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You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Tour du Monde; Afrique Centrale + Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860 + +Author: Various + +Editor: Édouard Charton + +Release Date: July 29, 2009 [EBook #29539] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; AFRIQUE CENTRALE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + +[Note au lecteur de ce fichier digital: + +Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées. + +Ce fichier est un extrait du recueil du journal "Le Tour du monde: +Journal des voyages et des voyageurs" (2ème semestre 1860). + +Les articles ont été regroupés dans des fichiers correspondant +aux différentes zones géographiques, ce fichier contient les articles sur +l'Afrique Centrale. + +Chaque fichier contient l'index complet du recueil dont ces +articles sont originaires.] + + + + + LE TOUR DU MONDE + + + + + IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE + Rue de Fleurus, 9, à Paris + + + + + LE TOUR DU MONDE + + NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES + + PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION + + DE M. ÉDOUARD CHARTON + + ET ILLUSTRÉ PAR NOS PLUS CÉLÈBRES ARTISTES + + + + + 1860 + DEUXIÈME SEMESTRE + + LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET Cie + PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, No 77 + LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND + LEIPZIG, 15, POST-STRASSE + + 1860 + + + + +TABLE DES MATIÈRES. + + +UN MOIS EN SICILE (1843.--Inédit.), par M. Félix BOURQUELOT. + + Arrivée en Sicile. -- Palerme et ses habitants. -- Les monuments + de Palerme. -- La cathédrale de Monreale. -- De Palerme à + Trapani. -- Partenico. -- Alcamo. -- Calatafimi. -- Ruines de + Ségeste. -- Trapani. -- La sépulture du couvent des capucins. -- + Le mont Éryx. -- De Trapani à Girgenti. -- La Lettica. -- + Castelvetrano. -- Ruines de Sélinonte. -- Sciacca. -- Girgenti + (Agrigente). -- De Girgenti à Castrogiovanni. -- Caltanizzetta. + -- Castrogiovanni. -- Le lac Pergusa et l'enlèvement de + Proserpine. -- De Castrogiovanni à Syracuse. -- Calatagirone. -- + Vezzini. -- Syracuse. -- De Syracuse à Catane. -- Lentini. -- + Catane. -- Ascension de l'Etna. -- Taormine. -- Messine. -- + Retour à Naples. 1 + + +VOYAGE EN PERSE, fragments par M. le comte A. de GOBINEAU (1855-1858), +dessins inédits de M. Jules LAURENS. + + Arrivée à Ispahan. -- Le gouverneur. -- Aspect de la ville. -- Le + Tchéhar-Bâgh. -- Le collége de la Mère du roi. -- La mosquée du + roi. -- Les quarante colonnes. -- Présentations. -- Le pont du + Zend-è-Roub. -- Un dîner à Ispahan. -- La danse et la comédie. -- + Les habitants d'Ispahan. -- D'Ispahan à Kaschan. -- Kaschan. -- + Ses fabriques. -- Son imprimerie lithographique. -- Ses + scorpions. -- Une légende. -- Les bazars. -- Le collége. -- De + Kaschan à la plaine de Téhéran. -- Koum. -- Feux d'artifice. -- + Le pont du Barbier. -- Le désert de Khavèr. -- Houzé-Sultan. -- + La plaine de Téhéran. -- Téhéran. -- Notre entrée dans la ville. + -- Notre habitation. 16 + + Une audience du roi de Perse. -- Nouvelles constructions à + Téhéran. -- Température. -- Longévité. -- Les nomades. -- Deux + pèlerins. -- Le culte du feu. -- La police. -- Les ponts. -- Le + laisser aller administratif. -- Les amusements d'un bazar persan. + -- Les fiançailles. -- Le divorce. -- La journée d'une Persane. + -- La journée d'un Persan. -- Les visites. -- Formules de + politesses. -- La peinture et la calligraphie persanes. -- Les + chansons royales. -- Les conteurs d'histoires. -- Les spectacles: + drames historiques. -- Épilogue. -- Le Démavend. -- L'enfant qui + cherche un trésor. 34 + + +VOYAGES AUX INDES OCCIDENTALES, par M. Anthony TROLLOPE +(1858-1859); dessins inédits de M. A. de BÉRARD. + + L'île Saint-Thomas. -- La Jamaïque: Kingston; Spanish-Town; les + _réserves_; la végétation. -- Les planteurs et les nègres. -- + Plaintes d'une Ariane noire. -- La toilette des négresses. -- + Avenir des mulâtres. -- Les petites Antilles. -- La Martinique. + -- La Guadeloupe. -- Grenada. -- La Guyane anglaise. -- Une + sucrerie. -- Barbados. -- La Trinidad. -- La Nouvelle-Grenade. -- + Sainte-Marthe. -- Carthagène. -- Le chemin de fer de Panama. -- + Costa Rica: San José; le Mont-Blanco. -- Le Serapiqui. -- + Greytown. 49 + + +VOYAGE DANS LES ÉTATS SCANDINAVES, par M. Paul RIANT. (Le +Télémark et l'évêché de Bergen.) (1858.--Inédit.) + + LE TÉLÉMARK. -- Christiania. -- Départ pour le Télémark. -- Mode + de voyager. -- Paysage. -- La vallée et la ville de Drammen. -- + De Drammen à Kongsberg. -- Le cheval norvégien. -- Kongsberg et + ses gisements métallifères. -- Les montagnes du Télémark. -- + Leurs habitants. -- Hospitalité des _gaards_ et des _sæters_. -- + Une sorcière. -- Les lacs Tinn et Mjös. -- Le Westfjord. -- La + chute du Rjukan. -- Légende de la belle Marie. -- Dal. -- Le + livre des étrangers. -- L'église d'Hitterdal. -- L'ivresse en + Norvège. -- Le châtelain aubergiste. -- Les lacs Sillegjord et + Bandak. -- Le ravin des Corbeaux. 65 + + --_Le Saint-Olaf_ et ses pareils. -- Navigation intérieure. -- + Retour à Christiania par Skien. 82 + + L'ÉVÊCHÉ DE BERGEN. -- La presqu'île de Bergen. -- Lærdal. -- Le + Sognefjord. -- Vosse-Vangen. -- Le Vöringfoss. -- Le + Hardangerfjord. -- De Vikoër à Sammanger et à Bergen. 85 + + +VOYAGE DE M. GUILLAUME LEJEAN DANS L'AFRIQUE ORIENTALE +(1860.--Texte et dessins inédits.)--Lettre au Directeur du _Tour +du monde_ (Khartoum, 10 mai 1860). + + D'ALEXANDRIE À SOUAKIN. -- L'Égypte. -- Le désert. -- Le simoun. + -- Suez. -- Un danger. -- Le mirage. -- Tor. -- Qosséir. -- + Djambo. -- Djeddah. 97 + + +VOYAGE AU MONT ATHOS, par M. A. PROUST (1858.--Inédit.) + + Salonique. -- Juifs, Grecs et Bulgares. -- Les mosquées. -- + L'Albanais Rabottas. -- Préparatifs de départ. -- Vasilika. -- + Galatz. -- Nedgesalar. -- L'Athos. -- Saint-Nicolas. -- Le P. + Gédéon. -- Le couvent russe. -- La messe chez les Grecs. -- + Kariès et la république de l'Athos. -- Le voïvode turc. -- Le + peintre Anthimès et le pappas Manuel. -- M. de Sévastiannoff. 103 + + Ermites indépendants. -- Le monastère de Koutloumousis. -- Les + bibliothèques. -- La peinture. -- Manuel Panselinos et les + peintres modernes. -- Le monastère d'Iveron. -- Les carêmes. -- + Peintres et peintures. -- Stavronikitas. -- Miracles. -- Un + Vroukolakas. -- Les bibliothèques. -- Les mulets. -- Philotheos. + -- Les moines et la guerre de l'Indépendance. -- Karacallos. -- + L'union des deux Églises. -- Les pénitences et les fautes. 114 + + La légende d'Arcadius. -- Le pappas de Smyrne. -- Esphigmenou. -- + Théodose le Jeune. -- L'ex-patriarche Anthymos et l'Église + grecque. -- L'isthme de l'Athos et Xerxès. -- Les monastères + bulgares: Kiliandari et Zographos. -- La légende du peintre. -- + Beauté du paysage. -- Castamoniti. -- Une femme au mont Athos. -- + Dokiarios. -- La secte des Palamites. -- Saint-Xénophon. -- La + pêche aux éponges. -- Retour à Kariès. -- Xiropotamos, le couvent + du Fleuve Sec. -- Départ de Daphné. -- Marino le chanteur. 130 + + +VOYAGE D'UN NATURALISTE (Charles DARWIN).--L'archipel Galapagos +et les attoles ou îles de coraux.--(1838). + + L'ARCHIPEL GALAPAGOS. -- Groupe volcanique. -- Innombrables + cratères. -- Aspect bizarre de la végétation. -- L'île Chatam. -- + Colonie de l'île Charles. -- L'île James. -- Lac salé dans un + cratère. -- Histoire naturelle de ce groupe d'îles. -- + Mammifères; souris indigène. -- Ornithologie; familiarité des + oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. -- Reptiles; + tortues de terre; leurs habitudes. 139 + + Encore les tortues de terre; lézard aquatique se nourrissant de + plantes marines; lézard terrestre herbivore, se creusant un + terrier. -- Importance des reptiles dans cet archipel où ils + remplacent les mammifères. -- Différences entre les espèces qui + habitent les diverses îles. -- Aspect général américain. 146 + + LES ATTOLES OU ÎLES DE CORAUX. -- Île Keeling. -- Aspect + merveilleux. -- Flore exiguë. -- Voyage des graines. -- Oiseaux. + -- Insectes. -- Sources à flux et reflux. -- Chasse aux tortues. + -- Champs de coraux morts. -- Pierres transportées par les + racines des arbres. -- Grand crabe. -- Corail piquant. -- + Poissons se nourrissant de coraux. -- Formation des attoles. -- + Profondeur à laquelle le corail peut vivre. -- Vastes espaces + parsemés d'îles de corail. -- Abaissement de leurs fondations. -- + Barrières. -- Franges de récifs. -- Changement des franges en + barrières et des barrières en attoles. 151 + + +BIOGRAPHIE.--Brun-Rollet. 159 + + +VOYAGE AU PAYS DES YAKOUTES (Russie asiatique), par OUVAROVSKI +(1830-1839). + + Djigansk. -- Mes premiers souvenirs. -- Brigandages. -- Le + paysage de Djigansk. -- Les habitants. -- La pêche. -- Si les + poissons morts sont bons à manger. -- La sorcière Agrippine. -- + Mon premier voyage. -- Killæm et ses environs. -- Malheurs. -- + Les Yakoutes. -- La chasse et la pêche. -- Yakoutsk. -- Mon + premier emploi. -- J'avance. -- Dernières recommandations de ma + mère. -- Irkoutsk. -- Voyage. -- Oudskoï. -- Mes bagages. -- + Campement. -- Le froid. -- La rivière Outchour. -- L'Aldan. -- + Voyage dans la neige et dans la glace. -- L'Ægnæ. -- Un Tongouse + qui pleure son chien. -- Obstacles et fatigues. -- Les guides. -- + Ascension du Diougdjour. -- Stratagème pour prendre un oiseau. -- + La ville d'Oudskoï. -- La pêche à l'embouchure du fleuve Ut. -- + Navigation pénible. -- Boroukan. -- Une halte dans la neige. -- + Les rennes. -- Le mont Byraya. -- Retour à Oudskoï et à + Yakoutsk. 161 + + Viliouisk. -- Sel tricolore. -- Bois pétrifié. -- Le Sountar. -- + Nouveau voyage. -- Description du pays des Yakoutes. -- Climat. + -- Population. -- Caractères. -- Aptitudes. -- Les femmes + yakoutes. 177 + + +DE SYDNEY À ADÉLAÏDE (Australie du Sud), notes extraites d'une +correspondance particulière (1860). + + Les Alpes australiennes. -- Le bassin du Murray. -- Ce qui reste + des anciens maîtres du sol. -- Navigation sur le Murray. -- + Frontières de l'Australie du Sud. -- Le lac Alexandrina. -- Le + Kanguroo rouge. -- La colonie de l'Australie du Sud. -- Adélaïde. + -- Culture et mines. 182 + + +VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE, journal du docteur +BARTH (1849-1855). + + Henry Barth. -- But de l'expédition de Richardson. -- Départ. -- + Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le désert. -- Le palais des démons. -- + Barth s'égare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. -- + Dunes. -- Afalesselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. -- + Frontières de l'Asben. -- Extorsions. -- Déluge à une latitude où + il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du désert. -- Sombre vallée + de Taghist. -- Riante vallée d'Auderas. -- Agadez. -- Sa + décadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- Pouvoir + despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de la + girafe. -- Le Soudan; le Damergou. -- Architecture. -- Katchéna; + Barth est prisonnier. -- Pénurie d'argent. -- Kano. -- Son + aspect, son industrie, sa population. -- De Kano à Kouka. -- Mort + de Richardson. -- Arrivée à Kouka. -- Difficultés croissantes. -- + L'énergie du voyageur en triomphe. -- Ses visiteurs. -- Un vieux + courtisan. -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description + de la ville, son marché, ses habitants. -- Le Dendal. -- + Excursion. -- Angornou. -- Le lac Tchad. 193 + + Départ. -- Aspect désolé du pays. -- Les Ghouas. -- Mabani. -- Le + mont Délabéda. -- Forgeron en plein vent. -- Dévastation. -- + Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. -- + Mboutoudi. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive + force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bénoué. -- + Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. -- Les Ouélad-Sliman. + -- Situation politique du Bornou. -- La ville de Yo. -- Ngégimi + ou Ingégimi. -- Chute dans un bourbier. -- Territoire ennemi. -- + Razzia. -- Nouvelle expédition. -- Troisième départ de Kouka. -- + Le chef de la police. -- Aspect de l'armée. -- Dikoua. -- Marche + de l'armée. -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beauté du + pays. -- Chasse à l'homme. -- Erreur des Européens sur le centre + de l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. -- + Entrée dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traversée du + Chari. -- À travers champs. -- Défense d'aller plus loin. -- + Hospitalité de Bou-Bakr-Sadik. -- Barth est arrêté. -- On lui met + les fers aux pieds. -- Délivré par Sadik. -- Maséna. -- Un + savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. -- + Cortége du sultan. -- Dépêches de Londres. 209 + + De Katchéna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs + remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route périlleuse. + -- Activité des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche + forcée de trente heures. -- L'émir Aliyou. -- Vourno. -- + Situation du pays. -- Cortége nuptial. -- Sokoto. -- Caprice + d'une boîte à musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier + d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Désolation et fécondité. + -- Zogirma. -- La vallée de Foga. -- Le Niger. -- La ville de + Say. -- Région mystérieuse. -- Orage. -- Passage de la Sirba. -- + Fin du rhamadan à Sebba. -- Bijoux en cuivre. -- De l'eau + partout. -- Barth déguisé en schérif. -- Horreur des chiens. -- + Montagnes du Hombori. -- Protection des Touaregs. -- Bambara. -- + Prières pour la pluie. -- Sur l'eau. -- Kabara. -- Visites + importunes. -- Dangereux passage. -- Tinboctoue, Tomboctou ou + Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- Le camp du cheik. -- + Irritation croissante. -- Sus au chrétien! -- Les Foullanes + veulent assiéger la ville. -- Départ. -- Un preux chez les + Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs désespérantes. -- Gogo. + -- Gando. -- Kano. -- Retour. 226 + + +VOYAGES ET AVENTURES DU BARON DE WOGAN EN CALIFORNIE +(1850-1852.--Inédit). + + Arrivée à San-Francisco. -- Description de cette ville. -- Départ + pour les placers. -- Le claim. -- Première déception. -- La + solitude. -- Mineur et chasseur. -- Départ pour l'intérieur. -- + L'ours gris. -- Reconnaissance des sauvages. -- Captivité. -- + Jugement. -- Le poteau de la guerre. -- L'Anglais chef de tribu. + -- Délivrance. 242 + + +VOYAGE DANS LE ROYAUME D'AVA (empire des Birmans), par le +capitaine Henri YULE, du corps du génie bengalais (1855). + + Départ de Rangoun. -- Frontières anglaises et birmanes. -- Aspect + du fleuve et de ses bords. -- La ville de Magwé. -- Musique, + concert et drames birmans. -- Sources de naphte; leur + exploitation. -- Un monastère et ses habitants. -- La ville de + Pagán. -- Myeen-Kyan. -- Amarapoura. -- Paysage. -- Arrivée à + Amarapoura. 258 + + Amarapoura; ses palais, ses temples. -- L'éléphant blanc. -- + Population de la ville. -- Recensement suspect. -- Audience du + roi. -- Présents offerts et reçus. -- Le prince héritier + présomptif et la princesse royale. -- Incident diplomatique. -- + Religion bouddhique. -- Visites aux grands fonctionnaires. -- Les + dames birmanes. 273 + + Comment on dompte les éléphants en Birmanie. -- Excursions autour + d'Amarapoura. -- Géologie de la vallée de l'Irawady. -- Les + poissons familiers. -- Le serpent hamadryade. -- Les Shans et + autres peuples indigènes du royaume d'Ava. -- Les femmes chez les + Birmans et chez les Karens. -- Fêtes birmanes. -- Audience de + congé. -- Refus de signer un traité. -- Lettre royale. -- Départ + d'Amarapoura et retour à Rangoun. -- Coup d'oeil rétrospectif sur + la Birmanie. 280 + + +VOYAGE AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, par le capitaine +BURTON (1857-1859). + + But de l'expédition. -- Le capitaine Burton. -- Zanzibar. -- + Aspect de la côte. -- Un village. -- Les Béloutchis. -- Ouamrima. + -- Fertilité du sol. -- Dégoût inspiré par le pantalon. -- Vallée + de la mort. -- Supplice de M. Maizan. -- Hallucination de + l'assassin. -- Horreur du paysage. -- Humidité. -- Zoungoméro. -- + Effets de la traite. -- Personnel de la caravane. -- Métis + arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. -- + Ânes de selle et de bât. -- Chaîne de l'Ousagara. -- + Transformation du climat. -- Nouvelles plaines insalubres. -- + Contraste. -- Ruine d'un village. -- Fourmis noires. -- Troisième + rampe de l'Ousagara. -- La Passe terrible. -- L'Ougogo. -- + L'Ougogi. -- Épines. -- Le Zihoua. -- Caravanes. -- Curiosité des + indigènes. -- Faune. -- Un despote. -- La plaine embrasée. -- + Coup d'oeil sur la vallée d'Ougogo. -- Aridité. -- Kraals. -- + Absence de combustible. -- Géologie. -- Climat. -- Printemps. -- + Indigènes. -- District de Toula. -- Le chef Maoula. -- Forêt + dangereuse. 305 + + Arrivée à Kazeh. -- Accueil hospitalier. -- Snay ben Amir. -- + Établissements des Arabes. -- Leur manière de vivre. -- Le Tembé. + -- Chemins de l'Afrique orientale. -- Caravanes. -- Porteurs. -- + Une journée de marche. -- Costume du guide. -- Le Mganga. -- + Coiffures. -- Halte. -- Danse. -- Séjour à Kazeh. -- Avidité des + Béloutchis. -- Saison pluvieuse. -- Yombo. -- Coucher du soleil. + -- Jolies fumeuses. -- Le Mséné. -- Orgies. -- Kajjanjéri. -- + Maladie. -- Passage du Malagarazi. -- Tradition. -- Beauté de la + Terre de la Lune. -- Soirée de printemps. -- Orage. -- Faune. -- + Cynocéphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. -- Ouakimbou. -- + Ouanyamouézi. -- Toilette. -- Naissances. -- Éducation. -- + Funérailles. -- Mobilier. -- Lieu public. -- Gouvernement. -- + Ordalie. -- Région insalubre et féconde. -- Aspect du Tanganyika. + -- Ravissements. -- Kaouélé. 321 + + Tatouage. -- Cosmétiques. -- Manière originale de priser. -- + Caractère des Ouajiji; leur cérémonial. -- Autres riverains du + lac. -- Ouatata, vie nomade, conquêtes, manière de se battre, + hospitalité. -- Installation à Kaouélé. -- Visite de Kannéna. -- + Tribulations. -- Maladies. -- Sur le lac. -- Bourgades de + pêcheurs. -- Ouafanya. -- Le chef Kanoni. -- Côte inhospitalière. + -- L'île d'Oubouari. -- Anthropophages. -- Accueil flatteur des + Ouavira. -- Pas d'issue au Tanganyika. -- Tempête. -- Retour. 337 + + +FRAGMENT D'UN VOYAGE AU SAUBAT (affluent du Nil Blanc), par M. +Andrea DEBONO (1855) 348 + + +VOYAGE À L'ÎLE DE CUBA, par M. Richard DANA (1859). + + Départ de New-York. -- Une nuit en mer. -- Première vue de Cuba. + -- Le Morro. -- Aspect de la Havane. -- Les rues. -- La volante. + -- La place d'Armes. -- La promenade d'Isabelle II. -- L'hôtel Le + Grand. -- Bains dans les rochers. -- Coolies chinois. -- Quartier + pauvre à la Havane. -- La promenade de Tacon. -- Les surnoms à la + Havane. -- Matanzas. -- La Plaza. -- Limossar. -- L'intérieur de + l'île. -- La végétation. -- Les champs de canne à sucre. -- Une + plantation. -- Le café. -- La vie dans une plantation de sucre. + -- Le Cumbre. -- Le passage. -- Retour à la Havane. -- La + population de Cuba. -- Les noirs libres. -- Les mystères de + l'esclavage. -- Les productions naturelles. -- Le climat. 353 + + +EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, par M. Adolphe JOANNE (1850-1860). + + Le pic de Belledon. -- Le Dauphiné. -- Les Goulets. 369 + + Les gorges d'Omblèze. -- Die. -- La vallée de Roumeyer. -- La + forêt de Saou. -- Le col de la Cochette. 385 + + +EXCURSIONS DANS LE DAUPHINÉ, par M. Élisée RECLUS (1850-1860). + + La Grave. -- L'Aiguille du midi. -- Le clapier de + Saint-Christophe. -- Le pont du Diable. -- La Bérarde. -- Le col + de la Tempe. -- La Vallouise. -- Le Pertuis-Rostan. -- Le village + des Claux. -- Le mont Pelvoux. -- La Balme-Chapelu. -- Moeurs des + habitants. 402 + + +LISTE DES GRAVURES. 417 + +LISTE DES CARTES. 422 + +ERRATA. 427 + + + + +[Illustration: Oasis d'Édéri (Fezzan).--Dessin de Rouargue d'après +Barth (premier volume)] + + + + +VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE. + +JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[1]. + + [Note 1: Un des géographes de notre temps, qui ont le plus + d'autorité, M. Vivien Saint-Martin, a très-justement apprécié + en ces termes le voyage du docteur Barth: «Cette exploration + restera comme l'une des plus importantes et des plus + remarquables dans l'histoire des découvertes africaines.» En + effet, complétant au nord, à l'est et au sud du Bornou les + découvertes de Denham, Oudney et Clapperton (1822), reliant à + l'ouest les travaux de Lander (1830) à ceux de Caillé (1828), + Barth et ses compagnons ont comblé d'immenses lacunes et + tracé sur la carte d'Afrique des itinéraires qui ne s'élèvent + pas à moins de cinq à six mille lieues. + + Une traduction française des _Voyages_ de Barth, par M. Paul + Ithier, se publie en ce moment à Bruxelles et à Paris (Bohné, + rue de Rivoli, 170). Les deux premiers volumes ont paru.] + +1849-1855 + + Henry Barth. -- But de l'expédition de Richardson. -- Départ. -- + Le Fezzan. -- Mourzouk. -- Le désert. -- Le palais des démons. -- + Barth s'égare; torture et agonie. -- Oasis. -- Les Touaregs. -- + Dunes. -- Afasselez. -- Bubales et moufflons. -- Ouragan. -- + Frontières de l'Asben. -- Extorsions. -- Déluge à une latitude où + il ne doit pas pleuvoir. -- La Suisse du désert. -- Sombre vallée + de Taghist. -- Riante vallée d'Auderas. + + +Dans un premier voyage, le docteur Henry (Heinrich) Barth, né à +Hambourg, avait exploré le nord de l'Afrique, une partie du désert, +visité l'Égypte et vu Constantinople, après avoir franchi l'Asie +Mineure. Il venait de publier le premier volume de ses pérégrinations, +et commençait à l'université de Berlin un cours sur la géographie +ancienne et moderne du bassin de la Méditerranée, lorsqu'en 1849 il +apprit que M. James Richardson allait partir de Londres pour l'Afrique +centrale chargé d'une mission qui intéressait à la fois la science et +l'humanité (il s'agissait d'ouvrir le Soudan au commerce européen et +de substituer au trafic des hommes celui des richesses naturelles du +pays des noirs). Le gouvernement britannique permettait à un Allemand +de se joindre à cette expédition; et Barth, qui entendait toujours ces +paroles que lui avait dites un esclave du Haoussa «Plût à Dieu que +vous pussiez voir Kano!» s'offrit avec joie pour accompagner le +voyageur. Néanmoins son père se désola de cette résolution. Pénétrer +au centre de l'Afrique, ce pays des monstres, où la faim, la soif, le +vent, le soleil et la fièvre tuent ceux qu'ont épargnés les bêtes +féroces et l'homme, souvent plus cruel que la brute, c'était vouloir +partager le sort de Mungo-Park et de ses trente-huit compagnons; +c'était aller à la mort comme Peddie, Gray, Ritchie, Bowdich, Laing, +Oudney, Clapperton, Richard Lander. Les supplications paternelles +furent si pressantes, qu'Henry Barth écrivit pour se désister de sa +demande; mais il était trop tard, on avait compté sur sa parole, et il +dut partir avec son compatriote Overweg[2], qui avait résolu de +partager ses fatigues et ses travaux. + + [Note 2: Prononcez _Oferveg_.] + +Ils arrivèrent à Tunis le 15 décembre 1849, ensuite à Tripoli, et, en +attendant leur départ pour le centre, firent une excursion dans les +montagnes qui entourent la régence; puis ils revinrent à Tripoli, d'où +ils partirent le 24 mars 1850. + +Engagée dans le Fezzan, cette province tripolitaine au sol aride +parsemé d'oasis, et qui n'est à vrai dire que la falaise souvent +désolée d'une mer de sable où elle jette ses promontoires, +l'expédition arriva le 18 avril au pied d'un plateau rocailleux, +annoncé par un tas de pierres, auquel chaque pèlerin qui traverse pour +la première fois ce lieu sinistre doit ajouter la sienne. + +Après avoir souffert du froid, par une nuit sombre et humide, nos +voyageurs atteignirent, vers le milieu du jour, le point culminant de +ce terrible hammada[3] qui s'élève à 478 mètres au-dessus du niveau de +la mer. Là, ils furent assaillis d'un vent furieux du nord-nord-ouest +qui renversa leurs tentes, et laissa toute la caravane à découvert +sous une pluie torrentielle. Le surlendemain commença la descente par +un défilé rocailleux, formé d'un grès tellement noir à sa surface +qu'on l'aurait pris pour du basalte, si le clivage n'en avait montré +la véritable nature. + + [Note 3: El hammada, nom souvent employé dans le nord de + l'Afrique pour désigner un plateau pierreux.] + +Un phénomène aussi curieux que rare dans ces contrées est la ville +d'Édéri, perchée au sommet d'un groupe de rochers en forme de terrasse +escarpée. Cette situation a donné à cette ville une grande importance +jusqu'au jour où elle a été détruite par Abd-el-Djèlil, le terrible +chef des Omlad-Sliman, qui, chassé de la régence de Tripoli en 1832 ou +33, passa comme le simoun sur toutes les oasis du Fezzan. On dit qu'il +n'abattit pas moins de six mille palmiers autour d'Édéri; c'est au +milieu des débris épars de cette ancienne plantation qu'est situé le +village actuel d'Édéri. + +L'expédition traversa ensuite quelques oueds fertiles, séparés les uns +des autres par des falaises escarpées, des nappes de sable, des bandes +de terrain noir revêtu de couches salines et blanchâtres, jusqu'au +moment où elle découvrit la plantation de Mourzouk, tellement +éparpillée qu'on ne saurait dire avec exactitude où elle commence, où +elle finit. + +La capitale du Fezzan repose au fond d'un plateau entouré de dunes, à +quatre cent cinquante-six mètres au-dessus du niveau de la mer. Malgré +ce que la situation de Mourzouk a de pittoresque, on est frappé tout +d'abord de son extrême aridité, et l'impression triste qui en résulte +augmente si l'on y réside quelques jours; ce n'est qu'à l'ombre +épaisse des dattiers que la culture de quelques fruits est possible +(grenades, figues et pêches); les légumes, y compris les oignons, y +sont extrêmement rares, et le lait de chèvre est le seul que l'on y +trouve. + +L'enceinte de la ville n'a pas trois kilomètres; c'est trop encore +pour les 2800 âmes qu'elle renferme, ainsi que le prouve la solitude +des quartiers éloignés du bazar. Une voie spacieuse, appelée _dendal_, +qui de la porte de l'est s'étend jusqu'au château, caractérise la +ville, et montre qu'elle a plus de relations avec la Nigritie qu'avec +les territoires arabes. + +«Mourzouk, dit le docteur Barth, n'est pas, comme Ghadamès, habitée +par de riches trafiquants; c'est moins le siége d'un commerce +considérable, qu'un lieu de transit. Pour nous c'était la première +station de notre voyage, et notre véritable point de départ, aussi ne +demandions-nous qu'à en sortir; mais qui peut jamais quitter à son +heure une ville africaine, presser des individus pour qui le temps +n'existe pas? Notre départ qui devait avoir lieu le 6 juin, fut décidé +pour le 13; on se mit en marche effectivement le jour indiqué. Mais +après avoir séjourné à Tasaoua pour s'entendre avec deux chefs des +Touaregs, ces pirates voilés et silencieux du désert, il fallut +retourner sur ses pas, rentrer à Mourzouk; et c'est le 25 juin que, +revenue à Tasaoua, notre petite caravane s'ébranla d'une manière +définitive, franchit des montagnes de sable, et entra sur un terrain +plus ferme dont les hauteurs sont couronnées de tamarix, région dont +un cours d'eau violent semble avoir entraîné la portion terreuse qui +réunissait les collines, à présent isolées. Nous retrouvons bientôt le +sol caillouteux de l'hammada, puis la succession de vallées +verdoyantes et de lieux arides qui ont précédé notre arrivée à +Mourzouk. + +«Nous avions atteint l'Oued-Elaven, large dépression venant du nord, +lorsque nous découvrîmes, à deux cents pas de notre camp, une mare qui +formait un centre de vie dans cette région solitaire; tout un monde +s'y baignait et folâtrait; une nuée de pintades et de gangas +voltigeait au-dessus de la masse animée, en attendant qu'ils pussent +remplacer les baigneurs. Là, de nouvelles difficultés s'élèvent de la +part des Touaregs chargés de nous conduire à Seloufiet; nos serviteurs +eux-mêmes nous disent que nous nous trompons en croyant que la route +de l'Ahir nous est ouverte, et nous déclarent qu'il nous faut envoyer +demander aux chefs du pays la permission d'y entrer. Bref, tout en +persistant dans notre itinéraire, nous consentons à passer par Ghat, +et à y rester six jours; on nous promet en échange de partir ensuite +immédiatement pour l'Asben. + +[Illustration: Carte des Voyages du Dr Henri Barth en Afrique (partie +Orientale) + +_Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42._] + +«C'est en nous dirigeant vers Ghat, au moment où nous entrions dans +la vallée de Tanesof, que nous vîmes se dresser en face de nous, le +mont Iniden ou des Démons, admirablement éclairé par le soleil +couchant; sa cime perpendiculaire, avec ses tours et ses créneaux, se +découpait en blanc sur le ciel, au-dessus d'une base puissante dont on +distinguait les strastes de marne rouge. À l'ouest, l'horizon était +formé par des dunes que le vent balayait, et dont il répandait le +sable sur toute la surface du val. + +[Illustration: Mourzouk, capitale du Fezzan.--Dessin de Rouargue +d'après Barth (premier volume).] + +«Le lendemain matin, nous marchions vers la montagne enchantée, que +les récits fantastiques de nos gens revêtaient d'un incroyable +prestige. Malgré les avertissements des Touaregs, ou peut-être parce +qu'ils me disaient de ne pas risquer ma vie en escaladant ce palais +des démons, je résolus de tenter cette entreprise sacrilége. Ne +pouvant obtenir de guides, je partis seul pour ce séjour infernal, +bien persuadé que c'était autrefois un lieu consacré au culte, et que +j'y trouverais des sculptures, des inscriptions curieuses. +Malheureusement je n'emportais avec moi que du biscuit et des dattes, +la plus mauvaise nourriture qu'on puisse avoir quand l'eau vient à +manquer. Je franchis les dunes, j'entrai dans une plaine entièrement +nue, jonchée de cailloux noirs et d'où surgissaient des monticules de +même couleur; je traversai le lit d'un torrent tapissé d'herbes, et +qui allait rejoindre la vallée; c'était l'asile d'un couple +d'antilopes qui, sans doute inquiètes pour leurs petits, ne +s'éloignèrent pas à mon approche, mais dressèrent la tête et me +regardèrent en agitant la queue. Je me trouvai en face d'un ravin, le +palais enchanté semblait fuir; je changeai de direction, un précipice +me barra le passage. Le soleil était dans toute son ardeur, et ce fut +accablé de fatigue que j'atteignis le sommet de la montagne, dont le +faîte crénelé, seulement de quelques pieds de large, ne m'offrit ni +sculptures ni inscriptions. + +«La vue s'étendait au loin; mais je cherchai vainement à découvrir la +caravane. J'avais faim, j'avais soif; mes dattes et mon biscuit +n'étaient pas mangeables, et ma provision d'eau était si restreinte, +que j'en bus seulement une gorgée pour ne pas la tarir. Malgré ma +faiblesse il fallut bien redescendre, et je n'avais plus d'eau quand +je me retrouvai dans la plaine. Je marchai quelque temps et finis par +ne plus savoir la direction qu'il fallait prendre. Je déchargeai mon +pistolet et ne reçus pas de réponse. Je m'égarai davantage; il y avait +de l'herbe à l'endroit où j'étais arrivé; j'aperçus de petites cases +fixées aux branches d'un tamarix; la joie au coeur, je m'empressai de +les atteindre: elles étaient désertes. Je vis passer au loin une file +de chameaux; c'était une illusion: j'avais la fièvre. Vint la nuit, un +feu brilla dans l'ombre, ce devait être le prix de la caravane; je +déchargeai de nouveau mon pistolet, pas de réponse. La flamme +s'élevait toujours vers le ciel, m'indiquant où était le salut, et je +ne pouvais profiter du signal. Je tirai une seconde fois, tout resta +silencieux; je confiai dès lors ma vie à l'Être plein de miséricorde, +et j'attendis la lumière avec impatience. Le jour parut, tout reposait +dans un calme indicible; je repris mon pistolet, j'avais mis une +double charge, et la détonation, roulant d'écho en écho, me sembla +devoir réveiller les morts; personne ne m'entendit. Le soleil que +j'avais appelé de mes voeux, se leva dans toute sa force, la chaleur +devint effrayante; je rampai sur le sable pour chercher l'ombre des +branches nues du tamarix; à midi j'en avais à peine assez pour y poser +la tête; la soif me torturait, je m'ouvris la veine, bus un peu de mon +sang, et perdis connaissance. Revenu à moi, lorsque le soleil fut +derrière la montagne, je me traînai à quelques pas du tamarix et +j'attachais sur la plaine un regard plein de tristesse, lorsque +retentit la voix d'un chameau; c'est la musique la plus délicieuse que +j'aie jamais entendue. + +Après vingt-quatre heures d'agonie, Barth fut sauvé par un des +Touaregs faisant partie de la caravane et qui était à la recherche du +voyageur. + +On passa six jours dans la double oasis de Ghat et de Barakat, dont +les champs, où l'orge et le blé cèdent la place au millet, annoncent +l'approche de la Nigritie. Nos voyageurs y trouvèrent des jardins bien +tenus, entourés de palissades, des tourterelles et des ramiers sur +toutes les branches, de jolies habitations couronnées d'une terrasse, +des hommes qui travaillaient avec activité, des faubourgs pleins +d'enfants, et presque chaque femme un bambin sur les épaules; enfin +une population noire, parfaitement constituée, et bien supérieure à la +race mélangée du Fezzan. Mais il fallut reprendre le chemin du désert +qui, dans cette zone, est un vrai chaos de rochers. + +[Illustration: Gorge d'Aguéri.--Dessin de Lancelot d'après Barth +(premier volume).] + +«Cette région n'est pas remarquable seulement par les formes de ses +roches, mais encore par le passage fréquent qui s'y opère du grès au +granit. Nous parvînmes, le 30 juillet, à la jonction de deux ravins +formant une sorte de carrefour dans ces masses confuses. Le Ouadey, +qui croisait notre route, large à peine de vingt mètres, se resserre +un peu plus loin entre des parois gigantesques de plus de mille pieds +de haut, de façon à ne plus former qu'une étroite crevasse serpentant +dans le labyrinthe de blocs gigantesques, crevasse que les pluies +d'orage doivent changer parfois en véritable cataracte, à en juger par +un bassin creusé au débouché de ce sauvage canal, et plein, au moment +de notre passage, d'une eau fraîche et limpide. Ce carrefour, ces +défilés forment la vallée d'Aguéri, signalée depuis longtemps aux +géographes européens sous le nom d'Amais. + +C'est à regret que je m'éloigne de cette gorge curieuse où j'ai +l'intention de revenir le lendemain, quand les chameaux viendront s'y +abreuver. + +«Mais des nouvelles alarmantes ne me permettent pas de réaliser ce +désir; on nous annonce qu'une expédition est projetée contre nous par +Sidi-Jalef-Sakertaf, puissant chef qui a réduit en servitude un grand +nombre d'Imghad établis dans le voisinage. C'est l'éternelle question +du tribut qu'au nom du droit des plus forts les Touaregs prélèvent sur +les caravanes qui traversent le désert. On s'arrange, et pleins +d'ardeur, nous suivons une issue méridionale de la vallée, dont les +flancs s'abaissent peu à peu. Le granite, apparaissant d'abord sous +forme d'arêtes peu saillantes, finit par occuper tout le district; +notre chemin suit des défilés tortueux; on traverse de petites plaines +encaissées par des blocs de granité, généralement nues et quelquefois +ornées de mimosas qui croissent entre les rochers. + +«Nous arrivons au mont Tiska, d'une hauteur d'environ deux cents +mètres, environné de cônes moins élevés et qui marque la fin des +sillons rocailleux. Le sol est alors uni, bien qu'il monte +graduellement, et la plaine se déroule à perte de vue, sans que rien +n'en interrompe l'aride monotonie. Le lendemain nous partons de bonne +heure pour atteindre la région des collines de sable, que nous +apercevons à une distance de cinq ou six milles, et qui promet un peu +d'herbe à nos chameaux affamés. + +«Deux jours après nous atteignions le puits d'Afalesselez: pas +d'ombre; quelques buissons de tamarix rabougris sur des monticules de +douze à quinze mètres d'élévation et couverts de sable; le terrain est +souillé d'excréments de chameaux et de bien d'autres vilenies, car ce +lieu désolé est, pour les caravanes, de la plus grande importance, en +raison de l'eau qu'on y trouve, et qui est potable, malgré ses +vingt-cinq degrés de chaleur. + +«Du sable, des cailloux, de petites crêtes de grès quartzeux, le +granite se mêlant au grès rouge ou blanc, quelques mimosas à un +intervalle d'un ou deux jours de marche, des pointes aiguës, brisant +la ligne des grès, des vallées arides, tel est le pays que nous +traversons. Il est néanmoins habité par de grands troupeaux de +bubales, qui, poursuivis par nos hommes, gravissent les rochers plus +facilement que nos chasseurs, et disparaissent bientôt. L'ovis +tragélaphe est également très-commun dans les parties montagneuses du +désert, et s'y rencontre souvent en compagnie du bubale. + +«Le 16 août nous descendions une crête rocheuse couverte de gravier, +d'épais nuages avaient crevé sur nous, des tourbillons de sable, +chassés par un vent qui fouettait la pluie avec rage, avaient mis la +confusion dans nos rangs, lorsque les esclaves de la caravane qui nous +accompagnait saluèrent avec orgueil le mont Asben. Le grès et +l'ardoise avaient peu à peu remplacé le granite, et cet endroit +formait une ligne de démarcation entre deux zones différentes. + +«Depuis lors, nous avions fait trois journées de marche, et nous +suivions les détours d'une vallée remplie d'herbe nouvelle; quatre +hommes, puis une troupe d'individus légèrement armés, apparurent tout +à coup sur une éminence et vinrent à notre rencontre. J'étais le +premier de la caravane, je mis pied à terre, et me dirigeai vers la +bande, attentif à la scène que j'avais sous les yeux. Quelle ne fut +pas ma surprise en voyant deux des quatre individus, qui s'étaient +montrés d'abord, exécuter avec nos Kélouis une danse guerrière, que +les autres regardaient tranquillement. J'approchai; les danseurs se +précipitèrent vers moi, et, saisissant la corde de mon chameau que je +tenais à la main, réclamèrent le payement d'un tribut. Le doigt sur la +gâchette de mon fusil, j'appris à temps le motif de leur façon d'agir. +L'endroit où ils étaient, quand nous les aperçûmes, joue un rôle +important dans l'histoire du pays où nous venions d'entrer. Lorsque +les Kélouis, alors de pur sang berbère, prirent possession de la +patrie des Goberaoua, il fut convenu, dans ce lieu, entre les rouges +conquérants et les noirs indigènes, que ceux-ci auraient la vie sauve, +et que le principal chef des Kélouis ne pourrait se marier qu'avec une +femme de la race vaincue. En souvenir de cette transaction, lorsque +passe une caravane à la place où s'est tenue la conférence, les +esclaves se réjouissent et prélèvent sur leurs maîtres un faible +tribut qui leur est accordé. + +«Cet incident aurait été pour nous plein d'intérêt, sans l'inquiétude +qui assiégeait notre esprit; la surveille, trois inconnus s'étaient +approchés de notre caravane, disant qu'ils n'attendaient, pour nous +tuer, que les compagnons qui devaient les rejoindre. Que ne nous a pas +fait souffrir cette gente rapace qui habite la frontière de l'Asben, +et dont les impôts forcés, en réduisant nos ressources, devaient nous +causer plus tard une série de tribulations qui faillirent compromettre +le succès de l'entreprise?» + +Enfin, après dix jours de pillage et de menaces, de lutte avec ces +audacieux bandits et l'insatiable engeance des marabouts +convertisseurs, avec l'inondation causée par une pluie diluvienne, à +cette latitude où les savants ont déclaré qu'il ne doit pas pleuvoir, +nos voyageurs virent apparaître l'escorte envoyée par le chef An-nour, +pour les conduire à Tin-Tellust. La réception du vieux chef fut loin +d'être hospitalière, mais du moins elle ne manqua ni de franchise ni +de loyauté. + +«Je ne lui pardonne pas, dit Henri Barth, d'avoir poussé l'avarice +jusqu'à ne pas m'offrir à boire lorsque je le visitai par une chaleur +affreuse, mais je ne peux m'empêcher de l'estimer comme homme d'État, +et de rendre justice à la droiture et à la fermeté de son esprit. +Enfin je n'eus qu'à me louer de sa conduite, lorsqu'il fut décidé que +je partirais pour Agadez, où réside le chef suprême du pays.» + +L'Asben ou l'Ahir[4] peut être appelé la Suisse du désert, et la route +que suivit Barth, pour se rendre à Agadez, traverse une région +extrêmement pittoresque; à chaque instant la montagne se déchire et +laisse voir des gorges sinueuses, des bassins fertiles, des pics +détachés qui dominent le paysage. + + [Note 4: L'Asben, immense oasis, était autrefois le pays des + Goberaoua, la plus noble partie des noirs du Haoussa, qui + paraissent avoir eu, dans l'origine, quelque parenté avec les + races du nord de l'Afrique. La domination berbère s'était + déjà implantée au quatorzième siècle dans plusieurs de ses + villes. Léon l'Africain dit positivement que l'Asben était, + lors de son voyage, occupé par les Touaregs; ce sont eux qui + ont baptisé la province du nom d'Ahir. Nous avons vu que les + vainqueurs épousèrent les femmes indigènes, ce qui fondit la + gravité des Berbères avec la joyeuse insouciance du nègre, et + modifia le type originel des deux peuples.] + +«Le 7 octobre, au départ, nous trouvâmes la vallée Tiggeda +qu'animaient, à la fraîcheur du matin, de nombreux vols de pigeons. +Une montée rocailleuse est franchie, et nous sommes dans la vallée +d'Erazar-en-Asada, bordée à l'est par la masse imposante du Dogem. La +végétation tropicale laisse à peine aux chameaux la liberté de se +mouvoir; je retrouve, comme essence dominante, le cucifère que je +n'avais pas vu depuis Seloufiet, mais je le revois avec toute +l'exubérance qu'il a bientôt lorsqu'on l'abandonne à lui-même; il est +accompagné de mimosas d'espèces nombreuses, entrelacés de grandes +lianes qui forment au-dessus d'eux une voûte épaisse. + +«Au sortir de la forêt, le sentier gravit des ravins tapissés d'herbe, +et nous atteignons le point culminant de la passe, environ sept cent +soixante mètres au-dessus du niveau de la mer. Laissant à notre gauche +le pic majestueux du Dogem, formé probablement de basalte, ainsi que +le groupe entier du Baghzem, nous arrivons dans une plaine +caillouteuse couverte d'un épais fourré de mimosas, où l'on trouve la +piste fréquente des lions, extrêmement communs dans ces lieux déserts, +mais qui, d'après ce que j'ai pu voir, ne sont pas très-féroces. + +«Nous entrons dans la vallée de Taghist, jonchée de pierres +basaltiques de la grosseur de la tête d'un enfant, et dont l'enceinte +rocheuse est complètement dénudée. Mohammed-ben-Abd-el-Kerim, +originaire du Touat, et qui introduisit l'islamisme dans la partie +centrale du Soudan, a consacré cet endroit lugubre à la prière. + +«De ce terrain pierreux, nous passons dans la célèbre vallée +d'Auderas, où j'ai vu trois esclaves attelés à une espèce d'araire et +conduits, comme des boeufs, par celui qui les avait achetés: C'est, +j'imagine, l'endroit le plus méridional de la partie de l'Afrique +située au nord de l'équateur, où la charrue soit en usage; dans toute +la Nigritie elle est remplacée par la houe. Le ciel était pur, la +vallée, ceinte de coteaux abrupts, ornée de cucifères, garnie d'herbe, +fourrée d'arbrisseaux touffus et variés, déployait devant nous sa +beauté luxuriante. Ainsi que toutes les vallées qui lui succèdent, le +val d'Auderas peut produire non-seulement du millet, mais encore du +froment, de la vigne, des dattes, et à peu près tous les genres de +légumes; on dit qu'il renferme cinquante jardins près du village +d'Ifarghen. Il nous fallut trop tôt quitter cet endroit délicieux, +gravir des rochers, suivre un chemin inégal, longer la vallée de +Téloua, qui revêt une légère croûte de natron, l'un des articles +importants du commerce nigritien. + +«Nous campons dans la vallée Boudde, où je rencontre, pour la première +fois, le _pennisetum distichum_, plante dont les aiguilles vous +lardent, et sont, avec les fourmis, pour celui qui voyage au centre de +l'Afrique, l'une des incommodités les plus communes et les plus +irritantes. Il faut un instrument pour retirer ces dards empennés qui +s'insinuent dans la chair, où ils causeraient des plaies douloureuses +si on ne les en arrachait; aussi, malgré leur peu de délicatesse, les +nomades indigènes ne sont-ils jamais sans leurs pinces. Nous fuyons +cette peste, et nous montons pendant une heure avant de gagner le +plateau caillouteux où la ville d'Agadez est construite. Le soir, +j'étendais mon tapis dans la maison qu'y possédait An-nour, et +bientôt, plongé dans un profond sommeil, je rêvai des découvertes que +me promettait la zone mystérieuse où j'allais pénétrer.» + + + Agadez. -- Sa décadence. -- Entrevue de Barth et du sultan. -- + Pouvoir despotique. -- Coup d'oeil sur les moeurs. -- Habitat de + la girafe. -- Le Soudan; champ du Damergou. -- Architecture. -- + Katchéna; Barth est prisonnier. -- Pénurie d'argent. -- Kano. -- + Son aspect, son industrie, sa population. -- De Kano à Kouka. -- + Mort de Richardson. + +Agadez est construite sur un terrain plat, où s'élèvent des tas +d'immondices, accumulés par la négligence des habitants. Siége +autrefois d'un commerce considérable, qui s'est déplacé vers la fin du +siècle dernier, à l'époque de la prise de Gogo par les Touaregs, sa +population est tombée de soixante mille âmes à sept ou huit mille. La +plupart des maisons sont en ruines; les vingt ou vingt-cinq +habitations qui composent le palais sont elles-mêmes délabrées; des +soixante-dix mosquées d'autrefois il n'en reste plus que dix, et les +nombreux vautours que l'on voit sur le mur d'enceinte ne perchent le +plus souvent que sur des décombres. Pas un riche commerçant ne visite +le marché d'Agadez, dont les Touati sont restés en possession; gens de +petit négoce qui attendent, pour troquer leur mince pacotille, que le +millet soit à bas prix, afin de l'écouler en détail quand la valeur +s'en accroît. Pas de numéraire, pas de cauris; du calicot, des +tuniques servent à l'échange, surtout du millet, qui, à vrai dire, est +la monnaie courante, et a remplacé l'or qui venait autrefois de Gogo. + +Le lendemain de son arrivée, Barth se dirigea vers le palais, dont les +bâtiments réservés au prince étaient du moins en bon état, et fut +introduit dans une salle de douze à quinze mètres carrés, au plafond +bas, formé de nattes posées sur des branches, que soutenaient quatre +colonnes massives en pisé. Entre l'une de ces colonnes et l'angle du +mur était assis Abd-el-Kader, le sultan, homme vigoureux d'une +cinquantaine d'années, indiquant par la couleur de sa robe grise, et +celle de l'écharpe blanche dont le bas de sa figure était voilé, qu'il +n'appartenait pas à la race des Touaregs. + +[Illustration: Vallée d'Auderaz.--Dessin de Rouargue d'après Barth +(premier volume).] + +Bien qu'il ne connût pas l'Angleterre, même de nom, le sultan +accueillit le docteur avec bienveillance, lui exprima son indignation +des traitements que la caravane avait subis à la frontière d'Ahir, et +plus tard lui envoya des lettres qui le recommandaient aux gouverneurs +de Kano, de Katchéna et de Daoura. Quant à celle que Barth lui avait +demandée pour le gouvernement anglais, et où il aurait assuré sa +protection aux Européens qui, à l'avenir, se rendraient au Soudan, il +ne tint pas sa promesse, soit qu'il n'eût pas compris ce que désirait +Barth, soit que, dans sa position précaire, il ne se crût pas assez +fort pour établir des relations avec les chrétiens. Déposé quelques +années auparavant, remonté sur le trône depuis peu, il devait, deux +ans plus tard, le résigner de nouveau en faveur de celui qui l'en +avait déjà dépossédé: vicissitudes qui prouvent l'insuffisance du +pouvoir absolu pour protéger ceux qui l'exercent. Le souverain +d'Agadez a non-seulement la facilité d'emprisonner les chefs les plus +puissants de l'Ahir, mais il a sur eux droit de vie et de mort, et +dispose d'atroces oubliettes hérissées de lames tranchantes, où il +peut faire jeter les coupables, quel que soit le rang qu'ils occupent. + +Nous regrettons de ne pouvoir donner sur l'intérieur et la vie privée +des Agadézi tous les détails que nous transmet le docteur Barth. +Citons du moins ce passage: «Mohammed me présenta chez l'une de ses +amies, qui habitait une demeure spacieuse et commode. Je trouvai cette +dame vêtue d'une robe de soie et coton, et parée d'une grande quantité +de bijoux d'argent. Vingt personnes composaient sa maison; parmi +elles, six enfants entièrement nus, chargés de bracelets et de +colliers d'argent, et six ou sept esclaves. Son mari vivait à Katchéna +et venait la voir de temps à autre; mais je ne crois pas qu'elle +attendît ses visites à la manière de Pénélope. J'ai d'ailleurs tout +lieu de croire que les principes du pays n'ont rien de sévère, à en +juger par cinq ou six jeunes femmes qui vinrent me faire visite, sous +prétexte que le sultan avait quitté la ville; deux d'entre elles +étaient assez jolies, avec leurs beaux cheveux noirs qui retombaient +sur leurs épaules en nattes épaisses, leurs yeux vifs, leur teint peu +foncé, leur toilette qui ne manquait pas d'élégance; mais elles +devinrent tellement importunes que je finis par m'enfermer pour +échapper à leurs obsessions. J'eus, pour égayer ma retraite, la visite +de charmants petits oiseaux qui fréquentent l'intérieur des maisons +d'Agadez, et que j'ai revus à Tombouctou.» + +[Illustration: Vue d'Agadez.--Dessin de Lancelot d'après Barth +(premier volume).] + +Après une absence d'environ deux mois, Barth rejoignit ses compagnons +dans la vallée Tin-Teggana. Ils y campaient avec An-nour, et y +séjournèrent malgré eux pendant six semaines. Le 12 décembre, nos +voyageurs se remirent en marche, traversèrent une région montagneuse, +entrecoupée de vallées fécondes, où apparurent le balanite égyptien et +l'indigo; ils franchirent une zone caillouteuse, rayée de crêtes +basses formées principalement de gneiss, puis une rampe de hauteur +médiocre, et atteignirent la plaine qui fait transition entre le sol +rocailleux du désert et la région fertile du Soudan, plaine sableuse +qui est le véritable habitat de la girafe et de l'antilope leucoryx. +Bientôt elle se couvre de buissons, et un peu plus loin de bou-rékkéba +(_avena forskalii_); on y voit des bandes d'autruches, de nombreux +terriers de fennecs, surtout dans le voisinage des fourmilières, et +ceux de l'oryctérope d'Éthiopie, qui ont une circonférence d'un mètre +à un mètre vingt, et sont faits avec une grande régularité. + +Le fourré devient plus épais, le terrain s'accidente, les +fourmilières se multiplient; on descend une rampe abrupte d'environ +trente mètres, la végétation change d'aspect, les melons abondent, le +dilou, espèce de laurier, domine dans les bois, puis apparaît une +euphorbe, assez rare dans le pays, et dont le suc vénéneux sert à +empoisonner les flèches. Les plantes parasites se montrent, mais sans +vigueur; un lac est rempli de vaches qui viennent s'y baigner à +l'ombre des mimosas dont les bords sont couverts, les grandes herbes +du sentier arrêtent les chameaux, et la caravane aperçoit à l'horizon +les champs du Damerghou[5]. Nos voyageurs passent auprès d'un village +où se présente, pour la première fois, ce genre d'architecture qui, à +part certaines modifications peu importantes, est le même dans tout le +centre de l'Afrique. Entièrement construites avec les tiges du sorgho +et celles de l'asclépias géante, les cases de la Nigritie n'ont pas la +solidité des maisons de l'Ahir, dont la charpente est formée de +branchages et de troncs d'arbres; mais elles sont infiniment plus +jolies et plus propres. On est frappé, en les examinant, de l'analogie +qu'elles offrent avec les cabanes des aborigènes du Latium, dont +Vitruve, entre autres, nous a donné la description. Plus remarquables +encore sont les meules de grains, éparses autour des huttes, et qui +consistent en d'énormes paniers de roseaux, posés sur un échafaudage +de soixante centimètres d'élévation, afin de les protéger contre les +souris et les termites. + + [Note 5: Le Damerghou, province frontière du Soudan, peut + avoir soixante milles de longueur sur quarante de large. Son + territoire onduleux, excessivement fertile, pourrait nourrir + une population compacte, et a été jadis beaucoup plus habité + qu'il ne l'est à présent. District en dehors de l'Ahir, + auquel il est soumis et dont il est le grenier, il est peuplé + de Haoussaoua et principalement de Bornouens.] + +Arrivés à Tagelel, bourgade soumise au vieil An-nour, qui les y avait +accompagnés, nos voyageurs se séparèrent, non-seulement du vieux chef +de Tin-Tellust, mais encore les uns des autres: Richardson pour suivre +la route de Zinder, Overweg celle de Maradi, et Barth pour se rendre à +Kano, en passant par Katchéna, ville énorme dont l'enceinte, de vingt +à vingt-deux kilomètres d'étendue, renferme à peine huit mille âmes. +C'était autrefois le séjour de l'un des princes les plus riches et les +plus célèbres de la Nigritie, bien qu'il payât un tribut de cent +esclaves au roi de Bornou en signe d'obédience. + +Pendant deux siècles, le dix-septième et le dix-huitième, Katchéna +paraît avoir été la première ville de cette partie du Soudan; l'état +social, qui s'est développé au contact des Arabes, y atteignit son +plus haut degré de civilisation; la langue, sa forme la plus riche, sa +prononciation la plus pure, et ses habitants, par leurs façons polies +et raffinées, la distinguèrent des autres villes du Haoussa. Mais cet +état de choses fut totalement changé, lorsque, en 1807, les Foullanes, +entraînés par le réformateur Othman dan Fodiye, s'emparèrent de la +province. Tous les riches marchands se réfugièrent à Kano, les +Asbenaoua y transportèrent leur commerce de sel, et Katchéna, malgré +sa position avantageuse et salubre, n'est aujourd'hui que le siége +d'un gouverneur. Celui-ci, par caprice ou par soupçon, voulut envoyer +Barth à Sokoto, résidence de l'émir Aliyou; il employa d'abord la +persuasion pour parvenir à son but, et, voyant l'inutilité de sa +parole artificieuse, il retint le voyageur et le garda prisonnier +pendant cinq jours. Mais, grâce à l'énergie dont il devait donner tant +de preuves, Barth se trouva libre, et put enfin se diriger vers le +célèbre entrepôt du Soudan central. + +«C'était pour nous, dit-il, une station importante, non-seulement au +point de vue scientifique, mais à celui de nos finances. Après les +exactions des Touaregs, les marchandises qui devaient nous attendre à +Kano formaient nos seules ressources. Pour ma part, j'avais à payer, +en arrivant dans cette ville, cent douze mille trois cents cauris, et +ce fut avec un amer désappointement que je reconnus le peu de valeur +des objets qui étaient mon seul avoir. Mal logé, la bourse vide, +assailli chaque jour par mes nombreux créanciers, raillé de ma misère +par un serviteur insolent, on peut se figurer ma situation dans cette +ville fameuse qui occupait depuis si longtemps mon esprit. Il fallut +cependant aller faire ma visite au gouverneur. + +«Le ciel était pur, et la ville, avec ses habitations variées, ses +pâturages verdoyants où paissaient des boeufs, des chevaux, des +chameaux, des ânes et des chèvres, ses étangs couverts de pistia, ses +arbres magnifiques, sa population aux costumes si divers, depuis +l'étroit tablier de l'esclave jusqu'aux draperies flottantes de +l'Arabe, formaient le tableau animé d'un monde complet en lui-même, +tout différent à l'extérieur de ce qu'on voit en Europe, mais +exactement pareil au fond. Ici, une file de magasins remplis de +marchandises étrangères et indigènes, des acheteurs, des vendeurs de +toutes les nuances, qui s'efforcent de gagner le plus possible et de +se tromper mutuellement; là-bas, des parcs où sont entassés des +esclaves demi-nus, mourant de faim, dont le regard désespéré cherche à +découvrir le maître auquel ils vont échoir. Ailleurs, tout ce qui est +nécessaire à l'existence: le riche prenant ce qu'il y a de plus +délicat; le pauvre se baissant, les yeux avides, au-dessus d'une +poignée de grains. Puis un haut dignitaire, monté sur un cheval de +race au brillant harnais, suivi d'un cortége insolent, effleure un +pauvre aveugle qui risque à chaque pas d'être foulé aux pieds. + +«Dans cette rue, est un charmant cottage, au fond d'une cour entourée +d'une palissade de roseaux; un allélouba, un dattier, protégent cette +retraite contre la chaleur du jour; la maîtresse du logis, vêtue d'une +robe noire serrée autour de la taille, les cheveux soigneusement +retroussés, file du coton en surveillant la mouture du millet; des +enfants nus et joyeux se roulent dans le sable, ou courent à la +poursuite d'une chèvre; à l'intérieur, des vases en terre, des sébiles +de bois, luisant de propreté, sont rangés en bon ordre. Plus loin, une +courtisane sans famille, sans refuge, au rire bruyant et forcé, aux +colliers nombreux, la chevelure à demi retenue par un diadème, balaye +le sable de sa jupe aux vives couleurs, attachée lâchement au-dessous +d'une poitrine luxuriante. Derrière elle, un malheureux couvert de +plaies, ou déformé par l'éléphantiasis. Sur une terrasse découverte, +un atelier de teinture avec ses nombreux ouvriers. À deux pas, un +forgeron finit une lame, dont le tranchant surprendrait le plaisant +qui voudrait rire des outils grossiers de celui qui la termine. Dans +une ruelle peu fréquentée, des femmes étendent des écheveaux de coton +sur une haie. + +«Plus loin, c'est une caravane qui apporte la noix favorite, du sel +qu'emportent des Asbenaoua, une longue file de chameaux chargés +d'objets de luxe et qu'on dirige vers Ghadamès, ou bien un corps de +cavaliers qui vont, bride abattue, annoncer au gouverneur la nouvelle +d'une attaque ou d'une razzia. Dans la foule bigarrée, tous les types, +toutes les nuances[6]: l'Arabe olivâtre, le Kanouri à la peau foncée, +aux narines flottantes, le Foullane aux traits fins, à la taille +souple, aux membres délicats, le Mandingue à la figure aplatie, la +virago de Noupé, la jolie femme du Haoussa, élégante et bien faite. +Partout la vie humaine sous ses aspects les plus divers, sous ses +formes les plus riantes et les plus sombres.» + + [Note 6: La population fixe de Kano (environ trente mille + habitants), se compose de Haoussaoua, de Kanouris ou + Bornouens, de Foullanes et de gens de Noupé. On y trouve + beaucoup d'Arabes de janvier en avril, époque où la + population s'élève à soixante mille âmes par l'afflux des + étrangers.--Le principal commerce de Kano consiste en étoffes + de coton vendues sous forme de tobé, espèce de blouse; de + turkédi, longue écharpe, ou draperie bleu foncé, dont les + femmes s'enveloppent; de zenné, sorte de plaid aux couleurs + voyantes; de litham noir dont les Touaregs se voilent le bas + de la figure; produits qui s'écoulent, au nord jusqu'à + Mourzouk, Ghat et même Tripoli; à l'ouest jusqu'à + l'Atlantique en passant par Tombouctou; à l'est dans tout le + Bornou, y faisant concurrence à l'industrie indigène, tandis + qu'au sud ils envahissent l'Adamaoua, et n'ont de limites que + la nudité des nègres. On exporte de ces tissus pour trois + cents millions de cauris, et l'on comprendra l'importance de + cette somme quand on saura qu'avec cinquante mille de ces + coquilles une famille entière peut vivre et s'habiller + pendant un an. Ajoutons que le Haoussa est l'une des régions + les plus fertiles de la terre, et sa population l'une des + plus heureuses du globe, toutes les fois que son gouvernement + est assez énergique pour la protéger contre ses voisins.--La + province de Kano compte cinq cent mille habitants (moitié + esclaves, moitié hommes libres). Le gouverneur peut mettre + sur pied sept mille chevaux (il en a levé jusqu'à dix mille), + et vingt mille fantassins.--Son revenu se compose, outre les + présents qu'il reçoit des étrangers, d'un impôt foncier de + deux mille cinq cents cauris (cinq francs) par famille, et + d'une taxe de sept cents cauris par cuve de teinture, qui + sont au nombre de plus de cinq mille à Kano seulement. Son + autorité n'est pas absolue. À part le droit d'appel de ses + décisions à l'émir de Sokato, si toutefois la plainte peut + arriver jusque-là, il est assisté d'un conseil dont il est + obligé de prendre l'avis dans toutes les affaires + importantes. Ce conseil est formé du ghaladina, ou vizir, qui + le préside et qui est parfois plus puissant que le gouverneur + lui-même, du maître des écuries, charge importante dans ces + contrées barbares, du commandant militaire, du chef de la + justice, de celui des esclaves, du trésorier et du maître des + boeufs, espèce d'intendant chargé du matériel de guerre (le + boeuf étant la bête de somme du pays).--La classe élevée est + arrogante, l'étiquette de la cour très-sévère; les Foullanes + qui, peu à peu, ont envahi la province et ont fini par s'en + rendre maîtres, épousent les jolies filles de la nation + conquise, mais ne donnent pas les leurs aux vaincus.] + +Convenu avec le chef de l'expédition de se trouver à Koukaoua dans les +premiers jours d'avril, Barth voulait partir de Kano le 7 mars; mais +si l'on se rappelle ses embarras financiers, les lenteurs +désespérantes des Africains, et si nous disons que la fièvre était +venue se joindre à toutes ces difficultés, on comprendra la somme +d'énergie qui fut nécessaire au voyageur pour tenir sa promesse. + +«Il m'était surtout difficile de m'éloigner de Kano, dit Barth, +personne avec qui faire le voyage, une route infestée de voleurs, un +seul domestique sur lequel je pusse compter, et la fièvre tellement +forte, que la veille de mon départ je ne m'étais pas levé de mon +tapis. Néanmoins, j'étais plein d'espoir, et c'est avec la joie d'un +oiseau qui retrouve la liberté, que je m'enfuis de ces murailles pour +m'élancer vers l'horizon. + +«La première chose qui me tira de la rêverie où j'étais plongé fut une +bande d'esclaves conduits sur deux files, et attachés l'un à l'autre +par une grosse corde passée autour du cou. Ils sont généralement bien +traités dans le pays, et il est rare qu'ils cherchent à s'évader, mais +encore plus rare qu'ils soient nés dans ces lieux, excepté chez les +Touaregs, où l'élève de l'esclave paraît être l'objet de grands soins. +J'en augure que le mariage est peu encouragé par les maîtres, je crois +pouvoir dire qu'il est rarement permis; considération grave, puisque, +pour réparer les pertes que la mortalité fait naître, il faut avoir +recours à de nouvelles razzias, où l'homme est le bétail qu'on +pourchasse. L'un de mes serviteurs, ayant été jadis capturé dans l'une +de ces maraudes, me fut pris dans le Bornou par un homme qui le +réclamait comme sa propriété; sa mère devint captive à son tour, et sa +soeur ne tarda pas à subir le même sort. Pareil fait est journalier +sur la frontière; et si l'on y ajoute les révolutions de palais, qui +sont fréquentes, on devinera les calamités qui pèsent sur ces +malheureuses provinces. + +«À peine avions-nous quitté Benza-ri que j'entendis le bruit du +tambour, accompagné de chants significatifs: c'était Bokhari, l'ancien +gouverneur de Khadéjà, qui, déposé par son suzerain dont il excitait +les soupçons, remplacé par son frère, accueilli par le gouverneur de +Mashéna, se mettait en marche pour ressaisir le pouvoir. Il s'empara +de la ville, tua son frère, lutta contre les forces réunies de +l'empire, sema la désolation jusqu'aux portes de Kano, fut vainqueur, +et n'imagina pas autre chose que de se faire marchand d'esclaves sur +une immense échelle. + +«Inquiets pour notre petite bande, composée de trois hommes et d'un +adolescent, nous traversâmes en silence un paysage qui n'était pas +fait pour nous distraire de nos préoccupations; la culture avait +cessé, d'immenses plaines déroulaient devant nous leur tapis monotone +d'asclépias, où de loin en loin s'élevait un balanite solitaire.» + +Aux environs de Chefoua, grande ville entourée de murs, de nombreux +troupeaux animent la campagne; à Ouelleri, où la petite caravane +faillit manquer d'eau, l'aspect de la contrée s'améliore; nos +voyageurs brûlent Mashéna, traversent des pâturages, un pays bien +boisé, et aperçoivent une bourgade, qu'ils se pressent d'atteindre: +elle est complètement déserte; l'état du pays indique une récente +catastrophe. «Il n'est à la ronde si mince gouverneur qui, aussitôt +qu'il a des dettes, ne fasse une razzia chez ses voisins, quand il ne +trouve pas plus court de vendre ses propres sujets.» + +[Illustration: Vue de Kano, entrepôt du Soudan central.