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+The Project Gutenberg EBook of Le Roi s'amuse, by Victor Hugo
+
+This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with
+almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or
+re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included
+with this eBook or online at www.gutenberg.org
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+
+Title: Le Roi s'amuse
+
+Author: Victor Hugo
+
+Release Date: July 30, 2009 [EBook #29549]
+
+Language: French
+
+Character set encoding: UTF-8
+
+*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI S'AMUSE ***
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+
+
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
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+
+
+
+
+
+Victor Hugo
+
+LE ROI S'AMUSE
+
+1832
+
+
+
+
+Table des matières
+
+
+PERSONNAGES
+
+I MONSIEUR DE SAINT-VALLIER ACTE PREMIER
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+SCÈNE II.
+SCÈNE III.
+SCÈNE IV.
+SCÈNE V.
+
+II SALTABADIL ACTE DEUXIÈME
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+SCÈNE II.
+SCÈNE III.
+SCÈNE IV.
+SCÈNE V.
+
+III LE ROI ACTE TROISIÈME
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+SCÈNE II.
+SCÈNE III.
+SCÈNE IV.
+
+IV BLANCHE ACTE QUATRIÈME
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+SCÈNE II.
+SCÈNE III.
+SCÈNE IV.
+SCÈNE V.
+
+V TRIBOULET ACTE CINQUIÈME
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+SCÈNE II.
+SCÈNE III.
+SCÈNE IV.
+SCÈNE V
+NOTES
+
+
+L'apparition de ce drame au théâtre a donné lieu à un acte ministériel
+inouï.
+
+Le lendemain de la première représentation, l'auteur reçut de monsieur
+Jouslin de la Salle, directeur de la scène au Théâtre-Français, le
+billet suivant, dont il conserve précieusement l'original:
+
+«Il est dix heures et demie, et je reçois à l'instant l'_ordre_[1] de
+suspendre les représentations du _Roi s'amuse._
+
+«C'est monsieur Taylor qui me communique cet ordre de la part du
+ministre.
+
+«Ce 23 novembre.»
+
+Le premier mouvement de l'auteur fut de douter. L'acte était arbitraire
+au point d'être incroyable.
+
+En effet, ce qu'on a appelé la _Charte-Vérité_ dit: «Les Français ont
+_le droit de publier»_ Remarquez que le texte ne dit pas seulement _le
+droit d'imprimer, _mais largement et grandement _le droit de publier_.
+Or, le théâtre n'est qu'un moyen de publication comme la presse, comme
+la gravure, comme la lithographie. La liberté du théâtre est donc
+implicitement écrite dans la Charte, avec toutes les autres libertés de
+la pensée. La loi fondamentale ajoute: «_La censure ne pourra jamais
+être rétablie._» Or, le texte ne dit pas _la censure des journaux, la
+censure des livres_, il dit _la censure_, la censure en général, toute
+censure, celle du théâtre comme celle des écrits. Le théâtre ne saurait
+donc désormais être légalement censuré.
+
+Ailleurs la Charte dit: _La confiscation est abolie_. Or, la suppression
+d'une pièce de théâtre après la représentation n'est pas seulement un
+acte monstrueux de censure et d'arbitraire, c'est une véritable
+confiscation, c'est une propriété violemment dérobée au théâtre et à
+l'auteur.
+
+Enfin, pour que tout soit net et clair, pour que les quatre ou cinq
+grands principes sociaux que la Révolution française a coulés en bronze
+restent intacts sur leurs piédestaux de granit, pour qu'on ne puisse
+attaquer sournoisement le droit commun des Français avec ces quarante
+mille vieilles armes ébréchées que la rouille et la désuétude dévorent
+dans l'arsenal de nos lois, la Charte, dans un dernier article, abolit
+expressément tout ce qui, dans les lois antérieures, serait contraire à
+son texte et à son esprit.
+
+Ceci est formel. La suppression ministérielle d'une pièce de théâtre
+attente à la liberté par la censure, à la propriété par la confiscation.
+Tout notre droit public se révolte contre une pareille voie de fait.
+
+L'auteur, ne pouvant croire à tant d'insolence et de folie, courut au
+théâtre. Là, le fait lui fut confirmé de toutes parts. Le ministre
+avait, en effet, de son autorité privée, de son droit divin de ministre,
+intimé l_'ordre_ en question. Le ministre n'avait pas de raison à
+donner. Le ministre avait pris sa pièce, lui avait pris son droit, lui
+avait pris sa chose. Il ne restait plus qu'à le mettre, lui poëte, à la
+Bastille.
+
+Nous le répétons, dans le temps où nous vivons lorsqu'un pareil acte
+vient vous barrer le passage et vous prendre brusquement au collet, la
+première impression est un profond étonnement. Mille questions se
+pressent dans votre esprit.--Où est la loi? Où est le droit? Est-ce que
+cela peut se passer ainsi? Est-ce qu'il y a eu, en effet, quelque chose
+qu'on a appelé la Révolution de juillet? Il est évident que nous ne
+sommes plus à Paris. Dans quel pachalik vivons-nous?--
+
+La Comédie-Française, stupéfaite et consternée, voulut essayer encore
+quelques démarches auprès du ministre pour obtenir la révocation de
+cette étrange décision; mais elle perdit sa peine. Le divan, je me
+trompe, le conseil des ministres s'était assemblé dans la journée. Le
+23, ce n'était qu'un ordre du ministre; le 24, ce fut un ordre du
+ministère. Le 23, la pièce n'était que _suspendue_; le 24, elle fut
+définitivement _défendue_. Il fut même enjoint au théâtre de rayer de
+son affiche ces quatre mots redoutables: _Le Roi s'amuse_ Il lui fut
+enjoint, en outre, à ce malheureux Théâtre-Français, de ne pas se
+plaindre et de ne souffler mot. Peut-être serait-il beau, loyal et noble
+de résister à un despotisme si asiatique; mais les théâtres n'osent pas.
+La crainte du retrait de leurs priviléges les fait serfs et sujets,
+taillables et corvéables à merci, eunuques et muets.
+
+L'auteur demeura et dut demeurer étranger à ces démarches du théâtre. Il
+ne dépend, lui poëte, d'aucun ministre. Ces prières et ces
+sollicitations que son intérêt mesquinement consulté lui conseillait
+peut-être, son devoir de libre écrivain les lui défendait. Demander
+grâce au pouvoir, c'est le reconnaître. La liberté et la propriété ne
+sont pas choses d'antichambre. Un droit ne se traite pas comme une
+faveur. Pour une faveur, réclamez devant le ministre; pour un droit,
+réclamez devant le pays.
+
+C'est donc au pays qu'il s'adresse. Il a deux voies pour obtenir
+justice, l'opinion publique et les tribunaux. Il les choisit toutes
+deux.
+
+Devant l'opinion publique, le procès est déjà jugé et gagné. Et ici
+l'auteur doit remercier hautement toutes les personnes graves et
+indépendantes de la littérature et des arts, qui lui ont donné dans
+cette occasion tant de preuves de sympathie et de cordialité. Il
+comptait d'avance sur leur appui. Il sait que, lorsqu'il s'agit de
+lutter pour la liberté de l'intelligence et de la pensée, il n'ira pas
+seul au combat.
+
+Et, disons-le ici en passant, le pouvoir, par un assez lâche calcul,
+s'était flatté d'avoir pour auxiliaires, dans cette occasion, jusque
+dans les rangs de l'opposition, les passions littéraires soulevées
+depuis si longtemps autour de l'auteur. Il avait cru les haines
+littéraires plus tenaces encore que les haines politiques, se fondant
+sur ce que les premières ont leurs racines dans les amours-propres, et
+les secondes seulement dans les intérêts. Le pouvoir s'est trompé. Son
+acte brutal a révolté les hommes honnêtes dans tous les camps. L'auteur
+a vu se rallier à lui, pour faire face à l'arbitraire et à l'injustice,
+ceux-là même qui l'attaquaient le plus violemment la veille. Si par
+hasard quelques haines invétérées ont persisté, elles regrettent
+maintenant le secours momentané qu'elles ont apporté au pouvoir. Tout ce
+qu'il y a d'honorable et de loyal parmi les ennemis de l'auteur est venu
+lui tendre la main, quitte à recommencer le combat littéraire aussitôt
+que le combat politique sera fini. En France, quiconque est persécuté
+n'a plus d'ennemis que le persécuteur.
+
+Si maintenant, après avoir établi que l'acte ministériel est odieux,
+inqualifiable, impossible en droit, nous voulons bien descendre pour un
+moment à le discuter comme fait matériel et à chercher de quels éléments
+ce fait semble devoir être composé, la première question qui se présente
+est celle-ci, et il n'est personne qui ne se la soit faite:--Quel peut
+être le motif d'une pareille mesure?
+
+Il faut bien le dire, parce que cela est, et que, si l'avenir s'occupe
+un jour de nos petits hommes et de nos petites choses, cela ne sera pas
+le détail le moins curieux de ce curieux événement; il paraît que nos
+faiseurs de censure se prétendent scandalisés dans leur morale par _le
+Roi s'amuse_; cette pièce a révolté la pudeur des gendarmes; la brigade
+Léotaud y était et l'a trouvée obscène; le bureau des mœurs s'est voilé
+la face; monsieur Vidocq a rougi. Enfin le mot d'ordre que la censure a
+donné à la police, et que l'on balbutie depuis quelques jours autour de
+nous, le voici tout net: _C'est que la pièce est immorale.--_Holà! mes
+maîtres! silence sur ce point.
+
+Expliquons-nous pourtant, non pas avec la police à laquelle, moi,
+honnête homme, je défends de parler de ces matières, mais avec le petit
+nombre de personnes respectables et consciencieuses qui, sur des
+ouï-dire ou après avoir mal entrevu la représentation, se sont laissé
+entraîner à partager cette opinion, pour laquelle peut-être le nom seul
+du poëte inculpé aurait dû être une suffisante réfutation. Le drame est
+imprimé aujourd'hui. Si vous n'étiez pas à la représentation, lisez; si
+vous y étiez, lisez encore. Souvenez-vous que cette représentation a été
+moins une représentation qu'une bataille, une espèce de bataille de
+Monthléry (qu'on nous passe cette comparaison un peu ambitieuse) où les
+Parisiens et les Bourguignons ont prétendu chacun de leur côté avoir
+_empoché la victoire_, comme dit Mathieu.
+
+La pièce est immorale? croyez-vous? Est-ce par le fond? Voici le fond.
+Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de
+cour; triple misère qui le rend méchant. Triboulet hait le roi parce
+qu'il est le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les
+hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul
+passe-temps est d'entre-heurter sans relâche les seigneurs contre le
+roi, brisant le plus faible au plus fort. Il déprave le roi, il le
+corrompt, il l'abrutit; il le pousse à la tyrannie, à l'ignorance, au
+vice; il le lâche à travers toutes les familles des gentilshommes, lui
+montrant sans cesse du doigt la femme à séduire, la sœur à enlever, la
+fille à déshonorer. Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un
+pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu
+desquelles le bouffon le fait jouer. Un jour, au milieu d'une fête, au
+moment même où Triboulet pousse le roi à enlever la femme de monsieur de
+Cossé, monsieur de Saint-Vallier pénètre jusqu'au roi et lui reproche
+hautement le déshonneur de Diane de Poitiers. Ce père auquel le roi a
+pris sa fille, Triboulet le raille et l'insulte. Le père lève le bras et
+maudit Triboulet. De ceci découle toute la pièce. Le sujet véritable du
+drame, c'est _la malédiction de monsieur de Saint-Vallier. _Écoutez.
+Vous êtes au second acte. Cette malédiction, sur qui est-elle tombée?
+Sur Triboulet fou du roi? Non. Sur Triboulet qui est homme, qui est
+père, qui a un cœur, qui a une fille. Triboulet a une fille, tout est
+là. Triboulet n'a que sa fille au monde; il la cache à tous les yeux,
+dans un quartier désert, dans une maison solitaire. Plus il fait
+circuler dans la ville la contagion de la débauche et du vice, plus il
+tient sa fille isolée et murée. Il élève son enfant dans l'innocence,
+dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne
+tombe dans le mal, car il sait, lui méchant, tout ce qu'on y souffre. Eh
+bien! la malédiction du vieillard atteindra Triboulet dans la seule
+chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce même roi que Triboulet
+pousse au rapt, ravira sa fille, à Triboulet. Le bouffon sera frappé par
+la Providence exactement de la même manière que M. de Saint-Vallier. Et
+puis, une fois sa fille séduite et perdue, il tendra un piége au roi
+pour la venger; c'est sa fille qui y tombera. Ainsi Triboulet a deux
+élèves, le roi et sa fille, le roi qu'il dresse au vice, sa fille qu'il
+fait croître pour la vertu. L'un perdra l'autre. Il veut enlever pour le
+roi madame de Cossé, c'est sa fille qu'il enlève. Il veut assassiner le
+roi pour venger sa fille, c'est sa fille qu'il assassine. Le châtiment
+ne s'arrête pas à moitié chemin; la malédiction du père de Diane
+s'accomplit sur le père de Blanche.
+
+Sans doute ce n'est pas à nous de décider si c'est là une idée
+dramatique, mais à coup sûr c'est là une idée morale.
+
+Au fond de l'un des autres ouvrages de l'auteur, il y a la fatalité. Au
+fond de celui-ci, il y a la Providence.
+
+Nous le redisons expressément, ce n'est pas avec la police que nous
+discutons ici, nous ne lui faisons pas tant d'honneur, c'est avec la
+partie du public à laquelle cette discussion peut sembler nécessaire.
+Poursuivons.
+
+Si l'ouvrage est moral par l'invention, est-ce qu'il serait immoral par
+l'exécution? La question ainsi posée nous paraît se détruire
+d'elle-même, mais voyons. Probablement rien d'immoral au premier et au
+second acte. Est-ce la situation du troisième qui vous choque? lisez ce
+troisième acte, et dites-nous, en toute probité, si l'impression qui en
+résulte n'est pas profondément chaste, vertueuse et honnête?
+
+Est-ce le quatrième acte? Mais depuis quand n'est-il plus permis à un
+roi de courtiser sur la scène une servante d'auberge? Cela n'est même
+nouveau ni dans l'histoire ni au théâtre. Il y a mieux, l'histoire nous
+permettait de vous montrer François Ier ivre dans les bouges de la rue
+du Pélican. Mener un roi dans un mauvais lieu, cela ne serait pas même
+nouveau non plus. Le théâtre grec, qui est le théâtre classique, l'a
+fait; Shakspeare, qui est le théâtre romantique, l'a fait; eh bien!
+l'auteur de ce drame ne l'a pas fait. Il sait tout ce qu'on a écrit de
+la maison de Saltabadil. Mais pourquoi lui faire dire ce qu'il n'a pas
+dit? pourquoi lui faire franchir de force une limite qui est tout en
+pareil cas et qu'il n'a pas franchie? Cette bohémienne Maguelonne, tant
+calomniée, n'est, assurément, pas plus effrontée que toutes les Lisettes
+et toutes les Martons du vieux théâtre. La cabane de Saltabadil est une
+hôtellerie, une taverne, le cabaret de _la Pomme du Pin_, une auberge
+suspecte, un coupe-gorge, soit; mais non un lupanar. C'est un lieu
+sinistre, terrible, horrible, effroyable, si vous voulez, ce n'est pas
+un lieu obscène.
+
+Restent donc les détails du style. Lisez[2]. L'auteur accepte pour juges
+de la sévérité austère de son style les personnes mêmes qui
+s'effarouchent de la nourrice de Juliette et du père d'Ophélia, de
+Beaumarchais et de Regnard, de _l'École des Femmes_ et _d'Amphitrion_,
+de Dandin et de Sganarelle, et de la grande scène du _Tartufe_, du
+_Tartufe_, accusé aussi d'immoralité dans son temps! seulement, là où il
+fallait être franc, il a cru devoir l'être, à ses risques et périls,
+mais toujours avec gravité et mesure. Il veut l'art chaste, et non l'art
+prude.
+
+La voilà pourtant cette pièce contre laquelle le ministère cherche à
+soulever tant de préventions! Cette immoralité, cette obscénité, la
+voilà mise à nu. Quelle pitié! Le pouvoir avait ses raisons cachées, et
+nous les indiquerons tout à l'heure, pour ameuter contre _le Roi
+s'amuse_ le plus de préjugés possible. Il aurait bien voulu que le
+public en vînt à étouffer cette pièce sans l'entendre pour un tort
+imaginaire, comme Othello étouffe Desdémona. _Honest Iago!_
+
+Mais comme il se trouve qu'Othello n'a pas étouffé Desdémona, c'est Iago
+qui se démasque et qui s'en charge. Le lendemain de la représentation,
+la pièce est défendue _par_ _ordre._
+
+Certes, si nous daignions descendre encore un instant à accepter pour
+une minute cette fiction ridicule, que dans cette occasion c'est le soin
+de la morale publique qui émeut nos maîtres, et que, scandalisés de
+l'état de licence où certains théâtres sont tombés depuis deux ans, ils
+ont voulu à la fin, poussés à bout, faire, à travers toutes les lois et
+tous les droits, un exemple sur un ouvrage et sur un écrivain, certes,
+le choix de l'ouvrage serait singulier, il faut en convenir, mais le
+choix de l'écrivain ne le serait pas moins. Et, en effet, quel est
+l'homme auquel ce pouvoir myope s'attaque si étrangement? C'est un
+écrivain ainsi placé que, si son talent peut être contesté de tous, son
+caractère ne l'est de personne. C'est un honnête homme avéré, prouvé et
+constaté, chose rare et vénérable en ce temps-ci.
+
+C'est un poëte que cette même licence des théâtres révolterait et
+indignerait tout le premier; qui, il y a dix-huit mois, sur le bruit que
+l'inquisition des théâtres allait être illégalement rétablie, est allé
+de sa personne, en compagnie de plusieurs autres auteurs dramatiques,
+avertir le ministre qu'il eût à se garder d'une pareille mesure; et qui,
+là, a réclamé hautement une loi répressive des excès du théâtre, tout en
+protestant contre la censure avec des paroles sévères que le ministre, à
+coup sûr, n'a pas oubliées. C'est un artiste dévoué à l'art, qui n'a
+jamais cherché le succès par de pauvres moyens, qui s'est habitué toute
+sa vie à regarder le public fixement et en face. C'est un homme sincère
+et modéré, qui a déjà livré plus d'un combat pour toute liberté et
+contre tout arbitraire, qui, en 1829, dans la dernière année de la
+Restauration, a repoussé tout ce que le gouvernement d'alors lui offrait
+pour le dédommager de l'interdit lancé sur Marion de Lorme, et qui, un
+an plus tard, en 1830, la Révolution de juillet étant faite, a refusé,
+malgré tous les conseils de son intérêt matériel, de laisser représenter
+cette même Marion de Lorme, tant qu'elle pourrait être une occasion
+d'attaque et d'insulte contre le roi tombé qui l'avait proscrite;
+conduite bien simple sans doute, que tout homme d'honneur eût tenue à sa
+place, mais qui aurait peut-être dû le rendre inviolable désormais à
+toute censure, et à propos de laquelle il écrivait, lui, en août 1831:
+
+«Les succès de scandale cherché et d'allusions politiques ne lui
+sourient guère, il l'avoue. Ces succès valent peu et durent peu. Et
+puis, c'est précisément quand il n'y a plus de censure qu'il faut que
+les auteurs se censurent eux-mêmes, honnêtement, consciencieusement,
+sévèrement. C'est ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand
+on a toute liberté, il sied de garder toute mesure[3].»
+
+Jugez maintenant. Vous avez d'un côté l'homme et son œuvre; de l'autre
+le ministère et ses actes.
+
+À présent que la prétendue immoralité de ce drame est réduite à néant, à
+présent que tout l'échafaudage des mauvaises et honteuses raisons est
+là, gisant sous nos pieds, il serait temps de signaler le véritable
+motif de la mesure, le motif d'antichambre, le motif de cour, le motif
+secret, le motif qu'on ne dit pas, le motif qu'on n'ose s'avouer à
+soi-même, le motif qu'on avait si bien caché sous un prétexte. Ce motif
+a déjà transpiré dans le public, et le public a deviné juste. Nous n'en
+dirons pas davantage. Il est peut-être utile à notre cause que ce soit
+nous qui offrions à nos adversaires l'exemple de la courtoisie et de la
+modération. Il est bon que la leçon de dignité et de sagesse soit donnée
+par le particulier au gouvernement, par celui qui est persécuté à celui
+qui persécute. D'ailleurs nous ne sommes pas de ceux qui pensent guérir
+leur blessure en empoisonnant la plaie d'autrui. Il n'est que trop vrai
+qu'il y a au troisième acte de cette pièce un vers où la sagacité
+maladroite de quelques familiers du palais a découvert une allusion (je
+vous demande un peu, moi, une allusion!) à laquelle ni le public ni
+l'auteur n'avaient songé jusque-là, mais qui, une fois dénoncée de cette
+façon, devient la plus cruelle et la plus sanglante des injures. Il
+n'est que trop vrai que ce vers a suffi pour que l'affiche déconcertée
+du Théâtre-Français reçût l'ordre de ne plus offrir une seule fois à la
+curiosité du public la petite phrase séditieuse: _le Roi s'amuse_. Ce
+vers, qui est un fer rouge, nous ne le citerons pas ici; nous ne le
+signalerons même ailleurs qu'à la dernière extrémité, et si l'on est
+assez imprudent pour y acculer notre défense. Nous ne ferons pas revivre
+de vieux scandales historiques. Nous épargnerons autant que possible à
+une personne haut placée les conséquences de cette étourderie de
+courtisan. On peut faire, même à un roi, une guerre généreuse. Nous
+entendons la faire ainsi. Seulement, que les puissants méditent sur
+l'inconvénient d'avoir pour ami l'ours qui ne sait écraser qu'avec le
+pavé de la censure les allusions imperceptibles qui viennent se poser
+sur leur visage.
+
+Nous ne savons même pas si nous n'aurons pas dans la lutte quelque
+indulgence pour le ministère lui-même. Tout ceci, à vrai dire, nous
+inspire une grande pitié. Le gouvernement de juillet est tout nouveau
+né, il n'a que trente-trois mois, il est encore au berceau, il a de
+petites fureurs d'enfant. Mérite-t-il en effet qu'on dépense contre lui
+beaucoup de colère virile? Quand il sera grand, nous verrons.
+
+Cependant, à n'envisager la question, pour un instant, que sous le point
+de vue privé, la confiscation censoriale dont il s'agit cause encore
+plus de dommage peut-être à l'auteur de ce drame qu'à tout autre. En
+effet, depuis quatorze ans qu'il écrit, il n'est pas un de ses ouvrages
+qui n'ait eu l'honneur malheureux d'être choisi pour champ de bataille à
+son apparition, et qui n'ait disparu d'abord pendant un temps plus ou
+moins long sous la poussière, la fumée et le bruit. Aussi, quand il
+donne une pièce au théâtre, ce qui lui importe avant tout, ne pouvant
+espérer un auditoire calme dès la première soirée, c'est la série des
+représentations. S'il arrive que le premier jour sa voix soit couverte
+par le tumulte, que sa pensée ne soit pas comprise, les jours suivants
+peuvent corriger le premier jour. _Hernani_ a eu cinquante-trois
+représentations; _Marion de Lorme_ a eu soixante et une représentations;
+_le Roi s'amuse_, grâce à une violence ministérielle, n'aura eu qu'une
+représentation. Assurément le tort fait à l'auteur est grand. Qui lui
+rendra intacte et au point où elle en était cette troisième expérience
+si importante pour lui? Qui lui dira de quoi eût été suivie cette
+première représentation? Qui lui rendra le public du lendemain, ce
+public ordinairement impartial, ce public sans amis et sans ennemis, ce
+public qui enseigne le poëte et que le poëte enseigne?
