conseillé.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">irrité.</span></p> + +<p>Oui, par ce Destournelles.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Qui l'excite, qui l'aiguillonne... et tant que Bernard sera sous cette +influence... Ah! si l'on pouvait les séparer... je répondrais bien +encore...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">haussant les épaules.</span></p> + +<p>Oui, mais comment?... c'est impossible!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">vivement.</span></p> + +<p>Attendez!... oh! quelle idée!... nous le tenons!...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Quoi donc?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Nous le tenons, vous dis-je. Ma lettre?... cette lettre de tantôt?... +que je vous ai donnée?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="stage">montrant la table à gauche</span>.</p> + +<p>Eh bien! cette lettre, elle est là, dans le tiroir.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">court à la table, ouvre le tiroir, prend la lettre et sonne.</span></p> + +<p>Jasmin!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Que voulez-vous faire?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous le saurez.—Jasmin!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mais expliquez-moi du moins...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Comment, vous ne comprenez pas?... Cette lettre, vous le savez, appelle +Destournelles à Paris. On lui annonce que sa nomination de conseiller +dépend de sa promptitude à se rendre auprès du ministre.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Eh bien! les intérêts de monsieur Bernard lui sont moins chers que les +siens propres; et, soyez-en sûr, dans un quart d'heure il partira.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vous pourriez croire?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>J'en réponds, et, une fois parti, je vous garantis qu'il restera là-bas +plus de temps qu'il ne nous en faudra pour avoir raison de son +client.—Jasmin!—Dieu! Bernard!</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Bernard rentre par la droite.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IXb" id="SCENE_IXb"></a>SCÈNE IX.</h3> + +<p class="c">LE MARQUIS, LA BARONNE, BERNARD.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Merci, mes bons amis, merci.—Braves gens! j'ai vu le moment où ils +forçaient la porte; et sans monsieur Destournelles... oh! je ne m'en +défends pas, je suis touché jusqu'au fond de l'âme.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Au moins, Monsieur, vous pourrez croire que tout le monde ici ne vous +hait pas.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">sans lui répondre, la salue profondément, passe devant elle et +va au Marquis.</span><a name="FNanchor_30_30" id="FNanchor_30_30"></a><a href="#Footnote-30" class="fnanchor" title="Allez à la note 30.">[30]</a></p> + +<p>Monsieur le marquis, avant de sortir de ce château où je ne dois plus +rentrer qu'en maître, je reviens le cœur apaisé pour vous dire que si je +n'abandonne aucun de mes droits, si je les revendique tous, vous n'avez +à redouter de ma part rien de blessant pour votre dignité, rien qui soit +au-dessous de la mienne. Je pars, je vous livre à vos inspirations; +consultez votre honneur: mieux que moi, mieux que la justice, il vous +dira ce que vous avez à faire. <span class="direct">(Il s'incline, le Marquis lui rend son +salut. Bernard se dirige vers la porte-fenêtre.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne</span>, <span class="direct">allant au Marquis, bas.</span></p> + +<p>Il s'en va.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'il s'en aille! <span class="direct">(Il va s'asseoir dans un fauteuil, à gauche.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">se rapprochant vivement de Bernard.</span></p> + +<p>Eh quoi! Monsieur, est-ce ainsi?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">se retournant, près de la fenêtre.</span></p> + +<p>Madame la baronne, j'ai l'honneur de vous saluer.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il s'incline et va sortir; entre Hélène du fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_Xb" id="SCENE_Xb"></a>SCÈNE X.</h3> + +<p class="c">LE MARQUIS <span class="stage">(assis)</span>, HÉLÈNE, LA BARONNE; <span class="stage">au second plan,</span> BERNARD, +<span class="stage">entendant Hélène, a quitté la fenêtre et est descendu sur le devant de +la scène.</span></p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ce que je viens d'apprendre est-il vrai?... Mon père! serait-ce +possible?... Monsieur Stamply... Bernard...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">montrant Bernard.</span></p> + +<p>Il est devant toi.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène</span> <span class="direct">se retourne vivement, et à la vue de Bernard pousse un cri.</span></p> + +<p>Ah!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mademoiselle...</p> + +<p class="c"><span class="direct">hélène.</span></p> + +<p>Vous vivez... vous vivez, Monsieur... c'est donc vrai?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mademoiselle...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vous vivez... oh! merci, mon Dieu!... Oui... j'aurais dû vous +reconnaître... tant de fois j'ai entendu parler de vous... Pardon, je +suis toute tremblante... l'émotion... le bonheur...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est vrai... Monsieur Bernard est de vos vieux amis.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Et votre père, qui a quitté ce monde avec l'espoir de vous retrouver +dans l'autre!<a name="FNanchor_31_31" id="FNanchor_31_31"></a><a href="#Footnote-31" class="fnanchor" title="Allez à la note 31.">[31]</a>... Le ciel a donc aussi ses douleurs et ses +déceptions. Mais pour nous qui restons, quelle joie!... oui, madame la +baronne a dit vrai, vous êtes de mes amis; vous le voulez, Monsieur? +Monsieur Stamply m'aimait, et je l'aimais aussi. Il était mon vieux +compagnon... avec lui je parlais de vous, avec vous je parlerai de lui.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>De lui!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais, j'y songe... mon père, a-t-on fait préparer l'appartement de +monsieur Bernard?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Eh quoi?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Car vous êtes ici chez vous, Monsieur.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! bien, oui, son appartement!... il ne veut rien de nous.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Il nous hait.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vous nous haïssez?... J'aimais votre père, vous haïssez le mien... vous +me haïssez, moi... Que vous ai-je fait? comment avons-nous pu mériter +votre haine?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Non, Mademoiselle, non, je ne vous hais pas.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">regardant autour d'elle.</span></p> + +<p>Alors... qui donc?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ce parquet lui brûle les pieds.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Il lui serait impossible de fermer l'œil sous ce toit.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Comment?... <span class="direct">(À elle-même.)</span> Noble cœur!... victime de la probité de son +père, il refuse par orgueil d'en recevoir le prix.—Monsieur Bernard, +nous n'avons rien à vous donner, nous ne pouvons que vous rendre d'une +main ce que nous avons reçu de l'autre. Vous accepterez pour ne pas nous +humilier.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mademoiselle...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Accepter, lui!... Tu le connais bien... il aimerait mieux se couper le +poignet que de mettre sa main dans la nôtre.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">après un silence, tendant la main à Bernard.</span></p> + +<p>Est-ce vrai, Monsieur?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">pressant la main d'Hélène.</span></p> + +<p>Mademoiselle, je vous bénis, je vous vénère, mais...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vous ne partirez pas... vous avez été pendant cinq ans le prisonnier des +Russes, vous pouvez bien être un peu le nôtre. C'est donc une +perspective si effrayante que celle de se sentir aimé?... Au nom de +votre père, qui se plaisait à m'appeler son enfant, vous resterez; je le +veux, je l'exige.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mademoiselle...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Je vous en prie.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Il est à nous! <span class="direct">(Hélène se rapproche de son père.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Cet ange vit avec eux?... Si l'on m'avait trompé.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">se retournant.</span></p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Il hésite!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je ne sais... je ne puis...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">entrant par la porte de gauche.</span></p> + +<p>Monsieur le marquis est servi.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant.</span></p> + +<p>Bonne nouvelle!... Ma foi, qu'il parte ou qu'il reste, à table! je meurs +de faim.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vous dînerez avec nous, du moins; vous serez à côté de moi, nous +parlerons de votre père.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>De mon père!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">près de la Baronne.</span></p> + +<p>Et nous boirons à sa mémoire d'un petit vin qu'il ne détestait pas.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Est-ce un rêve?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Votre bras, Baronne.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Le vôtre, monsieur Bernard.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>À table!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Allons.....</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">entrant, du fond.</span></p> + +<p>Ciel! que vois-je?... mon client!<a name="FNanchor_32_32" id="FNanchor_32_32"></a><a href="#Footnote-32" class="fnanchor" title="Allez à la note 32.">[32]</a>...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Monsieur Destournelles!...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Qui arrive à propos.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oui. Pour que la fête soit complète, mon bon monsieur Destournelles, +vous allez dîner avec nous.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hein? <span class="direct">(Hélène passe près de son père, Destournelles descend vivement à +la gauche de Bernard.)</span></p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Comment!...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">bas.</span></p> + +<p>Laissez-la faire.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">bas à Bernard.</span><a name="FNanchor_33_33" id="FNanchor_33_33"></a><a href="#Footnote-33" class="fnanchor" title="Allez à la note 33.">[33]</a></p> + +<p>Malheureux, que faites-vous?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">bas à Destournelles.</span></p> + +<p>Impossible de refuser... Nous partirons ce soir.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">offrant son bras à la Baronne.</span></p> + +<p>Madame...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">bas au Marquis.</span></p> + +<p>Non... emmenez Destournelles.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part, vivement.</span></p> + +<p>Il s'agit de veiller sur mon client. <span class="direct">(Hélène et Bernard sont près de la +porte de gauche.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Allons, Barthole! allons, Cujas, venez-vous?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>J'accepte, monsieur le marquis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je prétends vous griser et nous chanterons au dessert.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Allons!...</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Ils sortent par la gauche, la Baronne les suit du regard; quand ils +sont dehors, la Baronne appelle d'un ton bref et à demi-voix Jasmin qui +est à sa gauche.)</span></p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Jasmin!</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Madame la baronne?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Cette lettre... prenez... Pendant le dîner vous la remettrez à monsieur +Destournelles, et vous lui direz qu'un exprès... vous entendez, un +exprès, un inconnu vient de l'apporter de Poitiers.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Oui, Madame. <span class="direct">(Il va pour sortir et revient à droite de la Baronne.)</span> Il +s'agit?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>De faire ce que je vous dis. Vous avez compris?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Parfaitement. <span class="direct">(Il sort.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">seule.</span></p> + +<p>Et maintenant, Marquis, vous pouvez chanter au dessert.</p> + + + +<h3><a name="ACTE_TROISIEME" id="ACTE_TROISIEME"></a>ACTE TROISIÈME</h3> + +<p class="hang stage">Le grand salon du château.—Salon à deux plans, à pans coupés; porte au +fond, portes dans les angles.—Au premier plan de chaque côté de la +scène, une fenêtre. Tables à droite et à gauche de la scène.</p> + +<p class="stage">Au lever du rideau, Hélène dessine à la table de droite; Bernard est +debout auprès d'elle, il examine son travail. De l'autre côté de la +table la Baronne est assise et fait de la tapisserie. À l'extrémité +opposée de la scène, du côté gauche, le Marquis étendu dans un fauteuil +à bras, lit <i>la Quotidienne</i>.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_PREMIEREc" id="SCENE_PREMIEREc"></a>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="c">LE MARQUIS, BERNARD, HÉLÈNE, LA BARONNE.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vous trouvez donc ce dessin exact, monsieur Bernard?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Très exact.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Je pourrai vous en montrer beaucoup d'autres. En Allemagne, je ne +rentrais jamais au logis sans un nouveau croquis dans mon portefeuille. +C'est un beau pays que la Bavière, n'est-ce pas?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Magnifique, Mademoiselle.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">baissant la voix.</span></p> + +<p>Eh bien! le croiriez-vous? je suis seule ici de mon avis.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">interrompant sa lecture.</span></p> + +<p>Oh! délicieux!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Qu'est-ce?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Baronne, écoutez un peu ce que dit <i>la Quotidienne</i>.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>J'écoute.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">lisant.</span></p> + +<p>«Depuis le retour de nos princes, la manie des places est devenue en +France une véritable épidémie.»</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Ce n'est pas nouveau.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est vrai, il en était de même sous monsieur de Maurepas; mais +attendez. <span class="direct">(Lisant.)</span> «Dans la foule des aspirants aux grâces +ministérielles, une notabilité du barreau de Poitiers, M. D*** se fait +remarquer depuis six semaines dans les bureaux.» Depuis six semaines, +Baronne!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>J'entends bien.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">lisant.</span></p> + +<p>«Par l'ardente activité de ses démarches. Espérons que M. le garde des +sceaux...» Votre ami monsieur de Malebois... <span class="direct">(Lisant.)</span> «Prendra pitié de +ce solliciteur infortuné, toujours à la veille d'obtenir à la cour +royale de son département une place de conseiller à laquelle il a des +titres... il y a si longtemps qu'il la demande.»—Le trait est +piquant... Il n'y a que les plumes de notre parti pour écrire de ce +goût. Qu'en dites-vous?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Je dis que... Malebois est un homme d'esprit qui aime à obliger ses +amis, et que ce qu'il fait est bien fait.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais que depuis six semaines monsieur Destournelles ne nous ait pas +donné de ses nouvelles, voilà qui est étrange.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Monsieur le commandant sans doute a été plus heureux que nous?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Moi, Madame?... qui peut vous faire croire?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est que Jasmin vous remet bien souvent des lettres de Paris... et je +pensais...