--Dessin de +Lancelot d'après Barth (premier volume).] + +Le docteur s'arrêta à Boundi pour visiter le Ghaladina, grand +dignitaire de l'empire, dont le pouvoir a considérablement diminué, +mais qui est un intrigant, et qu'il eût été dangereux d'avoir contre +soi. Il promet un guide, ne tient pas sa promesse, et la petite +caravane s'esquive au point du jour, pendant que la ville est +endormie. Elle suit la grande route, s'engage dans la forêt, traverse +un nouveau champ d'asclépias, retrouve l'odieux panisetum et entre +dans une région où domine entièrement le crucifère. Un groupe de +tamarins annonce un lieu humide; c'est le bord du Ouani, qui est une +branche du Ouaoube; nos voyageurs le traversent, aperçoivent la ville +de Zourrikolo, et se trouvent dans le Bornou proprement dit[7]. + + [Note 7: Noyau du grand empire central de l'Afrique, depuis + la chute du Kanem, qui n'en est plus qu'une province, le + Bornou est limité à l'est par le Tchad, à l'ouest et au + nord-ouest par la rivière de Yo.] + +Le lendemain apparurent des baobabs, et quelques dattiers égarés dans +cette région plantureuse. «L'air était d'une transparence admirable; +je laissais aller ma bête à sa guise, rêvant au pays natal des +végétaux, qui ornent maintenant des contrées si différentes des leurs, +quand je vis sur la route un homme de race blanche, ayant un costume +opulent, des armes de prix et que suivaient trois cavaliers, porteurs +de mousquets et de pistolets. J'allai à sa rencontre; il me demanda si +j'étais le chrétien qui devait arriver de Kano, et sur ma réponse +affirmative, il m'apprit que M. Richardson était mort, et que tous ses +bagages avaient été saisis. J'espérais que la nouvelle était fausse, +et je voulais piquer des deux, laissant en arrière ma petite escorte; +mais il me restait quarante heures de marche, les Touaregs infestaient +une partie de la route, et la prudence ne me permettait pas d'exécuter +ce projet.» + +[Illustration: Dendal ou boulevard de Kouka, capitale du +Bornou.--Dessin de Lancelot d'après Barth (premier volume).] + + + Arrivée à Kouka. -- Difficultés croissantes. -- L'énergie du + voyageur en triomphe. -- Ses serviteurs. -- Un vieux courtisan. + -- Le vizir et ses quatre cents femmes. -- Description de la + ville, son marché, ses habitantes. -- Le dendal. -- Excursion. -- + Ngornou. -- Le lac Tchad. + +«Quatre jours après la triste communication qui m'avait été faite, +j'atteignais la muraille d'argile blanche qui entoure la capitale du +Bornou, et qui, de loin, se distingue à peine du sol qui l'avoisine. +Je franchis la porte et surpris vivement des individus qui s'y +trouvaient rassemblés, en leur demandant le chemin de la résidence du +cheik; je traversai le petit marché, où il y avait foule, je suivis le +dendal, et j'arrivai droit au palais qui borde ce grand boulevard; une +mosquée insignifiante et les maisons des hauts fonctionnaires +entourent la place palaciale dont le seul ornement est un arbre à +caoutchouc, mais qui est animée à certaines heures du jour par une +foule de courtisans montés sur des chevaux richement caparaçonnés. Je +fus, du reste, frappé de l'étendue de la double ville, et du grand +nombre de cavaliers somptueusement vêtus que je rencontrai sur ma +route. + +«Les esclaves du cheik me regardèrent, bouche béante, sans répondre à +mes questions, jusqu'à ce que l'intendant, qui avait entendu parler de +moi, me fit entrer chez le vizir.» Après avoir reçu un bon accueil de +cet important personnage, Barth fut conduit à la résidence qui avait +été préparée pour les membres de la mission, avant qu'on eût appris +leur détresse. Si le voyageur avait subi à Kano tous les inconvénients +de la pauvreté, ses embarras devenaient bien autrement sérieux, +maintenant qu'il avait à répondre non-seulement de ses dettes, mais +encore de toutes celles de l'expédition. «Plus de quinze cents dollars +étaient dus par M. Richardson; je n'en possédais pas un seul, je +n'avais pas un burnous, pas un objet de valeur; j'ignorais si le +gouvernement britannique m'autoriserait à poursuivre notre voyage, et +l'on m'avait annoncé que le cheik attendait mes présents.» + +Néanmoins, à force d'activité et d'énergie, s'étant fait rendre tout +ce qui avait appartenu à M. Richardson, excepté la montre que le cheik +avait prise, l'intrépide voyageur contracta un emprunt au taux de +soixante pour cent, remboursable à Mourzouk, fit taire ses créanciers, +paya les serviteurs du défunt; puis l'honorabilité de l'expédition à +couvert, il s'occupa avec plus de ferveur que jamais de recueillir les +renseignements qui lui étaient fournis, et dont il était en mesure de +faire une ample récolte[8]. «Parmi les visiteurs que je mettais à +contribution et que je questionnais avec fruit, dit-il, se trouvait un +vieux courtisan de la dynastie déchue, qui, à force d'intrigue, avait +sauvé sa tête; fripon émérite, auquel on imputait des vices totalement +inconnus dans ces contrées, mais qui possédait à merveille l'histoire +des anciens rois, et parlait le kanouri avec une élégance que je n'ai +retrouvée chez personne. Profond politique, il avait marié l'une de +ses filles au vizir, l'autre au compétiteur de celui-ci, et n'en fut +pas moins étranglé avec son gendre, en 1853, pour de vieux péchés, il +est vrai, dont il était seul responsable. J'avais encore pour +instituteurs les étrangers, les pèlerins, et quelques indigènes restés +fidèles aux croyances de leurs pères. + + [Note 8: Par ces mots, Henry Barth comprend les différentes + routes suivies par les caravanes, et dont il donne + l'itinéraire, la topographie des lieux dont il dresse la + carte, l'histoire du pays dont il fait la chronique, enfin + l'étude comparée des divers langages dont il rapporte le + vocabulaire.] + +«Mais les plus intéressantes de toutes mes relations furent celles que +j'eus avec le vizir. D'une intelligence supérieure, d'un esprit +cultivé, El-Haj-Beshir, depuis son voyage à la Mecque, envisageait le +monde sous un nouveau jour, et le cheik n'avait pu mieux faire que de +le choisir pour premier, ou plutôt pour seul ministre du royaume. +Malheureusement il était avide de richesses, qu'il aimait pour +elles-mêmes, et plus encore pour l'entretien de ses quatre cents +femmes. C'était, disait-il, au point de vue de la science qu'il avait +rassemblé ces dernières. Un auditeur crédule aurait pu croire qu'il +envisageait son harem comme une collection de médailles, d'un intérêt +particulier sans aucun doute, mais destiné à graver dans sa mémoire +les différents types de la race humaine. Si par hasard, en causant, je +venais à parler d'une tribu dont il ignorait le nom, El-Beshir donnait +immédiatement des ordres pour qu'on lui trouvât un échantillon féminin +de l'espèce qui lui manquait. Un jour, comme nous regardions ensemble +l'une de mes gravures, représentant une Circassienne, il me dit avec +une satisfaction non déguisée qu'il possédait un spécimen vivant de +cette belle race; et quand, au mépris de l'étiquette musulmane, je lui +demandai si elle était aussi jolie que celle du livre, il ne me +répondit que par un sourire, pardonnant et punissant à la fois +l'indiscrétion que j'avais commise. Il semblait porter à chacune +d'elles un intérêt sincère, et je me souviens de la douleur que lui +causa la perte d'une de ses femmes, décédée pendant mon séjour à +Kouka. Pauvre El-Beshir! il fut mis à mort en 1853, laissant après lui +soixante-treize fils vivants; nous ne comptons pas les filles, et ne +parlons pas des enfants morts en bas âge, et dont le nombre est +considérable dans les harems.» + +La capitale du Bornou est composée de deux villes, entourées de +murailles distinctes: l'une, habitée par les gens riches, est bien +construite et renferme de vastes demeures; l'autre est formée de +ruelles étroites, où s'entassent de petites maisons. Un espace de huit +cents mètres, qui sépare les deux cités, est traversé, dans toute sa +longueur, par une grande artère faisant communiquer entre elles les +deux parties de la ville. Cet endroit, très-populeux, offre à l'oeil +un mélange intéressant de grands édifices et de cases au toit de +chaume, d'épaisses murailles en terre et de palissades de roseaux, +variant, suivant leur âge, depuis le jaune éclatant jusqu'au noir le +plus foncé. + +Dans la banlieue, de petits villages, des hameaux, des fermes +détachées, entourées de murs. Une foire se tient chaque lundi, entre +deux de ces bourgades, où l'habitant des provinces de l'est apporte, à +dos de boeuf ou de chameau, son beurre et ses grains, surmontés de sa +femme qui est perchée sur les sacs; où l'Yédina, ce pirate du Tchad, +qui attire les regards par ses traits délicats et sa souplesse, vient +avec du poisson séché, de la viande d'hippopotame et des fouets du +cuir de cet amphibie. «Les denrées sont abondantes; mais quel tourment +et quelle fatigue pour faire ses provisions de la semaine! Pas de +numéraire: la bande de coton qui servait autrefois de monnaie a été +remplacée par des cauris[9], dont mon ami El-Beshir fait hausser ou +tomber le cours au gré de son humeur spéculative, et d'après les +besoins de sa collection gymnologique. Le petit fermier ne consent +pas à les recevoir, et ne prend pas votre argent. Il faut donc +échanger son dollar pour des cauris, acheter une chemise avec ses +coquilles, se débattre avec les changeurs, marchander avec les +vendeurs, puis troquer la chemise obtenue pour du millet, du froment +ou du riz sauvage, rebut des éléphants, et naturellement de +très-mauvaise qualité. + + [Note 9: _Cyprea moneta_, coquillage blanc, qui sert de + monnaie courante au Bengale et dans tout le centre de + l'Afrique; il en fallait deux mille cinq cents pour valoir + cinq francs, pendant que le docteur se trouvait à Kano; il + est facile d'imaginer l'embarras causé par une monnaie aussi + encombrante, et la patience qu'il faut avoir pour régler un + compte, lorsque la somme s'élève à quelques centaines de + francs.] + +«À l'exception du lundi, où le marché se tient pendant les heures les +plus brûlantes du jour, ainsi qu'il arrive dans toute cette partie du +Soudan, la ville est d'un calme plat; aucune industrie, pas de ces +grands ateliers de teinture, que l'on voit à Kano, pas de travail. Les +femmes y sont affreuses: de grosses têtes, la face courte et carrée, +le nez aplati, les narines tombantes, ornées d'une perle rouge ou d'un +grain de corail; ce qui n'empêche pas ces créatures d'avoir autant de +coquetterie que les plus jolies femmes du Haoussa, de vaguer dans les +rues, en traînant derrière elles la queue de leur jupe, les épaules +négligemment couvertes d'un fichu aux couleurs voyantes, dont elles +retiennent les deux cornes du bout des doigts, en agitant les bras +d'un air provocateur. Ce qu'il y a de mieux dans toute leur personne, +est l'ornement d'argent qu'elles portent derrière la tête, et qui, +lorsque les cheveux sont relevés en casque, ne manque pas d'élégance. +Mais toutes les femmes n'ont pas le moyen d'avoir cet ornement; et +plus d'une sacrifie ses intérêts les plus précieux au désir de se le +procurer. + +«Toute l'animation de la ville se porte vers le Dendal, grand +boulevard qui, traversant les deux cités, conduit aux deux palais, et +qui se retrouve, sur une plus ou moins grande échelle, dans toutes les +villes du pays. On y voit chaque jour une foule considérable: +cavaliers et piétons, esclaves et hommes libres, étrangers et +indigènes, qui vont faire leur cour au cheik ou au vizir, s'acquitter +d'un message, leur demander justice, solliciter une place, ou leur +porter des présents. J'ai moi-même suivi bien des fois ce grand chemin +de la fortune, hanté par l'ambition; mais soit au point du jour, soit +à une heure avancée, lorsque les habitants revenaient chez eux, ou +qu'assis devant leurs portes, ils médisaient de leur prochain, ou se +racontaient des histoires merveilleuses. J'étais sûr, alors, de +trouver seuls les puissants que j'allais voir; et le vizir en +profitait pour causer avec moi d'un sujet scientifique, tel que la +rotation du globe, ou le système planétaire. + +«Il y avait trois semaines que j'étais arrivé, lorsque le 14 avril au +soir, le cheik Omar et son vizir quittèrent la ville pour aller passer +quarante-huit heures à Ngornou; c'était pour moi une bonne occasion de +promenade et le lendemain matin je partis pour les rejoindre. + +«La route qu'il me fallut suivre a cette monotonie qui caractérise les +environs de Kouka: de l'asclépias géante, puis des buissons de +crucifères, et des arbres qui, d'abord épars, finissent par former un +bois peu élevé. À deux lieues de Ngornou, le bois cède la place à une +immense plaine où l'on cultive des haricots et du grain; toutefois à +l'époque où je la voyais, elle était couverte de l'éternelle asclépias +que l'on arrache au commencement de la saison des pluies, qui reparaît +pendant la sécheresse, et dont la tige a bientôt quatre mètres et +plus. + +«J'arrivai à Ngornou, la ville de _la Bénédiction_, vers deux heures +de l'après-midi. Les rues étaient désertes, mais les cours pleines de +tentes que l'on avait dressées pour recevoir les courtisans; et de +tous côtés des chevaux magnifiques, regardant par-dessus les +palissades, nous saluaient au passage. Excepté la demeure royale, je +ne vis guère de maisons bâties en pisé; néanmoins la ville a un air +d'aisance et de propreté remarquable; les clôtures sont bien +entretenues, les huttes spacieuses, les cours ombragées de baobabs. Je +cherchai vainement à pénétrer jusqu'au cheik, impossible de voir le +vizir, et fatigué de la foule, je résolus de faire le lendemain une +excursion au bord du Tchad. + +«Parti de bonne heure, je me réjouissais de la perspective délicieuse +qui allait s'offrir à mes yeux. Je rencontrai beaucoup d'esclaves, +allant couper de l'herbe pour les chevaux; mais au lieu du lac, une +plaine immense, dépourvue d'arbres, s'étendait aussi loin que la vue +pouvait atteindre. L'herbe devint de plus en plus fraîche, plus +épaisse et plus haute; un bas-fond marécageux, décrivant une courbe +tantôt saillante, tantôt rentrante, gêna de plus en plus notre marche, +et après avoir lutté pendant longtemps pour sortir de cette fondrière, +cherchant en vain à l'horizon quelque surface miroitante, je revins +sur mes pas, barbotant dans la fange, et me disant pour me consoler +que j'avais au moins vu l'indice de l'élément humide. Quel aspect +différent présenta la contrée lorsque, dans l'hiver de 1854-55, plus +de la moitié de Ngornou fut détruite par l'inondation, et qu'il se +forma au midi de cette ville une mer profonde où s'engloutit la plaine +jusqu'au village de Koukiya! La couche inférieure du sol, composée de +calcaire, paraît avoir cédé l'année précédente et fait baisser le +rivage de plusieurs pieds, d'où l'épanchement des eaux. Mais à part +cet événement géologique, tout à fait exceptionnel, le caractère du +Tchad est évidemment celui d'une immense lagune dont les bords +changent tous les mois, et dont il est impossible par conséquent de +dresser la carte avec exactitude. + +«Le lendemain je me dirigeai vers le nord-est, accompagné d'un chef du +Kanem et d'un garde à cheval du cheik. Après une demi-heure de marche +nous atteignîmes le marécage, et mouillés parfois jusqu'aux genoux, +bien que nous fussions à cheval, nous arrivâmes au bord d'une belle +nappe d'eau, entourée de papyrus et de roseaux de différentes espèces, +ayant de quatre à cinq mètres de hauteur. Franchissant une eau plus +profonde remplie de grandes herbes, nous gagnâmes une autre crique, où +j'aperçus deux petits bateaux plats d'environ quatre mètres de +longueur, faits du bois léger du fogo, et manoeuvrés par deux hommes +qui s'éloignèrent dès qu'ils nous aperçurent. C'étaient des Bouddouma +ou Yedina, en quête de proie humaine. Des habitants d'un village +voisin coupaient des roseaux pour réparer le toit de leur case, et +comme ils ne pouvaient apercevoir l'ennemi, que cachaient les grandes +herbes, nous les avertîmes de se tenir sur leurs gardes, et nous +poursuivîmes notre marche. + +«Le soleil était brûlant; toutefois une brise rafraîchissante vint +rider la surface du lac et rendre la chaleur supportable. Nous aurions +pu boire en nous baissant un peu, tant nous étions immergés; mais +l'eau très-chaude, et remplie de matières végétales, n'avait rien qui +nous engageât à y porter les lèvres. Elle est néanmoins aussi douce +que possible, et l'on a commis une erreur en disant que le Tchad +devait avoir une issue, ou bien être salé. J'affirme le contraire: il +est sans écoulement; et je ne vois pas d'où ses eaux tireraient leur +salaison, dans un district où le sel manque tout à fait, où l'herbe en +est tellement dépourvue que le lait des brebis et des vaches qui la +paissent est insipide et malsain. Dans les cavités qui entourent le +rivage, où le sol est fortement imprégné de natron, il est certain que +l'eau doit avoir un goût saumâtre; mais à l'époque de l'année où +celle-ci est noyée par le débordement du lac, il est probable que son +âcreté n'est plus sensible. + +[Illustration: Vue du lac Tchad.--Dessin de Rouargue d'après Barth +(deuxième volume).] + +«De la crique de Melléla, nous prîmes à l'ouest, et après une marche +d'une heure, moitié dans l'eau, moitié dans la plaine herbeuse, nous +arrivâmes à Madouari. Le nom de ce village ne me disait rien alors; il +me rappelle aujourd'hui un tombeau. Madouari, du reste, au lieu d'être +resserré comme la plupart des villes et des villages du Bornou, +s'éparpillait au milieu d'une profusion de balanites et de baobabs, et +tout y respirait l'aisance. Je fus conduit chez Fouli-Ali, dans la +maison où dix-huit mois plus tard expirait Overweg, et dont le +propriétaire devait périr trois ans après victime de la révolution de +1854. Quelle différence entre l'accueil joyeux que je reçus à cette +époque, et celui qui m'attendait, lorsque je revins avec M. Vogel, en +1855, alors que la veuve du pauvre Fougo sanglotait à mon côté, +pleurant la mort de son mari et celle de mon pauvre compagnon! + +«Le lendemain matin nous étions à cheval au point du jour; il faisait +un temps superbe; au loin se dessinait une ligne pure, que rien ne +venait briser; la plaine marécageuse s'étendait à notre droite, où +elle se fondait avec le lac, et ravissait mes yeux en me présentant un +horizon sans limites.» + + Traduit par Mme LOREAU. + + (_La suite à la prochaine livraison._) + + + + +[Illustration: Village marghi.--Dessin de Rouargue d'après Barth +(deuxième volume).] + + + + +VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE. + +JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[10]. + + [Note 10: Suite.--Voy. page 193.] + +1849-1855 + + Départ. -- Aspect désolé du pays. -- Les Chouas. -- Mabani. -- Le + mont Délabéda. -- Forgeron en plein vent. -- Dévastation. -- + Orage. -- Baobab. -- Le Mendif. -- Les Marghis. -- L'Adamaoua. -- + Mboutouli. -- Proposition de mariage. -- Installation de vive + force chez le fils du gouverneur de Soulleri. -- Le Bénoué. -- + Yola. -- Mauvais accueil. -- Renvoi subit. + + +Dans sa dernière excursion, l'un des chefs de la frontière du Marghi, +ayant enlevé les habitants de plusieurs bourgades auxquels prétendait +le gouverneur de l'Adamaoua, celui-ci envoya un message au cheik du +Bornou, afin de protester contre cet acte de violence, beaucoup moins +dans l'intérêt des captifs que pour établir son droit de propriété. +Barth allait explorer l'Adamaoua, il fut mis, par le cheik, sous la +protection du chef de l'ambassade, et partit pour le sud le 29 mars +1851. + +«Toujours très-pauvre, dit le voyageur, et pis que cela, fort endetté, +j'avais nourri l'espoir d'emporter mes bagages avec un seul chameau; +ce fut impossible et de nouveaux embarras s'ensuivirent. Pour comble +de misère, nos cauris, c'est-à-dire notre seul avoir, n'avait pas +cours dans cette contrée. Overweg, qui m'accompagna jusqu'à ma seconde +étape, offrit en vain ses coquilles en échange de quelques aliments, +et ne parvint à se procurer une chèvre qu'en la payant avec la chemise +de l'un de ses domestiques. + +«Deux jours après notre départ, nous nous arrêtons à Ou'lo-Koura, +village qui appartient à la mère du cheik. Tout le pays, à cette +époque de l'année, prend un aspect lugubre; entrecoupé de bas-fonds +qui, pendant les pluies, forment de vastes étangs, il est couvert de +masakoua (_holcus cernuus_) lorsque les eaux se retirent; mais +dépouillés de leurs récoltes, ces bassins argileux, d'un noir foncé, +donnent au paysage un air de désolation indicible. + +«Le lendemain la perspective est différente, sans devenir plus +agréable: un sol aride et nu, couvert ça et là de halliers d'où +surgissent des tamarins épars; puis une forêt épaisse convertie en +marais dans la saison pluvieuse; aujourd'hui qu'elle est à sec, des +gens du voisinage y creusent des rigoles afin d'emplir une fosse qui +leur sert d'abreuvoir. Ce sont des Chouas[11]; l'un d'eux est aussi +blanc que mes mains, et ses traits ont la distinction qui caractérise +sa race. Il est rare que ces Arabes aient plus d'un mètre soixante +centimètres; mais leur gracilité les fait paraître de plus grande +taille qu'ils ne le sont réellement. J'ai rencontré quelquefois des +Foullanes vigoureux; je n'ai pas vu de Choua robuste. + + [Note 11: On appelle _Chouas_ tous les Arabes fixés dans le + pays et compris dans le chiffre de la population. Divisés par + clans nombreux, ils sont deux cent cinquante mille dans le + Bornou, et peuvent fournir vingt mille hommes de cavalerie. + Agriculteurs une partie de l'année, la plupart ont des + villages qu'ils habitent pendant la saison des pluies et du + travail agricole. Nomades le reste du temps, ils errent avec + leurs troupeaux.] + +«De la forêt, nous entrons dans une plaine où sont plusieurs villages, +et nous retombons dans un bassin d'argile noire, dont le sol desséché +conserve la piste de nombreuses girafes. Nous sommes dans le +Gamerghou, pays industrieux, où j'aperçois le premier champ de coton +que nous ayons vu depuis Kouka. Le district d'Oujé, qui fait partie de +cette province, et qui renferme un grand nombre de villes importantes +avec marché considérable, est assurément l'un des plus riches du +Bornou: au sud de Maidougouri, la plaine entière est un champ de +millet ou de sorgho, interrompu seulement par de nombreux villages, +parsemés de baobabs et de figuiers; c'est l'endroit le plus riant que +j'aie traversé depuis le Haoussa. Une rivière, qui prend naissance aux +environs d'Alaouo, serpente dans la plaine, et va tomber dans le Tchad +en passant à Dikoua. Nous la franchissons deux fois pour atteindre +Mabani, ville étendue, située sur une colline de sable, et qui, après +en avoir couvert le sommet et le versant méridional, en entoure la +base et remonte sur une autre colline; Mabani peut avoir neuf ou dix +mille habitants, dont les huttes confortables indiquent l'aisance. Le +commerce et l'industrie paraissent y fleurir, si l'on en juge par les +deux cents boutiques de la place du marché, et par ses ateliers de +teinture. + +«Après Mabani, des champs fertiles, de beaux arbres, une herbe +épaisse, de l'indigo, des bandes de travailleurs, du bétail auprès des +mares, des villages dans toutes les directions, des fermes détachées, +qui témoignent de la sécurité des habitants; et parmi les céréales, +des papayers dont le fruit délicieux a le goût de la crème, et, qui, +de la grosseur d'une pêche, a malheureusement le noyau trop développé. + +«Dans la bourgade où nous nous arrêtons, je ne vois pas une seule case +ayant des murs en pisé; c'est une preuve que la pluie n'y est jamais +excessive. En sortant de ce village, nous apercevons, au sud, le mont +Délabéda, qui me fait éprouver ce que j'ai ressenti à la vue des Alpes +tyroliennes. Mais notre départ n'était qu'une feinte: une heure après, +nous campions à Fougo-Mozari, près d'Oujé, dont le marché attirait mon +escorte. Placé à la frontière des tribus païennes, et par cela même +très-important pour la vente des esclaves, ce marché est digne de sa +réputation. Il pouvait y avoir cinq ou six mille acheteurs, et leur +nombre eût été plus grand sans la crainte inspirée par les tribus +indépendantes qui se trouvent dans le voisinage. + +«Le mont Délabéda, qui frappe de nouveau nos regards, annonce le +commencement d'une région montagneuse. Sous un tamarin luxuriant un +forgeron travaille avec activité, l'apprenti fait mouvoir le soufflet, +l'ouvrier emmanche une hache, et le maître finit une lance. J'apprends +qu'il tire son fer du Boubanjidda, qui fournit le meilleur du pays. À +partir du district de Chamo, où nous entrons, le millet est rare et le +sorgho généralement cultivé. Quelques marchands indigènes, armés de +lances et poussant devant eux des ânes chargés de sel, se joignent à +nous, car il y a tant de pillards un peu plus loin, qu'il faut être +nombreux pour ne pas avoir à les craindre. Le pays témoigne à chaque +pas des malheurs qu'il a subis: des traces d'ancienne culture, des +huttes en ruines, se rencontrent çà et là au milieu de la forêt; et +des jongles, où l'herbe domine cheval et cavalier, recouvrent la place +où fut la demeure de l'homme. Le terrain, formé d'une argile noire et +marécageuse, est rempli de trous qui en rendent le parcours +extrêmement difficile. J'y remarque des ruches souterraines où l'on +trouve un miel de nature particulière. Après trois heures de marche +dans ce pays dévasté, nous atteignons les restes d'un village +autrefois considérable, et qui n'est plus habité que par quelques +indigènes nouvellement convertis. Nous n'avons qu'une seule case, pour +nous tous et je vais camper au dehors; mais je ne suis pas couché +qu'une tempête effroyable éclate, bouleverse ma tente et qu'une pluie +torrentielle met à flots mes bagages. Le lendemain nouveau déluge; +nous étions dans le district de Molghoy, où les portes des cases, qui +ont à peine trente centimètres d'ouverture, annoncent qu'il est +nécessaire de s'y protéger contre la violence de la pluie. + +«Bien qu'ils aient embrassé l'islamisme, les indigènes n'ont pour tout +vêtement qu'une lanière de cuir passée entre les jambes, et qui +souvent leur paraît superflue. J'ai été frappé de leurs formes +harmonieuses, de leurs traits réguliers, que ne défigure aucun +tatouage, et qui, chez beaucoup d'entre eux, n'offre rien du type +nègre. La différence qu'offre la teinte de leur peau m'a également +surpris; elle est chez les uns d'un noir brillant, chez les autres +couleur de rhubarbe, sans qu'il y ait entre ces deux tons de nuance +intermédiaire; toutefois c'est le noir qui prédomine. Je me suis +arrêté devant une jeune femme qui avait près d'elle son fils, âgé de +huit ans; ils formaient à eux deux un groupe digne du ciseau d'un +grand artiste; l'enfant, surtout, ne le cédait en rien au diskophoros +antique; sa chevelure était courte et frisée, mais non laineuse; il +était d'un rouge lavé de jaune, ainsi que toute sa famille, et portait +plusieurs rangs de perles de fer autour des bras et des jambes. + +«Nous rentrons dans la forêt; les clairières sont couvertes de pas +d'éléphants de tous les âges, des fleurs remplissent l'atmosphère de +leur parfum, et de temps en temps nous suçons la pulpe du toso[12], ou +nous mangeons la racine du katakirri. La marche devient de plus en +plus difficile; on n'aperçoit que des mimosas de grandeur médiocre; çà +et là un baobab, dépourvu de feuilles, étend ses branches nues à la +place où était un village; il semble par son attitude exprimer son +désespoir, car il aime la demeure du nègre, qui le recherche à son +tour: ses feuilles naissantes et son fruit légèrement acide permettent +aux indigènes d'assaisonner leur nourriture, et de donner un peu de +saveur à leur boisson. + + [Note 12: Fruit du _bassia parkii_; le toso se compose + presque entièrement d'un noyau de la couleur et du volume de + la châtaigne, entouré d'une pulpe très-mince, revêtue d'une + peau verte. Il est fort commun dans ces parages; les naturels + préparent avec l'amande du noyau une grande quantité de + beurre qui leur sert à la fois pour la cuisine et comme + médicament.] + +«L'herbe est grossière et ne forme plus que des touffes éparses; le +chemin est abominable; il suffirait d'en détourner un instant les yeux +pour tomber dans un trou plein de vase. La forêt devient moins +épaisse, des bouquets d'arbres lui succèdent, et nous entrons dans une +prairie qui s'étend jusqu'à la chaîne du Mandara. Le ton vert de la +plaine, qui tranche avec le brun des montagnes, est d'un effet +charmant, sous le ciel pur où le soleil brille. Nous gagnons le +district d'Isségé; des moutons et des chevaux couvrent les pâturages, +des femmes travaillent dans les champs. Les indigènes ont évidemment +souffert des rapines de leurs voisins, mais ne sont encore ni vaincus +ni ruinés. Des hommes vigoureux et de grande taille, ceints d'une +lanière de cuir, et portant une pique, mêlée à leurs instruments +d'agriculture, s'approchent fièrement ou vont s'asseoir à l'ombre, et +paraissent nous signifier que cette terre leur appartient. Quelque +léger que soit leur costume, j'ai tout lieu de croire qu'ils se sont +habillés pour la circonstance; car, tombant à l'improviste au bord +d'une mare, nous faisons fuir, à la grande frayeur de mon cheval, une +espèce de virago totalement nue. Il est vrai que chez ces tribus +naïves, on estime qu'un vêtement, si étroit qu'il puisse être, est +plus essentiel pour l'homme que pour la femme. + +«Sur le toit des cases séchait un poisson qui m'étonna par sa taille; +on me répondit qu'il venait d'un grand lac, situé à peu de distance, +et que j'allai visiter. Les abords en sont tellement couverts de +roseaux, qu'il me serait difficile de dire quelle étendue il peut +avoir. Une masse de granit, d'environ cinq mètres de hauteur, formait +la seule éminence qui s'élevât dans la plaine; j'y montai, l'horizon +était splendide: en face de moi, comme je l'ai dit précédemment, se +déployait la chaîne du Mandara, tandis qu'au sud apparaissaient des +montagnes plus hautes et de formes plus variées. Je vis alors pour la +première fois le Mendif, que Denham a fait connaître à l'Europe, et +qui a donné lieu à tant de conjectures. Ce n'est qu'un simple cône +isolé, dont la base, où s'éparpille le village du même nom, a tout au +plus dix ou douze milles de circonférence; sa couleur blanchâtre, qui +pourrait faire supposer qu'il est de formation calcaire, est due tout +bonnement à la fiente de l'immense quantité d'oiseaux qui s'y +réunissent; sa véritable couleur est noire, m'ont dit les naturels; la +double pointe qui le termine est la preuve que c'est un ancien volcan, +et sans doute il est formé de basalte. Je ne crois pas qu'il ait plus +de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer, ce qui ferait un +peu moins de quatre mille mètres au-dessus de la plaine. Enchanté +d'avoir atteint cette région, et plein de projets pour l'avenir, je +remontai à cheval et repris la route du village. Tout en marchant, +celui qui m'accompagnait me donna des détails sur les habitudes des +Marghis, tribu assez nombreuse pour lever trente mille soldats. + +«C'est, me dit-il entre autres choses, la coutume parmi ses +compatriotes de se lamenter à la mort d'un jeune homme, et de se +réjouir de celle d'un vieillard; j'en acquis la preuve dans la suite +de mon voyage. Les Marghis se vantent, peut-être avec raison, d'être +supérieurs à leurs puissants voisins; il est, du reste, avéré que +l'inoculation est très-répandue chez eux, et que dans le Bornou elle +est exceptionnelle. + +«Nous arrivions le surlendemain à Kofa, l'un des villages dont la mise +à sac avait motivé l'ambassade que j'accompagnais. Des prairies +émaillées de fleurs, de vastes champs de sorgho, des arbres vigoureux, +toute l'exubérance de séve des régions tropicales; mais une route de +plus en plus dangereuse, une alarme continuelle, des habitants sur le +point de tomber sur nous en se croyant attaqués. Le sentier monte peu +à peu; on voit à l'ouest différents groupes de montagnes qui séparent +le bassin du Tchad de celui du Niger; une gorge rocailleuse, encaissée +par des blocs de granit, est franchie; nous dominons une plaine +immense, et nous gagnons les murs d'Ouba, dont les quartiers de l'est, +où sont établis les vainqueurs, ressemblent à une colonie algérienne. +Nous étions dans l'Adamaoua, ce royaume musulman greffé sur les +païens, et que je désirais tant connaître. Je rêvais au sort des races +de cette partie du monde, lorsque je reçus la visite du gouverneur, +accompagné d'une suite nombreuse. Son costume et celui de ses +compagnons n'avait ni élégance, ni propreté. Je demandai à quelle +époque les Foullanes avaient, pour la première fois, émigré dans cette +province; on me répondit que les grands-pères de la génération +présente l'avaient habitée comme éleveurs de troupeaux. Ils sont +devenus les premiers du royaume; mais la race vaincue leur disputera +longtemps la possession du sol. + +«Nos chameaux étaient pour la population un objet de curiosité; on en +voit rarement dans cette région plantureuse, dont cet habitant du +désert ne supporte pas le climat. Plus grande encore fut la surprise +du gouverneur et de ses courtisans, lorsqu'ils virent ma boussole, mon +chronomètre, mon télescope, et l'impression minuscule de mon livre de +prières. Les Foullanes sont pleins d'intelligence, mais d'un esprit +malicieux; ils n'ont pas cette excessive bonté des vrais nègres, et +c'est par le caractère, bien plus que par la couleur de la peau, +qu'ils diffèrent de la race noire. À Bagma, où nous arrivâmes le +surlendemain, je fus frappé de la dimension des cases, dont un certain +nombre a vingt mètres de longueur sur quatre ou cinq de large. + +[Illustration: Halte dans une forêt du Marghi.--Dessin de Rouargue +d'après Barth (troisième volume).] + +«De gras pâturages, après un sol aride, des montagnes que nous +laissons à notre gauche, partout le déleb qui caractérise le district, +une herbe épaisse d'où sortent de nombreuses fleurs violettes, et nous +arrivons à Mboutoudi, qui entoure le pied d'une colline de granit, +ayant six cents mètres de circonférence, et à peu près cent de +hauteur. Ville importante avant la conquête, Mboutoudi n'a plus +maintenant qu'une centaine de cases, et si ce n'était sa situation +remarquable, elle resterait inaperçue. Malgré mon état de faiblesse, +je voulus gravir la montagne, ascension difficile à cause de +l'escarpement du roc, mais qui méritait d'être essayée. Quelques +indigènes me suivirent, et bientôt je fus accompagné de la plus grande +partie du village. Dans le nombre étaient deux jeunes Foullanes, qui +tout d'abord m'avaient regardé avec une extrême bienveillance; l'une +avait quinze ans, l'autre neuf. Elles étaient couvertes d'une espèce +de tunique montante; les païens, au contraire, bien qu'ils eussent +fait leur toilette, ne portaient qu'une bande de cuir passée entre les +jambes, à laquelle se rattachait une feuille; les femmes avaient, en +outre, sous la lèvre inférieure, l'ornement du métal que l'on voit +chez les Marghis, dont ces tribus partagent les croyances religieuses +et certainement l'origine. + +«Parvenu au sommet de la montagne, j'écrivais sous la dictée des +indigènes un vocabulaire de leur dialecte, puis je revins à ma case; +mais je n'y eus pas de repos: ces gens simples avaient fini par croire +que j'étais leur divinité, qui leur consacrait un jour par pitié pour +leurs malheurs, et c'était à qui solliciterait ma bénédiction. La nuit +vint me débarrasser de la foule, mais non des deux jeunes filles, dont +l'aînée me demanda en mariage dans les termes les plus nets. La pauvre +créature avait raison de se mettre en quête d'un mari, car ses quinze +printemps équivalaient aux vingt-cinq étés d'une Européenne. + +[Illustration: Village mosgou.--Dessin de Rouargue d'après Barth +(troisième volume).] + +Le lendemain nous poursuivions notre route au milieu des pâturages +boisés, de vastes champs de millet et d'arachides, qui sont pour les +habitants de Ségéro ce que la pomme de terre est dans certaines +parties de l'Europe. J'aime, le matin, ou après le repos du soir, à +croquer ces pistaches souterraines, mais je n'ai jamais pu avaler plus +de deux ou trois cuillères de la bouillie qu'on fait avec ces amandes. +Il faut dire que les cuillères des indigènes sont de la dimension d'un +bol. Ici la nature pourvoit à tous les besoins: les plats, les +bouteilles et les verres poussent sur les arbres; le riz croît +spontanément dans la forêt, et le sol produit sans labeur, +non-seulement du grain et des arachides, mais du manioc, des patates +douces et une grande variété de calebasses. Nous passons à Saraou, +puis à Bélem, où j'ai la visite de trois adolescents d'une grande +beauté de corps et de visage. Chose remarquable, les Foullanes sont +très-beaux jusqu'à leur vingtième année; leur physionomie prend +ensuite quelque chose du singe, qui défigure leurs traits, +véritablement circassiens; les femmes sont bien plus longtemps belles. + +La forêt et les champs cultivés se succèdent jusqu'au bord d'un petit +lac entouré de grandes herbes, foulées de tous côtés par les +hippopotames. Les nuages s'accumulent, et nous atteignons Soulleri à +la lueur des éclairs. Impossible de nous faire ouvrir la maison du +gouverneur. En désespoir de cause, nous forçons la porte du fils, qui +demeure en face. Je m'empare d'une grande salle, j'étends ma natte sur +les cailloux dont le sol est jonché, suivant la coutume, et je tombe +dans un profond sommeil, tandis que l'ouragan se déchaîne au dehors, +et que le maître de la case tempête à l'intérieur, laisse mes +compagnons sans souper, nos chevaux sans abri, et qui pis est sans +provende. + +«Le lendemain matin, l'air et le ciel étaient purs, les plantes +ravivées par l'orage, mes compagnons de mauvaise humeur de l'accueil +qu'ils avaient reçu, et moi plein d'enthousiasme en pensant que +j'allais voir le Bénoué. Des fourmilières nombreuses, placées en +lignes, et formant un spectacle curieux, annonçaient la proximité de +l'eau; nous traversâmes un village d'où l'on me fit apercevoir +l'Alantika, dont le vaste sommet forme le territoire de sept tribus +indépendantes. Aux champs cultivés succède une plaine marécageuse, +déchiquetée par des fosses remplies d'eau, et qui, tous les ans, est +complétement submergée. Une petite éminence, qui a l'air d'avoir été +faite de main d'homme, s'élève du milieu des grandes herbes, et porte +les cabanes des passeurs, d'où s'échappe une nuée d'enfants, de petits +garçons bien faits et endurcis à la fatigue. Un quart d'heure après, +la rivière coulait sous nos yeux de l'orient à l'occident. Çà et là, +dans la plaine, on apercevait des montagnes détachées; en face de +nous, derrière une pointe de sable, tombait le Faro, dont la courbe +majestueuse venait du sud-est, où je le remontais par la pensée +jusqu'à l'Alantika. En aval de son embouchure, le Bénoué s'inclinait +légèrement vers le nord, baignait le côté septentrional du Bagélé, +disparaissait au regard pour traverser la région montagneuse des +Bachama, longer l'industrieux Korafa, puis rejoindre le Niger, et se +précipiter avec lui dans l'Océan. + +«Il est rare que le voyageur ne soit pas trompé dans son attente, +quand il est en face des lieux qu'il s'est retracés, mais la réalité +dépassait tous mes rêves, et ce fut l'un des moments les plus heureux +de ma vie. Né sur les rives de l'Elbe, j'ai toujours eu de la +prédilection pour le bord des rivières, et malgré l'étude exclusive de +l'antiquité, qui m'absorba trop longtemps, j'ai conservé cet instinct +de mon enfance. Dès que j'en eus le pouvoir, associant les voyages à +l'étude, ce fut ma joie de remonter au lit des sources, de les voir +grossir, former des ruisseaux, puis des fleuves, et de les suivre +jusqu'à la mer. Plus tard, poursuivant ma course aventureuse au coeur +de la terre inconnue, mon plus vif désir fut de jeter quelque lumière +sur les cours d'eau qui l'arrosent; le Bénoué se plaçait au premier +rang de mes préoccupations, et je voyais se confirmer la théorie que +je m'étais faite à son égard: j'acquérais la certitude que, par ce +grand chemin tout frayé, on arrivait jusqu'au centre de la Nigritie; +je me disais que l'influence et le commerce de l'Europe feront +disparaître de ces contrées les guerres de religion et l'esclavage, +c'est-à-dire la chasse à l'homme, et qui sèment le désespoir chez ces +païens, où le bonheur germe spontanément. + +«Après avoir franchi la rivière, nous passons dans une plaine boisée +que l'on prendrait pour un parc; de chaque côté de la route, des +ossements de cheval marquent la ligne suivie par le gouverneur quand +il revint de saccager le Mbana. Traversant un district populeux, nous +approchons du Bagélé, dont les flancs soutiennent dix-huit villages, +qui, grâce à leur situation, et aux piques à double lame de ceux qui +les habitent, n'ont pas été conquis. Le pays s'anime de plus en plus; +nous traversons une bourgade, où les femmes, croyant voir dans nos +chameaux des êtres sacrés, passent sous leur ventre pour en obtenir +les bonnes grâces, et nous arrivons à Yola[13]. + + [Note 13: Yola, capitale de l'Adamaoua ou _Adamova_, est + située à quatre degrés au sud de Kouka, sur le Faro, affluent + du Bénoué, qui lui-même tombe dans le Niger, à quelques + journées seulement de l'embouchure de ce fleuve immense.--Le + Bénoué, grossi du Faro, est navigable, pour de grandes + embarcations, jusqu'au centre de l'Adamaoua, et fournirait le + moyen de pénétrer, par le sud, au coeur de l'Afrique; d'où + l'importance de l'exploration que le docteur voulait faire de + cette province. + +La ville de Yola, nouvellement construite par les Foullanes, dans une +plaine marécageuse, n'a pas moins de trois milles de l'est à l'ouest; +mais chaque hutte est placée au milieu d'une vaste cour, parfois d'un +champ de sorgho, et malgré son étendue, elle compte à peine douze +mille habitants. Pas d'industrie; l'esclavage sur une échelle immense; +il est des propriétaires dont les esclaves en chef ont sous leurs +ordres jusqu'à un millier d'hommes. On dit que le gouverneur reçoit +par an un tribut de cinq mille esclaves, outre le bétail et les +chevaux qu'il prélève.] + +«C'était un vendredi, Lowel, le gouverneur, se trouvait à la mosquée, +et personne n'était là pour nous recevoir. Le lendemain, Lowel était à +la campagne; lorsqu'à son retour, nous allâmes au palais, nous fîmes +le pied de grue pendant une heure, et je revins chez moi sans avoir pu +offrir le burnous de drap ponceau que j'avais trouvé dans les bagages +de M. Richardson. J'eus heureusement, pour me distraire, la visite de +deux Arabes, dont l'un, natif de Moka, avait exploré la côte orientale +de l'Afrique, et vu Madras et Bombay. Vint enfin notre jour +d'audience; le gouverneur, que nous trouvâmes dans la grande salle +d'une espèce de château fort, parut satisfait de la lettre que le +cheik m'avait donnée pour lui; mais les dépêches que lui remit le chef +de l'ambassade l'ayant exaspéré, sa colère se tourna contre moi, il +m'accusa d'intentions perfides, et pour la seconde fois il me fallut +remporter mes présents. Inquiet et malade, je revins à ma case, après +deux heures d'attente passées d'abord sous une pluie diluvienne, puis +sous un soleil dévorant; et le lendemain je fus invité à déguerpir, +sous prétexte que je ne pouvais rester dans la province qu'avec +l'autorisation du sultan de Sokoto. + +«Malgré ma fièvre et la chaleur accablante (c'était au milieu du +jour), je fis faire les préparatifs de départ; je montai à cheval, me +cramponnai à ma selle, et, rappelé de deux évanouissements successifs +par la brise qui commençait à souffler, je repris la route de Bornou, +à laquelle la pluie des jours précédents avaient rendu toute sa +fraîcheur[14].» + + [Note 14: Le Fombina, que les Foullanes appellent Adamaoua, + en l'honneur d'Adama, père du gouverneur actuel, s'étend du + sud-ouest au nord-est, sur un espace d'environ deux cents + milles sur quatre-vingts. C'est assurément l'une des plus + belles provinces de la Nigritie: rivières nombreuses, vallées + fécondes, montagnes peu élevées, gras pâturages, végétation + luxuriante, papayer, sterculier, pandanus, baobab, hyphéné, + bombax, élaïs et bananiers; beaucoup d'éléphants gris, noirs + et jaunes; le rhinocéros dans la partie orientale, le + lamentin dans le Bénoué, le boeuf sauvage très-commun dans la + région de l'est; et parmi les animaux domestiques fort + nombreux, une variété indigène de bêtes bovines, petite + espèce d'un mètre de haut, et de couleur grise, totalement + différente de celle que les Foullanes ont introduite dans le + pays.] + + + Les Ouélad-Sliman. -- Situation politique du Bornou. -- La ville + de Yo. -- Ngégimi ou Ingégimi. -- Chute dans un bourbier. -- + Territoire ennemi. -- Razzia. + +«J'arrivai malade à Kouka, et la saison des pluies commençait. Dans la +nuit du 3 août, une averse fit de ma chambre une véritable mare, +endommagea mes bagages, et aggrava ma fièvre d'une façon désastreuse. +Les étangs, formés dans tous les coins de la ville, devinrent d'autant +plus pernicieux qu'ils renfermaient tous les genres d'immondices et de +charognes, et j'aurais dû me retirer dans un endroit plus sain; mais +il fallait vendre les marchandises arrivées en mon absence, payer nos +dettes, et faire les préparatifs de nouvelles explorations. Toutefois, +je me hâtai d'en finir; le gouvernement envoyait des Ouélad-Sliman +dans le Kanem, soi-disant pour reconquérir les districts orientaux de +cette province; et, me joignant à ce corps expéditionnaire, je quittai +la ville au commencement de septembre. + +«Je n'ignorais pas que les Ouélad-Sliman sont les plus francs voleurs +du globe; mais nos instructions nous ordonnaient d'explorer la marche +orientale du lac, et nous ne pouvions y parvenir qu'en nous réunissant +à ces bandits. + +«Si le Bornou tire un bénéfice réel de sa position au centre du +Soudan, il lui doit en échange d'avoir à lutter sans cesse avec l'un +ou l'autre des pays qui l'entourent. Au nord il est menacé par les +Turcs, au nord-ouest pillé par les Touaregs, à l'ouest et au midi les +Foullanes convoitent cette région fertile en esclaves, à l'est +l'empire barbare et puissant du Ouaday brise la frontière et déborde +sur ces riches provinces, qu'il a envahies en 1844. Mais à l'époque de +mon départ l'heure était favorable pour le Bornou: la guerre civile +déchirait le Ouaday; Bokhari, l'exilé de Kadéjà, venait de battre le +sultan de Sokoto; et dans l'Adamaoua le gouverneur avait trop de ses +propres affaires. Aussi mon ami El-Beshir rêvait-il de marcher sur +Kano, pendant que mes compagnons iraient piller le Kanem. + +«Le 11 septembre, monté sur un cheval magnifique, présent du vizir, je +sortis de la ville accompagné d'Overweg, et pris les devants sur notre +escorte qui devait partir le 12. Rien ne me rend heureux comme +l'espace, une tente commode, une belle et bonne monture, et je sentais +les forces me revenir au grand air. Le lendemain au réveil, j'oubliai +les moustiques, et je regardai le paysage pendant longtemps; c'était +le plus modeste qu'on pût voir, mais il avait tant de calme et de +sérénité que j'éprouvai un sentiment délicieux, et me sentis pénétré +de gratitude envers la Providence. Après avoir traversé les champs de +millet du Daouerghou, franchi des collines de sable, rencontré des +Kanembous nomades, et enlevé le mouton le plus gras d'un troupeau, +malgré mes efforts et les cris du berger, nous entrâmes dans la ville +de Yo, dont les rues étroites, horriblement chaudes, et sentant le +poisson, me parurent un séjour intolérable. + +«À l'extérieur, la rivière coulait à plein bord vers le Tchad, et je +ne me doutais pas que je camperais un jour dans son lit desséché. Sur +les deux rives, des crucifères, de belles acacies, des tamarins +splendides chargés de pélicans et d'oiseaux de toute espèce; du coton, +du froment au pied des arbres; peu de céréales et de bétail; beaucoup +de poisson, qui forme la principale nourriture des habitants. Des +hommes se baignent dans la rivière, des femmes y puisent de l'eau, des +groupes d'indigènes la traversent à la nage, leurs habits noués sur la +tête, ou bien assis sur une planche que soutiennent deux calebasses. +Tandis que nous regardons ce spectacle animé, les termites dévorent +mes sacs de cuir. Passe une caravane chargée de dattes, nos bandits se +rassemblent, tombent sur les arrivants, et se partagent la cargaison; +le soir, ils pillaient un troupeau, et c'est ainsi que nous marquons +notre passage. + +«Le 23, ayant laissé derrière nous tout vestige de culture et gravi +des collines de sable, nous apercevons les eaux du Tchad que les +pluies ont fait déborder. Toute la plaine est couverte de capparis +sodata, dont les indigènes retirent un sel fade, moins mauvais, +pourtant, que celui des environs de Kotoko où il est extrait de la +bouse de vache. Nous entrons le lendemain dans la célèbre Ngégimi, et +nous sommes tout désappointés de ne voir qu'un pauvre village, +quelques huttes éparses, dépourvues de tout confort, dont les +habitants, qui ont faim, nous demandent du millet en échange de leurs +maigres volailles. Deux ans après, ces malheureux devaient être +capturés par les Touaregs, et ceux qui échappèrent à l'esclavage +furent contraints, par l'inondation, d'aller s'établir sur une colline +de sable, où je les retrouvai plus tard. Quant à Woudie, saccagée par +les Touaregs en 1838, quelques dattiers indiquent seuls l'endroit où +fut cette ville, l'une des anciennes résidences du roi de Bornou. Je +pensais au sort de cet empire de Kanem, autrefois si brillant[15]; +j'avais sous les yeux d'immenses rizières, de gras pâturages, le sol +le plus fertile du monde, et cependant un pays désolé: des villages en +ruines, des villes croulantes, des pasteurs craintifs, dont mes +bandits enlevaient le bétail; mais j'ai l'espoir que nos travaux +aideront à rappeler la vie dans ces contrées fertiles. + + [Note 15: Le Kanem, gouverné depuis le commencement du + neuvième siècle par les Séfouas, dont la dynastie occupa le + trône du Bornou jusqu'en 1835, s'étendait, au commencement du + treizième siècle, depuis les bords du Nil jusqu'aux + territoires de Borgou et d'Yorouba; au sud jusqu'à Mabina, au + nord sur la totalité du Fezzan. Cet état de prospérité dura + plus de cent ans; mais à la fin du quatorzième siècle la + guerre civile éclata, les Séfouas furent chassés de la + capitale et allèrent s'établir dans le Bornou, qui, dès les + premières années du seizième siècle, reprit le Kanem et le + subjugua d'une manière définitive. Depuis lors, + s'affaiblissant par la lutte privée de ses habitants contre + le Bornou, pillé par les Touaregs, disputé à ses maîtres par + le Ouaday, qui en possède aujourd'hui la partie orientale, le + Kanem est l'une des régions les plus dévastées du Soudan.] + +«Nous voyons des bruyères entre les pâturages, des lagunes salées +parmi les collines de sable; le terrain devient de plus en plus +marécageux, il manque sous les pieds de mon cheval, et celui-ci +tombant m'entraîne dans la vase, où il reste immobile. On conçoit +l'aspect que je devais offrir avec mon burnous blanc, et la peine +qu'il me fallut prendre pour retirer ma bête, car nos larrons me +regardaient faire sans m'aider le moins du monde. + +«Toujours détroussant et pillant, notre escorte, diminuée par de +nombreuses désertions que les querelles avaient fait naître, +approchait du territoire ennemi. + +«Le 11 octobre nous traversions l'une de ces vallées étroites, qui +déchirent la plaine sableuse, et nous dressions nos tentes au bord du +plateau qui domine le puits d'El-Ftaim. De là nous partions le +lendemain, pour entrer dans un pays d'où la trace de l'homme a +complétement disparu. + +«Jusqu'ici nos maraudeurs n'avaient fait que prélever la dîme sur les +troupeaux et les biens; mais le brigandage allait devenir plus +sérieux. On s'arrêta pour délibérer; le chef harangua la bande, et lui +intima ses ordres: combat à outrance, pas de quartier aux vaincus; et +promesse de dédommagement à quiconque perdrait son cheval ou son +chameau. Deux porte-étendard coururent devant l'armée en agitant leur +bannière blanche; les cavaliers sortirent des rangs, et jurèrent de +vaincre ou de mourir. + +[Illustration: Chef mosgovien.--Dessin de Rouargue d'après Barth +(troisième volume).] + +«Au coucher du soleil on dressa les tentes, il fut ordonné de garder +le silence et de ne pas faire de feu, dans la crainte d'être aperçu; +mais la nuit arrivée, une raie flamboyante se dessina au sud-est, +prouvant que l'ennemi savait que nous approchions, et se réunissait +pour le combat. Nous partîmes aussitôt, et ne fîmes halte qu'au jour, +sur un terrain couvert de broussailles. Les cavaliers poussèrent en +avant pour faire une reconnaissance, et nous restâmes, Overweg et moi, +avec soixante-dix chameaux du train, montés par de jeunes gars, dont +quelques-uns n'avaient pas plus de dix ans; mais dès qu'il fit grand +jour, il devint impossible de retenir la petite troupe, et il fallut +partir. Bientôt nous descendîmes dans la vallée de Gesgi; la troupe se +débanda: nos jeunes rapaces avaient aperçu des moutons, et les +poursuivaient, tandis que leurs aînés saccageaient un hameau. Un peu +plus loin est la vallée d'Hendéri-Siggési. Dans la coulée, à quarante +mètres de profondeur, des bosquets de dattiers, des champs de froment +dont la brise agitait les épis; sur le plateau, du millet prêt à être +coupé: de riches moissons, de la verdure, un village en flammes, des +habitants en fuite, scène émouvante dont j'ai tenté de faire +l'esquisse. + +«Des malheureux avaient cherché un asile au plus épais du fourré, +quelques-uns de nos massacreurs les aperçoivent, jettent leur cri de +guerre et se précipitent au fond du val; les réfugiés sortent du bois, +tombent sur leurs assaillants désunis, leur prennent deux chameaux et +disparaissent. Nous perdons de vue nos brigands que nous finissons par +revoir dans une vallée plus profonde, chassant devant eux un troupeau +de moutons. + +«Après les avoir rejoints, nous arrivons dans une petite vallée, +garnie d'une profusion de mimosas, et contenant, dans sa partie la +plus basse, des puits qui servent à irriguer une belle plantation de +coton. À peine les chevaux sont-ils abreuvés, qu'on repart en toute +hâte, pour ne s'arrêter que le soir. Il y avait trente-quatre heures +que j'étais à cheval; dévoré par la fièvre, épuisé par la fatigue, je +m'évanouis en mettant pied à terre, et tous mes compagnons crurent que +j'allais mourir. La bande s'était fortifiée dans son douar avec ses +bagages, et les sacs remplis du grain qu'elle avait dérobé; mais elle +n'était pas tranquille. + +«Pendant la nuit j'entends nos Sliman pousser leur cri de guerre: un +corps d'ennemis nombreux se dirigeait vers le camp. J'appris cette +nouvelle avec l'indifférence d'un homme écrasé par la fièvre, et ne +songeai même pas à me lever. Des coups de feu retentissent, Overweg +m'annonce la défaite de nos hommes, monte à cheval et s'éloigne; je +prends mes armes, on selle ma bête, et je me dirige vers le couchant, +tandis qu'on attaque le douar du côté opposé. Mais bientôt la +fusillade recommence derrière moi; nos gens s'étaient ralliés et +fondaient sur l'ennemi, occupé de son butin. J'avertis Overweg, et +nous retournons au camp: plus de bagages, aucun vestige de ma tente. +Cependant les Arabes continuent leur poursuite, ressaisissent le +bétail, et à peu près tout ce qui nous appartient. La perte se borne, +en fin de compte, à nos provisions de bouche, à nos ustensiles de +cuisine, et au livre d'heures de M. Richardson, que je regrettai +vivement. + +[Illustration: Intérieur d'une habitation mosgovienne.