+
+Le moment de transition politique où nous sommes est curieux. C'est un
+de ces instants de fatigue générale où tous les actes despotiques sont
+possibles dans la société même la plus infiltrée d'idées d'émancipation
+et de liberté. La France a marché vite en juillet 1830; elle a fait
+trois bonnes journées; elle a fait trois grandes étapes dans le champ de
+la civilisation et du progrès. Maintenant beaucoup sont essoufflés,
+beaucoup demandent à faire halte. On veut retenir les esprits généreux
+qui ne se lassent pas et qui vont toujours. On veut attendre les tardifs
+qui sont restés en arrière et leur donner le temps de rejoindre. De là
+une crainte singulière de tout ce qui marche, de tout ce qui remue, de
+tout ce qui parle, de tout ce qui pense. Situation bizarre, facile à
+comprendre, difficile à définir. Ce sont toutes les existences qui ont
+peur de toutes les idées. C'est la ligue des intérêts froissés du
+mouvement des théories. C'est le commerce qui s'effarouche des systèmes;
+c'est le marchand qui veut vendre; c'est la rue qui effraye le comptoir;
+c'est la boutique armée qui se défend.
+
+À notre avis, le gouvernement abuse de cette disposition au repos et de
+cette crainte des révolutions nouvelles. Il en est venu à tyranniser
+petitement. Il a tort pour lui et pour nous. S'il croit qu'il y a
+maintenant indifférence dans les esprits pour les idées de liberté, il
+se trompe; il n'y a que lassitude. Il lui sera demandé sévèrement compte
+un jour de tous les actes illégaux que nous voyons s'accumuler depuis
+quelque temps. Que de chemin il nous a fait faire! Il y a deux ans on
+pouvait craindre pour l'ordre, on en est maintenant à trembler pour la
+liberté. Des questions de libre pensée, d'intelligence et d'art, sont
+tranchées impérialement par les vizirs du roi des barricades.
+
+Il est profondément triste de voir comment se termine la Révolution de
+juillet, _mulier formosa supernè._
+
+Sans doute, si l'on ne considère que le peu d'importance de l'ouvrage et
+de l'auteur dont il est ici question, la mesure ministérielle qui les
+frappe n'est pas grand'chose. Ce n'est qu'un méchant petit coup d'État
+littéraire, qui n'a d'autre mérite que de ne pas trop dépareiller la
+collection d'actes arbitraires à laquelle il fait suite. Mais, si l'on
+s'élève plus haut, on verra qu'il ne s'agit pas seulement dans cette
+affaire d'un drame et d'un poëte, mais, nous l'avons dit en commençant,
+que la liberté et la propriété sont toutes deux, sont tout entières
+engagées dans la question. Ce sont là de hauts et sérieux intérêts; et,
+quoique l'auteur soit obligé d'entamer cette importante affaire par un
+simple procès commercial au Théâtre-Français, ne pouvant attaquer
+directement le ministère, barricadé derrière les fins de non-recevoir du
+conseil d'État, il espère que sa cause sera aux yeux de tous une grande
+cause, le jour où il se présentera à la barre du tribunal consulaire,
+avec la liberté à sa droite et la propriété à sa gauche. Il parlera
+lui-même, au besoin, pour l'indépendance de son art. Il plaidera son
+droit fermement, avec gravité et simplicité, sans haine des personnes et
+sans crainte aussi. Il compte sur le concours de tous, sur l'appui franc
+et cordial de la presse, sur la justice de l'opinion, sur l'équité des
+tribunaux. Il réussira, il n'en doute pas. L'état de siége sera levé
+dans la cité littéraire comme dans la cité politique.
+
+Quand cela sera fait, quand il aura rapporté chez lui, intacte,
+inviolable et sacrée, sa liberté de poëte et de citoyen, il se remettra
+paisiblement à l'œuvre de sa vie dont on l'arrache violemment et qu'il
+eût voulu ne jamais quitter un instant. Il a sa besogne à faire, il le
+sait, et rien ne l'en distraira. Pour le moment un rôle politique lui
+vient; il ne l'a pas cherché, il l'accepte. Vraiment, le pouvoir qui
+s'attaque à nous n'aura pas gagné grand'chose à ce que nous, hommes
+d'art, nous quittions notre tâche consciencieuse, tranquille, sincère,
+profonde, notre tâche sainte, notre tâche du passé et de l'avenir, pour
+aller nous mêler, indignés, offensés et sévères, à cet auditoire
+irrévérent et railleur qui depuis quinze ans regarde passer, avec des
+huées et des sifflets, quelques pauvres diables de gâcheurs politiques,
+lesquels s'imaginent qu'ils bâtissent un édifice social parce qu'ils
+vont tous les jours à grand'peine, suant et soufflant, brouetter des tas
+de projets de lois des Tuileries au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon
+au Luxembourg!
+
+30 novembre 1832
+
+
+
+
+PERSONNAGES
+
+FRANÇOIS PREMIER.
+
+TRIBOULET.
+
+BLANCHE.
+
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER.
+
+SALTABADIL.
+
+MAGUELONNE.
+
+CLÉMENT MAROT.
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+MONSIEUR DE BRION.
+
+MONSIEUR DE MONTCHENU.
+
+MONSIEUR DE MONTMORENCY.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+MADAME DE COSSÉ.
+
+DAME BÉRARDE.
+
+Un Gentilhomme de la reine.
+Un Valet du roi.
+Un médecin.
+Seigneurs, Pages.
+Gens du Peuple.
+
+
+Paris, 152..
+
+
+
+
+I
+
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER
+
+ACTE PREMIER
+
+_Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de
+femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire--des valets
+portent des plats d'or et des vaisselles d'émail; des groupes de
+seigneurs et de dames passent sur le théâtre.--La fête tire à sa fin;
+l'aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne; la fête a un
+peu le caractère d'une orgie.--Dans l'architecture, dans les
+ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance._
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+LE ROI,--_comme l'a peint Titien_.--MONSIEUR DE LA
+TOUR-LANDRY.
+
+
+LE ROI.
+
+Comte, je veux mener à fin cette aventure.
+Une femme bourgeoise, et de naissance obscure
+Sans doute, mais charmante!
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+ Et vous la rencontrez
+Le dimanche à l'église?
+
+LE ROI.
+
+ À Saint-Germain-des-Prés.
+J'y vais chaque dimanche.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+ Et voilà tout à l'heure
+Deux mois que cela dure?
+
+LE ROI.
+
+Oui.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+ La belle demeure?
+
+LE ROI.
+
+Au cul-de-sac Bussy.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+ Près de l'hôtel Cossé?
+
+LE ROI, _avec un signe affirmatif._
+
+Dans l'endroit où l'on trouve un grand mur.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+ Ah! je sais,
+Et vous la suivez, sire?
+
+LE ROI.
+
+ Une farouche vieille
+Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille,
+Est toujours là.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+Vraiment?
+
+LE ROI.
+
+ Et le plus curieux,
+C'est que le soir un homme, à l'air mystérieux,
+Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l'ombre,
+D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre,
+Entre dans la maison.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+Hé! faites de même!
+
+LE ROI.
+
+ Hein!
+La maison est fermée et murée au prochain!
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+Par Votre Majesté quand la dame est suivie,
+Vous a-t-elle parfois donné signe de vie?
+
+LE ROI.
+
+Mais, à certains regards, je crois, sans trop d'erreur,
+Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+Sait-elle que le roi l'aime?
+
+LE ROI, _avec un signe négatif._
+
+ Je me déguise
+D'une livrée en laine et d'une robe grise.
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, _riant_.
+
+Je vois que vous aimez d'un amour épuré
+Quelque auguste Toinon, maîtresse d'un curé!
+
+_Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet._
+
+LE ROI, _à monsieur de la Tour-Landry._
+
+Chut! on vient.--En amour il faut savoir se taire
+Quand on veut réussir.
+
+_Se tournant vers Triboulet, qui s'est approché pendant ces dernières
+paroles et les a entendues._
+
+N'est-ce pas?
+
+TRIBOULET.
+
+ Le mystère
+Est la seule enveloppe où la fragilité
+D'une intrigue d'amour puisse être en sûreté.
+
+
+
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, _plusieurs
+Seigneurs. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son
+costume de fou, comme l'a peint Boniface._
+
+_Le roi regarde passer un groupe de femmes._
+
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY.
+
+Madame de Vendosme est divine!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+ Mesdames
+D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes.
+
+LE ROI.
+
+Madame de Cossé les passe toutes trois.
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Madame de Cossé! sire, baissez la voix.
+
+_Lui montrant monsieur de Cossé, qui passe au fond du théâtre.
+__--Monsieur de Cossé, court et ventru, «un des quatre plus gros
+gentilhommes de France,» dit Brantôme._
+
+Le mari vous entend.
+LE ROI.
+
+Hé! mon cher Simiane,
+Qu'importe!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Il l'ira dire à madame Diane.
+
+LE ROI.
+
+Qu'importe!
+
+_Il va au fond du théâtre parler à d'autres femmes qui passent._
+
+TRIBOULET, _à monsieur de Gordes._
+
+Il va fâcher Diane de Poitiers.
+Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers.
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+S'il l'allait renvoyer à son mari?
+
+TRIBOULET.
+
+J'espère
+Que non.
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Elle a payé la grâce de son père.
+Partant, quitte.
+
+TRIBOULET.
+
+À propos du sieur de Saint-Vallier,
+Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier,
+De mettre dans un lit nuptial sa Diane,
+Sa fille, une beauté choisie et diaphane,
+Un ange que du ciel la terre avait reçu,
+Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+C'est un vieux fou.--J'étais sur son échafaud même
+Quand il reçut sa grâce.--Un vieillard grave et blême.
+--J'étais plus près de lui que je ne suis de toi.
+--Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi!
+Il est fou maintenant tout à fait.
+
+LE ROI, _passant avec madame de Cossé._
+
+Inhumaine!
+Vous partez!
+
+MADAME DE COSSÉ, _soupirant._
+
+ Pour Soissons, où mon mari m'emmène.
+
+LE ROI.
+
+N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris,
+Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits,
+Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie,
+À l'instant le plus beau d'une si belle vie,
+Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous,
+Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups,
+À l'heure où vos beaux yeux, semant partout les flammes,
+Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes,
+Que vous, qui d'un tel lustre éblouissez la cour,
+Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour,
+Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince,
+Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province!
+
+MADAME DE COSSÉ.
+
+Calmez-vous!
+
+LE ROI.
+
+Non, non, rien. Caprice original
+Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal!
+
+_Entre monsieur de Cossé._
+
+MADAME DE COSSÉ.
+
+Voici mon jaloux, sire!
+
+_Elle quitte vivement le roi._
+
+LE ROI.
+
+ Ah! le diable ait son âme!
+
+_À Triboulet._
+
+Je n'en ai pas moins fait un quatrain à sa femme!
+Marot t'a-t-il montré ces derniers vers de moi?
+
+TRIBOULET.
+
+Je ne lis pas de vers de vous.--Des vers de roi
+Sont toujours très-mauvais.
+
+LE ROI.
+
+Drôle!
+
+TRIBOULET.
+
+ Que la canaille
+Fasse rimer amour et jour vaille que vaille.
+Mais près de la beauté gardez vos lots divers,
+Sire, faites l'amour, Marot fera les vers.
+Roi qui rime déroge.
+
+LE ROI, _avec enthousiasme._
+
+ Ah! rimer pour les belles,
+Cela hausse le cœur.--Je veux mettre des ailes
+À mon donjon royal.
+
+TRIBOULET.
+
+ C'est en faire un moulin.
+
+LE ROI.
+
+Si je ne voyais là madame de Coislin,
+Je te ferais fouetter.
+
+_Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques
+galanteries._
+
+TRIBOULET, _à part_
+
+Suis le vent qui t'emporte
+Aussi vers celle-là.
+
+MONSIEUR DE GORDES, _s'approchant de Triboulet et lui
+faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre._
+
+Voici par l'autre porte
+Madame de Cossé. Je te gage ma foi
+Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi
+Le ramasse.
+
+TRIBOULET.
+
+Observons.
+
+_Madame de Cossé, qui voit avec dépit les intentions du roi pour
+madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte
+madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui
+il entame une conversation qui paraît fort tendre._
+
+MONSIEUR DE GORDES, _à Triboulet._
+
+L'ai-je dit?
+
+TRIBOULET.
+
+ Admirable!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Voilà le roi repris!
+
+TRIBOULET.
+
+ Une femme est un diable
+Très-perfectionné.
+
+_Le roi serre la taille de madame de Cossé, et lui baise la main. Elle
+rit et babille gaiement. Tout à coup monsieur de Cossé entre par la
+porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer à
+Triboulet.--Monsieur de Cossé s'arrête, l'œil fixé sur le groupe du roi
+et de sa femme._
+
+MONSIEUR DE GORDES, _à Triboulet._
+
+Le mari!
+
+MADAME DE COSSÉ, _apercevant son mari, au roi, qui la
+tient presque embrassée._
+
+ Quittons-nous!
+
+_Elle glisse des mains du roi et s'enfuit._
+
+TRIBOULET.
+
+Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux?
+
+_Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser à boire._
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _s'avançant sur le devant du théâtre,
+tout rêveur._
+
+_À part._
+
+Que se disaient-ils?
+
+_Il s'approche avec vivacité de monsieur de la Tour-Landry, qui
+lui fait signe qu'il a quelque chose à lui dire._
+
+Quoi?
+
+MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, _mystérieusement._
+
+ Votre femme est bien belle!
+
+_Monsieur de Cossé se rebiffe et va à monsieur de Gordes, qui
+paraît avoir quelque chose à lui confier._
+
+MONSIEUR DE GORDES, _bas._
+
+Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle?
+Pourquoi regardez-vous si souvent de côté?
+
+_Monsieur de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à face avec
+Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du théâtre,
+pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge
+déployée._
+
+TRIBOULET, _bas à monsieur de Cossé._
+
+Monsieur, vous avez l'air tout encharibotté!
+
+_Il éclate de rire et tourne le dos à monsieur de Cossé, qui sort
+furieux._
+
+LE ROI, _revenant._
+
+Oh! que je suis heureux! Près de moi, non, Hercules
+Et Jupiter ne sont que des fats ridicules!
+L'Olympe est un taudis!--Ces femmes, c'est charmant!
+Je suis heureux! et toi?
+
+TRIBOULET.
+
+Considérablement.
+
+Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes;
+Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous êtes
+Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu.
+
+LE ROI.
+
+Jour de joie où ma mère en riant m'a conçu!
+
+_Regardant monsieur de Cossé, qui sort._
+
+Ce monsieur de Cossé seul dérange la fête.
+Comment te semble-t-il?
+
+TRIBOULET.
+
+ Outrageusement bête.
+
+LE ROI.
+
+Ah! n'importe! excepté ce jaloux, tout me plaît.
+Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet!
+Quel plaisir d'être au monde, et qu'il fait bon de vivre!
+Quel bonheur!
+
+TRIBOULET.
+
+ Je crois bien, sire, vous êtes ivre!
+
+LE ROI.
+
+Mais là-bas j'aperçois... les beaux yeux! les beaux bras!
+
+TRIBOULET.
+
+Madame de Cossé?
+
+LE ROI.
+
+Viens, tu nous garderas!
+
+_Il chante._
+
+Vivent les gais dimanches
+Du peuple de Paris!
+Quand les femmes sont blanches
+
+TRIBOULET, _chantant._
+
+Quand les hommes sont gris.
+
+_Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes._
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, _jeune
+page blond_; MONSIEUR DE VIC, _maître_ CLÉMENT MAROT,
+_en habit de valet de chambre du roi; puis_ MONSIEUR DE PIENNE,
+_un ou deux gentilhommes. De temps en temps_ MONSIEUR DE
+COSSÉ, _qui se promène d'un air rêveur et très-sérieux._
+
+
+CLÉMENT MAROT, _saluant monsieur de Gordes._
+
+Que savez-vous ce soir?
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+ Rien; que la fête est belle,
+Que le roi s'amuse.
+
+MAROT.
+
+ Ah! c'est une nouvelle!
+Le roi s'amuse? Ah! diable!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _qui passe derrière eux._
+
+ Et c'est très-malheureux;
+Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux.
+
+_Il passe outre._
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l'âme.
+
+MAROT, _bas._
+
+Il paraît que le roi serre de près sa femme?
+
+_Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de
+Pienne._
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Eh! voilà ce cher duc!
+
+_Ils se saluent._
+
+MONSIEUR DE PIENNE, d'un air mystérieux.
+
+ Mes amis! du nouveau!
+Une chose à brouiller le plus sage cerveau!
+Une chose admirable! une chose risible!
+Une chose amoureuse! une chose impossible!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Quoi donc?
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+_Il les ramasse en groupe autour de lui._
+
+Chut!
+
+_À Marot, qui est allé causer avec d'autres dans un coin._
+
+ Venez çà, maître Clément Marot!
+
+MAROT, _approchant_.
+
+Que me veut monseigneur?
+
+MONSIEUR PIENNE.
+
+ Vous êtes un grand sot.
+
+MAROT.
+
+Je ne me croyais grand en aucune manière.
+
+MONSIEUR PIENNE.
+
+J'ai lu dans votre écrit du siége de Peschière
+Ces vers sur Triboulet? «Fou de tête écorné,
+Aussi sage à trente ans que le jour qu'il est né...--»
+Vous êtes un grand sot!
+
+MAROT.
+
+ Que Cupido me damne
+Si je vous comprends!
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Soit!
+
+_À monsieur de Gordes._
+
+ Monsieur de Simiane,
+
+_À monsieur de Pardaillan._
+
+Monsieur de Pardaillan,
+
+_Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et
+monsieur de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour
+du duc._
+
+ devinez, s'il vous plaît.
+Une chose inouïe arrive à Triboulet.
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Il est devenu droit?
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+On l'a fait connétable?
+
+MAROT.
+
+On l'a servi tout cuit par hasard sur la table?
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Non. C'est plus drôle. Il a...--Devinez ce qu'il a.--
+C'est incroyable!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Un duel avec Gargantua!
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Point.
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Un singe plus laid que lui?
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Non pas.
+
+MAROT.
+
+ Sa poche
+Pleine d'écus?
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+L'emploi du chien du tourne-broche?
+
+MAROT.
+
+Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis?
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Une âme, par hasard?
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+ Je vous le donne en dix!
+Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme,
+Cherchez bien ce qu'il a...--quelque chose d'énorme!
+
+MAROT.
+
+Sa bosse?
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Non, il a...--Je vous le donne en cent!
+Une maîtresse!
+
+_Tous éclatent de rire._
+
+MAROT.
+
+Ah! ah! le duc est fort plaisant.
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Le bon conte!
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+ Messieurs, j'en jure sur mon âme,
+Et je vous ferai voir la porte de la dame.
+Il y va tous les soirs, vêtu d'un manteau brun,
+L'air sombre et furieux, comme un poëte à jeun.
+Je lui veux faire un tour. Rôdant à la nuit close,
+Près de l'hôtel Cossé, j'ai découvert la chose.
+Gardez-moi le secret.
+
+MAROT.
+
+ Quel sujet de rondeau!
+Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido!
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN, _riant._
+
+Une femme à messer Triboulet
+
+MONSIEUR DE GORDES, _riant._
+
+ Une selle
+Sur un cheval de bois!
+
+MAROT, riant.
+
+ Je crois que la donzelle,
+Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais,
+Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais!
+
+_Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son
+doigt sur sa bouche._
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Chut!
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN, _à monsieur de Pienne._
+
+ D'où vient que le roi sort aussi vers la brune,
+Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune?
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Vic nous dira cela.
+
+MONSIEUR DE VIC.
+
+ Ce que je sais d'abord,
+C'est que Sa Majesté paraît s'amuser fort.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Ah! ne m'en parlez pas!
+
+MONSIEUR DE VIC.
+
+ Mais que je me soucie
+De quel côté le vent pousse sa fantaisie,
+Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver,
+Méconnaissable en tout de vêtements et d'air,
+Si de quelque fenêtre il se fait une porte,
+N'étant pas marié, mes amis, que m'importe!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _hochant la tête._
+
+Un roi,--les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,--
+Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a.
+Gare à quiconque a sœur, femme ou fille à séduire!
+Un puissant en gaîté ne peut songer qu'à nuire.
+Il est bien des sujets de craindre là dedans.
+D'une bouche qui rit on voit toutes les dents.
+
+MONSIEUR DE VIC, _bas aux autres._
+
+Comme il a peur du roi!
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+ Sa femme fort charmante
+En a moins peur que lui.
+
+MAROT.
+
+ C'est ce qui l'épouvante.
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Cossé, vous avez tort. Il est très-important
+De maintenir le roi gai, prodigue et content.
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes._
+
+Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie,
+C'est une jeune fille en noir, c'est un été de pluie.
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+C'est un amour sans duel.
+
+MONSIEUR DE VIC.
+
+ C'est un flacon plein d'eau.
+
+MAROT, _bas._
+
+Le roi revient avec Triboulet-Cupido.
+
+_Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'écartent avec respect._
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LES MÊMES, LE ROI, TRIBOULET.
+
+
+TRIBOULET, _entrant, et comme poursuivant une
+conversation commencée._
+
+Des savants à la cour! monstruosité rare!
+
+LE ROI.
+
+Fais entendre raison à ma sœur de Navarre.
+Elle veut m'entourer de savants
+
+TRIBOULET.
+
+ Entre nous,
+Convenez de ceci,--que j'ai bu moins que vous.
+Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses,
+Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes,
+Un avantage immense, et même deux, je crois
+C'est de n'être pas gris et de n'être pas roi.
+--Plutôt que des savants, ayez ici la peste,
+La fièvre, et cætera!
+
+LE ROI.
+
+L'avis est un peu leste.
+Ma sœur veut m'entourer de savants!
+
+TRIBOULET.
+
+ C'est bien mal
+De la part d'une sœur.--Il n'est pas d'animal,
+Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette,
+Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poëte,
+Pas de mahométan, pas de théologien,
+Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien,
+Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes,
+Plus carapaçonné d'absurdités énormes,
+Plus hérissé, plus sale, et plus gonflé de vent,
+Que cet âne bâté qu'on appelle un savant!
+--Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes,
+Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes?
+
+LE ROI.
+
+Hai... ma sœur Marguerite un soir m'a dit très-bas
+Que les femmes toujours ne me suffiraient pas,
+Et quand je m'ennuirai
+
+TRIBOULET.
+
+ Médecine inouïe!
+Conseiller les savants à quelqu'un qui s'ennuie!
+Madame Marguerite est, vous en conviendrez,
+Toujours pour les partis les plus désespérés.
+
+LE ROI.
+
+Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six poëtes
+
+TRIBOULET.
+
+Sire! j'aurais plus peur, étant ce que vous êtes,
+D'un poëte, toujours de rime barbouillé,
+Que Belzébuth n'a pas peur d'un goupillon mouillé.
+
+LE ROI.
+
+Cinq ou six
+
+TRIBOULET.
+
+ Cinq ou six! c'est toute une écurie!
+C'est une académie, une ménagerie!
+
+_Montrant Marot._
+
+N'avons-nous pas assez de Marot que voici,
+Sans nous empoisonner de poëtes ainsi!