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Serait-ce donc pour obtenir cette place de conseiller que monsieur +Destournelles nous a si brusquement quittés?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est probable... Quant à moi, je n'en sais rien.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>C'était, je m'en souviens bien, le jour où, pour la première fois, +monsieur Bernard dînait avec nous.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>En effet.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Que de peine ensuite, Monsieur, pour vous retenir au château!... et +encore vous nous quittiez... vous partiez, s'il ne me fût venu à la +pensée de vous offrir la maison du garde.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>C'est là que mon père est mort, Mademoiselle, c'est là que vous lui avez +fermé les yeux.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Convenez-en, monsieur Bernard, vous aviez contre nous bien des +préventions.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je n'avais que de la reconnaissance pour vous, Mademoiselle.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ce n'est pas répondre... Je parierais bien qu'aujourd'hui encore...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Aujourd'hui, ma présence ici ne vous répond-elle pas?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>À la bonne heure... car, je l'avoue, j'ai craint que vos éternelles +discussions avec mon père...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ne les regrettez pas, Mademoiselle: la vivacité, l'ardeur de ces +discussions, où le caractère de monsieur le marquis se montre +franchement et à découvert, ont plus fait pour dissiper les préventions +dont vous parlez que tout ce qu'on aurait pu me dire. <span class="direct">(En disant ces +mots Bernard s'est approché du Marquis; ils se serrent la main).</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène.</span> <span class="direct">(Elle se lève.)</span></p> + +<p>N'importe... il faut que je vous gronde; vous y mettez, vous, trop +d'obstination, trop d'emportement... Hier, par exemple...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">se levant.</span></p> + +<p>Hier... Ne le gronde pas, j'avais tort. J'ai été aux informations. +Bernard, je le reconnais, votre Klébert eût été un bon mestre de camp de +monsieur le maréchal de Saxe, ou de monsieur de Castries, et le +chevalier d'Assas n'a pas emporté avec lui tout le dévouement de nos +soldats.<a name="FNanchor_34_34" id="FNanchor_34_34"></a><a href="#Footnote-34" class="fnanchor" title="Allez à la note 34.">[34]</a></p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">ironiquement.</span></p> + +<p>C'est bien de l'honneur que vous leur faites.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Cependant je tiens à vous dire...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">qui s'est levée en même temps que le Marquis, et qui est +descendue à sa droite.</span></p> + +<p>Oh!... vous allez recommencer...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>C'est vrai; laissons là la politique, qui seule vous divise.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Arrière les batailles!... Parlons plutôt de votre chasse d'hier.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oui, sur ce sujet du moins vous êtes toujours d'accord.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>J'en conviens; bon chasseur, joyeux compagnon... il y a plaisir à battre +avec lui les forêts et à trinquer le soir au retour.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Le plaisir est pour moi, monsieur le marquis. <span class="direct">(Ils se serrent la main.)</span></p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>À la bonne heure, voilà comme je vous aime tous les deux... Mais venez +ici, monsieur le commandant, on a besoin de vous... <span class="direct">(Elle se rassied, le +Marquis en fait autant).</span> Voyez donc, ne me suis-je pas trompée?... +Est-ce bien là le cours de la rivière?<a name="FNanchor_35_35" id="FNanchor_35_35"></a><a href="#Footnote-35" class="fnanchor" title="Allez à la note 35.">[35]</a>...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Oui, Mademoiselle, c'est le Regen; la grande route le traverse, ici, de +Nuremberg à Ratisbonne; voilà le clocher du petit village d'Eckmühl, je +le reconnais; c'est là qu'un de nos généraux a conquis son titre de +prince.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hein? de quel prince parlez-vous?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Du duc d'Auerstaedt, du prince d'Eckmühl, du maréchal Davoust.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Davoust?... Qu'est-ce que c'est que ça?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ça, monsieur le marquis? c'est le héros qui prépara Wagram.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Wagram! <span class="direct">(À part.)</span> Encore un prince!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>C'est le vainqueur qui nous a ouvert les portes de Vienne, où l'empereur +a élevé une archiduchesse au rang d'impératrice.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Quel scandale! La fille des Césars... à un petit officier de fortune...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Au Dieu de la guerre! au maître du monde, monsieur le marquis!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant.</span></p> + +<p>Bah! pour quelques batailles gagnées en dépit de toutes les règles de +l'art militaire... car avec ce diable d'homme on ne pouvait compter sur +rien... Vous vous le rappelez, Baronne, lors de notre voyage en +Prusse... à peine installés, on le croyait bien loin... il était sur nos +talons.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">riant.</span></p> + +<p>Oui, nous dûmes décamper au plus vite... car en moins de trois +semaines...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>C'en était fait de la Prusse... il partait d'Iéna, et entrait dans +Berlin.<a name="FNanchor_36_36" id="FNanchor_36_36"></a><a href="#Footnote-36" class="fnanchor" title="Allez à la note 36.">[36]</a> <span class="direct">(Hélène inquiète s'est levée et reste près de la table.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Trois semaines... quel manque de formes! Parlez-moi de la guerre de sept +ans... de la guerre de trente ans... à la bonne heure... voilà des +généraux bien élevés!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">riant.</span></p> + +<p>On avait le temps de se reconnaître.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Maintenant, Dieu merci! il ne peut plus faire des siennes.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Oui, maintenant on peut dormir tranquille à Vienne et à Berlin.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Nous l'avons mis à la raison.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Qui, vous? Pour en venir à bout, il a fallu toute l'Europe.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Il a reçu enfin le digne prix de ses escapades.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">au Marquis.</span><a name="FNanchor_37_37" id="FNanchor_37_37"></a><a href="#Footnote-37" class="fnanchor" title="Allez à la note 37.">[37]</a></p> + +<p>Mon ami!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">irrité.</span></p> + +<p>Ses escapades!...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Monsieur Bernard!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oui, je maintiens le mot: ses escapades!...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Vous osez?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à voix basse.</span></p> + +<p>Eh quoi! encore!...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">passant devant Hélène.</span><a name="FNanchor_38_38" id="FNanchor_38_38"></a><a href="#Footnote-38" class="fnanchor" title="Allez à la note 38.">[38]</a></p> + +<p>Monsieur le marquis...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Pas un mot de plus... pour mon père!...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">l'écoutant à peine.</span></p> + +<p>Mademoiselle!...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Pour moi!...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Pour vous!... <span class="direct">(Après un silence.)</span> J'obéis.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">lui tendant la main.</span></p> + +<p>Merci.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je l'ai réduit au silence. <span class="direct">(Il va s'étendre dans son fauteuil.)</span></p> + +<p class="c"><span class="direct">(Bernard a pressé la main qu'Hélène lui a tendue, et est remonté vers le +fond du théâtre. Hélène se remet à son dessin; Bernard se rapproche +d'elle et s'assied à sa gauche.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">qui a observé tout ce qui vient de se passer et qui est +debout sur le devant de la scène.</span></p> + +<p>D'un regard, d'un mot elle l'apaise... le charme continue... c'est bien. +Je le connais, il ne dépouillera jamais la femme qu'il aime... De ce +côté, je suis tranquille.—Mais Hélène... que dois-je croire? Est-ce +qu'oublieuse de sa naissance et de son rang, elle partagerait la passion +qu'elle inspire? J'y veillerai.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">pliant la Quotidienne.</span></p> + +<p>Passons au <i>Drapeau blanc</i>... Mais qui vient là? Raoul!</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il se lève et va à lui.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IIc" id="SCENE_IIc"></a>SCÈNE II.</h3> + +<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">entrant du fond.</span></p> + +<p>Moi même. <span class="direct">(Hélène et Bernard se lèvent et restent près de la table.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Nous apportant quelque nouvelle découverte.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Vous l'avez dit. J'ai découvert...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Quoi donc?</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Je vous le donne en cent.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Une salamandre?... un blaireau sans queue?...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Monsieur Destournelles.</p> + +<p class="nom">tous.</p> + +<p>Destournelles! <span class="direct">(Mouvement général.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Déjà de retour!... après ce qui m'a été promis.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Fâcheux contre-temps!</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Oui, monsieur Destournelles, perdu depuis six semaines, et que je viens +de découvrir...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>À l'état fossile?</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Non, ma foi! des plus ingambes, et marchant à grands pas le long de +l'avenue.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Que lui dire?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Baronne, viendrait-il recevoir nos compliments?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">annonçant du fond.</span></p> + +<p>Monsieur Destournelles.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">allant s'asseoir.</span></p> + +<p>Eh! arrivez donc, notre ami.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_IIIc" id="SCENE_IIIc"></a>SCÈNE III.</h3> + +<p class="c">LA BARONNE, LE MARQUIS, <span class="direct">assis;</span> RAOUL, <span class="direct">près de la table, derrière le +Marquis;</span> DESTOURNELLES, HÉLÈNE, BERNARD.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">qui est entré précipitamment et qui a salué Hélène.</span></p> + +<p>C'est ce que je fais, monsieur le marquis, j'arrive. <span class="direct">(Apercevant la +Baronne.)</span> Madame la baronne!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">passant devant le Marquis.</span><a name="FNanchor_39_39" id="FNanchor_39_39"></a><a href="#Footnote-39" class="fnanchor" title="Allez à la note 39.">[39]</a></p> + +<p>Charmée de vous revoir, monsieur Destournelles; je ne vous attendais pas +si tôt.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je m'en doute bien.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Soyez le bienvenu, pourtant; les joies inespérées sont toujours les plus +vives.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Il n'y a que madame la baronne pour tourner ainsi un compliment aux +gens.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Aux gens que j'aime, monsieur Destournelles.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Et qui vous le rendent, madame la baronne. <span class="direct">(À part.)</span> Quelle audace!... +<span class="direct">(Haut.)</span> Ah!... monsieur Bernard...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">froidement, en remontant la scène</span>.</p> + +<p>Bonjour, monsieur Destournelles, bonjour.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles</span>, <span class="direct">à part</span>.</p> + +<p>Cet accueil!... On m'a dit vrai.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais, monsieur Destournelles, votre voyage a-t-il été bon?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">jetant un regard sur la Baronne.</span></p> + +<p>Mon voyage?... excellent, Mademoiselle.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vraiment!... Que chante donc <i>la Quotidienne</i>?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Est-ce à monsieur le conseiller ou à monsieur le président que je dois +tirer ma révérence?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je vais bien vous surprendre, madame la baronne; ni à l'un ni à l'autre.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Il serait possible?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>C'est comme j'ai l'honneur de vous le dire.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un refus, à vous!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Je n'en reviens pas.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Une fée... qui m'en veut, qui ne me pardonnera jamais d'avoir su lire au +fond de son âme, a traversé toutes mes démarches.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Une fée?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vous en êtes sûr?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Très-sûr.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Il faut qu'elle soit bien habile.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Non, mais elle est toute-puissante, et comme vous n'étiez pas là pour +balancer sa maligne influence...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un autre que vous l'a emporté.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Voilà.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est abominable!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>C'est une injustice criante.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Destournelles, je m'en plaindrai au roi.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Monsieur le marquis, madame la baronne, combien je suis touché... +Rassurez-vous pourtant; si je ne suis ni président, ni conseiller, je +reste avocat, comme par le passé... Mettre sa parole au service des +droits méconnus, dépister l'intrigue et la ruse, relever les faibles, +abattre les puissants, c'est encore une assez belle tâche; ne le +pensez-vous pas, monsieur le marquis? n'est-ce pas votre avis, madame la +baronne?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Sans doute, sans doute.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>La philosophie fut de tout temps le refuge des grandes âmes.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">se rapprochant de Destournelles.</span></p> + +<p>Et à peine arrivé, mon bon monsieur Destournelles, votre première visite +a été pour nous?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, Mademoiselle, oui... pour vous... d'abord... et ensuite...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Et ensuite... pour monsieur Bernard.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Pour moi?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Mais effectivement... je ne vous cacherai pas...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène</span>, <span class="direct">passant devant Destournelles, et allant à son père, la Baronne +remonte</span>.</p> + +<p>Ah! plus tard, un autre jour...<a name="FNanchor_40_40" id="FNanchor_40_40"></a><a href="#Footnote-40" class="fnanchor" title="Allez à la note 40.">[40]</a> Monsieur Bernard ne s'appartient pas +aujourd'hui; il a promis de nous accompagner au moulin de Gençais.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Au moulin de Gençais?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>La veuve du meunier est malade, je dois porter à ses enfants quelques +vêtements que je vais rassembler, et si monsieur Bernard veut bien +m'attendre un instant...