--Dessin de +Rouargue d'après Barth (troisième volume).] + +«Nouvelle attaque des indigènes au coucher du soleil; ils sont battus +de nouveau; mais en dépit de cette victoire, l'anxiété de nos gens est +extrême; ils partiraient immédiatement, s'ils n'avaient peur d'être +surpris au milieu des ténèbres. Les chevaux sont sellés, chacun +veille, et le cri des sentinelles résonne à chaque instant. Le plus +effaré de la bande est un juif renégat, qui se croit à sa dernière +heure, et cherche partout un rasoir pour se couper les cheveux d'une +manière orthodoxe avant de mourir. Le jour paraît sans qu'on ait vu +l'ennemi; et c'est à qui prendra le pas sur son voisin, dès que le +soleil donne le signal du départ. + +«Quinze chameaux, trois cents têtes de gros bétail et quinze cents +chèvres ou moutons furent pris dans cette campagne. Nous eûmes cinq +morts et un assez grand nombre de blessés. On parlait de retourner à +Bourka-Drousso, mais rencontrant une caravane qui se dirigeait sur +Kouka, nous nous séparâmes de nos bandits, quels que fussent nos +regrets de laisser derrière nous la partie la plus intéressante du +Kanam, ce pays aux vallées fécondes, aux cités populeuses, telles que +Njimiyé, Aghafi et tant d'autres, qui, célèbres autrefois, n'existent +plus que dans le récit de l'expédition d'Edris.» + + + Nouvelle expédition. -- Troisième départ de Kouka. -- Le chef de + la police. -- Aspect de l'armée. -- Dikoua. -- Marche de l'armée. + -- Le Mosgou. -- Adishen et son escorte. -- Beauté du pays. -- + Chasse à l'homme. -- Erreur des Européens sur le centre de + l'Afrique. -- Incendies. -- Baga. -- Partage du butin. + +«Dix jours après mon retour à Kouka, je partais de nouveau pour aller +rejoindre, cette fois, une véritable armée. Le cheik et son vizir +avaient déjà quitté la ville; on ne savait pas la direction qu'ils +devaient prendre, mais on citait le Mandara dont le gouverneur, +protégé par ses montagnes, aurait eu des velléités de rébellion. À +parler franc, les coffres, ou plutôt les chambres à esclaves de ces +messieurs étaient vides, et il importait de les remplir, quel que fût +l'endroit qui en fournît les moyens. + +«L'armée avait passé Ngornou lorsque j'arrivai au camp, où l'on me fit +dresser ma tente auprès de celle de Lamino. Jadis voleur de grand +chemin, ce larron émérite, devenu chef de la police du royaume, était +fort précieux pour le vizir qui n'aurait pas eu la force d'adopter une +mesure rigoureuse. L'ex-bandit, au contraire, n'avait pas de joie plus +vive que de torturer ou de mettre à mort; cela ne l'empêchait pas +d'être fort tendre à ses heures, et je m'amusais beaucoup de l'air +sentimental dont il parlait de sa favorite, qui le suivait dans cette +expédition. Il n'était pas le seul qui eût amené ses amours; la +plupart des courtisans avaient avec eux une partie de leurs harems, et +lorsque l'armée s'arrêta sous les murs de Dikoua, la diversité des +abris qui surgirent tout à coup, l'aspect varié des combattants, le +nombre des chevaux, souvent d'une beauté remarquable, la quantité +prodigieuse des bêtes de somme, chameaux et boeufs, qui portaient les +provisions, les meubles, les femmes voilées et richement vêtues des +dignitaires, formaient un spectacle des plus intéressants. + +«La ville de Dikoua, elle-même, l'une des plus grandes cités du +royaume, et l'ancienne résidence des chefs du pays, méritait de fixer +nos regards. Ses murs de dix mètres de hauteur et d'une épaisseur +considérable, ses habitations importantes, chacune entourée d'une cour +spacieuse, m'impressionnèrent vivement. Partout des arbres +magnifiques, des palissades bien entretenues, et recouvertes d'une +liane de la plus grande beauté. Devant le palais du gouverneur, un +arbre à caoutchouc, dont la cime de douze à quinze mètres de rayon, +qui jadis abritait le grand conseil, n'entend plus aujourd'hui que le +caquet des oisifs. Au dehors, le Yaloué traverse une forêt luxuriante, +et de vastes champs de coton produisent la matière première de +l'industrie des habitants. + +«Quelques jours après, nous campions le soir à côté de Zogoua. J'avais +à peine dressé ma tente que cet affreux Lamino vint me chercher pour +me mettre en présence de deux scélérats, dont il avait fait passer la +tête dans une machine, formée de grosses pièces de bois, et qu'il +avait condamnés à se déchirer mutuellement avec un long fouet +d'hippopotame. J'eus beaucoup de peine à lui faire entendre que cette +vue m'était désagréable, et je lui donnai, afin de me débarrasser de +lui, une poignée de clous de girofles pour sa bien-aimée, dont je +connaissais les talents culinaires. Enchanté du présent, il me répéta +combien il adorait cette femme: «Un amour réciproque, ajouta-t-il, +avec un tendre sourire, est le plus grand bien qu'on puisse avoir en +ce monde.» déclaration qui m'ébouriffait toujours et me paraissait +fort ridicule, émanant d'une pareille masse de chair. + +«Zogoua est la dernière ville du côté du Bornou; et nous allions +pénétrer chez l'ennemi. + +«Le 10 décembre nous étions à Diggéra où nous restâmes cinq jours. +C'est là que pour la première fois j'eus un véritable échantillon de +ces canaux, à peu près stagnants, qui caractérisent la partie +équatoriale de l'Afrique, et justifient les contradictions apparentes +des voyageurs au sujet de la direction des eaux de cette contrée. Ces +canaux sont de deux sortes: les uns, en rapport immédiat avec la +rivière, se dirigent souvent dans le même sens qu'elle; les autres, +complètement indépendants, sont des espèces de drains collecteurs qui +se forment au fond des plis de terrain. C'est à ce dernier système que +se rattache le canal vaseux de Diggéra, bien qu'on m'ait affirmé qu'il +va rejoindre le Tchad. Le soir, nous en causâmes chez le vizir; une +discussion tellement scientifique en résulta, qu'elle eût fermé la +bouche à ceux qui méprisent l'intelligence des habitants de cette +contrée. + +«Nous n'étions plus alors qu'à un jour de marche de la capitale du +Mandara, et il était urgent pour nos amis, de savoir ce qu'ils +voulaient faire. On leur avait dit, quelques jours avant, que le chef +de cette province était décidé à la résistance; cette nouvelle les +avait profondément abattus, et ce fut avec la joie la plus sincère +qu'ils virent arriver un serviteur du rebelle, accompagné d'un présent +de dix belles esclaves et apportant l'offre d'une entière soumission; +tel fut du moins le rapport officiel. Un indigène m'affirma au +contraire que loin de se soumettre, l'impérieux vassal ne parlait du +Bornou qu'avec dédain. Toujours est-il que le vizir m'apprit d'un air +triomphant l'heureuse issue de l'affaire du Mandara, et ajouta que le +cheik allait retourner à Kouka, tandis qu'à la tête du gros de +l'armée, il se dirigerait vers le Mosgou. + +«Je n'ignorais pas quel était le but de l'expédition, mais nous +pouvions en diminuer les horreurs, et nous nous décidâmes à +accompagner le vizir. C'était d'ailleurs l'unique moyen d'étudier la +communication qu'établit le Bénoué entre le bassin du Tchad et le +Niger. + +«On se mit en marche, et ce fut pour moi un plaisir indicible; nos +hommes, se déployant sur une immense étendue, émaillaient la plaine de +leurs groupes si variés: la grosse cavalerie aux vêtements bourrés de +ouate, ou revêtue de la cotte de maille, et du heaume; les Chouas +simplement couverts d'une tunique flottante, montés sur de petits +chevaux sans figure, mais robustes; les esclaves pimpants et vaniteux, +parés de burnous écarlates, ou d'étoffes de soie aux couleurs +diverses; les Kanembous entièrement nus, sauf leur tablier de cuir, +avec leurs grands boucliers, leur faisceau de lances et leur coiffure +barbare; et à l'arrière-garde, les chameaux et les boeufs. Tous pleins +d'ardeur, se dirigeaient vers la région inconnue du sud-est. + +«Je suivais avec enivrement cette multitude qui ne semblait réunie que +pour une partie de plaisir. Çà et là un troupeau de gazelles +effarouchées entraînait à sa poursuite les Kanembous et les Chouas, +qui, animés par les cris des spectateurs, se disputaient la bête; une +perdrix, une pintade prenait son vol, et, abasourdie par les clameurs +de la foule, tombait d'elle-même entre les mains des soldats. En +certains endroits le sol, pareil à un immense échiquier, témoignait du +nombre d'éléphants qui avaient dû s'y réunir, et dont ces trous +marquaient la piste. Le jour suivant, les buissons se rapprochèrent, +au fourré succéda la forêt, puis elle devint moins épaisse, fut +remplacée par des champs de riz sauvage, et l'on dressa les tentes +auprès d'une belle nappe d'eau, qui nous permit d'ajouter du poisson à +nos rôtis de lièvre et d'éléphant. + +«Dès l'aurore toute l'armée était en rumeur, et les chefs revêtaient +leur plus beau costume. Nous entrions dans le Mosgou, et nous +retrouvions les Foullanes qui, s'avançant toujours, et subjuguant les +païens, sont venus jeter ici les fondements d'un nouvel empire. Nous +nous arrêtons pour recevoir le chef mosgovien Adishen, dont les +cavaliers nus, montés sur de petits poneys sans selle et sans bride, +ont l'aspect le plus sauvage. À peu de distance, nous rencontrons le +chef des Foullanes avec deux cents hommes, dont les tuniques, les +châles, le harnachement annoncent un degré supérieur de civilisation, +mais qui sont loin d'avoir grand air. Lorsque les tentes sont +dressées, Adishen se présente chez le vizir, se plaint des Foullanes +et sollicite la protection du cheik. On l'affuble d'une chemise noire, +d'une riche tunique de soie, d'un grand châle égyptien; on le salue du +nom de gouverneur, et le voilà fonctionnaire du Bornou, seul moyen +pour lui de conserver l'existence; mais au prix de quels sacrifices! + +«Nous avons atteint la région du déleb, variété du _borassus +flabelliformis_, qui s'étend du Mosgou jusqu'à la frontière du +Kordofan. Quel dommage d'être avec ces odieux chasseurs d'hommes, qui, +sans égard pour la beauté de ce pays et le bonheur de ceux qui +l'habitent, répandent la dévastation, uniquement pour s'enrichir. De +vastes champs de céréales, parsemés de villages, de grands arbres à la +cime étalée, dont les branches soutiennent la provision de foin pour +la saison pluvieuse; des mares creusées de main d'homme, auxquelles il +ne faudrait que des canards et des oies pour me rappeler celles de mon +pays natal; des greniers soigneusement construits, de larges sentiers +bordés de haies bien tenues, des tombeaux, annonçant le respect des +morts, que le vainqueur, plus civilisé, abandonne aux hyènes. Absorbé +par ce tableau, je ne m'aperçois pas que l'armée a pris les devants; +quelques Chouas passent au milieu des arbres, et je me hâte de les +rejoindre. Dans la plaine où nous arrivons, des cavaliers battent les +haies des villages; ici un indigène fuit à toutes jambes ceux qui le +poursuivent; là-bas c'est un malheureux qu'on arrache de sa case, plus +loin un troisième, qui s'est blotti dans un massif de figuiers, sert +de point de mire aux flèches et aux balles, tandis qu'un certain +nombre de Chouas s'efforcent de contenir les troupeaux qu'ils ont +pris. + +«J'entends enfin le tambour, le son me guide; j'apprends que les +païens ont brisé la colonne du vizir, et dispersé l'arrière-garde. +Pauvres gens! ce n'est pas la bravoure qui leur manque; s'ils avaient +un chef et des armes, ils tiendraient en respect leurs dangereux +voisins; mais ils n'ont que des lances, pas même de flèches. + +«On avait pris mille esclaves, coupé froidement la jambe à cent +soixante-dix hommes, laissant à l'hémorragie le soin de les achever. +Nous arrivons à Demmo; près de ce village passe une rivière +importante, dont la rive opposée longe une forêt splendide. Quelle +fausse idée nous avons tous de ces régions africaines! À la place de +cette chaîne massive des monts de la Lune, quelques montagnes éparses; +au lieu d'un plateau desséché, de vastes plaines d'une fécondité +excessive, et traversées par d'innombrables cours d'eau. + +«Nos gens regardent avec dépit cette rivière qui les empêche de +poursuivre leur gibier. Ils n'en prennent pas moins un nombre +considérable de femmes et d'enfants, sans parler du bétail; et nous +campons sur les ruines de ce village, dont une heure auparavant la +population était riche et heureuse. + +«Nous ne trouvons plus que des hameaux déserts, que nos pillards +brûlent en toute sécurité. À Baga, la besogne est déjà faite; mise à +sac l'année précédente, il ne reste plus que des ruines; tout ce que +la flamme a pu détruire a disparu; les cours intérieures du palais, +autrefois remplies de hangars, ont seules conservé leurs cases, dont +les tourelles en pisé témoignent d'un art que je ne m'attendais pas à +trouver dans le Mosgou. Il n'y a de chambres closes que pour le vizir +et son harem; le temps est froid, et rien n'est douloureux comme +d'entendre les gémissements de ces pauvres Mosgoviens, arrachés de +leur demeure, et laissés nus au dehors par cette nuit rigoureuse. Nous +n'en restons pas moins plusieurs jours dans cet endroit glacial, +l'usage voulant qu'on partage le butin sur le territoire ennemi. + +«Bien que l'expédition n'eût pas été fructueuse, elle ramena dix mille +têtes de gros bétail, et environ trois mille esclaves, y compris de +vieilles femmes ne pouvant plus marcher, de véritables squelettes, +horribles à voir dans leur entière nudité. Le commandant en chef reçut +pour sa part le tiers du produit de la chasse, plus la totalité des +gens pris sur le territoire d'Adishen, et qui constituaient une espèce +de tribu.» + + + Entrée dans le Baghirmi. -- Refus de passage. -- Traversée du + Chari. -- À travers champs. -- Défense d'aller plus loin. -- + Hospitalité de Bou-Bakr Sadik. -- Barth est saisi. -- On lui met + les fers aux pieds. -- Délivré par Sadik. -- Maséna. -- Un + savant. -- Les femmes de Baghirmi. -- Combat avec des fourmis. -- + Cortège du sultan. -- Dépêches de Londres. + +Rentré à Kouka le 1er février, notre voyageur s'en éloigna de nouveau +le 4 mars 1852. Toujours dénué de ressources, luttant contre la misère +qui s'ajoutait à la fièvre, à la fatigue, à mille dangers, à mille +obstacles, il entrait le 17 mars dans le Baghirmi[16], région où pas +un Européen n'avait encore pénétré. + + [Note 16: Le Baghirmi est un plateau légèrement incliné vers + le nord, et situé à trois cents mètres au-dessus de la mer. + Son étendue est actuellement de deux cent quarante milles du + nord au sud, et de cent cinquante de large. On y trouve, + seulement dans la partie septentrionale, quelques montagnes + détachées, qui séparent les deux bassins du Fittri et du + Tchad. Le sol, silico-calcaire, produit du sorgho, du millet, + qui forment la principale nourriture des Soudaniens; du + sésame, du poa, dont se nourrissent une grande partie des + habitants; une énorme quantité de riz sauvage; des haricots, + du _corchorus olitorius_, des melons d'eau, du coton, de + l'indigo. On n'y cultive de blé que dans l'intérieur de + Maséna, et pour l'usage particulier du sultan. La population + de Baghirmi, proprement dit, n'excède pas quinze cent mille + âmes. Le tribut est payé, par les musulmans, en grain, en + bandes étroites de calicot et en beurre; par les païens, en + esclaves. La lance et une espèce de serpe constituent les + seules armes du pays; pas de flèches, pas de boucliers, à + peine quelques armes à feu.--Monarchie entièrement absolue, + étiquette sévère; les Baghirmayés ne peuvent approcher du + souverain, appelé _banga_, qu'en se découvrant l'épaule + gauche et en se saupoudrant la tête de poussière; mais ils + jouissent d'une liberté de parole beaucoup plus grande que + celle qui est accordée à une foule de citoyens de l'Europe.] + +«Je me trouvais en avant, dit Barth, lorsque j'aperçus, entre les +feuilles, une eau transparente dont la brise agitait la surface. +C'était la grande rivière du Kotoko. + +«Des bateliers apparaissent, nous allons à leur rencontre, ils +refusent de nous passer avant d'en avoir reçu l'autorisation. Je suis +suspect; le sultan fait la guerre, je pourrais en son absence +renverser le trône, asservir le pays, et le chef du village m'en +interdit l'entrée. Je retourne sur mes pas, afin de donner le change +aux passeurs; mais le lendemain matin je me présente au bac de Mélé; +un bateau se détache du bord, et nous voguons sur le Chari, qui, en +cet endroit, n'a pas moins de six cents mètres de large et quatre ou +cinq de profondeur. Nos chevaux, nos chameaux, nos boeufs nagent à +côté de la barque; nous abordons sur l'autre rive, où nous recevons +bon accueil, et où je suis agréablement surpris de la taille et de la +figure des femmes; néanmoins, nous nous empressons de quitter le +village, en nous félicitant du succès que nous avons obtenu. + +«Nous n'avons pas fait un mille, que nous apercevons un serviteur du +chef; nous prenons à travers champs et passons une rivière à gué. Une +ligne de hameau, presque interrompue, borde cette langue de terre +féconde; ça et là des groupes d'indigènes sortent d'une épaisse +feuillée, des troupeaux nombreux couvrent la prairie marécageuse, où +l'on voit une foule d'oiseaux: le pélican, le marabout immobile, et +voûté comme un vieillard, le grand dédégami au plumage azuré, le +plotus au cou de serpent, des ibis, des canards de différente espèce, +et tant d'autres. Quelles sources de joies inépuisables pour le +chasseur! Toutefois je ne pense qu'à une chose: on m'empêchera d'aller +plus loin! Je ne devrais pas m'arrêter; mais le soleil est si ardent +et l'ombre si fraîche! Tandis que je me repose, un homme, accompagné +de sept autres, me signifie que je ne peux pas continuer mon voyage, +qu'il me faut la permission de l'autorité supérieure; bref, je suis +interné à Bougoman. + +[Illustration: Chef kanembou.--Dessin de Rouargue d'après Barth +(troisième volume).] + +«Nous nous retrouvons sur le bord du Chari; en face est la ville qui +doit me servir de prison; elle paraît délabrée, mais renferme de beaux +arbres, où le déleb et le cucifère dominent. C'est le jour du marché; +une foule d'individus attendent les passeurs; ils disparaissent les +uns après les autres; mais mon tour n'arrive pas. Je dépêche à la +ville le cavalier qui m'escorte, et je m'impatiente au soleil qui me +dévore. Une heure après mon homme revient, l'oreille basse; on ne veut +pas me recevoir, malgré l'ordre qui m'interne. + +[Illustration: Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna, sa +capitale.--Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).] + +«Nous sommes repoussés de nouveau à Bakada, village divisé en quatre +bourgades, où nous arrivons le soir. Je continue jusqu'au troisième +groupe de cases, et je trouve enfin l'hospitalité chez Bou-Bakr Sadik, +vieillard aimable, qui m'a laissé le plus doux souvenir. Il avait fait +trois fois le pèlerinage de la Mecque, vu les grands vaisseaux des +chrétiens, et se rappelait les moindres détails des lieux qu'il avait +traversés. De plus il n'était personne qui pût comme lui, et dans un +arabe aussi pur, m'initier à l'histoire et au caractère de cette +région. Avec quelle chaleur il me retraçait la lutte que son pays +soutint contre le Bornou pendant plusieurs années! Il y avait pris +part, et ajoutait avec orgueil que le cheik n'avait eu la victoire +qu'après avoir appelé à son secours le pacha du Fezzan. Avec quelle +joie enthousiaste il me disait comment ses compatriotes avaient +repoussé les Foullanes, et fait contre eux une expédition victorieuse! +Puis avec quelle tristesse il me dépeignait la grandeur et la +prospérité du Baghirmi, avant qu'Abd-el-Kerim Saboun, le sultan du +Ouaday, n'eût pillé ses trésors, fait son roi tributaire, et capturé +une partie de ses habitants. «Des districts entiers, couverts de +moissons et de villages, me disait-il d'une voix navrante, sont +transformés en solitudes incultes; les puits sont desséchés, les +canaux sont taris, la vermine dévore tout dans les champs, et la +disette est venue.» Il est certain que le pays semble être châtié par +la colère céleste: je n'ai vu nulle part autant d'insectes +destructeurs; il y a surtout un gros ver noir, et un scarabée jaune, +qui valent à eux seuls toutes les sauterelles d'Égypte. + +«L'individu que j'avais expédié au lieutenant de la province ne +revenait pas, et sans la parole instructive de Sadik j'aurais perdu +patience. L'excellent homme, d'une activité sans pareille, travaillait +tout en causant, et je m'amusais beaucoup de lui voir, non-seulement +raccommoder ses habits, mais confectionner des objets de toilette pour +une de ses épouses qui habitait Maséna, et qu'il avait le projet +d'aller voir. Posait-il son aiguille, il triait de l'indigo pour +teindre sa tunique, râpait quelque racine médicinale, ou ramassait les +grains de millet qu'il avait laissés tomber la veille. + +«Quand Sadik eut terminé ce qu'il destinait à sa femme, il partit pour +la capitale, me promettant de revenir le lendemain; trois jours +passèrent, mon hôte n'était pas arrivé; je n'y tins plus, et fis mes +préparatifs pour quitter Bakada. + +«Nous marchions depuis quatre jours à travers la forêt et les jongles, +ne sortant de la vase que pour souffrir de la soif; tout cela dans +l'espoir d'arriver à Jogodé, place importante, d'où je devais ensuite +gagner facilement le Chari. Mais au lieu d'atteindre cette ville, nous +nous retrouvons à Mélé, sur la route que nous avions prise pour venir, +et où des émissaires du lieutenant de la province m'attendaient depuis +le matin avec la mission de m'interdire le passage. Toutes mes paroles +furent inutiles; les gens du gouverneur me saisirent brusquement, et +j'eus les fers aux pieds. On s'empara de mes armes, de mes bagages, on +prit ma montre, mes papiers, ma boussole et mon cheval; on me porta +sous un hangar, où furent placés deux sentinelles. Ce n'était pas +assez: il me fallut subir les homélies de ces fatalistes qui +m'exhortaient à la résignation, sous prétexte que tout vient de Dieu. +J'avais par bonheur le premier voyage de Mungo Park, et l'exemple de +cet homme illustre m'aida puissamment à supporter cette épreuve. + +«J'en étais là, pensant au moyen de faire pénétrer les lumières +européennes dans cette partie du monde, lorsque le soir du quatrième +jour mon vieil ami arriva, au galop de mon cheval, et transporté +d'indignation à la vue de mes fers, me les fit ôter sur-le-champ. Tout +ce qui m'appartenait me fut rendu, à l'exception d'un pistolet qu'on +avait envoyé au gouverneur; et le lendemain matin je partais avec +Sadik. + +«Après deux jours de marche, nous aperçûmes tout à coup une large +dépression de terrain, garnie de verdure, et parsemée de décombres: +c'était Maséna, dévastée comme le reste de la province. Il fallut +attendre la permission du chef; on nous l'apporta, et nous franchîmes +l'enceinte croulante, qui, bien moins étendue qu'elle ne l'était +jadis, est beaucoup trop large pour la ville qu'elle renferme. Nous +traversons de grands pâturages et nous arrivons à la partie habitée. + +«À peine sommes-nous établis, qu'on vient me saluer de la part du +lieutenant-gouverneur; je lui envoie plusieurs mètres d'indienne, un +châle, des essences, du bois de santal qui est fort apprécié à l'est +du Bornou, et je lui fais dire que je ne peux aller le voir que +lorsque mon pistolet m'aura été rendu. On me promet de me restituer +cette arme lorsque j'entrerai chez le lieutenant, et je vais faire ma +visite, accompagné de mon vieil ami. Je trouve un homme affable, vêtu +d'une simple tunique bleue, et qui peut avoir la cinquantaine. Il +s'excuse des mesures que l'on a prises à mon égard, me rend mon +pistolet, et me prie d'attendre avec patience l'arrivée du sultan. + +«Le départ du chef avait entraîné celui de la cour, et la ville était +déserte; mais il y restait un homme dont la société fut pour moi d'un +prix inestimable. Faki Sambo, grand et mince, la barbe rare, la figure +expressive, bien qu'il fût aveugle, était versé non-seulement dans +toutes les branches de la littérature arabe, mais il avait lu Aristote +et Platon. Je n'oublierai jamais qu'étant allé le voir, je le trouvai +à côté d'un monceau de manuscrits, dont il ne pouvait plus que +toucher, les feuillets, et je me rappelai tout à coup ces paroles de +Jackson: «Un jour on corrigera nos éditions des classiques d'après les +textes rapportés du Soudan.» Faki Sambo possédait en outre la +connaissance intime des pays qu'il avait habités. Ses ancêtres, qui +étaient Foullanes, avaient émigré dans le Ouaday; et son père, auteur +d'un ouvrage sur le Haoussa, l'avait envoyé en Égypte, où il avait +fait de longues études à la mosquée d'El-Azhar. Revenu dans son pays, +après avoir séjourné au Darfour, et s'être mêlé à une expédition qui +s'étendit jusqu'au Niger, il avait joué un rôle important dans le +Ouaday, jusqu'au moment où il en fut exilé. Wahabi dans l'âme, il se +plaisait à m'appeler de ce nom, à cause de mes principes, et venait me +voir tous les jours; il me parlait des temps glorieux du kalifat, de +la splendeur qui brillait alors de Bagdad au fond de l'Andalousie, +dont l'histoire et la littérature lui étaient familières. Nous +prenions du café qui lui rappelait sa jeunesse, et dont il ne manquait +jamais de presser la tasse contre chacune de ses tempes. + +«J'avais aussi la visite d'un bambara, d'origine nègre, qui, autrefois +employé aux mines d'or de Bambouk, avait fait le commerce du Touat à +Agadez, à Kano, et à Tombouctou; après avoir été dévalisé deux fois +par les Touaregs, il s'était installé à Médine, avait pris part à +différentes batailles, rempli diverses missions à Bagdad, et autres +lieux, et venait à Maséna (où l'article est commun) chercher des +eunuques pour la mosquée de Médine. + +«Il y avait encore Sliman, un shérif voyageur établi à la Mecque; puis +un jeune homme qui voulait m'accompagner à Sokoto, pour y continuer +ses études; enfin les malades qui venaient me consulter, et dont +quelques-uns m'intéressaient vivement; une dame surtout, mère d'une +fille qui paraissait enchantée de mes visites, et se montrait fort +curieuse à l'endroit de mon ménage de garçon. Elle était charmante; on +l'eût trouvée jolie, même en Europe, n'eût été la couleur de son +teint, dont le noir de jais me paraissait alors un élément presque +essentiel de la beauté féminine. + +«Les femmes du Baghirmi sont généralement belles; moins élancées que les +Foullanes, elles ont plus de noblesse, les membres mieux faits, et des +yeux dont l'éclat est célèbre dans toute la Nigritie. Quant à leurs +vertus domestiques, je n'ai pas eu le temps de m'en instruire; je sais +seulement que le divorce est commun dans le pays et que les duels en +matière d'amour y sont nombreux. Le fils du lieutenant-gouverneur, +lui-même, était en prison à cette époque, pour avoir blessé +dangereusement l'un de ses rivaux. Enfin les maris ne sont pas toujours +contents; Sadik se plaignait du peu d'économie de sa femme, et il y +avait parfois chez les autres des disputes assez graves. Sliman était le +seul qui parût satisfait; d'humeur ambulante et volage, il ne se mariait +jamais que pour vingt-neuf jours, ce qui le rendait fort érudit en fait +de moeurs féminines. + +«Ma grande affaire à moi était de me défendre contre de grosses +fourmis noires, dont l'obstination m'aurait beaucoup amusé si leurs +attaques avaient été moins personnelles. Une fois, mon lit se trouvant +sur leur chemin, elles m'assaillirent avec fureur; je tombai sur +elles, écrasant, chassant, brûlant sans repos ni trêve ce flot qui +coulait toujours, et cela pendant deux heures, avant d'avoir pu le +détourner. Disons cependant à la décharge de ces fourmis qu'elles +purgent les maisons de toute espèce de vermine, et que si, dans leur +avidité excessive, elles enfouissent une quantité de grain +considérable, leurs silos forment pour les indigènes un fonds de +réserve souvent précieux. + +«Pendant que je luttais contre ces légions dévorantes, la place que +l'armée assiégeait dans le sud-est finit par être prise; et après la +nouvelle, cent fois démentie, de sa prochaine arrivée, le sultan +apparut sous les murs de la capitale, escorté de huit cents hommes de +cavalerie (les autres corps avaient rejoint leurs foyers respectifs). +À la tête du cortège est le lieutenant-gouverneur, entouré de +cavaliers. Vient ensuite le Barma, suivi d'un homme portant une lance +de forme particulière, ancien fétiche apporté de Kenga-Mataya, qui fut +la résidence primitive des rois du Baghirmi. Après le Barma, le Facha +ou général en chef, seconde autorité du royaume, et qui jadis avait un +immense pouvoir; enfin le sultan, vêtu d'un burnous jaune, monté sur +un cheval gris, dont il est difficile d'apprécier le mérite, grâce aux +draperies sous lesquelles disparaît l'animal; c'est même tout au plus +si les deux parasols, l'un vert, l'autre rouge, que l'on porte de +chaque côté du noble palefroi, permettent de voir la tête de son +auguste cavalier. Six esclaves, dont le bras droit est revêtu de fer, +éventent le sultan avec des plumes d'autruche, emmanchées d'une longue +hampe; autour d'eux se pressent les capitaines et les grands de +l'État, groupe chatoyant et bigarré où l'oeil se perd. Je compte +néanmoins une trentaine de burnous de toute couleur, au milieu d'une +foule de tuniques bleues ou noires, d'où sortent des têtes +découvertes. Derrière ce groupe est le timbalier, porté par un +chameau; à côté de lui, on voit un bugle et deux cors. Mais ce qui +surtout caractérise le défilé de cette cour africaine, ce sont les +quarante-cinq favorites du sultan, montées sur de magnifiques chevaux +drapés de noir, placées en file, et chacune entre deux esclaves. + +«L'infanterie est peu nombreuse, mais toute la ville est venue saluer +le retour de l'armée triomphante. Néanmoins, suivant l'usage, le +sultan va camper au milieu des ruines de l'ancien quartier, et ce +n'est que le lendemain, vers midi, qu'il fait son entrée solennelle. +Cette fois les favorites, qui ont regagné le sérail dès le matin, sont +remplacées par de la cavalerie, et derrière le chameau du timbalier +apparaissent quinze chevaux de bataille, qui n'y étaient pas la +veille. Enfin sept chefs des vaincus, menés en triomphe, ajoutent à +l'effet du défilé. Celui de Gogomi, d'une taille majestueuse, et qui +gouvernait une peuplade importante, éveille entre tous la sympathie +des spectateurs par son air calme et souriant. Tout le monde sait dans +la foule que la coutume est de tuer les chefs prisonniers, ou pis +encore, de les mutiler d'une manière infâme, après les avoir livrés +aux caprices et aux railleries du sérail. + +«Le cortège traversa lentement la ville aux acclamations des hommes, +aux applaudissements des femmes. Une heure après, le sultan me +faisait dire qu'il avait ignoré tout ce que j'avais souffert; et comme +preuve de sa bienveillance à mon égard, il m'envoyait un mouton, du +beurre et du grain. + +C'était le 6 juillet, l'un des jours les plus heureux de ma vie: le +soir, on m'apportait des dépêches de Londres qui, après quinze mois de +misère et d'anxiété, m'autorisaient à poursuivre nos explorations, et +me fournissaient les moyens d'atteindre le but qui m'était proposé. En +outre, il m'arrivait une quantité de lettres particulières où la +valeur de mes efforts était reconnue; et je recevais ainsi la plus +douce récompense qu'un voyageur puisse espérer. + +«Le lendemain, un officier du palais vint me prendre pour me conduire +à l'audience du sultan. Introduit dans une cour intérieure du palais, +j'y trouvai deux longues files de courtisans assis devant une porte de +roseaux couverte par un rideau de soie. Invité à prendre place au +milieu de l'assemblée, et ne sachant à qui m'adresser, je demandai +tout haut si le sultan Abd-el-Kader était présent. Aussitôt une voix +claire, partant de derrière le rideau, répondit affirmativement. +Comprenant que cette voix était celle du sultan lui-même, je débitai +en arabe mon compliment officiel, que Faki-Sambo, placé à mes côtés, +traduisait, phrase par phrase, en langue du pays. + +[Illustration: Une razzia à Barea (Mosgou).--Dessin de Rouargue +d'après Barth (troisième volume).] + +«Ayant d'abord répété ce que tant de fois déjà j'avais dit aux autres +princes du Soudan, je rappelai qu'au temps de la génération précédente +un de mes compatriotes, Raiz-Khalid (le major Denham), s'était proposé +de venir offrir ses hommages au sultan alors régnant, mais que les +hostilités qui existaient à cette époque entre le Bornou et le +Baghirmi l'avaient empêché de réaliser son projet. J'ajoutai que +malgré mes intentions amicales, j'avais été fort mal traité dans ce +dernier pays, où l'on avait méconnu mon caractère d'envoyé d'une +puissance étrangère et amie. Je conclus en déclarant que, si on ne s'y +était opposé, mon plus vif désir aurait été d'être le témoin des +grandes choses faites par S. M. Abd-el-Kader pendant sa dernière +expédition. Ce discours achevé, je fis apporter les présents et j'en +expliquai l'usage; puis profitant de l'impression favorable que leur +vue produisait sur mon auditoire, je réclamai de nouveau +l'autorisation de retourner à Kouka, où me rappelaient de puissants +motifs. Je me retirai avec une réponse favorable. + +«Deux messagers royaux vinrent le lendemain me dire que le sultan me +priait d'accepter, comme souvenir de sa part, une jeune esclave dont +ils me décrivirent les charmes en termes très-chaleureux. Abd-el-Kader +mettait en même temps à ma disposition un chameau et deux cavaliers +pour me conduire au Bornou. En acceptant cette escorte avec +reconnaissance, je déclarai aux deux hérauts que, bien que mon +existence solitaire me fut souvent pénible, ma religion et les lois de +mon pays me défendaient de recevoir une esclave en cadeau. En échange +de cette gracieuseté, je demandai seulement quelques échantillons des +produits du pays. Cinq semaines après je rentrais à Kouka.» + + Traduit par Mme H. LOREAU. + + (_La fin à la prochaine livraison._) + + + + +[Illustration: Vue du marché de Sokoto.--Dessin de Hadamar d'après +Barth (quatrième volume).] + + + + +VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE. + +JOURNAL DU DOCTEUR BARTH[17]. + + [Note 17: Suite et fin.--Voy. pages 193 et 209.] + +1849-1855. + + De Katchéna au Niger. -- Le district de Mouniyo. -- Lacs + remarquables. -- Aspect curieux de Zinder. -- Route périlleuse. + -- Activité des fourmis. -- Le Ghaladina de Sokoto. -- Marche + forcée de trente heures. -- L'émir Aliyou. -- Vourno. -- + Situation du pays. -- Cortège nuptial. -- Sokoto. -- Caprice + d'une boîte à musique. -- Gando. -- Khalilou. -- Un chevalier + d'industrie. -- Exactions. -- Pluie. -- Désolation et fécondité. + -- Zogirma. -- La vallée de Foga. -- Le Niger. + + +La mort d'Overweg, arrivée à la fin de septembre 1852, avait changé +les plans du docteur Barth; au lieu de retourner dans le Kanem, et +d'explorer le nord-est du lac Tchad, comme il en avait eu le projet, +notre voyageur se tourna vers le Niger, afin de visiter la région +inconnue qui s'étendait entre la route de Caillé et la zone où Lander +et Clapperton ont fait leurs découvertes. Toujours nécessiteux, en +dépit de sa qualité de chef de l'expédition, Barth s'éloigna de Kouka +le 25 novembre, avec l'espoir de pénétrer à Tembouctou. + +Le 9 décembre il avait quitté les plaines monotones du Bornou, pour +entrer dans les districts fertiles du Haoussa, et le 12, il se +dirigeait au nord-nord-est, vers la province montueuse du Mouniyo. + +Le sentier serpente, monte et descend au milieu d'une série de vallées +siliceuses, dont les flancs sont couverts de buissons et couronnés de +villages: on y voit des céréales, des travailleurs, et du bétail qui +le soir se rassemble autour des puits. Le Mouniyo, à qui appartiennent +ces vallées, a la forme d'un coin, dont la pointe se projette vers le +désert; habité par une population fixe et laborieuse, passablement +gouverné, il contraste d'une manière frappante avec le territoire des +tribus nomades qui l'avoisinent. N'oublions pas, qu'autrefois, tout le +pays qui sépare du Kanem cet éperon du Soudan, renfermait des +provinces populeuses, appartenant au Bornou, et qu'il y a tout au plus +cent ans que ces régions sont dévastées par les Touaregs. Les +gouverneurs du Mouniyo, plus énergiques et plus braves que leurs +voisins, ont su, non-seulement se défendre contre les Berbères, mais +ont entamé le district de Diggéra, qui est soumis à ces derniers. Le +chef de cette province indépendante, peut, dit-on, mettre en campagne +quinze cents hommes de cavalerie, et neuf ou dix mille archers; son +revenu est de trente millions de coquilles (cent cinquante mille +francs), sans compter la dîme qu'il prélève sur les grains. + +Au lieu d'aller directement à Zinder, Barth prit à l'ouest pour +visiter Oushek, l'endroit où l'on cultive le plus de froment de la +partie occidentale du Bornou, et qui offre un mélange curieux de +végétation plantureuse et de stérilité. «Au pied d'une montagne, dit +le voyageur, est un espace aride; à la lisière de ce terrain désolé, +on trouve un sol onduleux, des dattiers, des tamarins, des étangs, une +herbe épaisse, une eau copieuse à une profondeur de trente à cinquante +centimètres. Nous entrons dans la ville par des champs de blé, des +carrés d'oignons, des cotonneries, à tous les degrés de développement. +Ici on écrase les mottes, on irrigue le sol, tandis que chez le voisin +les épis sont en fleurs. Partout une végétation luxuriante; mais des +amas de décombres empêchent de saisir l'ensemble du village, qui +s'égrène dans les plis du sol; le principal groupe entoure le pied +d'une éminence, couronnée par la maison du chef; et tandis que les +cases sont faites de roseaux et de tiges de millet, les tourelles où +l'on serre les grains sont construites en pisé et s'élèvent à trois +mètres de hauteur. + +«Après Oushek, un plateau sableux couvert de roseaux, entrecoupé de +vallons fertiles; un éperon de la chaîne qui vient du sud-sud-ouest, +puis une plaine ondulée, tapissée d'herbe et de genêt; un fourré de +mimosas, de grosses touffes de capparis, en approchant des montagnes; +et de loin en loin quelques traces de culture. Le soleil est brûlant; +je me sens malade, et suis forcé de m'asseoir. Dans la nuit, un vent +froid du nord-est nous couvre des arêtes plumeuses du pennisetum, et +nous nous levons dans un état de malaise indicible. La nuit suivante +est plus froide encore; mais il ne fait pas de vent. Le pays est le +même; on y voit moins de culture, et le cucifère domine. En sortant de +Magajiri, au pied d'une colline rocheuse, des cotonniers, des +corchorus entourent un grand lac de natron; nous n'osons pas franchir +cette surface d'un blanc de neige, dont l'épaisseur n'a pas trois +centimètres, et qui recouvre un sol noir et fangeux.» + +Plus loin, à Badamouni, des sources nombreuses arrosent des champs +fertiles, et vont alimenter deux lacs, réunis par un canal. Malgré ce +détroit qui les fait communiquer, l'un de ces lacs est formé d'eau +douce, l'autre est saumâtre, et renferme du natron. Dans cette zone +toutes les vallées, toutes les chaînes de montagnes se dirigent du +nord-est au sud-ouest, et c'est également l'orientation de ces deux +lacs si remarquables. Le papyrus en couvre les bords, vers le point où +ils se réunissent; mais à l'endroit où l'eau devient saumâtre, cette +plante est remplacée par le koumba, dont la moelle est comestible. +«Mes deux compagnons, nés sur les rives du Tchad, reconnaissent +immédiatement cette espèce de roseau, qui croît d'une façon identique +à la place où le grand lac touche aux bassins de natron dont il est +environné. Chose curieuse! tandis que le lac d'eau douce parfaitement +calme, est un miroir d'un bel azur, l'autre a la couleur verte de la +mer, se soulève, et roule ses vagues écumantes sur le rivage, où elles +déposent une profusion d'algues marines. + +«J'arrivais le surlendemain à Zinder, où je devais trouver les valeurs +indispensables pour continuer mon voyage. Un rempart et un fossé +entourent la ville; nous passons devant la demeure d'El Fasi, l'agent +d'El Béchir, et nous gagnons les deux chambres qui nous sont +assignées. Grâce à leurs murailles d'argile, mes bagages y sont à +l'abri de l'incendie qui, nulle part, n'éclate plus souvent qu'à +Zinder. L'aspect de la ville est curieux: une masse de rochers s'élève +du quartier de l'ouest; et hors des murs, se trouvent des crêtes +pierreuses, se dirigeant dans tous les sens. Il en résulte une +infinité de sources qui fertilisent des champs de tabac, et donnent à +la végétation une richesse toute locale. Des bouquets de dattiers, des +hameaux de Touaregs, qui font le commerce de sel, animent le paysage. +Au sud, on voyait un immense terrain, dont le vizir avait fait un +jardin d'acclimatation. Je crains bien qu'à la mort de cet homme +remarquable, ce coin de terre ne retourne à l'état sauvage. On peut +donner le plan de la ville, mais non dépeindre le mouvement tumultueux +dont elle est le centre, quelque borné qu'il soit, comparé à celui de +nos cités européennes. Zinder n'a pas d'autre industrie que la +teinture à l'indigo; et néanmoins son importance commerciale est si +grande qu'on peut l'appeler avec raison la porte du Soudan. + +«Ayant reçu mille dollars, prudemment renfermés dans deux caisses de +sucre, où personne ne se doutait de leur présence, je fis une partie +de mes achats: burnous blancs, jaunes et rouges, turbans, clous de +girofle, coutellerie, chapelets, miroirs que l'arrivée des caravanes +mettait à bon marché; et sans attendre une caisse de coutellerie fine +et quatre cents dollars, que devait m'expédier le vizir, je quittai la +ville le 30 janvier 1853. + +«La route qu'il nous fallait prendre n'avait rien de rassurant; nous +allions traverser les marches du Haoussa, où les Foullanes[18] et les +tribus indépendantes sont en lutte perpétuelle. Nous rencontrâmes +d'abord des marchands de sel de l'Ahir, dont les campements +pittoresques animaient le pays, mais n'ajoutaient pas à la sûreté des +chemins. Cependant le 5 février, nous arrivions sans encombre à +Katchéna, où je m'installai dans le local qui m'avait été désigné. La +maison était grande; mais tellement pleine de fourmis qu'étant resté +sur un banc d'argile pendant une heure, il n'en fallut pas davantage à +ces maudites créatures pour traverser la muraille, construire des +galeries couvertes qui arrivèrent jusqu'à moi et attaquer ma chemise, +où elles firent de grands trous. + + [Note 18: Les Foullanes, qui, suivant le peuple qui les + désigne, portent les noms de Félans, Foulbé, Fellata, ou + Foulhas, composent une famille humaine d'un brun rouge, et la + plus intelligente des tribus africaines. L'Orient a dû être + leur berceau, mais les premiers chroniqueurs les trouvèrent + établis près de la côte occidentale. Depuis cette époque, ils + n'ont cessé de rétrograder vers le centre, où leurs progrès + sont de plus en plus rapides. Ce fut d'abord une émigration + de pasteurs, puis des établissements isolés, des villages + sans lien politique et sans pouvoir, malgré la décadence des + empires où ils étaient placés. Il en était ainsi depuis + quatre siècles, quand, en 1802, le chef des Gober ayant + réprimandé les Foullanes, au sujet de leurs prétentions + naissantes, le cheik Othman dan Fodiyo, irrité de l'insolence + du chef païen, souleva ses compatriotes, leur insuffla son + fanatisme, et, en dépit de ses premières défaites, jeta les + fondements d'un vaste empire. Son fils, Mohammed Bello, non + moins distingué par son amour de la science que par son + courage et ses qualités d'homme de guerre, consolida les + conquêtes d'Othman; et, malgré la faiblesse d'Aliyou, qui n'a + de Mohammed que la bienveillance et les bonnes intentions, + l'État féodal des Foullanes comprend toujours un espace de + dix-huit cents kilomètres de longueur sur six cents + kilomètres de large. Il est vrai que la révolte est partout, + et que les grands vassaux, non moins que les indigènes, + semblent à la veille de se partager l'empire.] + +«Cette fois le gouverneur, reçut avec un plaisir non équivoque le +burnous, le caftan, le bonnet, les deux pains de sucre, et surtout le +pistolet que je lui offris; il voulut en avoir un second, je fus +obligé de céder; et les portant sans cesse, il effraya désormais tous +ceux qui l'approchèrent, en brûlant des capsules à leur barbe. Fort +heureusement le ghaladima de Sokoto, inspecteur de Katchéna, était en +ce moment dans la ville, pour recueillir le tribut. C'était un homme +simple, franc et ouvert, ni très-généreux, ni fort intelligent, mais +d'humeur bienveillante et de caractère sociable. J'achetai des étoffes +de soie et coton des fabriques de Noupé et de Kano, et très-impatient +de quitter la ville, j'attendis que le ghaladima voulût bien partir, +afin de profiter de son escorte. Enfin le 21 mars toute la ville fut +en mouvement; le gouverneur nous accompagnait jusqu'aux limites de son +territoire, et nous avions une suite nombreuse, en raison des périls +de la guerre; pour le même motif, au lieu de prendre à l'ouest, il +fallut aller au sud. Le printemps commençait, la nature était en fête; +une végétation magnifique: l'allébouba, le parkia, le baobab, le +cucifère et le bombax; une contrée populeuse et bien cultivée, des +pâturages couverts de troupeaux, des champs d'yams et de tabac. Dans +le district de Majé: du coton, de l'indigo, des patates sur une +immense échelle. Après Kourayé, ville de cinq à six mille âmes, nous +trouvons encore plus de fertilité, si la chose est possible; le +figuier banian, l'arbre sacré des anciens indigènes, se montre dans +toute sa splendeur, et le bassiaparkia, le millet, le sorgho abondent. +Le terrain se mouvementé; nous traversons quelques rivières +desséchées, où le granite apparaît, et le 24 on s'arrête devant +Koulfi, ne voyant pas trop comment franchir les fossés qui en +défendent la triple enceinte. Nous étions sur la limite qui sépare les +mahométans des païens; la culture disparaissait peu à peu; des villes +abandonnées témoignaient de la triste influence de la guerre; mais des +troupeaux annonçaient que la campagne n'était pas entièrement déserte. +À Zekka, ville importante, ayant murailles et fossés, nous nous +séparâmes du gouverneur de Katchéna, et de ceux qui étaient chargés +du tribut; car la route allait devenir plus dangereuse, et ne +permettait pas qu'on y aventurât les biens du trésor. + +«Au sortir d'une forêt épaisse, on trouve les ruines de Monaya; nous +devions nous y arrêter, mais l'armée hostile y avait campé la veille, +et nous rentrâmes dans la forêt pour n'en sortir qu'à neuf heures du +matin. Zyrmi, que nous atteignîmes le jour suivant, est une ville +considérable, dont le gouverneur était autrefois chef de tout le +Zanfara. Cette province, peut-être la plus riche de cette région vers +le milieu du siècle dernier, est divisée aujourd'hui en autant de +gouvernements qu'elle renferme de villes fortes, et il est difficile +de reconnaître les districts soumis aux Foullanes, des territoires qui +sont restés aux païens. + +«Après Badaraoua, marché important fréquenté par huit ou dix mille +individus, le péril se compliqua de la proximité des Touaregs, qui ont +des établissements dans toutes les villes de Zanfara. + +«Le 31 mars, difficulté d'un autre genre: nous étions en face du +désert de Goundoumi; on ne peut le franchir que par une marche forcée, +et Clapperton, cet esprit énergique, s'en souvenait comme de la +traversée la plus accablante qu'il eût faite dans ses voyages. Nous +commençâmes par nous égarer, en allant trop au sud, et nous perdîmes +un temps précieux au milieu d'un fourré inextricable. Remis dans la +bonne voie, nous marchâmes à travers la forêt pendant toute la +journée, toute la nuit, sans avoir aucune trace humaine, et jusqu'à la +moitié du jour suivant, où nous trouvâmes des cavaliers que l'on +envoyait à notre rencontre, avec des outres pleines d'eau, afin +d'aller secourir les traînards. Ceux-ci étaient nombreux; et une femme +était morte de lassitude, car la nécessité de garder le silence, pour +ne pas trahir notre passage, nous avait privé des refrains joyeux qui +d'ordinaire nous soutenaient en pareil cas. + +[Illustration: Bac sur le Niger, à Say.--Dessin de Rouargue d'après +Barth (quatrième volume).] + +«Nous fîmes encore deux milles, et nous aperçûmes le village où +campait l'émir Aliyou, qui allait combattre les gens du Gober. Il y +avait trente heures que nous marchions sans avoir repris haleine; +jamais je n'ai vu mon cheval aussi complètement épuisé; les hommes, +dont j'étais suivi, tombèrent en arrivant. Quant à moi, trop surexcité +pour sentir la fatigue, je cherchai dans mes bagages ce que j'avais de +plus précieux, afin de le donner à l'émir, qui devait partir le +lendemain, et dont le succès de mon entreprise dépendait entièrement. +La journée s'écoula, je n'osais plus espérer d'audience, quand le soir +le prince m'envoya un boeuf, quatre moutons gras et deux cents +kilogrammes de riz, en me faisant dire qu'il attendait ma visite. +Aliyou me serra les mains, me fit asseoir et m'interrompit quand je +voulus m'excuser de n'être pas venu à Sokoto avant d'aller à +Koukaoua. Je lui dis alors que j'avais deux choses à lui demander: sa +protection pour me rendre à Tembouctou, et une lettre de franchise +garantissant la vie et les biens des Anglais qui visiteraient ses +États. Il accueillit ma double requête avec faveur, me dit qu'il ne +pensait qu'au bien de l'humanité, et, par conséquent, n'avait d'autre +désir que de rapprocher les peuples. Le lendemain, je doublai les +présents que je lui avais faits la veille, et je pus distinguer ses +traits qui m'avaient échappé dans l'ombre. C'était un homme robuste, +de taille moyenne, ayant la face ronde et grasse de sa mère (une +esclave du Haoussa), et non pas le noble visage du grand Mohammed +Bello, dont il reniait les habitudes, car il me reçut la figure +découverte, ce que n'aurait pas fait son père, qui conservait son +litham jusqu'au fond de ses appartements. + +«Le 4 avril, en possession de la lettre de franchise dont j'avais +dicté les termes, et de cent mille cauris que le prince m'avait fait +remettre pour me défrayer en son absence, je m'établissais à Vourno, +séjour ordinaire de l'émir. Ma surprise fut grande en voyant le +mauvais état et la malpropreté de la ville, que traverse un cloaque +plus dégoûtant même que tous ceux d'Italie. Hors des murs, le +Goulbi-n-rima formait plusieurs bassins d'eau croupissante au milieu +d'une plaine où mes chameaux cherchèrent vainement pâture. Les +frontières de trois provinces: le Kebbi, l'Adar et le Gober, dont +Vourno fait partie, se rejoignent dans cette plaine aride, qui après +la saison pluvieuse est d'un aspect tout différent. + +[Illustration: Vue des monts Homboris.--Dessin de Lancelot d'après +Barth (quatrième volume).] + +«La ville devenait de plus en plus déserte; chaque jour quelques +notables allaient retrouver l'émir; mais ces guerriers, pour la +plupart, ne songent qu'à leur bien-être, et vendraient leurs armes +pour une poignée de noix de kola. Je n'ai vu dans aucun lieu de la +Nigritie moins d'ardeur belliqueuse, et plus de découragement; presque +tous les dignitaires semblent persuadés que leur règne touche à sa +fin; peut-être ont-ils raison. Le 7 avril, les rebelles avaient fait +une razzia entre Gando et Sokoto, et quelques jours après, c'était +Gondi qu'attaquaient les révoltés. Pendant ce temps-là, au lieu de +fondre sur les Gobéraouas, l'émir s'enfermait à Kauri-Namoda, refusant +la bataille qui lui était offerte; et les Azénas assiégeaient une +ville à un jour de marche de ces conquérants dégénérés. + +«La situation n'était pas moins déplorable à l'occident qu'à l'orient; +et si l'on considère la faiblesse d'Aliyou, l'audace des gouverneurs +insoumis, la rivalité des chefs de Sokoto et de Gando, la révolte du +Kebbi du Zaberma, du Dendina, qui coupait la route du fleuve, on +comprendra que les marchands arabes aient déclaré que mon voyage était +impossible. Mais un Européen peut accomplir ce qui paraît impraticable +aux indigènes; et ceux d'ailleurs qui me conseillaient d'abandonner +mon entreprise auraient eu de l'avantage à m'y faire renoncer. + +«En l'absence de l'émir, je recueillais des renseignements +topographiques, j'étudiai l'histoire de ces contrées et je fis +quelques promenades, entre autres une excursion à Sokoto. La première +partie de la route franchie, de vastes rizières, de petits villages +émaillent la vallée, qui se rétrécit graduellement, et finit par +n'être plus qu'une ravine, dont le sentier escalade le flanc +rocailleux; c'est le chemin qu'a suivi tant de fois Clapperton, de +Sokoto à Magariya. Jusqu'ici le baobab est le seul arbre qui ait orné +le paysage; vient ensuite le kadasi, puis le tamarin, et parfois, au +sommet des fourmilières, une fraîche cépée de serkéki. Le sol argileux +est fendu par la sécheresse, et le buphaga attend vainement les +troupeaux qui le nourrissent de leur vermine. Au point culminant du +sentier, nous apercevons Sokoto; et, descendant au fond d'une vallée, +aussi fertile qu'insalubre, nous tombons au milieu d'un cortège de +noces. L'épousée est à cheval à côté de sa mère, et suivie d'un nombre +considérable de servantes, qui ont sur la tête le mobilier du jeune +ménage. Apparaît le Bougga, rivière de Sokoto; je n'y vois qu'un filet +de vingt-cinq centimètres de large, dont l'eau est, dit-on, malsaine; +les gens riches de la ville la boivent néanmoins, sans le savoir, et +la payent fort cher sous le nom pompeux qui la leur dissimule. Le +quartier principal, celui-là même où résida Bello, est entièrement +dégradé; on peut juger du reste. Des femmes aveugles qui remontent de +la rivière, chargées d'une cruche d'eau, témoignent de l'insalubrité +de la ville, où la cécité est fréquente. La maison du gouverneur est +en assez bon état, et le quartier qui l'entoure est passablement +peuplé. Ce gouverneur est le chef des Syllébaouas, qui habitent les +villages voisins, et cette différence de nationalités, d'où résultent +des intérêts divergents, est l'une des causes qui ont fait adopter à +l'émir la résidence de Vourno. Quant au marché, quelle que soit la +décadence de la ville, c'est toujours une chose intéressante que ces +groupes nombreux de trafiquants et d'acheteurs, d'animaux de toute +espèce, de bêtes de somme et de boucherie, éparpillés sur la côte +rocheuse qui descend dans la plaine. Outre les denrées fort +abondantes, on y voit du fer de qualité supérieure, une foule d'objets +en cuir de la fabrique de Sokoto, dont les brides sont renommées dans +toute la Nigritie, et beaucoup d'esclaves, qui sont d'un prix élevé: à +côté de moi on paye un jeune homme trente-trois mille cauris, c'est un +dixième de plus que le poney que je marchande. + +«Le lendemain, j'étais de retour à Vourno, où l'émir fit sa rentrée le +23 avril. Sans être glorieuse, l'expédition avait réduit à +l'obéissance quelques humbles villages, protégés par l'ennemi. +Toujours bienveillant pour moi, Aliyou m'avait fait prier de venir à +sa rencontre. Je le trouvai aux portes de la ville, et je le suivis au +palais. Le jour même, je lui fis cadeau, entre autres choses, d'une +boîte à musique, l'un des objets qui donnent aux habitants de cette +région la plus haute idée de notre industrie. Dans sa joie, il appela +son grand vizir pour lui montrer cette merveille; mais la boîte +mystérieuse, affectée par le climat, et les secousses du voyage, resta +muette, à notre grande déception. Toutefois, je parvins au bout de +quelques jours à la raccommoder. Ce bon Aliyou en fut tellement ravi, +qu'il me donna immédiatement une lettre pour son neveu, le chef de +Gando, et la permission de partir, que j'attendais avec impatience. + +«Je quittai Aliyou le 8 mai, et le 17 nous arrivions à Gando. C'est la +résidence d'un autre chef foullane, non moins puissant que l'émir, et +dont la protection m'était d'autant plus indispensable que ses États +renferment les deux rives du Niger. Malheureusement Khalilou était un +homme sans énergie, bien plus fait pour être moine que pour gouverner +un peuple, et qui, depuis dix-sept ans qu'il occupait le trône, vivait +dans une réclusion absolue; les mahométans eux-mêmes ne l'apercevaient +que le vendredi, et l'on me déclara que je ne serais pas admis à +contempler sa pieuse figure. En effet, tous mes efforts pour obtenir +une audience furent en pure perte, et il fallut envoyer mes présents +par un intermédiaire. Celui qui s'en chargea était un chevalier +d'industrie, qui, après avoir échoué dans ses entreprises, avait fini +par s'établir à Gando, où, de son autorité privée, il s'était fait +consul des Arabes, et où, grâce à la faiblesse du prince et au +déplorable état des affaires, il avait acquis une extrême influence. + +«D'abord enchanté de mes présents, Khalilou découvrit, au bout de +quelques jours, par les yeux du consul, qu'ils étaient inférieurs à ce +que j'avais offert au prince de Sokoto; bref je ne pouvais sortir de +la ville qu'en faisant de nouveaux dons. Il y eut débat, dispute +sérieuse; enfin je sacrifiai une paire de pistolets, montés en argent +ciselé, et j'eus l'espoir de continuer mon voyage. Chacun doutait que +je pusse gagner le Niger; cependant, à force de peine et de cadeaux, +extorqués par le consul, j'obtins une lettre de Khalilou qui +garantissait aux Anglais le parcours de ces provinces, et ordonnait +aux fonctionnaires de leur prêter assistance. En surcroît des embarras +que me suscitaient le pouvoir et la mendicité des gens de cour, +j'étais exploité d'une manière indigne par l'Arabe qui me servait +d'intendant, et qui avait toute la rapacité de sa race, toutes les +ruses de l'emploi; c'était une escroquerie, un chantage perpétuel dont +j'étais exaspéré. Mais au milieu de tous ces déboires j'eus la bonne +fortune de posséder l'ouvrage d'Ahmed Baba, dont un savant m'avait +prêté le manuscrit, et qui jetait de vives lumières sur l'histoire des +contrées que j'avais à parcourir. Quel dommage de n'avoir pas pu tout +copier! Gando est renfermé dans une vallée si étroite qu'on se heurte +immédiatement à la montagne, et l'on ne pouvait s'éloigner des murs +sans rencontrer l'ennemi. Quant à la ville en elle-même, le séjour n'y +est pas sans charme; un torrent la coupe du nord au sud, et une +végétation exubérante en couvre les deux bords. On y trouve peu de +commerce, en raison des troubles politiques; toutefois les habitants, +forcés de subvenir à leurs propres besoins, fabriquent d'excellentes +cotonnades, mais dont la nuance est loin d'avoir l'éclat des étoffes +de Noupé et de Kano. + +«Le 4 juin, nous avons sous les yeux les vallées profondes du Kebbi, +qui, après la saison pluvieuse, forment de vastes rizières. À Kombara, +le gouverneur m'envoie ce qui constitue un bon repas soudanien, depuis +le mouton jusqu'aux grains de sel et au gâteau de dodoua. La pluie +tombe à torrents, détrempe les sentiers, grossit les rivières. Nous +passons à Gaoumaché, grande ville autrefois, et qui n'est maintenant +qu'un village à esclaves. À Talba, le son du tambour annonce des +dispositions belliqueuses; nous sommes près de Daoubé, siège de la +révolte, et dont le territoire perd chaque jour quelque centre +d'industrie. Yara, qui, le mois dernier, était riche et laborieuse, +est actuellement déserte; et sans y penser, je porte la main à mon +fusil en traversant ses décombres. Mais la vie et la mort sont +intimement liées dans ces régions fertiles, et nous oublions les +ruines en saluant des rizières ombragées d'arbres touffus, dominés par +le déleb. Un homme est assis tranquillement à l'ombre de ces palmiers +dont il savoure les fruits. Qui peut voyager seul dans un pareil +endroit? Ce doit être un espion? Et mon Arabe, toujours courageux +quand il n'a rien à craindre, veut absolument tuer ce voyageur +solitaire; j'ai beaucoup de peine à l'en dissuader. + +«En dépit des bruits et des tambours de guerre, nous ne cessons de +traverser des plantations d'yams et de coton, de papayers, dont le +feuillage se montre au-dessus des murailles; un horizon calme, un pays +intéressant dépeuplé par la guerre. Nous nous arrêtons à Kola, siège +d'un gouverneur qui dispose de soixante-dix mousquets; c'est un homme +important dans la situation du pays, et qu'il est bon de visiter. J'y +gagne une oie grasse, que me donne la soeur du chef, et qui apporte à +mon régime un changement nécessaire. Plus loin, les trois fils du +gouverneur de Zogirma viennent me saluer au nom de leur père. Cette +dernière ville est plus considérable que je ne le supposais, et je +suis étonné de la résidence du chef, dont le style rappelle +l'architecture gothique. Zogirma peut avoir sept ou huit mille +habitants, que les discordes civiles ont affamés; et c'est à +grand'peine que je m'y procure du millet. + +«Le 10, nous entrons dans une forêt, dont les arbres en fleurs +remplissent l'air de parfums; deux étangs nous y fournissent une eau +excellente, qui, en 1854, faillit causer la mort de tous les gens de +mon escorte. C'est un endroit insalubre; nous y restons vingt-quatre +heures, parce que l'un de nos chameaux s'est égaré; et le fait paraît +si extraordinaire que dans le voisinage on disait, en parlant de moi: +«Celui qui a passé tout un jour dans le désert pernicieux.» + +«On voit des pistes d'éléphants dans tous les sens; une végétation qui +ne laisserait jamais deviner qu'on est à la lisière d'un pays stérile. +Nous débouchons dans une série de vallées peu profondes, traversées +par des réservoirs d'eau stagnante, et vers quatre heures nous sommes +dans la vallée de Fogha. Sur une éminence quadrangulaire, ayant dix +mètres d'élévation, et formée de décombres, est un hameau qui +ressemble aux anciennes villes d'Assyrie; les habitants extraient du +sel de la fange noire d'où surgit le monticule. D'autres hameaux de +même nature succèdent à celui-ci; nous sommes frappés de la misère de +cette population, que pillent sans cesse les gens du Dendina. Le +lendemain, après avoir fait deux ou trois milles sur un sol +rocailleux, fourré de broussailles, je vois miroiter la surface de +l'eau, et, marchant encore une heure sans la perdre de vue, nous +arrivons en face de Say, à l'endroit où l'on passe le grand fleuve du +Soudan.» + + + Le Niger. -- La ville de Say. -- Région mystérieuse. -- Orage. -- + Passage de la Sirba. -- Fin du rhamadan à Sebba. -- Bijoux en + cuivre. -- De l'eau partout. -- Barth déguisé en schérif. -- + Horreur des chiens. -- Montagnes du Hombori. -- Protection des + Touaregs. -- Bambara. -- Prières pour la pluie. -- Sur l'eau. + +«Le Niger, dont tous les noms: _Dhiouliba_, _Mayo_, _Éghirréou_, +_Isa_, _Kouara_, _Baki-n-roua_, ne signifient autre chose que le +_Fleuve_, n'a pas plus de sept cents mètres de large au bac de Say, et +coule en cet endroit du nord-nord-est au sud-sud-ouest avec une +rapidité de trois milles par heure. Le bord d'où je le contemple est +élevé de dix mètres au-dessus du courant, la rive droite est basse, et +porte une grande ville dont les remparts sont dominés par des +cucifères. Beaucoup de passagers, Foullanes et Sonrays, accompagnés +d'ânes et de boeufs, traversent le fleuve. Arrivent les canots que +j'ai fait demander; ils sont composés de deux troncs d'arbres évidés +et réunis, qui forment une embarcation de treize mètres de longueur, +sur un mètre et demi de large. C'est avec une émotion profonde que je +franchis cette eau dont la recherche a été payée de tant de nobles +vies[19]. La muraille de Say forme un quadrilatère de quatorze cents +mètres de côté; mais elle est trop large; et les cases, toutes en +roseaux, excepté la maison du gouverneur, y composent des groupes +disséminés. Un vallon, bordé de cucifères, coupe la ville du nord au +sud; rempli d'eau, après la saison pluvieuse, il rend la cité malsaine +et intercepte les communications entre les différents quartiers. +Ceux-ci, dans les grandes crues du fleuve, sont entièrement submergés; +la population est alors obligée d'en sortir. Les provisions n'abondent +pas au marché de Say; on y trouve peu de grain, pas d'oignons, pas de +riz, malgré la nature du sol qui s'y prêterait à merveille; mais +beaucoup de cotonnade, un excellent débouché pour les tissus noirs; et +ce sera pour les Européens la place la plus importante de toute cette +partie du Niger, dès qu'ils utiliseront cette grande route de +l'Afrique occidentale. + + [Note 19: Voy. le remarquable ouvrage de M. de Lanoye, + intitulé _le Niger_.] + +«Le gouverneur, évidemment né d'une esclave, et dont les manières +rappelaient celles du juif, me dit qu'il verrait avec joie un vaisseau +européen venir approvisionner sa ville des objets qui lui manquent. +Fort étonné de ce que je ne faisais pas de commerce, et pensant qu'il +fallait un motif bien grave pour entreprendre un pareil voyage, en +dehors de l'appât du gain, il s'alarma des projets insidieux que je +devais avoir, et m'invita à partir. C'était ce que je demandais; le +lendemain je quittais le Niger, qui sépare les régions explorées de la +Nigritie d'une contrée totalement inconnue, et je me dirigeais avec +bonheur vers la zone mystérieuse qui s'étendait devant moi. + +«Nous avions traversé l'île basse où la ville de Say couve la fièvre, +laissé derrière nous la branche occidentale du fleuve, alors +entièrement desséchée, lorsque de gros nuages venant du sud, +accompagnés d'un tonnerre effrayant, crevèrent sur nous, tandis que le +sable roulé par la tempête couvrait la campagne de ténèbres et nous +obligeait de nous arrêter. Au bout de trois heures nous nous +remettions en marche, à travers une couche d'eau de plusieurs pouces, +que la pluie avait déposée sur le sol. Tout le district, d'une +fertilité médiocre, a été colonisé par les Sonrays; il dépend de la +province de Gourma, et les indigènes sont en guerre à la fois avec les +colons et avec les Foullanes. Nous passons à Champaboule, résidence du +gouverneur de Torobé; la ville est presque déserte, et les remparts +sont cachés par les broussailles. Après avoir traversé une rivière, +nous entrons dans un district bien cultivé, dont les troupeaux +appartiennent aux Foullanes, qui considèrent la vache comme l'animal +le plus utile à la création. Un fourré de minosas, çà et là un baobab, +un tamarin, varient l'aspect des lieux; on voit de nombreux fourneaux, +de deux mètres de hauteur, qui servent à fondre le fer. Le sol devient +inégal, se tourmente, et brisé par des crêtes de rocher; le gneiss et +le micaschiste dominent, de belles variétés de granite apparaissent, +et nous arrivons au bord de la Sirba, rivière profonde, encaissée par +des berges de six à sept mètres d'élévation. Pour la franchir, nous +n'avons que les bottes de roseaux que nous nous hâtons d'assembler; le +chef et tous les habitants du village sont assis tranquillement sur la +rive, d'où ils nous regardent avec un vif intérêt. La partie masculine +des spectateurs a la figure expressive, les traits efféminés, de longs +cheveux nattés, qui retombent sur les épaules, la pipe à la bouche, et +pour costume une chemise et un large pantalon bleus. Quant aux femmes, +elles sont courtaudes, mal faites; elles ont la poitrine et les jambes +nues, de nombreux colliers, et les oreilles chargées de perles. + +[Illustration: Village sonray.