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| author | Roger Frank <rfrank@pglaf.org> | 2025-10-15 02:47:47 -0700 |
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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Roi s'amuse + +Author: Victor Hugo + +Release Date: July 30, 2009 [EBook #29549] + +Language: French + +Character set encoding: UTF-8 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI S'AMUSE *** + + + + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + + + + + + + + +Victor Hugo + +LE ROI S'AMUSE + +1832 + + + + +Table des matières + + +PERSONNAGES + +I MONSIEUR DE SAINT-VALLIER ACTE PREMIER + +SCÈNE PREMIÈRE +SCÈNE II. +SCÈNE III. +SCÈNE IV. +SCÈNE V. + +II SALTABADIL ACTE DEUXIÈME + +SCÈNE PREMIÈRE. +SCÈNE II. +SCÈNE III. +SCÈNE IV. +SCÈNE V. + +III LE ROI ACTE TROISIÈME + +SCÈNE PREMIÈRE. +SCÈNE II. +SCÈNE III. +SCÈNE IV. + +IV BLANCHE ACTE QUATRIÈME + +SCÈNE PREMIÈRE +SCÈNE II. +SCÈNE III. +SCÈNE IV. +SCÈNE V. + +V TRIBOULET ACTE CINQUIÈME + +SCÈNE PREMIÈRE. +SCÈNE II. +SCÈNE III. +SCÈNE IV. +SCÈNE V +NOTES + + +L'apparition de ce drame au théâtre a donné lieu à un acte ministériel +inouï. + +Le lendemain de la première représentation, l'auteur reçut de monsieur +Jouslin de la Salle, directeur de la scène au Théâtre-Français, le +billet suivant, dont il conserve précieusement l'original: + +«Il est dix heures et demie, et je reçois à l'instant l'_ordre_[1] de +suspendre les représentations du _Roi s'amuse._ + +«C'est monsieur Taylor qui me communique cet ordre de la part du +ministre. + +«Ce 23 novembre.» + +Le premier mouvement de l'auteur fut de douter. L'acte était arbitraire +au point d'être incroyable. + +En effet, ce qu'on a appelé la _Charte-Vérité_ dit: «Les Français ont +_le droit de publier»_ Remarquez que le texte ne dit pas seulement _le +droit d'imprimer, _mais largement et grandement _le droit de publier_. +Or, le théâtre n'est qu'un moyen de publication comme la presse, comme +la gravure, comme la lithographie. La liberté du théâtre est donc +implicitement écrite dans la Charte, avec toutes les autres libertés de +la pensée. La loi fondamentale ajoute: «_La censure ne pourra jamais +être rétablie._» Or, le texte ne dit pas _la censure des journaux, la +censure des livres_, il dit _la censure_, la censure en général, toute +censure, celle du théâtre comme celle des écrits. Le théâtre ne saurait +donc désormais être légalement censuré. + +Ailleurs la Charte dit: _La confiscation est abolie_. Or, la suppression +d'une pièce de théâtre après la représentation n'est pas seulement un +acte monstrueux de censure et d'arbitraire, c'est une véritable +confiscation, c'est une propriété violemment dérobée au théâtre et à +l'auteur. + +Enfin, pour que tout soit net et clair, pour que les quatre ou cinq +grands principes sociaux que la Révolution française a coulés en bronze +restent intacts sur leurs piédestaux de granit, pour qu'on ne puisse +attaquer sournoisement le droit commun des Français avec ces quarante +mille vieilles armes ébréchées que la rouille et la désuétude dévorent +dans l'arsenal de nos lois, la Charte, dans un dernier article, abolit +expressément tout ce qui, dans les lois antérieures, serait contraire à +son texte et à son esprit. + +Ceci est formel. La suppression ministérielle d'une pièce de théâtre +attente à la liberté par la censure, à la propriété par la confiscation. +Tout notre droit public se révolte contre une pareille voie de fait. + +L'auteur, ne pouvant croire à tant d'insolence et de folie, courut au +théâtre. Là, le fait lui fut confirmé de toutes parts. Le ministre +avait, en effet, de son autorité privée, de son droit divin de ministre, +intimé l_'ordre_ en question. Le ministre n'avait pas de raison à +donner. Le ministre avait pris sa pièce, lui avait pris son droit, lui +avait pris sa chose. Il ne restait plus qu'à le mettre, lui poëte, à la +Bastille. + +Nous le répétons, dans le temps où nous vivons lorsqu'un pareil acte +vient vous barrer le passage et vous prendre brusquement au collet, la +première impression est un profond étonnement. Mille questions se +pressent dans votre esprit.--Où est la loi? Où est le droit? Est-ce que +cela peut se passer ainsi? Est-ce qu'il y a eu, en effet, quelque chose +qu'on a appelé la Révolution de juillet? Il est évident que nous ne +sommes plus à Paris. Dans quel pachalik vivons-nous?-- + +La Comédie-Française, stupéfaite et consternée, voulut essayer encore +quelques démarches auprès du ministre pour obtenir la révocation de +cette étrange décision; mais elle perdit sa peine. Le divan, je me +trompe, le conseil des ministres s'était assemblé dans la journée. Le +23, ce n'était qu'un ordre du ministre; le 24, ce fut un ordre du +ministère. Le 23, la pièce n'était que _suspendue_; le 24, elle fut +définitivement _défendue_. Il fut même enjoint au théâtre de rayer de +son affiche ces quatre mots redoutables: _Le Roi s'amuse_ Il lui fut +enjoint, en outre, à ce malheureux Théâtre-Français, de ne pas se +plaindre et de ne souffler mot. Peut-être serait-il beau, loyal et noble +de résister à un despotisme si asiatique; mais les théâtres n'osent pas. +La crainte du retrait de leurs priviléges les fait serfs et sujets, +taillables et corvéables à merci, eunuques et muets. + +L'auteur demeura et dut demeurer étranger à ces démarches du théâtre. Il +ne dépend, lui poëte, d'aucun ministre. Ces prières et ces +sollicitations que son intérêt mesquinement consulté lui conseillait +peut-être, son devoir de libre écrivain les lui défendait. Demander +grâce au pouvoir, c'est le reconnaître. La liberté et la propriété ne +sont pas choses d'antichambre. Un droit ne se traite pas comme une +faveur. Pour une faveur, réclamez devant le ministre; pour un droit, +réclamez devant le pays. + +C'est donc au pays qu'il s'adresse. Il a deux voies pour obtenir +justice, l'opinion publique et les tribunaux. Il les choisit toutes +deux. + +Devant l'opinion publique, le procès est déjà jugé et gagné. Et ici +l'auteur doit remercier hautement toutes les personnes graves et +indépendantes de la littérature et des arts, qui lui ont donné dans +cette occasion tant de preuves de sympathie et de cordialité. Il +comptait d'avance sur leur appui. Il sait que, lorsqu'il s'agit de +lutter pour la liberté de l'intelligence et de la pensée, il n'ira pas +seul au combat. + +Et, disons-le ici en passant, le pouvoir, par un assez lâche calcul, +s'était flatté d'avoir pour auxiliaires, dans cette occasion, jusque +dans les rangs de l'opposition, les passions littéraires soulevées +depuis si longtemps autour de l'auteur. Il avait cru les haines +littéraires plus tenaces encore que les haines politiques, se fondant +sur ce que les premières ont leurs racines dans les amours-propres, et +les secondes seulement dans les intérêts. Le pouvoir s'est trompé. Son +acte brutal a révolté les hommes honnêtes dans tous les camps. L'auteur +a vu se rallier à lui, pour faire face à l'arbitraire et à l'injustice, +ceux-là même qui l'attaquaient le plus violemment la veille. Si par +hasard quelques haines invétérées ont persisté, elles regrettent +maintenant le secours momentané qu'elles ont apporté au pouvoir. Tout ce +qu'il y a d'honorable et de loyal parmi les ennemis de l'auteur est venu +lui tendre la main, quitte à recommencer le combat littéraire aussitôt +que le combat politique sera fini. En France, quiconque est persécuté +n'a plus d'ennemis que le persécuteur. + +Si maintenant, après avoir établi que l'acte ministériel est odieux, +inqualifiable, impossible en droit, nous voulons bien descendre pour un +moment à le discuter comme fait matériel et à chercher de quels éléments +ce fait semble devoir être composé, la première question qui se présente +est celle-ci, et il n'est personne qui ne se la soit faite:--Quel peut +être le motif d'une pareille mesure? + +Il faut bien le dire, parce que cela est, et que, si l'avenir s'occupe +un jour de nos petits hommes et de nos petites choses, cela ne sera pas +le détail le moins curieux de ce curieux événement; il paraît que nos +faiseurs de censure se prétendent scandalisés dans leur morale par _le +Roi s'amuse_; cette pièce a révolté la pudeur des gendarmes; la brigade +Léotaud y était et l'a trouvée obscène; le bureau des mœurs s'est voilé +la face; monsieur Vidocq a rougi. Enfin le mot d'ordre que la censure a +donné à la police, et que l'on balbutie depuis quelques jours autour de +nous, le voici tout net: _C'est que la pièce est immorale.--_Holà! mes +maîtres! silence sur ce point. + +Expliquons-nous pourtant, non pas avec la police à laquelle, moi, +honnête homme, je défends de parler de ces matières, mais avec le petit +nombre de personnes respectables et consciencieuses qui, sur des +ouï-dire ou après avoir mal entrevu la représentation, se sont laissé +entraîner à partager cette opinion, pour laquelle peut-être le nom seul +du poëte inculpé aurait dû être une suffisante réfutation. Le drame est +imprimé aujourd'hui. Si vous n'étiez pas à la représentation, lisez; si +vous y étiez, lisez encore. Souvenez-vous que cette représentation a été +moins une représentation qu'une bataille, une espèce de bataille de +Monthléry (qu'on nous passe cette comparaison un peu ambitieuse) où les +Parisiens et les Bourguignons ont prétendu chacun de leur côté avoir +_empoché la victoire_, comme dit Mathieu. + +La pièce est immorale? croyez-vous? Est-ce par le fond? Voici le fond. +Triboulet est difforme, Triboulet est malade, Triboulet est bouffon de +cour; triple misère qui le rend méchant. Triboulet hait le roi parce +qu'il est le roi, les seigneurs parce qu'ils sont les seigneurs, les +hommes parce qu'ils n'ont pas tous une bosse sur le dos. Son seul +passe-temps est d'entre-heurter sans relâche les seigneurs contre le +roi, brisant le plus faible au plus fort. Il déprave le roi, il le +corrompt, il l'abrutit; il le pousse à la tyrannie, à l'ignorance, au +vice; il le lâche à travers toutes les familles des gentilshommes, lui +montrant sans cesse du doigt la femme à séduire, la sœur à enlever, la +fille à déshonorer. Le roi dans les mains de Triboulet n'est qu'un +pantin tout-puissant qui brise toutes les existences au milieu +desquelles le bouffon le fait jouer. Un jour, au milieu d'une fête, au +moment même où Triboulet pousse le roi à enlever la femme de monsieur de +Cossé, monsieur de Saint-Vallier pénètre jusqu'au roi et lui reproche +hautement le déshonneur de Diane de Poitiers. Ce père auquel le roi a +pris sa fille, Triboulet le raille et l'insulte. Le père lève le bras et +maudit Triboulet. De ceci découle toute la pièce. Le sujet véritable du +drame, c'est _la malédiction de monsieur de Saint-Vallier. _Écoutez. +Vous êtes au second acte. Cette malédiction, sur qui est-elle tombée? +Sur Triboulet fou du roi? Non. Sur Triboulet qui est homme, qui est +père, qui a un cœur, qui a une fille. Triboulet a une fille, tout est +là. Triboulet n'a que sa fille au monde; il la cache à tous les yeux, +dans un quartier désert, dans une maison solitaire. Plus il fait +circuler dans la ville la contagion de la débauche et du vice, plus il +tient sa fille isolée et murée. Il élève son enfant dans l'innocence, +dans la foi et dans la pudeur. Sa plus grande crainte est qu'elle ne +tombe dans le mal, car il sait, lui méchant, tout ce qu'on y souffre. Eh +bien! la malédiction du vieillard atteindra Triboulet dans la seule +chose qu'il aime au monde, dans sa fille. Ce même roi que Triboulet +pousse au rapt, ravira sa fille, à Triboulet. Le bouffon sera frappé par +la Providence exactement de la même manière que M. de Saint-Vallier. Et +puis, une fois sa fille séduite et perdue, il tendra un piége au roi +pour la venger; c'est sa fille qui y tombera. Ainsi Triboulet a deux +élèves, le roi et sa fille, le roi qu'il dresse au vice, sa fille qu'il +fait croître pour la vertu. L'un perdra l'autre. Il veut enlever pour le +roi madame de Cossé, c'est sa fille qu'il enlève. Il veut assassiner le +roi pour venger sa fille, c'est sa fille qu'il assassine. Le châtiment +ne s'arrête pas à moitié chemin; la malédiction du père de Diane +s'accomplit sur le père de Blanche. + +Sans doute ce n'est pas à nous de décider si c'est là une idée +dramatique, mais à coup sûr c'est là une idée morale. + +Au fond de l'un des autres ouvrages de l'auteur, il y a la fatalité. Au +fond de celui-ci, il y a la Providence. + +Nous le redisons expressément, ce n'est pas avec la police que nous +discutons ici, nous ne lui faisons pas tant d'honneur, c'est avec la +partie du public à laquelle cette discussion peut sembler nécessaire. +Poursuivons. + +Si l'ouvrage est moral par l'invention, est-ce qu'il serait immoral par +l'exécution? La question ainsi posée nous paraît se détruire +d'elle-même, mais voyons. Probablement rien d'immoral au premier et au +second acte. Est-ce la situation du troisième qui vous choque? lisez ce +troisième acte, et dites-nous, en toute probité, si l'impression qui en +résulte n'est pas profondément chaste, vertueuse et honnête? + +Est-ce le quatrième acte? Mais depuis quand n'est-il plus permis à un +roi de courtiser sur la scène une servante d'auberge? Cela n'est même +nouveau ni dans l'histoire ni au théâtre. Il y a mieux, l'histoire nous +permettait de vous montrer François Ier ivre dans les bouges de la rue +du Pélican. Mener un roi dans un mauvais lieu, cela ne serait pas même +nouveau non plus. Le théâtre grec, qui est le théâtre classique, l'a +fait; Shakspeare, qui est le théâtre romantique, l'a fait; eh bien! +l'auteur de ce drame ne l'a pas fait. Il sait tout ce qu'on a écrit de +la maison de Saltabadil. Mais pourquoi lui faire dire ce qu'il n'a pas +dit? pourquoi lui faire franchir de force une limite qui est tout en +pareil cas et qu'il n'a pas franchie? Cette bohémienne Maguelonne, tant +calomniée, n'est, assurément, pas plus effrontée que toutes les Lisettes +et toutes les Martons du vieux théâtre. La cabane de Saltabadil est une +hôtellerie, une taverne, le cabaret de _la Pomme du Pin_, une auberge +suspecte, un coupe-gorge, soit; mais non un lupanar. C'est un lieu +sinistre, terrible, horrible, effroyable, si vous voulez, ce n'est pas +un lieu obscène. + +Restent donc les détails du style. Lisez[2]. L'auteur accepte pour juges +de la sévérité austère de son style les personnes mêmes qui +s'effarouchent de la nourrice de Juliette et du père d'Ophélia, de +Beaumarchais et de Regnard, de _l'École des Femmes_ et _d'Amphitrion_, +de Dandin et de Sganarelle, et de la grande scène du _Tartufe_, du +_Tartufe_, accusé aussi d'immoralité dans son temps! seulement, là où il +fallait être franc, il a cru devoir l'être, à ses risques et périls, +mais toujours avec gravité et mesure. Il veut l'art chaste, et non l'art +prude. + +La voilà pourtant cette pièce contre laquelle le ministère cherche à +soulever tant de préventions! Cette immoralité, cette obscénité, la +voilà mise à nu. Quelle pitié! Le pouvoir avait ses raisons cachées, et +nous les indiquerons tout à l'heure, pour ameuter contre _le Roi +s'amuse_ le plus de préjugés possible. Il aurait bien voulu que le +public en vînt à étouffer cette pièce sans l'entendre pour un tort +imaginaire, comme Othello étouffe Desdémona. _Honest Iago!_ + +Mais comme il se trouve qu'Othello n'a pas étouffé Desdémona, c'est Iago +qui se démasque et qui s'en charge. Le lendemain de la représentation, +la pièce est défendue _par_ _ordre._ + +Certes, si nous daignions descendre encore un instant à accepter pour +une minute cette fiction ridicule, que dans cette occasion c'est le soin +de la morale publique qui émeut nos maîtres, et que, scandalisés de +l'état de licence où certains théâtres sont tombés depuis deux ans, ils +ont voulu à la fin, poussés à bout, faire, à travers toutes les lois et +tous les droits, un exemple sur un ouvrage et sur un écrivain, certes, +le choix de l'ouvrage serait singulier, il faut en convenir, mais le +choix de l'écrivain ne le serait pas moins. Et, en effet, quel est +l'homme auquel ce pouvoir myope s'attaque si étrangement? C'est un +écrivain ainsi placé que, si son talent peut être contesté de tous, son +caractère ne l'est de personne. C'est un honnête homme avéré, prouvé et +constaté, chose rare et vénérable en ce temps-ci. + +C'est un poëte que cette même licence des théâtres révolterait et +indignerait tout le premier; qui, il y a dix-huit mois, sur le bruit que +l'inquisition des théâtres allait être illégalement rétablie, est allé +de sa personne, en compagnie de plusieurs autres auteurs dramatiques, +avertir le ministre qu'il eût à se garder d'une pareille mesure; et qui, +là, a réclamé hautement une loi répressive des excès du théâtre, tout en +protestant contre la censure avec des paroles sévères que le ministre, à +coup sûr, n'a pas oubliées. C'est un artiste dévoué à l'art, qui n'a +jamais cherché le succès par de pauvres moyens, qui s'est habitué toute +sa vie à regarder le public fixement et en face. C'est un homme sincère +et modéré, qui a déjà livré plus d'un combat pour toute liberté et +contre tout arbitraire, qui, en 1829, dans la dernière année de la +Restauration, a repoussé tout ce que le gouvernement d'alors lui offrait +pour le dédommager de l'interdit lancé sur Marion de Lorme, et qui, un +an plus tard, en 1830, la Révolution de juillet étant faite, a refusé, +malgré tous les conseils de son intérêt matériel, de laisser représenter +cette même Marion de Lorme, tant qu'elle pourrait être une occasion +d'attaque et d'insulte contre le roi tombé qui l'avait proscrite; +conduite bien simple sans doute, que tout homme d'honneur eût tenue à sa +place, mais qui aurait peut-être dû le rendre inviolable désormais à +toute censure, et à propos de laquelle il écrivait, lui, en août 1831: + +«Les succès de scandale cherché et d'allusions politiques ne lui +sourient guère, il l'avoue. Ces succès valent peu et durent peu. Et +puis, c'est précisément quand il n'y a plus de censure qu'il faut que +les auteurs se censurent eux-mêmes, honnêtement, consciencieusement, +sévèrement. C'est ainsi qu'ils placeront haut la dignité de l'art. Quand +on a toute liberté, il sied de garder toute mesure[3].» + +Jugez maintenant. Vous avez d'un côté l'homme et son œuvre; de l'autre +le ministère et ses actes. + +À présent que la prétendue immoralité de ce drame est réduite à néant, à +présent que tout l'échafaudage des mauvaises et honteuses raisons est +là, gisant sous nos pieds, il serait temps de signaler le véritable +motif de la mesure, le motif d'antichambre, le motif de cour, le motif +secret, le motif qu'on ne dit pas, le motif qu'on n'ose s'avouer à +soi-même, le motif qu'on avait si bien caché sous un prétexte. Ce motif +a déjà transpiré dans le public, et le public a deviné juste. Nous n'en +dirons pas davantage. Il est peut-être utile à notre cause que ce soit +nous qui offrions à nos adversaires l'exemple de la courtoisie et de la +modération. Il est bon que la leçon de dignité et de sagesse soit donnée +par le particulier au gouvernement, par celui qui est persécuté à celui +qui persécute. D'ailleurs nous ne sommes pas de ceux qui pensent guérir +leur blessure en empoisonnant la plaie d'autrui. Il n'est que trop vrai +qu'il y a au troisième acte de cette pièce un vers où la sagacité +maladroite de quelques familiers du palais a découvert une allusion (je +vous demande un peu, moi, une allusion!) à laquelle ni le public ni +l'auteur n'avaient songé jusque-là, mais qui, une fois dénoncée de cette +façon, devient la plus cruelle et la plus sanglante des injures. Il +n'est que trop vrai que ce vers a suffi pour que l'affiche déconcertée +du Théâtre-Français reçût l'ordre de ne plus offrir une seule fois à la +curiosité du public la petite phrase séditieuse: _le Roi s'amuse_. Ce +vers, qui est un fer rouge, nous ne le citerons pas ici; nous ne le +signalerons même ailleurs qu'à la dernière extrémité, et si l'on est +assez imprudent pour y acculer notre défense. Nous ne ferons pas revivre +de vieux scandales historiques. Nous épargnerons autant que possible à +une personne haut placée les conséquences de cette étourderie de +courtisan. On peut faire, même à un roi, une guerre généreuse. Nous +entendons la faire ainsi. Seulement, que les puissants méditent sur +l'inconvénient d'avoir pour ami l'ours qui ne sait écraser qu'avec le +pavé de la censure les allusions imperceptibles qui viennent se poser +sur leur visage. + +Nous ne savons même pas si nous n'aurons pas dans la lutte quelque +indulgence pour le ministère lui-même. Tout ceci, à vrai dire, nous +inspire une grande pitié. Le gouvernement de juillet est tout nouveau +né, il n'a que trente-trois mois, il est encore au berceau, il a de +petites fureurs d'enfant. Mérite-t-il en effet qu'on dépense contre lui +beaucoup de colère virile? Quand il sera grand, nous verrons. + +Cependant, à n'envisager la question, pour un instant, que sous le point +de vue