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>À vos ordres, Mademoiselle.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oh! alors, je vais avec vous. Vaubert, êtes-vous des nôtres?</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Non, monsieur le marquis.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Maladroit!... <span class="direct">(Haut.)</span> Pourquoi donc? qu'avez-vous à faire?</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Mademoiselle Hélène le sait. J'ai hâte de mettre fin à un travail qui, +je l'espère, ne sera pas inutile à ses pauvres.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>C'est vrai.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>S'ils comptent là-dessus pour avoir des sabots!... <span class="direct">(Haut.)</span> Allons, +puisqu'il en est ainsi, donne-moi le bras, ma fille, et conduisons-le +jusqu'à la grille. Au revoir, Destournelles. Bernard, dans un instant +nous sommes à vous. Sans rancune, mon brave; à bientôt, mon ami.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il donne une poignée de main à Bernard et sort avec sa fille. Bernard +les accompagne jusqu'à la porte; Raoul serre aussi la main de Bernard en +sortant. Destournelles, qui a suivi ce mouvement, reste stupéfait. +Bernard disparaît pour quelques instants.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IVc" id="SCENE_IVc"></a>SCÈNE IV.</h3> + +<p class="c">LA BARONNE, DESTOURNELLES.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Un tel accord!... Malgré tout ce que j'ai appris, je n'en saurais +revenir.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Qu'a donc monsieur Destournelles? On le dirait étonné de ce qu'il vient +de voir et d'entendre.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Honneur à vous, Madame; on n'est pas plus adroite, on n'est pas plus +habile.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous dites?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je dis que c'est bien joué... et qu'il était impossible de mieux +profiter de mon absence.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous voilà revenu, monsieur Destournelles, et rien ne vous empêche de +vous signaler à votre tour. Tenez, sans plus tarder, je vous laisse le +champ libre. <span class="direct">(Bernard reparaît au fond; il suit du regard Hélène et son +père.)</span> Monsieur Bernard va vous entendre, seul, en tête-à-tête; et, +après cet entretien, que je connais d'avance, et qui ne m'effraie pas, +monsieur Bernard décidera de quel côté se trouve la droiture ou +l'habileté. Monsieur Destournelles, je vous salue.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Elle remonte la scène, et rencontre au fond Bernard, qui paraît +embarrassé; elle lui indique gracieusement Destournelles comme ayant à +lui parler, et échange quelques paroles avec lui.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_Vc" id="SCENE_Vc"></a>SCÈNE V.</h3> + +<p class="c">DESTOURNELLES, BERNARD.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oh!... nous allons voir... À nous deux maintenant, monsieur Bernard... +Ah! l'on chasse... ah! l'on festine... ah! l'on soupire ici. Place au +trouble-fête... Voici le seigneur Rabat-joie.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Nous voilà seuls, Monsieur; vous avez désiré me parler, je vous +écoute... Vous venez sans doute m'entretenir de mes droits?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Nullement. Vos droits sont incontestables, je vous l'ai dit: je n'aime +pas à me répéter.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Eh bien! alors...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je ne suis venu que pour connaître vos intentions.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mes intentions?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Il m'est permis de les ignorer, puisque vous avez laissé toutes mes +lettres sans réponse; et comme, en vertu des pleins pouvoirs que vous +m'avez donnés, et qui sont encore entre mes mains...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>J'espère, Monsieur, que vous n'avez rien fait sans me consulter?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je vous consulte... Que dois-je faire?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Rien.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ainsi, vous renoncez?...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je ne m'explique pas là-dessus... Je verrai, j'aviserai... Nous en +reparlerons, rien ne presse.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>En effet, de quoi s'agit-il?... de venger votre père... Les morts +peuvent attendre.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous habitez la maison du garde... Je comprends qu'un pareil séjour ait +amolli votre cœur, et lui ait conseillé l'indulgence et l'oubli.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Encore une fois!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ah! tenez, laissez-moi vous parler franchement, car ce n'est plus de +votre patrimoine qu'il s'agit, à cette heure; mais de votre honneur, de +votre dignité.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur Destournelles!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Monsieur Bernard, vous ne deviez rester ici qu'à la condition d'y +commander en maître... C'est mon avis. Voilà six semaines, c'était aussi +le vôtre. La colère blanchissait vos lèvres, des éclairs partaient de +vos yeux, vous parliez de punir les méchants de leurs iniquités... Et +voilà qu'aujourd'hui vous hésitez!... «Vous verrez... vous aviserez... +rien ne presse!...» Et en attendant, vous vivez en joie au milieu de vos +ennemis, sous le toit d'où ils ont chassé votre père.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur... c'est qu'il y a six semaines, j'ignorais certains détails... +on avait su m'inspirer certaines préventions... qui maintenant sont +dissipées.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vraiment?...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>C'est qu'alors... Enfin, Monsieur, qui me dit que ne sont pas là de +nobles cœurs indignement calomniés par l'envie?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Qui vous le dit?... Moi. Moi, Sylvain Destournelles, qui n'ai jamais +calomnié personne, quoique avocat... Et que vous le savez bien, que +madame de Vaubert n'est pas une belle âme!... que vous savez bien que le +marquis cache l'égoïsme d'un vieillard sous l'étourderie d'un +enfant!—Osez le nier. Et croyez-vous donc que je ne devine pas le +charme qui vous a retenu, qui vous retient encore?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Est-il besoin de vous l'apprendre?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">effrayé.</span></p> + +<p>Monsieur, pas un mot de plus.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ah! pardieu, j'irai jusqu'au bout... vous aimez.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Silence!... silence, malheureux!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous aimez mademoiselle de La Seiglière.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Moi!... Je n'ai rien dit... rien fait...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Atteint et convaincu, vous l'aimez. <span class="direct">(Geste de dépit de Bernard; il garde +le silence.)</span> Eh bien! mon cher monsieur, vous voilà dans une jolie +passe!—Comment comptez-vous en sortir?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur... mon parti est pris... Vous en penserez ce que vous +voudrez... je ne dépouillerai jamais la fille qui aida mon père à vivre +et à mourir.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Le tour est joué. <span class="direct">(Haut.)</span> Que ferez-vous alors?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je partirai.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous partirez!... vous abandonnerez un million d'héritage?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je suis né sous un toit de chaume; j'ai vécu dans les camps, j'ai dormi +sur la neige; mon épée me reste, il suffit.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Insensé!... Ne voyez-vous donc pas qu'en agissant ainsi, vous donnez, +tête baissée, dans le piége qu'on vous a tendu?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Que voulez-vous dire?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ô candeur!... ô naïveté des guerriers!... Monsieur Bernard, je veux +croire avec vous à la droiture du marquis, à la sincérité de l'affection +qu'il vous témoigne. Vous l'amusez: c'est tout ce qu'il lui faut. Je +parierais même qu'il ne sait déjà plus ce que vous êtes venu faire ici. +De son côté, monsieur de Vaubert, absorbé par l'étude des trois règnes +de la nature, ne se doute même pas de ce qui se passe autour de lui: +c'est le privilége de la science. Mais la baronne, mon jeune ami?—Vous +souvient-il de l'apologue du lion amoureux?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Eh! Monsieur, laissons là la baronne; c'est bien de cette femme qu'il +s'agit!—Que mademoiselle de La Seiglière soit heureuse; qu'elle ignore +à jamais les intrigues qu'elle a servies sans s'en douter; qu'elle +continue de vivre calme, sereine, sans défiance, au milieu du luxe de +ses ancêtres: voilà ce que je veux. Quant à madame de Vaubert, elle peut +triompher tout à son aise, cela m'est vraiment bien égal. <span class="direct">(Il quitte +Destournelles, et va près de la fenêtre, à gauche.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part, traversant la scène.</span><a name="FNanchor_41_41" id="FNanchor_41_41"></a><a href="#Footnote-41" class="fnanchor" title="Allez à la note 41.">[41]</a></p> + +<p>Diable! diable! c'est plus sérieux que je ne pensais... et si je ne +trouve un moyen... Mais, quelle idée! Si la baronne s'était prise dans +son propre piége?... si mademoiselle de La Seiglière?... Il est bien, ce +garçon!... depuis six semaines ils ne se quittent pas... Ô amour! si +j'ai deviné juste, je te bénis et je t'élève un temple. <span class="direct">(Haut.)</span> Monsieur +Bernard, vous ne partirez pas.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ma résolution est inébranlable.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous ne partirez pas, vous dis-je.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Qui m'en empêchera?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Qui?... Mademoiselle de La Seiglière.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Elle vous aime.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Vous êtes fou!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Elle vous aime... et vous l'épouserez.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Moi!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous!... Préférez-vous que ce soit monsieur de Vaubert?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur de Vaubert!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Irez-vous, du même coup, faire présent à monsieur le baron de votre +femme et de vos domaines?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ah! laissez, laissez-moi... Ne troublez pas mon cœur... Comment +m'aimerait-elle? Fils d'un paysan, je ne suis qu'un soldat.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Allons donc!... vous êtes du bois dont l'empereur faisait des princes.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Songez que je ne puis même pas lui offrir cette fortune à laquelle je +suis prêt à renoncer pour elle. C'est une âme haute et fière... si elle +connaissait mes droits, si elle se doutait seulement...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Eh bien! qu'à cela ne tienne! Vous aurez à la fois la joie de tout +donner et la certitude d'être aimé pour vous-même.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>La fille du marquis de La Seiglière n'épousera jamais Bernard Stamply.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Bah! si elle vous aime?—L'amour est un bon diable qui n'a pas +d'armoiries.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Non, non, Destournelles, elle ne m'aime pas.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Eh! vertudieu, prenez la peine de vous en assurer. Il sera toujours +temps de partir. Qui m'a donné un amoureux pareil!—Le voici.... Pour +l'honneur de la grande armée, déclarez-vous.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Jamais!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Oh! nous verrons bien.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIc" id="SCENE_VIc"></a>SCÈNE VI.</h3> + +<p class="c">BERNARD, DESTOURNELLES, HÉLÈNE.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">entrant par la porte de droite.</span></p> + +<p>Je suis prête, et si mon chevalier veut me donner son bras...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oh! Mademoiselle, votre chevalier... je vous le dénonce: il médite une +félonie.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur... pas un mot...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Une félonie!... monsieur Bernard?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, Mademoiselle, une félonie... Jugez vous-même: Il veut...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je vous défends...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Qu'est-ce donc?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Rien, Mademoiselle, rien... une plaisanterie de monsieur l'avocat.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais encore?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Il veut partir... il se dispose à vous quitter.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Nous quitter!... Ce n'est pas possible... Pour quelles raisons?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oh! pour des raisons... que je vous dirais mal, mais que monsieur vous +expliquera, pour peu que vous l'en pressiez.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vous voulez nous quitter, monsieur Bernard?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Il y est résolu, et je ne sais au monde qu'une seule personne qui puisse +l'en empêcher.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Cette personne?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ce n'est pas moi, Mademoiselle, aussi je vous demande la permission de +me retirer... <span class="direct">(Hélène troublée va déposer son écharpe sur un fauteuil à +droite.)</span> <span class="direct">(Bas à Bernard.)</span> Allons, ventrebleu, en avant!... La charge +sonne... Vive l'empereur!</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il salue Hélène et sort par le fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIIc" id="SCENE_VIIc"></a>SCÈNE VII.</h3> + +<p class="c">BERNARD, HÉLÈNE.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ce qu'il vient de dire est-il vrai, Monsieur?... Vous voulez partir, +nous quitter?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Oui, Mademoiselle... oui, il le faut.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Pourquoi?... D'où peut venir cette brusque résolution?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je ne puis vous le dire, Mademoiselle... Mais croyez qu'un motif +impérieux...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Je dois le croire... car sans cela... Oh! mon Dieu!... je ne sais ce que +j'éprouve.... <span class="direct">(Timidement)</span>. Monsieur Bernard, votre cœur a-t-il à se +plaindre de nous?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">vivement.</span></p> + +<p>Oh! Mademoiselle, vous ne le pensez pas.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Hélas! je ne sais que croire... qu'imaginer... Mon père aurait-il +involontairement?... Il a parfois encore toute la pétulance, toutes les +mutineries, tous les emportements du jeune âge... C'est un enfant, mon +pauvre père; mais si bon, si charmant! S'il lui est arrivé de vous +offenser, il n'en sait rien lui-même: il ne faut pas lui en vouloir.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je n'ai qu'à me louer de monsieur le marquis, Mademoiselle. Je n'ai rien +à lui pardonner.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Alors, je ne puis comprendre... Si ce n'est lui... c'est moi peut-être +qui, sans m'en douter, vous ai fait de la peine?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Vous, Mademoiselle... Vous!...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mon Dieu! je cherche... je tâche de savoir... car enfin, monsieur +Bernard... on ne part pas... on ne s'en va pas sans motifs.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Que vous dirai-je, Mademoiselle?... Ma vie s'est passée à l'armée... Je +suis jeune encore... j'aime mon métier.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">souriant d'un air de doute.