+
+MAROT.
+
+Grand merci!
+
+_À part._
+
+ Le bouffon eût mieux fait de se taire!
+
+TRIBOULET.
+
+Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre!
+C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez
+Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rêvez,
+De vouloir des savants!
+
+LE ROI.
+
+ Moi, foi de gentilhomme!
+Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme.
+
+_Éclats de rire dans un groupe au fond.--À Triboulet._
+
+Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi.
+
+_Triboulet va les écouter et revient._
+
+TRIBOULET.
+
+Non, c'est d'un autre fou.
+
+LE ROI.
+
+Bah! de qui donc?
+
+TRIBOULET.
+
+ Du roi.
+
+LE ROI.
+
+Vrai! que chantent-ils?
+
+TRIBOULET.
+
+ Sire, ils vous disent avare,
+Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre,
+Qu'on ne fait rien pour eux.
+
+LE ROI.
+
+ Oui, je les vois d'ici
+Tous les trois.--Montchenu, Brion, Montmorency
+
+TRIBOULET.
+
+Juste.
+
+LE ROI.
+
+Ces courtisans! engeance détestable!
+J'ai fait l'un amiral, le second connétable,
+Et l'autre, Montchenu, maître de mon hôtel.
+Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel?
+
+TRIBOULET.
+
+Mais vous pouvez encor, c'est justice à leur rendre,
+Les faire quelque chose.
+
+LE ROI.
+
+Et quoi?
+
+TRIBOULET.
+
+ Faites-les pendre.
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _riant, aux trois seigneurs qui sont
+toujours au fond du théâtre_.
+
+Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet?
+
+MONSIEUR DE BRION.
+
+_Il jette sur le fou un regard de colère._
+
+Oui, certe!
+
+MONSIEUR DE MONTMORENCY.
+
+Il le paîra!
+
+MONSIEUR DE MONTCHENU.
+
+ Misérable valet!
+
+TRIBOULET, _au roi._
+
+Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'âme
+Un vide...--Autour de vous n'avoir pas de femme
+Dont l'œil vous dise non, dont le cœur dise oui!
+
+LE ROI.
+
+Qu'en sais-tu?
+
+TRIBOULET.
+
+ N'être aimé que d'un cœur ébloui,
+Ce n'est pas être aimé.
+
+LE ROI.
+
+ Sais-tu si pour moi-même
+Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime?
+
+TRIBOULET.
+
+Sans vous connaître?
+
+LE ROI.
+
+Eh! oui.
+
+_À part._
+
+ Sans compromettre ici
+Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy.
+
+TRIBOULET.
+
+Une bourgeoise donc?
+
+LE ROI.
+
+Pourquoi non?
+
+TRIBOULET, _vivement._
+
+ Prenez garde.
+Une bourgeoise! ô ciel! votre amour se hasarde.
+Les bourgeois sont parfois de farouches Romains.
+Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains.
+Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes,
+Des femmes et des sœurs de vos bons gentilhommes.
+
+LE ROI.
+
+Oui, je m'arrangerais de la femme à Cossé.
+
+TRIBOULET.
+
+Prenez-la.
+
+LE ROI, _riant._
+
+ C'est facile à dire et malaisé
+
+À faire.
+
+TRIBOULET.
+
+Enlevons-la cette nuit.
+
+LE ROI, _montrant monsieur de Cossé_
+
+ Et le comte?
+
+TRIBOULET.
+
+Et la Bastille?
+
+LE ROI.
+
+Oh! non.
+
+TRIBOULET.
+
+ Pour régler votre compte,
+Faites-le duc.
+
+LE ROI.
+
+Il est jaloux comme un bourgeois.
+Il refusera tout, et crîra sur les toits.
+
+TRIBOULET, _rêveur._
+
+Cet homme est fort gênant: qu'on le paye ou l'exile
+
+_Depuis quelques instants, monsieur de Cossé s'est rapproché par
+derrière du roi et du fou, il écoute leur conversation. Triboulet se
+frappe le front avec joie._
+
+Mais il est un moyen commode, très-facile,
+Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé.
+
+_Monsieur de Cossé se rapproche et écoute._
+
+--Faites couper la tête à monsieur de Cossé.
+
+_Monsieur de Cossé recule tout effaré._
+
+--... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _éclatant._
+
+Oh! le petit satan!
+
+LE ROI, _riant, et frappant sur l'épaule de monsieur Cossé._
+
+_À Triboulet._
+
+ Là, foi de gentilhomme,
+Y penses-tu? couper la tête que voilà!
+Regarde cette tête, ami: vois-tu cela?
+S'il en sort une idée, elle est toute cornue.
+
+TRIBOULET.
+
+Comme le moule auquel elle était contenue.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Couper ma tête!
+
+TRIBOULET.
+
+Eh bien?
+
+LE ROI, _à Triboulet_.
+
+Tu le pousses à bout?
+
+TRIBOULET.
+
+Que diable! on n'est pas roi pour se gêner en tout,
+Pour ne point se passer la moindre fantaisie.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Me couper la tête! ah! j'en ai l'âme saisie!
+
+TRIBOULET.
+
+Mais c'est tout simple.--Où donc est la nécessité
+De ne vous pas couper la tête?
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+ En vérité!
+
+Je te châtirai, drôle!
+
+TRIBOULET.
+
+ Oh! je ne vous crains guère!
+Entouré de puissants auxquels je fais la guerre,
+Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou
+Autre chose à risquer que la tête d'un fou.
+Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre
+Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre,
+Ce qui m'enlaidirait.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _la main sur son épée._
+
+Maraud!
+
+LE ROI.
+
+ Comte, arrêtez.--
+Viens, fou!
+
+_Il s'éloigne avec Triboulet en riant._
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+ Le roi se tient de rire les côtés!
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Comme à la moindre chose il rit, il s'abandonne!
+
+MAROT.
+
+C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne!
+
+_Une fois le fou et le roi éloignés, les courtisans se rapprochent, et
+suivent Triboulet d'un regard de haine._
+
+MONSIEUR DE BRION.
+
+Vengeons-nous du bouffon!
+
+TOUS.
+
+Hun!
+
+MAROT.
+
+Il est cuirassé.
+Par où le prendre? où donc le frapper?
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+ Je le sai.
+Nous avons contre lui chacun quelque rancune,
+Nous pouvons nous venger.
+
+_Tous se rapprochent avec curiosité de monsieur de Pienne._
+
+ Trouvez-vous à la brune,
+Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy,--
+Près de l'hôtel Cossé.--Plus un mot de ceci.
+
+MAROT.
+
+Je devine.
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+C'est dit?
+
+TOUS.
+
+C'est dit.
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+ Silence! il rentre.
+
+_Rentrent Triboulet, et le roi entouré de femmes._
+
+TRIBOULET, _seul de son côté, à part._
+
+À qui jouer un tour maintenant?--au roi...--Diantre!
+
+UN VALET, _entrant, bas à Triboulet._
+
+Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir,
+Demande à voir le roi.
+
+TRIBOULET, _se frottant les mains_.
+
+ Mortdieu! laissez-nous voir
+Monsieur de Saint-Vallier.
+
+_Le valet sort._
+
+ C'est charmant! comment diable!
+Mais cela va nous faire un esclandre effroyable!
+
+_Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte._
+
+UNE VOIX, _au dehors._
+
+Je veux parler au roi!
+
+LE ROI, _s'interrompant de sa causerie._
+
+ Non!... Qui donc est entré?
+
+LA MÊME VOIX.
+
+Parler au roi!
+
+LE ROI, _vivement_.
+
+Non, non!
+
+_Un vieillard, vêtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le
+roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'écartent avec
+étonnement._
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+LES MÊMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _grand deuil,
+barbe et cheveux blancs._
+
+
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _au roi._
+
+ Si! je vous parlerai!
+
+LE ROI.
+
+Monsieur de Saint-Vallier!
+
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _immobile au seuil._
+
+ C'est ainsi qu'on me nomme.
+
+_Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l'arrête._
+
+TRIBOULET.
+
+Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme.
+
+_À monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale._
+
+Monseigneur!--Vous aviez conspiré contre nous,
+Nous vous avons fait grâce en roi clément et doux.
+C'est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre
+D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre?
+Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné,
+Marqué d'une verrue au beau milieu du né,
+Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême,
+Ventru comme monsieur,
+
+_Il montre monsieur de Cossé, qui se cabre._
+
+ Bossu comme moi-même.
+Qui verrait votre fille à son côté rirait.
+Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait
+Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles,
+Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles,
+Ventrus comme monsieur,
+
+_Montrant encore monsieur de Cossé, qu'il salue et qui s'indigne._
+
+ Et bossus comme moi!
+Votre gendre est trop laid!--laissez faire le roi,
+Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes
+Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes.
+
+_Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats
+de rire._
+
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _sans regarder le
+bouffon._
+
+Une insulte de plus!--Vous, sire, écoutez-moi
+Comme vous le devez, puisque vous êtes roi!
+Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grève,
+Là, vous m'avez fait grâce, ainsi que dans un rêve,
+Et je vous ai béni, ne sachant en effet
+Ce qu'un roi cache au fond d'une grâce qu'il fait.
+Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne.
+Oui, sire, sans respect pour une race ancienne,
+Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans,
+Tandis que, revenant de la Grève à pas lents,
+Je priais dans mon cœur le dieu de la victoire
+Qu'il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire,
+Vous, François de Valois, le soir du même jour,
+Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour,
+Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes,
+Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes,
+Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé
+Diane de Poitiers, comtesse de Brezé!
+Quoi! lorsque j'attendais l'arrêt qui me condamne,
+Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane!
+Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard,
+Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard,
+Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte
+Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte,
+Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser!
+Qu'un matin le bourreau vint en Grève dresser,
+Avant la fin du jour devait être, ô misère!
+Ou le lit de la fille, ou l'échafaud du père!
+Ô Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit là-haut,
+Quand vos regards ont vu sur ce même échafaud
+Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée,
+La luxure royale en clémence habillée?
+Sire! en faisant cela, vous avez mal agi.
+Que du sang d'un vieillard le pavé fût rougi,
+C'était bien. Ce vieillard, peut-être respectable,
+Le méritait, étant de ceux du connétable.
+Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant,
+Que vous ayez broyé sous un pied triomphant
+La pauvre femme en pleurs, à s'effrayer trop prompte,
+C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte!
+Vous avez dépassé votre droit d'un grand pas.
+Le père était à vous, mais la fille, non pas.
+Ah! vous m'avez fait grâce!--Ah! vous nommez la chose
+Une grâce! et je suis un ingrat, je suppose!
+--Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt
+Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot!
+Je vous aurais crié:--Faites-moi mourir, grâce!
+Oh! grâce pour ma fille et grâce pour ma race!
+Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront!
+Pas de tête plutôt qu'une souillure au front!
+Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme,
+Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme,
+Soit moins décapité, répondez, monseigneur,
+Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur?
+--J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'église,
+Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise,
+Ma Diane au cœur pur, ma fille au front sacré,
+Honorée, eût prié pour son père honoré!
+--Sire, je ne viens pas redemander ma fille;
+Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille.
+Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé,
+Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé.
+Gardez-la.--Seulement je me suis mis en tête
+De venir vous troubler ainsi dans chaque fête,
+Et jusqu'à ce qu'un père, un frère ou quelque époux,
+--La chose arrivera,--nous ait vengés de vous,
+Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire:
+--Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!--
+Et vous m'écouterez, et votre front terni
+Ne se relèvera que quand j'aurai fini.
+Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire,
+Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire,
+De peur que ce ne soit mon spectre qui demain
+
+_Montrant sa tête._
+
+Revienne vous parlez,--cette tête à la main!
+
+LE ROI, _comme suffoqué de colère._
+
+On s'oublie à ce point d'audace et de délire!...--
+
+_À monsieur de Pienne._
+
+Duc! arrêtez monsieur!
+
+_Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de
+chaque côté de monsieur de Saint-Villier._
+
+TRIBOULET, _riant._
+
+ Le bonhomme est fou, sire!
+
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _levant le bras._
+
+Soyez maudits tous deux!--
+
+_Au roi._
+
+ Sire, ce n'est pas bien.
+Sur le lion mourant vous lâchez votre chien!
+
+_À Triboulet._
+
+Qui que tu sois, valet à langue de vipère,
+Qui fais risée ainsi de la douleur d'un père,
+Sois maudit!--
+
+_Au roi_
+
+ J'avais droit d'être par vous traité
+Comme une Majesté par une Majesté.
+Vous êtes roi, moi père, et l'âge vaut le trône.
+Nous avons tous les deux au front une couronne
+Où nul de doit lever de regards insolents,
+Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs.
+Roi, quand un sacrilége ose insulter la vôtre,
+C'est vous qui la vengez;--c'est Dieu qui venge l'autre.
+
+
+
+
+II
+
+SALTABADIL
+
+ACTE DEUXIÈME
+
+_Le recoin le plus désert du cul-de-sac Bussy. À droite, une petite
+maison de discrète apparence, avec une petite cour entourée d'un mur qui
+occupe une partie du théâtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc
+de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue; sur le mur, une
+terrasse étroite couverte d'un toit supporté par des arcades dans le
+goût de la renaissance.--La porte du premier étage de la maison donne
+sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degré.--À gauche,
+les murs très-hauts des jardins de l'hôtel de Cossé.--Au fond, des
+maisons éloignées; le clocher de Saint-Séverin._
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+TRIBOULET, SALTABADIL. _--Pendant une partie de la scène,_
+MONSIEUR DE PIENNE et MONSIEUR DE GORDES _au fond du
+théâtre._
+
+_Triboulet, enveloppé d'un manteau et sans aucun de ses
+attributs de bouffon, paraît dans la rue et se dirige vers la porte
+pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert
+d'une cape, dont le bas est relevé par une épée, le suit._
+
+
+TRIBOULET, _rêveur._
+
+Ce vieillard m'a maudit!
+
+L'HOMME, _le saluant_.
+
+Monsieur
+
+TRIBOULET, _se détournant avec humeur._
+
+Ah!
+
+_Cherchant dans sa poche._
+
+ Je n'ai rien.
+
+L'HOMME.
+
+Je ne demande rien, monsieur! fi donc!
+
+TRIBOULET, _lui faisant signe de le laisser tranquille et de
+s'éloigner._
+
+ C'est bien!
+
+_Entrent monsieur de Pienne et monsieur de Gordes, qui s'arrêtent en
+observation au fond du théâtre._
+
+L'HOMME, _le saluant_.
+
+Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée.
+
+TRIBOULET, _reculant._
+
+Est-ce un voleur?
+
+L'HOMME, _s'approchant d'un air doucereux_.
+
+Monsieur a la mine occupée.
+Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder.
+Vous avez l'air d'avoir une femme à garder!
+
+TRIBOULET, _à part._
+
+Diable!
+
+_Haut._
+
+ Je ne dis pas mes affaires aux autres.
+
+_Il veut passer outre; l'homme le retient._
+
+L'HOMME.
+
+Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres.
+Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux.
+
+_S'approchant._
+
+Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux,
+Et vous êtes jaloux?
+
+TRIBOULET, _impatienté_.
+
+ Que voulez-vous, en somme?
+
+L'HOMME, _avec un sourire aimable, bas et vite_.
+
+Pour quelque paraguante on vous tûra votre homme.
+
+TRIBOULET, _respirant_.
+
+Ah! c'est fort bien!
+
+L'HOMME.
+
+ Monsieur, vous voyez que je suis
+Un honnête homme
+
+TRIBOULET.
+
+Peste!
+
+L'HOMME.
+
+ Et que si je vous suis
+C'est pour de bons desseins.
+
+TRIBOULET.
+
+ Oui, certe, un homme utile!
+
+L'HOMME, _modestement_.
+
+Le gardien de l'honneur des dames de la ville.
+
+TRIBOULET.
+
+Et combien prenez-vous pour tuer un galant?
+
+L'HOMME.
+
+C'est selon le galant qu'on tue,--et le talent
+Qu'on a.
+
+TRIBOULET.
+
+Pour dépêcher un grand seigneur?
+
+L'HOMME.
+
+ Ah! diantre!
+On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre.
+Ces gens-là sont armés. On y risque sa chair.
+Le grand seigneur est cher.
+
+TRIBOULET.
+
+ Le grand seigneur est cher!
+Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent
+De se faire tuer entre eux?
+
+L'HOMME, _souriant_.
+
+ Mais ils s'y mettent!
+--C'est un luxe pourtant,--luxe, vous comprenez,
+Qui reste en général parmi les gens bien nés.
+Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes,
+Tiennent à se donner des airs de gentilhommes,
+Et me font travailler.--Mais ils me font pitié.
+--On me donne moitié d'avance, et la moitié
+Après.--
+
+TRIBOULET, _hochant la tête._
+
+ Oui, vous risquez le gibet, le supplice
+
+L'HOMME, _souriant_.
+
+Non, non, nous redevons un droit à la police.
+
+TRIBOULET.
+
+Tant pour un homme?
+
+L'HOMME, _avec un signe affirmatif_.
+
+ À moins... que vous dirai-je, moi?
+Qu'on n'ait tué, mon Dieu... qu'on n'ait tué... le roi!
+
+TRIBOULET.
+
+Et comment t'y prends-tu?
+
+L'HOMME.
+
+ Monsieur, je tue en ville
+Ou chez moi, comme on veut.
+
+TRIBOULET.
+
+ Ta manière est civile.
+
+L'HOMME.
+
+J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu.
+J'attends l'homme le soir
+
+TRIBOULET.
+
+ Chez toi, comment fais-tu?
+
+L'HOMME.
+
+J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille
+Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille.
+Elle attire chez nous le galant une nuit
+
+TRIBOULET.
+
+Je comprends.
+
+L'HOMME.
+
+ Vous voyez, cela se fait sans bruit,
+C'est décent.--Donnez-moi, monsieur, votre pratique.
+Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique,
+Je ne fais pas d'éclats. Surtout je ne suis point
+De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint,
+Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée,
+Bandits dont le courage est court comme l'épée.
+
+_Il tire de dessous sa cape une épée démesurément longue._
+
+Voici mon instrument.--
+
+_Triboulet recule d'effroi._
+
+Pour vous servir.
+
+TRIBOULET, _considérant l'épée avec surprise._
+
+ Vraiment!
+--Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment.
+
+L'HOMME, _remettant l'épée au fourreau._
+
+Tant pis.--Quand vous voudrez me voir, je me promène
+Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine.
+Mon nom, Saltabadil.
+
+TRIBOULET.
+
+Bohême?
+
+L'HOMME, _saluant._
+
+ Et bourguignon.
+
+MONSIEUR DE GORDES, _écrivant sur ses tablettes au fond
+du théâtre._
+
+_Bas, à monsieur de Pienne_
+
+Un homme précieux, et dont je prends le nom.
+
+L'HOMME, _à Triboulet_.
+
+Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie.
+
+TRIBOULET.
+
+Non. Que diable! il faut bien avoir une industrie!
+
+L'HOMME.
+
+À moins de mendier et d'être un fainéant,
+Un gueux.--J'ai quatre enfants
+
+TRIBOULET.
+
+ Qu'il serait malséant
+De ne plus élever...--
+
+_Le congédiant._
+
+ Le ciel vous tienne en joie!
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes, au fond,
+montrant Triboulet_.
+
+Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie.
+
+_Tous deux sortent._
+
+TRIBOULET, _à l'homme_.
+
+Bonsoir!
+
+L'HOMME, _le saluant_.
+
+Adiusias. Tout votre serviteur.
+
+_Il sort._
+
+TRIBOULET, _le regardant s'éloigner_.
+
+Nous sommes tous les deux à la même hauteur.
+Une langue acérée, une lame pointue.
+Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue.
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+_L'homme disparu, Triboulet ouvre doucement la petite porte
+pratiquée dans le mur de la cour; il regarde au dehors avec précaution,
+puis il tire la clef de la serrure et referme soigneusement la porte en
+dedans; il fait quelques pas dans la cour d'un air soucieux et
+préoccupé._
+
+
+TRIBOULET, _seul._
+
+Ce vieillard m'a maudit...--Pendant qu'il me parlait,
+Pendant qu'il me criait:--Oh! sois maudit, valet!--
+Je raillais sa douleur.--Oh! oui, j'étais infâme,
+Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.--
+
+_Il va s'asseoir sur le petit banc près de la table de pierre._
+
+Maudit!
+
+_Profondément rêveur et la main sur son front._
+
+ Ah! la nature et les hommes m'ont fait
+Bien méchant, bien cruel et bien lâche, en effet.
+Ô rage! être bouffon! ô rage! être difforme!
+Toujours cette pensée! et, qu'on veille ou qu'on dorme,
+Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour,
+Retomber sur ceci: Je suis bouffon de cour!
+Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire
+Que rire!--Quel excès d'opprobre et de misère!
+Quoi! ce qu'ont les soldats ramassés en troupeau
+Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau,
+Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne,
+À l'esclave en Tunis, au forçat dans son bagne,
+À tout homme ici-bas qui respire et se meut,
+Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut,
+Je ne l'ai pas!--Ô Dieu! triste et l'humeur mauvaise,
+Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise,
+Tout rempli de dégoût de ma difformité,
+Jaloux de toute force et de toute beauté,
+Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre,
+Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu l'ombre,
+Si je veux recueillir et calmer un moment
+Mon âme qui sanglote et pleure amèrement,
+Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître,
+Qui, tout-puissant, aimé des femmes, content d'être,
+À force de bonheur oubliant le tombeau,
+Grand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau,
+Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire,
+Et me dit en bâillant: Bouffon, fais-moi donc rire!
+--Ô pauvre fou de cour!--C'est un homme après tout!
+--Eh bien! la passion qui dans son âme bout,
+La rancune, l'orgueil, la colère hautaine,
+L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine,
+Le calcul éternel de quelque affreux dessein,
+Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein,
+Sur un signe du maître, en lui-même il les broie,
+Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie!
+--Abjection! s'il marche, ou se lève, ou s'assied,
+Toujours il sent le fil qui lui tire le pied.
+--Mépris de toute part!--Tout homme l'humilie.
+Ou bien c'est une reine, une femme jolie,
+Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien,
+Qui le laisse jouer sur son lit, comme un chien!
+Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes,
+Hun! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes!
+Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains!
+Comme il sait leur trouver des contre-coups soudains!
+Il est le noir démon qui conseille le maître.
+Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître,
+Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir
+Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir!
+--Vous l'avez fait méchant!--Ô douleur! est-ce vivre?
+Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre.
+Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer,
+Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser,
+Traverser chaque jour, comme un mauvais génie,
+Des fêtes qui pour vous ne sont qu'une ironie,
+Démolir le bonheur des heureux, par ennui,
+N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui,
+Et contre tous, partout où le hasard vous pose,
+Porter toujours en soi, mêler à toute chose,
+Et garder, et cacher sous un rire moqueur
+Un fond de vieille haine extravasée au cœur!
+Oh! je suis malheureux!--
+
+_Se levant du banc de pierre où il est assis._
+
+ Mais ici que m'importe?
+Suis-je pas un autre homme en passant cette porte?
+Oublions un instant le monde dont je sors.
+Ici je ne dois rien apporter du dehors.
+
+_Retombant dans sa rêverie._
+
+ Suis-je fou?
+
+_Il va à la porte de la maison et frappe. Elle s'ouvre. Une jeune
+fille, vêtue de blanc, en sort, et se jette joyeusement dans ses bras._
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+TRIBOULET, BLANCHE, _ensuite_ DAME BÉRARDE.
+
+
+TRIBOULET.