privé, la confiscation censoriale dont il s'agit cause encore +plus de dommage peut-être à l'auteur de ce drame qu'à tout autre. En +effet, depuis quatorze ans qu'il écrit, il n'est pas un de ses ouvrages +qui n'ait eu l'honneur malheureux d'être choisi pour champ de bataille à +son apparition, et qui n'ait disparu d'abord pendant un temps plus ou +moins long sous la poussière, la fumée et le bruit. Aussi, quand il +donne une pièce au théâtre, ce qui lui importe avant tout, ne pouvant +espérer un auditoire calme dès la première soirée, c'est la série des +représentations. S'il arrive que le premier jour sa voix soit couverte +par le tumulte, que sa pensée ne soit pas comprise, les jours suivants +peuvent corriger le premier jour. _Hernani_ a eu cinquante-trois +représentations; _Marion de Lorme_ a eu soixante et une représentations; +_le Roi s'amuse_, grâce à une violence ministérielle, n'aura eu qu'une +représentation. Assurément le tort fait à l'auteur est grand. Qui lui +rendra intacte et au point où elle en était cette troisième expérience +si importante pour lui? Qui lui dira de quoi eût été suivie cette +première représentation? Qui lui rendra le public du lendemain, ce +public ordinairement impartial, ce public sans amis et sans ennemis, ce +public qui enseigne le poëte et que le poëte enseigne? + +Le moment de transition politique où nous sommes est curieux. C'est un +de ces instants de fatigue générale où tous les actes despotiques sont +possibles dans la société même la plus infiltrée d'idées d'émancipation +et de liberté. La France a marché vite en juillet 1830; elle a fait +trois bonnes journées; elle a fait trois grandes étapes dans le champ de +la civilisation et du progrès. Maintenant beaucoup sont essoufflés, +beaucoup demandent à faire halte. On veut retenir les esprits généreux +qui ne se lassent pas et qui vont toujours. On veut attendre les tardifs +qui sont restés en arrière et leur donner le temps de rejoindre. De là +une crainte singulière de tout ce qui marche, de tout ce qui remue, de +tout ce qui parle, de tout ce qui pense. Situation bizarre, facile à +comprendre, difficile à définir. Ce sont toutes les existences qui ont +peur de toutes les idées. C'est la ligue des intérêts froissés du +mouvement des théories. C'est le commerce qui s'effarouche des systèmes; +c'est le marchand qui veut vendre; c'est la rue qui effraye le comptoir; +c'est la boutique armée qui se défend. + +À notre avis, le gouvernement abuse de cette disposition au repos et de +cette crainte des révolutions nouvelles. Il en est venu à tyranniser +petitement. Il a tort pour lui et pour nous. S'il croit qu'il y a +maintenant indifférence dans les esprits pour les idées de liberté, il +se trompe; il n'y a que lassitude. Il lui sera demandé sévèrement compte +un jour de tous les actes illégaux que nous voyons s'accumuler depuis +quelque temps. Que de chemin il nous a fait faire! Il y a deux ans on +pouvait craindre pour l'ordre, on en est maintenant à trembler pour la +liberté. Des questions de libre pensée, d'intelligence et d'art, sont +tranchées impérialement par les vizirs du roi des barricades. + +Il est profondément triste de voir comment se termine la Révolution de +juillet, _mulier formosa supernè._ + +Sans doute, si l'on ne considère que le peu d'importance de l'ouvrage et +de l'auteur dont il est ici question, la mesure ministérielle qui les +frappe n'est pas grand'chose. Ce n'est qu'un méchant petit coup d'État +littéraire, qui n'a d'autre mérite que de ne pas trop dépareiller la +collection d'actes arbitraires à laquelle il fait suite. Mais, si l'on +s'élève plus haut, on verra qu'il ne s'agit pas seulement dans cette +affaire d'un drame et d'un poëte, mais, nous l'avons dit en commençant, +que la liberté et la propriété sont toutes deux, sont tout entières +engagées dans la question. Ce sont là de hauts et sérieux intérêts; et, +quoique l'auteur soit obligé d'entamer cette importante affaire par un +simple procès commercial au Théâtre-Français, ne pouvant attaquer +directement le ministère, barricadé derrière les fins de non-recevoir du +conseil d'État, il espère que sa cause sera aux yeux de tous une grande +cause, le jour où il se présentera à la barre du tribunal consulaire, +avec la liberté à sa droite et la propriété à sa gauche. Il parlera +lui-même, au besoin, pour l'indépendance de son art. Il plaidera son +droit fermement, avec gravité et simplicité, sans haine des personnes et +sans crainte aussi. Il compte sur le concours de tous, sur l'appui franc +et cordial de la presse, sur la justice de l'opinion, sur l'équité des +tribunaux. Il réussira, il n'en doute pas. L'état de siége sera levé +dans la cité littéraire comme dans la cité politique. + +Quand cela sera fait, quand il aura rapporté chez lui, intacte, +inviolable et sacrée, sa liberté de poëte et de citoyen, il se remettra +paisiblement à l'œuvre de sa vie dont on l'arrache violemment et qu'il +eût voulu ne jamais quitter un instant. Il a sa besogne à faire, il le +sait, et rien ne l'en distraira. Pour le moment un rôle politique lui +vient; il ne l'a pas cherché, il l'accepte. Vraiment, le pouvoir qui +s'attaque à nous n'aura pas gagné grand'chose à ce que nous, hommes +d'art, nous quittions notre tâche consciencieuse, tranquille, sincère, +profonde, notre tâche sainte, notre tâche du passé et de l'avenir, pour +aller nous mêler, indignés, offensés et sévères, à cet auditoire +irrévérent et railleur qui depuis quinze ans regarde passer, avec des +huées et des sifflets, quelques pauvres diables de gâcheurs politiques, +lesquels s'imaginent qu'ils bâtissent un édifice social parce qu'ils +vont tous les jours à grand'peine, suant et soufflant, brouetter des tas +de projets de lois des Tuileries au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon +au Luxembourg! + +30 novembre 1832 + + + + +PERSONNAGES + +FRANÇOIS PREMIER. + +TRIBOULET. + +BLANCHE. + +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER. + +SALTABADIL. + +MAGUELONNE. + +CLÉMENT MAROT. + +MONSIEUR DE PIENNE. + +MONSIEUR DE GORDES. + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +MONSIEUR DE BRION. + +MONSIEUR DE MONTCHENU. + +MONSIEUR DE MONTMORENCY. + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + +MADAME DE COSSÉ. + +DAME BÉRARDE. + +Un Gentilhomme de la reine. +Un Valet du roi. +Un médecin. +Seigneurs, Pages. +Gens du Peuple. + + +Paris, 152.. + + + + +I + +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER + +ACTE PREMIER + +_Une fête de nuit au Louvre. Salles magnifiques pleines d'hommes et de +femmes en parure. Flambeaux, musique, danse, éclats de rire--des valets +portent des plats d'or et des vaisselles d'émail; des groupes de +seigneurs et de dames passent sur le théâtre.--La fête tire à sa fin; +l'aube blanchit les vitraux. Une certaine liberté règne; la fête a un +peu le caractère d'une orgie.--Dans l'architecture, dans les +ameublements, dans les vêtements, le goût de la renaissance._ + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +LE ROI,--_comme l'a peint Titien_.--MONSIEUR DE LA +TOUR-LANDRY. + + +LE ROI. + +Comte, je veux mener à fin cette aventure. +Une femme bourgeoise, et de naissance obscure +Sans doute, mais charmante! + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + + Et vous la rencontrez +Le dimanche à l'église? + +LE ROI. + + À Saint-Germain-des-Prés. +J'y vais chaque dimanche. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + + Et voilà tout à l'heure +Deux mois que cela dure? + +LE ROI. + +Oui. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + + La belle demeure? + +LE ROI. + +Au cul-de-sac Bussy. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + + Près de l'hôtel Cossé? + +LE ROI, _avec un signe affirmatif._ + +Dans l'endroit où l'on trouve un grand mur. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + + Ah! je sais, +Et vous la suivez, sire? + +LE ROI. + + Une farouche vieille +Qui lui garde les yeux, et la bouche et l'oreille, +Est toujours là. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + +Vraiment? + +LE ROI. + + Et le plus curieux, +C'est que le soir un homme, à l'air mystérieux, +Très-bien enveloppé, pour se glisser dans l'ombre, +D'une cape fort noire et de la nuit fort sombre, +Entre dans la maison. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + +Hé! faites de même! + +LE ROI. + + Hein! +La maison est fermée et murée au prochain! + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + +Par Votre Majesté quand la dame est suivie, +Vous a-t-elle parfois donné signe de vie? + +LE ROI. + +Mais, à certains regards, je crois, sans trop d'erreur, +Qu'elle n'a pas pour moi d'insurmontable horreur. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + +Sait-elle que le roi l'aime? + +LE ROI, _avec un signe négatif._ + + Je me déguise +D'une livrée en laine et d'une robe grise. + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, _riant_. + +Je vois que vous aimez d'un amour épuré +Quelque auguste Toinon, maîtresse d'un curé! + +_Entrent plusieurs seigneurs et Triboulet._ + +LE ROI, _à monsieur de la Tour-Landry._ + +Chut! on vient.--En amour il faut savoir se taire +Quand on veut réussir. + +_Se tournant vers Triboulet, qui s'est approché pendant ces dernières +paroles et les a entendues._ + +N'est-ce pas? + +TRIBOULET. + + Le mystère +Est la seule enveloppe où la fragilité +D'une intrigue d'amour puisse être en sûreté. + + + + + + + +SCÈNE II. + +LE ROI, TRIBOULET, MONSIEUR DE GORDES, _plusieurs +Seigneurs. Les seigneurs superbement vêtus. Triboulet, dans son +costume de fou, comme l'a peint Boniface._ + +_Le roi regarde passer un groupe de femmes._ + + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY. + +Madame de Vendosme est divine! + +MONSIEUR DE GORDES. + + Mesdames +D'Albe et de Montchevreuil sont de fort belles femmes. + +LE ROI. + +Madame de Cossé les passe toutes trois. + +MONSIEUR DE GORDES. + +Madame de Cossé! sire, baissez la voix. + +_Lui montrant monsieur de Cossé, qui passe au fond du théâtre. +__--Monsieur de Cossé, court et ventru, «un des quatre plus gros +gentilhommes de France,» dit Brantôme._ + +Le mari vous entend. +LE ROI. + +Hé! mon cher Simiane, +Qu'importe! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Il l'ira dire à madame Diane. + +LE ROI. + +Qu'importe! + +_Il va au fond du théâtre parler à d'autres femmes qui passent._ + +TRIBOULET, _à monsieur de Gordes._ + +Il va fâcher Diane de Poitiers. +Il ne lui parle pas depuis huit jours entiers. + +MONSIEUR DE GORDES. + +S'il l'allait renvoyer à son mari? + +TRIBOULET. + +J'espère +Que non. + +MONSIEUR DE GORDES. + +Elle a payé la grâce de son père. +Partant, quitte. + +TRIBOULET. + +À propos du sieur de Saint-Vallier, +Quelle idée avait-il, ce vieillard singulier, +De mettre dans un lit nuptial sa Diane, +Sa fille, une beauté choisie et diaphane, +Un ange que du ciel la terre avait reçu, +Tout pêle-mêle avec un sénéchal bossu! + +MONSIEUR DE GORDES. + +C'est un vieux fou.--J'étais sur son échafaud même +Quand il reçut sa grâce.--Un vieillard grave et blême. +--J'étais plus près de lui que je ne suis de toi. +--Il ne dit rien, sinon: Que Dieu garde le roi! +Il est fou maintenant tout à fait. + +LE ROI, _passant avec madame de Cossé._ + +Inhumaine! +Vous partez! + +MADAME DE COSSÉ, _soupirant._ + + Pour Soissons, où mon mari m'emmène. + +LE ROI. + +N'est-ce pas une honte, alors que tout Paris, +Et les plus grands seigneurs et les plus beaux esprits, +Fixent sur vous des yeux pleins d'amoureuse envie, +À l'instant le plus beau d'une si belle vie, +Quand tous faiseurs de duels et de sonnets, pour vous, +Gardent leurs plus beaux vers et leurs plus fameux coups, +À l'heure où vos beaux yeux, semant partout les flammes, +Font sur tous leurs amants veiller toutes les femmes, +Que vous, qui d'un tel lustre éblouissez la cour, +Que, ce soleil parti, l'on doute s'il fait jour, +Vous alliez, méprisant duc, empereur, roi, prince, +Briller, astre bourgeois, dans un ciel de province! + +MADAME DE COSSÉ. + +Calmez-vous! + +LE ROI. + +Non, non, rien. Caprice original +Que d'éteindre le lustre au beau milieu du bal! + +_Entre monsieur de Cossé._ + +MADAME DE COSSÉ. + +Voici mon jaloux, sire! + +_Elle quitte vivement le roi._ + +LE ROI. + + Ah! le diable ait son âme! + +_À Triboulet._ + +Je n'en ai pas moins fait un quatrain à sa femme! +Marot t'a-t-il montré ces derniers vers de moi? + +TRIBOULET. + +Je ne lis pas de vers de vous.--Des vers de roi +Sont toujours très-mauvais. + +LE ROI. + +Drôle! + +TRIBOULET. + + Que la canaille +Fasse rimer amour et jour vaille que vaille. +Mais près de la beauté gardez vos lots divers, +Sire, faites l'amour, Marot fera les vers. +Roi qui rime déroge. + +LE ROI, _avec enthousiasme._ + + Ah! rimer pour les belles, +Cela hausse le cœur.--Je veux mettre des ailes +À mon donjon royal. + +TRIBOULET. + + C'est en faire un moulin. + +LE ROI. + +Si je ne voyais là madame de Coislin, +Je te ferais fouetter. + +_Il court à madame de Coislin et paraît lui adresser quelques +galanteries._ + +TRIBOULET, _à part_ + +Suis le vent qui t'emporte +Aussi vers celle-là. + +MONSIEUR DE GORDES, _s'approchant de Triboulet et lui +faisant remarquer ce qui se passe au fond du théâtre._ + +Voici par l'autre porte +Madame de Cossé. Je te gage ma foi +Qu'elle laisse tomber son gant pour que le roi +Le ramasse. + +TRIBOULET. + +Observons. + +_Madame de Cossé, qui voit avec dépit les intentions du roi pour +madame de Coislin, laisse en effet tomber son bouquet. Le roi quitte +madame de Coislin et ramasse le bouquet de madame de Cossé, avec qui +il entame une conversation qui paraît fort tendre._ + +MONSIEUR DE GORDES, _à Triboulet._ + +L'ai-je dit? + +TRIBOULET. + + Admirable! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Voilà le roi repris! + +TRIBOULET. + + Une femme est un diable +Très-perfectionné. + +_Le roi serre la taille de madame de Cossé, et lui baise la main. Elle +rit et babille gaiement. Tout à coup monsieur de Cossé entre par la +porte du fond. Monsieur de Gordes le fait remarquer à +Triboulet.--Monsieur de Cossé s'arrête, l'œil fixé sur le groupe du roi +et de sa femme._ + +MONSIEUR DE GORDES, _à Triboulet._ + +Le mari! + +MADAME DE COSSÉ, _apercevant son mari, au roi, qui la +tient presque embrassée._ + + Quittons-nous! + +_Elle glisse des mains du roi et s'enfuit._ + +TRIBOULET. + +Que vient-il faire ici, ce gros ventru jaloux? + +_Le roi s'approche du buffet au fond et se fait verser à boire._ + +MONSIEUR DE COSSÉ, _s'avançant sur le devant du théâtre, +tout rêveur._ + +_À part._ + +Que se disaient-ils? + +_Il s'approche avec vivacité de monsieur de la Tour-Landry, qui +lui fait signe qu'il a quelque chose à lui dire._ + +Quoi? + +MONSIEUR DE LA TOUR-LANDRY, _mystérieusement._ + + Votre femme est bien belle! + +_Monsieur de Cossé se rebiffe et va à monsieur de Gordes, qui +paraît avoir quelque chose à lui confier._ + +MONSIEUR DE GORDES, _bas._ + +Qu'est-ce donc qui vous trotte ainsi par la cervelle? +Pourquoi regardez-vous si souvent de côté? + +_Monsieur de Cossé le quitte avec humeur et se trouve face à face avec +Triboulet, qui l'attire d'un air discret dans un coin du théâtre, +pendant que messieurs de Gordes et de la Tour-Landry rient à gorge +déployée._ + +TRIBOULET, _bas à monsieur de Cossé._ + +Monsieur, vous avez l'air tout encharibotté! + +_Il éclate de rire et tourne le dos à monsieur de Cossé, qui sort +furieux._ + +LE ROI, _revenant._ + +Oh! que je suis heureux! Près de moi, non, Hercules +Et Jupiter ne sont que des fats ridicules! +L'Olympe est un taudis!--Ces femmes, c'est charmant! +Je suis heureux! et toi? + +TRIBOULET. + +Considérablement. + +Je ris tout bas du bal, des jeux, des amourettes; +Moi, je critique, et vous, vous jouissez; vous êtes +Heureux comme un roi, sire, et moi, comme un bossu. + +LE ROI. + +Jour de joie où ma mère en riant m'a conçu! + +_Regardant monsieur de Cossé, qui sort._ + +Ce monsieur de Cossé seul dérange la fête. +Comment te semble-t-il? + +TRIBOULET. + + Outrageusement bête. + +LE ROI. + +Ah! n'importe! excepté ce jaloux, tout me plaît. +Tout pouvoir, tout vouloir, tout avoir, Triboulet! +Quel plaisir d'être au monde, et qu'il fait bon de vivre! +Quel bonheur! + +TRIBOULET. + + Je crois bien, sire, vous êtes ivre! + +LE ROI. + +Mais là-bas j'aperçois... les beaux yeux! les beaux bras! + +TRIBOULET. + +Madame de Cossé? + +LE ROI. + +Viens, tu nous garderas! + +_Il chante._ + +Vivent les gais dimanches +Du peuple de Paris! +Quand les femmes sont blanches + +TRIBOULET, _chantant._ + +Quand les hommes sont gris. + +_Ils sortent. Entrent plusieurs gentilhommes._ + + + + +SCÈNE III. + +MONSIEUR DE GORDES, MONSIEUR DE PARDAILLAN, _jeune +page blond_; MONSIEUR DE VIC, _maître_ CLÉMENT MAROT, +_en habit de valet de chambre du roi; puis_ MONSIEUR DE PIENNE, +_un ou deux gentilhommes. De temps en temps_ MONSIEUR DE +COSSÉ, _qui se promène d'un air rêveur et très-sérieux._ + + +CLÉMENT MAROT, _saluant monsieur de Gordes._ + +Que savez-vous ce soir? + +MONSIEUR DE GORDES. + + Rien; que la fête est belle, +Que le roi s'amuse. + +MAROT. + + Ah! c'est une nouvelle! +Le roi s'amuse? Ah! diable! + +MONSIEUR DE COSSÉ, _qui passe derrière eux._ + + Et c'est très-malheureux; +Car un roi qui s'amuse est un roi dangereux. + +_Il passe outre._ + +MONSIEUR DE GORDES. + +Ce pauvre gros Cossé me met la mort dans l'âme. + +MAROT, _bas._ + +Il paraît que le roi serre de près sa femme? + +_Monsieur de Gordes lui fait un signe affirmatif. Entre monsieur de +Pienne._ + +MONSIEUR DE GORDES. + +Eh! voilà ce cher duc! + +_Ils se saluent._ + +MONSIEUR DE PIENNE, d'un air mystérieux. + + Mes amis! du nouveau! +Une chose à brouiller le plus sage cerveau! +Une chose admirable! une chose risible! +Une chose amoureuse! une chose impossible! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Quoi donc? + +MONSIEUR DE PIENNE. + +_Il les ramasse en groupe autour de lui._ + +Chut! + +_À Marot, qui est allé causer avec d'autres dans un coin._ + + Venez çà, maître Clément Marot! + +MAROT, _approchant_. + +Que me veut monseigneur? + +MONSIEUR PIENNE. + + Vous êtes un grand sot. + +MAROT. + +Je ne me croyais grand en aucune manière. + +MONSIEUR PIENNE. + +J'ai lu dans votre écrit du siége de Peschière +Ces vers sur Triboulet? «Fou de tête écorné, +Aussi sage à trente ans que le jour qu'il est né...--» +Vous êtes un grand sot! + +MAROT. + + Que Cupido me damne +Si je vous comprends! + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Soit! + +_À monsieur de Gordes._ + + Monsieur de Simiane, + +_À monsieur de Pardaillan._ + +Monsieur de Pardaillan, + +_Monsieur de Gordes, monsieur de Pardaillan, Marot et +monsieur de Cossé, qui est venu se joindre au groupe, font cercle autour +du duc._ + + devinez, s'il vous plaît. +Une chose inouïe arrive à Triboulet. + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Il est devenu droit? + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +On l'a fait connétable? + +MAROT. + +On l'a servi tout cuit par hasard sur la table? + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Non. C'est plus drôle. Il a...--Devinez ce qu'il a.-- +C'est incroyable! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Un duel avec Gargantua! + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Point. + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Un singe plus laid que lui? + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Non pas. + +MAROT. + + Sa poche +Pleine d'écus? + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +L'emploi du chien du tourne-broche? + +MAROT. + +Un rendez-vous avec la Vierge au Paradis? + +MONSIEUR DE GORDES. + +Une âme, par hasard? + +MONSIEUR DE PIENNE. + + Je vous le donne en dix! +Triboulet le bouffon, Triboulet le difforme, +Cherchez bien ce qu'il a...--quelque chose d'énorme! + +MAROT. + +Sa bosse? + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Non, il a...