</span></p> + +<p>Oh! la guerre est finie... On ne la recommencera pas pour vous.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">embarrassé.</span></p> + +<p>Non... sans doute... mais...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">lui imposant silence.</span></p> + +<p>Ce n'est pas cela... soyez franc... D'ailleurs, vous avez tout le temps +de prendre un parti... Nous touchons à l'hiver; il faut rester avec nous +jusqu'au printemps... Vous chasserez avec mon père, et le soir, au coin +du feu, vous me raconterez vos campagnes.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Non, Mademoiselle, non... Vivre de votre vie est un bonheur qui n'est +pas fait pour moi.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>C'est donc par fierté, par orgueil que vous voulez vous éloigner?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Par orgueil!... Avec vous, Mademoiselle, je n'ai ni fierté ni orgueil.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais alors, mon Dieu, pourquoi donc, pourquoi partez-vous?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Tenez, Mademoiselle, je souffre... Au nom du ciel, ne m'interrogez pas.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Vous souffrez?... Et moi qui vous croyais heureux!... Vous souffrez, et +je n'en savais rien! Dites-moi vos chagrins, ouvrez-moi votre cœur. +Votre père m'appelait sa fille, ne suis-je pas votre sœur?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Vous êtes un ange de bonté; mais à quoi bon vous affliger en vous +initiant au secret de ma douleur? Vous ne pouvez la guérir.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ne puis-je du moins l'alléger en la partageant? Qu'est-ce donc que ce +mal qui s'obstine au silence et repousse la main d'une amie?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ah! c'est un mal étrange... c'est un mal sans remède, et dont le secret +doit mourir avec moi.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Que voulez-vous dire?... Mon Dieu! vous m'effrayez... et je crains +d'entrevoir...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Si je vous le disais... Oh! non, non, votre cœur ignorera toujours le +martyre que j'endure.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">très-troublée.</span></p> + +<p>Je n'ose poursuivre... Vous dites que votre mal est sans remède?...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Sans remède.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Je devine. Il est peut-être au monde une personne... <span class="direct">(À part.)</span> Il se +tait! Ah! mon Dieu! jamais une pareille pensée ne m'était venue... +<span class="direct">(Haut.)</span> Et c'est pour cela que vous nous quittez?... Il y a donc, en +effet, une personne que vous regrettez... que vous aimez peut-être... +<span class="direct">(Bernard ne répond rien.—Elle met la main sur son cœur.)</span> Oh! je +comprends maintenant ce que vous devez souffrir.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Non, non, vous ne pouvez le comprendre... Si, plus tard, vous connaissez +l'amour, vous le connaîtrez jeune, charmant, plein d'espérances. Il +n'est pas fait pour vous, le supplice de l'amour malheureux.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">avec une joie contenue.</span></p> + +<p>Eh! quoi, celle que vous aimez...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je l'aime d'un amour sans espoir... d'un amour insensé... Elle est +tellement au-dessus de moi!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Au-dessus de vous, monsieur Bernard? au-dessus de vous?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>J'ai mesuré la distance qui nous sépare; Dieu m'est témoin que je n'ai +pas songé un seul instant à la franchir.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">souriant.</span></p> + +<p>Elle est donc née sur les marches d'un trône... c'est donc une princesse +de sang royal?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Il n'est pas de couronne dont son front n'eût rehaussé l'éclat... Elle +est de noble race, elle est jeune, elle est belle, elle a tous les dons +en partage; et puis-je oser prétendre à sa main... moi, dont le drapeau +est proscrit, moi qui ne suis qu'un soldat?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Soyez plus juste envers vous-même... Quel cœur si haut placé pourrait se +croire au-dessus du vôtre?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Qu'entends-je?... Oh! vous ne voudriez pas railler mon désespoir... +C'est par pitié que vous parlez ainsi.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Par pitié!...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Si je vous disais que c'est vous que j'aime, un tel aveu dans ma bouche +ne vous offenserait donc pas?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Monsieur Bernard!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Eh bien! oui, je vous le dis, c'est vous que j'aime. Dès que je vous ai +vue, j'ai senti que ma vie ne m'appartenait plus. Je détestais la +noblesse, le son de votre voix a suffi pour dompter ma haine; j'avais le +cœur plein de tempêtes, un seul de vos regards a suffi pour l'apaiser. +Vainement j'ai voulu résister au charme qui m'envahissait, je ne pouvais +m'arracher au bonheur de vous voir, de vous entendre, de m'enivrer à +toute heure de votre présence. Mais maintenant que vous savez ce qu'au +prix de ma vie je n'aurais jamais osé vous dire, vous comprenez, +n'est-ce pas? que si je veux vous quitter, vous fuir, c'est que +vous-même à l'instant allez m'en donner l'ordre; c'est que je ne puis +être aimé, c'est qu'enfin tout me défend de rester auprès de vous.....</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">très-émue.</span></p> + +<p>Et si je vous dis que mon cœur me le permet?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ah! <span class="direct">(Il se jette sur la main d'Hélène qu'il couvre de baisers.—La porte +du fond s'ouvre, la Baronne paraît, elle saisit ce mouvement. Hélène, en +se retournant, aperçoit la Baronne, elle pousse un cri et retire +brusquement sa main)</span>.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIIIc" id="SCENE_VIIIc"></a>SCÈNE VIII.</h3> + +<p class="c">BERNARD, LA BARONNE, HÉLÈNE.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Madame de Vaubert!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Il est temps! <span class="direct">(Haut).</span> Qu'est-ce donc, mes amis? d'où vient cet embarras?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Madame!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Est-ce que ma présence dérange votre entretien?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Pourquoi donc, Madame?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous parliez quand je suis entrée... vous vous taisez en me voyant.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Non, Madame; j'offrais mon bras à mademoiselle jusqu'à la ferme de +Gençais.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oui, oui, Madame... et nous allions partir.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Sans votre père?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Non, sans doute, et je vais... <span class="direct">(Elle fait un pas pour sortir.)</span></p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Inutile... il vient ici... avec mon fils, monsieur de Vaubert.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur de Vaubert?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Oui.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je croyais... il me semblait lui avoir entendu dire...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Qu'il n'accompagnerait pas tantôt sa fiancée?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Sa fiancée!... <span class="direct">(Tressaillement d'Hélène).</span></p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Il a changé d'avis.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ah!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Oui, en refusant d'abord de vous accompagner, Hélène, mon fils dont le +cœur s'associe aux nobles préoccupations du vôtre, n'avait d'autre +pensée que de continuer pour sa part au bien-être des malheureux dont +vous êtes la providence.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène</span>, <span class="direct">troublée.</span></p> + +<p>Eh bien?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Mais aux termes où vous en êtes...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène</span>, <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Ciel! <span class="direct">(Mouvement de Bernard).</span></p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>À la veille de resserrer les liens qui vous unissent depuis votre +enfance...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ah! malheureuse!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Quel réveil!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Il n'a pas eu de peine à comprendre qu'il ne doit plus céder à personne +le droit d'être votre chevalier. Et tenez, que vous disais-je? les +voici. <span class="direct">(Le Marquis et Raoul entrent du fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IXc" id="SCENE_IXc"></a>SCÈNE IX.</h3> + +<p class="c">BERNARD, LA BARONNE, RAOUL, LE MARQUIS, HÉLÈNE.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis.</span> <span class="direct">Il a sa canne et son chapeau.</span></p> + +<p>Oui, le jarret dispos, et prêt à partir. Sois glorieuse, ma fille. Voici +un savant qui, pour tes beaux yeux, jette la science aux orties; mais +gare les distractions le long du chemin!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">passant près d'Hélène devant le Marquis.</span><a name="FNanchor_42_42" id="FNanchor_42_42"></a><a href="#Footnote-42" class="fnanchor" title="Allez à la note 42.">[42]</a></p> + +<p>Non, chère Hélène, ne les redoutez pas. Vous le savez, mon cœur ne suit +pas les distractions de mon esprit, et je vous le jure, à l'avenir +l'étude ne me détournera pas du soin de votre bonheur. Je vous appelai +longtemps du nom de sœur; je n'aspire qu'à vous donner un nom plus doux.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Peste! Le savant se fait poëte. Voilà un madrigal galamment troussé.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Galanterie permise à un mari... <span class="direct">(À part.)</span> N'hésitons plus. <span class="direct">(Haut.)</span> Ne +vous semble-t-il pas, mon vieil ami, qu'il est temps de fixer le +jour?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Sans doute... sans doute... Nous en reparlerons... On a toujours le +temps de se marier.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Pourtant...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Dans un pareil moment... Comment puis-je décider?... D'ailleurs ce n'est +pas moi, c'est ma fille que cela regarde.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Moi?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Grand Dieu!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Alors, Hélène, prononcez.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Madame... <span class="direct">(À part.)</span> Eh! quoi, là, sous ses yeux... Oh! je me soutiens à +peine.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>N'insistez pas, ma mère... Mais rappelez-vous, Hélène, que mon bonheur +est entre vos mains.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à part</span>.</p> + +<p>Son bonheur!</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Et vous ne voudrez pas... Ah! mon Dieu! elle chancèle... Hélène!... +Voyez donc.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il approche vivement le fauteuil qui est derrière elle.)</span></p> + +<p class="nom">tous.</p> + +<p>Ô ciel! <span class="direct">(Tous se groupent autour d'Hélène.)</span><a name="FNanchor_43_43" id="FNanchor_43_43"></a><a href="#Footnote-43" class="fnanchor" title="Allez à la note 43.">[43]</a></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ma fille, qu'as-tu donc?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Moi?... rien... Ah! je me sens mourir.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ma fille!... mon enfant!...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Il faut appeler. <span class="direct">(Courant à la porte du fond.)</span></p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oui, du secours... Holà! Jasmin?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ce n'est rien, mon père, je me sens mieux.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oh! mon Dieu!... Serait-ce?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène.</span> <span class="direct">Elle se lève.</span><a name="FNanchor_44_44" id="FNanchor_44_44"></a><a href="#Footnote-44" class="fnanchor" title="Allez à la note 44.">[44]</a></p> + +<p>Ce n'est rien, vous dis-je, le grand air me remettra.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Que diable! Baronne, vous aviez bien besoin...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Pouvais-je prévoir qu'en rappelant à mademoiselle de la seiglière ses +engagements?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">avec dignité.</span></p> + +<p>Se j'avais eu le malheur de les oublier un instant, Madame, je vous +remercierais de me les avoir rappelés. <span class="direct">(Bas à Bernard.)</span> Vous aviez +raison, monsieur Bernard; partez.—Votre bras, mon père?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Ah! <span class="direct">(Hélène s'appuie sur le bras de son père.)</span></p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Mon fils et moi nous ne vous quittons pas, chère enfant. Raoul, +ramenez-la chez elle... <span class="direct">(Raoul passe derrière la Baronne, Destournelles +entre du fond.)</span> Pardon, monsieur Bernard, de vous laisser ainsi. <span class="direct">(À +part, en sortant et apercevant Destournelles.)</span> Partie gagnée!</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Ils sortent par la porte de gauche. Bernard traverse le théâtre.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_Xc" id="SCENE_Xc"></a>SCÈNE X.</h3> + +<p class="c">DESTOURNELLES, BERNARD.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Qu'est-ce donc?... De quoi s'agit-il?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">avec égarement.</span></p> + +<p>Adieu, monsieur Destournelles.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Comment?... vous partez!... Elle vous aime?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Oui, elle m'aime et je pars....</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Pourquoi?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Avez-vous donc oublié, vous aussi, les engagements qui la lient?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Bah! bah!</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je connais mes devoirs, Monsieur, je saurai les remplir.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Qu'allez-vous faire?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ce qu'elle m'ordonne... la fuir pour jamais, et, puisque je ne peux +donner ma vie à la femme que j'aime, lui laisser du mon héritage.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ô ciel!... Où allez-vous?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Chez un notaire. <span class="direct">(Il sort par le fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_XIc" id="SCENE_XIc"></a>SCÈNE XI.</h3> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">seul.</span></p> + +<p>C'est trop fort! Tous ces gens-là sont aveugles ou fous... Mais, +pardieu! je les sauverai malgré eux. Ah! ah!... monsieur Bernard, mon +ami, vous oubliez les pouvoirs qui sont encore entre mes mains.—Vous +allez chez un notaire... <span class="direct">(Avec résolution.)</span> Eh bien! moi, je vais chez +un huissier.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il sort précipitamment par le fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="ACTE_QUATRIEME" id="ACTE_QUATRIEME"></a>ACTE QUATRIÈME</h3> + +<p class="c"><span class="stage">Même décor.</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_PREMIEREd" id="SCENE_PREMIEREd"></a>SCÈNE PREMIÈRE.</h3> + +<p class="c">DESTOURNELLES, <span class="direct">entrant du fond.</span></p> + +<p class="stage">La mèche est allumée... gare la mine!... nous allons enfin voir, madame +la baronne, à qui de nous deux restera le champ de bataille. L'exploit +est libellé... Durousseau est exact... <span class="direct">(Il regarde sa montre.)</span> Trois +heures... le poulet doit être entre les mains de monsieur le marquis. +Bernard est à Poitiers, il ne sait rien, ne su doute de rien; avant +qu'il soit de retour, je serai maître de la place. Encanailler le +marquis, confiner la baronne dans son petit castel, unir deux braves +jeunes gens qui s'aiment, voilà ma vengeance, voilà mon but, et je +l'atteindrai, morbleu!... Le marquis... attention!