+
+Ma fille!
+
+_Il la serre sur sa poitrine avec transport._
+
+ Oh! mets tes bras à l'entour de mon cou!
+--Sur mon cœur!--Près de toi, tout rit, rien ne me pèse,
+Enfant, je suis heureux et je respire à l'aise!
+
+_Il l'a regarde d'un œil enivré._
+
+--Plus belle tous les jours!--Tu ne manques de rien,
+Dis?--Es-tu bien ici?--Blanche, embrasse-moi bien!
+
+BLANCHE, _dans ses bras_.
+
+Comme vous êtes bon, mon père!
+
+TRIBOULET, _s'asseyant_.
+
+ Non, je t'aime,
+Voilà tout. N'es-tu pas ma vie et mon sang même?
+Si je ne t'avais point, qu'est-ce que je ferais,
+Mon Dieu!
+
+BLANCHE, _lui posant la main sur le front_.
+
+ Vous soupirez: quelques chagrins secrets,
+N'est-ce pas? Dites-les à votre pauvre fille.
+Hélas! je ne sais pas, moi, quelle est ma famille.
+
+TRIBOULET.
+
+Enfant, tu n'en as pas.
+
+BLANCHE.
+
+ J'ignore votre nom.
+
+TRIBOULET.
+
+Que t'importe mon nom?
+
+BLANCHE.
+
+ Nos voisins de Chinon,
+De la petite ville où je fus élevée,
+Me croyaient orpheline avant votre arrivée.
+
+TRIBOULET.
+
+J'aurais dû t'y laisser. C'eût été plus prudent.
+Mais je ne pouvais plus vivre ainsi cependant.
+J'avais besoin de toi, besoin d'un cœur qui m'aime.
+
+_Il la serre de nouveau dans ses bras._
+
+BLANCHE.
+
+Si vous ne voulez pas me parler de vous-même
+
+TRIBOULET.
+
+Ne sors jamais!
+
+BLANCHE.
+
+Je suis ici depuis deux mois,
+Je suis allée en tout à l'église huit fois.
+
+TRIBOULET.
+
+Bien.
+
+BLANCHE.
+
+ Mon bon père, au moins parlez-moi de ma mère!
+
+TRIBOULET.
+
+Oh! ne réveille pas une pensée amère;
+Ne me rappelle pas qu'autrefois j'ai trouvé,
+--Et, si tu n'étais là, je dirais: j'ai rêvé,--
+Une femme contraire à la plupart des femmes,
+Qui dans ce monde, où rien n'appareille les âmes,
+Me voyant seul, infirme, et pauvre, et détesté,
+M'aima pour ma misère et ma difformité.
+Elle est morte, emportant dans la tombe avec elle
+L'angélique secret de son amour fidèle,
+De son amour, passé sur moi comme un éclair,
+Rayon du paradis tombé dans mon enfer!
+Que la terre, toujours à nous recevoir prête,
+Soit légère à ce sein qui reposa ma tête!
+--Toi seule m'es restée!--
+
+_Levant les yeux au ciel._
+
+ Eh bien! mon Dieu, merci!
+
+_Il pleure et cache son front dans ses mains._
+
+BLANCHE.
+
+Que vous devez souffrir! vous voir pleurer ainsi,
+Non, je ne le veux pas, non, cela me déchire!
+
+TRIBOULET.
+
+Et que dirais-tu donc si tu me voyais rire?
+
+BLANCHE.
+
+Mon père, qu'avez-vous? dites-moi votre nom.
+Oh! versez dans mon sein toutes vos peines!
+
+TRIBOULET.
+
+ Non.
+À quoi bon me nommer? Je suis ton père.--Écoute:
+Hors d'ici, vois-tu bien, peut-être on me redoute,
+Qui sait? l'un me méprise et l'autre me maudit.
+Mon nom, qu'en ferais-tu, quand je te l'aurais dit?
+Je veux ici du moins, je veux, en ta présence,
+Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence,
+N'être pour toi qu'un père, un père vénéré,
+Quelque chose de saint, d'auguste et de sacré!
+
+BLANCHE.
+
+Mon père!
+
+TRIBOULET, _la serrant avec emportement dans ses bras._
+
+ Est-il ailleurs un cœur qui me réponde?
+Oh! je t'aime pour tout ce que je hais au monde!
+--Assieds-toi près de moi. Viens, parlons de cela.
+Dis, aimes-tu ton père? Et, puisque nous voilà
+Ensemble, et que ta main entre mes mains repose,
+Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose?
+Hé fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis.
+D'autres ont des parents, des frères, des amis,
+Une femme, un mari, des vassaux, un cortège
+D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je?
+Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche,--eh bien!
+Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien!
+Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme!
+D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme,
+Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé,
+Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté!
+Chère enfant!--Ma cité, mon pays, ma famille,
+Mon épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille,
+Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi,
+Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi!
+De tout autre côté ma pauvre âme est froissée.
+--Oh! si je te perdais!...--Non, c'est une pensée
+Que je ne pourrais pas supporter un moment!
+--Souris-moi donc un peu.--Ton sourire est charmant.
+Oui, c'est toute ta mère!--elle était aussi belle.
+Tu te passes souvent la main au front comme elle,
+Comme pour l'essuyer; car il faut au cœur pur
+Un front tout innocence et des yeux tout azur.
+Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme,
+À travers ton beau corps mon âme voit ton âme:
+Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois.
+Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois
+Aveugle et l'œil voilé d'obscurité profonde,
+Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde!
+
+BLANCHE.
+
+Oh! que je voudrais bien vous rendre heureux!
+
+TRIBOULET.
+
+Qui? moi?
+Je suis heureux ici! quand je vous aperçoi,
+Ma fille, c'est assez pour que mon cœur se fonde.
+
+_Il lui passe la main dans les cheveux en souriant._
+
+Oh! les beaux cheveux noirs! enfant, vous étiez blonde,
+Qui le croirait?
+
+BLANCHE, _prenant un air caressant_.
+
+ Un jour, avant le couvre-feu,
+Je voudrais bien sortir et voir Paris un peu.
+
+TRIBOULET, _impétueusement_.
+
+Jamais, jamais!--Ma fille, avec dame Bérarde
+Tu n'es jamais sortie, au moins?
+
+BLANCHE, _tremblante_.
+
+Non.
+
+TRIBOULET.
+
+ Prends-y garde!
+
+BLANCHE.
+
+Je ne vais qu'à l'église.
+
+TRIBOULET, _à part._
+
+ Ô ciel! on la verrait,
+On la suivrait, peut-être on me l'enlèverait!
+La fille d'un bouffon, cela se déshonore,
+Et l'on ne fait qu'en rire! oh!--
+
+_Haut._
+
+ Je t'en prie encore,
+Reste ici renfermée! Enfant, si tu savais
+Comme l'air de Paris aux femmes est mauvais!
+Comme les débauchés vont courant par la ville!
+Oh! les seigneurs surtout
+
+_Levant les yeux au ciel_
+
+ Ô Dieu! dans cet asile,
+Fais croître sous tes yeux, préserve des douleurs
+Et du vent orageux qui flétrit d'autres fleurs,
+Garde de toute haleine impure, même en rêve,
+Pour qu'un malheureux père, à ses heures de trêve
+En puisse respirer le parfum abrité,
+Cette rose de grâce et de virginité!
+
+_Il cache sa tête dans ses mains et pleure._
+
+BLANCHE.
+
+Je ne parlerai plus de sortir; mais, par grâce,
+Ne pleurez pas ainsi!
+
+TRIBOULET.
+
+ Non, cela me délasse.
+J'ai tant ri l'autre nuit!
+
+_Se levant._
+
+ Mais c'est trop m'oublier.
+Blanche, il est temps d'aller reprendre mon collier.
+Adieu.
+
+_Le jour baisse._
+
+BLANCHE, _l'embrassant_.
+
+Reviendrez-vous bientôt, dites?
+
+TRIBOULET.
+
+ Peut-être.
+Vois-tu, ma pauvre enfant, je ne suis pas mon maître.
+
+_Appelant._
+
+Dame Bérarde!
+
+_Une vieille duègne paraît à la porte de la maison._
+
+DAME BÉRARDE.
+
+Quoi, monsieur?
+
+TRIBOULET.
+
+ Lorsque je vien,
+Personne ne me voit entrer?
+
+DAME BÉRARDE.
+
+ Je le crois bien,
+C'est si désert!
+
+_Il est presque nuit. De l'autre côté du mur, dans la rue, paraît le
+roi, déguisé sous des vêtements simples et de couleur sombre; il examine
+la hauteur du mur et la porte, qui est fermée, avec des signes
+d'impatience et de dépit._
+
+TRIBOULET, _tenant Blanche embrassée_.
+
+Adieu, ma fille bien-aimée!
+
+_À dame Bérarde._
+
+La porte sur le quai, vous la tenez fermée?
+
+_Dame Bérarde fait un signe affirmatif._
+
+Je sais une maison, derrière Saint-Germain,
+Plus retirée encor. Je la verrai demain.
+
+BLANCHE.
+
+Mon père, celle-ci me plaît pour la terrasse
+D'où l'on voit les jardins.
+
+TRIBOULET.
+
+ N'y monte pas, de grâce!
+
+_Écoutant._
+
+Marche-t-on pas dehors?
+
+_Il va à la porte de la cour, l'ouvre et regarde avec inquiétude
+dans la rue. Le roi se cache dans un enfoncement près de la porte, que
+Triboulet laisse entr'ouverte._
+
+BLANCHE, _montrant la terrasse_.
+
+Quoi! ne puis-je le soir
+Aller respirer là?
+
+TRIBOULET, _revenant._
+
+Prends garde, on peut t'y voir.
+
+_Pendant qu'il a le dos tourné, le roi se glisse dans la cour par la
+porte entre-bâillée et se cache derrière un gros arbre._
+
+Vous, ne mettez jamais de lampe à la fenêtre.
+
+DAME BÉRARDE, _joignant les mains._
+
+Et comment voulez-vous qu'un homme ici pénètre?
+
+_Elle se retourne et aperçoit le roi derrière l'arbre. Elle
+s'interrompt, ébahie. Au moment où elle ouvre la bouche pour crier, le
+roi lui jette dans la gorgerette une bourse, qu'elle prend, qu'elle pèse
+dans sa main, et qui la fait taire._
+
+BLANCHE, _à Triboulet qui est allé visiter la terrasse avec une
+lanterne._
+
+Quelles précautions! mon père, dites-moi,
+Mais que craignez-vous donc?
+
+TRIBOULET.
+
+ Rien pour moi, tout pour toi!
+
+_Il la serre encore une fois dans ses bras._
+
+Blanche, ma fille, adieu!
+
+_Un rayon de la lanterne que tient dame Bérarde éclaire Triboulet et
+Blanche._
+
+LE ROI, _à part, derrière l'arbre_.
+
+Triboulet!
+
+_Il rit_
+
+ Comment, diable!
+La fille à Triboulet! l'histoire est impayable!
+
+TRIBOULET.
+
+_Au moment de sortir, il revient sur ses pas._
+
+J'y pense, quand tu vas à l'église prier,
+Personne ne vous suit?
+
+_Blanche baisse les yeux avec embarras._
+
+DAME BÉRARDE.
+
+Jamais!
+
+TRIBOULET.
+
+ Il faut crier
+Si l'on vous suivait.
+
+DAME BÉRARDE.
+
+ Ah! j'appellerais main-forte!
+
+TRIBOULET.
+
+Et puis n'ouvrez jamais si l'on frappe à la porte.
+
+DAME BÉRARDE, _comme enchérissant sur les précautions de
+Triboulet._
+
+Quand ce serait le roi!
+
+TRIBOULET.
+
+ Surtout si c'est le roi!
+
+_Il embrasse encore une fois sa fille, et sort en refermant la
+porte avec soin._
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+BLANCHE, DAME BÉRARDE, LE ROI.
+
+_Pendant la première partie de la scène, le roi reste caché derrière
+l'arbre._
+
+
+BLANCHE, _pensive, écoutant les pas de son père qui
+s'éloigne_.
+
+J'ai du remords pourtant!
+
+DAME BÉRARDE.
+
+ Du remords! et pourquoi?
+
+BLANCHE.
+
+Comme à la moindre chose il s'effraie et s'alarme!
+En partant, dans ses yeux j'ai vu luire une larme.
+Pauvre père! si bon! j'aurais dû l'avertir
+Que le dimanche, à l'heure où nous pouvons sortir,
+Un jeune homme nous suit. Tu sais, ce beau jeune homme?
+
+DAME BÉRARDE.
+
+Pourquoi donc lui conter cela, madame? En somme
+Votre père est un peu sauvage et singulier
+Vous haïssez donc bien ce jeune cavalier?
+
+BLANCHE.
+
+Moi, le haïr! oh! non.--Hélas! bien au contraire,
+Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire.
+Du jour où son regard à mon regard parla,
+Le reste n'est plus rien, je le vois toujours là.
+Je suis à lui! vois-tu, je m'en fais une idée...--
+Il me semble plus grand que tous d'une coudée!
+Comme il est brave et doux! comme il est noble et fier,
+Bérarde! et qu'à cheval il doit avoir bel air!
+
+DAME BÉRARDE.
+
+C'est vrai qu'il est charmant!
+
+_Elle passe près du roi, qui lui donne une poignée de pièces d'or, qu'elle
+empoche._
+
+BLANCHE.
+
+ Un tel homme doit être
+
+DAME BÉRARDE, _tendant la main au roi, qui lui donne
+toujours de l'argent._
+
+Accompli.
+
+BLANCHE.
+ Dans ses yeux on voit son cœur paraître.
+Un grand cœur!
+
+DAME BÉRARDE.
+
+Certe! un cœur immense!
+
+_À chaque mot que dit dame Bérarde, elle tend la main au roi, qui la lui
+remplit de pièces d'or._
+
+BLANCHE.
+
+ Valeureux.
+
+DAME BÉRARDE, _continuant son manège_.
+
+Formidable!
+
+BLANCHE.
+
+Et pourtant... bon.
+
+DAME BÉRARDE, _tendant la main_.
+
+Tendre!
+
+BLANCHE.
+
+ Généreux.
+
+DAME BÉRARDE, _tendant la main_.
+
+Magnifique.
+
+BLANCHE, _avec un profond soupir_.
+
+Il me plaît!
+
+DAME BÉRARDE, _tendant toujours la main à chaque mot
+qu'elle dit._
+
+ Sa taille est sans pareille!
+Ses yeux!--son front!--son nez!...--
+
+LE ROI, _à part._
+
+ Ô Dieu! voilà la vieille
+Qui m'admire en détail! je suis dévalisé!
+
+BLANCHE.
+
+Je t'aime d'en parler aussi bien.
+
+DAME BÉRARDE.
+
+ Je le sai.
+
+LE ROI, _à part._
+
+De l'huile sur le feu!
+
+DAME BÉRARDE.
+
+ Bon, tendre, un cœur immense!
+Valeureux, généreux
+
+LE ROI, _vidant ses poches_.
+
+Diable! elle recommence!
+
+DAME BÉRARDE, _continuant._
+
+C'est un très-grand seigneur, il a l'air élégant,
+Et quelque chose en or de brodé sur son gant.
+
+_Elle tend la main. Le roi lui fait signe qu'il n'a plus rien._
+
+BLANCHE.
+
+Non, je ne voudrais pas qu'il fût seigneur ni prince,
+Mais un pauvre écolier qui vient de sa province!
+Cela doit mieux aimer.
+
+DAME BÉRARDE.
+
+ C'est possible, après tout,
+Si vous le préférez ainsi.
+
+_À part._
+
+ Drôle de goût!
+Cerveau de jeune fille, où tout se contrarie!
+
+_En essayant encore de tendre la main au roi._
+
+Ce beau jeune homme-là vous aime à la furie.
+
+_Le roi ne donne pas._
+
+_À part._
+
+Je crois notre homme à sec.--Plus un sou, plus un mot.
+
+BLANCHE, _toujours sans voir le roi_.
+
+Le dimanche jamais ne revient assez tôt.
+Quand je ne le vois pas, ma tristesse est bien grande.
+Oh! j'ai cru l'autre jour, au moment de l'offrande,
+Qu'il allait me parler, et le cœur m'a battu!
+J'y songe nuit et jour! de son côté, vois-tu,
+L'amour qu'il a pour moi l'absorbe. Je suis sûre
+Que toujours dans son âme il porte ma figure.
+C'est un homme ainsi fait, oh! cela se voit bien!
+D'autres femmes que moi ne le touchent en rien;
+Il n'est pour lui ni jeux, ni passe-temps, ni fête.
+Il ne pense qu'à moi,
+
+DAME BÉRARDE, _faisant un dernier effort et tendant la main
+au roi._
+
+ J'en jurerais ma tête!
+
+LE ROI, _ôtant son anneau qu'il lui donne_.
+
+Ma bague pour la tête!
+
+BLANCHE.
+
+ Ah! je voudrais souvent,
+En y songeant le jour, la nuit en y rêvant,
+L'avoir là...--devant moi
+
+_Le roi sort de sa cachette et va se mettre à genoux près d'elle. Elle a
+le visage tourné du côté opposé._
+
+ pour lui dire à lui-même:
+sois heureux! sois content! oh! oui, je t'ai
+
+_Elle se retourne, voit le roi à ses genoux, et s'arrête,
+pétrifiée._
+
+LE ROI, _lui tendant les bras_.
+
+ Je t'aime!
+Achève! achève!--oh! dis: je t'aime! Ne crains rien.
+Dans une telle bouche un tel mot va si bien!
+
+BLANCHE, _effrayée, cherche des yeux dame Bérarde qui a
+disparu._
+
+Bérarde!--Plus personne, ô Dieu! qui me réponde!
+Personne!
+
+LE ROI, _toujours à genoux_.
+
+ Deux amants heureux, c'est tout un monde!
+
+BLANCHE, _tremblante_.
+
+Monsieur, d'où venez-vous?
+
+LE ROI.
+
+ De l'enfer ou du ciel,
+Qu'importe! que je sois Satan ou Gabriel,
+Je t'aime!
+
+BLANCHE.
+
+ Ô ciel! ô ciel! ayez pitié...--J'espère
+Qu'on ne vous a point vu! sortez!--Dieu! si mon père
+
+LE ROI.
+
+Sortir, quand palpitante en mes bras je te tiens,
+Lorsque je t'appartiens! lorsque tu m'appartiens!
+--Tu m'aimes! tu l'as dit.
+
+BLANCHE, _confuse_.
+
+Il m'écoutait!
+
+LE ROI.
+
+ Sans doute.
+Quel concert plus divin veux-tu donc que j'écoute
+
+BLANCHE, _suppliante_.
+
+Ah! vous m'avez parlé.--Maintenant, par pitié,
+Sors!
+
+LE ROI.
+
+Sortir, quand mon sort à ton sort est lié,
+Quand notre double étoile au même horizon brille,
+Quand je viens éveiller ton cœur de jeune fille,
+Quand le ciel m'a choisi pour ouvrir à l'amour
+Ton âme vierge encore et ta paupière au jour!
+Viens, regarde! oh! l'amour, c'est le soleil de l'âme!
+Te sens-tu réchauffée à cette douce flamme?
+Le sceptre que la mort vous donne et vous reprend,
+La gloire qu'on ramasse à la guerre en courant,
+Se faire un nom fameux, avoir de grands domaines,
+Être empereur ou roi, ce sont choses humaines;
+Il n'est sur cette terre, où tout passe à son tour,
+Qu'une chose qui soit divine, et c'est l'amour!
+Blanche, c'est le bonheur que ton amant t'apporte,
+Le bonheur, qui, timide, attendait à la porte!
+La vie est une fleur, l'amour en est le miel.
+C'est la colombe unie à l'aigle dans le ciel,
+C'est la grâce tremblante à la force appuyée,
+C'est ta main dans ma main doucement oubliée
+--Aimons-nous! aimons-nous!
+
+_Il cherche à l'embrasser. Elle se débat._
+
+BLANCHE.
+
+Non! Laissez!
+
+_Il la serre dans ses bras, et lui prend un baiser._
+
+DAME BÉRARDE, _au fond du théâtre, sur la terrasse, à
+part_.
+
+ Il va bien!
+
+LE ROI, _à part_.
+
+Elle est prise!
+
+_Haut._
+
+Dis-moi que tu m'aimes!
+
+DAME BÉRARDE, _au fond, à part_.
+
+ Vaurien!
+
+LE ROI.
+
+Blanche! redis-le moi!
+
+BLANCHE, _baissant les yeux._
+
+Vous m'avez entendue.
+Vous le savez.
+
+LE ROI, _l'embrasse de nouveau avec transport_.
+
+Je suis heureux!
+
+BLANCHE.
+
+ Je suis perdue!
+
+LE ROI.
+
+Non, heureuse avec moi!
+
+BLANCHE, _s'arrachant de ses bras_.
+
+ Vous m'êtes étranger.
+Dites-moi votre nom.
+
+DAME BÉRARDE, _au fond, à part_.
+
+ Il est temps d'y songer!
+
+BLANCHE.
+
+Vous n'êtes pas au moins seigneur ni gentilhomme?
+Mon père les craint tant!
+
+LE ROI.
+
+ Mon Dieu, non, je me nomme
+
+_À part._
+
+--Voyons?
+
+_Il cherche._
+
+ Gaucher Mahiet.--Je suis un écolier
+Très-pauvre!
+
+DAME BÉRARDE, _occupée en ce moment même à compter
+l'argent qu'il lui a donné_.
+
+Est-il menteur!
+
+_Entrent dans la rue monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan,
+enveloppés de manteaux, une lanterne sourde à la main._
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _bas à monsieur de Pardaillan_.
+
+ C'est ici, chevalier!
+
+DAME BÉRARDE, _bas, et descendant précipitamment la
+terrasse._
+
+J'entends quelqu'un dehors.
+
+BLANCHE, _effrayée._
+
+ C'est mon père peut-être!
+
+DAME BÉRARDE, _au roi._
+
+Partez, monsieur!
+
+LE ROI.
+
+Que n'ai-je entre mes mains le traître
+Qui me dérange ainsi!
+
+BLANCHE, _à dame Bérarde_.
+
+ Fais-le vite passer
+Par la porte du quai.
+
+LE ROI, _à Blanche_.
+
+ Quoi! déjà te laisser!
+M'aimeras-tu demain?
+
+BLANCHE.
+
+Et vous?
+
+LE ROI.
+
+ Ma vie entière!
+
+BLANCHE.
+
+Ah! vous me tromperez, car je trompe mon père.
+
+LE ROI.
+
+Jamais!--Un seul baiser, Blanche, sur tes beaux yeux.
+
+DAME BÉRARDE, _à part._
+
+Mais c'est un embrasseur tout à fait furieux!
+
+BLANCHE, _faisant quelque résistance_.
+
+Non, non!
+
+_Le roi l'embrasse et rentre avec dame Bérarde dans la
+maison._
+
+_Blanche reste quelque temps les yeux fixés sur la porte par où il
+est sorti; puis elle rentre elle-même. Pendant ce temps-là, la rue se
+peuple de gentilshommes armés, couverts de manteaux et masqués.
+Monsieur de Gordes, monsieur de Cossé, messieurs de Montchenu, de
+Brion et de Montmorency, Clément Marot, rejoignent successivement
+monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan. La nuit est très-noire. La
+lanterne sourde de ces messieurs est bouchée. Ils se font entre eux des
+signes de reconnaissance, et se montrent la maison de Blanche. Un valet
+les suit portant une échelle._
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+LES GENTILSHOMMES, _puis_ TRIBOULET, _puis_ BLANCHE.