--Je vous le donne en cent! +Une maîtresse! + +_Tous éclatent de rire._ + +MAROT. + +Ah! ah! le duc est fort plaisant. + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Le bon conte! + +MONSIEUR DE PIENNE. + + Messieurs, j'en jure sur mon âme, +Et je vous ferai voir la porte de la dame. +Il y va tous les soirs, vêtu d'un manteau brun, +L'air sombre et furieux, comme un poëte à jeun. +Je lui veux faire un tour. Rôdant à la nuit close, +Près de l'hôtel Cossé, j'ai découvert la chose. +Gardez-moi le secret. + +MAROT. + + Quel sujet de rondeau! +Quoi! Triboulet la nuit se change en Cupido! + +MONSIEUR DE PARDAILLAN, _riant._ + +Une femme à messer Triboulet + +MONSIEUR DE GORDES, _riant._ + + Une selle +Sur un cheval de bois! + +MAROT, riant. + + Je crois que la donzelle, +Si quelque autre Bedfort débarquait à Calais, +Aurait tout ce qu'il faut pour chasser les Anglais! + +_Tous rient. Survient monsieur de Vic. Monsieur de Pienne met son +doigt sur sa bouche._ + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Chut! + +MONSIEUR DE PARDAILLAN, _à monsieur de Pienne._ + + D'où vient que le roi sort aussi vers la brune, +Tous les jours et tout seul, comme cherchant fortune? + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Vic nous dira cela. + +MONSIEUR DE VIC. + + Ce que je sais d'abord, +C'est que Sa Majesté paraît s'amuser fort. + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Ah! ne m'en parlez pas! + +MONSIEUR DE VIC. + + Mais que je me soucie +De quel côté le vent pousse sa fantaisie, +Pourquoi le soir il sort, dans sa cape d'hiver, +Méconnaissable en tout de vêtements et d'air, +Si de quelque fenêtre il se fait une porte, +N'étant pas marié, mes amis, que m'importe! + +MONSIEUR DE COSSÉ, _hochant la tête._ + +Un roi,--les vieux seigneurs, messieurs, savent cela,-- +Prend toujours chez quelqu'un tout le plaisir qu'il a. +Gare à quiconque a sœur, femme ou fille à séduire! +Un puissant en gaîté ne peut songer qu'à nuire. +Il est bien des sujets de craindre là dedans. +D'une bouche qui rit on voit toutes les dents. + +MONSIEUR DE VIC, _bas aux autres._ + +Comme il a peur du roi! + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + + Sa femme fort charmante +En a moins peur que lui. + +MAROT. + + C'est ce qui l'épouvante. + +MONSIEUR DE GORDES. + +Cossé, vous avez tort. Il est très-important +De maintenir le roi gai, prodigue et content. + +MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes._ + +Je suis de ton avis, comte! un roi qui s'ennuie, +C'est une jeune fille en noir, c'est un été de pluie. + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +C'est un amour sans duel. + +MONSIEUR DE VIC. + + C'est un flacon plein d'eau. + +MAROT, _bas._ + +Le roi revient avec Triboulet-Cupido. + +_Entrent le roi et Triboulet. Les courtisans s'écartent avec respect._ + + + + +SCÈNE IV. + +LES MÊMES, LE ROI, TRIBOULET. + + +TRIBOULET, _entrant, et comme poursuivant une +conversation commencée._ + +Des savants à la cour! monstruosité rare! + +LE ROI. + +Fais entendre raison à ma sœur de Navarre. +Elle veut m'entourer de savants + +TRIBOULET. + + Entre nous, +Convenez de ceci,--que j'ai bu moins que vous. +Donc, sire, j'ai sur vous, pour bien juger les choses, +Dans tous leurs résultats et dans toutes leurs causes, +Un avantage immense, et même deux, je crois +C'est de n'être pas gris et de n'être pas roi. +--Plutôt que des savants, ayez ici la peste, +La fièvre, et cætera! + +LE ROI. + +L'avis est un peu leste. +Ma sœur veut m'entourer de savants! + +TRIBOULET. + + C'est bien mal +De la part d'une sœur.--Il n'est pas d'animal, +Pas de corbeau goulu, pas de loup, pas de chouette, +Pas d'oison, pas de bœuf, pas même de poëte, +Pas de mahométan, pas de théologien, +Pas d'échevin flamand, pas d'ours et pas de chien, +Plus laid, plus chevelu, plus repoussant de formes, +Plus carapaçonné d'absurdités énormes, +Plus hérissé, plus sale, et plus gonflé de vent, +Que cet âne bâté qu'on appelle un savant! +--Manquez-vous de plaisirs, de pouvoir, de conquêtes, +Et de femmes en fleur pour parfumer vos fêtes? + +LE ROI. + +Hai... ma sœur Marguerite un soir m'a dit très-bas +Que les femmes toujours ne me suffiraient pas, +Et quand je m'ennuirai + +TRIBOULET. + + Médecine inouïe! +Conseiller les savants à quelqu'un qui s'ennuie! +Madame Marguerite est, vous en conviendrez, +Toujours pour les partis les plus désespérés. + +LE ROI. + +Eh bien! pas de savants, mais cinq ou six poëtes + +TRIBOULET. + +Sire! j'aurais plus peur, étant ce que vous êtes, +D'un poëte, toujours de rime barbouillé, +Que Belzébuth n'a pas peur d'un goupillon mouillé. + +LE ROI. + +Cinq ou six + +TRIBOULET. + + Cinq ou six! c'est toute une écurie! +C'est une académie, une ménagerie! + +_Montrant Marot._ + +N'avons-nous pas assez de Marot que voici, +Sans nous empoisonner de poëtes ainsi! + +MAROT. + +Grand merci! + +_À part._ + + Le bouffon eût mieux fait de se taire! + +TRIBOULET. + +Les femmes, sire! ah Dieu! c'est le ciel, c'est la terre! +C'est tout! Mais vous avez les femmes! vous avez +Les femmes! laissez-moi tranquille! vous rêvez, +De vouloir des savants! + +LE ROI. + + Moi, foi de gentilhomme! +Je m'en soucie autant qu'un poisson d'une pomme. + +_Éclats de rire dans un groupe au fond.--À Triboulet._ + +Tiens, voilà des muguets qui se raillent de toi. + +_Triboulet va les écouter et revient._ + +TRIBOULET. + +Non, c'est d'un autre fou. + +LE ROI. + +Bah! de qui donc? + +TRIBOULET. + + Du roi. + +LE ROI. + +Vrai! que chantent-ils? + +TRIBOULET. + + Sire, ils vous disent avare, +Et qu'argent et faveurs s'en vont dans la Navarre, +Qu'on ne fait rien pour eux. + +LE ROI. + + Oui, je les vois d'ici +Tous les trois.--Montchenu, Brion, Montmorency + +TRIBOULET. + +Juste. + +LE ROI. + +Ces courtisans! engeance détestable! +J'ai fait l'un amiral, le second connétable, +Et l'autre, Montchenu, maître de mon hôtel. +Ils ne sont pas contents! as-tu vu rien de tel? + +TRIBOULET. + +Mais vous pouvez encor, c'est justice à leur rendre, +Les faire quelque chose. + +LE ROI. + +Et quoi? + +TRIBOULET. + + Faites-les pendre. + +MONSIEUR DE PIENNE, _riant, aux trois seigneurs qui sont +toujours au fond du théâtre_. + +Messieurs, entendez-vous ce que dit Triboulet? + +MONSIEUR DE BRION. + +_Il jette sur le fou un regard de colère._ + +Oui, certe! + +MONSIEUR DE MONTMORENCY. + +Il le paîra! + +MONSIEUR DE MONTCHENU. + + Misérable valet! + +TRIBOULET, _au roi._ + +Mais, sire, vous devez avoir parfois dans l'âme +Un vide...--Autour de vous n'avoir pas de femme +Dont l'œil vous dise non, dont le cœur dise oui! + +LE ROI. + +Qu'en sais-tu? + +TRIBOULET. + + N'être aimé que d'un cœur ébloui, +Ce n'est pas être aimé. + +LE ROI. + + Sais-tu si pour moi-même +Il n'est pas dans ce monde une femme qui m'aime? + +TRIBOULET. + +Sans vous connaître? + +LE ROI. + +Eh! oui. + +_À part._ + + Sans compromettre ici +Ma petite beauté du cul-de-sac Bussy. + +TRIBOULET. + +Une bourgeoise donc? + +LE ROI. + +Pourquoi non? + +TRIBOULET, _vivement._ + + Prenez garde. +Une bourgeoise! ô ciel! votre amour se hasarde. +Les bourgeois sont parfois de farouches Romains. +Quand on touche à leur bien, la marque en reste aux mains. +Tenez, contentons-nous, fous et rois que nous sommes, +Des femmes et des sœurs de vos bons gentilhommes. + +LE ROI. + +Oui, je m'arrangerais de la femme à Cossé. + +TRIBOULET. + +Prenez-la. + +LE ROI, _riant._ + + C'est facile à dire et malaisé + +À faire. + +TRIBOULET. + +Enlevons-la cette nuit. + +LE ROI, _montrant monsieur de Cossé_ + + Et le comte? + +TRIBOULET. + +Et la Bastille? + +LE ROI. + +Oh! non. + +TRIBOULET. + + Pour régler votre compte, +Faites-le duc. + +LE ROI. + +Il est jaloux comme un bourgeois. +Il refusera tout, et crîra sur les toits. + +TRIBOULET, _rêveur._ + +Cet homme est fort gênant: qu'on le paye ou l'exile + +_Depuis quelques instants, monsieur de Cossé s'est rapproché par +derrière du roi et du fou, il écoute leur conversation. Triboulet se +frappe le front avec joie._ + +Mais il est un moyen commode, très-facile, +Simple, auquel je devrais avoir déjà pensé. + +_Monsieur de Cossé se rapproche et écoute._ + +--Faites couper la tête à monsieur de Cossé. + +_Monsieur de Cossé recule tout effaré._ + +--... On suppose un complot avec l'Espagne ou Rome + +MONSIEUR DE COSSÉ, _éclatant._ + +Oh! le petit satan! + +LE ROI, _riant, et frappant sur l'épaule de monsieur Cossé._ + +_À Triboulet._ + + Là, foi de gentilhomme, +Y penses-tu? couper la tête que voilà! +Regarde cette tête, ami: vois-tu cela? +S'il en sort une idée, elle est toute cornue. + +TRIBOULET. + +Comme le moule auquel elle était contenue. + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Couper ma tête! + +TRIBOULET. + +Eh bien? + +LE ROI, _à Triboulet_. + +Tu le pousses à bout? + +TRIBOULET. + +Que diable! on n'est pas roi pour se gêner en tout, +Pour ne point se passer la moindre fantaisie. + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Me couper la tête! ah! j'en ai l'âme saisie! + +TRIBOULET. + +Mais c'est tout simple.--Où donc est la nécessité +De ne vous pas couper la tête? + +MONSIEUR DE COSSÉ. + + En vérité! + +Je te châtirai, drôle! + +TRIBOULET. + + Oh! je ne vous crains guère! +Entouré de puissants auxquels je fais la guerre, +Je ne crains rien, monsieur, car je n'ai sur le cou +Autre chose à risquer que la tête d'un fou. +Je ne crains rien, sinon que ma bosse me rentre +Au corps, et comme à vous me tombe dans le ventre, +Ce qui m'enlaidirait. + +MONSIEUR DE COSSÉ, _la main sur son épée._ + +Maraud! + +LE ROI. + + Comte, arrêtez.-- +Viens, fou! + +_Il s'éloigne avec Triboulet en riant._ + +MONSIEUR DE GORDES. + + Le roi se tient de rire les côtés! + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Comme à la moindre chose il rit, il s'abandonne! + +MAROT. + +C'est curieux, un roi qui s'amuse en personne! + +_Une fois le fou et le roi éloignés, les courtisans se rapprochent, et +suivent Triboulet d'un regard de haine._ + +MONSIEUR DE BRION. + +Vengeons-nous du bouffon! + +TOUS. + +Hun! + +MAROT. + +Il est cuirassé. +Par où le prendre? où donc le frapper? + +MONSIEUR DE PIENNE. + + Je le sai. +Nous avons contre lui chacun quelque rancune, +Nous pouvons nous venger. + +_Tous se rapprochent avec curiosité de monsieur de Pienne._ + + Trouvez-vous à la brune, +Ce soir, tous bien armés, au cul-de-sac Bussy,-- +Près de l'hôtel Cossé.--Plus un mot de ceci. + +MAROT. + +Je devine. + +MONSIEUR DE PIENNE. + +C'est dit? + +TOUS. + +C'est dit. + +MONSIEUR DE PIENNE. + + Silence! il rentre. + +_Rentrent Triboulet, et le roi entouré de femmes._ + +TRIBOULET, _seul de son côté, à part._ + +À qui jouer un tour maintenant?--au roi...--Diantre! + +UN VALET, _entrant, bas à Triboulet._ + +Monsieur de Saint-Vallier, un vieillard tout en noir, +Demande à voir le roi. + +TRIBOULET, _se frottant les mains_. + + Mortdieu! laissez-nous voir +Monsieur de Saint-Vallier. + +_Le valet sort._ + + C'est charmant! comment diable! +Mais cela va nous faire un esclandre effroyable! + +_Bruit, tumulte au fond du théâtre, à la grande porte._ + +UNE VOIX, _au dehors._ + +Je veux parler au roi! + +LE ROI, _s'interrompant de sa causerie._ + + Non!... Qui donc est entré? + +LA MÊME VOIX. + +Parler au roi! + +LE ROI, _vivement_. + +Non, non! + +_Un vieillard, vêtu de deuil, perce la foule et vient se placer devant le +roi, qu'il regarde fixement. Tous les courtisans s'écartent avec +étonnement._ + + + + +SCÈNE V. + +LES MÊMES, MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _grand deuil, +barbe et cheveux blancs._ + + +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _au roi._ + + Si! je vous parlerai! + +LE ROI. + +Monsieur de Saint-Vallier! + +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _immobile au seuil._ + + C'est ainsi qu'on me nomme. + +_Le roi fait un pas vers lui avec colère. Triboulet l'arrête._ + +TRIBOULET. + +Oh! sire! laissez-moi haranguer le bonhomme. + +_À monsieur de Saint-Vallier, avec une attitude théâtrale._ + +Monseigneur!--Vous aviez conspiré contre nous, +Nous vous avons fait grâce en roi clément et doux. +C'est au mieux. Quelle rage à présent vient vous prendre +D'avoir des petits-fils de monsieur votre gendre? +Votre gendre est affreux, mal bâti, mal tourné, +Marqué d'une verrue au beau milieu du né, +Borgne, disent les uns, velu, chétif et blême, +Ventru comme monsieur, + +_Il montre monsieur de Cossé, qui se cabre._ + + Bossu comme moi-même. +Qui verrait votre fille à son côté rirait. +Si le roi n'y mettait bon ordre, il vous ferait +Des petits-fils tortus, des petits-fils horribles, +Roux, brèche-dents, manqués, effroyables, risibles, +Ventrus comme monsieur, + +_Montrant encore monsieur de Cossé, qu'il salue et qui s'indigne._ + + Et bossus comme moi! +Votre gendre est trop laid!--laissez faire le roi, +Et vous aurez un jour des petits-fils ingambes +Pour vous tirer la barbe et vous grimper aux jambes. + +_Les courtisans applaudissent Triboulet avec des huées et des éclats +de rire._ + +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _sans regarder le +bouffon._ + +Une insulte de plus!--Vous, sire, écoutez-moi +Comme vous le devez, puisque vous êtes roi! +Vous m'avez fait un jour mener pieds nus en Grève, +Là, vous m'avez fait grâce, ainsi que dans un rêve, +Et je vous ai béni, ne sachant en effet +Ce qu'un roi cache au fond d'une grâce qu'il fait. +Or, vous aviez caché ma honte dans la mienne. +Oui, sire, sans respect pour une race ancienne, +Pour le sang de Poitiers, noble depuis mille ans, +Tandis que, revenant de la Grève à pas lents, +Je priais dans mon cœur le dieu de la victoire +Qu'il vous donnât mes jours de vie en jours de gloire, +Vous, François de Valois, le soir du même jour, +Sans crainte, sans pitié, sans pudeur, sans amour, +Dans votre lit, tombeau de la vertu des femmes, +Vous avez froidement, sous vos baisers infâmes, +Terni, flétri, souillé, déshonoré, brisé +Diane de Poitiers, comtesse de Brezé! +Quoi! lorsque j'attendais l'arrêt qui me condamne, +Tu courais donc au Louvre, ô ma chaste Diane! +Et lui, ce roi, sacré chevalier par Bayard, +Jeune homme auquel il faut des plaisirs de vieillard, +Pour quelques jours de plus dont Dieu seul sait le compte +Ton père sous ses pieds, te marchandait ta honte, +Et cet affreux tréteau, chose horrible à penser! +Qu'un matin le bourreau vint en Grève dresser, +Avant la fin du jour devait être, ô misère! +Ou le lit de la fille, ou l'échafaud du père! +Ô Dieu! qui nous jugez, qu'avez-vous dit là-haut, +Quand vos regards ont vu sur ce même échafaud +Se vautrer, triste et louche, et sanglante et souillée, +La luxure royale en clémence habillée? +Sire! en faisant cela, vous avez mal agi. +Que du sang d'un vieillard le pavé fût rougi, +C'était bien. Ce vieillard, peut-être respectable, +Le méritait, étant de ceux du connétable. +Mais que pour le vieillard vous ayez pris l'enfant, +Que vous ayez broyé sous un pied triomphant +La pauvre femme en pleurs, à s'effrayer trop prompte, +C'est une chose impie, et dont vous rendrez compte! +Vous avez dépassé votre droit d'un grand pas. +Le père était à vous, mais la fille, non pas. +Ah! vous m'avez fait grâce!--Ah! vous nommez la chose +Une grâce! et je suis un ingrat, je suppose! +--Sire, au lieu d'abuser ma fille, bien plutôt +Que n'êtes-vous venu vous-même en mon cachot! +Je vous aurais crié:--Faites-moi mourir, grâce! +Oh! grâce pour ma fille et grâce pour ma race! +Oh! faites-moi mourir! la tombe et non l'affront! +Pas de tête plutôt qu'une souillure au front! +Oh! monseigneur le roi, puisqu'ainsi l'on vous nomme, +Croyez-vous qu'un chrétien, un comte, un gentilhomme, +Soit moins décapité, répondez, monseigneur, +Quand, au lieu de la tête, il lui manque l'honneur? +--J'aurais dit cela, sire, et le soir, dans l'église, +Dans mon cercueil sanglant baisant ma barbe grise, +Ma Diane au cœur pur, ma fille au front sacré, +Honorée, eût prié pour son père honoré! +--Sire, je ne viens pas redemander ma fille; +Quand on n'a plus d'honneur, on n'a plus de famille. +Qu'elle vous aime ou non d'un amour insensé, +Je n'ai rien à reprendre où la honte a passé. +Gardez-la.--Seulement je me suis mis en tête +De venir vous troubler ainsi dans chaque fête, +Et jusqu'à ce qu'un père, un frère ou quelque époux, +--La chose arrivera,--nous ait vengés de vous, +Pâle, à tous vos banquets, je reviendrai vous dire: +--Vous avez mal agi, vous avez mal fait, sire!-- +Et vous m'écouterez, et votre front terni +Ne se relèvera que quand j'aurai fini. +Vous voudrez, pour forcer ma vengeance à se taire, +Me rendre au bourreau. Non. Vous ne l'oserez faire, +De peur que ce ne soit mon spectre qui demain + +_Montrant sa tête._ + +Revienne vous parlez,--cette tête à la main! + +LE ROI, _comme suffoqué de colère._ + +On s'oublie à ce point d'audace et de délire!...-- + +_À monsieur de Pienne._ + +Duc! arrêtez monsieur! + +_Monsieur de Pienne fait un signe, et deux hallebardiers se placent de +chaque côté de monsieur de Saint-Villier._ + +TRIBOULET, _riant._ + + Le bonhomme est fou, sire! + +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _levant le bras._ + +Soyez maudits tous deux!-- + +_Au roi._ + + Sire, ce n'est pas bien. +Sur le lion mourant vous lâchez votre chien! + +_À Triboulet._ + +Qui que tu sois, valet à langue de vipère, +Qui fais risée ainsi de la douleur d'un père, +Sois maudit!-- + +_Au roi_ + + J'avais droit d'être par vous traité +Comme une Majesté par une Majesté. +Vous êtes roi, moi père, et l'âge vaut le trône. +Nous avons tous les deux au front une couronne +Où nul de doit lever de regards insolents, +Vous, de fleurs de lis d'or, et moi, de cheveux blancs. +Roi, quand un sacrilége ose insulter la vôtre, +C'est vous qui la vengez;--c'est Dieu qui venge l'autre. + + + + +II + +SALTABADIL + +ACTE DEUXIÈME + +_Le recoin le plus désert du cul-de-sac Bussy. À droite, une petite +maison de discrète apparence, avec une petite cour entourée d'un mur qui +occupe une partie du théâtre. Dans cette cour, quelques arbres, un banc +de pierre. Dans le mur, une porte qui donne sur la rue; sur le mur, une +terrasse étroite couverte d'un toit supporté par des arcades dans le +goût de la renaissance.--La porte du premier étage de la maison donne +sur une terrasse, qui communique avec la cour par un degré.--À gauche, +les murs très-hauts des jardins de l'hôtel de Cossé.--Au fond, des +maisons éloignées; le clocher de Saint-Séverin._ + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +TRIBOULET, SALTABADIL. _--Pendant une partie de la scène,_ +MONSIEUR DE PIENNE et MONSIEUR DE GORDES _au fond du +théâtre._ + +_Triboulet, enveloppé d'un manteau et sans aucun de ses +attributs de bouffon, paraît dans la rue et se dirige vers la porte +pratiquée dans le mur. Un homme vêtu de noir et également couvert +d'une cape, dont le bas est relevé par une épée, le suit._ + + +TRIBOULET, _rêveur._ + +Ce vieillard m'a maudit! + +L'HOMME, _le saluant_. + +Monsieur + +TRIBOULET, _se détournant avec humeur._ + +Ah! + +_Cherchant dans sa poche._ + + Je n'ai rien. + +L'HOMME. + +Je ne demande rien, monsieur! fi donc! + +TRIBOULET, _lui faisant signe de le laisser tranquille et de +s'éloigner._ + + C'est bien! + +_Entrent monsieur de Pienne et monsieur de Gordes, qui s'arrêtent en +observation au fond du théâtre._ + +L'HOMME, _le saluant_. + +Monsieur me juge mal. Je suis homme d'épée. + +TRIBOULET, _reculant._ + +Est-ce un voleur? + +L'HOMME, _s'approchant d'un air doucereux_. + +Monsieur a la mine occupée. +Je vous vois tous les soirs de ce côté rôder. +Vous avez l'air d'avoir une femme à garder! + +TRIBOULET, _à part._ + +Diable! + +_Haut._ + + Je ne dis pas mes affaires aux autres. + +_Il veut passer outre; l'homme le retient._ + +L'HOMME. + +Mais c'est pour votre bien qu'on se mêle des vôtres. +Si vous me connaissiez, vous me traiteriez mieux. + +_S'approchant._ + +Peut-être à votre femme un fat fait les doux yeux, +Et vous êtes jaloux? + +TRIBOULET, _impatienté_. + + Que voulez-vous, en somme? + +L'HOMME, _avec un sourire aimable, bas et vite_. + +Pour quelque paraguante on vous tûra votre homme. + +TRIBOULET, _respirant_. + +Ah! c'est fort bien! + +L'HOMME. + + Monsieur, vous voyez que je suis +Un honnête homme + +TRIBOULET. + +Peste! + +L'HOMME. + + Et que si je vous suis +C'est pour de bons desseins. + +TRIBOULET. + + Oui, certe, un homme utile! + +L'HOMME, _modestement_. + +Le gardien de l'honneur des dames de la ville. + +TRIBOULET. + +Et combien prenez-vous pour tuer un galant? + +L'HOMME. + +C'est selon le galant qu'on tue,--et le talent +Qu'on a. + +TRIBOULET. + +Pour dépêcher un grand seigneur? + +L'HOMME. + + Ah! diantre! +On court plus d'un péril de coups d'épée au ventre. +Ces gens-là sont armés. On y risque sa chair. +Le grand seigneur est cher. + +TRIBOULET. + + Le grand seigneur est cher! +Est-ce que les bourgeois, par hasard, se permettent +De se faire tuer entre eux? + +L'HOMME, _souriant_. + + Mais ils s'y mettent! +--C'est un luxe pourtant,--luxe, vous comprenez, +Qui reste en général parmi les gens bien nés. +Il est quelques faquins qui, pour de grosses sommes, +Tiennent à se donner des airs de gentilhommes, +Et me font travailler.--Mais ils me font pitié. +--On me donne moitié d'avance, et la moitié +Après.-- + +TRIBOULET, _hochant la tête._ + + Oui, vous risquez le gibet, le supplice + +L'HOMME, _souriant_. + +Non, non, nous redevons un droit à la police. + +TRIBOULET. + +Tant pour un homme? + +L'HOMME, _avec un signe affirmatif_. + + À moins... que vous dirai-je, moi? +Qu'on n'ait tué, mon Dieu... qu'on n'ait tué... le roi! + +TRIBOULET. + +Et comment t'y prends-tu? + +L'HOMME. + + Monsieur, je tue en ville +Ou chez moi, comme on veut. + +TRIBOULET. + + Ta manière est civile. + +L'HOMME. + +J'ai pour aller en ville un estoc bien pointu. +J'attends l'homme le soir + +TRIBOULET. + + Chez toi, comment fais-tu? + +L'HOMME. + +J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille +Qui danse dans la rue et qu'on trouve gentille. +Elle attire chez nous le galant une nuit + +TRIBOULET. + +Je comprends. + +L'HOMME. + + Vous voyez, cela se fait sans bruit, +C'est décent.