</p> + + + +<h3><a name="SCENE_IId" id="SCENE_IId"></a>SCÈNE II.</h3> + +<p class="c">LE MARQUIS, DESTOURNELLES.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">entrant par la porte de gauche qui reste ouverte.</span></p> + +<p>C'est vous?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>C'est moi.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qui diable vous amène?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Il ne sait rien encore. <span class="direct">(Haut.)</span> Les intérêts de mon client.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">allant s'asseoir à gauche.</span></p> + +<p>Votre client!... Ah! ça, sans reproche, monsieur Destournelles, vous +finirez par établir chez moi votre cabinet de consultations.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Je le gêne, mais Durousseau ne saurait tarder... je tiendrai bon... +<span class="direct">(Jasmin entre du fond.)</span>—Jasmin!... que vient-il lui servir sur ce plat +d'argent?<a name="FNanchor_45_45" id="FNanchor_45_45"></a><a href="#Footnote-45" class="fnanchor" title="Allez à la note 45.">[45]</a></p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Monsieur le marquis...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'est-ce?</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Un papier que l'on vient d'apporter pour monsieur le marquis.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Oh!... délicieux!... l'exploit de Durousseau!... quel honneur!...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">tirant son binocle et regardant le papier sans le prendre.</span></p> + +<p>Qu'est-ce que cela?... un papier sans enveloppe!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Nous allons rire!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se décidant à prendre le papier.</span></p> + +<p>Que me veut ce chiffon?... du papier timbré!... <span class="direct">(Il se lève.)</span> Pouah!... +mes gants!... <span class="direct">(Tâtant ses poches.)</span><a name="FNanchor_46_46" id="FNanchor_46_46"></a><a href="#Footnote-46" class="fnanchor" title="Allez à la note 46.">[46]</a> Du papier timbré au marquis de La +Seiglière!... quel est le drôle qui s'est permis?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">JASMIN,</span> <span class="direct">troublé.</span></p> + +<p>Mais je ne sais... ce n'est pas à moi qu'on l'a remis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et que chante ce grimoire?... <span class="direct">(Il déploie le papier et lit.)</span> «L'an 1817, +ce jour d'hui 5 octobre, à la requête du sieur Bernard Stamply...» Eh! +quoi, Bernard?... ce n'est pas possible. Voyons... «Domicilié de droit, +et logeant de fait au château de La Seiglière!...» Comment, Bernard?... +Sortez, Jasmin. <span class="direct">(Jasmin sort par le fond.—Le Marquis continuant de +lire.)</span> «Agissant aux poursuites et diligences de maître +Destournelles...» <span class="direct">(Le Marquis, au nom de Destournelles, lève les yeux +par dessus son binocle sur l'avocat, qui se tient impassible de l'autre +côté de la scène.)</span> <span class="direct">(À part.)</span> Ah! très-bien, c'est l'affaire qui l'amène +ici.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">reprenant sa lecture.</span></p> + +<p>«De maître Destournelles... j'ai, Guillaume Durousseau, huissier, baillé +assignation au sieur Louis Tancrède Hector, marquis de La Seiglière, +sans domicile connu...» <span class="direct">(Nouveau coup d'œil du Marquis sur +Destournelles.)</span> «Mais logeant indûment au dit château de La Seiglière, +où je me suis exprès transporté et où parlant à une femme à son service, +à comparoir...» <span class="direct">(Cherchant à comprendre.)</span> Comparoir?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Comparoir, pour comparaître... terme de pratique.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah!... c'est un terme... de... <span class="direct">(À part.)</span> Pardieu! je suis curieux de +savoir jusqu'où ils ont poussé l'insolence et l'audace... Poursuivons. +<span class="direct">(Haut et continuant de lire.)</span> «À comparoir dès demain, vu l'urgence, à +sept heures du matin.» Par exemple!... «Par devant monsieur le président +du tribunal civil, jugeant en état de ré-fé-ré...»</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Référé.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">sans se retourner.</span></p> + +<p>Référé. J'ai parfaitement lu. «Attendu qu'en vertu de l'axiome: «<i>le +mort saisit le vif</i>...» Hein?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Terme de pratique.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah!... toujours... <span class="direct">(À part.)</span> Patience!... nous allons voir.—<span class="direct">(Haut, +lisant.)</span> «Attendu, attendu...» La conclusion... «Voir dire le marquis de +La Seiglière que dans les vingt-quatre heures, il sera tenu de +déguerpir...» Déguerpir!... «Sinon y être contraint dans les formes +accoutumées, avec l'assistance de tous officiers et agents de la force +publique...» <span class="direct">(Avec une colère contenue.</span>) C'est tout.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Le coup est porté.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">pliant le papier qu'il met froidement et résolument dans sa +poche.</span></p> + +<p>Jasmin!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Si monsieur le marquis avait besoin?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je vous suis obligé... Jasmin!... mon épée.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Votre épée!... Que voulez-vous faire?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vous allez le savoir.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Mais, monsieur le marquis...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">éclatant.</span></p> + +<p>Ah! vous avez pensé que vous pourriez impunément souffleter mon blason! +Ah! vous êtes venu pour me narguer, pour me braver en face!... Un +huissier a sali le seuil de ma porte, et c'est à vous que je dois cet +affront!... Mon épée!... l'épée de mes pères!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Encore une fois, que prétendez-vous faire?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vous sauterez par cette fenêtre, ou je vous couperai les deux +oreilles... à votre choix.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">froidement.</span></p> + +<p>Monsieur le marquis, vous me divertissez.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je ne vous divertirai pas longtemps... Jasmin!... Mais ce maraud +arrivera-t-il?... Jasmin!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">entrant du fond.</span><a name="FNanchor_47_47" id="FNanchor_47_47"></a><a href="#Footnote-47" class="fnanchor" title="Allez à la note 47.">[47]</a></p> + +<p>Me voilà... Que demande monsieur le marquis?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ce que je demande?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">froidement.</span></p> + +<p>Monsieur le marquis demande son épée.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hein?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Allez la lui quérir.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Comment? voilà l'impression... Il n'a pas peur...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">jasmin,</span> <span class="direct">avec stupeur.</span></p> + +<p>Son épée?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, l'épée de ses pères.</p> + +<p class="nom">jasmin.</p> + +<p>Si monsieur le marquis voulait me dire où il l'a mise?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est bon... drôle!... laisse-nous. <span class="direct">(Jasmin sort. Le Marquis se jette +avec colère dans son fauteuil.)</span> Diable d'homme!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>C'est le premier transport... Il n'a pas été long... Frappons les +derniers coups. <span class="direct">(Il se rapproche du Marquis; avec respect.)</span> Monsieur le +marquis veut-il me permettre une observation?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">après un silence.</span></p> + +<p>Laquelle, Monsieur?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>En me coupant les deux oreilles, monsieur le marquis eût-il sensiblement +amélioré sa situation? Il est permis d'en douter; peut-être n'eût-il +réussi qu'à se priver des services d'un homme venu ici, non pour le +narguer, mais pour l'aider à sortir de l'abîme où il est tombé.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>J'en sortirai, Monsieur, par le plus court chemin et sans le secours de +personne; mais, auparavant, je dirai à monsieur Bernard que s'il chasse +comme un gentilhomme, il se conduit comme un manant.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous ne direz pas cela.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">se levant.</span></p> + +<p>Je le dirai... Comment, ventre-saint-gris! un garçon que j'aimais, que +j'héberge depuis six semaines, qui boit mon vin, monte mes chevaux, +dépeuple mes forêts!... Hier encore, il m'a tué trois loups.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Eh! monsieur le marquis, depuis six semaines c'est lui qui vous héberge, +et c'est vous qui tuez son gibier.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Soit... je pouvais en douter... Mais, tête-bleu, Monsieur, lorsqu'on a +l'honneur d'avoir sous son toit le marquis de La Seiglière, ce n'est +pas par huissier qu'on lui donne congé. Bernard est un manant, et je le +lui dirai.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Pouvez-vous méconnaître à ce point le plus noble cœur qui ait jamais +battu dans la poitrine d'un galant homme?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vous nous la donnez belle!... Et ce papier, Monsieur, cet immonde +papier!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ce papier, monsieur le marquis?... Comment n'avez-vous pas deviné +sur-le-champ qu'il n'a pu vous être envoyé qu'à l'insu de ce brave jeune +homme.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qui donc, alors?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>C'est moi... qui sans consulter mon client, et usant des pouvoirs qu'il +m'avait confiés, ai cru devoir, pour vous sauver, recourir aux moyens +extrêmes.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Pour me sauver?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Pour vous sauver! Il y a des plaies qu'on ne guérit qu'en y portant le +fer et la flamme. Sachez-le bien, vous n'êtes ici que par la tolérance +de Bernard.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>La tolérance!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ah!... voilà ce que vous ne paraissiez pas comprendre. Vous ne sentiez +pas qu'aux yeux de tous vous êtes dans une condition humiliante et +précaire. Monsieur le marquis, vous m'invitiez tout à l'heure à sauter +par la fenêtre... Eh bien! mieux vaut cent fois sauter par la fenêtre +que de se traîner dans les escaliers. On traverse une position +équivoque, on n'y séjourne pas. Votre honneur était en péril, vous +dormiez, je vous ai réveillé.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Pensez-vous qu'il m'effraie?... Je connais le chemin de la pauvreté, +Monsieur... je le reprendrai sans pâlir.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Bien, monsieur le marquis, très-bien... Je reconnais là l'héritier d'une +race de preux... car, à votre âge, renoncer à ce luxe héréditaire, pour +aller grelotter au coin du petit feu de la baronne, c'est cruel.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Très-cruel.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Pour vous encore, ce n'est rien; mais votre fille?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ma fille!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous êtes père, monsieur le marquis; si les sacrifices ne coûtent rien à +votre grand cœur, s'il vous plaît d'accepter le rôle d'Œdipe, songez que +vous imposez à cette aimable enfant la tâche d'Antigone.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">attendri.</span></p> + +<p>Eh quoi?... ma pauvre Hélène... ma fille bien-aimée!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Monsieur le marquis, vous êtes bien ici.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est vrai, mon ami, je n'y suis pas mal.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Séjour enchanté!... Si nous pouvions trouver un moyen de tout +concilier...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un moyen?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, un moyen qui sauverait du même coup l'honneur du père et la fortune +de l'enfant.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Est-ce que vous entrevoyez?... Destournelles, voyons, mon vieil ami. Car +nous sommes de vieux amis, je me mets entre vos mains... conseillez-moi, +dirigez-moi... Vous dites qu'il y aurait peut-être un moyen?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Sans doute... il y en a un... un seul... mais il est bon.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>S'il est bon, je m'en contenterai. Quel est-il?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">hésitant.</span></p> + +<p>Ah!... je crains de vous l'apprendre... Vos idées sont telles....</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Parlez, parlez, de grâce, ne voyez-vous pas que je peux tout entendre?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Eh bien! puisque vous le voulez... Monsieur le marquis, ce Napoléon que +vous jugez si sévèrement n'était pourtant pas sans mérite; il avait +compris la nécessité de rapprocher la noblesse et la bourgeoisie. Un +homme comme vous n'est-il pas fait pour s'associer aux grandes pensées +de l'empereur?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Sans doute... mais veuillez m'apprendre?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Pensez-vous que monsieur de Vaubert soit sérieusement épris de sa +fiancée?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Peuh!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Pensez-vous que, de son côté, mademoiselle de La Seiglière aime +éperdument le baron?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Peuh!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Trouvez-vous en lui le modèle des gendres?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Il manque un lièvre à vingt pas...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous disiez tout à l'heure que Bernard chasse comme un gentilhomme... Le +fait est qu'à vous voir ensemble, on jurerait deux frères d'armes, deux +chevaliers de la table ronde... Que lui manque-t-il donc pour être un +gentilhomme accompli?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>La noblesse.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous l'avez dit. Eh bien! qu'il la reçoive de vous...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Avec la main de votre fille.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'entends-je?... une mésalliance!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Non pas... une fusion de races... et vous êtes sauvé!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Jamais, Monsieur, jamais!... Plutôt la ruine.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Je m'en doutais; à votre aise. Seulement, je m'étonne, monsieur le +marquis, qu'un esprit aussi éclairé que le vôtre n'ait pas là-dessus des +idées plus conformes aux besoins du siècle.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je ne me soucie pas mal des besoins du siècle.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Au temps où nous vivons, déroger, c'est se ménager un appui. Voulez-vous +connaître toute ma pensée? Vous avez des ennemis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Moi?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Tout homme supérieur en a. Savez-vous ce que les libéraux disent de +vous?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Quoi donc?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ils vous signalent comme un ennemi des libertés publiques. Le bruit +court que vous détestez la Charte.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Savez-vous bien, Monsieur, que c'est une infamie?... Moi, l'ennemi des +libertés publiques!... Je les adore. Et comment m'y prendrais-je pour +détester la Charte? je ne la connais pas.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Enfin, je ne veux pas vous effrayer... Mais si une seconde révolution +éclatait...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Parlez-vous sérieusement?... une seconde révolution!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Monsieur le marquis, nous sommes sur un volcan.