+
+_Blanche reparaît par la porte du premier étage sur la terrasse.
+Elle tient à la main un flambeau qui éclaire son visage._
+
+
+BLANCHE, _sur la terrasse_.
+
+ Gaucher Mahiet! nom de celui que j'aime,
+Grave-toi dans mon cœur!
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _aux gentilshommes._
+
+Messieurs, c'est elle-même!
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Voyons!
+
+MONSIEUR DE GORDES, _dédaigneusement._
+
+Quelque beauté bourgeoise!
+
+_À monsieur de Pienne._
+
+ Je te plains
+Si tu fais ton régal de femmes de vilains!
+
+_En ce moment Blanche se retourne, de façon que les gentilshommes
+peuvent la voir._
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes_.
+
+Comment la trouves-tu?
+
+MAROT.
+
+ La vilaine est jolie!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+C'est une fée! un ange! une grâce accomplie!
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Quoi! c'est là la maîtresse à messer Triboulet!
+Le sournois!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Le faquin!
+
+MAROT.
+
+ La plus belle au plus laid.
+C'est juste.--Jupiter aime à croiser les races.
+
+_Blanche rentre chez elle. On ne voit plus qu'une lumière à la
+fenêtre._
+
+MONSIEUR DE PIENNE
+
+Messieurs, ne perdons pas notre temps en grimaces.
+Nous avons résolu de punir Triboulet.
+Or, nous sommes ici, tous, à l'heure qu'il est,
+Avec notre rancune, et, de plus, une échelle.
+Escaladons le mur et volons-lui sa belle;
+Portons la dame au Louvre, et que sa Majesté
+À son lever demain trouve cette beauté.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Le roi mettra la main dessus, que je suppose.
+
+MAROT.
+
+Le diable à sa façon débrouillera la chose!
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Bien dit. À l'œuvre!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Au fait, c'est un morceau de roi.
+
+_Entre Triboulet._
+
+TRIBOULET, _rêveur, au fond du théâtre_.
+
+Je reviens... à quoi bon? Ah! je ne sais pourquoi!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _aux gentilshommes_.
+
+Çà, trouvez-vous si bien, messieurs, que, brune et blonde,
+Notre roi prenne ainsi la femme à tout le monde?
+Je voudrais bien savoir ce que le roi dirait
+Si quelqu'un usurpait la reine.
+
+TRIBOULET, _avançant de quelques pas._
+
+ Oh! mon secret!
+--Ce vieillard m'a maudit!--Quelque chose me trouble!
+
+_La nuit est si épaisse qu'il ne voit pas monsieur de Gordes près de lui
+et qu'il le heurte en passant._
+
+Qui va là?
+
+MONSIEUR DE GORDES, _revenant effaré, bas aux
+gentilshommes_.
+
+Triboulet, messieurs!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _bas._
+
+ Victoire double!
+Tuons le traître!
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Oh! non.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+ Il est dans notre main.
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Eh! nous ne l'aurions plus pour en rire demain!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Oui, si nous le tuons, le tour n'est plus si drôle.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Mais il va nous gêner.
+
+MAROT.
+
+ Laissez-moi la parole.
+Je vais arranger tout.
+
+TRIBOULET, _qui est resté dans son coin aux aguets et
+l'oreille tendue._
+
+ On s'est parlé tout bas.
+
+MAROT, _approchant_.
+
+Triboulet!
+
+TRIBOULET, _d'une voix terrible._
+
+Qui va là?
+
+MAROT.
+
+ Là! ne nous mange pas.
+C'est moi.
+
+TRIBOULET.
+
+Qui, toi?
+
+MAROT.
+
+Marot.
+
+TRIBOULET.
+
+ Ah! la nuit est si noire!
+
+MAROT.
+
+Oui, le diable s'est fait du ciel une écritoire.
+
+TRIBOULET.
+
+Dans quel but?
+
+MAROT.
+
+ Nous venons, ne l'as-tu pas pensé?
+Enlever pour le roi madame de Cossé.
+
+TRIBOULET, _respirant_.
+
+Ah!...--très-bien!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _à part._
+
+ Je voudrais lui rompre quelque membre!
+
+TRIBOULET, _à Marot._
+
+Mais comment ferez-vous pour entrer dans sa chambre?
+
+MAROT, _bas à monsieur de Cossé_.
+
+Donnez-moi votre clé.
+
+_Monsieur de Cossé lui passe la clef, qu'il transmet à Triboulet._
+
+ Tiens, touche cette clé.
+Y sens-tu le blason de Cossé ciselé?
+
+TRIBOULET, _palpant la clef_.
+
+Les trois feuilles de scie, oui.
+
+_À part._
+
+ Mon Dieu, suis-je bête!
+
+_Montrant le mur à gauche._
+
+Voilà l'hôtel Cossé. Que diable avais-je en tête?
+
+_À Marot en lui rendant la clef,_
+
+Vous enlevez sa femme au gros Cossé? j'en suis!
+
+MAROT.
+
+Nous sommes tous masqués.
+
+TRIBOULET.
+
+Eh bien! un masque!
+
+_Marot lui met un masque et ajoute au masque un bandeau, qu'il lui
+attache sur les yeux et sur les oreilles._
+
+ Et puis?
+
+MAROT.
+
+Tu nous tiendras l'échelle.
+
+_Les gentilshommes appliquent l'échelle au mur de la terrasse. Marot
+y conduit Triboulet, auquel il la fait tenir._
+
+TRIBOULET, _les mains sur l'échelle_.
+
+ Hum! êtes-vous en nombre?
+Je ne vois plus du tout.
+
+MAROT.
+
+ C'est que la nuit est sombre.
+
+_Aux autres en riant._
+
+Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd.
+Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd.
+
+_Les gentilshommes montent l'échelle, enfoncent la porte du
+premier étage sur la terrasse, et pénètrent dans la maison. Un moment
+après, l'un d'eux reparaît dans la cour, dont il ouvre la porte en dedans;
+puis le groupe tout entier arrive à son tour dans la cour et franchit la
+porte, emportant Blanche, demi-nue et bâillonnée, qui se débat._
+
+BLANCHE, _échevelée, dans l'éloignement_.
+
+Mon père, à mon secours! ô mon père!
+
+VOIX DES GENTILSHOMMES, _dans l'éloignement._
+
+ Victoire!
+
+_Ils disparaissent avec Blanche._
+
+TRIBOULET, _resté seul au bas de l'échelle_.
+
+Çà, me font-ils ici faire mon purgatoire?
+--Ont-ils bientôt fini? quelle dérision!
+
+_Il lâche l'échelle, porte la main à son masque et rencontre le
+bandeau._
+
+J'ai les yeux bandés!
+
+_Il arrache son bandeau et son masque. À la lumière de la
+lanterne sourde qui a été oubliée à terre, il y voit quelque chose de
+blanc; il le ramasse et reconnaît le voile de sa fille: il se retourne;
+l'échelle est appliquée au mur de sa terrasse, la porte de sa maison est
+ouverte; il y entre comme un furieux, et reparaît un moment après
+traînant dame Bérarde bâillonnée et demi-vêtue. Il la regarde avec
+stupeur, puis il s'arrache les cheveux en poussant quelques cris
+inarticulés. Enfin la voix lui revient._
+
+Oh! la malédiction!
+
+_Il tombe évanoui._
+
+
+
+
+
+III
+
+LE ROI
+
+ACTE TROISIÈME
+
+_L'antichambre du roi, au louvre.--Dorures, ciselures, meubles,
+tapisseries, dans le goût de la renaissance.--Sur le devant de la scène,
+une table, un fauteuil, un pliant.--Au fond, une grande porte dorée.--À
+gauche, la porte de la chambre à coucher du roi, revêtue d'une portière
+en tapisserie.--À droite, un dressoir chargé de vaisselle d'or et
+d'émaux.--la porte du fond s'ouvre sur un mail._
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+LES GENTILSHOMMES.
+
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Maintenant arrangeons la fin de l'aventure.
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Il faut que Triboulet s'intrigue, se torture,
+Et ne devine pas que sa belle est ici!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Qu'il cherche sa maîtresse, oui, c'est fort bien! mais si
+Les portiers cette nuit nous ont vus l'introduire?
+
+MONSIEUR DE MONTCHENU.
+
+Tous les huissiers du Louvre ont ordre de lui dire
+Qu'ils n'ont point vu de femme entrer céans la nuit.
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+De plus, un mien laquais, drôle aux ruses instruit,
+Pour lui donner le change est allé sur sa porte
+Dire aux gens du bouffon que, d'une et d'autre sorte,
+Il avait vu traîner à l'hôtel d'Hautefort
+Une femme à minuit qui se débattait fort.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _riant._
+
+Bon, l'hôtel d'Hautefort le jette loin du Louvre!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Serrons bien sur ses yeux le bandeau qui les couvre.
+
+MAROT.
+
+J'ai ce matin au drôle envoyé ce billet:
+
+_Il tire un papier et lit._
+
+«Je viens de t'enlever ta belle, ô Triboulet!
+Je l'emmène, s'il faut t'en donner des nouvelles,
+Hors de France avec moi.»
+
+_Tous rient._
+
+MONSIEUR DE GORDES, _à Marot._
+
+Signé?
+
+MAROT.
+
+ «Jean de Nivelles!»
+
+_Les éclats de rire redoublent._
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Oh! comme il va chercher!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Je jouis de le voir!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Qu'il va, le malheureux, avec son désespoir,
+Ses poings crispés, ses dents de colère serrées,
+Nous payer en un jour de dettes arriérées!
+
+_La porte latérale s'ouvre. Entre le roi, vêtu d'un magnifique
+négligé du matin. Il est accompagné de monsieur de Pienne. Tous les
+courtisans se rangent et se découvrent. Le roi et monsieur de Pienne
+rient aux éclats._
+
+LE ROI, _désignant la porte du fond_.
+
+Elle est là?
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+La maîtresse à Triboulet!
+
+LE ROI.
+
+ Vraiment!
+Dieu! souffler la maîtresse à mon fou! c'est charmant!
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Sa maîtresse ou sa femme!
+
+LE ROI, _à part_.
+
+ Une femme! une fille!
+Je ne le savais pas si père de famille!
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Le roi la veut-il voir?
+
+LE ROI.
+
+Pardieu!
+
+_Monsieur de Pienne sort, et revient un moment après
+soutenant Blanche, voilée et toute chancelante. Le roi s'assied
+nonchalamment dans son fauteuil._
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _à Blanche._
+
+ Ma belle, entrez.
+Vous tremblerez après tant que vous le voudrez.
+Vous êtes près du roi.
+
+BLANCHE, _toujours voilée_.
+
+ C'est le roi, ce jeune homme!
+
+_Elle court se jeter aux pieds du roi._
+
+_À la voix de Blanche, le roi tressaille et fais signe à tous de sortir._
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+LE ROI, BLANCHE.
+
+_Le roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache._
+
+
+LE ROI.
+
+Blanche!
+
+BLANCHE.
+
+Gaucher Mahiet! ciel!
+
+LE ROI, _éclatant de rire_.
+
+ Foi de gentilhomme!
+Méprise ou fait exprès, je suis ravi du tour.
+Vive Dieu! ma beauté, ma Blanche, mon amour,
+Viens dans mes bras!
+
+BLANCHE, _reculant_.
+
+ Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,--
+Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...--
+Monsieur Gaucher Mahiet...--Non, vous êtes le roi.--
+
+_Retombant à genoux._
+
+Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi.
+
+LE ROI.
+
+Avoir pitié de toi, Blanche! moi qui t'adore!
+Ce que Gaucher disait, François le dit encore.
+Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux!
+Être roi ne saurait gâter un amoureux.
+Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être.
+Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître,
+Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif
+De me prendre en horreur subitement tout vif!
+Je n'ai pas le bonheur d'être un manant, qu'importe!
+
+BLANCHE, _à part_.
+
+Comme il rit! Ô mon Dieu! je voudrais être morte!
+
+LE ROI, souriant et riant plus encore.
+
+Oh! les fêtes, les jeux, les dames, les tournois,
+Les doux propos d'amour le soir au fond des bois,
+Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile:
+Voilà ton avenir, auquel le mien se mêle!
+Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux époux!
+Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous,
+Cette étoffe où, malgré les ans qui la morcellent,
+Quelques instants d'amour par places étincellent,
+N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là!
+Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela,
+Et voici la sagesse: honorons Dieu le Père,
+Aimons et jouissons, et faisons bonne chère!
+
+BLANCHE, _atterrée et reculant_.
+
+Ô mes illusions! qu'il est peu ressemblant!
+
+LE ROI.
+
+Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant,
+Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes,
+Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes
+Et tous les cœurs charmés se rendent devant eux,
+De pousser des soupirs avec un air piteux?
+
+BLANCHE, le repoussant.
+
+Laissez-moi!--Malheureuse!
+
+LE ROI.
+
+ Oh! sais-tu qui nous sommes?
+La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes,
+Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi,
+Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le roi!
+Eh bien! du souverain tu seras souveraine.
+Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine!
+
+BLANCHE.
+
+La reine! et votre femme?
+
+LE ROI, _riant._
+
+ Innocence! ô vertu!
+Ah! ma femme n'est pas ma maîtresse, vois-tu!
+
+BLANCHE.
+
+Votre maîtresse! oh! non! quelle honte!
+
+LE ROI.
+
+ La fière!
+
+BLANCHE.
+
+Je ne suis pas à vous, non, je suis à mon père!
+
+LE ROI.
+
+Ton père! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet!
+Ton père! il est à moi! j'en fais ce qu'il me plaît!
+Il veut ce que je veux!
+
+BLANCHE, _pleurant amèrement et la tête dans ses mains_.
+
+ Ô Dieu! mon pauvre père!
+Quoi! tout est donc à vous?
+
+_Elle sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler._
+
+LE ROI, _avec un accent attendri_.
+
+Blanche! oh! tu m'es bien chère!
+Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon cœur.
+
+BLANCHE, _résistant_.
+
+ Jamais!
+
+LE ROI, _tendrement_.
+
+Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais.
+
+BLANCHE.
+
+Oh! c'est fini!
+
+LE ROI.
+
+ Je t'ai, sans le vouloir, blessée.
+Ne sanglote donc pas comme une délaissée.
+Oh! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux,
+J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux
+Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie
+Pour un roi sans courage et sans chevalerie!
+Un roi qui fait pleurer une femme! ô mon Dieu!
+Lâcheté!
+
+BLANCHE, _égarée et sanglotant_.
+
+ N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu?
+Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure.
+Faites-moi ramener près de lui. Je demeure
+Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien.
+Oh! qui donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien.
+Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête!
+Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête!
+
+_Pleurant._
+
+Je ne sais même plus, vous que j'ai cru si doux,
+Si je vous aime encor!
+
+_Reculant avec un mouvement d'horreur._
+
+ Vous roi!--J'ai peur de vous!
+
+LE ROI, _cherchant à la prendre dans ses bras_.
+
+Je vous fais peur, méchante!
+
+BLANCHE, _le repoussant_.
+
+Oh! laissez-moi!
+
+LE ROI, _la serrant de plus près_
+
+ Qu'entends-je?
+Un baiser de pardon!
+
+BLANCHE, se _débattant_.
+
+Non!
+
+LE ROI, _riant, à part_.
+
+ Quelle fille étrange!
+
+BLANCHE, _s'échappant de ses bras_.
+
+Laissez-moi!--Cette porte!
+
+_Elle aperçoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y précipite, et la
+referme violemment sur elle._
+
+LE ROI, _prenant une petite clef d'or à sa ceinture_.
+
+ Oh! j'ai la clef sur moi.
+
+_Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui._
+
+MAROT, _en observation à la porte du fond depuis quelques
+instants. Il rit._
+
+Elle se réfugie en la chambre du roi!
+Ô la pauvre petite!
+
+_Appelant monsieur de Gordes._
+
+Hé! comte.
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+MAROT, _puis_ LES GENTILSHOMMES, _ensuite_
+TRIBOULET.
+
+
+MONSIEUR DE GORDES, _à Marot._
+
+ Est-ce qu'on rentre?
+
+MAROT.
+
+Le lion a traîné la brebis dans son antre.
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN, _sautant de joie._
+
+Oh! pauvre Triboulet!
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _qui est resté à la porte, et qui a les
+yeux fixés vers le dehors._
+
+Chut! le voici!
+
+MONSIEUR DE GORDES, _bas aux seigneurs._
+
+ Tout doux!
+Çà, n'ayons l'air de rien, et tenons-nous bien tous.
+
+MAROT.
+
+Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnaître.
+Il n'a parlé qu'à moi.
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+ Ne faisons rien paraître.
+
+_Entre Triboulet. Rien ne paraît changé en lui. Il a le costume et l'air
+indifférent du bouffon. Seulement il est très-pâle._
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _ayant l'air de poursuivre une
+conversation commencée et faisant des yeux aux plus jeunes
+gentilshommes, qui compriment des rires étouffés en voyant
+Triboulet_.
+
+Oui, messieurs, c'est alors,--hé! bonjour, Triboulet!--
+Qu'on fit cette chanson en forme de couplet:
+
+_Il chante:_
+
+Quand Bourbon vit Marseille,
+Il a dit à ses gens:
+Vrai Dieu! quel capitaine
+Trouverons-nous dedans?
+
+TRIBOULET, _continuant la chanson_.
+
+Au mont de la Coulombe
+Le passage est étroit,
+Montèrent tous ensemble
+En soufflant à leurs doigts.
+
+_Rires et applaudissements ironiques._
+
+TOUS.
+
+Parfait!
+
+TRIBOULET, _qui s'est avancé lentement jusque sur le devant
+du théâtre, à part._
+
+Où peut-elle être?
+
+_Il se remet à fredonner._
+
+Montèrent tous ensemble
+En soufflant à leurs doigts
+
+MONSIEUR DE GORDES, _applaudissant._
+
+ Ah! Triboulet, bravo!
+
+TRIBOULET, _examinant tous ces visages qui rient autour de
+lui.--À part._
+
+Ils ont tous fait le coup, c'est sûr!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _frappant sur l'épaule de Triboulet
+avec un gros rire_.
+
+ Quoi de nouveau,
+Bouffon?
+
+TRIBOULET, _aux autres, montrant monsieur de Cossé_.
+
+ Ce gentilhomme est lugubre à voir rire.
+
+_Contrefaisant monsieur de Cossé._
+
+--Quoi de nouveau, bouffon?
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _riant toujours._
+
+ Oui, que viens-tu nous dire?
+
+TRIBOULET, _le regardant de la tête aux pieds._
+
+Que si vous vous mettez à faire le charmant
+Vous allez devenir encor plus assommant.
+
+_Pendant toute la première partie de la scène, Triboulet a l'air de
+chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul
+indique cette préoccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas
+l'œil sur lui, il déplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte
+pour voir si elle est fermée. Du reste, il cause avec tous, comme à son
+habitude, d'une manière railleuse, insouciante et dégagée. Les
+gentilshommes, de leur côté, ricanent entre eux et se font des signes,
+tout en parlant de choses et d'autres._
+
+Où l'ont-ils cachée?--Oh! si je la leur demande,
+Ils se riront de moi!
+
+_Accostant Marot d'un air riant._
+
+ Marot, ma joie est grande
+Que tu ne te sois pas cette nuit enrhumé.
+
+MAROT, _jouant la surprise_.
+
+Cette nuit?
+
+TRIBOULET, _clignant de l'œil d'un air d'intelligence_.
+
+ Un bon tour, et dont je suis charmé!
+
+MAROT.
+
+Quel tour?
+
+TRIBOULET, _hochant la tête_.
+
+Oui!
+
+MAROT, _d'un air candide_.
+
+ Je me suis, pour toutes aventures,
+Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures,
+Et le soleil brillait quand je me suis levé.
+
+TRIBOULET.
+
+Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé!
+
+_Il aperçoit un mouchoir sur la table et se jette dessus._
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN, _bas à monsieur de Pienne_.
+
+Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre.
+
+TRIBOULET, _laissant tomber le mouchoir, à part._
+
+Non ce n'est pas le sien.
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _à quelques jeunes gens qui rient au
+fond._
+
+Messieurs!
+
+TRIBOULET, _à part._
+
+ Où peut-elle être?
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes_.
+
+Qu'avez-vous donc à rire ainsi?
+
+MONSIEUR DE GORDES, _montrant Marot._
+
+ Pardieu, c'est lui
+Qui nous fait rire!
+
+TRIBOULET, _à part._
+
+ Ils sont bien joyeux aujourd'hui!
+
+MONSIEUR DE GORDES, _à Marot, en riant._
+
+Ne me regarde pas de cet air malhonnête,
+Ou je vais te jeter Triboulet à la tête.
+
+TRIBOULET, _à monsieur de Pienne_.
+
+Le roi n'est pas encore éveillé!
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+ Non, vraiment!
+
+TRIBOULET.
+
+Se fait-il quelque bruit dans son appartement?
+
+_Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient._
+
+MONSIEUR DE PARDAILLAN.
+
+Ne va pas réveiller Sa Majesté!
+
+MONSIEUR DE GORDES, _à monsieur de Pardaillan_.
+
+ Vicomte!
+Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte!
+Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'où,
+Ont trouvé l'autre nuit,--qu'en dit ce maître fou?--
+Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres
+
+MAROT.
+
+ Cachées.
+
+TRIBOULET.
+
+Les morales du temps se font si relâchées!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Les femmes, c'est si traître!
+
+TRIBOULET, _à monsieur de Cossé._
+
+Oh! prenez garde!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+ Quoi?
+
+TRIBOULET.
+
+Prenez garde, monsieur de Cossé!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Quoi?
+
+ Je voi
+Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille.
+
+MONSIEUR DE COSSÉ.
+
+Quoi donc?
+
+TRIBOULET, _lui riant au nez_.
+
+Une aventure absolument pareille!
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _le menaçant avec colère_.
+
+Hun!
+
+TRIBOULET.
+
+Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux.
+Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux.
+
+_Contrefaisant monsieur de Cossé._
+
+--Hun!
+
+_Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrée de la reine._
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+Qu'est-ce, Vaudragon?
+
+LE GENTILHOMME.
+
+ La reine ma maîtresse
+Demande à voir le roi pour affaire qui presse.
+
+_Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le
+gentilhomme insiste._
+
+Madame de Brézé n'est pas chez lui pourtant.
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _avec impatience._
+
+Le roi n'est pas levé.
+
+LE GENTILHOMME.
+
+ Comment, duc! dans l'instant
+Il était avec vous.
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _dont l'humeur redouble, et qui fait
+au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que
+Triboulet observe avec une attention profonde_.
+
+Le roi chasse!
+
+LE GENTILHOMME.
+
+ Sans pages
+Et sans piqueurs alors; car tous ses équipages
+Sont là.
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _à part._
+
+Diable!
+
+_Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colère._
+
+ On vous dit, comprenez-vous ceci?
+Que le roi ne peut voir personne!
+
+TRIBOULET, _éclatant et d'une voix de tonnerre._
+
+ Elle est ici!
+Elle est avec le roi!
+
+_Étonnement dans les gentilshommes._
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Qu'a-t-il donc? il délire!
+Elle!
+
+TRIBOULET.
+
+ Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire!
+Ce n'est pas une affaire à me dire: Va-t'en!
+--La femme qu'à vous tous, Cossé, Pienne et Satan,
+Brion, Montmorency!... la femme désolée
+Que vous avez hier dans ma maison volée,
+--Monsieur de Pardaillan, vous en étiez aussi!--
+Oh! je la reprendrai, messieurs!--Elle est ici!