--Dessin de Lancelot d'après Barth +(quatrième volume).] + +«De l'autre côté de la rivière, la trace des éléphants et des buffles +se rencontre à chaque pas; l'orage nous surprend au milieu des +jungles, qu'il transforme en nappe d'eau, et nous franchissons trois +torrents qui se précipitent vers la Sirba. Un village, entouré de +haies vives, interrompt la solitude; nous voyons des champs de maïs, +puis la forêt se referme; le granite, le gneiss et les grès percent la +terre, et nous entrons dans un district bien peuplé, dont le sol +argileux fatigue beaucoup les chameaux. Nous atteignons enfin les murs +de Sebba; le gouverneur qui, devant sa porte, explique à la foule +divers passages du Koran, me loge dans une case toute neuve, aux +murailles admirablement polies, et réjouissante à voir. Mais comme il +arrive trop souvent ici-bas, où l'apparence vous séduit ou vous +trompe, cette jolie case est un nid de fourmis qui dévastent mes +bagages. Le lendemain se termine le rhamadan; au point du jour, la +musique annonce la fête; les Foullanes sont vêtus de chemises +blanches, en signe de la pureté de leur foi, et le cortège du +gouverneur se compose de quarante cavaliers, probablement tout ce que +la ville possède. J'ai à soutenir une attaque religieuse de la part du +cadi, qui voudrait me faire passer pour sorcier, et je crois prudent +de distribuer quelques aumônes aux gens de la procession. + +«Le 12 juillet, nous arrivons à Doré, capitale du Libtako. Le pays est +sec, des bandes de gazelles parcourent une plaine aride qui borde la +place du Marché: on voit sur cette dernière quatre ou cinq cents +personnes, des étoffes, du sel, des noix de kola, des ânes, du grain +et des vases de cuivre, métal dont sont formés les bijoux des +habitants. Je remarque deux jeunes filles qui ont dans les cheveux un +ornement de cuivre représentant un cavalier, l'épée à la main et la +pipe à la bouche; car pour les Sonrays, le tabac fait le charme de la +vie, toutefois après la danse. + +«Le voisinage des Touaregs a entretenu, chez les habitants du Libtako, +une ancienne bravoure, très-renommée jadis, et qu'ils emploient +aujourd'hui à des querelles intestines. + +[Illustration: Vue de Kabra, port de Tembouctou.--Dessin de Rouargue +d'après Barth (quatrième volume).] + +«Un lacis de rivières et de marécages nous entrave à chaque pas. Des +buffles en quantité; une mouche venimeuse, très-rare à l'est du +Soudan, tourmente mes bêtes et les menace. Des averses perpétuelles, +de l'eau partout! On ne se figure pas, en Europe, ce que c'est que de +parcourir cette contrée dans la saison pluvieuse, de transporter les +bagages à travers les marais, d'où les chameaux ont assez à faire de +se retirer à vide. Il m'est arrivé plus d'une fois de penser que mon +cheval, malgré toute sa vigueur, ne sortirait pas de la fange, d'y +tomber avec lui, et de ne savoir comment faire pour l'enlever du +bourbier. C'est une pluie tellement violente que je lui ai vu en une +nuit détruire le quart d'un gros village, et tuer onze chèvres dans +une seule maison. + +«Jusqu'ici, j'avais conservé ma qualité de chrétien; mais nous allions +entrer dans la province de Dalla, soumise au chef fanatique de Masina, +qui n'aurait jamais permis à un mécréant de franchir son territoire, +et je me fis passer pour un Arabe, qui plus est pour un schérif. +Cependant la dispute que nous eûmes avec notre hôte, au sujet d'une +meute de chiens qui ne voulaient pas nous céder la place, annonçait le +peu de ferveur de la population; car tout bon musulman réprouve la +race canine; les Foullanes ne s'en servent même pas pour guider leurs +troupeaux, qu'ils conduisent à la voix. Tous ces chiens étaient noirs, +les volailles noires et blanches; et un gros ver noir (je n'en avais +rencontré aucun depuis mon voyage dans le Bagirmi) dévastait les +récoltes. + +«Le 5 août, la route devient de plus en plus marécageuse, des cônes +détachés apparaissent au nord; on n'aperçoit que des pasteurs +foullanes; peu de culture, puis les constructions, pittoresques des +villages sonrays et la silhouette bizarre de la chaîne des Hombori. +Sans l'avoir vue, il m'aurait été impossible de me figurer cette +rampe, dont les pitons les plus élevés n'ont que deux cent cinquante +mètres au-dessus de la plaine. Rien ne me frappa d'abord dans l'aspect +de ces montagnes que de loin je prenais pour des collines; mais +bientôt mon attention fut puissamment captivée. Sur une pente adoucie, +composée de quartiers de roche, s'élève une muraille perpendiculaire, +dont le sommet, couronné d'une terrasse, est habité par des indigènes +que rien n'a pu vaincre. Quelques moutons, du millet, des corchorus, +prouvent que ces fiers montagnards descendent parfois de leur +retraite. À partir de là, c'est une double série de crêtes +fantastiques, surgissant le long de la plaine, et ressemblant aux +ruines des châteaux du moyen âge. + +«En sortant de ce défilé remarquable, nous arrivons exténués à Bone, +où l'on refuse de nous recevoir; nous sommes près de Nouggéra, hameau +sacré, d'où sortit la famille du chef d'Hamda-Allahi, et nous nous +hâtons de fuir pour ne pas tomber entre les mains de ce fanatique. Des +Touaregs campaient dans le voisinage; c'est à eux que j'allai demander +appui. Le chef, à la peau blanche, aux traits nobles, à la physionomie +agréable, mit une de ses tentes de cuir à ma disposition, et nous +envoya du lait et un mouton tout préparé. Le lendemain nos tentes de +toile figuraient au milieu de celles de mon hôte, et j'étais assiégé +par une quantité de femmes d'un excessif embonpoint, rappelant surtout +celui qu'on attribue par erreur à la célèbre Vénus callipige. Qu'il +fallut de patience, en face des lenteurs d'une pareille escorte, et +des perfidies de mon Arabe, qui profitait de l'occasion pour trafiquer +à mes dépens! J'arrivai néanmoins à Bambara, village dont les produits +agricoles sont distribués dans toute la province, grâce aux affluents +et aux canaux du Niger. Il fallut y passer quelques jours, en dépit de +l'inquiétude que j'avais d'être reconnu, et malgré les présents qui me +furent arrachés par notre hôte, par le fils de l'émir, par trois +cousins de celui-ci, et trois Arabes de Tembouctou, dont j'avais à +m'assurer les bonnes grâces. Bambara est situé sur une eau morte du +fleuve. Ce marigot, d'une largeur considérable, était presque desséché +à cette époque; mais trois semaines plus tard, il devait être couvert +d'embarcations, allant à Tembouctou par Délégo et Sarayamo, et à Diré +par Kanima. La prospérité de la ville dépend donc de la pluie, et +comme il n'en tombait pas, toute la population, l'émir en tête, vint +me prier d'user de mon influence pour obtenir du ciel une ondée +copieuse. J'éludai l'oraison, mais j'exprimai l'espoir que le Seigneur +écouterait des voeux aussi justes. Le lendemain une petite pluie vint +me faire bénir des habitants, ce qui ne m'empêcha pas d'être fort +satisfait de m'éloigner. + +«Un terrain onduleux, du granite, çà et là une rampe sablonneuse d'où +nous voyons la surface agitée du lac Niengay. Des dunes, des +marécages, des mimosas, du capparis, de l'euphorbe vénéneuse, du riz +partout; un labyrinthe de canaux et de criques où s'épanche le fleuve, +et dont personne n'a jamais eu l'idée. À Sarayamo, je suis en ma +qualité de schérif contraint de faire la prière; «Que Dieu vous donne +la pluie!» ajouté-je. Le soir il tonne; je suis en faveur, on me prie +de recommencer le lendemain; je les exhorte à la patience, et je suis +forcé de joindre ma bénédiction au vomitif que j'administre au chef, +qui, par parenthèse, fut très-scandalisé lorsqu'il apprit plus tard +mon titre de chrétien. + +«Le 1er septembre je m'embarque sur l'un des canaux du Niger, et je +vogue enfin vers Tembouctou. La nappe d'eau qui nous porte a environ +cent mètres de large; elle est tellement remplie d'herbe que nous +paraissons glisser sur une prairie. C'est au reste dans le lit de ce +canal, que les chevaux et les vaches trouvent la plus grande partie de +leur nourriture. Au bout de quatre à cinq kilomètres, nous entrons +dans une eau découverte, et les bateliers, dont les chants célèbrent +les hauts faits du grand Askia[20], nous promènent, de détours en +détours, entre des rives couvertes de cucifères, de tamarins, de +genêts et d'herbe que paissent tantôt des gazelles, tantôt du bétail. +Des alligators annoncent une eau plus étendue, et le canal où nous +débouchons n'a pas moins de deux cents mètres de large: des hommes et +des chevaux sur le bord, des pélicans, des rémipèdes sans nombre; le +voyage est délicieux. Les zigzags se multiplient, les rives se +dessinent d'une façon plus régulière; l'ombre descend à la surface de +l'eau, qui brille aux dernières clartés du jour, et dont la largeur +est de trois cent quarante mètres. Des feux nous attirent, et nous +nous arrêtons au fond d'une crique, où s'éparpille un village. Il +m'est impossible de distinguer le moindre courant. Dans ce lacis +fluvial, l'eau se dirige tantôt dans un sens, tantôt dans l'autre, +avec incertitude, et finit généralement par se décider pour le +nord-nord-ouest. Après deux cents ans de guerre, ces bords, autrefois +si animés, sont devenus silencieux; et nous laissons derrière nous la +place où fut Gakoira, Sanyare, et tant d'autres villages. Un bouquet +d'arbres, chargés d'oiseaux, surgit de la rive; nous revoyons le +fleuve. Il coule ici du sud-ouest au nord-est sur une largeur de seize +cents mètres; ses flots majestueux, resplendissant tout à coup sous la +lune, qui se lève dans un ciel noir, tout sillonné d'éclairs, +inspirent aux gens de mon escorte un respect mêlé de crainte.» + + [Note 20: Mohammed ben Aboubakr, fondateur de la dynastie des + Askia, peut-être le plus grand de tous les souverains de la + Nigritie, est un exemple du développement intellectuel dont + un nègre est capable. Né dans une île du Niger, au milieu du + seizième siècle, il détrône le fils de Sonni Ali, sultan des + Sonrays, prend le pouvoir, étend ses conquêtes du centre du + Haoussa jusqu'au bord de l'Atlantique, et du douzième degré + de latitude nord jusqu'à la frontière du Maroc. Il gouverne + les vaincus avec justice et bonté, s'attache même les + musulmans, dont il a chassé les princes, fait naître partout + l'aisance, protégé les savants, et répand dans ses États les + principes les plus avancés de la civilisation arabe. + Malheureusement le harem, ce germe de dissolution, engendre + les querelles de famille, les discordes civiles, et Mohammed, + devenu le jouet et la victime de ses fils, est contraint + d'abdiquer en 1529, après trente-six ans de règne.] + + + Kabara. -- Visites importunes. -- Dangereux passage. -- + Tinboctoue, Tomboctou ou Tembouctou. -- El Bakay. -- Menaces. -- + Le camp du cheik. -- Irritation croissante. -- Sus au chrétien! + -- Les Foullanes veulent assiéger la ville. -- Départ. -- Un + preux chez les Touaregs. -- Zone rocheuse. -- Lenteurs + désespérantes. -- Gogo. -- Gando. -- Kano. -- Retour. + +«À peine le soleil commence-t-il à paraître, qu'ayant traversé le +Niger, nous nous trouvons en face de Tasakal, petit village mentionné +à Caillé. Excepté quelques bateaux pêcheurs, tout est désert autour de +nous. L'eau se divise, nous prenons l'embranchement sur lequel est +situé Koromé, tandis que le fleuve s'éloigne vers l'est, de l'autre +côté des îles Day, qui nous séparent de lui. Le canal se divise à son +tour, la branche que nous suivons n'est plus qu'un ruisseau, +traversant une prairie; mais elle se rélargit peu à peu, forme un +bassin d'une régularité parfaite, et après huit mois et demi d'efforts +nous sommes à Kabara, qui sert de havre à Tembouctou. La maison que +j'occupe au sommet de la côte, où la ville est située, comprend deux +grandes salles, une quantité de pièces plus petites, et un premier +étage; la cour intérieure, avec son assortiment de moutons, de +canards, de pigeons, de volailles de toute sorte, rappelle le temps où +les Foullanes n'avaient pas encore exploité le pays. + +[Illustration: Méridien de Paris + +Voyage du Docteur Barth Itinéraire de Sokoto à Tembouctou 1855 + +_Dressé par Vuillemin d'après le Dr Peterson_ _Gravé chez Erhard R. +Bonaparte 42_] + +«Dès que le jour vient à paraître je me hâte de quitter ma chambre où +l'on étouffe. À peine rentré de la promenade, je reçois un chef +touareg qui réclame un présent; je refuse, il insiste, et me répond +qu'en sa qualité de bandit il peut me faire beaucoup de mal. Je suis, +en effet, hors la loi, et le premier scélérat venu, qui me soupçonnera +d'être chrétien, peut me tuer impunément. Toutefois, après une vive +altercation, je me débarrasse du Touareg. Il n'est pas parti que la +maison est encombrée de gens qui arrivent de Tembouctou, à pied, à +cheval, portant des robes bleues, serrées à la taille par une +draperie, des culottes courtes et des chapeaux de paille terminés en +pointe. Tous ont des lances, quelques-uns des épées et des mousquets; +ils s'asseyent dans la cour, remplissent les chambres, se regardent, +et se demandent qui je puis être. Deux cents de ces individus passent +chez moi dans le courant de la journée; et le soir, l'émissaire que +j'avais envoyé à Tembouctou revient avec Sidi Alaouate, l'un des +frères du cheik. On lui a confié que je suis chrétien, mais sous la +protection toute spéciale du souverain de Stamboul. Par malheur je +n'ai d'autre preuve de cette assertion qu'un vieux firman, qui date de +mon premier séjour en Égypte, et n'a aucun rapport avec mon voyage +actuel; néanmoins l'entrevue n'a rien de désagréable. + +[Illustration: Camp touareg.--Dessin de Lancelot d'après Barth +(cinquième volume).] + +«Le lendemain nous franchissons les dunes qui s'élèvent derrière +Kabara; l'aridité des lieux contraste d'une manière frappante avec la +fertilité des bords du fleuve. C'est un désert, infecté par les +Touaregs, qui deux jours avant y ont assassiné trois négociants du +Touat. Le peu de sécurité de la route est tellement avéré, qu'un +hallier, situé à mi-chemin, porte le nom significatif de: _Il n'entend +pas_, c'est-à-dire qu'il est sourd aux cris de la victime. Nous +laissons à notre gauche l'arbre du Ouéli-Salah; un mimosa que les +indigènes ont couvert de haillons dans l'espoir que le saint les +remplacera par des habits neufs. Nous approchons de Tembouctou; le +ciel est nuageux, l'atmosphère pleine de sable, et la ville se +distingue à peine des décombres qui l'entourent; mais ce n'est pas le +moment d'en étudier l'aspect: une députation des habitants se dirige +vers moi, pour me souhaiter la bienvenue. Il faut payer d'audace, je +mets mon cheval au galop, et vais à leur rencontre. L'un d'eux +m'adresse la parole en turc; j'ai presque oublié cette langue, que je +dois savoir, moi, prétendu Syrien; cependant je trouve quelques mots à +répondre, et j'évite les questions de l'indiscret en entrant dans la +ville. Je laisse à ma gauche une rangée de cases malpropres, et je +m'engage dans des ruelles qui permettent tout au plus à deux chevaux +de passer de front; mais le quartier populeux de Sané-Goungou m'étonne +par ses maisons à deux étages, dont la façade vise à l'ornementation. +Nous prenons à l'ouest, et, passant devant la demeure du cheik, nous +entrons en face dans celle qui nous est destinée. + +[Illustration: Arrivée à Tembouctou.--Dessin de Lancelot d'après Barth +(cinquième volume).] + +«J'avais atteint mon but; mais l'inquiétude et la fatigue m'avaient +épuisé, et la fièvre me saisit immédiatement. Néanmoins l'énergie et +le sang-froid étaient plus nécessaires que jamais; le bruit courait +déjà qu'Hammadi, le rival d'El Bakay, avait informé les Foullanes de +la présence d'un chrétien dans la ville. Le cheik était absent; son +frère, qui m'avait promis son appui, non satisfait de mes cadeaux, +élevait des prétentions exorbitantes; mon hôte prétendait pouvoir +disposer de mes bagages, ainsi que je disposais de son local: +exactions sur exactions. Le lendemain, toutefois, la fièvre ayant +cessé, je reçus la visite de gens honnêtes, et pus prendre l'air sur +ma terrasse, d'où j'embrassais du regard la ville. Au nord, la mosquée +massive de Sankoré donne à cette partie un caractère imposant; à +l'est, le désert; au sud, les habitations des marchands de Ghadamès; +puis des cases au milieu de maisons construites en pisé, des rues +étroites, un marché au versant des dunes, le tout formant un coup +d'oeil plein d'intérêt. + +«Le lendemain la nouvelle d'une attaque projetée contre ma demeure, +par ceux qui s'opposent à mon séjour, me coupe la fièvre; une attitude +un peu ferme suffit à dissiper les nuages. Le frère du cheik essaye de +me convertir, et me défie de lui démontrer la supériorité de mes +principes religieux; lui et ses élèves entament la discussion; je les +bats, ce qui me procure l'estime de la partie intelligente des +habitants et l'amitié du cheik. La fièvre m'avait repris le 17; ma +faiblesse augmentait de jour en jour, quand le 26, à trois heures du +matin, des instruments et des voix m'annoncèrent l'arrivée d'El Bakay; +ma fièvre s'en accrut; mais mon protecteur me tranquillisa le soir +même. Il blâmait hautement la conduite de son frère à mon égard; +m'envoyait des vivres, avec la recommandation de ne rien prendre de ce +qui ne sortirait pas de sa maison, et m'offrait le choix entre les +diverses routes qui me permettaient d'arriver à la côte. Si j'avais su +alors que je devais languir huit mois à Tembouctou je n'aurais pas eu +la force d'en supporter l'idée; mais l'homme, fort heureusement, ne +prévoit pas la durée de la lutte, et marche avec courage au milieu des +ténèbres qui lui dérobent l'avenir. + +«Ahmed El Bakay, d'une taille au-dessus de la moyenne, et bien +proportionnée, avait cinquante ans, la peau noirâtre, mais la figure +ouverte, l'air intelligent, le port et la physionomie d'un Européen. +Une courte robe noire, un pantalon de même couleur, ainsi que le châle +qui était posé négligemment sur sa tête, formaient tout son costume. +Il se leva pour venir à moi, et sans phrases, sans formules +préliminaires, nous échangeâmes nos pensées avec un entier abandon. Le +pistolet que je lui donnai fit tomber l'entretien sur l'industrie +européenne; il en connaissait la supériorité, et me demanda s'il était +vrai que la capitale de l'Angleterre eût plus de cent mille habitants. +Il me parla ensuite du major Laing, le seul chrétien qu'il eût jamais +vu; personne à Tembouctou, n'ayant eu connaissance du séjour de +Caillé, grâce au déguisement qu'avait pris l'illustre Français. + +«Tembouctou, située à neuf kilomètres du Niger, par dix-huit degrés de +latitude nord et très-probablement entre le cinquième et le sixième +méridien à l'ouest de Paris, a la forme d'un triangle dont la pointe +se dirige vers le désert, et qui s'étendait autrefois à un kilomètre +au delà des limites actuelles. Sa circonférence est aujourd'hui de +quatre kilomètres et demi; ses anciens remparts détruits par les +Foullanes en 1826, n'ont pas été relevés. La cité se compose de rues +droites et de rues tortueuses, non pavées, mais dont la chaussée est +faite de sable durci; quelquefois un ruisseau en parcourt le milieu. +On y trouve neuf cent quatre-vingts maisons en pisé, bien entretenues, +et deux cents cases en nattes dans les faubourgs, au nord et au +nord-ouest, où sont des monceaux de décombres accumulés depuis des +siècles. Plus de traces de l'ancien palais ni de la Casbah; mais trois +grandes mosquées, trois petites et une chapelle. Tembouctou se divise +en sept quartiers, habités par une population fixe de treize mille +âmes, et une population flottante de cinq à dix mille de novembre en +janvier, époque de l'arrivée des caravanes. Fondée au commencement du +onzième siècle par les Touaregs, sur un de leurs anciens pâturages, +Tembouctou appartient au Sonray dans la première moitié du +quatorzième. Reprise au milieu du quinzième par ses fondateurs, elle +leur est bientôt enlevée par Sonni Ali, qui la saccage, la tire de ses +ruines, et y fait affluer les marchands de Ghadamès. Déjà marquée, en +1373, sur les cartes catalanes, non-seulement entrepôt du commerce de +sel et d'or, mais centre scientifique[21] et religieux de tout l'ouest +du Soudan, elle excite la convoitise de Mulay Ahmed, tombe, en 1592, +avec l'empire d'Askia, sous la domination du Maroc, et demeure +jusqu'en 1826 au pouvoir des Roumas (soldats marocains établis dans le +pays). Viennent ensuite les Foullanes, puis les Touaregs qui chassent +les Foullanes en 1844. Mais cette victoire, en isolant Tembouctou des +bords du fleuve, amène la famine. Un compromis a lieu, en 1848, par +l'entremise d'El Bakay: les Touaregs reconnaissent la suprématie +_nominale_ des Foullanes, qui ne peuvent tenir garnison dans la ville; +les impôts y sont perçus par deux cadis: l'un Sonray, l'autre +Foullane; et le gouvernement (ou plutôt la police) est confié à deux +maires sonrays, comprimés à la fois par les Foullanes et les Touaregs, +entre lesquels se place l'autorité religieuse, représentée par le +cheik, Rouma d'origine. + + [Note 21: Ahmed Baba donne une liste considérable des savants + de Tembouctou, et il avait lui-même (au seizième siècle) une + bibliothèque de seize cents manuscrits.] + +«J'avais, comme on l'a vu, l'entier appui du cheik; mais le conflit +des pouvoirs qui s'exercent dans Tembouctou devait neutraliser +l'influence de cet homme généreux, et menacer mes jours, malgré sa +protection. Le mois de septembre s'était bien passé; je n'attendais +plus qu'une occasion pour fixer mon départ, lorsque le 1er octobre +arrivèrent des cavaliers appartenant au gouverneur titulaire; ces +soldats avaient l'ordre de me chasser de la ville, et de me tuer si je +faisais résistance. Plus moyen de partir; El Bakay s'y opposait +formellement, pour ma sécurité d'abord, ensuite pour ne pas avoir +l'air de plier devant les Foullanes; il résolut même d'aller camper +hors des murs, afin de prouver à tous qu'il ne dépendait ni de la +population ni de ses vainqueurs; et le 11 nous quittâmes la ville un +peu avant midi. En dépit de mes inquiétudes, je me trouvai bien du +changement d'air et de la scène paisible que j'avais sous les yeux. +Dès le matin les tentes ouvraient leurs rideaux de laine, aux +couleurs variées, on trayait les chamelles, les chèvres, les vaches +qui paissaient sur la colline; toute la nature s'éveillait, et les +essaims de pigeons blancs, qui avaient dormi sur les arbres, lissaient +leurs plumes et prenaient leur volée. Le soir le bétail revenait des +pâturages, les esclaves poussaient devant eux les ânes chargés d'eau; +les fidèles, groupés dans les buissons, psalmodiaient la prière, +guidés par la voix mélodieuse du maître; puis un chapitre du Koran +était chanté par les meilleurs élèves, et le son harmonieux de ces +beaux vers se répandait au loin, répété par l'écho. + +«Deux jours après, nous rentrâmes à Tembouctou; la division se mit +dans la propre famille du cheik; on persistait à vouloir me chasser. +El Bakay sortit de nouveau de la ville et m'emmena cette fois à +Kabara. Les Foullanes en profitèrent pour envoyer de nouvelles forces +à Tembouctou; nous y revînmes, mais pour retourner au camp. J'y +retrouvai un calme parfait: El Bakay me laissait libre, ou venait +causer avec moi de choses toujours intéressantes. Il avait, ainsi que +les gens de sa suite, un intérieur paisible et doux. Je ne crois pas +qu'il y ait en Europe d'individu plus affectueux pour sa femme et ses +enfants, que mon hôte ne l'était pour les siens; je dirai même qu'il +poussait trop loin la condescendance aux volontés de son auguste +épouse. La plupart de ces tribus mauresques, aujourd'hui métis, n'ont +qu'une seule femme, de même que les Touaregs; seulement chez ces +derniers l'épouse est libre, va et vient, a le visage découvert, +tandis que, vêtue de noir, la femme du Maure est toujours voilée, et +que celle des riches ne quitte jamais la tente. La vie que nous +menions aurait pu être favorable aux intrigues; mais les femmes +étaient chastes, et l'on aurait infailliblement lapidé l'épouse +convaincue d'adultère. Toutefois le cheik étant le chef de la +religion, il est possible que la bonne tenue observée dans son camp +soit un fait exceptionnel. + +«La guerre et les discordes civiles, pendant ce temps-là, redoublaient +de furie, et ma position devenait chaque jour plus périlleuse; les +Foullanes ne pouvant m'arracher de force au cheik, essayaient de la +ruse pour me faire tomber entre leurs mains; les Ouélad-Sliman, qui +assassinèrent le major Laing, avaient fait serment de me tuer. De +nouveaux soldats étaient entrés dans la ville, où nous étions revenus, +et avaient l'ordre de m'en expulser à tout prix. J'avais espéré +commencer l'année près de la côte; janvier finissait, et je me +trouvais toujours dans la même alternative. + +«Le 27 février, le chef des Foullanes exprima enfin à El Bakay, d'une +manière franche et nette, le désir de me voir chassé du pays: refus +péremptoire du cheik; nouvelle demande, nouveau refus, nouvelles +luttes, une situation de plus en plus intolérable: le commerce en +souffrance, la population inquiète. Les particuliers s'assemblent, +discutent les moyens de se débarrasser de moi; les Tébous approchent, +les Foullanes veulent assiéger la ville, l'irritation est au comble. + +«Le 17 mars, dans la nuit, Sidi Mohammed, frère aîné d'El Bakay, fait +battre le tambour, monte à cheval, et me dit de le suivre avec deux de +mes serviteurs, pendant que des Touaregs, qui nous soutiennent, +frappent leurs boucliers et répètent leur cri de guerre. Nous trouvons +le cheik à la tête d'un corps nombreux d'Arabes, de Sonrays, voire de +Foullanes, qui lui sont dévoués. Je le supplie de ne pas faire couler +le sang à cause de moi; il promet aux mécontents de me garder hors de +la ville, et nous allons camper sur la frontière des Aberaz, où nous +souffrons horriblement des insectes et de la mauvaise nourriture. +Enfin, après trente-trois jours de résidence au bord de la crique de +Bosébango, il fut décidé que nous partirions le 19 avril. + +«Le 25, après avoir traversé divers campements de Touaregs, nous +suivions les détours du Niger, ayant à notre gauche un pays bien +boisé, entrecoupé de marais, et animé par de nombreuses pintades. +C'est là que nous rencontrâmes le vaillant Ouoghdougou, ami sincère +d'El Bakay, magnifique Touareg, ayant près de deux mètres, d'une force +prodigieuse, et dont on rapportait des prouesses dignes de la Table +ronde. C'est sous son escorte que je gagnai Gago, aujourd'hui bourgade +de quelques centaines de cases et qui fut au quinzième siècle la +capitale florissante et renommée de l'empire sonray. + +«Après m'être séparé en ce lieu de mes protecteurs, et ne conservant +autour de moi qu'une suite composée encore d'une vingtaine de +personnes, je repassai sur la rive droite du fleuve et la descendit +jusqu'à Say, où j'avais traversé le Niger l'année précédente. Sur tout +ce parcours de près de cent cinquante lieues, je ne rencontrai qu'un +sol fertile et des populations paisibles au milieu desquelles tout +Européen pourrait passer en toute sécurité, en leur parlant comme je +le fis, des sources et de la terminaison de leur grand fleuve +nourricier; questions qui préoccupent de temps à autre ces bons nègres +autant peut-être qu'elles ont tourmenté nos sociétés savantes, mais +dont ils ne possèdent pas les premiers éléments. + +«Rentré à Sokoto et à Vourno au milieu de la saison des pluies, j'y +reçus l'accueil le plus généreux de l'émir, mais à bout de forces et +de santé, j'étais presque incapable d'en profiter. L'avenir +m'apparaissait de plus en plus sombre. + +«La guerre venait d'éclater tout autour de moi et devant moi; le +sultan de l'Asben avait été déposé; le cheik du Bornou avait perdu le +pouvoir, et l'on avait étranglé mon ami El Béchir. + +«Le 17 octobre, j'arrivais à Kano: on m'y attendait; mais ni argent, +ni dépêches; aucune nouvelle d'Europe. C'était là que je devais payer +mes serviteurs, acquitter mes dettes, rembourser mes créances, échues +depuis longtemps. J'engageai tout ce qui me restait, y compris mon +revolver, en attendant que j'eusse fait venir la coutellerie et les +quatre cents dollars qui devaient être à Zinder; mais ceux-ci avaient +disparu pendant les troubles civils. Kano sera toujours insalubre pour +les Européens; ma santé déjà mauvaise, s'altéra davantage, mes +chameaux, mes chevaux tombèrent malade, et je perdis entre autres le +noble animal qui depuis trois ans avait partagé toutes mes fatigues.» + +L'énergie du voyageur triompha encore une fois de toutes ces +difficultés. Le 24 novembre il partait pour Kouka, où le cheik Omar +avait ressaisi le pouvoir; de nouveaux embarras l'y attendaient, et ce +ne fut qu'après quatre mois de séjour dans cette ville que Barth +reprit la route du Fezzan, mais cette fois par Bilma, voie plus +directe, autrefois suivie par Denham et Clapperton. + +[Illustration: Vue générale de Tembouctou.--Dessin de Lancelot d'après +Barth (cinquième volume).] + +Arrivé à Tripoli, à la fin d'août, Barth s'y arrêta quatre jours, +s'embarqua pour Malte, et de là pour Marseille, traversa Paris, et +entra dans Londres le 6 septembre 1855. Rappelons qu'il avait exploré +le Bornou, l'Adamaoua, le Baghirmi, où nul Européen n'était jamais +entré. Non-seulement il avait visité sur une largeur de mille +kilomètres, la région qui s'étend de Katchéna à Tembouctou, et qui, +même pour les Arabes est la partie la moins connue du Soudan, mais il +avait noué des relations avec les princes les plus puissants des bords +du Niger, depuis Sokoto jusqu'à la ville interdite aux chrétiens. Il +avait donné cinq ans de sa jeunesse à cette entreprise surhumaine, +enduré des privations et des fatigues inouïes, bravé les climats les +plus meurtriers, le fanatisme le plus implacable, triomphé du manque +absolu d'argent en face d'une cupidité sans frein. Il avait altéré une +santé miraculeuse, et payé cinq mille francs à l'Angleterre le +périlleux honneur de lui rapporter des lettres de franchise pour ses +marchands. Des cinq hommes intrépides qui ont pris part à cette +expédition, il revenait seul, chargé de matériaux précieux dans tous +les genres: cartes détaillées, dessins, chronologies, vocabulaires, +histoire des pays et des races, itinéraires et tables météorologiques; +depuis le sol jusqu'aux nuages, ses études avaient tout embrassé. Quel +est, dira-t-on, la récompense de tant d'intrépidité, d'abnégation et +de savoir? Barth nous répond par ces lignes si simples: «Je laisse +beaucoup à faire à mes successeurs, même dans la voie que j'ai suivie; +mais j'ai la satisfaction de sentir que j'ai ouvert aux esprits +éclairés de nouveaux horizons sur la terre africaine, et préparé +l'établissement de rapports réguliers entre l'Europe et ces contrées +fertiles, qui lui étaient peu ou point connues.» + + Traduit par Mme H. LOREAU. + + + + +GRAVURES. + + Dessinateurs. + Chapelle de Sainte-Rosalie (près Palerme) Rouargue 1 + Types et costumes siciliens Rouargue 4 + Ruines à Girgenti (Agrigente) Rouargue 5 + Vue de Syracuse Rouargue 8 + Taormine et l'Etna Rouargue 9 + La Marine à Messine Rouargue 12 + Rocher de Scylla Rouargue 13 + Stromboli Rouargue 16 + Pigeonnier près d'Ispahan Jules Laurens 17 + Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend-è-Roud, + à Ispahan Jules Laurens 21 + Collége de la Mère du roi, à Ispahan Jules Laurens 24 + Une peinture indienne dans le palais des + Quarante-Colonnes, à Ispahan Jules Laurens 25 + Entrée de Kaschan Jules Laurens 28 + Une caravane persane au repos Jules Laurens 29 + Types persans Jules Laurens 32 + Faubourg de Téhéran Jules Laurens 33 + La porte de Schah-Abdoulazim Jules Laurens 36 + Dans une cour, à Téhéran Jules Laurens 37 + Types et portraits persans Jules Laurens 40 + Groupe de Persans Jules Laurens 41 + Dans l'Enderoun (appartement intérieur + -- Costumes d'intérieur et de sortie) Jules Laurens 44 + Choix d'armes, d'instruments et objets divers + persans Jules Laurens 45 + Le Démavend Jules Laurens 48 + Vue de l'île Saint-Thomas de Bérard 49 + Saint-Pierre, à la Martinique de Bérard 52 + Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise) de Bérard 53 + Une sucrerie à la Guadeloupe de Bérard 56 + La Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe de Bérard 57 + Le port d'Espagne, à la Trinidad de Bérard 60 + La baie de Panama de Bérard 61 + Vue des Bermudes de Bérard 64 + Costumes norvégiens d'Hitterdal Pelcoq 65 + La vallée de Bolkesjö Doré 68 + Costumes du Télémark Pelcoq 69 + La vallée de Vestfjordal Doré 72 + Intérieur d'auberge à Bolkesjö Lancelot 73 + Église d'Hitterdal Wormser 75 + Le Rjukandfoss Doré 76 + Un chalet à Bamble Lancelot 77 + Vue du lac Bandak Doré 80 + Le lac Flatdal Doré 81 + Fjord de Gudvangen Doré 84 + Église de Bakke Doré 85 + Route de Stalheim Doré 88 + Le Vöringfoss Doré 89 + Vallée de l'Heimdal Doré 92 + Femme du Sogn Pelcoq 93 + Une noce en Norvége Pelcoq 96 + Le marché aux grains (Suez) Karl Girardet 97 + Port de Suez Karl Girardet 100 + Cimetière européen à Suez Karl Girardet 100 + Qosséir Karl Girardet 101 + Djeddah Karl Girardet 101 + Port de Souakin Karl Girardet 101 + Mosquée de Salonique Karl Girardet 104 + Femmes albanaises, près d'un arabas, + à Vasilika Villevieille 105 + Un Juif de Salonique Bida 108 + Une Juive de Salonique Bida 109 + Sceau du monastère de Kariès 111 + Vue générale de mont Athos Villevieille 112 + Le Conseil des Épistates au mont Athos Boulanger 113 + Saint Georges (fresque de Panselinos dans le + Catholicon de Kariès) Pelcoq 116 + Monastère d'Iveron Karl Girardet 117 + L'higoumène d'Iveron Pelcoq 120 + La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra Lancelot 121 + Croix sculptée en bois dans le trésor de Kariès Thérond 124 + Coffret dans le trésor de Kariès Thérond 125 + Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches Thérond 128 + La confession Bida 129 + Bas-relief du couvent de Vatopédi A. Proust 130 + Albanais, soldat de la garde des Épistates Villevieille 132 + Vue du couvent d'Esphigmenou Karl Girardet 133 + Intérieur de la cour principale du couvent slave + de Kiliandari Lancelot 136 + La récolte des noisettes au mont Athos Villevieille 137 + L'île Chatam, dans l'archipel Galapagos E. de Bérard 140 + Baie de la Poste, dans l'île Floriana + (archipel Galapagos) E. de Bérard 140 + L'île Charles, dans l'archipel Galapagos E. de Bérard 141 + Aiguade de l'île Charles (archipel Galapagos) E. de Bérard 144 + Oiseaux et reptile (archipel Galapagos) Rouyer 145 + Côtes de l'île Albermale, dans l'archipel + Galapagos E. de Bérard 148 + Oeno, dans l'archipel Pomotou (îles à coraux) E. de Bérard 149 + Village de Vanou, dans l'île de Vanikoro + (îles à coraux) E. de Bérard 149 + Baie de Manevai, dans l'île de Vanikoro + (îles à coraux) E. de Bérard 152 + Récifs et piton de l'île de Borabora + (îles à coraux) E. de Bérard 153 + Rade et pic de l'île de Borabora (îles à coraux) E. de Bérard 156 + Île de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou + (îles à coraux) E. de Bérard 157 + Brun-Rollet Fath 160 + Traîneau yakoute Victor Adam 161 + Une sorcière tongouse Victor Adam 164 + Port d'Okhotsk Victor Adam 165 + Bazar de Nertchinsk Victor Adam 168 + Colonie ou village yakoute Victor Adam 169 + Voyageur russe en Sibérie Victor Adam 172 + Argali (mouton sauvage) Victor Adam 173 + Campement de Tongouses Victor Adam 176 + Chamans yakoutes Victor Adam 177 + Femme yakoute Victor Adam 180 + Poteaux des frontières du pays des Yakoutes et + de la Chine Victor Adam 181 + Types indigènes (Australie du Sud) G. Fath 184 + Sépultures australiennes dans les bois Lancelot 185 + Sépulture australienne au désert Doré 189 + Restes d'un voyageur retrouvés par ses compagnons + dans les déserts du lac Torrens Doré 192 + Oasis d'Éderi (Fezzan) Rouargue 193 + Mourzouk (capitale du Fezzan) Rouargue 196 + Gorge d'Agueri Lancelot 197 + Vallée d'Auderaz Rouargue 200 + Vue d'Agadez Lancelot 201 + Vue de Kano (entrepôt du Soudan central) Lancelot 204 + Dendal ou boulevard de Kouka (capitale du Bornou) Lancelot 205 + Vue du lac Tchad Rouargue 208 + Village marghi Rouargue 209 + Halte dans une forêt du Marghi Rouargue 212 + Village mosgou Rouargue 213 + Chef mosgovien Rouargue 216 + Intérieur d'une habitation mosgovienne Rouargue 217 + Chef kanembou Rouargue 220 + Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna + (sa capitale) Rouargue 221 + Une razzia à Barea (Mosgou) Rouargue 224 + Vue du marché de Sokoto Hadamard 225 + Bac sur le Niger, à Say Rouargue 228 + Vue des monts Homboris Lancelot 229 + Village sonray Lancelot 232 + Vue de Kabra (port de Tembouctou) Rouargue 233 + Camp touareg Lancelot 236 + Arrivée à Tembouctou Lancelot 237 + Vue générale de Tembouctou Lancelot 240 + Portrait en pied du baron de Wogan en costume + de voyage J. Pelcoq 241 + Grass-Valley J. Pelcoq 244 + Un claim ou atelier de mineur J. Pelcoq 245 + Forêt de _taxodium giganteum_ ou pins géants Lancelot 248 + Un cañon ou passage de la Sierra-Wah Lancelot 249 + La case du jugement J. Pelcoq 252 + Le poteau de la guerre J. Pelcoq 253 + Types d'Indiennes du Rio-Colorado J. Pelcoq 256 + Grande pagode de Rangoun Français 257 + Bateau à voile sur l'Irawady Cliché anglais 258 + Canot de parade Cliché anglais 259 + Bateau de commerce Cliché anglais 259 + Birmans dans une forêt J. Pelcoq 261 + Pattshaing ou tambour-harmonica Cliché anglais 262 + Pattshaing à baguettes Cliché anglais 262 + Harpe birmane Cliché anglais 263 + Harmonica birman Cliché anglais 263 + Pagode à Pagán Cliché anglais 264 + Représentation théâtrale dans le royaume d'Ava Hadamard 265 + Dagobah ou pagode en forme de cloche Cliché anglais 266 + Intérieur d'une pagode Cliché anglais 267 + Maison de l'ambassade à Amarapoura Cliché anglais 268 + Vallée des puits de bitume Karl Girardet 269 + Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires + birmans Morin 272 + Le palais du roi et l'éléphant blanc Navlet 273 + Sculptures comiques dans le monastère royal à + Amarapoura Lancelot 276 + Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastère royal à + Amarapoura) Lancelot 277 + Détails intérieurs du Maha-comiye-peima à Amarapoura Navlet 281 + Une porte à Amarapoura Cliché anglais 284 + Canon birman Cliché anglais 284 + Danse des éléphants Cliché anglais 284 + Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava Cliché anglais 285 + Jeunes dames birmanes Morin 288 + Le temple du Dragon Lancelot 289 + Rives de l'Irawady (près des mines de rubis) Cliché anglais 292 + Petite pagode à Mengoun Cliché anglais 292 + Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement + de terre de 1839) Karl Girardet 293 + Vallée de l'Irawady au confluent du Myit-Nge Paul Huet 297 + Temple ruiné à Pagán Lancelot 300 + Salces ou volcans de boue à Membo Cliché anglais 301 + Cônes volcaniques dans la plaine de Membo Cliché anglais 301 + Paysans birmans en voyage Cliché anglais 302 + Statue gigantesque de Bouddha à Amarapoura Lancelot 304 + Zanzibar vue de la mer E. de Bérard 305 + Portrait de feu l'iman de Zanzibar E. de Bérard 308 + Pont de la ville de Zanzibar E. de Bérard 309 + Un village de la Mrima Lavieille 312 + Jihoué la Mkoa ou la roche ronde Cliché anglais 313 + La fontaine qui bout (source thermale dans le + Khoutou) Cliché anglais 313 + Sycomore africain Cliché anglais 314 + L'Ougogo Cliché anglais 315 + Burton et ses compagnons en marche Lavieille 316 + Chaîne côtière de l'Afrique occidentale Lavieille 317 + Passe dans l'Ousagara Lavieille 320 + Paysage dans l'Ounyamouézi Lavieille 321 + Noirs de l'Ousumboua G. Boulanger 324 + Huttes à Mséné Lavieille 325 + Nègres porteurs G. Boulanger 328 + Noir de l'Ouganda G. Boulanger 329 + Habitation de Snay ben Amir à Kazeh Lavieille 332 + Jeunes dames à Kazeh G. Boulanger 333 + Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé Cliché anglais 334 + Coiffures des indigènes de l'Oujiji Cliché anglais 335 + Maison des étrangers à Kaouélé Lavieille 336 + Navigation sur le lac Tanganyika Lavieille 337 + Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika Lavieille 339 + Habitation au bord du lac Tanganyika Lavieille 340 + Le bassin du Maroro Lavieille 341 + Instruments et ustensiles des Ouajiji Cliché anglais 342 + Riverains du Tanganyika (côté ouest) Cliché anglais 343 + Riverains du Tanganyika (côté sud) Cliché anglais 343 + Le bassin du Kisanga Lavieille 344 + Végétation de l'Ougogi Lavieille 345 + Passe de l'Ouzagara Cliché anglais 346 + Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui Cliché anglais 347 + Dernier établissement égyptien dans le Fazogl Lancelot 348 + Contrée des Shelouks sur le Saubat Lancelot 349 + Bélénia (village bari sur le fleuve Blanc) Lancelot 352 + Habitants de la Havane Potin 353 + Coolies chinois à Cuba Pelcoq 356 + Vue générale de la Havane (capitale de Cuba) Lancelot 357 + Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba E. de Bérard 360 + Cathédrale de la Havane Navlet 361 + La volante (voiture de la Havane) Victor Adam 363 + Vue de Matanzas Lancelot 364 + Paysage dans l'île de Cuba: Loma (coteau) + de Candela Paul Huet 365 + Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora) Paul Huet 368 + Grenoble et les Alpes dauphinoises Karl Girardet 369 + Les Grands Goulets Karl Girardet 372 + Pont-en-Royans Doré 373 + Sainte-Croix et les ruines du château de Quint Karl Girardet 376 + Die et la vallée de Roumeyer (vue prise des + hauteurs de Saint-Justin) Français 377 + Le Mont-Aiguille (vu de Clelles) Daubigny 380 + Pontaix Karl Girardet 381 + Roumeyer et le mont Glandaz Français 384 + Entrée de la vallée de Roumeyer Karl Girardet 385 + La vallée de Léoncel Karl Girardet 388 + La vallée de la Véoure et de la plaine du Rhône + (vue prise des hauteurs de la Vacherie) Karl Girardet 389 + Beaufort Français 392 + La forêt de Saou Sabatier 394 + Poët-Cellard Karl Girardet 395 + Bourdeaux Karl Girardet 396 + Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources + du Ruïdoux) Karl Girardet 397 + Cascade de la Druïse Karl Girardet 398 + La gorge de Trente-Pas Karl Girardet 400 + Le mont Viso Sabatier 401 + Le pont du Diable Sabatier 405 + Le lac de l'Échauda Sabatier 408 + Le Pelvoux Sabatier 409 + Le mont Aurouze Français 412 + Les montagnes du Devoluy Karl Girardet 413 + Ruines de la Chartreuse de Durbon Karl Girardet 416 + + + + +CARTES ET PLANS. + + + Carte de la Sicile, par M. A. Vuillemin. 3 + Carte de la Perse, par M. A. Vuillemin. 19 + Carte des grandes et petites Antilles, par M. A. Vuillemin. 51 + Carte du haut Télémark (Norvége méridionale), d'après + M. Paul Riant. 67 + Carte de la presqu'île de Bergen, d'après M. Paul Riant. 83 + Carte de la Chalcidique, par M. A. Vuillemin. 115 + Partie du gouvernement d'Yakoutsk, par Piadischeff. 167 + Carte de l'Australie, par M. A. Vuillemin. 187 + Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique (partie + orientale) d'après M. de Lanoye. 195 + Voyage du docteur Barth (Itinéraire de Sokoto à Tembouctou), + par M. A. Vuillemin. 234 + Carte du cours inférieur de l'Irawady comprenant les possessions + britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, d'après le + capitaine H. Yule. 260 + Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, d'après les relevés du + major Grant Allan. 280 + Carte du cours supérieur de l'Irawady et partie nord du royaume + d'Ava, d'après le cap. Yule. 296 + Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique + orientale (Itinéraire de Zanzibar à Kazeh). 307 + Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique + orientale (2e partie). 338 + Carte de l'île de Cuba, par M. A. Vuillemin. 355 + Carte du Dauphiné (partie occidentale: Isère et Drôme), + par M. A. Vuillemin. 371 + Carte du Dauphiné (partie orientale: Isère et Hautes-Alpes), + par M. A. Vuillemin. 404 + + + + +ERRATA. + + +I. Sous le titre _Voyage d'un naturaliste_, pages 139 et 146, on +a imprimé: (1858.--INÉDIT).--Cette date et cette qualification ne +peuvent s'appliquer qu'à la traduction. + +La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838) +et avertit les lecteurs que le texte a été publié en anglais. + + +II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine +Burton AUX GRANDS LACS DE L'AFRIQUE ORIENTALE, 1re partie, +46e livraison, le mot ORIENTALE se trouve remplacé par celui +d'OCCIDENTALE. + + +III. On a omis, sous les titres de _Juif_ et _Juive de +Salonique_, dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention +suivante: d'après M. A. Proust. + + +IV. On a également omis de donner, à la page 146, la description +des oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos représentés +sur la page 145. Nous réparons cette omission: + +1º _Tanagra Darwinii_, variété du genre des +_Tanagras_ très-nombreux en Amérique. Ces oiseaux ne diffèrent de +nos moineaux, dont ils ont à peu près les habitudes, que par la +brillante diversité des couleurs et par les échancrures de la +mandibule supérieure de leur bec. + +2º _Cactornis assimilis:_ Darwin le nomme _Tisseim des +Galapagos_, où l'on peut le voir souvent grimper autour des +fleurs du grand cactus. Il appartient particulièrement à l'île +Saint-Charles. Des treize espèces du genre _pinson_, que le +naturaliste trouva dans cet archipel, chacune semble affectée à +une île en particulier. + +3º _Pyrocephalus nanus_, très-joli petit oiseau du +sous-genre _muscicapa_, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le +mâle de cette variété a une tête de feu. Il hante à la fois les +bois humides des plus hautes parties des îles _Galapagos_ et les +districts arides et rocailleux. + +4º _Sylvicola aureola._ Ce charmant oiseau, d'un jaune +d'or, appartient aux îles Galapagos. + +5º Le _Leiocephalus grayii_ est l'une des nombreuses +nouveautés rapportées par les navigateurs du _Beagle_. Dans le +pays on le nomme _holotropis_, et moins curieux peut-être que +l'_amblyrhinchus_, il est cependant remarquable en ce que c'est +un des plus beaux sauriens, sinon le plus beau saurien qui +existe. + +Le saurien _amblyrhinchus cristatus_, que nous reproduisons ici, +est décrit dans le texte, page 147. + +[Illustration: _Amblyrhinchus cristatus_, iguane des îles Galapagos.] + + * * * * * + +IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE +Rue de Fleurus, 9, à Paris. + + * * * * * + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Tour du Monde; Afrique Centrale, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; AFRIQUE CENTRALE *** + +***** This file should be named 29539-8.txt or 29539-8.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/5/3/29539/ + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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INDEMNITY - You agree to indemnify and hold the Foundation, the +trademark owner, any agent or employee of the Foundation, anyone +providing copies of Project Gutenberg-tm electronic works in accordance +with this agreement, and any volunteers associated with the production, +promotion and distribution of Project Gutenberg-tm electronic works, +harmless from all liability, costs and expenses, including legal fees, +that arise directly or indirectly from any of the following which you do +or cause to occur: (a) distribution of this or any Project Gutenberg-tm +work, (b) alteration, modification, or additions or deletions to any +Project Gutenberg-tm work, and (c) any Defect you cause. + + +Section 2. Information about the Mission of Project Gutenberg-tm + +Project Gutenberg-tm is synonymous with the free distribution of +electronic works in formats readable by the widest variety of computers +including obsolete, old, middle-aged and new computers. It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. Email contact links and up to date contact +information can be found at the Foundation's web site and official +page at http://pglaf.org + +For additional contact information: + Dr. Gregory B. Newby + Chief Executive and Director + gbnewby@pglaf.org + + +Section 4. Information about Donations to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation + +Project Gutenberg-tm depends upon and cannot survive without wide +spread public support and donations to carry out its mission of +increasing the number of public domain and licensed works that can be +freely distributed in machine readable form accessible by the widest +array of equipment including outdated equipment. Many small donations +($1 to $5,000) are particularly important to maintaining tax exempt +status with the IRS. + +The Foundation is committed to complying with the laws regulating +charities and charitable donations in all 50 states of the United +States. 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Donations are accepted in a number of other +ways including checks, online payments and credit card donations. +To donate, please visit: http://pglaf.org/donate + + +Section 5. General Information About Project Gutenberg-tm electronic +works. + +Professor Michael S. Hart is the originator of the Project Gutenberg-tm +concept of a library of electronic works that could be freely shared +with anyone. For thirty years, he produced and distributed Project +Gutenberg-tm eBooks with only a loose network of volunteer support. + + +Project Gutenberg-tm eBooks are often created from several printed +editions, all of which are confirmed as Public Domain in the U.S. +unless a copyright notice is included. Thus, we do not necessarily +keep eBooks in compliance with any particular paper edition. + + +Most people start at our Web site which has the main PG search facility: + + http://www.gutenberg.org + +This Web site includes information about Project Gutenberg-tm, +including how to make donations to the Project Gutenberg Literary +Archive Foundation, how to help produce our new eBooks, and how to +subscribe to our email newsletter to hear about new eBooks. diff --git a/29539-8.zip b/29539-8.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..258258d --- /dev/null +++ b/29539-8.zip diff --git a/29539-h.zip b/29539-h.zip Binary files differnew file mode 100644 index 0000000..b8a9e1f --- /dev/null +++ b/29539-h.zip diff --git a/29539-h/29539-h.htm b/29539-h/29539-h.htm new file mode 100644 index 0000000..7732bce --- /dev/null +++ b/29539-h/29539-h.htm @@ -0,0 +1,5498 @@ +<!DOCTYPE html PUBLIC "-//W3C//DTD HTML 4.01 Transitional//EN"> +<html lang="fr"> + +<head> +<meta http-equiv="Content-Type" content="text/html; charset=iso-8859-1"> +<title>The Project Gutenberg e-Book of Le Tour Du Monde; Nouveau Journal Des Voyages; 2. sem. 1860; Afrique Centrale. Éditeur: Édouard Charton</title> + + +<style type="text/css"> +<!-- + +body {font-size: 1em; text-align: justify; margin-left: 5%; margin-right: 5%;} + +h1 {font-size: 140%; text-align: center; margin-top: 2em; margin-bottom: 2em;} +h2 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 2em;} +h3 {font-size: 130%; text-align: center; margin-top: 4em; margin-bottom: 1em; line-height: 1.5em;} + +a:focus, a:active { outline:#ffee66 solid 2px; background-color:#ffee66;} +a:focus img, a:active img {outline: #ffee66 solid 2px; } + +hr {width: 20%; text-align: center;} + +ul {list-style-type: none;} + +sup {line-height: 0em;} + +.p2 {margin-top: 2em; margin-bottom: 1em;} +.p4 {margin-top: 4em; margin-bottom: 1em;} + +div.tn {margin-left: 10%; width: 80%; font-size: 90%; line-height: 90%;} + +.pagenum {visibility: hidden; + position: absolute; right:0; text-align: right; + font-size: 10px; + font-weight: normal; font-variant: normal; + font-style: normal; letter-spacing: normal; + color: #C0C0C0; background-color: inherit;} + +.smcap {font-variant: small-caps; font-size: 95%;} +.smaller {font-size: smaller;} + +.box {border-style: solid; border-width: 1px; + margin: 1em 20% 1em 20%; padding: 1em;} + +.tam {margin-left: 10%; margin-right: 10%;} +.resume {margin-left: 10%; margin-right: 10%; text-align: center;} + +.left50 {margin-left: 50%;} +.center {text-align: center;} + +.figcenter {text-align: center;} + +ul.right80 {margin-right: 20%;} +span.ralign {position: absolute; right: 5%; top: auto;} + +--> +</style> + +</head> + +<body> + + +<pre> + +The Project Gutenberg EBook of Le Tour du Monde; Afrique Centrale, by Various + +This eBook is for the use of anyone anywhere at no cost and with +almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or +re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included +with this eBook or online at www.gutenberg.org + + +Title: Le Tour du Monde; Afrique Centrale + Journal des voyages et des voyageurs; 2em. sem. 1860 + +Author: Various + +Editor: Édouard Charton + +Release Date: July 29, 2009 [EBook #29539] + +Language: French + +Character set encoding: ISO-8859-1 + +*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; AFRIQUE CENTRALE *** + + + + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + + + + + +</pre> + + + +<div class="tn box"><p>Note au lecteur de ce fichier digital:</p> + +<p>Seules les erreurs clairement introduites par le typographe ont été +corrigées.</p> + +<p>Ce fichier est un extrait du recueil du journal "Le Tour du monde: +Journal des voyages et des voyageurs" (2ème semestre 1860).</p> + +<p>Les articles ont été regroupés dans des fichiers correspondant aux +différentes zones géographiques, ce fichier contient les articles sur +l'Afrique Centrale.</p> + +<p>Chaque fichier contient l'index complet du recueil dont ces +articles sont originaires.</p></div> + + +<h1>LE TOUR DU MONDE</h1> + + +<p class="center smaller">IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br> +Rue de Fleurus, 9, à Paris</p> + + + + +<h1>LE TOUR DU MONDE</h1> + +<h2>NOUVEAU JOURNAL DES VOYAGES</h2> + +<p class="center p2">PUBLIÉ SOUS LA DIRECTION<br> + +DE M. ÉDOUARD CHARTON<br> + +ET ILLUSTRÉ PAR NOS PLUS CÉLÈBRES ARTISTES</p> + +<p class="center p2">1860<br> +DEUXIÈME SEMESTRE</p> + +<p class="center p4 smaller">LIBRAIRIE DE L. HACHETTE ET C<sup>ie</sup><br> +PARIS, BOULEVARD SAINT-GERMAIN, N<sup>o</sup> 77<br> +LONDRES, KING WILLIAM STREET, STRAND<br> +LEIPZIG, 15, POST-STRASSE</p> + +<p class="center p2">1860</p> + + +<h2>TABLE DES MATIÈRES.</h2> + +<p><span class="smcap">Un mois en Sicile</span> (1843.—Inédit.), par <span class="smcap">M. Félix Bourquelot</span>.</p> + +<p class="tam">Arrivée en Sicile. — Palerme et ses habitants. — Les monuments + de Palerme. — La cathédrale de Monreale. — De Palerme à + Trapani. — Partenico. — Alcamo. — Calatafimi. — Ruines de + Ségeste. — Trapani. — La sépulture du couvent des capucins. — + Le mont Éryx. — De Trapani à Girgenti. — La Lettica. — + Castelvetrano. — Ruines de Sélinonte. — Sciacca. — Girgenti + (Agrigente). — De Girgenti à Castrogiovanni. — Caltanizzetta. + — Castrogiovanni. — Le lac Pergusa et l'enlèvement de + Proserpine. — De Castrogiovanni à Syracuse. — Calatagirone. — + Vezzini. — Syracuse. — De Syracuse à Catane. — Lentini. — + Catane. — Ascension de l'Etna. — Taormine. — Messine. — + Retour à Naples.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage en Perse</span>, fragments par M. le comte <span class="smcap">A. de Gobineau</span> (1855-1858), +dessins inédits de <span class="smcap">M. Jules Laurens</span>.</p> + +<p class="tam">Arrivée à Ispahan. — Le gouverneur. — Aspect de la ville. — Le + Tchéhar-Bâgh. — Le collége de la Mère du roi. — La mosquée du + roi. — Les quarante colonnes. — Présentations. — Le pont du + Zend-è-Roub. — Un dîner à Ispahan. — La danse et la comédie. — + Les habitants d'Ispahan. — D'Ispahan à Kaschan. — Kaschan. — + Ses fabriques. — Son imprimerie lithographique. — Ses + scorpions. — Une légende. — Les bazars. — Le collége. — De + Kaschan à la plaine de Téhéran. — Koum. — Feux d'artifice. — + Le pont du Barbier. — Le désert de Khavèr. — Houzé-Sultan. — + La plaine de Téhéran. — Téhéran. — Notre entrée dans la ville. + — Notre habitation.</p> + +<p class="tam">Une audience du roi de Perse. — Nouvelles constructions à + Téhéran. — Température. — Longévité. — Les nomades. — Deux + pèlerins. — Le culte du feu. — La police. — Les ponts. — Le + laisser aller administratif. — Les amusements d'un bazar persan. + — Les fiançailles. — Le divorce. — La journée d'une Persane. + — La journée d'un Persan. — Les visites. — Formules de + politesses. — La peinture et la calligraphie persanes. — Les + chansons royales. — Les conteurs d'histoires. — Les spectacles: + drames historiques. — Épilogue. — Le Démavend. — L'enfant qui + cherche un trésor.</p> + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyages aux Indes Occidentales</span>, par <span class="smcap">M. Anthony Trollope</span> +(1858-1859); dessins inédits de <span class="smcap">M. A. de Bérard</span>.</p> + +<p class="tam">L'île Saint-Thomas. — La Jamaïque: Kingston; Spanish-Town; les + <i>réserves</i>; la végétation. — Les planteurs et les nègres. — + Plaintes d'une Ariane noire. — La toilette des négresses. — + Avenir des mulâtres. — Les petites Antilles. — La Martinique. + — La Guadeloupe. — Grenada. — La Guyane anglaise. — Une + sucrerie. — Barbados. — La Trinidad. — La Nouvelle-Grenade. — + Sainte-Marthe. — Carthagène. — Le chemin de fer de Panama. — + Costa Rica: San José; le Mont-Blanco. — Le Serapiqui. — + Greytown.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage dans les États scandinaves</span>, par <span class="smcap">M. Paul Riant</span>. (Le +Télémark et l'évêché de Bergen.) (1858.—Inédit.)</p> + +<p class="tam"><span class="smcap">Le Télémark</span>. — Christiania. — Départ pour le Télémark. — Mode + de voyager. — Paysage. — La vallée et la ville de Drammen. — + De Drammen à Kongsberg. — Le cheval norvégien. — Kongsberg et + ses gisements métallifères. — Les montagnes du Télémark. — + Leurs habitants. — Hospitalité des <i>gaards</i> et des <i>sæters</i>. — + Une sorcière. — Les lacs Tinn et Mjös. — Le Westfjord. — La + chute du Rjukan. — Légende de la belle Marie. — Dal. — Le + livre des étrangers. — L'église d'Hitterdal. — L'ivresse en + Norvège. — Le châtelain aubergiste. — Les lacs Sillegjord et + Bandak. — Le ravin des Corbeaux.</p> + +<p class="tam">—<i>Le Saint-Olaf</i> et ses pareils. — Navigation intérieure. — + Retour à Christiania par Skien.</p> + +<p class="tam"><span class="smcap">L'évêché de Bergen</span>. — La presqu'île de Bergen. — Lærdal. — Le + Sognefjord. — Vosse-Vangen. — Le Vöringfoss. — Le + Hardangerfjord. — De Vikoër à Sammanger et à Bergen.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage de M. Guillaume Lejean dans l'Afrique orientale</span> +(1860.—Texte et dessins inédits.)—Lettre au Directeur du <i>Tour +du monde</i> (Khartoum, 10 mai 1860).</p> + +<p class="tam"><span class="smcap">D'Alexandrie à Souakin.</span> — L'Égypte. — Le désert. — Le simoun. + — Suez. — Un danger. — Le mirage. — Tor. — Qosséir. — + Djambo. — Djeddah.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage au mont Athos</span>, par <span class="smcap">M. A. Proust</span> (1858.—Inédit.)</p> + +<p class="tam">Salonique. — Juifs, Grecs et Bulgares. — Les mosquées. — + L'Albanais Rabottas. — Préparatifs de départ. — Vasilika. — + Galatz. — Nedgesalar. — L'Athos. — Saint-Nicolas. — Le P. + Gédéon. — Le couvent russe. — La messe chez les Grecs. — + Kariès et la république de l'Athos. — Le voïvode turc. — Le + peintre Anthimès et le pappas Manuel. — M. de Sévastiannoff.</p> + +<p class="tam">Ermites indépendants. — Le monastère de Koutloumousis. — Les + bibliothèques. — La peinture. — Manuel Panselinos et les + peintres modernes. — Le monastère d'Iveron. — Les carêmes. — + Peintres et peintures. — Stavronikitas. — Miracles. — Un + Vroukolakas. — Les bibliothèques. — Les mulets. — Philotheos. + — Les moines et la guerre de l'Indépendance. — Karacallos. — + L'union des deux Églises. — Les pénitences et les fautes.</p> + +<p class="tam">La légende d'Arcadius. — Le pappas de Smyrne. — Esphigmenou. — + Théodose le Jeune. — L'ex-patriarche Anthymos et l'Église + grecque. — L'isthme de l'Athos et Xerxès. — Les monastères + bulgares: Kiliandari et Zographos. — La légende du peintre. — + Beauté du paysage. — Castamoniti. — Une femme au mont Athos. — + Dokiarios. — La secte des Palamites. — Saint-Xénophon. — La + pêche aux éponges. — Retour à Kariès. — Xiropotamos, le couvent + du Fleuve Sec. — Départ de Daphné. — Marino le chanteur.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage d'un naturaliste</span> (<span class="smcap">Charles Darwin</span>).—L'archipel Galapagos +et les attoles ou îles de coraux.—(1838).</p> + +<p class="tam"><span class="smcap">L'Archipel Galapagos.</span> — Groupe volcanique. — Innombrables + cratères. — Aspect bizarre de la végétation. — L'île Chatam. — + Colonie de l'île Charles. — L'île James. — Lac salé dans un + cratère. — Histoire naturelle de ce groupe d'îles. — + Mammifères; souris indigène. — Ornithologie; familiarité des + oiseaux; terreur de l'homme; instinct acquis. — Reptiles; + tortues de terre; leurs habitudes.</p> + +<p class="tam">Encore les tortues de terre; lézard aquatique se nourrissant de + plantes marines; lézard terrestre herbivore, se creusant un + terrier. — Importance des reptiles dans cet archipel où ils + remplacent les mammifères. — Différences entre les espèces qui + habitent les diverses îles. — Aspect général américain.</p> + +<p class="tam"><span class="smcap">Les attoles ou îles de coraux.</span> — Île Keeling. — Aspect + merveilleux. — Flore exiguë. — Voyage des graines. — Oiseaux. + — Insectes. — Sources à flux et reflux. — Chasse aux tortues. + — Champs de coraux morts. — Pierres transportées par les + racines des arbres. — Grand crabe. — Corail piquant. — + Poissons se nourrissant de coraux. — Formation des attoles. — + Profondeur à laquelle le corail peut vivre. — Vastes espaces + parsemés d'îles de corail. — Abaissement de leurs fondations. — + Barrières. — Franges de récifs. — Changement des franges en + barrières et des barrières en attoles.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Biographie.</span>—Brun-Rollet.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage au pays des Yakoutes</span> (Russie asiatique), par <span class="smcap">Ouvarovski</span> +(1830-1839).</p> + +<p class="tam">Djigansk. — Mes premiers souvenirs. — Brigandages. — Le + paysage de Djigansk. — Les habitants. — La pêche. — Si les + poissons morts sont bons à manger. — La sorcière Agrippine. — + Mon premier voyage. — Killæm et ses environs. — Malheurs. — + Les Yakoutes. — La chasse et la pêche. — Yakoutsk. — Mon + premier emploi. — J'avance. — Dernières recommandations de ma + mère. — Irkoutsk. — Voyage. — Oudskoï. — Mes bagages. — + Campement. — Le froid. — La rivière Outchour. — L'Aldan. — + Voyage dans la neige et dans la glace. — L'Ægnæ. — Un Tongouse + qui pleure son chien. — Obstacles et fatigues. — Les guides. — + Ascension du Diougdjour. — Stratagème pour prendre un oiseau. — + La ville d'Oudskoï. — La pêche à l'embouchure du fleuve Ut. — + Navigation pénible. — Boroukan. — Une halte dans la neige. — + Les rennes. — Le mont Byraya. — Retour à Oudskoï et à + Yakoutsk.</p> + +<p class="tam">Viliouisk. — Sel tricolore. — Bois pétrifié. — Le Sountar. — + Nouveau voyage. — Description du pays des Yakoutes. — Climat. + — Population. — Caractères. — Aptitudes. — Les femmes + yakoutes.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">De Sydney à Adélaïde</span> (Australie du Sud), notes extraites d'une +correspondance particulière (1860).</p> + +<p class="tam">Les Alpes australiennes. — Le bassin du Murray. — Ce qui reste + des anciens maîtres du sol. — Navigation sur le Murray. — + Frontières de l'Australie du Sud. — Le lac Alexandrina. — Le + Kanguroo rouge. — La colonie de l'Australie du Sud. — Adélaïde. + — Culture et mines.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyages et découvertes au centre de l'Afrique</span>, journal du docteur +<span class="smcap">Barth</span> (1849-1855).