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Un volcan?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Que deviendra votre fille au milieu de la tourmente?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Que dites-vous?... Hélène!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Le nom seul de monsieur de Vaubert suffira pour attirer la foudre.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ma fille!... Ah! plutôt que de la voir exposée...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Comprenez-vous maintenant l'opportunité d'une mésalliance? En adoptant +un enfant de l'empire, vous ralliez à vous l'opinion, vous vous créez +des alliances dans un parti qui vous repousse, et vous achevez de +vieillir, près de votre fille, heureux, tranquille, honoré, à l'abri des +révolutions.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Il parle bien.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Et puis, vous serez, pardieu! bien à plaindre d'avoir pour gendre un +jeune héros qui vous aime, que vous aimez, qui perpétuera votre nom, et +qui héritera, si vous le voulez bien, de votre titre: Le marquis de +Stamply-La Seiglière! cela sonne-t-il si mal à l'oreille?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Stamply-La Seiglière... J'aimerais mieux La Seiglière-Stamply... +Enfin... on verrait. Vous me connaissez, Destournelles, il n'est pas de +sacrifice que je ne puisse faire pour assurer l'avenir de ma fille... +Mais comment la décider?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">souriant.</span></p> + +<p>Croyez-moi, vous y réussirez.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hein? qui peut vous faire croire?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous y réussirez, vous dis-je; et quant à Bernard, je réponds de lui.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Parbleu!... Je voudrais bien voir... Mais, Destournelles... nous +oublions... Et la baronne?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Madame de Vaubert?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mes engagements sont tels...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Mettez-lui sous les yeux ce petit papier, et vous saurez à quoi vous en +tenir sur le désintéressement de cette noble dame.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'entends-je?... Quel trait de lumière!...</p> + +<p class="c"><span class="direct">(La porte de droite s'ouvre, la Baronne s'arrête inquiète, voyant +Destournelles.)</span></p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>La voici... Faut-il que je me retire?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Grand Dieu!... me laisser seul avec elle...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>C'est juste. Pauvre marquis!... Il n'est pas de force.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_IIId" id="SCENE_IIId"></a>SCÈNE III.</h3> + +<p class="c">LE MARQUIS, DESTOURNELLES, LA BARONNE.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Encore ici, monsieur Destournelles?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>C'est à peu près ce que monsieur le marquis me faisait l'honneur de me +dire, il n'y a qu'un instant; je répare le temps perdu.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous causiez?...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oui, Madame! <span class="direct">(Bas au Marquis, passant derrière lui.)</span> Allons, ferme! +Aborder la question.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne.</span><a name="FNanchor_48_48" id="FNanchor_48_48"></a><a href="#Footnote-48" class="fnanchor" title="Allez à la note 48.">[48]</a></p> + +<p>Puis-je savoir?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! Baronne, nos affaires vont mal.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Que dites-vous?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span> <span class="direct">(Bas.)</span></p> + +<p>Le papier... donnez-lui le papier.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Tâchez de déchiffrer ce grimoire.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">prenant l'exploit.</span></p> + +<p>Qu'est-ce que cela? <span class="direct">(Elle parcourt le papier.)</span> Un exploit!... de +Bernard!...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Hein?... Qu'en dites-vous?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Destournelles, ici... C'est un piége. <span class="direct">(Haut.)</span> Eh bien, Marquis, que +comptez-vous faire?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mais... Baronne... je vous le demanderai... car avant tout... je serais +bien aise d'avoir votre avis.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Mon avis, monsieur le marquis, est que votre honneur et votre dignité +sont deux joyaux plus précieux que votre fortune. Devant un pareil acte +de brutalité, l'hésitation n'est plus permise; vous ne pouvez rester +ici, vous n'avez plus qu'à vous retirer.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Où?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous le demandez? Si j'avais pu oublier les engagements qui nous lient, +la ruine de votre maison me les rappellerait. Marquis de La Seiglière, +le château de Vaubert est à vous.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Généreuse Baronne!... Croyez que mon cœur... <span class="direct">(À part.)</span> Cela devient fort +embarrassant.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Il paraît troublé.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Tant de grandeur d'âme!... C'est clair, elle est sûre de Bernard.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Venez donc, mon ami, le bonheur de nos enfants vous rendra au centuple +les biens que vous aurez perdus.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">la retenant.</span></p> + +<p>Oh! certainement... Mais, croyez-vous, Baronne, que nos enfants aient +l'un pour l'autre une affection bien tendre?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">bas.</span></p> + +<p>Très-bien!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Ils s'adorent.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vous croyez?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>J'en suis sûre.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! moi, Baronne, après la scène de tantôt, j'en doute un peu.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Que voulez-vous dire?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Et puis, pensez-vous que dans les circonstances où nous sommes, un tel +mariage fût bien d'accord avec les besoins du siècle?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Bravo!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Les besoins du siècle!... Quel conte me faites-vous là?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Voyez-vous, Baronne, j'ai mûrement réfléchi.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je ne suis pas, Dieu merci, aussi léger, aussi frivole qu'on se plaît à +le dire; Destournelles, qui n'est pas un sot, le reconnaissait tout à +l'heure...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Où veut-il en venir?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>C'est vrai, monsieur le marquis me faisait part...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je lui disais: Destournelles, nous sommes sur un volcan... le disais-je, +Destournelles?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>En effet, monsieur le marquis.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je ne suis pas le marquis de Carabas, moi.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Autres temps, autres mœurs!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Allons au peuple.....</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>C'est cela: pour qu'à son tour il vienne...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Pour qu'à son tour il vienne à nous.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Je suis jouée. <span class="direct">(Haut.)</span> Marquis, regardez-moi en face. Vous avez résolu +de marier votre fille à Bernard.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Madame!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">bas au Marquis.</span></p> + +<p>Pas de faiblesse!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous avez résolu de marier votre fille à Bernard.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Moi?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous!... Ainsi, monsieur le marquis, tandis que je me sacrifiais au soin +de vos intérêts, vous complotiez avec votre digne conseiller de livrer à +votre ennemi la fiancée de mon fils, vous portiez un coup de Jarnac au +champion qui combattait pour vous.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">au Marquis.</span></p> + +<p>Un coup de Jarnac!... souffrirez-vous?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">étourdi.</span></p> + +<p>Moi! (<span class="direct">avec force.</span>) Eh bien! oui, Madame, c'est la vérité; je suis las +du rôle que je joue ici, le cœur m'en lève. Morbleu vous me poussez à +bout... Ma fille épousera Bernard.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Prenez garde, Marquis, c'est la guerre.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Va pour la guerre! Je ne mourrai pas sans l'avoir faite au moins une +fois.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Monsieur le marquis, c'est bien. Il ne me reste plus qu'à savoir si +mademoiselle de La Seiglière se fera complice de votre félonie. +Justement, la voici. Je vais...</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Elle se dirige vers la porte de gauche.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span><a name="FNanchor_49_49" id="FNanchor_49_49"></a><a href="#Footnote-49" class="fnanchor" title="Allez à la note 49.">[49]</a></p> + +<p>Madame!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Au nom du ciel!</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous le voyez, à la seule pensée de mettre votre fille dans la +confidence de vos lâches projets, vous tremblez; la conscience même de +monsieur Destournelles se révolte.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est que j'entends me réserver le droit, Madame, d'expliquer à ma +fille...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Tenez, j'ai pitié de vous; faites vous-même votre confession... je +n'assisterai pas à votre honte. C'est déjà bien assez que vous ayez à +rougir devant votre enfant.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Hélène entre par la porte de gauche, qui se referme.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IVd" id="SCENE_IVd"></a>SCÈNE IV.</h3> + +<p class="c">DESTOURNELLES, HÉLÈNE, LA BARONNE, LE MARQUIS</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Vous arrivez à propos, chère Hélène.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>À propos, Madame!... Que se passe-t-il donc?</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Je laisse à votre père le soin de vous l'apprendre. <span class="direct">(Bas au Marquis.)</span> +Allons, monsieur le marquis, à l'œuvre, la tâche est belle. Pour moi, je +sais ce qu'il me reste à faire; adieu.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Elle sort.—Destournelles, pendant ces derniers mots, a rejoint le +Marquis.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_Vd" id="SCENE_Vd"></a>SCÈNE V.</h3> + +<p class="c">HÉLÈNE, LE MARQUIS, DESTOURNELLES.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Bon voyage.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Vous triomphez!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Si elle croit que je suis dupe de son désintéressement!... Mais comment +préparer ma fille?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">bas.</span></p> + +<p>Pas de préparations... Allez droit au but... et je vous réponds du +succès.—Je vous laisse.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Il sort par la porte de droite.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_VId" id="SCENE_VId"></a>SCÈNE VI.</h3> + +<p class="c">LE MARQUIS, HÉLÈNE.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Allons!...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Qu'est-ce donc, mon père? que veut dire madame de Vaubert, et +qu'avez-vous à m'apprendre?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Il a beau dire... si je sais par où commencer...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Madame de Vaubert paraissait émue... Vous-même vous semblez inquiet... +agité...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>J'ai le droit de l'être... Des projets si longuement caressés!...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Que veut-il dire?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Notre amitié avec les Vaubert...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Grand Dieu! saurait-il?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Certains détails, enfin... <span class="direct">(À part.)</span> Ah! ma foi, Destournelles a raison, +allons droit au but.—Réponds, ma fille, aimes-tu monsieur de Vaubert?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Comment?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Aimes-tu monsieur de Vaubert?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais... je ne sais... mon père, il a ma parole.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ce n'est pas là ce que je te demande. Ce mariage te sourit-il? +Réponds-moi franchement.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mon père, à quoi bon?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>À quoi bon?... Il s'agit de ton bonheur, de ta destinée tout entière, et +tu demandes à quoi bon?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Sans doute, car je ne puis comprendre...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah!... tu le sais, cette union ne fut jamais de mon goût, et je commence +à me demander avec effroi... qui te protégera quand je ne serai plus.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Quand vous ne serez plus, mon père!... Monsieur de Vaubert est un cœur +dévoué.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Bête aubaine que son dévouement... Un mari qui ne fera que la chasse aux +papillons, qui passera sa vie à chercher dans l'herbe des bêtes à bon +Dieu... qui, le soir, pour te distraire, montera des oiseaux, ou +empaillera des lézards... Voilà l'existence enchantée qu'il te prépare.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais, mon père...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Tiens, ma fille, il est triste de voir un gentilhomme occuper sa +jeunesse à de pareilles niaiseries... Regarde Bernard, ça n'a pas encore +vingt-huit ans; eh bien! ça vous a déjà un bout de ruban à la +boutonnière; ça s'est promené en vainqueur dans les capitales de +l'Europe; ça s'est fait tuer à la bataille de... enfin, n'importe!... Je +l'avoue, je suis obligé de l'avouer, je mourrais plus tranquille, si je +te laissais appuyée sur le bras de ce jeune guerrier.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Oh! mon Dieu!... Mais je ne puis comprendre... vous le savez, nos +engagements...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Nos engagements!... Mariage et fiançailles sont deux.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Monsieur de Vaubert a ma parole.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je te délie, il n'a pas la mienne.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mais, mon père...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Je te délie, te dis-je, mon repos en dépend.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Votre repos!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Mon repos... mon bonheur... Et si tu comprenais comme moi la nécessité +d'un appui...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Si je comprenais...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Si par hasard, ce jeune héros pouvait te plaire...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Lui!...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Si tu sentais, comme moi, que tu ne peux être heureuse que par lui...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Eh bien! mon père, eh bien?...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien! je n'hésiterais pas... je foulerais aux pieds l'orgueil de ta +race, et mes aïeux en penseraient ce qu'ils voudraient. Mes aïeux sont +morts... et toi, tu vis, mon Hélène.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">se jetant dans ses bras.</span></p> + +<p>Oh! mon père... oh! mon ami... je puis donc vous avouer... vous dire...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Que Bernard...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien!... Bernard...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Il m'aime...