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _riant._
+
+Triboulet a perdu sa maîtresse!--gentille
+Ou laide, qu'il la cherche ailleurs.
+
+TRIBOULET, _effrayant_.
+
+ Je veux ma fille!
+
+TOUS.
+
+Sa fille!
+
+_Mouvement de surprise._
+
+TRIBOULET, _croisant les bras_.
+
+ C'est ma fille!--Oui, riez maintenant!
+Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant
+Que ce bouffon soit père et qu'il ait une fille?
+Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille?
+Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez!
+
+_D'une voix terrible._
+
+Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez!
+Ma fille, je la veux, voyez-vous!--Oui, l'on cause,
+On chuchote, on se parle en riant de la chose.
+Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant.
+Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant!
+
+_Il se jette sur la porte du roi._
+
+Elle est là!
+
+_Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et
+l'empêchent._
+
+MAROT.
+
+ Sa folie en furie est tournée.
+
+TRIBOULET, _reculant avec désespoir_.
+
+Courtisans! courtisans! démons! race damnée!
+C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits!
+--Une femme à leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis!
+Quand le roi, par bonheur, est un roi de débauches,
+Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches,
+Les servent fort.--L'honneur d'une vierge, pour eux,
+C'est un luxe inutile, un trésor onéreux.
+Une femme est un champ qui rapporte, une ferme
+Dont le royal loyer se paye à chaque terme.
+Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'où,
+C'est un gouvernement, un collier sur le cou,
+Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente!
+
+_Les regardant tous en face._
+
+--En est-il parmi vous un seul qui me démente?
+N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?--En effet,
+
+_Il va de l'un à l'autre._
+
+Vous lui vendriez tous, si ce n'est déjà fait.
+Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimère,
+
+_À monsieur de Brion._
+
+Toi, ta femme, Brion!
+
+_À monsieur de Gordes._
+
+Toi, ta sœur!
+
+_Au jeune page Pardaillan._
+
+ Toi, ta mère!
+
+_Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met à boire en
+fredonnant:_
+
+Quand bourbon vit Marseille,
+Il a dit à ses gens:
+Vrai Dieu! quel capitaine
+
+TRIBOULET, _se retournant_.
+
+Je ne sais à quoi tient, vicomte d'Aubusson,
+Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson!
+
+_À tous._
+
+Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne,
+Ô honte! Vermandois qui vient de Charlemagne,
+Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan,
+Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan,
+Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme,
+Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme!
+--Non, il n'appartient point à ces grandes maisons
+D'avoir des cœurs si bas sous d'aussi fiers blasons!
+Non, vous n'en êtes pas!--Au milieu des huées,
+Vos mères aux laquais se sont prostituées!
+Vous êtes tous bâtards!
+
+MONSIEUR DE GORDES.
+
+Ah! ça, drôle!
+
+TRIBOULET.
+
+ Combien
+Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien?
+Il a payé le coup, dites!
+
+_S'arrachant les cheveux._
+
+ Moi qui n'ai qu'elle!
+--Si je voulais.--Sans doute.--Elle est jeune, elle est belle!
+Certes, il me la paîrait!
+
+_Les regardant tous._
+
+ Est-ce que votre roi
+S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi?
+Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vôtres?
+Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres?
+--Enfer! il m'a tout pris!--Oh! que ce tour charmant
+Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement!
+Scélérats! assassins! vous êtes des infâmes,
+Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes!
+Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut
+À la fin! allez-vous me la rendre bientôt?
+--Oh! voyez cette main,--main qui n'a rien d'illustre,
+Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre,
+Cette main qui paraît désarmée aux rieurs,
+Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, messieurs!
+--Voici longtemps déjà que j'attends, il me semble!
+Rendez-la-moi!--La porte! ouvrez-la!
+
+_Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que défendent
+tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient
+enfin tomber sur le devant du théâtre, épuisé, haletant, à genoux._
+
+ Tous ensemble
+Contre moi! dix contre un!
+
+_Fondant en larmes et en sanglots._
+
+ Hé bien! je pleure, oui!
+
+_À Marot._
+
+Marot, tu t'es de moi bien assez réjoui.
+Si tu gardes une âme, une tête inspirée,
+Un cœur d'homme du peuple, encor, sous ta livrée,
+Où me l'ont-ils cachée, et qu'en ont-ils fait, dis!
+Elle est là, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits,
+Faisons cause commune en frères que nous sommes!
+Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes.
+Marot! mon bon Marot!--Tu te tais!
+
+_Se traînant vers les seigneurs._
+
+ Oh! voyez!
+Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds!
+Je suis malade... Ayez pitié, je vous en prie!
+--J'aurais un autre jour mieux pris l'espièglerie.
+Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas,
+Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas.
+On a comme cela ses mauvaises journées
+Quand on est contrefait.--Depuis bien des années,
+Je suis votre bouffon: je demande merci!
+Grâce! ne brisez pas votre hochet ainsi!
+Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire!
+Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire!
+Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi
+Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi!
+Mon unique trésor!--Mes bons seigneurs, par grâce!
+Qu'est-ce que vous voulez à présent que je fasse
+Sans ma fille?--Mon sort est déjà si mauvais!
+C'était la seule chose au monde que j'avais!
+
+_Tous gardent le silence. Il se relève désespéré._
+
+Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire!
+C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre père
+Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front
+Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront!
+
+_La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche
+en sort, éperdue, égarée, en désordre; elle vient tomber dans les bras de
+son père avec un cri terrible._
+
+BLANCHE.
+
+Mon père! ah!
+
+TRIBOULET, _la serrant dans ses bras._
+
+ Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille!
+Ah! messieurs!
+
+_Suffoqué de sanglots et riant au travers._
+
+ Voyez-vous, c'est toute ma famille,
+Mon ange!--Elle de moins, quel deuil dans ma maison!
+--Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison,
+Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse,
+Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce,
+Qu'à la voir seulement on deviendrait meilleur,
+Cela ne se perd pas sans des cris de douleur!
+
+_À Blanche._
+
+--Ne crains plus rien.--C'était une plaisanterie,
+C'était pour rire.--Ils t'ont fait bien peur, je parie.
+Mais ils sont bons.--Ils ont vu comme je t'aimais.
+Blanche, ils nous laisseront tranquilles désormais.
+
+_Aux seigneurs._
+
+--N'est-ce pas?
+
+_À Blanche en la serrant dans ses bras._
+
+--Quel bonheur de te revoir encore!
+J'ai tant de joie au cœur, que maintenant j'ignore
+Si ce n'est pas heureux,--je ris, moi qui pleurais!--
+De te perdre un moment pour te ravoir après!
+
+_La regardant avec inquiétude._
+
+--Mais pourquoi pleurer, toi?
+
+BLANCHE, _voilant dans ses mains son visage couvert de
+larmes et de rougeur_.
+
+ Malheureux que nous sommes!
+La honte
+
+TRIBOULET, _tressaillant_.
+
+Que dis-tu?
+
+BLANCHE, _cachant sa tête dans la poitrine de son père_.
+
+ Pas devant tous ces hommes!
+Rougir devant vous seul!
+
+TRIBOULET, _se tournant avec un tremblement de rage vers
+la porte du roi._
+
+ Oh! l'infâme--elle aussi!
+
+BLANCHE, _sanglotant et tombant à ses pieds_.
+
+Rester seule avec vous!
+
+TRIBOULET, _faisant trois pas, et balayant du geste tous les
+seigneurs interdits_.
+
+ Allez-vous-en d'ici!
+Et si le roi François par malheur se hasarde
+À passer près d'ici,
+
+_À monsieur de Vermandois._
+
+vous êtes de sa garde,
+Dites-lui de ne pas entrer,--que je suis là.
+
+MONSIEUR DE PIENNE.
+
+On n'a jamais rien vu de fou comme cela.
+
+MONSIEUR DE GORDES, _lui faisant signe de se retirer_.
+
+Aux fous comme aux enfants on cède quelque chose.
+Veillons pourtant, de peur d'accident.
+
+_Ils sortent._
+
+TRIBOULET, _s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa
+fille_.
+
+ Allons, cause,
+Dis-moi tout.--
+
+_Il se retourne, et apercevant monsieur de Cossé, qui est resté, il se
+lève à demi en lui montrant la porte._
+
+ M'avez-vous entendu, monseigneur?
+
+MONSIEUR DE COSSÉ, _tout en se retirant comme subjugué
+par l'ascendant du bouffon_.
+
+Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur!
+
+_Il sort._
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+BLANCHE, TRIBOULET.
+
+
+TRIBOULET, _grave._
+
+Parle à présent.
+
+BLANCHE, _les yeux baissés, interrompue de sanglots_.
+
+ Mon père, il faut que je vous conte
+Qu'il s'est hier glissé dans la maison...--
+
+_Pleurant, et les mains sur ses yeux._
+
+ J'ai honte!
+
+_Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec
+tendresse._
+
+Depuis longtemps,--j'aurais dû vous parler plus tôt,--
+Il me suivait.--
+
+_S'interrompant encore._
+
+ Il faut reprendre de plus haut.
+--Il ne me parlait pas.--Il faut que je vous dise
+Que ce jeune homme allait le dimanche à l'église
+
+TRIBOULET.
+
+Oui! le roi!
+
+BLANCHE, _continuant_.
+
+ Que toujours, pour être vu, je crois,
+Il remuait ma chaise en passant près de moi.
+
+_D'une voix de plus en plus faible._
+
+Hier, dans la maison il a su s'introduire
+
+TRIBOULET.
+
+Que je t'épargne au moins l'angoisse de tout dire!
+Je devine le reste!--
+
+_Il se lève._
+
+ Ô douleur! il a pris,
+Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mépris!
+Son haleine a souillé l'air pur qui t'environne!
+Il a brutalement effeuillé ta couronne!
+Blanche! ô mon seul asile en l'état où je suis!
+Jour qui me réveillais au sortir de leurs nuits!
+Âme par qui mon âme à la vertu remonte!
+Voile de dignité déployé sur ma honte!
+Seul abri du maudit à qui tout dit adieu!
+Ange oublié chez moi par la pitié de Dieu!
+Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde,
+La seule chose sainte où je crusse en ce monde!
+Que vais-je devenir après ce coup fatal,
+Moi qui dans cette cour, prostituée au mal,
+Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre
+Que vice, effronterie, impudeur, adultère,
+Infamie et débauche, et n'avais sous les cieux
+Que ta virginité pour reposer mes yeux!--
+Je m'étais résigné, j'acceptais ma misère.
+Les pleurs, l'abjection profonde et nécessaire,
+L'orgueil qui toujours saigne au fond du cœur brisé,
+Le rire du mépris sur mes maux aiguisé,
+Oui, toutes ces douleurs où la honte se mêle,
+J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle!
+Plus j'étais tombé bas, plus je la voulais haut.
+Il faut bien un autel auprès d'un échafaud.
+L'autel est renversé!--cache ton front,--oui, pleure,
+Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure,
+N'est-ce pas? pleure bien.--Une part des douleurs,
+À ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.--
+Verse tout, si tu peux, dans le cœur de ton père!
+
+_Rêvant._
+
+Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste à faire,
+Nous quitterons Paris.--Si j'échappe pourtant!
+
+_Rêvant toujours._
+
+Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant?
+
+_Se relevant avec fureur._
+
+Ô malédiction! qui donc m'aurait pu dire
+Que cette cour infâme, effrénée, en délire,
+Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant,
+Échappée à travers tout ce que Dieu défend,
+N'effaçant un forfait que par un plus étrange,
+Éparpillant au loin du sang et de la fange,
+Irait, jusque dans l'ombre où tu fuyais leurs yeux,
+Éclabousser ce front chaste et religieux!
+
+_Se tournant vers la chambre du roi._
+
+Ô roi François Premier! puisse Dieu qui m'écoute
+Te faire trébucher bientôt dans cette route!
+Puisse s'ouvrir demain le sépulcre où tu cours!
+
+BLANCHE, _levant les yeux au ciel. À part_.
+
+Ô Dieu! n'écoutez pas, car je l'aime toujours!
+
+_Bruit de pas au fond du théâtre; dans la galerie extérieure
+paraît un cortège de soldats et de gentilshommes. À leur tête, monsieur
+de Pienne._
+
+MONSIEUR DE PIENNE, _appelant._
+
+Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille
+Au sieur de Saint-Vallier qu'on mène à la Bastille.
+
+_Le groupe de soldats défile deux à deux au fond. Au moment où
+monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y
+arrête et se tourne vers la chambre du roi._
+
+MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _d'une voix haute._
+
+Puisque, par votre roi d'outrages abreuvé,
+Ma malédiction n'a pas encor trouvé
+Ici-bas ni là-haut de voix qui me réponde,
+Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde,
+Je n'espère plus rien. Ce roi prospérera.
+
+TRIBOULET, _relevant la tête et le regardant en face_.
+
+Comte, vous vous trompez!--Quelqu'un vous vengera.
+
+
+
+
+IV
+
+BLANCHE
+
+ACTE QUATRIÈME
+
+_Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.--À
+droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et
+d'escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l'on distingue
+un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le
+spectateur est tellement à jour, qu'on en voit tout l'intérieur. Il y a
+une table, une cheminée, et au fond un roide escalier qui mène au
+grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l'acteur
+est percée d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint,
+troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce
+qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est
+recouverte au dehors d'un auvent et surmontée d'une enseigne
+d'auberge.--Le reste du théâtre représente la grève.--À gauche, il y a
+un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel
+est scellé le support de la cloche du bac.--Au fond, au delà de la
+rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir
+la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans
+l'éloignement._
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE
+
+TRIBOULET, BLANCHE, _en dehors_; SALTABADIL,
+_dans la maison._
+
+_Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l'air inquiet et
+préoccupé d'un homme qui craint d'être dérangé, vu et surpris. Il doit
+regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure.
+Saltabadil, assis dans l'auberge, près d'une table, s'occupe à fourbir son
+ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe à côté._
+
+
+TRIBOULET.
+
+Et tu l'aimes?
+
+BLANCHE.
+
+ Toujours!
+
+TRIBOULET.
+
+ Je t'ai pourtant laissé
+Tout le temps de guérir cet amour insensé.
+
+BLANCHE.
+
+Je l'aime.
+
+TRIBOULET.
+
+ Ô pauvre cœur de femme!--Mais explique
+Tes raisons pour l'aimer.
+
+BLANCHE.
+
+Je ne sais.
+
+TRIBOULET.
+
+ C'est unique!
+C'est étrange!
+
+BLANCHE.
+
+ Oh! non pas. C'est bien cela qui fait
+Justement que je l'aime. On rencontre en effet
+Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie,
+Des maris qui vous font riche et digne d'envie.--
+Les aime-t-on toujours?--Lui ne m'a fait, je crois,
+Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi.
+Tenez, c'est à ce point qu'il n'est rien que j'oublie,
+Et que, s'il le fallait,--voyez quelle folie!--
+Lui qui m'est si fatal, vous qui m'êtes si doux,
+Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous!
+
+TRIBOULET.
+
+Je te pardonne, enfant!
+
+BLANCHE.
+
+ Mais, écoutez, il m'aime.
+
+TRIBOULET.
+
+Non!--Folle!
+
+BLANCHE.
+
+Il me l'a dit! il me l'a juré même!
+Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur,
+De ces choses d'amour qui vous prennent au cœur!
+Et puis il a des yeux si doux pour une femme!
+C'est un roi brave, illustre et beau!
+
+TRIBOULET, _éclatant_.
+
+ C'est un infâme!
+Il ne sera pas dit, le lâche suborneur,
+Qu'il m'ait impunément arraché mon bonheur!
+
+BLANCHE.
+
+Vous aviez pardonné, mon père
+
+TRIBOULET.
+
+ Au sacrilége!
+Il me fallait le temps de construire le piége.
+Voilà.
+
+BLANCHE.
+
+ Depuis un mois,--je vous parle en tremblant,--
+Vous avez l'air d'aimer le roi.
+
+TRIBOULET.
+
+ Je fais semblant.
+--Je te vengerai, Blanche!
+
+BLANCHE, _joignant les mains_.
+
+Épargnez-moi, mon père!
+
+TRIBOULET.
+
+Te viendrait-il du moins au cœur quelque colère
+S'il te trompait?
+
+BLANCHE.
+
+ Lui? non. Je ne crois pas cela.
+
+TRIBOULET.
+
+Et si tu le voyais de ces yeux que voilà?
+Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore?
+
+BLANCHE.
+
+Je ne sais pas.--Il m'aime, il me dit qu'il m'adore.
+Il me l'a dit hier.
+
+TRIBOULET, _amèrement_.
+
+À quelle heure?
+
+BLANCHE.
+
+ Hier soir.
+
+TRIBOULET.
+
+Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir!
+
+_Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle
+regarde._
+
+BLANCHE, _bas._
+
+Je ne vois rien qu'un homme.
+
+TRIBOULET, _baissant aussi la voix_.
+
+Attends un peu.
+
+_Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de
+l'hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque
+chambre voisine._
+
+BLANCHE, _tressaillant_.
+
+ Mon père!
+
+_Pendant toute la scène qui suit, elle demeure collée à la crevasse du
+mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe dans l'intérieur de la
+salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments d'un tremblement
+convulsif._
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+LES MÊMES, LE ROI, MAGUELONNE.
+
+_Le roi frappe sur l'épaule de Saltabadil, qui se retourne, dérangé
+brusquement dans son opération._
+
+
+LE ROI.
+
+Deux choses sur-le-champ.
+
+SALTABADIL.
+
+Quoi?
+
+LE ROI.
+
+ Ta sœur et mon verre.
+
+TRIBOULET, _dehors._
+
+Voilà ses mœurs. Ce roi par la grâce de Dieu
+Se risque souvent seul dans plus d'un méchant lieu,
+Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne
+Est celui que lui verse une Hébé de taverne.
+
+LE ROI, _dans le cabaret, chantant_.
+
+Souvent femme varie,
+Bien fol est qui s'y fie!
+Une femme souvent
+N'est qu'une plume au vent!
+
+_Saltabadil est allé silencieusement chercher dans la pièce voisine une
+bouteille et un verre, qu'il apporte sur la table. Puis il frappe deux
+coups au plafond avec le pommeau de sa longue épée. À ce signal, une
+belle jeune fille, vêtue en bohémienne, leste et riante, descend
+l'escalier en sautant. Dès qu'elle entre, le roi cherche à l'embrasser;
+mais elle lui échappe._
+
+LE ROI, _à Saltabadil, qui s'est remis gravement à
+__frotter son baudrier._
+
+L'ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair,
+Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air.
+
+SALTABADIL.
+
+Je comprends.
+
+_Il se lève, salue gauchement le roi, ouvre la porte du dehors, et sort
+en la refermant après lui. Une fois hors de la maison, il aperçoit
+Triboulet, vers qui il se dirige d'un air de mystère. Pendant les
+quelques paroles qu'ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au
+roi, et Blanche observe avec terreur.--Bas à Triboulet, désignant du
+doigt la maison._
+
+ Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure?
+Votre homme est dans nos mains.--Là.
+
+TRIBOULET.
+
+ Reviens tout à l'heure.
+
+_Il lui fait signe de s'éloigner. Saltabadil disparaît à pas lents
+derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le roi lutine la jeune
+bohémienne, qui le repousse en riant._
+
+MAGUELONNE, _que le roi veut embrasser._
+
+Nenni.
+
+LE ROI.
+
+ Bon. Dans l'instant, pour te serrer de près,
+Tu m'as très-fort battu. Nenni, c'est un progrès.
+Nenni, c'est un grand pas.--Toujours elle recule!
+--Causons.--
+
+_La bohémienne se rapproche._
+
+ Voilà huit jours,--c'est à l'hôtel d'Hercule
+--Qui m'avait mené là? mons Triboulet, je crois,--
+Que j'ai vu tes beaux yeux pour la première fois.
+Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t'adore.
+Je n'aime que toi seule!
+
+MAGUELONNE, _riant._
+
+ Et vingt autres encore!
+Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait!
+
+LE ROI, _riant aussi_.
+
+Oui, j'ai fait le malheur de plus d'une, en effet.
+C'est vrai, je suis un monstre.
+
+MAGUELONNE.
+
+Oh! le fat!
+
+LE ROI.
+
+ Je t'assure.
+Çà, tu m'as ce matin mené dans ta masure,
+Méchante hôtellerie où l'on dîne fort mal
+Avec du vin que fait ton frère, un animal
+Fort laid, et qui doit être un drôle bien farouche
+D'oser montrer son mufle à côté de ta bouche.
+C'est égal, je prétends y passer cette nuit.
+
+MAGUELONNE, _à part._
+
+Bon, cela va tout seul.
+
+_Au roi, qui veut encore l'embrasser._
+
+Laissez-moi!
+
+LE ROI.
+
+ Que de bruit!
+
+MAGUELONNE.
+
+Soyez sage!
+
+LE ROI.
+
+ Voici la sagesse, ma chère:
+--Aimons, et jouissons, et faisons bonne chère.
+Je pense là-dessus comme feu Salomon.
+
+MAGUELONNE.
+
+Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon.
+
+LE ROI, _lui tendant les bras._
+
+Maguelonne!
+
+MAGUELONNE, _lui échappant_.
+
+Demain!
+
+LE ROI.
+
+ Je renverse la table
+Si tu redis ce mot sauvage et détestable.
+Jamais une beauté ne doit dire demain.
+
+MAGUELONNE, _s'apprivoisant tout d'un coup et venant
+s'asseoir gaiement sur la table auprès du roi._
+
+Eh bien! faisons la paix.
+
+LE ROI, _lui prenant la main_.
+
+ Mon Dieu, la belle main!
+Et qu'on recevrait mieux, sans être un bon apôtre,
+Soufflets de celle-là que caresses d'une autre!
+
+MAGUELONNE, _charmée._
+
+Vous vous moquez!
+
+LE ROI.
+
+Jamais!
+
+MAGUELONNE.
+
+Je suis laide!
+
+LE ROI.
+
+ Oh! non pas.
+Rends donc plus de justice à tes divins appas!
+Je brûle! Ignores-tu, reine des inhumaines,
+Comme l'amour nous tient, nous autres capitaines,
+Et que, quand la beauté nous accepte pour siens,
+Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens?
+
+MAGUELONNE, _éclatant de_ rire.
+
+Vous avez lu cela quelque part dans un livre.
+
+LE ROI, _à part._
+
+C'est possible.
+
+_Haut._
+
+Un baiser.
+
+MAGUELONNE.
+
+ Allons, vous êtes ivre!
+
+LE ROI, _souriant_.
+
+D'amour.
+
+MAGUELONNE.
+
+ Vous vous raillez avec votre air mignon,
+Monsieur l'insouciant de belle humeur!
+
+LE ROI.
+
+ Oh! Non
+
+_Le roi l'embrasse._
+
+MAGUELONNE.
+
+C'est assez!
+
+LE ROI.
+
+Çà, je veux t'épouser.
+
+MAGUELONNE, _riant._
+
+Ta parole?
+
+LE ROI.
+
+Quelle fille d'amour délicieuse et folle!
+
+_Il la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit
+et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage; elle se retourne,
+pâle et tremblante, vers Triboulet._
+
+TRIBOULET, _après l'avoir regardée un instant en silence_.
+
+Hé bien! que penses-tu de la vengeance, enfant?
+
+BLANCHE, _pouvant à peine parler_.
+
+Ô trahison!--L'ingrat! Grand Dieu! mon cœur se fend!