</p> + +<p class="tam"><a href="#page193">Henry Barth. — But de l'expédition de Richardson. — Départ. — + Le Fezzan. — Mourzouk. — Le désert. — Le palais des démons. — + Barth s'égare; torture et agonie. — Oasis. — Les Touaregs. — + Dunes. — Afalesselez. — Bubales et moufflons. — Ouragan. — + Frontières de l'Asben. — Extorsions. — Déluge à une latitude où + il ne doit pas pleuvoir. — La Suisse du désert. — Sombre vallée + de Taghist. — Riante vallée d'Auderas. — Agadez. — Sa + décadence. — Entrevue de Barth et du sultan. — Pouvoir + despotique. — Coup d'œil sur les mœurs. — Habitat de la + girafe. — Le Soudan; le Damergou. — Architecture. — Katchéna; + Barth est prisonnier. — Pénurie d'argent. — Kano. — Son + aspect, son industrie, sa population. — De Kano à Kouka. — Mort + de Richardson. — Arrivée à Kouka. — Difficultés croissantes. — + L'énergie du voyageur en triomphe. — Ses visiteurs. — Un vieux + courtisan. — Le vizir et ses quatre cents femmes. — Description + de la ville, son marché, ses habitants. — Le Dendal. — + Excursion. — Angornou. — Le lac Tchad.</a></p> + +<p class="tam"><a href="#page209">Départ. — Aspect désolé du pays. — Les Ghouas. — Mabani. — Le + mont Délabéda. — Forgeron en plein vent. — Dévastation. — + Orage. — Baobab. — Le Mendif. — Les Marghis. — L'Adamaoua. — + Mboutoudi. — Proposition de mariage. — Installation de vive + force chez le fils du gouverneur de Soulleri. — Le Bénoué. — + Yola. — Mauvais accueil. — Renvoi subit. — Les Ouélad-Sliman. + — Situation politique du Bornou. — La ville de Yo. — Ngégimi + ou Ingégimi. — Chute dans un bourbier. — Territoire ennemi. — + Razzia. — Nouvelle expédition. — Troisième départ de Kouka. — + Le chef de la police. — Aspect de l'armée. — Dikoua. — Marche + de l'armée. — Le Mosgou. — Adishen et son escorte. — Beauté du + pays. — Chasse à l'homme. — Erreur des Européens sur le centre + de l'Afrique. — Incendies. — Baga. — Partage du butin. — + Entrée dans le Baghirmi. — Refus de passage. — Traversée du + Chari. — À travers champs. — Défense d'aller plus loin. — + Hospitalité de Bou-Bakr-Sadik. — Barth est arrêté. — On lui met + les fers aux pieds. — Délivré par Sadik. — Maséna. — Un + savant. — Les femmes de Baghirmi. — Combat avec des fourmis. — + Cortége du sultan. — Dépêches de Londres.</a></p> + +<p class="tam"><a href="#page226">De Katchéna au Niger. — Le district de Mouniyo. — Lacs + remarquables. — Aspect curieux de Zinder. — Route périlleuse. + — Activité des fourmis. — Le Ghaladina de Sokoto. — Marche + forcée de trente heures. — L'émir Aliyou. — Vourno. — + Situation du pays. — Cortége nuptial. — Sokoto. — Caprice + d'une boîte à musique. — Gando. — Khalilou. — Un chevalier + d'industrie. — Exactions. — Pluie. — Désolation et fécondité. + — Zogirma. — La vallée de Foga. — Le Niger. — La ville de + Say. — Région mystérieuse. — Orage. — Passage de la Sirba. — + Fin du rhamadan à Sebba. — Bijoux en cuivre. — De l'eau + partout. — Barth déguisé en schérif. — Horreur des chiens. — + Montagnes du Hombori. — Protection des Touaregs. — Bambara. — + Prières pour la pluie. — Sur l'eau. — Kabara. — Visites + importunes. — Dangereux passage. — Tinboctoue, Tomboctou ou + Tembouctou. — El Bakay. — Menaces. — Le camp du cheik. — + Irritation croissante. — Sus au chrétien! — Les Foullanes + veulent assiéger la ville. — Départ. — Un preux chez les + Touaregs. — Zone rocheuse. — Lenteurs désespérantes. — Gogo. + — Gando. — Kano. — Retour.</a></p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyages et aventures du baron de Wogan en Californie</span> +(1850-1852.—Inédit).</p> + +<p class="tam">Arrivée à San-Francisco. — Description de cette ville. — Départ + pour les placers. — Le claim. — Première déception. — La + solitude. — Mineur et chasseur. — Départ pour l'intérieur. — + L'ours gris. — Reconnaissance des sauvages. — Captivité. — + Jugement. — Le poteau de la guerre. — L'Anglais chef de tribu. + — Délivrance.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage dans le royaume d'Ava</span> (empire des Birmans), par le +capitaine <span class="smcap">Henri Yule</span>, du corps du génie bengalais (1855).</p> + +<p class="tam">Départ de Rangoun. — Frontières anglaises et birmanes. — Aspect + du fleuve et de ses bords. — La ville de Magwé. — Musique, + concert et drames birmans. — Sources de naphte; leur + exploitation. — Un monastère et ses habitants. — La ville de + Pagán. — Myeen-Kyan. — Amarapoura. — Paysage. — Arrivée à + Amarapoura.</p> + +<p class="tam">Amarapoura; ses palais, ses temples. — L'éléphant blanc. — + Population de la ville. — Recensement suspect. — Audience du + roi. — Présents offerts et reçus. — Le prince héritier + présomptif et la princesse royale. — Incident diplomatique. — + Religion bouddhique. — Visites aux grands fonctionnaires. — Les + dames birmanes.</p> + +<p class="tam">Comment on dompte les éléphants en Birmanie. — Excursions autour + d'Amarapoura. — Géologie de la vallée de l'Irawady. — Les + poissons familiers. — Le serpent hamadryade. — Les Shans et + autres peuples indigènes du royaume d'Ava. — Les femmes chez les + Birmans et chez les Karens. — Fêtes birmanes. — Audience de + congé. — Refus de signer un traité. — Lettre royale. — Départ + d'Amarapoura et retour à Rangoun. — Coup d'œil rétrospectif sur + la Birmanie.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage aux grands lacs de l'Afrique orientale</span>, par le capitaine +<span class="smcap">Burton</span> (1857-1859).</p> + +<p class="tam">But de l'expédition. — Le capitaine Burton. — Zanzibar. — + Aspect de la côte. — Un village. — Les Béloutchis. — Ouamrima. + — Fertilité du sol. — Dégoût inspiré par le pantalon. — Vallée + de la mort. — Supplice de M. Maizan. — Hallucination de + l'assassin. — Horreur du paysage. — Humidité. — Zoungoméro. — + Effets de la traite. — Personnel de la caravane. — Métis + arabes, Hindous, jeunes gens mis en gage par leurs familles. — + Ânes de selle et de bât. — Chaîne de l'Ousagara. — + Transformation du climat. — Nouvelles plaines insalubres. — + Contraste. — Ruine d'un village. — Fourmis noires. — Troisième + rampe de l'Ousagara. — La Passe terrible. — L'Ougogo. — + L'Ougogi. — Épines. — Le Zihoua. — Caravanes. — Curiosité des + indigènes. — Faune. — Un despote. — La plaine embrasée. — + Coup d'œil sur la vallée d'Ougogo. — Aridité. — Kraals. — + Absence de combustible. — Géologie. — Climat. — Printemps. — + Indigènes. — District de Toula. — Le chef Maoula. — Forêt + dangereuse.</p> + +<p class="tam">Arrivée à Kazeh. — Accueil hospitalier. — Snay ben Amir. — + Établissements des Arabes. — Leur manière de vivre. — Le Tembé. + — Chemins de l'Afrique orientale. — Caravanes. — Porteurs. — + Une journée de marche. — Costume du guide. — Le Mganga. — + Coiffures. — Halte. — Danse. — Séjour à Kazeh. — Avidité des + Béloutchis. — Saison pluvieuse. — Yombo. — Coucher du soleil. + — Jolies fumeuses. — Le Mséné. — Orgies. — Kajjanjéri. — + Maladie. — Passage du Malagarazi. — Tradition. — Beauté de la + Terre de la Lune. — Soirée de printemps. — Orage. — Faune. — + Cynocéphales, chiens sauvages, oiseaux d'eau. — Ouakimbou. — + Ouanyamouézi. — Toilette. — Naissances. — Éducation. — + Funérailles. — Mobilier. — Lieu public. — Gouvernement. — + Ordalie. — Région insalubre et féconde. — Aspect du Tanganyika. + — Ravissements. — Kaouélé.</p> + +<p class="tam">Tatouage. — Cosmétiques. — Manière originale de priser. — + Caractère des Ouajiji; leur cérémonial. — Autres riverains du + lac. — Ouatata, vie nomade, conquêtes, manière de se battre, + hospitalité. — Installation à Kaouélé. — Visite de Kannéna. — + Tribulations. — Maladies. — Sur le lac. — Bourgades de + pêcheurs. — Ouafanya. — Le chef Kanoni. — Côte inhospitalière. + — L'île d'Oubouari. — Anthropophages. — Accueil flatteur des + Ouavira. — Pas d'issue au Tanganyika. — Tempête. — Retour.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Fragment d'un voyage au Saubat</span> (affluent du Nil Blanc), par <span class="smcap">M. +Andrea Debono</span> (1855).</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Voyage à l'île de Cuba</span>, par <span class="smcap">M. Richard Dana</span> (1859).</p> + +<p class="tam">Départ de New-York. — Une nuit en mer. — Première vue de Cuba. + — Le Morro. — Aspect de la Havane. — Les rues. — La volante. + — La place d'Armes. — La promenade d'Isabelle II. — L'hôtel Le + Grand. — Bains dans les rochers. — Coolies chinois. — Quartier + pauvre à la Havane. — La promenade de Tacon. — Les surnoms à la + Havane. — Matanzas. — La Plaza. — Limossar. — L'intérieur de + l'île. — La végétation. — Les champs de canne à sucre. — Une + plantation. — Le café. — La vie dans une plantation de sucre. + — Le Cumbre. — Le passage. — Retour à la Havane. — La + population de Cuba. — Les noirs libres. — Les mystères de + l'esclavage. — Les productions naturelles. — Le climat.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Excursions dans le Dauphiné</span>, par <span class="smcap">M. Adolphe Joanne</span> (1850-1860).</p> + +<p class="tam">Le pic de Belledon. — Le Dauphiné. — Les Goulets.</p> + +<p class="tam">Les gorges d'Omblèze. — Die. — La vallée de Roumeyer. — La + forêt de Saou. — Le col de la Cochette.</p> + + +<p class="p2"><span class="smcap">Excursions dans le Dauphiné</span>, par <span class="smcap">M. Élisée Reclus</span> (1850-1860).</p> + +<p class="tam">La Grave. — L'Aiguille du midi. — Le clapier de + Saint-Christophe. — Le pont du Diable. — La Bérarde. — Le col + de la Tempe. — La Vallouise. — Le Pertuis-Rostan. — Le village + des Claux. — Le mont Pelvoux. — La Balme-Chapelu. — Mœurs des + habitants.</p> + + +<p class="p2"><a href="#gravures"><span class="smcap">Liste des gravures</span>.</a></p> + +<p class="p2"><a href="#cartes"><span class="smcap">Liste des cartes</span>.</a></p> + +<p class="p2"><a href="#errata"><span class="smcap">Errata</span>.</a></p> + + + +<span class="pagenum"><a id="page193" name="page193"></a>(p. 193)</span> + +<a id="img001" name="img001"></a> +<div class="p4 figcenter"> +<img src="images/img001.jpg" width="600" height="456" alt="" title=""> +<p>Oasis d'Édéri (Fezzan).—Dessin de Rouargue d'après Barth (premier volume)]</p> +</div> + + +<h2>VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.</h2> + + + +<h3>JOURNAL DU DOCTEUR BARTH<a id="footnotetag1" name="footnotetag1"></a><a href="#footnote1" title="Lien vers la note 1"><span class="smaller">[1]</span></a>.<br> + + +1849-1855</h3> + +<p class="resume">Henry Barth. — But de l'expédition de Richardson. — Départ. — Le Fezzan. — Mourzouk. — Le désert. — Le palais des démons. — Barth +s'égare; torture et agonie. — Oasis. — Les Touaregs. — Dunes. — Afasselez. — Bubales et moufflons. — Ouragan. — Frontières +de l'Asben. — Extorsions. — Déluge à une latitude où il ne doit pas pleuvoir. — La Suisse du désert. — Sombre vallée de Taghist. — Riante +vallée d'Auderas.</p> + +<p>Dans un premier voyage, le docteur Henry (Heinrich) +Barth, né à Hambourg, avait exploré le nord de l'Afrique, +une partie du désert, visité l'Égypte et vu Constantinople, +après avoir franchi l'Asie Mineure. Il venait +de publier le premier volume de ses pérégrinations, et +commençait à l'université de Berlin un cours sur la +géographie ancienne et moderne du bassin de la Méditerranée, +lorsqu'en 1849 il apprit que M. James Richardson +allait partir de Londres pour l'Afrique centrale +chargé d'une mission qui intéressait à la fois la science +et l'humanité (il s'agissait d'ouvrir le Soudan au commerce +européen et de substituer au trafic des hommes +celui des richesses naturelles du pays des noirs). Le +gouvernement britannique permettait à un Allemand de +se joindre à cette expédition; et Barth, qui entendait +toujours ces paroles que lui avait dites un esclave du +<span class="pagenum"><a id="page194" name="page194"></a>(p. 194)</span>Haoussa «Plût à Dieu que vous pussiez voir Kano!» +s'offrit avec joie pour accompagner le voyageur. Néanmoins +son père se désola de cette résolution. Pénétrer +au centre de l'Afrique, ce pays des monstres, où la +faim, la soif, le vent, le soleil et la fièvre tuent ceux +qu'ont épargnés les bêtes féroces et l'homme, souvent +plus cruel que la brute, c'était vouloir partager le sort +de Mungo-Park et de ses trente-huit compagnons; c'était +aller à la mort comme Peddie, Gray, Ritchie, Bowdich, +Laing, Oudney, Clapperton, Richard Lander. Les +supplications paternelles furent si pressantes, qu'Henry +Barth écrivit pour se désister de sa demande; mais il +était trop tard, on avait compté sur sa parole, et il dut +partir avec son compatriote Overweg<a id="footnotetag2" name="footnotetag2"></a><a href="#footnote2" title="Lien vers la note 2"><span class="smaller">[2]</span></a>, qui avait résolu +de partager ses fatigues et ses travaux.</p> + +<p>Ils arrivèrent à Tunis le 15 décembre 1849, ensuite +à Tripoli, et, en attendant leur départ pour le centre, +firent une excursion dans les montagnes qui entourent +la régence; puis ils revinrent à Tripoli, d'où ils partirent +le 24 mars 1850.</p> + +<p>Engagée dans le Fezzan, cette province tripolitaine +au sol aride parsemé d'oasis, et qui n'est à vrai dire +que la falaise souvent désolée d'une mer de sable où +elle jette ses promontoires, l'expédition arriva le 18 avril +au pied d'un plateau rocailleux, annoncé par un tas de +pierres, auquel chaque pèlerin qui traverse pour la première +fois ce lieu sinistre doit ajouter la sienne.</p> + +<p>Après avoir souffert du froid, par une nuit sombre et +humide, nos voyageurs atteignirent, vers le milieu du +jour, le point culminant de ce terrible hammada<a id="footnotetag3" name="footnotetag3"></a><a href="#footnote3" title="Lien vers la note 3"><span class="smaller">[3]</span></a> qui +s'élève à 478 mètres au-dessus du niveau de la mer. Là, +ils furent assaillis d'un vent furieux du nord-nord-ouest +qui renversa leurs tentes, et laissa toute la caravane à +découvert sous une pluie torrentielle. Le surlendemain +commença la descente par un défilé rocailleux, formé +d'un grès tellement noir à sa surface qu'on l'aurait pris +pour du basalte, si le clivage n'en avait montré la véritable +nature.</p> + +<p>Un phénomène aussi curieux que rare dans ces contrées +est la ville d'Édéri, perchée au sommet d'un groupe +de rochers en forme de terrasse escarpée. Cette situation +a donné à cette ville une grande importance jusqu'au +jour où elle a été détruite par Abd-el-Djèlil, le terrible +chef des Omlad-Sliman, qui, chassé de la régence de +Tripoli en 1832 ou 33, passa comme le simoun sur toutes +les oasis du Fezzan. On dit qu'il n'abattit pas moins de +six mille palmiers autour d'Édéri; c'est au milieu des +débris épars de cette ancienne plantation qu'est situé le +village actuel d'Édéri.</p> + +<p>L'expédition traversa ensuite quelques oueds fertiles, +séparés les uns des autres par des falaises escarpées, des +nappes de sable, des bandes de terrain noir revêtu de +couches salines et blanchâtres, jusqu'au moment où elle +découvrit la plantation de Mourzouk, tellement éparpillée +qu'on ne saurait dire avec exactitude où elle commence, +où elle finit.</p> + +<p>La capitale du Fezzan repose au fond d'un plateau entouré +de dunes, à quatre cent cinquante-six mètres au-dessus +du niveau de la mer. Malgré ce que la situation de +Mourzouk a de pittoresque, on est frappé tout d'abord +de son extrême aridité, et l'impression triste qui en résulte +augmente si l'on y réside quelques jours; ce n'est +qu'à l'ombre épaisse des dattiers que la culture de quelques +fruits est possible (grenades, figues et pêches); les +légumes, y compris les oignons, y sont extrêmement rares, +et le lait de chèvre est le seul que l'on y trouve.</p> + +<p>L'enceinte de la ville n'a pas trois kilomètres; c'est +trop encore pour les 2800 âmes qu'elle renferme, ainsi +que le prouve la solitude des quartiers éloignés du bazar. +Une voie spacieuse, appelée <i>dendal</i>, qui de la porte +de l'est s'étend jusqu'au château, caractérise la ville, et +montre qu'elle a plus de relations avec la Nigritie qu'avec +les territoires arabes.</p> + +<p>«Mourzouk, dit le docteur Barth, n'est pas, comme +Ghadamès, habitée par de riches trafiquants; c'est moins +le siége d'un commerce considérable, qu'un lieu de transit. +Pour nous c'était la première station de notre voyage, +et notre véritable point de départ, aussi ne demandions-nous +qu'à en sortir; mais qui peut jamais quitter à son +heure une ville africaine, presser des individus pour qui +le temps n'existe pas? Notre départ qui devait avoir lieu +le 6 juin, fut décidé pour le 13; on se mit en marche +effectivement le jour indiqué. Mais après avoir séjourné +à Tasaoua pour s'entendre avec deux chefs des Touaregs, +ces pirates voilés et silencieux du désert, il fallut retourner +sur ses pas, rentrer à Mourzouk; et c'est le 25 juin +que, revenue à Tasaoua, notre petite caravane s'ébranla +d'une manière définitive, franchit des montagnes de sable, +et entra sur un terrain plus ferme dont les hauteurs +sont couronnées de tamarix, région dont un cours d'eau +violent semble avoir entraîné la portion terreuse qui réunissait +les collines, à présent isolées. Nous retrouvons +bientôt le sol caillouteux de l'hammada, puis la succession +de vallées verdoyantes et de lieux arides qui ont +précédé notre arrivée à Mourzouk.</p> + +<p>«Nous avions atteint l'Oued-Elaven, large dépression +venant du nord, lorsque nous découvrîmes, à deux cents +pas de notre camp, une mare qui formait un centre de +vie dans cette région solitaire; tout un monde s'y baignait +et folâtrait; une nuée de pintades et de gangas +voltigeait au-dessus de la masse animée, en attendant +qu'ils pussent remplacer les baigneurs. Là, de nouvelles +difficultés s'élèvent de la part des Touaregs chargés de +nous conduire à Seloufiet; nos serviteurs eux-mêmes +nous disent que nous nous trompons en croyant que la +route de l'Ahir nous est ouverte, et nous déclarent qu'il +nous faut envoyer demander aux chefs du pays la permission +d'y entrer. Bref, tout en persistant dans notre itinéraire, +nous consentons à passer par Ghat, et à y +rester six jours; on nous promet en échange de partir +ensuite immédiatement pour l'Asben.</p> + +<a id="img002" name="img002"></a> +<div class="p4 figcenter"> +<a href="images/img002.png"> +<img src="images/img002tb.png" width="400" height="589" alt="" title=""></a> +<p>Carte des voyages du D<sup>r</sup> Henri Barth +en Afrique (partie Orientale)</p> +<p class="smaller"><i>Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42.</i></p> +</div> + +<p>«C'est en nous dirigeant vers Ghat, au moment où +<span class="pagenum"><a id="page196" name="page196"></a>(p. 196)</span>nous entrions dans la vallée de Tanesof, que nous vîmes +se dresser en face de nous, le mont Iniden ou des Démons, +admirablement éclairé par le soleil couchant; sa +cime perpendiculaire, avec ses tours et ses créneaux, se +découpait en blanc sur le ciel, au-dessus d'une base +puissante dont on distinguait les strastes de marne rouge. +À l'ouest, l'horizon était formé par des dunes que le +vent balayait, et dont il répandait le sable sur toute la +surface du val.</p> + +<a id="img003" name="img003"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img003.jpg" width="600" height="449" alt="" title=""> +<p>Mourzouk, capitale du Fezzan.—Dessin de Rouargue d'après Barth (premier volume).</p> +</div> + +<p>«Le lendemain matin, nous marchions vers la montagne +enchantée, que les récits fantastiques de nos gens +revêtaient d'un incroyable prestige. Malgré les avertissements +des Touaregs, ou peut-être parce qu'ils me disaient +de ne pas risquer ma vie en escaladant ce palais +des démons, je résolus de tenter cette entreprise sacrilége. +Ne pouvant obtenir de guides, je partis seul +pour ce séjour infernal, bien persuadé que c'était autrefois +un lieu consacré au culte, et que j'y trouverais des +sculptures, des inscriptions curieuses. Malheureusement +je n'emportais avec moi que du biscuit et des dattes, la +plus mauvaise nourriture qu'on puisse avoir quand l'eau +vient à manquer. Je franchis les dunes, j'entrai dans une +plaine entièrement nue, jonchée de cailloux noirs et +d'où surgissaient des monticules de même couleur; je +traversai le lit d'un torrent tapissé d'herbes, et qui allait +rejoindre la vallée; c'était l'asile d'un couple d'antilopes +qui, sans doute inquiètes pour leurs petits, ne s'éloignèrent +pas à mon approche, mais dressèrent la tête et me +regardèrent en agitant la queue. Je me trouvai en face +d'un ravin, le palais enchanté semblait fuir; je changeai +de direction, un précipice me barra le passage. Le soleil +était dans toute son ardeur, et ce fut accablé de fatigue +que j'atteignis le sommet de la montagne, dont le +faîte crénelé, seulement de quelques pieds de large, ne +m'offrit ni sculptures ni inscriptions.</p> + +<p>«La vue s'étendait au loin; mais je cherchai vainement +à découvrir la caravane. J'avais faim, j'avais soif; mes +dattes et mon biscuit n'étaient pas mangeables, et ma provision +d'eau était si restreinte, que j'en bus seulement une +gorgée pour ne pas la tarir. Malgré ma faiblesse il fallut +bien redescendre, et je n'avais plus d'eau quand je me retrouvai +dans la plaine. Je marchai quelque temps et finis +par ne plus savoir la direction qu'il fallait prendre. Je déchargeai +mon pistolet et ne reçus pas de réponse. Je m'égarai +davantage; il y avait de l'herbe à l'endroit où j'étais +arrivé; j'aperçus de petites cases fixées aux branches d'un +tamarix; la joie au cœur, je m'empressai de les atteindre: +elles étaient désertes. Je vis passer au loin une file de chameaux; +c'était une illusion: j'avais la fièvre. Vint la nuit, +un feu brilla dans l'ombre, ce devait être le prix de la caravane; +je déchargeai de nouveau mon pistolet, pas de réponse. +La flamme s'élevait toujours vers le ciel, m'indiquant +<span class="pagenum"><a id="page197" name="page197"></a>(p. 197)</span>où était le salut, et je ne pouvais profiter du signal. +Je tirai une seconde fois, tout resta silencieux; je confiai +dès lors ma vie à l'Être plein de miséricorde, et j'attendis +la lumière avec impatience. Le jour parut, tout +reposait dans un calme indicible; je repris mon pistolet, +j'avais mis une double charge, et la détonation, roulant +d'écho en écho, me sembla devoir réveiller les morts; +personne ne m'entendit. Le soleil que j'avais appelé de +mes vœux, se leva dans toute sa force, la chaleur devint +effrayante; je rampai sur le sable pour chercher l'ombre +des branches nues du tamarix; à midi j'en avais à peine +assez pour y poser la tête; la soif me torturait, je m'ouvris +la veine, bus un peu de mon sang, et perdis connaissance. +Revenu à moi, lorsque le soleil fut derrière la +montagne, je me traînai à quelques pas du tamarix et +j'attachais sur la plaine un regard plein de tristesse, +lorsque retentit la voix d'un chameau; c'est la musique +la plus délicieuse que j'aie jamais entendue.</p> + +<p>Après vingt-quatre heures d'agonie, Barth fut sauvé +par un des Touaregs faisant partie de la caravane et qui +était à la recherche du voyageur.</p> + +<p>On passa six jours dans la double oasis de Ghat et de +Barakat, dont les champs, où l'orge et le blé cèdent la +place au millet, annoncent l'approche de la Nigritie. Nos +voyageurs y trouvèrent des jardins bien tenus, entourés +de palissades, des tourterelles et des ramiers sur toutes +les branches, de jolies habitations couronnées d'une terrasse, +des hommes qui travaillaient avec activité, des +faubourgs pleins d'enfants, et presque chaque femme un +bambin sur les épaules; enfin une population noire, parfaitement +constituée, et bien supérieure à la race mélangée +du Fezzan. Mais il fallut reprendre le chemin du +désert qui, dans cette zone, est un vrai chaos de rochers.</p> + +<a id="img004" name="img004"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img004.jpg" width="600" height="456" alt="" title=""> +<p>Gorge d'Aguéri.—Dessin de Lancelot d'après Barth (premier volume).</p> +</div> + +<p>«Cette région n'est pas remarquable seulement par les +formes de ses roches, mais encore par le passage fréquent +qui s'y opère du grès au granit. Nous parvînmes, +le 30 juillet, à la jonction de deux ravins formant une +sorte de carrefour dans ces masses confuses. Le Ouadey, +qui croisait notre route, large à peine de vingt mètres, +se resserre un peu plus loin entre des parois gigantesques +de plus de mille pieds de haut, de façon à ne plus +former qu'une étroite crevasse serpentant dans le labyrinthe +de blocs gigantesques, crevasse que les pluies +d'orage doivent changer parfois en véritable cataracte, +à en juger par un bassin creusé au débouché de ce sauvage +canal, et plein, au moment de notre passage, d'une +eau fraîche et limpide. Ce carrefour, ces défilés forment +la vallée d'Aguéri, signalée depuis longtemps aux géographes +européens sous le nom d'Amais.</p> + +<p>C'est à regret que je m'éloigne de cette gorge curieuse +où j'ai l'intention de revenir le lendemain, quand +les chameaux viendront s'y abreuver.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page198" name="page198"></a>(p. 198)</span>«Mais des nouvelles alarmantes ne me permettent pas +de réaliser ce désir; on nous annonce qu'une expédition +est projetée contre nous par Sidi-Jalef-Sakertaf, puissant +chef qui a réduit en servitude un grand nombre +d'Imghad établis dans le voisinage. C'est l'éternelle question +du tribut qu'au nom du droit des plus forts les Touaregs +prélèvent sur les caravanes qui traversent le désert. +On s'arrange, et pleins d'ardeur, nous suivons une issue +méridionale de la vallée, dont les flancs s'abaissent peu +à peu. Le granite, apparaissant d'abord sous forme d'arêtes +peu saillantes, finit par occuper tout le district; +notre chemin suit des défilés tortueux; on traverse de +petites plaines encaissées par des blocs de granité, généralement +nues et quelquefois ornées de mimosas qui +croissent entre les rochers.</p> + +<p>«Nous arrivons au mont Tiska, d'une hauteur d'environ +deux cents mètres, environné de cônes moins élevés +et qui marque la fin des sillons rocailleux. Le sol est alors +uni, bien qu'il monte graduellement, et la plaine se déroule +à perte de vue, sans que rien n'en interrompe l'aride +monotonie. Le lendemain nous partons de bonne heure +pour atteindre la région des collines de sable, que nous +apercevons à une distance de cinq ou six milles, et qui +promet un peu d'herbe à nos chameaux affamés.</p> + +<p>«Deux jours après nous atteignions le puits d'Afalesselez: +pas d'ombre; quelques buissons de tamarix rabougris +sur des monticules de douze à quinze mètres +d'élévation et couverts de sable; le terrain est souillé d'excréments +de chameaux et de bien d'autres vilenies, car +ce lieu désolé est, pour les caravanes, de la plus grande +importance, en raison de l'eau qu'on y trouve, et qui est +potable, malgré ses vingt-cinq degrés de chaleur.</p> + +<p>«Du sable, des cailloux, de petites crêtes de grès +quartzeux, le granite se mêlant au grès rouge ou +blanc, quelques mimosas à un intervalle d'un ou deux +jours de marche, des pointes aiguës, brisant la ligne des +grès, des vallées arides, tel est le pays que nous traversons. +Il est néanmoins habité par de grands troupeaux +de bubales, qui, poursuivis par nos hommes, gravissent +les rochers plus facilement que nos chasseurs, et +disparaissent bientôt. L'ovis tragélaphe est également +très-commun dans les parties montagneuses du désert, +et s'y rencontre souvent en compagnie du bubale.</p> + +<p>«Le 16 août nous descendions une crête rocheuse couverte +de gravier, d'épais nuages avaient crevé sur nous, +des tourbillons de sable, chassés par un vent qui fouettait +la pluie avec rage, avaient mis la confusion dans +nos rangs, lorsque les esclaves de la caravane qui nous +accompagnait saluèrent avec orgueil le mont Asben. Le +grès et l'ardoise avaient peu à peu remplacé le granite, et +cet endroit formait une ligne de démarcation entre deux +zones différentes.</p> + +<p>«Depuis lors, nous avions fait trois journées de marche, +et nous suivions les détours d'une vallée remplie +d'herbe nouvelle; quatre hommes, puis une troupe d'individus +légèrement armés, apparurent tout à coup sur une +éminence et vinrent à notre rencontre. J'étais le premier +de la caravane, je mis pied à terre, et me dirigeai vers la +bande, attentif à la scène que j'avais sous les yeux. Quelle +ne fut pas ma surprise en voyant deux des quatre individus, +qui s'étaient montrés d'abord, exécuter avec nos +Kélouis une danse guerrière, que les autres regardaient +tranquillement. J'approchai; les danseurs se précipitèrent +vers moi, et, saisissant la corde de mon chameau que +je tenais à la main, réclamèrent le payement d'un tribut. +Le doigt sur la gâchette de mon fusil, j'appris à temps le +motif de leur façon d'agir. L'endroit où ils étaient, quand +nous les aperçûmes, joue un rôle important dans l'histoire +du pays où nous venions d'entrer. Lorsque les Kélouis, +alors de pur sang berbère, prirent possession de la +patrie des Goberaoua, il fut convenu, dans ce lieu, entre +les rouges conquérants et les noirs indigènes, que ceux-ci +auraient la vie sauve, et que le principal chef des Kélouis +ne pourrait se marier qu'avec une femme de la +race vaincue. En souvenir de cette transaction, lorsque +passe une caravane à la place où s'est tenue la conférence, +les esclaves se réjouissent et prélèvent sur leurs +maîtres un faible tribut qui leur est accordé.</p> + +<p>«Cet incident aurait été pour nous plein d'intérêt, sans +l'inquiétude qui assiégeait notre esprit; la surveille, trois +inconnus s'étaient approchés de notre caravane, disant +qu'ils n'attendaient, pour nous tuer, que les compagnons +qui devaient les rejoindre. Que ne nous a pas fait souffrir +cette gente rapace qui habite la frontière de l'Asben, +et dont les impôts forcés, en réduisant nos ressources, +devaient nous causer plus tard une série de tribulations +qui faillirent compromettre le succès de l'entreprise?»</p> + +<p>Enfin, après dix jours de pillage et de menaces, de +lutte avec ces audacieux bandits et l'insatiable engeance +des marabouts convertisseurs, avec l'inondation causée +par une pluie diluvienne, à cette latitude où les savants +ont déclaré qu'il ne doit pas pleuvoir, nos voyageurs virent +apparaître l'escorte envoyée par le chef An-nour, +pour les conduire à Tin-Tellust. La réception du vieux +chef fut loin d'être hospitalière, mais du moins elle ne +manqua ni de franchise ni de loyauté.</p> + +<p>«Je ne lui pardonne pas, dit Henri Barth, d'avoir +poussé l'avarice jusqu'à ne pas m'offrir à boire lorsque je +le visitai par une chaleur affreuse, mais je ne peux +m'empêcher de l'estimer comme homme d'État, et de +rendre justice à la droiture et à la fermeté de son esprit. +Enfin je n'eus qu'à me louer de sa conduite, lorsqu'il fut +décidé que je partirais pour Agadez, où réside le chef +suprême du pays.»</p> + +<p> L'Asben ou l'Ahir<a id="footnotetag4" name="footnotetag4"></a><a href="#footnote4" title="Lien vers la note 4"><span class="smaller">[4]</span></a> peut être appelé la Suisse du désert, +et la route que suivit Barth, pour se rendre à Agadez, +traverse une région extrêmement pittoresque; à +chaque instant la montagne se déchire et laisse voir des +<span class="pagenum"><a id="page199" name="page199"></a>(p. 199)</span>gorges sinueuses, des bassins fertiles, des pics détachés +qui dominent le paysage.</p> + +<p>«Le 7 octobre, au départ, nous trouvâmes la vallée +Tiggeda qu'animaient, à la fraîcheur du matin, de nombreux +vols de pigeons. Une montée rocailleuse est franchie, +et nous sommes dans la vallée d'Erazar-en-Asada, +bordée à l'est par la masse imposante du Dogem. La +végétation tropicale laisse à peine aux chameaux la liberté +de se mouvoir; je retrouve, comme essence dominante, +le cucifère que je n'avais pas vu depuis Seloufiet, +mais je le revois avec toute l'exubérance qu'il a bientôt +lorsqu'on l'abandonne à lui-même; il est accompagné de +mimosas d'espèces nombreuses, entrelacés de grandes +lianes qui forment au-dessus d'eux une voûte épaisse.</p> + +<p>«Au sortir de la forêt, le sentier gravit des ravins tapissés +d'herbe, et nous atteignons le point culminant de +la passe, environ sept cent soixante mètres au-dessus du +niveau de la mer. Laissant à notre gauche le pic majestueux +du Dogem, formé probablement de basalte, ainsi +que le groupe entier du Baghzem, nous arrivons dans +une plaine caillouteuse couverte d'un épais fourré de +mimosas, où l'on trouve la piste fréquente des lions, extrêmement +communs dans ces lieux déserts, mais qui, d'après +ce que j'ai pu voir, ne sont pas très-féroces.</p> + +<p>«Nous entrons dans la vallée de Taghist, jonchée +de pierres basaltiques de la grosseur de la tête d'un enfant, +et dont l'enceinte rocheuse est complètement dénudée. +Mohammed-ben-Abd-el-Kerim, originaire du Touat, +et qui introduisit l'islamisme dans la partie centrale du +Soudan, a consacré cet endroit lugubre à la prière.</p> + +<p>«De ce terrain pierreux, nous passons dans la célèbre +vallée d'Auderas, où j'ai vu trois esclaves attelés à une +espèce d'araire et conduits, comme des bœufs, par celui +qui les avait achetés: C'est, j'imagine, l'endroit le plus +méridional de la partie de l'Afrique située au nord de +l'équateur, où la charrue soit en usage; dans toute la +Nigritie elle est remplacée par la houe. Le ciel était pur, +la vallée, ceinte de coteaux abrupts, ornée de cucifères, +garnie d'herbe, fourrée d'arbrisseaux touffus et variés, +déployait devant nous sa beauté luxuriante. Ainsi que +toutes les vallées qui lui succèdent, le val d'Auderas peut +produire non-seulement du millet, mais encore du froment, +de la vigne, des dattes, et à peu près tous les genres +de légumes; on dit qu'il renferme cinquante jardins +près du village d'Ifarghen. Il nous fallut trop tôt quitter +cet endroit délicieux, gravir des rochers, suivre un chemin +inégal, longer la vallée de Téloua, qui revêt une +légère croûte de natron, l'un des articles importants du +commerce nigritien.</p> + +<p>«Nous campons dans la vallée Boudde, où je rencontre, +pour la première fois, le <i>pennisetum distichum</i>, plante +dont les aiguilles vous lardent, et sont, avec les fourmis, +pour celui qui voyage au centre de l'Afrique, l'une des incommodités +les plus communes et les plus irritantes. Il +faut un instrument pour retirer ces dards empennés qui +s'insinuent dans la chair, où ils causeraient des plaies douloureuses +si on ne les en arrachait; aussi, malgré leur peu +de délicatesse, les nomades indigènes ne sont-ils jamais +sans leurs pinces. Nous fuyons cette peste, et nous montons +pendant une heure avant de gagner le plateau caillouteux +où la ville d'Agadez est construite. Le soir, j'étendais +mon tapis dans la maison qu'y possédait An-nour, +et bientôt, plongé dans un profond sommeil, je rêvai des +découvertes que me promettait la zone mystérieuse où +j'allais pénétrer.»</p> + +<p class="p2 resume">Agadez. — Sa décadence. — Entrevue de Barth et du sultan. — Pouvoir +despotique. — Coup d'œil sur les mœurs. — Habitat +de la girafe. — Le Soudan; champ du Damergou. — Architecture. — Katchéna; +Barth est prisonnier. — Pénurie d'argent. — Kano. — Son +aspect, son industrie, sa population. — De Kano à +Kouka. — Mort de Richardson.</p> + +<p>Agadez est construite sur un terrain plat, où s'élèvent +des tas d'immondices, accumulés par la négligence des +habitants. Siége autrefois d'un commerce considérable, +qui s'est déplacé vers la fin du siècle dernier, à l'époque +de la prise de Gogo par les Touaregs, sa population est +tombée de soixante mille âmes à sept ou huit mille. La +plupart des maisons sont en ruines; les vingt ou vingt-cinq +habitations qui composent le palais sont elles-mêmes +délabrées; des soixante-dix mosquées d'autrefois il +n'en reste plus que dix, et les nombreux vautours que +l'on voit sur le mur d'enceinte ne perchent le plus souvent +que sur des décombres. Pas un riche commerçant +ne visite le marché d'Agadez, dont les Touati sont restés +en possession; gens de petit négoce qui attendent, pour +troquer leur mince pacotille, que le millet soit à bas +prix, afin de l'écouler en détail quand la valeur s'en accroît. +Pas de numéraire, pas de cauris; du calicot, des +tuniques servent à l'échange, surtout du millet, qui, à +vrai dire, est la monnaie courante, et a remplacé l'or +qui venait autrefois de Gogo.</p> + +<p>Le lendemain de son arrivée, Barth se dirigea vers le +palais, dont les bâtiments réservés au prince étaient du +moins en bon état, et fut introduit dans une salle de +douze à quinze mètres carrés, au plafond bas, formé de +nattes posées sur des branches, que soutenaient quatre +colonnes massives en pisé. Entre l'une de ces colonnes et +l'angle du mur était assis Abd-el-Kader, le sultan, +homme vigoureux d'une cinquantaine d'années, indiquant +par la couleur de sa robe grise, et celle de l'écharpe +blanche dont le bas de sa figure était voilé, qu'il +n'appartenait pas à la race des Touaregs.</p> + +<a id="img005" name="img005"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img005.jpg" width="600" height="398" alt="" title=""> +<p>Vallée d'Auderaz.—Dessin de Rouargue d'après Barth (premier volume).</p> +</div> + +<p>Bien qu'il ne connût pas l'Angleterre, même de nom, +le sultan accueillit le docteur avec bienveillance, lui exprima +son indignation des traitements que la caravane +avait subis à la frontière d'Ahir, et plus tard lui envoya +des lettres qui le recommandaient aux gouverneurs +de Kano, de Katchéna et de Daoura. Quant à celle +que Barth lui avait demandée pour le gouvernement +anglais, et où il aurait assuré sa protection aux Européens +qui, à l'avenir, se rendraient au Soudan, il ne +tint pas sa promesse, soit qu'il n'eût pas compris ce +que désirait Barth, soit que, dans sa position précaire, +il ne se crût pas assez fort pour établir des relations avec +les chrétiens. Déposé quelques années auparavant, remonté +sur le trône depuis peu, il devait, deux ans plus +<span class="pagenum"><a id="page201" name="page201"></a>(p. 201)</span>tard, le résigner de nouveau en faveur de celui qui l'en +avait déjà dépossédé: vicissitudes qui prouvent l'insuffisance +du pouvoir absolu pour protéger ceux qui l'exercent. +Le souverain d'Agadez a non-seulement la facilité +d'emprisonner les chefs les plus puissants de l'Ahir, mais +il a sur eux droit de vie et de mort, et dispose d'atroces oubliettes +hérissées de lames tranchantes, où il peut faire +jeter les coupables, quel que soit le rang qu'ils occupent.</p> + +<p>Nous regrettons de ne pouvoir donner sur l'intérieur et +la vie privée des Agadézi tous les détails que nous transmet +le docteur Barth. Citons du moins ce passage: «Mohammed +me présenta chez l'une de ses amies, qui habitait +une demeure spacieuse et commode. Je trouvai cette +dame vêtue d'une robe de soie et coton, et parée d'une +grande quantité de bijoux d'argent. Vingt personnes +composaient sa maison; parmi elles, six enfants entièrement +nus, chargés de bracelets et de colliers d'argent, et +six ou sept esclaves. Son mari vivait à Katchéna et venait +la voir de temps à autre; mais je ne crois pas qu'elle +attendît ses visites à la manière de Pénélope. J'ai d'ailleurs +tout lieu de croire que les principes du pays n'ont +rien de sévère, à en juger par cinq ou six jeunes femmes +qui vinrent me faire visite, sous prétexte que le sultan +avait quitté la ville; deux d'entre elles étaient assez +jolies, avec leurs beaux cheveux noirs qui retombaient +sur leurs épaules en nattes épaisses, leurs yeux vifs, leur +teint peu foncé, leur toilette qui ne manquait pas d'élégance; +mais elles devinrent tellement importunes que +je finis par m'enfermer pour échapper à leurs obsessions. +J'eus, pour égayer ma retraite, la visite de charmants +petits oiseaux qui fréquentent l'intérieur des maisons +d'Agadez, et que j'ai revus à Tombouctou.»</p> + +<a id="img006" name="img006"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img006.jpg" width="600" height="444" alt="" title=""> +<p>Vue d'Agadez.—Dessin de Lancelot d'après Barth (premier volume).</p> +</div> + +<p>Après une absence d'environ deux mois, Barth rejoignit +ses compagnons dans la vallée Tin-Teggana. Ils y +campaient avec An-nour, et y séjournèrent malgré eux +pendant six semaines. Le 12 décembre, nos voyageurs +se remirent en marche, traversèrent une région montagneuse, +entrecoupée de vallées fécondes, où apparurent +le balanite égyptien et l'indigo; ils franchirent une zone +caillouteuse, rayée de crêtes basses formées principalement +de gneiss, puis une rampe de hauteur médiocre, +et atteignirent la plaine qui fait transition entre le +sol rocailleux du désert et la région fertile du Soudan, +plaine sableuse qui est le véritable habitat de la girafe +et de l'antilope leucoryx. Bientôt elle se couvre de buissons, +et un peu plus loin de bou-rékkéba (<i>avena forskalii</i>); +on y voit des bandes d'autruches, de nombreux terriers +de fennecs, surtout dans le voisinage des fourmilières, +et ceux de l'oryctérope d'Éthiopie, qui ont une +circonférence d'un mètre à un mètre vingt, et sont faits +avec une grande régularité.</p> + +<p>Le fourré devient plus épais, le terrain s'accidente, +<span class="pagenum"><a id="page202" name="page202"></a>(p. 202)</span>les fourmilières se multiplient; on descend une rampe +abrupte d'environ trente mètres, la végétation change +d'aspect, les melons abondent, le dilou, espèce de laurier, +domine dans les bois, puis apparaît une euphorbe, +assez rare dans le pays, et dont le suc vénéneux sert à +empoisonner les flèches. Les plantes parasites se montrent, +mais sans vigueur; un lac est rempli de vaches qui +viennent s'y baigner à l'ombre des mimosas dont les +bords sont couverts, les grandes herbes du sentier arrêtent +les chameaux, et la caravane aperçoit à l'horizon les +champs du Damerghou<a id="footnotetag5" name="footnotetag5"></a><a href="#footnote5" title="Lien vers la note 5"><span class="smaller">[5]</span></a>. Nos voyageurs passent auprès +d'un village où se présente, pour la première fois, ce +genre d'architecture qui, à part certaines modifications +peu importantes, est le même dans tout le centre de l'Afrique. +Entièrement construites avec les tiges du sorgho +et celles de l'asclépias géante, les cases de la Nigritie +n'ont pas la solidité des maisons de l'Ahir, dont la charpente +est formée de branchages et de troncs d'arbres; +mais elles sont infiniment plus jolies et plus propres. On +est frappé, en les examinant, de l'analogie qu'elles offrent +avec les cabanes des aborigènes du Latium, dont Vitruve, +entre autres, nous a donné la description. Plus remarquables +encore sont les meules de grains, éparses autour +des huttes, et qui consistent en d'énormes paniers de roseaux, +posés sur un échafaudage de soixante centimètres +d'élévation, afin de les protéger contre les souris et les +termites.</p> + +<p>Arrivés à Tagelel, bourgade soumise au vieil An-nour, +qui les y avait accompagnés, nos voyageurs se séparèrent, +non-seulement du vieux chef de Tin-Tellust, +mais encore les uns des autres: Richardson pour suivre +la route de Zinder, Overweg celle de Maradi, et Barth +pour se rendre à Kano, en passant par Katchéna, ville +énorme dont l'enceinte, de vingt à vingt-deux kilomètres +d'étendue, renferme à peine huit mille âmes. C'était autrefois +le séjour de l'un des princes les plus riches et les +plus célèbres de la Nigritie, bien qu'il payât un tribut de +cent esclaves au roi de Bornou en signe d'obédience.</p> + +<p>Pendant deux siècles, le dix-septième et le dix-huitième, +Katchéna paraît avoir été la première ville de cette +partie du Soudan; l'état social, qui s'est développé au contact +des Arabes, y atteignit son plus haut degré de civilisation; +la langue, sa forme la plus riche, sa prononciation +la plus pure, et ses habitants, par leurs façons polies et +raffinées, la distinguèrent des autres villes du Haoussa. +Mais cet état de choses fut totalement changé, lorsque, +en 1807, les Foullanes, entraînés par le réformateur +Othman dan Fodiye, s'emparèrent de la province. Tous +les riches marchands se réfugièrent à Kano, les Asbenaoua +y transportèrent leur commerce de sel, et Katchéna, +malgré sa position avantageuse et salubre, n'est +aujourd'hui que le siége d'un gouverneur. Celui-ci, par +caprice ou par soupçon, voulut envoyer Barth à Sokoto, +résidence de l'émir Aliyou; il employa d'abord la persuasion +pour parvenir à son but, et, voyant l'inutilité de sa +parole artificieuse, il retint le voyageur et le garda prisonnier +pendant cinq jours. Mais, grâce à l'énergie dont +il devait donner tant de preuves, Barth se trouva libre, +et put enfin se diriger vers le célèbre entrepôt du Soudan +central.</p> + +<p>«C'était pour nous, dit-il, une station importante, +non-seulement au point de vue scientifique, mais à celui +de nos finances. Après les exactions des Touaregs, les +marchandises qui devaient nous attendre à Kano formaient +nos seules ressources. Pour ma part, j'avais à +payer, en arrivant dans cette ville, cent douze mille trois +cents cauris, et ce fut avec un amer désappointement +que je reconnus le peu de valeur des objets qui étaient +mon seul avoir. Mal logé, la bourse vide, assailli chaque +jour par mes nombreux créanciers, raillé de ma misère +par un serviteur insolent, on peut se figurer ma situation +dans cette ville fameuse qui occupait depuis si +longtemps mon esprit. Il fallut cependant aller faire ma +visite au gouverneur.</p> + +<p>«Le ciel était pur, et la ville, avec ses habitations +variées, ses pâturages verdoyants où paissaient des bœufs, +des chevaux, des chameaux, des ânes et des chèvres, ses +étangs couverts de pistia, ses arbres magnifiques, sa +population aux costumes si divers, depuis l'étroit tablier +de l'esclave jusqu'aux draperies flottantes de l'Arabe, +formaient le tableau animé d'un monde complet en lui-même, +tout différent à l'extérieur de ce qu'on voit en +Europe, mais exactement pareil au fond. Ici, une file de +magasins remplis de marchandises étrangères et indigènes, +des acheteurs, des vendeurs de toutes les nuances, +qui s'efforcent de gagner le plus possible et de se tromper +mutuellement; là-bas, des parcs où sont entassés des +esclaves demi-nus, mourant de faim, dont le regard désespéré +cherche à découvrir le maître auquel ils vont +échoir. Ailleurs, tout ce qui est nécessaire à l'existence: +le riche prenant ce qu'il y a de plus délicat; le pauvre se +baissant, les yeux avides, au-dessus d'une poignée de +grains. Puis un haut dignitaire, monté sur un cheval de +race au brillant harnais, suivi d'un cortége insolent, +effleure un pauvre aveugle qui risque à chaque pas d'être +foulé aux pieds.</p> + +<p>«Dans cette rue, est un charmant cottage, au fond +d'une cour entourée d'une palissade de roseaux; un allélouba, +un dattier, protégent cette retraite contre la chaleur +du jour; la maîtresse du logis, vêtue d'une robe +noire serrée autour de la taille, les cheveux soigneusement +retroussés, file du coton en surveillant la mouture +du millet; des enfants nus et joyeux se roulent dans le +sable, ou courent à la poursuite d'une chèvre; à l'intérieur, +des vases en terre, des sébiles de bois, luisant de +propreté, sont rangés en bon ordre. Plus loin, une +courtisane sans famille, sans refuge, au rire bruyant et +forcé, aux colliers nombreux, la chevelure à demi retenue +par un diadème, balaye le sable de sa jupe aux vives +couleurs, attachée lâchement au-dessous d'une poitrine +<span class="pagenum"><a id="page203" name="page203"></a>(p. 203)</span>luxuriante. Derrière elle, un malheureux couvert de +plaies, ou déformé par l'éléphantiasis. Sur une terrasse +découverte, un atelier de teinture avec ses nombreux ouvriers. +À deux pas, un forgeron finit une lame, dont le +tranchant surprendrait le plaisant qui voudrait rire des +outils grossiers de celui qui la termine. Dans une ruelle +peu fréquentée, des femmes étendent des écheveaux de +coton sur une haie.</p> + +<p>«Plus loin, c'est une caravane qui apporte la noix favorite, +du sel qu'emportent des Asbenaoua, une longue +file de chameaux chargés d'objets de luxe et qu'on dirige +vers Ghadamès, ou bien un corps de cavaliers qui +vont, bride abattue, annoncer au gouverneur la nouvelle +d'une attaque ou d'une razzia. Dans la foule bigarrée, +tous les types, toutes les nuances<a id="footnotetag6" name="footnotetag6"></a><a href="#footnote6" title="Lien vers la note 6"><span class="smaller">[6]</span></a>: l'Arabe olivâtre, le +Kanouri à la peau foncée, aux narines flottantes, le Foullane +aux traits fins, à la taille souple, aux membres délicats, +le Mandingue à la figure aplatie, la virago de +Noupé, la jolie femme du Haoussa, élégante et bien faite. +Partout la vie humaine sous ses aspects les plus divers, +sous ses formes les plus riantes et les plus sombres.»</p> + +<p>Convenu avec le chef de l'expédition de se trouver à +Koukaoua dans les premiers jours d'avril, Barth voulait +partir de Kano le 7 mars; mais si l'on se rappelle ses +embarras financiers, les lenteurs désespérantes des Africains, +et si nous disons que la fièvre était venue se joindre +à toutes ces difficultés, on comprendra la somme d'énergie +qui fut nécessaire au voyageur pour tenir sa promesse.</p> + +<p>«Il m'était surtout difficile de m'éloigner de Kano, dit +Barth, personne avec qui faire le voyage, une route infestée +de voleurs, un seul domestique sur lequel je pusse +compter, et la fièvre tellement forte, que la veille de mon +départ je ne m'étais pas levé de mon tapis. Néanmoins, +j'étais plein d'espoir, et c'est avec la joie d'un oiseau qui +retrouve la liberté, que je m'enfuis de ces murailles pour +m'élancer vers l'horizon.</p> + +<p>«La première chose qui me tira de la rêverie où j'étais +plongé fut une bande d'esclaves conduits sur deux files, +et attachés l'un à l'autre par une grosse corde passée +autour du cou. Ils sont généralement bien traités dans le +pays, et il est rare qu'ils cherchent à s'évader, mais encore +plus rare qu'ils soient nés dans ces lieux, excepté chez les +Touaregs, où l'élève de l'esclave paraît être l'objet de +grands soins. J'en augure que le mariage est peu encouragé +par les maîtres, je crois pouvoir dire qu'il est rarement +permis; considération grave, puisque, pour réparer +les pertes que la mortalité fait naître, il faut avoir recours +à de nouvelles razzias, où l'homme est le bétail +qu'on pourchasse. L'un de mes serviteurs, ayant été jadis +capturé dans l'une de ces maraudes, me fut pris dans +le Bornou par un homme qui le réclamait comme sa +propriété; sa mère devint captive à son tour, et sa sœur +ne tarda pas à subir le même sort. Pareil fait est journalier +sur la frontière; et si l'on y ajoute les révolutions +de palais, qui sont fréquentes, on devinera les calamités +qui pèsent sur ces malheureuses provinces.</p> + +<p>«À peine avions-nous quitté Benza-ri que j'entendis +le bruit du tambour, accompagné de chants significatifs: +c'était Bokhari, l'ancien gouverneur de Khadéjà, qui, +déposé par son suzerain dont il excitait les soupçons, +remplacé par son frère, accueilli par le gouverneur de +Mashéna, se mettait en marche pour ressaisir le pouvoir. +Il s'empara de la ville, tua son frère, lutta contre +les forces réunies de l'empire, sema la désolation jusqu'aux +portes de Kano, fut vainqueur, et n'imagina pas +autre chose que de se faire marchand d'esclaves sur une +immense échelle.</p> + +<p>«Inquiets pour notre petite bande, composée de trois +hommes et d'un adolescent, nous traversâmes en silence +un paysage qui n'était pas fait pour nous distraire de nos +préoccupations; la culture avait cessé, d'immenses plaines +déroulaient devant nous leur tapis monotone d'asclépias, +où de loin en loin s'élevait un balanite solitaire.»</p> + +<p>Aux environs de Chefoua, grande ville entourée de +murs, de nombreux troupeaux animent la campagne; à +Ouelleri, où la petite caravane faillit manquer d'eau, +l'aspect de la contrée s'améliore; nos voyageurs brûlent +Mashéna, traversent des pâturages, un pays bien boisé, +et aperçoivent une bourgade, qu'ils se pressent d'atteindre: +elle est complètement déserte; l'état du pays indique +une récente catastrophe. «Il n'est à la ronde si +mince gouverneur qui, aussitôt qu'il a des dettes, ne +fasse une razzia chez ses voisins, quand il ne trouve pas +plus court de vendre ses propres sujets.»</p> + +<a id="img007" name="img007"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img007.jpg" width="600" height="403" alt="" title=""> +<p>Vue de Kano, entrepôt du Soudan central.—Dessin de Lancelot d'après Barth (premier volume).</p> +</div> + +<p><span class="pagenum"><a id="page205" name="page205"></a>(p. 205)</span>Le docteur s'arrêta à Boundi pour visiter le Ghaladina, +grand dignitaire de l'empire, dont le pouvoir a considérablement +diminué, mais qui est un intrigant, et qu'il +eût été dangereux d'avoir contre soi. Il promet un guide, +ne tient pas sa promesse, et la petite caravane s'esquive +au point du jour, pendant que la ville est endormie. Elle +suit la grande route, s'engage dans la forêt, traverse un +nouveau champ d'asclépias, retrouve l'odieux panisetum +et entre dans une région où domine entièrement le crucifère. +Un groupe de tamarins annonce un lieu humide; +c'est le bord du Ouani, qui est une branche du Ouaoube; +nos voyageurs le traversent, aperçoivent la ville de Zourrikolo, +et se trouvent dans le Bornou proprement dit<a id="footnotetag7" name="footnotetag7"></a><a href="#footnote7" title="Lien vers la note 7"><span class="smaller">[7]</span></a>.</p> + +<p>Le lendemain apparurent des baobabs, et quelques +dattiers égarés dans cette région plantureuse. «L'air +était d'une transparence admirable; je laissais aller ma +bête à sa guise, rêvant au pays natal des végétaux, qui +ornent maintenant des contrées si différentes des leurs, +quand je vis sur la route un homme de race blanche, +ayant un costume opulent, des armes de prix et que +suivaient trois cavaliers, porteurs de mousquets et de pistolets. +J'allai à sa rencontre; il me demanda si j'étais le +chrétien qui devait arriver de Kano, et sur ma réponse +affirmative, il m'apprit que M. Richardson était mort, et +que tous ses bagages avaient été saisis. J'espérais que la +nouvelle était fausse, et je voulais piquer des deux, laissant +en arrière ma petite escorte; mais il me restait quarante +heures de marche, les Touaregs infestaient une +partie de la route, et la prudence ne me permettait pas +d'exécuter ce projet.»</p> + +<a id="img008" name="img008"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img008.jpg" width="600" height="447" alt="" title=""> +<p>Dendal ou boulevard de Kouka, capitale du Bornou.—Dessin +de Lancelot d'après Barth (premier volume).</p> +</div> + + +<p class="p2 resume">Arrivée à Kouka. — Difficultés croissantes. — L'énergie du +voyageur en triomphe. — Ses serviteurs. — Un vieux courtisan. — Le +vizir et ses quatre cents femmes. — Description de la +ville, son marché, ses habitantes. — Le dendal. — Excursion. — Ngornou. — Le +lac Tchad.</p> + +<p>«Quatre jours après la triste communication qui m'avait +été faite, j'atteignais la muraille d'argile blanche +qui entoure la capitale du Bornou, et qui, de loin, se +distingue à peine du sol qui l'avoisine. Je franchis la +porte et surpris vivement des individus qui s'y trouvaient +rassemblés, en leur demandant le chemin de la +résidence du cheik; je traversai le petit marché, où il y +avait foule, je suivis le dendal, et j'arrivai droit au palais +qui borde ce grand boulevard; une mosquée insignifiante +et les maisons des hauts fonctionnaires entourent +la place palaciale dont le seul ornement est un +arbre à caoutchouc, mais qui est animée à certaines +heures du jour par une foule de courtisans montés sur +<span class="pagenum"><a id="page206" name="page206"></a>(p. 206)</span>des chevaux richement caparaçonnés. Je fus, du reste, +frappé de l'étendue de la double ville, et du grand nombre +de cavaliers somptueusement vêtus que je rencontrai +sur ma route.</p> + +<p>«Les esclaves du cheik me regardèrent, bouche béante, +sans répondre à mes questions, jusqu'à ce que l'intendant, +qui avait entendu parler de moi, me fit entrer chez +le vizir.» Après avoir reçu un bon accueil de cet important +personnage, Barth fut conduit à la résidence qui +avait été préparée pour les membres de la mission, avant +qu'on eût appris leur détresse. Si le voyageur avait subi +à Kano tous les inconvénients de la pauvreté, ses embarras +devenaient bien autrement sérieux, maintenant qu'il +avait à répondre non-seulement de ses dettes, mais encore +de toutes celles de l'expédition. «Plus de quinze +cents dollars étaient dus par M. Richardson; je n'en possédais +pas un seul, je n'avais pas un burnous, pas un objet +de valeur; j'ignorais si le gouvernement britannique m'autoriserait +à poursuivre notre voyage, et l'on m'avait annoncé +que le cheik attendait mes présents.»</p> + +<p>Néanmoins, à force d'activité et d'énergie, s'étant fait +rendre tout ce qui avait appartenu à M. Richardson, +excepté la montre que le cheik avait prise, l'intrépide +voyageur contracta un emprunt au taux de soixante pour +cent, remboursable à Mourzouk, fit taire ses créanciers, +paya les serviteurs du défunt; puis l'honorabilité de +l'expédition à couvert, il s'occupa avec plus de ferveur +que jamais de recueillir les renseignements qui lui +étaient fournis, et dont il était en mesure de faire une +ample récolte<a id="footnotetag8" name="footnotetag8"></a><a href="#footnote8" title="Lien vers la note 8"><span class="smaller">[8]</span></a>. «Parmi les visiteurs que je mettais à +contribution et que je questionnais avec fruit, dit-il, se +trouvait un vieux courtisan de la dynastie déchue, qui, +à force d'intrigue, avait sauvé sa tête; fripon émérite, +auquel on imputait des vices totalement inconnus dans +ces contrées, mais qui possédait à merveille l'histoire +des anciens rois, et parlait le kanouri avec une élégance +que je n'ai retrouvée chez personne. Profond politique, +il avait marié l'une de ses filles au vizir, l'autre au compétiteur +de celui-ci, et n'en fut pas moins étranglé avec +son gendre, en 1853, pour de vieux péchés, il est vrai, +dont il était seul responsable. J'avais encore pour instituteurs +les étrangers, les pèlerins, et quelques indigènes +restés fidèles aux croyances de leurs pères.</p> + +<p>«Mais les plus intéressantes de toutes mes relations +furent celles que j'eus avec le vizir. D'une intelligence +supérieure, d'un esprit cultivé, El-Haj-Beshir, depuis son +voyage à la Mecque, envisageait le monde sous un nouveau +jour, et le cheik n'avait pu mieux faire que de le +choisir pour premier, ou plutôt pour seul ministre du +royaume. Malheureusement il était avide de richesses, +qu'il aimait pour elles-mêmes, et plus encore pour l'entretien +de ses quatre cents femmes. C'était, disait-il, au +point de vue de la science qu'il avait rassemblé ces dernières. +Un auditeur crédule aurait pu croire qu'il envisageait +son harem comme une collection de médailles, d'un +intérêt particulier sans aucun doute, mais destiné à graver +dans sa mémoire les différents types de la race humaine. +Si par hasard, en causant, je venais à parler d'une tribu +dont il ignorait le nom, El-Beshir donnait immédiatement +des ordres pour qu'on lui trouvât un échantillon +féminin de l'espèce qui lui manquait. Un jour, comme +nous regardions ensemble l'une de mes gravures, représentant +une Circassienne, il me dit avec une satisfaction +non déguisée qu'il possédait un spécimen vivant de cette +belle race; et quand, au mépris de l'étiquette musulmane, +je lui demandai si elle était aussi jolie que celle du livre, +il ne me répondit que par un sourire, pardonnant et punissant +à la fois l'indiscrétion que j'avais commise. Il +semblait porter à chacune d'elles un intérêt sincère, et +je me souviens de la douleur que lui causa la perte d'une +de ses femmes, décédée pendant mon séjour à Kouka. +Pauvre El-Beshir! il fut mis à mort en 1853, laissant +après lui soixante-treize fils vivants; nous ne comptons +pas les filles, et ne parlons pas des enfants morts en +bas âge, et dont le nombre est considérable dans les +harems.»</p> + +<p>La capitale du Bornou est composée de deux villes, +entourées de murailles distinctes: l'une, habitée par les +gens riches, est bien construite et renferme de vastes demeures; +l'autre est formée de ruelles étroites, où s'entassent +de petites maisons. Un espace de huit cents mètres, +qui sépare les deux cités, est traversé, dans toute +sa longueur, par une grande artère faisant communiquer +entre elles les deux parties de la ville. Cet endroit, très-populeux, +offre à l'œil un mélange intéressant de grands +édifices et de cases au toit de chaume, d'épaisses murailles +en terre et de palissades de roseaux, variant, suivant +leur âge, depuis le jaune éclatant jusqu'au noir le plus +foncé.</p> + +<p>Dans la banlieue, de petits villages, des hameaux, des +fermes détachées, entourées de murs. Une foire se tient +chaque lundi, entre deux de ces bourgades, où l'habitant +des provinces de l'est apporte, à dos de bœuf ou +de chameau, son beurre et ses grains, surmontés de sa +femme qui est perchée sur les sacs; où l'Yédina, ce pirate +du Tchad, qui attire les regards par ses traits délicats et +sa souplesse, vient avec du poisson séché, de la viande +d'hippopotame et des fouets du cuir de cet amphibie. +«Les denrées sont abondantes; mais quel tourment et +quelle fatigue pour faire ses provisions de la semaine! +Pas de numéraire: la bande de coton qui servait autrefois +de monnaie a été remplacée par des cauris<a id="footnotetag9" name="footnotetag9"></a><a href="#footnote9" title="Lien vers la note 9"><span class="smaller">[9]</span></a>, dont +mon ami El-Beshir fait hausser ou tomber le cours au +gré de son humeur spéculative, et d'après les besoins +de sa collection gymnologique. Le petit fermier ne consent +<span class="pagenum"><a id="page207" name="page207"></a>(p. 207)</span>pas à les recevoir, et ne prend pas votre argent. +Il faut donc échanger son dollar pour des cauris, acheter +une chemise avec ses coquilles, se débattre avec les +changeurs, marchander avec les vendeurs, puis troquer +la chemise obtenue pour du millet, du froment ou du +riz sauvage, rebut des éléphants, et naturellement de +très-mauvaise qualité.</p> + +<p>«À l'exception du lundi, où le marché se tient pendant +les heures les plus brûlantes du jour, ainsi qu'il arrive +dans toute cette partie du Soudan, la ville est d'un calme +plat; aucune industrie, pas de ces grands ateliers de +teinture, que l'on voit à Kano, pas de travail. Les femmes +y sont affreuses: de grosses têtes, la face courte +et carrée, le nez aplati, les narines tombantes, ornées +d'une perle rouge ou d'un grain de corail; ce qui n'empêche +pas ces créatures d'avoir autant de coquetterie +que les plus jolies femmes du Haoussa, de vaguer dans +les rues, en traînant derrière elles la queue de leur +jupe, les épaules négligemment couvertes d'un fichu +aux couleurs voyantes, dont elles retiennent les deux +cornes du bout des doigts, en agitant les bras d'un air +provocateur. Ce qu'il y a de mieux dans toute leur personne, +est l'ornement d'argent qu'elles portent derrière +la tête, et qui, lorsque les cheveux sont relevés en casque, +ne manque pas d'élégance. Mais toutes les femmes +n'ont pas le moyen d'avoir cet ornement; et plus d'une +sacrifie ses intérêts les plus précieux au désir de se le +procurer.