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Qu'entends-je?... et toi?...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Moi!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh bien?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ah! ne m'interrogez pas...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Comment!... Il est donc vrai!</p> + +<p class="c"><span class="direct">(On entend au dehors la voix de Bernard.)</span></p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Je l'entends!... oh! je vous en conjure, pas un mot...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Qu'ai-je appris!... Allons, c'était moins difficile que je ne croyais.</p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIId" id="SCENE_VIId"></a>SCÈNE VII.</h3> + +<p class="c">HÉLÈNE, BERNARD, LE MARQUIS.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">entrant agité, du fond.</span></p> + +<p>Ah! monsieur le marquis, ce qu'on vient de me dire est-il vrai? En mon +nom et à mon insu, on s'est permis de vous adresser?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">bas à Bernard.</span></p> + +<p>Silence!... je sais tout.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>C'est un indigne abus de confiance...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">bas.</span></p> + +<p>Encore une fois, je le sais, taisez-vous.<a name="FNanchor_50_50" id="FNanchor_50_50"></a><a href="#Footnote-50" class="fnanchor" title="Allez à la note 50.">[50]</a> <span class="direct">(Il passe devant lui.)</span> +<span class="direct">(Haut.)</span> D'ailleurs, c'est bien de cela qu'il s'agit!... J'en apprends de +belles sur votre compte, monsieur le héros.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Sur mon compte?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Accueilli sous ce toit comme un frère, comme un fils... oui, Monsieur, +comme un fils... vous vous êtes oublié jusqu'à porter vos vues...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ah! monsieur le marquis, épargnez un malheureux. Je m'éloigne, je +pars... je vais expier loin de vous, loin de votre fille, un espoir +insensé qui n'a fait que traverser mon cœur.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>À d'autres!...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Je ne suis revenu que pour me justifier et vous dire un éternel adieu.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! vous croyez, Monsieur, que les choses peuvent se passer de la sorte? +Vous croyez que lorsqu'on a jeté le trouble dans un jeune cœur, il ne +reste plus qu'à faire sa valise, et que tout est dit? non pas, s'il vous +plaît.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Si je savais une expiation plus rigoureuse... s'il vous fallait mon +sang...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Que diable voulez-vous que je fasse de votre sang? Vous ne partirez pas, +Monsieur.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mais, monsieur le marquis...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Vous ne partirez pas, vous dis-je. <span class="direct">(À Hélène.)</span> Eh bien! et toi, ma +fille, tu ne dis rien?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Monsieur Bernard... puisque mon père l'exige... il vous aime... vous ne +voudriez pas l'affliger...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">passant devant le Marquis.</span><a name="FNanchor_51_51" id="FNanchor_51_51"></a><a href="#Footnote-51" class="fnanchor" title="Allez à la note 51.">[51]</a></p> + +<p>Ah! mon Dieu!... ma raison s'égare... Ai-je rêvé le désespoir, ou bien +rêvé-je maintenant le bonheur? Monsieur le marquis... Mademoiselle... +que dois-je croire?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Que mon père est bon comme le bon Dieu.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Oh!... monsieur le marquis.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">apercevant Raoul.</span></p> + +<p>Monsieur de Vaubert!</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ah! diable, que vient-il faire en ce moment?... Retirez-vous tous deux, +laissez-nous.</p> + +<p class="c"><span class="direct">(Raoul entre du fond et se tient un moment sur le pas de la porte.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_VIIId" id="SCENE_VIIId"></a>SCÈNE VIII.</h3> + +<p class="c">HÉLÈNE, BERNARD, RAOUL, LE MARQUIS.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Monsieur Bernard, vous n'êtes pas de trop entre nous. Mademoiselle, +c'est vous que je cherchais.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Moi, monsieur de Vaubert?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Permettez; vous voulez une explication, vous l'aurez... mais il ne +convient pas que ma fille...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Pardon, monsieur le marquis, il est nécessaire, au contraire, que votre +fille sache...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Monsieur!... c'est moi seul que cela regarde.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Non, monsieur le marquis, c'est à moi de parler... et je parlerai. +Mademoiselle, j'apprends à l'instant même ce que vous ignorez encore, ce +qu'on m'avait laissé ignorer jusqu'ici... j'apprends...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh!... ventre-saint-gris, Monsieur, laissez les gens en paix, et +retournez à vos coquilles.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Prenez garde, Monsieur, prenez garde.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">avec hauteur.</span></p> + +<p>Qu'entendez-vous par là, monsieur Bernard?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur!...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Vous n'étoufferez pas la voix d'un galant homme, je signalerai à +mademoiselle de La Seiglière le précipice où l'on veut la pousser.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène.</span><a name="FNanchor_52_52" id="FNanchor_52_52"></a><a href="#Footnote-52" class="fnanchor" title="Allez à la note 52.">[52]</a></p> + +<p>Qu'entends-je!... Ah! parlez, monsieur de Vaubert, parlez.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>J'apprends, Mademoiselle, que la donation faite à monsieur le marquis +par son ancien fermier, est nulle de plein droit par le seul fait de +l'existence du fils du donateur; depuis six semaines vous n'êtes plus +chez votre père, vous êtes chez monsieur Bernard.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">regardant tour à tour Bernard et le Marquis.</span></p> + +<p>Comment?...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mademoiselle...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Chansons que tout cela!...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Ce n'est pas tout. J'apprends aussi les nouvelles dispositions faites +pour éteindre un procès, perdu d'avance, pour replacer sur votre tête +l'héritage de vos ancêtres.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Eh! morbleu! Monsieur...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">poursuivant.</span></p> + +<p>J'apprends qu'aujourd'hui même sous le coup d'une assignation...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">le marquis,</span> <span class="direct">avec emportement.</span></p> + +<p>N'achevez pas.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">de même.</span></p> + +<p>Cela est faux, Monsieur, vous ignorez...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">avec calme.</span></p> + +<p>Vous avez raison, Messieurs, les oreilles de cette noble créature ne +sont pas faites à de telles révélations. Mademoiselle, vous êtes libre; +il ne sied pas à la pauvreté de se mettre en balance avec la fortune. +Sachez seulement qu'en vous rendant votre parole, je n'entends pas +retirer la mienne. S'il ne convenait pas à mademoiselle de La Seiglière +de se prêter à une transaction, que je m'abstiens de qualifier...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur de Vaubert!</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Ma maison s'ouvrirait avec joie pour vous recevoir, et béni serait le +jour où vous auriez pris place à mon foyer. <span class="direct">(Moment de silence.—Hélène +regarde tour à tour, et lentement, Bernard et monsieur de Vaubert; elle +s'approche du Marquis.)</span><a name="FNanchor_53_53" id="FNanchor_53_53"></a><a href="#Footnote-53" class="fnanchor" title="Allez à la note 53.">[53]</a></p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Répondez, mon père, est-ce vrai?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Quoi?</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ce que monsieur de Vaubert vient de m'apprendre.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Monsieur de Vaubert ne sait ce qu'il dit.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Mon père, répondez, franchement, sans détours, et ne craignez pas de +trouver votre fille au-dessous des devoirs que pourra lui imposer le +soin de votre honneur. Répondez en vrai gentilhomme. Qui reçoit ici +l'hospitalité?... Est-ce nous?... Est-ce monsieur Bernard?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">passant devant Raoul.</span></p> + +<p>Mademoiselle...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">l'arrêtant du geste.</span></p> + +<p>Répondez, mon père.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Que veux-tu que je te dise? On a profité de mon absence pour faire un +code de lois auxquelles il est impossible de rien comprendre. Suis-je +chez Bernard? Bernard est-il chez moi? Personne n'en peut rien savoir.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>C'est donc vrai!... Ainsi, mon père, ainsi, quand ce jeune homme s'est +présenté armé de ses droits, nous ne lui avons pas restitué loyalement +son héritage!... Au lieu de nous retirer tête haute... nous avons obtenu +qu'il consentît à nous garder chez lui! De votre fille qui ne savait +rien... <span class="direct">(Se retournant vers Bernard avec fierté.)</span> Qu'avez-vous dû penser +de moi, Monsieur?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Ah! Mademoiselle, le ciel m'est témoin...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Quand je vous ai tendu la main, vous croyant pauvre et déshérité... et +plus tard... et tout à l'heure encore... <span class="direct">(Avec égarement.)</span> Oh! mon père, +est-ce assez de honte?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ma fille, mon enfant, calme-toi, je ne voulais que ton bonheur.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">relevant la tête.</span></p> + +<p>Mon bonheur!... et vous ne vous aperceviez pas que j'étais le prix d'un +marché.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Non, Mademoiselle, non.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Et si monsieur de Vaubert ne fût venu à temps... Bien, Monsieur de +Vaubert, voici ma main. <span class="direct">(Raoul s'approche d'elle.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard.<a name="FNanchor_54_54" id="FNanchor_54_54"></a><a href="#Footnote-54" class="fnanchor" title="Allez à la note 54.">[54]</a></span></p> + +<p>Ô ciel!</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Merci, Mademoiselle.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Allons, mon père, relevez-vous, la pauvreté n'a pas droit de +mésalliance. Marquis de La Seiglière, reprenez la fierté de votre race. +Partons, sortons d'ici. Mon père, appuyez-vous sur moi. Baron de +Vaubert, emmenez votre femme. <span class="direct">(La Baronne et Destournelles paraissent au +fond.)</span></p> + + + +<h3><a name="SCENE_IXd" id="SCENE_IXd"></a>SCÈNE IX.</h3> + +<p class="c">RAOUL, HÉLÈNE, BERNARD, DESTOURNELLES, LA BARONNE, LE MARQUIS.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles.</span><a name="FNanchor_55_55" id="FNanchor_55_55"></a><a href="#Footnote-55" class="fnanchor" title="Allez à la note 55.">[55]</a></p> + +<p>Sa femme!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">avec joie.</span></p> + +<p>J'en étais sûre!</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Oui, ma mère, oui, embrassez votre fille.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Ah! tout est perdu.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Chère Hélène!... <span class="direct">(Triomphante, bas au Marquis.)</span> Eh bien! mon vieil ami, +était-il si facile de briser des liens aussi sacrés?</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Madame!... <span class="direct">(À part.)</span> Que la peste l'étouffe, elle et son fils.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Par pitié, monsieur de Vaubert, ne restons pas ici.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Venez, nobles enfants. <span class="direct">(Ils font un pas pour sortir.)</span></p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">s'avançant.</span></p> + +<p>Eh! non, Madame; demeurez.<a name="FNanchor_56_56" id="FNanchor_56_56"></a><a href="#Footnote-56" class="fnanchor" title="Allez à la note 56.">[56]</a> Vous voyez un homme sans fortune, il n'a +plus rien que son épée.</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Que veut dire?...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Je ne comprends pas...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Oui, qu'est-ce que cela signifie?</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Ce que cela signifie, monsieur le marquis...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Monsieur Destournelles!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Oh! soyez tranquille, ce ne sera pas long, et je pars avec vous. Cela +signifie que ce matin, quand j'allais chez maître Durousseau pour vous +rendre à tous la vue ou la raison, ce brave garçon allait chez un +notaire légaliser sa ruine et signer l'abandon de ses droits.</p> + +<p class="nom">tous.</p> + +<p>Ô ciel!</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Refusez, mon père, refusez.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Refuser!... Est-ce que vous le pouvez maintenant? Vous avez accepté la +donation du père. Personne au monde ne peut empêcher Bernard de ratifier +ce que son père a fait.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Cependant, Monsieur...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Après cela, monsieur le marquis, si la possession de ce château +embarrasse votre délicatesse, le domaine public s'en arrangera +volontiers. Quant à moi, je sors d'ici pour n'y rentrer jamais; mais je +ne partirai pas sans avoir soulagé mon cœur, sans vous avoir dit, madame +la baronne, que si vous l'emportez, c'est en faisant votre malheur à +tous: celui de monsieur le marquis, séparé pour jamais d'un compagnon +qu'il aimait déjà comme son fils....</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>C'est vrai.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Celui de vos enfants, que vous condamnez à des regrets éternels...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">regardant Hélène, qui tressaille.</span></p> + +<p>Des regrets!...</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Le vôtre, enfin; oui, Madame, le vôtre, car, sachez-le bien, vous +n'aurez pas impunément désuni deux cœurs qui s'aiment pour river l'un à +l'autre deux cœurs qui ne s'aiment pas. Et maintenant que j'ai tout dit, +partons, monsieur Bernard.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Grand Dieu!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">raoul,</span> <span class="direct">l'arrêtant du geste.</span></p> + +<p>Que voulez-vous dire? Non pas, Monsieur, expliquez-vous.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Monsieur... observez ces deux jeunes gens: leur silence vous apprendra +peut-être ce que vous ne devinez pas.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Il serait possible!... <span class="direct">(Il se retourne vers Hélène, et après un silence, +l'interrogeant du geste et du regard.)</span> Hélène?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">hélène,</span> <span class="direct">les yeux baissés.</span></p> + +<p>Monsieur de Vaubert, je ne reviens pas sur ma parole: voici ma main.</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Bien! <span class="direct">(Avec effort.)</span> La vôtre, monsieur Bernard.</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>La mienne!</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>La refuserez-vous à votre frère?</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mon frère!</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">vivement.</span></p> + +<p>Raoul!...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Ma mère, il est temps que chacun reprenne ici sa place. Oui, mon frère, +puisque je mets sa main dans la main de ma sœur.</p> + +<p class="nom">tous.</p> + +<p>Ô ciel!...</p> + +<p class="nom">hélène.</p> + +<p>Ô mon ami!...</p> + +<p class="nom">bernard.</p> + +<p>Mon frère!...