+Oh! comme il me trompait! Mais c'est qu'il n'a point d'âme!
+Mais c'est abominable! Il dit à cette femme
+Des choses qu'il m'avait déjà dites à moi.
+
+_Cachant sa tête dans la poitrine de son père._
+
+--Et cette femme, est-elle effrontée!--oh!
+
+TRIBOULET, _à voix basse_.
+
+ Tais-toi.
+Pas de pleurs. Laisse-moi te venger!
+
+BLANCHE.
+
+ Hélas!--Faites
+Tout ce que vous voudrez.
+
+TRIBOULET.
+
+Merci!
+
+BLANCHE.
+
+ Grand Dieu! vous êtes
+Effrayant. Quel dessein avez-vous?
+
+TRIBOULET.
+
+ Tout est prêt.
+Ne me le reprends pas, cela m'étoufferait!
+Écoute. Va chez moi, prends-y des habits d'homme,
+Un cheval, de l'argent, n'importe quelle somme,
+Et pars, sans t'arrêter un instant en chemin,
+Pour Évreux, où j'irai te joindre après-demain.
+--Tu sais, ce coffre auprès du portrait de ta mère?
+L'habit est là.--Je l'ai d'avance exprès fait faire.--
+Le cheval est sellé.--Que tout soit fait ainsi.
+Va.--Surtout garde-toi de revenir ici:
+Car il va s'y passer une chose terrible.
+Va.
+
+BLANCHE.
+
+Venez avec moi, mon bon père!
+
+TRIBOULET.
+
+ Impossible.
+
+_Il l'embrasse._
+
+BLANCHE.
+
+Ah! je tremble!
+
+TRIBOULET.
+
+À bientôt!
+
+_Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant._
+
+ Fais ce que je te dis.
+
+_Pendant toute cette scène et la suivante, le roi et Maguelonne,
+toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries
+et de se parler à voix basse en riant.--Une fois Blanche éloignée,
+Triboulet va au parapet et fait un signe. Saltabadil reparaît. Le jour
+baisse._
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+TRIBOULET, SALTABADIL, _dehors_.--MAGUELONNE,
+
+LE ROI, _dans la maison_.
+
+
+TRIBOULET, _comptant des écus d'or devant Saltabadil_.
+
+Tu m'en demandes vingt, en voici d'abord dix.
+
+_S'arrêtant au moment de les lui donner._
+
+Il passe ici la nuit, pour sûr?
+
+SALTABADIL, _qui a été examiner l'horizon avant de répondre._
+
+Le temps se couvre.
+
+TRIBOULET, _à part._
+
+Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre.
+
+SALTABADIL.
+
+Soyez tranquille; avant une heure il va pleuvoir.
+La tempête et ma sœur le retiendront ce soir.
+
+TRIBOULET.
+
+À minuit je reviens.
+
+SALTABADIL.
+
+ N'en prenez pas la peine.
+Je puis jeter tout seul un cadavre à la Seine.
+
+TRIBOULET.
+
+Non, je veux l'y jeter moi-même.
+
+SALTABADIL.
+
+ À votre gré.
+Tout cousu dans un sac je vous le livrerai.
+
+TRIBOULET, _lui donnant l'argent_.
+
+Bien.--À minuit!--J'aurai le reste de la somme.
+
+SALTABADIL.
+
+Tout sera fait--Comment nommez-vous ce jeune homme?
+
+TRIBOULET.
+
+Son nom? Veux-tu savoir le mien également?
+Il s'appelle le crime, et moi le châtiment!
+
+_Il sort._
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+LES MÊMES, _moins_ TRIBOULET.
+
+
+_SALTABADIL, resté seul, examinant l'horizon qui se charge de
+nuages du côté de Saint-Germain. La nuit est presque tombée; quelques
+éclairs._
+
+L'orage vient, la ville en est presque couverte.
+Tant mieux! tantôt la grève en sera plus déserte.
+
+_Réfléchissant._
+
+Autant qu'on peut juger de tout ceci, ma foi,
+Tous ces gens-là m'ont l'air d'avoir on ne sait quoi.
+Je ne devine rien de plus, l'aze me quille!
+
+_Il examine le ciel en hochant la tête. Pendant ce temps-là, le roi
+badine avec Maguelonne._
+
+LE ROI, _essayant de lui prendre la taille_.
+
+Maguelonne!
+
+MAGUELONNE, _lui échappant_.
+
+Attendez!
+
+LE ROI.
+
+ Ô la méchante fille!
+
+MAGUELONNE, _chantant._
+
+Bourgeon qui pousse en avril
+Met peu de vin au baril.
+
+LE ROI.
+
+Quelle épaule! quel bras! ma charmante ennemie,
+Qu'il est blanc!--Jupiter! la belle anatomie!
+Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus
+Ait mis le cœur d'un Turc dans ce corps de Vénus?
+
+MAGUELONNE.
+
+Lairelanlaire!
+
+_Repoussant encore le roi._
+
+Point. Mon frère vient.
+
+_Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui._
+
+LE ROI.
+
+Qu'importe!
+
+_On entend un tonnerre éloigné._
+
+MAGUELONNE.
+
+Il tonne.
+
+SALTABADIL.
+
+ Il va pleuvoir d'une admirable sorte.
+
+LE ROI, _frappant sur l'épaule de Saltabadil_.
+
+Bon. Qu'il pleuve!--Il me plaît cette nuit de choisir
+Ta chambre pour logis.
+
+MAGUELONNE.
+
+ C'est votre bon plaisir?
+Prend-il des airs de roi!--Monsieur, votre famille
+S'alarmera.
+
+_Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes._
+
+LE ROI.
+
+ Je n'ai ni grand'mère, ni fille,
+Et je ne tiens à rien.
+
+SALTABADIL, _à part._
+
+Tant mieux!
+
+_La pluie commence à tomber à larges gouttes. Il est nuit noire._
+
+LE ROI, _à Saltabadil_.
+
+ Tu coucheras,
+Mon cher, à l'écurie, au diable, où tu voudras.
+
+SALTABADIL, _saluant_.
+
+Merci.
+
+MAGUELONNE, _au roi, très-bas et très-vivement, tout en
+allumant une lampe._
+
+Va-t'en!
+
+LE ROI, _éclatant de rire et tout haut_.
+
+ Il pleut. Veux-tu pas que je sorte
+D'un temps à ne pas mettre un poëte à la porte?
+
+_Il va regarder à la fenêtre._
+
+SALTABADIL, _bas à Maguelonne, lui montrant l'or qu'il a
+dans la main._
+
+Laisse-le donc rester!--Dix écus d'or! et puis
+Dix autres à minuit.
+
+_Gracieusement au roi._
+
+Trop heureux si je puis
+Offrir pour cette nuit à monseigneur ma chambre!
+
+LE ROI, _riant_.
+
+On y grille en juillet, en revanche en décembre
+On y gèle, est-ce pas?
+
+SALTABADIL.
+
+ Monsieur la veut-il voir?
+
+LE ROI.
+
+Voyons.
+
+_Saltabadil prend la lampe. Le roi va dire deux mots en riant à
+l'oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l'échelle qui mène à
+l'étage supérieur, Saltabadil précédant le roi._
+
+MAGUELONNE, _restée seule_.
+
+Pauvre jeune homme!
+
+_Allant à une fenêtre,_
+
+ Ô mon Dieu! qu'il fait noir!
+
+_On voit par la lucarne d'en haut Saltabadil et le roi dans le
+grenier._
+
+SALTABADIL, _au roi._
+
+Voici le lit, monsieur, la chaise; puis la table.
+
+LE ROI.
+
+Combien de pieds en tout?
+
+_Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise._
+
+ Trois, six, neuf,--admirable!
+Tes meubles étaient donc à Marignan, mon cher,
+Qu'ils sont tous éclopés?
+
+_S'approchant de la lucarne, dont les carreaux sont cassés._
+
+ Et l'on dort en plein air.
+Ni vitres, ni volets. Impossible qu'on traite
+Le vent qui veut entrer de façon plus honnête!
+
+_À Saltabadil, qui vient d'allumer une veilleuse sur la table._
+
+Bonsoir.
+
+SALTABADIL.
+
+Que Dieu vous garde!
+
+_Il sort, pousse la porte, et on l'entend redescendre lentement
+l'escalier._
+
+_LE ROI, seul, débouclant son baudrier._
+
+ Ah! je suis las, mordieu!--
+Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu.
+
+_Il pose sur la chaise son chapeau et son épée, défait ses bottes et
+s'étend sur le lit._
+
+Que cette Maguelonne est fraîche, vive, alerte!
+
+_Se redressant._
+
+J'espère bien qu'il a laissé la porte ouverte.
+
+--Oui, c'est bien!
+
+_Il se recouche, et en un moment on le voit profondément endormi sur le
+grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous deux dans la salle
+inférieure. L'orage a éclaté depuis quelques instants. Il couvre le
+théâtre de pluie et d'éclairs. À chaque instant des coups de tonnerre.
+Maguelonne est assise près de la table, quelque couture à la main. Son
+frère achève de vider, d'un air réfléchi, la bouteille qu'a laissée le
+roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme préoccupés d'une
+idée grave_.
+
+MAGUELONNE.
+
+Ce jeune homme est charmant!
+
+SALTABADIL.
+
+ Je crois bien.
+Il met vingt écus d'or dans ma poche.
+
+MAGUELONNE.
+
+ Combien?
+
+SALTABADIL.
+
+Vingt écus.
+
+MAGUELONNE.
+
+Il valait plus que cela.
+
+SALTABADIL.
+
+Poupée!
+Va voir là-haut s'il dort. N'a-t-il pas une épée?
+Descends-la.
+
+_Maguelonne obéit. L'orage est dans toute sa violence. On voit paraître,
+au fond du théâtre, Blanche, vêtue d'habits d'homme, habit de cheval,
+des bottes et des éperons, en noir; elle s'avance lentement vers la
+masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier,
+considère avec sa lampe le roi endormi_.
+
+MAGUELONNE, _les larmes aux yeux_.
+
+Quel dommage!
+
+_Elle prend l'épée._
+
+ Il dort. Pauvre garçon!
+
+_Elle redescend et rapporte l'épée à son frère._
+
+
+
+
+SCÈNE V.
+
+LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE
+dans la salle basse, BLANCHE dehors.
+
+
+BLANCHE, _venant à pas lents dans l'ombre, à la lueur des
+éclairs. Il tonne à chaque instant._
+
+Une chose terrible!--Ah! je perds la raison.
+--Il doit passer la nuit dans cette maison même.
+--Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême.--
+Mon père, pardonnez, vous n'êtes plus ici.
+Je vous désobéis d'y revenir ainsi;
+Mais je n'y puis tenir.--
+
+_S'approchant de la maison._
+
+ Qu'est-ce donc qu'on va faire?
+Comment cela va-t-il finir?--Moi qui naguère,
+Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs,
+Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs,
+Me voir soudain jetée en des choses si sombres!--
+Ma vertu, mon bonheur, hélas! tout est décombres!
+Tout est deuil!--Dans les cœurs où ses flammes ont lui
+L'amour ne laisse donc que ruine après lui?
+De tout cet incendie il reste un peu de cendre.
+Il ne m'aime donc plus!--
+
+_Relevant la tête._
+
+ Il me semblait entendre,
+Tout à l'heure, à travers ma pensée, un grand bruit
+Sur ma tête. Il tonnait, je crois.--L'affreuse nuit!
+Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse.
+Moi qui craignais mon ombre!
+
+_Apercevant la lumière de la maison._
+
+ Oh! qu'est-ce qui se passe?
+
+_Elle avance, puis recule._
+
+Tandis que je suis là, Dieu! j'ai le cœur saisi!
+Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici!
+
+_Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle
+voisine._
+
+SALTABADIL.
+
+Quel temps!
+
+MAGUELONNE.
+
+Pluie et tonnerre.
+
+SALTABADIL.
+
+ Oui, l'on fait à cette heure
+Mauvais ménage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure.
+
+BLANCHE.
+
+Si mon père savait à présent où je suis!
+
+MAGUELONNE.
+
+Mon frère!
+
+BLANCHE, _tressaillant_.
+
+On a parlé, je crois.
+
+_Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du
+mur ses yeux et ses oreilles._
+
+MAGUELONNE.
+
+Mon frère!
+
+SALTABADIL.
+
+Et puis?
+
+MAGUELONNE.
+
+Sais-tu, mon frère, à quoi je pense?
+
+SALTABADIL.
+
+Non.
+
+MAGUELONNE.
+
+ Devine.
+
+SALTABADIL.
+
+Au diable!
+
+MAGUELONNE.
+
+ Ce jeune homme est de fort bonne mine.
+Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus.
+Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus.
+Ne le tuons pas.
+
+BLANCHE, _qui entend et voit tout_.
+
+Ciel!
+
+SALTABADIL, _tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un
+pavé, et présentant le sac à Maguelonne d'un air impassible._
+
+ Recouds-moi tout de suite
+Ce vieux sac.
+
+MAGUELONNE.
+
+Pourquoi donc?
+
+SALTABADIL.
+
+ Pour y mettre au plus vite,
+Quand j'aurai dépêché là-haut ton Apollo,
+Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l'eau.
+
+MAGUELONNE.
+
+Mais
+
+SALTABADIL.
+
+ Ne te mêle pas de cela, Maguelonne.
+
+MAGUELONNE.
+
+Si
+
+SALTABADIL.
+
+Si l'on t'écoutait, on ne tûrait personne.
+Raccommode le sac.
+
+BLANCHE.
+
+ Quel est ce couple-ci?
+N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi?
+
+MAGUELONNE, _se mettant à raccommoder le sac_.
+
+J'obéis.--Mais causons.
+
+SALTABADIL.
+
+Soit.
+
+MAGUELONNE.
+
+ Tu n'as pas de haine
+Contre ce cavalier?
+
+SALTABADIL.
+
+ Moi! C'est un capitaine!
+J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un.
+
+MAGUELONNE.
+
+Tuer un beau garçon qui n'est pas du commun,
+Pour un méchant bossu fait comme un S!
+
+SALTABADIL.
+
+ En somme,
+J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme,
+Cela m'est fort égal, dix écus tout d'abord;
+J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort.
+Livrons. C'est clair.
+
+MAGUELONNE.
+
+ Tu peux tuer le petit homme
+Quand il va repasser avec toute la somme.
+Cela revient au même.
+
+BLANCHE.
+
+Ô mon père!
+
+MAGUELONNE.
+
+ Est-ce dit?
+
+SALTABADIL, _regardant Maguelonne en face._
+
+Hein! pour qui me prends-tu, ma sœur? suis-je un bandit?
+Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie!
+
+MAGUELONNE, _lui montrant un fagot_.
+
+Hé bien! mets dans le sac ce fagot de futaie.
+Dans l'ombre, il le prendra pour son homme.
+
+SALTABADIL.
+
+ C'est fort.
+Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort?
+C'est immobile, sec, tout d'une pièce, roide,
+Cela n'est pas vivant.
+
+BLANCHE.
+
+ Que cette pluie est froide!
+
+MAGUELONNE.
+
+Grâce pour lui!
+
+SALTABADIL.
+
+Chansons!
+
+MAGUELONNE.
+
+Mon bon frère!
+
+SALTABADIL.
+
+ Plus bas!
+Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi.
+
+MAGUELONNE.
+
+ Je ne veux pas!
+Je l'éveille et le fais évader.
+
+BLANCHE.
+
+ Bonne fille!
+
+SALTABADIL.
+
+Et les dix écus d'or?
+
+MAGUELONNE.
+
+C'est vrai.
+
+SALTABADIL.
+
+ Là, sois gentille,
+Laisse-moi faire, enfant!
+
+MAGUELONNE.
+
+Non. Je veux le sauver!
+
+_Maguelonne se place d'un air déterminé devant l'escalier, pour
+barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance,
+revient sur le devant de la scène et paraît chercher dans son esprit un
+moyen de tout concilier._
+
+SALTABADIL.
+
+Voyons.--L'autre à minuit viendra me retrouver.
+Si d'ici là quelqu'un, un voyageur, n'importe,
+Vient nous demander gîte et frappe à notre porte,
+Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien,
+Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien.
+Il jouira toujours autant dans la nuit close,
+Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose.
+C'est tout ce que je puis faire pour toi.
+
+MAGUELONNE.
+
+ Merci.
+Mais qui diable veux-tu qui passe par ici?
+
+SALTABADIL.
+
+Seul moyen de sauver ton homme.
+
+MAGUELONNE.
+
+ À pareille heure!
+
+BLANCHE.
+
+Ô Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure!
+Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas?
+Oh! non, je suis trop jeune!--Oh! ne me poussez pas,
+Mon Dieu!
+
+_Il tonne._
+
+MAGUELONNE.
+
+ S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille,
+Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille.
+
+SALTABADIL.
+
+Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort.
+
+BLANCHE, _frissonnant_.
+
+Horreur!--Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort,
+D'ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père.
+Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire,
+J'ai mon père à soigner, à consoler; et puis
+Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis!
+Ô Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine!
+Ah!
+
+_Une horloge frappe un coup._
+
+SALTABADIL.
+
+ Ma sœur, l'heure sonne à l'horloge voisine.
+
+_Deux autres coups._
+
+C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit
+Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit?
+Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure.
+
+_Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant._
+
+MAGUELONNE.
+
+Mon frère, encore un peu!
+
+BLANCHE.
+
+ Quoi! cette femme pleure!
+Et moi, je reste là, qui peux le secourir!
+Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu'à mourir.
+Hé bien! mourons pour lui.--
+
+_Hésitant encore._
+
+ C'est égal, c'est horrible!
+
+SALTABADIL, _à Maguelonne_.
+
+Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible.
+
+BLANCHE.
+
+Encor si l'on savait comme ils vous frapperont!
+Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front,
+Au visage... Ô mon Dieu!
+
+SALTABADIL, _essayant toujours de se dégager de
+Maguelonne, qui l'arrête_.
+
+ Que veux-tu que je fasse?
+Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place?
+
+BLANCHE, _grelottant sous la pluie_.
+
+Je suis glacée!
+
+_Se dirigeant vers la porte._
+
+Allons!
+
+_S'arrêtant._
+
+ Mourir ayant si froid!
+
+_Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte et y frappe un faible
+coup._
+
+MAGUELONNE.
+
+On frappe.
+
+SALTABADIL.
+
+ C'est le vent qui fait craquer le toit,
+
+_Blanche frappe de nouveau._
+
+MAGUELONNE.
+
+On frappe.
+
+_Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors._
+
+SALTABADIL.
+
+C'est étrange!
+
+MAGUELONNE, _à Blanche_.
+
+Holà! qu'est-ce?
+
+_À Saltabadil._
+
+ Un jeune homme.
+
+BLANCHE.
+
+Asile pour la nuit.
+
+SALTABADIL.
+
+ Il va faire un fier somme!
+
+MAGUELONNE.
+
+Oui, la nuit sera longue.
+
+BLANCHE.
+
+Ouvrez!
+
+SALTABADIL, _à Maguelonne_.
+
+ Attends!--Mordieu!
+Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu.
+
+_Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux._
+
+BLANCHE.
+
+Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble!
+
+MAGUELONNE.
+
+Pauvre jeune homme! il frappe à son tombeau.
+
+BLANCHE.
+
+ Je tremble.
+Quoi! je vais donc mourir!
+
+_Tombant à genoux._
+
+ Ô Dieu, vers qui je vais,
+Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais;
+Mon père, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de même,
+Au roi François Premier, que je plains et que j'aime,
+À tous, même au démon, même à ce réprouvé,
+Qui m'attend là, dans l'ombre, avec un fer levé!
+J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice.
+S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!--et puisse,
+Dans sa prospérité que rien ne doit tarir,
+Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir!
+
+_Se levant._
+
+--L'homme doit être prêt!
+
+_Elle va frapper de nouveau à la porte._
+
+MAGUELONNE, _à Saltabadil_.
+
+ Hé! dépêche, il se lasse.
+
+SALTABADIL, _essayant sa lame sur la table_.
+
+Bon.--Derrière la porte attends que je me place.
+
+BLANCHE.
+
+J'entends tout ce qu'il dit. Oh!
+
+_Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu'en s'ouvrant en
+dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au
+spectateur._
+
+MAGUELONNE, _à Saltabadil_.
+
+ J'attends le signal.
+
+SALTABADIL, _derrière la porte, le couteau à la main_.
+
+Ouvre.
+
+MAGUELONNE, _ouvrant à Blanche_.
+
+Entrez.
+
+BLANCHE, _à part_.
+
+ Ciel! il va me faire bien du mal!
+
+_Elle recule._
+
+MAGUELONNE.
+
+Hé bien! qu'attendez-vous?
+
+BLANCHE, _à part._
+
+ La sœur aide le frère.
+--Ô Dieu! pardonnez-leur!--Pardonnez-moi, mon père!
+
+_Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit
+Saltabadil lever son poignard. La toile tombe._
+
+
+
+
+V
+
+TRIBOULET
+
+ACTE CINQUIÈME
+
+_Même décoration; seulement, quand la toile se lève, la maison de
+Saltabadil est complétement fermée aux regards: la devanture est garnie
+de ses volets. On n'y voit aucune lumière. Tout est ténèbres._
+
+
+
+
+SCÈNE PREMIÈRE.
+
+TRIBOULET, _seul_.
+
+_Il s'avance lentement du fond du théâtre, enveloppé d'un
+manteau. L'orage a diminué de violence. La pluie a cessé. Il n'y a que
+quelques éclairs et par moments un tonnerre lointain._
+
+Je vais donc me venger!--Enfin! la chose est faite.--
+Voici bientôt un mois que j'attends, que je guette,
+Resté bouffon, cachant mon trouble intérieur,
+Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur.
+
+_Examinant une porte basse dans la devanture de la maison._
+
+Cette porte...--Oh! tenir et toucher sa vengeance!--
+C'est bien par là qu'ils vont me l'apporter, je pense!
+Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant.
+Oui, je regarderai la porte en attendant.
+Oui, c'est toujours cela.--
+
+_Il tonne._
+
+Quel temps! nuit de mystère!
+Une tempête au ciel! un meurtre sur la terre!
+Que je suis grand ici! ma colère de feu
+Va de pair cette nuit avec celle de Dieu.
+Quel roi je tue!--un roi dont vingt autres dépendent,
+Des mains de qui la paix ou la guerre s'épandent!
+Il porte maintenant le poids du monde entier.
+Quand il n'y sera plus, comme tout va plier!
+Quand j'aurai retiré ce pivot, la secousse
+Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse
+Ébranlera longtemps toute l'Europe en pleurs,
+Contrainte de chercher son équilibre ailleurs!--
+Songer que si demain Dieu disait à la terre:
+--Ô terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratère?
+Qui donc émeut ainsi le chrétien, l'ottoman,
+Clément Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman?
+Quel César, quel Jésus, quel guerrier, quel apôtre,
+Jette les nations ainsi l'une sur l'autre?
+Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plaît?
+La terre, avec terreur, répondrait: Triboulet.--
+Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fierté profonde.
+La vengeance d'un fou fait osciller le monde!
+
+_Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit à
+une horloge éloignée. Triboulet écoute._
+
+Minuit!
+
+_Il court à la maison et frappe à la porte basse._
+
+VOIX DE L'INTÉRIEUR.
+
+Qui va là?
+
+TRIBOULET.
+
+Moi.
+
+LA VOIX.
+
+Bon.
+
+_Le panneau inférieur de la porte s'ouvre seul._
+
+TRIBOULET.