</p> + +<p>«Toute l'animation de la ville se porte vers le Dendal, +grand boulevard qui, traversant les deux cités, conduit +aux deux palais, et qui se retrouve, sur une plus ou moins +grande échelle, dans toutes les villes du pays. On y voit +chaque jour une foule considérable: cavaliers et piétons, +esclaves et hommes libres, étrangers et indigènes, qui +vont faire leur cour au cheik ou au vizir, s'acquitter d'un +message, leur demander justice, solliciter une place, ou +leur porter des présents. J'ai moi-même suivi bien des +fois ce grand chemin de la fortune, hanté par l'ambition; +mais soit au point du jour, soit à une heure avancée, +lorsque les habitants revenaient chez eux, ou qu'assis +devant leurs portes, ils médisaient de leur prochain, +ou se racontaient des histoires merveilleuses. J'étais sûr, +alors, de trouver seuls les puissants que j'allais voir; et +le vizir en profitait pour causer avec moi d'un sujet scientifique, +tel que la rotation du globe, ou le système planétaire.</p> + +<p>«Il y avait trois semaines que j'étais arrivé, lorsque le +14 avril au soir, le cheik Omar et son vizir quittèrent la +ville pour aller passer quarante-huit heures à Ngornou; +c'était pour moi une bonne occasion de promenade et le +lendemain matin je partis pour les rejoindre.</p> + +<p>«La route qu'il me fallut suivre a cette monotonie qui +caractérise les environs de Kouka: de l'asclépias géante, +puis des buissons de crucifères, et des arbres qui, d'abord +épars, finissent par former un bois peu élevé. À deux lieues +de Ngornou, le bois cède la place à une immense plaine où +l'on cultive des haricots et du grain; toutefois à l'époque +où je la voyais, elle était couverte de l'éternelle asclépias +que l'on arrache au commencement de la saison des +pluies, qui reparaît pendant la sécheresse, et dont la tige +a bientôt quatre mètres et plus.</p> + +<p>«J'arrivai à Ngornou, la ville de <i>la Bénédiction</i>, vers +deux heures de l'après-midi. Les rues étaient désertes, +mais les cours pleines de tentes que l'on avait dressées +pour recevoir les courtisans; et de tous côtés des chevaux +magnifiques, regardant par-dessus les palissades, nous +saluaient au passage. Excepté la demeure royale, je ne +vis guère de maisons bâties en pisé; néanmoins la ville +a un air d'aisance et de propreté remarquable; les clôtures +sont bien entretenues, les huttes spacieuses, les +cours ombragées de baobabs. Je cherchai vainement à +pénétrer jusqu'au cheik, impossible de voir le vizir, et +fatigué de la foule, je résolus de faire le lendemain une +excursion au bord du Tchad.</p> + +<p>«Parti de bonne heure, je me réjouissais de la perspective +délicieuse qui allait s'offrir à mes yeux. Je rencontrai +beaucoup d'esclaves, allant couper de l'herbe pour +les chevaux; mais au lieu du lac, une plaine immense, +dépourvue d'arbres, s'étendait aussi loin que la vue pouvait +atteindre. L'herbe devint de plus en plus fraîche, plus +épaisse et plus haute; un bas-fond marécageux, décrivant +une courbe tantôt saillante, tantôt rentrante, gêna +de plus en plus notre marche, et après avoir lutté pendant +longtemps pour sortir de cette fondrière, cherchant +en vain à l'horizon quelque surface miroitante, je revins +sur mes pas, barbotant dans la fange, et me disant +pour me consoler que j'avais au moins vu l'indice de l'élément +humide. Quel aspect différent présenta la contrée +lorsque, dans l'hiver de 1854-55, plus de la moitié +de Ngornou fut détruite par l'inondation, et qu'il se +forma au midi de cette ville une mer profonde où s'engloutit +la plaine jusqu'au village de Koukiya! La couche +inférieure du sol, composée de calcaire, paraît avoir cédé +l'année précédente et fait baisser le rivage de plusieurs +pieds, d'où l'épanchement des eaux. Mais à part cet événement +géologique, tout à fait exceptionnel, le caractère +du Tchad est évidemment celui d'une immense lagune +dont les bords changent tous les mois, et dont il est impossible +par conséquent de dresser la carte avec exactitude.</p> + +<p>«Le lendemain je me dirigeai vers le nord-est, accompagné +d'un chef du Kanem et d'un garde à cheval du +cheik. Après une demi-heure de marche nous atteignîmes +le marécage, et mouillés parfois jusqu'aux genoux, bien +que nous fussions à cheval, nous arrivâmes au bord d'une +belle nappe d'eau, entourée de papyrus et de roseaux +de différentes espèces, ayant de quatre à cinq mètres de +hauteur. Franchissant une eau plus profonde remplie de +grandes herbes, nous gagnâmes une autre crique, où +j'aperçus deux petits bateaux plats d'environ quatre mètres +de longueur, faits du bois léger du fogo, et manœuvrés +par deux hommes qui s'éloignèrent dès qu'ils +nous aperçurent. C'étaient des Bouddouma ou Yedina, +en quête de proie humaine. Des habitants d'un village +voisin coupaient des roseaux pour réparer le toit de leur +case, et comme ils ne pouvaient apercevoir l'ennemi, que +<span class="pagenum"><a id="page208" name="page208"></a>(p. 208)</span>cachaient les grandes herbes, nous les avertîmes de se +tenir sur leurs gardes, et nous poursuivîmes notre marche.</p> + +<p>«Le soleil était brûlant; toutefois une brise rafraîchissante +vint rider la surface du lac et rendre la chaleur +supportable. Nous aurions pu boire en nous baissant un +peu, tant nous étions immergés; mais l'eau très-chaude, +et remplie de matières végétales, n'avait rien qui nous +engageât à y porter les lèvres. Elle est néanmoins aussi +douce que possible, et l'on a commis une erreur en disant +que le Tchad devait avoir une issue, ou bien être salé. +J'affirme le contraire: il est sans écoulement; et je ne +vois pas d'où ses eaux tireraient leur salaison, dans un +district où le sel manque tout à fait, où l'herbe en est +tellement dépourvue que le lait des brebis et des vaches +qui la paissent est insipide et malsain. Dans les cavités +qui entourent le rivage, où le sol est fortement imprégné +de natron, il est certain que l'eau doit avoir un goût +saumâtre; mais à l'époque de l'année où celle-ci est +noyée par le débordement du lac, il est probable que +son âcreté n'est plus sensible.</p> + +<a id="img009" name="img009"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img009.jpg" width="600" height="453" alt="" title=""> +<p>Vue du lac Tchad.—Dessin de Rouargue d'après Barth (deuxième volume).</p> +</div> + +<p>«De la crique de Melléla, nous prîmes à l'ouest, et +après une marche d'une heure, moitié dans l'eau, moitié +dans la plaine herbeuse, nous arrivâmes à Madouari. +Le nom de ce village ne me disait rien alors; il me rappelle +aujourd'hui un tombeau. Madouari, du reste, au +lieu d'être resserré comme la plupart des villes et des villages +du Bornou, s'éparpillait au milieu d'une profusion +de balanites et de baobabs, et tout y respirait l'aisance. Je +fus conduit chez Fouli-Ali, dans la maison où dix-huit +mois plus tard expirait Overweg, et dont le propriétaire +devait périr trois ans après victime de la révolution de +1854. Quelle différence entre l'accueil joyeux que je reçus +à cette époque, et celui qui m'attendait, lorsque je revins +avec M. Vogel, en 1855, alors que la veuve du pauvre +Fougo sanglotait à mon côté, pleurant la mort de son +mari et celle de mon pauvre compagnon!</p> + +<p>«Le lendemain matin nous étions à cheval au point +du jour; il faisait un temps superbe; au loin se dessinait +une ligne pure, que rien ne venait briser; la plaine marécageuse +s'étendait à notre droite, où elle se fondait +avec le lac, et ravissait mes yeux en me présentant un +horizon sans limites.»</p> + +<p class="left50 smaller">Traduit par Mme <span class="smcap">Loreau</span>.</p> + +<p class="smaller">(<i>La suite à la prochaine livraison.</i>)</p> + + + +<span class="pagenum"><a id="page209" name="page209"></a>(p. 209)</span> + +<a id="img010" name="img010"></a> +<div class="p4 figcenter"> +<img src="images/img010.jpg" width="600" height="304" alt="" title=""> +<p>Village marghi.—Dessin de Rouargue d'après Barth (deuxième volume).</p> +</div> + + + + + +<h2>VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.</h2> + +<h3>JOURNAL DU DOCTEUR BARTH<a id="footnotetag10" name="footnotetag10"></a><a href="#footnote10" title="Lien vers la note 10"><span class="smaller">[10]</span></a>.<br> + +1849-1855</h3> + +<p class="resume">Départ. — Aspect désolé du pays. — Les Chouas. — Mabani. — Le mont Délabéda. — Forgeron en plein vent. — Dévastation. — Orage. — Baobab. — Le +Mendif. — Les Marghis. — L'Adamaoua. — Mboutouli. — Proposition de mariage. — Installation de vive +force chez le fils du gouverneur de Soulleri. — Le Bénoué. — Yola. — Mauvais accueil. — Renvoi subit.</p> + + +<p>Dans sa dernière excursion, l'un des chefs de la frontière +du Marghi, ayant enlevé les habitants de plusieurs +bourgades auxquels prétendait le gouverneur de +l'Adamaoua, celui-ci envoya un message au cheik du +Bornou, afin de protester contre cet acte de violence, +beaucoup moins dans l'intérêt des captifs que pour +établir son droit de propriété. Barth allait explorer +l'Adamaoua, il fut mis, par le cheik, sous la protection +du chef de l'ambassade, et partit pour le sud le +29 mars 1851.</p> + +<p>«Toujours très-pauvre, dit le voyageur, et pis que +cela, fort endetté, j'avais nourri l'espoir d'emporter +mes bagages avec un seul chameau; ce fut impossible +et de nouveaux embarras s'ensuivirent. Pour comble +de misère, nos cauris, c'est-à-dire notre seul avoir, +n'avait pas cours dans cette contrée. Overweg, qui +m'accompagna jusqu'à ma seconde étape, offrit en vain +ses coquilles en échange de quelques aliments, et ne +parvint à se procurer une chèvre qu'en la payant avec +la chemise de l'un de ses domestiques.</p> + +<p>«Deux jours après notre départ, nous nous arrêtons à +Ou'lo-Koura, village qui appartient à la mère du cheik. +Tout le pays, à cette époque de l'année, prend un aspect +lugubre; entrecoupé de bas-fonds qui, pendant les +pluies, forment de vastes étangs, il est couvert de masakoua +(<i>holcus cernuus</i>) lorsque les eaux se retirent; mais +dépouillés de leurs récoltes, ces bassins argileux, d'un +noir foncé, donnent au paysage un air de désolation indicible.</p> + +<p>«Le lendemain la perspective est différente, sans devenir +plus agréable: un sol aride et nu, couvert ça et là de +halliers d'où surgissent des tamarins épars; puis une forêt +épaisse convertie en marais dans la saison pluvieuse; +aujourd'hui qu'elle est à sec, des gens du voisinage y +creusent des rigoles afin d'emplir une fosse qui leur sert +d'abreuvoir. Ce sont des Chouas<a id="footnotetag11" name="footnotetag11"></a><a href="#footnote11" title="Lien vers la note 11"><span class="smaller">[11]</span></a>; l'un d'eux est aussi +<span class="pagenum"><a id="page210" name="page210"></a>(p. 210)</span>blanc que mes mains, et ses traits ont la distinction qui +caractérise sa race. Il est rare que ces Arabes aient plus +d'un mètre soixante centimètres; mais leur gracilité les +fait paraître de plus grande taille qu'ils ne le sont réellement. +J'ai rencontré quelquefois des Foullanes vigoureux; +je n'ai pas vu de Choua robuste.</p> + +<p>«De la forêt, nous entrons dans une plaine où sont +plusieurs villages, et nous retombons dans un bassin d'argile +noire, dont le sol desséché conserve la piste de nombreuses +girafes. Nous sommes dans le Gamerghou, pays +industrieux, où j'aperçois le premier champ de coton +que nous ayons vu depuis Kouka. Le district d'Oujé, qui +fait partie de cette province, et qui renferme un grand +nombre de villes importantes avec marché considérable, +est assurément l'un des plus riches du Bornou: au sud +de Maidougouri, la plaine entière est un champ de millet +ou de sorgho, interrompu seulement par de nombreux +villages, parsemés de baobabs et de figuiers; c'est +l'endroit le plus riant que j'aie traversé depuis le Haoussa. +Une rivière, qui prend naissance aux environs d'Alaouo, +serpente dans la plaine, et va tomber dans le Tchad +en passant à Dikoua. Nous la franchissons deux fois +pour atteindre Mabani, ville étendue, située sur une +colline de sable, et qui, après en avoir couvert le sommet +et le versant méridional, en entoure la base et remonte +sur une autre colline; Mabani peut avoir neuf ou +dix mille habitants, dont les huttes confortables indiquent +l'aisance. Le commerce et l'industrie paraissent y fleurir, +si l'on en juge par les deux cents boutiques de la place +du marché, et par ses ateliers de teinture.</p> + +<p>«Après Mabani, des champs fertiles, de beaux arbres, +une herbe épaisse, de l'indigo, des bandes de travailleurs, +du bétail auprès des mares, des villages dans toutes +les directions, des fermes détachées, qui témoignent de +la sécurité des habitants; et parmi les céréales, des papayers +dont le fruit délicieux a le goût de la crème, et, +qui, de la grosseur d'une pêche, a malheureusement le +noyau trop développé.</p> + +<p>«Dans la bourgade où nous nous arrêtons, je ne vois +pas une seule case ayant des murs en pisé; c'est une +preuve que la pluie n'y est jamais excessive. En sortant de +ce village, nous apercevons, au sud, le mont Délabéda, qui +me fait éprouver ce que j'ai ressenti à la vue des Alpes +tyroliennes. Mais notre départ n'était qu'une feinte: une +heure après, nous campions à Fougo-Mozari, près d'Oujé, +dont le marché attirait mon escorte. Placé à la frontière +des tribus païennes, et par cela même très-important pour +la vente des esclaves, ce marché est digne de sa réputation. +Il pouvait y avoir cinq ou six mille acheteurs, et +leur nombre eût été plus grand sans la crainte inspirée +par les tribus indépendantes qui se trouvent dans le voisinage.</p> + +<p>«Le mont Délabéda, qui frappe de nouveau nos regards, +annonce le commencement d'une région montagneuse. +Sous un tamarin luxuriant un forgeron travaille +avec activité, l'apprenti fait mouvoir le soufflet, l'ouvrier +emmanche une hache, et le maître finit une lance. J'apprends +qu'il tire son fer du Boubanjidda, qui fournit le +meilleur du pays. À partir du district de Chamo, où nous +entrons, le millet est rare et le sorgho généralement cultivé. +Quelques marchands indigènes, armés de lances et +poussant devant eux des ânes chargés de sel, se joignent à +nous, car il y a tant de pillards un peu plus loin, qu'il faut +être nombreux pour ne pas avoir à les craindre. Le pays +témoigne à chaque pas des malheurs qu'il a subis: des +traces d'ancienne culture, des huttes en ruines, se rencontrent +çà et là au milieu de la forêt; et des jongles, où +l'herbe domine cheval et cavalier, recouvrent la place où +fut la demeure de l'homme. Le terrain, formé d'une argile +noire et marécageuse, est rempli de trous qui en rendent +le parcours extrêmement difficile. J'y remarque des +ruches souterraines où l'on trouve un miel de nature +particulière. Après trois heures de marche dans ce pays +dévasté, nous atteignons les restes d'un village autrefois +considérable, et qui n'est plus habité que par quelques +indigènes nouvellement convertis. Nous n'avons qu'une +seule case, pour nous tous et je vais camper au dehors; +mais je ne suis pas couché qu'une tempête effroyable +éclate, bouleverse ma tente et qu'une pluie torrentielle +met à flots mes bagages. Le lendemain nouveau déluge; +nous étions dans le district de Molghoy, où les portes +des cases, qui ont à peine trente centimètres d'ouverture, +annoncent qu'il est nécessaire de s'y protéger contre +la violence de la pluie.</p> + +<p>«Bien qu'ils aient embrassé l'islamisme, les indigènes +n'ont pour tout vêtement qu'une lanière de cuir passée +entre les jambes, et qui souvent leur paraît superflue. +J'ai été frappé de leurs formes harmonieuses, de leurs +traits réguliers, que ne défigure aucun tatouage, et qui, +chez beaucoup d'entre eux, n'offre rien du type nègre. +La différence qu'offre la teinte de leur peau m'a également +surpris; elle est chez les uns d'un noir brillant, +chez les autres couleur de rhubarbe, sans qu'il y ait entre +ces deux tons de nuance intermédiaire; toutefois +c'est le noir qui prédomine. Je me suis arrêté devant +une jeune femme qui avait près d'elle son fils, âgé de +huit ans; ils formaient à eux deux un groupe digne du +ciseau d'un grand artiste; l'enfant, surtout, ne le cédait +en rien au diskophoros antique; sa chevelure était courte +et frisée, mais non laineuse; il était d'un rouge lavé de +jaune, ainsi que toute sa famille, et portait plusieurs +rangs de perles de fer autour des bras et des jambes.</p> + +<p>«Nous rentrons dans la forêt; les clairières sont couvertes +de pas d'éléphants de tous les âges, des fleurs +remplissent l'atmosphère de leur parfum, et de temps +en temps nous suçons la pulpe du toso<a id="footnotetag12" name="footnotetag12"></a><a href="#footnote12" title="Lien vers la note 12"><span class="smaller">[12]</span></a>, ou nous mangeons +la racine du katakirri. La marche devient de plus +en plus difficile; on n'aperçoit que des mimosas de +grandeur médiocre; çà et là un baobab, dépourvu de +feuilles, étend ses branches nues à la place où était un +<span class="pagenum"><a id="page211" name="page211"></a>(p. 211)</span>village; il semble par son attitude exprimer son désespoir, +car il aime la demeure du nègre, qui le recherche +à son tour: ses feuilles naissantes et son fruit légèrement +acide permettent aux indigènes d'assaisonner +leur nourriture, et de donner un peu de saveur à leur +boisson.</p> + +<p>«L'herbe est grossière et ne forme plus que des touffes +éparses; le chemin est abominable; il suffirait d'en détourner +un instant les yeux pour tomber dans un trou +plein de vase. La forêt devient moins épaisse, des bouquets +d'arbres lui succèdent, et nous entrons dans une +prairie qui s'étend jusqu'à la chaîne du Mandara. Le ton +vert de la plaine, qui tranche avec le brun des montagnes, +est d'un effet charmant, sous le ciel pur où le soleil +brille. Nous gagnons le district d'Isségé; des moutons +et des chevaux couvrent les pâturages, des femmes +travaillent dans les champs. Les indigènes ont évidemment +souffert des rapines de leurs voisins, mais ne sont +encore ni vaincus ni ruinés. Des hommes vigoureux et de +grande taille, ceints d'une lanière de cuir, et portant une +pique, mêlée à leurs instruments d'agriculture, s'approchent +fièrement ou vont s'asseoir à l'ombre, et paraissent +nous signifier que cette terre leur appartient. Quelque +léger que soit leur costume, j'ai tout lieu de croire qu'ils +se sont habillés pour la circonstance; car, tombant à +l'improviste au bord d'une mare, nous faisons fuir, à la +grande frayeur de mon cheval, une espèce de virago totalement +nue. Il est vrai que chez ces tribus naïves, on +estime qu'un vêtement, si étroit qu'il puisse être, est +plus essentiel pour l'homme que pour la femme.</p> + +<p>«Sur le toit des cases séchait un poisson qui m'étonna +par sa taille; on me répondit qu'il venait d'un grand +lac, situé à peu de distance, et que j'allai visiter. Les +abords en sont tellement couverts de roseaux, qu'il me +serait difficile de dire quelle étendue il peut avoir. Une +masse de granit, d'environ cinq mètres de hauteur, formait +la seule éminence qui s'élevât dans la plaine; j'y +montai, l'horizon était splendide: en face de moi, +comme je l'ai dit précédemment, se déployait la chaîne +du Mandara, tandis qu'au sud apparaissaient des montagnes +plus hautes et de formes plus variées. Je vis alors +pour la première fois le Mendif, que Denham a fait connaître +à l'Europe, et qui a donné lieu à tant de conjectures. +Ce n'est qu'un simple cône isolé, dont la base, où +s'éparpille le village du même nom, a tout au plus dix +ou douze milles de circonférence; sa couleur blanchâtre, +qui pourrait faire supposer qu'il est de formation +calcaire, est due tout bonnement à la fiente de l'immense +quantité d'oiseaux qui s'y réunissent; sa véritable couleur +est noire, m'ont dit les naturels; la double pointe qui +le termine est la preuve que c'est un ancien volcan, et +sans doute il est formé de basalte. Je ne crois pas qu'il ait +plus de cinq mille mètres au-dessus du niveau de la mer, +ce qui ferait un peu moins de quatre mille mètres au-dessus +de la plaine. Enchanté d'avoir atteint cette région, +et plein de projets pour l'avenir, je remontai à cheval et +repris la route du village. Tout en marchant, celui qui +m'accompagnait me donna des détails sur les habitudes +des Marghis, tribu assez nombreuse pour lever trente +mille soldats.</p> + +<p>«C'est, me dit-il entre autres choses, la coutume +parmi ses compatriotes de se lamenter à la mort d'un +jeune homme, et de se réjouir de celle d'un vieillard; +j'en acquis la preuve dans la suite de mon voyage. Les +Marghis se vantent, peut-être avec raison, d'être supérieurs +à leurs puissants voisins; il est, du reste, avéré +que l'inoculation est très-répandue chez eux, et que dans +le Bornou elle est exceptionnelle.</p> + +<p>«Nous arrivions le surlendemain à Kofa, l'un des villages +dont la mise à sac avait motivé l'ambassade que +j'accompagnais. Des prairies émaillées de fleurs, de vastes +champs de sorgho, des arbres vigoureux, toute +l'exubérance de séve des régions tropicales; mais une +route de plus en plus dangereuse, une alarme continuelle, +des habitants sur le point de tomber sur nous en se +croyant attaqués. Le sentier monte peu à peu; on voit à +l'ouest différents groupes de montagnes qui séparent le +bassin du Tchad de celui du Niger; une gorge rocailleuse, +encaissée par des blocs de granit, est franchie; +nous dominons une plaine immense, et nous gagnons les +murs d'Ouba, dont les quartiers de l'est, où sont établis +les vainqueurs, ressemblent à une colonie algérienne. +Nous étions dans l'Adamaoua, ce royaume musulman +greffé sur les païens, et que je désirais tant connaître. +Je rêvais au sort des races de cette partie du monde, +lorsque je reçus la visite du gouverneur, accompagné +d'une suite nombreuse. Son costume et celui de ses compagnons +n'avait ni élégance, ni propreté. Je demandai à +quelle époque les Foullanes avaient, pour la première +fois, émigré dans cette province; on me répondit que +les grands-pères de la génération présente l'avaient habitée +comme éleveurs de troupeaux. Ils sont devenus les +premiers du royaume; mais la race vaincue leur disputera +longtemps la possession du sol.</p> + +<p>«Nos chameaux étaient pour la population un objet de +curiosité; on en voit rarement dans cette région plantureuse, +dont cet habitant du désert ne supporte pas le +climat. Plus grande encore fut la surprise du gouverneur +et de ses courtisans, lorsqu'ils virent ma boussole, mon +chronomètre, mon télescope, et l'impression minuscule +de mon livre de prières. Les Foullanes sont pleins d'intelligence, +mais d'un esprit malicieux; ils n'ont pas cette excessive +bonté des vrais nègres, et c'est par le caractère, +bien plus que par la couleur de la peau, qu'ils diffèrent +de la race noire. À Bagma, où nous arrivâmes le surlendemain, +je fus frappé de la dimension des cases, dont un +certain nombre a vingt mètres de longueur sur quatre +ou cinq de large.</p> + +<a id="img011" name="img011"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img011.jpg" width="600" height="401" alt="" title=""> +<p>Halte dans une forêt du Marghi.—Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).</p> +</div> + +<p>«De gras pâturages, après un sol aride, des montagnes +que nous laissons à notre gauche, partout le déleb qui +caractérise le district, une herbe épaisse d'où sortent de +nombreuses fleurs violettes, et nous arrivons à Mboutoudi, +qui entoure le pied d'une colline de granit, ayant +six cents mètres de circonférence, et à peu près cent de +hauteur. Ville importante avant la conquête, Mboutoudi +n'a plus maintenant qu'une centaine de cases, et si ce n'était +<span class="pagenum"><a id="page213" name="page213"></a>(p. 213)</span>sa situation remarquable, elle resterait inaperçue. +Malgré mon état de faiblesse, je voulus gravir la montagne, +ascension difficile à cause de l'escarpement du roc, +mais qui méritait d'être essayée. Quelques indigènes me +suivirent, et bientôt je fus accompagné de la plus grande +partie du village. Dans le nombre étaient deux jeunes +Foullanes, qui tout d'abord m'avaient regardé avec une extrême +bienveillance; l'une avait quinze ans, l'autre neuf. +Elles étaient couvertes d'une espèce de tunique montante; +les païens, au contraire, bien qu'ils eussent fait +leur toilette, ne portaient qu'une bande de cuir passée +entre les jambes, à laquelle se rattachait une feuille; +les femmes avaient, en outre, sous la lèvre inférieure, +l'ornement du métal que l'on voit chez les Marghis, dont +ces tribus partagent les croyances religieuses et certainement +l'origine.</p> + +<p>«Parvenu au sommet de la montagne, j'écrivais sous la +dictée des indigènes un vocabulaire de leur dialecte, puis +je revins à ma case; mais je n'y eus pas de repos: ces +gens simples avaient fini par croire que j'étais leur divinité, +qui leur consacrait un jour par pitié pour leurs +malheurs, et c'était à qui solliciterait ma bénédiction. +La nuit vint me débarrasser de la foule, mais non des +deux jeunes filles, dont l'aînée me demanda en mariage +dans les termes les plus nets. La pauvre créature avait +raison de se mettre en quête d'un mari, car ses quinze +printemps équivalaient aux vingt-cinq étés d'une Européenne.</p> + +<a id="img012" name="img012"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img012.jpg" width="600" height="449" alt="" title=""> +<p>Village mosgou.—Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).</p> +</div> + +<p>Le lendemain nous poursuivions notre route au milieu +des pâturages boisés, de vastes champs de millet et +d'arachides, qui sont pour les habitants de Ségéro ce que +la pomme de terre est dans certaines parties de l'Europe. +J'aime, le matin, ou après le repos du soir, à croquer +ces pistaches souterraines, mais je n'ai jamais pu avaler +plus de deux ou trois cuillères de la bouillie qu'on fait +avec ces amandes. Il faut dire que les cuillères des indigènes +sont de la dimension d'un bol. Ici la nature pourvoit +à tous les besoins: les plats, les bouteilles et les +verres poussent sur les arbres; le riz croît spontanément +dans la forêt, et le sol produit sans labeur, non-seulement +du grain et des arachides, mais du manioc, des +patates douces et une grande variété de calebasses. Nous +passons à Saraou, puis à Bélem, où j'ai la visite de trois +adolescents d'une grande beauté de corps et de visage. +Chose remarquable, les Foullanes sont très-beaux jusqu'à +leur vingtième année; leur physionomie prend ensuite +quelque chose du singe, qui défigure leurs traits, +véritablement circassiens; les femmes sont bien plus +longtemps belles.</p> + +<p>La forêt et les champs cultivés se succèdent jusqu'au +bord d'un petit lac entouré de grandes herbes, foulées de +tous côtés par les hippopotames. Les nuages s'accumulent, +<span class="pagenum"><a id="page214" name="page214"></a>(p. 214)</span>et nous atteignons Soulleri à la lueur des éclairs. +Impossible de nous faire ouvrir la maison du gouverneur. +En désespoir de cause, nous forçons la porte du +fils, qui demeure en face. Je m'empare d'une grande +salle, j'étends ma natte sur les cailloux dont le sol est +jonché, suivant la coutume, et je tombe dans un profond +sommeil, tandis que l'ouragan se déchaîne au dehors, et +que le maître de la case tempête à l'intérieur, laisse mes +compagnons sans souper, nos chevaux sans abri, et qui +pis est sans provende.</p> + +<p>«Le lendemain matin, l'air et le ciel étaient purs, +les plantes ravivées par l'orage, mes compagnons de +mauvaise humeur de l'accueil qu'ils avaient reçu, et moi +plein d'enthousiasme en pensant que j'allais voir le Bénoué. +Des fourmilières nombreuses, placées en lignes, +et formant un spectacle curieux, annonçaient la proximité +de l'eau; nous traversâmes un village d'où l'on me +fit apercevoir l'Alantika, dont le vaste sommet forme le +territoire de sept tribus indépendantes. Aux champs cultivés +succède une plaine marécageuse, déchiquetée par +des fosses remplies d'eau, et qui, tous les ans, est complétement +submergée. Une petite éminence, qui a l'air +d'avoir été faite de main d'homme, s'élève du milieu des +grandes herbes, et porte les cabanes des passeurs, d'où +s'échappe une nuée d'enfants, de petits garçons bien faits +et endurcis à la fatigue. Un quart d'heure après, la rivière +coulait sous nos yeux de l'orient à l'occident. Çà et +là, dans la plaine, on apercevait des montagnes détachées; +en face de nous, derrière une pointe de sable, +tombait le Faro, dont la courbe majestueuse venait du +sud-est, où je le remontais par la pensée jusqu'à l'Alantika. +En aval de son embouchure, le Bénoué s'inclinait +légèrement vers le nord, baignait le côté septentrional +du Bagélé, disparaissait au regard pour traverser la région +montagneuse des Bachama, longer l'industrieux +Korafa, puis rejoindre le Niger, et se précipiter avec lui +dans l'Océan.</p> + +<p>«Il est rare que le voyageur ne soit pas trompé dans +son attente, quand il est en face des lieux qu'il s'est retracés, +mais la réalité dépassait tous mes rêves, et ce +fut l'un des moments les plus heureux de ma vie. Né sur +les rives de l'Elbe, j'ai toujours eu de la prédilection +pour le bord des rivières, et malgré l'étude exclusive de +l'antiquité, qui m'absorba trop longtemps, j'ai conservé +cet instinct de mon enfance. Dès que j'en eus le pouvoir, +associant les voyages à l'étude, ce fut ma joie de remonter +au lit des sources, de les voir grossir, former des +ruisseaux, puis des fleuves, et de les suivre jusqu'à la +mer. Plus tard, poursuivant ma course aventureuse au +cœur de la terre inconnue, mon plus vif désir fut de jeter +quelque lumière sur les cours d'eau qui l'arrosent; +le Bénoué se plaçait au premier rang de mes préoccupations, +et je voyais se confirmer la théorie que je m'étais +faite à son égard: j'acquérais la certitude que, par +ce grand chemin tout frayé, on arrivait jusqu'au centre +de la Nigritie; je me disais que l'influence et le commerce +de l'Europe feront disparaître de ces contrées les +guerres de religion et l'esclavage, c'est-à-dire la chasse +à l'homme, et qui sèment le désespoir chez ces païens, où +le bonheur germe spontanément.</p> + +<p>«Après avoir franchi la rivière, nous passons dans une +plaine boisée que l'on prendrait pour un parc; de chaque +côté de la route, des ossements de cheval marquent +la ligne suivie par le gouverneur quand il revint de saccager +le Mbana. Traversant un district populeux, nous +approchons du Bagélé, dont les flancs soutiennent dix-huit +villages, qui, grâce à leur situation, et aux piques à +double lame de ceux qui les habitent, n'ont pas été conquis. +Le pays s'anime de plus en plus; nous traversons +une bourgade, où les femmes, croyant voir dans nos chameaux +des êtres sacrés, passent sous leur ventre pour +en obtenir les bonnes grâces, et nous arrivons à Yola<a id="footnotetag13" name="footnotetag13"></a><a href="#footnote13" title="Lien vers la note 13"><span class="smaller">[13]</span></a>.</p> + +<p>«C'était un vendredi, Lowel, le gouverneur, se trouvait +à la mosquée, et personne n'était là pour nous recevoir. +Le lendemain, Lowel était à la campagne; lorsqu'à +son retour, nous allâmes au palais, nous fîmes le pied de +grue pendant une heure, et je revins chez moi sans avoir +pu offrir le burnous de drap ponceau que j'avais trouvé +dans les bagages de M. Richardson. J'eus heureusement, +pour me distraire, la visite de deux Arabes, dont l'un, +natif de Moka, avait exploré la côte orientale de l'Afrique, +et vu Madras et Bombay. Vint enfin notre jour d'audience; +le gouverneur, que nous trouvâmes dans la grande +salle d'une espèce de château fort, parut satisfait de la +lettre que le cheik m'avait donnée pour lui; mais les dépêches +que lui remit le chef de l'ambassade l'ayant exaspéré, +sa colère se tourna contre moi, il m'accusa d'intentions +perfides, et pour la seconde fois il me fallut +remporter mes présents. Inquiet et malade, je revins à +ma case, après deux heures d'attente passées d'abord +sous une pluie diluvienne, puis sous un soleil dévorant; +et le lendemain je fus invité à déguerpir, sous prétexte +que je ne pouvais rester dans la province qu'avec l'autorisation +du sultan de Sokoto.</p> + +<p>«Malgré ma fièvre et la chaleur accablante (c'était +au milieu du jour), je fis faire les préparatifs de départ; +je montai à cheval, me cramponnai à ma selle, et, rappelé +de deux évanouissements successifs par la brise qui +commençait à souffler, je repris la route de Bornou, à +laquelle la pluie des jours précédents avaient rendu toute +sa fraîcheur<a id="footnotetag14" name="footnotetag14"></a><a href="#footnote14" title="Lien vers la note 14"><span class="smaller">[14]</span></a>.»</p> + +<p class="p2 resume"><span class="pagenum"><a id="page215" name="page215"></a>(p. 215)</span>Les Ouélad-Sliman. — Situation politique du Bornou. — La ville +de Yo. — Ngégimi ou Ingégimi. — Chute dans un bourbier. — Territoire +ennemi. — Razzia.</p> + +<p>«J'arrivai malade à Kouka, et la saison des pluies +commençait. Dans la nuit du 3 août, une averse fit de +ma chambre une véritable mare, endommagea mes bagages, +et aggrava ma fièvre d'une façon désastreuse. Les +étangs, formés dans tous les coins de la ville, devinrent +d'autant plus pernicieux qu'ils renfermaient tous les genres +d'immondices et de charognes, et j'aurais dû me retirer +dans un endroit plus sain; mais il fallait vendre les +marchandises arrivées en mon absence, payer nos dettes, +et faire les préparatifs de nouvelles explorations. Toutefois, +je me hâtai d'en finir; le gouvernement envoyait +des Ouélad-Sliman dans le Kanem, soi-disant pour reconquérir +les districts orientaux de cette province; et, me +joignant à ce corps expéditionnaire, je quittai la ville au +commencement de septembre.</p> + +<p>«Je n'ignorais pas que les Ouélad-Sliman sont les plus +francs voleurs du globe; mais nos instructions nous ordonnaient +d'explorer la marche orientale du lac, et nous +ne pouvions y parvenir qu'en nous réunissant à ces bandits.</p> + +<p>«Si le Bornou tire un bénéfice réel de sa position au +centre du Soudan, il lui doit en échange d'avoir à lutter +sans cesse avec l'un ou l'autre des pays qui l'entourent. +Au nord il est menacé par les Turcs, au nord-ouest pillé +par les Touaregs, à l'ouest et au midi les Foullanes convoitent +cette région fertile en esclaves, à l'est l'empire +barbare et puissant du Ouaday brise la frontière et déborde +sur ces riches provinces, qu'il a envahies en 1844. +Mais à l'époque de mon départ l'heure était favorable +pour le Bornou: la guerre civile déchirait le Ouaday; +Bokhari, l'exilé de Kadéjà, venait de battre le sultan de +Sokoto; et dans l'Adamaoua le gouverneur avait trop de +ses propres affaires. Aussi mon ami El-Beshir rêvait-il +de marcher sur Kano, pendant que mes compagnons +iraient piller le Kanem.</p> + +<p>«Le 11 septembre, monté sur un cheval magnifique, +présent du vizir, je sortis de la ville accompagné d'Overweg, +et pris les devants sur notre escorte qui devait +partir le 12. Rien ne me rend heureux comme l'espace, +une tente commode, une belle et bonne monture, et je +sentais les forces me revenir au grand air. Le lendemain +au réveil, j'oubliai les moustiques, et je regardai +le paysage pendant longtemps; c'était le plus modeste +qu'on pût voir, mais il avait tant de calme et de sérénité +que j'éprouvai un sentiment délicieux, et me sentis pénétré +de gratitude envers la Providence. Après avoir traversé +les champs de millet du Daouerghou, franchi des +collines de sable, rencontré des Kanembous nomades, +et enlevé le mouton le plus gras d'un troupeau, malgré +mes efforts et les cris du berger, nous entrâmes dans la +ville de Yo, dont les rues étroites, horriblement chaudes, +et sentant le poisson, me parurent un séjour intolérable.</p> + +<p>«À l'extérieur, la rivière coulait à plein bord vers le +Tchad, et je ne me doutais pas que je camperais un jour +dans son lit desséché. Sur les deux rives, des crucifères, +de belles acacies, des tamarins splendides chargés de pélicans +et d'oiseaux de toute espèce; du coton, du froment +au pied des arbres; peu de céréales et de bétail; beaucoup +de poisson, qui forme la principale nourriture des +habitants. Des hommes se baignent dans la rivière, des +femmes y puisent de l'eau, des groupes d'indigènes la +traversent à la nage, leurs habits noués sur la tête, ou +bien assis sur une planche que soutiennent deux calebasses. +Tandis que nous regardons ce spectacle animé, les +termites dévorent mes sacs de cuir. Passe une caravane +chargée de dattes, nos bandits se rassemblent, tombent +sur les arrivants, et se partagent la cargaison; le soir, ils +pillaient un troupeau, et c'est ainsi que nous marquons +notre passage.</p> + +<p>«Le 23, ayant laissé derrière nous tout vestige de +culture et gravi des collines de sable, nous apercevons +les eaux du Tchad que les pluies ont fait déborder. Toute +la plaine est couverte de capparis sodata, dont les indigènes +retirent un sel fade, moins mauvais, pourtant, que +celui des environs de Kotoko où il est extrait de la bouse +de vache. Nous entrons le lendemain dans la célèbre Ngégimi, +et nous sommes tout désappointés de ne voir qu'un +pauvre village, quelques huttes éparses, dépourvues de +tout confort, dont les habitants, qui ont faim, nous demandent +du millet en échange de leurs maigres volailles. +Deux ans après, ces malheureux devaient être capturés +par les Touaregs, et ceux qui échappèrent à l'esclavage +furent contraints, par l'inondation, d'aller s'établir sur +une colline de sable, où je les retrouvai plus tard. Quant +à Woudie, saccagée par les Touaregs en 1838, quelques +dattiers indiquent seuls l'endroit où fut cette ville, l'une +des anciennes résidences du roi de Bornou. Je pensais au +sort de cet empire de Kanem, autrefois si brillant<a id="footnotetag15" name="footnotetag15"></a><a href="#footnote15" title="Lien vers la note 15"><span class="smaller">[15]</span></a>; +j'avais sous les yeux d'immenses rizières, de gras pâturages, +le sol le plus fertile du monde, et cependant un +pays désolé: des villages en ruines, des villes croulantes, +des pasteurs craintifs, dont mes bandits enlevaient le bétail; +<span class="pagenum"><a id="page216" name="page216"></a>(p. 216)</span>mais j'ai l'espoir que nos travaux aideront à rappeler +la vie dans ces contrées fertiles.</p> + +<p>«Nous voyons des bruyères entre les pâturages, des +lagunes salées parmi les collines de sable; le terrain +devient de plus en plus marécageux, il manque sous les +pieds de mon cheval, et celui-ci tombant m'entraîne +dans la vase, où il reste immobile. On conçoit l'aspect que +je devais offrir avec mon burnous blanc, et la peine qu'il +me fallut prendre pour retirer ma bête, car nos larrons +me regardaient faire sans m'aider le moins du monde.</p> + +<p>«Toujours détroussant et pillant, notre escorte, diminuée +par de nombreuses désertions que les querelles +avaient fait naître, approchait du territoire ennemi.</p> + +<p>«Le 11 octobre nous traversions l'une de ces vallées +étroites, qui déchirent la plaine sableuse, et nous dressions +nos tentes au bord du plateau qui domine le puits +d'El-Ftaim. De là nous partions le lendemain, pour entrer +dans un pays d'où la trace de l'homme a complétement +disparu.</p> + +<p>«Jusqu'ici nos maraudeurs n'avaient fait que prélever +la dîme sur les troupeaux et les biens; mais le brigandage +allait devenir plus sérieux. On s'arrêta pour délibérer; +le chef harangua la bande, et lui intima ses ordres: +combat à outrance, pas de quartier aux vaincus; +et promesse de dédommagement à quiconque perdrait +son cheval ou son chameau. Deux porte-étendard coururent +devant l'armée en agitant leur bannière blanche; +les cavaliers sortirent des rangs, et jurèrent de vaincre +ou de mourir.</p> + +<a id="img013" name="img013"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img013.jpg" width="600" height="443" alt="" title=""> +<p>Chef mosgovien.—Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).</p> +</div> + +<p>«Au coucher du soleil on dressa les tentes, il fut ordonné +de garder le silence et de ne pas faire de feu, dans +la crainte d'être aperçu; mais la nuit arrivée, une raie +flamboyante se dessina au sud-est, prouvant que l'ennemi +savait que nous approchions, et se réunissait pour le +combat. Nous partîmes aussitôt, et ne fîmes halte qu'au +jour, sur un terrain couvert de broussailles. Les cavaliers +poussèrent en avant pour faire une reconnaissance, et +nous restâmes, Overweg et moi, avec soixante-dix chameaux +du train, montés par de jeunes gars, dont quelques-uns +n'avaient pas plus de dix ans; mais dès qu'il +fit grand jour, il devint impossible de retenir la petite +troupe, et il fallut partir. Bientôt nous descendîmes dans +la vallée de Gesgi; la troupe se débanda: nos jeunes rapaces +avaient aperçu des moutons, et les poursuivaient, +tandis que leurs aînés saccageaient un hameau. Un peu +plus loin est la vallée d'Hendéri-Siggési. Dans la coulée, à +quarante mètres de profondeur, des bosquets de dattiers, +des champs de froment dont la brise agitait les épis; sur +le plateau, du millet prêt à être coupé: de riches moissons, +de la verdure, un village en flammes, des habitants +en fuite, scène émouvante dont j'ai tenté de faire +l'esquisse.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page217" name="page217"></a>(p. 217)</span>«Des malheureux avaient cherché un asile au plus épais +du fourré, quelques-uns de nos massacreurs les aperçoivent, +jettent leur cri de guerre et se précipitent au +fond du val; les réfugiés sortent du bois, tombent sur +leurs assaillants désunis, leur prennent deux chameaux +et disparaissent. Nous perdons de vue nos brigands que +nous finissons par revoir dans une vallée plus profonde, +chassant devant eux un troupeau de moutons.</p> + +<p>«Après les avoir rejoints, nous arrivons dans une +petite vallée, garnie d'une profusion de mimosas, et contenant, +dans sa partie la plus basse, des puits qui servent +à irriguer une belle plantation de coton. À peine les chevaux +sont-ils abreuvés, qu'on repart en toute hâte, pour +ne s'arrêter que le soir. Il y avait trente-quatre heures +que j'étais à cheval; dévoré par la fièvre, épuisé par la +fatigue, je m'évanouis en mettant pied à terre, et tous +mes compagnons crurent que j'allais mourir. La bande +s'était fortifiée dans son douar avec ses bagages, et les +sacs remplis du grain qu'elle avait dérobé; mais elle +n'était pas tranquille.</p> + +<p>«Pendant la nuit j'entends nos Sliman pousser leur +cri de guerre: un corps d'ennemis nombreux se dirigeait +vers le camp. J'appris cette nouvelle avec l'indifférence +d'un homme écrasé par la fièvre, et ne songeai même pas +à me lever. Des coups de feu retentissent, Overweg m'annonce +la défaite de nos hommes, monte à cheval et s'éloigne; +je prends mes armes, on selle ma bête, et je +me dirige vers le couchant, tandis qu'on attaque le douar +du côté opposé. Mais bientôt la fusillade recommence +derrière moi; nos gens s'étaient ralliés et fondaient sur +l'ennemi, occupé de son butin. J'avertis Overweg, et +nous retournons au camp: plus de bagages, aucun vestige +de ma tente. Cependant les Arabes continuent leur +poursuite, ressaisissent le bétail, et à peu près tout ce +qui nous appartient. La perte se borne, en fin de compte, +à nos provisions de bouche, à nos ustensiles de cuisine, +et au livre d'heures de M. Richardson, que je regrettai +vivement.</p> + +<a id="img014" name="img014"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img014.jpg" width="600" height="318" alt="" title=""> +<p>Intérieur d'une habitation mosgovienne.—Dessin +de Rouargue d'après Barth (troisième volume).</p> +</div> + +<p>«Nouvelle attaque des indigènes au coucher du soleil; +ils sont battus de nouveau; mais en dépit de cette +victoire, l'anxiété de nos gens est extrême; ils partiraient +immédiatement, s'ils n'avaient peur d'être surpris au +milieu des ténèbres. Les chevaux sont sellés, chacun +veille, et le cri des sentinelles résonne à chaque instant. +Le plus effaré de la bande est un juif renégat, qui se croit +à sa dernière heure, et cherche partout un rasoir pour +se couper les cheveux d'une manière orthodoxe avant de +mourir. Le jour paraît sans qu'on ait vu l'ennemi; et +c'est à qui prendra le pas sur son voisin, dès que le +soleil donne le signal du départ.</p> + +<p>«Quinze chameaux, trois cents têtes de gros bétail et +quinze cents chèvres ou moutons furent pris dans cette +campagne. Nous eûmes cinq morts et un assez grand +nombre de blessés. On parlait de retourner à Bourka-Drousso, +mais rencontrant une caravane qui se dirigeait +sur Kouka, nous nous séparâmes de nos bandits, quels +que fussent nos regrets de laisser derrière nous la partie +la plus intéressante du Kanam, ce pays aux vallées fécondes, +aux cités populeuses, telles que Njimiyé, Aghafi +et tant d'autres, qui, célèbres autrefois, n'existent plus +que dans le récit de l'expédition d'Edris.»</p> + + +<p class="p2 resume">Nouvelle expédition. — Troisième départ de Kouka. — Le chef de +la police. — Aspect de l'armée. — Dikoua. — Marche de l'armée. — Le +Mosgou. — Adishen et son escorte. — Beauté du +pays. — Chasse à l'homme. — Erreur des Européens sur le +centre de l'Afrique. — Incendies. — Baga. — Partage du butin.</p> + +<p>«Dix jours après mon retour à Kouka, je partais de +nouveau pour aller rejoindre, cette fois, une véritable +armée. Le cheik et son vizir avaient déjà quitté la ville; +<span class="pagenum"><a id="page218" name="page218"></a>(p. 218)</span>on ne savait pas la direction qu'ils devaient prendre, mais +on citait le Mandara dont le gouverneur, protégé par +ses montagnes, aurait eu des velléités de rébellion. À +parler franc, les coffres, ou plutôt les chambres à esclaves +de ces messieurs étaient vides, et il importait de +les remplir, quel que fût l'endroit qui en fournît les +moyens.</p> + +<p>«L'armée avait passé Ngornou lorsque j'arrivai au +camp, où l'on me fit dresser ma tente auprès de celle de +Lamino. Jadis voleur de grand chemin, ce larron émérite, +devenu chef de la police du royaume, était fort précieux +pour le vizir qui n'aurait pas eu la force d'adopter une +mesure rigoureuse. L'ex-bandit, au contraire, n'avait pas +de joie plus vive que de torturer ou de mettre à mort; +cela ne l'empêchait pas d'être fort tendre à ses heures, +et je m'amusais beaucoup de l'air sentimental dont +il parlait de sa favorite, qui le suivait dans cette expédition. +Il n'était pas le seul qui eût amené ses amours; la +plupart des courtisans avaient avec eux une partie de +leurs harems, et lorsque l'armée s'arrêta sous les murs +de Dikoua, la diversité des abris qui surgirent tout à +coup, l'aspect varié des combattants, le nombre des chevaux, +souvent d'une beauté remarquable, la quantité +prodigieuse des bêtes de somme, chameaux et bœufs, +qui portaient les provisions, les meubles, les femmes +voilées et richement vêtues des dignitaires, formaient un +spectacle des plus intéressants.</p> + +<p>«La ville de Dikoua, elle-même, l'une des plus grandes +cités du royaume, et l'ancienne résidence des chefs +du pays, méritait de fixer nos regards. Ses murs de dix +mètres de hauteur et d'une épaisseur considérable, ses +habitations importantes, chacune entourée d'une cour +spacieuse, m'impressionnèrent vivement. Partout des +arbres magnifiques, des palissades bien entretenues, et +recouvertes d'une liane de la plus grande beauté. Devant +le palais du gouverneur, un arbre à caoutchouc, dont la +cime de douze à quinze mètres de rayon, qui jadis abritait +le grand conseil, n'entend plus aujourd'hui que le +caquet des oisifs. Au dehors, le Yaloué traverse une forêt +luxuriante, et de vastes champs de coton produisent la +matière première de l'industrie des habitants.</p> + +<p>«Quelques jours après, nous campions le soir à côté de +Zogoua. J'avais à peine dressé ma tente que cet affreux +Lamino vint me chercher pour me mettre en présence +de deux scélérats, dont il avait fait passer la tête dans +une machine, formée de grosses pièces de bois, et qu'il +avait condamnés à se déchirer mutuellement avec un +long fouet d'hippopotame. J'eus beaucoup de peine à +lui faire entendre que cette vue m'était désagréable, et +je lui donnai, afin de me débarrasser de lui, une poignée +de clous de girofles pour sa bien-aimée, dont je +connaissais les talents culinaires. Enchanté du présent, +il me répéta combien il adorait cette femme: «Un +amour réciproque, ajouta-t-il, avec un tendre sourire, +est le plus grand bien qu'on puisse avoir en ce +monde.» déclaration qui m'ébouriffait toujours et me +paraissait fort ridicule, émanant d'une pareille masse +de chair.</p> + +<p>«Zogoua est la dernière ville du côté du Bornou; et +nous allions pénétrer chez l'ennemi.</p> + +<p>«Le 10 décembre nous étions à Diggéra où nous restâmes +cinq jours. C'est là que pour la première fois j'eus +un véritable échantillon de ces canaux, à peu près stagnants, +qui caractérisent la partie équatoriale de l'Afrique, +et justifient les contradictions apparentes des voyageurs +au sujet de la direction des eaux de cette contrée. +Ces canaux sont de deux sortes: les uns, en rapport immédiat +avec la rivière, se dirigent souvent dans le même +sens qu'elle; les autres, complètement indépendants, +sont des espèces de drains collecteurs qui se forment au +fond des plis de terrain. C'est à ce dernier système que +se rattache le canal vaseux de Diggéra, bien qu'on m'ait +affirmé qu'il va rejoindre le Tchad. Le soir, nous en causâmes +chez le vizir; une discussion tellement scientifique +en résulta, qu'elle eût fermé la bouche à ceux qui méprisent +l'intelligence des habitants de cette contrée.</p> + +<p>«Nous n'étions plus alors qu'à un jour de marche de +la capitale du Mandara, et il était urgent pour nos amis, +de savoir ce qu'ils voulaient faire. On leur avait dit, +quelques jours avant, que le chef de cette province était +décidé à la résistance; cette nouvelle les avait profondément +abattus, et ce fut avec la joie la plus sincère +qu'ils virent arriver un serviteur du rebelle, accompagné +d'un présent de dix belles esclaves et apportant l'offre +d'une entière soumission; tel fut du moins le rapport +officiel. Un indigène m'affirma au contraire que loin de +se soumettre, l'impérieux vassal ne parlait du Bornou +qu'avec dédain. Toujours est-il que le vizir m'apprit d'un +air triomphant l'heureuse issue de l'affaire du Mandara, +et ajouta que le cheik allait retourner à Kouka, tandis +qu'à la tête du gros de l'armée, il se dirigerait vers +le Mosgou.</p> + +<p>«Je n'ignorais pas quel était le but de l'expédition, +mais nous pouvions en diminuer les horreurs, et nous +nous décidâmes à accompagner le vizir. C'était d'ailleurs +l'unique moyen d'étudier la communication qu'établit le +Bénoué entre le bassin du Tchad et le Niger.</p> + +<p>«On se mit en marche, et ce fut pour moi un plaisir +indicible; nos hommes, se déployant sur une immense +étendue, émaillaient la plaine de leurs groupes si variés: +la grosse cavalerie aux vêtements bourrés de ouate, ou +revêtue de la cotte de maille, et du heaume; les Chouas +simplement couverts d'une tunique flottante, montés sur +de petits chevaux sans figure, mais robustes; les esclaves +pimpants et vaniteux, parés de burnous écarlates, ou +d'étoffes de soie aux couleurs diverses; les Kanembous +entièrement nus, sauf leur tablier de cuir, avec leurs +grands boucliers, leur faisceau de lances et leur coiffure +barbare; et à l'arrière-garde, les chameaux et les bœufs. +Tous pleins d'ardeur, se dirigeaient vers la région inconnue +du sud-est.</p> + +<p>«Je suivais avec enivrement cette multitude qui ne +semblait réunie que pour une partie de plaisir. Çà et là +un troupeau de gazelles effarouchées entraînait à sa +poursuite les Kanembous et les Chouas, qui, animés +par les cris des spectateurs, se disputaient la bête; +<span class="pagenum"><a id="page219" name="page219"></a>(p. 219)</span>une perdrix, une pintade prenait son vol, et, abasourdie +par les clameurs de la foule, tombait d'elle-même entre +les mains des soldats. En certains endroits le sol, pareil +à un immense échiquier, témoignait du nombre d'éléphants +qui avaient dû s'y réunir, et dont ces trous marquaient +la piste. Le jour suivant, les buissons se rapprochèrent, +au fourré succéda la forêt, puis elle devint +moins épaisse, fut remplacée par des champs de riz +sauvage, et l'on dressa les tentes auprès d'une belle +nappe d'eau, qui nous permit d'ajouter du poisson à nos +rôtis de lièvre et d'éléphant.</p> + +<p>«Dès l'aurore toute l'armée était en rumeur, et les +chefs revêtaient leur plus beau costume. Nous entrions +dans le Mosgou, et nous retrouvions les Foullanes qui, +s'avançant toujours, et subjuguant les païens, sont venus +jeter ici les fondements d'un nouvel empire. Nous nous +arrêtons pour recevoir le chef mosgovien Adishen, dont +les cavaliers nus, montés sur de petits poneys sans selle +et sans bride, ont l'aspect le plus sauvage. À peu de distance, +nous rencontrons le chef des Foullanes avec deux +cents hommes, dont les tuniques, les châles, le harnachement +annoncent un degré supérieur de civilisation, +mais qui sont loin d'avoir grand air. Lorsque les tentes +sont dressées, Adishen se présente chez le vizir, se plaint +des Foullanes et sollicite la protection du cheik. On l'affuble +d'une chemise noire, d'une riche tunique de soie, +d'un grand châle égyptien; on le salue du nom de gouverneur, +et le voilà fonctionnaire du Bornou, seul moyen +pour lui de conserver l'existence; mais au prix de quels +sacrifices!</p> + +<p>«Nous avons atteint la région du déleb, variété du <i>borassus +flabelliformis</i>, qui s'étend du Mosgou jusqu'à la +frontière du Kordofan. Quel dommage d'être avec ces +odieux chasseurs d'hommes, qui, sans égard pour la +beauté de ce pays et le bonheur de ceux qui l'habitent, +répandent la dévastation, uniquement pour s'enrichir. +De vastes champs de céréales, parsemés de villages, de +grands arbres à la cime étalée, dont les branches soutiennent +la provision de foin pour la saison pluvieuse; +des mares creusées de main d'homme, auxquelles il ne +faudrait que des canards et des oies pour me rappeler +celles de mon pays natal; des greniers soigneusement +construits, de larges sentiers bordés de haies bien tenues, +des tombeaux, annonçant le respect des morts, +que le vainqueur, plus civilisé, abandonne aux hyènes. +Absorbé par ce tableau, je ne m'aperçois pas que l'armée +a pris les devants; quelques Chouas passent au milieu +des arbres, et je me hâte de les rejoindre. Dans la +plaine où nous arrivons, des cavaliers battent les haies +des villages; ici un indigène fuit à toutes jambes ceux +qui le poursuivent; là-bas c'est un malheureux qu'on +arrache de sa case, plus loin un troisième, qui s'est blotti +dans un massif de figuiers, sert de point de mire aux flèches +et aux balles, tandis qu'un certain nombre de Chouas +s'efforcent de contenir les troupeaux qu'ils ont pris.</p> + +<p>«J'entends enfin le tambour, le son me guide; j'apprends +que les païens ont brisé la colonne du vizir, et +dispersé l'arrière-garde. Pauvres gens! ce n'est pas la +bravoure qui leur manque; s'ils avaient un chef et +des armes, ils tiendraient en respect leurs dangereux +voisins; mais ils n'ont que des lances, pas même de +flèches.</p> + +<p>«On avait pris mille esclaves, coupé froidement la +jambe à cent soixante-dix hommes, laissant à l'hémorragie +le soin de les achever. Nous arrivons à Demmo; +près de ce village passe une rivière importante, dont la +rive opposée longe une forêt splendide. Quelle fausse +idée nous avons tous de ces régions africaines! À la +place de cette chaîne massive des monts de la Lune, +quelques montagnes éparses; au lieu d'un plateau desséché, +de vastes plaines d'une fécondité excessive, et traversées +par d'innombrables cours d'eau.</p> + +<p>«Nos gens regardent avec dépit cette rivière qui les +empêche de poursuivre leur gibier. Ils n'en prennent pas +moins un nombre considérable de femmes et d'enfants, +sans parler du bétail; et nous campons sur les ruines +de ce village, dont une heure auparavant la population +était riche et heureuse.</p> + +<p>«Nous ne trouvons plus que des hameaux déserts, +que nos pillards brûlent en toute sécurité. À Baga, la +besogne est déjà faite; mise à sac l'année précédente, il +ne reste plus que des ruines; tout ce que la flamme a +pu détruire a disparu; les cours intérieures du palais, +autrefois remplies de hangars, ont seules conservé leurs +cases, dont les tourelles en pisé témoignent d'un art que +je ne m'attendais pas à trouver dans le Mosgou. Il n'y +a de chambres closes que pour le vizir et son harem; le +temps est froid, et rien n'est douloureux comme d'entendre +les gémissements de ces pauvres Mosgoviens, arrachés +de leur demeure, et laissés nus au dehors par +cette nuit rigoureuse. Nous n'en restons pas moins plusieurs +jours dans cet endroit glacial, l'usage voulant +qu'on partage le butin sur le territoire ennemi.</p> + +<p>«Bien que l'expédition n'eût pas été fructueuse, elle +ramena dix mille têtes de gros bétail, et environ trois +mille esclaves, y compris de vieilles femmes ne pouvant +plus marcher, de véritables squelettes, horribles à voir +dans leur entière nudité. Le commandant en chef reçut +pour sa part le tiers du produit de la chasse, plus la +totalité des gens pris sur le territoire d'Adishen, et +qui constituaient une espèce de tribu.»</p> + + +<p class="p2 resume">Entrée dans le Baghirmi. — Refus de passage. — Traversée du +Chari. — À travers champs. — Défense d'aller plus loin. — Hospitalité +de Bou-Bakr Sadik. — Barth est saisi. — On lui met les +fers aux pieds. — Délivré par Sadik. — Maséna. — Un savant. + — Les femmes de Baghirmi. — Combat avec des fourmis. — Cortège +du sultan. — Dépêches de Londres.</p> + +<p>Rentré à Kouka le 1<sup>er</sup> février, notre voyageur s'en +éloigna de nouveau le 4 mars 1852. Toujours dénué de +ressources, luttant contre la misère qui s'ajoutait à la +fièvre, à la fatigue, à mille dangers, à mille obstacles, il +entrait le 17 mars dans le Baghirmi<a id="footnotetag16" name="footnotetag16"></a><a href="#footnote16" title="Lien vers la note 16"><span class="smaller">[16]</span></a>, région où pas un +Européen n'avait encore pénétré.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page220" name="page220"></a>(p. 220)</span>«Je me trouvais en avant, dit Barth, lorsque j'aperçus, +entre les feuilles, une eau transparente dont la brise +agitait la surface. C'était la grande rivière du Kotoko.</p> + +<p>«Des bateliers apparaissent, nous allons à leur rencontre, +ils refusent de nous passer avant d'en avoir reçu +l'autorisation. Je suis suspect; le sultan fait la guerre, +je pourrais en son absence renverser le trône, asservir +le pays, et le chef du village m'en interdit l'entrée. Je +retourne sur mes pas, afin de donner le change aux +passeurs; mais le lendemain matin je me présente au +bac de Mélé; un bateau se détache du bord, et nous +voguons sur le Chari, qui, en cet endroit, n'a pas moins +de six cents mètres de large et quatre ou cinq de profondeur. +Nos chevaux, nos chameaux, nos bœufs nagent +à côté de la barque; nous abordons sur l'autre rive, où +nous recevons bon accueil, et où je suis agréablement +surpris de la taille et de la figure des femmes; néanmoins, +nous nous empressons de quitter le village, en +nous félicitant du succès que nous avons obtenu.</p> + +<p>«Nous n'avons pas fait un mille, que nous apercevons +un serviteur du chef; nous prenons à travers champs et +passons une rivière à gué. Une ligne de hameau, presque +interrompue, borde cette langue de terre féconde; +ça et là des groupes d'indigènes sortent d'une épaisse +feuillée, des troupeaux nombreux couvrent la prairie marécageuse, +où l'on voit une foule d'oiseaux: le pélican, +le marabout immobile, et voûté comme un vieillard, le +grand dédégami au plumage azuré, le plotus au cou de +serpent, des ibis, des canards de différente espèce, et +tant d'autres. Quelles sources de joies inépuisables pour +le chasseur! Toutefois je ne pense qu'à une chose: on +m'empêchera d'aller plus loin! Je ne devrais pas m'arrêter; +mais le soleil est si ardent et l'ombre si fraîche! +Tandis que je me repose, un homme, accompagné de +sept autres, me signifie que je ne peux pas continuer +mon voyage, qu'il me faut la permission de l'autorité +supérieure; bref, je suis interné à Bougoman.</p> + +<a id="img015" name="img015"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img015.jpg" width="600" height="450" alt="" title=""> +<p>Chef kanembou.—Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).</p> +</div> + +<p>«Nous nous retrouvons sur le bord du Chari; en face +<span class="pagenum"><a id="page222" name="page222"></a>(p. 222)</span>est la ville qui doit me servir de prison; elle paraît délabrée, +mais renferme de beaux arbres, où le déleb et le +cucifère dominent. C'est le jour du marché; une foule +d'individus attendent les passeurs; ils disparaissent les +uns après les autres; mais mon tour n'arrive pas. Je +dépêche à la ville le cavalier qui m'escorte, et je m'impatiente +au soleil qui me dévore. Une heure après mon +homme revient, l'oreille basse; on ne veut pas me recevoir, +malgré l'ordre qui m'interne.</p> + +<a id="img016" name="img016"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img016.jpg" width="600" height="402" alt="" title=""> +<p>Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna, sa capitale.—Dessin +de Rouargue d'après Barth (troisième volume).