</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Ce sont deux paladins!</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>À la bonne heure donc... ma cause est gagnée.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">bernard et hélène.</span></p> + +<p>Notre cher avocat!<a name="FNanchor_57_57" id="FNanchor_57_57"></a><a href="#Footnote-57" class="fnanchor" title="Allez à la note 57.">[57]</a></p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Votre bonheur paiera mes honoraires.</p> + +<p class="nom">le marquis.</p> + +<p>Quel tableau!... Hein?... qu'en dites-vous, Baronne? <span class="direct">(Il passe derrière +la Baronne et va serrer la main de ses enfants.)</span></p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Rien. Je ne cherchais que le bonheur de mon fils...</p> + +<p class="nom">raoul.</p> + +<p>Mon bonheur?... Ne le cherchez plus, ma mère, il est auprès de vous.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles.<a name="FNanchor_58_58" id="FNanchor_58_58"></a><a href="#Footnote-58" class="fnanchor" title="Allez à la note 58.">[58]</a></span></p> + +<p>C'est ma plus belle affaire!... <span class="direct">(À la Baronne.)</span> Madame la baronne me +pardonnera-t-elle?...</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Quoi donc?</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">s'essuyant le front.</span></p> + +<p>Mon triomphe.</p> + +<p class="nom">la baronne.</p> + +<p>Il y manque encore quelque chose.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Quelque chose?...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">lui remettant un papier.</span></p> + +<p>Il n'y manque plus rien, monsieur le conseiller.</p> + +<p class="nom">destournelles.</p> + +<p>Que vois-je!... ma nomination!...</p> + +<p class="c"><span class="smcap">la baronne,</span> <span class="direct">avec hauteur et lui tournant le dos.</span></p> + +<p>Nous sommes quittes, monsieur Destournelles.</p> + +<p class="c"><span class="smcap">destournelles,</span> <span class="direct">à part.</span></p> + +<p>Quittes?... J'ai la place... et je n'épouse pas... J'y gagne.</p> + + + +<p class="nom">FIN</p> + + +<p class="c">ÉMILE COLIN.—IMPRIMERIE DE LAGNY.</p> +</div> + +<div class="footnotes"><h3>NOTES:</h3> +<ol> +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-1" id="Footnote-1"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_1_1"><span class="label">[1]</span></a> Le Jeune Homme, Jasmin.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-2" id="Footnote-2"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_2_2"><span class="label">[2]</span></a> Jasmin, le Marquis, Hélène</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-3" id="Footnote-3"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_3_3"><span class="label">[3]</span></a> Jasmin, le Marquis, Hélène.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-4" id="Footnote-4"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_4_4"><span class="label">[4]</span></a> Hélène, le Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-5" id="Footnote-5"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_5_5"><span class="label">[5]</span></a> Hélène, le Marquis, Jasmin.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-6" id="Footnote-6"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_6_6"><span class="label">[6]</span></a> Les laquais sont entrés derrière la Baronne, ils avancent +la table du déjeuner au milieu du théâtre, pendant que les principaux +acteurs sont sur le devant de la scène.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-7" id="Footnote-7"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_7_7"><span class="label">[7]</span></a> Le Marquis remonte et prend le milieu de table à gauche; la +Baronne traverse la scène et embrasse Hélène sur le front. Les acteurs +sont placés dans l'ordre suivant: la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. +Jasmin est debout à la droite du Marquis; les laquais, derrière Raoul.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-8" id="Footnote-8"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_8_8"><span class="label">[8]</span></a> La Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène. +</p><p> +Les laquais emportent la table par la porte du fond.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-9" id="Footnote-9"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_9_9"><span class="label">[9]</span></a> Le Marquis, Raoul, au milieu; la Baronne, Hélène, à +droite.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-10" id="Footnote-10"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_10_10"><span class="label">[10]</span></a> Le Marquis, Jasmin, la Baronne, Hélène, Raoul.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-11" id="Footnote-11"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_11_11"><span class="label">[11]</span></a> La Baronne, Destournelles, le Marquis, Jasmin, Hélène, +Raoul.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-12" id="Footnote-12"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_12_12"><span class="label">[12]</span></a> La Baronne, Hélène, le Marquis, Destournelles, Jasmin, +Raoul.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-13" id="Footnote-13"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_13_13"><span class="label">[13]</span></a> La Baronne, Destournelles, Hélène, le Marquis, Jasmin, +Raoul.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-14" id="Footnote-14"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_14_14"><span class="label">[14]</span></a> La Baronne, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-15" id="Footnote-15"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_15_15"><span class="label">[15]</span></a> Le Jeune Homme, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-16" id="Footnote-16"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_16_16"><span class="label">[16]</span></a> Hélène, Raoul, le Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-17" id="Footnote-17"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_17_17"><span class="label">[17]</span></a> Le Marquis, Jasmin.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-18" id="Footnote-18"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_18_18"><span class="label">[18]</span></a> Le Marquis, la Baronne.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-19" id="Footnote-19"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_19_19"><span class="label">[19]</span></a> Jasmin, le Marquis, la Baronne.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-20" id="Footnote-20"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_20_20"><span class="label">[20]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-21" id="Footnote-21"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_21_21"><span class="label">[21]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Destournelles, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-22" id="Footnote-22"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_22_22"><span class="label">[22]</span></a> La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-23" id="Footnote-23"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_23_23"><span class="label">[23]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-24" id="Footnote-24"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_24_24"><span class="label">[24]</span></a> Bernard, Destournelles, le Marquis, la Baronne.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-25" id="Footnote-25"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_25_25"><span class="label">[25]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-26" id="Footnote-26"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_26_26"><span class="label">[26]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-27" id="Footnote-27"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_27_27"><span class="label">[27]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-28" id="Footnote-28"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_28_28"><span class="label">[28]</span></a> La Baronne, le Marquis, Destournelles, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-29" id="Footnote-29"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_29_29"><span class="label">[29]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-30" id="Footnote-30"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_30_30"><span class="label">[30]</span></a> Le Marquis, Bernard et la Baronne au second plan.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-31" id="Footnote-31"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_31_31"><span class="label">[31]</span></a> La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-32" id="Footnote-32"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_32_32"><span class="label">[32]</span></a> Bernard, Hélène, Destournelles, le Marquis, la Baronne, +Jasmin au fond.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-33" id="Footnote-33"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_33_33"><span class="label">[33]</span></a> La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-34" id="Footnote-34"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_34_34"><span class="label">[34]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-35" id="Footnote-35"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_35_35"><span class="label">[35]</span></a> La Baronne, le Marquis, Bernard, Hélène.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-36" id="Footnote-36"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_36_36"><span class="label">[36]</span></a> La Baronne, le Marquis,—Hélène au second plan;—Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-37" id="Footnote-37"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_37_37"><span class="label">[37]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Hélène, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-38" id="Footnote-38"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_38_38"><span class="label">[38]</span></a> Le Marquis, la Baronne, Bernard, Hélène.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-39" id="Footnote-39"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_39_39"><span class="label">[39]</span></a> Raoul, le Marquis, à gauche;—la Baronne, Destournelles, +au milieu;—Hélène, Bernard, à droite.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-40" id="Footnote-40"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_40_40"><span class="label">[40]</span></a> La Baronne est remontée et redescend ensuite au nº +1.—Destournelles, pendant qu'Hélène parle à son père, se rapproche de +Bernard qui évite son regard.—Les acteurs sont placés dans l'ordre +suivant: +</p><p> +La Baronne, Raoul, le Marquis, Hélène, Bernard, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-41" id="Footnote-41"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_41_41"><span class="label">[41]</span></a> Bernard, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-42" id="Footnote-42"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_42_42"><span class="label">[42]</span></a> Bernard, la Baronne, le Marquis, Raoul, Hélène.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-43" id="Footnote-43"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_43_43"><span class="label">[43]</span></a> La Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard, Raoul.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-44" id="Footnote-44"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_44_44"><span class="label">[44]</span></a> Raoul, la Baronne, le Marquis, Hélène, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-45" id="Footnote-45"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_45_45"><span class="label">[45]</span></a> Le Marquis, Jasmin, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-46" id="Footnote-46"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_46_46"><span class="label">[46]</span></a> Jasmin, le Marquis, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-47" id="Footnote-47"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_47_47"><span class="label">[47]</span></a> Le Marquis, Jasmin, Destournelles.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-48" id="Footnote-48"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_48_48"><span class="label">[48]</span></a> Destournelles, le Marquis, la Baronne.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-49" id="Footnote-49"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_49_49"><span class="label">[49]</span></a> Destournelles, la Baronne, le Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-50" id="Footnote-50"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_50_50"><span class="label">[50]</span></a> Hélène, le Marquis, Bernard.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-51" id="Footnote-51"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_51_51"><span class="label">[51]</span></a> Hélène, Bernard, le Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-52" id="Footnote-52"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_52_52"><span class="label">[52]</span></a> Bernard, Hélène, Raoul, le Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-53" id="Footnote-53"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_53_53"><span class="label">[53]</span></a> Bernard, Raoul, Hélène, le Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-54" id="Footnote-54"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_54_54"><span class="label">[54]</span></a> Bernard, Raoul, Hélène, Le Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-55" id="Footnote-55"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_55_55"><span class="label">[55]</span></a> Destournelles et Bernard sont au second.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-56" id="Footnote-56"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_56_56"><span class="label">[56]</span></a> Hélène, Raoul, Bernard; un peu en arrière, Destournelles, +la Baronne, le Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-57" id="Footnote-57"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_57_57"><span class="label">[57]</span></a> Hélène, Bernard, Destournelles, Raoul, la Baronne, le +Marquis.</p></li> + +<li class="footnote"><p><a name="Footnote-58" id="Footnote-58"></a><a title="Retourner au texte." href="#FNanchor_58_58"><span class="label">[58]</span></a> Hélène, Bernard, le Marquis, Raoul, la Baronne, +Destournelles.</p></li> +</ol> +</div> + +<hr /> +<div class="box"> +<p class="head">DU MÊME AUTEUR</p> +<p class="c">———</p> +<p class="c"><b>LE GENDRE DE M. POIRIER</b></p> + +<p class="c"><b>Comédie en quatre actes, en prose</b></p> +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><b>LA PIERRE DE TOUCHE</b></p> + +<p class="c"><b>Comédie en cinq actes, en prose</b></p> +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><b>LA CHASSE AU ROMAN</b></p> + +<p class="c"><b>Comédie en trois actes, en prose</b></p> +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><b>JEAN DE THOMMERAY</b></p> + +<p class="c"><b>Comédie en cinq actes, en prose</b></p> +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><b>(Ces quatre pièces en collaboration avec M. Émile AUGIER)</b></p> +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><b>LA MAISON DE PENARVAN</b></p> + +<p class="c"><b>Comédie en quatre actes, en prose</b></p> +<p class="c">———</p> + +<p class="c"><b>MARCEL</b></p> + +<p class="c"><b>Drame en un acte</b></p> +</div> +<hr /> + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Mademoiselle de la Seiglière, by Jules Sandeau + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK MADEMOISELLE DE LA SEIGLIÈRE *** + +***** This file should be named 29651-h.htm or 29651-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/6/5/29651/ + +Produced by Chuck Greif and the Online Distributed +Proofreading Team at http://www.pgdp.net + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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Redistribution is +subject to the trademark license, especially commercial +redistribution. + + + +*** START: FULL LICENSE *** + +THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE +PLEASE READ THIS BEFORE YOU DISTRIBUTE OR USE THIS WORK + +To protect the Project Gutenberg-tm mission of promoting the free +distribution of electronic works, by using or distributing this work +(or any other work associated in any way with the phrase "Project +Gutenberg"), you agree to comply with all the terms of the Full Project +Gutenberg-tm License (available with this file or online at +http://gutenberg.org/license). + + +Section 1. General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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