--Donnez-moi, monsieur, votre pratique. +Vous en serez content. Je ne tiens pas boutique, +Je ne fais pas d'éclats. Surtout je ne suis point +De ces gens à poignard, serrés dans leur pourpoint, +Qui vont se mettre dix pour la moindre équipée, +Bandits dont le courage est court comme l'épée. + +_Il tire de dessous sa cape une épée démesurément longue._ + +Voici mon instrument.-- + +_Triboulet recule d'effroi._ + +Pour vous servir. + +TRIBOULET, _considérant l'épée avec surprise._ + + Vraiment! +--Merci, je n'ai besoin de rien pour le moment. + +L'HOMME, _remettant l'épée au fourreau._ + +Tant pis.--Quand vous voudrez me voir, je me promène +Tous les jours à midi devant l'hôtel du Maine. +Mon nom, Saltabadil. + +TRIBOULET. + +Bohême? + +L'HOMME, _saluant._ + + Et bourguignon. + +MONSIEUR DE GORDES, _écrivant sur ses tablettes au fond +du théâtre._ + +_Bas, à monsieur de Pienne_ + +Un homme précieux, et dont je prends le nom. + +L'HOMME, _à Triboulet_. + +Monsieur, ne pensez pas mal de moi, je vous prie. + +TRIBOULET. + +Non. Que diable! il faut bien avoir une industrie! + +L'HOMME. + +À moins de mendier et d'être un fainéant, +Un gueux.--J'ai quatre enfants + +TRIBOULET. + + Qu'il serait malséant +De ne plus élever...-- + +_Le congédiant._ + + Le ciel vous tienne en joie! + +MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes, au fond, +montrant Triboulet_. + +Il fait grand jour encor, je crains qu'il ne vous voie. + +_Tous deux sortent._ + +TRIBOULET, _à l'homme_. + +Bonsoir! + +L'HOMME, _le saluant_. + +Adiusias. Tout votre serviteur. + +_Il sort._ + +TRIBOULET, _le regardant s'éloigner_. + +Nous sommes tous les deux à la même hauteur. +Une langue acérée, une lame pointue. +Je suis l'homme qui rit, il est l'homme qui tue. + + + + +SCÈNE II. + +_L'homme disparu, Triboulet ouvre doucement la petite porte +pratiquée dans le mur de la cour; il regarde au dehors avec précaution, +puis il tire la clef de la serrure et referme soigneusement la porte en +dedans; il fait quelques pas dans la cour d'un air soucieux et +préoccupé._ + + +TRIBOULET, _seul._ + +Ce vieillard m'a maudit...--Pendant qu'il me parlait, +Pendant qu'il me criait:--Oh! sois maudit, valet!-- +Je raillais sa douleur.--Oh! oui, j'étais infâme, +Je riais, mais j'avais l'épouvante dans l'âme.-- + +_Il va s'asseoir sur le petit banc près de la table de pierre._ + +Maudit! + +_Profondément rêveur et la main sur son front._ + + Ah! la nature et les hommes m'ont fait +Bien méchant, bien cruel et bien lâche, en effet. +Ô rage! être bouffon! ô rage! être difforme! +Toujours cette pensée! et, qu'on veille ou qu'on dorme, +Quand du monde en rêvant vous avez fait le tour, +Retomber sur ceci: Je suis bouffon de cour! +Ne vouloir, ne pouvoir, ne devoir et ne faire +Que rire!--Quel excès d'opprobre et de misère! +Quoi! ce qu'ont les soldats ramassés en troupeau +Autour de ce haillon qu'ils appellent drapeau, +Ce qui reste, après tout, au mendiant d'Espagne, +À l'esclave en Tunis, au forçat dans son bagne, +À tout homme ici-bas qui respire et se meut, +Le droit de ne pas rire et de pleurer s'il veut, +Je ne l'ai pas!--Ô Dieu! triste et l'humeur mauvaise, +Pris dans un corps mal fait où je suis mal à l'aise, +Tout rempli de dégoût de ma difformité, +Jaloux de toute force et de toute beauté, +Entouré de splendeurs qui me rendent plus sombre, +Parfois, farouche et seul, si je cherche un peu l'ombre, +Si je veux recueillir et calmer un moment +Mon âme qui sanglote et pleure amèrement, +Mon maître tout à coup survient, mon joyeux maître, +Qui, tout-puissant, aimé des femmes, content d'être, +À force de bonheur oubliant le tombeau, +Grand, jeune, et bien portant, et roi de France, et beau, +Me pousse avec le pied dans l'ombre où je soupire, +Et me dit en bâillant: Bouffon, fais-moi donc rire! +--Ô pauvre fou de cour!--C'est un homme après tout! +--Eh bien! la passion qui dans son âme bout, +La rancune, l'orgueil, la colère hautaine, +L'envie et la fureur dont sa poitrine est pleine, +Le calcul éternel de quelque affreux dessein, +Tous ces noirs sentiments qui lui rongent le sein, +Sur un signe du maître, en lui-même il les broie, +Et, pour quiconque en veut, il en fait de la joie! +--Abjection! s'il marche, ou se lève, ou s'assied, +Toujours il sent le fil qui lui tire le pied. +--Mépris de toute part!--Tout homme l'humilie. +Ou bien c'est une reine, une femme jolie, +Demi-nue et charmante, et dont il voudrait bien, +Qui le laisse jouer sur son lit, comme un chien! +Aussi, mes beaux seigneurs, mes railleurs gentilhommes, +Hun! comme il vous hait bien! quels ennemis nous sommes! +Comme il vous fait parfois payer cher vos dédains! +Comme il sait leur trouver des contre-coups soudains! +Il est le noir démon qui conseille le maître. +Vos fortunes, messieurs, n'ont plus le temps de naître, +Et, sitôt qu'il a pu dans ses ongles saisir +Quelque belle existence, il l'effeuille à plaisir! +--Vous l'avez fait méchant!--Ô douleur! est-ce vivre? +Mêler du fiel au vin dont un autre s'enivre. +Si quelque bon instinct germe en soi, l'effacer, +Étourdir de grelots l'esprit qui veut penser, +Traverser chaque jour, comme un mauvais génie, +Des fêtes qui pour vous ne sont qu'une ironie, +Démolir le bonheur des heureux, par ennui, +N'avoir d'ambition qu'aux ruines d'autrui, +Et contre tous, partout où le hasard vous pose, +Porter toujours en soi, mêler à toute chose, +Et garder, et cacher sous un rire moqueur +Un fond de vieille haine extravasée au cœur! +Oh! je suis malheureux!-- + +_Se levant du banc de pierre où il est assis._ + + Mais ici que m'importe? +Suis-je pas un autre homme en passant cette porte? +Oublions un instant le monde dont je sors. +Ici je ne dois rien apporter du dehors. + +_Retombant dans sa rêverie._ + + Suis-je fou? + +_Il va à la porte de la maison et frappe. Elle s'ouvre. Une jeune +fille, vêtue de blanc, en sort, et se jette joyeusement dans ses bras._ + + + + +SCÈNE III. + +TRIBOULET, BLANCHE, _ensuite_ DAME BÉRARDE. + + +TRIBOULET. + +Ma fille! + +_Il la serre sur sa poitrine avec transport._ + + Oh! mets tes bras à l'entour de mon cou! +--Sur mon cœur!--Près de toi, tout rit, rien ne me pèse, +Enfant, je suis heureux et je respire à l'aise! + +_Il l'a regarde d'un œil enivré._ + +--Plus belle tous les jours!--Tu ne manques de rien, +Dis?--Es-tu bien ici?--Blanche, embrasse-moi bien! + +BLANCHE, _dans ses bras_. + +Comme vous êtes bon, mon père! + +TRIBOULET, _s'asseyant_. + + Non, je t'aime, +Voilà tout. N'es-tu pas ma vie et mon sang même? +Si je ne t'avais point, qu'est-ce que je ferais, +Mon Dieu! + +BLANCHE, _lui posant la main sur le front_. + + Vous soupirez: quelques chagrins secrets, +N'est-ce pas? Dites-les à votre pauvre fille. +Hélas! je ne sais pas, moi, quelle est ma famille. + +TRIBOULET. + +Enfant, tu n'en as pas. + +BLANCHE. + + J'ignore votre nom. + +TRIBOULET. + +Que t'importe mon nom? + +BLANCHE. + + Nos voisins de Chinon, +De la petite ville où je fus élevée, +Me croyaient orpheline avant votre arrivée. + +TRIBOULET. + +J'aurais dû t'y laisser. C'eût été plus prudent. +Mais je ne pouvais plus vivre ainsi cependant. +J'avais besoin de toi, besoin d'un cœur qui m'aime. + +_Il la serre de nouveau dans ses bras._ + +BLANCHE. + +Si vous ne voulez pas me parler de vous-même + +TRIBOULET. + +Ne sors jamais! + +BLANCHE. + +Je suis ici depuis deux mois, +Je suis allée en tout à l'église huit fois. + +TRIBOULET. + +Bien. + +BLANCHE. + + Mon bon père, au moins parlez-moi de ma mère! + +TRIBOULET. + +Oh! ne réveille pas une pensée amère; +Ne me rappelle pas qu'autrefois j'ai trouvé, +--Et, si tu n'étais là, je dirais: j'ai rêvé,-- +Une femme contraire à la plupart des femmes, +Qui dans ce monde, où rien n'appareille les âmes, +Me voyant seul, infirme, et pauvre, et détesté, +M'aima pour ma misère et ma difformité. +Elle est morte, emportant dans la tombe avec elle +L'angélique secret de son amour fidèle, +De son amour, passé sur moi comme un éclair, +Rayon du paradis tombé dans mon enfer! +Que la terre, toujours à nous recevoir prête, +Soit légère à ce sein qui reposa ma tête! +--Toi seule m'es restée!-- + +_Levant les yeux au ciel._ + + Eh bien! mon Dieu, merci! + +_Il pleure et cache son front dans ses mains._ + +BLANCHE. + +Que vous devez souffrir! vous voir pleurer ainsi, +Non, je ne le veux pas, non, cela me déchire! + +TRIBOULET. + +Et que dirais-tu donc si tu me voyais rire? + +BLANCHE. + +Mon père, qu'avez-vous? dites-moi votre nom. +Oh! versez dans mon sein toutes vos peines! + +TRIBOULET. + + Non. +À quoi bon me nommer? Je suis ton père.--Écoute: +Hors d'ici, vois-tu bien, peut-être on me redoute, +Qui sait? l'un me méprise et l'autre me maudit. +Mon nom, qu'en ferais-tu, quand je te l'aurais dit? +Je veux ici du moins, je veux, en ta présence, +Dans ce seul coin du monde où tout soit innocence, +N'être pour toi qu'un père, un père vénéré, +Quelque chose de saint, d'auguste et de sacré! + +BLANCHE. + +Mon père! + +TRIBOULET, _la serrant avec emportement dans ses bras._ + + Est-il ailleurs un cœur qui me réponde? +Oh! je t'aime pour tout ce que je hais au monde! +--Assieds-toi près de moi. Viens, parlons de cela. +Dis, aimes-tu ton père? Et, puisque nous voilà +Ensemble, et que ta main entre mes mains repose, +Qu'est-ce donc qui nous force à parler d'autre chose? +Hé fille, ô seul bonheur que le ciel m'ait permis. +D'autres ont des parents, des frères, des amis, +Une femme, un mari, des vassaux, un cortège +D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je? +Moi, je n'ai que toi seule! Un autre est riche,--eh bien! +Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien! +Un autre croit en Dieu. Je ne crois qu'en ton âme! +D'autres ont la jeunesse et l'amour d'une femme, +Ils ont l'orgueil, l'éclat, la grâce et la santé, +Ils sont beaux; moi, vois-tu, je n'ai que ta beauté! +Chère enfant!--Ma cité, mon pays, ma famille, +Mon épouse, ma mère, et ma sœur, et ma fille, +Mon bonheur, ma richesse, et mon culte, et ma loi, +Mon univers, c'est toi, toujours toi, rien que toi! +De tout autre côté ma pauvre âme est froissée. +--Oh! si je te perdais!...--Non, c'est une pensée +Que je ne pourrais pas supporter un moment! +--Souris-moi donc un peu.--Ton sourire est charmant. +Oui, c'est toute ta mère!--elle était aussi belle. +Tu te passes souvent la main au front comme elle, +Comme pour l'essuyer; car il faut au cœur pur +Un front tout innocence et des yeux tout azur. +Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme, +À travers ton beau corps mon âme voit ton âme: +Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois. +Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois +Aveugle et l'œil voilé d'obscurité profonde, +Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde! + +BLANCHE. + +Oh! que je voudrais bien vous rendre heureux! + +TRIBOULET. + +Qui? moi? +Je suis heureux ici! quand je vous aperçoi, +Ma fille, c'est assez pour que mon cœur se fonde. + +_Il lui passe la main dans les cheveux en souriant._ + +Oh! les beaux cheveux noirs! enfant, vous étiez blonde, +Qui le croirait? + +BLANCHE, _prenant un air caressant_. + + Un jour, avant le couvre-feu, +Je voudrais bien sortir et voir Paris un peu. + +TRIBOULET, _impétueusement_. + +Jamais, jamais!--Ma fille, avec dame Bérarde +Tu n'es jamais sortie, au moins? + +BLANCHE, _tremblante_. + +Non. + +TRIBOULET. + + Prends-y garde! + +BLANCHE. + +Je ne vais qu'à l'église. + +TRIBOULET, _à part._ + + Ô ciel! on la verrait, +On la suivrait, peut-être on me l'enlèverait! +La fille d'un bouffon, cela se déshonore, +Et l'on ne fait qu'en rire! oh!-- + +_Haut._ + + Je t'en prie encore, +Reste ici renfermée! Enfant, si tu savais +Comme l'air de Paris aux femmes est mauvais! +Comme les débauchés vont courant par la ville! +Oh! les seigneurs surtout + +_Levant les yeux au ciel_ + + Ô Dieu! dans cet asile, +Fais croître sous tes yeux, préserve des douleurs +Et du vent orageux qui flétrit d'autres fleurs, +Garde de toute haleine impure, même en rêve, +Pour qu'un malheureux père, à ses heures de trêve +En puisse respirer le parfum abrité, +Cette rose de grâce et de virginité! + +_Il cache sa tête dans ses mains et pleure._ + +BLANCHE. + +Je ne parlerai plus de sortir; mais, par grâce, +Ne pleurez pas ainsi! + +TRIBOULET. + + Non, cela me délasse. +J'ai tant ri l'autre nuit! + +_Se levant._ + + Mais c'est trop m'oublier. +Blanche, il est temps d'aller reprendre mon collier. +Adieu. + +_Le jour baisse._ + +BLANCHE, _l'embrassant_. + +Reviendrez-vous bientôt, dites? + +TRIBOULET. + + Peut-être. +Vois-tu, ma pauvre enfant, je ne suis pas mon maître. + +_Appelant._ + +Dame Bérarde! + +_Une vieille duègne paraît à la porte de la maison._ + +DAME BÉRARDE. + +Quoi, monsieur? + +TRIBOULET. + + Lorsque je vien, +Personne ne me voit entrer? + +DAME BÉRARDE. + + Je le crois bien, +C'est si désert! + +_Il est presque nuit. De l'autre côté du mur, dans la rue, paraît le +roi, déguisé sous des vêtements simples et de couleur sombre; il examine +la hauteur du mur et la porte, qui est fermée, avec des signes +d'impatience et de dépit._ + +TRIBOULET, _tenant Blanche embrassée_. + +Adieu, ma fille bien-aimée! + +_À dame Bérarde._ + +La porte sur le quai, vous la tenez fermée? + +_Dame Bérarde fait un signe affirmatif._ + +Je sais une maison, derrière Saint-Germain, +Plus retirée encor. Je la verrai demain. + +BLANCHE. + +Mon père, celle-ci me plaît pour la terrasse +D'où l'on voit les jardins. + +TRIBOULET. + + N'y monte pas, de grâce! + +_Écoutant._ + +Marche-t-on pas dehors? + +_Il va à la porte de la cour, l'ouvre et regarde avec inquiétude +dans la rue. Le roi se cache dans un enfoncement près de la porte, que +Triboulet laisse entr'ouverte._ + +BLANCHE, _montrant la terrasse_. + +Quoi! ne puis-je le soir +Aller respirer là? + +TRIBOULET, _revenant._ + +Prends garde, on peut t'y voir. + +_Pendant qu'il a le dos tourné, le roi se glisse dans la cour par la +porte entre-bâillée et se cache derrière un gros arbre._ + +Vous, ne mettez jamais de lampe à la fenêtre. + +DAME BÉRARDE, _joignant les mains._ + +Et comment voulez-vous qu'un homme ici pénètre? + +_Elle se retourne et aperçoit le roi derrière l'arbre. Elle +s'interrompt, ébahie. Au moment où elle ouvre la bouche pour crier, le +roi lui jette dans la gorgerette une bourse, qu'elle prend, qu'elle pèse +dans sa main, et qui la fait taire._ + +BLANCHE, _à Triboulet qui est allé visiter la terrasse avec une +lanterne._ + +Quelles précautions! mon père, dites-moi, +Mais que craignez-vous donc? + +TRIBOULET. + + Rien pour moi, tout pour toi! + +_Il la serre encore une fois dans ses bras._ + +Blanche, ma fille, adieu! + +_Un rayon de la lanterne que tient dame Bérarde éclaire Triboulet et +Blanche._ + +LE ROI, _à part, derrière l'arbre_. + +Triboulet! + +_Il rit_ + + Comment, diable! +La fille à Triboulet! l'histoire est impayable! + +TRIBOULET. + +_Au moment de sortir, il revient sur ses pas._ + +J'y pense, quand tu vas à l'église prier, +Personne ne vous suit? + +_Blanche baisse les yeux avec embarras._ + +DAME BÉRARDE. + +Jamais! + +TRIBOULET. + + Il faut crier +Si l'on vous suivait. + +DAME BÉRARDE. + + Ah! j'appellerais main-forte! + +TRIBOULET. + +Et puis n'ouvrez jamais si l'on frappe à la porte. + +DAME BÉRARDE, _comme enchérissant sur les précautions de +Triboulet._ + +Quand ce serait le roi! + +TRIBOULET. + + Surtout si c'est le roi! + +_Il embrasse encore une fois sa fille, et sort en refermant la +porte avec soin._ + + + + +SCÈNE IV. + +BLANCHE, DAME BÉRARDE, LE ROI. + +_Pendant la première partie de la scène, le roi reste caché derrière +l'arbre._ + + +BLANCHE, _pensive, écoutant les pas de son père qui +s'éloigne_. + +J'ai du remords pourtant! + +DAME BÉRARDE. + + Du remords! et pourquoi? + +BLANCHE. + +Comme à la moindre chose il s'effraie et s'alarme! +En partant, dans ses yeux j'ai vu luire une larme. +Pauvre père! si bon! j'aurais dû l'avertir +Que le dimanche, à l'heure où nous pouvons sortir, +Un jeune homme nous suit. Tu sais, ce beau jeune homme? + +DAME BÉRARDE. + +Pourquoi donc lui conter cela, madame? En somme +Votre père est un peu sauvage et singulier +Vous haïssez donc bien ce jeune cavalier? + +BLANCHE. + +Moi, le haïr! oh! non.--Hélas! bien au contraire, +Depuis que je l'ai vu, rien ne peut m'en distraire. +Du jour où son regard à mon regard parla, +Le reste n'est plus rien, je le vois toujours là. +Je suis à lui! vois-tu, je m'en fais une idée...-- +Il me semble plus grand que tous d'une coudée! +Comme il est brave et doux! comme il est noble et fier, +Bérarde! et qu'à cheval il doit avoir bel air! + +DAME BÉRARDE. + +C'est vrai qu'il est charmant! + +_Elle passe près du roi, qui lui donne une poignée de pièces d'or, qu'elle +empoche._ + +BLANCHE. + + Un tel homme doit être + +DAME BÉRARDE, _tendant la main au roi, qui lui donne +toujours de l'argent._ + +Accompli. + +BLANCHE. + Dans ses yeux on voit son cœur paraître. +Un grand cœur! + +DAME BÉRARDE. + +Certe! un cœur immense! + +_À chaque mot que dit dame Bérarde, elle tend la main au roi, qui la lui +remplit de pièces d'or._ + +BLANCHE. + + Valeureux. + +DAME BÉRARDE, _continuant son manège_. + +Formidable! + +BLANCHE. + +Et pourtant... bon. + +DAME BÉRARDE, _tendant la main_. + +Tendre! + +BLANCHE. + + Généreux. + +DAME BÉRARDE, _tendant la main_. + +Magnifique. + +BLANCHE, _avec un profond soupir_. + +Il me plaît! + +DAME BÉRARDE, _tendant toujours la main à chaque mot +qu'elle dit._ + + Sa taille est sans pareille! +Ses yeux!--son front!--son nez!...-- + +LE ROI, _à part._ + + Ô Dieu! voilà la vieille +Qui m'admire en détail! je suis dévalisé! + +BLANCHE. + +Je t'aime d'en parler aussi bien. + +DAME BÉRARDE. + + Je le sai. + +LE ROI, _à part._ + +De l'huile sur le feu! + +DAME BÉRARDE. + + Bon, tendre, un cœur immense! +Valeureux, généreux + +LE ROI, _vidant ses poches_. + +Diable! elle recommence! + +DAME BÉRARDE, _continuant._ + +C'est un très-grand seigneur, il a l'air élégant, +Et quelque chose en or de brodé sur son gant. + +_Elle tend la main. Le roi lui fait signe qu'il n'a plus rien._ + +BLANCHE. + +Non, je ne voudrais pas qu'il fût seigneur ni prince, +Mais un pauvre écolier qui vient de sa province! +Cela doit mieux aimer. + +DAME BÉRARDE. + + C'est possible, après tout, +Si vous le préférez ainsi. + +_À part._ + + Drôle de goût! +Cerveau de jeune fille, où tout se contrarie! + +_En essayant encore de tendre la main au roi._ + +Ce beau jeune homme-là vous aime à la furie. + +_Le roi ne donne pas._ + +_À part._ + +Je crois notre homme à sec.--Plus un sou, plus un mot. + +BLANCHE, _toujours sans voir le roi_. + +Le dimanche jamais ne revient assez tôt. +Quand je ne le vois pas, ma tristesse est bien grande. +Oh! j'ai cru l'autre jour, au moment de l'offrande, +Qu'il allait me parler, et le cœur m'a battu! +J'y songe nuit et jour! de son côté, vois-tu, +L'amour qu'il a pour moi l'absorbe. Je suis sûre +Que toujours dans son âme il porte ma figure. +C'est un homme ainsi fait, oh! cela se voit bien! +D'autres femmes que moi ne le touchent en rien; +Il n'est pour lui ni jeux, ni passe-temps, ni fête. +Il ne pense qu'à moi, + +DAME BÉRARDE, _faisant un dernier effort et tendant la main +au roi._ + + J'en jurerais ma tête! + +LE ROI, _ôtant son anneau qu'il lui donne_. + +Ma bague pour la tête! + +BLANCHE. + + Ah! je voudrais souvent, +En y songeant le jour, la nuit en y rêvant, +L'avoir là...--devant moi + +_Le roi sort de sa cachette et va se mettre à genoux près d'elle. Elle a +le visage tourné du côté opposé._ + + pour lui dire à lui-même: +sois heureux! sois content! oh! oui, je t'ai + +_Elle se retourne, voit le roi à ses genoux, et s'arrête, +pétrifiée._ + +LE ROI, _lui tendant les bras_. + + Je t'aime! +Achève! achève!--oh! dis: je t'aime! Ne crains rien. +Dans une telle bouche un tel mot va si bien! + +BLANCHE, _effrayée, cherche des yeux dame Bérarde qui a +disparu._ + +Bérarde!--Plus personne, ô Dieu! qui me réponde! +Personne! + +LE ROI, _toujours à genoux_. + + Deux amants heureux, c'est tout un monde! + +BLANCHE, _tremblante_. + +Monsieur, d'où venez-vous? + +LE ROI. + + De l'enfer ou du ciel, +Qu'importe! que je sois Satan ou Gabriel, +Je t'aime! + +BLANCHE. + + Ô ciel! ô ciel! ayez pitié...--J'espère +Qu'on ne vous a point vu! sortez!--Dieu! si mon père + +LE ROI. + +Sortir, quand palpitante en mes bras je te tiens, +Lorsque je t'appartiens! lorsque tu m'appartiens! +--Tu m'aimes! tu l'as dit. + +BLANCHE, _confuse_. + +Il m'écoutait! + +LE ROI. + + Sans doute. +Quel concert plus divin veux-tu donc que j'écoute + +BLANCHE, _suppliante_. + +Ah! vous m'avez parlé.