</p> +</div> + +<p>«Nous sommes repoussés de nouveau à Bakada, village +divisé en quatre bourgades, où nous arrivons le soir. +Je continue jusqu'au troisième groupe de cases, et je +trouve enfin l'hospitalité chez Bou-Bakr Sadik, vieillard +aimable, qui m'a laissé le plus doux souvenir. Il avait fait +trois fois le pèlerinage de la Mecque, vu les grands vaisseaux +des chrétiens, et se rappelait les moindres détails +des lieux qu'il avait traversés. De plus il n'était personne +qui pût comme lui, et dans un arabe aussi pur, m'initier +à l'histoire et au caractère de cette région. Avec quelle +chaleur il me retraçait la lutte que son pays soutint contre +le Bornou pendant plusieurs années! Il y avait pris +part, et ajoutait avec orgueil que le cheik n'avait eu la +victoire qu'après avoir appelé à son secours le pacha du +Fezzan. Avec quelle joie enthousiaste il me disait comment +ses compatriotes avaient repoussé les Foullanes, et +fait contre eux une expédition victorieuse! Puis avec +quelle tristesse il me dépeignait la grandeur et la prospérité +du Baghirmi, avant qu'Abd-el-Kerim Saboun, le +sultan du Ouaday, n'eût pillé ses trésors, fait son roi tributaire, +et capturé une partie de ses habitants. «Des districts +entiers, couverts de moissons et de villages, me +disait-il d'une voix navrante, sont transformés en solitudes +incultes; les puits sont desséchés, les canaux sont +taris, la vermine dévore tout dans les champs, et la disette +est venue.» Il est certain que le pays semble être +châtié par la colère céleste: je n'ai vu nulle part autant +d'insectes destructeurs; il y a surtout un gros ver +noir, et un scarabée jaune, qui valent à eux seuls toutes +les sauterelles d'Égypte.</p> + +<p>«L'individu que j'avais expédié au lieutenant de la +province ne revenait pas, et sans la parole instructive +de Sadik j'aurais perdu patience. L'excellent homme, +d'une activité sans pareille, travaillait tout en causant, +et je m'amusais beaucoup de lui voir, non-seulement +raccommoder ses habits, mais confectionner des objets +de toilette pour une de ses épouses qui habitait Maséna, +et qu'il avait le projet d'aller voir. Posait-il son aiguille, +il triait de l'indigo pour teindre sa tunique, râpait quelque +racine médicinale, ou ramassait les grains de millet +qu'il avait laissés tomber la veille.</p> + +<p>«Quand Sadik eut terminé ce qu'il destinait à sa +femme, il partit pour la capitale, me promettant de revenir +le lendemain; trois jours passèrent, mon hôte +n'était pas arrivé; je n'y tins plus, et fis mes préparatifs +pour quitter Bakada.</p> + +<p>«Nous marchions depuis quatre jours à travers la +forêt et les jongles, ne sortant de la vase que pour souffrir +de la soif; tout cela dans l'espoir d'arriver à Jogodé, +place importante, d'où je devais ensuite gagner facilement +le Chari. Mais au lieu d'atteindre cette ville, nous +nous retrouvons à Mélé, sur la route que nous avions +prise pour venir, et où des émissaires du lieutenant de +la province m'attendaient depuis le matin avec la mission +de m'interdire le passage. Toutes mes paroles furent inutiles; +les gens du gouverneur me saisirent brusquement, +et j'eus les fers aux pieds. On s'empara de mes armes, +de mes bagages, on prit ma montre, mes papiers, ma +boussole et mon cheval; on me porta sous un hangar, +où furent placés deux sentinelles. Ce n'était pas assez: +il me fallut subir les homélies de ces fatalistes qui m'exhortaient +à la résignation, sous prétexte que tout vient de +Dieu. J'avais par bonheur le premier voyage de Mungo +Park, et l'exemple de cet homme illustre m'aida puissamment +à supporter cette épreuve.</p> + +<p>«J'en étais là, pensant au moyen de faire pénétrer les +lumières européennes dans cette partie du monde, lorsque +le soir du quatrième jour mon vieil ami arriva, au +galop de mon cheval, et transporté d'indignation à la vue +de mes fers, me les fit ôter sur-le-champ. Tout ce qui +m'appartenait me fut rendu, à l'exception d'un pistolet +qu'on avait envoyé au gouverneur; et le lendemain matin +je partais avec Sadik.</p> + +<p>«Après deux jours de marche, nous aperçûmes tout +à coup une large dépression de terrain, garnie de verdure, +et parsemée de décombres: c'était Maséna, dévastée +comme le reste de la province. Il fallut attendre +la permission du chef; on nous l'apporta, et nous franchîmes +l'enceinte croulante, qui, bien moins étendue +qu'elle ne l'était jadis, est beaucoup trop large pour la +ville qu'elle renferme. Nous traversons de grands pâturages +et nous arrivons à la partie habitée.</p> + +<p>«À peine sommes-nous établis, qu'on vient me saluer +de la part du lieutenant-gouverneur; je lui envoie plusieurs +mètres d'indienne, un châle, des essences, du bois +de santal qui est fort apprécié à l'est du Bornou, et je +lui fais dire que je ne peux aller le voir que lorsque mon +pistolet m'aura été rendu. On me promet de me restituer +cette arme lorsque j'entrerai chez le lieutenant, et je +vais faire ma visite, accompagné de mon vieil ami. Je +trouve un homme affable, vêtu d'une simple tunique +bleue, et qui peut avoir la cinquantaine. Il s'excuse des +mesures que l'on a prises à mon égard, me rend mon +pistolet, et me prie d'attendre avec patience l'arrivée du +sultan.</p> + +<p>«Le départ du chef avait entraîné celui de la cour, et +la ville était déserte; mais il y restait un homme dont la +société fut pour moi d'un prix inestimable. Faki Sambo, +grand et mince, la barbe rare, la figure expressive, bien +qu'il fût aveugle, était versé non-seulement dans toutes +les branches de la littérature arabe, mais il avait lu +Aristote et Platon. Je n'oublierai jamais qu'étant allé le +voir, je le trouvai à côté d'un monceau de manuscrits, +dont il ne pouvait plus que toucher, les feuillets, et je me +rappelai tout à coup ces paroles de Jackson: «Un jour on +corrigera nos éditions des classiques d'après les textes +rapportés du Soudan.» Faki Sambo possédait en outre +<span class="pagenum"><a id="page223" name="page223"></a>(p. 223)</span>la connaissance intime des pays qu'il avait habités. Ses +ancêtres, qui étaient Foullanes, avaient émigré dans le +Ouaday; et son père, auteur d'un ouvrage sur le Haoussa, +l'avait envoyé en Égypte, où il avait fait de longues études +à la mosquée d'El-Azhar. Revenu dans son pays, +après avoir séjourné au Darfour, et s'être mêlé à une expédition +qui s'étendit jusqu'au Niger, il avait joué un +rôle important dans le Ouaday, jusqu'au moment où il +en fut exilé. Wahabi dans l'âme, il se plaisait à m'appeler +de ce nom, à cause de mes principes, et venait me +voir tous les jours; il me parlait des temps glorieux du +kalifat, de la splendeur qui brillait alors de Bagdad au +fond de l'Andalousie, dont l'histoire et la littérature lui +étaient familières. Nous prenions du café qui lui rappelait +sa jeunesse, et dont il ne manquait jamais de presser +la tasse contre chacune de ses tempes.</p> + +<p>«J'avais aussi la visite d'un bambara, d'origine nègre, +qui, autrefois employé aux mines d'or de Bambouk, +avait fait le commerce du Touat à Agadez, à Kano, et à +Tombouctou; après avoir été dévalisé deux fois par les +Touaregs, il s'était installé à Médine, avait pris part à +différentes batailles, rempli diverses missions à Bagdad, +et autres lieux, et venait à Maséna (où l'article est commun) +chercher des eunuques pour la mosquée de Médine.</p> + +<p>«Il y avait encore Sliman, un shérif voyageur établi +à la Mecque; puis un jeune homme qui voulait m'accompagner +à Sokoto, pour y continuer ses études; enfin +les malades qui venaient me consulter, et dont quelques-uns +m'intéressaient vivement; une dame surtout, mère +d'une fille qui paraissait enchantée de mes visites, et se +montrait fort curieuse à l'endroit de mon ménage de garçon. +Elle était charmante; on l'eût trouvée jolie, même +en Europe, n'eût été la couleur de son teint, dont le +noir de jais me paraissait alors un élément presque essentiel +de la beauté féminine.</p> + +<p>«Les femmes du Baghirmi sont généralement belles; +moins élancées que les Foullanes, elles ont plus de noblesse, +les membres mieux faits, et des yeux dont l'éclat +est célèbre dans toute la Nigritie. Quant à leurs +vertus domestiques, je n'ai pas eu le temps de m'en instruire; +je sais seulement que le divorce est commun +dans le pays et que les duels en matière d'amour y sont +nombreux. Le fils du lieutenant-gouverneur, lui-même, +était en prison à cette époque, pour avoir blessé dangereusement +l'un de ses rivaux. Enfin les maris ne sont pas +toujours contents; Sadik se plaignait du peu d'économie +de sa femme, et il y avait parfois chez les autres des disputes +assez graves. Sliman était le seul qui parût satisfait; +d'humeur ambulante et volage, il ne se mariait +jamais que pour vingt-neuf jours, ce qui le rendait fort +érudit en fait de mœurs féminines.</p> + +<p>«Ma grande affaire à moi était de me défendre contre +de grosses fourmis noires, dont l'obstination m'aurait +beaucoup amusé si leurs attaques avaient été moins personnelles. +Une fois, mon lit se trouvant sur leur chemin, +elles m'assaillirent avec fureur; je tombai sur elles, écrasant, +chassant, brûlant sans repos ni trêve ce flot qui +coulait toujours, et cela pendant deux heures, avant +d'avoir pu le détourner. Disons cependant à la décharge +de ces fourmis qu'elles purgent les maisons de toute espèce +de vermine, et que si, dans leur avidité excessive, +elles enfouissent une quantité de grain considérable, +leurs silos forment pour les indigènes un fonds de réserve +souvent précieux.</p> + +<p>«Pendant que je luttais contre ces légions dévorantes, +la place que l'armée assiégeait dans le sud-est finit par +être prise; et après la nouvelle, cent fois démentie, de sa +prochaine arrivée, le sultan apparut sous les murs de la +capitale, escorté de huit cents hommes de cavalerie (les +autres corps avaient rejoint leurs foyers respectifs). À +la tête du cortège est le lieutenant-gouverneur, entouré +de cavaliers. Vient ensuite le Barma, suivi d'un homme +portant une lance de forme particulière, ancien fétiche +apporté de Kenga-Mataya, qui fut la résidence primitive +des rois du Baghirmi. Après le Barma, le Facha ou +général en chef, seconde autorité du royaume, et qui +jadis avait un immense pouvoir; enfin le sultan, vêtu +d'un burnous jaune, monté sur un cheval gris, dont il +est difficile d'apprécier le mérite, grâce aux draperies +sous lesquelles disparaît l'animal; c'est même tout au +plus si les deux parasols, l'un vert, l'autre rouge, que +l'on porte de chaque côté du noble palefroi, permettent +de voir la tête de son auguste cavalier. Six esclaves, dont +le bras droit est revêtu de fer, éventent le sultan avec +des plumes d'autruche, emmanchées d'une longue hampe; +autour d'eux se pressent les capitaines et les grands de +l'État, groupe chatoyant et bigarré où l'œil se perd. Je +compte néanmoins une trentaine de burnous de toute +couleur, au milieu d'une foule de tuniques bleues ou +noires, d'où sortent des têtes découvertes. Derrière ce +groupe est le timbalier, porté par un chameau; à côté +de lui, on voit un bugle et deux cors. Mais ce qui surtout +caractérise le défilé de cette cour africaine, ce sont +les quarante-cinq favorites du sultan, montées sur de +magnifiques chevaux drapés de noir, placées en file, et +chacune entre deux esclaves.</p> + +<p>«L'infanterie est peu nombreuse, mais toute la ville +est venue saluer le retour de l'armée triomphante. Néanmoins, +suivant l'usage, le sultan va camper au milieu +des ruines de l'ancien quartier, et ce n'est que le lendemain, +vers midi, qu'il fait son entrée solennelle. Cette +fois les favorites, qui ont regagné le sérail dès le matin, +sont remplacées par de la cavalerie, et derrière le +chameau du timbalier apparaissent quinze chevaux de +bataille, qui n'y étaient pas la veille. Enfin sept chefs +des vaincus, menés en triomphe, ajoutent à l'effet du +défilé. Celui de Gogomi, d'une taille majestueuse, et qui +gouvernait une peuplade importante, éveille entre tous +la sympathie des spectateurs par son air calme et souriant. +Tout le monde sait dans la foule que la coutume +est de tuer les chefs prisonniers, ou pis encore, de les +mutiler d'une manière infâme, après les avoir livrés aux +caprices et aux railleries du sérail.</p> + +<p>«Le cortège traversa lentement la ville aux acclamations +des hommes, aux applaudissements des femmes. +<span class="pagenum"><a id="page224" name="page224"></a>(p. 224)</span>Une heure après, le sultan me faisait dire qu'il avait +ignoré tout ce que j'avais souffert; et comme preuve de +sa bienveillance à mon égard, il m'envoyait un mouton, +du beurre et du grain.</p> + +<p>C'était le 6 juillet, l'un des jours les plus heureux de +ma vie: le soir, on m'apportait des dépêches de Londres +qui, après quinze mois de misère et d'anxiété, m'autorisaient +à poursuivre nos explorations, et me fournissaient +les moyens d'atteindre le but qui m'était proposé. En +outre, il m'arrivait une quantité de lettres particulières +où la valeur de mes efforts était reconnue; et je recevais +ainsi la plus douce récompense qu'un voyageur +puisse espérer.</p> + +<p>«Le lendemain, un officier du palais vint me prendre +pour me conduire à l'audience du sultan. Introduit dans +une cour intérieure du palais, j'y trouvai deux longues +files de courtisans assis devant une porte de roseaux couverte +par un rideau de soie. Invité à prendre place au +milieu de l'assemblée, et ne sachant à qui m'adresser, +je demandai tout haut si le sultan Abd-el-Kader était +présent. Aussitôt une voix claire, partant de derrière le +rideau, répondit affirmativement. Comprenant que cette +voix était celle du sultan lui-même, je débitai en arabe +mon compliment officiel, que Faki-Sambo, placé à mes +côtés, traduisait, phrase par phrase, en langue du pays.</p> + +<a id="img017" name="img017"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img017.jpg" width="600" height="301" alt="" title=""> +<p>Une razzia à Barea (Mosgou).—Dessin de Rouargue d'après Barth (troisième volume).</p> +</div> + +<p>«Ayant d'abord répété ce que tant de fois déjà j'avais +dit aux autres princes du Soudan, je rappelai qu'au +temps de la génération précédente un de mes compatriotes, +Raiz-Khalid (le major Denham), s'était proposé +de venir offrir ses hommages au sultan alors régnant, +mais que les hostilités qui existaient à cette époque entre +le Bornou et le Baghirmi l'avaient empêché de réaliser +son projet. J'ajoutai que malgré mes intentions amicales, +j'avais été fort mal traité dans ce dernier pays, +où l'on avait méconnu mon caractère d'envoyé d'une +puissance étrangère et amie. Je conclus en déclarant que, +si on ne s'y était opposé, mon plus vif désir aurait été +d'être le témoin des grandes choses faites par S. M. Abd-el-Kader +pendant sa dernière expédition. Ce discours +achevé, je fis apporter les présents et j'en expliquai +l'usage; puis profitant de l'impression favorable que +leur vue produisait sur mon auditoire, je réclamai de +nouveau l'autorisation de retourner à Kouka, où me rappelaient +de puissants motifs. Je me retirai avec une réponse +favorable.</p> + +<p>«Deux messagers royaux vinrent le lendemain me +dire que le sultan me priait d'accepter, comme souvenir +de sa part, une jeune esclave dont ils me décrivirent +les charmes en termes très-chaleureux. Abd-el-Kader +mettait en même temps à ma disposition un chameau +et deux cavaliers pour me conduire au Bornou. En +acceptant cette escorte avec reconnaissance, je déclarai +aux deux hérauts que, bien que mon existence solitaire +me fut souvent pénible, ma religion et les lois de mon +pays me défendaient de recevoir une esclave en cadeau. +En échange de cette gracieuseté, je demandai seulement +quelques échantillons des produits du pays. Cinq semaines +après je rentrais à Kouka.»</p> + +<p class="left50 smaller">Traduit par Mme <span class="smcap">H. Loreau</span>.</p> + +<p class="smaller">(<i>La fin à la prochaine livraison.</i>)</p> + +<a id="img018" name="img018"></a> +<div class="p4 figcenter"> +<img src="images/img018.jpg" width="600" height="402" alt="" title=""> +<p>Vue du marché de Sokoto.—Dessin de Hadamar d'après Barth (quatrième volume).</p> +</div> + + + + + +<h2><span class="pagenum"><a id="page226" name="page226"></a>(p. 226)</span>VOYAGES ET DÉCOUVERTES AU CENTRE DE L'AFRIQUE.</h2> + +<h3>JOURNAL DU DOCTEUR BARTH<a id="footnotetag17" name="footnotetag17"></a><a href="#footnote17" title="Lien vers la note 17"><span class="smaller">[17]</span></a>.<br> + +1849-1855.</h3> + +<p class="p2 resume">De Katchéna au Niger. — Le district de Mouniyo. — Lacs remarquables. — Aspect curieux de Zinder. — Route périlleuse. — Activité +des fourmis. — Le Ghaladina de Sokoto. — Marche forcée de trente heures. — L'émir Aliyou. — Vourno. — Situation du pays. — Cortège +nuptial. — Sokoto. — Caprice d'une boîte à musique. — Gando. — Khalilou. — Un chevalier d'industrie. — Exactions. — Pluie. — Désolation +et fécondité. — Zogirma. — La vallée de Foga. — Le Niger.</p> + + +<p>La mort d'Overweg, arrivée à la fin de septembre 1852, +avait changé les plans du docteur Barth; au lieu de retourner +dans le Kanem, et d'explorer le nord-est du lac +Tchad, comme il en avait eu le projet, notre voyageur se +tourna vers le Niger, afin de visiter la région inconnue +qui s'étendait entre la route de Caillé et la zone où +Lander et Clapperton ont fait leurs découvertes. Toujours +nécessiteux, en dépit de sa qualité de chef de l'expédition, +Barth s'éloigna de Kouka le 25 novembre, +avec l'espoir de pénétrer à Tembouctou.</p> + +<p>Le 9 décembre il avait quitté les plaines monotones du +Bornou, pour entrer dans les districts fertiles du Haoussa, +et le 12, il se dirigeait au nord-nord-est, vers la province +montueuse du Mouniyo.</p> + +<p>Le sentier serpente, monte et descend au milieu d'une +série de vallées siliceuses, dont les flancs sont couverts +de buissons et couronnés de villages: on y voit des céréales, +des travailleurs, et du bétail qui le soir se rassemble +autour des puits. Le Mouniyo, à qui appartiennent +ces vallées, a la forme d'un coin, dont la pointe se projette +vers le désert; habité par une population fixe et +laborieuse, passablement gouverné, il contraste d'une +manière frappante avec le territoire des tribus nomades +qui l'avoisinent. N'oublions pas, qu'autrefois, tout le +pays qui sépare du Kanem cet éperon du Soudan, renfermait +des provinces populeuses, appartenant au Bornou, +et qu'il y a tout au plus cent ans que ces régions +sont dévastées par les Touaregs. Les gouverneurs du +Mouniyo, plus énergiques et plus braves que leurs voisins, +ont su, non-seulement se défendre contre les Berbères, +mais ont entamé le district de Diggéra, qui est +soumis à ces derniers. Le chef de cette province indépendante, +peut, dit-on, mettre en campagne quinze +cents hommes de cavalerie, et neuf ou dix mille archers; +son revenu est de trente millions de coquilles (cent cinquante +mille francs), sans compter la dîme qu'il prélève +sur les grains.</p> + +<p>Au lieu d'aller directement à Zinder, Barth prit à +l'ouest pour visiter Oushek, l'endroit où l'on cultive le +plus de froment de la partie occidentale du Bornou, et +qui offre un mélange curieux de végétation plantureuse +et de stérilité. «Au pied d'une montagne, dit le voyageur, +est un espace aride; à la lisière de ce terrain désolé, on +trouve un sol onduleux, des dattiers, des tamarins, des +étangs, une herbe épaisse, une eau copieuse à une profondeur +de trente à cinquante centimètres. Nous entrons +dans la ville par des champs de blé, des carrés d'oignons, +des cotonneries, à tous les degrés de développement. Ici +on écrase les mottes, on irrigue le sol, tandis que chez le +voisin les épis sont en fleurs. Partout une végétation +luxuriante; mais des amas de décombres empêchent de +saisir l'ensemble du village, qui s'égrène dans les plis du +sol; le principal groupe entoure le pied d'une éminence, +couronnée par la maison du chef; et tandis que les cases +sont faites de roseaux et de tiges de millet, les tourelles +où l'on serre les grains sont construites en pisé et s'élèvent +à trois mètres de hauteur.</p> + +<p>«Après Oushek, un plateau sableux couvert de roseaux, +entrecoupé de vallons fertiles; un éperon de la +chaîne qui vient du sud-sud-ouest, puis une plaine ondulée, +tapissée d'herbe et de genêt; un fourré de mimosas, +de grosses touffes de capparis, en approchant des +montagnes; et de loin en loin quelques traces de culture. +Le soleil est brûlant; je me sens malade, et suis forcé de +m'asseoir. Dans la nuit, un vent froid du nord-est nous +couvre des arêtes plumeuses du pennisetum, et nous +nous levons dans un état de malaise indicible. La nuit +suivante est plus froide encore; mais il ne fait pas de +vent. Le pays est le même; on y voit moins de culture, +et le cucifère domine. En sortant de Magajiri, au pied +d'une colline rocheuse, des cotonniers, des corchorus entourent +un grand lac de natron; nous n'osons pas franchir +cette surface d'un blanc de neige, dont l'épaisseur +n'a pas trois centimètres, et qui recouvre un sol noir et +fangeux.»</p> + +<p>Plus loin, à Badamouni, des sources nombreuses arrosent +des champs fertiles, et vont alimenter deux lacs, +réunis par un canal. Malgré ce détroit qui les fait communiquer, +l'un de ces lacs est formé d'eau douce, l'autre +est saumâtre, et renferme du natron. Dans cette zone +toutes les vallées, toutes les chaînes de montagnes se +dirigent du nord-est au sud-ouest, et c'est également +l'orientation de ces deux lacs si remarquables. Le papyrus +en couvre les bords, vers le point où ils se réunissent; +mais à l'endroit où l'eau devient saumâtre, cette +plante est remplacée par le koumba, dont la moelle est +comestible. «Mes deux compagnons, nés sur les rives du +Tchad, reconnaissent immédiatement cette espèce de +<span class="pagenum"><a id="page227" name="page227"></a>(p. 227)</span>roseau, qui croît d'une façon identique à la place où le +grand lac touche aux bassins de natron dont il est environné. +Chose curieuse! tandis que le lac d'eau douce +parfaitement calme, est un miroir d'un bel azur, l'autre +a la couleur verte de la mer, se soulève, et roule ses vagues +écumantes sur le rivage, où elles déposent une profusion +d'algues marines.</p> + +<p>«J'arrivais le surlendemain à Zinder, où je devais +trouver les valeurs indispensables pour continuer mon +voyage. Un rempart et un fossé entourent la ville; nous +passons devant la demeure d'El Fasi, l'agent d'El Béchir, +et nous gagnons les deux chambres qui nous sont assignées. +Grâce à leurs murailles d'argile, mes bagages y +sont à l'abri de l'incendie qui, nulle part, n'éclate plus +souvent qu'à Zinder. L'aspect de la ville est curieux: +une masse de rochers s'élève du quartier de l'ouest; et +hors des murs, se trouvent des crêtes pierreuses, se dirigeant +dans tous les sens. Il en résulte une infinité de +sources qui fertilisent des champs de tabac, et donnent +à la végétation une richesse toute locale. Des bouquets +de dattiers, des hameaux de Touaregs, qui font le commerce +de sel, animent le paysage. Au sud, on voyait un +immense terrain, dont le vizir avait fait un jardin d'acclimatation. +Je crains bien qu'à la mort de cet homme +remarquable, ce coin de terre ne retourne à l'état sauvage. +On peut donner le plan de la ville, mais non dépeindre +le mouvement tumultueux dont elle est le centre, +quelque borné qu'il soit, comparé à celui de nos +cités européennes. Zinder n'a pas d'autre industrie que +la teinture à l'indigo; et néanmoins son importance commerciale +est si grande qu'on peut l'appeler avec raison la +porte du Soudan.</p> + +<p>«Ayant reçu mille dollars, prudemment renfermés +dans deux caisses de sucre, où personne ne se doutait de +leur présence, je fis une partie de mes achats: burnous +blancs, jaunes et rouges, turbans, clous de girofle, coutellerie, +chapelets, miroirs que l'arrivée des caravanes +mettait à bon marché; et sans attendre une caisse de +coutellerie fine et quatre cents dollars, que devait m'expédier +le vizir, je quittai la ville le 30 janvier 1853.</p> + +<p>«La route qu'il nous fallait prendre n'avait rien de +rassurant; nous allions traverser les marches du Haoussa, +où les Foullanes<a id="footnotetag18" name="footnotetag18"></a><a href="#footnote18" title="Lien vers la note 18"><span class="smaller">[18]</span></a> et les tribus indépendantes sont en lutte +perpétuelle. Nous rencontrâmes d'abord des marchands +de sel de l'Ahir, dont les campements pittoresques animaient +le pays, mais n'ajoutaient pas à la sûreté des +chemins. Cependant le 5 février, nous arrivions sans +encombre à Katchéna, où je m'installai dans le local +qui m'avait été désigné. La maison était grande; mais +tellement pleine de fourmis qu'étant resté sur un banc +d'argile pendant une heure, il n'en fallut pas davantage +à ces maudites créatures pour traverser la muraille, +construire des galeries couvertes qui arrivèrent jusqu'à +moi et attaquer ma chemise, où elles firent de grands +trous.</p> + +<p>«Cette fois le gouverneur, reçut avec un plaisir non +équivoque le burnous, le caftan, le bonnet, les deux +pains de sucre, et surtout le pistolet que je lui offris; il +voulut en avoir un second, je fus obligé de céder; et les +portant sans cesse, il effraya désormais tous ceux qui +l'approchèrent, en brûlant des capsules à leur barbe. +Fort heureusement le ghaladima de Sokoto, inspecteur +de Katchéna, était en ce moment dans la ville, pour +recueillir le tribut. C'était un homme simple, franc et +ouvert, ni très-généreux, ni fort intelligent, mais d'humeur +bienveillante et de caractère sociable. J'achetai des +étoffes de soie et coton des fabriques de Noupé et de +Kano, et très-impatient de quitter la ville, j'attendis que +le ghaladima voulût bien partir, afin de profiter de son +escorte. Enfin le 21 mars toute la ville fut en mouvement; +le gouverneur nous accompagnait jusqu'aux +limites de son territoire, et nous avions une suite nombreuse, +en raison des périls de la guerre; pour le même +motif, au lieu de prendre à l'ouest, il fallut aller au sud. +Le printemps commençait, la nature était en fête; une +végétation magnifique: l'allébouba, le parkia, le baobab, +le cucifère et le bombax; une contrée populeuse et +bien cultivée, des pâturages couverts de troupeaux, des +champs d'yams et de tabac. Dans le district de Majé: +du coton, de l'indigo, des patates sur une immense +échelle. Après Kourayé, ville de cinq à six mille âmes, +nous trouvons encore plus de fertilité, si la chose est +possible; le figuier banian, l'arbre sacré des anciens indigènes, +se montre dans toute sa splendeur, et le bassiaparkia, +le millet, le sorgho abondent. Le terrain se +mouvementé; nous traversons quelques rivières desséchées, +où le granite apparaît, et le 24 on s'arrête +devant Koulfi, ne voyant pas trop comment franchir +les fossés qui en défendent la triple enceinte. Nous +étions sur la limite qui sépare les mahométans des +païens; la culture disparaissait peu à peu; des villes +abandonnées témoignaient de la triste influence de la +guerre; mais des troupeaux annonçaient que la campagne +n'était pas entièrement déserte. À Zekka, ville +importante, ayant murailles et fossés, nous nous séparâmes +du gouverneur de Katchéna, et de ceux qui +<span class="pagenum"><a id="page228" name="page228"></a>(p. 228)</span>étaient chargés du tribut; car la route allait devenir plus +dangereuse, et ne permettait pas qu'on y aventurât les +biens du trésor.</p> + +<p>«Au sortir d'une forêt épaisse, on trouve les ruines de +Monaya; nous devions nous y arrêter, mais l'armée +hostile y avait campé la veille, et nous rentrâmes dans la +forêt pour n'en sortir qu'à neuf heures du matin. Zyrmi, +que nous atteignîmes le jour suivant, est une ville considérable, +dont le gouverneur était autrefois chef de tout +le Zanfara. Cette province, peut-être la plus riche de +cette région vers le milieu du siècle dernier, est divisée +aujourd'hui en autant de gouvernements qu'elle renferme +de villes fortes, et il est difficile de reconnaître +les districts soumis aux Foullanes, des territoires qui +sont restés aux païens.</p> + +<p>«Après Badaraoua, marché important fréquenté par +huit ou dix mille individus, le péril se compliqua de la +proximité des Touaregs, qui ont des établissements dans +toutes les villes de Zanfara.</p> + +<p>«Le 31 mars, difficulté d'un autre genre: nous étions +en face du désert de Goundoumi; on ne peut le franchir +que par une marche forcée, et Clapperton, cet esprit +énergique, s'en souvenait comme de la traversée la plus +accablante qu'il eût faite dans ses voyages. Nous commençâmes +par nous égarer, en allant trop au sud, et nous +perdîmes un temps précieux au milieu d'un fourré inextricable. +Remis dans la bonne voie, nous marchâmes à +travers la forêt pendant toute la journée, toute la nuit, +sans avoir aucune trace humaine, et jusqu'à la moitié +du jour suivant, où nous trouvâmes des cavaliers que l'on +envoyait à notre rencontre, avec des outres pleines d'eau, +afin d'aller secourir les traînards. Ceux-ci étaient nombreux; +et une femme était morte de lassitude, car la nécessité +de garder le silence, pour ne pas trahir notre +passage, nous avait privé des refrains joyeux qui d'ordinaire +nous soutenaient en pareil cas.</p> + +<a id="img019" name="img019"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img019.jpg" width="600" height="454" alt="" title=""> +<p>Bac sur le Niger, à Say.—Dessin de Rouargue d'après Barth (quatrième volume).</p> +</div> + +<p>«Nous fîmes encore deux milles, et nous aperçûmes +le village où campait l'émir Aliyou, qui allait combattre +les gens du Gober. Il y avait trente heures que nous +marchions sans avoir repris haleine; jamais je n'ai vu +mon cheval aussi complètement épuisé; les hommes, +dont j'étais suivi, tombèrent en arrivant. Quant à moi, +trop surexcité pour sentir la fatigue, je cherchai dans +mes bagages ce que j'avais de plus précieux, afin de le +donner à l'émir, qui devait partir le lendemain, et dont +le succès de mon entreprise dépendait entièrement. La +journée s'écoula, je n'osais plus espérer d'audience, +quand le soir le prince m'envoya un bœuf, quatre moutons +gras et deux cents kilogrammes de riz, en me faisant +dire qu'il attendait ma visite. Aliyou me serra les +mains, me fit asseoir et m'interrompit quand je voulus +m'excuser de n'être pas venu à Sokoto avant d'aller à +<span class="pagenum"><a id="page229" name="page229"></a>(p. 229)</span>Koukaoua. Je lui dis alors que j'avais deux choses à lui +demander: sa protection pour me rendre à Tembouctou, +et une lettre de franchise garantissant la vie et les biens +des Anglais qui visiteraient ses États. Il accueillit ma +double requête avec faveur, me dit qu'il ne pensait qu'au +bien de l'humanité, et, par conséquent, n'avait d'autre +désir que de rapprocher les peuples. Le lendemain, je +doublai les présents que je lui avais faits la veille, et je +pus distinguer ses traits qui m'avaient échappé dans +l'ombre. C'était un homme robuste, de taille moyenne, +ayant la face ronde et grasse de sa mère (une esclave du +Haoussa), et non pas le noble visage du grand Mohammed +Bello, dont il reniait les habitudes, car il me reçut +la figure découverte, ce que n'aurait pas fait son père, +qui conservait son litham jusqu'au fond de ses appartements.</p> + +<p>«Le 4 avril, en possession de la lettre de franchise dont +j'avais dicté les termes, et de cent mille cauris que le prince +m'avait fait remettre pour me défrayer en son absence, je +m'établissais à Vourno, séjour ordinaire de l'émir. Ma surprise +fut grande en voyant le mauvais état et la malpropreté +de la ville, que traverse un cloaque plus dégoûtant même +que tous ceux d'Italie. Hors des murs, le Goulbi-n-rima +formait plusieurs bassins d'eau croupissante au milieu +d'une plaine où mes chameaux cherchèrent vainement pâture. +Les frontières de trois provinces: le Kebbi, l'Adar +et le Gober, dont Vourno fait partie, se rejoignent dans +cette plaine aride, qui après la saison pluvieuse est +d'un aspect tout différent.</p> + +<a id="img020" name="img020"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img020.jpg" width="600" height="449" alt="" title=""> +<p>Vue des monts Homboris.—Dessin de Lancelot d'après Barth (quatrième volume).</p> +</div> + +<p>«La ville devenait de plus en plus déserte; chaque +jour quelques notables allaient retrouver l'émir; mais ces +guerriers, pour la plupart, ne songent qu'à leur bien-être, +et vendraient leurs armes pour une poignée de noix +de kola. Je n'ai vu dans aucun lieu de la Nigritie moins +d'ardeur belliqueuse, et plus de découragement; presque +tous les dignitaires semblent persuadés que leur +règne touche à sa fin; peut-être ont-ils raison. Le +7 avril, les rebelles avaient fait une razzia entre Gando +et Sokoto, et quelques jours après, c'était Gondi qu'attaquaient +les révoltés. Pendant ce temps-là, au lieu de +fondre sur les Gobéraouas, l'émir s'enfermait à Kauri-Namoda, +refusant la bataille qui lui était offerte; et les +Azénas assiégeaient une ville à un jour de marche de ces +conquérants dégénérés.</p> + +<p>«La situation n'était pas moins déplorable à l'occident +qu'à l'orient; et si l'on considère la faiblesse d'Aliyou, +l'audace des gouverneurs insoumis, la rivalité des chefs +de Sokoto et de Gando, la révolte du Kebbi du Zaberma, +du Dendina, qui coupait la route du fleuve, on comprendra +que les marchands arabes aient déclaré que mon +voyage était impossible. Mais un Européen peut accomplir +ce qui paraît impraticable aux indigènes; et ceux +<span class="pagenum"><a id="page230" name="page230"></a>(p. 230)</span>d'ailleurs qui me conseillaient d'abandonner mon entreprise +auraient eu de l'avantage à m'y faire renoncer.</p> + +<p>«En l'absence de l'émir, je recueillais des renseignements +topographiques, j'étudiai l'histoire de ces contrées +et je fis quelques promenades, entre autres une +excursion à Sokoto. La première partie de la route franchie, +de vastes rizières, de petits villages émaillent la +vallée, qui se rétrécit graduellement, et finit par n'être +plus qu'une ravine, dont le sentier escalade le flanc rocailleux; +c'est le chemin qu'a suivi tant de fois Clapperton, +de Sokoto à Magariya. Jusqu'ici le baobab est le +seul arbre qui ait orné le paysage; vient ensuite le kadasi, +puis le tamarin, et parfois, au sommet des fourmilières, +une fraîche cépée de serkéki. Le sol argileux est +fendu par la sécheresse, et le buphaga attend vainement +les troupeaux qui le nourrissent de leur vermine. +Au point culminant du sentier, nous apercevons Sokoto; +et, descendant au fond d'une vallée, aussi fertile qu'insalubre, +nous tombons au milieu d'un cortège de noces. +L'épousée est à cheval à côté de sa mère, et suivie d'un +nombre considérable de servantes, qui ont sur la tête +le mobilier du jeune ménage. Apparaît le Bougga, rivière +de Sokoto; je n'y vois qu'un filet de vingt-cinq +centimètres de large, dont l'eau est, dit-on, malsaine; +les gens riches de la ville la boivent néanmoins, sans le savoir, +et la payent fort cher sous le nom pompeux qui la +leur dissimule. Le quartier principal, celui-là même où +résida Bello, est entièrement dégradé; on peut juger du +reste. Des femmes aveugles qui remontent de la rivière, +chargées d'une cruche d'eau, témoignent de l'insalubrité +de la ville, où la cécité est fréquente. La maison du gouverneur +est en assez bon état, et le quartier qui l'entoure +est passablement peuplé. Ce gouverneur est le chef des +Syllébaouas, qui habitent les villages voisins, et cette différence +de nationalités, d'où résultent des intérêts divergents, +est l'une des causes qui ont fait adopter à l'émir la +résidence de Vourno. Quant au marché, quelle que soit +la décadence de la ville, c'est toujours une chose intéressante +que ces groupes nombreux de trafiquants et d'acheteurs, +d'animaux de toute espèce, de bêtes de somme et +de boucherie, éparpillés sur la côte rocheuse qui descend +dans la plaine. Outre les denrées fort abondantes, on y +voit du fer de qualité supérieure, une foule d'objets en +cuir de la fabrique de Sokoto, dont les brides sont renommées +dans toute la Nigritie, et beaucoup d'esclaves, +qui sont d'un prix élevé: à côté de moi on paye un jeune +homme trente-trois mille cauris, c'est un dixième de plus +que le poney que je marchande.</p> + +<p>«Le lendemain, j'étais de retour à Vourno, où l'émir +fit sa rentrée le 23 avril. Sans être glorieuse, l'expédition +avait réduit à l'obéissance quelques humbles villages, +protégés par l'ennemi. Toujours bienveillant pour moi, +Aliyou m'avait fait prier de venir à sa rencontre. Je le +trouvai aux portes de la ville, et je le suivis au palais. +Le jour même, je lui fis cadeau, entre autres choses, +d'une boîte à musique, l'un des objets qui donnent aux +habitants de cette région la plus haute idée de notre industrie. +Dans sa joie, il appela son grand vizir pour lui +montrer cette merveille; mais la boîte mystérieuse, affectée +par le climat, et les secousses du voyage, resta +muette, à notre grande déception. Toutefois, je parvins +au bout de quelques jours à la raccommoder. Ce bon +Aliyou en fut tellement ravi, qu'il me donna immédiatement +une lettre pour son neveu, le chef de Gando, et la +permission de partir, que j'attendais avec impatience.</p> + +<p>«Je quittai Aliyou le 8 mai, et le 17 nous arrivions +à Gando. C'est la résidence d'un autre chef foullane, non +moins puissant que l'émir, et dont la protection m'était +d'autant plus indispensable que ses États renferment les +deux rives du Niger. Malheureusement Khalilou était un +homme sans énergie, bien plus fait pour être moine que +pour gouverner un peuple, et qui, depuis dix-sept ans +qu'il occupait le trône, vivait dans une réclusion absolue; +les mahométans eux-mêmes ne l'apercevaient que le +vendredi, et l'on me déclara que je ne serais pas admis +à contempler sa pieuse figure. En effet, tous mes efforts +pour obtenir une audience furent en pure perte, et il +fallut envoyer mes présents par un intermédiaire. Celui +qui s'en chargea était un chevalier d'industrie, qui, après +avoir échoué dans ses entreprises, avait fini par s'établir +à Gando, où, de son autorité privée, il s'était fait consul +des Arabes, et où, grâce à la faiblesse du prince et au +déplorable état des affaires, il avait acquis une extrême +influence.</p> + +<p>«D'abord enchanté de mes présents, Khalilou découvrit, +au bout de quelques jours, par les yeux du consul, +qu'ils étaient inférieurs à ce que j'avais offert au prince +de Sokoto; bref je ne pouvais sortir de la ville qu'en faisant +de nouveaux dons. Il y eut débat, dispute sérieuse; +enfin je sacrifiai une paire de pistolets, montés en argent +ciselé, et j'eus l'espoir de continuer mon voyage. Chacun +doutait que je pusse gagner le Niger; cependant, à +force de peine et de cadeaux, extorqués par le consul, +j'obtins une lettre de Khalilou qui garantissait aux Anglais +le parcours de ces provinces, et ordonnait aux fonctionnaires +de leur prêter assistance. En surcroît des embarras +que me suscitaient le pouvoir et la mendicité des +gens de cour, j'étais exploité d'une manière indigne par +l'Arabe qui me servait d'intendant, et qui avait toute la +rapacité de sa race, toutes les ruses de l'emploi; c'était +une escroquerie, un chantage perpétuel dont j'étais exaspéré. +Mais au milieu de tous ces déboires j'eus la bonne +fortune de posséder l'ouvrage d'Ahmed Baba, dont un +savant m'avait prêté le manuscrit, et qui jetait de vives +lumières sur l'histoire des contrées que j'avais à parcourir. +Quel dommage de n'avoir pas pu tout copier! Gando +est renfermé dans une vallée si étroite qu'on se heurte +immédiatement à la montagne, et l'on ne pouvait s'éloigner +des murs sans rencontrer l'ennemi. Quant à la ville +en elle-même, le séjour n'y est pas sans charme; un +torrent la coupe du nord au sud, et une végétation exubérante +en couvre les deux bords. On y trouve peu de +commerce, en raison des troubles politiques; toutefois +les habitants, forcés de subvenir à leurs propres besoins, +fabriquent d'excellentes cotonnades, mais dont la nuance +est loin d'avoir l'éclat des étoffes de Noupé et de Kano.</p> + +<p><span class="pagenum"><a id="page231" name="page231"></a>(p. 231)</span>«Le 4 juin, nous avons sous les yeux les vallées profondes +du Kebbi, qui, après la saison pluvieuse, forment +de vastes rizières. À Kombara, le gouverneur m'envoie +ce qui constitue un bon repas soudanien, depuis le mouton +jusqu'aux grains de sel et au gâteau de dodoua. La +pluie tombe à torrents, détrempe les sentiers, grossit les +rivières. Nous passons à Gaoumaché, grande ville autrefois, +et qui n'est maintenant qu'un village à esclaves. À +Talba, le son du tambour annonce des dispositions belliqueuses; +nous sommes près de Daoubé, siège de la révolte, +et dont le territoire perd chaque jour quelque +centre d'industrie. Yara, qui, le mois dernier, était riche +et laborieuse, est actuellement déserte; et sans y penser, +je porte la main à mon fusil en traversant ses décombres. +Mais la vie et la mort sont intimement liées +dans ces régions fertiles, et nous oublions les ruines en +saluant des rizières ombragées d'arbres touffus, dominés +par le déleb. Un homme est assis tranquillement à +l'ombre de ces palmiers dont il savoure les fruits. Qui +peut voyager seul dans un pareil endroit? Ce doit être +un espion? Et mon Arabe, toujours courageux quand il +n'a rien à craindre, veut absolument tuer ce voyageur +solitaire; j'ai beaucoup de peine à l'en dissuader.</p> + +<p>«En dépit des bruits et des tambours de guerre, nous +ne cessons de traverser des plantations d'yams et de coton, +de papayers, dont le feuillage se montre au-dessus +des murailles; un horizon calme, un pays intéressant +dépeuplé par la guerre. Nous nous arrêtons à Kola, +siège d'un gouverneur qui dispose de soixante-dix mousquets; +c'est un homme important dans la situation du +pays, et qu'il est bon de visiter. J'y gagne une oie grasse, +que me donne la sœur du chef, et qui apporte à mon régime +un changement nécessaire. Plus loin, les trois fils +du gouverneur de Zogirma viennent me saluer au nom +de leur père. Cette dernière ville est plus considérable +que je ne le supposais, et je suis étonné de la résidence +du chef, dont le style rappelle l'architecture gothique. +Zogirma peut avoir sept ou huit mille habitants, que les +discordes civiles ont affamés; et c'est à grand'peine que +je m'y procure du millet.</p> + +<p>«Le 10, nous entrons dans une forêt, dont les arbres +en fleurs remplissent l'air de parfums; deux étangs nous +y fournissent une eau excellente, qui, en 1854, faillit +causer la mort de tous les gens de mon escorte. C'est un +endroit insalubre; nous y restons vingt-quatre heures, +parce que l'un de nos chameaux s'est égaré; et le fait +paraît si extraordinaire que dans le voisinage on disait, +en parlant de moi: «Celui qui a passé tout un jour dans +le désert pernicieux.»</p> + +<p>«On voit des pistes d'éléphants dans tous les sens; une +végétation qui ne laisserait jamais deviner qu'on est à la +lisière d'un pays stérile. Nous débouchons dans une série +de vallées peu profondes, traversées par des réservoirs +d'eau stagnante, et vers quatre heures nous sommes +dans la vallée de Fogha. Sur une éminence quadrangulaire, +ayant dix mètres d'élévation, et formée de décombres, +est un hameau qui ressemble aux anciennes villes +d'Assyrie; les habitants extraient du sel de la fange +noire d'où surgit le monticule. D'autres hameaux de +même nature succèdent à celui-ci; nous sommes frappés +de la misère de cette population, que pillent sans cesse +les gens du Dendina. Le lendemain, après avoir fait deux +ou trois milles sur un sol rocailleux, fourré de broussailles, +je vois miroiter la surface de l'eau, et, marchant +encore une heure sans la perdre de vue, nous arrivons +en face de Say, à l'endroit où l'on passe le grand fleuve +du Soudan.»</p> + + +<p class="p2 resume">Le Niger. — La ville de Say. — Région mystérieuse. — Orage. — Passage +de la Sirba. — Fin du rhamadan à Sebba. — Bijoux en +cuivre. — De l'eau partout. — Barth déguisé en schérif. — Horreur +des chiens. — Montagnes du Hombori. — Protection des +Touaregs. — Bambara. — Prières pour la pluie. — Sur l'eau.</p> + +<p>«Le Niger, dont tous les noms: <i>Dhiouliba</i>, <i>Mayo</i>, +<i>Éghirréou</i>, <i>Isa</i>, <i>Kouara</i>, <i>Baki-n-roua</i>, ne signifient autre +chose que le <i>Fleuve</i>, n'a pas plus de sept cents mètres de +large au bac de Say, et coule en cet endroit du nord-nord-est +au sud-sud-ouest avec une rapidité de trois milles par +heure. Le bord d'où je le contemple est élevé de dix mètres +au-dessus du courant, la rive droite est basse, et +porte une grande ville dont les remparts sont dominés +par des cucifères. Beaucoup de passagers, Foullanes et +Sonrays, accompagnés d'ânes et de bœufs, traversent le +fleuve. Arrivent les canots que j'ai fait demander; ils +sont composés de deux troncs d'arbres évidés et réunis, +qui forment une embarcation de treize mètres de longueur, +sur un mètre et demi de large. C'est avec une +émotion profonde que je franchis cette eau dont la recherche +a été payée de tant de nobles vies<a id="footnotetag19" name="footnotetag19"></a><a href="#footnote19" title="Lien vers la note 19"><span class="smaller">[19]</span></a>. La muraille +de Say forme un quadrilatère de quatorze cents mètres +de côté; mais elle est trop large; et les cases, toutes en +roseaux, excepté la maison du gouverneur, y composent +des groupes disséminés. Un vallon, bordé de cucifères, +coupe la ville du nord au sud; rempli d'eau, après la saison +pluvieuse, il rend la cité malsaine et intercepte les +communications entre les différents quartiers. Ceux-ci, +dans les grandes crues du fleuve, sont entièrement submergés; +la population est alors obligée d'en sortir. Les +provisions n'abondent pas au marché de Say; on y trouve +peu de grain, pas d'oignons, pas de riz, malgré la nature +du sol qui s'y prêterait à merveille; mais beaucoup +de cotonnade, un excellent débouché pour les tissus +noirs; et ce sera pour les Européens la place la plus +importante de toute cette partie du Niger, dès qu'ils utiliseront +cette grande route de l'Afrique occidentale.</p> + +<p>«Le gouverneur, évidemment né d'une esclave, et +dont les manières rappelaient celles du juif, me dit qu'il +verrait avec joie un vaisseau européen venir approvisionner +sa ville des objets qui lui manquent. Fort étonné +de ce que je ne faisais pas de commerce, et pensant qu'il +fallait un motif bien grave pour entreprendre un pareil +voyage, en dehors de l'appât du gain, il s'alarma des +projets insidieux que je devais avoir, et m'invita à partir. +C'était ce que je demandais; le lendemain je quittais le +Niger, qui sépare les régions explorées de la Nigritie +<span class="pagenum"><a id="page232" name="page232"></a>(p. 232)</span>d'une contrée totalement inconnue, et je me dirigeais +avec bonheur vers la zone mystérieuse qui s'étendait +devant moi.</p> + +<p>«Nous avions traversé l'île basse où la ville de Say +couve la fièvre, laissé derrière nous la branche occidentale +du fleuve, alors entièrement desséchée, lorsque de +gros nuages venant du sud, accompagnés d'un tonnerre +effrayant, crevèrent sur nous, tandis que le sable roulé +par la tempête couvrait la campagne de ténèbres et nous +obligeait de nous arrêter. Au bout de trois heures nous +nous remettions en marche, à travers une couche d'eau +de plusieurs pouces, que la pluie avait déposée sur le +sol. Tout le district, d'une fertilité médiocre, a été colonisé +par les Sonrays; il dépend de la province de +Gourma, et les indigènes sont en guerre à la fois avec +les colons et avec les Foullanes. Nous passons à Champaboule, +résidence du gouverneur de Torobé; la ville +est presque déserte, et les remparts sont cachés par les +broussailles. Après avoir traversé une rivière, nous entrons +dans un district bien cultivé, dont les troupeaux +appartiennent aux Foullanes, qui considèrent la vache +comme l'animal le plus utile à la création. Un fourré +de minosas, çà et là un baobab, un tamarin, varient +l'aspect des lieux; on voit de nombreux fourneaux, de +deux mètres de hauteur, qui servent à fondre le fer. Le +sol devient inégal, se tourmente, et brisé par des crêtes +de rocher; le gneiss et le micaschiste dominent, de belles +variétés de granite apparaissent, et nous arrivons au +bord de la Sirba, rivière profonde, encaissée par des berges +de six à sept mètres d'élévation. Pour la franchir, +nous n'avons que les bottes de roseaux que nous nous +hâtons d'assembler; le chef et tous les habitants du village +sont assis tranquillement sur la rive, d'où ils nous +regardent avec un vif intérêt. La partie masculine des +spectateurs a la figure expressive, les traits efféminés, +de longs cheveux nattés, qui retombent sur les épaules, +la pipe à la bouche, et pour costume une chemise et +un large pantalon bleus. Quant aux femmes, elles sont +courtaudes, mal faites; elles ont la poitrine et les jambes +nues, de nombreux colliers, et les oreilles chargées de +perles.</p> + +<a id="img021" name="img021"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img021.jpg" width="600" height="455" alt="" title=""> +<p>Village sonray.—Dessin de Lancelot d'après Barth (quatrième volume).</p> +</div> + +<p>«De l'autre côté de la rivière, la trace des éléphants +et des buffles se rencontre à chaque pas; l'orage nous +surprend au milieu des jungles, qu'il transforme en +nappe d'eau, et nous franchissons trois torrents qui se +précipitent vers la Sirba. Un village, entouré de haies +vives, interrompt la solitude; nous voyons des champs +de maïs, puis la forêt se referme; le granite, le gneiss +et les grès percent la terre, et nous entrons dans un district +bien peuplé, dont le sol argileux fatigue beaucoup +les chameaux. Nous atteignons enfin les murs de Sebba; +le gouverneur qui, devant sa porte, explique à la foule +<span class="pagenum"><a id="page233" name="page233"></a>(p. 233)</span>divers passages du Koran, me loge dans une case toute +neuve, aux murailles admirablement polies, et réjouissante +à voir. Mais comme il arrive trop souvent ici-bas, +où l'apparence vous séduit ou vous trompe, cette jolie case +est un nid de fourmis qui dévastent mes bagages. Le lendemain +se termine le rhamadan; au point du jour, la +musique annonce la fête; les Foullanes sont vêtus de +chemises blanches, en signe de la pureté de leur foi, et le +cortège du gouverneur se compose de quarante cavaliers, +probablement tout ce que la ville possède. J'ai à soutenir +une attaque religieuse de la part du cadi, qui voudrait +me faire passer pour sorcier, et je crois prudent de +distribuer quelques aumônes aux gens de la procession.</p> + +<p>«Le 12 juillet, nous arrivons à Doré, capitale du Libtako. +Le pays est sec, des bandes de gazelles parcourent +une plaine aride qui borde la place du Marché: on voit +sur cette dernière quatre ou cinq cents personnes, des +étoffes, du sel, des noix de kola, des ânes, du grain et +des vases de cuivre, métal dont sont formés les bijoux +des habitants. Je remarque deux jeunes filles qui ont +dans les cheveux un ornement de cuivre représentant un +cavalier, l'épée à la main et la pipe à la bouche; car +pour les Sonrays, le tabac fait le charme de la vie, toutefois +après la danse.</p> + +<p>«Le voisinage des Touaregs a entretenu, chez les habitants +du Libtako, une ancienne bravoure, très-renommée +jadis, et qu'ils emploient aujourd'hui à des querelles +intestines.</p> + +<a id="img022" name="img022"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img022.jpg" width="600" height="459" alt="" title=""> +<p>Vue de Kabra, port de Tembouctou.—Dessin de Rouargue +d'après Barth (quatrième volume).</p> +</div> + +<p>«Un lacis de rivières et de marécages nous entrave +à chaque pas. Des buffles en quantité; une mouche venimeuse, +très-rare à l'est du Soudan, tourmente mes +bêtes et les menace. Des averses perpétuelles, de l'eau +partout! On ne se figure pas, en Europe, ce que c'est +que de parcourir cette contrée dans la saison pluvieuse, +de transporter les bagages à travers les marais, d'où les +chameaux ont assez à faire de se retirer à vide. Il m'est +arrivé plus d'une fois de penser que mon cheval, malgré +toute sa vigueur, ne sortirait pas de la fange, d'y +tomber avec lui, et de ne savoir comment faire pour +l'enlever du bourbier. C'est une pluie tellement violente +que je lui ai vu en une nuit détruire le quart d'un gros +village, et tuer onze chèvres dans une seule maison.</p> + +<p>«Jusqu'ici, j'avais conservé ma qualité de chrétien; +mais nous allions entrer dans la province de Dalla, soumise +au chef fanatique de Masina, qui n'aurait jamais +permis à un mécréant de franchir son territoire, et je me +fis passer pour un Arabe, qui plus est pour un schérif. +Cependant la dispute que nous eûmes avec notre hôte, +au sujet d'une meute de chiens qui ne voulaient pas nous +céder la place, annonçait le peu de ferveur de la population; +car tout bon musulman réprouve la race canine; +les Foullanes ne s'en servent même pas pour guider +<span class="pagenum"><a id="page234" name="page234"></a>(p. 234)</span>leurs troupeaux, qu'ils conduisent à la voix. Tous ces +chiens étaient noirs, les volailles noires et blanches; et +un gros ver noir (je n'en avais rencontré aucun depuis +mon voyage dans le Bagirmi) dévastait les récoltes.</p> + +<p>«Le 5 août, la route devient de plus en plus marécageuse, +des cônes détachés apparaissent au nord; on +n'aperçoit que des pasteurs foullanes; peu de culture, +puis les constructions, pittoresques des villages sonrays +et la silhouette bizarre de la chaîne des Hombori. Sans +l'avoir vue, il m'aurait été impossible de me figurer +cette rampe, dont les pitons les plus élevés n'ont que +deux cent cinquante mètres au-dessus de la plaine. +Rien ne me frappa d'abord dans l'aspect de ces montagnes +que de loin je prenais pour des collines; mais +bientôt mon attention fut puissamment captivée. Sur +une pente adoucie, composée de quartiers de roche, +s'élève une muraille perpendiculaire, dont le sommet, +couronné d'une terrasse, est habité par des indigènes +que rien n'a pu vaincre. Quelques moutons, du +millet, des corchorus, prouvent que ces fiers montagnards +descendent parfois de leur retraite. À partir de +là, c'est une double série de crêtes fantastiques, surgissant +le long de la plaine, et ressemblant aux ruines +des châteaux du moyen âge.</p> + +<p>«En sortant de ce défilé remarquable, nous arrivons +exténués à Bone, où l'on refuse de nous recevoir; nous +sommes près de Nouggéra, hameau sacré, d'où sortit +la famille du chef d'Hamda-Allahi, et nous nous hâtons +de fuir pour ne pas tomber entre les mains de ce fanatique. +Des Touaregs campaient dans le voisinage; c'est +à eux que j'allai demander appui. Le chef, à la peau +blanche, aux traits nobles, à la physionomie agréable, +mit une de ses tentes de cuir à ma disposition, et nous +envoya du lait et un mouton tout préparé. Le lendemain +nos tentes de toile figuraient au milieu de celles de mon +hôte, et j'étais assiégé par une quantité de femmes d'un +excessif embonpoint, rappelant surtout celui qu'on attribue +par erreur à la célèbre Vénus callipige. Qu'il fallut +de patience, en face des lenteurs d'une pareille escorte, +et des perfidies de mon Arabe, qui profitait de l'occasion +pour trafiquer à mes dépens! J'arrivai néanmoins à Bambara, +village dont les produits agricoles sont distribués +dans toute la province, grâce aux affluents et aux canaux +du Niger. Il fallut y passer quelques jours, en dépit de +l'inquiétude que j'avais d'être reconnu, et malgré les présents +qui me furent arrachés par notre hôte, par le fils +de l'émir, par trois cousins de celui-ci, et trois Arabes +de Tembouctou, dont j'avais à m'assurer les bonnes grâces. +Bambara est situé sur une eau morte du fleuve. Ce +marigot, d'une largeur considérable, était presque desséché +à cette époque; mais trois semaines plus tard, il +devait être couvert d'embarcations, allant à Tembouctou +par Délégo et Sarayamo, et à Diré par Kanima. La prospérité +de la ville dépend donc de la pluie, et comme il +n'en tombait pas, toute la population, l'émir en tête, vint +me prier d'user de mon influence pour obtenir du ciel +une ondée copieuse. J'éludai l'oraison, mais j'exprimai +l'espoir que le Seigneur écouterait des vœux aussi justes. +Le lendemain une petite pluie vint me faire bénir des +habitants, ce qui ne m'empêcha pas d'être fort satisfait +de m'éloigner.</p> + +<p>«Un terrain onduleux, du granite, çà et là une rampe +sablonneuse d'où nous voyons la surface agitée du lac +Niengay. Des dunes, des marécages, des mimosas, du capparis, +de l'euphorbe vénéneuse, du riz partout; un labyrinthe +de canaux et de criques où s'épanche le fleuve, +et dont personne n'a jamais eu l'idée. À Sarayamo, je +suis en ma qualité de schérif contraint de faire la prière; +«Que Dieu vous donne la pluie!» ajouté-je. Le soir il +tonne; je suis en faveur, on me prie de recommencer le +lendemain; je les exhorte à la patience, et je suis forcé +de joindre ma bénédiction au vomitif que j'administre +au chef, qui, par parenthèse, fut très-scandalisé lorsqu'il +apprit plus tard mon titre de chrétien.</p> + +<p>«Le 1<sup>er</sup> septembre je m'embarque sur l'un des canaux +du Niger, et je vogue enfin vers Tembouctou. La nappe +d'eau qui nous porte a environ cent mètres de large; elle +est tellement remplie d'herbe que nous paraissons glisser +sur une prairie. C'est au reste dans le lit de ce canal, que +les chevaux et les vaches trouvent la plus grande partie +de leur nourriture. Au bout de quatre à cinq kilomètres, +nous entrons dans une eau découverte, et les bateliers, +dont les chants célèbrent les hauts faits du grand Askia<a id="footnotetag20" name="footnotetag20"></a><a href="#footnote20" title="Lien vers la note 20"><span class="smaller">[20]</span></a>, +nous promènent, de détours en détours, entre des +rives couvertes de cucifères, de tamarins, de genêts et +d'herbe que paissent tantôt des gazelles, tantôt du bétail. +Des alligators annoncent une eau plus étendue, et +le canal où nous débouchons n'a pas moins de deux +cents mètres de large: des hommes et des chevaux sur +le bord, des pélicans, des rémipèdes sans nombre; le +voyage est délicieux. Les zigzags se multiplient, les rives +se dessinent d'une façon plus régulière; l'ombre descend +à la surface de l'eau, qui brille aux dernières clartés du +jour, et dont la largeur est de trois cent quarante mètres. +Des feux nous attirent, et nous nous arrêtons au +fond d'une crique, où s'éparpille un village. Il m'est impossible +de distinguer le moindre courant. Dans ce lacis +fluvial, l'eau se dirige tantôt dans un sens, tantôt dans +l'autre, avec incertitude, et finit généralement par se décider +pour le nord-nord-ouest. Après deux cents ans de +guerre, ces bords, autrefois si animés, sont devenus silencieux; +et nous laissons derrière nous la place où fut Gakoira, +Sanyare, et tant d'autres villages. Un bouquet +d'arbres, chargés d'oiseaux, surgit de la rive; nous revoyons +le fleuve. Il coule ici du sud-ouest au nord-est +sur une largeur de seize cents mètres; ses flots majestueux, +resplendissant tout à coup sous la lune, qui se +lève dans un ciel noir, tout sillonné d'éclairs, inspirent +aux gens de mon escorte un respect mêlé de crainte.»</p> + +<p class="p2 resume"><span class="pagenum"><a id="page235" name="page235"></a>(p. 235)</span>Kabara. — Visites importunes. — Dangereux passage. — Tinboctoue, +Tomboctou ou Tembouctou. — El Bakay. — Menaces. — Le +camp du cheik. — Irritation croissante. — Sus +au chrétien! — Les Foullanes veulent assiéger la ville. — Départ. — Un +preux chez les Touaregs. — Zone rocheuse. — Lenteurs +désespérantes. — Gogo. — Gando. — Kano. — Retour.</p> + +<p>«À peine le soleil commence-t-il à paraître, qu'ayant +traversé le Niger, nous nous trouvons en face de Tasakal, +petit village mentionné à Caillé. Excepté quelques +bateaux pêcheurs, tout est désert autour de nous. L'eau +se divise, nous prenons l'embranchement sur lequel est +situé Koromé, tandis que le fleuve s'éloigne vers l'est, +de l'autre côté des îles Day, qui nous séparent de lui. +Le canal se divise à son tour, la branche que nous suivons +n'est plus qu'un ruisseau, traversant une prairie; +mais elle se rélargit peu à peu, forme un bassin d'une +régularité parfaite, et après huit mois et demi d'efforts +nous sommes à Kabara, qui sert de havre à Tembouctou. +La maison que j'occupe au sommet de la côte, où +la ville est située, comprend deux grandes salles, une +quantité de pièces plus petites, et un premier étage; la +cour intérieure, avec son assortiment de moutons, de +canards, de pigeons, de volailles de toute sorte, rappelle +le temps où les Foullanes n'avaient pas encore exploité +le pays.</p> + +<a id="img023" name="img023"></a> +<div class="figcenter"> +<a href="images/img023.png"> +<img src="images/img023tb.png" width="400" height="381" alt="" title=""></a> +<p>Méridien de Paris<br> +Voyage du Docteur Barth<br> +Itinéraire de Sokoto à Tembouctou<br> +1855</p> + +<p class="smaller"><i>Dressé par Vuillemin d'après le D<sup>r</sup> Peterson</i><br> +<i>Gravé chez Erhard R. Bonaparte 42</i></p> +</div> + +<p>«Dès que le jour vient à paraître je me hâte de quitter +ma chambre où l'on étouffe. À peine rentré de la promenade, +je reçois un chef touareg qui réclame un présent; +je refuse, il insiste, et me répond qu'en sa qualité de +bandit il peut me faire beaucoup de mal. Je suis, en effet, +hors la loi, et le premier scélérat venu, qui me soupçonnera +d'être chrétien, peut me tuer impunément. +Toutefois, après une vive altercation, je me débarrasse +<span class="pagenum"><a id="page237" name="page237"></a>(p. 237)</span>du Touareg. Il n'est pas parti que la maison est encombrée +de gens qui arrivent de Tembouctou, à pied, à +cheval, portant des robes bleues, serrées à la taille par +une draperie, des culottes courtes et des chapeaux de +paille terminés en pointe. Tous ont des lances, quelques-uns +des épées et des mousquets; ils s'asseyent dans +la cour, remplissent les chambres, se regardent, et se +demandent qui je puis être. Deux cents de ces individus +passent chez moi dans le courant de la journée; et le +soir, l'émissaire que j'avais envoyé à Tembouctou revient +avec Sidi Alaouate, l'un des frères du cheik. On +lui a confié que je suis chrétien, mais sous la protection +toute spéciale du souverain de Stamboul. Par malheur +je n'ai d'autre preuve de cette assertion qu'un vieux +firman, qui date de mon premier séjour en Égypte, et +n'a aucun rapport avec mon voyage actuel; néanmoins +l'entrevue n'a rien de désagréable.</p> + +<a id="img024" name="img024"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img024.jpg" width="600" height="398" alt="" title=""> +<p>Camp touareg.—Dessin de Lancelot d'après Barth (cinquième volume).