+
+Vite!
+
+LA VOIX.
+
+ N'entrez pas.
+
+_Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur de la
+porte. Il tire par une ouverture assez étroite quelque chose de pesant,
+une espèce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans
+l'obscurité. Il n'a pas de lumière à la main, il n'y en a pas dans la
+maison._
+
+
+
+
+SCÈNE II.
+
+TRIBOULET, SALTABADIL.
+
+
+SALTABADIL.
+
+Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas.
+
+_Triboulet, agité d'une joie convulsive, l'aide à apporter sur le devant
+de la scène un long sac de couleur brune, qui paraît contenir un
+cadavre._
+
+Votre homme est dans ce sac.
+
+TRIBOULET.
+
+ Voyons-le! quelle joie!
+Un flambeau!
+
+SALTABADIL.
+
+Pardieu non!
+
+TRIBOULET.
+
+ Que crains-tu qui nous voie?
+
+SALTABADIL.
+
+Les archers de l'écuelle et les guetteurs de nuit.
+Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!--
+L'argent!
+
+TRIBOULET, _lui remettant une bourse_.
+
+Tiens!
+
+_Examinant le sac étendu à terre pendant que l'autre compte._
+
+ Il est donc des bonheurs dans la haine!
+
+SALTABADIL.
+
+Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine?
+
+TRIBOULET.
+
+J'y suffirai tout seul.
+
+SALTABADIL, _insistant_.
+
+À nous deux, c'est plus court.
+
+TRIBOULET.
+
+Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd.
+
+SALTABADIL.
+
+Vous voulez dire en Seine? Hé bien! maître, à votre aise!
+
+_Allant à un point du parapet._
+
+Ne le jetez pas là. Cette place est mauvaise.
+
+_Lui montrant une brèche dans le parapet._
+
+Ici, c'est très-profond.--Faites vite.--Bonsoir.
+
+_Il rentre et ferme la maison sur lui._
+
+
+
+
+SCÈNE III.
+
+TRIBOULET, _seul, l'œil fixé sur le sac_.
+
+Il est là!--Mort!--Pourtant je voudrais bien le voir.
+
+_Tâtant le sac._
+
+C'est égal, c'est bien lui.--Je le sens sous ce voile.--
+Voici ses éperons qui traversent la toile.
+C'est bien lui.
+
+_Se redressant et mettant le pied sur le sac._
+
+ Maintenant, monde, regarde-moi.
+Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!--
+Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême!
+Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même.
+La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul.
+Qui donc a fait cela?
+
+_Croisant les bras._
+
+ Hé bien! oui, c'est moi seul.
+Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire,
+Et les peuples demain refuseront d'y croire.
+Que dira l'avenir? quel long étonnement,
+Parmi les nations, d'un tel événement!
+Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes!
+Une des majestés humaines les plus hautes,
+Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu,
+Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu,
+--À l'éternité près,--un gagneur de batailles
+Dont le pas ébranlait les bases des murailles,
+
+_Il tonne de temps en temps._
+
+L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit,
+Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit,
+Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées,
+N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées,
+Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé,
+Dieu! comme il se sera brusquement en allé!
+Emporté tout à coup, dans toute sa puissance,
+Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense,
+Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu,
+Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu!
+Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée!
+Ce roi qui se levait dans une aube enflammée,
+Éteint, évanoui, dissipé dans les airs!
+Apparu, disparu,--comme un de ces éclairs!
+Et peut-être demain, des crieurs inutiles,
+Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes,
+Et criront au passant, de surprise éperdu:
+--À qui retrouvera François Premier perdu!
+--C'est merveilleux!
+
+_Après un silence._
+
+ Ma fille, ô ma pauvre affligée,
+Le voilà donc puni, te voilà donc vengée!
+Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or,
+Et je l'ai!
+
+_Se penchant avec rage sur le cadavre._
+
+ Scélérat! peux-tu m'entendre encor?
+Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne,
+Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne,
+Tu me l'as enviée et prise! tu me l'as
+Rendue avec la honte,--et le malheur, hélas!
+Hé bien! dis, m'entends-tu? maintenant, c'est étrange,
+Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge!
+Parce que je feignais d'avoir tout oublié,
+Tu t'étais endormi!--Tu croyais donc,--pitié!
+La colére d'un père aisément édentée!--
+Oh! non, dans cette lutte entre nous suscitée,
+Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur.
+Lui qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur!
+Je te tiens.
+
+_Se penchant de plus en plus sur le sac._
+
+ M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme,
+Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moitié d'homme,
+Cet animal douteux à qui tu disais:--Chien!--
+
+_Il frappe le cadavre._
+
+C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien,
+Dans le cœur le plus mort il n'est plus rien qui dorme,
+Le plus chétif grandit, le plus vil se transforme,
+L'esclave tire alors sa haine du fourreau,
+Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau!
+
+_Se relevant à demi._
+
+Oh! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore,
+Sans pouvoir remuer!--
+
+_Se penchant de nouveau._
+
+ M'entends-tu? je t'abhorre!
+Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis,
+Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis!
+
+_Se relevant._
+
+À l'eau François Premier!
+
+_Il prend le sac par un bout et le traîne au bord de l'eau. Au moment où
+il le dépose sur le parapet, la porte basse de la maison s'entr'ouvre
+avec précaution. Maguelonne en sort, regarde autour d'elle avec
+inquiétude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien, rentre et
+reparaît un instant après avec le roi, auquel elle explique par signes
+qu'il n'y a plus personne là, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en
+refermant la porte, et le roi traverse le fond du théâtre dans la
+direction que lui a indiquée Maguelonne. C'est le moment où Triboulet se
+dispose à pousser le sac dans la Seine._
+
+TRIBOULET, _la main sur le sac_.
+
+Allons!
+
+LE ROI, _chantant au fond du théâtre_.
+
+Souvent femme varie,
+Bien fol est qui s'y fie!
+
+TRIBOULET, _tressaillant_.
+
+ Quelle voix! quoi!
+Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi?
+
+_Il se retourne et prête l'oreille, effaré. Le roi a disparu; mais on
+l'entend chanter dans l'éloignement._
+
+VOIX DU ROI.
+
+Souvent femme varie,
+Bien fol est qui s'y fie!
+
+TRIBOULET.
+
+Ô malédiction! ce n'est pas lui que j'ai!
+Ils le font évader, quelqu'un l'a protégé,
+On m'a trompé!--
+
+_Courant à la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte._
+
+Bandit!
+
+_La mesurant des yeux comme pour l'escalader._
+
+ C'est trop haut, la fenêtre!
+
+_Revenant au sac avec fureur._
+
+Mais qui donc m'a-t-il mis à sa place, le traître?
+Quel innocent?--Je tremble
+
+_Touchant le sac._
+
+ Oui, c'est un corps humain!
+
+_Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec
+anxiété._
+
+Je n'y vois pas!--La nuit!
+
+_Se retournant, égaré._
+
+ Quoi! rien dans le chemin!
+Rien dans cette maison! pas un flambeau qui brille!
+
+_S'accoudant avec désespoir sur le corps._
+
+Attendons un éclair.
+
+_Il reste quelques instants l'œil fixé sur le sac entr'ouvert, dont il a
+tiré Blanche à demi._
+
+
+
+
+SCÈNE IV.
+
+TRIBOULET, BLANCHE.
+
+
+TRIBOULET.
+
+_Un éclair passe; il se lève et recule avec un cri frénétique._
+
+ --Ma fille! Ah! Dieu! ma fille!
+Ma fille! Terre et cieux! c'est ma fille à présent!
+
+_Tâtant sa main._
+
+Dieu! ma main est mouillée! à qui donc est ce sang?
+--Ma fille!--Oh! je m'y perds! c'est un prodige horrible!
+C'est une vision! Oh! non, c'est impossible,
+Elle est partie, elle est en route pour Évreux.
+
+_Tombant à genoux près du corps, les yeux au ciel._
+
+Ô mon Dieu! n'est-ce pas que c'est un rêve affreux,
+Que vous avez gardé ma fille sous votre aile,
+Et que ce n'est pas elle, ô mon Dieu?
+
+_Un second éclair passe et jette une vive lumière sur le visage pâle et
+les yeux fermés de Blanche._
+
+ Si! c'est elle!
+C'est bien elle!
+
+_Se jetant sur le corps avec des sanglots._
+
+ Ma fille! enfant, réponds-moi, dis,
+Ils t'ont assassinée! oh! réponds! oh! bandits!
+Personne ici, grand Dieu! que l'horrible famille!
+Parle-moi! parle-moi! ma fille! ô ciel! ma fille!
+
+BLANCHE, _comme ranimée aux cris de son père,
+entr'ouvrant la paupière et d'une voix éteinte_.
+
+Qui m'appelle?
+
+TRIBOULET, _éperdu_.
+
+ Elle parle! elle remue un peu!
+Son cœur bat, son œil s'ouvre, elle est vivante, ô Dieu!
+
+BLANCHE.
+
+_Elle se relève à demi; elle est en chemise, et tout ensanglantée, les
+cheveux épars. Le bas du corps, qui est resté vêtu, est caché dans le
+sac._
+
+Où suis-je?
+
+TRIBOULET, _la soulevant dans ses bras_.
+
+ Mon enfant, mon seul bien sur la terre,
+Reconnais-tu ma voix? m'entends-tu, dis?
+
+BLANCHE.
+
+ Mon père!
+
+TRIBOULET.
+
+Blanche, que t'a-t-on fait? quel mystère infernal?--
+Je crains en te touchant de te faire du mal.
+Je n'y vois pas. Ma fille, as-tu quelque blessure?
+Conduis ma main.
+
+BLANCHE, _d'une voix entrecoupée_.
+
+ Le fer a touché,--j'en suis sûre,--
+--Le cœur,--je l'ai senti...--
+
+TRIBOULET.
+
+ Ce coup, qui l'a frappé?
+
+BLANCHE.
+
+Ah! tout est de ma faute,--et je vous ai trompé.
+--Je l'aimais trop,--je meurs--pour lui.
+
+TRIBOULET.
+
+ Sort implacable!
+Prise dans ma vengeance! Oh! c'est Dieu qui m'accable!
+Comment donc ont-ils fait? Ma fille, explique-toi.
+Dis!
+
+BLANCHE, _mourante_.
+
+Ne me faites pas parler.
+
+TRIBOULET, _la couvrant de baisers_.
+
+ Pardonne-moi.
+
+Mais, sans savoir comment, te perdre! Oh! ton front penche!
+
+BLANCHE, _faisant un effort pour se retourner_.
+
+Oh!... de l'autre côté!... J'étouffe!
+
+TRIBOULET, _la soulevant avec angoisse_.
+
+ Blanche! Blanche!
+Ne meurs pas!
+
+_Se retournant, désespéré._
+
+ Au secours! quelqu'un! personne ici!
+Est-ce qu'on va laisser mourir ma fille ainsi?
+--Ah! la cloche du bac est là, sur la muraille.
+Ma pauvre enfant, peux-tu m'attendre un peu que j'aille
+Chercher de l'eau, sonner pour qu'on vienne? un instant!
+
+_Blanche fait signe que c'est inutile._
+
+Non, tu ne le veux pas!--Il le faudrait pourtant!
+
+_Appelant sans la quitter._
+
+Quelqu'un!
+
+_Silence partout. La maison demeure impassible dans l'ombre._
+
+ Cette maison, grand Dieu, c'est une tombe!
+
+_Blanche agonise._
+
+Oh! ne meurs pas! enfant, mon trésor, ma colombe,
+Blanche! si tu t'en vas, moi, je n'aurai plus rien.
+Ne meurs pas, je t'en prie!
+
+BLANCHE.
+
+Oh!
+
+TRIBOULET.
+
+ Mon bras n'est pas bien,
+N'est-ce pas, il te gêne!--Attends, que je me place
+Autrement.--Es-tu mieux comme cela?--Par grâce,
+Tâche de respirer jusqu'à ce que quelqu'un
+Vienne nous assister!--Aucun secours! Aucun!
+
+BLANCHE, _d'une voix éteinte et avec effort_.
+
+Pardonnez-lui, mon père... Adieu!
+
+_Sa tête retombe._
+
+TRIBOULET, _s'arrachant les cheveux_.
+
+ Blanche!... Elle expire!
+
+_Il court à la cloche du bac et la secoue avec fureur._
+
+À l'aide! au meurtre! au feu!
+
+_Revenant à Blanche._
+
+ Tâche encor de me dire
+Un mot! un seulement! parle-moi, par pitié!
+
+_Essayant de la relever._
+
+Pourquoi veux-tu rester ainsi le corps plié?
+Seize ans! non, c'est trop jeune! oh! non, tu n'es pas morte!
+Blanche, as-tu pu quitter ton père de la sorte!
+Est-ce qu'il ne doit plus t'entendre? ô Dieu! pourquoi?
+
+_Entrent des gens du peuple, accourant au bruit avec des
+flambeaux._
+
+Le ciel fut sans pitié de te donner à moi!
+Que ne t'a-t-il reprise au moins, ô pauvre femme,
+Avant de me montrer la beauté de ton âme!
+Pourquoi m'a-t-il laissé connaître mon trésor?
+Que n'es-tu morte, hélas! toute petite encor,
+Le jour où des enfants en jouant te blessèrent!
+Mon enfant! mon enfant!
+
+
+
+
+SCÈNE V
+
+LES MÊMES, HOMMES, FEMMES _du peuple_.
+
+
+UNE FEMME.
+
+ Ses paroles me serrent
+Le cœur!
+
+TRIBOULET, _se retournant_.
+
+ Ah! vous voilà! vous venez, maintenant!
+Il est bien temps!
+
+_Prenant au collet un charretier, qui tient son fouet à la main._
+
+ As-tu des chevaux, toi, manant!
+Une voiture? dis!
+
+LE CHARRETIER.
+
+ Oui.--Comme il me secoue!
+
+TRIBOULET.
+
+Oui? Hé bien, prends ma tête, et mets-la sous ta roue!
+
+_Il revint se jeter sur le corps de Blanche._
+
+Ma fille!
+
+UN DES ASSISTANTS.
+
+ Quelque meurtre! un père au désespoir!
+Séparons-les.
+
+_Ils veulent entraîner Triboulet, qui se débat._
+
+TRIBOULET.
+
+ Je veux rester! je veux la voir!
+Je ne vous ai point fait de mal pour me la prendre!
+Je ne vous connais pas. Voulez-vous bien m'entendre?
+
+_À une femme._
+
+Madame, vous pleurez? vous êtes bonne, vous!
+Dites-leur de ne pas m'emmener.
+
+_La femme intercède pour lui. Il revint près de Blanche._
+_Tombant à genoux._
+
+ À genoux!
+À genoux, misérable, et meurs à côté d'elle!
+
+LA FEMME.
+
+Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle,
+On va vous remmener.
+
+TRIBOULET, _égaré_.
+
+Non, non, laissez!--
+
+_Saisissant Blanche dans ses bras._
+
+ Je crois
+Qu'elle respire encore! elle a besoin de moi!
+Allez vite chercher du secours à la ville.
+Laissez-la dans mes bras, je serai bien tranquille.
+
+_Il la prend tout à fait sur lui, et l'arrange comme une mère son enfant
+endormi._
+
+Non, elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas;
+Car enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas
+Tout le monde vous hait quand vous êtes difforme;
+On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe;
+Elle m'aime, elle!--elle est ma joie et mon appui.
+Quand on rit de son père, elle pleure avec lui.
+Si belle et morte! oh! non.--Donnez-moi quelque chose
+Pour essuyer son front.
+
+_Il lui essuie le front._
+
+ Sa lèvre est encor rose.
+Oh! si vous l'aviez vue! oh! je la vois encor
+Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or!
+Elle était blonde alors.--
+
+_La serrant sur son cœur avec emportement._
+
+ Ô ma pauvre opprimée!
+Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aimée!
+Lorsqu'elle était enfant, je la tenais ainsi.
+Elle dormait sur moi tout comme la voici!
+Quand elle s'éveillait, si vous saviez quel ange!
+Je ne lui semblais pas quelque chose d'étrange!
+Elle me souriait avec ses yeux divins,
+Et moi je lui baisais ses deux petites mains!
+Pauvre agneau!--Morte! oh! non, elle dort et repose.
+Tout à l'heure, messieurs, c'était bien autre chose.
+Elle s'est cependant réveillée.--Oh! j'attends,
+Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant!
+Vous voyez maintenant, messieurs, que je raisonne;
+Je suis tranquille et doux, je n'offense personne:
+Puisque je ne fais rien de ce qu'on me défend,
+On peut bien me laisser regarder mon enfant.
+
+_Il la contemple._
+
+Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes!--
+J'ai déjà réchauffé ses mains entre les miennes;
+Voyez, touchez-les donc un peu!
+
+_Entre un médecin._
+
+LA FEMME, _à Triboulet_.
+
+ Le chirurgien.
+
+TRIBOULET, _au chirurgien qui s'approche_.
+
+Tenez, regardez-la, je n'empêcherai rien.
+Elle est évanouie, est-ce pas?
+
+LE CHIRURGIEN, _examinant Blanche_.
+
+ Elle est morte.
+
+_Triboulet se lève debout d'un mouvement convulsif._
+
+Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte.
+Le sang a dû causer la mort en l'étouffant.
+
+TRIBOULET.
+
+J'ai tué mon enfant! j'ai tué mon enfant!
+
+_Il tombe sur le pavé._
+
+FIN DU ROI S'AMUSE.
+
+
+NOTES:
+
+[1] Le mot est souligné dans le billet écrit.
+
+[2] La confiance de l'auteur dans le résultat de la lecture est telle,
+qu'il croit à peine nécessaire de faire remarquer que sa pièce est
+imprimée telle qu'il l'a faite, et non telle qu'on l'a jouée,
+c'est-à-dire qu'elle contient un assez grand nombre de détails que le
+livre imprimé comporte, et qu'il avait retranchés pour les
+susceptibilités de la scène. Ainsi, par exemple, le jour de la
+représentation, au lieu de ces vers:
+
+_J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille_ _Qui danse dans la rue
+et qu'on trouve gentille._ _Elle attire chez nous le galant une nuit._
+
+Saltabadil a dit:
+
+_J'ai ma sœur, une jeune et belle créature,_ _Qui chez nous aux passants
+dit la bonne aventure;_ _Votre homme la viendrait consulter une nuit._
+
+Il y a eu également des variantes pour plusieurs autres vers, mais cela
+ne vaut pas la peine d'y insister.
+
+[3] Voyez la préface de _Marion Delorme._
+
+
+
+
+
+
+
+End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi s'amuse, by Victor Hugo
+
+*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI S'AMUSE ***
+
+***** This file should be named 29549-0.txt or 29549-0.zip *****
+This and all associated files of various formats will be found in:
+ https://www.gutenberg.org/2/9/5/4/29549/
+
+Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com
+
+Updated editions will replace the previous one--the old editions
+will be renamed.
+
+Creating the works from public domain print editions means that no
+one owns a United States copyright in these works, so the Foundation
+(and you!) can copy and distribute it in the United States without
+permission and without paying copyright royalties. Special rules,
+set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to
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+Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you
+charge for the eBooks, unless you receive specific permission. If you
+do not charge anything for copies of this eBook, complying with the
+rules is very easy. You may use this eBook for nearly any purpose
+such as creation of derivative works, reports, performances and
+research. They may be modified and printed and given away--you may do
+practically ANYTHING with public domain eBooks. Redistribution is
+subject to the trademark license, especially commercial
+redistribution.
+
+
+
+*** START: FULL LICENSE ***
+
+THE FULL PROJECT GUTENBERG LICENSE
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+even without complying with the full terms of this agreement. See
+paragraph 1.C below. There are a lot of things you can do with Project
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+and help preserve free future access to Project Gutenberg-tm electronic
+works. See paragraph 1.E below.
+
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+or PGLAF), owns a compilation copyright in the collection of Project
+Gutenberg-tm electronic works. Nearly all the individual works in the
+collection are in the public domain in the United States. If an
+individual work is in the public domain in the United States and you are
+located in the United States, we do not claim a right to prevent you from
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+ of receipt of the work.
+
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+1.E.9. If you wish to charge a fee or distribute a Project Gutenberg-tm
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+is also defective, you may demand a refund in writing without further
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+
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+WARRANTIES OF ANY KIND, EXPRESS OR IMPLIED, INCLUDING BUT NOT LIMITED TO
+WARRANTIES OF MERCHANTIBILITY OR FITNESS FOR ANY PURPOSE.
+
+1.F.5. Some states do not allow disclaimers of certain implied
+warranties or the exclusion or limitation of certain types of damages.
+If any disclaimer or limitation set forth in this agreement violates the
+law of the state applicable to this agreement, the agreement shall be
+interpreted to make the maximum disclaimer or limitation permitted by
+the applicable state law. The invalidity or unenforceability of any
+provision of this agreement shall not void the remaining provisions.
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+harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees,
+that arise directly or indirectly from any of the following which you do
+or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm
+work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any
+Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause.
+
+
+Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm
+
+Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of
+electronic works in formats readable by the widest variety of computers
+including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists
+because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from
+people in all walks of life.
+
+Volunteers and financial support to provide volunteers with the
+assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's
+goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will
+remain freely available for generations to come. In 2001, the Project
+Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure
+and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations.
+To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation
+and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4
+and the Foundation web page at https://www.pglaf.org.
+
+
+Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive
+Foundation
+
+The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit
+501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the
+state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal
+Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification
+number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at
+https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent
+permitted by U.S. federal laws and your state's laws.
+
+The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S.
+Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered
+throughout numerous locations. Its business office is located at
+809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email
+business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact
+information can be found at the Foundation's web site and official
+page at https://pglaf.org
+
+For additional contact information:
+ Dr. Gregory B. Newby
+ Chief Executive and Director
+ gbnewby@pglaf.org
+
+
+Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg
+Literary Archive Foundation
+
+Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide
+spread public support and donations to carry out its mission of
+increasing the number of public domain and licensed works that can be
+freely distributed in machine readable form accessible by the widest
+array of equipment including outdated equipment. Many small donations
+($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt
+status with the IRS.
+
+The Foundation is committed to complying with the laws regulating
+charities and charitable donations in all 50 states of the United
+States. Compliance requirements are not uniform and it takes a
+considerable effort, much paperwork and many fees to meet and keep up
+with these requirements. We do not solicit donations in locations
+where we have not received written confirmation of compliance. To
+SEND DONATIONS or determine the status of compliance for any
+particular state visit https://pglaf.org
+
+While we cannot and do not solicit contributions from states where we
+have not met the solicitation requirements, we know of no prohibition
+against accepting unsolicited donations from donors in such states who
+approach us with offers to donate.
+
+International donations are gratefully accepted, but we cannot make
+any statements concerning tax treatment of donations received from
+outside the United States. U.S. laws alone swamp our small staff.
+
+Please check the Project Gutenberg Web pages for current donation
+methods and addresses. Donations are accepted in a number of other
+ways including including checks, online payments and credit card
+donations. To donate, please visit: https://pglaf.org/donate
+
+
+Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic
+works.
+
+Professor Michael S. Hart was the originator of the Project Gutenberg-tm
+concept of a library of electronic works that could be freely shared
+with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project
+Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support.
+
+
+Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed
+editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S.
+unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily
+keep eBooks in compliance with any particular paper edition.
+
+
+Most people start at our Web site which has the main PG search facility:
+
+ https://www.gutenberg.org
+
+This Web site includes information about Project Gutenberg-tm,
+including how to make donations to the Project Gutenberg Literary
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