--Maintenant, par pitié, +Sors! + +LE ROI. + +Sortir, quand mon sort à ton sort est lié, +Quand notre double étoile au même horizon brille, +Quand je viens éveiller ton cœur de jeune fille, +Quand le ciel m'a choisi pour ouvrir à l'amour +Ton âme vierge encore et ta paupière au jour! +Viens, regarde! oh! l'amour, c'est le soleil de l'âme! +Te sens-tu réchauffée à cette douce flamme? +Le sceptre que la mort vous donne et vous reprend, +La gloire qu'on ramasse à la guerre en courant, +Se faire un nom fameux, avoir de grands domaines, +Être empereur ou roi, ce sont choses humaines; +Il n'est sur cette terre, où tout passe à son tour, +Qu'une chose qui soit divine, et c'est l'amour! +Blanche, c'est le bonheur que ton amant t'apporte, +Le bonheur, qui, timide, attendait à la porte! +La vie est une fleur, l'amour en est le miel. +C'est la colombe unie à l'aigle dans le ciel, +C'est la grâce tremblante à la force appuyée, +C'est ta main dans ma main doucement oubliée +--Aimons-nous! aimons-nous! + +_Il cherche à l'embrasser. Elle se débat._ + +BLANCHE. + +Non! Laissez! + +_Il la serre dans ses bras, et lui prend un baiser._ + +DAME BÉRARDE, _au fond du théâtre, sur la terrasse, à +part_. + + Il va bien! + +LE ROI, _à part_. + +Elle est prise! + +_Haut._ + +Dis-moi que tu m'aimes! + +DAME BÉRARDE, _au fond, à part_. + + Vaurien! + +LE ROI. + +Blanche! redis-le moi! + +BLANCHE, _baissant les yeux._ + +Vous m'avez entendue. +Vous le savez. + +LE ROI, _l'embrasse de nouveau avec transport_. + +Je suis heureux! + +BLANCHE. + + Je suis perdue! + +LE ROI. + +Non, heureuse avec moi! + +BLANCHE, _s'arrachant de ses bras_. + + Vous m'êtes étranger. +Dites-moi votre nom. + +DAME BÉRARDE, _au fond, à part_. + + Il est temps d'y songer! + +BLANCHE. + +Vous n'êtes pas au moins seigneur ni gentilhomme? +Mon père les craint tant! + +LE ROI. + + Mon Dieu, non, je me nomme + +_À part._ + +--Voyons? + +_Il cherche._ + + Gaucher Mahiet.--Je suis un écolier +Très-pauvre! + +DAME BÉRARDE, _occupée en ce moment même à compter +l'argent qu'il lui a donné_. + +Est-il menteur! + +_Entrent dans la rue monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan, +enveloppés de manteaux, une lanterne sourde à la main._ + +MONSIEUR DE PIENNE, _bas à monsieur de Pardaillan_. + + C'est ici, chevalier! + +DAME BÉRARDE, _bas, et descendant précipitamment la +terrasse._ + +J'entends quelqu'un dehors. + +BLANCHE, _effrayée._ + + C'est mon père peut-être! + +DAME BÉRARDE, _au roi._ + +Partez, monsieur! + +LE ROI. + +Que n'ai-je entre mes mains le traître +Qui me dérange ainsi! + +BLANCHE, _à dame Bérarde_. + + Fais-le vite passer +Par la porte du quai. + +LE ROI, _à Blanche_. + + Quoi! déjà te laisser! +M'aimeras-tu demain? + +BLANCHE. + +Et vous? + +LE ROI. + + Ma vie entière! + +BLANCHE. + +Ah! vous me tromperez, car je trompe mon père. + +LE ROI. + +Jamais!--Un seul baiser, Blanche, sur tes beaux yeux. + +DAME BÉRARDE, _à part._ + +Mais c'est un embrasseur tout à fait furieux! + +BLANCHE, _faisant quelque résistance_. + +Non, non! + +_Le roi l'embrasse et rentre avec dame Bérarde dans la +maison._ + +_Blanche reste quelque temps les yeux fixés sur la porte par où il +est sorti; puis elle rentre elle-même. Pendant ce temps-là, la rue se +peuple de gentilshommes armés, couverts de manteaux et masqués. +Monsieur de Gordes, monsieur de Cossé, messieurs de Montchenu, de +Brion et de Montmorency, Clément Marot, rejoignent successivement +monsieur de Pienne et monsieur de Pardaillan. La nuit est très-noire. La +lanterne sourde de ces messieurs est bouchée. Ils se font entre eux des +signes de reconnaissance, et se montrent la maison de Blanche. Un valet +les suit portant une échelle._ + + + + +SCÈNE V. + +LES GENTILSHOMMES, _puis_ TRIBOULET, _puis_ BLANCHE. + +_Blanche reparaît par la porte du premier étage sur la terrasse. +Elle tient à la main un flambeau qui éclaire son visage._ + + +BLANCHE, _sur la terrasse_. + + Gaucher Mahiet! nom de celui que j'aime, +Grave-toi dans mon cœur! + +MONSIEUR DE PIENNE, _aux gentilshommes._ + +Messieurs, c'est elle-même! + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Voyons! + +MONSIEUR DE GORDES, _dédaigneusement._ + +Quelque beauté bourgeoise! + +_À monsieur de Pienne._ + + Je te plains +Si tu fais ton régal de femmes de vilains! + +_En ce moment Blanche se retourne, de façon que les gentilshommes +peuvent la voir._ + +MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes_. + +Comment la trouves-tu? + +MAROT. + + La vilaine est jolie! + +MONSIEUR DE GORDES. + +C'est une fée! un ange! une grâce accomplie! + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Quoi! c'est là la maîtresse à messer Triboulet! +Le sournois! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Le faquin! + +MAROT. + + La plus belle au plus laid. +C'est juste.--Jupiter aime à croiser les races. + +_Blanche rentre chez elle. On ne voit plus qu'une lumière à la +fenêtre._ + +MONSIEUR DE PIENNE + +Messieurs, ne perdons pas notre temps en grimaces. +Nous avons résolu de punir Triboulet. +Or, nous sommes ici, tous, à l'heure qu'il est, +Avec notre rancune, et, de plus, une échelle. +Escaladons le mur et volons-lui sa belle; +Portons la dame au Louvre, et que sa Majesté +À son lever demain trouve cette beauté. + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Le roi mettra la main dessus, que je suppose. + +MAROT. + +Le diable à sa façon débrouillera la chose! + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Bien dit. À l'œuvre! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Au fait, c'est un morceau de roi. + +_Entre Triboulet._ + +TRIBOULET, _rêveur, au fond du théâtre_. + +Je reviens... à quoi bon? Ah! je ne sais pourquoi! + +MONSIEUR DE COSSÉ, _aux gentilshommes_. + +Çà, trouvez-vous si bien, messieurs, que, brune et blonde, +Notre roi prenne ainsi la femme à tout le monde? +Je voudrais bien savoir ce que le roi dirait +Si quelqu'un usurpait la reine. + +TRIBOULET, _avançant de quelques pas._ + + Oh! mon secret! +--Ce vieillard m'a maudit!--Quelque chose me trouble! + +_La nuit est si épaisse qu'il ne voit pas monsieur de Gordes près de lui +et qu'il le heurte en passant._ + +Qui va là? + +MONSIEUR DE GORDES, _revenant effaré, bas aux +gentilshommes_. + +Triboulet, messieurs! + +MONSIEUR DE COSSÉ, _bas._ + + Victoire double! +Tuons le traître! + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Oh! non. + +MONSIEUR DE COSSÉ. + + Il est dans notre main. + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Eh! nous ne l'aurions plus pour en rire demain! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Oui, si nous le tuons, le tour n'est plus si drôle. + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Mais il va nous gêner. + +MAROT. + + Laissez-moi la parole. +Je vais arranger tout. + +TRIBOULET, _qui est resté dans son coin aux aguets et +l'oreille tendue._ + + On s'est parlé tout bas. + +MAROT, _approchant_. + +Triboulet! + +TRIBOULET, _d'une voix terrible._ + +Qui va là? + +MAROT. + + Là! ne nous mange pas. +C'est moi. + +TRIBOULET. + +Qui, toi? + +MAROT. + +Marot. + +TRIBOULET. + + Ah! la nuit est si noire! + +MAROT. + +Oui, le diable s'est fait du ciel une écritoire. + +TRIBOULET. + +Dans quel but? + +MAROT. + + Nous venons, ne l'as-tu pas pensé? +Enlever pour le roi madame de Cossé. + +TRIBOULET, _respirant_. + +Ah!...--très-bien! + +MONSIEUR DE COSSÉ, _à part._ + + Je voudrais lui rompre quelque membre! + +TRIBOULET, _à Marot._ + +Mais comment ferez-vous pour entrer dans sa chambre? + +MAROT, _bas à monsieur de Cossé_. + +Donnez-moi votre clé. + +_Monsieur de Cossé lui passe la clef, qu'il transmet à Triboulet._ + + Tiens, touche cette clé. +Y sens-tu le blason de Cossé ciselé? + +TRIBOULET, _palpant la clef_. + +Les trois feuilles de scie, oui. + +_À part._ + + Mon Dieu, suis-je bête! + +_Montrant le mur à gauche._ + +Voilà l'hôtel Cossé. Que diable avais-je en tête? + +_À Marot en lui rendant la clef,_ + +Vous enlevez sa femme au gros Cossé? j'en suis! + +MAROT. + +Nous sommes tous masqués. + +TRIBOULET. + +Eh bien! un masque! + +_Marot lui met un masque et ajoute au masque un bandeau, qu'il lui +attache sur les yeux et sur les oreilles._ + + Et puis? + +MAROT. + +Tu nous tiendras l'échelle. + +_Les gentilshommes appliquent l'échelle au mur de la terrasse. Marot +y conduit Triboulet, auquel il la fait tenir._ + +TRIBOULET, _les mains sur l'échelle_. + + Hum! êtes-vous en nombre? +Je ne vois plus du tout. + +MAROT. + + C'est que la nuit est sombre. + +_Aux autres en riant._ + +Vous pouvez crier haut et marcher d'un pas lourd. +Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd. + +_Les gentilshommes montent l'échelle, enfoncent la porte du +premier étage sur la terrasse, et pénètrent dans la maison. Un moment +après, l'un d'eux reparaît dans la cour, dont il ouvre la porte en dedans; +puis le groupe tout entier arrive à son tour dans la cour et franchit la +porte, emportant Blanche, demi-nue et bâillonnée, qui se débat._ + +BLANCHE, _échevelée, dans l'éloignement_. + +Mon père, à mon secours! ô mon père! + +VOIX DES GENTILSHOMMES, _dans l'éloignement._ + + Victoire! + +_Ils disparaissent avec Blanche._ + +TRIBOULET, _resté seul au bas de l'échelle_. + +Çà, me font-ils ici faire mon purgatoire? +--Ont-ils bientôt fini? quelle dérision! + +_Il lâche l'échelle, porte la main à son masque et rencontre le +bandeau._ + +J'ai les yeux bandés! + +_Il arrache son bandeau et son masque. À la lumière de la +lanterne sourde qui a été oubliée à terre, il y voit quelque chose de +blanc; il le ramasse et reconnaît le voile de sa fille: il se retourne; +l'échelle est appliquée au mur de sa terrasse, la porte de sa maison est +ouverte; il y entre comme un furieux, et reparaît un moment après +traînant dame Bérarde bâillonnée et demi-vêtue. Il la regarde avec +stupeur, puis il s'arrache les cheveux en poussant quelques cris +inarticulés. Enfin la voix lui revient._ + +Oh! la malédiction! + +_Il tombe évanoui._ + + + + + +III + +LE ROI + +ACTE TROISIÈME + +_L'antichambre du roi, au louvre.--Dorures, ciselures, meubles, +tapisseries, dans le goût de la renaissance.--Sur le devant de la scène, +une table, un fauteuil, un pliant.--Au fond, une grande porte dorée.--À +gauche, la porte de la chambre à coucher du roi, revêtue d'une portière +en tapisserie.--À droite, un dressoir chargé de vaisselle d'or et +d'émaux.--la porte du fond s'ouvre sur un mail._ + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +LES GENTILSHOMMES. + + +MONSIEUR DE GORDES. + +Maintenant arrangeons la fin de l'aventure. + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Il faut que Triboulet s'intrigue, se torture, +Et ne devine pas que sa belle est ici! + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Qu'il cherche sa maîtresse, oui, c'est fort bien! mais si +Les portiers cette nuit nous ont vus l'introduire? + +MONSIEUR DE MONTCHENU. + +Tous les huissiers du Louvre ont ordre de lui dire +Qu'ils n'ont point vu de femme entrer céans la nuit. + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +De plus, un mien laquais, drôle aux ruses instruit, +Pour lui donner le change est allé sur sa porte +Dire aux gens du bouffon que, d'une et d'autre sorte, +Il avait vu traîner à l'hôtel d'Hautefort +Une femme à minuit qui se débattait fort. + +MONSIEUR DE COSSÉ, _riant._ + +Bon, l'hôtel d'Hautefort le jette loin du Louvre! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Serrons bien sur ses yeux le bandeau qui les couvre. + +MAROT. + +J'ai ce matin au drôle envoyé ce billet: + +_Il tire un papier et lit._ + +«Je viens de t'enlever ta belle, ô Triboulet! +Je l'emmène, s'il faut t'en donner des nouvelles, +Hors de France avec moi.» + +_Tous rient._ + +MONSIEUR DE GORDES, _à Marot._ + +Signé? + +MAROT. + + «Jean de Nivelles!» + +_Les éclats de rire redoublent._ + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Oh! comme il va chercher! + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Je jouis de le voir! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Qu'il va, le malheureux, avec son désespoir, +Ses poings crispés, ses dents de colère serrées, +Nous payer en un jour de dettes arriérées! + +_La porte latérale s'ouvre. Entre le roi, vêtu d'un magnifique +négligé du matin. Il est accompagné de monsieur de Pienne. Tous les +courtisans se rangent et se découvrent. Le roi et monsieur de Pienne +rient aux éclats._ + +LE ROI, _désignant la porte du fond_. + +Elle est là? + +MONSIEUR DE PIENNE. + +La maîtresse à Triboulet! + +LE ROI. + + Vraiment! +Dieu! souffler la maîtresse à mon fou! c'est charmant! + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Sa maîtresse ou sa femme! + +LE ROI, _à part_. + + Une femme! une fille! +Je ne le savais pas si père de famille! + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Le roi la veut-il voir? + +LE ROI. + +Pardieu! + +_Monsieur de Pienne sort, et revient un moment après +soutenant Blanche, voilée et toute chancelante. Le roi s'assied +nonchalamment dans son fauteuil._ + +MONSIEUR DE PIENNE, _à Blanche._ + + Ma belle, entrez. +Vous tremblerez après tant que vous le voudrez. +Vous êtes près du roi. + +BLANCHE, _toujours voilée_. + + C'est le roi, ce jeune homme! + +_Elle court se jeter aux pieds du roi._ + +_À la voix de Blanche, le roi tressaille et fais signe à tous de sortir._ + + + + +SCÈNE II. + +LE ROI, BLANCHE. + +_Le roi, resté seul avec Blanche, soulève le voile qui la cache._ + + +LE ROI. + +Blanche! + +BLANCHE. + +Gaucher Mahiet! ciel! + +LE ROI, _éclatant de rire_. + + Foi de gentilhomme! +Méprise ou fait exprès, je suis ravi du tour. +Vive Dieu! ma beauté, ma Blanche, mon amour, +Viens dans mes bras! + +BLANCHE, _reculant_. + + Le roi! le roi! Laissez-moi, sire,-- +Mon Dieu! je ne sais plus comment parler ni dire...-- +Monsieur Gaucher Mahiet...--Non, vous êtes le roi.-- + +_Retombant à genoux._ + +Oh! qui que vous soyez, ayez pitié de moi. + +LE ROI. + +Avoir pitié de toi, Blanche! moi qui t'adore! +Ce que Gaucher disait, François le dit encore. +Tu m'aimes et je t'aime, et nous sommes heureux! +Être roi ne saurait gâter un amoureux. +Enfant! tu me croyais bourgeois, clerc, moins peut-être. +Parce que le hasard m'a fait un peu mieux naître, +Parce que je suis roi, ce n'est pas un motif +De me prendre en horreur subitement tout vif! +Je n'ai pas le bonheur d'être un manant, qu'importe! + +BLANCHE, _à part_. + +Comme il rit! Ô mon Dieu! je voudrais être morte! + +LE ROI, souriant et riant plus encore. + +Oh! les fêtes, les jeux, les dames, les tournois, +Les doux propos d'amour le soir au fond des bois, +Cent plaisirs que la nuit couvrira de son aile: +Voilà ton avenir, auquel le mien se mêle! +Oh! soyons deux amants, deux heureux, deux époux! +Il faut un jour vieillir; et la vie, entre nous, +Cette étoffe où, malgré les ans qui la morcellent, +Quelques instants d'amour par places étincellent, +N'est qu'un triste haillon sans ces paillettes-là! +Blanche, j'ai réfléchi souvent à tout cela, +Et voici la sagesse: honorons Dieu le Père, +Aimons et jouissons, et faisons bonne chère! + +BLANCHE, _atterrée et reculant_. + +Ô mes illusions! qu'il est peu ressemblant! + +LE ROI. + +Quoi! me croyais-tu donc un amoureux tremblant, +Un cuistre, un de ces fous lugubres et sans flammes, +Qui pensent qu'il suffit, pour que toutes les femmes +Et tous les cœurs charmés se rendent devant eux, +De pousser des soupirs avec un air piteux? + +BLANCHE, le repoussant. + +Laissez-moi!--Malheureuse! + +LE ROI. + + Oh! sais-tu qui nous sommes? +La France, un peuple entier, quinze millions d'hommes, +Richesse, horreurs, plaisirs, pouvoir sans frein ni loi, +Tout est pour moi, tout est à moi, je suis le roi! +Eh bien! du souverain tu seras souveraine. +Blanche, je suis le roi; toi, tu seras la reine! + +BLANCHE. + +La reine! et votre femme? + +LE ROI, _riant._ + + Innocence! ô vertu! +Ah! ma femme n'est pas ma maîtresse, vois-tu! + +BLANCHE. + +Votre maîtresse! oh! non! quelle honte! + +LE ROI. + + La fière! + +BLANCHE. + +Je ne suis pas à vous, non, je suis à mon père! + +LE ROI. + +Ton père! mon bouffon! mon fou! mon Triboulet! +Ton père! il est à moi! j'en fais ce qu'il me plaît! +Il veut ce que je veux! + +BLANCHE, _pleurant amèrement et la tête dans ses mains_. + + Ô Dieu! mon pauvre père! +Quoi! tout est donc à vous? + +_Elle sanglote. Il se jette à ses pieds pour la consoler._ + +LE ROI, _avec un accent attendri_. + +Blanche! oh! tu m'es bien chère! +Blanche, ne pleure plus! Viens sur mon cœur. + +BLANCHE, _résistant_. + + Jamais! + +LE ROI, _tendrement_. + +Tu ne m'as pas encor redit que tu m'aimais. + +BLANCHE. + +Oh! c'est fini! + +LE ROI. + + Je t'ai, sans le vouloir, blessée. +Ne sanglote donc pas comme une délaissée. +Oh! plutôt que de faire ainsi pleurer tes yeux, +J'aimerais mieux mourir, Blanche! j'aimerais mieux +Passer dans mon royaume et dans ma seigneurie +Pour un roi sans courage et sans chevalerie! +Un roi qui fait pleurer une femme! ô mon Dieu! +Lâcheté! + +BLANCHE, _égarée et sanglotant_. + + N'est-ce pas, tout ceci n'est qu'un jeu? +Si vous êtes le roi, j'ai mon père. Il me pleure. +Faites-moi ramener près de lui. Je demeure +Devant l'hôtel Cossé. Mais vous le savez bien. +Oh! qui donc êtes-vous? je n'y comprends plus rien. +Comme ils m'ont emportée avec des cris de fête! +Tout ceci comme un rêve est brouillé dans ma tête! + +_Pleurant._ + +Je ne sais même plus, vous que j'ai cru si doux, +Si je vous aime encor! + +_Reculant avec un mouvement d'horreur._ + + Vous roi!--J'ai peur de vous! + +LE ROI, _cherchant à la prendre dans ses bras_. + +Je vous fais peur, méchante! + +BLANCHE, _le repoussant_. + +Oh! laissez-moi! + +LE ROI, _la serrant de plus près_ + + Qu'entends-je? +Un baiser de pardon! + +BLANCHE, se _débattant_. + +Non! + +LE ROI, _riant, à part_. + + Quelle fille étrange! + +BLANCHE, _s'échappant de ses bras_. + +Laissez-moi!--Cette porte! + +_Elle aperçoit la porte de la chambre du roi ouverte, s'y précipite, et la +referme violemment sur elle._ + +LE ROI, _prenant une petite clef d'or à sa ceinture_. + + Oh! j'ai la clef sur moi. + +_Il ouvre la porte, la pousse vivement, entre, et la referme sur lui._ + +MAROT, _en observation à la porte du fond depuis quelques +instants. Il rit._ + +Elle se réfugie en la chambre du roi! +Ô la pauvre petite! + +_Appelant monsieur de Gordes._ + +Hé! comte. + + + + +SCÈNE III. + +MAROT, _puis_ LES GENTILSHOMMES, _ensuite_ +TRIBOULET. + + +MONSIEUR DE GORDES, _à Marot._ + + Est-ce qu'on rentre? + +MAROT. + +Le lion a traîné la brebis dans son antre. + +MONSIEUR DE PARDAILLAN, _sautant de joie._ + +Oh! pauvre Triboulet! + +MONSIEUR DE PIENNE, _qui est resté à la porte, et qui a les +yeux fixés vers le dehors._ + +Chut! le voici! + +MONSIEUR DE GORDES, _bas aux seigneurs._ + + Tout doux! +Çà, n'ayons l'air de rien, et tenons-nous bien tous. + +MAROT. + +Messieurs, je suis le seul qu'il puisse reconnaître. +Il n'a parlé qu'à moi. + +MONSIEUR DE PIENNE. + + Ne faisons rien paraître. + +_Entre Triboulet. Rien ne paraît changé en lui. Il a le costume et l'air +indifférent du bouffon. Seulement il est très-pâle._ + +MONSIEUR DE PIENNE, _ayant l'air de poursuivre une +conversation commencée et faisant des yeux aux plus jeunes +gentilshommes, qui compriment des rires étouffés en voyant +Triboulet_. + +Oui, messieurs, c'est alors,--hé! bonjour, Triboulet!-- +Qu'on fit cette chanson en forme de couplet: + +_Il chante:_ + +Quand Bourbon vit Marseille, +Il a dit à ses gens: +Vrai Dieu! quel capitaine +Trouverons-nous dedans? + +TRIBOULET, _continuant la chanson_. + +Au mont de la Coulombe +Le passage est étroit, +Montèrent tous ensemble +En soufflant à leurs doigts. + +_Rires et applaudissements ironiques._ + +TOUS. + +Parfait! + +TRIBOULET, _qui s'est avancé lentement jusque sur le devant +du théâtre, à part._ + +Où peut-elle être? + +_Il se remet à fredonner._ + +Montèrent tous ensemble +En soufflant à leurs doigts + +MONSIEUR DE GORDES, _applaudissant._ + + Ah! Triboulet, bravo! + +TRIBOULET, _examinant tous ces visages qui rient autour de +lui.--À part._ + +Ils ont tous fait le coup, c'est sûr! + +MONSIEUR DE COSSÉ, _frappant sur l'épaule de Triboulet +avec un gros rire_. + + Quoi de nouveau, +Bouffon? + +TRIBOULET, _aux autres, montrant monsieur de Cossé_. + + Ce gentilhomme est lugubre à voir rire. + +_Contrefaisant monsieur de Cossé._ + +--Quoi de nouveau, bouffon? + +MONSIEUR DE COSSÉ, _riant toujours._ + + Oui, que viens-tu nous dire? + +TRIBOULET, _le regardant de la tête aux pieds._ + +Que si vous vous mettez à faire le charmant +Vous allez devenir encor plus assommant. + +_Pendant toute la première partie de la scène, Triboulet a l'air de +chercher, d'examiner, de fureter. Le plus souvent son regard seul +indique cette préoccupation. Quelquefois, quand il croit qu'on n'a pas +l'œil sur lui, il déplace un meuble, il tourne le bouton d'une porte +pour voir si elle est fermée. Du reste, il cause avec tous, comme à son +habitude, d'une manière railleuse, insouciante et dégagée. Les +gentilshommes, de leur côté, ricanent entre eux et se font des signes, +tout en parlant de choses et d'autres._ + +Où l'ont-ils cachée?