</p> +</div> + +<p>«Le lendemain nous franchissons les dunes qui s'élèvent +derrière Kabara; l'aridité des lieux contraste d'une +manière frappante avec la fertilité des bords du fleuve. +C'est un désert, infecté par les Touaregs, qui deux jours +avant y ont assassiné trois négociants du Touat. Le peu +de sécurité de la route est tellement avéré, qu'un hallier, +situé à mi-chemin, porte le nom significatif de: <i>Il +n'entend pas</i>, c'est-à-dire qu'il est sourd aux cris de la +victime. Nous laissons à notre gauche l'arbre du Ouéli-Salah; +un mimosa que les indigènes ont couvert de haillons +dans l'espoir que le saint les remplacera par des +habits neufs. Nous approchons de Tembouctou; le ciel +est nuageux, l'atmosphère pleine de sable, et la ville se +distingue à peine des décombres qui l'entourent; mais +ce n'est pas le moment d'en étudier l'aspect: une députation +des habitants se dirige vers moi, pour me souhaiter +la bienvenue. Il faut payer d'audace, je mets +mon cheval au galop, et vais à leur rencontre. L'un +d'eux m'adresse la parole en turc; j'ai presque oublié +cette langue, que je dois savoir, moi, prétendu Syrien; +cependant je trouve quelques mots à répondre, et +j'évite les questions de l'indiscret en entrant dans la +ville. Je laisse à ma gauche une rangée de cases malpropres, +et je m'engage dans des ruelles qui permettent +tout au plus à deux chevaux de passer de front; mais +le quartier populeux de Sané-Goungou m'étonne par +ses maisons à deux étages, dont la façade vise à l'ornementation. +Nous prenons à l'ouest, et, passant devant la +demeure du cheik, nous entrons en face dans celle qui +nous est destinée.</p> + +<a id="img025" name="img025"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img025.jpg" width="600" height="422" alt="" title=""> +<p>Arrivée à Tembouctou.—Dessin de Lancelot d'après Barth (cinquième volume).</p> +</div> + +<p>«J'avais atteint mon but; mais l'inquiétude et la fatigue +m'avaient épuisé, et la fièvre me saisit immédiatement. +Néanmoins l'énergie et le sang-froid étaient plus +nécessaires que jamais; le bruit courait déjà qu'Hammadi, +le rival d'El Bakay, avait informé les Foullanes de +la présence d'un chrétien dans la ville. Le cheik était +absent; son frère, qui m'avait promis son appui, non satisfait +<span class="pagenum"><a id="page238" name="page238"></a>(p. 238)</span>de mes cadeaux, élevait des prétentions exorbitantes; +mon hôte prétendait pouvoir disposer de mes +bagages, ainsi que je disposais de son local: exactions +sur exactions. Le lendemain, toutefois, la fièvre ayant +cessé, je reçus la visite de gens honnêtes, et pus prendre +l'air sur ma terrasse, d'où j'embrassais du regard la +ville. Au nord, la mosquée massive de Sankoré donne +à cette partie un caractère imposant; à l'est, le désert; +au sud, les habitations des marchands de Ghadamès; +puis des cases au milieu de maisons construites en pisé, +des rues étroites, un marché au versant des dunes, le tout +formant un coup d'œil plein d'intérêt.</p> + +<p>«Le lendemain la nouvelle d'une attaque projetée +contre ma demeure, par ceux qui s'opposent à mon séjour, +me coupe la fièvre; une attitude un peu ferme suffit +à dissiper les nuages. Le frère du cheik essaye de me +convertir, et me défie de lui démontrer la supériorité de +mes principes religieux; lui et ses élèves entament la +discussion; je les bats, ce qui me procure l'estime de la +partie intelligente des habitants et l'amitié du cheik. +La fièvre m'avait repris le 17; ma faiblesse augmentait +de jour en jour, quand le 26, à trois heures du matin, +des instruments et des voix m'annoncèrent l'arrivée d'El +Bakay; ma fièvre s'en accrut; mais mon protecteur me +tranquillisa le soir même. Il blâmait hautement la conduite +de son frère à mon égard; m'envoyait des vivres, +avec la recommandation de ne rien prendre de ce qui ne +sortirait pas de sa maison, et m'offrait le choix entre les +diverses routes qui me permettaient d'arriver à la côte. +Si j'avais su alors que je devais languir huit mois à +Tembouctou je n'aurais pas eu la force d'en supporter +l'idée; mais l'homme, fort heureusement, ne prévoit pas +la durée de la lutte, et marche avec courage au milieu +des ténèbres qui lui dérobent l'avenir.</p> + +<p>«Ahmed El Bakay, d'une taille au-dessus de la +moyenne, et bien proportionnée, avait cinquante ans, la +peau noirâtre, mais la figure ouverte, l'air intelligent, +le port et la physionomie d'un Européen. Une courte +robe noire, un pantalon de même couleur, ainsi que le +châle qui était posé négligemment sur sa tête, formaient +tout son costume. Il se leva pour venir à moi, et sans +phrases, sans formules préliminaires, nous échangeâmes +nos pensées avec un entier abandon. Le pistolet que je +lui donnai fit tomber l'entretien sur l'industrie européenne; +il en connaissait la supériorité, et me demanda +s'il était vrai que la capitale de l'Angleterre eût plus de +cent mille habitants. Il me parla ensuite du major Laing, +le seul chrétien qu'il eût jamais vu; personne à Tembouctou, +n'ayant eu connaissance du séjour de Caillé, +grâce au déguisement qu'avait pris l'illustre Français.</p> + +<p>«Tembouctou, située à neuf kilomètres du Niger, par +dix-huit degrés de latitude nord et très-probablement entre +le cinquième et le sixième méridien à l'ouest de Paris, +a la forme d'un triangle dont la pointe se dirige vers le +désert, et qui s'étendait autrefois à un kilomètre au delà +des limites actuelles. Sa circonférence est aujourd'hui de +quatre kilomètres et demi; ses anciens remparts détruits +par les Foullanes en 1826, n'ont pas été relevés. La cité +se compose de rues droites et de rues tortueuses, non pavées, +mais dont la chaussée est faite de sable durci; quelquefois +un ruisseau en parcourt le milieu. On y trouve +neuf cent quatre-vingts maisons en pisé, bien entretenues, +et deux cents cases en nattes dans les faubourgs, au nord +et au nord-ouest, où sont des monceaux de décombres accumulés +depuis des siècles. Plus de traces de l'ancien palais +ni de la Casbah; mais trois grandes mosquées, trois +petites et une chapelle. Tembouctou se divise en sept quartiers, +habités par une population fixe de treize mille âmes, +et une population flottante de cinq à dix mille de novembre +en janvier, époque de l'arrivée des caravanes. Fondée au +commencement du onzième siècle par les Touaregs, sur +un de leurs anciens pâturages, Tembouctou appartient +au Sonray dans la première moitié du quatorzième. Reprise +au milieu du quinzième par ses fondateurs, elle +leur est bientôt enlevée par Sonni Ali, qui la saccage, la +tire de ses ruines, et y fait affluer les marchands de Ghadamès. +Déjà marquée, en 1373, sur les cartes catalanes, +non-seulement entrepôt du commerce de sel et d'or, +mais centre scientifique<a id="footnotetag21" name="footnotetag21"></a><a href="#footnote21" title="Lien vers la note 21"><span class="smaller">[21]</span></a> et religieux de tout l'ouest du +Soudan, elle excite la convoitise de Mulay Ahmed, tombe, +en 1592, avec l'empire d'Askia, sous la domination du +Maroc, et demeure jusqu'en 1826 au pouvoir des Roumas +(soldats marocains établis dans le pays). Viennent +ensuite les Foullanes, puis les Touaregs qui chassent les +Foullanes en 1844. Mais cette victoire, en isolant Tembouctou +des bords du fleuve, amène la famine. Un compromis +a lieu, en 1848, par l'entremise d'El Bakay: les +Touaregs reconnaissent la suprématie <i>nominale</i> des +Foullanes, qui ne peuvent tenir garnison dans la ville; +les impôts y sont perçus par deux cadis: l'un Sonray, +l'autre Foullane; et le gouvernement (ou plutôt la police) +est confié à deux maires sonrays, comprimés à la fois +par les Foullanes et les Touaregs, entre lesquels se place +l'autorité religieuse, représentée par le cheik, Rouma +d'origine.</p> + +<p>«J'avais, comme on l'a vu, l'entier appui du cheik; +mais le conflit des pouvoirs qui s'exercent dans Tembouctou +devait neutraliser l'influence de cet homme généreux, +et menacer mes jours, malgré sa protection. Le +mois de septembre s'était bien passé; je n'attendais plus +qu'une occasion pour fixer mon départ, lorsque le 1<sup>er</sup> octobre +arrivèrent des cavaliers appartenant au gouverneur +titulaire; ces soldats avaient l'ordre de me chasser +de la ville, et de me tuer si je faisais résistance. Plus +moyen de partir; El Bakay s'y opposait formellement, +pour ma sécurité d'abord, ensuite pour ne pas avoir l'air +de plier devant les Foullanes; il résolut même d'aller camper +hors des murs, afin de prouver à tous qu'il ne dépendait +ni de la population ni de ses vainqueurs; et le 11 +nous quittâmes la ville un peu avant midi. En dépit de +mes inquiétudes, je me trouvai bien du changement d'air +et de la scène paisible que j'avais sous les yeux. Dès le +<span class="pagenum"><a id="page239" name="page239"></a>(p. 239)</span>matin les tentes ouvraient leurs rideaux de laine, aux +couleurs variées, on trayait les chamelles, les chèvres, +les vaches qui paissaient sur la colline; toute la nature +s'éveillait, et les essaims de pigeons blancs, qui avaient +dormi sur les arbres, lissaient leurs plumes et prenaient +leur volée. Le soir le bétail revenait des pâturages, les +esclaves poussaient devant eux les ânes chargés d'eau; +les fidèles, groupés dans les buissons, psalmodiaient la +prière, guidés par la voix mélodieuse du maître; puis +un chapitre du Koran était chanté par les meilleurs élèves, +et le son harmonieux de ces beaux vers se répandait +au loin, répété par l'écho.</p> + +<p>«Deux jours après, nous rentrâmes à Tembouctou; la +division se mit dans la propre famille du cheik; on persistait +à vouloir me chasser. El Bakay sortit de nouveau +de la ville et m'emmena cette fois à Kabara. Les Foullanes +en profitèrent pour envoyer de nouvelles forces à +Tembouctou; nous y revînmes, mais pour retourner au +camp. J'y retrouvai un calme parfait: El Bakay me +laissait libre, ou venait causer avec moi de choses toujours +intéressantes. Il avait, ainsi que les gens de sa +suite, un intérieur paisible et doux. Je ne crois pas qu'il +y ait en Europe d'individu plus affectueux pour sa femme +et ses enfants, que mon hôte ne l'était pour les siens; je +dirai même qu'il poussait trop loin la condescendance +aux volontés de son auguste épouse. La plupart de ces +tribus mauresques, aujourd'hui métis, n'ont qu'une seule +femme, de même que les Touaregs; seulement chez ces +derniers l'épouse est libre, va et vient, a le visage découvert, +tandis que, vêtue de noir, la femme du Maure +est toujours voilée, et que celle des riches ne quitte jamais +la tente. La vie que nous menions aurait pu être +favorable aux intrigues; mais les femmes étaient chastes, +et l'on aurait infailliblement lapidé l'épouse convaincue +d'adultère. Toutefois le cheik étant le chef de la religion, +il est possible que la bonne tenue observée dans son +camp soit un fait exceptionnel.</p> + +<p>«La guerre et les discordes civiles, pendant ce temps-là, +redoublaient de furie, et ma position devenait chaque +jour plus périlleuse; les Foullanes ne pouvant m'arracher +de force au cheik, essayaient de la ruse pour me +faire tomber entre leurs mains; les Ouélad-Sliman, qui +assassinèrent le major Laing, avaient fait serment de me +tuer. De nouveaux soldats étaient entrés dans la ville, où +nous étions revenus, et avaient l'ordre de m'en expulser +à tout prix. J'avais espéré commencer l'année près de la +côte; janvier finissait, et je me trouvais toujours dans +la même alternative.</p> + +<p>«Le 27 février, le chef des Foullanes exprima enfin à El Bakay, +d'une manière franche et nette, le désir de me voir +chassé du pays: refus péremptoire du cheik; nouvelle +demande, nouveau refus, nouvelles luttes, une situation +de plus en plus intolérable: le commerce en souffrance, +la population inquiète. Les particuliers s'assemblent, +discutent les moyens de se débarrasser de moi; les Tébous +approchent, les Foullanes veulent assiéger la ville, +l'irritation est au comble.</p> + +<p>«Le 17 mars, dans la nuit, Sidi Mohammed, frère aîné +d'El Bakay, fait battre le tambour, monte à cheval, et +me dit de le suivre avec deux de mes serviteurs, pendant +que des Touaregs, qui nous soutiennent, frappent leurs +boucliers et répètent leur cri de guerre. Nous trouvons +le cheik à la tête d'un corps nombreux d'Arabes, de Sonrays, +voire de Foullanes, qui lui sont dévoués. Je le supplie +de ne pas faire couler le sang à cause de moi; il +promet aux mécontents de me garder hors de la ville, et +nous allons camper sur la frontière des Aberaz, où nous +souffrons horriblement des insectes et de la mauvaise +nourriture. Enfin, après trente-trois jours de résidence +au bord de la crique de Bosébango, il fut décidé que +nous partirions le 19 avril.</p> + +<p>«Le 25, après avoir traversé divers campements de +Touaregs, nous suivions les détours du Niger, ayant à +notre gauche un pays bien boisé, entrecoupé de marais, +et animé par de nombreuses pintades. C'est là que nous +rencontrâmes le vaillant Ouoghdougou, ami sincère d'El +Bakay, magnifique Touareg, ayant près de deux mètres, +d'une force prodigieuse, et dont on rapportait +des prouesses dignes de la Table ronde. C'est sous +son escorte que je gagnai Gago, aujourd'hui bourgade +de quelques centaines de cases et qui fut au quinzième +siècle la capitale florissante et renommée de +l'empire sonray.</p> + +<p>«Après m'être séparé en ce lieu de mes protecteurs, et +ne conservant autour de moi qu'une suite composée encore +d'une vingtaine de personnes, je repassai sur la rive +droite du fleuve et la descendit jusqu'à Say, où j'avais +traversé le Niger l'année précédente. Sur tout ce parcours +de près de cent cinquante lieues, je ne rencontrai qu'un +sol fertile et des populations paisibles au milieu desquelles +tout Européen pourrait passer en toute sécurité, +en leur parlant comme je le fis, des sources et de la terminaison +de leur grand fleuve nourricier; questions qui +préoccupent de temps à autre ces bons nègres autant +peut-être qu'elles ont tourmenté nos sociétés savantes, +mais dont ils ne possèdent pas les premiers éléments.</p> + +<p>«Rentré à Sokoto et à Vourno au milieu de la saison +des pluies, j'y reçus l'accueil le plus généreux de l'émir, +mais à bout de forces et de santé, j'étais presque incapable +d'en profiter. L'avenir m'apparaissait de plus en plus +sombre.</p> + +<p>«La guerre venait d'éclater tout autour de moi et devant +moi; le sultan de l'Asben avait été déposé; le cheik +du Bornou avait perdu le pouvoir, et l'on avait étranglé +mon ami El Béchir.</p> + +<p>«Le 17 octobre, j'arrivais à Kano: on m'y attendait; +mais ni argent, ni dépêches; aucune nouvelle d'Europe. +C'était là que je devais payer mes serviteurs, acquitter +mes dettes, rembourser mes créances, échues depuis +longtemps. J'engageai tout ce qui me restait, y compris +mon revolver, en attendant que j'eusse fait venir la coutellerie +et les quatre cents dollars qui devaient être à +Zinder; mais ceux-ci avaient disparu pendant les troubles +civils. Kano sera toujours insalubre pour les Européens; +ma santé déjà mauvaise, s'altéra davantage, mes +chameaux, mes chevaux tombèrent malade, et je perdis +<span class="pagenum"><a id="page240" name="page240"></a>(p. 240)</span>entre autres le noble animal qui depuis trois ans avait +partagé toutes mes fatigues.»</p> + +<p>L'énergie du voyageur triompha encore une fois de +toutes ces difficultés. Le 24 novembre il partait pour +Kouka, où le cheik Omar avait ressaisi le pouvoir; de +nouveaux embarras l'y attendaient, et ce ne fut qu'après +quatre mois de séjour dans cette ville que Barth +reprit la route du Fezzan, mais cette fois par Bilma, +voie plus directe, autrefois suivie par Denham et Clapperton.</p> + +<a id="img026" name="img026"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img026.jpg" width="600" height="448" alt="" title=""> +<p>Vue générale de Tembouctou.—Dessin de Lancelot d'après Barth (cinquième volume).</p> +</div> + +<p>Arrivé à Tripoli, à la fin d'août, Barth s'y arrêta quatre +jours, s'embarqua pour Malte, et de là pour Marseille, traversa +Paris, et entra dans Londres le 6 septembre 1855. +Rappelons qu'il avait exploré le Bornou, l'Adamaoua, le +Baghirmi, où nul Européen n'était jamais entré. Non-seulement +il avait visité sur une largeur de mille kilomètres, +la région qui s'étend de Katchéna à Tembouctou, +et qui, même pour les Arabes est la partie la moins +connue du Soudan, mais il avait noué des relations avec +les princes les plus puissants des bords du Niger, depuis +Sokoto jusqu'à la ville interdite aux chrétiens. Il avait +donné cinq ans de sa jeunesse à cette entreprise surhumaine, +enduré des privations et des fatigues inouïes, +bravé les climats les plus meurtriers, le fanatisme le plus +implacable, triomphé du manque absolu d'argent en face +d'une cupidité sans frein. Il avait altéré une santé miraculeuse, +et payé cinq mille francs à l'Angleterre le +périlleux honneur de lui rapporter des lettres de franchise +pour ses marchands. Des cinq hommes intrépides +qui ont pris part à cette expédition, il revenait seul, +chargé de matériaux précieux dans tous les genres: cartes +détaillées, dessins, chronologies, vocabulaires, histoire +des pays et des races, itinéraires et tables météorologiques; +depuis le sol jusqu'aux nuages, ses études +avaient tout embrassé. Quel est, dira-t-on, la récompense +de tant d'intrépidité, d'abnégation et de savoir? +Barth nous répond par ces lignes si simples: «Je +laisse beaucoup à faire à mes successeurs, même dans +la voie que j'ai suivie; mais j'ai la satisfaction de sentir +que j'ai ouvert aux esprits éclairés de nouveaux horizons +sur la terre africaine, et préparé l'établissement de rapports +réguliers entre l'Europe et ces contrées fertiles, +qui lui étaient peu ou point connues.»</p> + +<p class="left50 smaller">Traduit par Mme <span class="smcap">H. Loreau</span>.</p> + + +<a id="gravures" name="gravures"></a> +<h2>GRAVURES.</h2> + +<ul class="right80"> +<li> <span class="ralign">Dessinateurs.</span></li></ul> +<ul class="right80"> +<li>Chapelle de Sainte-Rosalie (près Palerme). + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li>Types et costumes siciliens. + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li>Ruines à Girgenti (Agrigente). + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li>Vue de Syracuse. + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li>Taormine et l'Etna. + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li>La Marine à Messine. + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li>Rocher de Scylla. + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li>Stromboli. + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li>Pigeonnier près d'Ispahan. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Pont d'Allah-Verdi-Khan sur le Zend-è-Roud, à Ispahan. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Collége de la Mère du roi, à Ispahan. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Une peinture indienne dans le palais des Quarante-Colonnes, à Ispahan. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Entrée de Kaschan. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Une caravane persane au repos. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Types persans. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Faubourg de Téhéran. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>La porte de Schah-Abdoulazim. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Dans une cour, à Téhéran. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Types et portraits persans. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Groupe de Persans. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Dans l'Enderoun (appartement intérieur — Costumes d'intérieur et de sortie). + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Choix d'armes, d'instruments et objets divers persans. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Le Démavend. + <span class="ralign">Jules Laurens.</span></li> +<li>Vue de l'île Saint-Thomas. + <span class="ralign">de Bérard.</span></li> +<li>Saint-Pierre, à la Martinique. + <span class="ralign">de Bérard.</span></li> +<li>Cataracte de Weinachts (Guyane anglaise). + <span class="ralign">de Bérard.</span></li> +<li>Une sucrerie à la Guadeloupe. + <span class="ralign">de Bérard.</span></li> +<li>La Pointe-à-Pître, à la Guadeloupe. + <span class="ralign">de Bérard.</span></li> +<li>Le port d'Espagne, à la Trinidad. + <span class="ralign">de Bérard.</span></li> +<li>La baie de Panama. + <span class="ralign">de Bérard.</span></li> +<li>Vue des Bermudes. + <span class="ralign">de Bérard.</span></li> +<li>Costumes norvégiens d'Hitterdal. + <span class="ralign">Pelcoq.</span></li> +<li>La vallée de Bolkesjö. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Costumes du Télémark. + <span class="ralign">Pelcoq.</span></li> +<li>La vallée de Vestfjordal. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Intérieur d'auberge à Bolkesjö. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Église d'Hitterdal. + <span class="ralign">Wormser.</span></li> +<li>Le Rjukandfoss. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Un chalet à Bamble. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Vue du lac Bandak. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Le lac Flatdal. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Fjord de Gudvangen. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Église de Bakke. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Route de Stalheim. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Le Vöringfoss. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Vallée de l'Heimdal. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Femme du Sogn. + <span class="ralign">Pelcoq.</span></li> +<li>Une noce en Norvége. + <span class="ralign">Pelcoq.</span></li> +<li>Le marché aux grains (Suez). + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Port de Suez. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Cimetière européen à Suez. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Qosséir. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Djeddah. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Port de Souakin. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Mosquée de Salonique. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Femmes albanaises, près d'un arabas, à Vasilika. + <span class="ralign">Villevieille.</span></li> +<li>Un Juif de Salonique. + <span class="ralign">Bida.</span></li> +<li>Une Juive de Salonique. + <span class="ralign">Bida.</span></li> +<li>Sceau du monastère de Kariès.</li> +<li>Vue générale de mont Athos. + <span class="ralign">Villevieille.</span></li> +<li>Le Conseil des Épistates au mont Athos. + <span class="ralign">Boulanger.</span></li> +<li>Saint Georges (fresque de Panselinos dans le Catholicon de Kariès). + <span class="ralign">Pelcoq.</span></li> +<li>Monastère d'Iveron. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>L'higoumène d'Iveron. + <span class="ralign">Pelcoq.</span></li> +<li>La Phiale ou le Baptistère du couvent de Lavra. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Croix sculptée en bois dans le trésor de Kariès. + <span class="ralign">Thérond.</span></li> +<li>Coffret dans le trésor de Kariès. + <span class="ralign">Thérond.</span></li> +<li>Peinture de la trapeza de Lavra: les trois patriarches. + <span class="ralign">Thérond.</span></li> +<li>La confession. + <span class="ralign">Bida.</span></li> +<li>Bas-relief du couvent de Vatopédi. + <span class="ralign">A. Proust.</span></li> +<li>Albanais, soldat de la garde des Épistates. + <span class="ralign">Villevieille.</span></li> +<li>Vue du couvent d'Esphigmenou. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Intérieur de la cour principale du couvent slave de Kiliandari. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>La récolte des noisettes au mont Athos. + <span class="ralign">Villevieille.</span></li> +<li>L'île Chatam, dans l'archipel Galapagos. + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Baie de la Poste, dans l'île Floriana (archipel Galapagos). + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>L'île Charles, dans l'archipel Galapagos. + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Aiguade de l'île Charles (archipel Galapagos). + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Oiseaux et reptile (archipel Galapagos). + <span class="ralign">Rouyer.</span></li> +<li>Côtes de l'île Albermale, dans l'archipel Galapagos. + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Oeno, dans l'archipel Pomotou (îles à coraux). + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Village de Vanou, dans l'île de Vanikoro (îles à coraux). + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Baie de Manevai, dans l'île de Vanikoro (îles à coraux). + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Récifs et piton de l'île de Borabora (îles à coraux). + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Rade et pic de l'île de Borabora (îles à coraux). + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Île de Whitsunday, dans l'archipel Pomotou (îles à coraux). + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Brun-Rollet. + <span class="ralign">Fath.</span></li> +<li>Traîneau yakoute. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Une sorcière tongouse. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Port d'Okhotsk. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Bazar de Nertchinsk. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Colonie ou village yakoute. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Voyageur russe en Sibérie. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Argali (mouton sauvage). + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Campement de Tongouses. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Chamans yakoutes. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Femme yakoute. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Poteaux des frontières du pays des Yakoutes et de la Chine. + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Types indigènes (Australie du Sud). + <span class="ralign">G. Fath.</span></li> +<li>Sépultures australiennes dans les bois. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Sépulture australienne au désert. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Restes d'un voyageur retrouvés par ses compagnons dans les déserts du lac Torrens. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li><a href="#img001">Oasis d'Éderi</a> (Fezzan). + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img003">Mourzouk</a> (capitale du Fezzan). + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img004">Gorge d'Agueri.</a> + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li><a href="#img005">Vallée d'Auderaz.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img006">Vue d'Agadez.</a> + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li><a href="#img007">Vue de Kano</a> (entrepôt du Soudan central). + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li><a href="#img008">Dendal ou boulevard de Kouka</a> (capitale du Bornou). + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li><a href="#img009">Vue du lac Tchad.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img010">Village marghi.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img011">Halte dans une forêt du Marghi.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img012">Village mosgou.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img013">Chef mosgovien.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img014">Intérieur d'une habitation mosgovienne.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img015">Chef kanembou.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img016">Entrée du sultan de Baghirmi dans Maséna</a> (sa capitale). + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img017">Une razzia à Barea</a> (Mosgou). + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img018">Vue du marché de Sokoto.</a> + <span class="ralign">Hadamard.</span></li> +<li><a href="#img019">Bac sur le Niger, à Say.</a> + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img020">Vue des monts Homboris.</a> + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li><a href="#img021">Village sonray.</a> + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li><a href="#img022">Vue de Kabra</a> (port de Tembouctou). + <span class="ralign">Rouargue.</span></li> +<li><a href="#img024">Camp touareg.</a> + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li><a href="#img025">Arrivée à Tembouctou.</a> + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li><a href="#img026">Vue générale de Tembouctou.</a> + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Portrait en pied du baron de Wogan en costume de voyage. + <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li> +<li>Grass-Valley. + <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li> +<li>Un claim ou atelier de mineur. + <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li> +<li>Forêt de <i>taxodium giganteum</i> ou pins géants. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Un cañon ou passage de la Sierra-Wah. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>La case du jugement. + <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li> +<li>Le poteau de la guerre. + <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li> +<li>Types d'Indiennes du Rio-Colorado. + <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li> +<li>Grande pagode de Rangoun. + <span class="ralign">Français.</span></li> +<li>Bateau à voile sur l'Irawady. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Canot de parade. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Bateau de commerce. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Birmans dans une forêt. + <span class="ralign">J. Pelcoq.</span></li> +<li>Pattshaing ou tambour-harmonica. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Pattshaing à baguettes. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Harpe birmane. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Harmonica birman. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Pagode à Pagán. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Représentation théâtrale dans le royaume d'Ava. + <span class="ralign">Hadamard.</span></li> +<li>Dagobah ou pagode en forme de cloche. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Intérieur d'une pagode. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Maison de l'ambassade à Amarapoura. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Vallée des puits de bitume. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Types de grands seigneurs et hauts fonctionnaires birmans. + <span class="ralign">Morin.</span></li> +<li>Le palais du roi et l'éléphant blanc. + <span class="ralign">Navlet.</span></li> +<li>Sculptures comiques dans le monastère royal à Amarapoura. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Vue du Maha-Toolut-Boungyo (monastère royal à Amarapoura). + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Détails intérieurs du Maha-comiye-peima à Amarapoura. + <span class="ralign">Navlet.</span></li> +<li>Une porte à Amarapoura. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Canon birman. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Danse des éléphants. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Canal d'irrigation dans le royaume d'Ava. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Jeunes dames birmanes. + <span class="ralign">Morin.</span></li> +<li>Le temple du Dragon. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Rives de l'Irawady (près des mines de rubis). + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Petite pagode à Mengoun. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Grand temple de Mengoun (depuis le tremblement de terre de 1839). + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Vallée de l'Irawady au confluent du Myit-Nge. + <span class="ralign">Paul Huet.</span></li> +<li>Temple ruiné à Pagán. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Salces ou volcans de boue à Membo. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Cônes volcaniques dans la plaine de Membo. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Paysans birmans en voyage. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Statue gigantesque de Bouddha à Amarapoura. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Zanzibar vue de la mer. + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Portrait de feu l'iman de Zanzibar. + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Pont de la ville de Zanzibar. + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Un village de la Mrima. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Jihoué la Mkoa ou la roche ronde. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>La fontaine qui bout (source thermale dans le Khoutou). + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Sycomore africain. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>L'Ougogo. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Burton et ses compagnons en marche. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Chaîne côtière de l'Afrique occidentale. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Passe dans l'Ousagara. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Paysage dans l'Ounyamouézi. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Noirs de l'Ousumboua. + <span class="ralign">G. Boulanger.</span></li> +<li>Huttes à Mséné. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Nègres porteurs. + <span class="ralign">G. Boulanger.</span></li> +<li>Noir de l'Ouganda. + <span class="ralign">G. Boulanger.</span></li> +<li>Habitation de Snay ben Amir à Kazeh. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Jeunes dames à Kazeh. + <span class="ralign">G. Boulanger.</span></li> +<li>Coiffures des indigènes de l'Ounyanyembé. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Coiffures des indigènes de l'Oujiji. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Maison des étrangers à Kaouélé. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Navigation sur le lac Tanganyika. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Le capitaine Burton sur le lac Tanganyika. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Habitation au bord du lac Tanganyika. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Le bassin du Maroro. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Instruments et ustensiles des Ouajiji. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Riverains du Tanganyika (côté ouest). + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Riverains du Tanganyika (côté sud). + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Le bassin du Kisanga. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Végétation de l'Ougogi. + <span class="ralign">Lavieille.</span></li> +<li>Passe de l'Ouzagara. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Rocher de l'Éléphant près du cap Gardafui. + <span class="ralign">Cliché anglais.</span></li> +<li>Dernier établissement égyptien dans le Fazogl. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Contrée des Shelouks sur le Saubat. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Bélénia (village bari sur le fleuve Blanc). + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Habitants de la Havane. + <span class="ralign">Potin.</span></li> +<li>Coolies chinois à Cuba. + <span class="ralign">Pelcoq.</span></li> +<li>Vue générale de la Havane (capitale de Cuba). + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Avenue de palmiers devant une habitation de Cuba. + <span class="ralign">E. de Bérard.</span></li> +<li>Cathédrale de la Havane. + <span class="ralign">Navlet.</span></li> +<li>La volante (voiture de la Havane). + <span class="ralign">Victor Adam.</span></li> +<li>Vue de Matanzas. + <span class="ralign">Lancelot.</span></li> +<li>Paysage dans l'île de Cuba: Loma (coteau) de Candela. + <span class="ralign">Paul Huet.</span></li> +<li>Paysage dans l'île de Cuba (Loma de la Givora). + <span class="ralign">Paul Huet.</span></li> +<li>Grenoble et les Alpes dauphinoises. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Les Grands Goulets. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Pont-en-Royans. + <span class="ralign">Doré.</span></li> +<li>Sainte-Croix et les ruines du château de Quint. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Die et la vallée de Roumeyer (vue prise des hauteurs de Saint-Justin). + <span class="ralign">Français.</span></li> +<li>Le Mont-Aiguille (vu de Clelles). + <span class="ralign">Daubigny.</span></li> +<li>Pontaix. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Roumeyer et le mont Glandaz. + <span class="ralign">Français.</span></li> +<li>Entrée de la vallée de Roumeyer. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>La vallée de Léoncel. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>La vallée de la Véoure et de la plaine du Rhône (vue prise des hauteurs + de la Vacherie). + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Beaufort. + <span class="ralign">Français.</span></li> +<li>La forêt de Saou. + <span class="ralign">Sabatier.</span></li> +<li>Poët-Cellard. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Bourdeaux. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Le Velan et Plan-de-Baix (vue des sources du Ruïdoux). + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Cascade de la Druïse. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>La gorge de Trente-Pas. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Le mont Viso. + <span class="ralign">Sabatier.</span></li> +<li>Le pont du Diable. + <span class="ralign">Sabatier.</span></li> +<li>Le lac de l'Échauda. + <span class="ralign">Sabatier.</span></li> +<li>Le Pelvoux. + <span class="ralign">Sabatier.</span></li> +<li>Le mont Aurouze. + <span class="ralign">Français.</span></li> +<li>Les montagnes du Devoluy. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +<li>Ruines de la Chartreuse de Durbon. + <span class="ralign">Karl Girardet.</span></li> +</ul> + +<a id="cartes" name="cartes"></a> +<h2>CARTES ET PLANS.</h2> + + +<ul class="right80"> +<li>Carte de la Sicile, + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +<li>Carte de la Perse, + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +<li>Carte des grandes et petites Antilles, + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +<li>Carte du haut Télémark (Norvége méridionale), + <span class="ralign">d'après M. Paul Riant.</span></li> +<li>Carte de la presqu'île de Bergen, + <span class="ralign">d'après M. Paul Riant.</span></li> +<li>Carte de la Chalcidique, + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +<li>Partie du gouvernement d'Yakoutsk, + <span class="ralign">par Piadischeff.</span></li> +<li>Carte de l'Australie, + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +<li><a href="#img002">Carte des voyages du docteur Henri Barth en Afrique</a> (partie orientale) + <span class="ralign">d'après M. de Lanoye.</span></li> +<li><a href="#img023">Voyage du docteur Barth</a> (Itinéraire de Sokoto à Tembouctou), + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +<li>Carte du cours inférieur de l'Irawady comprenant les possessions britanniques et la partie sud du royaume d'Ava, + <span class="ralign">d'après le capitaine H. Yule.</span></li> +<li>Plan d'Amarapoura et de sa banlieue, + <span class="ralign">d'après les relevés du major Grant Allan.</span></li> +<li>Carte du cours supérieur de l'Irawady et partie nord du royaume d'Ava, + <span class="ralign">d'après le cap. Yule.</span></li> +<li>Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique orientale (Itinéraire de Zanzibar à Kazeh).</li> +<li>Carte du voyage de Burton et Speke aux grands lacs de l'Afrique orientale (2<sup>e</sup> partie).</li> +<li>Carte de l'île de Cuba, + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +<li>Carte du Dauphiné (partie occidentale: Isère et Drôme), + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +<li>Carte du Dauphiné (partie orientale: Isère et Hautes-Alpes), + <span class="ralign">par M. A. Vuillemin.</span></li> +</ul> + + +<a id="errata" name="errata"></a> +<h2>ERRATA.</h2> + +<p class="p2">I. Sous le titre <i>Voyage d'un naturaliste</i>, pages 139 et 146, on +a imprimé: (1858.—<span class="smcap">INÉDIT</span>).—Cette date et cette qualification ne +peuvent s'appliquer qu'à la traduction.</p> + +<p>La note qui commence la page 139 donne la date du voyage (1838) +et avertit les lecteurs que le texte a été publié en anglais.</p> + +<p class="p2">II. Dans un certain nombre d'exemplaires, le voyage du capitaine +Burton <span class="smcap">aux grands lacs de l'Afrique orientale</span>, 1<sup>re</sup> partie, +46<sup>e</sup> livraison, le mot <span class="smcap">ORIENTALE</span> se trouve remplacé par celui +d'<span class="smcap">OCCIDENTALE</span>.</p> + +<p class="p2">III. On a omis, sous les titres de <i>Juif</i> et <i>Juive de +Salonique</i>, dessins de Bida, pages 108 et 109, la mention +suivante: d'après M. A. Proust.</p> + +<p class="p2">IV. On a également omis de donner, à la page 146, la description +des oiseaux et du reptile de l'archipel des Galapagos représentés +sur la page 145. Nous réparons cette omission:</p> + +<p>1º <i>Tanagra Darwinii</i>, variété du genre des +<i>Tanagras</i> très-nombreux en Amérique. Ces oiseaux ne diffèrent de +nos moineaux, dont ils ont à peu près les habitudes, que par la +brillante diversité des couleurs et par les échancrures de la +mandibule supérieure de leur bec.</p> + +<p>2º <i>Cactornis assimilis:</i> Darwin le nomme <i>Tisseim des +Galapagos,</i> où l'on peut le voir souvent grimper autour des +fleurs du grand cactus. Il appartient particulièrement à l'île +Saint-Charles. Des treize espèces du genre <i>pinson</i>, que le +naturaliste trouva dans cet archipel, chacune semble affectée à +une île en particulier.</p> + +<p>3º <i>Pyrocephalus nanus</i>, très-joli petit oiseau du +sous-genre <i>muscicapa</i>, gobe-mouches, tyrans ou moucherolles. Le +mâle de cette variété a une tête de feu. Il hante à la fois les +bois humides des plus hautes parties des îles <i>Galapagos</i> et les +districts arides et rocailleux.</p> + +<p>4º <i>Sylvicola aureola</i>. Ce charmant oiseau, d'un jaune +d'or, appartient aux îles Galapagos.</p> + +<p>5º Le <i>Leiocephalus grayii</i> est l'une des nombreuses +nouveautés rapportées par les navigateurs du <i>Beagle</i>. Dans le +pays on le nomme <i>holotropis</i>, et moins curieux peut-être que +l'<i>amblyrhinchus</i>, il est cependant remarquable en ce que c'est +un des plus beaux sauriens, sinon le plus beau saurien qui +existe.</p> + +<p>Le saurien <i>amblyrhinchus cristatus</i>, que nous reproduisons ici, +est décrit dans le texte, page 147.</p> + +<a id="img099" name="img099"></a> +<div class="figcenter"> +<img src="images/img099.jpg" width="500" height="306" alt="Iguane." title=""> +<p><i>Amblyrhinchus cristatus</i>, iguane des îles Galapagos.</p> +</div> + + +<hr> + +<p class="center">IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE<br> +Rue de Fleurus, 9, à Paris</p> + +<hr> + + +<p class="p4"><a id="footnote1" name="footnote1"></a> +<b>Note 1:</b> Un des géographes de notre temps, qui ont le plus d'autorité, +M. Vivien Saint-Martin, a très-justement apprécié en ces +termes le voyage du docteur Barth: «Cette exploration restera +comme l'une des plus importantes et des plus remarquables dans +l'histoire des découvertes africaines.» En effet, complétant au +nord, à l'est et au sud du Bornou les découvertes de Denham, +Oudney et Clapperton (1822), reliant à l'ouest les travaux de +Lander (1830) à ceux de Caillé (1828), Barth et ses compagnons +ont comblé d'immenses lacunes et tracé sur la carte d'Afrique +des itinéraires qui ne s'élèvent pas à moins de cinq à six mille +lieues.</p> + +<p>Une traduction française des <i>Voyages</i> de Barth, par M. Paul +Ithier, se publie en ce moment à Bruxelles et à Paris (Bohné, rue +de Rivoli, 170). Les deux premiers volumes ont paru.<a href="#footnotetag1"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote2" name="footnote2"></a> +<b>Note 2:</b> Prononcez <i>Oferveg</i>.<a href="#footnotetag2"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote3" name="footnote3"></a> +<b>Note 3:</b> El hammada, nom souvent employé dans le nord de l'Afrique +pour désigner un plateau pierreux.<a href="#footnotetag3"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote4" name="footnote4"></a> +<b>Note 4:</b> L'Asben, immense oasis, était autrefois le pays des Goberaoua, +la plus noble partie des noirs du Haoussa, qui paraissent avoir eu, +dans l'origine, quelque parenté avec les races du nord de l'Afrique. +La domination berbère s'était déjà implantée au quatorzième +siècle dans plusieurs de ses villes. Léon l'Africain dit positivement +que l'Asben était, lors de son voyage, occupé par les Touaregs; +ce sont eux qui ont baptisé la province du nom d'Ahir. Nous +avons vu que les vainqueurs épousèrent les femmes indigènes, ce +qui fondit la gravité des Berbères avec la joyeuse insouciance du +nègre, et modifia le type originel des deux peuples.<a href="#footnotetag4"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote5" name="footnote5"></a> +<b>Note 5:</b> Le Damerghou, province frontière du Soudan, peut avoir +soixante milles de longueur sur quarante de large. Son territoire +onduleux, excessivement fertile, pourrait nourrir une population +compacte, et a été jadis beaucoup plus habité qu'il ne l'est à présent. +District en dehors de l'Ahir, auquel il est soumis et dont il +est le grenier, il est peuplé de Haoussaoua et principalement de +Bornouens.<a href="#footnotetag5"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote6" name="footnote6"></a> +<b>Note 6:</b> La population fixe de Kano (environ trente mille habitants), +se compose de Haoussaoua, de Kanouris ou Bornouens, de Foullanes +et de gens de Noupé. On y trouve beaucoup d'Arabes de janvier +en avril, époque où la population s'élève à soixante mille +âmes par l'afflux des étrangers.—Le principal commerce de Kano +consiste en étoffes de coton vendues sous forme de tobé, espèce +de blouse; de turkédi, longue écharpe, ou draperie bleu foncé, +dont les femmes s'enveloppent; de zenné, sorte de plaid aux couleurs +voyantes; de litham noir dont les Touaregs se voilent le +bas de la figure; produits qui s'écoulent, au nord jusqu'à Mourzouk, +Ghat et même Tripoli; à l'ouest jusqu'à l'Atlantique en passant +par Tombouctou; à l'est dans tout le Bornou, y faisant concurrence +à l'industrie indigène, tandis qu'au sud ils envahissent +l'Adamaoua, et n'ont de limites que la nudité des nègres. On exporte +de ces tissus pour trois cents millions de cauris, et l'on comprendra +l'importance de cette somme quand on saura qu'avec cinquante +mille de ces coquilles une famille entière peut vivre et s'habiller +pendant un an. Ajoutons que le Haoussa est l'une des régions les +plus fertiles de la terre, et sa population l'une des plus heureuses du +globe, toutes les fois que son gouvernement est assez énergique +pour la protéger contre ses voisins.—La province de Kano +compte cinq cent mille habitants (moitié esclaves, moitié hommes +libres). Le gouverneur peut mettre sur pied sept mille chevaux (il +en a levé jusqu'à dix mille), et vingt mille fantassins.—Son revenu +se compose, outre les présents qu'il reçoit des étrangers, +d'un impôt foncier de deux mille cinq cents cauris (cinq francs) +par famille, et d'une taxe de sept cents cauris par cuve de teinture, +qui sont au nombre de plus de cinq mille à Kano seulement. +Son autorité n'est pas absolue. À part le droit d'appel de ses décisions +à l'émir de Sokato, si toutefois la plainte peut arriver jusque-là, +il est assisté d'un conseil dont il est obligé de prendre l'avis +dans toutes les affaires importantes. Ce conseil est formé du ghaladina, +ou vizir, qui le préside et qui est parfois plus puissant que le +gouverneur lui-même, du maître des écuries, charge importante +dans ces contrées barbares, du commandant militaire, du chef de la +justice, de celui des esclaves, du trésorier et du maître des bœufs, +espèce d'intendant chargé du matériel de guerre (le bœuf étant la +bête de somme du pays).—La classe élevée est arrogante, l'étiquette +de la cour très-sévère; les Foullanes qui, peu à peu, ont +envahi la province et ont fini par s'en rendre maîtres, épousent +les jolies filles de la nation conquise, mais ne donnent pas les +leurs aux vaincus.<a href="#footnotetag6"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote7" name="footnote7"></a> +<b>Note 7:</b> Noyau du grand empire central de l'Afrique, depuis la chute +du Kanem, qui n'en est plus qu'une province, le Bornou est limité +à l'est par le Tchad, à l'ouest et au nord-ouest par la rivière +de Yo.<a href="#footnotetag7"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote8" name="footnote8"></a> +<b>Note 8:</b> Par ces mots, Henry Barth comprend les différentes routes +suivies par les caravanes, et dont il donne l'itinéraire, la topographie +des lieux dont il dresse la carte, l'histoire du pays dont il fait +la chronique, enfin l'étude comparée des divers langages dont il +rapporte le vocabulaire.<a href="#footnotetag8"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote9" name="footnote9"></a> +<b>Note 9:</b> <i>Cyprea moneta</i>, coquillage blanc, qui sert de monnaie courante +au Bengale et dans tout le centre de l'Afrique; il en fallait +deux mille cinq cents pour valoir cinq francs, pendant que le docteur +se trouvait à Kano; il est facile d'imaginer l'embarras causé par une +monnaie aussi encombrante, et la patience qu'il faut avoir pour régler +un compte, lorsque la somme s'élève à quelques centaines de +francs.<a href="#footnotetag9"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote10" name="footnote10"></a> +<b>Note 10:</b> Suite.—Voy. page <a href="#page193">193</a>.<a href="#footnotetag10"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote11" name="footnote11"></a> +<b>Note 11:</b> On appelle <i>Chouas</i> tous les Arabes fixés dans le pays et compris +dans le chiffre de la population. Divisés par clans nombreux, +ils sont deux cent cinquante mille dans le Bornou, et peuvent fournir +vingt mille hommes de cavalerie. Agriculteurs une partie de +l'année, la plupart ont des villages qu'ils habitent pendant la saison +des pluies et du travail agricole. Nomades le reste du temps, +ils errent avec leurs troupeaux.<a href="#footnotetag11"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote12" name="footnote12"></a> +<b>Note 12:</b> Fruit du <i>bassia parkii</i>; le toso se compose presque entièrement +d'un noyau de la couleur et du volume de la châtaigne, entouré +d'une pulpe très-mince, revêtue d'une peau verte. Il est fort +commun dans ces parages; les naturels préparent avec l'amande +du noyau une grande quantité de beurre qui leur sert à la fois pour +la cuisine et comme médicament.<a href="#footnotetag12"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote13" name="footnote13"></a> +<b>Note 13:</b> Yola, capitale de l'Adamaoua ou <i>Adamova</i>, est située à quatre +degrés au sud de Kouka, sur le Faro, affluent du Bénoué, qui +lui-même tombe dans le Niger, à quelques journées seulement de +l'embouchure de ce fleuve immense.—Le Bénoué, grossi du +Faro, est navigable, pour de grandes embarcations, jusqu'au centre +de l'Adamaoua, et fournirait le moyen de pénétrer, par le sud, +au cœur de l'Afrique; d'où l'importance de l'exploration que le docteur +voulait faire de cette province.</p> + +<p>La ville de Yola, nouvellement construite par les Foullanes, +dans une plaine marécageuse, n'a pas moins de trois milles de +l'est à l'ouest; mais chaque hutte est placée au milieu d'une vaste +cour, parfois d'un champ de sorgho, et malgré son étendue, elle +compte à peine douze mille habitants. Pas d'industrie; l'esclavage +sur une échelle immense; il est des propriétaires dont les esclaves +en chef ont sous leurs ordres jusqu'à un millier d'hommes. +On dit que le gouverneur reçoit par an un tribut de cinq mille +esclaves, outre le bétail et les chevaux qu'il prélève.<a href="#footnotetag13"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote14" name="footnote14"></a> +<b>Note 14:</b> Le Fombina, que les Foullanes appellent Adamaoua, en l'honneur +d'Adama, père du gouverneur actuel, s'étend du sud-ouest +au nord-est, sur un espace d'environ deux cents milles sur quatre-vingts. +C'est assurément l'une des plus belles provinces de la +Nigritie: rivières nombreuses, vallées fécondes, montagnes peu +élevées, gras pâturages, végétation luxuriante, papayer, sterculier, +pandanus, baobab, hyphéné, bombax, élaïs et bananiers; +beaucoup d'éléphants gris, noirs et jaunes; le rhinocéros dans +la partie orientale, le lamentin dans le Bénoué, le bœuf sauvage +très-commun dans la région de l'est; et parmi les animaux domestiques +fort nombreux, une variété indigène de bêtes bovines, petite +espèce d'un mètre de haut, et de couleur grise, totalement +différente de celle que les Foullanes ont introduite dans le pays.<a href="#footnotetag14"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote15" name="footnote15"></a> +<b>Note 15:</b> Le Kanem, gouverné depuis le commencement du neuvième +siècle par les Séfouas, dont la dynastie occupa le trône du Bornou +jusqu'en 1835, s'étendait, au commencement du treizième siècle, +depuis les bords du Nil jusqu'aux territoires de Borgou et d'Yorouba; +au sud jusqu'à Mabina, au nord sur la totalité du Fezzan. +Cet état de prospérité dura plus de cent ans; mais à la fin du quatorzième +siècle la guerre civile éclata, les Séfouas furent chassés de +la capitale et allèrent s'établir dans le Bornou, qui, dès les premières +années du seizième siècle, reprit le Kanem et le subjugua +d'une manière définitive. Depuis lors, s'affaiblissant par la lutte privée +de ses habitants contre le Bornou, pillé par les Touaregs, disputé +à ses maîtres par le Ouaday, qui en possède aujourd'hui la +partie orientale, le Kanem est l'une des régions les plus dévastées +du Soudan.<a href="#footnotetag15"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote16" name="footnote16"></a> +<b>Note 16:</b> Le Baghirmi est un plateau légèrement incliné vers le nord, et +situé à trois cents mètres au-dessus de la mer. Son étendue est +actuellement de deux cent quarante milles du nord au sud, et de +cent cinquante de large. On y trouve, seulement dans la partie +septentrionale, quelques montagnes détachées, qui séparent les +deux bassins du Fittri et du Tchad. Le sol, silico-calcaire, produit +du sorgho, du millet, qui forment la principale nourriture des +Soudaniens; du sésame, du poa, dont se nourrissent une grande +partie des habitants; une énorme quantité de riz sauvage; des +haricots, du <i>corchorus olitorius</i>, des melons d'eau, du coton, de +l'indigo. On n'y cultive de blé que dans l'intérieur de Maséna, et +pour l'usage particulier du sultan. La population de Baghirmi, +proprement dit, n'excède pas quinze cent mille âmes. Le tribut est +payé, par les musulmans, en grain, en bandes étroites de calicot et +en beurre; par les païens, en esclaves. La lance et une espèce de +serpe constituent les seules armes du pays; pas de flèches, pas de +boucliers, à peine quelques armes à feu.—Monarchie entièrement +absolue, étiquette sévère; les Baghirmayés ne peuvent approcher +du souverain, appelé <i>banga</i>, qu'en se découvrant l'épaule gauche +et en se saupoudrant la tête de poussière; mais ils jouissent d'une +liberté de parole beaucoup plus grande que celle qui est accordée +à une foule de citoyens de l'Europe.<a href="#footnotetag16"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote17" name="footnote17"></a> +<b>Note 17:</b> Suite et fin.—Voy. <a href="#page193">pages 193</a> et <a href="#page209">209</a>.<a href="#footnotetag17"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote18" name="footnote18"></a> +<b>Note 18:</b> Les Foullanes, qui, suivant le peuple qui les désigne, portent +les noms de Félans, Foulbé, Fellata, ou Foulhas, composent +une famille humaine d'un brun rouge, et la plus intelligente des +tribus africaines. L'Orient a dû être leur berceau, mais les premiers +chroniqueurs les trouvèrent établis près de la côte occidentale. +Depuis cette époque, ils n'ont cessé de rétrograder vers +le centre, où leurs progrès sont de plus en plus rapides. Ce fut d'abord +une émigration de pasteurs, puis des établissements isolés, +des villages sans lien politique et sans pouvoir, malgré la décadence +des empires où ils étaient placés. Il en était ainsi depuis +quatre siècles, quand, en 1802, le chef des Gober ayant réprimandé +les Foullanes, au sujet de leurs prétentions naissantes, le cheik +Othman dan Fodiyo, irrité de l'insolence du chef païen, souleva ses +compatriotes, leur insuffla son fanatisme, et, en dépit de ses premières +défaites, jeta les fondements d'un vaste empire. Son fils, +Mohammed Bello, non moins distingué par son amour de la science +que par son courage et ses qualités d'homme de guerre, consolida +les conquêtes d'Othman; et, malgré la faiblesse d'Aliyou, qui n'a +de Mohammed que la bienveillance et les bonnes intentions, +l'État féodal des Foullanes comprend toujours un espace de dix-huit +cents kilomètres de longueur sur six cents kilomètres de +large. Il est vrai que la révolte est partout, et que les grands vassaux, +non moins que les indigènes, semblent à la veille de se partager +l'empire.<a href="#footnotetag18"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote19" name="footnote19"></a> +<b>Note 19:</b> Voy. le remarquable ouvrage de M. de Lanoye, intitulé <i>le Niger</i>.<a href="#footnotetag19"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote20" name="footnote20"></a> +<b>Note 20:</b> Mohammed ben Aboubakr, fondateur de la dynastie des Askia, +peut-être le plus grand de tous les souverains de la Nigritie, est un +exemple du développement intellectuel dont un nègre est capable. +Né dans une île du Niger, au milieu du seizième siècle, il détrône +le fils de Sonni Ali, sultan des Sonrays, prend le pouvoir, étend +ses conquêtes du centre du Haoussa jusqu'au bord de l'Atlantique, +et du douzième degré de latitude nord jusqu'à la frontière du Maroc. +Il gouverne les vaincus avec justice et bonté, s'attache même +les musulmans, dont il a chassé les princes, fait naître partout +l'aisance, protégé les savants, et répand dans ses États les principes +les plus avancés de la civilisation arabe. Malheureusement le harem, +ce germe de dissolution, engendre les querelles de famille, +les discordes civiles, et Mohammed, devenu le jouet et la victime +de ses fils, est contraint d'abdiquer en 1529, après trente-six ans +de règne.<a href="#footnotetag20"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + +<p><a id="footnote21" name="footnote21"></a> +<b>Note 21:</b> Ahmed Baba donne une liste considérable des savants de +Tembouctou, et il avait lui-même (au seizième siècle) une bibliothèque +de seize cents manuscrits.<a href="#footnotetag21"><span class="smaller">[Retour au texte principal.]</span></a></p> + + + + + + + + + +<pre> + + + + + +End of Project Gutenberg's Le Tour du Monde; Afrique Centrale, by Various + +*** END OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK LE TOUR DU MONDE; AFRIQUE CENTRALE *** + +***** This file should be named 29539-h.htm or 29539-h.zip ***** +This and all associated files of various formats will be found in: + http://www.gutenberg.org/2/9/5/3/29539/ + +Produced by Carlo Traverso, Christine P. Travers and the +Online Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net +(This file was produced from images generously made +available by the Bibliothèque nationale de France +(BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr) + + +Updated editions will replace the previous one--the old editions +will be renamed. + +Creating the works from public domain print editions means that no +one owns a United States copyright in these works, so the Foundation +(and you!) can copy and distribute it in the United States without +permission and without paying copyright royalties. Special rules, +set forth in the General Terms of Use part of this license, apply to +copying and distributing Project Gutenberg-tm electronic works to +protect the PROJECT GUTENBERG-tm concept and trademark. Project +Gutenberg is a registered trademark, and may not be used if you +charge for the eBooks, unless you receive specific permission. 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General Terms of Use and Redistributing Project Gutenberg-tm +electronic works + +1.A. By reading or using any part of this Project Gutenberg-tm +electronic work, you indicate that you have read, understand, agree to +and accept all the terms of this license and intellectual property +(trademark/copyright) agreement. If you do not agree to abide by all +the terms of this agreement, you must cease using and return or destroy +all copies of Project Gutenberg-tm electronic works in your possession. +If you paid a fee for obtaining a copy of or access to a Project +Gutenberg-tm electronic work and you do not agree to be bound by the +terms of this agreement, you may obtain a refund from the person or +entity to whom you paid the fee as set forth in paragraph 1.E.8. + +1.B. "Project Gutenberg" is a registered trademark. It may only be +used on or associated in any way with an electronic work by people who +agree to be bound by the terms of this agreement. 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It exists +because of the efforts of hundreds of volunteers and donations from +people in all walks of life. + +Volunteers and financial support to provide volunteers with the +assistance they need, are critical to reaching Project Gutenberg-tm's +goals and ensuring that the Project Gutenberg-tm collection will +remain freely available for generations to come. In 2001, the Project +Gutenberg Literary Archive Foundation was created to provide a secure +and permanent future for Project Gutenberg-tm and future generations. +To learn more about the Project Gutenberg Literary Archive Foundation +and how your efforts and donations can help, see Sections 3 and 4 +and the Foundation web page at http://www.pglaf.org. + + +Section 3. Information about the Project Gutenberg Literary Archive +Foundation + +The Project Gutenberg Literary Archive Foundation is a non profit +501(c)(3) educational corporation organized under the laws of the +state of Mississippi and granted tax exempt status by the Internal +Revenue Service. The Foundation's EIN or federal tax identification +number is 64-6221541. Its 501(c)(3) letter is posted at +http://pglaf.org/fundraising. Contributions to the Project Gutenberg +Literary Archive Foundation are tax deductible to the full extent +permitted by U.S. federal laws and your state's laws. + +The Foundation's principal office is located at 4557 Melan Dr. S. +Fairbanks, AK, 99712., but its volunteers and employees are scattered +throughout numerous locations. Its business office is located at +809 North 1500 West, Salt Lake City, UT 84116, (801) 596-1887, email +business@pglaf.org. 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