--Oh! si je la leur demande, +Ils se riront de moi! + +_Accostant Marot d'un air riant._ + + Marot, ma joie est grande +Que tu ne te sois pas cette nuit enrhumé. + +MAROT, _jouant la surprise_. + +Cette nuit? + +TRIBOULET, _clignant de l'œil d'un air d'intelligence_. + + Un bon tour, et dont je suis charmé! + +MAROT. + +Quel tour? + +TRIBOULET, _hochant la tête_. + +Oui! + +MAROT, _d'un air candide_. + + Je me suis, pour toutes aventures, +Le couvre-feu sonnant, mis sous mes couvertures, +Et le soleil brillait quand je me suis levé. + +TRIBOULET. + +Ah! tu n'es pas sorti cette nuit? J'ai rêvé! + +_Il aperçoit un mouchoir sur la table et se jette dessus._ + +MONSIEUR DE PARDAILLAN, _bas à monsieur de Pienne_. + +Tiens, duc, de mon mouchoir il regarde la lettre. + +TRIBOULET, _laissant tomber le mouchoir, à part._ + +Non ce n'est pas le sien. + +MONSIEUR DE PIENNE, _à quelques jeunes gens qui rient au +fond._ + +Messieurs! + +TRIBOULET, _à part._ + + Où peut-elle être? + +MONSIEUR DE PIENNE, _à monsieur de Gordes_. + +Qu'avez-vous donc à rire ainsi? + +MONSIEUR DE GORDES, _montrant Marot._ + + Pardieu, c'est lui +Qui nous fait rire! + +TRIBOULET, _à part._ + + Ils sont bien joyeux aujourd'hui! + +MONSIEUR DE GORDES, _à Marot, en riant._ + +Ne me regarde pas de cet air malhonnête, +Ou je vais te jeter Triboulet à la tête. + +TRIBOULET, _à monsieur de Pienne_. + +Le roi n'est pas encore éveillé! + +MONSIEUR DE PIENNE. + + Non, vraiment! + +TRIBOULET. + +Se fait-il quelque bruit dans son appartement? + +_Il veut approcher de la porte. Monsieur de Pardaillan le retient._ + +MONSIEUR DE PARDAILLAN. + +Ne va pas réveiller Sa Majesté! + +MONSIEUR DE GORDES, _à monsieur de Pardaillan_. + + Vicomte! +Ce faquin de Marot nous fait un plaisant conte! +Les trois Guy, revenus, ma foi, l'on ne sait d'où, +Ont trouvé l'autre nuit,--qu'en dit ce maître fou?-- +Leurs femmes, toutes trois, avec d'autres + +MAROT. + + Cachées. + +TRIBOULET. + +Les morales du temps se font si relâchées! + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Les femmes, c'est si traître! + +TRIBOULET, _à monsieur de Cossé._ + +Oh! prenez garde! + +MONSIEUR DE COSSÉ. + + Quoi? + +TRIBOULET. + +Prenez garde, monsieur de Cossé! + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Quoi? + + Je voi +Quelque chose d'affreux qui vous pend à l'oreille. + +MONSIEUR DE COSSÉ. + +Quoi donc? + +TRIBOULET, _lui riant au nez_. + +Une aventure absolument pareille! + +MONSIEUR DE COSSÉ, _le menaçant avec colère_. + +Hun! + +TRIBOULET. + +Messieurs, l'animal est, vraiment, curieux. +Voilà le cri qu'il fait quand il est furieux. + +_Contrefaisant monsieur de Cossé._ + +--Hun! + +_Tous rient. Entre un gentilhomme à la livrée de la reine._ + +MONSIEUR DE PIENNE. + +Qu'est-ce, Vaudragon? + +LE GENTILHOMME. + + La reine ma maîtresse +Demande à voir le roi pour affaire qui presse. + +_Monsieur de Pienne lui fait signe que la chose est impossible, le +gentilhomme insiste._ + +Madame de Brézé n'est pas chez lui pourtant. + +MONSIEUR DE PIENNE, _avec impatience._ + +Le roi n'est pas levé. + +LE GENTILHOMME. + + Comment, duc! dans l'instant +Il était avec vous. + +MONSIEUR DE PIENNE, _dont l'humeur redouble, et qui fait +au gentilhomme des signes que celui-ci ne comprend pas, et que +Triboulet observe avec une attention profonde_. + +Le roi chasse! + +LE GENTILHOMME. + + Sans pages +Et sans piqueurs alors; car tous ses équipages +Sont là. + +MONSIEUR DE PIENNE, _à part._ + +Diable! + +_Parlant au gentilhomme entre deux yeux et avec colère._ + + On vous dit, comprenez-vous ceci? +Que le roi ne peut voir personne! + +TRIBOULET, _éclatant et d'une voix de tonnerre._ + + Elle est ici! +Elle est avec le roi! + +_Étonnement dans les gentilshommes._ + +MONSIEUR DE GORDES. + +Qu'a-t-il donc? il délire! +Elle! + +TRIBOULET. + + Oh! vous savez bien, messieurs, qui je veux dire! +Ce n'est pas une affaire à me dire: Va-t'en! +--La femme qu'à vous tous, Cossé, Pienne et Satan, +Brion, Montmorency!... la femme désolée +Que vous avez hier dans ma maison volée, +--Monsieur de Pardaillan, vous en étiez aussi!-- +Oh! je la reprendrai, messieurs!--Elle est ici! + +MONSIEUR DE PIENNE, _riant._ + +Triboulet a perdu sa maîtresse!--gentille +Ou laide, qu'il la cherche ailleurs. + +TRIBOULET, _effrayant_. + + Je veux ma fille! + +TOUS. + +Sa fille! + +_Mouvement de surprise._ + +TRIBOULET, _croisant les bras_. + + C'est ma fille!--Oui, riez maintenant! +Ah! vous restez muets! vous trouvez surprenant +Que ce bouffon soit père et qu'il ait une fille? +Les loups et les seigneurs n'ont-ils pas leur famille? +Ne puis-je avoir aussi la mienne? Allons! assez! + +_D'une voix terrible._ + +Que si vous plaisantiez, c'est charmant, finissez! +Ma fille, je la veux, voyez-vous!--Oui, l'on cause, +On chuchote, on se parle en riant de la chose. +Moi, je n'ai pas besoin de votre air triomphant. +Messeigneurs, je vous dis qu'il me faut mon enfant! + +_Il se jette sur la porte du roi._ + +Elle est là! + +_Tous les gentilshommes se placent devant la porte, et +l'empêchent._ + +MAROT. + + Sa folie en furie est tournée. + +TRIBOULET, _reculant avec désespoir_. + +Courtisans! courtisans! démons! race damnée! +C'est donc vrai qu'ils m'ont pris ma fille, ces bandits! +--Une femme à leurs yeux, ce n'est rien, je vous dis! +Quand le roi, par bonheur, est un roi de débauches, +Les femmes des seigneurs, lorsqu'ils ne sont pas gauches, +Les servent fort.--L'honneur d'une vierge, pour eux, +C'est un luxe inutile, un trésor onéreux. +Une femme est un champ qui rapporte, une ferme +Dont le royal loyer se paye à chaque terme. +Ce sont mille faveurs pleuvant on ne sait d'où, +C'est un gouvernement, un collier sur le cou, +Un tas d'accroissements que sans cesse on augmente! + +_Les regardant tous en face._ + +--En est-il parmi vous un seul qui me démente? +N'est-ce pas que c'est vrai, messeigneurs?--En effet, + +_Il va de l'un à l'autre._ + +Vous lui vendriez tous, si ce n'est déjà fait. +Pour un nom, pour un titre, ou toute autre chimère, + +_À monsieur de Brion._ + +Toi, ta femme, Brion! + +_À monsieur de Gordes._ + +Toi, ta sœur! + +_Au jeune page Pardaillan._ + + Toi, ta mère! + +_Un page se verse un verre de vin au buffet, et se met à boire en +fredonnant:_ + +Quand bourbon vit Marseille, +Il a dit à ses gens: +Vrai Dieu! quel capitaine + +TRIBOULET, _se retournant_. + +Je ne sais à quoi tient, vicomte d'Aubusson, +Que je te brise aux dents ton verre et ta chanson! + +_À tous._ + +Qui le croirait? des ducs et pairs, des grands d'Espagne, +Ô honte! Vermandois qui vient de Charlemagne, +Un Brion, dont l'aïeul était duc de Milan, +Un Gordes-Simiane, un Pienne, un Pardaillan, +Vous, un Montmorency! les plus grands noms qu'on nomme, +Avoir été voler sa fille à ce pauvre homme! +--Non, il n'appartient point à ces grandes maisons +D'avoir des cœurs si bas sous d'aussi fiers blasons! +Non, vous n'en êtes pas!--Au milieu des huées, +Vos mères aux laquais se sont prostituées! +Vous êtes tous bâtards! + +MONSIEUR DE GORDES. + +Ah! ça, drôle! + +TRIBOULET. + + Combien +Le roi vous donne-t-il pour lui vendre mon bien? +Il a payé le coup, dites! + +_S'arrachant les cheveux._ + + Moi qui n'ai qu'elle! +--Si je voulais.--Sans doute.--Elle est jeune, elle est belle! +Certes, il me la paîrait! + +_Les regardant tous._ + + Est-ce que votre roi +S'imagine qu'il peut quelque chose pour moi? +Peut-il couvrir mon nom d'un nom comme les vôtres? +Peut-il me faire beau, bien fait, pareil aux autres? +--Enfer! il m'a tout pris!--Oh! que ce tour charmant +Est vil, atroce, horrible, et s'est fait lâchement! +Scélérats! assassins! vous êtes des infâmes, +Des voleurs, des bandits, des tourmenteurs de femmes! +Messeigneurs, il me faut ma fille! il me la faut +À la fin! allez-vous me la rendre bientôt? +--Oh! voyez cette main,--main qui n'a rien d'illustre, +Main d'un homme du peuple, et d'un serf, et d'un rustre, +Cette main qui paraît désarmée aux rieurs, +Et qui n'a pas d'épée, a des ongles, messieurs! +--Voici longtemps déjà que j'attends, il me semble! +Rendez-la-moi!--La porte! ouvrez-la! + +_Il se jette de nouveau en furieux sur la porte, que défendent +tous les gentilshommes. Il lutte contre eux quelques temps et revient +enfin tomber sur le devant du théâtre, épuisé, haletant, à genoux._ + + Tous ensemble +Contre moi! dix contre un! + +_Fondant en larmes et en sanglots._ + + Hé bien! je pleure, oui! + +_À Marot._ + +Marot, tu t'es de moi bien assez réjoui. +Si tu gardes une âme, une tête inspirée, +Un cœur d'homme du peuple, encor, sous ta livrée, +Où me l'ont-ils cachée, et qu'en ont-ils fait, dis! +Elle est là, n'est-ce pas? Oh! parmi ces maudits, +Faisons cause commune en frères que nous sommes! +Toi seul as de l'esprit dans tous ces gentilshommes. +Marot! mon bon Marot!--Tu te tais! + +_Se traînant vers les seigneurs._ + + Oh! voyez! +Je demande pardon, messeigneurs, sous vos pieds! +Je suis malade... Ayez pitié, je vous en prie! +--J'aurais un autre jour mieux pris l'espièglerie. +Mais, voyez-vous, souvent j'ai, quand je fais un pas, +Bien des maux dans le corps dont je ne parle pas. +On a comme cela ses mauvaises journées +Quand on est contrefait.--Depuis bien des années, +Je suis votre bouffon: je demande merci! +Grâce! ne brisez pas votre hochet ainsi! +Ce pauvre Triboulet qui vous a tant fait rire! +Vraiment, je ne sais plus maintenant que vous dire! +Rendez-moi mon enfant, messeigneurs, rendez-moi +Ma fille, qu'on me cache en la chambre du roi! +Mon unique trésor!--Mes bons seigneurs, par grâce! +Qu'est-ce que vous voulez à présent que je fasse +Sans ma fille?--Mon sort est déjà si mauvais! +C'était la seule chose au monde que j'avais! + +_Tous gardent le silence. Il se relève désespéré._ + +Ah Dieu! vous ne savez que rire ou que vous taire! +C'est donc un grand plaisir de voir un pauvre père +Se meurtrir la poitrine, et s'arracher du front +Des cheveux que deux nuits pareilles blanchiront! + +_La porte de la chambre du roi s'ouvre brusquement. Blanche +en sort, éperdue, égarée, en désordre; elle vient tomber dans les bras de +son père avec un cri terrible._ + +BLANCHE. + +Mon père! ah! + +TRIBOULET, _la serrant dans ses bras._ + + Mon enfant! ah! c'est elle! ah! ma fille! +Ah! messieurs! + +_Suffoqué de sanglots et riant au travers._ + + Voyez-vous, c'est toute ma famille, +Mon ange!--Elle de moins, quel deuil dans ma maison! +--Messeigneurs, n'est-ce pas que j'avais bien raison, +Qu'on ne peut m'en vouloir des sanglots que je pousse, +Et qu'une telle enfant, si charmante et si douce, +Qu'à la voir seulement on deviendrait meilleur, +Cela ne se perd pas sans des cris de douleur! + +_À Blanche._ + +--Ne crains plus rien.--C'était une plaisanterie, +C'était pour rire.--Ils t'ont fait bien peur, je parie. +Mais ils sont bons.--Ils ont vu comme je t'aimais. +Blanche, ils nous laisseront tranquilles désormais. + +_Aux seigneurs._ + +--N'est-ce pas? + +_À Blanche en la serrant dans ses bras._ + +--Quel bonheur de te revoir encore! +J'ai tant de joie au cœur, que maintenant j'ignore +Si ce n'est pas heureux,--je ris, moi qui pleurais!-- +De te perdre un moment pour te ravoir après! + +_La regardant avec inquiétude._ + +--Mais pourquoi pleurer, toi? + +BLANCHE, _voilant dans ses mains son visage couvert de +larmes et de rougeur_. + + Malheureux que nous sommes! +La honte + +TRIBOULET, _tressaillant_. + +Que dis-tu? + +BLANCHE, _cachant sa tête dans la poitrine de son père_. + + Pas devant tous ces hommes! +Rougir devant vous seul! + +TRIBOULET, _se tournant avec un tremblement de rage vers +la porte du roi._ + + Oh! l'infâme--elle aussi! + +BLANCHE, _sanglotant et tombant à ses pieds_. + +Rester seule avec vous! + +TRIBOULET, _faisant trois pas, et balayant du geste tous les +seigneurs interdits_. + + Allez-vous-en d'ici! +Et si le roi François par malheur se hasarde +À passer près d'ici, + +_À monsieur de Vermandois._ + +vous êtes de sa garde, +Dites-lui de ne pas entrer,--que je suis là. + +MONSIEUR DE PIENNE. + +On n'a jamais rien vu de fou comme cela. + +MONSIEUR DE GORDES, _lui faisant signe de se retirer_. + +Aux fous comme aux enfants on cède quelque chose. +Veillons pourtant, de peur d'accident. + +_Ils sortent._ + +TRIBOULET, _s'asseyant sur le fauteuil du roi et relevant sa +fille_. + + Allons, cause, +Dis-moi tout.-- + +_Il se retourne, et apercevant monsieur de Cossé, qui est resté, il se +lève à demi en lui montrant la porte._ + + M'avez-vous entendu, monseigneur? + +MONSIEUR DE COSSÉ, _tout en se retirant comme subjugué +par l'ascendant du bouffon_. + +Ces fous, cela se croit tout permis, en honneur! + +_Il sort._ + + + + +SCÈNE IV. + +BLANCHE, TRIBOULET. + + +TRIBOULET, _grave._ + +Parle à présent. + +BLANCHE, _les yeux baissés, interrompue de sanglots_. + + Mon père, il faut que je vous conte +Qu'il s'est hier glissé dans la maison...-- + +_Pleurant, et les mains sur ses yeux._ + + J'ai honte! + +_Triboulet la serre dans ses bras et lui essuie le front avec +tendresse._ + +Depuis longtemps,--j'aurais dû vous parler plus tôt,-- +Il me suivait.-- + +_S'interrompant encore._ + + Il faut reprendre de plus haut. +--Il ne me parlait pas.--Il faut que je vous dise +Que ce jeune homme allait le dimanche à l'église + +TRIBOULET. + +Oui! le roi! + +BLANCHE, _continuant_. + + Que toujours, pour être vu, je crois, +Il remuait ma chaise en passant près de moi. + +_D'une voix de plus en plus faible._ + +Hier, dans la maison il a su s'introduire + +TRIBOULET. + +Que je t'épargne au moins l'angoisse de tout dire! +Je devine le reste!-- + +_Il se lève._ + + Ô douleur! il a pris, +Pour en marquer ton front, l'opprobre et le mépris! +Son haleine a souillé l'air pur qui t'environne! +Il a brutalement effeuillé ta couronne! +Blanche! ô mon seul asile en l'état où je suis! +Jour qui me réveillais au sortir de leurs nuits! +Âme par qui mon âme à la vertu remonte! +Voile de dignité déployé sur ma honte! +Seul abri du maudit à qui tout dit adieu! +Ange oublié chez moi par la pitié de Dieu! +Ciel! perdue, enfouie, en cette boue immonde, +La seule chose sainte où je crusse en ce monde! +Que vais-je devenir après ce coup fatal, +Moi qui dans cette cour, prostituée au mal, +Hors de moi comme en moi, ne voyais sur la terre +Que vice, effronterie, impudeur, adultère, +Infamie et débauche, et n'avais sous les cieux +Que ta virginité pour reposer mes yeux!-- +Je m'étais résigné, j'acceptais ma misère. +Les pleurs, l'abjection profonde et nécessaire, +L'orgueil qui toujours saigne au fond du cœur brisé, +Le rire du mépris sur mes maux aiguisé, +Oui, toutes ces douleurs où la honte se mêle, +J'en voulais bien pour moi, mon Dieu, mais non pour elle! +Plus j'étais tombé bas, plus je la voulais haut. +Il faut bien un autel auprès d'un échafaud. +L'autel est renversé!--cache ton front,--oui, pleure, +Chère enfant! je t'ai fait trop parler tout à l'heure, +N'est-ce pas? pleure bien.--Une part des douleurs, +À ton âge, parfois, s'écoule avec les pleurs.-- +Verse tout, si tu peux, dans le cœur de ton père! + +_Rêvant._ + +Blanche, quand j'aurai fait ce qui me reste à faire, +Nous quitterons Paris.--Si j'échappe pourtant! + +_Rêvant toujours._ + +Quoi! suffit-il d'un jour pour que tout change tant? + +_Se relevant avec fureur._ + +Ô malédiction! qui donc m'aurait pu dire +Que cette cour infâme, effrénée, en délire, +Qui va, qui court, broyant et la femme et l'enfant, +Échappée à travers tout ce que Dieu défend, +N'effaçant un forfait que par un plus étrange, +Éparpillant au loin du sang et de la fange, +Irait, jusque dans l'ombre où tu fuyais leurs yeux, +Éclabousser ce front chaste et religieux! + +_Se tournant vers la chambre du roi._ + +Ô roi François Premier! puisse Dieu qui m'écoute +Te faire trébucher bientôt dans cette route! +Puisse s'ouvrir demain le sépulcre où tu cours! + +BLANCHE, _levant les yeux au ciel. À part_. + +Ô Dieu! n'écoutez pas, car je l'aime toujours! + +_Bruit de pas au fond du théâtre; dans la galerie extérieure +paraît un cortège de soldats et de gentilshommes. À leur tête, monsieur +de Pienne._ + +MONSIEUR DE PIENNE, _appelant._ + +Monsieur de Montchenu, faites ouvrir la grille +Au sieur de Saint-Vallier qu'on mène à la Bastille. + +_Le groupe de soldats défile deux à deux au fond. Au moment où +monsieur de Saint-Vallier, qu'ils entourent, passe devant la porte, il s'y +arrête et se tourne vers la chambre du roi._ + +MONSIEUR DE SAINT-VALLIER, _d'une voix haute._ + +Puisque, par votre roi d'outrages abreuvé, +Ma malédiction n'a pas encor trouvé +Ici-bas ni là-haut de voix qui me réponde, +Pas une foudre au ciel, pas un bras d'homme au monde, +Je n'espère plus rien. Ce roi prospérera. + +TRIBOULET, _relevant la tête et le regardant en face_. + +Comte, vous vous trompez!--Quelqu'un vous vengera. + + + + +IV + +BLANCHE + +ACTE QUATRIÈME + +_Une grève déserte au bord de la Seine, au-dessous de Saint-Germain.--À +droite, une masure misérablement meublée de grosses poteries et +d'escabeaux de chêne, avec un premier étage en grenier où l'on distingue +un grabat par la fenêtre. La devanture de cette masure tournée vers le +spectateur est tellement à jour, qu'on en voit tout l'intérieur. Il y a +une table, une cheminée, et au fond un roide escalier qui mène au +grenier. Celle des faces de cette masure qui est à la gauche de l'acteur +est percée d'une porte qui s'ouvre en dedans. Le mur est mal joint, +troué de crevasses et de fentes, et il est facile de voir au travers ce +qui se passe dans la maison. Il y a un judas grillé à la porte, qui est +recouverte au dehors d'un auvent et surmontée d'une enseigne +d'auberge.--Le reste du théâtre représente la grève.--À gauche, il y a +un vieux parapet en ruine au bas duquel coule la Seine, et dans lequel +est scellé le support de la cloche du bac.--Au fond, au delà de la +rivière, le bois du Vésinet. À droite, un détour de la Seine laisse voir +la colline de Saint-Germain avec la ville et le château dans +l'éloignement._ + + + + +SCÈNE PREMIÈRE + +TRIBOULET, BLANCHE, _en dehors_; SALTABADIL, +_dans la maison._ + +_Pendant toute cette scène, Triboulet doit avoir l'air inquiet et +préoccupé d'un homme qui craint d'être dérangé, vu et surpris. Il doit +regarder souvent autour de lui, et surtout du côté de la masure. +Saltabadil, assis dans l'auberge, près d'une table, s'occupe à fourbir son +ceinturon, sans rien entendre de ce qui se passe à côté._ + + +TRIBOULET. + +Et tu l'aimes? + +BLANCHE. + + Toujours! + +TRIBOULET. + + Je t'ai pourtant laissé +Tout le temps de guérir cet amour insensé. + +BLANCHE. + +Je l'aime. + +TRIBOULET. + + Ô pauvre cœur de femme!--Mais explique +Tes raisons pour l'aimer. + +BLANCHE. + +Je ne sais. + +TRIBOULET. + + C'est unique! +C'est étrange! + +BLANCHE. + + Oh! non pas. C'est bien cela qui fait +Justement que je l'aime. On rencontre en effet +Des hommes quelquefois qui vous sauvent la vie, +Des maris qui vous font riche et digne d'envie.-- +Les aime-t-on toujours?--Lui ne m'a fait, je crois, +Que du mal, et je l'aime, et j'ignore pourquoi. +Tenez, c'est à ce point qu'il n'est rien que j'oublie, +Et que, s'il le fallait,--voyez quelle folie!-- +Lui qui m'est si fatal, vous qui m'êtes si doux, +Mon père, je mourrais pour lui comme pour vous! + +TRIBOULET. + +Je te pardonne, enfant! + +BLANCHE. + + Mais, écoutez, il m'aime. + +TRIBOULET. + +Non!--Folle! + +BLANCHE. + +Il me l'a dit! il me l'a juré même! +Et puis il dit si bien, et d'un air si vainqueur, +De ces choses d'amour qui vous prennent au cœur! +Et puis il a des yeux si doux pour une femme! +C'est un roi brave, illustre et beau! + +TRIBOULET, _éclatant_. + + C'est un infâme! +Il ne sera pas dit, le lâche suborneur, +Qu'il m'ait impunément arraché mon bonheur! + +BLANCHE. + +Vous aviez pardonné, mon père + +TRIBOULET. + + Au sacrilége! +Il me fallait le temps de construire le piége. +Voilà. + +BLANCHE. + + Depuis un mois,--je vous parle en tremblant,-- +Vous avez l'air d'aimer le roi. + +TRIBOULET. + + Je fais semblant. +--Je te vengerai, Blanche! + +BLANCHE, _joignant les mains_. + +Épargnez-moi, mon père! + +TRIBOULET. + +Te viendrait-il du moins au cœur quelque colère +S'il te trompait? + +BLANCHE. + + Lui? non. Je ne crois pas cela. + +TRIBOULET. + +Et si tu le voyais de ces yeux que voilà? +Dis, s'il ne t'aimait plus, tu l'aimerais encore? + +BLANCHE. + +Je ne sais pas.--Il m'aime, il me dit qu'il m'adore. +Il me l'a dit hier. + +TRIBOULET, _amèrement_. + +À quelle heure? + +BLANCHE. + + Hier soir. + +TRIBOULET. + +Eh bien! regarde donc, et vois si tu peux voir! + +_Il désigne à Blanche une des crevasses du mur de la maison: elle +regarde._ + +BLANCHE, _bas._ + +Je ne vois rien qu'un homme. + +TRIBOULET, _baissant aussi la voix_. + +Attends un peu. + +_Le roi, vêtu en simple officier, paraît dans la salle basse de +l'hôtellerie. Il entre par une petite porte qui communique avec quelque +chambre voisine._ + +BLANCHE, _tressaillant_. + + Mon père! + +_Pendant toute la scène qui suit, elle demeure collée à la crevasse du +mur, regardant, écoutant tout ce qui se passe dans l'intérieur de la +salle, inattentive à tout le reste, agitée par moments d'un tremblement +convulsif._ + + + + +SCÈNE II. + +LES MÊMES, LE ROI, MAGUELONNE. + +_Le roi frappe sur l'épaule de Saltabadil, qui se retourne, dérangé +brusquement dans son opération._ + + +LE ROI. + +Deux choses sur-le-champ. + +SALTABADIL. + +Quoi? + +LE ROI. + + Ta sœur et mon verre. + +TRIBOULET, _dehors._ + +Voilà ses mœurs. Ce roi par la grâce de Dieu +Se risque souvent seul dans plus d'un méchant lieu, +Et le vin qui le mieux le grise et le gouverne +Est celui que lui verse une Hébé de taverne. + +LE ROI, _dans le cabaret, chantant_. + +Souvent femme varie, +Bien fol est qui s'y fie! +Une femme souvent +N'est qu'une plume au vent! + +_Saltabadil est allé silencieusement chercher dans la pièce voisine une +bouteille et un verre, qu'il apporte sur la table. Puis il frappe deux +coups au plafond avec le pommeau de sa longue épée. À ce signal, une +belle jeune fille, vêtue en bohémienne, leste et riante, descend +l'escalier en sautant. Dès qu'elle entre, le roi cherche à l'embrasser; +mais elle lui échappe._ + +LE ROI, _à Saltabadil, qui s'est remis gravement à +__frotter son baudrier._ + +L'ami, ton ceinturon deviendrait bien plus clair, +Si tu l'allais un peu nettoyer en plein air. + +SALTABADIL. + +Je comprends. + +_Il se lève, salue gauchement le roi, ouvre la porte du dehors, et sort +en la refermant après lui. Une fois hors de la maison, il aperçoit +Triboulet, vers qui il se dirige d'un air de mystère. Pendant les +quelques paroles qu'ils échangent, la jeune fille fait des agaceries au +roi, et Blanche observe avec terreur.--Bas à Triboulet, désignant du +doigt la maison._ + + Voulez-vous qu'il vive ou bien qu'il meure? +Votre homme est dans nos mains.--Là. + +TRIBOULET. + + Reviens tout à l'heure. + +_Il lui fait signe de s'éloigner. Saltabadil disparaît à pas lents +derrière le vieux parapet. Pendant ce temps-là, le roi lutine la jeune +bohémienne, qui le repousse en riant._ + +MAGUELONNE, _que le roi veut embrasser._ + +Nenni. + +LE ROI. + + Bon. Dans l'instant, pour te serrer de près, +Tu m'as très-fort battu. Nenni, c'est un progrès. +Nenni, c'est un grand pas.--Toujours elle recule! +--Causons.-- + +_La bohémienne se rapproche._ + + Voilà huit jours,--c'est à l'hôtel d'Hercule +--Qui m'avait mené là? mons Triboulet, je crois,-- +Que j'ai vu tes beaux yeux pour la première fois. +Or, depuis ces huit jours, belle enfant, je t'adore. +Je n'aime que toi seule! + +MAGUELONNE, _riant._ + + Et vingt autres encore! +Monsieur, vous m'avez l'air d'un libertin parfait! + +LE ROI, _riant aussi_. + +Oui, j'ai fait le malheur de plus d'une, en effet. +C'est vrai, je suis un monstre. + +MAGUELONNE. + +Oh! le fat! + +LE ROI. + + Je t'assure. +Çà, tu m'as ce matin mené dans ta masure, +Méchante hôtellerie où l'on dîne fort mal +Avec du vin que fait ton frère, un animal +Fort laid, et qui doit être un drôle bien farouche +D'oser montrer son mufle à côté de ta bouche. +C'est égal, je prétends y passer cette nuit. + +MAGUELONNE, _à part._ + +Bon, cela va tout seul. + +_Au roi, qui veut encore l'embrasser._ + +Laissez-moi! + +LE ROI. + + Que de bruit! + +MAGUELONNE. + +Soyez sage! + +LE ROI. + + Voici la sagesse, ma chère: +--Aimons, et jouissons, et faisons bonne chère. +Je pense là-dessus comme feu Salomon. + +MAGUELONNE. + +Tu vas au cabaret plus souvent qu'au sermon. + +LE ROI, _lui tendant les bras._ + +Maguelonne! + +MAGUELONNE, _lui échappant_. + +Demain! + +LE ROI. + + Je renverse la table +Si tu redis ce mot sauvage et détestable. +Jamais une beauté ne doit dire demain. + +MAGUELONNE, _s'apprivoisant tout d'un coup et venant +s'asseoir gaiement sur la table auprès du roi._ + +Eh bien! faisons la paix. + +LE ROI, _lui prenant la main_. + + Mon Dieu, la belle main! +Et qu'on recevrait mieux, sans être un bon apôtre, +Soufflets de celle-là que caresses d'une autre! + +MAGUELONNE, _charmée._ + +Vous vous moquez! + +LE ROI. + +Jamais! + +MAGUELONNE. + +Je suis laide! + +LE ROI. + + Oh! non pas. +Rends donc plus de justice à tes divins appas! +Je brûle! Ignores-tu, reine des inhumaines, +Comme l'amour nous tient, nous autres capitaines, +Et que, quand la beauté nous accepte pour siens, +Nous sommes braise et feu jusque chez les Russiens? + +MAGUELONNE, _éclatant de_ rire. + +Vous avez lu cela quelque part dans un livre. + +LE ROI, _à part._ + +C'est possible. + +_Haut._ + +Un baiser. + +MAGUELONNE. + + Allons, vous êtes ivre! + +LE ROI, _souriant_. + +D'amour. + +MAGUELONNE. + + Vous vous raillez avec votre air mignon, +Monsieur l'insouciant de belle humeur! + +LE ROI. + + Oh! Non + +_Le roi l'embrasse._ + +MAGUELONNE. + +C'est assez! + +LE ROI. + +Çà, je veux t'épouser. + +MAGUELONNE, _riant._ + +Ta parole? + +LE ROI. + +Quelle fille d'amour délicieuse et folle! + +_Il la prend sur ses genoux et se met à lui parler tout bas. Elle rit +et minaude. Blanche n'en peut supporter davantage; elle se retourne, +pâle et tremblante, vers Triboulet._ + +TRIBOULET, _après l'avoir regardée un instant en silence_. + +Hé bien! que penses-tu de la vengeance, enfant? + +BLANCHE, _pouvant à peine parler_. + +Ô trahison!--L'ingrat! Grand Dieu! mon cœur se fend! +Oh! comme il me trompait! Mais c'est qu'il n'a point d'âme! +Mais c'est abominable! Il dit à cette femme +Des choses qu'il m'avait déjà dites à moi. + +_Cachant sa tête dans la poitrine de son père._ + +--Et cette femme, est-elle effrontée!--oh! + +TRIBOULET, _à voix basse_. + + Tais-toi. +Pas de pleurs. Laisse-moi te venger! + +BLANCHE. + + Hélas!--Faites +Tout ce que vous voudrez. + +TRIBOULET. + +Merci! + +BLANCHE. + + Grand Dieu! vous êtes +Effrayant. Quel dessein avez-vous? + +TRIBOULET. + + Tout est prêt. +Ne me le reprends pas, cela m'étoufferait! +Écoute. Va chez moi, prends-y des habits d'homme, +Un cheval, de l'argent, n'importe quelle somme, +Et pars, sans t'arrêter un instant en chemin, +Pour Évreux, où j'irai te joindre après-demain. +--Tu sais, ce coffre auprès du portrait de ta mère? +L'habit est là.--Je l'ai d'avance exprès fait faire.-- +Le cheval est sellé.--Que tout soit fait ainsi. +Va.--Surtout garde-toi de revenir ici: +Car il va s'y passer une chose terrible. +Va. + +BLANCHE. + +Venez avec moi, mon bon père! + +TRIBOULET. + + Impossible. + +_Il l'embrasse._ + +BLANCHE. + +Ah! je tremble! + +TRIBOULET. + +À bientôt! + +_Il l'embrasse encore. Blanche se retire en chancelant._ + + Fais ce que je te dis. + +_Pendant toute cette scène et la suivante, le roi et Maguelonne, +toujours seuls dans la salle basse, continuent de se faire des agaceries +et de se parler à voix basse en riant.--Une fois Blanche éloignée, +Triboulet va au parapet et fait un signe. Saltabadil reparaît. Le jour +baisse._ + + + + +SCÈNE III. + +TRIBOULET, SALTABADIL, _dehors_.--MAGUELONNE, + +LE ROI, _dans la maison_. + + +TRIBOULET, _comptant des écus d'or devant Saltabadil_. + +Tu m'en demandes vingt, en voici d'abord dix. + +_S'arrêtant au moment de les lui donner._ + +Il passe ici la nuit, pour sûr? + +SALTABADIL, _qui a été examiner l'horizon avant de répondre._ + +Le temps se couvre. + +TRIBOULET, _à part._ + +Au fait, il ne va pas toujours coucher au Louvre. + +SALTABADIL. + +Soyez tranquille; avant une heure il va pleuvoir. +La tempête et ma sœur le retiendront ce soir. + +TRIBOULET. + +À minuit je reviens. + +SALTABADIL. + + N'en prenez pas la peine. +Je puis jeter tout seul un cadavre à la Seine. + +TRIBOULET. + +Non, je veux l'y jeter moi-même. + +SALTABADIL. + + À votre gré. +Tout cousu dans un sac je vous le livrerai. + +TRIBOULET, _lui donnant l'argent_. + +Bien.--À minuit!--J'aurai le reste de la somme. + +SALTABADIL. + +Tout sera fait--Comment nommez-vous ce jeune homme? + +TRIBOULET. + +Son nom? Veux-tu savoir le mien également? +Il s'appelle le crime, et moi le châtiment! + +_Il sort._ + + + + +SCÈNE IV. + +LES MÊMES, _moins_ TRIBOULET. + + +_SALTABADIL, resté seul, examinant l'horizon qui se charge de +nuages du côté de Saint-Germain. La nuit est presque tombée; quelques +éclairs._ + +L'orage vient, la ville en est presque couverte. +Tant mieux! tantôt la grève en sera plus déserte. + +_Réfléchissant._ + +Autant qu'on peut juger de tout ceci, ma foi, +Tous ces gens-là m'ont l'air d'avoir on ne sait quoi. +Je ne devine rien de plus, l'aze me quille! + +_Il examine le ciel en hochant la tête. Pendant ce temps-là, le roi +badine avec Maguelonne._ + +LE ROI, _essayant de lui prendre la taille_. + +Maguelonne! + +MAGUELONNE, _lui échappant_. + +Attendez! + +LE ROI. + + Ô la méchante fille! + +MAGUELONNE, _chantant._ + +Bourgeon qui pousse en avril +Met peu de vin au baril. + +LE ROI. + +Quelle épaule! quel bras! ma charmante ennemie, +Qu'il est blanc!--Jupiter! la belle anatomie! +Pourquoi faut-il que Dieu qui fit ces beaux bras nus +Ait mis le cœur d'un Turc dans ce corps de Vénus? + +MAGUELONNE. + +Lairelanlaire! + +_Repoussant encore le roi._ + +Point. Mon frère vient. + +_Entre Saltabadil, qui referme la porte sur lui._ + +LE ROI. + +Qu'importe! + +_On entend un tonnerre éloigné._ + +MAGUELONNE. + +Il tonne. + +SALTABADIL. + + Il va pleuvoir d'une admirable sorte. + +LE ROI, _frappant sur l'épaule de Saltabadil_. + +Bon. Qu'il pleuve!--Il me plaît cette nuit de choisir +Ta chambre pour logis. + +MAGUELONNE. + + C'est votre bon plaisir? +Prend-il des airs de roi!--Monsieur, votre famille +S'alarmera. + +_Saltabadil la tire par le bras et lui fait des signes._ + +LE ROI. + + Je n'ai ni grand'mère, ni fille, +Et je ne tiens à rien. + +SALTABADIL, _à part._ + +Tant mieux! + +_La pluie commence à tomber à larges gouttes. Il est nuit noire._ + +LE ROI, _à Saltabadil_. + + Tu coucheras, +Mon cher, à l'écurie, au diable, où tu voudras. + +SALTABADIL, _saluant_. + +Merci. + +MAGUELONNE, _au roi, très-bas et très-vivement, tout en +allumant une lampe._ + +Va-t'en! + +LE ROI, _éclatant de rire et tout haut_. + + Il pleut. Veux-tu pas que je sorte +D'un temps à ne pas mettre un poëte à la porte? + +_Il va regarder à la fenêtre._ + +SALTABADIL, _bas à Maguelonne, lui montrant l'or qu'il a +dans la main._ + +Laisse-le donc rester!--Dix écus d'or! et puis +Dix autres à minuit. + +_Gracieusement au roi._ + +Trop heureux si je puis +Offrir pour cette nuit à monseigneur ma chambre! + +LE ROI, _riant_. + +On y grille en juillet, en revanche en décembre +On y gèle, est-ce pas? + +SALTABADIL. + + Monsieur la veut-il voir? + +LE ROI. + +Voyons. + +_Saltabadil prend la lampe. Le roi va dire deux mots en riant à +l'oreille de Maguelonne. Puis tous deux montent l'échelle qui mène à +l'étage supérieur, Saltabadil précédant le roi._ + +MAGUELONNE, _restée seule_. + +Pauvre jeune homme! + +_Allant à une fenêtre,_ + + Ô mon Dieu! qu'il fait noir! + +_On voit par la lucarne d'en haut Saltabadil et le roi dans le +grenier._ + +SALTABADIL, _au roi._ + +Voici le lit, monsieur, la chaise; puis la table. + +LE ROI. + +Combien de pieds en tout? + +_Il regarde alternativement le lit, la table et la chaise._ + + Trois, six, neuf,--admirable! +Tes meubles étaient donc à Marignan, mon cher, +Qu'ils sont tous éclopés? + +_S'approchant de la lucarne, dont les carreaux sont cassés._ + + Et l'on dort en plein air. +Ni vitres, ni volets. Impossible qu'on traite +Le vent qui veut entrer de façon plus honnête! + +_À Saltabadil, qui vient d'allumer une veilleuse sur la table._ + +Bonsoir. + +SALTABADIL. + +Que Dieu vous garde! + +_Il sort, pousse la porte, et on l'entend redescendre lentement +l'escalier._ + +_LE ROI, seul, débouclant son baudrier._ + + Ah! je suis las, mordieu!-- +Donc, en attendant mieux, je vais dormir un peu. + +_Il pose sur la chaise son chapeau et son épée, défait ses bottes et +s'étend sur le lit._ + +Que cette Maguelonne est fraîche, vive, alerte! + +_Se redressant._ + +J'espère bien qu'il a laissé la porte ouverte. + +--Oui, c'est bien! + +_Il se recouche, et en un moment on le voit profondément endormi sur le +grabat. Cependant Maguelonne et Saltabadil sont tous deux dans la salle +inférieure. L'orage a éclaté depuis quelques instants. Il couvre le +théâtre de pluie et d'éclairs. À chaque instant des coups de tonnerre. +Maguelonne est assise près de la table, quelque couture à la main. Son +frère achève de vider, d'un air réfléchi, la bouteille qu'a laissée le +roi. Tous deux gardent quelque temps le silence, comme préoccupés d'une +idée grave_. + +MAGUELONNE. + +Ce jeune homme est charmant! + +SALTABADIL. + + Je crois bien. +Il met vingt écus d'or dans ma poche. + +MAGUELONNE. + + Combien? + +SALTABADIL. + +Vingt écus. + +MAGUELONNE. + +Il valait plus que cela. + +SALTABADIL. + +Poupée! +Va voir là-haut s'il dort. N'a-t-il pas une épée? +Descends-la. + +_Maguelonne obéit. L'orage est dans toute sa violence. On voit paraître, +au fond du théâtre, Blanche, vêtue d'habits d'homme, habit de cheval, +des bottes et des éperons, en noir; elle s'avance lentement vers la +masure, tandis que Saltabadil boit et que Maguelonne, dans le grenier, +considère avec sa lampe le roi endormi_. + +MAGUELONNE, _les larmes aux yeux_. + +Quel dommage! + +_Elle prend l'épée._ + + Il dort. Pauvre garçon! + +_Elle redescend et rapporte l'épée à son frère._ + + + + +SCÈNE V. + +LE ROI, endormi dans le grenier, SALTABADIL et MAGUELONNE +dans la salle basse, BLANCHE dehors. + + +BLANCHE, _venant à pas lents dans l'ombre, à la lueur des +éclairs. Il tonne à chaque instant._ + +Une chose terrible!--Ah! je perds la raison. +--Il doit passer la nuit dans cette maison même. +--Oh! je sens que je touche à quelque instant suprême.-- +Mon père, pardonnez, vous n'êtes plus ici. +Je vous désobéis d'y revenir ainsi; +Mais je n'y puis tenir.-- + +_S'approchant de la maison._ + + Qu'est-ce donc qu'on va faire? +Comment cela va-t-il finir?--Moi qui naguère, +Ignorant l'avenir, le monde et les douleurs, +Pauvre fille, vivais cachée avec des fleurs, +Me voir soudain jetée en des choses si sombres!-- +Ma vertu, mon bonheur, hélas! tout est décombres! +Tout est deuil!--Dans les cœurs où ses flammes ont lui +L'amour ne laisse donc que ruine après lui? +De tout cet incendie il reste un peu de cendre. +Il ne m'aime donc plus!-- + +_Relevant la tête._ + + Il me semblait entendre, +Tout à l'heure, à travers ma pensée, un grand bruit +Sur ma tête. Il tonnait, je crois.--L'affreuse nuit! +Il n'est rien qu'une femme au désespoir ne fasse. +Moi qui craignais mon ombre! + +_Apercevant la lumière de la maison._ + + Oh! qu'est-ce qui se passe? + +_Elle avance, puis recule._ + +Tandis que je suis là, Dieu! j'ai le cœur saisi! +Pourvu qu'on n'aille pas tuer quelqu'un ici! + +_Maguelonne et Saltabadil se remettent à causer dans la salle +voisine._ + +SALTABADIL. + +Quel temps! + +MAGUELONNE. + +Pluie et tonnerre. + +SALTABADIL. + + Oui, l'on fait à cette heure +Mauvais ménage au ciel; l'un gronde et l'autre pleure. + +BLANCHE. + +Si mon père savait à présent où je suis! + +MAGUELONNE. + +Mon frère! + +BLANCHE, _tressaillant_. + +On a parlé, je crois. + +_Elle se dirige en tremblant vers la maison, et applique à la fente du +mur ses yeux et ses oreilles._ + +MAGUELONNE. + +Mon frère! + +SALTABADIL. + +Et puis? + +MAGUELONNE. + +Sais-tu, mon frère, à quoi je pense? + +SALTABADIL. + +Non. + +MAGUELONNE. + + Devine. + +SALTABADIL. + +Au diable! + +MAGUELONNE. + + Ce jeune homme est de fort bonne mine. +Grand, fier comme Apollo, beau, galant par-dessus. +Il m'aime fort. Il dort comme un enfant Jésus. +Ne le tuons pas. + +BLANCHE, _qui entend et voit tout_. + +Ciel! + +SALTABADIL, _tirant d'un coffre un vieux sac de toile et un +pavé, et présentant le sac à Maguelonne d'un air impassible._ + + Recouds-moi tout de suite +Ce vieux sac. + +MAGUELONNE. + +Pourquoi donc? + +SALTABADIL. + + Pour y mettre au plus vite, +Quand j'aurai dépêché là-haut ton Apollo, +Son cadavre et ce grès, et tout jeter à l'eau. + +MAGUELONNE. + +Mais + +SALTABADIL. + + Ne te mêle pas de cela, Maguelonne. + +MAGUELONNE. + +Si + +SALTABADIL. + +Si l'on t'écoutait, on ne tûrait personne. +Raccommode le sac. + +BLANCHE. + + Quel est ce couple-ci? +N'est-ce pas dans l'enfer que je regarde ainsi? + +MAGUELONNE, _se mettant à raccommoder le sac_. + +J'obéis.--Mais causons. + +SALTABADIL. + +Soit. + +MAGUELONNE. + + Tu n'as pas de haine +Contre ce cavalier? + +SALTABADIL. + + Moi! C'est un capitaine! +J'aime les gens d'épée, en étant moi-même un. + +MAGUELONNE. + +Tuer un beau garçon qui n'est pas du commun, +Pour un méchant bossu fait comme un S! + +SALTABADIL. + + En somme, +J'ai reçu d'un bossu pour tuer un bel homme, +Cela m'est fort égal, dix écus tout d'abord; +J'en aurai dix de plus en livrant l'homme mort. +Livrons. C'est clair. + +MAGUELONNE. + + Tu peux tuer le petit homme +Quand il va repasser avec toute la somme. +Cela revient au même. + +BLANCHE. + +Ô mon père! + +MAGUELONNE. + + Est-ce dit? + +SALTABADIL, _regardant Maguelonne en face._ + +Hein! pour qui me prends-tu, ma sœur? suis-je un bandit? +Suis-je un voleur? Tuer un client qui me paie! + +MAGUELONNE, _lui montrant un fagot_. + +Hé bien! mets dans le sac ce fagot de futaie. +Dans l'ombre, il le prendra pour son homme. + +SALTABADIL. + + C'est fort. +Comment veux-tu qu'on prenne un fagot pour un mort? +C'est immobile, sec, tout d'une pièce, roide, +Cela n'est pas vivant. + +BLANCHE. + + Que cette pluie est froide! + +MAGUELONNE. + +Grâce pour lui! + +SALTABADIL. + +Chansons! + +MAGUELONNE. + +Mon bon frère! + +SALTABADIL. + + Plus bas! +Il faut qu'il meure! Allons, tais-toi. + +MAGUELONNE. + + Je ne veux pas! +Je l'éveille et le fais évader. + +BLANCHE. + + Bonne fille! + +SALTABADIL. + +Et les dix écus d'or? + +MAGUELONNE. + +C'est vrai. + +SALTABADIL. + + Là, sois gentille, +Laisse-moi faire, enfant! + +MAGUELONNE. + +Non. Je veux le sauver! + +_Maguelonne se place d'un air déterminé devant l'escalier, pour +barrer le passage à son frère. Saltabadil, vaincu par sa résistance, +revient sur le devant de la scène et paraît chercher dans son esprit un +moyen de tout concilier._ + +SALTABADIL. + +Voyons.--L'autre à minuit viendra me retrouver. +Si d'ici là quelqu'un, un voyageur, n'importe, +Vient nous demander gîte et frappe à notre porte, +Je le prends, je le tue, et puis, au lieu du tien, +Je le mets dans le sac. L'autre n'y verra rien. +Il jouira toujours autant dans la nuit close, +Pourvu qu'il jette à l'eau quelqu'un ou quelque chose. +C'est tout ce que je puis faire pour toi. + +MAGUELONNE. + + Merci. +Mais qui diable veux-tu qui passe par ici? + +SALTABADIL. + +Seul moyen de sauver ton homme. + +MAGUELONNE. + + À pareille heure! + +BLANCHE. + +Ô Dieu! vous me tentez, vous voulez que je meure! +Faut-il que pour l'ingrat je franchisse ce pas? +Oh! non, je suis trop jeune!--Oh! ne me poussez pas, +Mon Dieu! + +_Il tonne._ + +MAGUELONNE. + + S'il vient quelqu'un dans une nuit pareille, +Je m'engage à porter la mer dans ma corbeille. + +SALTABADIL. + +Si personne ne vient, ton beau jeune homme est mort. + +BLANCHE, _frissonnant_. + +Horreur!--Si j'appelais le guet!... Mais non, tout dort, +D'ailleurs cet homme-là dénoncerait mon père. +Je ne veux pas mourir pourtant. J'ai mieux à faire, +J'ai mon père à soigner, à consoler; et puis +Mourir avant seize ans, c'est affreux! Je ne puis! +Ô Dieu! sentir le fer entrer dans ma poitrine! +Ah! + +_Une horloge frappe un coup._ + +SALTABADIL. + + Ma sœur, l'heure sonne à l'horloge voisine. + +_Deux autres coups._ + +C'est onze heures trois quarts. Personne avant minuit +Ne viendra. Tu n'entends au dehors aucun bruit? +Il faut pourtant finir, je n'ai plus qu'un quart d'heure. + +_Il met le pied sur l'escalier. Maguelonne le retient en sanglotant._ + +MAGUELONNE. + +Mon frère, encore un peu! + +BLANCHE. + + Quoi! cette femme pleure! +Et moi, je reste là, qui peux le secourir! +Puisqu'il ne m'aime plus, je n'ai plus qu'à mourir. +Hé bien! mourons pour lui.-- + +_Hésitant encore._ + + C'est égal, c'est horrible! + +SALTABADIL, _à Maguelonne_. + +Non, je ne puis attendre, enfin c'est impossible. + +BLANCHE. + +Encor si l'on savait comme ils vous frapperont! +Si l'on ne souffrait pas! mais on vous frappe au front, +Au visage... Ô mon Dieu! + +SALTABADIL, _essayant toujours de se dégager de +Maguelonne, qui l'arrête_. + + Que veux-tu que je fasse? +Crois-tu pas que quelqu'un viendra prendre sa place? + +BLANCHE, _grelottant sous la pluie_. + +Je suis glacée! + +_Se dirigeant vers la porte._ + +Allons! + +_S'arrêtant._ + + Mourir ayant si froid! + +_Elle se traîne en chancelant jusqu'à la porte et y frappe un faible +coup._ + +MAGUELONNE. + +On frappe. + +SALTABADIL. + + C'est le vent qui fait craquer le toit, + +_Blanche frappe de nouveau._ + +MAGUELONNE. + +On frappe. + +_Elle court ouvrir la lucarne et regarde au dehors._ + +SALTABADIL. + +C'est étrange! + +MAGUELONNE, _à Blanche_. + +Holà! qu'est-ce? + +_À Saltabadil._ + + Un jeune homme. + +BLANCHE. + +Asile pour la nuit. + +SALTABADIL. + + Il va faire un fier somme! + +MAGUELONNE. + +Oui, la nuit sera longue. + +BLANCHE. + +Ouvrez! + +SALTABADIL, _à Maguelonne_. + + Attends!--Mordieu! +Donne-moi mon couteau, que je l'aiguise un peu. + +_Elle lui donne son couteau, qu'il aiguise au fer d'une faux._ + +BLANCHE. + +Ciel! j'entends le couteau qu'ils aiguisent ensemble! + +MAGUELONNE. + +Pauvre jeune homme! il frappe à son tombeau. + +BLANCHE. + + Je tremble. +Quoi! je vais donc mourir! + +_Tombant à genoux._ + + Ô Dieu, vers qui je vais, +Je pardonne à tous ceux qui m'ont été mauvais; +Mon père, et vous, mon Dieu, pardonnez-leur de même, +Au roi François Premier, que je plains et que j'aime, +À tous, même au démon, même à ce réprouvé, +Qui m'attend là, dans l'ombre, avec un fer levé! +J'offre pour un ingrat ma vie en sacrifice. +S'il en est plus heureux, oh! qu'il m'oublie!--et puisse, +Dans sa prospérité que rien ne doit tarir, +Vivre longtemps celui pour qui je vais mourir! + +_Se levant._ + +--L'homme doit être prêt! + +_Elle va frapper de nouveau à la porte._ + +MAGUELONNE, _à Saltabadil_. + + Hé! dépêche, il se lasse. + +SALTABADIL, _essayant sa lame sur la table_. + +Bon.--Derrière la porte attends que je me place. + +BLANCHE. + +J'entends tout ce qu'il dit. Oh! + +_Saltabadil se place derrière la porte, de manière qu'en s'ouvrant en +dedans elle le cache à la personne qui entre sans le cacher au +spectateur._ + +MAGUELONNE, _à Saltabadil_. + + J'attends le signal. + +SALTABADIL, _derrière la porte, le couteau à la main_. + +Ouvre. + +MAGUELONNE, _ouvrant à Blanche_. + +Entrez. + +BLANCHE, _à part_. + + Ciel! il va me faire bien du mal! + +_Elle recule._ + +MAGUELONNE. + +Hé bien! qu'attendez-vous? + +BLANCHE, _à part._ + + La sœur aide le frère. +--Ô Dieu! pardonnez-leur!--Pardonnez-moi, mon père! + +_Elle entre. Au moment où elle paraît sur le seuil de la cabane, on voit +Saltabadil lever son poignard. La toile tombe._ + + + + +V + +TRIBOULET + +ACTE CINQUIÈME + +_Même décoration; seulement, quand la toile se lève, la maison de +Saltabadil est complétement fermée aux regards: la devanture est garnie +de ses volets. On n'y voit aucune lumière. Tout est ténèbres._ + + + + +SCÈNE PREMIÈRE. + +TRIBOULET, _seul_. + +_Il s'avance lentement du fond du théâtre, enveloppé d'un +manteau. L'orage a diminué de violence. La pluie a cessé. Il n'y a que +quelques éclairs et par moments un tonnerre lointain._ + +Je vais donc me venger!--Enfin! la chose est faite.-- +Voici bientôt un mois que j'attends, que je guette, +Resté bouffon, cachant mon trouble intérieur, +Pleurant des pleurs de sang sous mon masque rieur. + +_Examinant une porte basse dans la devanture de la maison._ + +Cette porte...--Oh! tenir et toucher sa vengeance!-- +C'est bien par là qu'ils vont me l'apporter, je pense! +Il n'est pas l'heure encor. Je reviens cependant. +Oui, je regarderai la porte en attendant. +Oui, c'est toujours cela.-- + +_Il tonne._ + +Quel temps! nuit de mystère! +Une tempête au ciel! un meurtre sur la terre! +Que je suis grand ici! ma colère de feu +Va de pair cette nuit avec celle de Dieu. +Quel roi je tue!--un roi dont vingt autres dépendent, +Des mains de qui la paix ou la guerre s'épandent! +Il porte maintenant le poids du monde entier. +Quand il n'y sera plus, comme tout va plier! +Quand j'aurai retiré ce pivot, la secousse +Sera forte et terrible, et ma main qui la pousse +Ébranlera longtemps toute l'Europe en pleurs, +Contrainte de chercher son équilibre ailleurs!-- +Songer que si demain Dieu disait à la terre: +--Ô terre, quel volcan vient d'ouvrir son cratère? +Qui donc émeut ainsi le chrétien, l'ottoman, +Clément Sept, Doria, Charles-Quint, Soliman? +Quel César, quel Jésus, quel guerrier, quel apôtre, +Jette les nations ainsi l'une sur l'autre? +Quel bras te fait trembler, terre, comme il lui plaît? +La terre, avec terreur, répondrait: Triboulet.-- +Oh! jouis, vil bouffon, dans ta fierté profonde. +La vengeance d'un fou fait osciller le monde! + +_Au milieu des derniers bruits de l'orage, on entend sonner minuit à +une horloge éloignée. Triboulet écoute._ + +Minuit! + +_Il court à la maison et frappe à la porte basse._ + +VOIX DE L'INTÉRIEUR. + +Qui va là? + +TRIBOULET. + +Moi. + +LA VOIX. + +Bon. + +_Le panneau inférieur de la porte s'ouvre seul._ + +TRIBOULET. + +Vite! + +LA VOIX. + + N'entrez pas. + +_Saltabadil sort en rampant par le panneau inférieur de la +porte. Il tire par une ouverture assez étroite quelque chose de pesant, +une espèce de paquet de forme oblongue, qu'on distingue avec peine dans +l'obscurité. Il n'a pas de lumière à la main, il n'y en a pas dans la +maison._ + + + + +SCÈNE II. + +TRIBOULET, SALTABADIL. + + +SALTABADIL. + +Ouf! c'est lourd. Aidez-moi, monsieur, pour quelques pas. + +_Triboulet, agité d'une joie convulsive, l'aide à apporter sur le devant +de la scène un long sac de couleur brune, qui paraît contenir un +cadavre._ + +Votre homme est dans ce sac. + +TRIBOULET. + + Voyons-le! quelle joie! +Un flambeau! + +SALTABADIL. + +Pardieu non! + +TRIBOULET. + + Que crains-tu qui nous voie? + +SALTABADIL. + +Les archers de l'écuelle et les guetteurs de nuit. +Diable! pas de flambeau! c'est bien assez du bruit!-- +L'argent! + +TRIBOULET, _lui remettant une bourse_. + +Tiens! + +_Examinant le sac étendu à terre pendant que l'autre compte._ + + Il est donc des bonheurs dans la haine! + +SALTABADIL. + +Vous aiderai-je un peu pour le jeter en Seine? + +TRIBOULET. + +J'y suffirai tout seul. + +SALTABADIL, _insistant_. + +À nous deux, c'est plus court. + +TRIBOULET. + +Un ennemi qu'on porte en terre n'est pas lourd. + +SALTABADIL. + +Vous voulez dire en Seine? Hé bien! maître, à votre aise! + +_Allant à un point du parapet._ + +Ne le jetez pas là. Cette place est mauvaise. + +_Lui montrant une brèche dans le parapet._ + +Ici, c'est très-profond.--Faites vite.--Bonsoir. + +_Il rentre et ferme la maison sur lui._ + + + + +SCÈNE III. + +TRIBOULET, _seul, l'œil fixé sur le sac_. + +Il est là!--Mort!--Pourtant je voudrais bien le voir. + +_Tâtant le sac._ + +C'est égal, c'est bien lui.--Je le sens sous ce voile.-- +Voici ses éperons qui traversent la toile. +C'est bien lui. + +_Se redressant et mettant le pied sur le sac._ + + Maintenant, monde, regarde-moi. +Ceci c'est un bouffon, et ceci c'est un roi!-- +Et quel roi! le premier de tous! le roi suprême! +Le voilà sous mes pieds, je le tiens, c'est lui-même. +La Seine pour sépulcre, et ce sac pour linceul. +Qui donc a fait cela? + +_Croisant les bras._ + + Hé bien! oui, c'est moi seul. +Non, je ne reviens pas d'avoir eu la victoire, +Et les peuples demain refuseront d'y croire. +Que dira l'avenir? quel long étonnement, +Parmi les nations, d'un tel événement! +Sort, qui nous mets ici, comme tu nous en ôtes! +Une des majestés humaines les plus hautes, +Quoi, François de Valois, ce prince au cœur de feu, +Rival de Charles-Quint, un roi de France, un dieu, +--À l'éternité près,--un gagneur de batailles +Dont le pas ébranlait les bases des murailles, + +_Il tonne de temps en temps._ + +L'homme de Marignan, lui qui, toute une nuit, +Poussa des bataillons l'un sur l'autre à grand bruit, +Et qui, quand le jour vint, les mains de sang trempées, +N'avait plus qu'un tronçon de trois grandes épées, +Ce roi! de l'univers par sa gloire étoilé, +Dieu! comme il se sera brusquement en allé! +Emporté tout à coup, dans toute sa puissance, +Avec son nom, son bruit, et sa cour qui l'encense, +Emporté, comme on fait d'un enfant mal venu, +Une nuit qu'il tonnait, par quelqu'un d'inconnu! +Quoi! cette cour, ce siècle et ce règne, fumée! +Ce roi qui se levait dans une aube enflammée, +Éteint, évanoui, dissipé dans les airs! +Apparu, disparu,--comme un de ces éclairs! +Et peut-être demain, des crieurs inutiles, +Montrant des tonnes d'or, s'en iront par les villes, +Et criront au passant, de surprise éperdu: +--À qui retrouvera François Premier perdu! +--C'est merveilleux! + +_Après un silence._ + + Ma fille, ô ma pauvre affligée, +Le voilà donc puni, te voilà donc vengée! +Oh! que j'avais besoin de son sang! un peu d'or, +Et je l'ai! + +_Se penchant avec rage sur le cadavre._ + + Scélérat! peux-tu m'entendre encor? +Ma fille, qui vaut plus que ne vaut ta couronne, +Ma fille, qui n'avait fait de mal à personne, +Tu me l'as enviée et prise! tu me l'as +Rendue avec la honte,--et le malheur, hélas! +Hé bien! dis, m'entends-tu? maintenant, c'est étrange, +Oui, c'est moi qui suis là, qui ris et qui me venge! +Parce que je feignais d'avoir tout oublié, +Tu t'étais endormi!--Tu croyais donc,--pitié! +La colére d'un père aisément édentée!-- +Oh! non, dans cette lutte entre nous suscitée, +Lutte du faible au fort, le faible est le vainqueur. +Lui qui léchait tes pieds, il te ronge le cœur! +Je te tiens. + +_Se penchant de plus en plus sur le sac._ + + M'entends-tu? c'est moi, roi gentilhomme, +Moi, ce fou, ce bouffon, moi, cette moitié d'homme, +Cet animal douteux à qui tu disais:--Chien!-- + +_Il frappe le cadavre._ + +C'est que, quand la vengeance est en nous, vois-tu bien, +Dans le cœur le plus mort il n'est plus rien qui dorme, +Le plus chétif grandit, le plus vil se transforme, +L'esclave tire alors sa haine du fourreau, +Et le chat devient tigre, et le bouffon bourreau! + +_Se relevant à demi._ + +Oh! que je voudrais bien qu'il pût m'entendre encore, +Sans pouvoir remuer!-- + +_Se penchant de nouveau._ + + M'entends-tu? je t'abhorre! +Va voir au fond du fleuve, où tes jours sont finis, +Si quelque courant d'eau remonte à Saint-Denis! + +_Se relevant._ + +À l'eau François Premier! + +_Il prend le sac par un bout et le traîne au bord de l'eau. Au moment où +il le dépose sur le parapet, la porte basse de la maison s'entr'ouvre +avec précaution. Maguelonne en sort, regarde autour d'elle avec +inquiétude, fait le geste de quelqu'un qui ne voit rien, rentre et +reparaît un instant après avec le roi, auquel elle explique par signes +qu'il n'y a plus personne là, et qu'il peut s'en aller. Elle rentre en +refermant la porte, et le roi traverse le fond du théâtre dans la +direction que lui a indiquée Maguelonne. C'est le moment où Triboulet se +dispose à pousser le sac dans la Seine._ + +TRIBOULET, _la main sur le sac_. + +Allons! + +LE ROI, _chantant au fond du théâtre_. + +Souvent femme varie, +Bien fol est qui s'y fie! + +TRIBOULET, _tressaillant_. + + Quelle voix! quoi! +Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi? + +_Il se retourne et prête l'oreille, effaré. Le roi a disparu; mais on +l'entend chanter dans l'éloignement._ + +VOIX DU ROI. + +Souvent femme varie, +Bien fol est qui s'y fie! + +TRIBOULET. + +Ô malédiction! ce n'est pas lui que j'ai! +Ils le font évader, quelqu'un l'a protégé, +On m'a trompé!-- + +_Courant à la maison, dont la fenêtre supérieure est seule ouverte._ + +Bandit! + +_La mesurant des yeux comme pour l'escalader._ + + C'est trop haut, la fenêtre! + +_Revenant au sac avec fureur._ + +Mais qui donc m'a-t-il mis à sa place, le traître? +Quel innocent?--Je tremble + +_Touchant le sac._ + + Oui, c'est un corps humain! + +_Il déchire le sac du haut en bas avec son poignard, et y regarde avec +anxiété._ + +Je n'y vois pas!--La nuit! + +_Se retournant, égaré._ + + Quoi! rien dans le chemin! +Rien dans cette maison! pas un flambeau qui brille! + +_S'accoudant avec désespoir sur le corps._ + +Attendons un éclair. + +_Il reste quelques instants l'œil fixé sur le sac entr'ouvert, dont il a +tiré Blanche à demi._ + + + + +SCÈNE IV. + +TRIBOULET, BLANCHE. + + +TRIBOULET. + +_Un éclair passe; il se lève et recule avec un cri frénétique._ + + --Ma fille! Ah! Dieu! ma fille! +Ma fille! Terre et cieux! c'est ma fille à présent! + +_Tâtant sa main._ + +Dieu! ma main est mouillée! à qui donc est ce sang? +--Ma fille!--Oh! je m'y perds! c'est un prodige horrible! +C'est une vision! Oh! non, c'est impossible, +Elle est partie, elle est en route pour Évreux. + +_Tombant à genoux près du corps, les yeux au ciel._ + +Ô mon Dieu! n'est-ce pas que c'est un rêve affreux, +Que vous avez gardé ma fille sous votre aile, +Et que ce n'est pas elle, ô mon Dieu? + +_Un second éclair passe et jette une vive lumière sur le visage pâle et +les yeux fermés de Blanche._ + + Si! c'est elle! +C'est bien elle! + +_Se jetant sur le corps avec des sanglots._ + + Ma fille! enfant, réponds-moi, dis, +Ils t'ont assassinée! oh! réponds! oh! bandits! +Personne ici, grand Dieu! que l'horrible famille! +Parle-moi! parle-moi! ma fille! ô ciel! ma fille! + +BLANCHE, _comme ranimée aux cris de son père, +entr'ouvrant la paupière et d'une voix éteinte_. + +Qui m'appelle? + +TRIBOULET, _éperdu_. + + Elle parle! elle remue un peu! +Son cœur bat, son œil s'ouvre, elle est vivante, ô Dieu! + +BLANCHE. + +_Elle se relève à demi; elle est en chemise, et tout ensanglantée, les +cheveux épars. Le bas du corps, qui est resté vêtu, est caché dans le +sac._ + +Où suis-je? + +TRIBOULET, _la soulevant dans ses bras_. + + Mon enfant, mon seul bien sur la terre, +Reconnais-tu ma voix? m'entends-tu, dis? + +BLANCHE. + + Mon père! + +TRIBOULET. + +Blanche, que t'a-t-on fait? quel mystère infernal?-- +Je crains en te touchant de te faire du mal. +Je n'y vois pas. Ma fille, as-tu quelque blessure? +Conduis ma main. + +BLANCHE, _d'une voix entrecoupée_. + + Le fer a touché,--j'en suis sûre,-- +--Le cœur,--je l'ai senti...-- + +TRIBOULET. + + Ce coup, qui l'a frappé? + +BLANCHE. + +Ah! tout est de ma faute,--et je vous ai trompé. +--Je l'aimais trop,--je meurs--pour lui. + +TRIBOULET. + + Sort implacable! +Prise dans ma vengeance! Oh! c'est Dieu qui m'accable! +Comment donc ont-ils fait? Ma fille, explique-toi. +Dis! + +BLANCHE, _mourante_. + +Ne me faites pas parler. + +TRIBOULET, _la couvrant de baisers_. + + Pardonne-moi. + +Mais, sans savoir comment, te perdre! Oh! ton front penche! + +BLANCHE, _faisant un effort pour se retourner_. + +Oh!... de l'autre côté!... J'étouffe! + +TRIBOULET, _la soulevant avec angoisse_. + + Blanche! Blanche! +Ne meurs pas! + +_Se retournant, désespéré._ + + Au secours! quelqu'un! personne ici! +Est-ce qu'on va laisser mourir ma fille ainsi? +--Ah! la cloche du bac est là, sur la muraille. +Ma pauvre enfant, peux-tu m'attendre un peu que j'aille +Chercher de l'eau, sonner pour qu'on vienne? un instant! + +_Blanche fait signe que c'est inutile._ + +Non, tu ne le veux pas!--Il le faudrait pourtant! + +_Appelant sans la quitter._ + +Quelqu'un! + +_Silence partout. La maison demeure impassible dans l'ombre._ + + Cette maison, grand Dieu, c'est une tombe! + +_Blanche agonise._ + +Oh! ne meurs pas! enfant, mon trésor, ma colombe, +Blanche! si tu t'en vas, moi, je n'aurai plus rien. +Ne meurs pas, je t'en prie! + +BLANCHE. + +Oh! + +TRIBOULET. + + Mon bras n'est pas bien, +N'est-ce pas, il te gêne!--Attends, que je me place +Autrement.--Es-tu mieux comme cela?--Par grâce, +Tâche de respirer jusqu'à ce que quelqu'un +Vienne nous assister!--Aucun secours! Aucun! + +BLANCHE, _d'une voix éteinte et avec effort_. + +Pardonnez-lui, mon père... Adieu! + +_Sa tête retombe._ + +TRIBOULET, _s'arrachant les cheveux_. + + Blanche!... Elle expire! + +_Il court à la cloche du bac et la secoue avec fureur._ + +À l'aide! au meurtre! au feu! + +_Revenant à Blanche._ + + Tâche encor de me dire +Un mot! un seulement! parle-moi, par pitié! + +_Essayant de la relever._ + +Pourquoi veux-tu rester ainsi le corps plié? +Seize ans! non, c'est trop jeune! oh! non, tu n'es pas morte! +Blanche, as-tu pu quitter ton père de la sorte! +Est-ce qu'il ne doit plus t'entendre? ô Dieu! pourquoi? + +_Entrent des gens du peuple, accourant au bruit avec des +flambeaux._ + +Le ciel fut sans pitié de te donner à moi! +Que ne t'a-t-il reprise au moins, ô pauvre femme, +Avant de me montrer la beauté de ton âme! +Pourquoi m'a-t-il laissé connaître mon trésor? +Que n'es-tu morte, hélas! toute petite encor, +Le jour où des enfants en jouant te blessèrent! +Mon enfant! mon enfant! + + + + +SCÈNE V + +LES MÊMES, HOMMES, FEMMES _du peuple_. + + +UNE FEMME. + + Ses paroles me serrent +Le cœur! + +TRIBOULET, _se retournant_. + + Ah! vous voilà! vous venez, maintenant! +Il est bien temps! + +_Prenant au collet un charretier, qui tient son fouet à la main._ + + As-tu des chevaux, toi, manant! +Une voiture? dis! + +LE CHARRETIER. + + Oui.--Comme il me secoue! + +TRIBOULET. + +Oui? Hé bien, prends ma tête, et mets-la sous ta roue! + +_Il revint se jeter sur le corps de Blanche._ + +Ma fille! + +UN DES ASSISTANTS. + + Quelque meurtre! un père au désespoir! +Séparons-les. + +_Ils veulent entraîner Triboulet, qui se débat._ + +TRIBOULET. + + Je veux rester! je veux la voir! +Je ne vous ai point fait de mal pour me la prendre! +Je ne vous connais pas. Voulez-vous bien m'entendre? + +_À une femme._ + +Madame, vous pleurez? vous êtes bonne, vous! +Dites-leur de ne pas m'emmener. + +_La femme intercède pour lui. Il revint près de Blanche._ +_Tombant à genoux._ + + À genoux! +À genoux, misérable, et meurs à côté d'elle! + +LA FEMME. + +Ah! calmez-vous. Si c'est pour crier de plus belle, +On va vous remmener. + +TRIBOULET, _égaré_. + +Non, non, laissez!-- + +_Saisissant Blanche dans ses bras._ + + Je crois +Qu'elle respire encore! elle a besoin de moi! +Allez vite chercher du secours à la ville. +Laissez-la dans mes bras, je serai bien tranquille. + +_Il la prend tout à fait sur lui, et l'arrange comme une mère son enfant +endormi._ + +Non, elle n'est pas morte! Oh! Dieu ne voudrait pas; +Car enfin, il le sait, je n'ai qu'elle ici-bas +Tout le monde vous hait quand vous êtes difforme; +On vous fuit, de vos maux personne ne s'informe; +Elle m'aime, elle!--elle est ma joie et mon appui. +Quand on rit de son père, elle pleure avec lui. +Si belle et morte! oh! non.--Donnez-moi quelque chose +Pour essuyer son front. + +_Il lui essuie le front._ + + Sa lèvre est encor rose. +Oh! si vous l'aviez vue! oh! je la vois encor +Quand elle avait deux ans avec ses cheveux d'or! +Elle était blonde alors.-- + +_La serrant sur son cœur avec emportement._ + + Ô ma pauvre opprimée! +Ma Blanche! mon bonheur! ma fille bien-aimée! +Lorsqu'elle était enfant, je la tenais ainsi. +Elle dormait sur moi tout comme la voici! +Quand elle s'éveillait, si vous saviez quel ange! +Je ne lui semblais pas quelque chose d'étrange! +Elle me souriait avec ses yeux divins, +Et moi je lui baisais ses deux petites mains! +Pauvre agneau!--Morte! oh! non, elle dort et repose. +Tout à l'heure, messieurs, c'était bien autre chose. +Elle s'est cependant réveillée.--Oh! j'attends, +Vous l'allez voir rouvrir ses yeux dans un instant! +Vous voyez maintenant, messieurs, que je raisonne; +Je suis tranquille et doux, je n'offense personne: +Puisque je ne fais rien de ce qu'on me défend, +On peut bien me laisser regarder mon enfant. + +_Il la contemple._ + +Pas une ride au front! pas de douleurs anciennes!-- +J'ai déjà réchauffé ses mains entre les miennes; +Voyez, touchez-les donc un peu! + +_Entre un médecin._ + +LA FEMME, _à Triboulet_. + + Le chirurgien. + +TRIBOULET, _au chirurgien qui s'approche_. + +Tenez, regardez-la, je n'empêcherai rien. +Elle est évanouie, est-ce pas? + +LE CHIRURGIEN, _examinant Blanche_. + + Elle est morte. + +_Triboulet se lève debout d'un mouvement convulsif._ + +Elle a dans le flanc gauche une plaie assez forte. +Le sang a dû causer la mort en l'étouffant. + +TRIBOULET. + +J'ai tué mon enfant! j'ai tué mon enfant! + +_Il tombe sur le pavé._ + +FIN DU ROI S'AMUSE. + + +NOTES: + +[1] Le mot est souligné dans le billet écrit. + +[2] La confiance de l'auteur dans le résultat de la lecture est telle, +qu'il croit à peine nécessaire de faire remarquer que sa pièce est +imprimée telle qu'il l'a faite, et non telle qu'on l'a jouée, +c'est-à-dire qu'elle contient un assez grand nombre de détails que le +livre imprimé comporte, et qu'il avait retranchés pour les +susceptibilités de la scène. Ainsi, par exemple, le jour de la +représentation, au lieu de ces vers: + +_J'ai ma sœur Maguelonne, une fort belle fille_ _Qui danse dans la rue +et qu'on trouve gentille._ _Elle attire chez nous le galant une nuit._ + +Saltabadil a dit: + +_J'ai ma sœur, une jeune et belle créature,_ _Qui chez nous aux passants +dit la bonne aventure;_ _Votre homme la viendrait consulter une nuit._ + +Il y a eu également des variantes pour plusieurs autres vers, mais cela +ne vaut pas la peine d'y insister. + +[3] Voyez la préface de _Marion Delorme._ + + + + + + + +End of the Project Gutenberg EBook of Le Roi s'amuse, by Victor Hugo + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE ROI S'AMUSE *** + +***** This file should be named 29549-0.txt or 29549-0.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + https://www.gutenberg.org/2/9/5/4/29549/ + +Produced by Chuck Greif and www.ebooksgratuits.com + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at https://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +https://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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